1695

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7].

2017
Source : Mercure galant, juillet 1695 [tome 7].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7]. §

[Sonnet qui a remporté le Prix donné par la Compagnie des Lanternistes de Toulouse] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 7-14.

Je vous marquay, Madame, dans ma Lettre du mois de Mars, les Bouts-rimez que la Compagnie des Lanternistes de Toulouse avoit proposez à remplir à la gloire du Roy, pour le Prix qu’elle devoit distribuer le 24. du mois passé, jour de la Feste de Saint Jean-Baptiste. Ce jour-là ceux qui la composent s’estant assemblez en la maniere accoutumée chez Mr de Lucas, Conseiller au Parlement de Toulouse, le Secretaire de cette Compagnie ouvrit la seance par un Discours, où il exposa que pour bien juger des Ouvrages de Poësie, il en falloit connoistre tous les agrémens & toute la finesse. Il s’étendit ensuite sur les divers caracteres de chaque espece de Poësie, & particulierement sur le progrés des Bouts-rimez. Il finit par l’éloge du Roy, & fit voir que ce n’estoit qu’à la faveur de ce nom sacré, que les Bouts-rimez s’estoient acquis une si haute réputation, & qu’ils ne sçauroient manquer de plaire en publiant les heroïques vertus du plus grand Monarque qui fut jamais. Ce Discours finy, la Compagnie, déclara que le Sonnet que vous allez lire, avoit remporté le Prix. Il contient un éloge si juste & si parfait de Sa Majesté, que je ne doute point que cette lecture ne vous fasse autant de plaisir, qu’elle en a donné à ceux qui l’ont jugé digne d’estre préferé à tous les autres.

AU ROY.
SONNET.

Dans la route brillante où la gloire te guide,
Vingt Souverains jaloux en vain de toutes parts,
Elevent contre toy mille orgueilleux Rempars,
Toujours en ta faveur la Victoire décide.
***
Qui pourroit s’opposer à ta valeur rapide ?
Surpassant en un-jour Constantins & Cesars,
Agissant & tranquille au milieu des hazars,
Rien ne peut ébranler ton courage intrepide.
***
Que tu sçais bien remplir tes augustes Emplois !
Pere de tes Sujets, & Protecteur des Loix,
Les flots ont beau gronder, nous bravons les Tempestes.
***
Si tu suivois le cours de tes exploits divers,
De l’Aurore au Couchant tu ferois des Conquestes ;
Mais, grand Roy, tu ne veux que calmer l’ Univers.

PRIERE POUR LE ROY.

 De ton aile, Seigneur, daigne couvrir mon Roy ;
Répans toujours sur luy des rayons de ta gloire,
Puis que ce Conquerant ne cherche la Victoire,
Que pour faire regner & ton Nom & ta Loy.

Ce Sonnet est de Mademoiselle l’Heritier de Villandon, dont les heureux talens sont connus de tous ceux qui aiment les belles choses. Elle a écrit dés sa plus grande jeunesse, & fait beaucoup d’Ouvrages estimez. Feu Mr l’Heritier, son Pere, s’estoit acquis une grande réputation par ceux qu’il a donnez au Public, & sur tout, par son excellente Traduction des Annales & des Histoires des Troubles des Pays bas, composez en Latin par le fameux Hugo Grotius. Les Bouts-rimez proposez par Mrs de la Compagnie des Lanternistes, ayant fait l’année derniere le divertissement de la Cour & de toute la France, il y a sujet de croire, aprés un succés si glorieux, que ceux qui viennent de paroistre pour la dispute du Prix, seront receus aussi favorablement. Quelque recherchées qu’en soient les rimes, la grandeur & la richesse de la matiere, les ont renduës comme naturelles.

[Ouvrages de Mr Felibien] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 41-47.

Je vous appris dans ma Lettre du mois passé, la mort de Mr Felibien. C’estoit un homme illustre, dont tous les Ouvrages sont à rechercher. C’est ce qui m’en a fait demander la liste, que les Curieux recevront sans doute avec plaisir. Voicy les titres de ce qu’il a fait imprimer en differens temps.

Paraphrase sur le Cantique des trois Enfans, & sur le Miserere.

En 1644. Paraphrase sur les Lamentations de Jeremie.

En la mesme année, Consolation à Madame d’Aumont, sur la mort de Mr le Marquis d’Aumont, son Mary.

En 1650. Relation de ce qui s’est passé en Espagne à la disgrace du Comte Duc d’Olivarez, traduit de l’Espagnol.

Deux Lettres de la Description de Vaux le-Vicomte.

Dialogue de l’origine de la Peinture.

Entretiens sur les Vies & sur les Ouvrages des plus excellens Peintres anciens & modernes, en cinq volumes, commencez à imprimer en 1666. & achevez en l’année 1688. La seconde Edition du mesme Ouvrage a esté faite en deux volumes.

Description de l’Arc de triomphe, fait à l’Entrée du Roy à la Place Dauphine.

Abregé de la Vie de Grenade.

Les Reines de Perse aux pieds d’Alexandre.

Le Portrait du Roy.

Les quatre Elemens mis en tapisserie.

Les quatre Saisons de l’année.

La Feste de Versailles, de 1688.

En 1669. Les Conferences de l’Academie Royale de Peinture.

Le Chasteau interieur de l’ame de Sainte Therese, traduit de l’Espagnol.

Description de l’Abbaye de la Trappe.

La Vie du Pape Sixte V. traduite de l’Italien.

Description sommaire du Chasteau de Versailles en 1674.

Les Divertissemens de Versailles, donnez par le Roy en la mesme année.

Description de la Grotte de Versailles.

Les principes de l’Architecture, de la Sculpture, de la Peinture, & des Arts qui en dépendent, avec un Dictionnaire des termes propres à chacun de ces Arts. Imprimé pour la premiere fois en 1676. & pour la seconde en 1690.

En 1684. Le Songe de Philomathe, qu’on a aussi joint au dernier volume des Entretiens, & mis dans un recueil imprimé in 8n. l’an 1686.

Les Tableaux, les Statuës, & les Bustes des Maisons Royales, imprimez au Louvre.

Les Inscriptions gravées dans la cour de l’Hostel de Ville de Paris, depuis 1660. jusqu’en 1686. sont de la composition du mesme Mr Felibien.

Mr Felibien, son Fils, receu en survivance, a fait le Livre intitulé, Recueil historique de la Vie & des Ouvrages des plus celebres Architectes, imprimé en 1687. Et un cahier intitulé, Monumens antiques, qui contient une Dissertation sur le Tombeau de Caius Latatius Catulus.

[Histoire] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 59-84.

Ce qu’on m’a conté depuis quelques jours, a des circonstances plaisantes qui meritent que je vous en fasse part. Une Veuve assez jolie, vivoit sans inquietude, & ne songeoit qu’à se divertir. Elle brilloit dans les Compagnies par une humeur enjoüée, qui la faisoit écouter avec plaisir, & ceux qui la connoissoient faisoient peu de parties agreables sans souhaiter qu’elle en fust. Elle alloit mesme au devant pour s’en faire mettre, & les promenades aux environs de Paris, l’Opera, la Comedie, quand on l’y vouloit mener, estoient toûjours de son goust. Elle avoit du bien, & l’independance où elle vivoit luy paroissant un estat heureux, luy avoit fait déclarer assez hautement qu’elle renonçoit au mariage. On l’approuvoit en cela, mais on condamnoit en elle une épargne trop marquée sur de petites dépenses qu’on est quelquefois obligé de faire. On la regaloit par tout : elle mangeoit fort souvent chez ses Amies, & ses Amies ne mangeoient jamais chez elle. Cette sorte d’avarice faisoit peine à quelques-unes, & quand on luy en faisoit de legers reproches, elle répondoit en plaisantant, que la qualité de Veuve l’assujettissoit à une vie retirée qui ne permettoit aucun éclat. Cependant comme elle aimoit fort à voir le monde, elle demeuroit rarement chez elle, & estant allée un jour chez une Dame qu’elle trouva avec une Amie commune, elle apprit d’elles qu’elles devoient aller le lendemain à Versailles, par la simple curiosité de voir à loisir toutes les beautez de ce lieu charmant. Elle demanda aussitost à estre de la partie, & la Dame du logis luy ayant dit que l’Abbé son frere les menoit dans son carrosse, il entra tout à propos pour luy offrir une place. Ce surcroist de compagnie luy fit plaisir, parce que la Veuve estoit d’une humeur réjoüissante. La question fut de sçavoir où mettre un habit fort riche dont elle vouloit estre parée, & qu’elle craignoit de gaster sur le chemin. L’Abbé luy dit que ne pouvant se montrer qu’en habit long à Versailles, il auroit une valise où tout ce qu’elle voudroit porter seroit rangé proprement. Le lendemain la partie s’executa. La Veuve fit apporter son habit, qu’elle prit soin elle-mesme de placer dans la valisé. Les deux autres Dames qui donnerent moins dans la parure, monterent en carrosse avec l’habit mesme qu’elles voulurent avoir pendant le voyage. Il fut de quatre ou cinq-jours. Comme l’Abbé avoit quantité d’Amis, ils regalerent tour à tour les Dames qu’il avoit menées, & la jolie Veuve se fit quantité d’adorateurs par son esprit enjoüé, qui contribua beaucoup à faire regner la joye dans tous les repas. Son habit fut admiré. Non seulement il estoit fort riche, mais d’un tres bon goust. L’étoffe mesme en estoit particuliere, & il luy faisoit une taille fine qui luy donnoit beaucoup d’agrément. Les Dames avec qui elle estoit venuë, tomberent d’accord avec l’Abbé que les plaisirs la suivoient par tout, tant elle estoit propre à les faire naistre, à quoy l’une d’elles ajoûta, que si elle s’en faisoit accompagner, c’estoit toûjours aux dépens des autres, & qu’il estoit surprenant qu’étant de toutes les parties de divertissement de ses Amies qui la retenoient souvent à manger chez elles, & ayant du bien qui la mettoit en estat de leur rendre quelquefois les mesmes honnestetez qu’elle en recevoit, elle ne leur fist jamais le moindre regale. L’Abbé répondit que la maniere agreable dont elle payoit de sa personne dans ces sortes de parties, la dispensoit de payer encore de sa bourse, & riant ensuite d’une malice à luy faire qui luy tomba dans l’esprit, il ajoûta que si elles vouloient le seconder, il leur promettoit un grand repas, dont elle feroit les frais aussi bien que les honneurs. Les Dames ayant consenti à tout, & s’étant offertes à donner leurs soins pour le succés de ce qu’il entreprendroit, il leur dit qu’il se chargeoit de faire voler l’habit de la Veuve à leur retour, aprés quoy il leur devoit estre aisé de l’obliger à le racheter pour la moitié de ce qu’il valoit ; que cet argent seroit suffisant pour le regale, & que la feste ne seroit pas sans plaisir. Ce qui fut dit, fut executé. On retourna à Paris, & comme on estoit parti exprés fort tard de Versailles, on n’y arriva que quand il fut nuit. On n’avoit parlé sur le chemin que du triomphe de la jolie Veuve, qui paroissoit fort contente d’elle-mesme, mais elle perdit sa belle humeur, lorsque l’ayant remenée chez elle, l’Abbé ordonna que l’on défist la valise, afin qu’on en tirast son habit. Cette valise ne se trouva point, & un des Laquais vint dire, qu’on avoit coupé les courroyes qui l’attachoient au derriere du carrosse, & qu’il falloit que le vol eust esté fait aux approches de Paris, puis qu’il estoit toûjours demeuré assis dessus, & qu’il n’estoit descendu qu’à l’entrée du Cours. L’Abbé fit venir les autres Laquais, contre qui il feignit une colere extraordinaire de ce qu’ils avoient abandonné la valise. Comme ils croyoient qu’effectivement elle avoit esté volée, le secret n’estant connu que du premier qui avoit parlé, ils se regardoient l’un l’autre, & tout consternez, ils se tenoient éloignez des coups qu’ils apprehendoient. Chacun s’excusoit sur son compagnon qu’il ne croyoit pas estre descendu, mais si l’Abbé parloit haut, la Veuve faisoit beaucoup plus de bruit. Son habit luy revenoit à plus de trente loüis, & absolument elle ne vouloit point en porter la perte. Elle prétendoit qu’il estoit juste que ceux qui l’avoient laissé voler le payassent, & il ne falloit leur faire aucune grace. L’Abbé luy dit qu’il ne sçavoit pas ce qu’elle devoit à son Laquais, si elle vouloit s’indemniser sur ses gages, mais que le soin qu’il avoit de payer les siens de mois en mois, ne luy laissoit pas une grosse somme entre les mains ; qu’il feroit mettre des gens en campagne pour tâcher d’avoir des nouvelles de sa valise volée, & qu’il y avoit interest aussi bien qu’elle. On se separa aprés avoir essuyé de longues plaintes qu’elle recommença le lendemain avec les deux Dames qui l’allerent voir. Elle ne pouvoit se consoler d’avoir perdu son habit. Ce qu’il luy avoit cousté luy revenoit à toute heure dans l’esprit, & outre le chagrin de la dépense, quand elle en auroit voulu acheter un autre, il luy paroissoit qu’il ne seroit point si bien assorti pour elle. Huit jours se passerent sans qu’elle pust rien découvrir du vol, quelques perquisitions qu’elle en fist faire. Enfin les Dames qui avoient contribué à ce vol, l’ayant obligée d’aller aux Tuilleries un peu plûtost que le beau monde n’a de coûtume de s’y assembler, elles furent à peine au bas de la grande allée, que la Veuve ayant jetté les yeux d’assez loin sur trois Dames qu’elle ne voyoit que par derriere, crut appercevoir son habit sur l’une d’elles. Ses Amies qui observerent l’agitation où elle estoit luy en ayant demandé la cause, elle leur fit remarquer qu’une de ces Dames avoit son habit, & doublant le pas pour s’éclaircir mieux de la verité en s’approchant, elle asseura qu’elle ne se trompoit point. Les Dames luy dirent que quand ce seroit la mesme étoffe, il ne falloit pas conclurre que ce fust le mesme habit : mais plus elle s’attacha à l’examiner de prés, plus elle fut confirmée dans ce qu’elle avoit pensé. Ce n’estoit pas seulement la mesme étoffe, c’estoit la mesme doubleure, la mesme façon, & mesme elle leur fit voir une tâche qu’elle avoit faite à l’un des costez dans un des repas qu’on leur avoit donnez à Versailles. Elle ne put plus se contenir, & abordant tout d’un coup la Dame qui avoit l’habit, elle la pria fort civilement de luy vouloir dire chez quel Marchand elle avoit choisi cette belle étoffe, & ce qu’elle en avoit payé : car elle ne croyoit pas qu’il fust de la politesse de luy dire qu’elle le reconnoissoit pour un habit de revente. La Dame inconnuë la regarda sans répondre, & une seconde demande qu’elle luy fit ne luy ayant attiré encore qu’un regard, une des deux Dames qui l’accompagnoient luy dit qu’elle ne devoit pas s’estonner de son silence, que c’estoit une Dame Angloise venuë depuis quatre jours de S. Germain, qui ne sçavoit que fort peu de mots François, & qu’il estoit inutile que l’on s’adressast à elle pour ce qu’on avoit envie de sçavoir. Alors la Veuve expliqua ce qui luy estoit arrivé en revenant de Versailles, & dit qu’elle ne pouvoit comprendre comment son habit estoit tombé entre les mains de l’Angloise. Les Dames luy dirent que comme elle l’avoit apporté de S. Germain, & qu’il venoit fort bien à sa taille, elles ne pouvoient douter qu’il n’eust esté fait exprés pour elle : que cependant puis qu’on asseuroit qu’il avoit esté volé, il leur seroit fort aisé d’apprendre ce qui en estoit en questionnant sa femme de chambre, qui parloit fort bien François. La Veuve qui sçavoit le nom d’une de ces Dames qu’elle connoissoit de veuë, convint d’une heure avec elle pour l’aller trouver le lendemain. Tout fut conduit avec tant d’adresse & de vray-semblance que rien ne parut avoir esté concerté. L’Angloise estoit une femme de chambre qu’on avoit jugé à propos de faire passer pour étrangere, de peur qu’en parlant plus qu’on n’auroit voulu, elle n’eust fait soupçonner la tromperie. La Veuve ne manqua pas d’aller deux jours aprés chez la Dame, qui luy apprit que l’habit en question pouvoit bien estre le sien, puis qu’il estoit de hazard ; qu’il avoit esté porté chez l’Angloise par une femme inconnuë, & que le grand marché l’avoit obligée de l’acheter ; qu’elle en avoit payé dix loüis, & qu’encore qu’il luy faschast fort de s’en défaire, elle le rendroit en recevant ce qu’il luy avoit cousté. La Veuve demanda inutilement qui estoit la femme qui l’avoit vendu. Elle n’en put avoir de nouvelles, & le seul parti qu’elle eut à prendre, ce fut, ou de renoncer à son habit, ou de rendre les dix loüis qu’on prétendoit avoir déboursez. Elle les donna, & se tint heureuse de voir sa perte si diminuée. Chacun la felicita d’en estre quitte pour si peu de chose : & l’Abbé entre les mains de qui l’argent fut remis, dit que la rencontre étoit pour luy d’un fort bon augure, & qu’il esperoit reconnoistre au premier jour son habit long sur le dos de quelque Abbé qui l’auroit eu à bon compte. Cependant pour luy mieux marquer la joye qu’il avoit de l’heureuse découverte que le hazard luy avoit fait faire, il luy donna un repas fort propre avec les deux Dames qui avoient esté de la partie de Versailles. On beut d’abord à la santé de la jolie Veuve, comme estant la Reine de la feste, puis qu’on la faisoit pour elle, & parmi les choses agreables qui furent dites, on la loüa tant de fois de la propreté du repas qu’on disoit toûjours qu’elle donnoit, qu’ayant compris qu’elle y avoit plus de part qu’elle n’avoit crû, elle dit que l’on pouvoit s’expliquer plus clairement, qu’elle entendoit raillerie ; qu’elle voyoit bien qu’elle faisoit les frais de la Feste, mais qu’elle s’estoit si bien divertie pendant le sejour qu’elle avoit fait à Versailles, qu’elle ne pouvoit payer assez les plaisirs qu’on luy avoit procurez, & qu’ainsi elle abandonnoit sans aucune peine les dix loüis rendus à la Dame Angloise. Chacun plaisanta sur sa penetration, mais sans luy rien avoüer. Le lendemain, l’Abbé qui estoit galant, & qui sçavoit vivre, luy envoya un Prestre inconnu qui luy remit dix loüis entre les mains comme une restitution, sans qu’elle dust s’informer de qui venoit cet argent. Elle estoit trop éclairée pour n’entendre pas ce que cette prétenduë restitution signifioit. Elle passa quinze jours sans en rien dire ni à l’Abbé ni aux Dames, aprés quoy elle les engagea à faire avec elle une promenade dont elle choisit le lieu. Ils y trouverent un Ambigu magnifique, qui leur fut servi dans le temps qu’ils ne songeoient qu’à s’en retourner. Elle en fit les honneurs ouvertement, & dit aux Dames en riant qu’elle trouveroit peut estre moyen de leur donner quelque jour de l’inquietude, comme il leur avoit plû de luy en donner sur son habit. On ne fit plus mistere de rien, & les Dames la prierent d’executer la menace le plûtost qu’elle pourroit, afin qu’elles pussent l’imiter dans la vangeance.

[Ode à Mr le Duc de la Rochefoucault] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 97-102.

Je vous envoye une Ode d’un stile aisé & fort naturel, qui a esté faite à l’occasion du Jeu des Echecs.

A MONSIEUR LE DUC
DE LA
ROCHEFOUCAULT.

Je suis rendu, grace, grace,
Je ne tiens plus devant toy,
Et mon indiscrete audace
Se change en un juste effroy.
Par ma honteuse retraite
Je confesse ma défaite,
Ne me demande plus rien,
Duc, nostre guerre est finie.
Est-ce à mon foible genie
De se mesurer au tien ?
 Contre moy dans la carriere
A peine tu fais un pas,
Que par ta démarche fiere
Tous mes projets sont à bas.
Je voy, dès que tu t’avances,
Ceder toutes mes défenses,
Tomber tous mes champions.
Dans ma resistance vaine,
Roy, Chevalier, Roc & Reine,
Sont moindres que des Pions.
***
 En vain de me battre encore
Tu conserves le desir,
Du chagrin qui me devore
Tu n’auras plus le plaisir.
J’aimerois mieux, je te jure
Par le chaud, par la froidure,
Courir toutes nos forests,
Et sauter des précipices
En ces rudes exercices
Où tu trouves tant d’attraits.
 Ouy, j’irois teste baissée
Sous le foudroyant airain,
Fendre l’onde couroucée,
De mon sang rougir le Rhin.
Ce que tu fis pour la gloire,
Quand Bellone & la Victoire
T’enflammoient devant ton Roy,
Je le ferois tout de mesme,
Agité du trouble extrême
Qui me saisit devant toy.
***
 Que maudit soit Palamede,
Si des Echecs Inventeur,
Du desir qui me possede
Il fut le premier Auteur.
Aveuglement déplorable !
Au lieu d’un charme agreable,
Pour combattre le chagrin,
Il choisit dans sa folie
Ce que la mélancolie
A de plus mortel venin.
 Invention trop fatale,
Triste jeu, cruel tourment,
Dans la caverne infernale
Tu pris ton commencement.
Ce mal doit estre en usage
Sur ce tenebreux rivage,
Où regne un silence affreux.
La cruauté des Furies,
A ses mornes resveries
Condamne les malheureux.
***
 Sans doute que la Déesse
Patronne du beau Troyen,
Pour se vanger de la Grece
Eut recours à ce moyen.
Tisiphone qu’elle excite
Fabrique au bord du Cocyte
L’Echiquier & les Echecs,
Seure que ce jeu funeste
Mieux que la guerre & la peste
Feroit consumer les Grecs.
 Toujours la veuë arrestée
Sur des quarrez blancs & noirs,
Avoir l’ame tourmentée
De crainte & de desespoirs.
Toujours pis qu’à la torture
De quelque horrible avanture
Chercher à se garantir.
Eh, si c’est ainsi qu’on joüe,
Ixion est à la rouë
Cloüé pour se divertir.
***
 Vous, Joüeurs, en qui j’honore
Cent vertus & cent talens,
Sçachez qu’un jeu que j’abhorre
Soüille ces dons excellens.
O vous qui m’avez fait prendre
Le triste dessein d’apprendre
Ce jeu qui fait mon couroux,
De C.… M.… f.…
Fussiez-vous dans la riviere,
Et les Echecs avec vous.

[Junie, ou les sentimens Romains] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 168-169.

Comme il n’a point paru d’Ouvrages de la composition de Madame de Pringy, dont la lecture n’ait donné beaucoup de plaisir, je croy vous en faire en vous apprenant qu’il en vient de paroistre un de sa façon, intitulé, Junie, ou les Sentimens Romains. Les expressions dont cette Dame se sert, sont si nobles & si énergiques, qu’elle n’a pas eu de peine à mettre dans leur jour les sentimens des Heros de son Histoire. Elle se vend chez la Veuve Coignard, rue de la Bouclerie, au bout du Pont Saint Michel.

[Sonnets sur les derniers Bouts-rimez] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 180-191.

Voicy quelques-uns des Sonnets sur les Bouts-rimez proposez par la celebre Compagnie des Lanternistes. Vous trouverez le nom de l’Auteur au bas de chaque Sonnet.

AU ROY.
SONNETS.

I.

Quel heureux sort, grand Roy ! vous avez Dieu pour guide.
Il regle vos projets, vous suit de toutes parts.
Vous vangez ses Autels, il défend vos remparts,
Quand vostre bras combat, c’est sa main qui décide.
***
C’est luy qui vous conduit dans la course rapide,
Où vous allez plus loin que n’ont fait les Cesars.
On vit ces Conquerans triompher des hazards,
Mais ils n’égaloient pas vostre cœur intrepide.
***
Le Ciel qui vous donna les glorieux emplois.
De regner & de vaincre, & d’affermir ses Loix.
Vous soutient aujourd’huy parmy tant de tempestes.
***
Essuiez hardiment ces orages divers
Le Seigneur vous promet d’éternelles conquestes,
Et s’il marche avec vous, que pourra l’Univers ;

Leydet, Conseiller au Presidial de Bordeaux.

II.

Grand Roy, dont la sagesse est le fidelle guide,
Tes armes ont porté l’effroy de toutes parts ;
Par toy la Ligue voit foudroyer ses rempars ;
Par toy toujours le Ciel heureusement décide.
***
La Victoire jamais ne parut si rapide,
Pour ce fier Conquerant, le premier des Cesars.
Elle vole pour toy ; ton cœur dans les hazards,
Toujours égal à soy, se fait voir intrepide.
***
La gloire & la vertu partagent tes emplois.
En vain, pour éviter de tomber sous tes Loix,
De tous costez l’Europe éleve des tempestes.
***
Aprés avoir soumis tous ses peuples divers ;
Ta valeur doit placer au rang de tes conquestes,
Malgré tous ses efforts, celle de l’Univers.

De Bonecamp, Medecin à Brest.

III.

Loüis marche toujours où la gloire le guide,
Ses nobles actions brillent de toutes parts,
Il gagne des combats, il force des rempars,
Et par tout la fortune en sa faveur décide.
***
La Victoire le suit, & d’un cours si rapide,
Qu’il fait presqu’oublier les exploits des Cesars,
Et mieux qu’eux mille fois affrontant les hasars,
Au milieu des perils il paroist intrepide.
***
C’est au merite seul qu’il donne les emplois,
Et gouverne l’Etat par de si sages Loix,
Que de ses Ennemis il brave les tempestes.
***
Il s’est fait admirer de cent Peuples divers,
Et le bruit éclatant de ses grandes conquestes,
A fait voler son nom au bout de l’Univers.

D. H. R.

IV.

Pourvû qu’en nos desseins la justice nous guide,
Qu’un monde d’Ennemis fonde de toutes parts,
Pour desoler nos champs, pour forcer nos rempars,
En faveur de nos vœux toujours le Ciel décide.
***
Tel a-t-on veu Louis dans sa course rapide,
Ternir par ses exploits la gloire des Cesars ;
Toûjours avec succés affronter les hasards,
Et signaler par tout son courage intrepide.
***
De ce Heros Chrestien les plus nobles emplois
Sont de faire observer les adorables Loix
De l’Estre souverain qui forme les tempestes.
***
S’il l’a fait reconnoistre en cent climats divers,
Ne merite-t-il pas qu’à toutes ses conquestes
Il joigne quelque jour celle de l’ Univers.

TAMIRISTE.

V.

Sacrifie à la Paix la fureur qui te guide,
Ligue, aux vœux de Louis concours de toutes parts,
En vain opposes-tu de superbes rempars,
Du destin de la terre en arbitre il décide.
***
La Victoire par tout le suit d’un cours rapide,
A peine pour Rivaux souffre-t-il les Cesars ?
N’attens pas ton salut du temps, ny des hasards,
Il est dans ses projets sage, grand, intrepide.
***
Donne à ta rage encor de frivoles emplois,
Tost ou tard il faudra te soumettre à ses Loix,
Et laisser succeder la bonace aux tempestes.
***
Fomente contre luy mille complots divers,
Il consacre au Seigneur le fruit de ses conquestes,
Tu ne peux qu’à sa gloire armer tout l’Univers.

PAR JAN.

VI.

Grand Roy, qui pris toujours la gloire pour ton guide,
Ton nom porte aujourd’huy l’effroy de toutes parts,
Tu forces à ton gré les portes, les rempars,
Du succés des combats ta prudence décide.
***
Le cours de ta valeur fut de tout temps rapide,
En vain auprès de toy vante-t-on des Cesars,
Comme eux tu vas braver brusquement les hasars,
Il n’est point de Heros plus fier, plus intrepide.
***
Aux Conseils de Themis tu donnes tes emplois,
Ta clemence retient tes Peuples sous tes Loix,
Tes soins sçavent les mettre à couvert des tempestes.
***
De cent bras mutinez tu romps les coups divers ;
Et ton cœur à la fin lassé de ses conquestes,
Presente encor le calme à ce vaste Univers.

Dibusty, de Bayonne, Docteur en Medecine.

[Prix proposé pour remplir les mesmes Bouts-rimez à la gloire de Madame la Princesse de Conty] §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 191-193.

Comme les Bouts-rimez précedens, dont le premier estoit Buste, aprés avoir esté remplis à la gloire du Roy, selon le dessein de Mrs les Lanternistes, l’ont esté ensuite à l’avantage de Madame la Princesse de Conti, vous avertirez, s’il vous plaist, tous vos Amis de Province, qu’un Particulier, qui a autant de zele que de respect pour cette grande Princesse, en donnera le Portrait pour Prix à celuy ou à celle qui aura le mieux réussi à faire l’Eloge de la mesme Princesse, pour qui tant de Plumes délicates se sont déja fait un plaisir de travailler. On ne leur propose point d’autres Bouts-rimez que ceux qu’ils verront employez dans ces six Sonnets. Ceux qui auront travaillé feront mettre leurs Ouvrages entre les mains du Sr Brunet, Libraire dans la grande Salle du Palais, au Mercure Galant, dans le dernier jour du mois d’Octobre prochain. Le Prix sera donné le 25. Novembre suivant, & alors on déclarera quels Juges les auront examinez, & le nom de la personne à qui on devra le Prix.

Gavote §

Mercure galant, juillet 1695 [tome 7], p. 193-195.

Voicy des paroles qui ont esté faites sur une Gavote de Mr Charpentier, si connu de ses Ouvrages. Comme elle a grand cours, vous serez bien-aise d’en avoir tous les couplets.

GAVOTE.
I.

L’Air doit regarder la page 194.
Celle qui fait tout mon tourment,
Je l’aime à la folie :
Depuis longtemps je suis Amant
De l’aimable Sïlvie.
La voir & l’aimer seulement
Est toute mon envie.
Celle qui fait tout mon tourment
Je l’aime à la folie.

II.

La voir & l’aimer seulement
Est toute mon envie,
Je n’ay pû passer un moment
Sans l’avoir bien servie.
Celle qui fait tout mon tourment
&c.

III.

Je n’ay point passé de moment
Sans l’avoir bien servie.
Les maux que je souffre en l’aimant
Me couteront la vie.
Celle qui fait tout mon tourment,
&c.

IV.

Les maux que je souffre en l’aimant
Me couteront la vie.
Dès que je la voy cependant,
Mon ame en est ravie.
Celle qui fait tout mon tourment,
Je l’aime à la folie.
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