1701

Mercure galant, mars 1701 [tome 3].

2017
Source : Mercure galant, mars 1701 [tome 3].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure galant, mars 1701 [tome 3]. §

Portrait du Roy §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 1-3.

La Vie du Roy est une suite si continuelle d’évenemens surprenans, que vous ne vous lasserez jamais de voir le Portrait en racourci de cet Auguste Monarque. Vous le trouverez dans le Madrigal qui suit. Il est court, mais il dit beaucoup de choses, n’y ayant aucune action de Sa Majesté qui ne tienne du prodige.

PORTRAIT DU ROY.

 Dans la Paix, dans la Guerre,
 Mortels, ne soyez point surpris
 Des nombreux exploits de Louis.
Il n’est point de Heros sur l’onde, sur la terre,
Qui puisse l’égaler dans ses faits inouis.
L’Europe forme en vain un parti redoutable,
Il la combat cent fois, & luy donne la Paix.
 La Paix concluë, il détruit pour jamais
De l’imposteur Calvin la Secte détestable ;
Et pour comble de gloire, en son cher Petit-fils,
Louis le Grand unit les Lions & les Lis.

Ce petit Ouvrage est de Mr Robert, Avocat de Perigueux, qui a eu l’honneur d’en presenter à Sa Majesté Catholique, dans sa route, qui ont esté extrémement applaudis.

[Madrigal] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 3-4.

Voicy un autre Madrigal fait pour Monseigneur le Duc d’Anjou, aprés qu’il eut esté déclaré Roy d’Espagne. Il est de Mr Diereville.

Allez, jeune Heros, où le sort vous appelle,
 Il se déclare enfin pour vous.
Qu’il va vous faire de jaloux !
Vostre gloire en sera plus brillante & plus belle.
 Un Roy vous donne ses Etats,
 D’autres en faisoient le partage ;
 Mais pour empêcher leurs debats,
 Par un choix juste autant que sage,
 Quelques jours avant son trépas,
 Il en a fait vostre heritage.
 On y va suivre vostre loy ;
 Vous meritez ce qu’il vous donne.
 Les Petits-fils du plus grand Roy
 Doivent tous porter la Couronne.

Sur la Royauté de Monseigneur le Duc d’Anjou §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 4-8.

Le même Mr Diereville a fait les autres Vers que vous allez lire. Je croy que vous ne desapprouverez pas la prédiction qui les finit.

SUR LA ROYAUTÉ
de Monseigneur le Duc d’Anjou.

Politiques trop vains, de Ville & de campagne,
Qui pretendez sçavoir les interests des Rois,
 Qu’allez-vous dire cette fois
Quand vous verrez les Lis transplantez en Espagne ?
 Quels seront vos raisonnemens
 Sur de si grands évenemens ?
 Comptâtes-vous sur la Couronne,
Dont l’éclat à vos yeux brille de tant d’attraits,
Quand la Fille du Ciel, la Paix, la douce Paix
 Vint desarmer à Barcelonne
 La fiere & superbe Bellonne,
Et dans son cours rapide arrester ses projets ?
Vous murmurez de voir terminer une guerre,
Qui depuis si longtemps troubloit toute la terre.
 Malgré la douceur du repos
 Dont vous deviez aimer les charmes,
 Vous auriez voulu que les armes
 Du plus grand de tous les Heros,
Eussent jusqu’à Madrid rempli ces lieux d’alarmes.
 Alors vous ne compreniez pas,
 Vous interessant à sa gloire,
Comment il pourroit bien arrester la victoire,
 Toujours attachée à ses pas,
 Rien ne resistant à son bras,
 Tantost renversant des murailles,
 Et tantost gagnant des batailles,
Vous vouliez qu’il joignist l’Espagne à ses Etats.
 Elle eust alors couté trop d’hommes,
 C’est un gros morceau que Madrid ;
 Nous devions au temps où nous sommes
 L’obtenir à plus juste prix,
De nostre grand Louis la prudence est extrême,
Son jugement profond ne peut se concevoir.
Lors qu’il offrit la Paix, & la fit recevoir
Aux Ennemis jaloux de sa grandeur suprême,
 Les biens qu’il en devoit avoir,
 N’estoient prévûs que de luy-même.
On ne peut rien connoistre à ses vastes desseins,
 C’est un secret, c’est un mistere,
Les efforts de l’esprit pour en juger sont vains,
Il faut dans ce qu’il fait l’admirer & se taire.
Peut-on dans le Soleil voir ce qu’il a de beau ?
Louis ne regle point ses desseins sur les vostres.
Vous voyez arriver un prodige nouveau,
Attendez seulement, vous en verrez bien d’autres.

Feste donnée à Villefranche en Beaujolois §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 24-27.

FESTE DONNÉE
à Villefranche en Beaujolois.

Quoy que nostre invincible Monarque ait porté pendant le dernier Siecle la gloire de la France au suprême degré, la joye & les empressemens des François au commencement de celuy-cy ne luy promettent rien moins que la longue suite d’un regne encore plus glorieux. On n’entend parler que de plaisirs & de festes. Mr Bessie de Peloux, Secretaire de l’Academie de Villefranche en Beaujolois, en a donné une d’autant plus surprenante, que la condition sous laquelle elle avoit esté promise, avoit toujours esté fort incertaine. Il l’avoit fait dépendre de la durée de sa vie pendant cinquante ans ; il est âgé de soixante & dix, & c’est dés l’âge de vingt qu’il s’estoit proposé de celebrer avec ses Amis le commencement du Siecle nouveau par cette feste. Elle commença le 2. Janvier par un soupé donné à cent dix Conviez, gens choisis de l’un & de l’autre Sexe, dans une Salle fort spatieuse, & illuminée d’un grand nombre de bougies. Les tables estoient si avantageusement disposées autour de cette Salle, qu’il resta dans le milieu une espace assez considerable pour dresser les buffets, où entre autres ornemens il y avoit un Bacchus assis sur un tonneau, entouré de pampres, & couronné de raisins, tenant une espece de longue citroüille, d’où sortoit une fontaine d’un vin tres-excellent, qui coula pendant les six heures que dura ce grand repas. Les mets estoient ce qu’il y a de plus delicat en grosses viandes, volailles, gibier, ragouts, entremets, fruits & confitures. Les vins de Champagne, de Bourgogne & de liqueurs, les plus delicieux n’y furent pas épargnez. Tout fut abondant, propre, bien ordonné, & sans confusion. La Symphonie & les Instrumens se firent entendre jusqu’à la fin du soupé, aprés lequel on dansa jusqu’au jour. Le lendemain, la feste continua par une representation de la Tragedie du Cid, suivie d’un grand Bal & d’une Colation magnifique. Bien des gens considerables, attirez de loin & des autres Villes voisines, furent extrémement surpris qu’on refusast leur argent dans les cabarets. L’ordre estoit de Mr du Peloux, qui voulut défrayer tous les Etrangers. Enfin, quelque bon ordre qu’il y eust par tout, il n’est personne qui n’ait esté plus charmé du bon cœur & de la bonne humeur de Mr du Peloux, que des plaisirs & de la bonne chere de la feste.

[Ouvrage sur le retour de Monsieur le Cardinal de Noailles] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 28-36.

Je vous envoye des Vers qui ont esté presentez à Mr le Cardinal de Noailles, sur son retour de Rome dans son Diocese.

 Enfin, nos vœux sont exaucez,
Prelat, l’honneur de nostre France,
 Tu nous rens enfin ta presence.
La crainte se dissipe, on te voit, c’est assez.
À nos ardens desirs quand le Ciel te renvoye
Tu ramenes icy la plus parfaite joye.
 La pieté qui regle tous tes pas,
 Va faire éclore sur tes traces
 Mille vertus, mille nouvelles graces,
 Que sans toy l’on ne verroit pas.
Lors qu’à ta pieté voulant rendre justice
 Un Pontife cheri des Cieux
Orna ton nom sacré d’un titre glorieux,
Le Ciel à nos desirs sembloit estre propice,
La joye & les plaisirs animerent ces lieux ;
Mais que ces jours, helas ! si doux, si pleins de charmes,
Nous ont coûté depuis de troubles & d’allarmes !
Ce Pontife pieux, si desireux de voir
L’éclat de tes vertus dans Rome se répandre,
 Qui pour jouir de cet espoir
 T’invitoit luy-même à t’y rendre,
Ce Pontife, l’amour de cent Peuples divers,
Est ravi par la mort aux vœux de l’Univers.
 Paris, à ta sainte allegresse
Succede en ce moment la plus vive douleur ;
La crainte, les desirs viennent saisir ton cœur,
 Tu vois l’objet de ta tendresse ;
Bien-tost par son devoir il va t’estre arraché.
 Si sa Pourpre t’avoit touché,
 Ton cœur, qui pour lui s’interesse,
 Ne la voit plus qu’avec tristesse,
En voyant le devoir qui s’y trouve attaché.
Il faut partir ; il suit son ardeur & son zele,
 Il vole où l’Eglise l’appelle.
Quelles terreurs alors vinrent l’épouvanter ?
Tu t’écriois dans ta douleur profonde,
Noailles va partir, il quitte ces climats !
Il s’éloigne au travers des neiges, des frimats,
Il va fier ses jours à la fureur de l’onde.
 O Ciel, daigne écouter nos vœux,
 Mer, calme tes flots écumeux.
 Affreux Rochers, sourcilleuses Montagnes,
Devenez sous ses pas les plus douces Campagnes.
 Vents rigoureux, changez-vous en Zephirs,
Conservez-nous l’objet de nos tendres desirs :
Ses vœux sont exaucez, le Ciel nous favorise,
Au milieu des transports de sa juste douleur
Rome, qui te reçoit, & charmée & surprise,
Oublie à ton aspect son deuil, & son malheur.
Elle voit ta ferveur, ta pieté sincere,
Et toutes les vertus qu’avoit eu son Pasteur :
De tes soins précieux aussi-tost elle espere
 Un Successeur digne d’un si bon Pere.
 Dans son venerable Senat
 À peine prenois-tu ta place,
Par tes vœux agissans, par ton zele efficace
La vertu d’ Albani paroist avec éclat.
Son front est couronné de la triple Tiare.
Pour le Peuple chrestien quel bonheur se prepare !
Mais si ce grand succés pour l’Univers est doux.
 Il est encore plus sensible pour nous.
 Saint Prelat, Paris te rappelle :
 Quoy que le Pontife pieux,
Te voyant d’un Pasteur le plus parfait modele,
 Se fasse sacrer à tes yeux :
Quoy que, pour te combler d’une grace nouvelle,
 Il se défasse en ta faveur
 D’une illustre marque d’honneur,
Il ne peut moderer ton amoureuse ardeur.
Tu te rens aux desirs d’une Epouse fidelle.
Tu veux faire cesser nos craintes, nos soupirs.
Après avoir rempli ton devoir & ton zele,
Tu veux nous ramener la joye & les plaisirs.
Animé pour les tiens du saint feu qui te guide,
D’un pas precipité, d’une course rapide,
 Tu veux hâter nostre bonheur ;
Mais ta rapidité dans nostre ame timide
 Cause le trouble & la douleur,
 Que ton retour se precipite :
Pour l’obtenir, au Ciel nous avons eu recours ;
 Mais que nostre interest t’excite
 À ne pas prodiguer tes jours.
 À nos desirs sois moins sensible
 S’il faut encor t’exposer au trépas.
L’hiver, le Froid, les Vents, pour nous tout est terrible.
L’Enfer pourroit.… mais non, le Ciel conduit tes pas,
Il met autour de toy ses Anges tutelaires,
 Il daigne écouter nos prieres.
Ton Troupeau ne craint plus le lion rugissant.
Tu parois. Au retour d’un Astre si puissant.
Nos champs vont se couvrir d’une grace nouvelle,
 Chacun à l’envi sous tes yeux
Va redoubler sa ferveur & son zele.
Quand Louis te força, pour l’interest des Cieux,
 D’estre le Pasteur de ces lieux,
 Si ton exemple y fit éclore
 Mille graces, mille vertus ;
Ton retour est pour nous une nouvelle Aurore
 Elle en fera naistre encor plus.
Nous ne craignons plus rien, tout est en assurance
 Nos vœux viennent d’estre exaucez,
Prelat, l’honneur de nostre France,
Nous te revoyons, c’est assez.

[Feste donnée chez les Peres de la Congregation de saint Maur à saint Jean d’Angely] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 43-49.

Les Peres de la Congregation de Saint Maur n’ayant point de Maison hors du Royaume, n’ont rien-aussi tant à cœur que la gloire du Roy, aux volontez duquel ils s’efforcent d’obeir en toutes sortes d’occasions. Ils l’ont fait d’une maniere toute particuliere dans celle que le Ciel leur a accordée, de recevoir les trois Princes Enfans de cet Auguste Monarque, dans les Abbayes Royales de S. Lomer de Blois, & de Saint Jean d’Angely ; mais cette derniere ne s’est pas contentée de marquer combien cet honneur luy estoit sensible, le jour qu’ils y arriverent. Elle a voulu faire une feste particuliere le 5. du mois passé, où elle donna des marques éclatantes de la joye qu’elle ressent de voir Monseigneur le Duc d’Anjou élevé sur le Trône d’Espagne.

Les Rhetoriciens du College de Saint Jean d’Angely, dont les Benedictins ont la conduite, joüerent, selon la coutume, une Tragedie, qui fut accompagnée d’entractes pour le Roy Catholique. Dans le premier, l’on vit paroistre une Etoile fort brillante, qui representoit celle qui parut sur Madrid le 21. du mois d’Octobre dernier. Des Astrologues l’ayant considerée, prirent occasion de dire qu’elle présageoit l’arrivée d’un nouvel Astre en Espagne, & s’étendirent sur les loüanges du Roy, & des Enfans de France, ausquels cette Couronne appartient de droit, comme l’Etoile tournée du costé de la France sembloit l’indiquer.

Le second Entracte estoit divisé en trois petites Scenes. Dans la premiere on vit la Prudence, la Justice, la Vertu & la Fortune, qui aprés avoir fait l’Eloge de Monseigneur le Duc d’Anjou, allerent luy préparer une Couronne. Dans la seconde Scene, les Herauts Espagnols proclamerent Philippe V. Roy d’Espagne, avec presque les mêmes ceremonies qu’on avoit faites à Madrid le jour de la veritable Proclamation ; & cette representation fit tant de plaisir au peuple de Saint Jean, que le Parterre cria hautement, vivat. Le Roy fut couronné dans la troisiéme, & revestu des ornemens Royaux. La Fortune l’orna du Manteau Royal, en disant ces Vers.

Philippe, ta vertu ne semble pas commune,
Prens ce Manteau Royal des mains de la Fortune.

La Vertu luy mettant la Couronne sur la teste, luy dit.

De porter la Couronne il n’appartient qu’à toy,
Reçois celle d’Espagne, & le titre de Roy.

La Prudence luy presentant le Sceptre.

Prens ce Sceptre Royal, l’Espagne le desire.
On te verra bien loin étendre ton Empire.

La Justice luy donnant son Epée.

Fils des Heros, reçois le glaive de Themis,
Il exterminera tes plus fiers Ennemis.

Dans le troisiéme Entracte on vit la Regence & les Grands d’Espagne, qui complimenterent le Roy Catholique, & s’étendirent sur les loüanges du Roy & de Monseigneur le Dauphin. Cet Entracte fut terminé par une Chanson, qu’un François & un Espagnol chanterent alternativement, sur l’Air des folies d’Espagne, & sur un petit Ballet.

Le quatriéme representoit des Artisans François qui alloient en Espagne, & le bon acueil que les Espagnols leur font.

Enfin on vit dans le dernier, qui parut le plus divertissant, soit parce qu’il y avoit plusieurs petits incidens fort agréables, soit parce qu’il estoit en langage Saintongeois ; on vit, dis-je, des Paysans qui s’entretinrent sur les belles qualitez des trois Princes qu’ils avoient vûs à S. Jean, & qui aprés avoir bû à leur santé, terminerent la feste par une danse que les Spectateurs trouverent tres-agréable. Les Peres Benedictins eurent sujet d’en estre d’autant plus contens, qu’il ne se peut qu’ils ne conservent toujours une parfaite reconnoissance pour l’honneur que le Roy leur a fait, de marquer leur Maison pour le logis des Princes ses Petit-Fils. On doit la disposition de tous ces Entractes à Dom Jacques Boyer, Professeur de Rhetorique.

Motifs de la solitude §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 49-59.

Mr de Cantenac, Chanoine de l’Eglise Metropolitaine de Bordeaux, vous est déja connu par divers Ouvrages que le Public a fort approuvez. C’est luy qui a fait la nouvelle Satire que je vous envoye.

MOTIFS
DE LA SOLITUDE.

Pourquoy me blâme-t-on d’aimer la Solitude ?
Le commerce du monde est plein d’inquietude,
Il n’a plus de douceurs qui puissent m’attirer,
Et quand la nuit approche il faut se retirer.
Je vois heureusement ma raison détrompée
Des folles passions qui l’ont préoccupée ;
Et fuyant les chagrins dont j’estois agité,
Je goûte le repos qu’elles m’avoient ôté.
Les plaisirs inquiets, les faveurs incertaines,
Que l’amour & la Cour meslent de mille peines,
Ces vains amusemens & ces charmes trompeurs,
Qui flatent tout ensemble & déchirent nos cœurs,
Se pourroient excuser dans les fougues d’un âge
Où l’on se fait honneur de n’estre jamais sage.
Mais on doit mieux user de son bien & du temps,
Quand un âge avancé fait meurir le bon sens.
On ne cultive pas les champs les plus fertiles,
Quand l’Aquilon glacé rend nos soins inutiles.
Un Courtisan ridé perd son temps à la Cour,
Et le sang refroidi n’est plus propre à l’amour.
À la Cour la vieillesse est toujours importune,
Elle se plaint en vain d’une ingrate fortune,
Et par un long recit de services rendus,
Fatigue un grand Seigneur, qui ne l’écoute plus.
Le sort d’un vieil Amant est bien plus déplorable ;
À ses vœux suranez tout est inexorable.
Pitoyable joüet d’une jeune Beauté,
Il luy paye à grands frais l’honneur d’estre écouté.
En quelque âge qu’on soit ces passions cruelles
Font trouver des ingrats & des cœurs infidelles,
Soyez fidelle Amant, faites bien vostre cour,
La fortune est aveugle aussi bien que l’amour.
L’envie est attachée au plus rare merite,
Et sa fureur combat la vertu qui l’irrite ;
Elle gemit souvent d’un sort trop rigoureux,
Et le plus honneste homme est le plus malheureux
L’homme aveugle devient l’auteur de sa misere,
Il laisse un bien solide, & court à la chimere,
Et pour un vain espoir dont il est enteste,
Au prix de son repos il vend sa liberté.
Heureux qui se possedé, & voit couler sa vie
Loin des feux de l’amour & des traits de l’envie,
Qui sans ambition, & content de son bien,
Peut se passer des Grands, & n’en espere rien.
Heureux qui délivré de tout ce qui le fache,
De l’entretien des morts fait sa plus grande attache,
Et qui pour son repos s’éloigne, & se défend
Du commerce importun des visites qu’on rend.
Faut-il que sans raison nostre esprit s’embarasse
D’une societé qui nous nuit & nous lasse,
Et toûjours accablé d’une foule de gens,
Qu’on ne fasse qu’un jeu de la perte du temps ?
C’est-là qu’on s’évapore en mille bagatelles ;
On y parle du jeu, de chansons, de nouvelles,
On n’épargne personne, & les moines médisans
D’une langue d’aspic y pincent les absens.
L’Empereur & l’Espagne y passent en revuë.
On cave les motifs d’une guerre imprévuë,
Et censeur ignorant de plus d’un Potentat,
Chacun veut se mêler de reformer l’Etat.
Je sçay bien que l’esprit se façonne & s’exerce
Par des gens éclairez, avec qui l’on converse ;
Mais en ce temps cruel, ce qu’on fait, ce qu’on dit,
Est pour le bien du corps, & non pas de l’esprit.
Les esprits les mieux faits ne sont plus à la mode.
On redoute un Sçavant, on le croit incommode :
On ne veut pas s’instruire, on cherche ce qui plaist,
L’Ignorance triomphe, & la Vertu se taist.
Voyez ce jeune Abbé, qui vit en petit Maistre,
Il est aussi sçavant que s’il venoit de naistre,
Et toutefois, bouffi d’un orgueil sans égal,
Il veut toûjours parler, & parle toûjours mal.
Tyrcis plus fanfaron que n’estoit Spacamonte,
Accable un Auditeur des Combats qu’il raconte.
Dés qu’il ouvre la bouche, il nous comble d’ennuy ;
Mais il faut l’écouter, ou se battre avec luy.
Iris maintenant prude, & jadis fort coquette,
Des mœurs de tout le monde infidelle interprete,
Parle contre l’amour qui fut son seul objet,
Et se vange par là du mépris qu’il en fait.
Ce faux Devot contraire à l’exemple qu’il donne,
Presche toûjours la grace, & n’en fait à personne.
Il cache ses défauts pour nous mieux abuser,
Mais il dit qu’il est homme, & qu’on doit l’excuser.
Un Noble de trois jours, nous fait avec audace
Un recit fabuleux des Heros de sa race,
Mais il se fait connoistre, en vivant comme il vit,
Et porte encor du drap que son pere vendit.
Un pitoyable Auteur nous cause un long martyre,
Par des Vers languissans, qu’il nous veut toûjours lire ;
Il croit que de sa Muse on fait beaucoup de cas,
Mais c’est-là sa Marotte, il n’en guerira pas.
Le Bourgeois affamé se plaint de la Police.
Le Plaideur mécontent condamne la Justice,
Et l’avide Marchand, de soucis combatu,
Déplore à tous propos son Commerce abattu.
Chez la pluspart du monde, on agit de la sorte ;
Chacun suit son penchant, & l’ardeur qui l’emporte,
La retraite est plus douce, & ne lasse pas tant ;
Heureux qui vit chez soy, solitaire & content !

[Sonnet de Monsieur le Chevalier de Mailly] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 59-61.

J’ajoûte un Sonnet de Mr le Chevalier de Mailly, sur les avantages remportez dans la Livonie par les Suedois, contre l’armée du grand Duc de Moscovie.

Sans forces, sans secours, la triste Livonie
Par cent mille Ennemis se voyoit ravager,
Et ses plus forts remparts dans ce pressant danger,
Ne pouvoient garantir Narva d’estre asservie.
***
Le Tonnerre éclatoit sur la Place assaillie,
Et sans que rien s’offrist qui la pust dégager,
Le formidable Czar prest à la saccager,
De son bras foudroyant redoubloit la furie.
***
Lors qu’un jeune Monarque affrontant le destin,
Vint luy faire tomber la foudre de la main,
Et remplir tout son Camp de sang & de carnage.
***
O vous, dont ce Vainqueur a mis l’orgueil à bas,
Moscovites, craignez desormais son courage,
Et ne vous fiez plus au nombre des Soldats.

[Fable de la pudeur qui peut servir d’histoire] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 61-105.

Je vous fais part d’une Fable dont la lecture doit faire plaisir à toutes celles de vostre Sexe. Vous y trouverez des caracteres qui marquent la vive imagination de l’Auteur.

FABLE DE LA PUDEUR.

Hebé, fille de Junon, estoit la Déesse de la Jeunesse. De toutes les Divinitez c’estoit celle qui conservoit plus constamment la fraischeur de son teint, son visage estoit toûjours fleury. On eust dit à la voir qu’elle ne faisoit que sortir de l’enfance ; les agrémens inseparables des tendres années, la joye toûjours riante, & les plaisirs innocens accompagnoient par tout cette jeune Déesse. Jupiter qui la cherissoit, luy avoit donné l’employ de le servir à table. Un jour qu’elle luy portoit du nectar, elle fit un faux pas qui la fit tomber. Dans son desordre elle montra par hazard une partie de sa cuisse aux Dieux qui la regardoient, qui sans doute prirent plaisir à ce spectacle, s’il en faut juger par le temperamment qu’ils ont & s’ils sont tels qu’on nous les represente. Hebé fut si touchée de cet accident, sa confusion en fut si vive, & son imagination si frappée, qu’elle en devint grosse. Les Dieux ne furent point étonnez de cet effet surprenant. De pareils accidens arrivoient assez souvent parmi la Troupe celeste. Depuis que Jupiter avoit esté gros de Pallas, & que par un effort de son imagination il l’avoit fait naistre de sa teste, ces sortes de prodiges ne surprenoient plus. On sçavoit encore, que la naissance d’Hebé n’avoit pas esté moins extraordinaire. Junon l’avoit conçuë en mangeant une laituë ; au moins elle l’avoit dit ainsi, & Jupiter qui connoissoit son humeur, & qui vouloit conserver la paix dans son ménage, avoit esté d’assez bonne foy pour le croire.

La jeune Déesse estant devenuë grosse de cette maniere, accoucha au bout de quelque temps d’une fille la plus aimable qu’on ait vûë, & qu’on appella la Pudeur. Elle parut belle dés sa naissance, sa couleur vive & éclatante faisoit le plaisir des yeux, & le charme du cœur ; la douceur modeste de ses regards se faisoit sentir dans le fond de l’ame, & la surprenoit sans qu’elle eust le temps de s’en défier.

Tous les Dieux qui se trouverent dans le Ciel, s’empresserent de l’aller voir, & de luy faire des presens. Jupiter luy presenta un bouquet de diamans qu’un Grec qui avoit depuis peu remporté le prix aux Jeux Olimpiques, luy avoit offert. Apollon luy fit present d’une Musette & chanta des Vers sur sa naissance ; Vulcain luy donna de petits outils de femme, curieusement travaillez de la main des Cyclopes ; Mercure luy offrit quelques babioles d’enfant, qu’il venoit de voler à des Nourrisses ; il n’y eut pas jusqu’au vieux Saturne qui ne voulust luy faire un present. Il s’approcha d’un pas tremblant, appuyé sur sa faux, & luy donna de vieux pendans-d’oreilles qui avoient fait tout leur usage durant les beaux jours de Rhée son épouse, & qu’il estimoit infiniment ; car les vieilles gens ont cet entêtement pour leur siecle, qu’ils méprisent toutes les choses nouvelles, & n’ont de l’estime & du goust, que pour les ouvrages du temps passé.

Les Déesses tâcherent à leur tour de faire honneur à la Divinité naissante, elles se parerent comme pour un jour de feste, & chacune y parut marquée du caractere de sa Divinité. Junon vint la premiere, environnée de tout ce qui pouvoit rehausser la majesté du rang qu’elle tenoit dans le Ciel ; elle estoit precedée par le Respect qui marchoit à pas lents, la teste basse, la contenance modeste, les yeux baissez, & les mains jointes sur la poitrine. Aprés luy marchoient à grand bruit la Pompe & la Magnificence, courbée sous le poids de leurs superbes habits, & versant à pleines mains sur leur chemin l’or & les pierreries. On voyoit ensuite la Grandeur dédaigneuse qui ne se nourrit que de son propre éclat, l’Orgüeil qui porte toûjours le sourcil élevé, & qui se plaist à marcher sur la teste des hommes. La Déesse parut aprés avec des charmes dignes de l’Epouse du Maistre des Dieux, elle attira tous les regards, jamais sa beauté n’avoit esté si brillante. Jupiter oublia en ce moment qu’elle fust sa femme, & l’aima. Cependant la Déesse s’approcha avec majesté du berceau de la Pudeur ; mais la petite Divinité ne la regardoit point, le seul Respect attiroit toute son attention ; elle luy sourioit, elle le caressoit, elle n’avoit des yeux que pour luy, & lorsque Junon voulut lui prendre la main, la Pudeur leva les yeux, & surprise de sa grandeur, la regarda, puis rougit, & s’enveloppa dans ses langes. En cette occasion pouvoit-elle faire autre chose, & de quelques titres superbes dont on soit revêtu, quelque distinguez que soient les talens qui peuvent flatter l’amour propre, la Pudeur peut-elle souffrir sans confusion d’en voir faire cet étalage arrogant ? Renfermée en elle-même, & consciente de sa vertu, n’est-elle pas en droit de dédaigner ces illusions fastueuses que les hommes ont inventées pour s’étourdir sur les miseres de leur condition.

La blonde Venus vint ensuite coëffée de la main des Graces. Elle estoit belle autant qu’on pouvoit l’estre ; mais elle vouloit le paroître autant qu’elle l’étoit ; elle estoit vêtuë de la même robe qu’elle avoit, lors que le beau Berger du Mont Ida luy donna la pomme, & son visage n’avoit rien perdu des charmes qu’il étala dans le beau jour de son triomphe. Sa démarche estoit languissante & negligée, ses beaux cheveux flottoient sans art, ses yeux vifs & pleins d’amour jettoient un feu violent & sensible, dont l’ame la plus farouche se sentoit émuë, les delicieux Zephirs qui voltigeoient sur son sein, le mettoient par leur agitation dans un tendre desordre ! O qu’elle estoit belle en cet estat ! Les Dieux en furent ébloüis : ils dirent dans leur cœur en l’appercevant avec une émotion sensible. Voicy la Déesse de la Beauté. Les Ris toûjours contens, les Jeux qui badinent incessamment, les Graces naïves & riantes la devançoient. La Mollesse oisive & voluptueuse répandoit sans cesse autour d’elle, des parfums exquis, & des liqueurs précieuses. Elle menoit l’Amour par la main. Le funeste enfant regardoit tout le monde avec un soûris malin ; la troupe folâtre des Plaisirs voloit devant luy, ils estoient dans une agitation continuelle, ils échapoient aux yeux, ils disparoissoient à tout moment, quelquefois ils revenoient, souvent même on croyoit les tenir, mais ils fuyoient avec précipitation & s’alloient cacher derriere un nuage sombre. L’éclair qui sort de la nuë ne disparoît pas plus vîte aux yeux du voyageur effrayé. L’Amour estoit encore precedé de la Douceur qui laissoit sur ses pas une longue trace de miel ; la Complaisance flateuse & les Soins officieux paroissoient ensuite, portant les traits favorables du petit-Dieu ; on voyoit marcher aprés luy les Soucis inquiets, la sombre Melancholie, les Desirs avec un visage toûjours agité ; les Esperances timides, le Dépit qui se ronge luy-même, les Soupçons devorans, l’affreuse Jalousie occupée à aiguiser sans cesse sur une pierre ensanglantée un poignard dont elle se perce le cœur, la Haine farouche qui ne se lasse jamais de nuire, la Vangeance toûjours alterée de sang, & la Trahison impie qui sourit, & qui cache la mort en ses mains. On voyoit encore derriere luy la Douleur couverte de playes, jettant de profonds soupirs, le Repentir pâle & défiguré qui répandoit des pleurs amers, & frappoit sans cesse sa poitrine, mais ceux-cy ne suivoient que de fort loin, & à moins de connoistre l’Amour, on ne pouvoit pas s’appercevoir qu’ils fussent à sa suite.

C’est ainsi que marchoit la belle Déesse avec le pernicieux Enfant. Elle s’approcha mollement du berceau de la Pudeur ; mais à peine l’eut-elle vûë, que sa beauté l’ébloüit, & son cœur se sentant ému, comme quand on admire des choses nouvelles ; elle avoüa qu’elle n’avoit jamais rien vû de semblable. Vous avez raison, luy répondit le Dieu Momus qui se plaist toûjours à médire ; c’est fort bien dit, Déesse aux beaux yeux de parler ainsi. À la verité vos experiences vous ont éclairée sur bien des choses, & principalement sur tout ce qui regarde la Beauté ; mais je ne pense pas que vous ayez rien vû ny connu de semblable à la petite Divinité qui vient de naistre. La Déesse n’eut point de confusion de cette malicieuse raillerie ; car l’habitude au vice produit cet effet, qu’on écoute le reproche sans en rougir. Elle s’avança hardiment pour embrasser la Pudeur ; mais la Petite prit un air dédaigneux, & ne la regarda pas. L’Amour de son costé, dés qu’il l’eut envisagée, se cacha tout troublé sous un coin de la robe de sa Mere, où il se mit à pleurer de toute sa force. Venus allarmée luy demande la cause de ses pleurs. Cet enfant qui est au berceau, luy répondit l’Amour tout éperdu, m’a fait peur ; elle me regarde comme si elle vouloit me quereller ; je ne veux point la voir, sortons d’icy ; je veux aller à Paphos, où l’on ne me regarde pas avec tant de severité. Venus serra l’Amour entre ses bras, appuya sa teste contre son sein, & le réchauffa de son haleine. Elle tâcha de le consoler en luy promettant de luy donner des leçons dont la pratique allarmeroit la Pudeur à son tour, & rendroit vains tous les efforts qu’elle pourroit faire.

Tandis que la belle Reine de Cythere rassuroit l’Amour effrayé, Pallas entra avec une fierté qui n’avoit rien d’orgueilleux ny de farouche, & portant en sa main la redoutable Ægide. Elle ne cedoit en rien à Venus, & on l’eust prise aisément pour la Déesse de la Beauté, si elle n’eust pas esté plus modeste. Son visage n’avoit rien d’effeminé, ses attraits ne devoient rien à l’artifice, elle negligeoit même de les montrer. On jugeoit à son air qu’à peine s’estoit-elle apperçuë qu’elle fust belle, ou si elle le sçavoit, c’étoit au moins sans en paroistre vaine, tout estoit grand en cette Déesse, tout estoit beau, & il y avoit dans toutes ses manieres je ne sçay quel charme touchant qui gagnoit le cœur & la raison tout ensemble. Elle estoit precedée de l’humble Modestie, de la Sobrieté saine & robuste, de la Prudence avec cent yeux qui percent le douteux avenir. Cette Déesse n’avoit point d’autres Compagnes. Sans doute qu’elle auroit pû en avoir davantage ; car toutes les Vertus sont de la suite de la Sagesse ; mais elle les reservoit pour les occasions où il estoit necessaire de les montrer, elle se contentoit de ces trois qui ne l’abandonnoient jamais, parce que la Sagesse est toûjours modeste, toûjours sobre, & toûjours précautionnée. À peine la Pudeur eut apperçu Pallas, qu’une joye naïve se répandit sur son visage ; elle ne se lassa point de la regarder, de luy sourire, de la caresser, & l’on jugea par tous les petits mouvemens qui l’agitoient à sa vuë combien la sage Déesse estoit selon son cœur. De bonne foy, Pallas, s’écria Momus, qui ne pouvoit s’empêcher de dire son sentiment sur tout ce qui se presentoit, vous meritiez que la Pudeur vous fist un accüeil moins favorable. Vous n’avez pas oublié que vous la vendîtes sur le Mont Ida pour l’esperance d’une pomme d’or, lorsque vous vous fistes voir toute nuë au jeune Berger Paris, arbitre de la Beauté. Tous les Dieux rirent de la piquante raillerie : Venus sur tout fit éclater toute sa joye ; car c’est le caractere du Vice de se réjoüir quand la Médisance attaque la Vertu. La Déesse guerriere touchée de ce reproche, ne répondit que par sa rougeur, qui la rendit plus belle ; elle se couvrit le visage de son Ægide pour ne laisser pas voir toute sa confusion.

Il faut croire que ce que disoit Momus estoit une calomnie. Sans doute, s’il eust esté vray, jamais les hommes qui sont si exacts à chercher les deffauts dans les autres, & si prompts à les publier, n’auroient pas donné à cette Déesse, les titres glorieux dont ils l’ont revêtuë. C’estoit une invention maligne de ce Dieu piquant & amer, qui se plaisoit à noircir la vertu la mieux établie. Il n’est pas possible que Pallas qui estoit si sage, si prudente, & si modeste, se fust oubliée en cette occasion ; car enfin la Sagesse n’est point venale ny interessée, elle ne se met à aucun prix, parce qu’elle trouve en elle-même sa plus solide récompense, elle ne se laisse point ébloüir par l’éclat de la fortune, ny par les avantages de la Beauté, & comme elle n’envisage que la vertu, on ne la voit jamais chanceler dans la pratique de ses devoirs, ny démentir son caractere.

Les Dieux rioient encore de la malice de Momus, quand la belle Déesse Diane se presenta. Elle estoit precedée de ses plus cheres Nymphes qui fouloient l’Olimpe d’un pied leger en chantant des Vers à sa loüange. Voicy la Divine Sœur du Dieu du Jour, dirent les Dieux en l’appercevant. Elle portoit une robe teinte du sang du pretieux poisson qui nous fournit la pourpre. Ses cheveux estoient noüez par derriere sans affectation, elle avoit un arc d’ébene en sa main, son carquois estoit plein de fléches, qui lancées par une main si sure, portoient toûjours un coup mortel. Quoy qu’elle fust née parmy les Dieux, & qu’elle fust accoûtumée à voir leur pompe, on eust dit que c’estoit pour la premiere fois qu’elle y paroissoit, tant elle baissoit ses yeux modestes, tant elle avoit de confusion de paroître belle ; on jugeoit à sa démarche douteuse, qu’elle gemissoit en secret de se voir exposée à la multitude de tant de regards avides ? O qu’en cette occasion elle regretta les ombres obscures des Bois, si cheres à sa modestie ! O qu’elle eust souhaité l’avantage qu’elle avoit lorsqu’en poursuivant les timides Daims dans une vaste Prairie, & se regardant par hasard dans le miroir liquide des fontaines, elle avoit au moins la liberté de fuïr en rougissant dans les lieux les plus sombres des Forests, honteuse de se trouver si belle. La Pudeur tressaillit de joie en appercevant cette Déesse. Elle tâcha d’exprimer par mille caresses le plaisir qu’elle ressentoit à sa vuë. Diane l’embrassa tendrement, & ne put s’empêcher de témoigner combien elle estoit contente de voir naître une Divinité si conforme à ses sentimens naturels.

Cependant Momus ne pouvoit souffrir de voir cette Déesse si bien d’intelligence avec la Pudeur. Leurs caresses innocentes luy déplaisoient, car tout irrite la Médisance, rien ne luy plaist que le fiel & le poison dont elle se nourrit. Il me semble, dit-il, en se tournant vers les Dieux, que Diane ne devroit pas tant se réjoüir de la naissance de la Pudeur ; elle n’est pas trop soigneuse de se cacher quand elle veut prendre le bain, & Acteon sçavoit bien comment elle estoit faite. Méchant bouffon, luy répondit la chaste Déesse, en rougissant de colere, apprenez que nostre vertu n’est point blessée, pour estre vuës dans un estat indigne de nous, lorsque nous n’y pensons pas. Si le hasard ou la violence donnent quelque avantage à vostre Sexe sur le nostre, est-ce un crime qui doive nous estre imputé ? L’innocence ne se perd point sans que le cœur y consente, & c’est la seule intention qui rend nos mouvemens criminels, ou qui les justifie. Si cela estoit, interrompit Momus, (qui voyoit que les Dieux luy applaudissoient) il y auroit peu de femmes qui ne fussent vertueuses ; car elles disent toûjours, non : & à les entendre leur intention n’est pas de faire ce qu’elles font. Cependant il faut vous rendre justice, Acteon fut bien puni de sa temerité, & vous mîtes ce pauvre Chasseur dans un estat bien pitoyable. Vous aviez grand’peur, si je ne me trompe, qu’il ne se vantast de ce qu’il avoit vû. Puisque vous craignez tant l’Indiscretion, je ne doute pas que vous n’ayez la précaution de faire de temps en temps de semblables métamorphoses. La Déesse se contenta de ce qu’elle avoit dit, & ne répondant que par un soûris dédaigneux, elle prit le parti du silence. Elle fit bien d’en user ainsi, parce que la Vertu se défend toûjours mal contre la Calomnie quand elle se défend par les raisons. L’homme de bien se taît en ces occasions, il est content du témoignage de sa conscience, & laisse à ses actions le soin de le justifier.

Toutes les Divinitez se retirérent aprés avoir visité la Pudeur, elles la laissérent aux tendres caresses de sa Mere qui l’éleva sous ses yeux avec beaucoup de soin. Elle embellissoit à mesure qu’elle croissoit, chaque jour ajoûtoit quelque chose à sa beauté, & chaque instant, pour ainsi dire, découvroit dans son naturel, des dispositions si heureuses, qu’on ne pouvoit s’empêcher de les admirer. Quand elle fut en âge de paroître, Hebé sa mere la mena dans les Assemblées des Dieux : dont la pluspart ne peurent souffrir sa severe modestie. Comme la Pudeur n’est point déguisée, elle s’allarmoit naïvement de tout ce qui luy faisoit peur, de sorte que les Dieux accoûtumez à vivre dans les plaisirs, souffroient impatiemment sa presence, qui leur reprochoit sans cesse leur vie voluptueuse. Telle est la disposition de ceux qui ne pratiquent point la vertu, ils cherchent si bien à l’oublier qu’ils ne veulent rien voir devant leurs yeux qui puisse leur en retracer l’image. Dans toutes les occasions où la Pudeur se trouvoit avec eux, ils ne pouvoient dissimuler le chagrin qu’ils avoient contre elles. On les entendoit s’écrier sans cesse que c’estoit un esprit farouche, & mal cultivé, qui vouloit introduire dans le Ciel des mœurs austeres & barbares, inconnuës jusques alors. Enfin leur peu d’intelligence alla si loin, que les Dieux qui aimoient le plus les plaisirs, se bannirent volontairement du Ciel pour ne vivre pas avec elle. Bacchus enyvré de Nectar, alla goûter les vins du Mont Tmole, suivi de la troupe furieuse des Bacchantes. Mercure se retira sur les grands chemins, moins pour recevoir sur les carrefours l’encens des Voyageurs, que pour les détrousser sous diverses figures. Apollon ne sortit plus du Temple de Delphes, où il vendoit à grand prix aux curieux Mortels la connoissance de l’avenir, que les Dieux favorables leur ont caché. Venus alla respirer l’air delicieux de Paphos. Le cruel Amour instruit par sa Mere, s’enfuit à Lemnos, en pleurant de dépit & de honte. Il voltigea quelque temps autour des fournaises ardentes où Vulcain travaille sans cesse, ces effroyables cavernes retentirent de ses gemissemens. Les Cyclopes épouvantez laissérent tomber de leurs mains leurs pesans marteaux & demeurérent immobiles. Dans sa fureur il brise en fremissant les fléches inutiles qu’il portoit, il en demande de funestes qui portent le desespoir dans tous les cœurs. Le Divin Forgeron obéït sans remise à l’imperieux Enfant. Trois fois, l’Amour trempa dans le fiel & dans le sang la pointe de ces nouveaux traits, & content de voir entre ses mains ces armes cruelles, il s’envole en jurant de troubler à jamais le repos du monde.

Cependant Jupiter voyoit à regret toutes ces Divinitez dispersées : il sçavoit bien que la Pudeur en estoit la cause, & il n’estoit pas lui-même exempt des mouvemens qui agitoient les autres Dieux. Il ne pouvoit se consoler de la naissance de cette jeune Déesse. Depuis qu’elle estoit dans le Ciel, il éprouvoit je ne sçay quelle lumiere importune qui éclairoit sa raison malgré luy-même. Il avoit beau cacher sa Divinité sous des figures étrangéres. Il empruntoit vainement le secours des nuages, il sentoit que la Pudeur le suivoit en tous lieux pour luy reprocher la honte de ses attachemens. Comme il ne coûte rien de bannir la Vertu quand elle s’oppose aux penchans du cœur, Jupiter se resolut bien-tost à l’éloignement de cette Déesse. Il l’appella devant son Trône d’or & d’ivoire. Aprés luy avoir representé que l’Olimpe devenoit une solitude, & que son absence estoit necessaire au repos des Dieux, il luy ordonna d’aller vivre parmi les Mortels. La jeune Déesse ne murmura point contre la dureté de cet ordre suprême, elle fut contente de quitter le Ciel, puisqu’elle n’auroit plus à soûtenir la presence du Vice, & qu’elle seroit à l’abry des allarmes qui l’agitoient.

Voilà donc la Pudeur qui vient sur la terre, réduite à chercher des vertus parmy les hommes, que les Dieux qu’ils adoroient ne pratiquoient pas. À peine elle fut dans le monde, qu’elle regarda le Sexe comme l’objet le plus propre à fixer ses soins ; mais elle ne voulut vivre que parmy les Filles, parce que leur estat estoit le plus propre à la cultiver. Elle espera qu’estant éloignée des occasions qu’elle avoit à craindre, elle goûteroit avec elles une profonde paix.

Les commencemens de son exil furent assez heureux, parce qu’elle trouva le monde dans un estat assez paisible. L’Egalité, mere de la douce Paix, faisoit regner la justice, la candeur & la bonne foy. Les hommes ne sçavoient point se tromper les uns les autres, & quand ils l’auroient sceu, ils auroient rougi de le pratiquer. La Verité sortoit de leur bouche aussi naturellement que l’air qu’ils respiroient ; leur vertu les avoit heureusement affranchis de la tyrannie des mauvais usages & de la contagion des exemples pernicieux Cette foule tumultueuse des passions qui agitent si naturellement le cœur du Sexe, n’avoit pas osé tenter de paroistre. La Beauté n’avoit point causé les guerres sanglantes, les querelles injustes, ny les cruels assassinats, & les femmes n’avoient encore couté rien à l’innocence des hommes. Ils les regardoient comme un present du Ciel, dont l’usage venoit au secours de la brieveté de la vie, & la necessité de s’en servir imposée à l’homme estoit le seul motif de ses attachemens.

L’Amour impatient de se vanger de la Pudeur, ne souffrit pas qu’elle joüist longtemps de la douceur de cet asile. Il ne parut pas d’abord luy-même, car sa presence eust trop effrayé des cœurs accoutumez à la vertu ; il se servit de la pernicieuse Abondance, pour introduire les Plaisirs qui furent la source feconde des vices. Ils réveillerent dans le Sexe la mollesse, l’amour propre, & la vanité. De là vint le desir de voir & d’estre vûë, qui fut le premier écueil qui causa le naufrage de la vertu. Le soin de la parure & de la beauté, le luxe & la regularité des traits commencerent dés lors à faire presque tout le merite des Femmes. Comme le cœur se laissoit seduire aux apparences, chacune répandit dans tous ses dehors tout ce que l’art de plaire pouvoit insinuer de flateur. Vains ornemens, usages ridicules, tout fut employé pour y réussir ; la raison ne fut plus écoutée, ce bien solide, cet heureux don du Ciel ne fut comté pour rien. Les Amans firent une autre espece d’hommes parmy les autres ; ils eurent leurs maximes, leur culte, & leur Religion à part ; Religion d’autant plus dangereuse pour l’innocence, qu’elle est impunie, & que sans craindre les menaces de la loy, chacun peut au moins une fois en sa vie se faire une Divinité selon son cœur.

O que la Pudeur eut à souffrir de voir que les jeunes Filles dont elle cultivoit les mœurs, tomboient dans ces dereglemens ! Quelle confusion n’eut-elle point de trouver dans le fonds de leur naturel de si riches ressources pour appuyer le vice, & d’en trouver si peu pour s’affermir dans la vertu ! Que ne fit-elle point pour arrester le cours de ce desordre ? Elle arma pour les deffendre la Défiance & la Précaution : elle effraya leur esprit par la peinture d’un Amour terrible, tout cela fut inutile. Elle appella la Raison à son secours, qui ne marchoit plus dans la droiture de ses voyes ; elle demanda au Cœur la fuite des Entrevuës, & le sacrifice des Occasions. Le Cœur au lieu de l’entendre trahissoit ses plus chers interests. Enfin, triste, confuse, abandonnée, aprés avoir répandu par un dernier effort le plus pur du sang sur la surface du visage, pour faire respecter sa presence, elle vit le douloureux instant où elle fut en proye à tous les desirs d’une Jeunesse inconsiderée.

Aprés un outrage si sensible, la Pudeur ne pouvoit plus rester dans le cœur des Filles qui l’avoient si lâchement trahie ; elle en sortit donc en fermant les yeux, bien embarassée de se pratiquer un azile où elle pust vivre en sureté. Sa modestie estoit si severe, ses mœurs estoient si saintes & si pures, qu’elle ne pouvoit même souffrir la vûë des plaisirs les plus legitimes. C’est ce qui l’avoit éloignée dés le commencement du commerce des femmes ; mais puisqu’elle estoit condamnée à vivre sur la terre, la necessité dure & inflexible, à laquelle les Dieux même obéïssent, l’obligea de se retirer dans leur cœur, & de s’y fortifier s’il estoit possible, contre les attaques de son ennemi.

Elle ne demeura pas longtemps à s’appercevoir que l’Amour avoit déja disposé toutes choses pour luy rendre encore une fois cette retraite douloureuse. Elle découvrit que les plaisirs dont les femmes sont en possession, bien loin de les éloigner des occasions, ne leur servent que d’aiguillon pour leur en faire desirer d’autres, & comme un pot d’argile qu’on descend tous les jours dans une cisterne, n’en reçoit pas une nouvelle dureté pour le défendre des pierres qui l’environnent, ainsi l’experience du monde ou la pratique du mariage ne mettent point les femmes à l’abri de leur penchant.

La Pudeur ne se rebuta point de ces obstacles ; elle tâcha de réveiller dans leur cœur le desir de cette ancienne innocence qui rendoit tout le monde heureux : elle rappela à leur esprit la confiance de leurs époux honteusement trahie. Elle leur montra de loin les routes paisibles de la Vertu ; mais toutes détournoient leurs yeux, elle ne fut point écoutée, chacune vouloit avoir une raison pour se justifier. Les unes disoient qu’on avoit vendu leur cœur au plus offrant ; que le mariage estoit devenu un fic, & qu’on ne consultoit plus pour le former la douce sympathie. D’autres gemissant à la vuë des cheveux blancs de leur époux, & murmurant sans cesse contre l’inégalité des années, croyoient estre en droit de leur faire expier le crime d’estre venus trop tost au monde ; d’autres s’écrioient qu’elles n’avoient consenti à une passion que pour se vanger d’un époux infidelle, comme si pour punir un crime on pouvoit cesser d’estre innocent. Il y en avoit un grand nombre qui ne trouvant rien pour autoriser leurs passions, en accusoient mal à propos la malignité de leur étoile qui ne peut rien contre la solide vertu. Enfin, toutes avoient un prétexte pour diminuer leur faute ; tant il est vrai que nous n’osons jamais abandonner la vertu tout à fait, sans chercher une raison qui nous justifie au moins à nous-mêmes, tant nous en connoissons naturellement le merite & le prix.

Que pouvoit faire la Pudeur quand elle vit les choses dans un estat si déplorable ? Elle gémit, elle soupira, elle s’emporta contre la dureté du Dieu persecuteur qui ne souffroit pas que son exil fust paisible. À la verité parmi ce grand nombre de femmes dont elle penetra les cœurs, elle en trouva bien quelques-unes de fidelles à leurs époux ; mais c’estoit pour la pluspart de ces femmes chastes par temperament, dont la bonne conscience est incommode, & dont l’imperieuse vertu, qu’elles font valoir sans cesse, est toûjours preste à quereller un mari. Leur caractere déplut à la Pudeur, parce qu’elle est douce, patiente, & soumise ; de sorte que ne pouvant plus vivre dans des lieux où elle estoit exposée à tant d’outrages, elle se retira tout à fait, & touchée des cruelles épreuves qu’elle avoit faites, les larmes aux yeux & la rougeur sur le front, elle dit. Puisque les Dieux ennemis, aprés m’avoir condamnée à vivre sur la terre, ont souffert que les hommes m’ayent outragée, & que je n’ay pû faire marcher le Sexe dans la voye que je lui prescrivois, je vous prens à témoin, ô Stix, fleuve de la mort & des tenebres, que je ne rentreray plus dans les cœurs dont on m’a bannie. Les hommes me chercheront vainement dans les femmes, je me cacherai pour jamais à leurs yeux, & ils n’auront plus la satisfaction de me voir leur victime. Je n’enflammeray plus l’amour par une longue & sincere resistance, Sans moi toutes les passions qu’il inspirera deviendront en peu de temps insipides. Ainsi mon absence va me vanger du Dieu cruel qui me persecute. O que je vois naistre de desordres dans l’Univers ! Les siecles à venir entraînez par ces mauvais exemples, encheriront sur les precedens pour la corruption des mœurs & pour le raffinement des mauvais usages. Les femmes uniquement revêtuës du dehors de la modestie ne trouveront rien dans le vice qui les étonne, que la difficulté de le déguiser. Ce ne sera plus l’amour de la vertu qui conservera leur innocence ; mais seulement la honte que le crime traîne aprés luy quand il se publie, on leur apprendra à rougir par habitude. Je proteste cependant que cette apparence de pudeur qui couvrira leur front, sera un signe fort équivoque de leur vertu, & la bonne foi des hommes y sera trompée. Pour moy, puisque je dois vivre encore sur la terre ; je vais entrer dans le cœur des enfans, mais j’en sortiray dés la douziéme année, afin de n’estre plus exposée aux disgraces que j’ai éprouvées. O Jupiter, souffre que je puisse goûter la paix que je propose. Aprés ces mots la Pudeur entra dans le cœur des jeunes Filles au berceau. Elle a tenu depuis religieusement sa parole, elle en sort dés l’âge de douze ans. Elle reconnoît même souvent que l’âge est un garand infidelle en ces occasions, & que la malice dans le Sexe devance les années, ce qui fait qu’ayant à soûtenir de rudes combats avant le temps qu’elle s’est prescrit, où souvent même elle succombe, elle se repent tous les jours de l’indiscretion de son serment, & de s’estre engagée pour un si long terme.

Comme je ne doute point que cet ouvrage n’ait vostre approbation, je vous apprendrai qu’il est de Mr Cormouls, jeune Avocat, d’une petite ville du Languedoc, appellée CastelsarrasiI, à huit lieuës de Toulouse.

[Imitation des vers de Madame la Presidente de la Tresne] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 105-108.

Je vous ay envoyé les Vers qui furent faits à Bordeaux, par Madame de la Tresne, premiere Presidente, cy-devant Mademoiselle de Comminge, lorsque le mauvais temps y retenoit le Roy d’Espagne, & Messeigneurs les Princes. Ceux que vous allez lire, & que je vous aurois envoyez pour estre placez dans leur rang, si je les avois receus plutost, ont esté faits à Bayonne, lors que la pluye y arrestoit Sa Majesté Catholique & Messeigneurs les Princes.

Retirez-vous, frimats, fuyez, noirs Aquilons,
 Dans les plus reculez vallons,
Et que le blond Phœbus parcourant sa carriere,
Aux Mortels languissans redonne la lumiere.
 Que le Ciel retienne ses eaux,
Que des vents & des flots il calme la furie,
Qu’il produise en ce jour des miracles nouveaux,
C’est un Fils de Louis qui passe en Hesperie.
***
Que loin du Trône icy rien n’arreste ses pas,
 Qu’il trouve par tout mille appas.
 Allez, & devancez l’Aurore,
 Zephire, & vous, aimable Flore,
 Preparez-luy mille douceurs.
C’est ainsi que Louis l’ordone.
 Un chemin qui conduit au Trône,
 Doit estre parsemé de fleurs.
***
Quand vous verrez Philippe au sein de ses Provinces,
Que Paris dans ses murs aura receu nos Princes,
Hiver, si tu le veux, ramene tes glaçons.
Que les vents sans couroux sortent de leurs prisons,
Que seuls des Espagnols ils gardent les frontieres,
Qu’ils soient aux Allemans d’invincibles barrieres ;
Enfin, que tout conspire au bonheur de ce Roy,
Et que ses Ennemis en pâlissent d’effroy.

[Stances à Monsieur de Pomereu] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 108-111.

Vous avez trouvé dans ma Lettre du mois passé, un grand Article sur le dommage que le Tonnerre a causé à l’Eglise Cathedrale de Troye. Mr de Pomereu, Intendant de Champagne, a fait la visite de cette Eglise, & c’est là-dessus que Mr Regnier, premier Echevin, luy a adressé ces Vers.

À Mr DE POMEREU.

Vous qui sçavez mesler une douceur affable,
 Avec une illustre grandeur,
Vous qui charmez nos cœurs, vous estes seul capable
D’appaiser leur vive douleur ?
***
Venez, sage Ministre, & voyez nostre Eglise,
 Voyez ses restes précieux,
Voyez l’estat funeste où la foudre l’a mise,
 Qui tire les larmes des yeux.
***
Durant cette visite, encor qu’on la desire,
 Et qu’elle soit au gré de tous,
Si par trop de douleur on ne vous peut rien dire,
 Les pierres parleront pour nous.
***
Leurs Bouches sont les trous d’une voûte entre-ouverte,
 Qui criront toutes à la fois,
Qu’il faut pour réparer une si grande perte,
 Le secours du plus grand des Rois.
***
Cessez donc de gemir, cessez, Peuple de Troye,
 Et vos plaintes & vos soucis ;
Mettez bas la tristesse, & reprenez la joye
 Si-tost qu’on parle de Louis.
***
Zelé pour le Seigneur, il se plaist à répandre
 Ses bienfaits dans tous les saints lieux.
Consolez-vous, Troyens, vous devez tout attendre
 D’un Roy magnanime & pieux.
***
Tant de Temples sacrez bâtis par ce Monarque
 Avecque somptuosité ;
Tant d’autres rétablis, sont l’infaillible marque
 De sa solide pieté.
***
Dans ces lieux il a part à tous les Sacrifices
 Où l’on immole le Sauveur ;
Ainsi plus il a soin de ces saints édifices,
 Plus il en reçoit de faveur.
***
Le Ciel reconnoissant ce Prince magnifique,
 Qui fait aux Temples tant de bien,
Veut que son Petit-fils soit le Roy Catholique,
 Comme il est le Roy Tres-Chrestien.

[Distique en lettres numerales] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 124.

Voicy un Distique Latin en lettres numerales, sur l’heureuse entrée du Roy Philippe V, en Espagne.

IngreDItVr prInCeps hIspanICa regna phILIppVs,
hVnC CVnCtI eXCIpIVnt, & probat Ipse DeVs.

Ces lettres numerales font DD CCCCCC. VVVV VV IIIIIIIIIII. qui marquent 1701.

[Epigramme] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 124-125.

Ce Distique m’engage à vous faire part d’une Epigramme Latine, faite par Mr Gon, Assesseur en l’Election de Rhetel, sur la nomination de Mr de Chamillard à la Charge de Secretaire d’Etat pour le département de la guerre.

Quàm fortunatum te grandia facta decorant,
 Consilio egregius quem Lodoicus amat !
Divisas rerum Imperii tibi tradit habenas.
Hæc probiratis amor munera tanta parit.

[Paroles propres à mettre en air] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 125-127.

Je vous envoye des paroles fort propres à estre mises en Air. Elles sont de Mr Daubicourt, qui a esté Capitaine au Regiment de Poitou, & le sujet en est beau, puis qu’il regarde l’impatience qu’on a dans toute la Cour, de voir de retour Messeigneurs les Princes.

Princes, qui paroissez deux Astres éclatans,
Nous n’attendons qu’aprés vostre douce influence.
 Ne nous privez pas plus longtemps
Du bonheur qu’en tous lieux répand vostre presence.
 Rayons du Soleil de la France,
C’est de vostre retour qu’elle attend le Printemps.
***
D’un Pere & d’un Ayeul le tendre empressement,
De Paris, de la Cour les vœux & l’esperance,
 Les larmes d’un Sexe charmant ;
De la Princesse enfin l’aimable impatience,
 Disent que pendant vostre absence
Le Printemps le plus beau n’auroit nul agrément.

Le Mérite. Triomphe de la Jalousie §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 127-137.

Les Vers qui suivent ont esté envoyez à l’illustre Mademoiselle de Scudery, sur l’Orange couronnée dont Mr de Betoulaud luy a fait present. Les Vers sont de Mr Cueron.

LE MERITE
Triomphe de la Jalousie,

L’arbre fameux qui croist au pied du Mont Parnasse,
 Dont le plus petit rejetton
Dans l’Immortalité nous assure une place.
Et qui seul animant d’une loüable audace
Fait des meilleurs esprits la noble ambition,
 Avoit produit une branche nouvelle,
 Que la sçavante Nation
Destinoit en secret pour couronne immortelle
À maint Auteur du plus illustre nom.
 Bref au dire de cent personnes,
 Et sans exageration,
 On en eust bien fait deux couronnes
 D’assez belle proportion.
***
Chacun d’un œil plein d’émulation
 La voyoit embellir & croistre,
Et par cent beaux écrits de docte invention,
 S’efforçoit de faire connoistre,
 Qu’à bien juger il devoit estre
 Couronné d’un si beau feston.
***
 Le temps venu d’en faire don,
Apollon du poignard que porte Melpomene,
Dont Scudery se sert en decrivant la peine
De ces Heros troublez d’un amoureux poison,
La coupe, la fait voir. On l’envie, on l’admire,
Puis d’un riche ruban, l’ornement de sa Lire,
Tissé par les neuf Sœurs dans le sacré Vallon,
Il la noüe en couronne, & la pend au buisson.
Cependant à la troupe il fait prendre séance,
 Et de sa main impose le silence
 Pour declarer sa juste intention.
***
Ce Prix charmant, dit-il, sera pour le Genie,
Qui faisant éclater les plus rares talens,
 Et du sçavoir & de la modestie,
Aura sur ces côteaux primé le plus longtemps.
***
Quelques-uns parvenus au faîte de la gloire,
Contens de voir leurs noms au Temple de memoire,
Afin de prolonger leurs jours dans le repos,
 N’ont plus fait d’ouvrages nouveaux,
 Et nous ont laissé lieu de croire
Qu’ils s’estoient épuisez en gagnant la victoire,
 Ou craignoient les doctes travaux.
 Quelques autres ont vû leur vie
 Par la Parque trop tost ravie,
Et n’ont pas pû montrer cette fertilité,
 Qui de graces toujours suivie,
 D’une égale vivacité,
Dans un âge avancé, comme dans la jeunesse,
Prouve d’un bel esprit le sçavoir, la justesse,
Et sans se copier, & sans piller autruy,
Fait dire avec honneur, lisez, c’est toujours luy.
La moderne Sapho, Scudery, ce me semble,
 Ces illustres talens rassemble,
 Et pourroit seule meriter
Ce Prix que peu d’Auteurs peuvent luy disputer.
Qu’en pensez-vous, Sçavans ?
  Que la Troupe décide,
Et que mon jugement ne serve point de guide
 À ceux qui pourroient en douter.
Que l’on y reflechisse avant de l’accepter.
***
À ces mots il se fit par tout un sourd murmure,
Chacun parla sans fard, & mit à la censure
 Jusques aux plus graves Auteurs.
 Enfin malgré leurs défenseurs,
Ayant suffisamment raisonné pour conclurre,
On entendit cent fois repeter à l’Echo,
 C’est pour la moderne Sapho.
Les plus interessez à ces cris se rendirent,
Du bruit confus des mains les forests retentirent.
Le Parnasse trembla de tant de mouvemens,
 Et les sombres grottes mugirent
 Aux merveilleux redoublemens
 Des communs applaudissemens.
***
Mais l’antique Sapho, la Sapho de la Grece,
Seule à ces cris joyeux sentant une tristesse,
 Qui naissoit d’un esprit jaloux,
 De voir qu’au jugement de tous
L’autre Sapho joignoit à l’esprit la sagesse,
(Derniere qualité qui causoit son couroux)
D’un air, d’un pas subtil se glisse dans la presse,
 Prend la couronne adroitement,
 La cache, & court avec vitesse
En faire un sacrifice à son ressentiment.
Au pied d’un Oranger la jalouse l’enterre,
 Et la couvre de cent cailloux.
Sers donc à couronner d’autres Sapho que nous.
 Le Dieu qui lance le tonnerre
Ne me feroit jamais ceder un bien si doux.
Elle dit, & courut rejoindre l’Assemblée,
 Qui déja toute troublée
Cherche cette Couronne, & traite avec mépris
Ceux qui sont soupçonnez d’avoir osé la prendre.
Mais en vain Apollon lui-même en est surpris.
***
Enfin voyant assez qu’on ne veut pas la rendre,
Que le deüil en paroist chez les plus beaux esprits ;
On est content, dit-il, laissez, on l’abandonne.
À quoy bon la chercher ? Scudery, dans ce jour,
Par la commune voix de ma sçavante Cour
 Reçoit bien plus d’une couronne.
Cet applaudissement general qu’on lui donne,
Avec bien plus d’éclat vient de la couronner,
Que le simple laurier qu’on vouloit lui donner.
 Que sert un prix où l’on en reçoit mille ?
Aprés un tel honneur tout autre est inutile.
Le front de Scudery porte encor cent Lauriers ;
On n’y peut distinguer les premiers ou derniers ;
Tous paroissent nouveaux, ont toûjours même grace,
Et leur feüillage épais n’y laisse plus de place.
À peine sçauroient-ils y rester tous entiers.
Pomone, qui de loin venoit de voir la Muse
 Faire cet indigne larcin,
Courut montrer l’endroit qui cachoit le butin
 Et découvrit toute la ruse.
Mais le docte Apollon deffendit de l’oster.
L’envieuse, dit-il, doit estre assez punie
 De sa mauvaise jalousie,
 Scudery pouvant se vanter,
 D’avoir seule sçu meriter
 Plus de couronnes dans sa vie,
 Que son front n’en pouvoit porter.
 Cependant la belle Déesse
 Cherchant en secret une adresse
Illustre Scudery, qui pust vous obliger,
 Pour vous d’un beau zele animée,
 De cette branche consommée
Faisant passer le suc au cœur de l’Oranger ;
De sa main a formé l’Orange couronné ;
 Que Betoulaud vous a donnée ;
 Et pour plus galamment vanger
L’heroïque Sapho de Sapho la friponne,
Ne pouvant plus chez vous placer d’autre couronne,
 Vous en a faite une à manger.

Madrigal §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 138.

Voici la réponse de Mademoiselle de Scuderi à Mr Cheron.

MADRIGAL.

Vos Vers, ingenieux Cheron,
 Sont marquez au coin d’Apollon.
 Non, jamais la Sapho de Grece
Ne mêla dans les siens tant de feu, de justesse,
Et jamais de Damon l’Oranger pretieux,
Ne produisit des fruits aussi delicieux,
 Que l’est vostre agreable ouvrage.
 J’y parois avec avantage ;
Mais je m’étonne peu de m’y voir peinte en beau,
Car tout est inventé dans ce charmant tableau.

[Mort de Mr Chevreau]* §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 146-149.

Mr Chevreau est mort à Loudun le 15. du mois dernier, âgé de quatre-vingt-sept ans neuf mois & trois jours. Il estoit né dans cette même Ville le 12. de May 1613. & s’appelloit Urbain Chevreau. Dés sa jeunesse, son inclination le porta à l’étude, & il estoit devenu l’un des plus doctes & des plus profonds hommes qui ayent paru dans le dix-septiéme siecle, quoy qu’il ait esté fecond en grands Personnages. Il a esté Secretaire des Commandemens de la Reine Christine de Suede, Fille du Grand Gustave Adolfe. Ensuite le Roy de Dannemarck l’engagea de demeurer quelque temps à sa Cour, ainsi que plusieurs Princes d’Allemagne, entre-autres feu Monsieur l’Electeur Palatin Charles-Louis, Pere de Madame, qui le retint avec le titre de Conseiller, & il eut l’avantage de travailler à la conversion de cette Princesse & d’y réüssir. Enfin aprés estre revenu à Paris, il eut l’honneur d’estre choisi pour Precepteur de Son Altesse Serenissime Monsieur le Duc du Maine, aprés quoy il a esté Secretaire de ses Commandemens, & il est mort avec cette qualité. Il a fait quantité d’ouvrages, comme le Tableau de la Fortune, des Poësies, l’Histoire du Monde, des Oeuvres mêlées, des Prieres en Prose & en Vers, & des Chevræana, qui ont eu l’estime & l’approbation de tous les Sçavans. Il s’estoit retiré depuis vingt ans ou environ à Loudun dans une belle Maison qu’il y avoit fait bâtir, pour vivre chrestiennement dans la solitude, & sur la fin de sa vie il a consacré cette maison à Dieu en la donnant aux Filles de l’Union Chrestienne, à condition qu’elles recevroient trois Religieuses, & enfin il est mort avec des sentimens de pieté admirables. Il laisse une Bibliotheque à vendre, qui lui a coûté plus de soixante mille livres ; & qui sans estre une des plus nombreuses, est une des plus belles qu’on puisse voir, par la rareté des livres, le choix des Auteurs, le papier, l’impression, & la relieure.

[Le Prince accomply, ou l’idée du parfait Monarque, & de ses sentimens] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 149-152.

On voit depuis un mois un Livre intitulé, Le Prince accomply, ou l’Idée du parfait Monarque, & de ses sentimens. Cet Ouvrage promet beaucoup, & je suis persuadé que dans un autre Siecle on n’auroit pas cru que l’Auteur eust pû réussir dans une entreprise aussi difficile ; mais il est heureux d’avoir travaillé sous le regne d’un Souverain, qui luy met devant les yeux ce que les Histoires des Siecles passez n’auroient pû luy fournir, & ce que l’imagination la plus étenduë n’auroit pû luy prêter pour peindre un Souverain aussi parfait, que celuy que nous voyons aujourd’huy. Aussi n’a-t-il pû le faire sans emprunter ce que son Livre a de plus beau, de la vie du plus grand & du plus accompli des Monarques, & qui seule fournit une infinité de choses inconnuës à tous les Siecles, & pourtant necessaires à cette perfection que l’on souhaite dans un Souverain pour le pouvoir nommer accompli. On voit dans le livre dont je vous parle, non-seulement tout ce qu’un Monarque doit faire pour estre parfait ; mais ce que le Roy a fait se trouvant dans l’idée que l’Auteur veut donner d’un parfait Souverain, on y remarque presque toutes les actions éclatantes de Sa Majesté, avec un tres-grand nombre de Portraits de ceux qu’il a jugez dignes des plus grands Emplois ; & ces Portraits estans bien touchez, doivent faire plaisir aux Familles interessées à leur gloire. Cet ouvrage est d’une Prose serrée & vive. Il apprend beaucoup en peu de paroles, & l’on y remarque que l’Auteur connoist parfaitement la Cour, & les caracteres de toutes les personnes de distinction qui la composent. Il est de Mr de Montfort, qui vient d’adresser à Mr l’Ambassadeur d’Espagne, une Epître en Vers qui luy a attiré de grands applaudissemens. Le Prince accompli, ou l’idée du parfait Monarque, se vend dans la grande Salle du Palais, chez le sieur Brunet, au Mercure galant.

[Dialogue] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 154-156.

Il paroist un autre Livre nouveau, dont le titre ne sçauroit promettre davantage. Ce sont des Dialogues entre Messieurs Patru & d’Ablancourt, sur les Plaisirs. L’Auteur qui nous a donné une tres-belle Histoire de la Vie de Charles VII. a rempli parfaitement tout ce que ce titre pouvoit faire attendre, & quand il dit dans sa Preface qu’il a voulu en passant justifier Mr d’Ablancourt du reproche injuste que luy font quelques personnes, de n’avoir pas assez d’esprit, il n’a pas dû craindre, comme il le témoigne, que la maniere dont il le fait parler ne confirme leur opinion. Son stile est vif & serré, & il dit peu de choses qui ne plaisent. Les plaisirs dont ce livre traite font un point de Morale qui merite bien d’estre examiné avec grand soin. Il fait dire d’abord à Mr Patru, afin de donner à ses Lecteurs de l’aversion pour les plaisirs, qu’il tient que la Volupté dégrade l’homme & aneantit le Chrestien. C’est la raison qui fait l’homme ; & comment peut-on s’imaginer, poursuit-il, que dans le tumulte & l’emportement des plaisirs, on puisse avoir le libre usage de la raison ? Il faut penser pour cela, & penser d’une maniere conforme à la dignité & à la pureté de nostre nature, & il n’est pas à croire que l’on soit capable de penser au milieu de ces transports & de ces chatoüillemens de la Volupté qui surprennent, qui saisissent l’esprit, & qui l’occupent tout entier. Ce livre se vend chez le Sr de Luynes, Libraire, dans la Place Dauphine, & chez le Sr Jean-Baptiste l’Anglois, dans la grand’Salle du Palais, á l’Ange Gardien.

[Bouts-rimez] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 166-168.

Mademoiselle Lheritier a fait le Sonnet en Bouts-rimez que vous allez lire, sur l’acquisition du Chasteau de Seaux, par Monsieur le Duc du Maine.

Magnifique Palais à superbe portique,
Plein de meubles dorez à galant falbala,
Acquis par un Heros plus brave qu’Attila,
Seaux, le poids de ton nom rend Pegase bourique.
***
Semblable en éloquence au saint Fils de Monique,
Du Maine,dans ton sein l’abondance coula.
Son grand cœur à ses dons n’a jamais dit hola,
Aussi sa gloire va jusqu’au Pole Antarctique.
***
Jamais en le chantant Apollon n’est camus.
Que ce Dieu donne ou non droit de committimus,
On vante ta splendeur sans nulle sinderese.
***
Tu fais voir ce que peut coloris & marteau
Dans l’Art de Phidias & de Paul Veronese,
Mais cependant Du Maine est ton plus beau chanteau.

[Madrigal] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 168-169.

Mr Moreau de Mautour a envoyé depuis peu ce Madrigal à Mademoiselle de Scudery, au sujet de quelques pensions dont elle ne peut estre payée, à cause que ceux qui ont herité des biens qui en sont chargez, sont en procés.

O vous, qui de l’esprit possedez les richesses,
La Fortune & Themis, ces aveugles Déesses,
De vos rares talens, de vos doctes écrits,
 Ne connoissent pas tout le prix,
Jalouses des neuf Sœurs & du Dieu du Parnasse,
Qui rendent immortel-vostre nom glorieux,
 Honneur qui tous les biens surpasse,
L’une & l’autre pour vous sont sans mains & sans yeux.
Consolez-vous, Sapho, d’encourir leur disgrace.
Louis est équitable, éclairé, genereux ;
Il cherit la vertu, connoist le vray merite ;
Et vous en ressentez sans cesse les effets.
Heureux qui, comme vous, sçavante Favorite,
À part dans son estime, & part à ses bienfaits.

Bouts-rimez, proposez par les Lanternistes, pour l’année 1701 §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 185-187.

Messieurs de la Compagnie des Lanternistes de Toulouse ont publié ce que je vous envoye.

BOUTS-RIMEZ,
Proposez par les Lanternistes,
pour l’année 1701.

Nos Bouts-rimez ne manqueront jamais de matiere ; ils ont pour objet les belles actions de Louis le Grand. Que son regne est heureux ! on y voit paroistre sans cesse des prodiges éclatans. L’élevation du jeune Prince qui est appellé à tant de Royaumes, fait aujourd’huy l’attention de tout l’Univers ; c’est l’ouvrage de son Auguste Ayeul. Ses victoires l’ont preparé, & son desinteressement y a mis la derniere main. Cet invincible Monarque sçait également proteger & faire des Rois. Les Muses ont icy une nouvelle occasion de briller ; on les invite à redoubler leur émulation, pour répondre en quelque sorte, par leurs expressions les plus vives, à la dignité du sujet qui leur est proposé.

BOUTS-RIMEZ.

Spectacles, surpris, épris, Oracles.
Miracles, Prix, entrepris, obstacles.
Nouveau, flambeau, terminées.
Actions, Destinées, Nations.

Les Sonnets doivent estre accompagnez d’une Priere pour le Roy, & d’une Sentence. Les Auteurs mettront leur seing couvert & cacheté au bas de leurs Sonnets ou dans une Lettre separée, le tout sous la même envelope, & rendu franc de port chez Mr Seré, prés la Place de Roaix, à Toulouse, huit jours avant la Saint Jean. On avertit que les Sonnets qui seront en petits Vers ou à rimes composées, ne pourront prétendre au Prix.

[Nouvelles Particularitez touchant la reception de Messeigneurs les Princes à Auch, avec la Harangue de Monsieur l’Abbé de Chaulnes] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 210-211.

Les nouvelles particularitez qui me sont venuës touchant ce qui s’est passé à Auch à la reception de Messeigneurs les Princes, m’obligent à vous parler de nouveau de cet Article. Ils y arriverent le 8. Février à quatre heures du soir, & trouvérent hors la Ville une double haye d’Artisans sous les armes, au milieu de laquelle ils passerent. Cette Soldatesque estoit composée de cinq Compagnies de cent cinquante hommes chacune, pour répondre aux cinq quartiers de la ville d’Auch. Ils avoient tous un chapeau uniforme bordé d’argent, & chaque Compagnie une cocarde d’une couleur differente. Les Officiers de ces Compagnies en avoient de même, & des plumets uniformes aussi. Cette double haye finissoit à la Porte de la Ville.

Là se trouverent Mr Bedez, Maire, & les Consuls qui furent presentez à Messeigneurs les Princes par Mr Desgranges. Le Maire qui est Conseiller au Presidial d’Auch, eut l’honneur de les haranguer.

[Suite du Journal de la route de Messeigneurs les Princes] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 211-412.

Ensuite Messeigneurs les Princes entrérent dans la Ville, & furent conduits à l’Archevêché où ils devoient loger. Ils trouverent encore une double haye d’environ deux cens hommes sous les armes. C’estoit une Compagnie composée des plus notables Bourgeois, & de leurs Fils & Neveux, avec des chapeaux uniformes, bordez d’or, & une cocarde blanche, ayant chacun un nœud de ruban couleur de feu au lieu de cravate. Mr de Bascous estoit à la teste de cette Compagnie. Cette double haye se terminoit à l’entrée de l’Archevêché.

Mr le Maréchal de Noailles ayant permis aux Bourgeois de faire la garde auprés de Messeigneurs les Princes, on forma d’abord un corps de garde de cinquante hommes, qui fut posé à l’Hostel de Ville, fort prés de l’Archevêché, & l’on posa en même temps deux Sentinelles à la porte de l’Archevêché.

Peu de temps aprés l’arrivée de Messeigneurs les Princes, les Maire & Consuls leur firent les presens de la Ville, consistant entre-autres en vingt-quatre douzaines de poires de Bonchrestien d’Auch, si renommées pour leur delicatesse & pour leur bonté.

À six heures toute la Ville fut illuminée par quantité de lumieres aux fenestres ; & à huit on alluma des feux dans les Places, & dans toutes les ruës.

Messeigneurs les Princes souperent chez Mr le Maréchal de Noailles. Monseigneur le Duc de Bourgogne en se retirant fit l’honneur à l’Officier de garde de luy donner l’ordre.

Aprés le soupé de Messeigneurs les Princes, Mr l’Intendant le Gendre donna un Bal magnifique chez Madame de Bascous, où il estoit logé. Tous les jeunes Seigneurs de la Cour s’y rendirent. Toutes les Dames de la Ville en avoient esté priées. Quelques-unes s’y distinguerent par leur danse, d’autres par l’agreable & brillante vivacité qui regne en ce Pays-là. Il y eut ensuite un assez gros jeu, auquel succeda une colation superbe.

Le 9. Messeigneurs les Princes allerent à la Messe à la Cathedrale. Ils y furent receus au bas de la Nef par le Corps du Chapitre, Mr l’Abbé de Chaulnes, Prevost, à la teste. Voicy le Discours qu’il adressa à Monseigneur le Duc de Bourgogne.

MONSEIGNEUR,

Le Clergé du Diocese d’Auch mesle avec empressement ses respectueux hommages aux acclamations publiques, & s’acquite avec joye du tribut d’admiration qui vous est si legitimement dû. Vous venez, Monseigneur, de mettre un Prince en possession d’une Monarchie, où vous auriez regné vous-même, si vostre droit à une Couronne glorieuse n’estoit quelque chose de plus grand que d’estre en effet Roy des Espagnes. Quel augure pour vostre gloire, de conduire si-tost des Souverains sur le Trône.

Mais oserons-nous vous le dire, Monseigneur, qu’il en coute cher à vostre cœur, de n’avoir pû livrer un Empire qu’en vous separant d’un auguste Frere dont la personne vous est encore plus chere que la Monarchie que vous luy cedez. La France a esté témoin de sa tendresse pour vous. Nos heureux voisins l’ont esté de la vostre pour ce Prince, & du sujet de vostre peine, ils ont fait le sujet & la mesure de leur joye.

En recevant de vostre main leur nouveau Roy, ils ont cru avec raison voir renaître parmy eux le bon ordre, la valeur, la pieté & la justice : biens precieux qu’ils ne pouvoient & ne devoient jamais attendre que du digne Fils du Heros qui dans les derniers temps a porté l’épouvante dans le sein même de l’Empire.

Philippe cinquiéme a détruit en un moment dans l’esprit & dans le cœur de ses peuples l’idée fastueuse de ce Monarque si renommé parmi eux depuis tant d’années. Il ne falloit pas moins qu’un Prince du Sang auguste de France pour faire ce miracle, & l’Espagne ne pouvoit se dédommager de ses pertes que par un Descendant du Heros qui les luy a causées.

Les cris d’allegresse qui retentissent de toutes parts dans ces Royaumes, viennent jusqu’à nous, & nous affligent ; mais les cris de joye qu’excite vostre presence passent jusqu’à eux, & leur apprennent que si nous leur avons donné beaucoup, il nous reste encore davantage.

Heritier présomptif des Etats de Louis le Grand, vous semblez déja en posseder toutes les vertus. Jeune comme vous il vint autrefois les inspirer à ses Sujets, formé sur ce rare modele vous venez les affermir parmy nous.

Quel plaisir pour ce Heros, dont vous nous retracez si vivement la glorieuse Image, lors qu’il apprendra de vostre bouche que les peuples de son vaste Empire sont glorieux & contens ; les Villes embellies, les campagnes fertiles, le monstre de l’Heresie détruit, & la Religion Catholique respectée par tout, autant par l’exemple de ce Monarque, que par son autorité.

Vostre heureux retour & le simple récit de tant de merveilles, peuvent seuls le consoler de l’éloignement d’un Prince dont il a signé le destin en Roy, & dont il a vû le départ en Pere.

Pour nous, Monseigneur, consacrez au service des Autels, nous ne cesserons de prier le Tres-haut qu’il répande sur vous ses benedictions infinies, & qu’il comble de prosperitez des Princes dont la réputation commencée passe déja les esperances les plus flateuses, & dont les vertus feront un jour l’admiration de l’Univers.

Messeigneurs les Princes témoignerent qu’ils estoient tres-contens de ce Discours, qui fut unanimement applaudi de tous ceux qui l’entendirent. Mr l’Abbé de Chaulnes est homme de naissance, de beaucoup d’esprit, & Vicaire General de Mr l’Archevêque d’Auch depuis prés de quinze ans. Il est aussi son Parent, & gouverne le Diocese en son absence. Il s’y est distingué souvent par l’heureux avantage qu’il a eu de ramener à leur devoir les Nouveaux Convertis qui s’en estoient écartez.

Aprés la Messe, les Officiers du Presidial, & ceux de l’Election separément, presentez par Mr Desgranges, eurent l’honneur de saluër Messeigneurs les Princes, Mr Daspe, Juge Mage, à la teste du Presidial, & Mr de Marignan, President de l’Election, porterent la parole.

Pendant leur sejour à Auch, la joye fut si generalement répanduë nuit & jour dans les maisons, dans les Places & dans les ruës, qu’on n’y fit que chanter, danser, & donner les signes les plus parfaits d’une allegresse extraordinaire, & qu’il n’est pas aisé de representer.

Le 12. Messeigneurs les Princes partirent d’Auch aprés avoir entendu la Messe dans la Chapelle de l’Archevêché. Ils trouverent à leur sortie les mêmes Bourgeois & la même Soldatesque sous les armes, disposez de même qu’à leur entrée, & furent conduits jusqu’aux portes de la Ville, & bien au delà par un peuple infini, tant d’Auch que du voisinage, avec des cris de Vive le Roy & Messeigneurs les Princes, qui remplissoient l’air de toutes parts.

On n’eût pas plûtôt appris à Toulouse que Monseigneur le Duc de Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry devoient y passer à leur retour de la frontiere d’Espagne que cette nouvelle donna une extrême joye à tous les Toulousains, Sujets fidelles, & tres-zelez pour leur Roy.

On assembla le Conseil de Ville sur les ordres qu’on avoit reçus : Il fut deliberé de faire paroître en cette rencontre le plaisir que l’on ressentoit de recevoir deux Princes qui font les vœux de tous les peuples : on resolut pour cela de ne point ménager les deniers publics, afin de rendre cette fête solemnelle, & de mander les arts & métiers au nombre de cinquante-cinq compagnies faisant quatre à cinq milles hommes. On forma en même temps le dessein de faire huit Compagnies de Bourgeois, & on les leva dans les huit capitoulats qui composent la Ville. On donna à ces Compagnies d’anciens Capitouls pour Capitaines, & des fils d’anciens Capitouls pour Lieutenans ou Enseignes sous les ordres de Mrs de Barravi & Dencausse Capitouls & Colonels, & de Monsieur Caumels, ancien Capitoul, qui servit de Major de la Ville en cette occasion. On lui donna quatre Aydes-Majors : sçavoir Mrs Dambelot, Chapuis, Favier & Caumels du Bousquet. Les huit Compagnies de Bourgeois furent commandées par Mrs Barravi & Dencausse Capitouls ; & les Capitaines furent Mrs de Lagarrigue, le Baron de Launaguet de Lamazoire, de Martin, de Ruosset & de Gaillard.

Les Marchands qui font partie du Corps de Bourgeoisie, demanderent à la Ville de faire quatre Compagnies à leurs frais ce qui leur fut accordé avec la liberté de nommer leurs Officiers. Elles furent composées chacune d’un Capitaine, d’un Lieutenant, d’un Sous-Lieutenant, de trois Sergens, de cinquante-deux Soldats, de quatre Tambours & de quatre Fifres. Dans la compagnie Colonelle il y eut un Sergent-Major & un Tambour-Major de plus que dans les autres. Il fut resolu que chacune des huit Compagnies Bourgeoises seroit de cent hommes, tous grands, bien-faits, bien vêtus avec des chapeaux bordez de galon d’argent, & une cocarde de la couleur du Drapeau & du Capitoulat ; que les quatre Compagnies des Marchands seroient de cinquante hommes chacune tous jeunes, habillez de gris-blanc avec des chapeaux bordez, des Cocardes, des bas rouges, & tous uniformes ; qu’on donneroit à chacune de ces Compagnies quatre Tambours & quatre Fifres, & qu’ils seroient habillez de rouge, avec des chapeaux bordez ; que ceux des huit Compagnies Bourgeoises seroient distinguez par les manches & les poches de leurs justaucorps galonnez d’argent.

On resolut encore d’habiller les soixantes hommes qui font la Compagnie du Guet, d’un drap gris-blanc doublé d’écarlate, avec des culottes, & des bas rouges ; de leur donner des chapeaux bordez d’argent, & des cocardes ; de faire des justaucorps aux Tambours, aux Fifres & trompettes de la ville d’un drap d’écarlate galonnez d’argent avec les armes de la Ville. En un mot, il fut déliberé qu’on habilleroit de neuf tous les Officiers de l’Hôtel de Ville, chacun selon sa Charge. On ordonna quatre fontaines de vin, l’une au bout du pont, l’autre à la place du Salin, une autre à la place saint Estienne, & une quatriéme à l’Hôtel de Ville, qui couleroient tout le jour de l’arrivée de Messeigneurs les Princes, & tout le lendemain, & un feu d’artifice dans la place saint Estienne au devant de leur Palais.

La Ville resolut de faire un Dais à huit bâtons qui par la richesse de son étofe, & par tout ce que l’art y peut ajouter surpassât en magnificence tout ce qu’on a vû jusqu’à present.

Toutes ces resolutions furent executées avec une entiere exactitude par les Capitouls qui ont témoigné par leurs soins infatigables, & extraordinaires la reconnoissance qu’ils doivent à la grace que le Roy leur a faite de les nommer à cette place, & qui ont voulu répondre par-tout ce qu’ils ont pû, à l’honneur que la Ville avoit de recevoir Messeigneurs les Princes.

Toutes ces choses estant arrêtées, on delivra l’instruction suivante à ceux à qui elle estoit necessaire.

Comme il y a un grand terrain à border à droit & à gauche depuis la porte de Saint Ciprien jusqu’à l’Archevêché, & qu’il est important qu’il y ait suffisamment des Bourgeois pour border les ruës de ce terrain, il faut que tous les Commandans fassent leur possible pour rendre les Compagnies les plus nombreuses qu’il se pourra, ne souffrant dans les rangs aucun de ceux qui ont esté réformez, tant vieillards, trop petits, qu’enfans ou Porte-cane, ny qui que ce soit pour servir d’aide au Porte-Enseigne, & sur tout il ne sera donné aucune exemption pour ce jour-là.

Chaque Compagnie aura sa cocarde de la couleur qu’il aura esté résolu dans la Compagnie, aussi bien que des chapeaux bordez.

On ne souffrira point qu’il y ait de pierres aux fusils, ny de méches aux mousquets, ny poudre ny plomb, défendant expressément qu’aucun Soldat ne tire un coup, sous peine de punition exemplaire, ordonnant expressément au Commandant de chaque Compagnie de faire arrester le premier qui seroit assez hardi pour tirer un coup aprés la défense faite.

Un Sergent de chaque Compagnie ira regulierement tous les jours à l’ordre dans l’Hostel de Ville.

Aucune Compagnie ne se mettra sous les armes, sans en avoir receu l’ordre des Capitouls.

Quand ces Compagnies auront l’ordre de prendre les armes, on s’assemblera chez le Capitaine, pour se rendre à l’heure & au lieu qui sera marqué bien regulierement, & aprés que le Commandant aura satisfait à ce qui sera ordonné, il remenera sa troupe au lieu où elle aura esté assemblée, pour la separer en bon ordre, sans souffrir qu’aucun de ceux qui composent sa Compagnie quitte les rangs qu’aprés qu’il sera congedié, aprés quoy il défendra aux Tambours & Fiffres de battre & de joüer dans les ruës ny dans les Cabarets, pour ne point troubler le repos public.

Le jour de l’entrée, chacun des Commandans tiendra la main à ce que chaque troupe occupe le poste qui luy sera marqué, ne permettant à aucun Soldat de quitter ses rangs pour quelque raison que ce puisse estre, & ne souffrant qui que ce soit devant eux.

Lors que Messeigneurs les Princes auront passé, le Major General avec les Aides-Majors, auront soin de mettre en marche toutes les troupes, pour les renvoyer en bon ordre chacune à leur quartier.

Le Major General aura soin de poster la Garde de Messeigneurs les Princes, composée de cent hommes, à la droite de la porte de l’Archevêché, à l’heure qui luy sera marquée.

Pendant que toutes ces choses se passoient, la Ville de Toulouse se remplissoit continuellement d’Etrangers, & il ne se passa pas un jour durant un mois, sans qu’il y en entrast quelques-uns ; de sorte que le nombre qui s’y trouva, approcha de quarante mille, & ce nombre y fut entier pendant les dix derniers jours, parce que ceux qui croyoient avoir pris leurs mesures juste, pour s’y trouver precisement dans le temps de l’entrée de Messeigneurs les Princes, furent trompez, sans avoir pourtant pris de fausses mesures, Monseigneur le Duc de Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry estant arrivez à Toulouse dix jours plus tard que le jour qui avoit esté marqué pour leur arrivée, à cause des débordemens d’eaux qui les avoient arrestez à Dax ; de sorte que pendant huit jours, toutes les ruës de Toulouse se trouverent remplies d’une foule incroyable de personnes de l’un & de l’autre Sexe, & de toutes sortes d’estats ; mais comme la Ville est commode pour le logement, à cause de sa grandeur, & qu’elle est abondante en toutes sortes de vivres, elle n’en fut point incommodée, & tout ce grand monde que la curiosité y avoit attiré, fut fort satisfait des manieres honnestes de Mrs de Toulouse, & de leur politesse. On ne pouvoit attendre autre chose d’une Ville où l’on fait profession de belles Lettres, & où l’esprit abonde encore plus que toutes les autres choses qui servent à vivre commodement, quoy qu’elles n’y soient point rares. Mr l’Archevêque, Mr le Comte de Broglio, Commandant en Languedoc, Mr de Baville, Intendant de la Province, & Mr Riquet, President à Mortier au Parlement de Toulouse, qui en l’absence de Mr Moran, premier President, se trouva à la teste de la Compagnie, tinrent table ouverte pendant trois semaines avant l’arrivée de Messeigneurs les Princes, & la Noblesse de plus de trente lieuës à la ronde se trouva à ces tables. Les principaux de la Ville en tinrent aussi pour les personnes de leur connoissance, & pour les Amis de ces personnes qui les accompagnoient. Ainsi l’on peut dire que l’on tenoit table ouverte dans toute la Ville de Toulouse, & que chacun regalant à l’envi ses Amis, & les Amis de ses Amis, tous les Etrangers trouverent des Amis dans les Toulousains. Leur Ville a esté pendant tout le Carnaval le sejour du monde le plus agréable. La Comedie, la bonne chere, le Bal & la conversation y ont regné ; de sorte qu’on peut assurer que la joye y avoit devancé Messeigneurs les Princes, & que celle qui avoit mis Toulouse en mouvement, n’avoit commencé qu’a l’occasion du plaisir que toute la Province se faisoit de les voir.

Les Compagnies qui devoient estre sous les armes le jour de leur entrée, passerent plusieurs fois en revûë devant Mr le Comte de Broglio, & devant Mr l’Intendant. Il y avoit non-seulement de quoy contenter la vûë, mais même de quoy réjoüir l’oüie par le grand nombre de Tambours, de Hautsbois & de Fifres, que chaque Compagnie se piquoit d’avoir à l’envi l’une de l’autre. Toutes ces Troupes furent mandées pour se trouver sous les armes le quatorziéme de Janvier. Elles commencerent à marcher dés sept heures du matin, pour occuper les postes qui leur furent assignez par le Major. Les deux ailes du Pont neuf, qui est un Ouvrage admirable de feu Mr Mansard, & qui separe le Faubourg, de la Ville, furent bordées par quatre Compagnies de Marchands. La premiere, commandée par Mr Bertrand l’aîné, Banquier, avec Mr Reynal & Mr Jalabert pour Lieutenant & Sous-lieutenant ; la seconde par Mr Panebeuf, & Mr Bormande le Fils pour Lieutenant, & Mr Donessan pour Sous-Lieutenant ; la troisiéme par M. Viguier, ayant M. le Combes Fils M. Riviere pour Lieutenant & Souslieutenant, & la quatriéme par M. Amieux, M. Duvergier Fils Lieutenant, & M. Eraissant le Fils Souslieutenant. Il n’y avoit rien de plus beau que ces quatre Compagnies. Le Major estoit vestu d’un habit d’écarlate, garni d’agrémens brodez d’or. Les douze Officiers avoient des habits uniformes, d’un drap couleur de Prince, enrichis de boutonnieres & de galon d’or, & des vestes d’un glacé d’or, & leurs chapeaux estoient bordez d’un tissu d’or, & au dessus une plume blanche. Plusieurs avoient des sangles de vingt & de trente Louis d’or. Les Soldats estoient des Garçons Marchands, & tous jeunes, gens vêtus uniformement d’un drap gris de Castor, & les paremens de même ; la veste, la culote & les bas, couleur d’écarlate. Un nœud de ruban couleur de cerise, leur servoit de cravate Leurs chapeaux estoient bordez d’or, & sur le retroussis ils avoient chacun une grosse cocarde de ruban de la couleur de la Compagnie. Le blanc estoit celle de la premiere, avec un Drapeau de cette même couleur ; le bleu, de la seconde, qui avoit son Etendart my-parti de cerise & de bleu, & la croix blanche ; le rouge de la troisiéme, ainsi que de son Drapeau, avec la croix blanche, & le cerise de la quatriéme. Son Etendart estoit aussi de cerise, & avoit une croix blanche. Ces quatre Drapeaux portoient au milieu les Armes de France richement brodées. Celuy de la Compagnie Colonelle estoit bordé d’un galon d’or, pour le distinguer du Drapeau Colonel de la Ville.

Les Compagnies qui avoient esté formées par les Arts & Métiers estoient aussi magnifiques, & toutes en cocardes : elles bordoient les deux côtez des ruës.

Six Compagnies de Bourgeois bordoient ensuite les ruës jusqu’à l’Archevêché. Leurs cocardes estoient de ruban violet & blanc, jaune & blanc, vert & blanc, selon la couleur des Capitaines. Toutes ces Troupes montant à cinq ou six mille hommes, formerent deux hayes de douze cens toises de longueur jusqu’à l’Archevêché où Messeigneurs les Princes devoient loger.

On avoit bâti des galeries en forme d’amphiteatre dans la grande ruë du fauxbourg saint Cyprien, le long de l’entrée, & au bas du pont neuf, dans les places du Salin, Perchepinte, saintes Carbes & saint Estienne, où la plûpart des places furent loüées jusqu’à demi Loüis d’or : elles furent remplies dés neuf heures du matin, toutes les ruës tapissées, & la plûpart des fenêtres ornées de riches tapis.

Toutes choses estant ainsi disposées pour la reception de Messeigneurs les Princes, & toute la Ville se trouvant dans une agitation qui lui faisoit plaisir, les huit Capitouls en habits de ceremonies, partirent pour se rendre à la porte de saint Cyprien. Ils étoient precedez par la Compagnie du Guet que conduisoient le Capitaine & le Lieutenant, dont les habits étoient d’écarlate & brodez d’or & d’argent, & accompagnez des anciens Capitouls, de cent notables Bourgeois, & de tous les Officiers de Ville. Leurs Trompettes avoient des casaques couvertes d’une grande natte d’argent, les banderoles des trompettes estoient tres-riches. Il y avoit seize Tambours & autant de Fifres vêtus de rouge, & plusieurs Hautbois.

Mr le Comte de Broglio Lieutenant General des Armées du Roy, & commandant les Troupes de Sa Majesté dans le Languedoc, & Mr de Baville, Intendant, se rendirent aussi à la porte de la Ville avec quatre tres-beaux carrosses à six chevaux, & douze Gardes fort bien montez, qu’ils avoient en qualité de Commandans de la Province. On avoit dressé une batterie de canons hors la porte de la Ville, dont on fit plusieurs décharges.

Le chemin estoit bordé de monde une lieuë au-delà de la même Ville. Mr le Sénechal de Toulouse en estoit aussi sorti pour aller au-devant de Messeigneurs les Princes. Il y avoit environ trois cens Gentilshommes vêtus de deuil. Mr de Vitrac, Ecuyer de la Ville de Toulouse, estoit à cheval à la tête des Academistes. Mr le Prevost general des Maréchaux de France au département du haut Languedoc, alla aussi une lieuë au-delà de Toulouse avec sa compagnie, qui estoit fort leste, & bien montée. Les Cavaliers avoient des bandoulieres brodées d’or, & bordées de nates d’argent. Leurs écharpes estoient bordées d’un galon d’argent, & ils avoient tous de fort belles cocardes. Toute la Cavalerie se joignit aux Gardes de Messeigneurs les Princes, & parut l’épée haute devant leurs carrosses, qui furent suivis de plus de cent autres, la plûpart à six chevaux. Quatre carrosse de Mr le Maréchal de Noailles à huit chevaux precederent quatre carrosses du Roy aussi à huit chevaux, dans le dernier desquels estoient Messeigneurs les Princes. Soixante Gardes du Corps à cheval & l’épée haute, marchoient devant ce carrosse qui estoit suivi d’un pareil nombre de Gardes. Messeigneurs les Princes en firent oster les glaces en entrant dans le fauxbourg de saint Cyprien pour estre mieux vûs. Ils arriverent à trois heures aprés midy & les Capitouls leur furent presentez à la porte de ce fauxbourg, par Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies. Ils leur presenterent les clefs de la Ville dans un bassin d’argent, mais ils n’offrirent point le Dais dont j’ay parlé au commencement de cette relation quoi qu’ils en eussent fait la dépense, Monseigneur le Duc de Bourgogne ayant ordonné qu’il ne lui fust pas presenté.

Mr Garde, Capitoul, & chef du Consistoire, porta la parole, & soutint parfaitement la reputation que Toulouse a toujours euë d’estre une Ville sçavante. Monseigneur le Duc de Bourgogne luy dit qu’il avoit tres-bien parlé, & il reçut des applaudissemens de tous ceux qui purent l’entendre. Les haut-bois de la Ville joüerent aussi-tôt que son Compliment fut achevé ; & servirent d’avertissement pour recommencer la marche. Elle continua par la rue des Couteliers, de la Dalbade, de sainte Claire, de Salin de Nazareth, & de saintes Carbes. Lorsque qu’on approcha de l’Archevêché, la grande cloche de la Cathedrale, nommée la Cardaillac, sonna, & à ce signal dont on estoit convenu, toutes les cloches de la Ville sonnerent. Tous les principaux Officiers de Messeigneurs les Princes logerent à l’Archevêché. Plusieurs Seigneurs y eurent aussi des apartemens richement meublez. Messeigneurs les Princes ne voulurent point qu’on tendist leurs lits ; & coucherent dans ceux que ce Prelat leur avoit fait preparer, & qui estoient nouvellement faits.

Il y avoit environ une heure qu’ils estoient arrivez, quand les Capitouls leur firent au nom de la Ville les presens accoutumez en pareille occasion. Ils consistoient en soixante & quatre flambeaux de cire blanche, & en douze douzaines de boettes de confitures seches, noüées avec du ruban ponceau, & du ruban blanc. Monseigneur le Duc de Berry eut de pareils presens, mais le nombre de chaque chose fut moins grand.

Lorsque le jour commença à baisser, les ombres de la nuit furent changées par l’illumination que l’on avoit préparée. Tout le Palais Archiépiscopal parut en feu à cause de la quantité de lumieres dont il estoit éclairé. Il y avoit un nombre infini de flambeaux de poing mêlez avec des lanternes de differentes couleurs. La muraille de ce Palais estoit illuminée de la même sorte. Le Portail de l’Eglise Cathedrale qui est à côté faisoit voir, outre les lumieres qui le couvroient, trois piramides de feu qui tâchoient d’atteindre le clocher, où il y avoit plus de trois cens lanternes transparentes, sur lesquelles on avoit peint des milliers de fleurs de Lys qui remplissoient l’air de leur éclat, & empêchoient les étoiles de se faire remarquer. Tous les autres clochers estoient éclairez ; les portes de la Ville & du Pont l’estoient aussi, & l’Hôtel estoit tout brillant de lumieres. Mrs de Ville firent remettre plusieurs fois des flambeaux aux endroits dont ils avoient soin, parce que le vent les faisant couler en precipitoit la fin.

Pour se bien figurer l’illumination de l’Hôtel de Ville, on n’a qu’à se representer, que sa Tour, & toutes ses Galeries estoient éclairées avec une prodigieuse quantité de flambeaux & de falots, & qu’on voyoit de tous côtez des vases & des chiffres, avec les armes du Roy & de Messeigneurs les Princes & celles de la Ville. Toute la place estoit aussi illuminée avec des flambeaux, & des lanternes posées alternativement, ce qui faisoit une decoration aussi agreable que bien imaginée. Toutes les maisons qui appartiennent à la Ville estoient illuminées de la même sorte, & sur-tout les deux Pavillons de l’entrée du Pont. Chacun tâcha de se surpasser dans la Ville, pour illuminer sa maison. Les Jesuites, les Augustins & plusieurs autres Convens firent illuminer leurs clochers, avec une infinité de lanternes, dont la varieté des couleurs produisit un tres-agreable effet. Tous les particuliers firent des feux devant leurs maisons, & donnerent toutes les marques qu’ils purent imaginer d’une parfaite joye.

Sur les neuf heures du soir, Messeigneurs les Princes, aprés avoit soupé en public, traverserent la place saint Estienne pour se rendre chez Mr de Cambron, Conseiller au Parlement, où Mr le Maréchal de Noailles estoit logé, cette maison estant la mieux située pour voir tirer le feu d’artifice qui avoit esté preparé. Ce Maréchal regala Messeigneurs les Princes d’une excellente musique. Le Pere Mourgues, Jesuite, également versé dans toutes les sciences, comme il l’est dans les Mathematiques dont il est Professeur, avoit fait le dessein du feu. Il representoit l’entrée de Castor & de Pollux dans Oebalie, l’une des principales Villes de leur Estat, aprés avoir accompagné Jason à la conqueste de la Toison d’Or. Cette entrée semble avoir quelque rapport avec celle des deux Princes dans Toulouse à leur retour de la frontiere, où ils avoient accompagné le Roy d’Espagne, qui porte l’Ordre de la Toison d’Or. C’est ce que marquoient les vers suivans.

Tels un peuple charmé vit Pollux & Castor.
Accompagner Jason dans la riche Contrée,
Où le Ciel en ses mains remit la Toison d’Or,
Et tels dans Oebalie ils firent leur entrée.

On sçait que ces jeunes Heros montoient le celebre Navire Argo, quand ils allerent à cette expedition ; & comme on voit d’ailleurs par les plus anciennes Medailles, & en particulier par celle de Janus reçu dans le Latium, que la figure d’un Vaisseau étoit le Symbole d’une heureuse arrivée, suivant ces deux Vers d’Ovide.

At bona posteritas puppim signavit in ære
Hospitis adventum testificata Dei.

On avoit choisi pour le Corps de l’Artifice le Navire Argo, portant sur son Tillac les deux figures au naturel de Castor & Pollux. Le reste de la representation se rapportoit à une Mer, & à un Port. On peut dire que la Ville de Toulouse est devenuë le Port commun de l’Ocean, & de la Mediterranée par le Canal Royal de communication entre les deux Mers.

Les quatre faces du Theatre qui portoit l’Artifice, estoient ornées de Médailles, d’Emblêmes, & de Devises en cet ordre.

Dans la principale face qui regardoit le Palais des Princes, estoient les Armes de Monseigneur le Duc de Bourgogne, une medaille portant un Lis avec la Legende, Spes publica.

L’Objet de tous les vœux, l’espoir de tout l’empire.

Le Lis estoit le vray Hieroglyphe de l’esperance parmi les anciens, comme on le voit dans plusieurs médailles qui ont un Lis avec ces mots spes augusta ou spes publica, L’application en estoit fort naturelle ; une Devise pour marquer qu’en l’absence de Loüis le Grand & de Monseigneur le Dauphin, on ne voit rien de plus parfait que Monseigneur le Duc de Bourgogne. Une montre d’Horloge, avec ce mot duo maxima Lumina supplet.

C’est l’heureux supplément des deux grands Luminaires.

Une seconde Devise ayant pour corps un Roy d’Abeilles. On dit que ce Roy ayant beaucoup plus de courage que les autres Abeilles, il a pourtant les ailes plus courtes & plus foibles ; la nature lui ayant osté par-là le moyen d’abandonner jamais son Essain, ce qu’on exprimoit par ce Vers latin.

Nascitur alarum brevior ne deserat agmen.

Les trois dernieres paroles ne deserat agmen saisoient l’ame de la Devise.

Sa naissance l’arreste au cœur de son Estat.

Tel est le glorieux privilege de ce grand Prince de ne pouvoir renoncer à gouverner cet Empire dans la suite des ans.

Une troisiéme Devise pour établir un presage de l’opulence & de la gloire de son Regne, & pour marquer combien cette Ville s’estimoit honorée de posseder ce Prince, même pour peu de jours. Le Rame au d’Or avec ce mot Espagnol Riqueça, y Resplendor.

Aussi riche tresor que brillant ornement.

Dans la seconde face les Armes de Monseigneur le Duc de Berry, Devise. La lune dans son renouveau, avec ce mot Solis erit quod crescam.

Je croistrai, ce sera l’ouvrage du Soleil.

Autre Devise. Un Heliotrope tourné vers le Soleil, dont cette fleur suivoit le mouvement ; avec ce Vers Italien.

Dolce ubbidire à chi me fà fiorire.
Ma gloire est d’obeir à qui me fait fleurir.

Embleme. On compte parmi les travaux d’Hercule celuy d’avoir eu trois pommes d’or du jardin des Hesperides. La figure de l’Emblême estoit Hercule, representant le Roy, & tenant dans sa main ces trois pommes d’or avec ce Vers,

Tertium quæ gens habitura munus ?
Quel Empire obtiendra mon troisième present ?

Il est aisé d’entrer dans le sens de l’Emblême.

Dans celle qui suivoit on voyoit Achille encore jeune, qui recevoit des leçons de valeur du fameux Guerrier Chiron.

 Heros Heroë Magistro.
Le Heros qui l’instruit nous promet un Achille.

On ne peut attendre un moindre succés de l’Education royale & heroïque que reçoit Monseigneur le Duc de Berry, jointe à l’élevation de ses sentimens naturels.

Dans la troisiéme face les Armes accollées des deux jeunes Princes.

Deux Médailles. Dans la premiere deux Ancres avec la legende Firmitas Imperii.

L’Empire des François pour jamais affermi.

Dans la seconde le Caducée, & le mot Concordia.

La charmante union de deux Augustes Freres.

Une Devise ayant pour corps un Vol. En termes de Blason, c’estoient deux ailes jointes dos à dos & éployées, avec ces paroles Espagnoles, Subido mientras unido.

Un mouvement commun rend leur vol plus sublime.

Une seconde Devise, par rapport à l’agréable idée que cette Ville se faisoit des beaux jours, durant lesquels elle auroit le bonheur de posseder deux Princes si accomplis, & par rapport à la disposition presente de l’Europe, dont les Puissances les plus considerables déclaroient en ce même temps la résolution où elles sont de maintenir la Paix. Deux de ces feux volans, que nos Marins appellent Feux Saint Elme, ou Castor & Pollux, & qui ne sont de bon augure pour la navigation, que lors qu’il en paroist deux à la fois. Le mot, Placidi duo signa Screni.

Ce sont d’un calme heureux deux présages certains.

Dans la quatriéme face, les Armes de la Ville de Toulouse.

Deux Médailles. Dans l’une l’ancien Capitole de cette Ville avec la legende,

  Antiquitas & gloria.
Sa gloire répond bien à son antiquité.

Dans l’autre le Palladium Toulousain, & pour legende, Armis & Litteris.

L’Ecole des Guerriers & des Auteurs celebres.

On a des preuves que la fondation de Toulouse est anterieure à celle de Rome. Elle a esté nommée Palladienne, ainsi qu’Athenes ; & pour la justification des legendes de ces deux Médailles, on n’a qu’à parcourir les Eloges des illustres Toulousains, dont on voit les Bustes dans la superbe Galerie de la Maison de Ville, qui est le nouveau Capitole, & le Palladium moderne de Toulouse.

Elle porte pour Armes un Belier, ce qui avoit donné lieu à la Devise suivante. Le Belier celeste, qui est nommé par les Poëtes Signorum Princeps, parce qu’il est le premier des Signes du Zodiaque, & ces paroles pour ame, Principibus nunc glorior Astris.

Je me trouve enrichi de deux Astres brillans.

Enfin pour faire connoistre les grands avantages que Toulouse avoit lieu de se promettre de la protection des deux augustes Princes qui l’honoroient de leur visite, cette Ville estoit representée par une pierre d’Aimant attirant deux anneaux d’acier. On sçait que la force de cette pierre est considerablement augmentée par une armure de ce métal, & c’est ce qu’on avoit exprimé par ces mots, Illecti facient mihi & crescere vires.

Ceux que j’attire à moy me rendront plus puissante.

La disposition de l’artifice parut mieux par l’execution que par tout ce qu’on en sçauroit dire. On peut se former quelque idée du fracas de la Batterie, & de la beauté du Feu, par quarante douzaines de petards, boëtes & carrelets à lance, trente douzaines de fusées qui volerent en gerbes, en Fleurs de lis, & autres figures ; trente-cinq douzaines de serpenteaux, huit douzaines de lances ou chandelles ardentes, huit Soleils rayonnans ou girandoles, huit fontaines à feu, quatre mortiers à feu. Les Capitouls qui avoient ordonné ce Feu, avoient suivi leurs nobles & genereuses inclinations, ainsi qu’ils l’ont fait dans tout le reste qui a concerné la reception qu’ils ont faite à Messeigneurs les Princes.

Le Feu estant tiré, & la Musique qui luy succeda estant finie, ils furent reconduits à l’Archevêché avec plusieurs flambeaux de cire blanche, & aux acclamations du peuple. Toute la nuit se passa en réjoüissances, & le jour parut, qu’on buvoit encore dans Toulouse à la santé du Roy, & de Messeigneurs les Princes.

Le lendemain 15. Monseigneur le Duc de Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry allérent à la Messe à l’Église Cathedrale, où ils furent reçus plus avant que le Benitier, par Mr Colbert, Archevêque de Toulouse, qui les harangua, & leur presenta l’eau-benite. Il estoit en Habits pontificaux, la Mitre en teste, & la Crosse à la main. Son Chapitre qui est tres-nombreux, estoit en Chapes, rangé à droite & à gauche. Le Discours de Mr l’Archevêque reçut de grands applaudissemens. Messeigneurs les Princes furent ensuite conduits dans le Chœur, où ils trouvérent un Priédieu à deux places. Un de leurs Aumôniers dit la Messe, pendant laquelle Mr Gillet, Maistre de Musique du Chapitre, fit chanter un tres-beau Motet par les plus belles voix, & avec les meilleurs instrumens de la Province, que Mrs du Chapitre avoient fait venir exprés à Toulouse. À l’issuë de la Messe, Mr l’Archevêque en camail & en rochet, & Mrs du Chapitre en surplis, reconduisirent Messeigneurs les Princes jusqu’à la porte de l’Eglise. Le même jour, le Parlement alla les complimenter par Députez, & fut presenté par Mr Desgranges. Ils estoient quarante ; sçavoir six Presidens à Mortier, quatorze Conseillers de la Grand’Chambre & de la Tournelle, dix-huit des Enquestes, six de chaque Chambre, & deux des Requestes. Mr le President Riquet, qui se trouvoit à la teste du Parlement, par l’absence de Mr Morant, premier President, porta la parole, & harangua Monseigneur le Duc de Bourgogne dans son appartement, & ensuite Monseigneur le Duc de Berry, dans le sien. Aprés quoy, ce Prince estant descendu dans l’appartement de Monseigneur le Duc de Bourgogne, Mrs les Tresoriers Generaux de France en Corps, & avec leurs robes de ceremonie, eurent le même honneur. Mr Nolet, qui est de leur Corps, & Academicien de l’Academie des Jeux Floraux de Toulouse, porta la parole, & fit un Discours rempli de feu, de politesse & d’éloquence. L’Université & le Senechal eurent le même avantage. Mr Menard parla pour l’Université, & Mr de Carriere, Juge-Mage, pour sa Compagnie.

Le même jour Mr Barravy, Capitoul Colonel, qui avoit monté la garde la veille à la porte de Messeigneurs les Princes, fut relevé par Mr le Baron Dencausse, Capitoul Colonel, qui la monta à son tour à la teste de deux Compagnies Bourgeoises.

Messeigneurs les Princes avoient resolu d’aller l’aprésdînée prendre le plaisir de la promenade au Cours ; mais la pluye leur fit changer de dessein. Quand ils eurent soupé, ils se placérent avec les personnes les plus qualifiées de leur Cour, dans un balcon qui regarde les cours de l’Archevêché, où Mr l’Archevêque les accompagna. Ils virent la Basoche, composée des Clercs du Parlement, & de ceux du Senechal, ce qui se passa de la maniere suivante.

Les Clercs du Senechal au nombre de plus de cent, tous lestement vêtus, & montez sur des chevaux de prix, precedez de leurs Trompettes, & ayant leur Capitaine en teste, & leur Guidon cuirassé, entrérent l’épée haute dans les courts de l’Archevêché, & firent une revuë dans ces grandes courts. Cette Cavalerie se rangea sur deux lignes dans la premiere cour ; les équipages passerent ensuite, & plusieurs Mulets chargez de coffres, sur lesquels estoient de riches couvertures, ensuite de quoy les Suisses du Roy de la Basoche qui sont tous Clercs du Parlement, entrérent quatre à quatre, leurs halebardes sur l’épaule. Ils estoient prés de deux cens cinquante, leur Capitaine à leur teste. Son habit estoit tres-riche, ainsi que ceux de leur Lieutenant, & de leur Enseigne. Tout le reste de la Compagnie vêtuë à l’ancienne mode ; c’est à dire à la maniere des Suisses d’aujourd’huy, avoit des habits neufs, des chapeaux bordez, de belles cocardes, & des nœuds de cravates uniformes. Ils avoient trente-deux Tambours, & autant de Fifres, placez de quatre en quatre rangs, habillez & coëffez à la Polonoise, qui battoient la marche des Suisses. Le Roy de la Bazoche paroissoit ensuite sur un tres-beau cheval, une Couronne d’argent sur un bonnet carré, & un Sceptre d’argent à la main. À son côté estoit le Senechal precedé du Connestable portant l’épée nuë, son Amiral, ses quatre Maréchaux avec leurs bâtons de commandement, son Greffier, & ses Huissiers tous bien montez, & tres-proprement vêtus. Ils estoient éclairez par trois cens flambeaux de cire blanche, portez par des gens choisis, dispersez dans les rangs. Ils firent le tour de la premiere & seconde cour, & passérent sous le balcon où estoient Messeigneurs les Princes. Ensuite ils se rangerent à un des côtez de la cour, sçavoir les Clercs du Senechal qui formérent deux Escadrons, & les Suisses deux Bataillons. Ils défilérent ensuite en tres-bon ordre, & retournérent dans la cour du Parlement d’où ils estoient partis. Messeigneurs les Princes prirent beaucoup de plaisir à les voir.

Le lendemain 16. l’Academie des Jeux Floraux eut aussi l’avantage de complimenter Messeigneurs les Princes, & même de le faire separement. Mr le Chevalier Catelan porta la parole, & son Discours fut trouvé tres-éloquent & tres-poli. Mr Saget, Prieur de la Bourse, & en cette qualité Chef du Corps des Marchands, fit en leur nom à Monseigneur le Duc de Bourgogne le compliment que vous allez lire.

MONSEIGNEUR,

Nous venons vous rendre les tres-humbles hommages que sont dûs au Petit-fils de Louis le Grand, & à l’heritier de la plus belle Couronne du monde. Un si grand nom & une presence si Auguste nous remplissent de respect & de veneration ; mais nous avoüons, Monseigneur, que nous ne sommes pas moins touchez de ce que la renommée a déja publié des grandes qualitez qui soutiennent cette puissance, & qui forment en vous une Ame toute Royale, & propre au gouvernement des peuples ; un esprit penetrant, des connoissances étenduës dans un âge si peu avancé, de la moderation, de la pieté, du courage, de l’intrepidité.

Ces sentimens d’admiration & de respect dont nous sommes pleins, se répandent encore sur le Prince que nous voyons auprés de vous. Nos cœurs ne peuvent separer ce que nos yeux unissent, & que nostre devoir rassemble.

Nous honorons en l’un & en l’autre le Sang des Bourbons, qui a donné tant de Rois à la France, qui va en donner à l’Espagne, & qui pourroit en donner, tous dignes de ce haut Sang, aux autres Couronnes de l’Europe les plus éclatantes.

Nous n’en dirons pas davantage, Monseigneur, d’autres ont pû s’expliquer plus noblement que nous, qui vivons dans une profession plus destinée à agir qu’à bien parler ; mais nous ferons toujours gloire de ne le ceder à personne dans le respect tres-profond & le zele tres-ardent que nous aurons toujours pour des Princes si accomplis, & si dignes de l’estime & de l’amour de tous les peuples.

Dans la même matinée, Mr l’Archevêque presenta à Messeigneurs les Princes, la Compagnie Royale des Penitens bleus de Toulouse, dont il est un des Confreres, Mr l’Abbé de Catelan Conseiller au Parlement de Toulouse, & Chanoine de Moissac, porta la parole, & s’étendit sur l’honneur qu’elle a d’avoir dans ses registres, les seings de Loüis le Grand & de Loüis le Juste qui voulut bien poser la premiere pierre de leur Royale Chapele, une des plus regulieres de l’Europe, dans laquelle se trouve le rond, l’ovale & le carré. Il parla aussi de la pieté de ceux qui la composent, & des motifs de leur institution, qui sont de prier incessamment pour la prosperité & santé de la sacrée personne de Sa Majesté, & de demander à Dieu l’extinction de l’Heresie de Calvin. Il dit que les Penitens bleus s’estoient aquitez du vœu qu’ils avoient fait à Dieu, aprés la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne de reciter à haute voix, cinq Pater, & cinq Ave pendant dix ans, en presence du saint Sacrement, tous les vendredis de l’année pour obtenir du Ciel, de preserver son Auguste personne des infirmitez qui accompagnent les foiblesses de l’enfance.

La Harangue finie, Monseigneur le Duc de Bourgogne voulut voir les seings du feu Roy, du Roy & de Monsieur frere unique de Sa Majesté ; ensuite de quoy il fit l’honneur à cette Compagnie de signer dans les mêmes Registres. Monseigneur le Duc de Berry y signa aussi. Mr le Maréchal de Noailles, Mr le Marquis de Sourdys, & presque tous tous les Seigneurs qui estoient à la suite de Messeigneurs les Princes signerent dans un autre Registre.

Messeigneurs les Princes entendirent ce jour-là la Messe dans l’Eglise Abbatiale de Saint Sernin, qui est une Eglise celebre par la quantité de Reliques & de corps saints qui y reposent. Ils furent reçus par le Chapitre à la porte de cette Eglise, dont tout le Clergé estoit en Chappes. Mr de Burta, Vicaire General de Mr l’Abbé de Saint Sernin, presenta l’Eau benite. Cette Eglise est tres-belle & tres-élevée. Messeigneurs les Princes furent conduits aprés la Messe, qui fut dite dans le Chœur, & chantée par la Musique, qui les accompagne dans les Caves & dans les Chapelles souterraines, qui estoient tres-éclairées, & fort parées. Toute leur Cour les y accompagna. Ils y virent toutes les Reliques. Aprés estre remontez ils virent les Chapelles hautes, qui sont en aussi grand nombre, & aussi grandes. Messieurs de Toulouse prétendent qu’il y a six corps d’Apostres dans cette Eglise, & une sainte Epine, que Messeigneurs les Princes baiserent. Aprés qu’on leur eut montré tout ce qu’il y a à voir dans cette Eglise, ils remontérent en carosse, & en passant par la Place de Saint Georges, ils y trouvérent les deux Compagnies des Marchands, dont les Officiers les saluérent de leurs Spontons.

Mr Barravy, Ecuyer Capitoul, vint ensuite prendre ces deux Compagnies pour relever la garde Bourgeoise, & il fut convenu que ce seroit sous le Drapeau Colonel des Marchands.

Au retour de la Messe on servit à dîner à Messeigneurs les Princes dans une grande Sale de l’Archevêché, dans laquelle pour la commodité du public, on avoit dressé un Amphitheatre.

Ce jour-là, Mr Labat, Maître en fait d’Armes, de la Ville & Academie de Toulouse, connu par plusieurs ouvrages qui regardent son art, eut l’honneur de leur presenter un Livre qui fut favorablement reçu. Ce livre est dédié à Monseigneur le Duc de Bourgogne, & a pour titre, Question sur l’Art en fait d’Armes ou de l’Epée.

Les Peres de la Doctrine chrêtienne du College de Toulouse furent presentez par Mr le Maréchal Duc de Noailles à Messeigneurs les Princes, & le Professeur de Rhetorique, eut l’honneur de leur offrir un ouvrage dont ils faisoient le sujet. Le soir du même jour ces Peres firent une illumination qui parut tres-belle, & qui fut suivie d’un Feu d’artifice, & le lendemain ils firent representer à l’honneur de Messeigneurs les Princes un Ballet qui a pour titre, les Bergers heureux.

Ces Princes allérent l’apresdînée au Cours qui est assez beau, & le long d’un Quay à la descente du Pont neuf. Ils y trouvérent plus de deux cens cinquante carosses tant de la ville que de la Noblesse voisine, & même de quelques lieux plus éloignez. Ces carosses étoient remplis de quantité de beau monde, ce qui faisoit un tres-bel effet le long de cette belle & longue promenade. Toute les Dames estoient parées, mais il y avoit une si grande affluence de peuple, que les vuides qui estoient entre leur carosse, & les files de ceux qui remplissoient le Cours, (car les Princes se promenoient dans le milieu) en estant remplis, il fut presque impossible aux Princes de voir les Dames, & aux Dames d’avoir l’honneur & le plaisir de les voir, ce qui fut cause qu’ils ne firent qu’un tour. Ils s’attacherent fort à regarder la beauté de l’ouvrage du Pont neuf.

Le jeudy 17. Messeigneurs les Princes allerent à la maison professe, où Mr l’Archevêque les reçut à la tête des Peres de cette Maison, & leur presenta l’eau beniste. Le pere Provincial des Jesuites, le reçut aussi suivi de tous les Jesuites des quatre Maisons qu’ils ont à Toulouse, les deux dernieres Compagnies des Marchands s’y estoient trouvées pour border la haye & garder la porte. On fit pendant la Messe un détachement tiré de ces mêmes Compagnie, qui alla se rendre maistre de la porte du Couvent des Jacobins où Messeigneurs les Princes allerent aprés avoir entendu la Messe. Ces Peres leur montrerent le crâne de saint Thomas Daquin, que Messeigneurs les Princes baiserent, Monseigneur le Duc de Bourgogne demanda à voir un ornement en broderie auquel un frere de leur Ordre travaille actuellement. C’est un parement d’Autel tout complet en broderie or & argent avec des fleurs au naturel. Cet ouvrage fut fort admiré, & l’on dit qu’on ne pouvoit rien voir de plus beau en ce genre. Monseigneur le Duc de Bourgogne ordonna à une personne de sa suite qui dessine parfaitement bien, de dessiner cet ouvrage, pour le lui donner, ce Prince ayant beaucoup de goût pour ce qui regarde les Arts & le Dessein, aussi bien que pour les ouvrages d’esprit.

Messeigneurs les princes allerent ensuite à l’Hôtel de Ville. Ils furent reçus à la porte par les Capitouls qui sont en Charge, par les anciens Capitouls & par tous les Officiers de la Maison de Ville. On les conduisit au petit Consistoire, où ils virent d’abord les grands Registres en veslin ou livres d’Histoire. Il est à remarquer que le Consistoire fait chaque année l’Histoire de ce qui s’est passé de remarquable dans l’Etat & dans la Ville, pendant son année, cette Histoire est écrite dans ce Livre, & cet usage s’observe depuis six ou sept siecles. Les huit Capitouls & le Chef du Consistoire y sont peints en miniature. On voit dans ces Registres les entrées des Rois, des Reines, & des Dauphins dans la Ville de Toulouse, depuis la réunion du Comté à la Couronne : Messeigneurs les Princes y virent l’entrée de Charles VII. celle de Louis XI. estant Dauphin, qui pour faire donner à la Reine sa mere le dais qu’on lui avoit refusé, la fit entrer en trousse derriere luy, ce qui fit remarquer que le nom de Chevalier d’Honneur venoit de l’honneur qu’avoient ceux qui portoient autrefois leurs Maîtresses en croupe derriere eux. Messeigneurs les Princes virent aussi dans ces Registres les entrées de Louis XII. de François I. de Charles IX. de Louis XIII. & de Louis le Grand ; toutes ces Entrées sont d’une peinture tres-fine. Ils virent encore cette derniere dans un grand tableau qui est dans le grand Consistoire, fait par feu Mr Durand, un des plus fameux Peintres de son temps. Ils remarquerent avec plaisir la singularité des habits qui se trouvent dans les entrées peintes dans les anciens registres. Ils trouvérent que ces registres étoient de tres-beaux monumens, & louérent la vigilance des Capitouls qui ont conservé depuis si longtemps un usage si loüable & si glorieux pour la Ville de Toulouse. Ils passérent ensuite dans les Galeries & dans les Sales dont ils admirérent la beauté & la grandeur, & où l’on voit en tableaux les entrées de plusieurs Rois. On y trouve aussi les portraits des Capitouls qui ont droit de tableau. Ils lurent quelques-unes des Inscriptions qui sont au pied des figures des hommes illustres de Toulouse. Ils admirerent la belle Perspective qui est au bout de la troisiéme galerie, qui represente la fondation d’Ancyre par les Toulousains, & en remarquérent les beautez d’une maniére qui fit voir qu’ils en parloient avec connoissance. Ils demandérent le nom du Peintre qui a fait ce bel ouvrage, & s’il estoit mort : On leur dit que non, & que ce chef-d’œuvre estoit de Mr Rivals.

Le Sonnet qui suit regardant la Galerie de l’Hôtel de Ville, doit estre lû avant que Messeigneurs les Princes partent de cet Hôtel.

TOULOUSE
OFFRANT À MESSEIGNEURS
LES PRINCES
Des places distinguées dans la Galerie des Hommes illustres de son Capitole.

Ceux dont je porte la parole,
Princes, qui me comblez d’honneur,
Ce sont mes Rois dont la valeur
Brilla de l’un à l’autre Pole.
***
Je suis la 1 Rome de la Gaule,
Celle du Tibre en sa splendeur
Me nommoit son illustre Sœur ;
J’ay comme elle mon Capitole.
***
 Vostre merite & vostre Sang
Vous y feront tenir un rang
Conforme à vostre caractere
***
 Et LOUIS au dessus de tous,
Verra prés de vous vostre Pere,
Et tous les Cesars avec vous,

Messeigneurs les Princes dînerent à leur retour de l’Hostel de Ville, & virent ensuite, comme ils l’avoient souhaité, passer en reveuë les Compagnies des Marchands. Mr le Comte de Broglio & Mr son Fils prirent eux-mêmes le soin de les faire mettre en bataille dans la premiere cour de l’Archevêché ; aprés quoy ces Princes estant descendus avec Mr le Maréchal de Noailles, & une nombreuse suite de personnes de distinction, les quatre Compagnies passerent dans la seconde cour. Mr Barravi, Capitoul d’Epée, estoit à la teste. Aprés luy venoit le Major des Marchands, suivi des deux premieres Compagnies, aprés lesquelles estoit aussi Mr d’Encause, Capitoul d’Epée, suivi du reste de la troupe, de laquelle Messeigneurs les Princes parurent tres-satisfaits.

La reveuë faite, les deux dernieres Compagnies monterent la Garde à la porte de l’Archevêché, & releverent les deux premieres, sous les ordres d’un Colonel Capitoul, & du Major de la Ville.

Messeigneurs les Princes allerent l’aprédînée à la Chartreuse. On les reçut dans l’Eglise, & le prieur fit la Priere pour le Roy. Cette Eglise est tres-belle Messeigneurs les Princes visiterent toute la maison, qu’ils trouverent tres-belle. Le Cloistre leur fit plaisir à voir à cause de sa longueur. Ils entrerent dans la cellule du Pere Prieur & dans son jardin, qui estoit tout rempli d’Orangers, & au bout duquel il y a une Orangerie. Ces Peres leur donnerent une tres-belle colation dans leur Refectoire. Messeigneurs les Princes y mangerent peu, & leur suite en fut regalée. Ils allérent de là au Moulin nommé du Bazacle. On voit en ce lieu-là les Moulins que la Garonne fait tourner, estant retenuë par une digue courte, & qui est tres-forte. Il y a seize Moulins qui vont toûjours sans qu’on entende aucun bruit de rouë ny de meule, on n’y entend même aucun bruit. Messeigneurs les Princes virent descendre trois Bateaux par le Pas de la navigation, qui est le long de la chaussée prés du Bazacle. Ces Bateaux descendent avec une vitesse prodigieuse, & on les croit engloutis lorsqu’ils sont au pied du penchant, parce que la rapidité de l’eau y forme de gros boüillons d’écume qui s’élévent plus de six pieds pardessus, qui font faire aux Bateaux qui donnent contre, un mouvement extraordinaire ; ainsi il faut empêcher que la pointe du Bateau n’entre dans l’eau. Les hommes qui sont dedans en sont tout couverts ; mais cela passe si vîte que l’eau ne leur fait aucun mal.

On alla ensuite à Nostre-Dame de la Daurade, qui est une Eglise de Benedictins si ancienne, qu’elle a servi autrefois de Temple à Apollon. L’image de la Vierge, qui est dans cette Eglise, fait le sujet de la pieté, & de la devotion de tous les peuples de la Province. On croit qu’elle est une de celles qui ont esté faites par S. Luc, qui estoit Peintre & Sculpteur. Messeigneurs les Princes ne rentrerent chez eux qu’à la nuit.

Le lendemain 18. ils allerent avant neuf heures à la Messe à l’Eglise Metropolitaine de saint Estienne, où Mr l’Archevêque, accompagné de son Chapitre en surplis, leur presenta l’eau benite, & les conduisit au Chœur. Ils voulurent que Mr Gillet, Maistre de Musique de cette Cathedrale, dont la musique avoit déja eu le bonheur de leur plaire, fist chanter pendant la Messe. Il eut avant leur départ des marques de leurs liberalitez. Mr l’Archevêque les accompagna en sortant, suivi de tous les Evêques ses suffragans, & de tout son Clergé. Ils monterent en carrosse, & partirent en même temps. Toutes les ruës par lesquelles ils passerent jusqu’à la porte de la Ville, estoient tenduës de tres-belles tapisseries. Ils trouverent les Arts & Métiers, & la Bourgeoisie sous les armes, formant une haye jusqu’à la porte du Château Narbonnois par où ils sortirent. Les Capitouls s’y estoient rendus avec une grande troupe d’autres Capitouls à la tête de la Compagnie du Guet, ils eurent l’honneur d’y faire la reverence à Messeigneurs les Princes. Ils passerent dans la belle & grande rue du Fauxbourg saint Michel, & leur passage jusqu’à une lieuë au-delà de la Ville, se trouva bordé d’une foule prodigieuse de gens de divers états, qui faisoient des vœux pour leur prosperité, & pour l’heureux succés de leur voyage. Le même canon qui avoit tiré à leur entrée fit plusieurs décharges à leur sortie. Pendant les trois jours que ces Princes ont séjourné à Toulouse, il y a eu à l’Archevêché un concours extraordinaire pour les voir, & chacun cherchoit des habitudes pour s’y faire introduire. On fut obligé de faire un Amphiteatre autour de la grande salle où ils mangeoient, & les places y estoient prises cinq & six heures avant celle de leurs repas. On avoit soin de s’informer où ils devoient aller, afin de s’y rendre, & de se trouver sur leur route, où il y avoit toûjours tant de monde qu’on avoit de la peine à y trouver place. On ne peut faire paroistre plus de joye, qu’en ont témoigné les Toulousains en cette occasion, & jamais l’amour & la tendresse des Sujets pour leur Prince, n’a plus éclaté que dans les heureux jours que les habitans de Toulouse ont eu l’honneur d’avoir dans leur Ville Monseigneur le Duc de Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry. Toutes les boutiques y ont esté fermées pendant tout le temps qu’ils y ont demeuré.

Toute la Noblesse de la Province se seroit assemblée, pour venir en corps, mais celle de Toulouse seule eut cet avantage, Mr le Maréchal de Noailles ayant mandé que Monseigneur le Duc de Bourgogne ne vouloit pas que la Noblesse montât à cheval, ni qu’elle se rendit à Toulouse de tous les endroits de la Province. de sorte que Mr le Comte de Broglio, & Mr de Baville qui allérent à l’entrée de cette Province recevoir Messeigneurs les Princes, ne furent accompagnez que des Gentilshommes qui font leur sejour à Toulouse.

Voici l’ouvrage dont j’ay remis à vous faire part à la fin de cet article, pour n’en pas interrompre la suite. Il est du Pere Courties, Prestre de la Doctrine Chrétienne, & Professeur de Rhetorique dans le premier College de Toulouse.

EGLOGUE,
À
MESSEIGNEURS
LES PRINCES.

DAPHNIS.

Honneur de nos côtaux, Berger, dont la musette
 Par ses accords harmonieux
 Efface les airs glorieux,
Que pousse avec éclat la brüiante trompette.
 Quitte promptement tes hameaux,
 Et viens de deux jeunes Heros
 Celebrer la naissante Histoire ;
 Parle de l’éclat de leur gloire.
Est-il aprés nos Dieux de sujet si charmant.
 Qui t’occupe plus noblement ?

Aminte.

Berger, les plus beaux airs de nos tendres musettes
Ne peuvent qu’affoiblir l’éclat de leur grandeur.
 Que nos langues soient muettes,
 Laissons parler nostre cœur.

Daphnis.

Chaque état à l’envi fera briller sa joye,
Aux yeux de ces Heros que le Ciel nous envoye,
 Et seuls nous suspendrons nos voix ?

Aminte.

Ah ! depuis leur départ, déja plus de cent fois
Des discours importuns ont frappé leurs oreilles.
Dans ce bois écarté celebrons leurs merveilles,
Pourquoi les fatiguer par le bruit de nos airs ?

Daphnis.

Aminte, ignores-tu qu’aux rives de la Seine,
Aimant de nos Bergers les rustiques concerts,
Ces jeunes Demi-Dieux écouterent sans peine
Le chant qu à ces Bergers la joye avoit dicté ?

Aminte.

Oui, je le sçais Daphnis, leur facile bonté
Leur fit de ces Bergers remarquer l’allegresse.
 O ciel ! quel comble de bonheur !
De ces mêmes Bergers nous avons la tendresse ;
Mais comment nous flater d’avoir le même honneur ?

Daphnis.

Ainsi donc dans nos cœurs renfermant nostre zele
Nous serons seuls témoins de nostre ardeur fidelle ?

Aminte.

Berger, contentons-nous d’aprendre à nos échos
À repeter le nom de nos jeunes Heros.
Pour parler dignement de l’éclat de leur gloire,
Il faudroit emprunter les augustes accens.
Du Chantre dont jadis on nous contoit l’histoire,
 Qui par les sons ravissans.
 Que formoient ses flutes champêtres,
 Sur ses pas glorieux faisoit danser les hêtres.

Daphnis.

Du moins que du beau nom des Neveux de Loüis
Dans le secret des bois nous soions réjoüis.
Excitons des échos les voix retentissantes.
Vous qui faites l’objet de nos vœux les plus doux,
 Ah ! Princes, que ne pouvez-vous
Animer par vos yeux nos chansons innocentes !

Aminte.

Sortez de vos hameaux & marchez sur nos pas.
Bergers, de ce beau jour goûtez tous les appas.
Je sens qu’un nouveau feu hors de moi me transporte ;
 Et bien que ma voix soit peu forte,
Je vais mêler le nom de nos jeunes Heros
 Aux accords de mes chalumeaux.
 Quelle gloire, ô Ciel, se presente !
 Berger, ce beau nom que je chante,
 Souvent dans mes airs répeté,
Va conduire le mien à l’immortalité.
 Heros, que l’univers admire,
 Princes, nostre tendre amour,
 À vous loüer tour conspire,
 Nos bocages comme la Cour.
 Déja dans ces vastes contrées
Par vos nobles pas illustrées
On voit briller l’éclat de vos hautes vertus,
Et toutes ces grandeurs qu’à vostre Ayeul illustre
Nous voions donner tant de lustre,
L’Univers ébloüi vous en voit revêtus.
 Cette soif de la belle gloire
Qui dés vos premiers ans embrasa vostre cœur,
 Sous les aîles de la victoire,
Montrera des Bourbons l’heroïque valeur.
 Sur les vestiges respectables
 De deux Heros incomparables
 Brilleront vos exploits fameux.
Vous que les plus beaux traits ne peuvent assez peindre,
Invincible Louis, qui pourroit vous atteindre,
 Si le ciel propice à nos vœux
 Ne vous eust donné des Neveux ?
 Jeunes Heros, si pour victoire
 Vous comptez cette noble gloire
 De sçavoir conquerir les cœurs,
L’éclat de vos vertus, vostre heroïque audace,
 Vostre air majestueux efface
Les exploits glorieux des plus fameux vainqueurs.
 Mais jusqu’où mon zele m’engage ?
 Prenons un plus noble langage.
 À vos yeux, à vostre abord seul
 Et du pere, & de l’ayeul
 Princes, nous retrouvons l’image.
Tel cet astre brillant qui ramene le jour
 Vient se peindre tour à tour
  Sur la glace d’une nuë :
 Et soudain nostre foible vûë,
 Confond son portrait avec lui.

Daphnis.

Berger, quels nobles airs ta voix forme aujourd’huy !
Ah ! daigne repeter ces chansons immortelles ;
 De tes concerts échos fidelles
 Nous les redirons mille fois.
Peuples, que vostre ardeur à la nôtre réponde :
Déja nous animons nos flûtes, nos hautbois.
Que les Heros formez pour le bonheur du monde
 Soient chantez par toutes les voix.
Et vous, jeunes Heros, delices de la France,
De vos Palais brillans écoutez nos concerts.
Je sçais que vos vertus au dessus de nos airs
Perdent entre nos mains de leur magnificence ;
 Mais s’il faloit les égaler,
 Princes, qui pourroit en parler ?

Il faut vous parler du Ballet auquel cette Eglogue servoit de Prelude. La composition de la Musique estoit de Mr Aphroidize.

LES
BERGERS HEUREUX.
BALLET.

PREMIERE PARTIE.

Le Theatre representoit un Bocage, où les Bergers de la Garonne s’estoient assemblez pour faire retentir mille concerts à la gloire des Princes Augustes qui faisoient le sujet de leur joye, Plusieurs Peuples s’estant joints à eux, il y parut des Bergers Espagnols qui vinrent rendre graces au Roy de la bonté avec laquelle il leur a donné un de ses Petit-fils pour Roy. Ils mêlerent les éloges de leur Monarque avec ceux de tous nos Princes. On y vit encore des Bergers de la Seine qui vinrent au devant des jeunes Heros, & joignirent leurs concerts à ceux des autres Bergers.

Premier Recit.

L’ouverture du Theatre se fit par un Recit qui contenoit le sujet de la joye qui brilloit dans tous les yeux. Ce recit fut terminé par un concert de plusieurs Divinitez.

Premiere entrée.

Troupe de Bergers François.

Second recit.

Plusieurs Bergers s’entretinrent des vertus heroïques des deux jeunes Princes. Ils firent voir que ces jeunes Heros estant nez du plus beau sang du monde, avoient eu en naissant des avantages qui font les Princes les plus accomplis.

Seconde entrée.

Troupe de Bergers Espagnols.

Troisiéme recit.

Dans ce recit on parla du bonheur de Toulouse, de voir dans l’enceinte de ses murs des Princes qui seront un jour l’admiration des Nations Etrangeres, & la felicité de cet Empire : du bonheur de l’Espagne, devenuë enfin l’Empire des Bourbons, de celuy de l’Europe calmée par la sagesse d’un Prince qui n’a annoncé la Paix que par la voix de la victoire.

Troisiéme entrée.

Nouvelle Troupe de Bergers.

SECONDE PARTIE.

Premier recit.

Les Bergers du Tage parurent effrayez par le bruit d’une nouvelle guerre qui les menaçoit. Leurs malheurs passez se retracérent à leurs yeux ; mais les exploits & la force invincible d’un Roy qui combatra sous les auspices de Louis, les rassurérent.

Premiere entrée.

Troupe de Combatans.

Second recit.

Les Bergers de la Garonne rassurérent ceux du Tage. Ils ne parlérent que de jeux ; & ne purent souffrir que dans des jours que les Princes rendoient si celebres, on s’entretinst d’une vaine crainte. Ce recit fut terminé par des chants d’allegresse.

Seconde entrée.

Troupe de Divinitez.

Champêtres.

Troisiéme recit.

Les grands exploits de Louis furent le sujet de ce recit. Les Bergers du Tage firent voir par la comparaison de ce qu’a fait ce Monarque, ce qu’il pourra faire. Ils trouvérent dans nos jeunes Princes autant de Mars invincibles.

Troisième entrée.

Le Dieu Faune danse seul.

TROISIEME PARTIE.

Premier recit.

Les Bergers de la Seine firent éclater leur joye voyant que les Princes précipitoient leur marche, pour rejoindre les Heros dont la presence fait leur bonheur.

Premiere entrée.

Troupe de Bergers de la Seine, & de la Garone.

Second recit.

Dans ce recit on vit les Bergers de la Seine & du Tage s’unir pour celebrer, tantost les grandeurs du Roy, tantost celles de tous les autres Princes. Ils se joignirent pour suivre de concert nos jeunes Heros.

Seconde entrée.

Troupe de Bergers de la Garone, & du Tage.

Troisiéme & dernier recit.

Le départ des Princes affligeant les Bergers de la Garonne, ils projettoient de les suivre, & de faire retentir toutes les Campagnes du bruit des concerts qu’ils formoient à leur gloire. Ils finirent enfin par les vœux que leur inspira leur zele.

Derniere entrée.

Troupe de Bergers de la Seine, de la Garonne & du Tage.

Le premier Compliment fut fait par le jeune Mr de Pujol, de Toulouse, & le second par le jeune Mr du Faur, Baron de S. Jori, Comte de Bieulel, aussi de Toulouse.

La College finit cette Feste par une illumination tres-belle, & par un Feu d’artifice.

Je croyois avoir fini l’article de Toulouse ; mais il faut encore vous dire que les quatre fontaines de vin, dont je vous ay déja parlé, ont coulé pendant tout le temps que Messeigneurs les Princes y ont demeuré, & qu’il y avoit des ornemens d’Architecture à toutes ces fontaines, & des figures de relief.

Mr le Comte de Broglio, & Mr de Baville eurent de la peine à moderer le zele des Habitans, qui croyant le faire encore mieux paroistre par leur dépence que par leurs acclamations, & les transports de leur joye, en auroient fait beaucoup davantage, si ce Comte & cet Intendant, n’avoient cru selon leur prudence ordinaire, qu’il estoit à propos d’y mettre des bornes.

Jamais Ville ne s’est plus distinguée par les illuminations. Outre celles qui ont esté faites aux dépens de la Ville, & celles de l’Archevêché, plusieurs personnes de marque en firent faire qui allongeroient trop cet article si j’entreprenois de les décrire. On compte parmi ceux qui se sont le plus distinguez, Mr le President Riquet, Mr l’Avocat General Bartier, Mr Mazuyer Procureur General, Mr Chaluet Senechal & Mr le Marquis de Lanta. Mr le Président Riquet fit couler deux fontaines de vin aux deux côtez de son logis. Les Jesuites allumerent sur la grande tour de leur College une piramide exagone, où il y avoit prés de quatre cent pots à feu, & firent tirer outre cela quantité d’artifice. Les autres maisons qu’ils ont à Toulouse se distinguerent aussi. Les Prelats qui ont secondé Mr l’Archevêque de Toulouse à faire les honneurs sont, Mr l’Archevêque d’Alby & Mrs les Evêques de Mirepoix, de Montauban, de Commenge & de Lectoure.

Ce furent Mrs de l’Arrieu Avocat ; & de Roiax Capitouls qui eurent l’honneur de presenter à Monseigneur le Duc de Bourgogne & à Monseigneur le Duc de Berry, séparement, les presens de la Ville.

On ne peut rien ajouter aux marques de satisfaction que les Princes ont donnée de la reception qui leur a esté faite à Toulouse : ils ont fait l’honneur aux femmes de distinction qui sont venues les voir manger, de les faire asseoir, & ces manieres honnêtes, ont charmé : ils firent, avant que de partir, distribuer beaucoup d’aumônes, aux Hôpitaux & aux autres pauvres Communautez ; & enfin ils se sont montrez dignes du sang dont ils sont sortis.

Ces Princes dînerent le 18. à Donneville, & en passant à Castauret, on trouva l’entrée du Bourg tenduë, avec une fontaine de vin d’un côté, & des violons de l’autre, les habitans estoient sous les armes, & il y avoit un homme au milieu, qui présenta deux bonnets à Monseigneur le Duc de Bourgogne dont l’un estoit de nuit, & qui dit à ce Prince que quand Sa Majesté y avoit passé, elle avoit bien voulu en recevoir. Tout est considerable lorsqu’il s’agit de manufactures ; ce sont des sources de richesses pour un Estat.

On arriva le soir à Ville-Franche de l’Auragais où l’on trouva tous les habitans sous les armes. Le 19. Messeigneurs les Princes aprés avoir entendu la Messe à l’Eglise parroissiale de Ville-Franche, partirent sur les dix heures du matin pour Castelnaudarry, Ville capitale du Païs de Laurageois, à moitié chemin entre le Bourg d’Avigonet, & la Basside d’Anjou. Ils descendirent de carosse, & monterent à cheval accompagnez de Mr de Baville, pour voir le Bassin de Naurouze, où est le point de partage du Canal Royal, qui est tout revêtu de pierres de taille & reçoit les eaux de la rigole de la montagne noire d’où elles se distribuent du côté de l’Ocean, & de la Mediterranée, & où elles viennent de la montagne rassemblées auparavant, dans le reservoir de saint Feriol qui contient plus decent — cinquante mille muids d’eau.

Messeigneurs les Princes aprés avoir admiré ces grands ouvrages, remonterent en carrosse arriverent à Castelnaudarry sur les trois heures aprés midy, où ils furent reçus, & haranguez à la Porte de la Ville par les Consuls, qui furent presentez par Mr Desgranges. Mr Dassier premier Consul porta la parole. Ils furent ensuite conduits au milieu d’une double haye de Bourgeois sous les armes, au bruit des Tambours & des Trompettes, & au son de toutes les cloches de la Ville à la maison de Mr Serignol, Lieutenant Criminel en la Senechaussée de Laurageois & Siege Présidial de Castelnaudarry, qui avoit esté préparée pour le logement de Monseigneur le Duc de Bourgogne. Toutes les fenestres par-devant lesquelles on passa estant garnies de Dames & d’un grand nombre d’Etrangers. Mr de Serignol reçut Messeigneurs les Princes à la porte de son logis & les conduisit dans l’appartement où le Roy avoit logé deux fois dans le temps de son mariage, en 1659. & 1660, & le feu Roy Louis XIII. pendant quinze jours en 1633. durant la vie de Jean & d’Yves de Serignol, Pere & Ayeul de Mr de Serignol, ce qui leur fit beaucoup de plaisir, comme aussi d’aprendre que cet Yves de Serignol avoit maintenu la Ville de Castelnaudarry sous l’obéïssance du Roy contre le Duc de Montmorency, qui ayant esté blessé & pris à la journée de Castelnaudarry fut porté sur une échelle à la maison du même Yves de Serignol, Lieutenant Criminel.

Demi-heure aprés, Mr Desgranges leur presenta les Officiers du Presidial, qui eurent l’honneur de les haranguer. Mr Ducup, Juge Mage, porta la parole avec succés, en l’absence de Mr Ferrand, President, qui estoit indisposé. Les Consuls leur offrirent ensuite les presens de la Ville qui consistoient en plusieurs bouteilles de vin vieux rouge, & de vin blanc, en flambeaux de cire blanche, & en bougies. Ils en presenterent ensuite à Mr le Maréchal de Noailles. Cependant il coula toujours une fontaine de vin à la Place publique de Saint Michel, à côté de la porte de l’Hostel de Monseigneur le Duc de Bourgogne.

Messeigneurs les Princes s’enfermerent ensuite dans leur grand Cabinet, & écrivirent jusques à six heures, qu’ils se mirent au jeu. Ils souperent en public, & se mirent à table à huit heures. Si toute la Ville avoit pû tenir dans le lieu où ils mangerent, toute la Ville auroit eu l’avantage de les voir souper.

Mr l’Evêque de Saint Papoul, qui estoit venu à Castelnaudarry exprés pour avoir l’honneur de les saluër, donna ce soir-là un magnifique souper à Mr le Duc de Noailles. Cet Evêque tint trois tables, & Mr de Baville deux. Tous les Seigneurs mangerent à ces tables, qui furent servies magnifiquement.

Il y eut le soir de grandes Illuminations à toutes les fenestres, & des feux dans toutes les ruës, & l’Artillerie se fit entendre, comme elle avoit fait à l’arrivée de Messeigneurs les Princes.

Monseigneur le Duc de Berry quitta Monseigneur le Duc de Bourgogne sur les dix heures, & alla chez Mr Ducup, Juge Mage, où avoit autrefois logé la feuë Reine-mere, & où ce Prince coucha. Il se rendit le lendemain sur les huit heures du matin, à l’appartement de Monseigneur le Duc de Bourgogne, d’où ces Princes allerent à pied à l’Eglise Paroissiale & Collegiale de Saint Michel. Mr l’Evêque de Saint Papoul les reçut en habits Pontificaux à la teste de son Clergé, qui estoit en Chappes, & leur fit un compliment qui reçut de grands applaudissemens. L’Eglise estoit tenduë de riches tapisseries.

Messeigneurs les Princes monterent en carosse à la porte de l’Eglise, & partirent pour Carcassonne. Tous les habitans étoient sous les armes, & en haye comme le jour précédent. Les acclamations du Public furent grandes, & il donna mille benedictions aux Princes qu’il vit partir. Toute l’artillerie fit encore une décharge aprés leur départ pour les salüer. On dîna à Alsone, & on arriva à Carcassonne sur les trois heures aprés midy. Quelques Lettres perduës m’empêchent de vous donner le détail de la reception qui leur fut faite en y arrivant. Je vous le donnerai quand j’en serai informé, afin de suivre le plan que je me suis proposé, & que j’ai déja heureusement suivi, qui est de donner dans les Lettres suivantes ce qui a manqué dans les précédentes. De cette maniere, rien ne vous manquera de ce qui regarde ce qui s’est passé dans la route de Messeigneurs les Princes. Ils logerent à l’Archevêché. On y laissa aussi-bien qu’à Toulouse le lit que Mr l’Evêque avoit fait préparer. Il étoit de velours cramoisy, orné de franges, de galons & de crépines d’or : il y en avoit aux pentes, aux soubassemens, & aux bonnes graces.

Le lendemain 21. Messeigneurs les Princes entendirent la Messe dans l’Eglise de Saint Vincent, où Mr Gayraud qui en est Curé n’avoit rien oublié de tout ce qui regardoit ses soins pour les bien recevoir.

Ils allerent voir l’aprédînée la Manufacture des Draps qui est au-delà du Pont, & que le Roy a établie pour les Pays du Levant. Les draps qu’on y voit sont fort fins & fort beaux. On est surpris de voir dans le lieu où est cette Manufacture, huit ou neuf cens personnes, toutes differemment occupées. Les unes filent la laine, d’autres la dévident, d’autres poussent la navette & construisent le drap. On voit encore d’autres Ouvriers dans le bas, qui pilent la Cochenille, & les drogues pour les teintures. On remarque plus loin differentes chaudieres avec des fourneaux pour teindre. On tond les draps d’un autre costé avec de longues & pesantes forces ; d’autres avec de larges brosses font coucher le poil ; d’autres plient le drap, & le mettent sous de grandes presses. Messeigneurs les Princes virent teindre deux pieces de drap de soixante aunes chacune, en moins d’une demi-heure, l’une en écarlate, & l’autre en couleur de rose. Ils prirent beaucoup de plaisir à voir toutes ces choses, qu’ils examinerent avec une spirituelle & prudente attention.

Le lendemain 22. Mr Gayraud, Curé de Saint Vincent, fit present à Monseigneur le Duc de Bourgogne d’une Statuë équestre, representant le Roy tel qu’il estoit dans sa jeunesse. Cet ouvrage est d’Ivoire, d’une seule piece, & a plus de cinq pouces de hauteur, sans y comprendre la Couronne, qui se separe, aussi-bien que le Sceptre & l’épée, le tout travaillé avec une delicatesse surprenante, & posé sur un piedestal d’ébene de trois pouces & demi, sur la face duquel sont les Armes de France, aussi d’Ivoire, le piedestal suporté par quatre boules à côtes de melon, d’ivoire. Mr l’Evêque de Carcassone qui avoit jugé cette piece digne d’estre presentée à Monseigneur le Duc de Bourgogne luy en ayant parlé à son arrivée, ce Prince témoigna qu’il la recevroit avec plaisir, ce qui se passa en cette sorte. Mr le Maréchal Duc de Noailles qui en estoit informé estant venu faire ses devotions dans la même Eglise le 22. jour du départ, de grand matin, nonobstant les embarras d’une marche qui n’interrompt point les exercices de sa pieté exemplaire, emmena Mr Gayraud pour le presenter, & d’abord qu’il fut dans la chambre, & qu’il eut vu cette Statuë, il en fut si satisfait qu’il dit tout haut que cela meritoit de paroître aux yeux de Sa Majesté. L’application avec laquelle il examinoit cette piece, fut cause que plusieurs Evêques de la Province, & tous les Seigneurs de la Cour qui estoient presens, s’en approcherent, & voulurent avoir le même plaisir, qui fut suivi d’une approbation generale. Ensuite Mr Gayraud fut presenté par Mr l’Evêque de Carcassone, à Monseigneur le Duc de Bourgogne, lors qu’il fut habillé, & il ne luy eut pas plutost montré cette Statuë, que l’on remarqua sur le visage de ce Prince les sentimens de joye que la vûë de cet objet luy fit ressentir. Il les témoigna par un sourire dont la douceur exprimoit son agreable surprise, & demanda d’où venoit cet ouvrage, à quoy Mr Gayraud répondit qu’il avoit esté fait par un Seigneur Allemand, qui ne s’occupoit qu’à travailler pour le Roy de France & pour la Famille Royale. Monseigneur le Duc de Bourgogne l’ayant consideré avec une attention singuliere, demanda s’il n’y avoit pas une boëte pour conserver ce chef-d’œuvre, afin de le porter à Versailles, sans danger ; on y avoit pourvû, & un jeune garçon, neveu de Mr Gayraud parut. Il en tenoit une, qui n’étoit pas riche, mais dont l’ornement distingué par sa nouveauté fit dire qu’elle estoit fort propre & fort galante ; voicy à peu prés sa description. Elle estoit en quarré long. Au dessus du couvercle parmi l’ouvrage qui l’ornoit, deux oiseaux tenoient de leur bec un rouleau dans lequel on lisoit ces vers :

Eloigné de Louis, durant un long voyage,
Consolez-vous, Grand Prince, en voyant son image.

Ce couvercle attaché par derriere : estant ouvert, on y découvroit les Armes de Monseigneur le Duc de Bourgogne dans une guirlande tres-mignonne, & qui faisoit un effet assez agreable, & à l’entour, on lisoit ces quatre vers :

Quelle gloire pour vous, qui par un noble zele,
Imitez les vertus de vostre auguste Ayeul !
Entre tous les Heros, Grand Prince, il est le seul,
Que l’on doit regarder comme un parfait modele.

Il y avoit un second couvercle dans la boëte, pour tenir la statuë en sujétion sur du coton, couvert d’un damas blanc. Au milieu de ce couvercle orné comme l’autre, on voyoit ce Sixain, mis exprés en termes François & Languedociens, que la seule prononciation distingue.

Monseigneur, un humble Sujet
Vous donne de vostre Grand’Pere
La Statuë, & le vray Portrait,
En Cavalier d’ivoire net,
D’une ame loyale & sincere
Et pleine d’un profond respect.

De l’autre costé, à son ouverture, pareil ornement, & au dedans, ces vers Latins, de la composition de Mr Gayraud, ils donnent une idée assez juste de la Statuë.

SERENISSIMO PRINCIPI
LUDOVICO BORBONIO,
Supremo Burgundiæ Duci.

Borbonidum soboles, patrij spes altera Sceptri ;
Arte laboratam vigili, solido ex elephanto,
Regis Avi effigiem, regno advenientis, equestrem,
Qualis erat primis, vultuque habituque sub annis,
Sume, favens animo quo servus humillimus offert.

On s’entretint assez longtemps de ce present, & on en admira les beautez. On donna même quelques loüanges aux Vers, & à la boëte. Enfin Monseigneur le Duc de Bourgogne ayant dit à Mr le Maréchal de Noailles qu’il falloit en avoir grand soin, la Statuë fut renfermée, & mise entre les mains des Officiers de la Garderobe. Ainsi Mr Gayraud se retira tres-satisfait d’avoir vû accepter son present avec un plaisir proportionné au zele qui l’avoit porté à l’offrir.

Le même jour, Messeigneurs les Princes entendirent la Messe aux Cordeliers, & partirent ensuite pour aller à Marseille. Ils monterent à cheval au Bourg de Trevisi, pour aller voir le Pont de Trebes, sur lequel passe le canal, qui est tres-beau & fort bien basti. La Vode passe au dessous. Ils arriverent à quatre heures à la petite ville d’Arzille, éloignée du grand chemin d’une demi-lieuë. Le Maistre du logis où Messeigneurs les Princes logerent, fit couler une fontaine de vin muscat devant sa porte. Pour arriver en ce lieu on avoit toujours marché entre les Pirenées & le commencement des Alpes, qu’on nomme les Montagnes-Noires. Elles estoient à droite & à gauche couvertes de neges. La campagne estoit remplie d’Oliviers, de Grenadiers, d’Amandiers, de Mirthes & de Chesnes verts. Le chemin estoit beau & facile, & la poudre s’élevoit sous les pieds comme en plein Esté.

Messeigneurs les Princes partirent d’Arzille le lendemain 23. d’assez bonne heure, pour se trouver à neuf heures du matin sur les bords du Canal du Pont d’Oignon, où Mr le President de Riquet, qui s’y estoit rendu, les attendoit avec une petite Flote qu’il avoit fait préparer à Toulouse, & conduire en ce lieu-là, afin qu’ils s’y embarquassent avec toute leur suite. Il avoit bien prévû qu’ils ne passeroient point dans la Province sans y voir un ouvrage digne du siecle de Louis le Grand. Il a esté fait par ses ordres, executé par les soins de feu Mr Riquet, Pere de ce President, dont l’experience estoit grande pour ces sortes de choses ; & mis en sa perfection par Mr son Fils, qui est celuy qui avoit fait construire la petite Flote dont il s’agit. Elle consistoit en sept Barques. La premiere qui estoit destinée pour porter Messeigneurs les Princes estoit peinte en dehors, & tapissée au dedans depuis le haut jusqu’au bas, ainsi quelle plafond, d’un tres-beau Damas cramoisy, avec des nates, & des crépines d’argent en forme de festons à tous les endroits necessaires. Il y avoit deux grands fauteüils de même étofe, & garnis de même, six petites chaises & des bancs ou formes aussi de même pour achever de remplir les deux côtez. La Barque estoit percée de six grandes fenestres, trois de chaque costé, fermées par autant de glaces d’une seule piece, ainsi que la porte d’entrée qui estoit à deux battans. Cette porte & les fenestres estoient garnies par dedans de rideaux de taffetas blanc, bordez de frange d’or, avec des cordons & des houpes de même. La Cheminée estoit garnie d’un grand miroir à bordure dorée, attaché au dessus. Le plancher estoit couvert d’un tapis de Turquie, & il y avoit deux tables octogones ovales couvertes d’un tapis de velours vert, garnies & bordées de galons & de crépines d’argent à festons, & huit petits tabourets garnis de même étofe que la Barque, pour servir de sieges à ceux qui auroient l’honneur de joüer avec Messeigneurs les Princes. Il y avoit aussi dans le milieu de la même Barque deux grands rideaux garnis du même damas que le reste du meuble, attachez avec de gros cordons d’argent ayant des houpes au bout. Ces cordons estant tirez pouvoient former un réduit dans cette Barque pour Messeigneurs les Princes lors qu’ils le jugeroient à propos. Enfin ce petit Bâtiment estoit si bien construit qu’au moyen de certains endroits pratiquez aux deux bouts, toutes les commoditez necessaires s’y pouvoient trouver, sans qu’on fust obligé d’en sortir. Il y avoit sur la couverture un grand surtout d’écarlate, bordé tout autour d’une grande natte d’argent, large de quatre doigts, accompagnée en haut & en bas d’un autre galon de la largeur d’un pouce, & l’on avoit aussi appliqué du même galon sur toutes les coutures du surtout. La Poupe estoit ornée d’un grand Pavillon de taffetas blanc attaché à un petit mast azuré, semé de fleurs de lis d’or, sculpée & quatriplée. Les six autres barques estoient aussi tres-proprement meublées, quoy que d’étofes de moindre prix, ayant chacune sa cheminée, des chaises, & des tables pour la commodité de tous ceux qui avoient l’honneur d’estre de la suite de Messeigneurs les Princes. Toutes ces barques estoient pourvuës d’un nombre suffisant de relais pour les traîner, & pour en changer de temps en temps Messeigneurs les Princes estant descendus de Carrosse furent haranguez par Mr Guicheus, Juge Chastelain du Canal, aprés quoy ils monterent dans la barque qui leur avoit esté destinée. Il parut par tout ce qu’ils dirent d’obligeant à Mr le President Riquet, qu’ils l’avoient trouvée fort à leur gré. Les Seigneurs de leur suite estant entrez en mesme temps dans les autres barques, cette petite, mais superbe Flote, commença à voguer aux acclamations d’un nombre infiny de peuple qui estoit accouru de tous les lieux voisins de cet endroit, de l’un & de l’autre costé du canal, au bruit éclatant des trompettes, & au son des instrumens de musique, qu’on avoit placez dans une barque, qui suivoit immediatement celle de Messeigneurs les Princes. Ils ariverent demiheure aprés le départ à l’écluse double de Peschlautier, qu’ils voulurent passer sans descendre de la barque. Ils admirerent à la sortie, les montagnes au pied desquelles elle est placée, & continuant de marcher ils arriverent demi-heure aprés à l’écluse simple d’Argens, qu’ils passerent aussi de mesme que la precedente. Cette écluse est la derniere que l’on rencontre dans cette espece de canal jusqu’aux huit écluses accolées, prés de Beziers, qu’on appelle de Fonceranes, ce qui fait une retenuë d’eau de huit lieuës d’étenduë. Quelque temps aprés avoir quitté l’écluse d’Argens, on arriva au Roc de Roubiac, qui est une montagne extremement haute, & d’un roc semblable à du marbre, dans lequel le canal est taillé pendant plus de six-vingt toises de toute sa largeur. Lors qu’on eut passé cet endroit, on arriva entre onze heures & midy à ce lieu de Roubiac, où la flote s’arresta. Messeigneurs les Princes estant sortis de leur barque pour passer sur une autre qui les attendoit en cet endroit où le couvert estoit mis, ainsi que sur plusieurs autres barques pour les Seigneurs de leur suite, Mr le President Riquet ayant donné ordre qu’on mist en mesme temps sur table, il eut l’honneur de servir Monseigneur le Duc de Bourgogne pendant le dîné, & Mr le Marquis de Broglio eut celuy de servir Monseigneur le Duc de Berry, les plats estant portez par les gens de Mr Riquet. Il y eut un concert de violons pendant tout ce repas. Les autres barques dans lesquelles estoient passez les Seigneurs de sa suite, furent servies à mesme temps, ce qui fut fait avec autant d’ordre que de promptitude, & mesme de profusion. Il y eut aussi plusieurs tables dressées sur le terrain des bords du canal, où tous ceux qui se presenterent furent bien receus.

Messeigneurs les Princes ayant repassé dans leurs barques à l’issuë de leur dîner, & tous ceux de leur suite dans celle où ils estoient venus, on recommença à voguer. On arriva une heure aprés au Pont de Repudre, sur lequel passe l’eau du canal. Messeigneurs les Princes voulurent descendre de leur barque pour le mieux voir. Ils admirerent la hardiesse de ce bel ouvrage, ensuite de quoy s’estant rembarquez, & ayant marché pendant une heure & demie, ils se trouverent au Pont de Cesse, construit avec trois grandes arcades sur la Riviere de ce nom, qui est tres dangereuse dans le temps de pluye ; ils descendirent aussi pour le voir, & se rembarquerent aprés l’avoir examiné dessus & dessous. Ils continuerent leur marche, & considererent toutes les beautez & toutes les difficultes qu’il a fallu surmonter pour ces grands ouvrages, & les trouverent exposez dans un livre où tous les plans estoient dessinez. Ce fut Mr de Baville qui le presenta à Monseigneur le Duc de Bourgogne Estant ensuite arrivez au Pont d’Arzillers, qui est sur le grand chemin de Beziers traversant le canal, ils descendirent de la barque pour monter dans leurs carosses qui les attendoient en cet endroit pour les porter à Capestant, qui n’est qu’à une petite lieuë de ce Pont, afin d’y arriver de bonne heure, & d’éviter par ce moyen un détour de deux lieuës, qu’il y avoit encore à faire par le canal pour s’y rendre.

Le lendemain 24. Messeigneurs les Princes partirent de Capestant à dix heures du matin, pour aller à Beziers, & voulurent bien aller à pied jusqu’au canal pendant une distance de trois à quatre cens pas ou environ. Aprés qu’ils y furent arrivez, ils se rembarquerent comme ils avoient fait le jour precedent, aux acclamations de tout le peuple qui les avoit suivis, en leur donnant mille benedictions. Ils sortirent tres-souvent sur le tillac de leur barque pendant cette distance qui est de trois lieuës d’étenduë, tant pour contenter des peuples qui accouroient de tous costez pour les voir, que pour admirer plusieurs vuës de terrains admirables, qui se rencontrent sur cette route ; à moitié chemin de laquelle estant arrivez à l’entrée de la montagne appellée le Malpas, percée en forme de voute pendant cent toises de longueur, sans compter les distances des deux bouts à ciel ouvert, qui en ont bien autant, sous laquelle voute passe le canal, qui est de quatre toises de largeur, avec des banquettes de trois pieds, de chaque costé pour le passage des gens de pied, ou de cheval, Messeigneurs les Princes voulurent le passer sans sortir de leur barque, quoy que Mr le President Riquet eust fait faire un chemin exprés pour eux à costé de la montagne, & qu’il y eust fait trouver plusieurs chaises à porteurs pour les porter à l’autre bout. Il se trouva un si grand concours de peuple à l’abordage de cette montagne, que les deux costez & tout le dessus en estoient couverts ; de maniere que les hommes qui estoient dessus, paroissoient si petits sur cette grande hauteur, qu’à peine pouvoit-on reconnoistre s’il y en avoit. Messeigneurs les Princes furent charmez d’entendre en passant sous cette voute, la multiplicité des échos qui repetoient confusément ce que les trompettes & les autres instrumens joüoient pendant le trajet de cette montagne voutée. Au sortir delà ils continuerent leur navigation parmy les cris de vive le Roy, & les benedictions de tout ce grand peuple qui les accompagnoit. Ils arriverent heureusement aux Ecluses fonceranes prés de Beziers, où estant descendus ils voulurent bien aller à pied jusqu’au bas de ces huit Ecluses. Estant entrez-là dans une barque qui leur avoit esté preparée, & qui avoit esté mise exprés à travers le canal, ils contemplerent assez long temps la beauté de ces grandes cascades, que les eaux du canal font en ce precipitant du haut en bas des plate-formes de ces huit écluses, dont toutes les portes étoient ouvertes, ce qu’ils trouverent d’une beauté singuliere. Ils remonterent ensuite en carrosse pour aller à Beziers, qui est à peu prés à une demi-lieuë du canal, estant suivis d’une foule incroïable de peuples qui étoient venus de tous costez pour avoir le plaisir de les voir.

Beziers est une Ville assez agréable, bâtie sur une montagne. De l’Esplanade on découvre de belles campagnes, l’Etang de Tau, & la mer. Messeigneurs les Princes y arriverent à deux heures aprés midy, & trouverent la bourgeoisie sous les armes, & les ruës tapissées. L’empressement de les voir fut grand, & l’on ne peut rien ajoûter à la joye des peuples, & à leurs acclamations. On descendit à l’Archevesché, où le logement fut trouvé tres-beau. Lorsque Messeigneurs les Princes y furent arrivez, le Maire & les Eschevins leur firent les presens de Ville. Il y eut des feux devant toutes les maisons, & chacun se distingua à l’envy par des illuminations, les unes plus belles que les autres.

Le lendemain 25. Messeigneurs les Princes entendirent la Messe à la Cathedrale. Mr l’Evêque de Beziers les reçut à la porte, & les complimenta. Ils furent ensuite haranguez par les Officiers du Presidial, & par ceux des autres Corps. On partit le même jour à neuf heures du matin. On trouva de beaux chemins tout remplis de meuriers blancs, & l’on passa sur le bord du Canal de Faure, où entre la Mediterranée. Messeigneurs les Princes y virent pescher. La pesche ne fut que d’un poisson blanc comme un Barbeau, & d’une Ecrevisse de mer. Ils donnerent des marques de leur liberalité aux Pescheurs, ils dînerent à Vicaldros, & virent en passant les dehors de la jolie Ville de Pezenas, dont les habitans bordoient les chemins. On devoit aller coucher à Meze ; mais on changea de résolution, & l’on vint à Valmagne à six lieuës de Beziers, dans une Abbaye de Benedictins, qui appartient à Mr le Cardinal de Bonzi. On y arriva entre quatre & cinq heures, par des chemins hauts & bas. Messeigneurs les Princes ne furent accompagnez dans ce lieu que de Mrs Denonville, de Razilly, de Chiverny, de Rieux, de Lassé, de Beaumanoir, de Thorigny, d’Eudicourt & de Quintin, tout le reste des autres Seigneurs avant esté obligez d’aller, faute de logement, coucher dans les Villages ou lieux circonvoisins de cette Abbaye. L’appartement de Monseigneur le Duc de Bourgogne estoit au rez-de-chaussée. Ce sont des voûtes, qui autrefois ont pû servir de caves ou de celliers, mais qui ont esté ornées tres-galamment. Les coins & le milieu de ces voûtes sont soutenus par des especes de Caryatides qui sont de fort bon goust. Monseigneur le Duc de Berry estoit logé au dessus, & la vûë de son appartement estoit tres-belle. Messeigneurs les Princes joüerent au mail aussi-tost qu’ils furent arrivez dans cette Abbaye. Il ne s’y passa rien d’extraordinaire de la part de Mr le Cardinal de Bonzy, parce qu’on n’y estoit allé qu’à condition qu’il feindroit d’ignorer que Messeigneurs les Princes y devoient aller ; mais Mr le Maréchal de Noailles, toujours appliqué à ce qui peut leur faire plaisir, dit aux Musiciens de sa suite & à Pascariel, d’inventer quelque chose pour les divertir aprés leur souper, ce qu’ils concerterent ensemble. Pascariel, & la Lande, Violon de l’Opera, se deguiserent en Femmes, Gaye en Gentilhomme campagnard, Roger en Cuisinier, & Rebel en Paysan. Cette Troupe à la teste de laquelle estoient Pascariel & la Lande, se presenta à la porte de la Chambre de Messeigneurs les Princes. L’Huissier les repoussa d’abord, disant que personne n’entreroit. Pascariel & la Lande qui avoient un ordre secret de Mr le Maréchal de Noailles de repousser l’Huissier, & de luy dire que les Princes ne trouveroient pas mauvais que d’honnestes femmes vissent leur Appartement, entrerent suivis de leur Troupe, ce qui surprit tres-agreablement Messeigneurs les Princes. Pascariel & la Lande danserent une Bourrée ensemble, faisant mille postures tres-divertissantes. Ensuite Roger & Gaye chanterent en partie une Chanson de Paysan tres-divertissante, aprés quoy la Lande & Rebel prirent leurs Violons & accompagnerent Pascariel, Roger & Gaye, qui chanterent un Trio, en faisant mille figures grotesques.

Mr le Maréchal de Noailles apprehendant toûjours qu’il n’arrive quelque chose de fâcheux aux Princes, ayant entendu dire qu’il y avoit de la petite verole à Arles, y envoya Mr de Hauterive dont je vous ay souvent parlé, & Mr de Tournelles, Maréchal des Logis du Roy, afin qu’ils s’en informassent au juste, & qu’ils luy en rapportassent la verité. Ce Maréchal decida sur le rapport de ces Messieurs que comme il y avoit à craindre, le Peuple n’auroit pas l’honneur d’y voir Messeigneurs les Princes, de peur que quelque reste de mauvais air n’allast jusqu’à eux, & que personne n’entreroit à leur souper ny à leur Messe. Cependant il jugea dans la suite qu’ils n’y devoient point aller du tout.

On partit de Valmagne à neuf heures du matin, & l’on alla dîner à Giquau, d’où l’on partit pour se rendre à Montpellier. On a fait imprimer une relation de tout ce qui s’y est passé à l’arrivée de Messeigneurs les Princes, ce qui me fait beaucoup de plaisir, parce que vous trouverez la mienne trois fois plus ample, & remplie d’une infinité de faits & de circonstances curieuses, qui ne se trouvent point dans cette relation imprimée. Il est impossible d’en donner une complette, si elle n’est du tout au moins tirée d’une douzaine d’autres. La même personne ne peut se trouver en même temps en differens endroits, & quelque exact que l’on soit, il y a des gens qui examinent des choses, dont d’autres ne s’apperçoivent pas.

On ne sera point surpris de la maniere dont Messeigneurs les Princes ont esté reçus à Montpellier, quand on sçaura que tous ceux que leur reception regardoit, se sont appliquez avec tant de soin à la rendre digne de leur zele, qu’il estoit impossible que rien y manquast. Mr le Comte de Broglio qui commande dans la Province, les avoit laissez à Beziers, & avoit pris le devant pour voir si toutes choses estoient preparées selon les ordres qu’il avoit donnez.

Mr le Grand Prevost, qui avoit eu l’honneur de se trouver avec un grand nombre de Gentilshommes à l’entrée de la Province, en estoit revenu en poste pour aller les recevoir à deux lieuës de là Ville, à la teste de la Maréchaussée, & pour les accompagner jusqu’au lieu où ils devoient loger, ce qu’elle fit l’épée haute. On trouva sur le chemin tous les peuples des Cevenes & des lieux voisins. Ceux qui estoient sortis de la Ville, estoient allez jusques à prés de trois lieuës au delà ; & quoy que cet espace fust long, ils formoient au moins quatre hayes pendant toute l’étenduë de ce chemin, qui se trouve en plusieurs endroits élevé en amphiteatre. Enfin ce Peuple parut si nombreux qu’on crut qu’il n’en estoit resté que tres-peu dans la ville, parce qu’on trouva aussi les maisons des Faubourgs remplies jusque sur les toits. Cependant on fut surpris en entrant dans Montpellier, de voir que les échaffaux en forme d’amphiteatre dont toutes les ruës étoient remplies, en estoient couverts, qu’il y en avoit aux fenestres plus qu’elles n’en pouvoient contenir, que les toits en estoient chargez, & qu’il y avoit par tout une si prodigieuse foule, que les Gardes à cheval eurent peine à la percer.

Dans les endroits où il y avoit des murs, ils estoient tout couverts de gradins, remplis de tres-jolies personnes ; ce qui avec les tapisseries & les tapis faisoit une decoration charmante.

On entra par la porte de la Sonnerie, qui est celle où aboutit la grande ruë de la Ville, qui estoit toute sablée. Messeigneurs les Princes y furent haranguez par Mr Durand, à la teste des Consuls, Viguiers & Assesseurs de la Ville. Son discours reçut beaucoup d’applaudissemens. Sept Compagnies de Bourgeois choisis, & tres-lestes, formoient une double haye dans les ruës par lesquelles on devoit passer, depuis la porte de la Ville jusqu’au logis de Mr Desplans, second President de la Chambre des Comptes, où Messeigneurs les Princes devoient loger. Ces compagnies étoient distinguées par les differentes couleurs des rubans qu’elles portoient. Quelques-unes avoient des plumets. Il y avoit aussi deux cens Grenadiers portant des bonnets uniformes de velours galonnez d’or. Les revers de leurs manches estoient de velours noir, galonnez de la même sorte. Les acclamations & les cris de joye ne cesserent point tant que dura la marche, & l’entrée se fit au bruit du Canon de la Citadelle, des tambours, des trompettes, des hautbois, & des violons, qui la rendoient aussi agreable, qu’éclatante, & guerriere. Les Carosses furent suivis de ceux des personnes les plus distinguées de la Ville, & des environs. Ils marquerent en entrant dans le logis qui leur avoit esté preparé, que la situation leur en paroissoit agréable, & les appartemens beaux & commodes. À peine y furent-ils arrivez, qu’ils se mirent aux fenestres qui regardent la Citadelle. Ils parurent tres-contens du feu du Canon ; mais plus encore d’un peuple infini qui estoit accouru en foule à l’esplanade pour les considerer. On lisoit dans les veux de chacun le plaisir que l’on avoit de les voir.

Mr Desgranges leur presenta ensuite Mr le Commandeur Madalquini, qui leur fit compliment de la part de Sa Sainteté. Les principaux de la Noblesse d’Avignon eurent aussi l’honneur de les complimenter de la part de Mr le Vice Legat, & les Notables Bourgeois de la même Ville d’Avignon leur témoignerent aussi leur joye, leur soumission, & combien ils se tiendroient heureux, s’ils vouloient bien honorer leur Ville de leur presence.

Aprés ces complimens, les Consuls firent les presens de la Ville, qui consistoient en vins de liqueur & en parfums. Messeigneurs les Princes se mirent ensuite au Jeu. Mrs les Comtes de Broglio, de Calvison & de Buis eurent l’honneur de joüer avec eux. Au sortir du Jeu ils se mirent à table, & permirent qu’on les vist souper. La presse y fut grande, tant des Etrangers que des personnes de distinction de la Ville. À peine furent-ils sortis de table, que le bruit du canon de la Citadelle se fit entendre, & servit de prélude au Feu qu’on estoit prest de tirer. Ils se mirent à leurs fenestres pour le voir. Ce feu estoit dressé sur l’esplanade qui est entre la Citadelle & la Ville. La façade étoit composée de trois grands portiques, qui formoient une maniere d’Arc de triomphe, soutenu de plusieurs colomnes avec divers ornemens & plusieurs Devises. Un grand Obelisque s’élevoit sur le tout, avec une Renommée au dessus. Messeigneurs les Princes trouverent l’artifice de ce feu admirable. Sur le devant de la maison qui formoit un balcon & une petite terrasse, de chaque costé estoient cinq globes transparens avec les Armes de France. Les quatre autres, dont il y en avoit deux de chaque costé, étoient moins gros ; mais les lumieres qu’ils renfermoient les rendoient si brillans, qu’ils paroissoient des globes de feu. Il y avoit à costé & autour un grand nombre de flambeaux de poing, & la diversité des lumieres découvertes, & renfermées, formoit une espece de nuance de feu qui faisoit plaisir à voir. Toutes les maisons de la Ville furent éclairées pendant tout le soir, & même pendant la plus grande partie de la nuit. Il y avoit cent flambeaux de cire blanche à celle de Mr le Cardinal de Bonzy. L’illumination de l’Evêché estoit des mieux entenduë. Elle estoit de flambeaux de poing & de lampes Mr le Comte de Broglio & Mr de Baville se distinguerent par celles qu’ils firent faire. Il y en avoit aussi une tres belle au logis de Mr le Marquis de Castre. Celle des Jesuites attira l’admiration, & les Peres de l’Oratoire en firent une qui leur fit beaucoup d’honneur. Enfin chacun chercha à faire distinguer son zele par sa dépense, & par les plus vives marques d’une grande joye. Le premier, le second & le troisiéme étage des maisons n’estoient pas seulement éclairez ; mais il y avoit des lumieres jusques sur les toits. Quant aux feux qui estoient devant les portes des habitans, il y en avoit une si grande quantité, & ces feux estoient si proches les uns des autres, qu’il paroissoit qu’il n’y eust qu’un feu dans chaque ruë, & qu’il en occupoit toute la longueur.

Le lendemain 27. Messeigneurs les Princes allerent en carrosse à l’Eglise Cathedrale de Saint Pierre, precedez des cent Suisses & accompagnez de soixante Gardes du Roy. Ils s’y rendirent par les dehors de la Ville, ce chemin estant plus aisé que celui du pavé, qui est étroit & fort incommode en cette Ville. Mr l’Evêque de Montpelier les reçut à la porte de l’Eglise à la tête de son Chapitre, revêtu de chapes qui parurent d’une tres-grande richesse. Ce Prelat les harangua d’une maniere convenable à sa dignité, & merita par la beauté de son discours & par son éloquence les applaudissemens de tous ceux qui l’entendirent. Il les conduisit ensuite au Chœur où l’on chanta un motet en musique pour remercier Dieu des graces qu’il répand sur la maison Royale, & pour demander au Ciel la continuation de la santé des Princes. Aprés qu’ils eurent ouy la messe, ils allerent se promener pendant une demi-heure dans un lieu qu’on appelle Peyrou, qui est une des plus agreables promenades du Royaume. C’est une Place tres-spacieuse qui est hors de la Ville. On ne peut rien ajouter à la beauté de la vûë, à laquelle on donne le nom de riche. La porte par où l’on sort pour y aller est nouvellement bâtie, & on la trouva fort belle. On découvre sur la droite en sortant, le Jardin du Roy. Ce Jardin est tres-bien entretenu. Il y a six grandes allées principales, & quelques-unes sont en Amphiteatre ; mais celles des plantes médicinales sont composées de huit couches élevées, & revêtues de pierres avec des rigoles de distance en distance, & des robinets pour les arroser. Il y a un nombre infini de differentes plantes dans ce Jardin. Messeigneurs les Princes furent à peine rentrez dans leur appartement, que la députation de la Cour des Comptes, Aides, & Finances presentée par Mr Desgranges, les complimenta. Cette Députation estoit de six Presidens, de trente-six Conseillers, de deux Correcteurs, de deux Auditeurs & des Gens du Roy. Mr Bon premier President, porta la parole, & ne l’adressa qu’à Monseigneur le Duc de Bourgogne. Son discours eut l’avantage de plaire beaucoup. Ce Prince l’écouta de bout, & le chapeau sur la tête, mais l’ôtant toutes les fois que Mr Bon prononça le mot de Monseigneur. Toute cette Députation se rendit ensuite dans l’apartement de Monseigneur le Duc de Berry, où le même premier President soutint avec beaucoup d’éloquence la reputation que sa premiere Harangue venoit de lui acquerir. Ensuite tous ceux qui estoient de la Députation eurent l’honneur de saluer Messeigneurs les Princes, Mr le Maréchal de Noailles avec l’honnêteté qui lui est naturelle, leur ayant nommé tous ces Mrs dans le temps que chacun faisoit ses reverences.

Mrs les Tresoriers de France parurent ensuite, ayant à leur tête Mr de Plennes. Il sçut trouver le secret de loüer les Princes d’une maniere toute nouvelle dans le discours qu’il leur fit, & qui fut trouvé tres-pur, & fort châtié. Mr Bornier, Juge-mage, harangua aprés lui à la tête du Présidial. Son discours fut prononcé avec tant de noblesse, qu’on dit que l’on ne sçavoit ce qu’on devoit le plus admirer, ou des choses qu’il avoit dites, ou de la maniere dont il les avoit prononcées. Mr Tondut, Professeur de l’Université de Droit, fit aussi un tres-beau discours au nom de cette Université. Mr Chiquenaud âgé de quatre-vingt deux ans harangua en latin. Il prononça, comme Demosthene, un discours aussi travaillé que s’il avoit esté de Ciceron. Son latin parut tres-fleuri, & sa diction pure, élegante, & correcte. Enfin Mr Broust, Avocat, harangua pour le Corps des Marchands, & quoiqu’il parlât aprés des Orateurs qui sembloient avoir épuisé les louanges des auditeurs, il s’en trouva neanmoins encore pour lui. Messeigneurs les Princes se mirent ensuite à table, & l’assemblée qui les vit dîner, fut des plus nombreuses, & des plus belles.

L’aprésdînée du même jour, Messeigneurs les Princes ayant passé dans une Salle basse de leur logis qui donnoit sur un Jardin qui communiquoit à la campagne, virent une feste galante qui avoit esté preparée pour leur divertissement. Les Marchands de la Ville s’estant assemblez avec les plus notables Bourgeois, avoient choisi d’un commun consentement Mr Manny, Gentilhomme, pour leur Capitaine, Mr Reclot, Receveur pour leur Lieutenant, & Mr Aribert pour leur Enseigne. Ils estoient trois cens sous le nom de Chevaliers du noble jeu de l’Arc, c’est ainsi qu’on les appelle. Ils estoient habillez de drap couleur de musc avec des vestes de velours rouge galonnez d’or. Leurs culottes & leurs bas estoient couleur de feu ; leur chapeau estoit de Castor, & ils avoient chacun un plumet avec une cocarde, & une fleche à la main. Ils estoient sur deux lignes séparées en deux troupes de cent cinquante hommes chacune, l’une composée de gens mariez, & l’autre de la jeunesse non mariée. Mr Manny & Mr Reclot commandoient la premiere. Huit Tambours, six Trompettes, six Hautbois, & douze violons marchoient à la tête de cette premiere troupe. La Simphonie estoit suivie de vingt-quatre Mores vêtus de verd avec un galon d’or. Ils avoient des colliers, & des chaînes d’argent, avec des pendans d’oreilles de perles. On voioit ensuite vingt petits enfans vêtus en amours qui avoient des carquois dorez au côté, & qui tenoient des Arcs dorez avec des fleches qu’ils tiroient incessament & avec beaucoup d’adresse, & dont il sortoit des parfums tres-agreables, & avec profusion, ce qui donnoit un veritable plaisir. Mr du Manny paroissoit ensuite avec Mr Reclot son Lieutenant. Ils estoient richement vêtus, & tenoient chacun une fleche dorée. Ils estoient precedez de quelques Faunes masquez pour mieux paroître ce qu’ils representoient. Ces Faunes portoient de grosses masses, & estoient suivis des Chevaliers dont je vous ay déja parlé, & dont je viens de vous dire l’ajustement. Ces Chevaliers marchoient deux à deux, ayant derriere eux leurs gens habillez de differentes livrées riches, & galantes.

La seconde Troupe composée de cent-cinquante jeunes gens, parut ensuite. La marche de cette troupe commença par huit trompettes, douze hautbois & douze violons. Ils estoient suivis de cinquante hommes vêtus en Sauvages avec des masses sur l’épaule, & couverts de peaux de plusieurs animaux dont la diversité & la bizarrerie faisoient un tres-bel effet. Vingt-quatre Amours venoient ensuite vêtus comme ceux de la premiere troupe avec leurs fleches remplies de parfums qu’ils répandoient partout avec profusion. Mr Aribert, Enseigne, aux dépens de qui la fête se faisoit, paroissoit avec les Chevaliers de sa Troupe. Aprés eux, il avoit son drapeau sur l’épaule. Quatre hommes vêtus de verd à la Moresque portant des haches, lui servoient de Gardes, Il parut fort bien fait & avoit bon air. Les vestes des Chevaliers de cette Troupe estoient de tissu d’or & d’argent. Leurs gens de livrée estoient habillez de diverses manieres. Les uns estoient en Mores, & les autres en Sauvages. Ils portoient les arcs de leurs maîtres. Les gens de livrée des deux Troupes causoient une tres-agreable diversité dans la marche, parce que de vingt Chevaliers en vingt Chevaliers, il y en avoit huit, ce qui faisoit une agreable varieté. Celui qui avoit remporté le dernier prix, parut aussi dans cette marche. Il estoit vêtu de velours noir, & son chapeau estoit garny de perles, & de diamans.

Ces deux Troupes traverserent la cour de la maison des Princes, qui estoient descendus dans un grand Appartement bas pour les voir passer. Mr de Manny leur fit un compliment qu’ils écouterent avec plaisir, & trois Amours s’estant détachez des deux Troupes, porterent aux Princes une douzaine d’Arcs & de fléches dorées, & garnies de velours, rangées dans de petites caisses toutes semées de fleurs de lis d’or. Le premier recita les vers qui suivent, en leur offrant ces petits presens.

Princes, c’est à regret que je vous abandonne
 Mon arc, mon carquois, & mes traits,
 Je ne puis plus blesser personne,
 On ne se rend qu’à vos attraits ;
Mais si je sens que par vos charmes
 À vous ceder vous contraignez l’Amour,
 Qui peut douter que par vos armes
Mars ne doive bien-tost vous ceder à son tour ?

Le second parla de la sorte.

 Grands Princes, pour vous rendre hommage
 Le Dieu d’amour vient recevoir vos loix,
Et mettre entre vos mains son arc & son carquois,
 Trop heureux s’il a l’avantage
De pouvoir vous redire encore mille fois,
 Grands Princes, pour vous rendre hommage
 Le Dieu d’amour vient recevoir vos loix.

Le troisiéme Amour leur dit :

 Tout reconnoist ma puissance suprême,
Les hommes & les Dieux ont ressenti mes coups.
 Princes, il n’appartient qu’à vous
  De desarmer l’Amour même.

Messeigneurs les Princes étant remontez dans leur appartement, ces deux Troupes descendirent dans le fossé de la Ville, lieu tres-propre pour ces sortes de divertissemens, estant placé sous les fenestres de la maison des Princes. On y avoit élevé un grand Amphitheatre pour la commodité d’un grand nombre de Dames qui vouloient prendre part à toutes ces galanteries.

Dans une des extrémitez du fossé, il y avoit un mast de Navire tout fleurdelisé de la hauteur de vingt toises, au bout duquel on avoit attaché un perroquet de bois doré environ de demi-pied de diamettre. On peut juger par là de l’adresse de plusieurs Chevaliers qui le toucherent, & qui en emporterent des pieces. Chaque Chevalier tira seulement chacun une fleche. Les Princes prirent plaisir pendant plus de deux heures à voir cet exercice. On assure qu’on est quelquefois quinze jours avant que d’abatre le Perroquet. Cependant un des Chevaliers lui abatit une aîle, & un autre lui mit une fleche dans le col qui y resta tremblante. Cette Compagnie a prés de quatre cens ans d’ancienneté. Les Officiers tinrent plusieurs tables, où la delicatesse se trouva avec l’abondance. L’Enseigne a fait seul pendant plusieurs jours toute la dépence de la simphonie. Messeigneurs les Princes sortant de ce divertissement allerent aux Cordeliers où ils entendirent Vêpres qui furent chantées en musique. Ils monterent ensuite à cheval, & allerent voir les fortifications de la Citadelle. Elle n’a que quatre bastions, & est bien bâtie. Neuf Recolets y desservent une Chapelle. Tous les lieux par où ces Princes passerent se trouverent bordez d’une infinité de peuples ; les acclamations furent grandes & continuelles. Ils joüerent à leur retour, & se mirent ensuite à table. Le lieu où ils mangerent se trouva rempli d’un fort grand nombre de Dames qui eurent l’honneur de les voir souper. Sur les dix heures, aprés que Messeigneurs les Princes se furent retirez, toute leur Cour se rendit chez Mr le Comte de Broglio. Il y avoit un fort grand nombre de Dames. Ce Comte donna un soupé fort magnifique, & l’on servit trois grandes tables dont la propreté & la delicatesse égalerent la magnificence. On en a servi tous les jours autant chez ce Comte, pendant le séjour que Messeigneurs les Princes ont fait à Montpellier. Il y eut bal aprés le soupé, les Dames s’y firent admirer, & ce bal dura une partie de la nuit.

Le 28. Messeigneurs les Princes allerent à la Messe à l’Eglise Nostre-Dame, qui est une des Paroisses de la Ville. Ils y furent reçus par le Clergé de cette Eglise. Mr de Montpellier & plusieurs autres Evêques assisterent à la Messe que ces Princes entendirent avec une modestie qui édifia tous ceux qui les virent. La Messe finie, ils furent reconduits de la même maniere qu’ils avoient esté reçus, & estant montez en carrosse, ils eurent la bonté de s’arrêter dans la Place qui est devant l’Hôtel de Ville, & d’y voir de leur carrosse la danse appellée du Chevalet. Les artisans qui donnerent ce divertissement estoient tous vêtus en Bergers, tout couverts de rubans couleur de feu sur des habits blancs. Ils avoient des bas de soye, & des escarpins, & dansoient autour d’un cheval fait de carton, sur lequel estoit un homme qui le faisoit danser. On avoir mis sur ce cheval une housse de drap bleu remplie de fleurs de lys d’or, avec les armes des Princes : elle alloit jusqu’à terre & couvroit les jambes de cet homme, qui ne paroissoit qu’un buste sur ce cheval, auquel il faisoit danser toutes sortes de danses au son des Hautbois & des Tambours de Basque. Ils alloient tous ensuite chanter des couplets de chansons en leur langage, à la portiere du carrosse des Princes, à qui ils les avoient données avec l’explication, aprés quoy ils recommençoient leurs danses, ce qui fit beaucoup rire. On peut dire à l’occasion de ce divertissement, que chacun voulut marquer sa joye selon ses forces, que le menu peuple fit en petit ce que les autres firent en grand ; & que s’il ne put égaler les riches en dépense, il ne leur ceda pas en démonstrations de joye.

Messeigneurs les Princes, aprés avoir fait connoistre obligeamment qu’ils avoient pris beaucoup de plaisir à cette Fête, s’en retournerent, & trouverent dans leur apartement, les principaux des deux Compagnies du Jeu de l’Arc qui les attendoient, pour leur demander la grace de signer dans leurs Registres, ce qu’ils eurent la bonté de faire. Mr le Maréchal de Noailles y signa aussi. On croit que leur Fête leur a bien couté trente mille écus.

Messeigneurs les Princes dînerent ce jour-là de bonne heure, & allerent se promener à la Verune, maison de campagne qui apartient à Mr l’Evêque de Montpelier, & qui est à une lieuë de la Ville. Ils y joüerent au mail, & y virent jouer Mr de Massanes & Mr Roux, deux Gentilshommes de Montpelier qui firent admirer leur adresse. On trouva ensuite une superbe collation sur le parapet du côté du jeu de mail, & de l’autre, de plusieurs sortes de vins, & de differentes sortes de liqueurs. Messeigneurs les Princes mangerent, & permirent à tout le monde de manger aussi. On peut assurer que ce Prélat s’est distingué par ses manieres honnêtes, & par la magnificence des tables qu’il a tenues tant que Messeigneurs les Princes ont demeuré à Montpellier. Ils revinrent sur les cinq heures de la Verune, pour voir l’Opera qu’ils donnerent aux Dames ainsi qu’à tous ceux qui purent y trouver place. Elles estoient en grand nombre, & occuperent toutes les premieres loges des deux côtez. Leurs habits qui estoient noirs, estoient relevez par quantité de pierreries. Les hommes de distinction de la Ville remplissoient l’amphiteatre. Messeigneurs les Princes estoient dans le Parterre sur une estrade élevée de deux pieds avec deux fauteuils de velours couleur de feu garnis de franges d’or ; tous les Seigneurs de leur suite estoient sur des chaises qu’on avoit placées à droit & à gauche. Leurs principaux Officiers trouverent aussi place sur cette estrade. Les secondes loges estoient remplies de ceux que la curiosité avoit attirez à Montpelier. Lorsque Messeigneurs les Princes arriverent, toutes les Dames se leverent, & se tinrent debout jusqu’à ce qu’ils furent assis. Elles parurent bien mises, & si brillantes que plusieurs Seigneurs de la Cour des Princes dirent, qu’ils ne croyoient pas qu’une seule Ville pust fournir un si grand nombre de jolies personnes. On representa Amadis de Grece dont la musique est de Mr Destouches. Les décorations furent tres bien servies, les machines bien executées, & on trouva les Chœurs admirables. On avoit joint à la simphonie, celle qui avoit suivi la Cour des Princes. Mr Gaye bâtit la mesure. On fut surpris de la beauté des Balets, & de la bonté des Danseurs qu’on trouva presqu’aussi bons que ceux de Paris. On trouva la même chose des Acteurs qui plurent beaucoup.

Au sortir de l’Opera, Messeigneurs les Princes allerent souper, & furent suivis d’un grand nombre de Dames, qui eurent l’honneur de leur faire leur Cour.

Il y eut le même soir un grand soupé chez Mr de Bavile, où quatre tables furent servies avec une égale abondance. Il y eut un grand Bal aprés le repas, & plusieurs Seigneurs de la Cour des Princes prirent part à cette feste, qui dura jusqu’au lendemain matin, premier jour de Mars, auquel jour Messeigneurs les Princes allerent entendre la Messe à pied aux Peres de l’Oratoire, dont la maison se trouva proche du lieu où ils logeoient. Ils furent complimentez par le Superieur à la teste des Prestres qui composent la Communauté. Au sortir de la Messe, ils monterent en carosse pour aller coucher à Nîmes, Ils sortirent au bruit du canon & aux acclamations du peuple qui leur donnoit mille benedictions. Les sept Compagnies de Bourgeois, dont j’ay parlé, bordoient les ruës. Les 2. Compagnies du Jeu de l’Arc se trouverent sur leur passage, & eurent l’honneur de les salüer. Il n’y a jamais eu un plus grand concours de peuple, que celuy qui s’est trouvé pour avoir l’honneur de voir ces Princes. Ils ne pouvoient passer dans les ruës qu’au travers d’une foule prodigieuse, que l’on ne pouvoit percer sans peine. Ils ont fait de grandes liberalitez aux Hôpitaux, & plusieurs personnes se sont ressenties de leurs charitez. Ils ont esté fort contens de la reception qui leur a esté faite à Montpellier. Toute leur Cour a trouvé la Ville jolie & agreable, les maisons assez logeables & riantes, & le peuple humain & aimant la societé.

On ne peut assez parler des grandes dépenses de Mr le Comte de Broglio, & de celles de Mr de Baville. Ils comencerent à se distinguer l’un & l’autre lors que les Princes entrerent dans le Languedoc, soit par la magnificence de leur table, & par les danses & les concerts, dont ils ont pris soin que les Princes fussent divertis pendant toute leur route dans le Languedoc, soit par l’ordre qu’ils avoient établi, afin que l’abondance des vivres se trouvast par tout.

Madame la Comtesse de Broglio, & Madame de Baville ont fort contribué par leurs manieres honnestes à la beauté des festes qui ont esté données à Messeigneurs les Princes.

Je ne dois pas oublier de vous dire que Mr Vessieres, Conseiller en la Cour des Comptes, eut l’honneur d’offrir à Messeigneurs les Princes des Graveures Antiques Grecques. Ce sont de précieux monumens de l’Antiquité, dont nous sommes redevables à cet illustre Curieux. Elles estoient dans une boëte antique, ou estoient gravez un Phenix, un Amour, & les Portraits de huit, tant Empereurs qu’Imperatrices. Mr de Vessieres a fait une Dissertation fort curieuse sur ce sujet.

Le jour que Messeigneurs les Princes partirent de Montpelier, ils allerent dîner au Pont de Lunel, & coucher à Nismes, où ils arrivérent sur les cinq heures. Je suis obligé de dire en l’honneur des Habitans, qu’ils avoient resolu d’habiller huit Compagnies, de cinquante hommes chacune, de velours cramoisy avec des galons d’or, mais Mr le Comte de Broglio les empêcha de faire cette dépense. On trouva, une demi-lieuë en deçà de Nîmes, quantité de peuple qui bordoit les chemins. Les garçons Marchands estoient hors de la Ville, mais sans armes à cause qu’ils sont Banquerosts, & qu’il leur est défendu d’en porter. Ils estoient tous en habit uniforme d’un drap de noisette doublé de soye, avec une veste & une culote de drap d’écarlate galonnées. Leurs chapeaux estoient bordez, & garnis de tres-belles cocardes. Ils avoient tous une canne à la main, & joignoient un Arc de triomphe, qui par sa hauteur surpassoit les murailles de la Ville. Il estoit formé de laurier, d’olivier & de mirthe, qui estant meslez de fleurs, marquoient quelque chose de grand, & de galant tout ensemble. Ce fut en cet endroit que Messeigneurs les Princes reçurent les complimens des Consuls. Les ruës par où ils passérent estoient tapissées & remplies de peuple, aussi bien que les fenestres, de tout ce qu’il y avoit de personnes de distinction dans la Ville & aux environs, & les Bourgeois estoient sous les armes, & en haye jusqu’à l’Evêché, où ils logerent, & où ils reçurent les presens de Ville. Ils furent gardez par la Garnison du Chasteau. Il y eut plusieurs fontaines de vin, & ces fontaines, dont quelques-unes estoient en dôme, estoient tres-galamment ornées, & on y voyoit plusieurs emblêmes à la gloire du Roy.

Aprés que Messeigneurs les Princes eurent soupé, ils virent tirer un feu d’artifice qui estoit dans une place entre l’Eglise & l’Evêché. La forme en estoit quarrée, & l’architecture dessinée avec des lampes. Comme rien n’est plus brillant que les lumieres vives, sur tout lorsqu’il y en a beaucoup ensemble, il n’y avoit rien de plus éclatant que cette machine, en laquelle on distinguoit tous les membres de l’Architecture. Ce feu dura prés de trois quarts d’heure, & l’artifice en parut fort beau.

Le lendemain Messeigneurs les Princes allerent entendre la Messe à la Cathedrale, où ils furent reçus par Mr l’Evêque de Nismes, qui adressa le Discours suivant à Monseigneur le Duc de Bourgogne.

MONSEIGNEUR,

Si c’est un bonheur pour les Peuples de connoistre les Princes qui sont nez pour les commander ; de voir ce caractere de grandeur que Dieu a gravé sur leur front auguste ; de remarquer dans leurs actions & dans leurs personnes je ne sçai quel mélange de douceur & d’autorité qui produit le respect & la confiance, & de chercher dans leurs favorables regards des marques de bonté, & des esperances de protection, ce doit estre aussi un plaisir pour les Princes de voir ces mouvemens affectueux d’une multitude empressée, d’entendre ces acclamations de joye, d’admiration & de tendresse, & de recevoir les hommages de tant de cœurs uniquement occupez du desir de les honorer, & de leur plaire.

Le Roy ne pouvoit nous donner un spectacle plus digne de lui. Il fait partir du centre de sa grandeur les plus vifs rayons de sa gloire ; il communique au dedans & au dehors même du Royaume, ce qu’il a de plus cher, & qui lui ressemble le plus, & se multipliant, pour ainsi dire, en la personne de ses Petits-Fils, il se plaist à faire voir au monde une posterité déja capable de le gouverner.

Vous avez vu sans envie, Monseigneur, tomber des Sceptres à vos costez dans la main d’un Prince de vostre Sang. Vous lui avez rendu tous les offices d’une pieté fraternelle. Vous l’avez conduit jusqu’au pied du Trône où vous aviez droit de monter vous même, si vous n’aviez preferé aux Couronnes que les hommes donnent, celle que Dieu vous a destinée.

Vous venez de remettre ce depost sacré qui vous avoit esté confié ; d’abattre ces bornes fatales qui divisoient la France d’avec l’Espagne ; d’unir les esprits & les interests de l’une & de l’autre Monarchie, & de serrer à la vuë des deux Nations les nœuds d’une alliance éternelle.

Il estoit juste, Monseigneur, que nos Provinces fussent ensuite honorées de vôtre presence ; que le Roy qui vient de faire tant de graces à des Etrangers, marquast au même temps la bonté qu’il a pour ses Peuples, & qu’aprés avoir donné des Rois à nos Voisins pour sa gloire, il nous montrast pour nostre consolation ceux qu’il nous reserve.

Nous voyons en vous, Monseigneur, & en ce Prince que la gloire conduit avec vous, & que les Graces accompagnent, tout ce qui peut faire la felicité & les delices du Royaume. Heritiers de la pieté d’une Mere, dont le Ciel s’est hâté de recompenser les vertus ; formez sur les exemples d’un Roy qui vous enseigne l’art de commander, d’un Pere, qui tout grand qu’il est, vous apprend celuy d’obeir, vous avez joint à l’éclat de la Naissance le merite de l’Education.

De là vient cette grandeur d’ame que la Nature, l’Etude, la Religion ont formée en vous, cet esprit juste & penetrant qui examine avec soin, & décide avec connoissance ; cet amour des Lettres qui inspirent aux Grands des principes de verité & de sagesse, cette bonté qui s’interesse à tous les soulagemens publics & particuliers.

Ce sont des qualitez que l’Eglise a droit de loüer par nos ministeres. Elle va vous conduire avec joye au pied des Autels, chanter hautement les Cantiques du Seigneur qui luy éleve de tels Protecteurs, & faire ensuite des vœux ardens pour vostre conservation, pour vostre gloire temporelle, & pour vostre bonheur éternel.

Ce Discours reçut de si grands applaudissemens, que Mr de Nismes ne put refuser de le faire voir le soir à huit ou dix personnes de distinction, qui n’avoient pû l’entendre le matin, & qui les prierent avec les plus fortes instances.

Messeigneurs les Princes monterent à cheval aprés leur dîné pour aller voir les antiquitez de cette Ville. Ils commencerent par les Arenes. Le tour du Cirque subsiste en entier. La coupe des pierres ainsi que la grandeur, & la distribution de cet édifice, sont des choses admirables ; mais la beauté du dedans a esté gâtée par des maisons qu’on a bâties au milieu. On voit encore tout autour du dehors, l’ordre des colonnes avec les frizes & les corniches. Elles parurent estre doriques. Au dessus est un ordre Toscan ; mais presqu’entierement enterré. Mr l’Intendant dit aux Princes qu’il faloit abatre toutes les maisons qui sont dedans, & y mettre la Statuë du Roy. Delà on alla voir la maison quarrée qui subsiste encore entiere. La Façade est de six colonnes Corinthiennes ; & le côté d’onze. La cannelure paroît encore aux colonnes ; mais ce qui surprend, est de voir leurs chapiteaux aussi entiers que s’ils étoient de bronze, & si bien travaillez que les feuilles d’acanthe semblent naturelles. Tout l’entablement & les frontons sont accompagnez d’ornemens admirables pour la delicatesse & le goût ; & tout l’édifice paroist aux yeux dans une si juste proportion, qu’on ne peut s’empêcher de l’admirer. On croit que cet Edifice est un Mausolée érigé par Adrien à l’honneur de Plotine sa bienfaictrice, femme de Trajan. Il sert à present de Chapelle aux Augustins. Les Princes virent aussi le Temple de Diane, où vis-à-vis, est une fontaine tres-vaste, & dont on ne trouve point le fond. Il reste seulement le costé droit & le fond, où l’on voit encore la place qu’occupoit la statuë de la Déesse, & un peu en avant deux grands pilastres, si détruits, qu’il n’y reste rien ou peu de Chapiteaux. Il y a un reste de Voute d’un travail admirable, au costé droit. On voit aussi des Colomnes ; mais si gâtées, qu’on n’y distingue qu’à peine qu’elles sont d’un Ordre Composite. Le carreau subsiste encore ; mais plus de dix pieds de decombre de la Voute qui est tombée dessus, empeschent qu’on ne distingue les compartimens ; car on n’en voit qu’un petit espace qu’on a foüillé. De ce Temple on voit les anciens murs de la Ville sous l’Empereur Trajan. Ils sont distants de la nouvelle d’un demy quart de lieuë. Il subsiste même encore une grosse masse de bâtiment de ce costé là, qu’on appelle la Tourmagne. Elle servoit d’Ærarium aux Romains, & estoit enclavée dans les anciennes murailles. Les Princes allerent le mesme jour à la Citadelle qui a quatre Bastions. Ils virent le soir aprés leur souper, les Marchands qui avoient esté les recevoir hors les portes de la Ville, passer devant eux chacun avec un flambeau à la main. Ces Marchands allerent ensuite faire tirer un fort beau Feu d’Artifice que les Princes ne purent voir, parce qu’il estoit trop éloigné. Les illuminations de l’Evêché & de la Ville ont esté grandes pendant le sejour qu’ils y ont fait. Ils partirent de Nismes le troisiéme de Mars, pour aller coucher à Beaucaire.

Je suis obligé de remettre au mois prochain le reste de ce Journal, pour lequel j’ay tant de matiere, si belle & si curieuse, que j’espere vous envoyer deux Lettres à la fois. Cependant je passe aux autres nouvelles dont je ne puis me dispenser de vous parler.

[Journal de la route du Roy d’Espagne depuis Iron jusqu’à Madrid & tout ce qui s’est passé pendant cette route] §

Mercure galant, mars 1701 [tome 3], p. 476-534.

Je viens à l’article que je vous ay promis, & que vous me mandez qu’on attend avec tant d’impatience dans vostre Province.

RELATION
DU VOYAGE
DU ROY D’ESPAGNE
Depuis Iron jusqu’à Madrid.

Pendant que Sa Majesté Catolique traversoit la riviere dans ce superbe bâtiment, où je l’ay laissée, plusieurs François avoient pris les devans, & s’étoient rendus à Iron par-dessus le Pont qui y conduit. Ils vouloient voir la maison de ce Monarque qui y estoit arrivée quelques jours auparavant, les apartemens du lieu où il devoit loger, & la reception qu’on lui feroit. C’est sur ce que j’ai ramassé de toutes leurs Lettres dont aucune ne dit tout, & qui toutes ensemble ne laissent rien à souhaiter, que je vais vous éclaircir de toutes ces choses, les uns ayant remarqué ce que les autres ont oublié ou n’ont pas vû. Je croy vous en devoir parler avant que de vous entretenir de l’arrivée de Sa Majesté Catholique à Iron, parce que le fil de ma Relation seroit interrompu par de trop longues digressions, lorsque je suivray le Roy dans tous les lieux où il ira, & que je vous raporteray ce qui s’y passera.

L’entrée de l’apartement de Sa Majesté estoit gardée par des Allemands vêtus à l’Espagnole. Toutes les fenestres en estoient fermées pour rendre la Chambre du Roy plus chaude, l’Antichambre estoit tenduë d’une hautelisse à fond d’or. Quelques Espagnols dirent qu’elle estoit du dessein de Raphaël, & d’autres de Jule Romain, ce que sa beauté fit aisément croire. Il y avoit deux tables dans cette Antichambre avec deux tapis de velours rouge chamarez de galon d’or, & un vase d’argent plein de feu au pied de chacune, pour servir de cassolette. Les vases estoient à peu-prés comme les pots à fleurs dont nos Jardins sont ornez. La porte de la Chambre du Roy estoit gardée en dehors par des Alemands vêtus à l’Espagnole de même que ceux dont je viens de parler, ayant chacun une halebarde comme nos Suisses. La tapisserie de cette chambre estoit encore plus riche que celle de l’antichambre, & representoit la délivrance d’Andromede, & l’enlevement de Ganimede. On avoit formé une Alcove avec quelques pieces de cette tapisserie ; & on avoit dressé dehors un lit de velours rouge cramoisi brodé d’or tout au-tour & garni de molet, franges & crépines d’or. Il estoit doublé de moire d’argent, & le fond du lit, estoit de la même moire, mais moins élevé que les nostres. Il y avoit cinq matelats de quatre doigts d’épaisseur, couverts de damas cramoisi, avec quatre traversins plus longs, & couverts de même étoffe. Ils estoient piquez comme les matelats, & cependant ils ne laissoient pas d’être plus mols : les draps estoient fort fins, mais moins longs que ceux de France. Il y avoit sous le même lit un tapis de pied, & tout le long de la chambre une natte de jonc tres-fine, & pardessus ce jonc, de petits tapis qui paroissoient de pluche. La courte pointe estoit des Indes. À côté du lit estoit un petit dais de velours cramoisi avec des pantes, & de petits rideaux, & dessous, une espece d’Oratoire sans prie Dieu pour mettre les reliques & les benitiers. Il y avoit aussi deux fauteuils de velours cramoisi garnis de frange & de molet d’or ; mais dont les bras n’estoient point couverts, & estoient de bois plat selon l’usage d’Espagne. Dans le milieu de la chambre, on voyoit une tres-grande cuvette propre à mettre du feu. À côté de cette chambre, il y en avoit une autre dans laquelle on avoit tendu l’ameublement qui avoit servi à Sa Majesté Catholique, pendant son voyage, & qu’on lui avoit laissé. Sa Maison estoit partie de Madrid le 28. de Decembre pour se rendre à Iron. Elle estoit composée de deux Gentilshommes de la chambre, de deux Maistres d’Hôtel, de deux Aides de la chambre, & d’environ cent quatre-vingt Officiers. Sa Majesté Catholique trouva aussi à Iron.

Cent mulles à porter fardeau.

Trente-huit mulles à selle.

Son grand carrosse à quatre places.

Six chaises à deux places.

Les voitures qui avoient amené les Officiers n’estoient pas comprises dans celles-là.

On trouva aussi à Iron des Majordomes, & des Chambellans, du nombre desquels étoient Dom Alecho de Gusman, Comte de Fontanara, & Mrs les Marquis de Valero, de Quintana & d’Almeda.

Les gens de Livrée qui attendoient le Roy, estoient vêtus de jaune avec un velouté cramoisi entre deux blancs, moucheté de noir. Ils en avoient sur les coutures & autour des basques de leur pourpoint. Leurs chapeaux étoient gris-blancs à grands bords.

Il y avoit douze Gardes vêtus de velours jaune qui portoient des pourpoints dont les manches n’estoient point fendues. Ils avoient une trousse ou des chausses comme nos Pages en portoient autrefois. Leurs habits estoient tout couverts d’un galon à fond jaune, orné de petits careaux rouges veloutez. Ils avoient un plumet blanc sur leur chapeaux, des bas rouges & des escarpins sans talon. Quand ils sont à cheval, leurs armes sont une carabine, une épée & deux pistolets, & quand ils sont à pied, ils portent des pertuisanes dont le bout est beaucoup moins large que celui des nostres.

Le carrosse du Roy estoit à grandes portieres, & fort commode, doublé de velours avec quelques ornemens d’or. Il y avoit de la fourure sur les revers des coussins. Il estoit traîné par des mulles qui parurent tres-belles. Le cocher avoit une culote & un pourpoint de drap jaune avec deux rangs de galon, des escarpins & un grand chapeau gris-blanc sans estre retroussé, avec des rubans aurores, rouges & bleus qui pendoient. Les cochers en Espagne ne menent pas sur un Siege comme en France. Ils sont assis sur la mulle limoniere qui est à gauche, & ont un postillon sur une des mulles de volée.

La Cour de Sa Majesté se trouva assez grosse à Iron, voicy les noms de tous ceux qui estoient venus au-devant, les uns jusqu’à Paris, les autres sur le chemin par-delà Bayonne, & les autres jusqu’à Bayonne seulement. Il y en avoit même quelques-uns qui n’avoient pas passé Iron.

Le Duc de Bejar, Grand d’Espagne.

Le Comte d’Ognate, Grand d’Espagne, & General des Postes.

Dom Antonio Martin de Tolede.… Fils du Duc d’Albe.

Le Prince Pio, Italien.

Le Duc de Popoli, General d’Artillerie.

Mr d’Ottasso, Lieutenant general de la Cavalerie.

Le Marquis de Castanaga, qui s’estoit retiré volontairement depuis quatre ans dans une maison de campagne.

Le Marquis de Pignatelli.

Le Marquis de Tenebron.

Le Comte d’Ursele, Cestre de Camp general.

Le Comte Duxe.

Le Comte d’Oblitesso, Fils du Comte de Villalva.

Le Comte de Bonavista.

Dom Pedro de Zoniga.

Dom Pedro Daguira, Colonel & Commissaire general de Catalogne.

L’Evêque de Catania en Sicile.

Dom Louis Clemente Darbarcia, Titre de Castille.

Le Comte de Galve.

Le Comte de Maceda.

Dom Rodrigues, general de Bataille.

Dom Roberto Herblé, Titre de Castille.

Le Marquis de Rebleous.

Dans le temps que Sa Majesté Catholique traversoit la riviere de Bidassoa pour entrer sur les terres d’Espagne, il y avoit sur le bord de cette riviere du costé d’Iron, où ce Prince devoit débarquer, deux mille Espagnols, la garnison d’Andaye, & trois cens Soldats de Milice qui gardoient le Pont qu’on avoit jetté sur cette riviere. Sa Majesté passa à la vue de Fontarabie, dont toute l’artillerie se fit entendre, aussi bien que celle d’Andaye, & en demi-heure de temps elle arriva à Iron, où elle mit pied à terre au bruit de l’artillerie des deux Places que j’ay nommées, & de celle d’Iron qui s’y joignit. On avoit douté pendant quelque temps si ce Prince viendroit pardessus le Pont de Bateaux qu’on avoit fait faire exprés, ou dans le Bringantin que la Ville de Fontarabie avoit fait construire pour son passage, & qu’elle lui avoit envoyé, mais si-tost qu’on eut esté assuré qu’il se serviroit du Brigantin, les Espagnols d’Iron firent jetter sur le bord de l’eau un petit Pont jusqu’à l’endroit où ce Bâtiment devoit aborder. Mr le Duc d’Albe s’y trouva, & eut l’honneur de lui donner la main en sortant du Brigantin. Son Ecuyer François lui presenta un cheval, & son Ecuyer Espagnol lui en presenta un aussi, mais Sa Majesté jugea à propos d’aller à pied jusqu’à l’Eglise de Nostre-Dame, où l’Evêque de Pampelune l’attendoit. Ce Monarque fut reçu aprés son débarquement sous un dais fort riche qui fut porté par six personnes de qualité. Voici de quelle maniere la marche se fit. Le cheval qu’on lui avoit preparé estoit à la teste de tout. C’estoit un petit cheval tres-joli à crin noir, sur lequel estoit une selle de velours jaune, & la housse de même coupée à l’Espagnole. Il estoit conduit par deux Palfreniers vêtus de jaune avec de grandes épées. Tous les chevaux que Sa Majesté a fait passer en Espagne venoient ensuite avec plusieurs Palfreniers à cheval, quantité de mules paroissoient aprés, avec plusieurs Cochers & Postillons, dont les uns avoient des cravates, mais courtes, les unes de linge, & les autres de taffetas noir. Ils estoient suivis de six Suisses qui avoient de petites hallebardes. Le gros des Courtisans & des Seigneurs au milieu desquels estoit le Roy, se faisoit ensuite remarquer.

Plusieurs personnes portant de petites cannes en haut à la maniere de nos Huissiers, venoient aprés, & cette marche estoit fermée par les douze gardes dont je vous ay déja parlé, & dont je vous ay décrit l’habillement, sans vous avoir dit qu’ils avoient chacun un poignard. L’Evêque de Pampelune attendoit Sa Majesté sous le portail de l’Eglise, à la teste de son Clergé. Il y avoit un tapis de velours & un carreau pour ce Prince, qui se mit d’abord à genoux. L’Evêque aprés lui avoir presenté de l’eau benite, lui donna trois benedictions, & lui presenta la Croix pour l’adorer. Sa Majesté la baisa, & offrit à Dieu les prémices de sa Souveraineté. Elle s’avança ensuite jusqu’à son Priédieu qui estoit au pied du maistre Autel, où l’Evêque estant monté il entonna le Te Deum, que son Clergé chanta en fauxbourdon. L’Evêque dit l’Oraison, & le Roy reçut encore une benediction de ce Prelat, aprés quoy quatre mille voix Espagnoles s’écriérent en même temps en leur langue, vive le Roy. Sa Majesté se rendit aprés cela au logis qui lui avoit esté préparé. Les ruës par où elle passa estoient remplies de peuple, aussi bien que les fenestres & les balcons, ce peuple ne cessa point de crier vive Philippe V. & disoit hautement, qu’on voyoit bien de qui il tenoit la naissance, que son Ayeul estoit le plus grand homme du monde, & qu’il le deviendroit dans peu.

Quelques momens aprés que ce Prince fut entré dans son appartement, il ordonna que les François en sortissent, & peu de temps aprés les Espagnols reçurent le même ordre. Il s’abandonna en liberté à tout ce qu’il sentoit alors. Deux heures aprés il donna audience aux même Evêque de Pampelune qu’il venoit de quitter. Ce Prelat s’avança fort prés de Sa Majesté, & la harangua en Espagnol, puis il se retira en luy donnant beaucoup de benedictions. À peine fut-il sorty que les Députez de la Province complimenterent Sa Majesté, & eurent l’honneur de luy baiser la main. Les Jurats luy firent aussi compliment, & il permit à plusieurs de ses Officiers, & aux Seigneurs Espagnols de luy baiser la main. Cela se passa en presence de plusieurs personnes, toutes éloignées de Sa Majesté, qui rentra aussitost dans sa chambre pour travailler à plusieurs affaires, & aux dépêches de plusieurs Couriers qui les attendoient. On luy servit à souper quelque temps aprés. Il y avoit des plats aprêtez par les François, & d’autres par les Espagnols. Tout cela se passa le 22. de Janvier. Le 23. au matin, Mr le Duc d’Harcour, Ambassadeur Extraordinaire de France, eut sa premiere audience du Roy, à qui il remit ses Lettres de créance. L’aprésdînée du même jour, ce Prince monta en mule, suivant l’usage du Pays, pour aller voir les fortifications de Fontarabie, qui n’est éloigné d’Iron que d’une demi-lieuë. La pluye le prit en chemin. Il ne voulut point prendre de manteau, pour faire voir qu’un Roy doit s’accoutumer de bonne heure à la fatigue, ce qui fut admiré de tous ceux qui le virent. Les Grands ne laisserent pas d’estre incommodez de la pluye, parce que ce Roy n’ayant point de manteau, ils ne purent en prendre. Sa Majesté fut receuë dans Fontarabie au bruit de tout le canon, & aux acclamations de la Noblesse & du peuple. Il est impossible d’exprimer la joye, aussi-bien que la grace avec laquelle il salüa toutes les Dames qui avoient quelque air de qualité, & qui estoient sur les balcons, ce qui fit redoubler les acclamations. Il fit le tour de la Place, & charma également tous ceux qui le virent. Il revint coucher à Iron, & en partit le lendemain 24. pour aller coucher à Hernani. Son carrosse ne le put mener qu’à une lieuë & demie, tant les chemins estoient mauvais. Il perit quelques mules, & il y eut des équipages brisez. Il dîna dans un village à moitié chemin d’Hernani. On luy avoit préparé un lit pour y faire la Siesta, mais loin de s’en servir il monta en mule malgré l’abondance & l’opiniâtreté de la pluye, & fit encore une lieuë & demie en cet estat, au grand étonnement de tous les Espagnols qui le virent. Il arriva à cinq heures à Hernani par des chemins tres-escarpez & tres-difficiles. Il en devoit partir le 26. mais la continuation du mauvais temps, & le débordement des torrens l’en empêcherent.

Le 27. il alla voir Saint Sebastien. Il partit en mule, & suivi d’une fort nombreuse Cour. La joye y fut semblable à celle qu’on avoit fait paroistre à Fontarabie. Les ruës estoient tapissées, les balcons ornez de tapis & remplis de Dames, & la Bourgeoisie sous les armes. La Citadelle fit trois décharges de son canon, & le Roy fit le tour de la Place. Les Habitans croyoient qu’il y coucheroit ; mais ils furent si consternez de le voir partir, qu’ils donnerent des marques de leur chagrin, en querellant ceux qu’ils croyoient estre cause de son départ. Il revint coucher à Hernani, d’où il partit le lendemain 28. pour venir coucher à Tolosa, petite Ville & jolie dans les montagnes, sur la riviere d’Oria. Il trouva la milice & les habitans sous les armes, & fut reçu avec des acclamations de joye dont il faudroit avoir esté témoin pour les bien comprendre. Il fut diverti le soir par un feu d’artifice tres-ingenieux, & qui dura fort longtemps. Le Roy alla le 29. à la messe dans une tres-belle Eglise, & dont la voute est hardie & belle. Il y a plusieurs richesses dans cette Eglise, & un tres-beau devant de chaise d’argent. On voit dans cette Ville une belle Manufacture d’armes, que Sa Majesté alla voir aprés la Messe. Elle en fit forger quelques-unes en sa presence, & ayant donné des instructions pour forger quelques fusils, & d’autres armes d’une nouvelle invention, Elle regala les Ouvriers d’une bonne somme, & partit l’apresmidy pour aller coucher au Bourg de Villafranca sur la même riviere.

Le 30 le Roy coucha à Villareal. La nuit de cette même journée trois Aides de Cuisine de Mr le Comte d’Ayen ayant fermé les fenestres, allumerent un grand brasier de charbon dans le milieu, & comme il n’y a point de cheminée dans ces lieux-là, la fumée ne trouvant point de sortie, on les trouva morts à quatre heures du matin, aprés avoir enfoncé la porte.

Le Roy monta en carosse ce même jour 30. & alla dîner à Ognate, Bourg situé dans les montagnes, & Mondragon. Quoy que les routes depuis Villareal, jusqu’à Mondragon soient fort escarpées, elles avoient esté si bien raccommodées qu’on y passa en carosse avec peu de danger. Le 31. Mr le Duc d’Harcourt y reçut un Courier de Madrid de la part de Mr le Cardinal Portocarrero, qui luy apprenoit que dés que l’on avoit sceu que Sa Majesté Catholique estoit entrée dans ses Etats, on avoit exposé le S. Sacrement dans toutes les Eglises, & ordonné des jeûnes, & des Prieres publiques pour Sa Majesté, & qu’on l’attendoit avec une impatience, & une joye qui ne se pouvoient exprimer.

Le premier de Février le Roy alla dîner à Salinas. Il partit en mule parce qu’il faut monter une montagne tres-rude pour en gagner la pente. Les Députez de la Province eurent l’honneur de baiser la main de Sa Majesté sur la montagne de Salinas qui separe le Guipuscoa d’avec Alva, où la Milice du Pays qui avoit accompagné les Députez, fit trois salves royales.

Le Roy monta en carosse à une lieuë de Vittoria, Capitale du petit Pays d’Alva, & aprés avoir descendu les montagnes, & quitté les Pirenées, il arriva à Vittoria. Il y sejourna le lendemain, jour de la Purification, & fit ses devotions dans la grande Eglise. Sa Majesté y communia par les mains de l’Evêque de Pampelune, quoy que ce lieu ne soit pas de son Diocese. Les Espagnols qui sont fort devots à la Vierge furent charmez de voir leur Monarque dans les mêmes sentimens. Il alla l’apresdinée à Vêpres dans la même Eglise. Elles y furent chantées en musique, & le soir on luy donna le divertissement de plusieurs feux d’artifice.

Il sejourna encore le 3. dans le même lieu, & l’on courut devant luy cinq Taureaux à pied. On en avoit destiné six, mais il y en eut un qui s’échapa. Toute la Cour y retourna l’apresmidi. La feste fut plus belle. Deux Cavaliers bien montez combatirent à cheval avec la lance. Un des Taureaux embarassa ses cornes dans la selle d’un des Cavaliers, & s’en dégagea avec peine, mais sans que le Cavalier ny le cheval fussent blessez. Plusieurs autres combattirent à pied, & il y eut quatre taureaux tuez, & plusieurs Torreadores renversez. La feste se passa sans qu’il arrivast aucun accident. Toutes les Dames de la Province assisterent à ce divertissement. Elles avoient beaucoup de Pierreries & de grands Vertugadins. Il y eut le soir des feux d’artifice semblables à ceux du jour precedent. Les François trouverent leurs Hostes fort honnestes ; ils en receurent beaucoup de civilitez, & ne les laisserent point manquer de Chocolat.

Le Roy partit le 4. de Vittoria, & alla coucher à Miranda de Ebro Le lendemain il chassa dans le clos des Religieux de S. François, & alla ce même jour-là cinquiéme coucher à Bribiesca.

Sa Majesté arriva le 6. à Burgos, Capitale de la vieille Castille. On fit le soir de grandes illuminations, & toutes les fenestres furent remplies de flambeaux de cire blanche. Ce Prince fut diverti aprés son soupé par un tres-beau feu d’artifice.

Le 7. il alla voir la Chartreuse de Miraflores à demi lieuë de la Ville. Les Religieux lui donnerent une grande colation, & lui presenterent à boire dans une coupe de leur Fondateur.

Le 8. Sa Majesté alla visiter le fameux monastere de las Huelgas, de l’Ordre de Citeaux, l’Abesse & ses Religieuses reçurent ce Prince à une porte murée qui ne se démolit, & ne s’ouvre qu’en pareille occasion. Elles lui baiserent la main, le conduisirent dans le chœur sous un dais, & chanterent le Te Deum, aprés lequel l’Archevêque de Burgos celebra la messe. Le Roy fut ensuite conduit dans le monastere qui est magnifique. Il trouva dans une des Sales, un dais, & un fauteuil dessous, & Sa Majesté s’étant assise, on lui servit une prodigieuse quantité de confitures séches, de chocolat, & de vins de liqueurs de toutes sortes. Si-tôt qu’elle en eut gouté, toute cette colation fut abandonnée à tous ceux qui estoient presens. l’Archevêque la vint rejoindre en cet endroit, & ensuite Sa Majesté fut-reconduite par les Religieuses qui lui baiserent une seconde fois la main. Ce monastere a de si grands Privileges qu’outre son indépendance de l’ordinaire, l’Abbesse examine les Confesseurs de son Ordre, donne des dimissoires pour les Bénefices qu’elle confere, interdit les Prêtres, & les punit. Ce monastere joüit de cinquante mille écus de rente. On n’y peut entrer sans avoir fait de grandes preuves de Noblesse. Il a esté fondé par Alphonse le Sage. Quatorze Convens en dépendent, & l’Abbesse a toute la Justice sur soixante Villes. On voit toûjours sur la porte qu’on démolit, lorsque quelque Roy y entre, les armes du dernier qu’on y a veu avec une inscription qui fait mention du jour qu’il y est entré.

L’apresdînée il y eut une fête de Taureaux dont seize furent tuez. Il y eut le soir un tres-beau feu d’artifice.

Le lendemain 9. le Roy aprés avoir entendu la Messe & reçû les cendres, partit de Burgos & alla coucher à Lerma qui apartient au Duc de l’Infantado.

Le 10. Sa Majesté coucha à Aranda de Duero. On y avoit préparé une Feste de 14. taureaux croyant que S.M. y séjourneroit ; mais comme on aprit que ce Prince partiroit le lendemain, on courut le soir aux flambeaux un taureau seulement, avec des petards, & des fusées ; en sorte que ce divertissement quoique court, ne laissa pas défaire plaisir, & d’estre trouvé tres-plaisant.

Le Roy coucha le 11. à Sant Estevan de Gormas. On y eut nouvelle que la Reine estoit partie pour Tolede, & que le Grand Inquisiteur estoit relegué,

Le 12 Sa Majesté Catholique dîna à Osma, & coucha à Verlanga, où elle séjourna le 13. & se divertit à la chasse dans le parc du Connestable de Castille.

Le 14. ce Prince dîna à Romillos, & coucha à Atienca de l’Evêché de Siguenca. Les illuminations y furent grandes, & il y eut des feux d’artifice.

Le 15. il arriva sur les deux heures aprés midi à Kadraque, où il se fit voir en public pour faire plaisir à la noblesse des environs, qui y estoit accouruë, & même de plusieurs endroits éloignez. Sa Majesté fit distribuer de grandes aumônes aux pauvres : Elle reçut des Capucins un regal de tres-beaux fruits, & leur fit donner une grosse aumône.

Le 16. Elle entendit la Messe dans l’Eglise de ces Peres, & estant partie de bonne heure, Elle arriva sur les trois heures aprés midi à Gouadalaxara. Les portes de la Ville, & les ruës estoient tapissées. Les Religieuses d’un Convent devant lequel ce Prince devoit passer, dirent, qu’elles vouloient voir le petit fils de Louis le Grand, que Dieu envoyoit à l’Espagne. Elles rompirent leur murailles jusqu’au niveau de la ruë, & se firent une clôture de jalousies, où elles demeurerent sans en sortir pour aller manger, quoiqu’elles y fussent depuis la pointe du jour. On avoit planté un bois devant la porte du Palais, où Sa Majesté devoit loger. Ce bois estoit tout rempli de lapins. On avoit aussi trouvé le moien de faire un jardin artificiel orné de fleurs, & de fontaines, où le Portrait du Roy étoit élevé sous un dais. S.M. logea dans le Palais du Duc de l’Infantado qui est un des plus beaux qui soient en Espagne. Ce Prince tua trois oyseaux dans les jardins de ce Palais. Chacun les vouloit avoir pour les garder. Les femmes contre la coutume de la Nation, passerent l’apresdînée & la matinée du lendemain dans les places publiques, & firent des acclamations & des cris de joye en souhaittant une femme au Roy, dont il eût bien-tôt des enfans. Elles ne cesserent point de crier en leur langue, vive le Roy Philippe, son pere, & son ayeul, & vive le Gouvernement qui va rendre l’Espagne heureuse. Sur le soir, il y eut de grandes illuminations dans toute la Ville. Les jeunes gens, au nombre de deux cent à cheval masquez de toutes façons serieuses & plaisantes, & tenant chacun un flambeau de cire blanche à la main passerent devant le Palais du Roy & saluerent Sa Majesté au son des Tambours & des Trompettes. Ils firent ensuite deux à deux le tour d’un feu d’artifice, qui servit le soir de divertissement à Sa Majesté, aprés quoi, ils se promenerent dans les principales ruës de la Ville.

Le lendemain 17. Sa Majesté alla à la Messe dans une Eglise du Château. Les Religieuses de Sainte Claire qui en sont proche, la firent supplier par le Duc d’Ossune, d’aller jusqu’à leur grille. Ce Prince tourna aussi-tôt ses pas vers leur maison, & s’y rendit à pied. Il les salua, & leur parla. L’étonnement de ces Religieuses & de tous les spectateurs fut grand, de voir un Roy d’Espagne parler, marcher & ôter son chapeau. Ce Monarque dîna de bonne heure, & partit sur les onze heures du matin, pour aller à Alcala de Halnarés, où il arriva sur les cinq heures du soir. Le bruit s’estoit répandu le même jour à Madrid, que le Roy iroit coucher dans cette Capitale, & qu’il n’iroit point à Alcala ; parce que la fameuse Université de cette Ville-là, & le Corps de Ville, estoient en dispute sur des préferences, touchant les devoirs qu’ils devoient rendre au Roy, & comme ces contestations étoient grandes, & l’affaire difficile à accommoder, on publia que Sa Majesté n’entreroit point dans Alcala, & qu’elle iroit tout droit à Madrid. Ainsi sur les dix heures du matin, il sortit une fort grande quantité de monde de Madrid, pour aller au-devant de ce Monarque ; mais Sa Majesté termina par sa prudence, au gré des deux partis, les contestations de ses sujets d’Alcala, & ils eurent par-là l’honneur de joüir de sa presence, & de le voir coucher dans leur Ville. Il trouva en y arrivant les ruës tendues de tapisseries, plusieurs Arcs de triomphe, & son portrait sous un riche dais. Il logea au Palais du Cardinal Portocarrero. Ce Prince n’avoit pas voulu que ce Cardinal & les Seigneurs de la Junte vinssent au-devant de lui, pour ne pas reculer l’expedition des affaires. Il défendit aussi aux autres Seigneurs de venir pour éviter l’embarras ; mais il ne laissa pas de s’en échapper quelques-uns. Le Nonce du Pape, les Ambassadeurs de Venise & de Savoye, & l’Envoyé de France vinrent le complimenter à Alcala. Il parut aussi peu embarrassé dans ces Audiences que s’il n’avoit fait autre chose que d’en donner depuis plusieurs années, & il leur répondit avec toute la présence d’esprit possible. Les mêmes Ambassadeurs eurent l’honneur de le voir souper & il leur fit plusieurs questions pleines de sagesse & d’esprit, dont ces Ministres parurent surpris. Le jour qu’il arriva à Alcala, il envoya ordre à tous les officiers de la Maison Royale, de ne point s’ingerer dans les fonctions de leurs Charges, jusqu’à ce qu’il en eût reglé le nombre. On remarqua que les habitans d’Alcala n’eurent pas la moindre attention à toutes les réjoüissances qui se firent dans leur Ville, & qu’ils regarderent toûjours fixement leur nouveau Roy.

Ce Prince devant aller à Madrid le 18. & coucher au Buen-Retiro, le peuple commença à sortir de cette Ville dés la nuit du 17. & les deux costez du chemin d’Alcala furent remplis dés la même nuit, de Carrosses, de Litieres & de Chaises roulantes, mais avec tant d’ordre, par les soins de Dom Francisco Ronquillo, dont la Charge a les mêmes fonctions que le Lieutenant de Police en France, que ce grand nombre de voitures differentes ne causoit aucun embarras, & laissoit dans le chemin un espace assez large pour laisser passer huit carrosses de front. Depuis le point du jour jusqu’à l’heure qu’arriva Sa Majesté, le concours de toutes sortes de personnes fut si prodigieux, qu’on ne se souvient point en Espagne d’en avoir jamais vû de pareil. Toute cette multitude s’étendoit jusqu’à six lieuës au delà de Madrid ; mais elle paroissoit innombrable depuis Madrid jusqu à trois lieuës par delà.

Sa Majesté Catholique partit d’Alcala sur les huit heures du matin, Elle estoit dans le fond du carrosse. Mr le Duc d’Harcour sur le devant, Mr le Duc d’Ossune, & Mr le Comte d’Ayen estoient à une des portieres, & Mr le Marquis de Quintana à l’autre portiere. Dés que Sa Majesté parut à Arreyro de Barnigal, les Gardes Espagnoles & Alemandes, & les vieilles Gardes de Castille se rangerent de file. Elles avoient tous les ornemens qu’elles ont accoûtumé de prendre dans les fêtes Roïales. Tous leurs chefs avoient de riches écharpes, & des chaînes d’Or. Les Lieutenans étoient magnifiquement vêtus & montez sur des chevaux richement en harnachez. Les trompettes & les clairons du Roy qui marchoient devant les carrosses de Sa Majesté, annoncerent sa venue. Le Cocher Major du Roy marchoit à la tête : on voyoit ensuite le carrosse du Corps, puis le carrosse Royal, dans lequel estoit le Roy. Ce carrosse estoit environné de diverses sortes de Gardes qui composent la Garde de sa Majesté, & de la livrée de ce Monarque. À peine ce carrosse pouvoit-il avancer, les hommes, les femmes & les enfans ; se jettant dessus pour voir leur Maître. Cette foule fut si continuelle qu’on demeura neuf heures à faire le chemin qu’on fait ordinairement en trois. On entendoit que des cris de joye & des acclamations ; & l’air retentissoit des mots de vivat, vivat, des benedictions qu’on donnoit à ce jeune Roy, & des souhaits qu’on faisoit en sa faveur. Le carrosse de Sa Majesté estoit suivi de ceux des Grands, des Seigneurs & des Chevaliers ; & à mesure que le Roy avançoit, les quatre rangs de carrosses qui bordoient six lieues de chemin suivoient les carrosses de la Cour si-tôt que Sa Majesté avoit passé. Les Espagnols assurent que ces carrosses montoient à plus de cinq mille. Il y avoit un grand nombre de Dames fort parées dans ces carrosses, & plusieurs avoient des pierreries. Sa Majesté Catholique entra sur les cinq heures du soir par la porte de Las Heras, & arriva au Palais Del Buen-Retiro, & sans s’arrêter, Sa Majesté alla par la ruë saint Antoine au Sanctuaire de Nostre-Dame d’Atocha Patrone de Madrid entra au-dedans du balustre, se mit à deux genoux, & rendit graces à Dieu de son heureuse arrivée sur son Trône. Les trois Chapelles Royales chanterent le Te Deum. Le Salve Regina fut chanté ensuite. Sa Majesté demeura à genoux pendant tout ce temps avec une devotion exemplaire. Cet acte de Religion étant fini, Sa Majesté sortit, & les cris de joye & les applaudissemens recommencerent. L’artillerie se fit entendre, lorsque ce Prince entra dans le Buen-Retiro, & elle fit trois décharges jusqu’à huit heures du soir. Sa Majesté entra par la porte Del-Arco qui va au Jardin. Ce fut là, où le Cardinal Porto-Caarero, Archevêque de Tolede, Primat des Espagnes & Grand Chancelier de Castille, eut l’honneur de voir Sa Majesté pour la premiere fois. Ce Cardinal lui baisa la main à plusieurs reprises, mais le Roy le releva, & l’embrassa autant de fois. La joye de ce Prélat alla jusqu’aux larmes. Marquis de Leganez presenta à Sa Majesté les clefs de Buen-Retiro, dont le Roy défunt l’avoit fait Gouverneur. Le Roy les lui rendit, c’est à dire qu’il lui donna la même Charge.

Le Roy fut ensuite conduit dans le Salon Royal, où Sa Majesté s’assit sur son Trône, & donna ordre que tous les Grands, les Seigneurs & les Nobles les plus distinguez, & qui ont les entrées, vinrent lui baiser la main. Ils estoient tous avertis, & ils l’atendoient dans des chambres differentes, suivant leur état, selon l’usage d’Espagne. Le Roy avoit à sa droite le Cardinal Protocarrero, & le Cardinal Borgia ; & à sa gauche Mr le Marquis de la Almeda Majordome de Sa Majesté, qui faisoit la Charge de Majordome major. Mr le Marquis de Leganez estoit derriere le fauteuil du Roy. La foule se trouva si grande que Mr le Cardinal Portocarrero & Mr le Duc d’Harcourt se trouverent obligez d’enlever Sa Majesté, s’il est permis de parler ainsi, & de passer dans les appartemens : Elle les trouva d’une grande beauté & meublez fort richement. Les tentures de Tapisseries en sont tres-belles, & il y a des tableaux de fort bon goust. Le Roy vit ensuite les trois pieces de plein pied, où l’on donne audience aux Ambassadeurs. Les Espagnols disent qu’elles ont couté cent mille pistoles au feu Roy. Sa Majesté alla ensuite au Colisée. Tout le fond y parut en feu, & changea plusieurs fois de décoration. La premiere representa un Temple magnifique, où les trois ordres d’architecture estoient distribuez dans toutes les regles de l’art & du bon goust. La seconde fit voir un Salon bien proportionné, orné de grands miroirs, avec de fort belles Statuës dans des niches qui estoient entre deux. On voyoit aussi de distance en distance de riches tables, & de beaux cabinets de porphire portez par des lions d’une fort belle sculpture. La troisiéme decoration representoit le Détroit de Gibraltar, avec les Colonnes d’Hercule, & cette inscription non plus ultrà, & dans le loingtain estoient peints avec beaucoup d’art des Vaisseaux, & des embarquemens differens. Cet agreable spectacle finit par plusieurs autres décorations qui réüssirent également. Lors que la nuit commença, Sa Majesté alla à ses Belveder, d’où elle vit toutes les Tours de Madrid en feu, & differemment illuminées. Il partit en même temps des feux d’artifice de plusieurs endroits qui durerent pendant plus de deux heures, ce qui joint à la clarté d’un nombre infini de flambeaux allumez par toute la Ville produisoit un effet tres-agreable. Le Roy alla souper à huit heures & un quart. Je croy que c’est ici le lieu de vous rapporter ce qui s’estoit passé quatre heures auparavant à la porte d’Alcala, parce que cet accident contribua beaucoup à empêcher que le Roy ne mangeast. Lorsque Sa Majesté fut entrée au Buen-Retiro tout les carosses & tout le peuple qui estoit sorti de Madrid prirent le chemin de la porte d’Alcala, pour y rentrer Chacun s’abandonnoit à la joie, & les peres de famille menoient en chantant leurs femmes & leurs enfans, lorsque les Gardes des Registres qui sont établis pour empêcher les fraudes, & les marchandises de contrebande, voyant approcher la foule, fermerent la porte, & tendirent les chaînes. Ceux qui estoient avancez les premiers estant pressez, & poussez par ceux qui les suivoient, & ne pouvant se retenir, les écraserent malgré eux sous leurs pieds, en sorte qu’il y eut environ cinquante personnes tuées ou blessées, le Roy avoit ressenti cet accident avec tant de douleur & un naturel si bon qu’il ne put manger à souper, quoy qu’on luy diminuast le mal autant qu’il estoit possible. Il fit distribuer une grosse somme pour les pauvres veuves de ceux qui avoient esté écrasez, & il ordonna qu’on fist dire dix mille Messes pour eux tous.

Sa Majesté sortit de table à neuf heures, & alla au balcon qui donne sur la place où ce peuple avoit déja eu le bonheur de le voir pendant demi-heure aprés son arrivée. Si-tost que Sa Majesté y parut les Timbales & les Trompettes commencerent leur bruit de guerre. Il partit en même temps une infinité de fusées. Tous les ornemens qui l’environnoient furent consumez avec beaucoup d’adresse. La piramide seule demeura illuminée, ce qui fit voir un grand art. Le nom de Philippe Cinquiéme l’accompagnoit avec une bordure, & une couronne d’étoiles brillantes. Sa Majesté resta encore quelque temps sur le balcon, & les acclamations ne discontinuerent point.

Le 19. Sa Majesté aprés avoir oüi la Messe à la Tribune du Monastere Royal de Saint Jerôme, alla voir les Lions & les Tigres qui sont renfermez dans leurs loges, jusqu’à ce que le Bâtiment qu’on fait pour les garder soit achevé. L’apresdînée du même jour, Sa Majesté se mit dans une gondole pour aller au Bois qui est de l’autre costé du grand Etang, pour tuer des lapins.

Le 20. Sa Majesté s’habilla de deüil à l’Espagnole avec la golille. Cet habit ne luy osta rien des graces qui l’accompagnent dans toutes ses actions. Elle alla sur le soir à Nostre-Dame d’Atocha, où elle fit voir sa pieté & sa religion.

Le 21. aprés la Messe, ce Prince alla à la Maison del Prado, où elle pria Dieu avec une devotion édifiante, devant l’Image miraculeuse de Nostre Seigneur au Sepulcre. Ce Prince visita le Palais, & alla ensuite tirer des Lapins ; il en tua plus de quatre-vingt. Il monta sur le soir à cheval, & alla à la Torré de la Parada, où avec beaucoup d’adresse il tua un Sanglier. Il en revint sur les huit heures du soir. On est charmé de le voir si bien élevé, & si adroit dans tous ses exercices. Cela produit un effet merveilleux sur les Espagnols qui ai naturellement leur Roy.

Le 22. Sa Majesté retourna chasser au Bois del Retiro, où elle tua soixante-dix pieces de gibier. Sur le bruit de guerre quelques Espagnols ayant demandé à ce Monarque s’il iroit à l’Armée. Il répondit que non-seulement il iroit, mais qu’il sçavoit que la place d’un Roy estoit à la teste de son Armée.

Ce Prince ayant appris toutes les belles actions qui ont esté faites par la Garnison de Ceuta, a envoyé deux mille Pistoles aux Officiers, & Sa Majesté a donné à six de ceux qui se sont le plus distinguez l’Ordre de Saint Jacques, & elle a ordonné que dans le Conseil de ses Ordres Militaires, on ne reçut aucunes preuves de ceux qui prétendoient estre reçus Chevaliers qu’ils n’eussent justifié, qu’ils ont porté quatre ans les armes pour le service de Sa Majesté.

Le jour de S. Mathias il y eut une foule prodigieuse de monde au Buen-Retiro. Sa Majesté declara que tous ceux qui souhaiteroient luy baiser la main auroient cet honneur ; ce qui ne s’estoit jamais vû en Espagne. Ce Prince tient Conseil deux fois par jour. Le matin depuis neuf heures jusqu’à onze, & le soir depuis cinq jusques à sept. Depuis onze heures jusqu’à midi il donne audience à tout le monde dans une grande galerie. Il se leve à sept heures & se couche à dix. L’apresdînée il monte à cheval, & va chasser ou se promener. Il a déclaré à son Conseil qu’il vouloit aller à la guerre, s’il y en avoit, & commander en personne. On luy a representé que ce seroit jetter la Monarchie dans ses premieres allarmes, & qu’au moins il devoit songer auparavant à avoir des Successeurs. Il mange trois fois la semaine en public, & cela charme les Espagnols.