1693

Mercure galant, mai 1693 [tome 6].

2017
Source : Mercure galant, mai 1693 [tome 6].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure galant, mai 1693 [tome 6]. §

Au Roy §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 7-10.

 

Le Roy est si cher à tous ses Sujets, & sa Personne sacrée leur est si considerable, que si-tost qu’ils entendent dire que ce Prince se prépare à faire quelque voyage, ils en prennent de l’inquietude, par la crainte que les fatigues où il continuë à s’exposer pour mettre ses Peuples à couvert des menaces de la Ligue, n’alterent cette santé prétieuse, qui fait la felicité de ses Etats. C’est par ce motif de crainte, qui est un sentiment general, que fait naistre dans tous les cœurs le zele respectueux que l’on a pour ce Monarque, que Mr Roubin, de l’Academie Royale d’Arles, a fait le Sonnet que vous allez lire.

AU ROY.

Donne un peu de relâche aux Filles de Memoire,
Le Parnasse pour toy n’a pas assez d’Ouvriers,
Et le nombre étonnant de tant d’exploits guerriers
Lasse les doctes mains qui tracent ton Histoire.
***
Content d’avoir cent fois remporté la victoire
Contre tant d’Ennemis si puissans & si fiers,
Grand Prince, aprés avoir cueilly tant de Lauriers,
Passe en repos tes jours dans le sein de la gloire.
***
Laisse agir desormais la valeur de ton Fils.
Par tout ce jeune Mars vaincra comme tu fis ;
Ses fameux coups d’essay l’ont déja fait connoistre.
***
Tu ne dois plus chercher à signaler ton bras,
Ta gloire est à son comble, & si rien peut l’accroistre,
C’est que ce Fils te suive, & marche sur tes pas.

À Mademoiselle de Scudery §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 10-22.

 

Vous serez bien-aise, sans doute, d’entendre encore parler du Roy dans une Epistre en Vers qui a esté écrite sur la mort de Mr Pelisson, dont les grandes qualitez vous estoient connuës. Elle est de Mr Betoulaud, qui a esté approuvé de tout le monde dans la justice qu’il a renduë à cet illustre Défunt.

À MADEMOISELLE
DE SCUDERY.

Que ne puis-je au lieu d’ancre écrire avec des pleurs !
Mes larmes vous peindroient mes sensibles douleurs,
Et vous verriez, SAPHO, ma tristesse mortelle
Meslée avec le nom de nostre Amy fidelle.
Helas ! nous le perdons, & Pelisson n’est plus.
Vos regrets & les miens maintenant superflus
Ne sçauroient l’arracher à la Parque inflexible,
Et c’est le seul miracle à vos mains impossible.
Si la Religion, si l’Honneur, si Themis ;
Si la rare Vertu qui luy fit tant d’Amis ;
Si la Cour d’Apollon, si l’Esprit, si la Gloire,
Qui suit les Favoris des Filles de Memoire
Pouvoient se joindre à nous pour luy rendre le jour,
Et d’une Ombre qui fuit procurer le retour,
Vainqueur des froids Cyprés qui couvrirent sa biére
Bien-tost ce cher Amy reverroit la lumiere.
Mais que nous sert l’ardeur de ces vœux impuissans,
Et qu’avez-vous pour luy qu’un peu de foible encens,
Qui se meslant au bruit que fait la Renommée,
Exhale aprés les Morts un reste de fumée ?
C’est par là seulement que nous pouvons guerir
La blessure du cœur toujours preste à s’ouvrir,
Quand d’un Amy qui fut l’ornement de nostre âge
Nous nous traçons encor une lugubre Image.
Les Muses dont il fut si tendrement chery,
De leur plus pur Nectar l’avoient d’abord nourry.
Pindare, Anacreon dans vostre Cour galante
Brillerent tour à tour sous l’heureux nom d’Acante.
Homere en sa faveur reprenant le pinceau
Y vint d’Eurimedon * achever le Tableau.
Mais des Cygnes fameux abandonnant la place,
Et s’élevant depuis plus haut que le Parnasse,
En Aigle qui voloit dans le sein du Soleil,
Et qui s’y remplissoit de son feu sans pareil,
Il joignoit seulement à son culte fidelle
De nos sacrez Autels la défense immortelle.
Ce n’estoit plus l’Erreur sucée avec le lait ;
Ce monstre en son esprit sincerement défait,
Estoit, grace à la Foy, grace au sçavoir sublime,
Des saintes Veritez devenu la victime.
Sapho, vous le sçavez, & vous sçavez encor,
Vous qui de son esprit vistes le noble essor,
Qu’aprés Dieu qu’il servoit d’une ardeur si constante,
LOUIS seul fut l’objet de sa plume éloquente.
Veiller pour le montrer aux siecles à venir,
Tel qu’à peine nos yeux le peuvent soûtenir ;
Unir tous les rayons qui composent sa gloire
Pour la mettre en dépost au Temple de Memoire ;
Le peindre environné d’heroïques vertus,
D’Ennemis subjuguez, de Monstres abattus,
Et démêler enfin cette sagesse immense
Qui de tout l’Univers fait triompher la France,
Furent les dignes soins de nostre illustre Amy,
Qui pour ce grand Tableau qu’il n’a fait qu’à demy,
Et dont la seule ébauche étonnera l’Envie,
Helas ! devoit encor avoir mille ans de vie.
Mais son esprit formé de tant d’esprits divers,
Admirable en Histoire, en Eloges, en Vers,
En Lettres, en Morale épurée & choisie,
En foudres pleins d’éclairs qui frapoient l’Heresie,
Pouvoit-il égaler son cœur si genereux ;
Si grand pour ses Amis heureux ou malheureux,
Si plein de probité, d’égalité constante,
D’équité, de candeur, de bonté bienfaisante ?
Homme du siecle d’Or qui vivoit parmy nous,
On ne voyoit chez luy ny l’indigne couroux,
Ny l’attrait des plaisirs, ny l’amour des richesses,
Ny l’oubly des bienfaits, ny les lâches adresses,
Ny la secrete envie à l’œil plein de poison
D’un venin dangereux infecter sa raison.
Il sembloit que le Ciel, pour former sa belle Ame,
De quelque Astre brillant eust emprunté sa flame ;
Mais cet Astre, Sapho, s’est éteint à nos yeux,
Il s’est perdu pour nous dans l’espace des Cieux.
Comme on peut toutefois jusque dans l’Empyrée,
Et dans les vastes champs de la voûte azurée,
Conserver de la terre un souvenir charmant,
L’Image de LOUIS l’y suit incessamment.
Il s’y retrace encor ce Heros magnanime
Le comblant de bontez, luy donnant son estime,
Honneur qu’il préferoit aux plus riches trésors,
Et qui sçait le toucher même au sejour des Morts.
Ah ! s’il pouvoit aussi, malgré la loy prescrite,
Revenir sur la terre honorer le merite,
Sapho, bien-tost son Ombre errante autour de vous
Revoleroit aux soins qui luy furent si doux.
Il reviendroit bientost environné de gloire
Louër vostre courage à sauver sa memoire ;
À le défendre encor jusqu’au sein du tombeau,
Et de la verité luy prestant le flambeau
Dissiper l’imposture & ses noires tenebres,
Qui vouloient offusquer des vertus si celebres.
Illustres Successeurs † des Sçavans qu’il a peints,
Et qui semblent toujours animez par ses mains,
Vous, genereux Rivaux, dont l’art noble & sublime
Sçait graver en traits d’or vostre éclatante estime,
Luy refuserez-vous ces marbres éternels,
Où vous sauvez les noms des plus fameux Mortels ?
Pour moy, si je pouvois avec la main des Graces
De vostre heureux burin suivre à mon tour les traces,
Au lieu de me livrer en proye à mes douleurs,
Si je pouvois tarir les sources de mes pleurs,
Vous me verriez bien-tost, dans l’ardeur de mon zele,
Essayer d’imiter vostre adresse immortelle.
Mais qui pourra, Sapho, vous égaler jamais,
Dés que vous suspendrez le cours de vos regrets ?
Pellisson paroistra vivant & plein de gloire,
Sous les plus verts lauriers des Filles de Memoire,
Quand vous rassemblerez par vostre art sans pareil
Mille rayons plus purs que tous ceux du Soleil,
Pour peindre cet Amy, qui brillant de lumiere
D’une trace d’éclairs a remply sa carriere.
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[Embarras d’une Belle, Fragment d’histoire] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 44-58.

 

Je suis prié, Madame, de vous demander vostre sentiment & celuy de vos Amies sur l’embarras ou se trouve une fort aimable Demoiselle, dont je vais vous faire le Portrait fort au naturel. Elle est passablement bien faite, & quoy qu’elle n’ait rien de laid dans ses traits, les avantages de la beauté l’ont toujours si peu touchée, qu’on peut dire qu’elle ne s’est jamais mise en peine de paroistre belle. Elle s’est donnée tout à l’esprit, & elle en est idolatre. Aussi l’a-t-elle extraordinaire, & de la derniere vivacité. On n’en vit jamais de plus solide avec autant de jeunesse qu’elle en a, ny de plus fecond avec si peu d’estude. Elle ne dit rien qui ne soit nouveau, tout ce qu’elle fait est distingué, & cependant elle n’affecte, ny de se faire distinguer par la nouveauté, ny de se faire admirer par la distinction que peut luy faire donner la superiorité de son esprit. Les sages sont persuadez de sa sagesse. Ceux qui ne le sont point, souhaiteroient fort qu’elle voulust bien leur ressembler, & c’est ce qui fait que quelquefois ils se laissent surprendre à l’envie, qui tâche inutilement de luy porter quelque atteinte. Sa conduite la met au dessus de sa malice, & tout le monde confesse qu’elle n’en doit rien apprehender. Cette Demoiselle, telle que je vous la peins, a souffert depuis deux ans les soins & l’attachement d’un Cavalier fort aimable, & c’est assez vous en dire pour vous marquer qu’elle l’aime. Il est d’une douceur & d’une civilité charmante. Quoy qu’il ait tout l’esprit qu’on peut avoir, il a encore plus de modestie. Tous ceux qui le connoissent l’estiment, chacun demeurant d’accord de la sagesse qui est comme née avec luy, de la bonté de son cœur, & des avantages qu’une tres-belle taille, & des traits assez regulierement formez peuvent donner à un jeune Cavalier. La Belle, en luy accordant toute son estime, fut approuvée des plus rigides censeurs, & de son costé, il s’accoutuma à la voir, sans songer qu’il deust l’aimer. C’estoit un cœur neuf fort peu sçavant en affaires tendres, & quand il auroit voulu prendre des precautions contre elle, elles luy auroient servy de peu de chose, tant les charmes de son esprit l’attachoient. Il ne pouvoit voir venir la tendresse, parce qu’il ne la connoissoit pas encore, quoy que peut estre il la sentist quelquefois, mais elle n’avoit pour luy que les apparences de l’estime, tout au plus de l’amitié, & ainsi il la laissa entrer dans son cœur sans s’en defier. Enfin il connut veritablement qu’il aimoit la Belle, & la Belle en fut ravie. Tous deux se communiquoient leurs plus secrets sentimens, comme sans en avoir le dessein, & d’une maniere qui ne servit qu’à serrer leur chaîne plus étroitement. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est que l’amour de la Demoiselle se purifia de jour en jour, & se dégagea pour ainsi dire de toute matiere, devenant un amour tout à fait spirituel, & fort semblable à celuy des Intelligences. Elle n’aima le Cavalier que pour la plus belle partie de luy mesme, c’est à dire pour son esprit, & pour la droiture de son cœur. Elle ne pensa plus du tout à sa fortune, ny à d’autres avantages, qui avoient contribué à l’engagement qu’elle avoit esté bien-aise de prendre pour luy. Les qualitez admirables qu’il faisoit paroistre par ses sentimens & par la beauté de son genie, furent l’unique objet de sa passion. Elle les étudia plus que jamais, & y fit des découvertes qui l’ébloüirent, & qui la charmerent de nouveau. Dans ces exactes recherches elle reconnut mille vertus, sans s’appercevoir d’aucun défaut. Elle s’interrogea plusieurs fois sur l’amour qu’elle sentoit pour le Cavalier, & estant convaincuë de sa pureté, elle resolut de le conserver toute sa vie, quelque chose qui pust arriver du costé du Ciel ou des hommes. Ne l’aimant que pour luy-mesme, & luy ne changeant jamais en luy mesme, disoit-elle, je seray toujours la même, & je verray avec joye tout ce qui pourra contribuer à le rendre heureux, fust-ce la ruine de tous mes interests & ma perte mesme. Et plust au Ciel que je pusse moy-mesme faire son bonheur, j’en chercherois tous les moyens que me permettroit ma gloire, sans examiner si j’y trouverois le mien, ou du moins en l’y cherchant je n’aurois en veuë que sa seule satisfaction. Voilà quels estoient les sentimens de cette aimable Personne, lors qu’un jour dans une conversation qu’ils eurent ensemble, elle dit au Cavalier quelque chose dont il se facha, quoy que ce fust sans aucune intention de luy déplaire. Il faut vous dire ce qui a suivi ce differend. Le Cavalier, ou pour se vanger, ou pour mieux connoistre les sentimens de la Demoiselle, n’a eu des yeux depuis quelque temps que pour une fort jolie personne, dont il est connu il y a plusieurs années, & pour laquelle il paroist avoir naturellement quelque panchant. Elle est de bonne maison, bien-faite, tres-civile, douce & engageante, & a quelques avantages pour les agrémens du corps, qui ne se rencontrent point dans celle qui a eu ses premiers soins. Quant à l’esprit, elle l’a d’une maniere à ne déplaire à personne, & de toutes les Filles de la Ville, c’est une de celles que la Demoiselle dont j’ay l’embarras à vous expliquer, estime le plus. Cependant on peut dire qu’elle n’a qu’une douceur affectée, & qu’une muette civilité. Le reste n’a rien de solide, & à tout prendre, ce n’est qu’une Fille d’un genie borné, & que rien n’éleve au dessus des autres. Dans le fond, elle n’a peut estre envie que de l’emporter sur sa Rivale, en luy dérobant le Cavalier dont la conversation luy fait passer d’agreables heures, & quand ce seroit une alliance qui pourroit l’accommoder, je vous demande pour cette aimable personne, dont je vous ay peint l’amour si pur & si desinteressé, si voyant une si grande inégalité entre les deux partis, dont l’un a beaucoup plus de merite que l’autre, il ne doit pas luy estre permis de faire tous ses efforts pour empêcher que ce mariage ne se fasse. Elle a chagriné le Cavalier à qui ce nouvel engagement paroist estre cher & agreable. Comme elle n’a point d’autre plaisir que le sien, doit-elle soufrir, sans y mettre obstacle, qu’il s’engage entierement ? Ce que vous deciderez là-dessus sera sa regle, puis qu’elle proteste que si l’on trouve, que pour ne point dementir son caractere, qui est d’aimer sans aucune veuë pour elle-mesme, elle doit cesser entierement de le voir, elle se sent l’esprit assez fort pour s’y resoudre, voulant luy prouver que sa satisfaction & son interest prévaudront toûjours en elle sur tout ce qui la pourroit porter à souhaiter de ne le pas perdre. La demande qu’elle fait sur la resolution qu’elle doit prendre, est fort serieuse. Quand le changement que luy a marqué le Cavalier, ne seroit qu’en apparence, elle le prend pour ce qu’il paroist, & se croit en droit de borner sa penetration, lors qu’il borne sa sincerité.

Vers allegoriques §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 58-62.

 

Je vous envoye des Vers, où quoy qu’il y ait beaucoup d’esprit, vous connoistrez aisément que l’Illustre Madame des Houlieres qui les a faits, n’a écouté que les mouvemens du cœur. Je vous en laisse faire l’application.

VERS ALLEGORIQUES.

Dans ces prez fleuris
Qu’arrose la Seine,
Cherchez qui vous mene,
Mes cheres Brebis.
J’ay fait pour vous rendre
Le destin plus doux,
Ce qu’on peut attendre
D’une amitié tendre,
Mais son long couroux
Détruit, empoisonne
Tous mes soins pour vous,
Et vous abandonne
Aux fureurs des Loups.
Seriez-vous leur proye,
Aimable Troupeau,
Vous de ce hameau
L’honneur & la joye,
Vous qui gras & beau
Me donniez sans cesse
Sur l’herbette épaisse
Un plaisir nouveau ?
Que je vous regrette !
Mais il faut ceder.
Sans chien, sans houlette,
Puis-je vous garder ?
L’injuste fortune
Me les a ravis.
En vain j’importune
Le Ciel par mes cris ;
Il rit de mes craintes,
Et sourd à mes plaintes,
Houlette, ny chien,
Il ne me rend rien.
Puissiez-vous contentes,
Et sans mon secours,
Passer d’heureux jours,
Brebis innocentes,
Brebis, mes amours !
Que Pan vous défende,
Helas ! il le sçait.
Je ne luy demande
Que ce seul bienfait.
Ouy, Brebis cheries,
Qu’avec tant de soin
J’ay toujours nourries,
Je prens à témoin
Ces bois, ces prairies,
Que si les faveurs
Du Dieu des Pasteurs
Vous gardent d’outrages,
Et vous font avoir
Du matin au soir
De gras pasturages,
J’en conserveray
Tant que je vivray
La douce memoire,
Et que mes Chansons
En mille façons
Porteront sa gloire,
Du rivage heureux,
Où vif & pompeux,
L’Astre qui mesure
Les nuits, & les jours
Commençant son cours,
Rend à la Nature
Toute sa parure,
Jusqu’en ces climats,
Où sans doute las
D’éclairer le monde,
Il va chez Thetis
Rallumer dans l’onde
Ses feux amortis.

[Article fort extraordinaire] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 62-69.

 

Vous avez peut estre entendu déja parler d’une chose fort extraordinaire qui se trouve en Pologne, & principalement en Russie. Ce sont des Corps morts que l’on appelle en latin Striges, & en langue du Pays Upierz, & qui ont une certaine humeur que le commun peuple & plusieurs personnes sçavantes asseurent estre du sang. On dit que le Demon tire ce sang du corps d’une personne vivante, ou de quelques bestiaux, & qu’il le porte dans un corps mort, parce qu’on prétend que le Demon sort de ce Cadavre en de certains temps, depuis midy jusques à minuit, aprés quoy il y retourne & y met le sang qu’il a amassé. Il s’y trouve avec le temps en telle abondance, qu’il sort par la bouche, par le nez, & sur tout par les oreilles du Mort, en sorte que le Cadavre nage dans son Cercueil. Il y a plus. Ce même Cadavre ressent une faim qui luy fait manger les linges où il est ensevely, & en effet on les trouve dans sa bouche. Le Demon qui sort du Cadavre, va troubler la nuit ceux avec qui le Mort a eu le plus de familiarité pendant sa vie, & leur fait beaucoup de peine dans le temps qu’ils dorment. Il les embrasse, les serre, en leur representant la figure de leur Parent, ou de leur Amy, & les affoiblit de telle sorte en suçant leur sang pour le porter au Cadavre, qu’en s’éveillant sans connoistre ce qu’ils sentent, ils appellent au secours. Ils deviennent maigres, & attenuez, & le Demon ne les quitte point, que tous ceux de la Famille ne meurent l’un aprés l’autre. Il y a de deux sortes de ces Esprits ou Demons. Les uns vont aux hommes, & d’autres aux Bestes qu’ils font mourir de la mesme sorte en suçant leur sang. Le ravage seroit grand sans le remede que l’on y apporte. Il consiste à manger du pain fait, pétry & cuit avec le sang qu’on recueille de ces sortes de Cadavres. On les trouve dans leurs Cercueils, mols, flexibles, enflez, & rubiconds, & non pas secs & arides comme les autres Cadavres, quelque temps qui puisse s’estre écoulé depuis qu’ils ont esté mis en terre. Quand on les trouve de cette sorte, ayant la figure de ceux qui ont apparu en songe, on leur coupe la teste, & on leur ouvre le cœur, & il en sort quantité de sang. On le ramasse, & on le mêle avec de la farine pour la pétrir, & en faire ce pain, qui est un remede seur pour se garantir d’une vexation si terrible. Aprés qu’on leur a coupé la teste, ceux que l’Esprit tourmentoit la nuit, n’en sont plus troublez, & se portent bien en suite. Depuis peu de temps une jeune Fille en a fait l’épreuve. La douleur qu’elle a sentie en dormant l’ayant éveillée pour demander du secours, elle a dit qu’elle avoit veu la figure de sa Mere qui estoit morte il y avoit déja fort long-temps. Cette Fille deperissoit tous les jours, devenant maigre & sans force. On a déterré le Corps de sa Mere qu’on a trouvé mol, enflé & rubicond. On luy a coupé la teste & ouvert le cœur, d’où il est sorty grande abondance de sang, aprés quoy la langueur où elle estoit, a cessé, & elle est entierement revenuë de sa maladie. Des Prestres dignes de foy, qui ont veu faire ces sortes d’executions, attestent la verité de tout ce que je vous dis, & cela est ordinaire dans la Province de Russie.

[Prodige] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 69-70.

 

Tandis que je suis sur les Prodiges, il faut que je vous fasse part de ce qui a esté veu depuis peu de temps dans le Cabinet d’un Religieux, qui entre plusieurs curiositez, conserve dans une grande Phiole un petit Chien qui a deux corps, & n’a qu’une teste. On luy voit sept pieds, dont l’un est un pied de Taupe. Il y a grande apparence que le huitiéme est dans le corps de cet Animal, car ces deux corps s’embrassent Il a aussi deux queuës. On asseure que ce Chien a eu vie quelque temps. Il est d’un beau poil noir & blanc, & est venu d’une fort belle Chienne, qu’une Dame à qui elle appartenoit, portoit ordinairement dans son manchon. Ceux qui étudient les productions bizarres de la nature, feroient plaisir à beaucoup de Curieux, s’ils leur apprenoient, pourquoy ce pied de Taupe se rencontre dans un Chien.

[Dialogue] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 71-73.

 

Les Vers du Dialogue qui suit, sont faits pour estre mis en Musique. Vous leur trouverez le tour qu’il faut pour cela.

TIRSIS.

Ah, qu’il m’est doux de vous aimer !
Mon seul bonheur est de vous plaire.

SILVIE.

Si cet amour estoit sincere,
Il auroit de quoy me charmer.

TIRSIS.

Ciel, doutez-vous encor de mon amour extrême ?
 N’en croyez-vous pas mes sermens ?

SILVIE.

Les Dieux permettent aux Amans
D’attester vainement leur puissance suprême.

TIRSIS.

Croyez-en mes soupirs.

SILVIE.

Ne me trompent-ils pas ?

TIRSIS.

Du moins croyez-en vos appas.

SILVIE.

Mes yeux n’ont point assez de charmes
 Pour captiver vostre cœur.

TIRSIS.

Ils peuvent arracher les armes
 Au plus superbe Vainqueur.

SILVIE.

Ah, plust au Ciel que vous fussiez fidelle !

TIRSIS.

Je vous fais à jamais maistresse de mon cœur.

TOUS DEUX.

Heureux, qui peut jusqu’à la mort
 Brûler d’une ardeur mutuelle.

[Sonnet] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 73-74.

 

Le Sonnet qui suit est du mesme Auteur qui a fait ce Dialogue. Il peint le desespoir d’un Amant qui est sur le point de se separer de ce qu’il aime.

Il faut donc m’arracher de ce sejour aimable,
Où mon cœur a goûté tant de plaisirs charmans ;
Il faut que j’abandonne un objet adorable,
Qui faisoit que mes jours n’estoient que des momens.
Aprés avoir joüy d’un destin favorable,
Qu’il est dur de sortir de ces enchantemens !
Les plaisirs que nous offre un bonheur peu durable,
Quand on s’en voit priver, augmentent nos tourmens.
***
Enfin il faut partir ; un devoir trop barbare
De tout ce que j’aimois aujourd’huy me separe.
Que ce cruel départ doit affliger mon cœur !
***
Si les maux qui suivront cette absence terrible
Egalent les plaisirs où je fus si sensible,
Qui pourra concevoir l’excés de ma douleur ?

[Lettre écrite de Saumur concernant la Baguette] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 75-106.

 

Je vous envoye la copie d’une Lettre sur la Baguette. Elle estoit entre mes mains dés la fin du dernier mois, ce qui est une preuve que celuy qui l’a écrite sçavoit ce qui s’est passé chez Monsieur le Prince avant qu’il fust connu du Public, par toutes les circonstances que je vous en ay mandées. La matiere qui avoit esté trop longtemps uniforme, commençoit à ennuyer, quoy que merveilleuse, mais les contestations vont la rendre plus divertissante, & par ce moyen on pourra apprendre & déveloper la verité ; estant difficile que l’on soit bien instruit d’une cause, tant que l’on n’entend parler qu’un seul Avocat.

À Saumur, le 18. Avril 1693.

J’ay lû avec plaisir le livre de Mr de Valmont sur la Baguette Divinatoire. Il est remply d’experiences curieuses & agreablement raportées, & son Auteur merite beaucoup de loüanges d’avoir ramassé en si peu de temps tant de faits surprenants des Allemans, des Danois, des Anglois, des Italiens, & des François. Il peut passer pour un sçavant Historien des effets merveilleux de la Nature. Il luy manque cependant, à mon avis, quelques degrez d’incredulité. Il prend aisément pour vray sur la foy d’un homme des faits qui sont si rares, & si éloignez de ce que nous avons coûtume de voir, qu’ils meriteroient bien d’estre rapportez par un grand nombre de témoins exacts & judicieux, car il en faut revenir à proportionner le nombre & la qualité des témoignages aux degrez de surprenant & d’extraordinaire dont est le fait. Quand on ne s’attache point à cette proportion, il ne faut pas s’attendre d’estre cru, ny des bons esprits, ny de ceux qui font les bons esprits, en affectant de ne rien croire de surprenant, quelques témoignages qu’on leur apporte.

Si le fait estoit de nature que le Lecteur pust luy-même commodément s’en convaincre par son experience, l’Auteur n’auroit pas besoin de témoins pour se faire croire, mais quand la chose se trouve autrement, il faut, si l’Auteur a eu de bonnes raisons de croire, qu’il se donne la patience de marquer par quels degrez il est venu à croire, & qu’il n’oublie pas la moindre des preuves qui l’ont peu à peu engagé dans l’opinion qu’il a embrassée. Or je ne vois pas que Mr de Valmont se soit attaché à cette precaution, sur tout dans le fait de la Baguette. Il est persuadé, qu’ayant pris toutes les mesures qui luy sont venuës en l’esprit pour s’assurer de la verité du fait, il est en estat de se presenter comme témoin croyable, sans nous rendre compte de ses mesures, & il ne songe pas que si luy-même n’avoit de preuves que le témoignage de trois personnes comme luy, qui ne luy diroient point comment ils en ont usé pour se garantir de l’imposture de Jacques Aimar, s’il est vray que ce soit un Imposteur, il ne croiroit pas le fait ; car enfin il est plus aisé de croire que trois ou quatre témoins, d’ailleurs gens d’esprit, ont esté trompez, & seduits par un bruit populaire, qui fait toûjours impression, même sur les gens les plus sensez, par un jeu de main devenu imperceptible, par un long usage, par un hazard favorable qui est en droit de surprendre quand on devine juste & de suitte plusieurs choses ; enfin par un peu d’art à remarquer & à profiter du foible des gens surpris, qui ne sçauroient s’empêcher d’aider à découvrir ce qu’ils veulent tenir caché, soit par des marques d’une grande crainte, s’ils sont coupables, soit par des marques de joye, s’ils souhaitent que le merveilleux qu’ils commencent à croire avec plaisir se trouve vray ; il est plus aisé, dis-je, de croire que les témoins se sont eux-mesmes laissé tromper, que non pas de croire des effets aussi étranges que ceux que l’on attribue au talent naturel de Jacques Aimar. S’il est vray que Mr de Valmont en useroit de cette maniere, il ne doit pas estre surpris qu’on en use pour luy, comme il en useroit pour les autres, & qu’on ne s’embarque pas à croire des choses qui ont si peu de vrai-semblance, sur son seul témoignage, lors qu’il n’est pas accompagné de toutes les mesures qu’il a prises pour ne pas croire legerement. Je ne parle point de la maniere dont il explique les effets de la Baguette. Je n’aime pas à examiner l’explication du Phenomene avant que d’estre seur qu’il soit vray, & non pas supposé, de peur de tomber dans le ridicule des Physiciens à la dent d’or, dont il rapporte agreablement l’Histoire au commencement de son Livre. Je ne diray sur cela qu’une chose ; c’est que sa maniere d’expliquer n’est point pour moy assez nette, assez claire, assez convaincante, pour faire disparoistre la difficulté que j’ay à croire le fait, car c’est une preuve qui aide à croire les faits quand l’explication en est si claire & si facile, qu’on commence à voir qu’il est tres-aisé, ou tres-possible qu’ils soient arrivez de la maniere dont on le dit, comme c’en est une que le fait est faux, quand plusieurs Physiciens, aprés avoir pensé, n’imaginent rien qui les contente sur la maniere dont le fait pourroit estre arrivé. Je veux seulement vous mettre devant les yeux les raisons de croire & de ne pas croire le fait, & vous dire la situation où je suis sur cela, afin que si quelqu’un veut prendre la peine de lever mes doutes, je me mette en suite à examiner les raisonnemens que les Physiciens font sur ce prétendu talent. Il y a plusieurs faits dans l’histoire de Jacques Aimar qui ne sont pas également incroyables, & qui ont chacun leurs soupçons & leurs preuves de vray & de faux, il est à propos de les examiner en détail. On dit qu’il devine le chemin des eaux qui coulent sous terre. Ce qui est pour luy, c’est qu’il a deviné juste en quelques endroits à Chantilly. Plusieurs personnes disent encore qu’ils ont senti tourner la Baguette entre leurs mains, quand ils se sont trouvez sur la voye des Canaux, & que cette Baguette ne tournoit point & ne faisoit point d’effort pour tourner, quand ils estoient hors de la voye.

Ce qui est contre, c’est que la Baguette n’a point tourné à Chantilly sur des endroits où il y avoit des Canaux, & elle a tourné sur d’autres où il n’y en avoit point. De cela on peut conclure que si sa Baguette tourne sur des Canaux cachez sous terre, c’est ou par la volonté de Jacques Aimar, ou par hazard. Si c’est par sa volonté, c’est imposture ; si c’est par hazard, cela vient autant du ressort de la Baguette ou de toute autre cause, que des eaux coulantes. Ceux qui disent qu’ils ont senti la Baguette tourner entre leurs mains, ne disent pas qu’elle ait tournoyé, c’est-à-dire, qu’elle ait fait plusieurs tours comme elle fait entre les mains d’Aimar, & c’est un soupçon d’adresse, & d’imposture de sa part, que ceux qui ont le mesme talent ne fassent pas comme luy. D’ailleurs, sa Baguette tourne sur une pierre, sur un lieu voûté, sur des ossemens, sur du metal aussi bien que sur l’eau. Or il est visible qu’il est assez difficile que sous terre à une distance de quinze pieds il ne se trouve de l’eau, ou quelqu’une de ces choses.

On dit aussi qu’Aimar a le talent de deviner où l’on a caché de l’argent, ou de l’or.

Ce qui est pour luy, c’est que plusieurs personnes rapportent, qu’aprés avoir caché sous du pavé & dans des fentes d’un parquet à Lyon, des pieces d’or ou d’argent, il a deviné en mettant le pied dessus, qu’elles estoient sous son pied. C’est une opinion receuë de plusieurs Physiciens, que la Baguette de Coudrier tourne sur des Mines de metaux.

Ce qui est contre Aimar, c’est qu’on ne dit point combien de fois il a réiteré ces experiences, s’il avoit les yeux bandez, & s’il n’a pas quelquefois manqué ; car en ce cas il a pû estre aidé de ses yeux, & favorisé du hazard. D’ailleurs, il a fait une experience dans le jardin de l’Hostel de Condé, en presence de Monsieur le Prince, & de quantité de personnes, où il fit tourner sa Baguette sur un trou recouvert de terre, où il y avoit un sac de cailloux, & il passa sur un autre trou, où il y avoit un sac d’argent, sur lequel sa Baguette ne tourna point, preuve constante qu’il y a de l’imposture de la part d’Aimar, & qu’il fait tourner la Baguette quand il luy plaist. Il a avoué mesme qu’il n’avoit plus cette vertu à Paris pour l’or, & pour l’argent, quoy qu’il l’ait euë à Lyon, & qu’il ne sçait pas la raison de ce changement ; mais la raison la plus vrai-semblable de ce succés different de la Baguette à Lyon ou à Paris, c’est que l’on est moins credule, & qu’on a de meilleurs yeux à Paris qu’à Lyon. On dit encore qu’il devine seurement où l’on a volé, & qu’il suit le Voleur à la piste, mesme deux ans aprés le vol fait.

Ce qui est pour luy, c’est ce que l’on conte qu’il a fait à Lyon sur des vols domestiques, & dont on a imprimé des Relations, & ce qu’il a fait à l’Hostel de Condé, où l’on avoit volé il y a deux ans, deux petits flambeaux d’argent de toilette. Il mena droit ceux qui l’accompagnoient à la maison de l’Orphévre chez qui on avoit porté les flambeaux, & le Voleur rendit l’argent à Mr le Curé de Saint Sulpice, qui l’apporta à Madame la Princesse deux jours aprés cette perquisition d’Aimar. Il a aussi deviné chez le Chirurgien de l’Hostel de Condé, en quel coffre, & en quel lieu du coffre estoit l’or qu’on luy avoit dérobé.

On peut répondre aux faits de Lyon, que ce qu’il a deviné de certain, luy a esté indiqué par la frayeur des coupables, & que le reste n’a pû estre verifié comme certain. Quant à l’Orphévre, qu’il y a esté conduit par un homme de l’Hostel de Condé, qui l’avoit pris en sa protection, & qui pouvoit avoir quelque soupçon que les flambeaux avoient esté portez chez cet Orphévre, parce qu’il en avoit fait peut-estre perquisition dans le temps du vol, & que le Voleur intimidé de la perquisition, la voulut faire cesser en rendant l’argent. Pour ce qui concerne le Chirurgien, Aimar pour deviner juste, n’avoit qu’à bien observer où les yeux du Chirurgien se portoient le plus.

Mais ce qui est décisif contre Aimar, & qui le convainc d’imposture, c’est que par ordre de Monsieur le Prince, un Secretaire de la Maison feignant d’avoir esté volé, & qu’on luy avoit pris plusieurs papiers, pria Jacques Aimar en secret de venir pour luy aider à decouvrir la route que le Voleur avoit prise. On avoit rompu exprés une armoire, & quelques carreaux de verre d’une croisée. Aimar vient, & dit qu’il est sur la piste. Sa Baguette tournoye, & il marche jusque bien avant dans la ruë, disant qu’il estoit seurement sur la voye. Le Secretaire l’arresta sur quelque prétexte, & luy dit qu’il acheveroit une autre fois. Il alla aussi-tost rapporter le tout à Monsieur le Prince, qui fit venir Aimar, & aprés l’avoir traité d’imposteur, S. A. S. l’obligea enfin d’avoüer qu’il faisoit tourner sa Baguette quand il luy plaisoit. Aimar dit que sa Baguette ne tourne plus sur la voye des Criminels qui ont avoüé le vol, mais cela mesme est une preuve d’imposture, puis que tandis que le Voleur est inconnu, Aimar peut dire tout ce qu’il veut sans pouvoir estre contredit, & que la raison pourquoy sa Baguette ne tourne point quand le Voleur est connu, c’est qu’il craint d’estre dementi par le Voleur mesme sur les circonstances du vol. Et puis, quel rapport de l’aveu d’un criminel qui est à vingt ou trente lieuës, aux causes naturelles, telles que sont les petits corpuscules qu’on prétend qui sont transpirez du Criminel, & qui sont demeurez dans l’air & sur les meubles qu’il a touchez, comme si dans le moment de cet aveu, tous ces petits corpuscules devoient estre aneantis, ou que leur mouvement dust estre détruit ? Je ne parle icy qu’à Mr de Valmont, qui a le bon esprit, de ne point faire venir le Diable à son secours.

Il est donc certain qu’il y a de l’imposture. Il reste à sçavoir si tout est imposture, ce qui est tres-vray semblable. Cependant si Mr de Valmont a de nouvelles preuves, & de nouveaux témoins, qu’il les montre, & on les pesera.

On dit qu’entre plusieurs hommes Aimar devine les Meurtriers, & le chemin qu’ont tenu ceux qui ont commis quelque meurtre, ainsi que les meubles qu’ils ont touchez ; & sur cela on conte l’histoire des Assassins de Lyon de la maniere que l’ont rapportée Mr de Valmont, & deux autres Auteurs de la mesme Ville, dans ce qu’ils ont fait imprimer.

Ce qui est pour Aimar, c’est que plusieurs personnes de bon esprit de Lyon, ont creu cette histoire, & à dire la verité, c’est l’argument le plus apparent ; mais on peut répondre qu’Aimar a pû rencontrer ces Meurtriers sur le chemin, & se douter de quelque chose par leur air & leur maniere ; qu’il a soupçonné que ces mesmes Meurtriers auroient esté à la Foire de Beaucaire, pour faire quelque nouveau vol, & que quelqu’un d’eux ayant esté arresté, auroit esté mis en prison, ce qui luy a fait reconnoistre le jeune Bossu, & faire semblant que la Baguette tournoit sur luy. A l’égard des chambres & des lits des Cabarets qu’Aimar a prétendu reconnoistre, il peut en avoir deviné une partie par convenance, l’autre par hazard, & n’avoir point rencontré de témoins & de contradicteurs en ce qu’il n’a pas deviné juste ; & mesme s’il a manqué en quelque chose, il peut n’avoir pas esté accusé par ceux qui l’accompagnoient, qui estant déja seduits par la surprise, n’ont osé rien dire contre l’opinion qu’ils avoient du talent d’Aimar. Au reste, ces témoins n’estoient que trois, ce me semble, gens de peu d’esprit sur ces matieres, & qui n’avoient pas ordre d’examiner à la rigueur tout ce qu’il disoit.

Ce qui est pour Aimar, c’est que dans le lieu de l’assassinat il suë, & son pouls s’éleve. À cela on peut répondre qu’il est tres-naturel que certaines personnes suent, changent de pouls, & tombent en defaillance dans des lieux où il y a certaines odeurs, & le sang versé & corrompu dans la cave où s’estoit commis l’assassinat peut avoir produit ce mesme effet, & à l’égard du tournoyement de sa Baguette, on a vû qu’elle tournoit quand il vouloit ; ainsi ce tournoyement ne fait pas de foy. Ce qui fait encore pour Aimar, c’est que plusieurs personnes ont eu dans la cave les mesmes symptome qu’Aimar avoit. À cela, c’est la mesme raison, mais à l’égard du tournoyement de la Baguette qui se fait entre leurs mains, c’est que la Baguette ou ressort comme on la tient, tend à en sortir, & pour cela tourne, afin de se debander un peu, mais si c’estoit du bois sans ressort, il n’y a nulle apparence qu’elle tournast.

Ce qui est contre Aimar, c’est l’experience qu’on luy a fait faire à Paris, sur le lieu où il y avoit eu un meurtre commis. Il passa & repassa par dessus sans s’en appercevoir, & quand on luy eut dit la chose, il mena où les Meurtriers n’avoient point esté, disant pourtant que la Baguette tournoit, & cela, en presence d’un grand Prince, de plusieurs Seigneurs, & de Mr le Procureur du Roy du Chastelet.

On a dit pour sa deffense que le Meurtre estoit avoüé, mais il est visible que cet aveu ne change rien à une demi-lieüe de là, où cet aveu se fait. On a encore dit que ce n’estoit pas un assassinat pour voler de guet à pens ; mais que c’estoit un meurtre & non un combat. D’ailleurs, le Meurtri & les Meurtrisseurs n’ont-ils pas toutes les passions de la crainte & de la colere, comme les Assassins & l’Assassiné, qu’on tue pour avoir son argent ? Ainsi la mesme transpiration de corpuscules ne se fait-elle pas également ? Enfin on a dit pour la deffense d’Aimar, & c’est son dernier retranchement, qu’il n’étoit pas toujours disposé de la mesme maniere, & que par consequent les mesmes causes n’agissoient pas sur luy de la mesme sorte. A cela on peut répondre que c’est une porte commode pour échaper, car quand par hazard il devinera, on dira que ce sera par un talent naturel, & quand il ne devinera point, on dira qu’il ne se porte pas aujourd’huy comme hier, à Paris comme à Lyon. En verité, quoy qu’il puisse y avoir du vray, cela est porté trop loin, & avec une pareille deffense, il n’est point de Charlatan, point d’Imposteur qu’on ne justifie.

J’oubliois à répondre à un fait qui est pour luy. C’est celuy de la Serpe meurtriere qui étoit ensanglantée. Mr le Chevalier de Montgivraut, homme de bon esprit, & grand Physicien, la cacha trois fois, & deux autres Serpes, & toutes les trois fois Aimar devina les yeux bandez qu’il marchoit sur la Serpe ensanglantée, & ce que rapporte Mr le Chevalier de Montgivraut, n’est pas moins considerable, que trois hommes de sa connoissance de Lyon avoient deviné pareillement à l’aide de sa Baguette, laquelle de ces Serpes cachées dans terre étoit la meurtriere.

On répond que le seul hazard peut avoir causé cet effet, & qu’il y a à parier cent contre un, que pourveu que l’on prenne bien ses mesures, on n’y reussira point dix fois de suite, ce qui devroit toujours reussir si c’étoit une cause naturelle.

Voila mes raisons de douter, & même de pancher à croire que ceux qui ont cru à la Baguette, y ont cru un peu trop legerement par rapport au fait qui est tout extraordinaire. Je ne demande pas mieux que de croire du merveilleux ; j’y ay du plaisir comme le reste des hommes, mais je ne le veux croire qu’à bonnes enseignes.

Le Vin et l’Eau §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 106-120.

 

Vous avez toujours aimé les Vers de Mr de Vin, & vous sçavez que lors qu’il veut representer quelque chose, il le peint fort bien. C’est ce qui m’oblige à vous envoyer ce nouvel Ouvrage de sa façon. Il est fait sur une These qui fut soûtenuë il y a quelques années dans l’Ecole de Medecine de Paris, en faveur de l’Eau contre le Vin.

LE VIN ET L’EAU.

 Le Vin fier de son vaste Empire,
Et de la belle humeur qu’en tous lieux il inspire,
 Le Vin qui de tous les chagrins
 Fait perdre la triste memoire,
Et qui dans un instant dompte les plus mutins ;
 Le Vin, dis-je, enflé de la gloire
Que s’acquit autrefois le Dieu * son Protecteur,
Insultoit l’Eau par tout en superbe Vainqueur.
 Elle en estoit si mal-traitée,
Qu’elle se vit contrainte à luy faire sentir
Ce que peuvent ses coups lors qu’elle est irritée.
De son repos pourtant elle eut peine à sortir,
Et comme sa fraîcheur benigne & salutaire
Ne s’accommode pas des feux de la colere,
Contre cet Orgueilleux avant que d’éclater,
Sa douceur trouva bon de luy representer
Que de ce Dieu fameux elle éleva † l’enfance,
 Et qu’un peu de reconnoissance
 L’obligeoit à la mieux traiter ;
Qu’elle n’égaloit pas sa suprême puissance,
 Il est vray, mais qu’en recompense
La feconde Hippocrene excitoit une ardeur
Qui des plus froids esprits fondoit toute la glace ;
Que si chacun vantoit sa divine liqueur,
On se louoit aussi de celle du Parnasse,
 Et que Barrege avoit des Bains,
Qui pour beaucoup de maux utiles, souverains,
Offroient aux malheureux leur chaleur efficace.
 Cette espece d’égalité
Où par ce peu de mots elle sembloit prétendre,
Ne fit qu’aigrir du Vin l’orgueil & la fierté.
Enfin voyant par là qu’elle devoit s’attendre
À toutes ses rigueurs, & lasse d’en souffrir,
 Elle s’echauffe, & plus émeuë,
 A sa colere suspenduë
Lasche toute la bride, & commence à blanchir.
Que ne fit-elle point dans l’excés de sa rage ?
Elle confondit tout, elle franchit ses bords ;
Tout fut lors Vin pour elle, & l’innocent rivage
 En sentit les premiers efforts.
À la voir s’élever jusqu’au plus haut des nuës,
Et courir en tous lieux à vagues épanduës,
 Qui n’eust pas dit, pour se vanger,
 Que trop sensible à cette injure,
Dans ses flots écumeux elle alloit submerger
 Avec luy toute la Nature.
Cependant elle a beau menacer & grossir,
La Seine a beau s’enfler pour le faire perir,
Un seul Bateau de Vin souffre de sa colere ;
L’ancre rompt, il se perd au dessus de Paris,
 Et ne pouvant lors faire pis,
Elle abaissa ses flots, & tranquille Riviere,
Reprit & sa douceur, & sa route ordinaire.
Trop foible pour pouvoir en ses hardis desseins
Reussir par la force ouverte,
Elle n’en fut pas moins animée à sa perte,
 Et gagnant quelques Medecins, ‡
 De ceux que l’on nomme d’eau douce,
À la vanger de luy les excite & les pousse.
 Les ravages qu’elle avoit faits
 N’avoient point eu les grands succés
Qu’elle se promettoit de leur adroit suffrage.
Se trompoit elle ? Non, ses partisans nouveaux
Contre luy déchaisnez en blâmerent l’usage,
Et le faisant auteur de tant de divers maux
 Qui rendent la vie incommode,
Peu s’en fallut par là que l’Eau mise à la mode,
 Ne vist au gré de ses souhaits,
Cet orgueilleux réduit à la laisser en paix.
 L’un d’eux, homme plein de sagesse, §
 Et d’une insigne probité,
Ne fut pas satisfait de l’ordonner sans cesse ;
Il se servit encor de son autorité,
Pour obliger l’Amant de sa charmante Niece
 À soutenir en sa faveur
La These qu’on impose à qui se fait Docteur.
Ce Candidat qui sçait plus que la Medecine,
 Et qui sur des sujets divers,
 Peut, soit en Prose, soit en Vers,
Signaler son esprit, son bon goust, sa doctrine ;
Tirsis, dis-je, ravy de trouver ce moyen
De montrer à la fois & son ardeur pour elle,
Et ce qu’il sent pour luy de respect & de zele,
Soutient l’Acte en vainqueur, & s’en tire si bien,
Que des Amis du Vin malgré toute l’adresse,
L’Eau joyeuse en vit lors triompher sa foiblesse.
Du plaisir qu’elle en eut les savoureux transports
Furent d’autant plus doux que contre leurs efforts
Elle avoit craint de voir eschoüer sa vangeance.
Cependant ce plaisir, contre son esperance,
Comme ces feux de l’air que dissipent les vents,
 Ne dura qu’autant de momens
Que du tendre Tirsis dura la complaisance.
Elle seule l’avoit jetté dans son party,
Et du Vin qu’à ses pieds son bras venoit d’abattre
On sçait qu’il n’estoit pas à tel point Ennemy
Qu’il voulust en tous lieux, & toujours le combattre.
En effet à grand’ peine est-il receu Docteur,
 Que dans le repas magnifique
 Qui suivit cet Acte authentique,
 Il en devient le protecteur,
Et de le boire pur luy fait même l’honneur.
Il eut pourtant d’abord la plaisante malice
 De ne faire servir à ceux
Qui de le condamner luy faisoient l’injustice,
 Que de l’Eau ; la plus-part d’entre eux
 Jettoient de temps en temps sur elle
De plus tristes regards que n’exigeoit leur zele,
 Et quoique prests en d’autres lieux
 D’en loüer l’utile recette,
Ils luy portoient à table une haine secrette.
Tirsis du coin de l’œil les observoit. Messieurs,
Leur dit-il en riant, cette liqueur est saine ;
Elle étanche la soif, elle abbat les Vapeurs,
Et vous en connoissez la vertu souveraine.
 Ainsi consacrons luy ce jour,
Par le plaisir d’en boire animons cette feste.
Ça, Laquais, verse tour à tour.
Mais quoy, qui vous retient ! non, non, pour vostre teste
J’en répons, & sans risque on peut en faire excez ;
N’en craignez rien, Messieurs, qu’elle est claire ! ah, jamais
 Source de roche, ny fontaine
 N’approcha de cette eau de Seine.
Rien de plus ravissant. Depesche donc, Laquais,
 Et d’un air moins mélancolique
 Que chacun, trinquant à longs traits,
 Acheve son panegyrique.
À ces mots un frisson les saisit tous ; enfin
 Las de jouir de leur chagrin
Il leur fit par pitié paroistre vingt bouteilles
 D’un Vin couleur d’œil de Perdrix,
 Et le meilleur qui dans Paris
 Fust venu des Remoises Treilles.
Ce qu’ils avoient de sombre aussitost disparut ;
Cet agreable aspect dissipa leur tristesse,
Et tous, reprenant lors leur premiere allegresse,
Se jetterent dessus, & l’Oncle même en bût.
L’Eau voulut, mais en vain, leur remettre en memoire
La These que Tirsis venoit de soutenir ;
Loin d’aimer à s’en souvenir
 Nul ne s’avisa plus d’en boire,
 Et, tant que dura le festin,
Charmé de la douceur de cet excellent Vin
 Le plus sage mesme, à sa gloire,
 Oublia, le Verre à la main,
 Qu’il estoit sobre & Medecin.
Elle vit bien par là que si dans leur Ecole
Quelques-uns d’eux pour elle osoient se déclarer,
 Elle n’en pouvoit esperer
 Qu’un triomphe & court, & frivole,
Et que le Vin ailleurs par ses attraits puissans
Regagnoit sans retour ses foibles Partisans.
 Il fallut prendre patience,
 Et sur cet Acte sans compter,
 Se soumettre, & se contenter
 De cette petite vangeance.
Enfin d’une plus grande elle a beau se flatter,
La Cabale du Vin plus forte & plus fidelle
 L’emportera toûjours sur elle,
 Et quoi qu’encor les Medecins
L’ordonnent quelque fois à ceux qui sont mal sains,
 Eux-mêmes, dés qu’ils sont à table,
S’en deffont, & contens de s’en laver les mains,
Jettent sur la Bouteille un regard favorable.
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[Eloge funebre de Mr Pelisson, prononcé à l’Academie de Toulouse] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 120-140.

 

Je croy, Madame, vous avoir marqué dans quelqu’une de mes Lettres, qu’il s’est fait une Academie de gens de Lettres dans la Ville de Toulouse. Comme Mr Pelisson en estoit le Fondateur, ceux qui composent cette Academie, ont voulu faire connoistre l’estime particulier qu’ils avoient pour luy, en luy rendant aprés sa mort tous les honneurs qu’il pouvoit attendre, & de leur zele, & de leur reconnoissance. Aprés avoir choisi pour Interprete de leurs sentimens, Mr de Rocoles, ancien Chanoine de S. Benoist de Paris, qui est de leur Corps, & fort connu parmy les Sçavans par ses Ouvrages, ils se trouverent le Jeudy 9. du mois passé au lieu de leurs Assemblées ordinaires, où il prononça l’Eloge funebre de cet Illustre Défunt, en presence d’une infinité de personnes distinguées, & par leur sçavoir, & par leurs Charges. Son discours qui fut latin, dura une heure, & fut divisé en trois parties. Il prit pour texte ces paroles de l’Ecclesiastique. In Thesauris sapientiæ intellectus, & scientiæ religiositas. Dans la premiere partie il parla de sa naissance, illustre dans la Robe, puis qu’il estoit Fils & petit Fils de deux Conseillers en la Chambre de l’Edit, & arriere Fils d’un Premier President de Chambery. Il parla aussi du lieu de sa naissance qui estoit la ville de Beziers, quoy qu’il fust censé estre de Castres, & de l’année qu’il vint au monde, sçavoir le 30. Octobre 1628. année remarquable par la prise de la Rochelle. Il y appliqua un bon augure pour ce grand homme, & fit fort valoir son attachement pour les Lettres, & le progrez qu’il y fit dés sa premiere jeunesse, sous la conduite de Morus, Ecossois si distingué par son érudition. De-là il passa à Toulouse, où il fit admirer la vivacité de son esprit, en surpassant tout le reste des jeunes gens qui prenoient des Leçons des mêmes Maistres ; & comme si ce n’eust pas esté assez qu’il eust employé à l’étude le temps ordinaire que les autres y consacrent, il les continua toûjours sans que cette passion que l’âge ralentit ordinairement, diminuast en aucune sorte. L’Academie qu’il forma à Toulouse il y a trente cinq ou quarante ans en est une preuve. Il dit que Mr de Malapeire, dont il loüa la vertu & le merite, se joignit avec cet Illustre Défunt, & que son zele à remplir divers exercices, faisoit l’admiration de la Ville, & l’étonnement de ses Collegues. Dans la seconde partie, il mit en avant sa vie publique, c’est-à-dire le temps qu’il a vécu à la Cour, & la joye avec laquelle l’Academie Françoise le reçut pour un de ses Membres. Il parla ensuite de la confiance que feu Mr Fouquet avoit euë en luy, des malheurs dans lesquels s’estoit trouvé ce Ministre d’Estat, de la generosité avec laquelle Mr Pellisson l’avoit deffendu, & il particularisa tout ce qu’il avoit fait pour sauver la vie & l’honneur de ce Ministre. Il montra que la Prison qu’il souffrit, malgré l’obscurité qui l’accompagne, l’avoit delivré des tenebres de l’erreur, en luy inspirant l’envie de lire les Peres. Comme cette lecture l’avoit éclaircy entierement des doutes que les prejugez & la naissance, ou une éducation contraire à celle de nostre Religion avoit pû luy faire sucer avec le lait, Mr de Rocoles fit valoir son juste discernement, d’avoir connu par des raisons qui ne peuvent estre contestées, que la Religion Catholique est la veritable. Enfin il parla de la faveur que le Roy, tout juste estimateur qu’il est du merite, ne luy accorda qu’aprés qu’il eut abjuré l’Erreur, comme si le Fils aîné de l’Eglise eust deû trouver indignes de ses bienfaits, tous ceux qui sont hors de sa croyance. Il fit mention des graces dont Sa Majesté l’avoit comblé en luy donnant les Abbayes de Benevent, de Gimont, & en le faisant l’Oeconome & le dispensateur de ses faveurs pour les nouveaux Convertis. Ce fut là, où il marqua sa prudence & sa sagesse dans cette dispensation. Il dit que ne se contentant pas de leur donner les alimens temporels, il avoit fourni à plusieurs la nourriture spirituelle de l’ame, où en refutant les erreurs de leurs faux Pasteurs, ou en éclaircissant leurs doutes, lors qu’il avoit connu qu’il leur en restoit, ou en les consolant des Etablissemens considerables qu’ils avoient quittez dans les Pays Etrangers. Il leur remontroit avec combien d’avantage, l’esperance & la durée des biens celestes qu’ils ne pouvoient attendre que dans nostre Religion, les indemniseroit à la fin de leur vie, du mépris qu’ils en avoient fait, & que la gloire de vivre sous l’obeissance de nostre Auguste Monarque, surpassoit le plaisir de vivre par tout ailleurs. Enfin dans la troisiéme partie de ce discours, Mr de Rocoles fit voir combien Mr Pellisson avoit esté estimé de presque toutes les personnes de l’Europe, distinguées par leur élevation, par leur merite, par leur profonde litterature, & par leur pieté, & combien il avoit merité de l’estre par les Tresors de Science & de Sagesse qu’il avoit possedez dans un degré tres-éminent. Ce fut en cet endroit qu’il fit un dénombrement de presque tous les Sçavans de l’Europe, qui avoient eu relation avec luy. Il commença par Alexandre-Morus, qui dans les derniers momens de sa vie, & par testament, luy laissa un legs. Il parla de l’estime qu’en faisoient le premier Ministre d’Estat de Brandebourg, Othon de Schwerin, Baron de l’Empire, Prevost de l’Eglise Cathedrale de la Ville de Brandebourg ; François Curretin, & Estienne le Moine, premiers Professeurs, l’un de Geneve, & l’autre de Leide. Ce fut alors que Mr de Rocoles dit fort à propos, que puis qu’on faisoit tant de cas des alliances que la naissance donnoit, on en devoit encore faire beaucoup plus de celles que les belles Lettres procuroient. Il nomma les Alliez de Mr Pelisson en cette maniere, c’est à dire, ceux des gens de Lettres, qui avoient esté ses meilleurs Amis, Mrs de Malapeire, Voiture, Vaugelas, Brebeuf, Godeau, Chapelain, Corneille, Scudery, Conrart, Menage, Gombaud, Segrais, & autres. Il parla ensuite du R. Pere de la Chaize avec grand éloge, de mesme que de Mrs Bossuet & Huet, Evesques de Meaux & d’Avranches. Il n’oublia pas les contestations qu’il avoit euës avec le Ministre Pierre Jurieu, Professeur à Rotterdam, qu’il particularisa, & ce fut sur ce sujet qu’il dit, que les debats des Sçavans ne servent bien souvent qu’à produire une estime mutuelle, & à découvrir les erreurs & les beveuës dans lesquelles l’un d’eux a donné. Il loüa les Ouvrages de Controverse de Mr Pelisson, & dit que malgré la nature de ces sortes d’Ouvrages Polemiques, il les écrivoit avec autant d’élegance que de pureté, & que non seulement la charité chrestienne n’y estoit point offensée, mais qu’il avoit soin d’y observer toutes les regles de la bien-seance. Il dit encore combien dans la dispensation des Oeconomats il avoit distingué ceux qui estoient recommandables par leur érudition, ou qui avoient quelque attachement pour les belles Lettres, ajoûtant que l’esperance de ces Sçavans Convertis, qui sembloit comme éteinte par sa mort, venoit d’estre rallumée par la bonté que le Roy avoit euë de nommer pour dispensateur de ces mesmes bienfaits & pensions, Mr Daguesseau, Conseiller d’Estat ordinaire, qui outre une naissance distinguée dans la Robe, comme estant Fils d’un premier President du Parlement de Guienne, & descendant des personnes les plus considerables, possede encore une integrité admirable dans ses jugemens, beaucoup de politesse dans son langage, de la delicatesse dans ses expressions, & une profonde érudition. Il dit qu’il parloit dans une Ville limitrophe de la Guienne, où son Pere & luy successivement avoient vécu, & dont les principaux Membres pouvoient porter un fidelle témoignage de toutes ses vertus & de son éloquence, qu’il avoit souvent fait paroistre en l’Assemblée des Etats. Retournant ensuite à feu Mr Pelisson, il parla de la gloire que l’Academie de Toulouse avoit euë d’avoir un tel Eleve, qui avoit donné des idées si avantageuses du reste de ses Membres, & s’étendant sur les liaisons étroites que Mr Pelisson avoit euës avec plusieurs autres personnes, il dit que pour faire voir sa solide pieté, il suffisoit de remarquer les sentimens qu’avoient toujours eus pour luy les deux hommes du Royaume en qui le Roy a témoigné avoir le plus de confiance, en leur donnant la conduite de ce qu’il a de plus cher au monde. Mr de Rocoles parla particulierement du R. Pere de la Chaize, en qui l’on voit également briller les avantages d’une naissance illustre, & d’une pieté solide. L’autre Personne dont il fit aussi l’éloge, fut Mr l’Evesque de Meaux. La part qu’il a eue à l’éducation de Monseigneur le Dauphin, fait que la France admirera toujours en son digne chef-d-œuvre, ses vertus & son érudition, dont ses Ouvrages sont les plus dignes Panegyristes. Enfin il parla du Livre posthume que Mr Pelisson a laissé sur l’Eucharistie, & dont il découvrit les particularitez ; & comme la fin de toutes les loüanges que l’on peut attendre sur la terre, est empruntée de celles de nostre grand Monarque, il parla de son Histoire, dont la composition luy avoit esté confiée. Enfin il finit en disant qu’il n’y avoit personne qui ne fust convaincu que par toutes ses actions, Mr Pelisson avoit entierement remply le caractere dont il l’avoit marqué revestu, lors qu’il avoit montré dans son discours qu’il avoit possedé des Tresors de sagesse, de discernement, & de science, par lesquels il s’estoit rendu recommandable à la posterité, un miroir de vertu consommée aux personnes qui frequentent la Cour, un exemple aux Sçavans qui aspirent à la plus grande perfection, & un parfait modelle aux Membres de l’Academie dont il avoit esté l’un des Fondateurs.

Actions de graces rendues à Dieu par les Chevaliers Hospitaliers du Saint Esprit §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 204-207.

 

La grace que le Roy a faite aux Chevaliers Hospitaliers du Saint Esprit, en desunissant leurs biens qui avoient esté unis à l’Ordre de Saint Lazare, est un effet trop éclatant de sa justice & de sa bonté, pour ne pas les engager à rendre publics les témoignages de leur reconnoissance. C’est pourquoy, aussi tost que Mr Granvoinet de Salins, Prestre Religieux Profez de l’Ordre Hospitalier du Saint Esprit, Commandeur de Stephanspheld en Alsace, & Deputé de ses Superieurs pour les affaires de son Ordre, eut appris que l’Edit de Sa Majesté estoit enregistré au Grand Conseil, & qu’il alloit estre publié, il écrivit des Lettres Circulaires à tous les Confreres dans les maisons de son Ordre, qui s’estoient soustenuës, & n’avoient point esté unies à celuy de Saint Lazare, tant pour leur donner avis de cette bonne nouvelle, que pour les inviter à remercier Dieu d’une grace si particuliere, & à faire des Prieres pour la Santé, & Prosperité du Roy, & de toute la Famille Royale. Cela fut executé peu de jours après, avec toute la solemnité, & toute la devotion possible, particulierement à Besançon & à Dole en Franche Comté, ainsi qu’à Stephanspheld, où l’on chanta le Te Deum avec une grande Messe, & les Prieres pour le Roy. Depuis ce temps-là, le mesme Commandeur deputé, eut l’honneur de remercier Sa Majesté au nom de tout son Ordre. Il fut presenté par Mr le Maréchal Duc de Duras, Gouverneur de la Franche-Comté.

[Éloge du Roy, prononcé à S. Germain en Laye] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 207-214.

 

Le Vendredy 15. de ce mois, Mr le Maire, Professeur en Humanitez à Saint Germain en Laye, fit le Panegyrique de Sa Majesté. C’estoit le jour où Elle entroit dans la cinquante & uniéme année de son Regne, sur quoy l’on peut dire qu’un Regne si long, marque une abondance de Benedictions du Ciel sur ce Prince. Aprés avoir dit qu’on ne devoit pas estre surpris que dans un temps où il n’y avoit presque personne qui ne parlast de ses grandes actions, & qui n’admirast sa Pieté, sa Valeur, sa Sagesse, & sa Justice, il fist paroistre le zele qui est naturel à de fidelles Sujets, en prenant part à la joye publique, & à l’hommage annuel que la Ville & l’Université de Paris, ne manquoient pas de luy rendre ce jour, il fit connoistre qu’il n’ignoroit pas que le dessein de traiter une si noble matiere, surpassoit d’autant plus ses forces, que les personnes les plus éloquentes estoient incapables d’y reussir, mais qu’au moins il se flattoit qu’on ne condamneroit point ses foibles efforts à vouloir donner des marques, & de sa fidelité, & de sa reconnoissance. Le Portrait du Roy suivit cet Exorde. Il le peignit pour le corps Os humerosque Deo similis, & dit ensuite que ce Monarque avoit le cœur noble, l’ame belle & genereuse, l’esprit net, solide & vif, qu’il estoit plein d’honneur & de probité, estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, gardant sa parole avec une fidelité extreme, reconnoissant, constant dans le but qu’il s’est proposé, liberal par la seule vuë de faire du bien, pieux sans timidité, modeste sans affectation, sage sans inégalité, magnifique sans faste, juste sans severité, tendre & bon sans foiblesse, ferme sans dureté : ayant toûjours la mesme conduite, toujours la mesme grandeur d’ame, toujours cette douce Majesté qui inspire également l’amour & le respect ; qu’il estoit affable aux Etrangers, qu’il aimoit tendrement ses Sujets, qui de leur costé le regardoient comme leur veritable Pere ; que lors qu’un honneste homme, de quelque condition ou profession qu’il fust, estoit assez heureux pour l’approcher, son merite luy estoit une recommandation assurée pour parvenir à la fortune, mais qu’il aimoit que l’on s’attachast à son devoir ; qu’on le trompoit rarement deux fois, & qu’on pouvoit dire sans exagerer, que c’estoit le Prince de l’Univers qui se connoissoit le mieux en physionomie, & qui penetroit plus avant dans le cœur de ceux qui luy parloient ; qu’il joignoit à cette grande penetration, un discernement admirable, une memoire prodigieuse, & qu’il sçavoit la portée de l’esprit de ceux qui l’approchoient. Qu’il estoit outre cela grand Capitaine, brave, ayant le courage d’un Soldat & l’ame d’un Prince, intrepide dans le peril, infatigable & laborieux à tout entreprendre, inépuisable dans les ressources, impenetrable dans ses desseins, tres-clair-voyant dans ceux d’autruy, agissant lors qu’il paroissoit le plus en repos, & d’une prévoyance incroyable pour l’avenir ; qu’il donnoit les ordres aussi bien dans les Armées, que dans les Conseils ; qu’il disposoit tout, assistoit à tout, animoit tout par son autorité, par ses soins, & par ses exemples, & que son Genie seul estant capable de suffire à tout, la source de ses Conseils estoit en luy-mesme ; qu’il soutenoit seul le poids des affaires ; que c’estoit à son cœur & à son esprit que nous devions tant de grands succez, & qu’ayant tout ensemble la gloire du dessein, & celle de l’execution, ce qu’il pensoit n’avoit pas moins de grandeur, que ce qu’il faisoit.

[Pompe funebre de Mademoiselle d’Orleans, faite à Saint Denis, avec l’invitation faite aux Compagnies Superieures, & autres, & la description du Mausolée §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 214-231.

 

Le 6. de ce mois, les Herauts & le Roy d’Armes allerent au Parlement, à la Chambre des Comptes, & à la Cour des Aides, avec Mr le Marquis de Blainville, Grand-Maistre des Ceremonies ; à la Cour des Monnoyes, à l’Election, à l’Université, au Chastelet, & à l’Hostel de Ville, avec Mr des Granges, Maistre des Ceremonies, pour faire faire par les Jurez Crieurs qui les suivoient, les proclamations de la Pompe funebre de Mademoiselle d’Orleans. Cette ceremonie commence toujours par le Parlement, & se fait ainsi. Les Herauts entrent d’abord dans la Grand’-Chambre, vestus d’une grande robe de drap noir avec leur cotte d’armes, & s’approchent prés du Barreau, puis ayant fait leurs reverences accoutumées, ils passent au Barreau, où ils se tiennent debout, mais couverts. le Grand-Maistre des Ceremonies entre, & après avoir rendu la Lettre de Cachet du Roy, il prend seance avec les Conseillers. Un Commissaire de la Cour fait lecture de la Lettre ; puis la Cour ayant répondu, un Heraut dit aux Jurez Crieurs qui suivent, de faire la proclamation ; & aprés que les Crieurs ont sonné leurs clochettes, l’un d’eux s’avance proche du Barreau & dit, Messieurs, priez Dieu pour l’ame de la tres haute & tres puissante Princesse, &c. Il dit le nom & toutes les qualitez, puis il repete encore, priez Dieu pour l’ame, &c. & ajoûte, pour le repos de l’ame de laquelle le Roy fait faire un Service solemnel en l’Eglise Royale de Saint Denis en France, un tel jour & à telle heure. Cette proclamation faite, les Herauts & le Grand Maistre des Ceremonies se retirent, & en font autant aux autres Compagnies. Quand ces proclamations eurent été faites pour Mademoiselle d’Orleans, les Herauts se transporterent à Saint Denis en France, pour assister aux Vespres des Morts qui y furent chantées le même jour sur les quatre heures après midy, par les Religieux de cette Abbaye. Les Herauts furent posez par le Roy d’Armes aux quatre coins & au devant du Corps, & tous les Officiers & toutes les Officieres de cette Princesse assisterent à ces Vespres. Le lendemain matin, les Herauts ayant esté posez comme le jour précedent, les Officiers & Officieres de la Maison de Mademoiselle d’Orleans furent placez dans le Choeur par Mr des Granges ; & sur les dix heures du matin, les Compagnies que le Roy avoit fait inviter estant arrivées jusques à onze heures & demie, furent aussi placées par Mr le Marquis de Blainville, & Mr des Granges. Puis les Herauts s’estant levez d’auprés le Corps, aprés avoir fait leurs reverences, s’en allerent avec le Roy d’Armes prendre Monsieur le Duc de Chartres, & Madame la Duchesse de Chartres, Monsieur le Duc, & Mademoiselle, Monsieur le Prince de Conty, & Madame de Guise, dans une maison qui est au dehors de l’Abbaye, où ils trouverent Mr le Marquis de Blainville, Mr des Granges & Mr Martinet, ce dernier Aide des Ceremonies. Ils firent marcher devant eux tous les Pauvres mandians avec chacun un flambeau de cire blanche à la main. Ensuite marcherent les Jurez Crieurs avec leurs robes de drap noir, un Écusson des Armes de la Princesse Défunte devant & derriere, puis les Herauts, le Roy d’Armes, l’Aide, le Maistre, & le Grand Maistre des Ceremonies ; Monsieur le Duc & Madame la Duchesse de Chartres, Monsieur le Duc & Mademoiselle, Monsieur le Prince de Conti, & Madame de Guise. Ils entrerent en cet ordre par la grande porte de l’Eglise. Le Chœur estoit tendu jusques aux croisées, & en quelques endroits jusques aux voûtes, le tout de blanc, à la reserve de l'Autel & de la Chaire du Prédicateur, qu'on avoit tendus de velours noir, orné des Armoiries de la Princesse défunte, brodées d'or ; il y avoit aussi de grandes crépines d'or aux endroits de ces ornemens où elles estoient necessaires. La Corniche qui regne au dessus des sieges des Religieux estoit ornée de bronze avec des panneaux de marbre noir, semez de larmes d'argent, & l'on voyoit des testes de mort ailées sur les chapiteaux, qui estoient en cartouche, le tout de bronze & de relief. Tous les pilastres portoient une corniche de bronze dorée. La frize estoit de marbre noir, & enrichie de Fleurs de Lis, entre lassées d'ornemens aussi de bronze.

[...] Tout ce qui regarde [la] Pompe funebre [dressée dans l’église] estoit du dessein de Mr Berrin, Dessinateur du Cabinet du Roy, qui avoit pris soin de le faire executer luy mesme. Il estoit difficile de faire quelque chose qui parust beaucoup avec une Tenture blanche ; cependant il avoit trouvé moyen de l’enrichir d’ornemens, qui faisant un contraste avec le blanc, la faisoient beaucoup paroistre.

Les Mandians furent rangez des deux costez de la Nef, jusques au Choeur, & les Crieurs estant restez dans la Nef, les Heraults reprirent leurs places. Les Princes & les Princesse furent conduits aux leurs par Mr le Marquis de Blainville, & Mr l’Archevesque d’Auche qui officia, estant allé à l’Autel avec le Clergé, les Religieux commencerent au Choeur le Libera ; il fut repris par la Musique du Roy, qui acheva de chanter pendant la Messe. À l’Offerte, les Reverences accoûtumées furent faites par le Roy d’Armes, les Heraults, l’Aide, le Maistre, le grand Maistre des Ceremonies, les Princes & les Princesses ; puis l’Oraison Funebre fut prononcée par Mr l’Abbé Anselme. La Messe estant achevée, l’aspersion & les encensemens se firent par les Evesques & les Archevesques, apres quoy le Roy d’Armes se leva de sa place, & alla audevant du Corps, où ayant appellé les Officiers de la Chambre de feu Mademoiselle d’Orleans, il leur dit de rendre les derniers devoirs à leur Maistresse. [...]

[Service fait à Honfleur pour la mesme Princesse] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 235-236.

 

On a écrit de Honfleur, que les Echevins y avoient fait sonner toutes les Cloches, sitost qu’ils eurent appris la mort de Mademoiselle d’Orleans, qui estoit Dame de leur Ville. Cela fut continué jusqu’au 6. de ce Mois qu’ils luy firent faire un Service solemnel dans la principale Eglise. Elle estoit tenduë à double rang, ornée d’Ecussons, & dans le Choeur un superbe Mausolée. Le Pere Pascal Capucin, l’un des plus celebres Predicateurs de la Province, prononça l’Oraison Funebre de cette Princesse avec beaucoup d’applaudissement.

[Sonnet] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 237-242.

 

Il est rare de trouver un merite aussi generalement reconnu, que celuy de Mr de Catinat. Les promptes fortunes attirent presque toujours des Jaloux, bien que ceux à qui elles arrivent en soient trouvez dignes, mais Mr de Catinat a l’avantage d’avoir les suffrages de tout le Public, & de voir qu’on luy rend tout d’une voix la justice que l’on ne rend quelque fois qu’avec peine à d’autres, quoy qu’elle leur soit legitimement duë. Sa modestie est si grande, que lors qu’il alla à Pignerol, aprés avoir esté honoré du Baston de Marechal de France, loin de permettre qu’on luy fist une Entrée, il ne voulut pas mesme souffrir que l’on tirast le Canon. Je vous envoye un Sonnet que Mr de Launay, Officier d’Artillerie à Chamberry, a fait à la gloire de ce General.

Illustre Catinat, dont la gloire est certaine
Par l’estime d’un Roy plus grand que les Cesars ;
Heros, dont on entend dire de toutes parts
Que Rome n’eut jamais un plus grand Capitaine.
***
Ton bras qui rend par tout la resistance vaine,
Sur Nice & Montmeillan planta nos Étendarts.
À Stafarde on te vit dans les plus grands hazards,
Vaillant comme un Condé, sage comme un Turenne.
***
Mais pourquoy m’engager en des soin superflus,
En loüant dans ces Vers tes sublime vertus ?
L’équité de LOUIS le fait mieux que personne.
***
Pour prouver tes exploits à la Posterité,
Ne te suffit-il pas que ce grand Roy te donne
Un Baston qui te porte à l’immortalité ?

Quoy que la médisance n’épargne personne, il sera difficile qu’elle attaque ce General, du moins n’a-t-on pas vû que jusques-icy elle ait osé l’entreprendre. C’est ce qui doit paroistre fort rare, si on examine que la médisance est une peste qui a de coutume de s’attacher au merite. Ceux qui s’y sentent portez, & qui souhaitant de s’en corriger n’en sçauroient venir à bout, aussi bien que ceux qui craignent de tomber dans un vice si honteux, doivent lire un Livre nouveau contre la Médisance, qui se vend chez le Sr Dhoury, ruë S. Jacques, au Saint Esprit. Je croy que pour peu qu’ils y veuillent faire d’attention, ce defaut leur paroistra si condamnable, & si indigne d’un honneste homme, qu’ils en auront de l’horreur. Ils trouveront à la fin du mesme Livre une description du Médisant, selon l’Ecriture Sainte, qui achevera de les engager à rendre justice à leur Prochain, & les empêchera de le déchirer.

[Service fait à Soissons] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 242-245.

 

Le 22. du mois passé, l’Academie de Soissons, qui est en partie redevable de son établissement aux bons offices de feu Mr Pelisson, voulant témoigner sa reconnoissance envers un Ami si plein de merite & de generosité, fit faire dans la Chapelle de l’Evesché un Service solemnel pour le repos de l’ame de ce grand homme. La Messe fut celebrée par Mr l’Abbé de Hericourt, Directeur de la Compagnie, & chantée par le Clergé du Seminaire, composé de plus de quarante Ecclesiastiques. Tous les Academiciens qui estoient alors à la Ville se trouverent à cette lugubre Ceremonie. S’il n’y eut point d’Oraison funebre, ce que vous allez lire de Mr de Bonnecorse en pourra servir.

À MADEMOISELLE
DE SCUDERY.

D’un heroïque Ami ne plaignez plus le sort,
Consolez-vous, Sapho, la raison le demande.
Vous perdez Pelisson, & cette perte est grande ;
 Mais qui ne perd pas en sa mort ?
 Le Roy perd un Sujet fidelle,
La Robe un Magistrat exact, juste & prudent,
 L’Église, un Défenseur ardent,
Rempli de pieté, de doctrine & de zele.
 Pour chanter les fameux Exploits
De LOUIS redouté sur ce vaste Hemisphere,
 De LOUIS le plus grand des Rois,
 Pelisson valoit un Homere.
Il fut des doctes Sœurs le plus cher Nourrisson,
 Et la France seroit sans cesse
La Mere du Sçavoir & de la Politesse,
 Si chaque siecle avoit un Pelisson.

[Élection de Mr l’Abbé Bignon et de Mr de la Bruyère à l’Académié française]* §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 281-287.

 

Le Jeudy 14. de ce mois, Messieurs de l’Academie Françoise chosirent Mr l’Abbé Bignon, & Mr de la Bruyere, Auteur du Livre intitulé, Caracteres de Theophraste, comme le dignes Sujets, pour estre proposez à Sa Majesté, si Elle les agréoit pour remplir les places de Mr le Comte de Bussi Rabutin, & de Mr l’Abbé de la Chambre. Le Roy ayant témoigné qu’ils luy estoient agreables, la Compagnie passe au second scrutin le Samedi 23. & ils furent admis par tous les suffrages. Je vous en parleray plus amplement le mois prochain, aprés qu’ils auront esté receus. L’Academie Françoise a beaucoup perdu dans les quatre premiers mois de cette année. Mr l’Abbé de la Mothe-Fenelon a succedé à Mr Pelisson depuis deux mois, comme je vous l’ay mandé, & outre les deux autres places qui viennent d’estre remplies, il y en a une quatriéme vacante par la mort de Messire François Tallemant, Abbé du Val-Chrestien, arrivée le 6. de ce mois. C’estoit un homme zelé & officieux pour ses Amis, d’un commercé aisé, & qui joignoit à une grande Litterature beaucoup de douceur & de politesse. Il avoit esté vingt quatre ans Aumônier du Roy, & il fut ensuite premier Aumônier de Madame. La parfaite connoissance qu’il avoit de la Langue Grecque luy fit entreprendre la Traduction des Vies des Hommes Illustres de Plutarque. Cet Ouvrage a eu l’approbation de tous les Sçavans, & vous n’en douterez point quand vous sçaurez qu’il s’en est fait sept Editions. Il a aussi traduit de l’Italien l’Histoire de Venise du Procurateur Nani, qui luy en a témoigné beaucoup de satisfaction, par des Lettres pleines d’estime & de reconnoissance. Il sçavoit encore parfaitement l’Espagnol & l’Anglois, & sa grande érudition attiroit chez luy toutes les semaines à certains jours quantité de gens de Lettres, qui apprenoient toujours quelque chose dans sa Conversation. Il estoit Frere de Mr Derreaux, qui mourut sur la fin de l’année derniere, & de Madame la Comtesse de Ruvigni. Il estoit aussi Cousin germain de feu Madame d’Harambure, si estimée, tant qu’elle a vescu, de toutes les personnes d’esprit, Sœur de feu Mr Tallemand Maistre des Requestes, qui s’est acquité avec tant d’éclat & de satisfaction du Roy & des Peuples, des Intendances qui luy ont esté données. C’estoit le Pere de Mr l’Abbé Tallemant, Intendant des Devises & Inscriptions des Edifices Royaux, qui remplit si bien sa place dans l’Academie Françoise. Celuy dont je vous parle en est mort le Sous Doyen. L’Abbaye du Val Chrestien, dont il joüissoit, estant dans l’appanage de Monsieur, ce Prince l’a donnée à Mr l’Abbé de Magenville, Chantre de Saint Honoré, Docteur de Sorbonne, & Fils de Mr de Magenville, Tresorier des Bastimens du Roy, & de la Maison de Son Altesse Royale.

[Traduction en vers des Satyres de Juvenal] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 291-293.

 

Vous m’avez marqué que vous aviez leû avec plaisir la Traduction en Vers des Satyres de Juvenal, qui nous a esté donnée depuis deux ans avec des Notes aussi curieuses que sçavantes. Mr de Silvecane, President en la Cour des Monnoyes, qui en est l’Auteur, n’a pas voulu priver le public de voir les Satyres de Perse, traduites aussi en Vers, & enrichies de semblables Notes. Cette fecondité dans un Magistrat, qui au milieu de ses grandes occupations, trouve encore du temps à donner à la Poësie, fait bien connoistre que ce talent luy est naturel, & que ce qui seroit un travail penible pour un autre, n’est qu’un simple divertissement pour luy. Cette nouvelle Traduction en Vers des Satyres de Perse a esté imprimée à Lyon, & se vend chez le Sr Michel Brunet, Libraire au Palais, qui debite aussi une Historiette du temps, intitulée la Princesse Agathonice.

Air nouveau §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 307-308.

L'Air nouveau, dont vous allez lire les paroles, a tout ce qu'on peut souhaiter dans la belle composition de Musique.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air doit regarder la page 308.
Cessez dans ces deserts de conter vos malheurs,
Les miens sont bien plus grands, plaintive Tourterelle ;
Si vostre Moitié meurt sous les coups des Chasseurs,
Au moins en la perdant vous la perdez fidelle.
Au recit de mes maux je suis saisi d'effroy,
J'avois touché le cœur d'une jeune Bergere,
Qui par mille sermens m'avoit donné sa foy.
La perfide me quitte, elle devient legere ;
Non, non, vous n'estes point à plaindre autant que moy.
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[Printemps nouveau] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 309-310.Ce poème a été mis en musique par M. La Tour et l'air a été publié dans cet article du Mercure galant en juin 1693. L'article accompagnant cette publication précise le nom du poète.

 

Vous aurez sans doute attendu un Printemps de moy, mais cette agreable saison a esté si retardée, qu’il y a grande apparence que nous aurons l’Esté tout d’un coup aprés l’Hiver. C’est ce qui a donné lieu aux Vers suivans.

 Vos concerts autrefois, aimable Philomele,
Annonçoient les plaisirs de la saison nouvelle,
Et préparoient nos cœurs au retour du beau temps.
 Tout est changé ; les Tambours, les Trompettes,
  Par leurs bruits éclatans
 Vous font taire dans vos retraites,
Et LOUIS seul qui part vous marque le Printemps.

Voicy d’autres Vers sur le retardement de cette saison.

Sçavez-vous que le Printemps,
Las de sejourner en France,
Soit chagrin, soit inconstance,
Voyage depuis deux ans ?
Il a trouvé que la guerre
Troubloit icy les Amours.
Il cherche quelque autre terre
Qui profite des beaux jours.

[Recueil des Motets de Mr. de Lorenzani] §

Mercure galant, mai 1693 [tome 6], p. 310-313.

 

Bien que la Musique soit aujourd’huy fort à la mode, & qu’il y ait un tres-grand nombre de Compositeurs, il est certain que les Maistres excellens & originaux sont rares. C’est ce qui fait croire que les vrais Connoisseurs ne seront pas fachez d’estre avertis, que Mr Lorenzani a fait imprimer depuis peu, à la sollicitation de ses Amis, par le Sr Christophe Ballard, un Recueil de plusieurs de ses Motets à une, deux trois, quatre, cinq & six parties, avec les simphonies, le tout en onze volumes dediez au Roy. Mr de Lorenzani remplissoit à Rome avec éclat la place de Maistre de Musique des Jesuites, lorsqu’on luy vint offrir celle de la Cathedrale de Messine, bien plus importante par sa reputation, & par ses revenus, qu’aucune autre d’Italie. Mr le Maréchal de Vivonne, aussi distingué par son esprit & par son bon goust que par ses grands Emplois & par sa naissance, qui commandoit pour lors en Sicile, l’honora bien-tost de son estime & de sa bienveillance, & lors que ce Seigneur revint en France, aprés les revolutions de Messine, il engagea Mr de Lorenzani à le suivre jusqu’à Paris, avant que de retourner à Rome, où la Maistrise de S. Pierre luy estoit offerte. Il le conduisit à la Cour, & le presenta au Roy, auquel il fit entendre des Motets & des Airs Italiens de sa composition, dont Sa Majesté parut si contente, qu’Elle eut la bonté de luy faire dire, que s’il vouloit demeurer en France, Elle auroit soin de sa fortune. Ces paroles furent bientost suivies d’un Present considerable, pour luy faire acheter de Mr Boisset la Charge de Maistre de Musique de la feuë Reine, qu’il a exercée jusqu’à la mort de cette Princesse.