1686

Mercure galant, août 1686 [tome 10].

2017
Source : Mercure galant, août 1686 [tome 10].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure galant, août 1686 [tome 10]. §

[Lettre d’une nouvelle Convertie] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 6-18

[...] C’est par là qu’une Dame tres-spirituelle & d’un grand merite, Femme de Mr le Procureur du Roy de Bergerac, a reconnu l’estat déplorable, où l’a retenuë longtemps le malheur de sa naissance. Voicy ce qu’elle a écrit sur son changement, à une Dame de ses Parentes, Femme d’un Conseiller au Parlement de Guyenne.

A MADAME
DE RABAT.

Dans le trouble où je me suis trouvée je vous ay cherchée par tout, & dans le repos que je commence à goûter je vous cherche encore. Souffrez, Madame, que je vous trouve, & que je justifie une conduite, qui peut-estre vous a paru criminelle. Ne croyez pas que l’interest ou la crainte ayent part à mon changement. J’ay combatu, j’ay resisté, & vostre exemple, Madame, me fortifioit si fort, que je m’en servois comme d’un Bouclier à tous les assauts qu’on me livroit ; mais enfin ne vous pouvant imiter, & me voyant seule dans un party que chacun abandonnoit, j’ay cru que je devois serieusement l’examiner. J’ay demandé à Dieu de me conduire dans une voye asseurée, & je me suis heureusement trouvée dans le chemin que je cherchois en fuyant, & que je cherchois sans le trouver. Si-tost que j’eus commencé à ouvrir les yeux, la Grace commença de mesme à éclairer mon esprit. Je n’eus pas besoin d’un miracle comme Saint Paul ; mais imitant la Conversion de S. Augustin, je pris comme luy l’Ecriture Sainte, & l’ayant leuë comme luy avec soûmission, les promesses que nostre Sauveur a faites à son Eglise, me frapperent en la lisant. Je connus clairement son infaillibilité, & sa durée ; Qu’elle estoit la Colomne de la Verité, contre laquelle les Portes d’Enfer ne peuvent prévaloir ; Qu’elle estoit cette Ville sur une Montagne qui ne peut estre cachée ; Qu’elle estoit une lumiere sur un Chandelier, & non pas sous un Boisseau ; Qu’elle est sans tâche & sans ride, & que J. C. la doit conduire jusqu’à la consommation des Siecles. De toutes ces Veritez je tiray cette juste consequence que l’Eglise ne peut jamais tomber en ruine ny en desolation, & qu’il n’estoit pas vray que de nôtre temps Dieu eust suscité des hommes d’une maniere extraordinaire pour la redresser. Aprés un si solide préjugé, je devois tout croire, & ne plus rien consulter. Cependant estant encore foible dans la Foy, mon esprit se trouva embarrassé de la presence réelle de Jesus-Christ dans l’Eucharistie du S. Sacrifice de la Messe, & du retranchement de la Coupe ; mais pour mettre ma conscience en repos sur des points de cette importance où nostre salut est attaché, j’ay consulté les Lutheriens qui sont nos Freres, & nos anciens Ministres comme nos Peres. Plust à Dieu, Madame, que vous voulussiez entrer dans cette discution ! Vous verriez la realité establie par les uns, & jugée sans crime par les autres. Vous verriez la Messe pratiquée avec devotion par les Lutheriens, & son antiquité publiée par nos anciens Reformateurs. Il ne restoit plus qu’à me persuader sur le retranchement de la Coupe. Mon esprit avoit cherché longtemps à estre vaincu sur ce dernier Dogme comme sur les autres, & j’ay appris que l’Institution de la Coupe n’a pas esté changée ; mais seulement la maniere de l’usage, & qu’il en a esté ainsi du Baptesme. On en a retenu l’essence ; mais la maniere de l’usage a esté changée. Il se faisoit autrefois par une Immersion de laquelle S. Paul parle, comme d’un grand Mystere qui signifie que les Chrestiens sont morts & ensevelis avec J. C. dans le Baptesme, & presentement le Baptesme ne se fait que par une simple effusion d’eau, où il paroist que l’Eglise a toûjours crû avoir droit de changer la maniere quoy que pratiquée par les Apostres, retenant toute-fois l’essence des Sacremens. Les premiers Chrétiens communioient indifferemment sous l’une & sous l’autre espece, & souvent sous les deux ; nos Reformateurs ont esté obligez d’imiter cette ancienne pratique, & vous sçavez, Madame, qu’on peut dispenser de la Coupe ceux qui ont aversion pour le Vin. L’Eglise peut bien faire ce que nous avons fait, & comme elle nous a enfantez à J. C. il faut luy laisser le droit de nourrir & de sevrer ses Enfans, & attendre de nostre Mere qu’elle nous redonne ce premier lait, lors que nos estomachs seront plus propres à le recevoir. Je vous avouë que j’ay esté satisfaite de tous ces éclaircissemens, & que je ne me suis pas amusée à critiquer sur les Images, sur les Intercessions des Saints, ny sur le Merite des bonnes œuvres. Je sçavois de bonne foy que les Catholiques ne reconnoissent aucune Divinité dans les Images, & qu’elles ne servent qu’à exciter les Idées des Saints qu’elles representent. Je sçavois aussi que l’Eglise ne commandoit pas d’invoquer les Saints ; mais qu’elle enseignoit qu’on devoit les imiter, & qu’il estoit utile de s’adresser à eux comme à des Intercesseurs bien plus agreables à Dieu que les Pecheurs sur la terre, où nous sommes les intercesseurs les uns des autres, pour conserver l’amour & l’union dans l’Eglise. Je sçavois que nos merites sont attachez aux seuls merites du Sauveur du Monde. Aprés l’examen de toutes ces veritez, je n’ay plus balancé à rentrer dans ce grand Ocean d’où nous estions sortis. I’ay regardé toutes ces Sectes comme des Ruisseaux qui en sont dérivez, où les uns comme des torrens retournent en se précipitant, & les autres, comme des eaux paisibles y coulent tout doucement par des canaux secrets de la Grace. Dieu permet souvent que nous soyons aveuglez pour nous éclairer comme il fit à l’égard de S. Paul. Il nous laisse mourir pour nous ressusciter comme il resuscita le Lazare. Nous devons adorer sa conduite, & je ne doute point, Madame, que vous ne ressentiez bien-tost les effets de son amour. Mais souffrez que je vous dise que pour trouver la verité, il faut se souvenir que nos Ministres, qui ne veulent ny ajoûter ny diminuer à l’Ecriture Sainte, rejettent cependant tous les endroits qui en sont les plus clairs & les mieux établis, comme l’Extreme Onction aux Malades, la Confession des pechez, l’Absolution sur les penitences, & la necessité du Baptesme. I’espere, Madame, que mon changement ne changera pas les dispositions de vostre cœur, qu’il sera toûjours le mesme pour moy, & que vous me ferez l’honneur de me croire. Vostre, &c.

[Livres pour les conversions]* §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 19-23

[...] Ainsi il s’est fait quantité de Livres, qui ont achevé de convaincre les Religionnaires les plus obstinez. Mr Bellenger des Fresneaux Avocat à Falaise, en composa un l’année derniere, intitulé, Moyens faciles pour connoistre la veritable Religion. Il eut un succés si avantageux, qu’il fut cause de la Conversion des principaux Calvinistes de la Ville, & entre autres, d’un Lecteur âgé de soixante & cinq ans, & reconnu pour tres-habile parmy ceux de son Party. Son changement en attira plusieurs autres qui suivirent son exemple. Ces Conversions, qui sont deuës pour la pluspart aux raisons solides dont tout ce Livre est remply, ont engagé son Auteur à nous en donner un autre qu’il a mis au jour, & dont le titre est, Abregé Historique de l’Eucharistie, ou Preuves tirées de l’Histoire pour la verité de l’Eucharistie. Il a choisi cette matiere comme renfermant le point dont les nouveaux Catholiques ont le plus de peine à tomber d’accord ; & il les desabuse par là de quantité de faux préjugez dont ils estoient prévenus. Tant de soins qu’on prend pour les tirer tout-à-fait d’erreur, & l’application avec laquelle ils tâchent de s’éclaircir, sont cause qu’on en trouve parmy eux un fort grand nombre qui s’affermissent de jour en jour dans nostre Religion ; de sorte qu’en estant instruis beaucoup plus à fond que plusieurs personnes qui l’ont professée dés leur naissance, ils instruisent à present, & ceux qui ne sont pas encore bien desabusez de la Religion Protestante qu’ils ont quittée, & les Catholiques mesmes.

L’Heresie abatue §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 23-25

[...] Voila ce qu’a produit le zele du Roy pour la gloire de l’Eglise, & pour le salut de ses Sujets. Nous en voyons tous les jours des suites, qui le font de plus en plus combler de benedictions ; & l’on peut dire que bien que toutes ses actions soient tres-éclatantes, rien ne marque mieux sa grandeur, que ce qu’il a fait pour abatre l’Heresie. C’est ce qui a donné lieu à ce Sonnet de Mr Magnin.

L’HERESIE ABATUE.

Les Travaux immortels du Heros de la France,
De son Nom glorieux ont remply l’Univers ;
On sçait, on sçait par tout les miracles divers,
Qui font, & reverer. & craindre sa puissance.
***
Conduite par l’esprit de sa sagesse immense,
Elle applanit les Monts, & fait joindre les Mers,
Et de mille Captifs elle brise les fers,
Du Corsaire Africain punissant l’insolence.
***
L’éclat de ses Vertus, le bruit de ses Exploits,
Chez tous les Potentats font adorer ses Loix.
Mais sur ce vif éclat puis-je fixer ma veuë ?
***
Non, sur vouloir nombrer tant de faits inoüis,
Qui connoist l’Heresie, & la voit abatuë ?
Connoist parfaitement la Grandeur de LOUIS.

[Louis le Grand, Ouvrage de M. Magnin] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 25-31

[...] Le mesme Mr Magnin, toûjours zelé pour le Roy, est entré dans un détail plus particulier de ce qui le rend le plus Grand de tous les hommes. Je croy qu’aprés avoir leu ce petit Ouvrage, vous demeurerez d’accord que c’est avec beaucoup de raison qu’il l’intitule,

LOUIS LE GRAND.

La Grandeur de LOUIS n’est pas un de ces titres,
Dont les Flateurs des Rois se rendent les Arbitres,
Lors que pour s’élever, le premier de leurs soins
Est de dire toûjours ce qu’ils pensent le moins.
Loin d’icy, loin d’icy cet Encens mercenaire,
Qui sur un faux Autel ne brûle que pour plaire.
LOUIS a-t-il besoin de ces vaines couleurs,
Qui rehaussent l’éclat des Heros des Flateurs ?
Non, sans qu’on prenne soin d’embellir son Histoire,
Tout est pur & réel dans le fonds de sa gloire.
On n’a qu’à remonter jusques à son berceau,
On ne trouvera rien que de grand, que de beau,
Tout est d’une grandeur éclatante & solide,
Dans cette longue course on ne voit point de vuide.
Grand Air, grandes Vertus, grandes Perfections,
Grands desseins appuyez de grandes actions,
Grands Reglemens, le fruit d’une grande sagesse ;
Grande religion à garder sa promesse,
Grand secret pour agir avec ces grands ressorts
Qui meuvent l’Univers par de si grands efforts,
Grands Magasins par tout, par tout grandes Armées ;
Les grandes Nations mesme en sont alarmées,
Grand Armement naval, beaucoup de grands Vaisseaux,
Par de grands Aqueducs forcer le cours des eaux,
Se faire reverer par tous les Grands du Monde,
Grand en tout, & par tout, sur la Terre, & sur l’Onde,
Avec un air affable un grand fond de bonté,
Maintenir hautement la grande autorité.
Grands Palais, grands Tresors, grande magnificence,
Grand ordre à bien conduire une grande dépense :
Grande reconnoissance envers le grand Auteur,
Qui par de grands bienfaits affermit sa grandeur ;
Dans une grande Paix animé d’un grand zele,
Immoler l’Heresie à sa gloire immortelle,
Mettre par un grand coup ce grand Monstre aux abois,
Qui par de grands efforts brava tant de grands Rois,
D’un grand étonnement remplir toute la Terre,
En frapant ce grand Corps d’un grand coup de Tonnerre ;
Grand & vivant Portrait de la Divinité,
Toûjours dans un grand calme, & voir tout agité,
Faire ses petits soins des plus grandes affaires,
Calmer de grands abus par des ordres severes,
Abolir des Duels l’implacable fureur
Au grand courage mesme en donner de l’horreur ;
Laisser des monumens d’une juste vangeance
Aux yeux d’un Peuple vain dont l’audace l’offence ;
Rendre de toutes parts ses Etats affermis,
Grand chez ses Alliez, grand chez ses Ennemis,
Joindre les Mers, changer l’ordre de la Nature.
Mais qui les déniroit ; ces Grandeurs sans mesure ?
Leur nombre, leur éclat, tout charme, tout surprend,
Et state-t-on LOUIS quand on le nomme GRAND ?

Air nouveau §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 42-43.

Je ne songe pas, Madame, que je vous parle une Langue qui vous est fort peu connüe. Je la quitte pour vous faire part d'une Chanson que les Connoisseurs ont [a]pprouvée.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l'Air qui commence par, Une indifference cruelle, doit regarder la page 43.
Une indifference cruelle
Eloigne mon Berger des ces heureux climats,
Puis que l'ingrat ne revient pas,
Que ne luy puis-je estre infidelle ?
Mais helas ! je sens que mon cœur
Soupire encor pour son Vainqueur,
Et malgré moy luy jure une amour éternelle.
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Balade à Madame des Houlierres §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 43-48

 

Il est agreable de pouvoir chanter sur toutes sortes de tons. C’est ce que fait Mr du Perier. S’il réüssit admirablement dans le serieux, vous allez connoistre qu’il ne réüssit pas moins dans un autre stile. L’Illustre Madame des Houlieres, dont vous avez admiré les excellentes Ballades, l’ayant prié d’en faire une, il luy envoya celle qui suit. Il pouvoit choisir un autre refrein, puis qu’on ne s’apperçoit pas qu’il ait contraint son genie dans un Ouvrage de cette nature.

BALADE
A MADAME
DES HOULIERES.

Quelle Musette, ou quel tendre Pipeau
Peut égaler les accens de Climene ?
Bien elle fait & Balade & Rondeau,
Chants qui soudain me feroient perdre haleine,
Ce qui me met dans une étrange peine,
Car elle veut qu’aujourd’huy je l’étreine
D’une Balade, Air plaisant, quoy que vieux,
Mais peu sçavant en pareille harmonie,
Je luy répons, noble Dame aux doux yeux,
Point on ne doit contraindre son Genie.
***
 Tel que pressé d’un penible fardeau
Le grand Jupin fit pour la Gent Humaine
Par rudes coups sortir de son cerveau
Docte Déesse, & des Arts Mere & Reine ;
Pourray je bien pour l’aimable Sireine
Qui m’a charmé, produire de ma Veine
Chants aussi doux que ses Chants gracieux ?
Non, de l’oser seroit pure manie,
Le jeune Icare ainsi tomba des Cieux ;
Point on ne doit contraindre son Genie.
***
 Sur Helicon, où maint sçavant Troupeau
Sous verts Lauriers à pas lens se promene,
Et vient puiser feu divin dans cette eau
Que d’un cheval fit ruade soudaine
Jaillir d’un roc, & nommer Hippocrene,
Phebus départ de son docte Domaine
Trompettes, Luts, Pipeaux delicieux,
Il donne à l’un ce qu’à l’autre il dénie,
Et dit à tous ce Vers sententieux,
Point on ne doit contraindre son Genie.
***
 Bien qu’en faveur de mon doux Chalumeau,
De beaux esprits fameuse Quarantaine
Ait décidé d’un prix rare & nouveau,
Quand de LOUIS, qu’Alger, Tunis & Gene
Virent punir entreprise trop vaine,
J’eus publié puissance souveraine,
Maintien, témoin qu’il est du sang des Dieux,
Valeur, clemence, & sagesse infinie,
Lyre & Clairon me duisent encor mieux.
Point on ne doit contraindre son Genie.

ENVOY.

 Voila pourtant Balade ronde & pleine,
Reçoy-la bien, Dame, qui sur la Seine
Fais oüir chant enjoüé, serieux,
Tendre, heroïque, & digne d’Uranie ;
Quant est de moy, je publie en tous lieux,
Point on ne doit contraindre son Genie.

[Lettre de Venise touchant les grands Divertissements donnez par Mr le duc de Hanover] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 51-53, 55-65, 67, 73

 

Puisque que je me suis engagé à vous faire une Relation de la magnifique Regatte de Venise, il est juste que je tienne parole, mais n'attendez rien de moy qui réponde à la grandeur d'un Spectacle, qui pendant six heures a charmé tous ceux qui s'y sont trouvez. Nostre Langue toute abondante qu'elle est, me paroist sterile pour en exprimer toute la pompe, & je sens bien qu'il me sera impossible de remplir assez vostre imagination sur toutes les choses que j'ay à vous dire. Il est bon d'abord de vous expliquer ce que veut dire Regatte. C'est une espèce de divertissement qui ne se peut donner qu'à Venise, qui toute singulière dans sa situation, dans sa politique, & dans son Gouvernement, se fait des plaisirs de mesme nature. On peut nommer celuy-cy un Carousel sur les eaux, où l'on propose des Prix pour ceux ou celles (car les Femmes qui veulent vaincre partout, y sont recües) qui par une adresse légitime arrivent avant les autres au but proposé. Il y avoit deux mille Ducats à distribuer pour les Prix, & le nombre des Pretendans & des Pretendantes montoit à prés de six cens. Je n'entreray point dans le détail des Vainqueurs, dont plusieurs qui se glorifient d'honneurs semblables remportez par leurs Ancestres, en conservent aussi des fidellement les marques dans leurs Familles, que ces Peuples qui au rapport de divers Historiens, conservoient soigneusement la Généalogie de leur Barbes. Il me suffit de vous dire que l'on fit onze Regattes, ou Courses différentes, & que pour chacune il y avoit quatre Prix. [...]

 

Vous remarquerez que le lieu où cette Course se fit, est un Canal d'une largeur considérable, & dont la longueur est de plus de deux milles d'étendüe. Il traverse en serpentant cette grande Ville, dont tous les Palais sont entourés d'eau, & paroissent comme autant de Forteresses. Le Magistrat toûjours vigilant, aussi bien pour les plaisirs & les divertissemens, que pour la gloire et la conservation de la liberté du Peuple, avoit ordonné que l'ont débarassast ce Canal de tous les Bastimens de charge qui apportent incessamment les provisions necessaires à cette innombrable multitude d'Habitans qui fait renommer Venise, & qui ce jour là estoit beaucoup augmentée par le concours de plus de trente mille Estrangers que la curiosité avoit atirez des Villes voisines; mais ce qui me parut le plus surprenant, c'est que ce Canal, bordé d'une infinité de magnifiques Palais, avoit toutes ses Fenestres & tous ses Balcons, qu'on dit qui se montent à soixante & quatre mille, garnis de Tapis d'or & de soye, & remplis de Dames tant Vénitiennes qu'Etrangères, qui par leur Beauté & leurs galans ornemens donnoient un grand éclat à Feste. Tous les toits estoient d'ailleurs si chargez de Peuple, qu'on ne voyoit par tout que des testes.

L'heure de dix-huit avoit esté assignée pour commencer la Regatte, & dans ce temps la grande Machine qui avoit vogué deux heures le long du Canal, & sur le bord de laquelle estoient plantées les Banderoles que l'on devoit donner aux Vainqueurs, se rendit devant le Palais Foscari. Ces Banderolles estoient de différentes couleurs, & toutes d'étoffe de Soye avec des flames d'or. Il y en avoit de rouges, et une Figure au milieu qui representoit la Renommée. On voyoit l'Espérance représentée dans les bleuës, le Temps dans les vertes, & la figure d'un Porc dans les jaunes. Cette immense & somptueuse Machine que douze Syrènes précédoient, estoit tirée par un pareil nombre de Chevaux Marins, qui portoient sur leur dos de petits Garçons vestus de Toile d'argent, & qui nageant sur les eaux sans que l'on pust découvrir ce qui les faisoit mouvoir, ne causoient pas moins d'admiration que de surprise. Elle faisoit voir une manière de Conque Marin, dans laquelle estoit un Dauphin portant sur son dos Neptune armé de son Trident. Ce Dauphin jetta une fontaine d'eau pendant la Course, aussi bien que vingt-quatre Syrènes qui ornoient le tour de la Machine. Sur sa prouë s'élevoit une Baleine d'une grandeur surprenante, qui jettoit aussi des eaux en si grande quantité, que les Barques que la curiosisté faisoit approcher de trop près, les Chevaux Marins qui la tiroient avec des Cordons de soye, & les Syrènes qui l'escortoient par honneur, en estoient toutes couvertes. Dans ses concavitez étoient placez les Hautbois, les Flûtes douces, & les Trompettes, qui tour à tour poussoient dans les airs leur différente harmonie, & qui par cette diversité de Concerts, ne ravissoient pas moins les oreilles, que la beauté & la nouvelle invention de cette Machine surprenoit les yeux. Elle estoit accompagnée de six Peotes que M. le Duc de Hanovre avoit fait faire, & qui estoient autant de petits Triomphes. Leur magnificence & leur éclat répondoient parfaitement à la grandeur de celuy qui les avoit commandées, car vous sçavez que ce Prince, dont les veuës sont si longues, & qui a le discernement si penetrant, n'est pas moins inimitable à ordonner des Plaisirs qu'à gouverner un Estat, & à commander à des Peuples. Aussi peut-on dire de luy sans exageration, ce qu'on disoit autrefois d'un des premiers hommes de l'Antiquité, que dans ses moindres actions, il paroissoit toûjours luy-mesme, & n'estoit pas moins admirable en ramassant des Coquilles au bord de la Mer, qu'en rangeant en bataille des Armées nombreuses.

La première de ces six Peotes représentoit le Triomphe de Mars. La Figure de ce Dieu estoit sur la Poupe. Il y paroissoit l'épée à la main, & sembloit animer par son geste à acquérir de nouveaux avantages, pour les ajoûter à ceux que l'Empire & la Republique de Venise, ont remportez dans les dernières Campagnes sur l'Ennemy commun des Chrestiens, par le secours des armes de Brunsvic. On voyoit dans cette Poete une infinité de trophées, & ces ornemens guerriers estoient entrelassez de Pertuisanes, d'Epées, de Bombes & de Carcasses. Les Rameurs, aussi bien que les Trompettes qui annonçoient sa venüe estoient vestus en Guerriers, d'étofes très-riches d'or & d'argent & de soye, & avoient le casque sur la teste.

Sur la seconde paroissoit un Marais environné de roseaux dorez & argentez, parmy lesquels estoit un très grand nombre d'Oiseaux maritimes, qui les ailes ouvertes sembloient estre prests d'aller annoncer à toute la Terre les prérogatives de la République. Les Rameurs & les Trompettes avoient leurs habits couverts de plumes incarnates & blanches, & leur coëfure représentoit un bec d'Oiseau de proye.

La troisième Peote estoit le Triomphe de Diane. Cette Déesse paroissoit sur la Poupe l'arc à la main, & sembloit poursuivre un Cerf qui ornoit la Proüe. C'estoit l'heureux pronostic de cette Campagne, les Galeres Venitiennes ayant accoûtumé de donner la chasse à celle des Ottomans. La Poete estoit ornée de festons de fleurs de toutes couleurs, & leur galante variété imitoit si bien la Nature, qu'on croyoit voir un parterre de flotant émaillé de fleurs. Les Trompetes & les Rameurs avoient les habits de Nimphes, tels que l'on donne à celles qui accompagnent Diane au fond des Forests. [...]

La sixième estoit un Grotesque, ayant un Triton sur la Poupe, & sur la Prouë un Dragon marin. Ses Rameurs & ses Trompettes estoient cuverts d'écailles, argent & vert. [...]

La Feste, qui comme je vous l'ay déjà marqué, dura fort longtemps, se termina par les Banderoles que les Vainqueurs vinrent recevoir sur le bord de la Machine, & par le distribution des Prix.

Avanture des Tuilleries §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 75-82

 

Vous me direz, s’il vous plaist, vostre sentiment sur la Question qui est agitée dans les Vers que vous allez lire. Ils sont de Mr Vignier.

AVANTURE
DES TUILLERIES.

 L’autre jour dans les Tuilleries
 Me promenant seul par hazard,
I’apperceus deux Beautez assises à l’écart,
Qui toutes deux avoient des graces infinies.
 L’une sur tout avoit cet air charmant
Contre qui le plus fier se défend vainement.
 Pour dissiper mes resveries,
 Et pour goûter à plus longs traits
 Le plaisir de voir leurs attraits,
Je m’assis sur le banc où causoient ces deux Belles.
 Je ne le puis dissimuler,
I’avois jugé d’abord qu’elles parloient entre-elles
De Fontange, de Mode, ou d’autres Bagatelles,
Ou qu’elles se donnoient le soin de contrôler
 Sur les Figures differentes
Des allans, des venans, des Amans, des Amantes.
 Mais leur discours ingenieux
Estoit sur un sujet beaucoup plus gracieux.
Quoy que leurs sentimens n’eussent rien de vulgaire,
Je pris la liberté d’y joindre aussi le mien,
 Et nous eusmes un entretien
 Qui pourra ne vous pas déplaire.
Aprés avoir parlé sur diverse matiere,
 Enfin la Conversation
 Tomba sur une Question
 Qui paroissoit assez problematique.
 On demanda s’il estoit un Amour,
Sans soins interessez, sans but, sans politique.
On n’en a point encor trouvé jusqu’à ce jour,
 Repliquay-je à la plus aimable,
Mais comme vous avez un merite adorable,
 Vous pourriez bien nous faire voir
Ce que je ne puis mesme aisément concevoir.
Je n’en veux point douter, me répondit la Belle,
Vous agissez en tout fort galamment,
 Maii je vous croy mauvais Amant,
Puis qu’une flâme pure, innocente & fidelle,
Pour remplir vostre cœur n’a rien d’assez charmant.
 Et quoy, repris-je promptement,
Avez-vous de la foy pour ces Gens dont la flâme
 Est sans nulle prétention ;
Et peut-on bien aimer une agreable Femme,
 Et la voir sans émotion ?
Un Amant ne se peut détacher de luy-mesme ;
L’Amour propre soûtient une tendresse extrême.
Quand une jeune Dame a ce je ne sçay quoy,
Qui fait qu’à luy ceder on se plaist malgré soy,
Je ne sçay quoy de mesme en ce moment anime,
Et le cœur ne se peut arrêter à l’estime.
 Il s’y forme mille desirs,
Et que desire-t-on ? Mille tendres plaisirs.
 Ah ! lors qu’on a de la delicatesse,
Reprit-elle aussi-tost, sçachez qu’un noble cœur
De ses propres desirs est toûjours le vainqueur.
 Quand on estime une Maistresse,
 Qu’on luy connoist de la pudeur,
 On ne forme aucune pensée
 Dont elle puisse estre blessée.
Et bien, dis-je, il est vray, mais peut-on s’offenser
 Lors qu’on brûle de mesme flâme,
Des tendres mouvemens que l’Amour sçait tracer
 En dépit de nous dans nostre ame ?
Une heureuse union n’a-t-elle pas pour vous
De secrets agrémens, aussi bien que pour nous ;
Et si sur ce sujet vostre cœur est sincere,
Comme l’Amour nous plaist, ne peut-il pas vous plaire ?
Non, dit-elle, & je puis l’asseurer hardiment,
Je n’ay jamais senty l’ombre d’une foiblesse,
 Et si pour moy l’on prend de la tendresse,
 Ou l’on m’aimera sagement,
 Ou ma juste delicatesse
 Bannira bien-tost un Amant,
Si l’espoir des faveurs fait son attachement,
 I’apprehenday de luy déplaire,
Et je ne voulus pas plus longtemps soûtenir
 Une opinion témeraire,
 Dont elle auroit pû me punir.
De ses beaux sentimens mon ame fut éprise,
Mais elle est si bien faite, elle a tant de beauté,
 Que ce n’est pas une foible entreprise
Que de regler son cœur selon sa volonté.
I’oseray cependant suivre la belle idée,
 Qu’elle me donne de l’amour,
Trop heureux si ma flâme est un jour secondée
Par la sincerité d’un innocent retour.
 Sous le nom de l’amitié tendre
La Dame m’a permis d’exprimer ce beau feu ;
Mais la Belle, peut-estre, helas, s’en fait un jeu,
Pendant que tout de bon mon cœur s’est laisse prendre.

[Thèse soutenue au collège de Beauvais]* §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 85-86

 

Quelques jours aprés on soûtint une autre These au College de Beauvais, avec la mesme affluence d’Auditeurs & de Personnes Illustres. La pluspart de Mrs de l’Academie Françoise s’y trouverent. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, puis que la These estoit dédiée à Mr le Duc de S. Aignan. Vous sçavez qu’il s’est acquis une estime generale, & que ses manieres toutes honnestes, toutes obligeantes, luy ont donné pour Amis tous ceux que le vray merite est capable de toucher.

[Question galante avec la Réponse] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 86-93

[...] Comme ce Duc est toûjours galant, on a voulu avoir son avis touchant une Question qu’il pouvoit mieux décider qu’un autre. Il répondit par un Inpromptu, avec la vivacité d’esprit qui brille en tout ce qu’il fait de cette nature, & il l’envoya sur l’heure à Madame le Camus, Femme de Mr le Camus, Conseiller d’Etat, à laquelle il écrivit ce Billet.

Je vous dois, Madame, un hommage de tous mes Inpromptu. Vous sçavez que les seules Chansons & les Madrigaux sont mon fait, & que les grands & serieux Ouvrages ne me conviennent pas. On m’engagea hier dans une Compagnie à dire mon avis sur le champ touchant une contestation qui partageoit d’assez beau monde, & l’on demandoit ce que devoit faire un honneste homme, qui ne pouvant s’empescher d’aimer une Dame, se voyoit preferer un Rival d’un merite beaucoup inferieur au sien. On voulut ma décision, & on la voulut en Vers ; & pour vous dire la verité, Madame, comme il arrive presque toûjours, les uns sembloient desirer que j’y réüssisse, & d’autres n’eussent pas esté marris de m’y voir échouër. Voicy de quelle maniere je m’en tiray.

 Lors que par un malheur terrible
L’Objet dont l’Amant est charmé,
Se trouve pour luy peu sensible,
Et que son Rival est aimé,
Dans cette avanture cruelle
Je croy qu’il ne feroit pas mal,
De mépriser un peu la Belle,
Et de bien froter le Rival.
***
 Quand les soins, les vœux & les larmes,
Et tout ce qui touche le cœur,
Ont pour nous d’inutiles armes,
Et qu’il faut ceder au Vainqueur,
Au lieu d’une douleur mortelle
On se fait un bien sans égal,
De mépriser un peu la Belle,
Et de bien froter le Rival.

Je vais faire faire un Air, pour habiller ce Madrigal en Chanson ; mais ce ne sont pas Chansons quand je vous asseure, Madame, que je suis toûjours Vostre, &c.

 

Madame le Camus, qui a infiniment de l’esprit, & dont je vous ay déja envoyé de fort agreables Inpromptu, répondit à celuy-cy par un autre, mais en attribuant l’avanture à Mr le Duc de Saint Aignan, quoy qu’il n’y ait point d’autre part, que d’avoir répondu sur l’heure à la Question. Voicy son Billet.

Je vous rends tres-humbles graces, Monsieur, de l’honneur de vostre souvenir, & des galantes choses que vous m’avez envoyées. Je vous reconnois bien aux petits Vers que vous avez faits. L’envie de battre ceux qui le meritent, ne vous quitte point, mais je m’étonne qu’un homme comme vous puisse comprendre qu’un Rival luy puisse estre preferé, & que vous ayez decidé là dessus, ce qui ne pourroit estre qu’une simpathie de l’Amante & de l’Amant, qui meriteroit plûtost vostre compassion que vostre emportement contre le Rival. Pour moy je prendrois toûjours ce party.

Lors que l’on sçait sa Maistresse infidelle,
Le vray moyen de s’en vanger,
 C’est de ne parler jamais d’elle,
Et de voir sans chagrin qu’elle ait voulu changer.
Elle vous fait du bien lors qu’elle vous préfere
 Un Rival qui vaut moins que vous ;
 N’en ayez aucune colere,
 Et sans en paroistre jaloux,
 Rendez grace à la destinée
De vous avoir delivré de ce mal,
Que vostre erreur soit si-tost terminée,
Et d’en avoir chargé vostre Rival.

 

C’est là, Monsieur, selon moy, le cas qu’on doit faire d’une Maîtresse de cette nature, & ne paroistre point faché d’une avanture si favorable, puisque l’Amant délaissé est le plus heureux. Voilà ce que pense là dessus la personne du monde qui connoist le mieux vostre merite. C’est assez vous dire combien je suis Vostre, &c.

[Reception faite à Mr de Gourgues, intendant de la Generalité de Caën] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 93-103

 

Je croy vous avoir appris qu’un peu aprés la mort de Mr de Morangis, Mr de Gourgues fut nommé Intendant de la Generalité de Caën. Si-tost qu’il y fut arrivé pour prendre possession de cette Intendance, tous les Corps de la Ville allerent le salüer, l’Academie se disposoit à s’acquiter du mesme devoir, mais il la prevint obligeamment, en se rendant le lundy 24. Juin chez Mr de Segrais, lieu de l’Assemblée, accompagné de quelques Gentilshommes de la Ville. Il y fut receu avec toutes les marques de reconnoissance qui luy estoient deuës, & Mr Belin, Curé de Blainville luy parla de cette sorte au nom de toute la Compagnie.

Monsieur,

Nous prismes part à la joye publique, lors qu’en perdant un Magistrat, dont la memoire nous sera toûjours chere, nous sceusmes que nous retrouverions en vous dequoy nous consoler avantageusement de cette perte. Quand le nom de Gourgues nous auroit esté inconnu ; quand nous aurions ignoré qu’il a marché tant de fois à la teste d’un des plus Augustes Senats du Royaume ; quand nous n’aurions pas remarqué dans l’Histoire, * qu’il tire autant d’éclat de la gloire des Armes que de la Pourpre, & que la valeur n’est pas moins naturelle à ceux de ce nom que l’amour de la Justice ; qu’enfin, pour trouver des exemples d’une rare fidelité au service du Prince, & d’un zele ardent pour la Patrie & pour le bien public, vous n’avez point besoin de sortir de vôtre Maison où ces vertus sont hereditaires ; quand dis-je, l’éloignement nous auroit dérobé ces connoissances, il suffit, Monsieur, que vous nous soyez envoyé par LOUIS LE GRAND, le plus prudent, comme le plus victorieux de tous les Rois, pour nous persuader que nous trouverons en vous l’integrité & les lumieres qui forment un parfait Magistrat.

Si le discernement qui brille dans le choix que ce grand Monarque fait de ses Ministres, n’est pas une des moindres parties de son Eloge, nous pouvons dire que ce choix fait aussi le plus legitime fondement des loüanges de ceux qu’il honore de ses Emplois. Vous avez, Monsieur, dignement répondu à ce choix ; vous l’avez glorieusement soûtenu dans ces Provinces que vous laissez si affligées de vous perdre, & dont les regrets asseurent nostre bonheur. Nous sçavons avec quel succez vos soins ont secondé les pieuses intentions de nostre religieux Monarque, & quels avantages l’Eglise a receus de vos travaux.

Ce grand Roy qui connoit si bien en quoy consiste le veritable honneur, vient enfin de lever le voile, qui avoit jusqu’icy caché à toute l’Europe ses intentions, dignes d’un Roy tres-Chrestien, & du Fils aisné de l’Eglise. Il sembloit qu’emporté seulement par le desir de sa gloire propre, il n’avoit entrepris tant de grandes choses que pour s’asseurer cette gloire, cependant il ne songeoit qu’aux moyens d’affermir la Religion. Une suite si constante de Victoires, l’admiration de nostre âge & l’étonnement des Siecles à venir, n’estoit que pour preparer des Triomphes à l’Eglise. Cette Paix glorieuse par laquelle il sembloit s’estre desrobé à luy mesme tant de Palmes, estoit le commencement d’une Guerre sainte & non sanglante, où les vaincus trouvent leur salut, & qui prepare au Victorieux dans le Ciel une Couronne qui ne flétrira jamais. Enfin il n’avoit depuis si long-temps jetté la terreur dans le cœur de ses Ennemis, que pour donner entrée à la Verité dans les cœurs de ses Sujets, qui l’avoient malheureusement abandonnée. L’Eglise en retentit d’actions de graces jusque dans le centre de la pierre qui en est le fondement ; la Foy triomphe de l’erreur dans toutes les parties de ce Royaume ; c’est toute l’application de ce grand Monarque, il inspire la mesme ardeur à tous ses Ministres.

Ce mesme zele, Monsieur, vous animoit dans ces Provinces qui vous ont vû depuis peu menager les esprits avec tant de prudence, & gagner les cœurs par tant de douceur, que les plus obstinez sont rentrez dans l’obeïssance qu’ils devoient à Dieu & à cét Auguste Prince, que ses vertus rendent digne d’en estre nommé la plus parfaite image.

Nous esperons, Monsieur, voir icy les mesmes effets de ce grand zele. Achevez ce que l’Illustre Personne dont vous remplissez si dignement la place, avoit heureusement commencé ; mais souffrez, Monsieur, que nous vous invitions de faire l’honneur à cette Compagnie, de venir comme luy vous y délasser quelquefois de vos occupations. Il l’honoroit de son estime, il l’a mille fois charmée par cette curieuse recherche des plus beaux traits de l’Antiquité, dont il sçavoit si bien faire sentir la finesse. Nous ozons nous flater, Monsieur, que comme vous avez recüeilly ses derniers soûpirs, il vous aura inspiré un peu de son affection pour nous. Toute la Compagnie vous le demande, Monsieur, & vous asseure que nous sommes tous avec beaucoup de respect, Vos tres-humbles & tres-obeïssans Serviteurs.

Mr de Gourgues, qui ne s’attendoit point à ce Compliment, y répondit d’une maniere fort libre, & qui marquoit beaucoup de facilité & de delicatesse d’esprit ; & si la Compagnie eut sujet de se loüer de ses honnestetez, elle ne fut pas moins charmée de sa modestie, dans l’Eloge qu’il fit en peu de mots, mais justes & choisis, de feu Mr de Morangis qui l’avoit precedé dans l’Intendance de Caën.

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A Iris §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 103-109

 

L’Opera qui fait icy un de nos plus agreables divertissemens, ne plaist pas moins à Marseille, où vous sçavez qu’il est étably depuis peu d’années. Plusieurs Personnes estimées pour la Danse & pour le Chant, partirent ces derniers jours dans le dessein de s’y rendre, & on ne doit pas douter que cette augmentation n’y fasse goûter de nouveaux plaisirs. Un Gentilhomme de Provence qui en peut trouver icy de toutes sortes, marque beaucoup de chagrin de ne pouvoir joüir de ceux de Marseille. Il est vray qu’il se plaint sur tout du malheur qu’il a d’estre éloigné d’une Dame d’un fort grand merite, chez qui il y a un concours continuel de gens choisis, tant de la Ville, que personnes Etrangeres. C’est Madame de Gardane, Veuve d’un Gentilhomme de l’Illustre Maison de Fourbin. Les Vers que vous allez lire vous feront connoistre ce que luy fait souffrir son absence. On m’asseure que les loüanges qu’il donne à cette Dame sont fort sinceres, & mesme au dessous de son merite.

A IRIS.

Des le premier moment que j’apperceus vos charmes,
Iris, sans balancer, je vous rendis les armes,
Et sous vos justes loix mon cœur se vit soûmis :
Mais voyant que l’espoir ne m’estoit pas permis,
Qu’on ne vous gagnoit point par la perseverance,
Et que l’amour sur vous n’avoit nulle puissance,
Je crus trouver ailleurs d’aussi charmans appas,
Et la pitié qu’en vous on ne rencontre pas.
Mais malgré la douceur que j’éprouvois en d’autres,
Leurs attraits n’estoient pas si touchans que les vostres ;
Ils n’avoient pas pour moy ces divins agrémens
Qui portent dans les cœurs de tendres sentimens,
Et je dis, penetré d’une atteinte impréveuë,
Encor qu’un autre Objet promette un sort plus doux,
 Iris, aprés vous avoir veuë,
 On ne peut s’empescher de revenir à vous.
***
 Dans ce retour sans esperance,
Maltraité de l’amour j’écoutay la prudence,
Et je voulus enfin m’attacher seulement
 A vostre esprit rare & charmant.
Je le vis éclairé, net, brillant & solide,
 N’ayant que la raison pour guide,
 Remply de generosité.
Et toûjours agreable en son égalité.
Alors tout penetré d’une atteinte impréveuë ;
 On se fait, dis je, un sort bien doux,
 Iris, aprés vous avoir veuë,
 De ne plus s’éloigner de vous.
***
Mais quand le cœur remply d’une plus noble flâme
Je voulus admirer la beauté de vostre ame,
Que je vis sous vos pieds les vices abatus,
Que je vous vis briller de toutes les vertus,
 Sans y mêler rien de farouche,
 Que sans elles rien ne vous touche,
Je connus bien qu’en vous on ne peut estimer
 Que ce qu’on est forcé d’aimer.
Ainsi tout penetré d’une atteinte impréveuë,
Je dis, il est sans doute aussi juste que doux,
 Iris, aprés vous avoir veuë,
De ne penser jamais à s’éloigner de vous.
***
Si je pouvois encor joüir de vostre veuë,
Incomparable Iris, que mon sort seroit doux !
Mais mon absence, helas ! malgré moy continuë.
Ah ! qu’on est malheureux d’estre éloigné de vous.

[Ceremonie faite à Rome] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 113-124

 

Rome que l'on appelle la Sainte, soûtient ce glorieux titre dans toutes les occasions de piété. Il n'y a point de lieu au Monde, où l'on voye plus d'Assemblées & de confrairies publiques. Chacune à son Habit particulier, ses Exercices de dévotion, & les Festes solemnelles, & quand il s'agit de célébrer quelques-unes, elles cherchent à l'envy à se distinguer par quelque action de magnificence. Telle a esté cette année l'émulation des Confrères du Scapulaire de l'Ordre de nostre Dame des Carmes. Cette Confrairie établie dans l'Eglise de saint Silvestre & de S. Martin des Monts, est fort ancienne, & l'une des plus célèbres de Rome, tant par le grand nombre, que par l'éminente qualité des Confrères. Ils ont pour leur Chef Mr le Cardinal Altieri, qui fait gloire d'en porter l'habit comme eux dans les Assemblées publiques. C'est une longue Robe de couleur minime rougeâtre, avec un Capuce pendant par derriere jusqu'à la ceinture, une espece de Camail blanc sur les épaules & à la main un baston ou bourdon argenté dont l'extremité est armée d'une croix, qui est la marque de ceux qui font profession de défendre l'Eglise & la Foy. Ils laisserent a la devotion des autres Confreres établis en diferens Convens du mesme Ordre, le seiziéme de Juillet, jour de la Feste du Scapulaire, avec le dimanche suivant, & choisirent pour leur Solemnite le Dimanche 28. du mesme mois. Elle fut annoncée dès le matin par le bruit des Boëtes, & par le son des Trompetes & des cloches. Il y eut à la Grand'Messe & aux Vespres deux Choeurs de Musique & d'instrumens, & l'on distribua des Médailles bénites du S. Père à tous ceux qui firent leurs Dévotions. Toutes choses ayant ésté disposées pour la Procession, qu'on peut nommer générale, puis qu'elle fut celle des Cardinaux, qui envoyerent exprés leurs Estasiers, des Prelats, des principaux Seigneurs, des Nobles, des Bourgeois, & d'une infinité de Peuple, tous en rang & en habit de Confreres, elle sortit sur les six heures du soir de l'Eglise de S. Martin des Monts des Religieux des Carmes de la Grande Observance, celebre pour sa beauté & son antiquité, & se rendit à une heure de nuit à l'Oratoire de la Confrairie, bâty dans le Quartier de l'Eglise des douze Apostres, c'est à dire, qu'elle fit plus d'une demie lieuë de tour, marchant toûjours en bon ordre. On avoit tapissé toutes les ruës par où elle devoit passer. De riches tapis ornoient les Balcons & les fenestres, & pour empescher la confusion, Sa Sainteté avoit envoyé une Escoüade de cent Suisses de sa Garde, qui faisoient ranger le monde. D'abord parurent les Guidons de la Confrairie ; des Lanternes vitrées, éclairées par des flambeaux de cires ; trois Tambours & six Trompettes, qui portaient les armes & la livrée de M. le Cardinal Alfieri. Ensuite marchoient deux à deux, chacun avec un flambeau de cire blanche, de sept à huit livres à la main les Estafiers des Prelats, & ceux que les Cardinaux avoient envoyez. Le nombre en estoit considerable, puis qu'on en compta jusqu'à ving-quatre de la Livrée de Mr le Cardinal d'Estrées. Ceux de Mr le Cardinal Altieri, protecteur de la Confrairie estoient meslez en divers endroits, comme pour servir de guides aux autres. Aprés venoit la Banniere, portée par six Serviteurs de la Confrairie, avec une grande Croix de huit à dix pieds de haut, qui estoit suivie de cent Confrères Bourgeois tenant chacun un Flambeau, & vestus en Pénitens. Ils précédoient une autre grande Croix de bois doré, portée par cinq Gentilhommes, environnez de Tambours, de Fifres, & de Trompetes, aux Armes de Mr le Cardinal Protecteur. Les Religieux Carmes du Couvent de S. Martin, & des autres Couvens de la Ville sous leur Croix & leurs Bannières, suivoient deux à deux un Cierge à la main, avec leurs habits bruns & leurs Manteaux blancs. Le Crucifix de la Confrairie marchoit après eux au milieu d'un Choeur de Musique, précédé de vingt-quatre grands Phanaux dorez. Ce sont des Chandeliers à diverses branches rangées par étages, sur chacun desquels estoient allumez trente gros Cierges. Trois Prélats portoient alternativement le Crucifix, & ils estoient escortez de plus de deux cens Gentilshommes de la première Noblesse de la Ville, vestus en Confrère, & tenant aussi chacun un Flambeau de cire blanche. Leur train qui les suivoit ou les précédoit, augmentoit l'éclat & la majesté de cette marche. Cinquante nouveaux Confrères paroissoient ensuite, portant des Flambeaux dans des chandeliers dorez de la hauteur d'un premier étage. Aprés eux venoit un autre Choeur de Musique, qui précédoit la grande Machine sur laquelle estoit posée l'Image de la Vierge. Elle paroissoit dans une Gloire fort brillante de lumieres. La Machine estoit portée par soixante hommes qui se relevoient les uns les autres, & accompagnée devant & derriere de deux Compagnies des Gardes Suisses de Sa Sainteté. Mr le Cardinal Alfieri suivit en rang de Premier Confrère, n'ayant pour toute marque de sa Dignité que le seul Chapeau. Un si grand exemple estoit soûtenu par la suite de quatre-ving dix Prelats, ausquels il avoit envoyé l'Habit & le Bourdon de Confrere. Tout ce que je vous dis de cette Cérémonie, est tiré d'une Lettre écrite de Rome par M. de Chassebras du Breau à M. le Duc de Saint Aignan.

[Ceremonie faite en la Ville de Luxembourg] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 177-181

 

[Cet article rend compte de la cérémonie organisée par les Récollets de Luxembourg le 5 juillet, date anniversaire de la mort du bienheureux Pierre de Luxembourg] Fils de Guy Comte de Saint Paul, & de Mathilde de Chastillon. Il fut fait cardinal par Clément VII, Pape à Avignon en 1386 & mourut l'année suivante en odeur de sainteté, âgé seulement de dix-huit ans. Quelques Autheurs ont écrits qu'il a fait jusqu'à trois mille miracles. Des choses si extraordinaires que publierent les Peres Recolets, ayant esté écoûtées avec respect, Mrs du Conseil en conceurent une idée si relevée, qu'ils demeurerent d'accord avec ces mêmes Religieux, qu'on seroit une solemnité particuliere de ce Bien-heureux le 5. de Juillet, jour de son deceds. Le Père Olivier Juvernay, Gardien de leur Convent [du Couvent des Récolets], fameux pas ses Prédications, jugea à propos de commencer cette Feste par une Messe solemnelle & ce fut Mr l'Abbé de Munster qui officia, ce qu'il fit avec toute la pompe, & toutes les cérémonies ordinaires à un Abbé crossé & mîtré. La beauté de la Symphonie répondit à celle des Voix qui estoient fort en fort grand nombre. Mr de la Bruyere, Commandant de la Place en l'absence de Mr le Marquis de Lambert, assista à cette Feste, avec Mrs du Conseil en Corps. A la fin de la Messe le Père Gardien fit le Panegyrique du Bien-heureux & prit pour son Texte ce Verset du quatrième Pseaume Scitote quoniam mirificavit Dominus Sanctam suum. Il fit connoistre que son enfance avoit esté remplie de merveilles, sa vie Angelique, & sa mort glorieuse. De plusieurs endroits qui luy attirerent un applaudissement general, il n'y en eut point qui satisfit davantage l'Assemblée, que celuy où il dévelopa l'étroite alliance qui se trouve entre la Province de Luxembourg, et le Bien-Heureux dont il avoit entrepris l'Eloge. On en avoit fait faire un Buste [du Bien-heureux] tres bien travaillé, qui fut ensuite porté en Procession. Outre le grand nombre de Religieux revestus, quarante Enfans des premieres Familles de la Ville richement parez, environnerent le Saint Sacrement. La Cérémonie du matin fut terminée par le Te Deum que l'on chanta solemnellement, & aprés lequel on donna la Bénédiction. [...]

[Mort de Jean-Baptiste Cotelier]* §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 201-205

 

Peu de jours auparavant on avoit perdu un fort sçavant homme, appellé Jean-Baptiste Cotelier. Il estoit de Nismes, & est mort icy, Professeur Royal en Langue Grecque, le Lundy 12. de ce mois. Mr Cotelier son Pere, qui avoit une Pension du Clergé en qualité de Ministre converty, ayant pris un soin particulier de l’élever dans l’Etude des Langues & des Sciences, afin de le rendre capable de servir un jour l’Eglise, pria Mr l’Evesque de Chartres, dans le temps que l’Assemblée Generale du Clergé se tenoit a Mante en 1641. de témoigner à la Compagnie qu’il auroit esté bien-aise de luy faire voir à quoy il avoit employé l’argent de sa Pension. Son Fils, qui n’avoit alors que douze ans, fut introduit dans la Salle, où il surprit toute l’Assemblée par les marques qu’il donna d’une capacité extraordinaire. Il expliqua la Bible en Hebreu à l’ouverture du Livre, rendit raison des difficultez qui luy furent faites, tant sur la construction de la Langue, que de ce qui dépendoit des Usages des Juifs ; il fit la même chose, & avec la mesme facilité, à l’égard du Nouveau Testament Grec, & acheva par quelques Démonstrations de Mathematiques en expliquant les Définitions d’Euclïdes. Cela parut comme un prodige en son âge, & la Compagnie souhaitant luy prêter quelque secours, afin qu’il continuast ses Etudes, il fut resolu, que n’estant pas de la qualité requise pour estre employé sur l’Etat, & son Pere y estant déja couché pour six cens livres, cette Pension luy seroit augmentée jusqu’à mille livres, pour luy donner moyen d’avancer son Fils dans les Sciences. On luy ordonna en même temps la somme de trois cens livres, qui luy fut payée pour l’aider à acheter les Livres qui luy estoient necessaires. On peut juger de la grande érudition qu’avoit Mr Cotelier quand il est mort, par ce qu’il sçavoit dés son bas âge. Voicy les Livres qu’il a donnez au Public. Joannis Chrysostomi Homiliæ quatuor, & Interpretio Danielis. C’est un in quarto imprimé en 1661, Opera Sanctorum Patrum qui temporibus Apostolicis floruerunt. Ce sont deux volumes in folio, imprimez en 1672. Ecclesiæ Græcæ Monumenta, imprimez en trois volumes in quarto en 1677. 1681. & 1686.

Air nouveau §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 209-211.

Il y a quelque temps que je vous envoyay un Air à la loüange du Chocolat, composé par Mr de Bacilly. Ses Amis luy en ont demandé un en faveur du Café, qui ne vous plaira pas moins, non seulement pour le chant, mais aussi pour les paroles, cet illustre Auteur réüssissant également en l'un & en l'autre.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par, Café delicieux, dont la douce amertume, doit regarder la page 2[1]1.
Café delicieux, dont la douce amertume,
M'a sceu garantir tant de fois
D'un impitoyable Rhume,
Qui venoit desoler ma voix.
Je serois un ingrat
Si je ne chantois à ta gloire,
Nargue du Chocolat,
Je n'en veux jamais boire,
Fy du Thé,
Et vive le Café.

Cet Air est un recit de Basse, qui ne cede à aucun de plus de cent que Mr de Bacilly a composez depuis vingt-cinq ans qu'il s'avisa de fai[r]e de ces sortes de recits de Basse, dont il est l'Inventeur.

images/1686-08_209.JPG

[Livres d'airs spirituels]* §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 211-213Voir cet air (Café délicieux dont la douce amertume)

On peut en voir la Liste [des récits de basse de Bacilly] dans le second Recüeil de ses Airs Bachiques, qu'on vend chez le Sr de Luynes, & autres Libraires du Palais, avec tous les Livres tant de sa composition que celle du fameux Mr Lambert, auquel il a adressé depuis une Lettre en Vers & en Prose, pour remerciment de l'estime particulière qu'il témoigne faire de luy en toutes sortes de rencontres. En effet la manière dont Mr Lambert en parle, fait assez connoistre qu'il luy trouve tout ce qu'on peut désirer dans un parfait Maistre de Chant en toutes circonstances. Je ne vous répète point ce que je vous ay déjà dit de son Premier Livre de l'Art de Chanter, si vanté non seulement des Musiciens, mais encore de ceux qui faisant profession de parler en public, ont besoin de bien sçavoir la prononciation & la quantité qu'il a establie sur les Sillabes des mots qui se rencontrent dans le chant François, & dans la déclamation. Vous sçavez combien les deux Livres de ses Airs Spirituels sont estimez. Les Préfaces qu'il y a mises font voir la diffèrence qu'il y a entre un Air & un Chant Spirituel, qui d'ordinaire n'étoit qu'un Cantique ou Motet François, au lieu que ses Airs outre la modulation, ont un agrément que d'autres que luy auroient peine à leur donner.

[Histoire] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 230-261

 

Il est arrivé depuis quelque temps un differend d’une nature assez extraordinaire. Quoy que l’Interessé eust bon droit, il a mieux aimé payer que d’intenter un procés, & vous en allez sçavoir les raisons. Un jeune Marquis, qui n’avoit pas encore eu le temps de se ruiner, parce qu’il ne joüissoit que du revenu de son bien, & qu’il ne trouvoit pas tout le credit dont il auroit eu besoin pour soûtenir les excessives dépenses où il estoit naturellement porté, devint éperdument amoureux d’une jeune personne, qui n’estoit Demoiselle que par le privilege qu’ont aujourd’huy toutes les Filles de porter ce nom. Elle avoit fort peu de bien, & n’ayant Pere ny Mere, elle demeuroit chez une Tante, dont la fortune estoit mediocre, ce qui pouvoit l’obliger à fermer les yeux sur beaucoup de choses, & à n’estre pas fachée que les visites que sa Niepce recevoit luy fussent utiles. Le Marquis, dés les premiers jours de sa passion, souhaita d’en donner de solides marques par quelque present de prix, & qui ne luy coûtast guere. Ce n’est pas qu’il eust envie d’épargner, mais il n’avoit point d’argent, & ne sçavoit où en prendre. Il consulta son Valet de chambre, qui estoit le confident de toutes ses affaires de cœur, & bien souvent son Rival secret. C’est l’ordinaire, & les Maistres qui sont magnifiques, sont sujets à faire des liberalitez, dont les Valets de chambre qui les procurent, sçavent quelquefois partager le fruit. Celuy-cy dit au Marquis qu’il sçavoit des Colliers de Perles, façon de fines, ausquels les Orfévres étoient trompez tous les jours, & que pour trois Loüis tout au plus il luy en feroit avoir un, qui seroit estimé deux mille francs de tous ceux qui le verroient ; qu’on avoit beau moüiller ces Colliers, & les grater avec un couteau, qu’ils demeuroient toûjours dans le mesme estat ; que l’eau en estoit tres-belle, semblable à celle des Perles fines, changeante, & faisant la gorge de Pigeon ; que la sueur n’attachoit point ces Perles au cou ; qu’elles n’y tenoient point mesme en les moüillant, & qu’il s’en falloit fort peu qu’elles ne pesassent autant que les fines ; que s’il vouloit en estre persuadé, il le meneroit à la ruë du petit Lyon, proche celle de Saint Denis, chez un Marchand appellé Breton, & Jaquin son Associé, & que ces Marchands qui vendoient ces Perles en gros & en détail, donnoient un Billet de garantie, par lequel ils asseuroient qu’on les portoit sans qu’elles changeassent. Le Marquis luy répondit qu’il avoit veu de ces sortes de Colliers, mais que la verité se découvrant aisément, on ne les pouvoit donner que pour tromper le public de concert avec celles qui les recevoient, & qu’ainsi ce n’estoit pas le moyen de gagner un cœur que le manque de fortune pouvoit rendre interessé. Le Valet de chambre, qui ne manquoit ny d’adresse, ny d’esprit, dit à son Maistre qu’il ne se mist en peine de rien, & qu’il donnast le Collier ; qu’avant qu’il fust reconnu pour faux, il pourroit avoir le temps de gagner le cœur de sa Maîtresse, qui auroit ensuite de la peine à le reprendre, & qu’en tout cas il se reposast sur luy ; qu’il produiroit un Vendeur qui le tireroit d’affaire, en avoüant qu’au lieu d’un Collier de Perles fines qu’il auroit montré d’abord, il luy en auroit livré un faux, dont manque d’argent il luy feroit un Billet de deux cens Loüis payable en deux ans, & que ce Billet remis entre les mains de la Demoiselle, luy tiendroit lieu de Present, en attendant qu’il fust en estat de le retirer par un Present effectif. Le Marquis consentit au stratageme. Aprés tout, ce n’estoit qu’une Bourgeoise qu’il vouloit tromper, & quand la chose auroit esté sceuë, elle ne pouvoit luy faire grand tort. Il acheta le Collier, l’alla porter à la Belle, & en receut des remerciemens tres-gracieux. On luy marqua tant de joye de sa visite qu’on l’arresta jusqu’au soir. Aussi-tost qu’il fut sorty, la Demoiselle montra le Present. La Tante aprés luy avoir donné quelques leçons de Sagesse, la felicita sur la liberalité du jeune Marquis. Elle trouva le Collier tres-beau, & le jugea fin. Une de ses Amies qui la vint voir le lendemain au matin, & qui ne s’y connoissoit pas mieux que la Tante, fut du mesme sentiment. Cependant afin d’en sçavoir le prix au juste, elle l’engagea à l’accompagner chez un Orfévre de sa connoissance, qui luy en diroit la verité. La Demoiselle le mit à son cou, & se rendit chez l’Orfévre. C’estoit un homme fort accommodé, & que le grand étalage de richesses qu’on voyoit dans sa Boutique, faisoit croire experimenté dans son Mestier, mais heureusement pour nôtre Marquis c’estoit un des plus ignorans de cette Profession. Les grands biens de son Pere l’avoient empesché de travailler à se rendre habile, & il s’estoit occupé à se divertir, comme font presque tous ceux qui sont asseurez de se voir riches. Le Pere estant mort, il avoit pris possession & de ses écus & de son argenterie, & le bien d’un homme, quel que soit l’Art dont il se mesle, le rendant toûjours habile, quand mesme il sçauroit fort peu de chose, on venoit chez luy de toutes parts. L’Amie de la Belle à qui il vouloit assez de bien, s’en estant d’abord attiré quelque douceur, luy demanda en riant s’il l’aimoit assez pour luy vouloir donner un Collier pareil à celuy de son Amie. Il le regarda, & estant prié de dire ce qu’il croyoit qu’il valust, aprés l’avoir regardé au cou de la Belle avec plus d’attention, il dit que si on l’avoit eu pour deux mille francs, on n’avoit pas fait un méchant marché. Cela fut entendu d’un homme qui entroit dans la Boutique de l’Orfévre, & qui voyant quelquefois la Demoiselle fit le connoisseur sur le rapport de l’Orfévre, & l’asseura qu’elle avoit un beau Collier. C’estoit un de ces honnestes Usuriers ou Prêteurs sur gages, qui croyent faire grace aux gens quand ils veulent bien se contenter de prendre chaque mois deux sols par écu. Il venoit sçavoir de quelle valeur pouvoit estre un Diamant sur lequel il avoit presté cinquante Pistoles. Aprés que l’Orfévre eut répondu à ce qu’il luy demandoit selon l’étenduë de son ignorance, il sortit avec la Belle qui ayant la demangeaison des jeunes personnes, qui veulent paroistre magnifiques en habits, l’avoit prié de luy prester de l’argent, mais les gages qu’elle luy avoit offerts ne s’estant pas trouvez suffisans pour avoir la somme qu’elle vouloit emprunter, l’affaire n’avoit pas esté concluë. Elle luy en fit reproche, & l’Usurier luy repartit franchement qu’il ne prestoit que sur de la Vaisselle d’argent, ou sur des Bijoux, & que si elle vouloit luy laisser son fil de Perles, il luy donneroit jusqu’à mille francs ; mais que si elle estoit dans ce dessein, il falloit qu’elle vinst chez luy sur l’heure, parce qu’il partoit ce mesme jour pour un Voyage d’un mois. La Belle vit bien que dans la crainte qu’on ne changeast le Collier, il ne vouloit point le perdre de veuë. L’argent offert la tenta. Ce qui la fit balancer, ce fut la crainte de chagriner le Marquis si elle estoit quelque temps sans se parer du Present qu’il luy avoit fait de si bonne grace. Comme elle avoit de l’esprit elle eut bien-tost imaginé une excuse, & les habits à la mode touchant plus son cœur que toute autre chose, elle se rendit avec son Amie chez l’Usurier, qui luy fit cacheter son Collier par les deux bouts. On le mit dans une Boëte qu’elle cacheta encore de son cachet, & ayant receu les mille francs, elle s’en alla fort satisfaite, d’avoir dequoy donner dans l’étoffe. Son impatience ne luy permit pas de differer plus long-temps. Elle en alla choisir des plus belles, & suivant l’usage d’aujourd’huy, elle parut quelques jours aprés dans une magnificence qui passoit tout ce que celles de sa condition se peuvent permettre. Le Marquis fut écouté assez favorablement, & la Belle voulant s’excuser auprés de luy, le pria de ne la pas condamner, si elle attendoit un peu de temps à porter le fil de Perles. Elle feignit qu’elle n’avoit osé parler de ce Present à sa Tante, parce qu’estant trop considerable elle n’auroit pas manqué à la gronder de l’avoir receu ; qu’elle prendroit son temps pour cela, & qu’il falloit la trouver de bonne humeur pour luy avoüer la chose. Le Marquis qui ne souhaitoit rien tant que de l’empescher de montrer les Perles, la pria de ne se point attirer d’affaire, & vit sans aucun chagrin qu’elle ne parlast de son Present à personne. Il redoubla ses empressemens, & le plaisir qu’elle se faisoit de les recevoir, l’en recompensoit d’une maniere à luy faire avoir quelque remords de la tromperie qu’il luy avoit faite. Cependant par le secours de l’argent qu’elle avoit tiré de l’Usurier, elle se mit dans une grande parure, & comme l’ajustement donne toûjours un nouvel éclat à la plus belle personne, ses charmes furent plus vifs, & en peu de temps on vit augmenter le nombre de ses conquestes. Le Marquis ne put souffrir de Rivaux sans luy en montrer beaucoup de chagrin. Sa jalousie ne servit qu’à reculer ses affaires. La Belle entestée de son merite, ne put se resoudre à se priver des douceurs qu’on luy venoit débiter de toutes parts, & le Marquis à qui elle refusa le sacrifice qu’il luy demandoit, prit le party de se retirer. Elle fit valoir à ses Amans la perte qu’ils luy causoient, & rien ne coustant quand on a le cœur touché, chacun chercha à l’envy à signaler son amour par ses liberalitez. Ainsi les Presens luy venant en abondance, elle se vit bien-tost en estat de retirer son collier. Celuy qui l’avoit en gage, & qu’elle envoya querir pour luy rendre son argent, voulut bien aller chez elle, contre l’ordinaire des Presteurs, chez qui on va toûjours terminer ces sortes d’affaires. Il la connoissoit depuis long-temps, & il en avoit déja usé de la mesme sorte en d’autres occasions. Elle prit la boëte où le collier estoit enfermé, & en rompit le cachet, qu’elle reconnut pour estre le même qu’elle y avoit mis. Il demeuroit d’ailleurs fort bien imprimé sur les deux bouts du ruban. Ils arresterent ensemble le compte de l’interest qu’il falloit joindre à la somme principale, & la Belle ouvroit sa bourse pour payer le tout en Loüis d’or, lors qu’il entra un Orfévre qui luy rapportoit une Bague qu’il avoit remise en œuvre. Elle la fit voir à l’Usurier, & demanda en mesme temps à l’Orfévre s’il trouvoit son collier beau. Il répondit aprés l’avoir regardé de prés, que les Ouvriers de ces belles Perles avoient un secret qui n’accommoderoit pas les Joüailliers, & qu’il croyoit que ce collier, tout faux qu’il estoit, valoit du moins trois Loüis. La Demoiselle surprise, soûtint que le collier estoit fin, & en donna pour garant le Presteur mesme, devant qui l’Orfévre, chez qui il l’avoit trouvée, l’avoit estimé deux cens Loüis. Le Presteur ne pût en disconvenir. Il avoüa qu’elle ne pouvoit avoir changé le collier, puis qu’elle l’avoit tiré de son cou pour le luy remettre entre les mains, sans qu’il l’eust quittée un seul moment, mais il dit en mesme temps qu’elle ne pouvoit desavoüer que celuy qu’il rapportoit, ne fust le collier qu’elle avoit mis elle-mesme dans la boëte, puis qu’elle avoit reconnu le cachet en le rompant, & que ce cachet estoit encore tout entier sur le ruban. Elle répondit qu’il estoit absolument impossible qu’un collier fin fust devenu faux dans la boëte, mais qu’on pouvoit avoir fait faire un cachet pareil au sien, & rompu la cire pour changer le collier. Il contesterent long-temps, & chacun soûtint sa cause avec beaucoup de chaleur. L’Orfévre qui estoit present, n’eut point de party à prendre. Il dit seulement qu’il avoit esté obligé de répondre sur la demande qu’on luy avoit faite, & qu’il n’avoit rien dit que de veritable. Aprés une grande & longue dispute, on tomba d’accord que l’on iroit chez l’Orfévre qui avoit crû fin le collier qu’on trouvoit faux, & qu’on resoudroit ce que l’on auroit à faire, aprés qu’il auroit parlé. On ne perdit point de temps. Le Presteur y accompagna la Belle, mais on l’alla chercher inutilement. Il estoit de la Religion P. R. & avoit trouvé moyen de s’échaper du Royaume. Ainsi on perdit toute esperance d’avoir aucun éclaircissement de ce costé-là. On porta le collier chez d’autres Orfévres, & il y en eut qui ne voulurent point décider s’il estoit faux qu’aprés qu’ils l’eurent pesé, mais enfin ayant esté reconnu pour tel, cet article ne fut plus à contester. Le Presteur dit alors à la Demoiselle, qu’il falloit qu’elle nommast celuy qui luy avoit vendu ce Collier, & que c’estoit le moyen de tirer quelques lumieres qui leur pourroient estre utiles. Elle répondit qu’un de ses Amis luy avoit fait ce Present, & le Presteur repliqua que la chose n’en pouvoit aller que mieux, puis que celuy qui luy avoit donné le Collier, n’ayant point d’argent à rendre, quand il seroit faux, ne se feroit pas de peine de dire la verité, au lieu qu’un Orfévre refuseroit toûjours de la dire, moins encore parce qu’on l’obligeroit à restituer l’argent, que par l’affront que luy feroit recevoir une tromperie si criminelle. Le Marquis qu’elle nomma, n’estoit pas moins difficile à trouver que l’Orfévre Protestant. On sçavoit qu’il avoit quitté Paris & qu’il avoit pris employ dans l’Armée des Venitiens. Le bruit couroit mesme qu’il avoit esté tué ; & quand la Nouvelle auroit esté fausse, la Belle dit qu’elle n’estoit pas d’humeur à attendre le payement de son Collier jusqu’à son retour, & qu’on ne se persuaderoit pas dans le monde qu’un habile Presteur sur gages eust donné une somme considerable sur un Collier faux ; que ces Messieurs-la estoient demy Joüailliers, à cause de la quantité de Pierreries qu’on leur mettoit tous les jours entre les mains, & qu’enfin elle vouloit le Collier fin qu’elle luy avoit donné, ou la valeur du Collier. Ils s’échauferent beaucoup, & se separerent sans rien conclurre. La belle estoit asseurée de ne pas tout perdre, puis qu’elle devoit mille francs à l’Usurier, & les interests de cette somme, qui montoient fort haut. L’affaire ayant commencé à estre sceuë dans le monde, le Presteur craignit, d’estre trop connu pour ce qu’il estoit. Un trop grand éclat pouvoit porter préjudice aux autres affaires qu’il avoit de cette mesme nature, & voyant que la Demoiselle estoit resoluë à le poursuivre, il prit le party de s’accommoder. Ce n’est pas qu’il ne trouvast l’affaire assez bonne pour pouvoir risquer à la défendre, mais la qualité de Presteur sur gages estant toûjours odieuse, il apprehenda de n’estre pas traité favorablement s’il paroissoit en Justice. Il fit parler à la Demoiselle par des personnes qu’elle voyoit fort souvent. Elle s’obstina long-temps à vouloir la somme entiere à laquelle le Collier avoit esté prisé devant luy, mais le Marquis l’ayant pû tromper, & luy en donner un faux, ce qui estoit vray-semblable par la circonstance de son cachet demeuré entier, elle jugea enfin à propos de se contenter d’un Bijou de cent écus que le Presteur luy donna, outre la somme qu’elle avoit déja receuë.

[Buste élevé à l’Honneur du Roy] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 282-285

 

Le 22. du mois passé, Mr le President de Chastillon & Mr de Clusel, Commissaire General, Directeurs de l'Hospital & Manufactures de Perigueux, firent élever un Buste du Roy, dans cette Manufacture avec beaucoup de ceremonies. Ce Buste a esté fait par un Frere Jesuite, & passe pour un Chef-d'oeuvre. Les Maire & Consuls avec leurs livrées, aussi bien que les Administrateurs de l'Hospital & Manufactures, s'estant rendus en l'Eglise des Jesuites, on y chanta une Messe solemnelle pour Sa Majesté. Toutes les Compagnies des Bourgeois estoient sous les Armes dans la Court, & au devant du College jusque dans leurs Jardins, au nombre de douze cens hommes. On porta le Buste à l’Hostel de Ville sur un Char de Triomphe, remply d’Ornemens, & attelé de tres-beaux Chevaux. On le laissa devant cét Hôtel pendant quatre heures, & l’on y fit une Garde reguliere. Le Panegyrique du Roy fut prononcée avec beaucoup d’éloquence par un Pere Jesuite, & le Canon annonça les Feux de Joye qui terminerent la Feste.

[Tragedie] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 285-287

 

 

Ces jours passez on representa dans la Court du College de la Marche, une Tragedie intitulée, Le Triomphe de la Religion, qui preceda la distribution des Prix. Le succez en fut fort grand. Comme cette Piece estoit moitié Latine, & moitié Françoise, tout le monde eut dequoy se satisfaire. Il y eut pour Intermede un Ballet qui avoit rapport à la Tragedie, & où le Comique & le Serieux estoient joints avec grand art. Beaucoup de Personnes distinguées par leur naissance & par leur rang, joüirent de ce Spectacle, & l’ordre que l’on vit regner par tout, & qui se trouve si rarement dans ces Assemblées nombreuses, fit voir que le Chef de ce College est homme de teste & d’experience. C’est Mr le Fourt, auquel M. l’Archevesque de Paris a donné depuis peu cette Principalité. S’il a fait paroistre sa capacité publiquement en Sorbonne, lors qu’il a esté auprés des Enfans d’Honneur de Monseigneur le Dauphin, il a montré qu’il ne posse doit pas moins la sçience du monde que celle de l’Ecole. Les services qu’il a rendus a Mr l’Abbé de Lyonne, auprés duquel il estoit quand il quitta la France pour accompagner Mr l’Evesque d’Heliopolis dans ses Missions, luy ont déja procuré des Benefices considerables, & il aura toûjours cette gloire qu’on ne fera jamais rien pour luy qui soit au dessous de ce qu’il merite.

[Mort de Marie Sublet.]* §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 288-289

 

J’ay encore à vous parler de quelques Morts. Celle de Dame Marie Sublet arriva dés la fin de l’autre mois Elle estoit Femme de Messire Julien le Bret, Seigneur de Flacourt, & Mere de Messire Pierre Cardin le Brest, receu Maistre des Requestes en 1676. aprés avoir esté Conseiller au grand Conseil, & presentement Intendant de Justice en Dauphiné. Les Ouvrages que nous a laissez Messire Cardin le Bret Avocat General au Parlement, témoignent sa haute capacité, & feront toûjours conserver la mémoire de son nom par les Gens de Lettres. Quant à celuy de Sublet, il n’y a personne à qui le merite de feu Mr Sublet de Noyers, Baron de Dangu, Secretaire d’Estat, & Surintendant des Bastimens de Sa Majesté, ne l’ait fait connoistre. La parfaite intelligence qu’il avoit des Sciences & des Arts, l’at rendu tres-renommé.

[Mort de M. Mainbourg.]* §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 293-295

 

Mr Mainbourg, si fameux par ses Histoires, mourut dans le mesme temps à l’Abbaye de S. Victor, où il s’étoit retiré. Il fut surpris tout à coup d’une maniere d’étourdissement qui luy osta l’usage de la parole. On le porta sur un lit, & il expira avant qu’on eut achevé de luy donner l’Extreme Onction. Ses Ouvrages sont,

L’Arianisme.

Les Iconoclastes.

Les Croisades.

Le Schisme des Grecs.

Le grand Schisme d’Occident.

La Décadence de l’Empire.

Traité de l’Etablissement de l’Eglise de Rome.

Le Luteranisme.

Le Calvinisme.

L’Histoire de la Ligue.

L’Histoire du Pontificat de Saint Gregoire.

Le Sr Barbin qui a imprimé cette derniere Histoire, débitera dans fort peu de temps celle du Pontificat de Saint Leon, qu’on acheve d’imprimer.

[Feste de Saint-Loüis celebrée au Louvre par Mrs de l’Académie Françoise] §

Mercure galant, août 1686 [tome 10], p. 295-301

 

Dimanche dernier 25. de ce mois, Mrs de l’Academie Françoise celebrerent à leur ordinaire la Feste de S. Loüis, dans la Chapelle du Louvre. Ils se trouverent en fort grand nombre à cette Ceremonie, à laquelle Mr l’Archevesque de Paris, qui est de leur Corps, assista avec les marques de sa Dignité, c’est à dire, en Camail & en Rochet, & avec la Croix. Le reste de l’Assemblée estoit composé de quantité de personnes considerables par leur merite & par leur naissance. Mr l’Abbé de la Vau, presentement Directeur de la Compagnie, celebra la Messe, pendant laquelle il y eut une excellente Musique, de la composition de Mr Oudot. Le Panegyrique du Saint fut prononcé par Mr l’Abbé Robert, Grand Penitencier de l’Eglise de Paris. Il prit ces paroles pour son texte, Per me Reges regnant, & fit voir que bien loin que les Vertus Royales fussent incompatibles avec celles d’un veritable Chrestien, comme Tertullien l’avoit creu, S. Loüis n’avoit esté veritablement Chrestien, que parce qu’il avoit esté humble ; qu’il n’avoit porté la magnificence dans un haut degré, que parce qu’il l’avoit accompagnée d’actions de penitence, & qu’il n’avoit possedé la vraye prudence de la politique, que parce qu’il possedoit la pureté de la Foy. Ce fut le partage de son Discours, dans lequel il fit paroistre autant d’éloquence que de netteté. Il dit qu’il ne faisoit point l’application des vertus de S. Loüis à celles de Sa Majesté, parce qu’il croyoit que ses Auditeurs l’avoient prévenu, & il s’attacha particulierement à la conformité qu’on trouvoit entre nostre grand Monarque & ce Saint Roy touchant l’Heresie. Il rapporta ce qui estoit arrivé à S. Loüis, qui assistant un jour à une Ceremonie de Baptesme qu’on faisoit à Saint Denis, & un Ambassadeur du Roy de Tunis qui s’y trouva, luy ayant dit qu’il croyoit qu’on feroit bien-tost la mesme Ceremonie en son Pays, avoit répondu qu’il souhaiteroit de tout son cœur passer dans les fers tout le reste de sa vie, & avoir la consolation de voir le Roy son Maistre, & tout le Peuple de Tunis Chrestien. Mr l’Abbé Robert fit voir la conformité qu’avoit en cela Loüis le Grand avec Saint Loüys, puis qu’on luy avoit entendu dire qu’il donneroit volontiers un bras pour avoir la joye de bannir entierement l’Heresie de son Royaume. Il ajoûta que Dieu avoit beny ses desseins par un succés qui paroissoit incroyable, & que s’il y avoit des Calvinistes qui ne se fussent pas convertis d’abord de bonne foy, la pluspart estoient revenus à eux, & avoient connu que Dieu, leur avoit veritablement envoyé un Ange pour les delivrer. Il tira ces paroles de ce qu’avoit dit S. Pierre lors qu’il estoit sorty de prison, sans pouvoir d’abord comprendre quelle estoit la main qui avoit rompu ses fers. Toute l’Assemblée fut charmée de ce Discours, & il seroit difficile de donner plus de loüanges que l’on en donna de toutes parts à Mr l’Abbé Robert. Il est Frere de Mr Robert, Procureur du Roy au Chastelet, & de Mr Robert, qui fait tous les jours éclater son éloquence au Barreau. Aprés la Ceremonie, Mr le Maréchal Duc de Vivone, qui a un Appartement au Louvre, traita Mrs de l’Academie avec sa magnificence ordinaire.