Jean Baudoin

1660

Les Fables d’Esope Phrygien

2018
Source : Jean Baudoin, Les Fables d’Esope Phrygien. Traduction Nouvelle. Illustrée de Discours Moraux, Philosophiques et Politiques, par J. Baudoin. Avec les figures en taille douce. A Roüen, chez Jean et David Berthelin, ruë aux Juifs, et dans la Court du Palais. M. DC. LX.
Ont participé à cette édition électronique : Delphine Amstutz (transcription, relecture, stylage) et Éric Thiébaud (édition TEI).

A MONSIEUR
MONSIEUR
DE SAINCT SYMON,
premier Gentil-homme de la Chambre
du Roy, et son premier Escuyer. §

MONSIEUR,

La deformité du corps estant, comme elle est, une marque ordinaire de celle de l’ame, j’auois un juste sujet d’apprehender que pour cette raison ce pauvre Esclave estranger, à qui je fais parler nostre langue, ne fust mal venu aupres de vous. Mais sçachant qu’en quelque façon que la Vertu soit logée, et sous quelque habit qu’elle paroisse devant vous, vous la recueillez tousjours favorablement, j’ay pris, MONSIEUR, la hardiesse de vous le presenter auec sa vie et ses œuvres, que les plus grands personnages de tous les siecles ont admirées. Que sa laideur donc, je vous prie, sa mauvaise mine, et sa fortune encore pire, ne le vous fassent point rejetter : tout ce qu’il a de recommendable est interieur, il a corrigé ses defauts naturels par la force de sa raison ; et jamais homme n’a mieux que luy fait mentir les Physionomistes. Son corps est esclave d’un maistre ; mais son ame est libre et Reyne de ses passions, et quelque laid que soit son visage, son esprit est pourtant extrémement beau. Si l’un le peut rendre ridicule et desagreable aux yeux du peuple ; l’autre en recompense luy peut acquerir la bien-veillance et l’estime des sages. Si cela est, MONSIEUR, je ne doute point que la consideration de cette excellente qualité, ne produise en vous cet effet en faveur de ce Philosophe, pour ce qu’à l’exemple de ce grand Prince, aux bonnes graces et aux secrets duquel vous avez l’honneur d’avoir la meilleure part, vous n’estimez les personnes que par la plus noble partie d’elles mesmes. Aussi avez-vous, comme luy, la science de les cognoistre, et vostre affection, comme la sienne, n’est pas vne temeraire et aveugle inclination de nature ; mais un pur effect de jugement et de raison. C’est cette puissance souveraine, plutost que la conformité des humeurs, qui apres une particuliere cognoissance de vôtre merite, vous a gaigné le cœur du plus grand et du plus vertueux Prince de la terre. C’est elle aussi, MONSIEUR, qui vous empesche d’abuser de vostre faveur, à qui vous devez sa tranquillité et sa durée, et qui vous fait tousjours demeurer dans les bornes du devoir qu’elle vous a prescrites. Comme elle est immortelle en son essence, elle vous fera revivre à jamais, et dans l’Histoire de nostre temps, et dans les autres ouvrages des hommes de lettres. En voicy un qui pourroit bien estre de ce nombre, et s’exempter de l’empire des années, combien qu’il ne traitte que de Fables. Je sçay, MONSIEUR, qu’à les considerer en leur escorce, elles semblent aux ames vulgaires de pures extravagances, et des bagatelles inutiles ; comme nous voyons que les diamans bruts, pour n’avoir qu’un foible éclat par le dehors avant qu’estre mis en œuvre, sont des happelourdes aux yeux des mauvais Lapidaires et des Ignorans, qui n’en sçavent pas le prix. Mais j’ose bien me promettre qu’un esprit tel que le vostre, qui excelle en la connoissance des bonnes choses, jugera tout aussi tost du haut merite de celles-cy. C’est une école où les creatures capables de raison, apprennent de celles qui n’en ont point ce qu’elles doivent eviter ou suivre, pour la conduitte et l’instruction de leur vie. Et comme autres fois les Egyptiens adoroient certaines bestes, non pas pour le service qu’ils en tiroient ; mais comme dit un des plus sages des anciens, pour voir reluire en elles quelque image des facultez divines. De mesme je m’asseure que vous ferez quelque cas de celles de ce Philosophe, non pas pour le plaisir qu’elles peuvent donner ; mais à cause des belles leçons qu’elles font aux hommes. Aussi est-il vray que des divers personnages que cet Autheur leur fait joüer si plaisamment sur ce theatre, j’ay tiré de riches secrets de la Nature, de la Morale, et de la Politique ; comme vous verrez dans les Discours que j’ay formez là dessus selon l’occurrence des matieres. Je vous les dedie, MONSIEUR, pour y estre porté naturellement par la grande inclination que j’ay à vostre service, et pareillement pource qu’elles tireront leur plus beau lustre de celuy de vostre Nom. Car je suis bien asseuré que ceux qui le verront à l’ouverture de ce Liure, me loüeront de mon election. Je puis dire aussi sans hyperbole, sans fable, et sans flatterie, que l’affection de nostre grand Roy ne fut jamais mieux employée que pour vous ; que le bien qu’il vous a fait est un des plus grands effets de sa Justice, et que vous estes l’ornement de sa Cour, comme je suis veritablement,

MONSIEUR,
Vostre tres-humble, et tres-obeïssant
serviteur,
J. BAUDOIN.

AU LECTEUR.
Sur le sujet des Fables. §

J’avois eu quelque dessein de vous donner un discours plus ample que celuy-cy, touchant la cognoissance universelle des Fables ; mais je me suis advisé depuis de le reduire en sommaire, afin d’eviter le blasme d’amplifier inutilement une chose assez cognuë par les longs traictez que les Autheurs en ont faits. Je commenceray donc par la definition de la fable, que j’appelle proprement une feinte, qui par quelque ressemblance represente la verité. Elle est au reste Raisonnable, Morale, et Meslée, ou Propre, ou tres propre. La Raisonnable est celle où l’on feint l’homme estre autheur de quelque chose qu’on se figure ; La Morale, qui tasche d’imiter la façon de vivre des Creatures raisonnables : La Meslée, qui comprend ensemble ce qui est pourveu de raison, et qui ne l’est pas : La Propre, qui par l’exemple des bestes, et des choses inanimées demonstre tacitement ce que l’on veut enseigner, comme fait Esope en toutes ses Fables ; Et la tres-propre, qui convient aux hommes, et aux fabuleuses Deïtez, en ce qui regarde les actions. A quoy principalement ont accoustumé d’avoir esgard tous les Poëtes, qui traittent de matieres Comiques, ou qui tiennent du Tragique, ou mesme de l’Epique. Or bien qu’il y ait plusieurs ressemblances, et conformitez d’où l’on peut tirer le sujet des fables ; Il me semble neantmoins qu’il s’en trouve trois principales, dont la premiere consiste en operations, qui ne sont pas naturelles ; comme on pourroit dire de la ressemblance de l’homme à la Chimere, non pas touchant la figure exterieure, mais quant aux operations representées par ce monstre imaginaire, dont le devant tient du Lyon, le milieu de la Chevre, et le derriere du Dragon ; par où il nous est enseigné, que la pluspart du temps les hommes se laissent conduire ou par l’apetit irascible, ou par le Concupiscible, ou par leur propre fantaisie, et leur imprudence. Secondement, on tire les fables de la ressemblance de la Nature, et des operations ensemble, comme ce qu’on feint des hommes et des Dieux sous l’une et l’autre forme ; Et troisiesmement, des operations qu’on attribuë aux feintes Divinitez, et aux Creatures humaines. Mais possible qu’il ne seroit pas hors de propos d’en adjouster une quatriesme, tirée de la ressemblance tantost de la Nature, et des operations, et tantost des operations, et non pas de la Nature. Telle est la fable de Prothée Dieu marin, par les transformations duquel nous est figurée la matiere premiere, qui se change d’une forme en l’autre, ainsi que l’expliquent presque tous les Philosophes ; Il est vray qu’à le prendre moralement cela peut s’entendre des hommes, qui tiennent de la Divinité, et qui neantmoins se changent, par maniere de dire, en bestes irraisonnables et en pierres mesme, toutes les fois qu’ils se laissent emporter à leurs passions brutales, et qu’insensibles à leur devoir, ils negligent ingratement le culte de leur Createur.

Quant à l’invention des fables, elle appartient plutost aux Poëtes qu’aux Philosophes, qui ne s’attachent qu’à la verité des choses, au lieu que les Poëtes nous y conduisent par certains destours agreables, qu’ils envelopent de contes faicts à plaisir. Car pour ne sortir des bornes de leur Art, ils inventent ingenieusement ce que bon leur semble ; et cela leur reüssit avecque tant de bon heur, que de leurs mensonges mesme, les excellens hommes en tirent des veritez et des meditations ravissantes, comme l’on peut voir dans les escrits de plusieurs, et particulierement de Maxime de Tyr, Philosophe Platonicien. Que s’il y a quelque chose à blasmer en la pluspart des fictions Poëtiques, c’est à mon advis quand il arriue que ceux qui en sont les Autheurs, inventent des Fables, qui à le prendre à la lettre, tiennent du des-honneste, et de l’impie mesme ; A cause de quoy le divin Platon les bannit entierement de sa Republique, comme contraires à la pieté et aux bonnes mœurs, combien que d’ailleurs il les estime grandement, pour la gentillesse de leurs inventions.

L’on appelle Fables de speculation et d’action ensemble celles qui peuvent estre expliquées selon le sens Allegorique Speculatif, et selon l’Actif aussi. En voicy une entre les autres, que j’allegueray pour exemple. Les anciens Poëtes ont feint que Celius, Dieu par dessus tous les autres, engendra Saturne, que de Saturne nâquit Jupiter, puis Neptune Dieu de la mer, et Pluton Roy des Enfers : Ce que les Platoniciens expliquent fort doctement, quand ils disent que par Celius se doit entendre Dieu, en qui sont comprises toutes les creatures d’une maniere inefable ; et par Saturne le premier esprit Angelique, ou le monde exemplaire, selon la doctrine du mesme Platon, et de Mercure Trismegiste. En suite de cela, ils adjoustent la generation de l’ame du monde, qu’ils appellent Jupiter, entant que par sa lumiere, et son mouvement, elle gouverne, et fait agir la partie d’en haut. Mais à l’esgard de ce qu’elle vivifie et regit les creatures d’icy bas, subjettes à une continuelle révolution, ils luy donnent le nom de Neptune ; et celuy de Pluton, qui est le Dieu des Richesses, en tant qu’elle agit à la production des metaux et de la pierrerie. J’obmets que ceste fable se peut encore expliquer du petit monde, à sçavoir de l’Homme, en qui sous les noms de Celius, de Saturne, de Jupiter, et de Pluton nous pouvons entendre la partie Divine, la Contemplative, l’Œconomique, et la Terrestre.

Il y a une autre sorte de Fables à qui l’on peut proprement donner un sens tout à fait moral, comme à celle de Narcisse, qui ravy de sa propre beauté, trouva la cause de sa mort dans la belle source où il se miroit, et fut depuis transformé en une Plante appellée de son nom. Ce qui nous apprend que les hommes qui s’ayment par trop, et qui semblent faire gloire de mespriser autruy, enchantez par la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mesme, ne sont dans le monde que des Plantes inutiles, Dieu nous ayant fait naistre pour servir nostre Prochain, et l’assister charitablement. A cecy se rapporte à peu près une Fable bien plaisante, qui dit, que les hommes autrefois doubles, furent coupez en deux pour punition de leur humeur altiere et trop insolente : et c’est d’où procede que dans la diversité de ses humeurs, l’homme veut du mal à l’un, et qu’il ayme l’autre, à cause qu’il le croit sa moitié, comme se l’imagine le Poëte Aristophane. Mais il me semble plus à propos de dire que ceste Fable a esté inventée, pour monstrer la mutuelle correspondance qu’il y doit avoir en l’amitié, et que nous avons accoustumé d’aymer plus les uns, et les autres moins, selon que nous y sommes portez d’inclination, et par la conformité de nos mœurs, avec celles de la personne aymée.

De la derniere espece de Fables, à qui l’on peut donner un sens Speculatif et moral, est celle de Venus et de Mars, que le jaloux Vulcan prit dans ses filets, et rendit ainsi sa honte publique à la face de tous les Dieux, comme le raconte le Poëte Homere. Les Platoniciens expliquent cela bien delicatement, quand ils disent que par Venus il faut entendre une forte union de plusieurs choses discordantes, comme la celeste, où des Idées sans nombre sont joinctes à la Nature ; et celle de ce bas monde, qui est tres-estroicte, bien que composée de diverses Creatures, entre lesquelles il y a de la repugnance. Voila quelle est la speculation de ceste fable, qu’Aristote Prince des Peripateciens explique moralement des Choleriques, et des courages aguerris, qu’il dit estre de complexion plus amoureuse que ne sont les autres hommes.

Je laisse à part plusieurs autres fictions de ceste nature, qu’il me seroit facile de rapporter icy, pour vous faire voir les hauts mysteres que les Anciens ont cachez dessous le voile des fables ; où je pourrois dire encore que S. Augustin a pris la peine d’en moraliser plusieurs, que S. Thomas n’en desappreuve point l’usage, et que Tostat les a illustrées sur les Etymologies d’Isidore. Mais tout cela seroit superflu, puisque dans celles d’Esope vous avez, ce me semble, une matiere assez ample, pour juger de l’utilité qui en peut revenir, et en profiter vous-mesmes. Je vous les donne de nouveau traduittes, et augmentées de discours Moraux, Philosophiques, et Politiques, où si vous trouvés quelques defauts, comme je n’en doute point, vous m’obligerez extrémement de les excuser. Car je ne pense pas vous raconter une Fable, mais une verité, quand je me dis sujet à faillir.

A MONSEIGNEUR
MOROSINI,
AMBASSADEUR
ORDINAIRE DE LA
SERENISSIME REPUBLIQVE
DE VENISE, PRES DE SA MAJESTÉ
TRES-CHRESTIENNE. §

MONSEIGNEUR,

Je devrois craindre sans doute, de choquer la bien-seance ; et par la hardiesse que je prends d’aborder vostre Personne, sans avoir l’honneur d’en estre connu ; pour le peu d’apparence qu’il y a, qu’au lieu de quelque Histoire serieuse, je vienne vous presenter un Livre de Fables. Mais, Monseigneur, il me semble que ma temerité se rend excusable par l’exemple de la pluspart des Vertueux, qui pour s’introduire aupres des grands Hommes, dont vous estes un Original, ne trouvent point de meilleur moyen que de leur dedier leurs Ouvrages. Je n’ay donc pas mauvaise raison de les imiter, en vous offrant celuy-cy, qui pour estre d’une invention aussi belle que profitable, et où le bon sens et l’esprit éclattent par tout, n’a pas esté mal nommé de quelques Sçavans, Un ingenieux Amas de Fictions utilement imaginées. Bien qu’il soit vray, Monseigneur, qu’elles n’ont pour Autheur qu’un pauvre Captif, qui durant tout le cours de sa vie fut le Jouët de la Nature, et de la Fortune : si est-ce que sa condition servile, ny sa mauvaise mine n’ont pû luy oster le glorieux tiltre du plus libre et du plus bel Esprit de son siecle. Aussi peut on dire sans le flater, que la beauté de son Ame a si bien reparé les defauts de son Corps, que par un Genie extraordinaire, il a regné sur les affections des plus grands Princes, et mesme pacifié souvent leurs querelles, en qualité d’Ambassadeur. Vous l’estes, Monseigneur, de la plus florissante de toutes les Republiques ; et cela suffit pour donner à connoistre ce que vous valez dans cette Charge eminente. Elle n’a rien de si necessaire, pour mettre en estime ceux qui l’exercent, que vous ne le possediez auec advantage. Vous avez une accortise merveilleuse à gagner les volontez des peuples, un profond jugement à penetrer dans les secrets Politiques, et un Courage inébranlable à ne relâcher jamais de ce qui est juste. En cela, Monseigneur, Vous imitez entierement ce digne ChevalierMorosini, vôtre Oncle, qui faisant comme vous en cette Cour la charged’Ambassadeur ordinaire, au temps du feu Roy d’heureuse memoire, fut honoré parce GrandPrince du haut Privilege de pouvoir porter troisFleurs delis dans ses Armes. Ce fut une pretieuse marque d’Honneur deuë à saVertu que vous suivez ; et ce n’est point aussi le Hazard, mais le Merite, qui pour le service de vostre Patrie, vous fait agir dans une Dignité dont elle vous a jugé tres-capable, par une preeminence qui n’est pas moins glorieuse qu’extraordinaire : Car ayant accoustumé d’envoyer premierement en Hollande, et aux autres Estats, ceux dont elle se veut servir pour les Ambassades, Elle vous a d’abord envoyé en France, pour y succeder à la sage administration deM. nani dont personne ne pouvoit remplir la place plus dignement que vous faites. La verité le fait advoüër ainsi, quand elle publie, qu’avec ce que Vous estes d’une Maison des plus Illustres de la Republique à qui elle a donné des Evesques, des Chevaliers, et des Senateurs ; C’est encore une chose comme fatale à ceux qui en sont sortis, d’estre nés aux grandes Negotiations, où ils ont accoustumé de reüssir auec advantage. Mais Vous sur tous les autres, Monseigneur, avez le don d’y exceller comme en un Employ qui vous est particulier, et auquel aussi vous avez esté esleu avec des prerogatives particulieres. Ce choix legitime, Monseigneur est une preuve evidente de la prudence de cét Auguste Senat, qu’on ne sçauroit assez admirer. Il monstre par là, qu’il excelle égallement en l’eslection de ses Ministres, et en la conduite de son Estat ; par le moyen de laquelle il y a long-temps qu’il a fait perdre à l’ancienneRome, le nom d’Eternelle, pour le perpetuer àVenise. Cette Merveille de la Terre, et pareillement cette Reine de la Mer, dequoy n’est elle point venuë à bout, depuis douze cens ans tous entiers ? S’estant agrandie par ses sages Maximes, elle a maintenu la Paix au dedans, et porté la Guerre au dehors ; D’où elle s’est acquise la gloire de ne s’estre pas moins fait considerer à ses Alliez par son adresse au Conseil, que redouter à ses Ennemis par la force de ses Armes. En un mot, elle a vaincu tout ce qu’humainement elle pouvoit vaincre, à la reserve de la Tempeste et des Elemens, contre lesquels, comme dit autrefois un grand Roy, il ne se trouve point d’Armée invincible, ny de Puissance assez forte. Mais, Monseigneur, vostre incomparable Republique à qui doit elle ces heureux succez et cette grandeur prodigieuse, qui la fait aujourd’huy l’objet de l’estonnement des Nations étrangeres ? Ce n’est sans doute qu’à ces Nestors, et à ces Cynees, qui veillent à sa conservation ; et qui sçavent parfaitement comme vous l’Art de gouverner les Peuples ; Ce qu’asseurement ils ont appris, ou de l’Experience, ou de la lecture des bons Livres, tels que celui-cy, qui en donne ingenieusement les preceptes. C’est pour la quatriéme fois que son Destin vient l’exposer à la lumiere du jour. Mais il n’y parût jamais si magnifique, ny si pompeux qu’en cette Edition derniere. Car sans y comprendre les corrections necessaires, je me persuade d’avoir comme renouvellé tout l’Ouvrage, par les divers Raisonnemens de Morale et de Politique, qu’en chaque Discours j’ay entremeslés à des Conseils et à des Exemples tirez de l’Histoire. Ainsi, Monseigneur, ie ne doy point creindre que tous ces ornemens joints ensemble, ne vous rendent plus divertissante l’explication que je donne aux Allegories de cét Esclave illustre, qu’elles affranchissent de la Tyrannie du Temps, en le faisant tous les jours revivre. Par elles, ce Trompeur salutaire fait voir la Verité toute nuë, à l’ombre du Mensonge dont il la couvre ; et par elles mesmes il met à la raison ceux qui n’en ont point, en se servant de l’exemple des Creatures irraisonnables. Il represente pour cét effet les Ames rampantes par les Serpens attachez à la terre ; La Ruze et la Cruauté par le Renard et le Loup ; L’Aveuglement de l’esprit, et la malice noire, par le Chat-huant, et par le Corbeau ; Comme au contraire, il nous depeint les plus hautes de toutes les Vertus par les plus nobles de tous les Animaux, le Lion, et l’Aigle. A vray dire, Monseigneur, ils sont l’un et l’autre les parfaits Symboles des qualitez excellentes, qui vous mettent dans l’approbation des honnestes gens, et dans leur estime. Vous avez, comme le Lion un Cœur genereux, porté de luy-mesme aux actions magnanimes ; et comme l’Aigle une Inclination aux choses relevées, convenables par consequent à vostre Naissance. Les sentimens qu’elle vous inspire, n’ont point d’autre but que la vraye Gloire. C’est l’unique Soleil que vos yeux regardent, sans en estre éblouys : C’est la Guide asseurée qui vous conduit en vos Employs honorables, ainsi qu’en vne Lyce, où vous gaignez tous les jours de nouvelles Palmes. Mais je me trompe bien fort, Monseigneur, Cette mesme Gloire est le vray Prix où vous aspirez ; Elle seule vous tient lieu d’un tresor inestimable ; Vous ne voulés point de Toison plus riche ; Et de la façon que vous en opiniastrés la Conqueste, il paroist visiblement que toutes les faveurs de la Fortune sont au dessous de vostre Vertu. Certes, Monseigneur, comme elle n’ayme rien tant qu’à faire du bien ; Aussi oblige-t’elle ceux qui le reçoivent à ne le mettre point en oubly. Ils l’apprennent ainsi d’un habile Maistre, et c’est l’Inventeur de ces Peintures parlantes, qui des choses mesmes dépourveües de tout sentiment, en forme des Creatures sensibles à la reconnoissance. La mienne, Monseigneur, ne sçauroit estre que fort petite, à l’égal de la faveur que vous me faites, d’avoir agreable qu’un Nom si celebre que le vostre, serve de parure et d’enrichissement au frontispice de cét Ouurage ; Ce qui me donne esperance, que vous aurez assez de bonté, pour agreer de mesme qu’en vous presentant des Fables, je vous témoigne veritablement que je suis

MONSEIGNEUR,
Vostre tres-humble, et tres-obeïssant     
serviteur
J. Baudoin.

LA VIE
D’ESOPE
PHRYGIEN.
Tirée du Grec de Planudes, surnommé le Grand. §

Du Pays, et de la condition d’Esope.
Chapitre J . §

Je sçay qu’il s’est trouvé plusieurs grands hommes, de qui la plume excellente s’est employée à nous mettre par écrit l’estat des choses du monde, et leurs naturelles revolutions, affin d’en pouvoir laisser quelque memoire à la posterité. Mais comme il n’est pas hors d’apparence, que par une secrette inspiration des Dieux immortels, Esope n’ait parfaictement sçeu la Moralle, il est vray-semblable aussi, qu’en bons sens et en vivacité d’esprit, il a de beaucoup surpassé la plus part de ces gens-là, et les a laissé bien loing apres luy. Car il nous fait voir par espreuve, que sans se mettre en peine de chercher à persuader autruy, ny par les définitions, ny par les raisonnements, ny mesme par les exemples tirez de l’Histoire des siecles passez, il sçait si bien gagner les cœurs de ceux qui l’écoutent, en les instruisant comme il faut, et les instruire parfaictement par de simples Fables, que des creatures raisonnables auroient grande honte d’entreprendre, et de faire des actions pour lesquelles, ny les oyseaux, ny les autres animaux n’ont aucun instinct, et qu’ils ne voudroient pas mesme avoir faites : Comme au contraire, ceux qui auroient tant soit peu de raison, rougiroient sans doute de ne s’adonner pas aux choses honnestes, ausquelles il feinct plusieurs bestes brutes s’estre de leur temps fort sagement employées ; et ainsi les unes avoir évité d’extrêmes dangers qui les menaçoient, et les autres en avoir reçeu beaucoup de profit en leur besoin.

Doncques cét excellent homme, qui durant sa vie se proposa dans l’esprit l’image d’une Republique de Philosophes, et qui ne mit pas tant la Philosophie dans les paroles, que dans les actions, fut de condition servile, et natif d’Ammorion, ville de Phrygie, que l’on surnommoit la grande. Ce qui me fait croire tres-veritable ce qu’allegue le divin Platon en son Dialogue intitulé Gorgias, où il dit que la Nature et la Loy sont grandement contraires et differentes. Car la Nature ayant fait naistre Esope d’un Esprit libre, la Loy des hommes livra son corps à la servitude. Elle ne pût toutesfois ny corrompre la liberté de son esprit, ny le mettre hors de son assiette, quoy qu’elle transportast son corps en plusieurs lieux, et en diverses affaires.

Description du corps, et de la vivacité de son esprit.
Chapitre II. §

Esope ne fût pas seulement serf de condition, mais le plus difforme de tous les hommes de son temps. Car il avoit la teste poinctuë, le nez plat, le col court, les lévres grosses, et le teinct noir, d’où luy fust donné son nom, car Esope signifie le mesme qu’Ethiopien. Avecque cela il estoit ventru, bossu, tortu par les pieds, et possible plus laid que le Thersite d’Homere. Mais ce qu’il y avoit de pire en luy, c’estoit sa parole lente, sa voix casse, et la peine qu’il avoit à se faire entendre. Toutes lesquelles choses semblent avoir esté cause de sa servitude. Car c’eust esté merveille, si estant ainsi laid et difforme, il eust pû s’échapper d’une condition servile. Mais quelque imparfaict qu’il fust de corps, cela n’empeschoit pas, qu’il n’eust naturellement un esprit habile, et qui réüssissoit heureusement en toute sorte d’inventions.

Esope se justifie devant son Maistre, et luy fait voir qui avoit mangé les figues.
Chapitre III. §

Le Maistre d’Esope le croyant inhabile aux affaires domestiques, s’advisa de l’envoyer travailler aux champs, où il ne fust pas plustost arrivé, qu’il mit tout de bon la main à l’œuvre Cependant, comme il eust pris fantaisie à son Maistre de s’en aller en sa Mestairie, pour y voir le travail de son nouveau serviteur, il arriva qu’un certain Laboureur luy fist present de belles et grosses figues. Elles luy furent tres-agreables pour leur beauté si bien qu’il s’advisa de les donner à l’un de ses valets, nommé Agatopus, pour les luy garder jusques à son retour des bains. Sur ses entre-faites, Esope s’en estant allé au logis pour quelques affaires, Agatopus sçeut prendre son temps, et donna ce conseil à l’un de ses compagnons : « Saoulons-nous », luy dit-il, « de ces figues : Que si nostre Maistre les demande, nous luy ferons accroire qu’Esope les aura mangées, et témoignerons nous deux contre luy. Car ce qu’il est entré dans la maison, nous servira d’un beau pretexte, pour inventer plusieurs fourbes à son dommage ; joinct qu’un homme seul ne pourra rien contre deux, et qu’il n’osera dire mot à faute de preuves ». Ces choses ainsi concluës, ils se mirent à manger les figues : Et à chaque morceau qu’ils en faisoient ; « malheur sur toy », disoient-ils, « miserable Esope ». Quelque temps apres, leur Maistre estant de retour des bains, la premiere chose qu’il demanda, ce fust qu’on luy apportast ses figues. Mais apres qu’on luy eust respondu qu’Esope les avoit mangées, il se mit fort en colere, et commanda qu’on l’appellast. Comme il fut venu ; « Quoy ? » luy dit le Maistre, « meschant que tu és, as-tu fait si peu de compte de moy, que d’oser entrer en mon sellier, et manger les figues que j’avois commandé qu’on me gardast ? » Esope bien estonné de ces langages, les escoutoit tout confus, et ne sçavoit qu’y respondre, pour n’avoir la liberté de la langue. Mais enfin comme il apperçeut que des paroles on en vouloit venir aux coups, se jettant aux pieds de son Maistre, il le pria de se donner un peu de patience. Cela dit, il courut prendre de l’eau tiede, qu’il beut devant tous : puis s’estant mis les doigts dans la bouche, pour se faire vomir, il ne rendit seulement que l’eau, pource qu’il n’avoit rien mangé tout ce jour là. Alors il pria son Maistre, que ses accusateurs en fissent autant, affin de cognoistre par ce moyen celuy d’entr’eux qui auroit mangé les figues. Ceste proposition d’Esope plust fort à son Maistre, qui bien estonné du bon sens, et de l’esprit de son nouveau serviteur, voulut que les deux autres beussent comme luy de l’eau tiede. Ce qu’en effect les galands avoient bien resolu de faire, et non pas de mettre tout de bon leurs doigts dans la bouche, mais de les tourner seulement ça et là, tout à l’entour des machoires : Ce que toutes-fois il ne fut pas besoin qu’ils fissent. Car à peine eurent-ils beu, que l’eau tiede leur provoquant le vomissement, leur fit rendre gorge, et par consequent les figues. Ainsi la calomnie de si meschants valets paroissant à découvert aux yeux de leur Maistre, il commanda qu’ils fussent dépoüillez tous nuds, pour estre foüettez ; Et ce fust alors que l’experience leur fit cognoistre la verité de ce bon mot, que tel veut faire du mal à autruy, qui s’en fait à soy-mesme sans y penser.

Par quelle advanture Esope reçeut le don de bien parler.
Chapitre IIII. §

Le jour suivant, apres que le Maistre d’Esope fut de retour en la Ville, et qu’il l’eust laissé aux champs pour faire la tasche qu’il luy avoit ordonnée, il arriva que les Sacrificateurs de Diane, ou quelques autres hommes, s’estant fortuitement égarez de leur chemin, firent rencontre d’Esope, et le prierent instamment, par Jupiter l’Hospitalier, de leur monstrer par où il falloit aller à la Ville. Alors Esope les ayant premierement fait asseoir à l’ombre d’un arbre, leur donna dequoy manger sobrement : puis il leur servit de guide, et les remit dans le chemin, qu’ils luy demandoient. Eux doncques se sentans extrémement obligez à la courtoisie d’un si bon hoste, leverent les mains au Ciel, et recompenserent leur bien facteur par des prieres, qu’ils firent en sa faveur. Ces choses ainsi passées, Esope s’en retourna, et fut saisy d’un profond sommeil, tant pour son travail continuel, que pour la grande chaleur qu’il faisoit. Durant qu’il dormoit, il luy sembla voir que la Fortune se presentoit devant luy, et qu’elle mesme luy deslioit la langue, luy donnant non seulement la grace et la facilité du discours, mais encore la science des fables. Apres ceste apparition, aussi tost qu’il fust esveillé : « voy », dit-il, « que j’ay dormy doucement ! et que j’ay fait un songe aggreable ! Mais ce qui m’estonne d’avantage, c’est que je n’ay plus de peine à parler, et que je nomme aisément toutes choses par leur nom, comme, un Bœuf, un Asne, un Rasteau. Par les Dieux immortels, je sçay d’où m’est venu un si grand bien : C’est, sans doute du bon accueil que j’ay fait aux Estrangers. Car il est à croire que pour recognoissance de cela, quelque Dieu m’a esté favorable, et qu’ainsi d’un bon office, on n’en doit esperer que du bien ». De ceste façon Esope tout réjouy d’une si belle advanture, se remit à son travail.

La vente d’Esope.
Chapitre V. §

Zenas (c’estoit le nom de celuy qui avoit la charge de la Mestairie) estant allé voir si les manœuvres s’acquittoient bien de leur travail, en apperçeut un entre les autres qui ne s’y portoit pas si ardemment qu’il eust voulu, ce qui fut cause, qu’il se mit à le frapper pour une legere faute. Esope ayant pris garde à cela ; « pourquoy », luy dit-il, « frappe-tu sans cause ce bon-homme, qui ne t’a fait aucun tort, et d’où vient encores qu’il ne se passe aucun jour que tu n’en fasse de mesme à tout ce que nous sommes icy de serviteurs ? Asseurément je suis resolu de m’en plaindre à nostre Maistre ». Ces paroles d’Esope estonnerent fort le Mestayer Zenas, si bien qu’apres y avoir un peu pensé. « Certes », dit-il à part soy, « je ne dois point mettre en doute que mes affaires n’aillent tres-mal, s’il arrive qu’Esope fasse sa plaincte tout le premier. Je suis donc d’advis de le prevenir, et de l’accuser envers mon Maistre, avant que luy-mesme m’accuse, et qu’ainsi je ne sois mis hors de charge ». Ceste resolution prise, il s’en alla droict à la Ville trouver son Maistre. Comme il l’eust abordé, il se donna l’alarme à soy-mesme en le salüant. Ce que son Maistre ayant reconnu ; « D’où vient », luy dit-il, « que tu és si fort émeu, en t’approchant de moy ? » A ces mots Zenas s’estant un peu remis. « Ce que je viens icy », respondit-il, « c’est pour vous dire, Seigneur, qu’il est advenu une merveilleuse chose en vostre maison des champs ». « Et quoy », repartit le Maistre, « quelque arbre a t’il porté du fruict avant le temps, ou bien y a-t’il quelque beste qui ait conçeu contre nature ? » « Ce n’est n’est pas cela », luy repliqua Zenas ; « tout ce que j’ay à vous dire, c’est qu’Esope, qui jusques icy semble avoir esté muet, a maintenant la parole libre ». « Ainsi t’en puisse t’il prendre », reprit le Maistre, « puis que tu és si peu sensé, que de tenir pour monstrueux cét évenement ». « J’en suis bien content », respondit Zenas, « et veux taire tres-volontiers les injures qu’il m’a dittes. Mais il n’est pas possible de supporter les outrages, qu’il profere meschamment contre vous, et mesme contre les Dieux ». Ces paroles fâcherent fort le Maistre de Zenas, qui pour luy témoigner son ressentiment ; « Va », luy dit-il, « je te remets Esope, pour en faire à ta volonté, et le vendre, ou le donner à qui bon te semblera ». Apres donc que Zenas pouvant disposer d’Esope, luy eust fait sçavoir combien grand estoit l’empire qu’il avoit sur luy, Esope sans s’estonner ; « Je n’empesche pas », luy dit-il, « que tu ne fasses de moy ce qu’il te plaira ». Voila cependant qu’il vint à passer par là un certain marchand, qui tournoyant exprés par ce Village, pour achepter du bestail, s’enquist de Zenas s’il n’avoit point quelque beste à vendre ? « Je n’en ay aucune », luy respondit Zenas, « mais bien un esclave, qui n’est pas loing d’icy, que je te vendray, si tu le veux achepter ». Le marchand l’ayant alors voulu voir, Zenas fist incontinent venir Esope. Mais l’autre ne l’eust pas plustost avisé, que s’éclattant de rire, « ô prodige ! » dit-il à Zenas, « où as-tu pris ce pot ? Est-ce un homme que tu me monstres, ou quelque tronc d’arbre ? Certes s’il ne parloit comme il fait, je le prendrois pour une oudre enflée : vrayement il estoit bien besoin que tu me détournasses de mon chemin, pour me faire voir ce malencontre ». Il voulut là dessus passer outre : mais Esope le suivant, « Arreste un peu », luy dit-il. A ces mots le marchand tourna visage, et bien fâché contre Esope : « va-t’en loing de moy », s’escria-t’il, « mastin que tu és ». « Tout beau », repartit Esope, « à tout le moins dy moy quelle affaire t’ameine en ce lieu ». « Je n’y suis venu », respondit le marchand, « que pour y achepter quelque chose de bon, et voila pourquoy je n’ay pas besoin de toy, qui ne vaux rien, et qui n’és qu’une marchandise inutile et gastée ». « Si est-ce pourtant », adjoûta Esope, « que tu m’achepteras, si tu me veux croire, et je m’asseure que tu ne seras pas fâché de m’avoir ». « Dieux ! » continüa le marchand, « quel profit me pourroit-il revenir d’une personne faite comme toy, qui attires la haine de tout le monde ? » « Je m’en vay te le dire », repartit Esope : « n’as-tu point chez toy quelques enfans qui soient fâcheux, et sujets à pleurer ? Si cela est, prends-moy pour leur Pedant, et ils auront peur de moy comme d’un homme masqué ». Le marchand ne pût s’empescher de rire oyant ces paroles, et se tournant vers Zenas. « Sus donc », luy dit-il, « combien me veux-tu vendre ce mal-heureux ? » « Donne m’en trois oboles », respondit Zenas, « et l’emmene avecque toy ». Le marchand en demeura content, et le luy donnant ; « Je n’ay », dit-il, « ny rien despensé n’y rien achepté non plus ». Il se mit donc en chemin, et son Esclave apres luy ; Et ne fût pas plustost arrivé en sa maison, que deux enfants qui estoient à la mammelle voyant Esope, en eurent peur aussi-tost, et se mirent à crier. Ce que voyant Esope ; « Et bien », dit-il à son nouveau Maistre, « ne voila-t’il pas un effect de ma promesse ». A ces mots le marchand luy commanda de salüer ses compagnons, et d’entrer plus avant dans le logis ; mais comme il se fût mis en estat de le faire : « Vrayment », dirent ils entr’eux, « c’est un grand malheur à nostre Maistre, d’avoir achepté un valet si monstrueux, et si difforme que celuy-cy, et il semble proprement qu’il ne l’ait pris que pour servir de mal-encontre et de sortilege dans sa maison ».

D’un fardeau, dont Esope se chargea.
Chapitre VI. §

Quelque temps aprés que le Marchand fût de retour en sa maison, il commanda à ses serviteurs de faire des balles de marchandise, et se tenir prests pour son voyage d’Asie, où il estoit resolu d’aller, et de partir le lendemain. Ils firent donc tout aussi-tost le commandement de leur Maistre, et partagerent entr’eux les fardeaux qu’ils avoient à porter. Esope se mit alors à les prier de luy donner le moins pesant, comme à celuy qui pour n’avoir esté vendu que depuis peu, n’étoit pas encore bien accoustumé à tels services. Se laissans donc toucher à ces paroles ils luy respondirent, qu’ils le dispensoient de porter aucune chose, s’il ne le vouloit. Mais luy n’en demeura pas d’accord, disant qu’il n’estoit pas raisonnable qu’il fust le seul qui demeurast inutile, tandis que tous les autres travailleroient : Et ainsi sur ce que ses compagnons luy permirent de choisir entre tous les fardeaux celuy qu’il jugeroit le plus à son gré, apres qu’il eust bien regardé çà et là et assemblé quantité de choses, comme vases, sacs, balots et paniers, il voulut enfin estre chargé d’une corbeille pleine de pain, que deux personnes devoient porter. Par ceste action il appresta d’abord à rire à ses compagnons, qui dirent de luy, qu’il n’y avoit rien de plus sot, que cét homme de neant, et qu’il le faisoit assez paroistre, en ce qu’apres les avoir requis de luy donner le fardeau le moins pesant, il avoit neantmoins choisi celuy qui l’estoit le plus. Ce qui n’empescha pas que pour luy complaire, ils ne luy missent la corbeille sur les espaules. Luy cependant ayant le dos chargé pardessus ses forces, en estoit presque accablé, et se secoüoit tantost d’un costé, et tantost de l’autre. Dequoy le marchand bien estonné ; « Asseurément », dit il, « Esope a des-jà gaigné l’argent que il me couste, puis qu’il est si ardant et si prompt à la fatigue, car, à ce que je voy, il porte la charge d’un cheval ». Mais apres qu’ils furent arrivez au logis où ils devoient disner, et qu’on eust commandé au subtil Esope de distribuër à châcun sa portion de pain, ils en mangerent beaucoup, pource qu’ils estoient plusieurs de compagnie, et ainsi sa corbeille demeura à demy vuide. Par ce moyen estant bien fort allegé de son fardeau, il en marcha plus à l’aise apres le disner. De ceste mesme façon, comme le soir fût venu, il fit la distribution des pains au lieu où ils soupperent, de sorte que ne restant plus rien dans sa corbeille, il la chargea tout à son aise sur ses espaules, et se mit à marcher si viste, que devançant de bien loing ses compagnons, ils ne sçavoient qu’en penser, et mettoient en doute si celuy qu’ils voyoient devant eux estoit ce vilain Esope, ou bien quelque autre que luy. Mais enfin comme ils vindrent à recognoistre que c’estoit luy veritablement, ils ne pûrent s’estonner assez, de voir qu’un si chetif bout d’homme leur avoit joüé ce tour de soupplesse, et fait plus sagement que eux, en ce qu’il avoit voulu porter les pains, bien asseuré qu’il en seroit déchargé facilement, et avant que de toute autre chose ; au lieu que ses compagnons n’en pouvoient pas user ainsi, estants chargez de balles de marchandise, et de semblable attirail, dont il n’estoit pas possible de se défaire si aisément, que des provisions de bouche.

Esope est derechef vendu.
Chapitre VII. §

Quand le marchand fut arrivé en la ville d’Ephese, il y vendit plusieurs autres Esclaves, sur lesquels il profita grandement. Il ne luy en resta plus que trois, dont le premier estoit un Grammairien, le second un Musicien, et le troisiesme Esope. Apres qu’un de ses amis luy eust conseillé de faire voile à Samos, sur l’esperance qu’il luy donna d’y tirer plus de gain de ses Esclaves, il se laissa vaincre à ses persuasions, et se mit sur mer. Y estant arrivé, il fit habiller de neuf le Grammairien et le Musicien, et les mit en vente en plein marché. Mais d’autant qu’Esope ne pouvoit s’accommoder d’aucun habit, pour estre contre-faict en tout son corps, il s’advisa de le couvrir d’un meschant sac. L’ayant ainsi déguisé, il le mit au milieu de ses deux compagnons, affin que ceux qui le verroient en cét équipage s’en estonnassent, et que ce leur fust un sujet de dire ; « D’où vient ceste abomination, qui obscurcit ainsi le lustre des autres ? » Or bien que le pauvre Esope servit d’une matiere de raillerie à plusieurs, si ne laissoit il pas de les dédaigner, et de les regarder hardiment. Voila cependant que le Philosophe Xanthus, qui faisoit sa demeure à Samos, s’en vint au marché, où voyant les deux jeunes Esclaves si bien habillez, et tout au contraire Esope, qui estoit au milieu d’eux, si contre-faict, et en si mauvais équipage, il s’émerveilla de l’invention du marchand ; Car il avoit mis le laid au milieu, affin que par l’opposition de sa déformité, les deux autres jeunes garçons semblassent plus beaux qu’ils n’estoient. Comme il s’en fust approché de plus prés, et eust demandé au Musicien de quel pays il estoit ; « Je suis de Capadoce », luy respondit il. « Que sçais tu faire ? », luy dit Xanthus, « Toutes choses », repartit le Musicien. A ces mots, Esope se mit à rire : A quoy le disciple de Xanthus ayant pris garde, et qu’en riant il avoit monstré les dents, ils le trouverent si laid, qu’ils s’imaginerent de voir quelque Monstre. Ce qui fût cause que tous ensemble commencerent à s’en mocquer. Asseurément disoit l’un, c’est un hargneux, qui monstre les dents. Qu’est-ce qu’il peut avoir veu, demandoit l’autre, qui l’oblige ainsi à rire ? Ce n’est pas rire, adjoustoit un troisiesme, c’est se refrogner. Parmy ces railleries, ils desiroient tous sçavoir à quel propos il s’estoit éclatté de rire. Ce qui fit qu’un d’entr’eux, luy en ayant demandé la cause ; « Retire-toy d’icy », respondit Esope, « ô brebis de mer » ; Paroles qui le rendirent si confus, qu’il s’en alla tout à l’instant. En suitte de ces choses, Xanthus s’enquit du Marchand, combien il vouloit vendre le Musicien : Mais comme il eust fait responce, qu’il luy cousteroit mille oboles, l’excez du prix l’en degousta, et le fit venir au Grammairien. D’abord il l’interrogea de quel païs il estoit ? « de Lydie », respondit-il. « Que sçais-tu faire ? », reprit Xanthus : « Toutes choses », replicqua l’Esclave. Ce qu’oyant Esope, le rire luy échappa, comme auparavant. A cause dequoy un des Disciples s’obstinant plus fort à vouloir apprendre, pourquoy il rioit ainsi à tout propos ; « Va-t’en le luy demander », luy respondit un de ses compagnons, « si tu veux estre appellé Bouc marin ». Sur ses entre-faites, Xanthus s’informa derechef du Marchand, combien il desiroit vendre le Grammairien ? A quoy ayant fait response, qu’il en vouloit avoir trois mille oboles, le Philosophe se rebutta d’un si haut prix, et s’en alla d’un autre costé. Il fut neantmoins retenu par ses Escoliers, qui luy demanderent si ces Esclaues ne luy estoient point agreables ? « Ils me plaisent assez », leur respondit Xanthus, « mais je ne suis pas d’advis d’avoir des valets qui me coustent si cher ». « Puis qu’il ne tient qu’à cela », dit un de leur trouppe, « il n’y a ce me semble, aucune Loy, qui vous deffende d’achepter le plus difforme de tous. Car avec ce qu’il ne vous servira pas moins bien que les autres, nous sommes contents de payer ce qu’il coustera ». « Vrayment », adjousta Xanthus, « il feroit beau voir que vous fournissiez l’argent, et que j’acheptasse la marchandise. Cela ne seroit pas raisonnable, joinct que j’ay une femme qui ayme trop la netteté, pour souffrir d’estre servie d’un homme si laid, et si mal propre ». « C’est à quoy vous ne devez pas vous arrester », luy respondirent les Escoliers, « puis qu’il y a une sentence qui dit, Qu’il ne faut point obeyr à la femme ». « Bien donc », repliqua le Philosophe ; « faisons marché de cet Esclave difforme ». Mais avant que passer outre, voyons s’il sçait quelque chose, affin de n’employer mal nostre argent ». Là dessus estant retourné vers Esope ; « Réjouy-toy », luy dit-il. « Pourquoy ? » respondit Esope, « estois-je maintenant triste ? » « Je te saluë », adjoûta Xanthus ; « Et moy je te saluë aussi », dit Esope. Le Philosophe n’estant pas moins estonné que ses Escoliers, d’une si soudaine responce, « Qui es-tu ? », luy demanda-t’il. « Je suis noir », respondit Esope ; « Ce n’est pas ce que je desire sçavoir de toy », respondit Xanthus ; « Je veux seulement que tu me dies ton païs, ou le lieu d’où tu és sorty ». « Du ventre de ma Mere », dit Esope. « Ce n’est point encore cela », repartit le Philosophe, « c’est le lieu de ta naissance que je te demande ». « Je ne me souviens point », replicqua Esope, « que ma mere m’ait jamais declaré, si le lieu où elle me fist estoit haut, ou bas ». « Que sçais tu faire ? » continüa Xanthus. « Rien », respondit Esope ; « D’où vient cela ? », adjoûta le Philosophe ; « C’est », dit Esope, « de ce que mes compagnons se sont vantez de sçavoir tout, et qu’ainsi ils ne m’ont rien laissé de reste ». Ces subtilitez d’Esope plurent si fort aux Escoliers de Xanthus, que tous estonnez de l’ouyr, « Par la providence des Dieux ! » s’escrierent-ils, « il a tres-bien respondu. Car il n’est point d’homme qui sçache tout, et c’est, sans doute, ce qui luy a donné sujet de rire ». Apres cecy, Xanthus l’ayant derechef interrogé s’il vouloit qu’il l’acheptast ? « Ne vois-tu pas », luy dit Esope, « que c’est une affaire, en laquelle tu n’as nullement besoin de mon conseil : fay lequel des deux te semblera le meilleur, ou de m’achepter, ou de me laisser : Nul ne fait rien par la force : c’est une chose qui dépend absolument de ta volonté : si elle te porte à m’avoir, ouvre ta bourse, et compte de l’argent : sinon, cesse de te mocquer de moy ». Ceste response le fit admirer plus fort qu’auparavant des Escoliers de Xanthus, qui dirent entr’eux ; « Par les Dieux ! il a vaincu à ceste fois nostre Maistre ». Alors Xanthus s’addressant à luy derechef ; « vien-çà », luy dit-il, « quand je t’auray achepté, ne t’enfuyras tu point ? » « Si je le veux faire, respondit Esope en riant, je ne me serviray nullement de ton conseil, comme n’aguere tu n’avois pas besoin du mien ». « Tu ne parles pas mal », reprit Xanthus, « mais je suis fâché que tu és si laid ». « O Philosophe », repartit Esope, « il faut considerer l’esprit, non pas le visage ». Apres ces devis, Xanthus se tournant vers le marchand, « Combien veux-tu, dit-il, que je te paye de celuy-cy ? » « A ce que je vois », respondit le marchand, « tu sembles n’estre icy venu que pour dépriser ma marchandise. Car tu as laissé ces deux jeunes garçons, qui estoient fort propres pour un homme tel que toy, et as fait élection de ce visage difforme ». « Cela ne t’importe », continüa Xanthus, « je n’en veux point d’autre pour maintenant ». « Prends-le donc », dit le marchand, « pour la somme de soixante oboles ». Les Escoliers les luy donnerent incontinent, et ainsi Xanthus demeura maistre d’Esope. Cependant les Fermiers, qui estoient là presents, ayant eu advis de ceste vente, estoient fort fâchez, et vouloient sçavoir qui estoit le vendeur et qui l’achepteur. Mais d’autant qu’un châcun avoit honte de se declarer, pour raison d’un si bas prix, Esope qui estoit au milieu, « C’est moy », s’écria-t’il, « qui ay esté vendu. Celuy là est l’achepteur, et cestui-cy le vendeur : Que s’ils se taisent tous deux, pour cela mesme il faudra que je demeure affranchy ». Les Fermiers furent bien aises de sçavoir l’affaire, et donnerent à Xanthus le droict du peage, puis se retirerent.

Xanthus fait un present d’Esope à sa femme.
Chapitre VIII. §

Esope se mit donc à suivre Xanthus, comme il s’en alloit en sa maison. Alors ayant pris garde que son Maistre pissoit en marchant ; apres avoir retiré sa robbe, il la luy prit par derriere, et la tirant à soy ; « Vends-moy », luy dit il, « tout incontinent, autrement je m’enfuïray ». « Pourquoy cela ? » ; reprit Xanthus. « Pource », respondit Esope, « que je ne pourray jamais servir un tel Maistre. Car s’il est ainsi que toy qui as un empire absolu sur mes volontez, et qui ne crains personne, ne donnes point toutesfois aucun relâche à ta nature, puis que tu pisses en marchant ; que faudra-t’il que je fasse, si tu m’envoyes à quelque affaire ? ne seray-je pas contraint de décharger mon ventre en volant, si mesme ceste nature exige de moy quelque chose de semblable ? » « Quoy », adjoûta Xanthus, « cela te met-il si fort en peine ? Tu ne sçais donc pas, que si je pisse en marchant, je le fais exprés, pour éviter trois grands maux ? » « Quels maux ? » demanda Esope. « Si je me fusse tenu debout », repartit Xanthus, « le Soleil m’eust bruslé la teste, et la terre les pieds, joinct que l’acrimonie de l’urine m’eust offensé les narines ». Ils s’entretenoient ensemble de tels discours en s’en allant au logis, où apres qu’ils furent arrivez, Xanthus voulut qu’Esope demeurât devant la porte, pource, disoit il, qu’il sçavoit que sa femme se picquoit un peu de gentillesse, et qu’il ne falloit pas luy presenter un object si difforme, sans l’avoir prevenüe par quelque bon mot. Il entra donc plus avant dans le logis, où l’ayant trouvée ; « Ma Maistresse », luy dit-il, « vous ne me reprocherez plus desormais les devoirs que me rendent vos servantes ; Car je vous ay achepté un Valet qui est devant nostre porte, en qui vous remarquerez une si excellente beauté, que vous n’en avez jamais veu de semblable ». Les servantes croyant ces paroles veritables, en fûrent si fort touchées, quelles se débattoient des-jà, à qui auroit pour mary ce beau serviteur. Cependant la femme de Xanthus ayant commandé qu’on appellât ce nouveau valet, pour le faire entrer, il y en eust une qui courut à la porte plus promptement que les autres, estimant par ce bon office, de tenir des-ja des erres de son futur mariage. Mais apres qu’elle eust appellé ce gentil serviteur, et qu’avec une contenance asseurée il luy eust dit, « me voila, c’est moy », la servante toute estonnée, luy demanda s’il n’estoit point celuy qu’on nommoit Esope ? « Je le suis en effect », luy respondit-il. « Puis que cela est », continüa la servante, « n’entre point dans le logis, si tu me veux croire, autrement tout le monde s’enfuira ». Comme elle parloit ainsi, il survint une autre servante, qui le regardant fixement, « Il faut », s’ecria-telle « qu’avant que mettre le pied ceans, tu souffres qu’on te découppe le visage. Mais sur tout, garde toy bien de m’approcher ». Esope entra tout à mesme temps, et se presenta devant la femme de Xanthus, qui le voyant si difforme ; « Malheureux », dit-elle à son mary, « d’où m’avez-vous amené ce Monstre ? Ostez-le, je vous prie de devant moy ». « Tout beau, ma femme », respondit Xanthus, « ne vous fâchez point, je vous prie, et cessez de vous mocquer de mon nouveau serviteur ». « Comment », reprit-elle, « que je ne m’en mocque point ? Comme s’il n’estoit pas bon à voir, que vous me dédaignez, et que vous voulez avoir une autre femme que moy. Certes, il est bien à croire, que n’osant sans honte me dire, que je sorte de vostre maison, vous m’avez amené ceste belle teste de chien, affin que je m’enfuye bien loing, ne pouvant, qu’à regret en estre servie : Donnez-moy doncques mon doüaire, et je m’en iray ». Ces langages n’estonnerent point autrement Xanthus, qui se tournant vers Esope, se mit à le reprendre, de ce qu’en chemin le voyant pisser, il luy avoit dit de si bons mots pour rire, et que cependant, il demeuroit muet devant sa femme. A quoy l’ingenieux Esope ayant fait response, qu’il l’a jettait dans un gouffre ; « Tay toy meschant », luy dit Xanthus, « ne sçais-tu pas, que je l’ayme comme moy-mesme ? ». « Quoy ? » repartit Esope, « Tu t’arrestes donc à l’amour d’une femme ». « Pourquoy non, ô chetif esclave, j’en suis en effect extrémement passionné ». A ces mots, Esope frappant du pied. « O Dieux », s’écria-t’il, « le Philosophe Xanthus se laisse gouverner par sa femme ! » Se tournant à mesme temps vers elle : « Madame », luy dit-il, « voudriez-vous pas bien, que vostre Mary vous eût achepté quelque jeune serviteur, qui fut vigoureux, et de bonne mine, pour vous contempler toute nuë dans le bain, et se joüer avecque vous, au des-honneur de vostre bon Philosophe ? O Euripide, que n’ay-je ta bouche d’or, pour dire avec toy, Grande est l’impetuosité des vagues de l’Ocean, grand le desbord des rivieres, et merveilleuse la violence du feu ; C’est encore un accident bien dur à supporter que la pauvreté, et il y a une infinité d’autres choses qu’il est impossible de souffrir, tant elles sont pernicieuses, mais il n’y a rien si à craindre qu’une mauvaise femme. Cela estant, Madame, vous qui estes mariée à un Philosophe, gardez-vous bien de vous faire servir par des valets, qui soient plus beaux et plus gentils qu’il ne faut, de peur de mettre en ombrage vostre Mary ». A ces mots, la femme de Xanthus ne sçachant que répondre, et n’y pouvant contre-dire, elle se tourna vers son Mary, pour luy demander où il avoit pris ce beau gibier ? « vrayment », luy dit-elle, « quelque contrefait que soit cét infame, il me semble facetieux : Je veux donc faire ma paix avecque luy ». Alors Xanthus s’addressant à Esope : « Te voila bien, puis que tu és reconcilié avec ta Maistresse ». « Il est vray », respondit Esope, en riant, « Car ce n’est pas peu de chose, que d’appaiser une femme ». « Tay-toy, luy dit Xanthus, car je t’ay achepté pour me servir, et non pour me contredire ».

La response d’Esope à un Jardinier.
Chapitre IX. §

Le jour d’apres, Xanthus commanda à Esope de le suivre, et le mena en un Jardin, pour y achepter des herbes. Le Jardinier en ayant fait un faisseau, Esope le prit, et alors comme Xanthus voulust payer, le Jardinier s’addressant à luy. « Seigneur », luy dit-il, « vous m’obligeriez fort, si vous me vouliez resoudre d’une question que j’ay à vous faire ». « Quelle est donc ceste question », respondit Xanthus ; « D’où vient », reprit le Jardinier, « qu’encore que je cultive, et que j’arrose avec tout le soing qui m’est possible, les herbes que j’ay plantées, elles ne prennent toutesfois leur accroissement que bien tard, au contraire de celles, que la terre produict de soy-mesme, qui ne laissent pas d’estre plustost advancées, encore qu’on n’y prenne pas tant de peine ? » Combien que ce fust le faict d’un Philosophe, de resoudre ceste question, si est ce que Xanthus ne sçeut qu’y respondre, sinon que cét évenement entre les autres, estoit un effet de la Providence Divine. Ce qu’oyant Esope, qui étoit là present, il se prit à rire ; Son Maistre luy demanda pour lors, si c’estoit pour se mocquer, qu’il rioit ainsi ? « Je me mocque voirement », respondit Esope, « non pas de toy, mais de celuy qui t’a instruict. Car ce que tu viens de dire, que toutes choses sont gouvernées par la Providence Divine, est l’ordinaire solution, que donnent les Sages. Laisse moy donc respondre à cét homme, et je le contenteray » : Xanthus se tournant alors vers le Jardinier ; « Mon amy », luy dit-il, « je trouve qu’il ne seroit pas bien seant, que moy qui ay disputé en tant de fameuses assemblées, m’amusasse maintenant à resoudre des difficultez en un Jardin ; Mais je m’asseure que mon garçon que voicy, te rendra raison de ce que tu desires sçavoir, si tu luy en fais la proposition. Car il sçait tres bien les consequences de plusieurs choses ». « Quoy reprit le Jardinier, ce vilain a-t’il quelque teinture des lettres ? O le grand malheur que c’est : Sus donc, bon-homme, as-tu bien autant d’esprit qu’il en faut, pour satisfaire à ma question ». Alors Esope prenant la parole ; « Quand une femme », dit-il, « s’est remariée en secondes nopces, ayant des-ja des enfants de son premier mary, s’il arrive qu’elle en espouse un autre, qui en ait pareillement de sa premiere femme ; Elle est bien Mere des enfants qu’elle a amenez, mais marastre à ceux qu’elle a trouvé en la maison de son nouveau Mary : Elle monstre donc avoir une inclination bien differente, pour les uns et pour les autres. Car elle ayme ceux qu’elle a mis au monde, et ne se lasse jamais du soing qu’elle prend à les eslever. Comme au contraire elle a de l’aversion, pour les enfans d’autruy, et par je ne sçay quelle envie, elle retranche de leur nourriture, pour la donner aux siens propres, qu’elle cherit comme ses creatures, et hayt les enfans de son Mary, comme estrangers. Il en est de mesme de la terre, elle est Mere de ce qu’elle a produict, mais marastre de ce que tu plantes. Il ne faut donc pas t’estonner si elle nourrit, comme une chose legitime, ce qui est sien, et si l’entretenant mieux, elle ne donne pas tant d’aliment aux plantes que tu prends la peine de cultiver, pource qu’elle les tient pour bastardes ». Le Jardinier fort satisfait de ceste response, « Croy-moy », luy dit-il, « tu m’as tiré d’une grande peine par ce raisonnement. Va t’en maintenant, si bon te semble : Je ne te demande rien pour ces herbes, et te permets d’en cueillir desormais toutes les fois que tu voudras venir en mon Jardin, où tu pourras entrer comme en ton propre heritage ».

D’un seul grain de lentille qu’Esope fit cuire en un Pot,
et de quelques autres choses facetieuses.

Chapitre X. §

Quelque temps apres, Xanthus s’en estant allé aux estuves, y trouva quelques-uns de ses amis, qu’il voulut traicter, et commanda pour cét effect à Esope, de courir viste au logis, et d’y faire cuire un grain de lentille. Esope partit incontinent, et ne fût pas plustost arrivé en la maison, que faisant le commandement de son Maistre, il ne mit cuire qu’une lentille. Apres donc que Xanthus se fust bien baigné avecque ses amis, ils les pria de prendre un mauvais disner, avecque protestation, qu’il n’y auroit point d’excés au festin qu’il leur feroit, et qu’il ne leur donneroit que des lentilles, adjoûtant pour compliment, qu’il ne falloit pas juger d’un amy par la diversité des viandes ; mais loüer plustost sa bonne volonté Comme ils fûrent donc sortis des estuves, et entrez en la maison de Xanthus ; « Esope », luy dit-il, « apporte-nous du bain ». Esope courut aussi tost prendre de l’eau du bain, et leur en donna : Mais Xanthus en eust à peine gousté, que n’en pouvant supporter la puanteur. « Qu’est-cecy, dit-il ? » « C’est de l’eau du bain », respondit Esope, « que tu as voulu que je te donnasse ». Bien que ceste action irritast d’abord le Philosophe, si n’osa-t’il pourtant en faire semblant, à cause de ses amis, qui estoient là presens : mais il luy commanda derechef d’aller querir le bassin, que son Valet luy apporta tout aussitost, se tenant debout devant la compagnie. Ce que voyant Xanthus, « quoy ? » luy dit-il, « ne donnes-tu point à laver ? » « Nenny », respondit Esope, « pource qu’il me seroit mal-seant de faire autre chose que ton commandement, Tu ne m’as point dit, mets de l’eau dans le bassin, lave mes pieds, apporte mes pantoufles, et ainsi du reste, si bien que je ne suis point à blâmer, ce me semble ». Xanthus se tournant alors vers ses amis : « à ce que je vois », leur dit-il, « je n’ay pas achepté un esclave, mais bien un Maistre ». En suitte de tout cecy, apres qu’ils se furent assis à table, et que Xanthus eust demandé si la lentille estoit cuite, Esope prit la Cueiller, et tira du pot un seul grain, qu’il leur servit, Xanthus la prit à mesme temps, et sur la creance qu’il eust d’abord, qu’Esope ne luy avoit presenté ce grain tout seul, que pour voir s’il estoit cuict, l’ayant froissé du bout des doigts ; « Apporte », dit-il, « la lentille, elle est assez cuite ». Mais Esope n’ayant vuidé dans les escuelles que l’eau toute pure, se mit à la distribuer à un chacun ; Dequoy Xanthus bien estonné, « Où est la lentille, luy demanda-t’il ? » « Tu l’as euë », luy respondit Esope : « Quoy ? » reprit Xanthus, « n’y en a-t’il qu’un seul grain de cuict ? » « Nenny sans mentir », respondit Esope, « car tu m’as dit au singulier, que je fisse cuire une lentille, et non des lentilles au plurier ». Ceste fourbe despleut grandement à Xanthus, qui pour s’en excuser à ses amis : « Jugez, Messieurs », leur dit-il, « si cét homme n’est pas capable de me faire enrager ». Apres ces choses, se tournant vers Esope, « Viens çà », luy dit-il, « meschant que tu és, va-t’en tout maintenant m’achepter quatre pieds de Pourceau, et nous les apporte, apres qu’ils seront promptement cuits ». Esope s’y en alla tout aussi-tost, et fit ce qui luy estoit commandé. Mais cependant que les pieds cuisoient, Xanthus qui ne cherchoit qu’un pretexte pour le battre, le voyant empesché à quelque chose du mesnage, luy déroba secrettement un des pieds, et le cacha.

Xanthus voulant tromper Esope, est trompé luy-mesme.
Chapitre XI. §

Uu peu apres, Esope étant revenu ; comme il voulut foüiller dans le pot, il n’y trouva que trois pieces, par ou il cognût, qu’on luy avoit fait une fourbe. Il courut donc à l’estable, où il sçavoit qu’on engraissoit un Pourceau, auquel il couppa un des pieds, qu’il mit dans le Pot avecque les autres, pour le faire cuire, apres l’avoir bien lavé. Cependant, l’apprehension qu’eust Xanthus, qu’Esope ne s’enfuyt, apres qu’il auroit apperçeu le larcin qu’il avoit fait de ce pied, fut cause qu’il le remit dans le pot. Comme il fut donc question de servir sur table, Esope ayant vuidé les pieds dans le plat, et Xanthus en voyant cinq. « Qu’est cecy », dit-il, « en voy-la plus que je n’en ay fait achepter ». « Il est vray » respondit Esope, « et voicy comment. Combien de pieds ont deux Pourceaux », luy demanda t’il ? « Ils en ont cinq », continua Xanthus : « Il y en a donc cinq dans ce plat », repartit Esope, « et le Porc qu’on engraisse là bas, n’en a que trois ». Xanthus bien fâché qu’Esope luy avoit joüé ce tour là, devant ses amis. « Hé bien », leur dit-il, « Messieurs, me suis-je trompé, quand je vous ay advisé n’aguere que ce Malheureux me feroit devenir fol ? » Mais Esope qui le voulut payer de raison : « Seigneur, adjousta-il, ne sçavez vous pas bien, qu’il n’y peut avoir du mécompte en une somme, qu’autant qu’on adjoûte, ou qu’on diminuë de la quantité ? » ainsi Xanthus fût contrainct de s’appaiser, comme il vid qu’il n’avoit point de juste sujet de frapper Esope.

Du present fait à la maistresse de Xanthus.
Chapitre XII. §

Le lendemain un des Disciples de Xanthus fist un beau festin, où il invita son Maistre, et les autres escoliers. Comme ils se fûrent tous mis à table, la premiere chose que fit Xanthus, fût de choisir quelques-unes des viandes les plus exquises, et les donnant à Esope, qui estoit auprés de luy ; « Va-t’en », dit-il, « et porte cecy à ma bien-aymée ». Esope s’en alla en mesme temps, disant à par soy le long du chemin, « voila qui va bien, je ne sçaurois avoir une meilleure occasion que celle cy, pour me vanger de ma Maistresse, et des brocards qu’elle me donna la premiere fois que je me presentay devant elle : On verra bien à ce coup, s’il est veritable qu’elle ayme mon Maistre ». Comme il fust donc entré dans la maison, il appella sa Maistresse, et mettant devant elle les viandes qu’il luy apportoit : « Madame », dit-il, « voila un present de mon Maistre, qu’il envoye, non pas à vous, mais à sa bien aymée ». Là dessus ayant appellé à soy une petite chienne, qu’on nourrissoit dans le logis ; « Tien Mignonne », dit-il, « voylà ce que mon Maistre a commandé que je t’apportasse » ; et ce disant, il luy donna toute ceste viande morceau par morceau. Cela fait, il retourna vers son Maistre, qui d’abord luy demanda, s’il avoit tout donné à sa bien aymée ; « Elle a eu tout », respondit Esope, « et l’a mangé en ma presence ». « Qu’a-t’elle dit en mangeant », adjousta Xanthus ? « Rien », dit Esope, « mais elle t’en a remercié à par soy ». Cependant la femme de Xanthus bien fâchée de voir que son Mary ne l’aymoit pas tant, qu’il n’aymât encore d’avantage une chienne, entra dans sa chambre, où toute desolée, elle protesta de n’avoir jamais sa compagnie. Durant ces choses, apres que ceux qui estoient du festin se fûrent bien échauffez à boire, et qu’on eust proposé plusieurs questions d’une part et d’autre, il y en eut un parmy eux qui plus curieux que ses compagnons ; « Quand sera-ce », leur demanda-t’il, « qu’il y aura d’estranges divisions et de grands desordres parmy les hommes ? » A quoy le subtil Esope, qui étoit auprés de luy, respondit ainsi ; « Ce que tu desires sçavoir arrivera quand les morts ressusciteront, Car alors un chacun d’eux redemandera ce qu’il possedoit en ce monde ». Ceste response pleust aux Escoliers de Xanthus, qui s’estans mis à rire : « Certainement », dirent-ils, « ce nouveau serviteur est tout plein d’esprit ». En suitte de ceste question, il y en eust un qui demanda, pourquoy la Brebis ne crioit point quand on la menoit à la boucherie, au lieu que le Pourceau faisoit un estrange bruict ? « Pource », respondit Esope, « qu’on a accoustumé de tirer le laict à la Brebis, et de luy tondre la laine, ce qui est cause qu’elle suit paisiblement, et se laisse prendre par les pieds, ne se doutant point qu’on luy vueille faire du mal, ny qu’elle doive rien endurer plus que l’ordinaire. Il n’est pas ainsi d’une Truye, qui n’est ny tirée, ny tonduë ; joint que l’on n’a pas accoustumé de la traisner à de semblables choses. Sçachant donc qu’elle n’a rien de bon sur soy que sa chair, c’est à bon droict qu’elle fait du bruict, comme en se plaignant ». Ces raisonnements provocquerent derechef à rire les escoliers, qui toutesfois en loüerent grandement l’Autheur. Apres le disner, Xanthus estant de retour en son logis, se voulut mettre à deviser avec sa femme, comme il avoit accoustumé de faire ; Mais elle le dédaignant ; « Retire toy vilain », luy dit-elle, « et me rends mon doüaire, affin que je te quitte, le conseil en est pris, je ne veux plus demeurer avec toy : va-t’en plustost caresser ta chienne, à qui n’agueres tu as envoyé de la viande ». Voila le reproche que reçeut Xanthus, qui en estant tout hors de soy ; « Asseurément », dit-il, Esope m’a fait encore quelque tour de son mestier : Puis retournant à sa femme ; « A ce que je voy », reprit-il, « tu me voudrois bien faire accroire que je suis yvre ; Mais ne l’es-tu point toy-mesme qui me tiens de si fâcheux langages ? N’est-ce pas à toy seule que j’ay envoyé les viandes, qu’Esope te doit avoir données ? ». « Par le Dieu Jupiter », repartit-elle, « ce n’est pas à moy que tu les as envoyées, mais bien à ta chienne ». Xanthus ayant fait à mesme temps appeller Esope : « Vien çà », luy dit-il, « à qui as-tu baillé ce dequoy je t’avois chargé ? » « A ta bien aymée », respondit Esope. Surquoy Xanthus s’estant enquis de sa femme, si elle n’avoit rien reçeu : « Rien du tout », dit-elle « Mais toy mesme (reprit Esope parlant à son Maistre) à qui m’as-tu ordonné de faire ce present ? » « A ma bien aymée », continua Xanthus, Esope fit alors venir la chienne, et s’adressant à Xanthus : « Il est bien à croire », adjousta-il, « que celle-cy t’ayme grandement ; Car quelque bonne inclination que ta femme se die avoir, pour toy, si est-ce que si elle s’offense de la moindre chose, elle en vient incontinent aux injures ; Elle contredit à tout ; elle s’en va : Il n’en est pas ainsi de ta chienne : Tu as beau la chasser, elle ne bouge et ne crie point. Au contraire, oubliant à l’instant tout le mal que l’on luy peut avoir fait, elle applaudit à son Maistre, et le caresse de la queuë. Il falloit donc bien, ce me semble, Seigneur, que tu me disses, Esope porte cecy à ma femme, et non pas à ma bien aymée ». Ces paroles mirent en desordre Xanthus, qui toutesfois pour s’en servir comme d’une excuse envers sa femme ; « Ne vois tu pas », luy dit il, « que ce dequoy tu m’accuses n’est point ma faute, mais de celuy qui a apporté ceste viande ? Aye donc patience, et ne doute point que je ne sçache trouver l’occasion de le bien battre ». Mais elle qui n’estoit pas d’humeur de rien faire qu’à sa teste, ne voulut point le croire, et le quittant là, se retira chez ses parents. Ce que voyant Esope, « hé bien ! mon Maistre », dit-il, « ne vous avois-je pas bien asseuré, que vostre chienne vous aymoit mieux, que ma Maistresse ne vous ayme ? ».

Invention d’Esope, pour faire retourner sa Maistresse avec Xanthus.
Chapitre XIII. §

Quelques jours apres, Xanthus voyant qu’il ne pouvoit fléchir sa femme, ny faire sa paix avec elle, si fort elle estoit fâchée, luy envoya quelques uns de ses Alliez, pour l’obliger à revenir au logis. Mais elle n’y voulut point consentir : Dequoy Xanthus fût plus en peine qu’auparavant. Ce qui fit qu’Esope s’adressant à luy : « Seigneur », luy dit-il, « tu ne te fâcheras point, si tu me veux croire, Car je sçay le vray moyen de faire en sorte, que demain avant qu’il soit nuict, ta femme revienne icy bien viste, et de son bon gré ». Alors ayant reçeu de l’argent, pour s’en aller au marché, il y courut promptement, et achepta des Oysons, des Poules, et autres provisions de bouche, propres à faire un festin. Or comme il s’en alloit de maison en maison, en s’en retournant il passa exprés devant le logis des parens de sa Maistresse, feignant de ne sçavoir pas qu’ils fissent là leur demeure, n’y qu’elle s’y fust retirée. Or estant advenu de bonne fortune, qu’il rencontra un des valets du logis, il luy demanda s’il n’y avoit point là dedans quelque chose de bon à vendre. « Pourquoy cela ? » dit le valet ; « qui est celuy qui en a besoin ? » « C’est le Philosophe Xanthus », respondit Esope, « Car il se doit marier demain ». Le valet ayant appris ces belles nouvelles, laissa là Esope, et monté qu’il fût en la chambre, il fit sçavoir à la femme de Xanthus, ce que l’autre venoit de luy dire. Ce ne fust pas sans une grande émotion, qu’elle reçeut ce message, qui luy donna si fort l’allarme, qu’en mesme temps elle courut droit à son Mary, et se mit à crier bien fort contre luy, disant entr’autres choses : « Je ne sçay pas comme tu l’entends, mais je suis bien asseurée, ô Xanthus, qu’il ne t’est pas loisible de te marier à une autre femme durant ma vie ». Voylà quelle fut l’invention d’Esope, qui trouva moyen de rappeller en la maison la femme de Xanthus, comme auparavant il l’avoit aussi trouvé, pour l’en faire sortir.

De quelles viandes Esope traicta les Hostes de Xanthus.
Chapitre XIV. §

Quelques jours s’estans écoulez, Xanthus convia derechef ses escoliers à disner, et commanda pour cét effect à Esope qu’il acheptast ce qu’il trouveroit de meilleur, et de plus exquis. Ce qu’il fist à l’heure mesme, disant à par soy le long du chemin, « j’apprendray bien à mon Maistre à ne point commander mal à propos ». Apres qu’il eust donc achepté quelques langues de Pourceau, et qu’il les eust apprestées pour ses Hostes, il en donna à chacun une bien rostie, et de la sausse dessus. Les escoliers loüerent d’abord une si belle entrée de table, qui leur sembla fort propre à des Philosophes ; pource que c’est par le moyen de la langue qu’on exprime ses pensées. En suite de cela, il les servit encore de langues boüillies ; Et combien qu’ils luy demandassent quelque autre chose à manger, il n’en fist rien neantmoins. A la fin les escoliers ennuyez d’une mesme viande tant de fois servie. « Quoy ? » luy dirent-ils, « ne cesseras-tu d’aujourd’huy de nous donner des langues ? Ne vois-tu pas que nous avons écorché les nostres, à force de manger de celles que tu nous as servies ? » Xanthus s’estant mis alors en colere : « Esope », dit-il, « n’as-tu donc point autre chose à nous donner ? » « Nenny », respondit Esope. « Vilain bout d’homme », continüa Xanthus, « ne t’avois-je pas commandé d’achepter tout ce que tu trouverois de bon, et d’excellent ? » « C’est par là que j’ay gaigné », replicqua Esope, « et je suis bien aise de ce que tu me reprends en la presence des Philosophes que voicy. Mais je voudrois bien sçavoir, s’il y a rien de meilleur que la Langue, en ceste vie mortelle : Nenny, sans doute, puis qu’il n’est point de doctrine, ny point de Philosophie, qui par son moyen ne soit enseignée aux hommes. Par elle nous donnons et reçevons : Par elle on fait des harangues, des prieres, des compliments : on plaide des causes : on paroist éloquent : on traicte les mariages : on bastit les villes : on pourvoit à la seureté des hommes : Et pour le dire en un mot, par elle mesme nostre vie se maintient : par où l’on peut voir qu’il n’y a rien de meilleur que la langue ». Ces raisonnements d’Esope furent approuvez par les escoliers, qui le loüant d’avoir bien parlé, donnerent le tort à leur Maistre, et s’en retournerent chacun chez soy.

Du second service de Langues.
Chapitre XV. §

Le lendemain, les Disciples de Xanthus l’ayant blâmé derechef de ce qui s’estoit passé, il leur dit pour response, que cela n’avoit pas esté fait de son consentement, mais par la malice de son Valet. « Toutesfois », adjousta-il, « je m’asseure qu’il nous traictera d’autres mets à soupper, et vous verrez ce que je luy en diray en vôtre presence ». En effect, il l’appella en mesme temps, luy commandant d’achepter ce qu’il trouveroit de pire et de moindre valeur pour le donner à ses escoliers, qui devoient soupper avecque luy. Esope s’en alla donc au marché, et sans rien changer de mets precedents, il achepta derechef des langues, les fit cuire, et les servit sur la table. Les Conviez ne les virent pas plustost, qu’ils en murmurerent, se disans les uns aux autres : « Quoy ? voicy donc encore des langues qu’on nous presente ? » Mais sans s’arrester à leurs discours, Esope en apporta d’autres, et d’autres encore, jusqu’à la troisiesme fois. Voila cependant que Xanthus bien irrité contre son Valet : « Qu’est-cecy, meschant », luy dit il ? « ne sçais-tu pas bien que je t’ay commandé d’apprester ce que tu trouverois de pire, et de plus vil prix ? à quel propos donc nous veux-tu servir ce que tu crois estre meilleur, et plus excellent que toute autre chose ! » « Et quoy, mon Maistre », respondit Esope, « y a-t’il rien de plus mauvais que la langue ? n’est-ce point elle qui démolit les citez ? elle qui est souvent cause de la mort des hommes ? elle qui est la source des mensonges, des maledictions, et des faux sermens ? elle qui ruïne les alliances, les Estats, et les Royaumes : Et pour le dire en un mot, elle-mesme d’où procedent la pluspart des fautes et des malheurs qui nous arrivent en cette vie ? » Esope n’eust pas plustost achevé ces mots qu’un des Assistants se tournant vers Xanthus ; « Asseurément », luy dit-il, « si tu ne prends garde à toy, j’ay belle peur que ce poinctilleux ne te fasse devenir fol, Car tel qu’est son corps, tel est son esprit » ; Mais Esope le renvoya bien viste, et sans s’émouvoir autrement : « Va », luy dit-il, « tu me sembles étre un tres mauvais homme de te mesler des affaires d’autruy, et d’irriter sans raison le Maistre contre le serviteur ».

Esope ameine à son Maistre un homme niais, et sans soucy.
Chapitre XVI. §

Xanthus n’eût pas plûtost ouy la response qu’Esope venoit de faire a ses hostes, que n’ayant rien si à cœur, que l’occasion de le battre : « Banny », luy dit-il, « puis que tu as osé tancer mon amy de ce que se meslant des affaires des autres, il avoit un peu trop de soucy, monstre-moy quelque homme qui n’en ait point ». Esope ne respondit rien à cela, mais s’en alla le lendemain à la place, où regardant les passants, il en vid un fortuitement, qui se tenoit assis en un coing, où il demeuroit oisif. Ayant jugé d’abord, que c’étoit là l’homme qu’il luy falloit, pource qu’il recognût à sa mine qu’il n’avoit point de soucy, ny beaucoup de sens, il s’en approcha le conviant à venir disner avecque son Maistre. Ceste nouveauté ne sembla pas estrange à ce Rustre, qui ne s’enquerant de rien, et ne daignant pas mesme demander le nom de l’homme qui l’invitoit, s’en alla droict au logis de Xanthus, où il se mit à la table, avec des souliers tous sales et tous crottez. Xanthus le voyant d’abord ; « Qui est celuy-cy ? », dit-il : « C’est l’homme sans soucy », respondit Esope. Alors Xanthus parlant tout bas à sa femme, « fay luy », dit-il, « ce que je te commanderay, et ne manque point, affin que je trouve un sujet de bien estreiller Esope ». Apres ces choses, « ma femme (dit-il tout haut) mets de l’eau dans un bassin, et en lave les pieds de nôtre hoste ». Ce qu’il disoit exprés, pour ce qu’il s’imaginoit que ce lourdaut ne voudroit pour rien souffrir, qu’on s’abbaissast jusques là pour le servir, et qu’ainsi Esope meriteroit d’estre battu, pource que son homme se seroit mis dans le soing du compliment, et de la civilité. La femme de Xanthus fist donc le commandement de son Mary, et mit de l’eau dans un bassin, pour laver les pieds de son hoste. Or bien que ce pauvre Idiot jugeast assez, qu’elle mesme estoit la Maistresse du logis, si est ce que tenant cela pour indifferent, « asseurément (disoit-il à par soy) c’est pour me faire plus d’honneur, qu’elle me veut laver les pieds de ses propres mains, bien qu’elle le puisse commander à quelqu’une de ses servantes ». Comme il eût donc estendu ses pieds, elle luy dit qu’il se lavât, ce qu’il fit incontinent, puis il s’alla mettre à table, où il ne fut pas plutost assis, que Xanthus commanda, qu’on donnât à boire à son hoste : Luy cependant se mit à raisonner de cette sorte. « Certes, il leur appartient bien d’étre servis les premiers, mais puis qu’ils le veulent ainsi, qu’ay-je affaire de m’en donner de la peine ? » ; Et là dessus, il se mit à boire : Mais durant le disner, comme on luy eust apporté d’une certaine viande, qu’il trouva fort à son goust, et dont il mangea de bon appetit ; Xanthus voulut faire accroire à son Cuisinier, qu’il l’avoit mal apprestée à cause dequoy l’ayant fait dépoüiller tout nud, il le traita rudement à grands coups de foüet. Ce que voyant l’homme sans soucy ; « Pour moy », disoit-il, « je trouve ceste viande cuite comme il faut, et si bonne à mon goust, qu’il ne luy manque rien, ce me semble, pour estre bien assaisonné. Mais quoy ? si le Maistre de ceans veut battre son serviteur sans qu’il le merite, que m’importe, que cela soit, ou qu’il ne soit pas ? » Durant ces choses, Xanthus ne sçavoit que penser de son hoste, et ne trouvoit guere bon de voir, qu’il avoit si peu de soing et de curiosité, qu’il ne daignoit, ny s’enquerir, ny se soucier de rien que ce fut. A la fin, lon n’eust pas si tost mis le gasteau sur la table, que ce Vilain hoste, le tournant de tous costez, commença d’en manger, comme si ç’eust esté du pain, et comme s’il n’en eust jamais gousté de semblable. Cét essay, non plus que le precedent, ne servit qu’à aigrir encore plus fort le Philosophe, qui s’en prenant à son boulanger, « Malencontreux que tu és », luy dit-il, « pourquoy n’as tu mis du miel et du poivre dans ce gasteau ? » A ces mots Esope se sentant surpris, « Mon Maistre », respondit-il, « s’il se trouve que le gasteau ne soit bien cuict, je suis content que tu me frappes ; mais s’il n’est assaisonné comme il doit estre, le blâme en est à ma Maistresse, et non pas à moy ». « Si cela est », adjousta Xanthus, « et que la faute vienne de ma femme, je la feray sans delay brûler toute vive ». Là dessus, il fist derechef signe à sa femme de luy obeyr, à cause d’Esope, et commanda en mesme temps, qu’on luy apportast des fagots, ausquels il mit le feu, et tira sa femme auprés, avec apparence de l’y vouloir jetter. Il se retint neantmoins, et porta sa veuë sur le Païsan, qu’il avoit pour hoste, affin de voir s’il ne se leveroit point de table, pour l’empescher de faire une action si temeraire. Mais luy se tenant tousjours dans l’indifference, « Voire », s’imagina-t’il, « puis qu’il n’a point de sujet de se fâcher, pourquoy le fait-il ? » Et à mesme temps s’addressant à Xanthus, « Seigneur », luy dit-il, « si tu juges qu’il y ait de la raison en ce chastiment, attends un peu que je sois allé jusqu’à mon logis, et à mon retour, je t’ameneray ma femme pour la brusler avecque la tienne ». Xanthus oyant ainsi parler ce bon homme, et voyant qu’il n’y avoit point de malice en son fait, s’en estonna grandement, et dit à Esope ; « Vrayment tu n’as pas eu mauvaise raison d’appeller cét homme exempt de soucy, car il l’est en effect ; Voila pourquoy, pour l’avoir si bien rencontré, mesme pour m’avoir vaincu, tu reçevras la recompense que tu merites. Laissant donc à part le passé, qu’il te suffise qu’à l’advenir je t’affranchiray, et te mettray en liberté ».

De la response qu’Esope fist à un Juge.
Chapitre XVII. §

Le lendemain, Esope eust commandement de son Maistre de s’en aller aux estuves, pour s’enquerir de quelqu’un s’il y avoit beaucoup de gents, pource que Xanthus se vouloit baigner. Mais comme il passoit son chemin, il rencontra fortuitement le Preteur, qui le cognoissant pour estre au Philosophe Xanthus, luy demanda où il alloit ? « Je ne sçay », luy respondit Esope, sans en dire d’avantage ; ce qui fut cause que sur la croyance qu’eust le Preteur, qu’il se mocquoit de sa demande, il commanda qu’on le menât en prison. L’on se mit incontinent en estat, de le faire ; Et comme on l’y traisnoit, « ô Preteur », s’écria-t’il, « ne vois-tu point que je t’ay bien respondu, puis qu’asseurément je ne pensois pas aller où je vay, et que ta rencontre est cause de mon emprisonnement ? » Le Preteur estonné de ceste soudaine reponse, le fit relâcher, si bien qu’il continüa son voyage jusqu’aux estuves. Comme il y fût arrivé, il apperçeut qu’il y avoit quantité de gens, et devant la porte une pierre, à laquelle s’aheurtoient tous ceux qui entroient, et qui sortoient. A quoy prenant garde un certain, qui s’en alloit aux estuves, il osta la pierre, et la mit ailleurs. Esope estant donc retourné vers son Maistre ; « Seigneur », luy dit-il, « tu peux aller aux estuves, si tu veux, car je n’y ay veu qu’un seul homme ». Ces paroles obligerent Xanthus de s’y acheminer. Mais comme il y fust arrivé, y trouvant du monde à la foule, « Qu’est-cecy », luy dit-il, « ô menteur Esope, ne m’as tu pas asseuré que tu n’as veu ceans qu’un homme ? » « Il est vray », respondit Esope, « et je le soustiens encore. Car à l’entrée de la porte j’ay trouvé ceste mesme pierre, et ce disant il la luy monstra, contre laquelle choppoient tous ceux qui passoient par là. J’ay remarqué en mesme temps qu’il est survenu un certain homme, qui plus advisé que les autres, pour s’empescher d’y heurter contre, comme eux, l’a ostée de sa place, et l’a mise ailleurs, Pour ceste seule raison, j’ay dit que je n’avois veu qu’un homme aux estuves, comme faisant plus d’estat de celuy-cy, que de tous les autres ensemble ». Xanthus approuvant cela, « Sans mentir », dit il, « rien ne peut empescher Esope, d’estre toûjours prompt en ses reparties ».

Subtile response d’Esope, touchant les superfluitez que la Nature rejette.
Chapitre XVIII. §

Il arriva un jour qu’au sortir de la garde-robbe, il prit fantasie à Xanthus de demander à Esope, « pourquoy les hommes souloient regarder leur ordure, apres avoir purgé leur ventre ? » Esope voulant tout aussi tost satisfaire à ceste demande ; « Il y eust », dit-il, « autresfois un homme, qui vivant dans les delices, se plaisoit d’estre long-temps à la garde-robbe ; de sorte que pour s’y estre par trop assis, le malheur voulut pour luy, qu’il mit dehors ses entrailles. Il est advenu depuis, que les autres ont eu peur, ce qui est cause, qu’ils regardent ordinairement les ordures de leur ventre, pour voir si le mesme accident ne leur est point arrivé. Mais pour toy, mon Maistre, tu ne dois point craindre de perdre ton cœur, car tu n’en as point ». Une autre fois Xanthus s’estant mis à banqueter avecque des Philosophes, comme ils furent un peu avant dans le vin, diverses questions s’émeurent entr’eux touchant plusieurs choses ; ce qui donnoit des-jà bien à penser à Xanthus, qui ne sçavoit presque où il en estoit. Esope estant donc prés de luy, « Mon Maistre », dit-il, « je vous advise que Bacchus a trois temperaments, ou, si vous voulez, trois divers degrez ; le premier aboutit à la volupté ; le second à l’yvrognerie, et le troisiesme aux injures. Cela estant, vous devez tous, ce me semble, vous contenter, et ne toucher plus au reste, vous, dis-je, que le vin a mis en si belle humeur, pour en avoir assez beu ». Alors Xanthus, qui commençoit des-ja d’estre yvre, s’offençant de ces remonstrances, « Tay-toy », luy dit-il, « et t’en va faire le conseiller là bas aux enfers ». « Ce sera donc toy qu’on y traisnera », luy respondit Esope. Voila cependant qu’un des Disciples de Xanthus voyant que le vin luy avoit osté la raison, « Mon Maistre », luy demanda t’il, « y a t’il quel-qu’un qui puisse boire la Mer ? » « Ouy sans doute », respondit Xanthus,  « je m’offre à la boire moy-mesme ». « Mais si tu ne le peux faire », repartit le Disciple, « à quelle amende veux-tu estre condamné ? » « Je veux perdre ma maison », repliqua Xanthus, « et suis content de la gager tout maintenant ». La chose concluë, pour confirmation de ceste gajeure, ils mirent tous deux leurs anneaux, puis se retirerent. Le lendemain matin, Xanthus s’estant éveillé, comme il se voulut laver le visage, il fut tout estonné qu’il ne trouva plus sa bague en son doigt. Ayant donc voulu sçavoir d’Esope s’il ne l’avoit point veuë, « Nenny », luy respondit-il, « et je ne sçay ce que tu en as fait : Tout ce que je te puis dire, c’est que tu n’as plus de droict en ta maison ». « Pourquoy cela », luy demanda Xanthus ? « Pource », repartit Esope, « que hier estant yvre tu demeuras d’accord de boire la Mer, et laissas ta bague pour gage ». « Quoy ? » respondit Xanthus, « pourray-je bien faire quelque chose, qui soit plus grande, et plus à estimer que la foy ? Nenny certes : C’est pourquoy j’ay à te prier, que pour me tirer de cét embarras, en me faisant gaigner la gajeure, ou en rompre le pacte, tu vueilles employer pour moy tout ce que tu as de cognoissance, d’adresse, et d’experience ». « Pour t’en parler franchement », dit Esope, « l’on sçait assez que tu t’es offert à une chose, de laquelle il t’est impossible de venir à bout, mais j’ose bien me vanter d’en faire annuller les conditions. Quand vous serez donc tous assemblez aujourd’huy, garde-toy bien de tesmoigner à ta mine aucune marque de craincte ; mais dy hardiment à jeun, ce dequoy tu és demeuré d’accord estant saoul. Apres cela mets ordre, qu’il y ait quantité de paille sur le rivage, et une table dressée exprés, avec des garçons qui se tiennent prests, pour te verser à boire l’eau de la Mer. Alors quand tu verras tout le peuple assemblé à ce spectacle, apres que tu seras assis, commande que l’on te remplisse une tasse d’eau ; Puis l’ayant prise, demande à celuy qui a les gages, quelles sont vos conventions, et le demande tout haut, afin qu’il n’y ait personne en la compagnie qui ne l’entende. Que s’il advient qu’il te responde que tu és demeuré d’accord de boire toute l’eau de la Mer, t’addressant alors au Peuple ; “Hommes Samiens”, diras-tu, “il n’est pas que vous ne sçachiez bien que les Fleuves se vont rendre dans la Mer ; or est il qu’il a esté accordé entre nous, que je boirois la Mer seule, et non les Rivieres qui entrent dedans. Que cét escolier donc empesche premierement que les eaux des Fleuves ne se meslent à celles de la Mer, et quand il l’aura fait, je la boiray” ». Ce conseil fût d’autant plus agreable à Xanthus, qu’il se promit apparemment que par ce moyen la convention seroit rompuë. Apres donc que tout le Peuple se fût assemblé au rivage de la Mer, pour voir l’issuë de ceste entreprise, et que Xanthus eust dit et executé de poinct en poinct ce qu’Esope luy avoit enseigné, le Peuple s’en estonna, et le loüa grandement. Ainsi l’escolier se confessa vaincu, et se jettant aux pieds de son Maistre, il le pria que la gajeure demeurât nulle : ce que Xanthus luy accorda tres-volontiers, à la requeste du Peuple.

L’ingratitude de Xanthus.
Chapitre XIX. §

Comme ils furent de retour au logis, Esope s’addressant à son Maistre ; « Seigneur », luy dit-il, « n’ay-je pas bien merité d’estre affranchy, pour les fidelles services que je t’ay rendu toute ma vie ». « Quoy ? » respondit Xanthus, en le tançant aigrement, « ne veux-je pas t’affranchir aussi ? Va-t’en à la porte, et prends bien garde si tu ne verras point deux Corneilles : Que si tu en vois deux, ce sera bon signe ; Comme au contraire, s’il n’y en a qu’une l’Augure en sera mauvais ». Esope sortit doncques du logis, et apperçeut fortuitement deux Corneilles, qui s’estoient branchées sur un arbre ; ce qu’il fist sçavoir incontinent à son Maistre. Xanthus sortit aussi pour les voir ; mais pendant qu’il s’y en alloit, l’une s’envola ; ce qui fit que s’estant mis à tancer Esope ; « Malheureux homme », luy dit-il, « ne m’as-tu pas asseuré qu’il y en avoit deux ? » « Ouy », respondit Esope, « mais l’une s’en est volée ». « Et quoy », reprit Xanthus, « chetif Banny que tu és, n’as tu rien à faire qu’à te mocquer ainsi de moy ? » En suitte de ces paroles, il commanda qu’on eust à le battre tout de bon. Mais comme on estoit apres, le Prevost ayant invité Xanthus à soupper, tandis que ce Miserable recevoit les coups, « Malheureux que je suis », s’écrioit-il contre son Maistre, « j’ay veu deux Corneilles, et toutesfois je suis battu ; toy au contraire, n’en as veu qu’une, et cependant tu t’en vas faire bonne chere ; l’espreuve donc bien à mon dommage, que cét Augure n’est que trop faux ». Ces langages surprirent Xanthus, qui plus estonné qu’auparavant, de la merveilleuse vivacité de l’esprit d’Esope, ne voulut point qu’on le battist d’avantage.

Esope découvre le derriere de sa Maistresse.
Chapitre XX. §

Un peu apres Xanthus voulant donner à disner à ses escoliers, fist venir Esope, et luy commanda qu’il eust à tenir prest le festin. Esope s’en alla donc au Marché, d’où il apporta tout ce qu’il pût trouver de plus exquis, pour faire un banquet. Mais comme il voulut mettre toutes ses provisions dans la salle, ayant trouvé sa Maistresse sur le lict, où elle s’estoit mise pour reposer, « Madame », luy dit-il, « si cela ne vous importune, vous prendrez garde, s’il vous plaist, que les chiens ne mangent ces viandes, tandis que je m’en retourneray à la Cuisine, pour y donner ordre au reste ». « Va t’en où tu voudras », luy respondit-elle, « et n’aye peur que la viande ne soit bien gardée ; car mon derriere a des yeux ». Esope ayant donc appresté tous les autres mets, les apporta en la mesme salle, où il trouva que sa Maistresse dormoit, les fesses tournées devers la table. Se souvenant donc de luy avoir ouy dire, que son derriere avoit des yeux, il le luy découvrit à l’instant, et la laissa reposer. Xanthus survint en mesme temps avecque ses escoliers, et tout scandalisé de voir une chose si honteuse ; « Paillard », dit-il à Esope, « d’où vient tout ce beau mesnage ? » « Seigneur », respondit Esope, « quand j’ay mis les viandes sur la table, j’ay prié Madame, de prendre garde que les chiens ne les mangeassent, et elle m’a fait response que ses fesses avoient des yeux, à cause dequoy la trouvant endormie, je les luy ay découvertes ». « Infame Boufon », dit Xanthus, « tu peux bien remercier mes amis : car n’estoit le respect que je leur porte, et que je les ay conviez, je te punirois si bien, que tu n’aurois pas sujet de t’en mocquer ».

Esope ne laisse entrer qu’un seul de tous ceux que son Maistre avoit conviez.
Chapitre XXI. §

Quelques jours apres, Xanthus ayant derechef invité à disner des Orateurs, et des Philosophes, commanda à Esope de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer que les Doctes. L’heure du disner estant donc venuë, et Esope se tenant à l’entrée du logis, qu’il avoit fermé sur luy, un des conviez s’en vint heurter à la porte, et soudain Esope luy fist cette question, « Que remuë le chien ? » Il n’en fallût pas dire davantage à celui-cy, pour l’en faire aller, sur la creance qu’il eust, qu’on l’appelloit chien. Ceux qui vindrent en suitte, eurent la mesme advanture que luy, et s’en retournerent tous, pensant qu’on les accueillist à belles injures. Mais il y en eust un entre les autres qui heurta comme eux. Apres donc qu’Esope luy eût fait la mesme question, et qu’à ces paroles, « Que remuë le chien ? » il eust respondu, « La queuë et les oreilles », l’ingenieux Portier approuva fort sa response, et le menant à son Maistre : « Seigneur », dit-il, « voicy le seul Philosophe qui est venu à ton festin ». Ceste nouvelle mit grandement en peine Xanthus, pour-ce qu’il s’imagina d’abord, que ceux qu’il avoit invitez, se mocquoient de luy. Le lendemain ses disciples estans venus aux Escoles, se mirent à le blasmer de ce qui s’estoit passé. « Quoy ? nostre Maistre (luy dirent-ils) t’avons nous donné sujet de nous mespriser jusques à ce poinct, qu’il ait fallu, que pour nous empescher d’aller chez toy, tu ayes mis à la porte ce puant Esope, pour nous injurier, et nous appeller chiens ? » « Ce que vous me contez là », reprit Xanthus, « est-ce quelque songe, ou bien une chose vraye ? » « C’est en effect une verité », dirent-ils « du moins nous la croyons telle, si nous ne resvons ». A ces mots Xanthus tout enflammé de colere, envoya chercher Esope, et luy demanda, pour quelle raison il avoit ainsi honteusement chassé ses amis. « Mon Maistre », luy dit Esope, « ne m’as-tu point commandé exprés, de ne laisser venir à ton Festin des gents du commun, et des ignorants mais seulement des hommes doctes ? » « Et quoy ? » continua Xanthus, « ceux-cy ne sont-ils donc pas sçavants ? » « Non pas que je pense », repartit Esope, « du moins ils ne m’en ont donné aucune preuve : Car lors qu’ils ont heurté à la porte, et que je leur ay demandé, Que remuë le chien ? pas un d’eux n’a sçeu comprendre ma question. Les ayant donc pris pour des Ignorants, je leur ay deffendu la porte, et n’ay laissé entrer que celuy-cy, qui a fort bien respondu ». A ces paroles, toute la compagnie ne sçeut respondre autre chose, sinon qu’Esope avoit parlé doctement.

Du thresor trouvé par Esope, et de l’ingratitude de Xanthus.
Chapitre XXII. §

Une autrefois Xanthus ayant Esope à sa suite, s’en alla dans un certain Cimetiere, où il se mit à lire sur les tombeaux quelques Epigrammes, à quoy il prit un plaisir extrême. Sur ces entrefaictes, Esope ayant fortuitement apperçeu les lettres suivantes R. P. Q. F. I. T. A. gravées sur un tombeau se mit à les monstrer à Xanthus ; et luy demanda s’il en sçavoit l’explication ? Mais quelque meditation que fit là dessus ce Philosophe, il n’y pût jamais rien comprendre et confessa franchement qu’il n’entendoit pas cela. Alors Esope le regardant, « Seigneur », luy dit-il, « si par le moyen de ce petit pilier que voila, je te descouvre un thresor, quelle recompense me feras tu ? » « Foy de Philosophe », respondit Xanthus, « si tu le fais, je te donneray la liberté, et la moitié du thresor ». Esope se mit alors à foüiller prés d’une motte de terre, esloignée de luy d’environ quatre pas, et y trouva le thresor, dont il estoit question : S’estant mis en mesme temps en devoir de le donner à Xanthus : « Tiens », luy dit-il, « voila dequoy : il ne reste plus, sinon que tu me tiennes promesse ». « Je ne suis pas si fol de le faire », respondit Xanthus, « si premierement tu ne m’expliques ces lettres, car ce me sera une chose plus precieuse de les entendre, que de posseder tout l’or, que tu sçaurois jamais trouver ». « A cela ne tienne », reprit Esope ; « Sçache donc, que celuy qui cacha ce thresor dans la terre, comme sçavant qu’il estoit, s’avisa d’y faire graver ces lettres, qui joinctes ensemble, forment un sens qui est tel. Recedens passus quatuor, fodiens innenies thesaurum aureum. C’est à dire, Si tu recules quatre pas, en foüillant icy tu y trouveras quantité d’or ». Xanthus estonné du grand esprit d’Esope ; « Je suis d’advis », luy dit-il, « de ne te point affranchir, puis que tu és si plein de subtilité ». « Si tu ne le fais », repliqua Esope, « je m’en sçauray bien revencher ; Car je m’en iray plaindre au Roy de Bizance, pour qui l’on a icy caché ce thresor ». « A quoy cognois-tu cela », continüa Xanthus ; « A ces lettres », adjousta Esope, « R. R. D. Q. I. T. qui signifient, Redde Regi Dionisio, quem inuenisti thesaurum. C’est à dire, Rend au Roy Denis le thresor que tu as trouvé ». Comme Xanthus eust recognu tout de bon que ce thresor appartenoit à un Roy, voulant adoucir Esope : « Sois secret », luy dit-il, « et prends la moitié du thresor. Ce n’est point toy qui me le donnes, respondit Esope, mais celuy qui l’a icy caché. Que cela ne soit, escoute le contenu des lettres suivantes A. E. D. Q. I. T. A. d’où sont formées ces parolles. Acceptum euntes diuidite, quem inuenistis thesaurum aureum. Ce qui signifie, Partagez entre vous le thresor, que vous avez trouvé en vous en allant ». « Puis que cela est », conclud Xanthus, « retournons doncques à la maison, afin que chacun de nous prenne part à cette bonne fortune, et que tu sois mis en liberté ». Cela dit, ils prirent le chemin du logis, où ils furent à peine arrivez, que Xanthus voulut faire mettre Esope en prison, de peur qu’il eust, que son babil ne luy fit violer le secret. Cependant qu’on l’y menoit, « quelle pitié », disoit-il parlant à Xanthus ? « est-ce donc l’effect de la promesse d’un Philosophe tel que tu és, de me desnier non seulement la liberté, mais aussi de m’en priver, jusques à m’emprisonner ? » Ces reproches toucherent Xanthus, qui à l’heure mesme commanda qu’on le relachât. Mais comme on l’eust delivré, « Certainement », adjousta-il, « je treuve que tu ne fais pas trop mal de te comporter ainsi envers moy, afin qu’étant une fois affranchy, tu m’accuses de meilleur courage ». « Si est-ce pourtant », respondit Esope, « qu’apres m’avoir fait du pire que tu pourras, il faudra malgré toy, que tu me remettes en liberté ».

De l’affranchissement d’Esope.
Chapitre XXIII. §

Il advint en ce temps-là une chose estrange en la ville de Samos, où comme on celebroit publicquement une certaine feste, l’on fut tout estonné de voir une Aigle, qui prenant son vol d’en-haut, arracha l’aneau public, et le laissa choir au sein d’un Esclave. Cela fit que les Samiens, non moins espouvantez de cét évenement, qu’ils en furent attristez, s’assemblerent tous en un certain lieu, et prierent Xanthus, pource qu’il estoit le premier de la ville, et avec cela Philosophe, de leur expliquer ce que signifioit un si merveilleux prodige ; Mais Xanthus aussi empesché qu’eux de leur en rendre raison, leur demanda terme pour y respondre. Il s’en alla donc en sa maison, où ne sçachant que juger de cela, il devint tout pensif, et se plongea dans une profonde melancolie. Mais Esope cognoissant fort bien d’où procedoit cét ennuy ; apres l’avoir abordé, « Seigneur », luy dit-il, « d’où vient que tu persistes ainsi en ta tristesse ? ne me cele rien, je te prie, et cesse de te fâcher. Je sçay ce qu’il faut que tu fasses, pourveu que tu t’en remettes à moy. Pour cét effet, quand tu seras demain à la place publique, dy simplement ces paroles aux habitans : Messieurs, je n’ay jamais appris à rendre raison, ny des Prodiges, ny des Augures ; mais il est bien vray que j’ay en ma maison un serviteur, qui sçait beaucoup de choses, et qui, je m’asseure, vous esclaircira de ce que vous desirez si fort de sçavoir. Ainsi, mon Maistre, si je puis resoudre ceste doute, toute la gloire t’en reviendra, pour avoir à ton service un si habile valet, sinon le deshonneur n’en sera qu’à moy ». Xanthus rasseuré par ces paroles d’Esope, se resolut de le croire, et ne faillist point le lendemain de se trouver en la Maison de Ville, ou, suivant le conseil de son serviteur, il se mit à parler aux Assistants, qui le prierent incontinent de faire venir Esope A son arrivée, il se tint debout devant les Samiens, qui bien estonnez de voir un homme de ceste mine, s’en rioient ouvertement, et disoient tout haut. « Vrayment voila un bel homme, pour nous expliquer le Prodige, dont nous sommes si fort en peine. Est-il bien possible qu’il puisse sortir de luy quelque chose de bon, estant si laid et si contrefaict ? » Voila comme ils se mocquoient d’Esope, qui toutesfois ne s’en troubla point. Mais apres que devant l’assemblée il eust estendu la main, et obtenu silence des assistans, « Hommes Samiens », dit-il, « d’où vient que ma mine vous est un subjet de raillerie ? sçavez-vous pas que c’est à l’esprit de l’homme, qu’il faut s’arrester, et non pas à son visage, puis que bien souvent dans un laid corps, la Nature ne laisse pas de cacher une belle ame ? Que cela ne soit, je vous demande si vous considerez la forme exterieure d’une bouteille, ou d’un pot de terre, et si vous n’avez pas plustost égard au goust interieur du vin ? » Tous les assistans fort satisfaits de ces paroles ; « Esope », s’escrierent-ils, « si tu peux assister la Ville de tes conseils, nous te prions de le faire ». S’estant mis alors à parler plus hardiment, « Messieurs », leur dit-il, « pource que la fortune, qui ayme les divisions a proposé un prix de gloire au Maistre et au Valet, quand il arrive que ce dernier est moindre que l’autre, il n’en remporte que des coups ; Que s’il est trouvé plus excellent, cela n’empesche pas qu’il ne soit encore tres-bien battu : De ceste façon, quoy qu’il en advienne, à droit ou à tort, le Maistre est tousjours oppressé. Je suis content neantmoins de vous declarer sans rien craindre, ce que vous desirez si fort de sçavoir, pourveu que vous me fassiez donner ma liberté, et la permission de parler ». Tout le peuple s’escria pour lors d’un commun accord : « ô Xanthus, affranchy Esope : obey aux Samiens, et fay ce bien à leur Ville ! » Mais luy ne s’en esmouvoit en façon quelconque, et n’y vouloit pas entendre. Ce que voyant le Preteur, « Asseurément », luy dit-il, « si tu ne veux obeyr au peuple, j’affranchiray Esope tout maintenant, et il sera fait semblable à toy ». Alors n’estant pas possible à Xanthus de s’en dédire, il s’y accorda, et ainsi Esope fût declaré affranchy par un cry public qu’un trompette de la ville fit en ces termes. « Le Philosophe Xanthus donne aux Samiens la liberté d’Esope », et ainsi se trouva veritable, ce qu’un peu auparavant Esope avoit dit à son Maistre par ces paroles, je t’advise que malgré toy tu m’affranchiras. Comme il se vit donc en liberté, et en pleine assemblée des Samiens ; « Messieurs », se mit-il à dire, « l’Aigle (comme vous sçauez) estant le Roy des oiseaux, ce qu’elle a ravy cét anneau, qui est une marque de puissance, et l’a laissé choir au sein d’un homme de servile condition, signifie que parmy les Roys, qui sont maintenant vivans, il y en a un, qui de libres que vous estes, vous veut rendre serfs, et annuller les loix que vous avez de si longtemps establies ». Les Samiens s’attristerent bien fort de ces paroles, et encore plus, quand ils se virent à la veille d’en sentir l’effect. Car un peu apres il leur vint des lettres de la part de Cresus, Roy de Lydie, par lesquelles il les sommoit à luy payer tous les ans un certain tribut, à faute dequoy, il leur declaroit la guerre. Cette nouvelle, et l’apprehension qu’ils avoient d’estre sous la domination de Cresus, les ayant fait assembler pour en consulter ; ils treuverent à propos de prendre l’advis d’Esope, qui pour response à leur demande ; « Messieurs », leur dit il, « quand les principaux d’entre vous auront opiné à vous rendre tributaires du Roy de Lydie, vous n’aurez plus besoin de mon conseil : je suis content neantmoins de vous faire un conte qui vous apprendra, de quelle façon vous aurez à vous comporter en cecy. La fortune nous monstre en ceste vie deux chemins bien differents, dont l’un est celuy de la liberté, l’entrée duquel est grandement difficile ; mais l’issuë aysée ; Et l’autre celuy de la servitude, qui tout au contraire a un commencement fort doux, et une fin espineuse ». A ces mots les Samiens s’écrierent ; « Puis que cela est, et que nous jouïssons de la liberté, nous ne sommes d’advis de nous reduire volontairement à la servitude », surquoy ils renvoyerent l’Ambassadeur des Lydiens, sans avoir conclu ny paix ny trefve. La nouvelle en estant depuis venuë au Roy Cresus, il se resolut de leur faire la guerre : Ce que l’Ambassadeur voulant prevenir, « Seigneur », luy dit-il, « je ne pense pas que tu puisses jamais vaincre les Samiens, tant qu’ils auront Esope avec eux, et qu’ils se gouverneront par son advis : C’est pourquoy je te conseille pour le mieux de le demander par des Ambassadeurs envoyez exprés, qui leur promettront de ta part, que tu les recompenseras en autre chose, et que cependant, tu ne leur demanderas plus rien : Que si tu n’en viens à bout par ce moyen, je ne pense pas que tu le puisses faire autrement ». L’effect de ces paroles fut tel, que le Roy Cresus, estant persuadé par l’apparence qu’il y voyoit, envoya soudain aux Samiens un Ambassadeur, avec charge expresse de leur demander Esope : comme en effect ils se resolurent de l’envoyer au Roy. Ce qu’Esope ayant appris, et s’estant presenté devant l’assemblée, « Hommes Samiens », dit-il, « je tiens à singuliere faveur de ce que je m’en vay trouver le Roy Cresus, pour me jetter à ses pieds, et le saluër ; Mais auparavant, souffrez que je vous die une Fable. Au temps que les bestes parloient, il arriva que les loups firent la guerre aux brebis. Mais depuis, voyant qu’elles avoient de leur costé quantité de chiens qui les chassoient, ils leur firent sçavoir par des Ambassadeurs envoyez exprés, que si elles vouloient desormais vivre en paix, et oster tout soupçon de guerre, qu’elles eussent à leur envoyer les chiens ; comme en effect les brebis furent si sottes, et si mal-advisées, que de les donner, en se laissant persuader une chose qui ne leur pouvoit estre que dommageable. Aussi arriva-t’il que les loups ayant mis en pieces les chiens, il leur fût facile d’en faire de mesme des brebis ». Les Samiens comprirent incontinent le sens de la Fable, et resolurent entr’eux de retenir Esope. Mais luy ne le voulut pas, et s’estant mis à la voile avecque l’Ambassadeur, il s’en alla trouver le Roy Cresus.

Partement d’Esope, et son arrivée en Lydie.
Chapitre XXIV. §

Comme ils furent arrivez en Lydie, Esope se presenta devant le Roy, qui s’estant mis en colere ; « Voyez », dit il, « si ce n’est pas une chose estrange, qu’un si petit homme m’ait empesché de subjuguer une si grande Isle ? ». Esope s’estant mis alors à parler, il le fist ainsi. « Puissant Monarque, je ne suis venu vers toy, ny par force, ny par contraincte, ny par necessité non plus ; mais de mon bon gré seulement. Mais avant que passer outre, permets, je te prie, que je te fasse un conte. Il y eust jadis un homme, qui s’amusant à prendre des sauterelles, qu’il tuoit à l’instant, il prit aussi une Cigale, qu’il voulut tuer de mesme ; ce que voyant la Cigale, “ô homme”, luy dit-elle, “ne me donne point la mort : Je ne fais aucun dommage aux blez, et ne t’offence en chose quelconque ; au contraire je resjoüis les passans par l’agreable son qui se forme du mouvement de mes aisles : Tu ne trouveras donc rien en moy, que le chant”. Ce qu’elle n’eust pas plustost dit, que celuy qui l’avoit prise, la laissa aller sans luy faire mal. Je t’en dis de mesme, ô grand Roy, et soubmis à tes pieds, je te prie de ne me point faire mourir sans cause, car je ne suis pas homme qui veüille nuire à personne, et si l’on peut blasmer quelque chose en moy, c’est qu’en un corps chetif et difforme, je loge une ame qui ne sçauroit rien flatter ». Ces paroles d’Esope donnerent ensemble de l’admiration et de la pitié au Roy, qui luy respondit ; « ô Esope ce n’est pas moy qui te donne la vie, mais bien le destin. Demande moy donc ce que tu voudras, et je te l’accorderay ». « Seigneur », adjousta Esope, « toute la priere que j’ay à te faire, c’est qu’il te plaise laisser en paix les Samiens ». « Je le veux », dit le Roy et alors Esope prosterné à ses pieds, l’en remercia tres-humblement.

En quel temps Esope composa ses Fables.
Chapitre XXV. §

Ce fut en ce mesme temps qu’Esope composa ses Fables, qu’il laissa au Roy Cresus, et tient on qu’elles se monstrent encore aujourd’huy en sa Royale Maison de Lydie. La paix estant doncques faicte avecque les Samiens, il fut envoyé vers eux en qualité d’Ambassadeur du Roy de Lydie, qui luy donna des lettres, et le pouvoir d’en traicter. Cependant les Samiens voulant honorer son arrivée, s’en allerent au devant de lui avec des rameaux et des chapeaux de fleurs, qu’ils luy offrirent, faisant en outre à cause de luy des jeux solemnels, et des danses publiques, pour une marque de leur commune allegresse. Il leut devant eux les lettres du Roy, par lesquelles il leur fit voir, comme par une autre sorte de liberté, qu’il leur avoit obtenuë, celle qu’ils luy avoient donnée n’aguere, estoit abondamment recompensée. Depuis ayant quitté l’Isle de Samos, il se mit à voyager en diverses contrées, où tout son plaisir estoit de disputer avecque les Philosophes. Comme il s’en alloit ainsi par le monde, il arriva en Babilone, et y donna de si belles preuves de son sçavoir, qu’il se mit en faveur auprés du Roy Lycerus, qui le fit un des plus grands de sa Cour. Les Roys avoient en ce temps-là paix ensemble, et en ce commun repos ils se visitoient souvent par lettres, s’envoyant les uns aux autres des questions Sophistiques : Ce qu’ils faisoient à telle condition que ceux qui les pouvoient soudre, rendoient les autres leurs tributaires, selon qu’il estoit accordé entre eux : Comme au contraire, ceux qui n’y pouvoient respondre, payoient le tribut eux-mesmes. Ainsi Esope entendant fort bien tous les problesmes qu’on envoyoit au Roy Lycerus, luy en donnoit aussi-tost l’explication ; et par ce moyen, il le mettoit en grande estime de toutes parts. Avecque cela, il estoit cause, que ce mesme Prince reçevoit de grands tributs, pource qu’il envoyoit à son nom plusieurs questions aux autres Roys, qui ne les pouvoient decider.

Ennus est adopté par Esope, qui en reçoit une grande injure.
Chapitre XXVI. §

Esope se voyant sans enfans, s’advisa d’adopter un gentil homme, qu’on nommoit Ennus ; et le presentant au Roy, le luy recommanda, comme s’il eut esté son fils legitime. Mais un peu apres il arriva qu’Ennus eust affaire à la Maistresse d’Esope, qui sçachant cela, le voulut mettre bien viste hors de sa maison. Alors Ennus s’abandonnant à une hayne secrette, se mit à contrefaire une lettre, par laquelle il donnoit à entendre au nom d’Esope, qu’il n’estoit pas si content d’adherer au Roy Lycerus, qu’à ceux là mesmes qui luy envoyoient des problemes. Cette lettre estant cachetée avec la propre bague d’Esope, il la presenta au Roy ; qui transporté de colere, commanda tout aussi tost à Hermippus, que sans autre forme d’enqueste, il s’en allast tuër Esope, comme traistre qu’il estoit. Mais il arriva de bonne fortune, qu’Hermippus, qui lui avoit toujours esté ami, témoigna qu’il l’estoit encore à ce besoin, car au lieu de le mettre à mort, il le tint si bien caché dans un tombeau, où il le nourrit secrettement, que nul ne s’en apperçeut. Ce qui reüssit si bien au profit d’Ennus, qu’il eust toutes les charges d’Esope, par le don que luy en fist Lycerus. Quelque temps apres Nectenabo Roy des Egyptiens, ayant sçeu qu’Esope estoit mort, escrivit incontinent une lettre au mesme Lycerus, par laquelle il luy mandoit qu’il eust à luy envoyer des Ingenieurs, qui fussent si bien versez en leur art, qu’ils peussent bastir une tour, qui ne touchast ny le Ciel, ny la terre, et par mesme moyen qu’il luy fit venir aussi quelqu’un qui sçeut respondre à toutes les choses qu’il luy demanderoit ; concluant que s’il le pouvoit faire, il receveroit le tribut, sinon qu’il le payeroit. Aussi tost que Lycerus eust leu ces lettres, elles l’attristerent extrémement, pource qu’il n’y avoit pas un de ses amis qui fust capable d’entendre la question de la Tour. Il s’affligea donc d’une estrange sorte, disant qu’en Esope il avoit perdu la principale colomne de son Estat. Cependant Hermippus ne pouvant souffrir le Roy dans une peine, dont il cognoissoit la cause, le fût trouver aussi tost, et luy dit qu’Esope vivoit encore, et qu’il ne l’avoit point voulu tuer, pour ce qu’il se doutoit bien qu’à la fin le Roy mesme en pouroit estre fâché. Ceste nouvelle plût grandement à Lycerus, à qui le pauvre Esope fut amené tout crasseux, et plain d’ordure. Le Roy le voyant en si piteux estat, en fut si touché de compassion, qu’il en respandit des larmes, et commanda qu’on eust à le mettre dans le bain, et à l’équipper d’une autre façon. Ces choses s’estans ainsi passées, Esope se justifia du crime dont Ennus l’avoit chargé, et respondit si pertinemment aux causes de son accusation, qu’il n’y a point de doute, que le Roy recognoissant son innocence, eust fait executer Ennus, si Esope ne l’eust prié de luy faire grace. En suite de tout cecy, Lycerus donna la lettre de Nectenabo au subtil Esope, qui ne l’eust pas plûtost leuë, que sçachant par quel moyen il falloit resoudre ceste question, il se mit à rire, et fist rescrire à Nectenabo, qu’incontinent que l’Hyver seroit passé, on luy envoyeroit des Ouvriers, qui luy bastiroient sa Tour, et un homme qui respondroit à toutes ses questions. Lycerus renvoya donc les Ambassadeurs d’Egypte, puis remit Esope en sa premiere administration, et luy rendit Ennus avec tous les biens qu’il possedoit auparavant.

Esope instruit Ennus, et luy donne des preceptes pour vivre en homme de bien.
Chapitre XXVII. §

Ennus estant remis en grace, Esope l’accueillit si genereusement, qu’il ne le voulut fascher en rien ; au contraire il le traicta mieux que jamais, et comme son propre fils, luy donnant plusieurs belles instructions, dont les principales furent celle-cy. « Mon fils, ayme Dieu sur toutes choses, et rends à ton Roy l’honneur que tu és obligé de luy rendre. Montre toy redoutable à tes ennemis, de peur qu’ils ne te mesprisent : mais traicte courtoisement tes amis, leur estant doux et affable, pour les obliger à t’en aymer davantage. Souhaite encore que tes ennemis deviennent malades, et qu’ils soient pauvres, pour empescher qu’ils ne te puissent nuire ; mais sur tout souvienne toy de prier pour tes amis. Ne te separe jamais d’avecque ta femme, de peur qu’elle ne vueille faire essay d’un autre homme que de toy : Car les femmes tiennent cela de leur sexe d’estre naturellement volages, et moins portées au mal quand on les sçait avoir par la flatterie : Ne preste point l’oreille à des paroles legeres, et ne parle que fort peu. Au lieu d’envier ceux qui te font du bien, resjouy toy de leur prosperité, autrement plus tu seras envieux, et plus tu en recevras de dommage. Soy soigneux de tes domestiques, afin qu’ils ne te craignent pas seulement, comme leur maistre, mais qu’ils te reverent aussi, comme leur bien-facteur. N’aye point de honte de vieillir en apprenant tousjours de meilleures choses. Ne descouvre point ton secret à ta femme, et sçache qu’elle espiera sans fin l’occasion de te pouvoir maistriser. Amasse tous les jours quelque chose pour le lendemain ; car il vaut beaucoup mieux mourir, et laisser du bien à ses ennemis, que vivre, et avoir besoin de ses amis. Saluë volontiers ceux que tu rencontres, et te represente que la queüe du chien donne du pain à son Maistre. Ne te repens jamais d’estre homme de bien. Chasse de ta maison le Médisant, et tiens pour certain, qu’il ne manquera point de rapporter et tes paroles, et tes actions. Ne fay rien qui te puisse attrister et garde toy de t’affliger des accidents qui t’adviendront. Rejette un mauvais conseil, et n’ensuy point la façon de vivre des méchants ». Voila quelles furent les instructions d’Esope à Ennus son fils adoptif, qui le toucherent si avant dans l’ame, qu’étant frappé comme d’une flesche, tant par la remonstrance d’Esope, que par le remors de sa conscience, il en mourut quelques jours apres.

De quelle façon Esope nourrit, et dressa quatre Poussins d’Aigle.
Chapitre XXVIII. §

Apres qu’Esope eust fait venir à soy tous les oyseaux du pays, il leur commanda, qu’ils eussent à luy apporter quatre Poussins d’Aigle ; et les ayant eus, il les nourrit à sa mode, et les dressa d’une estrange sorte, à quoy toutesfois nous n’adjoûtons pas beaucoup de foy. Car il leur apprit en volant bien haut, à porter dans des corbeilles certains enfans pendus à leur col, et les sçeut si bien accoustumer à leur obeïr, que ces enfans les faisoient voler où bon leur sembloit ; c’est à dire aussi haut, ou aussi bas qu’ils vouloient. L’Hyver estant donc passé ; environ le commencement du Printemps, il apresta tout ce qu’il jugea necessaire pour un tel voyage, principalement les Aigles, et les enfants, avec lesquels il s’en alla en Egypte ; où tous ceux du pays furent si estonnés des merveilles qu’il leur fist voir, qu’ils ne sçavoient qu’en penser. Cependant le Roy des Egyptiens ne sçeut pas plustost l’arrivée de cet homme extraordinaire, que se tournant vers quelques-uns de ses amys ; « Je suis trompé », leur dit-il, « car j’avois ouy dire qu’Esope estoit mort, bien que toutesfois il soit icy plain de vie ». Le lendemain Nectenabo, ainsi se nommoit le Roy, commanda que ses Conseillers eussent à se vestir de robbes blanches ; et pour luy il en prit une rouge, se mettant sur la teste une couronne de pierrerie. En cét esquipage, s’estant assis en son Throsne, il fist appeller Esope, qui fust à peine entré, qu’il luy demanda tout haut, « à qui me compares-tu Esope, et ceux qui sont avec moy ? » « Au Soleil du Printemps », respondit Esope, « et tes Conseillers aux Espics meurs ». Ceste responce donna de l’admiration au Roy, qui luy offrit de grands dons. Le jour d’apres s’estant advisé de s’habiller au contraire de la journée precedente, à sçavoir d’une robe blanche, il en fit prendre de rouges à ses amis ; puis quand Esope fut derechef entré ; « Que penses-tu de moy », luy dit-il, « et de ceux qui sont à l’entour de ma personne ? » « Je te compare au Soleil », respondit Esope, « et ceux qui t’environnent en sont comme les rayons ». « Certainement », reprit Nectenabo, « je n’estime rien Lycerus au prix de moy ». A ces mots, le bon Esope souriant, « ô Roy », continua t’il, « ne parle point si legerement de Lycerus : Car si tu fais un parallelle de ton Regne avec ton Peuple, il reluira comme le Soleil ; mais si tu viens à t’esgaler à Lycerus, il s’en faudra bien peu que tout cet éclat ne paroisse une obscurité ». Nectenabo bien estonné de ceste responce, faicte si soudainement et si à propos ; « Est il vray », luy dit-il, « que tu nous as amené des Massons, pour bastir la Tour ? » « Il est vray en effet », répondit Esope, « et ils sont si prests, qu’il ne reste plus qu’à leur monstrer le lieu où tu veux qu’on fasse les bastimens ». Le Roy sortit de la ville en mesme temps, et le mena dans une large campagne, où il luy fist veoir l’endroit qu’il avoit déjà marqué. Esope amena donc aux quatre coings de la place, les quatre Aigles et les quatre jeunes garçons pendus aux corbeilles : puis leur ayant mis en main à chacun une truelle ou tel autre instrument de Masson, il commanda aux Aigles de s’envoler. Elles s’esleverent incontinent, et lors que ces Maistres ouvriers se virent bien haut, ils se mirent à crier ensemble ; « Donnez nous des pierres, donnez nous de la chaux, donnez nous du bois et tels autres materiaux propres à bastir ». Nectenabo bien estonné de voir ces galants s’élever si haut ; « Qu’est-cecy », dit-il, « d’où nous est venuë ceste engeance d’hommes volants ? » « Du pays de Lycerus », respondit Esope, « qui en a quantité à son commandement : et toutesfois toy qui n’és qu’un homme, te veux comparer à un Roy semblable aux Dieux ». « Tu as raison », reprit Nectenabo, « et pour ne t’en point mentir, je me confesse vaincu. Il ne me reste plus qu’à te faire certaines demandes, pour voir si tu me sçauras respondre. J’ay icy », continüa-t’il, « une espece de juments, qui me semble bien merveilleuses. Car quand elles oyent hannir les chevaux qui sont en Babylone, elles conçoivent incontinent. C’est à toy maintenant à montrer, si tu és assez habile homme pour m’en dire la cause ». « Je le feray », répondit Esope, « mais ce ne sera que demain ». Comme il fût donc de retour en son logis, il fist prendre un chat par des valets, qui l’ayants empoigné, l’allerent foüettant publiquement par toute la Ville. Alors les Egyptiens bien estonnez, et bien fâchez tout ensemble de voir traicter de ceste sorte un animal qu’ils avoient si fort en reverence, accoururent tous à la foule, et arracherent le pauvre chat des mains de ceux qui le battoient ; puis ils s’en allerent au Roy, pour luy dire comment l’affaire s’estoit passée. Nectenabo fist à l’instant appeller Esope ; et s’estant mis à le tancer ; « D’où vient », luy dit-il, « que tu as ainsi fait battre un chat, que tu sçais estre un animal, que nous reverons comme un Dieu ? Parle donc ? qui t’a obligé à cela ? » « Seigneur », respondit Esope, « ce que j’en ay fait a esté pour vanger le Roy Lycerus ; Car tu dois sçavoir que ce mauvais chat est la seule cause d’une perte qu’il a faite la nuict passée pour luy avoir tué son coq, qui étoit vaillant et aguerry au possible, joinct que par son chant il luy marquoit ordinairement les heures de la nuict ». Nectenabo croyant avoir surpris Esope par ses propres paroles ; « Je te tiens », luy dit-il, « n’as-tu point de honte de mentir ? Est-il bien possible qu’en une nuict, le chat dont il est question, soit allé d’Egypte en Babylone ? » « Pourquoy non », respondit Esope en sousriant, « s’il se peut faire, comme tu dis, que les juments d’Egypte conçoivent en oyant hannir les chevaux de Babylone ? » Par ceste responce, il se mit si bien dans l’esprit du Roy, qu’il l’estima grandement pour son sçavoir, et pour sa prudence : de maniere qu’un peu apres, ayant fait venir de la ville d’Eliopolis un bon nombre d’hommes sçavants, fort versez aux questions Sophistiques, il se mit à les entretenir sur la suffisance d’Esope, et voulut que luy-mesme fust de la partie, en un festin où il les avoit invitez. Comme ils se furent tous mis à table, un de ces Sophistes attaquant Esope ; « Estranger », luy dit-il, « je t’advise que je suis icy envoyé de la part de mon Dieu, pour te demander l’esclaircissement d’une question dont je suis en doute », Esope l’ayant escouté sans s’esmouvoir ; « Tu ments », luy dit-il, « car Dieu sçachant tout, n’a pas besoing de s’enquerir, ny d’apprendre quelque chose d’un homme. Or est-il que tu ne t’accuses pas seulement, mais encore ton Dieu ». En suitte de celuy-cy, un autre prenant la parole ; « Il y a », se mit-il à dire, « un grand Temple, dans lequel est un pilier contenant douze Villes chacune desquelles est soustenuë de trente poutres, que deux femmes environnent ». Esope l’oyant ainsi parler ; « Vrayment », dit-il, « voila une fort belle question, et dont les enfans de nostre pays rendroient raison. Le Temple c’est le Monde, le pilier c’est l’An, les villes sont les Mois, les poutres les jours des Mois, et le jour avecque la nuict sont les deux femmes qui succedent l’une à l’autre ». Le lendemain apres que Nectenabo eust fait appeller ceux de son conseil ; « Sans mentir », leur dit-il, « j’ay belle peur que l’esprit d’Esope ne nous fasse tributaires du Roy Lycerus ». « Avant que cela soit », respondit un de l’assemblée, « je suis d’advis que nous luy proposions des questions, que nous-mesmes n’avons jamais sçeuës, ny ouyes ». « Voila qui ne va pas mal », dit Esope, « mais je vous feray demain response à cela ». Il les quitta donc là dessus, et s’en alla faire un petit billet qui contenoit ces paroles. « Nectenabo confesse devoir à Lycerus mille talents de tribut » ; Le jour suivant comme il fut de retour vers le Roy, la premiere chose qu’il fist, ce fut de luy presenter ce billet. Alors avant que le Roy l’ouvrist, il se leva un bruict confus parmy tous ses Conseillers, qui disoient tout haut ; « Ce n’est pas chose nouvelle, nous avons ouy cecy de longtemps, et le sçavons veritablement ». Ce qu’oyant Esope ; « Tant mieux », s’escria-t’il : « puis que vous confessez ainsi la debte, je vous en remercie bien fort ». Voila cependant que le Roy ne fût pas de cét advis, car à ce mot de debte et de confession ; « Je ne dois rien à Lycerus », dit-il à ses gens : « et toutesfois il n’y a pas un de vous qui ne tesmoigne contre moy ». Ces paroles du Roy leur firent à l’instant changer d’opinion, et dire les uns aux autres, nous n’en sçavons rien, et n’en avons jamais ouy parler. « Tant mieux encore », adjoûta Esope ; « et s’il est ainsi, comme vous l’asseurez, vostre question est vuidée ». Sur cela, Nectenabo plus étonné que jamais ; « Il faut advoüer », dit-il, « que le Roy Lycerus est heureux, d’avoir en son Royaume une telle source de doctrine ». Il fist donc compter à Esope l’argent du tribut accordé entr’eux, et le renvoya paisiblement. Depuis estant de retour en Babylone, il raconta de poinct en poinct à Lycerus tout ce qu’il avoit fait en Egypte, et luy donna le tribut que Nectenabo luy envoyoit ; Pour recompense dequoy, Lycerus luy fit ériger une statuë d’or.

Le voyage d’Esope en Delphes.
Chapitre XXIX. §

Quelque temps apres, Esope ayant resolu de faire un voyage en Grece, pria le Roy de luy permettre de s’y en aller. Ce qui luy estant accordé, il prit congé de luy, et partit de Babylone, à condition neantmoins qu’il y retourneroit, et y passeroit le reste de ses jours. Or apres qu’il eust bien voyagé par toutes les villes de Grece, et donné de merveilleuses preuves de son sçavoir, il s’advisa de s’en aller aussi en Delphes. Et d’autant que ceux du pays l’ouyrent tres-volontiers parler, sans que toutesfois ils le respectassent autrement, et luy fissent aucune sorte d’honneur, Esope s’adressant à eux ; « Hommes Delphiens », leur dit-il, « je viens de m’adviser tout maintenant, que vous ressemblez à quelque piece de bois qui va flottant sur la Mer. Car ceux qui la voyent de loing ; lorsque les vagues l’agitent, s’imaginent d’abord que c’est quelque chose de grand prix : mais lors qu’on en est prés, l’on trouve que ce n’est rien qui vaille. De ceste mesme façon, lors que j’estois bien esloigné de vostre ville, je vous admirois comme des personnes qui me sembliez valoir beaucoup, et meriter de grandes loüanges : mais depuis mon arrivée en ce lieu, je me suis veu bien trompé, vous ayant trouvé plus inutiles que tous les autres ». Ceux de Delphes l’oyant parler de ceste sorte, apprehenderent d’abord qu’il ne se portast à mesdire d’eux, passant par les autres Villes : Ce qui fut cause qu’ils conspirerent meschamment contre sa vie. Pour cét effect ils s’adviserent de prendre un flacon d’or dans le fameux Temple d’Apollon, qui estoit en leur Ville, et de le mettre secrettement dans la male ou la valise d’Esope. Un peu apres comme il ne se doutoit aucunement de ceste conspiration, il sortit de Delphes, pour s’en aller à Pnocide ; mais les Delphiens qui le guettoient ne manquerent point de le suivre, si bien que l’ayans atteint, ils s’en saisirent incontinent, et l’accuserent de sacrilege. Il eust beau se vouloir justiffier de leur calomnie, en niant d’avoir commis aucun larcin. Tout ce qu’il pût dire, pour prouver son innocence, ne les empescha point de foüiller par force dans ses males et ses valises, où trouvant la phiole d’or qu’on y avoit mise, ils la prirent et la monstrerent aux Citoyens, qui en firent un grand bruict. Esope cognoissant bien par là que c’étoit une partie qu’ils luy jouoient meschamment, affin de le perdre, les pria d’avoir égard à son innocence, et de luy laisser passer chemin. Mais au lieu de le delivrer, ils le mirent en prison, pour avoir, disoient-ils, commis un sacrilege bien manifeste ; et d’une commune voix ils le condamnerent à mourir. Durant ces choses, Esope voyant qu’il n’y avoit point de subtilité qui fust capable de le tirer d’un si grand mal-heur, tout ce qu’il pouvoit faire pour son allegement, c’estoit de se plaindre dans la prison : Ce que voyant un de ses amis, qu’on appelloit Damas, il luy demanda la cause de sa plaincte, qu’Esope luy fit cognoistre en ces termes. « Une femme », dit-il, « ayant depuis peu ensevely son mary, s’en alloit tous les jours à son tombeau, qu’elle arrosoit de ses larmes : Il arriva cependant qu’un certain paysan, qui labouroit la terre assez prés de là, fust surpris de l’amour de ceste femme : ce qui fut cause que delaissant et bœufs et charruë, il s’en alla droict au tombeau ; où s’estant assis, il commença de pleurer comme elle. La femme en ayant voulu sçavoir la cause ; “Ce que je pleure”, luy respondit le païsan, “c’est pour soulager le mal que je ressents de la perte que j’ay faite de ma femme, qui n’estoit pas moins honneste, que belle”. “Un pareil accident m’est arrivé”, adjousta la femme. “Puis que cela est”, continüa le Païsan, “et que nous sommes tombez tous deux en un mesme inconvenient, qui empesche que nous ne soyons mariez ensemble ? Asseurément nous ne perdrons rien à cela, ny l’un ny l’autre. Car je n’auray pas moins d’amour pour toy, que j’en avois pour ma femme ; Je veux croire aussi, que de ton costé tu m’aymeras comme tu as aymé ton mary”. Alors ceste bonne femme prenant pour des veritez les paroles du Paysan, demeura d’accord de l’espouser. Mais tandis qu’ils en estoient à des promesses de mariage, voila qu’un larron ayant espié les Bœufs du Laboureur, se mit à les deslier, et les chassa devant soy. Dequoy le bon homme bien étonné ; lors qu’à son retour il trouva qu’on les luy avoit desrobez, il commença de s’abandonner aux cris et aux plainctes. A ce bruict la femme accourut à luy ; Et le voyant ainsi lamenter : “Quoy”, luy dit-elle, “tu pleures encore ?” “Je pleure en effect”, respondit le Laboureur, “et c’est tout de bon”. J’en fay de mesme », conclud Esope, « et ne me feints point en mes regrets : Car m’estant sauvé cy devant de plusieurs dangers, je ne voy point qu’il y ait moyen de me tirer de celuy-cy, et n’attends d’aucun lieu la delivrance de mon mal ».

La mort d’Esope.
Chapitre XXX. §

Ces choses s’estant ainsi passées, les Delphiens s’en allerent treuver Esope, et le tirerent de la prison, pour le traisner en quelque lieu haut eslevé, dont ils le peussent precipiter. Comme on le menoit ainsi à la mort, il leur disoit en s’y en allant. « Au temps que les bestes parloient, le Rat ayant fait amitié avec la Grenoüille, luy voulut donner à souper, et l’amena pour cét effect au Cellier d’un riche homme, où il y avoit quantité de viandes, l’invitant à se saouler par ces mots qu’il luy reïteroit, “Mange m’amie Grenoüille”. Ayant donc fait bonne chere, elle voulut traicter le Rat à son tour ; “Suy-moy seulement”, luy dit-elle, “et n’aye point de peur, car j’attacheray ton pied au mien avec un filet bien delié, afin qu’en nageant tu ne coures non plus de hazard que moy-mesme”. Ceste conclusion prise, elle sauta dans l’Estang, où tandis qu’elle nageoit entre deux eaux, le pauvre Rat estouffoit à force de boire. Helas ! dit il alors, meschante Grenoüille, tu me fais mourir, mais un plus Grand que toy me vengera. En effect, il advint ainsi. Car apres que le Rat fut mort, comme il flottoit au dessus de l’eau, voila qu’une Aigle qui vint à passer par là, s’en alla fondre sur luy, et attira par mesme moyen la Grenoüille, qui estoit attachée au filet, tellement que par ce moyen elle les devora tous deux. Il en est de mesme de moy », reprit Esope : « vous me traisnez injustement à la mort, mais cela vous coustera cher, pource que Babylone et toute la Grece me vangeront ». Ils ne luy pardonnerent pas neantmoins, quelques raisons qu’il leur alleguast. Ce qui l’obligea de se refugier au Temple d’Apollon, pour y jouyr du droict des Asyles. Mais il n’y fust pas plustost entré, qu’ils l’en retirerent tous irritez, et le menerent au lieu du supplice, où auparavant qu’arriver, il leur conta ceste fable. « Escoutez moy », leur dit-il, « hommes Delphiens. Il y avoit une fois un Liévre, qui se voyant tenu de prés par une Aigle, et ne sçachant où se cacher, se retira dans la terriere de l’Escarbot, luy requerans d’avoir soing de sa conservation. L’Escarbot se mit alors à prier l’Aigle, de ne point tuër le pauvre suppliant, et la conjura par le grand Dieu Jupiter de ne dédaigner sa petitesse : Mais l’Aigle irritée donna un coup d’aisle à l’Escarbot, puis il mit le Liévre en pieces, et le mangea. L’Escarbot offensé de ceste injure, s’envola avecque l’Aigle, pour sçavoir où elle faisoit son nid, et n’y fust pas plustost entré, que roulant ses œufs du haut en bas, il les cassa tous. L’Aigle offensée qu’il y eust eu quelqu’un si hardy que d’oser entreprendre cela, s’advisa de faire son nid plus haut : mais l’Escarbot s’y en retourna, et jetta pour la deuxiesme fois ses œufs en bas. Ne sçachant donc plus quel conseil prendre, elle s’envola vers Jupiter (car on tient qu’elle est en sa protection) et mit à ses genoux la troisiesme portée de ses œufs, qu’il luy recommanda, le priant de les avoir en sa garde. Mais l’Escarbot ayant fait comme une pilule des siens, monta droict au Ciel, et les mit dans le sein de Jupiter, qui se leva tout incontinent, pour secoüer cette ordure : et ainsi ne se souvenant plus des œufs de son Oyseau, il les laissa choir en bas, et les cassa. Depuis, comme il eust appris de l’Escarbot, qu’il avoit fait cela exprés, pour se vanger de l’Aigle, qui ne l’avoit pas seulement offensé, mais commis une impieté contre luy-mesme, ayant mesprisé ce dont elle l’avoit instamment suppliée, il luy en fit une reprimande à son retour, luy disant que l’Escarbot avoit eu raison de la persecuter ainsi. Jupiter donc ne voulant point que la race des Aigles défaillit, fut d’advis que l’Escarbot se reconciliast avecque l’Aigle ; luy toutesfois n’en voulut rien faire. Ce qui fut cause que Jupiter ordonna pour le mieux, que les Escarbots n’eussent à paroistre durant tout le temps que les Aigles pondroient leurs œufs. Cela vous doit apprendre, Messieurs de Delphes, à ne mespriser point ce Dieu, chez qui je me suis refugié, quoy que son Temple soit moindre qu’il ne luy appartient. Car asseurez-vous qu’il ne laissera jamais impunie l’impieté des meschants ». Esope tenoit ce langage aux Delphiens, qui luy témoignoient de s’en soucier si peu, qu’ils ne laissoient pas pour cela de le mener au supplice. Voyant donc qu’il ne les pouvoit fléchir en façon quelconque, il se mit à leur faire cét autre conte. « Hommes cruels et meurtriers », reprit-il, « donnez-vous la patience d’écouter ce que j’ay encore à vous dire. Il y eust jadis un laboureur, qui devenu vieil aux champs, pria ceux de son logis de le mener à la Ville, à quoy sa curiosité le portoit pour n’y avoir jamais esté. Ces gens attellerent incontinent des asnes à un chariot, sur lequel ils mirent le pauvre Vieillard, et le laisserent aller tout seul. Voila cependant qu’en passant chemin, l’air se couvrit tout à coup par la violence des pluyes et de l’orage. Ainsi l’obscurité fut cause que les asnes se fourvoyerent, et qu’ils jetterent dans un fossé l’infortuné Vieillard, qui pensant à son malheur ; “Helas ! Jupiter”, disoit-il, “en quoy t’ay-je offensé, pour estre si miserablement mis à mort, non par des chevaux courageux, ny par de bons et fors mulets, mais par de malheureux asnes ?” C’est de la mesme façon que je m’attriste, pource que ce ne sont pas des gens de courage et d’honneur qui me font mourir ; mais des hommes de peu, et qui ne peuvent estre pires qu’ils sont ». Cela dit, sur le poinct qu’ils le vouloient precipiter, il leur raconta ceste autre fable. « Il advint un jour, qu’un homme envoya sa femme aux champs, pource qu’estant amoureux de sa fille, il avoit envie d’en abuser, comme en effect il n’y manqua pas ; Et ce fut alors que ceste pauvre fille toute dolente se voyant prise par force ; “Helas !” dit-elle à son pere, “que tu fais là une chose abominable ! Certes j’aymerois beaucoup mieux estre des-honorée de plusieurs, que de toy qui m’as engendrée”. Je vous fais aujourd’huy la mesme reproche, ô meschants Delphiens, et vous proteste qu’il n’est point de Scylle, ny de Caribde, ny point de Syrtes en Affrique, où je ne cherchasse à me perdre, plutost que de mourir indignement, et sans cause. Je maudits vostre pays, et appelle les Dieux à tesmoins de vostre injustice, bien asseuré que je suis qu’ils exauceront ma priere, et me vangeront ». Il eust à peine achevé de parler ainsi, qu’ils le precipiterent du haut d’un rocher, et voylà quelle fust la fin de sa vie. Quelque temps apres, la contagion s’estant mise parmy eux, ils consulterent l’Oracle, qui leur respondit qu’il falloit expier la mort d’Esope. Sçachant donc bien qu’eux seulement en étoient coupables, ils luy dresserent une pyramide. Depuis, les principaux d’entre les Grecs, et les plus sçavans hommes de ce temps-là, estans advertis de la fin tragique d’Esope, s’en allerent tous en Delphes, où s’estans enquis de ceux qui avoient esté les autheurs de sa mort, ils en firent la vengeance eux-mesmes.

 

Fin de la vie d’Esope.

LES FABLES D’ESOPE PHRYGIEN. §

FABLE J.

Du Coq, et de la pierre precieuse. §

Le Coq ayant apperçeu fortuitement une pierre precieuse en un fumier qu’il grattoit ; « Dequoy me peut servir », dit-il, « d’avoir trouvé une chose si belle et si nette ? Certes, si cette bonne fortune fust arrivée à un Lapidaire, il en seroit plus joyeux, pource qu’il en sçauroit bien le prix ; Mais pour moy, à qui cela n’est nullement propre, je l’estime si peu, que j’aymerois mieux un seul grain d’orge, que toute la pierrerie du monde ».

Discours sur la premiere Fable. §

Encore que la pluspart des choses nous devienne precieuse par l’opinion, et que nous desirions ardamment la possession d’un bien, plustost que d’un autre, pour estre plus sortable à nostre inclination, ou, possible, plus rare, et plus difficile à rencontrer : si est-ce qu’en chaque sujet il ne laisse pas d’y avoir un prix veritable ; que nous y mettons, ou selon l’excellence de la chose, ou selon la necessité que nous avons de nous l’acquerir. Par exemple, quoy qu’en l’achapt des chevaux, les Princes, les Gentils-hommes, et les Soldats, fassent librement de la despense pour en avoir, et qu’il n’y ait point de peuples qui les prisent plus que font les François, les petits Tartares, les Causaques, et les Arabes ; Il y a toutesfois une certaine mediocrité, proportionnée à la valeur de cét animal, selon laquelle il est juste de l’achepter, et de le vendre. Autant en est il des meubles precieux des denrées, des terres, des heritages, et de toute autre possession, soit d’un bien necessaire et utile, soit du delectable, et du superflu. L’on peut dire le mesme des qualitez intellectuelles, et des vertus, excepté seulement qu’elles ne sont pas sujettes à un trafiq mercenaire, comme le reste, mais elles ont un prix indefiny, et qui n’est mesurable, que par le temps, qu’on met à les acquerir, ou par l’estime et l’admiration qu’on a pour elles. De cette nature sont les sciences, les arts, la prudence, et la sagesse, quant aux vertus de l’entendement ; Et quant aux Morales, la valeur, la liberalité, la continence, et ainsi des autres. Ce sont elles qu’Aristote et Platon appellent nostre souverain bien, et par consequent la chose du monde qui est le plus à priser. Or comme elles surpassent de loing les richesses materielles, aussi ont elles des degrez de difference les unes avec les autres, n’estant pas toutes esgalement belles et necessaires, mais chacune selon sa proportion, et la dignité de son estre. Car comme il n’y a personne qui croye que la vertu de courtoisie soit égale en merite à la condition d’estre liberal, ny derechef que la liberalité soit aussi estimable que la valeur ; ainsi nul ne voudroit asseurer que toutes ces vertus Moralles ensemble, disputassent l’honneur avec les intellectuelles. D’où il est aisé de voir, qu’Esope a eu bonne grace en cette premiere Fable, de les representer par la pierre precieuse, qui semble estre plus belle à nos sens que toute autre chose, et plus rare aussi à nostre rencontre. Quant au Coq, je pense qu’il est pris pour l’homme voluptueux, qui met tout dans l’indifference, horsmis son ordure propre, representée par le fumier. C’est là qu’il demeure attaché par ses luxurieux appetits, qui sont les seules delices de sa vie. Que s’il arrive fortuitement qu’il rencontre l’occasion d’acquerir de la science, ou de pratiquer quelque vertu, cela ne le touche du tout point, et il en neglige l’occasion avec tant de brutalité, qu’il ne laisse pas seulement naistre en soy-mesme le desir de la posseder, soit qu’elle luy semble trop relevée, ou qu’il ne puisse jouyr trop facilement. Car les hommes d’aujourd’huy sont d’un naturel si dépravé, qu’ils se portent plus volontiers à la convoitise d’un bien faux, s’il est de difficile conqueste, qu’au desir d’un veritable, qui ne leur devra guere couster.

 

Fin de la premiere Fable.

FABLE II.

Du Loup, et de l’Aigneau. §

Le Loup beuvant à la source d’une fontaine, veid un Aigneau qui beuvoit aussi beaucoup plus bas. Il accourut à l’instant, et se mit à le tancer de ce qu’il avoit troublé son eau. Tout ce que pût faire alors le pauvre Aigneau, qui trembloit de peur, fût de le prier de pardonner à son innocence, luy remonstrant qu’il beuvoit si loing de luy, qu’il ne pouvoit apparemment troubler la fontaine, joinct qu’il n’en avoit pas mesme la volonté. Mais pour tout cela le Loup ne laissant pas de crier plus fort ; « En vain », luy dit-il, « tu me fais toutes ces belles excuses : c’est ta coustume de m’estre nuisible ; ce mal là te vient de race, car tes pere et mere, et tous les tiens generallement, me hayssent au mourir. Ne trouve donc pas estrange, si tu en portes la peine aujourd’huy ».

Discours sur la seconde Fable. §

Le sage Inventeur n’a voulu representer autre chose par ceste seconde Fable, que l’oppression des petits par les Grands, qui est si commune dans le commerce des hommes, qu’il n’y en a point de foible, ou de mal accommodé, qui ne soit sous la domination de plusieurs Tyrans. De cette façon, c’est une espece de crime, que d’estre pauvre, et une espece de jurisdiction pour le punir, que d’estre bien en ses affaires. Or quoy que le procedé que tiennent ordinairement ceux qui veullent accabler l’Innocence, soit en tout temps des-agreable à Dieu et aux hommes ; si est-ce que les plus artificieux ont accoustumé de le colorer d’un faux pretexte de justice, imitant le Loup de ceste Fable, qui imposoit au malheureux Aigneau d’avoir troublé l’eau de la riviere pendant qu’il beuvoit, quoy que la delicate bouche de cét animal ne peut faire beaucoup d’agitation, eu égard à la distance qui estoit entre l’un et l’autre. C’est ainsi que la pluspart des Riches d’aujourd’huy font accroire aux pauvres qu’ils ont manqué de respect envers eux, et choqué leur autorité, combien que leur ame toute simple ne soit nullement capable de malice, et qu’ils n’ayent failly au respect, qu’à faute de le bien cognoistre. Ainsi, dis-je, Tybere et Neron souloient susciter des accusateurs aux gens de bien, afin de diminuer en cela le nombre de leurs ennemis, et s’enrichir de la despoüille des innocens. C’estoit un grand crime en ce temps-là d’avoir quelque chose, ou d’estre en reputation de vertueux. L’un et l’autre enflammoient également le courage du Souverain, et par la convoitise du gain, et par la haine de son ennemy. Autant en arrivoit-il sous le Regne de Denys, et de Phalaris, qui formoient de fausses plainctes contre ceux qu’ils hayssoient, et dont ils avoient pour suspecte l’authorité. Mais pleust à Dieu, que telles impostures ne fussent point parvenuës jusques à nostre âge, et qu’au deshonneur de la Religion Chrestienne, nous ne fussions si meschants que de surpasser en injustice et en fraudes les plus insupportables Tyrans des siecles passez. La honte de nos jours est venuë à ce poinct d’extremité, qu’il n’est point de si petit Gentil-homme, ny de Bourgeois tant soit peu accommodé, qui n’exige injustement des corvées, des imposts, et des subjections chez les Paysans qui luy sont inferieurs, ou qui relevent de son pouvoir. Que si davanture on resiste en quelque façon à leurs injustices, la Bille du Gentil-homme s’eschauffe ; il menace, il fait des procez, il aposte de faux tesmoins, et persecute l’innocence jusques à une entiere destruction. Alors si l’extremité de l’offense anime le pauvre à se plaindre, ou à resister, on ne fait nulle difficulté de l’estendre sur le quarreau, sous pretexte d’avoir fait une partie contre la vie de son Seigneur, ou de son voisin ; et ne met-on pas en oubly la raison, qu’allegue le Loup d’Esope pour colorer sa cruauté, à sçavoir, que le pere, la mere, et tous les parents de l’Aigneau, estoient ses mortels ennemis. Mais quand les hommes se voudront souvenir qu’il y a une justice au Ciel, pour la protection des Innocens, et que devant Dieu, le fort n’a pas plus d’avantage que le foible, je m’asseure qu’ils seront bien dénaturez, s’ils continüent en leur malice, et croy au contraire, qu’ils reduiront, le plus qu’il sera possible, leur mauvaise humeur à une vertueuse esgalité.

 

Fin de la deuxiesme Fable.

FABLE III.

Du Rat, et de la Grenoüille. §

Le Rat et la Grenoüille avoient guerre ensemble, pour voir lequel des deux demeureroit maistre du marescage. En ce combat, qui estoit rude et douteux, le Rat faisant des ruses sous l’herbe, où il se tenoit caché, assaillit par trahison la grenoüille. Mais elle de son costé l’attaqua de pleine guerre, comme plus robuste, et plus agile à l’assaut, où l’un et l’autre avoient pour armes des lances de jong. Voila cependant que le Milan, qui les veid de loing, s’en alla fondre sur eux, et les enleva. Ce qu’il n’eust pas plustost fait, qu’il les mit en pieces, tandis que pour estre un peu trop eschauffez au combat, ils ne se donnoient pas garde de luy.

Discours sur la troisiesme Fable. §

Icy se void une peinture des artifices humains, dont nous avons tous les jours l’original devant les yeux ; C’est à sçavoir, que pendant la contention de deux personnes, une tierce vient à jouyr du prix de leur contestation, et tire toute seule l’avantage de la querelle des autres. L’on dit que Philipe, Roy de Macedoine, fut celuy de tous les hommes de son temps, qui s’ayda le plus adroittement de cette ruze. Car voyant les Villes de la Grece en division, pour l’Empire et la liberté, il les sçeut si à propos tenir en balance, tantost par son amitié, tantost par sa haine, que de tous les Princes qui disputoient la domination entr’eux, luy seul y trouva son compte, et gaigna le principal advantage. Car il s’empara par ce moyen de la plus grande partie de la Grece, pendant que ces Republiques mal-advisées estoient plus attentives à se deschirer en pieces, qu’à se guarantir courageusement de leur commun ennemy. Ce fut ainsi qu’en usa le Milan d’Esope, durant le combat du Rat et de la Grenoüille, qui nous figure une sotte et une impertinente animosité, conçeuë entre gents, qui n’ont aucun sujet de se hayr, ou de se rien demander, mais qui sont tous esgalement interessez contre quelque fascheux voisin, dont ils peuvent à toute heure aprehender les embusches, principalement tandis qu’ils sont mal ensemble ? Car en quel temps un tiers a-t’il plus beau jeu pour profiter du dommage de ses deux concurrents, que lors qu’ils se treuvent affoiblis de coups mutuels, et espuisez par des guerres continuelles ; voire mesme qu’ils sont reduits à ce poinct d’aveuglement, que d’appeller à leur ayde la personne du monde, qui leur doit estre la plus suspecte ? Ce fut dequoy se treuverent mal jadis tous ces peuples, qui se jetterent imprudemment, ou en la protection des Romains, ou dans le party de l’Orient. Car ces Ambitieux au lieu de demeurer arbitres, comme ils en avoient esté maintes-fois requis, usurperent les propres biens dont ils ne devoient estre que les Juges. Ce qu’ils pratiquerent encore en la conqueste que Cesar fist de l’Egypte, et en une infinité d’autres exemples anciens, que je pourrois rapporter icy. Mais il est mieux de ne les alleguer pas pour ceste heure, affin de venir aux modernes, et dire que la puissance du Turc en toutes les parties du monde, et particulierement en Europe, ne vient que de la discorde des Princes. Combien de fois se repentit l’Empereur de Constantinople, d’avoir appellé au deçà de l’Hellespont, ceux qui devoient pour jamais estre confinez dans les marests de Scithie ? Comment en prit-il à Demetrius, et à Thomas Paleologue, d’avoir fait arbitre de leurs differents Mahomet second, et de s’estre entierement remis sous sa protection ? Je laisse à part les autres exemples de la domination de Tamberlan des troubles d’Italie, et de l’accroissement de la Maison d’Espagne, pour dire en passant quelque chose des particuliers. Nous ne voyons guere un frere divisé d’avecques son frere, qu’il ne donne occasion à leur commun ennemy de les ruyner par brigues, ou par procez. Jamais deux amis ne tombent en dissention, qu’un tiers ne s’appreste à jouyr des avantages dont ils debattent : Bref, c’est estre en tout temps exposé aux aguets d’autruy, que de prendre des querelles inconsiderées, principalement ayant un voisin, ou un envieux, de puissance suspecte.

 

Fin de la troisiesme Fable.

FABLE IV.

Du Cerf, et de la Brebis. §

Le Cerf accusa la Brebis devant le Loup, luy demandant un muy de froment. Or quoy qu’elle fust bien asseurée de ne luy rien devoir, si ne laissa t’elle pas, à cause du Loup, qui estoit là present, de luy promettre, qu’elle satisferoit à sa demande. L’on prit donc jour pour le payement, qui fût à peine venu, que le Cerf en advertit la Brebis : mais elle nia la debte, et luy dit, que si elle luy avoit promis quelque chose, elle l’avoit fait de peur du Loup, adjoustant à cela, qu’on n’estoit pas obligé de tenir promesse à ceux qui l’avoient exigée par la force.

Discours sur la quatriesme Fable. §

Il est icy question de retirer sa parole, quand on l’a donnée par force, en quoy certes il y a plus de malheur que de peché. Aussi est ce pour cela qu’Esope baille ceste cause à disputer à la Brebis, qui est le plus innocent, mais le plus timide de tous les animaux. Celle-cy ayant fait promesse au Cerf, en la presence du Loup, de luy payer un muy de froment, fut obligée de s’en desdire, à cause de sa pauvreté, et de rejetter sur la contraincte la fausse confession qu’elle avoit fait de la debte. Or pour transferer aux hommes ce fabuleux exemple des animaux, et tirer quelque avantage de l’instruction de nostre Phrygien ; comme ce n’est pas le tesmoignage d’une vertu heroïque, de signer une imposture contre soy-mesme pour la crainte d’une violence, aussi n’est-ce point une meschanceté que de la refuser, en alleguant la contraincte dont l’on a usé, pour nous faire avoüer debiteurs. Pour le premier poinct à sçavoir que ce n’est pas un crime d’y consentir, il suffit de s’en tenir à la loy naturelle, qui porte tout le monde à sa propre conservation, non seulement au pris de dire un mensonge, mais encore de faire un homicide, ou quelque action plus tragique et plus extraordinaire. A cela l’on peut adjouster, que par cét adveu contre son profit particulier, l’on ne fait tort ny à Dieu, ny aux hommes, ny à soy mesme : A Dieu, pource qu’en la distribution qu’il a faite des biens du monde, il ne nous a pas rendu possesseurs des nostres propres, à condition de les maintenir au peril mesme de nostre vie, qui est un bien infiniment plus cher qu’un heritage, ou une dignité, qui n’en sont que les accessoires. Que si nous sommes obligez de hazarder la vie, la liberté, c’est plustost pour la deffense des biens publics, que non pas des nostres, principalement si on les a commis à nostre charge et qu’on nous en ait fait les dispensateurs, comme des forteresses, des villes, et des possessions destinées au service de Dieu (que nous appellons benefices, et qu’on nommoit anciennement le territoire sacré). Mais quant à nos propres successions, il est permis à qui que ce soit d’y renoncer, plustost qu’à sa vie, voire mesme à sa seureté, pource qu’en cela il n’y a rien qui offence la majesté divine, non plus que les hommes, qui n’ont nulle part à ce qui nous appartient ; et pour ceste raison ne se peuvent plaindre, de quelque façon que nous en usions. De dire au reste que ce soit nous faire tort à nous-mesmes, cela n’est pas croyable encore. Car qui a plus d’interest en nous que nostre propre personne, et en quelle consideration nous doit estre un peu de bien au pris de nostre repos ? Il reste maintenant à faire-voir, que ce n’est pas une injustice de redemander ce que nous avons accordé par violence. Ce qui sera bien aisé à conclure, si nous considerons seulement, que le vray don est incapable de la contraincte, pource qu’il n’y a rien de si volontaire que ceste action, par laquelle on se dessaisit de ses propres commoditez, pour en obliger un autre, et cela seulement à condition de faire paroistre à nostre amy l’effect de nostre bien-veillance. Ce qui estant hors de doute en l’opinion de tout le monde, ce seroit destruire la nature du don que de le rendre forcé ; et par consequent, il est permis d’inferer qu’une cession contraincte n’est pas un present, et que la chose ainsi cedée est encore de nostre legitime possession. Tellement que le droict de la nature, et des peuples, nous permet de le demander, et mesme il nous y convie. Mais c’est assez justifier la Brebis d’Esope. Venons maintenant à moraliser la cinquiesme de ses Fables.

 

Fin de la quatriesme Fable.

FABLE V.

Du Chien, et de l’Ombre. §

Un Chien traversoit une riviere à la nage, et portoit entre ses dents une piece de chair, de qui l’ombre, comme c’est l’ordinaire, paroissant dans l’eau à la clarté du Soleil, il l’a voulut aller prendre avidement, et ainsi la viande luy eschappa. Il fût bien fasché d’abord, de ce que l’ayant perduë, il avoit aussi perdu son esperance. Mais enfin reprenant courage, il aboya je ne sçay quoy de semblable. « Malheureux que tu és », dit-il, « que n’usois-tu de moderation en ta Convoitise ? Asseurément tu en avois de reste naguere, si tu eusses esté sage ; mais maintenant tu as moins que rien, et ta folie en est cause ».

Discours sur la cinquiesme Fable. §

Ce Chien, qui laisse tomber ce qu’il tenoit, pour en prendre l’ombre, peut servir d’instruction à quantité de personnes, et en general et en particulier. En general, nous apprenons, par là, que tout insatiable desir d’une possession, non seulement reüssit pour l’ordinaire à neant, pour ce qui est d’acquerir de nouveau, mais encore nous couste bien souvent la perte de nostre vray bien ; Et en particulier, les Avares, les Amants, et les Ambitieux, peuvent rencontrer en ceste Fable les presages de leur avanture. Pour ce qui est des premiers, à sçavoir de ceux qui veulent amonceler thresors sur thresors, et adjouster incessamment de l’acquis à leur heritage ; combien en voyons-nous tous les jours qui s’enveloppent dans de grands partis, entreprennent des fermes publiques, et prestent de l’argent aux Roys, le tout sous l’espoir du gain démesuré qu’ils s’y figurent ; Et neantmoins à quelque temps de là, ils trouvent leur attente ridicule, et sont en perte des biens qui naguere leur estoient propres et hereditaires, finissant leurs jours dans les Palais des Princes, où ils sont refugiez, avec un mespris des domestiques, et un murmure continuel des creanciers. Pour le regard des Amants, c’est presque l’ordinaire de voir, que n’estant pas rassasiez de la possession d’une femme legitime, ou de la conqueste d’une belle Maistresse, ils se jettent inconsiderément dans de nouvelles amours, où la cognoissance qu’on a de leur legereté, empesche le succés de leur dessein, et ne leur laissant attrapper que l’ombre, les rend semblables au Chien d’Esope, en leur faisant perdre le vray morceau de chair qu’ils avoient en leur possession. Quant à ce qui est des Ambitieux, je ne voy point de plus frequent exemple que celuy-là, qui est de perdre une gloire bien acquise, par la precipitation d’en gaigner une nouvelle. Ainsi en prit-il à Minutius, qui enflé par le succés d’une escarmouche, s’attribua les honneurs qui estoient deubs à Fabius Maximus, et brigua contre toute raison d’entrer en part avecques luy au souverain commandement de l’armée, dont toutesfois il descheut avecque honte, en la seconde attaque qu’il fit à Annibal, où il fust demeuré avecque plusieurs Citoyens Romains, sans le genereux secours de celuy-là mesme qu’il avoit offensé. Je laisse à part les Histoires de Pyrrhus, du mesme Annibal, de Turne chez Virgile, d’Hector et d’Achille chez Homere ; et finallement de la pluspart des vaillants hommes du monde, qui ont bien souvent perdu la vie et l’honneur par un ambitieux desir de gloire, dont ils estoient travaillez. Venons maintenant à reprendre encore une fois l’interest general des humains, et à leur remontrer, s’il est possible, comment ils perdent les biens eternels et solides, pour suivre une ombre de felicité. Quelques-uns mettent Dieu en arriere, pour les voluptez sensuelles : D’autres l’oublient, pour les grandeurs de ce monde : Certains, pour un desir de vengeance : D’autres, pour les biens perissables et mortels ; Mais veritablement tous ensemble l’abandonnent pour une ombre, qui s’eschappe en un instant de nous, et laisse au poinct de la mort tous ceux qui l’ont pour suyvie, privez de la vraye et de l’apparente Beatitude.

 

Fin de la cinquiesme Fable.

FABLE VI.

Du Lion, et de quelques autres Bestes. §

Le Lion, et la Brebis, avec quelques autres animaux, estant demeurez d’accord d’aller à la chasse ensemble, et de posseder en commun tout ce qui en proviendroit, il arriva qu’ils prirent un Cerf. Comme il fut donc question de le partager, ainsi qu’il avoit esté conclu entr’eux, chacun voulut emporter ce qui luy appartenoit. Mais le Lion, qui ne prenoit pas plaisir à cela ; « Tout beau », leur dit-il en rugissant, « la premiere de ces parts est mienne, pour-ce qu’il n’y a pas un de vous qui me vaille ; la seconde l’est aussi, à cause des grands advantages que ma force me donne par dessus vous ; et la troisiesme m’appartient encore, pour avoir plus travaillé que tous à prendre le Cerf ».

Discours sur la sixiesme Fable. §

Ce partage que fait le Lion aux animaux, ses inferieurs, de la venaison qu’ils ont prise ensemble, represente les injustes avantages que les riches prennent sur les pauvres, qu’ils ont accoûtumé de tromper, en retenant leurs salaires ; de s’attribuër des honneurs immoderez, de rehausser l’excellence de leur protection, de rendre leur conduitte necessaire à l’appuy des affligez, et par toutes ces raisons usurper injustement ce que la nature, ou le hazard leur fait escheoir. Or contre ces marques de tyrannie, il me semble que les pauvres n’ont point de remede, que la patience ; parce que les assistances humaines venant à leur défaillir, ils ne doivent tirer leur satisfaction que de la seule Vertu, et s’attendre à l’espoir d’une meilleure vie, où nul n’est riche, nul n’est puissant ; mais tous les hommes relevent de mesmes loix, et subissent avec égalité les jugements de l’Eternel.

 

Fin de la sixiesme Fable

FABLE VII.

Du Loup, et de la Gruë. §

Le Loup venoit de manger une Brebis, dont quelques os luy étoient demeurez dans la gueule, ce qui l’incommodoit fort. Il cherchoit de toutes parts pour se les faire tirer, et imploroit le secours des uns et des autres ; mais pas un ne le vouloit assister, et tous ensemble disoient, que son mal estoit une juste recompense de sa gourmandise. A la fin il sçeut si bien cajoler la Gruë, qu’à force de flateries et de promesses, il luy persuada de luy fourrer son bec dans la gueule, et mesmes son col, pour arracher l’os qu’il avoit dedans. La Gruë l’ayant fait ainsi, luy demanda quelque recompense. Mais le Loup se mocquant d’elle ; « Va-t’en », luy dit-il, « sotte que tu és et te retire bien loing d’icy ; ne te doit-il pas suffire que tu vis encore, car tu m’és asseurément redevable de la vie, pour ce qu’il n’a tenu qu’à moy que je ne t’aye arraché le col ».

Discours sur la septiesme Fable. §

En la septiesme invention de nostre Phrygien, je trouve une excellente peinture de l’ingratitude humaine, tesmoignée par le Loup infidele, qui frauda les esperances de la Gruë. De là est, à mon advis venuë la coustume que nous avons, d’appeller Gruës ceux qui se laissent affiner par les meschants, apres avoir donné leur peine et leur temps pour les obliger. Il est vray qu’ils n’en passent pas tous à si bon marché, que la Gruë d’Esope. Car ils se trouvent d’ordinaire embroüillez dans les propres menées de ceux qu’ils ont servis, et sont pour la pluspart, le propre suject de leurs infidelitez. Je n’allegueray point icy l’exemple d’un Judas, qui tourna sa malice envenimée contre l’Autheur de sa vie, de son bien, et de sa conservation. Je laisseray à part le perfide Ganes, qui perdit les douze Pairs, à qui il avoit mille sortes d’obligations, tant à cause de leurs bons offices, que de la parenté, et une infinité d’autres de l’histoire ancienne et de la moderne, qui non seulement ont sçeu peu de gré à leurs bien-facteurs, mais encore ont procuré leur totale destruction ; En cela plus cruels, que le Loup de ceste Fable, qui se contente de faire perdre à la Gruë l’esperance de son salaire, luy representant plaisamment qu’elle est encore trop heureuse d’estre eschappée de sa gueule, pendant qu’elle avoit le bec dans le gosier du Loup. En effect, je pense qu’elle avoit quelque sujet de le remercier, de ce qu’ayant une nature si sanguinaire, et si accoustumée au mal, il luy avoit permis d’eschapper saine et sauve d’entre ses dents, ce qui n’avoit jamais esté veu qu’alors. Que celuy-là donc s’estime heureux avec la Gruë d’Esope, qui estant engagé dans l’intrigue des meschants, en peut eschapper, sans ressentir contre soy-mesme les effects de leur iniquité, et que cependant tout homme sage se garde bien de leur rendre aucune sorte de bons offices, si ce n’est d’avanture ceux qu’enseigne la vraye Charité, ne leur donnant pas loisir d’infecter nostre renommée par leur hantise, et de tourner contre nous-mesmes l’exercice de leurs desseins. Au reste, nous nous pouvons persuader que toutes nos faveurs sont perduës, si ce n’est que nous en attendions la recompense d’enhaut. Car outre que ce n’est pas le propre d’un genereux courage de faire une courtoisie avec l’espoir d’en estre payé, ce seroit de plus une chose ridicule de le penser estre bien à propos par de meschants hommes. Car celuy qui a mis en arriere le souvenir de ce qu’il doit à Dieu et à soy-mesme, comment s’acquitera-t’il religieusement de ce qu’il doit à un homme tout seul ? Apres avoir violé les loix qui obligent la creature au Createur, apres avoir franchy toutes les regles de la nature et de la Religion, est-il à croire que tels ingrats observent les loix d’une simple amitié, et encore vaine et fausse, puis que selon le dire d’Aristote, il n’en est point de vraye, que celle dont la Vertu est le fondement ? Ce n’est donc pas avec intention d’étre recompensé, qu’il faut obliger les meschants, mais seulement à dessein de faire une bonne action, et de respecter en eux, le mesme Dieu qu’ils ont commun avecque nous. C’est en luy que nostre action doit estre bornée ; c’est en qualité de ses Creatures, que nous leur devons bien faire. Mais je suis convié à poursuyvre ceste mesme matiere d’Ingratitude en la huictiesme de nos Fables.

 

Fin de la septiesme Fable.

FABLE VIII.

Du Laboureur et du Serpent. §

Un Laboureur ayant treuvé dans la neige une Couleuvre presque morte de froid, l’emporta en sa maison, et la jetta prés du feu ; mais un peu aprés, la Couleuvre ayant repris et sa force et son venin, par le moyen de la chaleur, et n’en pouvant supporter la violence, elle infecta toute la loge par son sifflement. Le Laboureur y accourut aussi-tost, et adjousta les coups aux paroles, en se plaignant du tort qu’elle luy faisoit. « Quoy ? maudit Serpent », dit-il, « est-ce le remerciment que tu me fais ? Ingrat ! tu me rends donc le mal pour le bien, et veux oster la vie à celuy qui te l’a donnée ! »

Discours sur la huictiesme Fable. §

Le Serpent n’est pas tousjours le hieroglyphe de la Prudence, comme le requiert ce passage, où il est dit, « Soyez prudents comme des Serpents ». La mesme Escriture nous apprend dés le commencement de la Genese, qu’il represente quelquesfois l’ennemy de Dieu ; Et aujourd’huy nostre Sage Esope luy fait joüer un personnage presque aussi mauvais que le precedent, à sçavoir celuy d’un Ingrat. Car en effect, qu’y a-t’il de plus execrable en ce qui regarde les Demons, que ceste circonstance d’avoit esté mescognoissants des bien-faits de la Divinité, qui les avoit créez si clairs et si beaux ? N’est-ce pas ce qui a rendu leur faute indigne de pardon ? N’est-ce pas ce qui aigrist et aggrava leur peché ? Mais je ne m’apperçois pas que je laisse ma Fable en arriere, pour suyvre des mysteres relevez, et que je m’esleve inconsiderément hors de la bassesse du Mythologiste. Venons donc au sujet de nostre Autheur, et voyons ce stupide Villageois, qui emporte un Serpent transy de froid auprés de son foyer propre, pour le ranimer. Où vas-tu, pauvre Idiot, avec cét infidelle animal ? Ne crains-tu pas d’avoir mis la mort dans ton sein ? Si tu as ouy dire que les Viperes estouffent leur mere dés la naissance, és-tu si fol que d’esperer un meilleur traittement de cét animal ? Croy-tu d’avanture qu’Æsculape se soit derechef desguisé en forme de Serpent, pour obliger ta famille ? Tu verras bien-tost, ô imprudent, la meschanceté de celuy que tu vas sauver. Il remplira toute ta cabane de trouble et de peril ; il s’eslancera contre toy-mesme ; il fera peur à tes enfants, et tu seras à la fin contrainct de le tuer de ceste mesme main dont tu luy as desja conservé la vie. Icy je ne puis m’empescher que je ne m’anime contre les tragiques Histoires qu’on a veu arriver par l’Ingratitude, depuis la creation du Monde jusques à nos jours. Les Annales sont toutes pleines de semblables cruautez. Je voy des enfants qui s’opposent méchamment à leurs peres, et qui desirent la mort de celuy qui les a mis au monde, voire mesme qui les a comblé de de bien-faits, comme Andronis, Empereur de Constantinople, et le fils aisné de Bajazet. Je voy des freres qui font inhumainement la guerre à des freres officieux, comme Caïn à l’Innocent Abel ; les enfans d’Isaac, à Benjamin ; et une infinité d’autres, dont l’Histoire mesme de nostre France n’est pas exempte. Je voy des serviteurs revoltez contre leurs Maistres, comme le Xerif, qui usurpa la Couronne de Marroc ; Et de nos jours il s’en est executé, pour avoir conspiré contre les Princes, à qui, outre le devoir de la naissance, ils avoient toutes sortes d’obligations. Mais je laisse en arriere tous ces exemples, pour alleguer seulement celuy qui est arrivé à la personne mesme de nostre Autheur, et qui est escrit cy-devant en l’Histoire de sa vie ; A sçavoir, qu’Esope estant dans Babylone, à la Cour du Roy Lycerus, adopta pour fils un jeune homme, qui luy sembla le plus aymable, et le mieux conditionné de toute la Ville, auquel il donna une entiere esperance de ses biens, et mit toute son affection en luy, comme s’il eust esté veritablement son enfant. Mais il arriva que celuy-cy, par une extrême ingratitude, fust cause de sa condemnation, et le reduisit à tel poinct, qu’il demeura long-temps enfermé dans un sepulchre, à la maniere des morts, jusques à ce qu’on eust encore besoin de son sçavoir, et que par ce moyen il fust tiré vivant hors du tombeau. Ne semble-t’il pas que ceste huictiesme Fable fust un presage de son avanture, si tant est qu’il l’eust escrite auparavant à la Cour du Roy des Lydiens ? Jugeons par cecy de la foiblesse de nostre nature, puis qu’un homme tel qu’Esope, si excellent en esprit, et qui avoit si bien parlé de l’ingratitude, ne pût s’empescher d’estre deçeu au choix de son fils adoptif, et que ce Perfide, qu’il avoit comme enchanté des promesses de son heritage, ne laissa pas de luy tendre un piege mortel, et de le traicter comme le pire de tous ses ennemis. O vile et déplorable condition des hommes ! O engeance pire la pluspart du temps que les bestes brutes ! Car quand nous ne regorgerions pas d’ingratitude les uns envers les autres, nostre vie qu’est-elle autre chose qu’une perpetuelle mescognoissance envers Dieu.

 

Fin de la huictiesme Fable

FABLE IX.

Du Sanglier, et de l’Asne. §

L’Asne pesant et tardif se mocquoit un jour du Sanglier, qui grinçant les dents de courroux ; « Lasche animal », luy dit-il, « si tu valois la peine d’estre battu, je sçay que tu ne le merites que trop, mais ce me seroit une honte de te chastier. Mocque-toy donc tant que tu voudras, tu le peux faire impunément, car ta paresse et ta coüardise te sauvent des coups, et te mettent en seureté ».

Discours sur la neufviesme Fable. §

N’attendons de ce Sanglier irrité que des paroles, au lieu de sang. Son ennemy est trop peu digne de luy, pour entreprendre de le combattre. Il luy a dit luy-mesme ce qu’il falloit, pour l’asseurer, et luy a tesmoigné son mespris par la moderation de sa colere : En cela semblable aux grands courages, qui n’aspirent qu’aux vengeances malaisées, et ne se resolvent pas librement à tirer raison d’une personne lasche, et mal estimée. C’est ce qui fait que Turnus parlant à Drances, tesmoigna d’avoir pour indifferentes ses calomnies, à cause du demerite de son ennemy. C’est ce qui fait qu’un genereux Empereur, arrivé depuis peu à ceste souveraine dignité, rencontrant son ennemy dans la ruë ; « Tu és », luy dit-il, « eschappé de mes mains », donnant à entendre par ces paroles, que la disproportion de leurs qualitez, et les faciles moyens qu’il avoit de le perdre, luy en ostoient pour jamais la resolution. Semblable estoit le mespris d’Achille contre Thersite, et des plus excellents personnages d’Athenes, contre Hiperbolus. A cela se peut encore rapporter l’indifference d’Aristide, lors qu’un idiot de Villageois luy vint dire du mal de luy-mesme ; Et la patience de Cesar, et de Philippe de Macedoine, quand leurs ennemis les poursuivoient, avecques des livres diffamatoires, et des outrages publics. Il me semble que ces grands personnages ne disoient pas autrement à leurs Envieux, que dit en ceste Fable le genereux Sanglier. « Tu peux me brocarder à ton aise, ô foible ennemy que tu és, car ta lascheté rend ta vie asseurée auprés de moy ». En cecy il faut remarquer si ce glorieux mespris des foibles, qui nous oblige à souffrir patiemment leurs injures, vient de la seule raison, ou si l’instinct de la nature mesme est capable de nous y porter. J’estime pour moy, que les deux causes ensemble, et l’une sans l’autre et accompagnées, nous peuvent induire à ceste magnanimité, quoy que la raison, comme plus noble, et plus relevée que toutes les choses de ceste vie, produise cét effect en nos ames avec plus de perfection. Afin donc de persuader ceste verité, je commenceray par la moins noble partie, et prouveray, si je puis, que la seule force de nostre sang, ou, pour m’expliquer en termes plus exprés, le seul instinct, est capable de ceste action, au moins dans les temperaments vigoureux et delivrez de toute espece de crainte. Je me serviray pour cét effect, et des exemples, et de la preuve, qui est telle. La pluspart des choses de la nature, ont accoustumé de s’irriter par leurs contraires, et de desployer toutes leurs forces, contre une resistance presque semblable à leur portée. Car si elle estoit excessive, au lieu d’un contraste esgal entre les deux agents, ce seroit la soudaine destruction de l’un des deux : comme en un brasier allumé, si l’on n’y verse qu’une petite goutte d’eau, cela n’est pas capable de renforcer la violence du feu, à cause de la petitesse du sujet qu’on oppose à son activeté ; D’ailleurs si l’on y en jette une grande quantité, la flamme en sera bien-tost esteincte, au lieu de se reschauffer, n’étant pas capable de resister à une si forte oppression. Que si l’on verse de l’eau en une quantité plus mediocre, et presque aussi grande que l’embrasement, alors le feu semblera tirer des forces de soy mesme, et s’aigrir contre son ennemy. Le mesme arrive ordinairement aux fiévres, et aux intemperies des corps humains. Car la fiévre estant proprement un combat de la chaleur naturelle contre l’estrangere, nous voyons, que si ceste derniere ne survient qu’avec peu de force, et peu de malignité, nostre vigueur naturelle ne se produira pas tout à faict pour la repousser, et ne causera point dans nostre corps ceste generalle alteration, que nous voulons signifier par ce mot de fiévre, qui se terminera par une migraine, par quelque douleur particuliere, ou tout au plus par une petite Ephemère, qui ne durera pas plus d’un jour. Que si la chaleur allumée dans la personne par l’intemperie, rencontre une quantité de mauvaises humeurs, dont elle prenne sa nourriture, et à l’ayde desquelles elle s’augmente, et se multiplie, alors toute la chaleur naturelle qui est en nous, sera contraincte de s’esmouvoir, pour repousser, cét ennemy, venant comme au sort d’une Bataille ; Et c’est d’où procede ceste agitation generale de toutes les parties, qui produit une lassitude continuelle, et un fracas universel. Si donc ceste experience est visible, et au temperamment de nos personnes, et en la nature du feu, n’aurons-nous pas raison de dire aussi, qu’il en arrive de mesme en la vengeance des animaux, à sçavoir que le sang leur boüillant autour du cœur par le moyen de la colere, ne s’aigrit pas si aisément pour une petite resistance, que pour une grande, ny ne desploye pas toutes ses forces naturelles contre un petit object, voire mesme le laisse aller bien souvent sans le toucher, pource qu’une si chetive presence n’est pas assez forte sur sa fantasie, pour l’esmouvoir à courroux. A cela j’adjousteray, comme je l’ay promis, les exemples des bestes brutes, qui sçavent pardonner aux ennemis, leurs inferieurs, et principalement le Lion : Car comme dit le Poëte,

C’est assez de victoire au Lion genereux
De terrasser les corps, et de se voir sur eux.

Le mesme effet de Noblesse se trouve en l’Ours, qui ne met jamais la dent sur un corps mort, à cause, comme je croy, qu’il est incapable de resistance.

Il est temps maintenant de faire voir comment ceste action procede de la raison, bien que toutesfois il me semble superflu de le prouver, veu la prodigieuse quantité d’exemples que nous voyons tous les jours de gents estimables et bien nez, qui donnent la vie à un ennemy abattu, ou ne le considerent pas, s’il est foible. Cela se fait donc, à mon advis, par la naturelle amour que nous portons à la gloire, qui nous empesche de nous arrester à des actions faciles et ravalées, pource que la vraye nature de la gloire consiste en la difficulté. Tellement que n’y ayant rien de si aisé que de surmonter un ennemy par trop inferieur à nos forces, nous venons à inferer que cela n’est pas honorable aussi, et par consequent nous nous despartons de nostre vengeance, puis que les combats des gents raisonnables ne sont entrepris ordinairement que pour la loüange. Mais c’est assez parlé des causes de ceste Vertu ; Il faut finir, apres avoir exhorté tous les hommes vindicatifs de ne se laisser jamais porter à leur passion contre les foibles, et de ne s’arrester point à leurs injures, non plus que les chevaux ne laissent pas de passer outre pour l’aboy des petits chiens.

 

Fin de la neufviesme Fable.

FABLE X.

Du Rat de Ville et de celuy de Village. §

Un jour que le Rat de Ville s’estoit allé promener aux champs, le Rat de Village l’ayant rencontré fortuitement, s’avisa de le convier à un festin, qui fut incontinent apresté ; puis ils se mirent à soupper ensemble. Le Rat de Village estala pour lors, tout ce qu’il avoit amassé pour son hyver, et vuida ses provisions, afin de traicter splendidement un si grand hoste. Mais quelque bonne chere que fit le Rat de Ville, il se refrognoit neantmoins, et se plaignoit de la pauvreté des villages, loüant au contraire l’abondance des villes. Or pour faire espreuver en effet à son compagnon, ce dequoy il s’estoit vanté de parole, il le ramena quant et soy tout droit à la Ville, où il luy fit un magnifique banquet de tout ce qu’il avoit de meilleur. Mais comme ils estoient à faire grand’ chere, ils ouyrent le bruict d’une clef qui ouvroit une serrure. Alors dans le tremblement qui les saisit, ce fut à qui s’enfuyroit plûtost, et à qui se cacheroit le premier ; le Rat de Village ayant bien à peine pû trouver de la seureté dans un lieu dont il ne sçavoit aucunement les adresses, joinct qu’il n’estoit pas accoustumé à de semblables alarmes. Un peu apres, le Valet qui les avoit ainsi effrayez, s’estant retiré, le Rat de Ville se remit à manger, et appella son compagnon, qui revint à la fin tout espouvanté, ne se pouvant bien remettre de sa frayeur. Comme il se revit avec son hoste, il luy demanda tout aussi-tost, s’il estoit souvent en de semblables dangers ? A quoy ayant fait response, qu’il y estoit tous les jours, sans que neantmoins il s’en mit beaucoup en peine ; « Tous les jours ! » respondit l’autre ; « Si cela est, mon amy, ô que ton banquet a bien plus de fiel, que de miel ! Fay donc si bonne chere que tu voudras ; pour moy j’ayme beaucoup mieux estre pauvre avec asseurance, qu’en avoir de reste, et vivre dans ce chagrin ».

Discours sur la dixiesme Fable. §

Quant au banquet des deux Rats, il est tout évident qu’il ne signifie autre chose, que le parfaict avantage, qu’a une tranquille pauvreté sur une richesse mal asseurée, telle qu’ordinairement elle se rencontre dans les Cours des Grands, et dans les affaires publiques. Car outre l’importunité des uns et des autres, outre la peine d’acquerir, et le soucy de conserver, outre la satisfaction generale qu’on doit à tous, il y a sans doutre extrémement à craindre en la colere du Prince, et en la haine des particuliers. Il n’en est pas ainsi de la vie des champs : elle est toute pleine d’une innocente seureté, toute agreable, et toute voluptueuse. C’est là où depuis le soir jusques au matin on hume l’air en la pureté de son estre. C’est là où l’on contemple à loisir les merveilles de Dieu, et là mesme où l’on est delivré des contraintes qui gesnent les Courtisans. La santé au reste y est parfaitement conservée, loing des dissolutions des Cabarets, des fureurs d’amour, et des contagieuses maladies des mauvais lieux. Que s’il faut ceder quelque chose au pouvoir de ce doux Tyran, et luy deferer quelqu’un des hommages que toute la nature luy rend, sans doute la campagne est le lieu où il exerce son Empire avecque plus de grace et de naïfveté. On y vit à la maniere du siecle d’or : l’interest n’y a pas semé la corruption des volontez. On ne s’y ayme que pour se plaire. Tantost on se divertit à la chasse, où parmy l’exercice du corps, l’esprit ne reçoit pas une petite satisfaction. Tantost la pesche est le divertissement du Solitaire : quelquesfois il s’esgaye autour des Rivieres ; quelquesfois il charme la melancolie au son d’un chalumeau. Il est le Roy de son Village, sans que personne l’envie, pource qu’il n’est pas orgueilleux, et qu’il n’a point d’autre estude, que de bien faire à ses voisins. Toute l’estenduë du Ciel est à luy, toute la campagne est sienne : il alonge sa vie en dormant peu : il la fortifie en reposant avecque tranquilité. Nul fascheux demandeur ne vient à sa porte : Nul creancier ne l’importune : Les plus grands personnages de l’Antiquité luy tiennent compagnie dans les livres ; Et quelque part qu’il se tourne, il y treuve dequoy se divertir apres le petit travail de son estude : Bref il ne fait rien à regret, rien avecque contraincte. Que si l’on m’objecte que ses delices sont moins precieuses, moins cheres, et plus mal assaisonnées, je l’advoüeray ; mais aussi sont-elles plus seures et plus naturelles. Les querelles ny les divisions n’y deschirent pas la maison du Solitaire. Les assassinats, ny les imprecations ne luy battent point incessamment l’oreille. Les perfidies ne le tiennent pas en haleine ; Et dans le comble de ceste felicité, il peut à bon droict s’escrier avec Horace ;

Heureux qui d’un soc laboureur,
Loing de la civile fureur
Avec ses bœufs cultive
Sa paternelle rive :

Et avecque Virgile,

O trop heureux paysants s’ils cognoissent leur bien !

Une si douce vie agréoit si fort aux plus grands personnages de l’Antiquité, que Ciceron avoüe ne s’estre jamais tant pleu aux honneurs, qu’on luy deferoit dans Rome, qu’en la metairie Tusculane. Cincinnatus fut tiré du soc à la Dictature, et retourna de la Dictature au soc. Curius et Fabricius prefererent les delices de manger leurs Raves, à la gloire des batailles qu’ils avoient gagnées Virgile n’a celebré par toutes ses Eglogues, que les plaisirs de la vie pastoralle ; Et dans les Georgiques, il a pris le soing d’instruire les hommes au labourage. Horace et Martial loüent à tout propos certaines maisons de plaisance de leurs amis, voire les leurs propres. En un mot, quelque part que je tourne les yeux, je voy les plus excellents personnages de l’Antiquité, qui se sont divertis aux delices de la vie champestre. Mais les modernes mesmes n’ont pas à mespris ceste honneste passion, tesmoin Petrarque qui loüe en divers lieux sa voluptueuse solitude. Tesmoin Ronsard, Pybrac, Cardan en son livre de la Consolation, et une infinité d’autres, pour ne pas nommer ceux qui sont encore vivants, et ravis des mesmes douceurs de là solitude. Qui s’estonnera donc si Esope donne de l’avantage au Rat villageois, et luy fait porter impatiemment le temps qu’il demeura dans ceste cave, où le Rat de ville luy avoit apresté à manger ? Cela fait bien voir que toute sorte d’incertitude estant ennuyeuse, il n’y a point de plaisir qu’elle ne corrompe, pource qu’elle est mere de la deffiance. Car de flotter incessamment dans le doute, d’avoir de la peine pour son Maistre, pour ses Ennemis, et pour ses amis, de ne voir point d’heure ny d’occasion où le danger ne se mesle, d’estre sujet à rendre un severe compte de son administration, de veiller, sans recompense, pour les affaires publiques, et de s’incommoder pour les querelles des particuliers ; Ces miseres où vivent les gens de la Cour, ne sont-elles pas capables d’ennuyer les plus resolus d’entr’eux, et de leur donner du tourment ? Et toutesfois, ô merveille ! la plus part des Gentils-hommes sont enchantez jusques là dans ceste façon de vivre, que la seule pensée de la quitter leur est insupportable. Rien ne flatte tant leur imagination, que de se figurer qu’ils y seront eternellement, et que leur subjection ne se tournera jamais en liberté. Avec cela neantmoins ils ne laissent pas d’en cognoistre les infortunes, autrement leur ignorance pourroit passer pour felicité. Ils les cognoissent donc, et les cherissent aussi : ils se repentent à tout moment d’avoir choisi ceste condition, puis ils s’en dédisent : La felicité des hommes champestres leur touche quelquesfois l’esprit, s’il arrive qu’ils aillent à la chasse avec eux. Mais de briser pour cela leurs chaines, et de se jetter, à leur imitation, dans le train d’une vie plus tranquille, c’est à quoy ils ne se peuvent resoudre. Il faut que la vieillesse, ou la pauvreté, leur fasse quitter le peché, et Dieu sçait avec quelle violence, si ce n’est encore qu’une fin tragique les y surprenne, dont ils ne sont pas moins menacez, que le Rat Bourgeois de nostre Fable.

 

Fin de la dixiesme Fable.

FABLE XI.

De l’Aigle, et de la Corneille. §

L’Aigle ne pouvant, ny par son industrie, ny par sa force, arracher un poisson hors d’une coquille qu’elle avoit trouvée, la Corneille vint là dessus, qui luy conseilla de voller bien haut, et de laisser tomber la coquille sur des pierres, disant, que c’estoit le vray moyen de la rompre. Elle cependant demeura en bas, pour en attendre l’issuë, qui fut telle, que l’Aigle ayant laissé cheoir sa proye, la coquille se rompit : ce que voyant la Corneille, elle en desroba le poisson, et ainsi la mocquerie et la perte en demeurerent à l’Aigle.

Discours sur l’unziesme Fable. §

Le noble et courageux Oyseau de Jupiter instruit aujourd’huy par son exemple, les hommes, qui avec trop de franchise et de simplicité, se gouvernent par le conseil des Trompeurs, car ayans suivy celuy de la Corneille, il se trouva n’avoir esté que le cuisinier de ce vil animal, et luy avoir appresté en mesme temps, et à manger et à rire. Combien voyons-nous de pareilles advantures arriver tous les jours dans le monde ! Combien d’ames, que leur probité rend trop credules, se laissent piper aux persuasions d’autruy, et n’employent leur peine ou leur pouvoir, qu’à l’avantage de leurs faux amis ? Ceux-cy trament des menées artificieuses avec un but interessé, et sur le poinct que leurs pratiques s’en vont esclorre, ils se tiennent aux aguets pour en voir l’issuë, et rencontrent à la fin leur accommodement dans les fatigues des autres hommes, avec lesquels ils ont fait une amitié de dessein, et qui n’est ny noble ny vertueuse. Car comment pourroit estre pure et naturelle l’inclination, qui a le gain et l’advantage pour objects ? Si l’amitié consiste en la parfaicte union de deux ames, comment peuvent elles se joindre ensemble, s’il y a quelque chose de terrestre d’un costé ? N’est-ce pas un assemblage tout à fait disproportionné, et par consequent impossible, que celuy de l’ame avec la matiere, du profit, avecque la bien-seance, et de l’interest avec la vertu ? D’ailleurs, comment pourra travailler l’homme interessé, pour le contentement de celuy qu’il ayme, si sa reflection va premierement à luy seul ? N’est-ce pas destruire les fondements de l’amitié, qui sont d’estre tousjours officieux, tousjours bien-faisant, voire mesme de vivre en la personne que l’on cherit ? Que cela suffise pour la preuve de ceste verité, à sçavoir que les bons amis ne sont pas compatibles avecque les desseins mercenaires, et que d’en admettre de ceste sorte en sa frequentation, c’est courir la fortune de l’Aigle, qui ne gagna que de la honte dans le conseil de la Corneille. Il est vray que c’est une honte bien suportable à une ame genereuse, à cause qu’elle tesmoigne la candeur et la sincerité dont elle est pleine. Ce fût pour cela qu’un ancien Roy, à qui l’on vint rapporter qu’il avoit esté trompé d’une grande somme de deniers par un Cretois, voulant monstrer à ce Perfide, que ce mal luy estoit advenu par une lascheté naturelle, « Il a fait le Cretois », dit-il, « et j’ay fait le Roy ». Aussi nostre sage Phrygien n’attribuë ceste deception qu’au plus noble des Oyseaux, et nous donne à entendre par là, que c’est le vice d’une belle ame, que la facilité. A quoy toutesfois il essaye d’apporter du remede par ceste invention, et nous enseigne de ne faire amitié qu’avec nos semblables, encore veut-il que nous les ayons bien esprouvez par une longue et veritable cognoissance. Car de donner son cœur à la premiere occasion entre les mains d’une personne que nous n’avons point pratiquée, c’est, à mon advis, la mesme imprudence, que de se hazarder sur un vaisseau, sans avoir pris garde s’il est entier, ou bien calfutté.

 

Fin de l’unziesme Fable.

FABLE XII.

De l’Aigle, et du Renard. §

L’Aigle et le Renard ayant fait amitié ensemble, conclurent de demeurer l’un auprés de l’autre, s’imaginant qu’ils en vivroient en meilleure intelligence, et que leur commune affection s’affermiroit par leur conversation mutuelle. L’Aigle bâtist donc son nid sur un haut arbre, auprés duquel le Renard fit sa terriere, et mit ses petits dedans. Mais un jour entre les autres, il arriva qu’estant sorty, pour leur chercher quelque proye, l’Aigle, qui en avoit besoin aussi bien que luy, volla droit au lieu où estoient les petits Renards, qu’elle ravist promptement, et en fist curée à ses poussins. Le Renard ne fut pas plustost de retour, qu’il recognut le cruel carnage qui s’estoit faict en son absence, et en fût extrémement fasché : mais d’autant que pour estre quadrupede, et n’avoir des aisles, afin de poursuivre son ennemy, il jugeoit comme impossible de s’en venger ; s’aidant du commun remede, qui reste seul aux miserables, et à ceux qui ne peuvent faire ce qu’ils voudroient bien, il se mit à maudire l’Aigle, et souhaitta que toutes sortes de maux luy advinssent, tant a de pouvoir la haine, apres une amitié violée. Comme en effet, il ne tarda guere a estre vangé : car sur le poinct qu’en ce mesme temps on faisoit un sacrifice de chevres à la campagne, l’Aigle en ayant ravy un lopin, où estoient attachez quelques charbons encore flambants, porta le tout en son nid : et d’autant qu’il estoit fait de foin, et de semblable matiere seiche et legere, joinct qu’il faisoit fort grand vent, le feu ne tarda guere à s’y mettre, et le consomma. Alors les poussins de l’Aigle, qui ne pouvoient encore voler, sentans l’ardeur de la flamme, se laisserent cheoir à terre, où toutesfois ils ne furent pas long-temps : car le Renard, qui estoit en bas, se jetta sur eux incontinent, et les engloutit en la presence de leur mere.

Discours sur la douziesme Fable. §

Ceste douziesme Fable fait representer à l’Aigle un personnage bien different du precedent, par une preuve évidente qu’elle donne de perfidie et de cruauté. Nous l’avons veuë, il n’y à pas long-temps, joüer le rolle d’un Prince genereux, mais trop confiant, qui se laisse decevoir aux conseils d’autruy ; et nous la voyons maintenant tromper le Renard, avec qui elle avoit juré une estroicte confidence. D’où vient donc que le plus genereux de tous les Oiseaux se pervertit si soudainement ? Est-ce que nostre Phrygien a voulu donner à entendre par ceste Fable, la grande foiblesse des hommes, qui ne sont jamais si bien confirmez en l’habitude d’une Vertu, qu’ils ne courent fortune de tomber le lendemain dans le vice contraire, et de deshonnorer en un moment toute la gloire qu’ils s’estoient acquise ? Ou si c’est qu’en sa naissance l’Aigle fût un Animal genereux et noble, de qui la Vertu s’abâtardit insensiblement en une Cour, depuis que ce Roy des Oiseaux vint à estre le favory de Jupiter, qu’il fût employé à porter les armes, et qu’il se mesla de l’infame ministere de ses amours ? Ou bien, est-ce qu’Esope a voulu monstrer, qu’on n’est point obligé de garder sa parole aux meschants, en quelque temps qu’on la leur ait donnée, et qu’à ceste occasion l’Aigle ne fist point difficulté de trahir le Renard, en luy ravissant ses petits, pour en repaistre les siens propres ? Mais si c’estoit là son intention, je ne serois pas d’accord avecque luy ; Car j’estime tout au contraire, que s’il faut manquer de parole à l’un des deux, à sçavoir à l’homme de bien, ou au meschant, il est presque plus à propos que ce soit au premier, pource qu’il tire de si grandes satisfactions de sa propre vertu, qu’il luy est aisé de prendre patience en toute sorte d’accidents, voire mesme de trouver des delices en sa mauvaise fortune. D’ailleurs, l’homme de bien estant d’ordinaire beaucoup plus traictable que le meschant, il est à croire, qu’il prendra nos excuses en meilleure part, et se laissera peu à peu gagner aux raisons que nous aurions euës de luy manquer de parole. Que si nous sommes dans une faute sans defence, il retiendra sa colere avec plus de moderation que le Vicieux, et se contentera tous au plus de nous priver de son amitié. Il n’en est pas ainsi des courages felons et malicieux. Comme ils ne sont pas d’humeur de rien endurer, ils fulminent d’abord contre ceux qui leur ont fait la moindre fourbe ; Et quand mesme la tromperie seroit capable d’excuse, c’est à quoy ils ne se cognoissent point, mais ils se laissent emporter aux plaintes, et aux paroles outrageuses : Ils reclament la foy qu’on leur a promise : ils prennent à tesmoins les Dieux et les hommes : ils nomment l’imprudence, malice, et bref ils scandalisent le Vertueux, sous le nom d’Hypocrite. D’où l’on peut conclurre aisément, qu’il est moins pernicieux de manquer de parole aux Bons qu’aux Meschants, encore qu’à la verité ce soit une chose indigne d’un homme bien né de tomber en cét inconvenient envers qui que ce soit, si ce n’est d’avanture qu’il y ait un avantage si grand en cela, qu’il soit hors de toute proportion ; encore est-il necessaire, à mon opinion, qu’il se rapporte à la gloire de Dieu, ou à l’utilité publique. Car s’il n’y va que de nostre interest propre, il n’y a point de si grande lascheté que de tromper. Le Sage Attilius nous en devroit pour jamais destourner par son exemple, veu qu’il courust à une mort certaine, pour s’acquitter de la promesse qu’il avoit faite à ses Ennemis, combien que les Sacrificateurs, et les Magistrats de Rome l’en dispensassent avecque trop de raison. L’Aigle donc ne sera point excusable, pour avoir usé de tromperie envers un animal infidele, quand mesme il l’eust esté mille fois davantage. Que si elle rejette sa faute sur une extrême necessité, prenant pour pretexte de son action la Charité paternelle, elle ne trouvera non plus d’excuse avecque nous, puis qu’elle devoit non seulement laisser perir ses petits, mais encore mourir elle mesme de faim, plustost que de joüer un si lasche tour à son amy. Aussi voyons-nous, que la vengeance suit incontinent son peché, et que les cris du Renard esmeuvent la colere des Dieux. Car ils permettent que son nid propre soit embrasé, et que ses petits, pour se sauver de la flamme, tombent dans la gueule de leur Ennemy. Cela nous apprend, que les meschants qui faussent une amitié, et traictent avec cruauté ceux qui se confient en eux, reçoivent enfin la punition qui leur est deuë, voire mesme qu’ils tombent à la mercy de ceux qu’ils ont outragez. Il est arrivé de tout temps une infinité d’exemples de ceste nature, dont je ne rapporteray que celuy de Saül envers David, en la puissance duquel il se treuva si bien reduit dans une Cisterne, qu’il seroit sans doute mort de sa main, si le vertueux jeune homme n’eust moderé son ressentiment. J’obmets ce qui advint à Richard, au retour de la Terre saincte, et me contente de conclure ce discours par l’exemple du vertueux Huniade. Celuy-cy ayant reçeu des outrages non-pareils du Prince de Valachie, voire mesme ayant esté plusieurs fois reduit au poinct de mourir par son commandement au retour de la bataille de Varne, fut à la fin sauvé de la prison par l’entremise des Seigneurs d’Hongrie, et revenant quelques jours apres dans le Pays des Valaques, defit en Bataille, et prit prisonnier son mortel Ennemy, auquel encore qu’il voulust laisser la vie, selon son ordinaire generosité, si luy fust-il impossible d’obtenir cela des Hongres, qui vengerent sa querelle en despit de luy-mesme, et se rendirent les Juges de celuy qui avoit eu dessein d’estre son homicide. Le mesme advint à Yvon, Vaivode de Transsilvanie, lequel ayant reçeu une extraordinaire quantité de bien-faits du Grand Seigneur, se revolta contre luy dans sa Province, et gagna cinq ou six Batailles importantes contre ses Lieutenants, usant avecque tant d’insolence de ses victoires, qu’on le jugeoit encore plus cruel ennemy, que grand Capitaine. Il fut neantmoins reduict à la mercy des Turcs, et mourut deux heures apres de la main d’un Ianissaire. Mais je ne m’apperçois pas qu’en alleguant des exemples, je cours fortune de tomber dans la disgrace du Lecteur, qui ne desire icy que des Moralitez. Venons donc à la treiziesme Fable.

 

Fin de la douziesme Fable.

FABLE XIII.

Du Corbeau, et du Renard. §

Le Corbeau ayant trouvé quelque proye, s’en resjouyssoit, et faisoit un merveilleux bruict sur un arbre, lors que le Renard, qui luy vit faire toutes ces mines, estant accouru à luy ; « Bien te soit, dit-il, Monsieur le Corbeau : J’ay souvent ouy dire d’estranges choses de toy, mais à ce que je vois maintenant, elles sont bien fausses. Voila pourquoy, comme j’ay passé par icy, t’ayant veu fortuitement perché sur cét arbre, je me suis advisé de m’en approcher, pour rejetter ceste calomnie. Car quelle apparence y a-t’il, de souffrir qu’on die de toy, que tu és plus noir que de la poix, puis que mes yeux me font voir que tu surpasses la neige en blancheur ? Certes, s’il en faut croire mon jugement, je treuve que tu as de l’avantage par dessus les Cygnes, et que tu és plus beau que du lierre blanc. Que si ta voix estoit aussi excellente que tes plumes, je ne croirois pas mentir, si je t’appellois le Roy des Oyseaux ». Ces termes de flatterie allecherent si bien le Corbeau, qu’il luy prit envie de chanter ; mais comme il s’apprestoit pour cela, il laissa cheoir un fourmage qu’il avoit au bec, et le Renard s’en saisit incontinent. Il s’esclata de rire pour lors, tandis que de son costé le miserable Corbeau demeura confus, et qu’il eut grande honte de sa perte, et de son malheur.

Discours sur la treiziesme Fable. §

L’impertinente vanité du Corbeau sert d’exemple à une infinité de gents, qui se laissent miserablement affiner aux Flatteurs, pour adherer trop niaisement aux loüanges qu’ils leur donnent : car à force d’estre enyvrez par leurs complaisances, ils prennent une opinion si excessive de leurs propres merites, qu’il leur est fort mal-aisé de se recognoistre. C’est pour cela que Plutarque a beaucoup de raison de les appeller pires que des Ennemis. Car ceux-cy ne tendent des pieges qu’à nostre fortune, ou à nostre vie, et n’essayent à ruyner que le corps ; au lieu que le flatteur destruict entierement les Vertus de l’ame, et ne craint rien tant au monde, que de voir le Prince à qui il s’addresse, vertueux, et bien conditionné. Car il se figure assez que la premiere action qu’il feroit en ce cas là, seroit de le chasser d’auprés de luy, et d’appeller à sa place un homme sincere et veritable. Que si le premier precepte de la sagesse est de se bien cognoistre, le Prince qui s’appliquera une fois à ceste estude, quel estonnement recevra-t’il en voyant la difference qu’il y a de ce qu’il est, à ce qu’on luy a dit qu’il estoit ? avec quelle satisfaction pourra-t’il confronter la verité de son estre à la peinture du Flatteur ? quelle disproportion trouvera-t’il du miroir fidele à l’artificiel ? Car ces gents-là ne se contentent pas, en clabaudant aux oreilles de leur Maistre, de faire passer un vice sous le nom de la Vertu qui luy est proche, comme d’appeller la prodigalité, une action liberale, la complaisance timidité, la valeur, precipitation, et ainsi de toutes les autres Vertus. Leur effronterie passe bien au delà de ces limites. Ils vont du contraire au contraire, et donnent impunément le titre de bonté à ce qui est une pure malice ; Semblables en cela au Renard de ceste Fable, qui ose bien dire au Corbeau qu’il est blanc, et démentir en luy l’experience de tout le monde. Mais je ne m’estonne pas si fort des extravagantes flatteries de telles gents, comme de la stupidité de celuy qui les reçoit. Car quelle apparence y a-t’il de se rapporter à un tiers de ce que l’on est, et d’apprendre ses veritez de la personne d’autruy ? Les Grands ne peuvent-ils pas juger en leur ame, que ceux qui s’approchent d’eux, ne le font pas sans raison, et que c’est ordinairement, ou pour l’amour d’eux mesmes, ou pour le zele qu’ils ont au bien public, et à la Vertu ? Quant à ce dernier poinct, il y a si peu d’hommes qui soient touchez d’une si juste et honneste consideration, qu’à peine s’en treuvera t’il un seul parmy des miliers ; Et pour le premier, l’experience fait voir aux Grands, qu’ils se trompent fort de croire qu’ils soient purement et veritablement aymez. Car si la disproportion des qualitez empesche leur affection de descendre à nous, de crainte de se rabaisser par l’égalité necessaire entre les amis ; dans les inclinations des petites gents n’y a t’il pas la mesme difficulté de s’eslever jusques à eux, et de parvenir à ce poinct de justesse, qui leur est à eux-mesmes si mal-aisé ? D’ailleurs, je trouve assez d’autres raisons, pour prouver qu’il est mieux en la puissance d’un Prince de bien aymer un particulier, qu’en celle d’un particulier d’aymer bien un Prince. Car pour nostre regard, il se peut faire que nous soyons esblouys de sa majesté, ou saisis de la crainte de ses jugements, qui sont deux conditions capables d’empescher l’amitié d’homme à homme, et ne sont compatibles qu’avecque l’amitié de l’homme à Dieu ; au lieu que le Prince nous peut regarder, sans estre frappé de peur, n’y d’esblouyssement. Il faut adjouster à cela, qu’il est presque impossible qu’une amitié se conserve toute pure dans les occasions qu’il y a de la corrompre et de l’interesser. Nous pouvons esperer tant de choses des Grands, et ils sont capables de nous accommoder en tant de façons, qu’il est mal-aisé de n’estre pas mercenaire auprés d’eux, quand mesme nous y serions venus avec une intention libre de tout interest. Car l’esprit de l’homme se porte bien aisément de l’honneste et du delectable à l’utile, principalement si le profit qu’il pretend est compatible avecque la probité. C’est ce qui a fait dire à Platon et à Aristote, que le gain est une chose bonne et loüable de soy, en cas que les loix le permettent. Or est-il qu’il falloit bien qu’ils jugeassent tres-licite celuy que l’on fait à la Cour des Princes, veu que l’un des deux devint riche auprés d’Alexandre, et l’autre auprés de Denys. De toutes ces choses, il est aisé de conclure que les Princes ne sont que fort rarement aymez pour l’amour d’eux-mesmes, non plus que pour la consideration de la Vertu. Il s’ensuit donc, que la plus part des Courtisans sont interessez, et qu’ils ayment leur Maistre pour le seul advantage qu’ils en esperent. Que si cela est, comment se peuvent-ils fier au rapport des personnes mercenaires, qui n’aspirent veritablement, qu’à bastir leur fortune, aux despens mesme de leur Seigneur ? Ne seroit-il pas plus à propos, qu’ils fissent une diligente enqueste de leurs défauts parmy les escrits des Philosophes, que de s’arrester aux complaisances des flatteurs ? Les Livres sont des amis qui ne trompent point ; on y peut voir l’Image de la Verité, que les hommes vivants ne nous transmettent qu’à travers des rideaux : c’est là qu’il est raisonnable de s’exprimer, au lieu de faire comme le Corbeau, qui se persuade non seulement d’estre blanc, mais encore de bien chanter, et laisse tomber la proye en la gueule de son flatteur.

 

Fin de la treiziesme Fable.

FABLE XIV.

Du Lion affoibly de vieillesse. §

Le Lion, qui par un excés de cruauté s’estoit fait plusieurs ennemis en ses jeunes années, en porta la peine en sa vieillesse. Car durant cet âge debile, les autres bestes luy sçeurent fort bien rendre la pareille. Le Sanglier l’assaillist donc de sa dent, et le Taureau de ses cornes. L’Asne mesme fist le vaillant contre luy, et pour effacer son vieil nom de faineant et de lasche, il se mit à l’attaquer à coups de pied et de langue. Cependant le pauvre Lion bien affligé, « helas ! » disoit-il en gemissant, « ceux que j’ay autresfois des-obligez, me font maintenant du mal, et je treuve qu’ils ont raison ; Mais ce qui me fasche le plus c’est que les autres à qui j’ay fait du plaisir, au lieu de me rendre le semblable, me hayssent, sans en avoir du sujet. J’ay doncques esté bien fol d’avoir fait tant d’ennemis, et l’ay encore esté d’avantage de m’estre fié à de faux amis ».

Discours sur la quatorziesme Fable. §

Ce Lion, que nous voyons estendu à l’entrée de sa caverne, est un Tableau de la fin des meschans hommes. Car comme cét Animal ayant devoré une estrange quantité de bestes, se treuve accablé de vieillesse et de pauvreté, sans avoir la force de se lever pour s’en aller à la chasse ; Ainsi voyons-nous bien souvent, que ceux qui ont appauvry les autres, et qui se sont maintenus du sang du Peuple, ne laissent pas de se treuver au dernier periode de leur vie, dépourveus de toutes commoditez, languissants de faim, et reduicts à la mercy de leurs Ennemis. Mais il y a bien plus en la Fable qui nous est proposée. Car tous les animaux, que le Lion avoit offensez, se mettent à l’assaillir avec des reproches et des coups, et prennent une cruelle vengeance de ses affronts. Il n’est abandonné que de ceux qu’il a servy durant sa vie. Les autres ne manquent pas d’estre auprés de luy, pour tirer raison des violences de sa jeunesse. L’un luy redemande son pere qu’il a esgorgé, l’autre sa mere, et ceux qu’il a le plus cheris dans le monde. Cependant, ses premiers amis qui le voyent affligé, ne viennent aucunement à son secours : au contraire, ils se tiennent bien loin de luy, et ne daignent escouter les plaintes que la necessité l’oblige de faire. En quoy il esprouve veritable le dire du Gentil Poëte,

L’injure se grave en metail,
Et le bien-fait s’escrit en l’onde :

Au lieu que, s’il eust mené une vie modeste et moins tyrannique envers ses inferieurs, il ne reçevroit pas maintenant le desplaisir de les voir bandez contre luy ; Et quoy que possible ses amis ne luy seroient pas plus charitables durant sa vie, si est ce qu’en mourant, il auroit du moins la satisfaction de sa probité, qui est le plus asseuré consolateur que nous ayons, et devant et apres nostre mort. Car tous les hommes qui ont fait estat de nous, pendant la verdeur de nostre âge, et l’utilité de nos services, nous quittent là froidement quand nous sommes vieux, pource que nous ne pouvons plus rien contribuër à leur bonne fortune. Ce n’est donc pas de merveille s’ils nous abandonnent, puis qu’ils ne nous avoient aymez qu’avec espoir ; Mais c’est bien une chose execrable, et toutesfois tres-commune, que nos amis nous tournent le dos sur le declin, et sont les premiers à faire mention de nos fautes, jusques à nous traicter inhumainement. Ce fut, ce me semble, le plus grand de tous les maux du bon Job, de se voir exposé sans suject aux railleries de ses familiers, qui sembloient se tourner du costé de son malheur, et conspirer contre-luy, pour l’affliger davantage. Ce qu’ils faisoient, à mon advis, de peur d’estre obligez à le secourir, en le rendant odieux, pour justifier leur tyrannie, sous un specieux pretexte de ne faire pas estat d’un meschant.

 

Fin de la quatorziesme Fable.

FABLE XV.

De l’Asne, et du Chien. §

Le Chien flattoit son Maistre, et tous ceux de la maison, qui l’amadoüoient et le caressoient de mesme. Ce que voyant l’Asne, il en souspira profondement, touché du souvenir de sa miserable condition. Car il croyoit n’y avoir point d’apparence, qu’un petit Chien inutile, fust neantmoins agreable à tous, et nourry des viandes de son Maistre, bien que cependant il ne reçeut tout ce bien que par le plaisir qu’il donnoit, sans avoir aucune peine. Luy tout au contraire, à ce qu’il disoit, estoit chargé d’un pesant fardeau, jamais oisif, tousjours battu, et en la disgrace de tous ; « Puis que cela va ainsi », continuoit-il, « je suis d’advis de faire desormais un si bon mestier que celuy des flatteries et des carresses ». Cette resolution prise, il arriva quelque temps apres, que voyant son Maistre de retour en la maison, il voulut voir quelle seroit l’issuë de son entreprise ; S’en allant pour cét effet au devant de luy, il se jetta sur ses espaules, et le frappa rudement des pieds, luy pensant faire de grandes caresses. Le maistre du logis s’estant à mesme temps mis à crier, voila venir les valets, qui traicterent le pauvre Asne à coups de bastons, pour recompense de ce qu’il croyoit faire le civil, et l’honneste.

Discours sur la quinziesme Fable. §

Ce pauvre Asne fait un tour de son mestier dans ceste Peinture, et entreprend de reüssir en une chose, où il ne gagnera que de la honte et de la confusion. En effect, à quel propos veut-il forcer aujourd’huy sa stupide nature, pour imiter les gentillesses du Chien, qui sont entierement contraires à sa lenteur ? Il a possible ouy dire qu’un Philosophe avoit entrepris d’enseigner à un animal de son espece la dance Pyrrhyque, dans le terme de dix ans, et qu’à dessein il s’estoit obligé envers un Empereur ; ou possible a-t’il appris que en Egypte, selon le dire de Cardan en ses subtilitez, par une certaine invention l’on apprend aux Asnes à trepigner à la cadance de quelque instrument, et reüssir de fort bonne grace à plaire à tous les spectateurs. C’est ce qui l’enhardit de faire des caresses à son Maistre, affin de gaigner quelque place en son inclination, par le moyen des sauts et des flatteries. Mais, ô l’impertinente asnerie ! ô la sottise de cét animal ! Il ne void pas que les choses faites contre l’inclination reüssissent presque toutes à contre-temps, et remplissent leur autheur de honte et de repentir. Ce qui estant prouvé tous les jours par l’experience, ne laisse pas de s’appuyer aussi sur quelque raison. Car la sage Nature nous ayant tous produits esgalement, composez de pieces substantielles, qui sont le corps et l’ame, et derechef nous ayant fait participer aux facultez de tous les deux, n’a pas laissé de mettre quelque difference en la facilité de nos actions, et a doüé particulierement les uns d’une chose, et les autres d’une autre ; Comme par exemple, Milon le Crotonien, et Aristote, estoient également hommes, et également individus de leur espece. Ils estoient composez d’ame, et de corps, et derechef l’ame et le corps de tous les deux estoient doüez de facultez naturelles. Et toutesfois, ils ne les exerçoient pas avecque la mesme perfection : Car la complexion de Milon le Crotoniate estoit plus robuste quant au corps, et le rendoit par consequent plus capable que tout autre, de la lutte, de l’escrime, et de la course ; au lieu que le temperament d’Aristote estoit plus subtil et plus delié ; son sang pur, et aërien, et les sieges de l’entendement, et de la memoire, plus favorablement organisez en luy qu’en nul autre homme de son âge, pour vacquer à la contemplation des choses de la Nature ; Tellement que son Genie le portoit à mediter, et à raisonner ; En quoy certes il a excellé de la façon que ses escrits le tesmoignent. Cela estant, comme nul n’en doit douter, la consequence que l’on en tire, c’est qu’il n’y a point d’homme en qui la Nature n’ait fait naistre l’action qui luy est la mieux seante, et la plus utile. Ce qui se prouve premierement, pource que comme elle-mesme ne nous a donné aucun desir, sans nous ouvrir le chemin à son effect, ainsi il n’y a point d’apparence qu’elle nous ait rendu tres-habiles en un effect, sans nous y convier par le desir, et par l’inclination. D’ailleurs, estant vray ce que dit Aristote, que nulle action naturelle n’est sans volupté, il semble que là où nous reüssissons le mieux, nous y prenons aussi plus de plaisir, et par consequent que nous y sommes portez avec plus d’envie. A ces raisons j’en pourrois adjouster une quantité d’autres, si j’avois plustost dessein de faire une dispute Philosophique, que l’allegorie d’une Fable. Puis je ne crois pas qu’il soit necessaire d’en alleguer d’avantage, pour prouver une verité si reçeuë, à sçavoir, que nous tenons de la naissance un certain instinct, qui nous porte ordinairement aux actions où nous sommes le plus propres, qui se fortifient par l’exercice, et par le raisonnement. Il est donc bon que nous suivions cét instinct, si nous voulons reüssir agreablement en nos actions ; comme au contraire, c’est une chose peu judicieuse de le forcer, et de s’appliquer à une estude contraire à son Genie. Ce que l’experience nous fait voir évidemment en la Bouffonnerie, plus qu’en toute autre action. Car quant aux Arts et aux Sciences, il arrive quelquefois qu’un naturel rude et grossier, surmonte ses propres défauts par l’obstination, et devient capable des choses difficiles, en despit mesme de la nature. Mais nul n’a jamais veu qu’on se soit rendu plaisant, sans y avoir une grande disposition naturelle, soit que la gentillesse du Bouffon consiste aux postures, et au maniment du corps, comme aux Histrions, et aux Pantomimes ; soit qu’elle dépende entierement de la grace de l’esprit, comme aux diseurs de bons mots, soit qu’elle participe de tous les deux, comme aux Comediens. Ce que l’ingenieux Esope nous a voulu figurer en ceste Fable, pour monstrer l’impertinence de ceux qui se meslent d’un mestier qu’ils ne sçavent pas.

 

Fin de la quinziesme Fable.

FABLE XVI.

Du Lion, et du Rat. §

Le Lion abattu de chaleur, et de lassitude, se reposoit à l’ombre, et sur la verdure, lors que voila survenir une trouppe de Rats qui se voulurent joüer sur sa croupe, mais luy s’estant esveillé, en saisit un de sa patte, qui se voyant pris, se mit à luy demander pardon, se disant indigne de la colere d’un si genereux animal. Comme en effet le Lion relascha son prisonnier, imputant à lascheté de tuër une si petite beste. Un peu apres il arriva, que lors qu’il couroit dans la forest, il tomba fortuitement dans les filets des Chasseurs, où il pût bien rugir à loisir, mais non pas s’en développer. Le Rat survint à ce bruict, et recogneut par le rugissement, que c’estoit le Lion qu’on avoit pris. Il accourut donc pour le secourir, et sçeut si bien chercher les nœuds des cordages, que les ayant treuvez, il se mit à les ronger, et par ce moyen il delivra le Lion.

Discours sur la seiziesme Fable. §

Quant à la recognoissance du Rat envers le Lion, elle a esté tres-sagement inventée par Esope, pour nous donner à entendre, qu’il n’est point de si chetifve personne, de qui les Grands ne puissent avoir besoin ; et par consequent qu’il est bon d’user de clemence envers eux ; ce qu’il ne faudroit pas laisser de faire, quand mesme on n’en devroit esperer aucune sorte de recompense. Car la Vertu estant une chose bonne de soy, il faut conclure de necessité, qu’elle est desirable aussi pour soy-mesme. Or de toutes les Vertus, ce n’est pas la moindre que la Clemence, ou la Misericorde envers les foibles, tant pource qu’elle est meslée de Generosité, qu’à cause qu’elle appartient à la Justice. Ainsi, quand mesme elle ne seroit suivie d’aucun avantage temporel, nous ne laisserions pas d’estre obligez à la pratiquer, en consideration de sa noblesse et de sa dignité. Mais il semble que la Bonté Divine, pour nous convier à cela plus puissamment, y a joinct quantité de recompenses ; Car nous ne voyons guere de personnes charitables, dont la Fortune ne prospere en ceste vie, et ne soit suyvie d’une bonne fin pour les mener en l’autre. Je laisse à part les Histoires, qui démonstrent la recognoissance des hommes envers les hommes, et combien il a valu à quelques-uns d’avoir esté courtois et officieux. Il faudroit alleguer des volumes entiers, pour la preuve de ceste mesme recognoissance, qui ne me semble que trop commune d’homme à homme, puis qu’elle a passé jusques aux animaux. Car nous lisons dans les Histoires des Grecs, qu’un jeune homme ayant eslevé un Dragon depuis sa naissance, le despoüilla si bien de sa fierté naturelle, que durant plusieurs années il ne luy fist aucun mal, ny à ceux de son logis. Mais en fin, soit qu’il eust blessé quelqu’un des Citoyens, soit qu’il n’en eust fait que la peur, tant y a que son Maistre eût commandement de la chasser, sur peine de punition corporelle, comme un animal monstrueux, et par consequent dommageable au public ; Ce qu’il fist un peu apres, avec un extrême sentiment de douleur, et l’emporta dans une forest, à quelques mille hors de la Ville. Il arriva depuis, que passant en ceste mesme forest, il vint à estre attaqué d’une trouppe de Voleurs, de la violence desquels il ne pensoit pas se pouvoir deffendre, lors que son vieil hoste accourut à luy par une estrange merveille, et le sauva de la main de ces Brigands. Voila un exemple de la recognoissance des animaux, qui toutesfois ne la tesmoigne pas si bien que la memorable Histoire d’Androde. Celuy-cy estant esclave d’un Seigneur Romain, en estoit si mal traitté, que pour se délivrer de sa tyrannie, il fut contrainct de s’enfuyr en des lieux deserts, preferant toute sorte de mauvaise rencontre à une si triste condition. Il n’eust pas cheminé long-temps dans une affreuse solitude, où il s’estoit lancé, qu’il veid venir à luy un Lion d’excessive grandeur, mais si peu furieux, qu’au lieu de le menacer avec un terrible rugissement, il sembloit tout au contraire luy faire des submissions, et le flatter doucement avec une action de suppliant, jettant de temps en temps de hauts cris, qui tesmoignoient apparemment une douleur excessive. Androde ayant apperçeu que la cause en procedoit d’une longue espine, que le pauvre Lion avoit dans la patte ; la luy tira fort adroittement, et fist suppurer l’apostume qui s’y estoit amassée. Pour recognoissance de ce bon office, le Lion le mena dans sa Caverne, où il fût long-temps à le nourrir de sa chasse, et de ce qu’il avoit de plus delicat. Mais en fin il arriva que le malheureux Androde fût recogneu, et reconduit à son ancien Maistre, qui apres plusieurs inhumanitez exercées contre luy, le destina pour dernier supplice à servir aux spectacles des bestes farouches. Or il advint de bonne fortune, que le mesme Lion, dont il avoit esté le Medecin, luy fust presenté à combattre, pour donner du passe-temps au Peuple. Mais il n’y eust celuy de l’Assemblée qui ne fût saisi d’un soudain estonnement, de voir l’action de ce genereux animal, qui au lieu d’esgorger l’Esclave, comme il en avoit démembré desja beaucoup d’autres, se prosterna tout à coup à ses pieds, baissant la teste, et luy applaudissant de la queuë. Comme cét effect estoit extraordinaire, le Peuple en voulut apprendre la cause, de la bouche mesme de l’Esclave, qui se mit à la raconter tout au long, encherissant avec des paroles excessives, la reconnoissance, et la generosité du Lion. Dequoy les Romains esbahis, et satisfaits tout ensemble, ils voulurent non seulement que l’Esclave obtinst la vie, et la liberté, mais encore que luy-mesme, et le Lion, fussent deffrayez aux despens du public, portant chacun une inscription, avec ces mots. Voicy le Lion hoste de l’homme, voicy l’homme, Medecin du Lion. Mais c’est assez prouvé par des exemples, que la recognoissance des biens-faits est commune mesme aux animaux.

 

Fin de la seiziesme Fable.

FABLE XVII.

Du Milan malade. §

Le Milan se voyant malade en son lict, s’avisa de dire à sa Mere, « qu’elle s’en allast prier les Dieux pour luy » : mais elle luy respondit ; « Il ne faut pas que tu esperes aucune sorte d’assistance des Dieux, toy qui as tant de fois pollué leurs Sacrifices, et leurs Autels ».

Discours sur la dix-septiesme Fable. §

Pource que ceste Fable du Milan semble contraire en quelque façon à la Religion Chrestienne, en ce que la Mere de cét Oyseau ravisseur ne luy conseille pas d’attendre à l’heure de sa mort aucun bon office des Dieux, apres les avoir offensé mille fois durant sa vie, je ne m’arresteray pas beaucoup à moraliser là dessus. Car nostre creance nous apprend, que Dieu est encore plus misericordieux que nous ne sommes meschants, et que le plus desesperé de tous les hommes, le trouve tousjours prest à son secours, si tant est qu’il implore sa bonté. Toutesfois ce que dit un grand Docteur, estant veritable, à sçavoir, qu’il arrive difficilement que celuy qui n’a fait autre chose que vivre mal, ait l’avantage de bien mourir, il ne faut pas jusques là nous reposer en ceste haute Bonté, que nous n’ayons soing de nous en rendre dignes : Car c’est en abuser que de faire des fautes pour la requerir.

 

Fin de la dix-septiesme Fable

FABLE XVIII.

De l’Arondelle, et des autres Oyseaux. §

Au temps que l’on commençoit à semer le lin, l’Arondelle voulut conseiller aux autres Oyseaux d’empescher la semaille, disant qu’on leur avoit dressé des embusches ; mais ils se mocquerent d’elle, et luy dirent qu’elle estoit une sotte Devineresse. Depuis, quand le lin fust sur le point de sortir de terre, et de reverdir, elle les advisa derechef d’en arracher la semence ; mais ils ne firent encore que s’en mocquer. A la fin comme elle vid qu’il commençoit à meurir, elle leur donna conseil de s’en aller piller les bleds ; ce qu’ils ne voulurent faire, non plus que le reste. Alors l’Arondelle quittant la compagnie de tous les autres Oyseaux, rechercha celle de l’homme, avec qui elle fit amitié, d’où vient qu’elle demeure maintenant avecque luy, et le resjouït de son chant, au lieu que luy-mesme chasse les autres, et se sert du lin, pour faire des rets et des lacets à les prendre.

Discours sur la dix-huictiesme Fable. §

Icy la prevoyante Arondelle figure les fideles Conseillers, qui ne rencontrent point de foy parmy ceux qu’ils entretiennent encore qu’ils leur donnent de vrays et salutaires advertissements. Telle fût la Prophetesse Cassandre, qui ayant predit aux Troyens l’entiere destruction de leur Ville, s’ils ne faisoient rendre Heleine à Menelas, eust le malheur de n’estre point creuë en tout ce qu’elle leur dist, et de voir arriver l’effect de sa Prophetie, à faute de les avoir sçeu persuader. La mesme chose se void presque tous les jours dans les concurrences humaines, où la jeunesse emportée des tourbillons de son ardeur, mesprise les sages enseignements des Vieillards, et se precipite inconsiderément en mille sortes de perils, causez par son incredulité. Les Histoires de cela ne se doivent point chercher ailleurs que parmy nous. Quant à la cause, elle provient de divers endroicts : car quelquesfois elle procede de nostre arrogance, qui nous fait imaginer toute autre sens moindre que le nostre ; quelques-fois aussi c’est un effect de nostre impetuosité, qui ne nous permet pas d’avoir l’oreille à ce qu’on nous dit, et entreine quant et soy nos appetits, et nostre raison, sans qu’elle ait la force de s’en deffendre. Il y a certaines personnes aussi, qui par je ne sçay quelle stupidité, ne reçoivent pas un bon conseil ; D’autres, par une fausse impression qu’ils ont conçeuë contre leurs amis, les tenans suspects d’envie, ou de malignité, et par consequent jugeant tous leurs advis reprochables. Mais de quelque source que naisse ceste imprudence, soit de l’une de ces causes soit de toutes ensemble, c’est tousjours un dangereux effect parmy les hommes, et qui ne leur laisse pour tout remede que ces paroles, ô que si je l’eusse pensé ! Or outre le mal qui nous vient de ne croire un bon amy, qui nous conseille fidellement, il en arrive souvent un autre plus considerable que celuy-là, à sçavoir, que nous perdons presque tousjours l’amitié de celuy qui entreprend de nous exhorter, à cause que se voyant si peu digne de creance envers nous, il se rebutte aisément de nostre praticque, et ne peut souffrir la plus part du temps que nous le tenions pour suspect en sa veritable affection. Ce qu’Esope a fort judicieusement remarqué en la personne de l’Arondelle, qui voyant que les autres Oyseaux mesprisoient les profitables enseignements qu’elle leur avoit donnez, changea de party contre leur esperance ; Et se tournant du costé de l’homme, elle y trouva plus de satisfaction qu’avec ses premiers compagnons. Cela nous apprend que ceux dont nous mesprisons les sages advis, s’alliennent ordinairement de nous, et se jettent la pluspart du temps en des lieux plus advantageux pour leur estime.

 

Fin de la dix-huictiesme Fable.

FABLE XIX.

Des Grenoüilles, et de leur Roy. §

Les Grenoüilles estans en pleine liberté, prierent Jupiter de leur donner un Roy ; Mais luy se mocqua d’une si sotte demande : Ce refus neantmoins ne servit qu’à les rendre importunes ; De maniere que se voyant sollicité de plus en plus, il fût contrainct de leur accorder leur priere. Il leur jetta donc dans l’eau une grosse poutre, qui par sa cheute et sa pesanteur, fit trembler toute la riviere. D’abord les Grenoüilles bien estonnées, s’imposerent silence, et se mirent à saluër ce nouveau Prince, à luy faire honneur, et à s’approcher peu à peu de luy. Mais en fin, toute crainte laissée à part, elles s’apprivoiserent si bien, que ce fust à qui sauteroit la premiere sur ce beau Roy, jusques à se mocquer ouvertement de luy, disant qu’il n’avoit ny esprit, ny mouvement. Ne pouvant donc le recognoistre pour tel, elles importunerent Jupiter de leur en donner un autre qui fust vaillant. Jupiter leur donna la Cygogne, qui se pourmenant par les marescages, commença de tesmoigner sa valeur aux Grenoüilles, et en engloutit autant qu’elle en rencontra en son chemin. Elles bien faschées, formerent une nouvelle plaincte. Ce fut en vain toutesfois, pource que Jupiter ne les voulut plus ouyr ; C’est pour cela qu’elles se plaignent encore aujourd’huy : car sur le soir quand la Cygogne se va coucher, elles se tirent du Marest, et par leurs coassements, murmurent je ne sçay quoy d’effroyable. Mais elles ont beau se plaindre ; Jupiter est sourd à leurs cris, et veut absolument qu’elles gemissent maintenant sous la rigueur d’un Tyran, puis qu’elles n’ont pû souffrir un Roy debonnaire.

Discours sur la dixneufviesme Fable. §

Les Grenoüilles sont accusées en ceste Fable de trois notables impertinences. La premiere, d’avoir demandé un Roy, quand elles estoient libres. La seconde, d’avoir esté mal satisfaictes du premier qu’on leur envoya. Et la troisiesme, de s’étre plaintes derechef de l’autre. Quant à la premiere, il semble qu’Esope ait voulu blasmer la conduitte des hommes, qui preferent la pluspart du temps la servitude à la liberté ; comme fit jadis le Peuple Hebrieu. La Nature l’ayant donnée à ceux du premier âge, ne furent-ils pas bien mal-heureux de la laisser perdre, pour la seule dispute du tien et du mien, d’avoir esté obligez de chercher à leur convoitise des moderateurs, dont ils n’auroient jamais eu besoin, s’ils eussent demeuré dans les sacrées bornes de la mediocrité ? Or ces moderateurs ne furent eslevez au commencement, que pour retenir le peuple dans l’observation des Loix. Mais ayant pris goust à ceste préeminence, ils eurent peur qu’on les en voulust quelque jour déplacer, et commencerent à loger dans des maisons hautes, et fortifiées, à s’environner de gardes, et asseurer la succession à leurs enfants ; à parer leur dignité de specieuses marques d’honneur, et pour le dire en un mot, à prendre le nom de Souverains. En suitte de cela, ils degenererent pour la pluspart, et commencerent d’ordonner les choses, non pource qu’elles estoient bonnes, et honnestes, mais à cause que c’estoit leur volonté. Voylà donc comme les débordements des hommes firent naistre leur servitude. La seconde impertinence que remarque Esope en ces Grenoüilles, c’est le mescontentement qu’elles eurent de leur Roy ; voulant donner à entendre par là, que dés qu’un Estat a franchy les bornes de sa liberté, il doit cherir tous les Roys qui luy sont donnez de la main de Dieu, fussent-ils plus insensibles, ou plus stupides qu’une souche. Et quant à la troisiesme extravagance des Grenoüilles, fondée sur les plaintes qu’elles firent de leur second Roy, elle represente l’imparfaicte condition de nostre nature, qui ne peut estre satisfaite dans un mesme estat, et aspire incessamment à la nouveauté. Ce qui estant ordinaire en la pluspart de nos actions, arrive sur tout en matiere de Gouvernement, où ne jugeant pas qu’il n’y a rien de parfaict sous le Ciel, nous trouvons extrêmes les moindres defauts des Princes, et en souhaittons de nouveaux, sans considerer que tout changement ne fait que troubler et confondre l’ordre d’un Estat, quand mesme il seroit de bien en mieux, principalement si l’on introduict de nouvelles Loix. De toutes ces choses on peut inferer, que c’est une pernicieuse avanture pour un Peuple, de changer non seulement de forme, mais encore de Prince, à cause des tragiques évenements qui ont accoustumé de s’en ensuyure.

 

Fin de la dixneufviesme Fable.

FABLE XX.

Des Colombes, et du Faucon leur Roy. §

Les Colombes ayant à faire la guerre au Milan ; afin de le vaincre plus facilement, elles esleurent le Faucon pour leur Souverain ; Mais luy se voyant declaré Roy, les gouvernoit comme ennemy, et leur estant aussi cruel que le Milan mesme, les ravissoit, les mettoit en pieces, et les mangeoit. Elles se repentirent donc de leur sottise, et dirent qu’il leur eust esté beaucoup meilleur d’endurer la guerre du Milan, que la tyrannie du Faucon.

Discours sur la vingtiesme Fable. §

La vingtiesme Fable de nostre Autheur a beaucoup de ressemblance à celle qui la precede : car il introduit des Colombes, occuppées apres l’élection d’un Faucon, pour les proteger contre les attaques du Milan. Puis, il nous les figure pleines de repentir, pour avoir appellé à leur deffense un Prince plus cruel que leur Ennemy mesme. Quant à la premiere action qu’elles firent, à sçavoir de se mettre volontairement en la protection du Faucon, nous avons veu cy-dessus comment elle a son origine en la propre imperfection de ceux qui eslisent un Chef, n’estant pas croyable que plusieurs Justes, ou gents de bien, qui logeroient ensemble dans une Isle deserte, s’advisassent jamais d’en choisir un, la probité duquel leur seroit suspecte. Car le propre du Sage, c’est de ne se laisser conduire qu’à la Vertu. Aussi la premiere fin de l’establissement des Roys a esté pour contenir les Peuples en l’observation de ce qui est honneste et vertueux. D’où il s’ensuit, que les gents de bien n’auroient jamais besoin de Maistre, s’ils ne sortoient hors des limites de leur devoir. Mais comme il n’y a celuy, qui pour confirmé qu’il soit dans l’exercice des actions vertueuses, n’y puisse faillir quelquefois, la pluspart des hommes n’ayant que de foibles estincelles de probité, c’est asseurément un bien moindre mal pour eux d’estre gouvernez, que de ne l’estre pas, à cause de la grande facilité qu’ils auroient à chopper, s’ils n’estoient retenus par la crainte de quelque Puissance. Mais d’imiter les Colombes de ceste Fable, en eslisant leur Ennemy pour leur Roy ; c’est, à mon advis, une faute insupportable, et digne de toute reprehension. Cela soit dit seulement pour les Monarchies Electives : car quant à celles qui ont authorisé d’âge en âge le droict de la succession, il est absolument necessaire de n’en pas sortir, à cause des inconvenients qui s’y rencontrent, et du zele devotieux que les Peuples ont à certaines familles ; comme l’eurent jadis les Romains aux descendans d’Auguste, les Egyptiens aux Ptolomées, les Perses aux arriere-nepveux de Darius ; et de nôtre temps les François à la Royale Tyge de Bourbon, les Espagnols à la Maison d’Austriche, et les Turcs à la famille des Othomans. Ceste faute neantmoins, en matiere d’eslection, n’a pas laissé d’estre commune à divers Peuples du monde, comme aux Agrigentins, lors qu’ils mirent Phalaris en une condition éminente par dessus eux, et porterent bien-tost apres la peine de leur imprudence, quand par ses horribles cruautez il faillist à rendre sa Ville deserte de gents de bien, et la peupla presque toute d’assassins. Autant en prit-il en la mesme Sicile à ceux qui appellerent les Carthaginois, qui sous la conduite de leur General, exercerent des cruautez inoüyes. Par où l’on peut voir, qu’il arrive assez souvent à des Peuples Electifs, d’eslever à la domination des Roys dépravez, qui vivants avecque leur Peuple, comme s’il les devoit tousjours chasser, mettent le bien public dans l’indifference, et n’ont pour object que leur seureté particuliere. C’est alors que leurs sujects inconsiderez representent le personnage de nos Colombes, et qu’ils ont recours aux pleurs et au repentir, à la maniere des femmes, regrettant l’estat de leur premiere fortune, et souhaittans en vain d’y estre rappellez. Mais comment ne porteroient ils point impatiemment ceste déplorable condition, puis que mesme ils ne sont pas satisfaits d’une bonne, et tendent tousjours au desir de la nouveauté, accusant sans cesse la presente image des temps, et trouvant à dire à des choses necessaire, voire mesme à celles dont ils ont esté la veritable cause ? Il est, certes, mal-aisé de sçavoir au vray d’où procede en nous ceste imperfection : car de l’imputer à un defaut d’esprit, nous voyons d’ordinaire que les plus habiles sont les plus sujets à l’amour des choses naturelles, et qu’ils troublent ordinairement la tranquilité de leur Patrie. De dire aussi que cela vienne de meschanceté, je n’y voy pas beaucoup d’apparence, puis que l’intention de la pluspart de ces personnes est de bien faire, et de se garantir des presentes calamitez par la force d’un Protecteur. Il vaut donc mieux en accuser la foiblesse de nostre Nature, qui ne se peut des-ennuyer sans la diversité ; et la recherche avec soin, non seulement dans les festins, et dans les amours des femmes, mais encore aux affaires publiques, et en la forme du gouvernement. Or ces delices qu’on trouve à changer, viennent, sans doute, de ce que nous nous rassasions facilement d’une mesme action, ou d’un mesme object, et de ce que nostre entendement se portant à tout cognoistre, nostre volonté de mesme se porte à tout esprouver ; En quoy, certes, les animaux ont de l’avantage par dessus nous ; Car ils vivent dés le commencement du monde dans les mesmes regles, et relevent des mesmes principes. Que s’ils n’ont pas la raison pour en tirer des consequences, et faire des arguments, ils ne l’ont pas aussi pour s’ennuyer, pour pretendre aux nouveautez, pour inferer des faussetez sur de vrays principes, pour trouver le desordre en cherchant la perfection, pour-rendre les actions libres moins heureuses que les volontaires, et bref pour asservir la dignité de leur entendement, à l’incontinence et à l’ambition. Que si Esope rend icy les Colombes capables de ces fautes, ce n’est pas que les animaux le soient veritablement d’aucun crime, non plus qu’ils ne le sont pas de la parole et du discours, mais il represente en leur personne la faute des hommes, et nous départ ainsi ses enseignements.

 

Fin de la vingtiesme Fable.

FABLE XXI.

Du Larron, et du Chien. §

Le Chien voyant qu’un Larron luy donnoit du pain, pour le faire taire ; « Meschant, luy dit-il, je cognoy ta tromperie : Tu m’offres du pain, pour m’empescher d’aboyer : mais je n’ay que faire de ton present ; car si je le prens, tu volleras tout dans ceste maison ».

Discours sur la vingt et uniesme Fable. §

La fidele prevoyance de ce Chien, nous fait aujourd’huy deux leçons aussi importantes qu’il y en puisse avoir au commerce de la vie. L’une est, de l’incorruptibilité quant aux presents, et l’autre de la sage conjecture que nous devons faire de ceux qui sont amis, ou ennemis, loyaux, ou trompeurs, naïfs, ou artificieux. Quant au premier, tout bon Domestique n’escoutera jamais les propositions qui luy seront faites pour le seduire, ou s’il les escoute, il y repartira de la dent, ou de la patte, comme le fidele Chien d’Esope. Car il faut qu’il se souvienne tousjours, que la trahison est la pire de toutes les meschancetez, celle-là principalement qui s’adresse du serviteur au Maistre, à cause que la confiance y est plus necessaire. Aussi est-ce pour cela que toutes les Loix la punissent rigoureusement, quand mesme elle ne cousteroit qu’une perte fort legere au Seigneur de la maison. Suyvant quoy pour transferer ceste question des choses petites aux grandes, ceux qui gardent, ou qui deffendent des Places pour les Roys, ne peuvent jamais treuver de grace auprés de leurs Maistres, si tant est qu’ils les rendent plustost qu’il ne leur est commandé, c’est à dire, en une extrême necessité, quand mesme ils n’auroient point de confidence avec l’ennemy, et n’auroient failly que par la seule lascheté, qui neantmoins de soy n’est pas punissable de mort, mais bien d’infamie. Au contraire, ceux qui conservent avecque fidelité les Places qui leur sont commises, acquierent un honneur immortel en la memoire des hommes, outre la recompense des charges, et la propre satisfaction que leur donne la Vertu. Or ce n’est pas la moindre attaque dont ils ayent à se parer, que celle des dons, où la resistance est plus rare, que contre la force. Il s’en treuve beaucoup qui surmontent la crainte de la mort, mais peu qui ne cedent au charme persuasif de la richesse. Ce fut elle qui corrompit la fidelité de Procris, qui jusques alors avoit esté reputée la femme la plus chaste de son âge ; Elle qui fit retarder la course d’Attalante, et donna moyen à Hippomene de l’espouser ; Elle qui a tant fait perdre de Villes imprenables, et tant fait changer de Maistres aux plus florissants Royaumes, jusques là qu’un grand Prince avoit raison de dire, qu’il n’y avoit point de Place imprenable, s’il y pouvoit entrer un mulet qui fût chargé d’or. Cela estant, les genereux courages couronnent, à mon advis, leur resistance, quand ils soustiennent aussi bien l’attaque des presents, que celle des armes, comme fit le brave Vranocontes, pendant le Siege de Croy par Amurat. Ce Chef l’ayant deffendu pour Scanderbeg, avec une vigilance et une valeur parfaicte, fut convié par ce Prince à luy laisser ceste Place de son bon gré, sous les plus avantageuses conditions qui se pouvoient faire à un homme de qualité, à sçavoir de le rendre le plus grand de sa Cour, de luy donner à commander ses Armées, et des possessions terriennes en abondance. Mais luy ne voulut pas seulement achever d’ouyr les Ambassadeurs, et les renvoya sans responce, pour ce qu’il jugea ceste demande indigne d’une repartie. Ce que ne firent pas à l’endroit du mesme Castriot, Amese son Neveu, et Moyse de Dibres. Quoy que d’ailleurs ils fussent grands Capitaines, ils ne laisserent pas toutesfois de faillir au principal, et d’estre esblouys des belles promesses du Sultan, qui leur firent abandonner leur Prince, et tourner leurs armes contre leur propre Patrie. Venons maintenant à l’autre condition du Chien d’Esope, qu’on ne peut mieux appeller que sagacité, qui consiste proprement à discerner la mauvaise intention d’avecque la bonne, et le flateur d’avecque l’amy. Mais ne pouvant m’arrester à déduire les moyens de recognoistre l’un et l’autre, il vaut mieux que je vous renvoye aux livres des Philosophes, et particulierement au judicieux Traicté qu’en a fait Plutarque. Je diray seulement, qu’il suffit de considerer les qualitez de la personne qui nous aborde avec des presents, pour cognoistre en quelle estime elle est dans le monde, et juger par ses déportements passez, si elle est capable d’une fourbe, ou d’une meschanceté. De plus, il faut penetrer, s’il est possible, dans ses interests, et sçavoir quelle part elle prend en la chose, dont l’administration nous est commise. Mais le meilleur ce me semble, c’est de remarquer si les caresses que nous en reçevons sont extraordinaires. Car comme dit l’Italien, Chi m’accariçia piu che non suole, o ingannato m’ha, o ingannar me vuole.

 

Fin de la vingt et uniesme Fable.

FABLE XXII.

Du Loup, et de la Truye. §

La Truye estant une fois en travail de ses Cochons, le Loup luy promit de l’accoucher, et de luy bien garder sa portée. Mais elle luy respondit, qu’elle n’avoit nullement besoin de son ayde, et que le plus grand plaisir qu’il luy pût faire, c’estoit de se retirer bien loing. « Car », adjousta-elle, « tout le bon office qu’on peut attendre d’un Loup, vient de son absence, et non pas de sa presence ».

Discours sur la vingt-deuxiesme Fable. §

Ceste Beste proche de son accouchement, refuse de fort bonne grace l’assistance du Loup, qui ne luy peut estre, ny agreable, ny utile ; donnant à entendre que la meilleure ayde que nous pouvons tirer d’un meschant, c’est de ne le point voir, quand mesme il nous pourroit estre proffitable d’ailleurs. Car encore que l’homme du monde qui a le plus d’habitude au vice, ne soit pas incapable d’une action vertueuse, si est-ce qu’il deshonore en quelque façon les gents de bien, lors qu’il les approche pour les assister, à cause qu’il rend leur Vertu suspecte, et semble la vouloir faire dépendre de sa malice. Ce fut pour cela que les Ephores de Sparte eurent jadis bonne grace lors qu’en oyant un advis salutaire qui leur estoit proposé par un Meschant, ils s’adviserent de le faire dire au peuple par un homme de bien, comme ne voulant pas que la conservation de Lacedemone fust deuë à une personne indigne du nom de Sparte, ny que ceste Republique qui avoit pris naissance dans la vraye et parfaite probité, reçeût aucun avantage de son contraire. Il me seroit bien aisé d’alleguer d’autres Histoires de grands et excellents Personnages qui ont refusé l’amitié des Vicieux, bien qu’elle leur semblast étre profitable dans le monde, et reputé leur loüange à blasme, comme fist un ancien Philosophe, qui sçachant qu’un homme fort desbordé disoit tousjours du bien de luy ; « Et moy », dit-il, « je me plais à le blasmer incessamment ». A ces paroles furent semblables celles de cét autre, qui voyant qu’une personne suspecte de desservir la Patrie, le supplioit instamment de vouloir estre son amy ; « Je seray », luy respondit-il, « ce que tu voudras, pourveu que tu sois ce que tu dois estre ». Mais pour conclusion de ce Discours, qu’il nous suffise de dire en passant, que nous ne reçevons pas une petite faveur des meschants, quand ils nous promettent de ne nous en point faire.

 

Fin de la vingt-deuxiesme Fable.

FABLE XXIII.

De l’Enfantement des Montagnes. §

Au bruict qu’on fit courir autresfois, qu’une Montagne devoit enfanter, tout le Peuple y accourut et se mit à l’entour avecque frayeur, croyant desja qu’il en deust sortir quelque monstre horrible. Mais enfin il se trouva que la Montagne accoucha d’un Rat, ce qui les fit tous pasmer de rire.

Discours sur la vingt-troiziesme Fable. §

Je doute au commencement de ce Discours, si je le dois rapporter aux promesses des Arrogants et des Presomptueux, ou taxer generallement l’Orgueil et la Vanité des hommes, qui cherchent à se rendre immortels par des Bastiments, qui mettent sur pied des Armées, qui dévorent les Provinces entieres des yeux et du desir, et au partir de là, leur Ambition n’aboutit qu’à un peu de fumée. C’est bien la commune interpretation de ceste Fable, de l’appliquer aux grands Prometteurs, qui ne respondent pas aux esperances qu’ils font naistre, ou aux Fanfarons, qui ne mettent point en effect la centiesme partie de leurs menaces ; mais qui tremblent à la veuë du peril, apres l’avoir méprisé dans leurs Maisons. Tel fut fait le Trazon de la Comedie de Plaute : tels sont les Capitans des farces Italiennes, et tels encore ces Rhodomonts et ces Braves, qui battent tous leurs ennemis dans la Chambre, et ne les rencontrent jamais à la Campagne. Mais laissons là leurs foiblesses, comme indignes de la censure d’un honneste homme ; et venons à faire une plus haute application de ce sujet, à sçavoir, à la vanité des plus grandes entreprises du monde. Elle est telle, sans mentir, qu’elle ne pouvoit pas estre mieux comparée qu’à la grossesse des Montagnes, et à la production d’un Rat. Car de grace, ces Conquerants qui béent apres la possession de la terre entiere, qu’engendrent-ils enfin que des vermisseaux ? Que deviennent-ils qu’un peu de poussiere et de cendre, et encore cela n’arrive-t’il pas à la fin, mais au milieu de leurs conquestes ; comme il en prit à Pyrrhus, à Alexandre le Grand, à Attila, et tout nouvellement au Roy de Perse, decedé depuis six mois, au fort de ses plus belles actions. Que s’il arrive à tels Conquerants de venir à bout de leurs entreprises, et de porter leurs desirs jusques à l’extremité, ne les voyons-nous pas déchoir et ramollir dans les delices, ternissant leurs belles actions par de trop vicieuses voluptez ; comme il arriva jadis à Luculle, et à Tamberlan, ce foudre des nations Asiatiques. Ces Ambitieux virent finir leur gloire avant leur mort, et treuverent qu’elle n’estoit pas mesme de la durée de leur âge. Autant en a-t’il pris à ceux qui ont fait des Bastiments magnifiques, comme des Mausolées, des Colosses, et quantité d’ouvrages semblables. Car on a presque tousjours veu finir le Seigneur ou l’ouvrier, avant que la besogne fust achevée, comme si Dieu se joüoit à voir commencer tant de merveilles sans les parfaire, et à destruire ses temeraires imitateurs. Telle fut la confusion de Babel, où ceste monstrueuse et magnifique Architecture demeura imparfaicte à la veuë de Nembrot, bien esloignée de la hauteur du Ciel qu’elle menaçoit. Tel encore fut le destour de l’Euphrate par Semiramis, qui ne fut achevé de personne ; Et telle la grande Pyramide d’Egypte, où nul n’a sçeu mettre la derniere main. Le semblable aussi n’arriva-t’il pas en l’entreprise du Mont Athlas, à qui lon vouloit donner la forme d’un homme, en la separation de l’Isthme de Corinthe, et en celuy de la Mer Rouge ? Ne semble-t’il point que la Nature desdaigne nos plus hautaines resolutions, et qu’elle deffende à des Pigmées d’outrepasser les bornes qu’elle s’est prescripte ? Que si nous voulons venir des ouvrages des Roys, à ceux des Particuliers, n’y en a-t’il pas quantité d’imparfaits par la mort de leur Autheur, entre lesquels il me suffira de nommer l’incomparable Eneïde ? Combien d’admirables pourtraits d’Apelle, de Parrhase, et de Zeuxis, combien de Michel l’Ange et du Titian n’ont esté que commencez, et par consequent leur gloire est demeurée imparfaicte ? Mais supposons qu’il ne manquast rien à toutes les entreprises mortelles, de tout ce qu’on y desire pour les accomplir, l’issuë toutesfois n’en est-elle pas ridicule, et vaine, comme en l’accouchement des Montagnes ? Si l’on aspire à la Gloire, quel est ce bien pour qui l’on se peine tant, si ce n’est un bien fragile, et indigne de nostre desir ? Si l’on ne travaille que pour une belle œuvre, quel moyen a-t’on de la perpetuer ? le temps, à qui rien ne peut resister, ne vient-il pas à bout de tout ce que nous faisons, tant pour la production de l’esprit, que pour les ouvrages materiels ? C’est veritablement à une petite Soury qu’aboutissent nos hauts desseins : c’est d’une risée que nous accouchons. O sage, et mille fois estimable Democrite, qui passoit des jours entiers en la contemplation de nostre bassesse, et rioit de temps en temps des sottes pretentions des Mortels ! Que le Lecteur se figure d’un costé ce grand Personnage, attaché à la dissection des animaux, pour observer le siege de la Bile, et juger par ceste espreuve de la cause de nos guerres, de nos animositez, et de nos divisions ; Qu’on se le propose, dis-je, riant de nos vanitez, et que d’ailleurs on se represente Xerxes, couvrant d’une Armée innombrable le destroict de l’Hellespont ; lequel des deux semblera plus ridicule ? Ce sera, sans doute, celuy qui par un excés d’Ambition met dix-huict cents mille hommes sur pied, et n’aboutit qu’à la desfaicte de son Armée, tandis que ce Philosophe se rit de la vanité de ce Temeraire, et qu’il condamne sa presomption, jugeant fort à propos avec Esope, que c’est la grossesse d’une Montagne, qui n’accouche que d’une Souris.

 

Fin de la vingt-troisiesme Fable.

FABLE XXIV.

D’un vieil Chien, et de son Maistre. §

Un Veneur encourageoit son Chien à la chasse, mais c’estoit en vain, pource que la pesanteur de ses pieds tardifs ne luy permettoit pas d’aller viste. Or quoy qu’il eust pris la beste, il ne pût neantmoins la retenir, pour n’avoir aucune dent. Son Maistre s’estant mis alors à le tancer aigrement, en adjoustant les coups aux menaces, le pauvre Chien luy répondit, qu’il meritoit bien qu’on luy pardonnast, puis qu’il estoit devenu vieil, et qu’en sa jeunesse il avoit esté aussi bon qu’un autre à la prise ; « Mais je voy bien que c’est », continua-t’il, « tu ne prens plaisir à rien, s’il n’y a du profit : Je ne m’étonne donc point si m’ayant aymé tant que j’ay chassé, tu me veux mal maintenant que je n’ay aucunes dents, et ne puis courir. Mais si tu n’estois ingrat ; comme tu m’as aymé jeune, à cause du profit, cette mesme consideration devroit t’obliger à m’aymer aussi en ma vieillesse ».

Discours sur la vingt-quatriesme Fable. §

Que les grands Seigneurs se viennent instruire icy par la voix d’un pauvre animal, qui reproche de bonne grace à son Maistre une excessive ingratitude. C’est ce Chien affoibly de vieillesse, qui n’estant plus bon aux exercices de la chasse, reçoit des traictemens indignes de luy, et passe ses vieux jours avec des mespris fâcheux, et des injures continuelles. Il en prend de mesme à la pluspart de ces pauvres Infortunez, qui s’obstinent à suivre la Cour, où ils blanchissent avant que devenir libres, voire mesme ils ne le deviennent jamais que par leur mort. Les miserables languissent sous la volonté d’autruy, sans que la leur soit jamais mise en exercice, et sans considerer qu’ils sont hommes. Là les maladies, et la pauvreté les accueillent de toutes parts, outre les inquietudes et les défauts que donne à leur Esprit une servitude perpetuelle. Mais de tous les maux qu’endurent les vieux serviteurs, le plus grand, et le plus déplorable, à mon advis, c’est le mespris qu’en fait la pluspart du temps un mauvais Maistre, qui apres avoir eu leur jeunesse, et tiré d’eux tous les services dont ils ont esté capables ne les regarde sur le declin de leur âge, que comme des Creatures inutiles, ou si vous voulez, comme des fardeaux tres-pesants, et tres-ennuyeux. Jugez, je vous prie, si ce n’est pas une belle satisfaction à ces miserables, au lieu de treuver la recompense de leurs travaux, d’estre payez d’ingratitude, et de risée, et encore par la personne du monde, qu’ils ont le plus obligée. Mais ce ne sont pas les Maistres tous seuls qui tombent en ceste prodigieuse mescognoissance. Nous voyons que les Amis, et les Dames, deviennent aussi quelquesfois de ceste humeur pour nous, et mesme les Republiques, quoy qu’elles fassent profession d’une parfaicte et judicieuse conduicte. Je n’en veux point d’autre exemple que celuy de Themistocles, de Coriolanus, et de leurs semblables, qui apres des services immortels ont esté cruellement bannis, voire quelquesfois mis à mort par l’ingratitude de leurs Peuples. Les hommes ne peuvent doncques mieux faire que de s’appliquer au service d’un seul Dieu, qui n’est point inégal en ses affections, et qui nous donne plus de contentement en la vieillesse qu’aux autres âges, pource qu’en celuy-cy nous sommes plus à la veille de nous approcher de luy.

 

Fin de la vingt-quatriesme Fable.

FABLE XXV.

Des Liévres craignans sans cause. §

La forest battuë des vents, faisoit plus de bruict que de coustume : ce qui fut cause que les Liévres espouvantez se mirent vistement à la fuïte. Mais comme ils fuyoient, ils treuverent un Marest qui les empescha de passer outre. En ces extremitez ils se virent bien en peine, pource que le danger les enveloppoit devant et derriere. D’ailleurs, les Grenoüilles les espouvantoient encore plus fort, par le bruict qu’elles faisoient, en se jettant dans l’eau. Alors un des plus vieux, et des plus éloquents de leur trouppe, les voulant rasseurer ; « Pourquoy », dit-il, « nous donnons-nous ainsi l’alarme mal à propos ? que ne prenons nous courage ? Certes nous sommes agiles de corps, mais lasches de cœur. Sus donc, ne nous enfuyons point pour du vent, et nous mocquons de ce danger, qui n’est nullement à craindre ».

Discours sur la vingt-cinquiesme Fable. §

La sotte crainte des Liévres, qui s’alloient precipiter, pour se tirer de la peine où ils s’estoient mis, represente la foiblesse de ceux qui meurent de peur de mourir, et s’abandonnent à des maux certains, pour n’esviter que l’effect de leurs soupçons. Quant à la sage remonstrance que leur fit le plus vieil d’entr’eux, par l’exemple des Grenoüilles, cela nous apprend que c’est une excellente consolation à nos maux, de les comparer à ceux d’autruy, quand ils sont plus malheureux que nous. Car il n’est point d’homme si desesperé, qui ne se plaise à la vie, s’il jette les yeux sur une infinité de Mandiants, chargez d’âge et de maladies, qui toutesfois s’estudient à se conserver, comme si leur vie estoit accompagnée de tout ce qu’on appelle bonne fortune. Ce que considerant ceux qui ne sont pas affligez de tant de miseres, ils doivent, sans doute, des remerciments au Ciel, plustost que des plaintes à la Fortune.

 

Fin de la vingt-cinquiesme Fable.

FABLE XXVI.

Du Chévreau, et du Loup. §

La Chévre voulant aller paistre, enferma son Chévreau dans sa loge, et luy commanda qu’il n’eust à ouvrir à personne, jusqu’à-ce qu’elle fust de retour. Mais apres qu’elle s’en fust allée, le Loup qui l’avoit ouye de loing, s’en vint heurter à la porte, et contre-faisant la voix de la Chévre, commanda qu’on luy ouvrit. Alors le Chévreau cognoissant sa tromperie ; « Je n’en feray rien », dit-il, « car bien que ce soit la voix d’une Chévre, je voy neantmoins à travers les fentes, que c’est un Loup ».

Discours sur la vingt-sixiesme Fable. §

Qui n’estimera l’obeïssance de cét animal innocent ? qui n’approuvera sa bonne conduite ? Sa Mere luy défend d’ouvrir la porte, si ce n’est à elle mesme ; Et voylà qu’un moment apres leur perfide ennemy s’en vient pour deçevoir le Chévreau, et luy persuader d’une voix feinte qu’il ouvre, et que c’est veritablement la Chévre qui est à sa porte. Mais luy bien advisé, ne se départ pas d’un seul poinct du commandement de sa Mere, et regarde par les sentes de l’huys, si la taille respond à la voix, marque tres-infaillible de la seureté, qui est inséparable d’avec la jeunesse, quand elle se repose sur le conseil des judicieux. Comme au contraire, il n’est rien de si hazardeux, que les entreprises des jeunes gents, qui ne daignent suyvre les advis des hommes sages, et de ceux là mesmes que la Nature commet pour leur gouvernement. Ces Presomptueux naissent avec tant d’amour propre ; Ils s’estiment si grands, et si excellents personnages, et sont si charmez de leur bon sens, que toute autre chose leur semble ridicule, horsmis la production de leur esprit. Ils croyent bastardes toutes les plantes, qui ne naissent point en leur terroir : Ils jugent de la conduite d’autruy par leurs sentiments, et ne treuvent à propos que les choses qu’ils ont desia faites, ou à la praticque desquelles ils ont quelque disposition. Ce qui arrive, comme dit Aristote, plus aux jeunes gents qu’aux autres, pour la chaleur de leur sang, qui ne leur donne pas la patience de raisonner pour conclure, et pour le peu de pratique qu’ils ont dans le monde, qui ne leur a permis encore de cognoistre les inesgalitez de la fortune, et les divers artifices des hommes ; au lieu que les Vieillards, à cause de la tiedeur, ou plustost de la froidure de leur sang, raisonnent lentement aux occurrences qui leur surviennent, et panchent tousjours devers la crainte, qui comme elle glace les temperaments, elle reside aussi pour l’ordinaire dans les humeurs froides. D’ailleurs ils ont esté si souvent deçeus par les évenements des affaires, qu’ils s’imaginent à tout moment de le devoir estre, à cause dequoy ils ont tousjours l’œil au guet, et tournent incessamment la chose en la pire partie. Or ne devons-nous pas croire, que le sens et l’experience manquant aux jeunes gents, Dieu les abandonne jusques là que de ne leur rien laisser de ce dont ils ont besoin pour une bonne conduitte. Ce seroit, certes, une injustice de le penser, puis que sa divine Providence ne nous refuse jamais les choses qu’elle sçait nous estre utiles et necessaires, et que l’ayde de la conduitte en est une des principales. Il nous donne donc des parents et des Precepteurs qui prestent leur jugement à nos actions, et sont les guides prevoyantes de nos mouvements impetueux. Que si les uns ou les autres nous manquent dés la jeunesse, il nous suscite des exemples exterieurs, qui se presentent à nous autant de fois qu’il est necessaire pour nostre bien. Ainsi, pendant que nous sommes encore agitez des tourbillons de la jeunesse, il est bon de deferer à l’advis des plus estimez, croyant que le Ciel nous les a proposez comme pour modelles, et que nous servirons à nostre tour d’exemple et de guide, quand l’âge ou la pratique des Vertueux nous aura rendu plus sages.

 

Fin de la vingt-sixiesme Fable.

FABLE XXVII.

Du Chien, et de la Brebis. §

Le Chien ayant fait adjourner la Brebis, pour se voir condamner à luy payer un pain qu’il luy avoit presté, elle ny a de luy rien devoir ; mais le Milan, le Loup, et le Vautour, en estans pris à tesmoins, ils déposerent contre la pauvre Brebis, qui fut condamnée à rendre le pain, que le Loup luy osta en mesme temps, et le devora.

Discours sur la vingt-septiesme Fable. §

Je ne sçay quel enseignement donner aux Innocents, pour les mettre à couvert de l’oppression des faux tesmoins. Car j’en trouve les embusches si dangereuses, qu’il est impossible, à mon advis, de les éviter, si ce n’est d’avanture en se dérobant le plus qu’on peut à la frequentation des hommes : Encore arrive-t’il bien souvent que ceux-là mesme qui nous cognoissent le mieux, dressent quelquesfois, et à nostre honneur, et à nostre vie, des pieges si dangereux, qu’il est presque impossible d’en eschapper. Ce qu’Esope a fort bien donné à cognoistre, en faisant le Chien accusateur de la Brebis, bien que neantmoins il la deût proteger continuellement, estant destiné à cela par la coustume, et par la raison. Il nous enseigne par ceste Fable, que ceux en qui nous devons avoir plus d’esperance, sont quelquesfois nos pires persecuteurs, et qu’ils apostent de faux tesmoins contre nous, afin de rendre nostre calamité plus certaine. Il faut donc estre soigneux de ne voir, s’il est possible, que des gents de bien, et de fuyr le commerce des meschants, quand mesme le parentage, ou l’habitude nous convieroit à les pratiquer. Voila ce que je puis conseiller aux Vertueux, pour esviter l’oppression de leur contraire. Mais quant aux faux tesmoins, et aux calomniateurs, je leur representeray en passant l’imposture de leur crime, par la comparaison des Demons. Il est en effect tellement hideux, qu’il les rend plus execrables que les mauvais esprits : car encore que ce soit leur mestier de mentir incessamment, si est-ce qu’il y a des circonstances où ils font forcez à dire la verité, et ne sçauroient en ce cas là porter un faux tesmoignage, comme il arrive aux adjurations et aux exorcismes. Les faux tesmoins au contraire n’ont rien de sacré, ny d’inviolable. Ils levent la main devant leur Juge ; ils appellent leur Createur à tesmoin ; ils jurent mesme sur l’Evangile, pour tendre croyables leurs impostures, et ostent la vie ou le repos à l’Innocent, qui n’a pas moyen de se garantir du tort qu’on luy fait, et n’en peut demander justice qu’à Dieu seulement. D’ailleurs, les demons par la mesme raison qu’ils se font cognoistre à nous, donnent pareillement dequoy nous mesfier d’eux ; au lieu que ceux-cy ébloüyssent les Magistrats avec une feinte probité, et se servent de la foy humaine pour couper la gorge aux pauvres affligez, jusques à s’ayder du nom d’une Vertu, pour authoriser un crime. Avecque cela, les malins esprits sont en quelque façon excusables, à cause des peines qu’ils souffrent depuis tant d’années, et qu’il leur faudra souffrir eternellement. Mais les faux tesmoins n’ont point de sujet de desespoir, ny de plaincte, contre la Bonté Divine. Dieu leur a donné presque autant de graces qu’aux gens de bien, et il leur promet les mesmes recompenses qu’à eux, pourveu qu’ils se convertissent : bref, il les a fait freres de ceux qu’ils calomnient, les conviant par là d’estre plustost charitables, que persecuteurs. L’on ne peut donc accuser Esope d’avoir traitté trop rudement les faux tesmoins, en les comparant au Loup, au Milan, et au Vautour, puisque mesme ils sont pires que les demons.

 

Fin de la vingt-septiesme Fable.

FABLE XXVIII.

Du Laboureur et du Serpent. §

Uu Laboureur fasché contre un Serpent qu’il nourrissoit, prit une cognée en main, et se mit à le poursuyvre. Mais le Serpent eschappa, non toutesfois sans estre blessé. Il arriva depuis, que le Laboureur estant devenu fort pauvre, et imputant la cause de ce malheur à l’offense qu’il avoit faite au Serpent, s’en alla vers luy, pour le prier de s’en revenir à son logis. Pardonne-moy luy respondit le Serpent, si je n’y puis retourner : car il n’est pas possible que je sois jamais en seureté avecque toy, tant que tu auras une telle coignée en ta maison. D’ailleurs, bien qu’il n’y ait plus de meurtrisseure en ma playe, si est-ce que le souvenir m’en reste encore.

Discours sur la vingt-huictiesme Fable. §

C’est bien à faire aux belles ames de pardonner une injure, mais c’est aussi manquer de prudence, que de se fier derechef à ceux qui nous ont trompez. Pour nous figurer cette verité, le subtil Esope introduict en cette Fable le plus prudent des animaux, à sçavoir le Serpent, qui se despoüille bien veritablement de toute rancune contre le Laboureur qui l’a offensé, mais qui n’est plus resolu de retourner en sa maison. En effect, ce seroit mal profiter des advertissements de la fortune, que de rentrer en la conversation de celuy qui nous auroit une fois trahis. Car de dire que la bonté que nous luy tesmoignerions à pardonner une offense, l’obligeroit à vivre plus fidelement avecque nous, et à n’y retomber jamais, cela me semble extrémement foible, puis qu’on peut alleguer aussi, que l’impunité de sa faute seroit un leurre pour l’y rappeller. Il faut donc du moins, que les mauvais traictemens que nous recevons des hommes, nous laissent quelque sorte d’instruction, et que nous tirions cét avantage de nostre mal, d’avoir acquis le secret de n’y retomber jamais Autrement, ce seroit une chose impertinente que le pardon, si en suitte de cela il nous falloit tous les jours exposer à nos déplaisirs. Les loix de la generosité ne sont pas si severes, qu’elles exigent une chose si dure et si hazardeuse, que de nous rengager avec les Perfides, et nous remettre sous la foy de ceux qui n’en ont point. Nous sommes bien obligez d’user de courtoisie et de charité envers nos ennemis, s’ils nous en requierent, pourveu toutesfois que nous ne fassions tort à une personne qui nous est plus chere, et plus precieuse qu’eux, c’est à dire, à nous-mesme. Car la Nature nous a donné une juste passion pour ce qui nous touche, et un legitime desir de nostre conservation. Comme nous devons doncques à la Vertu ce charitable office de nous bien remettre avecque nos ennemis, nous devons aussi ce droict à la Nature de ne nous y plus fier à l’advenir, de peur d’user d’inhumanité, en mesme temps que nous userons de Clemence, et de joindre une sottise à une belle action. Que si quelqu’un me vient objecter, que c’est avoir mal pardonné au Perfide que de ne vouloir plus entrer en grace avec luy, et qu’il se treuve encore quelque reste d’animosité dans cette retenuë ; Je luy respondray, qu’il n’y a ny plus ny moins de haine pour tout cela, mais beaucoup de precaution, et qu’à ce compte là ce seroit avoir de l’animosité contre un precipice, que de le fuyr apres l’avoir descouvert. Ce n’est pas vouloir mal à la personne des Traistres que de s’en esloigner, mais c’est aymer raisonnablement la nostre, dequoy l’on ne sçauroit nous reprendre sans injustice. Au contraire, nous serions blâmables d’aveuglement de nous laisser cheoir derechef dans le mesme piege, car comme dit le gentil Bertaud,

Celuy se plaint à tort de sa calamité,
Qui contre un mesme roc fait un mesme naufrage.

C’est donc une chose judicieuse de se garantir d’une embusche, en s’esloignant de la personne qui l’a faite. Que si le Vicieux est de soy-mesme un object digne d’estre fuy, à plus forte raison le sera-t’il à ceux qu’il aura trahis, non pour la premiere offense, mais pour le peril de la seconde. Asseurément il est bon de l’éviter, non comme ennemy, mais comme meschant, et encore comme un meschant qui s’est fait cognoistre à nous pour ce qu’il est, c’est à dire, de qui nous ne devons plus estre en doute. Au reste, ce n’est pas une vengeance de ne l’aymer plus, puis que l’indifference n’est ny bien ny mal ; Mais ce seroit une injustice de l’aymer derechef, puis que l’amitié estant un bien, il se trouveroit que nous aurions recompensé un forfaict, qui est une chose de sa nature odieuse et impertinente. Que si l’on me dit que c’est ruyner une veritable amitié, à cela je respondray, que les vrayes amitiez, comme dit Aristote, estant fondées sur l’opinion de la Vertu, l’on n’en sçauroit faire de veritable avec un Vicieux, et par consequent on n’en aura terminé qu’une fausse, qui n’est pas une action meschante ny malheureuse, mais plustost judicieuse et raisonnable.

 

Fin de la vingt-huictiesme Fable.

FABLE XXIX.

Du Renard, et de la Cigongne. §

Le Renard ayant invité la Cigongne à souper, versa sur la table tout ce qu’il avoit de viande ; Mais d’autant qu’elle estoit liquide, la Cigongne n’en pouvoit prendre avec son long bec : si bien que le Renard la mangea toute. Elle cependant se retira honteuse et faschée ensemble, de se voir ainsi trompée ; Toutesfois pour en avoir sa revenche, elle retourna quelques jours apres, et convia son hoste à disner : Elle luy servit donc quantité de bonnes viandes dans un grand bocal de verre ; Mais pource que l’entrée estoit fort estroicte, le Renard en eust seulement la veuë, et n’en peût jamais gouster : comme au contraire, il fut bien aisé à la Cigongne de tout manger.

Discours sur la vingt-neufviesme Fable. §

Te crois-tu si remply de finesse, ô fallacieux Renard, que de pouvoir tromper impunément les gents accorts, sans courir fortune d’estre toy mesme affiné ? Cét animal, qui n’est qu’une Gruë, te rend la pareille de fort bonne grace, et te fait porter la peine de ta mocquerie. Ne sçais-tu pas que chacun a son defaut, et chacun son avantage, et que si elle n’a peû manger des choses liquides sur une assiette, elle t’empeschera de manger des solides dans un bocal. Tu sers bien d’exemple à ces Artificieux, qui conversent parmy les hommes, pour leur apprendre que toutes les ruses ont leur contre-ruse, et qu’il est mal-aisé de faire profession de dupper tout le monde, sans estre duppé de quelqu’un ; ce qui est certes une chose honteuse aux maistres de ce mestier. Or qu’il ne soit vray que les mocqueurs sont quelquesfois le sujet d’une risée, outre que la commune experience le prouve, il y a des raisons qui le persuadent aussi. Car ou ils se mocquent en paroles, ou en effect ; ou par les actions de ceux qu’ils jugent comtemptibles et ridicules. Si c’est en paroles, à sçavoir en reprochant à un homme ses imperfections, il est mal-aisé qu’on n’ait quelque prise sur eux, puis que nul n’est parfaict en ce monde, et que chacun a un endroit par où il est sensible et defectueux, et par consequent sujet à la reprehension d’autruy. En quoy certes les grands Rieurs ont, comme je croy, moins d’avantage que les autres : Car encore qu’ils sçachent donner un coup de bec fort à propos, et de bonne grace, à cause de l’habitude qu’ils y ont acquise, si est-ce qu’ils ne laissent pas d’estre plus examinez que les autres, pour le grand nombre de gents qu’ils obligent à cela, l’exercice desquels n’est que d’esplucher leur vie, afin de trouver où mordre à leur tour, et rendre la pareille à l’aggresseur. Aussi voyons-nous d’ordinaire que telle espece de gens est extrémement noircie en son estime, non seulement par de veritables remarques, mais par de fausses aussi : Car la colere de ceux qu’ils ont offensez les oblige quelquesfois à controuver mesme des calomnies pour se vanger. Quel avantage donc est ce aux Mocqueurs de s’exposer non seulement aux justes reproches, mais encore aux illegitimes, et d’attirer sur eux le blasme de ce qu’ils font, et de ce qu’ils ne font pas ? On les esclaire depuis le matin jusques au soir ; on les estudie à l’Eglise ; on les espluche à la table ; on prend garde à eux dans la maison ; on les guette parmy les promenades ; tout le monde leur est surveillant et ennemy. Ceux qu’ils ont raillez cherchent à s’en revencher, et tel qu’ils ne cognoissent pas, devient quelquesfois leur ennemy, par la seule apprehension qu’il se donne de leurs brocards. Au reste leurs amis mesme vivent avec eux, comme s’ils devoient un jour estre leurs ennemis, et s’attendent à rompre aux premieres mocqueries, ou pour le moins à s’aymer avecque mediocrité. Quant à l’autre maniere de se mocquer, à sçavoir, en effect, et par de veritables actions, elle retombe tout de mesme au desadvantage du Mocqueur. Ce qui procede, sans doute, de ce que toutes les affaires du monde ayant deux faces, comme ces Rusez peuvent deçevoir par l’une, ils peuvent aussi estre deçeus par l’autre ; et cela d’autant plus asseurément, que les paroles sont moins importantes que les effects. Car ceux qui ont esté veritablement affinez en une chose de consequence, s’estudient tout de bon à prendre leur revenche, pour se consoler de la perte qu’ils ont faite, et jetter dans la mesme fortune leur ennemy. C’est dequoy nous avons des preuves irreprochables dans les Histoires, où nous voyons par une infinité d’exemples, que la fraude tombe d’ordinaire sur son autheur, à cause qu’il se treuve toûjours quelque preservatif contre ce poison, pour dangereux qu’il puisse estre. Souvenons-nous donc de ces belles paroles de Salomon, « Que l’homme de bien va le grand chemin, au lieu que l’Artificieux tourne ses pas à la tromperie ». Il nous confirme le mesme en plusieurs autres endroicts, pour nous apprendre que les sentiers destournez, par où les Trompeurs se croyent sauver, les conduisent insensiblement en des precipices. Ce qui monstre assez, que c’est une chose tout à fait indigne d’une bonne ame, d’user de déguisement en ses affaires, si ce n’est d’avanture que l’on y soit convié par les fourbes et les artifices d’autruy.

 

Fin de la vingt-neufviesme Fable.

FABLE XXX.

Du Loup, et de la Teste peinte. §

Le Loup ayant treuvé dans la boutique d’un Sculpteur une teste de relief, se mit à la tourner de tous costez ; et bien estonné de voir veritablement qu’elle n’avoit point de sens : « O la belle teste ! » se mit-il à dire : « il y a sans doute beaucoup d’art en toy, mais point d’esprit, ny de sentiment ».

Discours sur la trentiesme Fable. §

Ceux-là s’abusent extrémement, qui n’entendent par le vray nom de Beauté que la corporelle, à sçavoir celle qui consiste en l’agréement du teinct, et en la juste proportion des parties. Il y en a une autre bien plus excellente, et plus pure, qui ne contient rien de perissable, ny d’imparfaict, mais au contraire elle resiste à l’injure du temps, et n’est susceptible d’aucune tache, ny d’aucune defectuosité. C’est aussi par elle que nous sommes semblables à Dieu, comme il est dit dans l’Escriture, « Faisons l’homme à nostre ressemblance ». Car de croire qu’il ait voulu entendre par là des traicts de visage, et des proportions de corps, ce seroit rendre ces termes ridicules, puis que Dieu est incapable de matiere et de lineaments. Il y a donc une espece de Beauté, par qui nous ressemblons aucunement à Dieu, à sçavoir la beauté de l’ame. Or elle consiste à bien appliquer ses deux principales facultez, à sçavoir l’entendement et la volonté ; Et les bien appliquer n’est autre chose que suyvre plus droictement l’object de ces deux puissances, qui sont, Verité, et Bonté. Car l’entendement ne desire rien cognoistre que pource qu’il le croit vray ; et la volonté ne desire rien aymer, qu’à cause qu’elle le croit bon. Tellement que c’est avoir l’ame plus belle, que de cognoistre plus au vray les choses, et d’aymer plus celles qui sont veritablement bonnes. Cognoistre plus au vray les choses, est un avantage qui appartient aux personnes doüées d’un esprit vif, et subtil. Aymer plus les choses aymables, c’est l’exercice et la condition des gents de bien, d’autant qu’ils se portent aux bons objects, pour se transformer en eux, et pratiquent incessamment les actions de la Vertu, pource qu’elle est la meilleure de toutes les choses. D’où il est aisé de conclure, que celuy-là aura l’ame plus belle qui aura plus d’esprit et plus de Vertu. Mais quant à la beauté du corps, elle consiste en certaine proportion de membres, animée d’une couleur vive et claire ; ou plustost telle que la requierent les diverses inclinations. De dire au reste de poinct en poinct les regles de ceste beauté, c’est ce que je laisseray aux Peintres, et aux Dames. Il me suffit maintenant de monstrer en peu de paroles les advantages qu’emporte la beauté de l’ame par dessus celle du corps. Le premier est celuy que nous avons desja touché, à sçavoir, que l’une nous rend semblables à Dieu, l’autre nous est commune avecque les bestes. Quant à la ressemblance de Dieu, outre l’authorité de l’Escriture, j’allegueray que l’ame est separée de la matiere comme luy, quoy que non pas en si haut degré de perfection. A quoy j’adjousteray le raisonnement, qui pour estre en nous tres-imparfaict, ne laisse pas toutes-fois de contenir quelque chose d’excellent et de grand par dessus tout ce qui est dans le monde : Or que la beauté du corps nous rende semblables aux animaux, cela se découvre assez en ce que la leur consiste comme la nostre, et en couleur, et en proportion ; Et ne sert de rien de dire, qu’ils n’ont pas les traits de leur corps semblables aux nostres, puis qu’il est certain que nous ne leur ressemblons pas, ny du visage, ny de la stature. Ce qui doit suffire, ce me semble, pour soustenir ce que j’ay dit cy-dessus, à sçavoir, qu’ils ont une beauté corporelle comme nous, qui dépend tout de mesme que la nostre, de la justesse des parties. Voylà quant au premier avantage que la beauté de l’ame emporte sur celle du corps. Le second consiste en la noblesse, qui est d’autant plus sublime en elle, que l’ame est infiniment plus excellente que le corps ; Et le troisiéme se remarque par la durée. Car la beauté du corps n’ayant tout au plus que douze ou quinze ans à paroistre en nos personnes, celle de l’ame nous accompagne jusqu’au tombeau, voire mesme elle trouve des siecles infinis par delà, pendant lesquels elle a mille fois plus de splendeur et de gloire que maintenant. Mais je manquerois plustost de loisir, ou de temps que de matiere, si je voulois rapporter au long toutes les préeminences de la beauté de l’ame par dessus celles du corps. Il vaut donc mieux se contenter de ce que nous en avons dit, et jetter les yeux sur le Renard de ceste Fable, qui se mocque agreablement, quand il dit; « ô la belle teste, si elle avoit un cerveau ! » comme voulant monstrer que la beauté corporelle est tousjours moindre que celle de l’esprit, et que les excellents visages ne doivent estre estimez qu’une chetiue Sculpture, s’ils ne sont animez par l’interieur, ou pour mieux parler, s’ils n’ont autant de gentillesse que de beauté.

 

Fin de la trentiesme Fable.

FABLE XXXI.

Du Geay. §

Le Geay s’estant vestu des plumes du Paon, devint tout à coup si fort amoureux de sa gentillesse, et de sa beauté, qu’ennuyé de sa premiere condition, il s’alla mesler avecque les autres Paons, qui recognoissant sa fourbe, le desnuërent de ses plumes empruntées, et le battirent tres-bien.

Discours sur la trente et uniesme Fable. §

L’extravagante ambition de ces Presomptueux, qui démentent leur naissance pour se jetter dans une volée trop éminente, est icy tresbien dépeinte par le sage Esope, en la personne du Geay. Cét Oiseau portant envie à la beauté des Paons, emprunta le plumage de l’un d’entr’eux, qui estoit de ses amis ; et cela faict, il s’alla jetter inconsiderément parmy les autres, croyant les tromper et les esblouyr jusques là, que de passer pour Camarade avec eux. Combien voit-on aujourd’huy de gents, qui poussez d’une aveugle presomption, se jette effrontément parmy les Grands, sans y vouloir mettre la difference que l’extraction et la nourriture y ont mise ? Ce qu’ils en font, c’est par un vain espoir de s’acquerir de l’esclat en leur compagnie, et de jetter dans l’esprit du peuple autant de respect qu’il en a pour les plus qualifiez. Ces Arrogans se parent de superbes despoüilles, comme le Geay de nostre Fable. Ils empruntent les plumages des Grands, c’est à dire, qu’ils prennent à credit des habillements precieux. Ils s’endebtent de tous costez chez les Artisans, et chez leurs amis : Ils font la roüe dans des estoffes empruntées. Bref, ils frequentent incessamment des gents de haute condition, sans leur vouloir ceder en aucune chose. Mais qu’arrive-t’il de ceste imprudente façon de vivre ? Rien autre, certes, que ce que nous represente la Fable à sçavoir un becquetement general des vrays Paons contre le faux ; une risée honteuse, une fuitte pleine de desespoir. Ces Ambitieux sont à la fin découverts, pour n’estre pas hommes de condition, pour avoir dissipé leurs moyens en despenses frivoles, et bref pour manquer tout à fait de jugement en la conduitte de leur vie. Il n’est point de gents relevez, ny d’autres, qui ne leur donnent un coup de bec, et qui n’assaillent leur misere avec des brocards. On les déchiffre plaisamment depuis le pied jusques à la teste : On compte leurs Predecesseurs : On examine leurs actions. La moindre parole qu’ils ont ditte pendant leurs vanitez, est espluchée dans les mesmes Compagnies où ils souloient frequenter. En un mot, ils esprouvent pour indifferents, ceux qu’ils avoient eus pour approbateurs. Cependant les Creanciers, ou ne peuvent plus fournir à la despence de ces Prodigues, ou ils en sont dégoustez par le mespris qu’on fait de leurs impertinences. Chacun redemande son lopin : Chacun veut avoir sa piece, avecque de grands profits. Il est question à la fin de decreter tout le bien pour quelques haillons, et de laisser aller un heritage assez raisonnable entre les mains des persecuteurs. Ce seroit une chose extravagante de confirmer ceste verité par des Histoires. La Cour n’est que trop pleine de gents de ceste sorte. Nous voyons tous les jours le commencement, le progrés, et la fin de ces Presomptueux, voire mesme nous prenons quelquesfois part à la despense, et servons inconsiderément de soufflet à leurs vanitez. Il faut donc laisser bien loing telles frequentations, et se dégager de ces pratiques. Car la confusion qui suit les pompes de ces gents-là, est partagée à ceux qui les ont causées, ou qui ont pris la moindre part à leur intelligence ; Et comme en matiere d’opinions, il ne faut pas se laisser charmer aux specieuses maximes, mais rechercher la solide verité, et choisir plustost à dire les choses vrayes, que les subtiles ; De mesme aux amitiez que nous voulons establir, il ne faut pas tant donner à l’esclat et à la monstre exterieure, qu’à la vraye et parfaite vertu de l’ame. Ces hommes falsifiez, qui n’ont soin que de la beauté superficielle, qui empruntent une qualité, un habit, un panache, une mine, une reputation, et qui mesme ne se contentent pas de leurs cheveux propres ; Ces hommes, dis-je, doivent estre fuys, comme le fût le Cavalier Punctuel, qui sous le nom emprunté de Dom Jean de Tolede, vint à la Cour de Madrid, où il fût si mal traitté, que sa disgrace doit servir d’exemple à ceux qui l’imitent.

 

Fin de la trente et uniesme Fable.

FABLE XXXII.

De la Mouche, et du Chariot. §

Une Mouche s’estant arrestée sur un Chariot de ceux qui couroient dans une lice, où la poussiere estoit grande, tant à cause des chevaux, qui l’esmouvoient de leurs pieds, que du roulement des roües ; « O que je fay lever de poudre ! », s’escria t’elle.

Discours sur la trente-deuxiesme Fable. §

Nous avons en butte en ceste Fable ceux qui s’attribuënt la gloire des actions d’autruy, quoy que de leur nature ils soient stupides et impuissants. Or encore que ce blasme touche generalement les hommes, et qu’ils s’attribuënt l’honneur de toutes leurs entreprises, au lieu de le donner à Dieu, qui est la vraye source et la legitime cause de tout ce qu’il y a de bien et d’honneste dans le monde ; Encore, dis-je, qu’ils soient tachez presque tous de ceste orgueilleuse espece d’ingratitude, si est-ce qu’il y en a qui s’y portent d’une inclination particuliere, et dérobent artificieusement l’estime des autres pour se la transferer. Les exemples de cela sont ordinaires dans les Estats, autant de fois qu’il se fait quelque action guerriere et advantageuse à quelque Royaume. Car infailliblement ceux qui ont commandé en de pareilles rencontres, ont accoustumé de briguer sous main l’honneur entier de l’advanture, et de rendre de mauvais offices à leurs Compagnons. Ils font parler hautement leurs serviteurs, et leurs alliez. Ils se servent mesme de la bouche des femmes pour publier leur propre loüange. Mais ce vice-là ne paroist pas seulement aux entreprises Martiales : Il triomphe bien souvent de ceux qui se plaisent le moins à la guerre. Ainsi voyons-nous que le Juge s’attribuë la gloire de l’autre Juge, et que le Medecin se vante de la cure qu’un plus sçavant que luy a le premier advancée. Les Poëtes mesme, et les Escrivains, se parent des despoüilles d’autruy, et transportent des feüillets entiers dans leurs ouvrages, jusques à s’accommoder des inventions des morts, affin que de ces lumieres qui semblent esteintes, et qui toutesfois ne le sont pas, leurs Escrits en reçoivent plus de vigueur et de vie. Ce fût ainsi qu’Homere s’ayda un peu trop familierement des Ouvrages d’Orphée et de Linus ; Virgile de ceux d’Ennius, et d’Homere ; Torquato Tasso et l’Arioste, de Virgile ; et Ronsard de tous ensemble. Je laisse à part les larcins qui se font de nostre temps, et me contente pour ceste fois de changer les exemples en raisons, pour confondre la vanité de ceux qui ne la puisent que chez autruy. Viens ça donc, ô Esprit trop affamé de reputation, et considere à quel poinct d’imprudence aboutissent tes fantasies. Si tu as à desrober quelque chose aux autres, pourquoy t’arrestes-tu à une fumée de vaine gloire ? Pourquoy ne t’occupes-tu à la poursuitte d’un bien plus solide, affin de justifier ton émulation ? Croy-moy, ne t’amuse pas à ce qui suit la Vertu, mais desrobe la Vertu mesme. Car en ce faisant, non seulement tu auras la possession d’un vray bien, mais aussi l’ombre que tu pourchasses ; c’est à dire, que la reputation te sera parfaictement acquise. Si ton compagnon en la conduitte d’une armée, ou d’une charge publique a merité de la gloire, ne la luy desrobe pas avec une envieuse malignité ; mais desrobe-luy, si tu peux, la vertueuse habitude avec laquelle il l’a meritée ; En ce faisant, tu auras aussi la mesme gloire. C’est le vray moyen de participer à l’estime d’un autre, que de prendre part à sa Vertu, autrement toute l’entreprise que l’on sçauroit faire pour devenir considerable, ne tourne qu’à honte et à confusion. La gloire ne se rapiece ny ne se rallonge pas, comme les habits desrobez. Il se faut rendre de la mesme stature de celuy à qui l’on veut succeder en ceste possession ; c’est à dire, qu’il faut faire d’aussi belles choses que luy-mesme. Quand on n’en use pas ainsi, on redouble sa honte, au lieu de grossir son estime : on sert de risée à ceux qu’on demande pour admirateurs : bref, on passe pour plus impertinent que la Mouche d’Esope, qui se vante d’avoir fait toute la poussiere de la lice. Je ne trouve, ce me semble, rien plus à propos dans tout l’ouvrage de nostre Phrygien, que ceste comparaison du Presomptueux à la Mouche. Car il n’est pas à croire combien grande est la foiblesse de ceste sorte d’esprits. Ils sont pleins de faste, et volages comme elle ; ils sont foibles et bourdonnent comme elle ; et quand ils auroient fait tout ce qu’ils disent, et merité la gloire qu’ils s’attribuënt, tous-jours n’auroient-ils excité que de la poussiere ; car la loüange des hommes n’est autre chose : Et comme dit un des meilleurs Esprits de nostre âge.

La gloire qui les suit apres tant de travaux,
Se passe en moins de temps que la poudre qui vole
Du pied de leurs chevaux.

 

Fin de la trente-deuxiesme Fable.

FABLE XXXIII.

De la Fourmy, et de la Mouche. §

La Mouche, et la Fourmy eurent un jour brouïllerie ensemble. L’une se vantoit d’estre noble, et de voler comme les Oiseaux ; de frequenter chez les Roys, d’estre toûjours en festin, et de n’avoir rien à faire ; au lieu que l’autre estoit de basse naissance, ne faisoit que ramper à terre, ne se nourrissoit que de quelques chetifs grains qu’elle rongeoit, ne beuvoit rien que de l’eau, et se tenoit tout le jour cachée dans les Cavernes. Mais pour response à ces objections, la Fourmy disoit, que pour son particulier elle se contentoit fort de son extraction, qui n’estoit pas si vile que la Mouche la faisoit ; qu’une demeure arrestée luy plaisoit autant qu’à elle une façon de vivre inconstante, et mal asseurée ; que les grains de bled dont elle se nourrissoit, et l’eau des fontaines, luy sembloient d’aussi bon goust, qu’à son ennemie ses pastez et ses vins delicieux ; qu’au reste elle joüyssoit de tous ces biens par un honneste travail, et non par une infame paresse. Avecque cela, elle se disoit estre toûjours joyeuse et en seureté, aymée de tous, et le modele du vray travail : qu’au contraire, la Mouche estoit en un perpetuel danger, odieuse à un chacun, et finalement l’exemple de la faineantise. Elle adjoustoit pour conclusion, que le souvenir de l’hyver l’obligeoit à faire ses provisions en esté, au lieu que la Mouche vivoit du jour au lendemain, et qu’ainsi il falloit necessairement qu’elle mourust, ou de faim, ou de froid.

Discours sur la trente-troisiesme Fable. §

La dispute qui survient entre la Mouche et la Fourmy, à cause de leur Noblesse, et de l’excellence de leur condition, ressemble aucunement à celle que nous avons des-ja remarquée du Rat domestique, et du Rat champestre. Elles aboutissent toutes deux à conclurre qu’une honneste mediocrité joincte au repos et à l’asseurance, est preferable aux pompes et aux richesses mal establies. D’un costé la Mouche plaide la cause des gents de Cour, et de ces Ambitieux, qui ne vivent que pour l’orgueil, ou pour le luxe, et songent tant seulement à faire voir leur magnificence à leurs semblables. Elle allegue la sublimité de son vol, et mesprise au contraire les routes que la Fourmy fait sur la terre, representant la grandeur de sa race, et les hauts tiltres dont elle est de long-temps illustre. Puis, elle se vante d’habiter dans les Palais, et reproche à l’autre de ne se cacher que dans les Cavernes. En un mot, elle estale toutes ses delices, et se mocque du travail perpetuel où est la Fourmy, pour gagner bien petitement sa vie. Voylà tout ce qu’elle peut dire en faveur des personnes vaines, qui ne consiste, à mon advis, qu’en certaines choses, encore sont-elles foibles, et fort peu considerables. Voyons maintenant si la Fourmy n’a rien à respondre, ny à objecter. Premierement elle s’advoüe moins noble à l’opinion du monde, que n’est la Mouche. Mais elle n’est pas moins noble à la sienne, puis qu’elle est contente. Car la vraye et parfaicte Noblesse procedant de la Vertu, et derechef toute Vertu consistant en la moderation, celuy-là, sans doute, aura plus de Noblesse, qui sera le plus moderé. Quant à ceste liberté de voler dans les airs, que la Mouche s’attribuë, celle-cy l’impute à legereté, donnant à entendre par là, que les hommes qui vont dans le grand air, c’est à dire qui se jettent dans la haute volée, sont pour l’ordinaire sujets à l’inconstance. La raison n’en est pas difficile à conçevoir : car estans obligez de se plier selon la volonté des Souverains, il faut de necessité, qu’ils renoncent souvent à la leur, et par consequent qu’ils joüent à mesme temps divers personnages. Pour ce qui est des delices, dont se vante l’impertinente Mouche, qui sont, les beaux et spacieux logements, les viandes exquises et delicates, les vins excellents, et quantité d’autres douceurs, qui accompagnent la vie des personnes relevées en condition ; la sage et prevoyante Fourmy a beaucoup de choses à y respondre, principalement qu’elle n’est point au dessous d’elle en cela, puis qu’elle ne l’envie pas. Car c’est une maxime reçeuë parmy tous les gents d’esprit, que l’homme qui ne desire point une chose, n’est pas moins heureux, que celuy qui la possede. De plus, elle compte aussi les delices de sa sobrieté : elle allegue la pureté de ses fontaines, et le goust naturel de ses grains, par où il semble qu’elle nous apprend, que la vraye volupté ne consiste pas dans le trop, mais dans le mediocre ; Et que ceux-là sont bien plus heureux qui sçavent en tout temps se garantir des excés, que ces autres qui en peuvent tousjours faire. Au sur plus, elle se vante à bon droict d’estre joyeuse et tranquille, au lieu que la Mouche n’est jamais que dans une tumultueuse impatience, et ne cesse de se plaindre ; En cela semblable à la pluspart des Courtisans, et des hommes intemperez, qui clabaudent sans fin contre les Grands, et les accusent d’ingratitude. En suitte de tout cecy, la Fourmy estale la petite provision qu’elle fait en esté, avec un travail honneste, qui n’est accompagné de violence, ny de chagrin. Au contraire, elle reproche à son ennemie, qu’elle faict mestier d’escornifler, que sa paresse la reduit à la mercy d’autruy, et à vivre, comme l’on dit, du jour à la journée, sans donner ordre à s’empescher de mourir de faim en temps d’hyver. En quoy, certes, elle presage le destin de ces infortunez Courtisans, qui se trouvent n’avoir rien amassé pendant leurs belles années, pour soulager l’incommodité de la vieillesse, et sont contraints de souhaitter la mort pour les calamitez de leur vie. Finalement la Fourmy allegue le meilleur de tous ses avantages, à sçavoir la seureté. Car, dit-elle, je ne suis point sujette à estre chassée, ou mise à mort dans les Palais. Je n’achepte point si cher une chetive volupté comme la tienne : ma vie est esloignée de toute sorte de troubles et de perils : Dans ma maison je ne meurs que d’une vieillesse tranquille, et qui est exempte de crime et de pauvreté. Voylà la fin de leurs disputes, qui nous fait voir clairement combien les raisons de l’une sont preferables à celles de l’autre. Ce que mesme ne des-advoüeront pas les Courtisants, ny les hommes engagez dans les plus importantes affaires d’un Estat, du moins si les corruptions où ils sont tous les jours enveloppez, leur laissent assez de vertu dans l’ame, pour dire au vray leurs sentiments. Aussi voyons nous que les grands hommes, qui ont pris le plus de part aux choses importantes et malaisées, sont ceux là mesme qui ont aussi le plus estimé la vie tranquille, et qui l’ont mise dans leurs escrits en un plus haut poinct de loüange et d’approbation. J’en appelle à tesmoins Plutarque, Seneque, Ciceron, et une infinité de Poëtes et de Philosophes, qui n’ont jamais eu tant d’esloquence, ny tant de charmes, qu’en escrivant les delices de la vie retirée. Il est vray que je ne sçaurois asseurer s’ils en parloient de ceste sorte, ou par aucun veritable sentiment qu’ils en eussent, ou pour monstrer combien ils le sçavoient dire agreablement, ou plustost par un caprice ordinaire aux esprits des hommes, qui est de n’estre jamais satisfaits de leur profession ; ce qu’Horace a fort bien sçeu remarquer par ces vers :

D’où vient, cher Mecenas, que nul n’est satisfaict
De ce genre de vie,
Que le Sort a voulu que la raison ait fait,
Ou mesme son envie.

Je ne sçay donc point quelle peut estre la cause du mescontentement de ces grands hommes. Mais je sçay bien qu’ils envient, ou qu’ils feignent d’envier les delices d’une vie particuliere, au lieu que les personnes retirées et solitaires ignorent pour la pluspart, et veulent constamment ignorer les delices des grands Seigneurs.

 

Fin de la trente troisiesme Fable.

FABLE XXXIV.

Du Singe, et du Renard. §

En une assemblée que firent jadis les bestes sauvages le Singe sauta si joliment, qu’il fust creé Roy, presque par le consentement de toute la compagnie Mais le Renard envieux de cette nouvelle dignité s’avisa de le mener en une fosse, où il venoit de remarquer un lopin de chair attaché à des lacs ; Comme il le vid tout auprés ; « tu sçais bien », luy dit-il, « que les thresors appartiennent aux Roys. Puis donc que tu és nostre Roy, prens toy-mesme le thresor qui est caché là dedans ». Le Singe, sans marchander d’avantage, creut le Renard, et entra follement dans la fosse, où il tomba aussi-tost dans les pieges. Comme il se sentit pris, et trompé si vilainement, il se mit fort en colere, et en imputa toute la faute au Renard, qui sans s’esmouvoir autrement de ses paroles : « O pauvre fol », luy dit-il de fort bonne grace, « qu’avecque peu de raison tu as crû meriter un empire sur autruy, puis que tu n’as sçeu commander à toy-mesme ».

Discours sur la trente-quatriesme Fable. §

Je ne raporteray pas tant l’Alegorie de ceste Fable à l’envie et à la malignité du Renard, qu’à l’impertinence des autres animaux tant pource qu’aux discours precedents j’ay assez parlé contre les personnes envieuses du bien d’autruy, qu’à cause qu’il me semble veritablement qu’Esope luy fait joüer icy le personnage d’un homme sage et consideré, plustost que d’un meschant ; et qu’au contraire il represente en la sottise des autres animaux, celle que commettent fort souvent les hommes, à sçavoir de donner les grandes charges aux mal habiles. Par mesme moyen, il blasme en la personne du Singe, ceux qui n’ont pas la capacité de s’entre-mettre au gouvernement des affaires, et qui l’entreprennent toutefois, pource qu’ils s’en estiment capables. Or encore que cecy touche aussi bien les dignitez subalternes, que les souveraines, et qu’aux Estats successifs, comme le nostre, le sens mystique de ceste Fable n’ait lieu que pour les charges inferieures à la personne du Monarque ; si est-ce que nous prendrons pour ceste heure le discours au pied de la lettre, et ne nous arresterons qu’à l’election des Roys, puis que nostre Autheur ne parle que d’eux en sa narration. Il feint donc que le Singe est creé Roy par les autres animaux, à cause de la gentillesse de ses gambades : puis il assujettit ce nouveau Roy aux malicieuses finesses du Renard, qui le fait le joüet de tout son Peuple. Je me souviens à ce propos d’avoir leu, qu’au commencement des choses, quand il fût question d’establir en châque lieu une forme de Gouvernement, les Peuples jetterent d’abord leurs yeux sur les belles personnes, pource qu’elles frappent ordinairement avec esclat, l’imagination de ceux qui les considerent. Quand donc les Peuples estoient encores grossiers, et mal policez, ils déferoient la Couronne à la seule beauté corporelle, comme insensibles aux charmes de l’autre, ou plustost pource que la beauté de l’ame n’estoit pas encore en lustre, à cause de l’ignorance des hommes, et de leur raisonnement. Mais la revolution des temps fist qu’ils se détromperent enfin, quant à l’excellence du corps, et trouverent qu’il y avoit une plus noble et plus loüable qualité en nous, à sçavoir la cognoissance des choses, et la veritable force de l’ame ; Qu’au reste, ceste derniere faculté n’alloit pas tousjours conjoinctement avecque les graces corporelles, mais qu’on voyoit d’ordinaire les belles personnes foibles et stupides ; et au contraire quantité de corps monstrueux, doüez d’un entendement extraordinaire. Toutesfois ces hommes n’avoient pas encore assez fait de progrés dans le discours : Ils ne s’estoient pas encore portez assez avant dans l’estude des Arts, pour occuper le souverain commandement par prudence, plustost que par une autre raison. Et neantmoins ils ne laissoient pas de trouver je ne sçay quoy de contemptible en la beauté corporelle. Il escheut donc aux plus forts d’oster la possession des choses aux beaux hommes, et de se faire Roys eux-mesmes, par une maniere de tyrannie. Mais le monde se raffinant peu à peu, commença d’avoir en haine ceux qui regnoient par la force, comme il avoit auparavant mesprisé les autres, qui ne regnoient que par la beauté ; de façon que les hommes sages, c’est à dire, ceux qui parvindrent à une plus haute cognoissance des choses, conspirerent à debusquer les forts, et à les jetter dans des pieges, d’où toutes leurs fougues, ny toutes leurs violences ne les sçeurent jamais tirer. Or de ces Sages, qui avoient atteint plus que tous les autres à la perfection humaine, qui est le raisonnement, les uns mirent la forme de leur Gouvernement entre les mains de plusieurs, et les autres s’attribuërent à eux tous seuls le pouvoir de commander, et ses derniers se nommerent Monarques ou Roys. Quant à ceux qui communiquerent à beaucoup de personnes l’authorité des affaires, les uns eurent égard aux plus gents de bien, et aux plus vertueux, et formerent l’Aristocratie. Les autres se donnerent plus de soing de la multitude, et voulurent prevenir les murmures de la populace, qu’ils trouvoient tumultueuse et violente, de façon que ils constituërent l’Estat Democratique. Or de dire maintenant en quoy consiste chacune de ces Republiques, cela n’est ny de nostre loisir, ny de nostre institution. Il suffit d’avoir monstré l’intention du sage Esope, à sçavoir que les gents bien avisez n’ont jamais creu que la Souveraineté se peust acquerir par le seul merite du corps, mais qu’au contraire, elle estoit deuë aux excellentes parties de l’ame.

 

Fin de la trente-quatriesme Fable.

FABLE XXXV.

De la Grenoüille, et du Bœuf. §

La Grenoüille avoit un si grand desir de devenir aussi grosse que le Bœuf, qu’elle faisoit un estrange effort, et se roidissoit en tous ses membres : dequoy son fils s’estant apperçeu, « Ma mere », luy dit-il, « quittez moy là cette entreprise ; il n’y a nulle comparaison d’une Grenoüille à un Bœuf ». Elle toutesfois n’en voulut rien croire, et s’enfla derechef plus qu’auparavant : Ce qui fit peur à son fils, qui pour ne la perdre ; « Ma mere », luy cria-t’il derechef, « vous creverez plustost, que de surmonter le Bœuf » : Comme en effet elle ne tarda guere à crever, apres qu’elle eust fait un troisiesme effort.

Remarque sur la trente-cinquiesme Fable. §

Ce que nous avons dit cy-dessus de l’impertinence du Geay, pourroit estre raporté à ceste trente-cinquiesme Fable, où la Grenoüille pretend d’entrer en comparaison avecque le Bœuf, touchant la grosseur et la force. Je croy que la vraye Mithologie de ceste Fable, c’est l’exemple des gens de peu, qui se veulent rendre égaux en despence et en mine, à ceux de haute condition. Quant au succez qui en arrive, il est tel, qu’ils demeurent au milieu de leur entreprise, et crevent comme la Grenoüille, ou de dépit, ou d’impuissance.

 

Fin de la trente-cinquiesme Fable.

FABLE XXXVI.

Du Cheval, et du Lion. §

Le Lion s’en alla trouver le Cheval, à dessein de le manger ; Mais pource qu’il n’en pouvoit pas venir à bout si facilement, à cause que la vieillesse avoit beaucoup diminué de ses forces, il s’advisa d’un plaisant moyen pour executer son entreprise. C’est qu’il contrefit le Medecin, et commença d’entretenir le Cheval de divers discours. Mais luy, qui recognût cette fraude, trouva moyen de luy en apposer une autre. Il feignit donc, que passant naguere à travers des ronces, il s’estoit fourré bien avant dans le pied une grosse espine, et pria ce nouveau Medecin de la luy arracher. Le Lion en demeura d’accord, et mesme il se mit en devoir de le faire ; Mais le Cheval luy fit quitter bien viste cette besongne : car il le frappa droict au front de toute sa force, et s’enfuyt à mesme temps. Le Lion, qui de ce coup estoit presque demeuré sur la place, estant à la fin revenu à soy ; « Malheureux que je suis », dit il, « que je porte à bon droict la peine de ma sottise ! et qu’à bon droict aussi le Cheval s’est eschappé, car il a vengé la fraude par la fraude mesme ».

Discours sur la trente-sixiesme Fable. §

Comme la Fable precedente contient la mesme Allegorie, qu’une de celles que nous avons des-ja traitées ; Aussi pouvons-nous dire, que celle-cy a quelque ressemblance avecque la Fable du Renard et de la Cygogne, en laquelle la ruse fust payée par la ruse. Il est vray neantmoins qu’elle contient je ne sçay quoy de plus important que l’autre, qui ne touche que la mocquerie, au lieu que celle-cy a pour object les perfides attentats de nos Ennemis. Ce n’est point une affaire de jeu, que l’entreprise de ce vieil Lion. Il a resolu d’esgorger le Cheval, et de se repaistre de son sang. Mais comme la force vient à luy manquer, à cause de son extraordinaire vieillesse, il veut s’ayder de la ruse, et oublier pour quelque temps qu’il est Lion, c’est à dire, le plus genereux de tous les animaux. Ce qui nous apprend que les personnes les plus vigoureuses, deviennent apprehensives par l’âge, à cause, comme nous avons dit cy-dessus, du refroidissement de leur sang. De plus, nous pouvons remarquer par là, que ceux qui en leur jeunesse ont aymé la cruauté, sont plus que jamais travaillez de la soif du sang humain, quand ils viennent au decours de leur âge, à cause de l’étrange accroissement que prennent en eux peu à peu, les apprehensions et les mesfiances. Cela se verifie par l’exemple de Tybere, qui n’exerça jamais tant de cruauté, que dés le temps qu’il se fust retiré dans l’Isle Caprée. Herode tout de mesme donna plus de preuves de sa ferocité dans le lict de la mort, qu’il n’en avoit donné auparavant, jusques à faire égorger son propre fils Antipater, et à commander serieusement, qu’à son heure derniere l’on fist un massacre general, pour obliger tous ceux de la Ville à pleurer, en les interessant par leur propre perte. La mesme ardeur de sang se redoubla en Mahomet second, en Tamberlan, en Louys unziesme, et en Philippe second, sur le declin de leur âge. Mais revenons à nostre Allegorie. Par le déguisement du Lion en Medecin, nous est donnée une sage instruction de prendre garde aux aguets de nos Ennemis, et nous mesfier principalement des personnes, qui empruntent contre leur ordinaire, le masque de leur feinte pieté. Ce que fist fort adroitement le Cheval de nostre Autheur, quand il rencontra son salut dans la propre ruse de nostre Ennemy, qui fut une chose tellement juste et adroicte, que le Lion mesme ne trouva point d’occasion de l’en blasmer, et ne se plaignit que de soy-mesme en son inconvenient. Nous voyons par là que les meschants sont d’ordinaire enveloppez dans leurs propres menées, et portent presque tousjours le dommage qu’ils veulent faire tomber sur autruy. Tesmoin ce Comte mal-advisé, qui perdit la vie et l’honneur en l’execrable trahison qu’il avoit tramée contre la Duchesse de Savoye ; tesmoin la factieuse ligue des Zegris, contre les Abensarades dans le Royaume de Grenade, d’où ils eurent bien l’avantage de chasser ceste genereuse Noblesse, mais aussi furent ils mis à une entiere destruction, quand la ville de Grenade fust saccagée ; tesmoin encore la fin du traistre Ganes, et une infinité d’autres exemples, qu’il est à propos d’oublier icy, de peur d’ennuyer le Lecteur par la repetition d’une seconde lecture.

 

Fin de la trente-sixiesme Fable.

FABLE XXXVII.

Des Oyseaux, et des Bestes à quatre pieds. §

Les Oyseaux, et les animaux terrestres avoient ensemble une fort cruelle guerre, où l’esperance, la crainte, et le danger, balançoient des deux costez. La Chauve-souris fût la seule qui abandonna ses compagnons, pour se jetter dans le party des Ennemis. Toutesfois elle en porta bien-tost la punition : car les Oyseaux ayant gagné la Victoire, sous les auspices de l’Aigle, ils la bannirent de leur compagnie, la condamnant à ne se mesler parmy eux à l’advenir, et à ne voler jamais de jour. Voylà pourquoy l’on ne la voit point d’ordinaire, que lors qu’il est presque nuict.

Discours sur la trente-septiesme Fable. §

Quant à la trahison de la Chauve souris, il me semble qu’elle est avecque raison punie par les autres Oyseaux qu’elle avoit abandonnez en leur adversité. Car celuy là ne merite pas d’avoir part à l’heureuse fortune de ses amis, qui ne l’a voulu prendre à leur disgrace ; Autrement ce seroit recompenser de mesme sorte les meschants et les gens de bien, et donner à la trahison les mesmes avantages qu’à la probité. Si quelqu’un nous abandonne pendant nostre querelle, il le fait, sans doute, pource que la cause de nostre Ennemy luy semble plus juste, ou plus asseurée que la sienne. Mais quoy qu’il en soit, s’il la trouve plus juste, il offense dés là nostre probité ; Si plus asseurée, il fait tort à nostre bonne conduite, et en tous les deux sens, il tesmoigne une manifeste poltronnerie, joincte à une plus grande legereté. Tellement que par la maxime que nous avons dite cy dessus en la Fable du Serpent et du Laboureur, c’est bien une action charitable de luy pardonner, mais elle seroit imprudente de le reprendre en amitié, puis que de soy il n’est ny amy, ny homme de valeur et de fermeté. C’est au reste avec une grande sagesse qu’Esope fait ordonner de la punition d’une si cruelle perfidie. Car il ne feint point que l’Aigle, victorieuse des animaux terrestres, se soit employée à tirer une sanglante vengeance de l’infidelle Chauve-souris, comme voulant dire qu’une ame noble et genereuse, ou ne se vange point, ou ne se vange qu’avecque peril. Ce seroit une entreprise indigne de ce magnagnime Oyseau, de songer à la destruction d’un si foible ennemy ; et d’ailleurs, quand il en auroit premedité la vengeance, le haut poinct de prosperité où il se trouve maintenant, luy fait pardonner aisément à ceux qui l’ont offensé, pour gagner en mesme jour une double victoire, et contre son Ennemy, et contre soy mesme. Ainsi en ont usé les plus grands personnages de l’Antiquité, principalement Cesar et Alexandre, à l’imitation desquels, ou plustost par un instinct naturel, la pluspart de nos Roys ont tousjours couronné leur valeur d’une Clemence heroïque. C’est doncques bien à propos que nostre Phrygien ne met pas la victoire de l’Aigle à luy faire déchirer avecque les ongles la traistresse Chauve souris ; Mais aussi ne feint-il point qu’il la reprenne en grace, ny qu’il des-honore sa Royale Cour de la presence de ceste perfide. Elle la condamne seulement à ne se trouver plus avec les autres Oyseaux, et à ne paroistre jamais en plein jour, comme si elle eust raisonné de ceste sorte. « Si la faute que tu as faite provient de haine contre moy, ô infidelle et chetive Chauve-souris, n’attends pas que je te fasse l’honneur de m’en vanger. Comme au contraire ; si elle vient de ta lascheté, c’est une action qui ne merite pas la mort, mais une infamie perpetuelle, si bien que pour la mesme raison je te condamne à ne voler que de nuict, et à ne te point trouver en la compagnie de ces victorieux Oyseaux que je commande ». Cela s’accorde, sans doute, aux Loix de plusieurs grands Politiques, qui n’ont pas jugé qu’il y eust d’autres punitions contre les Lasches, que l’infamie et la honte de leur foiblesse. Car d’y proceder plus rigoureusement, ce seroit violenter un Mal-heureux, et luy faire porter la penitence des defauts de sa nature. Que si l’on m’objecte à cela, que le vice de lascheté estant pernicieux à l’Estat, quand il ne meriteroit point de soy-mesme un rigoureux chastiment, si est-ce qu’à cause de la consequence, il y faudroit proceder le plus severement qu’il seroit possible, pour empescher à l’advenir tous les jeunes hommes de tomber en pareil inconvenient ; A cela je responds, qu’un poltron executé à mort, est enlevé hors de la presence des Vivants, et ne sert point d’un si bel exemple, pour destourner la jeunesse d’une pareille faute, que quand il demeure parmy nous chargé d’opprobres et d’infamie ; Car alors il resveille incessamment la memoire de son supplice, et prend en horreur l’action qui le luy a pû causer. Voylà donc ce perfide animal puny selon son démerite, et chassé non seulement de la compagnie des Oyseaux, mais encore de celle des animaux terrestres. Ceux-cy l’ont en aussi grande horreur, que le peuvent avoir les autres, encore qu’il se soit jetté dans leur party, donnant à entendre par là combien est vray ce Proverbe, « Que la trahison accommode, mais que les traistres sont odieux ».

 

Fin de la trente-septiesme Fable.

FABLE XXXVIII.

De l’Esprevier, et de la Colombe. §

L’Esprevier poursuyvoit une Colombe, lors qu’il arriva que s’abattant dans une grange, il fut pris par un Paysan. Comme il se veid en ses mains, pour essayer de s’en retirer, il se mit à le flatter, et eut recours aux prieres, luy disant qu’il ne croyoit pas l’avoir offensé. Tu as raison, luy respondit le Paysan, mais la Colombe que tu poursuyvois n’aguere ne t’avoit point fait de mal aussi.

Discours sur la trente-huictiesme Fable. §

C’est une mauvaise persuasion à l’Esprevier, pour obtenir sa liberté du Paysan, de dire qu’il ne l’a point offensé. Car l’homme, le plus noble des animaux, et qui a de l’empire sur eux, vange la querelle des petits contre les grands, et nous apprend par cét exemple, qu’il faut que nous soyons protecteurs de l’innocence, quand la fortune nous en donne le pouvoir et l’authorité. Mais supposons que le Paysan n’en eust point sur l’Esprevier, et qu’il agist en cela, non comme protecteur de l’un mais comme cruel et injuste persecuteur de l’autre, si est-ce qu’Esope n’auroit pas feint ceste Fable sans sujet, puis que nous voyons d’ordinaire dans le monde que les meschants sont punis, et les gens de bien vangez par d’autres meschants. Pour prouver à plain ceste verité, jettons les yeux depuis le commencement jusques à la fin sur toutes les choses du monde, et nous trouverons qu’une nation usurpatrice, a tousjours esté chastiée par une autre, de mesme ou de pire nature qu’elle. Les Medes ne vengerent-ils pas les peuples d’Orient de la tyrannie Assirienne, et les Perses ne firent-ils point raison à l’Univers de l’usurpation des Medes ? Le grand Alexandre ne porta-il pas les armes des Grecs jusques chez les mesmes Perses, et les Romains ne vengerent-ils point le Monde de la domination des Grecs ? Tout cela neantmoins se fit sans forme et sans apparence de Justice. Car on establissoit Juge sur un autre, celuy qui avoit la force à la main, et qui n’etoit pas moins usurpateur, ny moins blasmable que luy. Venons maintenant au dernier âge du monde, et voyons s’il est exempt de mesme rencontre. Les Gots, les Vandales, et les Francs, ne chastierent-ils pas l’orgueil de Rome, en démembrant toutes les parties de ce grand Empire ? Et derechef, les Sarrasins ne punirent-ils point l’insolence des Gots par la leur propre ? Ceux-là mesmes ne furent-ils pas chastiez par les François en la Terre saincte, et par Othoman en l’Asie Mineure, quoy qu’il fust né sujet et serviteur de Saladin leur Roy ? Tout de mesme avons-nous sujet de croire, qu’une autre nation vengera ceux du Levant des violences du Turc. Ce qui me semble estre des-ja visible en l’accroissement des Persans, et en la bonne fortune des Poulonnois. Que si nous voulions transporter ceste induction des choses grandes aux petites, ne pourrions-nous pas remarquer tous les jours dans le succés de ceste vie, qu’un meurtrier paye la peine de ses actions par la main d’un autre meurtrier ? Qu’un adultere souffre le mesme desplaisir qu’il a fait aux autres par un pareil crime ; qu’un larron est dérobé par un autre larron, et qu’un meschant est chastié de quelque tort, par un plus meschant que luy ? Voylà ce qu’Esope nous a voulu representer en ceste Fable : passons maintenant à la trenteneufviesme.

 

Fin de la trente-huictiesme Fable.

FABLE XXXIX.

Du Loup, et du Renard. §

Le Loup ayant fait des provisions pour un assez long-temps, menoit une vie oysive, quand le Renard qui s’en apperçeut le fût visiter, et luy demanda la cause de son repos. Le Loup se douta tout aussi-tost, qu’il avoit envie de luy joüer quelque tour de souplesse, et qu’il n’en vouloit qu’à la mangeaille ; de maniere que pour le renvoyer, il feignit qu’il se trouvoit mal, et que c’estoit la cause qu’il se reposoit ; luy disant au reste, qu’il l’obligeroit fort de s’en aller prier les Dieux pour sa santé. Ce procedé du Loup dépleut au Renard, qui bien fasché de n’estre venu à bout de ses intentions, s’addressa finement à un Berger, et luy conseilla de s’en aller à la taniere du Loup, l’asseurant qu’il luy seroit facile d’accabler cét ennemy, pource qu’il ne se doutoit de rien, et ne se tenoit point sur ses gardes. Le Berger s’en alla donc assaillir le Loup, et fit si bien qu’il le tua, tellement que par cette mort le Renard demeura Maistre, et de la taniere, et de la proye. Toutesfois comme sa perfidie estoit grande, la joye qu’il en reçeut ne fut pas aussi de longue durée : car un peu apres le mesme Berger le prit, et le tua.

Discours sur la trente-neufviesme Fable. §

De toutes les passions qui ont accoustumé de ronger l’esprit des hommes, il n’y en a point de plus detestable que celle de l’Envie. Cette Furie, fatale aux peuples et aux familles, arma Cain contre Abel, Etheocle contre Polinice, et Romulus contre Remus, encore que la nature les eût lié pour jamais des sacrez interests du parantage. C’est elle-mesme qui a donné la source aux plus grandes inimitiez du monde, qui a mis mal le pere avec les enfants, la fille avecque la mere, et bref qui a comblé tout l’Univers de misere et d’inconuenients. Or quoy qu’elle soit extrémement execrable et hydeuse de sa nature, si a-t’elle une chose excellente en soy, à sçavoir la punition tres-juste du peché mesme qu’elle fait commettre. Car toutes les autres passions illicites contiennent pour le moins quelque apparence de plaisir, et recréent l’esprit d’une douce imagination, ou par l’espoir de posseder ce qu’il desire, ou par le souvenir d’en avoir joüy. L’amour, quelque amertume qu’il ayt, nous conduit toutesfois par des chemins assez agreables, et joüyt le plus souvent de l’object auquel il est addressé. Que s’il mesle des espines à ses roses ; s’il apporte de l’impatience avant la possession, et de la jalousie ou du dégoust apres ; Si, dis-je, il n’a point de bien qui ne soit meslé de plusieurs maux, pour le moins nous donne-t’il ce contentement d’estre quelquefois à nostre aise, et de ne nous plaindre pas tousjours de luy. Quant à la haine, n’est-elle point elle mesme voluptueuse ? N’y a-t’il pas du plaisir à se promettre qu’on se vangera, et de la douceur à l’executer ? L’esperance n’est-elle point de soy capable de consoler, et de faire vivre ? La joye n’a-t’elle pas de merveilleux charmes ? Le desespoir mesme, et la douleur, n’ont-ils point je ne sçay quoy de doux, qui se mesle à leurs plus sensibles amertumes ? Mais quant à l’Envie, elle est la seule chose du monde qui n’est susceptible d’aucun repos, ny d’aucune consolation. Elle naist en mesme temps que les plaisirs des autres, et se tourne en rage à mesure qu’ils prennent accroissement : mais elle ne cesse pas quand ils deviennent calamiteux, car nous avons tous-jours peur que ceux que nous envions ne se relevent apres leur cheute ; pource que cela se peut en effect, à cause des changemens ordinaires de la fortune. Que si elle les a mis en un estat si déplorable, qu’ils soient sans esperance de ressource, encore ne nous arrestons-nous pas là : Ce n’est pas un sujet de consolation pour nous, car en mesme temps ceste peste que nous couvons dans l’ame, cherche de nouveaux objects pour se nourrir, et s’addresse aux prosperitez des autres hommes. C’est une hydre renaissante de soy-mesme. Elle s’attaque sans cesse à ceux qu’elle cognoist vertueux, ou bien fortunez, et subsiste opiniastrément jusques à la mort. Bref, il n’y a point, comme dit Horace, de pire bourreau que celuy-là. Les Tyrans de Sicile n’ont jamais inventé de tourments semblables à ceux qu’elle nous donne ; De sorte que le Poëte Martial en conseillant à ses Envieux de s’aller pendre, sembloit user d’un charitable advis envers eux, pource qu’il n’y a point de mort plus cruelle que la violence de ceste peste : Aussi a-t’elle tous-jours esté si fort en horreur aux honnestes gents, qu’à peine trouverons-nous un Autheur qui ne l’ayt peinte si odieuse, que Tisiphone mesme paroistroit aymable auprés d’elle. Mais les Poëtes sur tout ont fort bonne grace, quand pour nous la faire haïr, ils s’estudient à la descrire. Ils la font pasle, et tremblante comme la faim, meurtriere comme la Parque, maigre comme la Phtisie, affreuse comme la Mort, injuste comme l’Ambition, et surveillante comme l’Avarice : Bref, ils luy donnent à elle seule tous les defauts et toutes les laideurs que pourroient avoir les autres pestes mises ensemble. Au reste, ils tiennent que ses entrailles sont à demy rongées, et que toutesfois elles renaissent tous-jours ; Par où ils donnent à entendre l’étrange opiniastreté de ce tourment qu’ils nous figurent par le supplice du Geant Titius, à qui un Vautour ronge sans cesse le cœur. Or ce qu’ils nous representent ce corps énorme et prodigieux, de l’étenduë de neuf arpents de terre, c’est affin de nous donner à cognoistre le grand pouvoir que ceste Fureur a dans le monde, et combien elle y est amplement establie. Que si l’on vouloit comparer ensemble l’Envie, et le remords de la conscience, l’on trouveroit asseurément que celuy-cy est mille fois plus desirable que celle-là. Car estant veritable que le remords suit ordinairement le peché, l’on peut dire aussi, sans mentir, qu’il est presque tous-jours l’avant-coureur de la penitence. L’Envie au contraire, est le peché mesme, voire le pire de tous les pechez ; veu qu’elle en ameine apres soy une infinité d’autres, qui font horreur à mon imagination. Combien de fois, ô bon Dieu ! a-t’elle renversé des Royaumes florissants ? combien de fois a t’elle envenimé les familles des Potentats ? quels crimes n’a-t’elle pas commis ! et quels maux ne luy verra-t’on point faire ! Mais pendant que je m’esgare apres ces vaines exclamations, je laisse en arriere nostre Autheur, qui nous veut monstrer par la meschanceté du Renard, que les personnes atteintes de ceste maladie contagieuse, n’ont jamais de repos en leur ame qu’elles n’ayent brassé quelque embusche à ceux qu’ils envient. Tels furent les déportements du perfide Ganes, qui voyant fleurir en gloire et en vertu les unze Pairs ses Compagnons, veilla jour et nuict à leur commune ruyne, et fit amitié avec les Roys Sarrasins, tout de mesme que le Renard la fait icy avec un Berger, pour l’obliger à surprendre le Loup qu’il envioit. Mais ce Traistre ne porta guere loing la peine de son forfaict, non plus que l’infidele Renard ; Car il fût puny de la façon qu’il le meritoit, et se trouva compagnon de la disgrace qu’il avoit procurée.

 

Fin de la trente-neufviesme Fable.

FABLE XL.

De l’Asne, et du Cheval. §

Le Cheval richement harnaché, s’en alloit courant par les ruës, et faisoit retentir l’air de hannissements, lors que rencontrant un Asne chargé, qui nuisoit à sa course, il s’enflamma de colere ; et s’estant mis à ronger son frain tout plain d’escume ; « Lasche et paresseux animal (luy dit-il) es-tu bien si hardy, que de servir d’obstacle au Cheval ? va t’en bien viste d’icy, autrement je te fouleray aux pieds ». Ces parolles effrayerent l’Asne ; et l’effrayerent si bien, que n’osant ouvrir la gueule pour braire il se retira, et luy fit place tout bellement. Cependant le Cheval se remist à courir, et fist un si grand effort, qu’il s’ouvrit l’ayne. Alors n’estant plus propre à la course ny à la parade, il fût despouïllé de son riche harnois, et vendu à un chartier. Le lendemain l’Asne l’ayant rencontré comme il traisnoit la charrette ; Et quoy compagnon, dit-il, en quel équipage te voilà ? où est ta selle dorée ? où tes belles bardes ? ou ton mords si reluisant ? Certainement mon amy, il ne t’en pouvoit pas prendre autrement à cause de ton orgueil.

Discours sur la quarantiesme Fable. §

Ce ne sont pas les plus hautes instructions des Philosophes, qui disposent au mespris de la mort, et à la souffrance des calamitez. Il y en a bien d’autres plus relevées, et plus difficiles à pratiquer, à sçavoir celles de ne s’eslever point dans la prosperité. C’est où le pas de la moderation à l’extremité est tous-jours glissant, et où la Vertu a grandement à combattre. Car comme il est plus aisé de pousser un cheval à toute bride, que de le retenir au milieu de la Carriere ; il est de mesme bien plus difficile de dégourdir nostre ame contre les miseres, et la porter dans le chemin de la consolation, que d’arrester tout à coup ses mouvements, quand la bonne Fortune l’emporte avec violence au delà de ses limites. Et comme ceux qui naviguent à pleines voiles, avec un vent fraiz et favorable, courent plus de hayard d’eschoüer contre une coste, que ces autres qui vont à contre-vent, et à l’ayde de la Bouline ; ainsi les hommes du monde, à qui la Fortune rit de toutes parts, sont bien moins à couvert du danger, que ces Esprits constants, mais infortunez, qui lutte sans cesse contre la calamité. La principale raison que je puis alleguer de cela, c’est que ces derniers ont plusieurs consolateurs, qui par leurs fortes persuasions, leur aydent à surmonter l’ennuy qui les attaque, et les divertissent le mieux qu’ils peuvent ; Comme au contraire ces courages audacieux qui sont en un estat de prosperité, attirent sur eux de tous costez le peril, l’Envie, et la hayne, à cause qu’ils n’ont personne qui reprime leur humeur altiere, et qu’il les fasse souvenir de leur condition. Ils ne sont pas si heureux que les Roys d’Egypte, qu’on alloit advertir tous les matins de la fragilité de leur nature, en portant une teste de mort dans leur chambre. Ils ne sont pas si prevoyants qu’Agathocles, qui se faisoit servir en vaisselle de terre, pour apprendre à n’oublier que son pere la faisoit, et par consequent à ne s’enfler jamais outre mesure des prosperitez qui luy survenoient. Au contraire d’avoir toutes ces aydes pour devenir honnestes gents, il arrive la pluspart du temps que nous avons des parents ou des amis, qui pour mieux participer à nostre fortune, nous conseillent follement de la porter au delà de l’impossible, au lieu que s’ils nous aymoient veritablement, ils nous prescheroient sans cesse la moderation, et tascheroient de retenir nos ames dans les limites de la modestie. Il y a encore une autre raison, pour laquelle il est plus aisé de demeurer vertueux dans l’adversité que dans le bien estre. C’est que la pluspart des afflictions, ou nous envoyent à la mort, ou nous en approchent, ou du moins elles nous en font ressouvenir, et representent assez bien son image à nostre pensée. Or est-il que ce n’est pas une chose beaucoup difficile de se souvenir de ceste derniere fin, à raison de la peut qu’on a des peines et des recompenses qui la suyvent. Ce qui arrive non seulement aux Chrestiens, mais encore à ceux des autres Religions, pource qu’elles promettent toutes des felicitez ou des supplices apres ceste vie. Mais quant à la bonne Fortune, elle a cela de mauvais, qu’estant ordinairement accompagnée de la santé, elle nous fait considerer les malheurs de si loing, que nous les jugeons petits, et hors de mesure pour nous pouvoir approcher. L’on peut adjouster à cela une troisiesme cause, qui est tirée de nostre volonté propre. Car ceste mesme Nature aymant sa conservation et son bien estre, arme nos desirs contre les traverses qui nous attacquent, et nous fait souhaitter ardemment de nous en voir bien-tost garantis. Ce qui estant une fois conclud, presque toutes les operations de nostre entendement nous conduisent à la voye de la mediocrité, c’est-à dire, au chemin de la Vertu, au lieu que les grands biens charment visiblement nostre volonté, et la font noyer et perdre dans leurs delices, sur le poinct qu’elle en desire l’accroissement. Comme il est donc mal-aisé de reprimer un excés de joye, il est plus facile aussi de se detracquer de la Vertu au milieu des prosperitez, que dans les contraires évenements de la Fortune. Pour remedier de bonne heure à toutes ces choses, proposons-nous sans cesse devant les yeux l’exemple de la mort, la fragilité de nos jours, et l’inconstance de la Fortune, qui n’a jamais si bien favorisé quelqu’un, qu’il ne luy ayt donné le change bien-tost apres. Voyons à ce propos la honteuse fin de Polycrates Samien, qui ayant eu toutes choses à souhait, jusques à trouver dans le ventre d’un poisson un anneau qu’il avoit expressément jetté dans la Mer, afin qu’il eût sujet de s’en attrister, fût à la fin pendu en public, par le commandement d’un Satrape du Roy de Perse. Voyons Cresus, ce puissant Roy de Lydie, attaché sur un bucher, apres avoir vescu plus heureusement que tous les hommes de son âge. Considerons les orgueilleuses pompes de Darius, abattuës par la bonne fortune d’Alexandre, et les richesses du grand Roy Porus, tombées en la puissance de ce Vainqueur. Voyons Alexandre mesme en l’âge de trente-trois ans empoisonné par un de ses Favoris, dans le comble de ses victoires, et de ses glorieuses conquestes. Que si cela ne suffit, tournons la medaille, et nous en verrons encore des preuves en la personne de Jugurtha, de Persée, de Mithridates, Roy de vingt-deux Royaumes, et de plusieurs autres Princes, de qui les Sceptres et les Couronnes servirent anciennement de riches trophées au Capitole, et de precieuses marques d’honneur au grand Empire Romain. En vain tous ces courages ambitieux couvrirent la Mer de vaisseaux, et la terre d’un prodigieux nombre de Soldats, si pas un de ces Elements ne pût supporter leur convoitise excessive. L’insolence de Xerces en servist d’une preuve bien évidente, en ce que le mesme Ocean qu’il menaçoit temerairement, ne rabatist rien pour tout cela de sa violence ordinaire. Il en prit de mesme qu’à luy à plusieurs Monarques ses imitateurs, qui eurent à peine apres leur mort autant de lieu qui leur en falloit pour leur sepulture, apres avoir voulu conquerir toute la terre durant leur vie. Mais si laissant à part toutes ces Histoires, qui sont si fameuses dans l’Antiquité, nous en voulons alleguer de plus recentes ; Où trouvera t’on de fortune plus diversement meslée de bien et de mal que celle de l’Empereur de Trebizonde, de Bajazet, de Solyman, de François I. de Charles V. et de plusieurs autres ? Bref, où est le Prince où le particulier, qui n’éprouve consecutivement le bon et le mauvais sort, et ne voye succeder la pluye au beau temps, ou le calme à la tempeste ? Cela nous apprend à souffrir patiemment nos afflictions par l’espoir d’une future prosperité ; et à n’estre si altiers par la jouyssance des biens presents, que de n’apprehender pas les maux à venir : C’est à quoy nous convie le sage Esope, par l’exemple de ce Cheval temeraire et presomptueux, qui dés le lendemain de son triomphe, fût attaché à la charruë, et assujetty aux risées de l’Asne, qu’il avoit si fort mesprisé le jour precedent.

 

Fin de la quarantiesme Fable.

FABLE XLI.

Du Cerf, et du Chasseur. §

Le Cerf se mirant dans une claire fontaine, prenoit plaisir à loüer ses grandes cornes, comme au contraire il se vouloit mal d’avoir les jambes si gresles et si deliées. Mais pendant qu’il s’amusoit ainsi à se contempler, et à faire ce jugement de soy-mesme, il survint un Veneur, qui luy fit prendre la fuite plus viste que n’est le vent. En mesme temps se sentant poursuivy des chiens, il se jetta dans une forest espaisse, où ses cornes se prirent aux branches d’un arbre, et ce fut alors, que se dédisant de son opinion, il se mit à loüer ses jambes, et à blasmer ses cornes, qui avoient esté cause de sa prise.

Discours sur la quarante-uniesme Fable. §

Ce n’est point de la hauteur de tes cornes que tu dois faire tant de vanité, ô animal inconsideré. Le principal avantage que t’a donné la Nature ne consiste pas en cela : C’en est bien un plus grand pour toy, d’avoir la legereté de tes jambes. Tu verras bien-tost à quel poinct sont empeschants ces grands Andoüillers dont tu te vantes, et par mesme moyen tu donneras une belle instruction aux hommes, de ne mettre leur avantage en la vaine monstre des grandeurs et des richesses, mais en la tranquilité de leur ame. En effect, ce qu’ils desirent le plus, est quelquefois ce qu’ils devroient apprehender d’avantage. Ceste éminence de Fortune, dont ils se piquent si fort, n’est que trop souvent la pire de leurs ennemies, à cause des Envieux qu’elle leur suscite. Que cela ne soit, tous ces Roys que nous avons nommé dans le discours precedent n’auroient jamais reçeu de disgrace par les mains de leurs Ennemis, si leur grandeur n’eust attiré leur ruyne. L’avarice n’eust pas infecté de son venin le Royaume de Mexique et du Perou, si leurs habitans n’eussent eu de l’or et de l’argent en une prodigieuse abondance. Le pays de Chile, des Sauvages, de la Floride, et des Patagons, n’a point esté déchiré de troubles, pource qu’ils n’estoient point opulents ; ils doivent leur salut à leur pauvreté, et n’ont point eu d’autre conservatrice qu’elle. Nous ne voyons pas en aucune Histoire, qu’Itacque ait oncques esté assaillie, à cause qu’elle estoit sterile ; Et au contraire, nous sçavons que l’Isle de Chipre, la Sicile, la Troade, et toutes les plus fertiles contrées de la Grece n’ont jamais eu que des troubles. Ce qui a fait descendre des Pays du Nort ces deluges innombrables de Gots, de Cimbres, de Teutons, de Vandales, de Huns, de Normands, et d’Avares, ç’a esté la douceur de nostre climat ; au lieu que jamais nous ne nous sommes rencontrez devers l’Aquilon, affin d’aller conquerir les Estats de ces Peuples esloignez de nous, pour en avoir esté destournez par la rigueur d’un hyver perpetuel. Ce qui se dit des exemples generaux, doit, à mon jugement, estre entendu des particuliers : Car les embusches que nos Envieux nous tendent, et les factions que les meschants trament contre nous, viennent de nostre seule prosperité : Ceux qui vivent dans une mediocre fortune n’attirent point contr’eux la calomnie, ny l’usurpation, non plus que les brossailles ne sont pas si sujettes aux coups de coignée, que les grands arbres. Ne mettons donc point en compte, si nous sommes sages, nostre puissance, ny nostre bien, comme la vraye et parfaicte felicité, mais faisons la plûtost dépendre de l’innocence de la vie.

 

Fin de la quarante et uniesme Fable.

FABLE XLII.

Du Serpent, et de la Lime. §

Le Serpent voulut ronger une Lime qu’il trouva dans une forge ; Mais elle s’estant mise à rire, « Sotte beste », luy dit-elle, « qu’est-ce que tu fais ? Ne vois-tu point que tu te briseras toutes les dents, avant que me pouvoir consommer, et qu’avec les miennes j’ay accoustumé de mordre le fer, quelque dur qu’il soit ».

Remarque sur la quarante-deuxiesme Fable. §

Quant à la vaine entreprise du Serpent, qui s’efforce de ronger une lime, elle nous apprend à ne choquer point les Grands, de peur que nostre foiblesse ne nous soit enfin un fascheux sujet de confusion et de ruyne. Tout le dommage qu’on pretend faire à un ennemy de ceste nature là, retombe sur celuy qui l’attaque. C’est cracher contre le Ciel, c’est ronger une lime, c’est sapper un bastiment qui nous accablera : bref, c’est s’exposer à un mal asseuré, pour n’en faire à son Ennemy qu’un leger et un incertain.

 

Fin de la quarante-deuxiesme Fable.

FABLE XLIII.

Des Loups, et de la Brebis. §

Combien que les Loups et les Brebis ayent tous jours eu guerre ensemble, il advint neantmoins qu’ils firent treve une fois, et que pour hostages de part et d’autre, les Loups donnerent leurs Louveteaux, et les Brebis leurs Chiens. Mais pendant que les Brebis estoient en repos, et qu’elles paissoient à leur aise, il se fist une émotion du costé des Louveteaux, qui se mirent à hurler bien fort, et à demander leurs meres. Les Loups sortirent incontinent, et sous pretexte qu’on leur avoit faussé la foy, et rompu la treve, ils se jetterent sur les pauvres Brebis, qu’ils mirent en pieces bien aisément, pource qu’elles n’avoient plus leur garde ordinaire.

Discours sur la quarante-troisiesme Fable. §

L’on peut apprendre deux choses dans la Fable des Loups et des Brebis ; la premiere, qu’il ne faut pas inconsiderément se fier à un Ennemy reconcilié ; et la seconde, qu’il ne couste rien aux meschants, de supposer un faux pretexte, pour envahir et perdre leurs Ennemis. Nous avons de si bonnes preuves de tous les deux, et par les raisons, et par les exemples, que ce seroit une chose superfluë de s’estendre beaucoup là dessus. Je diray seulement, que celuy qui se confie à son Ennemy, monstre qu’il ne luy veut point de bien luy mesme, puis que c’est un acte d’une veritable hostilité contre quelqu’un, de se jetter confidemment dans le party qui luy est contraire. D’ailleurs, comment pouvons-nous étre asseurez qu’il a mis en oubly toute sa hayne, puis qu’il y en a plusieurs qui la perpetuënt jusqu’au tombeau ? S’il nous veut du mal sans raison, c’est un préjugé d’une tres mauvaise nature, et par consequent de la durée de sa haine. Car quiconque a conçeu une animosité sans sujet, est capable de la continuer long-temps, pource que c’est une espece de raison en une chose qui n’en a point, que de la poursuyvre pour cela seulement qu’on l’a commencée ; Et si au contraire il a eu sujet de nous hayr, nous ne l’avons pas de nous y fier beaucoup, à cause que nous l’avons aigry. Pour ce qui est de l’autre poinct, dont ceste Fable nous peut instruire, à sçavoir que les Ennemis reconciliez à faux, ne demandent qu’un pretexte pour nous attaquer, c’est une question de fait, qui a plus besoin d’exemples que de raisons. Mais nous nous sommes estendus si avant dans l’Histoire aux discours precedents, que nous laisserons pour ceste fois à la discretion du Lecteur, de se remettré en memoire les preuves de ceste verité.

 

Fin de la quarante-troisiesme Fable.

FABLE XLIV.

De la Forest, et du Paysan. §

Au temps que les Arbres parloient, un Paysan s’en alla dans une Forest, et la pria qu’il luy fust permis de prendre autant de bois qu’il en falloit pour pour faire un manche à sa coignée ; et ce que la Forest luy accorda tres-volontiers. Mais comme elle veid qu’estant emmanchée, il s’en servoit à couper les Arbres, elle se repentit alors, bien qu’il n’en fût plus temps, de sa trop grande facilité, et se fascha contre soy-mesme d’avoir esté cause de sa ruyne.

Discours sur la quarante-quatriesme Fable. §

Les hommes ont tort de se plaindre des malheurs qui leur arrivent, et d’accuser la Fortune des disgraces dont ils sont eux-mesmes la seule cause. Ceste proposition n’a pas besoin de grandes preuves, puis qu’elle se verifie presque par l’induction de toutes les choses du monde. Le Paysan baille luy-mesme l’argent dont le Soldat son Ennemy luy fait la guerre, et le sincere amy fournit à l’amy dissimulé des advantages qui luy font avoir prise sur sa personne. Il luy declare ses imperfections : il luy compte ses advantures : il luy communique ses secrets, et toutes ces choses ensemble sont, à parler proprement, les instruments de sa perte. Ainsi voyons-nous que les Peres, pour donner trop de commoditez à leurs enfants pendant la fougue de leur jeunesse, travaillent contre leur propre repos. Car de là viennent les dissolutions et les débauches, qui les perdent entierement, et qui mettent dans le tombeau celuy qui les a mis au monde. La mesme chose arrive entre les Chicaneurs, qui se surprennent les uns les autres par les papiers qu’ils se prétent, et obligent quelquesfois les personnes ignorantes en ce mestier, à signer des actes contre leur propre cause, sans sçavoir le dommage qu’ils se font. Mais ceste remarque estant assez ordinaire en toutes les actions de la vie, ne manque presque jamais dans les traictez d’Estat, qui se font entre les Politiques. C’est là que le moindre advis qu’on donne est serieusement profité, où les paroles que l’on exige font autant de pieges pour surprendre celuy qui les dit, et où la cognoissance qu’on a prises des forces d’un Estat, pendant la bonne intelligence, sert à sa ruyne, dés que les interests sont partagez. C’est pourquoy dans les affaires du monde, il faut du moins prendre garde à ne dire, ou à ne faire rien, qui nous puisse nuire, principalement si nous avons à traicter avec des personnes suspectes. Car bien que toutes nos adversitez soient dures à supporter, celle-là neantmoins l’est plus que les autres, qui nous vient par nostre imprudence, pource qu’avec l’amertume de sa douleur, elle nous cause encore celle de nostre repentir.

 

Fin de la quarante-quatriesme Fable.

FABLE XLV.

Du Loup, et du Chien. §

Le Loup ayant trouvé fortuitement un Chien dans un bois environ le poinct du jour, se mit à le saluër, se réjoüyssant d’une si bonne rencontre. Apres cela, il fût curieux de sçavoir de luy, pourquoy il estoit si net et si poly. « Si je le suis », respondit le Chien, « le soing de mon Maistre en est cause. Car il m’amadoüe, quand je le flatte, et me traicte luy-mesme des viandes de sa table, qui sont fort delicieuses. Avecques cela, je ne dors jamais à découvert, et n’est pas à croire combien je suis agreable à tous ceux de la maison ». « O Chien mon amy », reprit le Loup, « que tu és heureux, d’avoir rencontré un Maistre si doux, et si débonnaire ! Que je serois content, si j’en trouvois un semblable ! Si cela m’advenoit, je ne donnerois pas ma fortune pour celle de toutes les autres bestes ». Le Chien voyant l’extrême desir qu’avoit le Loup de changer de condition, luy promit de faire en sorte envers son Maistre, qu’il luy donneroit quelque charge dans sa maison, pourveu qu’il voulust retrancher un peu de sa felonie accoustumée, et s’addonner à le bien servir. Cette conclusion prise, ils passerent outre, et eurent ensemble plusieurs discours fort plaisants. Mais comme il fût jour, le Loup voyant le col du Chien tout pelé, s’advisa de luy en demander la cause. « Tu dois sçavoir », luy respondit le Chien, « qu’au commencement je soulois aboyer aux Estrangers, et mesme à ceux de cognoissance, sans que ma dent espargnast non plus les uns que les autres. Mais d’autant que cela ne plaisoit pas à mon Maistre, il joüa si bien du baston sur moy, qu’il me fit perdre cette coustume, me commandant sur toutes choses, de n’attaquer jamais que les voleurs, et les Loups ». Je me suis corrigé par ce moyen, et suis devenu plus doux que de coustume, à force d’estre battu ; neantmoins cette cicatrice que tu me vois au col, m’est tousjours depuis restée, pour une marque de ce que je suis hargneux naturellement. Le Loup l’ayant ouy parler ainsi ; « Est-ce donc cela ? » luy dit-il, « certes je n’achepte pas si cherement l’amitié de ton Maistre. Adieu donc, compagnon, avecque ta servitude ; pour moy j’ayme beaucoup mieux jouyr de ma liberté tout à mon aise ».

Discours sur la quarante-cinquiesme Fable. §

Nous pouvons bien croire Esope sur la douceur de la liberté, pour avoir depuis son Enfance, jusques à la moitié de son âge, esprouve tous-jours le pesant joug de la servitude, sans le pouvoir secoüer durant ce temps-là, quoy qu’il employast pour cét effect toute la subtilité de son esprit, et toute la gentillesse et la promptitude de ses responses. Aussi est-ce pour cela qu’il en parle icy avec des advantages extrêmes, la preferant à la plus delicieuse vie du monde, si elle est accompagnée de sujetion. Or n’entendons-nous pas icy par ce nom de liberté toute sorte d’affranchissement, veu qu’il ne se trouve personne dans le monde qui n’y soit avec quelque dépendance, voire mesme avecque plusieurs. Car pour laisser à part les justes et agreables submissions que nous devons à Dieu, il y en a encore d’autres dont il est impossible de nous garantir. Il n’est celuy d’entre nous qui ne soit sujet à quelque passion, ou à quelque infirmité corporelle. Chacun releve des Loix de la Nature, et des coustumes du pays qu’il habite ; la Mort exerce son Empire sur tout le Monde. La Fortune a le mesme droict parmy nous, autant la bonne que la mauvaise. D’ailleurs nul ne peut legitimement se deffendre des respects où sa Patrie et sa naissance l’engagent. Les meilleurs Philosophes, c’est à dire les plus libres, sont sujets à la Magistrature de leur Pays, et souveraine et subalterne. Socrate, Platon, et Diogene, preschoient l’obeyssance au Magistrat ; Et Jesus-Christ mesme, quoy qu’il fust Dieu, et le plus parfaict des hommes tout ensemble, n’a pas laissé de déferer au Commandement des Puissances terriennes, pour nous apprendre à le faire sans murmurer. De toutes ces choses il est aisé à conclurre, que pas un de nous n’est exempt de servitude, et que mesme ce seroit une impieté de le desirer ; aussi n’est-ce point de la façon que nostre sage Esope entend de nous persuader l’amour de la liberté. Ce n’est pas toute Nature de sujetion qu’il condamne. Car pour celle qui est compatible avec la Justice et la magnanimité, non seulement il la souffre, mais il l’approuve. Ce que nous monstre évidemment toute la suitte de ses Fables, par où il nous a declaré la pluspart de ses sentiments. La fin de sa vie en est encore une preuve bien apparente, veu qu’apres avoir esté affranchy par le commandement des Samiens, il ne fist tout le reste de ses jours que voyager dans la Cour des Princes du Leuant, comme, en celle de Licerus et de Nectenabo ; ce qui ne se pouvoit faire asseurément sans quelque espece de dépendance. Il ne s’arreste non plus à blasmer la servitude forcée, pourveu qu’on mette eu pratique tous les moyens raisonnables pour en sortir, ou pour n’y entrer pas. Car comme nous enseigne la Loy naturelle, il n’y a point de blasme ny de honte aux actions necessitées. Son intention n’est donc autre, que de reprendre les personnes, qui pouvant demeurer libres en une petite Maison avec innocence et seureté, sans dépendre d’autres loix que de celles où la Nature nous lie necessairement, vont destruire par leur propre élection toute leur vraye felicité, et s’abandonnent malheureusement au pouvoir d’autruy, aux brocards des Courtisants, à la censure des Envieux, et à toutes les gesnes d’une servile et deshonorable complaisance. Or que telle maniere de servitude soit à blasmer, il y a quantité de raisons qui le persuadent. En voicy quelques-unes. Celuy-là, comme je croy, n’est pas digne d’un bien, ou d’un privilege par dessus les autres, qui le laisse perir, ou diminuër par sa propre faute, d’autant que la soigneuse conservation d’une chose, est un merite en la personne qui la conserve ; si bien que par consequent c’est une espece de démerite de la laisser descheoir ou avilir par sa nonchalance. A ceste occasion nous disons à fort bon droict, que celuy-là n’est pas digne de la santé, qui en abuse trop imprudemment, et que les richesses sont mal deües à l’homme qui en est prodigue, ou qui n’en fait part à personne. Or c’est perdre les principaux avantages de l’homme, que de rechercher la servitude. Car, comme les Chrestiens et les Payens mesme l’asseurent, ce qui fait differer l’homme des animaux, et qui luy donne de l’avantage par dessus eux, c’est la liberté de vouloir, et d’agir, causée par le raisonnement et par la volonté. A quoy déroge autant qu’il luy est possible celuy qui s’asservit, à cause qu’il se laisse guider par la volonté d’autruy, et perd en beaucoup de choses l’advantage d’operer de son chef. D’ailleurs, tandis que son entendement est presque tous-jours occuppé à raisonner sur les intentions des autres, à conçevoir leurs commandements, et à digerer les moyens de les mettre en execution : il se dérobe le loisir d’entretenir ses propres pensées, et cesse par consequent d’estre veritablement homme. De plus, encore que le desbordement des Vicieux, et la correction des Sages, ayent reduit les communautez à certain estat qui déroge à l’égalité naturelle, si est-ce que de rendre la disproportion entre les hommes plus grande qu’ils ne l’ont faite, on ne peut nier que cela ne soit une action injuste et mesprisable. Ce qui arrive necessairement à ceux qui prennent d’autres devoirs à rendre, que ceux de la Nature et des Loix : Avecque cela, l’on peut dire que c’est estre cruel à soy-mesme, que de s’astreindre à trop déferer à autruy. Que si lon m’objecter à ceste raison, qu’il n’est point de serviteur qui ne doive aymer ses chaisnes, pourveu qu’elles soient dorées ; Je responds à cela, qu’un homme libre, qui a les choses necessaires, se fait tort de se rendre esclave, pour avoir les superfluës, et concluds avec Esope ; qu’il vaut beaucoup mieux s’en passer, que les achepter à si haut prix, approuvant extrémement que le Loup retourne en sa Caverne, plustost que de s’aller faire mettre un colier chez le Laboureur.

 

Fin de la quarante-cinquiesme Fable.

FABLE XLVI.

Du Ventre, et des autres Membres. §

La Main, et le Pied, formerent jadis une plaincte contre le Ventre, alleguants que par sa paresse il engloutissoit tout le gain qu’ils pouvoient faire : Ils vouloient donc, ou qu’il travaillast, ou qu’il ne demandast point à estre nourry. Mais luy les ayant prié deux ou trois fois de l’assister d’aliments, la Main luy en fist refus ; de sorte que se trouvant par ce moyen attenué de faim, tous les autres Membres commencerent à défaillir. La Main les voulut doncques servir alors, mais ce fut trop tard pource que le Ventre affoibly pour avoir esté trop long-temps vuide, n’eust pas moyen de faire sa fonction, et rejetta la viande. Ainsi le Ventre ne peut perir, que toutes les autres parties du Corps ne perissent, et tel fut l’effect de l’envie qu’ils luy portoient.

Remarque sur la quarante-sixiesme Fable. §

Quand le sens de ceste Fable ne seroit pas clair, et applicable de soy-mesme, nous en trouverions toute l’Allegorie expressément declarée dans l’Histoire Romaine de Tite-Live. Car, il dit, qu’en la Revolte du Peuple contre le Senat, comme il s’estoit retiré au Mont Aventin, avec une ferme resolution de n’entrer plus en mesme corps que le Senat, on députa vers luy Menenius Agrippa, qui estoit pour lors le plus sage, et le plus authorisé de tous les Romains. Celuy cy ne se mit point autrement en peine de desployer envers ces petites gents les hautes raisons que luy pouvoit fournir son éloquence ; mais il leur conta mot à mot toute ceste Fable, et leur fit voir par l’exemple du ventre, et des parties du corps humain, la mutuelle dépendance qu’a le Senat avecque la populace. Car, disoit-il, mes amis, ne pensez pas que les Senateurs, quoy qu’ils soient oysifs aux operations manuelles, et qu’ils employent le Peuple aux labeurs mécaniques, soient pour cela moins necessaires à vostre conservation. Ce sont eux qui vous départent la chaleur qui opere et distribuë le bon suc par toutes les parties de la Cité ; Eux, dis-je, pour qui vous travaillez, mais qui travaillent bien plus pour vous-mesme. Ne vueillez donc pas, mes amis, affoiblir ceste partie de telle sorte, par vos factieuses mutineries, qu’elle soit incapable de vous servir. Car à quelque temps d’icy la necessité vous contraindra de recourir aux Senateurs, et alors il ne sera plus à propos de le faire. Vos seditions et vos coleres les auront obligez à prendre un autre party, et cependant vous demeurerez là sans deffense, dépourveus de conseil et d’appuy, sans richesses, sans authorité, et pour le dire en un mot, la proye de vos voisins. Ces paroles prononcées avec authorité, eurent tant de pouvoir sur ces Mutins, qu’elles les rappellerent à leurs maisons ; ce qui nous donne à cognoistre combien sont puissantes et judicieuses les inventions du sage Esope. Je croy qu’il n’est pas besoin apres cela d’autre application, ny de sens moral, puis qu’un si grand Personnage que Menenius Agrippa l’a fait pour nous, et mesme en une si importante occasion.

 

Fin de la quarante-sixiesme Fable.

FABLE XLVII.

Du Singe, et du Renard. §

Le Singe voulant persuader au Renard de luy donner une partie de sa queuë, pour en couvrir son derriere, luy fit entendre que cela l’incommodoit par trop, au lieu que pour son regard il en tireroit ensemble de l’honneur, et du profit. Mais le Renard luy dit pour response, qu’il n’en avoit point plus qu’il ne luy en falloit, et qu’il aymoit beaucoup mieux baleyer la terre de sa queuë, qu’en couvrir les fesses d’un Singe.

Discours sur la quarante-septiesme Fable. §

Quant au refus que le Renard fait au Singe de la moitié de sa queuë, on le peut interpreter en deux façons, à bien, et à mal, et de toutes les deux il est aisé d’en tirer de l’instruction. La premiere s’entend de la chicheté des Riches, qui font gloire de refuser aux personnes incommodées, les choses mesmes qu’ils ont avecque superfluité ; ce qui doit apprendre aux Pauvres, qu’ils n’ont guere à esperer des grands Seigneurs, mais que le meilleur pour eux, c’est de s’attendre à un honneste labeur, et tirer de là le soustien de leurs familles. L’autre sens qu’on peut donner à la Fable, c’est la reprehension des demandeurs impertinents, qui exigent de leurs amis beaucoup de choses indiscretement, quoy qu’à la verité il n’y en eût pas une d’elles qui le pût accommoder, et qui n’incommodast extrémement le donneur. En ce sens là, certes, je trouve fort loüable le refus de cét animal, qui juge avecque raison, qu’il ne se peut desfaire de sa queuë sans une douleur extrême, ny l’appliquer à l’usage du Singe, quand elle sera desfaite.

 

Fin de la quarante-septiesme Fable.

FABLE XLVIII.

Du Renard, et des Raisins. §

Le Renard ayant découvert quelques grappes de Raisins, qui commençoient à meurir, eust envie d’en manger, et fit son possible pour en avoir. Mais quand il vid sa peine perduë, et qu’il ne pouvoit satisfaire à son desir, tournant sa tristesse en joye ; « Je ne veux point de ces Raisins », dit-il, « ils sont encore trop aigres ».

Discours sur la quarante-huictiesme Fable. §

La dissimulation est quelquesfois un Vice, et quelquesfois une Vertu. Elle est un Vice, lors que nous cachons nos desseins, ou aux personnes à qui nous les devons dire, comme à un amy parfaict, ou quand nous les cachons hors de saison, et avec une mauvaise intention. Mais elle est une Vertu, quand il ne s’y trouve point aucune de ces circonstances, et qu’au contraire nous voulons nous deffendre des ruses d’autruy par nostre propre déguisement ; et c’estoit ainsi que l’entendoit Tacite, quand il disoit, « Qui ne sçait dissimuler, ne sçait pas regner », bien que toutesfois ce ne fût pas en ce sens là que Louys XI. avoit accoustumé d’user de ceste maxime. Il y a de plus une autre sorte de dissimulation, qui ne nuist à personne, mais qui sert en quelque chose au dissimulateur, à sçavoir, lors que nous nions d’avoir eu une entreprise, apres que nous la voyons inutile. C’est la feinte qu’Esope attribuë à son Renard, qui ne pouvant manger des Raisins, disoit qu’ils n’estoient pas encore meurs. D’où nous apprenons, qu’il faut accortement rejetter son impuissance sur l’imperfection de la chose que l’on desire, quand on a regret de n’avoir pas réussi.

 

Fin de la quarante-huictiesme Fable.

FABLE XLIX.

De la Belette, et du Renard. §

Le Renard tout amaigry de faim, entra fortuitement dans un clos à blé par une ouverture fort estroicte, d’où pensant sortir apres s’estre bien soulé, il ne le pût faire, à cause que son ventre l’en empescha, pour estre un peu trop enflé. Cependant, la Belette l’ayant apperçeu de loing, comme il faisoit cét effort, y accourut pour le secourir ; Et apres plusieurs discours, luy conseilla de retourner en sa terriere, aussi maigre qu’il en estoit sorty.

Discours sur la quarante-neufviesme Fable. §

Quelques-uns rapporteront le sujet de ceste Fable à la richesse, qui rend chagrins et embroüillez les Esprits de ceux qui l’ont acquise, au lieu qu’auparavant ils estoient contents et libres. Mais pour moy, il me semble meilleur de l’appliquer à l’Estude des Lettres, et à la Volupté tout ensemble. Car ce Renard, qui entre fort aisément par l’ouverture d’une cloison, quand il a le corps déchargé de graisse, que peut-il signifier plus à propos, si ce n’est que l’acquisition de la science n’est pas mal-aisée aux personnes deliées, et déprises de toutes voluptez superfluës. C’est ce qu’ont voulu dire les Anciens, en nous representant les Muses chastes et sobres, et en donnant aux Poëtes le Lierre, qui represente par sa pasleur je ne sçay quelle abstinence des aises du corps. D’ailleurs, ils ont rendu l’accés du Mont Parnasse penible, et fort mal aisé, pour nous faire voir que les personnes repletes et grasses, ou qui sont trop à leur aise, peuvent difficilement atteindre à la plus haute perfection des Sciences. Aussi aprenons-nous dans les Histoires, que les plus excellents hommes de lettres ont esté maigres, et secs ; Tesmoin Aristote, Virgile, Homere, et une infinité d’autres. Au contraire, pour revenir à la seconde partie de la Fable, le Renard dés qu’il s’est enflé le ventre, ne peut repasser par la mesme ouverture par où il avoit passé auparavant ; Nous enseignant par là, qu’aussi-tost que nos esprits sont abestis apres les voluptez, et qu’ils s’abandonnent à l’excés des convoitises corporelles, avec ce que tous leurs mouvements sont retardez, leur vivacité se diminuë, et se tourne en une importune pesanteur. Ce que cognoissoient fort bien les Stoïques, et les Peripateticiens, quand ils inferoient l’ignorance d’Epicure par la voluptueuse conduite de sa vie. Car, disoient-ils, comment pourroit s’exercer aux hautes et sublimes meditations un homme abruty dans l’oysiveté, qui ne s’étudie qu’à contenter les sens corporels, et ne donne rien aux operations de l’ame. Pour ceste mesme raison Jules Cesar souloit dire, qu’il n’apprehendoit point les hommes gras comme Crassus, mais bien les décharnez, et les maigres, comme Brutus ; par où il vouloit monstrer, sans doute, que la magnanime pensée d’affranchir l’Estat de sa sujection, ne pouvoit pas tomber dans un corps enflé de delices, et assouvy de voluptez ; mais que telle entreprise n’appartenoit qu’aux personnes subtiles et Philosophiques. En effect, la pluspart de ceux qui ont entrepris d’affranchir les Peuples de la tyrannie, l’ont fait par le moyen des Lettres ; Tesmoin le Philosophe Dion, qui apres avoir passé les plus beaux jours de sa vie en l’Escolle Academique, n’entreprit la genereuse action qu’il executa, que bien avant sur le declin de son âge. Trasibule tout de mesme avoit fort bien estudié ; Et le Corinthien Timoleon ayant acquis la liberté à sa Patrie, par la mort de son propre frere, demeura jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans hors la ville de Corinthe, à vacquer incessamment à l’Estude, en attendant que l’occasion de delivrer la Sicile le tirast derechef de son repos, pour le conduire aux plus belles actions, qu’homme de sa nation eût jamais executées. Mais je m’esgare, sans m’en apperçevoir, hors de mon sujet, et n’ayant entrepris que de monstrer combien la Volupté nuist à l’Estude des Sciences, je fais voir insensiblement par ces Histoires, que les sçavans hommes sont capables des plus hautes entreprises, et de la parfaite Vertu, qui ne consiste pas moins à exterminer les Usurpateurs, qu’à bien servir les Roys legitimes.

 

Fin de la quarante-neufviesme Fable.

FABLE L.

Du Renard, et des Chasseurs. §

Le Renard fuyoit les Chasseurs, et n’en pouvoit plus de lassitude, à force d’avoir couru par les bois, lors que rencontrant de bonne fortune un Bucheron, il le pria de le mettre en seureté en sa maison. Le Bucheron luy monstra donc sa petite loge, où le Renard entra tout incontinent, et s’alla cacher en un coing. Cependant voylà venir les Chasseurs, qui demanderent au Bucheron s’il n’avoit point veu le Renard. Il leur respondit que nenny, et toutesfois leur faisant signe de la main, il leur monstra l’endroict où il estoit caché ; mais eux ne l’y trouvant pas, s’en allerent incontinent. Le Renard sortit en mesme temps du logis, sans rien dire au Bucheron, qui le blâma de ceste incivilité, luy reprochant qu’il luy avoit sauvé la vie, et que neantmoins il s’en alloit, et ne l’en remercioit point. Mais le Renard qui l’ouyt, luy respondit de fort bonne grace en se retournant, « Hola, mon amy, je n’aurois eu garde de m’en aller, comme tu dis, sans te remercier, si ta main, tes actions, tes mœurs, et ta vie, eussent esté semblables à tes paroles ».

Discours sur la cinquantiesme Fable. §

La cinquantiesme Fable de cét ouvrage est toute pleine de judicieux advertissements. Par la fuite du Loup en la Loge du Bucheron, nous sommes advertis de ne chercher jamais nostre asyle dans les maisons suspectes. Car il se trouve peu de gens qui ayent assez de Vertu, pour nous garder le droict d’hospitalité contre leur interest propre. Tesmoin Prusias, Roy de Bythinie, qui voulut rendre Annibal aux Romains contre la parole qu’il luy avoit donnée, sur le simple commandement qu’il en receut de la part du Senat. La mesme chose est arrivée en plusieurs Histoires, et particulierement en celle de Massinissa, qui viola non seulement l’hospitalité, mais encore les loix du mariage, en la personne de Sophonisbe, qui avoit parole de luy d’une entiere amour, et d’une parfaicte asseurance de sa vie. Or quoy que les exemples de perfidie soient ordinaires en cette occasion, si est ce qu’il s’est rencontré des personnes assez genereuses pour garder leur foy, au hazard de la puissance ennemie, voire mesme d’un deshonneur tout évident, comme il arriva naguere en un meurtre que fist dans Tolede un Gentilhomme incognu. Celuy-cy courant fortune d’estre pris, à cause de la soudaine esmotion du Peuple, se jetta dans une ruë auprés de celle où estoit arrivé le combat, et se lança teste baissée dans la premiere porte qu’il pût rencontrer, où après avoir monté le degré, et passé par deux ou trois anti-chambres de plain pied, il vint à la fin en celle d’une Dame, qu’il trouva pour l’heure au lict, à cause de quelque indisposition. Ce pauvre homme tout effrayé se jetta d’abord aux pieds de cette personne, et la pria tres instamment de luy sauver la vie ; Ce que la Dame luy ayant accordé, elle luy donna la clef d’un cabinet pour se cacher dedans, en attendant qu’il peust eschapper à la faveur des tenebres. Mais à peine eust-elle enfermé dans cét azyle ce miserable Estranger, qu’elle ouyst des gemissements dans la basse court, et vid un peu apres entrer le corps mort de son fils, qu’on apportoit en la chambre. Elle eust toutesfois tant de vertu, qu’elle garda la parole au meurtrier de son propre fils, quoy qu’elle fust accablée d’une secrette et demesurée tristesse, et qu’on peust dire d’ailleurs, qu’une si mauvaise action s’estoit faite de son consentement, pour avoir retiré chez elle l’autheur de ce meurtre. Mais la crainte d’une eternelle infamie, et le naturel ressentiment de sa perte, ne la sçeurent contraindre à se démentir. Elle attendit donc que l’obscurité de la nuict donnast moyen au Meurtrier de s’échapper de ce lieu, et luy ouvrant elle mesme la porte ; « Va », luy dit-elle, « ô miserable, contre qui j’ay plus de haine que contre tous les hommes du monde, joüy à ton ayse des fruicts de ma loyauté ». Il se trouve peu d’exemples pareils à celuy cy, que j’ay bien voulu alleguer pour sa rareté. Mais retournons à nostre Fable. Par la mesgarde des Chasseurs, qui n’apperçeurent point les signes de l’infidele Bucheron, nous est monstré combien vainement on travaille quelquesfois à la ruyne des hommes, et qu’ils eschappent ordinairement des plus visibles dangers du monde, lors qu’ils sont sous la protection du Ciel. Quant au Bucheron, qui blâme le Loup d’ingratitude, il nous apprend que telle personne nous a mortellement offencez, qui demande apres des compliments et du retour. Mais cét animal bien advisé luy reproche sa déloyauté de fort bonne grace, et luy fait comprendre en peu de paroles, qu’il n’est point de trahison si couverte, et si bien conduitte, qu’à la fin le hazard, ou la providence ne permette qu’elle éclatte. C’est ce que nous verifient toutes les Histoires, ce que la journaliere experience nous monstre, et ce que la raison nous persuade visiblement. Car quelle apparence y auroit-il qu’une meschante action demeurast cachée, puis que Dieu a donné pour une des punitions du crime, l’execration universelle des gens de bien ?

 

Fin de la cinquantiesme Fable.

FABLE LI.

Du Paon, et du Rossignol. §

Le Paon se plaignoit à Junon, Sœur et Femme de Jupiter, de ce que le Rossignol chantoit doucement ; au lieu que pour son regard, il estoit moqué de tous les autres Oyseaux, à cause de sa voix déplaisante. « Mon amy, luy respondit Junon, les Dieux ont differemment partagé les dons aux hommes ; le Rossignol te surmonte à chanter, et tu le surpasses par la beauté du plumage ; Il faut donc que chacun se contente de sa condition ».

Discours sur la cinquante-uniesme Fable. §

O L’estrange humeur où nous porte nostre ambition ! Ce n’est pas assez à quelques uns d’être abondamment partagez des dons qui viennent de la naissance, et de la Fortune. Il faut qu’ils se plaignent de ne les posseder pas tous ensemble, et que là dessus ils accusent le Ciel d’injustice, comme si le grand Distributeur des choses ne sçavoit point aussi bien qu’eux ce qui leur est propre, et comme si ce n’estoit pas assez à chacun de joüer le roole qui luy est ordonné sur le Theatre du Monde. Ces Importuns ne tombent ils point dans l’imprudence du Paon, qui se plainct de n’avoir pas le chant du Rossignol ; et ne considere point que le don de Beauté seroit capable de rendre heureux un animal moins arrogant que luy. Certes, il semble que la sage Nature ait doüé châque personne de ce qui luy doit eschoir, avec tant de proportion et de justesse, que les qualitez qu’elle n’a point mises en quelqu’un, y seroient, sans doute mal-seantes, ou mesme elles n’y pourroient estre sans miracle. Ce qui ne sera pas mal-aisé à croire, si nous considerons que le cours des choses ne peut estre outre-passé que miraculeusement, et que toutesfois il faudroit de necessité conclure qu’il le seroit, si estant produict de tels parents que nous, et de tels temperaments ; nourris sous tel climat, de telle main, et de telle sorte ; si, dis-je, les mesmes circonstances y estant observées de poinct en poinct, nous n’estions pas ce que nous sommes. Or ne croy-je pas qu’aucun homme raisonnable voulust contre-dire cette verité : autrement il faudroit advoüer que l’estat de maintenant ne pourroit pas estre appellé naturel ; ce qui seroit un miracle aussi bien que le reste. Voyez donc, je vous prie, l’extravagante plainte de ceux qui voudroient avoir part à toutes les bonnes qualitez des autres. Ils sont faschez de ce que Dieu ne fait pas un miracle pour eux seuls, et dequoy la Nature ne se détraque point de son cours ordinaire en leur faveur. Je me souviens à ce propos d’avoir ouy une excellente imagination de Socrate, quand il discouroit du partage de la Nature. Tout le monde, disoit-il, est si bien assorty de ce qu’il luy faut pendant le cours de ceste vie, que si nous avions mis ensemble nos bonnes et nos mauvaises fortunes, afin de refaire le partage plus à propos, apres avoir tout veu et tout consideré, nous raporterions chacun nos biens et nos maux au logis, ne jugeant rien de plus sortable à nostre personne, que ce que la naissance ou le destin nous auroit envoyé. J’ay honte qu’un Payen se soit contenté jusques là de la Providence du Ciel, et qu’on entende tous les jours parmy nous ces paroles pleines d’impatience. Mon Dieu ! que n’ay je autant d’esprit que mon Compagnon ! que ne suis-je aussi beau que mon Cousin ! que n’ay-je aussi bonne mine que celuy-cy ! que ne dansé-je aussi bien que celuy-là ! Paroles importantes et ennuyeuses. A ce Vice est opposée une pire extremité, à sçavoir, de blâmer incessamment les defauts des autres, en se mocquant de leurs paroles, ou de leurs actions, defaut qui est certes beaucoup moins supportable que le premier. Car, de grace, croyons-nous que le stupide et le contre-faict soit de tout poinct mal traitté de la Nature, et qu’elle ne luy ayt pas donné dequoy se satisfaire ? Certes, si elle nous a esté bonne Mere, nous avons tort de penser qu’elle leur ayt esté marastre. En vertu dequoy serions-nous si bien avec elle, que nous eussions des Privileges qu’ils n’ont pas ? N’est-elle point juste et raisonnable dispensatrice ; et pour le dire en un mot n’est-elle pas également Nature à tout le Monde ? Cela est tellement vray, que si l’on prend la peine d’examiner les defauts de ceux qui sont apparemment defectueux, pour faire le contre-poids de leur imperfection, l’on ne s’y trompera guere, ce me semble. Car il se void d’ordinaire qu’un homme extrémement laid, sera doüé d’un esprit excellent, et s’il est stupide, ou hideux tout ensemble, il aura une tranquilité d’humeur, preferable à tous les agréements du monde. Ce que les Poëtes nous ont tres-bien representé dans la Fable de Tyresias, auquel ils feignent que Jupiter redoubla la clarté de l’ame, en mesme temps que Junon luy osta celle des yeux. De maniere que non seulement son defaut luy fut avantageux, mais encore tres-honorable, pource qu’il cognoissoit l’advenir et le passé, tenant en cela de la Nature Divine, au lieu qu’il ne tenoit auparavant que de l’humaine. Par où il nous est enseigné, que la division des biens est faite avecque beaucoup d’égalité, et que la Nature recompense un defaut par un autre avantage plus considerable. Ce qui doit asseurément obliger les hommes, non seulement à ne point mespriser ceux qui semblent imparfaicts, mais encore à estre contents de leur condition, et à remercier Dieu des biens qu’ils possedent, au lieu de se plaindre de ceux qu’ils n’ont pas.

 

Fin de la cinquantiesme Fable.

FABLE LII.

De l’Oyseleur, et du Merle. §

Le Merle ayant apperçeu de loing un Oyseleur qui avoit tendu ses rets, pour y prendre des Oyseaux ; « Que fais-tu là ? », luy demanda-t’il. « Je bastis une Ville », luy respondit l’Oyseleur ; et en mesme temps s’en allant un peu plus loing, il se cacha. Cependant le Merle adjoustant foy à ses paroles, s’approcha de la mangeaille qui estoit auprés des rets. L’Oyseleur accourust à l’heure mesme, et le pauvre Merle bien estonné de se voir entre ses mains ; « O homme », luy dit-il, « si tu bastis toûjours de semblables villes, tu n’auras pas beaucoup de Citoyens ».

Discours sur la cinquante-deuxiesme Fable. §

Par les paroles de cét animal captif, nous apprenons que la bonne foy est entierement requise à l’accroissement des Republiques. Ce qui est tellement vray, que nulle autre proposition ne l’est d’avantage, et cela pour beaucoup de raisons. Premierement, pource que la famille estant une Communauté composée de plusieurs personnes, et la Republique une Communauté composée de beaucoup de familles, il faut necessairement conclure que ceste espece de Republique sera la meilleure, qui approchera le plus de l’ordre et de la liaison d’une famille, c’est à dire, celle dont les habitants se garderont plus de foy et de sincerité les uns aux autres. Car qu’est-ce autre chose ressembler à l’union d’une famille, si ce n’est s’entr’aymer cordialement et avecque franchise, plustost comme freres, que comme Citoyens d’une mesme Ville ? D’ailleurs, selon la maxime des Philosophes, une chose est maintenuë par les mesmes causes dont elle est produite, puis que la conservation est une maniere de seconde production ; Or le commencement ou la source des Republiques, c’est la sincerité d’autant que toutes les fois que deux ou trois mesnages s’assemblent en mesme lieu, et en mesme façon de vivre, il faut que ce soit, pource qu’ils se fient les uns aux autres, et qu’ils n’ont pas mauvaise opinion de ceux avec qui ils entrent en societe ; autrement ils se fuyroient comme ennemis, au lieu de se rechercher comme freres. Tellement que plus ceste probité aura de force, plus la Republique s’augmentera ; Et partant le Merle d’Esope avoit raison de dire à l’Oyseleur, qu’il n’auroit guere de Citoyens, s’il faisoit bastir une Ville pleine de pieges.

 

Fin de la cinquante-deuxiesme Fable.

FABLE LIII.

Du Cerf, et du Cheval. §

Le Cheval faisoit la guerre au Cerf, qui plus agile que luy au combat, le fit sortir de ses pasturages. Le pauvre Cheval ainsi repoussé, implora le secours de l’homme, qui luy montant dessus, partit aussi-tost, et assaillit rudement le Cerf. Le Vaincu fut alors Victorieux, bien que toutesfois cela n’ait pû empescher depuis, qu’il n’ayt esté destiné pour servir toûjours à l’homme, car il le porte sur son dos, et luy met-on un frein à la bouche.

Discours sur la cinquante-troisiesme Fable. §

L’on peut appliquer à ceste Fable deux belles Allegories, l’une Politique, et l’autre Moralle, comme, de dire que le riche devenu pauvre se rend tellement esclave des biens du monde, qu’il est esperonné d’une perpetuelle avarice, retenu par la bride de la chicheté, interdit de la possession d’une chose qui luy appartient, et reduit enfin au mesme destin de ce Cheval, qui reçoit bien le plaisir de voir abattu son Ennemy, mais il y perd la liberté, et trouve que toute la Victoire se tourne au profit de celuy qui le monte. L’autre espece d’application que ceste Fable peut reçevoir est Politique, et nous apprend que plusieurs Estats ont esté souvent mis en subjection pour avoir demandé secours à quelque puissant voisin contre un ancien et dangereux Ennemy. Cela se verifie par l’exemple de quelques grandes Monarchies, qui n’ont pris leur accroissement que d’avoir esté appellées au secours des querellans. Je n’allegueray que la plus moderne, à sçavoir celle des Ottomans, qui ont osté la Natholie à tous les Princes, qui la pensoient partager entr’eux ; puis passans le destroit de l’Hellespont, à la solicitation d’Andronic, afin de le secourir contre son fils, ont si bien fait par leurs ruses, et par leur adresse, qu’ils ont dépoüillé de l’Empire de l’Europe toute la race des Paleologues. Ce n’est donc pas étre bien conseillé que de mandier le secours d’un puissant Prince, et particulierement lors que les Estats de celuy qui le requiert sont à sa bien-seance, si ce n’est qu’on le tienne de long-temps pour si Vertueux, ou qu’on ayt esprouvé si peu de nouveaux desseins en la nation dont il est Chef, que l’on puisse apparemment prendre là dessus une juste et parfaite confiance. Par exemple, il n’y a pas long-temps que pour secourir le Duc de Mantouë en son extrême necessité, nostre invincible Louys a fait passer quantité de troupes, ausquelles il n’estoit pas difficile de se saisir des plus importantes places de ce Prince, qui toutesfois n’en a jamais eu le moindre soupçon, et s’est entierement fié en nostre secours, tant pour estre bien asseuré de la parfaite generosité de nostre grand Roy, que pour avoir, s’il faut ainsi dire, humé avecque la nourriture, l’air et l’affection de la France. Ce n’est donc pas imprudence en pareille occasion, de se fier au secours de son Voisin. Mais d’en venir là sans quelque sujet extraordinaire, c’est acquerir deux Ennemis au lieu d’un ; et attirer le Loup dans son bercail, pour se faire manger à luy. Que s’il est bon au mauvais de se conserver par cét autre moyen, qui est de tenir les deux Puissances en jalousie, et noüer une intelligence tantost avec l’une et tantost avecque l’autre, c’est dequoy je laisse la decision aux Politiques, et suis d’advis cependant de passer à la Fable suyvante.

 

Fin de la cinquante-troisiesme Fable.

FABLE LIV.

De l’Asne, et du Lion. §

Le Coq paissoit un jour avec l’Asne, que le Lion attaqua, mais il s’enfuyt bien viste, pource qu’il ouyt le chant du Coq, qu’il abhorre naturellement. L’Asne cependant s’alla imaginer que c’estoit à cause de luy qu’il fuyoit, et persuadé par ceste bonne opinion de soy mesme, il se mit à courir apres ; et comme il l’eust poursuivy si loing, que le Lion ne devoit plus craindre le chant du Coq, ne pouvant l’ouyr ; cét Ennemy, qui fuyoit naguere, retourna sur ses pas, et le devora. « Miserable et insensé que je suis ! », s’escria l’Asne avant que mourir, « à quel propos ay-je voulu faire le vaillant, et me hazarder à un combat, moy qui n’ay point pris naissance de parents aguerris ? »

Discours sur la cinquante-quatriesme Fable. §

Il y a trois choses à remarquer en l’application de ceste Fable. La premiere, c’est la crainte que le Lion a du Coq, marque irreprochable que rien n’est si asseuré, ny si accomply de sa nature, qui n’ayt son escueil, ou son sujet d’achopement et de honte. Nous ne manquerons pas d’exemples pour confirmer ceste verité, si nous representant devant les yeux les plus excellents hommes des siecles passez, nous sçavons considerer leurs mœurs, leur façon de vivre, et leurs habitudes. Le grand Caton estoit yvrongne, et Cesar adultere ; Scipion espousa sa chambriere : Socrate fût vain, Alexandre altier, colere, et yvrogne. Aristote sacrifia en public à la Courtisane Hermie : Ciceron manqua de cœur en sa vie, et Seneque en sa mort. Bref, il n’y a point de si grands hommes dont les actions n’ayent esté soüillées de quelque tache difforme. Ce que l’ingenieux Esope nous represente accortement par la Fable du Lion, qui estant Roy absolu sur tous les animaux, comme plus vaillant qu’il est, et plus courageux, reçoit neantmoins la honte de s’enfuyr, en oyant chanter un simple Coq. La seconde chose que je considere en ceste Fable, c’est l’orgueil de l’Asne, qui pour voir fuyr le Lion devant luy, vient à tel point de stupidité, que de croire que ce soit à son occasion. Telle espece d’orgueil est fort ordinaire à ceux qui vivent familierement auprés de la personne des Princes, ou des gents extrémement qualifiez. Car estans honorez pour la plus grande part, à cause de leurs Seigneurs, ils n’ont pas l’esprit de mettre une difference entr’eux et leurs livrées, c’est à dire, qu’ils ne sçavent pas adjuger le respect à qui il est deu, mais ils s’enflent hors de raison, comme l’Asne de la Déesse Isis, ou comme celuy de nostre Fable. Ce qui ne procede que d’une certaine vanité, qui n’est pas moins stupide que ridicule. Pour la mesme raison, tant Alciat qu’Esope, ont fort judicieusement attribué ceste action au grossier animal d’Arcadie, pour nous donner à entendre qu’une faute si pesante que celle-là, ne peut provenir que d’une extrême ignorance. Ce que l’experience ne nous preuve pas moins bien que l’explication de la Fable, puis que tous les jours nous voyons tomber en pareille presomption la pluspart de ceux qui se picquent, ou d’esprit, ou de courage. Quant à la troisiesme consideration que je tire de ceste Fable, c’est l’extravagance des Fanfarons, qui s’esloignant du lieu de leur azyle, ou par mesgarde, ou sous esperance de trouver un ennemy fuyant, ou d’estre separez en leur combat, succombent laschement sous l’effort de celuy qu’ils ont mal traicté, et se laissent battre sans deffence. Or de ces gens là il y en a une si grande quantité, qu’à peine en trouvera-t’on un seul qui ne participe de ceste humeur. L’on en void tous les jours tant d’exemples, que je serois querelleux moy-mesme de les alleguer, pource que je choquerois plusieurs Fascheux, qui s’interesseroient dans ceste cause. Laissons-les donc joüyr à leur aise de la fausse gloire qu’ils pensent avoir acquise, et detestant en nostre ame, non seulement ceste vaine et trompeuse apparence de valeur, mais encore toutes disputes et contentions, retournons, comme de coustume, moraliser avec nostre Esope. Voicy quantité d’Oiseaux assemblez qui se presentent à nous : ce ne doit pas estre, à mon advis, sans quelque excellente et profitable Allegorie.

 

Fin de la cinquante-quatriesme Fable.

FABLE LV.

Du Vautour, et des autres Oyseaux. §

Le Vautour feignant de vouloir payer sa feste, et solemniser le jour de sa naissance, invita les petits oyseaux à un banquet, où ils se rendirent presque tous. Il leur dit d’abord, qu’ils estoient les bien venus, et leur fit un fort bon accueil ; mais quand ils furent entrez, il les mit en pieces.

Discours sur la cinquante-cinquiesme Fable. §

Le Vautour de ceste Fable imite la cruauté de certains hommes dénaturez, qui sous l’apparence d’une courtoisie empruntée, rendent de pernicieux offices aux Innocents, et font mourir quelquesfois ceux qui se fieroient en eux de leur propre vie. La trahison de ces courages felons va jusqu’à ce poinct, qu’il s’en est trouvé plusieurs qui se sont servis d’un festin, pour empoisonner leurs hostes, violant meschamment le droict d’hospitalité, qui est la chose du monde la moins violable. Ceste Perfidie est une marque visible, non seulement de haine, mais encore de lascheté. Car si c’est une démonstration de peur, que de faire mourir son Ennemy quand on a dequoy luy nuire, à cause qu’on tesmoigne par là de le craindre, en le laissant vivre ; à plus forte raison devons-nous imputer à poltronnerie l’action de ceux qui surprennent leurs Ennemis, sous le masque de leurs carresses, puis qu’on peut conclurre par là, qu’ils en apprehendent le courroux. Mais ce qu’il y a de pire en cela, et que l’on peut appeller proprement un crime contre nature, et insupportable aux gents de bien, c’est l’infame profanation des caresses et des tesmoignages d’amitié. Quelle honte, ô bon Dieu, que des hommes créez sociables par la Nature, et susceptibles de bien-veillance, se servent des actions les plus humaines en apparence pour executer des cruautez inoüyes, et les plus tragiques effects de leur vengeance ? Quelle abomination de voir que ce noble animal, à qui l’excellence de son estre a fait donner le tiltre de raisonnable, invente tous les jours de nouveaux appas, pour tromper ses ennemis, caressant plustost ceux qu’il veut perdre, que ceux qu’il ayme veritablement ? Certes, les animaux qui n’ont pas le don de cognoistre le bien et le mal, sont capables de faire plusieurs actes de cruauté, et mesme de supercherie, qu’à n’en point mentir, cela leur arrive peu souvent, qu’en l’extremité de la faim ou de la colere ; mais du moins ils ne s’aydent point du bon semblant pour la ruyne d’autruy, et ne font jamais perir ceux qu’ils hayssent, en les attirant par de feints embrassements, et par des visages déguisez ; ny encore moins servir de complice à leur vengeance une amour dissimulée. Mais ce n’est pas assez aux Meschants de s’ayder de leurs artifices accoustumez, pour assassiner autruy. Ce n’est pas assez, dis-je, de faire de beaux semblants, d’accoster, d’embrasser, et de convier à la table ceux de qui lon medite la mort. Pour mieux en oster la desfiance, on met jusqu’aux baisers en usage ; Tesmoin le plus execrable de tous les hommes, la perfidie duquel osa bien s’attaquer à Iesus Christ, qui luy representa l’horreur de son crime par ces paroles. « Amy, pourquoy t’en es-tu venu trahir le Fils de l’Homme avec un baiser ? » Or ce ne sont pas seulement les baisers que ces courages malins employent à leurs infames entreprises ; Leur brutalité va quelquesfois jusques là, qu’ils prennent l’occasion de faire mourir leur partie dans les amoureux accouplements. Il se trouve mesme des gents qui recherchent pour cela des finesses extraordinaires, et qui font gloire entr’eux d’en inventer de nouvelles. Pour moy, je n’ay pas trouvé Cardan judicieux en son Livre de la Sagesse, où traictant de la malice Diabolique et humaine, ou pour mieux dire, plus qu’inhumaine, il rapporte sept ou huict inventions estranges, pour se défaire de ceux qui nous hayssent, ou qui nous des-honorent. Mais c’est dequoy je ne suis pas d’advis de parler, pour ne tomber impertinemment dans la mesme faute dont je le blâme. Il me suffira de dire icy avec horreur une chose qui n’est que trop cognuë, à sçavoir, que plusieurs ont appris l’art d’empoisonner par la senteur d’un bouquet, rendant par ce moyen coupables de la mort d’autruy les fleurs, qu’on peust appeller d’ailleurs les plus innocentes de toutes les Creatures. Mais diray-je, sans que les cheveux me herissent sur la teste, que parmy les hommes il s’en est trouvé de si execrables, que de se vouloir servir de la saincte Hostie, pour donner la mort à leurs Ennemis, en mesme temps que Dieu se donnoit à Eux pour vivifier leur ame ? Il me semble avoir leu dans les Histoires de Naples, le conte de ceste effroyable action, dont il est meilleur de se taire, que d’en parler d’avantage. Sortons en doncques bien vistement, et voyons une autre sorte de ruze au Lyon, par laquelle il desire attrapper les animaux ses inferieurs.

 

Fin de la cinquante-cinquiesme Fable.

FABLE LVI.

Du Lion, et du Renard. §

Le Lion devint malade une fois, et fût visité de toutes les autres bestes horsmis du Renard. Il luy envoya donc un Messager, avec une lettre, par laquelle il l’avisoit, qu’il ne luy pouvoit faire plus grand plaisir que de le venir voir, et que sa presence seule luy seroit plus agreable, que celle de tous les autres. Il adjoustoit, qu’il ne devoit point entrer en défiance de luy, qu’ils avoient esté bons amis de tout temps, et que pour cela il desiroit fort de l’entretenir ; joinct qu’il n’y avoit point d’apparence, qu’estant malade dans un lict, il luy pûst faire aucun mal, quand mesme il en auroit la volonté, qu’il n’avoit pas neantmoins. A tous ces termes de compliment, le Renard ne fit point d’autre response, sinon qu’il luy souhaittoit un recouvrement de santé, et que pour cét effet il prieroit les Dieux immortels ; Mais que pour le demeurant, il luy-estoit impossible de l’aller trouver, pource, disoit-il, que je ne puis voir qu’à regret les traces des animaux qui t’ont visité ; Car il ne s’y en remarque pas une qui soit tournée en arriere, et qui ne regarde ta caverne. Ce qui me fait croire que plusieurs bestes y sont voirement entrées ; mais je ne sçay si elles en sont sorties.

Discours sur la cinquante-sixiesme Fable. §

Cet animal, qui est tous-jours travaillé de la fiévre, ne la peut surmonter aujourd’huy. Il faut qu’il cede pour ceste fois à sa violence, et qu’il demeure arresté dans sa caverne. C’est là que les autres bestes le vont visiter, affin de le consoler en sa langueur. Mais leurs consolations ne sont que trop charitables, et la franchise en est extraordinaire, puis que pour le soulager ils y vont laisser la vie, et qu’ils se rendent eux-mesmes la Medecine de son mal. Il n’y a que le seul Renard de sage : il n’y a que luy de judicieux. Le superbe Roy des animaux trouve mauvais qu’il ne le vienne point voir, et le convie à cela fort courtoisement ; mais luy s’excuse fort à propos sur la trace des autres bestes, nous enseignant à tenir tous-jours en haleine nostre conjecture, en matiere d’occasions suspectes de tromperie. Or d’autant que cela dépend de la prudence, et que ceste Vertu n’a pas tous-jours des regles certaines, joinct que dans les divisions de la Moralle, on ne peut donner des instructions pour ce qui est d’examiner les fourberies ; il me semble que pour les éviter, il doit suffire à l’homme bien advisé, de prendre soigneusement garde aux actions de ceux qu’il soupçonne, y procedant de telle sorte qu’à la maniere du Renard, il s’embarrasse avec eux le moins qu’il pourra, principalement en visites, et en compliments.

 

Fin de la cinquante-sixiesme Fable.

FABLE LVII.

De l’Asne malade, et des Loups. §

L’Asne estoit malade en son lict, et le bruict couroit par tout qu’il mourroit bien-tost. Alors les Loups et les Chiens l’estans allé visiter, et voyant son fils à travers la fente de la porte ; « Comment se porte ton Père ? », luy demanderent-ils ; « Mieux que vous ne voudriez », leur respondit l’Asnon.

Remarque sur la cinquante-septiesme Fable. §

La courte et sage response de l’Asnon, dément tellement sa nature, que je doute si un subtil et avisé Philosophe pourroit avoir plus judicieusement parlé. Car il sçeut tres bien tesmoigner aux Ennemis de son Pere, qu’il cognoissoit leur intention, et qu’il penetroit jusques au fonds de leur ame. Mais d’autant que ceste Fable approche fort du sujet de la precedente, et qu’elle contient par consequent les mesmes instructions, il seroit hors de propos, ce me semble, que je m’arrestasse à la moraliser.

 

Fin de la cinquante-septiesme Fable.

FABLE LVIII.

Du Chevreau, et du Loup. §

Le Chevreau voyant d’une senestre passer le Loup, se mocquoit de luy, et osoit bien le poursuivre à belles injures. Mais le Loup, sans s’esmouvoir autrement ; « Meschant », luy dit-il, « ce n’est point toy qui m’injuries, mais bien l’avantage du lieu, qui te fait ainsi parler ».

Discours sur la cinquante-huictiesme Fable. §

Voicy un exemple du peu de generosité d’un foible animal, comparable à la coustume des femmes et des poltrons, qui ont recours aux injures, et aux poüilles mesmes, quand ils sont en lieu de seureté ; mais s’ils se trouvent quelquesfois en pleine campagne, ils oublient alors le langage de leur colere, et ne s’abandonnent plus qu’aux prieres et aux supplications. Cela procede, à mon advis, de ce que leur temperament estant tout à fait timide, ils ne regardent d’abord qu’à leur seureté, pource qu’ils ne se proposent jamais la crainte des perils. Comme ils se voyent donc la force à la main, à cause de ceux qui les assistent, ou dans un enclos de murailles capable de les deffendre, ils repriment tout à coup leurs ordinaires apprehensions, et ne songent pour ceste heure là qu’à se vanger. Car quoy qu’extrémement portez à la timidité, ils ne sont pas toutesfois dépourveus de l’amour de la vengeance, qui est plus ordinaire à ces ames basses, qu’aux genereuses. Il faut donc que pour se contenter ils se vengent, et qu’ils cherchent pour cét effect le moyen le plus sortable à leur meschant naturel. Ils ne prennent pas celuy des coups, d’autant qu’ils n’ayment point à frapper, et que c’est une chose extraordinaire à leur humeur, quand mesme elle seroit à leur advantage. Car ils hayssent extrémement toute effusion de sang, et ne se resolvent pas souvent à un assassinat, à cause qu’il faut avoir quelque espece de courage pour l’executer. Quelle est donc la voye qui leur reste pour se venger de leur Ennemy ? C’est asseurément celle des injures et des reproches. Voylà le moyen dont ils se servent pour satisfaire à leur animosité, qui n’est toutesfois pas moindre interieurement, que celle des autres hommes. Mais elle a les bras liez, pource qu’estant logée en des corps foibles et timides, elle ne peut s’en ayder pour mettre en execution ses mauvais desseins. Ainsi, bien que ceste Engeance de Poltrons soit toute embrasee de hayne, elle ne laisse pas toutesfois d’estre glacée de crainte ; Que si elle modere en quelque façon les témoignages de son ressentiment, ce n’est point par un effect de Vertu, mais par une violence qui naist de la peur. Voylà donc le moyen et la cause d’où procede la coustume des peureux, d’injurier quand ils sont en seureté. Il y en a encore une autre qui n’est pas moindre, à sçavoir la passion d’aquerir de la loüange, qui leur est commune avec les Vaillants, mais qui agit plus foiblement, et plus vicieusement en eux. Ils en sont doncques touchez à la maniere des autres hommes ; et n’ayant pas assez de force pour en venir aux effects, qui sont les vrays moyens de s’acquerir de l’estime, ils s’aydent pour cela des paroles, esperant d’ebloüyr les esprits foibles, et de se debiter pour hardis par la seule invention des injures. C’est cela mesme qui les rend querelleux en compagnie, pource qu’ils veulent imprimer une opinion de leur fierté, et prevenir les esprits des hommes avecque le son des paroles hardies, ce qu’ils ne font neantmoins que lors qu’ils se voyent en estat d’estre empeschez, ou separez, si d’avanture des outrages il en falloit venir aux mains. Cependant les grands courages, qui recognoissent parfaictement les défauts de ces ames foibles, ne daignent s’en émouvoir, à cause que le mespris qu’ils font de si lasches Ennemis, est un frein à leur ressentiment. Que s’ils leur respondent, c’est en termes pleins de froideur, sans se laisser emporter à la passion ; Ce que remarque fort bien Esope dans la repartie du Loup : Car il ne luy fait point repousser les outrages par les outrages, mais l’introduit seulement avec une voix posée, tançant ses Ennemis de l’asseurance qu’ils ont dans l’enclos de leurs murailles. Ce qui doit de plus en plus convier les vrays Vaillants à demeurer dans la moderation, et faire plustost parler leurs actions, que leurs injures.

 

Fin de la cinquante-huictiesme Fable.

FABLE LIX.

Du Lion, et de l’Homme. §

Le Lion et l’Homme voyageoient ensemble, et comme ils devisoient en passant chemin, c’estoit à qui se priseroit d’avantage. Voila cependant qu’ils rencontrerent certaines colomnes de marbre, et un pied-estail, où se voyoit en relief un homme qui estouffoit un Lion. Alors l’Homme se tournant vers son compagnon ; Asseurément, luy dit-il, tu peux bien voir par cecy, que les hommes sont beaucoup plus forts que les Lions, et que toutes les autres bestes. Cela n’est pas mal imaginé, luy répondit le Lion ; Mais si les Lions avoient des Sculpteurs et des Peintres comme les hommes en ont, tu verrois en peinture, et en marbre beaucoup plus d’hommes étouffez par des Lions, que tu ne verrois de Lions étouffez par des Hommes.

Discours sur la cinquante-neufviesme Fable. §

L’allegorie de cette cinquante-neufviesme Fable, va ce me semble, à reprendre la vanité des Sculptures, et particulierement de celles qui contiennent plus de flaterie que de verité. Ce qui arrive, certes si souvent parmy les hommes, qu’en voyant ces superbes marques de nostre orgueil, l’on peut demander avec beaucoup de raison pour combien d’argent on a corrompu les Artisants qui les ont eslevées ? Or ce que je dis des Sculpteurs, il le faut aussi entendre des Poëtes, comme pareillement des Peintres, et de tous ceux à qui l’on commet le soing de l’Eternité des actions. Mais ce ne sont pas tant seulement ces gens-là que la corruption du siecle a gaignez, pour mentir, ou pour amplifier les veritez. Les Historiens mesmes, qui font profession d’une entiere foy, flattent presque tousjours les Grands, ou les personnes qui leur sont amies, soit pour l’esperance du gain, soit par une maniere de complaisance lâche et servile. Ce qui est tellement vray, qu’à peine parmy tant de milliers de Croniques, s’en trouvera-t’il une seule où l’imposture n’ait autant de part que la verité. Cela se peut verifier aisément par le discord que les Historiens ont les uns contre les autres, ce qui est une marque infaillible de mensonge. Car toute verité estant une, et par tout semblable à soy-mesme ; il faut necessairement qu’en une question de faict, de deux diverses opinions il y en ait tous-jours une de fausse, et que bien souvent toutes les deux le soient ensemble. D’ailleurs, ceux qui escrivent l’Histoire, le font, ou du temps mesme des évenements qu’ils representent, ou apres. Si c’est du temps mesme, ils sont, ou amis, ou ennemis, ou indifferents aux Roys et aux Peuples, dont ils font mention. Estant amis, ils nous seront quant et quant suspects de complaisance, et feront plustost des Discours Panegyriques, que de veritables Relations. C’est ainsi que l’Historien Tite-Live, loüe perpetuellement les Romains en tout son ouvrage, si ce n’est de hazard quand leurs fautes sont trop visibles, pour les taire ; Encore s’étudie-t’il alors à les paslier avecque tant d’art, qu’il est aisé de cognoistre que la pure flaterie parle dans ses escrits. Que s’il trouve une occasion de faire comparaison du Peuple Romain avec un autre, il luy cede à l’instant la préeminence, et s’estend si bien là dessus, qu’oubliant presque son mestier d’Historien, il semble s’estre persuadé qu’il est Orateur. Je n’en veux point d’autre preuve que l’Histoire de Papirius, qui vivoit au temps du grand Alexandre. Il fait une disgression sur la fortune de cét excellent Homme, et conclud, que si de hazard il eust tourné ses armes contre les Romains, ceux qui vivoient pour lors dans la Republique, et nommément Papirius Cursor, eussent esté capables d’arrester ses conquestes, et de mettre un obstacle à la prosperité de ses armes. Ce qui est, à mon advis, si plein d’extravagance, et de flaterie, que les Romains dont il parle n’auroient pû se l’imaginer. En effect, Plutarque au Traicté qu’il a fait de leur fortune, compare plustost Alexandre à un foudre, ou à un tourbillon, qu’à toute autre chose ; et conclud, qu’il n’y eust jamais de si impetueuses conquestes que les siennes. Tellement que de luy opposer un petit Papirius, ou quelques autres Capitaines de ce temps-là, c’est non seulement oster à la fortune du Macedonien tout le pouvoir qu’elle a d’ordinaire dans les combats, mais aussi c’est beaucoup déroger à sa Vertu. La mesme consequence que l’on tire pour rendre l’Histoire suspecte de flatterie, quand on parle de ses amis, ou de sa nation, la peut aussi faire accuser de malignité, quand on met en jeu les Ennemis de sa Patrie, ou mesme les siens propres. Car il est fort mal-aisé qu’un homme ne donne à son ancre la teinture de ses passions, et ne transmette à son ouvrage les maladies dont il est taché ; tout de mesme qu’en la conception, les enfans retiennent presque tous-jours quelque chose de l’indisposition de leurs Peres, dont les maladies leur sont comme hereditaires : Il eust esté donc bien difficile à un Grec d’escrire à l’advantage des Perses, quand Xerxes couvrit de Vaisseaux tout l’Hellespont, et mit des Rivieres à sec par le grand nombre de ses Soldats. Pour cette mesme raison l’on pouvoit à fort bon droict soupçonner la foy des Romains, lors qu’ils venoient à traicter de la Vertu des Carthaginois, ou celle des Thebains, quand ils mettoient par escrit les guerres continuelles qu’ils avoient contre la Republique d’Athenes ; D’où l’on peut inferer que soit qu’un Historien escrive en faveur d’un Amy, ou bien au desadvantage d’un Ennemy, il est presque impossible qu’il ne se rende suspect d’infidelité, à cause de l’interest de sa passion. Il faut donc, s’il veut dire le vray, qu’il s’adonne à raconter des choses indifferentes ; Et en ce cas là, outre qu’il peut estre mal adverty, on luy demandera tous-jours de qui il tient ces memoires, et trouvera-t’on à la fin qu’ils viennent ordinairement de personnes amies ou ennemies : veu que les indifferentes ne se peineroient pas beaucoup pour s’en instruire. La mesme chose se peut encore dire de ceux qui prennent le soing de publier les Histoires advenuës avant leur naissance. Car ils les puisent dans les memoires escrits de ce temps-là mesme auquel elles sont arrivées, ou pour le moins ils les prennent dans des Livres qui en sont tirez. Tellement qu’ils se rendent suspects de mensonge, à cause que leurs originaux en sont soupçonnez aussi ; Et voy là comment il est mal-aisé d’avoir une Histoire toute pure, et qui ne contienne que des succés veritables. D’ailleurs, les gents de haute condition, comme les Souverains, et ceux qui en approchent, entretiennent d’ordinaire des Historiens à gages, qui ne peuvent de moins que loüer hautement les mediocres Vertus de leurs Maistres, et taire, ou paslier leurs defauts. Car ils se croiroient coupables d’ingratitude, s’ils ne donnoient de la gloire à celuy qui leur donne du pain, et s’ils ne faisoient survivre à la mort le nom de ceux qui maintiennent le repos de leur vie. Quant aux hommes de moindre qualité, mais qui ont assez d’ambition, pour souhaitter de vivre dans une Histoire, il n’est pas incompatible qu’ils ne corrompent les Escrivains mercenaires, pour se faire vendre bien cherement quatre lignes de loüange ; Que si quelques-uns d’entr’eux ne le font, la faute en est à leur avarice, et non pas à leur moderation, en matiere de vaine gloire. Mais au lieu de m’amuser au long recit d’une chose qui n’est que trop commune à la Cour de tous les grands Princes, il me suffira de redire les paroles de nostre Autheur ; que si les Lions avoient des Graveurs et des Sculpteurs, comme les hommes en ont, l’on en verroit plusieurs en peinture que ces animaux farouches esgorgeroient, c’est à dire, qu’il y a quantité de vaillants Guerriers, à qui, si l’Histoire avoit esté juste, elle auroit donné des loüanges immortelles ; ou, pour le prendre en un autre sens, qui aboutit neantmoins à celuy-cy, cela signifie que la corruption est si grande parmy ceux qui distribuent la reputation, que les bestes mesmes pourroient esperer des honneurs excellents, si elles avoient l’ambition et les moyens de seduire les Historiens peu fideles.

 

Fin de la cinquante-neufviesme Fable.

FABLE LX.

De la Puce, et de l’Homme. §

Uu homme se sentant mordre par une puce ; « Qu’est-ce qui me picque icy ? », dit-il, et la prit en mesme temps. Elle voulut s’excuser alors, alleguant qu’elle estoit de ce genre d’animaux que la nature avoit destinez à vivre comme elle ; Surquoy le priant tres-instamment de la laisser, puis qu’aussi bien elle ne pouvoit luy faire beaucoup de mal ; « Tu t’abuses », luy respondit l’homme en soubs-riant ; « et c’est pour cela mesme que j’ay sujet de te vouloir tuer, pource qu’il ne faut offencer personne, ny peu, ny prou ».

Discours sur la soixantiésme Fable. §

C’est une mauvaise excuse pour les meschans, que d’alleguer leur foiblesse, quand ils se veulent guarantir de la juste punition de leurs fautes. Car pour ne meriter point de pardon, c’est assez qu’on ait donné des marques d’une pernicieuse volonté, quand mesme elle ne seroit pas suivie d’un mal extraordinairement grand, ou qui auroit esté diverty par quelque accident inopiné. Toute la raison que je puis alleguer de cela, c’est que la faute consistant en la seule volonté, il semble qu’elle ne soit pas moindre aux foibles qu’aux puissants, et que pour la mesme raison ils ne soient pas aussi moins dignes de punition que les autres. Au contraire, on pourroit dire que ceste circonstance aggrave leur peché, puis qu’estant de leur nature incapables de nuire, et par consequent moins poussez à cela par la violence de leur sang, ou par la force de leur complexion, il n’est pas hors d’apparence qu’ils n’ayent une plus maligne volonté que les autres, et qu’ils ne desirent le mal comme mal. D’ailleurs, ayant plus de sujet que les forts de s’humilier, et de se recognoistre, ils sont blasmables au double de jetter en arriere toutes considerations, et se porter opiniastrément à une action eslevée au dessus de leur pouvoir, qui est en cela d’autant plus mauvaise, qu’elle est accompagnée d’une autre faute ; à sçavoir, de la temerité. L’on peut adjouster à tout cecy, que l’on est encor plus meschant d’entreprendre une chose vicieuse, lors qu’il y a moins d’espoir d’en éviter la punition. Car il y a de l’apparence que pour en venir là, il faut avoir necessairement une volonté de pecher, tout à fait noire et déterminée, ce qui tient du desespoir en quelque façon. Or est-il que les foibles et les petites gents me semblent entierement despourveus d’appuy, pour éviter le juste chastiment de leurs fautes ; Et c’est pour cela qu’ils sont plus à blâmer que les autres, puis qu’ils s’abandonnent à tout pour faire du mal. Ainsi le sage Phrygien a eu beaucoup de raison de faire dire à l’homme de ceste fable, que plus l’animal estoit petit, moins il luy falloit pardonner, pour estre digne de plus grand blâme, et capable de moindre resistance. C’est pour quoy nous voyons tous les jours par épreuve, que les petits qui se treuvent coûpables servent d’exemple au reste du peuple, afin de le détourner des meschantes actions, pource qu’en leur mort il y a peu de gents interessez, et que l’execution de leur arrest est pour l’ordinaire de petite difficulté.

 

Fin de la soixantiesme Fable.

FABLE LXI.

De la Fourmy, et de la Cigale. §

La Cigale voyant la Fourmy, qui sur la fin de l’Automne faisoit un amas de blé dans sa petite grange, s’approcha d’elle aussi tost, et luy en demanda un grain. « Que ne fais-tu comme moy », luy respondit la Fourmy, « et que n’amonceles-tu tout ce que tu peux amasser en esté, pour t’en servir en hyver ? » « Je passe », dit la Cigale, « fort joyeusement tout ce temps-là, et ne fay rien que chanter ». « Puis que cela est », repartit la Fourmy en sous-riant, « et que tu n’as point plus de soing, tu merites bien maintenant de mourir de faim »,

Discours sur la soixante et uniesme Fable. §

Comme il n’y a rien de plus fâcheux qu’une vieillesse accompagnée de pauvreté, aussi ny a-t’il rien de si bien seant au monde qu’une laborieuse jeunesse. Esope nous represente fort bien cela par le moyen de la Fourmy, qui durant l’esté ne fait autre chose qu’assembler des grains, pour se nourrir en hyver, au lieu que l’imprudente Cigale consomme vainement ses beaux jours à chanter, et se trouve reduite à la fin à mandier sa vie, pendant la rigueur de l’hyver ; ce qui luy est d’autant plus insupportable, qu’elle y est moins accoûtumée. Ceste Allegorie sert d’un bel exemple à l’homme faineant et voluptueux ; Car d’avoir employé presque tout son aage dans la mollesse et dans l’oisiveté ; de s’estre gorgé de delices, d’avoir perdu l’usage de ses mains, et engourdy jusques-là sa personne, qu’elle demeure incapable des fonctions les plus vigoureuses ; puis de se voir reduite non seulement à quester sa vie, mais encore à la gagner avecque difficulté, parmy les affronts du mépris et de la honte ; c’est, à mon advis, une chose hors de toute consolation. Que si sortir d’un mal pour entrer dans l’autre, est une peine tres difficile à supporter ; Que ne sera-ce point de passer du bien à l’extremité de toute misere ? S’il ne reste aux vieillards pour le soulagement de leurs chagrins, que le repos et le respect dont la jeunesse est obligée de leur donner des témoignages continuels, n’est-ce pas une maniere de desespoir à ces pauvres gents, de se voir accueillis d’une inquietude necessiteuse, et abandonnez au mespris de tous les autres hommes ? Ce sont asseurément des miseres qu’une personne vulgaire ny d’entendement mediocre ne sçauroit endurer avec patience. Il faudroit avoir pour cela l’éminente vertu d’un Homere, qu’on appelloit anciennement le Vieillard Meonien. Ce Prince des Poëtes ayant pris naissance de parents incognus, et passé toute sa vie en l’étude des lettres hors de sa Province, et mesme estant privé du plus agreable de nos sens, à sçavoir de la veuë, se trouva sur le declin de son âge, accueilly d’une pauvreté si grande, qu’il estoit reduit à la mercy des autres hommes, pour trouver du pain, et ne mangeoit que ce qui luy estoit charitablement donné. Toutesfois en ceste extraordinaire calamité, jointe à un aveuglement perpetuel, il posseda si bien le repos de son esprit : il s’occupa à de si hautes pensées, et composa des ouvrages si Divins, qu’on luy donna depuis à bon droict le tiltre de Pere des Lettres, et à bon droict aussi sept Villes fameuses débatirent entr’elles apres sa mort, l’honneur de sa naissance et consacrerent des honneurs Divins à celuy qu’ils n’avoient daigné regarder durant sa vie. Nous lisons presque la mesme chose de Diogene, à sçavoir, qu’ayant mesprisé toute sa vie le soing d’acquerir des richesses, voire jusques-là que de refuser les presents du plus grand Monarque de la terre, il fût attrappé sur ses vieux jours d’une extrême necessité ; de sorte qu’il s’exerçoit le long d’un porche à demander l’aumône aux statuës, afin, disoit-il, d’apprendre à n’avoir point de honte de mendier. Il supporta toutesfois ceste incommodité avec une merveilleuse resolution, et ne perdit pour cela, ny sa belle humeur, ny la raillerie à l’heure de sa mort, quoy qu’il rendit l’esprit sous un Arbre, à faute d’avoir une malheureuse retraicte pour se loger. Voylà l’exemple de deux hommes, qui ont eu l’esprit assez fort pour souffrir en patience une pauvre et contemptible vieillesse. Mais, certes, ils estoient doüez d’une si éminente Vertu, que je ne conseille à qui que ce soit de les imiter, ny d’exposer son vieil âge à tant de miseres, sous l’esperance de les endurer aussi constamment qu’eux, puis qu’au temps où nous sommes, et mesme dans la memoire de tous les siecles passez, il seroit bien mal aisé de trouver des courages si fortifiez contre toute misere, que furent les leurs, ny si capables de ceste haute Philosophie, qui nous instruit à la patience. Ils eurent encore un grand advantage sur les autres, en ce que la plus espineuse de toutes les circonstances en telle nature d’accidents, estant celle qui nous fait tomber de la vie paresseuse à la penible, ces excellents hommes n’y trouverent point ceste difficulté. Car ils passerent presque leur vie entiere en une perpetuelle meditation, et s’abstindrent vertueusement de toute sorte d’excés, et de superfluitez nuisibles. De ceste façon la vieillesse ne les fit jamais déchoir d’un estat prospere à une condition penible et traversée. La pauvreté ne leur sembla point nouvelle en leurs vieux jours : ils se l’étoient renduë trop familiere, pour en estre incommodez, et la fin de leur âge ne leur fût point si fascheuse, que l’on pourroit se l’imaginer, pource qu’elle ne leur apporta que des rides, et des cheveux blancs. Voylà combien peu les toucherent les delices et les mollesses des riches, au lieu que si apres une vie faineante et voluptueuse nous nous voyons d’avanture dépourveus de commoditez, cela nous seroit moins supportable, que la pluspart des maux qui nous pourroient assaillir d’ailleurs. Empeschons-nous donc, avecque soing, de tomber en un si fascheux inconvenient, si ce n’est que par les raisons d’une puissante Philosophie, nous voulions nous exercer à rendre nostre pauvreté moins contemptible ; C’est ce que firent à vive force de patience et de Vertu, les deux Personnages que j’ay nommez, et ce que font encore aujourd’huy tous les bons Religieux, l’institution desquels est d’autant plus vertueuse, qu’ayant pour but la gloire de Dieu, ils s’assujettissent à son imitation à une pauvreté volontaire. Ce qu’ils font asseurément d’un pur zele, et non par aucune consideration humaine, comme gents qui ne mendient que pour l’amour de Jesus-Christ, et qui rejettent bien loing ceste honte, dont Cardan veut qu’ils ne soient affranchis, qu’à cause du general consentement des hommes. Mais au défaut d’une profession saincte et Chrestienne, comme celle là, prenons garde, s’il est possible, de n’estre reduits à la mendicité sur nos vieux jours ; imitons plustost l’exemple de la sage Fourmy, qui recueille pendant l’hyver les fruicts de son laborieux esté. Il est vray que ce seroit une messeance à nous de luy ressembler en ceste espece d’inhumanité, qu’elle tesmoigne envers la Cigale. Car c’est une chose tous-jours loüable de faire part de nos biens à toute maniere de necessiteux, quand mesme ils le seroient par leur mauvaise conduitte.

 

Fin de la soixante et uniesme Fable.

FABLE LXII.

De la Brebis, et de la Corneille. §

La Corneille se débattoit sur le dos d’une Brebis, qui ne pouvant se deffendre ; « Asseurément », luy dit-elle, « si tu en faisois autant à quelque chien, il t’en arriveroit du malheur ». « Cela seroit bon », luy respondit la Corneille, « si je ne sçavois bien à qui je me joüe ; car je suis mauvaise aux debonnaires, et bonne aux meschants ».

Discours sur la soixante-deuxiesme Fable. §

Je ne trouve point de plus naïfve peinture de la coustume du siecle en toutes les autres Fables du Phrygien, que je fais en celle-cy, où il monstre par l’exemple de la Brebis, que l’innocence attire tousjours sur soy les outrages, et que plus elle est humble, plus elle est persecutée. Cela ne procede que du peu de generosité des mal-faisants, qui pour assener leurs coups sans peril, cherchent d’ordinaire une foible et nuë simplicité ; pource que s’ils attaquoient des égaux en force et en resistance, ils courroient plus de la moitié de la fortune, et succumberoient possible sous la deffence de leurs ennemis. C’est pour cela mesme que les Seigneurs gourmandent souvent les petits sujets ; que les forts et vigoureux soldats volent en chemin une foible femme, et que les chicaneurs fins et bien apparentez dressent toûjours quelques pieges et quelques aguets aux biens de la vefve et de l’orfelin. En un mot, c’est par là que les grosses Republiques traittent la pluspart du temps avec injustice leurs foibles voisins. Nous avons dit, ce me semble, en peu de paroles, quelle est la cause ; et quelle l’experience de ce mal. Venons maintenant au remede qu’il y a aux uns pour s’empescher de nuire ; et aux autres pour souffrir patiemment leur oppression. Premierement les hommes puissants et injurieux se peuvent representer qu’ils ne tiennent leur force que de Dieu, qui ne la leur donne point à dessein d’affliger les foibles, mais plustost pour leur faire du bien, et les secourir. Car estant de sa nature tout bon, il est hors de propos de s’imaginer qu’il fournisse des armes pour destruire la bonté. Tellement que c’est une chose detestable devant luy, d’user mal à propos de l’authorité qu’il nous transmet, et que nous avons plustost par emprunt, que par proprieté. D’ailleurs, quelqu’un de ces gents-là peut raisonner de ceste sorte et raisonner veritablement. « Si Dieu m’a voulu faire tant de bien, à moy qui suis sans merite et sans vertu, que de m’eslever à la grandeur et au commandement sur les autres, n’est-il pas juste que le les traitte avecque douceur, et sans user envers eux d’aucune inhumanité ? » Par mesme moyen il pourra considerer, que la personne qu’il persecute est quelquefois plus éminente que luy, quoy qu’elle paroisse plus abjette. Car ce ne sont pas les grandeurs de la terre qui establissent nostre condition devant Dieu, mais plustost c’est la seule vertu ; et celuy-là est le plus considerable en sa Cour, qui est le moins vicieux. En un mot, qu’il jette les yeux sur la lascheté de son action, qui n’est digne d’aucune sorte de loüange, pource qu’elle ne contient aucune difficulté. Quel honneur est-ce à un homme riche et bien qualifié, de venir à bout d’un petit ennemy, qui n’a non plus de force qu’un vermisseau, et qui succumbe au premier coup qu’on luy porte ? Telles et autres meditations peuvent rappeller un homme de l’injustice, et le rendre non seulement moins rude, mais encore tres misericordieux envers les petits. Que si pour toutes ces raisons les foibles ne laissent point d’estre en butte à la persecution des plus puissants, en tel cas, pour les reduire à la patience, il leur faut representer la courte durée de nos jours, la justice de Dieu, qui ne laisse rien sans payement, l’égalité des conditions dans la tombe ; et bref la bonne fortune que ce leur est de trouver une occasion de meriter le Ciel, et d’estre imitateurs de la patience de leur Maistre.

 

Fin de la soixante-deuxiesme Fable.

FABLE LXIII.

De l’Arbre, et du Roseau. §

L’Arbre et le Roseau disputoient ensemble, touchant leur force et leur fermeté. En ce contraste, l’Arbre injurioit le Roseau, et luy reprochoit d’estre inconstant, et variable à tous vents. A cela le foible Roseau ne sçavoit que respondre : aussi ne disoit-il mot, se promettant qu’il ne tarderoit guere à estre vangé. Comme en effect, estant survenu quelque temps apres un si grand orage, que toute la forest en estoit ébranlée ; le Roseau qui n’estoit pas loin de là, se rendoit souple aux secousses du vent, qui l’agitoit sans luy nuire ; Mais l’Arbre au contraire, voulant s’opposer à sa violence, fût arraché par le pied.

Discours sur la soixante-troisiesme Fable. §

Icy nous aprenons que le Sage fait quelquesfois gloire de ceder au temps, et qu’il ne s’oppose pas tousjours orgueilleusement à la violence des plus forts, autrement cela s’appelleroit un desespoir meslé d’orgueil, qui seroit possible aussi blâmable que la lascheté. Ceste verité est si cognuë de tous les hommes, qu’ayant passé en proverbe parmy nous, elle contient le plus grand secret de la prudence, à sçavoir, de s’accommoder au temps. A quoy toutesfois les contre-disants auroient moyen d’objecter la mort de Caton, et alleguer que les grands courages ayment beaucoup mieux mourir, que démordre d’une forte et loüable proposition. Ils pourroient dire encore, que l’action du Vertueux estant posée entre les deux extrêmes, il est impossible de ceder et de fléchir d’un costé, sans se détourner du milieu, qui est le juste poinct de la mediocrité, et par consequent le siege de la Vertu ; Qu’au reste, plus on est ferme, plus on est sage, et que c’est une proprieté presque Divine, d’estre constant et inébranlable en toute sorte d’évenements. Mais il ne nous sera pas malaisé de respondre à tout cela, pourveu que nous distinguions deux choses, à sçavoir les déportements du Sage, eu égard à soy-mesme, et pareillement la façon de vivre, en tant qu’elle se rapporte à d’autres personnes. En suitte dequoy, il faut que nous le considerions, en qualité d’homme officieux, et qui a dessein de faire quelque chose pour le commerce du monde, comme ont fait autresfois plusieurs hommes extraordinaires, qui ont esté dans le perpetuel employ des affaires ; tels que furent jadis Zoroaste, Trismegiste, Platon, Aristote, Plutarque, et une infinite d’autres, à qui estoient commises les plus importantes charges des grands Estats. Quant au Sage consideré en particulier, c’est proprement celuy qui détaché de tous les interests mondains, demande plustost d’en estre spectateur que partie ; comme l’estoient anciennement un Anacarsis, un Crates, un Diogene, et ainsi de leurs semblables, ou comme le sont encore aujourd’huy nos Religieux, mais avec une perfection incomparablement plus grande, et plus noble. Ces distinctions estans supposées pour la clarté de ce Discours, je dis que par l’Allegorie de nostre Fable, Esope n’a pas entendu ceste derniere espece de Sages, et qu’il n’a non plus voulu parler du Sage consideré selon soy mesme, mais plustost à l’egard des autres hommes. Car il est vray, que tous les Vertueux doivent establir une égalité dans leur ame, qui ne s’ébranle par aucuns orages, et ne cede à pas une adversité. Mais quant aux hommes d’Estat, et d’affaires, desquels Platon a voulu parler, lors qu’il a dit, que ceste Republique estoit bien policée, où les Philosophes regnoient, et où les Roys philosophoient, il n’y a point de doute que le devoir de leur charge les oblige à suivre un autre genre de vie. Ce sont eux que Plutarque appelle au gouvernement des Estats, et qui par consequent doivent apprendre à s’accommoder à toutes les deux fortunes, plus pour le respect de la multitude, qui est remise sous leur conduite, que pour leur interest propre. Si quelqu’un d’eux est veritablement Sage, la plus terrible des choses humaines, qui est la mort, passera en son endroict pour indifferente, et mesme pour méprisable. Que s’il a le soing de la conservation de tout un Peuple, et si l’innocente multitude releve de ses conseils, comment ne donnera-t’il point quelque chose au temps pour le salut de la Republique ? Quand Phocion conseilloit aux Atheniens de ne se pas roidir ouvertement contre Alexandre, mais de ceder à la violence de ses conquestes, en estoit-il pour cela moins vertueux, ou moins resolu ? Pouvoit-on dire que ce grand homme eût fléchy sous l’apprehension d’une guerre, ou qu’il eût descheu de son ordinaire égalité ? Estoit-il blâmable du vice des lâches, luy qui souffrit la mort avecque tant de mépris, qui se mocqua de toutes les injures, et qui fût invincible à la corruption des presents ? Certainement il me semble, que c’eust esté aux Atheniens une grande injustice, que de luy faire ceste reproche, et à luy-mesme une extrême imprudence, ou bien une expresse malignité de leur conseiller qu’ils eussent à se roidir, et à tenir ferme. L’on peut voir par là de quelle sorte le Sage doit s’accommoder à l’occasion, sans déchoir toutesfois de l’égalité de son esprit, à l’imitation de nostre Roseau, qui ploye veritablement sous l’effort de la tempeste, mais qui conserve ses racines fermes et durables, au lieu que cét arbre orgueilleux, pour s’estre roidy contre les coups de l’orage, se trouve entierement déplacé de son assiette, voire mesme enveloppé de ses propres ruynes. Sa cheute apprend donc aux hommes d’affaires à ne s’ahurter jamais contre un puissant Ennemy, mais à gauchir et esquiver adroittement ses attaques, s’ils veulent que leurs desseins ayent un heureux, succés.

 

Fin de la soixante-troisiesme Fable.

FABLE LXIV.

De l’Asne, et du Loup. §

L’Asne passant sur un buisson, se mit une espine au pied, et vid à mesme temps un Loup, à qui s’addressant ; « Helas ! mon amy », dit-il, « je meurs de douleur et d’angoisse. Puis qu’il faut donc que je sois ta proye, ou celle des Vautours et des Corbeaux, fay-moy du moins un plaisir, tandis que je suis en vie ; arrache-moy une espine que j’ay au pied, afin que j’en meure plus doucement ». Le Loup se mit incontinent à luy rendre ce bon office ; mais il eust à peine arraché l’espine, que l’Asne ne sentant plus de douleur, luy donna un si grand coup de son pied, qui estoit ferré, qu’il luy rompit le front, le museau, et les dents, puis il s’échappa bien viste. Le pauvre Loup se voyant ainsi trompé, et s’en prenant à soy-mesme ; « Cela m’est bien deu, dit-il, car à quel propos ay-je voulu maintenant estre Chirurgien, moy qui n’ay jamais esté qu’un Boucher ? »

Discours sur la soixante-quatriesme Fable. §

Esope se moque à bon droict en cette Fable, de ceux qui se veulent mesler d’un mestier qui ne leur est pas ordinaire, ny propre, et laissent pour cét effet leur vray et naturel exercice, chose, ce me semble, la plus digne de reprehension qu’on puisse faire, pource que, non seulement on hazarde en cela sa reputation, mais aussi on y ruyne ses affaires, et celles d’autruy ; ce qui ne peut proceder que d’une excessive vanité, joincte à une foiblesse d’esprit encore plus grande. Or est-elle si ordinaire au siecle où nous sommes, que mesme les simples femmes veulent passer pour sçavantes ; Et n’est pas jusqu’aux moindres Artisants qui ne parlent publiquement de la guerre, et des affaires d’Estat. Bref, il n’y a celuy qui pour paroistre universel en la cognoissance des choses, ne mette effrontément sur le tapis des questions sur des matieres où il n’est aucunement versé, et où mesme, quand il auroit beaucoup d’estude, son naturel l’empescheroit de profiter. Il faudroit dire à telles gents ce que dit autresfois Apelles à un Cordonnier, qui se mesloit de reprendre quelque chose en un visage de sa façon ; « Mon amy, ne juge que de ta Pantoufle ». Ainsi pourroit-on bien renvoyer à leur mestier beaucoup d’hommes impertinents, sans se donner la peine d’ouyr les extravagances qu’ils nous estallent. Mais quand ils ne se contentent pas de discourir des affaires qui leur sont incognuës, et qu’en suitte des paroles, ils se jettent dans une profession esloignée de la leur, c’est une chose pitoyable de les voir faire. Car au lieu qu’en discours ils n’ont merité que des risées, en de semblables actions, ils sont dignes de recevoir des coups de pied, comme le Loup de cette Fable.

 

Fin de la soixante-quatriesme Fable.

FABLE LXV.

Du Renard, trahy par le Coq. §

Le Renard avoit tué beaucoup de Poules à un Paysant, qui pour se venger tendit des lacs, et le prit. Or d’autant que le Coq avoit esté le seul tesmoin de cette prise, il le supplia tres-instamment, ou de luy apporter un coûteau pour coupper ses lacs, ou de n’en dire rien à son Maistre, jusqu’à ce qu’il les eust rompus à belles dents. Le Coq luy promit tous les deux, bien que toutesfois il ne fût nullement en volonté de luy tenir sa promesse. Comme en effect, il courut droit à son Maistre, et luy dit, que le Renard estoit pris. Le Paysan s’arma en mesme temps d’une massuë, pour en assommer son Ennemy, qui le voyant venir de loin. « Mal heureux que je suis ! », s’escria-t’il, « n’ay-je pas esté bien fol de croire que le Coq me seroit fidele, apres luy avoir tué tant de femmes ? »

Discours sur la soixante-cinquiesme Fable. §

Jamais il ne faut attendre de bons offices des personnes que nous avons des-obligées, comme dit fort à propos le Renard dont il est question. En effect, si c’est presque une foiblesse d’esperer un vray service de ceux qui se disent nos amis, veu la grande tromperie qui se trouve d’ordinaire parmy les hommes, n’est ce pas une espece de manie d’en attendre de nos Ennemis, ou pour le moins de ceux qui le devroient estre ? Est-il bien possible que nous ayons oublié nos actions jusques-là, que de ne nous souvenir plus du sujet que nous pouvons avoir donné à un homme, de se plaindre de nous ? Si nous avons eu assez de malice pour l’offenser, à quel propos luy voudrons-nous imputer assez de probité pour n’en tirer sa revenche ? Certes, il n’y a point de Vertu dans le monde qui soit si grande, que de rendre le bien pour le mal. Que si on la veut trouver, il la faut chercher dans les Cloistres, et n’attendre pas que ce miracle se rencontre à nostre faveur. Mais quand mesme il y auroit des hommes assez heroïques pour une semblable action, nous ne pourrions les employer, sans chocquer la bien-seance. Car nous devons avoir en l’ame un secret souvenir du tort que nous leur avons fait, qui nous deffend de nous en servir, de peur de les aigrir davantage, et de leur remettre en memoire les déplaisirs du passé, D’ailleurs, c’est une action toute pleine d’inconstance, et de fausse conduite, et cela s’appelle proprement traicter en amis ceux à qui nous avons donné sujet de ne le plus estre, puis que, selon Senecque, celuy-là oblige le plus, qui donne aussi le plus de moyen à l’autre de l’obliger. Mais passons à la soixante-sixiesme Fable.

 

Fin de la soixante-cinquiesme Fable.

FABLE LXVI.

Du Renard, et du Chat. §

Le Renard devisant avecque le Chat, se vantoit d’étre si fin, qu’il avoit, disoit-il, une plaine besasse de tromperies. A quoy le Chat respondit ; qu’il n’en avoit qu’une seule, mais qu’il s’en tenoit bien asseuré. Comme ils en estoient sur ce discours, ils ouyrent abboyer des Chiens, qui s’en vindrent tout droit à eux. Alors le Chat monta vistement sur un arbre ; Ce que le Renard ne pouvant faire, il fût à l’instant assiegé des Chiens, qui le prirent.

Discours sur la soixante-sixiesme Fable. §

Le dessein de nostre Autheur en cette Fable, est de nous apprendre que la naïfve prudence est plus pure en toutes choses, qu’une conduitte pleine d’artifices, et de captieuses subtilitez. Ce qui sera mal-aisé à persuader au Vulgaire, qui admire extraordinairement les finesses, et repute bien heureux ceux qui en sçavent abondamment inventer. Mais ces autres qui sont veritablement sages et genereux, se tiennent au dessus de cette methode, et mettant la vraye addresse en une discrette sincerité, ils en usent accortement, et y convient tout le monde par leur exemple. Or que ce chemin-là soit le plus vertueux, c’est une chose si manifeste, qu’elle n’a besoin de preuve, ny d’experience. Il faut seulement sçavoir, s’il est le plus asseuré ; en quoy je diray avec Esope, qu’il l’est en effet, et que les ruses ne font qu’advancer la ruyne de leur Autheur, si ce n’est d’avanture quand il est question de s’opposer aux pieges d’un Ennemy, et de chercher son salut dans la contre-finesse. Car comme un chemin couvert de brossailles, et de buissons, est à bon droict plus suspect au Voyageur, qu’une voye toute pleine et unie, ainsi un procedé plein d’embusches traistresses, et dangereuses, est incomparablement plus à craindre qu’une suitte d’actions vertueuses. La principale raison est tirée de la multiplicité. Car à foüiller dans l’obscurité des affaires, il n’y a point d’homme si aveugle à qui l’on oppose une finesse, qui ne trouve presque tous-jours le moyen de s’échapper par une autre ; Et cela, comme nous avons dit en quelque autre endroict, pource que toutes propositions ont deux faces. D’ailleurs, celuy qui s’engage dans les ruses, s’égare le plus souvent dans un labyrinthe, tout de mesme qu’on ne peut quitter le grand chemin, pour brosser à travers la campagne parmy les haliers et les espines, sans se perdre, ou du moins sans s’esloigner du lieu où l’on desire arriver. Aussi est-il fort mal-aisé de discerner ce qui semble vray, d’avec ce qui l’est veritablement, sur tout, quand on est préoccupé d’une violente inclination de le mettre en pratique. Or s’esgarer du chemin de la verité, c’est proprement s’esloigner de la voye la moins dangereuse, et la plus honneste. Ces raisons accompagnées de plusieurs autres, que je passeray sous silence à cause de la briefveté que j’affecte, peuvent encore estre fortifiées de l’experience, tant particuliere que publique. Voyons quelles Republiques ont esté les plus fleurissantes, ou celles qui ont fait mestier de tromper, ou ces autres qui ont suivy une vraye et sincere vertu. Il n’y a point de doute que la Romaine n’ait emporté l’avantage sur la Carthaginoise, soit en la durée de sa grandeur, soit en la prosperité de ses armes ; et toutesfois les Citoyens de Rome estoient si pleins de probité, qu’ils alloient volontairement jusques à Carthage, pour y mourir en gardant leur parole, comme fit Attilius, Et les autres tout au contraire, vivoient si fallacieusement, que leur coustume estoit passée en Proverbe : de sorte que pour encherir la perfidie d’un homme, on luy reprochoit d’avoir une foy Punique, c’est à dire Carthaginoise. Y eut il jamais des gents si fideles que les Lacedemoniens, ny des hommes si fallacieux que les Cretois ? et neantmoins les derniers ont eu fort peu de nom et de durée, au lieu que les autres ont porté leur gloire par dessus toutes les nations de leur temps. Les Scythes qui suivent la loy naturelle, et tiennent une sorte de gouvernement eslogné de toute ruse et supercherie, n’ont jamais pû estre surmontez, ny par Cyrus, ny par le grand Roy Alexandre. Au contraire, les Grecs, à cause de leurs finesses, se sont premierement divisez eux-mesmes, puis ils ont esté la proye de leurs ennemis. Voylà quant aux Republiques et aux Nations. Maintenant pour ce qui est de la subsistance particuliere des hommes, où trouvera t’on des Politiques qui ayent vescu avec moins de seureté que les Tyrans ? Ne sont-ce pas eux qu’on a égorgez ? eux, qu’on a jetté dans les prisons, et qui ont esté l’object de l’execration publique ? Les Tyrans toutesfois ne sont autre chose que les rusés, qui preferent l’artifice à la bonne foy, et ne font aucune conscience de manquer de parole, pourveu qu’ils y trouvent une fausse apparence de seureté. Mais en effect, le vray repos de leur fortune devroit consister en l’amour des Peuples, et en la tranquilité de la conscience ; Car celuy-là ne crainct rien, qui ne fait aucun tort aux autres, et ne craignant rien, il marche sans artifice, et sans soupçon, ne jugeant digne de luy que la voye la plus ordinaire, et la plus naïfve. Ce n’est pas pourtant que je veüille oster à la Prudence son merite et sa necessité, puis que je n’en mets l’establissement qu’à bien choisir les justes methodes, et à dédaigner les artificieuses.

 

Fin de la soixante-sixiesme Fable.

FABLE LXVII.

Du Renard, et du Loup. §

Le Renard tombé dans un puits, en danger d’estre noyé, pria le Loup, qui estoit en haut, de luy jetter une corde, pour le retirer de ce peril. « Pauvre malheureux ! », luy respondit le Loup, « comment t’es-tu laissé choir ? » « Ce n’est pas maintenant le temps de jaser », repliqua le Renard : « quand tu m’auras tiré d’icy, je te raconteray le tout par ordre ».

Discours sur la soixante-septiesme Fable. §

Cette Allegorie n’a pas besoin d’explication, pour estre assez claire de soy-mesme. Car qu’y a-t’il de si extravagant, ou de si hors de saison, que de faire à son amy des demandes superfluës, sur le poinct d’une pressante necessité ? N’est-ce pas une impertinence plus cruelle qu’un assassinat, puis que non seulement on y fait perir celuy qu’on ayme, mais encore on le fait perir avecque langueur, au lieu de haster le temps de son secours, autant qu’il est possible à la diligence humaine. Mais je tomberois en la faute que je reprens en autruy, si par des paroles superfluës je m’arrestois d’avantage, ou à déduire, ou à prouver le sentiment de mon Autheur. Passons plustost à un autre Discours, puis que ceste verité est de soy-mesme plus manifeste que le jour.

 

Fin de la soixante-septiesme Fable.

FABLE LXVIII.

Du Chien envieux, et du Bœuf. §

Le Chien estoit couché dans une Creche toute pleine de foing, où le Bœuf voulut venir repaistre ; mais le Chien se leva pour l’en empescher. Ce que voyant le Bœuf ; « malheur t’advienne », luy dit-il, « puis que tu és si envieux, que tu ne veux ny manger du foing, ny permettre que j’en mange ».

Discours sur la soixante-huictiesme Fable. §

Icy l’on blâme l’envieuse malignité de quelques-uns, qui ne peuvent pretendre à une bonne fortune, et s’opposent toutesfois à la pretension d’un autre homme, non pour aucune haine qu’ils ayent conçeuë contre luy, mais seulement par une envieuse qualité, qui les empesche de consentir à l’avancement du Prochain, Estrange, certes, et déloyale maxime, de faire dépendre son contentement de l’ennuy des autres, et de vouloir nuire à celuy qui ne nous en donna jamais l’occasion. O que telles ames sont bien esloignées de la vraye franchise ! puis qu’au lieu de rechercher ardemment les occasions d’obliger, elles se divertissent au contraire à faire du mal, et rendent à leurs Prochains des déplaisirs qu’ils ne pourront jamais reparer. Il me semble que nous avons cy-dessus assez amplement parlé de l’envie, qui consiste en la douleur que nous conçevons du bien et de la prosperité d’autruy. Sans qu’il soit donc necessaire de dire aucune chose de ses causes, ou de sa definition, il suffira de conclure, qu’il n’y a point de crime au monde si pernicieux, ny si des-agreable à Dieu, que celuy-cy. Car, à le bien considerer, il n’est fondé, ny sur aucun plaisir des sens, ny sur aucune esperance de fortune, ou de gloire. C’est plustost une infame et vile passion, qui ne s’enrichit jamais des dépoüilles qu’elle oste, et ne trouve point d’autre profit en sa malignité, que celuy de se satisfaire. Or pource que plusieurs personnes en sont atteintes, il ne sera pas, ce me semble, hors de propos de leur choisir un conseil salutaire pour s’en délivrer. Ce qu’il faut faire en toutes façons, s’il est possible, à cause que ceste peine estant de la nature fort ennuyeuse, elle est en cela pire que toutes les autres, qu’elle ne peut servir de satisfaction à nos crimes, pource qu’elle en est elle-mesme un insupportable. Il faut donc que l’homme qui se sentira enclin à l’envie, s’exerce ardamment à loüer, et à bien faire, en des sujets mesmes qui sont indignes de l’un et de l’autre. A quoy il ne s’estudiera, que pour en prendre peu à peu l’habitude, et se détracquer par ce moyen de sa naturelle imperfection. Mais sur toutes choses, il se donnera le soing d’estendre ses bons offices jusques aux personnes mesme qu’il envie, puis qu’il est certain que nous aymons d’ordinaire plus que les autres, ceux à qui nous avons fait plaisir, et que cela nous oblige à les considerer comme un ouvrage de nostre main. De plus, il se proposera mille fois devant les yeux l’extrême impertinence de ceste façon de vivre, qui ne nous sçauroit apporter, non pas mesme temporellement aucune sorte de gloire, ny de profit. Car elle est si laide, et si infame de soy, que tous les gents de bien l’ont en horreur, et n’est pas jusques aux meschants, qui ne feignent du moins de la detester. Quant à la genereuse émulation des Vertus, non seulement je l’approuve fort, mais aussi je la conseille aux personnes qui se sentent d’une nature envieuse et maligne, affin d’occupper à cela leur ambition, et la repaistre d’une contentieuse amour de gloire. Ce que les anciens Sages sçeurent remarquer fort judicieusement, lors qu’ils establirent des jeux publics, pour émouvoir les jeunes gents aux belles actions, par une honneste jalousie de leurs semblables. De ceste nature estoient les jeux Olympiques et Neméens, les courses de l’Hypodrome, la Danse Pyrrhique, les Batailles Navalles, et telles autres gentillesses, qui sont aggreablement décrites par les Autheurs, et nommement par Virgile, au cinquiesme de son Eneide. Voylà comment se doivent exercer les Envieux, et s’enflammer de plus en plus à l’amour de la vraye gloire, qui ne pouvant compatir avecque l’Envie, ne s’attache ordinairement qu’à une émulation vertueuse.

 

Fin de la soixante-huictiesme Fable.

FABLE LXIX.

Du Loup, et des Chiens. §

Le Loup contemploit du haut d’un Rocher deux Chiens, qui au lieu de se tenir en paix prés du troupeau qu’ils avoient en garde, s’entre-battoient, et se deschiroient à belles dents. Cette guerre intestine entre ses deux Ennemis, luy fist esperer, qu’il luy seroit bien-aisé de s’en aller assaillir les Brebis, sans courir aucun danger. Il s’y en alla donc promptement, et en ravist une des plus grasses du trouppeau, puis il se mit à prendre la fuitte. A quoy les Chiens prenans garde, ils laisserent leur querelle particuliere, et sçeurent si bien courir apres luy, que l’ayant atteint, ils faillirent à le tuër, à force de morsures qu’ils luy firent. Depuis, comme il s’en retournoit, il rencontra fortuitement un sien Compagnon, qui luy demanda, comment il avoit osé luy seul assaillir un Trouppeau, où il y avoit tant de valeureux Guerriers ? « Je l’ay fait », respondit le Loup, « pour m’estre laissé tromper à leur differend particulier ».

Discours sur la soixante-neufviesme Fable. §

Ce Loup avoit beaucoup de raison de juger de la perte du trouppeau par la division des Chiens, puis qu’il n’est point d’intestine partialité qui ne soit capable de ruyner une fortune, quelque florissante qu’elle puisse estre. Tesmoin Rome, qui n’a pû jamais perir que par les discordes Civiles, et qui ayant vaincu toutes les Nations, est morte à la fin par sa propre force : Tesmoin Athenes, qui ne perdit la liberté qu’apres que les infideles Orateurs l’eurent presque toute divisée, et que chacun d’eux eust attiré une portion de la Ville au party où il estoit le plus enclin ; Tesmoin encore la riche succession d’Alexandre, qui se défit par le partage des heritiers. C’est ce qui nous est enseigné par les saintes lettres, où il est dit, « Que tout Royaume en soy divisé sera desolé » ; et ce que le Roy Silurus recommanda tres-expressément à ses Enfans, lors que se voyant à l’article de la mort, il les asseura que le vray moyen de se maintenir long-temps invincibles contre leurs ennemis, estoit d’observer une inviolable Union entr’eux. En effect, jamais les Turcs n’eussent pû venir à bout de l’Empire Grec, sans la division d’Andronic Paleologue avecque son fils ; et jamais la Maison d’Austriche ne se fust renduë si forte, sans la parfaicte intelligence de tous ceux qui en portent le nom, tant en la haute et basse Allemagne, qu’en Espagne mesme. Nous avons veu au dernier siecle, combien nous ont esté cherement venduës les factions de la ligue ; Comme au contraire nous voyons tous les jours avec quel accroissement de bonne fortune se maintiennent les Provinces des Pays-bas, à cause de leur parfaicte union. Mais tous ces exemples ne sont que la centiesme partie de ceux que l’on pourroit alleguer pour preuve de ceste verité, où toutesfois il faut prendre garde qu’à la fin de ceste Fable le Loup se trouva trompé dans l’esperance qu’il eust d’abord de profiter en la division des chiens. Cela veut dire, qu’il arrive quelquesfois que les divorces intestins cessent tout à coup à la veuë des armes estrangeres, et que les Citoyens d’un mesme Estat se réunissent les uns avecque les autres, pour se maintenir en liberté. Il en prit ainsi aux Grecs partialisez ensemble, qui neantmoins se rejoignirent enfin avec une parfaite concorde, quand il fût question de repousser la redoutable armée du Roy Xerxes ; dequoy ils ne vindrent à bout, qu’à l’ayde de leur bonne intelligence. Le semblable presque fut veu en l’entreprise que les Romain firent contre les Gaulois, lors qu’appellez à la conqueste de ces pays-là, par les communes divisions de leurs habitans, ils y envoyerent avant le Regne de Jules Cesar deux ou trois Capitaines fort aguerris, qui toutesfois n’en purent venir à bout, et s’accorderent ensemble contre leur Ennemy commun. Ceste resistance dura depuis jusqu’à ce que le grand Cesar les reduisit à main armée, soit que l’honneur de ceste entreprise luy fust fatalement deuë, soit qu’il trouvast moyen de les diviser derechef, ou que toutes les deux causes ensemble contribuassent à la subjection des Gaulois.

 

Fin de la soixante-neufviesme Fable.

FABLE LXX.

De l’Aigle, et du Corbeau. §

L’Aigle vola du haut d’un Rocher dessus le dos d’un Aigneau ; ce que le Corbeau voyant de loing, il en voulut faire autant, et s’alla jetter sur la toison du Mouton, où il s’enveloppa si bien qu’il ne pût s’en retirer, si bien qu’il fut pris, et donné aux Enfans pour s’en joüer.

Discours sur la soixante-dixiesme Fable. §

Ceste Fable soixante-dixiesme contient quelque chose de plus, que le blâme de l’ordinaire temerité. Car c’est bien veritablement un effect de presomption au Corbeau, que de faire les mesmes entreprises de l’Aigle, et de vouloir aspirer aux choses, où elle est toute seule capable de réussir. Cela neantmoins ne se doit, ny simplement, ny absolument appeller Temerité, à cause que ce nom est general à ceste imperfection, et à d’autres de mesme nature, mais qui sont diversement specifiées ; Et peut-on bien dire que ce Vice est comme un troisiesme genre aux entreprises absolument temeraires, et à celle-cy, qui l’est conditionnellement, à sçavoir par imitation. En ce dernier rang se doit mettre l’entreprise de nostre Corbeau, qui ne s’enhardit pas tant d’enlever le Mouton, par un desir qui le porta naturellement à le faire comme pour sembler égal à l’Aigle, et ne devoir rien ceder aux genereuses entreprises de cét Oyseau. Ceste maniere de presomption a esté remarquée par Esope, comme la plus commune de celles qui tombent d’ordinaire en praticque parmy les hommes, qui estans presque tous naturellement enclins à l’émulation, aspirent à de mesmes desseins que les autres, sans mesurer leurs forces avecque celles de leurs rivaux. Les Poëtes nous ont fait une peinture de ce Vice dans la Fable de Salmonée, qu’ils ont representé si temeraire, que d’avoir entrepris d’imiter les foudres de Jupiter, pour s’attribuër des honneurs divins, et se rendre digne de l’immortalité parmy les Mortels. Mais combien de veritables Salmonées ont eu les Siecles passez ! Alexandre le Grand n’en fût-il pas un, lors qu’il suborna des Prestres Afriquains, pour se faire declarer fils de Jupiter Ammon, par les responses d’un faux Oracle ? L’Empereur Commodus ne se fist-il point adorer dans Rome, sous le nom et l’habillement de quelques Dieux ? Et l’Imposteur Mahomet ne fût-il point le Salmonée de Jesus-Christ, c’est à dire, le faux imitateur de ses divines et fructueuses actions ? Mais nostre Seigneur n’a-t’il pas un Singe perpetuel dans les Enfers, qui n’aspire qu’à le contre-faire, et à gagner les ames à soy par l’infame adoration qu’il en exige ? J’en appelle à tesmoings tous les noirs mysteres de la Magie, où ce Meschant se fait dresser des Autels, faire des Invocations, tracer des figures, et murmurer des paroles specieuses et ambiguës, pour esblouyr de plus en plus l’humaine foiblesse, par la ressemblance des noms et du culte Divin. Par mesme moyen, avec ce qu’il praticque les encensements et les sacrifices, comme ils sont décrits en la vieille Loy, il a bien encore l’effronterie de profaner les sacrez Mysteres du Nouveau Testament, et se servir d’estolles et d’eau-beniste. Il passe jusqu’à ce poinct d’execration, que de seduire réellement des Prestres, à qui Dieu donne l’authorité de le consacrer, et dés qu’il en a attiré quelqu’un à son damnable party, il le convie à celebrer la Messe au milieu de ses Sabats, et ainsi du Caractere Divin il en fait un instrument à ses abominations. O insupportable sacrilege ! ô execrable impieté ! Or pour adoucir aucunement nostre Discours, et passer des choses extrêmes aux moyennes, toute espece d’imitation semblable ne s’addresse pas à la Divinité. La disproportion est si haute d’elle à nous, qu’il n’y a eu que les hommes extrémement grands et ambitieux qui ayent voulu se rendre Salmonées, c’est à dire, imitateurs du haut Jupiter. Mais il y en a un nombre presque infiny d’autres, qui se meslent de contre-faire les plus relevez de condition, pour imprimer en l’ame des Peuples une pareille opinion de leur credit et de leur puissance. Ainsi voyons-nous que les Artisants aspirent à l’imitation des Bourgeois, et les Bourgeois à celle des Gentils-hommes, qui la pluspart du temps joüent le roolle des Gouverneurs de Province. De là viennent tant de desordres que nous voyons en public : et dans nos maisons : De là les dissentions et les meurtres, qui desolent miserablement les Estats, et font porter aux petits la penitence de l’Ambition des Grands. A quoy ils obvieroient, sans doute, s’ils se representoient incessamment le sage conseil de l’Oracle de Delphe, qui les met judicieusement dans le vray chemin du devoir, quand il les exhorte à se cognoistre. Car quelque imparfait que soit un homme, il n’y a point d’estude où il se rende si sçavant, qu’en la cognoissance de soy-mesme. Par elle les Ambitieux se prescrivent des limites ; les Voluptueux moderent leurs appetits ; les Vindicatifs appaisent la soif qu’ils ont du sang de leurs Ennemis ; les Coleriques surmontent leur passion, et les Avares domptent l’immoderé desir des richesses. Bref, ceste juste et vertueuse reflection est le fondement de toute sagesse. Ce que témoigne fort à propos l’imitateur du grand de Montagne, qui ne forme son Sage que sur ce modelle, et ne luy fait point de present plus specieux que le miroir de soy-mesme. Mais pour revenir à nostre Corbeau, qui fût comme un joüet entre les mains des Enfants, il nous apprend que si la folle imitation des personnes relevées n’apporte point d’autre dommage, pour le moins cause-t’elle tous-jours de la risée. Or cela ne doit pas s’entendre seulement de l’humaine vanité, mais aussi de l’adresse que chacun pretend avoir en la praticque des Arts, et en toute sorte d’actions, soit de l’intelligence, soit de la main. En quoy le Presomptueux, qui s’imagine follement de pouvoir égaler les grands et excellens hommes, attire presque tous-jours sur soy-mesme une generalle risée. A cela sont sujets entre les autres les mauvais Poëtes, qui recitent leurs Poëmes apres ceux dont ils ne sont qu’aprentifs : Les ignorants Peintres, qui opposent leurs peintures à celles de Michel l’Ange, ou du Titian : Les inutiles Autheurs, qui n’ont pour but que la vaine gloire, et une infinité d’autres Esprits que la bonne opinion d’eux-mesmes met quelquesfois aussi bas, qu’ils se croyent bien hautement eslevez. L’advanture de ces Temeraires ne peut estre mieux comparée qu’à celle du Corbeau, qui pour avoir imité l’Aigle, souffre la persecution des Enfans, et meurt dans une espece de desespoir. Eux tout de mesme, apres avoir veu leurs ouvrages baffoüez, leurs tableaux effacez, et leurs pieces de sculpture abattuës, deviennent enfin le rebut des compagnies et sont contraincts la pluspart du temps d’aller chez les Estrangers, pour chercher à debiter leurs impertinences.

 

Fin de la soixante-dixiesme Fable.

FABLE LXXI.

Du Renard, et du Bouc. §

Le Renard et le Bouc ayans grande soif descendirent dans un Puis, où quand ils eurent bien beu, il ne fût plus question que de s’en tirer. Le Bouc en estoit des-jà fort en peine, et regardoit de tous costez, lors que le Renard luy dit ; « Prends courage, mon bon amy, je viens de m’adviser d’une invention, par le moyen de laquelle nous pourrons tous deux sortir d’icy ? C’est qu’il te faut tenir debout, et t’appuyer contre le mur de tes deux pieds de devant ; puis joignant le menton à la poitrine, tu baisseras un peu tes cornes, où je monteray le long de ton eschine, et ainsi m’estant sauvé, je te mettray dehors par apres ». Le Bouc creut ce conseil, et executa de poinct en poinct tout ce que luy dit son Compagnon, si bien que par ce moyen le Renard sortit. Mais comme il fût dehors, d’aise qu’il en eust il se mit à dancer sur le bord du Puits, ne se souciant plus de son Compagnon, qui ne s’en peust venger autrement, qu’en luy reprochant sa perfidie et sa lascheté. Mais le Renard se mocquant de luy ; « ô pauvre Bouc », luy dit-il, « si tu avois autant de sens dans la teste, que tu as de barbe au menton, tu ne fusses jamais décendu dans le Puits, que tu n’eusses premierement bien pensé aux moyens d’en sortir ».

Discours sur la septante-uniesme Fable. §

Voicy la peinture de ceux qui se jettent imprudemment dans une affaire, avant qu’avoir consideré quelle en sera l’issuë ; En quoy, certes, ils ressemblent proprement à ce Bouc mal-advisé, qui pour boire une seule fois dans un Puits, se met au hazard de se des-alterer pour jamais. Il en arrive de mesme à plusieurs, qui charmez d’un petit plaisir, se lancent teste baissée dans des difficultez bien estranges, et d’où ils ne sortent quelquefois qu’en sortant du monde. Ainsi les Amants, à qui toute entreprise semble facile, s’exposent assez souvent à la haine des grands Seigneurs, et s’embroüillent dans les troubles d’une puissante Maison, jusques à faire des actions indignes de leur naissance ; Et tout cela pour une volupté d’aussi courte durée que celle d’un simple breuvage ; Tout cela, dis-je, pour passer une fantasie, ou pour appaiser une soif, et amortir une flamme qui se rallume quelquesfois plus fort, quand ils la croyent esteinte. Il en est encore de mesme des Avares, qui contestent le bien d’autruy, avecque peu ou point de droict, et s’attachent indifferemment aux grands procez, aux voyages, et aux querelles, sous l’esperance qu’ils ont de quelque succession. Mais plus que tous ces gents-là, les Ambitieux sont sujets à faire de pernicieux desseins, et qui n’aboutissent en fin qu’à leur confusion. Ce sont eux à qui la soif extraordinaire des grandeurs fait hazarder la vie, dédaigner les precipices, trouver toutes choses moindres que leur esperance ; et bref, perdre l’honneur et la liberté dans une prison, d’où ils ne sortent ordinairement que pour estre conduits au supplice. L’Histoire des siecles passez n’est pas plus frequente en exemples, que celle du nostre, où nos yeux ont veu des choses, qu’il n’est nullement besoin de renouveller en nostre memoire, puis qu’elles y sont assez avant imprimées, et que le souvenir nous en doit estre odieux. Or ce ne sont pas tous-jours des hommes brusques et extravagants, qui se precipitent dans ces dangers. Il y en a de sages et de bien considerez, de ceux-là mesmes que nous tenons pour grands Personnages, et à qui l’âge doit avoir meury le jugement par dessus la jeunesse. De telle nature fût à mon advis Ciceron, homme de grand esprit, et de petit cœur, qui changea deux ou trois fois de party pendant les Guerres Civiles de Rome, non par le zele du bien public, mais pour satisfaire à son ambition démesurée. Ce fût par imprudence plustost que par generosité qu’il s’opposa aux desseins d’Antoine, sans y voir aucun moyen d’en eschapper. Car de dire que ce fût une haute resolution d’aymer mieux mourir que souffrir un Tyran, c’est ce qu’on ne peut alleguer pour sa deffense, veu que s’il avoit à se precipiter à une mort certaine, pour ne voir le Peuple Romain en subjection, il le pouvoit faire beaucoup mieux du temps de Cesar, au lieu de changer foiblement de party, et se laisser conduire à la bonne fortune du Vainqueur. D’ailleurs, toutes les autres actions de sa vie avoient esté si pleines de cruauté, qu’on doit imputer ceste derniere entreprise qu’il fit de chocquer Antoine, plustost à une extrême Ambition, qu’à une vraye grandeur de courage. Tel encore, mais moins judicieux, fût son Ennemy Catilina, dont la conjuration estant faite pour la ruyne de Rome, ne perdit toutesfois que luy seulement, et ses miserables complices. Ces experiences pourroient estre accompagnées d’une infinité d’autres, si mon dessein estoit de faire un recueil d’Histoires, plustost que des discours abregez. Contentons-nous doncques pour ceste fois du conseil d’Esope, qui nous deffend d’entreprendre une chose, sans estre asseurez de l’évenement.

 

Fin de la septante-uniesme Fable.

FABLE LXXII.

Du Chat, et du Coq. §

Le Chat s’estant jetté sur le Coq, et n’ayant pas autrement sujet de le traitter mal ne sçeut que luy reprocher, sinon qu’il étoit un importun, qui par son chant éveilloit les hommes, et les empeschoit de reposer. « Ce que j’en fais », respondit le Coq en s’excusant, « est pour leur profit, affin qu’ils se levent pour s’en aller travailler ». « Tu as beau dire », reprit le Chat, « cela n’empesche pas que tu ne sois meschant, et vilain jusques à ce poinct, que pour assouvir ta lubricité, tu as à faire à ta Mere, et n’espargnes pas mesmes tes sœurs ». Le coq voulut encore chercher des excuses à cecy, mais le Chat ne les voulut pas entendre, et s’irritant plus fort qu’auparavant ; « C’est trop cajolé », dit il, t »u ne m’eschapperas point aujourd’huy ».

Discours sur la septante-deuxiesme Fable. §

Il est bien aysé de trouver un pretexte apparent, quand on a conclud la mort de l’Innocent. Il a beau dire des raisons valables ; Il a beau s’excuser sur son innocence, et alleguer tout ce qu’il faut pour une persuasion qui soit raisonnable. On luy fait tousjours accroire qu’il a failly, et mesme on impute à crime des actions fort vulgaires, dont ses Accusateurs, ny ses Juges, ne sont nullement exempts, non plus que luy. Car comme il n’est point d’homme si vertueux dans le monde, en la vie duquel il n’y ait tous-jours quelque chose à dire : aussi n’en est-il point de si abandonné, qui ne trouve un pretexte à ses malices, et ne colore ses actions par une assez specieuse apparence. Cela procede en effect, de ce que toute Vertu a tous-jours deux Vices qui la costoyent, si bien qu’estant assise entre l’un et l’autre, elle donne moyen aux meschants, ou de luy imposer le nom des Vices, ou de leur donner le sien propre, pour colorer une meschante action. Ainsi nous appellons souvent l’Avarice un tresbon mesnage ; et derechef nous confondons quelquesfois le bon mesnage avec une sordide et honteuse espargne. Ainsi, dis-je, s’il arrive que les Grands veüillent faire mourir quelqu’un, apres avoir parlé genereusement pour le bien de la Patrie, il ne se trouvera que trop de Complaisants prés de leur personne, qui pour en haster la punition, luy imposeront incontinent le crime de Calomniateur, de Seditieux, et de Boute-feu. De ceste mesme façon, si pour la juste deffence de sa vie quelqu’autre a mis l’espée à la main contre un qui soit un peu en faveur, ou en credit, à cause de sa noblesse, ou de son argent, on alleguera simplement l’action, et là dessus on le fera servir d’exemple, quoy qu’en effect il en serve tres-innocemment. Mais la Justice de Dieu, qui ne peut souffrir de déguisement, sçait bien discerner au vray les Innocents d’avec les Coupables, et ne fait point de choix quant à la punition des grands ou des petits ; car elle ne veut point de pretexte pour chastier, ny de preuve pour convaincre. Aussi est-ce devant elle que les Puissants sont foibles, et mal armez, que les Malings ne produisent aucuns faux tesmoins : que les Nobles n’alleguent point d’alliance, que les Innocents ne craignent plus d’oppression, que les Vertueux pretendent des recompenses, et devant qui finallement la difference des hommes ne se fait que par les Vertus, ou par les Vices qu’ils ont acquis. Cela doit faire trembler les personnes de condition, et les détourner pour jamais de la cruauté, principallement de celle qui se figure un charitable pretexte du bien public, pour conclure la mort des Innocents avec la satisfaction des Peuples.

 

Fin de la septante-deuxiesme Fable.

FABLE LXXIII.

Du Renard, et du Buisson. §

Le Renard se voulant sauver du danger qui le menaçoit, sauta sur une haye, qu’il prit à belles pattes, avec que tant de malheur, qu’il se les perça d’espines Comme il se veid ainsi blessé, tout son recours fût aux plainctes. « Perfide Buisson », dit-il, « je m’estois retiré vers toy, pensant que tu m’ayderois ; mais au lieu de le faire, tu as rendu mon mal pire qu’il n’estoit ». « Tu t’abuses », luy respondit le Buisson, « car c’est toy-mesme à qui rien n’eschappe, qui m’as voulu prendre par les mesmes ruses que tu pratiques envers les autres ».

Discours sur la septante-troisiesme Fable. §

A quoy pensois-tu, ô mal advisé Renard, de happer imprudemment avecque tes ongles un buisson tout herissé d’espines ? ou plustost à quoy penses-tu maintenant de t’en plaindre ? Ne sçais-tu pas qu’en certaines choses il faut user d’une conduitte toute differente des autres, et n’avoir pas moins d’adresse que de jugement pour s’en démesler ? Aurions-nous bonne grace nous-mesmes d’aborder un Criminel et un Innocent, sans mettre quelque difference entre l’un et l’autre ? Ne seroit-ce pas une grande stupidité de frequenter un meschant, ainsi qu’un homme de bien ? Certes, il s’en faut beaucoup que telles choses doivent estre également faites, et de la mesme methode. Car en la frequentation des Bons, nous devons avoir le cœur, par maniere de dire, sur les lévres, la parole libre et nuë, les actions irreprochables, et les surpasser eux-mesmes, s’il est possible, en sincerité. Mais quant aux autres, nous ne sçaurions jamais estre, ny trop couverts, ny trop retenus, pource qu’il est veritable, « Que le cœur du Meschant vueille incessamment pour nous surprendre ». D’ailleurs, nous devons encore faire de la distinction quant à nos pratiques, et vivre tout autrement avecque les grands qu’avec les petits, estant bien certain que les hommes de haute condition ayment beaucoup le respect, et que l’on se trompe de s’arrester à leurs compliments. C’est doncques leur plaire, que de leur déferer quelque chose au delà du devoir, et de se feindre saisi de la crainte de leur presence. Quant à leurs affaires particulieres, je trouve que c’est une action de prudence, de ne s’y entre-mettre pas aisément, mais de se servir d’une honneste excuse, et en rejetter le refus sur son incapacité. Pour cela mesme je trouve qu’un Ancien Philosophe eût fort bonne grace, lors que sollicité par le Roy Antigonus de luy dire quelle chose il desiroit de luy ; Tout ce qu’il te plaira, luy respondit-il, horsmis ton secret. Par où il vouloit donner à entendre, que c’est une chose tres-dangereuse d’estre bien avant meslé dans les intrigues d’un Prince : Ce que d’autres ont aussi exprimé par ceste sentence ; « Avec le Prince, comme avec le feu » ; Voulant dire, que pour en ressentir raisonnablement les biens-faits, il n’en faut estre, ny trop proche, ny trop loing. Aussi est-il vray que par l’esloignement, la lueur du bien que nous en esperons, se respand sur nous avec moins de force ; comme, au contraire nous courons fortune de nous brusler tout à fait si nous en sommes trop proches, et trop ardents à l’importuner. J’obmets plusieurs autres differences touchant la maniere de converser avecque les hommes, à cause qu’il me semble fort difficile de les exprimer, veu que le nombre n’en est pas moins grand que des conditions, et des humeurs des personnes. Comme par exemple, il n’y a point de doute que nous devons vivre tout autrement avec les Vieux, qu’avecque les Jeunes ; avec les Estrangers, qu’avecque les Citoyens ; avec les Soldats, qu’avecque les Religieux ; avec les malades, qu’avecque les sains. Mais d’autant que ce seroit une chose trop ennuyeuse de s’arrester sur la diversité de ces conditions, il nous suffira pour ceste fois d’avoir touché les plus importantes distinctions, à sçavoir la methode de hanter les meschants, et celle de se comporter avecque les grands Seigneurs. Laissons donc le reste à la prudence du Lecteur, et voyons un nouveau sujet de moraliser.

 

Fin de la septante-troisiesme Fable.

FABLE LXXIV.

De l’Homme, et d’une Idole. §

Un Homme avoit en sa maison une Idole de bois, qu’il pria de luy faire quelque bien ; Mais plus il la prioit, et plus il devenoit pauvre. Dequoy se dépitant, il l’empoigna par les jambes, et luy cassa la teste à force d’en battre la muraille. Comme il vid alors qu’il en tomboit une grande quantité de pieces d’or, il les amassa ; et s’addressant à l’Idole ; « Il est bon à voir », dit-il, « qu’à ta malice est jointe une grande perfidie : car tant que je t’ay porté de l’honneur et du respect, je n’ay reçeu aucun bien de toy ; Comme au contraire, tu m’en as fait beaucoup, quand je t’ay battuë ».

Discours sur la septante-quatriesme Fable. §

Ceste Fable me met en l’esprit une opinion que j’ay presque tous-jours euë touchant les Anciens ; à sçavoir, que les plus sages d’entr’eux n’ont creu la pluralité des Dieux que par feinte, affin de s’accommoder à la brutalité du Peuple. Car s’ils eussent veritablement tenu leurs Jupiters et leurs Mercures aussi puissans qu’on nous le fait accroire, comment se seroient-ils resolus de les traicter avecque tant de mépris ? Comment plusieurs d’entr’eux auroient-ils bafoüé leurs Idoles, médist des Divinitez, et inventé mille choses contre leur gloire ? Comment Homere, ce grand et admirable Personnage, auroit-il accusé Jupiter de paillardise, d’envie, d’intemperance, de violements, et d’une infinité d’actions honteuses et sales ? Comment les autres Poëtes, et mesme les Historiens auroient-ils remarqué l’un apres l’autre les incontinences de leurs Dieux, témoignées par de ridicules déguisements ? Et comment nostre Esope mesme, qui n’avoit pas moins de sagesse que les plus sobres Esprits, et à qui Plutarque a voulu assigner une place au Banquet des sept Sages, auroit-il religieusement introduit en ceste Fable un homme si peu respectueux envers son Dieu, que de le mettre en pieces, et luy dire quantité d’injures, apres l’avoir ainsi mal traité ? Mais laissons là ce prelude, comme estranger à nostre discours, et venons à l’Allegorie de nostre Fable, par laquelle il nous est enseigné, que les meschants font mieux leur profit par la force, que par une bonne et franche acquisition. Ce qui est tellement vray, que je dédaignerois d’en alleguer des raisons, veu le grand nombre d’exemples que nous en avons. Ne voyons-nous pas tous les jours avec quelle privauté les richesses se communiquent aux plus meschants ? Ne voyons nous pas multiplier en peu d’années l’heritage des hommes injustes, voire mesme s’accroistre jusques à une prodigieuse grandeur ? Combien y a-t’il de Partisans qui se nourrissent du sang du Peuple ? Combien de Corsaires qui appellent de bonne prise tout ce qui tombe sous leur puissance ? Combien de Gouverneurs, qui dans les plus hautes charges vendent lâchement leur Maistre et leur Patrie, pour de l’argent ? Combien de Capitaines, qui rançonnent les Villages, et enflent leur bourse aux despens du pauvre Laboureur ? Mais la maniere de s’enrichir que praticquent les gents de bien, est tout à fait differente de celle-là. Ils aspirent à un gain licite et moderé : C’est avec la bonne grace de tout le monde qu’ils changent de condition. On ne leur sçauroit reprocher ny fourbe ny violence ; au contraire, ils se contentent d’un gain honneste, et le regardent avec un visage serain, où n’est imprimée la moindre marque de repentir. Avecque cela ; ils ne se croyent pas riches, s’ils ne font part de leurs biens aux pauvres, aussi liberalement qu’ils les ont vertueusement acquis ; aussi Dieu benit le travail de telles gents, et leur envoye pendant leurs jours une joyeuse tranquilité, sans laquelle ils ne trouveroient aucunes richesses, ny agreables, ny avantageuses. Car comme en l’amour d’une femme, c’est retrancher ce qu’il y a de plus charmant, que de venir à des caresses forcées, et la reduire à nous favoriser plustost par contraincte, que par affection ; De mesme il semble que les ames genereuses ne vueillent rien exiger de la fortune avec importunité. Au contraire, il faut qu’elle les oblige de gré à gré, et mesme qu’elle les convie à recevoir ses biens-faicts. Au reste, les Sages ne sont pas tous-jours d’humeur d’acquerir des biens perissables ; leur ordinaire est de les mespriser bien fort, et se tenir au dessus de ceste basse occupation. Cela se verifie en la personne d’Aristote et de Platon, qui passerent une grande partie de leur âge sans vouloir devenir riches, et n’y consentirent qu’à la fin, lors qu’ils recognurent leur esprit assez fortifié contre la corruption qu’apportent les biens du monde. Or soit qu’ils le fissent, pour ce qu’ils apprehendoient les incommoditez du dernier âge, où possible pour publier avecque plus d’efficace leurs sages maximes, et qu’à ce besoin ils se servissent des biens qui frappent l’esprit du Peuple d’un certain respect accompagné de docilité ; tant y a, comme j’ay dit, qu’ils ne voulurent s’enrichir que sur le tard, quoy qu’il leur fût bien aisé de le faire plustost, veu l’estime particuliere que faisoient d’eux les plus grands Princes de leur siecle.

 

Fin de la septante-quatriesme Fable.

FABLE LXXV.

Du Pescheur. §

Un Pescheur, qui ne sçavoit guere bien son mestier, ayant pris sa flûte et ses filets, s’approcha de la rive de la Mer, et s’assid sur une pierre pour faire sa pesche. Or auparavant il se mit à joüer de la fluste, s’imaginant que par ceste belle Musique il en prendoit bien plus de poisson. Mais comme il vid que cela ne luy servoit de rien, il jetta ses rets dans la Mer, et en prit plusieurs : Et d’autant qu’en les tirant de son filé, ils ne cessoient de sauter ; « Sottes Creatures », leur dit-il, « vous n’avez jamais voulu danser tantost, quand j’ay joüé de ma fluste, et maintenant que je n’en joüe plus, vous ne faites que caprioler ».

Remarque sur la septante-cinquiesme Fable. §

Il n’y a pas beaucoup à dire sur le sujet de ce Pescheur, sinon que toutes choses ont bonne grace faites en leur saison, et qu’au contraire elles sont déplaisantes et importunes, quand on les tire de leur assiette naturelle, pour les transferer à d’autres usages. Je n’allegueray en cela pour toute preuve que l’experience journaliere, sans m’arrester plus long-temps sur ce sujet, tant pour en avoir touché quelque chose en la cinquiesme Fable, que pour la matiere de celle-cy, qui semble plustost appartenir à la bien-seance exterieure, qu’à la solide science des mœurs.

 

Fin de la septante-cinquiesme Fable.

FABLE LXXVI.

Du Chat, et des Rats. §

Le Chat entré dans une maison, où il y avoit quantité de Rats, en prenoit un maintenant, et tantost un autre ; de maniere qu’à force d’aller à cette chasse, il en tua plusieurs avecque le temps. Les Rats cependant, voyant qu’il ne se passoit guere jour qu’il n’y eust quelqu’un des leurs de mangé, firent une assemblée entr’eux, pour y consulter de leur affaire. « Il ne faut plus », disoient-ils, « que nous descendions là bas, si nous ne voulons faire estat d’estre tous perdus ; demeurons doncques plustost çà haut où nostre Ennemy ne peut monter ». Le Chat apprit ce dessein des Rats, et ne l’eust pas plûtost découvert, que faisant le mort, il se pendist par les pieds de derriere à une perche, attachée à la muraille. Comme cela se passoit ainsi, il y eust un des Rats qui jettant sa veuë en bas, cognût tout de bon que c’estoit le Chat ; Si bien que tout effrayé d’abord, « hola mon amy », dit-il, « quand je te prendrois pour un soufflet, ou quand mesme je sçaurois veritablement que tu serois tel, si ne pourrois-je pas me resoudre à descendre auprés de toy ».

Remarque sur la septante-sixiesme Fable. §

Ceste Allegorie a esté de mesme suffisamment expliquée en quelqu’une des precedentes Fables, où nous avons dit, qu’il ne faut pas tomber pour la seconde fois entre les mains des meschants, mais se mesfier tous-jours d’eux, et interpreter toutes leurs actions à mal, quand mesme elles seroient plaines d’une apparence de pieté. Car comme le diable, qui est leur Prince, se déguise quelquesfois en Ange de lumiere, pour seduire les hommes, il arrive tout de mesme que les meschans se couvrent d’une fausse contrition de leurs malices, et témoignent un feinct repentir, pour r’atrapper dans leurs pieges ceux qu’ils y ont une fois tenus. Mais qui sera l’homme si ennemy de soy-mesme, que se fier à leurs impostures, principalement apres en avoir porté la penitence ?

 

Fin de la septante-sixiesme Fable.

FABLE LXXVII.

Du Laboureur, et de la Cigongne. §

Le Laboureur tendist aux champs ses filets pour prendre des Gruës et des Oyes sauvages, qui luy mangeoient tous les jours le bled qu’il avoit semé. Il advint donc qu’il prit avec elles une Cigongne, qui se sentant attachée par le pied, pria le Laboureur de la laisser aller, luy remonstrant qu’elle n’estoit ny Gruë ny Oye, mais bien Cigongne, et par consequent le plus debonnaire de tous les autres Oyseaux, qui avoit accoûtumé de servir ses parents pieusement, sans les abandonner jamais en leur vieillesse. Mais tant s’en fallut que le Laboureur fust touché de ces paroles, qu’au contraire s’estant mis à sousrire ; « Je sçay tout cela », luy dit-il, « et cognois assez qui tu és ; mais puis que te voila prise avec ces autres Oyseaux, il faut que tu meures aussi avec eux ».

Discours sur la septante-septiesme Fable. §

Il appartient plustost aux Jurisconsultes, qu’aux Philosophes moraux de vuider ceste question ; à sçavoir, si ceux qui ont esté en la compagnie des meschants, doivent porter la peine comme eux du crime qu’ils ont commis. Je sçay que c’est une chose ordinairement praticquée parmy les Juges, de les tenir pour Coûpables, et par consequent de leur faire presque tous-jours leur procez comme aux Criminels. Mais quant aux Philosophes, ils ne vont pas si viste en besogne, et avant que donner à un homme le nom de meschant, ils examinent s’il en a fait les actions, et s’il les a reduittes en habitude. En ceste profonde consideration, ils trouvent que bien souvent les bons s’accompagnent des mauvais, bien qu’à la verité ils n’ayent aucune teincture de leur vice, ny aucune inclination à la prendre. En quoy toutesfois ils ne peuvent nullement s’excuser de leur imprudence. Car s’ils sont veritablement gents de probité, il faut de necessité conclure, qu’il n’y a rien qui leur soit plus insupportable que la praticque des meschants, tant pource que les contraires ont tous accoustumé de se fuyr naturellement, qu’à cause qu’ils se fortifient à cela par une reflexion continuelle, et s’estudient à prendre le vice en horreur, avec des raisons que la bonne conscience leur inspire secrettement. S’ils ont doncques si peu de plaisir en de semblables conversations, et s’ils voyent d’ailleurs combien elles sont nuisibles au commerce de leur vie, n’est-ce pas à eux une imprudence extraordinaire de se trouver en des compagnies honteuses, et tout à fait insupportables à leur humeur ? Ils peuvent respondre à cela, qu’ils y sont conviez par la frequente importunité des autres, qu’ils les viennent voir à leur lever ; les convient à disner en leurs Maisons, leurs escrivent à tout propos, les tyrannisent à force de compliments ; et pour le dire en un mot, qu’ils ne leur laissent pas un seul moment de repos sans pretendre à les entretenir ; si bien que par une raison de civilité, plustost que de bien-vueillance, ils se trouvent obligez à leur permettre un libre accez dans leur frequentation. Mais, ô trop foible, et trop imprudent jeune homme, si de hazard tu eusses esté du conseil de Priam, et qu’Agamemnon et Menelas t’eussent courtoisement requis de promettre l’entrée en ses murailles au Cheval de bois, remply d’une multitude de gents de guerre, en suitte dequoy ils se fussent rendus maistres de la Ville, comme ils firent, la leur aurois-tu civilement et gracieusement accordée ? Et quoy ? peux-tu mettre en doute que les Vicieux ne te soient autant ennemis que les Grecs l’estoient aux Troyens ; et que leur conversation ne te soit aussi fatale, que l’entrée du Cheval de bois le fût à Troye la grande ? Asseurément, mon amy, tu peux dire que c’est fait de toy, si les meschants entrent à la fin trop familierement en ta Maison, quand mesme ils seroient chargez de caresses et de presents. Dy leur plûtost comme cet advisé Conseiller, dans Virgile,

J’ay peur des Grecs, et mesme quand ils donnent.

Où as-tu appris qu’il faille achepter si cher la civilité, que de l’observer à la ruyne mesme des autres vertus ? Ceste patience ne tient-elle pas de la bassesse ? n’a-t’elle point quelque chose de servile ? Y a-t’il des loix si rigoureuses dans la bien-sceance, qu’elles nous obligent à voir sans cesse nos Ennemis ? Puis qu’il n’en est point de pires que les Vicieux, que ne considerons-nous que si nous n’avons qu’un peu de vertu acquise, tant moins aurons-nous de resistance contre leur malice ; Comme au contraire, si nous en avons beaucoup, la perte que nous ferons parmy eux en sera, sans doute, plus grande, et plus contagieuse à nostre reputation. Cela estant, qu’une mauvaise honte, de celles que Plutarque nous dépeint, ne nous empesche point de leur fermer nostre porte, et de leur feindre des affaires, quand mesme ils sçauroient que nous n’en aurions aucunes ; Que s’ils ont quelque bon mouvement dans l’ame, pour changer la condition de leur vie, il les faut esprouver auparavant que s’apprivoiser avec eux, et les renvoyer aux gents d’âge et de profonde sagesse, pour lesquels je n’escris point ces instructions ; au contraire, je desirerois prendre les leurs, et pour la conduite de ma vie, et pour l’ornement de mon ouvrage.

 

Fin de la septante-septiesme Fable.

FABLE LXXVIII.

Du Berger, et du Loup1. §

Un petit Berger faisant paistre ses Brebis sur une coline, s’estoit mocqué trois ou quatre fois des autres Bergers2 d’alentour, qu’il appelloit à son ayde, en criant au Loup. Mais quand ce fut tout de bon qu’il en implora le secours, ils le luy dénierent, le laissant crier tout à son aise : Tellement que sa Brebis fut la proye du Loup.

Discours sur la septante-huictiesme Fable. §

A force de mentir ce petit Berger se rend indigne de foy, quand il crie tout de bon, et comme cela il perd une de ses brebis ; ordinaire advanture de ceux qui mentent, ausquels on n’ajouste point de creance, encore qu’ils disent vray. Témoin ce Barbier dont Plutarque raconte l’histoire, qui estant tenu dans la Ville d’Athenes pour un homme extrémement causeur et peu veritable, apprit par hazard sur le port de Pirée d’un fugitif qui avoit abordé dans une chalouppe, que l’armée des Atheniens avoit esté entierement défaite. Ce qu’il courut annoncer à la haste dans la ville, avec aussi peu de jugement, que s’il eût apporté la meilleure nouvelle du monde. Dequoy le menu peuple irrité sur la croyance qu’il eût que ce n’estoit qu’un mensonge que cet indiscret vouloit debiter à son ordinaire, on le saisit aussi-tost, et le mena-t’on droit à la place publique, où sur l’apparence qu’il avoit inventé une fourbe si pernicieuse à l’Estat d’Athenes, il fut resolu de l’executer à mort. Mais à mesme temps qu’il devoit perdre la vie, le bon-heur voulut pour luy qu’il vint un bruit sur la place, qui justifia son cacquet, et destourna par mesme moyen et ses bourreaux et ses spectateurs. Car le peuple interessé pour sa perte particuliere, et generalement pour le dommage de tout l’Estat, se dissipa ça et là par les maisons, avec frayeur. Quant au Barbier, il fut laissé plus de quatre heures attaché au potteau, sans que personne songeast à le deslier, jusqu’à ce que sur le soir il survint quelqu’un qui en fit l’office, touché de la compassion qu’il en eut. Il se remarqua pour lors que la premiere parole que dit ce causeur, fut de s’enquerir si le Capitaine General n’avoit pas esté tué sur la place, tant cette maudite demangaison de parler s’estoit emparée de son esprit. Cette Histoire est la veritable Allegorie de cette Fable, puis que par une experience asseurée, elle prouve que c’est oster entierement le credit à ses paroles, que d’en donner souvent de fausses. En quoy, il me semble que pour un vain plaisir de mentir, l’on perd une chose bien precieuse, à sçavoir la Foy ; Action certes d’un tres-mauvais mesnager, et d’un imprudent, puis-qu’il n’y a rien de si commode en tout le commerce de la vie, que de passer pour veritable, autant pour servir ses amis, que pour son interest propre. De là vient aussi qu’Esope n’attribuë cette sottise qu’à un enfant, jugeant indigne un homme, de s’exercer à des mensonges nuisibles, et hors de saison. Que si cela est, combien y a-t’il d’enfans à la Cour, qui vont jusqu’aux cheveux gris, et qui toutesfois font gloire de s’exercer à des niaiseries inutiles, et de berner l’un, de se moquer de l’autre, et d’employer tout leur loisir à des contes si peu profitables, que tout le fruict qu’ils en recueillent n’est autre chose que la perte de leur créance. Il faut donc s’estudier de tout son possible à dire la verité, puis qu’elle est le seul objet de l’entendement, et que c’est oster beaucoup à une si noble faculté, que de la repaistre de mensonges. L’on pourra m’objecter là dessus, que je peche moy-mesme imprudemment contre l’advis que je donne aux autres, en ce que je n’entretiens mon Lecteur que de pures Fables, et que je m’amuse à gloser dessus des choses imaginaires. Mais pleust à Dieu que tous les mensonges du monde fussent aussi solides, et aussi utiles que ceux de ce livre. Ce n’est pas mentir que de dire qu’ils contiennent en eux un thresor de verité, et les plus nobles subjets de la Philosophie Morale. Que si j’estois aussi adroit à les commenter, qu’Esope le fût à les faire, je ne croirois pas qu’il y eût au monde un meilleur ouvrage que celuy-cy. Car il n’est point d’avanture ny de rencontre en nos jours, dont nous ne voyons icy le portrait, pour en profiter à nostre besoin, de quelque profession que nous puissions estre.

 

Fin de la septante-huictiesme Fable.

FABLE LXXIX.

De la Fourmy, et de la Colombe. §

L’extréme soif qu’avoit la Fourmy, la fit décendre dans une fontaine, où quand elle voulut boire, elle y tomba par malheur. Alors une Colombe branchée fortuitement sur un arbre, qui panchoit sur l’eau, voyant la pauvre Fourmy en danger de mort, rompit incontinent avecque son bec un rameau de l’arbre, qu’elle laissa cheoir dans la fontaine ; et ainsi la Fourmy qui l’aborda, se preserva du danger d’estre noyée, et se mit en seureté. Sur ces entre-faites, voila survenir en ce mesme endroict, un cauteleux Oyseleur, qui dressa ses gluaux pour prendre la simple Colombe ; Ce qu’apperçevant la Fourmy, elle le mordit au pied de sorte que l’Oyseleur fût contrainct de laisser aller ses gluaux, surpris par la douleur que luy causa ceste picqueure ; Cependant la Colombe effrayée du bruit, s’envola soudain et ainsi elle eschappa du danger present.

Remarque sur la septante-neufviesme Fable. §

Je ne mets aucune difference entre l’Allegorie de cette Fable, et celle de la seiziesme. C’est pourquoy je trouve à propos d’y renvoyer le Lecteur, apres l’avoir adverty que les bestes mesmes ne sont pas ingrattes des biens-faits receus, et qu’il n’est point de bon office qu’on puisse nommer perdu, soit qu’on en espere la recognoissance sur terre, soit qu’on l’attende infaillible du Ciel.

 

Fin de la septante-neufviesme Fable.

FABLE LXXX.

De la Mouche. §

Vne Mouche tomba dans une marmite pleine de chair, et voyant que le broüet l’estouffoit ; « Voila que c’est », dit-elle à part soy, « j’ay tant beu et tant mangé, et me suis si bien plongée dans le pot, que je meurs saoule de potage ».

Discours sur la quatre-vingtiesme Fable. §

Je compareray la Mouche de cette Fable aux hommes voluptueux, qui se plongent si avant dans leurs delices, qu’ils y rencontrent leur fin avec celle de leurs insatiables desirs. Car il est bien mal aisé de s’accoustumer à une vie molle et faineante, de ne refuser rien à ses sens, et de vivre pour la seule satisfaction de son corps, sans trouver sa fin avant l’âge. Quelqu’un de ces Voluptueux peut bien dire avec ce foible animal ; « Voicy j’ay tant beu, j’ay tant mangé, je me suis tant lavé que je meurs saoul de ce broüet ». Il est vray que je voudrois oster pour eux cette parolle de saoul ; car tels Epicuriens, comme dit le Poëte Reignier apres Juvenal, se peuvent bien lasser de leurs voluptés, mais ils ne s’en saoulent jamais. Car en mesme temps que la nature leur refuse la jouyssance de leurs brutales delices, la coustume leur en augmente le desir. De cette façon, semblables à Tantale, ils béent incessamment aprés la possession de leurs Maistresses, et ne peuvent toutesfois accomplir les actions qu’elles leur permettent, peine insupportable à ces miserables, qui par un effet de leur imagination blessée, entretiennent dans le cœur un brasier ardant, et tout le demeurant de la personne de glace. Ainsi passa ses vieux jours le grand Tamberlan, oublieux des belles actions qu’il avoit faites, et tellement perdu apres ses infames desirs, qu’il découploit par trouppes de jeunes gents de sa Cour, sur un tas de filles abandonnées, pour repaistre ses yeux de ce brutal spectacle, au defaut d’y prendre part, comme les autres. O la belle et honnorable fin d’un si grand homme ! O mort bien digne de la vie de Tamberlan ! Il ne pensoit qu’à prolonger ceste derniere heure dans les débauches, au lieu que les Vertueux l’attendent impatiemment, pource qu’elle leur doibt estre une entrée à des felicitez perdurables. Aussi n’ont-ils pas une vieillesse travaillée de remords, ny de convoitises debordées. Ils ne meurent point comme ceste mouche ensevelis dans le broüet, c’est à dire dans les voluptez charnelles. Leur fin, comme toute pure et celeste, ne tient rien des songes et des chimeres de ceste vie. Ils ont les yeux eslevez au Ciel, où s’addressent toutes leurs pensées. C’est là qu’ils aspirent seulement, comme à leur future patrie, se développant avec allegresse des fausses voluptez de la terre, où il n’y a que du dégoust, et de la revolution.

 

Fin de la huictantiesme Fable.

FABLE LXXXI.

Du Dieu Mercure, et d’un Charpentier. §

Un Charpentier coupoit du bois prés d’une riviere, consacrée au Dieu Mercure, quand il arriva par mégarde, que sa coignée tomba dedans. Alors bien affligé de cét accident, il s’assid sur le bord du fleuve, pour se consoler de cette perte. Durant ces choses, voila que Mercure émeu de pitié luy apparut, et s’enquit de la cause de sa plaincte, qu’il n’eust pas plustost cognuë que luy monstrant une coignée d’or, il luy demanda si c’estoit la sienne : Le pauvre homme ayant répondu franchement que ce ne l’étoit pas, Mercure luy en apporta une d’argent, que ce bon homme confessa pareillement n’estre pas à luy. A la fin le mesme Dieu luy en fit voir une emmanchée de bois, que le Charpentier recognût pour celle qu’il avoit perduë. Alors Mercure jugeant de sa probité par une si libre declaration, les luy donna toutes trois. Le Charpentier extrémement aise d’une si bonne fortune, s’en alla trouver ses compagnons, et leur raconta par le menu tout ce qui s’estoit passé. Ce recit fit prendre fantaisie à l’un d’entr’eux d’esprouver, s’il estoit possible, une pareille avanture. Il s’en alla donc pour cét effet prés de la mesme riviere, et jetta de son bon gré sa coignée en l’eau, puis il s’assid sur le bord, et fit semblant de pleurer. Mercure accourut incontinent avec une coignée d’or, et cognoissant l’hypocrisie de ce galant, luy demanda si c’estoit la sienne ? « C’est elle mesme », luy respondit l’Imposteur. Mais ce Dieu le voulant punir de son impudence, et de son mensonge, ne luy donna, ny la coignée d’or, ny celle que cet Artificieux avoit tout exprés jettée dans la riviere.

Discours sur la huictante-uniesme
Fable.
§

Si mon dessein estoit d’examiner les Fables d’Esope à la maniere des Humanistes, je m’arresterois quelque temps à m’enquerir, pourquoy nostre Autheur fait invoquer Mercure plustost qu’une autre Divinité à ce pauvre Charpentier, pour le recouvrement de sa coignée, et à quelle occasion les Anciens tenoient ce Dieu pour tutelaire des Artisants. Mais c’est à quoy je ne suis pas d’advis de m’arrester, pource que cela n’est ny à propos, ny de mon institution. Je me contenteray doncques de recueillir icy quelque chose, pour l’instruction des mœurs, et diray premierement, que par l’excessive douleur de ce Charpentier, il nous est enseigné, que c’est à faire à des Esprits foibles et ravallez de s’affliger de la perte des choses temporelles, qui pour leur bassesse ne sont non plus à priser qu’un mauvais outil, ou qu’une vile coignée. Il ne les faut donc pas regretter, si l’on ne veut témoigner en cela d’estre entaché du vice des Artisants, c’est à dire, d’avoir l’ame basse et interessée. Car en la possession des biens temporels, nous ny trouvons que les avantages qui sont en une hâche, à l’égard du Charpentier, puis qu’elle n’est autre chose qu’un outil pour en user, et que tous les biens du monde non plus ne sont considerables, que tant qu’ils servent à nostre commodité, et sont les instruments de nostre aise. Estant pris comme cela, encore ne nous doivent-ils point estre si chers, que leur perte nous couste une larme, ou la moindre preuve d’affliction. Premierement, à cause de la grande disproportion qu’il y a entre la dignité de nostre estre, et la bassesse des biens du monde ; puis par la raison mesme de l’usage et de l’accommodement, qui nous les rendent aimables. Mais si l’on ne les aime que pour cela, il s’ensuit qu’on ne les cherit pas tant que sa commodité propre, de qui lon ne peut estre qu’ennemy, quand on s’afflige pour une perte. D’où il faut conclure, que la mesme raison qui nous fait desirer les biens, nous oblige aussi à nous consoler, quand la mauvaise fortune nous les oste. Mais passons à l’autre poinct, qui est le don que Mercure fait au Charpentier, pour la sincerité qu’il remarque en luy. Cela nous apprend que tost ou tard la recompense suit la Vertu, et que ce n’est jamais perdre le temps, de la pratiquer. Ce qui toutesfois ne semble pas tousjours vray dans le commerce du monde, puis que nous voyons une infinité de gents mal traictez de la fortune, qui ne laissent pas d’avoir l’ame extrémement bonne, et de vivre dans une parfaitte observation des Loix. Mais qui sçauroit les contentements de leur ame, la tranquilité de leur vie, la douceur de leur solitude, et les charmes qu’ils trouvent dans la paix de leur maison, celuy là, possible, ne diroit pas, que telles gents n’ont aucune recompense. Au contraire, il envieroit leur bonne fortune, et la jugeroit preferable à celle des Riches. Je veux neantmoins que tous les avantages de la terre leur manquent, est-ce à dire pour cela qu’il leur faille renoncer à ceux du Ciel ? A quel propos Esope auroit-il introduit un Dieu, pour la consolation de ce pauvre homme, si ce n’estoit à dessein de nous apprendre, que c’est en Dieu que les Vertueux ont à mettre leur espoir ? que c’est luy dont ils doivent tout pretendre ; et bref, que c’est luy qui ne les delaissera jamais, et qui au lieu d’un bien contemptible et fresle comme une coignée de bois, leur en donnera une d’or et d’argent ; c’est à dire, que pour les biens corruptibles et vains, il leur en baillera les éternels. Mais quant aux desseins des hypocrites, qui sous un pretexte de probité n’aspirent qu’à la richesse et à l’interest, nous ne devons point douter que Dieu ne se mocque de leur fausse apparence, et qu’il ne prenne soin de les chastier, au lieu de répandre sur eux ses benedictions. Que si nous les voyons bien avant dans les prosperitez du monde ; s’ils sont environnez d’une suitte de gens serviles, et peu genereux ; s’ils ébloüyssent les hommes de l’éclat de leur ostentation, il ne s’ensuit pas pour cela qu’on les doive croire heureux. Il faut attendre la fin avant qu’en juger ; Car elle nous monstre bien souvent que ces mesmes richesses qu’ils ont acquises injustement, et si fort aymées, les font hayr d’un chacun, et les immolent quelquesfois à la vengeance publique.

 

Fin de la huictante-uniesme Fable.

FABLE LXXXII.

D’un Enfant, et de sa Mere. §

Un Enfant qui alloit à l’Écolle, déroba un Livre à son Compagnon, et le mit entre les mains de sa Mere, qui le prit volontiers sans le châtier. Une autre fois il en fit de mesme de la robe de son Compagnon, qu’il prit pareillement, et la porta derechef à sa Mere, a qui ce larcin fût encore plus agreable que le premier. Cependant, comme il n’y avoit personne qui le châtiast, ce maudit vice s’augmentoit en luy, à mesure qu’il croissoit en âge. A la fin la chose alla si avant, qu’il tomba entre les mains de la Justice : On luy fit donc son procez, et sa déposition ouye, il fut condamné à la mort. Comme on le menoit au gibet, ayant pris garde à sa Mere, qui faisoit d’estranges plaintes en le suivant, il pria les Officiers de la Justice, qu’il luy fût permis, de luy dire un mot à l’oreille ; Ce qu’on luy accorda facilement. Voila donc qu’en mesme temps, comme s’il eust voulu découvrir quelque secret à sa Mere, il approcha sa bouche de son oreille, qu’il luy arracha tout à coup à belles dents. Elle fit à l’instant un grand cry, pour l’extrême douleur qu’elle sentit, ce qui fût cause, que ceux qui menoient le larron au supplice l’ayant voulu blâmer, non seulement de ses voleries, mais aussi de sa cruauté envers sa Mere ; « Messieurs », leur dit-il, « ne vous estonnez point si j’ay arraché l’oreille à celle qui m’a mis au monde, puis qu’elle est cause que l’on m’en oste aujourd’huy ; car si elle m’eust bien châtié la premiere fois que je luy apportay le livre que j’avois dérobé à mon Compagnon, cela m’eust donné de la crainte, et m’eust empesché de commettre aucun larcin à l’advenir : de maniere que je ne serois point mené maintenant à une mort si honteuse ».

Discours sur la huictante-deuxiesme Fable. §

La Mere d’un Lacedemonien auroit eu bonne grace de conniver au larcin de son Enfant, puis qu’il estoit permis à ceux de ceste nation de prendre le bien d’autruy, et qu’ils s’exerçoient à cela dés leur enfance. Car ils faisoient à l’envy à qui gaigneroit le prix en ce dangereux mestier, que Promethée et Mercure ont les premiers inventé, s’il faut croire à ce qu’en disent les Poëtes. Mais quant aux autres Republiques, elles punissoient à toute rigueur telle maniere de crimes, et ne souffroient point que personne s’enrichist par ses voleries. Cela n’empesche pas toutesfois, qu’il n’y ait encore aujourd’huy quantité de larrons, qui s’accommodent injustement de la dépoüille d’autruy, et qui prennent plus de formes que Prothée, pour voler avec impunité les Innocents, les Orphelins, et les Veufves. Comme tout le monde est plein de ceste engeance maudite, il regorge aussi de larcins, et de choses illegitimement acquises. Car pour commencer par les Souverainetez, l’on tient qu’elles viennent toutes d’usurpations, colorées de ce beau nom de Conqueste. En effet, quelques gents de conscience que soient les grands Princes, il faut necessairement qu’ils soient issus d’un Usurpateur ; ou, si vous voulez, d’un injuste Conquerant, puis que la Loy de Nature n’a point donné d’avantage à l’un, plustost qu’à l’autre. Quant aux gents de Guerre et de Marine, ils ne subsistent presque tous que par les pilleries. L’on en peut dire de mesme des hommes d’affaires, parmy lesquels je veux croire qu’il y en a plusieurs d’incorruptibles en leur profession : mais il faut aussi que l’on m’advouë qu’il ne s’en trouve que trop, qui se servent d’un specieux pretexte de Justice et de Pieté, pour mieux authoriser leur voleries et leurs usures. Bref, il est presque asseuré, qu’aussi-tost qu’un homme a fait un excessif amas de richesses, la mauvaise conscience y a plus eu de part que la bonne. Et toutesfois l’on ne punit souvent pour servir d’exemple, que les miserables, qui ont volé de petites sommes, et qui trouveroient possible de la seureté à leur crime, s’ils en avoient dérobé de grandes, à cause de la déference que chacun rend aux richesses, et de la pitoyable corruption du siecle. Que s’il est question de venir à la source de ce mal, l’on cognoistra que tels Voleurs, sur qui la justice des hommes s’exerce, ne tombent d’ordinaire en ceste disgrace, que pour n’avoir esté bien repris en leur Enfance, comme le remarque fort à propos nostre sage Phrygien. Car si les Meres faisoient conçevoir de bonne heure une horreur du Vice à leurs Enfants, il est hors de doute qu’on ne les verroit jamais reduits à ceste honteuse fin. Mais on leur laisse former insensiblement ceste vicieuse habitude, dés leur plus tendre jeunesse, lors qu’ils sont encore exempts de l’apprehension des Loix. Ce n’est doncques pas merveille, si elle s’augmente peu à peu avecque leur âge, et si elle se trouve presque invincible quand ils sont devenus grands : car c’est alors que l’horreur du supplice n’est pas assez forte contre leur meschante inclination, qui s’est presque tournée en la moitié de leur nature. Cependant, Dieu sçait avec quelle rage ils maudissent la negligence de leurs parents, qui de leur costé sentent une peine insupportable en leur ame, et se repentent tout de bon, ou d’auoir donné l’estre à ces miserables, ou de les avoir si dépourveus de conduitte et de bonne nourriture. Mais je m’arreste plus qu’il ne faut à la moralité de ceste Fable, qui parle de soy-mesme trop clairement, pour avoir besoin d’estre commentée. D’ailleurs, n’ayant à escrire que pour les Vertueux, ou pour ceux qui ont de la disposition à le devenir, il semble qu’ils ne doivent point prendre part à la reprehension que je fais contre un peché si ravallé, et si loin des infirmitez d’un honneste homme.

 

Fin de la huictante-deuxiesme Fable.

FABLE LXXXIII.

D’un Homme qui avoit deux femmes. §

En la belle saison du Printemps, un certain homme eslevé dans les delices, et qui n’estoit ny trop jeune, ny trop vieil, car les cheveux ne commençoient qu’à luy grisonner, épousa deux femmes ; dont l’une estoit assez âgée, et l’autre assez jeune. Comme ils demeuroient tous ensemble dans une mesme maison, la Vieille voulant attirer son mary à l’aymer, luy arrachoit autant de cheveux noirs qu’elle en rencontroit, en luy poüillant tous les jours la teste. Par mesme moyen la jeune, qui n’estoit pas moins soigneuse de son costé de ce qui la regardoit, luy tiroit aussi les blancs ; De sorte qu’à force de continuër, elles luy arracherent si bien le poil, qu’il en devint chauve, et fut mocqué de tout le monde.

Discours sur la huictante-troisiesme Fable. §

Esope nous donne, ce me semble, a entendre par cette Fable, qu’il avoit de l’aversion à la Polygamie, c’est à dire au Mariage de plusieurs femmes ensemble. Ce qui a esté de tout temps en usage parmy les nations du Leuant, je ne sçay par quel déreiglement, et par quelle liberté dénaturée. Quant aux peuples qui ont fait une particuliere profession d’estre vertueux, ils se sont tenus pour contens de la possession d’une seule femme legitime, et n’ont souffert tout au plus que le divorce, comme les Grecs et les Romains, chez qui toute sagesse humaine a rencontré le point de sa perfection. Mais le tres juste et tres raisonnable Christianisme, n’a seulement point permis de rompre avecque sa femme, pour en épouser d’autres sa vie durant. Elle veut que ce lien demeure indissoluble jusqu’à la mort, et que ce soit parmy nous l’exemple de sa vraye et durable amitié. Ce qui est, à mon advis, une des choses la mieux instituée dans nostre Eglise, et pour la continence, et pour la vraye succession des heritages. Il nous est donc permis de faire eslection d’une compagne, qui prenne part à nos peines et à nos plaisirs, et qui par sa conversation divertisse les chagrins de nostre vie. Mais il nous la faut choisir judicieusement, et avec les proportions convenables à nostre condition. Car de se trouver bien avant sur le declin de son âge, et appeller auprés de soy une jeune creature qui desdaigne les rides et les cheveux gris, ce n’est pas asseurément le fait d’un homme bien avisé, puis qu’il est presque impossible qu’une telle femme ne se dégouste, et qu’elle ne se console de ses desplaisirs avec une plus agreable compagnie que celle de son mary. Et sans mentir, si les plus retenuës ont bien de la peine à demeurer fidelles aux maris de bonne mine, et qui sont bien à leur gré, quelle apparence y peut-il avoir qu’elles le soient à un vieil tronc, despourveu de vigueur et de toute consolation ? Mais prenons qu’elles ayent une vertu assez heroïque pour resister, ce qui n’est pas du tout impossible en la nature des choses ; de quelque façon qu’on le prenne, c’est tousjours épouser une crainte perpetuelle : c’est attacher au chevet de son lict un eternel resveille-matin : c’est se donner en proye à un Vautour pire que celuy de Promethée. En un mot, c’est achetter des soucis, et chasser pour jamais hors de sa maison la Philosophie et la tranquillité de l’esprit. Pour moy, si j’avois un ennemy septuagenaire, de qui j’eusse reçeu quelque grande offence, et que je manquasse de vertu pour luy pardonner, je puis dire sans mentir, que je ne luy souhaitterois rien de pire qu’une jeune femme. En elle je tirerois raison de mes desplaisirs : en elle je trouverois tous les points de ma satisfaction, et l’évenement me feroit cognoistre qu’elle seule me vengeroit de ses injures par les continuels élancemens de peur, qu’elle donneroit à son fâcheux. Mais je suppose qu’elle vive comme une Vestale, et que le Mary ne soit point jaloux ; tousjours est il travaillé d’une autre espece de douleur, à sçavoir de celle qui se fonde sur l’opinion : car il faudroit vivre en un siecle plus modeste que celuy-cy, ou dans une Republique de Lacedemone, pour n’estre point sujet à la calomnie. Si nous avons une parfaitte asseurance de la chasteté d’une femme, les autres ne sont pas d’humeur à le croire. L’extrême inégalité des deux partis paroist clairement aux yeux du monde ; mais ce que la femme a d’honneur et de fidelité, n’est pas tellement en son jour, qu’il ne s’y remarque de l’ombrage. Les beautez du corps éclattent bien, mais les vertus de son ame demeurent cachées. D’ailleurs, sa grande jeunesse opposée aux vieilles années de son Mary, entretient l’opinion de tout le monde, qui n’en peut avoir que de sinistres soupçons, à bien considerer la difference de leurs deux âges. Que s’il faut aller plus avant, et donner à la satisfaction des vielles gents, qu’ils ne soient ny trompez de leurs femmes, ny jaloux d’elles, ny mocquez du monde, tout cela n’empesche pas qu’il n’y ait d’autres raisons qui les peuvent rendre malheureux. Car, ou ils aiment leurs femmes, ou ils ne les aiment point aprés le mariage. S’ils ne les ayment point, à quoy leur a servi pour la tranquillité de la vie, de s’estre associez avec elles ? Quel divertissement peut donner à leurs vieux jours une personne qui ne leur est point agreable ? Comment seront consolez leurs chagrins ? Comment se rendront ils supportable leur solitude ? N’ont-ils pas assez d’objets fâcheux, sans y attirer encore celuy là ? Pourquoy feront-ils manger leur bien à une ennemie ? Car il est à croire que s’ils ne l’aiment point dés le commencement du Mariage, cette froideur se tournera sans doute avecque le temps en une haine mortelle. Comme au contraire, s’ils l’aiment autant ou plus qu’avant la Nopce, ô la honteuse condition d’un pauvre homme ! ô exercice indigne de la sagesse que doivent avoir telles gents ! N’est-ce pas une belle chose à voir, qu’un Vieillard assotté prés d’un enfant, ou si vous voulez, qu’un homme qui devroit donner des Loix aux Republiques, en reçoive d’une petite Niaise, qui ne sçaura pas seulement conter son âge ? Le vieil Scipion n’avoit-il pas bonne grace d’épouser une jeune Chambriere, luy qui avoit fait tant d’excellentes actions ? Aristote ne faisoit-il pas une œuvre digne d’un Philosophe, quand il sacrifioit à la Courtisane Hermie, et se rendoit idolâtre d’une personne que des Crocheteurs avoient paravanture possedée ? Y a-t’il rien si extravagant que de pouvoir estre grand Pere d’une fille, et de luy rendre cependant les soins et les respects que l’amour exige de nous ? Certes on a bien raison de dire :

Qu’amour et majesté ne sont pas bien ensemble.

et par là mesme on peut conclure aussi, que l’Amour est incompatible avec la Vieillesse, puis qu’elle est tout à fait monstrueuse, si elle n’a le visage majestueux, et la contenance grave. Que cela ne soit, considerez un peu, je vous prie, avec quelle bien-seance un homme avancé en âge se peut reduire à complaire et à cajoler ? Avec quelle grace peut-il mentir et souspirer devant la Beauté qu’il veut servir ? N’est-il point temps que le nom de Serviteur ou de Maistresse luy soit aussi odieux qu’il est agreable aux jeunes gens ? Quand jouyra t’il de la liberté, si ce n’est en ses dernieres années ? Espere-t’il eterniser son nom dans la tombe par la reputation d’estre Serf ? Veut-il que les livres parlent de luy, tout de mesme que d’un homme bien fort passionné, et comme disoit Monsieur de Malherbe ;

Qu’ils content aux races futures
Les ridicules avantures
D’un Amoureux en cheveux gris ?

A cela l’on m’objectera l’exemple de plusieurs grands personnages, qui ont esté amoureux sur leurs vieux jours, et sujets à ceste passion déreiglée, autant que la foiblesse de leur âge l’a pû souffrir. Mais ce n’est pas excuser un Vice, que d’alleguer les Vicieux, ny parler advantageusement d’un poison, que de nommer les personnes qui en sont mortes. Je veux dire par là, que puis-qu’il est vray que tant d’excellens hommes ont fait l’Amour sur le declin de leur âge, et que cette dangereuse passion les a perdus à la fin, il faut inferer de necessité qu’elle est estrangement violente, et juger comme cela pour nostre regard ; Que si des gents si habiles en ont senti les atteintes à leur dommage, à plus forte raison nous en devons-nous deffendre, veu les ruines qu’elle pourroit faire à nostre esprit. De plus, remettons-nous en memoire l’advis que nous donne à ce propos la Saincte Escriture, à sçavoir, « Que l’une des trois choses contre Nature, c’est le Vieillard amoureux ». Cela estant, ô la glorieuse action que d’épouser une femme qu’on aime passionnément ! ô la grande conqueste que fait un foible Amoureux ! ô la belle occupation pour un Vieillard ! Certes s’il y a de la honte à cela, comme il n’en faut point douter, je treuve pour moy qu’il n’y a pas moins de danger d’un autre costé. La raison en est fondée sur ce que les Vieillards ne sçauroient avoir beaucoup d’amour, sans faire beaucoup d’excez, ny sans joüer de leur reste en des actions pleines d’effort, y employant ce peu de vigueur naturelle qui leur reste. Or est-il que tels efforts leur sont des pertes irreparables, et qu’ils peuvent appeller d’extrêmes débauches les moindres approches d’une femme. Il leur est donc fort difficile de se bien porter en les faisant, et mesme impossible de vivre long-temps. Mais pour ne faire ressembler mon discours à quelque regime de Medecin, je viens à une raison plus delicate pour prouver la misere des hommes âgez, quand ils se rendent amoureux de telles femmes. Ceux qui se picquent d’estre sçavants en amour, mettent la meilleure partie de la felicité d’un Amant, à donner du plaisir à la chose aymée. Ce que les Vieillards n’étans pas capables de faire, il s’ensuit que la plus sensible douceur d’amour leur est absolument ostée. Aussi n’en ont-ils que les espines, qui sont les soins, les doutes, les tristesses, les refus, les querelles, les repentirs, et les plainctes. Que s’il ne tient qu’à monstrer comme quoy l’esperance de contenter ce qu’ils ayment leur est entierement retranchée, cela ne sera pas difficile, ce me semble ; Car avec ce que leur humeur froide ne s’accommode pas bien à l’ardeur d’une jeune femme, ils ont d’ailleurs le visage déguisé de rides, le corps catarreux, et l’esprit bizarre pour l’ordinaire. Que si d’avanture ils rencontrent, comme j’ay supposé, une femme qui leur soit fidele, ils peuvent bien l’attribuer à la seule Vertu, mais non pas à son amour, puis qu’ils sont incapables d’en donner. Je laisse à part les dépenses qu’il leur faut faire, pour reparer le défaut des caresses ; Je ne parlé non plus des chagrins ny des divisions, et passe sous silence une infinité d’autres choses, pour venir à reprendre par un autre biais les mariages contractez entre differentes personnes, et à divertir les jeunes gents à leur tour, de rechercher des femmes âgées. Pour cét effet, ils se doivent proposer les malheurs que j’ay des jà representez, et croire qu’ils les communiqueront tous à la personne qu’ils ont dessein d’espouser ; action d’autant plus odieuse, que c’est une chose contre Nature, de rendre infortunez ceux avec qui nous voulons passer le demeurant de nostre âge. D’ailleurs, je leur demanderay s’ils entreprennent ce mariage, ou par amour, ou par consideration. A quoy, sans doute, ils me respondront, que c’est par consideration, n’étant pas croyable que l’on puisse avoir beaucoup d’amour pour une personne entierement éloignée de nos conditions, et de nos appetits. Que si ceste discordance se peut rencontrer dans les amitiez, du moins ne se peut-elle pas trouver dans l’amour voluptueuse, qui n’a pour object que la jouyssance, et ne s’enflamme que par la beauté. Toute l’excuse qui reste doncques à telles gents, s’ils veulent parler veritablement, c’est de dire, que le soing de leur fortune les y conduit, que la volonté de leurs parents l’exige, que la necessité les y pousse, que l’alliance, la commodité, et telles autres raisons les convient à le faire. Mais quelle consideration y a-t’il assez puissante dans le monde, pour nous faire resoudre à espouser un corps imparfaict et dégoustant, qui affadit nos plaisirs, et choque nostre inclination ? D’ailleurs, quelle peine ne nous donnera point une telle femme, par des soupçons tous-jours violents, et la pluspart du temps legitimes ? Comment pourrons-nous souffrir son chagrin, son avarice, et sa jalousie ? Asseurément nous n’oserions regarder une autre personne, sans qu’elle se persuade à l’instant qu’il y a du dessein. Nous n’oserions assister un amy, ny recompenser un serviteur, sans qu’elle croye que c’est de son bien. Nous n’oserions rire, sans qu’elle s’imagine d’en estre la cause. N’est-ce pas cherement achepter l’usufruict d’un peu de bien ? N’est-ce pas estre le principal et le pire ennemy de son repos ? Mais ayant assez parlé des Mariages mal assortis, au moins pour ce qui regarde l’âge, il me suffira d’en avoir dit mon advis, laissant à part quant au reste, l’inégalité des conditions, et toutes les autres differences, qui ont accoûtumé de rendre monstrueuse ceste union. Passons maintenant à la Fable suivante.

 

Fin de la huictante-troisiesme Fable.

FABLE LXXXIV.

D’un Laboureur et de ses Enfants. §

Un Laboureur avoit plusieurs enfants, qui ne pouvoient aucunement s’accorder ensemble, et ne tenoient conte des remonstrances de leur Pere. Ce qui fut cause qu’un jour qu’ils estoient de repos en la maison, ce bon homme commanda tout haut qu’on luy apportast un faisceau de verges. Alors s’addressant à ses enfants, il leur commanda qu’ils eussent à rompre le faisceau entier ; Ce qu’ils essayerent de toute leur force, mais ils ne le peurent faire. Il voulut donc qu’ils le desliassent, et que chacun prît sa part affin de la rompre ; dequoy ils vindrent à bout aisément. Leur ayant en mesme temps imposé silence ; « Mes chers enfants », leur dit-il, « tant que vous serez ainsi unis de volontez et d’affections, vous ne pourrez estre vaincus de vos ennemis ; Comme au contraire, si vous fomentez entre vous des inimitiez et des divisions, quiconque entreprendra de vous perdre, le fera facilement ».

Discours sur la huictante-quatriesme Fable. §

Ce qu’Esope a judicieusement inventé du Laboureur, nous l’avons desja dit cy dessus en la personne d’un Roy de Scythie, nommé Silurus, qui appella ses enfans à l’article de la mort, et leur fit faire la mesme experience, qui est contenuë dans le discours de ceste Fable. Cela nous aprend, que plus nos forces sont unies, moins elles sont faciles à vaincre, comme nous l’avons prouvé plusieurs fois par l’exemple des Estats et des Monarchies. Ce qui est tellement vray dans les actions moralles, qu’il passe aussi jusques dans les Physiques : tesmoin ce fameux axiome des Philosophes naturels, « Que toute vertu est plus forte quand elle est unie », que lors qu’elle est dispersée. Je ne m’arresteray pas à faire une induction des corps mixtes, et des Elemens, pour prouver cette verité. C’est à faire à un autre genre d’écrire que celuy cy. Je parcourray seulement les grands Estats, pour faire veoir combien la discorde leur a esté dommageable. Pour commencer donc par celuy des Perses, n’est il pas vray que la ruine de ce grand Empire a pris naissance des desseins de Cyrus avecque son frere, et que les noises de la Reine Parisatis l’ont acheminée ? Les Grecs ne perdirent ils point leur liberté par le moyen de leurs divisions intestines ? Les Romains ne virent-ils pas l’estat de leur Republique changé par les inimitiez de Cesar et de Pompée ? L’Empire estant depuis estably, ne s’exposerent ils point à une infinité de maux, qui procederent de leurs discordes particulieres ? Tesmoin la revolte de Vindex contre Neron ; tesmoin la guerre qu’Othon fit à Vitellius, et celle d’Auguste contre Antoine, sans y comprendre plusieurs autres calamitez publiques, dont ils n’eurent pas le moyen de s’exempter. Que si l’on m’objette qu’aprés ces désolations l’Empire ne laissa pas de se rétablir, tousjours faudra-t’il avoüer que ce fut autant de mal enduré, et que la visible décadance de la Monarchie vint du partage d’Orient et d’Occident. Ce fut par cette division d’interests que les Gots commencerent à s’enorgueillir, et qu’ils s’enflerent au delà de leurs bornes sur les vieilles terres de l’Empire. Or les Gots mesmes se dissiperent par leurs propres inimitiez, du temps de Genseric et de Gilimer, apres lesquels ravagerent inhumainement l’Europe et l’Afrique les audacieux Sarrasins, que la ligue des Zegris contre les Abencerrages chassa de Grenade, et de toutes les Espagnes ; que la revolte des Xerifs incommoda dans la Mauritanie, que les partialités chasserent de la Palestine, et de l’Asie mineur. Quant à leurs Successeurs qui furent les Othomans, ils prirent pié dans l’Europe par les divisions d’Andronic avecque son Fils, et n’envahirent toute la Grece, la Sclavonie, la Moldavie, la Valachie, et le Peloponese, qu’à la faveur des seditions, et des maudites rancunes de leurs Princes. Que s’il faut passer à nostre âge et à nos contrées, ô que de dangers a couru la France au temps de la derniere ligue ! et combien de mal luy a donné tout nouvellement le party des Factieux, et des Ennemis de leur Patrie ! Certes, il est hors de doute que sans les invincibles Armes de nostre Roy, et sans son extraordinaire bon-heur, elle seroit tous les jours à la veille de se deschirer. Cependant je ne puis m’excuser d’avoir fait plusieurs redictes, en rapportant une partie des Histoires que j’avois déduites cy-devant. Mais il faut accuser Esope de redire aussi les mesmes choses, quoy que sous la representation de Fables differentes. D’ailleurs, il est comme impossible de bien prouver un sujet, sans alleguer quantité d’Histoires, que l’on ne peut ny déguiser, ny diversifier, à la façon des Romans. Il en faut user neantmoins avec modestie, et conserver inviolablement la verité de qui elles reçoivent toute leur grace. Que le Lecteur ne s’ennuye donc pas de ces repetitions, mais qu’il applique à son interest particulier la narration de ces exemples. Car ce que nous avons dit de la destruction des Empires, se peut rapporter à la ruyne des Maisons particulieres, qui sont les Royaumes de ceux qui n’en ont point.

 

Fin de la huictante-quatriesme Fable.

FABLE LXXXV.

De la Nourrice, et du Loup. §

Vne Nourrice voyant pleurer son Enfant, le menaça de le faire manger au Loup, s’il ne s’appaisoit. Elle eust à peine proferé ces mots, que le Loup qui les ouyst, esperant de trouver quelque butin, s’approcha de la porte du logis ; Mais il fût contraint de s’en retourner au bois à jeun, pource qu’à la fin l’Enfant s’endormit. La Louve le voyant donc de retour, luy demanda où estoit la proye. « Il n’y en a point », respondit le Loup extrémement triste, « car la Nourrice qui promettoit de me livrer son Enfant s’il pleuroit, ne m’a donné que des paroles, et m’a trompé meschamment ».

Discours sur la huictante-cinquiesme Fable. §

Il semble qu’Esope ait voulu dire par ceste Fable, qu’il ne faut point se fier aux paroles d’une femme. Ce qui peut bien estre vray, s’il en faut croire divers Autheurs, et particulierement les Poëtes. Les uns la comparent à la Mer, à cause de son humeur variable ; les autres, aux vents et aux orages. Pour cela mesme ils luy donnent la Lune pour modelle, et veulent qu’elle en tienne plus que d’aucun Astre. Or soit qu’ils ne la croyent capable, ny de verité, ny de resolution, tant y a qu’ils en parlent ainsi, ou par caprice, ou pour en avoir esté mal traittez. Mais parmy ceux qui font mestier de se plaindre de leur humeur, il n’y en a point en la bouche de qui ces injures soient plus ordinaires, qu’en celle des Amants. Ce sont eux, qui les premiers ont osé murmurer contre ce qu’ils adorent, et qui ont lasché la bride à je ne sçay quelle colere meslée de tristesse et d’amour ensemble. Ils font comme cét Avare dont parle nostre Esope en la septante-quatriesme Fable, qui outragea son Idole, pource qu’il n’en estoit pas satisfait. Eux tout de mesme ont accoûtumé de tourmenter leurs Déesses, quand elles retirent leurs faveurs, ou s’il leur arrive de les accorder avec trop de retenuë et de circonspection. De là vient premierement le blâme universel, qu’on leur donne d’estre infideles, et coupables d’inconstance, comme le remarque un des plus fameux Poëtes de l’Antiquité.

Tu peux bien sous l’espoir d’vne conduite sage
Au milieu de la Mer hazarder ton vaisseau ;
Mais non pas t’exposer à l’amoureux orage,
Car l’esprit d’une fille est plus leger que l’eau.

A quoy se rapportent encore ces autres vers :

La femme ne vaut rien pour soy, ny pour personne,
Et si quelqu’une au monde est bonne aucunement,
Je ne sçay quant à moy par quel enchantement,
Une chose mauvaise a pû devenir bonne.

Tels et semblables sont les discours qu’on a tenus contre les femmes, et que l’on tient encore aujourd’huy, sur le débris de leur affection, ou sur la dureté de leur resistance. Ainsi se pouvoit on plaindre d’une Laïs, d’une Lamie, d’une Flore, et d’une infinité d’autres, qui faisoient mestier d’engloutir les possessions de leurs Amants, et de les abandonner, quand un plus riche ou plus beau se presentoit. Anacreon, Horace, et Martial, ne sont remplis que de ces reproches ; Et Ovide mesme en ses Amours, écrit bien souvent contre la legereté de ses Maistresses. Mais ayant dessein de parler d’elles en Philosophe, et non pas en Poëte, ny en homme enflammé d’Amour et de colere, je ne leur donneray point des loüanges si excessives, ny des blâmes si desobligeants ; et diray seulement, que supposé qu’en tout le genre humain l’Ame soit égale, et que neantmoins elle produise ses effets differamment, selon les corps où elle est infuse, et les organes qu’elle y rencontre, il arrive presque tousjours que l’homme surpasse la femme, et en grandeur de courage, et en force de jugement. Cela procede en partie de ce que son cerveau est plus propre à raisonner, comme son sang est plus actif, plus masle, et plus vigoureux. Bref, c’est l’accomplissement de la Nature humaine que le Masle, au lieu que la femme luy doit ceder, soit quant aux conditions de l’esprit, soit pour la force du corps. Ce qui n’est pas seulement ordinaire en nostre espece, mais en celle de tous les animaux. La raison en est fondée sur ce que le temperamment des femmes, comme estant créé pour recevoir, ne contient pas tant de vigueur ny d’activeté ; au contraire il est détrempé de beaucoup d’humide, et par consequent plus mol que la constitution de l’homme. Ce que tesmoignent assez leurs évacuations ordinaires, par qui elles se deschargent d’un sang malin, et provenant d’une complexion trop creuë et trop flatueuse. Le mesme paroist encore en la longueur de leurs cheveux, que la Nature ne boucle point comme aux hommes, marque infaillible de moiteur, et non de vivacité. Les tettons mesmes, s’avalent par l’âge, et sont composez d’une chair mollasse et glandugineuse, prouvent infailliblement cette humidité, qui se rencontrant avec excez dans le temperament des femmes, semble alentir de necessité leur chaleur naturelle, et les rendre moins capables que les hommes de toutes les bonnes choses. Je ne veux pas toutesfois conclure cela si generalement, que je n’en excepte plusieurs de leur sexe, qui surpassent de bien loing les hommes mediocres, et égalent quelquesfois ceux qu’on estime les plus illustres, non pas seulement en esprit et en sçavoir, mais encore en ce qui regarde la force du cœur, et le genereux mespris de la mort. Tesmoin une Timoclée, une Judith, une Zenobie, une Cleopatre, et pour dire beaucoup en une seule parole, tesmoin la nation entiere des Amazones. Elles me pardonneront neantmoins si en matiere de constance et de fermeté, je les treuve un peu suspectes, et de beaucoup inferieures aux hommes. Car quant aux contes que l’on nous fait de Thisbé, de Philis, de Didon, et de quelques autres, ce sont des choses que je tiendray tousjours pour estre sujettes à caution, jusqu’à ce qu’on m’en ait donné des asseurances, et croiray cependant que ce n’est pas estre advisé d’adjouster foy aux paroles d’une femme, si on ne la connoist bien, ce qui me semble tresdifficile.

 

Fin de la huictante-cinquiesme Fable.

FABLE LXXXVI.

De la Tortuë, et de l’Aigle. §

La Tortuë ennuyée de ramper sur terre, commença de promettre monts et merveilles à quiconque la voudroit porter au Ciel. L’Aigle l’y esleva donc, et luy demanda recompense. Mais voyant qu’elle n’avoit point dequoy payer, elle luy enfonça ses serres si avant, que la miserable en mourut. Et ainsi elle laissa la vie auprés des Astres, qu’elle avoit si fort desiré de voir.

Discours sur la huictante-sixiesme Fable. §

Ceste ambition extravagante de la Tortuë, nous apprend à ne vouloir pas outre-passer de beaucoup nostre condition, si nous ne sommes en mesme temps resolus à une honteuse cheute. L’exemple et la raison sont en cela joincts ensemble. Car les hommes peuvent déchoir de leur fortune, ou par leur propre faute, ou par l’envie, et la malignité d’autruy, ou par le seul malheur de leur vie. Or toutes ces trois raisons s’accommodent à la ruyne des nouveaux Eslevez. Premierement, ils y peuvent contribuër par leur propre faute, veu le peu d’experience qu’ils ont de la grandeur, à cause que leur nourriture a esté prise au milieu de la bassesse. Pour ce qui est de l’envie, il faut qu’ils l’essuyent tout à fait, et qu’ils endurent des choses, qui sont, à n’en point mentir, fâcheuses à supporter. Dequoy sont cause en partie les animositez qu’ils suscitent à l’encontre d’eux, estant bien plus ordinaire aux hommes de murmurer contre ceux qui changent de condition, que contre les autres, d’autant que c’est un effect moins commun, et qu’ayant eu plus d’égaux en leur premiere bassesse, ils ont par consequent plus d’Envieux, puis que selon Aristote, l’envie est entre les semblables. Il y a encore une seconde raison, pour laquelle les Petits, nouvellement appellez à la grandeur, se font plus hayr que les autres, à qui elle eschet par droict de naissance. C’est qu’au commencement de leur prosperité ils sont tellement enyvrez, et esblouys de cét éclat, qu’ils s’y comportent avec insolence, et ne croyent pas faire bien à propos les grands Seigneurs, s’ils ne mesprisent apparemment leurs Inferieurs. Ce qui donne tant de creve-cœur à ceux qui estoient naguere leurs Esgaux, qu’ils se destinent pour jamais à leur rendre de mauvais offices, et se réjouyssent de leur recheute, comme s’il leur estoit arrivé quelque faveur extraordinaire. Voila comme quoy les personnes, qui d’une basse condition parviennent à une haute fortune, sont fort sujettes à tomber, ou par leur faute, ou par les embusches de leurs Envieux. Quant à la troisiesme cause de leur achoppement, elle leur est, sans comparaison, beaucoup plus commune qu’aux hommes de condition, veu qu’il est presque asseuré, qu’apres un bonheur extrême, il arrive une disgrace infaillible. Aussi est ce pour cela que l’on appelle fort à propos telle espece de calamité un revers de medaille, comme s’il estoit aussi necessaire à toute prosperité d’estre sujette au changement, comme à une medaille d’avoir son revers ; au lieu qu’une personne qui est éminente en qualité, n’en a pas l’obligation à la fortune, mais à sa naissance, et qu’ainsi elle n’en doit point craindre la cheute avecque tant de raison. Cela suffira donc pour prouver que le changement de condition est plein d’un peril extraordinaire, et par consequent qu’il ne faut pas estre si ardent à s’eslever au delà de sa naissance, de peur que tombant de trop haut, on ne s’écrase comme la Tortuë ; joinct qu’il arrive souvent, que les Grands qui nous ont avancez, deviennent eux-mesmes nos persecuteurs. Car soit que nous soyons coûpables, ou qu’ils ayent conçeu quelque fausse opinion de nous, tant y a qu’ils se plaisent quelquesfois à destruire leur propre ouvrage.

 

Fin de la huictante-sixiesme Fable.

FABLE LXXXVII.

De deux Escrevices. §

L’Escrevice ayant voulu remonstrer à sa fille, quelle n’allast point à reculons : « Ma mere », luy respondit-elle, « monstre moy le chemin, et je te suivray ».

Discours sur la huictante-septiesme Fable. §

Comment peuvent esperer les Peres de corriger utilement leurs Enfans d’un peché où ils sont eux-mesmes sujets ? Quelle apparence y a-t’il qu’ils leur fassent prendre le bon chemin, s’ils ne les y mettent par leur exemple ? N’est-ce pas une espece de brutalité, ou de folie, de croire que leurs conseils seront authorisez par la Jeunesse, pendant qu’elle leur verra faire autrement, et qu’ils fuyront la praticque de leurs remonstrances, comme si c’étoit quelque mortelle action ? Certes, il n’y a rien de si éloquent que le bon exemple. Les belles paroles de Ciceron, les subtils passages de Seneque : les hautes conceptions de Platon : la grace majestueuse de Plutarque ; et pour le dire en un mot, toutes les persuasions des Anciens et des Modernes, ne sont pas si capables de toucher un cœur envenimé, que l’object d’une vie vertueuse. Les raisons theoriques cedent en force aux experimentales : l’on ne sçauroit tant donner de foy aux paroles, qu’à la chose mesme. La presence d’un homme de bien a je ne sçay quelle force sur les volontez, qui ne leur permet pas de se dégager aisément de ses conseils, et fait passer des charmes inévitables jusqu’au profond de l’ame de ceux qui l’écoutent. Ce n’est pas servir de guide, que de parler tant seulement ; Il faut prendre par la main celuy qu’on veut addresser, et le conduire, en marchant devant, dans le chemin de la probité. Car il est si penible en ses commencements, qu’un homme tout seul en peut estre diverty facilement. Que si toutes ces veritez se rencontrent en la personne des Amis qui essayent à nous exhorter ; à plus forte raison se trouveront-elles en la remonstrance d’un Pere à son fils. Car comme l’intention de la Nature est, que le semblable produise son semblable ; aussi a-t’elle imprimé certains desirs d’imitation du fils envers le Pere, qui le rend docile, et susceptible de tout ce qu’il luy void faire. Ce que nous font remarquer visiblement les paroles mesme, l’accent, les reparties, et les actions exterieures de la personne : d’où il est aisé d’inferer, que les mœurs ont aussi de la ressemblance. Cela estant, et le Pere et la Mere sont doublement coûpables, quand ils donnent un mauvais exemple à leurs Enfans, pource qu’ils jettent alors les fondements de leur future ruyne, et pervertissent leur innocence en leurs plus tendres années, ce qui est une chose du tout barbare et dénaturée.

 

Fin de la huictante-septiesme Fable.

FABLE LXXXVIII.

De l’Asne vestu de la peau du Lion. §

L’Asne s’estant égaré dans une forest, y rencontra fortuitement la peau d’un Lion. Il s’en revêtit à l’heure mesme, puis s’en retourna à sa pâture ordinaire, donnant l’alarme à toutes les autres bestes, qui s’enfuyoient loing de luy. Cependant, le Maistre qui l’avoit perdu, le cherchoit de tous côtez, et fut bien estonné de voir qu’ainsi déguisé qu’il estoit : il accourut droict à luy, et mesme qu’il se mit à braire, voulant possible imiter le rugissement du Lion. Alors le prenant par les oreilles, qu’il n’avoit point cachées : « Asne mon amy », luy dit-il, « trompe, si tu peux, qui bon te semblera : pour moy je te cognois trop bien pour estre deçeu ».

Discours sur la huictante-huictiesme Fable. §

En vain pour estre paré de la glorieuse dépoüille du Lion, tu penses épouvanter les autres bestes ; ô stupide animal d’Arcadie : ta feinte n’est pas assez adroitte ; tes longues oreilles te trahissent, et ceste affreuse peau qui te couvre, ne peut aucunement te faire perdre ta lascheté naturelle. Il en prend de mesme qu’à toy à tous ces Presomptueux, qui entreprennent de se déguiser, et de passer long-temps pour plus éminents en fortune et en Vertu, qu’ils ne sont effectivement. C’est ainsi que parmy les nouveaux Docteurs il s’en trouve plusieurs qui se targuent à tort d’un bonnet et d’une robbe dans une chaire, et renforcent inutilement le ton de leur voix, pour paroistre plus éloquens devant ceux qui les écoutent ; Mais s’il n’y a quelque chose en eux plus considerable que leur belle monstre, et si le sçavoir ne respond à l’apparence, les pauvres gens s’abusent bien fort : quelques sçavans qu’ils se fassent, il est aisé de connoistre qu’il y a du vuide dans leur teste, où des oreilles d’Asne paroissent visiblement. Les Fanfarons tout de mesme, ont beau porter leurs longues espées, faire les Rodomonts dans les ruës, morguer les uns et les autres, alonger leurs pas, et affermir leur contenance, s’ils n’ont autant de cœur que de mine ils ne tiennent rien. On les descouvre aussi tost ; et n’est point d’homme de courage qui n’ait pitié de leur valeur pretenduë. Les Pauvres qui font les Riches, les Roturiers qui se disent Nobles, et les insolents qui veulent passer pour discrets, courent la mesme fortune que ceux-cy : leur artifice peut quelquefois surprendre l’esprit, mais il est impossible qu’on ne le descouvre bien tost aprés. Le seul Hypocrite, qui cache la malice et l’impieté sous le voile d’une fausse devotion, est capable de tenir les personnes plus long temps abusées, à cause que l’exercice de la Vertu n’est pas sujet à la censure des hommes, mais à celle de Dieu : Son espreuve se fait au Ciel, et non pas en terre. Nous ne pouvons point juger s’il reçoit des consolations interieures, ou s’il a de grands ressentiments de charité ; car c’est un ouvrage du cœur, et non des actions. Toutesfois il arrive par la permission de Dieu, que l’on découvre à la fin telles impostures. Cela s’est remarqué manifestement en la vie de Jeanne de la Croix, qui tint l’Espagne comme enchantée durant une longue suitte d’années ; jusques là que l’Empereur Charles V. luy communiquoit ses plus importantes entreprises, et les recommandoit aux prieres de Celle qu’il jugeoit Saincte, et qui estoit en effect une Pecheresse tres-infame. La mesme chose arriva, mais plus effroyablement, en la personne de ce fameux Docteur, que toute l’Université de Paris reputoit pour sainct personnage, et qui toutesfois, Dieu le permettant ainsi, se leva du cercueil par trois fois, pour publier sa condemnation, et des-abuser luy-mesme les hommes de l’opinion qu’ils avoient de sa saincteté.

 

Fin de la huictante-huictiesme Fable.

FABLE LXXXIX.

De la Grenoüille, et du Renard. §

La Grenoüille sortie de son Marescage, s’en alla dans les forests, où devant les bestes sauvages, elle voulut faire profession de Medecine, se vantant qu’Hippocrate et Galien n’en sçavoient pas davantage qu’elle. Les autres bestes la creurent d’abord, horsmis le Renard, qui se mocquant d’elle ; « Comment se peut-il faire », dit-il, « que cette Villaine qui a la bouche si pasle et si livide, sçache des remedes aux maladies ? Si cela est, pourquoy ne se guerit-elle ? » En effet, ce trait de raillerie que luy donna le Renard, ne fut pas mauvais : car la Grenoüille a les lévres de couleur bleüe, et toutes flestries.

Discours sur la huictante-neufviesme Fable. §

Ceste Fable ressemble aucunement à la precedente, en l’explication de son sens moral. Car la Grenoüille y est mocquée par le Renard, de ce qu’elle s’attribuë une gloire qui ne luy est aucunement deuë, et veut passer parmy les autres bestes pour tres-sçavante en la Medecine. Tellement que je pourrois m’exercer en ceste application, à blasmer encore une fois les personnes qui se veulent debiter pour ce qu’elles ne sont pas. Mais je me contente d’en avoir touché quelque chose cy dessus, et prenant l’affaire par un autre biais, il me suffit de m’arrester à la response du Renard, qui conseille à la Grenoüille de se guerir elle-mesme de la déformité de ses lévres pasles et livides. Surquoy je veux dire, qu’encore que toute sorte de feincte soit odieuse, quand on se veut faire croire plus excellent que l’on n’est, celle là toutesfois semble l’estre d’avantage, par qui l’on ne peut couvrir un défaut visible, contre la proprieté mesme où l’on affecte de reüssir. Par exemple, l’on pourroit blâmer à bon droict ceux qui feroient semblant d’avoir la taille belle, et qui neant-moins l’auroient presque toute gastée, ou ceux qui se picqueroient d’estre bien à cheval, et qui n’auroient pas seulement l’assiette ferme, ou ces autres qui s’attribuëroient le don de bien dire, et qui cependant auroient une extrême difficulté à trouver les paroles. C’est de telles gents que la Cour est tellement pleine aujourd’huy, qu’on ne void autre chose dans les compagnies ; jusques là mesme que les plus honnestes hommes encourent ce blâme, et n’en sont non plus exempts que les autres. Car ils s’estudient à persuader qu’ils ont une bonne qualité, quoy qu’en effect ils se trouvent dans le contraire défaut, et que d’ailleurs ils ne manquent pas d’excellentes conditions pour se rendre signalez. Ce qui ne peut proceder que d’une trop ardente inclination à la gloire, qu’ils ne croyent pas avoir acquise suffisamment, s’ils ne la possedent universelle. Estans donc asseurez de la meriter par les autres qualitez de leur personne, ils la pretendent injustement par celle cy, et couvrent leur foiblesse d’une feinte, afin de se rendre de tout poinct considerables. Mais tant s’en faut qu’ils arrivent au but où ils aspirent, qu’au contraire ils perdent la gloire qui leur est deuë, et ternissent le demeurant de leurs bonnes qualitez par ceste presomption extravagante. Il vaut donc bien mieux avoir des affections plus moderées, et ne corrompre pas son estime propre, pour la desirer plus grande. Car ce que plusieurs appellent gloire, n’est pas une chose si precieuse, ny si exquise, qu’on doive dire un mensonge pour l’acquerir. C’est donner trop de prise à une vanité, que de joüer un faux personnage pour elle : C’est tout ce que les Vertueux feroient pour la possession d’un bien plus solide, et plus convenable à leur humeur. Aussi, sans mentir, ceste ardente soif que nous avons des loüanges, s’augmentent à mesure qu’on nous les donne ; D’ailleurs, ce qu’il y a de pire, c’est que pour les acquerir, le déguisement de nostre personne nous couste des complaisances et des contrainctes dignes de pitié.

 

Fin de la huictante-huictiesme Fable.

FABLE XC.

De deux Chiens. §

Il y eût jadis un Chien si accoûtumé à mordre tous ceux qu’il rencontroit, que son Maistre fût contraint de luy attacher un baston au col, affin que chacun s’en donnast garde. Luy cependant s’alla imaginer que ce baston luy estoit comme une marque d’honneur, et une recompense deuë à sa vertu. Ce qui fit que par un excez de vanité, il commenca de mépriser tous ses compagnons. Mais parmy eux il y en eust un, que son âge et sa gravité rendoient venerable, qui pour luy faire rabattre de son orgueil, « Mon amy », luy dit-il, « ne croy point que ce baston soit honorable pour toy : prends-le donc plustost pour une marque de ton infamie ».

Discours sur la nonantiesme Fable. §

Tout ainsi que dans le commerce de ceste vie, l’on repute bien souvent à honte ce qui est loüable de sa nature, comme la devotion ; ou ce qui est indifferent à la loüange et au blâme, comme la pauvreté ; De mesme attribuë-t’on à gloire ce qui est blâmable de soy, comme la quantité des duels, ou la corruption des filles, et des femmes, que nous appellons bonnes fortunes ; ou ce qui est indifferent, comme les charges, et les richesses. Car les hommes, au lieu de ne s’appliquer qu’à la juste loüange qui est deuë à l’action de mediocrité, pource que la Vertu ne consiste qu’en elle seule, ont outre passé le poinct du milieu, et sont venus à loüer l’extrême, non pas celuy qui demeure au deçà de la mediocrité, mais cét autre, qui s’estend au delà de ses limites. Ce défaut procede du seul déreglement de nôtre desir, qui se porte tous-jours au trop, et condamne absolument le trop peu. C’est pour cela mesme que nous avons accoustumé de dire du bien, non seulement du Vaillant, mais aussi du Prodigue, au lieu que nous dédaignons l’Avaricieux et le Poltron. Ainsi loüons-nous dans les compagnies un homme de belle humeur, ou, si vous voulez, qui est Facecieux et Bouffon, ne jugeant pas au contraire qu’il faille souffrir un Melancholique, ou un Estourdy. De là s’est ensuivy que les premiers hommes d’entre les Sages ayant condamné ce qui leur sembloit mauvais, et tous d’un commun accord approuvé le bien, c’est à dire la mediocrité, nous les avons outre-passez à force de les vouloir imiter. Car nous avons fait consister la loüange en l’excez, et non pas en la justesse, appellant loüable ce qui ne l’est nullement, et qui tient beaucoup moins de la Vertu que du Vice. Conformément à cela les premiers Instituteurs de la Noblesse Françoise estoient bien de l’opinion d’Aristote et des Romains, quand ils mettoient la vraye vaillance à se hazarder à tous les perils où nostre profession nous appelle : mais ils croyoient que ces dangers estoient seulement reglez par le commandement du Prince et du General d’Armée ; c’est à dire, qu’il ne falloit hazarder sa vie qu’à la guerre, pour la deffence de sa Patrie, et pour le service de son Roy. Or par succession de temps, les querelles venant à naistre dans les Armées, à cause du commandement, et du contraste de la loüange, l’on mit le haut poinct d’honneur à les decider publiquement, de peur de les rendre perpetuelles, et de les faire passer jusqu’aux enfants et aux freres. Mais les Gentils-hommes s’imaginerent depuis qu’il y auroit plus d’honneur à gaigner pour eux, s’ils introduisoient la coustume de combattre au desceu de tout le monde, et de n’avoir que des arbres et des rochers pour témoins de leur action ; soit que la vaillance leur semblast trop aisée, quand elle avoit des Spectateurs, soit qu’ils voulussent agrandir le peril par la transgression de la Loy, qui les rendoit sujets au supplice. Or comme en l’ancienne decision des inimitiez, on ne faisoit point de duels, que pour des causes tres justes, à sçavoir pour l’honneur d’une Femme, d’une Maistresse, d’un Pere, d’une Sœur, d’un Fils, et pour le sien propre. Ainsi en ce nouvel establissement de Combats, qui se font aujourd’huy sur le pré à la dérobée et au desceu d’un châcun, l’on a pris indifferemment toute sorte de sujets, justes et injustes, petits et grands, considerables et frivoles. Tout cela est passé en mesme Loy de combattre : l’on a voulu rendre toutes ces disputes également mortelles ; Et quiconque a plus fait de duels sur une mine, et sur un demy mot, c’est celuy-là qui encherit sur la vaillance, et a qui l’on donne de hautes loüanges, bien que toutesfois elles ne soient ny justes ny legitimes. Voylà comment on s’est mis à tirer vanité du crime, et à faire passer pour belles et loüables des actions sanguinaires et forcenées. En un mot, plus un homme en a fait mourir d’autres, et plus on l’estime digne de vivre, comme si les vrais effects du courage ne consistoient qu’à imiter la cruauté des Ours et des Tygres, et à s’entre-tuër inhumainement sur une simple imagination, et pour la moindre picoterie. Et toutesfois, ô déplorable effect de nostre foiblesse ! si ces choses nous arrivent à nous-mesmes, nous faisons gloire du souvenir de nos exploicts, comme le Chien que nous represente Esope en ceste Fable, qui se glorifioit du baston qu’on luy avoit attaché au col, pource qu’il estoit hargneux.

 

Fin de la nonantiesme Fable.

FABLE XCI.

Du Chameau. §

Le chameau fâché de sa condition, se plaignoit de ce que le Taureau avoit des cornes pour armes, au lieu que luy n’en avoit aucunes, pour se deffendre de ses Ennemis. Il pria donc Jupiter de luy en donner ; mais luy se mit à rire de sa folie, et mesme luy accourcist les oreilles, apres s’estre mocqué de sa requeste incivile.

Discours sur la nonante-uniesme Fable. §

L’allegorie de ceste Fable a esté demonstrée en tant d’autres lieux, que je suis convié pour ceste fois à l’abreger, et à redire seulement icy pour la satisfaction du Lecteur, que l’excessive Ambition d’avoir ou d’entreprendre, ne déchoit pas seulement de ce qu’elle desire, mais elle dissipe d’ordinaire ce qui est acquis. Je me souviens que j’ay assez amplement prouvé ceste verité par l’exemple de tous les Conquerants, qui ont esté dépoüillez, ou de leurs Royaumes, ou de la vie, pour n’avoir voulu mettre des bornes à leur convoitise, et qui pour tout demander ont tout perdu. C’est pourquoy je me contenteray d’alleguer icy pour tous exemples celuy de Cesar Borgia, qui mourut miserablement au milieu de ses hauts dessiens, pour ne s’estre contenté de la Duché du Valantinois, et pour avoir embrassé du desir la possession entiere de l’Italie, prenant ce mot pour devise, ou Cesar, ou rien.

 

Fin de la nonante-vniesme Fable

FABLE XCII.

De deux Amis, et de l’Ours. §

Deux Amis rencontrerent un Ours en leur chemin, comme ils voyageoient ensemble. L’un monta promptement sur un arbre, pour éviter le danger, et l’autre se jetta par terre, pource qu’il se vid sans esperance de se pouvoir sauver à la fuitte. L’Ours ne manqua point de s’en approcher incontinent, et de le manier de tous costez, le flairant sur tout prés des oreilles, et de la bouche. Mais d’autant qu’il s’empescha le plus qu’il pût de respirer, et de se mouvoir, cét Animal, qui ne touche point aux charongnes, s’imaginant que c’en estoit une, le quitta là, sans luy faire mal. Apres qu’il s’en fût allé, et que celuy qui estoit monté sur l’arbre en fût décendu, il voulut railler son Compagnon, et l’enquist de ce que l’Ours luy avoit dit à l’oreille : Mais ce pauvre homme ayant un juste sujet de le tancer ; « Il m’a conseillé », luy respondit-il, » de ne me mettre jamais en chemin avec un tel Amy ».

Discours sur la nonante-deuxiesme Fable. §

Le Peril et l’Adversité sont les deux pierres de touche où s’épreuvent les veritables Amis. Il s’en trouve assez qui se rendent nos familiers, qui nous flattent, qui nous accostent, et qui nous offrent des services extraordinaires, tant qu’ils nous voyent en prosperité : Mais quand la fortune nous a tourné le dos, ils nous le tournent aussi, et nous des-advoüent indignement. Alors, comme si ce leur estoit une honte de nous avoir cognus, ils sont les premiers à nous reprocher nostre misere, pour paslier en quelque façon leur legereté. Tous les âges sont si remplis de ces exemples, qu’il faudroit citer des volumes entiers, pour raporter tout ce qui s’en peut dire. Mais nostre siecle en fourmille beaucoup plus que les precedents, et la Cour plus que tous les autres lieux du monde. Sur quoy il seroit à propos de se priver de la compagnie des hommes, de peur d’y rencontrer de la Perfidie, car il est presque necessaire que ceux qui nous hantent, usent avec nous de fourberie, et de quelque déguisement, tant ce malheureux siecle est engagé dans la corruption. C’est pourquoy l’Ours de ceste Fable, au lieu de dire à l’oreille du Voyageur, ne t’accompagne plus d’un tel Amy, eût eu plus de raison de luy donner ce conseil ; ne t’accompagne de personne sous l’esperance d’en estre aymé. A cela lon peut objecter, que ceste regle n’est pas si generale, qu’elle ne souffre quelque exception ; Que les sinceres amitiez peuvent estre verifiées par les exemples, qu’un Pilade a voulu donner sa vie pour Oreste, un Damon pour un Pithias, un Piritoüs pour un Thesée, et qu’aujourd’huy mesme il s’en trouve assez, à qui toutes les choses du monde sont de petite consideration, à comparaison de leur Amy ; Ce que je leur advoüeray pouvoir estre, et avoir esté. Mais il faut qu’ils me confessent aussi, que l’évenement en est si rare, qu’entre mille Amis que plusieurs se vantent d’avoir, à peine en trouveront-ils au besoin dix mediocres, et un excellent ; de façon qu’il faut estre extrémement heureux pour le rencontrer. Or pour revenir à nostre moralité, il y a quelque chose en ceste Fable, qui ne s’accommode pas bien à l’experience de nostre siecle : car au lieu de nous representer l’infidelité de quelqu’un, qui dans les ennuys de la pauvreté, du bannissement, ou de la disgrace d’un Prince, delaisse ingrattement celuy qu’il se vante d’aymer, Esope nous rapporte icy l’exemple d’un homme, qui abandonne son Amy dans le peril de la mort ; ce qui doit estre plustost imputé à peur, qu’à perfidie. Cét exemple ne me semble donc pas estre la vraye peincture de ce que les hommes ont accoustumé de praticquer en nos jours. Car nous voyons assez de gents qui s’exposent au danger pour nostre consideration, jusques à mettre l’espée à la main pour nostre deffence ; En cela plus interessez pour éviter l’infamie, et acquerir de la loüange, qu’ils ne nous sont veritablement Amis. Mais qu’en une occasion pareille à ce que j’ay dit cy-dessus, à sçavoir quand on est persecuté d’un Grand, ou affligé de maladie, ou accablé de misere, ou confiné dans une prison, ou entre les mains des Sergents, on esprouve de fidelles et durables amitiez ; c’est, à mon advis, une chose qui arrive rarement, et qui ne se trouve que parmy les hommes extraordinaires. Ces marques neantmoins sont celles d’une parfaite Vertu, et d’une affection inviolable.

Car comme le bon or s’éprouve dans la flamme,
Aussi fait dans les maux la foy d’une belle ame.

Il est donc necessaire d’accompagner dans la misere celuy de qui l’on se dit estre Amy, ou de confesser librement que l’on ne l’est pas. Car la vraye amitié estant fondée sur la Vertu, comme dit le Prince des Philosophes moraux, et la Vertu estant eslevée au dessus des afflictions, il faut de necessité que le bon Amy les méprise pour l’interest de celuy qu’il ayme. D’ailleurs, toute habitude loüable et honneste de soy, va d’ordinaire jusques à l’éternité, si elle est contractée comme il faut. Car nous ne voyons pas arriver souvent qu’un homme de bien devot et religieux devienne profane, si son zele est grand et veritable, ny qu’une vraye amitié se destruise par le temps, et par les disgraces de la Fortune, depuis qu’elle est une fois bien conçeuë, et profondement enracinée.

 

Fin de la nonante-deuxiesme Fable.

FABLE XCIII.

De deux pots flottans sur l’eau. §

Deux pots, dont l’un estoit de terre, et l’autre de fer, furent laissez fortuitement sur le bord d’une riviere, et emportez par la violence de l’eau. Le pot de terre apprehendant pour lors d’estre cassé ; « N’aye peur », luy dit l’autre, « je sçauray bien empescher que cela ne nous arrive ». « Voila qui est bon, respondit le pot de terre, mais si je viens à me briser contre toy, ou par l’impetuosité de l’eau, ou autrement, cela ne se pourra faire qu’il n’y aille tous-jours du mien ; voylà pourquoy il vaut mieux que je mette ma seureté à me separer d’avecque toy ».

Discours sur la nonante-troisiesme Fable. §

Par ceste Fable il nous est enseigné de ne nous accoster guere de personnes plus puissantes que nous, veu le dommage qui nous en peut arriver, en cas que l’amitié vienne à se rompre. Or quand mesme elle ne se dissoudroit pas, c’est une chose en tout temps dangereuse de se vouloir égaler à ceux qui sont eslevez par dessus nous en pouvoir et en condition. De ceste espece de vanité il s’ensuit que nous en devenons plus orgueilleux qu’il ne faut, et plus dépensiers que nos moyens ne permettent : De sorte que la fin de telles praticques retombe tous-jours à nostre perte, et bien souvent à nostre confusion. C’est pourquoy Ciceron dit, que les égaux s’assemblent facilement et heureusement avec leurs pareils ; Et Aristote, qu’il n’est point de plus solide amitié parmy les hommes, que celle qui s’establit entre les semblables. Mais je veux que ce soit une amitié de dépendance, où l’un des partis tienne quelque maniere de prerogative, ou de superiorité sur l’autre, comme celle du Souverain envers son Favory, du pere et du fils, du Seigneur et du sujet ; il faudra neantmoins qu’elle les semble égaler par le poinct où ils s’entr’ayment. Par exemple, le Prince abaisse et diminuë sa haute condition, et augmente en quelque façon celle du Favory, quand il est question de luy communiquer un secret, encore telle espece de bien veüillance est presque tousjours sujette à une fin dangereuse, si le Favory ne se gouverne avec beaucoup de prudence ; ce qui ne procede que de l’extrême inégalité des deux Amis, et par consequent il faut necessairement qu’il y ait de la proportion entre l’un et l’autre.

 

Fin de la nonante-troisiesme Fable.

FABLE XCIV.

Du Taureau, et du Bouc. §

Le Taureau poursuivy par le Lion, cherchoit à se cacher en quelque lieu, quand se trouvant prés d’une Caverne, où il voulut entrer, le Bouc s’en vint au devant de luy, et le reçeut à grands coups de cornes. Ceste insolence irrita fort le Taureau, qui s’estant mis à mugir de déplaisir qu’il en eust ; « Je voy bien que c’est », luy dit-il, « ce que tu me fais un si rude accueil, c’est à cause que je suis en fuitte ; mais si celuy qui me poursuit s’en estoit allé, je m’asseure que je te ferois bien sentir que les forces d’un Taureau, et celles d’un Bouc, sont deux choses extrémement differentes ».

Discours sur la nonante-quatriesme Fable. §

Voicy l’exemple de la moins supportable lascheté qui puisse tomber en l’esprit d’un homme, à sçavoir de courir sus à un Malheureux. Elle est toutesfois si commune, que nous ne voyons jamais personne tomber en la disgrace d’un Grand, que les Courtisans ne luy tournent le dos, et n’aggravent sa misere par quelque malicieux rapport. C’est estre coûpable envers telles gents, que d’avoir de la mauvaise fortune. Ils vous tiennent noircis de tous les vices du monde, si vous ne possedez hautement la bonne volonté d’un homme, et encore d’un homme bien souvent imparfaict, et mal conseillé. Ils vous fuyent comme un pestiferé : ils dédaignent de s’approcher de vous : ils paslissent à vostre rencontre : ils sont dans une posture contrainte : leur maintien est embarrassé ; bref, toutes choses leur sont plus agreables que l’entretien d’un Disgracié. Avecque cela, ils vous comblent de mauvais offices, pour justifier la haine de leur Seigneur, ou pour servir de targue à leur odieuse desloyauté. Aussi ceste maniere de bassesse a esté attribuée par Esope au Bouc, le plus infect, et le plus vilain de tous les animaux. De telle nature sont ceux qui plaident, ou qui persecutent les Orphelins, qui tourmentent les femmes veufves, qui dépoüillent les pauvres du peu de bien qui leur est resté, qui se joüent des maladies et des affligez ; et bref, tous ces courages dénaturez, qui se rendent malfaisants à ceux pour qui la fortune n’a point de caresses ny de bon traictement. Ce n’est donc pas estre blâmable que de les appeller lâches, puis que c’est faire supercherie à un homme de ne le point attaquer ouvertement, ny tout seul, mais en fougue, et avec une pluralité d’ennemis. Ceste mauvaise methode est ordinaire à ceux qui nous persecutent en nostre affliction, qui sont par consequent les hommes du monde que nous devons le plus apprehender, à cause que nos autres ennemis ne sont redoutables qu’entant qu’ils nous ameinent ceux-cy.

 

Fin de la nonante-quatriesme Fable.

FABLE XCV.

Du Singe, et de ses Enfans. §

Jupiter voulut une fois que tous les animaux comparussent devant luy, pour juger lequel d’entr’eux avoit de plus beaux Enfans. Toutes les Bestes y accoururent donc ; les Oiseaux s’y envolerent, et les Poissons mesme se rendirent sur le bord de l’eau, pour estre de la partie. Le Singe y vint le dernier, et d’aussi loing qu’il fût apperçeu, tous les autres commencerent à se mocquer des vilaines fesses de ses Enfans. Mais luy, qui en pensoit bien autrement ; « Vous n’en serez pas les Juges », leur dit-il : « c’est à Jupiter à donner le prix de la Beauté à qui bon luy semblera : Pour moy, mes Enfans me semblent si gentils, et de si bonne mine, qu’ils meritent bien, à mon advis, d’estre preferez à tous les autres ». Voylà ce qu’il dit devant Jupiter, qui s’en mit à rire luy-mesme.

Discours sur la nonante-cinquiesme Fable. §

Quant à l’aveugle affection que le Singe porte à ses Enfans, elle nous apprend combien nous sommes susceptibles de telles foiblesses, et combien les choses du monde nous sont déguisées, quand nous les voyons par les yeux de l’amitié. Il semble que nous soyons comme les Icteriques, à qui tous les objects semblent jaunes, pource qu’ils ont une jaunisse épanduë dans la prunelle de l’œil. Cela procede en nous, de ce que nostre volonté estant des-ja liée, le croit estre avecque raison, si bien qu’ayant pris peu à peu l’habitude d’aymer les nôtres, nous prenons insensiblement celle de les priser aussi, affin de rendre nostre passion excusable, ou de les faire devenir tels qu’ils nous paroissent. De ceste coustume l’on vient à la fin à une espece de Loy, qui ne nous permet plus de les mes-estimer, ny de les croire defectueux, mais elle attache constamment nostre approbation, qu’elle a surprise, et nous rend ingenieux à excuser leurs manquements. Ce vice, quelque excusable qu’on le fasse, n’est pas moindre que les autres imperfections. Car il faut bien donner beaucoup à l’amitié, mais non pas au mensonge. Il faut que nostre volonté soit captive, et non pas nostre entendement ; bref, il faut corriger les fautes des nostres, mais non pas n’en croire aucunes en eux. Telles sont pour le jourd’huy la pluspart des Meres, qui dorlottent et idolatrent leurs enfants, comme les chefs-d’œuvre les plus accomplis de la Nature. De ceste foiblesse n’étoient point coûpables les Meres Lacedemoniennes, qui livroient elles mesmes à la mort ceux de leurs Enfants, qui avoient commis quelque lâcheté, et leur commandoient, ou de se faire mourir, ou d’effacer l’impression que l’on en pouvoit avoir conçeuë. Telle fût encore la Mere de Brasidas, à qui un Ambassadeur estranger ayant voulu dire, pour luy complaire, qu’en la Cour de son Maistre on avoit en grande reverence la memoire et la vertu d’un tel homme, et qu’il estoit reputé parmy les autres nations le plus courageux de Lacedemone, elle luy fist ceste genereuse response ; « Estranger mon amy, ne doute point que tu ne t’abuses en ce jugement que tu fais de Brasidas : Je m’asseure qu’il estoit homme de bien, mais je sçay aussi que Sparthe en avoit beaucoup qui estoient meilleurs que luy ». O magnanime et judicieuse response ! ô esprit qui n’étoit ny foible ny interessé de l’amour propre, à la maniere des autres femmes, et des hommes mesmes, qui trouvent seulement loüable et beau ce qui est en leur possession ; Le reste, ils le jugent imparfaict, et de tout poinct defectueux, en cela semblables à ceste Lamie, qui portoit les pechez d’autruy dans le devant de sa besace, et les siens au derriere, pour ne les regarder jamais.

 

Fin de la nonante-cinquiesme Fable.

FABLE XCVI.

Du Paon, et de la Gruë. §

Le Paon estant à souper avecque la Gruë, la méprisoit d’une estrange sorte, et se vantoit fort, en luy faisant monstre de ses belles plumes. Mais la Gruë ne pouvant souffrir ses vanitez ; « Je confesse », luy dit-elle, « qu’il ne se peut rien adjoûter à la beauté de ton plumage, pourveu que tu m’advoües aussi, que tu as bien de la peine à voler sur les maisons, au lieu que d’un vol courageux je perce les nuës ».

Discours sur la nonante-sixiesme Fable. §

Je pense qu’il y a deux ou trois Fables dans ce livre, qui contiennent le mesme sens de celle-cy, à sçavoir que la Nature a doüé châque animal de quelque vertu, capable de rendre tout le monde satisfaict, et cela avec tant de justesse et de proportion, que nul n’est mécontent de son partage. Il est vray neantmoins qu’il s’en trouve plusieurs qui en sont un peu trop jaloux, c’est à dire, qui s’enflent de leurs bonnes qualitez, et ne jugent pas les autres dignes de leur estre mis en comparaison. Ces Médisants blâment les défauts d’autruy avec une langue qui ne sçait point espargner ; Comme au contraire, s’ils ont quelque chose de loüable en eux, ils le mettent à si haut prix, qu’il semble que tout le monde leur en doive beaucoup de reste, et qu’ils soient unicques en leur espece. Tels effets de Presomption, à les bien examiner, sont autant de marques de leur folie, et autant de rejettons de leur vanité, qui les font haïr universellement. Que s’ils ont je ne sçay quoy d’éminent par dessus les autres, je ne voy point que pour tout cela ils les doivent mépriser, puis que Dieu, qui a fait toutes choses justement, n’a pas, comme il est croyable, traicté les hommes avecque tant d’inégalité, qu’il y en ait parmy eux de pirement partagez que leurs compagnons. Car comme en la distribution de son heritage, le bon pere de famille accommode son testament à la bien-seance de ses Enfans, donnant à l’un du bien en argent, à l’autre des Vaisseaux plains de marchandise, s’il a l’inclination portée au traffic de la Marine ; à celuy-cy des fonds specieux, s’il se plaist à la campagne, et à celuy là une charge dans les Armées, ou un Office dans les Parlements, si son humeur l’attire à l’un ou à l’autre ; et tous ensemble seront satisfaits de la donation, quoy qu’en effect celuy qui a le plus de bien, ait l’advantage de son costé ; Ainsi nostre vray Pere celeste nous ayant produits au monde, pour nous faire du bien comme à ses legitimes Enfants, il donne à châcun ce qu’il juge luy estre propre, et le fait avecque tant de justesse, que nul ne le voudroit contre un autre, quoy que toutesfois il se puisse faire qu’il en envie les dons et les qualitez particulieres. Que si quelqu’un n’est pourveu de ces Vertus, que l’on appelle éminentes, il n’est pas incompatible que pour recompense il ne possede les plus solides ; qui sont la tranquilité de l’esprit, la constance, la moderation, et la modestie. Il ne faut donc pas que le Paon se targue de son beau plumage auprés de la Gruë, s’il ne veut qu’elle luy reproche sa pesanteur, et qu’au contraire elle mette en avant la haute maniere qu’elle a de voler jusques dans les nuës.

 

Fin de la nonante-sixiesme Fable.

FABLE XCVII.

Du Tygre, et du Renard. §

Un jour que le Veneur alloit à la chasse avecque son arc, le Tygre voulut que toutes les autres Bestes eussent à se retirer, disant que luy seul viendroit bien à bout de cette guerre. Cependant le Veneur poursuyvoit tousjours sa chasse, et tiroit de grands coups de fléches, dont il y eust une qui atteignist le Tygre, et le blessa grandement. Le Renard le voyant de retour de la guerre, et bien empesché à tirer la fléche hors de sa playe ; « Et quoy », luy dit-il, « un si fâcheux accident te peut-il estre arrivé, à toy qui és si vaillant ? Qui est le temeraire qui t’a blessé ? » « Je n’en sçay rien », respondit le Tygre, « si ce n’est que par la playe, qui est fort grande, je juge à peu prés qu’il faut que ce soit un homme ».

Discours sur la nonante-septiesme Fable. §

On fit voir un jour au Roy Antigonus une trouppe de Soldats qu’on luy debittoit pour les plus vaillants hommes de la terre, et ceux-là estoient tous percez de coups, estropiez de leurs membres, et déguisez de larges et profondes cicatrices. Ce qu’ayant veu le Prince, il dit au Capitaine qui les luy monstroit ; « Il me semble voirement que ceux-cy sont braves gents, mais j’estime encore plus braves ceux qui les ont ainsi marquez ». Par ces mots de raillerie il vouloit monstrer, qu’en matiere de valeur il ne faut jamais donner des loüanges excessives à certains hommes, estant veritable que l’on ne voit point de si mauvais garçon, qui ne puisse facilement rencontrer son Maistre. Dequoy m’est témoin Turne dans Virgile, qui ayant remply l’Italie de ses loüanges, et menacé tous ses ennemis d’un bras plus violent que la foudre, ne laissa pas de trouver un Enée, qui avec toute sa modestie, et sa pieté le reduisit vigoureusement à la raison. Le mesme Autheur nous donne une seconde preuve de cela, en la personne de Burés, qui ayant défié au combat du Fleau toute la jeunesse Troyenne et Sicilienne, fût neantmoins vaincu par le Vieillard Entellus, bien que l’âge et la discontinuation semblassent le dispenser de ceste sorte d’escrime. Ce divin Poëte ne nous a voulu signifier autre chose par ces exemples, sinon, que l’orgueil est bien souvent abattu d’une façon qui semble extraordinaire, et par des Ennemis impuissants en apparence, mais valeureux en effect. Dequoy nous est une veritable preuve sur toutes les autres, le fameux combat du petit David, en qui l’industrie et la bonne cause surmonterent les démesurez efforts de Goliat, quelque orgueilleux que fût ce Geant. Or quoy que cela ne semble pas ordinaire en la Nature, si est-ce qu’on en peut donner des raisons tres legitimes ; Et premierement on peut dire, que ces Ennemis fiers et presomptueux vont la pluspart dans le Combat avec tant de negligence contre les foibles, qu’ils dédaignent de mettre en œuvre tout ce qui est d’ordinaire praticqué pour la seureté des Combattans, à sçavoir d’estre couverts de bonnes armes, montés sur un cheval adroict, et faire avec soin tous les passages de l’escolle. D’ailleurs, comme nous avons dit en quelques-uns de nos Discours precedents, la Nature repare les defauts du corps par les qualitez de l’esprit, de sorte qu’il arrive presque tous-jours aux hommes moyennement adroits et robustes, d’avoir un entendement plus que mediocre, au lieu que ces grands Colosses, et ces membres de Geants, fortifiez et munis en guise de Citadelle, sont bien souvent dépourveus de conduitte. D’où il s’ensuit qu’il est aisé à l’homme industrieux de les surmonter, et de rendre son esprit victorieux sur les forces Ennemies. Ce que nous ont fabuleusement prouvé les prodigieuses défaites des Monstres dans les Poëtes et dans les Romans ; comme par exemple l’Hydre de Lerne, le Lion Neméen, le Sanglier de Meleagre, la mort d’un Andriaque ou d’un Faunus, que l’on feinct avoir esté défaicts par industrie, plûtost que par force, et toutesfois avec non moins de loüange, que si l’on ne se fust aydé que de la lutte. A propos dequoy Virgile dit en son Æneide,

Qu’importe force ou dol contre son Ennemy ?

Il entend toutesfois par le mot de dol, non une ruse malicieuse, ou une supercherie, mais une adroicte façon de combattre, qui se doit plustost nommer industrie, que fraude. Que si l’on admet cela dans l’égalité des partis, à plus forte raison le doit-on faire quand l’un des Combattans est entierement disproportionné en force ou en vigueur à son Ennemy. Car alors, non seulement il est permis, mais il est mesme bien seant de s’ayder de sa finesse, comme fait Renaud chez le Tasse, où il déploye toute l’industrie de l’escrime contre Argant, qui le surpassoit en force et en experience. Que s’il faut passer des exemples Poëtiques aux veritables. Deodat de Gozon, Chevalier de l’Ordre de sainct Jean de Jerusalem, merita depuis d’en estre grand Maistre, ayant dessein de combattre un furieux Dragon, qui affligeoit toute l’Isle de Rhodes de ses meurtres épouvantables, accoustuma si bien un cheval, et deux de ses chiens à un fantosme tout semblable à ce monstre, qu’ils n’apprehenderent point de l’aborder en effect, tellement que par ce moyen ayant sçeu joindre l’addresse à la valeur, il remporta la plus glorieuse Victoire qui fût oncques gaignée. Ce qui se dit des Combats particuliers, se doit penser des generaux, où si la multitude d’un party accable presque la petitesse de l’autre, il faut avoir recours aux aguets, et prendre si bien le demeurant des avantages, comme, le temps, le lieu, et semblables circonstances, qu’on égale, voire mesme que l’on surmonte son ennemy. En quoy Scanderbeg a merité plus de loüange que tous les autres hommes des siecles passez, et des nostres, puis qu’avec un Camp volant, qui n’a jamais passé dix mille hommes, il a perpetuellement battu les armées du grand Seigneur, dont la moindre estoit composée de trente mille Soldats, et quelques-unes alloient jusques à soixante et dix mille. Aussi avoit-il accoûtumé de dire, que celuy-là n’estoit pas bon Capitaine, qui avec un Camp volant ne se deffendoit contre les plus grosses puissances, pourveu qu’il cognust le pays où il avoit à combattre. Sertorius et Spartacus le suyvirent, à mon advis, de bien prés en ceste nature de gloire. Car n’ayant jamais eu des forces complettes, ils firent teste fort longtemps à la plus victorieuse nation du monde, et ne cederent à la fin que par une espece d’oppression trop inégale. Tel fût encore Eumenés parmy les Anciens, et tel a esté naguere dans les troubles d’Allemagne le redouté Mansfeld, qui joignant l’adresse au peu de moyens qu’il avoit, a fait subsister, combattre, et retirer plusieurs fois ses soldats d’une façon du tout extraordinaire. Mais c’est trop nous arrester, pour verifier par les exemples ces deux veritez qu’Esope nous veut enseigner dans le combat du Tygre contre l’homme, à sçavoir que les plus meschants rencontrent bien souvent leurs Maistres, et que l’industrie est ordinairement victorieuse de la force, pourveu toutesfois qu’elle soit accompagnée d’un bon courage. Car en ce cas là on auroit plus de raison de l’appeller supercherie, qu’adresse loüable, et permise aux hommes valeureux.

 

Fin de la nonante-septiesme Fable.

FABLE XCVIII.

Des Taureaux, et du Lion. §

Quatre Taureaux firent une ligue pour leur commune conservation, et resolurent entr’eux de ne s’abandonner jamais en quelque danger qu’ils fussent. L’effet en fût tel que le Lion qui les voyoit paistre, n’osa jamais les attaquer ensemble, quelque grande faim qu’il eust. Pour en venir donc à bout, il trouva moyen, premierement de les separer par belles paroles, puis d’attaquer chacun d’eux à part ; si bien que de cette façon il luy fût aisé de les mettre tous en pieces l’un apres l’autre.

Discours sur la nonante-huictiesme Fable. §

Quant à l’union de ces quatre Taureaux, qui assemblent leur force pour resister au Lion, et sont invincibles par le moyen de leur bonne intelligence, elle contient une Allegorie assez commune, et que nous avons des-ja veuë plusieurs fois dans les Discours precedents. Je ne m’arresteray donc pas d’avantage sur ceste matiere, pource que je croirois estre ennuyeux au Lecteur, quand mesme j’alleguerois des choses tout à fait nouvelles et inouyes. Car non seulement les paroles et les pensées qui n’ont rien de different, déplaisent en la redite, mais encore les moins difficiles se rebuttent par la veuë d’un mesme sujet qui se presente, et s’imaginent n’en avoir pas esté suffisamment instruicts. Laissons doncques en arriere une verité si manifeste, apres avoir donné cét Eloge à la Concorde ; Qu’elle est entierement bien-seante et vertueuse, qu’elle establit les maisons, augmente et affermit les Empires, repousse les forces estrangeres, maintient les intestines, rend les hommes sociables, et perfectionne les Arts ; bref, qu’elle est le plus desirable, bien qui se puisse rencontrer parmy les mortels.

 

Fin de la nonante-huictiesme Fable.

FABLE XCIX.

Du Sapin, et du Buisson. §

L’on tient qu’autresfois le Sapin s’estant mis à mespriser le buisson, se vantoit de sa hauteur, et disoit en outre qu’il servoit à la structure des Palais, et à faire des masts aux navires, au lieu que le Buisson vil et abject n’estoit bon à rien. Mais la response qu’il en receut fut telle ; « Monsieur le Sapin, à ce que je voy tu ne manques pas de vanité à publier ce qu’il y a de bon en toy, ny d’insolence à te mocquer de mes maux ; Mais que ne parles-tu aussi bien de ton malheur particulier, et de ma bonne fortune ? Car, ô miserable que tu és, quand le Bucheron te met en pieces, et t’abat à coups de coignée, combien voudrois-tu donner pour estre semblable à moy, et en aussi grande seureté ? »

Discours sur la nonante-neufviesme Fable. §

La Moralité de ceste Fable n’a pas esté moins souvent touchée cy-dessus, que celle de la precedente ; tellement que je pourrois à bon droict me dispenser de la renouveler icy. Toutes-fois la matiere en est si plausible, qu’il ne sera pas mal à propos d’en redire en passant quelque chose. Elle nous enseigne donc que la mediocrité des biens est preferable à la richesse et à la grande condition. Ce qui peut estre verifié par plusieurs raisons ; et premierement l’on en doit alleguer une, reçeuë dans toutes les Escolles des Philosophes, à sçavoir que ce qui est mediocre, est de soy plus excellent que ce qui est extrême. Cela se prouve par toutes les inductions des choses crées ; par la commune opinion des hommes, par les proverbes, et par les raisons. Car l’on ne peut mettre en doute que l’excez ne soit nuisible, au lieu que la mediocrité est une chose commode à la nature du monde, et particulierement à celle des hommes. Que si l’on m’objecte qu’il y a certaines qualitez, dont il est impossible d’estre pourveu avecque trop d’avantage ; à cela je respondray, que quand j’ay voulu loüer les Establissemens mediocres, je n’ay pas entendu parler des Vertus intellectuelles, comme peuvent estre la Sagesse, la Prudence, le Sçavoir, et la Religion, desquelles j’advouë, avec Aristote, qu’on ne sçauroit jamais avoir une trop ample possession, veu l’excellence de leur nature. Or cela ne se peut pas dire des richesses, qui sont le sujet de ce Discours, pource que la jouyssance en est materielle, et partant, selon nostre opinion, l’excez en peut estre vicieux. C’est icy la premiere raison dont je me sers à prouver que la mediocrité est preferable à l’excez du bien, à sçavoir la dignité mesme de la chose mediocre. La seconde sera tirée du danger qu’apporte l’un, et de la parfaicte asseurance que l’autre nous donne. Je dis donc, que l’estat de la richesse immoderée est pernicieux à l’homme, autant qu’une chose le peut estre, c’est à dire, à l’ame et au corps tout ensemble. Pour ce qui est de l’ame, on m’advoüera que le Vice en est la ruïne, d’autant qu’elle n’a rien de contraire que cela. Elle ne craint ny le feu, ny l’eau, ny les tortures : Sa nature est au dessus de toute souffrance corporelle : rien ne la peut subvertir que le Peché, ce qui est non seulement une opinion du Christianisme, mais encore de la Philosophie Moralle, dont j’appelle à tesmoins les Peripateticiens, le Maistre desquels a mis l’Ethique au plus haut poinct où puisse arriver ceste Science dans l’opinion des hommes. Estant donc vray, et par nos maximes Chrestiennes, et par celles là mesme des Payens, que rien n’est si pernicieux à l’ame que le Vice, il faut que l’on m’advoüe aussi une chose que la Philosophie nous enseigne, à sçavoir que le Vice gist en l’excés. D’où il est aisé de conclure, que toute richesse est dangereuse à nos ames. Car, de grace, qui nous portera mieux dans l’excez que l’excez mesme ? Comment nous apprendra la moderation une chose qui de sa nature est déreglée ? Comment le trop et le superflu seront-ils compatibles avec la mediocrité ? C’est la sur-abondance des richesses qui fait les magnifiques festins, et par consequent c’est le precipice de la gueule. Car la puissance estant émeuë par l’object, il est presque impossible d’estre perpetuellement parmy les bonnes tables, de voir des viandes exquises, d’ouyr les chansons des Beuveurs, et de les considerer dans le vin, comme dans leur Element, sans estre induit à les imiter, et à s’accommoder à leur Vice, du moins par imitation, quand nous les aurions en horreur par nature. Que s’il est question maintenant de venir à l’impudicité, y a-t’il rien qui nous y porte avec tant d’excez, que la richesse sans bornes ? N’est-ce pas elle qui corrompt les chastetez, qui remplit la couche d’un Mary d’opprobre et d’ignominie ? qui a le pouvoir de seduire les Vierges ? de renflammer les Veufves ? et de penetrer jusques dans les lieux les plus honnestes, pour essayer à les rendre infames ? Bref, n’est-elle pas un charme presque infaillible, pour vaincre la resistance des plus retenuës ? Quel moyen y a-t’il donc de se tenir ferme dans la Vertu, et d’avoir un milieu presque asseuré de praticquer si delicieusement le Vice ? Parlerons-nous maintenant de la Vengeance ? Celuy qui se trouve riche, n’a-t’il point beaucoup de peine à s’en exempter ? Ne sçait-il pas qu’il luy est aisé d’apposter des assassins ? de faire preparer des drogues envenimées ? d’enfoncer des portes ? de mettre en embuscade un bon nombre de Satellites ? et bref, d’armer par maniere de dire, toutes les Furies à son secours ? Que s’il ne tient qu’à divertir la punition du crime ; Bon Dieu ! combien y a-t’il d’artifices pour corrompre ceux de qui l’affaire dépend ? Combien d’inventions pour gaigner de faux témoins ? Et combien de tours de souplesse pour destourner les poursuittes des parents mesmes ? Avec tant d’appas qui portent au Vice, de quelle extraordinaire vertu faut-il estre doüé pour s’en abstenir ? Viendrons-nous maintenant à l’orgueil ? Y a-t’il au monde une plus grande ostentation que celle des Riches ? Ne veulent-ils point s’égaler à Dieu, tant seulement à cause de leurs thresors ? Ne sont-ce pas eux qui ont fait bastir les Tours de Babel ; les Pyramides d’Egypte, les Colosses, les Mausolées, les Ponts, les Palais, et les Arcs triomphaux ? Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’Orgueil et que Vanité ? D’où vient la longue suitte des Pages et des Gentils-hommes ? d’où l’éclat des livrées, des habits pompeux, de l’or, de la pierrerie ? D’où vient, dis je, tout cela, si ce n’est de la richesse ? Ne voyons-nous pas d’ordinaire qu’elle fait prendre à dédain tout ce qui est au dessous d’elle, et que les hommes puissants ne rendent de l’honneur aux autres, qu’à proportion qu’ils reculent ou s’avancent en leur condition ? Voylà donc qu’ils ont dans leurs mains un instrument d’Orgueil : Voylà qu’il est mal aisé d’estre humble, et trop bien partagé de la Fortune. Passons à la Convoitise mesme ; En qui est-elle plus forte, qu’en l’esprit des riches ? Qui est plus avare, et plus en haleine qu’eux ? Asseurément tous leurs moyens sont autant de pieges, pour s’enrichir d’avantage. C’est par eux qu’ils dressent des embusches au bien d’autruy ; Il faut avoir attrapé la mine avant que l’espuiser. Car comme dit fort à propos un ancien Poëte,

En ce malheureux siecle on ne donne qu’aux riches.

Si je déduisois icy toute la suitte des vices, il me seroit fort aisé de prouver combien la richesse y est plus panchante que la mediocrité ; Ce que je montrerois en effect, si je ne craignois d’estre ennuyeux au Lecteur. Mais affin d’obtenir la loüange de la briefveté, au défaut de celle de l’Eloquence, je laisseray là ceste induction, et viendray à quelques exemples. Les plus riches hommes de l’Antiquité doivent estre considerez, ou comme Souverains, ou comme Particuliers. Si comme Souverains, Cresus, Cyrus, Pharaon, Nabuchodonosor, Alexandre, Neron Heliogabale, Sardanapale, Darius, Candaules, Xerxes, et autres semblables, ont esté, sans doute, les plus opulents, et les plus Vicieux aussi. L’un vivoit en Usurpateur, et l’autre en Avare ; l’un dans les delices, l’autre dans les débauches les plus infames, et mesme il s’en est trouvé plusieurs qui ont eu conjoinctement toutes ces mauvaises qualitez. Au contraire les Souverains mediocrement riches, comme les Roys de Sparthe, et les premiers de toutes les Monarchies ont eu d’ordinaire plus de Vertu, et mieux merité l’amour des Peuples, joincte à l’estime des Sages. Que si maintenant l’on considere les riches comme Particuliers, il se trouvera qu’un Crassus, un Apicius, un Cabrias, et autres semblables, ont esté presque tous débordez en leurs mœurs, et en leur insatiable convoitise ; Au lieu qu’Epaminondas, Phocion, Aristides, Fabricius, Cincinnatus, Fabius Maximus, et les plus grands Emulateurs de leur Vertu, n’avoient presque pas dequoy s’entretenir. Mais je pense que nous avons suffisamment prouvé, que la richesse excessive est dangereuse, quant à l’ame : Voyons maintenant s’il n’est point vray qu’elle ne haste pas moins la ruyne du corps. Il n’y a point de doute qu’il faut que le corps perisse, d’autant qu’il est materiel, et par consequent corruptible. Mais il est certain aussi que la Nature en abhorre la destruction, et qu’elle haït ou doit haïr ce qui l’advance au deçà des bornes ordinaires de la vie. Nous ne devrions donc pas beaucoup aymer les richesses, puis qu’elles sont les pernicieuses sources des débauches, qui perdent nostre santé. Car ou nos jours sont abregez par la violence qu’on nous fait, c’est à dire par le meurtre et l’effusion du sang, ou ils le sont par l’intemperance. Or ces deux sortes d’inconvenients sont beaucoup plus frequents à l’homme riche qu’au pauvre, et par consequent la richesse est plus ruyneuse au corps, que la mediocrité. Quant à la derniere partie de ceste proposition, à sçavoir que l’Opulence est la Mere des excez ; ç’a esté la prouver suffisamment d’avoir dit, qu’elle produict tous les Vices. Car l’extrême impudicité, la Gourmandise, l’Yvrongnerie, et tels autres débordements, sont tellement nuisibles à nostre nature, qu’il est presque impossible d’en user et de vieillir. Aussi-voyons-nous que la Goutte ; le Calcul, l’Hydropisie, l’Apoplexie, et semblables monstres de maux, n’ont pris naissance que chez les Riches ; Et peut on bien dire que l’heureuse Mediocrité seroit pour jamais exempte de ces miseres, si elles ne nous estoient transmises de nos Ancestres voluptueux. Il ne reste maintenant qu’à faire voir que les riches sont plus sujets à la mort violente que les pauvres : ce que je monstreray succinctement par ceste division. Telle espece de mort nous peut estre donnée par les grands, par les petits, ou par nos égaux. Or ces trois sortes de gents s’enflamment plus aisément contre les riches, que contre les mediocres, estant veritable que les Grands les attaquent par Soupçon, les Petits par Insolence, et les Esgaux par Envie. A quoy s’il faut joindre les raisons, nous n’avons seulement qu’à jetter les yeux sur les Histoires presentes, et sur les passées, où nous ne verrons guere qu’un homme extrémement riche, ou Ambitieux, soit venu jusques à une douce et paisible vieillesse. Mais c’est trop discouru de ceste matiere : passons à une autre moralité.

 

Fin de la nonante-neufviesme Fable.

FABLE C.

Du Pescheur, et d’un petit Poisson. §

Un petit Poisson se voyant pris par un Pescheur, le prioit instamment de le jetter dans l’eau, luy remonstrant qu’il ne faisoit que sortir du ventre de sa Mere ; qu’estant si peu de chose, il ne luy pouvoit pas beaucoup proffiter, et que lors qu’il seroit plus grand, il reviendroit au hameçon de son bon gré. Mais le Pescheur inexorable à tous ces discours ; « Mon amy », luy dit-il, « je ne suis pas d’advis de me laisser échapper des mains une proye asseurée, quelque petite qu’elle puisse estre. Je sçay ce que j’ay, mais non pas ce que je dois avoir, et n’achepte jamais l’esperance à prix d’argent ».

Discours sur la centiesme Fable. §

Tous les hommes sont bien d’accord avec ce Pescheur, quant aux choses perissables et caduques, à sçavoir qu’il ne faut pas quitter un petit gaing qui est asseuré, pour l’espoir d’un incertain, quelque grand et advantageux qu’il puisse estre. Le Soldat le plus ambitieux du monde ne laissera pas en arriere une charge de Capitaine, qui luy tombera toute acquise entre les mains, pour attendre avec incertitude, celle de Mareschal de Camp, ou de Colonnel. L’Amant aura de la peine de se resoudre à quitter la possession d’une Beauté mediocre, sur le poinct mesme qu’elle se voudra donner à luy, pour l’attente d’une plus belle acquisition. Le Marchand en fera de mesme touchant son negoce, et se tiendra tres-volontiers au gaing present, plustost que d’aller suivre une avanture incertaine, et béer apres la conqueste d’un bien incognu. Bref parcourons, les Estats, les âges, et les conditions des hommes, et nous trouverons sans doute, qu’on a plus de plaisir à s’asseurer la possession d’un gaing mediocre, qu’à s’égarer vainement apres une entreprise incertaine. Mais nul n’est de cét advis pour les choses grandes et immortelles, c’est à dire pour la possession du Ciel. Il y a peu de gents qui vueillent accepter le perdurable repos, qu’on nous y prepare, au prix de quitter des pretentions, non seulement petites, mais encore mal asseurées. Nous croyons bien tous que les dons du Ciel ne se corrompent jamais : nous sçavons qu’il y a là haut une felicité qui surpasse toutes les autres ; qu’elle est incapable de fin, de dégoust, et de rallantissement. Bref, nous sommes tres-asseurez qu’on l’acquiert sans peine, puis qu’il n’y en a point à servir Dieu. Au contraire, nous voyons tous les jours par espreuve, que les biens temporels sont de penible acquisition : qu’il faut suer, courir, combattre, choquer l’un et l’autre, offenser plusieurs personnes, cajoler, faire la Cour, et se distraire de la Vertu, pour les acquerir ; Qu’au reste, la possession en est necessairement limitée par la mort joinct qu’on ne les garde pas tous-jours jusques là ; Et toutesfois, ô la misere de nostre âge ! il ne se trouve presque personne qui fasse élection du meilleur, et qui pour embrasser la certitude des choses éternelles, laisse le soing des perissables. Que si quelques uns le font, comme les Religieux et les vrays Devots, l’on peut dire asseurément que le nombre en est fort petit, à comparaison de l’étrange multitude des Aveuglez, et des mauvais Marchands. Miserables, et mal-advisez Mortels ! Où courez-vous ainsi follement ? Où vous conduit vostre fureur precipitée ? Y a-t’il quelque chose dans le monde où vous trouviez assez de charmes pour la preferer au Ciel ? Aymez-vous la Vengeance ? Elle appartient à Dieu. Vous sçavez qu’il se l’est reservée ; En luy elle est juste, en vous elle est vicieuse : Il ne la peut faire que bonne, vous ne la pouvez faire que meschante : Vous estes interessez, il est libre : Vous estes parties, il est Juge. D’ailleurs, la Vengeance n’est pas un bien solide : ce n’est qu’une action que vous appellez douce, et qui vous remplit mille fois d’amertume. Si vous vous estes vangez, vous devez attendre le retour aussi ; Il est à croire qu’on se vangera de vos vengeances, et que ce ne sera pas un homme seul, mais une race entiere. Les amis de ceste race, et les amis de leurs amis vous courront sus, ausquels, comment pourrez-vous resister ? Est-ce là un bien preferable aux promesses de Dieu, qui vous offre le pardon, si vous pardonnez, et vous prepare des douceurs infinies, si vous abandonnez celle-là, qui est de courte durée, et qui vous cause mille remords ? De plus, avec la certitude que vous avez de vous repentir en terre de la vengeance, et d’estre recompensez au Ciel du pardon, dittes-moy, je vous prie, estes-vous asseurez de la pouvoir mettre en execution ? Ce faux bien que vous recherchez n’est-il pas aussi mal-aisé en son acquisition, qu’il est court en sa durée ? Est-il impossible que celuy que vous pensez tuër ne vous tuë, ou du moins qu’il ne se guarantisse de vostre haine, quand mesme vous le prendriez avecque supercherie, qui est une chose execrable parmy les gents de courage ? Combien en voyons-nous tous les jours qui s’échappent d’une embusche, ou d’un assassinat, contre les apparences humaines ? Mais venons à vos autres passions. Qu’est-ce qui vous charme tant dans le monde ? Est-ce l’amour d’une femme ? O miserable ! vous pouvez-vous asseurer de la conquerir ? Si vous estes beau, elle s’abandonnera possible au plus laid : Si vous estes riche, elle aymera mieux les pistolles d’autruy que les vostres. Si vous estes beau, riche, et discret, elle aura pour vous une aversion naturelle. Que si vous avez toutes ces conditions joinctes au bon-heur de luy estre agreable, il adviendra, peut-estre, qu’elle sera chaste, et qu’elle moderera son humeur par la continence. Mais pour venir au poinct de la jouyssance, supposons que vous la possediez, pensez vous que ce plaisir vous dure long temps sans estre alteré par le dégoust, on par sa legereté ? Y eust il jamais une intelligence depuis qu’on se mesle d’aymer, qui ayt continué jusqu’à la mort ? Et quand mesme cela seroit, ceste durée, quelque longue qu’elle fût, pourroit-elle bien estre appellée un moment, au prix de l’Eternité ; Nenny, sans mentir ; Et ceste seule consideration doit suffire pour vous faire haïr entierement une chose que vous aymez avec trop de passion. Venons maintenant aux Richesses, et aux Charges ; Quand vous les pretendez, c’est ou par merite, ou par bonne fortune. Si par ce premier, difficilement y pourrez vous parvenir, puis qu’aujourd’huy l’on donne tout à la Faveur, et rien au Merite, et qu’il semble que ce soit un obstacle au bien, que d’en estre extrémement digne. Voyez dans la poussiere une infinité de gents, dont la gloire devroit arriver jusques au Ciel. Voyez porter la picque dans les Compagnies à des Soldats, plus agguerris que leur Maistre de Camp. Voyez plusieurs bons Esprits exposez à la risée publique, déchirez, persecutez, necessiteux : Bref, voyez presque tous-jours la probité sans honneur, et sans récompense. Que si vous pretendez à ces Charges par vostre bonne fortune, que sçavez-vous si elle ne se rendra point mauvaise ? n’avez-vous pas ouy dire qu’elle a le visage doux et severe aussi ? Qui vous fait esperer qu’elle s’aydera plustost de l’un que de l’autre ; N’est-ce pas se flatter, que de le croire trop facilement ? Mais je suppose que vous soyez asseuré d’avoir la Charge où vous aspirez : il ne faut que le moindre caprice d’un Grand, de qui vous releverez, pour vous mettre aussi bas qu’auparavant. Vous pouvez faillir en vostre conduitte, et par consequent estre depossedé. Et quand cela ne seroit pas, la Fortune n’est elle point assez puissante pour vous oster vostre bien ? Mal-advisé que vous estes ! Il ne faut qu’un embrasement pour reduire en cendre vos belles maisons. Le débordement d’un Ruisseau vous peut oster vos heritages : les procez et les faux témoins sont capables de vous appauvrir. Bref, si les moindres accidents vous privent de ce que vous aymez le plus ; comment pourrez vous croire certaine la possession de vostre grandeur, et la preferer à celle de l’Eternité ? Que desirerez vous encore, ô Insensez ! quelle sera la chose assez precieuse pour vous faire élongner du Ciel ? Je voy bien qu’il me reste à destruire le principal de vos charmes, qui est la Gloire. Mais celle là mesme, ne l’appellez-vous pas Vanité ? que me direz-vous pour excuser vostre aveuglement ? Est ce qu’elle peut estre acquise avec certitude, pource qu’elle est compagne de la Vertu ? Est-ce qu’elle est de longue durée, à cause qu’elle survit à nostre mort ? Mais je trouve l’une et l’autre de ces excuses aussi frivole que la Gloire mesme. Car pour la premiere, à sçavoir la certitude, ne voyez-vous pas une infinité de bonnes actions à qui l’on ne donne aucune loüange ; au lieu qu’il y en a quantité de meschantes que l’on vante bien hautement, comme si la memoire en devoit estre immortelle ? Les injustes conquestes des Royaumes, les usurpations illegitimes, et les grands brigandages des plus Puissants, sont tous les jours payez avec des Triomphes, des Obelisques, des Arcs, des Temples, des Hymnes, des Odes, et des Histoires ; Où tout au contraire la vraye et solide honnesteté n’est recompensée ordinairement que de mépris et de blâme. D’ailleurs, combien pensez-vous qu’on ait ignoré de belles choses, qui seront à jamais incognuës à la memoire des humains ? Combien a-t’on supprimé de mots remarquables, et d’illustres actions ? Certes, il n’est pas à croire que de tant de milliers de personnes, qui ont vescu depuis la naissance du monde, non seulement en Europe, mais dans les Royaumes estrangers, il n’y ait eu que ceste poignée d’honnestes gents, dont les Historiens nous ont parlé. Croyez-moy, les grands hommes n’ont point esté cognus parmy nous, non pas mesme tous les grands Royaumes. Il y en a de beaux et de bien policez, que le Soleil voit tous les jours, dont nous ignorons possible le nom ; à plus forte raison donques ignorons nous les hommes particuliers. Que si cela est, qui peut dire que la gloire soit infaillible à la vertu ? Je laisse à part la malice des Calomniateurs, les brigues et les parties qui se font, pour estouffer les belles actions, l’envie des Concurrents, les corruptions des Historiens, et bref une infinité d’autres choses, qui sont toutes capables de nous oster une legitime Gloire. Venons maintenant au faux espoir de sa durée, ne la perd-on jamais en sa vie ? ne peut-on pas descheoir de la reputation, sans avoir mesme failly ? Nous accompagne telle jusqu’au tombeau ? Certes plus elle est specieuse, plus elle est ternie au moindre suject que nous en donnons. Il est d’elle comme des belles glaces, et des cristaux, que la moindre vapeur obscurcit plus que les mediocres et les communs. Supposons neantmoins qu’elle vive tant que nous vivons ; C’est asseurément une tres-petite chose qui dure ; mais apres la mort ce n’est du tout rien. On a beau se picquer de rendre immortel son nom en depit des Parques et des tenebres : tous ces contes sont Poëtiques et Fabuleux ; la vraye Gloire n’est perdurable qu’au Ciel, et par consequent celle du monde n’est à proprement parler qu’une ombre, et une fumée. Puis donc que la possession des biens celestes est incomparablement plus certaine que celle des temporels, jugeons maintenant à quoy nous sommes obligez, et par le devoir de vrays Chrestiens, et par tant de hautes promesses que Dieu nous a faictes, au prix desquelles toutes les douceurs du monde ne sont qu’amertume.

 

Fin de la centiesme Fable.

FABLE CI.

De l’Avare, et de l’Envieux. §

Jupiter importuné par deux hommes, donc l’un estoit Avare, et l’autre Envieux, envoya vers eux Apollon, pour satisfaire à leurs communes prieres. Il leur permit donc de souhaitter à leur aise tout ce qu’ils voudroient, à condition, que ce que l’un demanderoit, l’autre le recevroit doublement. L’Avare fût long temps irresolu, pource qu’il ne croyoit-pas qu’on luy en pût jamais assez donner. Mais enfin il demanda plusieurs choses que son Compagnon receut au double. En suite dequoy l’Envieux requist que l’un des yeux luy fût arraché, esperant par ce moyen que l’Avare perdroit tous les deux.

Discours sur la cent et uniesme Fable. §

Voicy le portraict de deux vices estranges et insupportables, à sçavoir l’Envie et l’Avarice, qui ont esté compris à dessein sous une mesme Fable, pour donner à entendre qu’ils vont le plus souvent l’un avecque l’autre, et qu’il est mal-aisé d’aymer obstinément les richesses, sans envier ceux qui les possedent en abondance. Les Vertus de l’Ame, qu’on peut à bon droict nommer les biens les plus relevez et les plus solides, sont trop charmans et trop nobles pour estre les sujects de l’Envie. Ils le feroient plustost de nostre émulation, qui est une Vertu par laquelle nous sommes poussez à nous rendre aussi gents de bien, et aussi grands hommes que les autres. Mais quant à l’Envie, elle n’a pour but que les biens exterieurs, et souhaite non seulement de les posseder comme tels, mais encore d’en priver autruy, chose execrable et maudite. Esope a donc tu raison de la joindre à l’Avarice, pour la conformité qu’elles ont ensemble, au moins quant à l’object de la passion. Mais avec plus de raison encore il a fait intervenir Mercure pour faire droict sur la requeste des deux Suppliants, voulant donner à entendre l’humeur de l’un et de l’autre. Il n’est pas besoin icy de discourir plus long-temps de l’Envie, à cause que nous avons des-jà traicté de ceste matiere. Tellement qu’il suffira que nous disions quelque chose de l’Avarice, affin de ne rien obmettre de considerable dans la reprehension, et le blâme de tous les Vices. L’Avarice est un soin démesuré d’acquerir des biens, procedant ou d’une extrême peur d’en avoir faute, ou de l’amour déreiglé que l’on porte aux richesses. Quelque accroissement qu’elle prenne par le temps, elle n’est au commencement qu’un foible et mediocre desir, qui s’accroist par la possession des choses, et devient grand à mesure qu’il est abreuvé. Pour cela mesme les Anciens l’ont presque tous comparée à la soif de l’Hydropique, qui s’augmente à mesure qu’il boit, tant que finalement elle le conduit au tombeau. Les hommes, selon la complexion ou l’humeur qui predomine en eux, sont plus sujets à ce vice les uns que les autres, principalement les Phlegmatiques et les Melancoliques. Car estans naturellement sujets à la peur, ils apprehendent sans cesse d’avoir faute de bien, et se proposent à tout moment l’image de la necessité comme une chose effroyable. Ils craignent d’ordinaire que tout leur vienne à manquer : Ils se mesfient de toutes les entreprises, ils soupçonnent toutes les personnes, bref ils ne respirent qu’apres le gaing, pour le peu d’esperance qu’ils ont en la fortune. C’est à cause de cela qu’Aristote dit, que les Vieillards sont d’ordinaire plus avares que les autres, pource qu’ils ont le sang tout glacé de craincte, et le cœur abattu par l’impuissance d’acquerir. Quant aux Bilieux, et aux Sanguins, ils dissipent et donnent abondamment, d’autant que leur naturel ardant et vigoureux leur fait croire toutes choses faciles, et les porte vertement aux plus hautes entreprises. Ils s’asseurent si fort en la Fortune, qu’ils font des partages dans leur ame des biens qu’ils n’ont pas encore acquis, et qu’ils n’acquerront jamais. En un mot, ils ne manquent ny de confiance ny d’espoir, mais ils départent genereusement le leur, sous l’attente de plus grandes choses. De ceste nature il falloit que fût Alexandre le Grand, lors que partant pour la conqueste de l’Asie, il distribua tout ce qu’il avoit à ses amis, et ne se reserva que l’esperance. Tels, ou approchants Aristote veut que soient les jeunes hommes, à cause de la chaleur de leur temperament, qui devore et engloutit tous les plus hauts desseins, et ignore pour l’ordinaire toutes les craintes. Or pour revenir à l’Avarice, elle ne donne point de repos à son Patient. Il cherche jour et nuict des inventions pour accroistre son thresor : Il veille, et s’afflige, il s’arrache les cheveux, et tout cela pour l’acquisition d’un vil metail ; regardant plustost ce qu’il veut gagner, que ce qu’il a des-jà gaigné, et ne jouyssant jamais du fruict des peines passées, mais se proposant tous-jours les futures. C’est l’Avare qui s’est le premier hazardé sur les Mers, pour transporter les riches denrées d’un lieu en un autre, chercher par le traffic l’augmentation de son bien. Les Poëtes nous ont judicieusement figuré ceste verité par la conqueste de la toison d’or où le Nautonnier Tiphis fût à leur opinion le premier de tous les hommes, qui osa se commettre à la mercy de la Mer, et fier à un peu de bois l’esperance de son salut. Son exemple a rencontré depuis ce temps-là tant d’imitateurs, qu’en quelque âge que ce soit, il ne se trouvera point de Peuple bien policé, qui n’ait hazardeusement traversé les Mers, pour s’enrichir parmy les nations estrangeres. Mais depuis six vingts ans en çà, cét exercice s’est tourné en fureur, voire jusques à tel poinct, qu’on s’expose aujourd’huy à des havres incognus, on queste des terres nouvelles ; l’on fend les glaces du Nort et du Sud : l’on visite les Moluques, au hazard de passer deux fois la Zone Torride. Bref, l’on ne crainct ny vague ny tourbillon pour amonceler quelques onces d’un chetif metail. J’obmets le commerce que l’on fait par Terre, qui n’est pas moins dangereux, ny moins penible aussi que cét autre. L’on passe tous les jours les Alpes et les Pyrenées avec des mulets : on s’astraint aux petites journées de ces animaux chargez : on s’expose au hazard des voleurs et des maladies : on essuye le Soleil, les vents, les pluyes, et les tonnerres : on quitte la chere et agreable Patrie : on va parmy les deserts de l’Arabie querir l’Encens et la Canelle : on est contraint deporter dans des cuirs de bœuf l’eau que l’on doit boire : on s’assemble au nombre de quinze ou vingt mille contre l’invasion des Massagetes : enfin on soufre des peines indicibles pour la trompeuse esperance d’un peu de richesses. Or la folle et aveugle imagination des hommes ! Ils confessent tout haut que le bien n’est desirable que pour la vie, et toutefois ils hazardent mille fois la vie pour le bien. Ils veulent acquerir pour ne mourir pas de faim, meurent de mesaise pour acquerir. Ils preferent l’accessoire au principal, la circonstance à la chose, et un vil accommodement de la vie à la vie mesme. Mais encore, ô bon Dieu ! de quelque nature que l’on se figure cét accommodement, n’est-il pas imparfait, et non necessaire ? Quand ils ont assemblé des thresors par leurs voyages, en vivent-ils en paix ? dorment-ils plus à leur aise ? et ont-ils moins d’inquietude que lors qu’ils ne joüyssoient que du simple heritage de leurs Peres ? Nenny sans mentir. Car ils sont bourrelez du soing d’en acquerir d’avantage, et de conserver ce qu’ils ont gagné si peniblement. Il leur déplaist d’estre vieux, pource que cela leur oste le moyen de retourner à leurs courses. Ils maudissent le repos de la patrie, et destinent leurs enfants à faire une vie aussi tumultueuse que la leur. Mais cela n’est encore rien au prix des extremitez où nous reduit l’avarice. Elle nous fait devenir trompeurs, meschants, parjures, et quelquefois mesmes assassins. Ne voyons-nous pas tous les jours quantité de gents, qui pour s’enrichir du jeu, apostent de faux dez, font des tromperies aux cartes, mentent, blasphement, et corrompent les assistans ? Ne voyons-nous pas beaucoup d’avares litigieux, qui suscitent à leurs Voisins des procez injustes, pour se faire adjuger leurs heritages, se servant pour cela de faux témoins, et de preuves illegitimes ? N’y en a-t’il pas encore qui deguisent impunément la monnoye Royale, et impriment au faux or la marque de leur Souverain ? Les Princes mesme combien ont-ils de Ministres et d’Officiers, qui n’ayant pour but que leur interest propre, tiennent pour indifferent celuy de leur Maistre, et font leurs delices de la substance et du sang des pauvres sujets ; En cela mille fois plus inhumains que les Cannibales, pource que leur ardente Avarice les aveugle de telle sorte, qu’il semble à leur imagination que la richesse doive estre plus pretieuse à l’homme que la vie. Il y a bien plus encore en nos débordements : l’insatiable convoitise d’acquerir nous porte jusqu’à égorger nos proches et nos amis, et nous fait violer inhumainement le droict de Parentage et d’Hospitalité, pour nous soüiller du sang des nostres. Ce fût elle qui mit le poignard dans la main de Polymnestor, pour tuër l’innocent Polydore, que Priam luy avoit remis, affin de le conserver ; et de faire revivre en luy les esperances de Troye, en cas que toute la race demeurast accablée de la fureur des Grecs. Ce Perfide neantmoins, sans mettre en conte la confiance du Pere, sans craindre la punition de Jupiter Hospitalier, et sans se ressouvenir du droict des Gents, fit cruellement mourir le petit Polydore, et l’enterra dans la greve, vis à vis des rivages paternels. A propos dequoy Virgile a raison de s’ecrier,

Cruel demon de l’or, dont le cœur est battu,
A quelle extremité ne nous obliges-tu !

Pareille fût l’avanture de ces deux Amis, qui voyageants ensemble par toute la Grece, arriverent de hazard en une Ville, où ils furent contraints de se separer, à cause que l’un des deux estoit obligé de visiter la maison de son ancien hoste, et de laisser son amy dans une hostellerie. En suitte dequoy il arriva que son compagnon fût égorgé par le Maistre du Cabaret, qui fist ceste lâcheté pour avoir l’or et l’argent que son hoste portoit pour son voyage. Je laisse à lire dans Valere le grand, les trois apparitions qu’en eust son Amy dans le lict, et la juste punition qui arriva du mal-faicteur. Tel encore fût le succez du pauvre Arion, que les Mariniers ne jetterent dans la Mer, qu’affin d’avoir ses richesses. Que s’il estoit question de confirmer ceste verité par des exemples anciens, il faudroit dépoüiller l’Histoire de l’Histoire mesme et transporter icy des volumes entiers, pour ne faire voir qu’une partie des Perfidies que l’Avarice nous cause. Mais nostre siecle est trop plein de nouveaux exemples, sans qu’il soit besoin de mandier la memoire des anciens. Nous avons veu de nostre âge des Freres égorger leurs Aisnez pour la succession, des Enfants faire mourir leurs Peres, et des Nepveux se défaire de leurs Oncles. Apres cela y aura t’il quelque chose que nous trouvions estrange en la Nature ? apres cela serons nous estonnez si l’Avarice desbauche tant de femmes ? si elle seduit tant de jeunes filles ? si elle interesse tant de Philosophes ? si elle fait tant de pensionnaires en l’estat d’un ennemy ? si elle desunit tant d’alliances ? et si elle met en discord tant de Concurrents ? Certes, il ne faut pas s’estonner de cela, puis qu’elle a fait déborder des torrents de sang humain, qui ont pris leur source des actes cruels, et des homicides que l’on a veu commettre à milliers. Tesmoins les Peuples du nouveau monde, qui n’ont que trop éprouvé à leur dommage combien pernicieux et detestables sont les effets de l’Avarice. Ce n’estoit rien à ces courages ambitieux, apres avoir découvert ces nouvelles terres, de rendre esclaves tous les Mexicains, et les Peruviens : Ce n’estoit rien d’avoir donné des batailles à Atabaliba, et pillé le Temple de Cusco, avec toutes les Villes qui estoient en ces Royaumes. Pour se contenter en leur Convoitise, il a fallu qu’ils ayent occupé les pauvres habitans de ces contrées à foüiller sans cesse dans les mines, principalement dans celles de Potosi, pour leur acquerir de l’or en abondance, aux despens de leur peine, et de leur sang mesme. Mais laissons pour le present ces monstrueux exemples d’Avarice, et venons au remede du mal, apres en avoir monstré l’extremité. C’est une chose tres-facile de confondre les Avares par les raisons, mais de les ramener à la liberalité ce n’est pas une entreprise bien aisée. Quoy qu’il s’en trouve parmy eux qui disent, que le mépris des biens est une action bonne et honneste de soy-mesme, ils l’estiment toutesfois plus admirable qu’imitable. Ils sont les premiers à confesser, que l’or est une creature de la terre, qu’avoir des richesses c’est avoir des ennemis, et que les biens du monde ne sont pas aymables pour l’amour d’eux, mais seulement à cause de leur usage ; Qu’au reste ils ne l’ayment, et ne le desirent que pour cela. Mais quand il est question de limiter cét usage, ils en font la taxe si haute, et si démesurée, que selon leur conte, pour estre à son aise il faudroit avoir les thresors de Cresus. A quoy je n’ay qu’à leur opposer ceste verité des Anciens, que Pybrac a ainsi tournée en François.

De peu de biens Nature se contente.

Elle ne nous a pas rendu necessaires les hauts et superbes bastiments : Une cabane, qui nous deffend de l’injure du temps est aussi commode que cela, pourveu qu’elle soit propre. Elle ne nous a pas obligés à porter de precieux habillements enrichis d’or et de perles. La simple laine est aussi capable de nous garantir du froid, que ces riches broderies. Ceste invention n’est pas de la Nature : elle appartient proprement au luxe. On void assez d’hommes sains et vigoureux, qui ne se couvrent que du poil des animaux, comme ceux de Norvege et de Groenland. A quoy si l’on m’objecte, que ces gents là sont Barbares, premierement je mettray en question, si leur rusticité ne vaut pas mieux que nostre luxe. Puis j’allegueray l’exemple des autres Peuples qui ont esté beaucoup mieux policez, que nous ne sommes, comme les Lacedemoniens, et les anciens habitans de Rome, qui se contentoient d’une simple robe. La Nature n’a non plus besoin de viandes exquises et voluptueuses. Les premiers hommes ne se nourrissoient-ils pas de glands et d’herbages ? ils vivoient neantmoins des siecles entiers ; Et nous qui inventons tous les jours de nouveaux aprests pour déguiser nos viandes, et qui cherchons les Espiceries à trois mille lieuës, pour échauffer nostre sang, à peine pouvons-nous attrapper soixante années. Si la Nature n’a donc pas besoin d’aucune de ces superfluitez, d’où vient que nous estendons l’usage de nostre vie à de si prodigieuses despenses ? D’où vient que les Avares ne croyent pas avoir dequoy vivre, que lors qu’ils ont amassé des richesses excessives ? Mais supposons que tout cela fût necessaire à nostre commodité, pourquoy ne leur voyons-nous jamais mettre en praticque ce bel object de leur Convoitise, à sçavoir l’usage et la dépense du bien ? Que veut dire qu’ils ne bastissent aucuns Palais, qu’ils ne font point de festins, et qu’ils ne sont jamais parez richement ? Ils nous ont fait accroire qu’ils n’amassoient l’or que pour s’en servir, et toutesfois ils ne s’en servent que pour l’amasser. Nous les rencontrons tous-jours dans les ruës tous debiffez et mal propres, s’ils sont de condition d’estre bien vestus ; à pied, s’ils sont de qualité d’aller en carrosse ; mal suivis, si leur naissance merite des Pages ; bref, il n’y a rien de si contemptible que le train de leur vie, rien de si chetif que leur habillement, rien de si mal en ordre que leurs maisons. Ils font abstinence au milieu de la richesse : ils meurent de faim parmy l’abondance : ils languissent auprés de l’or qu’ils adorent. La maudite Avarice qui les transporte les tient comme Tantale au dessous d’un arbre, sans en cueillir les pommes, et prés de la fontaine sans boire. Elle les fait demeurer comme Midas au milieu de leur or, sans pouvoir jouyr : ils sont affamez parmy leurs thresors, et miserables dans leurs felicitez. Ils ne possedent pas leurs richesses, mais ils sont possedez par elles. Ils n’ont pas acquis des moyens pour leur servir, mais une Idole pour leur commander. Ils se sont fait des Maistres, et non pas des serviteurs. Ils ont multiplié leurs tirans, au lieu de se mettre en liberté : A quel propos donc nous disent-ils que les choses ne leur semblent desirables que pour l’usage, puis qu’ils ne le cognoissent jamais, et qu’ils demeurent immuables et perclus dans leurs cabinets, à faute d’estendre la main, pour tirer les pistolles de leur place, et en faire part liberalement aux malades, et aux necessiteux ? Que ne nous confessent-ils librement l’imperfection de leur ame ? Que ne nous declarent-ils avecque sincerité qu’ils n’ayment la richesse que pour elle-mesme, et ne la gardent que pour la garder ? En ce cas là nous les appellerons Idolastres, aveugles, et maladvisez, qui se forment un Dieu de metail, comme les Payens, et qui trouveront quelque jour le vray Dieu plus dur et plus insensible que le metail mesme, n’estant pas à croire qu’il écoute ceux qui l’auront oublié pour une Creature, et encore pour une Creature si peu noble que celle-là. Les Amoureux sont en toutes façons bien plus excusables : Car ils ne sortent point de leur espece, pour trouver où se plaire. Ils n’addressent pas leurs desirs à un corps moins noble que le leur. La nature humaine est le but de leurs pretensions : La Maistresse qu’ils servent a une ame raisonnable comme eux, et pareillement un Esprit en qui le raisonnement et la beauté peuvent estre joincts ensemble. D’ailleurs, quelque violence qu’il y ait en leurs affections, ils ne laissent pas de contempler quelquesfois les merveilles de Dieu, voire mesme ils peuvent estre amoureux l’un de l’autre sans peché. Les Ambitieux aussi sont plus dignes de pardon que les Avares, en ce qu’ils affectent la loüange des hommes, qui est une chose assez noble et delicate de soy ; Et quoy qu’elle soit vaine et remplie d’incertitude, c’est pour le moins la maladie d’une belle ame. C’est elle qui sert d’éguillon aux plus hautes entreprises ; Elle qui fait les Vaillants et les Doctes, et qui porte nos Esprits non seulement à l’action vertueuse, mais encore à la perfection de toute Vertu. Car ayant commencé à bien faire pour l’amour de l’honneur, nous venons insensiblement à bien faire pour l’amour seulement de ce qui est bien ; et comme cela, la Gloire sert de commencement à la vraye Sagesse. Il y a de l’apparence que Socrate ne fust pas d’abord si Philosophe, ny si Vertueux, mais que venant dans le monde, à dessein d’estaller ses meditations, et charmer les hommes par les belles choses qu’il leur disoit, il demeura luy-mesme charmé de l’excellence de ses maximes, et trouva peu à peu des appas dans sa Moralité, qui la luy firent aymer à cause d’elle-mesme, et non pour l’amour de la Gloire, tellement qu’il laissa depuis le bien apparent pour le solide. Voylà jusques où peut aller le desir de la loüange, quand il est reçeu dans une bonne ame. Mais je voudrois bien sçavoir quel est le but de l’infame Avarice ? Quelle chose bonne et bien-seante peut naistre de ce Monstre ? quel a esté l’Avare qui s’est jamais rendu grand personnage, ou aux armes, ou aux lettres, ou plustost en la vraye et parfaicte Vertu ? Les plus agguerris Capitaines n’ont-ils pas esté liberaux, témoins Alexandre et Cesar ? Les plus sçavans hommes n’ont-ils point blâmé l’Avarice, témoins Aristote et Platon. Les plus gents de bien de l’antiquité n’ont-ils pas estimé ceste passion indigne d’eux, comme Socrate, Epaminondas, Diogene, Phocion, Crates, et Anacarsis. Je ne nomme point icy les SS. Personnages de nostre Religion. Il n’y en a pas eu un seul, qui n’ait fait profession de ce glorieux dédain. Aussi ne peut-on gaigner le Ciel sans estre dépoüillé des inclinations de la terre, parmy lesquelles, certes, il n’y en a point de plus vile que celle-cy, ny de plus messeante à la Nature. O le beau destin que c’est à l’ame raisonnable d’estre venuë du Ciel, d’estre faite pure et incorruptible par les mains de Dieu, et puis d’espouser icy bas la chetive passion d’un vil metail, l’appetit d’une monnoye crasseuse, et pour le dire en un mot, la servitude d’une chaisne d’or. Voila une plaisante proportion entre l’Amant et l’Aymé. Voylà un beau mariage pour des Esprits éternels, comme les nôtres. Croyez-moy, ce n’est pas un préjugé de retourner au Ciel, que de béer si avidement apres des lopins de terre : Il y a plus d’apparence que cela nous conduira dans les abysmes. Aussi la judicieuse Antiquité a commis le soing de la richesse au Dieu des Enfers, et l’a appellé Dis, c’est à dire riche. Dans nostre Religion mesme on nous permet, voire on nous conseille de croire que les metaux precieux, et les thresors, sont en la garde des Demons ; Ce que verifient assez les experiences que l’on en fait tous les jours dans les mines, et les frequentes apparitions qui se voyent à l’ouverture d’un thresor. Car il est presque tous-jours vray, que tels Fantosmes ne se font point voir à nous, qu’il n’en arrive ou la découverte d’un corps mort, ou celle de quelque thresor caché. Que cherches-tu donc, ô Avare ? une chose qui est en la possession des demons ? une terre plus pesante ; c’est à dire plus terre que la commune ? Si tu n’as besoin que d’un Viatique pour achever ta course, prends mediocrement ce qu’il te faut pour un voyage pareil, et ne t’embarrasse point d’une denrée inutile en l’autre monde. Quand nous avons dessein d’aller en quelque Royaume estrange, nous ne prenons de l’argent de nostre pays que ce qu’il en faut pour nous conduire à la frontiere, du moins nous nous pourvoyons en la monnoye du lieu où nous devons entrer, ou en lettres de change, affin de n’estre chargez d’especes inutiles. Pourquoy ne faisons-nous donc le mesme au passage de ceste vie ? Que ne nous contentons-nous du bien qu’il faut pour arriver jusques à la frontiere, et que ne mettons-nous ordre à nous fournir d’une monnoye qui s’y debite, c’est à dire, de bonnes œuvres ? Y a-t’il rien de plus étourdy que de prendre un soing inutile, et de laisser la necessaire ? A cela l’on peut objecter, qu’un Pere vertueux est bien aise de laisser ses enfans riches, affin qu’ils ne souffrent rien apres leur mort, et qu’ils ne maudissent point la memoire de ceux qui les ont mis au monde. Mais combien seroit-il plus à propos de leur transmettre plusieurs exemples de Vertu avec une petite succession, que de les laisser riches avecque peu de Vertu ? N’arrive-t’il pas d’ordinaire que tels enfans ingrats et dénaturez, se mocquent des travaux paternels ? N’est-il pas vray que blâmant jusques dans la tombe leur bon mesnage, ils se jettent dans une prodigalité déreglée ? Ce qui n’adviendroit jamais si leurs Peres ne leur avoient laissé des biens qu’à suffisance. En tel cas, ils ne trouveroient point une si belle matiere où s’employer, et leurs débauches ne s’enflammeroient par l’abondance de l’or, ny leurs yvrogneries par l’excessive quantité des vignobles dont ils heritent. D’ailleurs, la raison qu’ils nous alleguent ne peut nullement estre valable pour excuser leur avarice extraordinaire. Car il n’est pas incompatible que le Pere ayant acquis des biens, le Fils n’en acquiere aussi. S’il a esté facile à l’un d’aggrandir ses possessions, il se pourra faire que l’autre encore ne le trouvera point mal-aisé. Avecque cela, sçavons-nous bien qui est le vray heritier de nos Richesses ? où l’enfant que nous élevons est à nous, ou il ne l’est pas. S’il est à nous, peut-estre qu’il ne nous succedera point, pource que la mort, la confiscation, ou les procez, ne seront que trop capables de luy oster cét advantage. Que s’il nous succede, possible qu’il dissipera nos moyens, et en ce cas là nous serons les instruments de sa ruyne. Car plus il possedera de richesses, et plus il aura de compte à rendre, s’il les employe mal. Comme au contraire, s’il les sçait ménager legitimement, aussi bien usera-t’il de peu que de beaucoup, tellement que de ce costé là nous ne luy ferons point tort de le laisser moins riche, puis qu’il pourra vivre en ceste condition, et demeurer homme de bien : car il est à croire, qu’un naturel moderé parmy les richesses, ne sera pas dissolu dans la pauvreté. Que n’estudions-nous doncques à faire les nostres heritiers des choses solides et vertueuses ? Que ne leur laissons-nous la Sagesse et la Science ? que n’appellons-nous la Philosophie dans nostre maison, pour estre compagne éternelle de nos enfants ? Elle seule leur apprendra le mépris des vanitez de la terre ; Elle les des-enchantera des abus du Peuple ; Elle arrachera toutes les espines de leur vie, et conduira leurs pensées dans le Ciel. Mais je passe de bien loing les limites ordinaires de mes Allegories, dont il faut accuser la richesse du sujet, plustost que l’abondance de mes pensées, ausquelles j’en aurois adjousté beaucoup d’autres, si je n’avois peur de grossir mon Volume au delà de ce que je me suis proposé. Il est maintenant à propos de revenir à nostre Phrygien, et de conclurre par quelques moralitez toute l’explication de son livre. Voicy un petit Fugitif, qui se presente chargé de l’habillement d’autruy. Voyons la cause de sa fuite, et du gain qu’il vient de faire.

 

Fin de la cent et vniesme Fable.

FABLE CII.

De l’Enfant, et du Larron. §

Un Enfant pleuroit assis prés d’un puits, lors qu’il y survint un Larron, qui luy en ayant demandé la cause : « Je pleure », dit-il, « pource que ma Cruche, qui estoit d’or, vient de tomber dans le puits, la corde s’estant rompuë ». A ces mots le Larron se dépoüilla, et se jetta dedans pour la chercher. Mais comme il eust bien foüillé, voyant qu’il avoit perdu son temps, il remonta en haut, où il ne trouva ny sa robe, ny l’Enfant, qui l’avoit subtilement emportée.

Discours sur la cent-deuxiesme Fable. §

L’on pourroit adjouster à ceste Fable deux belles Moralitez, l’une que les Trompeurs sont d’ordinaire trompez eux-mesmes, et l’autre que dés nôtre Enfance nous sommes quelquesfois rusez et méchants. Mais pource que nous avons des-jà traitté plusieurs fois de la premiere, je me contenteray de dire un mot de la seconde. La malice des Enfants se verifie, et par la journaliere experience que nous en faisons, et par une raison naturelle, qui est tirée de la facilité de cét âge. Car l’Enfance estant susceptible de quelque impression que ce soit, et comme disent les Philosophes, une table rase qui reçoit toutes les especes qu’on luy presente, il est hors de doute que les mauvais exemples y sont imprimez plûtost que les bons, pource que le Vice est de soy mesme plus facilement mis en praticque, que la Vertu. S’il advient doncques au Pere, ou bien à la Mere, de commettre une action vicieuse devant leur Enfant, asseurément il l’imitera bien-tost apres, et ce d’autant plus aisément, qu’il ne sçaura pas faire la difference du bien et du mal, et ne sera point détourné par l’imagination de pecher, qui sert quelquesfois de divertissement aux hommes faits. Au contraire, suivant la petite portée de son esprit, il estimera la chose bonne, pource qu’il la verra faire à ses parents. Or que cela ne soit vray, nous en voyons tous les jours une sensible experience. Car à peine avons-nous atteint l’âge de cinq ans, que nous commençons dés là de conçevoir des haynes, et des vengeances estranges. Les premieres paroles que nous disons sont des ordures, et mesme des blasphemes. L’on nous permet quelquesfois de jurer le nom de Dieu avec des begayements enfantins, et d’offrir à un Ennemy les premices de nos pensées. O lasche et honteuse negligence des Peres ! ô Parents ennemis, plustost que Parents ! Comment pouvez vous pretendre à sanctifier vostre fils, si vous permettez qu’il se soüille de si bonne heure de vos ordures ? Comment croyez-vous qu’il soit benit de Dieu, si vous en faites un vase de profanation ? Quoy ? les petits oyseaux chanteront selon leur possible les loüanges de l’Eternel : les Cieux annonceront sa gloire, les Quadrupedes et les Reptiles l’adoreront, et vous serez les seuls, ô dénaturez, qui permettrez à vos Enfans de prononcer des termes dissolus, et de se rendre méchants plustost qu’ils ne seront hommes ? Est ce ainsi que vous violez le Temple de Dieu ? Est ce comme cela que vous consacrez ce Microcosme au pied de son Autheur ? Pourquoy le faisiez vous naistre, si vous vouliez qu’il perist ? Ou pourquoy ne l’instruisez vous, si vous le voulez sauver ? Vous couste t’il tant de luy donner une bonne nourriture ? Estes vous si chiches d’un bon exemple ? Si vous estes gents de bien, vous aurez de la facilité à le rendre semblable à vous. Si vous estes Vicieux, et que vostre interest ne vous touche point, devenés sages pour l’amour de vôtre fils, affin que l’iniquité du Pere ne passe sur les Enfans. Mais supposons que vous soyez hors d’espoir de vous reduire à la Vertu, et que ce soit une chose perduë que vostre ame, encore n’estes-vous pas si meschants que de vouloir perdre vostre fils avecque vous ? Dieu l’a creé capable d’une felicité dont vous ne le devriez pas destourner. C’est un Enfant que vous avez mis au monde ; Il n’est donc pas raisonnable que vous en desiriez la perte ; autrement vous adjousteriez crime sur crime, et vous dépoüilleriez quant et quant de vostre nature. Mais vous me respondrez possible, que vostre fils n’estant pas en âge de discretion, n’est pas en âge de mal faire aussi, et par consequent que son innocente gayeté, ny ses jurements, ny ses ordures, ne sont pas coûpables devant Dieu. Je vous advouë qu’il est Innocent, mais il ne s’ensuit pas pour cela que vous le soyez. Ce n’est point un peché que ses paroles, mais vostre negligence en est un extrême. Vous luy laissez prendre une habitude, dont il ne luy sera pas aisé de se destourner : Elle le plongera dans les Vices, dont l’âge ne l’excusera plus à l’advenir. Alors vos Enfans vous maudiront, et vous les maudirez aussi. Ils souhaiteront mille fois de n’estre point nez de vous, qui de vôtre costé vous vous repentirez de les avoir engendrez. Mais pendant que je m’égare à vous tancer, je ne m’apperçois pas, que je perds de veuë ce petit garçon, et qu’il est des-jà trop esloigné, pour ouyr les remonstrances que je luy voulois faire à son tour, pour graver en son ame le service de Dieu, et la crainte de ses Jugements.

 

Fin de la cent-deuxiesme Fable.

FABLE CIII.

Du Lion, et de la Chévre. §

Le Lion voyant la Chevre penduë au Buisson sur un haut Rocher, luy conseilloit de descendre à la campagne, pour y brouter le thim, et les saules verds. Mais elle n’en voulut rien faire, disant, qu’encore que ses paroles fussent plausibles, que son intention neantmoins estoit fort mauvaise, et pleine de tromperie.

Discours sur la cent-troisiesme Fable. §

Le sens Moral de ceste Fable a esté deux ou trois fois expliqué, à sçavoir qu’il faut s’abstenir du frauduleux conseil des hommes ; dequoy nostre Autheur nous fait adviser par la resistance de cette Chevre, qui bouche l’oreille à la persuasion du Lion son ennemy, bien qu’en apparence ses Discours soient profitables, et plausibles. En quoy, certes, il me semble qu’elle considere judicieusement quel est le Conseiller, apres avoir trouvé quel est le conseil. Le voyant donc armé d’ongles crochus, d’un poil furieusement herissé, de dents épouvantables, de membres forts ; et sçachant d’ailleurs qu’il est ennemy de toute sa race, elle a beaucoup de raison de se resoudre à ne point aller où il l’invite, et à boucher l’oreille à ses persuasions. Cecy semble contenir le mesme sens mystique, que la Fable d’Ulysse, qui pour n’ouyr les chants des Syrenes, se boucha les oreilles de cire, de peur que leurs charmes nuisibles ne vinssent à se glisser par l’ouye jusques au fonds de son ame, et ne l’empoisonnassent secrettement. Elle est toutesfois plus proprement appliquée à la Volupté, qui fait coustume de plonger les hommes dans les delices, c’est à dire de les engager dans des labyrinthes, d’où il leur est impossible de se tirer. Ceste Fable nous apprend encore à nous défier des ennemis découverts, qui ont cela de commun avecque les Voluptez de nous attirer puissamment, et de nous combler, comme elles, de honte et de confusion. Il n’est nullement besoin de nous arréter à de plus grandes instructions touchant ceste nature d’évenements. Elles sont toutes comprises dessous l’exemple de ceste Chévre, qui nous apprend à ne nous laisser jamais persuader aux cajoleries de nos Ennemis. Il ne faut que cela pour nous mettre à couvert de leurs embusches : C’est un moyen infaillible de les éviter, que de les bien cognoistre, et de voir les interests qui les portent apparemment à la complaisance qu’ils nous témoignent. Mais leurs mauvais desseins nous peuvent nuire mal-aisément, pour peu que nous ayons de prudence conjoincte à nostre soupçon. Aussi est-ce pour cela qu’on a fait passer pour maxime ce commun dire ; Que la Défiance est mere de la Seureté.

 

Fin de la cent-troisiesme Fable.

FABLE CIV.

De la Corneille, et de la Cruche. §

La Corneille ayant soif, trouva de bonne fortune une Cruche pleine d’eau, où ne pouvant atteindre pour boire, à cause qu’elle estoit un peu trop profonde, elle essaya de la rompre, et n’en pût venir à bout. Elle choisit alors parmy le sable de petits cailloux, qu’elle jetta dans la Cruche, et ainsi faisant monter l’eau, elle beut tout à son aise.

Discours sur la cent-quatriesme Fable. §

Ce qu’Esope invente de ceste Corneille, certains Autheurs le content d’un Chien, qui estant extrémement alteré sur un Vaisseau, et ne pouvant boire dans un Vase, qui n’estoit qu’à demy plain, décendit industrieusement au fonds du Navire, et apporta tant de pierres de celles qui se trouvent dans la Carene, qu’il fist hausser l’eau par ceste invention, et ainsi il contenta sa nature par le moyen de son artifice. Je me souviens à ce propos d’avoir ouy alleguer ce mesme exemple avec beaucoup d’autres, en une dispute où il estoit question de sçavoir, si les Animaux ont l’usage du discours plus imparfaictement que nous, ou plustost si ce n’est que la force de leur memoire, joincte aux sens corporels, qui les rend capables de plusieurs choses, semblables aux consequences et au raisonnement des hommes. Il y a quantité d’histoires et de preuves à produire de part et d’autre dont il ne sera pas hors de propos, de dire icy quelque chose, tant pour délasser le Lecteur de ces longues Moralitez, que nous avons enchaisnées l’une à l’autre en la suitte de cét Ouvrage, comme pour traicter d’une matiere fort plausible, souvent disputée parmy les compagnies, et qui approche en quelque façon de nostre sujet. Car Esope ayant si bien fait parler les Animaux, ce seroit, à mon advis, un manquement à nostre livre, de ne traicter point de leur façon de discourir, et de n’examiner pas jusques à quel poinct peut s’estendre la portée de leur entendement, pour en tirer une consequence de ce que nostre Autheur attribuë à la Nature, et sçavoir par mesme moyen pourquoy il s’est voulu servir de l’introduction des bestes, pour apprendre la sagesse aux hommes. Ceux qui ont creu l’Esprit des Brutes capable de quelque raison, n’ont jamais asseuré qu’il le fût à la perfection de nostre espece, c’est à dire jusques à pouvoir nettement tirer une consequence apres deux propositions, et juger qu’elle se fait par un acte de l’entendement, qu’ils appellent une reflexion. Tout ce qu’ils ont pû donner à la nature des animaux a esté une défectueuse puissance de discourir, qu’ils ont soustenu n’estre divisée par un nombre reiglé de propositions, ny certain en ses consequences, ny capable de reflexion ; Comme en effect, l’experience en est une preuve. Car nous ne voyons aucuns animaux inventer des Arts, ny mesme comprendre ceux qui sont des-jà inventez, autrement que par je ne sçay quelle memoire, et par une confuse cognoissance ; ny changer de biais en ce qu’ils font, quand on leur change la circonstance, ny adjouster à ce qui est proposé par autruy ; Ce qui neantmoins est une des plus foibles marques de nostre esprit, témoing ce dire des Anciens,

On adjouste aisément aux choses inventées.

Toutes ces actions ne tombent point sous la faculté des Animaux, et ne sont non plus de leur portée, au jugement mesme de ceux qui parlent le plus à leur advantage : Tout ce qu’ils peuvent alleguer en faveur de ceste nature brutalle, c’est qu’elle infere pour le moins une chose de l’autre, quoy que ce ne soit pas avec art, ny avec une parfaicte clarté ; Ils rapportent là dessus une infinité d’exemples generaux et particuliers. Les generaux, comme plus faciles à dissoudre, ne nous arresteront pas longtemps. Car quant à ce qu’ils nous objectent de la prevoyance des Animaux en la generation de leurs petits, en leur maniere de vivre, en la violente ardeur qu’ils ont pour la propagation de leur espece, et ainsi de plusieurs autres choses merveilleuses, il n’est rien si aisé que de l’attribuër au seul instinct de leur nature : Car comme ceste sage Mere fait germer et croistre les plantes, sans que toutesfois elles en sçachent rien au vray, ny distinctement, ny mesme confusément ; Ainsi ceste puissante et universelle Cause rend les Animaux capables de tout ce qu’ils font, non pas à la verité sans qu’ils cognoissent rien, car ils ont une maniere de cognoissance, comme estant plus parfaicts que les Vegetaux, mais pour le moins sans qu’ils raisonnent, pour n’estre pas si relevés que les hommes. C’est donc au seul instinct naturel que toutes ces choses se doivent attribuër, veu le desir que la Nature semble monstrer de sa conservation, qui est double, à sçavoir de l’Individu, et de l’Espece. Le dessein de conserver leur Espece les fait engendrer, et celuy de conserver l’Individu les porte à la queste, pour l’entretenement de leur vie, et à prevenir les surprises des autres bestes, ou les aguets des Chasseurs. L’on objecte l’exemple de quelques Animaux particuliers, qui ont des cognoissances beaucoup plus grandes que n’est leur nature : Entre lesquels l’Elephant, le Singe, et le Chien, sont estimez les plus raisonnables ; comme pareillement parmy les Individus de ces Animaux, l’on en compte quelques-uns plus merveilleux que les autres. Ils rapportent entre plusieurs Histoires celle d’un certain Elephant, qui entendoit parfaictement le langage de son Maistre, et faisoit beaucoup de choses de celles que font les hommes, voire mesme jusques là que d’avoir sçeu écrire ces propres paroles. J’AY MOY-MESME ESCRIT CECY, ET DEDIÉ LES DESPOUILLES CELTIQUES. A cét exemple ils en adjoustent un autre d’un Elephant Indien, qui avoit appris la langue des Portugais, un peu apres la conqueste de Goa. Comme on luy eust donc commandé quelque chose extrémement difficile, à sçavoir de tirer un Vaisseau eschoüé contre la gréve, il s’efforça d’obeyr avec une grande docilité. Mais l’entreprise semblant au dessus de son pouvoir, apres quantité de prieres et de menaces, voyant qu’on luy faisoit derechef le mesme commandement au nom du Serenissime Roy de Portugal. « Hoho », respondit-il, avec une voix articulée, c’est à dire en langage Indien, « Je le veux », ou, « j’en suis content ». Ce qu’il n’eust pas plustost dit, que par un effort extraordinaire il mit le Navire à bord, presque contre l’esperance de tout le monde. Plusieurs autres exemples se disent des Elephants, qui les font semblables non seulement à l’esprit de l’homme, mais encore à son naturel, comme, l’amour des femmes, la jalousie des Rivaux, le courroux, les menaces, et quantité d’autres sentiments approchants de nostre nature, parmy lesquels il n’y en a point de plus memorable, que celuy dont Lipse fait mention, qui est tel. Un Elephant ayant reçeu commandement de son Maistre de porter une Cruche dessoudée à racommoder, chez le Potier, obeïst sans resistance. Mais il arriva que l’Artisan estonné au possible de la docilité de cét animal, et plus encore de son esprit, se resolut de le tromper en l’ouvrage qu’il luy avoit apporté. Et de faict, il feignit devant luy de rejoindre la fente de ceste Cruche, et donna quelques coups de marteau dessus, comme si c’eust esté à dessein de la resouder. L’Elephant la rapporta tout aussi-tost à son Maistre, qui au premier service qu’il en voulut tirer, cognût par espreuve que l’eau s’en alloit de mesme qu’auparavant. Dequoy extrémement irrité, il menaça fierement cét Animal de le chastier de sa faute, et luy commanda derechef de rapporter la Cruche au Potier, avecque des plaintes dequoy la besongne estoit si mal faicte. L’Elephant retourna donc en ceste mesme boutique avec des yeux flamboyans, et un geste extrémement colere, témoignant en effect au maistre Potier son ressentiment qui procedoit de ce que la Cruche avoit esté si mal rejoincte. L’artisan en reçeut d’abord un estonnement extrême, et fit semblant encore une fois de la racoustrer, pour voir jusques à quel poinct iroit le jugement de cét animal. Il fist donc semblant de la bien rejoindre, et de boucher ceste petite ouverture par l’invention que tels Ouvriers ont accoustumé de praticquer. Mais l’Elephant ne se fiant pas à celuy qui l’avoit desjà trompé, porta sa Cruche dans la riviere, avant que la rendre à son Maistre, pour experimenter si l’eau échappoit encore. Ce qu’ayant trouvé par effect, on ne sçauroit dire avec combien de rage, et de fureur, il retourna chez le Perfide, qui l’avoit abusé, et le menaçant du bout de sa trompe, il luy imprima si avant la frayeur en l’ame, qu’il perdit l’envie de continuer ses risées, et n’eust point de plus grande haste que d’accomplir diligemment la volonté de cét Animal. Il y contribua donc toute son industrie, de sorte qu’à la seconde espreuve que fist l’Elephant, il veid qu’il ne se perdoit pas une goutte d’eau. Dequoy se sentant fort satisfaict, il prit une mine plus tranquille, et remporta paisiblement la Cruche à son Maistre. Ne semble-t’il pas que cét Animal usoit de raisonnement en ceste action, et qu’il avoit quelque chose par dessus l’ordinaire des bestes brutes ? On rapporte encore une Histoire non moins memorable que celle-là, touchant la vangeance d’un autre Elephant, joincte à une merveilleuse sagacité. Il y en avoit un, extrémement chery de son Maistre, et fort mal traicté par le serviteur. Celuy-cy ne luy donnoit que la moitié de sa portion d’avoine, encore que le Maistre entendist qu’on la luy donnast toute. Or il arriva qu’un soir le mesme Maistre s’estonnant au possible dequoy sa beste n’avoit pas l’en-bon-poinct, ny la vigueur accoûtumée, voulut sçavoir si elle mangeoit bien l’avoine, ou si sa maigreur provenoit de quelque autre cause. Pour s’en éclaircir, il la vint voir repaistre au soir, et fût tout estonné que l’entiere portion de l’avoine ayant esté mise devant l’Elephant, il en separa une moitié avecque sa trompe, et se contenta de manger l’autre. Dequoy le Maistre infera, que le perfide Valet frustroit tous les jours ce pauvre Animal de la moitié de sa nourriture, et que c’estoit la veritable cause de sa maigreur. Tels, et une infinité de semblables exemples se rapportent dans tous les Autheurs, touchant la nature des Elephants, apres lesquels il n’est pas aisé, ce me semble, de pardonner à l’erreur de ceux qui les ont jugé capables de raisonnement. Quant aux exemples des Chiens, et des Singes, il n’est pas necessaire que je m’estende là dessus, à cause de la briefveté que j’affecte en tout cet Ouvrage. Il n’est celuy d’entre nous qui n’en ait veu des choses admirables. Car où trouvera-t’on une docilité pareille à celle du Singe ? Il imite sans peine toutes nos façons de faire ; il mange proprement comme nous, il s’habille, il se couvre, il saluë, il emmaillotte et berse les enfants ; il praticque des vengeances ; il se plainct des tromperies, et se rend mesme capable de faire certaines choses, qui ne semblent dépendre que de la cognoissance des Arts. Pour ce qui est des Chiens, à peine y a t’il personne qui ne s’estonne de leur bon naturel, qui ne les trouve sensibles aux caresses, revéches à des obliger, bons, dociles, et hazardeux pour la deffence de ce qu’ils ayment. Nous les instruisons facilement à la chasse : Ils inventent pour cela des ruses admirables : ils font mille plaisanteries en sauts, en courses, et en gambades : ils retiennent leurs leçons, pour les praticquer à poinct nommé. Bref, en toute la suite de leur vie, ils semblent en quelque façon s’éloigner de la nature brutale, et se rendre compagnons de la nostre, de mesme qu’ils le sont de la demeure ; ce qui n’est possible pas sans mystere. Car il n’y a celuy qui ne sçache bien que de la façon qu’ils ayment nostre Espece, ils ne s’en éloignent jamais, ny pour les coups, ny pour la faim et que toutes choses leur semblent indifferentes au prix de leur Maistre, voire mesme que ceste amitié dure apres la mort. Tesmoin le Chien du Poëte Hesiode, qui demeura prés du corps de ce grand homme, jusques à ce que des survenants le mirent en terre ; et peu de temps apres il accusa les assassins de son Maistre avec des cris et des hurlements, en suitte desquels ces meschants furent mis en prison, d’où ils ne sortirent que pour aller au supplice. Une pareille chose, et encore plus admirable, se raconte d’un autre Chien, qui fit un duel contre un homme, pour prouver corps à corps l’assassinat de son Maistre ; et de cela il en arriva la victoire au Chien, et la punition au meurtrier. Mais je m’amuserois en vain à rapporter des exemples touchant la fidelité des Chiens, puis que les Histoires publiques, et toutes les maisons des particuliers sont plaines de ces merveilles, la consideration desquelles a convié beaucoup de gents à croire qu’ils estoient capables de raisonner ; Ce qui toutesfois ne vient pas de ceste seule experience. La source, à mon advis, en est tirée de bien plus loing, à sçavoir de la Metempsicose de Pythagore, qui ayant publié par toute l’Italie, que les ames humaines passoient d’un corps à l’autre jusques à la fin des siecles, donna sujet à ceste opinion, et fist croire à beaucoup de gents, que les esprits vertueux avoient leur retraicte asseurée dans des corps aggreables et tranquilles, comme sont le Cygne, la Brebis, et quantité d’autres ; que les genereux ranimoient des Aigles ou des Lions, et que les Malicieux avoient à devenir Renards, les Voluptueux, Pourceaux, les Bien-advisez, Elephants, les Fideles, Chiens, les Ingenieux, Singes, et ainsi des autres ; Puis il disoit, que ces mesmes ames rentroient dans des corps humains, et revenoient faire une course en leur premiere lice, continüant de cette sorte jusqu’à l’entiere revolution des siecles, qu’ils appelloient la Grande Année, à sçavoir celle-là qui ramenoit les choses à leur premier poinct, et faisoit revenir en mesme estat, en mesme circonstance, et en mesme progrez toutes les actions de la vie. Ceste fantasie donc a donné suject de s’imaginer, que la faculté de raisonner estoit compatible avecque les bestes brutes ; d’où vient que plusieurs ont creu les animaux capables de l’expression mesme, quoy qu’ils advoüent la nature de leur langage entierement diverse de la nostre, et qu’elle semble inarticulée. On dit que nostre Esope estoit de ceste opinion, et qu’il étoit l’homme de son temps qui sçavoit le mieux expliquer les voix des bestes, et les chants des oyseaux. A cela se rapporte aucunement ce que disent les Saincts Personnages, à sçavoir que les bestes publient avecque leurs voix les loüanges de Dieu, comme si elles prononçoient, non des paroles indistinctes, et sans dessein, mais des Hymnes particuliers, pour la loüange de leur Createur. Ce passage mesme de David, où il est dit que les Cieux racontent la gloire de leur Createur, peut contribuër à ceste opinion, avec une infinité d’autres preuves tirées de l’Escriture. Mais ces raisons laissées à part, nous dirons avec les Chrestiens, et avec les Peripateticiens, que le seul homme est capable de discourir, et que toutes les actions que nous admirons aux animaux, procedent de l’instinct naturel, qui est en eux, et qui se sert de leurs cinq sens, de leur imagination, et de leur memoire, si ce n’est que Dieu les éleve miraculeusement à la faculté de parler, comme il fit à l’Asnesse de Balaam ; et en ce cas là, nous n’aurions besoin que d’un acquiescement d’esprit, et d’une creance humble et soubmise. Pour prouver ceste verité il ne faut que se remettre en memoire la définition de l’homme ; Car il doit estre en quelque chose semblable, et en quelque chose aussi different des autres Creatures, puis qu’il n’y a rien dans le monde qui ne soit composé de genre, et de difference. Cela estant plus clair que le jour, et generallement avoüé par toutes les Escolles, nous voyons bien en quoy l’homme convient avec tous les autres corps de la nature, à sçavoir en l’estre, et pareillement en quoy il convient avecque les bestes, à sçavoir en l’Animalité. Il est donc bien de dire ; l’homme est un Animal, puis que l’estre Animal le specifie d’avec l’estre commun, et le met hors du pair des choses qui ne sont point vivantes. Or n’est-ce pas assez pour définir l’homme, de dire qu’il est un Animal ; autrement nous pourrions inferer, qu’il est un Chien, un Cerf, ou un Leopard. Il y a quelque difference entre ces bestes brutes et luy, et quelque chose specifique, qui le constituë en luy, et le distingue des autres. S’il y en a une, elle ne peut estre que la raison : De ceste façon, ou il sera le mesme qu’eux, ou il en sera distingué, pource qu’il est raisonnable. Tellement que c’est une chose bonne et veritable en la définition de l’homme de l’appeller un Animal raisonnable, ce qui en exclud par necessité toutes les autres bestes. Or estre raisonnable n’est autre chose que cognoistre le vray d’avecque le faux, et le bien d’avecque le mal. Ce qui ne se peut faire sans le discours, qui est l’instrument de la cognoissance ; le discours donc appartient à l’homme, et non pas aux autres Animaux. Cela se pourroit encore prouver par l’invention qu’il a faite des Arts, par les Sciences, par la prudence de son élection, par la Conjecture, par la Vertu qu’il a de deliberer, et par mille autres parties, dont les Animaux sont entierement dépourveus. Il n’y a nul homme, quel qu’il soit, qui ne se rende tres-suffisant en certaines choses particulieres, l’un aux lettres, l’autre au jeu ; l’un en la conduitte des Empires, l’autre aux affaires privées, et quelques-uns mesmes sont suffisants en l’art de prouver leur insuffisance. Mais ces bestes, qui nous surpassent toutes en quelque chose corporelle, comme en la vivacité des yeux, en l’excellence de l’odorat, en la force, et en l’agilité, nous cedent neantmoins entierement, et mesme au moindre de nous, toutes les puissances de l’entendement. Elles n’adjoustent rien aux inventions : elles ne divisent ny ne des-unissent rien en leur ame, du moins selon qu’il est permis d’inferer par le dehors. De plus, elles ne font aucune reflexion, et ne se cognoissent point. A quoy l’on peut adjoûter, que si les bestes avoient la moindre lumiere de raisonnement, elles l’employeroient à trouver le moyen de leur conservation. Car si le naturel instinct qui les accompagne les porte necessairement à maintenir leur espece par la generation, et l’Individu par la nourriture, à plus forte raison le discours les convieroit à chercher de plus en plus les moyens de se maintenir en vie et en liberté, comme il se remarque tous les jours en l’homme, qui de sa nature est raisonnable. Cela estant, pour peu d’esprit qu’elles eussent, il ne leur seroit pas mal-aisé d’éviter nostre sujection, veu les autres advantages qu’elles ont en grand nombre par dessus nous, comme la force et l’addresse du corps, joincte à la perfection de tous les sens ; et en ce cas là, nous n’aurions jamais appris à dompter les Lions, qui surpassent de bien loing nostre valeur, ny les Elephants, auprés desquels nous ne semblons que des Mouches, ny les Tygres, dont la legereté est imperceptible à nos yeux, ny les Serpents, dont la seule veuë imprime de l’horreur à toute nôtre espece, ny les Basilics, qui font mourir du regard, ny les Poissons, qui sont enfermez dans les abysmes de l’eau, ny les Oyseaux, qui ont libre toute la plaine de l’air. Bref, il n’y auroit aucune sorte de brutes, qui ne pût en quelque façon se distraire de nostre obeïssance. Mais au défaut de cela nous voyons avec combien de facilité les animaux se laissent dompter à nous, comment ils souffrent d’estre attelez à nos Charruës, à nos Carrosses, et à nos Chars de triomphe ; comment ils endurent la selle et l’esperon ; comment nous leur dressons des pieges, et nous en rendons les Maistres. Ce qui ne seroit point, à la verité, si avec les advantages du corps, la Nature leur avoit donné la faculté de discourir. Mais c’est trop nous arrester à la preuve de ceste opinion. Venons maintenant à la refutation des exemples. Premierement, nous aurions tous-jours quelque droict de les mettre en doute, puis que des choses esloignées il n’y a point de certitude, et mesme que les conteurs de nouvelles proches de nous, les accroissent et les amplifient prodigieusement. Mais supposons que tels Historiens ne se soient trompez, non pas mesme en un seul poinct de la verité, encore n’est-ce pas une preuve concluante, pour verifier le raisonnement des bestes. Quant à l’Elephant qui écrivit de sa trompe, il est certain qu’il ne le fist que par memoire, et que son Maistre l’avoit quelques jours auparavant instruict à cela, au desçeu de tout le monde, affin qu’il praticquast sa leçon à découvert, et qu’il surprist les spectateurs avecque plus de merveille ; ce qui sembleroit nouveau, s’il ne se trouvoit encore aujourd’huy quantité de Charlatans, qui pour gaigner de l’argent, dressent les bestes à de semblables tours de souplesse. Voylà tout ce que l’on peut dire raisonnablement là dessus : car il m’est permis, ou de ne croire pas cét exemple, ou de le croire avec ceste condition, que son Precepteur l’avoit instruict. Pour ce qui est de l’Histoire de l’autre Elephant qui conduisit par un cable le débris du Vaisseau hors de la Mer, c’est une chose pleine d’apparence que non pas le nom du Roy de Portugal, mais la violence du commandement luy fist faire un effort extraordinaire, pour la craincte de la punition, qui est aussi commune aux autres animaux, qu’à luy. Le troisiesme exemple que j’ay allegué, pour raconter les merveilles de l’Elephant, à sçavoir de ceste Cruche, et de ce Potier, peut avoir esté fait par imitation, dont les animaux sont capables. Car il n’est pas incompatible qu’il n’eust veu souvent faire ceste action à son Maistre, pour esprouver si un Vaisseau estoit bien joinct et bouche de tous costez, ou si la liqueur en eschappoit, et partant ce n’est pas merveille s’il s’advisa de le praticquer apres luy, comme une infinité de choses que les bestes, et les enfants font avecque nous. Il reste maintenant à parler de celuy qui fist deux parts de son avoine, pour advertir le Maistre de la perfidie du serviteur, en quoy il est aisé de dire, ce me semble, que l’Animal n’avoit pas ce dessein ; mais que sa coustume estant de ne manger depuis plusieurs jours que la moitié de ceste mesure, son appetit s’y accoustuma de telle sorte qu’il voulut reserver l’autre pour la manger quand il auroit faim. Ce que font aussi bien les Fourmis, et les bestes qui ruminent, à qui le naturel instinct à donné certaines retenuës pour conserver leur provision, soit qu’ils se trouvent incapables de manger avec excez, comme nous faisons, soit que la Nature ait de la prevoyance pour eux, et les incline à l’espargne de leurs biens. Ce qu’on dit maintenant des Chiens et des Singes, est de facile réponse, à sçavoir que la memoire estant excellente en tous les deux, ils se forment, l’un à plaire l’homme, l’autre à imiter ses actions, qui est plustost la marque d’une facile imagination, et d’une memoire heureuse, que d’aucun raisonnement. Quant aux voix des animaux, je crois bien qu’elles sont un signe naturel de leurs appetits, mais non pas un signe d’institution, comme les paroles ; Par exemple, ce n’est pas d’un consentement universel que les Loups ont accoustumé de hurler de telle ou telle sorte, d’y adjouster tant d’articles, et d’élancemens de voix, mais c’est que la Nature leur a imprimé certains sons, qui servent de marques à leurs appetits, et sont cognus non seulement des animaux de leur espece, mais encore des autres. Le mesme se remarque en la Poule, qui ne pond jamais qu’elle ne jette une sorte de cry, les autres Poules, ensemble les Villageois, et les Renards mesme, cognoissent parfaictement. Mais de dire qu’ils raisonnent entr’eux, et qu’il y ait un art de les entendre, c’est une chose tout à fait extravagante. Car cela consisteroit apparemment, ou en la diversité des syllabes, ou en leur redoublement ; au lieu que nous voyons pour l’un, que c’est tous-jours une mesme chose, et pour l’autre, que les animaux les redoublent sans choix, ou seuls, ou accompagnez, ou en la presence de ceux de leur espece, ou des autres. Il n’est donc pas à propos de s’imaginer qu’ils le fassent par art ; mais il est bien à croire que si nostre Esope n’eust point eu de plus excellent sçavoir, que celuy qu’on luy attribuë d’avoir entendu le langage des bestes, nous ne serions pas maintenant en peine de luy servir de Mythologistes. Le mesme se peut dire d’Apollonius de Thyanée, que l’on tient avoir esté fort sçavant en ceste maniere de cognoissance, et qu’une fois il declara à ses Disciples qui voyageoient avecque luy, le complot de certains Oyseaux, qui s’estoient advertis l’un l’autre, qu’un sac de grain estoit versé sur le grand chemin. Ce qu’il leur pût aussi tost dire, ou par art Magique, ou par quelque subtil advis qu’il en eust luy-mesme, que par le discours des animaux. Pour le regard des loüanges que les Oiseaux mesme donnent à Dieu, cela doit estre reçeu avec explication, plustost qu’au pied de la lettre. Car il est tres-veritable qu’ils ne cessent de chanter les loüanges de Dieu ; c’est à dire que la Nature le loüe par leur voix, de la mesme façon qu’un excellent portraict publie la gloire de son autheur, ou qu’un luth qui est touché d’une bonne main, annonce luy-mesme l’addresse du Musicien. C’est ainsi, et non autrement, qu’il faut entendre ces passages, à sçavoir que les animaux chantent les merveilles de Dieu, et que par eux, qui sont ses Ouvrages, on cognoist la Toute-puissance de l’Ouvrier. Je m’estendrois plus au long sur un si ample sujet, n’estoit que ma diggression a esté trop importune, et peut-estre hors de saison, bien qu’à la verité l’austere reprehension des Vices, que nous avons faite en tous les Discours precedents, nous semblast permettre en celuy-cy de prendre quelque espece de recreation, soit au recit de ces Histoires, soit en proposant une si aggreable question. D’ailleurs, il estoit à propos d’aller au devant de l’opinion de ceux, qui pouvoient dire qu’Esope n’eust jamais fait debitter ses moralitez à des animaux reptiles, volatiles, et quadrupedes, s’il ne les eût creu capables de raisonnement. Mais si cela estoit, il faudroit conclure aussi, qu’il auroit tenu les arbres et les buissons pour judicieux, puis qu’il les introduict parlants quelquesfois ensemble, avec un sens aussi mysterieux qu’utile. Ayant doncques à discourir de la Vertu, son intention n’a pas esté de mettre en jeu des Creatures capables de discours, mais il a voulu seulement estaller les serieuses maximes de la Moralle, sous l’écorce de plusieurs Fables ou fictions, affin de sucrer la pillule aux hommes foibles, et leur faire gouster la sincerité de ses enseignements, par le divertissement qu’apportent les Fables. Cecy estoit autresfois le but de la vraye Poësie, bien que toutesfois elle differe de cét ouvrage, en ce qu’elle ne met en avant que des hommes et des Dieux, au lieu que ce genre d’escrire y met aussi les bestes brutes, et les plantes. Encore voyons-nous qu’Homere, le Prince des Poëtes, a fait un Poëme des Rats et des Grenoüilles, qu’il appelle Vatracomyomachie. Or bien que la veritable Poësie, c’est à dire celle que nous enseigne la Vertu, sous les Fables celestes et humaines, ait beaucoup d’avantage sur un œuvre pareille à la nostre, si est-ce que celle-cy la devance en quelque façon, principalement en la briefveté de la Fable, en l’abondance du suc ou des bonnes choses, et ainsi du reste. Mais c’est avoir assez demeuré hors de nostre chemin ; Il faut revenir au but de ceste œuvre, qui est l’application des Fables. Celle-cy ne signifie proprement, sinon que le conseil et l’industrie sont capables de plus de choses que n’est la force. Homere nous a voulu persuader cela fort subtilement dans son Poëme, où il donne tous-jours l’advantage à Ulysse sur tous les autres Heros des Grecs, qui neantmoins estoient en partie plus Vaillants, mais tous ensemble moins ingenieux que luy. C’est pour cela mesme qu’il faict partir Ulysse tout seul, pour executer maintes entreprises mal-aisées, comme pour avoir Achille, et pour recouvrer les fléches de Philoctete, au lieu qu’il le donne pour compagnon à Diomede, quand il l’envoye dans le camp des Troyens, pour faire une action de consequence, qu’il avoit imaginee. Par où, sans doute, cét excellent homme nous veut apprendre, que la Prudence sans la Force peut beaucoup, comme au contraire la Force sans la Prudence ne peut rien. Il nous declare encore plus expressément l’importance du bon conseil, lors qu’estant question de terminer quelque haute affaire, ou de sortir d’un grand peril, il le fait tous-jours accompagner luy et son fils Telemaque, de la Déesse Minerve, qui preside à la Prudence. En quoy il me semble plus judicieux que Virgile, qui ne donne pour conseil à son Enée que sa Mere Venus, Déesse de la Volupté, si ce n’est quand il suppose quelque apparition de Mercure, ou d’Anchise son Pere. C’est donc la Prudence qui nous tire des dangers : Elle qui conduit nos entreprises à une heureuse fin : elle qui fait les Loix, et les Legislateurs, qui rend heureux les Amants, et qui favorise les Guerriers. En un mot, c’est elle mesme qui produict tous les effects, qui nous semblent admirables dans le commerce du monde. Cette Reyne apprend aux petits à se deffendre contre les forts, aux Grands à commander en asseurance, et aux Republiques à se maintenir en liberté. Avec elle jamais un homme n’a esté des-honoré pour un longtemps, ny un Estat perdu tout à fait. Nous pouvons donc à bon droict l’appeller le phanal de nostre vie, le fil de nos labyrinthes, et la consolatrice de nos peines. Car il est si veritable que nous luy devons ce que nous faisons de grand et de memorable, que sans elles toutes nos actions seroient imparfaites. Passons maintenant à un autre Discours.

 

Fin de la cent-quatriesme Fable.

FABLE CV.

Du Laboureur, et du Taureau. §

Un Laboureur avoit un Taureau, qui ne pouvoit souffrir le joug, ny d’estre lié non plus. Pour l’empescher donc de frapper des cornes, comme il avoit accoûtumé de faire, il usa d’une plaisante finesse ; qui fut de les luy scier toutes deux. Cela fait, il l’attella, non au chariot, mais à la charruë, afin qu’il ne ruast plus. Luy cependant en tenoit le manche, extrémement aise de ce que le Taureau ne le pouvoit frapper, ny de ses cornes, ny de ses pieds. Mais pour tout cela, il ne laissoit pas de l’incommoder, en luy resistant, pource qu’il luy couvroit la teste de poudre, et luy en remplissoit la bouche et les yeux.

Discours sur la cent-cinquiesme Fable. §

Par ce Taureau, qui se souleve sans cesse contre le Laboureur, nous apprenons qu’il y a certaines natures si revéches, et si mal traictables, que l’on ne les peut divertir, ny par art, ny par conseil. Ce qui procede, sans doubte, de je ne sçay quelle coustume libertine, et tout à fait débordée, qui les a si fort desliez de la subjection, qu’ils ne veulent pas mesme accepter les conseils qui visent directement à leur bien. Ces Indiscrets font gloire de choquer à tout propos ceux qui leur donnent de bons advis, et s’opposent aussi-tost à la douceur qu’à la rudesse. Ce qu’ils ne feroient jamais, s’ils sçavoient bien considerer qu’en nos affaires propres nous sommes tous-jours interessez, et que par cette raison notre esprit ne voyant pas les choses toutes pures, mais par les yeux du profit tant seulement, n’est point capable de les examiner avec tant de soing, ny si sainement, que s’il n’y avoit aucune part. Ce qui neantmoins est tellement vray, que de deux Esprits égaux, l’un sera moins clair-voyant en ses affaires propres, qu’en celles de son compagnon. De ce manquement de consideration l’on void naistre d’ordinaire le refus et l’opiniastreté contre les conseils. De là vient cét endurcissement d’esprit, qui nous fait tenir pour suspects nos meilleurs amis, jusques à les accuser de perfidie, combien qu’ils ne soient guidez que du veritable zele de nous servir. Mais comment ne serions-nous revéches aux advis des hommes, puis que nous le sommes quelquesfois aux inspirations de Dieu, et que nous couvrons nos ames de deffences d’airain contre ses traicts, estans en cela nous-mesmes les pires ennemis que nous ayons ? Sans doute, si nous estions tant soit peu sensibles aux salutaires advis qu’il nous donne, nous aurions tous-jours l’esprit comblé de consolations, et ne tomberions jamais dans les fautes qui nous arrivent par nostre incredulité.

 

Fin de la cent-cinquiesme Fable.

FABLE CVI.

Du Satyre, et du Voyageur. §

Un de ces Satyres, qu’on tenoit jadis pour estre Dieux des forests, ayant pitié d’un pauvre Passant, tout couvert de neige, et transi de froid, le mena dans sa Cabane, et le fist asseoir auprés du feu. Mais ayant pris garde qu’il soufloit dans ses mains, il luy en demanda la cause : A quoy le Voyageur respondist, qu’il le faisoit pour les échauffer. En suitte de cela, ils se mirent tous deux à table, où la premiere chose que fist l’Estranger, fût de soufler sa boüillie : Ce que voyant le Satyre, il en voulut derechef sçavoir le sujet ; Et comme il eust appris que c’estoit pour la refroidir, ne pouvant plus souffrir un tel Hoste dans sa cabane, « Sors de ceans », luy dit-il, « car je ne suis pas d’humeur à m’accommoder avec un homme qui se contre-dit ainsi en ses paroles ».

Discours sur la cent-sixiesme Fable. §

L’action de ce Satyre nous advise de n’admettre à nostre table un homme double en paroles. Car c’est un glaive tranchant des deux costez, qui peut nuire aussi bien à ses amis qu’aux autres, et qui s’accommode tantost à nos sentiments par flatterie, et tantost à ceux de nos ennemis par meschanceté. Telle espece de gents est donc plus à craindre, que les personnes declarées à nostre ruyne, à cause que sous l’appas des douces paroles, elle est capable de nous infecter d’un poison mortel, et de remplir d’amertume les douceurs de l’Hospitalité. En effect, comment nous pouvons nous fier à une personne qui est mille fois le jour double à soy-mesme, et comment adjouster foy à la parole d’un homme qui n’en a point ? Si le plus aggreable fruict de l’amitié consiste en sa durée, quelle perseverance doit-on attendre d’un faux Amy, qui change à tout coup d’opinions, et comment nous sera fidele celuy qui ne le fût jamais à personne ?

 

Fin de la cent-sixiesme Fable.

FABLE CVII.

Du Taureau, et du Rat. §

Le Taureau se sentant mordu au pied par le Rat, qui tout à l’instant s’alla cacher dans son trou, s’en mist tellement en fougue, qu’élevant ses cornes, il chercha son ennemy de tous costez, sans qu’il luy fût possible de le trouver. Alors le Rat se mocquant de luy ; « Il ne faut pas », dit-il, « que pour estre robuste comme tu és, et fortifié d’une pesante masse de chair, tu continües desormais de mespriser les uns et les autres, puis que maintenant un petit Rat t’a blessé, sans que pour cela il ait encouru aucun danger ».

Discours sur la cent-septiesme Fable. §

Voicy un exemple qui nous fait souvenir du commun Proverbe, qui dit, « qu’il n’y a point de petits ennemis ». Cela se verifie par les raisons et par les exemples. Quant aux raisons, elles sont fondées sur le juste partage des qualitez. Car la Nature ayant donné à tous les animaux dequoy se contenter dans le monde, et dequoy s’empescher de la violence et de l’oppression, il ne faut pas que les forts et les puissants s’imaginent de pouvoir avec raison gourmander les foibles, qui ne sont pourveus d’aucune invention pour se deffendre, mais qui peuvent faire suppléer l’addresse au défaut de la puissance. Que si en cela mesme la necessité les contrainct de ceder à leur ennemy, en tel cas ils ont moyen de rencontrer une espece de seureté en leur méfiance, et en leurs soings continuels, voire mesme il y en a qui n’ont trouvé le moyen de leur conservation que dans leur propre foiblesse ; Témoins plusieurs petits Princes souverains, qui pour la consideration du peu de pouvoir qu’ils ont, s’attaquent aux plus grands Roys, pource qu’il leur est aisé de se donner, ou de se mettre en la protection de quelque tiers, égal à leur ennemy. Ce qui fait que bien souvent quelqu’un de ces Princes entretient deux Couronnes en jalousie, sans en estre accablé neantmoins, veu l’interest que chacune d’elles prend à l’envy, pour empescher l’accroissement de son égale. C’est ainsi que l’impuissance mesme sert quelquesfois de support aux hommes, comme il se void en la petitesse de ce Rat, qui le fait échapper, en se mocquant de la poursuitte du Taureau. Il n’y a donc point d’ennemis à mépriser, quand mesme ils seroient entierement hors de la proportion de nos forces. D’ailleurs, le desespoir ne trouvant rien qui soit difficile, ou dangereux, est le pire persecuteur de ceux qu’il a pris en butte, l’experience nous faisant voir qu’un ennemy que nous avons mis aux termes de se vanger, est un Demon que l’on ne peut assez craindre. Aussi est-ce de là que viennent les revoltes des Paysans et du menu peuple, à qui la Fureur met les armes à la main, et les porte indiscrettement à des actions precipitées et dommageables. Telles violences tombent d’ordinaire plus aisément dans l’ame des petits, que des autres, soit qu’on les considere comme tels, à raison de leur esprit, ou bien de leur impuissance. Pour le premier, une ame foible en est beaucoup plus susceptible qu’un grand courage, pource qu’elle ne se propose pas si vigoureusement des remedes à ses maux. Et quant au second, il est d’autant plus veritable, qu’il se fonde sur l’espreuve journaliere, qui fait voir que les gents de peu se jettent plus hardiment dans l’extremité, que les mediocres ou que les grands, d’autant qu’ils ne trouvent point chez eux aucun espoir de consolation ou de vengeance. S’il est donc vray que nos inferieurs font plus enclins à se desesperer, il faut conclure par là qu’ils font aussi plus redoutables, puis qu’il n’y a rien de si furieux que le desespoir, et que comme dit Seneque, celuy est desja maistre de la vie d’autruy, à qui la rage fait abandonner la sienne propre. On peut alleguer une autre raison, pourquoy les ennemis foibles sont fort à craindre ; c’est qu’ils ont tous les Genereux de leur costé. Ce qu’il est impossible de nier legitimement, si lon considere que la plus specieuse matiere de generosité consiste en l’assistance des foibles. Aussi fust-ce pour cela qu’au temps des anciens Roys de France, et de la grand’ Bretagne, les Ordres de Chevalerie furent inventez, à sçavoir pour secourir les affligez, empescher l’oppression des pauvres, et les violements des filles ; tirer reparation des injures, délivrer les esclaves, et faire mille autres actions memorables, qui servoient de but à la gloire de ces vaillants Paladins. Les Poëtes nous ont encore voulu figurer ceste verité, par les douze travaux d’Hercule, et par ceux de Thesée, son glorieux Imitateur, qui s’en alloient tous deux par le monde avecque des armes, pour châtier les meschants, et démettre les Usurpateurs. L’on peut voir par là qu’il est difficile d’opprimer les petites gents, sans attirer sur sa teste une faction puissante ; et ce qui est le plus à craindre, sans encourir les peines de la haute Justice de Dieu. C’est luy qui a tant de soing de la protection des Pauvres, qu’il s’est nommé luy-mesme leur Defenseur, et leur a fait tant d’honneur que de les appeller ses membres. Que si les parties de nostre corps veillent à la conservation de leurs compagnes, si la paupiere garantit l’œil de la poudre, si l’œil prend garde aux choses nuisibles ; si la main va au devant du coup, pour parer la teste ; si la chair environne les parties nobles ; si la crane couvre le cerveau, bref si la peau enveloppe le crane et la chair, à combien plus forte raison devons-nous croire que ce puissant Protecteur garantira ses membres de toute sorte de violences ? N’est-ce pas luy qui s’est reservé la vengeance, non pour autre sujet, que pour la satisfaction des affligez ? N’est-ce pas luy qui a tiré son peuple de la servitude des Babiloniens, et du joug de Pharaon ? En un mot, il est impossible qu’il ne se plaise à faire du bien aux petits, puis qu’il s’est rendu petit luy-mesme ; Et que ceste loy de ressemblance ne le convie à les maintenir comme souverainement, Bon, et Juste. Que ceux-là donc n’estiment pas avoir à faire de foibles parties, qui font gloire d’opprimer les petits, ou mesme de les accabler s’ils peuvent, et qu’ils s’asseurent que les foibles ne manquent jamais d’un bon support, puis qu’ils ont Dieu de leur costé.

 

Fin de la cent-septiesme Fable.

FABLE CVIII.

D’un Oye, et de son Maistre. §

Vue Oye pondoit tous les jours un œuf d’or à son Maistre, qui neantmoins fût si fol, que pour s’enrichir tout à la fois, il la mit à mort, sur la creance qu’il eust qu’elle avoit apparemment dans le corps une grande quantité de ce metail ; Mais le Malheureux fût bien estonné de n’y trouver rien, et s’abondonna soudainement aux regrets et aux souspirs, se plaignant d’avoir perdu son bien, et son esperance.

Discours sur la cent-huictiesme Fable. §

Bien que nous puissions entendre ceste Allegorie en deux façons, et accuser le Maistre de cette Oye, ou d’estre trop immoderé en ses volontez, ou trop violent à les executer, nous ne la prendrons neantmoins que du dernier biais, à cause que nous avons cy devant discouru assez au long, contre l’Avarice et la Convoitise des Richesses. Pour verifier donc le second enseignement que ceste Fable nous donne, à sçavoir, que la precipitation des moyens empesche la fin d’une affaire, il ne faut que prendre garde à la contenance de ceux qui marchent trop viste parmy les ruës, qui sont les seuls que l’on voit broncher ordinairement. Il en arrive de mesme aux Nageurs, entre lesquels, ceux qui vont tout à leur aise sont presque tous-jours asseurez de se sauver du danger, au lieu que ces autres, qui precipitent leurs mouvements plus que de raison, n’ont pas assez de force pour aller jusques au bout de l’endroict perilleux, et ne recouvrent point en l’avancement de leur route ce qu’ils perdent en la durée de leur vigueur. L’on peut dire le semblable des actions morales, en matiere desquelles nous apprenons par espreuve, que l’homme ne se precipite presque jamais à l’effect de ses desseins, sans y apporter plus d’obstacle que d’acheminement. Ce qui procede asseurément de ce que la haste empesche la consideration, sans laquelle il faut de necessité qu’en quelque œuvre que ce soit, il y ait de l’impertinence, ou du dessein. D’ailleurs l’évenement et la praticque des choses, dépendent pour l’ordinaire du temps, à quoy le Sage s’accommode discrettement ; Comme au contraire, l’Impatient fait mestier de le prevenir ; d’où il advient, qu’à faute de s’y estre rendu conforme, il l’esprouve presque tous jours, et importun, et nuisible. La Mediocrité estant donc requise à faire un dessein, elle l’est pareillement à l’executer. Car bien que ce soit une Vertu que de donner, elle ne l’est pas toutesfois, si l’on ne donne à propos, c’est à dire en temps et en lieu. Aussi est-ce l’advantage que la Prudence heroïque s’est reservé parmy nous, d’estre la guide de toutes les autres Vertus, c’est à dire de les faire praticquer à temps. Pour cela mesme les Poëtes ont fait Déesse, et non pas Dieu, la Divinité qui preside à la Prudence, possible pour nous monstrer qu’il faut user des choses avec modestie, et non pas brusquement, ny trop à la haste. C’est un Dieu qui regne sur les Armes, un Dieu qui preside au Bien-dire, et à la Medecine, et un Dieu de qui les Arts mecaniques relevent. On a fait Dieux (bien que faussement) ceux qui ont charge de la Mer, de la Terre, et du Ciel : on a fait Dieu, et non pas Déesse, l’Amour ; Mais quant à la Prudence, c’est à dire à la conduite des actions, on l’attribuë justement à une Déesse, et encore à la plus modeste de toutes, pour apprendre que nous devons nous conduire avec que que lenteur, et quelque attrempance dans nos desseins, affin de les faire reüssir. C’est pour cela que les jeunes gens pour estre plus brusques que les Vieillards, sont aussi plus sujets à faillir ; à raison dequoy ils s’imaginent bien les moyens d’arriver à leur but, mais ils ne s’en proposent pas les obstacles, comme le remarque fort judicieusement dans ses Ethiques le Prince des Philosophes. Or ce que nous disons des âges, nous le pouvons encore dire des nations. Car ordinairement les Peuples brusques et determinez font de plus grandes pertes, que les autres. Que si l’on m’objecte à cela, qu’ils font de plus grands gains aussi, je respondray, qu’en eschange ils les conservent moins long-temps. Dequoy sont témoins à leur dommage ceux de nostre nation, qui par les merveilles de leur Valeur, que leurs ennemis redoutent comme la foudre, ayant conquis à diverses fois tant de superbes Provinces, chassé tant de Mécréans, et fait tributaires tant de Royaumes, n’ont pas laissé de les perdre ; au lieu que les Espagnols, à qui les Mariages ont plus servy que les batailles, se vantent, comme c’est leur coustume, de posseder aujourd’huy les plus belles parties de l’Europe, sans mettre en compte la domination du nouveau monde. Ce qui procede, à ne point flatter, des empeschements que nous cause la promptitude, et des avantages que leur donne la moderation. Mais nous sommes si hastez d’arriver à la fin, à cause de la grosseur de ce Volume, que possible ce ne fera point une faute d’user icy de la promptitude que nous blasmons en autruy.

 

Fin de la cent-huictiesme Fable.

FABLE CIX.

De la femelle du Singe, et de ses deux Enfants. §

L’on tient que la femelle du Singe ayant des jumeaux, en ayme passionnément l’un, et ne tient compte de l’autre : Une fois doncques qu’elle eust deux petits d’une portée, voulant éviter un certain danger, elle prit entre ses bras celuy qu’elle aimoit le plus. Mais pour avoir couru trop viste, elle le froissa contre une pierre, dont il mourut : Comme au contraire, cét autre qu’elle portoit sur ses espaules, et qui luy estoit indifferent, s’échappa sans recevoir aucun mal.

Discours sur la cent-neufviesme Fable. §

Par ceste Fable nous apprenons que l’amour extraordinaire des Peres est quelquesfois tres nuisible aux enfants ; Et qu’au contraire ceux qu’ils ont traicté trop durement en sont mieux fortunez dans le monde, et mesme plus vertueux. Je verifieray ces deux propositions par ordre. Premierement, il est tres-certain que les mignotises des Meres affoiblissent la complexion de leurs enfants, pource qu’elles ne les accoustument pas de bonne heure aux choses, où, comme dit Cardan au Livre de la Sagesse, il les faut impunément exposer, qui sont le vent, la pluye, le serain, la nourriture sans choix, et telles autres injures de la vie, contre lesquelles les soings trop particuliers que l’on prend à nous deffendre, nous rendent eux-mesmes sans deffense. Ceste diversité d’enveloppes, ceste quantité de coeffes, et d’emmaillottements, et ceste delicatesse de nourriture, n’est-ce pas ce qui les rend maladifs, et qui les tuë quelquefois ? Pourquoy accoustume t’on leurs temperamens à ce qui leur peut manquer, et non à ce qu’ils peuvent tousjours avoir ? N’est-ce pas multiplier les perils, et les rendre plusieurs fois mortels ? Certes, les femmes de Scythie, et les Meres Lacedemoniennes n’en usoient pas ainsi, bien que toutesfois cela ne les empeschât point de mettre au monde de fort vigoureux enfans, chez qui la santé florissoit, à l’égal de la Vertu. Il n’est pas à croire que la Mere de Massinissa l’eust caressé et dorlotté en son bas âge : Car si elle l’eust fait, asseurément il ne fût jamais arrivé à une si longue, et si heureuse Vieillesse, en laquelle il souffroit le Soleil et la pluye teste nuë, et marchoit à pied des jours entiers, encore qu’il fust aagé de nonante ans. HENRY LE GRAND d’heureuse memoire, n’a-t’il pas esté eslevé en Soldat, aussi bien qu’en Roy ? D’où luy venoit ceste vigueur extraordinaire de corps, sinon de sa forte nourriture ? Peut-on pas dire le mesme de LOUYS LE JUSTE, son tres-digne Successeur, à present regnant ; Prince d’incomparable Vertu, et qui par des merveilles de Valeur et de Pieté, a mis à fin tant de hautes entreprises. Ne doit-il pas une partie de ses beaux faits à la vigueur qu’il s’est acquise dés son bas âge, parmy les exercices de la chasse ? A t’on jamais veu des peuples plus vertueux, que ceux qui ont fuy les delicatesses, comme souloient faire les anciens Romains ? ny des nations plus débauchées, que celles qui ont pris plaisir à s’élever dans le luxe, et au milieu des delices ? Telle estoit jadis la Republique des Sybaritains, de qui mesme l’on trouve à peine le nom dans les Histoires, si ce n’est que les Autheurs vueillent parler de sa mollesse, pour monstrer que les personnes qui s’y adonnent, ne sont capables que de cela. Comment donc pourra t’on excuser ces mauvais parents, qui accoustument aux delicatesses les enfans qu’ils viennent de mettre au monde ? Est-il possible de leur faire hayr une vie oysive, et de les entretenir dans les voluptez ? de leur apprendre la sobrieté, et de les nourrir parmy les friandises ? de leur oster l’apprehension des ennemis, et de leur faire craindre un peu de serain et de vent ? N’est-ce point leur vouloir du mal que de leur rendre naturelles de si pernicieuses habitudes ; et ne peut-on pas bien dire avecque le doux Bertaud,

C’est hayr que d’aymer ainsi.

Or ce n’est pas en cela seulement que les excessives caresses des Meres sont dommageables à leurs Enfans. Il y a bien un autre danger à courir, et plus considerable, et plus grand ; à sçavoir la corruption de l’ame, qui en procede infailliblement. Car si la bonne instruction est une seconde naissance, et si derechef elle dépend de la reprehension des Vices, où nostre Nature n’est que trop sujette, ces flatteuses Meres qui sont idolastres de leurs Enfans, ne les perdent-elles point à faute de les reprendre ? Si du commencement elles adherent à leurs coleres, n’en font-elles pas quelque jour des assassins ? Si elles endurent leurs petites surprises au préjudice de leurs freres, ou de leurs compagnons, n’en font-elles pas des traistres ? Si elles ne chastient point leurs paroles salles, et licentieuses, n’en font-elles pas des paillards, et des adulteres ? Si elles leur souffrent de manger et de boire par excez, n’en font-elles pas des dissolus ? O qu’il eût bien mieux vallu pour telles femmes, d’avoir esté steriles, que de mettre au monde des Miserables abandonnez à toutes les delicatesses du corps, et à tous les débordements de l’ame ! Mais je retombe insensiblement en un Discours, dont j’ay si souvent parlé dans cét Ouvrage, que je pourrois me rendre ennuyeux au Lecteur, par la necessité des redites. Il vaut mieux venir à la preuve de la seconde partie de mon Allegorie, qui est, que les enfans le moins caressez, deviennent les plus vertueux, et les plus honnestes. Toutes les raisons mises cy-devant, et tournées au sens contraire, peuvent servir à ceste verité, à sçavoir, que la forte complexion fait les hommes genereux, et entreprenants ; que l’exercice rend le sang meilleur, que la sobrieté de l’enfance se confirme en l’aage avancé ; et bref, qu’une jeunesse qu’on ne flatte point est capable de toute Vertu. A ces raisons l’on en peut adjouster quelques autres, propres seulement à ce sujet. Premierement, qu’un fils peu caressé de son pere, s’évertuë à devenir homme de bien, affin de surmonter l’aversion naturelle qu’on a contre luy, par un effort de merite extraordinaire. D’ailleurs, ne jugeant pas qu’il ait beaucoup à pretendre à l’heritage, et au cœur des siens, il ne fait aucuns desseins domestiques : il ne borne point sa fortune dans le clos de son pere : les successions qu’il pretend sont des charges magnifiques. C’est avecque cela qu’il desire de se rendre liberal à ceux qui luy ont esté avares, et à ses freres mesmes, que l’on a favorisé plus que luy. De ceste façon il arrive, que la froideur de ses proches enflamme toutes ses esperances, et que ceux qui le haïssent, luy font du bien, lors qu’ils y pensent le moins, tellement que l’on peut dire à contre-sens,

Hayr ainsi, c’est proprement aymer.

 

Fin de la cent-neufviesme Fable.

FABLE CX.

Du Renard, et du Leopard. §

Le Renard, et le Leopard, disputoient ensemble de leur beauté. Ce dernier loüoit hautement sa peau tachetée de diverses couleurs ; Ce que le Renard ne pouvant dire dire de la sienne, ny la preferer par consequent à celle du Leopard ; « J’advoüe », luy dit-il, « que tu as quelque raison de ce costé-là ; mais en recompense, l’advantage que j’ay sur toy, qui n’est pas petit, c’est d’avoir l’esprit madré, et non pas le corps ».

Remarque sur la cent-dixiesme Fable. §

Il n’est pas question de redire icy les advantages que la beauté de l’ame emporte sur celle du corps. Nous avons traité ce suject assez amplement, pour estre dispensez d’y revenir, joinct qu’encore qu’il n’y ait que trop de personnes dans le monde qui souhaittent plus ardemment la possession d’un beau corps, que celle d’un bel esprit, si est-ce qu’il est impossible, ce me semble, qu’en leur ame ils ne trouvent ce dernier plus estimable que l’autre.

 

Fin de la cent-dixiesme Fable.

FABLE CXI.

De Venus, et d’une Chatte. §

Un beau jeune homme aimoit si fort une Chatte, qu’il pria Venus d’en faire une Metamorphose en femme. La Déesse exauça doncque sa priere, et transforma cét Animal en une fille d’excellente beauté. Ce pauvre fol fût en mesme temps si passionnément épris de son amour, que sans user de plus long delay, il la mena droit à son logis, pour en avoir la jouïssance. Mais comme ils furent tous deux au lict, Venus voulant éprouver si le changement de forme ne luy auroit point aussi faict changer de naturel, lâcha expres un Rat dans la chambre. Alors cette froide Amante ne se souvenant plus, ny de la Couche nuptiale, ny de celuy qui estoit avec elle, se jetta du lict en bas, et se mit à poursuivre le Rat pour le manger : ce qui fut cause que la Déesse irritée, voulut qu’elle reprit sa premiere forme.

Discours sur la cent-unziesme Fable. §

Trois choses dignes d’une grande consideration se presentent à moy dans ceste Fable. La premiere, c’est l’inégalité qui arrive quelques fois en amour, figurée par l’extravagante passion de ce jeune homme. La seconde, c’est l’enchantement des Amoureux, qui transmüent en un instant dans leur fantasie les defectueuses Creatures qu’ils ayment, en des modelles de perfection, ce qui nous est figuré par l’advanture de ceste Chatte, que Venus transforme en femme. Le troisiesme poinct de mon Discours sera le vray but d’Esope, compris dans la fin de la Fable, à sçavoir qu’on ne change pas de mœurs, pour changer de condition. Pour venir donc au permier poinct, je diray que c’est une chose estrange de voir que l’amour frappe quelquesfois des personnes si fort inégales en toutes leurs parties, que si on leur vouloit choisir des ennemis, l’on n’en iroit jamais chercher d’autres. Cét aveugle ne recognoist bien souvent ny merite, ny qualité. Il prend plaisir d’assembler les Cedres aux Buissons, les Europeans aux Affriquains, les jeunes aux vieux, les beaux aux laids, les stupides aux galants, bref les plus gents de bien aux meschants, et aux vicieux. Combien s’est-il trouvé d’Empereurs qui sont devenus esclaves de leurs vassalles ? Combien de Dames relevées qui ont souffert les approches de leurs Valets ? bref, combien de personnes nées de familles ennemies, qui se sont naturellement entr’aymées, contre la nourriture qu’elles avoient prise en la maison de leur Pere ? Or pource que c’est du Philosophe de rechercher la cause des choses, ce ne sera point mal à propos d’essayer à cognoistre celles de ceste inégalité : pour à quoy parvenir, il faut se remettre en memoire ce que dit le Poëte,

Nous aspirons tous-jours aux choses deffenduës.

Ce qui est tellement vray, qu’à peine y a-t’il rien qui se puisse mieux prouver par l’experience. Cela nous arrive par je ne sçay quel malheur de nostre nature, soit qu’elle se porte d’inclination à penetrer tous-jours plus avant dans les choses, et par consequent à violer les limites qu’on luy prepare, soit que la grande amour de la liberté nous y convie, et que ce soit une espece de gehenne pour nostre humeur, de voir un obstacle, ou une barriere devant nous, comme il en advint à ce Vieillard Milannois, qui ayant vescu jusqu’à soixante ans sans sortir des fauxbourgs de sa ville, reçeut un commandement de l’Empereur Charles V. de n’en bouger jamais, afin que tous les Estrangers peussent admirer le peu de curiosité de cét homme ; dequoy toutesfois il eût un déplaisir si extrême, qui ayant fait instamment prier l’Empereur de luy permettre de voyager, comme il se veid rebutté de toutes ses demandes, il en mourut de regret dans sa maison. Ce qu’on ne peut attribuër à l’inclination des voyages, puis qu’il avoit passé tant d’années dans une seule Ville, mais à une certaine humeur libertine, qui estant commune à la pluspart des hommes, leur fait hayr toutes les contrainctes, quelques justes qu’elles soient. Il y a encore une cause à cela, que je trouve plus apparente que toutes les autres, c’est qu’un bien interdict nous semble plus grand, et nous fait imaginer que ce doit estre quelque chose excellente, puis qu’on nous en déffend la praticque : de façon que cela nous éguise l’appetit, et nous fait rechercher avecque soin le violement de ceste loy. Nous croyons que les Legislateurs, ou les Magistrats, nous en privent pour se le reserver, ou pource que la chose est si douce, qu’elle pourroit nous détracquer de l’amour de Dieu, et de la Patrie. Voylà donc à peu prés ce que l’on peut dire sur ceste matiere, d’où il est aisé de conclurre, qu’estans portez d’inclination aux choses contraires à nostre bien, plus elles sont deffenduës, plus nous les aymons aussi. De là vient que les femmes des maris jaloux, et les filles des meres trop rigoureuses, tombent plus facilement dans le peché, que les autres, veu l’importune sollicitation qu’on leur fait, pour les en divertir. Pour cela mesme il arrive fort souvent, que nous aymons les personnes inégales, à cause que tels desseins nous sont plus deffendus que les autres. Ce qu’il n’est pas besoin que je confirme par les exemples, n’en pouvant alleguer que de superflus, puis que l’experience rend ceste verité trop manifeste. Je viens donc à la seconde partie de mon Discours, qui est la transformation que nostre Autheur nous propose icy ; Dequoy je ferois des Volumes entiers, si j’avois plus de dessein d’escrire beaucoup, que de bien instruire. Premierement je mettrois en question, si c’est une chose réellement faisable de transmuër les corps des uns aux autres ; ou si ce qu’on nous raconte de la Lycantropie n’est qu’un fantastique changement, qui a l’apparence de la chose, et non la réalité. Puis venant à moraliser là dessus, je m’estendrois bien au long à déduire comment les passions demesurées transforment nostre nature en une pire, et nous font déchoir de la dignité de nostre aise. Ce que les Poëtes ont expressément témoigné par la Fable de Circé la Magicienne, à qui ils ont donné le pouvoir de changer en bestes les corps des hommes, pour monstrer par là que les vices immoderez nous ostent l’usage de la raison. Mais d’autant que ceste Allegorie est assez cogneuë, et qu’en plusieurs endroicts de nostre œuvre, nous avons amplement touché ce Discours, il sera bien à propos de donner un sens exprés à cét endroict, pour en tirer un enseignement particulier. Je veux donc dire que ceste transformation de Chatte en femme est une marque de la foiblesse des Amants, qui ne sont pas si-tost abandonnez à leurs passions, que toutes choses leur semblent changer de nature. Les laides s’embellissent en leur imagination : les belles s’y rendent divines : un don de Nature qui n’estoit que mediocre, y devient extrême : un défaut y passe pour une assez bonne qualité. Si la personne aymée est louche, ils diront qu’elle en a meilleure grace, et que ceste petite imperfection releve l’excellence de l’ouvrage. Si elle est extrémement brune ils nous voudront faire accroire que c’est une marque de vigueur, et qu’il y a bien du feu caché sous ces tenebres. Si elle est petite, ils l’appélleront un abregé de merveilles, mettant en avant, que plus une belle œuvre est raccoursie, plus elle est admirable de soy. Si elle est démesurément grande, ils allegueront, que d’une belle chose on n’en sçauroit trop avoir, et que la Nature a voulu rendre toutes ses perfections infinies. Si elle a le regard rude, ils appelleront cela les foudres d’amour. Si elle l’a niais et simple, ils le nommeront les charmes de l’innocence. Si elle est trop vieille, ils loüeront l’assemblage du bon jugement avecque celuy du corps. Si elle est trop jeune, ils nous diront que son esprit va plus viste que ses années. Bref, ils nous la transformeront toute en fort peu de temps, et nous la donneront à voir sous un autre teinct, et sous un autre visage. Mais ce qui est encore plus ridicule, c’est que nous voyons par espreuve ceux qui ont le plus remarqué de manquemens en une femme, estre les premiers à la loüer sur toutes les choses du monde ; et cela pour ceste seule raison, qu’elle leur aura possible fait les doux yeux, ou fermé la main. Nous pouvons juger par là, si l’estat des Amants n’est pas ridicule, puis qu’ils passent une bonne partie de leur âge, privez de toute cognoissance, et de l’espoir mesme de la recouvrer. Car il est presque impossible qu’un homme achoppé à ceste passion, s’en rende jamais bien le maistre. Apres une Idole, il en adore une autre ; apres une fille il se rend esclave d’une femme mariée : puis il vient à cajoler la vefve, et il est à croire que s’il trouvoit une Androgine, elle n’échapperoit pas de ses soins, pource seulement qu’elle seroit à demy femme. Venons maintenant à la troisiesme partie de nostre Discours, à sçavoir que la condition ne change pas les vertus ny les vices de l’ame, principalement s’ils sont contractez par une longue et naturelle habitude. Qui voudroit nier une verité si claire parmy nous ? y a t’il quelqu’un qui se dépoüille de soy-mesme, en acquerant une bonne fortune, ou qui prenne plaisir à se défaire de ses passions, et de ses perverses habitudes ? Asseurément plusieurs croiroient achepter la grandeur trop cher, s’il falloit abandonner leurs vices pour elle. L’exemple d’un bon nombre de personnes de condition leur apprend assez, qu’une haute Fortune ne sert quelquesfois qu’à les eslever à un degré d’imperfection encore plus haut. Ce ne sont pas tous-jours les mieux nourris que les Grands : Ils ont tant de Flatteurs, et de Complaisants prés d’eux, qu’ils peuvent à peine se rendre capables d’une parfaite Vertu. Mais je passe insensiblement de mon Discours à un autre, et ne m’apperçois pas que j’anticipe le sens de la Fable suivante, qui en veut aux hommes extraordinairement complaisants.

 

Fin de la cent-unziesme Fable.

FABLE CXII.

D’un Malade, et d’un Medecin. §

Un Malade enquis par son Medecin de l’estat de sa santé ; « Je brusle », répondit-il, et « suis tout en eau, à force d’avoir sué ». « Voila qui est bien », dit le Medecin, et là dessus il se retira. Le lendemain il le fût encore visiter, et luy demanda comment il s’estoit porté la nuict passée ? « Helas ! », s’escria-t’il d’une voix debile, « peu s’en est falu que je ne sois mort de froid ». « Tant mieux », adjoûta ce beau Docteur, « c’est bon signe ». En suitte de cecy, apres que pour la troisiesme fois il luy eust fait la mesme demande, et que ce pauvre homme luy eust répondu qu’il n’en pouvoit plus, si fort il estoit travaillé d’un flux de ventre ; « C’est vostre santé », continua ce Charlatan. A la fin un de ses amis l’estant allé voir, pour apprendre s’il ne se trouvoit pas mieux que de coustume, « Ah ! mon amy », luy respondit-il, « je me porte tousjours bien, à ce qu’on me dist, et toutesfois je m’en vay mourant ».

Discours sur la cent-douziesme Fable. §

Ce qu’Esope dit icy du Medecin, nous le pouvons appliquer à un faux Amy. Car il void bien souvent dans une maladie dangereuse et mortelle, celuy qu’il feinct d’aymer sainement. Il luy trouve le poux émeu de vengeance, ou de haine ; il le cognoist enflammé de passion, ou rafroidy dans l’amour des choses honnestes ; Et toutes-fois au lieu de luy conseiller celles qui luy sont proffitables, il adhere lâchement aux opinions de son Malade, et crainct plustost de le mettre en colere. Tels sont ordinairement ceux qui approchent de la personne des Grands, à qui l’éclat de leur condition, ou l’espoir de la fortune, fait trahir mille fois le jour leur conscience, en leur conseillant des choses illegitimes. De pareille nature sont encore ceux qui voyant leurs Amis malades à l’extremité, n’osent toutesfois leur parler de confession, pource, disent-ils, que la peur redouble l’accez du mal, et que c’est les hazarder que de leur nommer le nom d’un Prestre. Mais telles gents ne considerent pas que c’est bien les hazarder plus grievement, que de les reduire au dernier article, sans les avoir fait souvenir de leur salut. Car alors à peine peuvent ils avoir la force de se repentir vivement de leurs fautes, ny assez de memoire et d’entendement pour s’en confesser. Bannissons donc loing de nous ceste chetive coustume de complaire mal à propos. Chassons de nostre esprit ceste humeur servile, et faisons plus d’estat du proffit de nos amis, que de leurs chagrins. Preferons la verité à la flatterie, et ne nous enquerons pas s’ils agréent ce que nous avons dit, pourveu qu’il leur soit advantageux.

 

Fin de la cent-douziesme Fable.

FABLE CXIII.

Des Coqs, et de la Perdrix. §

Un homme ayant plusieurs Coqs en sa maison, achepta une Perdrix, qu’il mit avec eux pour l’engraisser. Mais les Coqs ne virent pas plustost cette nouvelle compagne, que chacun luy donnant son coup de bec, ils commencerent à la chasser. Cependant la pauvre Perdrix s’affligeoit fort à par soy, de se voir ainsi rebuttée d’eux, pour n’estre de leur engeance. Toutesfois ayant pris garde qu’ils n’étoient pas exempts de querelle entr’eux, elle modera sa tristesse ; et se consolant, « Arrive ce qui pourra », dit-elle, « je suis resoluë de ne me plus tourmenter, puis que je voy maintenant qu’ils s’entrebattent eux-mesmes ».

Discours sur la cent-treiziesme Fable. §

De ceste Fable on en peut tirer deux advis, dont l’un consiste en l’horreur des dissentions intestines, et l’autre en la patience que doivent avoir les Sages, lors qu’ils reçoivent un mauvais traictement des Vicieux. Quant au premier poinct, toute la suitte de nostre Ouvrage n’est pleine que de cét advertissement. Nous avons veu les quatre Taureaux, invincibles aux efforts du Lion, tant qu’ils ont esté bien et fidellement unis. Nous avons veu entre les mains d’un Laboureur un faisceau de Verges, qui n’ont pû ny estre rompuës en gros, ny resister en détail ; Et nous sommes estendus sur ce discours, à la maniere des Orateurs et des Philosophes. Venons maintenant au second poinct de ceste Allegorie, qui regarde la patience que doivent avoir les Vertueux contre les injures des Meschants. Certes, elle ne sera pas mal-aisée à prendre, quand ils considereront bien ce que c’est de l’un et de l’autre. Car l’homme ne doit pas estre mescontent quand il se void dans une condition preferable à celle de son Ennemy, comme il arrive ordinairement aux gents de Vertu. Il n’y a que la seconde de ces deux propositions qui en puisse improuver la consequence ; Et toutesfois il n’est rien de si veritable ; Car quelle conformité y peut-il avoir entre la condition d’un Vicieux, et celle d’un homme de bien ? l’un est mille fois le jour gesné du repentir de ses vices, l’autre vit dans la satisfaction de sa probité. L’un apprehende des châtiments, et l’autre espere des recompenses apres la mort, et ne craint aucun supplice durant sa vie. L’un fait tout le monde Ennemy, ou pour le moins il se persuade de le faire, et l’autre est à couvert de la hayne d’autruy, à cause qu’il ne se rend odieux à personne. Bref, il n’y a point de comparaison en la felicité de tous les deux, soit qu’on regarde la vie presente, soit qu’on jette les yeux sur la future. Quelle raison aura donc l’homme de bien de se plaindre, si la raison luy fait cognoistre que sa fortune est plus souhaittable que celle de son Ennemy ? L’on peut respondre à cela, que l’injure aigrit la personne qui la reçoit ; Mais quelle injure peut reçevoir le Vertueux ? Si c’est la honte des hommes, qu’il sçache que l’insolence du Médisant ne le peut aucunement noircir d’infamie. Car le des-honneur suit l’action, et ne s’attache point à la personne offensée : autrement elle est injuste, et par consequent elle ne doit pas estre mise en consideration par les gents de bien. Si elle s’attache donc simplement à l’action, celle-cy estant mauvaise, ne doit faire rougir que son Autheur, et non pas l’Innocent qu’on a mal traitté. Mais prenons que le deshonneur y fut tout certain, ce qui toutesfois est une chose impossible, (car nostre siecle n’est pas si dépourveu de Vertueux, qu’on ny condamne encore les mauvaises actions ; et qu’on ny mette la constance au nombre des choses heroïques). Prenons, dis-je, que l’homme de bien estant affronté par le Vicieux, en reçeust tous-jours de l’opprobre, et fust sans cesse exposé à la risée des autres hommes ; quel des-advantage est cela, pour entrer en parallele avec la solide possession des Vertus, principalement de la divine et admirable patience ? Les voix et les opinions des hommes sont-elles quelque chose au prix des jugements de Dieu, qui agissent tous en faveur de la probité ? Si le Sage est injurié, a-t’il resolu de perdre le nom de Sage par le courroux, et par le ressentiment ? S’il approuve l’injure que l’on luy a faite, pourquoy s’en plaint-il ; Et s’il la condamne, n’est-ce pas l’imiter que s’en ressentir ? En quoy certes il ne sert de rien, ny d’alleguer Aristote, qui ne déconseille point la Vengeance, ny de dire que ce n’est pas estre injurieux que de repousser un outrage. Ceste raison n’est bonne qu’en la bouche du vil Populaire, mais non pas en celle du Judicieux, ny du Sage, qui ne tiennent point une offense moins blasmable pour estre faite en suitte d’une autre, que pour estre commise la premiere. Aussi, sans mentir, l’exemple du Vice nous en doit luy-mesme détourner, et nous faire raisonner de ceste sorte. Si celuy-cy, bien que Vicieux et hayssable de sa nature, n’a pas laissé d’attirer sur soy plus d’horreur qu’il n’en avoit auparavant, en l’action qu’il a faite contre moy, combien plus serois je noircy en luy rendant la pareille, moy qui ay vescu jusqu’à maintenant en quelque consideration d’honneste homme ? Si son outrage a semblé laid et hydeux dans son centre mesme, à sçavoir en la personne du malfaicteur, combien sera-t’il espouvantable en la mienne, puis que je ne pense pas avoir jamais donné lieu à des actions scandaleuses, et dignes de la hayne publique ? Voylà les reflexions que fera le Vertueux en soy-mesme, pour se détourner de l’injuste amour de la vengeance : puis il considerera si elle est aisée ou difficile. Si elle est aisée, il la laissera en arriere, comme une chose peu digne de luy, et qui est aussi capable de tomber dans un courage vulgaire, que dans le sien. Si elle est difficile, il s’en proposera tous-jours la difficulté, et se reduira par ce moyen à ne la point embrasser. Il r’appellera pour lors en sa memoire une chose que nous avons des-jà touchée, à sçavoir que Dieu s’est reservé la Vengeance, et que c’est empieter sur luy que de la vouloir faire de ses mains. Voylà pour ce qui est d’étouffer toute sorte de ressentimens contre son ennemy, ce qui me semble la plus dangereuse action que puissent faire les offencez. Quant au moyen de vivre satisfait en son ame, et ne s’abandonner point à la douleur d’une offence, je pense que ce ne sera pas une chose mal-aisée à celuy qui aura remis l’injure à l’ennemy. Car s’il a veritablement chassé de son cœur toute la hayne qu’il y peut avoir conçeuë contre la personne injurieuse, voudra-t’il bien en porter la penitence par sa propre douleur ? Un autre l’aura t’il affronté, affin qu’il s’en punisse luy-mesme ? Seroit-il juste que le coupable eût son pardon, et que l’outragé se desesperast ? Quel si grand mal y a-t’il en une offence, qu’un homme bien Vertueux n’en puisse digerer d’avantage ? Chose estrange ! il faudra qu’il endure patiemment la mort, et il s’affligera pour la mauvaise action d’un simple homme ? En quoy luy peut nuire un Ennemy, si la Vertu le deffend contre tous les accidents de la vie ? Il l’auroit asseurément incommodé d’une étrange sorte, s’il en étoit devenu moins ferme, et moins constant. Mais cela ne pourroit pas estre, sans qu’il y allast de la faute mesme de l’offencé, qui donneroit tel pied à une chetive et mediocre injure. Il est donc certain qu’une ame genereuse, et bien née, pour estre outragée n’en perdra jamais la tranquillité, principalement si elle prevoit de loing les conseils des malicieux, et si elle cognoist que leur nature, semblable à celle du feu, ne se peut soustenir sans destruire et consumer le sujet où il faut qu’elle s’attache de necessité. Cela estant, l’on ne doit pas s’estonner si elle s’attaque à son contraire, c’est à dire à l’ame des gents de bien, comme directement opposée aux Meschants, qui ne peuvent compatir avec elle, sans un contraste mortel. Mais Esope fournit bien une autre raison aux Courages Vertueux, pour leur servir de consolation, quand les Meschants les affligent ; C’est qu’il feint la Perdrix mesme mal traittée par les Coqs, en leurs contentions mutuelles, d’où il luy fait prendre sujet de s’appaiser. Car, dit-elle à part soy, comment ne me seront-ils pas rudes, puis qu’ils s’offencent entr’eux, et qu’il leur est impossible de s’accorder ? En effect, les personnes affligées par le cruel traictement des Méchants, se peuvent bien consoler en leur misere, et ne trouver pas étrange qu’on les attaque, en cette difference de naturel qu’ils ont avec eux, puis que les compagnons des mesmes Vices s’entre-courent sus la pluspart du temps, et praticquent avec violence leurs desloyalles maximes les uns contre les autres. L’experience et la raison nous confirment également ceste verité. L’experience, en ce qu’ordinairement les volleurs s’entre-battent pour le partage d’un butin, les querelleux se perdent en fin par leurs propres dissentions, et les Fourbes en font de mesme, pour jouyr du fruict de leur tromperie, apres avoir cherché leur advancement dans la ruyne des familles. Bref, c’est une chose asseurée, que jamais les Méchants ne se sont gardez la foy les uns aux autres, dont apres l’experience il n’est pas hors de propos d’alleguer icy la raison. Elle consiste doncques en ce que la parfaite amitié ne se propose pour but que la Vertu seulement, et que toute autre sorte de bien-veillance ne peut ny ne doit legitimement porter le nom de vraye amitié. Le commerce des Meschants est donc indigne d’un si beau tiltre, comme mercenaire qu’il est, et interessé. Aussi n’en a-t’il point les effects, qui sont la franchise, la perseverance, et la tranquillité. Au contraire, il est sans cesse suivy de ruses, de troubles, et d’inconstance. De là viennent ordinairement leurs contentions, leurs concurrences, et leurs faux partages : De là viennent, dis-je, les meurtres qu’ils font presque tous-jours de leurs compagnons, et les tragiques évenements qui suivent leurs entreprises. Voila donc la principale raison pour laquelle Esope veut que la Perdrix souffre patiemment sa desconvenuë. Car comment espereroit-elle un bon traitement de ceux qui n’en peuvent faire que d’injustes, non pas mesme à leurs semblables ? Mais passons maintenant à un autre Discours, pour ne sembler trop prolixe en une chose que tout le monde cognoist, et qui n’a besoin, ny d’amplification, ny de preuves, pour estre assez claire d’elle-mesme.

 

Fin de la cent-treiziesme Fable.

FABLE CXIV.

Du Charbonnier, et du Foullon. §

Un Charbonnier ayant pris une maison à loüage, et prié un Foullon son voisin d’y vouloir demeurer avecque luy ; « Mon amy », luy respondit le Foullon, « cela ne me seroit aucunement profitable, car j’apprehenderois tousjours que ce que j’aurois blanchy, ne se noircist à la vapeur de ton charbon ».

Discours sur la cent-quatorziesme Fable. §

De ceste Fable, il s’en peut tirer plusieùrs sens Moraux, dont le plus judicieux, et le mieux appliqué, c’est, à mon advis, celuy de ne hanter jamais qu’avec nos semblables, principalement si nous vivons en une estime loüable, et qui soit nette de tout soupçon. Car alors il faut soigneusement prendre garde, de fuyr comme une maladie contagieuse, le commerce des Infames et des Meschants. Si nous faisons autrement, il est à craindre que par leur mauvaise reputation, ils nous noircissent aussi facilement, que ce Foullon le pourroit estre par les habits du Charbonnier. Il n’y a rien si aisé que de soüiller son nom d’une tache qu’il est difficile d’effacer. Car les Médisans estans sans cesse aux aguets, pour chercher quelque nouvelle matiere à leurs calomnies, comme ils voyent qu’ils n’en trouvent point en la personne des Innocents, ils les jugent par le vice de ceux qui les hantent. Aussi est il vray que l’ignominie, et la mauvaise estime, se communiquent par reflexion à celuy qui leur est le plus proche, tout de mesme que l’honneur touche en quelque façon les amis de la personne honnorée, par un rayon qu’il eslance obliquement sur eux.

 

Fin de la cent-quatorziesme Fable.

FABLE CXV.

De la Chauue-souris, et du Buisson, et du Plongeon. §

La Chauve-souris, le Buisson, et le Plongeon, s’associerent ensemble, afin de faire trafic de marchandise. Pour cét effect la Chauve-souris emprunta de l’argent, et le mit dans la Communauté ; le Buisson apporta une robbe avecque soy, et le Plongeon prit de l’or. Apres ces preparatifs, ils se mirent tous sur mer ; où le malheur voulut qu’il survint une si grande tempeste, que le Navire en fut coulé à fonds, et ils se sauverent bien à peine, apres avoir tout perdu. Le Plongeon depuis ce temps-là se tient toujours au bord de la Mer, en attendant qu’elle jette hors son or en quelque endroict du rivage ; La Chauve-souris ne se montre que de nuict, de peur de ses Creanciers ; Et le Buisson s’attache aux robbes des Passants, pour voir s’il ne reconnoistra point la sienne.

Discours sur la cent-quinziesme Fable. §

Voicy, ce me semble, une des plus estranges inventions de nostre Autheur, en ce qu’elle est fondée sur le commerce d’une Plante, et de deux Oyseaux. Pour en tirer donc quelque Allegorie, il faut examiner l’un apres l’autre chacun de ces Marchands. Premierement, ce qu’il dit de la Chauve-souris, témoigne un naturel avare : Dequoy semblent faire foy les yeux surveillans, les ongles crochus, et les monstrueuses aisles de cét Animal. Par le Plongeon il represente le Voluptueux, qui donne tout à ses sens, et se lance teste baissée dans des fleuves de delices, dont il est mal-aisé de le tirer. Quant au Buisson, c’est la marque d’une humeur pesante, qui n’estant pas née aux grandes choses, demeure enracinée dans une place, sans estre capable d’aucun mouvement. Or le sujet de ceste Fable est à peu prés celuy-cy. Quand il arrive que dans un corps Politique quelques-uns des Membres sont lâches et endormis, ou plongez dans les delices, et les autres entierement adonnez à leur proffit, il est presque impossible que leur gouvernement soit bon, ny que leurs entreprises réüssissent au gré de la multitude. Car en toute sorte de desseins, pour le moins en ceux qui peuvent conclure dans un Conseil, l’on a besoin principalement de vigilance, de bonne conduitte, et de probité. De vigilance, pour surveiller aux moyens d’agir, et de venir à bout de quelque haute entreprise ; De bonne conduitte, pour ne laisser en arriere aucune industrie de celles qui peuvent faciliter une affaire ; Et de probité, affin que les Ministres n’ayant l’Esprit qu’à des interests mercenaires, ne tournent à leur proffit particulier les advantages qu’ils sont obligez de rapporter au bien du public. Ce fondement supposé, nous avons eu raison de dire, qu’en tous les Estats, où l’administration des affaires est donnée aux Stupides, aux Voluptueux, et aux Avares, il ne se peut faire qu’il n’y arrive du desordre, ou de la ruyne, et que leurs entreprises ne soient aussi malheureuses que celles du Buisson, de la Chauve-souris, et du Plongeon, assemblez pour le mesme commerce.

 

Fin de la cent-quinziesme Fable.

FABLE CXVI.

De deux Hommes, et d’un Asne. §

Deux hommes passants par des lieux deserts, trouverent fortuitement un Asne en leur chemin ; Ils commencerent alors à debattre à qui l’auroit, et le meneroit en sa maison, chacun d’eux s’imaginant que la Fortune luy eust envoyé cette belle rencontre. Mais comme ils estoient en ce differend, l’Asne se déroba, et ainsi l’un et l’autre furent frustrez de leur esperance.

Remarque sur la cent-seiziesme Fable. §

Quant à ces deux Compagnons, qui se debattent imprudemment pour une chose qui ne leur appartient pas, ils me remettent en memoire une infinité d’hommes pernicieux, qui font gloire de se rendre de mauvais offices, jusques là mesme, que de la langue ils en viennent souvent aux mains, et tout cela pour un advantage qui ne leur est pas destiné, mais que le Ciel reserve à d’autres qu’à eux. En quoy certes il me semble qu’il y a beaucoup de Justice. Car je ne voy point d’apparence d’estimer dignes de la possession d’un bien, ceux qui au lieu de se l’asseurer par quelque invention raisonnable, s’exercent à tesmoigner de la haine à leurs Concurrents, et entretiennent leur inimitié, plustost qu’ils n’acheminent leurs desseins.

 

Fin de la cent-seiziesme Fable.

FABLE CXVII.

Du Liévre, et de la Tortuë. §

Le Liévre voyant un jour la Tortuë, qui se traisnoit à pas lents, se mit à sousrire, et luy dit plusieurs mots de raillerie, pour blâmer son extrême tardiveté. Alors la Tortuë, à qui ce mespris du Liévre servit d’un juste sujet de s’en offencer, ne luy fist point d’autre response, sinon qu’elle le défia courageusement à la course. Ce défi accepté, et tous deux estans demeurez d’accord du lieu jusques où ils devoient courre, ils prirent le Renard pour leur Juge. La Tortuë partit en mesme temps, et le Liévre luy laissa prendre tel advantage qu’elle voulut, s’imaginant qu’il y seroit assez tost pour le vaincre. Voila cependant qu’à force d’aller, elle se rendist insensiblement aux bornes prescriptes, et gagna par ce moyen le prix de la course. Dequoy le Liévre bien estonné, il maudist tout haut sa nonchalance, et la trop bonne opinion qu’il avoit euë de soy-mesme. Mais le Renard s’en mocquant ; « Mal-advisé que tu es », luy dit-il, « apprends une autrefois à ne croire point ta folle teste, et à te servir de tes jambes au besoin ».

Discours sur la cent-dix-septiesme Fable. §

De quelque façon que je considere ceste Fable, elle me semble susceptible de plusieurs sens differents, comme nous voyons qu’une mesme matiere se peut appliquer à divers usages. Aussi ne douté-je point que par la Tortuë on ne puisse entendre un esprit tardif, bien que vigilant ; par le Liévre, un courage prompt, mais mal-advisé ; et par le Renard un homme accort et ingenieux, qui ne juge que de ce qu’il voit, sans s’arrester à la vaine monstre des Presomptueux, ny à la trop bonne opinion qu’ils ont ordinairement de leur Vertu pretenduë. Mais je laisse à part ces explications, pour m’attacher à la plus vray-semblable de toutes, que les Italiens ont, à mon advis, comprise en ces vers,

Ingegno e forza à chi non l’opra è nulla.

C’est, à la verité, une belle chose que l’esprit, à qui l’on peut donner ceste gloire d’estre l’Image de la Divinité, le Chef-d’œuvre le plus accomply de tous, et la meilleure partie de nous-mesmes. C’est pareillement une qualité fort souhaittable que la Force, lors qu’elle se trouve joincte à l’addresse ; puis que par elle nous venons glorieusement à bout des plus hautes entreprises, où la Valeur et le Courage nous portent. Toutesfois comme l’eau croupit insensiblement, et devient puante, si elle n’est remüée, et le feu s’esteint si on l’empesche d’agir, en luy ostant la matiere qui l’entretient ; Ainsi, pour en parler sainement, ny la beauté de l’esprit, ny la force du corps, ne sont que des qualitez inutiles à l’homme, s’il ne s’en sert au besoin, et s’il ne reduict la puissance en acte. Du premier, nous en avons un exemple bien évident en la personne d’Archimede, qui se fût en vain picqué de ses hautes cognoissances, et de son profond sçavoir aux Mathematiques, s’il ne les eût praticquées avecque soing, et pour son contentement particulier, et pour le service de sa Patrie. Quant au second, je n’en veux point d’autre preuve que celle de ce prodigieux Milon de Crotone, que l’on tient avoir couru une stade entiere aux jeux Olympiques, portant sur ses espaules un Bœuf, qu’il tua d’un coup de poing, apres l’avoir déchargé ; Ce qui fut asseurément un pur effet de l’exercice et de l’habitude, par qui la Vertu cultivée, a de tout temps rendu merveilleuses, et comme incroyables, les actions des hommes extraordinaires. Dequoy, ce me semble, l’on ne pourra pas douter, si l’on considere indifferemment que ceux qui ont excellé, soit aux Lettres, ou aux Armes, comme un Platon, un Aristote, un Seneque, un Cesar, un Alexandre, un Agesilaüs, et ainsi des autres, n’auroient jamais rien advancé dans ceste lice d’honneur, si par le conseil du Proverbe Grec ils ne se fussent hastez doucement ; Et c’est en cela, sans doute, qu’ils ont imité la Tortuë, plustost que le Liévre de ceste Fable, puis qu’en matiere d’Esprit et de Force, toutes les fois qu’il leur a fallu agir, ils l’ont fait sans differer, et ont tous-jours joinct la Prudence et le Soing ensemble.

 

Fin de la cent-dix-septiesme Fable.

FABLE CXVIII.

De l’Ours, et des Mouches à Miel. §

La faim ayant chassé l’Ours du bois, comme il s’en alloit cherchant dequoy repaistre, il trouva des Ruches en son chemin, et se mit à lécher le miel d’alentour. Une Abeille s’en apperçeut de bonne fortune, et picqua l’Ours à l’oreille, tandis que ses compagnes dormoient. Cela fait, elle laissa son Ennemy en une rage mortelle, et se sauva dans la Ruche, que l’Ours s’advisa de rompre s’imaginant par ce moyen d’avoir tiré raison de l’injure qu’il venoit de recevoir. Mais voila qu’à l’instant toutes les autres Abeilles sortirent, et le picquerent jusques au sang, pour se revancher elles-mesmes de ce qu’il avoit rompu leur maison. Tout ce que l’Ours pût faire à cela dans l’extrême violence de ses douleurs, ce fût de songer à sa retraitte. Il se retira doncques bien viste, et en s’en allant ; « Miserable que je suis », dit-il à part soy, « qu’il eust beaucoup mieux valu pour moy souffrir une petite picqueure, et lécher le miel en patience, qu’estre cause du grand mal que toutes les Abeilles m’ont fait, lors que j’ay creu me vanger d’elle ».

Discours sur la cent-dixhuictiesme Fable. §

Le sens de ceste Fable est clair de soy-mesme, et bien digne de consideration, puis qu’en cét Ouvrage l’ingenieux Esope s’est imaginé diverses peintures de ceste maniere, et toutes semblables à celle-cy. Elle nous apprend qu’un seul ne peut rien contre plusieurs : Que les Grands doivent apprehender la colere des petits ; Qu’il n’y a point de jeu à se vouloir vanger de ceux à qui nous avons donné sujet de nous nuire ; Et qu’en tout cas il vaut mieux endurer un mal qu’ils nous font, que se mettre en danger d’en souffrir une infinité. Nous pouvons trouver d’assez beaux exemples à ces Veritez, en la pluspart des choses de la Nature. Quelque forte qu’en soit la liaison, elle s’affoiblit souvent par les moindres Ennemis, quand ils s’unissent en nombre. Y a-t’il rien moins à craindre qu’une Chenille, qu’un Moucheron, et qu’un chetif Vermisseau, si on le considere separément ? Et toutesfois l’experience nous fait voir souvent, à nostre dommage, que ceste Vermine ramassée en quantité, ruyne les fruicts, les plantes, et les semences, mais particulierement les grains dont elle ronge le germe. Ce qui n’est pas encore si prodigieux, que ce qu’on raconte de quelques contrées des Indes Orientales, où s’en vont fondre de temps en temps de si espaisses nuées de Sauterelles, que le Soleil mesme en est obscurcy, et tout le peuple contrainct d’abandonner le pays. Quant à la Vengeance, comme elle est une espece de Justice sauvage et brutalle, elle me semble plus seante aux Bestes, qu’aux Hommes. Aussi ne la peuvent ils faire qu’à leur dommage, comme dirent autresfois les Garamantes au grand Alexandre. Mais ce qu’il y a d’insupportable en leur humeur, c’est qu’il ne s’en trouve que trop parmy eux, qui sont bien contents de faire comme l’Ours de ceste Fable, c’est à dire, de manger la plus pure substance des Innocents, et de ne vouloir pas toutesfois que ces pauvres gents s’en ressentent ; Car alors s’ils en reçoivent le moindre déplaisir, il n’est pas à croire combien est grande la violence où leur passion les porte. Alors, dis-je, s’imaginant que toutes choses leur soient permises, à cause de leur puissance, ils font gloire d’opprimer les petits, et de les aller chercher jusques dans leurs maisons, qu’ils ruynent de fonds en comble pour se vanger. Eux cependant joüent de leur reste, comme ils se voyent ainsi persecutez ; Et faisant courage de desespoir, ils en attirent à leur deffence quantité d’autres, qui tels que des Mousches à miel, sortent à la foule de leurs loges, se jettent pesle-mesle sur ces oppresseurs, les picquent jusques au sang, et les contraignent en fin de faire une honteuse retraitte. Je sçay que l’on pourroit donner à ceste Fable quantité d’autres explications, et dans la Politique, et dans la Morale. Mais je ne trouvé pas à propos de grossir d’avantage ce Volume ; Et il me doit suffire de l’avoir conduit à la fin le plus succinctement que je l’ay pû faire. En quoy, certes, je me suis tenu dans une simple façon de moraliser, et de dire des choses plustost vrayes que subtiles : car en ces Discours tout mon dessein n’a esté que d’acheminer les hommes à la Vertu, combien que je sois l’homme du monde le moins Vertueux. Toutesfois je m’ose promettre que le Lecteur favorable excusera mes défauts, par la sincerité de mon intention, et qu’il prendra seulement pour luy ce qu’il trouvera de plus propre à contenter son Esprit, et à moderer ses passions.

 

Fin des Fables d’Esope.