1913

Articles du Mercure de France, année 1913

2017
Ont participé à cette édition électronique : Edoardo Cavan (OCR, Stylage sémantique), Éric Thiébaud (Stylage sémantique) et Stella Louis (Édition TEI).

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913 §

Casanova, réponse à M. Adnesse1 §

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913, p. 78-92.

Giacomo, entrouvrez pour moi la porte du séjour des ombres où vous reposez (si jamais on peut vous supposer en repos) et accueillez-moi. Je suis une ombre moi-même et mon premier soin a été de vous chercher.

Pardonnez au nouveau venu s’il vous a distrait de votre douce causerie avec Homère et Horace entre lesquels il vous a aperçu dès son entrée dans le séjour des bienheureux.

J’ai tant de choses à vous dire que vous ignorez. Je vous apporte les dernières nouvelles de la terre où vous trouviez la vie si bonne et où nous avons tant vécu ensemble pendant vingt ans, vous en souvenez-vous ?

Je viens vous dire combien les humains s’occupent en ce moment de vous et exhument les souvenirs que vous nous aviez laissés. Ils s’ingénient à trouver les noms vrais des personnages dont vous ne donnez que les initiales ou que, par discrétion, vous dissimulez sous des noms d’emprunt, et ils y arrivent, ma foi ! Ce sont des cris de joie et ils se communiquent leurs trouvailles. Ils ont pris un nom : les Casanovistes, comme il y a des Moliéristes qui enregistrent tout ce qui a trait au grand homme.

Il y a des déceptions, des discussions, on affirme, on doute on interprète, vous avez des croyants quand même, des fanatiques, ils ont la foi, vous êtes infaillible. On cherche à vous mettre en contradiction avec vous-même.

Tel constate que vous ne pouviez être à tel endroit à telle époque parce que cela ne concorde pas avec tel fait historique rappelé par vous, on cherche des minuties, des détails, enfin on s’amuse avec vous autant que Panurge en voyant sauter les moutons. Un des Casanovistes qui s’est le plus passionné est un nommé Aldo Ravà, un Vénitien comme vous. Imaginez qu’il a déniché à Dux les lettres de Manon Balletti, que vous prétendiez pourtant avoir données à une jeune fille, et les a publiées.

Ce rusé Ravà a intitulé sa publication : Lettres de femmes à Casanova. Or, vous savez que lettres de femmes, cela veut dire lettres d’amour. Vous connaissant, vous jugez si nous avons été alléchés et si nous avons sauté sur le livre. Les lettres de la princesse Palatine sont des lettres écrites par une femme, mais ne sont pas des lettres de femmes. Cette sempiternelle écriveuse de Mme de Sévigné n’a de sa vie écrit une seule lettre de femme. Ravà, dans son ouvrage, a donc publié, en réalité, plutôt des lettres écrites à vous par des femmes, à part une seule qui vous a écrit de vraies lettres de femme. Ah ! pour celle-là, le titre est bien exact. Vous devez être fier d’avoir été aimé ainsi.

La délicieuse enfant ! Voici que grâce à Ravà nous est apparu un petit être angélique traversant cet interminable défilé de gotons, de filles achetées par vous, bourse en main, de cabotines, de ballerines, de grisettes, de servantes d’auberge, de fausses marquises, de gourgandines, y compris cette Lucrezia que vous avez tant aimée et qui vous a fait coucher pratiquement entre elle et votre propre fille à tous deux, y compris cette Henriette que vous avez tant aimée et que vous avez cueillie dans le lit d’un vieux capitaine hongrois, y compris cette religieuse M. M. que vous avez tant aimée et sur laquelle vous êtes forcé de nous avouer que vous aviez le soupçon qu’elle faisait des passades pour la forte somme. Au milieu de cette chevauchée de ruts, de pourriture sexuelle, de dévergondage cynique, une blanche figure que vous nous aviez voilée a été découverte complètement par Ravà : c’est votre adorable Manon Balletti. Comme l’a dit si heureusement le Casanoviste Octave Uzanne dans un journal de Toulouse, c’est la symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier (un poète que vous n’avez pu connaître et qui tournait joliment le vers), c’est une création de Beato Angelico.

Casanova, vous avez pris une habitude répugnante, c’est de nous faire entrer avec vous à l’hôpital des vénériens chaque fois que vous avez à vous repentir de vos écarts amoureux. Et Dieu sait si cela vous est arrivé souvent ! Vrai, ce n’est pas de bon goût, c’est trop de franchise, et vous n’y étiez pas obligé ; nous avons été forcés de vous suivre ; mais en sortant des salles pour respirer un peu d’air non empesté, nous étions heureux d’entrevoir la blanche figure de votre Manon en costume de novice traverser le jardin ; nous savons qu’elle n’a pas persisté et qu’elle s’est mariée. Vous aviez prêté à Ravà un de vos livres de chevet, le Portier des Chartreux, et, distrait que vous êtes, vous y aviez oublié pour marquer une page une photographie de première communiante. Ravà l’en a retirée et nous l’a montrée, c’était Manon Balletti. Oui, il est impossible que nous ne nous le figurions, le cher petit être de dix-sept ans, autrement que dans la pureté du blanc, c’est une âme, on ne la voit… Jacques, pardon, cela semble vous déplaire que je vous parle de Manon Balletti. Mais, je vois que vous avez quitté l’air ennuyé que vous avez pris quand je vous ai enlevé à votre promenade entre vos deux poètes… Vous songez au passé, les yeux dans le vide en m’écoutant. Eh bien ! parlons-en encore… On ne peut se la figurer qu’en longue chemise de nuit ; elle vous écrivait tous les soirs, en cachette de sa mère, après minuit, dans son lit. Elle vous écrivait comme une petite enfant. Il est difficile de lire quelque chose de plus jeune, de plus naturel, de plus ravissant comme candeur de sentiments, comme simplicité naïve, sans souci de la forme, ne craignant pas de se répéter. Ses lettres peuvent se résumer en une seule phrase courte, elle ne sait dire que celle-là : Je vous aime bien, aimez-moi de même. C’est l’appel à votre tendresse, toujours avec les mêmes mots. Elle est adorable. Elle mourait de sommeil en vous écrivant, la pauvre petite ! Ses lettres étaient longues et la terminaison toujours la même. Vous l’a-t-elle assez conjugué le verbe : aimer, au présent ! Allons, en avez-vous rencontré deux semblables dans votre vie amoureuse ?

— Je vous aime, aimez-moi.

— Je ne pourrai jamais cesser de vous aimer.

— Bonsoir encore, bonsoir, aimez-moi bien, je vais m’endormir en pensant à vous.

— Adieu, bonsoir, aimez-moi bien.

— Adieu, adieu, aimez bien votre petite amie.

— Bonsoir, je m’endors, vous voyez bien que j’écris encore plus mal qu’à mon ordinaire.

— Bonsoir, bonsoir, je vous aime bien, aimez-moi de même ; dormez bien, mon cher ami.

Et encore, vous qui êtes écrivain, dites-moi si un auteur qui composerait un roman par lettres pourrait trouver une phrase plus heureuse, plus délicate que celle-ci :

— Bonsoir, mon cher ami, il se fait tard et je me sens toute prête à dormir, mais comme vous savez que ce n’est pas tout à fait moi qui écris, je dormirais tout à fait que je vous écrirais encore et mon cœur veille toujours pour vous.

Jacques, entre nous, avouez que vous n’étiez pas digne de ce petit ange. Elle vous avait demandé de brûler ses lettres quand elle s’est mariée et elle vous avait renvoyé les vôtres avec votre portrait. Vous ne l’avez pas fait, et ce n’est pas gentil. Quand on quitte une femme ou qu’on en est quitté, l’usage et l’équité veulent qu’on agisse ainsi. Les Casanovistes se sont indignés contre vous en criant à l’indélicatesse. Eh bien ! j’ai pris courageusement votre défense, j’ai dit bien haut : tant mieux, et béni soit-il de s’être mal conduit. Mes frères casanovistes, c’est grâce à cela que nous pouvons connaître ce modèle de vertu et de charmes qu’il nous cachait presque. C’est grâce à sa faute que Ravà a pu dévoiler cette belle statue de marbre blanc au dessin si pur et la dresser, tranchant sur le fond enragé et priapique de son œuvre.

Je dis : enragé, et j’ai peut-être tort, car il y a, Seingalt, de bien divines pages dans votre jeunesse qui rivalisent avec celles des Confessions de Jean-Jacques à l’époque de la sienne. Je puis vous dire combien j’ai été attendri par ce petit garçon faisant porter sa table de travail auprès du lit de sa petite amie qui a une variole en suppuration. Or, je sais par métier quelle en est la pestilence, et on comprend qu’on ait autrefois abandonné ces malades. Vous, vous ne l’avez jamais tant aimée, et cependant, avec votre perspicacité précoce, vous vous étiez déjà rendu compte quelle petite vicieuse était en réalité Bettine. Je l’aime comme vous, cette Bettine, et j’ai eu une vraie joie de la voir réapparaître dans votre réfutation de l’histoire d’Amelot. Vos premiers récits sont charmants de vérité et de naturel. Ces polissonneries avec les petites filles au milieu desquelles vous viviez, la satisfaction de vos curiosités mutuelles sont exposées sous une forme bien attrayante. Ici, nous pouvons tout nous dire, n’est-ce pas ? Eh bien ! mon mépris pour votre caractère est dépassé par l’admiration que j’ai pour votre organisation cérébrale, la richesse de vos ressources, la profondeur de votre philosophie et votre talent d’écrivain. Il est une petite œuvre de vous, peu connue et qui m’a été livrée comme exemplaire unique (c’est une erreur, j’en connais six) par un homme d’un grand mérite, M. Charles Henry, qui a été un Casanoviste remarquable dans sa jeunesse, et qui, le lâche, vous a abandonné pour la science. Ce travail, c’est la lettre à Snetlage, que personne n’a retouchée, qui, absolument de votre plume, pourrait être signée P.-L. Courier, le pamphlétaire le plus glorieux de la littérature française. Je vous en adresse devant vous, pour si peu que je sois juge, en humble homme du métier, les compliments les plus sincères et vous en exprime une satisfaction absolue : c’est un petit bijou.

 

Mais votre livre principal, mon cher Seingalt, a eu de singulières aventures qu’il serait trop long de vous coûter. Il a été traduit, rhabillé en français sur la traduction, écourté, expurgé, moralisé !!! J’ai lu une édition qui pourrait être laissée dans les mains d’une première communiante ; les éditeurs l’ont coupé, taillé à leur fantaisie, ont ajouté, ont retranché, tous criant à l’envi sur l’estrade : Moi seul, moi seul, entrez, Messieurs, je suis le seul Casanova, je suis princeps, je suis original ! Le plus grand accident a été qu’on vous a mis entre les mains d’un homme pour vous nettoyer et vous présenter dans le monde. Vous étiez assez malpropre, paraît-il. Dans son travail de nettoyage, il vous a parfois arraché la peau de façon à vous rendre méconnaissable. Il a parfois frotté la tache si fort sur votre vêtement qu’il l’a mis en lambeaux et l’a remplacé par un autre de son goût.

Il avait son goût, cet homme, il vous aurait, paraît-il, parfois présenté sous un costume ridicule, un éditeur vous faisait accueil et un autre vous repoussait. Vacarme dans le clan des Casanovistes. Quand on ne s’entendait plus, c’est Laforgue ! criait-on, c’est lui le coupable. Ah ! je vous assure que son nom a été braillé tant de fois que, s’il est ici, les oreilles doivent encore lui en tinter. A-t-on maudit sa mémoire ! l’infortuné ! lui en a-t-on fait porter assez, de responsabilités ! C’est surtout à propos du récit fantastique de votre évasion que le tumulte était et est encore le plus fort. Quand nous cherchions à débrouiller les mystères de votre vie, il était à peu près convenu qu’on travaillerait sur une même édition, que nous considérions comme la meilleure. Ainsi ai-je fait, quand j’ai voulu mettre fin à une légende dont l’invraisemblance avait trop duré et dont les conditions majeures, absurdes, choquaient le sens commun.

Adnesse m’a hautement reproché de ne m’être pas reporté à votre texte original. Il a parfaitement raison. Voilà encore Laforgue coupable, il aurait mis brassée quand vous aviez dit : longueur du bras. Je conviens que cela fait une terrible différence de plus de la moitié, puisque la brassée est ce que contient la longueur des deux bras réunis plus la largeur de la poitrine. Il a dit du plâtre et c’était de la chaux. Les maçons français ont une truelle en cuivre ayant une valeur et qu’ils emportent ; les cimentiers et les rejointoyeurs se servent d’une truelle de fer et peuvent la laisser sur leur travail. Soit. Le maçon français monte son auge sur sa tête et a toujours besoin d’une échelle forte ; je me suis trompé, il en est qui divisent la masse par petits seaux, je veux bien, je concède tout cela.

Laforgue m’a fait dire des bêtises, le diable soit de lui ! Quand on se mêle d’écrire l’histoire, on se reporte aux textes originaux et non à des copistes maladroits ou à des faussaires ; je ne l’ai pas fait et j’ai eu tort, mais ce que je ne puis concéder… vous m’écoutez, Casanova… ce que je ne puis concéder à Adnesse, c’est votre grimpage sur le toit, qu’il conçoit, lui, c’est votre jeu d’esponton au moyen duquel de la main droite vous amenez un peu à vous le bord de la feuille de plomb que vous saisissez de la main gauche, car c’est bien là le mouvement que vous avez décrit ? Et vous avez fait cela seize fois et vous aviez à traîner derrière vous cette brute, qui ne s’aidait pas du tout, je suis sûr.

Dieu ! que c’est comique !

Ah ça ! vous avez changé de chemise, au moins, là-haut, car vous aviez eu le soin d’en emporter quelques-unes, vous vous êtes essuyé le visage avec un mouchoir de la demi-douzaine y jointe, car vous êtes un homme délicat, même en prison, et vous aviez un rude bagage sur les épaules, votre manteau (l’avez-vous mis au moins ? il fait froid en novembre), votre habit et 50 brasses de cordes.

Depuis que vous êtes une ombre, vous avez dû bien rire vous-même en n’entendant personne protester contre cette audacieuse fantaisie que vous avez eue quand, depuis que l’homme est sorti des cavernes, il a eu, sans avoir besoin d’ingénieurs, l’instinct de couvrir son habitation dans un sens logique, même toutes celles de Venise, d’avoir voulu que l’architecte du Palais le fit d’une façon absurde, le tout pour y permettre le jeu de votre esponton. — Mais vous aimiez l’effet à outrance, étonner, épater comme ils disent aujourd’hui. — Vous l’avouez, du reste, avec une noble franchise dans vos Mémoires. — Ce défaut vous a amené parfois à faire des récits impossibles à croire, des malentendus, comme dit un Tarasconnais quand il est convaincu d’un gros mensonge. Vous avez l’air de douter de ce que je dis, Dieu me damne ! Eh bien, je m’en vais mettre les points sur les i.

Mais vous n’avez plus que les forces d’une ombre et je vous ai fatigué ; Jacques, j’aperçois sur la porte Mercure qui m’a amené et veut retourner rue de Condé, laissez-moi l’accompagner pour parler une heure à Adnesse. Je vous reviens bientôt.

 

Mon distingué contradicteur, c’est en revenant d’Italie au commencement d’octobre que, par votre article, j’ai appris que mon nom avait été prononcé dans la préface de la traduction de Salvatore di Giacomo que, naturellement, je n’ai pas eu la tentation de lire puisque moi, Français, j’avais le texte original français. Ce n’est pas à son invite, ignorée de moi, que j’ai répondu.

J’ai répondu à l’invite de d’Ancona, qui, rendant compte du livre de Maynial, supposait bien que mes conclusions étaient conformes aux siennes, autrement, me priait de vouloir bien m’expliquer. Comme elles étaient précisément tout autres, j’ai tiré de mes tiroirs un vieux travail fait il y a treize ans, pour moi seul, parce que je ne suis pas publiciste et n’ai commis que quelques communications à l’Intermédiaire. Il était exactement comme vous l’avez lu, je n’y ai pas ajouté trente lignes nécessaires d’actualité.

Vous et Ettore Mola, qui vient de m’envoyer son Fanfulla du 29 septembre, semblez croire que j’implique comme complices de l’évasion les Inquisiteurs.

Détrompez-vous, j’ai à peine fait allusion à cette possibilité, parce qu’un Italien, Barberini, prétend qu’un inquisiteur peut s’acheter, mais je ne vois pas bien Bragadin dans cette posture d’acheteur, chuchotant dans un coin, complotant, discutant des moyens dans le langage ridicule que nos romanciers dits historiques prêtent à un Richelieu, à un Mazarin ou à Philippe de France régent. Bragadin était de trop grande naissance, trop haut placé, trop Vénitien, trop respectueux de lui-même pour se commettre petitement. Il n’a pas oublié qu’il était d’une des quatre grandes familles de Venise, un des évangélistes avec les Giustiniani, les Cornari, les Bembi. Il a donné douze mille francs, et voilà tout. Là s’est borné son rôle d’action, il a gardé sa dignité, il achetait, aux autres d’agir. Tout s’est passé entre Casanova et Bassadona, pas d’autres complices. Bragadin n’a jamais parlé et Casanova a scellé ses lèvres d’un cachet d’airain. Quand donc, Salvatore di Giacomo, malicieusement, m’invite à prouver à propos de Bragadin, il sait bien que c’est impossible, il se moque, en vérité, il déplace la question. Pour Bragadin, j’ai dit soupçons, et pas moi seul.

Tous les Casanovistes les ont, sans les exprimer tout haut, vous, Fulin, d’Ancona, Baschet, Lorédan Larchey, Maynial, les morts comme les vivants, di Giacomo peut-être. Il n’y a pas de question Bragadin, qu’on le laisse tranquille, il y a la question Casanova, qui reste entière et je l’ai à dessein bien précisé sur la couverture de ma brochure. Je vous la rappelle :

Mais le point qui importe est de savoir si la fuite nocturne sur les toits et à travers les salles du palais est arrivée comme elle est racontée.

A. D’ANCONA

J’ai possédé la réimpression de Bordeaux, l’ai lue il y a vingt ans, et, ne me doutant pas qu’il m’arriverait un jour de publier, l’ai donnée, pensant avoir l’évasion dans les Mémoires, où je supposais que Casanova l’avait insérée textuellement. Je n’ai donc pas choisi mon texte comme vous le supposez — le mien a été altéré, j’ai été trompé, votre rectification est juste. Quant à mes chiffres, je me rends sans défense. Votre estimation est exacte, ce n’est plus la distance vertigineuse de 25 pieds, c’est 4 mètres tout simplement, mais alors la question prend une tournure étrange, inattendue ; c’est ce ridicule petit chiffre ; nous vivons sous une hauteur de 3 mètres, élévation qui ne nous frappe pas ; nos enfants dans les gymnastiques d’école sautent 4 mètres, ils retombent sur du sable, il est vrai. Pourquoi ne sautait-il pas dans le grenier ? Nos gredins modernes s’évadant font de ces sauts. Il avait peur de se casser une jambe ? Mais je lui avais fourni deux moyens : attacher sa corde à une œillère faite le long du chambranle de la mansarde ou la grille mise en travers ; il a bien pensé, un moment, à ce moyen, en se servant de l’échelle, mais il l’a repoussé ; je lui en offre un troisième, puisqu’il a toujours son esponton dont la pointe ne s’émousse jamais, un trou dans la plaque de plomb qui est en avant de la mansarde ; mais il préfère jouer sa vie, en cherchant, trouvant, traînant, introduisant cette courte échelle.

Mais enfin, comme j’ai dit, moi, nue énormité fausse, je vous cède l’échelle. Vous me laisserez bien la péripétie de l’homme suspendu sur ses coudes au bord de la gouttière et sa crampe vaincue comme un enjolivement à effet ? Non, vous ne voulez pas ?

Vous me faites observer que, montant sur un toit, vous pouvez introduire une lame sous les toiles. Eh ! certainement, et après ? y trouvez-vous une force pour vous élever plus haut ? Ce toit était humide, glissant, il y insiste plusieurs fois. Non seulement Casanova n’avait rien pour appuyer ses pieds, mais il traînait un poids mort de plus de 100 livres, le moine ; il lui fallait trouver une force, c’est son esponton qu’il enfonce dans une lame de plomb en ramenant l’instrument sur lui et par lequel il se guinde. Or cette lame de plomb était en réalité enfoncée de cinq centimètres (c’est l’estimation du couvreur) sous l’autre et Casanova la suppose en dessus.

Tenez, bien que j’aie dans mon jardin, depuis longtemps, vous le supposez bien, le vrai toit du palais et l’esponton de Casanova, je suis bon prince, je vous cède toute la scène sur le toit ; il l’a escaladé malgré sa façon absurde, il a trouvé l’échelle, l’a traînée, introduite au péril de sa vie, il a même eu sa crampe ; je vous cède toute la page la plus pathétique du récit, la pièce la mieux montée et la plus brillante du feu d’artifice, je vous cède tout cela, et retournons dans la prison.

Dame ! là je ne puis plus rien vous céder, c’est la limite de mes concessions. Je ne vais pas chercher les interprétations des gens qui tiennent une plume ou la lancette du médecin, ce ne sont plus les récits d’Alexandre Dumas, Paul Féval et autres romanciers fantaisistes mes avocats consultants, ce sont les ouvriers qui travaillent le bois, les menuisiers, tout le travail de l’esponton tant par les mains de Casanova que par celles du moine ; ces trous circulaires à diamètre limité de huit pouces sont faits sur du bois ; ils se déclarent incapables de l’exécuter dans ces conditions. C’est un travail de lame, de scie ou de râpe à bois. Rien qu’avec une râpe à bois il aurait pu, à la rigueur, avec beaucoup de patience, s’en tirer. À tel résultat correspond tel système d’outils, pourvu toutefois qu’ils soient mis dans les conditions indispensables d’usage. Si je vous donne un carré de montre sans la monture, vous pouvez renoncer à savoir l’heure autrement que par le soleil ; si je donne à un charpentier un fer de hache sans le manche ; il peut rester chez le marchand de vins ; à un bûcheron une cognée non emmanchée, il peut rester assis sur son fagot ; à un graveur sur bois un burin sans la pommette de buis sur laquelle il appuie sa main, il faut qu’il renonce à vous livrer une gravure ; l’unique outil de Casanova est une pointe qui n’a pu servir que de levier.

J’avais supposé en chêne la porte de la chancellerie et dit que l’instrument lisse non emmanché fuyait en arrière de sa main d’autant plus loin que le coup était plus fort ; vous voulez qu’elle ait des panneaux de sapin encastrés dans un bois quelconque, je le veux bien avec vous ; alors, bien qu’il ne tienne pas son instrument par un manche, il peut d’un bon coup défoncer le panneau, avec la paume de sa main, poussant, tirant, désarticuler facilement tout le panneau de son encadrement ; c’est le premier pavé qu’a extrait difficilement un paveur, tout vient ensuite sans effort ; mais alors il enjambe et renonce à ces pointes effroyables en tous sens à travers lesquelles il n’aurait jamais pu passer. Faites l’expérience avec un mannequin d’atelier habillé, et vous vous en rendrez compte.

Et quand je vous aurai bien convaincu, comme je cherche à le faire, que tous ces trous circulaires faits sur du bois dans la prison sont impossibles, alors l’esponton et le morceau de marbre, bases de tout le récit, disparaissent, et, avec eux, les scènes du toit, les feuilles de plomb mises à l’envers, l’échelle, le bagage formidable et risible, mes 25 pieds et vos 4 mètres. Tout s’écroule comme un château de cartes. Vous touchez du doigt les mensonges et les invraisemblances. S’évanouissent ces ouvriers menuisier et serrurier, les deux plus bruyants du corps de métiers de la construction, qui, en deux heures, inaperçus, ayant apporté leurs matériaux entre leurs ailes d’anges, avec des marteaux d’ouate, des limes de velours, des scies de mousseline, n’ont pas attiré l’attention des membres du Conseil des Dix et des gens ayant affaire à eux qui sont au-dessous, dans la Bussola. Bassadona n’a plus à intimer le secret aux ouvriers et aux archers qui tous le gardent terrifiés sous sa menace (il oublie qu’il existe des bouches de lion pour les délateurs qui ne compromettent personne), il n’avait à menacer qui que ce soit, parce qu’il n’y a jamais eu ouvriers ou archers devant un trou qui n’existait pas. Disparaît la gasconnade de l’ongle que nous cassons, nous, si facilement, au moindre choc, mais qu’il a pu conserver si long, tout en faisant un travail d’ouvrier au fond d’un trou de 10 pouces de profondeur, et il le taille tout à coup en pointe n’ayant qu’une cuiller d’ivoire ! Un chirurgien avec le plus affilé des bistouris y arriverait difficilement sans le casser. Il oublie que quelques lignes auparavant il a reçu un panier et un poulet dont il peut utiliser les os longs. Et comment, direz-vous ? mais avec le même instrument. S’envolent aussi les feuillets de cette correspondance quotidienne verbeuse, explicative. Puisque le moine, se mouchant trois fois, lui donne le signal que l’esponton a fait son œuvre, c’est donc qu’on pouvait s’entendre de cachot à cachot, et reconnaissez que le geôlier les laissait communiquer par le corridor.

Dans les états de frais produits par Fulin n’est pas celui du plombier, qui aurait dû aller remettre en place, d’un côté, seize plaques de plomb depuis la gouttière jusqu’au grand faîte, de l’autre sept ou huit plaques depuis le toit de la mansarde jusqu’au grand faîte ; et c’est précisément le passage le plus fantastique de son récit, le plus impossible de ses actes.

Fulin dit : pour avoir fermé le trou par où l’on s’est enfui.

Or, au compte de Casanova, il y en a bien quatre : le trou où il démolit du bois pourri pour sortir dans la gouttière, le trou du plafond du moine, le trou dans le mur en briques qui sépare les deux cachots, et le trou du plafond de Casanova.

Qu’il se soit trouvé devant la porte de la chancellerie et qu’il l’ait démolie, ce n’est pas douteux ; il a certainement enfilé le grand escalier devant Andreoli stupéfait et descendu l’escalier des Géants. Mais comment s’est-il trouvé là ? C’est un secret que l’intéressé a emporté avec lui, que nos interprétations, nos discussions, nos petites trouvailles n’arriveront pas à percer, travail devant lequel ont reculé les deux plus forts, Fulin et d’Ancona.

Que dites-vous encore de cette lettre d’une page qu’en partant il éprouve le besoin d’écrire dans son même style emphatique ? Et cela au moment d’aller jouer sa vie dans une semblable entreprise ! Si poseur et ergoteur qu’on soit, on pense à autre chose, et il le fait dans une complète obscurité ! à l’encre ! ne sachant pas quand sa plume en manquait et où il en était de sa ligne !

Et cet esponton de fer qui s’améliore par l’usage ? Après la difficulté du terrazzo marmorin, ses facettes sont encore plus brillantes ! il en est émerveillé.

Toutes ces minuties, ces observations secondaires, ces mensonges qui se coudoient à chaque page, je ne les ai pas signalés dans mon travail parce qu’exposant et discutant en avocat les points majeurs, je les trouvais déjà assez ennuyeux pour l’auditeur. Je les estimais suffisants pour convaincre ; c’est contre la persistance de vos doutes que je vous les rappelle.

N’oubliez donc jamais la nature de charlatan gascon qu’il ne peut dépouiller. C’est le marchand de crayons Mangin avec son casque, c’est le vendeur de vulnéraire suisse faisant le boniment sur le devant de sa voiture en habit rouge galonné d’or, c’est l’homme à l’éperon d’or porté en sautoir avec un large ruban, c’est l’homme qui, prétend-il, allant se suicider pour une p…, va se noyer loin de chez lui avec les crosses de deux gros pistolets qui lui sortent des poches, entre dans une boutique acheter plusieurs livres de balles de plomb pour se rendre plus lourd, semblant crier aux passants : Retenez-moi ! Retenez-moi ! C’est le besoin d’exagérer et d’étonner.

Di Giacomo prétend que je suis le seul Casanoviste qui mette en doute la vérité du récit de l’évasion ; les lettres que je reçois depuis huit mois, et les articles de journaux que je n’ai pas demandés lui apprendraient que j’ai quelques compagnons, mais qui tous à la vérité partagent la désolation que j’ai avouée moi-même d’y voir clair. C’est Tage Bull, de Copenhague, qui rend les armes, m’appelle impitoyable et se chagrine, en bon Casanoviste qu’il est ; c’est le comte Soulages de Marsac, qui, convaincu, veut fermer les yeux et croire quand même ; et d’autres.

Tous les jours on découvre des mensonges de Casanova ; il est historien le matin, et romancier le soir. C’est Catarelo y Mori en Espagne, qui n’utilise pas les Mémoires parce qu’ils lui paraissent faux ; c’est Azevedo, historien portugais, qui prouve la non-existence de Pauline, cette histoire au ton douceâtre et poncif peu dans la nature du soupirant ; il a relu les dépêches diplomatiques ; tout est de l’invention de Casanova en Hollande ; Dieu seul sait si le banquier Hope a eu une postérité féminine.

En Angleterre, c’est Bleackley qui a cherché dans les journaux dont Seingalt donne le titre et n’a rien trouvé sur l’histoire de l’appartement à louer et du perroquet, Esther et Pauline emportées d’un seul coup2.

 

Casanova, je vous ai tenu parole, me voici. J’avais été voir un de nos Casanovistes dans une librairie où ils semblent s’être donné rendez-vous comme dans le champ clos réservé à leurs discussions. Voici les dernières qui s’élevaient à mon départ. Si, lors de votre premier séjour à Paris, vous n’auriez pas fait une petite apparition en Angleterre, dont vous n’avez jamais parlé ?

Qu’ils discutent, ça ne me louche plus, et je viens vers vous pour parler une dernière fois des Plombs de Venise.

Dans votre récit, je crois tout de votre captivité et pas un mot de votre évasion ; et pourtant, chose étrange, il n’est pas de Casanoviste qui l’admire plus que moi.

Je ne pouvais pas vous accorder de l’estime tout en reconnaissant votre immense valeur ; j’associais l’admiration que j’ai pour vous à celle que je ne puis refuser à de grands noms, savants, artistes, hommes d’état dont les bronzes décorent nos places, les noms désignent nos avenues et dont le dossier secret et honteux est conservé dans les archives discrètes et inviolables de la préfecture de police.

Vous souvenez-vous de notre dernière entrevue ? J’étais si attiré vers vous, vous m’aviez été si utile dans la vie, j’avais puisé dans votre philosophie tant de leçons pour conduire la mienne, j’étais si peiné de voir un homme tel que vous, mes types préférés si rares, les encyclopédistes qui ont passé en revue toutes les connaissances humaines, en être arrivés à ce degré d’abaissement, que j’ai cherché à relever de mon mieux, à donner une allure plus respectable à un mot qu’en somme nous n’aimons pas à prononcer parce qu’il touche à trop de choses malpropres ; je venais d’épingler sur votre dos un papier avec un nom infamant, mais j’avais consenti à vivre avec vous depuis vingt ans ; je trouvais cruel, je trouvais laid (demandez à mes amis tout ce que j’entends par ce mot) de vous pousser de l’épaule dans la fosse commune. J’ai voulu jeter quelques fleurs sur votre tombe.

L’adieu que je vous ai fait, et que je croyais être le dernier, a été fait sous l’empire d’une émotion sincère ; j’étais navré de vous quitter pour ne plus vous revoir ; le jeune débauché coupable a disparu, je n’ai plus vu que le vieillard, et moi, vieux, mais heureux, j’ai eu la vision de votre vieillesse si triste à Dux. Je me suis aperçu que j’avais autre chose que de l’admiration pour ce savant universel, pour le mathématicien, l’écrivain, le philosophe, le lettré, l’érudit, j’aimais l’homme, et Henri Roujon a bien deviné le lien qui nous unissait.

Si une portion de mon cœur a été à vous, c’est pour tous les mensonges de votre évasion qui avaient un but si noble et si généreux. Ce qui m’en frappe, c’est le côté moral. Ce n’est pas de m’émerveiller que, sans ressources, vous ayez fait tel et tel travail et d’y avoir réussi, ce qui me fait oublier de vous tous les côtés mauvais, c’est cette préoccupation constante de votre ami qui n’a pas quitté votre pensée un seul instant. En suivant Bassadona, que vous aviez acheté, c’est cette inquiétude toujours présente : pourvu que mon Bragadin ne soit pas soupçonné. Vous l’adoriez, vous vous seriez jeté au feu pour loi, vous flattiez sa folie pour le rendre heureux, mais vous étiez plein de respect et de vénération pour ce vieillard par lequel vous aviez conscience d’être aimé comme un fils et pour lequel vous n’avez jamais eu un geste de moquerie, causé par sa crédulité. Ce qu’il y a vraiment à admirer dans votre évasion, c’est d’avoir eu l’idée de Balbi, non pas une création de romancier à joindre à votre roman, un être fictif, à existence discutable, sans nom, aidant à l’invention de votre machine, mais un vrai Balbi en chair et en os, indiscutable, un être que vous aviez jugé déjà, dont vous connaissiez l’égoïsme et le manque d’initiative ; ce trait de génie inspiré par ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, la tendresse et la reconnaissance pour ceux qui nous ont fait la vie heureuse, le souvenir du service rendu ; ce qui est beau et louable en vous, c’est cette résolution d’emmener avec vous et quand même cet homme, que vous saviez ne pouvoir être pour vous qu’un embarras ou un danger, soutenu par cette pensée généreuse qui ne vous a pas quitté : Que mon père ne soit pas compromis, — pensée sublime dont vous avez escompté avec certitude le résultat heureux.

Que ceux qui vous méprisent avouent que vous avez été ce jour-là un homme de grand cœur.

Les Noces folles. Première partie (Suite) [II]3 §

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913, p. 93-121.

VI §

Ce fut un rêve. Toutes les nuits, j’allais trouver Lina, et nous nous adorions. Tous les matins, elle m’écrivait. Une longue lettre, une lettre de passion débordante, folle, qu’elle me jetait de sa fenêtre. Je passais la journée avec ma lettre…

Elle avait une âme admirable d’Italienne, naturelle, spontanée, généreuse, créée pour l’amour, riche des plus grands et des plus profonds sentiments. Elle ne pouvait pas aimer avec modération. Si elle se donnait, c’était un don total, son être entier s’élançait vers l’être choisi, qui devenait son Dieu, sa foi, toute la vérité, toute la beauté, tout l’univers. Son amour était violent et superbe ; c’était un fruit poussé au bord de la mer sous un soleil de feu ; c’était le sentiment royal, effréné, qui devait naître dans cette créature absolument belle, et radieuse. Par sa façon de se donner à moi, j’avais été pris jusqu’au fond. Aucune incertitude, un élan inflexible. Nous nous retrouvions, nous étions prédestinés, elle m’avait tutoyé tout de suite, comme si elle me reconnaissait ; j’étais celui dont elle savait l’existence loin d’elle, et qu’elle attendait.

J’avais dû d’abord, cependant, l’arracher à ses remords, lesquels, les premiers jours, la rendaient folle. Dès que je la quittais, elle tombait aux pieds de la Madone et se désespérait. Mais, bientôt elle avait oublié même cela, et j’étais devenu toute sa religion.

Pour moi, je ne réfléchissais pas : je m’abandonnais à l’ivresse. Jamais je n’avais ressenti un bonheur comparable à celui-là. Je ne savais où j’allais, et je ne cherchais pas à le savoir. Je jouissais de chaque minute, je la buvais. Je me sentais augmenté, grandi par cet amour. Je ne faisais plus partie de l’humanité. Je respirais dans un autre monde, au-dessus des hommes, pareil à un dieu, dans un astre où tout était rayonnant, où tout participait de la beauté de Lina.

Je conçois, maintenant, que je devais offrir un air singulier à ceux qui m’entouraient. Ma logeuse, que j’apercevais chaque jour, me considérait avec étonnement. Lorsqu’on me parlait, il m’arrivait de ne pas entendre ; ou, si je répondais, je m’arrêtais parfois tout net au milieu d’une phrase, et sans m’inquiéter de mon interlocuteur, je repartais dans mon rêve.

Le matin, je ne bougeais pas de chez moi ; je pouvais toujours de ma fenêtre la voir un peu et lui faire des signaux tendres. Elle m’avait dit, la nuit, où sans doute elle irait dans la journée. Je tâchais donc, après déjeuner, de me mettre sur son chemin, et d’échanger avec elle une caresse des yeux, sans que la vieille femme qui l’accompagnait remarquât rien. Mais si, par hasard, le programme de sa promenade, par telle traverse fâcheuse, avait dû être changé, quel après-midi d’impatience ! Je l’attendais, elle ne paraissait point : quelque retard ? une visite imprévue ? Elle ne venait toujours pas… Alors, je battais tout Naples à sa recherche ; j’étais désespéré. Ce furtif et rapide plaisir, que j’escomptais, de l’apercevoir une minute dans la rue, m’échappait. Un désappointement amer me desséchait l’âme. Sa lettre du matin, que je relisais avec passion, me consolait à peine. Mais la nuit, quand je la retrouvais, quel bonheur de lui dépeindre ma souffrance et de sentir qu’elle, autant que moi, avait souffert de notre séparation !

Le soir, il ne m’était plus possible d’attendre dans ma chambre le moment de passer chez elle. Cela m’énervait trop ; j’eusse fini par installer ma passerelle avant l’heure, me faire voir de la ruelle, la compromettre. Je préférais donc rentrer tard, et lorsque l’instant d’agir était venu.

Je tuais la soirée au dehors. Parfois, je trouvais au Café des amis que je m’étais faits là-bas. Ils me demandaient obligeamment des nouvelles de mes Survivances. Je ne pouvais leur avouer qu’il y avait beau jour que je n’avais plus touché une plume, sinon pour écrire des lettres d’amour, et que, depuis des semaines, les Survivances, l’antiquité, Naples, le monde entier, tout cela ne comptait plus. Je ne pouvais pas leur dire que seule, seule pour moi, parmi toutes les choses de l’univers, ma Psyché existait ; que le reste, tous les hommes, toute la vie, s’était écarté autant de mon esprit que les plus lointaines étoiles… J’étais impatient ; je ne tenais pas en place ; j’eusse voulu que le temps passât, que l’horloge, fiévreusement, se mît à tourner avec la hâte dont battait mon pouls. Alors, je parlais, je parlais sans relâche, pour m’étourdir, pour me griser, pour oublier mon attente de chaque seconde, et j’improvisais des chapitres entiers de mes Survivances, lesquels chapitres, en vérité, devaient être extraordinaires. Je donnais des détails, j’expliquais à quel endroit je m’étais interrompu, ce matin, et le travail que je poursuivrais demain. Mais je pérorais avec une telle fureur, un enthousiasme si étrange m’animait, et parfois, je m’arrêtais si brusquement, mâchant mon cigare avec tant d’agacement, que mes amis me regardaient en silence inquiets, et ne pouvant me dissimuler qu’ils me jugeaient bizarre, et qu’ils s’étonnaient qu’un sujet aussi froid que celui des Survivances pût avoir le don de m’exciter à ce point-là.

Mes meilleures heures — celles qui me paraissaient alors les meilleures, car, maintenant que je suis loin, hélas ! de cette époque, et que je n’ai plus de passion, mes instants d’attente, où je pensais tant souffrir, mais pendant lesquels je vivais si ardemment, ne me paraissent pas moins beaux — mes meilleures heures, c’étaient celles où je rêvais. Alors seulement, je ne sentais plus que je l’attendais, que toute ma vie s’élançait vers elle, et qu’elle n’était pas là, près de moi. Je n’étais plus impatient. Les plus insignifiants détails me jetaient dans des rêves infinis ; tout, pour moi, devenait l’occasion d’un départ pour je ne sais quel monde de poésie. Un mot, un geste, une couleur, un son, et je m’élevais loin de la terre. Je me rappelle un soir, où, parce que j’avais lu sur la couverture d’un livre ce nom : « Marie de Hongrie », je songeai tout éveillé, durant combien de temps ? je l’ignore… D’ailleurs, je ne vivais plus parmi la réalité. Tout, dans mon existence, avait changé de valeur. Quoi demeurait important ? Rien, rien absolument de ce qui l’était avant Lina… Aucune réalité n’est plus, sans doute, pendant la passion. Mais qu’est-ce qui est réel ? qu’est-ce qui est vrai ? Le monde que voit un cœur transporté d’amour est-il moins vrai que celui qu’examine l’esprit froid ? Pour chacun, c’est sa propre vision la seule réelle…

Ni Lina, ni moi, ne possédions plus l’exacte conscience de ce qui nous entourait. Nous vivions l’un dans l’autre, absorbés l’un par l’autre. L’unique réalité, c’était nous-mêmes. Et pour tous les deux également, il n’y avait plus de« moi », il n’y avait qu’un « nous ». Elle faisait partie de mon être comme moi-même, et je faisais partie du sien comme elle-même. Aussi ne se pouvait-il pas que nous continuions à vivre ainsi, séparés l’un de l’autre plus de la moitié des jours, et, pendant cet espace, comme des corps sans âme. Elle me le disait la nuit, quand j’allais la voir ; elle me répétait combien les heures lui semblaient longues toute la journée sans moi, et elle se lamentait parce que la nuit, au contraire, le temps fuyait précipitamment. Il me semblait, à moi aussi, que je venais à peine d’arriver, quand le moment de partir sonnait. Nous ne nous étions dit encore que quelques bribes de tout ce que nos cœurs avaient à se dire ; et nos interminables baisers ne nous avaient paru durer qu’un éclair. Mais comment faire ? Comment vivre ensemble, ensemble toujours, comme dans un rêve ?… L’épouser ! Impossible. Elle ne s’y trompait pas ; il ne me fallait pas songer à demander sa main à son père ; c’était un gentilhomme très fier de sa noblesse, et de sa noblesse napolitaine, qu’il tenait pour la meilleure de l’Europe. Pas une seconde, il ne se fût arrêté à la pensée de donner sa fille à un étranger, à un étranger inconnu et de moyenne fortune. Le propos lui en eût paru baroque et insultant.

Notre situation nous semblait donc affreuse. Nous montions parfois ensemble à de tels sommets de bonheur que, lorsque chacun, ensuite, se revoyait tout seul, en bas, il imaginait être tombé dans un abîme épouvantable. Nous nous exaltions sur notre malheur, nous en exagérions encore l’étendue. Non, nous ne pouvions pas continuer à vivre ainsi !… Pour elle, surtout, c’était intolérable. Elle avait peur de se trahir ; si sincère, si naturelle, si spontanée, elle ne savait pas mentir, elle ne savait point tromper. Sans cesse elle tremblait de se dénoncer elle-même, de révéler son secret à sa vieille bonne ou à son père. Et alors quel désastre ne s’en serait-il pas suivi ? À quelles extrémités se serait portée la fureur du marquis outragé dans son honneur ?… Mais comment dissimuler toujours ? Comment cacher que maintenant elle était une femme et que son âme était remplie par un grand amour ? Est-ce que cela ne se lisait pas dans ses yeux, sur son visage, à travers tous ses gestes ? Étaient-ils donc aveugles qu’ils ne l’avaient pas vu encore ? Mais ils ne le seraient pas éternellement, et un jour tout se découvrirait…

Aussi moi-même je ne vivais plus ; je songeais sans cesse à tout cela ; j’étais en proie à l’inquiétude. J’ignorais si, pendant la journée, Lina ne s’était pas trahie, si, le soir, je la retrouverais là comme la veille, si le marquis n’allait pas apprendre aujourd’hui toute la vérité. Mon bonheur me semblait fragile. Je craignais pour lui. Que je sois privé de Lina, pourrais-je encore vivre ?

Une nuit enfin, elle me proposa de l’enlever. Je tombai à ses pieds. Ainsi donc, par amour pour moi, elle voulait ruiner toute son existence ; rien ne l’arrêtait, ni les idées dans lesquelles on l’avait élevée, ni son éducation, ni sa foi religieuse ! Elle savait qu’elle serait déshonorée, que toute cette société hautaine, qui était la sienne, n’oserait, plus prononcer son nom, qu’elle porterait à son père, à ses frères, un coup atroce : elle passait par-dessus tout. Rien n’existait plus pour elle. Il n’y avait que moi au monde ! Nous nous enlaçâmes passionnément, et nous pleurâmes de bonheur…

Mais, chez moi, je réfléchis, ou, plutôt, je m’efforçai de réfléchir. Car je ne savais plus. J’étais abandonné à mes sentiments et j’agissais selon leur impulsion… Cependant, en face d’une conjoncture si grave, j’essayai de me reprendre, d’y voir un peu clair, d’employer encore mon jugement. S’il avait suffi de considérer seulement le présent, il n’y avait pas à balancer. Lina et moi, nous souffrions de ne posséder qu’un bonheur intermittent et toujours menacé : il fallait fuir… Nous partirions. Nous irions bien loin, et, perdus dans quelque délicieuse solitude, nous boirions jusqu’à la dernière goutte la douceur inouïe de nous adorer. Rien ne nous séparerait plus, nous serions entièrement l’un à l’autre ; nous passerions notre vie au milieu d’un Eden, dans le ravissement et la contemplation.

Voilà ce que je voyais pour le présent ; et seul dans mon lit, mais ne dormant pas, tandis que le matin grandissait, et que montaient déjà vaguement vers moi les premiers cris des marchands des rues, je sanglotais d’émotion en considérant cette félicité… Si je n’écoutais que mes sentiments, je n’hésitais pas, nous partions. Mais c’est alors que j’essayais de rappeler ce qui restait en moi de raison pour envisager l’avenir. N’allions-nous pas commettre une folie, une irréparable folie ?…

Il me semblait que la passion que nous ressentions l’un pour l’autre était inépuisable, qu’elle ne prendrait jamais fin, que rien ne pourrait l’atteindre. Mais n’avais-je pas déjà entendu raconter l’histoire de grandes amours qui avaient fini misérablement ?… Il y a des gens qui disent que l’amour ne dure pas toujours. C’est sans doute absurde, et ceux qui disaient cela ne l’auraient plus jamais répété, s’ils avaient su de quelle façon Lina et moi nous nous aimions. Personne, peut-être, n’avait encore aimé comme nous aimions. Mais pourtant si, éloignée de Naples, où elle avait toujours vécu, séparée de son père qu’elle avait toujours vu, et ses amies perdues, et perdues toutes les choses parmi lesquelles elle avait respiré depuis son enfance, Lina allait les regretter !… Si, un jour, elle s’apercevait que je ne lui remplaçais pas tout cela… Dans sa situation, avec sa naissance, elle pouvait faire un magnifique mariage. Un jour, ne s’aviserait-elle point de tout ce qu’elle avait laissé, quand elle serait ma maîtresse, menant avec moi une existence sans éclat ?… Elle était jeune, candide et emportée par la passion : elle allait commettre un coup de tête ; ne s’en repentirait-elle point plus tard ? Et alors ne me reprocherait-elle pas de l’avoir entraînée, ou du moins de ne l’avoir point défendue contre elle-même ? J’allais la compromettre irrémédiablement, j’allais briser sa vie. Avais-je le droit de le faire ?… J’avais plus d’âge qu’elle, j’avais vécu, j’avais de l’expérience : n’était-ce pas à moi de lui représenter d’abord tout ce que notre décision comportait de graves conséquences, de lui montrer où elle courait, et tout ce qu’elle laissait, et pour quel incertain ! de lui faire envisager enfin l’irrémédiable où allait nous précipiter notre fuite ? Oui, certes, je le devais.

Eh bien ! ce soir, je lui parlerais ! Malgré mon amour, malgré mon désir passionné de partir avec elle, je lui exprimerais d’abord tout ce que l’honnêteté m’ordonnait de dire.

VII §

J’étais chez elle. Je n’avais point parlé encore. Dans les bras l’un de l’autre nous soupirions. Nous nous étreignions dans un embrassement sans fin, comme si nous nous retrouvions après des années. J’étais étendu ; elle se pressait contre moi, je la respirais… Dès que j’entrais dans sa chambre, je sentais son parfum me pénétrer, j’étais grisé… Une veilleuse brûlait sur la table, on distinguait à peine les choses. Nous nous taisions, nous écoutions, par la fenêtre ouverte, le grand silence de la nuit, auquel s’opposait en nous-mêmes un tumulte. Je dis à Lina, à voix basse : « Comme ton cœur bat ! » Elle me répondit par un baiser. Tout reposait ; seuls, elle et moi, au milieu du grand sommeil mystérieux, nous étions éveillés et ardents…

Or, du fond de la maison, des profondeurs muettes de la maison, un bruit me parut se lever. On eût dit que quelqu’un marchait. J’entendais, comme en rêve. Puis des craquements se succédèrent, des marches, un escalier qu’on monte. Je regardai Lina ; les yeux fermés, elle était loin ; elle écoutait en elle le mélodieux concert de son amour. Cependant, le bruit persistait, il se précisait, il se rapprochait. Et j’eus soudain conscience de la réalité : je me précipitai à bas du lit. Surprise, Lina s’était dressée, et elle me regardait avec effarement. Quelqu’un venait !… Je m’étais élancé vers la porte, pour donner un tour de clef à la serrure. Je n’en eus pas le temps. Déjà la porte s’était ouverte. Un homme en costume de soirée, tenant une lampe de la main gauche, et de l’autre un gros revolver d’ordonnance, surgissait devant moi. Lina avait poussé un cri et s’était évanouie. Son père ! Je l’avais reconnu aux yeux, les mêmes beaux yeux qu’elle. D’un regard, il avait tout compris. Il me visait. Moi, nu, sans arme. Ah ! j’étais perdu… D’instinct, je jetai un coup d’œil à la Madone, puis toute ma préoccupation fut de faire bonne contenance, et de ne pas prêter à rire à ce vieux singe. Je le regardai en face. Le bras tendu, il avait braqué sur moi son revolver, je repense à cette minute, j’ai un frisson. Tout à coup son bras s’abaissa ; et il sourit :

— Bell’uomo ! dit-il. Cela m’ennuie de vous tuer… Après tout, j’ai le temps…

Il avait refermé la porte, puis il avait posé la lampe sur la petite table ; et singulier, insolite avec son habit noir et sa cravate blanche, il m’examinait sans gêne, promenant ses regards sur ma poitrine, mon cou, mes bras. Je le considérais de mon côté, sans broncher : un visage maigre et creusé, des cheveux gris, une moustache forte.

— Si vous voulez prendre la peine de passer une veste, dit-il, nous pourrons causer…

Il gardait son revolver à la main.

— Monsieur, fis-je, je n’aime guère qu’on se moque de moi. Si vous avez l’intention de me tuer, tirez donc tout de suite. Ce sera de meilleur goût que de faire auparavant des plaisanteries qu’il m’est difficile de relever.

— Eh ! signore, répliqua-t-il, vous me parlez sur un drôle de ton !… Mais je ne m’offenserai pas pour si peu. J’ai d’autres raisons de m’offenser, sans doute. Je ne désire pas plaisanter. Quant à vous tuer, ma foi, je ne sais plus. Je verrai tout à l’heure. Per Bacco ! êtes-vous si pressé d’aller dans le royaume des ombres ?…

Il avait sorti de sa poche un second revolver.

— Vous excuserez tout cet armement, ajouta-t-il avec légèreté. Je rentrais ; j’ai entendu du bruit ; je croyais avoir affaire à des voleurs…

Pendant ce monologue, qui me parut étrangement long, j’avais exécuté machinalement ce que m’avait dit le père de Lina. J’avais revêtu ma veste — une petite veste de fil — et maintenant j’attendais.

— J’ai reconnu à votre accent que vous êtes étranger ; puis-je avoir l’indiscrétion de m’informer de votre nom ? me demanda le marquis en s’inclinant comme dans un salon.

Je me souvins alors de ce que sa fille m’avait dit, touchant sa superstition nobiliaire, et je me rappelai en même temps avec assez d’à-propos que ma mère était de sang bleu.

— Vicomte de Gardanne, répondis-je.

— Vous êtes gentilhomme ? Ah ! c’est parfait ! — Il posa son revolver. — Me ferez-vous la grâce, monsieur le Vicomte, de me montrer le chemin par lequel vous êtes venu ici ? Cela m’intrigue…

Je le conduisis à la fenêtre. Il vit la planche qui traversait la ruelle.

— Puuit !…· Brave, fit-il, vous êtes brave.

Après un court silence, se retournant vers moi :

— Écoutez, monsieur le Vicomte, vous me plaisez, dit-il. Aussi vrai qu’il fait nuit, j’avais, il n’y a qu’une minute, la ferme intention.de vous tuer. Maintenant, j’y découvre bien des inconvénients ; le scandale d’abord, ma fille déshonorée… Puisque vous êtes si bien dans la maison, — (il dit cela sans me choquer, à la française) — vous savez sans doute qui je suis : Marchese di Baiano, colonel aux guides en retraite. — Je m’inclinai. — Vous aimez ma fille, Monsieur, dit-il en tournant les yeux vers Lina, qui était toujours inanimée sur le lit.

Je fis un signe de tête.

— Eh bien, Monsieur, voici le meilleur… D’ailleurs, si je ne vous tue point, en vérité, je n’aperçois que cette solution… Voici le meilleur : vous ferez Adelina di Baiano, ma fille, vicomtesse de Gardanne.

Il me demanda, là-dessus, qui je voyais à Naples. Je lui nommai certaines de mes connaissances. Il m’arrêta :

— Carrera, Giovanni Carrera… À six heures, il va au Caffetuccio, vous savez, Piazza Vittoria… Demain, soyez donc avec lui. Je passerai, je m’arrêterai, il vous présentera. Nous nous reverrons. Dans trois mois, monsieur le Vicomte, vous pourrez épouser ma fille.

Là-dessus, je le quittai ; je craignais un peu qu’il ne poussât la planche et me fît tomber dans la ruelle. On réputé bien traîtres les Italiens. Il vit mon hésitation. Mais il ne pouvait me faire sortir de chez lui d’aucune autre façon. Il me donna sa parole qu’il ne toucherait à rien. En effet, je rentrai chez moi. Je me mis au lit, et, brisé par cette soirée, je m’endormis presque aussitôt.

VIII §

Je me frottai les yeux. J’étais dans mon lit ; je venais de me réveiller. Peu à peu, je reprenais conscience, ma pensée se dépouillait de l’ombre ; la vie me ressaisissait. Tout de suite la scène de cette nuit s’était représentée à mon esprit, et je m’efforçais de savoir si cela s’était passé réellement ou en songe.

C’était fou… c’était un rêve… Oui, j’avais rêvé cela ! Mais en promenant machinalement mes regards à travers la chambre, je vis, allongée sur le sol, la planche qui me servait à passer chez Lina. Et je me rappelai la hâte avec laquelle j’avais tiré à moi cette planche, lorsque je m’étais enfin vu ici, sauf. Je me remémorai mon départ de la chambre de Lina, sous les yeux du marquis. Et tout me redevint tellement présent, avec des couleurs si vives, que je ne doutai plus. Je n’avais point rêvé. Cette extraordinaire scène s’était bien déroulée ainsi, cette nuit.

Je me levai. J’entrouvris ma fenêtre, et je regardai si celle de Lina était ouverte, comme chaque matin. Elle allait paraître ; elle allait me jeter un regard ardent et tendre. Mais non, ce matin, la fenêtre était close. J’éprouvai un malaise. Je la revis étendue sans mouvement sur son lit. Qu’avait fait son père après mon départ ?… Avait-elle repris ses sens ?… Et que se passait-il maintenant derrière cette fenêtre ?… J’étais anxieux ; je fixais ces vitres aveugles et ce mur qui me cachait ma Lina comme pour les traverser de mon regard. Je commençai de m’habiller lentement, absorbé dans mes réflexions. Je ne quittais presque pas de l’œil la fenêtre d’en face ; mais tout demeurait immuable ; je regardais la petite plante qu’elle arrosait tous les jours, et qui, ce matin, avait l’air abandonné, inutile, des choses oubliées. Les pigeons, sur la terrasse, menaient leur existence quotidienne, le ciel était pur, le soleil rayonnant : mais tout cela me paraissait triste et sans raison d’être.

Point de doute, elle était malade. Cette nuit, elle avait été renversée par une émotion terrible. Ah ! livide sur ses draps, inerte, comme morte ! À la suite d’un choc semblable, une fièvre cérébrale parfois se déclare. Et moi, alors que je devrais être auprès d’elle, le premier, à son chevet, rester là, condamné à ne rien savoir !… Quand elle avait ouvert les yeux, quand elle s’était rendu compte de ce qui s’était passé, quel désespoir et quel affolement ! Peut-être s’était-elle voulu tuer ? Que lui avait dit son père ?… Oui, que lui avait-il dit ?… Car enfin toute la scène de cette nuit était invraisemblable ; à présent que je l’analysais, elle m’apparaissait une comédie qui devait finir tragiquement. Non, rien n’en était possible, le marquis m’avait joué, il avait dissimulé ses vrais sentiments et feint. Notre situation n’avait point changé de la manière dont elle le semblait. Il était impossible qu’hier au soir nous fussions encore des amants tremblants, à l’amour précaire et qui se cache, un couple qui songe à rompre avec le monde entier, à fuir, et qu’aujourd’hui, que ce matin, nous fussions fiancés. Et pourquoi ? Parce que le père de la jeune fille que j’aimais nous avait surpris !… Non, cela était absurde. Il ne pouvait sortir de cet accident qu’une catastrophe, et nulle autre chose.

Sans doute, le père de Lina avait-il pensé à sauvegarder la réputation de sa fille, et renonçant, par crainte du scandale, à me tuer chez elle, il avait d’abord résolu de me faire quitter la maison sans éclat. Mais toutes ses paroles, ce projet de mariage, ses compliments, là, devant le corps de sa fille évanouie, et quand je venais de l’outrager gravement, il était clair que ce n’était qu’un jeu… Cet homme ne pouvait que me haïr et désirer ma mort. Quand j’étais parti, et qu’il n’avait plus été forcé de se contraindre, quel effrayant soupir de soulagement sa poitrine avait dû exhaler, et de quels regards de meurtre ses yeux noirs avaient sans doute brillé ! Pourvu que, dans sa colère, il ait épargné sa fille ! Mais si elle était encore vivante, c’était sûr : il avait décidé que nous ne nous reverrions jamais. Il allait l’envoyer dans quelque couvent, ou l’enfermer dans une propriété lointaine, au milieu d’une campagne abandonnée. Peut-être était-elle déjà partie ; et peut-être que cette chambre, dont je considérais la fenêtre close, était maintenant vide pour toujours. Celle qui faisait mon bonheur et toute ma vie roulait peut-être déjà loin d’ici, sur une route morne, en larmes, et m’appelant d’une voix désolée. À cette pensée, devenu furieux, je donnais des coups de poing sur la table, et j’avais envie de tout briser. J’étouffais de mon impuissance ; j’aurais crié.

Ah ! quant à moi, j’aurais maintenant à me garder ! Le marquis dissimulait trop bien. Certes, il ne me provoquerait pas. Il tenait trop au silence ; il redoutait trop le scandale. Il chargerait quelqu’un de le débarrasser de moi ; la Camorra n’existait pas pour rien à Naples. Et j’étais en Italie, dans la, vieille patrie des bravis. Il n’était pas difficile ici, c’est probable, de trouver des gens pour faire cette besogne-là, bien, discrètement. Sans doute le marquis di Baiano y songeait-il déjà, naturellement et sans vergogne, tandis qu’il m’accablait de ses politesses. Il devait bien rire, à part soi, en voyant ce naïf étranger accepter pour argent comptant toutes les balivernes qu’il lui débitait. Ma foi ! ce n’était pas mal joué !

Je regardais toujours la fenêtre de Lina. Nul mouvement ne s’y trahissait. J’étais à bout d’angoisse, et d’impatience. Il fallait sortir, cela me détendrait les nerfs. J’irais jusqu’au restaurant ; et peut-être la marche, l’air de la rue, la vie autour de moi m’apporteraient-ils quelque idée, une façon de me renseigner sur le sort de Lina sans la compromettre.

 

… J’avais bien fait de sortir. J’étais allé dans un cabaret où je dînais parfois, et où la jeunesse dorée de Naples avait ses habitudes. Précisément j’y rencontrai Carrera et je m’assis à sa table. Il m’avait suffi de franchir le seuil de ma maison pour changer d’humeur. Comment demeurer morose, taciturne et inquiet au milieu de l’éblouissement du jour, de l’allégresse des rues vivantes, de la beauté chaude des femmes et du bourdonnement de ruches joyeuses qui sortaient des maisons. La vie n’était plus qu’insouciance et clarté. Et quand j’entrai au restaurant, pénétrant parmi cette société aimable et légère, mes noirs soucis étaient déjà loin. J’échangeai quelques saluts, et, au milieu du bruit frivole des conversations, je me mis à attaquer avec un appétit, qui se déclara soudain formidable, le vermicelle aux vongole qu’on m’avait apporté. La joie de vivre renaissait pour moi. Peut-être ce soir quelque camorriste, chargé d’une terrible mission par le marquis, me guetterait-il dans l’ombre ; en tout cas, pour l’instant j’étais tranquille ; le lieu était agréable, et quant au macaroni, excellent. Carrera, qui avait fini son repas, fumait d’un air indolent. Des régates devaient se disputer le surlendemain. Nous nous mîmes à débattre les chances des clubs qui y participaient.

Je regardais mon compagnon, et je pensais que, cet après-midi, il devait me présenter au marquis de Baiano. Je n’avais pas songé à cela de la matinée. Cette idée du marquis faisait partie pour moi de la comédie qu’il m’avait jouée ; mais maintenant, redevenu optimiste, j’y croyais presque. Je cherchais une manière d’apprendre à Carrera mon nom de Gardanne. Le mieux, ma foi, c’était de faire le bonhomme. Je lui dis donc du ton le plus naturel, que, depuis quelque temps, je me repentais de ne m’être pas fait connaître à Naples sous mon nom véritable. Je le regrettais en considérant les amis que je m’étais faits ici, toujours si obligeants à mon égard.

Carrera, très curieux, comme tous les Napolitains, dès le commencement de ce petit discours, m’observait avec l’intérêt le plus vif. Quel était ce mystère ?… Quand je lui eus avoué que j’étais vicomte de Gardanne, il donna les marques d’une extrême satisfaction. Il ne pouvait naturellement comprendre qu’étant noble je l’eusse dissimulé. Mais, me sachant de belle race, il m’aimait tout de suite deux fois plus, flatté, heureux de me posséder pour ami. Je lui racontai que je n’avais pas dit mon nom, parce que j’étais venu à Naples pour travailler ; comme il se pouvait que ma famille eût des alliances ici, l’on m’eût invité, j’eusse été contraint d’aller dans le monde ; c’est ce que je ne voulais point… Cependant, j’en étais au café. J’allumai une cigarette, tandis que Carrera prenait, à la napolitaine, des poses de plus en plus nonchalantes. J’allais, moi aussi, m’attarder, laisser en paressant tourner les heures, quand Lina reparut soudainement devant mon esprit. Alors je ne songeai plus qu’à rentrer chez moi pour voir si sa fenêtre était toujours close. Je dis à Carrera : « Peut-être à cinq heures, au Caffetuccio », et je le quittai.

Mais, à la maison, je retrouvai les choses dans l’état même où je les avais laissées. Aucun indice que rien n’eût bougé pendant mon absence. Ce fut une déception. Tout s’était arrangé dans mon imagination ; j’avais recouvré la paix, j’eusse presque nommé rêveries de lunatique mes craintes de la matinée. En revoyant le mur impénétrable qui enfermait Lina, mon anxiété reparut, et je retombai dans mes noires hypothèses, aussi vite que je m’en étais échappé tout à l’heure. On eût dit que la vie avait abandonné cette maison. Sa fenêtre, qui maintenant demeurait obstinément fermée !… Ah ! elle devait être loin ! Son père l’avait expédiée. Et quant à ce rendez-vous au Caffetuccio, il était évidemment bien inutile de me déranger. Le marquis s’amuserait encore s’il apprenait que j’avais eu la candeur de m’y rendre.

Je réfléchissais donc, assis devant ma fenêtre, tandis que l’ardeur du soleil décroissait peu à peu. Cependant, cinq heures approchaient ; je me décidai subitement à descendre au Caffetuccio. Qu’il y allât et ne m’y trouvât pas ?… S’il n’y avait eu aucun subterfuge dans la scène d’hier ?… Je pris ma canne et mon chapeau et me précipitai…

J’avais retrouvé Carrera, nous prenions ensemble une glace à l’étroite terrasse du Café, en regardant passer les rares élégantes qui se trouvaient encore à Naples à cette époque avancée. Des officiers, des jeunes gens, arrivaient de Chiaia et traversaient la place Vittoria pour faire quelques pas devant la mer. Les beaux arbres de la Villa Nationale étaient enveloppés par les rayons du soleil baissant. J’étais nerveux et je cherchais à le cacher… Comme cinq heures sonnaient, le marquis di Baiano parut. Il était vêtu avec coquetterie et me sembla plus jeune qu’hier au soir. Il salua Carrera, qui se leva courtoisement à son approche. Comme il me regardait un peu, de la façon dont on regarde quelqu’un que l’on ne connaît point, Carrera lui demanda la permission de lui présenter son ami le vicomte de Gardanne. M. di Baiano me sourit fort gracieusement et me tendit la main. Il s’assit avec nous, demeura quelques minutes, fut charmant, s’inquiéta de savoir si je me plaisais à Naples, et, quand il partit, voulut bien me dire qu’il espérait que nous nous reverrions.

Lorsqu’il se fut éloigné, Carrera, qui ne s’était aperçu de rien — et comment eût-il pu se douter de l’extraordinaire comédie qui venait de se jouer devant lui ? — Carrera entama ses louanges. Il m’apprit que le marquis était un des meilleurs gentilshommes, et sa famille une des plus anciennes du royaume de Naples ; qu’il était riche, ce qui était assez rare dans l’aristocratie de ce pays, et qu’il avait un fils et une fille, l’un et l’autre d’une grande beauté. Je savais mieux que lui que Lina était belle ; mais je l’écoutais paisiblement me la vanter, tout en pensant à elle. Son père, un si parfait galant homme, un si aimable seigneur, non ! il ne l’avait pas envoyée loin de Naples ! Pour quelle raison sa fenêtre, de toute la journée, ne s’était-elle pas ouverte ? je l’ignorais. Mais elle était là. Elle était là et en parfaite santé. Tout s’était bien passé. J’en étais sûr. Le marquis n’eût pas montré tout à l’heure cet air libre, dégagé, content, s’il avait nourri quelque souci à ce sujet. J’étais rassuré sur elle. Et pour ce qui me regardait, cet homme du monde au léger sourire, aux propos d’une si fine politesse, ne méditait aucun projet sinistre. Il ne me haïssait point. Il n’allait pas soudoyer quelque affreux bandit pour me faire disparaître de la surface de la terre. Je souriais maintenant de mes inventions de la matinée.

Le crépuscule tombait peu à peu ; des lumières, une à une, s’allumaient. Tout devenait rêveur. Carrera, satisfait de sa journée, qui avait ajouté au nombre de ses amis un vicomte, et tout à fait féru de moi, me proposait de dîner avec lui au Pausilippe. J’acceptai. Je passai une soirée assez douce, et je rentrai chez moi pour me mettre au lit, la tête calmée, et prête à accueillir les plus jolis rêves.

IX §

Le matin, en m’éveillant, je souriais à la vie. Je me mis à la fenêtre, tout enchanté du soleil et des colombes dans l’azur. Mon naturel, avec son fort penchant pour l’inconnu et le hasard, reprenait le dessus. Je tenais une belle aventure, j’étais heureux. Celle-ci me semblait plus belle encore, depuis que le père de Lina nous avait surpris. Elle se compliquait, elle devenait émouvante. Je ne pouvais plus du tout savoir comment elle finirait. J’étais de plus en plus livré au sort, et comme un enjeu dans la main d’un joueur. C’est là ce qui me plaisait et me faisait battre le cœur. Mais, ce matin, je sentais que le chemin que je suivais était bon, quelque instinct me soufflait que je ne courais point de danger. Hier, pour que cette humeur noire m’eût tenu la moitié du jour, sans doute, en avais-je frôlé un. Aujourd’hui, tout me paraissait favorable, je n’avais point d’inquiétude. La fenêtre de Lina demeurait close comme la veille. Je ne m’en souciais point ; je n’en voulais déduire rien de fâcheux. Une raison naturelle que j’ignorais, et voilà tout… Aussi, un peu plus tard, quand cette fenêtre s’entrouvrit, ne me sentis-je pas autrement surpris, ni ému. Je m’y attendais. Nul événement heureux, pour l’instant, ne pouvait m’étonner. La veille j’avais souffert de voir cette fenêtre fermée, aujourd’hui, elle s’ouvrait ; c’est ainsi que cela devait être. Et j’aperçus, au fond de la chambre, Lina, ma Lina, Lina, mon amour !… Elle me fit un signe ; puis, comme si elle eût entendu quelque bruit, disparut. Mais, de l’avoir vue, ma Lina, une seconde seulement, mon cœur se mit à chanter, et je sentis à travers mes veines glisser une force, un bonheur, un enthousiasme délicieux. Elle, vivante, florissante, et toutes ses craintes dissipées ! Elle, là, tout près et à moi ! Elle, et son amour frais et enivrant, elle, plus belle et plus jolie que toutes les femmes, elle, ma Psyché, elle, pareille à Diane !…

On frappa à ma porte. Ma logeuse entra. Elle me regarda, comme d’habitude, avec application, en fronçant les sourcils. Elle s’efforçait de me comprendre, mais n’y parvenait pas. Elle, m’apportait une lettre. Je lus sur l’enveloppe mon nom : le nom du vicomte de Gardanne. Hier au soir, j’avais averti ma logeuse, en cas d’un billet du marquis. Encore un trait de moi qui avait stupéfié la bonne femme… Et, précisément, c’était un mot du marquis de Baiano, qui m’invitait à le venir voir dans l’après-midi. Je souris : ainsi, comme je le pressentais, tout allait pour le mieux. Décidément, le père de Lina persistait dans le projet qu’il avait conçu et qu’il m’avait exprimé l’autre nuit. Tout à l’heure, je lui ferais ma première visite. Là-dessus, nous nous reverrions ; puis je me déclarerais. Notre accord deviendrait public, officiel, et, dans peu de mois, j’épouserais sa fille. Je me sentais l’âme légère. J’eusse envoyé des baisers au rayon de soleil qui glissait dans ma chambre, teignant toutes les choses couleur de bonheur. Mais, malgré que la conjoncture parût bien sérieuse, je ne pouvais m’empêcher de rire de cette façon qu’on avait ici d’entrer par la fenêtre dans une grande famille. Il se montrait dans la conduite du marquis quelque chose d’invraisemblable, et cela me paraissait d’une fantaisie un peu vive. En vérité, j’étais curieux de ce qu’il me dirait tout à l’heure. Je m’habillai avec coquetterie, mais fort discrètement, car le peu que je l’avais vu m’avait persuadé qu’il y avait du goût chez cet homme-là, et qu’il remarquerait aussitôt la moindre erreur de toilette, comme le manque le plus léger de politesse. J’étais fort occupé par l’idée de ma visite, et je fus impatient et tel qu’une âme en peine jusqu’à quatre heures, moment que je m’étais fixé pour me présenter chez le marquis di Baiano.

Je m’acheminai donc alors vers la maison de Lina. C’était un palais ancien, dont la porte monumentale s’ornait de chaque côté de deux bornes sculptées, lesquelles figuraient une sorte d’animal légendaire, à la gueule ouverte. Au-dessus de la porte, taillées dans le marbre, les armes des Baiano. Un portier en livrée se tenait sur le seuil. Il me précéda dans les escaliers de pierre qui dessinaient une large évolution. En montant, je m’émerveillais d’entrer aujourd’hui par la porte, et avec honneur, dans une maison où j’avais pénétré si souvent à la manière des hirondelles ou des voleurs. Instinctivement, je cherchais à comprendre le plan de la construction pour savoir de quel côté se trouvait l’appartement de Lina. Cependant cette préoccupation ne m’interdisait pas de voir aussi ce qui m’entourait, et je remarquai, dans la grande cour autour de laquelle se développait l’escalier, une immense volière peuplée d’oiseaux aux mille couleurs. Au premier étage, le portier me confia à un valet qui me conduisit, à travers vestibule et antichambre, jusqu’à un grand salon de parade, puis disparut pour aller m’annoncer à son maître.

La salle où je me trouvais était haute et vaste. Trois grandes fenêtres encadrées de rideaux de damas rouge l’éclairaient. Le parquet était de marbre, sauf dans le centre de la pièce, où une mosaïque de la Renaissance, imitation de l’antique, représentait Amphitrite et Neptune, sur leur char, traînés par des tritons à travers les flots. Au mur, était pendu un grand portrait de Ferdinand IV, le roi Nasone, sans doute donné par ce prince à quelque Baiano, haut personnage de sa cour. Des statues de marbre et des plantes vertes, des bahuts, de grands et pesants sièges anciens, tout un mobilier de famille, où se lisait toujours le même blason, et qu’on se transmettait sans doute de génération en génération depuis des siècles, garnissaient le salon. Cela offrait de la grandeur, de la majesté, avec quelque chose de froid qui provenait sans doute du dallage de marbre, nu et sans tapis… Mais une portière s’était soulevée, et le marquis apparaissait, un sourire bienveillant sur les lèvres, la main tendue. Deux petits fox pleins de vie le suivaient, qui se mirent à sauter sur moi, en poussant des murmures et des ronchonnements de joie : « Cuccia ! Cuccia !… » disait le marquis pour calmer ses chiens, qui finirent par se coucher à ses pieds.

— Vous êtes bien aimable d’être venu me voir, monsieur le Vicomte. J’ai été heureux de faire votre connaissance, hier, au Caffetuccio. J’aime beaucoup les Français. D’ailleurs, je connais un peu la France… commença le marquis.

Je le regardais. J’avais peine à imaginer que cet homme, qui me disait des paroles si obligeantes, était le même que celui qui, il n’y avait pas encore quarante-huit heures, me tenait au bout du canon de son revolver, m’ayant surpris à moitié nu dans la chambre de sa fille. Mais, apparemment, la scène de l’autre nuit ne comptait plus ; elle était abolie, elle était retranchée de la suite des événements qui s’étaient réellement passés, elle n’était jamais arrivée. M. di Baiano ne me connaissait que depuis hier soir, et par Carrera. J’étais stupéfait du naturel avec lequel il s’exprimait, et j’essayais de me mettre à son ton. Il s’intéressait à ce que je lui disais sur Naples ; il m’écoutait dans l’attitude aisée et courtoise d’un homme du monde.

Peu à peu, une grande gêne m’avait pris ; je m’attendais à présent à ce que le propos changeât soudain, et que, sans transition, le marquis me déclarât qu’il était à mes ordres, et qu’il me demandât mon jour et mon heure pour une rencontre. Cette idée nouvelle m’était venue à l’esprit, en effet, que, maintenant que nous nous connaissions publiquement, nous pouvions nous battre sans scandale. J’attendais donc qu’il entamât ce sujet, ce qui m’eût fort soulagé. Mais point. Avec le même accent de cordialité charmante, il me parlait maintenant de ses enfants, de son fils qui vivait à Rome, de sa fille. Il s’interrompit :

— Au fait, monsieur le Vicomte, vous ne connaissez point ma fille Adelina. Je m’en vais vous présenter à elle.

Interloqué, je le considérai en me demandant s’il n’y avait point dans cette phrase quelque intention de querelle. Ma foi, non. Aucune contrainte visible, un parfait naturel. Je ne voulais plus m’étonner de rien. Je m’inclinai donc, jouant mon rôle de mon mieux, et avec, comme lui, un sourire d’homme du monde sur les lèvres, et en remerciant de l’honneur.

Il appuya sur un bouton. La vieille femme que je connaissais bien pour l’avoir souvent rencontrée dans la rue accompagnant Lina parut, à laquelle le marquis donna l’ordre d’aller chercher sa fille.

J’attendais, ému. Revoir ici, devant son père, dans le salon de parade de son palais, ma maîtresse ! Quelle comédie se jouait ? Je me mordais les lèvres ; le marquis me regardait d’un air indifférent, mais je sentais qu’il m’observait. J’entendis un pas léger glisser sur les dalles de marbre, et, par la grande porte du salon, dont les deux battants étaient restés ouverts, je vis avancer Lina, en robe de toile blanche, avec une grosse ceinture de soie noire. Elle baissait les yeux, elle était aussi blanche que sa robe. Elle entra dans le salon, et s’approcha de son père, toujours le regard fixé sur le sol. Alors M. di Baiano dit :

— Ma fille Adelina, monsieur le Vicomte de Gardanne.

Lina leva les yeux sur moi. Et je brûlai de me jeter à ses pieds. J’avais envie de lui demander pardon de ce qu’elle avait déjà souffert par moi. Son regard était toujours tendre et chargé d’amour, mais il me semblait aussi ombré de honte. Les torsades de ses beaux cheveux étaient nouées avec un ruban noir comme celui de la ceinture… Cependant, Lina s’était assise. Les roses refleurissaient un peu sur son visage ; elle était moins pâle. Je vis qu’elle faisait un grand effort sur elle-même ; elle releva la tête avec fierté ; la honte ne convenait pas longtemps à ce noble sang. Elle se tourna du côté de son père et le regarda en face. Je restais silencieux, trop troublé pour oser parler. Enfin le marquis rompit les chiens ; comme si de rien n’était, impassible, admirable, il reprit la conversation. Il raconta à sa fille comment il avait fait ma connaissance hier au Caffetuccio, il lui répéta ce que j’avais dit tout à l’heure sur Naples ; il articula une foule de choses aimables sur les Français et sur moi-même. Et maintenant nous parlions musique, il me racontait que la saison du San Carlo avait été très belle cet hiver ; il me demandait quelles nouveautés on avait données à Paris, et comme il me citait un air de Pergolèse que je ne connaissais pas, sa fille se mit au piano et commença de le jouer. Elle chanta quelques phrases. Je remarquai que sa voix était ferme : nous n’étions plus émus ni les uns ni les autres.

Alors, me déclarant ravi de la réception qui m’avait été faite, et demandant la permission de revenir bientôt, je pris congé, saluant le marquis, et baisant respectueusement la main de Mlle di Baiano.

X §

Je ne savais que penser ; je n’avais jamais vu personne mentir aussi bien que le père de Lina. J’examinais ses façons avec moi, son détachement, la simplicité et la spontanéité de ses propos. C’eût été à croire, en vérité, que l’autre nuit j’avais rêvé. Mais je n’avais point rêvé, je le savais bien. Alors, que signifiait cela ?… Et n’avais-je pas tout à craindre d’un homme qui savait si parfaitement dissimuler ?… Comment serais-je jamais fixé sur ses vrais sentiments ? Ses projets, quels pouvaient-ils être ?… Je m’y perdais.

Cependant, à force d’y réfléchir, je trouvai une explication dont il me fallut bien me contenter. Ce gentilhomme voulait effacer le souvenir d’une nuit déshonorante en ne l’évoquant point, en ne la rappelant jamais à sa mémoire ; il l’exilait, autant qu’il était possible, de la réalité. Il fallait que cela n’eût pas été, cela n’avait pas été ! J’étais un cavalier français, j’aimerais peut-être sa fille, et peut-être qu’un jour je lui demanderais sa main : voilà ce qui était réellement. Cela seul était correct ; cela seul était possible ; cela seul était vrai. Je supposais que le sentiment de l’honneur le faisait agir, et je le jugeais beau et noble.

Mais il se produisit alors en moi quelque chose de singulier. Dès que j’eus la conviction que les choses se passeraient comme il l’avait dit, et que j’épouserais Lina, j’éprouvai une déception. Je fus tout à fait troublé.

J’étais heureux à l’idée de fuir avec elle, de vivre avec elle librement, dans l’exaltation de l’amour, en opposition à la société et aux lois. Je comptais présenter à Lina toutes les objections que je croyais de mon devoir d’exprimer, mais je pensais bien qu’elle ne s’y rendrait pas et que nous partirions. J’étais heureux. L’idée du mariage, au contraire, me glaçait ; j’y distinguais je ne sais quelle contrainte du sentiment, je ne sais quel essai de régulariser, de canaliser la passion, laquelle est faite pour jaillir hors de toutes les règles, loin de toutes les lois, et qui est comme une source débordante. Il me semblait diminuer et froisser mon sentiment pour Lina qu’on le classât, et qu’il fût inscrit et consacré par les autorités ecclésiastiques et par les autres. Ces formalités me paraissaient s’introduire là où elles n’avaient que faire. L’amour était un sentiment sauvage et magnifique, qui ne regardait absolument que les deux êtres dont il s’était emparé, et qui devait se déformer, s’atténuer, se restreindre et n’être plus lui-même, si la société, l’approuvant, lui venait donner son assentiment, avec ses sourires mondains et ses propos médiocres.

Nous nous aimions, nous possédions un merveilleux secret ; il y avait entre nos deux vies un lien clandestin et inouï. Nous allions révéler cela à tout le monde, et cette passion dangereuse, défendue et embellie par le mystère, deviendrait alors quelque chose de licite, d’ordinaire, de simple et de bourgeois ! C’était descendre du ciel sur la terre…

En aimant Lina, je courais un risque, je possédais un bien qui ne m’appartenait pas, j’étais un aventurier audacieux, avec un cœur ardent et prêt à tout. Maintenant, le risque serait fini : non seulement j’aurais le droit de l’aimer, mais encore le devoir ! Et c’était un autre que moi, maintenant, qui, s’il l’aimait, connaîtrait le danger et l’aventure ! Voilà ce qu’on me retirait : ma poésie et mon bonheur. Plus de mystère, plus de risque et plus de secret !…

Et j’avais besoin de Lina, je ne pouvais me passer de ses baisers, de sa chair divine, de l’entendre se plaindre et gémir de volupté dans mes bras. Ces fiançailles, combien de temps, deux mois au moins, elles dureraient !… Deux mois sans me trouver seul avec elle, tout ce temps sans qu’elle soit à moi ! Et je ne la verrais plus chaque matin à sa fenêtre. Et je n’entrerais plus la nuit, dans sa chambre, comme un voleur. Et je ne connaîtrais plus l’incertitude du lendemain, toutes ces craintes et toutes ces souffrances qui, à présent qu’elles m’étaient retirées, me paraissaient pareilles aux plus grandes délices !…

Cependant, à tous ces déplaisirs, il me fallait bien me résoudre. Et j’essayais de m’en fâcher moins, en me disant que l’aventure, tout de même, n’était pas terminée. Ce mariage à l’étranger, et ce mariage-là, surtout, était bien singulier… Je croyais tout fini, tout commençait peut-être ? Étais-je fixé au juste sur les intentions du marquis ? Est-ce que je connaissais le fond de sa pensée ?… J’étais loin, en somme, de me trouver dans une sécurité absolue. Quelle vengeance méditait-il ? Et, en admettant qu’il n’en préparât aucune, lorsqu’il apprendrait que je n’étais noble que par ma mère, qu’allait-il dire ?

Et puis, tout de même, ce n’était pas le mariage bourgeois, puisque les autres ne sauraient jamais l’histoire vraie de mes relations avec Lina. En face du monde, nous demeurions des complices : il y avait encore un secret, il y avait encore à dissimuler ; le roman subsistait.

Et d’ailleurs, quoi ! prenons les choses du mieux. Le marquis a raison, il a choisi le meilleur parti, c’est un homme sage. S’il eût été plus beau qu’il me tuât, il est excellent tout de même qu’il ne m’ait pas tué… Et enfin, maintenant, je vais pouvoir approcher Lina souvent, tous les jours, à tout instant. Et dès le mariage célébré, nous partons, loin de l’étiquette et de la représentation, loin de tous, seuls enfin, seuls et libres !

§

Je me décidai à déménager. Il était mieux séant d’habiter moins près de ma future femme. Et comme il me faudrait peut-être recevoir quelques visites, il était utile que mon installation fût décente. Je m’installai à Chiatamone, dans un palais où je trouvai à louer deux immenses pièces assez bien meublées. Ce souci de mon déménagement, encore qu’il s’agît simplement de transporter d’une maison dans une autre mes bagages, me distraya et détourna le cours de mes réflexions. Mais que chargé de sentiments fut le dernier regard que je jetai à ma chambre, cette chambre dans laquelle j’avais été si heureux et où j’avais vécu des heures si folles ! J’allai à la fenêtre, je considérai les colombes de Lina, là-haut, sur le rebord de la terrasse, et sa fenêtre à elle ! Mon cœur se gonfla. Ah ! que de souvenirs !… Ah ! mon long regard sur la colline, sur les maisons étagées, sur Saint-Elme, sur tout ce décor qui avait entouré mon existence pendant ces beaux mois qui ne reviendraient plus jamais !… J’envoyai un baiser à tout cela, un baiser au passé. Adieu ! Adieu ! mon rêve ! adieu, ma folie !…

Cependant, dès que je fus entré dans mon appartement de Chiatamone, on eût dit que j’avais pénétré dans une nouvelle peau. Parbleu ! dans celle du vicomte de Gardanne ! Et soudain je compris ce que c’était d’épouser la fille du marquis de Baiano. La magnificence de mon installation m’impressionna. En somme, je faisais un beau mariage. Qu’en penseraient mes parents ? Ils avaient, depuis beau temps, pris le parti de me considérer comme un fou et de ne plus même chercher à porter obstacle à mes fantaisies. Ils feraient bien un peu la grimace en voyant une étrangère entrer dans la famille, mais ne seraient-ils pas flattés qu’elle fût aussi noble et belle ?

Après tout, se marier ce n’était point tellement absurde. La vie de garçon est si souvent fâcheuse. Posséder une maison montée et ne plus vivre au restaurant !… Plus d’une fois, déjà, j’y· avais songé. Les années passaient, je n’étais plus un petit jeune homme. Maintenant, tout allait bien encore, mais plus tard… On ne peut errer toujours de pension en pension, de table d’hôte en table d’hôte. On m’aurait proposé, il y a quelques mois, avant qu’elle ne fût ma maîtresse, d’épouser Lina, il est probable que j’eusse été ravi, et il m’eût semblé que c’était le meilleur mariage que je pusse rêver. Maintenant qu’elle m’aimait, il n’était pas moins bon. Pourquoi donc alors le regretter ?… Passer ma vie avec elle, n’était-ce pas tout ce que je souhaitais ? Ensemble, aller ensemble au milieu du monde, à mon côté avoir toujours cette vraie merveille, mais que pouvais-je désirer de plus ? Fuir avec elle, oui, — mais après !… Ne nous en serions-nous pas repentis un jour ?… Et qu’importait donc d’être mariés ? Puisque l’essentiel c’était d’être toujours ensemble, toujours l’un à l’autre.

Voilà ce que je me disais maintenant que j’occupais un riche appartement dans la Via Chiatamone, maintenant que j’étais bien réellement le vicomte de Gardanne. Je ne redoutais plus qu’une chose : que le marquis, lorsque je lui avouerais toute la vérité, ne m’acceptât plus pour son gendre. Il se montrait toujours avec moi d’une correction parfaite. Jamais il n’avait reparlé des circonstances dans lesquelles nous nous étions connus ; c’était toujours par Carrera, soi-disant, qu’il avait fait ma connaissance. J’allais lui rendre visite, et il me recevait avec une bonne grâce infinie. Mais il ne parlait point de nos projets. Et je dus, lorsque je jugeai le moment venu, lui adresser une demande en règle. Quand il eut entendu que je sollicitais la main de sa fille, le marquis de Baiano me remercia poliment de l’honneur que je lui faisais, et me dit, comme si de rien jamais n’avait été entre nous, me dit qu’il ne pouvait point me répondre, car il fallait d’abord consulter la principale intéressée. Mais je commençais à être habitué à ses façons. Adelina m’agréant pour époux, il consentit au mariage… C’est alors qu’il me fallut lui faire l’aveu que je n’étais Gardanne que par ma mère. Il prit la chose mieux que je n’osais l’espérer. Cet homme était décidément incompréhensible. Était-il vrai que je lui plaisais ? Que je lui plaisais au point qu’il pût tout tolérer de moi ? Avait-il pour l’Amour ce fond de respect napolitain, qui fait qu’on passe condamnation sur tous les actes qui viennent de lui, ou bien ce veuf, qui vivait en garçon, n’était-il pas fâché de se délivrer de l’embarras d’une fille ? Je n’en sais rien, ma foi, et aujourd’hui encore, après des années, je ne suis guère plus avancé à son sujet. Cet homme-là m’est resté une énigme. Enfin, ni l’aveu de ma demi-roture, ni le compte de ma fortune, qui en somme était médiocre, ne le touchèrent, et le jour du mariage fut définitivement arrêté.

Je m’empressai d’écrire à mes parents une longue lettre pour leur vanter la famille dans laquelle j’allais entrer, et ils m’envoyèrent leur consentement, s’excusant sur la longueur du voyage de ne pas assister à la cérémonie.

§

Je voyais Lina tous les jours. Elle était folle de bonheur, elle n’osait pas croire que c’était vrai, que, dans quelques semaines, librement et honnêtement, nous serions l’un à l’autre. Cela était trop beau. Elle avait peur. Comme elle avait le sentiment d’avoir commis une grande faute en se donnant à moi, il lui paraissait injuste que cette faute la rendît heureuse. Elle avait péché, elle devait être punie ; elle serait punie un jour. Elle redoutait l’avenir. Mais elle n’y voulait point songer ; elle écartait les idées funestes. Ah ! pas d’ombre sur son cœur !… Elle se livrait toute au présent.

J’allais la chercher le matin, et je la conduisais aux bains de mer du Pausilippe. J’étais fier d’être à son côté et les regards d’admiration qu’on lui adressait m’enivraient. Qu’elle était belle ! Le bruit de ses fiançailles avec un Français s’était tout de suite répandu dans la ville. Je connaissais bien les Napolitains, et je savais à quel point ils sont bavards et moqueurs, tout occupés du dehors, et passant leur vie à se conter les uns sur les autres mille petites histoires. Il fallait leur plaire. Je m’y appliquai, et je ne pense point que j’y réussis mal. Les amis du marquis, auxquels je fus présenté, ne semblèrent pas mécontents de moi. J’eus la fortune d’avoir des mots de leur goût et qu’on se répéta. Enfin mon futur beau-père me parut enchanté.

Lina était plus amoureuse encore, parce que je plaisais, avec peut-être une pointe légère de jalousie, en me voyant aimable avec d’autres qu’elle. Mais son sens méridional de la sociabilité lui faisait comprendre et entièrement admettre mon attitude. D’ailleurs, la corvée mondaine fut assez légère. Presque tout le monde, heureusement, à cette époque de l’année, avait quitté Naples.

Le marquis, qui possédait une propriété à Castellamare, où il se rendait d’habitude l’été, consentit pour nous à ne point l’ouvrir. Sa fille et moi le lui demandâmes ; ici nous nous sentions plus libres que là-bas, où nous aurions retrouvé toute la société.

Lina, ma fiancée !… Elle n’était plus ma maîtresse. C’était une jeune fille, et je me sentais pour elle un nouvel amour. On eût dit que jamais je ne l’avais possédée. Nous étions chastes. Mais il arrivait des moments, pourtant, où, nos regards se pénétrant, nos mains devenaient tremblantes, je voyais ses narines qui battaient un peu, je poussais un profond soupir ; et nous sentions tous les deux que le lien qui nous unissait nous tenait jusqu’aux entrailles ! Ah ! la serrer dans mes bras ! Ah ! manger tes lèvres que je désire follement ! redevenir des amants ! Mais la vieille bonne était derrière nous, elle ne nous laissait jamais seuls. Je me dominais, je m’écartais un peu de Lina, tandis qu’elle-même, épuisée, d’un geste délicieux, baissait la tête.

Nous déjeunions quelquefois avec le marquis et. Lina, au restaurant, justement, des Promessi Sposi4, d’où l’on découvre une vue si belle et si étrange sur les Champs Flégréens. Nous faisions des promenades en voiture. Le soir, parfois, il y avait fête sur la mer, le golfe était alors tout brillant de feu, couvert de barques illuminées, retentissant de musique et de chants. Une foule claire, aimable et animée, se promenait sur la Via Carracciolo, considérant avec plaisir ce spectacle.

Mais enfin le jour du mariage arriva. Il se célébra chez le marquis, dans le grand salon de parade. Un prélat de la famille de Baiano nous unit. Il y eut grande affluence. Lina, vêtue de satin blanc et de dentelles, était divinement belle. Elle était émue et très pâle.

XII §

Retrouver ma maîtresse et ma reine ! Elle dont j’avais été exilé ! Elle que toujours je voyais si près et qui était loin et hors de portée comme un rêve. Quelles minutes celles où, libres enfin de nous-mêmes, elle m’ouvrit ses bras en me tendant sa bouche ! Nous croyions bien nous être élevés déjà ensemble au sommet du bonheur ! Non ! il existait encore des régions plus hautes. Je la serrais dans mes bras, j’eusse voulu l’entrer dans mon cœur, j’aspirais son souffle. Ah ! regoûter à la façon divine dont elle se laissait adorer ! La retrouver ! Quels transports ! quels cris de joie et quels gémissements de plaisirs !

Nous pénétrions dans un nouvel amour. Elle n’était plus l’amante furtive et secrète que je ne connaissais qu’à demi. À présent je la possédais tout entière, et mes raisons de l’admirer s’étaient multipliées. Je m’étais enrichi de mille attitudes, de mille gestes d’elle, qu’auparavant je ne soupçonnais pas, et qu’elle m’avait livrés un à un, jour par jour, tandis que je la voyais chez son père, ou dans la rue près de moi, ou dans quelque maison amie. Toutes les expressions de son visage, tous ses sourires, comme toutes les nuances de sa voix, maintenant je les savais. Elle m’avait ravi de mille manières neuves, et chaque fois qu’elle m’avait révélé d’elle-même quelque nouveau détail exquis, j’avais eu d’elle un désir nouveau. Et maintenant, c’est elle que je possédais, elle telle qu’avant, ma maîtresse que j’adorais, et elle, cette créature nouvelle que je venais seulement de connaître. C’était la même et c’était une autre que mon imagination et mon cœur embrassaient. Et je m’exaltais à la pensée que la fleur parfaite pour laquelle tous les yeux n’avaient que regards étonnés, éblouis, ou enchantés, était à moi, à moi !

Nous partîmes pour la Sicile. De ce voyage, je conserve un souvenir inoubliable. Je n’imagine pas qu’autre vie que la mienne ait connu des minutes plus pleines, un épanouissement plus complet. J’étais dans toute ma force, dans la puissance et l’éclat de ma jeunesse, la créature que je jugeais la plus belle au monde et dont chaque mouvement me pénétrait l’âme et me portait dans une atmosphère supérieure, celle qui vraiment était une déesse, vivait à mes côtés. Nous voyagions dans le plus magnifique pays qui ait été créé sous le ciel. Enfin, l’été était radieux !…

Dans tout mon voyage, je n’aperçois rien qui ait été petit, qui ait diminué mon bonheur. Et si je pense au paradis, je n’y mets pas une autre joie que celle alors qui m’enivra.

Dans le paradis, pourtant, j’ôterais les crépuscules. Ces crépuscules qui déchirent les amants, qui mêlent un poison subtil à leurs délices, qui versent en eux une tristesse poignante, qui les font se serrer l’un contre l’autre avec angoisse, qui, silencieusement, leur disent que tout passe, étouffant soudainement la voix heureuse de leurs âmes. Ainsi, plus d’une fois, quand nous étions étendus sur quelque promontoire, contemplant le spectacle sublime du soleil couchant sur la mer, Lina devenait pâle, elle me prenait la main. Et, levant sur moi ses beaux yeux que la mélancolie obscurcissait, elle murmurait : « Ah ! tu ne m’aimeras pas toujours ! » Et je devais la presser sur mon cœur, la rassurer et lui répéter ce mot plus grand que nous, hélas ! « Si ! toujours ! toujours ! toujours ! »

Je sentais son âme pleine de larmes et prête à déborder. C’est à cette heure-là encore que le remords et que la crainte s’emparaient d’elle. Elle ne le disait pas, mais je le savais bien quand elle pensait : J’ai péché ; j’ai péché, je serai punie. Aujourd’hui je suis heureuse, un jour j’expierai !… Lorsque cette pensée déprimante la traversait, on eût dit que tout d’un coup la fleur avait manqué de sève, sa tête tombait sur son épaule, elle pâlissait, elle était sans force. Et je lui parlais, j’essayais de la distraire, alors que, quelquefois, à moi-même le crépuscule avait glacé le cœur.

Ah Lina ! ma pauvre Lina !

Mais ces douloureux instants, peut-être qu’ils étaient nécessaires pour reposer notre bonheur, et lui donner le pouvoir de s’épanouir le lendemain avec une force renouvelée ! Oui ! quelles journées de lumière et de rêve ! Quels souvenirs embaumés pour m’y réfugier maintenant dans mes jours sans parfum… Je me rappelle certains matins sur la mer, quand tous les deux, assis à l’avant d’un bateau, nous nous taisions, regardant, respirant, nous sentant jeunes, rafraîchis et purs, comme si l’aube s’était levée aussi en nous-mêmes. Nous entendions le petit murmure des eaux que fendait la proue, c’était une jolie musique. La mer était toute bleue, avec de légers bouillonnements le long du navire. Dans le lointain, on apercevait des montagnes parfaites. Autour de nous, sur le désert d’azur, des nuées virginales flottaient, des brumes délicates, tendres, roses, pudiques. Nous naviguions dans le ciel et nous souriions d’extase et de félicité…

Ma souple et gracieuse Lina était robuste. Nous faisions de longues promenades, des ascensions dans la montagne. Nous marchions sous le soleil, joyeux de ses chauds rayons qui nous épousaient. Elle éprouvait pour la nature un amour sain et fort. Quand elle se dépouillait de son aspect superficiel de correction anglaise, à la mode dans la société de Naples, elle en était tout près, de la nature, elle était vraiment la sœur des arbres, des plantes, des ruisseaux, des collines et des bêtes. Nous nous sentions sur le cœur du monde. Nous étions les enfants de la terre, comme les animaux et les fleurs, et nous étions animés du même souffle. Je me rappelle cette ascension dans la montagne de Taormine, jusqu’à un petit village, perché là-haut sur un pic. Les montagnards, poussant leur âne devant eux, nous croisaient dans le sentier. Nous montions, nous avions chaud, le rude soleil nous caressait, nous sentions sous nos pieds avec amitié la pierre dure. Parfois, nous nous arrêtions un moment. Et puis : allons ! encore un effort !… Nous arrivâmes au sommet. Des nuages passaient à travers le village en s’effilochant. Nous respirions largement. Il y eut une éclaircie, et soudain la Méditerranée, l’immense étendue des rivages, et les lignes souveraines des montagnes apparurent. C’était un paysage grandiose et serein, et nous le contemplâmes, nous le possédâmes avec bonheur.

L’âme de Lina vibrait, elle sentait la beauté. Et ce pays admirable, qui paraissait être le sien, dont elle semblait l’expression et auquel devait la rattacher une hérédité lointaine la transportait d’enthousiasme. Ah ! quand je la voyais, moi couché dans l’herbe, et elle debout devant moi, dressée dans la lumière et se détachant sur le ciel, et pareille, vraiment pareille à Diane, elle Lina, encadrée par ce paysage immense et parfait, ah ! mon âme chantait alors un chant inouï d’allégresse !

Je la revois à Syracuse, près de la mer où l’écho du chant des sirènes ne s’est pas encore éteint. Quand son pied frappait ce vieux sol tout pétri de beauté, un chœur d’ombres harmonieuses se levait. J’entendais des voix s’élever au-dessus d’une cité blanche immense. Je revoyais les trirèmes dans le port. Une foule grecque, noble et gracieuse, se pressait sous des portiques. Et l’admirable paysage candide s’animait. Elle redonnait vie à la fontaine Aréthuse et au fleuve Anapo. Et sur ses chaudes lèvres vivantes, je baisais l’antique beauté morte dont le rêve nostalgique fait trembler encore notre pensée.

Car Lina pour moi exprimait au physique l’idée de la perfection. Elle était pareille à ce pays de Syracuse. Je l’en sentais la fille. Et contempler les lignes du paysage ou bien celles de son visage et de son corps me purifiait également l’esprit.

 

Cependant l’été allait finir, les jours diminuaient. Ce n’était déjà plus l’apothéose. Je ne voulus pas voir mourir la belle saison, là où j’avais connu un bonheur si éclatant, un épanouissement si parfait. Ah ! qu’un regret n’aille pas maintenant troubler nos joies !

Nous retournâmes à Naples. Je voulais prendre congé du marquis avant que d’emmener ma femme en France. Ce fut encore délicieux. Nous fîmes avec Lina des pèlerinages aux lieux charmants, où nous nous étions aimés. Déjà c’était le passé. Mais le présent n’était pas moins beau. Il était doux et enivrant. Nous parcourûmes la ruelle que naguère je traversais sur ma planche, et elle se serra contre moi en frémissant.

Mais quoi ! nous partions pour une existence nouvelle. Le monde où je la conduisais lui était inconnu, tout y était étrange et séduisant.

Elle éprouva pourtant un mouvement de tristesse au moment où le bateau qui nous emmenait en France perdit Naples de vue. Nous avions dépassé le Pausilippe, Capri, puis Nicida. Nous nous éloignions toujours, la terre avait disparu… Accoudée au bastingage, elle restait là songeuse, regardant l’horizon, où rien n’apparaissait plus que les flots de la mer. Où l’emmenais-je ? Vers quoi ?… L’avenir ! Quel avenir ?… Je la sentais émue, craintive, anxieuse… Alors je l’attirai à moi et je l’embrassai.

(À suivre.)

Ethnographie, folklore.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913, p. 149-153 [153].

M. Alan Ostler a été correspondant d’un journal anglais chez The Arabs of Tripoli (8°, ill. Londres, John Murray, 10 h. 6) pendant la guerre italo-turque. Il n’est pas tendre pour les Italiens, mais plein de sympathie pour les Turcs et les Arabes. Pourquoi : il l’explique avec nombreux faits à l’appui. Ayant quelque expérience en matière de psychologie musulmane, je n’hésite pas à dire que ce volume compte certainement parmi les meilleurs sur ce sujet. Il y aurait à citer presque à chaque page ; le chap. xvii est consacré à la question des Berbères ; l’auteur a vu en Tripolitaine d’intéressantes ruines romaines.

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913, p. 165-174 [174].

[…]

La Revue critique (25 novembre) : — « Les Leçons de Florence », par M. J. Longnon. […]

Lettres allemandes.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913, p. 200-204 [204].

[…]

Les lettres de Karl Stauffer-Bern, dont les Süddeutsche Monatshefte (décembre) poursuivent la publication sont toujours d’un poignant intérêt. Cette fois-ci nous accompagnons le jeune artiste dans son voyage à Rome.

[…]

Lettres polonaises.
Kazimierz Chledowski : Rzym — Ludzie baroku (Rome — Homme du barocco), H. Altenberg §

Tome CI, numéro 373, 1er janvier 1913, p. 214-219 [218-219].

M. Kazimierz Chledowski poursuit ses études de la Renaissance italienne. Après Sienne, la Cour à Ferrare, Rome Hommes de la Renaissance, dont j’ai déjà rendu compte, il nous donne aujourd’hui un nouvel ouvrage : Rome : — Hommes du Barocco. C’est encore un travail d’un amoureux d’art, aussi riche en détails, aussi consciencieux et intéressant que les œuvres précédentes du même auteur. Ce qui attire le plus l’attention de M. Chledowski, ce n’est pas tant l’art lui-même que la vie, l’atmosphère ambiante où naît une œuvre d’art, l’homme qui la crée. L’auteur nous donne un tableau très curieux, très coloré et vivant de la cour des Papes au xviie siècle. Connaissant à fond l’époque d’après les documents authentiques, d’après les monuments et les œuvres d’art, il semble avoir vécu au temps d’Urbain VIII ou d’Innocent X, et on écoute sa voix avec le même intérêt avec lequel on aurait suivi le récit d’un grand seigneur de la cour papale qui serait surgi du fond de sa tombe, souriant et plein de vie, pour nous raconter les choses dont magna pars fuit. Et on pardonne à l’auteur aisément certains détails superflus qui parfois nuisent à l’unité de son travail, comme on les pardonnerait à un causeur, érudit et aimable, qui nous tiendrait sous le charme de sa parole et de son geste.

L’auteur semble n’avoir ni préjugés, ni parti pris. Il ne se gêne pas pour aller jusqu’au bout dans ses conclusions. La vérité, telle qu’elle lui apparaît après des recherches patientes, est toujours pour lui « la plus grande amie ». Il n’hésite pas à souligner tout le mal que les empiétements de l’Église et des jésuites ont fait à l’art et à la culture au xviie siècle. Mais s’il est sévère pour certaines idées ou institutions, il n’a pour les défauts et les péchés des hommes qu’un sourire indulgent de philosophe.

Les ouvrages de M. Chledowski ont trouvé un public très large en Pologne ; ils ont trouvé des lecteurs bénévoles en Allemagne : je suis sûr que ces œuvres, traduites en français, auraient acquis à leur auteur de nombreuses amitiés en France.

Tome CI, numéro 374, 16 janvier 1913 §

Histoire.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 374, 16 janvier 1913, p. 371-378 [378].

Ernest Daudet, Tragédies et Comédies de l’Histoire, récits des temps révolutionnaires d’après des documents nouveaux (Hachette, 3 fr. 50.) […] — Dans « Une révolution à Naples » (1798-1800), et dans « Une Mission diplomatique en Russie » (1799), M. Ernest Daudet retrace la carrière, récemment étudiée, du Marquis de Gallo, ce dévoué ministre des Bourbons de Naples dont le zèle sauveur méritait mieux, trompé et desservi qu’il fut toujours par sa Cour et notamment par la reine Marie-Caroline, dans toutes ses négociations, tant à Vienne qu’à Saint-Pétersbourg, ou qu’enfin auprès de Napoléon. Pour ces deux intéressantes études, M. Daudet a utilisé d’une part la « Correspondance inédite de Marie-Caroline, reine de Naples et de Sicile, avec le marquis de Gallo », publiée par le commandant Weil et le marquis de Somma-Circello, préface de M. H. Welschinger (Émile-Paul), et, d’autre part, des documents diplomatiques extraits des « Mémoires » du comte de Bray.

Les Revues.
L’Olivier : deux sonnets de M. Louis Le Cardonnel [extrait] §

Tome CI, numéro 374, 16 janvier 1913, p. 393-402 [395-396].

L’Olivier (décembre) publie ces deux beaux sonnets inédits du poète Louis Le Cardonnel :

AMOUR.

[…]

RAVENNE.

À André Fontainas.

Toi que je n’ai pas vue, ô songeuse Ravenne,
Tu me hantes toujours ! Car tout près de mourir,
Aspirant, sans le dire, à son dernier soupir,
L’Alighieri te vint, portant sa grande peine.
Seul il avait marché, dans l’exil, sous la haine,
Et Florence restait son incessant désir :
Mais de tels hommes n’ont, ici-bas, qu’à souffrir,
En promenant partout leur fortune incertaine.
Solitaire il erra, de tes lugubres pins
À tes absides d’or, Ravenne ; et tu devins
Une consolatrice amère à son front blême.
Il pardonna, pieux, au sévère destin.
Tu conserves ses os : et sur l’âpre maremme,
Plane encor le dernier soupir du Florentin.

Musées et collections.
La collection Layard, de Venise, à la National Gallery de Londres §

Tome CI, numéro 374, 16 janvier 1913, p. 415-422 [420].

La National Gallery de Londres va s’enrichir d’une nouvelle précieuse collection, par suite du décès de lady Layard, veuve du célèbre diplomate et archéologue sir Henry Layard, qui avait légué à l’Angleterre toutes les œuvres d’art réunies par lui dans le palais Bianca Capello sur le Grand Canal. Il y a là, comme on sait, plusieurs morceaux de grande valeur, notamment le célèbre Portrait de Mahomet II peint par Gentile Bellini lors de son séjour à la cour du Sultan qui avait prié la Sérénissime République de lui envoyer un peintre fort habile5 (malheureusement ce portrait a été, depuis, fortement repeint) ; puis, l’Adoration des Rois Mages du même artiste, Le Départ de sainte Ursule de Carpaccio, une Madone de Cima da Conegliano, des Saints de Bartolomeo Montagna, une Figure allégorique du Printemps par Cosmé Tura, une Annonciation de Gaudenzio Ferrari, des Madones de Bonsignori et de Boccaccino, des Portraits par Moroni et par Moretto da Brescia, une Adoration de l’Enfant Jésus par Lorenzo Costa, une Pietà de Sébastien del Piombo, quelques Primitifs néerlandais, etc. : au total une quarantaine d’œuvres choisies6. Le déplaisir des Italiens est grand de voir partir à l’étranger tant de belles œuvres de l’école nationale et une collection qui était une des parures de Venise ; aussi le Gouvernement italien fait-il jouer en ce moment tous les ressorts de sa diplomatie pour faire rentrer ces tableaux, malgré un décret rendu en 1906, dans la catégorie de ceux dont la sévère loi italienne de 1909 interdit l’exportation7.

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913 §

Faust et saint Sébastien §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 524-535.

Les œuvres littéraires ont ceci de particulier, qu’au contraire des œuvres scientifiques elles sont essentiellement fonctions de l’homme qui les crée. Alors que l’importance même d’une découverte en fait la propriété de tous, et laisse peu de place à la personnalité de l’artisan, l’œuvre littéraire ne se saurait comprendre en dehors du poète qui l’enfanta, du milieu et du temps qui la virent naître. Ce sont de telles considérations qui nous ont amené à rapprocher ici le Martyre de saint Sébastien du second Faust.

De même que Goethe, ayant assisté au déclin d’un siècle et à l’aurore d’un autre, contemporain à la fois de la fin de la monarchie et de la chute de l’empire, après avoir exprimé dans Werther la « désespérance » (ce dont Musset lui fit plus tard un grief), chercha dans le second Faust à critiquer l’inanité des efforts métaphysiques de son temps, et à trouver une formule qui permît aux enlisés de cette agitation sans but de se ressaisir, de même M. d’Annunzio, après avoir célébré la Venise du passé, et dans ses Vierges aux rochers le lugubre effondrement des races anciennes, après avoir chanté la gloire du mécanisme qui enlève l’homme matériellement et moralement au-dessus de ses misères, de même M. d’Annunzio a cherché dans la glorification d’un héros chrétien la contrepartie du négativisme nietzschéen douloureux qui régnait dans ses œuvres.

Les progénérés littéraires que domine et que mène l’instinct sexuel ne font qu’exprimer dans leurs œuvres les difficultés de cet instinct à se satisfaire. Cet instinct vise un but idéal et aspire à en conserver la jouissance. L’amour est donc un seuil que les poètes cherchent à atteindre, et leur pessimisme ne traduit souvent que l’impuissance de leurs efforts pour y accéder. Ils restent ainsi des amoureux perpétuels de l’amour en soi.

Mais de même que, comme le raconte P. Loti, dans les vieux temples de l’Inde se superposent les terrasses et les sanctuaires, d’accès d’autant plus difficile et d’autant plus redoutable que l’on monte plus haut, de telle sorte que la plupart des fidèles restent en dessous du séjour où règnent les idoles du faîte, de même la plupart des poètes se contentent d’aspirer sans cesse vers leur idéal et parfois de le saisir sans chercher plus haut une inspiration plus divine à leur génie. Goethe et d’Annunzio ont commencé tous deux par parcourir le cycle de l’amour humain, et ils en ont ressenti à la fois l’orgueil et le néant : Werther, il Fuoco, le premier Faust, Forse che si, donnent de manière égale l’impression de l’effort surtendu et de l’impuissance à rencontrer une formule définitive dans l’amour humain. Soit que l’effort fût trop puissant pour ne pas dépasser le but, soit que la nature elle-même du poète, trop foncièrement orgueilleuse, les ait empêchés de se plier à l’adaptation nécessaire, Faust, Stellio Effrena ne savent ni l’un ni l’autre conserver la femme qu’ils ont choisie et fuient tous deux vers des destinées nouvelles. Mais tandis que dans une occurrence semblable le simple poète, Musset, fait partir Octave désemparé, comme meurtri par une chute, et que l’amoureux dégringole les degrés du temple en attendant de se saisir à quelque nouveau mirage, Goethe et d’Annunzio se détournent comme des héros blessés en s’abritant sous le manteau de leur orgueil et s’évadent en montant plus haut.

Plus haut : c’est Dieu.

Or l’idée qu’un homme se peut faire de Dieu n’est que la projection extérieure de sa propre nature. Comme toute idée métaphysique, l’idée de Dieu subit lourdement l’influence du coefficient personnel et résulte de toutes les contingences d’éducation, de milieu, d’époque et de civilisation, où l’individu se trouve placé. Mais si l’œuvre, suivant les influences qui présidèrent à sa formation, est éminemment variable dans sa trame et dans son style, les grandes lignes en sont toujours les mêmes, car les problèmes du cœur humain sont d’essence éternelle. Quels que soient le philosophe et la note personnelle qu’il imprime à son œuvre, toutes les productions de l’esprit humain nées dans ces conditions présenteront de telles analogies que, pour n’être point des redites, elles ne seront cependant que des répliques extrêmement comparables.

L’odyssée satanique du docteur Faust ou la course au martyre de l’illuminé Sébastien ne sont que l’histoire d’un homme qui cherche à sortir du cadre étroit des limites de son milieu, à perpétuer sa vie en la liant indissolublement à quelque force éternelle.

Un premier élément de comparaison entre nos deux poètes est l’orgueil. Ils apparaissent tous deux comme des manifestations isolées de l’activité intellectuelle et du génie propre de leurs races, à des époques qui, comme nous le disions au début, sont assez analogues. Alors comme maintenant, au seuil de ces deux siècles successifs on peut retrouver les mêmes malaises. À la philosophie compliquée, impuissante, pessimiste de la fin du xviiie siècle en Allemagne, correspond le catholicisme étroit et fétichiste de la fin du xixe.

L’unité morale allemande était beaucoup plus avancée que l’unité politique, après les tourmentes successives de la révolution et de l’empire ; il y avait donc un malaise considérable, dû à la multiplicité des centres intellectuels et à leur séparation par des barrières conventionnelles et des régimes différents qui empêchaient les hommes de mentalités analogues de se rapprocher, et parfois même de penser librement ; d’autre part la forme politique elle-même de ces petits États ne pouvant justifier leur durée et la diversité de leurs formules respectives que par la minutie des détails, les manifestations de l’idée exigeaient, pour être un peu libres, une valeur assez grande de l’homme qui les soutenait pour que cet homme fût relativement affranchi des contingences et de la forme. La plupart des universitaires et par conséquent des intellectuels étaient ainsi bridés et retenus dans des cadres limitatifs de tout essor. Goethe, très affranchi, sentait profondément l’inanité des efforts de ce milieu, qui était pourtant un milieu pensant, et son émancipation philosophique fut à la fois la cause et l’effet de l’orgueil qu’il présenta toujours.

En Italie, l’unité politique est une chose réalisée ; l’unité intellectuelle est loin d’avoir atteint à la même simplicité. Entre les provinces émancipées du Nord et de l’Adriatique et la mentalité obscurcie de la région romaine ou sauvagement superstitieuse du Sud, existent encore les mêmes différences qu’Edmond About signalait dans la Question Romaine ; ces différences sont suffisantes pour créer des courants d’idées hostiles les unes aux autres, de véritables croisades intérieures propices elles-mêmes à des malaises excessifs se répercutant de l’une à l’autre extrémité. Les uns, très affranchis, ont sans cesse à se défendre contre l’agressivité déguisée et patiente de l’esprit romain ; les autres, encore asservis, sont sans cesse heurtés dans leur conservatisme de dogmes et d’intérêts par les poussées libératrices des premiers. Il ne s’agit plus seulement des états du pape, et de la différence de vitalité respective des versants de l’Apennin, comme dans l’œuvre d’About, mais de la diffusion de ce dualisme, qu’il signalait entre les deux côtés des montagnes, à toute la masse du peuple. L’homme qui pense risque donc infailliblement un conflit dès qu’il extériorise sa pensée, et devant l’inévitable attaque ne peut échapper à la géhenne commune qu’à la seule condition de trouver dans son orgueil un piédestal qui le mette assez haut pour dominer les foules.

L’orgueil est donc une condition nécessaire à la libre manifestation du génie chez les deux hommes qui nous occupent. Il leur fallait cette conception plus qu’humaine de leur personne pour échapper aux multiples entraves de leur milieu.

Tous deux sont les contemporains à la fois d’un crépuscule et d’une aurore ; tous deux sont comme cet « homme dont la maison tombe en ruines ; il l’a démolie pour en bâtir une autre »… et « n’ayant plus sa vieille maison et pas encore la maison nouvelle, ne sait ni où travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir ». (A. de Musset, Confessions.)

Pour Goethe, c’est la fin du formalisme et le triomphe de l’esprit critique qui semble être la caractéristique mentale supérieure de son époque ; pour d’Annunzio, c’est la lassitude de la critique et un fétichisme néocatholique qui représente la mentalité moyenne des classes affranchies par la fortune. Goethe est donc d’origines chrétiennes profondes sur lesquelles ont réagi les idées philosophiques très anciennes de la Grèce et de Rome ; nous disons chrétiennes avec intention parce qu’il importe peu au point de vue général que le milieu ait été soumis au catholicisme ou au protestantisme dogmatique ; sa philosophie païenne est essentiellement contraire à l’un et à l’autre et le culte de la nature leur est aussi profondément étranger.

D’Annunzio est de nature païenne, car le paganisme a imprégné assez longtemps les origines de son milieu pour que son génie soit fonction, non de la civilisation, mais de la terre italienne elle-même. Les instincts du premier sont conditionnés par une mentalité appartenant à des ascendants plus ou moins directs, le second est formé d’une sève plus ancienne, émanée du sol et non de la race. Goethe est un païen par éducation, d’Annunzio l’est de naissance et tend à devenir le chrétien que Goethe a cessé d’être. Il y tend parce que, sur cette nature, tout entière sentimentale, qui, en fait d’analyse psychologique, ne peut fournir que des observations prises en lui-même, la fatigue détermine l’effort vers un repos que seule une idée de nature analogue à ce qui est la foi religieuse peut fournir.

Leur œuvre à tous deux portera donc nécessairement cette double empreinte à la fois de leurs tendances et de leurs origines, qui emporteront le paganisme de Goethe vers la véritable idée chrétienne qui est la bonté, et feront échouer le christianisme de d’Annunzio aux pieds des autels du seul dieu païen qui soit éternel : la beauté.

Pour tous deux il est nécessaire de parcourir la même étape, celle de l’amour, dont nous avons déjà parlé. Faust devient amoureux d’Hélène après un épisode dont nous retrouverons l’équivalent mystique et matériel dans d’Annunzio. L’amour d’Hélène, d’un être à proprement parler immatériel ou, si l’on veut, fantômal, représente une réalité dont la partie objective est tirée tout entière de l’élément vivant du couple, c’est-à-dire de Faust. L’amour est donc assez puissant pour créer de toutes pièces l’objectivité du sujet aimé. Cela a toujours été vrai pour l’amour chrétien mystique. Les grands illuminés : sainte Thérèse, saint Antoine, saint François, Marie Alacoque, ont donné à l’objet divin de leur amour une réalité suffisante pour en être stigmatisés matériellement, c’est-à-dire pour pouvoir constater sur leur propre chair l’action qu’ils jugeaient divine. Là le phénomène matériel reste cependant unilatéral, tandis que Goethe a voulu que l’amour de Faust fût assez puissant pour que, sans qu’il soit nécessaire de faire boire à l’ombre d’Hélène le sang d’aucune brebis noire, elle eût cependant une existence réelle. Il est vrai que toujours l’amour a été créateur de mirages et que si les anciens l’ont voulu aveugle, c’est qu’il n’a besoin d’aucun témoignage pour croire aux splendeurs de l’objet choisi ; mais ils ne l’ont guère jugé assez puissant pour transférer à la femme aimée la matérialité même de son amant. Faust aime Hélène et parce qu’il l’aime il en tire non seulement les mêmes sensations que d’une femme réelle, mais encore en a un enfant : Euphorion.

Euphorion, ni ombre, ni vivant, constitue le lien auquel se rattache l’équilibre instable du couple, tant qu’il restera dans les conditions adéquates à la vie matérielle et aux lois de la pesanteur. Hélène, ainsi doublement attachée à la vie de la terre, continuera à pouvoir donner à Faust les satisfactions de sa présence, mais Euphorion — ombre et homme — sent le besoin de jouir des facultés de lévitation qui se rattachent à l’une des constituantes de son être, et, malgré la prière de ses parents, s’envole et se trouve entraîné vers le ciel, tandis que son enveloppe matérielle s’anéantit. Ainsi, comme le dit Hélène, « le lien de la vie et de l’amour est déchiré », et, comme son fils, elle retourne vers Perséphone.

La flèche de saint Sébastien échappe aussi aux lois de la pesanteur, et, parce qu’elle part vers le ciel sans retomber, donne le signal de la rupture du saint avec le passé plein d’amour païen, d’ailleurs aussi indécis comme sexe que pouvait l’être celui d’une ombre, et marque dans la vie du héros de d’Annunzio un épisode aussi important que la disparition d’Euphorion dans la vie de Faust. Dans les deux cas, c’est le fait surnaturel qui vient décider d’une vocation.

                    Je suis libre !
Souvenez-vous. Je suis la cible !
Souvenez-vous de ce terrible
Espoir, et que je serai digne
De demander à Dieu des signes
Plus éclatants.
(Le Saint, p. 18.)

D’Annunzio fait entrer Sébastien dans la période active de son amour mystique pour le Christ par une scène que nous retrouvons dans Goethe comme préparation à la rencontre de Faust et d’Hélène. Tandis que les Mères voguent dans le domaine de l’irréel, ne voyant que ce qui n’est pas encore, les sept magiciennes de d’Annunzio, attachées aux foyers de leur œuvre par des chaînes d’or qui sont des chaînes mystiques, puisqu’elles se rompront plus tard à l’apparition de l’objet sacré, ne contemplent que ce qui représente le culte du passé. Le trépied que Faust va chercher équivaut au voile empreint de la Sainte Image que la fille malade des fièvres ; cache dans son sein : l’un et l’autre sont le fétiche devant lequel tout cède et tandis que l’Hadès rend ses ombres à Faust, le voile étendu fait s’ouvrir les portes de bronze et se rompre les liens qui rattachaient les magiciennes à leur culte païen.

L’une et l’autre scène, qui se terminent d’une façon symétrique, ici par l’apothéose de la beauté païenne, là par la mainmise de la Vierge sur les domaines bleus de Samas, s’accompagnent de mouvements de foule sensiblement comparables, soit dans la cour du roi, qui s’agite autour de Méphisto, soit dans la tourbe des affranchis et des esclaves, qui hurlent dans la chambre magique.

Sébastien est donc entré dans le paroxysme de son amour pour le Christ avec la même fureur sacrée qui s’empare de Faust quand, armé du trépied, il frappe l’ombre de Paris pour lui arracher Hélène ; puis cette fureur tombe et le Saint se trouve devant l’empereur, comme Faust à la fin de sa carrière devant les problèmes auxquels Méphisto lui a donné la faculté de se consacrer, dans le royaume mystérieux créé aux dépens de la mer. À ce moment, tous deux ont abandonné le culte de la beauté païenne et se trouvent en présence de la même tentation de toute-puissance que leur offre le protagoniste.

Le rôle de l’Empereur et celui de Méphisto présentent en effet de grandes analogies. La toute-puissance de l’un et le satanisme de l’autre les rendent constamment présents au cours du développement de la pièce c’est la puissance impériale qui protège saint Sébastien, dans toute la première partie, contre le résultat de ses violations de la loi païenne, de même que chaque fois que Faust enfreint les lois sociales ou qu’il se trouve dans un mauvais pas, c’est la puissance satanique qui l’arrache au danger. L’envahissement de la Chambre magique, qui n’est que le résultat d’un marché, parce que Sébastien a promis la guérison au préfet, risquerait, s’il n’était pas l’ami de l’empereur, de le faire considérer autrement que comme un thaumaturge ; de même Méphisto sauve Faust de l’imprudence qu’il commet devant la cour en voulant séparer Hélène et Paris, et lui évite l’accusation de sorcellerie.

L’Empereur tente saint Sébastien en lui offrant la divinité et Sébastien se laisse un instant séduire : ici d’Annunzio a cherché à rappeler la tentation du Christ quand Satan lui offre l’empire de la terre.

Cependant Méphisto a donné à Faust cet empire de la terre ; seulement il a peuplé cette terre de créatures d’illusion, lui donnant ainsi une puissance analogue à celle dont l’empereur dispose sur les divinités de son temps.

D’ailleurs le rapprochement de Méphisto et de l’Empereur est encore plus facile quand on étudie la façon dont se terminent leurs interventions respectives. L’Empereur a condamné, mais regrette assez l’exécution pour permettre au saint des funérailles plutôt glorieuses, de telle façon qu’après l’avoir frappé au nom de la religion païenne il lui pardonne assez pour lui permettre de retrouver dans l’Hadès les honneurs nécessaires ; il ne veut pas en faire une ombre errante, soit qu’il eût été touché par l’héroïsme du jeune homme, soit que son scepticisme païen le laisse sans colères suffisantes devant le culte de ce qui, pour lui, n’est qu’un numéro de plus dans l’Empyrée. Méphisto, qui a longuement, à la suite de Faust, erré parmi les ombres de l’ancien monde, qui a beaucoup causé avec elles au hasard des aventures de son pupille, a fini par acquérir à leur école le même scepticisme dont l’empereur est imprégné, et ne fait qu’une vague résistance lorsque les anges viennent lui arracher l’âme de Faust, dont la damnation se trouve ainsi évitée par un geste analogue à celui qui a épargné aux mânes de saint Sébastien d’être privés de sépulture. Méphisto et l’Empereur procèdent ainsi du même sentiment, de la même absence de certitude. Pour Méphisto, les choses vont même plus loin, puisque Goethe laisse vaguement entrevoir qu’il pourrait bien, à la longue, échapper lui-même à la condition satanique.

La mort des deux héros caractérise également un même mouvement de l’âme chez les deux poètes : Faust, plus réfléchi, âgé, fatigué d’avoir tout essayé, tout vu, tout éprouvé, même l’amour asexué d’Hélène, saint Sébastien, enthousiaste, grisé, exalté au point de vue mystique, ne conservent ni l’un, ni l’autre ce que nous pourrions appeler le leitmotiv qui a conditionné leur existence antérieure. Faust n’a demandé jusque-là à Méphisto que des jouissances matérielles ; il a bien touché à l’amour surnaturel ou, si l’on préfère, une formule qui est peut-être plus opportune, à l’amour en soi, il a bien éprouvé toutes les joies de la puissance humaine, mais il reste inquiet, et il suffit d’un incident presque insignifiant en lui-même pour le ramener au point de départ. Après avoir écrasé par la sensation du néant des doctrines, fait un acte de foi négative en se vouant au satanisme, la sensation qu’il a du néant des réalités le ramène à faire, vers l’idée chrétienne, un mouvement qui est un acte de foi active, implicite. De même saint Sébastien parti d’un milieu sentimental, formé tout entier par l’amour qu’il inspire aux archers d’Émèse, peut-être après en avoir inspiré à l’empereur, s’évade dans le mysticisme chrétien, mais sans y perdre son essence asexuée, aimant le Christ comme les archers et les adoniastes l’aimaient lui-même. Ce qui le touche n’a rien à voir avec la doctrine philosophique du christianisme.

Ô fiévreuse, où les as-tu vues ;
Ces choses ? Elles ne sont pas
Dans le livre,
(Le Saint, p. 32.)

Il est tout entier empoigné par l’idolâtrie matérielle du Sauveur et s’émeut non de l’idée de rédemption, mais de celle du martyre et de l’automutilation par renonciation aux joies du monde. Ce que lui apporte la fille malade des fièvres n’est en rien la parole fraternelle, mais le signe matériel des souffrances du Sauveur, dont la valeur religieuse lui échappe, et dont il ne sait saisir que le seul symbole charnel.

Ils l’ont frappé à coups de poing,
Ils l’ont tout meurtri de soufflets,
Ils ont craché sur lui. Sa face
Est défigurée. Sur ses joues
Coulent les crachats et le sang.
Sa bouche est livide et gonflée.
Ses dents sont toutes ébranlées,
Et ses paupières, et ses yeux,
Hélas ! hélas !
(Le Saint, p. 30.)

Il sort donc de l’amour païen, comme Faust de la philosophie chrétienne, pour trouver non une doctrine nettement opposée à celle qui lui servait de guide, mais une déformation de son état mental primitif. Le satanisme de l’un, le christianisme de l’autre, ne sont en somme que la confession déformée de leur foi primitive. Puis saint Sébastien retrouve le flamboiement de ses amours primitives dans la dernière scène qui le remet en contact avec la cohorte de ses amants. Sa mort et ses obsèques sont l’apothéose, non plus de son christianisme, mais ici encore de l’amour en soi, non sexué.

C’est que, en réalité, les auteurs ont un point commun que nous allons trouver dans cette caractéristique amoureuse dont nous avons déjà dit qu’il leur avait fallu franchir l’étape de l’amour féminin sans s’y briser pour accéder l’un comme l’autre au seuil de mystères plus voisins des dieux que des hommes. Goethe à 38 ans s’était échappé de la cour grand-ducale de Weimar et de la tendresse berceuse de Charlotte de Stein pour aller passer deux ans en Italie. Là il écrivit deux poèmes, deux élégies à propos d’un jeune garçon qu’il avait rencontré à Rome et que, dit-on, il avait aimé. Qu’il fût arrivé à cette imprécision de l’amour sous l’influence du milieu ou plus particulièrement, grâce à l’effet que lui produisirent les œuvres de Michel-Ange, il n’en reste pas moins certain que ce fut de sa part une véritable envolée vers le génie et vers la beauté absolue. Plus tard, dans son « divan oriental », il se laissa aller à écrire des poèmes que les uranistes revendiquent comme une œuvre unisexuelle. D’ailleurs il pratiquait pour Antinoüs la même admiration que l’Empereur Adrien et l’empereur Frédéric et l’on a pu dire (Raffalowich) que, à l’époque des Grecs ou de la Renaissance, « Goethe aurait aimé l’homme et la femme sensuellement et également ». C’est cette unisexualité, nous disons intentionnellement uni et non homo, que nous retrouvons dans saint Sébastien où l’idée amoureuse s’indiffère du sexe pour ne se rattacher qu’à la beauté.

Est-ce une honte,

Si ma vie brûle pour l’amour

De l’Amour

………………………………………….

(P. 32.)
Amour, que je sois assouvie !
Seigneur Amour,  voici ma vie.
(La Sainte, p. 35.)
Des profondeurs, des profondeurs
J’appelle votre amour, élus !
(Le Saint aux Archers, p. 48.)
Nous avons tué notre amour.
(L’archer Sanaé, p. 48.)

L’idée de la Beauté, surhumaine et divine, domine toute la foule masculine et féminine qui s’agite dans la pièce. Les dieux païens, comme le Christ, s’effacent et tombent tour à tour devant elle. Or l’amour de la beauté en soi, de la beauté physique à l’exclusion de toute idée morale, n’a jamais été une idée chrétienne, et c’est pour cela que le paganisme de d’Annunzio et celui de Goethe se sont ainsi côtoyés et superposés malgré des points de départ et des civilisations entièrement différents. L’épisode d’Hélène est à vrai dire celui où ce culte du beau asexué éclate le plus dans l’œuvre de Goethe, on trouve chez lui plus que dans d’Annunzio le souci du beau moral dans l’effort de civilisation que Faust tente à la fin de sa vie, mais la beauté est une chose tellement païenne que Goethe est obligé, pour ramener Faust dans les voies de la rédemption, de terminer sa vie par un retour à la bonté. Saint Sébastien n’est jamais bon. Il reste cruel, égoïste, sans altruisme dans l’amour, et c’est pourquoi, malgré la magie blanche dont l’entoure son poète, il ne peut finir qu’en paganisme. L’apothéose finale, logique dans Faust, est ici surajoutée ; Adonis ne peut monter au ciel chrétien.

Nous n’insisterons pas sur les moyens de magie blanche employés par les deux auteurs pour donner au public la sensation du surnaturel. De cet ordre sont, par exemple, la pluie d’or en feu dont Méphisto arrose la foule et le brasier de la Cour des Lys sur lequel le saint danse sans se brûler en mimant à la fois la « saltation guerrière et la jubilation nuptiale ». Ailleurs les moyens scéniques de Goethe ont plus d’ampleur ; la course de l’homunculus à travers le monde païen, et sa disparition, par la fusion amoureuse de son essence avec les éléments, aux pieds de Galathée, comporte un symbolisme philosophique dont il n’est pas possible de retrouver la puissance dans aucune des parties du Saint Sébastien. L’amour asexué, celui dont Musset a dit qu’il entraîne les mondes dans leurs orbites, prend dans Goethe une allure suffisamment sublime pour devenir divin. C’est l’Eros, antérieur à toutes les divinités, qu’il symbolise ainsi, et son retour au paganisme est en somme une sorte de prière supérieure adressée à l’essence mystérieuse des choses. Il embrasse ainsi tout le passé et ce qui peut être tout l’avenir : le dieu inconnu.

Dans Saint Sébastien l’essor est moins puissant ; il n’est plus l’expression de la recherche anxieuse de l’éternel inconnu, mais l’effort vers la glorification suprême de ce qui n’est qu’un chapitre, très restreint dans le temps et dans l’espace, de l’histoire des Dieux. Saint Sébastien monte aussi haut que le peut porter la double décadence des deux Romes : la païenne et la chrétienne ; Faust, ni païen, ni chrétien, domine toutes les théocraties du haut de la critique, qui est la manifestation suprême de la liberté de l’homme.

Les Romans.
Henri de Régnier : Images vénitiennes, Fontemoing §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 579-583 [583].

Réédition très luxueuse des visions de la ville des doges par Henri de Régnier, qui sut trouver, dans le somptueux décor convenu des coins d’intimité d’un charme tout nouveau et plus vraiment poétiques peut-être que les décors déjà tant chantés.

Littérature.
Collection des Plus Belles Pages : L’Arétin, Notice de Guillaume Apollinaire, 1 vol. in-18, 3,50, « Mercure de France » §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 583-589 [586-587].

En tête de ces Plus Belles Pages de l’Arétin, M. Guillaume Apollinaire a écrit une notice critique qui nous apporte quelques précisions sur la vie et sur l’œuvre de ce Pierre, dit l’Arétin, qui, « à cause de sa gloire et de son déshonneur, est devenu une des figures les plus attachantes du xvie siècle…, les plus mal connues » aussi. Il demeure l’homme des postures, non pas à cause de ses sonnets, « mais bien grâce à un dialogue en prose qu’il n’a point écrit et où on en indique 35 ». Tandis qu’en Italie les lettrés le voient d’un mauvais œil, chez nous les gens du monde accouplent sa mémoire à celle du marquis de Sade. M. Apollinaire apprendra à beaucoup que l’Arétin fut un personnage, ami du Titien et de Michel-Ange :

Dans le palais qu’il habitait, écrit M. Apollinaire, se pressait chaque jour la foule des artistes, des disciples, des patriciens, des aventuriers, des ecclésiastiques, des mérétrices, des ganymèdes et des étrangers. L’Arétin plaisante et rit souvent à gorge déployée. Il est l’homme le plus libre du monde, il ne craint personne. Il reçoit des présents de tous les souverains. François Ier et Charles-Quint lui ont donné des chaînes d’or, mais ne l’ont point enchaîné… Il ne ménage rien et dit hardiment sa pensée… Fléau des princes, il les flagelle par droit divin.

Mais, ceci déroutera davantage encore l’opinion fixée : l’Arétin n’était pas un mécréant et on possède du curé de San Luca, sa paroisse, une attestation de sa mort chrétienne. Si Jules III ne fit pas de lui un cardinal, ce fut pour des raisons plus politiques que morales : « Celui qui écrivit tant d’ouvrages pieux et les ornait avec la reproduction de la fameuse médaille qui le proclamait Fléau des Princes était, autant que bien d’autres, digne de la pourpre cardinalice et, n’eût été la bassesse de son extraction, n’aurait peut-être pas fait si mauvaise figure sur le trône pontifical ! »

M. Apollinaire étudie ensuite l’œuvre de l’Arétin, son théâtre, que Molière et Corneille semblent avoir connu, ses ouvrages religieux qui eurent une vogue considérable, enfin ses Ragionamenti. À ce sujet, M. Apollinaire voudrait que l’on restitue à l’Arétin la paternité de quelques ouvrages comme la Puttana errante, etc., auxquels il lui paraît impossible que le Divin n’ait pas mis la main.

Dans son choix des œuvres M. Apollinaire ne nous donne pas les sonnets luxurieux, qui sont connus, qui sont même les seules œuvres vraiment connues de l’Arétin. Ceux qui les ignorent encore les trouveront dans l’Œuvre du Divin Arétin, à la Bibliothèque des Curieux, ouvrage que je ne connais pas d’ailleurs.

On trouvera ici d’amples extraits des Ragionamenti, dialogue de courtisanes, des fragments bien choisis du théâtre, tragédie et comédie : l’Orazia, le Philosophe, la Femme de Cour, enfin des Lettres qui sont une des parties les plus importantes de l’Œuvre arétinesque ; c’est par ces lettres qu’il exerça cette grande influence sur l’opinion publique qui fit de lui le Fléau des Princes. Enfin, en Appendice, un essai de bibliographie arétinesque, traitant des éditions en italien, qui rendra service aux lettrés.

Constatant que beaucoup des écrits d’Arétin sont encore obscurs, M. Apollinaire termine sa savante et amusante notice, en souhaitant que les érudits italiens parvinssent « à éclaircir un texte très agréable à la vérité, mais rempli d’allusions à des événements, à des coutumes, à des personnages dont le public n’a pas idée aujourd’hui ». Toutefois, ajoute-t-il, c’est avec justice qu’en son temps on a écrit que le divin Pierre Arétin était la règle de tous et la balance du style.

Archéologie, voyages §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 598-604 [598-600, 600].

Antoine Hekler : Portraits antiques, Hachette, 40 fr. §

Le très beau volume publié par la librairie Hachette, Portraits antiques, — recueil de planches donnant les principales statues historiques des époques grecque et latine, d’après les collections des musées d’Europe et même d’Amérique, s’ouvre par une étude intéressante de M. Antoine Hekler, mais que je ne puis que résumer brièvement. — La statuaire grecque, écrit l’auteur, commence par des effigies honorifiques, mais selon un type encore idéal, et l’un des plus anciens portraits qui nous soient connus est celui de Périclès. D’ailleurs, on ne représente alors les hommes que sous leur angle de beauté, si l’on peut ainsi dire ; le portrait du vieux poète Anacréon est tout conventionnel ainsi que celui d’Homère, — figuré sous les traits d’un homme vénérable, avec une longue barbe et des yeux clos pour indiquer la cécité. Au milieu du ve siècle et avec l’œuvre à peu près perdue de Démétrios, nous arrivons à des réalisations plus certaines ; on lui attribue une tête d’Euripide, du musée de Naples ; l’art désormais représente la vieillesse, mais l’ennoblit volontiers. De l’an 440, environ, est l’hermès double d’Hérodote et de Thucydide du musée de Naples, et le portrait devient réaliste, toujours avec une tendance à l’idéalisation, comme on le voit pour les bustes de Socrate. Le réalisme dès ce moment s’emploie dans la statuaire funéraire ; on commence aussi à traiter, dans les têtes, la chevelure et la barbe d’une manière plus exacte (fin du ive siècle) ; les caractères individuels, les signes de l’âge s’accentuent : le Démosthène du Vatican est d’une réalité saisissante. Mais les têtes de femmes resteront jusqu’à la fin des effigies conventionnelles, — Bérénice, Arsinoé, Cléopâtre — sauf peut-être dans les camées. La sculpture poursuivant toujours la ressemblance, en vint à employer le moulage des figures, bientôt des corps (école de Lysistrate) ; mais quand même la statuaire grecque, qui cherchait à traduire le caractère individuel, inclinait aussi à rapprocher l’individualité du type général.

L’art italien, avant la conquête de la Grèce, est pour ainsi dire nul, C’est l’art étrusque qui d’ailleurs disparaît, bientôt et laisse la place à la statuaire hellène. On nous montre d’abord les durs paysans du Latium aux faces énergiques et têtues, qui s’affadiront bientôt, et dès le commencement de l’époque impériale ne seront plus que les Romains de la décadence. Les portraits de femmes expriment la droiture, mais aussi l’intelligence plutôt bornée des matrones, — en somme la simplicité ; la grâce leur manque. Avec le siècle d’Auguste, on voit survenir des visages fins, aristocratiques, de culture intellectuelle, plus intense, mais qui n’ont plus l’énergie et l’obstination des ancêtres. — Il est du reste curieux d’étudier cette série nombreuse de portraits — encore que beaucoup demeurent anonymes — et d’en rapprocher le geste des personnages, — par exemple les Empereurs, presque tous des fous ou des malfaiteurs que drape la pourpre impériale et dont Tacite, plus tard les bas commérages de l’Histoire Auguste, retracent la vie et le destin. Mais surtout, pour qui sait rapprocher, malgré le temps, les époques et la différence de civilisation même, les types humains, il est curieux de voir combien ces êtres si anciens physiquement se rapprochent de nous, — des gens que nous pouvons voir passer dans la rue et que d’ailleurs, le plus souvent, nous ne ferions pas asseoir à notre table. Parmi les Grecs, Démosthène a l’air d’un orateur de club ; Zénon est un contremaître d’usine ; Socrate porte la tête d’un bistro ; Platon, d’un député à la Chambre ; l’Aristote du musée de Vienne est un vieux pauvre et Diogène le Cynique, tout nu, aujourd’hui ne sortirait guère de son tonneau que pour être mené au poste. — Parmi les Romains, c’est une bien autre série : le gras Pompée ; Cicéron qui a la tête d’un avoué de province ; César ; face tourmentée d’ambition ; Auguste, avec l’expression ambiguë de l’homme qui a réussi ; puis, c’est le masque tourmenté de Vipsanius ; Titus, qui semble un gros garçon surfait ; Nerva, figure autoritaire de vieillard ; Adrien, avec le nez allongé, la bouche tombante ; le bellâtre Antinoüs, à la bouche méprisante ; les effigies d’Antonin le Pieux, au regard d’éberlué ; de Marc-Aurèle, solide gaillard breton qui a le physique d’un portefaix ; de Caracalla, l’air mauvais avec son nez en cuillère ; de Gallien, le regard torve, enfoncé sous l’orbite, etc. — Pour ceux que les récits d’histoire et les considérations générales n’intéressent que médiocrement il peut y avoir de l’intérêt, on le voit, à regarder ces images. Elles sont de toute beauté, nous le répétons avec plaisir, et l’ouvrage ne dépare nullement les collections de la maison Hachette.

Gabriel Faure : Sur la Via Emilia, Sansot., 5 fr. §

M. Gabriel Faure a réuni en un volume, — dont l’édition est d’ailleurs remarquable — ses promenades sur la Via Emilia par Plaisance, Bologne et Rimini. C’était, comme nul ne l’ignore, sans doute, une des voies d’accès de l’Empire romain, et à Plaisance débouchaient trois des routes principales des Gaules par Gênes, par Suze et le Petit Saint-Bernard. — On sait aussi, par les publications précédentes, le charme des récits et les délicates impressions qu’apportent les livres de M. Gabriel Faure. En suivant cette route antique comme un des plus beaux pèlerinages d’art et de beauté qu’on puisse faire en Italie, il note, dès Plaisance, le Municipio, palais gothique de marbre blanc et briques vermeilles, et les aspects du Dôme qui est une belle église romane. Mais tout un tiers de la ville, vers le Pô, est entamé par les démolisseurs ; on modernise ici comme en France, — c’est-à-dire qu’on enlaidit sous prétexte de progrès, pour la joie de tous les imbéciles. — Entre Plaisance et Parme se trouve Borgo San Donnino, encore avec une cathédrale de style roman, puis le pont sur le Taro. Parme est la ville du Corrège — sur lequel M. Gabriel Faure donne des pages d’agréable critique ; c’est ensuite Modène, qui garde, outre le Dôme, des coins de vieux remparts ; Bologne avec San Petronio et les admirables sculptures de Jacopo della Quercia ; la route de Rimini avec Imola, Faenza, Forli, — la campagne autrefois cultivée par les Romains, — Ferlimpoli, Césène, enfin Rimini avec San Francesco, la porte Aurea et le souvenir tragique des Malatesta. — Mais on parle peut-être un peu trop de peinture dans les livres de M. Gabriel Faure, et il y a tout de même, dans les villes, autre chose à voir que des tableaux. Pourtant le récit est d’un bel enthousiasme. L’auteur semble toujours faire un voyage de noces, et c’est sans doute un de ses éléments de succès.

Art §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 636-640 [638, 639-640].

Exposition d’Art contemporain (Galerie Manzi et Joyant) [extrait] §

À la Galerie Manzi et Joyant, une seconde exposition d’art contemporain ; la première allait jusqu’à MM. Vuillard, Bonnard et Roussel. La seconde sélecte des artistes plus jeunes […] M. Bugatti rehausse l’exposition par d’étonnantes silhouettes animales ; voici vraiment sans conteste possible le premier des animaliers de ce temps. On n’avait rien vu de tel depuis Barye. Mais si Barye, parfois amusé, est le plus souvent tragique, M. Bugatti saisit dans la vie animale le pittoresque, le rare et disons même le comique involontaire et gauche de la bêtise. La statuette de M. Bugatti est souple comme un instantané fixé en bronze. Il y a là un hippopotame bâillant, un kangouroo sautelant, des pélicans très amusants, un fourmilier étrange serré en une volute de grand style ; ces admirables amusements, je les préfère pour ma part à ces lions de M. Bugatti, qui se souviennent trop des frises où les rois d’Assur les perçaient de flèches ; Bugatti est surtout un notateur extraordinaire de mouvements rares et rapides.

[…]

IVe Exposition du Groupe libre (Bernheim-Jeune, rue Richepanse) [extrait] §

Le Groupe libre (chez Bernheim-Jeune, rue Richepanse) est une réunion de jeunes artistes sans grand point commun d’esthétique, unis simplement par une réciproque estime et voisinant bien. […] Des peintures de M. Bucci saisissent par leur rapide vérité, par d’harmonieuses colorations. Ce sont des points de la côte niçoise, et des images de Sardaigne ; parmi ces dernières, une belle évocation d’église nue et populaire avec de sobres silhouettes de paysannes aux mantes éclatantes. On peut regretter que M. Bucci, qui occupe parmi nos plus jeunes aquafortistes une des premières places, n’ait point présenté, cette année, de ces coins du Paris populaire dont il traduit si bien l’esprit et le bouillonnement. […]

Lettres anglaises.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 645-650 [649].

L’anonymat perd tout autant ses droits dans The Quarterly Review […] une étude sur Leopardi, par Henry Cloviston […]

Lettres italiennes §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 650-659.

Mort de E. A. Butti §

Avec la mort de E. A. Butti, les « cénacles » italiens en général, et milanais en particulier, c’est-à-dire quelques salles de café connues et fréquentées pêle-mêle, à Rome, à Florence ou à Milan, par des journalistes plus ou moins repus et des écrivains plus ou moins errants, ont perdu une de leurs plus singulières figures. Ils ont perdu un causeur fin, caustique et paradoxal, et le plus étrange misanthrope amant de la société, que l’on puisse concevoir. La littérature italienne a perdu de son côté l’espoir de l’œuvre très puissante, du chef-d’œuvre hautain et profond qu’on avait le droit d’attendre, et qu’on attendait, du talent le plus inquiet de l’Italie contemporaine.

E. A. Butti a été, et demeure, comme la plus émouvante personnification de l’inquiétude.

Fils de cette race plus germaine que latine, qui, aux pieds des Alpes et dans les plaines lombardes, s’acharne depuis des siècles à imposer son droit héroïque à la vie, il eut de sa race l’orgueil individualiste étroitement, douloureusement lié au plus inapaisable mysticisme.

S’il eût vécu au temps de Manzoni, en pleine et fière éclosion romantique, il eût été, comme celui-ci, un chrétien qui porte sa foi comme un agréable fardeau. Il a vécu dans une époque de trouble spirituel, qui dure, où l’affranchissement humain de toute croyance leurre l’esprit d’un adolescent avec l’une quelconque des mirifiques promesses entassées dans les cours et les basses-cours positivistes. Mais tout le positivisme du xxe siècle, ou l’ensemble des systèmes fort divers et de fort différente utilité que l’on appelle de la sorte, n’est qu’un « allumeur » de soifs. E. A. Butti est mort de cette terrible soif qui l’a consumé peu à peu depuis sa jeunesse ; il est mort d’avoir cru à la non-croyance, et d’avoir cherché pendant tout le reste de sa vie les sources désaltérantes d’un mysticisme qui s’égarait dans le spiritisme, dans la théosophie, et surtout dans la plus cruelle, la plus implacable analyse de soi-même. Il est mort en invoquant en vain le nom et les attributs de Dieu.

Toute sa raillerie amusée, son indulgence pleine de menace et de dédain, l’acuité spirituelle, très milanaise, de ses regards, jetés, en s’en moquant, sur la vie, n’ont pu le sauver. Il s’est abîmé au fond du gouffre spirituel ouvert depuis quelque vingt ans devant tout être dont la sensibilité à la moindre noblesse, c’est-à-dire le moindre hautain désintéressement dans la recherche et dans l’affirmation des choses de l’âme.

À ce point de vue, le talent réel et profond, quoique incomplètement réalisé, de E. A. Butti est souverainement représentatif d’un état d’âme collectif qui n’est pas qu’italien. Après son premier volume de critique, Ni haines, ni amours, après l’expression passionnée de, soi-même donnée avec prodigalité à son roman l’Automate, paru en français aux éditions du Mercure, il mesura son angoisse, dans les Mémoires d’Albert Sarcori, l’Anima, l’Âme, aperçu très émouvant des préoccupations mystiques qui l’avaient saisi et enveloppé dans sa retraite temporaire de Sufurs, sur les bords du Rhin. « Toute fierté est donc vaine, écrivait-il ; le Monde et la Vie ne finissent certainement pas là où commence l’ignorance humaine ; au contraire, le Vrai, le Vrai absolu peut commencer justement là où notre savoir finit. »

Un des grands mérites, solitaires et méconnus, de E. A. Butti fut celui de s’être efforcé, sur la scène italienne si pauvre, vers quelques « représentations d’âme et de corps », selon le mot du réformateur de la Pastorale au xvie siècle. Il rêva d’un théâtre italien d’allure pensive et de composition artiste, capable d’indiquer les souffrances profondes et actuelles de l’esprit humain, et d’attirer vers elles des masses émues. Avec Flammes dans l’Ombre, il présenta aux Italiens l’ébauche d’une scène où tous les droits humains, de la chair et de la pensée, se trouvent exaltés. Et lorsqu’il ne sourit pas amèrement avec des satires telles que le Géant et les Pygmées, ou le Coucou, il voulut répandre sur les autres un peu de son incertitude, un peu de son magnifique et cruel trouble en écrivant l’Utopie, la Course au plaisir, Lucifer.

Ceci donc restera de ce grand écrivain : son art, semblable à un miroir voilé, un miroir aux reflets quelque peu sataniques, du trouble de son temps. Il restera que ce philosophe incapable d’atteindre à un système, ce poète incapable d’atteindre à un style, aura donné à son pays les œuvres littéraires les plus profondes de ces dernières cinquante années, aura et le seul à répondre ainsi aux multiples appels que les grands cœurs mystiques répandent à travers le monde depuis, surtout, un quart de siècle, et que des phalanges de musiciens accueilleront, peut-être, dans la création d’un culte nouveau. Il restera de E. A. Butti qu’il fut de ceux qui résistèrent au mirage étincelant du succès que les snobs internationaux et les artistes facilitaient considérablement aux esthètes virtuoses qui emboîtèrent le pas à M. d’Annunzio.

Lorsque le sort de la littérature italienne nouvelle sera affermi, on suivra la trace marquée par l’auteur de l’Âme. On suivra le rêve éperdu du dramaturge épris de la grande leçon tragique laissée par Villiers de l’Isle-Adam. La renommée de E. A. Butti grandira.

Et l’on se souviendra de son testament pathétique, si courageusement romantique, dans lequel il a demandé des funérailles de pauvre. « Ni convoi funèbre, ni discours, ni fleurs. Silence ! Ma vie fut douleur. Je prie Dieu que ma mort soit paix. »

E. A. Butti a été jusqu’à sa fin un grand orgueilleux, a eu jusqu’à sa fin l’orgueil de son inquiétude.

Gabriele d’Annunzio : La Vita di Cola di Rienzo, Milan §

Encore une fois le hasard de la librairie m’offre le loisir d’un rapprochement, qui est absurde en soi. Cette fois-ci, je rapproche l’écriture de M. Charles Maurras de celle de M. Gabriele d’Annunzio, et Dante de Cola di Rienzo.

Deux biographies extrêmement littéraires viennent de paraître sur ces deux héros de l’histoire italienne. On peut les comparer, et les déclarer également belles, si l’on croit pouvoir comparer une vigoureuse créature vivante avec une admirable statue. M. Charles Maurras a donné une vibrante évocation de Dante, pour la préface à la traduction nouvelle de la Divine Comédie faite par Mme Espinasse-Mongenet ; et M. d’Annunzio vient de faire paraître, précédée d’un prologue de l’auteur, un volume biographique sur Cola di Rienzo. Il serait inutile de confronter les deux « écritures » : M. d’Annunzio a cru devoir se conformer, en italien, aux règles de construction, d’expression, de style, du xvie siècle florentin, le siècle de Machiavel et de Guichardin. M. Charles Maurras a écrit sa biographie dantesque dans un français net, vivant, riche d’indications « musicales » neuves et inattendues.

La magie du style d’annunzien nous présente un Cola di Rienzo tel qu’un styliste de la Renaissance, doublé d’un grammairien, aurait pu le voir. L’écrivain déclare même que son ambition n’est pas autre. Il s’efforce, dit-il, « de retrouver l’art latin de la biographie ». Il veut être un « portraitiste » de style ancien, car « entre l’historien et le biographe grande est la différence, comme entre le peintre de la fresque et le portraitiste. Le premier ne considère les hommes que dans le plus vaste mouvement des faits complexes et dans les plus efficaces accointances avec la vie publique ; le second ne le représente que dans les reliefs les plus saillants de leur personne singulière. » Il veut donc faire jaillir de son cerveau la figure totale d’un homme illustre ou d’un homme obscur, par l’harmonisation toute particulière de certains caractères, par la valeur entière de certains accords et désaccords de tons d’âme, découverte par lui, exprimés par lui seul. Il pense à Boccace, à Machiavel, aux grands « anecdotiers » de l’histoire italienne, du xiiie au xvie siècle. Son idéal est classique. La « chose » faite par les anciens, laissée en paradigmes par les écrivains glorieux de sa langue, lui apparaît définitive au milieu de la race, à tel point qu’il en imite la tournure et l’agencement des phrases, et la sonorité, aujourd’hui rare, ou, comme on dit, archaïque, de certains mots. Les biographies anciennes apparaissent ainsi à M. d’Annunzio semblables à des formes que le génie a créées pour qu’elles durent comme la découverte des terres inconnues. Il ne veut pas laisser ces formes évoluer, servir de chaînon, ou, si l’on aime mieux, de semence pour des floraisons nouvelles, ainsi qu’il arrive réellement pour toute « forme » littéraire comme pour toute « vérité » scientifique. Il ne veut renouveler ni la matière, ni la manière ; à l’instar de certains sculpteurs, qui foisonnent surtout en Italie, lesquels font encore des bustes à la Donatello, et des médailles à la Pisanello, il veut évoquer des êtres à la Villani ou à la Boccace…

Point d’inspiration innovatrice donc, chez l’écrivain ; seulement, sa psychologie et son style ont dans ce livre une énergie prodigieuse. Le livre est composé, on peut dire, de deux « biographies » : celle de l’auteur lui-même, contenue dans le Prologue, et celle de Cola di Rienzo. Dans l’une, l’écrivain évoque, sans grande émotion apparente du reste, les souvenirs de son long et laborieux séjour dans sa ville florentine. On sait — ou l’on ne sait pas, en France — que M. d’Annunzio joue devant les Italiens le rôle de « l’exilé ». Nul ne l’a exilé, et nul ne le retient, fors sa volonté ; mais le rôle est joli, quoique assez romanesque, et le poète semble s’y complaire. Dans son Prologue il parle de ce qui fut sa villa, où il « retrouvait, dit-il, sans effort, les mœurs et les goûts d’un seigneur de la Renaissance, entre chiens, chevaux et beaux atours ». Et certaines pages descriptives, où l’on retrouve le « paysage psychologique » de M. Barrès ou de M. d’Annunzio même, sont d’une grande beauté.

La biographie de Cola di Rienzo abonde en de semblables pages. La vie du Tribun romain est représentée avec une opulence telle de détails choisis que la figure du Plébéien bondit devant nos yeux claire, précise, troublante, comme la suprême parole d’un aveu. Vraiment, le livre tout entier résume et révèle les lignes physiques et psychiques d’un homme, comme un visage ; tout le livre est un visage expressif, celui de Cola di Rienzo, coulé dans le bronze d’une médaille. La proportion et l’équilibre du volume sont ceux d’une médaille parfaite. On ne peut pas le considérer entièrement comme un essai au souffle large, à la Montaigne, ou bien au souffle court mais singulièrement intense, à la Carlyle ou à l’Emerson. Il y a un peu de tout cela dans cette « Vie ». Il y a surtout le désir de se rapprocher des grands chroniqueurs et annalistes italiens. Le rapprochement va jusqu’au pastiche, que l’auteur accentue en publiant des documents, faux ou vrais, du Saint-Office et de la décrépite et vaine « Académie de la Crusca » florentine, qui l’autorisent à publier son livre. Mais que de force, que de poésie suggestive, dans un si grand nombre de pages. Je crois être d’accord avec l’auteur, en aimant particulièrement les lignes consacrées à la mort de Fra Moriale.

Il dit : « Soulever à nouveau je voulais cette ville qui est vôtre, ô Romains. Injustement, je meurs. » Il s’approcha du billot, s’agenouilla par terre, posa la tête sur le bois, pour l’essayer ; puis il se leva et dit : « Je ne suis pas bien ! » Il se tourna vers l’Orient, et se recommanda à Dieu. De nouveau, il posa par terre les genoux, il embrassa le billot, et dit : « Dieu le sauve, Sainte Justice. » Il fit de la main le signe de la croix là où il était sur le point de laisser la vie, il embrassa le signe fait ; ôta le capuchon sombre, frisé d’or, et le jeta. Comme la hache lui fut ajustée sur le cou, il dit : « Je ne suis pas bien. » Et il appela son médecin des plaies, qui se trouvait à côté de lui avec d’autres intimes. L’homme de l’art chercha la jointure de l’os, et l’indiqua au bourreau. Tout le peuple les entourait, suspendu, retenant la respiration ; les pâtres regardaient de loin, stupéfiés ; les tas de chanvre resplendissaient au soleil d’août, au sommet des piques des cordiers. Le silence était si haut que l’on entendait les chèvres brouter dans les buissons. Coupée au premier coup, la tête sauta. Au jet véhément du sang, on connut la puissance de cette vie…

La geste du Tribun de Rome est évoquée dans tout le volume avec une semblable magie du style. M. d’Annunzio se conforme même au principe historique qui imposait une passion vive à tout chroniqueur : il semble animé d’un si violent esprit de parti, hostile à Cola, que celui-ci n’apparaît que dans une grande laideur de corps et d’âme.

Cependant, ce volume qui est, dans l’esprit de l’écrivain, le premier d’une série consacrée aux Vies d’hommes illustres et d’hommes obscurs, pourquoi porte-t-il une date si récente ? Pourquoi M. d’Annunzio n’a-t-il pas poussé la « couleur locale », si l’on peut dire, jusqu’à le faire imprimer sur un papier mort, daté d’une date lointaine ? Et pourquoi a-t-il cru encore une fois que le summum de l’art, le « suprême classique » est dans l’imitation des formes abandonnées par l’esprit de l’homme ? Pourquoi a-t-il poursuivi un tel grand travail de dilettante ?

Je sais que M. d’Annunzio n’est plus à l’âge où l’on se rénove, et qu’il est, au contraire, à celui où les penchants du passé deviennent des travers. Et c’est peut-être pour retrouver les anciennes formes du mélodrame italien qu’il s’offre à M. Puccini et se donne à M. Mascagni, ces maestri par lui si honnis jadis. Mais quel dommage que la Vie de Cola di Rienzo n’ait pas sollicité autrefois sa jeunesse créatrice !

Une préface de Charles Maurras à la Divine Comédie, Librairie Nationale §

Toute autre d’esprit, de forme, de vigueur et de vie, est l’évocation de Dante que M. Charles Maurras offre impérieusement à l’âme adolescente de ce que sera la grande France de demain. M. Charles Maurras a écrit un essai net, bref, profond, large de vues et de conséquences, en un mot très français, tel que les plus beaux esprits du grand siècle eussent aimé. Il ne l’a pas écrit dans une langue voisine de celle que Dante écrivit et parla, il ne l’a pas écrit en provençal ou en vieux français, pas même dans le français du dantologue Rabelais. M. Maurras a écrit une des plus belles biographies, des plus synthétiques, et pour cela même des plus complètes, que l’on eût souhaitées pour honorer le plus grand poète de la Chrétienté. Et sa langue simple et pleine, élégante et nerveuse, se cristallise dans des phrases qui étincellent et réchauffent.

M. Maurras n’a pas cru, à l’instar de M. d’Annunzio, que les modèles anciens sont des moules où il nous faut couler le bronze fondu de nos sentiments nouveaux. Il a composé un « essai » véritable à la française, c’est-à-dire au souffle inépuisable, et il a campé devant nos âmes émues une figure de Dante que nous ne connaissions guère. Après l’admirable « médaille » de Cola di Rienzo, voici un Colleone inattendu, aux reflets métalliques et menaçants. C’est une statue de Dante.

Le long masque aiguisé et creusé, dont la stylisation excessive peut aboutir à une véritable caricature, dégage, à l’examen, les signes d’une sorte de supériorité générique antérieure aux distributions du destin. Sans le bonnet pointu, qui le classe déjà parmi les docteurs et les sages, la maigre effigie laurée d’or pourrait servir à désigner tout autre maître des hommes, guide politique ou chef militaire : volonté de Jules César ou du grand Condé, idées d’Aristote ou de Richelieu. Une destinée différente changerait peu de chose à l’accent décisif de ce visage supérieurement calme et dos, mais dont les traits crispés disent tant de passion : ingénieux, bien plus qu’inspirés et méditatifs. Le front haut, les tempes serrées, les joues creuses, une amère bouche abaissée qu’allonge encore la face, le grand œil reculé du profil aquilin, sous l’arcade proéminente font ressembler le dessin de ce caractère au type abstrait du maître entier, du chef essentiel, l’homme et non l’homme qui s’appelle Callias (modèle qui n’a pas été inventé au quinzième siècle et que le douzième avait déjà reçu de l’antiquité). La poésie aura été l’organe de Dante, et son moyen de l’exprimer ; mais sa fin primitive était de se porter en avant pour être suivi.

Depuis le grec Foscolo, qui fut un grand poète italien nourri du plus pur classicisme, nul n’avait vu avec une si intime compréhension la figure dantesque. M. Maurras dépasse d’un seul coup le travail de quelques centaines de biographes. Il voit en synthèse, et si Dante lui apparaît à la manière gigantesque avec laquelle Michel-Ange, qui venait de lire Homère, vit tout le genre humain, il ne se sert volontairement que de quelques lignes et de quelques couleurs d’une surprenante sobriété, pour que le Gibelin se dresse devant nous sous l’espèce titanesque.

Nous le voyons ainsi dans sa royale unité sous ses aspects les plus opposés. « Cette nature, écrit M. Maurras, est assez ample pour occuper et pour combler, par exemple, les intervalles, du patriotisme florentin le plus ombrageux au catholicisme universel le plus dégagé. » Il n’y a pas contradiction, mais correction et achèvement, dans ces alternances de la justice et de la pitié, des cris de colère et des larmes de miséricorde. Il est bon que le visiteur de la Cité dolente arrose la voie qu’il descend de pleurs de compassion sur tant d’infortunes sans terme, mais il est d’égale bonté que certains scélérats soient insultés par lui, ou même que les traîtres aient la tête écrasée au passage de ses talons ; en ce cas, comme il le déclare, « ce fut courtoisie que de leur être vilain ! »

M. Maurras donne nettement les raisons qui lui font proposer l’exemple et l’étude de Dante aux générations qui s’élèvent. Celui qu’il appelle « le plus intellectuel de tous les poètes et le plus émouvant », peut « guérir plusieurs des défauts de ce jeune siècle et en stimuler les vertus ».

De ce maître suave, dur, irritable et puissant, les âpretés s’imposeront par un charme fait de raison et d’éloquence, de musique et d’amour. Debout et resserré dans sa longue cape sans plis, tel que l’évoque une iconographie assez véridique, il ne fera point grâce à la mollesse, à la dispersion, au vain rêve, à la fausse sensiblerie : mais le sentiment fort, l’idée vraie, l’image ferme et cohérente, les passions ardemment tenues ou menées ou utilisées, toutes les vertus, tous les biens qui le firent frissonner des pieds à la tête, sans faire osciller sa raison, ni hésiter son cœur, contribueront à faire entendre qu’il y a des façons de sentir sans faiblir, et que l’excès, l’abus sont de simples états de dégénérescence morale qui ramènent une âme fort au-dessous de son point de vigueur réelle et d’intensité véritable. Quand les jeunes lecteurs auront vu ce poète de la volonté et de la raison fondre en larmes comme un enfant, pâmer comme une femme, retomber sur la terre comme un corps mort ou rire de bonheur au rayon de belles étoiles, il aura peut-être donné une idée juste des mystères du sentiment, sur lequel ils auront moins de chances d’être abusés par les charlatans de toute origine.

À l’utile leçon de vérité antiromantique, ce Florentin en deuil de son bel San Giovanni, cet énergique cittadin della città partita ajoutera une sérieuse leçon de civisme.

Et M. Maurras, après avoir affirmé que « ces Français modernes, dont les pères ont été trop heureux et qui ont besoin d’être avertis de la gravité d’une épreuve que tout prépare, ne trouveront nulle part ailleurs d’avertissement plus complet ni aussi pressant », dresse encore une fois, contre le spectre barbare qui menace et veut subjuguer toute une race, l’image souveraine de celle-ci, qui fut maîtresse de l’Occident.

Cet évocateur a aussi un esprit de parti, ce fameux spirito di parte des farouches chroniqueurs florentins. Mais le noble feu qui le brûle dedans ne laisse rien apparaître, hors de ses lueurs, ne laisse rien sentir hors de sa bonne chaleur. La violence du foyer est cachée. Le statuaire a moulé la statue de Dante avec des mains fermes et pleines d’amour, pour nous montrer l’homme médiéval, passionné et superbe, esclave et roi de sa chair comme de son esprit, dans tout le pathétique de sa plénitude. Il montre à des foules nouvelles le héros de la chrétienté, avec tous ses attributs prométhéides de maître de la flamme et du nombre, et ses attributs héraclides de vengeur humain désigné à la fois par les Dieux antiques et par la Providence contemporaine.

Ce n’est point la moindre originalité du biographe que d’avoir élevé Dante, de nos jours, sur la cime où se tiennent les grands moniteurs immortels de notre cœur à tous, et de nous le montrer, d’une manière si inattendue à l’entrée de la plus moderne de nos cités, comme le plus moderne de nos héros. Un grand cri de la race nous revient aux lèvres, celui que poussaient les Initiés orphiques avant d’entendre la parole de Pythagore : Révère les Héros bienfaiteurs, les Esprits demi-dieux…

Le plus fier et le plus noble des hommes de parti actuels vient de le prononcer sur le seuil de la Divine Comédie.

Giulio de Frenzi, L’Italiano errante, Casanova, Ricardi, Naples §

Encore une biographie d’un grand Italien : Casanova de Seingalt. Celui qui l’a écrite, est un « jeune », mais un jeune écrivain énergique et orgueilleux, qui peut se vanter d’être un des inspirateurs et des chefs du parti nationaliste italien en pleine éclosion.

Eu publiant son livre sur Casanova, l’Italien errant, M. Giulio de Frenzi apporte aux études innombrables sur l’incomparable chevalier de l’amour une contribution fort remarquable. Il fait ressortir ce que de supérieurement beau et rare enrichit le caractère de cet homme prestigieux, qui fut appelé le premier des hommes modernes, et qui n’eut d’autre rêve que d’errer, « d’errer à travers toutes les castes de la société, de pénétrer dans les cours les plus somptueuses, de tomber dans la boue des plèbes les plus basses, de se faire à la compagnie des espions et des ruffians, de discuter de philosophie avec Voltaire, de forger d’ingénieuses adulations pour Mme de Pompadour, de repousser avec un trait plus impertinent les traits de Joseph II d’Autriche, de partager avec les compères du tripot l’or mal gagné, d’être tour à tour abbé, officier, historien, antiquaire, diplomate, violoniste, publiciste, industriel, financier, explorateur, poète, chimiste, mathématicien, espion. Essayer tous les milieux et toutes les conditions, effleurer toutes les âmes, surpasser les limites du temps et de l’espace — la Tradition et la Province — pour pouvoir vérifier dans l’immense spectacle de la vie sociale les différences, et y connaître les inutilités humaines : cette fièvre, inutile peut-être mais certes caractéristique, cette fièvre moderne de l’instabilité et de la curiosité, agite plus que tout autre de ses contemporains Jacques Casanova ».

Et M. de Frenzi voit en lui le plus typique des Italiens errants qui répandirent au xviiie siècle à travers le monde leur intelligence étrange, diverse et féconde, après Joseph Balsamo, le sublime et encore méconnu Cagliostro, jusqu’à Goldoni et tant d’autres.

Ce livre de M. Giulio de Frenzi, romancier et critique de valeur et journaliste de particulière importance, est une œuvre belle consacrée à une des plus curieuses figures qui puissent résumer la sensibilité de plusieurs siècles. Car le nerveux et humain Jacques Casanova attend le grand artiste qui lui permettra de détrôner le romantique et insupportable Don Juan.

Échos.
La question des langues et les progrès de l’italien en Suisse §

Tome CI, numéro 375, 1er février 1913, p. 668-672 [669-670].

On discute beaucoup, en Suisse, les résultats du recensement de 1910. Contrairement à ce qu’on avait constaté en 1900, l’élément allemand a manifesté cette fois un pourcentage d’accroissement plus élevé que l’élément français. Il ne faut pas s’en étonner : car, pour des raisons dans lesquelles il serait trop long d’entrer, les chiffres accusés en 1900 pour le français étaient trop élevés. Dans l’intervalle, le patriotisme linguistique de l’élément allemand s’est réveillé : d’où la différence qu’on note aujourd’hui.

Le fait le plus saillant est l’accroissement considérable de l’élément italien, dû presque entièrement à l’immigration. En 1900, on avait expliqué ce phénomène par les travaux du Simplon alors en cours et on déclarait qu’il était passager. Il n’a fait au contraire que se manifester avec plus d’intensité. L’élément italien a presque doublé en 22 ans (155 000 en 1888, 221 000 en 1900, 301 000 en 1910), et les immigrants, à eux seuls, ont quintuplé.

Les colonies italiennes, composées surtout d’ouvriers, s’essaiment le long des voies transalpestres — Simplon, Lœtschberg, Gothard, Albula — et sont nombreuses à leur débouché : Genève, Lausanne, Zurich.

Ces résultats sont commentés arec satisfaction en Italie, où le professeur bolonais Giorgio del Vecchio vient de lancer une idée originale : celle de faire adopter l’italien comme langue littéraire et scolaire par les populations romanches des Grisons.

L’italien est déjà la langue nationale des autres populations rhéto-romanes, celles du Tyrol et du Frioul. Il est certain que l’italien résisterait mieux à la germanisation, si rapide dans les Grisons, que les dialectes romanches, morcelés et socialement inférieurs. Mais malgré tant de bonnes raisons la proposition a peu de chance d’aboutir, car elle froisse la fierté nationale des anciens conquérants de la Valteline.

Tome CI, numéro 376, 16 février 1913 §

Au pays de Circé §

Tome CI, numéro 376, 16 février 1913, p. 673-703.

Ici même8, de textes odysséens rapprochés et coordonnés, d’ailleurs toujours pris au pied de la lettre, nous avons naguère fait jaillir cette conclusion que l’île d’Ischia, à l’entrée du golfe de Naples, avait été la Schérie homérique, patrie des Phéaciens et de leur jeune reine Nausicaa.

Malgré certains côtés mystérieux, ces « illustres navigateurs » ont, n’en déplaise aux modernes, l’allure très vivante. Que nous ayons abouti pour eux à une géographie reconnaissable et certaine, il n’y a là, en fin de compte, rien qui doive surprendre. À un peuple réel répond, comme on aurait dû s’y attendre, un pays réel.

Mais à côté de ces hommes de chair et d’os, voici, en d’autres épisodes de l’Odyssée, des êtres fantastiques. Les Laistrygons sont tantôt des humains, et tantôt des géants hauts comme des montagnes, qui plus est, des géants anthropophages. Circé est une magicienne terriblement inquiétante : d’un coup de sa baguette, elle change les hommes en pourceaux ; elle a d’ailleurs peuplé les abords de sa demeure de loups et de lions enchantés, et son pouvoir va jusqu’à domestiquer les Saisons, jusqu’à en faire ses propres servantes. Puis c’est la Nekuia et la maison de Hadès ; nous voici dans l’Au-delà, au milieu des Ombres et des « têtes vides des morts ». En ces trois épisodes remplis de merveilleux, les sites ne vont-ils pas être purement imaginaires ? N’est-ce pas une tentative vaine que de chercher à identifier la côte des Géants, la terre de Circé et les régions Infernales ?

Il faut le savoir ; et pour cela soumettre les renseignements d’Homère sur ces pays à la méthode d’investigation qui a donné pour Schérie des résultats si nets.

Tout d’abord nous extrairons avec soin du texte tous les passages, tous les mots, pouvant se rapporter à la description des sites, aux noms des lieux, à la durée et à l’orientation des itinéraires ; nous n’en laisserons volontairement aucun dans l’ombre ; et pour tous nous nous efforcerons d’arriver au vrai sens de l’auteur. Sur toute la ligne, nous serons homériste outrancier.

En cela, nous différerons grandement de certains homérisants de l’heure actuelle, qui ont cependant le courage de croire à des réalités géographiques dans Homère : par exemple Victor Bérard en France, Grühn et Dœrpfeld en Allemagne ; mais leur foi n’est pas assez robuste ; bien qu’ils aient promis de suivre Homère pas à pas, ils n’en font qu’à leur tête, négligeant ici les distances, ailleurs ne tenant pas compte des orientations, prenant avec les sites des libertés grandes, donnant aux textes des interprétations dans lesquelles l’imagination domine, ou bien déclarant interpolés, et partant sans valeur, les passages qui les gênent. Pour moi, je le répète, je m’efforcerai d’être toujours et partout l’esclave du texte tout entier.

Ce premier travail conduira à des descriptions incomplètes sans doute, mais bien plus détaillées et bien plus caractérisantes qu’on n’imaginerait à première vue.

Nous chercherons ensuite à identifier chacune de ces descriptions. Or, l’examen des matériaux à utiliser nous convaincra que ce n’est pas là besogne au gré de nos caprices. Non seulement chaque site où nous croirons retrouver Ulysse aura à reproduire toutes les indications, vagues ou formelles, mises à sa charge ; mais encore il devra tenir compte des distances et des orientations, parfois imprécises, mais aussi parfois rigoureuses, qui le relient à ses voisins ; et, comme du pays des Morts nous distinguerons le fleuve Océan, ce sera sur quatre sites ainsi décrits et ainsi reliés qu’il faudra opérer ; et presque sur cinq, car la station d’où est parti Ulysse pour le pays des Laistrygons aura aussi ses exigences : elle nous imposera au moins une distance maxima. En résumé, nous serons en face d’un ensemble très cohérent de détails et de conditions géographiques qu’il faudra identifier d’un bloc, sous peine de ne rien identifier du tout. Notre situation sera tout à fait celle d’un astronome ayant à retrouver non pas dans tout le ciel, mais dans une région céleste déterminée, une constellation décrite en termes clairs et bien indicateurs, quoique incomplets et peu scientifiques. Si la description est de pure imagination, l’astronome n’est-il pas voué à un échec certain et qui sera vite constaté ?

Or, chose curieuse, ces identifications se feront ; elles se feront après des recherches patientes, il est vrai, mais sans difficultés réelles ; elles se feront avec des lieux précis, déterminés, voisins les uns des autres, reliés comme il convient. Et ainsi les cadres où apparaissent les Géants, la Magicienne et les Morts du vieil aède, de l’aède d’il y a bientôt trois mille ans, se résoudront, comme pour Schérie, en des réalités géographiques que l’on peut, au xxe siècle, voir de ses yeux, fouler de ses pieds et toucher de ses mains.

I. La côte des Laistrygons §

A) Les données du texte §

Il y a six jours et six nuits, sans interruption, que navigue Ulysse, depuis qu’il a quitté Éole. Il note cette particularité qu’il faut beaucoup ramer, au point que les matelots sont rebutés de ce travail pénible9. Puis :

Le septième jour, nous arrivons à la haute forteresse de Lamos et à Télépyle laistrygonienne ; en ce lieu, où un berger rentrant interpelle un berger sortant qui entend sa voix (un homme vigilant gagnerait leurs deux salaires à faire paître les vaches du premier et les blanches brebis du second ; car ils sont tout voisins, l’un cheminant vers le couchant, et l’autre vers le levant)10. Nous voici dans un beau port, entouré symétriquement à droite et à gauche par la roche dénudée11. Vers l’entrée, les rives se faisant face avancent, se rapprochent et ne laissent entre elles qu’un étroit passage. Nos navires s’y enfoncent, et s’amarrent les uns à côté des autres ; autour d’eux, c’est calme plat : le flot est immobile. Pour moi, je reste seul en dehors : sur la lisière, j’attache mon câble à la roche. Puis je monte sur une hauteur bien découverte ; de là je n’aperçois, ni travaux des hommes, ni travaux des bœufs. J’envoie alors deux compagnons et un héraut reconnaître quels gens mangent le blé de cette terre. Ils suivent une route facile, où les chariots descendent le bois des hautes montagnes. En avant, d’une cité, ils croisent une jeune fille qui va chercher de l’eau : c’est la fille du laistrygon Antiphatès, descendant vers Artakiè, la fontaine aux belles eaux où puisent les habitants. Elle leur indique la haute maison de l’anax son père. Dans cette noble demeure, les voilà en face d’une femme grande comme une montagne, et la terreur les saisit. Cette femme appelle en hâte son époux, qui était à l’agora. Saisissant un de mes hommes, Antiphatès le dévore. Puis il pousse un cri à travers la ville. À sa voix, les puissants Laistrygons accourent, de ci de là, innombrables ; non avec l’aspect d’hommes, mais de géants. De la côte, ils lancent des roches meurtrières, et aussitôt parmi les vaisseaux c’est un affreux tumulte d’hommes mourants et de nefs fracassées. Puis, perçant mes compagnons comme des poissons, ils les emportent pour un affreux repas. Pendant que s’accomplit ce désastre dans les profondeurs du port, je saisis mon épée, je coupe le câble de mon vaisseau, et j’ordonne à mes compagnons de se courber sur les rames ; ils font voler les flots dans la crainte de la mort. Ma nef s’échappe à travers une pluie de rochers ; toutes les autres avaient péri là-bas12 !

D’après cet étrange et pathétique épisode, que nous avons cité en entier pour que l’on puisse juger de notre « méthode d’extraction », ce que nous avons à retrouver ici :

1° C’est d’abord une station qui soit à six journées entières de navigation à partir d’Éole ; mais en tenant compte de ce fait qu’il faut beaucoup ramer, au point que les matelots en sont rebutés. Il suit de là deux choses : d’abord, d’une façon certaine, que l’évaluation moyenne de la distance d’après le temps serait ici trop forte : on va à la rame une bonne partie de la route, et il est clair que l’on avance ainsi beaucoup plus lentement. En second lieu, si l’on recourt à un moyen de locomotion aussi pénible, n’est-il pas à croire que la voile serait peu pratique, et que par conséquent l’on se trouve dans une mer difficile, imposant des précautions ou de fréquents changements de direction ?

2° Notre point d’arrivée doit être une « côte rocheuse des Palombes », ou un « écueil des Palombes », ou encore une « montagne des Palombes » ; comme le veut l’étymologie du terme transparent lais-trygonie13, roche palombière ;

3° Puis sur cette côte, ou auprès de cet écueil, ou au pied de cette montagne, nous avons à découvrir une baie profonde et à entrée étroite : assez étroite pour être qualifiée de porte. « La Porte par où l’on pénètre au loin », tel est le sens non moins clair de télé-pyle14 ;

4° Cette baie profonde est encadrée à. droite et à gauche par des rivages plus ou moins parallèles et rocheux, au moins sur une bonne partie de sa longueur ;

5° Elle est assez fermée pour que la houle y soit inconnue ;

6° Les piliers de la porte sont constitués par des roches se faisant face et se rapprochant ;

7° Il se pourrait que çà et là, sur les rives de la baie, des blocs éparpillés fissent songer à une bataille de géants lanceurs de rocs, comme les montagnes fendues évoquent dans les Pyrénées l’ombre de Roland ;

8° Non loin de l’entrée, s’élève une butte d’où la vue porte au loin ; ce que le vieux français appelle une guette ou une gatte ;

90 A une certaine distance de tout cela, distance que le texte ne permet pas de préciser, jaillit une fontaine Artakiè ; ce qui peut se traduire par fontaine de l’Ours15 ;

10° La région comporte de hautes montagnes alors boisées ;

11° Néanmoins, dans le voisinage de la côte, les chariots cheminent facilement ;

12° Pour une raison à découvrir, les marins regardent les habitants comme apparentés à des géants mangeurs d’hommes ;

13° Reste à trouver le sens des premières lignes relatives aux deux bergers. Jusqu’ici elles ont paru à peu près incompréhensibles.

Les uns y ont vu les courtes nuits d’été des pays septentrionaux, les autres un régime pastoral, moitié diurne, moitié nocturne, qui ferait supposer un climat très chaud. M. V. Bérard a préféré y voir une allusion à un genre littéraire : la poésie bucolique en honneur au milieu d’un peuple de bergers. Mais ces diverses interprétations font de notre passage un hors d’œuvre qui interrompt et retarde des indications topographiques dont ce serait tout à fait la place. Je fais l’hypothèse plus simple que, au lieu de retarder ces indications, il les commence : qu’il cherche à décrire une particularité de la rive par une naïve mise en scène, comme en imaginent volontiers les montagnards ou les riverains de la mer, à propos de roches qui présentent avec des êtres animés une ressemblance grossière ;

14° On pourrait voir dans le nom de Lamos une sorte de masculin du grec Lamia (monstre femelle mangeur d’enfants vivants). Lamos signifierait ainsi anthropophage, et pourrait, comme d’ailleurs Lamia, être dérivé du sémitique laham (en hébreu, viande) ;

15° Sauf Antiphatès (contradicteur), qui paraît ne présenter aucun sens utilisable, je crois avoir extrait du texte tout ce qui est susceptible d’une valeur topographique.

B) L’identification §

La station odysséenne qui précède les Laistrygons, c’est l’île d’Éole. Dans un autre travail16, avec le plus grand géographe du monde antique, Ptolémée, j’ai placé l’île d’Éole à la pointe de la Sicile, dans les Ægades17 ; plus exactement à Marittimo, la plus occidentale du groupe. À cette autorité de premier ordre, j’ai alors ajouté une démonstration indépendante que je ne puis refaire ici18.

On sait que, parti de chez Éole pour sa chère Ithaque, Ulysse a été brutalement ramené dans l’ouest, jusqu’à son point de départ, jusqu’à Marittimo, par le vent du sud-est. Cette fois Éole lui « refuse le retour », tout en lui enjoignant de déguerpir au plus vite. Je fais l’hypothèse que, repris par le vent qui lui a fait longer la Sicile méridionale, Ulysse, bon gré malgré, continue dans la même direction, et arrive au midi de la Sardaigne. En fait, c’est toujours avec le vent du sud-est que le navigateur antique parti de Marittimo aborde en Sardaigne ; car c’est une grosse affaire de franchir pareille distance en haute mer, et l’on attend bon vent arrière pour se risquer. À partir du midi de la grande île, la ligne générale des rivages orientaux fait avec le vent du sud-est un angle trop prononcé, et la voile des nefs antiques rend peu dans ces conditions ; puis, quand on arrive au nord-est de la Sardaigne, les côtes profondément découpées, la mer peuplée d’îles et semée d’écueils font la navigation lente et pénible ; on est dans un vrai labyrinthe de passes et de détroits ; il est difficile de s’y reconnaître, et il faut constamment changer de direction. Voilà évidemment pourquoi nos gens rament beaucoup. Ainsi s’expliquent les six jours et six nuits demandés. Pour arriver au point où nous conduisons Ulysse, la première impression était que les deux tiers de ce temps pouvaient suffire.

Nous sommes en face du grand port militaire italien établi dans l’île de la Maddalena, mais sur la côte même de Sardaigne.

La mer, tout insulaire, que notre expédition traverse depuis quelque temps est étonnamment peuplée d’oiseaux. Les Romains y ont connu un Columbarium promontorium.

Voici, à peine détaché de la Sardaigne, un îlot, ou plutôt un écueil qui porte aujourd’hui encore un nom intéressant : c’est le scoglio Colombo, la roche aux Palombes.

En arrière de cet écueil, s’ouvre dans la côte un long bras de mer étroit, appelé Porto Pozzo, le port du Puits. C’est une sorte de fjord qui s’enfonce profondément dans la terre jusqu’à plus de trois kilomètres. Très resserré à son entrée, où il n’a que trois cents mètres, il atteint à grand-peine une largeur double à deux kilomètres de là.

C’est un long couloir granitique avec des rives presque toujours parallèles, parfois nues et escarpées, parfois moins raides, herbues et parsemées de blocs.

Dans ce port du Puits, « bien que l’entrée soit au nord, il n’y a jamais beaucoup de mer », disent les Instructions nautiques19.

Tout ceci répond étonnamment à la lettre de l’Odyssée.

Voici la « Porte par laquelle on pénètre au loin », la Porte profonde, signalée aux navigateurs par une roche des Palombes. La voici non seulement avec les traits décrits par Homère, mais aussi avec les noms connus du grand aède : Scoglio Colombo est la traduction de laïs-trygoniè (la roche colombière) 20. Port du Puits, « ou Porte profonde », c’est tout un : voyez comme naturellement les mots d’enfoncement et de profondeur se sont tout à l’heure trouvés sous notre plume. Télépyle n’est pas une ville des environs qui restait à découvrir : c’est notre baie elle-même21.

À une dizaine de kilomètres dans l’est, au fond de l’anse de Palau, mouillage d’accès plus facile, jaillit une source abondante, laquelle a longtemps alimenté en eau l’île de la Maddalena. Cinq kilomètres encore plus loin le capo d’Orso dessine sur le ciel une silhouette d’Ours très reconnaissable22 : aux gens de mer qui arrivent du sud, il signale l’aiguade voisine, qui devient ainsi l’aiguade de l’Ours, la fontaine Artakiè. La haute forteresse de Lamos pouvait s’élever sur un sommet de la Punta Sardegna ou des environs de San Pasquale. Entre ces deux points, une large région basse et peu accidentée s’étend de Porto Pozzo jusqu’à un sommet qui domine le cap de l’Ours ; les chemins qui la sillonnent sont « faciles » et en longues lignes droites. Mais tout le pays en arrière est montagneux, et encore à l’heure actuelle tellement boisé que Palau fait surtout l’exportation du charbon de bois.

Revenons à notre baie : le calme de ses flots, ses rives granitiques, le désordre des roches éparses çà et là sur leurs pentes répondent bien au décor supposé par Homère. La Punta Macchiamala, qui, sur sa rive orientale et à un kilomètre de l’entrée, domine les flots, d’une centaine de mètres, à fort bien pu être la guette d’où Ulysse a tenté de découvrir le pays. Si de là il n’a pas aperçu la ville de Lamos, c’est que, à plus de dix kilomètres peut-être, elle était trop éloignée. Aujourd’hui encore, de son sommet on découvrirait peu de travaux des hommes, peu de travaux des bœufs : des maquis, des pâturages, des bois, c’est à peu près tout l’horizon.

Examinons de plus près le goulet lui-même. Déjà étroit, il est encore resserré de chaque côté par une sorte de môle naturel qui projette dans la passe ses blocs éboulés. En travers de ce goulet, quelques écueils ajoutent encore aux difficultés de l’entrée. C’est Μ. V. Bérard qui le constate, et il a vu tout cela de ses yeux. Pourquoi donc a-t-il passé trop rapidement, et n’a-t-il pas saisi tout l’intérêt de ce qu’il voyait ?

Les blocs éboulés, qui au-dessus s’étagent sur les rives, sont, d’après son texte et ses photographies, des roches granitiques, dont le temps a émoussé, puis arrondi, les formes sur toutes les faces, et jusque dans leurs assises. Dans un beau désordre de flancs pansus et de croupes rebondies, elles semblent posées simplement sur le sol ; au milieu ou auprès des plaques de verdure qui couronnent la falaise, elles donnent assez bien l’illusion d’un troupeau au pâturage. Or les vaches qui paissent sur le flanc du pilier oriental sont les plus grosses, et la carte de l’état-major italien les appelle précisément le Vacche, les Vaches, en conformité avec Homère, qui place le Bouvier de ce côté. Évidemment les seize roches à fleur d’eau indiquées en face à l’occident par l’Hydrographie italienne, et leurs voisines qui sur la rive s’étagent au-dessus, ce sont pour le poète les Brebis qui descendent de la falaise en se dirigeant vers l’est, à la rencontre du troupeau de vaches.

Il semble certain d’ailleurs que l’imagination des pâtres de la Gallura voie toujours sur la rive occidentale les brebis homériques. Le cap dessiné par cette rive nord se termine par trois pointes qui s’appellent la Cunchedda, le Rocciu, et les Strupiddos. Or, en patois gallurien, une cunchedda c’est une de ces cavernes nombreuses dans l’île qui servent à loger le bétail ; le rocciu, c’est le bâton du berger (qui fait entendre le berger lui-même), et les strupiddos ce sont les pâturages clos où paissent les bêtes désentravées, le troupeau en liberté. En m’indiquant ces appellations, M. Sotgiu, le curé de San Pasquale, la paroisse voisine, a soin d’ajouter que la pointe Cunchedda tire son nom d’une grande caverne logeant effectivement des troupeaux. Évidemment, les deux autres noms ont été aussi suggérés par des détails du lieu.

Une étable sous roche, un berger debout sur la falaise, un troupeau éparpillé le long de la pente, n’y a-t-il pas là toute la partie occidentale de la scène homérique ? De plus, indépendamment de la convention vieille comme le monde qui fait de l’ouest la région de la nuit et de l’abri nocturne, voici une explication nouvelle, et plus simple encore, des vaches qui rentrent et des brebis qui sortent : vaches et brebis ont leur commune étable dans la grotte de la pointe Cunchedda. En résumé, voilà, parfaitement reconnaissables, les deux troupeaux marchant en sens contraire, l’un vers l’ouest et l’étable, l’autre vers l’orient et les pâturages ; les deux troupeaux qui sont tout proches et qu’un seul berger suffirait à garder.

Ce curieux exemple de la persistance des « lieux-dits », au sein de populations dont le travail est resté le même à travers les siècles, ne rend-il pas évidente et définitive notre identification de la Porte profonde ?

Et, du même coup, voici que nous comprenons tout à fait pourquoi les habitants de la côte des Palombes sont des géants anthropophages : nous avons mieux que les rocs lancés par des frondes prodigieuses ; la Sardaigne est en effet peuplée de monuments mégalithiques appelés de tous temps tumbas de los gigantes ; et dans les traditions locales, les géants hôtes de ces sépultures étaient associés aux Orci, monstres dévorateurs d’hommes qui avaient construit les nuraghes. C’est là une raison de plus, et une raison décisive, pour établir en Sardaigne les géants anthropophages de Lamos. En même temps se légitiment le sens et l’origine sémitiques que nous avons attribués à ce dernier vocable : Lamos est une traduction plus phénicienne que grecque du vocable italiote Orcus. Il est d’ailleurs inutile de rechercher dans les traditions galluriennes des traces de l’appellation de Laistrygons ; c’était là une sorte de surnom ayant cours seulement parmi des marins, et les indigènes ne s’en sont jamais souciés. L’histoire de Cook et des premiers navigateurs en Océanie est pleine d’appellations semblables dues à des incidents de voyage ; beaucoup sont aujourd’hui oubliées, même là où les habitants actuels sont d’origine européenne.

II. La terre de Circé §

A) Les données du texte §

1° Écrasé par l’affreux désastre, Ulysse oublie de noter dans quelle direction s’éloigne sa barque, maintenant solitaire. Il n’indique pas non plus la durée de ce nouvel « errement » ; de cette dernière omission, on peut conjecturer, sans l’affirmer, qu’il lui faut peu de temps pour arriver chez Circé ;

2° Le pays de la magicienne est une île ; le héros le dit trois fois23 ;

3° Cette île se détache nettement de toute terre voisine : « la mer infinie l’entoure de toutes parts comme une couronne24 ». C’est donc une île de haute mer. Il ne s’ensuit pas qu’aucune terre ne soit en vue : car l’épithète « infinie » est une épithète homérique, une épithète de nature ;

4° Elle est plate : « elle gît basse25 », dit le texte dans une, expression énergique. Voilà un trait bien original, car presque toutes les îles de la Méditerranée sont montagneuses26 ;

5° Cela n’exclut pas certain mouvement de terrain ; et le poète indique dans Circé un vallon, des parties hautes, une guette rocheuse, et un lieu bien en vue27 ;

6° Notre île est assez petite ; d’un point découvert où il est monté, et d’où l’œil ne pouvait porter très loin, puisque ce point est, comme tout le reste, de faible altitude, Ulysse, nous le savons déjà, a vu l’île se découper de toutes parts sur les flots ; si elle s’était prolongée au loin dans une direction quelconque, les terres mêmes basses auraient de ce côté arrêté le regard ;

7° Cependant ce n’est pas un îlot ; car des habitants y vivent, et puisqu’elle est en haute mer, forcément ils vivent en partie de ses produits ;

8° Elle est donc favorable à la culture ;

9° On y boit du vin ; le plus probable est qu’il a été fabriqué sur place et que notre île produit de la vigne28 ;

10° Elle est d’ailleurs très boisée, et possède des massifs de chênes29.

Voilà pour les traits généraux de la terre de Circé. Les premiers suffisent à exclure le site traditionnel, le cap Circeo, au sud du Latium, groupe de sommets s’élevant à pic de la mer, dont le plus haut approche de six cents mètres, et qui est très largement soudé sur trois faces au continent. Comment Μ. V. Bérard tient-il pour ce site, qui répugne si manifestement à la topographie homérique30 ?

Passons maintenant aux traits spéciaux à telle ou telle partie du pays de la Magicienne :

11° Le port où débarque Ulysse se trouve en un point de l’île « où sont les levers du Soleil et la maison de l’Aurore31 ». La première expression désigne clairement pour nous l’est ; la seconde le désigne non moins clairement dans la cosmographie chaldéo-égyptienne32. Ajoutons que, aussitôt cette indication donnée, Ulysse ensevelit sur la rive de ce même port un de ses compagnons, Elpénor, c’est-à-dire dans les langues sémitiques « celui qui est vers la lumière33 ». N’est-ce pas là une façon d’indiquer une fois de plus l’orientation du port, peut-être même de nous en donner le nom en lui fabriquant un héros éponyme ?

12° Ce port est, au moins en partie, une marine à échouage, puisqu’on y peut tirer les nefs sur le sable34 ;

13° Près de là, il y a une grotte s’ouvrant à quelques mètres au-dessus du flot. Car Ulysse ordonne d’y remiser non pas la nef elle-même qui est simplement amenée à terre, mais « les agrès et le bien de l’équipage35 » ;

14° Non loin de ce même port, se dresse la guette sur laquelle est monté le héros à son arrivée et d’où il a découvert toute l’île36 ;

15° Sur le chemin qui va de cette guette au port, on trouve un abreuvoir qui doit être un ruisseau ou, à la rigueur, une source, un simple point d’eau37 ;

16° Près de là, Ulysse tue un cerf énorme. Il faudra expliquer ce cerf avec ses dimensions anormales sur lesquelles insiste Homère38, ce cerf subsistant dans une île restreinte à côté d’habitants évidemment munis d’armes ;

17° Notons encore que, au temps d’Ulysse, l’établissement principal, le palais de l’Enchanteresse, est situé vers le centre de l’île39 ;

18° Et que du port on y arrive par une région basse, par un vallon40.

Nous voici donc en face de dix-huit indications qui ressortent toutes de la lettre du texte, et composent un ensemble de haute valeur laissant peu de place à une fausse identification.

Plus loin nous en trouverons une dix-neuvième, plus particularisante à elle seule que tout ce que nous venons de dire.

B) L’identification §

Quand Ulysse est arrivé à Porto Pozzo, il venait du sud, et longeait la côte orientale de Sardaigne pour s’élever dans le nord. Lorsqu’il en repart pour aboutir à Circé, il est probable qu’il continue dans la même direction. Retourner sur ses pas serait d’ailleurs une folie ; ce serait aller se heurter de nouveau à l’inexorable Éole, qui lui « interdit le retour ». Nous chercherons donc d’abord l’île de l’Enchanteresse dans le nord, risque à nous rabattre, s’il le faut, sur d’autres directions.

Voici précisément au nord-nord-est de Porto Pozzo, à moins de deux journées de navigation, une terre qui répond fort bien à la description homérique de Circé ; c’est une île de l’archipel Toscan, située au-dessous d’Elbe, une île aujourd’hui peu connue : Pianosa.

Elle se détache nettement de toutes les terres voisines : Elbe est à 14 kilomètres dans le nord, la Corse à 47 dans l’ouest, la côte d’Italie à 70 dans l’est. Ce n’est pas une île d’où l’on n’aperçoive aucune terre, mais on peut fort bien dire d’elle que la mer l’entoure largement de toutes parts.

Comme son nom l’indique, elle est plate et basse. La Pianosa de nos jours était déjà Planaria dans l’antiquité, « De niveau avec la mer, elle échappe pour cette raison aux navigateurs », disait Pline l’Ancien.

Tandis que Elbe, Montecristo, la Corse et dans l’horizon la côte Italienne dressent leurs montagnes en pyramides ou en dômes prodigieux, Pianosa se rase au niveau des flots. Sur le pont du paquebot, pourtant bien modeste, de la Compagnie Rubattino, il semble que l’on soit au niveau de ses falaises. Et je n’oublierai jamais l’impression de radeau flottant qu’elle me fit un soir de novembre 1904, après le soleil couché, lorsque, du haut des collines de Marina di Campo, dans Elbe, je la vis, à travers une brume d’or, se dessiner, sans plus de relief qu’une carte d’atlas, sur la nappe azurée des flots41.

À côté de ses voisines, qui atteignent toutes plusieurs centaines de mètres, elle se tient entre des altitudes de huit à vingt-quatre mètres. Ses deux points culminants en ont seuls vingt-neuf.

Elle est de dimensions restreintes : sa superficie n’est que de dix kilomètres carrés.

Cependant elle suffit à nourrir une population. Son sol est entièrement cultivable et vraiment fertile. Actuellement elle fournit les principaux moyens de subsistance à huit ou neuf cents habitants42.

Elle est défrichée depuis quelques années seulement : mais naguère elle était, dans sa majeure partie, le domaine incontesté du maquis. Ses habitants d’alors, étant surtout pêcheurs, et moins nombreux, se contentaient de quelques jardins maraîchers.

Deux lieux dits, inscrits sur la carte de l’état-major italien, rappellent des bois de chênes : c’est le poggio alla Quercia, et le campo ai Lecci. De tout temps ses vignes ont produit d’excellent vin.

Quelque plate que soit notre île, elle présente des mouvements de terrain appréciables et suffisant aux exigences, d’ailleurs modérées, de nos textes. Nous venons de parler du poggio alla Quercia : « poggio » veut dire colline ; le « campo » ai Lecci est par contraste une plaine. Au surplus la carte indique d’autres lieux dits se rapportant aux reliefs du sol ; et les courbes du niveau, sans l’encombrer, y jouent leur rôle.

Le point central et découvert qui a porté jadis le palais de Circé pourrait fort bien être celui qu’occupent aujourd’hui les bâtiments du podere del Cardon, le principal établissement de Pianosa après le port, et le centre des défrichements essayés à différentes époques. Comme le palais de l’Enchanteresse, ces bâtiments sont reliés au port par un vallon ; c’est ici une dépression, encadrée à droite et à gauche par des pentes douces la dominant d’une dizaine de mètres.

De l’un des points culminants de vingt-neuf mètres dont nous avons parlé, de celui qui porte aujourd’hui un belvédère, on embrasse du regard Pianosa tout entière, et on la voit encerclée de tous côtés par l’azur des flots.

C’est sur la côte orientale que se place le seul port que possède actuellement l’île. Deux criques assez abritées le composent. Immédiatement à côté, vers le nord, une plage en demi-cercle, la cala San Giovanni, constitue une belle marine à échouage. Partout ailleurs les rivages sont escarpés, coupés à pic, et formés par des lignes trop droites pour être hospitaliers. À la simple inspection de la carte, on se rend compte que Pianosa ne peut avoir eu d’autre port que le port actuel et la baie contiguë. Et, en fait, l’histoire ne lui en a jamais connu d’autre. Placé sur la côte orientale, et en plein est de la masse de l’île, cet ensemble est à la lettre tourné vers l’aurore et le lever du soleil. Les marins antiques préférant les plages à échouage, c’est la cala San Giovanni qui a dû être le port homérique.

Tout près de là et dans le nord, un peu dans les terres, la butte rocheuse du Belvedere répond bien à la guette sur laquelle monte le héros pour découvrir le pays.

Sur le chemin du Belvedere, près des ruines romaines du palais d’Agrippa, une des rares aiguades de Pianosa (il n’y en a que trois dans toute l’île) a pu être l’abreuvoir du Cerf.

Quant à ce dernier animal, de dimensions prodigieuses au dire d’Homère, il se retrouve à Pianosa avec les susdites dimensions, mais d’une façon imprévue au premier abord, à l’état de débris fossiles. Pianosa possède des brèches osseuses en assez grand nombre : elles sont à fleur de terre, d’un accès facile, très riches en ossements, et ont dû, de tout temps, attirer l’attention des habitants. Or ces brèches renferment des bois de cerf très reconnaissables, mêlés à des restes de grands mammifères : ours, bœuf et cheval. Évidemment assez forts en ostéologie pour reconnaître des ramures de cerf, mais incapables d’aller au-delà, les premiers habitants de Circé ont attribué au cerf les débris d’animaux beaucoup plus grands, avec lesquels ils ont trouvé les ramures enfoncées et mélangées.

Les grottes sont nombreuses à Pianosa. L’une d’elles, située à quelque distance au nord de l’anse sableuse, est connue sous le nom de Grottone (la grande caverne). Une autre s’ouvre sur le flanc sud du port actuel, à une certaine hauteur au-dessus du flot ; l’une et l’autre ont fort bien pu abriter les agrès de la nef et le bien de l’équipage.

Ajoutons une remarque suggérée par la carte de Pianosa. La baie la plus importante de la côte méridionale porte le nom de cala della Ruta. Or la ruta, c’est une plante fameuse en Italie, le peganum harmala de Linné, cette variété de rue que l’on appelle chez nos voisins ruta tout court, et qui est pour eux, principalement dans la région napolitaine, et aussi pour tous les orientaux, le grand remède au mauvais œil. J’ai établi ailleurs43 que ce devait être précisément la bienfaisante moly qui a préservé Ulysse des maléfices circéens. Le nom de notre baie n’en devient-il pas tout à fait intéressant ? Ne témoigne-t-il pas au moins, dans l’île, de traditions magiques ayant longtemps persisté ?

Mais ce n’est pas tout.

En relevant tout à l’heure les indications topographiques qui seraient à identifier, j’ai de propos délibéré laissé de côté un passage paraissant sans valeur pour nos recherches. Le voici :

J’envoie, dit le héros, des compagnons à la maison de Circé pour en rapporter le cadavre d’Elpénor qui n’est plus. Nous coupons du bois, et sur le rivage, non loin du port, en un endroit où le sol se relève, nous l’ensevelissons en versant d’abondantes larmes. Après avoir brûlé son corps et ses armes, nous entassons un tumulus, et nous le surmontons d’une stèle ; puis au sommet du tumulus (pas de la stèle) nous dressons sa rame bien faite44.

Eh bien ! ce texte, qui paraît étranger à la topographie, n’est pas autre chose que la description de la principale curiosité naturelle de Pianosa !

Je m’en rendis compte en arrivant en face du port. J’eus alors la stupéfaction et le vif plaisir de découvrir de mes yeux, à ma gauche, et tout à fait sur la rive, la tombe d’Elpénor. C’est une masse rocheuse dont l’aspect est vraiment celui d’un monument funèbre antique de dimensions gigantesques. Sur une plateforme légèrement relevée, la roche dessine une butte renflée en forme de tumulus suffisamment régulier. Une tour rocheuse surmonte ce tumulus, un peu forte à la vérité pour une stèle. Sur le côté qui regarde le port, au pied de la tour, et à la hauteur où, dans les monuments de l’époque classique, se placeront les trophées, la roche détache un piédestal où Homère peut supposer que, deux siècles avant lui, Ulysse a planté la rame bien faite. De l’endroit où stationnent les paquebots en avant du port, il faut y regarder à deux fois pour se rendre compte que l’on n’est pas en face d’un monument élevé, au moins en partie, de mains d’homme. Évidemment c’est l’aspect de cette roche qui a suggéré à l’aède l’épisode des funérailles d’Elpénor.

Remarquons d’ailleurs que l’ensemble, quoique gigantesque, n’excède pas des dimensions maintes fois réalisées ; il a environ vingt mètres de haut sur vingt-cinq mètres de diamètre à la base. Le tumulus seul ne s’élève pas à quinze mètres. Homère n’a pas fait ici la faute de goût que se permettra Virgile en imitant ce passage. La tombe que le poète latin fait dresser à Misène par le pieux Énée est une montagne de quatre-vingt-douze mètres de haut sur un demi-kilomètre de long.

Pianosa répond donc, trait pour trait, au texte homérique ; elle présente non seulement les caractères généraux de l’île de Circé, mais encore tous ses détails, et surtout l’un d’eux, le plus original et le plus particularisant que l’on puisse imaginer45.

Notre tâche est achevée à Pianosa ; quittons donc l’île sans tarder. Elle est d’ailleurs aussi peu hospitalière que possible aux honnêtes gens. Pour les autres, elle l’est trop à leur gré. Depuis quelques années, on l’a transformée en bagne. Et maintenant, comme Circé sa devancière, elle garde, pour une captivité dégradante et souvent perpétuelle, ceux que le destin jette sur ses rives. Ceux-là aussi, comme les prisonniers de la Magicienne, ont cessé d’être des hommes !

III. Le Pays des Morts §

A) Les données du texte §

L’île de Circé, maintenant Pianosa, a partie liée avec le Pays des Morts, qui reste à découvrir. Car une distance et une orientation, indiquées d’une façon claire, et aussi précise que le permet la notation d’alors, la rattachent au fleuve Océan, qui est à proprement parler le vestibule de ce Pays. Si bien qu’il va falloir trouver l’Océan et les Morts non loin de Pianosa et dans des conditions strictes et difficiles à réaliser.

 

L’Océan. — La magicienne a déclaré au héros qu’il doit aller chez Hadès pour consulter l’ombre du devin Tirésias :

Ô déesse, s’écrie Ulysse, jamais sur une nef personne n’est allé chez Hadès ! Pour un pareil voyage qui donc sera mon pilote ? — Sur la route que tu auras à suivre, reprend Circé, pas n’est besoin de pilote ; à la sortie du port, dresse ton mât, tends ta blanche voile et assieds-toi. Borée conduira ta nef au but46.

Borée étant le vent du nord-est, c’est dans le sud-ouest qu’il mènera Ulysse, ou dans une direction voisine ; car l’orientation indiquée doit s’entendre avec une certaine latitude, Homère ne connaissant que quatre directions principales des vents.

Aussi précise que peut la donner l’aède, cette orientation était particulièrement embarrassante pour M. V. Bérard, qui place son pays des Morts, non pas au sud-ouest de sa Circé, mais à 90° de là, dans l’est-sud-est. Prudemment il a une première fois passé la difficulté sous silence47. Mais il jouait de malheur ; car il a cru, grâce à un contresens, retrouver cette malencontreuse orientation au départ du Pays des Morts48. Et alors il a bravement imprimé que l’on part non de chez les Morts, mais de chez les Laistrygons49. N’est-ce pas une façon par trop simple de sortir d’embarras ?

Sans se soucier des querelles de ses futurs commentateurs, le héros obéit à la déesse. Il quitte le port circéen à l’aurore50. « Tout le jour, la nef voyage sur la mer ; jusqu’après le coucher du soleil, et l’heure où les chemins s’emplissent de ténèbres », c’est-à-dire jusqu’à la nuit close. Et ensuite elle est dans l’Océan51.

Que représente une journée de navigation ainsi comprise ?

Environ dix-huit heures, pour deux raisons : d’abord les navigations homériques doivent se calculer en journées d’été, parce que l’on ne navigue pas pendant la mauvaise saison. Puis, dans le cas particulier qui nous occupe, un trait montre bien que nous sommes au cœur de l’été : un compagnon d’Ulysse a passé la nuit qui précède le départ sur le toit de la maison de Circé, où il est allé chercher le sommeil à cause de la chaleur52. Dans le nord de la mer tyrrhénienne où nous sommes et dans une île naturellement rafraîchie par la brise marine, on n’aime à dormir sur les toits que pendant la canicule. C’est donc bien une durée de dix-huit heures qu’il faut entendre ici.

Or, d’après l’ensemble des documents anciens, dix-huit heures de navigation représentent en vitesse moyenne cent dix kilomètres environ, et en vitesse maxima, encore assez fréquente, aux alentours de cent soixante kilomètres53.

C’est donc au plus à cent soixante kilomètres de Circé, et dans une direction voisine du sud-ouest, que nous devrons découvrir l’Océan.

Mais là, qu’aurons-nous à retrouver au juste ? Qu’était-ce que l’Océan dans la pensée d’Homère ? Qu’est-ce que ce nom représentait pour ses contemporains ? L’Odyssée parle plusieurs fois de ses courants profonds et violents, mais c’est tout. Par contre, si nous interrogeons la géographie d’alors, elle montre à l’occident de la Méditerranée, à un endroit où les terres du sud et du nord paraissent se rejoindre pour enclore définitivement cette mer, elle montre, dis-je, un détroit resserré et balayé par des courants violents, qui emportent, à de certaines heures, les nefs vers l’au-delà sans bornes. Dans les idées géographiques et religieuses d’alors, ces courants appartiennent au gigantesque fleuve l’Océan, qui entoure le monde entier de ses eaux tumultueuses, et qui, à l’endroit où le Soleil se couche dans ses ondes, baigne les régions habitées par ceux qui sont allés dans les ombres du Couchant éternel.

Au-delà du détroit, les terres occidentales qui s’écartent vers le sud et vers le nord sont donc considérées comme le pays des Morts ; et le détroit aux grands courants est lui-même l’Océan et l’accès à ce pays.

Notre nef odysséenne, dont les courses précédentes se placent dans la mer de Tyrrhénie, reste bien loin du détroit de Gibraltar ; elle n’atteint donc pas l’Océan que nous venons de dire. Mais sans doute, ce sont des conditions analogues de lieu qu’elle trouve, et que nous devons retrouver après elle, aux frontières de cette mer Tyrrhénienne : des conditions analogues de lieu ayant suggéré des analogies de croyances.

 

Le site infernal. — Qu’est-ce que Homère indique au-delà de l’Océan ?

Trois choses : le peuple et la ville des Cimmériens, le havre de Perséphoneia, et le site proprement dit de l’Enfer ou plutôt de l’Évocation des Mânes.

Tout cela doit d’ailleurs se rencontrer à une distance faible du point où le héros pénètre dans l’Océan ; car sans doute, ici comme là-bas, l’Océan est le vestibule et le commencement des funèbres régions ; et, en fait, le récit paraît bien sous-entendre que la navigation océanienne est très courte54 : entré dans l’Océan à la nuit close, Ulysse débarque chez les Morts quelques heures après.

1° Parlons d’abord des Cimmériens.

Ce sont, dit le texte, des hommes enveloppés de ténèbres et de brumes : jamais le soleil ne les éclaire de ses brillants rayons, ni quand il monte dans le ciel étoilé, ni quand du ciel il redescend vers la terre ; sur ces mortels tremblants d’effroi s’étend une funeste nuit55.

Qu’y a-t-il sous ces phrases imprévues et mystérieuses ?

Une conception étrangère à toute réalité, mais qui se rattache au système du monde tel que l’avaient imaginé les astronomes de la Chaldée et de l’Égypte, inaugurant la série des explorateurs en chambre. Les dernières régions de l’Occident, celles qui baigne le fleuve Océan, ne voient jamais le soleil. En ces régions déshéritées, la trajectoire de l’astre passe au-dessous de l’horizon, elle est souterraine ; le soleil s’emploie à éclairer non pas les Vivants, mais les Morts, habitants des profondeurs. Il s’ensuit que la surface de la terre n’a que les pauvres reflets d’une lumière diffuse, et des ténèbres visibles. Tel est le lot lamentable qu’on imaginait sous les splendeurs du ciel tyrien pour les dernières terres occidentales.

Leurs voisines n’étaient guère mieux partagées. Un trait relatif au pays de la Magicienne l’a bien montré auparavant : Trois fois, pour Ulysse et son équipage, le soleil s’est couché sur l’horizon de Circé, et trois fois il s’est levé. Chaque soir et chaque ma tin le héros s’est rendu compte du phénomène, mais sans arriver à savoir dans quelle partie du ciel il se passait.

« Causons de la situation, mes compagnons, quelque terrible qu’elle soit ! dit-il le quatrième jour. Vous le voyez, pauvres amis, nous ne savons où est le Nord, où est l’aurore, ni où disparaît sous terre le soleil, ni où il s’élève au plus haut. Que faire en un pareil pays ? Pour moi tout est perdu56 ! »

Ce qu’Ulysse décrit là, c’est un ciel qui donne comme un autre la lumière du jour (il n’est pas question de ténèbres), mais sous lequel on ne peut s’orienter ; car le soleil lui-même reste invisible. On approche de l’Océan, et c’est précisément ce que cet état du ciel a pour but d’indiquer ; mais on n’y est pas arrivé : voilà pourquoi le phénomène, terrible là-bas, se contente ici d’être incommode.

Du ciel Circéen pas plus que du ciel Cimmérien, nous n’avons rien à tirer, au point de vue géographique ; cela est clair. Nous savons bien que l’un et l’autre n’ont jamais existé en dehors des imaginations chaldéo-égyptiennes. Ce qui se dit ici du bout du monde tyrrhénien, se dit ailleurs du bout du monde mauritanien, et s’est dit auparavant de tous les bouts du monde plus rapprochés du Nil qu’avaient, aux siècles précédents, admis nos astronomes.

Sauf le respect que nous devons à ces premiers ancêtres de la science, ce n’est là qu’un conte à dormir debout. N’empêche, par exemple, que, de toute la description Circéenne, M. Dörpfeld ne retient que cela : et il jette tout le reste par-dessus bord. Assaisonnées de commentaires fort érudits, ces quelques lignes lui font, sans broncher, établir Circé à l’extrême pointe de la Libye méridionale : sans doute au cap de Bonne-Espérance !

Voilà comment trop d’imagination, s’ajoutant à un tri arbitraire des documents, arrive à gâter beaucoup de science. Garé de ces chimères par la sévérité de noire méthode, nous comprendrons que ces cieux étranges sont un accompagnement obligé des idées d’Océan, d’Extrême-Occident, de pays des Morts, une sorte de décor infernal, et nous n’en retiendrons rien au point de vue de nos recherches.

Sauf pourtant une remarque : rattachés l’un à l’autre par ce même enjolivement cosmographique, les pays de Circé et des Morts sont, dans la pensée d’Homère, voisins l’un de l’autre, et appartiennent bien pour lui à une même région. Ainsi l’on prévient une objection possible, à savoir : que la navigation « surnaturelle » d’un jour aurait pu mener Ulysse de la mer Tyrrhénienne aux extrémités du monde.

Mais il est grand temps de dire adieu aux ténèbres cimmériennes, et de nous occuper des réalités topographiques indiquées par Homère à coté de cette fiction.

Notons pourtant que l’étymologie du nom Cimmériens confirme bien nos explications et l’origine orientale que nous lui attribuons. Dans les langues sémitiques, le radical K. m. r. exprime l’idée d’obscur, de ténébreux.

À ce nom, notre texte accole une épithète qui pourrait n’avoir pas de rapport avec les ténèbres imaginaires du pays : ce sont, dit le texte, des gens « en proie à la terreur, tremblants d’effroi ». N’y aurait-il pas là une allusion au vrai nom des habitants du pays ? Il faut se le demander.

2° Passons maintenant au havre de Perséphoneia.

Il doit répondre à quatre indications. Il y faut évidemment une disposition de la côte présentant un port. Du large, un rivage « petit », c’est-à-dire bas et étroit, le signale au navigateur57. Non loin de la rive, s’élève un bois sacré dédié à Perséphoneia58, c’est donc un lieu de culte infernal. Notons encore que ce bois se compose de hauts peupliers et de saules stériles59.

3° Au-delà commence le site infernal proprement dit. Nous en connaissons plusieurs particularités topographiques.

On y rencontre d’abord l’Achéron. Le poète n’en dit rien de particulier. Mais l’antiquité a présenté ici et là, dans les pays grecs et latins, des sites infernaux et des pèlerinages à Pluton, dans le voisinage desquels elle plaçait un Achéron ; c’était toujours ou une rivière pestilentielle ou des marécages. Il semble qu’ici il faille préférer un marécage ou un lac fangeux ; car deux rivières s’y jettent, aussitôt après avoir mêlé leurs eaux. Ce confluent de deux rivières qui se réunissent si près d’un marécage60 est tout à fait à noter.

De ces deux rivières ou ruisselets (le terme grec laisse cette latitude), l’un s’appelle le Pyriphlégéton, c’est-à-dire le brûlant ; l’autre le Cocyte, c’est-à-dire le pleurant61. Le premier pourrait être caractérisé par une source chaude ; le second semble devoir être un ruisseau gémissant, un filet d’eau courant sur une pente raide et caillouteuse, par conséquent un torrent à faible débit ; un grand torrent serait plutôt le tonnant ou le tempétueux.

Tout près du confluent des deux rivières, le héros rencontrera une roche remarquable62. Ce sera le lieu même de l’Évocation. Au moins dans une direction, ce lieu touchera à une prairie d’ailleurs couverte d’asphodèles63. Pendant l’Évocation, ayant tourné le dos à l’ouest, Ulysse verra les Mânes surgir devant lui des eaux du fleuve principal64.

Voici donc, dégagée de la lettre du texte pour l’Océan et les Morts, une série d’indications topographiques, dont la complexité serait bien embarrassante en cas de fausse identification, surtout si l’on se rappelle que le tout doit se grouper dans un espace restreint. J’insiste d’ailleurs sur ce que, en tout ceci, pas plus que pour Circé ou les Laistrygons, je n’ai sciemment rien omis, rien ajouté, rien présenté sous un jour inexact.

Ici encore, un simple coup d’œil sur les lieux, ou même sur une carte, suffit à constater que l’identification classique avec les Champs Phlégréens n’est pas soutenable. Aux Champs Phlégréens, il n’y a ni confluent, ni deux rivières, ni une rivière, ni roche remarquable, ni rien qui puisse être l’Océan avec ses courants profonds, en un mot rien qui soit homérique. Ce qu’il y a là, c’est tout autre chose : c’est un culte local de Hadès ou de Pluton à l’usage des premiers habitants de Naples, que Virgile s’est chargé d’immortaliser.

Or, malgré cette absence de toute note homérique, Μ. V. Bérard accepte et défend l’identification traditionnelle. Pour faciliter sa tâche, il déclare d’ailleurs interpolés les vers qui le gênent le plus65 !

B) L’identification §

L’Océan. — Nous avons quitté Pianosa ; contournant la tombe d’Elpénor, nous cinglons vers le sud-ouest. Mais voici que, sur notre droite, se dresse, comme un rempart infranchissable, la muraille Corse, prolongée à perte de vue par la muraille Sarde. Cependant, tout à coup, dans l’interminable obstacle, une percée se fait ; entre les Lavezzi et les Razzoli, voici dans l’ouest des flots jusqu’à l’horizon. Les courants d’un détroit resserré, des Bouches de Bonifacio, enlèvent la barque (par certains vents ils seraient au contraire assez forts pour lui barrer la route)66. À mesure qu’elle avance, l’horizon s’élargit, tandis que la moindre déviation à droite ou à gauche semble fermer la passe en arrière. Déjà les côtes occidentales de Corse et de Sardaigne s’écartent les unes vers le nord, les autres vers le sud, et bientôt elles abandonnent l’audacieux esquif, s’il pousse droit devant lui. C’est une mer nouvelle, c’est l’inconnu sans bornes !

Le site est tout à fait celui des Colonnes d’Hercule, avec des dimensions moindres. Ici comme là-bas, après les courants d’un détroit resserré, en face d’une mer infinie dans l’ouest, le navigateur antique a dû se croire arrivé à la fin des terres, au fleuve Océan, qui précède et baigne le Pays des Morts, et aux derniers rivages occidentaux qui constituent le funèbre séjour.

Au-delà des Bouches de Bonifacio, le fleuve Océan et les Morts ont donc pu fréquenter, au moins un temps, les côtes Sardes, et cela d’autant mieux que la Sardaigne était dès lors couverte de milliers de nuraghes, édifices bizarres que les indigènes appellent encore des maisons de Pluton ou des Morts, domos de Orcu. Pour les étrangers qui débarquaient dans l’île, c’était tout un peuple voué aux cultes infernaux. Sans doute les Phéniciens de Mauritanie et d’Ibérie apprirent bientôt à leurs frères de la mer Tyrrhénienne que l’Océan était beaucoup plus loin dans l’ouest ; mais la croyance primitive avait suffi à créer là une tradition qu’Homère devait par la suite mettre en œuvre. L’Océan tyrrhénien a donc baigné là les dernières terres connues des navigateurs tyrrhéniens ; comme l’Océan grec a baigné, en Épire, les dernières terres grecques67, comme l’Océan méditerranéen a baigné les dernières terres méditerranéennes68.

Les Bouches sont d’ailleurs à 150 kilomètres de Pianosa, et dans le sud-sud-ouest par rapport à cette dernière. Elles se trouvent donc tout à fait dans les conditions de distance et d’orientation requises par le texte. La vitesse de la barque odysséenne est ici celle des navigations rapides ; il n’y a pas à s’en étonner ; on a vent arrière, et les conditions du voyage sont à peu près surnaturelles.

 

Les Morts. — Et maintenant, nous aussi, franchissons le détroit. Nous dépassons à notre gauche, sur la côte sarde, le cap della Testa, qui, dans l’antiquité, portait le nom d’Erebantion, c’est-à-dire cap de l’Érèbe. N’était-ce pas l’annonce du pays où le couchant ne finit plus ?

À 40 kilomètres plus loin, toujours sur la côte sarde, voici bien, si l’on s’en rapporte à l’état actuel des lieux, ce qui a pu être la station de Perséphoneia.

Depuis l’embouchure du riu d’Enas, c’est-à-dire depuis six à sept kilomètres, le rivage n’est plus constitué que par un cordon littoral assez bas, qui maintenant va s’abaissant encore, et disparaît bientôt en pointe amincie au milieu des flots. Il laisse alors place à l’estuaire du Coghinas, un fleuve modeste, quoique le second des fleuves sardes, qui se jette à la mer sous un angle très aigu. Doublons la pointe de sable qui appartient au fleuve autant qu’à la mer, et abordons sur la rive opposée.

Nous sommes à San Pietro, reste d’un petit port d’échanges dont l’église a été une cathédrale, et qui au moyen âge s’appelait Ampurias, peut-être Emporium à l’époque romaine69. L’estuaire du fleuve offrait un havre commode aux petits vaisseaux des anciens ; il va de soi que, sur ces grèves abritées, il est facile de tirer les nefs hors du flot. Remarquons en outre que, par son nom actuel, le site est sous le patronage d’un saint qui détient les clefs du Paradis, et qui pourrait bien avoir bâti son église sur les ruines du temple de la déesse infernale pour christianiser une dévotion païenne : on sait que, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, ces superpositions étaient chose courante.

Quand j’aurai ajouté que les alentours présentent ici et là des bouquets de peupliers et de saules caractéristiques des maremmes sardes, on me permettra de répéter que, dans l’état actuel des lieux, San Pietro répond très suffisamment à ce que nous savons de Perséphoneia.

Mais la vaste plaine de vingt à vingt-cinq kilomètres carrés qui s’étend en arrière n’est qu’un delta fluvial dû aux apports millénaires du Coghinas ; à sa place, vers la fin des temps quaternaires, un golfe largement ouvert s’enfonçait de sept kilomètres dans les terres, et le flot marin venait battre partout l’amphithéâtre de sommets qui l’encadrent au loin. Un correspondant, aussi obligeant qu’érudit, M. Benetti, inspecteur des fouilles et monuments pour la région, me fait observer qu’il y a vingt-cinq à trente siècles, notre delta était encore en formation et se limitait probablement au fond du golfe. Deux faits témoignent de cet état très différent des choses : au bas des montagnes les plus éloignées de la mer la station romaine de Juliola avait un port à tout le moins fluvial. Auparavant une station carthaginoise, peut-être même phénicienne, occupait Monte di Campo, plateau abrupt et isolé maintenant au milieu des marécages et à plus de 3 kilomètres du flot, sorte de Mont Saint-Michel définitivement enlisé. Dans cette citadelle, élevée par la nature et à peu près inabordable même par terre, des fouilles récentes ont mis au jour une nécropole contenant environ deux mille lampes et bustes d’Astarté en terre cuite. Et la question se pose de savoir si Perséphoneia ne se placerait pas mieux à Monte di Campo.

Je n’y verrais pas d’inconvénient. En tout cas, ces remarques nécessaires sur les siècles écoulés ne font qu’améliorer mon identification à deux points de vue. D’abord, de l’endroit où il vient de débarquer, Ulysse doit, d’après le texte, longer au moins quelque temps la rive marine avant d’atteindre le théâtre de l’Évocation70. Aujourd’hui il lui serait difficile de trouver le rivage à suivre ; mais qu’il passe étroitement sur la grève de jadis entre le flot et le marais à partir de Monte di Campo, ou que, depuis San Pietro, il longe la falaise du golfe d’alors, il réalise ici ou là cette partie du programme : dans les deux cas, il va un certain temps « le long du fleuve Océan » avant d’arriver au monte Serra sur la rive occidentale du golfe.

Puis le fond de ce même golfe, envahi par tout ce que charrie le fleuve, déroule devant lui un Achéron à souhait. Actuellement la plaine, quoique partiellement asséchée, est couverte de marécages surtout au nord ; le Coghinas s’y éparpille à travers mille canaux vaseux ; et l’ensemble constitue une des régions les plus malsaines de l’île ; les amis du texte seraient déjà mal venus à se plaindre. Mais, dans le lointain du passé, nous avons mieux à leur offrir ; ce chaos de lagunes et de fondrières, de méandres stagnants et de marécages pestilentiels, ce chaos bouleversé à chaque crue du fleuve que présente un delta en formation, est bien fait pour contenter les plus difficiles.

C’est donc un Achéron de la meilleure marque que longe notre héros. Après les pentes du mont Serra, il traverse le site occupé maintenant par le village de Santa Maria. Il va bientôt atteindre le point origine du delta de plus en plus rétréci, et voici que devant lui grandit un sommet trachytique aux falaises escarpées et farouches : c’est la roche sur laquelle le moyen âge établira un château fort inexpugnable, le Castel Doria. Sans difficulté, Ulysse a franchi un ruisselet qui descend du flanc ouest de la redoutable montagne, ruisselet gémissant qui, au travers des rocs désolés, de cascade en cascade, de rapide en rapide, se fraie un chemin jusqu’au Coghinas, qu’il rejoint tout près de là. Le héros s’est avancé de quelques centaines de mètres encore, entre la montagne qui se dresse à sa droite et le Coghinas qui se rapproche sur sa gauche.

Bientôt le fleuve s’infléchit et lui barre la route. Il s’arrête, il est arrivé au lieu de l’Évocation.

Il a parcouru depuis San Pietro environ sept kilomètres, ou bien huit ou neuf à partir de Monte di Campo : distances permettant bien d’emmener avec soi les brebis destinées au sacrifice71. Le Castel Doria est la roche qui marque la maison de Hadès ; le ruisselet gémissant, franchi tout à l’heure, est le Cocyte ; le Coghinas est le Pyriphlégéton. Dans la direction du confluent des deux rivières, éloigné de quelques centaines de mètres, et au-delà, s’étend une prairie couverte d’asphodèles, la plante la plus apparente des pâturages de l’île. Si, avec le couchant derrière lui, le héros fait quelques pas en avant, il domine le Coghinas de façon à voir les âmes apparaître au-dessus des flots. Elles pourront ensuite errer sur la prairie à sa gauche.

Toutes les indications du texte sont remplies à la lettre. De plus, le site, plein d’une mystérieuse horreur, est aussi infernal que possible. Non seulement Castel Doria avec ses trachytes noirs et ses escarpements est la plus terrifiante des montagnes d’alentour, mais encore, sur son flanc, le fleuve, dont il est comme la sentinelle et le farouche gardien, sort en mugissant d’un long couloir rocheux aux parois à pic, encore assombri jadis par d’épais ombrages surplombants. Et ce n’est pas tout : au point précis où Ulysse est arrivé, jaillit du lit même du fleuve une source aux eaux brûlantes (74°) empestant l’air d’émanations sulfhydriques. C’est du couloir enténébré et au-dessus de cette source effrayante que surgissent les âmes…

Nous voyons du même coup pourquoi notre fleuve s’appelle le Coghinas, en patois sarde le cuisant ; pourquoi, à l’époque romaine, c’était le Thermos, c’est-à-dire le très chaud, pourquoi enfin Homère l’avait déjà baptisé le brûlant, le Pyriphlégéton. Malheureusement nous ignorons le nom de notre montagne avant rétablissement du château ; de son côté, notre ruisselet gémissant ne porte plus que le nom de riu di Castello ; la construction des Génois a effacé tout souvenir antérieur. Sans doute notre Cocyte est bien modeste pour être une dérivation du Styx souterrain. Mais il a cela de commun avec le Simoïs et le Scamandre ; ces grands noms qui voisinent avec lui dans l’œuvre d’Homère sont eux aussi des fleuves que l’on traverse sans s’en douter72.

Trouverions-nous, en terminant, une explication sarde à l’épithète « tremblants de peur » attribuée aux indigènes ? Il se pourrait.

À l’ouest du Coghinas s’étend la région occupée de toute antiquité par les Sassari, qui eux-mêmes prononcent leur nom Tatari. Et pour ce nom, l’historien Vico a déjà proposé la forme primitive Tartari, avec le sens d’infernaux. D’où une nouvelle raison de placer un pays des Morts dans notre région. Remarquons-le d’ailleurs, que Vico ait eu tort ou raison de proposer cette étymologie, la chose importe assez peu : le nom de Sassari a évoqué pour lui l’idée d’habitants du Tartare ; cela suffit à montrer qu’il a pu en être de même pour des marins assurément moins lettrés.

D’autre part, l’étymologie grecque de Tartaros, nom de l’Enfer, paraît donnée par la répétition du radical ταρ, qui éveille l’idée de terreur et d’effroi. Tartaros c’est donc étymologiquement le très effrayant. Ainsi s’explique à son tour l’épithète « tremblants de peur » appliquée par Homère aux indigènes.

Vico ne soupçonnait rien de notre thèse, mais il faisait un rapprochement entre le nom de Tatari et celui de Tartessos en Espagne, et supposait un établissement des gens de ce dernier pays au nord de la Sardaigne. Sa théorie avait d’ailleurs à sa disposition des arguments plus solides. En effet, si l’on regarde de près aux plus vieilles traditions gréco-sardes, ou plutôt sardo-phéniciennes connues par les auteurs, on remarque que certaines légendes, en particulier des légendes infernales, sont communes aux alentours du détroit de Gibraltar et au nord-ouest de la Sardaigne. En poussant cette étude, peut-être arriverait-on à démontrer non pas une invasion des Ibères d’Espagne, mais une efflorescence sarde de mythes infernaux que les siècles suivants ont confondus avec les mythes infernaux d’Ibérie ; ce serait la preuve d’un enfer tyrrhénien en Sardaigne avant Homère et indépendamment d’Homère ; ce serait ainsi une confirmation très intéressante de notre thèse.

En résumé, de tout cet ensemble il résulte que la toponymie et la topographie s’accordent à faire retrouver tout le pays homérique des Morts sur la côte nord-ouest de Sardaigne, aux alentours de l’embouchure du Coghinas.

Le Pays des Morts est donc bien là.

Comme le fleuve Océan est bien aux Bouches de Bonifacio.

Comme la terre de Circé est bien à Pianosa.

Comme la côte des Laistrygons est bien à Porto Pozzo.

Malgré sa complexité, le problème qui s’était posé devant nous est résolu.

Une fois de plus, la géographie homérique est sortie victorieuse de l’épreuve.

Et cette fois-ci l’épreuve était particulièrement redoutable73.

Histoire.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 376, 16 février 1913, p. 813-820 [820].

Revue Historique de la Révolution française et de l’Empire (octobre-décembre 1912). […] Léon-G. Pélissier : Quelques documents des Archives de Venise (1792-1790). La suite de la Correspondance inédite de Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles, avec le marquis de Gallo, publiée et annotée par M. le Commandant Weil. […]

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CI, numéro 376, 16 février 1913, p. 837-843 [842].

Le Divan (janvier) : — « Poèmes d’Italie », par M. J. Semaize. […]

Lettres anglaises §

Tome CI, numéro 376, 16 février 1913, p. 859-864 [862-863, 863-864].

Sir Henry H. Howorth : Gregory the Great, 12 s., Murray §

Après avoir été préteur de Rome, Grégoire, qu’on surnomma le Grand (540-604), embrassa la vie religieuse. C’était à l’époque où la capitale de l’Empire Romain avait été transférée des bords du Tibre aux rives du Bosphore. Rome n’avait plus guère que 40 000 habitants, et en l’absence d’un prince et d’une autorité directe, l’évêque assuma peu à peu une sorte de domination administrative, embryon du pouvoir temporel de l’Église. Par la force même des circonstances, sans un plan concerté de sa part, saint Grégoire le Grand devint, beaucoup plus que le successeur de saint Pierre, le prédécesseur d’Hildebrand, de Jules II et de Pie IX. Dans son remarquable livre Gregory the Great, Sir Henry H. Howorth retrace l’activité ecclésiastique de cet évêque de Rome qui envoya le moine bénédictin Augustin convertir l’Angleterre, et qu’on considère comme le véritable fondateur de la papauté médiévale ; c’est lui en effet qui fut le premier à soutenir la prédominance du siège de Rome, prédominance que ses successeurs ont fait tant d’efforts pour confirmer. L’ouvrage est consciencieusement établi, avec une richesse anecdotique et légendaire des plus remarquables.

Edmund G. Gardner : Dante and the Mystics, 7 s. 6 d., J. M. Dent §

Mr Edmund G. Gardner réunit sous ce titre : Dante and the Mystics, un certain nombre d’études dans lesquelles il examine les aspects mystiques de la Divine Comédie, recherche l’influence qu’eurent sur Dante les mystiques depuis saint Augustin, et essaie de démontrer les tendances mystiques du poème par ses analogies avec les œuvres des contemporains et des maîtres subséquents de cette science de l’amour. Néanmoins, il s’est parfois écarté de ce but, comme lorsqu’il étudie les rapports de Dante avec saint Bernard et son attitude envers le mouvement franciscain. Malgré tout ce qui a été écrit à l’encontre, Mr Gardner admet l’authenticité de la lettre à Can Grande dans laquelle Dante ferait appel à l’autorité de saint Augustin, de saint Bernard et de Richard de Saint-Victor. Il faut reconnaître à l’auteur une connaissance approfondie de son sujet, et une vaste érudition pour tout ce qui regarde Dante et son œuvre ; de même, il connaît admirablement les travaux de ceux qui l’ont précédé dans ce domaine, et son savant ouvrage, qui n’est jamais touffu ni superficiel, restera une contribution importante à l’étude de Dante et de la Divine Comédie.

Tome CII, numéro 377, 1er mars 1913 §

Les Métiers d’art dans le roman contemporain [extrait] §

Tome CII, numéro 377, 1er mars 1913, p. 5-34 [8-11].

[…]

George Sand est, à notre connaissance, le premier écrivain qui emprunte au métier d’art un thème de roman. C’est dans le cadre polychrome de Venise, ballottée entre le double amour de Musset et de Pagello, au cours de promenades émerveillées, qu’elle conçoit l’œuvre médiocre où ce thème est développé. Une visite de Saint-Marc la lui inspire et probablement aussi quelque anecdote contée dans un guide. Elle ne prend pas la peine de se documenter. Elle espère que l’imagination suppléera à la science.

Les Maîtres mosaïstes démontrent malheureusement le contraire. Ce roman est bâti sur un fait réel. Au xvie siècle, les frères Zuccati furent chargés de restaurer les mosaïques décorant les voûtes de Saint-Marc et d’en exécuter de nouvelles. Eurent-ils à subir les avanies dont George Sand encombre leur carrière ? Furent-ils en lutte avec l’équipe rivale de Bianchini et en triomphèrent-ils ? Cela importe peu. La romancière s’étend sur les événements d’abord pour mouvementer son récit et surtout pour voiler son ignorance quasi totale des procédés successifs par quoi les artistes paraient de resplendissants symboles les murailles ecclésiales.

Au temps choisi par elle, la mosaïque n’a plus que de rares fidèles et des admirateurs dispersés. Les Zuccati ne peuvent aucunement être mis en parallèle avec ces moines anonymes, enivrés d’amour chrétien, qui, aux premiers siècles de notre ère, illuminèrent, à Rome et à Ravenne, de représentations éclatantes le clair-obscur des chapelles et des basiliques. Ils besognent pour leur fortune et leur gloire, nullement pour magnifier les actes du Dieu qui se révéla aux rives ensoleillées de Judée. Ils ont abdiqué toute personnalité. Ils ne soumettent plus à l’approbation des jurys des cartons enluminés par eux-mêmes. Ils établissent leurs canevas d’après les dessins du Tintoret, du Titien ou du Pordenone. Ils sont de pauvres et bornés ravaudeurs. Leur art est près de mourir, peu à peu remplacé par la peinture à fresque. Ils le sentent. L’enthousiasme a déserté leurs cœurs.

Or George Sand., à l’époque où elle parcourt Venise, ne connaît point ces particularités. En outre, rien ne l’a préparée à saisir la splendeur d’un art accessible seulement aux mystiques et aux initiés. Sous Louis-Philippe le goût français vacille singulièrement et l’éducation esthétique semble dévolue à quelques pensionnaires des Petites-Maisons.

C’est pourquoi, plantée comme un terme devant les mosaïques de Saint-Marc, les très anciennes que les Zuccati réparèrent, et les autres qu’ils bâtirent à lents coups de truelle, elle n’établit entre elles aucune différence et même volontiers préfère les secondes aux premières. Car le hiératisme de tous ces personnages aux mouvements inachevés et aux visages extatiques agrégés aux murailles de l’église, correspond aussi médiocrement à sa culture intellectuelle qu’à sa vitalité d’amoureuse. Elle regarde ces personnages et les voit confusément. Sur les fonds d’or, ils passent, fantômes mystérieux, vêtus de tuniques colorées, bientôt évanouis dans l’ombre grouillante de monstres apocalyptiques. De ci, de là, quelque figure de prophète ou d’évangéliste, quelque roi mage, coiffé de la tiare aux gemmes resplendissantes, quelque saint nimbé de son auréole, quelque vierge aux yeux de lapis-lazuli l’intéressent par des détails que les smaltes précisent avec éclat. Une scène, la Résurrection de Lazare, la frappe parce que, contexturé d’émaux blancs, le cadavre surgit tragiquement des ténèbres propices. Mais ni les douces graduations des nuances, ni la gamme délicate des ors, ni la pureté des lignes, ni le charme émané de cette foule biblique, ni l’harmonie contenue en ces tableaux que caressèrent les plains-chants palestiniens n’impressionne sa sensibilité.

En ses descriptions, la pauvreté de la langue égale la pauvreté du sentiment. La science qui fortifierait et enrichirait l’une, la foi qui communiquerait à l’autre la compréhension manquent à cet esprit boursouflé de romantisme. Elle feint assurément de posséder tout au moins la science. À l’entendre elle s’est soigneusement renseignée aux sources mêmes de l’histoire locale, dans les archives du Palais ducal. Cela paraît bien improbable, à l’instant où Musset se meurt et où, devant cette tombe ouverte, fleurit la tendresse de Pagello. Comment, en effet, soucieuse d’exactitude, attribuerait-elle aux Vénitiens de cette époque, qui pervertirent l’art de la mosaïque, une habileté d’exécution égale à celle des Byzantins et des Grecs ? Comment, si elle s’est livrée à une investigation parmi les paperasses, ose-t-elle vanter la maîtrise picturale des Zuccati qui, nous l’avons dit, furent les serviles copistes de quelques peintres illustres ?

De toute évidence la bonne dame de Nohant se décèle ignare en qualité d’historienne. Et c’est pire encore si nous examinons les pages où elle s’évertue à indiquer la technique du métier. Car jamais l’équipe des Zuccati ne nous est représentée accomplissant un geste précis de travail, clouant aux murailles les couches successives de ciment, composant, au préalable, dans ses ateliers, les décorations qui seront ensuite transportées dans la basilique. Nous la voyons, il est vrai, juchée sur ses échafaudages. Nous percevons le bruit de ses outils sans en discerner l’effet. Et si, par hasard, cette équipe opère devant nos yeux, c’est pour effectuer de colossales sottises, mélanger, par exemple, sur la surface murale, des cubes de pierre et de marbre avec des cubes d’émail, obtenir, par des procédés inconnus des mosaïstes, des smaltes d’or, rattraper, pendant la nuit qui, confondant les couleurs, rend la besogne impossible, le temps perdu en festins pendant le jour.

Incontestablement donc, en son livre, George Sand, par négligence ou par inaptitude, n’a pas su tirer du métier d’art, intimement mêlé à la trame romanesque, ce qu’il pouvait lui fournir, dans ses manifestations ou dans ses résultats, de poésie et de couleur.

Le Mouvement scientifique.
G. Sarton : Isis, revue consacrée à l’histoire de la science, Wondelgem-lez-Gand, 30 francs par an [extrait] §

Tome CII, numéro 377, 1er mars 1913, p. 168-171 [170-171].

M. George Sarton consacre une nouvelle revue, Isis, à l’histoire de la Science. Le premier numéro (février 1913) comprend les articles suivants : […] les Mouvements browniens, par J. Guareschi, de Torino […].

Les Revues.
Montjoie ! revue nouvelle, son but [extrait] §

Tome CII, numéro 377, 1er mars 1913, p. 176-185 [182].

M. Ricciotto Canudo, qui traite ici, avec chaleur et compétence, des « Lettres italiennes », vient de fonder Montjoie ! « organe de l’impérialisme artistique français, gazette bi-mensuelle illustrée ». La nouvelle publication, marquée au sceau de Charlemagne, se réclame d’une épigraphe choisie dans la chanson de Roland. Sous forme de salut au public, la direction expose son programme en ces termes

Une volonté mâle de renaissance caractérise — on l’a déjà remarqué — les efforts dispersés des générations nouvelles. Un groupe d’écrivains, de musiciens, d’artistes, appartenant à la même génération, ont souhaité créer l’organe de ralliement qui leur manque.

« Montjoie ! » est né de cette entente.

À tous ceux qui s’inspirent d’un haut idéal, dans l’art et dans la vie, idéal défini par l’ambition de la race qui veut imposer au monde un type essentiel de culture, « Montjoie ! » offre, en pur éclectisme, une tribune d’affirmation et de discussion.

Ruit hora.

Il nous faut nouer nos volontés de renaissance comme dans un faisceau de licteurs, signe de puissance et de menace devant les nouveaux Barbares qui dominent le monde moderne.

En créant non point une « revue », mais l’organe très vivant des énergies artistiques les plus dignes, nous obéissons au commandement très net de l’Heure présente, si trouble : donner une direction à l’élite.

[…]

Musique.
Opéra national : le Couronnement de Poppée, de Claudio Monteverdi §

Tome CII, numéro 377, 1er mars 1913, p. 192-197 [196-197].

Le troisième « spectacle de musique » du Théâtre des Arts fut digne de ses aînés. Il les surpassa même en ampleur eurythmique en offrant, au lieu d’un fragment isolé, une intelligente sélection du Couronnement de Poppée résumant le chef-d’œuvre en un ensemble harmonieux et suffisamment complet en soi. Le Couronnement de Poppée est le Parsifal de Claudio Monteverdi. Le vieux maître était largement septuagénaire quand il le composa et il mourut quelques mois après sa représentation, dans la soixante-dix-septième année de son âge. On demeure vraiment stupéfait devant la jeunesse éternelle et la savoureuse verdeur de cet ouvrage d’un vieillard et dont près de trois siècles nous séparent. L’harmonie, libérée décidément des conventions intellectuelles, fait de cette musique un langage humain et le plus pathétique. L’inspiration est d’une incomparable souplesse ; l’expression, vérace, incisive, d’un réalisme shakespearien. Malgré quelques velléités d’airs à vocalises, où point l’aurore du bel canto, combien tout cela est plus près de notre sensibilité moderne que la déclamation pompeuse d’un Lully et même que le lyrisme tout oratoire d’un Rameau ! L’enthousiaste émotion des auditeurs en fournit la preuve éloquente : aucune des intéressantes restitutions qu’on doit au Théâtre des Arts n’obtint un aussi franc succès. Il faut féliciter M. Jacques Rouché d’avoir eu l’idée d’emprunter ce chef-d’œuvre au répertoire de la Schola, pour lui rendre une vie nouvelle et en vulgariser la beauté. Les décors et costumes de M. Charles Guérins y collaboraient heureusement, la direction de M. Vincent d’Indy assura l’excellence de l’exécution orchestrale et d’une interprétation où Mme Croiza et Mlle Demellier se distinguèrent. Les chœurs eux-mêmes méritaient les plus sincères compliments, et le résultat de ces vaillants efforts associés pour un tel objet apparut d’une qualité artistique qu’on rencontre bien rarement sur des scènes plus vastes et diversement subventionnées.

Tome CII, numéro 378, 16 mars 1913 §

À Figline §

Tome CII, numéro 378, 16 mars 1913, p. 264-265.
Ô douce Figline, pays du grand Marsile,
Ô ville heureuse, où tout me redevient facile,
Que je reste à jamais auprès de ton Arno ;
Avec toi que j’échange un éternel anneau !
Depuis longtemps déjà durent nos fiançailles ;
Vers toi je suis venu, meurtri de mes batailles.
À retrouver ton cœur j’étais prédestiné ;
Oh ! ne me laisse plus m’en aller, Figline !
Ton pèlerin arrive à cet âge sévère,
Où l’homme sent qu’il a sa meilleure œuvre à faire.
Il lui faut le repos dans la stabilité,
D’ardents amis, un bel, un lumineux été,
Un automne, avec lui songeant le long des vignes,
De purs coteaux, menant d’harmonieuses lignes,
Des foyers où s’asseoir, toujours sûr de l’accueil :
Et, quand il s’étendra, comme tous, au cercueil,
Pour qu’il puisse y dormir, en cendres révérées,
Un beau Campo Santo, clair au fond des soirées…
Ainsi j’irai : mes jours couleront, tels que l’eau
Du calme Arno, longtemps, jusqu’au lointain tombeau.
Je serai salué par les fils et les pères :
Il me plaira de voir les campagnes prospères.
Lorsque je passerai dans tes murs, les enfants,
Si je leur ai souri, bondiront, triomphants.
Reproduisant mon geste, et respirant mon âme,
L’homme sera plus doux pour l’inquiète femme.
Les mères me feront bénir quelque berceau :
J’aimerai l’ouvrier, joyeux comme un oiseau.
Je serai plus léger du fardeau que j’enlève
Aux hommes, travaillés par leur orageux rêve.
Je leur dirai : laissez tomber ce joug pesant,
Goûtez le jour ; le ciel est pour tous bienfaisant !
Figline, Figline, dans ta Collégiale,
Je chanterai, tandis qu’un flot d’amour s’exhale ;
Je chanterai les mots anciens, les mots sacrés,
Qui font les vivants purs, et les morts délivrés.
Ainsi, de jour en jour, par ta vertu secrète,
Grandiront à la fois le prêtre et le poète.
Si je te quitte un peu, ce sera pour aller
Vers Florence, ta mère, afin d’y reparler
Avec mon Dante, avec mon Ficin, et les autres…
Ses fresques me diront les Anges, les Apôtres.
Je m’y promènerai. Tu ne m’en voudras pas
D’avoir porté là-bas mes pensers et mes pas,
Et de m’être mêlé, sous l’azur qui m’isole,
Aux clartés, aux cyprès, aux roses de Fiesole.

Science sociale.
Memento [extrait] §

Tome CII, numéro 378, 16 mars 1913, p. 379-384 [384].

[…] Raffaele Ottolenghi : Voci d’Oriente, Lugano, édition du Cœnobium, 2 vol., 7 fr. Étude sur la naissance de l’idée chrétienne dans le monde juif et sur l’élaboration du dogme chrétien. L’auteur, israélite de race, a mis à profit sa connaissance profonde de la littérature talmudique. Son idée centrale, que le christianisme ne descend pas du judéisme, mais est une religion spécifiquement occidentale, me semble très juste au point de vue psychologique sinon historique, mais je n’aperçois pas l’abîme qui séparerait les deux conceptions théocratiques de Iaveh-Sabaoth et du Dieu des armées de l’empereur Guillaume ; la « conquête méthodique et implacable » des Occidentaux n’a pas atteint celle dont le livre des Juges nous raconte la sanglante épopée dans la terre de Chanaan. Le livre de M. Ottolenghi n’en est pas moins très curieux et il mériterait d’être traduit.

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CII, numéro 378, 16 mars 1913, p. 400-408 [407-408].

La Revue du mois (10 février). — Sur Henri Poincaré ; l’« Œuvre mathématique », par M. Vito Volterra ; […]

Les Horizons (février). — Une scène du « Michel-Ange » de Fr. Hebbel.

[…]

La Revue hebdomadaire (8 février), — […] « Le Carnaval italien d’autrefois », par M. Émile Magne.

[…]

Musées et collections.
Memento [extrait] §

Tome CII, numéro 378, 16 mars 1913, p. 420-427 [425-426].

Nous avons plaisir à annoncer la publication du second volume consacré à Florence dans la belle collection des Musées d’Europe de M. Gustave Geffroy (Florence : II. Paris, Nilsson ; in-4, 172 p., av. 169 fig.et 42 planches ; 15 fr.) Une nouvelle série de monuments et de chefs-d’œuvre défile sous nos yeux : c’est Or San Michele, l’église des corporations, avec les sculptures d’Orcagna, de Verrochio, de Nanni di Banco ; le Carmine, avec les fresques de Masaccio, ce génie mort à vingt-sept ans, et celles du suave Masolino ; le palais Ricardi, avec les exquises peintures de Benozzo Gozzoli ; les Innocenti, avec les médaillons d’Andrea della Robbia ; l’Annunziata, avec Andrea del Sarto ; Santa Maddalena dei Pazzi, avec le Pérugin ; Santa Trinità, avec Ghirlandajo ; San Lorenzo, avec Brunelleschi, Donatello et Michel-Ange ; puis, les trois grands musées qui complètent les collections des Offices : le Bargello, musée de la sculpture florentine, comme la galerie de l’Académie l’est de la peinture ; le palais Pitti, où les Florentins, les Vénitiens, et Raphaël, Titien, Rubens, Rembrandt, nous émerveillent tour à tour, sans compter la galerie des arazzi avec ses tapisseries florentines, flamandes et françaises ; enfin les délicieux jardins Boboli. Et de cet amoncellement de chefs-d’œuvre, que plus de 200 gravures mettent sous nos yeux, le délicat critique qu’est M. Gustave Geffroy excelle à tirer la leçon d’histoire et de beauté qu’ils recèlent.

Nous avons jadis signalé ici74 à l’attention des amateurs et des historiens la magnifique publication en fac-similé, entreprise par M. Victor Goloubew, des deux livres d’esquisses de Jacopo Bellini que possèdent le Louvre et le British Museum. Les dessins du Louvre avaient été publiés les premiers, — quoique le volume portât le n° 11. Nous avons plaisir à annoncer aujourd’hui l’apparition de la 1re partie, c’est-à-dire des dessins du Musée Britannique (les Dessins de Jacopo Bellini au Louvre et au British Museum : 1re partie. Bruxelles, G. van Oest et Cie ; in-folio, 134 planches avec notices et 5 p. d’introduction ; 100 francs). Comme celui de Paris, le livre de Londres semble avoir appartenu, après la mort du peintre, à son fils Gentile. Tandis que celui du Louvre (trouvé à Constantinople au xviiie siècle) y fut sans doute laissé en 1480, lorsque Gentile quitta la cour du sultan, celui de Londres avait passé au frère de Gentile, Giovanni. L’Anonyme de Morelli mentionne ensuite sa présence en 1530 entre les mains du patricien Gabriel Vendramin de Venise, riche amateur d’art. Plus tard, il appartient à l’évêque de Vicence, puis au comte Bonoma Algarotti, puis, en 1802, au marchand Gianmario Tasso, enfin à Don Giovanni Mantovani. C’est en 1855 que le British Museum l’acheta, pour la somme de 400 napoléons d’or. Les esquisses qu’il contient furent probablement exécutées vers 1445 ; leur genre, leurs fréquentes analogies avec des œuvres des écoles padouane ou ferraraise entre 1440 et 1450, certaines compositions retraçant des événements de la cour de Lionel d’Este, enfin le filigrane du papier indiquent cette date, Jacopo, dans ce recueil, écrit son érudit éditeur Μ. V. Goloubew, a fixé avec son crayon ce que les chroniqueurs ferrarais ont rapporté jour par jour de « cette cour de Mécène où l’esprit gothique, allié à un humanisme encore naïf, créait une fleur d’art d’un charme tout particulier… Lionello aimait à jouir pleinement de la vie. Son esthétique raffinée le portait vers les choses rares et gracieuses. C’est cela que nous retrouvons en ces esquisses, où l’artiste se plaît à montrer des faucons de chasse, des léopards et des singes, à célébrer la vie heureuse des villageois, à représenter des combats de chevaliers en costumes antiques ou modernes devant des loggias richement ornementées ». À côté de ces études apparaissent des compositions religieuses où souvent le décor semble être des vues de Venise. On voit quel est l’intérêt de ce recueil. La reproduction qui nous en est donnée en fac-similés d’une fidélité impeccable nous rend sensibles, malgré les tons aujourd’hui pâlis de ces esquisses, leurs qualités savoureuses et délicates. Tous les amis de l’art et les travailleurs seront reconnaissants à M. Goloubew, à M. Marty, auteur de ces admirables planches, et à l’actif éditeur G. van Oest, d’un pareil régal.

Tome CII, numéro 379, 1er avril 1913 §

Ethnographie, folklore.
Memento [extrait] §

Tome CII, numéro 379, 1er avril 1913, p. 598-602 [598].

Dr. G. Celos : Le Pain brié, in-18, ill., Paris, H. Jouve éd. ; Le Pain brié en Vénétie, in-18, ill., Paris, Jouve et Cie, éd.

Théâtre.
Memento [extrait] §

Tome CII, numéro 379, 1er avril 1913, p. 626-630 [630].

[…] Grand Guignol : […] Les Ficelles, pièce de Giacosa, adaptation de M. Paul Géraldy et Mlle Darsenne.

Lettres allemandes.
Memento [extrait] §

Tome CII, numéro 379, 1er avril 1913, p. 639-644 [644].

[…]

Les Süddeutsche Monatshefte poursuivent la publication des papiers posthumes du peintre-graveur Karl Stauffer-Bern. Après les lettres de famille, voici quelques vers écrits après la tragédie douloureuse dont le souvenir est resté dans toutes les mémoires. Ils ont été composés en prison à Florence et ensuite dans la maison d’aliénés, où Stauffer fut interné avant d’être acquitté par les tribunaux italiens. Le volume qu’Otto Brahm consacra à ce génial artiste et à sa fin prématurée donne des détails sur les circonstances du drame passionnel qui, il y a plus de vingt ans, eut un retentissement si considérable. Les poèmes livrés aujourd’hui à la publicité affirment un véritable talent d’expression plastique. L’intensité dans sa manifestation des sentiments, malgré une certaine incohérence, est prodigieuse (février). […]

Zeitschrift für Bücherfreunde (février) fait paraître une étude de M. Walter Graeff sur l’introduction de la lithographie en Italie. Le premier établissement d’industrie lithographique fut créé à Rome en 1805 par les frères Andreas et Giovanni Dall’Armi, fils d’un banquier italien établi à Munich, qui collaborèrent avec un certain Raphaël Winter. L’auteur reproduit des estampes sorties de ces premières presses.

[…]

La Vie anecdotique.
Un livre invraisemblable §

Tome CII, numéro 379, 1er avril 1913, p. 658-661 [660].

La revue italienne, la Voce, a publié, il n’y a pas longtemps, quelques curieux renseignements sur un livre bien singulier. C’est le Dizionario psyco-mystico publié par M. Nigro-Lico (Bologne, Soc. lib. Mareggiani, 1912). Dans la préface, l’auteur considère que son livre, « est appelé à rendre de grands services aux gens d’études, parce qu’on y trouve l’explication d’un grand nombre de termes introuvables dans les dictionnaires ». Il n’a point tort et il aurait pu ajouter : « On y trouve des définitions que l’on chercherait en vain dans tout autre lexique. »

Voici quelques-unes de ces curiosités :

« Circoncision, pratique mise en usage pour certains motifs religieux par les juifs et par les chrétiens.

« Coptes, chrétiens schismatiques de l’Égypte et de l’Abyssinie. Ils mènent une vie austère, mais souvent très autoritaire.

« Phlégéton, fleuve infernal auquel Dante fait allusion.

« Madeleine, nom… appartenant à deux personnages, que le fait d’être honorés par l’Église chrétienne fait souvent prendre l’un pour l’autre. Une Madeleine est cette pénitente à laquelle saint Luc fait allusion dans l’Évangile et l’autre est sainte Marie-Madeleine, mère de Jésus.

« Walhalla, paradis des mahométans, destiné à ceux qui meurent en combattant. »

Tome CII, numéro 380, 16 avril 1913 §

Littérature.
Lettres de femmes à Casanova, recueillies par Aldo Ravà, traduites de l’italien par Édouard Maynial, 1 vol. in-8, 5 fr., Michaud §

Tome CII, numéro 380, 16 avril 1913, p. 817-822 [820-821].

On a fini par comprendre, écrit M. Aldo Ravà, que le casanovisme n’est pas un tribut d’hommage exagéré à un coquin de génie, mais le « désir d’approfondir la connaissance de tant de petites anecdotes qui, rapprochées de personnages plus importants et de faits plus notoires, servent admirablement à compléter le tableau de la vie du xviiie siècle ». M. Aldo Ravà nous apporte une importante contribution à l’identification des Mémoires : il a découvert à Dux les lettres de femmes qui furent adressées à Casanova et que celui-ci conservait avec le plus grand soin : « C’est une chose certaine, écrivait-il lui-même, qu’après mon départ pour l’éternel repos quelqu’un prendra mes vieilles frusques et que tous mes carnets seront soigneusement examinés par un héritier de rencontre et principalement les lettres que j’aurai conservées. »

Parmi ces lettres, les plus curieuses, les seules vraiment belles, sont celles de Manon Balletti. Cela, c’est une révélation : il faut ajouter le nom de Manon Balletti à côté de ceux des amoureuses célèbres. Mais ces lettres, qui sont aussi très importantes comme document pour corriger la chronologie des Mémoires tels que nous les possédons, ont surtout l’intérêt de nous renseigner sur la véritable psychologie amoureuse et sentimentale de Casanova.

Le roman se termine brusquement et de façon inexplicable parle billet de rupture que Casanova a publié lui-même dans ses Mémoires. Mais ce billet, on est tenté d’accuser Casanova de l’avoir inventé, quoiqu’il se donne dans l’aventure le rôle de vaincu.

Il y aurait une explication à cette brusque rupture de Manon, mais elle est peut-être calomnieuse : M. Paul d’Estrée a découvert récemment le journal d’un inspecteur de police, où on peut lire :


Actrices. – Comédie Italienne
Noms Âges Demeure Amants
Silvia Menozzi 50 ans Rue Montorgueil Vit avec Casanova, italien, qu’on dit fils d’une comédienne. C’est elle qui l’entretient.

Casanova, si cette note de police est exacte, aurait tenté dans ses Mémoires d’effacer le souvenir de cette liaison avec la mère de Manon. Il a écrit sur la vertu de Silvia Benozzi une page émue où il dit : « Sa conduite fut toujours sans tache. Elle voulait des amis, jamais des amants… » Ne peut-on pas supposer que, par quelque indiscrétion ou par la correspondance laissée par Silvia, Manon apprit un jour la liaison de sa propre mère avec son fiancé ? Cela expliquerait la rupture, après tant de lettres passionnées où elle appelait Casanova son ami, son amant et son cher mari, et lui jurait à chaque page, et presque à chaque ligne, une fidélité éternelle.

Échos.
Découvertes artistiques et fouilles à Rome §

Tome CII, numéro 380, 16 avril 1913, p. 890-896 [893-894].

Une découverte imprévue a été faite récemment à Rome au cours de travaux effectués dans une chambre attenant à la chapelle de Nicolas V. Les ouvriers ont mis au jour des fresques de Fra Angelico, d’une grande finesse et relativement bien conservées, qui avaient été murées derrière une paroi de briques. Ces peintures seront restaurées par le professeur Luigi Cavenaghi, préposé à la conservation des galeries du Vatican.

Les fouilles provoquent parfois des sacrifices regrettables au point de vue artistique. On démolit en ce moment, sur le Palatin, une fort belle villa historique, qui a été expropriée par le Gouvernement italien en vue des fouilles relatives au Triclinium des palais impériaux. C’est la villa Mills, qui appartenait jadis à la famille des Mattei, et qui fut ensuite achetée par un riche Anglais dont elle prit le nom. Elle avait un très beau portique de style ogival tertiaire avec des entablements et des corniches d’une grande élégance.

Les fouilles d’Ostie continuent toujours avec succès et font apparaître une ville beaucoup plus vaste qu’on ne le croyait naguère, et qui renfermait de nombreuses œuvres d’art : ce n’était pas seulement un port encombré de marchandises, de matelots et de débardeurs, mais une cité recherchée par l’aristocratie qui y avait fait élever de nombreuses maisons de plaisance. On a retrouvé, ces temps derniers, une intéressante Minerve victorieuse, et surtout une superbe tête d’éphèbe, du plus pur art grec, attribuée à Calamidas, contemporain de Phidias.

Tome CIII, numéro 381, 1er mai 1913 §

Les Romans.
Eugène Montfort : Les Noces folles, B. Grasset, 3,50 §

Tome CIII, numéro 381, 1er mai 1913, p. 140-146 [140-142].

Les jeunes auteurs sont rares qui consentent à parler d’amour dans leurs livres, d’amour tout nu, d’amour tout cru et cependant d’amour chaste ! Aujourd’hui il y a d’autres préoccupations littéraires. Certaines écoles découvrent l’art nouveau en amour, le nouveau jeu, qui consiste à se montrer tellement blasé sur les exercices sentimentaux que cela ressemble, au moins dans leurs expressions écrites, beaucoup plus à des théorèmes qu’à des mouvements naturels. Il faut presque du courage pour avouer qu’on s’intéresse aux battements du cœur. Des écrivains, peu ou point expérimentés, ont inventé les femmes bien modernes, les jeunes filles savantes, scientifiquement vierges ; mais instruites de tout ce qui peut être mis autour, elles se promettent, se reprennent et se déprennent avec une habileté d’équilibristes japonais. Comme les filles du meilleur monde ont la mauvaise habitude de lire des romans pour savoir surtout ce qu’on portera cette année, elles ont fini par copier ces images d’intellectuelles nées dans les imaginations de pauvres diables de littérateurs en mal d’invitation aux petits fours mondains et elles sont devenues plus faisandées que le faisandage même de leurs créateurs. Alors, on ne va guère palpiter d’amour chez ces enfants-là et les romans nature leur sont aussi étrangers que le pain complet dit de ménage. Est-ce pour cette raison que l’auteur des Noces folles est allé chercher son héroïne en Italie où, sans doute, les jeunes filles ne lisent plus d’Annunzio ? Mais dans quelle région de la France arriverait-on, aujourd’hui, à passer de sa fenêtre à celle de sa voisine, sur une simple planche posée en travers… de l’abîme des convenances sociales ou des préjugés ? Car plus les mœurs sont déplorables et plus les hypocrisies se compliquent des phrases d’une inutile décence. On peut bien se permettre le tango en plein salon, mais ce simulacre de viol ne doit pas avoir de résultats, au moins pour les filles de la maison où l’on danse par invitation sur carton glacé et si la mode contraint les jeunes personnes à montrer les plus secrètes lignes de leurs académies et à marcher avec les précautions que doivent prendre les femmes qui sentent craquer leurs vêtements par derrière, par devant… on ne marche pas. Et voilà pourquoi nos filles sont muettes, je veux dire privées de tout esprit d’initiative. Non seulement elles ne distinguent plus le beau ténébreux de leur couturier, mais encore elles préfèrent leur chauffeur à un garçon intelligent quand il s’agit d’amour pur. Au reste, elles n’ont pas toujours tort, puisque la grande intelligence moderne est de tourner au mécanisme intégral. Eugène Montfort n’a pas reculé devant le fameux abîme, lui, il a posé courageusement sa planche, il a fait le pont et a enjambé toutes les précautions d’usage sans se soucier des cris des familles éplorées. Le plus curieux, c’est que la famille, de haut lignage, en question n’a pas crié, justement parce qu’elle a senti que deux êtres assortis se cherchaient. Les familles, je parle des bonnes, ne se plaindraient jamais si elles se trouvaient en présence d’une union libre tendant au mieux. Ce ne sont que les unions tendant au pis-aller qui les révoltent. Et le sieur marquis de Baiano fait bien de se dépêcher de consacrer ce mariage au saut du lit après celui de la rue, plus dangereux. Eugène Montfort croit fermement à la jeune fille. Il lui sacrifie toutes ses intrigues et n’admet la passion vraie qu’entre deux êtres destinés au mariage naturel ou légal. C’est là une religion d’auteur, d’homme bien portant… et cette jolie mode-là est de nos jours la plus difficile, mais la plus élégante à porter.

Histoire.
Memento [extrait] §

Tome CIII, numéro 381, 1er mai 1913, p. 152-159 [159].

[…] Histoire d’Italie. Période du Risorgimento, 1789-1870, par Georges Bourgin. […]

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CIII, numéro 381, 1er mai 1913, p. 172-179 [178].

[…]

L’Indépendance (15 mars). — « Devant le Tombeau de Dante », par M. José Hennebicq. […]

Art.
Le Salon de la Société Nationale [extrait] §

Tome CIII, numéro 381, 1er mai 1913, p. 194-199 [193].

[…]

M. Libero Andreotti a une grâce souriante et un modelé neuf. […]

[…]

Lettres anglaises.
Memento [extrait] §

Tome CIII, numéro 381, 1er mai 1913, p. 198-204 [203].

Dans The Quarterly Review, […] Mr Thomas Ashby consacre un savant article à la campagne romaine. […]

Tome CIII, numéro 382, 16 mai 1913 §

Histoire.
Jean Lucas-Dubreton : La Disgrâce de Nicolas Machiavel. Florence : 1469-1537, « Mercure de France », 3 fr. 50 §

Tome CIII, numéro 382, 16 mai 1913, p. 379-387 [380-384].

Je veux dire tout de suite à M. Jean Lucas-Dubreton, uniquement connu de moi par son livre, La Disgrâce de Nicolas Machiavel, que cet ouvrage donne l’impression d’une chose forte, pas commune du tout, — l’effort le plus soutenu sans doute pour saisir dans sa littéralité la figure encore si facticement abstraite de Machiavel. Cela sort de l’ordinaire. C’est mon impression personnelle, et je la livre à M. Lucas-Dubreton en lui souhaitant de la prendre exactement pour telle, c’est-à-dire sans trop de négligence comme sans trop d’empressement.

Que M. Lucas-Dubreton n’ait pas jugé « indispensable de monter en chaire » pour parler de Machiavel, ce me semble à merveille. Relatées par lui, les principales paroles tombées d’âge en âge du haut de cette chaire doctrinale et trop souvent métaphysique ne donnent effectivement pas à regretter que M. Lucas-Dubreton n’en ait pas ajouté quelque autre du même goût. Laissons les morales toutes faites.

D’autre part, toutefois, je dirai, écrivant sous l’impression de cette lecture, que Machiavel ne donne pas non plus tellement au « goût de la haute cruauté, de la férocité savante et aussi du paradoxe » les satisfactions qu’a cru trouver la fatuité intéressée de Stendhal. Il y a bien de l’abstraction encore, quoiqu’en sens inverse, dans cette dernière attitude. Je crois pouvoir dire cela, bien que j’ignore le frisson Stendhalien. Je l’ignore. Je ne m’en vante pas ; je ne m’en désole pas non plus. Sous le rapport critique, je le regrette d’ailleurs : on ne sait jamais trop de choses, on n’étend jamais trop son jugement, on ne le libère jamais trop. Pour Stendhal, j’espère bien, sans tarder, ne plus le laisser bénéficier, dans mon esprit, de mon ignorance même à son égard, — de ma demi-ignorance. Déjà certains traits descriptifs sur la bataille de Waterloo, d’une sécheresse singulière, et indubitablement véridiques, m’ont averti. Je retrouverai chez lui, on me le dit, la même sécheresse (moins ou plus à la Machiavel qu’il ne se l’imagine) en présence d’autres grands objets, de la France de 1830, par exemple. Mais, là, je ne serai plus aussi sûr de la justesse du témoignage, d’un témoignage porté par un homme trop enclin à ne voir nulle part de sincérité. Il y a toujours moins de fausseté dans les choses qu’on ne se l’imagine. En voir partout est une faiblesse. En ce qui concerne Machiavel, certes, je ne range point parmi les sincères convenances morales ou critiques à juger avec modération dans l’époque de 1830, un pauvre essai doctrinaire comme celui d’Artaud de Montor. Je ne sais si Stendhal a connu cet écrit : si, l’ayant connu, il n’en a rien daigné penser, il a eu raison. Mais, à l’opposite, sa propre adhésion, — exagérée et mi-imaginative — à Machiavel semble perdre de sa valeur comme leçon d’historique véridicité à l’adresse de l’époque de 1830, si l’on se dit que, par cette adhésion, Stendhal, en somme, fait le jeu de ses propres paradoxes bien plus que celui de l’esprit de Machiavel. Il y a là du trop et de l’à-côté. Et, dans ces conditions, l’on peut regretter qu’il ait trop lu Machiavel, selon le fin reproche de Sainte-Beuve, cet autre désabusé cependant, reproche judicieusement rapporté par M. Lucas-Dubreton. Répétons-le après la lecture de ce livre, il n’y a point dans Machiavel tout ce qu’y a vu Stendhal : les égoïstes bourgeois de 1830 n’ont mérité ni l’excès d’honneur, ni l’indignité d’avoir pour historiographe un transcendant admirateur du Prince.

Ces réflexions, amenées par Stendhal, pourront être reprises, précisées, en quelque autre occasion. Mais il en reste ceci que « la grande invention de la critique machiavéliste au xixe siècle » ne peut être, sans danger, — oui, vraiment, sans danger tant pour Machiavel que pour nous-mêmes ! — attribuée à Stendhal. Calmons-nous ! elle est, cette « grande invention », œuvre plus désintéressée ; l’œuvre, simplement, de la science historique, d’historiens scientifiques tels que Macaulay (joignons-y, quoique doctrinaire, son traducteur Guizot, et l’héritier de celui-ci en Histoire, Taine), pour qui, rappelle fort opportunément M. Lucas-Dubreton, « Machiavel est tout bonnement un homme de son temps, c’est-à-dire un singulier mélange de contradictions, un grotesque assemblage de qualité incongrues ».

Bien que cela, et je le crois, soit peut-être trop simple en effet, cela est aussi la manière de M. Lucas-Dubreton, qui s’est aidé des Lettres familières de Machiavel, grâce auxquelles « nous pouvons nous mettre au niveau de sa vie quotidienne ». La vie quotidienne de Machiavel ! On n’oserait en rêver, non par timidité morale (que celle-ci se rassure !), mais par l’excès du travail analytique imposé à l’imagination biographique ! Travail infiniment minutieux, en effet : rien de moins que… la désystématisation, dans les détails de la vie même, du monstre — après coup ! — du monstre, a posteriori, de doctrine, de morale, qu’est Machiavel, même chez Stendhal ! Cette désystématisation, ce déclassement, c’est là le tout, cependant. Il faut restituer à Machiavel sa vie ; il faut restituer à sa vie ses idées. Idées d’un vivant profond et douloureux ; explicables par ce que la vie a de plus obscur, de plus menaçant, ah ! oui, et de plus négatif pour les volontés en peine de salut ; idées où se surprennent les contradictions atroces, les hésitations mortelles, les brisures inexorablement énigmatiques d’un être conscient, mortifié, meurtri jusqu’en sa dernière fibre par l’absurdité d’une destinée sans merci. Stendhalise qui voudra ! Moi, je ne vois pas ici l’homme fort. Que je remercie M. Jean Lucas-Dubreton de m’avoir fait descendre au fond de cette misère de Machiavel !

Ce n’est d’ailleurs pas un plaintif, une « victime », que montre l’étude de M. Lucas-Dubreton. Il ne faut pas s’y méprendre : Machiavel, malgré sa « disgrâce » et bien qu’à l’occasion « pleurard » (par politique), n’avait rien de ce qu’il fallait, heureusement pour lui pour faire réellement figure de « victime », de « martyr ». Son dur bon sens le gardait de ces humiliations abjectes. « Douloureux », « profond », oui, mais, avec cela, et par-dessus cela, assez impassible, terre-à-terre, et jusqu’à en être terne. Il ne s’émeut guère. À Rome, cet humaniste reste insensible. Il n’a rien vu dans le « sanctuaire ». M. Lucas-Dubreton rappelle que l’on a nommé cela « son merveilleux silence ». Merveilleux, dans le sens de stupéfiant, peut-être. Mais M. Lucas-Dubreton, lui, ne s’étonne guère : comme il connaît son Machiavel, il ne cherche pas loin l’interprétation. « Il suffit de suivre Machiavel dans la monotonie de sa misère. Il fait son métier, renseigne ses patrons, et le reste du temps cherche de quoi vivre. » Un point, c’est tout. Voilà l’homme littéral, avec sa sécheresse. Ce même homme sans illusion, sans irradiation, demeure froid devant Jules II, Gaston de Foix : inconvénients de l’inaptitude à se duper. Mais tout cela est quand même appréciable, parce que c’est de tout cela aussi que, dans le malheur, dans la douleur, sera faite l’endurance, et même quelque chose de plus, la fierté secrète de Machiavel. Le tragique parfois atroce de ses maximes est d’un homme conscient des duretés de son destin, et ravagé par ces duretés, ravagé, oui, jusqu’à telles bassesses de conduite (mêlées d’ailleurs de comportements fort dignes) : mais il n’est jamais le tragique subalterne de la victime plaintive, du martyr démonstratif.

J’ai lu avec vive curiosité les pages relatives aux rapports célèbres du Secrétaire de la République florentine avec César Borgia. Elles sont écourtées, pour ce qui est des explications historiques. À cet égard, M. Ch. Benoist est plus complet75. Mais M. Dubreton, qui s’est attaché surtout au contenu psychologique de ces « grosses heures », a fait des remarques intéressantes. « Ce que Machiavel a pris à Borgia de plus certain, c’est ce sens de la définition humaine, cette faculté de précision brutale qui illumine l’esprit : non la maxime, mais le portrait… » D’ailleurs, « si le Prince a enseigné Machiavel, il ne l’a peut-être pas transformé. Par artifice on a construit deux Machiavel : avant, après Borgia. Borgia, c’est la maladie, le poison, le virus qui transforme l’homme. De là ce Machiavel-Janus. » M. Lucas-Dubreton n’accepte pas tout à fait ce processus. Machiavel n’a-t-il été psychologue que dès ce moment-là ? On en peut douter. « Du reste, le Prince qui naîtra plus tard, ce surhomme nietzschéen, est-il bien le même que ce jeune homme au sang échauffé, au visage flambant de pustules ? »

M. Lucas-Dubreton a sans doute eu raison de largement réserver ainsi la part de Machiavel dans la conception du « Prince ». À trop rapporter les maximes de cette œuvre à César Borgia, on risquerait de les mal comprendre. L’œuvre appartient à Machiavel en un sens très intime. Elle est le produit de sa vie, de son caractère et de sa carrière aux prises avec les événements. M. Lucas-Dubreton a dégagé ce que l’on pourrait appeler la racine « fonctionnariste » du Prince. Secrétaire de la République florentine, diplomate, fonctionnaire infiniment capable, Machiavel, douze ans durant, participe à l’administration de l’État. C’est un fonctionnaire républicain, pauvre, mal payé, mais influent. Après le départ de Louis XII, une révolution chasse le gonfalonier Soderini, ramène le Médicis. Machiavel est révoqué. Que devient alors ce livre du Prince, dont le germe sommeillait depuis le temps de César Borgia ? Non par développement peut-être, mais par « mutation » brusque, il devient une étude des relations du Pouvoir avec ses serviteurs. Qu’on note ceci : sous la République, Machiavel étant en place, cette étude eût pu, qui sait ? aboutir à la fixation de quelque « statut des fonctionnaires », inspiré d’idées républicaines. Mais, voyez le changement (et, dans l’âme de Machiavel, la vacillation, la brisure) : le tyran revenu, Machiavel révoqué, le livre assemble bien les éléments d’un statut politique et administratif ; seulement, tout, désormais, y est disposé en faveur du Maître. Et pourquoi ? parce que, tel qu’il est à ce moment-là, le livre est celui d’un fonctionnaire révoqué, trop positif, trop averti, pour s’attarder aux fadaises des vengeances vaines, et qui croit mieux faire en tâchant de retrouver sa place. Et pour cela, il cherche à se rendre utile au maître, il lui enseigne « le moyen d’être plus sûrement le maître, trahit ses compagnons, sa classe, — exactement sa classe d’humble fonctionnaire mal payé, — bref, redemande à crever de faim avec honorabilité et décence ». Voilà ! « Ce Machiavel, si retors et souterrain dans ses conseils au Prince, moins cependant que ne le croient ceux qui ne l’ont pas lu, est le plus naïf des serviteurs remerciés, dégommés. »

Ceci n’est pas beau, quoique poignant, quand on pense à l’homme et quelle intelligence, quelle capacité c’était. Mais voici une deuxième ou troisième manière (en supposant une première manière contemporaine de César Borgia), sous le jour de laquelle les plus terribles pages du livre admettent une interprétation plus relevée, oui, presque glorifiante. Devenu « le roman de l’Italie mourante », le livre affirme le droit à la vie « en dehors de toute préoccupation métaphysique », la légitimité du crime pour sauver l’homme et ce qui pour Machiavel est la raison d’être de l’homme, l’État. De ce fait, il y a dans le livre « une passion patriotique toute nouvelle », et ce fameux chapitre xviii, toujours réprouvé, — « En quelle façon les Princes doivent garder leur foi », — qui fut sans doute écrit par Machiavel en ces jours où l’Italie, lui-même, semblaient à jamais perdus, — trouve sa naturelle explication, sa glorification même dans l’admirable : « Libérez l’Italie des Barbares. » C’est le moment choisi par M. Dubreton pour combiner, à l’intention de son grand homme, une fin, une péroraison, où s’ajoute, au chœur précédent des voix sombres, un buccin héroïque.

La longueur de ce compte-rendu montre à M. Jean Lucas-Dubreton l’importance attachée à son effort par une critique de bonne foi. Il y aurait encore maintes choses à dire : sur l’économie du livre, sur la mise en œuvre des divers écrits de Machiavel, sur l’étude des mœurs italiennes, sur l’humanisme, sur les exposés historiques (écourtés), etc. Qu’il me suffise d’avoir rempli mon devoir à l’égard de ce livre, en appréciant ce qui me paraît être, dans ses pages drues, l’essentiel.

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CIII, numéro 382, 16 mai 1913, p. 403-413 [412].

[…]

Les Soirées de Paris (avril). […] M. Ch. Perrès : « Ouna Ragazza. » […]

Musique.
Théâtre des Champs-Élysées : représentations italiennes et concerts [extrait] §

Tome CIII, numéro 382, 16 mai 1913, p. 421-429 [426-427].

J’avoue ne pas être de ceux que scandalisa l’intermède de quelques représentations italiennes, dédiées par le Théâtre des Champs-Élysées à l’art du bel canto. Les pensionnaires de nos scènes lyriques subventionnées ne pourraient que tirer profit à ne pas en manquer une seule. Le lamentable état de la science du chant dans notre capitale suffirait à excuser, en manière de leçon, la reprise même de Lucie de Lamermoor, et chacun sait que le Barbier est un chef-d’œuvre. […]

La Curiosité.
Première vente Eugène Kraemer [extrait] §

Tome CIII, numéro 382, 16 mai 1913, p. 439-442 [440].

[…]

Deux grandes toiles d’Hubert Robert : Une fête à la Villa Médicis et le Torrent sont montées à 100 200 fr., alors qu’une autre grande toile, la Campagne de Rome, restait à M. Gustave Laffon pour 10 100 francs.

[…]

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913 §

Florentiæ dicatum §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 488-489.
Ô Florence, ô cité des Princes et des Sages,
Où vont de si charmants, de si profonds visages,
Où la foule nous semble émerger du passé,
Florence où tout revient, — triste, j’avais laissé
Tes palais, tes tombeaux, tes églises, tes places,
Tes jardins verts, peuplés de Vertus et de Grâces.
Là j’errais, je marchais, plein d’un divin désir,
Et mon extase était comme un ressouvenir :
Je me revoyais maître aux écoles anciennes,
J’entendais retentir, antiques et chrétiennes,
Mille voix, s’accordant dans un son fraternel :
Car, ô Florence, en toi, tout demeure éternel.
Je t’ai revue enfin ! Sous le grand Dôme austère,
Qui, si puissant, s’érige auprès du Baptistère,
Quand les cloches sonnaient ce Dimanche in Albis,
J’ai senti dans mon cœur se lever ton grand Lys.
Les orgues résonnaient, les voix étaient unies,
Vers tes voûtes montaient de jeunes harmonies.
C’était le Sacrifice auguste, et c’était nous,
Les hommes, devenus plus ardents et plus doux,
Puis je suis revenu dans ma nuit solitaire,
Portant, ô Ville, en moi, ta joie et ton mystère
Je ne te quitte point, je reste près de toi :
Je garde dans mon cœur le plus pur de l’émoi
Qui s’épanouira dans mon âme : j’emporte,
Lumière qui, tout bas, à bien chanter, m’exhorte,
La mémoire des yeux rencontrés, de tels yeux,
Qu’il semble qu’on les ait déjà vus dans les cieux.
Ton souvenir me reste, enflammé d’espérance,
Et je puis dire encor : J’ai marché dans Florence.

Histoire.
Lucien Romier : Les Origines politiques des Guerres de Religion. I : Henri II et l’Italie (1547-1559). Perrin et Cie, 20 fr. §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 588-596 [591-592].

Pensant que l’étude des origines des Guerres de Religion, qui, nous dit-on, s’est trop poursuivie jusqu’ici sur le terrain confessionnel, moral, et non sur le terrain politique, n’avait pas toujours saisi les faits réels, M. Lucien Romier s’est posé deux questions principales : « Parmi quels événements et selon quelles causes s’est achevée la période politique qui précéda les guerres de religion ? Quels furent, à la fin de cette période (1559), les partis agissants et quelle ligne ont-ils suivie ? » Or, en 1559, les Guerres d’Italie prennent fin. Ce sont donc les causes de cette fin que M. Romier étudie ici, « en suivant surtout l’action des partis français et en notant les signes de la période à venir ». De là le sous-titre : « Henri II et l’Italie » (1547-1555), qui précise, pour la première partie offerte aujourd’hui au public, la portée du titre : Les Origines politiques des Guerres de Religion.

Cette première partie, qui s’étend de l’avènement de Henri II jusqu’à l’abdication de Charles-Quint et à la trêve de Vaucelles, est donc une histoire de la politique italienne du successeur de François Ier, dans sa lutte contre Charles-Quint durant cette période. Cette politique, — qui elle-même a ses causes dans les rivalités des partis à la Cour de France, rivalités préalablement retracées par M. Romier, — se signale par les deux grandes crises qu’elle suscita en Italie : l’une dont les Farnèse, protégés par le Roi contre le Saint-Siège, furent les bénéficiaires ; l’autre provoquée par la protection du Roi sur Sienne (conséquence de l’influence des Guises). Ce développement de la politique royale en Italie (M. Romier en a montré les œuvres) fut arrêté par la paix de Vaucelles, suite de causes morales qui se retrouveront lors du traité de Cateau-Cambrésis, par lequel la France, conclut M. Romier, dut « payer de ses conquêtes le salut de l’orthodoxie catholique ». D’après ce rapide exposé, on peut voir déjà comment le Roi de France fut amené pour des raisons politiques (auxquelles nous ne pouvons nous empêcher, jusqu’à plus ample informé, de trouver un caractère assez négatif) à se retourner, à l’intérieur, contre le Protestantisme.

À plan nouveau documentation nouvelle. On n’a point nié le mérite de celle-ci en général. Les archives de Paris, Lyon, Turin, Milan, Venise, Mantoue, Parme, Modène, Gênes, Bologne, Lucques, Florence, Sienne, Rome, Naples, Innsbruck, Vienne-en-Autriche, ont livré des textes grâce auxquels M. Lucien Romier a pu raconter les faits avec maints détails probants. L’œuvre de M. Lucien Romier est une des rares synthèses importantes que nous ayons eu à signaler depuis longtemps. Qu’il nous suffise d’en avoir indiqué rapidement l’économie.

Questions militaires et maritimes §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 605-610 [609, 610].

Cap. Loizeau et E. V. Touchard, La Guerre des Balkans. Esquisse générale des opérations. La maîtrise de l’Adriatique, Berger-Levrault, in-8 §

Le cap. Loizeau, dans sa Guerre des Balkans, a tenté, avec moins de bonheur, une esquisse générale des opérations. Mais la seconde partie de cet opuscule, due à la plume d’un ancien officier de marine et consacrée à la question de la Maîtrise de l’Adriatique, est curieuse par son ton passionné. On ne lira pas ces pages, en Italie, sans quelque frémissement.

Memento [extrait] §

[…] Revue militaire des Armées étrangères (avril) : […] La Marine dans la guerre italo-turque. […]

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 610-618 [618].

[…]

La Revue critique des Idées et des Livres (25 avril) : — « Machiavel et l’opinion », par M. Jean Longnon. […]

Musées et collections.
Nécrologie : M. Pierpont-Morgan [extrait] §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 633-640 [636].

Le même Musée Métropolitain faisait peu après une grande perte dans la personne du célèbre milliardaire Pierpont-Morgan, un de ses trustees depuis 1888 et son président depuis 1904. Le dernier numéro du Bulletin du Metropolitan Museum, en reproduisant le portrait du défunt, mort le 31 mars dernier, rend un hommage ému et reconnaissant à celui qui fit tant pour l’enrichir.

[…] Parmi ces trésors d’art, évalués plus de trois cent millions de francs, il faut citer particulièrement : […] des peintures de Raphaël (entre autres la Madone Colonna, achetée 2 millions et demi, et la Madone de saint Antoine de Padoue), du Pérugin, […] ; puis des manuscrits, parmi lesquels celui exécuté par Giulio Jovio pour le cardinal Farnèse ; […]. Il avait acquis en bloc la collection de porcelaines chinoises de M. Garland, celles de faïences italiennes de M. Gavet, […] celles de bronzes italiens de M. Seligmann […].

Lettres italiennes §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 645-647.

Congé §

Depuis quelque dix ans j’ai suivi les évolutions, les involutions, les révolutions de la littérature italienne, et j’en ai marqué ici les étapes, les victoires et les défaites. Aujourd’hui les impositions d’un labeur de plus en plus vaste et la direction d’une gazette de combat, Montjoie ! me forcent à m’arrêter devant les Alpes italiennes et à prendre congé des lecteurs de cette chronique.

Pendant ces dix dernières années, la littérature italienne s’est développée considérablement, en quantité sinon en qualité de production. Certes, on ne saurait saluer l’avènement, ni la naissance, ni la promesse d’un nouveau d’Annunzio, c’est-à-dire d’un écrivain de talent qui résume en lui non seulement une ou plusieurs découvertes dans la façon de penser et de sentir, selon la formule de Paul Bourget, mais aussi l’affirmation et l’aspiration « en puissance et en fonction » de toute l’élite d’un pays. J’ai parlé ici de la mort de plusieurs « grands hommes » de la troisième Italie, de ces nombreux tyrans de la pensée et du sentiment, qui dominent la volonté des générations neuves avec la force de leur pouvoir social, de leurs influences, de leurs relations, de leurs pressions, et imposent à ceux qui suivent le moule qui doit leur assurer le succès sans lutte. Plusieurs de ces « terribles vieillards » qui s’obstinent à ne pas mourir et à œuvrer jusqu’à leur dernier souffle ont disparu de l’horizon littéraire italien. D’autres restent encore. Mais la présence ou l’absence de E. de Amicis, de Fogazzaro, de Carducci, de Rapisardi, de Pascoli, de Mathilde Sérao, de Grazia Deledda, de d’Annunzio lui-même, ne semblent pas devoir exercer une notable influence sur les toutes dernières générations littéraires d’Outre-Monts. Celles-ci, avec des cris éperdus qui font penser tour à tour à un délire de puissance qui ne sait s’exprimer et à un délire d’impuissance qui ne peut s’exprimer suivent confusément les grands mouvements littéraires d’« Oltr’Alpe », c’est-à-dire des Pays septentrionaux qui depuis quarante ans ont façonné l’âme artiste du monde, avec l’esthétisme anglais, le symbolisme français, le néoromantisme allemand et le psychologisme russe. L’Amérique aussi, à travers le collectivisme lyrique de Walt Whitman, a touché quelques cœurs de la Péninsule. De toutes ces influences, cependant, il ne reste pas de traces visibles dans l’œuvre littéraire italienne de la dernière heure. Point de traces visibles, c’est-à-dire point d’œuvres remarquables. Ce qu’il reste, c’est l’énergie acquise par certains mouvements d’ensemble, la vigueur de certains groupements, dont j’ai signalé la vitalité et préconisé la formation avant même leur éclosion, alors qu’ils n’étaient qu’une promesse.

Les milieux littéraires contemporains : Il Regno, Leonardo, La Voce, Lacerba, Poesia, Liriche §

De tous les centres lyriques ou simplement littéraires dont il nous a été donné de nous occuper ici, il en est qui ont assisté à la dispersion de leurs éléments, à l’absorption de ceux-ci par le néant ou par un parti plus large et d’action directe ; d’autres résistent et persistent ; d’autres évoluent et se maintiennent, stériles ou féconds, sur leurs positions acquises. Le parti impérialiste (nationalisme de conquête) que j’eus l’honneur de signaler le premier en France, né autour du Regno de M. Enrico Corradini, est aujourd’hui un parti fort sérieux et actif, répandu dans les feuilles, soutenu par les quotidiens. L’intellectualisme outrancier et destructeur, mais vigoureux et juste, formé en petite phalange autour de M. Giovanni Papini et de son Leonardo, groupe aujourd’hui, divisé en deux branches, quelques écrivains autour du périodique La Voce, où se glorifie l’hégélisme du Sénateur Commandeur Benedetto Croce, et d’autres autour de la gazette libre et forte Lacerba, orientée dans le sens de toute l’innovation littéraire, philosophique et artistique, française et italienne. Le mouvement futuriste enfin, qui a pu donner à l’Italie nouvelle une importante anthologie poétique, put réunir déjà autour de Poesia les énergies violentes éprises des plus violents renouveaux. Citons encore Liriche, une revue anthologique romaine de poésie et de prose, où se retrouvent quelques talents intéressants et libres, sortis ou non de la défunte Vita Letteraria.

Évidemment, hors de ces groupements, les esprits solitaires font leur œuvre et la lancent à travers le pays. Et si la Musique et les Arts plastiques d’extrême avant-garde ont une énorme peine à intéresser l’esprit des Italiens, la Littérature est, il faut le remarquer, plus heureuse. De ces talents solitaires, il me plaît d’en citer un seul — et ils ne sont pas, du reste, fort nombreux : Gian-Pietro Lucini, qui vient de se séparer nettement des Futuristes, et qui reste un des maîtres les plus sûrs, peut-être le plus riche, et non seulement pour l’Italie, de la nouvelle harmonisation et de la nouvelle orchestration poétiques.

L’Italie littéraire nous apparaît ainsi en pleine germination, sinon en pleine éclosion. La fournaise des grands appétits nationaux embrase les espérances et les volontés. Une expression singulière, une « fleur de génie », peut s’épanouir de ce feuillage, solide sinon très touffu, que représentent les groupements où l’on peut remarquer les rythmes des tendances communes.

Le milieu littéraire des débuts de Gabriel d’Annunzio : La Cronaca Bizantina §

Une semblable ardeur collective faisait frissonner les écrivains réunis à Rome, à la librairie de M. Sommaruga, à l’heure où la Cronaca Bizantina devait révéler et « lancer » l’adolescent d’Annunzio, dont l’Italie officielle ou presque a fêté cette année le cinquantenaire.

La Cronaca Bizantina, fondée par l’éditeur infortuné Angelo Sommaruga en 1881, malgré son titre sceptique, qui s’avouait vain et « byzantin », fut dès ses débuts un organe de combats véhéments, un de ces organes irrespectueux, incendiaires, insoumis, destructeurs, où l’orgueil libre d’une génération essaie sa force, aiguise ses armes, acquiert la conscience de sa valeur ou se laisse imposer celle de sa non-valeur. Ses collaborateurs se nommaient : Carducci ; Édouard Scarfoglio, qui épousa ensuite Mathilde Sérao et ne fut plus que journaliste et directeur du Mattino ; Chiarini, grand défenseur des renouveaux prosodiques de Carducci, et écrivain sans importance lui-même ; Nencioni ; Lorenzo Stecchetti, mystificateur heinien et baudelairien qui fit énormément de bruit en son temps ; Marradi, Mathilde Sérao, G. A. Césareo, etc. Gabriele d’Annunzio tomba, fort jeune, au beau centre d’une ambiance artistique et fougueuse très bien préparée pour le recevoir. Son volume de vers Canto Novo (il avait déjà publié à seize ans un volume Primo Vere) l’imposa à l’admiration de la Cronaca, et, par elle, aux jeunes lettrés et poètes de la Péninsule. Il eut là ses débuts glorieux. Il avait dix-huit ans. Ensuite, la Cronaca Bizantina disparut dans le désordre d’une retentissante faillite éditoriale. Elle représente pour l’Italie littéraire moderne ses « temps héroïques », quoiqu’elle n’eût point la vigueur, ni la fécondité rayonnante, des revues françaises de 1885. Au contraire de celles-ci, elle ne détermina aucun mouvement dans la pensée et dans l’expression lyrique du monde. Elle ne servit qu’à la cause prosodique de Carducci, d’où d’Annunzio — nourri, au surplus, et très nourri, de littérature française parnassienne, symboliste et enfin vers-libriste — a pris l’élan de son lyrisme.

Ces débuts du plus grand poète italien vivant, qui n’a plus honte d’écrire pour un mauvais musicien comme M. Mascagni, mais qui s’est donné la gloire nouvelle d’écrire d’austères tragédies françaises, étaient à rappeler à l’heure où ses compatriotes fêtent son entrée sur le seuil — oh, rien que le seuil ! — de la vieillesse.

Le théâtre §

Et c’est encore lui qui reste le plus grand poète dramatique de son pays, car les pauvres tentatives de M. Sem Benelli, auteur d’une Gorgona très récente, par laquelle il s’efforce à son tour de créer un théâtre national de fable et d’esprit antiques, ne valent pas encore les véhémentes évocations de l’auteur de la Nave. Et dans l’attente de génies dramatiques nouveaux, l’initiative de M. Achille Ricciardi ou de M. Romagnoli est sur le point de doter l’Italie de quelques grandes scènes de plein-air — à l’instar du « Plein-Air » français d’il y a dix ans.

La Vie anecdotique.
Une répétition de « La Pisanelle » §

Tome CIII, numéro 383, 1er juin 1913, p. 658-663 [661-663].

J’ai eu l’occasion d’assister à une répétition de La Pisanelle, au théâtre du Châtelet. De la pièce, rien à dire, sinon qu’elle m’a paru n’être qu’un drame romantique à contrastes violents, nonnes et ribaudes, princes et ruffians, toute la lyre. Cependant, les acteurs sont capables de faire réussir cette pièce, où l’auteur a dissimulé autant de ficelles qu’il en faut pour entortiller le public.

Un personnage mérite une mention spéciale, parce que les spectateurs n’auront point à l’applaudir. C’est le metteur en scène, M. Meyerhold. Il s’est déjà fait en Russie une très grande réputation et se donne, je crois, comme novateur dans l’art théâtral. De l’avis de ceux qui ont vu M. Francis de Croisset, M. Meyerhold lui ressemble parfaitement. Il ne sait pas un mot de français. Malgré cela, il parvient à diriger plus de 250 acteurs ou figurants dont il ne parle point la langue. Le geste suffit à M. Meyerhold, qui fonde tout l’art théâtral sur la mimique. Il se démène, tempête, hurle, rugit, fait recommencer cinquante fois de suite le même mouvement aussi bien à Mlle Rubinstein, à M. de Max ou au simple figurant. Il parvient ainsi à donner beaucoup de vie aux attitudes scéniques.

Pendant que j’assistais à cette répétition, à laquelle l’auteur n’assistait pas, on pratiqua dans le texte une jolie coupure dont M. d’Annunzio peut remercier les dieux. C’était une nonne, qui s’écriait : « Je viens de fourrer mon pied dans la mare. » Et, ma foi, je ne crois pas avoir mal entendu.

Tome CIII, numéro 384, 16 juin 1913 §

Art.
Exposition Giovanni Fattori (Excelsior) §

Tome CIII, numéro 384, 16 juin 1913, p. 854-859 [856].

La Galerie Excelsior contribue à nous faire mieux connaître feu Fattori, que les organisateurs décorent du titre de maître impressionniste italien.

La dévotion qu’on porte universellement aux maîtres des grandes époques italiennes a masqué à l’histoire de l’art et à l’admiration publique les périodes moins anciennes de l’art italien. Depuis l’époque taxée d’âge de décadence du Guide, les réhabilitations utiles seraient nombreuses, et si l’on a été injuste pour le xviiie italien, plus près qu’on ne le croit du xviiie français on a été aussi très ignorant de la peinture du xixe italien et des plus récents efforts. Le culte naïf et exagéré dont fut l’objet Segantini ne rachète pas cette ignorance et plutôt l’épaississait mettant hors pairs avec excès cet honnête artiste. S’ensuit-il que Giovanni Fattori fût un maître impressionniste et qu’il ait devancé l’art français ? Au vrai il n’y eut en Italie qu’un maître impressionniste, M. Zandomeneghi, et ce fut à l’occasion spéciale de l’Exposition de 1889. Degas, Monet, Pissarro, Raffaëlli y étaient jetés à des hauteurs de plafond telles que leurs œuvres apparaissaient d’en bas comme des timbres-poste apposés sur des piliers géants. Mais M. Zandomeneghi, impressionniste glorieux exclus de la section française comme impressionniste offusquant, profita de sa nationalité italienne pour apparaître à la section italienne avec un large et superbe panneau de huit œuvres. Ce n’est point que, pour n’être point un initiateur, Fattori soit sans talents, ni son grand tableau des Maremmes sans accent. De cette exposition comme du beau livre aux nombreuses reproductions qu’a publié récemment M. Ghiglia, se dégage un bon artiste, sage, doux, épris de rendu serré. Il est bon peintre et beau graveur, on a raison de le tirer de l’oubli, mais l’impressionnisme demeure bien un mouvement français né à Paris avec Corot et Courbet comme aïeux et créé par les grands artistes français que l’on sait, et si l’Italie y a part capitale, ce ne serait que par les influences ataviques chez J.-F. Raffaëlli. Encore une fois, cela n’empêche pas M. Fattori d’être un bon peintre comme le furent aussi Morelli ou Crémona qui nous sont peu connus… et puis il y a les Futuristes qui ne nous laisseront pas ignorer les phases nouvelles de l’art italien. Et qui pourrait leur donner tort ! Ceux-là se datent eux-mêmes et avec justesse de l’impressionnisme français.

Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913 §

L’Idylle vénitienne §

Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913, p. 68-78.

I. À l’Inconnue §

Où êtes-vous, à cette minute, ô voyageuse que j’attends ?

Sur quelle page de l’atlas faut-il que je cherche le lac, la forêt couronnée d’or, la plaine vêtue de pampres, la petite ville blottie sous l’automne, qui se mirent, au passage, dans les vitres de votre wagon, tandis que mes désirs vous appellent ?

J’ignore d’où vous venez, chère étrangère, et si vous êtes blonde ou brune, et quel goût, sur votre bouche, a votre âme. Mais je sais que je vous reconnaîtrai tout de suite, parmi la foule, aux Giardini, devant San-Marco, sur la terrasse du Lido… Vous serez celle qui me plaira le plus… Et vive la belle aventure !

Vous, bercée par la chanson des rails, le front au carreau, les yeux perdus dans le ciel fugitif, vous ne rêvez pas d’amour. Vous ne songez qu’à l’Enchanteresse, toute blanche, là-bas, au bout du voyage, et qui vous sourit du seuil de la mer… Vous ne songez qu’aux palais de marbre, aux campaniles roses où nichent, côte à côte, les ramiers et les angélus, aux barcarolles, aux sérénades… Et cela suffit bien, pour l’instant !

Surtout, ne vous arrêtez pas en route… N’écoutez pas votre mari qui veut dormir, cette nuit, à Milano, et vous montrer, demain, le Musicien de l’Ambrosienne et l’Homme à la Hallebarde ! Ils ont le temps !… Au lieu que, moi, je me sens défaillir… je suis là, tout pâle, à penser à vous, à me dire : « Quel sera son nom : Sonia, Gretchen ou Kate ?… Aura-t-elle, comme un ruban bleu, sur ses seins menus, cette veine dont je raffole, et, dessous, le cœur innocent, le cœur tendre, le cœur en sucre qu’il faut à mon cœur ? »… et je mords le coin de mon mouchoir, je jette ma cigarette, je grelotte, j’ai chaud, j’ai mal…

Vite, vite, petite proie !

II. Prélude §

Il n’y avait plus, dans le bar de l’hôtel, que moi — près de la fenêtre — et elle — devant la table des magazines.

Je m’amusais à parler seul, comme quand on rêve. Je disais : « Une dame est là, en face de moi… une dame qui regarde l’Illustrated-London… et qui boit une tasse de thé… et qui a de jolis yeux bleus, une jolie bouche rouge, un joli visage fin, un joli corps svelte et fragile… une dame que j’aimerais d’embrasser… »

Mais elle ne comprenait rien de tous ces mots, sans doute… Le journal qu’elle tenait ne tremblait même pas dans ses mains… « Les Anglaises, pensai-je, déçu, sont si rarement polyglottes ! »

Et j’ai achevé mon cocktail… j’ai fumé des cigarettes… j’ai chantonné un petit air triste.

Cinq minutes… Dix minutes… Un quart d’heure…

Enfin, elle s’est levée. Elle a sonné. Le barman est venu.

— Combien vous dois-je ? lui a-t-elle demandé, à voix très haute, en français, presque sans accent.

Et ses yeux, soudain, ont cherché mes yeux. Elle a souri.

Puis, très vite, elle s’en est allée.

III. Un rien §

Elle était là, tout près, pendant la régate, dans la gondole voisine de la mienne, avec son mari et ses sigisbées.

Je regardais ses pieds menus… Je regardais sa cheville, un petit coin de sa cheville, à peine visible au ras de sa jupe.

Elle s’en est aperçue. Elle a rougi… Mais, doucement, doucement, en cachant sa main sous son réticule, elle a un peu levé sa robe.

IV. Symptôme §

Moi aussi, j’étais invité à ce bridge, à bord de ce yacht.

Dès mon premier pas sur le spardeck, elle m’a vu… et, aussitôt, à la dérobée, — vite, vite, — elle a ouvert son petit sac, en a sorti sa glace de poche, s’y est mirée, une seconde, et, d’un geste furtif, a mis en ordre son tour de cou, son collier, ses cheveux, ses cils…

V. Silence §

Nous étions seuls, dans le salon de l’hôtel, côte à côte.

Je lui disais : « Je vous aime !… Mes lèvres ont envie de vous !… Quand saurai-je comment sont vos seins, vos jarretières, vos baisers ? »

Mais elle ne répondit pas.

On n’entendait que le bruit menu des perles de son sautoir sur sa gorge haletante.

VI. Découverte §

Un instant, pour nouer son voile à sa tête blonde, elle est restée immobile, un genou ployé, le pied droit sur la dernière marche, le gauche dans la gondole.

Au-dessous d’elle, le canal dormait, lisse et clair comme un miroir.

Maintenant, je sais qu’elle est brune et qu’elle se teint les cheveux.

VII. I Sonetti lussuriosi §

— Le vilain livre ! m’a-t-elle dit, en me le rendant, ce matin… Vous aviez raison de ne pas vouloir me le prêter… Je n’en ai lu, d’ailleurs, que les quatre premières lignes. Cela m’a suffi !… Tenez… reprenez-le, vite ! Il me brûle les doigts !

Francesco Marcolini, rival des Aldes, l’imprima. Marco-Antonio Raimondi, copiant Giulio Romano, l’orna de seize gravures. Mais quelle bouche, fine et fardée, dessina ce petit arc rose — encore humide — au bas de la dernière page ?

VIII. À San-Zanipolo §

Ils dorment, couchés dans leur gloire !

Ci-gît le fameux Dandolo !

Ci-gît Tommaso Mocenigo, vainqueur du Dalmate, du Hongre et du Bougre !

Ci-gît Vendramin, l’impavide !

Ci-gît Bertuci Valieri qui défit le capitan-pacha, lui confisqua ses étendards, et put forcer les portes Dardanelles !

Ci-gît Antonio Veniero qui prit Durazzo et quantité d’îles !

Ci-gît Michele Morosini qui prit Vicence et Bellune !

Ci-gît Orsino, comte de Petigliano, qui prit Brescello, Guastalla, Rovigo, Mantoue, Feltre, et mainte autre place forte !

Ci-gît Aloïso Trevisano, fils, frère et neveu de Doges, qui mourut, étant encore au collège, non sans avoir pris la petite fleur de ses deux cousines — Angélique, la joueuse de luth, et Violante, la nonnette !

IX. Le verre peint §

La Rosalba, délaissant, pour un jour, ses pastels, a fait naître, d’une seule goutte d’or, au flanc de ce verre à liqueur, les neuf Muses.

Robe flottante, cheveux épars, elles courent, la main dans la main ; et, comme, au creux du cristal, j’ai versé un peu d’eau-de-vie de Dantzig, on dirait qu’elles dansent la ronde autour d’un tout petit lac, jonché de feuilles d’automne.

X. L’épitaphe §

Dénouez le bouquet de violettes que j’ai glissé à votre ceinture… Effeuillez-le… Jonchez-en ce tombeau ! Jetez des fleurs à cette fleur !

HIC LILIUM JACET
1740-1758

Elle s’appelait Zerlina, sans doute, ou Cattina, ou Zulietta… Elle avait, pour sûr, le visage fin, la taille souple, la gorge ronde ; et, cependant, Pietro Longhi n’a pas fait son portrait… Bernis, en un tendre acrostiche, n’a pas célébré ses fossettes… Seingalt n’a pas baisé sa bouche !

C’était un petit lys blanc…

Chaque soir, tandis que, dans sa chambre, elle récitait sa prière, le bruit lointain du carnaval ou le chant des sérénades lui arrivaient à travers la vitre, mêlés au clair de lune. Un instant, elle se taisait, penchait la tête, tendait l’oreille, frissonnait un peu, puis reprenait son oraison.

Elle a dû mourir doucement, bien sage, bien calme et avec, aux lèvres, un gentil sourire… De quoi aurait-elle eu peur ? Le ciel l’attendait, si proche ! Ne s’était-elle pas, la veille, confessée de toutes ses fautes… d’avoir, une fois, respiré trop longtemps une rose… de s’être trouvée jolie, en se regardant à la glace… d’avoir laissé la brise, — un jour d’été, sur le balcon, — soulever le bas de sa jupe, frôler ses genoux et, comme une main fraîche et furtive, caresser sa chair secrète… ?

XI. Le condottiere §

Une maritorne a médit de vous ?… Qu’importe !

Voyez, devant San-Zanipolo, Bartolomeo Colleoni…

Main aux rênes, tête haute, il va, malgré pluie et bourrasque, son chemin éternel, et ses yeux, dardés sur son grand rêve, ne voient même pas les pigeons qui, tout le jour, le long de ses bras invincibles, alignent leurs petits cacas.

XII. Ad augusta per angusta §

Hélas, il était fermé !

— Vous voyez… chuchotait-elle… je ne vous avais pas menti ?… Non ! n’essayez pas de le déchirer ! Laissez-le tranquille !… Laissez-moi tranquille… je vous en prie… laissez-moi tranquille !

Mais, comme le gondolier regardait ailleurs, et que son mari, les yeux au ciel, comptait les astres, elle a pris, dans son sac d’or, ses ciseaux à ongles et, sous sa robe, en souriant, me les a glissés dans la main…

XIII. La dînette §

À Torcello, pour goûter sur l’herbe, elle a acheté des pralines, un plein petit réticule d’humbles pralines rouges.

Assise à côté de moi, elle s’amusait à les poser, une à une, entre mes lèvres.

J’avais faim.

— Encore ! Encore ! lui disais-je, aussitôt la bouche vide.

— Attention ! répondait-elle… Il n’en reste plus que sept… que six… que cinq… que quatre… que trois… Il n’en reste que deux, à présent !… Il faudra en être économe ! Il ne faudra pas les croquer ! Il faudra les sucer tout doucement, ces deux-là !

Et elle a ouvert son corsage.

XIV. Un peu de mythologie §

Ça l’amusait !

La nuque au dossier du fauteuil, les yeux mi-clos, elle souriait, surprise et ravie.

— Vos baisers, soupirait-elle, vos baisers, c’est drôle, se sont faits tout menus ! Ils grimpent le long de ma jambe, à présent, comme un petit insecte agile !

Zeus ne s’est-il pas mué en fourmi, pour atteindre la nymphe Klitoris ?

XV. Hélas ! §

Tout le jour, je vous ai toute à moi, à moi seul, rien qu’à moi, dans mon palazzino… Il y a tant de choses à voir, à Venise, tant de Tintorets, tant de Véronèses, qu’il faut bien que vous quittiez l’hôtel, aussitôt que paraît l’aurore, et n’y rentriez qu’à la brune ? Votre mari l’a, enfin, compris !

Mais, dès la première étoile, il redevient votre maître… Il s’assied à table, près de nous ; il nous accompagne à la sérénade ; il vous emprisonne, hélas, dans sa chambre ! Et je suis Werther ; vous, Charlotte !… Et je monte mon escalier en pleurant… Et j’ai envie de mourir… J’ouvre mon dictionnaire de rimes… je cherche, dans Mac-Ferson, quelque triste lied à traduire… je m’accoude à ma fenêtre… je parle de vous à la brise, au silence, au clair de lune… j’écoute les campaniles chanter, de leur voix narquoise, les heures qui nous séparent…

Que ne vous ai-je connue au temps heureux du solstice estival, où la nuit, du bord du crépuscule à la lisière de l’aube, n’est plus qu’un petit pont de jade, tout petit, entre deux rivages roses !

XVI. L’épisode de Paolo et de Francesca §

Bravant le sourire du lift et des caméristes, je m’étais, au sortir du lunch, faufilé dans sa chambre… Un petit rhume, depuis la veille, la tenait couchée… Comment vivre un jour, sans la voir !

— Partez vite !… Je vous en supplie, partez vite ! hoquetait-elle, tandis que je baisais son front, ses cheveux, ses tempes… Partez vite !… Il n’est allé qu’à Padoue, en auto… Il a dû prendre, à Mestre, pour rentrer, le train de deux heures… Il arrivera dans cinq minutes !

Mais je m’étais assis au bord de son lit, je furetais dans ses dentelles, je lui parlais à voix basse…

— Écoute… écoute ! chuchotais-je. Écoute ! Laisse-moi t’expliquer…

— Vous n’y pensez pas ! Vous devenez fou !… Ici ?… ici ?… Vous auriez cette audace ? D’ailleurs, le voilà… le voilà ! J’entends du bruit dans le couloir !

Et l’on a frappé à la porte.

— Un télégramme, signora ! criait un groom dans la serrure…

La dépêche ouverte, le bambino reparti, elle a battu des mains, joyeuse ; elle a mis ses bras autour de mon cou ; elle a posé ma tête sur l’oreiller, contre la sienne…

— Regardez… regardez !… disait-elle… C’est de lui… C’est de mon mari… Regardez : « Une panne. Ne rentrerai que… »

Et nous ne lûmes pas plus avant.

XVII. L’itinéraire §

Au dire du vieux Pausanias, la route que suivaient, pour atteindre le temple de Cnide, les pèlerins de la déesse Cypris, gravissait, d’abord, deux collines, d’égale hauteur et marquées, à leur sommet, d’une borne milliaire rose ; puis, redescendue dans la plaine, elle gagnait, après maint méandre, une petite pelouse en pente, qui, tout droit, menait au sanctuaire…

Mes baisers, — ô mon amie, ô ma Cypris, — mes baisers sont vos pèlerins !

XVIII. Croquis §

Sur ses cheveux d’or, sa toque de chinchilla, — comme un nuage léger au-dessus d’un soir vermeil…

Sur sa gorge, son rang de perles, — comme des gouttes de rosée, le long d’un fil de la Vierge, entre deux boutons d’églantine…

Sur le tapis, à ses pieds, son jupon, ses dentelles, sa chemise, — comme une corbeille de fleurs blanches autour d’une statue d’albâtre.

XIX. Tourisme §

Je vous ai promenés, mes yeux, parmi toutes les splendeurs du monde !

Vous avez vu le temple illustre où le sourire d’Athéna Polias dort, éternel, dans l’ombre des colonnades, comme une fleur entre les pages d’un livre ! Vous avez vu les sources d’Ilissus couler, goutte à goutte, ainsi que des larmes, sur le visage rose de l’Hymette ! Vous avez vu l’île enchantée où croissent les cyclamens sous les pas de Nausicaa ! Vous avez vu le ciel d’Orient, jonché de colombes et criblé de minarets ! Vous avez vu les mers étincelantes… les fleuves farouches… les jardins, les forêts, les lacs… et la Jungfrau, et l’Elbrous, plantés, tels des poignards, dans l’azur !

Je vous croyais à jamais repus… et, pourtant, vous ne connaissiez pas le paysage — la plaine blanche… la petite oasis, là-bas, au bout de l’horizon — qu’on aperçoit, quand on pose la tête sur la gorge de mon amie !

XX. Nuage §

Au-dessus de son front, dans la buire, une fleur se pavanait.

— Pourquoi rester comme ça, disais-je… pourquoi rester, la joue sur la table, à faire la mine, à bouder ? C’est donc fini, nous deux ? On est donc brouillés… bien brouillés… brouillés pour toujours ?

— Oui, pour toujours… pour toujours !

Mais je lui ai parlé à l’oreille… et elle a répondu : « Je vous déteste ! »… elle a répondu : « Je vous pardonne ! »… elle a répondu : « Je t’adore ! »

Ce fut tout un roman d’amour, chaste et triste, en trois petits chapitres, — une minute, — à l’ombre d’une rose.

XXI. Une scène §

À quoi bon mentir ? Je t’ai vue… je vous ai vus !… Si ! si ! je vous ai vus !… Il avait son air rêveur, comme toujours… Il faisait le beau et l’indifférent… Alors, tu t’es approchée et, haletante, tu as baisé ses mains, son front, sa bouche…Pourquoi nier ?… Tu croyais l’Accademia déserte… et j’étais là… je t’avais suivie… je te surveillais… Ah ! vilaine… vilaine et vicieuse !

Passe encore d’embrasser l’autre, son voisin, l’Antonello da Messina, qui, lui, est un homme, un gaillard robuste et râblé… Mais ce gamin, ce potache ! Le Saint-Georges ! Le Saint-Georges de Mantegna !

Du propre !

XXII. L’heure triste §

Le bateau rose du soir, au bout de la mer bleue, s’incline et chavire… Dans la pergola, l’étoile du berger — regarde ! — a l’air d’être un fruit vermeil, suspendu à la clématite…

C’est le moment de pleurer notre larme quotidienne ! Mets ton chapeau… ouvre tes bras… serre ma tristesse contre ta tristesse… dis : « À demain ! À toujours ! À toujours ! »… et, avant de baisser ta voilette, laisse-moi lire, dans tes yeux, — pour que je puisse, cette nuit, quand je serai seul, me la réciter, — une ligne de ton âme… de ta pauvre âme nostalgique et tendre comme un sonnet d’Albert Samain !

Géographie politique.
Ernest Lémonon : L’Italie économique et sociale (1861-1912), Félix Alcan, 7 fr. §

Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913, p. 169-176 [173-174].

Si M. Garzon, dans son ouvrage sur l’Amérique latine, a suivi la méthode descriptive, illustrée de graphiques et de tableaux statistiques, M. Ernest Lémonon, auteur de L’Italie économique et sociale, 1861-1912, a préféré la méthode historique. Cette méthode a des avantages. Elle permet de déterminer assez exactement les influences subies par le mouvement économique, notamment les influences politiques ; elle favorise d’ailleurs l’expression des idées générales. En revanche, elle nuit à l’objectivité, parfois même à la clarté. Au lieu de réunir tous les faits économiques et gouvernementaux en de grandes périodes d’activité et de dépression, mieux eût valu, semble-t-il, que M. Lémonon les étudiât séparément, quitte à les grouper par la suite dans ses conclusions.

M. Lémonon, en effet, n’a pas distingué moins de six périodes de 1860 à 1912. Une période d’activité jusqu’en 1873, une crise provoquée en 1873 par la concurrence des pays neufs, et se prolongeant jusqu’à 1878 ; une reprise de 1878 à 1887 ; une nouvelle crise, causée par les lois protectionnistes en 1887 ; un renouveau de 1898 à 1907 ; enfin une dernière dépression qui persiste actuellement. Le caractère factice de cette division apparaît nettement dans le chapitre consacré à la crise économique de 1887. S’il est exact qu’à partir de cette époque l’agriculture, le commerce extérieur, le budget, la rente, la monnaie accusent un abaissement considérable en regard des années précédentes, nul ne peut nier que, par contre, la grande industrie textile et métallurgique a dû sa réussite à ce que M. Ferrero a nommé « le coup de main, protectionniste ». Je sais bien que M. Lémonon, avec beaucoup d’Italiens, conteste l’utilité de l’établissement de l’industrie dans la Péninsule ; je sais aussi que la bourgeoisie lombarde, qui domina en Italie, n’a eu en vue que son intérêt personnel en imposant au gouvernement le tarif de 1887. Il n’en est pas moins hors de doute que, pour un pays à population aussi dense, l’établissement de la grande industrie était d’une impérieuse nécessité.

À s’en tenir à l’aspect extérieur de la nouvelle Italie, toute grandiose et rajeunie, à considérer les chiffres sans les soumettre à l’examen, rien qui ne soit magnifique commerce extérieur imposant, touristes nombreux, épargnes des émigrants, adressées à la mère-patrie, budgets en excédent, tout cela se reflète dans le cours de la rente, qui est la plus ferme de l’Europe. Le fond des choses est moins brillant, et devrait retenir la confiance. M. René Bazin écrivait en 1894 : « L’État, les, provinces, les communes n’imposent pas la terre, ils la dépouillent. » Cela est resté vrai. L’Italie est arrivée à l’extrême limite de la compression fiscale ; et par le monopole des assurances, elle vient d’entamer ses dernières ressources. Écrasée de charges militaires, engagée dans une politique impérialiste au-dessus de ses forces, elle ne peut plus subvenir à ses travaux publics, si nécessaires surtout dans le Midi, et, désormais, elle n’a plus un centime à consacrer aux dépenses sociales.

Il est vrai que pour améliorer le sort des travailleurs, l’État italien s’en remet à la bienfaisance privée, à l’action sociale individuelle. Celle-ci, par la création des banques, populaires, des coopératives de crédit et de consommation, a en effet donné des résultats remarquables, et c’est un chapitre bien intéressant que celui où M. Lémonon fait l’historique de ces coopératives. Mais, en travers de ce mouvement réformiste, est un courant, révolutionnaire large et violent dont les grandes grèves de 1904 à 1908 ont permis de mesurer la puissance. Mieux instruits de leur intérêt véritable, les. syndicats, semble-t-il, adhéreraient maintenant au réformisme, vers où les Chambres du Travail et la C.G.T. commencent elles-mêmes à incliner. Cependant les. socialistes révolutionnaires restent très forts, et ils ont encore triomphé des réformistes au Congrès de Reggio-Émilie de juillet 1912.

Tome CIV, numéro 386, 16 juillet 1913 §

Les Romans.
Jean de Quirielle : La Joconde retrouvée ! Méricant, 3 fr. 50 §

Tome CIV, numéro 386, 16 juillet 1913, p. 378-383 [381-382].

Que n’a-t-on pas dit, écrit, inventé sur cette disparition toujours inexplicable de la célèbre toile du Vinci ? Cette transposition de la peinture en chair, de la personnification vivante d’une femme sortant du cadre pour vagabonder dans le siècle quelques siècles après sa naissance dans les arts est une amusante supposition. Hélas ! Si belle puisse être l’héroïne de cette aventure, nous n’y retrouvons pas notre ancienne Joconde et le vol ou la destruction, mettons la volatilisation du chef-d’œuvre n’en demeure pas moins une honte ineffaçable pour le gouvernement de la République. Lorsqu’on songe que de farouches révolutionnaires, après des rois soi-disant négligents, ont su respecter la beauté de la Joconde, on est écœuré de la presque indifférence de ses gardiens actuels. C’est eux qui l’ont, le sourire ! On a parlé des privautés du duc de Morny ! Un amoureux trop ardent vaut mieux peut-être que des reproducteurs trop protégés. Le siècle des photographes est le plus vilain de tous les temps.

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CIV, numéro 386, 16 juillet 1913, p. 403-409 [409].

[…]

La Phalange (30 mai) : — M. Renard : « La Gloire du Comacchio. » […]

Art.
1re Exposition de sculpture futuriste de M. Umberto Boccioni (Galerie La Boëtie) §

Tome CIV, numéro 386, 16 juillet 1913, p. 416-421 [420-421].

On doit toute la vérité à un artiste tel que M. Umberto Boccioni ; cette vérité, j’ai eu le plus vif plaisir à l’écrire lors de la première exposition des peintres futuristes à Paris. Des œuvres comme la Rafle et la Ville qui monte dénotaient chez M. Boccioni peintre un artiste extrêmement doué et d’une puissance de réalisation peu commune. Il n’était pas douteux qu’on voyait à cette exposition en MM. Boccioni, Russolo, Severini et Carrà des peintres très remarquables. À l’actif de chacun d’eux il y avait au moins une toile qui prouvait qu’ils savaient admirablement leur métier de peintre avant de se créer un corps de doctrine nouvelle. C’était donc l’indication très nette que, capables de s’imposer en se servant des techniques anciennes, ils ne faisaient qu’évoluer vers le mieux, à leur sens, en créant un procédé nouveau. M. Boccioni expose actuellement des sculptures et je lui dois encore toute la vérité, ou du moins toute la sincérité, car je puis fort bien me tromper et être simplement dérouté par la nouveauté de son effort ; je crois qu’il fait fausse route. Je retrouve bien dans ces essais de dynamisme des forces, son relief et sa vigueur, mais je n’en vois pas l’emploi rationnel. Je sais bien que M. Boccioni obéit à des théories très logiquement déduites, si l’on admet son point de départ. Mais voilà, il y a le point de départ. Si les reflets ont une vie composée et interpénétrable, en est-il de même des formes ? Je ne le pense point. La science qu’on peut évoquer pour dire leur pénétrabilité ne dit pas que cette pénétration s’exerce par masses solides. De plus il est fâcheux qu’un artiste tel que M. Boccioni condescende à ces petits jeux de juxtaposition de matière d’art et de matériaux vulgaires qu’ont pratiquée et bien à tort, hors l’exemple des mieux doués, quelques enfants perdus du cubisme. Il ne sera jamais artiste de mêler à la glaise ou de coller sur la toile du verre, des cheveux, du bois découpé. Cela n’empêche pas qu’un buste comme celui que M. Boccioni appelle l’Anti-gracieux ne puisse être construit que par un homme de talent, de science et de verve, et, comme je le disais plus haut, ses synthèses de dynamisme constituent des morceaux rares et difficiles à faire aboutir ; et l’élan qu’il leur donne leur communique une grâce véritable ; mais sa volonté de suivre dans l’espace les formes d’un objet fini et inerte, comme une bouteille, ne peut le mener à l’œuvre d’art. C’est un premier chef antiplastique. C’est un saut dans l’invisible et ce n’est point un bond vers une harmonie. M. Boccioni n’en est, je crois, qu’à une étape de sa recherche et nul doute qu’une prochaine exposition ne nous montre des réalisations moins exaspérées et partant supérieures. Je comprends fort bien cet impérieux désir de neuf ; mais il me semble bien que M. Boccioni est à côté de sa voie. Il est trop subtil et trop artiste pour ne point la retrouver.

Échos.
Les « Lettres de Femmes à Casanova » §

Tome CIV, numéro 386, 16 juillet 1913, p. 444-448 [447-448].

Les « Lettres de Femmes à Casanova » §

Mon cher Vallette,

Dans sa chronique du 16 avril dernier, M. Jean de Gourmont rend compte d’un ouvrage : Lettres de Femmes à Casanova, dont le compilateur, M. Aldo Ravà, aurait découvert à Dux cette correspondance amoureuse, et « parmi ces lettres, les plus curieuses, les seules vraiment belles, celles de Manon Balletti ».

M. Aldo Ravà ne nous fait là aucune révélation. Le Mercure de France a signalé et publié en partie ces lettres il y a bientôt dix ans. Dans le numéro d’octobre 1903 Mr Arthur Symons, le poète anglais bien connu, parlait longuement du séjour de Casanova au château du Comte Waldstein, et, au cours de son article, il donnait pour la première fois les plus curieux passages des lettres de Manon, qu’il avait copiées à Dux même.

Voulez-vous avoir l’obligeance de rappeler ce fait et sa date pour la chronologie casanoviste, et croire à mes meilleurs sentiments.

HENRY-D. DAVRAY.

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913 §

Tripoli après la conquête §

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913, p. 528-554.

Tripoli, pendant le cours du siècle dernier, semble avoir vécu méditative et dédaigneuse, à l’écart des autres ports barbaresques.

Elle menait une existence silencieuse et médiocre à l’abri de ses remparts. Il a fallu tout l’effort d’une puissance latine pour écarter les voiles dont elle se couvrait et faire apparaître en pleine lumière la belle cité musulmane, indocile jusqu’alors aux sollicitations de l’Europe.

Tripoli ! Nom harmonieux, plus harmonieux encore lorsque les Italiens lui prêtent la sonorité cadencée de leur langue ! Nom qui, pendant plus d’un an, a retenti des Alpes en Sicile dans un frémissement de gloire et d’énergie patriotiques, a fait éclore sur les lèvres des poètes mille strophes glorieuses et sur la guitare des artistes mille chansons, nom devenu aussi habituel sur les enseignes des magasins et destiné à l’être sans doute autant sur les plaques indicatrices des rues que ceux de Victor-Emmanuel et de Garibaldi !

Depuis longtemps, l’Italie avait porté ses regards sur ces territoires d’Afrique voisins de la Sicile, et Crispi avait synthétisé dans une phrase répétée souvent les visées péninsulaires sur la province ottomane : « Si même la Tripolitaine était un désert, une roche stérile, la bannière d’Italie y devrait flotter au soleil, au vent, à la tempête, avec cette devise : De ce pays l’Italie ne peut se passer ! »

Il y a six ans je débarquai à Tripoli sur un navire français au cours d’une rapide croisière en Méditerranée. J’y débarque aujourd’hui sur un navire italien venu de Syracuse. À part quelques bateaux de guerre attristant les flots de l’obscurité de leur couleur grise, rien ne semble changé.

« Voyez comme la ville est une belle et grande cité italienne », me disait à bord un jeune officier, en me désignant l’assemblage des constructions peintes à la chaux vive et qui semblent sortir de la mer. Me parlant ainsi, il me tendit sa jumelle pour mieux apercevoir les détails de la cité. Je dus alors me rendre à la réalité. Sur un mur dominant le port, je vis, gigantesquement imprimée, une réclame pour un vermouth de Turin bien connu.

Le port de Tripoli est une grande rade naturelle peu sûre et qui ne permet pas de débarquer lorsque la mer est houleuse.

Les canots nous mènent à terre avec rapidité, malgré le nombre considérable des bagages qui les encombrent. Quelle n’est pas ma surprise, lorsque, au débarcadère, parmi la foule, j’aperçois, comme dans les grandes villes d’Europe, le portier d’un hôtel en redingote grise. Voici déjà la civilisation des palaces et des grands hôtels odieuse parfois sur le continent, précieuse en terre africaine lorsqu’elle peut vous assurer un minimum de confort et de propreté, loin des mauvaises odeurs d’huile rance et de friture si particulières aux villes arabes.

Sur la ruelle qui, de plusieurs mètres, domine la mer, on aperçoit le panorama admirable de la rade. D’un côté, le château, l’ancien Palais du Gouverneur, de couleur rouge ; de l’autre le fort Hamidieh, à moitié ruiné par les obus italiens ; plus loin le fort espagnol. Tout cet ensemble de constructions est limité par une forêt de palmiers s’étendant à perte de vue et striant de ses troncs presque noirs le ciel qui se teint de rayons éclatants au crépuscule. Dans les rues, rien n’est changé depuis la chute de la domination ottomane.

Là, les types les plus divers et les accoutrements les plus différents forment un heureux contraste de tons et de couleurs : des Arabes, des Juifs, des Nègres du Fezzan aux formes robustes, des Bédouins du désert dépenaillés, des Maltais, des Italiens aux gestes vifs, des Siciliens indolents, des Turcs portant le fez et gardant malgré leur défaite l’aspect fier propre aux sujets du Commandeur des croyants passent près de nous. Des soldats, des officiers se promènent, flânant comme ils le feraient sur les Cascines ou sur le Pincio. Ils sont revêtus d’uniformes gris, fort élégants et fort pratiques, possédant un degré de visibilité minime. Des mahométanes, le visage voilé, des Juives aux fausses nattes, au costume gracieux, aux écharpes multicolores, vaquent à leurs affaires. C’est l’habituelle physionomie des rues musulmanes, silencieuses, malgré le nombre des passants. Seules les devantures des boutiques nous montrent que nous sommes en pays conquis. Tous les noms des villes et des provinces d’Italie servent d’enseignes. Voici le bar Roma, le bar Trinacria, l’Épicerie Palermitaine, la Boucherie Florentine. Chaque commerçant péninsulaire proclame ainsi la gloire de sa cité ou de sa région.

Les Italiens certes ont encore peu bâti et n’ont changé en aucune manière la physionomie de la ville. Aussi sont-ils obligés parfois de se contenter d’édifices aux dimensions restreintes et de confortable médiocre pour y loger leurs administrations. J’ai vu à Tripoli plusieurs fontaines ornées du chiffre hamidien qui, en un instant, ont évoqué à mon esprit de lointains souvenirs de Stamboul ou de Brousse. L’une d’elles, située sur une petite place voisinant la rue principale, est de proportions importantes, construite suivant le goût turc d’il y a trente ans, alors que les artistes du Bosphore s’efforçaient d’allier le style islamique aux ornements lourds et contournés de l’époque Louis-Philippe. Elle sert aux besoins de la vie de ce quartier important de la cité. Les femmes arabes et juives, les soldats y vont puiser l’eau bienfaisante, plus précieuse que partout ailleurs dans ces pays brûlés par les ardeurs du soleil. Les Turcs constructeurs de fontaines ont beaucoup de respect pour l’eau, seule boisson permise par la loi prophétique. À Constantinople ils l’entourent de tous les soins possibles. Ils connaissent les sources par leurs noms et propagent leur gloire dans les cantons les plus éloignés de l’Empire.

Après avoir passé devant la tour dite de l’Horloge, on entre dans un quartier plus moderne, dans une grande rue bordée d’un côté par le château du Gouverneur, vaste construction de l’époque espagnole, peinte en rose, et dont les tons harmonieux s’aperçoivent distinctement lorsqu’on arrive par la mer. Des boutiques, de grands magasins bordent la chaussée.

A l’est de la ville, les maisons commencent à devenir plus rares, les palmiers semblent surgir de la poussière des rues et, dans toute sa fraîcheur et sa simplicité de lignes et de couleurs, l’oasis apparaît.

Plus loin de la mer, après les souks et les magasins européens, s’étend la cité indigène aux rues resserrées et fraîches, où le soleil trouve à peine l’espace nécessaire pour promener ses rayons. De temps en temps encore quelques enseignes italiennes, d’épiciers, de bouchers et de marchands de tabac, mais on sent ici que l’islam règne en maître. Des mosquées nombreuses aux belles portes de faïence, mais à l’extérieur un peu nu, avec l’habituel minaret. Des maisons dont les murs n’ont point d’ornements et qui s’offrent aux regards du passant dans la simplicité de façades toutes semblables. On y sent une existence intérieure secrète et mystérieuse. Si l’indigène vit souvent dans la rue, dans sa demeure il dérobe au regard de l’infidèle son foyer comme il lui cache les pensées de son esprit. De temps en temps les portes s’ouvrent et se referment lourdement. À peine ai-je le temps de jeter un regard fugitif à l’intérieur des cours, où des formes blanches semblent se reposer.

À côté du quartier arabe s’élève le harah ou ghetto. Il couvre une partie importante de la ville, trop exigu cependant pour les quatorze mille israélites de Tripoli. J’y suis allé un vendredi matin. On se préparait à fêter le Sabbat. De toute part une vie intense, qui nous console du silence arabe. Ses habitants semblent travailler à l’intérieur des maisons. Quelques demeures bien construites, bien tenues, flattent les yeux ; mais aussi, par contraste, quelle misère lamentable et quelle pitié ! Dans certaines cours, des familles entières sont parquées, sans souci de l’âge ou du sexe, couchant côte à côte. Les toitures laissent pénétrer l’eau, les portes se disjoignent et les terrasses menacent ruine. Tout le luxe a été conservé pour les maisons de prière, les synagogues, où ces exilés ont, pendant les persécutions, réfugié leurs espoirs aux côtés de l’arche sainte.

Tripoli est le type même de la ville barbaresque à peine modernisée au contact de la civilisation. Le devoir de la nation conquérante était d’y accroître l’hygiène et le confort, de construire de nouveaux établissements et de nouvelles voies sans nuire à l’aspect charmant de la cité indigène.

Ma première visite, au débarquement, a été pour le Consul de France. Je l’ai trouvé dans sa demeure confortable, située dans la ville indigène. L’importance de notre consulat est extrême, car trois ou quatre cents juifs et arabes tunisiens et algériens, protégés et sujets français, vivent à Tripoli ; de là parfois de nombreuses difficultés et de nombreuses interventions de la part de notre agent.

Après quelques minutes d’entretien, le consul fait héler une voiture par un de ses cawas fezzanais. Nous allons rendre visite à son Excellence le général Ragni, gouverneur de la Tripolitaine, dont la résidence est établie dans le château rouge, où demeuraient les valis ottomans. Sans nous faire attendre, le général vient nous trouver dans la grande salle faisant suite à son cabinet.

C’est un homme encore jeune, de taille moyenne, bien prise, l’œil vif derrière les lorgnons et s’exprimant correctement en français. Nous le félicitions pour la belle victoire que viennent de remporter les armées italiennes sur le Baruhni, ancien député du Djebel, qui, à la tête des Arabes, s’oppose à la pénétration des troupes italiennes : « Je suis content, nous répond-il, en usant de notre langue, cela roule, cela marche. Par malheur, le Baruhni nous a échappé. Il s’est réfugié sans doute à Nelut ou du côté de la Tunisie. » Le général est heureux de voir que l’on s’intéresse en France à la Tripolitaine et il souhaite que l’union latine se réalise bientôt dans cette Afrique du Nord où, au temps jadis, les Romains avaient su établir des colonies prospères et riches.

Le général Ragni possède le titre d’Excellence. Ses pouvoirs ne s’étendent que sur une partie de la Libye. La Cyrénaïque forme une autre province dont la capitale est Benghazi. Malgré sa proximité de l’Italie, la Libye est considérée comme un territoire colonial. Les fonctionnaires militaires ou civils qui y sont envoyés sont mis à la disposition du ministère des Colonies, nouvellement créé.

Le gouverneur est investi des pouvoirs les plus absolus. Il nomme à tous les emplois civils. Il a le contrôle de la presse, soumise à la surveillance de la censure aimable, mais vigilante, de l’autorité militaire. Un seul journal paraît dans la ville : la Nuova Italia, feuille de petit format, mais bien rédigée et suffisamment au courant des affaires d’Europe. Le général a succédé comme gouverneur de la Tripolitaine à son collègue Caneva, aujourd’hui généralissime de l’armée italienne. La méthode des deux chefs dans la conduite des opérations semble différente. Le général Caneva avait adopté le système de la temporisation et de l’avancement sage et lent hors de la ville. Il gagnait le terrain kilomètre par kilomètre sur les Turcs. De là, chez certains de ses compatriotes, un peu de nervosité, d’impatience qui se traduisaient par des plaintes : « Nous piétinons. Nous sommes arrêtés. Le général n’use pas comme il le devrait de l’enthousiasme offensif de nos soldats. » En Europe aussi l’on s’étonnait de voir une armée aussi considérable arrêtée par des bandes arabes unies à quelques réguliers turcs. Il apparaît cependant que la tactique du général Caneva a eu de bons résultats. On ne conquiert pas des pays aussi vastes que la Tripolitaine et la Cyrénaïque, plus grands que la Tunisie et l’Algérie réunies, comme on va à l’assaut d’une ville européenne. Il est nécessaire de s’établir d’abord dans tous les ports côtiers et cela même n’est pas toujours facile, car il faut disperser ses efforts, en diminuer ainsi l’étendue et l’effet utiles. De plus il faut peu à peu habituer les troupes européennes à la pratique de la guerre coloniale, les aguerrir contre le climat, le soleil, parfois aussi contre le manque d’eau.

À l’heure actuelle, les Italiens emploient, pour dominer cet immense territoire le système de la pénétration armée avec des moyens pacifiques.

C’est pour eux le seul moyen de s’emparer de l’ex-vilayet, sans grandes dépenses de vies humaines. Tous les jours, les chefs de territoires lointains, même ceux qui règnent sur les nègres du Fezzan aux extrêmes confins de la colonie, viennent à Tripoli faire leur soumission ou engager des pourparlers avec le gouverneur. Ils retournent ensuite dans leurs tribus, émerveillés de la puissance italienne. Séduits aussi par des présents habilement faits ils deviennent pour les péninsulaires de précieux auxiliaires dans leur expansion.

Les dernières troupes turques ont quitté ce pays qui assurait au Sultan de Constantinople une porte ouverte sur ce mystérieux continent noir où vivent tant d’adorateurs du prophète, depuis la Méditerranée jusqu’aux parages des grands lacs du centre de l’Afrique. Il y a quatre mois à peine que la garnison de Ghat, composée d’un officier et de 76 hommes, est arrivée sur la côte. Après cent vingt jours de marche, ces soldats ont pu contempler la ville de Tripoli, devenue étrangère pour eux et où sans doute quelque temps auparavant ils avaient abordé pour y servir leur maître le Commandeur des croyants. Là-bas dans le désert, à plus de 1 000 kilomètres de la côte, ils avaient appris par une lointaine rumeur les événements de la Méditerranée et ils avaient continué, dans ce coin perdu de l’Afrique, à maintenir le prestige et les droits du calife. Alors que la paix était conclue, alors que l’Italie avait été reconnue officiellement comme dominatrice de la Tripolitaine, ils étaient toujours restés fidèles à leur consigne militaire.

Un jour, l’ordre leur vint de quitter l’oasis qu’ils habitaient dans l’exil de leurs fonctions éloignées. Ils comprirent la raison de cet ordre. Ce n’était pas un changement de garnison, mais un départ de la terre d’Afrique. Loin de se réjouir à la vue du foyer retrouvé et de la Turquie prochaine, ils sentirent un immense émoi s’emparer d’eux. C’était non seulement en ces lieux l’éclipse de leur nationalité, mais aussi la défaite de leur foi. Leur retour à Tripoli fut un martyrologe sans fin. Mal nourris, mal équipés, bravant les sarcasmes des indigènes surpris de cette retraite et ignorant les nécessités internationales, ils gagnèrent la côte. Ils furent cantonnés près de Zanzour, aux environs de Tripoli. Là, pas de fonctionnaires turcs pour les recevoir. Ils retrouvaient italienne cette contrée qu’ils avaient laissée ottomane. Après un dur voyage, ils ne pouvaient acquérir le repos moral tant mérité. Un jeune Turc, dont le père avait été un haut fonctionnaire du vilayet, vint les trouver, les saluant au nom du vicaire impérial récemment nommé, représentant le sultan dans ses attributions religieuses. Les paroles de bienvenue qui leur furent adressées leur rendirent l’espoir. Rectifiant la position, splendides d’allures, ils adressèrent en signe de respect le salut militaire à l’envoyé de Sa Hautesse. Bientôt ils durent quitter le pays définitivement. Ils traversèrent la ville, la tête haute, en rangs serrés.

Le Gouvernement italien avait pris soin de leurs personnes. Il les fit embarquer sur un navire à destination de la Turquie où ces soldats, vaincus sans combattre, devaient retrouver l’occasion de lutter encore pour la défense du rêve islamique dont la Tripolitaine avait vu le déclin.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec quelques descendants de ces Turcs importés en Afrique et qui mêlent parfois en eux le sang de la race arabe à celui de lointaines populations de Trébizonde ou de Bagdad. Ils ont gardé dans leur attitude toute la fierté de maîtres qui ont dû céder la place à de nouveaux occupants. Ils accusent à peine le sort, sachant que la volonté humaine est incapable de s’opposer au courant sans cesse renouvelé des événements de l’histoire. L’effort ottoman reprenant dans le cours du xixe siècle la terre de Tripolitaine était si peu dans l’habitude d’un peuple qui ne cherche point à rendre la vie aux choses qui se trouvent sur le seuil de la mort qu’il semble avoir usé en terre d’Afrique tous les germes de puissance qu’il avait en lui. Le descendant des vainqueurs, vaincu à son tour, laisse à peine échapper de ses lèvres le nostalgique regret de la domination perdue. Il se contente de regarder avec indifférence les Italiens qui passent à ses côtés. « Il y a trop de figures nouvelles, me disait l’un d’eux. Je quitte ce pays. »

Les Turcs n’ont rien fait pour conserver la Tripolitaine. Les différents valis envoyés de Constantinople ne cherchaient pas à introduire des réformes dans la colonie. Ils eussent d’ailleurs été mal jugés sous le régime hamidien. Lorsqu’un fonctionnaire devenait suspect au Sultan, qu’il avait excité ses craintes, soit par son libéralisme, soit par son indocilité, et qu’il n’était point nécessaire de lui faire perdre la vie, on l’envoyait à Tripoli. C’était pour lui l’exil. Beaucoup de ces administrateurs étaient des hommes honorables, épris d’idées modernes. Beaucoup d’autres étaient des fonctionnaires indélicats que le gouvernement ottoman avait cru nécessaire d’éloigner, parfois sur les plaintes d’ambassadeurs européens.

Aussi était-il difficile à la Tripolitaine gouvernée par des fonctionnaires pleins- de rancune contre leur souverain de faire des progrès appréciables et de se mettre sur le même rang de civilisation que les pays de l’Afrique du Nord.

La défense même du territoire n’avait pas été organisée. À quel nombre se montaient les troupes d’occupation en Tripolitaine ? Cinq ou six mille hommes, semble-t-il, d’après les données les plus précises, étaient chargés de la surveillance de cet immense pays. Les munitions leur manquaient et les chefs qui les commandaient, braves soldats d’ailleurs, étaient de la plus notoire incapacité ! Il y avait là des lieutenants vieillis sous le harnais et de soixante ans d’âge. La solde des officiers et des soldats était payée non sans de grands retards et cette pratique du gouvernement turc augmentait encore le dénuement des troupes. Quant aux moyens de défense, ils étaient inexistants. Les canons étaient de portée minime, les ouvrages et les fortifications incapables de résister à l’attaque d’une artillerie moderne. Un camp avait été établi non loin de la cité, mais à proximité de la mer, offrant une cible facile à des navires de guerre croisant près de la rive.

Quant aux forces maritimes, elles étaient inexistantes. L’empire avait trop peu de navires pour protéger ses propres côtes. Il ne pouvait donc songer à défendre celles de sa colonie. Au surplus, la pauvre marine turque était de qualité inférieure. Depuis la naissance de la navigation à vapeur et la création des cuirassés, il semble que la grande race des marins ottomans d’autrefois ait disparu.

On raconte à loisir à Constantinople l’histoire suivante qui, véridique ou non, précise bien l’état des connaissances maritimes des Turcs. Sous l’ancien sultan, la reine Victoria devait visiter l’île de Malte. Comme l’Angleterre avait à plusieurs reprises soutenu l’intégrité de l’empire ottoman et que Sa Hautesse désirait rendre hommage à la souveraine, il décida d’envoyer un navire de guerre pour la saluer. Le navire partit. Pendant un mois il négligea de donner de ses nouvelles. On le crut perdu et le gouvernement consterné s’apprêtait à prendre le deuil de ses marins, lorsqu’un jour on le vit réapparaître au large de la Marmara. Il jeta l’ancre dans la Corne d’Or et le capitaine aussitôt débarqué alla rendre visite à son maître. Celui-ci, heureux d’apprendre que le navire était sauvé, s’enquit auprès du marin de son voyage et de la façon dont il avait été reçu par les autorités britanniques. Embarrassé le capitaine répondit par une exclamation à son maître : « Malta ioch ! Malta ioch ! » « Malte n’existe pas. Il n’y a pas de Malte ! » Le malheureux n’avait pu trouver le chemin de Malte.

À Tripoli, seul un petit navire représentait la puissance navale de la Turquie. C’était un stationnaire, capable seulement de stationner et qui n’eût pas risqué un petit voyage sur mer. Dès le début des hostilités, les marins le coulèrent et gagnèrent le rivage. On se souvient cependant de la visite que fit, il y a quelques années, un vaisseau de guerre qui devait se couvrir de gloire dans la guerre balkanique et relever l’honneur de la marine ottomane : le Hamidieh. La population fut surprise de constater qu’il y avait des navires ottomans capables de franchir la longue distance qui sépare le Bosphore des côtes de la Libye. Elle fêta avec enthousiasme le commandant et les officiers. Ceux-ci répondirent à ces amabilités par un bal donné à bord. Ils étaient tous imbus d’idées maritimes britanniques, élevés dans les écoles d’Angleterre ou dirigés par des instructeurs anglais. Le croiseur avait belle apparence, était propre et bien tenu. L’équipage semblait plein de cœur, habile, et rompu aux pratiques de la navigation. À bord, lorsqu’arriva le vali, la marche nationale turque fut jouée par l’orchestre, ainsi d’ailleurs que le God save the King. Privée de toute défense utile, la Tripolitaine devait tôt ou tard succomber aux attaques d’une grande puissance européenne. L’état d’anarchie dans lequel se débattait le pays ne pouvait durer. Il était illogique qu’au commencement du xxe siècle un pays si rapproché du continent restât si mystérieux, éloigné de toute influence civilisatrice, au point de paraître plus lointain que les pays les plus éloignés de l’Afrique.

Le dernier vali, Ibrahim pacha, avait essayé de réagir contre l’état d’anarchie dont périssait sa province. C’était un homme d’un certain âge, de race albanaise, très énergique, ancien soldat des guerres turco-russes et turco-grecques, apprécié à l’état-major de Constantinople. Il étudia beaucoup de projets, émit de belles idées, mais n’eut ni le temps, ni le loisir de les exécuter. L’Italie, depuis quelques années, avait développé son influence dans le vilayet. Son commerce y était supérieur à celui de toutes les autres nations. Or, Ibrahim pacha, bon administrateur, était un diplomate de deuxième ordre. Au lieu de temporiser avec les Italiens, de se montrer favorable à leurs désirs, de les traiter comme méritaient de l’être des voisins influents, il s’appliqua à créer des incidents. Il se conduisit envers eux tantôt avec insouciance, tantôt avec brutalité, négligeant les invitations du consul d’Italie ou agissant à son égard sans observer les règles de courtoisie élémentaire. Certes, à cette époque, si le gouvernement de Rome l’eût voulu, le prétexte du coup d’éventail eût été facilement trouvé. Il aima mieux agir à Constantinople, auprès du grand vizir Hakki pacha, qui, naguère, avait été le titulaire de l’ambassade de Rome. La Turquie rappela Ibrahim pacha et ainsi la Tripolitaine fut privée du meilleur de ses défenseurs. Quelque temps après le départ du gouverneur, l’Italie déclarait la guerre.

Chef suprême de l’administration civile et militaire, le gouverneur de la Tripolitaine a sous ses ordres un préfet assisté d’un Conseil de Préfecture. L’organisation de la colonie est copiée sur celle d’un département italien. Les bureaux de la Préfecture sont situés dans une petite rue voisine de la Banque d’Italie. Là toute l’administration politique et judiciaire de l’ex-vilayet a son séjour. Au milieu de la foule des indigènes et des Européens qui vont et viennent, je pénètre dans une grande cour où, d’un côté, sont les tribunaux, de l’autre les bureaux de la Préfecture. Les magistrats sont un peu à l’étroit dans leurs chambres de justice, mais le préfet est bien logé, si j’en juge par le bureau somptueux où je fus reçu par son aimable chef de cabinet.

Depuis la prise de possession de la Tripolitaine, l’administration civile n’a pas moins travaillé que l’administration militaire. Elle se trouvait dans un pays neuf, mais où les usages locaux avaient force de loi, étant supérieurs même à l’embryon d’organisation tentée par les fonctionnaires ottomans. Les Italiens, nouveaux venus dans la politique coloniale de l’Afrique, devaient agir avec tact et mesure, de manière à ne point froisser les convictions religieuses qui pénètrent tous les actes de la vie civile des indigènes et à établir des lois régulières et des règles de gouvernement précises. En outre, plusieurs populations allaient vivre côte à côte : des Arabes, des Juifs, des italiens, des sujets étrangers jouissant jusqu’alors d’un régime privilégié puisque habitant un pays ottoman.

Il fallait donc sans tarder instituer des tribunaux capables de donner toute sécurité aux Italiens aussi bien qu’aux étrangers et aux indigènes. On décida que les juges italiens seraient seuls compétents pour juger correctionnellement et civilement presque toutes les. affaires intervenant entre qui que ce fût. On créa plusieurs chambres de Tribunal civil et une Cour d’appel. Les Indigènes et les Israélites sujets italiens et non citoyens sont soumis en ce qui concerne leur statut personnel au Tribunal du Cadi et au Tribunal rabbinique. Ainsi les droits religieux des Arabes sont respectés. Il eût été, en effet, injuste qu’un juge italien appliquât la loi issue du code Napoléon à des Mahométans qui ont une conception de la vie si différente de la nôtre. En Italie, par exemple, le divorce n’existe pas et il est fréquent dans les pays d’Islam. Pour les Juifs, la situation est tout autre, rien dans leurs mœurs et dans leurs coutumes ne s’oppose à ce qu’ils recourent au juge européen. Ils sont monogames et, n’était l’impossibilité de divorcer, leur loi particulière s’accorderait en tous les points avec la loi italienne.

Établir des tribunaux pour protéger les propriétés, telle est la première institution nécessaire dans un pays neuf où les contestations naissent facilement à la faveur des changements économiques. Créer de bonnes écoles, c’est satisfaire aussi le besoin impérieux de maintenir l’instruction chez les fils des nouveaux occupants et chercher à répandre la civilisation elles idées du pays conquérant chez les indigènes.

Les nouveaux possesseurs de la Tripolitaine résolurent d’organiser dès leur entrée dans l’ancienne province turque un régime d’organisation de l’instruction publique. En effet, le nombre des Italiens était fort important, puisqu’il dépasse le chiffre de 14 000 âmes dans la ville. Il y avait parmi eux des enfants, fils de commerçants et de fonctionnaires auxquels il était nécessaire de donner une instruction aussi complète et aussi soignée que dans la Métropole. Des fils d’étrangers vivaient en outre à côté d’eux et la grande nation qui venait de s’établir sur le sol d’Afrique avait le devoir de leur permettre de développer leurs connaissances et de leur donner tout au moins les premiers rudiments d’instruction élémentaire. De plus, les Israélites aptes à comprendre avec facilité les notions de la pédagogie européenne devaient trouver dans les écoles italiennes un moyen rapide de s’assimiler les connaissances et la science de leurs nouveaux maîtres.

Les Indigènes, eux aussi, mis en contact journalier avec leurs maîtres européens, devaient apprendre leur langue pour faciliter leurs offres de services et leurs échanges commerciaux. Il est certain que chez la plupart d’entre eux existe une grande animosité pour les roumis conquérants, mais, peu à peu, devant la bienveillance péninsulaire et la large compréhension de leurs mœurs qu’ont les autorités italiennes, cette défiance disparaîtra, faisant place sinon à une affection sincère, qui ne peut naître dans le cœur d’un Arabe envers un Chrétien, tout au moins à une entente résultant d’une vue plus large de leurs intérêts matériels.

L’organisation de l’instruction publique à Tripoli a été copiée sur celle des grandes cités de la péninsule. On a créé d’abord une école technique et une école commerciale où les élèves peuvent apprendre les notions utiles à l’exercice de leur profession future. La bourgeoisie coloniale aura, elle aussi, ses établissements d’instruction, par la création de plusieurs écoles royales élémentaires pour les garçons et pour les filles.

Des écoles primaires existent aussi qui, prenant les élèves à la classe enfantine, parachèvent leur instruction jusqu’au moment où ils sont capables de passer un examen analogue à notre certificat d’études. L’élément ouvrier n’a pas non plus été oublié et le gouvernement, imitant en cela l’exemple donné par d’autres nations européennes dans leurs colonies, a voulu développer l’habileté professionnelle des artisans et rajeunir la vieille tradition des petites manufactures indigènes par la mise en œuvre d’une technique meilleure. Des maîtres italiens enseignent aux Arabes l’art de faire des tapis et un établissement a été institué à cet effet.

Si, pendant longtemps, l’Italie avait contribué par ses écoles à répandre dans ces pays ignorants les bienfaits d’une instruction nécessaire, à côté d’elle, d’autres organismes avaient vécu et prospéré. Pendant tout le cours du siècle dernier ce fut l’honneur de la France d’avoir fait briller sur ces rives lointaines quelques lumières empruntées à la civilisation occidentale. Liant indissolublement leur foi religieuse à leur foi nationale, les congrégations dans tous les pays d’Islam avaient établi des missions d’enseignement, et le gouvernement français, quelles que fussent les opinions qui le dirigeassent, avait compris que dans ces pays, où la foi religieuse est à la base de la vie et accompagne l’homme dans toute son existence pour répandre un peu de civilisation et de douceur, seuls pouvaient besogner des religieux.

Il y a entre le christianisme et l’islam un fossé trop profond. La foi des Musulmans puisée dès le berceau est trop vive pour permettre à leurs idées de prendre une autre voie à la suite de prêches et d’oraisons. Aussi les pères, tout en n’abandonnant pas le but primitif de leur établissement dans les contrées islamiques, se consacraient-ils plus encore au travail de l’enseignement et de la bienfaisance. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque, au cours d’un voyage en Asie-Mineure, j’ai entendu des jeunes Musulmans ignorant même le grec et l’arménien, langues dont l’usage aurait pu leur être familier, me saluer en français. À Aidin, en Asie-Mineure, à Alep, loin de tout centre chrétien, j’ai entendu des enfants indigènes pousser des exclamations françaises au cours de leurs jeux. À Tripoli, le portefaix débarquant mes bagages s’adressa à moi dans un français fort correct, bien supérieur à celui qu’emploient nos débardeurs des ports.

Nous avions à Tripoli une école de garçons dirigée par les frères marianistes. Elle était très fréquentée et huit frères, jouissant chacun d’une pension infime de six cents francs, enseignaient les jeunes indigènes et travaillaient par leurs efforts à maintenir le prestige de notre langue et de notre drapeau. À côté de l’école était un hôpital où les indigènes, quelle que fût leur confession, recevaient des soins gratuits. Aujourd’hui ces œuvres n’existent plus. Combattus par les capucins italiens et les écoles laïques de même nationalité, les frères ont quitté ces lieux où ils avaient rêvé de servir encore longtemps leur patrie. Ils se sont d’ailleurs inclinés devant l’inévitable nécessité. Nous avons en effet abandonné nos droits sur Tripoli. Nous sommes heureux de voir cette colonie limitrophe de nos provinces africaines appartenir à une grande nation de même race et de mêmes tendances civilisatrices que la nôtre. Nous avons conclu des accords et sommes décidés à les respecter ; or, les Italiens auraient pu prendre ombrage du maintien de la mission catholique française. Elle s’est éloignée et elle a bien fait. Elle pourra là-bas, en Asie-Mineure, dans cette Syrie et dans ce Liban où depuis si longtemps notre influence est prospère, contribuer à la rendre plus forte encore pour le plus grand bien de la culture nationale.

Si les frères marianistes se sont pendant longtemps voués à Tripoli avec courage et persévérance aux œuvres d’enseignement, ils ont été secondés par les sœurs. Elles appartiennent à la congrégation de Saint-Joseph de l’Apparition.

Dans ces pays où la condition de la femme est plus misérable que celle de l’homme, où, claustrée dans le harem des familles bourgeoises, considérée comme une véritable bête de somme dans les familles pauvres, estimée seulement comme instrument de plaisir ou comme prolongatrice de la race, elle ne joue aucun rôle dans la vie sociale, les sœurs qui voulaient instruire les petites filles se heurtaient à des préjugés nombreux.

Les catholiques même et les israélites qui, inconsciemment, s’étaient imprégnés du reflet des idées musulmanes, hésitèrent tout d’abord à confier leurs filles à des étrangères et à les tenir éloignées pendant quelques heures du foyer paternel. Il a fallu toute la persévérance des religieuses pour mener leur œuvre à bien. Aujourd’hui encore, elle est particulièrement prospère. Près de deux cents filles y reçoivent sans distinction de religion une instruction profitable. La plupart des classes se font en français. La plupart des religieuses étaient françaises ; mais les sœurs italiennes et maltaises prennent leur place et dans peu de temps sans doute l’influence péninsulaire sera prépondérante dans leur établissement.

À Tripoli, la population juive, nous l’avons vu, est considérable.

Aussi l’Alliance israélite a-t-elle établi une école de filles et de garçons sous la direction d’un directeur et d’une directrice nés au Maroc et naturalisés français.

M’étant dirigé vers l’établissement de l’Alliance et m’étant trompé de route, je m’adressai à une bande de petits garçons jouant aux billes près du port : « L’école de l’Alliance », leur demandai-je. Ils me regardèrent étonnés, puis l’un d’eux, ayant réfléchi un instant, me répondit : « Vous voulez sans doute dire l’école française. En ce cas, je vais vous y mener, un de mes camarades y fait ses études. » Ainsi l’établissement d’instruction israélite n’était pas connu sous son appellation générique. On accolait à son nom un autre nom qui, dès l’abord, me renseignait sur sa renommée dans la ville.

L’aimable directeur, M. Lévy, me fit les honneurs du local situé près du quartier israélite ou harah. Les classes, bien aménagées, reçoivent la lumière comme dans toutes les maisons tripolitaines par des fenêtres et des portes donnant sur une grande cour. Le style et l’arrangement des salles d’études sont les mêmes qu’au Maroc et dans l’Asie ottomane. Des devises au mur, des cartes de géographie et des cartes pédagogiques provenant toutes d’une grande maison d’édition parisienne, des tables et des pupitres comme dans nos écoles. À notre arrivée les écoliers se lèvent, mus comme par un ressort. Le directeur les fait asseoir et se prépare à les interroger. Dès les plus basses classes, je suis étonné de la précision et de l’intelligence avec lesquelles ils répondent à nos questions. Quel est le plus grand événement de l’histoire de France au xviiie siècle ? demande-t-on à un bambin de 12 ans, frisé et l’air mutin. Il réfléchit un instant, puis répond : « C’est la révolution française, ou bien la venue au pouvoir de Bonaparte. » J’admire le discernement de cet enfant qui, ignorant les résultats d’événements dont on lui a beaucoup parlé et dont il n’a pu faire la comparaison, propose à notre choix deux grands faits de notre histoire.

« Quel est le plus grand roi d’Italie au xixe siècle ? » interroge le directeur. « Victor-Emmanuel, Charles-Albert, Humbert », répondent les enfants en chœur : et l’un d’eux désirant trouver un autre nom murmure avec hésitation, comme s’il n’était pas bien sûr de dire la vérité : « Garibaldi. » Je prie un garçon de 14 ans de me citer le nom d’un grand poète dramatique français. Il s’écrie aussitôt : « Il y en a plusieurs, Racine, Corneille et Victor Hugo. » Non content de m’avoir répondu, il ajoute : « Entre les deux premiers, Monsieur, il y a une différence. Racine peint les hommes tels qu’ils sont, Corneille tels qu’ils devraient être. »

Plus de 150 garçons suivent les cours de l’Alliance. Ce n’est certes pas là le contingent de toute la jeunesse israélite de la ville. Beaucoup parmi les enfants vont aux écoles italiennes. Beaucoup d’autres fréquentent les écoles purement bibliques dites établissements du talmud Torah ; d’autres, enfin, ne vont point du tout à l’école.

L’établissement de l’Alliance donne l’instruction à plus de 250 fillettes et jeunes filles. De petites élèves depuis l’âge de 5 ans jusqu’à la quinzième année étudient dans les classes ou récitent des leçons sous la surveillance de maîtresses et de monitrices. Le tableau est plein de pittoresque. Beaucoup de jeunes filles ont conservé la charmante coiffure et le costume coloré des femmes israélites.

J’ai constaté que chez elles, par un singulier rapprochement, Victor Hugo et Malherbe sont pareillement en honneur et c’est avec le même accent chantant qu’elles déclament quelques strophes des Feuilles d’Automne ou les Stances à du Perrier sur la mort de sa fille.

Le gouvernement italien a déjà satisfait aux besoins primordiaux de la vie administrative et intellectuelle de l’État colonial en créant une justice nouvelle et en établissant des écoles. Il convient d’examiner maintenant les mesures originales qu’il a prises en ce qui concerne l’utilisation des indigènes comme force armée. Il n’est pas douteux que le manque de troupes arabes pendant la campagne a beaucoup nui à l’Italie. Les métropolitains, moins acclimatés, moins endurcis aux fatigues d’une campagne sur un sol parfois désertique, souffrant de la soif, ignorant la tactique de combat des Arabes, devaient au début ne point rendre des services comparables à ceux qu’auraient rendus des troupes africaines bien exercées.

Le gouvernement, dans un espace de temps très court, a créé deux bataillons de soldats indigènes à pied et un escadron de cavalerie. Il semble que ces troupes, peu habituées encore à la discipline européenne, soient un bel embryon d’une organisation plus importante.

« Allez visiter la caserne de nos gendarmes, m’avait-on dit de toutes parts dès le premier jour de mon arrivée, vous verrez des soldats d’élite remarquablement conduits et vous comprendrez quelles ressources pour l’organisation de notre armée coloniale peuvent présenter les indigènes. »

Sur le conseil de quelques fonctionnaires, j’allai rendre visite au major chef des carabiniers, le comte Caprini.

Ce dernier, parmi tous les officiers de la colonie, est un des rares qui depuis longtemps ait une connaissance profonde de l’Islam turc, de ses coutumes et de ses idées. C’est un homme jeune encore, d’une belle allure.

« Nos Zaptiés, me dit-il (nous leur avons conservé leur nom turc), sont de véritables agents de police et vous comprendrez mieux la difficulté qu’il y a eu à organiser ces troupes lorsque vous saurez que les règles qui régissent la gendarmerie italienne ont été copiées sur les vôtres. Les carabiniers du Piémont jouaient presque le même rôle que les gendarmes français, en sorte qu’il n’a pas été facile de donner à des indigènes la notion précise d’attributions si différentes de leurs idées habituelles. » Le major continua en me montrant le grand avantage qu’il y aurait pour la France à posséder à ses côtés un voisin décidé à assurer l’ordre dans des pays naguère encore à la merci d’un sursaut soudain d’anarchie : « Vous verrez, me dit-il, les nuages entre nos deux nations se dissiperont bientôt et de concert nous pourrons travailler sur ces rives africaines à une œuvre d’expansion civilisatrice. J’ai bien connu en Crète ainsi qu’à Salonique vos officiers, et j’ai vu combien nous étions capables de sympathiser. Parmi toutes les décorations que je possède, celle à laquelle j’attache le plus de prix, c’est votre Légion d’honneur. Elle m’a été donnée avec le cérémonial habituel. J’ai reçu l’accolade d’un des vôtres et j’en suis particulièrement heureux, surtout lorsque je me souviens que cet ordre a été créé par Napoléon. Un soldat peut-il éprouver une plus grande joie que de voir sur sa poitrine briller la décoration que le grand Empereur accordait à ses braves ? »

Sur ces mots, nous nous sommes quittés et j’ai compris qu’avec des hommes aussi pleins de bonne volonté que le major Caprini la bonne entente entre les deux nations latines pourrait être facilement rétablie.

La caserne des Zaptiés est située dans un faubourg de Tripoli assez loin du centre.

Sous la conduite du lieutenant et du sous-lieutenant qui viennent d’arriver, nous jetons un coup d’œil d’ensemble sur les chambrées. Elles sont propres et bien tenues, formées par de petits locaux réunis les uns aux autres et séparés par de petites cours. Là, les Zaptiés ont leurs couchettes que la plupart mettent par terre, suivant l’habitude indigène.

Les chambrées sont limitées par de grandes cours, où sont les écuries, et par un grand jardin avec un puits d’un côté et de l’autre une sorte de piscine où l’eau coule belle et pure, sur la pierre. Les Zaptiés, que nous surprenons dans le labeur de leur vie quotidienne, se livrent à des travaux différents. Les uns, dans les écuries bien aménagées, pansent et soignent les chevaux, d’autres, accroupis par terre en plusieurs groupes autour d’un instructeur européen et parfois indigène, apprennent des rudiments d’italien. Le grand jardin compris dans l’intérieur de la caserne est cultivé avec art. Tous les produits d’Europe y poussent ; petits pois, haricots, choux, etc… C’est une belle oasis dont les tons nuancés reposent les yeux des couleurs trop crues du sol et du ciel.

Le corps des Zaptiés est recruté avec soin parmi des Arabes jouissant d’une bonne moralité et d’une bonne conduite. Il se compose d’environ 800 hommes. Il est commandé par un capitaine assisté d’un lieutenant, d’un sous-lieutenant, et de 14 sous-officiers et est divisé en 4 pelotons de soldats, dont l’âge maximum est de 55 ans, et en 3 pelotons de recrues. À 18 ans l’indigène, réunissant des conditions de santé et de moralité, peut poser sa candidature au poste de Zaptié. C’est pour lui une carrière rêvée, à laquelle auparavant il n’eût jamais songé. En effet, des hommes qui gagnaient péniblement leur vie en effectuant des labeurs parfois durs et qui, bien souvent, avaient de la difficulté à trouver du travail, reçoivent une paye de 2 fr. 50 par jour.

À côté des organisations d’État, qui seront chargées d’administrer et de veiller à la sécurité de la province, il ne faut pas négliger l’œuvre importante de l’Administration municipale.

Les services municipaux de Tripoli sont dirigés par une commission nommée par le gouverneur et instituée par un décret du 6 février 1912. Elle est composée de 3 membres, dont un indigène, président. Les deux autres membres sont des fonctionnaires italiens mis par le ministère de l’Intérieur à la disposition du ministère des Colonies. Le maire président est S. E. Hassuna pacha, descendant des princes Karamanli, qui furent les maîtres de Tripoli avant la domination turque.

Son rôle, il faut l’avouer, est assez borné.

C’est un homme d’une grande ignorance, sachant à peine lire et écrire. On comprend donc que son opinion n’ait point une valeur telle qu’on soit obligé de s’incliner devant ses avis. Ses collègues seuls ont la charge de prendre des décisions importantes.

« Nous avons déjà beaucoup travaillé, me dit l’un d’eux. La besogne a été difficile. Il fallait développer tout d’abord l’hygiène de la ville, lui donner de la lumière, apporter à la voirie publique des soins particuliers. C’est ce que nous avons essayé de réaliser avec un budget minime. » Dans ces pays musulmans, où la vie de la cité se continue fort avant dans le soir, il était nécessaire de faire de Tripoli une ville claire. Un éclairage à l’acétylène fut l’un des premiers soucis de la nouvelle commission municipale.

Du temps des Turcs, aussi bien d’ailleurs qu’aux premiers moments de l’occupation italienne, l’hygiène publique laissait à désirer. Le choléra y régnait à l’état endémique.

L’administration italienne a consacré une somme importante de 140 000 lires à la bonne tenue des rues de Tripoli. Elle a organisé un service de balayage automatique semblable à celui des grandes agglomérations européennes.

L’abatage particulier, par le peu de soin qu’y apportaient les indigènes, était aussi une source possible d’épidémies. La commission municipale a consacré une somme de 25 000 lires à la construction d’un abattoir provisoire.

Aux premiers coups de fusils afflua en ville une quantité considérable d’indigènes : arabes, berbères, nègres, population nomade sans feu ni lieu, et que la faim chassait de l’oasis et du désert. Ces misérables, ne trouvant plus de subsistances dans les lieux fréquentés par eux autrefois, devenaient des foyers ambulants d’épidémies. Il était nécessaire, dans l’intérêt de la santé publique, que le gouvernement prît des mesures pour enrayer le fléau. Aussi rassembla-t-il sur un même espace de terrain ces Barbares, formant ainsi une ville de tentes et de baraques ; mais beaucoup parmi ces malheureux, habitués à l’air libre et au repos sous le ciel, s’emparèrent pendant la nuit des instruments de fer ou de bois servant à consolider leurs abris et disparurent. D’autres nomades revinrent et prirent leur place et le gouvernement décida alors d’établir dans l’oasis, non loin des portes de Tripoli, un campement de Bédouins. Sous un soleil de plomb, au milieu de la chaude atmosphère de l’oasis qui nous enveloppe comme un manteau brûlant, des tentes se profilent à perte de vue. Il y a là, nous assure-t-on, près de 8 000 nomades rassemblés.

Quelle pouillerie, quelle misère et quelle déchéance ! Mais l’horizon est si clair, les arbres ont des tons si chauds, la route est si blanche de poussière que toute cette crasse ne semble pas sale et que ce grouillement humain donne une impression d’agitation pittoresque et de gaieté. Au milieu du camp quelques fontaines s’élèvent. Les femmes arabes et les négresses y vont puiser l’eau pour les besoins de leurs tentes conjugales. Là, mieux que partout ailleurs, j’ai vu la femme indigène dans ses attitudes et ses travaux. Contact curieux que nous interdit l’emprisonnement dans les harems ou le passage rapide dans la rue. Les tentes sont rapprochées les unes des autres, se touchant presque. Il faut se baisser jusqu’à terre pour jeter un coup d’œil furtif à l’intérieur. À ce moment on entend de petits cris et de petits gazouillements. Ce sont les femmes qui, effarouchées à la vue des Européens qui les regardent, se préviennent mutuellement avant de se blottir dans le coin le plus sombre de leur demeure nomade. La tente. C’est là que se passe toute leur vie. Cet abri entend les premiers vagissements de l’enfant qui naît, comme il entend le dernier soupir du mourant. Il brave les intempéries, le vent chaud du désert, la bise du djebel, le sable que l’ouragan porte avec lui et qui se heurte à son obstacle de toile avec un bruit pareil à celui de la grêle dans nos climats. À la longue il a pris des teintes grises et jaunes et de loin se confond avec le désert. Les Arabes ont pour lui un amour semblable à celui du paysan d’Europe pour sa chaumière. Ils dédaignent les murs et les cloisons. Que leur importe d’être bien protégés contre la pluie qui tombe et le vent qui mugit ! Écartez d’eux la furie des éléments, vous écartez la liberté.

Il semble que toute l’Italie, éprise du charme nouveau de sa politique africaine, ait trouvé dans sa colonie la guérison des maux qui l’accablent encore. Dès le début de la conquête, de toutes parts ce fut un frémissement de gloire et un regain d’énergie. L’Italie prolongeait ses territoires au-delà des mers. En plein Islam, l’effort péninsulaire allait porter ses fruits. Tripoli peu connue était pour beaucoup comme un pays de rêve où le travail devait recevoir la juste rémunération de sa valeur. Il n’était plus besoin d’émigrer en Amérique, d’y établir un foyer, d’y constituer des familles qui, souvent, au bout de deux générations, oublieraient leur patrie primitive. Il n’était plus besoin d’envoyer des ouvriers dans tous les pays d’Europe faire des routes, percer des tunnels, extraire du minerai pour des nations étrangères. Le repos forcé sur la terre natale du travailleur sans ouvrage et du cultivateur sans champs allait aussi cesser.

Il y avait à Tripoli un port à établir, quelques établissements industriels et quelques maisons à construire. Beaucoup d’ouvriers s’embarquèrent pour l’Afrique, mais bientôt ils trouvèrent de terribles rivaux dans les indigènes. Ceux-ci s’étaient ralliés promptement dans la ville et dans l’oasis au nouveau régime et ils n’hésitèrent pas à prêter le travail de leurs bras aux ingénieurs et aux architectes. Le prix de la main-d’œuvre était en moyenne de 60 à 80 centimes par jour sous le régime turc. Il atteignait maintenant la somme de deux francs. L’espoir d’un gain si considérable et si peu habituel avait tari chez les Arabes les sources de l’indolence et fait naître dans leur cœur le désir du travail bien rémunéré. Aussi, les terrassiers, les maçons, les menuisiers italiens, plus exigeants, devaient, par le jeu des lois économiques, céder la place à leurs rivaux autochtones.

La crise commerciale a suivi la crise de la main-d’œuvre. Le commerçant comme l’ouvrier a pensé trouver aussi la fortune dans la nouvelle Afrique. Pendant longtemps les marchandises ont afflué dans le port de Tripoli. C’était toute la journée un mouvement considérable sur « la marine ». On déchargeait les envois d’Italie et les caisses succédaient aux caisses, encombrant les barques de passage. Les « facchini » firent de belles affaires. Les commerçants furent moins heureux. Là encore, beaucoup d’entre eux avaient été imprudents et l’offre dépassait la demande. Il fallut vendre à bas prix et les faillites suivirent.

Tripoli, devenue dans son cadre islamique une ville européenne, offre-t-elle par ses ressources, par celles des environs, par sa situation, des garanties de prospérité évidente ? Les auteurs les plus compétents ont traité cette question et abouti à des conclusions différentes. Au point de vue industriel, cette ville, pas plus que toutes les autres cités de l’Afrique du Nord, ne deviendra une grande agglomération industrielle. L’eau et le charbon, ces sources vivifiantes de prospérité, par quoi se meuvent les machines et les métiers, font défaut. Si Tripoli doit prospérer, c’est par le commerce et la culture.

J’ai entendu bien des paroles contradictoires prononcées à ce propos, aussi ne veux-je donner une opinion que sur les pays que j’ai pu visiter. De Tripoli jusqu’au djebel Yffren, du djebel Gariana au plateau de Tarhouna, c’est-à-dire de la côte jusqu’au pied des montagnes du Nord, sur un espace d’un peu plus de cent kilomètres, il est certain que l’aspect du pays est désertique. De grandes oasis, telles que celles de Zenzour et de Tadjourha, sont si verdoyantes, si pleines d’admirables palmeraies et de bosquets qu’elles font ressortir mieux encore le désolant aspect des sables tripolitains qui les environnent.

Il semble cependant que l’on ne puisse pas comparer ces terrains à ceux du Sahara désolé, car nous avons pu constater, en certains endroits, que cette nudité apparente cachait parfois une fertilité remarquable. En effet, sous le sable, et quelquefois à la surface du sol, se rencontrent des couches d’humus propres à la culture. Avec l’eau que fournissent les puits, il est possible de féconder ce pays, dont les indigènes n’ont jamais su tirer parti. La présence de ruines romaines, villes, fermes fortifiées et châteaux, indique qu’une vie intense régnait dans ces lieux aujourd’hui tristes et solitaires. Autrefois ces pays étaient boisés. De grandes forêts les recouvraient et, mystérieuse attirance des arbres sur l’eau du ciel, il y pleuvait souvent. Les Arabes, dans leur rage destructrice, ont anéanti tous les bocages sylvestres et se sont plu à créer le désert et la tristesse là où si longtemps avaient dominé l’opulence et la joie. Si le nouveau régime reboise le pays, s’il enseigne aux indigènes de nouvelles méthodes de culture, il est possible que dans ces contrées désolées la vie reparaisse. L’humus semble prêt à produire de belles moissons et les professeurs d’agriculture italiens font observer avec raison (pour citer un cas topique) que la plage du golfe de Castellamare, en Sicile, recouverte de sable marin jusqu’à la profondeur d’un mètre et demi, est cependant toute plantée en vignes qui fournissent le vin le plus alcoolisé du monde. Ainsi, il ne faut pas désespérer de voir un jour les environs de Tripoli couverts de jardins et de bosquets et l’oasis s’étendre au milieu du sable comme une immense tache verte fertile et bienfaisante. Mais pour que cette œuvre soit accomplie, il faudra des efforts continus et courageux. Les colons ou les indigènes devront suppléer à l’eau qui manque en créant des puits. Les arbres pousseront de nouveau. Peut-être alors le régime atmosphérique changera-t-il ?

Avec enthousiasme et non sans raison, je crois, des Italiens m’ont montré la situation de la capitale de la Libye, seule agglomération importante de la côte, séparée par 480 kilomètres seulement de Syracuse. « Tripoli, ajoutèrent-ils, est pour nous la clef du centre africain. Si certains de vos auteurs ont pu dire que la France a comme frontière du nord la Manche et de l’autre le lac Tchad, nous pouvons contempler aussi avec fierté l’étendue de nos territoires. Nous touchons d’un côté aux Alpes et nous atteignons presque sans aucune solution de continuité le mystérieux Soudan. » Il n’est pas douteux que ces paroles contiennent une grande part de vérité. La Libye peut devenir une importante voie de trafic avec l’Afrique centrale. Tripoli est, en effet, dans le prolongement direct d’une ligne droite partant du lac Tchad dans les environs du Kanem et aboutissant à la Méditerranée. Nos sujets du Ouadaï, du Borkou, du Tibesti sont rapprochés de la colonie italienne et il est plus court pour eux d’atteindre Tripoli que Gabès. Ils font en prenant le premier itinéraire une économie de près de 500 kilomètres.

« Si vous voulez connaître la physionomie de notre effort militaire et civilisateur à Tripoli, il est indispensable que vous parcouriez les environs de la ville, que vous visitiez les champs de bataille et les oasis qui entourent la capitale d’une couronne touffue de palmiers. » Telles furent les paroles à plusieurs reprises prononcées devant moi. Comme je m’enquérais sur la difficulté qu’il y avait à gagner ces lieux hier encore aux mains des Arabes : « N’ayez crainte, me répondit-on, le chemin de fer vous conduira. » Je crus un moment à une fantaisie de mes interlocuteurs, mais bientôt je dus me rendre à l’évidence. À l’est de Tripoli, au seuil de l’oasis, une petite gare est établie. Le sifflet des locomotives ébranle de ses sonorités aiguës l’air calme et chaud d’un matin d’Afrique. La paix a été conclue il y a six mois à peine et déjà des voies ferrées sont établies, portant les voyageurs à plus de 50 kilomètres de la cité.

Les chemins de fer de Libye ont encore un réseau peu développé, mais qui mène les voyageurs jusqu’aux limites des terres occupées par les Italiens depuis quatre mois. La voie ferrée accompagne la conquête. Quatre lignes unissent la capitale à l’oasis de Tadjourah à l’est de Tripoli, à l’oasis de Zanzour à l’ouest, au sud à Aïn Zara et à Azizié l’ancien quartier général des Turcs, qui se trouve à plus de 50 kilomètres de la ville. L’autorité militaire a la haute direction des chemins de fer de Libye. C’est elle qui donne les billets et les passeports nécessaires à la visite des oasis.

C’est le matin, de 6 heures 1/2 à 7 heures 1/4, qu’ont lieu les départs. L’oasis repose encore au milieu des dernières fraîcheurs que lui porta la nuit. De tous côtés on voit des groupes silencieux d’Arabes en bournous passer comme des spectres blancs dans la lumière naissante.

Les locomotives halètent. Les caporaux vérifient les billets. Des officiers, des fonctionnaires, des soldats montent dans les wagons, analogues à nos voitures de troisième classe, mais plus largement aérés. Le train s’ébranle et bientôt, après avoir dépassé le chaos vert de l’oasis peuplée de tentes, le désert apparaît de couleur jaune avec parfois une maigre végétation. Les rails du train y tracent comme un double sillage noir nettement perceptible jusqu’à une distance éloignée. La voie suit la côte et non loin de nous apparaît la mer plate et lisse comme un cristal bleu sombre insensible aux vagues de poussière. Partout du sable et du sel, désolantes perspectives pour le travailleur agricole ! Sur la piste, à notre côté, passe une compagnie de bersagliers. Ils marchent gaiement, presque en ordre, malgré le soleil accablant. Leur but est Gargarech, lieu illustré par un combat sanglant. Là un fort s’élève en ras du sol. C’est une redoute construite en pierres et protégée par des crochets de fer. Les officiers, les soldats souhaitent le bonjour à leurs camarades qui voyagent. Ils demandent des nouvelles de la ville et viennent recevoir des lettres ou des paquets.

Après quelques arrêts, nous arrivons à Zanzour. La gare est éloignée de l’oasis et aux côtés du camp militaire. Là, sous le commandement d’un major, plusieurs compagnies tiennent garnison. Certains officiers ont pris séjour ici depuis quelques mois déjà et un capitaine y a créé un jardin expérimental. Les cultures les plus diverses apparaissent. J’ai vu pousser dans un petit espace de terrain des carottes, des tomates, des choux, des pois, des radis, des salades, des épinards, du tabac, du blé. Le jardin est protégé par des haies de palmes contre le vent de la mer. « Vous voyez bien, me dit l’aimable officier, que l’humus de Tripoli est fécond et que de beaux fruits, des légumes, des arbres et plantes pourront naître sur ce sol considéré jusqu’ici comme un désert. » Certes, avec du travail il semble que l’on puisse fertiliser cette terre abandonnée par les Arabes, mais l’humidité manque. Il faut creuser des puits et souvent l’eau n’apparaît point. Alors il est nécessaire de remplacer les puits et les rivières par des bonbonnes venant de l’oasis et contenant le liquide désiré. On pense quels frais et quels efforts réclame une culture entreprise dans de pareilles conditions. Il apparaît que si le pays n’est pas complètement un désert, il importe de ne pas se laisser aller à la fantaisie de certains géologues qui le considèrent comme le paradis rêvé des agriculteurs italiens.

Vers Azizié, la route est aussi monotone. Aux stations, malgré la chaleur accablante, c’est une ruée joyeuse de soldats et d’Arabes égayant par leurs cris le silence du désert.

C’est l’eau que l’on attend avec impatience et que l’on salue avec joie, l’eau que le train, messager ambulant des puits de l’oasis, porte au désert altéré. À Azizié, la voie ferrée se termine. Au pied d’une colline dominée par un fort apparaissent des tentes, plus loin, autour de la casbah, aujourd’hui la demeure du résident italien, se pressent quelques maisons. Ce sont les premières qu’il nous est donné de voir depuis notre départ de Tripoli.

Un restaurant et un marchand de tabac sont les seuls magasins ouverts dans le village.

Je suis revenu d’Azizié vers Tripoli sur un camion militaire. On ne saurait croire quels services peut rendre ce mode de communication utilisant les pistes plates qui s’étendent pendant plus de 100 kilomètres autour de la ville. Le résident d’Azizié avait pris place près du chauffeur. J’étais dans la voiture à côté du Kaïmakan arabe ou sous-préfet, auquel les Italiens ont conservé son titre et ses fonctions.

Pendant deux heures l’automobile fit son service sans incident, mais vers le milieu de l’après-midi ses roues, embarrassées dans le sable, refusèrent d’avancer. Nous essayâmes de changer de piste, mais la nature du sol était partout la même, aussi dûmes-nous pousser le camion pendant près d’une centaine de mètres. Vers le soir, marchant à une allure moins vive qu’au début, nous vîmes les palmiers voisins de Tripoli. L’auto ralentit encore sa vitesse et au milieu d’un tourbillon de poussière nous entrâmes dans l’oasis.

Je ne sais si partout aux environs de Tripoli la terre sablonneuse répondra par la fertilité au travail des agriculteurs, mais je pense que le commerce, grâce une sécurité inconnue jusqu’ici, prospérera dans ces lieux où régnaient naguère la désolation et la crainte. Les trafiquants soudanais retrouveront, dans le territoire de l’ancien vilayet, la route la plus courte vers la Méditerranée. Les Italiens ne sont certes pas encore les maîtres de l’immense territoire que leur a cédé la Turquie, mais avec méthode ils agrandiront tous les jours leurs zones d’occupation. La France, malgré des dissentiments passagers, considère avec joie la besogne de pacification accomplie par sa voisine d’outre-mont.

Bientôt sans doute, du Maroc occidental aux frontières de l’Égypte, les deux nations latines pourront réaliser cette paix romaine qui a réuni autrefois les pays de l’Afrique septentrionale dans un même essor de prospérité et de civilisation.

Questions militaires et maritimes.
Memento [extrait] §

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913, p. 617-622 [622].

[…] Journal des Sciences militaires : […] L’armée italienne dans la guerre italo-turque. […]

Les Revues.
France-Italie §

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913, p. 622-630 [622-625].

Le but de cette nouvelle revue §

France-Italie, revue mensuelle, a paru pour la première fois le 1er juillet.

Le Comité France-Italie a été constitué, en juillet 1912, sous la présidence de M. Stéphen Pichon, sénateur, et les vices-présidences de MM. Barthou, député ; Lavisse, de l’Académie Française ; Dervillé, Président du Conseil d’Administration de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, et Luchaire, directeur de l’Institut Français de Florence, à l’effet d’établir, sur des bases plus larges et plus stables, les relations matérielles et morales des deux pays voisins.

Le Siège du Comité, dont le Secrétaire Général est M. Ernest Lémonon, et les Trésorier et Trésorier-adjoint MM. Camille Cerf et Bernheim, a été établi à Paris, 20, rue Chalgrin (avenue du Bois de Boulogne).

Le Comité se propose :

1. De travailler au développement des relations matérielles entre la France et l’Italie.

2. De faciliter les rapports intellectuels et moraux entre le public des deux pays.

3. Plus spécialement, de faire connaître en France l’Italie contemporaine.

Un Office d’études économiques, sociales et juridiques, destiné à suivre le mouvement économique italien, un Office de relations et d’informations destiné à donner tous les renseignements de nature à faciliter les échanges avec l’Italie, enfin, la Revue mensuelle France-Italie destinée à faire connaître exactement, en France, le mouvement politique, économique, social, littéraire et artistique de l’Italie, sont les organes principaux par lesquels le nouveau Comité essaiera de réaliser le programme qu’il s’est tracé.

On ne saurait trop admirer un tel programme. Il est, depuis des années, celui de M. Julien Luchaire qui a fondé ce précieux « Institut français de Florence », prototype d’œuvres analogues établies ailleurs, à l’étranger, pour y exciter des échanges intellectuels avec notre pays.

L’opinion dans les deux pays, par M. Lucien Luchaire §

La réalisation de M. Luchaire est considérable. Sous la conduite de cet homme éminentissime, la revue France-Italie ne peut que rendre d’inappréciables services. Lui-même y traite de « l’Opinion » considérée dans « les relations entre la France et l’Italie ». Il nous apprend beaucoup :

Tantôt la France représente pour les Italiens un centre de désordre en Europe, par les excès de son démocratisme ou par ceux de son chauvinisme, menacée d’ailleurs de la ruine par sa stérilité ; tantôt, au contraire, elle est la nation éternellement jeune, toujours prête à rebondir de ses faiblesses, toujours riche en idées et en initiatives généreuses. Il est curieux que la façon de juger la France soit une des raisons qui peuvent, à un moment donné, diviser le public italien en deux camps ; certes une pareille chose ne pourrait se voir en France à l’égard de l’Italie, ni d’aucun antre pays.

On sait d’ailleurs que l’Italie, depuis deux ans, est dans une période de vive excitation de l’esprit national. Sa susceptibilité à l’égard de la France comme d’ailleurs à l’égard de toutes les autres grandes nations d’Europe, s’en est accrue. Moins que jamais, on ne pourrait supporter, de la part de la France, le moindre geste qui pût rappeler les temps déjà très lointains où l’Italie acceptait, d’ailleurs toujours à contrecœur, l’hégémonie française. Plus que jamais on en veut à la France de ne pas connaître assez bien l’Italie ; plus que jamais on voit dans le chauvinisme français un ennemi.

Cependant, malgré tout cela, malgré les tentatives faites pour accentuer méthodiquement ces défiances, la masse publique italienne est encore loin d’être défavorable à la France. Dans sa conscience nouvelle de grande nation, dans sa vision d’une Europe où l’Italie apparaît désormais comme grande nation, elle conçoit instinctivement l’entente franco-italienne comme naturelle, peut-être comme nécessaire.

……………………………………………………………………………………

Il faut bien dire un mot enfin des événements de l’an dernier, bien que de part et d’autre on ait manifesté une sincère et très sage intention de les oublier. Quelles traces, ont laissé en fait dans l’opinion publique les difficultés franco-italiennes de 1912 ? Le public français en a été en somme très peu affecté, sauf un mouvement de violente mauvaise humeur, dirigé, bien plus contre la Triple Alliance en général que contre l’Italie en particulier. Il avait vu d’un œil plutôt favorable le débarquement de l’armée italienne en Tripolitaine ; les critiques à la conduite des opérations furent dans les journaux français beaucoup moins âpres qu’ailleurs ; le Français était en général prêt à condamner la contrebande sur la frontière tunisienne, s’il avait pu être certain du fait. La sentence du tribunal de La Haye est passée récemment comme inaperçue, et de même le renouvellement de la Triplice n’avait, en aucune façon, surpris ni ému l’opinion publique. En somme, les événements de l’an passé, en ce qui concerne la France, n’auront point eu de mauvais résultats puisqu’ils n’en auront point eu d’autre que d’appeler l’attention d’un certain nombre de personnes sur la question franco-italienne et de grouper des bonnes volontés jusqu’alors éparses.

Le public italien a été au contraire profondément et longuement remué par les incidents de 1912. L’impression générale a été une profonde désillusion. On a cru voir dans la violente réaction française l’indice d’une hostilité latente ou, tout au moins, d’une profonde indifférence à l’égard de l’Italie. Le public italien, violemment rejeté de l’autre côté, en voulut à la France de l’être ; la surprise et le sourd mécontentement causés dans certains milieux, tout d’abord par le renouvellement prématuré de la Triple Alliance, rejaillirent encore sur la France.

Cependant, pour les raisons que j’ai dites plus haut, malgré de sérieux obstacles, l’équilibre se rétablit ici aussi. Encore une fois, les deux opinions se retrouvent l’une en face de l’autre, disposées à s’entendre, comme incertaines.

La poésie italienne d’aujourd’hui par M. B. Crémieux. §

M. Benjamin Crémieux écrit sur « la poésie italienne d’aujourd’hui et quelques poètes ». Ici, encore, nous trouvons de précieux renseignements généraux.

Il faut le confesser tout net : à l’heure présente, le meilleur de l’activité italienne n’est pas consacré aux belles-lettres, et les nouvelles générations témoignent à leur endroit d’un goût fort médiocre. Carducci racontait que l’ambition de sa quinzième année fut de publier un sonnet dans un Almanach poétique, et à dix-huit ans, Ugo Foscolo faisait représenter à Venise sa première tragédie ; aujourd’hui, au sortir du lycée, un Italien, en veine d’écrire, compose plus volontiers un essai critique qu’un poème, et se montre plus soucieux de s’imposer au public par la force de sa dialectique que par la puissance de son imagination ou la richesse de sa sensibilité.

Les revues de jeunes gens sont presque toutes des revues de culture (la Voce de Florence en est le prototype), et renferment beaucoup plus d’études critiques, d’exposés théoriques, d’examens historiques que d’œuvres purement littéraires. Ces publications s’accordent à reconnaître que la besogne intellectuelle la plus urgente est de redonner à l’Italie une pensée originale et forte, digne de la grande nation qu’elle est devenue ; et la plupart de leurs collaborateurs témoignent d’un mépris de la rhétorique, d’une précision, d’une connaissance réaliste des choses et des hommes, tout à fait remarquables.

Il est bien symptomatique aussi que le maître le plus écouté — le plus combattu aussi — et par conséquent le plus lu, depuis la mort de Carducci, ne soit pas un poète, un créateur, mais bien M. Benedetto Croce, historien, philosophe et avant tout critique.

Il faudrait des pages pour expliquer le développement de cet état d’esprit ennemi de l’académisme et de l’éloquence. Du moins, peut-on dire que ce dédain des vaines idéologies, des phrases trop bien faites76, de l’art pour l’art, est une forme du traditionnel mépris des Italiens pour les choses qui ne servent à rien, et du goût pour le concret dont M. Giolitti donne présentement l’exemple à ses compatriotes.

……………………………………………………………………………………

Le miracle d’éclectisme accompli par d’Annunzio ne semble pas devoir se renouveler. Lui seul pouvait faire rendre un son d’éternité aux fugaces sensations d’une âme infiniment moderne et raffinée qu’il s’est plu à moduler, lui seul pouvait imprimer une plasticité classique aux images les plus hardies, les plus neuves, les plus « musicales ». Lui seul, enfin, a été capable de faire servir l’antique poésie italienne à exprimer quelques pensers nouveaux.

Aussi le débat qui partage les poètes italiens est-il nettement circonscrit entre anciens et modernes, et ne laisse guère de place à des solutions modérées ou partielles, comme chez nous, par exemple. Les Anciens représentent l’admiration totale de Carducci et de Pascoli, — le respect de la forme dure et mesurée et de la vieille langue classique, — le goût de l’anoblissement du réel, de la poésie historique, du vers bien frappé, l’acceptation de la rhétorique de préférence à la platitude ou au prosaïsme. Les Modernes, au contraire, affichent leur lassitude des formes académiques, de la poésie érudite et livresque :

                 Prends l’éloquence et tords-lui le cou,

diraient-ils volontiers ; ils proclament leur besoin de spontanéité et de sincérité aussi bien dans la forme que dans le fond. Ils visent à l’expression la plus directe possible d’émotions vraiment ressenties (et non point inventées et non point stylisées). La poésie familiale et bucolique de Pascoli, — les Laudi de d’Annunzio — la poésie française depuis Baudelaire et Verlaine jusqu’à Francis Jammes, sans oublier Rimbaud, Laforgue, Samain et Charles Guérin — tel est le legs qu’ils acceptent du passé, tels sont les trois tremplins dont ils prétendent se servir pour sauter loin et haut.

Art.
Henry Caro-Delvaille : Le Titien (Félix Alcan) §

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913, p. 633-637 [636].

Dans la même collection, un Titien de Caro-Delvaille est un joli livre de peintre, d’une forme un peu lyrique, mais très attrayante. M. Caro-Delvaille ne dédaigne pas ce système de l’ancienne critique à la Théophile Gautier qui est de décrire le tableau, et il s’en tire très joliment et s’en sert pour éclairer les détails techniques ; c’est un livre écrit avec soin et tout à fait intéressant.

Musées et collections.
Un nouveau Donatello au Musée national de Florence §

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913, p. 637-641 [639].

Une bonne fortune bien plus grande est échue au Musée national du Bargello à Florence : aux nombreuses et célèbres créations de Donatello qu’on y admirait déjà, vient de s’ajouter une autre œuvre capitale : le Saint Jean-Baptiste en marbre, exécuté vers 1425 pour la famille des Martelli à Florence, et qui, depuis cette époque, n’avait pas quitté leur demeure. Entre les nombreuses images du Précurseur que Donatello a sculptées, — l’exquis bas-relief du jeune saint Jean au Bargello, le fier adolescent du Campanile de Florence, le maigre ascète en route pour le désert, de nouveau au Bargello, le prédicateur hirsute et sauvage du Dôme de Sienne, — la figure de la casa Martelli est particulièrement charmante par sa conception (c’est ici un gracieux éphèbe, qui va servir ainsi d’intermédiaire entre les deux autres Saint Jean du musée) et par le naturel et la simplicité de la pose et de l’expression. M. Pierpont-Morgan en avait offert trois millions à la famille Martelli. Celle-ci, avec un désintéressement et un patriotisme qui l’honorent, a préféré réserver l’œuvre du grand statuaire florentin à l’État italien, qui l’a payée 400 000 lire.

Lettres américaines §

Tome CIV, numéro 387, 1er août 1913, p. 651-655 [651-652, 655].

William Roscoe Thayer : The Life and Times of Cavour, deux vol. 7 dollars 50 cents ; Boston, Houghton Mifflin §

The life and times of Cavour, par William Roscoe Thayer, nous montre une fois de plus que les historiens américains ont consacré une partie de leurs travaux et de leur talent à faire connaître les grands exploits européens. Ces deux volumes superbes, chacun de six cents pages, sont une étude des plus récentes sur l’unité italienne, un sujet qui ne paraît jamais vieillir. Dans sa préface, M. Thayer nous dit : « Pendant un quart de siècle, depuis que le plan de cette biographie était fait, j’ai eu la très grande chance de connaître personnellement plusieurs des survivants de la période cavourienne, des représentants, hommes et femmes, de tous les partis, des témoins qui m’ont donné la clef de certains faits non publiés encore et des éclaircissements sur des événements restés obscurs. » M. Thayer a été très aidé aussi par cet autre historien américain, M. Nelson Gay, de Rome, qui est une autorité pour tout le Risorgimento italien. Assez curieusement, une des difficultés éprouvées par M. Thayer a été la traduction exacte des lettres de Cavour, car, « bien qu’il écrivit, nous dit-on, avec une précision remarquable, il ne faisait souvent aucune attention à la syntaxe », et les lettres du commencement de sa carrière sont en général « trop ornées de toutes les fleurs de rhétorique du romantisme ». Parmi ceux que l’auteur remercie pour leur assistance sont Émile Ollivier, Gubernatis, Lombroso, Ferrero, Fogazzaro et le petit-fils de Macaulay, Mr Trevelyan, qui, en Angleterre, est une des meilleures autorités. Cette biographie est écrite dans un esprit très favorable à Cavour et à l’Italie alors que tous deux étaient engagés dans « la plus extraordinaire et la plus merveilleuse lutte pour la liberté des temps modernes », et « parmi les champions de la liberté, aucun, depuis le commencement de cette lutte, n’eut une plus noble vision de sa beauté, aucun ne se confia à elle plus entièrement, aucun ne la servit plus loyalement et plus sagement que ne le fit Camillo di Cavour ». Les livres importants en Amérique sont célèbres pour leurs bons index et celui-ci n’est pas une exception à cette règle excellente. Les 45 pages en deux colonnes et petits caractères de l’index de cet ouvrage sont de Mr George B. Ives, un expert dans ce genre de travail et qui, je puis le dire en passant, s’est fait une spécialité des traductions en anglais de Balzac, Daudet et George Sand. Il s’y trouve aussi une excellente bibliographie, des tables généalogiques, des cartes et beaucoup d’intéressantes illustrations.

Memento [extrait] §

[…] The Nation, de New-York, 29 mai : M. Luigi Villari, de Florence, fils de l’historien, une étude sur Giuseppe Belli, le poète du patois romain. […]

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913 §

Les Romans.
Bernard Marcotte : Les Fantaisies bergamasques, « Temps présent », 3 fr. 50 §

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913, p. 800-804 [804].

Arlequin, vendeur d’étoiles, et le docteur de Bologne et la dame Asphodèle devraient parler en vers. Aussi bien en trouve-t-on quelques-uns d’oubliés parmi la prose. Ce genre de contes est élégant et léger, mais pourquoi le commencement logique de ces histoires se place-t-il au milieu, dans la fête à Bergame ?

Histoire.
Charles Vellay : Le Problème méditerranéen, Berger-Levrault, 1 fr. 25 §

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913, p. 808-813 [813].

Combien la politique internationale, dans le bassin méditerranéen, s’est compliquée depuis l’expédition de 1830, c’est ce dont on peut se faire une idée en lisant l’étude de M. Charles Vellay sur Le Problème méditerranéen. Les susceptibilités anglaises étaient, en 1830, le seul gros obstacle ; maintenant, c’est toute une foule de « points de vue » à concilier. Point de vue anglais : toujours Malte, Malte avec un potentiel très élargi, l’Égypte (l’Algérie au besoin aussi, on vient de le voir plus haut) et Gibraltar, Gibraltar qui domine actuellement la question de Tanger et même des côtes méditerranéennes du Maroc, car l’Espagne, incapable autant qu’elle est vaniteuse, est bien aise d’avoir eu l’Angleterre derrière elle dans son Riff. Puis voici le point de vue allemand ; qu’est-ce que peut bien être le point de vue allemand dans la Méditerranée, ce point de vue extra-historique, ce point de vue sans race si l’on peut dire ? Mais tournez les regards vers le bassin oriental de la Mer latine, considérez là les affaires de l’Islam en débâcle, les protectorats possibles, et vous comprendrez que le Teuton louche de ce côté. Le point de vue italien, maintenant : il serait bien difficile à l’Italie, comme à qui n’a qu’une fenêtre, de n’avoir pas de point de vue sur la Méditerranée ; l’Italie a son souci dans l’Adriatique (d’actualité tout récemment), et encore, désormais, vers Tripoli et les Syrtes, utiles contre la menace de Malte et de Bizerte. N’oublions pas, maintenant, le point de vue austro-hongrois : Adriatique, Mer Égée, le Drang nach Osten, enfin ; ni le point de vue russe : sortir de cette bouteille (à l’encre) de la Mer Noire, ouvrir ce goulot, ou cette « glotte » spasmodique, des Détroits. Enfin, pour le bouquet, le point de vue français, à travers tout cela, de Tanger aux côtes de la Syrie. On voit quel échiquier ! Remercions M. Charles Vellay de nous en avoir montré, autant qu’il se peut, les complications.

Philosophie.
G. Matisse : La Pensée répond-elle à une mise en jeu d’énergie, 1 broch., Zanichelli, Bologne §

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913, p. 813-818 [818].

C’est une conception toute mécaniste de l’activité mentale que M. G. Matisse développe dans sa brochure : La Pensée répond-elle à une mise, en jeu d’énergie ? Il réfute les conséquences spiritualistes que certains philosophes ont cru pouvoir tirer des expériences d’Atwater et fait rentrer les lois de la pensée dans celle de l’énergétique universelle. Il s’élève en particulier contre la théorie finaliste de l’instinct.

Archéologie, voyages.
Joseph L’Hôpital : Italica, Perrin, 3 fr. 50 §

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913, p. 823-829 [828].

Avec l’ouvrage de M. Joseph L’Hôpital, Italica, impressions et souvenirs, nous avons un bon livre de choses vues et senties, appréciées et raisonnées ; des paysages de Toscane ; des choses sur Milan, Venise, Bologne, Florence surtout, qui tient une grande place dans le récit, — des aspects de la ville, la cathédrale, les édifices divers — de même qu’il avait évoqué les splendeurs et l’épopée guerrière de Venise en des pages enthousiastes, et Bologne où l’on conserve toujours sur une chaise dorée, la noire et hideuse momie de sainte Catherine, qui attend, en toute quiétude, le grand jour de la Résurrection. L’auteur a spécialement noté l’extraordinaire vitalité d’un art spirituel à Florence, malgré les désordres de son histoire, et dans les nombreuses pages qu’il consacre à ses descriptions, indique non seulement la figure des édifices, mais jusqu’à la couleur et la patine du temps. Ses meilleures pages ainsi sont sur les choses d’art, beaucoup sur la peinture de la grande épopée italienne. — Mais à propos de peinture, il indique aussi les méfaits des restaurateurs de tableaux, qui gâtent trop souvent les œuvres qui leur sont confiées. Il faut bien convenir d’ailleurs que ce n’est pas seulement en Italie.

Lettres anglaises.
Philip H. Wicksteed : Dante and Aquinas, 6 s., J. M. Dent §

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913, p. 861-866 [864].

Mr Philip H. Wicksteed a fait, en 1911, un cours sur les idées philosophiques et théologiques sur lesquelles se base la Divine Comédie et il publie, à présent, en un substantiel volume, les données principales de ce cours. Pour étudier la théologie médiévale, on possède deux guides merveilleux : saint Thomas d’Aquin, théologien, philosophe et surtout homme d’Église ; et Dante Alighieri, poète, prophète et surtout laïque. Dante considère la foi chrétienne comme la force qui vivifie toute l’activité humaine ; saint Thomas d’Aquin considère toute l’activité humaine, tous les événements de ce monde comme des manifestations de la vérité chrétienne. Se basant sur ce fait que Dante n’est ni un reclus, ni un théologien professionnel, mais un laïque qui a vécu pleinement au milieu des vicissitudes humaines dont il eut sa large part, et qu’il a trouvé dans sa foi chrétienne et dans sa passion spirituelle la signification profonde et totale de sa foi, l’Allemand Karl Vossler proclame que Dante est le plus parfait représentant de la doctrine chrétienne. Mr Wicksteed expose quel est le sens de l’œuvre de Dante, en faisant ressortir ses traits distinctifs sur l’arrière-plan des idées reçues de son temps et en rattachant ses opinions et ses idées à un ensemble de théories philosophiques et théologiques contemporaines. Ce livre : Dante and Aquinas, habilement composé, sera fort utile à quiconque veut lire la Divine Comédie sans que le sens lui en échappe par trop.

Lettres néerlandaises.
Memento [extrait] §

Tome CIV, numéro 388, 16 août 1913, p. 873-879 [879].

Citons encore […] une traduction assez médiocre par William Davids du livre du prof. Hauvette : Dante, inleiding tot de studie van de divina comedia (Dante, Introduction à l’Étude de la Divine Comédie).

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913 §

Histoire §

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913, p. 140-148 [140-143, 143-144].

P. Bigot, architecte : Plan en relief de Rome impériale (IVe siècle ap. J.-C.) §

Plus qu’à Berck, royaume du sable et du vent, je voudrais, cette année, villégiaturer à Rome. J’y trouverais, quoique à l’excès sans doute, ce qui manque un peu ici : la chaleur, et surtout, — tel est proprement mon rêve présent, — j’y aurais le bonheur de suivre des « traces antiques ». Cet historique et d’ailleurs anodin désir, je l’ai senti se ranimer en moi, vieille marotte, en contemplant, il y a peu de temps, au Salon des Champs-Élysées, l’œuvre admirable de l’architecte P. Bigot : Plan en relief de Rome impériale (ive siècle ap. J.-C.). D’éducation, de première éducation tout au moins, je suis un Méditerranéen (cela est bien égal au lecteur, mais, par ce temps de vacances, il me passera quelques souvenirs personnels). Ma première jeunesse s’est écoulée en Orient, terre saturée d’histoire, où les montagnes elles-mêmes semblent quelque « fabrique » faisant le fond d’un tableau historique. Pour l’écolier imaginatif qui apprend là-bas l’Histoire du monde méditerranéen, l’Histoire romaine surtout, nul climat plus suggestif. Ah ! cette Histoire romaine ! Je me servais du bon vieux bouquin de Duruy, ce manuel si bien fait, et si alerte, si vivant. On l’a remplacé, de nos jours, par de la marchandise « perfectionnée » comme il sied, mise au goût de l’époque, lequel, en Histoire, est, bien entendu, sérieux, pratique, sans plus rien de cette espèce de complaisance amusée envers le sujet, qui fait le ragoût du résumé de Duruy. On l’a remplacé, mais, qu’on m’en croie, on n’a pas fait mieux. Je sais : il faut bien que le commerce marche, le commerce de la librairie universitaire, qui change les auteurs tous les cinq ans et remanie les éditions d’un même auteur tous les ans. Et le commerce marche : les parents des élèves en savent quelque chose ! Passons. Pour l’Histoire romaine de Duruy, voici comme les choses avaient lieu. Elle ne m’intéressait qu’à partir des Guerres puniques. Les Rois Brutus, Lucrèce, Clélie, Horatius Coclès, Porsenna, les Samnites, même les Décemvirs, tout cela me laissait froid. Froid est le mot : car je crois, dis-je, qu’il s’y mêlait une question de climat. En effet, l’étude de ces premiers chapitres coïncidait avec les mois d’hiver, lesquels, là-bas, sont souvent pluvieux, venteux, gris. La couleur, la radieuse couleur méridionale, ne revenait tout à fait qu’avec la chaleur : c’était le moment aussi où l’Histoire romaine m’apparaissait dans sa lumière, dans son atmosphère. L’on dépassait les Guerres puniques, l’on arrivait à la conquête de l’Orient, de cet Orient où j’étais. En ces douces et légères semaines du printemps oriental, j’associais, je ne sais pourquoi, en une même sensation, le bonheur physique de me sentir vêtu de toile fraîche et de respirer les premiers œillets de la saison, avec les primes délices de l’imagination historique éveillée dans l’étude d’une civilisation qui en était, elle aussi, à son premier rayonnement. Mais l’époque de la plus forte suggestion était celle des grandes chaleurs, à partir de la mi-mai. Alors, je me trouvais en plein dans le climat de ces civilisations méridionales de l’antiquité. Et cela coïncidait, d’autre part, avec leur apogée. En juin et juillet, c’était l’étude de l’Empire. C’était, dans le silence des jours brûlants, la Paix Romaine… Griserie historique, évocation, fascination ! Mystère de l’âme et des sens ! Comment dire que les puissances du climat me faisaient épuiser idéalement toutes les sensations contenues dans le mot « Thermes » ou « Tepidarium », par exemple ; comment dire que ces sensations étaient pour moi l’abrégé de toute la physiologie, de tout l’esprit d’une civilisation, d’une société ? Cela est difficile à expliquer, et pourtant c’est le vrai moyen de comprendre une époque. Quiconque, en histoire, si peu que ce soit, n’associe pas la sensation à l’étude, — sensations occidentales, comme Augustin Thierry et Chateaubriand (ce dernier, méridional aussi), sensations orientales comme Flaubert, — n’est pas un historien, ne verra jamais rien.

Devant l’œuvre de M. P. Bigot, je me suis un peu retrouvé l’enfant et l’adolescent d’autrefois. J’ai passé là des après-midi fécondes. J’ai retrouvé là, — moins ingénue qu’aux temps fabuleusement lointains du vieux Duruy, ou de l’aimable Fabiola, ce jeu ingénieux du bon Wiseman ; moins puissante qu’aux jours, plus proches de la première lecture de Salammbô (où, à défaut d’autre chose, il y a un climat, comme il n’y en a jamais eu dans aucun livre), — j’ai retrouvé là, diminuée quant à la sensibilité, mais, compensation, accrue quant à l’intelligence, la rare jouissance de l’historien contemplant, dans la distance infinie des siècles, l’actualité même de la vie, ressuscitée ! Le plaisir, la magie, dont on ne sait ce qu’elle est le plus : philosophique ou artistique, c’est de se dire que la manière, totalement perdue en fait, dont des hommes ont vécu, elle est là, grâce à l’évocation scientifique, elle est là, flagrante. Le vaste oubli se dissipe et la vie de nouveau se lève en sa jeunesse, comme avant les âges et les âges qui ont passé sur elle. Une des plus inoubliables impressions intellectuelles de l’enfant qui n’existe que dans le présent, c’est quand l’Histoire, pour la première fois à son tour, lui fait lier deux idées ; c’est quand la notion du passé historique se crée et s’ajoute tout à coup au sentiment du présent, c’est, enfin, quand il se dit, tressaillant, qu’à un éloignement colossal dans le temps il y a eu des hommes tout comme en ce moment, il y a eu des civilisations, des grandes villes, des rues avec des fracas, des cris, des foules, toute une jungle d’effervescences sous le soleil, sous ce soleil ! Heureux qui pourrait garder, dans sa fraîcheur et jusque dans sa puérilité, cette faculté d’émerveillement, que je ne sépare pas du sens même du réalisme en Histoire. Elle seule est précieuse dans la pratique des sciences historiques, et c’est elle seule que les sciences historiques doivent servir.

C’est ce que je me répétais devant cette saisissante résurrection de Rome par M. P. Bigot, c’est ce que je me redisais avec ferveur, le cœur plein, pour un moment, de la belle naïveté d’autrefois. On eût pu rire à me voir courbé tout au niveau du Plan, m’introduisant, par la pensée et par le regard, à l’intérieur de la Ville ; cherchant à voir les choses comme elles se seraient présentées à quelqu’un qui aurait été dans les rues mêmes ; laissant aller mon œil sur les déclivités d’Alta Semita, de Suburre, de l’Argilète ; considérant, au fond de la perspective, l’agglomération monumentale des Forums impériaux, et, par-delà encore, entre les deux acropoles inégaux du Capitole et du Palatin, le noyau grouillant du Vélabre. Un bon juge, Guglielmo Ferrero, m’écrit, à propos du Plan de M. Bigot, qu’il a vu et admiré à Rome : « C’est une des œuvres les plus originales que l’archéologie ait produites à notre époque ; un chef-d’œuvre d’érudition, d’intuition, de patience et d’esprit synthétique, — cet esprit synthétique qui est si rare chez les archéologues. »

Parmi les remarques saugrenues ou candides qui ne manquaient pas autour de moi — (« Bien, vrai ! ce n’est pas moi qui aurais eu la patience ! » — « Et la roche tarpéienne ? où est-elle ? » — « Monsieur, pouvez-vous m’indiquer la Via Selecta, vous savez cette rue où on pouvait se promener seul, se recueillir… » — Et deux vieilles dames demandaient inlassablement : « Mais je ne vois pas le Vatican ; le Vatican, Monsieur, où est-il ? »), — une réflexion me frappa. Elle était d’un jeune homme de mise modeste, de physionomie distinguée :

« Tous ces monuments… on ne voit qu’eux. On dirait qu’il y en a plus que de maisons. Cela donne l’impression qu’il n’y avait pas assez de monde pour jouir de tous ces monuments. » Énormes monuments publics pour une immensité de gens toujours hors de chez eux : vue juste sur Rome. Et de plus, s’il était permis d’adresser une légère et respectueuse critique d’ensemble à l’œuvre de M. Bigot, ce jeune homme l’aurait formulée. Certes, il y avait à Rome assez de monde pour garnir toutes ces immenses bâtisses publiques. Assez, et plus qu’il n’en fallait ; la preuve en est dans ces colossales superstructures qu’on avait dû ajouter au Grand Cirque, quitte à l’enlaidir ainsi que les quartiers avoisinants. Mais tout de même les agglomérats de maisons, d’ailleurs si savoureusement imaginés d’après les données topographiques, semblent un peu réduits. Au fait, cela ne saurait être une critique, car mon jeune homme ignorait peut-être que M. Bigot a dû se borner à reproduire en général les parties centrales de la Ville, qui sont les plus monumentales, mais qui ne font que la moitié, en réalité, de la Rome totale. Il manque toute une périphérie, grande au moins comme celle de Paris à partir des boulevards extérieurs. D’où d’énormes agglomérations de maisons (vers l’« agger » de Servius Tullius, par exemple) nécessairement sacrifiées. Le résultat peut être, et est, l’impression éprouvée par mon spectateur ; mais à la réflexion, cela ne saurait, disons-nous, constituer une critique. Toutes les caractéristiques de la Rome impériale sont contenues dans les parties reproduites, et c’est l’essentiel. Pas absolument toutes, cependant. Ainsi, dans les éliminations auxquelles a dû se résoudre M. Bigot, si l’on n’a pas à trop regretter les thermes de Dioclétien (les édifices de ce genre ne manquent pas dans la reconstitution actuelle), on se passe moins aisément de quelques parties d’une haute originalité, telles que les Castra Prætoria, derrière le Quirinal (il est vrai que Constantin allait les détruire, ou même les avait déjà détruits ou démantelés ?)77, et l’Emporium, au bord du Tibre, passé l’Aventin. Rome impériale sans l’Emporium, c’est un peu Londres sans les Docks. Mais ces légers regrets, que M. Bigot a dû, d’ailleurs, être le premier à éprouver, n’enlèvent rien à la haute, très haute valeur d’une œuvre unique en son genre, infiniment précieuse, dont on va, je crois, faire le moulage en bronze, ce qui sera accomplir le vœu très légitime de son éminent auteur.

M. Cagnat : À travers le Monde romain, Fontemoing, 3 fr. 50 §

M. R. Cagnat, dans cette série d’essais qui sont les Conférences par lui faites, depuis 1904, au Musée Guimet, nous mène, en guide aussi aimable que savant sans encombrant bagage d’érudition, À travers le Monde romain. Dans les essais intitulés : « Figures de Romaines au déclin de la République » et « Figures d’impératrices romaines », nous retrouvons de vieilles connaissances : la mère des Gracques, Fulvie, femme d’Antoine, Clodia, sœur du fameux Clodius ; Livie, Julia Domna, Julia Masa, Sœmias, mère d’Héliogabale, Mammée, mère d’Alexandre Sévère. Citons, dans ces deux morceaux, parmi les choses moins connues ou même inconnues, la longue inscription donnant, sous forme d’éloge funèbre, avec maints détails précis, la vie d’une matrone à l’époque agitée du second triumvirat ; et le chiffre des gens de la maison d’Auguste : 6 000, « chiffre extraordinaire », en effet, supérieur à celui de la Cour de Louis XIV, bien que le dixième de ce chiffre (600) représente le nombre des serviteurs de Livie il serait intéressant de connaître les attributions des serviteurs d’Auguste : cela jetterait un jour sur l’administration de l’Empire : y avait-il donc déjà une « bureaucratie » aussi nombreuse et spécialisée que l’implique un tel chiffre ?

Je signalerai, parmi les autres essais, les pages pleines d’intérêt, de détails précieux, sur « le Commerce et la propagation des Religions dans l’Empire Romain ». Celui-là fut un des plus actifs véhicules de celles-ci. Ayant mentionné les grands entrepôts commerciaux de l’antiquité, Délos, Alexandrie, Pouzzoles, parlé des cultes qui s’y établirent à la suite des commerçants des diverses nations méditerranéennes (dans les « stations » que ceux-ci y occupaient ; les « fondachi » du Moyen-Âge, les « fondoucks » des pays d’Orient), M. Cagnat nous montre la réitération, en grand, du même fait à Rome, à mesure que le commerce s’y développa, que plus de marchandises, venues de tous les points du monde romain, s’accumulèrent sur les quais du Tibre, à l’Emporium, et qu’enfin la population commerçante étrangère s’accrut sur l’Aventin, puis surtout, plus tard, dans le Transtévère (Sanctuaire oriental de l’ancien domaine de Furrina, sur le Janicule). Comme les autres religions de l’Orient, le Christianisme eut, dès avant saint Paul, ce mode de propagation. Dès le règne de Claude, il y avait, des Chrétiens, au Transtévère, parmi les commerçants et les gens des petits métiers. Là, le culte de « Chrestus » ne fut probablement, au début, qu’un culte oriental entre bien d’autres qui étaient importés, différencié seulement des autres par de certaines nuances morales ; pour le surplus, le culte d’étrangers que les cultes des vieux Romains laissaient, comme ils laissaient les gens des autres nations établis à leurs côtés, indifférents, et à qui étaient nécessaires avant tout « leurs dieux nationaux ». Il faudra l’ardent génie de saint Paul et la persécution de Néron pour individualiser puissamment cette importation religieuse. La place me manque pour analyser et commenter comme il faudrait les autres essais de cet agréable volume. Que du moins leurs titres indiquent leur intérêt : « Un pèlerinage à Némi » (la nymphe Egérie, la grande Diane d’Aricie, et autres souvenirs) ; « la Sorcellerie et les Sorcières chez les Romains » ; « la Vie de garnison et la religion des soldats dans l’Empire romain » ; « Naufrage d’objets d’art dans l’antiquité » ; « les Romains et la conquête de l’Afrique du Nord ».

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913, p. 165-172 [172].

[…]

Le Correspondant (25 juillet) : […] « Florence Nightingale », par Mme Dora Melegari.

Les Journaux.
Deux portraits du Louvre (La Liberté, 9 août) §

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913, p. 172-178 [176-178].

Il y a au Louvre, au sommet de l’escalier Daru, auprès de la Victoire de Samothrace, deux fresques de Botticelli aux couleurs un peu effacées. Mais on n’oublie jamais l’expression grave et triste de ces figures, quand on les a une fois regardées. Qui sont ces personnages ? Quelle fut leur vie, joyeuse ou tragique ? M. Robert de la Sizeranne nous l’apprend dans un des chapitres de son livre : les Masques et les Visages à Florence et au Louvre, et M. Étienne Charles a résumé dans La Liberté, en un article intitulé Deux Portraits du Louvre, ce qui concerne cette question. Après nous avoir rappelé que ces fresques, peintes sur les murs de la villa Tornabuoni, près de Florence, pour célébrer le mariage de Giovanna Albizzi avec Lorenzo Tornabuoni, en 1486, furent détachées en 1882 et transportées au Louvre, l’auteur fait une description de ces peintures et nous donne sur les deux personnages ces précisions.

La fresque de gauche représente Giovanna Albizzi :

Giovanna Albizzi — la « Bella » Vanna, comme on l’appelait — appartenait à l’une des meilleures familles de la Toscane, unie aux Médicis par des liens d’amitié, elle était l’une des onze filles de Maso degli Albizzi, podestat de Prato, gonfalonier de justice, ambassadeur à Rome, dont le palais s’élevait dans le plus aristocratique et le plus beau des quartiers de Florence. Elle avait grandi dans la société des humanistes et des peintres. Son fiancé, Lorenzo Tornabuoni, lui-même humaniste distingué, réputé pour son érudition et fort versé dans la connaissance des médailles antiques, était, dit M. Robert de la Sizeranne, « le plus beau jouvenceau, le plus riche et le plus élégant cavalier de Florence ».

Le mariage fut un grand événement. Laurent de Médicis, le Magnifique, voulut qu’il fût célébré à la cathédrale ; toute la noblesse de Toscane y assista et l’ambassadeur d’Espagne auprès du Saint-Siège tint à être présent à la cérémonie. Cent jeunes filles des plus grandes familles et quinze chevaliers en armures de tournoi firent escorte à Giovanna Albizzi, et, le soir, Florence fut en fête. Botticelli et Ghirlandajo firent d’elle des portraits qui sont célébrés, et Niccolo Fiorentino modela son image jolie et dolente sur une médaille. Sur la fresque qui est au Louvre, Botticelli a représenté, au bas, à droite, un petit amour soutenant un écusson, symbole du premier-né qui perpétuera le nom et les armes des Tornabuoni. En 1488, la naissance d’un second enfant coûta la vie à la « Bella Vanna » ; elle avait vingt ans. Politien lui prête cette plainte tragique dans l’épitaphe qu’il composa pour elle : « Noblesse du sang, beauté, fils, richesse, amour conjugal, esprit, distinction des manières et de l’âme, toutes ces choses m’ont faite heureuse, mais toutes ces choses, les cruelles Destinées, pour me rendre la mort plus amère, me les ont montrées plutôt que données ! » De quel émouvant commentaire Politien, sans le vouloir peut-être, n’a-t-il pas ainsi souligné l’angoissant mystère de la fresque peinte par Botticelli !

Voici la fresque de droite, telle que la décrit M. de la Sizeranne :

En regardant bien, on finit par apercevoir le profil d’une sorte de séminariste, un jouvenceau en soutane, qu’une jeune femme, aux airs penchés, amène par le bout des doigts vers un aéropage de femmes assises en demi-cercle, dans quelque bois sacré… Il a l’air d’un jeune homme timide qu’une protectrice présente à un comité de dames chargé de décerner quelque prix. Il se trouve que c’est justement cela, ces dames étant la Philosophie, la Musique, l’Astronomie, la Grammaire, la Rhétorique. Elles lui décerneront le prix des belles-lettres, le prix d’élégance, le prix de goût et de tact en belles médailles qu’il collectionne pour Laurent le Magnifique, enfin le prix de la jeunesse, qui est le plus enviable de tous.

Ce jeune homme timide, aux cheveux blonds qui s’échappent d’une toque rouge, qui est plutôt une calotte, vêtu d’une robe bleue à rayures rouges et d’un manteau rouge agrafé sur l’épaule droite, c’est Lorenzo Tornabuoni que les Florentins nommaient « le miroir de l’élégance ».

En 1497, onze ans après qu’il avait fait peindre cette fresque sur les murs de sa villa, neuf ans après qu’il eût perdu sa femme, il se trouva engagé dans une bien fâcheuse aventure. Entre temps, les Médicis, ses protecteurs, avaient été chassés ; et Savonarole, qui n’était ni un humaniste ni un artiste, triomphait par la force populaire. Il fut accusé d’avoir, avec quatre autres gentilshommes, conspiré pour rouvrir aux Médicis, ses maîtres et ses amis, les portes de Florence. Il fut mis à la torture, condamné à mort, ainsi que ses quatre co-accusés, et, quoiqu’on sût « l’Italie tendrement émue pour celle noble tête, pour cette jeune tête de savant et d’humaniste, toute meublée des trésors de la Renaissance », décapité. Il périt victime de sa fidélité à son souverain et de la haine d’un démagogue chez qui l’amour de l’humanité — qui, à l’occasion, se traduisait par des sentences de mort — n’allait pas avec celui des humanités. Il avait vingt-neuf ans.

Après avoir lu ces lignes, nous retournerons, au Louvre, interroger le visage de ce couple tragique dont Botticelli a immortalisé l’éphémère aventure.

Art.
M. Marcel Reymond : De Michel-Ange à Tiepolo, Hachette, 3,50 §

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913, p. 183-186 [183-184].

Dans une importante série d’études intitulée de Michel-Ange à Tiepolo, M. Marcel Reymond étudie les périodes d’art italien consécutives à la Renaissance et notamment Io développement de l’art architectural romain, il y caractérise ce qu’il appelle l’art de la Contre-Réforme, formule d’art religieux opposée à la ligne païenne de la Renaissance et tente de redresser les opinions qui taxèrent d’époque de décadence des temps d’évolution intéressante et consciente. Il dira :

En résumé, le Baroque fut l’art d’utiliser les formes antiques en les transformant pour les rendre aptes à l’expression d’idées nouvelles ; c’est un style moins classique, moins pur que celui de la Renaissance, mais plus novateur, plus moderne, plus fécond : l’art de la Renaissance, par des tendances à une imitation trop servile, liait les mains des architectes : le Baroque les affranchit : l’art de la Renaissance ne pouvait se prêter qu’à des effets limités : avec le Baroque, dont Michel-Ange fut le véritable initiateur, on va pouvoir tout dire ; c’est vraiment le point de départ de l’art moderne.

La grande critique, la seule que l’on adresse aux maîtres de l’art baroque est celle-ci ; vous avez été affolé de changement, vous avez cru que, pour faire œuvre de beauté, il fallait faire œuvre de nouveauté et vous n’avez pas eu la sagesse de vous en tenir à ce que les grands artistes du passé avaient créé, aux règles que leur expérience avait tracées.

C’est là le point essentiel du désaccord. Les classiques sont les défenseurs du principe d’autorité, de la tradition, du maintien des formules, le Baroque c’est la liberté. De tous les mots qu’il a dits, beauté, joie, tendresse, familiarité et ceux de santé robuste, de force et de majesté, le mot qui nous reste le plus cher est celui de liberté.

Une étude sur l’art romain du xviie siècle donne à l’auteur l’occasion d’étudier le Bernin, Borromini, Carlo Rainaldi, Pierre de Cortone et le père Guarini ; l’art du Bernin est bien caractérisé dans sa volonté d’accumuler le luxe, les matières précieuses, la beauté décorative, de faire jaillir la vie au détriment de l’austérité. Si l’art de la Contre-Réforme voulut faire simple et austère, les papes du xviie siècle voulurent un art plus orné, et comme beaucoup d’églises n’étaient point terminées, ils les continuèrent en les modifiant. « C’est ainsi que leurs premiers désirs furent de décorer la basilique de Saint-Pierre, qui, au xviie siècle, n’était qu’une immense masse de pierre, telle que les maçons l’avaient faite et sans qu’aucun artiste eût été encore appelé pour l’embellir. La plus grande partie de la vie du Bernin a été consacrée à ce prodigieux effort. » Sur le Bernin comme sur l’Algarde, ce livre est très renseignant. Un livre est d’ailleurs toujours très intéressant, quel que soit son principe, qui analyse des périodes, que, sans raison autre qu’un certain souci de sobriété un peu pauvre, affublé du nom de classicisme, on a voulu considérer comme de second plan et taxer de mauvais goût. Les arguments de Théophile Gautier et de Baudelaire sur les époques dites de décadence sont toujours justes. Les époques où l’on suit monotonement les traditions, les canons de simplicité, les époques où l’on se borne à refaire ingénieusement les vieux modèles sont toujours inférieures, quel que soit l’assentiment général qui classicise leurs productions. Il n’est de belles et séduisantes productions qu’aux époques qui se cherchent, aux périodes où des artistes épris de nouveauté font le procès de la tradition, l’épurent, la compliquent et l’enrichissent.

Musées et collections.
Au Musée du Louvre : un nouveau Signorelli §

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913, p. 186-191 [186-187].

Le Conseil des Musées nationaux, cette fois, mérite tous nos remerciements, et les plus chaleureux. Ses votes viennent de doter le Louvre de deux œuvres importantes — dont l’une est un merveilleux chef-d’œuvre — de deux maîtres jusqu’ici mal représentés dans nos galeries : Luca Signorelli, et Rogier van der Weyden. Du premier le musée ne possédait qu’une peinture vraiment authentique : la petite prédelle de la Naissance de saint Jean-Baptiste78 (n° 1525) ; mais c’était bien peu pour donner une idée de l’art robuste de l’auteur des célèbres fresques d’Orvieto. Le Saint Jérôme pénitent qui vient d’être acquis — à très bon compte — d’une collection particulière est infiniment plus caractéristique de cet âpre génie. Nu et maigre, se détachant à mi-corps au-devant d’un lointain paysage rocheux, le saint, dans un audacieux raccourci que montrent identique plusieurs figures de la fresque des Élus à Orvieto, lève ses regards au ciel (où une main postérieure et peu habile a malheureusement ajouté un petit Christ en croix planant obliquement au-dessus de la tête dressée), et ses yeux brillent d’une sombre ferveur, tandis qu’il se frappe la poitrine d’une énorme pierre. Le dessin serré, aigu, de ce visage aux modelés saillants, de ce torse décharné, de ces mains osseuses, la tonalité sourde de cette peau tannée par les intempéries, donnent à cette apparition un accent sévère et puissant merveilleusement en harmonie avec le sujet et singulièrement émouvant dans sa fruste grandeur, surtout si l’on fait abstraction par la pensée (les restaurateurs du Louvre, plus scrupuleux que ceux des musées allemands — rappelez-vous l’aventure de l’autel Baumgartner de Munich — ne veulent pas se résoudre à cette suppression qui entraînerait la réfection du ciel) du malencontreux crucifix, pour ne voir que cette sombre et ardente figure, ravagée par la pénitence et par le feu intérieur qui couve sous cette enveloppe charnelle aux tons de cendre.

Lettres allemandes §

Tome CV, numéro 389, 1er septembre 1913, p. 194-200[197-199, 199].

Frauenbriefe an Casanova (Erinnerungen, vol. XIV) ; Munich, Georg Müller, 8 M. 50 §

Ce volume, analysé déjà ici même à propos d’une édition française qui en a été publiée, mérite cependant qu’on s’y arrête encore un moment. On sait que c’est M. Aldo Ravà qui, le premier, fit paraître à Milan, l’an passé, les Lettere di donne a Giacomo Casanova. Elles étaient en italien et en français. M. Gustave Gugitz en a donné une version allemande, pour les incorporer, en les augmentant de nombreux documents nouveaux, à la grande édition des Mémoires, entreprise par l’éditeur Georg Müller, de Munich, et dont elles forment le quatorzième volume.

Casanova avait toujours pensé que les nombreuses correspondances, conservées aux Archives ducales de Dux, serviraient un jour de pièces justificatives aux assertions formulées dans l’Histoire de sa vie :

È cosa urta, écrivait-il, che dopo il mio passaggio agli eterni riposi, qualcuno prenderà i miei rimasti cenci e che tutti i miei scartafacci saranno dal avventizio erede esaminati, et fra questi principalmente le lettere che avrò conservate… oggi io vivente posso senza vana gloria consolarmi che mi verrà almeno dopo la morte fatta dai miei contemporanei quella giustizia che non mi fecero mai.

De fait, l’image du célèbre aventurier nous apparaît quelque peu différente de celle que nous laisse le récit de ses aventures, si nous la reconstituons d’après les épîtres retrouvées dans ses papiers. Le galant en quête de bonnes fortunes, le roué aux succès faciles, passant d’une intrigue à l’autre, sans transition, sans chagrins intimes, le pilier de maisons de jeu et de maisons de plaisir, fait ici, le plus souvent, figure de confident et de protecteur, de bon oncle arrangeur d’affaires, plutôt bon homme qu’homme dangereux.

Ceux donc qui s’imagineront retrouver dans ces lettres une sorte de complément des Mémoires seront profondément désillusionnés. On y chercherait même vainement les lettres que Casanova a cru devoir reproduire dans le récit de ses aventures. À plusieurs endroits, il cite des textes. Il ajoute même généralement : « Au moment où j’écris, j’ai sous les yeux… » Que sont devenues les épîtres enflammées que l’auteur des Mémoires dit lui avoir été adressées ? Les a-t-il brûlées ou bien, pour le besoin de son œuvre, avait-il inventé des textes qui n’ont jamais existé ? À part les lettres de Manon Balletti, qui constituent un charmant petit roman et qui nous révèlent en effet Casanova sous un aspect nouveau, toutes ces correspondances apparaissent comme le fatras le plus insipide. À passer en revue les noms des héroïnes, une nouvelle désillusion nous attendait, du reste. M. Arthur Symons avait cru voir à Dux, parmi les manuscrits qu’il a consultés, les lettres d’Henriette (voir North American Review, septembre 1902). Or, il s’agit d’une autre Henriette que celle des Mémoires, de Henriette de Schnuckmann, qui ne rencontra Casanova qu’en 1786.

M. Ravà a cependant fait une trouvaille, une seule, il a identifié Caton M., dont il est question au chapitre iii des Mémoires et dont il publie des lettres datées de Vienne en 1789. On conviendra que c’est assez maigre. Mais les casanovistes seront néanmoins enchantés de trouver dans ce volume une série de portraits des correspondantes de Casanova d’après des documents du temps, ainsi qu’une curieuse silhouette de femme inconnue, retrouvée à Dux, et sous laquelle il n’a pas été possible de mettre de nom.

Memento [extrait] §

[…]

L’œuvre de Grazia Deledda est analysée par M. Herbert Slegemann dans le Literarisches Echo (1er août). […]

Tome CV, numéro 390, 16 septembre 1913 §

Les Romans.
Canudo : Les Transplantés, Fasquelle, 3 fr. 50 §

Tome CV, numéro 390, 16 septembre 1913, p. 379-382 [379-380].

Il n’y a guère que les étrangers pour nous faire bien connaître Paris ! Voici Trismat, jeune et pauvre Italien, qui vient dans notre capitale, après avoir vu rouge à Rome, pour parler d’or, parmi toutes les grisailles de cette somptueuse ville où il pleut toujours, été comme hiver, et nous décrire, surtout, ses côtés illuminés par les plus fastueuses orgies. (Dans orgie il y a or, même quand on n’a pas le sou !) Le pauvre Trismat promène avec lui sa vie intérieure, une belle hallucination poétique le tenant toujours en éveil devant les possibles fabuleux. Un monôme d’étudiants lui paraît la pittoresque reconstitution d’une généreuse émeute. Il rencontre des courtisanes dans les moindres petites femmes, voit des déesses assises aux tables de café, des dieux tonnants dans le plus vulgaire des pitres de brasserie et des débauches impériales du temps des Césars dans un bal de rapins. Le journal, le très ignoble quotidien, lui semble l’agora, le forum, un minaret d’où le muezzin aux amples poumons crie au peuple la volonté de l’heure qui passe et quand il s’aperçoit qu’on y égare les manuscrits, ça ne le décourage pas trop. Il aime les roses, les couchers de soleil ensanglantés, l’Homme qui marche de Rodin (dont la tête s’est d’ailleurs perdue à trop contempler le siècle des machines) et les salons d’aviation bien supérieurs aux salons de peinture. Je ne pense pas qu’il puisse devenir fou, perdre la tête comme le marcheur célèbre, mais il transplante en notre pays un peu terne une fleur brillante d’exagération qui nous donnera la force de respirer certains miasmes sortis des trop promptes germinations du futur chez nous. Il y a des engrais très suffocants. Que si on y ajoute des parfums de roses latines, ça sera probablement plus agréable, sinon moins désagréable. L’Italie est en train de rénover la France. Voyez les écoles futuristes, toutes les étranges évolutions du dessin nous arrivant des pays où l’on avait l’habitude, la trop ennuyeuse coutume de puiser aux traditions antiques ! Et lorsqu’on aura enfin anéanti des deux côtés les chefs-d’œuvre classiques, nous aurons un âge d’or, je veux dire un renouveau si complet de tous nos sens que le portrait d’une danseuse dansera réellement au milieu de son cadre et que chaque fois que le soleil se couchera, du pont des Arts nous verrons tout Paris s’incendier très véritablement, ce qui fournira bien du travail aux ouvriers maçons sans ouvrage le lendemain. Et que vous dirai-je de l’intrigue du Transplanté ! Elle est une interaction, pour parler la langue de l’auteur ? Naturellement le héros Trismat ne pouvait que voir Hélène dans chaque femme, pour parler la langue du Satan de Faust. Hélène Saïvine est une de ces créatures extraordinaires, transplantée du salon où l’on cause dans les saturnales des Quat-Z’arts et fort capable d’y montrer ses jambes. (Le pendant du marcheur de Rodin !) Elle est belle, fière, généreuse, et tombe noblement si on peut tomber ainsi. Elle mourra d’aller trop vite comme il convient à la femme moderne et elle sera brûlée… comme elle aura brûlé toutes les étapes. J’aimerais, parce que j’ai le caractère mal fait, un brin moqueur, en ma qualité de vieux Français, très entiché de la petite existence comme dans un fauteuil, à démontrer au jeune Trismat que son Hélène est une simple aventurière beaucoup plus capable de mettre à mal des fils de famille que de diriger le temple de la musique ; mais après tout s’il la connaît mieux que moi (j’entends au sens de la Bible), je ne vais pas chercher à le désillusionner. Paris, en sa qualité de ville de plaisir, plaît aux étrangers amoureux de bruits et de lumières artificiels. Paris fait oublier la nuit. Alors, les étrangers dorment le jour, ils ne voient peut-être pas les détails qui nous choquent. Voici donc Paris, le Paris hospitalier qui nous montre en chaque étranger un Dieu bienfaiteur de notre misérable humanité, un Trismat halluciné, illuminateur et joli poète.

Histoire §

Tome CV, numéro 390, 16 septembre 1913, p. 388-398 [389, 394-395].

Quelques pièces relatives à la vie de Louis I, duc d’Orléans, et de Valentine Visconti, sa femme, publiées par M. F. Graves, Honoré Champion, 7 fr. 50 [extrait] §

[…] Sur les affaires d’Italie, citons (n° XLIII) les « Instructions des ambassadeurs français envoyés vers le pape pour la création d’un royaume d’Italie pour le Duc d’Orléans, 1393 » ; et sous le no LXXXVII, le « Don fait par Charles VI au duc d’Orléans d’une somme de 300 000 francs d’or, en dédommagement des villes de Gênes et de Savone, 1396 ». […]

Casanova à Paris, avec notes, additions et commentaires de Gaston Capon. Jean Schmit, 7 fr. 50 §

Voici, recueillie par l’érudition de M. Gaston Capon, la chronique des exploits d’un des plus notables et ingénieux bambocheurs de ce Paris galant du dix-huitième siècle : Casanova, Casanova lui-même, type légendaire, sorte d’Hercule-Arlequin, Hercule pour la galanterie, Arlequin pour l’intrigue. Ou encore Scapin-Priape. J’imagine que M. G. Capon a tiré ce choix de souvenirs, étiqueté par lui : Casanova à Paris, du fatras posthume primitivement publié en 10 volumes à « Leipsick ». Se souvient-on que ce fatras « licencieux » fut mis à l’Index à Rome ? Vers 1830, époque où cette publication battait son plein, ils avaient assez peu d’esprit à Rome pour faire cela. À moins que quelque coup de batte posthume de notre Arlequin n’ait amené, pour des raisons n’ayant rien de commun avec la religion, les prélats de la Sacrée Congrégation à prendre cette mesure. Avec un tel diable, — même en terre, — on ne sait jamais. Ce serait à voir. M. Gaston Capon a, pour sa part, et dans le cadre qu’il s’est choisi, vu, vérifié maintes choses de ce Casanova. Il y en avait, dans ces choses, d’assez fortes, d’assez extraordinaires, même, et comme inventées à plaisir en apparence, pour faire suspecter la véracité des Mémoires. Le labeur critique auquel s’est livré M. Gaston Capon, pour la partie relative aux séjours à Paris, procure à l’histoire et aux lecteurs aimant que leur plaisir ne soit pas frelaté le bénéfice d’une identification aussi complète et constante que possible, en ce qui concerne les détails de cette existence parisienne de Casanova. Ces détails peuvent prendre ainsi, sous le rapport de l’histoire des mœurs, une valeur de caractère certaine, et c’est surtout ce service rendu par l’édition savante de M. Gaston Capon que je devais signaler, — l’amusement, ici, se recommandant de lui-même, ce qui est fort heureux.

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CV, numéro 390, 16 septembre 1913, p. 416-424 [424].

La Revue de Paris (15 août) : […] — M. J. Rambaud : « Fra Diavolo et le commandant Hugo. »

[…]

France-Italie (1er août) : — M. Lionel Dauriac : « La Musique et la psychologie musicale dans l’opéra de Verdi. — M. G. Soulier : « Raphaël et les fresques du Cambio. » — « Réponses à une enquête sur la culture italienne en France. »

Les Journaux.
Le sixième centenaire de Boccace (L’Opinion, 30 août) §

Tome CV, numéro 390, 16 septembre 1913, p. 424-428 [426-428].

M. André du Fresnois se demande, dans l’Opinion, s’il convient de laisser aux Italiens, qui s’apprêtent à célébrer le sixième centenaire de Boccace, tout le soin de sa gloire posthume. Boccace, qui appartient à l’humanité, dit-il, a des liens particuliers avec la France. C’est ce qu’il expose dans son article :

Je ne songe pas seulement au hasard qui le fit naître à Paris, en 1313, d’un Toscan et d’une mère dont on ne sait rien, sinon qu’elle était probablement parisienne. Mais toute notre littérature, du quinzième au dix-neuvième siècle, témoigne de son prestige et de son influence. Et l’on compte trop d’italianisants, parmi nos jeunes poètes, pour que sa mémoire risque de sombrer dans l’oubli.

Le mariage, qui devait être fécond du vigoureux esprit gaulois avec la douceur italienne, est conclu dès l’aube du quinzième siècle ; et déjà, grâce à l’humanisme italien, truchement tout désigné entre l’antiquité et notre race, la raideur scholastique s’assouplit et s’anime. Les rapports sont incessants entre les deux peuples, et se marquent dans l’esprit comme dans les mœurs. Des œuvres de Boccace, dont le Décameron, avaient été traduites dès 1414 par Laurent de Premierfaict, et les conteurs des Cent nouvelles nouvelles, vers le milieu du siècle, s’inspirent largement de Boccace comme du Pogge. Mais c’est un peu plus tard que l’heureuse conjonction porte son fruit. Les guerres d’Italie ouvrent aux Francs le paradis terrestre, la contrée de grâce et de courtoisie, dont les enchantements font rêver toutes les têtes. Un nom, un nom charmant de femme, évoque cet émerveillement de la gaie science, cet appétit des ciels lumineux. Or, Marguerite de Navarre contribua plus que personne à la renommée du conteur florentin.

Sa gaîté spontanée et robuste se plaisait aux propos de Boccace. « Je croy, dit-elle par la bouche d’une des dames qu’elle a mises en scène, je croy qu’il n’y a nul de vous qui n’aît leu les Cent nouvelles de Bocace, nouvellement traduictes d’ytalien en François, que le roy François, premier de son nom, Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine, Madame Marguerite font tant de cas, que si Boccace, au lieu où il estoit, les eut peu oyr il debvait resusciter à la louange de telles personnes. » Elle fit plus que le vanter : elle l’imita, dans la forme, autant que dans l’esprit de son merveilleux ouvrage, cet Heptameron qui, achevé, eût été un autre Décameron.

Après avoir rappelé la vogue du conteur florentin tout le long de notre histoire littéraire, M. du Fresnois conclut :

Il n’est pas d’auteur étranger plus étroitement mêlé à l’histoire de notre littérature. Shakespeare, dont la renommée eut deux phases éclatantes, au dix-huitième<siècle et à l’époque romantique, n’exerça point une influence si directe, et le goût espagnol laissa, tout compte fait, dans la littérature française, moins de traces que le goût italien.

Mais ces preuves historiques de l’importance de Boccace peuvent fournir une justification, non la raison vraie de l’hommage qu’il importe de rendre au conteur ; et cette raison de l’aimer, c’est qu’il est infiniment aimable. Il a le cœur naturellement bon, et il mettait au service de son cœur un esprit ingénieux. On lui connaît deux vertus fort rares chez un auteur : la modestie et le dévouement à ses émules. On lui connaît aussi la vertu suprême : il savait admirer. Nul n’a plus fait que lui pour la gloire de Dante et pour la gloire de Pétrarque. Il y a un scrupule extrêmement touchant dans le zèle qu’il emploie à s’effacer devant eux, à ne choisir pour matière où exercer son talent que des thèmes laissés en friche par ces deux grands hommes qui représentent le génie et la culture. Mais il n’ignore pas que les Muses gardent quelques sourires pour ses humbles travaux. Il sait les limites de son art ; il en sait aussi le mérite. Il proteste contre le grief d’immoralité dont on voulut d’abord écraser son ouvrage, et il proteste avec mesure. Son plaidoyer eût pu servir à travers les siècles, mieux que toute l’éloquence des avocats, aux écrivains tourmentés par l’éternelle hypocrisie des censeurs. Parce qu’il avait l’esprit libre de tout dessein qui ne contribuât au service de la beauté, il parla avec bonheur de la liberté de l’art, et du but où tendait le sien : la peinture de la vie, sans souci d’édifier ni de corrompre, une esthétique aussi simple n’est funeste que si l’artiste n’a point d’amour pour cette vie qu’il se propose de peindre. Ce n’est pas le cas de Boccace. Je viens de relire quelques-uns de ses contes. Assurément il y avait chez leur auteur d’abondantes sources de poésie intime, une âme d’une grande richesse et d’une grande vivacité. C’est pourquoi cet amateur de vieux livres reste toujours jeune ; c’est pourquoi nous reconnaissons sur son œuvre les couleurs de la vie.

Il est sans doute inutile de rendre un hommage officiel à Boccace, mais puisque, à propos de ce sixième centenaire, son nom vient d’être évoqué en France, relisons ses contes d’un si souriant réalisme : cela nous reposera de l’actuelle littérature spiritualiste.

Tome CV, numéro 391, 1er octobre 1913 §

Échos.
Publications du « Mercure de France » [extrait] §

Tome CV, numéro 391, 1er octobre 1913, p. 654-656 [656].

[…]

l’italie septentrionale vue par les grands écrivains et les voyageurs célèbres, premier ouvrage de la collection Le Trésor du Tourisme, publiée sous la direction de M. Christian Beck : Le Piémont, Milan, Venise, Florence, l’Ombrie, préface par Teodor de Wyzewa, 1 vol. in-16, 3,50.

[…]

Tome CV, numéro 392, 16 octobre 1913 §

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CV, numéro 392, 16 octobre 1913, p. 654-656 [656].

La Revue hebdomadaire (20 septembre) : […] — « Boccace », par M. E. Rodocanachi. […]

Les Entretiens idéalistes (septembre). — M. Fernand Divoire : « Dante en Flandre. »

[…]

Musique.
Opéra. — Les Joyaux de la Madone, musique de M. Wolf-Ferrari §

Tome CV, numéro 392, 16 octobre 1913, p. 835-841 [835-837].

Il paraît que les Joyaux de la Madone ont eu beaucoup de succès en Allemagne, en Angleterre, en Amérique et sans doute aussi en Italie. N’étaient ces précédents, prometteurs de recettes, on se perdrait en conjectures pour expliquer la présence impromptue de cet ouvrage sur les planches de notre Opéra subventionné. Les Directeurs de celui-ci ont peut-être eu pourtant l’espérance un peu téméraire. Ils se sont évertués à la réaliser, et ce qui les concernait dans l’aventure mérite de chaleureux éloges. On contempla bien rarement en l’endroit une mise en scène aussi soignée à toutes sortes d’égards. Ces Joyaux de la Madone nous ont valu d’abord une stupéfaction peu ordinaire. Les choristes mâles de la maison s’étaient-ils par hasard grimés ? En tout cas, pour une fois, on ne les reconnaissait plus. On cherchait vainement telle lippe moustachue, tel bouc de tout repos, telle panse tonnelée, tel nez fleuri ou tel double menton convaincu, tous et chacun aussi traditionnels et familiers que le lustre et le trou du souffleur. Ils étaient si bien déguisés que, toujours pour une fois, ils avaient l’air des gens qu’ils étaient censés représenter. Que n’en font-ils autant pour Tannhaeuser et Lohengrin ? Et, pour comble, ces gens marchaient, remuaient, couraient, gesticulaient. À peine en croyait-on ses jeux. Assurément tout ne fut pas parfait : on ne change pas comme ça notre Opéra en un tournemain. Mais, malgré quelques maladresses, on pouvait presque, par moments, s’imaginer être chez M. Albert Carré. Il y eut au premier acte, et dans un fort joli décor, ma foi ! d’amusants grouillements de foule napolitaine et de non moins amusants cortèges où on était tout étonné de sourire franchement d’un réalisme plus ingénu que caricaturé. L’orgie des Camorristes, au dernier tableau, apparut réglée de façon tout exceptionnelle. La danse s’y mêlait si naturellement à l’action et aux chants qu’on ne remarquait pas l’intervention spéciale du corps de ballet : chose qui n’advint certes jamais à l’Opéra, de mémoire d’abonné septuagénaire. Bref, tout cela formait, dans l’ensemble, un spectacle vivant si inaccoutumé en ce morne édifice que sa nouveauté seule lui garantirait volontiers le succès rêvé par MM. Messager et Broussan. La pièce elle-même, du moins par certains côtés, contribue à cette impression tutélaire. Sans doute, le livret des Joyaux de la Madone, inspiré par un fait-divers, reste un fait-divers à la scène. Néanmoins avec son intrigue heurtée et sa brusque psychologie vériste, il n’est pas plus mauvais, en somme, qu’un tas d’autres livrets du répertoire et, par contraste au milieu d’eux, le modernisme de ses costumes n’est peut-être pas moins propre à piquer la curiosité que la singularité de l’ambiance où il nous transporte. C’est bien probablement la première fois que la rampe de notre opulent Opéra éclaira des héros en complet veston, coinçant un humide mégot de cigarette aux lèvres, s’enfilant du macaroni et avalant des demi-setiers. Quoique, surtout au second acte, tout le tragique de l’histoire s’avérât plutôt fastidieux, cet imbroglio de névrose, de crapule et de dévotion n’était pas sans quelque saveur, sous cet aspect, dans la solennité poncive du mausolée Garnier. Le librettiste fut d’ailleurs fort bien servi par la majorité des interprètes en y comptant les chœurs et figurants, et admirablement par l’un des protagonistes. M. Vanni Marcoux, qu’on regrettait depuis Mona Vanna, est un de ces artistes de l’ordre de Jean Périer et Vieuille, qui sauveraient l’honneur dans la pire déroute en assurant une retraite par échelons agrémentée de l’illusion de la victoire. Il a merveilleusement composé une équivoque silhouette d’apache alcoolique et dégingandé, cynique et naïf, menteur et amoureux sincère, canaille et pieux à la Vierge. Avec une belle voix de salon dépourvue de médium, Mlle Andrée Vally, que l’émotion paralysait peut-être un peu, ne s’en est pas trop mal tirée pour ses débuts et a très suffisamment secondé ses partenaires. Les deux autres, à la vérité, n’ont guère pu que défendre des rôles bien ingrats, mais M. Vanni Marcoux est un superbe comédien qu’on ne se lasserait pas d’aller voir et c’est sur lui surtout que repose la pièce. Mise en scène, décors, interprétation, sujet et livret même, à tous ces points de vue on eût évidemment pu, sans invraisemblance, escompter à Paris le succès brillamment remporté ailleurs. Malheureusement, il y a la musique de M. Wolf-Ferrari. J’ai grand peur que notre public ne l’avale pas sans grimace, et même le public de Paillasses et de la Tosca. Le programme nous apprenait que M. Wolf-Ferrari fut directeur du Conservatoire de Venise. On se demande avec angoisse ce qu’il y put bien enseigner à ses élèves. Mais un amateur sans talent a pourtant quelquefois des idées. M. Wolf-Ferrari en est aussi dénué qu’il regorge de platitude. Sa musique, si on ose ainsi s’exprimer, est la plus vide et la plus assommante qu’on ait jamais ouïe où que ce soit. Le programme nous révélait encore que M. Wolf-Ferrari, « né d’un père allemand et d’une mère italienne », cultive aussi la peinture, la poésie, et « s’adonne à la philosophie par amour des hautes pensées ». S’il a tant de cordes à son arc, que n’en décroche-t-il celle de la musique ? Il n’a que l’embarras du choix pour faire sûrement mieux quoi qu’il fasse, et éviter peut-être de se ridiculiser, — du moins chez nous.

Lettres italiennes §

Tome CV, numéro 392, 16 octobre 1913, p. 857-861.

[Littérature italienne] §

Je me dispense des préambules usuels. Je dirai seulement que le nouveau signataire de ces chroniques pourra, étant sur place, être vraiment renseigné sur les forces réelles et vivantes de la littérature italienne. Il croit, qu’on ne pourra pas le taxer d’indulgence — son passé et son présent de polémiste excluent tous les soupçons — mais il tiendra à révéler avec sympathie toutes les tentatives nouvelles qui surgiront en Italie. Il portera surtout son attention sur la littérature des jeunes — la seule, en ce moment, qui mérite l’honneur d’être connue et appréciée à l’étranger.

La mort a pris beaucoup d’écrivains de la vieille génération (Carducci, Rapisardi, Fogazzaro, Pascoli, Graf, etc.) et ceux qui restent (Guerrini, Mazzoni, Marradi, etc.) ont tout à gagner de notre silence. La génération littéraire qui a succédé, les écrivains qui ont dépassé maintenant la quarantaine, sont, pour la plupart, des journalistes adroits et ambitieux qui ont fait des nouvelles, des romans, du théâtre, des essais politiques ou littéraires pour se hausser au-dessus de leur position intellectuelle ou bien pour augmenter leurs revenus. Ils s’appellent Morello, Zuccoli, Corradini, Ojetti, Angeli, et ils semblent sinon des frères au moins des cousins. Ils sont très lus et bien payés — et c’est tout. Il y en a qui affichent des aspirations louables vers l’art : tel Benelli, avec ses machines théâtrales, ou Beltramelli, avec ses contes régionalistes, mais ils sont tombés bientôt, comme leurs confrères et amis, dans la fabrication de la littérature de rapport. Il y a aussi, à leurs côtés, les fournisseurs attitrés des théâtres bourgeois (Giannino Antona-Traversi, Marco Praga, Sabatino Lopez, etc.) et les femmes auteurs (Mmes Sérao, Negri, Deledda, etc.), mais il vaut mieux ne pas s’y arrêter, au moins pour le moment.

Je ne parlerai pas de d’Annunzio, qui appartient, et pour bien des côtés, à cette génération dont j’ai parlé (on a imprimé cette année un gros recueil de ses anciens articles de journal). D’Annunzio s’est transféré dans un pays plus riche, où il peut se donner, avec tranquillité, à ses goûts de mosaïste, de parfumeur et de tapissier. Il est très habile dans ces métiers-là et tous les jeunes Italiens intelligents lui souhaitent une brillante série de bonnes affaires. Il daigne, quelquefois, laisser tomber des bribes dépareillées de son travail dans son ancien pays. Le Corriere della Sera les recueille religieusement dans sa troisième page et ils font le secret ennui de tous les bourgeois de l’Italie du nord et du centre. Personne, surtout en Italie, où nous avons pu goûter, dans sa musique native, son lyrisme toujours mêlé, mais parfois puissant, ne méconnaît les « belles pages » que d’Annunzio a données à la littérature italienne. Mais presque tout le monde, aujourd’hui, est forcé d’admettre que d’Annunzio a donné tout ce qu’il pouvait donner, qu’il est tombé dans le démarquage de soi-même ; et qu’il est désormais réduit à masquer avec ses décorations de styliste riche et lourd le vide frénétique de son âme. Les jeunes écrivains italiens sont très fâchés qu’à l’étranger on regarde encore cet exilé volontaire comme le représentant de l’esprit et de l’art italiens. Je sais qu’on voulait rédiger une protestation en règle : on ne l’a pas encore faite, mais elle viendra. Il est certain que d’Annunzio est très loin de notre esprit : beaucoup plus loin que d’autres écrivains d’ailleurs plus âgés que lui.

Il y aurait plutôt quelques mots à dire des survivants de notre école naturaliste : Verga, Capuana, De Roberto. Mais s’ils vivent toujours ils ne travaillent presque pas. Depuis dix ou quinze ans, ils n’appartiennent plus à la littérature militante.

Restent les jeunes. Je mets de côté les isolés, dont je parlerai au fur et mesure qu’ils publieront quelque chose de remarquable, et je me bornerai à signaler — pour donner une espèce d’orientation aux lecteurs — les groupements où sont réunis, à cette heure-ci, les esprits les plus intéressants de notre génération.

Le premier n’est pas, à proprement parler, un véritable groupement. Il s’agit de quelques jeunes poètes qui ne sont pas organisés en école, qui n’ont pas lancé de manifeste littéraire, qui peut-être ne se connaissent même pas, mais qui se ressemblent beaucoup et que les critiques appellent, en bloc, les poètes crépusculaires. Guido Gozzano est le plus connu, bien qu’il ne soit pas le plus nouveau. Il a débuté, il y a cinq ans, avec la Via del Rifugio, et a réuni l’année dernière ses poésies sous le titre de Colloqui. Maintenant, il s’est retiré sur les bords de la Méditerranée, où il prépare un poème didactique sur les papillons. Sergio Corazzini a été révélé après sa mort (il est mort très jeune) et son œuvre se résume dans un petit recueil de poèmes. Il avait publié de son vivant le Piccolo Libro Inutile, que ses amis seuls avaient admiré. Umberto Saba, juif de Trieste, auquel nous devons deux volumes : Poésie ; Coi miei occhi, a chanté les nostalgies de sa ville et de sa race — et ses tristesses de mari. Marino Moretti est surtout le poète de son enfance : dans les Poesie scritte col lapis et dans Poesie per ridere, il évoque ses souvenirs de gamin et d’écolier. F.-M. Martini lui ressemble comme un frère dans ses Poesie Provinciali.

La poésie de ces jeunes gens est une poésie de seconde main, très lasse, très mélancolique, très enfantine. Il y a des couvents de jeunes filles, des sons de cloches dans les soirs, les dimanches désolés, les petites maisons silencieuses de la province, la nostalgie des temps vieillots (dix-huitième siècle, ou 1850), les désillusions résignées de ces sceptiques faux naïfs, de ces ratés de l’art et de la vie. Ces poètes ont lu Laforgue et Jammes et surtout Rodenbach. Mais ils sont aussi les descendants de Pascoli : ils sortent du côté pathétique, mièvre et casanier du poète de Myricae. Ils n’ont pas beaucoup de choses à dire, et ils semblent déjà fatigués de leurs petits sentiments, de leurs visions mesquines et doucereuses. Ils manquent d’âme et de souffle et cela les sauve au moins du défaut perpétuel de la poésie italienne : l’emphase. Ils ont le mérite d’avoir brisé, bien que timidement, la tradition classique, païenne, renaissance, qui nous opprimait. Leur filet de voix est mince, mais il représente quelque chose de nouveau dans le train-train héroïque et sensuel de la poésie de notre pays.

Plus large et plus important, surtout au point de vue culturel, est le groupement qu’on appelle Vociano, car il a son foyer à Florence autour de la revue la Voce.

La Voce a été fondée en 1908 par M. Prezzolini, dans le but de réunir les meilleures forces qui s’étaient manifestées dans les dix années précédentes de renouvellement spirituel. Elle voulait accueillir des esprits différents ou même opposés, mais libres et hardis avant tout et soucieux d’une réorganisation de la culture nationale. Elle n’était pas une revue simplement artistique et littéraire, comme la plupart de celles qui poussent chaque semaine en Italie : elle s’est occupée aussi, et avec ardeur et compétence, de philosophie, de politique, de questions pratiques.

La Voce a entrepris plus d’une campagne impopulaire et souvent elle a réussi à imposer ses vues. Je rappellerai, pour les lecteurs français, les batailles victorieuses pour la sculpture de M. Rosso et la peinture impressionniste française, dont elle a organisé, à Florence, la première exposition italienne. Son attention a été tournée souvent du côté de la France. M. Soffici, un de ses rédacteurs le plus féconds et le plus avertis, a tâché de percer l’effrayante ignorance artistique de nos compatriotes en faisant connaître et admirer la peinture française moderne, de Courbet jusqu’aux cubistes (son livre sur le Cubisme, édité par la Voce, a été enlevé en quelques semaines). Il a publié aussi un excellent essai sur Rimbaud, qu’on pourrait lire avec profit même en France. M. Prezzolini, l’actif directeur de la Voce, vient de publier (chez Treves, à Milan) un gros livre, très renseigné, sur les Français du vingtième siècle. M. Piero Jahier a fait connaître parmi nous l’œuvre de Paul Claudel et a traduit le Partage de Midi et l’Art poétique.

Mais la Voce, bien qu’elle ait pris au sérieux son rôle, qui est d’informer les Italiens des grands courants étrangers plus modernes, visait surtout à créer un nouvel état d’esprit dans toutes les branches de la vie italienne. Elle voulait exercer une fonction de contrôle sur tous les partis et les écoles sans se soumettre à personne. Elle se proposait de renseigner, de clarifier, de mettre au point. Elle s’est spécialisée dans toutes les grandes questions de culture qui touchent à la vie quotidienne et à la vie sociale : problème du Midi ; réforme de l’instruction populaire et supérieure ; éducation sexuelle ; modernisme ; libérisme. Elle a continué la lutte contre le journalisme, l’académisme et le positivisme que le Leonardo avait déjà engagée et poursuivie, et n’a pas oublié les questions artistiques et littéraires pures. Elle a révélé trois ou quatre jeunes écrivains très personnels et dont j’aurai à reparler, Scipio Mataper, par exemple, l’auteur du Mio Carso ; Giovanni Boine, Piero Jahier, Fernando Agnoletti, sans compter les aînés (MM. Papini, Prezzolini, Soffici), dont elle a contribué à répandre les noms et les idées.

Maintenant l’influence de la Voce est affaiblie. On a ajouté à la revue une librairie et une maison d’éditions qui marchent assez bien, mais la fraîcheur et l’enthousiasme des premières années ont disparu. Elle n’est plus à l’avant-garde. Elle est devenue sérieuse, professorale, pratique. Disons le mot : plus bourgeoise.

Un autre mouvement, beaucoup plus révolutionnaire et génial, a pris sa place dans l’attention de la jeunesse : le mouvement futuriste, allié avec celui qui est représenté par la revue Lacerba. J’en parlerai la prochaine fois.

Memento §

À signaler, en ce moment, la résurrection d’un écrivain très remarquable et qu’on n’avait pas assez estimé pendant sa vie : Alfredo Oriani, romancier, historien, penseur. De son vivant il avait des difficultés à trouver des éditeurs pour ses livres : on le lisait très peu. Aujourd’hui on est en train de réimprimer son œuvre entière. Voy. La lotta politica in Italia (Florence, Libreria della Voce, 1913, 3 vol.) — Vortice ; Disfatta ; Gelosia, romans (Bari, Laterza, 1913, 3 vol.).

La Vie anecdotique.
Futurisme §

Tome CV, numéro 392, 16 octobre 1913, p. 867-870 [869-870].

M. Ardengo Soffici, rallié de l’année dernière au futurisme, rédige, dans Lacerba, qui paraît à Florence, un Journal de bord qui lui a valu de recevoir dernièrement de ses amis la lettre recommandée suivante, que je traduis :

Très cher Soffici,

Nous t’écrivons très préoccupés de beaucoup d’on-dit qui courent et qui, bien que nous les combattions par solidarité, concordent cependant avec notre opinion personnelle que nous gardons pour nous. Ces on-dit se résument en ceci. Ton « Journal de bord » est épouvantablement sentimental, malgré le grand génie qu’il contient. Carrà ajoute que dans chaque numéro, tu pourrais finir par ces mots : Je cherche une maîtresse. Boccioni est prêt à t’ouvrir son harem et même à te tenir la chandelle. Russolo bercerait ta volupté avec son plus bruyant craqueur [un des instruments du nouvel Art des Bruits] et nous, nous concluons en affirmant que tu constitues un cas excessivement grave d’engorgement spermatique et de diarrhée cardiaque. Nous t’embrassons sachant que nos embrassements ne te guériront point de l’angoisse avec laquelle tu songes à l’introuvable divine amie vêtue de mélancolie violâtre. [Ici l’écriture change.]

Deboleeee !
tu me dégoûtes profondément

Fais-toi des…, ne nous romps pas le…,

Russolo     Carrà.
F.-L. Marinetti.

[Autre changement d’écriture.]

  Mélancolie, nymphe gentille

  Ma vie

  Je te consacre.

  Zanella, abbé de Vicence,

  maître de Fogazzaro

  Saintes Huiles rances

  très bonnes.

  Boccioni.

[Changement comme au-dessus.]

  Tu es en train de réhabiliter Fogazzaro !

  Vomissant : Ton Carrà.

M. Soffici a promis de se corriger.

M. Carrà, qui est un peintre futuriste dont ses amis disent beaucoup de bien, me paraît être encore le futuriste dont l’estomac est le plus délicat, ce qui vaut mieux que d’en manquer.

Lorsque, après son mariage avec la fille du Prince des poètes, M. Gino Severini se rendit à Milan pour comparaître devant le tribunal qualifié pour juger son crime de mariage, il dut attendre quelques jours au bout desquels il comparut devant ses juges en compagnie de sa jeune femme ; parmi les juges se trouvaient, plaisanterie d’un goût douteux, deux dames charmantes, paraît-il, et qui sont de ferventes adeptes de l’amour libre. Les accusations furent violentes. Severini et sa jeune femme, pâles tous les deux, les écoutaient, non sans impatience.

La scène monta bientôt à un diapason si élevé, si effrayant même que la jeune mariée éclatant en sanglots se jeta dans les bras de son mari qui, héroïquement, fit le geste de vendre chèrement sa vie pour défendre contre des amis sans pitié sa compagne élue, mais l’émotion avait été si forte que Severini s’évanouit.

Devant cette scène sublime d’amour conjugal, les futuristes assemblés ne purent se contenir. Changeant brusquement de langage, ils firent tous leurs efforts pour réparer le désordre dont ils étaient cause. Il n’était plus question de jugement ni de condamnation, lorsque, dans un hoquet épouvantable, M. Carrà demanda la parole. Il se tenait debout avec peine, embrassant une colonne au centre du lieu où l’on se trouvait. Il commença ainsi d’une voix tonnante :

« Le mariage… »

Aussitôt il tomba en vomissant, on l’emporta bientôt cuver sa sainte ivresse et les futuristes purent finalement absoudre le mariage de Gino et de Jeanne Severini.

Tome CVI, numéro 393, 1er novembre 1913 §

Les Journaux.
Les Mémoires de Casanova et Stendhal (l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 10 octobre) §

Tome CVI, numéro 393, 1er novembre 1913, p. 166-170 [168-169].

On persiste à vouloir attribuer à Stendhal les Mémoires de Casanova. Il semble singulier, écrit M. Octave Uzanne, dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, qu’une semblable légende puisse encore persister dans l’esprit des Bibliophiles avisés. Voici quelques précisions qui détruiront définitivement cette étrange légende.

Le Casanovisme est, à cette heure, une religion bizarre, imprévue, en progression constante, qui compte d’innombrables adeptes et fervents dans le monde entier. Casanova a su s’attirer autant de commentateurs que naguère Voltaire ou Rousseau en comptaient vers 1828 à 1840. Ce ne sont point des fantaisistes, bien au contraire, mais des érudits de la plus rare valeur et du meilleur esprit.

Les textes des nombreux papiers de Casanova, dont les originaux se trouvent à Dux sont, tour à tour, publiés, annotés pour la plus grande gloire de notre aventurier qui ne saurait désormais être taxé d’imposteur, au point de vue de la véracité de ses écrits. Le génie étrange et multiple de ce surprenant sacripant apparaît chaque jour plus complexe et plus déroutant. Sa correspondance, ses œuvres inconnues, poétiques, économiques, mathématiques, politiques ; ses talents divers se révèlent à nous pour nous charmer ou nous surprendre, grâce aux travaux de F. W. Barthold, d’abord, puis de MM. Alessandro d’Ancona, Aldo Ravà, Gugitz, Tage, E. Bull, Ettore Maïa, succédant à tant d’autres, à ceux de Baschet, de Ch. Henry, du Dr Guède, de Maynial, de H. Beackley, sans compter les surprises qui nous sont réservées par des publications de haute curiosité actuellement en préparation et qui seront signées par M. Khol, de Prague, et surtout par M. Charles Samaran, de nos Archives Nationales.

Casanova est entré dans le Domaine de l’Érudition historique et littéraire. Il n’est plus permis de douter d’un pareil gaillard sous peine de se discréditer à jamais aux yeux des sincères casanovistes.

Nous croyons savoir que l’Édition du Manuscrit original se prépare activement à Leipzig : l’œuvre sera considérable, avec tout ce que les éditeurs seront tenus d’y joindre. Déjà l’édition de Casanova dite de Conrad, en Allemagne, comporte quinze volumes. À quel tome s’arrêtera-t-elle ? Personne encore ne le saurait déterminer.

Les lettrés allemands, aussi bien que les anglais, les scandinaves, les russes même, en dehors des français et italiens, dont l’admiration est encore plus légitime, sont aujourd’hui des Casanovistes déterminés.

Une Bibliographie de et sur Casanova depuis 1880 (époque à laquelle j’étais alors un des premiers à donner juvénilement le mouvement en compagnie de Baschet et de d’Ancona) fournirait matière à un très copieux volume. On pourra d’ailleurs s’en convaincre lorsque paraîtra la Bibliothèque d’ensemble que préparent, avec une admirable méthode et en collaboration fervente MM. Tage, E. Bull et Aldo Ravà.

Nous sommes quelques-uns aujourd’hui, aussi bien dans Paris qu’à l’étranger, à désirer mettre au jour une Petite Revue Casanovienne pour y échanger nos idées, y fomenter des controverses, y découvrir des textes, y rechercher des éclaircissements de personnages des Mémoires ou y discuter de la curieuse diversité de textes de certaines éditions, celles de Garnier ou de Rozez, par exemple, et surtout l’édition qui fut originairement publiée en allemand, traduction de G. de Schutz, et qui parut de 1822 à 1828.

Peut-être, grâce à l’Intermédiaire, pourrions-nous parvenir à grouper un certain nombre d’adhérents, grâce auxquels notre projet pourrait bientôt entrer dans la voie des réalités.

Je ne puis que le souhaiter et me déclare prêt à recueillir toutes lettres à ce sujet.

Je suis très heureux de pouvoir signaler ici ce désir et presque ce projet de M. Octave Uzanne d’une petite Revue Casanovienne. Je me déclare moi-même prêt à transmettre à M. O. Uzanne tous les documents ou lettres concernant ce sujet. Peut-être pourrait-on, en annexe au Stendhal-Club, fonder le Club Casanovien, dont M. Octave Uzanne serait le pieux et érudit président.

Lettres anglaises.
Memento [extrait] §

Tome CVI, numéro 393, 1er novembre 1913, p. 192-197 [195-196].

Poetry and Drama est l’organe trimestriel d’une génération de poètes remarquablement doués. Cette fois, le mouvement futuriste y est exposé, avec des exemples, et il est assez piquant de voir de quel autre futurisme se réclament ces jeunes auteurs anglais. Outre les extraits de poésie de Buzzi, Marinetti et Palazzeschi, habilement traduits par Harold Monro, et le manifeste futuriste, on peut lire ici un curieux Foreword to the Book of Arep, imprimé en capitales grasses entremêlées d’ornements bizarres, et des études et appréciations de Lascelles Abercrombie, de H. Caldwell Cook, de John Cournos, de sir Ronald Ross, de Victor Plarr, des chroniques d’Ernest Rhys et de F.-S. Flint, celle-ci fort bien informée des choses de France.

La Vie anecdotique.
Le tribunal futuriste §

Tome CVI, numéro 393, 1er novembre 1913, p. 211-215 [214-215].

J’ai rapporté d’après Lacerba la séance du tribunal futuriste de Milan jugeant le mariage du peintre Severini. En réalité, ce fut un procès pour rire. Severini m’écrit à ce sujet : « L’article procès Lacerba, que nous avions d’ailleurs tracé dans les grandes lignes tous ensemble dans un grand café de Milan, où mes amis fêtaient notre arrivée dans un succulent dîner — a été donc fait parmi le vin, les desserts, les rires, etc. »

Échos.
Une découverte archéologique à Ancône §

Tome CVI, numéro 393, 1er novembre 1913, p. 217-224 [221].

On vient de faire à Ancône une découverte archéologique fort intéressante, en ce sens qu’elle montre une fois de plus combien la civilisation hellénique avait pénétré profondément l’Italie centrale sous l’Empire romain.

C’est une tombe grecque somptueuse qui a été mise au jour dans une propriété des comtes Ferretti, à une profondeur de deux mètres. Elle est du type dénommé « tomba a schiena » par les archéologues italiens, moins archaïque que celui des tombes « a cassa » ou à coupole.

Elle renfermait de nombreux objets précieux qui ne sont pas en bon état de conservation par suite des infiltrations d’eau. On a trouvé trois vases d’argent, dont une grande coupe très élégamment décorée, et deux couvercles en majolique blanche, ornés de fleurs et de têtes d’animaux, qui provenaient des fabriques d’Alexandrie et qui sont extrêmement rares. À signaler aussi quelques très beaux objets de bronze et de terre cuite ; l’huilier est le plus grand qu’on ait trouvé dans les tombes grecques. Un petit instrument pointu en bronze, d’un type inconnu, paraît être un cure-ongles.

Une inscription en caractères grecs au fond d’un vase présente un réel intérêt documentaire.

Tome CVI, numéro 394, 16 novembre 1913 §

Les Romans.
Gabriel Soulages : L’Idylle vénitienne, G. Crès §

Tome CVI, numéro 394, 16 novembre 1913, p. 365-369 [369].

Cela ressemble à ces colliers de perles du même pays, de mille couleurs, de mille facettes et tout criblé de ces petits points chatoyants comme on en voit dans la fleur minuscule dite : l’œillet du poète. Et cet œillet du poète il le met à sa boutonnière d’un geste un peu bien câlin, j’allais dire polisson. Citons le chapitre viii ; aussi bien il n’est pas long : « Elle pleurait, elle pleurait, elle pleurait… Hier, vous savez, hier ? sanglotait-elle… Hé bien, voilà… J’avais oublié d’ôter de mon cou ma petite médaille bénite ! » Cela se passe à Venise, mais ça pourrait se passer ailleurs !

Lettres anglaises.
W. K. McClure : Italy in North Africa, an Account of the Tripoli Enterprise, 10 s. 6 d., Constable §

Tome CVI, numéro 394, 16 novembre 1913, p. 432-437 [435-436].

C’est à un point de vue très favorable aux Italiens que Mr W. K. McClure s’est placé pour relater les diverses phases de la conquête de Tripoli, dont il suivit sur place les péripéties. Il est intéressant de revenir sur cette conquête, qui a été repoussée au second plan par la sauvage guerre des Balkans. Cependant, on aurait tort d’oublier que c’est l’attaque brutale de l’Italie contre la Tripolitaine qui a rompu le statu quo méditerranéen et provoqué le conflit balkanique. L’événement avait été prévu dès longtemps, avec toutes ses conséquences, et il serait curieux de rechercher quelle fut la source des rumeurs persistantes qui prêtaient à l’Allemagne des desseins sur Tripoli et précipitèrent l’action de l’Italie, d’où résulta fatalement le démembrement de la Turquie. Les Italiens sont à présent définitivement maîtres de Tripoli, et ils y font d’excellente besogne, s’il faut en croire ce que raconte Mr McClure dans son ouvrage : Italy in North Africa, qu’illustre une profusion de reproductions photographiques.

La Vie anecdotique.
Giovanni Moroni §

Tome CVI, numéro 394, 16 novembre 1913, p. 438-443

Il y a maintenant tant d’étrangers en France qu’il n’est pas sans intérêt d’étudier la sensibilité de ceux d’entre eux qui, étant nés ailleurs, sont cependant venus ici assez jeunes pour être façonnés par la haute civilisation française. Ils introduisent ici les impressions de leur enfance, les plus vives de toutes, et enrichissent le patrimoine spirituel de leur nouvelle nation comme le chocolat et le café, par exemple, ont étendu le domaine du goût.

J’ai connu naguère un nommé Giovanni Moroni, personnage sans grande culture. Il était employé dans un établissement de crédit. Italien d’origine, il était venu tout jeune en France chez un de ses oncles, épicier à Montmartre. Giovanni Moroni était un homme d’une trentaine d’années, râblé, rieur et indécis. Il avait oublié l’italien. Ses propos ne sortaient généralement, point de la banalité courante. Toutefois, je l’entendis un jour parler de ses jeunes années et ce récit d’un pérégrin m’a paru assez saisissant et assez savoureux pour que j’aie tenté de le reproduire.

« Ma mère s’appelait Attilia. Mon père, Beppo Moroni, fabriquait des jouets de bois, livrés pour quelques sous aux grands marchands qui les revendaient fort cher. Il s’en plaignait souvent. J’avais toutes sortes de jouets : des chevaux, des polichinelles, des sabres, des quilles, des pantins, des soldats, des chariots. Tout était en bois et souvent je menais un tel bruit, je faisais tant de désordre que ma mère levait les bras en s’écriant : — Vierge sainte ! Quel vaurien ! Ah ! Giovannino, tu l’as été dès ton baptême. Pendant que le prêtre versait l’eau sur ton front, tu mouillais tes langes. — Et la bonne Attilia me gratifiait de taloches que j’essayais de parer, en criaillant et sanglotant désespérément.

« Cette époque de mon enfance à Rome m’a laissé des souvenirs très précis. Les plus lointains remontent à l’âge de trois ans.

« Je me revois surveillant la combustion dans une cheminée, sur un feu de bois, d’une pomme de pin pignon et faisant ensuite sortir de leurs alvéoles les amandes à enveloppe dure comme un os et y ressemblant.

« Je me souviens des fêtes de l’Épiphanie. J’étais joyeux d’avoir de nouveaux jouets que je croyais apportés par la Befana, cette sorte de fée laide et vieille comme Morgane, mais douce aux enfants et de cœur tendre. Ces fêtes des rois mages, pendant lesquelles je mangeais tant de dragées fourrées d’écorce d’orange, tant de bonbons à Tunis, m’ont laissé un arrière-goût délicieux.

« Le jour, malgré le froid, je restais avec mon père dans la baraque qu’il tenait sur la Piazza Navona et où il avait le droit pendant cette semaine d’écouler ses jouets. Beppo me laissait courir d’une baraque à l’autre et, le soir, Attilia apportant le repas de son mari et venant me prendre pour me coucher devait me chercher longtemps en se lamentant de ce que des bohémiens m’avaient peut-être enlevé.

« Je me souviens aussi du supplice des cafards qui revenait chaque mois. Ma mère les réunissait, je ne sais comment, dans un vieux tonneau et j’étais alors admis à assister à leur trépas. Elle versait de l’eau bouillante sur les malheureuses bêtes dont les agitations, les courses, les bonds désordonnés avant la mort m’enchantaient.

« Hors du temps de la Befana, ma mère me menait souvent en promenade avec elle, tandis que son mari travaillait à la maison.

« C’était une belle brune, encore jeune. Les sergents retroussaient leur moustache en passant près d’elle. Je l’aimais beaucoup, surtout parce qu’elle avait pour pendants d’oreilles de grands cercles d’or fort lourds. Par ce détail, je la jugeais supérieure à mon père, qui, lui, n’avait aux oreilles que de petits cercles, minces comme du fil.

« Lorsque nous sortions, nous allions dans les églises, au Pincio, au Corso, voir passer les belles voitures. L’hiver, avant de rentrer, ma mère m’achetait de bonnes châtaignes chaudes et, l’été, une tranche de pastèque, froide comme une glace à peine sucrée.

« Souvent nous rentrions en retard et c’était alors des disputes qui parfois devenaient terribles. Ma mère était jetée sur le plancher, traînée par les cheveux. Je revois nettement mon père piétiner la poitrine dénudée de ma mère, car, pendant la lutte, le corsage craquait ou s’ouvrait et les seins se dressaient, stigmatisés par le talon à clous.

« Malgré ces misères, assez rares d’ailleurs, mes parents faisaient bon ménage.

« J’avais cinq ans lorsque j’eus ma première frayeur.

« Un jour, ma mère s’habilla soigneusement et me revêtit de ma plus jolie robe. Nous sortîmes ensuite. Ma mère acheta un bouquet de violettes. Nous arrivâmes dans un vilain quartier, devant une vieille maison. Nous gravîmes un escalier dont les marches de pierre étroites et gauchies étaient devenues glissantes. Une vieille femme nous fit entrer dans une pièce meublée de quelques chaises neuves ; puis un homme entra. Il était maigre, assez mal vêtu, ses yeux flamboyaient étrangement et ses paupières sans cils étaient retournées. On voyait une chair vive, rouge et répugnante autour des yeux. Effrayé, je saisis les jupes de ma mère ; mais elle se jeta à genoux devant l’homme qui menaçait et commandait. Je m’évanouis et ne revins à moi que dans la rue. Ma mère me dit : — Que tu es bête, de quoi avais-tu peur ? — Et moi, je criais : — Je le dirai à papa, je le dirai à papa. — Elle me consola et m’apaisa en m’achetant un peu de pâte de tamarin que j’aimais beaucoup.

« Une autre fois, ma mère avait mal aux dents. Le soir, comme elle souffrait, son mari la lutina et plaisanta, disant : — C’est le mal d’amour. — Ce soir-là, on me coucha plus tôt que de coutume. Le lendemain le mal persista. Ma mère dut aller chez les capucins.

« Le portier nous fit entrer dans un parloir orné d’un crucifix, d’images pieuses, de branches d’olivier et de palmes bénites. Autour de la table, quelques frères rangeaient des paniers de salade menue et mêlée de petite laitue, de pourpier, de feuilles de radis, de pimprenelle et de fleurs de capucines que ces religieux ont coutume d’aller vendre dans la ville. Un vieux capucin entra et me bénit tandis que ma mère lui baisait les mains en faisant un signe de croix. Ma mère s’assit, le capucin entoura un davier avec une serviette, se plaça derrière la patiente et lui introduisit l’instrument dans la bouche. L’opérateur fit un effort et une grimace. Ma mère poussa un hurlement et se mit à courir avec moi, qui m’accrochais à ses jupes. À la porte du couvent, elle se souvint d’avoir oublié de prendre la dent arrachée. Elle revint au parloir et, après des paroles de remerciaient, la redemanda. Le religieux nous bénit en disant que les dents qu’il arrachait étaient le seul salaire qu’il demandât. Depuis, j’ai pensé que ces dents devenaient probablement et très justement des reliques révérées.

« Ma mère donnait dans la superstition. J’avoue que je ne la dédaigne pas. Les causes s’enchaînent. La trouvaille d’un trèfle à quatre feuilles désigne peut-être l’approche d’un bonheur. Il n’y a rien d’incroyable à cela. À Strasbourg, l’arrivée des cigognes précède le printemps, l’annonce, et personne n’en voudrait douter.

« Une fois, en été, on avait donné à ma mère l’adresse d’un moine qui tirait les cartes à bon marché. Il habitait seul un couvent désert et nous fit entrer dans une bibliothèque dont le plancher même était encombré délivrés. Il y avait aussi des sphères, des instruments de musique et d’astronomie. Le moine était un beau garçon, qui portait une couronne de cheveux noirs et drus ; sa robe était tachée de vin, de graisse et marquée de petites saletés consistantes et sèches. Il indiqua une chaise à ma mère, qui s’assit et me prit sur ses genoux. Lui-même se plaça dans un fauteuil de l’autre côté d’une table encombrée d’un fiasque à demi vide et d’un autre plein, à travers le goulot duquel luisait comme une topaze l’huile qui remplace le bouchon de liège. Il y avait aussi, sur cette table une écritoire, un verre sale et un jeu, de cartes crasseux. L’opération dura une demi-heure, prenant toute l’attention de ma mère, tandis que je n’étais occupé que du cartomancien, dont la robe s’était ouverte et le montrait nu au-dessous. Il eut l’audace, lorsque les cartes furent épuisées, de se relever ainsi, bestialement impudique, et de refuser les cinquante centimes que ma mère lui offrait, en faisant semblant de ne rien voir.

« Il semble que la sorcellerie de ce moine était précieuse pour ma mère puisqu’elle retourna chez lui. Mais il devait l’effrayer, car elle m’emmena toujours comme sauvegarde.

« Une fois, le moine lui remit un sachet contenant un petit morceau d’or, un autre d’argent, un petit os de mort et un aimant. Il recommanda à ma mère de ne point oublier de donner à manger chaque semaine à l’aimant un peu de mie de pain trempée dans du vin et de ne pas manquer alors de retirer les déjections de l’aimant.

« Une autre fois, le moine avait préparé un triangle de bois sur lequel étaient fichées de petites chandelles. Il fit ses recommandations à ma mère qui, le soir, lorsque mon père fut sorti pour prendre l’air, alluma les chandelles et porta le triangle aux latrines en prononçant d’étranges paroles qui m’effrayaient. Lorsqu’elle l’eut jeté dans la fosse, il en sortit une grande fumée et nous nous sauvâmes aussi épouvantés l’un que l’autre.

« La dernière fois que nous allâmes chez ce moine, il donna à ma mère un morceau de miroir en disant : Ceci est un morceau de miroir dans lequel s’est miré Torlonia, l’homme le plus riche de l’Italie. Et sachez que lorsqu’on se mire on devient comme la personne à qui appartient le miroir. Ainsi, si je vous avais donné un miroir de prostituée, vous deviendriez comme elle, impudique. — Ses yeux brillaient et regardaient ardemment ma mère, qui détourna la tête en prenant le miroir.

« À cette époque j’avais sept ans. Mon père essayait de m’apprendre à épeler. Mais je ne goûtais pas ses leçons et préférais jouer à la mourre tout seul, ce qui est difficile, mais possible.

« Lorsque je ne jouais pas à la mourre, il m’arrivait de dire la messe. Une chaise devenait l’autel que je parais de petits candélabres, ciboires, ostensoirs de plomb que m’avait apportés la Befana. Parfois je chevauchais un bâton terminé à un bout par une tête de cheval. Enfin, lorsque j’étais las de tous les jeux, je me réfugiais dans un coin avec Maldino. Ce personnage tenait une grande place dans ma vie. C’était un pantin peint en vert, en jaune, en bleu et en rouge. Je l’aimais plus qu’aucun autre de mes joujous, parce que je l’avais vu tailler par mon père nourricier.

« Sa naissance étrange, à laquelle j’avais présidé, puis son bariolage, tout concourait à en faire pour moi une sorte de génie que j’aimais croire tutélaire. Je ne sais pourquoi je l’avais appelé Maldino. Je forgeais des noms pour toutes les choses qui me frappaient. Une fois, je vis un poisson sur la table de la cuisine. J’y pensai longtemps, me le désignant du nom de Biomoulour.

« J’étais un jour en train de causer avec Maldino, car je me figurais que le pantin me répondait, lorsqu’on sonna. C’était la Saint-Joseph. Mon père était sorti. C’était sa fête et, ce jour, il le vouait aux soûleries. Ma mère ouvrit et introduisit un monsieur maigre et grisonnant. Il demanda à parler à mon père.

— Beppo est sorti, dit ma mère, mais je suis sa femme.

« Le monsieur lui tendit une enveloppe en disant :

— En ce cas, vous pouvez prendre connaissance de cette lettre.

« Mais Attilia éclata de rire, baissa les yeux et répondit en rougissant : — Je ne sais pas lire.

« À ce moment mon père rentra, il était légèrement émoustillé et dès qu’il eut lu la lettre que lui tendait le visiteur, il regarda sa femme, lui parla à l’oreille. Elle éclata en sanglots.

« Le cœur de mon père était attendri par les libations, il se mit à pleurer avec ma mère, et voyant leurs larmes je me mis à sangloter plus fort qu’eux. L’étranger seul semblait de glace, mais respectait ce désespoir.

« Lorsque mes larmes furent épuisées, je m’endormis et me réveillai dans un wagon de train en marche. Je ne vis dans le compartiment que mon père. Heureusement, je sentis dans mes bras mon génie, Maldino. Mon père regardait par la portière. Je fis de même. Des paysages à chaque instant interrompus par des poteaux télégraphiques défilaient sous mes yeux. Les portées formées par les fils télégraphiques s’abaissaient, puis remontaient brusquement pour mon étonnement. Le train faisait une musique de fer massif qui me berçait ; bourouboum boum boum, bourouboum boum boum. Je me rendormis et me réveillai lorsque le train s’arrêta. Je frottai mes yeux. Mon père me dit doucement : — Giovannino, regarde. —

« Je regardai et vis derrière la gare une tour penchée.

« C’était Pise. J’en fus émerveillé et élevai Maldino afin qu’il vît cette tour qui était sur Je point de tomber. Lorsque le train fut de nouveau en marche, je pris la main de mon père et lui demandai : — Où est maman ? — Elle est à la maison, dit mon père, tu lui écriras quand tu sauras écrire et tu reviendras quand tu seras grand. — Mais, ce soir, ne la reverrai-je plus ? — Non, répondit mon père avec tristesse, ce soir, tu ne la verras point. —

« Je me mis à pleurer et à le battre en criant : — Méchant, menteur, — mais il me calma en disant : — Giovannino, sois sage. Ce soir nous serons à Turin et je te mènerai voir Giandouia, qui ressemble en plus grand à ton pantin préféré. — Je regardai Maldino avec tendresse, et, à l’idée que j’allais le voir en plus grand, je me consolai.

« La nuit, nous arrivâmes à Turin. Nous couchâmes à l’auberge. Je tombais de fatigue, mais tandis que mon père me déshabillait, je demandai : — Et Giandouia… — Ce sera pour demain soir, — dit mon père, tandis qu’il bordait mon lit. Pour la première fois je m’endormis sans avoir dit ma prière du soir.

« Le lendemain, mon père me mena voir Giandouia. Je n’avais encore jamais été au théâtre. Je fus aux anges pendant toute la représentation et ne perdis aucun des gestes des nombreuses marionnettes de grandeur naturelle qui s’agitaient sur la scène ; mais je ne compris rien à l’intrigue de la pièce qui, autant que je me souvienne, devait en partie se passer en Orient. Lorsque tout fut fini, je ne pouvais pas le croire. Mon père me dit : — Les marionnettes ne viendront plus. — Où sont-elles allées ? demandai-je en m’assurant que Maldino était toujours dans mes bras. Mais mon père ne me répondit rien…

« Ensuite, je partis pour Paris avec mon oncle. Je n’ai jamais revu mes parents, qui moururent peu d’années après mon départ. »

Ayant achevé son récit, Giovanni Moroni resta longtemps rêveur. J’essayai à plusieurs reprises de connaître ses souvenirs, ses impressions sur les années qui s’étaient écoulées depuis sa première enfance. Mais il me fut impossible de rien tirer de lui sur ce sujet. Au demeurant, je crois qu’il n’avait rien à dire…

Tome CVI, numéro 395, 1er décembre 1913 §

Philosophie.
Memento [extrait] §

Tome CVI, numéro 395, 1er décembre 1913, p. 604-610 [610].

[…]

D’abord, Rome et l’Islam ; la portée philosophique de la guerre italo-turque, par M. Camille Spiess, un farouche ennemi de l’Islam qui, en un style hermétique et au cours d’une double série d’antithèses apocalyptiques, oppose les deux civilisations : aryenne, gréco-latine — et islamique et sémitique, et bien d’autres choses encore… Il faut reconnaître à M. C. Spiess le mérite d’avoir été bon prophète, puisque, dans cette brochure, publiée avant le conflit balkanique, il prédisait et appelait de ses vœux la défaite turque… […]

Archéologie, voyages §

Tome CVI, numéro 395, 1er décembre 1913, p. 614-620 [616-617, 619-620].

André Maurel : Petites villes d’Italie, 3e série, Hachette, 3,50 §

De M. André Maurel, voici le troisième volume de son ouvrage sur les Petites villes d’Italie (Abruzzes, Pouilles, Campanie) et qui constitue comme les précédents une série de promenades historiques, — cette fois dans l’Italie méridionale, dont les terres sont surtout ingrates s’il s’y trouve des cités dont les noms évoquent des faits souvent glorieux ou tragiques ; c’est Aquila, Foggia, Bari, Lecce, Tarente, Pæstum, Salerne, Sorrente, Pompéi, Caserte, Capoue, etc. — Toute cette partie de la péninsule, d’ailleurs, garde les vestiges moins des peuples de l’antiquité qui y vécurent que des conquérants normands du Moyen-Âge, et le souvenir des luttes contre les Sarrasins, les Grecs, les Lombards ; contre les hordes allemandes et les troupes de Charles d’Anjou. On y rencontre des édifices mi-normands, mi-byzantins, — cathédrales, églises, châteaux, — le château de Frédéric II, à Castel del Monte ; Saint-Nicolas de Bari, — où l’art normand subit d’indéniables influences orientales, tandis que Lecce offre tout le rococo, tout le mauvais goût des Espagnols et fait souvenir de leur occupation trop longue. — Cependant, c’est la délicieuse Tarente ; vers la mer un décor d’idylle ; à l’intérieur un port pittoresque, grouillant, plein de masures et d’odeurs sui generis les villes de la Grande-Grèce : Locré, Sybaris, Crotone ; Pæstum avec ses temples ruinés ; Salerne, encore avec une cathédrale normande, bien massacrée ; Ravello, le golfe de Naples, Capri, — le souvenir de Tibère et de ses « petits poissons », qui seraient une calomnie de Suétone ; puis le cône fumeux du Vésuve ; à ses pieds Pompei exhumée ; Capoue avec son amphithéâtre, et la capitale bénédictine du Mont-Cassin, — un des plus admirables refuges de l’art et de l’érudition aux vieilles époques du Moyen-Âge.

M. André Maurel indique volontiers que l’histoire aide à comprendre l’art d’un pays, et il mêle agréablement la description des édifices et les récits du passé ; les pierres des monuments nous permettent d’évoquer le visage des morts. Je ne le chicanerai que sur un seul point : la fantaisie de ses titres de chapitres, qui déroutent souvent et font appel à des correspondances qui, parfois, peuvent sembler saugrenues.

Christian Beck : L’Italie Septentrionale, Mercure de France, 3,50 §

De M. Christian Beck, c’est encore une anthologie de l’Italie Septentrionale, vue par les grands écrivains et les voyageurs célèbres, et qui comprend le Piémont, Milan, Venise, Florence, l’Ombrie, avec des extraits souvent curieux, quelquefois plaisants et toujours divers, des ouvrages ou relations de Montaigne, le président des Brosses, Montesquieu, Stendhal, Byron, Dickens, Musset, Th. Gautier, Nietzsche, Paul Bourget, H. de Régnier, etc. C’est en somme un florilège ; le résumé des impressions données par l’Italie à ses visiteurs et consignées dans les carnets de route, les récits de voyage, voire dans les romans. — Parmi les pages les plus intéressantes et avant les descriptions de pays et de villes, on y trouvera des choses précieuses sur les mœurs, la société : la frugalité, italienne, à laquelle on sacrifie pour se donner les moyens de paraître ; le caractère vindicatif des habitants, d’après Addison, Stendhal, — qui lui compare en même temps le caractère espagnol. Plus loin c’est la physionomie pittoresque de Vérone due au crayon de Th. Gautier, des choses sur Venise de Byron, Ruskin, du président des Brosses, souvent cité et qui se plaint cette fois qu’on lui ait fait manger de la citrouille ; un tableau très coloré de Chioggia, par G. Rémond, et qui est peut-être une des plus curieuses pages du livre ; des choses humoristiques et jolies sur Ferrare par Ch. Dickens ; des notes sur Bologne par Ed. Misson, — lequel raconte à propos des tours penchées qu’à Bristol on en trouve une qui va et vient selon le mouvement des cloches ; — et il y avait même à Turin, d’après Tœpffer, un pont sous lequel l’écho répétait un bruit jusqu’à quarante fois, — tant qu’il semblait pouffer de rire. — Cependant, s’il y a beaucoup d’auteurs cités dans cet ouvrage, on peut remarquer que d’autres manquent à l’appel et l’on aurait pu y ajouter quelques pages de Taine, d’Eugène Muntz, qui comptent aussi comme écrivains d’art, plus récemment une dizaine d’ouvrages de la collection Laurens, les promenades d’histoire et d’art de M. André Maurel, etc. Une curieuse préface de M. de Wyzewa, dont nous avons encore d’excellentes pages sur Sienne et la peinture siennoise, indique enfin de quelle façon bizarre nos ancêtres, du xvie au xviiie siècle, comprenaient la visite des villes anciennes. Ils n’y cherchaient pas des aspects, des sites, la beauté ou la curiosité des édifices, mais on peut dire, tout bêtement : des inscriptions.

Les Revues.
Memento [extrait] §

Tome CVI, numéro 395, 1er décembre 1913, p. 621-628 [628].

[…]

France-Italie (1er novembre) : — Poésie de M. Louis Le Cardonnel. — M. J. Bertaut : « Le Pèlerinage littéraire à Florence. »

[…]

Musées et collections.
Memento [extrait] §

Tome CVI, numéro 395, 1er décembre 1913, p. 650-656 [654-655].

On a déjà signalé ici quelques-unes des études si attachantes où, sous le titre général Les Masques et les Visages, M. Robert de la Sizeranne excelle à évoquer, devant certains portraits de personnages illustres, l’âme de la vie des modèles, à soulever, pour ainsi dire, le masque immobile posé par le peintre sur leur physionomie et à nous montrer leur visage réel, animé des sentiments et des passions qui remplirent leur vie. Cette fois, c’est À Florence et au Louvre (Portraits célèbres de la Renaissance italienne) (Paris, Hachette et Cie ; in-8, 251 p. av. 16 planches ; 5 fr.) qu’il nous conduit pour nous introduire, au moyen des documents d’histoire et d’art, dans l’intimité de quelques figures particulièrement attachantes du quattrocento italien : la suave Giovanna Tornabuoni dont le fantôme apparaît — quand le jour le permet, et aussi la glace sous laquelle il est emprisonné — dans les fresques de Botticelli au Louvre provenant de son ancienne villa ; la belle Simonetta Vespucci dont l’effigie est à Chantilly, et qui est une des gracieuses figures du Printemps de Botticelli ; Lucrezia Tornabuoni, femme de Pierre de Médicis ; la poétesse et courtisane Tullia d’Aragon ; la résignée Éléonore de Tolède, épouse de Cosme Ier de Médicis ; l’énigmatique Bianca Capello ; et enfin deux des plus beaux types d’humanistes de la Renaissance italienne : Isabelle d’Este, marquise de Mantoue, lettrée, amie des arts, collectionneuse, dictant au Pérugin, à Mantegna et à Lorenzo Costa le thème des peintures destinées à décorer son Studio et qui sont aujourd’hui au Louvre ; Balthazar Castiglione, dont le portrait par Raphaël occupe aujourd’hui au Louvre la place de la Joconde et dont le Cortégeant est, comme son auteur, un si exact résumé des préoccupations intellectuelles et morales de son temps. Vus ensuite après cette lecture, il semble que les portraits et les tableaux de nos musées prennent un aspect nouveau, vivent d’une nouvelle vie.

Tome CVI, numéro 396, 16 décembre 1913 §

Lettres américaines.
Memento [extrait] §

Tome CVI, numéro 396, 16 décembre 1913, p. 846-851 [851].

[…] Yale Review, octobre, « Giovanni Pascoli », par Beulah B. Amram. « Ce n’est point un Michel-Ange qui saisit l’âme par sa grandeur, mais un Angelico qui la retient par son amour. » […]