Morceaux choisis
de prosateurs et de poètes
des xviiie et xixe siècles
À l’usage de la classe de rhétorique
Précédés d’une introduction
sur les caractères généraux des xviiie et xixe siècles
et accompagnés de notices et de remarques littéraires

Par G. Feugère
docteur ès lettres,
professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis
.

Paris
Imprimerie et Librairie classiques
Maison Jules DELALAIN et Fils
DELALAIN FRÈRES, Successeurs
56, rue des écoles

Introduction.
Caractères généraux de la littérature française au dix-huitième et au dix-neuvième siècles. §

I. Le dix-huitième siècle. §

Le dix-septième et le dix-huitième siècles. — Au dix-septième siècle, en France, le génie littéraire s’était formé et avait grandi sous trois influences : la religion, l’antiquité et la monarchie de Louis XIV. Les influences qui dominent, au contraire, le dix-huitième siècle seront : la philosophie sceptique, l’imitation des littératures étrangères et la réforme politique. Rien de plus opposé, ajoute Villemain, dont nous empruntons ici les paroles, et pourtant rien de plus lié : la grandeur et les abus de la première époque devaient conduire à la seconde1.

L’opposition entre les deux siècles est sensible sur d’autres points encore. Les lettrés, au dix-huitième siècle, prennent un rang nouveau dans la société. La monarchie, absolue en principe, les ménage, leur sait gré de leur docilité, s’effraye de leur résistance. Ils ne relèvent plus du pouvoir, même quand ils en acceptent des faveurs et des pensions. Sous Louis XIV, il n’y a bientôt plus en France qu’un salon, qui est Versailles. « La cour ne rend pas content, dit La Bruyère, mais elle empêche qu’on le soit ailleurs2 » L’hôtel de Rambouillet, qui se ferme en 1665, n’est pas remplacé. A part quelques maisons distinguées (celles d’Albret, de Longueville, de la Rochefoucauld), les ruelles n’ont rien de cet esprit de politesse bienveillante et de curiosité délicate sans lequel un salon n’est qu’une réunion banale. « Deux années, écrit encore La Bruyère, ne se passent pas sur une même coterie : il y a toujours, dès la première année, des semences de division pour rompre dans celle qui va suivre ; l’intérêt de la beauté, les incidents du jeu, l’extravagance des repas, qui, modestes au commencement, dégénèrent bien vite en pyramides de viandes et en banquets somptueux, dérangent la république et lui portent enfin le coup mortel : il n’est en fort peu de temps non plus parlé de cette nation que des mouches de l’an passé3 » Au contraire, le dix-huitième siècle sera le siècle des salons. Madame de Lambert commence et donne le ton à l’époque nouvelle. Un peu après s’ouvrira le salon de madame de Tencin, puis ceux de madame Geoffrin, de madame du Deffand, enfin de madame Necker. L’histoire de ces salons tiendra de près à l’histoire littéraire et politique du siècle. Ils seront les vrais interprètes de ce nouveau pouvoir dispersé et irrésistible qui est l’opinion publique.

Un des caractères les plus expressifs de la littérature au dix-huitième siècle, c’est d’avoir été essentiellement une littérature de propagande et de conquête. Si la France emprunte à l’Angleterre sa philosophie et ses doctrines de gouvernement libre, elle les y reporte plus nettes et plus dégagées. « La seconde époque de la littérature anglaise, dit Villemain, est, en effet, toute française dans sa philosophie, ses jugements historiques, ses formes de langage. » Dans cet échange, le génie clair et sympathique de la France donne plus qu’il ne reçoit, et partout, à la fin du siècle, l’influence des idées françaises sera sensible sur les gouvernements comme sur les sociétés. « La littérature italienne porte tellement l’empreinte de la nôtre au dix-huitième siècle, que l’esprit des Italiens semble devenu une dépendance morale du génie français4. » Montesquieu en Espagne compte de nombreux disciples (d’Aranda, Campomanès, Florida Blanca). En Allemagne, si la littérature française transforme peu le goût et les formes du talent, elle a une action considérable sur le mouvement des idées5. Les cours du Nord se montrent curieuses de tout ce qui se fait et s écrit en France. Bien avant le règne de Catherine II, il y a un parti français en Russie. Dès le début du siècle (1716), ce fut sous le patronage de la France que Pierre le Grand voulut entrer dans le concert diplomatique des puissances. Il fallut toute l’incohérence de notre politique pour laisser échapper une alliance qui nous eût aidés à comprimer l’essor inquiétant de la Prusse6.

Limites du dix-huitième siècle. — Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’il convient d’appeler proprement le dix-huitième siècle français. Un siècle littéraire, en effet, n’est pas une simple unité chronologique. Il est l’expression d’un certain développement d’idées rarement circonscrit dans des dates précises. Les deux dates cependant généralement acceptées comme limites du dix-huitième siècle sont 1715 et 1789. Sans doute, les signes précurseurs de l’esprit nouveau apparaissent avant 1715. Pendant les vingt dernières années du règne de Louis XIV, l’altération grave des mœurs et des croyances prépare la révolution que le dix-huitième siècle accomplira. De grands esprits l’annoncent, la signalent, et Leibniz, dès 1704, en résume presque toute l’histoire dans une page qui atteint à la clairvoyance d’une prophétie7. Trois groupes distincts de mécontents s’accusent davantage de jour en jour : les libertins, compagnons de plaisirs de Vendôme et de Chaulieu, se rattachant aux philosophes du seizième siècle par Saint-Évremond, Bayle, Gassendi ; l’opposition bourgeoise, gallicane et janséniste, qui a son centre au Parlement de Paris ; enfin, à la cour même, l’opposition, « dont Saint-Simon est le héraut bruyant, dont le duc de Bourgogne est l’espoir, dont Fénelon est le conseiller secret et le théoricien8. » A peine Louis XIV est-il mort que deux faits au besoin nous avertiraient qu’une époque nouvelle a commencé, époque où ne domine d’abord que le souvenir du mal souffert : le testament du roi est annulé, et la joie du peuple éclate avec inconvenance sur le passage du convoi funèbre. Le dix-huitième siècle est commencé.

D’autre part, la révolution, à la considérer comme une période de notre histoire littéraire, a des caractères nouveaux, complexes, qui marquent en même temps le triomphe et la fin du dix-huitième siècle. « La révolution, a dit Saint-René Taillandier, issue de l’esprit du dix-huitième siècle, se retourne contre l’esprit du dix-huitième siècle et le frappe de mort. Car c’est précisément à cette date, c’est dans la dernière année de la Convention, c’est pendant les discussions ardentes du Directoire au conseil des Cinq-Cents, que le sentiment du divin, le sentiment religieux, étouffé par les violences, mais indestructible, et que nulle force ne déracinera du cœur de l’homme, élève ses réclamations par la voix des Portalis, des Camille Jordan, des Royer-Collard. Ainsi, dans ces dix années si remplies, de 1789 à 1799, le seul grand fait n’est pas la mort de l’ancien régime ; il y en a un autre, bien grand encore, que l’histoire des idées nous révèle : c’est la mort du dix-huitième siècle, amenée par la révolution même9. » L’intervalle donc des soixante-quatorze années qui s’écoulent entre 1715 et 1789 forme proprement le dix-huitième siècle.

Les trois périodes du dix-huitième siècle. — On peut diviser l’histoire littéraire du dix-huitième siècle en trois périodes, dont les caractères sont assez distincts. La première s’étendrait de 1715 à 1749, c’est-à-dire, de la mort de Louis XIV au traité d’Aix-la-Chapelle, qui termine la guerre de la succession d’Autriche. — La seconde époque, et la plus ardente, est celle qui prend son point de départ au milieu du siècle et nous conduit jusqu’à la mort de Voltaire et de J. J. Rousseau (1778). — La troisième période, enfin, comprend le règne de Louis XVI jusqu’à la convocation des états généraux (1774-1789).

Première période (1715-1749). — La première période du dix-huitième siècle a ce double caractère, d’être d’abord une ardente réaction contre les principes et les idées du dix-septième siècle, et d’essayer ensuite à contenir, sinon à arrêter l’essor tumultueux de la Régence. « On entra d’abord, écrit M. C. Aubertin, avec un mélange de joie et d’effroi dans l’inconnu, et, suivant l’usage, pour mieux s’étourdir, on s’y précipita. De là cette ivresse de liberté, qui tourne toutes les têtes ; ce feu français, comme disent les mémoires ; cette jactance bruyante des opinions, qui s’affichent et se pavoisent ; ces plumets au vent et ces cocardes, dont nous parle Buvat, et la manie de politiquer, qui a gagné jusqu’aux femmes, sans en excepter les cuisinières, ajoute la princesse Palatine. C’est le mouvement de l’esprit public, l’élan hardi d’un libéralisme irrégulier, l’apparence semi-révolutionnaire de ces huit années (1715-1723)10. » L’Œdipe de Voltaire et les Lettres persanes de Montesquieu appartiennent à cette période. Voltaire montre comment les passions du dix-huitième siècle pourront du théâtre se faire une tribune ; et Montesquieu, sous le couvert d’une licencieuse ironie, trace le programme de la réforme politique.

La seconde partie de cette première période, qui correspond à peu près au ministère de Fleury (1726-1743), et le dépasse de quelques années, sera, à son tour, un effort de réaction contre la Régence : « Ces vingt années, dit M. Aubertin, d’un provisoire assez doux, que gouverne un vieillard pour le compte d’un enfant, sont celles qui répondent le moins à l’idée qu’on se forme généralement du dix-huitième siécle. Les maximes et les mœurs de Louis XIV reprennent faveur ; l’esprit public, par dégoût de la licence, paraît rétrograder : c’est, comme on dit, une réaction. Les passions religieuses ou civiles, que nourrit la politique intérieure, n’ont rien de révolutionnaire ; les crises du Parlement ne sont que les accès ordinaires d’une maladie chronique dont le traitement est connu. La douceur de ce régime salutaire, la paix de cette convalescence sociale, respirent dans les mémoires qui s’écrivent alors : ils nous donnent l’impression d’un climat tempéré, où nul éclair précurseur n’annonce encore les prochains orages11. » Si déjà la philosophie se glisse partout, dans les salons et dans les livres, elle n’est pas cependant une puissance, et le jour est loin encore où par son action elle atteindra aux dernières profondeurs de la société française. Après l’éclat des Lettres philosophiques (1735), Voltaire s’est retiré à Cirey ; il y écrit les sept Discours sur l’Homme, il y prépare le Siècle de Louis XIV. C’est la partie la moins militante de sa vie. Il se réconcilie même avec le pouvoir, entre à l’Académie française (1746), est chargé de négociations politiques, accepte le titre d’historiographe du roi. L’Esprit des Lois paraît en 1748, et l’année suivante Buffon donne les trois premiers volumes de l’Histoire Naturelle. Il semble, à ce moment, que le dix-huitième siècle, effrayé par ses premiers emportements, cherche un point d’arrêt, et qu’il veuille donner comme but à son activité non plus le plaisir de détruire, mais la gloire d’élever et de fonder.

Deuxième période (1749-1778). — L’esprit public ne se maintient pas dans cette voie régulièrement progressive, et ce sont les contemporains eux-mêmes qui marquent l’intervalle entre la paix de 1749 et la guerre de Sept ans comme le moment décisif du siècle. Une explosion de mépris général éclate contre un gouvernement qui a lassé la fidélité de la nation et humilié sa gloire militaire. D’Argenson écrit en 1752 : « J’ai vu de nos jours diminuer le respect et l’amour du peuple pour la royauté. » Et quelques mois après : « Tous les esprits se tournent au mécontentement et à la désobéissance, et tout chemine à une grande révolution dans la religion ainsi que dans le gouvernement. » D’Alembert n’est pas moins précis : « Nous sommes, dit-il, en pleine révolution philosophique et morale. Quel sera le caractère de cette révolution ? Quels en seront les inconvénients et les avantages ? La postérité le saura mieux que nous. » C’est le temps, en effet, où l’action des philosophes s’ajoute à l’opposition parlementaire et janséniste. Dans l’ordre politique, on pose avec audace des principes absolus. Rousseau et Diderot deviennent célèbres. Voltaire, naguère encore modéré et presque respectueux, quitte Paris, et, des Délices, puis de Ferney, il entretient par ses pamphlets une guerre chaque jour plus violente contre le christianisme. L’esprit public, d’ailleurs, est gagné aux idées nouvelles. C’est une complicité universelle. « M. de Malesherbes, le directeur général de l’imprimerie, corrigeait lui-même les épreuves de l’Émile, et les huissiers du Parlement saluaient l’auteur, qu’ils étaient chargés d’arrêter. Comme chacun avait le désir et l’espoir d’un nouvel ordre social, que chacun se peignait en beau, personne ne songeait à soutenir sincèrement l’ancien ordre social. Ses défenseurs officieux se contentaient de sauver les apparences : ils faisaient faction sur les remparts ; mais ils se gardaient bien de tirer sur ceux qui venaient attaquer la forteresse12. »

De ce mouvement des esprits sort l’Encyclopédie, inspirée par la pensée de réunir dans un même effort et de diriger vers un même but tous ceux qui ont déclaré au passé une guerre sans merci. Les encyclopédistes reprochent à Montesquieu de s’en être tenu, dans la philosophie de l’histoire, à la raison des faits accomplis, d’avoir cherché moins les principes absolus que les moyens pratiques de la réforme politique, moins le modèle abstrait d’une législation parfaite que les conditions immédiatement applicables de justice et de progrès social. Eux-mêmes portent leur ambition beaucoup plus loin. Ils prétendent tout détruire d’abord, et tout relever ensuite sur un plan nouveau, type définitif et absolu des sociétés humaines. Mais leur discipline ne se maintient pas. Voltaire est le premier à se retourner contre ceux qu’il avait d’abord appelés à faire campagne avec lui : son scepticisme raille leur assurance, son bon sens se révolte contre leur matérialisme. J. J. Rousseau surtout, qui, par ses œuvres, appartient tout entier à cette période, rompt d’une manière éclatante avec le parti de l’Encyclopédie. Si Rousseau, autant et plus même que ceux dont il se sépare, porte dans les questions politiques cet esprit de pure logique et de déduction abstraite qui sera la marque de l’école révolutionnaire, comme moraliste, il est l’adversaire des doctrines épicuriennes. Contre l’impiété frivole ou systématique, il réclame en faveur du sentiment religieux, qu’il distingue du dogme. Il frappe la société de ses éloquentes invectives, et la société, dit Villemain, « devient plus folle que jamais de ses ouvrages. » C’est une époque nouvelle qui s’annonce.

Troisième période (1778-1789). — La troisième période, celle qui, commençant après la mort de Voltaire et de Rousseau, précède immédiatement la Révolution, a pour principal caractère d’être un essai de rapprochement entre les diverses parties de la société française. La victoire de l’esprit nouveau n’est plus contestée. L’ancien régime paraît avoir capitulé. Le Mariage de Figaro est applaudi par ceux-là mêmes dont il constate la défaite. « Le genre Louis XVI, qui régna jusqu’en 1791, dit Sainte-Beuve, est essentiellement honnête, fleuri et riant ; il s’inspire d’un sentimentalisme vertueux. Bienfaisance, réforme, espérance, l’amour du bien, un optimisme brillant et assez aimable, ce sont les caractères qui le distinguent, et le tout se traduit volontiers dans un style élégant, un peu mou et trop adouci. Bernardin de Saint-Pierre, en certains tableaux, nous en offre l’idéal. Plus ordinairement, il s’y glisse du Florian, du Gessner, et même du Berquin13. » Il semble, en effet, que l’on touche à une époque de réconciliation. Les principes de justice sociale et de liberté politique sont proclamés par le tiers état et acceptés par la noblesse et le clergé. « Le fait qui domine alors, dit Guizot, c’est, évidemment, dans tous les rangs et à tous les degrés de la société française, un désir et un effort communs pour faire pénétrer et prévaloir l’équité dans l’état social et la liberté dans le gouvernement14. » Malgré tout, dans ces jours de bonne volonté réciproque et de confiance, certains esprits s’inquiètent. Ils ne croient pas à la durée de cette idylle. Ils portent leurs regards au-delà, et, d’un œil anxieux, cherchent à percer les obscurités de l’avenir. De graves avertissements sont donnés à une société qui menait gaiement les funérailles d’un passé qu’elle avait détruit, mais non remplacé. Buffon dit, en mourant : « Je vois venir un grand mouvement, et je ne vois personne pour le diriger. » A vrai dire, le dix-huitième siècle s’achève à cette date. Il a posé les problèmes dont notre siècle, encore à l’heure présente, poursuit, non sans trouble, la difficile solution.

La poésie au dix-huitième siècle. — Dans l’histoire de la poésie française le dix-huitième siècle n’occupe qu’une place secondaire. Cet âge, si agressif contre le passé, si ardent à s’engager dans des voies nouvelles, respecte en poésie, avec un scrupule timide, les traditions classiques. Il continue le dix-septième siècle, mais en 1’affaiblissant. Quand la prose au dix-huitième siècle est si vive, si déliée, si courte, légère comme doit l’être une arme de combat, la langue poétique, au contraire, malgré quelques exceptions, manque de force et de grâce. Elle n’est trop souvent que de la prose rimée, c’est-à-dire de la prose gênée par la mesure et alourdie par les épithètes. « Chez Voltaire lui-même, le style fait défaut : dans l’épopée et dans la tragédie, il s’est contenté de ce qui suffisait à son temps, c’est-à-dire à la moins poétique des époques15. » L’étude de chacun des genres poétiques confirmerait ce jugement.

Sans dénier à J. B. Rousseau aucun de ses mérites, sans refuser de le reconnaître pour le disciple le plus habilement fidèle de Racine et de Boileau, on ne saurait lui accorder la gloire du génie lyrique. « Il a parfois, dit Sainte-Beuve, le labeur heureux, mais il ne charme pas, il ne ravit jamais. » Les Odes de Houdar de Lamotte sont froides et sèches, comme méritait de les faire celui qui a dit d’Homère ce que l’on sait. Malgré des qualités d’élévation et d’harmonie, on ne reviendra pas aux cantiques sacrés de Le Franc de Pompignan. Sans doute, avant la fin du siècle, il y eut pour ranimer la poésie lyrique des efforts qui méritent un souvenir. Lebrun, au milieu de choquantes inégalités, a de belles strophes. L’accent lyrique est soutenu dans l’ode de Malfilâtre sur le système planétaire, et la postérité n’a pas oublié les Adieux à la vie, de Gilbert. Mais, au dix-huitième siècle, le vrai génie lyrique, celui qui a été défini « l’émotion d’une âme ébranlée et frémissante comme les cordes d’une lyre, » il faudrait le chercher bien moins chez des poètes dominés par l’imitation, que dans quelques-unes des libres rêveries de J. J. Rousseau. Là est le point de départ de la poésie lyrique de notre siècle, la tige première de laquelle sortira la fleur, pour s’épanouir avec tant d’éclat.

La poésie épique, au dix-huitième siècle, ne compte qu’un monument, la Henriade de Voltaire. Qui se souvient de la Pétréide de Thomas ? Quant à la Henriade elle-même, après les épopées originales, elle occupe une des premières places, à côté de la Pharsale de Lucain. Le dix-septième siècle, d’ailleurs, dans le genre épique, ne s’était pas plus écarté que ne le fit le dix-huitième, d’une étroite imitation de l’antiquité. Notre siècle, sans doute, n’a pas non plus élevé le monument épique qui manque à la France ; mais sa critique, plus pénétrante, a mieux connu et déterminé les conditions de l’épopée, mieux compris pourquoi le poète épique ne saurait se produire dans une nation qu’aux époques d’enthousiasme guerrier, de mœurs naïves et de fraîche inspiration. « Ainsi naît le poème épique, plus rare encore que cette fleur qui ne couronne qu’une fois dans un siècle la cime de l’aloès16. »

« Quand des tragiques du dix-septième siècle, dit fort bien M. Henry, on passe à ceux du dix-huitième, on serait tenté de croire que le génie même de Racine a porté malheur à la tragédie. L’incomparable beauté de son théâtre avait si fortement saisi les imaginations, que tous les poètes y voyaient le type de la perfection. Ils imitèrent donc le maître avec une aveugle et déplorable obstination. Le fond de ses œuvres avait été la peinture de l’amour : la peinture de l’amour fut, dès lors, l’unique souci de ses successeurs. Il avait débuté par une exposition, mêlé à l’action les récits, donné à ses personnages une dignité royale, à ses dialogues une noblesse soutenue : ses habitudes furent désormais érigées en lois. Il avait demandé plusieurs de ses sujets à Euripide : on traduisit, on défigura les Grecs. Athalie, comme la Pauline de Corneille, avait eu un songe : les songes furent en possession de la mode. Tel est le caractère commun que présentent, dans la diversité de leur génie et de leurs œuvres, les poètes dramatiques, depuis la mort de Racine jusqu’à la Révolution17. » Voltaire seul se montra capable de soutenir, sans trop fléchir, le lourd héritage que Corneille et Racine transmettaient au dix-huitième siècle ; et, dans l’étude de son théâtre, il conviendra de relever, d’une part, ses efforts heureux pour animer la scène, intéresser les yeux à l’action, varier et étendre la matière du drame ; d’autre part, comment ses préoccupations philosophiques ont altéré, dans plusieurs de ses pièces, la vérité humaine et historique. Auprès de Voltaire cependant, mais dans un rang inférieur, plusieurs noms méritent encore d’être retenus : celui de Lafosse, l’auteur de Manlius, de Lagrange-Chancel, dont l’Amasis a inspiré quelques scènes de Mérope ; de Crébillon surtout, qui une fois a dépassé Voltaire et presque égalé Corneille. Lamotte, si froid et si timide dans ses tragédies, fut à quelque degré novateur dans ses Préfaces. C’est à l’école dramatique de Voltaire que se rattache Saurin, l’auteur de Spartacus, transformé en un philanthrope cosmopolite. Lemierre imite aussi et reproduit, à l’élégance près, les tirades philosophiques de Voltaire. Le Siège de Calais de De Belloy était un premier essai de tragédie nationale. Trois noms terminent le dix-huitième siècle : La Harpe, qui, dans Philoctète, traduisit Sophocle avec une élégance timide ; Ducis, qui recevait de Shakespeare de beaux reflets tragiques et ne devait Abufar qu’à lui-même ; enfin, une partie du théâtre de Marie-Joseph Chénier, et non la meilleure, est de cette dernière époque. C’est en 1789 même que Charles IX paraît sur la scène, mais les acclamations qui l’accueillaient s’adressaient moins au poète qu’au tribun.

Sans doute, la comédie et le drame, écrits tantôt en vers et tantôt en prose, sont des genres mixtes, qui ne relèvent pas exclusivement de la poésie. On nous permettra cependant de ne pas séparer ici les poètes des prosateurs, qui, d’ailleurs, se ressemblent souvent, à la rime près. Or, à ne chercher qu’une vue d’ensemble, on pourrait, sans donner à cette division trop de rigueur, distinguer chez les poètes comiques du dix-huitième siècle les classiques, les novateurs et les philosophes ou politiques. Sainte-Beuve a dit de Molière et de ses pareils : « Ces heureux mortels couchent à terre en une fois des milliers de gerbes ; après eux, autour d’eux, les autres s’évertuent, épient et glanent. » Les classiques du dix-huitième siècle, en effet, au lieu des types généraux qu’ils n’osent plus aborder après Molière, mettent sur la scène des caractères plus particuliers, des travers de circonstance : Destouches, par exemple, à qui manque la gaieté, mais dont le Philosophe marié et surtout le Glorieux sont des portraits pris sur le vif et d’une empreinte durable ; Piron, qui, dans la Métromanie, fait la peinture, mais avec verve et naturel, d’un ridicule plus que d’un caractère ; Gresset, l’auteur du Méchant, si bien appelé par Villemain « la médaille des salons du dix-huitième siècle. » La Noue, Desmahis, Barthe, appartiennent encore à ce groupe resté fidèle ou à peu près à la distinction des genres.

Les novateurs, au contraire, prétendent renouveler le théâtre en admettant dans la comédie, contre le précepte de Boileau et l’exemple de Molière, les tragiques douleurs. Ils créent le drame. La Chaussée introduit sur la scène le genre qu’on a nommé comique larmoyant, et Diderot en trace la poétique. Ce romantisme dramatique du dix-huitième siècle resta, d’ailleurs, assez chétif dans sa doctrine comme dans ses œuvres. En bannissant du théâtre des rois et les grands, sous le prétexte que leurs infortunes étant exceptionnelles ne touchent pas, Diderot réduisait les sources de l’émotion dramatique. En substituant la peinture des conditions sociales- à celle des caractères, il altérait plus gravement encore le genre lui-même. La situation devenait alors le principal dans le drame, « toute l’intrigue, dit M. Nisard, devant dès lors consister à jeter le personnage dans les situations les plus incompatibles à sa condition. » Marivaux fut aussi un novateur ; mais il chercha le succès d’un autre côté que La Chaussée et Diderot : moins dans des surprises de situation et d’intrigue que dans des analyses délicates et curieuses du cœur, dans un tour original donné au dialogue, précieux, raffiné, si expressif, que le nom même de l’écrivain est resté la meilleure définition du genre.

Enfin, dans un âge de lutte et de réforme, comme le dix-huitième siècle, il était impossible que la comédie ne devînt pas, comme la tragédie, une tribune disputée par les partis contraires. Palissot, en effet, traduit sur la scène le parti philosophique, et à la satire générale mêle de blessantes personnalités. Mais c’est bien plus souvent l’esprit nouveau qui s’empare de la scène et la remplit, devançant, avec Delisle, les célèbres paradoxes de Rousseau, prêchant l’égalité absolue, réhabilitant les mésalliances, jetant à la noblesse, qui l’applaudit, le mot de Figaro : « Qu’avez-vous fait pour être nobles ? » Beaumarchais, qui termine le siècle, en résumait ainsi tout l’esprit dans un personnage18.

Allons-nous, après cet écart, rentrer dans le domaine de la pure poésie, en parlant de la poésie didactique au dix-huitième siècle, et des formes diverses qui s’y rattachent. Nulle part le déclin de la poésie française n’y est plus sensible. Si le mépris inspire à Lagrange-Chancel d’éloquentes invectives contre le Régent, si Gilbert s’élève à des accents dignes parfois de Juvénal, c’est André Chénier qui nous rendra la satire dans toute la hauteur de sa fière indignation. Mais l’erreur du dix-huitième siècle consista surtout à croire que la poésie descriptive peut être un genre à part et qui se suffise à lui-même. Décrire sans autre but que le plaisir de décrire, c’est une décadence de l’art. Aussi combien de ces poèmes applaudis qui ne sont plus que des titres dans l’histoire littéraire : les Saisons de Saint-Lambert, les Fastes de Lemierre, les Mois de Roucher ! Delille lui-même, le coryphée du genre, que ses contemporains saluèrent l’Homère de son siècle, a vieilli singulièrement. M. Nisard a dit avec esprit des Jardins de Delille, qu’ils étaient « des salons de verdure où la lumière vient des bougies plutôt que du soleil. » L’image est vraie de toute la poésie descriptive du dix-huitième siècle. C’est avec André Chénier que la poésie française retrouvera un ciel lumineux.

La prose au dix-huitième siècle. — Le dix-septième siècle avait fixé la langue de la prose française. Le dix-huitième en conserva le caractère général et la dégagea même de quelques lenteurs. Cependant les idées nouvelles qui entraient dans les esprits, le génie de l’antiquité devenu moins familier, surtout la continuelle activité de la polémique, qui habitue à forcer l’expression, ces causes diverses ne pouvaient pas ne pas avoir sur la langue une influence sensible. « Dans la perpétuelle occupation littéraire du dix-huitième siècle, dit Villemain, la langue, en effet, après avoir gagné en abondance, en variété, en aptitude encyclopédique, devait perdre pour le goût, la vérité, l’expression des sentiments, les choses, enfin, qui tiennent non à la science, mais à l’art. L’esprit philosophique l’avait sans doute encore heureusement travaillée. La prose française gardait, sous le burin de Montesquieu, la précision, la vigueur, la pureté du trait et l’éclat des images de Pascal ; elle s’élevait avec Buffon à cette magnificence de paroles qui est l’éloquence sans la passion ; elle était, dans Rousseau, tour à tour sévère et didactique, ou véhémente et colorée. Diderot la pliait avec imagination et justesse à l’expression du détail des arts ; Condillac la rappelait sans cesse, par logique et par système, à cette clarté que Voltaire avait d’instinct et par génie ; Dumarsais la décomposait avec la sagacité des grammairiens de Port-Royal. Mais, au-dessous de ces grands travaux, la manie philosophique gâtait la langue par l’affectation et l’emphase, et cette décadence, aggravée par l’inévitable exagération des imitateurs, se reconnaissait même sous la main des maîtres. C’est aux écrits de Rousseau que Voltaire dépité emprunte quelques exemples de mauvais langage, qui ont bien disparu pour nous dans la diction si savante de l’orateur genevois. Mais l’art même de ce beau style ne s’éloignait-il pas du caractère de notre langue ? Un des hommes de notre siècle, qui savait le mieux le français et le grec, et bien plus, un écrivain de rare talent, Courier, a dit quelque part : « Pour la langue, il n’est femmelette du dix-septième siècle qui n’en remontrât aux Buffon et aux Rousseau. » En ôtant de ce mot l’hyperbole de caprice et d’humeur, il y reste quelque chose de vrai sur l’altération qu’avait éprouvée le génie simple et libre de notre langue19. »

Cette page nous avertirait au besoin que dans ce tableau c’est la philosophie, avant tout, dont il importe de dire les caractères généraux, parce que la philosophie, en effet, marque de son empreinte la littérature, la poésie, la langue même du dix-huitième siècle.

La philosophie du dix-septième siècle avait été surtout spéculative. C’étaient les grands problèmes de la certitude, de Dieu, de l’âme qu’elle agitait. Descartes s’était fort peu préoccupé des questions de l’ordre moral et social. Ses disciples ou successeurs firent de même. De plus, la philosophie du dix-septième siècle avait été spiritualiste, et même, si l’on veut, ultra-spiritualiste. Descartes avait ouvert un abîme qu’il ne put combler entre la matière et l’esprit. La philosophie du dix-huitième siècle, au contraire, renonce aux problèmes de haute spéculation où s’était complu la pensée philosophique du dix-septième siècle. Ce qu’elle étudie, c’est le côté sensible négligé par le cartésianisme. La méthode n’est plus alors la méthode a priori et rationnelle, mais la méthode empirique, celle de Bacon. Elle accepte de Locke la doctrine de la sensation, c’est-à-dire, la doctrine qui fait de la sensation l’origine de toutes nos connaissances comme le motif déterminant de notre volonté et de nos actions.

Un autre caractère de la philosophie du dix-huitième siècle, c’est qu’elle soulève et agite ces problèmes de l’ordre moral et social qui n’avaient presque aucune place dans les grands systèmes du dix-septième siècle. Ici, c’est la France qui tient le premier rang par l’éclat, la hardiesse avec laquelle elle propage ses idées dans le monde entier. La philosophie française du dix-huitième siècle est d’abord une attaque violente contre le passé ; mais elle n’a pas seulement ce côté négatif. Elle proclame les droits de la conscience humaine ; elle défend la justice individuelle et sociale : c’est ce qui fait sa force et explique sa puissance. De plus, cette philosophie ne s’enferme plus dans l’école ; elle prend une forme populaire pour pénétrer partout. Ses principaux représentants sont aussi les plus grands écrivains du siècle : Voltaire, Diderot, Montesquieu, Rousseau. La philosophie du dix-huitième siècle a son expression exacte dans l’Encyclopédie, œuvre qui n’est pas sans grandeur, malgré ses erreurs, son injuste mépris du passé. Bacon en fournit l’idée première ; d’Alembert en dessine le plan, et Diderot en est le plus infatigable ouvrier.

Cependant une remarque importante à faire sur la philosophie du dix-huitième siècle, c’est qu’il y a une contradiction perpétuelle entre son principe et la solution qu’elle donne aux problèmes de l’ordre moral et social. Son principe est matérialiste, ses solutions spiritualistes. Car les idées de liberté, de droit, d’égalité, de dignité humaine, de philanthropie, qu’elle répand sous toutes les formes, ne peuvent emprunter qu’au principe spiritualiste leur raison d’être et leur vérité. Comment nier théoriquement la liberté de l’homme et la rétablir dans l’ordre pratique des faits ? Comment, après avoir réduit l’homme à n’être qu’une machine soumise à la servitude de son organisation physique, proclamer sa dignité et ses droits, comme être social et politique ? Au nom de quel principe flétrir et combattre un despotisme qui n’est pas responsable des coups qu’il porte ? Il était impossible qu’une aussi étrange contradiction ne provoquât pas une réaction. Elle éclate dans Rousseau, se continue pendant la Révolution et s’achève au début de notre siècle.

L’application de la philosophie aux questions de droit public est donc, on peut le dire, le génie même du dix-huitième siècle. Les écrivains consacrés à cette étude s’appelèrent publicistes20. « Les idées de réforme et de liberté que Fénelon avait proposées dans des mémoires confidentiels étaient devenues l’entretien de tous les esprits éclairés. Le Régent trompa, détourna quelque temps cette disposition nouvelle. Fleury parut la ménager d’abord, mais pour l’endormir. Sous son ministère, et de son aveu, il se forma deux sociétés de sciences morales et politiques, l’une, il est vrai, présidée par un jésuite, et siégeant à l’hôtel de Rohan ; mais l’autre, plus hardie et connue sous le nom de club de l’entresol, comptait parmi ses membres l’abbé de Saint-Pierre, le marquis d’Argenson, ce ministre patriote perdu dans le règne de Louis XV, et Bolingbroke, qui, bien que jacobite, était, par ses habitudes de liberté anglaise et de scepticisme, un grand révolutionnaire pour Versailles. Ces réunions, que le vieux cardinal ministre finit par craindre et par supprimer, attestent l’esprit nouveau et le goût d’études politiques que rencontra Montesquieu, et dont il anima son génie21. » Ces deux sociétés sont, en effet, le point de départ du mouvement d’esprit politique qui remplira tout le siècle, et, parmi les précurseurs de Montesquieu, il était juste de nommer l’abbé de Saint-Pierre, que le spectacle des guerres ne put décourager de ses rêves de paix perpétuelle, « un de ces hommes, dit encore Villemain, doux et opiniâtres, qui suivent patiemment leurs idées jusqu’au bout. »

Mais on comprend que, dans un siècle aussi militant, la limite entre des genres qui se pénètrent aisément l’un l’autre devienne difficile et risque d’être arbitraire. On ne saurait, par exemple, toujours distinguer, au dix-huitième siècle, les publicistes des historiens. Les idées sont trop actives, les partis trop animés, pour que l’histoire soit simplement une œuvre de recherche libre et désintéressée. Le plus souvent même, quand elle se présente sous 1a forme d’un simple récit, elle est, au fond, la défense d’un système, une arme de polémique. Cependant, au-dessous de Montesquieu, c’est plutôt au nombre des publicistes qu’il conviendrait de placer des écrivains tels que le marquis d’Argenson qui soutient en même temps plus qu’il ne les concilie le principe de la monarchie absolue et celui de la liberté des communes ; l’abbé Mably qui propose comme modèle à la France les institutions des républiques anciennes ; Boulainvilliers, esprit paradoxal, quelquefois profond, dont l’idéal politique est le gouvernement féodal, mais qui, l’un des premiers, tente d’éclaircir l’obscure question des origines de la monarchie française ; l’abbé Dubos dont la thèse, vivement combattue par Montesquieu, est que les Francs se sont établis dans la Gaule sans conquête, partant, que la féodalité a été une usurpation sur le pouvoir monarchique ; l’abbé Raynal, enfin, l’auteur de l’Histoire de la Conquête des Indes, œuvre de colère et de parti qu’il désavoua loyalement, quand la Révolution l’eut éclairé.

Quant à l’histoire proprement dite, sauf quelques ouvrages de Voltaire, elle n’a rien laissé au dix-huitième siècle qui ait vraiment enrichi notre littérature. Rollin, l’abeille de la France, compose son miel des plus belles fleurs de l’antiquité ; mais chez lui aucune des défiances de l’esprit critique ne s’est encore éveillée. Ses disciples, Crevier et Lebeau, le continuent et le rappellent sinon par la grace, au moins par l’honnêteté des sentiments. L’Abrégé de l’Histoire de France du président Hénault ne serait qu’une table des matières assez sèche, si l’auteur n’y avait mêlé d’agréables anecdotes et de fines réflexions. Rulhière a des parties d’éclat dans son Histoire de Pologne. L’érudition est exacte, étendue chez l’abbé Barthélémy ; mais la fiction qu’il imagine refroidit l’intérêt du tableau qu’il veut retracer. Le succès même du Voyage du jeune Anacharsis, montre un temps qui avait peu encore 1’intelligence du génie antique. Notre histoire nationale ne savait encore ni emprunter aux anciens leurs savante composition, ni à nos vieux récits leur naturel. « On laissait chez nos anciens chroniqueurs la vie de l’histoire ; on n’en tirait que des restes arides. L’étude des monuments semblait propre à éclaircir les faits ; mais on ne soupçonnait pas qu’elle pût y jeter la vérité de mœurs et la passion qui fait lire un récit22 » Au dix-huitième siècle cependant quelques savants entraient peu à peu, par un point ou par un autre, dans l’étude de notre passé : Galland, Caylus, l’abbé Lebeuf, l’abbé Sallier, Sainte-Palaye surtout, possédé d’une vraie passion du moyen âge français, et qui amassa pendant des années tous les éléments d’un Glossaire, que l’on consulte encore. Leurs contemporains jugeaient avec dédain cette singulière passion, et de Brosses, voyageant avec Sainte-Palaye, plaint « ce bon vieillard » travaillant dans la bibliothèque de Modène « au milieu d’un tas d’antiquités ou plutôt de vieilleries, » car, ajoute-t-il, « je ne puis me résoudre à donner le nom d’antiquités à tout ce qui concerne ces vilains siècles d’ignorance. » C’est là cependant, dans ce groupe d’érudits, de fouilleurs encore perdus dans leurs sillons, que l’on retrouve les précurseurs de la renaissance historique du dix-neuvième siècle23.

Avec les éludes sociales et politiques, qui furent le goût dominant du dix-huitième siècle, il faut compter, dans le domaine de la prose, comme l’un des genres qui lui appartiennent en propre, l’application de l’esprit littéraire aux matières scientifiques. Fontenelle, contemporain, par sa longue vie, du dix-septième et du dix-huitième siècle, fut le premier qui traduisit les idées sévères de la science dans une langue fine, spirituelle, souvent d’une heureuse netteté ; et, par là, il exerça sur son temps une grande influence. Il eut des disciples, des imitateurs, l’abbé Terrasson, qui « cependant, dit Villemain, emprunta beaucoup de choses à Fontenelle, mais non l’art d’amuser ; » Mairan, qui, secrétaire de l’Académie des sciences après Fontenelle, a écrit une agréable histoire des aurores boréales. Mais aucun, dans ce siècle, n’égala Buffon pour l’élévation de la pensée, la noblesse du style ; et, si le dix-huitième siècle hésita à le placer au nombre des savants, notre temps plus d’une fois par le progrès de la science a transformé ses hypothèses en vues de génie. Pour louer son disciple Gueneau de Montbelliard, il suffit de rappeler que plusieurs de ses pages furent confondues par le public avec celles de son maître ; mais chez Lacépède l’éclat excessif des couleurs montre que l’imitation de Buffon a aussi ses dangers.

En parcourant les autres genres, il y aurait à nommer sans doute des œuvres remarquables ; mais les genres eux-mêmes, dans le tableau des lettres, resteraient à une place secondaire. Avec Massillon, la décadence de la chaire ne commence pas encore ; mais elle s’annonce, et c’est déjà un affaiblissement, en effet, que la part de plus en plus restreinte faite au dogme dans la prédication chrétienne au profit de la morale purement naturelle. Les seuls moralistes ou à peu près du dix-huitième siècle sont Vauvenargues et Duclos ; mais encore Duclos est moins un conseiller moral que le peintre de mœurs dont il atteste et subit la corruption ; et, dans l’effort même de Vauvenargues pour réhabiliter l’homme, jusque là en disgrâce chez tous ceux qui pensent, on peut craindre, dit Prévost-Paradol, « que la vertu ne demeure dans un dangereux voisinage de la passion et du plaisir. » Chez Rousseau le roman est, avant tout, un moyen de répandre, sous une forme populaire, ses idées de réforme morale et pédagogique ; chez Voltaire il est une arme de parti. Le roman, tableau de la vie humaine, peinture des caractères et des passions, compte cependant au dix-huitième siècle deux chefs-d’œuvre : Gil-Blas, de Lesage, et Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre. Au-dessous, certains noms ont survécu : ceux de Prévost, de Marivaux, de Florian même ; et ce qui a sauvé de l’oubli quelques-uns de leurs ouvrages, ce sont tantôt des traits touchants de naturel et de passion, tantôt de délicates analyses morales, tantôt une impression de fraîcheur et d’innocence champêtre, qui repose. Enfin, dans la critique littéraire, malgré les pages supérieures de Voltaire et de Vauvenargues, le dix-huitième siècle ne fut pas novateur. « Il était subjugué, dominé par le grand siècle qui l’avait précédé ; il l’était surtout par Voltaire, qui, le plus hardi en toutes choses, était circonspect en fait de goût et de langage. Car il y eut cette singularité dans le dix-huitième siècle, que, contradicteur violent du dix septième siècle dans les questions religieuses et morales, il en reste souvent le fidèle continuateur dans les formes poétiques et littéraires24. » Didactique, sensée et froide chez La Harpe, la critique semble trop peu touchée par le fond des choses : la forme est trop souvent l’objet comme la mesure de ses jugements. C’est à notre siècle qu’il appartiendra de la renouveler par la philosophie et par l’histoire.

Conclusion. — Il nous resterait à conclure. Le dix-huitième siècle offre de regrettables lacunes et de grandes parties. Il a été souvent frivole, corrompu ; il n’a eu ni le respect du passé ni toujours la prévoyance de l’avenir. Mais il a voulu sincèrement la justice, il a défendu l’humanité, réformé la pénalité, créé la science sociale, préparé la liberté politique : ce sont là ses gloires durables. D’ailleurs, ce difficile départ entre le bien et le mal, un des plus graves esprits de notre siècle l’achèvera en des termes d’une grande autorité : « Ce qui manquait au dix-huitième siècle, dit Guizot, ce qu’il y avait de superficiel dans ses idées et de décadence dans ses mœurs, d’insensé dans ses prétentions et de vain dans sa puissance créatrice, l’expérience l’a révélé avec éclat ; nous l’avons appris à nos dépens. Nous savons, nous sentons le mal que nous a légué cette époque mémorable. Elle a prêché le doute, l’égoïsme, le matérialisme. Elle a touché d’une main impure et flétri pour quelque temps de nobles et beaux côtés de la nature humaine. Mais si le dix-huitième siècle n’eût fait que cela, si tel eût été seulement son principal caractère, croit-on qu’il eût amené à sa suite tant et de si grandes choses, qu’il eût à ce point remué le monde ? Il était bien supérieur à tous ses sceptiques, à tous ses cyniques. Que dis-je, supérieur ? Il leur était essentiellement contraire et leur donnait un continuel démenti. En dépit de la faiblesse de ses mœurs, de la frivolité de ses formes, de la sécheresse de telle ou telle doctrine, en dépit de sa tendance critique et destructive, c’était un siècle ardent et sincère, un siècle de foi et de désintéressement. Il avait foi dans la vérité, car il a demandé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait foi dans l’humanité, car il lui a reconnu le droit de se perfectionner, et il a voulu qu’elle l’exerçât sans entrave. Il s’est abusé, égaré dans cette double confiance ; il a tenté bien au-delà de son droit et de sa force ; il a mal jugé la nature morale de l’homme et les conditions de l’état social. Ses idées, comme ses œuvres, ont contracté la souillure de ses vues. Mais, cela convenu, la pensée originale, dominante du dix-huitième siècle, la croyance que l’homme, la vérité et la société sont faits l’un pour l’autre, sont dignes l’un de l’autre et appelés à s’unir, cette juste et salutaire croyance s’élève et surmonte toute son histoire. Le premier, il la proclamée, et a voulu la réaliser. De là sa puissance et sa popularité sur toute la face de la terre25. »

II. Le dix-neuvième siècle. §

La Révolution. Époque de transition (1789-1799). — La Révolution n’est pas seulement le point de partage entre le dix-huitième et le dix-neuvième siècle ; elle remplit les deux siècles : le premier, par l’attente et les pressentiments qu’elle inspire ; le second, par toutes les questions qu’elle soulève, et dont elle saisit la conscience nationale. Mais, pendant le cours même des événements, l’art n’existe pas à part, les lettres se confondent avec la politique, elles sont une partie du drame lui-même. Le théâtre, par exemple, ne fera que suivre et traduire jour par jour le mouvement des idées et des passions populaires. Il pourra être un document historique de grande valeur ; mais il n’entrera guère dans l’histoire littéraire proprement dite. A ce moment, d’ailleurs, il n’est pas d’écrivain qui ne crût manquer à sa mission, s’il ne faisait avant tout de son art un moyen de propagande et d’action politique. Joseph Chénier écrit dans la Préface de Fénelon ou les Religieuses de Cambrai : « J’ai cru qu’en nos jours mêlés de sombres orages, il était plus que temps de faire entendre du théâtre cette voix de l’humanité qui retentit toujours dans le cœur des hommes assemblés. Par la nature même des choses, la mission du poète dramatique, lorsqu’il est digne de la remplir, est d’un effet bien plus sûr que celle du philosophe qui compose un traité de morale. L’un apprend comme on est bon, l’autre inspire le désir de l’être… J’attaquerai encore au théâtre les préjugés de toute espèce qui voudraient relever la tête, et je contribuerai peut-être, dans cette espèce de tribune, à perfectionner les mœurs sociales et à former insensiblement des hommes nouveaux par des lois nouvelles. » Telle est aussi la doctrine de la Convention, qui fait fermer le 3 septembre 1793 le théâtre de la Nation, où a été jouée une pièce suspecte de modérantisme (Paméla, de François de Neufchâteau). Barrère défend cet acte en ces termes : « Si cette mesure paraissait trop rigoureuse à quelqu’un, je lui dirai : Les théâtres sont les écoles primaires des hommes éclairés et un supplément à l’éducation publique26. » Cependant deux genres à peu près nouveaux en France, et qui se complètent, naissent directement de la Révolution : l’éloquence et le journal politique. Non qu’il soit juste d’oublier les monuments de sagesse patriotique que nous ont transmis les annales de nos anciens états généraux ; mais le retour irrégulier de ces assemblées, leur courte durée, les règles gênantes de leur discipline intérieure, ne permirent pas à la France, comme à l’Angleterre, de fonder le droit de discussion permanente et de contrôle efficace sur les intérêts publics. La Révolution fît de la tribune une institution nationale. Mais quelle sera, au début, le caractère de l’éloquence politique ? « Elle aura, répond Villemain27, un caractère singulier, nouveau, qui tient à son origine littéraire et philosophique. On y reconnaîtra le développement d’un peuple qui, après avoir employé les sciences et les talents à l’amusement, à l’intérêt de la vie sociale, à l’affranchissement des esprits, veut les faire servir au renouvellement de la société. Elle aura donc quelque chose de plus hardi, de plus systématique, de plus général, que toutes les autres éloquences politiques qui ont éclairé ou troublé le monde. » Les orateurs de nos assemblées révolutionnaires sont, en effet, les fils du dix-huitième siècle. Disciples de Montesquieu, de Rousseau, des encyclopédistes, ils portent à la tribune et y proclament les doctrines de leurs maîtres ; ils ont le goût des idées générales, des principes abstraits, des formules philosophiques, et l’on ne sera pas surpris non plus s’ils me se préservent ni de l’emphase, ni du sentimentalisme qui règnent en ce moment dans la littérature. « Deux ou trois générations d’orateurs dévorées tour à tour ; quelques écrivains dramatiques spirituels ou hardis, mais gâtés par la manie de la déclamation ; des poètes émigrant vers le pamphlet ou le journal ; des critiques aigris par la polémique, chacun vivant au jour le jour et improvisant des pages fugitives, que dictait la circonstance ou l’intérêt d’un parti : telle est donc à peu près la physionomie littéraire de l’époque, pourtant si grandiose, où la France s’éveilla douloureusement à la vie politique28. »

Le dix-neuvième siècle. — Cette empreinte de son origine, le dix-neuvième siècle la gardera. Age de lutte, d’efforts, de souffrances, de contrastes, époque de poésie et de science, de mélancolie découragée et de foi dans le progrès, sa littérature recevra son caractère même de cet état si complexe des esprits. Mais aussi quels redoutables problèmes leur ont été posés dans l’ordre religieux, dans l’ordre politique, dans l’ordre moral ! En portant au christianisme des coups qu’il crut mortels, le dix-huitième siècle avait-il remplacé ce qu’il paraissait avoir détruit ? Sa philosophie avait-elle résolu ou simplement supprimé les hautes questions qui sont le tourment de l’âme humaine et le signe de sa grandeur ? Était-il vrai que le dogme ancien se fût brisé au premier contact de la critique ? Et le dix-neuvième siècle allait-il accepter cet arrêt ou le reviser ? La France, qui sortait meurtrie et épuisée de la Révolution, n’avait pas cru acheter trop cher son repos du prix de sa liberté ; mais devait-elle longtemps, avec sa nature ardente et expansive, se résigner à la discipline silencieuse qu’elle avait acceptée ? L’Empire serait-il l’épilogue de la Révolution ou un temps d’arrêt ? Cet accord de l’ordre avec la liberté voulu par la nation, renonçait-elle définitivement à l’atteindre ? Et avait-elle l’humilité de penser d’elle-même qu’elle n’était, comme le lui disait J. de Maistre, qu’une nation dé soldats, admirable sur les champs de bataille, mais dépourvue de cet esprit de sagesse pratique qui avait fondé et conservait les institutions anglaises ? Au besoin, des jours nouveaux d’épreuve nationale allaient bientôt faire sentir qu’un peuple n’abdique jamais impunément entre les mains d’un seul, cet homme eût-il au front la marque du génie. Mais la question politique ne conduirait-elle pas bientôt à d’autres problèmes, que le dix-huitième siècle ne connaissait pas, et qui intéressent les fondements mêmes de la société ? Le cardinal de Retz avait écrit des troubles de la Fronde ces mots célèbres : « Le peuple entra dans le sanctuaire ; il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l’on peut dire, tout ce que l’on peut croire des droits des peuples et de celui des rois, qui ne s’accordent si bien ensemble que dans le silence. » Ce premier voile, la Révolution l’avait levé. Elle avait proclamé le droit des peuples supérieur à celui des rois. Mais était-ce tout ? Et ne restait-il qu’à inscrire en tête des constitutions politiques un principe abstrait, en laissant au temps le soin d’en découvrir les applications possibles ? Le génie vif et impatient de la France devait-il s’accommoder de ces lenteurs ? Devait-il même se résigner à ces sages transitions qui mènent sans secousse d’un objet à un autre ? Ou, au contraire, par ce besoin de logique absolue qui est un trait de l’esprit français, les questions sociales n’allaient-elles pas se mêler aux questions politiques, les étendre, les compliquer, les obscurcir ?

Nous n’avons pas à entrer ici dans un détail qui n’est pas de notre sujet ; mais cette vue générale suffit à faire comprendre quels devront être les principaux caractères de la littérature au dix-neuvième siècle : la place considérable donnée aux questions de doctrine et de système, la prédominance de l’idée politique et sociale sur l’idée morale, une recherche inquiète, aventureuse dans tous les ordres de la pensée, un mouvement de critique universelle s’aidant de toutes les forces nouvelles que la science lui apporte, et, comme dernier trait, après ces ardeurs de travail et d’espérance, cette naturelle mélancolie qui est le signe d’un grand -effort, dont les résultats restent encore obscurs.

Première époque. Le Consulat et l’Empire (1799-1815). — La première époque de l’histoire littéraire de notre siècle est celle du Consulat et de l’Empire. « Clore le dix-huitième siècle et introduire le dix-neuvième siècle, voilà, dit M. Merlet, le double caractère de cette période. Elle est à la fois une fin et un commencement, par conséquent une transition entre ce qui va naître et ce qui va mourir29 » Ce qui est condamné en effet à mourir, c’est le mauvais dix-huitième siècle, son matérialisme, son ironie négative, sa critique étroite et formaliste, sa poésie artificielle, et dont l’abondance même accuse la stérilité. Ce qui naît, c’est le siècle nouveau. Et de ce siècle on reconnaît déjà tous les traits et aussi les contrastes chez les deux grands écrivains qui dominent leur temps, Chateaubriand et madame de Staël. Entre ces deux esprits si divers, il y a des points communs. Ils croient l’un et l’autre que l’accord doit être cherché entre deux termes qui ont paru inconciliables à la génération précédente : la Révolution et le Christianisme ; ils estiment qu’une société nouvelle doit créer une littérature nouvelle, ils sont du parti des modernes. Mais, dans cette première période, leur influence ne s’exerce encore que sur le groupe qui les entoure. La littérature proprement appelée impériale est une décadence.

« Une force d’inertie peu ordinaire, dit Thiers, s’était emparée du génie national. La littérature française, malgré l’influence de Napoléon, demeurait muette et sans inspiration. » Napoléon, en effet, avait vivement senti de quel prix est la gloire des lettres et des arts. En 1806, il écrivait de Posen à M. de Champagny : « La littérature a besoin d’encouragements. Vous en êtes le ministre. Proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation. » Donner une secousse aux branches, remarque spirituellement un critique, c’est excellent pour faire tomber les fruits, non pour les faire naître. Vainement des concours furent ouverts, des prix proposés. Aucun talent original ne répondit à l’appel du maître. La poésie et l’éloquence, directement inspirés par le pouvoir, ne furent que des décors officiels. D’ailleurs, la littérature impériale prétend relever de la tradition classique, et elle est aussi incapable de l’égaler qu’impuissante à la renouveler. « Bernard Palissy, dit M. Albert, parle de ces vignes de la Saintonge que l’on ne taille plus quand elles sont très vieilles, et qu’elles vont mourir. Elles se chargent une dernière fois d’innombrables grappes, mais sans couleur et sans saveur : suprême effort de la vigne qui languit, et que ce dernier enfantement tuera. C’est ce qui arriva au commencement de ce siècle : il y eut comme un redoublement d’activité productrice. La vieille école classique allait disparaître : son œuvre était terminée. Les procédés, les recettes de composition et de style étaient, à la portée du premier venu ; la langue poétique était convenue, arrêtée. L’imitation des modèles était recommandée, considérée comme un mérite ; bref, rien n’était plus aisé que de jeter dans les moules officiels d’un genre quelconque une œuvre quelconque. De là l’abondance des productions ; de là aussi leur absolue pauvreté30. »

Il convient cependant de le rappeler. Les vues générales risquent toujours d’être trop absolues, et l’étude du détail, sans démentir le jugement d’ensemble, y apporterait des réserves et des nuances. On comprend bien, par exemple, que, dans cette première période, un partage rigoureux n’est pas toujours possible entre les écrivains qui appartiennent au passé et ceux qui représentent l’avenir. Il en est qui, tout en relevant de la tradition classique, sont plus touchés qu’ils ne le croient par l’esprit nouveau. Dans les talents secondaires de cette époque, n’en est-il pas que l’histoire littéraire a le devoir de ne pas oublier ? Ce ne sont pas, il est vrai, les poètes épiques (jamais peut-être ils n’ont été plus nombreux) que nous troublerons dans leur sommeil. L’Achille à Scyros, de Luce de Lancival, l’Atlantiade, de Népomucène Lemercier, le Philippe-Auguste, de Parseval-Grandmaison, et tant d’autres poèmes, parmi lesquels on compte une Caroléide, une Maltéide, une Daxidéide, forment une nécropole qui ne sera plus visitée. Mais, dans la poésie descriptive,, sans parler de Delille, qui garde le sceptre, Fontanes ne manque ni d’éclat ni de sentiment ; Michaud, dans le Printemps d’un Proscrit, intéresse par la vérité de l’accent et la fraîcheur des images ; Chênedollé a reçu le rayon de Chateaubriand ; et, dans la touchante élégie du Poète mourant, Millevoye rappelle André Chénier et annonce Lamartine. Sous l’Empire, Marie-Joseph Chénier écrit la tragédie de Tibère, que Villemain n’hésite pas à placer « au rang des meilleures productions de notre siècle. » On a retenu des Templiers de Raynouard quelques scènes vigoureuses et un trait admirable. Dans la comédie, Collin d’Harleville, Andrieux et Picard sont trois noms d’aimable souvenir. Si Collin, par son meilleur ouvrage, le Vieux Célibataire, appartient à l’époque précédente, Andrieux soutient, sous l’Empire, la réputation que lui a faite la gaieté de son dialogue ; Picard, enfin, dans le même temps, compose son chef-d’œuvre, la Petite Ville, une fine peinture détachée de La Bruyère et agrandie. Dans les genres de prose, il y a aussi des noms qui voudraient être rappelés : Laromiguière, disciple de Condillac, mais qui fuit les extrémités systématiques ; le cardinal de Bausset, écrivain délicat de l’Histoire de Fénelon, et des critiques ou savants distingués, comme Geoffroy, Feletz, Dussault, Boissonade, Hoffmann et Auger. Et encore cette énumération serait trop incomplète si une place n’était faite au plus grand et au plus imprévu de tous, Napoléon. Ses proclamations, ses lettres portent l’empreinte de son génie, et, au milieu de faits purement techniques et militaires, ses mémoires publiés en 1823, offrent des parties largement tracées, d’un coloris vigoureux et éclatant31

Deuxième époque. La Restauration et le règne de Louis-Philippe (1815-1848). — Les trente-trois années qui s’écoulent entre la chute de l’Empire et la Révolution de 1848 sont la période la plus brillante de la littérature du dix-neuvième siècle. Mais, dans ces années, celles de la Restauration ont encore un éclat particulier, et qui ne s’est effacé d’aucune mémoire. Retardé par l’Empire, le mouvement intellectuel, commencé par Chateaubriand et par Madame de Staël, se développe, grâce à la liberté des institutions nouvelles et à la faveur même des passions que cette liberté soulève ou combat. La tribune se relève. Des orateurs tels que Serres, Lainé, Foy, Benjamin Constant, Royer-Collard, Thiers, Guizot, Berryer, tous rivaux ou alliés, comprennent de la même manière les conditions essentielles de la vie parlementaire : le respect des lois et le droit incontesté d’un contrôle efficace exercé sur les actes du pouvoir. Sans doute, à la tribune, comme dans la littérature, se feront sentir deux courants d’opinions en sens inverse : l’un remontant vers le passé et exagérant la tradition même de laquelle il tire son origine et sa force, l’autre prétendant reprendre l’œuvre du dix-huitième siècle et en ressusciter toutes les passions ; mais cette lutte même est féconde, et son action, en s’étendant à tout le mouvement des esprits, donne aux lettres un élan qui se maintiendra sous le règne de Louis-Philippe. La philosophie spiritualiste est relevée, l’histoire renouvelée, la critique agrandie, pendant que les âmes sont charmées par une poésie tout empreinte de religion et de mélancolie.

Arrivés à cette période de notre histoire littéraire, nous pouvons essayer de caractériser la philosophie du dix-neuvième siècle. La tâche est difficile, par la raison que la philosophie se partage en plusieurs écoles nationales, où l’esprit de chaque peuple s’accuse plus vivement que dans les époques précédentes. Au dix-septième siècle, c’est le cartésianisme qui règne dans l’Europe entière. Au dix-huitième, la France reste le centre du mouvement philosophique ; mais il y aune école anglaise, une école allemande, et même, si l’on veut, une école italienne. Ce caractère national se prononce bien plus encore au dix-neuvième siècle. Rien de plus différent par l’esprit, par la méthode, par les résultats, que la philosophie allemande, française et anglaise. De là la difficulté de trouver une formule qui s’applique au complet développement de la philosophie dans notre siècle.

Néanmoins, à s’en tenir aux traits les plus généraux, voici ce qui apparaît. D’abord la philosophie du dix-neuvième siècle se distingue de celle du dix-septième et du dix-huitième, en ce qu’elle embrasse un plus grand nombre d’objets, et que les problèmes qu’elle agite sont à la fois de l’ordre spéculatif et de l’ordre pratique. Elle reprend les grandes questions métaphysiques que le dix-huitième siècle avait laissées de côté ; elle commence, comme l’avait fait Descartes, par la critique de l’entendement humain, et construit les gigantesques systèmes qui sont ceux de la philosophie allemande. D’autre part, si elle n’abandonne aucune des questions sociales que le dix-huitième siècle avait soulevées, la philosophie de notre siècle les considère avec un tout autre esprit. Au lieu de provoquer contre le passé une réaction violente et souvent sans justice, elle étudie avec curiosité et avec bienveillance toutes les productions et toutes les formes de la pensée. Un autre caractère de cette philosophie, et qui dérive du précèdent, c’est qu’elle est non un éclectisme entendu au sens étroit et superficiel du mot, mais une critique qui fait la part du vrai dans tous les systèmes. Cette critique est née surtout de la foi au progrès, de sorte que tous les systèmes, selon cette croyance, toutes les formes de la pensée, deviennent comme des côtés particuliers et des moments dans le développement de l’esprit humain.

On peut reconnaître dans l’histoire de la philosophie française de notre siècle deux périodes distinctes, et toutes les deux appartenant à l’époque comprise entre 1815 et 1848. Dans la première période, le mouvement philosophique est représenté par diverses écoles, entre lesquelles l’école spiritualiste tient le premier rang, avec Royer-Collard, Maine de Biran, Cousin, Jouffroy et leurs disciples. Elle réagit contre le sensualisme du dix-huitième siècle et continue la tradition cartésienne du dix-septième. A côté, l’école théologique, celle qui appuie le spiritualisme sur la révélation, a pour chefs de Bonald, J. de Maistre, Lamennais. Disciple de Saint-Simon, Auguste Comte fonde le positivisme ; mais le progrès de cette doctrine est réservé à un autre temps. Dans la seconde période, qui s’annonce vers 1840, la philosophie française se caractérise par le retour à la méthode critique et analytique. Elle prend pour devise la science, et elle donne pour base à la science la méthode expérimentale. Cette méthode commune laisse, d’ailleurs, subsister entre les écoles de grandes différences. C’est une sorte d’anarchie, mais d’anarchie féconde.

Histoire, critique, analyse, ces mots, on le remarque, reviennent sans cesse sous la plume quand on parle de la littérature du dix-neuvième siècle : c’est qu’ils en indiquent, en réalité, le principal et essentiel caractère. Le dix-neuvième siècle sera, avant tout, le siècle de l’histoire et de la critique. Personne ne lui contestera d’avoir vraiment créé la science historique. Là est un des titres glorieux de la Restauration. Les noms se présenteraient en foule. Sans parler de Chateaubriand et de madame de Staël, Guizot rédige ses leçons mémorables sur l’histoire de la civilisation en Europe et en France ; Barante, dans ses Chroniques de Bourgogne, attache par la vérité des peintures et la distribution habile du récit ; Augustin Thierry, avec des matériaux barbares, élève d’admirables monuments ; Thiers et Mignet écrivent leurs histoires de la Révolution française. A ces maîtres, dont l’activité sous le règne de Louis-Philippe sera, pour plusieurs du moins, disputée par les affaires publiques, viendront se joindre Michelet et tant d’autres, que nous ne pourrions entreprendre de nommer, sans risquer de commettre de trop nombreux oublis. Il y aurait ici, bien entendu, à distinguer les écoles historiques, qui sont diverses et parfois opposées ; mais il est un principe qui chez toutes est également reconnu : c’est que l’histoire est une science avant d’être un art ; qu’elle doit, par conséquent, tirer toute sa force de l’étude critique des documents originaux. Monuments écrits, textes de lois, traditions, chroniques, mœurs, religions, langues, tout a été interrogé, fouillé, et de cette immense enquête portée sur tous les points, il sortira, nous n’en voulons pas douter, une des œuvres les plus glorieuses pour le dix-neuvième siècle.

A côté de l’histoire, qu’elle appelle si souvent, d’ailleurs, en témoignage, la littérature politique devait prendre dans notre temps une place considérable. Là s’est manifesté plus vivement que partout ailleurs l’inévitable conflit entre l’esprit de tradition et l’esprit d’innovation, utiles tous les deux pour se faire équilibre et se tempérer. Ce sujet se confond trop souvent avec notre histoire politique pour en être détaché sans perdre beaucoup de son intérêt. Mais, à ne considérer que le talent littéraire, combien de noms ici devraient être cités : sous la Restauration, avec Chateaubriand et madame de Staël, Benjamin Constant, Rémusat, Paul-Louis Courier ; sous le règne de Louis-Philippe, Rossi, Lerminier, Armand Carrel, Tocqueville surtout, l’un des esprits de notre temps qui ont le plus profondément médité sur les problèmes nouveaux imposés aux sociétés démocratiques.

La critique littéraire, classique sous l’Empire, mais plus élégante que forte et variée, ne suffisait plus sous la Restauration à la curiosité et à la liberté des esprits. Une feuille célèbre, le Globe, répondit à ce besoin public. Elle réunit des talents et des nuances d’esprit diverses, comme Jouffroy, Rémusat, Vitet, Sainte-Beuve, Duvergier de Hauranne, Ampère, Damiron, Dubois, Magnin. Grâce à cette liberté nouvelle des études, à la connaissance plus approfondie de l’histoire et de l’antiquité, au contact plus fréquent avec l’étranger, la critique est devenue une des plus brillantes parties de notre littérature. Historique avec Villemain, doctrinale avec M. Nisard, elle est chez Saint-Marc Girardin une étude du cœur, qui conduit à une leçon morale ; Sainte-Beuve, peintre de portraits avant tout, conçoit la critique comme une sorte d’histoire naturelle des esprits. Près de ces maîtres, combien encore, si l’on voulait éviter de trop graves oublis, seraient à citer : Patin, de Sacy, Gustave Planche, Jules Janin. Si, de son côté, la critique des arts n’a pas produit, comme en Allemagne, une de ces œuvres philosophiques comparables à l’Esthétiqne de Hégel, elle n’a pas laissé d’enrichir notre littérature de pages brillantes et fines : les noms de Raoul-Rochette, de Vitet surtout, et plus tard de Rio, suffiraient pour le rappeler.

La littérature d’imagination, dans cette même période, donnerait lieu à des réserves sérieuses. Non que notre siècle, de ce côté encore, ne présente un riche développement et une diversité de caractères qui mériteraient une longue étude ; mais ce n’est pas sans raison, on en conviendrait, que le roman a été accusé d’avoir trop souvent, sinon créé, du moins entretenu un état de malaise dans les esprits, en exaltant la sensibilité ou en glorifiant les passions. Sous l’Empire et sous la Restauration, le roman occupe une place secondaire, malgré l’éclat de certaines œuvres, comme Delphine et Corinne, de madame de Staël, Adolphe, de Benjamin Constant. Ce fut dans les années qui suivirent la Révolution de 1830, que le roman prit une singulière extension, en s’emparant avec audace, et sans craindre de faire éclater son cadre naturel, des questions politiques, morales et sociales. Est-il nécessaire ici de citer des noms ? Balzac, le plus illustre de tous, a laissé une œuvre immense, inégale, tableau souvent amer et cruel de la société contemporaine ; mais n’a-t-il pas au moins autant imaginé qu’observé ? nature riche d’inventions et de types, pleine de verve et de fougue, mais sans mesure, grossissant les caractères et les faussant, exagérant l’action, inquiet dans son expression, qu’il redouble et fatigue, sans pouvoir la fixer. Sainte-Beuve a marqué avec sa finesse ordinaire quelques-uns des principaux rapports que l’étude découvrirait, la question morale réservée, entre le talent de Balzac et ses plus célèbres contemporains, madame Sand, Eugène Sue, Alexandre Dumas, Mérimée. Nous en détachons quelques traits : « Mérimée, dit le critique, n’a peut-être pas une meilleure idée de la nature humaine que Balzac ; et, si quelqu’un a semblé la calomnier, ce n’est pas lui, certes, qui la réhabilitera. Mais c’est un homme de goût, de tact, de sens exact et rigoureux, qui, même dans l’excès de l’idée, garde la retenue et la discrétion de la manière ; qui a autant le sentiment personnel du ridicule que Balzac l’avait peu, et en qui, au milieu de tout ce qu’on admire de netteté, de vigueur, de trait et de précision de burin, on ne peut regretter qu’un peu de cette verve, dont l’autre avait trop. Madame Sand est un plus grand, plus sûr et plus ferme écrivain que Balzac ; elle ne tâtonne jamais dans l’expression. C’est un grand peintre de nature et de paysage. Comme romancier, ses caractères sont souvent bien saisis à l’origine, bien dessinés ; mais ils tournent vite à un certain idéal qui rentre dans l’école de Rousseau, et qui touche au systématique. Ses personnages ne vivent pas d’un bout à l’autre ; il y a. un moment où ils passent à l’état de type. Elle ne calomnie jamais la nature humaine, elle ne l’embellit pas non plus ; elle veut la rehausser ; mais elle la force en visant à l’agrandir. Elle s’en prend surtout à la société, et déprime des classes entières, pour faire valoir quand même des individus, qui restent encore, malgré tout, à demi abstraits. En un mot, cette sûreté de maître, qu’elle porte dans l’expression et la description, elle ne l’a pas également dans la réalisation de ses caractères. Eugène Sue est peut-être l’égal de Balzac, en invention, en fécondité et en composition. Il dresse à merveille de grandes charpentes ; il a des caractères qui vivent aussi ; surtout il a de l’action et des machines dramatiques, qu’il sait très bien faire jouer. Mais les détails sont faibles souvent ; ils sont assez nombreux et variés, mais moins fins, moins fouillés, d’une observation bien moins originale et moins neuve que chez Balzac. Chez l’un comme chez l’autre il faut faire bon marché de la nature saine : ils opèrent volontiers sur le gâté ou le factice. Quant à A. Dumas, tout le monde sait sa verve prodigieuse, son entrain facile, son bonheur de mise en scène, son dialogue spirituel et toujours en mouvement, ce récit léger qui court sans cesse, et qui sait enlever l’obstacle et l’espace sans jamais faillir. Il couvre d’immenses toiles sans fatiguer jamais ni son pinceau ni son lecteur. Il est amusant. Il embrasse, mais il n’étreint pas comme Balzac. Des trois derniers, Balzac est celui qui étreint et qui creuse le plus32 » Et l’on entend bien qu’après ces noms, bien d’autres resteraient à citer et appelleraient, à leur tour, un jugement attentif, s’il ne convenait de ne pas provoquer prématurément chez de jeunes esprits une curiosité dont le moindre danger serait de les détourner d’études plus solides.

« La littérature de l’Empire, remarque Guizot, nous avait rendu un important service, trop oublié : elle avait tiré les lettres du dérèglement et des déclamations révolutionnaires, et les avait ramenées sous l’autorité de la tradition, du bon sens et du goût ; mais, si la tradition, le bon sens et le goût dirigent et règlent, ils n’inspirent pas ; à l’esprit dans ses travaux, comme aux navires sur l’Océan, il faut du vent, aussi bien qu’une boussole. Le souffle inspirateur manquait à notre littérature, quand l’école romantique alla le chercher à des sources nouvelles : les littératures étrangères et la liberté33. » C’est dans le livre De l’Allemagne (1808), que le mot romantique est opposé pour la première fois au mot classique. Madame de Staël, acceptant le sens que ce terme avait en Allemagne, appelle romantique la poésie née de la chevalerie et du christianisme, « la seule, ajoute-t-elle, qui soit susceptible encore d’être perfectionnée, parce que, ayant sa racine dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau. » Le romantisme fut donc tout d’abord une réaction contre l’inspiration païenne accusée d’être un perpétuel anachronisme et regardée, d’ailleurs, comme épuisée. Le premier cénacle, en effet, celui de 1823, porte ce trait d’origine ; il est composé dé jeunes poètes royalistes et chrétiens, an moins par le sentiment : Alphonse de Lamartine, Alfred de Vigny, Émile Deschamps, Delatouche, Victor Hngo. Cette première définition du romantisme cesse d’être vraie dès 1825 ; mais, en prenant plus d’extension, le terme ne gagne pas en netteté.

« On s’est battu, dit M. Paul Albert, mais on ne s’est pas expliqué34. » On s’est même si peu expliqué que la question du romantisme s’est éteinte, et que ce romantisme lui-même reste encore à définir. Ceux qui semblaient avoir autorité pour le faire ne nous ont pas livré une formule précise qui donne à la discussion un point de départ. M. V. Hugo, par exemple, dit du romantisme qu’il était le libéralisme en littérature ; il a encore comparé la poésie classique au palais de Versailles, et la poésie romantique à une forêt vierge ; mais ce sont là des images qui ne sauraient avoir ni la rigueur, ni la portée d’une définition.

Ce qu’il faut, en effet, retenir du romantisme, c’est qu’il fut, surtout au début, non l’avènement d’une doctrine littéraire et d’un art poétique nouveau, mais un mouvement d’émancipation, une légitime reprise des libertés de l’art. Sous d’autres mots reparaissait la vieille querelle des anciens et des modernes ; mais, cette fois, la situation des deux partis était tout autre qu’au dix-septième siècle. La jeunesse, la confiance, tous les noms illustres déjà ou promis à la gloire étaient du côté des modernes ; le parti des anciens n’avait pour lui que les talents réguliers, chez lesquels trop souvent le respect de la tradition paraissait n’être qu’une timidité d’esprit. Les romantiques, d’ailleurs, avaient raison sur plusieurs points : quand ils soutenaient que la littérature doit être la vivante expression de la société et du temps, quand ils refusaient d’accepter cette étrange séparation, établie par Boileau, entre une société chrétienne et une poésie qui resterait mythologique et païenne, surtout quand ils relevaient les droits de l’inspiration personnelle. Mais, à leur tour, ils forcèrent leur principe et provoquèrent une réaction.

La Préface de Cromwell (1829), marque la date où le romantisme, triomphant dans la poésie lyrique, prétend s’emparer du théâtre, en chasser la tragédie, y faire régner le drame. Le romantisme entre alors dans sa période révolutionnaire, celle qui précède et prépare sa chute. Que le romantisme n’ait pas eu tort, dans plusieurs de ses critiques adressées à la tragédie classique, qu’il ait, non sans raison, accusé de trop de rigueur la division absolue des genres, ou la règle des trois unités, qu’il ait avec justice demandé au théâtre de s’ouvrir plus largement à notre histoire nationale, on le reconnaîtra ; mais ce drame romantique ne se contenta pas d’élargir un cadre devenu trop étroit, il le brisa, et il arriva un moment où le goût français, surpris d’abord et enlevé, se refusa à le suivre plus longtemps dans ses témérités croissantes. « Il est certain, dit Villemain en des termes remarquables, que la hardiesse de parti pris, l’irrégularité méthodique, la témérité, la confusion des couleurs par satiété du beau, s’éloignent, par cela même, de la condition qu’elles envient le plus, dans les maîtres spontanés d’un art libre et sauvage. Imiter certaines barbaries d’un génie créateur, c’est être beaucoup trop classique ; c’est entrer dans une convention qui seulement est moins heureuse, moins variée, que celle de la bienséance et du beau ; c’est surtout manquer de bien plus loin cette vérité qui précède toute convention et se conforme à la suprême loi de la beauté morale35. »

Troisième période. Conclusion. — Nous devons être bref sur cette troisième et dernière période. Les dates d’abord, on ne peut le nier, ne sauraient être fixées avec sûreté. Dans le développement de notre littérature, depuis la moitié du siècle jusqu’à nos jours, trouvons-nous des caractères assez distincts, assez accusés, pour déterminer une ligne de partage justifiée par de réelles oppositions ? C’est là une question délicate, et qu’il est prudent de réserver. « Les hommes et les affaires ont leur point de perspective, a dit La Rochefoucauld. » Or, pour découvrir ce point de perspective, la première condition n’est-elle pas de se placer à quelque distance ? Alors seulement le tableau s’ordonne, l’ensemble se dessine, les saillies s’effacent, et chaque objet reçoit de ceux qui l’entourent son exacte proportion. Cette troisième période, dont nous renonçons à tracer les limites, nous présenterait, d’ailleurs, deux sortes d’écrivains. Les uns appartiennent en réalité à l’époque précédente, bien que dans celle-ci plusieurs d’entre eux aient encore produit des œuvres qui ont illustré leur vieillesse. M. Jules Sandeau, parlant des années de la Restauration, qu’il appelait le printemps du siècle, ajoutait : « Beaucoup de ceux qui les ont traversées en conservent jusqu’au déclin de l’âge un heureux reflet : il en reste encore des couchers de soleil d’une splendeur incomparable36. » Certes, bien d’autres noms, depuis, se sont levés, et ce n’est pas nous qui voudrions méconnaître ce qu’ils ont ajouté à la gloire littéraire du siècle. Mais ici la réserve à leur égard est une marque de respect et un devoir de justice. Il ne peut nous convenir de formuler des jugements dont le ton, par la nécessité d’être court, risquerait trop d’être tranchant et absolu. Et, de plus, parmi les écrivains auxquels nous pensons, combien en est-il dans la pleine activité ou dans le progrès de leur talent, dont il serait téméraire à la critique de prétendre fixer les traits, qui demain peut-être ne seront plus justes.

Il semble plus à propos, quoique la tâche soit plus ingrate, d’indiquer, en finissant, quelques-unes des influences dangereuses qui menacent aujourd’hui sur plusieurs points notre littérature. En philosophie, par exemple, il y aurait grande injustice à ne point reconnaître avec quelle fermeté et quel talent le spiritualisme continue à être défendu. On ne peut nier cependant que deux doctrines contraires au spiritualisme se soient, dans ces derniers temps surtout, singulièrement développées, et que leur action se soit assez étendue pour être déjà sensible autre part que dans l’ordre spéculatif. L’une de ces doctrines, venue de l’Allemagne, est le pessimisme, tel à peu près que l’ont fondé Schopenhauer et Hartmann : système accablant, qui livre le monde au mal, fait de l’existence la pire des misères et ne laisse à l’humanité pour s’affranchir d’autre issue que celle d’un volontaire et complet anéantissement. Les idées ont été présentées par un écrivain d’autant plus dangereux que son style a plus de séduction, de charme, sa pensée de nuances fines et discrètes. La doctrine elle-même du pessimisme répugne trop à la nature de l’esprit français, à sa vivacité active et enjouée, pour le gagner jamais sérieusement. Le positivisme renferme de bien autres périls, soit qu’il se présente sous sa première forme, celle d’une séparation systématique entre la science et la métaphysique, soit que de l’abstention il passe à la négation absolue et arrive à cette dernière formule : « Rien ne peut être connu que les faits et les lois qui ne sont que des faits généralisés. » M. Caro, dans une page pleine de gravité, a montré avec force ce que produirait logiquement, si elle venait à triompher, une doctrine qui identifie les lois morales avec les lois physiques, fait de la vie et de la pensée des modes combinés du mouvement, nie par conséquent la personne humaine et la liberté. « Sous l’action lente, mais irrésistible de ces idées, la conscience humaine se décompose et s’énerve. Par un étalage hors de propos d’arguments scientifiques, on l’amène à douter d’elle-même ; elle subit une crise profonde dont les résultats apparaissent successivement au jour et sont loin d’être épuisés. C’est là qu’il faut chercher l’origine de tant de paradoxes, qui demain ne seront plus des paradoxes et deviendront, si l’on n’y prend garde, des vérités acquises : le fait élevé à la hauteur d’un principe, la force primant le droit (quel que soit d’ailleurs l’auteur de ce triste axiome) ;

le nombre considéré comme dernière raison des choses et seul organe de la justice ; le droit individuel sacrifié aux exigences de l’espèce ; la responsabilité morale niée scientifiquement au cœur même de l’homme et à l’origine de tous ses actes ; le droit de punir enlevé à la société, comme une usurpation et un mensonge ; la sanction religieuse ôtée à la conscience, comme une dernière idolâtrie ; le progrès réduit au système fatal de l’évolution, interprété dans un sens purement industriel ; la destinée humaine expliquée par l’amélioration du bien-être et le perfectionnement de la race, unique but de l’homme en dehors des chimères transcendantes, condamnées à disparaître37. »

De bons esprits ont encore vu autre part le contre-coup de ces mêmes doctrines. L’absolu nié dans l’ordre moral, est-il possible de le rétablir dans l’ordre du goût ? Le positivisme ne peut avoir d’esthétique, puisque à ses yeux le beau, comme le vrai, n’a rien d’absolu. Sous ces influences, la critique, même chez d’illustres contemporains, n’a-t-elle pas perdu de sa décision, et n’a-t-elle pas mis son honneur à tout comprendre et à conclure le moins possible ? Le roman, de son côté, n’est-il pas devenu la peinture violente, brutale, ou froidement impassible de l’homme, mais de l’homme livré au fatalisme de ses instincts ? Des successeurs de Balzac un critique a finement écrit : « On dit que Balzac a peint, comme eux et plus qu’eux, la nature, humaine sous des traits qui en dégoûtent ; mais dans Balzac il y avait une imagination qui saisissait, je ne sais quoi de passionné et de triste, des vicissitudes d’accablement et d’exaltation, un cerveau sinistre dont il semblait incapable de secouer le tourment. Sa misanthropie était une fièvre et une hallucination. Elle est en ceux-ci la santé. Je ne vois en eux que     tranquillité suprême, je n’ose ajouter contentement38. »

Dans l’histoire également, la physiologie et même la pathologie, n’ont-elles pas pris une place excessive, comme si c’était seulement dans les misères de l’homme physique qu’il fallût désormais chercher le secret de ses défaillances, et dans l’équilibre de sa santé la raison de ses vertus ? Cette énumération pourrait se poursuivre, et chacun des arts, on le verrait, au contact d’une doctrine qui abaisse l’homme, a reçu des atteintes sérieuses. Serait-il vrai que nous soyons entrés dans la période de notre déclin ? Que notre littérature doive subir cette loi inflexible de décadence proclamée par Lucrèce avec une mélancolie amère :

Nec tenet omnia paullatim tabescere, et ire
Ad capulum, spatio ætatis defessa vetusto39.

Nous n’en voulons rien croire. Plusieurs fois déjà on a vu passer sur une génération de ces souffles qui dessèchent et stérilisent ; mais ils n’ont jamais dominé ni surtout duré. La France a donné raison à Descartes contre Gassendi, à Rousseau contre Diderot. Le matérialisme, qui se glisse aujourd’hui sous le couvert de la science, ne triomphera pas davantage, et le génie français, flamme légère, composée de raison et de sentiment, ne subira jamais cette lourde et grossière doctrine qui, en chassant du monde Dieu, l’âme, la liberté, ôte à la vie son sens, aux lettres et aux arts leur beauté, dégrade les peuples et les prépare à toutes les servitudes.

G. F.

Chefs-d’œuvre de prose. §

Rollin.
(1661-1741.) §

Nous ne saurions mieux ouvrir ce recueil que par quelques pages empruntées à Rollin, au plus éclairé et au plus aimable des maîtres. Le respect de l’enfant, la sollicitude pour tout ce qui intéresse l’éducation de son esprit comme celle de son cœur, les meilleures leçons de la sagesse païenne complétées et comme sanctifiées par les préceptes de l’Évangile, l’attachement aux traditions, mais sans rien d’exclusif ni d’étroit : ce sont là quelques-uns des traits qui recommandent à notre souvenir le nom de Rollin. Né à Paris le 30 janvier 1661, il ne se crut jamais quitte envers l’Université, qui avait donné à son enfance pauvre le bienfait gratuit de l’éducation ; il fit du collège sa véritable patrie ; il y renferma toutes ses joies et toutes ses ambitions. Quand son maître de rhétorique, Hersan, quitta le collège du Plessis pour se consacrer à l’éducation du jeune abbé de Louvois, et dut faire violence à la modestie de son élève et presque lui imposer sa succession, Rollin professa la seconde et la rhétorique au collège du Plessis pendant neuf ans environ (1683 à 1692), et pendant quarante-huit ans (1688 à 1736) il enseigna l’éloquence au Collège royal. Élu recteur en 1694 et perpétué dans cette charge pendant deux ans, il accepta ensuite la principalité du collège de Beauvais, dont l’administration appartenait au Parlement. La sagesse de sa direction releva bientôt la fortune d’une maison autrefois illustre, et tombée alors en décadence. Nous ne suivrons pas d’ailleurs Rollin dans l’histoire de ses charges universitaires, ni dans celle des disgrâces que lui attirèrent ses opinions jansénistes. Où il revit tout entier, c’est dans le Traité des Études, dont les deux premiers volumes parurent en 1726, les deux autres en 1728. Non qu’il ait cherché à attirer l’attention par des nouveautés bruyantes ; loin de là, il ne prétend que rassembler ce qui a été pensé et écrit de plus sage sur l’éducation chez les anciens et chez les modernes ; mais ce qui est vraiment de lui, c’est son âme et son cœur, qu’il mêle à tout, c’est le sentiment profond de la grave mission qu’il accomplit, les voies nouvelles qu’il ouvre à un progrès raisonnable, l’intelligence avec laquelle il étend l’étude des lettres françaises sans diminuer la part des lettres anciennes ; c’est aussi cette langue simple, pure, si française, et qui prolonge jusqu’au milieu du dix-huitième siècle les traditions du siècle de Louis XIV. L’Histoire Ancienne en onze volumes (1730-1738) et l’Histoire Romaine, conduite jusqu’au neuvième volume, furent les derniers travaux de cette vie si laborieuse et si féconde. Montesquieu a loué les histoires de Rollin en des termes qui peuvent s’appliquer à toutes ses œuvres : a Un honnête homme a, par ses ouvrages d’histoire, enchanté le public. C’est le cœur qui parle au cœur. On sent une secrète satisfaction d’entendre parler la vertu : c’est l’abeille de la France. » Rollin mourut à quatre-vingts ans, le 14 septembre 1741. Il appartenait depuis 1701 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres40.

Du véritable but de l’instruction. §

Si l’instruction n’avait pour but que de former l’homme aux belles-lettres et aux sciences ; si elle se bornait à le rendre habile, éloquent, propre aux affaires ; et si, en cultivant l’esprit, elle négligeait de régler le cœur, elle ne répondrait pas à tout ce qu’on a droit d’en attendre, et ne nous conduirait pas à une des principales fins pour lesquelles nous sommes nés. Pour peu qu’on examine la nature de l’homme, ses inclinations, sa fin, il est aisé de reconnaître qu’il n’est pas fait pour lui seul, mais pour la société. La Providence l’a destiné à y remplir quelque emploi. Il est membre d’un corps, dont il doit procurer les avantages : et, comme dans un grand concert de musique, il doit se mettre en état de bien soutenir sa partie, pour rendre l’harmonie parfaite.

Mais dans cette variété infinie de fonctions qui partagent et occupent les hommes, les emplois que l’Etat a le plus d’intérêt de voir bien remplis, sont ceux qui s’exercent par les talents de l’esprit, et qui demandent des connaissances supérieures et plus relevées. Les autres arts, les autres professions, peuvent être négligées jusqu’à un certain point, sans que l’État en reçoive un si notable préjudice. Il n’en est pas de même des emplois qui exigent de la conduite et de la sagesse, puisqu’ils donnent le mouvement à tout le corps de l’État, et qu’ayant plus de part à l’autorité, ils influent plus directement dans les succès du gouvernement et dans la félicité publique.

Or, c’est la vertu seule qui met les hommes en état de bien remplir les postes publics. Ce sont les bonnes qualités du cœur qui donnent le prix aux autres, et qui, en faisant le vrai mérite de l’homme, le rendent aussi un instrument propre à procurer le bonheur de la société. C’est la vertu qui lui donne le goût de la véritable et de la solide gloire ; qui lui inspire l’amour de la patrie, et les motifs pour la bien servir ; qui lui apprend à préférer toujours le bien public au bien particulier ; à ne trouver rien de nécessaire que le devoir ; rien d’estimable que la droiture et l’équité, rien de consolant que le témoignage de sa conscience et l’approbation des gens de bien, rien de honteux que le vice. C’est la vertu qui le rend désintéressé, pour le conserver libre ; qui l’élève au-dessus des flatteries, des reproches, des menaces et des malheurs ; qui l’empêche de céder à l’injustice, quelque puissante et quelque redoutable qu’elle soit ; et qui l’accoutume dans toutes ses démarches à respecter le jugement durable et incorruptible de la postérité, et à ne lui point préférer une fausse et courte lueur de gloire, qui s’évanouit avec la vie comme une légère fumée.

Voilà ce que se proposent les bons maîtres dans l’éducation de la jeunesse. Ils estiment peu les sciences, si elles ne conduisent à la vertu41. Ils comptent pour rien la plus vaste érudition, si elle est sans probité. Ils préfèrent l’honnête homme à l’homme savant ; et en instruisant les jeunes gens de ce que l’antiquité a de plus beau, ils songent moins à les rendre habiles qu’à les rendre vertueux.

Sans cela, en effet, faudrait-il faire tant de cas de ces sortes d’études, qui, selon l’expression d’un sage païen, ne seraient propres qu’à nourrir l’orgueil, et seraient incapables de corriger aucun défaut ? Ex studiorum liberalium vana ostentatione, et nihil sanantibus litteris42. Serviraient-elles à quelqu’un pour guérir ses faux préjugés, ou pour affaiblir ses passions ? Le rendraient-elles plus courageux, plus juste, plus libéral ? Cujus ista errores minuent ? cujus cupiditates prement ? Quem fortiorem, quem justiorem, quem liberaliorem facient43 ?

Sénèque avait emprunté cette solide pensée de la philosophie de Platon, qui établit en plusieurs endroits de ses écrits ce grand principe, que le but de l’éducation et de l’instruction des jeunes gens, aussi bien que du gouvernement des peuples, est de les rendre meilleurs ; et que quiconque s’écarte de cette fin, quelque mérite qu’il paraisse avoir d’ailleurs, n’est point véritablement digne de l’estime ni de l’approbation du public. C’est le jugement que ce grand philosophe portait de l’un des plus illustres citoyens d’Athènes, qui avait longtemps gouverné la République avec une réputation extraordinaire, qui avait rempli la ville de temples, de théâtres, de statues, d’édifices publics ; qui l’avait ornée par les monuments les plus célèbres et rendue toute brillante d’or ; qui avait épuisé ce que la sculpture, la peinture et l’architecture ont de plus beau et de plus grand, et avait établi dans ses ouvrages le modèle et la règle du goût de toute la postérité. Mais Platon demandait si l’on pouvait nommer un seul homme, citoyen ou étranger, esclave ou libre, à commencer par ses propres enfants, que Périclès eût rendu par ses soins plus sage et plus homme de bien. Il remarquait très judicieusement qu’il avait, au contraire, par sa conduite fait perdre aux Athéniens les vertus de leurs ancêtres, et qu’ils les avaient rendus paresseux, mous, causeurs, curieux, amateurs de folles dépenses, admirateurs des choses vaines et superflues. D’où il laissait à conclure que c’était à tort qu’on donnait de si grandes louanges à son administration, puisqu’il n’en méritait pas plus qu’un écuyer qui, s’étant chargé de dresser un beau cheval, ne lui aurait appris qu’à broncher, qu’à être rude, pesant, vicieux, ombrageux44.

Il est aisé de faire l’application de ce principe à l’étude des belles lettres et des sciences. Il nous apprend, non à les négliger, mais à en tirer tout le fruit qu’on en doit attendre ; à les considérer, non comme notre fin, mais comme des moyens qui peuvent nous y conduire45. Elles n’ont pas pour objet immédiat la vertu, mais elles y préparent ; et elles sont à son égard ce que les premiers éléments de la grammaire sont à l’égard des belles-lettres mêmes et des sciences, c’est-à-dire des instruments très utiles, si l’on sait en faire un bon usage.

Traité des Etudes, Discours préliminaire.

Du goût. §

Le goût46 est un discernement délicat, vif, net et précis de toute la beauté, la vérité et la justesse des pensées et des expressions qui entrent dans un discours47. Il distingue ce qu’il y a de conforme aux plus exactes bienséances, de propre à chaque caractère, de convenable aux différentes circonstances. Et pendant qu’il remarque par un sentiment fin et exquis les grâces, les tours, les manières, les expressions les plus capables de plaire, il aperçoit aussi tous les défauts qui produisent un effet contraire, et il démêle en quoi précisément consistent ces défauts et jusqu’où ils s’écartent des règles sévères de l’art et des vraies beautés de la nature.

Cette heureuse qualité, que l’on sent mieux qu’on ne peut la définir, est moins l’effet du génie que du jugement, et d’une espèce de raison naturelle perfectionnée par l’étude. Elle sert dans la composition à guider l’esprit et à le régler. Elle fait usage de l’imagination, mais sans s’y livrer, et en demeure toujours maîtresse. Elle consulte en tout la nature, la suit pas à pas, et en est une fidèle expression. Sobre et retenue au milieu de l’abondance et des richesses, elle dispense avec mesure et avec sagesse les beautés et les grâces du discours. Elle ne se laisse jamais éblouir par le faux, quelque brillant qu’il soit. Elle est également blessée du trop et du trop peu48. Elle sait s’arrêter précisément où il faut, et retranche sans regret et sans pitié tout ce qui est au-delà du beau et du parfait. C’est le défaut49 de cette qualité qui fait le vice de tous les styles corrompus : de l’enflure, du faux brillant, des pointes.

Ce goût, simple et unique dans son principe, se varie et se multiplie en une infinité de manières, de sorte pourtant que sous mille formes différentes, en prose ou en vers, dans un style étendu ou serré, sublime50 ou simple, enjoué ou sérieux, il est toujours le même, et porte partout un certain caractère de vrai et de naturel, qui se fait d’abord sentir à quiconque a du discernement. On ne peut pas dire que le style de Térence, de Phèdre, de Salluste, de César, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile, d’Horace, soit le même. Ils ont tous, néanmoins, s’il est permis de parler ainsi, une certaine teinture d’esprit qui leur est commune, et qui dans cette diversité de génie et de style les rapproche et les réunit, et met une différence sensible entre eux et les autres écrivains qui ne sont pas marqués au coin de la bonne antiquité.

J’ai dit que ce discernement était une espèce de raison naturelle perfectionnée par l’étude. En effet, tous les hommes apportent avec eux en naissant les premiers principes du goût, aussi bien que ceux de la rhétorique et de la logique. La preuve en est qu’un bon orateur est presque toujours infailliblement approuvé du peuple, et qu’il n’y a sur ce point, comme le remarque Cicéron, aucune différence de sentiment et de goût entre les ignorants et les savants51.

Il en est ainsi de la musique et de la peinture. Un concert, dont toutes les parties sont bien composées et bien exécutées, tant pour les instruments que pour les voix, plaît généralement. Qu’il y survienne quelque discordance, quelque cacophonie, elle révolte ceux mêmes qui ignorent absolument ce que c’est que musique. Ils ne savent pas ce qui les choque, mais ils sentent que leurs oreilles sont blessées. C’est que la nature leur a donné du goût et du sentiment pour l’harmonie. De même un beau tableau charme et enlève un spectateur, qui n’a aucune idée de peinture. Demandez-lui ce qui lui plaît, et pourquoi cela lui plaît : il ne pourra pas aisément en rendre compte, ni en dire les véritables raisons ; mais le sentiment fait à peu près en lui ce que l’art et l’usage font dans les connaisseurs.

Il en faut dire autant du goût, dont nous parlons ici. Presque tous les hommes en ont en eux-mêmes les premiers principes, quoique dans la plupart ils soient peu développés faute d’instruction ou de réflexion ; et qu’ils soient même étouffés ou corrompus par une éducation vicieuse, par de mauvaises coutumes, par les préventions dominantes du siècle et du pays.

Quelque dépravé néanmoins que soit le goût, il ne périt pas entièrement. Il en reste toujours dans les hommes des points fixes, gravés au fond de leur esprit, dans lesquels ils conviennent52 et se réunissent. Quand ces semences secrètes sont cultivées avec quelque soin, elles peuvent être conduites à une perfection plus distincte et plus démêlée. Et s’il arrive que ces premières notions soient réveillées par quelque lumière dont l’éclat rende les esprits attentifs aux règles immuables du vrai et du beau, qui en découvre les suites naturelles et les conséquences nécessaires, et qui leur serve en même temps de modèle pour en faciliter l’application, on voit ordinairement les plus sensés se détromper avec joie de leurs vieilles erreurs, corriger la fausseté de leurs anciens jugements, revenir à ce qu’un goût épuré et sûr a de plus juste, de plus délicat et de plus fin, et y entraîner peu à peu tous les autres.

Ibid.

Massillon.
(1663-1742.) §

A entendre La Bruyère et Fénelon, il semble que l’éloquence sacrée, à la fin du dix-septième siècle, soit en pleine décadence, et l’on s’étonne que Fénelon du moins n’ait pas reconnu ce que la gloire naissante de Massillon avait de solide. La raison qui explique la sévérité de leurs jugements, c’est que l’éloquence de la chaire subissait, en effet, une transformation, et leur foi, comme leur goût, s’en inquiétait. Bossuet avait maintenu au dogme la place essentielle dans le sermon. La morale découlant de la doctrine lui demeurait subordonnée. Déjà, chez Bourdaloue, la place faite au mystère qui s’adresse à la foi, avait été restreinte au profit de la morale qui s’adresse à la raison. Ce caractère nouveau s’accusait encore plus chez Massillon. Si la parole chrétienne y perdait quelque chose de son autorité doctrinale, il faut dire aussi que c’était la seule voie par laquelle elle pût atteindre un auditoire nouveau. "La philosophie, a bien dit M. Nisard, parlait aux imaginations ; elle avait la faveur de la mode ; il fallait que la chaire lui disputât les esprits, et, comme la philosophie se piquait de n’avoir affaire qu’à la raison, la chaire s’accoutumait à retirer du débat le dogme qui veut le sacrifice de la raison, et n’y laissait que la morale dont les plus incrédules s’accommodent. » L’orateur qui donna le plus d’éclat à ce genre de prédication est Massillon. Né le 24 juin 1663 à Hyères en Provence, il prit l’habit de l’Oratoire, que Malebranche avait illustré, et, devenu le prédicateur préféré de Louis XIV vieillissant, il reçut un jour du roi cet éloge délicat : " Mon père, j’ai entendu dans ma chapelle plusieurs prédicateurs dont j’ai été très satisfait ; mais après vous avoir entendu, j’ai toujours été mécontent de moi-même. » On a retenu l’exorde célèbre de Massillon devant le cercueil de Louis XIV. L’histoire de l’oraison funèbre au dix-septième siècle ne pouvait s’achever d’une manière qui en résumât mieux toutes les leçons. Nommé à l’évêché de Clermont en 1717, Massillon fut chargé l’année suivante de prêcher le carême devant le roi Louis XV, âgé de huit ans. Ce fut l’origine du Petit Carême, l’œuvre de Massillon la plus populaire. Reçu en 1719 à l’Académie française, il rentra dans son diocèse et ne songea plus qu’à remplir scrupuleusement ses devoirs d’évêque. Il mourut en 1742. Les œuvres de Massillon comprennent, outre le Petit Carême, un Grand Carême53, un Avent, des Discours synodaux, des Paraphrases de Psaumes, etc. Sans le placer sur le même rang que Bossuet et Bourdaloue, sachons apprécier chez Massillon une fine connaissance du cœur humain, l’art de persuader par une parole insinuante, un style plein de douceur, de grâce naturelle, une expression heureuse qui met en lumière les côtés populaires de la religion : la charité, le devoir de l’aumône, l’égalité des hommes54.

Les vrais grands hommes. §

Le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros ; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes ; il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même ; il est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples que de dompter une passion : la morale même des païens en est convenue. Du moins les combats où président la fermeté, la grandeur du courage, la science militaire, sont de ces actions rares que l’on peut compter aisément dans le cours d’une longue vie ; et quand il ne faut être grand que certains moments, la nature ramasse toutes ses forces, et l’orgueil, pour un peu de temps, peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite. Si vous vous lassez un instant, vous périssez : la victoire même a ses dangers ; l’orgueil, loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre55 : tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous ; votre cœur lui-même vous dresse des embûches ; il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot, on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis ; mais qu’il est grand d’être toujours plus fort que soi-même !

Telle est pourtant la gloire de la religion : la philosophie découvrait la honte des passions, mais elle n’apprenait pas à les vaincre ; et ses préceptes pompeux étaient plutôt l’éloge de la vertu que le remède du vice.

Il était même nécessaire à la gloire et au triomphe de la religion que les plus grands génies et toute la force de la raison humaine se fut épuisée pour rendre les hommes vertueux. Si les Socrate et les Platon n’avaient pas été les docteurs du monde avant Jésus-Christ, et n’eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les hommes par la force seule de la raison, l’homme aurait pu faire honneur de sa vertu à la supériorité de sa raison, ou à la beauté de la vertu même ; mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages, et il fallait que les vains essais de la philosophie préparassent de nouveaux triomphes à la grâce.

C’est elle enfin qui a montré à la terre le véritable sage, que tout le faste et tout l’appareil de la raison humaine nous annonçait depuis si longtemps56. Elle n’a pas borné toute sa gloire, comme la philosophie, à essayer d’en former à peine un dans chaque siècle parmi les hommes ; elle en a peuplé les villes, les empires, les déserts ; et l’univers entier a été pour elle un autre Lycée57, où, au milieu des places publiques, elle a prêché la sagesse à tous les hommes. Ce n’est pas seulement parmi les peuples les plus polis qu’elle a choisi ses sages ; le Grec et le Barbare, le Romain et le Scythe, ont été également appelés à sa divine philosophie : ce n’est pas aux savants tout seuls qu’elle a réservé la connaissance sublime de ses mystères ; le simple a prophétisé comme le sage, et les ignorants eux-mêmes sont devenus ses docteurs et ses apôtres : il fallait que la véritable sagesse pût devenir la sagesse de tous les hommes.

Que dirai-je ? Sa doctrine était insensée en apparence, et les philosophes soumirent leur raison orgueilleuse à cette sainte folie ; elle n’annonçait que des croix et des souffrances, et les Césars devinrent ses disciples ; elle seule vint apprendre aux hommes que la chasteté, l’humilité, la tempérance, pouvaient être assises sur le trône, et que le siège des passions et des plaisirs pouvait devenir le siège de la vertu et de l’innocence : quelle gloire pour la religion !

Mais, si la piété des grands est glorieuse à la religion, c’est la religion toute seule qui fait la gloire véritable des grands. De tous leurs titres, le plus honorable c’est la vertu : un prince, maître de ses passions ; apprenant sur lui-même à commander aux autres ; ne voulant goûter de l’autorité que les soins et les peines que le devoir y attache ; plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisent en vertus ; regardant comme l’unique privilège de son rang l’exemple qu’il est obligé de donner aux peuples ; n’ayant point d’autre frein ni d’autre règle que ses désirs58, et faisant pourtant à tous ses désirs un frein de la règle même ; voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses passions, et ne se croyant fait lui-même que pour servir à leurs besoins ; pouvant abuser de tout, et se refusant même ce qu’il aurait eu droit de se permettre ; en un mot, entouré de tous les attraits du vice, et ne leur montrant jamais que la vertu : un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que la foi puisse donner à la terre ; une seule de ses journées compte plus d’actions glorieuses que la longue carrière d’un conquérant : l’un a été le héros d’un jour, et l’autre l’est de toute la vie.

Petit Carême, Sermon pour le jour de Pâques.

L’affabilité. §

L’affabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur. Les descendants de ces races illustres et anciennes, auxquels personne ne dispute la supériorité du nom et l’antiquité de l’origine, ne portent point sur leur front l’orgueil de leur naissance : ils vous la laisseraient ignorer, si elle pouvait être ignorée59. Les monuments publics en parlent assez, sans qu’ils en parlent eux-mêmes : on ne sent leur élévation que par une noble simplicité : ils se rendent encore plus respectables en ne souffrant qu’avec peine le respect qui leur est dû ; et, parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et l’affabilité est la seule distinction qu’ils affectent. Ceux, au contraire, qui se parent d’une antiquité douteuse, et à qui l’on dispute tout bas l’éclat et les prééminences60 de leurs ancêtres, craignent toujours qu’on n’ignore la grandeur de leur race, l’ont sans cesse dans la bouche61, croient en assurer la vérité par une affectation d’orgueil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres ; et, en exigeant au-delà de ce qui leur est dû, ils font qu’on leur conteste même ce qu’on devrait leur rendre.

En effet, on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand : quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l’ont placé, c’est-à-dire qu’il62 n’était pas fait pour monter si haut. Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes : rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n’est plus haut qu’elles.

La fierté prend donc sa source dans la médiocrité, ou n’est plus qu’une ruse qui la cache ; c’est une preuve certaine qu’on perdrait en se montrant de trop près : on couvre de la fierté des défauts et des faiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même ; on fait de l’orgueil le supplément, si j’ose parler ainsi, du mérite63 ; et on ne sait pas que le mérite n’a rien qui lui ressemble moins que l’orgueil.

Aussi les plus grands hommes, et les plus grands rois, ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite64 venait exposer simplement à David ses chagrins domestiques ; et si l’éclat du trône était tempéré par l’affabilité du souverain, l’affabilité du souverain relevait l’éclat et la majesté du trône.

Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant lesquels c’était un crime digne de mort pour Esther même d’oser paraître sans ordre65, et dont la seule présence glaçait le sang dans les veines des suppliants, n’étaient plus, vus de près, que de faibles idoles, sans âme, sans vie, sans courage, sans vertu, livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce, comme s’ils n’avaient pas été dignes de se montrer aux hommes, ou que des hommes faits comme eux n’eussent pas été dignes de les voir : l’obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté.

Il y a dans l’affabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands, qui fait qu’on ne craint point de s’avilir en s’abaissant66, et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique : c’est être faible et timide que d’être inaccessible et fier.

D’ailleurs, en quoi les princes et les grands qui n’offrent jamais aux peuples qu’un front sévère et dédaigneux sont plus excusables, c’est qu’il leur en coûte si peu de se concilier les cœurs : il ne faut pour cela ni effort ni étude ; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit. Le peuple leur compte tout ; leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi, dit l’Écriture, est la vie et la félicité des peuples, et son air doux et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : In hilaritate vultus regis, vita ; et clementia ejus quasi imber serotinus67.

Et peut-on laisser aliéner des cœurs qu’on peut gagner à si bas prix ? n’est-ce pas s’avilir soi-même que de dépriser68 à ce point toute l’humanité ? et mérite-t-on le nom de grand, quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes ?

Il est vrai que souvent c’est l’humeur toute seule, plutôt que l’orgueil, qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables : c’est une inégalité de caprice plus que de fierté69. Occupés de leurs plaisirs, et lassés des hommages, ils ne les reçoivent plus qu’avec dégoût : il semble que l’affabilité leur devienne un devoir importun, et qui leur est à charge. A force d’être honorés, ils sont fatigués des honneurs qu’on leur rend, et ils se dérobent souvent aux hommages publics pour se dérober à la fatigue d’y paraître sensibles. Mais qu’il faut être né dur pour se faire même une peine de paraître humain ! N’est-ce pas une barbarie, non seulement de n’être pas touché, mais de recevoir même avec ennui les marques d’amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis ? n’est-ce pas déclarer tout haut qu’on ne mérite pas l’affection des peuples, quand on en rebute les plus tendres témoignages70 ? Peut-on alléguer là-dessus les moments d’humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l’autorité traînent après soi ? L’humeur est-elle donc le privilège des grands, pour être l’excuse de leurs vices ?

Ibid., IV° Dimanche.

Le prix du temps. §

Si nous avions à vivre une longue suite de siècles sur la terre, ce temps, il est vrai, serait encore trop court pour être employé à mériter un bonheur immortel ; mais du moins, nous pourrions regagner sur la longueur ces pertes passagères ; du moins, les jours et les moments perdus ne formeraient que comme un point imperceptible dans cette longue suite de siècles que nous aurions à passer ici-bas. Mais, hélas ! toute notre vie n’est elle-même qu’un point imperceptible71 : la plus longue dure si peu ; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu’on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi dire, qu’un instant sur la terre : semblables à ces feux errants qu’on voit dans les airs au milieu d’une nuit obscure, nous ne paraissons que pour disparaître en un clin d’œil, et nous replonger pour toujours dans des ténèbres éternelles : le spectacle que nous donnons au monde n’est qu’un éclair qui s’éteint en naissant ; nous le disons tous les jours nous-mêmes. Hélas ! où prendre des jours et des moments de reste dans une vie qui n’est qu’un moment elle-même ? Et encore, si vous retranchez de ce moment ce que vous êtes obligés d’accorder aux besoins indispensables du corps, aux devoirs de votre état, aux événements imprévus, aux bienséances inévitables de la société, que reste-t-il pour vous, pour Dieu, pour l’éternité ? et ne sommes-nous pas dignes de pitié de ne savoir encore quel usage faire de ce peu qui nous reste, et de recourir à mille artifices qui nous aident à n’en pas sentir la longueur et la durée ?

Un criminel condamné à mort, et à qui on ne laisserait qu’un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre72, se plaindrait-il de la longueur et de la durée du temps que la bonté du juge lui aurait accordé ? En serait-il embarrassé ? Chercherait-il des amusements frivoles, pour l’aider à passer ces moments précieux qu’on lui laisse pour mériter son pardon et sa délivrance ? Ne mettrait-il pas à profit un intervalle si décisif pour sa destinée ? Ne remplacerait-il pas par le sérieux, par la vivacité, par la continuité des soins, ce qui manquerait à la brièveté du temps qu’on lui aurait accordé ? Insensés que nous sommes ! notre arrêt est prononcé ; nos crimes rendent notre condamnation certaine : on nous laisse encore un jour pour éviter ce malheur, et changer la rigueur de notre sentence éternelle ; et ce jour unique, et ce jour rapide, nous le passons indolemment en des occupations vaines, oiseuses, puériles ; et ce jour précieux nous est à charge, nous ennuie ; nous cherchons comment l’abréger, à peine trouvons-nous assez d’amusements pour en remplir le vide : nous arrivons au soir sans avoir fait d’autre usage du jour qu’on nous laisse, que de nous être rendus encore plus dignes de la condamnation que nous avions déjà méritée.

Et encore que savons-nous si l’abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse, n’obligera pas sa justice de l’abréger, et d’en retrancher une partie ? Que d’accidents imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si limitée, et moissonner dans nos plus beaux ans l’espérance d’une plus longue vie ! Que de morts soudaines et étonnantes, et toujours la juste peine de l’usage indigne qu’on faisait de la vie73 ! Quel siècle, quel règne vit jamais tant de ces tristes exemples74 ? C’étaient autrefois des accidents rares et singuliers ; ce sont aujourd’hui des événements de tous les jours : soit que nos crimes nous attirent ce châtiment ; soit que nos excès, inconnus à nos pères, nous y conduisent ; ce sont aujourd’hui les morts les plus communes et les plus fréquentes. Comptez, si vous le pouvez, ceux de vos proches, de vos amis, de vos maîtres, que la mort terrible a surpris tout d’un coup sans préparation, sans repentir, sans avoir eu un instant, sans penser à eux-mêmes, au Dieu qu’ils avaient outragé, à leurs crimes qu’ils n’ont pas eu loisir de connaître, loin de les détester ; sans le secours des derniers remèdes de l’Église, qu’on a été obligé de hasarder sur leur cadavre, et à qui le temps a été refusé à la mort, parce qu’ils en avaient toujours abusé pendant leur vie !

Grand Dieu ! Voilà déjà la plus grande et la plus belle partie de ma vie passée et toute perdue75, il n’y a pas eu jusques ici dans tous mes jours un seul jour sérieux, un seul jour pour vous, pour mon salut, pour l’éternité : toute ma vie n’est qu’une fumée qui ne laisse rien de réel et de solide à la main qui la rappelle et qui la ramasse76. Grand Dieu ! Traînerai-je jusqu’à la fin mes jours dans cette triste inutilité, dans cet ennui qui me poursuit au milieu de mes plaisirs et des efforts que je fais pour l’éviter ? La dernière heure me surprendra-t-elle chargé du vide de toutes mes années ? Et n’y aura-t-il dans toute ma course de sérieux que le dernier moment qui la terminera, et qui décidera de mes destinées éternelles ? Quelle vie, grand Dieu ! Pour une âme destinée à vous servir, appelée à la société immortelle de votre Fils et de vos Saints, enrichie de vos dons, et par eux capable de faire des œuvres dignes de l’éternité ! Quelle vie qu’une vie qui n’est rien, qui ne se propose rien, qui ne remplit un temps qui décide de tout pour elle qu’en ne faisant rien, qu’en ne comptant pour bien passés que les jours et les moments qui lui échappent !

Carême, Lundi de la Passion.

L’immortalilé de l’âme. §

Si tout doit finir avec nous, si l’homme ne doit rien attendre après cette vie, et que ce soit ici notre patrie, notre origine, et la seule félicité que nous pouvons nous promettre, pourquoi n’y sommes-nous pas heureux ? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens, pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire, et laissent-ils toujours un fond d’ennui et de tristesse dans notre cœur ? Si l’homme n’a rien au-dessus de la bête, que ne coule-t-il ses jours comme elle, sans souci, sans inquiétude, sans dégoût, sans tristesse, dans la félicité des sens et de la chair ? Si l’homme n’a point d’autre bonheur à espérer qu’un bonheur temporel, pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la terre ? D’où vient que les richesses l’inquiètent, que les honneurs le fatiguent, que les plaisirs le lassent, que les sciences le confondent77, et irritent sa curiosité loin de la satisfaire, que la réputation le gêne et l’embarrasse, que tout cela ensemble ne peut remplir l’immensité de son cœur, et lui laisse encore quelque chose à désirer ? Tous les autres êtres, contents de leur destinée, paraissent heureux à leur manière dans la situation où l’Auteur de la nature les a placés. L’homme seul est inquiet et mécontent ; l’homme seul est en proie à ses désirs, se laisse déchirer par des craintes, trouve son supplice dans ses espérances, devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; l’homme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer.

D’où vient cela, ô homme ? Ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé ; que vous êtes fait pour le ciel, que votre cœur est plus grand que le monde, que la terre n’est pas votre patrie, et que tout ce qui n’est pas Dieu n’est rien pour vous ? Répondez si vous pouvez, ou plutôt interrogez votre cœur, et vous serez fidèle78.

En second lieu, si tout meurt avec le corps, qui est-ce qui a pu persuader à tous les hommes, de tous les siècles et de tous les pays, que leur âme était immortelle ? D’où a pu venir au genre humain cette idée étrange d’immortalité ? Un sentiment si éloigné de la nature de l’homme, puisqu’il ne serait né que pour les fonctions des sens, aurait-il pu prévaloir sur la terre79 ? Car si l’homme, comme la bête, n’est fait que pour le temps, rien ne doit être plus incompréhensible pour lui que la seule idée d’immortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devraient vivre et n’avoir pour objet qu’une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner, ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentiments, et des idées si sublimes ? Cependant cette idée si extraordinaire est devenue l’idée de tous les hommes : cette idée si opposée même aux sens, puisque l’homme, comme la bête, meurt tout entier à nos yeux, s’est établie sur toute la terre. Ce sentiment, qui n’aurait pas dû même trouver un inventeur dans l’univers, a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples, les plus sauvages comme les plus cultivés, les plus polis comme les plus grossiers, les plus infidèles comme les plus soumis à la foi.

Car, remontez jusqu’à la naissance des siècles, parcourez toutes les nations, lisez l’histoire des royaumes et des empires, écoutez ceux qui reviennent des îles les plus éloignées : l’immortalité de l’âme a toujours été et est encore la croyance de tous les peuples de l’univers80. La connaissance d’un seul Dieu a pu s’effacer sur la terre ; sa gloire, sa puissance, son immensité, ont pu s’anéantir, pour ainsi dire, dans le cœur et dans l’esprit des hommes. Des peuples entiers et sauvages81 peuvent vivre encore sans culte, sans religion, sans Dieu dans ce monde ; mais ils attendent tous un avenir ; mais le sentiment de l’immortalité de l’âme n’a pu s’effacer de leur cœur ; mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort, et, en oubliant Dieu, ils n’ont pu ne pas se sentir eux-mêmes.

Or, d’où vient que des hommes si différents d’humeurs, de culte, de pays, de sentiments, d’intérêts, de figure même, et qui à peine paraissent entre eux de même espèce, conviennent tous pourtant en ce point, et veulent tous être immortels ? Ce n’est pas ici une collusion82 : car comment ferez-vous convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles ? Ce n’est pas un préjugé de l’éducation : car les mœurs, les usages, le culte, qui d’ordinaire sont la suite des préjugés83, ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples ; le sentiment de l’immortalité leur est commun à tous. Ce n’est pas une secte : car, outre que c’est la religion universelle du monde, ce dogme n’a point eu de chef et de protecteur ; les hommes se le sont persuadé eux-mêmes, ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres ; et, seul depuis le commencement des choses, il a passé des pères aux enfants, et s’est toujours maintenu sur la terre. O vous qui croyez être un amas de boue, sortez donc du monde, où vous vous trouvez seul de votre avis ; allez donc chercher dans une autre terre des hommes d’une autre espèce, et semblables à la bête : ou plutôt ayez horreur de vous-même de vous trouver comme seul dans l’univers, de vous révolter contre toute la nature, de désavouer votre propre cœur ; et reconnaissez, dans un sentiment commun à tous les hommes, l’impression commune de l’auteur qui les a formés.

Carême, lre semaine, Lundi.

Lesage.
(1668-1747.) §

Le Sage naquit en 1668, à Sarzeau, dans la presqu’île de Rhuys, en basse Bretagne, non loin de Saint-Gildas, où Abélard fut abbé. Après avoir étudié chez les jésuites de Vannes, il vint à Paris en 1692, et préféra bientôt à la carrière des finances, où il avait été d’abord engagé, la vie indépendante d’homme de lettres. Pauvre et fier, condamné à un travail trop rapide, il tarda longtemps à donner toute la mesure de son talent. Mais, en 1707, une piquante comédie, Crispin rival de son maître, et le roman du Diable boiteux, révélèrent chez Le Sage, avec une gaieté naturelle et pleine de verve, une singulière connaissance de l’homme, le don du récit et de la mise en scène. Deux ans après (1709), Le Sage essayait avec un rare bonheur la comédie de caractère. Les gens de finance étaient un sujet neuf au théâtre. Molière, peut-être de parti pris, les avait évités. Dans Turcaret, Le Sage flétrit courageusement les scandaleuses fortunes des traitants et leurs mœurs corrompues. Malgré la gaieté qui anime cet ouvrage, l’impression en est triste. La vie nous y est montrée comme un cercle de trahisons où des fourbes sont sans cesse occupés à se dépouiller les uns les autres. « Nous voudrions, ajoute M. Patin, trouver exprimée dans la comédie cette réclamation du sentiment moral qui se révolte en nous. » Le Sage, cependant, eut raison de revenir à son vrai génie, celui de conteur, et ce fut en 1715 qu’il publia les deux premiers volumes de Gil Blas. Le troisième, qui est le plus remarquable, parut en 1724, et le quatrième, plus faible, onze ans après, en 1735. Le Diable boiteux, en réalité, avait été comme une première épreuve de Gil Blas, et Asmodèe n’est pas sans quelque ressemblance avec ce personnage si vivant, si actif, curieux de tout savoir, résolu à faire fortune et à n’être dupe ni de rien, ni de personne. Sans doute à Gil Blas, pris dans la moyenne de l’humanité, il manque trop un certain sens de délicatesse morale, et nous nous garderons de le proposer en exemple. Il convient d’observer cependant que, par fatigue et dégoût, il rompt à la fin avec les compagnies suspectes qu’il a trop longtemps fréquentées, et Le Sage veut par là sans doute nous faire entendre que l’expérience, au défaut du devoir, suffirait encore pour nous conseiller la vertu. La leçon ainsi donnée restera incertaine. Mais si Le Sage manque de sévérité morale, il mérite, comme observateur et comme peintre, d’avoir une place entre La Bruyère et Molière. Sous l’illusion légère du costume espagnol, aucun livre n’est plus français que Gil Blas : français par la vie sociale dont il est le tableau, par la marche rapide de la narration, par l’ironie légère qui y circule, par la grâce aisée d’un style naturel et aimable. Les autres romans de Le Sage (Guzman d’Alfarache, Estenavüle Gonzalès, le Bachelier de Salamanque, etc.) n’ont rien ajouté à sa renommée, non plus que les nombreuses pièces qu’il se réduisit à faire pendant plus de vingt ans pour les théâtres de la foire. Sans ambition, jaloux de son indépendance, il vécut obscur et dans une situation de fortune qui ne cessa pas d’être médiocre. Ce fut à Boulogne-sur-Mer, où il s’était retiré, auprès du second de ses enfants, qu’il s’éteignit presque octogénaire le 17 novembre 174784.

Premier exploit de Gil Blas. §

Gil Blas, allant d’Oviédo à Salamanque, est tombé dans les mains d’une bande de voleurs. Ceux-ci le retiennent pendant six mois dans leur souterrain. Pour le dresser à la gloire, ils l’emmènent avec eux cueillir les lauriers sur les grands chemins. Gil Blas raconte sa première expédition.

Ce fut sur la fin d’une nuit de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J’étais armé comme eux d’une carabine, de deux pistolets, d’une épée et d’une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu’on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m’éblouir ; mais peu à peu mes yeux s’accoutumèrent à le souffrir.

Nous passâmes auprès de Pontferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon, dans un endroit d’où, sans être vus, nous pouvions voir tous les passants. Là nous attendions que la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de l’ordre de Saint-Dominique, monté, contre l’ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule. « Dieu soit loué, s’écria le capitaine en riant, voici le chef-d’œuvre de Gil Blas. Il faut qu’il aille détrousser ce moine : voyons comme il s’y prendra. » Tous les voleurs jugèrent qu’effectivement cette commission me convenait, et ils m’exhortèrent à m’en acquitter. « Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule. — Non, non, dit Rolando, elle n’en vaut pas la peine ; apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence : c’est tout ce que nous exigeons de toi. — Je vais donc, repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d’essai ; j’espère qu’ils m’honoreront de leurs suffrages. » Là-dessus, je sortis du bois, et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l’action que j’allais faire, car il n’y avait pas assez longtemps que j’étais avec ces brigands pour la faire sans répugnance. J’aurais bien voulu m’échapper de ce moment-là ; mais la plupart des voleurs étaient encore mieux montés que moi : ils m’eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses et m’auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serais très mal trouvé. Je n’osai donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis le père et lui demandai la bourse, en lui présentant le bout d’un pistolet. Il s’arrêta tout court pour me considérer ; et, sans paraître fort effrayé : « Mon enfant, dit-il, vous êtes bien jeune ; vous faites de bonne heure un vilain métier. — Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu’il est, je voudrais l’avoir commencé plus tôt. — Ah ! Mon fils, répliqua le bon religieux, qui n’avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que dites-vous ? Quel aveuglement ! Souffrez que je vous représente l’état malheureux…

Oh ! Mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve de morale, s’il vous plaît : je ne viens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons ; il ne s’agit point ici de cela ; il faut que vous me donniez des espèces. Je veux de l’argent. — De l’argent ? me dit-il d’un air étonné ; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d’argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout ; on nous loge, on nous nourrit, et l’on ne nous demande pour cela que des prières. Enfin, nous ne portons pas d’argent sur la route ; nous nous abandonnons à la Providence. — Eh ! Non, non, lui répartis-je, vous ne vous y abandonnez pas ; vous avez toujours de bonnes pistoles pour être plus sûrs de la Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons : mes camarades, qui sont dans ce bois, s’impatientent ; jetez tout à l’heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue. »

A ces mots, que je prononçai d’un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie. « Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu’il le faut absolument. Je vois bien qu’avec vous autres les figures de rhétorique sont inutiles. » En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu’il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu’il pouvait continuer son chemin, ce qu’il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui, démentant l’opinion que j’avais d’elle, prit tout à coup un assez bon train. Tandis qu’il s’éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse, qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et je regagnai promptement le bois, où les voleurs m’attendaient avec impatience pour me féliciter, comme si la victoire que je venais de remporter m’eût coûté beaucoup. A peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s’empressaient de m’embrasser. « Courage, Gil Blas, me dit Rolando, tu viens de faire des merveilles. J’ai eu les yeux attachés sur toi pendant ton expédition ; j’ai observé ta contenance ; je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grand chemin, ou je ne m’y connais pas. » Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction, et m’assurèrent que je ne pouvais manquer de l’accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu’ils avaient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir. Après qu’ils m’eurent d’autant plus loué que je méritais moins de l’être, il leur prit envie d’examiner le butin dont je revenais chargé. « Voyons, dirent-ils, voyons ce qu’il y a dans la bourse du religieux. — Elle doit être bien garnie, continua l’un d’eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. » Le capitaine délia la bourse, l’ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées dAgnus Dei85, avec quelques scapulaires. A la vue d’un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés.

« Vive Dieu ! s’écria le lieutenant, nous avons bien de l’obligation à Gil Blas : il vient, pour son coup d’essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie. » Cette plaisanterie en attira d’autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasié, commencèrent à s’égayer sur la matière.

Il leur échappa mille traits qu’il ne m’est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul, je ne riais pas. Il est vrai que les railleurs m’en ôtaient l’envie en se réjouissant ainsi à mes dépens. Chacun me lança son trait et le capitaine me dit : « Ma foi, Gil Blas, je te conseille en ami de ne plus te jouer aux moines : ce sont gens trop fins et trop rusés pour toi. »

Gil Blas, liv. I, ch. vii.

Gil Blas chez l’archevêque de Grenade. §

Le jour suivant, Monseigneur me fit appeler de bon matin. C’était pour me donner une homélie à transcrire. Mais il me recommanda de la copier avec toute l’exactitude possible. Je n’y manquai pas : je n’oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi la joie qu’il en témoigna fut mêlée de surprise. « Père éternel ! s’écria-t-il avec transport lorsqu’il eut parcouru des yeux tous les feuillets de ma copie, vit-on jamais rien de plus correct ? Vous êtes trop bon copiste pour n’être pas grammairien. Parlez-moi confidemment, mon ami : n’avez-vous rien trouvé, en écrivant, qui vous ait choqué ? quelque négligence dans le style ou quelque terme impropre ? Cela peut fort bien m’être échappé dans le feu de la composition. — Oh ! Monseigneur, lui répondis-je d’un air modeste, je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques ; et quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrages de Votre Grandeur braveraient ma censure. » Le prélat sourit de ma réponse. Il ne répliqua point ; mais il me laissa voir, au travers de toute sa piété, qu’il n’était pas auteur impunément.

J’achevai de gagner ses bonnes grâces par cette flatterie. Je lui devins plus cher de jour en jour, et j’appris enfin que j’en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même ; et voici à quelle occasion. Un soir il répéta devant moi avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu’il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. Il ne se contenta pas de me demander ce que j’en pensais en général ; il m’obligea de lui dire les endroits qui m’avaient le plus frappé. J’eus le bonheur de lui citer ceux qu’il estimait davantage, ses morceaux favoris. Par là, je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d’un ouvrage. « Voilà, s’écria-t-il, ce qu’on appelle avoir du goût et du sentiment ! Va, mon ami, tu n’as pas, je t’assure, l’oreille béotienne. » En un mot, il fut si content de moi qu’il me dit avec vivacité : « Sois, Gil Blas, sois désormais sans inquiétude sur ton sort : je me charge de t’en faire un des plus agréables. Je t’aime, et, pour te le prouver, je te fais mon confident. »

Je n’eus pas sitôt entendu ces paroles, que je tombai aux pieds de Sa Grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J’embrassai de bon cœur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui est en train de s’enrichir. « Oui, mon enfant, reprit l’archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Écoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies : elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes et recourir à la pénitence. J’ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d’une prodigue main ; d’arracher un voluptueux aux plaisirs ; de remplir d’ambitieux les ermitages. Ces conversions, qui sont fréquentes, devraient toutes seules m’exciter au travail. Néanmoins, je t’avouerai ma faiblesse : je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement : c’est l’estime que le monde a pour les écrits fins et limés. L’honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats ; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation. Ainsi, mon cher Gil Blas, continua le prélat, j’exige une chose de ton zèle : quand tu t’apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m’en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus : mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien, que je connais bon ; je m’en rapporterai à ton jugement86. — Grâce au ciel, lui dis-je, Monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu’un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximénès87, dont le génie supérieur, au lieu de s’affaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces. — Point de flatterie, interrompit-il, mon ami ! Je sais que je puis tomber tout d’un coup. A mon âge, on commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent l’esprit. Je te le répète, Gil Blas, dès que tu jugeras que ma tête s’affaiblira, donne m’en aussitôt avis. Ne crains pas d’être franc et sincère : je recevrai cet avertissement comme une marque d’affection pour moi. D’ailleurs, il y va de ton intérêt : si par malheur pour toi il me revenait qu’on dît dans là ville que mes discours n’ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t’ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion. »

Deux mois après, dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal : l’archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement et on lui donna de si bons remèdes que quelques jours après il n’y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première homélie qu’il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence qu’il y avait de celle-là aux autres assez sensible pour conclure que l’orateur commençait à baisser. J’attendis encore une homélie pour mieux savoir à quoi m’en tenir. Oh ! Pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rabattait, tantôt il s’élevait trop haut ou descendait trop bas. C’était un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une capucinade.

Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, comme s’ils eussent été aussi gagés pour l’examiner, se disaient tout bas les uns aux autres : « Voilà un sermon qui sent l’apoplexie. » — « Allons, monsieur l’arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que Monseigneur tombe ; vous devez l’en avertir, non seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu’un de ses amis ne soit assez franc pour vous prévenir. En ce cas-là vous savez ce qu’il en arriverait : vous seriez biffé de son testament. » Après ces réflexions, j’en faisais d’autres toutes contraires : l’avertissement dont il s’agissait me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu’un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu’il était impossible qu’il le prît en mauvaise part, après l’avoir exigé de moi d’une manière si pressante. Ajoutons à cela que je comptais bien de lui parler avec adresse, et de lui faire avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu’à le rompre, je me déterminai à parler.

Je n’étais plus embarrassé que d’une chose : je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureusement, l’orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu’on disait de lui dans le monde, et si l’on était [satisfait de son dernier discours. Je répondis qu’on admirait toujours ses homélies, mais qu’il me semblait que la dernière n’avait pas si bien que les autres affecté l’auditoire. « Comment donc, mon ami, répliqua-t-il avec (étonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque ? — Non, Monseigneur, lui répartis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l’on ose critiquer : il n’y a personne qui n’en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m’avez recommandé d’être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ? »

Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un souris forcé : « Monsieur Gil Blas, cette pièce n’est donc pas de votre goût ? — Je ne dis pas cela, Monseigneur, interrompis-je, tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu’un peu au-dessous de vos autres ouvrages. — Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser, n’est-ce pas ? Tranchez le mot. Vous croyez qu’il est temps que je songe à la retraite ? — Je n’aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l’eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. — A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche ! Il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C’est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J’ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. »

Quoique, démonté, je voulus chercher une modification pour rajuster les choses ; mais le moyen d’apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s’entendre louer ! « N’en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n’ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n’avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel, n’a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais, je choisirai mieux mes confidents ; j’en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu’il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme ! Adieu, monsieur Gil Blas ; je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût ! »

Id. liv. VII, ch. iii et iv.

Saint-Simon.
(1675-1755.) §

Né à Paris en janvier 1675, d’un père déjà âgé, et qui devait sa fortune à Louis XIII, Saint-Simon a raconté presque au début de son œuvre que la lecture de Bassompierre "l’invita à écrire ce qu’il verrait arriver de son temps, » et qu’il commença à le faire dans les loisirs de la campagne de 1694 en Allemagne. Ce ne fut que bien plus tard, en 1738, qu’il entreprit la rédaction définitive des Mémoires tels qu’on les possède aujourd’hui. Sa vie politique eut beaucoup moins d’importance qu’il ne l’eût souhaité. Retiré du service après quelques campagnes, à la suite d’un passe-droit qu’on lui fit, il vécut dans le grand monde, soutint partout et avec acharnement les privilèges de son rang de duc et pair, se lia avec le duc d’Orléans, futur régent, et, dans les premières années de la Régence, travailla de toutes ses forces à abaisser le Parlement et les bâtards légitimés de Louis XIV. Après une ambassade en Espagne, il abandonna la vie politique et mourut à quatre-vingts ans, en 1755. Chateaubriand a dit de Saint-Simon : "C’est le premier des barbares, il écrit à la diable pour l’immortalité. » Rien, en effet, de plus étrange, et qui tout d’abord déconcerte, que ce style incorrect, sans art, familier, souvent même trivial ; que cette expression tour à tour enchevêtrée ou d’une concision obscure ; mais en même temps quel relief ! quelle couleur ! quelle audace ! comme tout y est animé et "y fourmille de vie, » selon le mot que Buffon applique à la nature. Le style n’est pas à beaucoup prés le seul intérêt de la lecture de Saint-Simon. Sa qualité essentielle est l’observation pénétrante, impitoyable, acharnée, qui va jusqu’au fond de l’homme, y démêle les secrets les plus cachés et les peint d’un mot, comme Tacite. « Saint-Simon, dit Sainte-Beuve, est comme l’espion de son siècle ; voilà sa fonction, et dont Louis XIV ne se doutait pas. Mais quel espion redoutable, rôdant de tous côtés avec sa curiosité affamée pour tout saisir ! « J’examinais, moi, tous les personnages des yeux et des oreilles, » nous avoue-t-il à chaque instant. Et ce secret, qu’il cherche, et qu’il arrache de toutes parts, jusque dans les entrailles, il nous le livre et nous l’étale dans un langage parlant, animé, échauffé jusqu’à la furie, palpitant de joie ou de colère, et qui n’est autre souvent que celui qu’on se figurerait d’un Molière faisant sa pâture de l’histoire88. »

Les dernières années de Louis XIV. §

Depuis l’année 1709, les plaies domestiques redoublèrent chaque année, et ne se retirèrent plus de dessus la famille royale. Monsieur le prince de Conti89 et Monsieur le Prince90 furent emportés, à six semaines l’un de l’autre. Monsieur le Duc91 les suivit dans l’année, c’est-à-dire dans les douze mois, et le plus vieux des princes du sang qui restèrent n’avait alors au plus que dix-sept ans92. Monseigneur mourut ensuite. Mais bientôt après le Roi fut attaqué par des coups bien plus sensibles : son cœur, que lui-même avait ignoré jusqu’alors, par la perte de cette charmante Dauphine ; son repos, par celle de l’incomparable Dauphin ; sa tranquillité sur la succession à sa couronne, par la mort de l’héritier huit jours après, et par l’âge et le dangereux état de l’unique rejeton de cette précieuse race, qui n’avait que cinq ans et demi93 ; tous ces coups frappés rapidement tous avant la paix, presque tous durant les plus terribles périls du royaume.

Mais qui pourrait expliquer les horreurs qui furent l’accompagnement des trois derniers, leurs causes et leurs soupçons si diamétralement opposés, si artificieusement semés et inculqués, et les effets cruels de ces soupçons jusque dans leur faiblesse ? La plume se refuse à ce mystère d’abomination. Pleurons-en le succès funeste, comme la source d’autres succès horribles dignes d’en être sortis ; pleurons les comme le chef-d’œuvre des ténèbres, de la privation la plus sensible, et qui réfléchira sur la France dans toute la suite des générations, comme le comble de tous les crimes, comme le dernier sceau des malheurs du royaume ; et que toute bouche française en crie sans cesse vengeance à Dieu94.

Telles furent les longues et cruelles circonstances des plus douloureux malheurs qui éprouvèrent la constance du Roi, et qui rendirent toutefois un service à sa renommée plus solide que n’avait pu faire tout l’éclat de ses conquêtes ni la longue suite de ses prospérités. La grandeur d’âme que montra constamment dans de tels et si longs revers, parmi de si sensibles secousses domestiques, ce roi si accoutumé au plus grand et au plus satisfaisant empire domestique, aux plus grands succès au dehors, se vit enfin abandonné de toutes parts par la fortune95. Accablé au dehors par des ennemis irrités, qui se jouaient de son impuissance qu’ils voyaient sans ressource, et qui insultaient à sa gloire passée, il se trouvait sans secours, sans ministres, sans généraux, pour les avoir faits et soutenus par goût et par fantaisie, et par le fatal orgueil de les avoir voulu et cru former lui-même. Déchiré au dedans par les catastrophes les plus intimes et les plus poignantes, sans consolation de personne, en proie à sa propre faiblesse ; réduit à lutter seul contre les horreurs mille fois plus affreuses que ses plus sensibles malheurs, qui lui étaient sans cesse présentées par ce qui lui restait de plus cher et de plus intime, et qui abusait ouvertement, et sans aucun frein, de la dépendance où il s’était laissé tomber, et dont il ne pouvait et ne voulait pas même se relever, quoiqu’il en sentît tout le poids ; incapable d’ailleurs et par un goût invinciblement dominant, et par une habitude tournée en nature, de faire aucune réflexion sur la conduite et l’intérêt de ses geôliers96 ; au milieu de ces fers domestiques, cette constance, cette fermeté d’âme, cette égalité extérieure, ce soin toujours le même de tenir tant qu’il pouvait le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage, par sagesse, non par aveuglement, ces dehors du même roi en toutes choses, c’est ce dont peu d’hommes auraient été capables, c’est ce qui aurait pu lui mériter le nom de grand, qui lui avait été si prématuré. Ce fut aussi ce qui lui acquit la véritable admiration de toute l’Europe, celle de ceux de ses sujets qui en furent les témoins, et ce qui lui ramena tant de cœurs qu’un règne si long et si dur lui avait aliénés97.

Il sut s’humilier en secret sous la main de Dieu, en reconnaître la justice, en implorer la miséricorde, sans avilir aux yeux des hommes sa personne ni sa couronne98 ; il les toucha au contraire par le sentiment de sa magnanimité : heureuse en adorant la main qui le frappait, en recevant ces coups avec une dignité qui honorait sa soumission d’une manière si singulièrement illustre, il eût porté les yeux sur des motifs et palpables et encore réparables, et qui frappaient tous autres que les siens, au lieu qu’il ne considéra que ceux qui n’avaient plus de remèdes que l’aveu, la douleur, l’inutile repentir !

Quel surprenant alliage ! De la lumière avec les plus épaisses ténèbres, une soif de savoir tout, une attention à se tenir en garde contre tout, un sentiment de ses liens, plein même de dépit jusqu’à l’aveu que lui en entendirent faire les gens du Parlement sur son testament, et tôt après eux la reine d’Angleterre99 ; une conviction entière de son injustice et de son impuissance, témoignée de sa bouche, c’est trop peu dire, décochée par ses propos à ses bâtards100 et toutefois un abandon à eux et à leur gouvernante devenue la sienne et celle de l’État, et abandon si entier qu’il ne lui permit pas de s’écarter d’un seul point de toutes leurs volontés ; qui, presque content de s’être défendu en leur faisant sentir ses doutes et ses répugnances, leur immola tout, son État, sa famille, son unique rejeton, sa gloire, son honneur, sa raison, le mouvement intime de sa conscience, enfin sa personne, sa volonté, sa liberté, et tout cela dans leur totalité entière, sacrifice digne par son universalité d’être offert à Dieu seul, si par soi-même il n’eût pas été abominable. Il le leur fit en leur en faisant sentir tout le vide, en même temps tout le poids, et tout ce qu’il lui coûtait, pour en recueillir au moins quelque gré, et soulager sa servitude, sans en avoir pu rendre son joug plus léger à porter, tant ils sentirent leurs forces, le besoin pressant et continuel de s’en servir, d’étreindre les chaînes dont ils avaient su le garrotter, dans la continuelle crainte qu’il ne leur échappât pour peu qu’ils lui laissassent de liberté.

Ce monarque si altier gémissait dans ses fers, lui qui y avait tenu toute l’Europe, qui avait si fort appesanti les siens sur ses sujets de tous états, sur sa famille de tout âge, qui avait proscrit toute liberté jusqu’à la ravir aux consciences les plus saintes et les plus orthodoxes101.

Ce gémissement, plus fort que lui-même, sortit violemment au dehors. Il ne put être méconnu par ce qu’il dit et à la reine d’Angleterre et aux gens du Parlement, qu’il avait acheté son repos ; et qu’en leur remettant son testament, lui si maître de soi et de ne dire que ce qu’il voulait, et comme il le voulait dire et témoigner102, il ne put s’empêcher de leur dire, comme on a vu en son lieu, qu’il lui avait été extorqué, et qu’on lui avait fait faire ce qu’il ne voulait pas, et ce qu’il croyait ne pas devoir faire. Étrange violence, étrange misère, étrange aveu arraché par la force du sentiment et de la douleur ! Sentir en plein cet état et y succomber en plein, quel spectacle ! Quel contraste de force et de grandeur supérieure à tous les désastres, et de petitesse et de faiblesse sous un domestique honteux, ténébreux, tyrannique ! Quelle fin d’un règne si longuement admiré, et jusque dans ses derniers revers si étincelant de grandeur, de générosité, de courage et de force ! et quel abîme de faiblesse, de misère, de honte, d’anéantissement, sentie, goûtée, savourée, abhorrée, et toutefois subie dans toute son étendue, et sans en avoir pu élargir ni soulager les liens ! O Nabuchodonosor ! qui pourra sonder les jugements de Dieu, et qui osera ne pas s’anéantir en leur présence ?

Mémoires, liv. XIIe.

Conseil de régence où fut dégradé le duc du Maine103. §

M. le duc d’Orléans, redressé sur son siège d’un demi-pied, dit à la compagnie, d’un ton encore plus ferme et plus de maître qu’à la première affaire, qu’il y en avait une autre à proposer bien plus importante que celle qu’on venait d’entendre. Ce prélude renouvela l’étonnement des visages et rendit les assistants immobiles. Après un moment de silence, le Régent dit qu’il avait jugé le procès qui s’était élevé entre les princes du sang et les légitimés : ce fut le terme dont il usa, sans y ajouter celui de princes ; qu’il avait eu alors ses raisons pour n’en pas faire davantage ; mais qu’il n’était pas moins obligé de faire justice aux pairs de France qui l’avaient demandée en même temps au Roi par une requête en corps, que Sa Majesté avait reçue elle-même, et que lui-même Régent avait communiquée aux légitimés ; que cette justice ne se pouvait plus différer à un corps aussi illustre, composé de tous les grands du royaume, des premiers seigneurs de l’État, des personnes les plus grandement revêtues, et dont la plupart s’étaient distingués par les services qu’ils avaient rendus ; que s’il avait estimé au temps de leur requête n’y devoir pas répondre, il ne se sentait que plus pressé de ne plus différer une justice qui ne pouvait plus demeurer suspendue, et que tous les pairs désiraient de préférence à tout ; que c’était avec douleur qu’il voyait des gens (ce fut le mot dont il se servit), qui lui étaient si proches, montés à un rang dont ils étaient les premiers exemples, et qui avait continuellement augmenté contre toutes les lois ; qu’il ne pouvait se fermer les yeux à la vérité ; que la faveur de quelques princes, et encore bien nouvellement, avait interverti le rang des pairs ; que ce préjudice fait à cette dignité n’avait duré qu’autant que l’autorité qui avait forcé les lois ; qu’ainsi les ducs de Joyeuse104 et d’Épernon105, ainsi que MM. de Vendôme106, avaient été remis en règle et en leur rang d’ancienneté parmi les pairs, aussitôt après la mort de Henri III et de Henri IV ; que Monsieur de Beaufort n’avait point eu d’autre rang sous les yeux du feu Roi, ni M. de Verneuil, que le Roi fit duc et pair, en 1663, avec treize autres, et qui fut reçu au Parlement, le Roi y tenant son lit de justice, avec eux, et y prit place après tous les pairs ses anciens y séants, et n’y en a jamais eu d’autre ; que l’équité, le bon ordre, la cause de tant de personnes si considérables et la première dignité de l’État ne lui permettaient pas un plus long déni de justice, que les légitimés avaient eu tout le temps de répondre, mais qu’ils ne pouvaient alléguer rien de valable contre la force des lois et des exemples ; qu’il ne s’agissait que de faire droit sur une requête pour un procès existant et pendant, qu’on ne pouvait pas dire qui ne fût pas instruit ; que, pour y prononcer, il avait fait dresser la déclaration dont Monsieur le garde des sceaux allait faire la lecture, pour la faire enregistrer après au lit de justice que le Roi allait tenir.

Un silence profond succéda à un discours si peu attendu et qui commença à développer l’énigme de la sortie des bâtards107. Il se peignit un brun sombre sur quantité de visages108. La colère étincela sur celui des maréchaux de Villars et de Besons, d’Éffiat, même du maréchal d’Estrées. Tallart devint stupide depuis quelques moments, et le maréchal de Villeroy perdit toute contenance. Je ne pus voir celle du maréchal d’Huxelles, que je regrettai beaucoup, ni du duc de Noailles que de biais, par-ci, par-là. J’avais la mienne à composer, sur qui tous les yeux passaient successivement. J’avais mis sur mon visage une couche de plus de gravité et de modestie. Je gouvernais mes yeux avec lenteur, et ne regardais qu’horizontalement pour le plus haut. Dès que le Régent ouvrit la bouche sur cette affaire, M. le Duc109 m’avait jeté un regard triomphant, qui pensa démonter tout mon sérieux, qui m’avertit de le redoubler et de ne m’exposer plus à trouver ses yeux sous les miens. Contenu de la sorte, attentif à dévorer l’air de tous, présent à tout et à moi-même, immobile, collé sur mon siège, compassé de tout mon corps, pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif, du trouble le plus charmant, d’une jouissance la plus démesurément et la plus persévéramment souhaitée, je suais d’angoisse de la captivité de mon transport110, et cette angoisse même était d’une volupté que je n’ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour. Que les plaisirs des sens sont inférieurs à ceux de l’esprit, et qu’il est véritable que la proportion des maux est celle-là même des biens qui les finissent111.

Un moment après que le Régent eut cessé de parler, il dit au garde des sceaux de lire la déclaration. Toute cette lecture fut écoutée avec la dernière attention, jointe à la dernière émotion. Quand elle fut achevée, M. le duc d’Orléans dit qu’il était bien fâché de cette nécessité, qu’il s’agissait de ses beaux-frères, mais qu’il ne devait pas moins justice aux pairs qu’aux princes du sang ; puis, se tournant au garde des sceaux112, lui ordonna d’opiner. Celui-ci parla peu, dignement, en bons termes, mais comme un chien qui court sur la braise et conclut à l’enregistrement. Après, Son Altesse Royale, regardant tout le monde, dit qu’il continuerait de prendre les avis par la tête, et fit opiner M. le Duc. Il fut court, mais nerveux et poli pour les pairs ; M. le prince de Conti de même avis, mais plus brièvement ; puis M. le duc d’Orléans me demanda mon avis. Je fis, contre ma coutume, une inclination profonde, mais sans me lever, et dis qu’ayant l’honneur de me trouver l’ancien des pairs du conseil, je faisais à Son Altesse Royale mes très humbles remerciements, les leurs et ceux de tous les pairs de France, de la justice si ardemment désirée qu’elle prenait la résolution de nous rendre sur ce qui importait plus essentiellement à notre dignité, et qui touchait le plus sensiblement nos personnes ; que je la suppliais de vouloir bien être persuadée de toute notre reconnaissance et de compter sur tout l’attachement possible à sa personne pour un acte d’équité si souhaité et si complet ; qu’en cette expression sincère de nos sentiments consisterait toute notre opinion, parce que, étant parties, il ne nous était pas permis d’être juges ; je terminai ce peu de mots par une inclination profonde, sans me lever, que le duc de la Force113 imita seul en même temps. Je portai aussitôt mon attention à voir à qui le Régent demanderait l’avis, pour interrompre, si c’était à un pair, afin d’ôter les plus légers prétextes de formes aux bâtards pour en revenir, mais je ne fus pas en cette peine. M. le duc d’Orléans m’avait bien entendu et compris ; il sauta au maréchal d’Estrées114. Lui et tous les autres opinèrent presque sans parler, en approuvant ce qui ne leur plaisait guère pour la plupart. J’avais tâché de ménager mon ton de voix de manière qu’il ne fût que suffisant pour être entendu de tout le monde, préférant même de ne l’être pas des plus éloignés, à l’inconvénient de parler trop haut, et je composai toute ma personne au plus de gravité, de modestie et d’air simple de reconnaissance qu’il me fût possible. M. le Duc me fit malicieusement signe, en souriant, que j’avais bien dit ; mais je gardai mon sérieux et me tournai à examiner tous les autres. On ne peut rendre les mines ni les contenances des assistants. Ce que j’en ai raconté, et les impressions qui les occupaient se fortifièrent de plus en plus. On ne voyait que gens oppressés et dans une surprise qui les accablait, concentrés, agités, quelques-uns irrités, quelque peu bien aises, comme la Force et Guiche, qui me le dit aussitôt très librement.

Les avis pris presque aussitôt que demandés, M. le duc d’Orléans dit : « Messieurs, voilà donc qui a passé ; la justice est faite et les droits de messieurs les pairs en sûreté. J’ai à présent un acte de grâce à vous proposer, et je le fais avec d’autant plus de confiance, que j’ai eu soin de consulter les parties intéressées, qui y veulent bien donner les mains, et que j’ai fait dresser en sorte qu’il ne peut blesser personne. Ce que je vais exposer regarde la seule personne de M. le comte de Toulouse115. Personne n’ignore combien il a désapprouvé tout ce qui a été fait en leur faveur, et qu’il ne l’a soutenu depuis la Régence que par respect pour la volonté du feu Roi. Tout le monde aussi connaît sa vertu, son mérite, son application, sa probité, son désintéressement. Cependant je n’ai pu éviter de le comprendre dans la déclaration que vous venez d’entendre. La justice ne fournit pas d’exception en sa faveur, et il fallait assurer le droit des pairs. Maintenant qu’il ne peut plus souffrir d’atteinte, j’ai cru pouvoir rendre par grâce au mérite ce que j’ôte par équité à la naissance, et faire une exception personnelle de M. le comte de Toulouse, qui, en confirmant la règle, le laissera lui seul dans tous les honneurs dont il jouit, à l’exclusion de tous autres, et sans que cela puisse passer à ses enfants, s’il se marie et qu’il en ait116, ni être tiré à conséquence pour personne sans exception. J’ai le plaisir que les princes du sang y consentent, et que ceux des pairs à qui j’ai pu m’en ouvrir sont entrés dans mes sentiments et ont bien voulu même m’en prier. Je ne doute point que l’estime qu’il s’est acquise ici ne vous rende cette proposition agréable. » Et, se tournant au garde des sceaux : « Monsieur, continua-t-il, voulez-vous bien lire la déclaration ? » lequel, sans rien ajouter, se mit incontinent à lire.

J’avais, pendant le discours de Son Altesse Royale, porté toute mon attention à examiner l’impression qu’il faisait sur les esprits. L’étonnement qu’il causa fut général ; il fut tel, qu’il semblait, à voir ceux auxquels il s’adressait, qu’ils ne le comprenaient pas, et ils ne s’en remirent point de toute la lecture. Ceux surtout que la précédente avait le plus affligés témoignèrent à celle-ci une consternation qui fit le panégyrique de cette distinction des deux frères. Je triomphai en moi-même d’un succès si évidemment démontré et je ne reçus pas trop bien le duc de Guiche, qui me témoigna le désapprouver. Villeroy117 confondu, Villars118 rageant, Effiat roulant les yeux, Estrées hors de soi de surprise, furent les plus marqués. Tallart119, la tête en avant, suçait, pour ainsi dire, toutes les paroles du Régent, à mesure qu’elles étaient proférées, et toutes celles de la déclaration, à mesure que le garde des sceaux la lisait. Noailles120, éperdu en lui-même, ne le cachait pas même au dehors. Huxelles121, tout occupé à se rendre maître de soi, ne sourcillait pas. Je partageai mon attention entre le maintien de l’assistance et la lecture de la déclaration, et j’eus la satisfaction de l’entendre parfaitement conforme à celle que le duc de la Force avait dressée, et avec les deux clauses expresses du consentement des princes du sang, et à la réquisition des pairs, que j’y fis insérer, sous prétexte d’assurer à toujours l’état personnel du comte de Toulouse, et en effet pour mettre le droit des pairs en sûreté avec honneur, clauses qui réveillèrent d’une dose de plus les affections de ceux dont je viens de parler.

La déclaration lue, M. le duc d’Orléans la loua en deux mots, et dit après au garde des sceaux d’opiner. Il le fit en deux mots, à la louange du comte de Toulouse. M. le Duc, après quelques louanges du même, témoigna sa satisfaction par estime et par amitié. M. le prince de Conti ne dit que deux mots. Après lui, je témoignai à Son Altesse Royale ma joie de lui voir concilier la justice et la sûreté du droit des pairs avec la grâce inouïe qu’il faisait à la vertu de M. le comte de Toulouse, qui la méritait par sa modération, sa vérité, son attachement au bien de l’État ; que plus il avait reconnu l’injustice du rang auquel il avait été élevé, plus il s’en rendait digne, plus il était avantageux aux pairs de céder le personnel au mérite, lorsque cette exception était renfermée à sa seule personne avec les précautions si formelles et si législatives contenues dans la déclaration, et de contribuer ainsi du nôtre, volontairement, à une élévation sans exemple, d’autant plus flatteuse qu’elle n’avait de fondement que la vertu, pour exciter cette même vertu de plus en plus au service et à l’utilité de l’État ; que j’opinais donc avec joie à l’enregistrement de la déclaration, et que je ne craignais pas d’y ajouter les très humbles remerciements des pairs, puisque j’avais l’honneur de me trouver l’ancien de ceux qui étaient présents. En fermant la bouche, je jetai les yeux vis-à-vis de moi, et je remarquai aisément que mon applaudissement122 n’y plaisait pas, et peut-être mon remerciement encore moins. Ils y opinèrent en baissant la tête à un coup si sensible ; fort peu marmottèrent je ne sais quoi entre leurs dents, mais le coup de foudre sur la cabale fut de plus en plus senti, et à mesure que la réflexion succéda à la première surprise, à mesure aussi une douleur aigre et amère se manifesta sur les visages d’une manière si marquée, qu’il fut aisé de juger qu’il était temps de frapper.

Les opinions finies, M. le Duc me jeta une œillade brillante, et voulut parler ; mais le garde des sceaux, qui, à son côté, ne s’en aperçut pas, voulant aussi dire quelque chose, M. le duc d’Orléans lui dit que M. le Duc voulait parler, et tout de suite, sans lui en donner le temps, et, se redressant avec majesté sur son siège : « Messieurs, dit-il, M. le Duc a une proposition à vous faire ; je l’ai trouvée juste et raisonnable. Je ne doute pas que vous n’en jugiez comme moi. » Et, se tournant vers lui : « Monsieur, lui dit-il, voulez-vous bien l’expliquer ? » Le mouvement que ce peu de paroles jeta dans l’assemblée est inexprimable. Je crus voir des gens poursuivis de toutes parts et surpris d’un ennemi nouveau qui naît du milieu d’eux dans l’asile où ils arrivent hors d’haleine. « Monsieur, dit M. le Duc en s’adressant au Régent à l’ordinaire, puisque vous faites justice à Messieurs les ducs, je crois être en droit de vous la demander pour moi-même : le feu Roi a donné l’éducation de Sa Majesté à M. le duc du Maine. J’étais mineur, et dans l’idée du feu Roi, M. du Maine était prince du sang et habile à succéder à la couronne. Présentement je suis majeur, et non seulement M. du Maine n’est plus prince du sang, mais il est réduit à son rang de pairie. M. le maréchal de Villeroy est aujourd’hui son ancien et le précède partout : il ne peut donc plus demeurer gouverneur du Roi, sous la surintendance de M. du Maine. Je vous demande cette place, que je ne crois pas qui puisse être refusée à mon âge, à ma qualité ni à mon attachement pour la personne du Roi et pour l’État. J’espère, ajouta-t-il, en se retournant vers sa gauche, que je profiterai des leçons de M. le maréchal de Villeroy pour m’en bien acquitter, et mériter son amitié. »

A ce discours, le maréchal de Villeroy fit presque le plongeon, dès qu’il entendit prononcer le mot de surintendance de l’éducation ; il s’appuya le front sur son bâton et demeura plusieurs moments en cette posture. Il parut même qu’il n’entendit plus rien du reste du discours. Villars, Besons, Effiat, ployèrent les épaules comme gens qui ont reçu les derniers coups : je ne pus voir personne de mon côté que le seul duc de Guiche, qui approuva à travers son étonnement prodigieux. Estrées revint à soi le premier, se secoua, s’ébroua, regarda la compagnie comme un homme qui revient de l’autre monde.

Dès que M. le Duc eut fini, M. le duc d’Orléans passa des yeux toute la compagnie en revue, puis dit que la demande de M. le Duc était juste ; qu’il ne croyait pas qu’elle pût être refusée ; qu’on ne pouvait faire le tort à M. le maréchal de Villeroy de le laisser sous M. du Maine, puisqu’il le précédait à cette heure ; que la surintendance de l’éducation du Roi ne pouvait être plus dignement remplie que de la personne de M. le Duc, et qu’il était persuadé que cela irait tout d’une voix, et tout de suite demanda l’avis à M. le prince de Conti, qui opina en deux mots, après au garde des sceaux, qui ne fut pas plus long, ensuite à moi. Je dis seulement, en regardant M. le Duc, que j’y opinais de tout mon cœur. Tous les autres, excepté M. de la Force, qui dit un mot, opinèrent sans parler, en s’inclinant simplement, les maréchaux à peine, d’Effiat aussi, ses yeux et ceux de Villars étincelant de fureur.

Les opinions prises, le Régent, se tournant vers M. le Duc : « Monsieur, lui dit-il, je crois que vous voulez lire ce que vous avez dessein de dire au Roi, au lit de justice ? » Là-dessus, M. le Duc le lut tel qu’il est imprimé. Quelques moments de silence morne et profond succédèrent à cette lecture, pendant lesquels le maréchal de Villeroy, pâle et agité, marmottait tout seul. Enfin, comme un homme qui prend son parti, il se tourna vers le Régent, la tête basse, les yeux mourants, la voix faible. « Je ne dirai que ces deux mots-là, dit-il : voilà toutes les dispositions du Roi renversées, je ne le puis voir sans douleur. M. du Maine est bien malheureux. — Monsieur, répondit le Régent d’un ton vif et haut, Monsieur du Maine est mon beau-frère, mais j’aime mieux un ennemi découvert que caché. » A ce grand mot, plusieurs baissèrent la tète. Effiat secoua fort la sienne de côté et d’autre. Le maréchal de Villeroy fut près de s’évanouir, les soupirs commencèrent vis-à-vis de moi à se faire entendre par-ci, par-là, comme à la dérobée ; chacun sentit qu’à ce coup le fourreau était jeté et ne savait plus s’il y aurait d’enrayure. Le garde des sceaux, pour faire quelque diversion, proposa de lire le discours qu’il avait préparé pour servir de préface à l’arrêt de cassation de ceux du Parlement, et qu’il prononça au lit de justice avant de proposer l’arrêt.

Mémoires, liv. XVIe.

Bossuet123. §

Entreprendre un léger crayon de la vie de ce prélat serait s’engager à plus d’un volume. On laissera donc ce qui est public pour se renfermer en des choses plus particulières. On se contentera de coter124 ses ouvrages contre le ministre Jurieu125 et les protestants ; ses ouvrages de piété et d’instruction qui sont infinis, son inimitable Discours sur l’Histoire universelle, et cette sublime Politique tirée de l’Écriture Sainte, qui est l’instruction des rois.

M. de Meaux savait tant et avec tant d’ordre et de mémoire, qu’il écrivait avec une facilité étonnante. Comme les poètes, il n’avait point d’heures de travail, quoiqu’il travaillât beaucoup tous les jours. La nuit, il avait du feu et de la lumière, un pantalon et une robe de chambre auprès de son lit, et presque toutes les nuits il se levait seul et travaillait ainsi plusieurs heures. Des gens qui ignoraient cette coutume étaient souvent très surpris qu’il n’était pas encore jour chez lui à onze heures du matin, et qu’il se levait bientôt après et s’habillait à la hâte pour la messe. C’est qu’il avait travaillé quelquefois jusqu’à six, sept et huit heures du matin, emporté par son abondance et par sa matière.

Ce fut lui qui, par la familiarité que sa charge lui avait acquise avec le roi, lui donna les premières atteintes sur madame de Montespan, et qui les poursuivit avec sagesse, mais qui ne se rebuta point. Il eut peu à peu sa confidence sur ses désirs de finir ce scandale, et sur ses faiblesses. Il attaqua aussi madame de Montespan. Il vainquit un temps l’un et l’autre ; puis ils lui échappèrent et l’évitèrent. Il patienta, puis alla deux journées au-devant du roi, qui revenait de Flandre, et qui fut bien fâché de le voir. Le courage du prélat l’exposa à tout, son bien dire le sauva, mais il fallut encore attendre. Il vint à bout enfin, par degrés, de les séparer et de faire partir madame de Montespan de la cour pour n’y jamais revenir126.

Peu ébloui du cardinalat, il fut l’âme de l’Assemblée de 1682, comme il le fut toujours de toutes où il se trouva ; et peu ébloui de la cour, il ne songea pas à tirer le moindre avantage des privances127, de sa réputation et de sa considération. Il triompha en plus d’une sorte de M. de Cambrai sur le quiétisme, et il mourut les armes à la main contre les Sociniens128. Il est prodigieux la quantité de volumes qu’il a écrits, et avec tant et de si continuels et de si divers travaux, il ne laissait pas d’être un excellent évêque, visitant et prêchant lui-même son troupeau en mesurant ses instructions à sa portée.

Doux, humain, affable, de facile accès, humble, fort aumônier, avec une maison et une table honorable et sans faste, mais bonne ; et avec les évêques, les prêtres, les docteurs, comme l’un d’entre eux, loin d’austère, de pédant, de composé, gai, poli, fort aimable, quoique toujours et avec tous ce qu’il était et par son caractère et par sa vertu, et ne faisant jamais sentir aucune espèce de supériorité à personne.

En deux mots, il ne manque à ce grand évêque que quelques siècles d’antiquité pour être un des plus illustres, des plus cités et des plus révérés Pères de l’Église129. Cette grande lumière s’éteignit à Paris le 12 avril 1704, à soixante-quatorze ans. Paris et la France pleurèrent, Rome même pleura avec la France, et Rome et Paris se disputèrent d’obsèques et de panégyriques. Ce fut un deuil universel pour toute l’Église et pour tous les vrais savants. Il est honteux à l’Église de France que personne encore n’ait osé entreprendre d’écrire la vie de ce grand homme.

Ecrits inédits de Saint-Simon (.publiés par M. P. Feugère), tome II.

Montesquieu.
(1689-1755.) §

Montesquieu naquit au château de la Brède, prés Bordeaux, en 1689, et mourut en 1755 à Paris. D’une famille de robe, et, comme son compatriote Montaigne, destiné dés l’enfance à la magistrature, il devenait à vingt-cinq ans (1714) conseiller au parlement de Guienne, et, deux ans après, président à mortier de cette même compagnie130. Il remplit ces fonctions judiciaires jusqu’en 1728, date où il céda sa charge, voulant, disait-il, consacrer son temps à un ouvrage sur la législation, ce qui lui attirait cette épigramme, plus spirituelle que juste : "Ces messieurs quittent leur métier pour aller l’apprendre. » En 1728, Montesquieu appartenait déjà à l’Académie française. Ses premiers travaux avaient été des mémoires scientifiques et littéraires composés pour l’Académie de Bordeaux. Mais un livre, d’un genre bien différent, avait beaucoup plus fait pour la réputation de Montesquieu, quoique celui-ci l’eût publié sans le signer. Les Lettres persanes avaient paru en 1721, "le plus profond des livres frivoles, a dit Villemain, ce livre si bien écrit, si vif, si moqueur, si fait pour amuser le public après l’ennui des dernières années de Louis XIV et pour le faire réfléchir après l’orgie de la Régence. » Les Lettres persanes, en effet, amusèrent la société parisienne avant de la faire réfléchir. Les hardiesses frondeuses et la liberté trop vive de certains tableaux, ce fut là ce qui plut d’abord à l’esprit du siècle, et plus tard seulement se dégagea ce qui est la meilleure partie de l’ouvrage, c’est-à-dire l’expression déjà précise des grandes vérités sociales.

Cependant Montesquieu, curieux de connaître et d’étudier les peuples chez eux, entreprend en 1728 un grand voyage à travers l’Europe, visite successivement l’Allemagne, l’Italie, la Hollande, et séjourne en Angleterre pendant près de deux ans. De retour au château de la Brède, peu pressé de produire les idées nouvelles dont il s’est enrichi, il s’enferme dans une retraite sévère et écrit les Considérations sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains (1734). Cet ouvrage, le mieux composé de tous ceux de Montesquieu, est resté le plus populaire. Sans doute, depuis Niebuhr, la critique historique a jeté plus de lumière sur les points traités par Montesquieu : les origines de Rome, ses institutions politiques et religieuses, ont été plus approfondies ; mais dans ses hautes parties, dans ses idées générales, l’œuvre de Montesquieu n’a pas fléchi, et c’est encore lui qui nous apprend le mieux les causes politiques de la grandeur et surtout de la décadence romaine, comme Bossuet les causes morales.

Ce fut quatorze ans après seulement, en 1748, que Montesquieu fit paraître à Genève son ouvrage capital : De l’Esprit des Lois. Montesquieu entend par esprit dés lois les divers rapports que les lois ont avec la nature, l’origine, les mœurs des sociétés pour lesquelles elles ont été établies, "L’auteur, dit-il de lui-même dans la Défense de son ouvrage, embrasse toutes les institutions qui sont reçues parmi les hommes ; il distingue ces institutions, il examine celles qui conviennent le plus à la société et à chaque société ; il en cherche l’origine, il en découvre les causes physiques et morales ; il examine celles qui ont un degré de bonté par elles-mêmes et celles qui n’en ont aucune ; de deux pratiques pernicieuses, il cherche celle qui l’est plus et celle qui l’est moins. Il a cru ses recherches utiles, parce que le bon sens consiste à connaître les nuances des choses. » Ces lignes essentielles indiquent clairement le but de Montesquieu. Sa pensée a été non de comparer les législations à un type idéal de la loi pour en faire sortir une théorie politique nouvelle, un système de réforme future, mais surtout de donner des lois la raison historique et morale, en acceptant le fait même de leur durée comme une présomption en leur faveur. Non d’ailleurs que Montesquieu n’exige de toute loi positive, pour être digne de respect, qu’elle soit l’expression de la justice absolue, et c’est lui qui a écrit ces belles paroles : "Dire qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé des cercles, tous les rayons n’étaient pas égaux. » Montesquieu a vraiment ainsi créé la science politique en la fondant tout à la fois sur le principe de la justice éternelle et sur la comparaison approfondie des différentes constitutions.

Parmi les études détachées de Montesquieu, il faut compter au nombre de ses meilleurs pages le Dialogue de Sylla et d’Eucrate et Lysimaque. La première est une explication donnée par Sylla lui-même de sa conduite politique ; la seconde, malgré un peu de raideur dans l’expression, est une admirable peinture du triomphe remporté par une âme stoïque sur les menaces et les violences du despotisme. Le style de Montesquieu est précis, rapide, a il réveille dans un seul trait, a bien dit Victorin Fabre, toute une succession d’idées, ou, dans une image vive et inattendue, il présente tout le résultat d’une méditation lente et profonde. » Montesquieu réunit deux qualités qui s’excluent souvent : 1a sévérité de la raison et la vivacité d’une imagination brillanté131.

La manie de parler de soi. §

J’ai vu des gens chez qui la vertu était si naturelle qu’elle ne se faisait pas même sentir ; ils s’attachaient à leur devoir sans s’y plier, et s’y portaient comme par instinct ; bien loin de relever par leurs discours, leurs rares qualités, il semblait qu’elles n’avaient pas percé jusqu’à eux. Voilà les gens que j’aime ; non pas ces hommes vertueux qui semblent être étonnés de l’être, et qui regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre. Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné de grands talents132, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire paraître un orgueil qui déshonorerait les plus grands hommes ?

Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d’eux-mêmes ; leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure : ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées, et ils veulent que l’intérêt qu’ils y prennent les grossisse à vos yeux ; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé : ils sont un modèle universel, un sujet de comparaisons inépuisables, une source d’exemples qui ne tarit jamais. Oh ! Que la louange est fade lorsqu’elle réfléchit vers le lieu d’où elle part.

Il y a quelques jours qu’un homme de ce caractère nous accabla pendant deux heures de lui, de son mérite et de ses talents ; mais, comme il n’y a point de mouvement perpétuel dans le monde, il cessa de parler. La conversation nous revint donc, et nous la prîmes.

Un homme qui paraissait assez chagrin commença par se plaindre de l’ennui répandu dans les conversations. « Quoi ! Toujours des sots qui se peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux ? — Vous avez raison, reprit brusquement notre discoureur : il n’y a qu’à faire comme moi : je ne me loue jamais : j’ai du bien, de la naissance, je fais de la dépense, mes amis disent que j’ai quelque esprit ; mais je ne parle jamais de tout cela. Si j’ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c’est ma modestie. » J’admirais cet impertinent ; et, pendant qu’il parlait tout haut, je disais tout bas : Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de bien de lui, qui craint ceux qui l’écoutent, et ne compromet point son mérite avec l’orgueil des autres133 !

Lettres persanes. L.

Le géomètre. §

Je passais l’autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mes amis : il rencontra un homme de sa connaissance, qu’il me dit être un géomètre ; et il n’y avait rien qui n’y parût, car il était dans une rêverie profonde : il fallut que mon ami le tirât longtemps par la manche, et le secouât pour le faire descendre jusqu’à lui, tant il était occupé d’une courbe qui le tourmentait peut-être depuis plus de huit jours. Ils se firent tous deux beaucoup d’honnêtetés, et s’apprirent réciproquement quelques nouvelles littéraires. Ces discours les menèrent jusque sur la porte d’un café, où j’entrai avec eux.

Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout le monde avec empressement. Pour lui il parut qu’il se trouvait dans un lieu agréable : car il dérida un peu son visage, et se mit à rire comme s’il n’avait pas eu la moindre teinture de géométrie.

Cependant son esprit régulier toisait tout ce qui se disait dans la conversation. Il ressemblait à celui qui, dans un jardin, coupait avec son épée la tête des fleurs qui s’élevaient au-dessus des autres. Martyr de sa justesse, il était offensé d’une saillie, comme une vue délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour lui n’était indifférent, pourvu qu’il134 fût vrai. Aussi sa conversation était-elle singulière. Il était arrivé ce jour-là de la campagne avec un homme qui avait vu un château superbe et des jardins magnifiques ; et il n’avait vu, lui, qu’un bâtiment de soixante pieds de long sur trente-cinq de large, et un bosquet barlong135 de dix arpents. Il aurait fort souhaité que les règles de la perspective eussent été tellement observées que les allées des avenues eussent paru partout de même largeur, et il aurait donné pour cela une méthode infaillible. Un nouvélliste parla du bombardement du château de Fontarabie136, et il137 nous donna soudain les propriétés de la ligne que les bombes avaient décrites en l’air ; et, charmé de savoir cela, il voulut en ignorer entièrement le succès. Un homme se plaignait d’avoir été ruiné l’hiver d’auparavant par une inondation. « Ce que vous me dites là m’est fort agréable, dit alors le géomètre : je vois que je ne me suis pas trompé dans l’observation que j’ai faite, et qu’il est au moins tombé sur la terre deux pouces d’eau plus que l’année passée. »

Un moment après il sortit, et nous le suivîmes. Comme il allait assez vite, et qu’il négligeait de regarder devant lui, il fut rencontré directement par un autre homme ; ils se choquèrent rudement, et, de ce coup, ils rejaillirent chacun de leur côté, en raison réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils furent un peu revenus de leur étourdissement, cet homme, portant la main sur le front, dit au géomètre : « Je suis bien aise que vous m’ayez heurté, car j’ai une grande nouvelle à vous apprendre : je viens de donner mon Horace au public. — Comment ! dit le géomètre ; il y a deux mille ans qu’il y est. — Vous ne m’entendez pas, reprit l’autre : c’est une traduction de cet ancien auteur que je viens de mettre au jour ; il y a vingt ans que je m’occupe à faire des traductions. — Quoi ! Monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas ! Vous parlez pour les autres et ils pensent pour vous ! — Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n’aie pas rendu un grand service au public de lui rendre la lecture des bons auteurs familière. — Je ne dis pas tout à fait cela : j’estime autant qu’un autre les sublimes génies que vous travestissez ; mais vous ne leur ressemblerez point : car, si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais. Les traductions sont comme ces monnaies de cuivre qui ont bien la même valeur qu’une pièce d’or, et même sont d’un plus grand usage pour le peuple ; mais elles sont toujours faibles et d’un mauvais aloi138. Vous voulez, dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres morts ; et j’avoue que vous leur donnez bien un corps ; mais vous ne leur rendez pas la vie : il y manque toujours un esprit pour les animer. Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles vérités qu’un calcul facile nous fait découvrir tous les jours ? » Après ce petit conseil, ils se séparèrent, je crois, très mécontents l’un de l’autre139.

Id. CXXVIII.

Mithridate140. §

De tous les rois que les Romains attaquèrent, Mithridate seul se défendit avec courage et les mit en péril.

La situation de ses États était admirable pour leur faire la guerre. Ils touchaient au pays inaccessible du Caucase, rempli de nations féroces, dont on pouvait se servir ; de là, ils s’étendaient sur la mer du Pont : Mithridate la couvrait de ses vaisseaux, et allait continuellement acheter de nouvelles armées de Scythes ; l’Asie était ouverte à ses invasions ; il était riche, parce que ses villes sur le Pont-Euxin luisaient un commerce avantageux avec des nations moins industrieuses qu’elles.

Les proscriptions, dont la coutume commença dans ces temps-là, obligèrent plusieurs Romains de quitter leur patrie. Mithridate les reçut à bras ouverts ; il forma des légions, où il les fit entrer, qui furent ses meilleures troupes141.

D’un autre côté, Rome, travaillée par ses dissensions civiles, occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d’Asie, et laissa Mithridate suivre ses victoires ou respirer après ses défaites.

Rien n’avait plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste qu’ils témoignaient de la paix : ils avaient détourné par là tous les autres peuples de partager avec eux un péril dont ils voulaient tant sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fit d’abord sentir à toute la terre qu’il était ennemi des Romains, et qu’il le serait toujours.

Enfin les villes de Grèce et d’Asie, voyant que le joug des Romains s’appesantissait tous les jours sur elles, mirent leur confiance dans ce roi barbare qui les appelait à la liberté.

Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres, qui forment un des beaux morceaux de l’histoire romaine142 ; parce qu’on n’y voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l’orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et Jugurtha, mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu’un lion qui regarde ses blessures, n’en était que plus indigné.

Elles sont singulières, parce que les révolutions143 y sont continuelles et toujours inopinées : car, si Mithridate pouvait aisément réparer ses armées, il arrivait ainsi que, dans les revers, où l’on a plus besoin d’obéissance et de discipline, ses troupes barbares l’abandonnaient ; s’il avait l’art de solliciter les peuples et de faire révolter les villes, il éprouvait à son tour des perfidies de la part de ses capitaines, de ses enfants et de ses femmes ; enfin, s’il eut affaire à des généraux romains malhabiles, on envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.

Ce prince, après avoir battu les généraux romains, et fait la conquête de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à son tour par Sylla, réduit, par un traité, à ses anciennes limites, fatigué par les généraux romains, devenu encore une fois leur vainqueur et le conquérant de l’Asie, chassé par Lucullus, suivi dans son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane144 ; et, le voyant perdu sans ressource après sa défaite, ne comptant plus que sur lui-même, il se réfugia dans ses propres États et s’y rétablit.

Pompée succéda à Lucullus, et Mithridate en fut accablé : il fuit de ses États ; et, passant l’Araxe, il marcha de péril en péril par le pays des Laziens ; et, ramassant dans son chemin ce qu’il trouva de Barbares, il parut dans le Bosphore, devant son fils Maccharès, qui avait fait sa paix avec les Romains145. Dans l’abîme où il était, il forma le dessein de porter la guerre en Italie, et d’aller à Rome avec les mêmes nations qui l’asservirent quelques siècles après, et par le même chemin qu’elles tinrent146.

Trahi par Pharnace, un autre de ses fils, et par une armée effrayée de la grandeur de ses entreprises et des hasards qu’il allait chercher, il mourut en roi.

Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses victoires, acheva le pompeux ouvrage de la grandeur de Rome. Il unit au corps de son empire des pays infinis : ce qui servit plus au spectacle de la magnificence romaine qu’à sa vraie puissance ; et, quoiqu’il parût par les écriteaux portés à son triomphe qu’il avait augmenté le revenu du fisc de plus d’un tiers, le pouvoir n’augmenta pas, et la liberté publique n’en fut que plus exposée147.

Considérations sur les Causes de la Grandeur des Romains et de leur Décadence, chap. vii.

Attila et les derniers jours de l’empire romain. §

Comme, dans le temps que l’empire s’affaiblissait, la religion chrétienne s’établissait, les chrétiens reprochaient aux païens cette décadence, et ceux-ci en demandaient compte à la religion chrétienne. Les chrétiens disaient que Dioclétien avait perdu l’empire en s’associant trois collègues, parce que chaque empereur voulait faire d’aussi grandes dépenses et entretenir d’aussi fortes armées que s’il avait été seul ; que par là le nombre de ceux qui recevaient n’étant pas proportionné au nombre de ceux qui donnaient, les charges devinrent si grandes, que les terres furent abandonnées par les laboureurs, et se changèrent en forêts. Les païens, au contraire, ne cessaient de crier contre un culte nouveau, inouï jusqu’alors ; et comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements du Tibre et les autres effets de la nature à la colère des dieux, de même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau culte et au renversement des anciens autels148.

Ce fut le préfet Symmaque, qui, dans une lettre écrite aux empereurs au sujet de l’autel de la Victoire, fit le plus valoir contre la religion chrétienne des raisons populaires, et par conséquent très capables de séduire149.

« Quelle chose peut mieux nous conduire à la connaissance des dieux, disait-il, que l’expérience de nos prospérités passées ? Nous devons être fidèles à tant de siècles, « et suivre nos pères, qui ont suivi si heureusement les leurs. « Pensez que Rome vous parle, et vous dit : Grands princes, « pères de la patrie, respectez mes années pendant lesquelles « j’ai toujours observé les cérémonies de mes ancêtres ; ce « culte a soumis l’univers à mes lois ; c’est par là qu’Annibal « a été repoussé de mes murailles, et que les Gaulois l’ont été « du Capitole. C’est pour les dieux de la patrie que nous « demandons la paix ; nous la demandons pour les dieux « indigètes. Nous n’entrons pas dans des disputes qui ne « conviennent qu’à des gens oisifs, et nous voulons offrir « des prières et non pas des combats150. »

Trois auteurs célèbres répondirent à Symmaque. Orose composa son histoire pour montrer qu’il y avait toujours eu dans le monde d’aussi grands malheurs que ceux dont se plaignaient les païens151. Salvien fit son livre où il soutint que c’étaient les dérèglements des chrétiens qui avaient attiré les ravages des Barbares152 ; et saint Augustin fit voir que la cité du ciel était différente de cette cité de la terre, où les anciens Romains, pour quelques vertus humaines, avaient reçu des récompenses aussi vaines que ces vertus.

Nous avons dit que dans les premiers temps la politique des Romains fut de diviser toutes les puissances qui leur faisaient ombrage ; dans la suite, ils n’y purent réussir. Il fallut souffrir qu’Attila soumît toutes les nations du nord : il s’étendit depuis le Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires tributaires.

« Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble, aussi bien que moi ; mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa noblesse, et est devenu mon esclave : il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchant153. Il ne convient pas à l’empereur, disait-il dans une autre « occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets « de lui donner en mariage la fille de Saturninus ; s’il ne veut « pas tenir sa parole, je lui déclare la guerre ; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet état qu’on ose lui désobéir, je « marche à son secours. »

Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa subsister les Romains ; il suivait les mœurs de sa nation, qui le portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus, maître de toutes les nations barbares, et en quelque façon de presque toutes celles qui étaient policées154, était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé.

On voyait à sa cour les ambassadeurs des Romains d’Orient et de ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois, ou implorer sa clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges, ou les esclaves romains qui s’étaient évadés ; tantôt il voulait qu’on lui livrât quelque ministre de l’empereur. Il avait mis sur l’empire d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or. Il recevait les appointements de général des armées romaines. Il envoyait à Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.

Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût haï. Prodigieusement fier, et cependant rusé, ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait à ses intérêts, ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui donner assez d’avantages, fidèlement servi des rois mêmes qui étaient sous sa dépendance, il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité des mœurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.

Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent ; mais les Romains étaient si faibles qu’il n’y avait pas de si petit peuple qui ne pût leur nuire.

Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’empire, ce furent toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus155, il sembla rétabli parce qu’il n’avait pas perdu de terrain ; mais il alla, de degré en degré, de la décadence à sa chute, jusqu’à ce qu’il s’affaissa tout à coup sous Arcadius et Honorius156.

Ibid., chap. xix.

Du principe de la démocratie. §

Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique et un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent157. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. Mais dans un État populaire il faut un ressort de plus, qui est la vertu158.

Ce que je dis est confirmé par le corps entier de l’histoire, et est très conforme à la nature des choses. Car il est clair que dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même, et qu’il en portera le poids.

Il est clair encore que le monarque qui, par mauvais conseil ou par négligence, cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le mal : il n’a qu’à changer de conseil, ou se corriger de cette négligence même. Mais lorsque dans un gouvernement populaire les lois ont cessé d’être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la République, l’État est déjà perdu.

Ce fut un assez beau spectacle, dans le siècle passé, de voir les efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la démocratie. Comme ceux qui avaient part aux affaires n’avaient point de vertu, que leur ambition était irritée par le succès de celui qui avait le plus osé159, que l’esprit d’une faction n’était réprimé que par l’esprit d’une autre, le gouvernement changeait sans cesse : le peuple, étonné, cherchait la démocratie, et ne la trouvait nulle part. Enfin, après bien des mouvements, des chocs et des secousses, il fallut se reposer dans le gouvernement même qu’on avait proscrit160.

Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir : elle n’avait plus qu’un faible reste de vertu ; et comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.

Les politiques grecs qui vivaient dans le gouvernement populaire ne reconnaissaient d’autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même161.

Lorsque cette vertu cesse, l’ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice envahit tout. Les désirs changent d’objets : ce qu’on aimait, on ne l’aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l’appelle rigueur ; ce qui était règle, on l’appelle gêne ; ce qui était attention, on l’appelle crainte162. C’est la frugalité qui y est l’avarice, et non pas le désir d’avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La République est une dépouille ; et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu’elle domina avec tant de gloire, et pendant qu’elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens lorsqu’elle défendit les Grecs contre les Perses, qu’elle disputa l’empire à Lacédémone, et qu’elle attaqua la Sicile ; elle en avait vingt mille lorsque Démétrins de Phalère les dénombra comme dans un marché l’on compte les esclaves. Quand Philippe osa dominer dans la Grèce, quand il parut aux portes d’Athènes, elle n’avait encore perdu que le temps. On peut voir dans Démosthène quelle peine il fallut pour la réveiller : on y craignait Philippe, non pas comme l’ennemi de la liberté, mais des plaisirs163. Cette ville, qui avait résisté à tant de défaites, qu’on avait vue renaître après ses destructions, fut vaincue à Chéronée, et le fut pour toujours. Qu’importe que Philippe renvoie tous les prisonniers ? il ne renvoie pas des hommes. Il était toujours aussi aisé de triompher des forces d’Athènes qu’il était difficile de triompher de sa vertu.

Comment Carthage aurait-elle pu se soutenir ? Lorsque Annibal, devenu préteur, voulut empêcher les magistrats de piller la République, n’allèrent-il pas l’accuser devant les Romains164 ? Malheureux, qui voulaient être citoyens sans qu’il y eût de cité, et tenir leurs richesses de la main de leurs destructeurs ! Bientôt Rome leur demanda pour otages trois cents de leurs principaux citoyens ; elle se fit livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite leur déclara la guerre. Par les choses que fit le désespoir dans Carthage désarmée, on peut juger de ce qu’elle aurait pu faire avec sa vertu lorsqu’elle avait ses forces.

Esprit des Lois, liv. III, ch. iii.

Pensées diverses. §

L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.

J’ai eu naturellement de l’amour pour le bien et l’honneur de ma patrie, et peu pour ce qu’on appelle la gloire ; j’ai toujours senti une joie secrète lorsqu’on a fait quelque règlement qui allait au bien commun.

J’aime les maisons où je puis me tirer d’affaire avec mon esprit de tous les jours165.

Dans les conversations et à table, j’ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier.

Je suis amoureux de l’amitié.

Il faut soi-même mériter beaucoup d’éloges pour supporter patiemment l’éloge d’autrui.

Aimer à lire, c’est faire un échange des heures d’ennui que l’on doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses.

Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu.

Si on ne voulait qu’être heureux, cela serait bientôt fait ; mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu’ils ne sont.

Une belle action est celle qui a de la bonté, et qui demande de la force pour la faire.

Les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n’ont besoin que de se ressouvenir et non d’apprendre.

La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel166.

Pensées diverses (passim).

Voltaire.
(1694-1718.) §

Si, par la longue durée de sa vie, Voltaire remplit la plus grande partie du dix-huitième siècle, il en est aussi la plus éclatante personnification par le caractère de son génie, qui fut d’être universel. « J’aime les neuf muses, » a-t-il dit de lui-même ; et en effet, son esprit ardent, rapide, se porte vers tous les genres à la fois et excelle dans plusieurs. Mais, on le comprend, sur l’œuvre de Voltaire, comme sur le siècle dont elle exprime les plus divers aspects, l’unité de jugement est impossible. L’essayer, ce serait trahir le parti pris de l’éloge ou du blâme. Bornons-nous ici à rappeler les faits principaux de la vie de Voltaire, et, puisque son nom appartient aussi à l’histoire de la poésie du dix-huitième siècle, ne jugeons pour le moment que le prosateur.

François-Marie Arouet de Voltaire naquit à Paris le 21 novembre 1694. Élève des jésuites au collège Louis-le-Grand, il eut à vaincre, pour suivre sa vocation, la résistance de son père, trésorier de la Chambre des Comptes. La tragédie d’Œdipe, en 1718, fut le début de sa renommée. En 1726, une injure dont il voulut tirer vengeance le fit jeter à la Bastille, puis exiler au sortir de sa prison. Il passa en Angleterre. La société anglaise, encore mal connue en France, fut pour Voltaire comme une révélation. Le théâtre de Shakspeare, le système de Newton, le spectacle d’institutions politiques que la liberté affermissait au lieu d’ébranler, par malheur aussi, une école philosophique où le scepticisme était raisonneur et dogmatique, tant d’impressions et d’idées nouvelles eurent une action décisive sur l’esprit de Voltaire, et par suite sur tout le mouvement littéraire du dix-huitième siècle.

Avec les Lettres philosophiques, dont il différa la publication, Voltaire rapporta d’Angleterre les matériaux de l’Histoire de Charles XII, roi de Suède. Modèle de narration simple, rapide, élégante, l’ouvrage de Voltaire (1731) marque en outre l’avènement de l’esprit moderne dans l’histoire. Les anciens regardaient trop exclusivement l’histoire comme un art. Soucieux avant tout de la beauté, ils corrigeaient ce que la réalité avait de trop rude, dans la crainte d’altérer dans leurs tableaux l’harmonie des couleurs, et le dix-septième siècle s’était montré trop docilement fidèle à cette tradition timide. Les vues neuves que Fénelon avait exposées dans la Lettre à l’Académie, ce fut Voltaire qui les appliqua le premier, et l’école moderne relève de lui, même quand elle le combat.

Cependant les Lettres philosophiques, où le dessein apparent de faire connaître l’Angleterre, couvrait des critiques hardies contre la religion et le pouvoir, étaient brûlées par la main du bourreau en 1734, et Voltaire se dérobait à l’exil par la fuite. Il se retira à Cirey, sur la frontière de la Champagne et de la Lorraine, chez la marquise du Châtelet. Là s’écoulèrent pour lui quinze années d’une retraite féconde en travaux. Le premier, il fit connaître la philosophie naturelle de Newton, mais en y mêlant de dangereuses insinuations contre la spiritualité de l’âme. Sans compter les tragédies, d’un mérite et d’un succès inégal, qui se rapportent à cette période, ce fut là qu’il prépara deux de ses principaux ouvrages historiques, le Siècle de Louis XIV et l’Essai sur les Mœurs et sur l’Esprit des Nations. Le premier, qui parut à Dresde, en 1752, est écrit dans cette prose claire, rapide et pure, qui fait de Voltaire un maître. On a reproché à l’historien d’avoir divisé par groupes distincts des faits homogènes, et ainsi affaibli l’unité de l’ensemble. Si cette critique est juste (et encore d’habiles juges l’ont contesté), le mérite original de Voltaire n’en est pas diminué : ce qu’il a compris avec une raison supérieure, c’est que l’histoire n’a pas seulement à raconter des batailles et des traités, qu’elle doit s’occuper de ce qui explique et domine ces faits extérieurs, les mœurs, les coutumes, la religion, l’industrie, les lettres elles-mêmes et les beaux-arts ; "On n’a fait que l’histoire des rois, avait-il dit, mais on n’a point fait celle de la nation. » L’Essai sur les Mœurs, publié en 1757, donne lieu à des réserves plus graves. Si Voltaire s’y montre animé d’un amour sincère pour l’humanité, on ne doit que regretter davantage les préventions sans justice qui l’amènent à nier les bienfaits du christianisme, à juger l’histoire des premiers siècles de l’ère chrétienne aussi peu digne d’être écrite « que celle des ours et des loups, » à donner enfin avec affectation de petites causes aux plus grands événements.

C’est aussi durant cette période de sa vie à Cirey que Voltaire entre en correspondance avec le prince royal de Prusse, devenu Frédéric II en 1740. Deux missions diplomatiques, qui eurent d’heureux résultats, auprès du nouveau souverain, valurent à Voltaire la faveur passagère de la cour de France. Nommé gentilhomme de la chambre du roi et historiographe de France, il remplaçait, en 1746, le président Bouhier à l’Académie française. Mais bientôt Voltaire, estimant injurieuse pour lui la faveur que l’on témoignait à Crébillon, quitta la cour pour une autre plus petite, celle de Sceaux, où la duchesse du Maine consolait sa disgrâce politique dans une société choisie de libres esprits. Le séjour de Voltaire auprès de Frédéric II ajouta à sa célébrité ; mais il ne tarda pas à apprendre que l’égalité entre un roi et un philosophe est une chimère. Le « Marc-Aurèle et le Titus » de 1750 devenu « l’Attila-Cotin » de 1753 disent assez quelles avaient été les déceptions de son hôte.

Rentré en France, Voltaire hésite sur le lieu où il se fixera.

Enfin, en 1758, il achète la terre de Ferney, dans l’ancien pays de Gex, à deux lieues de Genève. De cette retraite, habilement choisie pour garantir son indépendance, Voltaire continue à agiter le monde. A deux cents lieues de Paris, où il lui est interdit de rentrer, c’est vraiment lui qui règne sur l’opinion, qui la dirige à son gré, tantôt la soulevant avec raison contre des actes d’intolérance cruelle, trop souvent aussi l’entraînant à partager des colères dont l’âge avait encore augmenté la violence amère. C’est dans sa Correspondance qu’on prendra la plus juste idée de ce mélange de raison élevée et de passion aveugle, comme aussi de cette vivacité de génie qui s’applique à tout avec succès, s’occupe dans le même temps de, littérature et de politique, de ses tragédies et de ses affaires, de la cause des Calas et des Sirven, et de ses manufactures de montres à Ferney. Si l’on s’explique peu que Voltaire ait fait une sorte de panégyrique funèbre de Louis XV, on aimera la justice rendue par lui aux vertus de Louis XVI, au zèle de Turgot et de Malesherbes pour le bien public. Quand la loi arbitraire qui l’éloignait de Paris eut été rappelée, il partit de Ferney le 3 avril 1778. Son arrivée dans la capitale fut un événement. Des honneurs exceptionnels lui furent rendus. Mais les fatigues du voyage, les émotions surtout de ce triomphe, achevèrent de briser chez Voltaire les ressorts de la vie. Le 30 mai 1778, il rendit le dernier soupir à l’âge de quatre-vingt-quatre ans passés167.

Bataille de Pultava168. §

Ce fut le 8 juillet de l’année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultava, entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde : Charles XII illustre par neuf années de victoires, Pierre Alexiowitz par neuf années de peines, prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises ; l’un glorieux d’avoir donné des États, l’autre d’avoir civilisé les siens ; Charles aimant les dangers et les combattant que pour la gloire, Alexiowitz ne fuyant point le péril et ne faisant la guerre que pour ses intérêts ; le monarque suédois libéral par grandeur d’âme, le Moscovite ne donnant jamais que par quelque vue ; celui-là d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime, et qui n’avait été barbare qu’une fois169 ; celui-ci n’ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre d’Invincible, qu’un moment pouvait lui ôter ; les nations avaient déjà donné à Pierre Alexiowitz le nom de Grand, qu’une défaite ne pouvait lui faire perdre, parce qu’il ne le devait pas à des victoires.

Pour avoir une idée nette de cette bataille et du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord, le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l’orient, son bagage derrière lui à environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l’orient à l’occident.

Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pultava, du côté de l’occident, et commençait à former son camp.

A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute artillerie ; le reste fut laissé dans le camp avec environ trois mille hommes ; quatre mille demeurèrent au bagage : de sorte que l’armée suédoise marcha aux ennemis forte d’environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois.

Les généraux Rehnskold, Roos, Levenhaupt, Slipenbak, Hoorn, Sparre, Hamilton, le prince de Wurtemberg, parent du roi, et quelques autres, dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, faisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Moscovites dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats ; tous s’encourageaient en marchant.

Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard à la tête de son infanterie. Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis ; la bataille commença par cet engagement à quatre heures et demie du matin : la cavalerie ennemie était à l’occident, à la droite du camp moscovite ; le prince Menzikoff170 et le comte Golowin l’avaient disposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbak, à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc ; les escadrons moscovites furent rompus et enfoncés ; le czar accourut lui-même pour les rallier ; son chapeau fut percé d’une balle de mousquet ; Menzikoff eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire  !

Charles ne douta pas que la bataille ne fût gagnée. Il avait envoyé au milieu de la nuit le général Creuts avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en flanc tandis qu’il les attaquerait de front ; mais son malheur voulut que. Creuts s’égarât et ne parût pas. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie : il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étant point soutenue par le détachement de Creuts, fut rompue à son tour ; Slipenbak même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise ; et l’infanterie russienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles.

Le czar détacha alors le prince Menzikoff pour aller se poster entre Pultava et les Suédois ; le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître : non seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava, mais, ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff fit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut ; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes et s’avançait en bataille dans la plaine ; d’un autre côté, la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l’armée ennemie, et le roi, aidé de son feld-maréchal Rehnskold, ordonnait tout pour un combat général.

Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même : il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en opposaient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre.

L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’ayant alors que le titre de major-général, et semblait obéir au général Scheremetoff171 ; mais il allait, comme empereur, de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand-Seigneur exhortant les capitaines et les soldats et promettant à chacun des récompenses.

A neuf heures du matin, la bataille recommença : une des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles ; il en fit atteler deux autres ; une seconde volée mit le brancard en pièces et renversa le roi ; de vingt-quatre drabans172 qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois consternés s’ébranlèrent, et, le canon ennemi continuant à les écraser, la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut en cette dernière action qu’une ligne de dix mille hommes de l’infanterie russe qui mit en déroute l’armée suédoise : tant les chose étaient changées !

Tous les écrivains suédois disent qu’ils auraient gagné la bataille si on n’avait point fait de fautes ; mais tous les officiers prétendent que c’en était une grande de la donner, et une plus grande encore de s’enfermer dans ces pays perdus, malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d’hommes et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava.

Déjà le prince de Wurtemberg, le général Rehnskold et plusieurs officiers généraux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressource. Le comte Piper avec quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu’ils devaient faire ni ce qu’était devenu le roi ; ils couraient de côté et d’autre dans la plaine. Un major, nommé Bère, s’offrit de les conduire au bagage ; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient là campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation, les conduisirent droit sur la contrescarpe de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison173. Le roi ne voulut point fuir et ne pouvait se défendre. Il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatowski174, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C’était un homme qui, dans toutes les occurences de la vie, et dans les dangers où les autres n’ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signe à deux drabans, qui prirent le roi par-dessous les bras et le mirent à cheval malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.

Poniatowski, quoiqu’il n’eût point de commandement dans l’armée, devenu en cette occasion général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi ; les uns étaient des drabans, les autres des officiers, quelques-uns de simples cavaliers : cette troupe rassemblée, et ranimée par le malheur de son prince, se fit jour à travers plus de dix régiments moscovites et conduisit Charles au milieu des ennemis l’espace d’une lieue, jusqu’au bagage de l’armée suédoise.

Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui ; le colonel Gierta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval dans sa fuite ce conquérant qui n’avait pu y monter pendant la bataille.

Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur ; mais il fallait fuir plus loin. On trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper : car le roi n’en eut jamais depuis qu’il sortit de Stockholm ; on le mit dans cette voiture, et l’on prit avec précipitation la route du Borysthène175. Le roi, qui, depuis le moment où on l’avait mis à cheval jusqu’à son arrivée au bagage, n’avait pas dit un seul mot, demanda alors ce qu’était devenu le comte Piper. « Il est pris avec toute la chancellerie, » lui répondit-on. « Et le général Rehnskold, et le duc de Wurtemberg ? » ajouta-t-il. « Ils sont aussi prisonniers, » lui dit Poniatowski. « Prisonniers chez des Russes ! reprit Charles en haussant les épaules ; allons donc, allons plutôt chez les Turcs. » On ne remarquait pourtant point d’abattement sur son visage ; et quiconque l’eût vu alors et eût ignoré son état n’eût point soupçonné qu’il était vaincu et blessé.

Histoire de Charles XII, livre IV.

Henri IV176. §

Si Henri IV n’avait été que le plus brave prince de son temps, le plus clément, le plus droit, le plus honnête homme, son royaume était ruiné : il fallait un prince qui sût faire la guerre et la paix, connaître toutes les blessures de son État, et y apporter les remèdes ; veiller sur les grandes et les petites choses, tout réformer et tout faire : c’est ce qu’on trouva dans Henri. Il joignit l’administration de Charles le Sage à la valeur et à la franchise de François Ier, et à la bonté de Louis XII.

Pour subvenir à tant de besoins, pour faire à la fois tant de traités et tant de guerres, Henri convoqua dans Rouen une assemblée des notables du royaume : c’était une espèce d’états généraux. Les paroles qu’il y prononça sont encore dans la mémoire des bons citoyens qui savent l’histoire de leur pays : « Déjà par la faveur du Ciel, par les conseils de mes bons serviteurs, et par l’épée de ma brave noblesse, dont je ne distingue point mes princes, la qualité de gentilhomme étant notre plus beau titre, j’ai tiré cet État de la servitude et de la ruine. Je veux lui rendre sa force et sa splendeur ; participez à cette seconde gloire, comme vous avez eu part à la première. Je ne vous ai point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous obliger d’approuver aveuglément mes volontés, mais pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, pour me mettre en tutelle entre vos mains177. C’est une envie qui ne prend guère aux rois, aux victorieux, et aux barbes grises ; mais l’amour que je porte à mes sujets me rend tout possible et tout honorable. » Cette éloquence du cœur, dans un héros, est bien au-dessus de toutes les harangues de l’antiquité.

Au milieu de ces travaux et de ces dangers continuels, les Espagnols surprennent Amiens178, dont les bourgeois avaient voulu se garder eux-mêmes. Ce funeste privilège qu’ils avaient, et dont ils se prévalurent si mal, ne servit qu’à faire piller leur ville, à exposer la Picardie entière, et à ranimer encore les efforts de ceux qui voulaient démembrer la France. Henri, dans ce nouveau malheur, manquait d’argent et était malade. Cependant il assemble quelques troupes, il marche sur la frontière de la Picardie, il revoie à Paris, écrit de sa main aux parlements, aux communautés « pour obtenir de quoi nourrir ceux qui défendaient l’État. » Ce sont ses propres paroles. Il va lui-même au parlement de Paris : « Si on me donne une armée, dit-il, je donnerai gaiement ma vie pour vous sauver et pour relever la patrie. » Il proposait des créations de nouveaux offices pour avoir les promptes ressources qui étaient nécessaires ; mais le parlement, ne voyant dans ces ressources mêmes qu’un nouveau malheur, refusait de vérifier les édits179, et le roi eut besoin d’employer plusieurs jussions180 pour avoir de quoi aller prodiguer son sang à la tête de sa noblesse.

Enfin, par des emprunts, par les soins infatigables, et par l’économie de ce Rosny, duc de Sully, si digne de le servir, il vient à bout d’assembler une florissante armée. Ce fut la seule, depuis trente ans, qui fût pourvue du nécessaire, et la première qui eût un hôpital réglé, dans lequel les blessés et les malades eurent le secours qu’on ne connaissait point encore. Chaque troupe auparavant avait soin de ses blessés comme elle pouvait, et le manque de soin avait fait périr autant de monde que les armes.

Il reprend Amiens à la vue de l’archiduc Albert, et le contraint de se retirer181. De là, il court pacifier le reste du royaume : enfin toute la France est à lui. Il ne restait qu’à faire la paix avec l’Espagne ; elle fut conclue à Vervins (2 mai 1598), et ce fut le premier traité avantageux que la France eût fait avec ses ennemis depuis Philippe-Auguste.

Alors il met tous ses soins à policer, à faire fleurir ce royaume qu’il avait conquis : les troupes inutiles sont licenciées ; l’ordre dans les finances succède au plus odieux brigandage ; il paye peu à peu toutes les dettes de la couronne, sans fouler les peuples. Les paysans répètent encore aujourd’hui qu’il voulait qu’ils eussent une poule au pot tous les dimanches : expression triviale, mais sentiment paternel. Ce fut une chose bien admirable que, malgré l’épuisement et le brigandage, il eût, en moins de quinze ans, diminué le fardeau des tailles182 de quatre millions de son temps, qui en feraient environ dix du nôtre ; que tous les autres droits fussent réduits à la moitié, qu’il eût payé cent millions de dettes, qui aujourd’hui feraient environ deux cent cinquante millions. Il racheta pour plus de cent cinquante millions de domaines, aujourd’hui aliénés ; toutes les places furent réparées, les magasins, les arsenaux remplis, les grands chemins entretenus : c’est la gloire éternelle du duc de Sully, et celle du roi, qui osa choisir un homme de guerre pour rétablir les finances de l’État, et qui travailla avec son ministre.

La justice est réformée, et, ce qui était beaucoup plus difficile, les deux religions vivent en paix, au moins en apparence. Le commerce, les arts, sont en honneur. Les étoffes d’argent et d’or, proscrites d’abord par un édit somptuaire

dans le commencement d’un règne difficile et dans la pauvreté, reparaissent avec plus d’éclat et enrichissent Lyon et la France. Il établit des manufactures de tapisseries de haute lice183, en laine et en soie rehaussée d’or. On commence à faire de petites glaces dans le goût de Venise. C’est à lui seul qu’on doit les vers à soie, les plantations de mûriers, malgré les oppositions de Sully, plus estimable dans sa fidélité et dans Part de gouverner et de conserver les finances, que capable de discerner les nouveautés utiles.

Henri fait creuser le canal de Briare, par lequel on a joint la Seine et la Loire. Paris est agrandi et embelli : il forme la Place-Royale ; il restaure tous les ponts. Le faubourg Saint-Germain ne tenait point à la ville ; il n’était point pavé : le roi se charge de tout. Il fait construire ce beau pont où les peuples regardent aujourd’hui sa statue avec tendresse. Saint-Germain, Monceaux, Fontainebleau, et surtout le Louvre, sont augmentés, et presque entièrement bâtis. Il donne des logements dans le Louvre, sous cette longue galerie qui est son ouvrage, à des artistes en tous genres, qu’il encourageait souvent de ses regards comme par des récompenses. Il est enfin le vrai fondateur de la Bibliothèque Royale.

Quand don Pèdre de Tolède fut envoyé par Philippe III en ambassade auprès de Henri184, il ne reconnut plus cette ville, qu’il avait vue autrefois si malheureuse et si languissante. « C’est qu’alors le père de famille n’y était pas, lui dit Henri, et aujourd’hui qu’il a soin de ses enfants, ils prospèrent. »

Sa gloire était donc affermie au dedans et au dehors de son royaume : il passait pour le plus grand homme de son temps. L’empereur Rodolphe185 n’eut de réputation que chez les physiciens et les chimistes. Philippe II n’avait jamais combattu ; il n’était, après tout, qu’un tyran laborieux, sombre et dissimulé ; et sa prudence ne pouvait entrer en comparaison avec la valeur et la franchise de Henri IV, qui, avec ses vivacités, était encore aussi politique que lui. Élisabeth acquit une grande réputation ; mais, n’ayant pas eu à surmonter les mêmes obstacles, elle ne pouvait avoir la même gloire. Celle qu’elle mérite fut obscurcie par les artifices de comédienne qu’on lui reprochait, et souillée par le sang de Marie Stuart, dont rien ne peut la laver.

Si on faisait ce portrait fidèle de Henri IV à un étranger de bon sens, qui n’eût jamais entendu parler de lui auparavant, et qu’on finît par lui dire : C’est ce même homme qui a été assassiné au milieu de son peuple, et qui l’a été plusieurs fois ; il ne le croirait pas. Il n’est que trop vrai que Henri IV ne fut ni connu ni aimé pendant sa vie. Il ne commença à devenir cher à la nation que quand il eut été assassiné. La régence inconsidérée, tumultueuse et infortunée de sa veuve augmenta les regrets de la perte de son mari. Les Mémoires du duc de Sully développèrent toutes ses vertus, et firent pardonner ses faiblesses : plus l’histoire fut approfondie, plus il fut aimé. Le siècle de Louis XIV a été beaucoup plus grand sans doute que le sien ; mais Henri IV est jugé beaucoup plus grand que Louis XIV.

Essai sur les Mœurs et l’Esprit des Nations, chap. clxxiv.

Richelieu. §

Le cardinal se fit porter à Paris, sur les épaules de ses gardes, dans une chambre ornée, où il pouvait tenir deux hommes à côté de son lit186 : ses gardes se relayaient ; on abattait des pans de murailles pour le faire entrer plus commodément dans les villes : c’est ainsi qu’il alla mourir à Paris (4 décembre 1642), à cinquante-huit ans, et qu’il laissa le roi satisfait de l’avoir perdu et embarrassé d’être le maître.

On dit que ce ministre régna encore après sa mort, parce qu’on remplit quelques places vacantes de ceux qu’il avait nommés ; mais les brevets étaient expédiés avant sa mort ; et ce qui prouve sans réplique qu’il avait trop régné, et qu’il ne régnait plus, c’est que tous ceux qu’il avait fait enfermer à la Bastille en sortirent, comme des victimes déliées qu’il ne fallait plus immoler à sa vengeance. Il légua an roi trois millions de notre monnaie d’aujourd’hui, somme qu’il tenait toujours en réserve. La dépense de sa maison, depuis qu’il était premier ministre, montait à mille écus par jour. Tout chez lui était splendeur et faste, tandis que chez le roi tout était simplicité et négligence ; ses gardes entraient jusqu’à la porte de la chambre, quand il allait chez son maître ; il précédait partout les princes du sang. Il ne lui manquait que la couronne ; et même, lorsqu’il était mourant, et qu’il se flattait encore de survivre au roi, il prenait des mesures pour être régent du royaume. La veuve de Henri IV l’avait précédé de cinq mois (juillet 1642), et Louis XIII le suivit cinq mois après.

Il était difficile de dire lequel des trois fut le plus malheureux. La reine mère, longtemps errante, mourut à Cologne dans la pauvreté. Le fils, maître d’un beau royaume, ne goûta jamais ni les plaisirs de la grandeur, s’il en est, ni ceux de l’humanité ; toujours sous le joug, et toujours voulant le secouer ; malade, triste, sombre, insupportable à lui-même ; n’ayant pas un serviteur dont il fût aimé ; se défiant de sa femme ; haï de son frère ; trahi par ses favoris, abandonné sur le trône ; presque seul au milieu d’une cour qui n’attendait que sa mort, qui la prédisait sans cesse : le sort du moindre citoyen paisible dans sa famille était bien préférable au sien187.

Le cardinal de Richelieu fut peut-être le plus malheureux des trois, parce qu’il était le plus haï, et qu’avec une mauvaise santé il avait à soutenir, de ses mains teintes de sang, un fardeau immense dont il fut souvent près d’être écrasé.

Dans ce temps de conspirations et de supplices, le royaume fleurit pourtant ; et, malgré tant d’afflictions, le siècle de la politesse et des arts s’annonçait. Louis XIII n’y contribua en rien ; mais le cardinal de Richelieu servit beaucoup à ce changement. La philosophie ne put, il est vrai, effacer la rouille scolastique ; mais Corneille commença, en 1636, par la tragédie du Cid, le siècle qu’on appelle celui de Louis XIV. Le Poussin égala Raphaël d’Urbin dans quelques parties de la peinture. La sculpture fut bientôt perfectionnée par Girardon, et le mausolée même du cardinal de Richelieu en est là preuve. Les Français commencèrent à se rendre recommandables surtout par les grâces et les politesses de l’esprit : c’était l’aurore du bon goût.

Ibid., chap. clxxvi.

Du goût188. §

Le goût, ce sens, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime par le mot goût le sentiment des beautés et des défauts. C’est un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais, et qui prévient, comme lui, la réflexion ; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l’égard du bon ; il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement ; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu’on lui présente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin, comme lui, d’habitude189.

Il ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d’un ouvrage ; il faut la sentir, en être touché ; il ne suffit pas de sentir, d’être touché d’une manière confuse. : il faut démêler les différentes nuances. Rien ne doit échapper à la promptitude du discernement ; et c’est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des arts, avec le goût sensuel : car le gourmet sent et reconnaît promptement le mélange de deux liqueurs ; l’homme de goût, le connaisseur, verra d’un coup d’œil prompt le mélange de deux styles, il verra un défaut à côté d’un agrément.

Comme le mauvais goût, an physique, consiste à n’être flatté que par des assaisonnements trop piquants et trop recherchés ; ainsi le mauvais goût, dans les arts, est de ne se plaire qu’aux ornements étudiés, et de ne pas sentir la belle nature.

Le goût dépravé dans les aliments est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes : c’est une espèce de maladie. Le goût dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, de préférer le burlesque an noble, le précieux et l’affecté au beau simple et naturel : c’est une maladie de l’esprit. On se forme le goût des arts beaucoup plus que le goût sensuel : car, dans le goût physique, quoiqu’on finisse quelquefois par aimer les choses pour lesquelles on avait d’abord de la répugnance, cependant la nature n’a pas voulu que les hommes en général apprissent à sentir ce qui leur est nécessaire. Mais le goût intellectuel demande plus de temps pour se former. Un jeune homme sensible, mais sans aucune connaissance, ne distingue point d’abord les parties d’un grand chœur de musique ; ses yeux ne distinguent point d’abord dans un tableau les gradations, le clair-obscur, la perspective, l’accord des couleurs, la correction du dessin ; mais peu à peu ses oreilles apprennent à entendre, et ses yeux à voir. Il sera ému à la première représentation qu’il verra d’une belle tragédie ; mais il n’y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n’entre ni ne sort sans raison, ni cet art, encore plus grand, qui concentre des intérêts divers dans un seul, ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n’est qu’avec de l’habitude et des réflexions qu’il parvient à sentir tout d’un coup avec plaisir ce qu’il ne démêlait pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n’en avait pas, parce qu’on y prend peu à peu l’esprit des bons artistes. On s’accoutume à voir des tableaux avec les yeux de Le Brun190, du Poussin, de Le Sueur ; on entend la déclamation notée des scènes de Quinault avec l’oreille de Lulli, et les airs et les symphonies avec celles de Rameau ; on lit les livres avec l’esprit des bons auteurs.

On dit qu’il ne faut point disputer des goûts, et on a raison quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre : on n’en dispute point, parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même dans les arts : comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore ; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers191. Il y a aussi des âmes froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer ni redresser ; c’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont point.

Le goût est arbitraire dans plusieurs choses, comme dans les étoffes, dans les parures, dans les équipages, dans ce qui n’est pas au rang des beaux-arts ; alors il mérite plutôt le nom de fantaisie. C’est la fantaisie plutôt que le goût qui produit tant de modes nouvelles.

Le goût peut se gâter chez une nation ; ce malheur arrive d’ordinaire après les siècles de perfection. Les artistes, craignant d’être imitateurs, cherchent des routes écartées ; ils s’éloignent de la belle nature que leurs prédécesseurs ont saisie. Il y a du mérite dans leurs efforts ; ce mérite couvre leurs défauts. Le public, amoureux des nouveautés, court après eux ; il s’en dégoûte, et il en paraît d’autres qui font de nouveaux efforts pour plaire ; ils s’éloignent de la nature encore plus que les premiers ; le goût se perd ; on est entouré de nouveautés qui sont rapidement effacées les unes par les autres ; le public ne sait plus où il en est, et il regrette en vain le siècle du bon goût, qui ne peut plus revenir ; c’est un dépôt que quelques bons esprits conservent encore loin de la foule.

Dictionnaire philosophique.

Les coteries littéraires.
A M. Lefebvre192. §

Votre vocation, mon cher Lefebvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que l’abeille fasse de la cire, que le ver à soie file, que M. de Réaumur193 les dissèque et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature l’a voulu194. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la tranquillité sera votre partage. La carrière des lettres, et surtout celle du génie, est plus épineuse que celle de la fortune. Si vous avez le malheur d’être médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie ; si vous réussissez, voilà des ennemis : vous marchez sur le bord d’un abîme, entre le mépris et la haine.

« Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j’aurai fait un bon poème, une pièce de théâtre applaudie, ou écrit une histoire avec succès, ou cherché à m’éclairer et à instruire les autres ! »

Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre malheureux à jamais. Je suppose que vous avez fait un bon ouvrage : imaginez-vous qu’il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l’examinateur ; si votre manière de penser n’est pas la sienne, s’il n’est pas l’ami de vos amis, s’il est celui de votre rival, s’il est votre rival lui-même, il vous est plus difficile d’obtenir un privilège, qu’à un homme qui n’a point la protection des femmes d’avoir un emploi dans les finances. Enfin, après un an de refus et de négociations, votre ouvrage s’imprime ; c’est alors qu’il faut ou assoupir les Cerbères de la littérature, ou les faire aboyer en votre faveur. Il y a toujours trois ou quatre gazettes littéraires en France, et autant en Hollande ; ce sont des factions différentes. Les libraires de ces journaux ont intérêt qu’ils soient satiriques ; ceux qui y travaillent servent aisément l’avarice du libraire et la malignité du public. Vous cherchez à faire sonner ces trompettes de la Renommée ; vous courtisez les écrivains, les protecteurs, les abbés, les docteurs, les colporteurs : tous vos soins n’empêchent pas que quelque journaliste ne vous déchire. Vous lui répondez, il réplique : vous avez un procès par écrit devant le public, qui condamne les deux parties au ridicule.

C’est bien pis si vous composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant l’aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique utile et agréable, est cependant flétrie par l’injuste et irrévocable cruauté du public195. Ce malheureux avilissement où ils sont les irrite ; ils trouvent en vous un client, et ils vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. Vous attendez d’eux votre première sentence ; ils vous jugent ; ils se chargent enfin de votre pièce : il ne faut plus qu’un mauvais plaisant dans le parterre pour la faire tomber. Réussit-elle, la farce qu’on appelle italienne, celle de la foire, vous parodie196 ; vingt libelles vous prouvent que vous n’avez pas dû réussir. Des savants qui entendent mal le grec, et qui ne lisent point ce qu’on fait en français, vous dédaignent ou affectent de vous dédaigner.

Vous portez en tremblant votre livre à une dame de la cour ; elle le donne à une femme de chambre, qui en fait des papillotes ; et le laquais galonné qui porte la livrée du luxe insulte à votre habit, qui est la livrée de l’indigence.

Enfin, je veux que la réputation de vos ouvrages ait forcé l’envie à dire quelquefois que vous n’êtes pas sans mérite : voilà tout ce que vous pouvez attendre de votre vivant ; mais qu’elle s’en venge bien en vous persécutant ! On vous impute des libelles que vous n’avez pas même lus, des vers que vous méprisez, des sentiments que vous n’avez point. Il faut être d’un parti, ou bien tous les partis se réunissent contre vous.

Il y a dans Paris un grand nombre de petites sociétés où préside toujours quelque femme qui, dans le déclin de sa beauté, fait briller l’aurore de son esprit. Un ou deux hommes de lettres sont les ministres de ce petit royaume. Si vous négligez d’être au rang des courtisans, vous êtes dans celui des ennemis, et on vous écrase. Cependant, malgré votre mérite, vous vieillissez dans l’opprobre et dans la misère. Les places destinées aux gens de lettres sont données à l’intrigue, non au talent. Ce sera un précepteur qui, par le moyen de la mère de son élève, emportera un poste que vous n’oserez pas seulement regarder. Le parasite d’un courtisan vous enlèvera l’emploi auquel vous êtes propre.

Au bout de quarante ans de travail, vous vous résolvez à chercher par les cabales ce qu’on ne donne jamais au mérite seul ; vous intriguez comme les autres pour entrer dans l’Académie française, et pour aller prononcer, d’une voix cassée, à votre réception, un compliment qui le lendemain sera oublié pour jamais.

Il n’est pas étonnant qu’ils désirent d’entrer dans un corps où il y a toujours du mérite, et dont ils espèrent, quoique assez vainement, être protégés. Mais vous me demanderez pourquoi ils en disent tant de mal jusqu’à ce qu’ils y soient admis, et pourquoi le public, qui respecte assez l’Académie des sciences, ménage si peu l’Académie française. C’est que les travaux de l’Académie française sont exposés aux yeux du grand nombre, et les autres sont voilés. Chaque Français croit savoir sa langue et se pique d’avoir du goût ; mais il ne se pique pas d’être physicien. Les mathématiques seront toujours pour la nation en général une espèce de mystère, et par conséquent quelque chose de respectable. Des équations algébriques ne donnent prise ni à l’épigramme, ni à la chanson, ni à l’envie ; mais on juge durement ces énormes recueils de vers médiocres, de compliments, de harangues, et ces éloges qui sont quelquefois aussi faux que l’éloquence avec laquelle on les débite. On est fâché de voir la devise de l’immortalité à la tète de tant de déclamations, qui n’annoncent rien d’éternel que l’oubli auquel elles sont condamnées.

Il est très certain que l’Académie française pourrait servir à fixer le goût de la nation. Il n’y a qu’à lire ses Remarques sur le Cid ; la jalousie du cardinal de Richelieu a produit au moins ce bon effet. Quelques ouvrages dans ce genre seraient d’une utilité sensible. On les demande depuis cent années au seul corps dont ils puissent émaner avec fruit et bienséance. On se plaint que la moitié des académiciens soit composée de seigneurs qui n’assistent jamais aux assemblées, et que, dans l’autre moitié, il se trouve à peine huit ou neuf gens de lettres qui soient assidus197. L’Académie est souvent négligée par ses propres membres. Cependant, à peine un des quarante a-t-il rendu les derniers soupirs, que dix concurrents se présentent ; un évêché n’est pas plus brigué ; on court en poste à Versailles ; on fait parler toutes les femmes ; on fait agir tous les intrigants ; on fait mouvoir tous les ressorts ; des haines violentes sont souvent le fruit de ces démarches. Obtenez-vous cette préférence sur vos rivaux, votre bonheur n’est bientôt qu’un fantôme ; essuyez-vous un refus, votre affliction est réelle. On pourrait mettre sur la tombe de presque tous les gens de lettres :

Ci-gît, au bord de l’Hippocrène,
Un mortel longtemps abusé.
Pour vivre pauvre et méprisé,
Il se donna bien de la peine.

Quel est le but de ce long sermon que je vous fais ? est-ce de vous détourner de la route de la littérature ? Non ; je ne m’oppose point ainsi à la destinée : je vous exhorte seulement à la patience.

Lettres de Voltaire, 1732.

Le prix du temps.
À M. Thiériot. §

Oui, je vous injurierai jusqu’à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs avec M. de La Popelinière198, je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l’homme avait été créé uniquement pour souper199, et vous n’avez d’existence que depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures après minuit. Vous restez dans votre trou jusqu’à l’heure des spectacles, à dissiper les fumées du souper de la veille : ainsi, vous n’avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cela fait qu’une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre, et vous avez encore la bonté de vous faire illusion, au point d’imaginer que vous serez capable d’un emploi et de faire quelque fortune, vous qui n’êtes pas capable seulement de vous faire, dans votre cabinet, une occupation suivie, et qui n’avez jamais pu prendre sur vous d’écrire régulièrement à vos amis, même dans les affaires intéressantes pour vous et pour eux. Vous avez passé votre jeunesse, vous deviendrez bientôt vieux et infirme : voilà à quoi il faut que vous songiez. Il faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné ? Sera-ce une consolation pour vous de dire : « J’ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie ? » Songez qu’une bouteille qui a été fêtée, quand elle était pleine d’eau des Barbades, est jetée dans un coin dès qu’elle est cassée, et qu’elle reste en morceaux dans la poussière ; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n’ont songé qu’à être admis à quelques soupers, et que la fin d’un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable. Si cela ne vous donne pas un peu de courage et ne vous excite pas à secouer l’engourdissement dans lequel vous laissez votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse ; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup.

Cela posé, songez donc à vous, et puis songez à vos amis ; buvez du vin de Champagne avec des gens aimables ; mais faites quelque chose qui vous mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous. N’oubliez point vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire un mot. Il n’est point question d’écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse ; il n’est question que de deux ou trois mots d’amitié ; et quelques nouvelles soit de littérature, soit des sottises humaines, le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Il ne faut, pour cela, que se mettre un demi-quart d’heure vis-à-vis de son écritoire. Est-ce donc là un effort si pénible ?

Ibid., 1735.

Du paradoxe de Rousseau sur les Lettres.
A M. J. J. Rousseau. §

J’ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie200 Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités ; mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m’embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada : premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l’Europe201, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris ; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être.

Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs ; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ; et ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’ils l’obligèrent à se rétracter.

Si j’osais me compter parmi ceux dont les travaux n’ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir des gens acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d’Œdipe ; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi ; un prêtre ex-jésuite202, que j’avais sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui a vais rendu ; un homme203, plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes dans lesquelles la plus crasse ignorance vomit les plus infâmes impostures ; un autre, qui vend à un libraire quelques chapitres d’une prétendue Histoire universelle, sous mon nom ; le libraire assez avide pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés ; et enfin des hommes assez lâches et assez méchants pour m’imputer la publication de cette rapsodie. Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations ? Que je ne dois pas me plaindre ; que Pope, Descartes, Bayle, le Camoens, et cent autres, ont essuyé les mêmes injustices, et de plus grandes ; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l’amour des lettres a trop séduits.

Avouez en effet, monsieur, que ce sont là de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s’aperçoit. Qu’importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles ? Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites querelles ; le reste du monde ou les ignore ou en rit.

De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui, de tout temps, ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n’eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant ; le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l’imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle ; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l’Italie ; avouez que le badinage de Marot n’a pas produit la Saint-Barthélemy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n’ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c’est l’insatiable cupidité et l’indomptable orgueil des hommes, depuis Thamasp Kouli-Kan204, qui ne savait pas lire, jusqu’à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l’âme, la rectifient, la consolent ; elles vous servent, monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous êtes comme Achille qui s’emporte contre la gloire, et comme le P. Malebranche dont l’imagination brillante écrivait contre l’imagination.

Si quelqu’un doit se plaindre des lettres, c’est moi, puisque, dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter ; mais il faut les aimer malgré l’abus qu’on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d’hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu’on y essuie ; comme il faut aimer et servir l’Être suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.

M. Chappuis m’apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudrait la venir rétablir dans l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes205.   

Ibid., 1755.

Buffon.
(1707-1788.) §

La nature avait été ignorée au moyen âge, et le dix-septième siècle, jusqu’à Fontenelle du moins, s’était surtout appliqué à l’analyse du cœur humain et à l’expression des vérités morales. Avec Buffon, au dix-huitième siècle, l’éloquence passe des lettres dans la science. Son originalité est double : d’un côté, il porte des vues de génie dans les sujets qu’il traite ; de l’autre, il montre, pour la première fois en France, ce que l’éloquence, sans rien ôter à la science de sa précision, peut y ajouter d’intérêt, d’éclat, de grandeur.

Né à Montbard (Côte-d’Or) le 7 septembre 1707, il eut une jeunesse à la fois mondaine et laborieuse, voyagea en Italie, en Angleterre, et se fit d’abord connaître par la traduction de la Statique des Végétaux de Haies, et du Traité des Fluxions de Newton. En 1739, Dufay, en mourant, le désigna au choix du ministre, M. de Maurepas, comme l’homme le plus propre à la direction scientifique du Jardin du Roi. Aucune situation, par la richesse des ressources qu’elle offrait, ne convenait mieux à Buffon. D’une singulière puissance de travail, sévère dans l’emploi de son temps, apportant à l’étude cette suite patiente qu’il estimait une partie au moins du génie, Buffon commença l’œuvre immense à laquelle est attaché son nom, et qui honore l’histoire des lettres comme celle des sciences. Dix ans s’écoulèrent cependant entre sa nomination à l’intendance du Jardin du Roi et la publication des premiers volumes de l’Histoire Naturelle. De 1749 à 1767 parurent quinze volumes consacrés à la théorie de la terre, à l’histoire de l’homme et des quadrupèdes vivipares.

Dans une revue des travaux de Buffon, la Théorie de la Terre devrait occuper le premier rang. Que dans sa théorie il ait mêlé à d’exactes observations des hypothèses qui se dérobent à toute preuve directe, cela est vrai ; mais ces hypothèses mêmes ont été fécondes, et Cuvier, en les combattant, reconnaît l’impulsion qu’elles ont donnée à la science206. On a reproché plus justement à Buffon d’avoir trop dédaigné, dans l’histoire des animaux, l’étude comparée des espèces et leur classification méthodique. La partie de ses ouvrages demeurée avec raison la plus populaire est celle qui est consacrée à la description des animaux. « Et encore, ajoute Villemain, c’est faire tort à Buffon de détacher quelques descriptions brillantes. Le mérite de ses Vies des animaux, c’est l’ensemble, la manière dont la tradition, l’observation, le récit, la critique, sont réunis et mêlés. » Buffon, en effet, n’a nullement sacrifié la sévérité de la science à l’effet littéraire, et ses titres comme naturaliste ont été, de nos jours surtout, hautement reconnus. On ne peut même dire qu’il se soit jamais laissé éblouir ou dominer par son sujet. S’il peint avec les plus vives couleurs le caractère et les mœurs des animaux, s’il crée à sa manière des personnages et semble leur prêter la passion et le sentiment, il a soin de ne pas laisser se former dans notre esprit une illusion qu’un fabuliste serait libre de ne pas détruire. Comme chez Descartes, l’animal, chez Buffon, malgré les jeux merveilleux de l’instinct, reste une machine purement mise en mouvement par la sensation. Buffon ôtait trop peut-être à l’animal, mais il rendait ainsi service à la cause du spiritualisme, en contestant aux sceptiques, eussent-ils la grâce de Montaigne207, le droit de supprimer si bien les distances, que l’homme est amené à douter de la dignité de sa raison, et, en l’humiliant, à la moins respecter. Dans les idées religieuses de Buffon, nous ne trouverions pas, il est vrai, une égale fermeté, et sa morale elle-même a le tort grave de faire de la vertu moins un devoir absolu qu’un calcul de l’intérêt bien entendu.

L’Histoire Naturelle de Buffon se compléta par neuf volumes consacrés à la description des oiseaux (1770-1783), cinq consacrés aux minéraux (1783-1788), et enfin sept volumes de supplément. Buffon mourut le 16 avril 1788. Ce fut l’année suivante seulement que parurent, dans le dernier volume, les Époques de la Nature, œuvre de génie, où Buffon, corrigeant et complétant la Théorie de la Terre, entreprend de décrire les changements qui ont modifié la surface du globe, et d’en déterminer la date relative par l’étude des couches terrestres.

Buffon, qui appartenait déjà à l’Académie des sciences, avait été reçu, en 1753, à l’Académie française. Dans son Discours de réception, il parla de l’art même où il excellait, et il montra à quelle condition seulement l’écrivain atteint à la vraie éloquence : « Bien écrire, c’est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre. » Juste par bien des côtés, la théorie de Buffon pèche en ceci : elle ne tient pas assez compte de la diversité des esprits, et, en imposant à tous une règle ferme, mais exclusive, elle pourrait intimider l’inspiration, rendre plus rares les hardiesses heureuses du premier jet. Il est naturel, on l’a remarqué, qu’un grand écrivain prenne plus ou moins pour type involontaire son propre talent. Le style de Buffon explique sa théorie : le développement large et calme de la pensée, l’éclat sévère de l’expression, le nombre et l’harmonie de la période avec quelque lenteur : plus de grandeur que de mouvement et de variété208.

L’homme, dernière œuvre de la création. §

L’existence de l’homme a-t-elle été contemporaine de celle des animaux ? Des motifs majeurs et des raisons très solides se joignent ici pour prouver qu’elle s’est faite postérieurement à toutes nos époques209, et que l’homme est, en effet, le grand et dernier œuvre210 de la création. On ne manquera pas de nous dire que l’analogie semble démontrer que l’espèce humaine a suivi la même marche, et qu’elle date du même temps que les autres espèces ; qu’elle s’est même plus universellement répandue, et que, si l’époque de sa création est postérieure à celle des animaux, rien ne prouve que l’homme n’ait pas au moins subi les mêmes lois de la nature, les mêmes altérations, les mêmes changements. Nous conviendrons que l’espèce humaine ne diffère pas essentiellement des autres espèces par ses facultés corporelles, et qu’à cet égard son sort eût été le même à peu près que celui des autres espèces ; mais pouvons-nous douter que nous ne différions prodigieusement  des animaux que par le rayon divin qu’il a plu au Souverain Être de nous départir ?

Ne voyons-nous pas que dans l’homme la matière est conduite par l’esprit ? Il a donc pu modifier les effets de la nature ; il a trouvé le moyen de résister aux intempéries des climats ; il a créé de la chaleur, lorsque le froid l’a détruite : la découverte et les usages de l’élément du feu, dus à sa seule intelligence, l’ont rendu plus fort et plus robuste qu’aucun des animaux, et l’ont mis en état de braver les tristes effets du refroidissement. D’autres arts, c’est-à-dire d’autres traits de son intelligence, lui ont fourni des vêtements, des armes, et bientôt il s’est trouvé le maître du domaine de la terre : ces mêmes arts lui ont donné les moyens d’en parcourir toute la surface et de s’habituer partout, parce que, avec plus ou moins de précautions, tous les climats lui sont devenus pour ainsi dire égaux. Il n’est donc pas étonnant que, quoiqu’il n’existe aucun des animaux du midi de notre continent dans l’autre, l’homme seul, c’est-à-dire son espèce, se trouve également dans toutes les parties froides ou chaudes de la surface de la terre : car, quelque part et quelque loin que l’on ait pénétré depuis la perfection de l’art de la navigation, l’homme a trouvé partout des hommes ; les terres les plus disgraciées, les îles les plus isolées, les plus éloignées des continents, se sont presque toutes trouvées peuplées ; et l’on ne peut pas dire que ces hommes, tels que ceux des îles Marianes211, ou ceux d’Otahiti212 et des autres petites îles situées dans le milieu des mers à de si grandes distances de toutes terres habitées, ne soient néanmoins des hommes de notre espèce, puisqu’ils peuvent produire avec nous, et que les petites différences qu’on remarque dans leur nature, ne sont que de légères variétés causées par l’influence du climat et de la nourriture.

Néanmoins, si l’on considère que l’homme, qui peut se munir aisément contre le froid, ne peut, au contraire, se défendre par aucun moyen contre la chaleur trop grande, que même il souffre beaucoup dans les climats que les animaux du midi cherchent de préférence, on aura une raison de plus pour croire que la création de l’homme a été postérieure à celle des grands animaux. Le Souverain Être n’a pas répandu le souffle de la vie dans le même instant sur toute la surface de la terre ; il a commencé par féconder les mers, et ensuite les terres les plus élevées ; et il a voulu donner tout le temps nécessaire à la terre pour se consolider, se refroidir, se découvrir, se sécher, et arriver enfin à l’état de repos et de tranquillité, où l’homme pouvait être le témoin intelligent, l’admirateur paisible du grand spectacle de la nature et des merveilles de la création. Ainsi, nous nous sommes persuadé, indépendamment de l’autorité des Livres sacrés, que l’homme a été créé le dernier, et qu’il n’est venu prendre le sceptre de la terre que quand elle s’est trouvée digne de son empire.

Des Époques de la Nature. Cinquième Époque.

Naissance de la société. §

Les premiers hommes, témoins des mouvements convulsifs de la terre, encore récents et très fréquents, n’ayant que les montagnes pour asiles contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d’esprit et de corps213, exposés aux injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces, dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie ; tous également pénétrés du sentiment commun d’une terreur funeste, tous également pressés par la nécessité, n’ont-ils pas très promptement cherché à se réunir, d’abord pour se défendre par le nombre, ensuite pour s’aider et travailler de concert à se faire un domicile et des armes ? Ils ont commencé par aiguiser en forme de hache ces cailloux durs, ces jades214, ces pierres de foudre215, que l’on a crues tombées des nues et formées par le tonnerre, et qui néanmoins ne sont que les premiers monuments de l’art de l’homme dans l’état de pure nature : il aura bientôt tiré du feu de ces mêmes cailloux, en les frappant les uns contre les autres ; il aura saisi la flamme des volcans, ou profité du feu de leurs laves brûlantes pour le communiquer, pour se faire jour dans les forêts, les broussailles : car, avec le secours de ce puissant élément, il a nettoyé, assaini, purifié les terrains qu’il voulait habiter ; avec la hache de pierre, il a tranché, coupé les arbres, menuisé le bois, façonné ses armes et les instruments de première nécessité216. Et après s’être munis de massues et d’antres armes pesantes et défensives, ces premiers hommes n’ont-ils pas trouvé le moyen d’en faire d’offensives plus légères, pour atteindre de loin ? Un nerf, un tendon d’animal, des fils d’aloès, ou l’écorce souple d’une plante ligneuse, leur ont servi de corde pour réunir les deux extrémités d’une branche élastique dont ils ont fait leur arc : ils ont aiguisé d’autres petits cailloux pour en armer la flèche.

Bientôt ils auront eu des filets, des radeaux, des canots, et ils s’en sont tenus là tant qu’il n’ont formé que de petites nations composées de quelques familles, ou plutôt de parents issus d’une même famille, comme nous le voyons encore aujourd’hui chez les sauvages, qui veulent demeurer sauvages, et qui le peuvent, dans les lieux où l’espace libre ne leur manque pas plus que le gibier, le poisson et les fruits. Mais dans tous ceux où l’espace s’est trouvé confiné par les eaux, ou resserré par les hautes montagnes, ces petites nations, devenues trop nombreuses, ont été forcées de partager leur terrain entre elles ; et c’est de ce moment que la terre est devenue le domaine de l’homme : il en a pris possession par ses travaux de culture, et rattachement à la patrie a suivi de très près les premiers actes de sa propriété. L’intérêt particulier faisant partie de l’intérêt national, l’ordre, la police et les lois ont dû succéder, et la société prendre de la consistance et des forces.

Néanmoins ces hommes, profondément affectés des calamités de leur premier état, et ayant encore sous les yeux les ravages des inondations, les incendies des volcans, les gouffres ouverts par les secousses de la terre, ont conservé un souvenir durable et presque éternel de ces malheurs du monde : l’idée qu’il doit périr par un déluge universel ou par un embrasement général ; le respect pour certaines montagnes, sur lesquelles ils s’étaient sauvés des inondations ; l’horreur pour ces autres montagnes qui lançaient des feux plus terribles que ceux du tonnerre, la vue de ces combats de la terre contre le ciel, fondement de la fable des Titans et des assauts contre les dieux : tous ces sentiments fondés sur la terreur se sont dès lors emparés à jamais du cœur et de l’esprit de l’homme ; à peine est-il encore aujourd’hui rassuré par l’expérience du temps, par le calme qui a succédé à ces siècles d’orage, enfin par la connaissance des effets et des opérations de la nature : connaissance qui n’a pu s’acquérir qu’après l’établissement de quelque grande société dans les terres paisibles.

Ibid. Septième et dernière Époque.

La société fondée sur la nature. §

« Dans le premier âge, au siècle d’or, l’homme innocent comme la colombe, mangeait du gland, buvait de l’eau ; trouvant partout sa subsistance, il était sans inquiétude, vivait indépendant, toujours en paix avec lui-même, avec les animaux ; mais dès qu’oubliant sa noblesse il sacrifia sa liberté pour se réunir aux autres, la guerre, l’âge de fer, prirent la place de l’or et de la paix : la cruauté, le goût de la chair et du sang, furent les premiers fruits d’une nature dépravée, que les mœurs et les arts achevèrent de corrompre. »

Voilà ce que dans tous les temps certains philosophes austères, sauvages par tempérament, ont reproché à l’homme en société. Rehaussant leur orgueil individuel par l’humiliation de l’espèce entière, ils ont exposé ce tableau, qui ne vaut que par le contraste, et peut-être parce qu’il est bon de présenter quelquefois aux hommes des chimères de bonheur217.

Cet état idéal d’innocence, de haute tempérance, d’abstinence entière de la chair, de tranquillité parfaite, de paix profonde, a-t-il jamais existé ? n’est-ce pas un apologue, une fable, où l’on emploie l’homme comme un animal, pour nous donner des leçons ou des exemples ? peut-on même supposer qu’il y eût des vertus avant la société ? peut-on dire de bonne foi que cet état sauvage mérite nos regrets, que l’homme animal farouche fût plus digne que l’homme citoyen civilisé ? Oui, car tous les malheurs viennent de la société ; et qu’importe qu’il y eût des vertus dans l’état de la nature, s’il y avait du bonheur, si l’homme dans cet état était seulement moins malheureux qu’il ne l’est ? La privation des peines vaut bien l’usage des plaisirs ; et, pour être heureux, que faut-il, sinon de ne rien désirer ?

Si cela est, disons en même temps qu’il est plus doux de végéter que de vivre, de dormir d’un sommeil apathique que d’ouvrir les yeux pour voir et pour sentir ; consentons à laisser notre âme dans l’engourdissement, notre esprit dans les ténèbres, à ne nous jamais servir ni de l’une ni de l’autre, à nous mettre au-dessous des animaux, à n’être enfin que des masses de matière brute attachées à la terre218.

Mais au lieu de disputer, discutons ; après avoir dit des raisons, donnons des faits. Nous avons sous les yeux, non l’état idéal, mais l’état réel de nature. Le sauvage habitant des déserts est-il un animal tranquille ? est-il un homme heureux ? car nous ne supposerons pas avec un philosophe, l’un des plus fiers censeurs de notre humanité, qu’il y a une plus grande distance de l’homme en pure nature ou sauvage que du sauvage à nous219 ; que les âges qui se sont écoulés avant l’invention de l’art de la parole ont été bien plus longs que les siècles qu’il a fallu pour perfectionner les signes et les langues, parce qu’il me paraît que, lorsqu’on veut raisonner sur des faits, il faut éloigner les suppositions, et se faire une loi de n’y remonter qu’après avoir épuisé tout ce que la nature nous offre. Or, nous voyons qu’on descend par degrés assez insensibles des nations les plus éclairées, les plus polies, à des peuples moins industrieux ; de ceux-ci à d’autres plus grossiers, mais encore soumis à des rois, à des lois ; de ces hommes grossiers aux sauvages, qui ne se ressemblent pas tous, mais chez lesquels on trouve autant de nuances différentes que parmi les peuples policés ; que les uns forment des nations assez nombreuses, soumises à des chefs ; que d’autres, en plus petites sociétés, ne sont soumis qu’à des usages ; qu’enfin les plus solitaires, les plus indépendants, ne laissent pas de former des familles et d’être soumis à leurs pères.

Un empire, un monarque, une famille, un père, voilà les deux extrêmes de la société : ces extrêmes sont aussi les limites de la nature ; si elles s’étendaient au-delà, n’aurait-on pas trouvé, en parcourant toutes les solitudes du globe, des humains privés de la parole, sourds à la voix comme aux signes, les mâles et les femelles dispersés, les petits abandonnés ? Je dis même qu’à moins de prétendre que la constitution du corps humain fût toute différente de ce qu’elle est aujourd’hui, et que son accroissement fût plus prompt, il n’est pas possible de soutenir que l’homme ait jamais existé sans former des familles, puisque les enfants périraient s’ils n’étaient secourus et soignés pendant plusieurs années ; au lieu que les animaux nouveau-nés n’ont besoin de leur mère que pendant quelques mois. Cette nécessité physique suffit donc seule pour démontrer que l’espèce humaine n’a pu durer et se multiplier qu’à la faveur de la société ; que l’union des pères et mères aux enfants est naturelle, puisqu’elle est nécessaire.

Ainsi l’état de pure nature est un état connu : c’est le sauvage vivant dans le désert, mais vivant en famille, connaissant ses enfants, connu d’eux, usant de la parole et se faisant entendre. Pour peu qu’il prospère, il sera bientôt le chef d’une société plus nombreuse, dont tous les membres auront les mêmes manières, suivront les mêmes usages et parleront la même langue ; à la troisième ou tout au plus à la quatrième génération, il y aura de nouvelles familles, qui pourront demeurer séparées, mais qui, toujours réunies par les liens communs des usages et du langage, formeront une petite nation, laquelle, s’augmentant avec le temps, pourra, suivant les circonstances, ou devenir un peuple, ou demeurer dans un état semblable à celui des nations sauvages que nous connaissons. Cela dépendra surtout de la proximité ou de l’éloignement où ces hommes nouveaux se trouveront des hommes policés. Si, sous un climat doux, dans un terrain abondant, ils peuvent en liberté occuper un espace considérable au-delà duquel ils ne rencontrent que des solitudes ou des hommes tout aussi neufs qu’eux, ils demeureront sauvages, et deviendront, suivant d’autres circonstances, ennemis ou amis de leurs voisins ; mais lorsque, sous un ciel dur, dans une terre ingrate, ils se trouveront gênés entre eux par le nombre et serrés par l’espèce, ils feront des colonies ou des irruptions, ils se répandront, ils se confondront avec les autres peuples, dont ils seront devenus les conquérants ou les esclaves. Ainsi, l’homme en tout état, dans toutes les situations et sous tous les climats, tend également à la société : c’est un effet constant d’une cause nécessaire, puisqu’elle tient à l’essence même de l’espèce, c’est-à-dire à sa propagation220.

Histoire Naturelle. Animaux carnassiers.

L’âne. §

L’âne n’est point un cheval dégénéré ; il n’est ni étranger, ni intrus, ni bâtard ; il a, comme tous les autres animaux, sa famille, son espèce et son rang ; son sang est pur ; et, quoique sa noblesse soit moins illustre, elle est tout aussi bonne, tout aussi ancienne que celle du cheval. Pourquoi donc tant de mépris pour cet animal si bon, si patient, si sobre, si utile ? Les hommes mépriseraient-ils jusque dans les animaux ceux qui les servent trop bien et à peu de frais ? On donne au cheval de l’éducation, on le soigne, on l’instruit, on l’exerce, tandis que l’âne, abandonné à la grossièreté du dernier des valets, ou à la malice des enfants, bien loin d’acquérir, ne peut que perdre par son éducation ; et s’il n’avait

pas un grand fonds de bonnes qualités, il les perdrait, en effet, par la manière dont on le traite : il est le jouet, le plastron, le bardot des rustres221, qui le conduisent le bâton à la main, qui le frappent, le surchargent, l’excèdent sans précautions, sans ménagement. On ne fait pas attention que l’âne serait par lui-même, et pour nous, le premier, le plus beau, le mieux fait, le plus distingué des animaux, si dans le monde il n’y avait pas de cheval. Il est le second, au lieu d’être le premier, et par cela seul il semble n’être plus rien. C’est la comparaison qui le dégrade : on le regarde, on le juge, non pas en lui-même, mais relativement au cheval : on oublie qu’il est âne, qu’il a toutes les qualités de sa nature, tous les dons attachés à son espèce ; et on ne pense qu’à la figure et aux qualités du cheval, qui lui manquent, et qu’il ne doit pas avoir.

Il est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille, que le cheval est fier, ardent, impétueux ; il souffre avec constance, et peut-être avec courage, les châtiments et les coups. Il est sobre et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture : il se contente des herbes les plus dures et les plus désagréables, que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent. Il est fort délicat sur l’eau : il ne veut boire que de la plus claire, et aux ruisseaux qui lui sont connus. Il boit aussi sobrement qu’il mange, et n’enfonce point du tout son nez dans l’eau par la peur que lui fait, dit-on, l’ombre de ses oreilles. Dans la première jeunesse il est gai, et même assez joli : il a de la légèreté et de la gentillesse ; mais il la perd bientôt, soit par l’âge, soit par les mauvais traitements, et il devient lent, indocile et têtu.

Ibid. Des Animaux domestiques.

Le chien et le chat. §

Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l’homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède dans le chien domestique aux sentiments les plus doux, au plaisir de s’attacher, et au désir de plaire ; il vient, en rampant, mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents ; il attend ses ordres pour en faire usage, il le consulte, il l’interroge, il le supplie ; un coup d’œil suffit : il entend les signes de sa volonté. Sans avoir, comme l’homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment222 ; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections : nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zélé, tout ardeur et tout obéissance. Plus sensible aux souvenirs des bienfaits qu’à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements ; il les subit, les oublie, ou ne s’en souvient que pour s’attacher d’avantage : loin de s’irriter ou de fuir, il s’expose de lui-même à de nouvelles épreuves ; il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper ; il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission.

Plus docile que l’homme, plus souple qu’aucun des animaux, non seulement le chien s’instruit en peu de temps, mais même il se conforme aux mouvements, aux manières, à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent ; il prend le ton de la maison qu’il habite ; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands et rustre à la campagne. Toujours empressé pour son maître et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui, par état, ne sont faits que pour importuner ; il les connaît aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d’approcher. Lorsqu’on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier, et quelquefois féroce ; il veille, il fait la ronde ; il sent de loin les étrangers ; et, pour peu qu’ils s’arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s’élance, s’oppose, et, par des aboiements réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l’alarme, avertit et combat : aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu’ils s’efforçaient d’enlever ; mais, content d’avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n’y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité.

Le chat est un domestique infidèle, qu’on ne garde que par nécessité, pour l’opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode, et qu’on ne peut chasser. Quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine ; comme eux, ils savent couvrir leur marche, dissimuler leur dessein, épier les occasions, attendre, choisir l’instant de faire leur coup, se dérober ensuite an châtiment, fuir et demeurer éloignés jusqu’à ce qu’on les rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, mais jamais des mœurs. Ils n’ont que l’apparence de l’attachement : on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques : ils ne regardent jamais en face la personne aimée ; soit défiance ou fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses, auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu’elles leur font. Bien différent de cet animal fidèle dont tous les sentiments se rapportent à la personne de son maître, le chat paraît ne sentir que pour soi, n’aimer que sous condition, ne se prêter au commerce que pour en abuser ; et, par cette convenance de naturel, il est moins incompatible avec l’homme qu’avec le chien, dans lequel tout est sincère223.

Ibid. Ib.

La fausse et la véritable éloquence224. §

Rien ne s’oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants ; rien n’est plus contraire à la lumière qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu’on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants, que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l’opposition ; l’on ne présente qu’un côté de l’objet, on met dans l’ombre toutes les autres faces ; et ordinairement ce côté qu’on choisit est une pointe, un angle, sur lequel on fait jouer l’esprit avec d’autant plus de facilité, qu’on l’éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.

Rien n’est encore plus opposé à la véritable éloquence que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l’éclat qu’en perdant de la solidité. Aussi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style ; à moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l’écrivain n’ait pas eu d’autre objet que la plaisanterie : alors l’art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que l’art d’en dire de grandes.

Rien n’est plus opposé au beau naturel que la peine qu’on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d’une manière singulière ou pompeuse, rien ne dégrade plus l’écrivain225. Loin de l’admirer, on le plaint d’avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles ; ils ont des mots en abondance, point d’idées ; ils travaillent donc sur les mots, et s’imaginent avoir combiné des idées, parce qu’ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l’ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n’ont point de style, ou, si l’on veut, ils n’en ont que l’ombre : le style doit graver des pensées ; ils ne savent que tracer des paroles.

Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet ; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l’ordre de ses pensées et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée ; et, lorsqu’on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s’en écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir226. C’est en cela que consiste la sévérité du style ; c’est aussi ce qui en fera l’unité et ce qui en réglera la rapidité ; et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première régie, dictée par le génie, si l’on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l’attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux227, le style aura de la noblesse. Si l’on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n’est que brillant, et une répugnance constante pour l’équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. Enfin, si l’on écrit comme l’on pense, si l’on est convaincu de ce que l’on veut persuader, cette bonne foi avec soi-même, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire tout son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enthousiasme trop fort, et qu’il y ait partout plus de candeur que de confiance, plus de raison que de chaleur.

Discours sur le Style.

Jean-Jacques Rousseau.
(1712-1778.) §

Il semble que Rousseau se soit donne la mission de porter à son temps un perpétuel défi. Les lettres, qui sont la passion dominante de son siècle, il les dénonce comme la cause la plus active de la décadence d’un peuple : dans la douceur des relations sociales, il ne voit que la ruine des caractères, et, comme remède au mal, il propose, d’ailleurs en le déclarant impossible, le retour à la vie naturelle. Et cependant, chose remarquable ! en prenant le contre-pied des idées et des goûts de son siècle, Rousseau en est devenu l’oracle, presque l’idole. Est-ce là seulement un triomphe de l’éloquence ? l’irrésistible effet d’un talent qui forçait l’admiration de ceux mêmes contre qui il s’exerçait ? Il est vrai ; mais une autre cause explique encore le succès de Rousseau. Il était le précurseur d’une époque nouvelle : il commençait une double révolution, sociale et littéraire.  

Il était né à Genève, le 28 juin 1712, d’une famille française émigrée au seizième siècle. C’est lui-même qu’il faudrait entendre racontant tous les hasards d’une enfance indocile, qui s’essaye à toutes sortes de métiers sans se fixer à aucun, mais curieuse de connaître, de sentir, passionnée pour la lecture et les libres rêveries de la campagne. Comme Gil Blas, mais avec un tour d’esprit autrement fier et triste, il éprouve les mille accidents d’une destinée tourmentée, où la fortune n’a pas tous les torts. Tour à tour clerc d’un greffier, apprenti graveur, laquais, maître de musique, précepteur, secrétaire d’ambassade, caissier d’un receveur général des finances, il se détermine enfin à tout quitter pour mener une vie indépendante. Un jour de l’été de 1749, allant de Paris à Vincennes, il prend le Mercure de France, et tombe sur cette question proposée par l’Académie de Dijon : a Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? » On sait la réponse que fit Rousseau. Son discours, que lui-même, dans ses Confessions228, déclare à manquer d’ordre et de logique, » eut un grand succès, précisément peut-être à cause de son caractère provocant et paradoxal. Quelques années plus tard (1753), Rousseau répondait à une nouvelle question proposée par l’Académie de Dijon sur l’Origine de l’Inégalité parmi les hommes. Son discours souleva plus de contradictions. Là, en effet, se rencontrent les plus célèbres paradoxes de Rousseau : la chimère d’un prétendu état de nature qui n’a jamais existé ; la pensée, le travail, la famille, la propriété, devenant autant de signes de décadence ; la dignité de l’homme méconnue, au point que Rousseau osa écrire : « L’homme qui médite est un animal dépravé. »

Ce fut pendant les six années passées soit à l’Ermitage, soit à Montmorency (1756-1762) que Rousseau composa et publia ses plus célèbres ouvrages. Dans la Lettre sur les Spectacles, il continue la croisade qu’il avait entreprise, et proscrit le théâtre, comme il avait fait les lettres et les arts ; mais ce qui repose des exagérations chagrines, c’est le vif sentiment avec lequel Rousseau sait parler des affections de la famille et des devoirs naturels. La Nouvelle Héloïse est l’histoire de Rousseau, a dit Saint-Marc Girardin, refaite et corrigée par son imagination, « Pécher, mais réparer son péché par le repentir, et se croire même plus grand par le repentir que par la vertu, telle est l’idée fondamentale de l’histoire de Julie ; c’est aussi l’idée qui semble dominer Rousseau pendant sa vie. » Les personnages de Rousseau, on ne peut le nier, manquent de délicatesse morale et paraissent trop prendre pour la vertu ce qui n’en est que l’émotion. Mais, ce que le même critique ajoute avec raison, quand on se souvient des romans licencieux du commencement du dix-huitième siècle, ceux de Rousseau marquaient un progrès, « Le dix-huitième siècle, fatigué de la monotonie de ses romans libertins, sut gré à J. J. Rousseau de lui offrir d’autres tableaux, sur lesquels l’œil pouvait s’arrêter sans que le front rougît. » Dans le Contrat social et l’Émile, Rousseau ne prétend à rien moins que réformer l’État et la famille ; mais il n’évite ni les écarts d’une imagination plus ardente que réglée, ni les dangers d’une logique extrême et absolue. L’erreur du Contrat social est d’aboutir à une doctrine qui fait de la souveraineté de tous la négation de la liberté individuelle, qui déplace le despotisme au lieu de le rendre impossible. L’erreur de l’Émile est d’arriver à cette singulière conséquence que l’enfant le mieux élevé serait celui qui serait le moins élevé possible, que le seul devoir du précepteur consiste non pas même à se servir de la nature pour la corriger, mais à lui tout abandonner.

Décrété de prise de corps pour ce dernier ouvrage, J. J. Rousseau quitta la France. De jour en jour plus ombrageux, se voyant sans cesse poursuivi par des ennemis que multiplie son imagination inquiète et sombre, il se réfugie à Motiers, dans le val de Travers. Après les Lettres écrites de la Montagne, il quitte Motiers et va s’établir au milieu du lac de Bienne, dans cette petite île de Saint-Pierre dont il a laissé une si délicieuse peinture. Condamné à la quitter par le sénat de Berne, il se détermine à suivre Hume en Angleterre, rompt bientôt avec lui, séjourne treize mois à Wooton, où il compose les six premiers livres des Confessions, et retourne brusquement en France. Son dernier écrit politique fut une dissertation sur le Gouvernement de la Pologne. Ce qui l’occupa surtout, ce fut sa propre histoire, celle de ses chagrins et de ses malheurs. Il mourut le 3 juillet 1778, un mois et trois jours après

Voltaire. Ses Confessions furent trouvées dans ses manuscrits, « Comme peintre de son propre cœur, a dit Villemain, en parlant de ce dernier ouvrage, comme écrivain égoïste et rêveur, Rousseau eut une grande nouveauté et une grande puissance. » Et en effet, si Rousseau, par ses idées, a exercé une influence considérable sur les hommes de la Révolution et leurs doctrines, par ses sentiments il a préparé ce qui fait l’originalité de la poésie de notre temps : l’amour de la nature mêlé au retour mélancolique de l’homme sur lui-même229.

Danger d’une éducation trop délicate. §

Il y a un excès de rigueur et un excès d’indulgence, tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie, vous les rendez actuellement misérables ; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal-être, vous leur préparez de grandes misères, vous les rendez délicats, sensibles ; vous les sortez de leur état d’hommes, dans lequel ils rentreront un jour malgré vous230. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes l’artisan de ceux qu’elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères auxquels je reprochais de sacrifier le bonheur des enfants à la considération d’un temps éloigné qui peut ne jamais être.

Non pas : car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des légères incommodités auxquelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, et pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient qu’à eux de s’aller chauffer : ils n’en font rien ; si on les y forçait, ils sentiraient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, qu’ils ne sentent celle du froid. De quoi donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l’exposant qu’aux incommodités qu’il veut bien souffrir ? Je fais son bien dans le moment présent en le laissant libre ; je fais son bien dans l’avenir en l’armant contre les maux qu’il doit supporter.

Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa constitution ? Et n’est-ce pas sortir l’homme de sa constitution, que de vouloir l’exempter également de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour sentir les grands biens, il faut qu’il connaisse les petits maux : telle est sa nature. Si le physique va trop bien, le moral se corrompt. L’homme qui ne connaîtrait pas la douleur ne connaîtrait ni l’attendrissement de l’humanité ni la douceur de la commisération231 ; son cœur ne serait ému de rien, il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables.

Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable ? C’est de l’accoutumer à tout obtenir : car ses désirs croissant incessamment parla facilité de les satisfaire, tôt ou tard l’impuissance vous forcera malgré vous d’en venir au refus ; et ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu’il désire232. D’abord, il voudra la canne que vous tenez ; bientôt il voudra votre montre ; ensuite il voudra l’oiseau qui vole ; il voudra l’étoile qu’il voit briller ; il voudra tout ce qu’il verra : à moins d’être Dieu, comment le contenterez-vous ?

L’enfant qui n’a qu’à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de l’univers ; il regarde tous les hommes comme ses esclaves ; et quand enfin l’on est forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rébellion ; toutes les raisons qu’on lui donne dans un âge incapable de raisonnement, ne sont à son gré que des prétextes ; il voit partout de la mauvaise volonté : le sentiment d’une injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, et, sans jamais savoir gré de la complaisance, il s’indigne de toute opposition.

Comment concevrais-je qu’un enfant ainsi dominé par la colère, et dévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui ! C’est un despote ; c’est à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. J’ai vu des enfants élevés de cette manière, qui voulaient qu’on renversât la maison d’un coup d’épaule ; qu’on leur donnât le coq qu’ils voyaient sur un clocher ; qu’on arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours plus longtemps, et qui perçaient l’air de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt qu’on tardait à leur obéir. Tout s’empressait vainement à leur complaire ; leurs désirs s’irritant par la facilité d’obtenir, ils s’obstinaient aux choses impossibles, et ne trouvaient partout que contradictions, qu’obstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les jours à crier, à se plaindre. Étaient-ce là des êtres bien fortunés ? La faiblesse et la domination réunies n’engendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés, l’un bat la table, et l’autre fait fouetter la mer : ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents.

Si ces idées d’empire et de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s’étendre et se multiplier ? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et de se trouver écrasés du poids de cet univers qu’ils pensaient mouvoir à leur gré ! Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications, dédains, railleries ; ils boivent les affronts comme l’eau : de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu’ils ne connaissent ni leur état, ni leurs forces ; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant d’obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous d’eux-mêmes qu’ils s’étaient élevés au-dessus.

Émile, liv. II.

L’art de voyager. §

Les hommes disent que la vie est courte, et je vois qu’ils s’efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l’employer, ils se plaignent de la rapidité du temps ; et je vois qu’il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l’objet auquel ils tendent, ils voient à regret l’intervalle qui les en sépare : l’un voudrait être à demain ; l’autre au mois prochain ; l’autre à dix ans de là : nul ne veut vivre aujourd’hui ; nul n’est content de l’heure présente : tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent que le temps coule trop vite, ils mentent : ils payeraient volontiers le pouvoir de l’accélérer ; ils emploieraient volontiers leur fortune à consumer leur vie entière ; et il n’y en a peut-être pas un qui n’eût réduit ses ans à très peu d’heures s’il eût été le maître d’en ôter au gré de son ennui celles qui le séparaient du moment désiré. Tel passe la moitié de sa vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles à Paris, de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, et d’un quartier à l’autre, qui serait fort embarrassé de ses heures s’il n’avait le secret de les perdre ainsi, et qui s’éloigne exprès de ses affaires pour s’occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu’il y met de plus, et dont autrement il ne saurait que faire ; ou bien, au contraire, il court pour courir, et vient en poste sans autre objet que de retourner de même233.

Quand je n’aurais que cet avantage dans ma méthode, par cela seul il la faudrait préférer à toute autre. Je n’ai point élevé mon Émile pour désirer ni pour attendre ; et quand il porte ses désirs au-delà du présent, ce n’est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du temps. Il ne jouira pas seulement du plaisir de désirer, mais de celui d’aller à l’objet qu’il désire ; et ses passions sont tellement modérées, qu’il est toujours plus où il est qu’où il sera.

Nous ne voyageons donc point en courriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. Nous ne le faisons point tristement assis et comme emprisonnés dans une petite cage bien fermée. Nous ne nous ôtons ni le grand air, ni la vue des objets qui nous environnent, ni la commodité de les contempler à notre gré quand il nous plaît. Émile n’entra jamais dans une chaise de poste, et ne court guère en poste s’il n’est pressé. Mais de quoi jamais Émile peut-il être pressé ? D’une seule chose, de jouir de la vie. Ajouterai-je, et de faire du bien quand il le peut ? Non, car cela même est jouir de la vie234.

Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval : c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte ; on s’arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie ; un bois touffu, je vais sous son ombre ; une grotte, je la visite ; une carrière, j’examine les minéraux. Partout où je me plais, j’y reste. A l’instant que je m’ennuie, je m’en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n’ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes ; je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir, et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir235.

Voyager à pied, c’est voyager comme Thalès, Platon Pythagore. J’ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement, et s’arracher à l’examen des richesses qu’il foule aux pieds, et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l’agriculture, ne veut pas connaître les productions particulières au climat des lieux qu’il traverse, et la manière de les cultiver ? Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l’histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrain sans l’examiner, un rocher sans l’écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles ? Vos philosophes de ruelles étudient l’histoire naturelle dans des cabinets ; ils ont des colifichets236, ils savent des noms, et n’ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d’Émile est plus riche que ceux des rois : ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre ; d’Aubenton237 ne ferait pas mieux.

Combien de plaisirs différents on rassemble par cette agréable manière de voyager, sans compter la santé qui s’affermit, l’humeur qui s’égaie ! J’ai toujours vu ceux qui voyageaient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants ; et les piétons toujours gais, légers et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte ! Combien un repas grossier paraît savoureux ! Avec quel plaisir on se repose à table ! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit ! Quand on ne veut qu’arriver on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.

Ibid., liv. V.

De l’origine du mal physique.
A M. de Voltaire238. §

Vos deux derniers poèmes, monsieur, me sont parvenus dans ma solitude239 ; et quoique tous mes amis connaissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourraient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre. Ainsi je crois vous devoir remercier à la fois de l’exemplaire et de l’ouvrage. J’y ai trouvé le plaisir avec l’instruction, et reconnu la main du maître. Je ne vous dirai pas que tout m’en paraisse également bon, mais les choses qui m’y déplaisent ne font que m’inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent : ce n’est pas sans peine que je défends quelquefois ma raison contre les charmes de votre poésie ; mais c’est pour rendre mon admiration plus digne de vos ouvrages, que je m’efforce de n’y pas tout admirer.

Je ferai plus, monsieur : je vous dirai sans détour, non les beautés que j’ai cru sentir dans ces deux poèmes : la tâche effrayerait ma paresse ; ni même les défauts qu’y remarqueront peut-être de plus habiles gens que moi, mais les déplaisirs qui troublent en cet instant le goût que je prenais à vos leçons ; et je vous les dirai, encore attendri d’une première lecture où mon cœur écoutait avidement le vôtre, vous aimant comme mon frère, vous honorant comme mon maître, me flattant enfin que vous reconnaîtrez dans mes intentions la franchise d’une âme droite, et dans mes discours le ton d’un ami de la vérité qui parle à un philosophe.

Tous mes griefs sont contre votre poème sur le désastre de Lisbonne240, parce que j’en attendais des effets plus dignes de l’humanité qui paraît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à Pope et à Leibniz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et vous chargez tellement le tableau de nos misères, que vous en aggravez le sentiment : au lieu des consolations que j’espérais, vous ne faîtes que m’affliger ; on dirait que vous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.

Ne vous y trompez pas, monsieur : il arrive tout le contraire de ce que vous proposez. Cet optimisme, que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m’excite au murmure, et, m’ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et ce que j’éprouve, calmez la perplexité qui m’agite, et dites moi qui s’abuse, du sentiment ou de la raison.

« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibniz : les maux sont un effet nécessaire de la nature et de la constitution de cet univers. L’Être éternel et bienfaisant qui le gouverne eût voulu t’en garantir : de toutes les économies possibles, il a choisi celle qui réunissait le moins de mal et le plus de bien, ou, pour dire la même chose encore plus crûment, s’il le faut, s’il n’a pas mieux fait, c’est qu’il ne pouvait mieux faire241 ? »

Que me dit maintenant votre poème ? « Souffre à jamais, malheureux. S’il est un Dieu qui t’ait créé, sans doute il est tout-puissant, il pouvait prévenir tous tes maux ; n’espère donc jamais qu’ils finissent : car on ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n’est pour souffrir et mourir242. » Je ne sais ce qu’une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l’optimisme et que la fatalité même ; pour moi, j’avoue qu’elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si l’embarras de l’origine du mal vous forçait d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la première.

Vous ne voulez pas, monsieur, qu’on regarde votre ouvrage comme un poème contre la Providence ; et je me garderai bien de lui donner ce nom, quoique vous ayez qualifié de livre contre le genre humain un écrit où je plaidais la cause du genre humain contre lui-même. Je sais la distinction qu’il faut faire entre les intentions d’un auteur et les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste défiance de moi-même m’oblige seulement à vous faire observer qu’en peignant les misères humaines, mon but était excusable, et même louable, à ce que je crois : car je montrais aux hommes comment ils faisaient leurs malheurs eux-mêmes, et par conséquent comment ils les pourraient éviter.

Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et quant aux maux physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction, comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; et alors la question n’est point pourquoi l’homme n’est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort, qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages ; et que, si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul.

Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert plutôt qu’à Lisbonne243. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts ? Mais nous n’en parlons pas, parce qu’ils ne font aucun mal aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux et sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, et qui ne craignent ni la chute des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifierait un pareil privilège ? Serait-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que, pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville244 ?

Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devraient être considérées relativement dans l’ordre physique, et absolument dans l’ordre moral : la plus grande idée que je me puis faire de la Providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu’il est possible par rapport au tout, et chaque être intelligent et sensible le mieux qu’il est possible par rapport à lui-même : en sorte que, pour qui sent son existence, il vaille mieux exister que ne pas exister. Mais il faut appliquer cette règle à la durée totale de chaque être sensible, et. Non pas à quelque instant particulier de sa durée, ce qui montre combien la question de la Providence tient à celle de l’immortalité de l’âme, que j’ai le bonheur de croire.

Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s’il est parfait, il est sage, puissant et juste ; s’il est sage et puissant, tout est bien ; s’il est juste et puissant, mon âme est immortelle ; si mon âme est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi, et sont peut-être nécessaires au maintien de l’univers. Si l’on m’accorde la première proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point disputer sur ses conséquences…

Je ne puis m’empêcher, monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l’abondance ; bien sur de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’âme ; et, si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami ; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j’espère ; et l’espérance embellit tout.

Pardonnez-moi un zèle peut-être indiscret, mais qui ne s’épancherait pas avec vous, si je vous estimais moins. A Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j’honore le plus les talents, et dont les écrits parlent le mieux à mon cœur ; mais il s’agit de la cause de la Providence, dont j’attends tout. Après avoir si longtemps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m’est dur que vous m’ôtiez maintenant tout cela, pour ne m’offrir qu’une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel, que comme un dédommagement à venir. Non, j’ai trop souffert en cette vie pour n’en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l’espère, je la défendrai jusqu’à mon dernier soupir ; et ce sera, de toutes les disputes que j’aurai soutenues, la seule où mon intérêt ne sera pas oublié245.

Correspondance, Année 1758.

L’homme est fait pour agir.
A un jeune homme qui demandait à s’établir à Montmorency pour profiter des leçons de Rousseau. §

Vous ignorez, monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux, et, de plus, fort occupé, qui n’est guère en état de vous répondre, et qui le serait encore moins d’établir avec vous la société que vous lui proposez. Vous m’honorez en pensant que je pourrais vous être utile, et vous êtes louable du motif qui vous l’a fait désirer ; mais, sur le motif même, je ne vois rien de moins nécessaire que de venir vous établir à Montmorency. Vous n’avez pas besoin d’aller chercher si loin les principes de la morale : rentrez dans votre cœur, et vous les y trouverez ; et je ne pourrai vous rien dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre conscience, quand vous voudrez la consulter. La vertu, monsieur, n’est pas une science qui s’apprenne avec tant d’appareil. Pour être vertueux, il suffit de vouloir l’être ; et si vous avez bien cette volonté, tout est fait : votre bonheur est décidé. S’il m’appartenait de vous donner des conseils, le premier que je voudrais vous donner serait de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, et qui n’est qu’une paresse de l’âme condamnable à tout âge, et surtout au vôtre246. L’homme n’est point fait pour méditer, mais pour agir : la vie laborieuse que Dieu nous impose n’a rien que de doux au cœur de l’homme de bien qui s’y livre en vue de remplir son devoir ; et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d’oisives contemplations. Travaillez donc, monsieur, dans l’état où vous ont placé vos parents et la Providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre ; et si le séjour de Paris, joint à l’emploi que vous remplissez, vous paraît d’un trop difficile alliage avec elle, faites mieux, monsieur : retournez dans votre province ; allez vivre dans le sein de votre famille ; servez, soignez vos vieux parents : c’est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose. Une vie dure est plus facile à supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait, comme vous ne l’ignorez pas, que les plus indignes manèges y font plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait monsieur votre père ; et il n’y a point de sort que le travail, la vigilance, l’innocence et le contentement de soi, ne rendent supportable, quand on s’y soumet en vue de remplir son devoir. Voilà, monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency ; peut-être ne seront-ils pas de votre goût, et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre ; mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir.

lbid., 1758.

Le bonheur de Rousseau à l’Ermitage.
A M. de Malesherbes247. §

Spartacus dit que Similis, courtisan de Trajan, ayant, sans aucun mécontentement personnel, quitté la cour et tous ses emplois pour aller vivre paisiblement à la campagne, fit mettre ces mots sur sa tombe : « J’ai demeuré soixante-seize ans sur la terre, et j’en ai vécu sept. » Voilà ce que je puis dire, à quelque égard, quoique mon sacrifice ait été moindre : je n’ai commencé de vivre que le 9 avril 1756.

Je ne saurais vous dire, monsieur, combien j’ai été touché de voir que vous m’estimiez le plus malheureux des hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et c’est encore ce qui m’afflige. Oh ! Que le sort dont j’ai joui n’est-il connu de tout l’univers ! Chacun voudrait s’en faire un semblable ; la paix régnerait sur la terre ; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n’y aurait plus de méchants quand nul n’aurait intérêt à l’être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j’étais seul ? De moi, de l’univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu’a de beau le monde sensible, et d’imaginable le monde intellectuel : je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur ; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n’ont connu de pareilles délices, et j’ai cent fois plus joui de mes chimères qu’ils ne font des réalités.

Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l’agitation de la fièvre m’empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie, et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l’attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quels temps croiriez-vous, monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse : ils furent trop rares, trop mêlés d’amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires ; ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j’ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable Auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n’en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir, parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns, et me ménager un plus long après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate248, pressant le pas, dans la crainte que quelqu’un ne vînt s’emparer de moi avant que j’eusse pu m’esquiver ; mais quand une fois j’avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : Me voilà maître de moi pour le reste du jour ! J’allais alors d’un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien, en me montrant la main des hommes, n’annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s’interposer entre la nature et moi. C’était là qu’elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L’or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d’un luxe qui touchait mon cœur ; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m’environnaient, l’étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d’observation et d’admiration : le concours de tant d’objets intéressants qui se disputaient mon attention, m’attirant sans cesse de l’un à l’autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse, et me faisait souvent redire en moi-même : « Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l’un d’eux. »

Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d’êtres selon mon cœur, et, chassant bien loin l’opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. Je m’en formais une société charmante, dont je ne me sentais pas indigne ; je me faisais un siècle d’or à ma fantaisie, et, remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m’avaient laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon cœur pouvait désirer encore, je m’attendrissais jusqu’aux larmes sur les vrais plaisirs de l’humanité, plaisirs si délicieux, si purs, et qui sont désormais si loin des hommes. Oh ! si dans ces moments quelque idée de Paris, de mon siècle et de ma petite gloriole d’auteur venait troubler mes rêveries, avec quel dédain je la chassais à l’instant, pour me livrer sans distractions aux sentiments exquis dont mon âme était pleine ! Cependant, au milieu de tout cela, je l’avoue, le néant de mes chimères venait quelquefois la contrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m’auraient pas suffi : j’aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n’aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance, dont je n’avais pas d’idée, et dont pourtant je sentais le besoin. Eh bien ! monsieur, cela même était jouissance, puisque j’en étais pénétré d’un sentiment très vif et d’une tristesse attirante que je n’aurais pas voulu ne pas avoir.

Bientôt de la surface de la terre j’élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l’Être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l’esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas : je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers ; je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j’aimais à me perdre en imagination dans l’espace ; mon cœur, resserré dans les bornes des êtres, s’y trouvait trop à l’étroit ; j’étouffais dans l’univers ; j’aurais voulu m’élancer dans l’infini. Je crois que si j’eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l’agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : « O grand Être ! ô grand Être ! » sans pouvoir dire ni penser rien de plus. »

Ainsi s’écoulaient dans an délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées ; et quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite, étonné de la rapidité du temps, je croyais n’avoir, pas assez mis à profit ma journée, je pensais en pouvoir jouir davantage encore, et, pour réparer le temps perdu, je me disais : « Je reviendrai demain. »

Je revenais à petits pas, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content ; je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l’impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse. Je soupais de grand appétit ; dans mon petit domestique, nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave : nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m’a obéi. Ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j’avais vécu seul tout le jour ; j’étais bien différent quand j’avais vu de la compagnie : j’étais rarement content des autres, et jamais de moi. Le soir, j’étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis qu’elle me l’a dite, je l’ai toujours trouvée juste en m’observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin, ou chanté quelque air sur mon épinette, je trouvais dans mon lit un repos de corps et d’âme cent fois plus doux que le sommeil même.

Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie : bonheur sans amertume, sans ennuis, sans regrets, et auxquels j’aurais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui, monsieur, que de pareils jours remplissent pour moi l’éternité ; je n’en demande point d’autres, et n’imagine pas que je sois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations que les intelligences célestes249.

Lettre à M. de Malesherbes, iv.

Diderot.
(1713-1784.) §

Doué de plus de génie que d’esprit de suite, Diderot, dans le flot abondant et trouble de ses idées, est l’homme peut-être qui est le plus en avant de son siècle, qui devine et déjà agite plusieurs des problèmes contemporains. Cette conclusion se dégage mieux encore des études nouvelles dont Diderot a été l’objet depuis la publication de ses manuscrits inédits. Mais ici c’est à la partie la moins contestable de ses œuvres que nous voulons nous arrêter, c’est-à-dire à ces pages de causeries qui ont véritablement, selon Sainte-Beuve, créé en France la critique des beaux-arts.

Né à Langres, en 1713, Diderot étudia d’abord chez les jésuites de cette ville, puis à Paris, au collège d’Harcourt. Au sortir de là, sans ressources, forcé d’accepter toute besogne, faisant des prospectus, des sermons, des suppliques, des traductions, il vécut longtemps de cette vie d’expédients et s’habitua trop bien à un régime où ses puissantes facultés se dispersaient. En philosophie, il représente la seconde époque du dix-huitième siècle. Encore théiste dans son recueil de Pensées philosophiques (1746), il arrive à l’athéisme dans l’ouvrage qui lui valut une détention à Vincennes : sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749).

Mais son action philosophique s’exerça principalement par l’Encyclopédie, dont il porta le fardeau d’abord avec d’Alembert, et ensuite seul pendant prés de vingt-cinq ans. Cette charge accablante ne diminua pas son activité dans d’autres directions. Curieux de toute voie nouvelle et prompt à s’y jeter, il prétendit réformer le théâtre, opposer le drame bourgeois à la tragédie aristocratique de Voltaire, substituer la condition au caractère, ce qui est la vue la plus opposée à celle de Molière. Le Fils naturel et le Père de famille, loin d’être un argument en faveur des théories de Diderot, suffiraient à les condamner, à prouver que, dans la formation du type dramatique, la condition ne peut être qu’un élément de variété, toujours subordonné à l’élément essentiel, qui est le caractère.

C’est en 1759 que Diderot, sur la demande de Grimm, accepta de faire le compte rendu des œuvres d’art, dont les expositions commencèrent chez nous en 1673, à l’imitation de ce qui se faisait déjà en Italie250. Les Salons comprennent neuf séries, de 1759 à 1781. Si on a reproché, avec quelque raison, à Diderot d’avoir traité des arts à un point de vue trop exclusivement littéraire, de s’être plu aux fantaisies, aux digressions, d’avoir fait trop souvent de ses impressions personnelles la mesure de ses jugements, il est impossible de lui refuser un sens remarquable de la forme et de la couleur, toutes sortes d’idées justes et neuves, l’art enfin de traduire ce qu’il a devant les yeux dans une langue pittoresque et vivante. « Ce style, dit Sainte-Beuve, en ses passages les plus rapides, est savant, nombreux, plein de ces effets d’harmonie qui correspondent aux nuances les plus secrètes du sentiment et de la pensée. Il est plein de reflets de nature et de verdure ; il en offre même infiniment plus que le style de Buffon et celui de Jean-Jacques. Diderot a innové dans la langue, et y a fait entrer des couleurs de la palette et de l’arc-en-ciel : il voit déjà la nature à travers l’atelier et par la lunette du peintre. Je l’en louerais plus si l’on n’en avait tant abusé depuis. »

Malgré cette production sans repos, Diderot était pauvre, et il dut aux bienfaits de Catherine II de n’être pas obligé de vendre sa bibliothèque pour doter sa fille. De retour d’un voyage de Russie, il vécut retiré et mourut bientôt après, le 30 juillet 1784. M. Saint-René Taillandier a bien dit en quelques mots les contradictions de cet étrange et puissant esprit : « Matérialiste, et passionné cependant pour l’idéal ; athée, mais d’un athéisme enthousiaste, et disposé parfois, comme Spinosa, à faire de l’univers entier un seul être et une seule vie ; impur dans ses ouvrages et généreux dans sa conduite, Diderot a pu être comparé par Grimm à la nature telle qu’il la concevait : riche, abondante, sauvage, à la fois sublime et confuse251. »

L’esquisse. §

Les esquisses ont communément un feu que le tableau n’a pas. C’est le moment de chaleur de l’artiste, la verve pure, sans aucun mélange de l’apprêt que la réflexion met à tout ; c’est l’âme du peintre qui se répand librement sur la toile. La plume du poète, le crayon du dessinateur habile, ont l’air de courir et de se jouer. La pensée rapide caractérise d’un trait ; or, plus l’expression des arts est vague, plus l’imagination est à l’aise. Il faut entendre dans la musique vocale ce qu’elle exprime. Je fais dire à une symphonie bien faite presque ce qu’il me plaît ; et comme je sais mieux que personne la manière de m’affecter, par l’expérience que j’ai de mon propre cœur, il est rare que l’expression que je donne aux sons, analogue à ma situation actuelle, sérieuse, tendre ou gaie, ne me touche plus qu’une autre qui serait moins à mon choix. Il en est à peu près de même de l’esquisse et du tableau. Je vois dans le tableau une chose prononcée ; combien dans l’esquisse y supposé-je de choses qui y sont à peine annoncées252 !

Salon de 1765, éd. Assézat, tome X, p. 321.

Deux esquisses de Greuze253. §

I. Le fils ingrat254. §

Imaginez une chambre où le jour n’entre guère que par la porte quand elle est ouverte, ou que par une ouverture carrée pratiquée au-dessus de la porte, quand elle est fermée. Tournez les yeux autour de cette chambre triste, et vous n’y verrez qu’indigence. Il y a pourtant, sur la droite, dans un coin, un lit qui ne paraît pas trop mauvais ; il est couvert avec soin. Sur le devant, du même côté, un grand confessionnal255 de cuir noir, où l’on peut être commodément assis : asseyez-y le père du fils ingrat. Attenant à la porte, placez un bas d’armoire, et, tout près du vieillard caduc, une petite table sur laquelle on vient de servir un potage.

Malgré le secours dont le fils aîné de la maison peut être à son vieux père, à sa mère et à ses frères, il s’est enrôlé ; mais il ne s’en ira point sans avoir mis à contribution ces malheureux. Il vient avec un vieux soldat ; il a fait sa demande. Son père en est indigné ; il n’épargne pas les mots durs à cet enfant dénaturé qui ne connaît plus ni père, ni mère, ni devoirs, et qui lui rend injures pour reproches. On le voit au centre du tableau : il a l’air violent, insolent et fougueux ; il a le bras droit élevé du côté de son père, au-dessus de la tête d’une de ses sœurs ; il se redresse sur ses pieds ; il menace de la main ; il a le chapeau sur la tête, et son geste et son visage sont également insolents. Le bon vieillard, qui a aimé ses enfants, mais qui n’a jamais souffert qu’aucun d’eux lui manquât, fait effort pour se lever ; mais une de ses filles, à genoux devant lui, le retient par les basques de son habit. Le jeune libertin est entouré de l’aînée de ses sœurs, de sa mère et d’un de ses petits frères. Sa mère le tient embrassé par le corps ; le brutal cherche à s’en débarrasser, et la repousse du pied. Cette mère a l’air accablé, désolé ; la sœur aînée s’est aussi interposée entre son frère et son père ; la mère et la sœur semblent, par leur attitude, chercher à les cacher l’un à l’autre. Celle-ci a saisi son frère par son habit, et lui dit, par la manière dont elle le tire : « Malheureux ! que fais-tu ? tu repousses ta mère, tu menaces ton père ; mets-toi à genoux et demande pardon. » Cependant le petit frère pleure, porte une main à ses yeux, et, pendu au bras droit de son grand frère, il s’efforce à l’entraîner hors de la maison. Derrière le fauteuil du vieillard, le plus jeune de tous a l’air intimidé et stupéfait. A l’autre extrémité de la scène, vers la porte, le vieux soldat qui a enrôlé et accompagné le fils ingrat chez ses parents s’en va, le dos tourné à ce qui ce passe, son sabre sous le bras et la tête baissée. J’oubliais qu’au milieu de ce tumulte un chien, placé sur le devant, l’augmentait encore par ses aboiements.

Tout est entendu, ordonné, caractérisé, clair dans cette esquisse : et la douleur, et même la faiblesse de la mère pour un enfant qu’elle a gâté, et la violence du vieillard, et les actions diverses des sœurs et des petits enfants, et l’insolence de l’ingrat, et la pudeur du vieux soldat, qui ne peut s’empêcher de lever les épaules de ce qui se passe ; et ce chien qui aboie est un de ces accessoires que Greuze sait imaginer par un goût tout particulier.

Cette esquisse, très belle, n’approche pourtant pas, à mon gré, de celle qui suit.

II. Le mauvais fils puni. §

Il a fait la campagne. Il revient, et dans quel moment ? Au moment où son père vient d’expirer. Tout a bien changé dans la maison ! C’était la demeure de l’indigence : c’est celle de la douleur et de la misère. Le lit est mauvais et sans matelas. Le vieillard mort est étendu sur ce lit ; une lumière qui tombe d’une fenêtre n’éclaire que son visage ; le reste est dans l’ombre. On voit à ses pieds, sur une escabelle de paille, le cierge bénit qui brûle, et le bénitier. La fille aînée, assise dans le vieux confessionnal de cuir, a le corps renversé en arrière, dans l’attitude du désespoir, une main portée à sa tempe, et l’autre élevée et tenant encore le crucifix qu’elle a fait baiser à son père. Un de ses petits enfants, effrayé, s’est caché le visage dans son sein. L’autre, les bras en l’air et les doigts écartés, semble concevoir les premières idées de la mort. La cadette, placée entre la fenêtre et le lit, ne saurait se persuader qu’elle n’a plus de père : elle est penchée vers lui ; elle semble chercher ses derniers regards ; elle soulève un de ses bras, et sa bouche entr’ouverte crie : « Mon père ! mon père ! est-ce que vous ne m’entendez plus ? » La pauvre mère est debout, vers la porte, le dos contre le mur, désolée, et ses genoux se dérobant sous elle.

Voilà le spectacle qui attend le fils ingrat. Il s’avance ; le voilà sur le pas de la porte. Il a perdu la jambe dont il a repoussé sa mère, et il est perclus du bras dont il a menacé son père.

Il entre. C’est sa mère qui le reçoit. Elle se tait ; mais ses bras tendus vers le cadavre lui disent : « Tiens, vois, regarde : voilà l’état où tu l’as mis ! » Le fils ingrat paraît consterné ; la tête lui teinte en devant, et il se frappe le front avec poing. Quelle leçon pour les mères et pour les enfants !

Ce n’est pas tout : Greuze médite ses accessoires aussi sérieusement que le fond de son sujet.

A ce livre placé sur une table, devant cette fille aînée, je devine qu’elle a été chargée, la pauvre malheureuse ! de la fonction douloureuse de réciter les prières des agonisants. Cette fiole qui est à côté du livre contient apparemment les restes d’un cordial. Et cette bassinoire qui est à terre, on l’avait apportée pour réchauffer les pieds du moribond. Et puis, voici le même chien, qui est incertain s’il reconnaîtra cet éclopé pour le fils de la maison, ou s’il le prendra pour un gueux.

Je ne sais quel effet cette courte et simple description d’une esquisse de tableau fera sur les autres ; pour moi, j’avoue que je ne l’ai point faite sans émotion.

Cela est beau, très beau, sublime ; tout, tout. Mais, comme il est dit que l’homme ne fera rien de parfait, je ne crois pas que la mère ait l’action vraie du moment : il me semble que, pour se dérober à elle-même la vue de son fils et celle du cadavre de son époux, elle a dû porter une de ses mains sur ses yeux, et de l’autre montrer à l’enfant ingrat le cadavre de son père. On n’en aurait pas moins aperçu sur le reste de son visage toute la violence de sa douleur ; et la figure en eût été plus simple et plus pathétique encore ; et puis le costume est lésé dans une bagatelle, à la vérité ; mais Greuze ne se pardonne rien. Le grand bénitier rond, avec le goupillon, est celui que l’Église mettra au pied de la bière ; pour celui qu’on met dans les chaumières, aux pieds des agonisants, c’est un pot à l’eau, avec un rameau du buis bénit le dimanche des Rameaux.

Du reste ; ces deux morceaux sont, à mon sens, des chefs-d’œuvre de composition : point d’attitudes tourmentées ni recherchées ; les actions vraies qui conviennent à la peinture, et, dans ce dernier surtout, un intérêt violent, bien un et bien général. Avec tout cela, le goût est si misérable, si petit, que peut-être ces deux esquisses ne seront jamais peintes ; et que, si elles sont peintes, Boucher aura plutôt vendu cinquante de ses indécentes et plates marionnettes que Greuze ses deux sublimes tableaux256.

Salon de 1765, id., p. 354 et suivantes.

Vernet257. §

Vingt-cinq tableaux258 mon ami ! vingt-cinq tableaux ! et quels tableaux ! c’est comme le Créateur, pour la célérité ; c’est comme la nature, pour la vérité. Il n’y a presque pas une de ces compositions à laquelle un peintre, qui aurait bien employé son temps, n’eût donné les deux années qu’il a mises à les faire toutes. Quels effets incroyables de lumière ! les beaux ciels ! quelles eaux ! quelle ordonnance ! quelle prodigieuse variété de scènes ! Ici, un enfant échappé du naufrage est porté sur les épaules de son père ; là, une femme étendue morte sur le rivage, et son époux qui se désole. La mer mugit, les vents sifflent, le tonnerre gronde, la lueur sombre et pâle des éclairs perce la nue, montre et dérobe la scène. On entend le bruit des flancs d’un vaisseau qui s’entr’ouvre ; ses mâts sont inclinés, ses voiles déchirées : les uns, sur le pont, ont les bras levés vers le ciel ; d’autres se sont élancés dans les eaux. Ils sont portés par les flots contre des rochers voisins, où leur sang se mêle à l’écume qui les blanchit. J’en vois qui flottent ; j’en vois qui sont prêts à disparaître dans le gouffre : j’en vois qui se hâtent d’atteindre le rivage, contre lequel ils seront brisés. La même variété de caractères, d’actions et d’expressions règne parmi les spectateurs : les uns frissonnent et détournent la vue, d’autres secourent ; d’autres, immobiles, regardent. Il y en a qui ont allumé du feu sous une roche ; ils s’occupent à ranimer une femme expirante, et j’espère qu’ils y réussiront.

Tournez vos yeux sur une autre mer, et vous verrez le calme avec tous ses charmes. Les eaux tranquilles, aplanies et riantes, s’étendent en perdant insensiblement de leur transparence, et s’éclairent graduellement à la surface, depuis le rivage jusqu’où259 l’horizon confine avec le ciel. Les vaisseaux sont immobiles ; les matelots, les passagers, ont tous les amusements qui peuvent tromper leur impatience.

Si c’est le matin, quelles vapeurs légères s’élèvent ! comme ces vapeurs éparses sur les objets de la nature les ont rafraîchis et vivifiés ! Si c’est le soir, comme la cime de ces montagnes se dore ! de quelles nuances les cieux sont colorés ! comme les nuages marchent, se meuvent, et reflètent dans les eaux la teinte de leurs couleurs ! Allez à la campagne, tournez vos regards vers la voûte des cieux, observez bien les phénomènes de l’instant, et vous jurerez qu’on a coupé un morceau de la grande toile lumineuse que le soleil éclaire, pour le transporter sur le chevalet de l’artiste ; ou fermez votre main, et faites-en un tube qui ne vous laisse apercevoir qu’un espace limité de la grande toile, et vous jurerez que c’est un tableau de Vernet, qu’on a pris sur son chevalet et transporté dans le ciel.

Quoique de tous nos peintres celui-ci soit le plus fécond, aucun ne me donne moins de travail. Il est impossible de rendre ses compositions ; il faut les voir. Ses nuits sont aussi touchantes que ses jours sont beaux ; ses ports sont aussi beaux que ses morceaux d’imagination sont piquants. Également merveilleux, soit que son pinceau captif s’assujettisse à une nature donnée, soit que sa muse, dégagée d’entraves, s’abandonne à elle-même ; incompréhensible, soit qu’il emploie l’astre du jour ou celui de la nuit, la lumière naturelle ou les lumières artificielles à éclairer ses tableaux ; toujours harmonieux, vigoureux et sage, tel que ces grands poètes, ces hommes rares, en qui le jugement gouverne si parfaitement la verve, qu’ils ne sont jamais ni exagérés ni froids. Ses fabriques260, ses édifices, les vêtements, les actions, les hommes, les animaux, tout est vrai. De près il vous frappe, de loin il vous frappe plus encore. Chardin261 et Vernet, mon ami, sont deux grands magiciens. On dirait de celui-ci qu’il commence par créer le pays, et qu’il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve, dont il peuple sa toile comme on peuple une colonie ; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu’il lui plaît. C’est le Jupiter de Lucien, qui, las d’entendre les cris lamentables des humains, se lève de table et dit : « De la grêle en Thrace ; » et l’on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées, et le chaume des cabanes dispersé : « La peste en Asie ; » et l’on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes, et les hommes se fuyant : « Ici, un volcan ; » et la terre s’ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s’effarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : « Une guerre là ; » et les nations courent aux armes et s’entr’égorgent : « En cet endroit une disette ; » et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela faire des tableaux, et il a raison262.

Ibid., p. 310 et suivantes.

Vauvenargues.
(1715-1747.) §

Il n’est pas dans l’histoire littéraire du dix-huitième siècle de plus touchante figure que celle de ce jeune écrivain mort à trente-deux ans, et qui, par la fierté de son âme comme par la brièveté de ses jours, fait penser à La Boëtie et à André Chénier. Né à Aix le 6 août 1715, d’une santé frêle, toujours menacée, et qui contraria ses premières études, Vauvenargues avait cependant l’impatience et le besoin de l’action. Sous-lieutenant au régiment du roi, il fit la campagne d’Italie en 1734 ; et, en 1741, dans la guerre de la Succession, il était à la retraite de Prague sous le maréchal de Belle-Isle. Son premier écrit fut sans doute l’éloge funèbre d’un de ses jeunes compagnons d’armes qu’il avait vu mourir à Prague. Ce fut aussi pendant ces années actives qu’il écrivit son traité sur le Libre Arbitre et une lettre critique sur Corneille et Racine, qui amena entre Voltaire et Vauvenargues des relations d’un caractère bientôt affectueux. Rentré en France au commencement de 1742, et obligé de renoncer à sa carrière, Vauvenargues fit de vaines démarches pour entrer dans le corps diplomatique. De nouvelles et plus graves infirmités, d’ailleurs, lui donnèrent à comprendre que ses jours étaient comptés. « Le désespoir est la plus grande de nos erreurs, » a-t-il écrit, et ce simple mot explique la fermeté avec laquelle Vauvenargues, comme Pascal, défendit jusqu’à la fin contre la maladie la liberté de son esprit. Il mourut à Paris le 28 mai 1747. Quelques mois avant sa mort il avait publié, sans y mettre son nom, un volume sous ce titre : Introduction à la Connaissance de l’Esprit humain, suivie de Réflexions et de Maximes (1746). Depuis, différents essais et une correspondance inédite avec le marquis de Mirabeau ont ajouté quelques pages rares à l’œuvre littéraire de Vauvenargues. ‘

La partie morale est celle qui se recommande surtout à notre attention. Vauvenargues, on l’a bien dit, a eu cette ressemblance avec Pascal, de n’être pas un homme qui observe à loisir, mais un homme qui souffre, et qui met toute son âme dans ses écrits. Là cependant s’arrête le rapprochement. A l’opposé de Pascal et des moralistes du dix-septième siècle, c’est une défense de l’homme qu’il entreprend, de l’homme, dit-il, « jusque-là en disgrâce chez tous ceux qui pensent. » Loin d’admettre ces contrariétés par lesquelles Pascal explique les misères trop effectives de l’homme et ses instincts de grandeur, il veut prouver que la nature de l’homme est une, que ses passions ne sont pas un témoignage de sa déchéance, qu’elles peuvent même parfois le conduire à la vertu. Sans doute l’optimisme de Vauvenargues n’est pas aveugle, et il se réserve, en réhabilitant les affections primitives, de les contenir et de les diriger : il ne veut pas, dit-il lui-même, qu’on traite la morale « comme on traite la nouvelle architecture, où l’on cherche avant tout la commodité. » Il est vrai, cependant, que la vertu ainsi rapprochée de la passion se trouve dans un dangereux voisinage, et que la morale, dans ces compromis, risque de perdre de son autorité. Les portraits de Vauvenargues, sans égaler ceux de La Bruyère, sont souvent d’une analyse fine et pénétrante : parfois aussi (et leur intérêt n’en est que plus grand) ils sont la confidence involontaire d’une âme naturellement trop active pour ne pas ressentir douloureusement les langueurs pesantes de la maladie. Guidé par le sentiment plus que par des principes d’art réfléchis, Vauvenargues cependant a laissé, comme critique littéraire, des pages qui, on en jugera, méritent d’être placées à côté de celle de La Bruyère et de Fénelon263.

De la grandeur d’âme. §

La grandeur d’âme est un instinct élevé qui porte les hommes au grand, de quelque nature qu’il soit, mais qui les tourne au bien ou au mal selon leurs passions, leurs lumières, leur éducation, leur fortune. Égale à tout ce qu’il y a sur terre de plus élevé, tantôt elle cherche à soumettre par toutes sortes d’efforts ou d’artifices les choses humaines à elle, et tantôt, dédaignant ces choses, elle s’y soumet elle-même sans que sa soumission l’abaisse264 : pleine de sa propre grandeur, elle s’y repose en secret, contente de se posséder. Qu’elle est belle, quand la vertu dirige tous ses mouvements ! mais qu’elle est dangereuse alors qu’elle se soustrait à la règle ! Représentez-vous Catilina au-dessus de tous les préjugés de la naissance, méditant de changer la face de la terre et d’anéantir le nom romain : concevez ce génie audacieux265, menaçant le monde du sein des plaisirs, et formant, d’une troupe de voluptueux et de voleurs, un corps redoutable aux armées et à la sagesse de Rome.

Qu’un homme de ce caractère aurait porté loin la vertu, s’il eût été tourné au bien ! mais les circonstances malheureuses le poussent au crime266. Catilina était né avec un amour ardent pour les plaisirs, que la sévérité des lois aigrissait et contraignait ; sa dissipation et ses débauches l’engagèrent peu à peu dans des projets criminels : ruiné, décrié, traversé, il se trouva dans un état où il lui était moins facile de gouverner la république que de la détruire ; ne pouvant être le héros de sa patrie, il en méditait la conquête. Ainsi les hommes sont souvent portés au crime par de fatales rencontres, ou par leur situation ; ainsi leur vertu dépend de leur fortune. Que manquait-il à César, que d’être né souverain ? Il était bon, magnanime, généreux, hardi, clément ; personne n’était plus capable de gouverner le monde et de le rendre heureux : s’il eût eu une fortune égale à son génie, sa vie aurait été sans tache ; mais parce qu’il s’était placé lui-même sur le trône par la force, on a cru pouvoir le compter avec justice parmi les tyrans.

Cela fait sentir qu’il y a des vices qui n’excluent pas les grandes qualités, et par conséquent de grandes qualités qui s’éloignent de la vertu. Je reconnais cette vérité avec douleur : il est triste que la bonté n’accompagne pas toujours la force, et que l’amour de la justice ne prévale pas nécessairement dans tous les hommes et dans tout le cours de leur vie, sur tout autre amour ; mais non seulement les grands hommes se laissent entraîner au vice, les vertueux même se démentent et sont inconstants dans le bien. Cependant ce qui est sain est sain, ce qui est fort est fort. Les inégalités de la vertu, les faiblesses qui l’accompagnent, les vices qui flétrissent les plus belles vies, ces défauts inséparables de notre nature, mêlée si manifestement de grandeur et de petitesse, n’en détruisent pas les perfections. Ceux qui veulent que les hommes soient tout bons ou tout méchants, absolument grands ou petits, ne connaissent pas la nature.

Introduction à la Connaissance de l’Esprit humain, liv. III, xliv.

Bossuet, Pascal, Fénelon. §

Qui n’admire la majesté, la pompe, la magnificence, l’enthousiasme de Bossuet, et la vaste étendue de ce génie impétueux, fécond, sublime ? Qui conçoit, sans étonnement, la profondeur incroyable de Pascal, son raisonnement invincible, sa mémoire surnaturelle, sa connaissance universelle et prématurée ? Le premier élève l’esprit ; l’autre le confond et le trouble. L’un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux, et par ses soudaines hardiesses échappe aux génies267 trop timides ; l’autre presse, étonne, illumine, fait sentir despotiquement l’ascendant de la vérité ; et, comme si c’était un être d’une autre nature que nous, sa vive intelligence explique toutes les conditions, toutes les affections et toutes les pensées des hommes, et paraît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines. Génie simple et puissant, il assemble des choses qu’on croyait être incompatibles, la véhémence, l’enthousiasme, la naïveté, avec les profondeurs les plus cachées de l’art ; mais d’un art qui, bien loin de gêner la nature, n’est lui-même qu’une nature plus parfaite et ; l’original des préceptes. Que dirai-je encore ? Bossuet fait voir plus de fécondité, et Pascal a plus d’invention ; Bossuet est plus impétueux, et Pascal plus transcendant ; l’un excite l’admiration par de plus fréquentes saillies ; l’autre, toujours plein et solide, l’épuise par un caractère plus concis et plus soutenu.

Mais toi268, qui les as surpassés en aménités et en grâces, ombre illustre, aimable génie ; toi qui fis régner la vertu par l’onction et par la douceur, pourrais-je oublier la noblesse et le charme de ta parole, lorsqu’il est question d’éloquence ?

Né pour cultiver la sagesse et l’humanité dans les rois, ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! quel éclat de paroles et d’images ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre ? Qui orna jamais la raison d’une si touchante parure ? Ah ! que de trésors d’abondance dans ta riche simplicité !

O noms consacrés par l’amour et par les respects de tous ceux qui chérissent l’honneur des lettres ! Restaurateurs des arts, pères de l’éloquence, lumières de l’esprit humain, que n’ai-je un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres !

Si l’on pouvait mêler des talents si divers, peut-être qu’on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. Mais parce que la différence de leur style venait de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdraient beaucoup tous les trois, si l’on voulait rendre les pensées de l’un par les expressions de l’autre. On ne souhaite point cela en les lisant : car chacun d’eux s’exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées : ce qui est la véritable marque du génie.

Fragments.

La Fontaine. §

Lorsqu’on a entendu parler de La Fontaine, et qu’on vient à lire ses ouvrages, on est étonné d’y trouver, je ne dis pas plus de génie, mais plus même de ce qu’on appelle de l’esprit, qu’on n’en trouve dans le monde le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu’il fait paraître de son art ; et on admire qu’un esprit si fin ait été en même temps si naturel.

Il serait superflu de s’arrêter à louer l’harmonie variée et légère dé ses vers ; la grâce, le tour, l’élégance, les charmes naïfs de son style et de son badinage. Je remarquerai seulement que le bon sens et la simplicité sont les caractères dominants de ses écrits. Il est bon d’opposer un tel exemple à ceux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison et de la nature. La simplicité de La Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante : de sorte que le brillant de ses ouvrages naît peut-être essentiellement de ces deux sources réunies. Rien n’empêche au moins de le croire : car pourquoi le bon sens, qui est un don de la nature, n’en aurait-il pas l’agrément ? Un bon sens naturel est presque inséparable d’une grande simplicité ; et une simplicité éclairée est un charme que rien n’égale269.

Réflexions critiques sur quelques Poètes.

Lettre au marquis de Mirabeau270.
Les vies de Plutarque. §

L’histoire de France, que vous lui conseillez271, est une lecture essentielle : il est honteux de l’ignorer, c’est contre toute bienséance ; il n’y a qu’une réponse à faire, c’est que cette même histoire est extrêmement sèche272, qu’elle ne l’amuserait point, et vous savez à merveille qu’une lecture qui ennuie n’est pas une lecture utile : tout passe comme sous les yeux d’un homme qui rêve ou qui sommeille. Lorsqu’il pourra saisir ce qu’il y a d’important, la suite du gouvernement, ses variations et leurs causes, les intérêts actuels, les droits des conditions, leur origine, leurs rapports, leurs fortunes diverses et les principes de toutes ces choses, le goût lui en viendra, et il vous sera facile de l’en instruire vous-même ; quinze jours de conversations vous suffiront pour cela273.

On pourrait même lui dicter et lui faire écrire à mesure ; mais il faut commencer, je crois, par lui donner le goût de lire, et ne lui mettre dans les mains que des livres qui ont de l’intérêt : par exemple, j’aurais voulu lui donner les Vies de Plutarque ; mais elles ne sont point ici. C’est une lecture touchante, j’en étais fou à son âge : le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints ; l’on y peut prendre une teinture de l’histoire de la Grèce, et même de celle de Rome. L’on ne mesure bien, d’ailleurs, la force et l’étendue de l’esprit et du cœur humain que dans ces siècles fortunés ; la liberté découvre, jusque dans l’excès du crime, la vraie grandeur de notre âme : là, la force de la nature brille au sein de la corruption ; là, paraît la vertu sans bornes, les plaisirs sans infamie, l’esprit sans affectation, la hauteur sans vanité, les vices sans bassesse, et sans déguisement. Pour moi, je pleurais de joie, lorsque je lisais ces Vies ; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres ; j’allais dans la place de Rome, pour haranguer avec les Gracques, et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres274. Vous souvenez-vous que, César voulant faire passer une loi trop à l’avantage du peuple, le même Caton voulut l’empêcher de la proposer et lui mit la main sur la bouche, pour l’empêcher de parler ? Ces manières d’agir, si contraires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba, en même temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard ; puis, des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temps qu’il était en Grèce, après la mort de César : ces lettres sont si remplies de hauteur, d’élévation, de passion et de courage, qu’il m’était bien impossible de les lire de sang-froid ; je mêlais ces trois lectures, et j’en étais si ému, que je ne contenais plus ce qu’elles mettaient en moi ; j’étouffais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d’une assez longue terrasse, en courant de toute ma force jusqu’à ce que la lassitude mît fin à la convulsion.

C’est là ce qui m’a donné cet air de philosophie, qu’on dit que je conserve encore, car je devins stoïcien de la meilleure foi du monde, mais stoïcien à lier ; j’aurais voulu qu’il m’arrivât quelque infortune remarquable, pour déchirer mes entrailles, comme ce fou de Caton, qui fut si fidèle à sa secte. Je fus deux ans comme cela, et puis, je dis à mon tour, comme Brutus : O vertu ! Tu n’es qu’un fantôme ! Cependant, cet aimable stoïcien, que sa constante vertu, son génie, son humanité, son inflexible courage, me rendaient infiniment cher, m’a fait verser bien des larmes sur la faiblesse de sa mort : c’est une extrême pitié de voir tant de vertu, tant de force et de grandeur d’âme vaincues, en un moment, par le plus léger revers, au milieu de tant de ressources, et de tant de faveurs de la fortune ! Mais n’est-ce pas une folie que de vous conter tout cela, et de prendre ce ton lugubre ? Vous allez croire, sûrement, que je veux que votre frère devienne un stoïcien, et qu’il se tue, comme Caton, ou qu’il lise notre Sénèque ! Ah ! N’appréhendez pas cela : je ris, actuellement, de mes vieilles folies, et même des folies présentes. Je voudrais bien que cette lettre fût assez ridicule pour vous faire rire vous-même ; mais je crains qu’elle n’ait que ce qui est nécessaire pour vous ennuyer un quart d’heure, car il faut bien cela pour la lire.

Fragment d’une lettre à M. de Mirabeau.

Pensées diverses. §

Lorsqu’une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c’est la marque pour la rejeter.

C’est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer.

On doit se consoler de n’avoir pas les grands talents, comme on se console de n’avoir pas les grandes places. On peut-être au-dessus de l’un et de l’autre par le cœur.

Les grandes pensées viennent du cœur.

On n’est pas né pour la gloire, lorsqu’on ne connaît pas le prix du temps.

Ce n’est point un grand avantage d’avoir l’esprit vif, si on ne l’a juste. La perfection d’une pendule n’est pas d’aller vite, mais d’être réglée275.

Il faut de grandes ressources dans l’esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu’elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu’elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité et pour la dire276.

Ceux qui n’ont que de l’esprit ont du goût pour les grandes choses et de la passion pour les petites.

Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l’apprécier.

Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses que la plupart des hommes n’imaginent pas qu’ils en parlent avec profondeur.

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs, ni nous consoler de ses peines.

La netteté est le vernis des maîtres277.

Les feux de l’aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire.

Les paresseux ont toujours envie de faire quelque chose.

Les premiers jours de printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d’un jeune homme.

Réflexions et Maximes.

Beaumarchais.
(1732-1799.) §

L’intrigue de Figaro n’est pas plus compliquée que la vie de Beaumarchais. Né à Paris en 1732 et mort en 1799, fils d’un horloger, introduit à la cour par la protection de Mesdames, filles de Louis XV, auxquelles il apprenait la guitare, poète dramatique, commerçant, plaideur, « il mêla tout, dit bien Saint-Marc Girardin : affaires de cour, de palais, de coulisse et de commerce ; ayant l’esprit de chaque chose comme s’il n’avait que celui-là, et fait pour réussir partout, parce qu’il avait, mieux que personne, ce qui fait partout le succès, l’esprit net et délié. » Ce fut surtout par ses Mémoires qu’il a été autre chose qu’un homme de lettres. On en sait l’origine. Grâce à ses relations avec le financier Pâris-Duverney, Beaumarchais avait gagné en peu de temps une fortune considérable. Le légataire de Duverney réclama de lui 150 000 francs. De là un procès, dont Goëzmann, conseiller au Parlement Meaupou, fut le rapporteur. Beaumarchais le perdit ; mais il prétendit que son juge avait oublié de lui rendre, outre cent louis et une montre à brillants, quinze louis donnés en cadeau pour la faveur d’une audience. Poursuivi par Goëzmann comme calomniateur, Beaumarchais porta la cause devant le public dans les Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Lablache, Marin et d’Arnaud (1774 et 1775) : œuvre de polémique spirituelle et passionnée, où Beaumarchais mêle la bouffonnerie à l’éloquence, change ses adversaires en personnages de comédie, tourne en scènes les formalités de la justice, a l’art enfin de transformer une affaire privée en une question de liberté publique. En 1787 Beaumarchais eut encore un autre démêlé, cette fois avec le banquier Kornmann ; mais il ne retrouva pas sa première verve.

Au théâtre, Beaumarchais commença par le drame sentimental et bourgeois. Eugénie (1767) est faite selon la recette de Diderot. Ce fut dans le Barbier de Séville (1775) et le Mariage de Figaro (1784) qu’il obtint ses plus éclatants succès. Ici, un imbroglio piquant et gai ; là, un esprit d’opposition hardie ; dans les deux pièces, un personnage très vivant, celui de Figaro, plein de ressort et d’entrain, actif, raisonneur, le roi, a-t-on bien dit, et le dernier des valets de comédie : ce sont là quelques-unes des causes qui, en s’ajoutant aux dispositions de l’esprit public, firent de la représentation du Barbier, et surtout du Mariage un des événements considérables de ce temps-là. La Mère coupable (1792), où les mêmes personnages sont présentés une troisième fois, lassa le public. Beaumarchais, en voulant épuiser son succès, le compromit.

En définitive, il manquera toujours à Beaumarchais cette complète estime qui ne s’attache qu’à l’unité et à la grandeur morale d’un caractère. Sa vie agitée, inquiète, a eu des contacts trop suspects pour ne pas rester atteinte : même en atténuant le reproche, il a trop souvent mêlé la littérature à l’industrie ; tout n’est pas clair dans son rôle commercial et politique de la guerre d’Amérique, et nous savons que sa conscience était assez accommodante pour lui permettre de fournir des nègres aux colonies espagnoles. L’homme, cependant, paraît avoir mieux valu que sa réputation. Ceux qui ont vécu dans son intimité l’ont aimé avec passion. Avant M. de Loménie on connaissait surtout le Beaumarchais du dehors, le dramaturge, le publiciste, le plaideur éternel, avec sa science de la réclame, son amour du bruit, sa fureur d’entreprises. Le Beaumarchais du dedans, et qui n’est plus en scène, le fils et le frère, le père et l’ami, ont été pour beaucoup une révélation, et bien des traits nouveaux, marqués par son dernier biographe, ne peuvent plus être séparés de cette physionomie ouverte, rieuse, vive, et qui, au milieu de tant de défauts, a une grâce qui attire, un fond réel de bonté généreuse, un courage qui ne se démentit pas aux jours les plus critiques de la Révolution278.

Figaro et le comte Almaviva. §

Le théâtre représente une rue de Séville. Le comte se promène, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il rencontre Figaro, barbier de Séville, qu’il a autrefois recommandé pour un emploi dans les bureaux.

Le comte (à part). — Cet homme ne m’est pas inconnu.

Figaro. — Eh non, ce n’est pas un abbé ! Cet air altier et noble…

Le comte. — Cette tournure grotesque…

Figaro. — Je ne me trompe point : c’est le comte Almaviva.

Le comte. — Je crois que c’est ce coquin de Figaro.

Figaro. — C’est lui-même, monseigneur.

Le comte. — Maraud ! si tu dis un mot…

Figaro. — Oui, je vous reconnais : voilà les bontés familières dont vous m’avez toujours honoré.

Le comte. — Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros et si gras…

Figaro. — Que voulez-vous, monseigneur, c’est la misère…

Le comte. — Pauvre petit ! Mais que fais-tu à Séville ? Je t’avais autrefois recommandé dans les bureaux pour un emploi.

Figaro. — Je l’ai obtenu, seigneur, et ma reconnaissance…

Le comte. — Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas à mon déguisement que je veux être inconnu ?

Figaro. — Je me retire.

Le comte. — Au contraire. J’attends ici quelque chose, et deux hommes qui jasent sont moins suspects qu’un seul qui se promène. Ayons l’air de jaser. Hé bien ! cet emploi ?

Figaro. — Le ministre, ayant égard à la recommandation de Votre Excellence, me fit nommer sur-le-champ garçon apothicaire.

Le comte. — Dans les hôpitaux de l’armée ?

Figaro. — Non, dans les haras d’Andalousie.

Le comte (riant). — Beau début !

Figaro. — Le poste n’était pas mauvais, parce que, ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes médecines de cheval…

Le comte. — Qui tuaient les sujets du roi !

Figaro. — Ah ! ah ! il n’y a point de remède universel ; mais qui n’ont pas laissé de guérir des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.

Le comte. — Pourquoi donc l’as tu quitté ?

Figaro. — Quitté ? c’est bien lui-même : on m’a desservi auprès des puissances.

L’envie, aux doigts crochus, au teint pâle et livide...

Le comte. — Oh ! grâce, grâce, ami ! Est-ce que tu fais aussi des vers ? Je t’ai vu là griffonnant sur ton genoux, et chantant dès le matin.

Figaro. — Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Cloris, que j’envoyais des énigmes aux journaux, qu’il courait des madrigaux de ma façon ; en un mot, quand il a su que j’étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m’a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l’amour des lettres est incompatible avec l’esprit des affaires.

Le comte. — Puissamment raisonné ! Et tu ne lui fis pas représenter…

Figaro. — Je me crus trop heureux d’en être oublié : persuadé qu’un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.

Le comte. — Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu’à mon service tu étais un assez mauvais sujet.

Figaro. — Eh, mon Dieu, monseigneur ! c’est qu’on veut que le pauvre soit sans défaut.

Le comte. — Paresseux, dérangé…

Figaro. — Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?

Le comte (riant). — Pas mal ! Et tu t’es retiré en cette ville ?

Figaro. — Non, pas tout de suite. De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires ; et le théâtre me parut un champ d’honneur,…

Le comte. — Ah ! miséricorde !

Figaro. — En vérité, je ne sais comment je n’eus pas le plus grand succès : car j’avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs ; des mains… comme des battoirs ; j’avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds ; et d’honneur, avant la pièce, le café m’avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale...,

Le comte. — Ah ! la cabale ! Monsieur l’auteur tombé !

Figaro. — Tout comme un autre : pourquoi pas ? Ils m’ont sifflé ; mais si jamais je puis les rassembler…

Le comte. — L’ennui te vengera d’eux ?

Figaro. — Ah ! comme je leur en garde ! morbleu !

Le comte. — Tu jures ! sais-tu qu’on n’a que vingt-quatre heures au palais pour maudire ses juges ?

Figaro. — On a vingt-quatre ans au théâtre : la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.

Le comte. — Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t’a fait quitter Madrid.

Figaro. — C’est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la République des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les critiques, les maringoins, les envieux, les feuilletistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s’attache à la peau des malheureux gens de lettres achevaient de déchiqueter et de sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d’écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d’argent ; à la fin convaincu que l’utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j’ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l’Estramadure, la Sierra Morena, l’Andalousie ; accueilli dans une ville, emprisonné dans l’autre, et partout supérieur aux événements ; loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais, me moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde ; vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu’il lui plaira de m’ordonner.

Le comte. — Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ?

Figaro. — L’habitude du malheur. Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer279.

Le Barbier de Séville, Act. I, SC. I.

Confrontation de Beaumarchais à Madame de Goëzmann280. §

On n’imaginerait pas combien nous avons de peine à nous rencontrer, madame Goëzmann et moi ; soit qu’elle fût réellement incommodée autant de fois qu’elle l’a fait dire au greffe, soit qu’elle eût plus besoin d’être préparée pour soutenir le choc d’une confrontation aussi sérieuse que la mienne. Enfin, nous sommes en présence281.

Après les serments reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. « Pour cela non, dit madame Goëzmann, je ne le « connais ni ne veux jamais le connaître. » Et l’on écrivit. — « Je n’ai pas l’honneur non plus de connaître madame ; « mais en la voyant je ne puis m’empêcher de former un « vœu tout différent du sien. » Et l’on écrivit.

Madame Goëzmann, sommée ensuite d’articuler ses reproches, si elle en avait à fournir contre moi, répondit : « Écrivez que je reproche282 et récuse Monsieur, parce qu’il est « mon ennemi capital, et parce qu’il a une âme atroce, connue « pour telle dans tout Paris, » etc.

Je trouvai la phrase un peu masculine pour une dame ; mais en la voyant s’affermir sur son siège, sortir d’elle-même, enfler sa voix pour me dire ces premières injures, je jugeai qu’elle avait senti le besoin de commencer l’attaque par une période vigoureuse pour se mettre en force et je ne lui en sus pas mauvais gré.

Sa réponse écrite en entier, on m’interroge à mon tour. Voici la mienne : « Je n’ai aucun reproche à faire à madame, « pas même sur la petite humeur qui la domine en ce moment ; mais bien des regrets à lui montrer de ne devoir « qu’à un procès criminel l’occasion de lui offrir mes premiers hommages. Quant à l’atrocité de mon âme, j’espère « lui prouver par la modération de mes réponses, et par ma « conduite respectueuse, que son conseil l’a mal informée « sur mon compte. » Et l’on écrivit. Tel est, en général, le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures que nous avons passées ensemble en deux fois.

Le greffier lit mes interrogatoires et récolements283, après lesquels on demande à madame Goëzmann si elle a quelques observations à faire sur ce qu’elle vient d’entendre. » Ma foi, non, monsieur, répond-elle en souriant au magistrat : que voulez-vous que je dise à tout ce fatras de bêtises ? Il faut que monsieur ait bien du temps à perdre pour avoir fait écrire autant de platitudes. » Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur mon compte, car, enfin, des bêtises ne sont pas des atrocités.

« Faites vos interpellations284, madame, lui dit le conseiller-commissaire. Je suis obligé de vous prévenir qu’après ce moment il ne sera plus temps. » — « Et mais, sur quoi, monsieur ? je ne vois pas, moi Ah ! écrivez qu’en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et suggérées. »

Je souriais. Elle voulut en savoir la raison. « C’est, madame, qu’à votre exclamation j’ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette partie de votre leçon ; mais vous auriez pu l’appliquer plus heureusement. Sur « une foule d’objets qui vous sont étrangers dans mes interrogatoires, vous ne pouvez savoir si mes réponses sont fausses ou vraies. A l’égard de la suggestion, vous avez certainement confondu, parce qu’étant regardé par votre « conseil comme le chef d’une clique (pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les réponses aux antres, et non que les miennes m’étaient suggérées. Mais n’auriez-vous rien à dire de particulier sur la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, et qui m’a procuré l’audience de M. Goëzmann ? » — « Certainement, monsieur… attendez… écrivez… Quant à l’égard de la soi-disante audience..., de la soi-disante… audience… »

Enfin madame Goëzmann fut si longtemps à chercher, répétant toujours la soi-disante audience  le greffier, la plume en l’air, et nos six yeux fixés sur elle, que M. de Chazal, commissaire, lui dit avec douceur : « Hé bien ! madame, « qu’entendez-vous par la soi-disante audience ? Laissons les mots : assurez vos idées ; expliquez-vous, et je rédigerai « fidèlement votre interpellation. » — « Je veux dire, monsieur, que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari, mais seulement de mon ménage, et que si monsieur a remis une lettre à mon laquais, ce n’a été que par excès de méchanceté : ce que je soutiendrai envers et contre tous. » Le greffier écrivait. — « Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté vous entendez trouver dans l’action toute simple de remettre une lettre à un valet ? » Nouvel embarras sur ma méchanceté ; cela devenait long et si long que nous laissâmes là ma méchanceté ; mais, en revanche, elle nous dit : « S’il est vrai que monsieur ait apporté chez moi une lettre, auquel de nos gens l’a-t-il remise ? » — « A un jeune laquais blondin, qui nous a dit être à vous, madame. » — « Ah ! voilà une bonne contradiction ! Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin ; mon laquais n’est pas blond, mais châtain clair. (Je fus atterré de cette réplique.) Et, si c’était « mon laquais, comment est ma livrée ? » — Me voilà pris ; cependant, me remettant un peu, je répondis de mon mieux :

« Je ne savais pas que madame eût une livrée particulière. — Écrivez, écrivez, je vous prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j’ai une livrée particulière ; moi qui en ai deux, celle d’hiver et celle d’été. — Madame, j’entends si peu vous contester les deux livrées d’hiver et d’été, qu’il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon, si je me suis mal expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison  Goëzmann, je n’aurais pu distinguer à l’habit si le laquais était à monsieur ou à madame. Il a donc fallu sur ce point délicat, m’en rapporter à sa périlleuse parole : au reste, qu’il soit blond ou châtain clair, qu’il porte la livrée Goëzmann ou la livrée Jamar285, toujours est-il vrai que, devant « deux témoins irréprochables, Me Falconnet et le sieur Santerre, un laquais, soi-disant à vous, a été chargé par « moi, sur le perron de votre escalier, d’une lettre, qu’il ne voulait pas porter alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame, qu’il porta cependant quand je l’eus « rassuré, et dont il nous rendit cette réponse verbale : Vous pouvez monter au cabinet de monsieur ; il va s’y rendre à l’instant par un escalier intérieur. En effet, M. Goëzmann nous y joignit peu de temps après. » — « Tout ce bavardage ne fait rien, reprit madame Goëzmann. Vous n’avez pas suivi mon laquais sur l’escalier par devant témoins : ainsi vous ne pouvez attester qu’il m’ait remis la lettre en mains propres ; et moi, je déclare que je n’ai jamais reçu aucune lettre de monsieur, ni de sa part, et que je ne me suis mêlée nullement de lui faire avoir cette audience. Écrivez exactement. »

  • — « Eh ! Dieu ! madame, à quel soupçon nous livrez-vous ? C’est bien pis si vous n’avez pas reçu la lettre des mains du laquais : comme il est prouvé au procès que cet homme l’a prise des miennes, et que l’apparition de M. Goëzmann s’accorde en tout avec la réponse verbale du châtain clair, il en faudrait conclure que ce perfide laquais de femme aurait remis la lettre à votre mari ; cette lettre, madame, par laquelle vous étiez sommée, suivant votre accord avec Lejay286, de me procurer l’audience ; il en faudrait conclure que cet époux, non moins honnête que curieux, se serait cru, en galant homme, obligé de tenir les engagements de sa femme, et achevez la phrase, madame ; en honneur je n’ai pas le courage de la pousser plus loin : décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui produisit l’audience ; mais si vous persistez à soutenir que ce n’est pas « vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzmann dans cette affaire : il est bien prouvé pour le coup que c’est vous-même qui le compromettez. »

« Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle avec colère : s’il fallait répondre à tant d’impertinences, on resterait sur cette sotte lettre jusqu’à demain matin. Je m’en tiens à ce que j’ai dit et n’y veux pas ajouter un mot davantage. »

Comme c’était sur mon interrogatoire qu’on argumentait, et que madame Goëzmann ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec elle fut close à l’instant287.

Mémoires, Première Partie.

Beaumarchais à ses ennemis. §

Lâches ennemis, ne savez-vous qu’injurier bassement, machiner en secret, et frapper dans les ténèbres ? Montrez-vous donc une fois, ne fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire son apologie ? Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m’a rangé dans une classe absolument privilégiée : ils m’excuseront d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, où, forcé de vous défendre un instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie en peu de mots :.depuis quinze ans je m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse ; et loin que mes parents s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune avec eux, sans ostentation et sans reproche. O vous qui me calomniez sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d’une foule de bons cœurs, et vous sortirez détrompés !

Et vous qui m’avez connu, vous qui m’avez suivi sans cesse, ô mes amis ! dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment gai ; aimant avec une égale passion l’étude et le plaisir ; enclin à la raillerie, mais sans amertume, et l’accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée ; soutenant peut-être avec trop d’ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie tous les gens qu’il reconnaît supérieurs ; confiant sur ses intérêts jusqu’à la négligence ; actif quand il est aiguillonné, paresseux et stagnant après forage ; insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses plus familiers amis288.

Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de considération, qu’il me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un, qu’il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt à lui faire justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j’ai pu offenser, sans le vouloir, dise de moi que je suis un homme malhonnête, j’y consens ; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme289 : car je jure que je le prendrai à partie, si je puis le découvrir, et le forçerai, par la voie la plus courte, à prouver son dire ou à se rétracter publiquement.

Comment donc arrive-t-il qu’avec une vie et des intentions toujours honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré ? qu’un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers, se trouve en butte à mille traits envenimés ? C’est le problème de ma vie ; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis qui me poursuivent encore, et cela est dans l’ordre ; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir d’aliment à la curiosité publique, et c’est souvent un mal ; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchants, qui ne veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence : en effet ils ne le sont pas ; qu’une vaine réputation de très petits talents a peut-être offensé de très petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, peut-être avait-on le droit de me croire avantageux. Tout ce qu’il vous plaira messieurs ; mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que j’étais un ogre ? Et quand je me serais enrubanné de la tête aux pieds ; quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble, faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire ? Eh ! mes chers ennemis, vous entendez mai votre affaire ; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu’on puisse vous croire290.

Ibid., Seconde Partie.

Bernardin de Saint-Pierre.
(1737-1814.) §

Né au Havre le 19 janvier 1737, Bernardin de Saint-Pierre révéla de bonne heure son caractère tendre et rêveur. Des anecdotes partout citées nous le montrent dans son enfance se faisant de petits ermitages, au milieu des chèvrefeuilles et des abeilles, y lisant avec passion Robinson et la Vie des Saints. Il cherchait en imagination son île ; « mais, ajoute finement Sainte-Beuve, bientôt ce ne fut plus une île solitaire : il s’y donnait des compagnons, il la peuplait à son gré d’un monde choisi, dont il se faisait le législateur pacifique : car il était ambitieux, et son penchant le portait naturellement à s’isoler ou à se donner le beau rôle. » Et jusqu’à la fin, en effet, il y aura chez Bernardin, avec des goûts de solitude et de libre rêverie, un malaise d’ambition non satisfaite, comme le regret d’une vocation manquée, d’une vocation d’ailleurs toute bienfaisante pour ses semblables, qu’il eût ramenés à la vertu par le bonheur, s’ils avaient accepté ses plans de réforme universelle.

La première partie de la vie de Bernardin de Saint-Pierre fut pleine d’agitation et de mécomptes. Admis dans un corps nouvellement formé de jeunes ingénieurs, il fait campagne en 1760. Desservi auprès de ses chefs, il est renvoyé à Paris. Quelque temps après il se rend auprès de Catherine II, qu’il espère intéresser à son projet de fonder une colonie à laquelle il eût donné des lois ; mais, après un voyage en Finlande, il quitte le service de la Russie, va combattre pour l’indépendance de la Pologne, est fait prisonnier, séjourne à Dresde et à Berlin, et prend enfin le parti de revenir à Paris. Après de nombreuses sollicitations, il obtient une place d’ingénieur à l’Ile de France. Il y passe trois années et publie à son retour la relation de son Voyage (1773).

A cette époque se rapporte sa liaison étroite avec Jean-Jacques Rousseau, dont l’influence est sensible sur le livre qui donna au nom de Bernardin de Saint-Pierre tout son éclat. Dans les Études de la Nature (1784), on retrouve, en effet, cette opposition, dont Rousseau avait singulièrement abusé, entre la nature et la société, la première tout innocente et toute pure, la seconde responsable de nos malheurs et de nos vices ; mais si, au moment où l’ouvrage parut, la thèse fut loin de nuire à son succès, d’autres causes en justifient la durée. Il y avait dans ces pages un sentiment vrai et profond de la nature, de ses beautés et de ses harmonies, beaucoup de fraîcheur dans le coloris, de grâce dans l’imagination, de sincérité dans l’expression du sentiment moral et religieux. Quatre ans après (1788), Bernardin de Saint-Pierre publiait Paul et Virginie, la plus simple, la plus vraie, la plus touchante pastorale de notre littérature, où la seule gradation des sentiments nous mène sans effort au plus haut degré du pathétique. Dans les Vœux d’un Solitaire (1789), Bernardin revenait à ses projets de réforme sociale, et pendant la Révolution, retiré à Essone, où il ne fut pas inquiété, il continua à suivre le paisible développement de ses chimères, sans que la réalité des faits parvînt jamais à le décourager. Ses Harmonies, publiées après sa mort, n’ont pas ajouté à sa réputation. Il mourut à Paris le 21 janvier 1814, M. Nisard a bien dit des œuvres de Bernardin de Saint-Pierre : « Tout ce qui est de système et de polémique a péri, tout ce qui est peinture a survécu291. »

Un monde d’insectes sur un fraisier. §

Je formai, il y a quelques années, le projet d’écrire une histoire générale de la nature, à l’imitation d’Aristote, de Pline, du chancelier Bacon292, et de plusieurs modernes célèbres. Ce champ me parut si vaste, que je ne pus croire qu’il eût été entièrement parcouru. D’ailleurs, la nature y invite les hommes de tous les temps ; et si elle n’en promet les découvertes qu’aux hommes de génie, elle en réserve au moins quelques moissons aux ignorants, surtout à ceux qui, comme moi, s’y arrêtent à chaque pas, ravis de la beauté de ses divins ouvrages. J’étais encore porté à ce noble dessein par le désir de bien mériter des hommes, et principalement de Louis XVI, mon bienfaiteur293, qui, à l’exemple de Titus et de Marc-Aurèle, ne s’occupe que de leur félicité. C’est dans la nature que nous en devons trouver les lois, puisque ce n’est qu’en nous écartant de ses lois que nous rencontrons les maux. Étudier la nature, c’est donc servir son prince et le genre humain. J’ai employé à cette recherche toutes les forces de ma raison ; et, quoique mes moyens aient été bien faibles, je peux dire que je n’ai pas passé un seul jour sans recueillir quelque observation agréable. Je me proposais de commencer mon ouvrage quand je cesserais d’observer, et que j’aurais rassemblé tous les matériaux de l’histoire de la nature ; mais il m’en a pris comme à cet enfant qui avait creusé un trou dans le sable avec une coquille, pour y renfermer l’eau de la mer.

La nature est infiniment étendue, et je suis un homme très borné. Non seulement son histoire générale, mais celle de la plus petite plante, est bien au-dessus de mes forces. Voici à quelle occasion je m’en suis convaincu.

Un jour d’été, pendant que je travaillais à mettre en ordre quelques observations sur les harmonies de ce globe, j’aperçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies, que l’envie me prit de les décrire. Le lendemain, j’y en vis d’une autre sorte, que je décrivis encore. J’en observai, pendant trois semaines, trente-sept espèces toutes différentes ; mais il y en vint, à la fin, en si grand nombre, et d’une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très amusante, parce que je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d’expressions.

Les mouches que j’avais observées étaient toutes distinguées les unes des antres par leurs couleurs, leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d’argentées, de bronzées, de tigrées, de rayées, de bleues, de vertes, de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban ; d’antres, allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir ; elle étincelait à d’autres comme un rubis. Il n’y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques-unes en avaient de longues et de brillantés comme des lames de nacre ; d’autres, de courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s’en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons ; celles-là s’élevaient en l’air, en se dirigeant contre le vent. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs ; d’autres, simplement pour s’y mettre à l’abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m’étaient tout à fait inconnues : car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d’autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d’immobiles, et qui étaient peut-être occupées, comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier, telles que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme294, c’est-à-dire dans la seule épaisseur d’une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons, enfin les araignées qui, pour attraper ces différentes proies, tendaient leurs filets dans le voisinage.

Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes de mon attention, puisqu’ils avaient mérité celle de la nature. Je n’eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu’elle leur en avait donné une dans l’univers. A plus forte raison, si j’eusse écrit l’histoire de mon fraisier, il eût fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes, et l’on ne fait point l’histoire d’une ville sans parler de ses habitants. D’ailleurs, mon fraisier n’était point dans son lieu naturel, en pleine campagne, sur la lisière d’un bois ou sur le bord d’un ruisseau, où il eût été fréquenté par bien d’autres espèces d’animaux. Il était dans un pot de terre, au milieu des fumées de Paris. Je ne l’observais qu’à des moments perdus. Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n’y venaient que la nuit, attirés par de simples émanations, ou peut-être par des lumières phosphoriques qui nous échappent. J’ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l’année, et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, et les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n’est pas à leur usage.

Mais il ne suffisait pas de l’observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur : car, dans ce cas, ma science n’eût pas égalé celle d’une des mouches qui l’habitaient. Il n’y en avait pas une seule qui, le considérant avec ses petits yeux sphériques, n’y dut distinguer une infinité d’objets que je ne pouvais apercevoir qu’au microscope, avec des recherches infinies. Leurs yeux même sont très supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui sont à son foyer, c’est-à-dire à quelques lignes de distance ; tandis qu’ils aperçoivent, par un mécanisme qui nous échappe, ceux qui sont auprès d’eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la tête, ils voient en même temps toute la voûte du ciel, dont ceux d’un astronome n’embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d’un coup d’œil, dans mon fraisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres, et successivement.

En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d’une lentille de verre qui grossissait médiocrement, je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux et parsemés de glandes. Ces compartiments m’ont paru semblables à de grands tapis de verdure, leurs poils à des végétaux d’un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d’inclinés, de fourchus, de creusés en tuyaux, de l’extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d’un fluide brillant. Sur d’autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différents. Il y a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carrés ou rayonnants. Or la nature n’a rien fait en vain : quand elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux ; elle n’est par bornée par la petitesse de l’espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d’eau, et en si grand nombre, que le physicien Leuwenhoek295 y en a compté des milliers. Plusieurs autres après lui, entre autres Robert Hooke296, en ont vu, dans une goutte d’eau de la petitesse d’un grain de millet, les uns 10, les autres 30, et quelques-uns jusqu’à 45 000. Ceux qui ignorent jusqu’où peuvent aller la patience et la sagacité d’un observateur, pourraient douter de la justesse de ces observations, si Lyonnet297, qui les rapporte dans la Théologie des Insectes de Lesser298, n’en faisait voir la possibilité par un mécanisme assez simple. Au moins on est certain de l’existence de ces êtres, dont on a dessiné les différentes figures. On en trouve d’autres avec des pieds armés de crochets, sur le corps de la mouche, et même sur celui de la puce. On peut donc croire, par analogie, qu’il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l’ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleils, des liqueurs d’or et d’argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n’avons point d’idée. Les anthères jaunes des fleurs, suspendues sur des filets blancs, leur présentent de doubles solives d’or en équilibre sur des colonnes plus belles que l’ivoire ; les corolles, des voûtes de rubis et de topaze, d’une grandeur incommensurable ; les nectaires, des fleuves de sucre ; les autres parties de la floraison, des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes, que l’architecture et l’orfèvrerie des hommes n’ont pas encore imités299.

Je ne dis point ceci par conjecture : car, un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j’y distinguai, avec la plus grande surprise, de superbes amphores à long col, d’une matière semblable à l’améthyste, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d’or fondu. Je n’ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne l’aie vue composée d’une matière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants, et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d’autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée, qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d’une plante, leur présente des milliers de jets d’eau ; fixée en boule à l’extrémité d’un de ses poils, un océan sans rivage ; évaporée dans l’air, une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter au lieu de descendre ; se mettre en rond au lieu de se mettre de niveau, et s’élever en l’air au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l’harmonie des plus petits objets, celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent, sans doute, qu’il y a des hommes, et parmi les hommes, des savants qui connaissent tout, qui expliquent tout ; qui, passagers comme eux, s’élancent dans un infini en grand, où ils ne peuvent atteindre, tandis qu’eux, à la faveur de leur petitesse, en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères, se doivent voir des jeunesses d’un matin et des décrépitudes d’un jour. S’ils ont des histoires, ils ont des mois, des années, des siècles, des époques proportionnées à la durée d’une fleur. Ils ont une autre chronologie que la nôtre, comme ils ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi, à mesure que l’homme s’approche des éléments de la nature, les principes de la science s’évanouissent.

Études de la Nature, Première Partie.

La fiancée normande. §

Il n’y a que la religion qui donne à nos passions un grand caractère. Elle répand des charmes ineffables sur l’innocence, et donne une majesté divine à la douleur. Il y a quelques années que j’étais à Dieppe, vers l’équinoxe de septembre ; et un coup de vent s’étant élevé, comme c’est l’ordinaire dans ce temps-là, j’en fus voir l’effet sur le bord de la mer. Il pouvait être midi ; plusieurs grands bateaux étaient sortis, le matin, du port pour aller à la pêche. Pendant que je considérais leurs manœuvres, j’aperçus une troupe de jeunes paysannes, jolies comme le sont la plupart des Cauchoises, qui sortaient de la ville avec leurs longues coiffes blanches, que le vent faisait voltiger autour de leur visage. Elles s’avancèrent en folâtrant jusqu’à l’extrémité de la jetée, que des ondées d’écume marine couvraient de temps en temps. Une d’entre elles se tenait à l’écart, triste et rêveuse. Elle regardait au loin les bateaux, dont quelques-uns s’apercevaient à peine au milieu d’un horizon fort noir. Ses compagnes d’abord se mirent à la railler, pour tâcher de la distraire. « Est-ce que tu vois là-bas ton bon ami ? » lui disaient-elles. Mais comme elles la voyaient toujours sérieuse, elles lui crièrent : « Allons, ne restons pas là ! pourquoi t’affliges-tu ? Reviens, reviens avec nous. » Et elles reprirent le chemin de la ville. Cette jeune fille les suivit lentement sans leur répondre ; et quand elles furent à peu près hors de sa vue, derrière des monceaux de galets qui sont sur le chemin, elle s’approcha d’un grand calvaire qui est au milieu de la jetée, tira quelque argent de sa poche, le mit dans le tronc qui était au pied ; puis elle s’agenouilla, et fit sa prière, les mains jointes et les yeux levés au ciel. Les vagues qui assourdissaient en brisant sur la côte, le vent qui agitait les grosses lanternes du crucifix, le danger sur la mer, l’inquiétude sur la terre, la confiance dans le Ciel, donnaient à l’amour de cette pauvre paysanne une étendue et une majesté que le palais des grands ne saurait donner à leurs passions300.

Ibid., Étude VIIe.

La mort de Virginie. §

Tout présageait l’arrivée prochaine d’un ouragan. Les nuages qu’on distinguait au zénith étaient à leur centre d’un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L’air retentissait des cris des frégates, des coupeurs d’eau, et d’une multitude d’oiseaux de marine, qui, malgré l’obscurité de l’atmosphère, venaient de tous les points de l’horizon chercher des retraites dans l’île.

Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d’eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s’écria : « Voilà l’ouragan ! » et dans l’instant, un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l’île d’Ambre et son canal. Le Saint-Géran301 parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune302 amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l’île d’Ambre et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l’Ile de France, et qu’il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n’avait passé avant lui. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d’eau qui s’engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu’on en voyait la carène en l’air ; mais dans ce mouvement, sa poupe venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu’au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s’en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d’échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser303 sur la côte, s’avançait en mugissant jusqu’au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l’île d’Ambre, n’était qu’une vaste nappe d’écume blanche creusée de vagues noires et profondes. Ces écumes s’amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait par-dessus l’escarpement du rivage à plus d’une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu’au pied des montagnes, on eût dit d’une neige qui sortait de la mer. L’horizon offrait tous les signes d’une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s’en détachait sans cesse des nuages d’une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d’autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n’apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent ; et, comme il n’était plus retenu que par une seule ansière304, il fut jeté sur les rochers à une demi-encâblure du rivage305. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul allait s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras : « Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? » — « Que j’aille à son secours, s’écria-t-il, ou que je meure ! » Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui attachâmes à la ceinture une longue corde, dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l’espoir de l’aborder : car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu’on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d’énormes voûtes d’eau, qui soulevaient tout l’avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi-noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l’usage de ses sens, qu’il se relevait, et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr’ouvrait par d’horribles secousses. Tout l’équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la joindre. C’était Virginie. Elle avait reconnu Paul à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas ! » Mais dans ce moment, une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

Paul et Virginie.

Mirabeau.
(1749-1791.) §

Henri-Gabriel Riquety, comte de Mirabeau, naquit au Bignon, prés de Nemours, le 9 mars 1749. Au milieu des aventures de sa jeunesse, il ne cessa de se livrer aux études les plus variées et les plus étendues : sa vive curiosité embrassait tout : langues anciennes et modernes, histoire, politique, science, dessin même et musique. Le marquis son père, homme d’un caractère inflexible, pour le punir de ses désordres, obtint contre lui plusieurs lettres de cachet, et jusqu’en 1780 lui fit subir d’humiliantes captivités. C’était le plus sûr moyen de développer dans cette âme ardente la haine d’un régime politique où la liberté personnelle était si mal protégée contre les caprices d’une autorité oppressive. Aussi, dans la solitude de ses prisons, Mirabeau devint un redoutable polémiste, et dans les nombreux ouvrages qu’il publia jusqu’en 1788, il se montra le promoteur hardi des idées nouvelles, l’adversaire violent de la cour et des ministres. Ce rôle singulier de tribun sorti des rangs de la noblesse, et plus encore la vigueur et l’éclat de son talent, avaient fixé sur lui l’attention publique, quand les États généraux furent convoqués (1789). Mirabeau fut envoyé par la ville d’Aix comme représentant du tiers. Son histoire, à partir de cette époque, appartient à celle de l’Assemblée constituante. On sait avec quelle hauteur il revendiqua pour le tiers état le droit de constituer, même sans le secours des deux ordres de la noblesse et du clergé, une Assemblée ne relevant que de la nation. Mirabeau garda par son éloquence l’ascendant qu’il avait conquis par son audace. « Cet homme, a dit Villemain, était né orateur ; sa tête énorme, grossie par son énorme chevelure ; sa voix âpre et dure, longtemps traînante avant d’éclater ; son débit, d’abord lourd, embarrassé, tout, jusqu’à ses défauts, impose et subjugue. Il commence par de lentes et graves paroles qui excitent une attente mêlée d’anxiété. Lui-même il attend sa colère ; mais qu’un mot échappe du sein de la tumultueuse Assemblée, ou qu’il s’impatiente de sa propre lenteur, tout hors de lui, l’orateur s’élève. Ses paroles jaillissent énergiques et nouvelles ; son improvisation devient pure et correcte, en restant véhémente, hardie, singulière ; il méprise, il menace, il insulte. Une sorte d’impunité est acquise à ses paroles comme à ses actions. »

Mirabeau ne voulait pas renverser la monarchie ; il espérait même la sauver en lui donnant pour bases celles du gouvernement britannique, dont il avait étudié avec admiration l’habile et savante économie. Aussi, quoi qu’en dût souffrir sa popularité, il n’hésita pas à combattre la minorité anarchique qu’il voyait s’élever dans l’Assemblée ; et, au mois de mai 1790, il entra en relation directe avec la cour. Mais il avait donné trop de gages à la Révolution pour que ses conseils fussent écoutés et suivis sans défiance. Il mourut le 2 avril 1791, plein des plus sombres pressentiments. « J’emporte dans mon cœur, disait-il, le deuil de la monarchie, dont les débris vont être la proie des factieux. » Mirabeau était peut-être le seul homme qui pouvait encore, à cette dernière heure, sauver la monarchie : le deuil public qui entoura ses funérailles témoigna que la nation avait conscience de cette perte immense, qui allait mettre en présence des adversaires acharnés306.

Discours contre la banqueroute.
(Extrait). §

Le ministre des finances, Necker, avait proposé, pour sauver l’État, menacé de la banqueroute, l’établissement d’une contribution patriotique, qui devait s’élever au quart du revenu de chaque citoyen. Mirabeau soutint la proposition du ministre : à l’Assemblée constituante, il parla trois fois dans la séance du 26 septembre 1789 ; il monte une quatrième fois à la tribune et rassemble toutes les forces de son éloquence pour emporter un vote approbatif.

Messieurs, au milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrais-je donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples ?

Daignez, messieurs, daignez me répondre.

Le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle ?

Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril ? qu’un jour, une heure, un instant, pouvaient le rendre mortel ?

Avons-nous un plan à substituer à celui qu’il nous propose ? Oui ! a crié quelqu’un dans l’assemblée. Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n’est pas connu, qu’il faut du temps pour le développer, l’examiner, le démontrer ; que, fût-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper ; que, fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu’il s’est trompé ; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu’il se pourrait donc que l’auteur de cet autre projet, même en ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l’assentiment de l’opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances… Et moi aussi, je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles ; mais le ciel me préserve, dans une situation si critique, d’opposer les miens aux siens ! Vainement je les tiendrais pour préférables : on ne rivalise pas en un instant avec une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu, et, s’il faut tout dire, une destinée telle qu’elle n’échut en partage à aucun autre mortel 307.

Il faut donc en revenir au plan de M. Necker.

Mais avons-nous le temps de l’examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs ? Non, non, mille fois non. D’insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu’allons-nous donc faire par le renvoi de la délibération ? Manquer le moment décisif ; acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble que nous n’avons pas même conçu, et diminuer, par notre intervention indiscrète, l’influence d’un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre… Messieurs, certainement il n’y a là ni sagesse ni prévoyance...

Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir. Il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez : car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l’ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l’abîme ; il va se refermer… Vous reculez d’horreur… Hommes inconséquents ! hommes pusillanimes ! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu’en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d’un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable ! gratuitement criminel ? car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n’aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers, les millions d’hommes qui perdront en un instant, par l’explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d’autres, et d’autant plus rapidement qu’elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d’hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n’aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ?… Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d’allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances ?

Voilà où nous marchons… J’entends parler de patriotisme, d’invocations du patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime l’effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu’on possède ! Eh ! messieurs, ce n’est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l’indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, messieurs, c’est la prudence la plus ordinaire, la sagesse triviale, c’est votre intérêt le plus grossier que j’invoque. Je ne vous dis plus, comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d’un peuple assemblé pour manquer à la foi publique ? Je ne vous dis plus :    Eh ! quels titres avez-vous à la liberté ? quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus ; si le besoin de votre concours et de votre surveillance n’est pas le garant de votre constitution ?… Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c’est vous-mêmes.

Votez donc ce subside extraordinaire ; et puisse-t-il être suffisant ! Votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclaircis), vous n’en n’avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps : le malheur n’en accorde jamais… Eh ! messieurs, à propos d’une ridicule motion du Palais-Royal, d’une risible insurrection qui n’eut jamais d’importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et l’on délibère ! Et certes, il n’y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome… Mais aujourd’hui la banqueroute, la hideuse banqueroute, est là : elle menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur,… et vous délibérez308.

Mirabeau à ses calomniateurs309. §

Messieurs, c’est quelque chose sans doute, pour rapprocher les oppositions, que d’avouer nettement sur quoi l’on est d’accord et sur quoi l’on diffère. Les discussions amiables valent mieux pour s’entendre que les insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la rivalité, les machinations de l’intrigue et de la malveillance. On répand depuis huit jours que la section de l’assemblée nationale qui veut le concours de la volonté royale dans l’exercice du droit de la paix et de la guerre est parricide de la liberté publique ; on répand des bruits de perfidie, de corruption ; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu’on ne peut, sans crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les plus difficiles de l’organisation sociale. C’est une étrange manie, c’est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu’un même but, un sentiment indestructible, devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir ; des hommes qui substituent ainsi l’irascibilité de l’amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres aux préventions populaires.

Et moi aussi on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe ; et maintenant on crie dans les rues : la grande trahison du comte de Mirabeau… Je n’avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu’il est peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne ; mais l’homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d’avoir bien mérité de son pays, et surtout de lui être encore utile ; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d’un jour pour la véritable gloire ; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public, indépendamment des mobiles mouvements de l’opinion populaire, cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers ; il ne doit attendre sa moisson, sa destinée, la seule qui l’intéresse, la destinée de son nom, que du temps, ce juge incorruptible, qui fait justice à tous. Que ceux qui prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient eh ce moment mon discours sans l’avoir compris, m’accusent d’encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou d’être le vil stipendié des hommes que je n’ai pas cessé de combattre ; qu’ils dénoncent comme un ennemi de la révolution celui qui peut-être n’y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu’ils livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes les oppressions, qui par lait aux Français de liberté, de constitution, de résistance, lorsque ses vils calomniateurs suçaient le lait des cours et vivaient de tous les préjugés dominants. Que m’importe ?

Ces coups de bas en haut ne m’arrêteront pas dans ma carrière. Je leur dirai : Répondez, si vous pouvez ; calomniez ensuite tant que vous voudrez.

Discours.

Lettre de Mirabeau.
Une aventure chez un baigneur310 (1778). §

Quelqu’un de ma connaissance me contait un jour qu’ayant un rapport à faire à Versailles, il était couché chez un baigneur et dormait d’un profond sommeil, lorsque tout à coup il s’entend éveiller par une voix très sonore qui se met à crier : A boire au Roi. Mon homme prête l’oreille ; l’instant d’après : A boire au Roi, d’un ton plus grave, puis un peu plus fort, puis les mots traînés. Enfin cette voix s’élève, crie encore plus haut, tousse, crache, s’égosille et toujours : A boire au Roi. Mon ami (suppose que ce soit moi) ne pouvant comprendre ce que cela veut dire, je fais sonner ma montre. Deux heures et demie du matin ; que diable ! à cette heure-ci à boire au Roi. Le grand couvert est fini il y a longtemps ; qu’est-ce que cela veut dire ? Je frappe du poing contre la cloison. Chez ces baigneurs les chambres ne sont séparées que par des voligesjointives311 ; on s’entend comme si tout n’était qu’une chambre. Le voisin était cette voix. Il s’aperçut bientôt qu’il avait réveillé quelqu’un. Il sort avec sa lumière, et, du ton le plus empressé, cogne à ma porte, que je suis obligé d’ouvrir en chemise. — Hélas ! monsieur, me dit ce voisin, vous m’avez donc entendu ? — Qui diable ne vous entendrait pas, monsieur ? — Ah ! monsieur, que vous me faites de plaisir ! Je vous ai réveillé, je vous demande excuse ; mais avant de crier après moi, daignez m’entendre. — Eh ! monsieur, qu’avez-vous ? que vous est-il arrivé ? Je n’ai pas l’honneur de vous connaître. (Je croyais que cet homme était fou). — Monsieur, je viens d’acquérir cette semaine une charge chez le Roi ; je suis commensal312. Mon cousin l’officier achète la charge de grand-queux ; mon neveu celle de hâteur, et on nous en offre une de tournebrochier313. Mais, monsieur, je sens bien que c’est moi qui ai la plus délicate de la famille, la plus difficile à exercer. Elle ne dépend pas seulement de ma bonne volonté, j’y ferai de mon mieux ; mais songez donc, si l’on ne répond pas, si l’on n’apporte pas à boire au roi, que puis-je faire ? Je n’ai pas par ma charge le droit d’apporter à boire ; c’est le gobelet-vin qui remplit cette honorable fonction314. Il est vrai que le gobelet-vin ne peut se mouvoir que sur l’ordre que je lui en donne. J’ai bien l’action ; mais le gobelet-vin a le pouvoir négatif. Si l’on ne m’obéit pas, si l’on ne m’entend pas, si l’on feint de ne m’avoir pas entendu, il faut que je vende ma charge ; ma légitime315 y est, je n’ai que cela pour vivre, je ne puis la vendre qu’à perte ; j’ai donné mon pot-de-vin qui sera perdu ; me voilà ruiné, et ce qui est bien pis, déshonoré aux yeux de ma famille. J’ai été tantôt au grand couvert ; j’ai bien étudié le ton de la voix de mon vendeur, voilà mon diapason. J’ai bien le ton ; mais j’entre dimanche, et croyez-vous, Monsieur, que d’ici là je puisse apprendre, saisir, réussir, faire ce qu’il faut : A boire au Roi ; c’est-il bien ? Vous allez peut-être souvent, monsieur, au grand couvert, faire votre cour, ah ! daignez me le dire : A boire au Roi ; c’est-il assez-haut ?

Cet homme se désespérait, s’égosillait, s’enrouait, était hors de lui-même. Je le calmai avec beaucoup de peine ; je cherchai à lui expliquer que ces charges tenaient plutôt à l’étiquette qu’à la nécessité intrinsèque de leur exercice ; qu’il pouvait dormir tranquille, parce qu’à sa voix ou sans voix, le service du gobelet-pain ou du gobelet-vin se ferait avec ou sans la concurrence du commensal-juré-crieur à boire au Roi. — Comment, monsieur, me répondit cet homme, vous croyez que cela se peut comme cela ? Vous croyez que la boisson du roi mon maître est indépendante des fonctions bien ou mal remplies de la charge dont les bontés    de    M.    le Grand-Maître viennent de me revêtir ? Comment !… — Eh ! oui, monsieur, je crois et j’en suis très sûr. » Cet homme entre dans des transports de joie ; il me remercie mille fois ; il m’assure que je deviens sa consolation ; qu’il en serait peut-être devenu fou ; qu’il va écrire aussitôt dans le Morvan, où est sa femme, et dans le Hurepoix, où est son cher père, pour les assurer qu’il sera en état d’exercer sa place avec honneur, et à la satisfaction des parties contractantes. Enfin je passai la moitié de la nuit à écouter M. le Commensal, et je maudis l’étiquette. Or, sais-tu ce que c’est cette histoire : ce n’est pas seulement celle des Laurée et des Marville et autres seigneurs enorgueillis d’être douze ou quinze fois sur l’almanach royal ; c’est celle de tous nous autres humains, plus ou moins, selon que nous avons plus ou moins d’esprit. Mais de tous un peu : nous regardons notre individu, notre influence, notre chose, comme infiniment importants.

Lettres écrites du donjon de Vincennes, t. IV.

Rivarol.
(1753-1801.) §

Rivarol n’avait pas toute sa place dans l’histoire littéraire. Il était resté cependant de lui quelques pages supérieures qui méritaient de survivre. Sainte-Beuve, l’un des premiers, l’avait indiqué comme un critique d’une race plus fine que celle de La Harpe et plus affranchi des traditions timides du dix-huitième siècle. Né à Bagnols (Languedoc) le 27 juin 1753, après de bonnes études au séminaire de Sainte-Garde, à Avignon, il vint à Paris, et son premier écrit fut une lettre sur le poème des Jardins, de Delille, dont il relevait les défauts avec esprit. Réagir vers 1780 contre la poésie artificielle d’un siècle qui, Rousseau excepté, n’avait guères, a-t-on dit, ouvert ses fenêtres que du côté du jardin et non sur les vrais champs, ce n’était pas là un mérite banal. Mais le titre durable de Rivarol est son discours sur l’Universalité de la Langue française. L’Académie de Berlin avait mis au concours cette question : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? » Rivarol remporta le prix. Les parties faibles du discours de Rivarol sont celles qui portent la trace de l’école de Condillac. Mais il est impossible de mieux analyser les caractères essentiels de notre langue, de donner avec plus de finesse et de rigueur les raisons du mot souvent cité : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français. »

Homme du monde, d’une ironie vive et quelquefois redoutable. Rivarol n’épargne pas les auteurs contemporains dans son Petit Almanach des Grands Hommes pour l’année 1788. C’était, a dit Sainte-Beuve, « porter la guerre dans un guêpier, » et plusieurs, en effet, vengèrent par de cruelles calomnies les piqûres qu’ils avaient reçues de sa plume. L’année 1789 montra le talent de Rivarol sous une forme nouvelle, celle d’écrivain politique. On a réédité naguères la série de ses articles parus dans le journal politique national, depuis le 12 juillet 1789 jusqu’au 6 octobre, jour où Louis XVI fut ramené par le peuple de Versailles à Paris. Dès le début de la Révolution, Rivarol embrassa le parti de la monarchie. Émigré en 1791, il écrivit un dernier ouvrage intitulé : Discours sur l’Homme intellectuel et moral, d’une composition lâche, d’une métaphysique obscure, mais dans quelques parties d’un singulier éclat d’éloquence et de colère contre les doctrines auxquelles il attribue les violences de la Révolution. Rivarol mourut en 1801, à Berlin, avant d’avoir obtenu l’autorisation de rentrer en France316.

Des caractères distinctifs de la langue française. §

Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d’abord le sujet du discours, ensuite le verbe, qui est l’action, et enfin l’objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; voilà ce qui constitue le sens commun317. Or, cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l’objet qui frappe le premier. C’est pourquoi tous les peuples, abandonnant l’ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l’harmonie des mots l’exigeaient ; et l’inversion a prévalu sur la terre, parce que l’homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison.

Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct, comme s’il était tout raison, et on a beau, par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu’il existe ; et c’est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l’ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français.

Il est arrivé de là que la langue française a été moins propre à la musique et aux vers qu’aucune langue ancienne ou moderne, car ces deux arts vivent de sensations, la musique surtout, dont la propriété est de donner de la force à des paroles sans verve et d’affaiblir les expressions fortes318. La musique doit bercer l’âme dans le vague et ne lui présenter que des motifs. Malheur à celle dont on dira qu’elle a tout défini ! Mais, si la rigide construction de la phrase gêne la marche du musicien, l’imagination du poète est encore arrêtée par le génie circonspect de la langue. Les métaphores des poètes étrangers ont toujours un degré de plus que les nôtres, et leur poésie est plus haute en couleur. Il est généralement vrai que les figures des Grecs et des Latins ont été hardies, et que les nôtres sont simplement justes. Il faut donc que le poète français plaise par la pensée, par une élégance continue, par des mouvements heureux, par des alliances de mots. C’est ainsi que les grands maîtres n’ont pas laissé de cacher d’heureuses hardiesses dans le tissu d’un style clair et sage, et c’est de l’artifice avec lequel il ont su déguiser leur fidélité au génie de leur langue que résulte tout le charme de leur style.

La langue française, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l’ordre direct ; l’ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l’empire. Cette marche est dans la nature : rien n’est, en effet, comparable à la prose française.

Il y a des pièges et des surprises dans les langues à inversion. Le lecteur reste suspendu dans une phrase latine comme un voyageur devant des routes qui se croisent ; il attend que toutes les finales l’aient averti de la correspondance des mots ; son oreille reçoit, et son esprit, qui n’a cessé de décomposer pour composer encore, résout enfin le sens de la phrase comme un problème. La prose française se développe en marchant et se déroule avec grâce et noblesse. Toujours sûre de la construction de ses phrases, elle entre avec plus de bonheur dans la discussion des choses abstraites, et sa sagesse donne de la confiance à la pensée. Les philosophes l’ont adoptée, parce qu’elle sert de flambeau aux sciences qu’elle traite, et qu’elle s’accommode également et de la frugalité didactique et de la magnificence qui convient à l’histoire de la nature.

On ne dit rien en vers qu’on ne puisse très souvent exprimer aussi bien dans notre prose, et cela n’est pas toujours réciproque. Le prosateur tient plus étroitement sa pensée et la conduit par le plus court chemin, tandis que le versificateur laisse flotter les rênes et va où la rime le pousse319. Notre prose s’enrichit de tous les trésors de l’expression ; elle poursuit le vers dans toutes ses hauteurs, et ne laisse entre elle et lui que la rime. Étant commune à tous les hommes, elle a plus de juges que la versification, et sa difficulté se cache sous une extrême facilité. Le versificateur enfle la voix, s’arme de la rime et de la mesure, et tire une pensée commune du sentier vulgaire ; mais aussi que de faiblesses ne cache pas l’art des vers ! La prose accuse le nu de la pensée ; il n’est pas permis d’être faible avec elle. Et qu’on ne croie pas que je veuille par là dégrader les beaux vers : l’imagination pare la prose, mais la poésie pare l’imagination320. La raison elle-même a plus d’une route, et la raison en vers est admirable ; mais le mécanisme du vers fatigue, sans offrir à l’esprit des tournures plus hardies, dans notre langue surtout, où les vers semblent être les débris de la prose qui les a précédés ; tandis que chez les Grecs, sauvages plus harmonieusement organisés que nos ancêtres, les vers et les dieux régnèrent longtemps avant la prose et les rois. Aussi peut-on dire que leur langue fut longtemps chantée avant d’être parlée, et la nôtre à jamais dénuée de prosodie, ne s’est dégagée qu’avec peine de ses articulations rocailleuses321.

La prononciation de la langue française porte l’empreinte de son caractère : elle est plus variée que celle des langues du Midi, mais moins éclatante ; elle est plus douce que celle des langues du Nord, parce qu’elle n’articule pas toutes ses lettres. Le son de l’e muet, toujours semblable à la dernière vibration des corps sonores, lui donne une harmonie légère qui n’est qu’à elle.

Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Elle est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges ; et, puisqu’il faut le dire, elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociable, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine ; et voilà pourquoi les puissances l’ont appelée dans leurs traités : elle y règne depuis la conférence de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe.

Aristippe, ayant fait naufrage, aborda dans une île inconnue, et voyant des figures de géométrie tracées sur le rivage, il s’écria que les dieux ne l’avaient pas conduit chez des barbares : quand on arrive chez un peuple, et qu’on y trouve la langue française, on peut se croire chez un peuple poli.

De l’Universalité de la langue française.

Pensées diverses. §

Un homme habitué à beaucoup écrire écrit souvent sans idées, comme le vieux médecin qui tâtait le pouls à son fauteuil en mourant.

Les esprits extraordinaires tiennent grand compte des choses communes et familières, et les esprits communs n’aiment et ne recherchent que les choses extraordinaires.

L’esprit est, en général, cette faculté qui voit vite, brille et frappe. Je dis vite, car la vivacité est son essence ; un trait et un éclair sont ses emblèmes. Observez que je parle de la rapidité de l’idée, et non de celle du temps que peut avoir coûté sa poursuite. Le génie lui-même doit ses plus beaux traits tantôt à une profonde méditation, et tantôt à des inspirations soudaines. Mais, dans le monde, l’esprit est toujours improvisateur ; il ne demande ni délai ni rendez-vous pour dire un mot heureux ; il bat plus vite que le simple bon sens ; il est, en un mot, sentiment prompt et brillant.

Le goût est au jugement ce que l’honneur est à la probité : ses lois sont délicates, mystérieuses et sacrées. L’honneur est tendre et se blesse de peu : tel est le goût.

Joseph de Maistre.
(1753-1821.) §

Quoiqu’il soit étranger, Joseph de Maistre a sa place dans les lettres françaises. Il la mérite à un double titre : comme écrivain d’abord d’une singulière originalité, plein d’énergie, de feu, dont la sévérité est mêlée de grâce ; et aussi, parce que nul publiciste n’a étudié avec une plus persévérante attention l’histoire et le génie de la France, n’a proclamé plus haut sa mission civilisatrice, sa puissance d’expansion au dehors, redoutable ou bienfaisante, ses ressources infinies pour guérir les blessures qu’elle s’est faites à elle-même. Malgré les contradictions que provoquent certaines idées de J. de Maistre, il y a là entre nous et lui un lien durable de sympathie et d’estime322. Né à Chambéry en 1753, élevé dans une famille de tradition sévère, il s’appliqua à l’étude du droit tout ensemble en homme de pratique et de doctrine, devint membre du sénat de Chambéry et conserva ces fonctions pendant près de vingt ans jusqu’à l’époque de la Révolution. Quand la Savoie eut été réunie violemment à la France, il s’exila et alla vivre en Suisse, où il connut Mme de Staël. Le premier ouvrage qui rendit son nom célèbre fut les Considérations sur la France (1797). Le dessein de l’auteur était d’exposer les causes de la Révolution française, d’en déterminer la portée, d’en prévoir les conséquences. Sans doute les faits eux-mêmes étaient trop voisins, l’ébranlement trop sensible encore pour que la liberté sereine du jugement fût déjà possible ; mais ce qui dans les pages du comte de Maistre avait frappé l’attention publique, c’étaient la hauteur de ses vues, la loyauté de ses convictions, le sentiment toujours élevé qui l’inspire, même quand il paraît vouloir les imposer.

Dévoué à son pays, fidèle à son roi dans la mauvaise fortune, Joseph de Maistre accepta en 1802 d’être son représentant à la cour de Russie. Il vécut quatorze ans à Saint-Pétersbourg. Sa Correspondance diplomatique, publiée en 1858, témoigne du soin avec lequel J. de Maistre suivit le mouvement politique de son temps, et ce qu’il est permis encore de constater, c’est que souvent, dans l’ordre pratique et au contact de la réalité, ses idées sont moins violentes et moins absolues. A côté du diplomate, les Lettres du comte de Maistre nous ont révélé l’homme lui-même, bon, sincère, sans fiel contre, ses adversaires, d’une tendresse passionnée à l’égard de ses filles, dont il ne connut la dernière qu’en 1814, attentif de loin à leur éducation et à leur bonheur, duquel, enfin, il a été bien dit, oc que s’il voulut être d’un autre siècle par ses idées, il fut du sien par le penchant de son cœur. »

Dans les Considérations sur la France, J. de Maistre avait touché au problème de l’origine du pouvoir, et, quoiqu’il inclinât vers la monarchie absolue, il avait reconnu cependant comme légitimes toutes les formes politiques, pourvu que, plaçant en Dieu le principe de l’autorité, elles garantissent les droits et les intérêts de tous. Mais cette autorité, Dieu l’a-t-il rendue visible sur la terre ? Le livre du Pape (1819) est la réponse à cette question, Le sujet traité dans les Soirées de Saint-Pétersbourg n’est pas sans rapport avec le premier. Dans le Pape, la pensée mise en lumière par le comte de Maistre est que Dieu a institué dans le monde un pouvoir par lequel tous les autres pouvoirs sont consacrés, maintenus et au besoin contenus323. Dans les Soirées, le philosophe a pour objet d’expliquer par quels moyens Dieu gouverne le monde moral. La vraie condition de l’homme sur la terre, ses rapports avec Dieu, l’énigme du bien et du mal, le libre arbitre et la puissance divine conciliés, J. de Maistre aborde tous ces hauts problèmes avec l’intrépidité ordinaire de son esprit qui ne dissimule aucune objection et ne recule devant aucune conséquence. Un esprit mesuré, M. Damiron, a bien rendu, il nous semble, l’impression de cette lecture : « On n’aime pas le ton d’amertume, peut-être aussi de suffisance, avec lequel il attaque à tous propos les plus grands écrivains ; on n’approuve pas son parti pris d’être toujours affirmatif et touchant. Mais il a une facilité de parole, une netteté d’expression, une certaine verve logique, qui charment et entraînent les lecteurs. On oublie ses boutades pour ses traits, ses plaisanteries pour ses vues, son dogmatisme intolérant pour sa raison et son esprit. » Le comte de Maistre, en effet, est de ces écrivains qui font penser. Cet air même de défi qu’il porte dans la discussion réveille et excite324. Dût-on lui résister souvent, ce mouvement de l’esprit qu’il provoque, et qu’il soutient, serait encore loin d’être sans profit325.

Une nuit d’été à Saint-Pétersbourg. §

Au mois de juillet 1809, à la fin d’une journée des plus chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe, avec le conseiller privé de T*, membre du Sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B*, jeune Français que les orages de la révolution de son pays et une foule d’événements bizarres avaient poussé dans cette capitale326. L’estime réciproque, la conformité des goûts, et quelques relations précieuses de services et d’hospitalité, avaient formé entre nous une liaison intime. L’un et l’autre m’accompagnaient ce jour-là jusqu’à ma maison de campagne, où je passais l’été. Quoique située dans l’enceinte de la ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu’il soit permis de l’appeler campagne et même solitude : car il s’en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments.

Il était à peu près neuf heures du soir ; le soleil se couchait par un temps superbe ; le faible vent qui nous poussait expira dans la barque, que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame ; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.

Rien n’est plus rare, mais rien plus enchanteur qu’une belle nuit d’été à. Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l’hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier ; soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l’occident, et ne laisse après lui qu’un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l’horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l’idée d’un vaste incendie.

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés, qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins bords au sein d’une cité magnifique : ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu’elle embrasse, et dans toute l’étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n’est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l’imitation.

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l’eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l’ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l’univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent sur la Néva avec des bosquets d’orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l’ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s’empare des richesses qu’on lui présente, et jette l’or, sans compter, à l’avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d’élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux, Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

La statue équestre de Pierre Ier s’élève sur le bord de la Néva, à l’une des extrémités de l’immense place d’Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation créée par le génie du fondateur. Tout ce que l’oreille entend, tout ce que l’œil contemple sur ce superbe théâtre, n’existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d’un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées, d’où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité, qui se presse autour de l’auguste effigie : on regarde, et l’on ne sait si cette main de bronze protège ou menace327.

A mesure que notre chaloupe s’éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s’éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l’horizon ; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu’on ne saurait peindre, et que je n’ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s’entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.

Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans la vie où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu ; si une femme, des enfants, des frères, séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes hospitaliers328.

Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Premier Entretien.

Deux caractères de l’esprit français329. §

Deux caractères particuliers vous distinguent de tous les peuples du monde : l’esprit d’association et celui de prosélytisme. Les idées chez vous sont toutes nationales et toutes passionnées. Il me semble qu’un prophète, d’un seul trait de son fier pinceau, vous a peints d’après nature, il y a vingt-cinq siècles, lorsqu’il a dit : « Chaque parole de ce peuple est une conjuration330. » L’étincelle électrique, parcourant, comme la foudre dont elle dérive, une masse d’hommes en communication, représente faiblement l’invasion instantanée, j’ai presque dit fulminante, d’un goût, d’un système, d’une passion parmi les Français, qui ne peuvent vivre isolés. An moins, si vous n’agissiez que sur vous-mêmes, on vous laisserait faire ; mais le penchant, le besoin, la fureur d’agir sur les autres, est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vous-mêmes. Chaque peuple a sa mission : telle est la vôtre. La moindre opinion que vous lancez sur l’Europe est un bélier poussé par trente millions d’hommes. Toujours affamés de succès et d’influence, on dirait que vous ne vivez que pour contenter ce besoin ; et comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l’accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoiqu’elles aient ébranlé l’univers. L’empire de cette langue ne tient point à ses formes actuelles : il est aussi ancien que la langue même ; et déjà dans le treizième siècle, un Italien écrivait en français l’histoire de sa patrie, « parce que la langue française courait parmi le monde, et était la plus dilettable à lire et à oïr que nulle autre331. » Il y a mille traits de ce genre. Je me souviens d’avoir lu jadis une lettre du fameux architecte Christophe Wren, où il examine les dimensions qu’on doit donner à une église. Il les déterminait uniquement par l’étendue de la voix humaine ; ce qui devait être ainsi, la prédication étant devenue la partie principale du culte, et presque tout le culte dans les temples qui ont vu cesser le sacrifice. Il fixe donc les bornes, au-delà desquelles la voix, pour toute oreille anglaise, n’est plus que du bruit ; « mais, dit-il encore, un orateur français se ferait entendre de plus loin, sa prononciation étant plus distincte et plus ferme. » Ce que Wren a dit de la parole orale me semble encore bien plus vrai de cette parole bien autrement pénétrante qui retentit dans les livres. Toujours celle du français est entendue de plus loin : car le style est un accent. Puisse cette force mystérieuse, mal expliquée jusqu’ici, et non moins puissante pour le bien que pour le mal, devenir bientôt l’organe d’un prosélytisme salutaire, capable de consoler l’humanité de tous les maux que vous lui avez faits332 !

Ibid., Sixième Entretien.

Le gouvernement de Dieu dans les choses humaines. §

Il faut avoir le courage de l’avouer : longtemps nous n’avons point compris la Révolution dont nous sommes les témoins ; longtemps nous l’avons prise pour un événement. Nous étions dans l’erreur : c’est une époque333 ; et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde ! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans l’histoire les grandes révolutions, les guerres générales, les fièvres de l’opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires, et les funérailles des nations ! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d’intervalles aux convulsions d’une nature condamnée et souffrante ! Fuyons ! Mais où fuir ? Ne sommes-nous pas attachés par tous les liens de l’amour et du devoir ? Souffrons plutôt, souffrons avec une résignation réfléchie ; si nous savons unir notre raison à la raison éternelle, au lieu de n’être que des patients, nous serons au moins des victimes.

Certainement ce chaos finira, et probablement par des moyens tout à fait imprévus. Peut-être même pourrait-on déjà, sans témérité, indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent décrétés. Mais par combien de malheurs la génération présente achètera-t-elle le calme pour elle ou pour celle qui la suivra ? C’est ce qu’il n’est pas possible de prévoir. En attendant, rien ne nous empêche de contempler déjà un spectacle frappant : celui de la foule des grands coupables immolés les uns par les autres avec une précision vraiment surnaturelle. Je sens que la raison humaine frémit à la vue de ces flots de sang innocent, qui se mêlent à celui des coupables. Les maux de tout genre qui nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles, qui disent que tout est bien, et qui refusent de voir dans tout cet univers un état violent, absolument contre nature, dans toute l’énergie du terme. Pour nous, contentons-nous de savoir que tout a sa raison, que nous connaîtrons un jour. Ne nous fatiguons pas à savoir les pourquoi, même lorsqu’il serait possible de les entrevoir. La nature des êtres, les opérations de l’intelligence et les bornes des possibles nous sont inconnues. Au lieu de nous dépiter follement contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux vérités pratiques. Songeons que l’épithète de très bon est nécessairement attachée à celle de très grand, et c’est assez pour nous. Nous comprendrons que, sous l’empire de l’être qui réunit ces deux qualités, tous les maux dont nous sommes les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de justice, ou des moyens de régénération également nécessaires. N’est-ce pas lui qui a dit, par la bouche d’un de ses envoyés : « Je vous aime d’un amour éternel. » (Jérémie). Cette parole doit nous servir de solution générale pour toutes les énigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance. Attachés à un point de l’espace et du temps, nous avons la manie de rapporter tout à ce point : nous sommes tout à la fois ridicules et coupables.

Discours à la marquise de Costa334 (1794).

Conseils paternels.
À mademoiselle Adele de Maistre. §

Saint-Pétersbourg, 13 octobre 1803.

Je me figure aisément la joie que tu as goûtée lorsque la porte de ta cage s’est ouverte335, et que tu t’es trouvée de nouveau assise à cette table où il ne manque qu’une personne, mais je t’avoue, mon très cher enfant, que je n’ai nullement été ennuyé de tes ennuis, et que rien au monde ne m’a été plus agréable que d’apprendre que tu avais su dévorer en silence tes petites seccatures336, et te faire aimer de tes saintes geôlières. Ce monde-ci, ma chère Adèle, est une gêne perpétuelle ; et qui ne sait s’ennuyer ne sait rien. J’espère que tout ira bien, et que tu ne cesseras de croître en grâce, en science et en sagesse, afin d’être agréable à nos yeux (c’est le style de saint Paul), et que je puisse t’embrasser avec une joie ineffable au jour de la consolation, qui arrivera bien tôt ou tard. Amen.

Pour mon fils. — Et mon cher petit Rodolphe, où est-il ? Qu’il vienne aussi prendre son mot. Tu ne peux pas me donner une plus douce assurance, mon cher ami, que celle de ta constante tendresse ; quoique ce soit un discours inutile, cependant je l’entends toujours avec un nouveau plaisir. Ce qui ne m’en fait pas moins, c’est d’apprendre que tu es le bon ami de ta mère, et son premier ministre au département des affaires internes. C’est là le premier devoir, mon cher enfant : car il faut que tu sois son mari pendant que je n’y suis pas, et que tu me la rendes gaie et bien portante. Ce que tu me dis de Chambéry m’a serré le cœur337 ; je suis cependant bien aise que tu aies vu par toi-même l’effet inévitable d’un système dont nous avons eu le bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur lequel nous n’avons point permis au diable de barbouiller, de façon que les anges ont pleine liberté d’y écrire tout ce qu’ils voudront, pourvu que tu les laisses faire. Je te recommande l’application par-dessus tout. Si tu m’aimes, si tu aimes ta mère et tes sœurs, il faut que tu aimes ta table, l’un ne peut pas aller sans l’autre. Je puis attacher ta fortune à la mienne, si tu aimes le travail ; autrement tout est perdu.

Lettres.

Regrets d’absence.
A M. le chevalier de Maistre. §

Saint-Pétersbourg, 14 février 1805.

Frère Nicolas, je commençais à croire que tu me méprisais, et je tenais déjà la plume pour t’en demander raison, lorsque voilà la gente épître à l’ami Xavier338 qui nous a fait un plaisir infini, en nous prouvant que tu ne nous avais point retiré tes bontés. Sur tous ces nous, tu vas dire : « Est-ce que vous êtes ensemble, messieurs mes frères ? » Nous l’étions, mon cher ami, lorsque ta lettre est arrivée. Un beau matin que je songeais creux dans mon lit, j’entends ouvrir ma porte avant que la sonnette eût donné le signal. Surpris de cette violation de l’étiquette, je crie : « Qu’est-ce que c’est donc que cela ? » C’est ton frère, me répond Xavier, en ouvrant mes rideaux. Comme l’heure des apparitions était passée depuis longtemps, je n’eus pas le moindre doute sur la réalité de l’aventure. Je te laisse à penser si nous nous sommes gaudis ensemble. Cette réunion, au reste, n’a pas été de longue durée. Il était venu avec un jeune chambellan qui a ses affaires à Pétersbourg et sa femme à Moscou. Les projets n’ayant pu s’exécuter ici, le contrepoids de Moscou l’a entraîné au bout de seize jours bien comptés ; et mon frère, qui lui avait promis de ne pas l’abandonner, a dû repartir aussi. — Il a donc fait quatre cents lieues pour passer seize jours avec moi. Cela s’appelle en Russie une course. Je commence à m’y habituer. Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à Sonaz, si je trouvais du temps, de l’argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire une course à Tobolsk339, voire au Kamtchatka340. Peu à peu je me suis mis à mépriser la terre ; elle n’a que neuf mille lieues de tour. Fi donc ! c’est une orange.

Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu’il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil ; et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m’est cher, en face d’un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tête appuyée sur un antre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel !) que de petits hommes et de petites choses, je me disais : « Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici comme une huître attachée à son rocher ? » Alors je souffrais beaucoup : j’avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l’énorme poids du rien ; mais aussi quelle compensation ! Je n’avais qu’à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul ; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d’en être séparé.

Ibid.

Joubert.
(1754-1824.) §

Joubert naquit en 1754 à Montignac, dans le Périgord, et mourut en 1824. Venu à Paris en 1778, à l’âge de vingt-quatre ans, il fréquenta la société des hommes de lettres et connut particulièrement Diderot, dont il reçut l’éveil en fait d’art et de littérature. Mais ses vrais maîtres furent les anciens, surtout les Grecs. « Il me semble, disait-il, beaucoup plus difficile d’être un moderne que d’être un ancien. » Joubert entendait parler ici du goût et non des sentiments. Et personne, en effet, n’a mieux senti, sous le rapport du goût, le génie grec, son naturel, sa sobriété, les ressources qu’il possède pour fixer les nuances les plus légères de la pensée, son attention, en ne forçant pas la langue, à ne pas dépasser les impressions qu’il veut produire. On comprend que l’un des premiers il ait applaudi à la renaissance littéraire, inaugurée avec éclat par Chateaubriand, et qui avait précisément pour caractère d’avoir retrouvé quelque chose de la beauté antique dans l’expression même des idées et des sentiments modernes. Joubert eut une influence sérieuse sur Chateaubriand. Quand celui-ci composait le Génie du Christianisme, il lui donna (on en jugera tout à l’heure) des conseils fins et discrets. Il aida la fleur, si l’on peut dire, à s’épanouir tout entière.

Sans ambition personnelle, d’une santé fragile qui l’écartait du monde, comme elle lui interdisait les efforts d’un travail prolongé, timide d’ailleurs, éprouvant le besoin de l’indulgence, « l’esprit et le caractère frileux, » dit-il de lui-même, Joubert n’était pas né pour les œuvres de longue haleine et de bruyante publicité. Il appartient à la famille de ces esprits délicats, exigeants, chez lesquels le souci et la recherche de la perfection sont un obstacle à la fécondité.

Il en avait très nettement conscience, et c’est lui-même, dans ses Pensées, qui nous offre les traits par lesquels on pourrait encore le mieux définir et peindre. « S’il est un homme, dit-il, tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi341. »

Les Maximes et les Pensées sont la vocation de ces esprits de la race de La Rochefoucauld et de La Bruyère. Affranchis des transitions « qui leur manquent ou les ennuient trop, » ils peuvent suivre leur goût, et s’appliquer au travail délicat que demande l’idée dont ils veulent amener l’expression à son point parfait. Avec quelques lettres d’un ton élevé, Joubert nous a laissé une série de pensées, où il a atteint son but : « être ingénieux et sensé, » et ces pages trop rares ont suffi cependant pour lui assurer une place parmi les écrivains les plus distingués de notre siècle342.

Les quatre principaux écrivains du dix-huitième siècle343. §

Montesquieu avait les formes propres à s’exprimer en peu de mots ; il savait faire dire aux petites phrases de grandes choses344.

Voltaire, esprit habile, adroit, faisant tout ce qu’il voulait, le faisant bien, le faisant vite, mais incapable de se maintenir dans l’excellent. Il avait le talent de la plaisanterie, mais il n’en avait pas la science ; il ne sut jamais de quelles choses il faut rire, et de quelles il ne faut pas. C’est un écrivain dont on doit éviter avec soin l’extrême élégance, ou l’on ne pensera jamais rien de sérieux. A la fois actif et brillant, il occupait la région placée entre la folie et le bon sens, et il allait perpétuellement de l’un à l’antre. Il avait beaucoup de ce bon sens qui sert à la satire, c’est-à-dire une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société ; mais il n’en cherchait point le remède. On eût dit qu’ils n’existaient que pour sa bile on sa bonne humeur : car il en riait ou s’en irritait, sans s’arrêter jamais à les plaindre345.

Donner de l’importance, du sérieux, de la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ce que J. J. Rousseau a tenté. Lisez ses livres : la basse envie y parle avec orgueil ; l’orgueil s’y donne hardiment pour une vertu ; la paresse y prend l’attitude d’une occupation philosophique, et la grossière gourmandise y est fière de ses appétits. Il n’y a point d’écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend de lui à être mécontent de tout, hors de soi-même.

Buffon a du génie pour l’ensemble, et de l’esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.

Pensées, Titre XXIV.

Conseils envoyés à Chateaubriand à propos du Génie du Christianisme346. §

…..Dites à M. de Chateaubriand qu’il en fait trop ; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c’est plus de son génie que de son savoir qu’on est curieux ; que c’est de la beauté, et non pas de la vérité, qu’on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune ; qu’enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J’avouerai, à la suite de ce blasphème, qu’il ne doit rien dire, lui, qu’il ne croie la vérité ; que, pour le croire, il faut qu’il se le prouve, et que, pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser. Mais, hors de là, qu’il se souvienne bien que toute étude lui est inutile ; qu’il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu’il se prescrive une règle imposée à tout écrivain, par la nécessité de plaire et d’être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu’à tout autre, par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d’office, devraient observer jusqu’à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu’on soit un charlatan, et qu’on use en rien d’artifice ; mais je veux qu’on observe l’art. L’art est de cacher l’art.

Notre ami n’est point un tuyau, comme tant d’autres ; c’est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui347. Ses citations sont, pour la plupart, des maladresses ; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu’à l’Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique, pour lire quelque pièce justificative à l’appui de chaque air ? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble pas aux autres prosateurs : par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu’il fasse son métier : qu’il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n’ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu’à rompre le charme et à mettre en fuite le prestige. Ses in-folio me font trembler348. Recommandez-lui, je vous prie, d’en faire ce qu’il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d’en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale ; il citait aux persuadés.

Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; à respirer avec quelque plaisir l’encens qu’il offre au Ciel ; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu’on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l’œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l’homme une fois, elle s’en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n’entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd’hui aux hommes l’envie d’y revenir. C’est à quoi il faut se borner : c’est ce que M. de Chateaubriand peut faire. Mais qu’il écarte la contrainte ; qu’il renonce aux autorités que l’on ne veut plus reconnaître ; qu’il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l’auteur.

Il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde, a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d’agir selon son instinct. Qu’il file la soie de son sein ; qu’il pétrisse son propre miel ; qu’il chante son propre ramage ; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu’a-t-il besoin d’appeler là tant de ressources étrangères ?

Correspondance (1801).

Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand349. §

L’ouvrage de M. Bernardin de Saint-Pierre ressemble à une statue de marbre blanc, celui de M. de Chateaubriand à une statue de bronze fondue par Lysippe. Le style du premier est plus poli, celui du second plus coloré. Chateaubriand prend pour matière le ciel, la terre et les enfers ; Saint-Pierre choisit une terre bien éclairée. Le style de l’un a l’air plus frais et plus jeune ; celui de l’autre a l’air plus ancien : il a l’air d’être de tous les temps. Saint-Pierre semble choisir ce qu’il y a de plus pur et de plus riche dans la langue ; Chateaubriand prend partout, même dans les littératures vicieuses ; mais il opère une vraie transmutation, et son style ressemble à ce fameux métal qui, dans l’incendie de Corinthe, s’était formé du mélange de tous les autres métaux. L’un a une unité variée, l’autre a une riche variété350.

Il y a un reproche à faire à tous les deux. M. de Saint-Pierre a donné à la matière une beauté qui ne lui appartient pas ; Chateaubriand a donné aux passions une innocence qu’elles n’ont pas, ou qu’elles n’ont qu’une fois. Dans Atala, les passions sont couvertes de longs voiles blancs.

Saint-Pierre n’a qu’une ligne de beauté qui tourne et revient indéfiniment sur elle-même, et se perd dans les plus gracieux contours ; Chateaubriand emploie toutes les lignes, même les défectueuses, dont il fait servir les brisures à la vérité des détails et à la pompe des ensembles.

Chateaubriand produit avec le feu ; il fond toutes ses pensées au feu du ciel. Bernardin écrit au clair de lune, Chateaubriand au soleil.

Pensées diverses. §

On ne peut parler contre le christianisme sans colère, ni parler de lui sans amour.

L’incrédulité n’est qu’une manière d’être de l’esprit ; mais l’impiété est un véritable vice du cœur. Il entre dans ce sentiment de l’horreur pour ce qui est divin, du dédain pour les hommes, et du mépris pour l’aimable simplicité.

Il n’y a de beau que Dieu ; et, après Dieu, ce qu’il y a de plus beau, c’est l’âme ; et après l’âme, la pensée ; et après la pensée, la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau351.

Toutes les passions cherchent ce qui les nourrit : la peur aime l’idée du danger.

Chaque année il se fait en nous un nœud, comme dans les arbres : quelque branche d’intelligence se développe, ou se couronne et durcit352.

Il faut porter son velours en dedans, c’est-à-dire montrer son affabilité de préférence à ceux avec qui l’on vit chez soi.

On peut convaincre les autres par ses propres raisons ; mais on ne les persuade que par les leurs.

La politesse est la fleur de l’humanité. Qui n’est pas assez poli, n’est pas assez humain.

Si les sensations sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle353.

Nos pères jugeaient des livres par leur goût, par leur conscience et leur raison ; nous en jugeons par les émotions qu’ils nous causent. Ce livre peut-il nuire ou peut-il servir ? est-il propre à perfectionner les esprits ou à les corrompre ? fera-t-il du bien ou du mal ? Grandes questions que se faisaient nos devanciers ! Nous demandons : fera-t-il plaisir354 ?

On enrichit les langues en les fouillant355. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs.

Les mots, comme les verres, obscurcissent tout ce qu’ils n’aident pas à mieux voir.

Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéras dont la musique empêche d’entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit, et le fait se mentir à lui-même, comme il entraîne celui qui lit, et le dispose à se laisser tromper.

Dans le style, le substantif est de nature et de nécessité, l’épithète de réflexion et d’ornement. Il y a, dans l’emploi de l’un, quelque chose de sobre et de suffisant, et dans l’usage fréquent de l’autre, de la pompe, de l’ambition et du superflu. La simplicité, même celle qui est ornée, disparaît, si les épithètes ne sont pas rares et clairsemées. Les écrivains qui en font abus n’ont rien on ne montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouve chez eux que de l’éclat ; aucune nature ne s’y rencontre dans sa propre sincérité356.

Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu’on n’en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.

Ces fiers Romains avaient une oreille dure, et qu’il fallait caresser longtemps pour les disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu’on trouve même dans leurs plus sages historiens. Les Grecs, au contraire, étaient doués d’organes parfaits, faciles à mettre en jeu, et qu’il ne fallait qu’atteindre pour les émouvoir : aussi la plus simple parure suffisait à une pensée élégante pour leur plaire, et la vérité pure les satisfaisait dans les descriptions. Ils observaient surtout la maxime : Rien de trop. Beaucoup de choix et de netteté dans les pensées ; des paroles assorties et belles de leur propre harmonie ; enfin la sobriété nécessaire pour que rien ne retardât une impression, forment le caractère de leur bonne littérature357.

Mme de Staël.
(1766-1817.) §

Avec Chateaubriand et Mme de Staël commence une nouvelle époque littéraire, qui, des dernières années du dix-huitième siècle, s’étend jusqu’à la chute de l’Empire, en 1815. Pour en déterminer le caractère, moins que jamais il conviendrait de séparer l’histoire des lettres de celle des faits et des idées. La littérature du Consulat et de l’Empire réfléchira, en effet, l’état de la société elle-même, telle qu’elle est sortie du dix-huitième siècle et de la Révolution. Sous la surface apaisée en apparence, la lutte des idées continue. Les uns veulent garder, les autres rejeter tout entier l’héritage du siècle précédent. De quel côté se tournera la nation ? Qui écoutera-t-elle ? ceux qui voudraient la ramener à l’ancien régime ou ceux qui pensent que le triomphe de l’esprit moderne implique la ruine complète et sans réserves de toutes les traditions du passé ?

Ces mouvements divers et opposés se retrouveront dans la littérature de l’époque nouvelle où nous entrons. Certaines écoles du dix-huitième siècle se prolongent ; mais la vie est ailleurs, parce que, à leur manière, elles regardent exclusivement ce qui est déjà le passé. Le parti contraire, celui des Bonald et des Joseph de Maistre, n’aura pas non plus sur la société une action réelle et profonde, parce qu’il blessera trop souvent par ses violences de doctrine. Un esprit nouveau s’est fait jour, esprit de conciliation et de justice, qui ne s’estime obligé ni de retourner au passé ni de le calomnier.

La mission du dix-neuvième siècle, et qui suffirait à sa gloire, s’il parvenait à la remplir, ne serait-elle pas de trouver entre tant d’éléments opposés le point d’accord et d’équilibre qui assure à la société moderne son progrès régulier ? De nobles esprits l’ont pensé, et, pendant que Me de Staël prédit et justifie la renaissance du sentiment religieux358, on entendra Chateaubriand proclamer que la Révolution a retrempé et fortifié les âmes359. Me de Staël et Chateaubriand ne sont pas seulement supérieurs par l’éclat du talent : ils représentent une génération nouvelle, ils en expriment les besoins et les aspirations ; s’ils ne créent pas, ils secondent le mouvement des consciences qui reviennent au christianisme, et, en même temps, dégageant des principes de 1789 leurs conclusions naturelles, ils préparent les institutions parlementaires qui, après la dictature de Napoléon, deviendront dans notre pays les formes et les garanties de sa liberté politique.

Anne-Louise-Germaine Necker, fille du ministre de Louis XVI, naquit à Paris en 1766. Dès son enfance, elle fit pressentir une riche et forte intelligence. A quinze ans, elle lisait Montesquieu et étonnait par la fermeté de son esprit et les brillantes saillies de sa conversation les hommes distingués qui se pressaient dans le salon de son père. En 1786, elle épousa le baron de Staël-Holstein, que Gustave III, pour faciliter cette union, nomma ambassadeur de Suède à la cour de France. Elle a raconté elle-même dans quelle disposition d’esprit, à la fois curieuse et enthousiaste, l’avait trouvée la Révolution française ; mais si elle s’associa avec passion au mouvement des idées nouvelles, elle protesta contre les crimes de 1793 et honora sa plume par une éloquente défense de Marie-Antoinette. Mme de Staël publia, dans les années qui suivirent, deux ouvrages importants. Dans le premier cependant, intitulé : De l’Influence des Passions sur le bonheur des individus et des nations (1796), elle ne paraît pas encore assez affranchie de l’école sensualiste du dix-huitième siècle. En 1801, parut la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Le but de Mme de Staël était de montrer que tout ce qui profite à la liberté politique d’un peuple profite au talent. On comprend qu’une telle idée n’était pas faite pour plaire au pouvoir nouveau. Exilée en 1802, Mme de Staël se retira à Coppet, sur les bords du lac de Genève, et son salon, où se rencontraient les hommes illustres de tous les pays, devint un centre de vive opposition contre l’Empire et d’un actif échange d’idées littéraires et philosophiques.

Un voyage qu’elle fit en Italie (1804) lui inspira le roman de Corinne. Cette œuvre de Mme de Staël, où, à certains égards, elle traçait avec complaisance sa propre image, obtint un grand succès. « On y retrouve, dit Villemain, ce caractère de son génie, d’exceller surtout dans la peinture du monde et du cœur humain, de sentir et d’exprimer la vie sociale, mieux encore que le spectacle de la nature et des arts. » Mais un autre ouvrage, qui devait ajouter encore à l’éclat de sa réputation, occupait déjà la pensée de Mme de Staël. Elle s’était, par plusieurs voyages, préparée à écrire l’Allemagne, qui parut en 1810, et dont la première édition fut saisie et détruite par la police impériale. Ce livre, le chef-d’œuvre de Mme de Staël, initiait la France à un monde nouveau, qu’elle connaissait mal et dédaignait. La curiosité du dix-huitième siècle n’avait guère passé les frontières360. On n’a pas eu tout à fait tort de reprocher à Mme de Staël d’avoir idéalisé les Allemands, et ceux-ci ne l’ont peut-être pas appelée sans quelque ironie la bonne Dame (die gute Frau). Malgré cette réserve, ce qui assure au livre de l’Allemagne un succès mérité et durable, c’est qu’il marqua l’avènement de la critique nouvelle, agrandie par l’étude comparée des sociétés et des littératures étrangères, échauffée par l’admiration désintéressée du beau, sous les formes les plus diverses que lui donne le génie des peuples. Rentrée à Paris en 1815, Mme de Staël occupa ses dernières années à écrire ses Considérations sur la Révolution française, qui ne parurent qu’un an après sa mort (1818). Elle y juge avec fermeté les évé-nements dont elle avait été le témoin, et les déceptions mêmes qui l’avaient atteinte n’ébranlent pas son invincible croyance aux progrès de la raison humaine361.

Saint-Pierre de Rome. §

Corinne, après la mort de son père, retourne dans sa patrie, en Italie. Au nombre dès admirateurs de sa beauté et de son génie poétique, elle eut bientôt distingué Oswald, lord Nelvil, pair d’Écosse. Touchée d’un hommage aussi enthousiaste que respectueux, elle lui propose de visiter ensemble les principaux monuments de Rome. Ils arrivent sous le portique de Saint-Pierre.

« Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil, comme il était déjà sous le portique de l’église ; arrêtez-vous, avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple : votre cœur ne bat-il pas à l’approche de ce sanctuaire ? et ne ressentez-vous pas, au moment d’entrer, tout ce que ferait éprouver l’attente d’un événement solennel ? » Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour laisser passer lord Nelvil. Il marchait lentement à côté de Corinne ; l’un et l’autre se taisaient. Là, tout commande le silence : le moindre bruit retentit si loin, qu’aucune parole ne semble digne d’être ainsi répétée dans une demeure presque éternelle ! La prière seule, l’accent du malheur, de quelque faible voix qu’il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard, dont les pas tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l’on sent que l’homme est imposant par cette infirmité même de sa nature, qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de l’homme sur la terre.

Corinne interrompit la rêverie d’Oswald, et lui dit : « Vous avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne ; vous avez dû remarquer qu’elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux : le nôtre parle à l’imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon : Je la placerai dans les airs362. Et, en effet, Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du christianisme dans l’effet que produit sur l’imagination l’intérieur de cet édifice. Je vais m’y promener souvent, pour rendre à mon âme la sérénité qu’elle perd quelquefois. La vue d’un tel monument est comme une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien quand vous vous en approchez ; et certainement il faut mettre an nombre des titres de notre nation à la gloire la patience, le courage et le désintéressement des chefs de l’Église, qui ont consacré cent cinquante années, tant d’argent et tant de travaux à l’achèvement d’un édifice dont ceux qui l’élevaient ne pouvaient se flatter de jouir. C’est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à une nation d’un monument qui est l’emblème de tant d’idées nobles et généreuses. — Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur, l’imagination et l’invention sont pleines de génie ; mais la dignité de l’homme même, comment y est-elle défendue ? Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements d’Italie ! et quoiqu’ils soient si faibles, combien ils asservissent les esprits ! — D’autres peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins l’imagination qui fait rêver une autre destinée :

Servi siam, si, ma servi ognor frementi.

Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants, dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d’âme dans nos beaux-arts, que peut-être un jour notre caractère égalera notre génie.

« Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux, ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d’œuvre de nos grands maîtres. Je n’examine jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n’aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l’impression de l’ensemble. Mais qu’est-ce donc qu’un monument où les chefs-d’œuvre de l’esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements superflus ! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps perpétuel, que l’atmosphère du dehors n’altère jamais. Une église souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple ; les papes et plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis : Christine, après son abdication ; les Stuarts, depuis que leur dynastie est renversée. Rome depuis longtemps est l’asile des exilés du monde ; Rome elle-même n’est-elle pas détrônée ! son aspect console les rois dépouillés comme elle :

Cadono le città, cadono i regni
E l’uom, d’esser mortal par che si sdegni !363

« Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l’autel, au milieu de la coupole : vous apercevrez à travers les grilles de fer l’église des morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant même d’en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au-delà d’une certaine proportion cause à l’homme, à la créature bornée, un invincible effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l’inconnu ; mais nous avons, pour ainsi dire, pratiqué notre obscurité habituelle364, tandis que de nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos facultés.

« Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de Jupiter, dont on a fait un saint Pierre, en lui mettant une auréole sur la tète. L’expression générale de ce temple caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes : un fond de tristesse dans les idées, mais dans l’application la mollesse et la vivacité du Midi ; des intentions sévères, mais des interprétations très douces ; la théologie chrétienne, et les images du paganisme ; enfin la réunion la plus admirable de l’éclat et de la majesté que l’homme peut donner à son culte envers la Divinité.

« Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce n’est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux ; mais la pensée est détournée de la contemplation d’un cercueil par les chefs-d’œuvre du génie. Ils rappellent l’immortalité sur l’autel même de la mort ; et l’imagination, animée par l’admiration qu’ils inspirent, ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables gardiens des sépulcres. — Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort ; et même, avant que nous fussions éclairés par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian, ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir ; je ne sais si je désirerais que votre beau ciel me fît ce genre de bien. — Ne croyez pas cependant, reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole. Il n’y a que la vanité qui rende frivole ; l’indolence peut mettre quelques intervalles de sommeil ou d’oubli dans la vie, mais elle n’use ni ne flétrit le cœur ; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles des âmes habituellement actives. »

En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s’approchaient de la porte de l’église. « Encore un dernier coup d’œil vers ce sanctuaire immense, dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l’homme est peu de chose en présence de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que son emblème matériel ! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels peuvent donner à leurs œuvres, tandis qu’eux-mêmes ils passent si rapidement, et ne se survivent que par le génie. Ce temple est une image de l’infini ; il n’y a point de terme aux sentiments qu’il fait naître, aux idées qu’il retrace, à l’immense quantité d’années qu’il rappelle à la réflexion, soit dans le passé, soit dans l’avenir ; et quand on sort de son enceinte, il semble qu’on passe des pensées célestes aux intérêts du monde, et de l’éternité religieuse à l’air léger du temps. »

Corinne fît remarquer à lord Nelvil, lorsqu’ils furent hors de l’église, que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses d’Ovide. « On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent toujours à l’âme une impression religieuse, et nous faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d’œuvre que les autres cultes ont inspirés. » Oswald sourit à cette explication. « Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans les sentiments des nations dont l’imagination est très vive. »

Corinne, ch. III.

Gœthe. §

Gœthe pourrait représenter la littérature allemande tout entière ; non qu’il n’y ait d’autres écrivains supérieurs à lui sous quelques rapports, mais seul il réunit tout ce qui distingue l’esprit allemand, et nul n’est aussi remarquable par un genre d’imagination dont les Italiens, les Anglais ni les Français ne peuvent réclamer aucune part.

Gœthe ayant écrit dans tous les genres, l’examen de ses ouvrages remplira la plus grande partie des chapitres suivants365 ; mais la connaissance personnelle de l’homme qui a le plus influé sur la littérature de son pays sert, ce me semble, à mieux comprendre cette littérature.

Gœthe est un homme d’un esprit prodigieux en conversation ; et l’on a beau dire, l’esprit doit savoir causer. On peut présenter quelques exemples d’hommes de génie taciturnes : la timidité, le malheur, le dédain ou l’ennui en sont souvent la cause ; mais, en général, l’étendue des idées et la chaleur de l’âme doivent inspirer le besoin de se communiquer aux autres : et ces hommes, qui ne veulent pas être jugés par ce qu’ils disent, pourraient bien ne pas mériter plus d’intérêt pour ce qu’ils pensent366. Quand on sait faire parler Gœthe, il est admirable ; son éloquence est nourrie de pensées ; sa plaisanterie est en même temps pleine de grâce et de philosophie ; son imagination est frappée par les objets extérieurs, comme l’était celle des artistes chez les anciens ; et néanmoins sa raison n’a que trop la maturité de notre temps. Rien ne trouble la force de sa tête ; et les inconvénients même de son caractère, l’humeur, l’embarras, la contrainte, passent comme des nuages au bas de la montagne sur le sommet de laquelle son génie est placé.

Ce qu’on nous raconte de l’entretien de Diderot pourrait donner quelque idée de celui de Gœthe ; mais, si l’on en juge par les écrits de Diderot, la distance doit être infinie entre ces deux hommes. Diderot est sous le joug de son esprit ; Gœthe domine même son talent. Diderot est affecté, à force de vouloir faire effet ; on aperçoit le dédain du succès dans Gœthe, à un degré qui plaît singulièrement, alors même qu’on s’impatiente de sa négligence. Diderot a besoin de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent ; Gœthe serait plus volontiers amer que doucereux ; mais ce qu’il est avant tout, c’est naturel ; et sans cette qualité, en effet, qu’y a-t-il dans un homme qui puisse en intéresser un autre ?

Gœthe n’a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira Werther ; mais la chaleur de ses pensées suffit encore pour tout animer. On dirait qu’il n’est pas atteint par la vie, et qu’il la décrit seulement en peintre : il attache plus de prix maintenant aux tableaux qu’il nous présente qu’aux émotions qu’il éprouve ; le temps l’a rendu spectateur. Quand il avait encore une part active dans les scènes des passions, quand il souffrait lui-même par le cœur, ses écrits produisaient une impression plus vive.

Comme on se fait toujours la poétique de son talent, Gœthe soutient à présent qu’il faut que l’auteur soit calme, alors même qu’il compose un ouvrage passionné, et que l’artiste doit conserver son sang-froid pour agir plus fortement sur l’imagination de ses lecteurs367 : peut-être n’aurait-il pas eu cette opinion dans sa première jeunesse ; peut-être alors était-il possédé par son génie, au lieu d’en être le maître ; peut-être sentait-il alors que le sublime et le divin étant momentanés dans le cœur de l’homme, le poète est inférieur à l’inspiration qui l’anime, et ne peut la juger sans la perdre.

Au premier moment, on s’étonne de trouver de la froideur et même quelque chose de raide à l’auteur de Werther ; mais quand on obtient de lui qu’il se mette à l’aise, le mouvement de son imagination fait disparaître en entier la gêne qu’on a d’abord sentie : c’est un homme dont l’esprit est universel, et impartial parce qu’il est universel, car il n’y a point d’indifférence dans son impartialité ; c’est une double existence, une double force, une double lumière qui éclaire à la fois dans toute chose les deux côtés de la question. Quand il s’agit de penser, rien ne l’arrête : ni son siècle, ni ses habitudes, ni ses relations ; il fait tomber à plomb son regard d’aigle sur les objets qu’il observe : s’il avait eu une carrière politique, si son âme s’était développée par les actions, son caractère serait plus décidé, plus ferme, plus patriote ; mais son esprit ne planerait pas si librement sur toutes les manières de voir : les passions ou les intérêts lui traceraient une route positive.

Gœthe se plaît, dans ses écrits comme dans ses discours, à briser les fils qu’il a tissus lui-même, à déjouer les émotions qu’il excite, à renverser les statues qu’il a fait admirer. Lorsque dans ces fictions il inspire de l’intérêt pour un caractère, bientôt il montre les inconséquences qui doivent en détacher. Il dispose du monde poétique, comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres ouvrages. S’il n’était pas un homme estimable, on aurait peur d’un genre de supériorité qui s’élève au-dessus de tout, dégrade et relève, attendrit et persifle, affirme et doute alternativement, et toujours avec le même succès368.

J’ai dit que Gœthe possédait à lui seul les traits principaux du génie allemand ; on les trouve tous en lui à un degré éminent : une grande profondeur d’idées, la grâce qui naît de l’imagination, grâce plus originale que celle que donne l’esprit de société ; enfin, une sensibilité quelquefois fantastique, mais par cela même plus faite pour intéresser des lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varier leur destinée monotone et veulent que la poésie leur tienne lieu d’événements véritables. Si Gœthe était Français, on le ferait parler du matin au soir : tous les auteurs contemporains de Diderot allaient puiser des idées dans son entretien, et lui donnaient une jouissance habituelle par l’admiration qu’il inspirait. En Allemagne, on ne sait pas dépenser son talent dans la conversation ; et si peu de gens, même parmi les plus distingués, ont l’habitude d’interroger et de répondre, que la société n’y compte pour presque rien ; mais l’influence de Gœthe n’en est pas moins extraordinaire. Il y a une foule d’hommes en Allemagne qui croiraient trouver du génie dans l’adresse d’une lettre, si c’était lui qui l’eut mise. L’admiration pour Gœthe est une espèce de confrérie, dont les mots de ralliement servent à faire connaître les adeptes les uns aux antres. Quand les étrangers veulent aussi l’admirer, ils sont rejetés avec dédain, si quelques restrictions laissent supposer qu’ils se sont permis d’examiner des ouvrages qui gagnent cependant beaucoup à l’examen. Un homme ne peut exciter un tel fanatisme sans avoir de grandes facultés pour le bien et pour le mal : car il n’y a que la puissance, dans quelque genre que ce soit, que les hommes craignent assez pour l’aimer de cette manière369.

De l’Allemagne, IIe partie, chap. vii.

Le plaisir de la conversation. §

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l’esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus : et ce qu’on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des amis mêmes qu’on y a laissés, s’applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des terres en Amérique ; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations, pour aller, disaient-ils, causer à la ville ; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer : la parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits comme la musique chez quelques peuples et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt : c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible370.

Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe à l’autre : de tout temps, ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé leurs chagrins d’une façon vive et piquante ; de tout temps, ils ont eu besoin les uns des autres, comme d’auditeurs alternatifs qui s’encourageaient mutuellement ; de tout temps, ils ont excellé dans l’art de ce qu’il faut dire, et même de ce qu’il faut taire, quand un grand intérêt l’emporte sur leur vivacité naturelle ; de tout temps, ils ont eu le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler à leur tour ; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu’il en faut pour animer l’entretien, sans lasser le frivole intérêt qu’on a d’ordinaire les uns pour les autres.

Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d’ennuyer leurs amis : ils devinent la fatigue qu’ils pourraient causer, par celle dont ils seraient susceptibles ; ils se bâtent de montrer élégamment de l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en avoir l’honneur au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître aimable conseille de prendre une expression de gaieté, quelle que soit la disposition intérieure de l’âme ; la physionomie influe par degrés sur ce qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire aux autres émousse bientôt en soi-même ce qu’on ressent.

Une femme d’esprit a dit que Paris « était le lieu du monde « où l’on pouvait le mieux se passer de bonheur371 » : c’est sous ce rapport qu’il convient si bien à la pauvre espèce humaine ; mais rien ne saurait faire qu’une ville d’Allemagne devînt Paris, ni que les Allemands pussent, sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne plus se retrouver.

Ibid., part. I, chap. xi.

Les ennemis de l’enthousiasme372. §

Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition, il vaut mieux ne l’éprouver jamais : et pourquoi donc ont-ils accepté d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer ? Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur affection ? Quelle triste économie que celle de l’âme ! elle nous a été donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble but.

Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir. Cet argument séduit un grand nombre d’hommes ; il consiste à tâcher d’exister le moins possible. Cependant il y a toujours dans la dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit sans cesse en secret : l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont revêtus des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité ; mais il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même quand les prospérités extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que la déviation de l’autre, le remords.

On accuse l’enthousiasme d’être passager : l’existence serait trop heureuse si l’on pouvait retenir des émotions si belles ; mais c’est parce qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur373 d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais quel prestige, d’accord avec le pur charme de la vérité.

Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les circonstances l’exigent ; mais s’ils sont inspirés par l’enthousiasme de leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis ! Le sol qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, la mer qui baigne les rochers, de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève autour d’eux comme un appel au combat ; chaque battement de leur cœur est une pensée d’amour et de fierté. Dieu l’a donnée, cette patrie, aux hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leurs fils. A l’approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme sans délire, hâte le cours du sang dans les veines ; chaque effort dans une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L’on n’aperçoit d’abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme : il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au dehors ; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts à le redevenir à l’aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté sainte et terrible ! Ni les blessures ni le sang même ne feront plus frémir : ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la mort, c’est une offrande an Dieu des armées ; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent alors aux résolutions les plus désespérées ; et quand le cœur est entier dans ce qu’il veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que comme un mal ; et si, de tous les sentiments, l’enthousiasme est celui qui rend le plus heureux, c’est qu’il réunit plus qu’aucun autre toutes les forces de l’âme dans le même foyer.

Ibid., IVe partie, ch. xii.

Chateaubriand.
(1768-1848.) §

François-Auguste de Chateaubriand naquit en Bretagne, à Saint-Malo, le 4 décembre 1768. Les images qui d’abord frappèrent ses yeux, l’horizon sévère des landes bretonnes, l’aspect mélancolique d’un ciel toujours brumeux, contribuèrent, avec l’austérité de l’éducation paternelle, à lui donner ce caractère de tristesse méditative et désenchantée qui fut plus tard l’une des séductions comme l’un des dangers de son génie. La mobilité d’une jeunesse moins active qu’agitée, l’impatience d’un talent qui se cherchait et ne parvenait pas à se saisir, l’inquiétude enfin d’une âme plus sensible que réellement tendre, ne pouvaient que développer ces premières dispositions. En 1791, il s’embarquait pour Baltimore, muni d’une lettre de recommandation pour Washington. A ce moment il poursuivait le projet de découvrir un passage au nord-ouest des États-Unis. D’ailleurs, il eut bientôt oublié cette pensée chimérique ; mais la vue du nouveau monde, cette nature vierge et sauvage, ce peuple libre d’hier, s’emparèrent vivement de son imagination. Au milieu de ses courses à travers l’Amérique, il apprit la fuite de Varennes. Il conçut soudain le désir de revoir la France, et, en effet, il rentrait à Paris au mois de mars 1792. Sur le conseil de M. de Malesherbes, il se décida à émigrer. Après une campagne stérile, il se retira en Angleterre. Son premier ouvrage, publié à Londres en 1797, l’ Essai sur les Révolutions, d’une misanthropie ardente et d’un scepticisme amer, ne laissait pas prévoir la révolution profonde qui se préparait dans les croyances de Chateaubriand.

Sans doute, dans le retour de Chateaubriand à la foi chrétienne il ne faut pas diminuer la part qui est due à des causes personnelles, à des besoins de raison et de cœur, au dernier adieu envoyé par une mère, mêlé de regrets et d’espérances ; mais à ces causes particulières il faut ajouter le mouvement général des esprits, dont la tendance était de revenir au christianisme, moins encore par le raisonnement que par l’imagination et le sentiment.

Le Génie du Christianisme marque ainsi une date importante dans l’histoire religieuse du dix-neuvième siècle. Il parut en 1802, l’année même où le Concordat fut promulgué, les églises rouvertes, le culte rétabli. « Ce fut presque, a dit Villemain, le son des cloches populaires retentissant après un silence de proscription. » Chateaubriand avait eu raison de suivre les conseils de Joubert.

S’il ne confondait pas l’incrédulité raisonneuse, il apprenait à la foule à connaître la religion autrement que par les sarcasmes que le dix-huitième siècle avait lancés contre elle ; il « appelait tous les enchantements de l’imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés. »

L’influence littéraire du Génie du Christianisme n’a pas été moins considérable. Vinet a bien montré quelle avait été l’étendue de cette influence sur les poètes et les historiens de notre siècle. « Ce livre, dit-il, a été, pour les poètes et pour les artistes, une riche palette, où les plus habiles n’ont pas été les moins empressés à venir tremper leur pinceau ; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès, donné l’exemple d’appliquer la couleur locale aux tableaux que l’imagination emprunte aux souvenirs de l’histoire ; il a réveillé le goût des études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de combien d’émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en histoire ; non pas qu’il soit lui-même exempt de préjugés ; non pas que sa couleur soit toujours vraie ; mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris ; la foule a, sur ses pas, remonté le courant des âges ; la nation s’est informée de ses origines : le poète a produit des historiens. »

Chateaubriand, nommé secrétaire du cardinal Fesch, oncle du premier consul et ambassadeur à Rome, échangea, bientôt après, ce poste contre celui de ministre de la République française prés du pays de Vaud (1804). A la nouvelle que le duc d’Enghien avait été fusillé, il donna sa démission et rompit définitivement avec le pouvoir. Il partit pour l’Orient en 1806. Lui-même a raconté tous les détails qui se rattachent à ce voyage, dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Les admirables peintures de l’Égypte, de la Syrie et de la Judée, les vues du désert et de la mer Morte, sont des pages qui vivront autant que la langue française. Dans les derniers mois de 1807, Chateaubriand repartait pour la France, et, à son retour, il touchait l’Afrique et l’Espagne, où il contemplait ces palais d’architecture mauresque qu’il a décrits dans le Dernier des Abencérages. Le poème des Martyrs parut en 1809. Le succès fut plus contesté. On reprocha à l’auteur d’avoir transporté dans un sujet tout chrétien les procédés de l’épopée antique ; mais, cette réserve faite, il est impossible de n’être pas frappé de l’art avec lequel Chateaubriand a entremêlé et opposé, dans des tableaux pleins d’éclat, la peinture de l’empire romain dans sa décadence, du monde barbare dans sa rudesse, et de la société chrétienne dans sa première innocence.

A partir de 1815, la politique active entra pour une grande part dans la vie de Chateaubriand. Son rôle ne fut pas, d’ailleurs, sans grandeur. Fidèlement attaché à la maison des Bourbons, il eût voulu pour son pays une monarchie parlementaire, doublement étayée sur les traditions chevaleresques de l’ancienne France et sur des garanties analogues à celles de la Constitution anglaise. Tour à tour dans l’opposition légale et dans les conseils de la Couronne, pair de France, ambassadeur, ministre des affaires étrangères, il ne déserta jamais la cause à laquelle il avait attaché l’honneur de son nom. Moins orateur qu’écrivain, trop apprêté et trop brillant dans son langage, il exerçait cependant sur l’esprit public une influence considérable, et ses discours, plus souvent lus que prononcés à la Chambre des pairs, attestent autant son éloquence qu’ils honorent son patriotisme. Après la révolution de 1830, il s’occupa, dans la retraite, à terminer plusieurs ouvrages, qui, d’ailleurs, n’ajoutèrent rien à sa gloire : c’étaient les Études historiques, rapides ébauches, dont quelques brillantes parties ne sauraient racheter la faiblesse générale ; la froide tragédie de Moïse, Milton et l’Essai sur la Littérature anglaise, qui contient des fragments précieux, et enfin une Vie de Rancé, dernière œuvre, où se marquait visiblement l’extrême fatigue de ce grand esprit. Les mécomptes d’une âme généreuse et élevée, mais plus habituée à se contempler qu’à se vaincre, de précoces infirmités, une fortune gênée, attristèrent la vieillesse de Chateaubriand. Les Mémoires d’Outre-tombe portent ce caractère de tristesse irritée : c’est le pamphlet posthume d’un grand homme aigri par la souffrance. Chateaubriand mourut quelques mois après la révolution de 1848, le 4 juillet de cette même année374.

Combat des Romains contre les Francs375. §

Le soleil du matin, s’échappant des replis d’un nuage d’or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l’Océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances ; les instruments guerriers sonnent l’air antique de Jules César partant pour les Gaules.La rage s’empare de tous les cœurs ; les yeux roulent du sang ; la main frémit sur l’épée. Les chevaux se cabrent, creusent l’arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux376. Les Romains commencent le chant de Probus :

« Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions de Perses377 ! »

Les Grecs répètent en chœur le Péan, et les Gaulois l’hymne des druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche378, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit379 à la louange de leurs héros :

« Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l’épée.

« Nous avons lancé la francisque380 à deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau nageait dans le sang des morts ; tout l’Océan n’était qu’une plaie : les vierges ont pleuré longtemps !

« Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l’épée.

« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage ! Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s’écoulent, nous sourirons quand il faudra mourir ! »

Ainsi chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence ; et, à chaque refrain, ils frappaient du fer d’un javelot leur poitrine couverte de fer.

Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères. Les deux armées s’arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion chrétienne, ordonne d’élever la cotte d’arme de pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs ; les fantassins baissent leurs piques ; les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s’élève du sein des légions : « Victoire à l’empereur ! » Les barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l’Apennin ; l’Etna gronde avec moins de violence lorsqu’il verse au sein des mers des torrents de feu ; l’Océan bat ses rivages avec moins de fracas quand un tourbillon, descendu par l’ordre de l’Éternel, a déchaîné les cataractes de l’abîme.

Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs, mettent l’épée à la main et courent à l’ennemi. L’ennemi les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse. Tel un grand vaisseau, voguant par un vent contraire, rejette de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins braves et plus habiles que les Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les Sicambres une grêle de flèches, et, reculant peu à peu sans rompre nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle de l’ennemi. Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience la piqûre du taon sous les ardeurs du midi : ainsi les Francs, percés de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d’une aveugle rage, ils brisent le trait dans leur sein, se roulent par terre et se débattent dans les angoisses de la douleur.

La cavalerie romaine s’ébranle pour enfoncer les barbares ; Clodion se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu381 pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de rennes et de chevreuils dans les haras de Pharamond : les barbares prétendaient qu’elle était de la race de Rinfax, cheval de la Nuit, à la crinière gelée, et de Skinfax, cheval du Jour, à la crinière lumineuse : lorsque, pendant l’hiver, elle emportait son maître sur un char d’écorce sans essieu et sans roues382, jamais ses pieds ne s’enfonçaient dans les frimas, et, plus légère que la feuille de bouleau roulée par le vent, elle effleurait à peine la cime des neiges nouvellement tombées.

Un combat violent s’engage entre les cavaliers, sur les deux ailes des armées.

Cependant la masse effrayante de l’infanterie des barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s’ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de piques les deux côtés du triangle de l’ennemi. Les vélites, les Grecs et les Gaulois se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s’échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s’élève et s’arrête au-dessus des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l’hiver, comme les flots de l’Euripe dans le détroit de l’Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paraissent avec plus d’éclat sur la blancheur d’un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument383, et rugissant an milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L’haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d’un glaive, comme le trait brillant de la foudre dans la livide clarté d’un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups de javelots, du sifflement des flèches et des dards, du gémissement des machines de guerre, on n’entend plus la voix des chefs.

Les Martyrs, liv. VI.

Les bords de l’Eurotas. §

Je descendis de la citadelle, et je marchai pendant un quart d’heure pour arriver à l’Eurotas. Je le vis à peu près tel que je l’avais passé deux lieues plus haut sans le connaître ; il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au-dessus de Charenton. Son lit, presque desséché en été, présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriers-roses, et sur laquelle coulent quelques filets d’une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente ; j’en bus abondamment, car je mourais de soif. L’Eurotas mérite certainement l’épithète de καλλιδόναξ , aux beaux roseaux, que lui adonnée Euripide ; mais je ne sais s’il doit garder celle d’olorifer, car je n’ai point aperçu de cygnes dans ses eaux. Je suivis son cours, espérant rencontrer ces oiseaux, qui, selon Platon, ont avant d’expirer une vue de l’Olympe384, et c’est pourquoi leur dernier chant est si mélodieux : mes recherches furent inutiles. Apparemment que je n’ai pas, comme Horace, la faveur des Tyndarides385, et qu’ils n’ont pas voulu me laisser pénétrer le secret de leur berceau.

Les fleuves fameux ont la même destinée que les peuples fameux : d’abord ignorés, puis célébrés sur toute la terre, ils retombent ensuite dans leur première obscurité386. L’Eurotas, appelé d’abord Himère, coule maintenant oublié sous le nom d’iris, comme le Tibre, autrefois l’Albula, porte aujourd’hui à la mer les eaux inconnues du Tévère. J’examinai les ruines du pont Babyx, qui sont peu de chose. Je cherchai l’île du Plataniste, et je crois l’avoir trouvée au-dessous même de Magoula. Il y a dans cette île quelques mûriers et des sycomores, mais point de platanes. Je n’aperçus rien qui prouvât que les Turcs lissent encore de cette île un lieu de délices ; je vis cependant quelques fleurs, entre autres des lis bleus portés par une espèce de glaïeuls ; j’en cueillis plusieurs en mémoire d’Hélène : la fragile couronne de la beauté existe encore sur les bords de l’Eurotas, et la beauté même a disparu.

La vue dont on jouit en marchant le long de l’Eurotas est bien différente de celle que l’on découvre du sommet de la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux, et se cache, comme je l’ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres ; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d’un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l’Eurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau : tout l’espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par des collines et les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu’on les voit de près ; elles semblent, au contraire, teintes de pourpre, de violet, d’or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d’un vert cru et froid qui font les admirables paysages, ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l’Angleterre.

Ainsi, après des siècles d’oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque, ce fleuve, dis-je, s’est peut-être réjoui dans son abandon d’entendre retentir autour de ses rives les pas d’un obscur étranger. C’était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de l’Eurotas, cette promenade qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la grandeur d’un peuple libre, et je n’ai point foulé sans émotion sa noble poussière. Un seul fait suffit à la gloire de ce peuple : quand Néron visita la Grèce, il n’osa entrer dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette cité !

Itinéraire de Paris à Jérusalem, Ire partie.

Athènes sous la domination des Turcs. §

Ce n’est pas dans le premier moment d’une émotion très vive que l’on jouit le plus de ses sentiments. Je m’avançais vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m’ôtait le pouvoir de la réflexion ; non que j’éprouvasse quelque chose de semblable à ce que j’avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères387 : celle de la première sont tristes, graves et solitaires ; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. A l’aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses, mâles et profondes : l’âme fortifiée semble s’élever et s’agrandir ; devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie : on a l’idée de la perfection de l’homme, considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d’élégant qu’ils n’avaient point à Sparte. L’amour de la patrie et de la liberté n’était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goût du beau dans tous les genres que le ciel leur avait si libéralement départi : enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines d’Athènes, je sentis que j’aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès…

Dans la vallée formée par l’Anchesme et la citadelle on découvrait la ville moderne.

Il faut se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d’une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d’oliviers, par des carrés d’orge, par des sillons de vigne ; il faut se représenter des fûts de colonnes et des bouts de ruines anciennes et modernes sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardin traversant les champs : il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l’eau on qui lavent à des puits les robes des Turcs ; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes ou portant sur leur dos des provisions à la ville : il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces îles, toutes ces mers non moins fameuses, éclairées d’une lumière éclatante. J’ai vu du haut de l’Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous : leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l’ombre le long des flancs de l’Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l’Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d’un rayon d’or, s’animaient, et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brillait sur l’horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.

Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d’Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l’ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d’Œdipe, de Philoctète ou d’Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave sortaient par intervalles de ces murs, qui retentirent si longtemps de la voix d’un peuple libre388. Je me disais, pour me consoler, ce qu’il faut se dire sans cesse : Tout passe, tout finit dans ce monde. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j’étais assis ? Ce tableau de l’Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour : d’autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines. Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu : laissons-le donc disposer de l’une comme de l’autre389.

Ibid., id.

La campagne romaine. §

Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone, dont parle l’Écriture : un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : « Venient tibi duo hœc subito in die una, sterilitas et viduitas390. » Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l’hiver : ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l’air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d’une onde orageuse qui s’est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s’élèvent des ruines d’aqueducs et de tombeaux, ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d’une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine, j’ai cru voir de riches moissons ; je m’en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois, sous les moissons stériles, vous distinguez les traces d’une ancienne culture. Point d’oiseaux, point de laboureurs, points de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un •petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs ; les fenêtres et les portes en sont fermées ; il n’en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières : on dirait qu’aucune nation n’a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que les champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.

C’est du milieu de ce terrain inculte, que s’élève la grande ombre de la Ville Éternelle. Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s’isoler ; elle s’est séparée des autres cités de la terre ; et, comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

Il me serait impossible de dire ce qu’on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania regna391, et qu’elle a l’air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qui saisissaient les prophètes, lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : Quasi aspectus splendoris392. La multitude des souvenirs, l’abondance des sentiments, vous oppressent ; votre âme est bouleversée à l’aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde393.

Vous croirez peut-être, mon cher ami, d’après cette description, qu’il n’y a rien de plus affreux que les campagnes romaines ? Vous vous tromperiez beaucoup ; elles ont une inconcevable grandeur ; on est toujours prêt, en les regardant, à s’écrier avec Virgile : « Salut, féconde mère des moissons, terre de Saturne, féconde mère des hommes ! »

Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront ; si vous les contempliez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu’elles fussent autrement.

Rien n’est comparable, pour la beauté, aux lignes de l’horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne ont la forme d’une arène, d’un cirque, d’un hippodrome ; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu’ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires ; il n’y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages dans lesquelles il ne s’insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux ; toutes les surfaces, au moyen d’une gradation insensible de couleurs, s’unissent par leurs extrémités, sans qu’on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l’autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain394 cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature ? Eh bien, c’est la lumière de Rome !

Lettre à M. de Fontanes (10 janvier 1804).

Une nuit dans les forêts de l’Amérique395. §

Trois heures du soir.

Qui dira le sentiment qu’on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création telle qu’elle sortit des mains de Dieu ? Le jour tombant d’en haut à travers un voile de feuillages répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s’élèvent d’autres générations d’arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes ; trompé par un jour plus vif, j’avance à travers les herbes, les orties, les mousses, les lianes et l’épais humus composé des débris des végétaux ; mais je n’arrive qu’à une clairière formée par quelques plus tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre ; l’œil n’aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns aux antres, et qui semblent se serrer en s’éloignant : l’idée de l’infini se présente à moi.

Six heures.

J’avais entrevu de nouveau une clarté, et j’avais marché vers elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus mélancolique que les forêts qui l’environnent ! Ce champ est un ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la nature : est-il un asile où j’aimasse mieux dormir pour toujours.

Sept heures.

Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La réverbération de notre bûcher s’étend au loin ; éclairé en dessous par la lueur scarlatine, le feuillage paraît ensanglanté, les troncs des arbres les plus proches s’élèvent comme des colonnes de granit rouge ; mais les plus distants, atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans renfoncement du bois, à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d’une nuit profonde.

Minuit.

Le feu commence à s’éteindre, Je cercle de sa lumière se rétrécit. J’écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts ; on dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D’où vient ce soupir ? d’un de mes compagnons : il se plaint, bien qu’il sommeille. Tu vis, donc tu souffres : voilà l’homme.

Minuit et demi.

Le repos continue ; mais l’arbre décrépit se rompt : il tombe. Les forêts mugissent ; mille voix s’élèvent. Bientôt les bruits s’affaiblissent ; ils meurent dans les lointains presque imaginaires396 ; le silence envahit de nouveau le désert.

Une heure du matin.

Voici le vent ; il court sur la cime des arbres ; il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c’est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.

Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie. Est-ce397 les sons graves de l’orgue que j’entends, tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure ? Un court silence succède ; la musique aérienne recommence : partout de douces plaintes, des murmures qui renferment en eux-mêmes d’autres murmures ; chaque feuille parle un différent langage, chaque brin d’herbe rend une note particulière.

Une voix extraordinaire retentit : c’est celle de cette grenouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de la forêt, les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones : on croit ouïr des glas continus ou le tintement funèbre d’une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.

Voyage en Amérique398.

Charles V et Du Guesclin. §

La France paraît perdue : ses finances sont épuisées ; ses armées se changent en troupes de brigands qui la déchirent ; ses peuples se soulèvent ; ses états attaquent le trône laissé vide par la captivité du roi ; un prince du sang, échappé de prison, vient mêler aux violences de l’étranger les discordes domestiques ; il donne du poison à l’héritier de la couronne captive399 ; des traîtres dans l’Église et dans la noblesse ; des factieux dans le tiers état ; au dedans les séditions et les crimes du tribunat ; au dehors les horreurs de l’anarchie civile et militaire ; et pour seul remède à tant de maux, un prince à peine âgé de dix-huit ans, que son projet de fuite avec le roi de Navarre et sa conduite à la bataille de Poitiers n’avaient fait estimer ni des Français ni des ennemis. Qui aurait pu croire que cet enfant était Charles le Sage, sauveur de son peuple, et l’un des plus utiles rois qui aient gouverné les hommes ?

Mais Charles V n’était que la tête : il lui fallait un bras ; et Dieu avait en même temps formé ce bras. Tandis que le dauphin se retirait obscurément de Poitiers, méprisé des vainqueurs, un pauvre gentilhomme, aussi inconnu que lui, combattait pour Charles de Blois dans les bruyères de la Bretagne400. Sans beauté, sans grâces, sans fortune, d’un esprit si peu ouvert, qu’on ne lui avait jamais pu apprendre à lire, ce gentilhomme, demi-paysan, n’avait rien en apparence de ce qui annonce les héros, hors la valeur. Nos chroniques, qui en parlent pour la première fois à cette époque, l’appellent un certain jeune bachelier. C’était pourtant là Du Guesclin, le premier grand capitaine que l’Europe eût vu depuis les jours de Rome, et que nos aïeux nommaient le bon connétable : tant ce sol de France est fécond ! tant notre patrie a de ressources dans le malheur !

Charles et Du Guesclin viennent ensemble, et l’un pour l’autre, et tous les deux pour la nation ; d’autant plus illustres que tout est entraves à leurs victoires. Lorsque Dieu envoie les exécuteurs de sa vengeance, le monde est aplani devant eux ; ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres ; aucun adversaire habile ne leur dispute le triomphe ; tout s’arrange pour que leurs fautes mêmes servent à augmenter leur puissance401. Le Ciel, afin de les seconder, assied sur tous les trônes la folie et la stupidité ; pas un général dans les camps, pas un ministre dans les conseils.

Ces exterminateurs obtiennent la soumission du peuple, au nom des calamités dont ils sont sortis, et de la terreur que ces calamités ont inspirée. Traînant après eux un troupeau d’esclaves armés, déshonorés par cent victoires, la torche à la main, les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu, qui fait leur force, et qu’ils renient.

Mais lorsque la Providence, au contraire, veut relever un royaume, et non l’abattre ; lorsqu’elle emploie des serviteurs et non des ennemis ; lorsqu’elle destine à ses serviteurs une vraie gloire, et non une épouvantable renommée, loin de leur rendre la route facile, elle leur oppose des obstacles dignes de leurs vertus. C’est ainsi que l’on peut toujours distinguer le fléau du sauveur, l’homme envoyé pour détruire et l’homme venu pour réparer. Le premier paraît dans l’absence des talents et du génie ; le second rencontre à chaque pas d’habiles adversaires capables de balancer ses succès : l’un n’a rien contre lui, est maître de tout, se sert pour réussir de moyens immenses ; l’antre a tout contre lui, n’est maître de rien, n’a entre les mains que les plus faibles ressources. Le dauphin se mesure avec Édouard, monarque puissant, heureux guerrier, souverain d’un royaume florissant et de la moitié de la France ; il lutte contre Charles le Mauvais, prince qui donnait par ses crimes de l’importance à ses artifices ; contre Marcel, Le Coq et Pecquigny, triumvirat redoutable par la triple alliance du pouvoir populaire, aristocratique et religieux. Du Guesclin combat le prince de Galles, Chandos, le captal de Buch, rivaux qui le surpassaient en renommée et l’égalaient en mérite. Sans argent, sans crédit, c’est en vendant les joyaux de sa femme qu’il fait vivre ses compagnons d’armes. Tantôt il n’a pour soldats que des chevaliers braves, mais indociles, et des paysans indisciplinés ; tantôt son armée est composée d’un ramas de brigands, qui ne le suivent que par le miracle de sa gloire.

Et cependant le prince et le sujet viennent à bout de leur œuvre : ils battent l’étranger, rétablissent l’ordre, font refleurir les lois, les lettres, le commerce et l’agriculture. Tous deux, après avoir brillé ensemble sur la scène du monde, en sortent presque en même temps : le bon connétable va dormir à Saint-Denis aux pieds de Charles le Sage. Réveillés de nos jours dans leurs tombeaux, toujours liés par la même destinée, ils se sont revus après une nuit de quatre siècles, les cendres du roi qui avait arraché aux Anglais notre terre natale ont été jetées au vent, et des mains françaises ont brisé le cercueil de Du Guesclin, arche sainte devant qui tombaient les remparts ennemis.

Analyse raisonnée de l’Histoire de France. Jean II.

Néron et Tacite. §

Il y a des genres de littérature qui semblent appartenir à certaines époques de la société : ainsi, la poésie convient plus particulièrement à l’enfance des peuples, et l’histoire à leur vieillesse. La simplicité des mœurs pastorales ou la grandeur des mœurs héroïques veulent être chantées sur la lyre d’Homère ; la raison et la corruption des nations civilisées demandent le pinceau de Thucydide. Cependant la muse a souvent retracé les crimes des hommes ; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis ; l’histoire seule peut les peindre sans en affaiblir l’horreur. Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus ; et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l’auteur des Annales ; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié que l’histrion, l’incendiaire et le parricide : semblable à ces premiers chrétiens de l’Égypte qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans les temples de l’idolâtrie, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d’un dieu, quelque monstre horrible.

Sur le voyage de l’Espagne par A. de Lahorde.

Paul-Louis Courier.
(1772-1825.) §

Homme essentiellement d’opposition et de lutte, esprit plus vif que complet et étendu, caractère inégal, emporté, impatient de toute régie, il était difficile que Paul-Louis Courier n’eût pas une vie singulièrement troublée, qu’il ne ressentît et ne soulevât bien des haines. Né à Paris, le 4 janvier 1772, élevé en Touraine, il était lieutenant d’artillerie en juin 1793. Capitaine deux ans plus tard, à la nouvelle de la mort de son père, il quitte sans congé le quartier général de l’armée devant Mayence. En 1805, il prend part, comme chef d’escadron, à la guerre d’Italie sous le commandement du général Gouvion Saint-Cyr ; et l’année suivante, il est détaché dans la Calabre, sous les ordres du général Reynier. On ne reprochera pas à Courier d’avoir, dans ses lettres, idéalisé la guerre. Il se plaît, au contraire, par des tableaux d’un trait dur et froid, à nous en donner l’idée la plus basse, la plus humiliante pour la raison humaine. Il y a là cependant quelque chose qui blesse. On n’aime pas chez un soldat ce mépris de son état, cette affectation à ne voir qu’une livrée dans l’uniforme qu’il porte, et sans élever la guerre, comme le fait Joseph de Maistre, à la hauteur d’une loi divine, on ne doit pas oublier que, si elle montre l’homme sous ses plus tristes côtés, elle en éclaire aussi les parties élevées et généreuses, elle est pour lui l’école du courage et du dévouement. Les meilleures parties des lettres de Courier sont celles où il parle de l’Italie même, mêlant avec art ses souvenirs classiques à des impressions personnelles, et qui reçoivent, de son humeur même, un tour d’une piquante originalité.

Retiré du service, vivant surtout à la campagne, à Véretz près de Tours, Courier, après 1815, devint, par ses pamphlets, l’un des adversaires les plus dangereux du gouvernement de la Restauration. Sous le pamphlétaire, il ne faut pas chercher un esprit politique. Courier, comme Sainte-Beuve le fait bien remarquer, entre dans la politique par le détail, en homme de parti et de passion. Pour le fond des idées, il relève du dix-huitième siècle. Dans ses attaques contre la religion, il n’apporte ni plus de justice ni plus de mesure. En morale, il ne fait guère que réhabiliter un sensualisme facile, qui n’impose à l’homme ni efforts ni sacrifices. Mais ce qui appartient en propre à Courier, c’est cette langue brève, courte, aiguisée, qui mériterait d’être étudiée comme le modèle du genre, si le genre lui-même n’avait une place inférieure dans l’ordre littéraire. Helléniste distingué, dans le mouvement de renaissance des études grecques en France, le nom de Courier ne saurait être oublié. En 1810, il avait retrouvé à Florence un morceau assez étendu du roman grec de Daphnis et Chloé. Il donna l’édition du texte de Longus, avec une réimpression de la traduction d’Amyot, corrigée et complétée dans le même style. Il préparait une traduction d’Hérodote en français du seizième siècle, quand il périt assassiné le 10 avril 1825. Sainte-Beuve a raconté sur cette mort tragique tous les détails qui avaient longtemps échappé à la curiosité publique402.

Les ravages de la guerre.
A M. Chlewaski403. §

Rome, le 8 janvier 1799404.
  • — Dites à ceux qui veulent voir Rome qu’ils se hâtent : car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis à vous, monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l’antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou mêmes trop fardées ; mais je n’en sais pas d’assez tristes pour vous peindre l’état de délabrement, de misère et d’opprobre où est tombée cette pauvre Rome, que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle, à présent, on détruit jusqu’aux ruines. On s’y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monde. Combien d’étrangers, qui n’y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie405 ! Maintenant il n’y reste que ceux qui n’ont pu fuir, qui, le poignard à la main, cherchent encore dans les haillons d’un peuple mourant de faim quelque pièce échappée à tant d’extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas, et d’ailleurs, dans plus d’un sens, il ne faut pas tout vous dire ; mais, par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.

Le pain n’est plus au rang des choses qui se vendent ici. Chacun garde pour soi ce qu’il peut en avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panem et circenses ; ils se passent aujourd’hui de tous les deux et de bien d’autres choses. Tout homme qui n’est ni commissaire, ni général, ni valet, ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus nécessaires à la vie sont également inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Français, non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez ! nous vengeons bien l’univers vaincu !

Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane406 est cependant à peu près telle que vous l’avez vue, et nos curieux, qui n’estiment que ce qu’on peut emporter et vendre, n’y font heureusement aucune attention. D’ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront, par conséquent, être conservés. Il n’en est pas de même des sculptures de la villa Borghèse et de la villa Pamphili, qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus407 de Virgile. Je pleure encore un joli Hermès enfant, que j’avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d’une peau de lion et portant sur son épaule une petite massue. C’était, comme vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d’Hercule, morceau d’un travail exquis et grec, si je ne me trompe. Il n’en reste que la base, sur laquelle j’ai écrit avec un crayon : Lugete, Veneres Cupidinesque, et les morceaux dispersés, qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann408, s’ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.

Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnèse, les Onesti, au muséum Clémentin, au Capitole est emporté, pillé, perdu ou vendu. Les Anglais en ont eu leur part, et des commissaires français, soupçonnés de ce commerce, sont arrêtés ici ; mais cette affaire n’aura pas de suite. Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence de Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. La Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par quelques descendants de Diomède, et l’Hermaphrodite (immane nefas !) a un pied brisé.

Lettres 1799.

Tarente. Le Galèse et Virgile.
A M. Chlewaski. §

Tarente, le 8 juin 1806.

Monsieur, j’apprends que vous êtes encore à Toulouse, et je m’en félicite, dans l’espoir de vous y revoir quelque jour : car j’irai à Toulouse, si je retourne en France. Deux amis, dans le même pays, m’attireront par une force que rien ne pourra balancer. Mais, en attendant, j’espère que vous voudrez bien m’écrire, et renouveler un commerce trop longtemps interrompu, commerce dont tout le profit, à vous dire vrai, sera pour moi : car vous vivez en sage et cultivez les arts ; sachant unir, selon le précepte, l’utile avec l’agréable, toutes vos pensées sont comme infuses de l’un et de l’autre. Mais moi, qui mène depuis longtemps la vie de Don Quichotte, je n’ai pas même comme lui des intervalles lucides ; mes idées sont toujours plus ou moins obscurcies par la fumée de mes canons ; vous, observateur tranquille, vous saisissez et notez tout ; tandis que je suis emporté dans un tourbillon qui me laisse à peine discerner les objets. Vous me parlerez de vos travaux, de vos amusements littéraires, de vos efforts unis à ceux d’une société savante pour hâter le progrès des lumières, et ralentir la chute du goût. Moi, de quoi pourrais-je vous entretenir ? de folies, tantôt barbares, tantôt ridicules, auxquelles je prends part sans savoir pourquoi ; tristes farces, qui ne sauraient vous faire qu’horreur et pitié, et dans lesquelles je figure comme acteur du dernier ordre.

Toutefois il n’est rien dont on ne puisse faire un bon usage : ainsi, professant l’art de massacrer, comme l’appelle La Fontaine, j’en tire parti pour une meilleure fin, et d’un état en apparence ennemi de toute étude, je fais la source principale de mon instruction en plus d’un genre. C’est à la faveur de mon harnais que j’ai parcouru l’Italie, et notamment ces provinces-ci, où l’on ne pouvait voyager qu’avec une armée. Je dois à ces courses des observations, des connaissances, des idées que je n’eusse jamais acquises autrement ; et, ne fût-ce que pour la langue, aurais-je perdu mon temps en apprenant un idiome composé des plus beaux sons que j’aie jamais entendu articuler. Il me manque à présent d’avoir vu la Sicile ; mais j’espère y passer bientôt, et aller même au-delà : car ma curiosité, entée sur l’ambition des conquérants, devient insatiable comme elle. J’étais épris de la Calabre, et, quand tout le monde fuyait cette expédition, moi seul j’ai demandé à en être. Maintenant je lorgne la Sicile ; je ne rêve que les prairies d’Enna et les marbres d’Agrigente : car il faut vous dire que je suis antiquaire, non des plus habiles, mais pourtant de ceux qu’on attrape le moins. Je n’achète rien ; j’imite le comte de Haga, che tutto vede. poco compra e menopaga409. Cette épigramme ou cette rime fut faite par les Romains, le plus malin peuple du monde, contre le roi de Suède, qui passait chez eux sons le nom de comte de Haga. Je n’emporterai de l’Italie que des souvenirs et quelques inscriptions.

C’est tout ce que l’on trouve ici. Tarente disparu, il n’en reste que le nom, et l’on ne saurait même où elle fut sans les marmites, dont les débris, à quelque distance de la ville actuelle, indiquent la place de l’ancienne. Vous rappelez-vous à Rome Monte Testaccio410 formé en entier de ces morceaux de vases de terre, qu’on appelait en latin testa, ce que je puis vous certifier, ayant été dessus et dessous. Eh bien, monsieur, on voit ici, non pas un Monte Testaccio, mais un rivage composé des mêmes éléments, un terrain fort étendu, sous lequel en fouillant on rencontre, au lieu de tuf, des fragments de poteries, dont la plage est toute rouge. La côte qui s’éboule en découvre des lits immenses ; j’y ai trouvé une jolie lampe : rien n’empêche que ce ne soit celle de Pythagore.

Je vois tous les jours le Galèse, qui n’a rien de plus merveilleux que notre rivière des Gobelins, et mérite bien moins l’épithète de noire que lui donne Virgile :

Qua niger humectat flaventia culta Galesus.

Il fallait dire plutôt :

Qua piger humectans arentia culta Galesus.

Au reste, les moissons sur ses bords ne sont plus blondes, mais blanches : car c’est du coton qu’on y recueille. Le dulce pellitis ovibus Galesi est devenu tout aussi faux : car on n’y voit pas un mouton. Je crois que le nom de ce fleuve a fait sa fortune chez les poètes, qui ne se piquent pas d’exactitude, et pour un nom harmonieux donneraient bien d’autres soufflets à la vérité.

Ibid., 1806.

Séjour à Lucerne.
A madame Thomassin. §

Milan, le 12 octobre 1809.

Vous voulez donc bien, madame, vous intéresser à mes courses ; je n’en ai fait jusqu’au 30 septembre qu’aux environs de mon ermitage. J’ai vu dans les hautes Alpes ces gens qui vivent de lait et ignorent l’usage du pain ; ils paraissent heureux. Je vous dirai l’année prochaine ce qui en est : car je compte passer Tété avec eux, et descendre après en Alsace. J’ai fait sur mon lac de Lucerne des navigations infinies. Ses bords n’ont pas un rocher où je n’aie grimpé pour chercher quelques points de vue, pas un bois qui ne m’ait donné de l’ombre, pas un écho que je n’aie fait jaser mille fois. Le lac a aussi ses nymphes ; il n’y a si chétif ruisseau qui n’ait, la sienne, comme vous savez.

Quand je m’aperçus que les feuilles se détachaient des arbres, et que les hirondelles s’assemblaient pour partir, je coupai un bâton d’aubépine, que je fis durcir au feu, et me mis en chemin vers l’Italie. Je fus deux jours dans les neiges, mourant de froid, car je n’avais pris aucune précaution ; et ne dégelai qu’à Bellinzona411. Dieu et les chèvres de ces montagnes savent seuls où j’ai passé. Il ne faut pas parler de routes. Mon guide portait mon bagage. Il n’y en eut jamais de plus léger : aussi pouvais-je à peine le suivre. Les montagnards ont des jambes qui ne sont qu’à eux. Ibid., 1809.

Un ennemi des pamphlets. §

Sorti de là412 je me trouvai sur le grand degré avec M. Arthus Bertrand, libraire, un de mes jurés, qui s’en allait dîner, m’ayant déclaré coupable. Je le saluai ; il m’accueillit, car c’est le meilleur homme du monde ; et, chemin luisant, je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait à reprendre dans le Simple Discours condamné. « Je ne l’ai point lu, me dit-il ; mais c’est un pamphlet, cela me suffit. » Alors je lui demandai ce que c’était qu’un pamphlet, et le sens de ce mot, qui, sans m’être nouveau, avait besoin pour moi de quelque explication. « C’est, répondit-il, un écrit de peu de pages comme le vôtre, d’une feuille ou deux seulement. — De trois feuilles, repris-je, serait-ce encore un pamphlet ? — Peut-être, me dit-il, dans l’acception commune ; mais, proprement parlant, le pamphlet n’a qu’une feuille seule ; deux ou plus font une brochure. — Et dix feuilles ? quinze feuilles, vingt feuilles ? — Font un volume, un ouvrage. »

Moi, là-dessus : « Monsieur, je m’en rapporte à vous, qui devez savoir ces choses. Mais, hélas ! j’ai bien peur d’avoir fait, en effet, un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Sur votre honneur et conscience, puisque vous êtes juré, M. Arthus Bertrand, mon écrit d’une feuille et demie, est-ce pamphlet ou brochure ? — Pamphlet, me dit-il, pamphlet, sans nulle difficulté. — Je suis donc pamphlétaire ? — Je ne vous l’eusse pas dit par égard, ménagement, compassion du malheur ; mais c’est la vérité. Allez, mon bon monsieur, et ne péchez plus ; allez à Sainte-Pélagie. »

Voilà comme il me consolait. « Monsieur, lui dis-je, de grâce, encore une question. — Deux, me dit-il, et plus, et tant qu’il vous plaira, jusqu’à quatre heures et demie, qui, je crois, vont sonner. — Bien, voici ma question. Si, au lieu de ce pamphlet sur la souscription de Chambord, j’eusse fait un volume, un ouvrage, l’auriez-vous condamné ? — Selon. — J’entends : vous l’eussiez lu d’abord, pour voir s’il était condamnable. — Oui, je l’aurais examiné. — Mais le pamphlet, vous ne le lisez pas ? — Non, parce que le pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. — De poison ? — Oui, monsieur, et du plus détestable ; sans quoi, on ne le lirait pas. — S’il n’y avait du poison ? — Non, le monde est ainsi fait : on aime le poison dans tout ce qui s’imprime. Votre pamphlet que nous venons de condamner, par exemple, je ne le connais point ; je ne sais, en vérité, ni ne veux savoir ce que c’est ; mais on le lit : il y a du poison. M. le procureur du roi nous l’a dit, et je n’en doutais pas. C’est le poison, voyez-vous, que poursuit la justice dans ces sortes d’écrits. Car autrement la presse est libre : imprimez, publiez tout ce que vous voudrez, mais non du poison. Vous avez beau dire, messieurs, on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police, et le gouvernement est là, qui vous en empêchera bien. »

Pamphlet des Pamphlets (1824).

Lamennais.
1782-1854. §

Lamennais naquit à Saint-Malo, le 19 juin 1782. Frêle de santé, timide et renfermé, ne suivant dans ses premières études que son caprice ou ses instincts, il s’attacha bientôt avec passion à J. J. Rousseau, et par bien des côtés il demeura son disciple, dans le temps même où il était le plus éloigné de lui par les idées. Avec la jeunesse commencèrent pour Lamennais les tourments d’une âme ardente, inquiète, dominée par son imagination, extrême en tout dans l’ordre des idées comme dans l’ordre des sentiments. Il n’entra définitivement dans les ordres qu’en 1816, à l’âge de trente-quatre ans. La correspondance de Lamennais ne révèle pas seulement les doutes et les angoisses qui précédèrent sa détermination : elle nous le montre encore livré dès le lendemain aux plus amers regrets, au point d’accuser ses amis de lui avoir par surprise arraché un consentement qui devait faire, il le prévoyait, le malheur de sa vie. Comment au dehors soupçonner un pareil état d’esprit chez le plus ardent défenseur des doctrines de J. de Maistre et de Bonald ? Il ne tarda pas cependant à effrayer ceux mêmes qui avaient tant espéré de lui.

En 1817, avait paru le premier volume de l’Essai sur l’Indifférence en matière de religion. Le succès fut éclatant ; mais le second volume souleva de vives controverses. Il fut aisé de montrer qu’en déprimant la raison au profit de la foi, en cherchant autre part que dans la raison le criterium de la vérité, Lamennais renversait le fondement même de la foi. Comment concilier son hautain mépris pour la raison individuelle avec la confiance accordée aux décisions du sens commun universel ? Pourquoi l’humanité serait-elle infaillible, si tous ceux qui la composent sont par la nature même de leurs facultés fatalement voués à l’erreur413 ? Mais encore, cette raison, à laquelle on demande d’abdiquer, si elle est convaincue de sa radicale impuissance à distinguer le vrai du faux, comment peut-elle reconnaître que cette soumission exigée est légitime et nécessaire ? C’est là conduire les âmes non à la foi mais au scepticisme. Dans le même temps, Lamennais publiait un écrit intitulé : De la Religion considérée dans ses rapports avec l’ordre politique et moral (1825), où il soutenait sans tempérament les idées absolues de l’école théocratique.

L’Église, avec sagesse, sépara sa cause de celle de Lamennais. C’était celui-ci, d’ailleurs, qui avait provoqué de la part du pape un jugement dogmatique sur les doctrines défendues par lui dans le journal l’Avenir. Condamné, en 1832, par la lettre encyclique de Grégoire XVI, Lamennais parut d’abord se soumettre ; mais la rupture éclata dans les Paroles d’un Croyant (1834), livre étrange, écrit en versets avec des réminiscences bibliques, où se rencontrent, au milieu de menaçantes visions, quelques tableaux d’une douceur qui repose. En changeant d’opinions, Lamennais ne changea pas de caractère. Ce fut, au service d’une cause contraire, la même âpreté de paroles, la même logique hautaine et tranchante. D’année en année, cette âme s’assombrit davantage. Un mépris amer de son temps et la fatigante manie des prédictions funèbres remplissent la dernière partie de sa correspondance. Il mourut en 1854. Dans son Esquisse d’une Philosophie (1841-1846), la partie consacrée à l’esthétique a été justement remarquée, et sa classification des arts, quoique contestable, est ingénieuse. A ses yeux, l’architecture est le principe et l’origine de tous les arts, et le type de l’architecture est le temple où chacun des arts a pris d’abord naissance pour s’en détacher successivement414.

Folie de l’athéisme. §

En aucun temps, en aucun pays, la raison humaine n’a varié sur l’importante question de l’existence d’un premier Être. Les plus forts arguments par lesquels on l’établit, consignés dans les monuments de la philosophie de tous les peuples, ont produit constamment la même impression sur les esprits. A quelle époque de ténèbres, en quel lieu n’a-t’on pas conclu de l’ordre du monde l’existence d’un suprême ordonnateur ? Nulle preuve ne reçut jamais de sanction si universelle.

Si donc cette preuve n’était qu’un sophisme, si, pendant soixante siècles, le genre humain avait pu être abusé par sa raison, que serait-ce de la raison de chaque individu ? N’ayant plus aucun moyen de discerner le vrai du faux en matière de raisonnement, il faudrait renoncer à raisonner, et briser avec mépris le dernier instrument de nos connaissances.

Entraîné, par sa doctrine à la destruction, l’athée ne subsiste que parce que la nature, ou plutôt Dieu même, le force d’être inconséquent, et de déférer à chaque instant à l’autorité générale comme à la règle infaillible du vrai415. Il ne fait pas une démarche qui ne prouve sa pleine foi en quelque vérité, dont il n’a d’autre certitude que le consentement commun. Il parle, il agit, donc il croit : car on n’agit qu’en vertu d’une croyance ; et qui parle croit au moins pouvoir être entendu ; or, sur quoi repose cette croyance, que sur le témoignage des hommes ? Mais il faut nécessairement ou l’admettre toujours, ou le récuser toujours. Nier ce témoignage sur le point où il est le plus unanime, c’est s’ôter le droit de l’alléguer sur aucun autre point ; c’est renverser la base de la raison, et l’athée n’est pas même recevable à raisonner contre Dieu, puisqu’il commence par rejeter l’autorité générale de la raison.

A la vue d’une folie si extrême et d’un crime si grand, on tombe dans un étonnement profond. Se peut-il que l’homme en vienne jusqu’à cet excès ? Y a t-il de vrais athées ? Peut-être : car, hélas ! qui connaît les bornes de la perversité humaine ! « Cependant, dit Bossuet, la terre porte peu de ces insensés qui, dans l’empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu’il n’est pas, et ravir l’être à Celui par qui subsiste toute la nature : les idolâtres mêmes et les infidèles ont en horreur de tels monstres ; et lorsque, dans la lumière du christianisme, on en découvre quelqu’un, on en doit estimer la rencontre malheureuse et abominable416. »

Mais, disent-ils, on ne comprend pas l’Être infini : puissants génies qui comprennent tout le reste ! autrement seraient-ils si choqués qu’on leur proposât de croire, sur des preuves certaines, un dogme incompréhensible ? S’élèveraient-ils si fièrement au-dessus de l’idée de Dieu ? Ainsi, des choses qu’ils croient, il n’en est aucune qu’ils ne connaissent, qu’ils ne comprennent parfaitement. Que croient-ils donc ? Croient-ils à l’attraction ? Oui, sans doute. Ils comprennent donc que les corps agissent à distance l’un sur l’autre à travers le vide ? Alors qu’ils nous expliquent clairement ce mode d’action. Croient-ils à la communication du mouvement ? Oui encore : qu’ils nous disent donc ce que c’est que la force, et comment elle se transmet. Est-ce un être physique ? Le comprennent-ils ? Si c’est une portion de matière qui passe d’un corps dans un autre, on sera contraint de chercher une cause de ce passage, ou une nouvelle force qui le détermine, et ainsi à l’infini. Si ce n’est rien de matériel, comment ce qui n’est pas matériel agit-il sur la matière, et y produit-il des modifications sensibles telles que le mouvement ? Croient-ils à la matière elle-même ? Croient-ils à la pensée ? Croient-ils à la vie ? Il faut bien qu’ils y croient : la nature leur impose ces croyances et mille autres avec un souverain empire ; il faut qu’ils y croient malgré l’impuissance la plus absolue de concevoir jamais ce que c’est que la matière, ce que c’est que la pensée, ce que c’est que la vie. Rien ne leur est plus incompréhensible que leur être. Ils ne connaissent rien pleinement ; leur science ne se compose que de lambeaux. Non seulement le tout leur échappe, mais ses parties les plus voisines d’eux ne se laissent qu’à peine entrevoir.

Leur conception n’est proportionnée à rien de ce qui est ; elle se perd dans un atome ; et ils veulent clairement comprendre Celui qui a créé de rien et cet atome et l’univers ! Insensés ! qu’ils m’expliquent un grain de sable, et je leur expliquerai Dieu.

Essai sur l’Indifférence en matière de religion, Troisième Partie, ch.ii.

La Providence. §

Deux hommes étaient voisins, et chacun avait une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.

Et l’un de ces deux hommes s’inquiétait en lui même, disant : « Si je meurs ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants ? »

Et cette pensée ne le quittait point, et elle rongeait son cœur comme un ver ronge le fruit où il est caché.

Or, bien que la même pensée fût venue également à l’autre père, il ne s’y était point arrêté : « car, disait-il, Dieu, qui connaît toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants. »

Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement.

Un jour qu’il travaillait aux champs, triste et abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y revenir encore.

Et, s’étant approché, il vit deux nids posés côte à côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.

Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps il levait les yeux, et regardait ces oiseaux qui allaient et venaient portant la nourriture à leurs petits.

Or, voilà qu’au moment où l’une des mères rentrait avec sa becquée, un vautour la saisit, l’enlève, et la pauvre mère, se débattant vainement sous sa serre, jetait des cris perçants.

A cette vue, l’homme qui travaillait sentit son âme plus troublée qu’auparavant : « car, pensait-il, la mort de la mère, c’est la mort des enfants. Les miens n’ont que moi non plus. Que deviendront-ils si je leur manque ? »

Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.

Le lendemain, de retour aux champs, il se dit : « Je veux voir les petits de cette pauvre mère : plusieurs sans doute ont déjà péri. » Et il s’achemina vers le buisson.

Et, regardant, il vit les petits bien portants : pas un ne semblait avoir pâti.

Et, ceci l’ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passerait.

Et, après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture qu’elle avait recueillie, et elle la distribua à tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne furent pas délaissés dans leur misère.

Et le père qui s’était délié de la Providence raconta le soir à l’autre père ce qu’il avait vu.

Et celui-ci lui dit : « Pourquoi s’inquiéter ? Jamais Dieu n’abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne connaissons point. Croyons, espérons, aimons, et poursuivons notre route en paix.

« Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfants ; si vous mourez avant moi, je serai le père des vôtres.

« Et si l’un et l’autre nous mourons avant qu’ils soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités, ils auront pour père le Père qui est dans les cieux. »

Paroles d’un croyant, XVII.

Consolations de l’absence
A l’abbé Bruté. §

La Chênaie417, 24 août 1811.

Quoique nous ne recevions aucune de vos lettres, nous ne doutons pas, cher et toujours plus cher ami, que vous ne nous écriviez fréquemment ; mais le bon Dieu nous veut priver d’une consolation à laquelle nous serions peut-être trop sensibles. Il nous force de lever en haut les yeux, et de les attacher uniquement sur cette montagne, qu’il nous faut gravir par des sentiers différents, mais aboutissant tous au même point, et qu’elle-même nous fournisse, dans l’abondance des eaux qu’elle fait couler de son sein fécond, tous les secours nécessaires pour parvenir à son sommet : Levavi oculos meos in montes, unde veniet et auxilium mihi ! Oh ! que tout ce qui nous touche si vivement, pauvres habitants des vallées, paraît petit, vil et misérable à ceux qui sont placés à cette hauteur ! Que de folie, que d’inanité à leurs yeux, dans nos désirs, nos regrets, nos craintes, nos espérances, nos vaines joies et nos douleurs encore plus vaines !

Si la Providence nous sépare ici-bas, nous nous désolons comme l’enfant à qui un buisson a dérobé la vue de sa mère, et qui, tout effrayé de cette solitude d’un moment, se désespère comme s’il était éternellement abandonné418. Faible chrétien, sursum corda ! attache à ton cœur les ailes de la foi aussi bien que celles de l’amour, afin qu’il s’envole, non plus au désert, comme la colombe, mais à ce lieu élevé où est bâtie la maison de notre Père, et qu’il a préparée dès l’éternité, pour être la demeure de ses enfants. Oui, c’est là qu’il se faut retrouver pour y chanter à jamais, dans une ineffaçable union, des cantiques de réjouissance, et non pas sur cette terre d’exil, où toute voix est un gémissement, et où l’on ne peut mêler ensemble que des larmes et des douleurs.

Correspondance, 1811.

Découragement.
A son frère, l’abbé Jean. §

La Chênaie, 1811.

« Cette tristesse qui vous fait languir, m’alarme et me serre le cœur : je la crains plus pour vous que toutes les douleurs sensibles. Je sais par expérience ce que c’est que d’avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement. Je suis encore à certaines heures dans cette disposition d’amertume générale ; et je sens bien que, si elle était sans intervalle, je ne pourrais y résister longtemps. »

C’est Fénelon qui écrit ainsi à l’un de ses amis. Il ne faut pas se plaindre de souffrir ce que tant d’autres ont souffert. La fin d’ailleurs, quelle qu’elle soit, est toujours prochaine, Je ne me sens aucun désir ni de vie, ni de mort, ni de joie, ni de douleur. Tout m’est bon, parce que tout m’est, ce me-semble, également indifférent. La vue de ces champs qui se flétrissent, ces feuilles qui tombent, ce vent qui siffle ou qui murmure, n’apportent à mon esprit aucune pensée, à mon cœur aucun sentiment419.

Tout glisse sur un fond d’apathie stupide et amère. Cependant les jours passent, et les mois, et les années emportent la vie dans leur fuite rapide.

Au milieu de ce vaste océan des âges, quoi de mieux à faire que de se coucher, comme Ulysse, au fond de sa petite nacelle, la laissant errer an gré des flots, et attendant en paix le moment où ils se refermeront sur elle pour jamais ? Je sais bien que c’est là de la philosophie humaine ; mais tout n’est pas erreur dans la sagesse de l’homme, comme tout n’est pas folie dans sa raison420.

Ibid.

Guizot.
(1787-1874.) §

Parmi les noms qui personnifient à l’époque de la Restauration la renaissance des études historiques, Guizot peut être regardé comme le chef de l’école philosophique, celle qui s’applique moins à donner à l’histoire les couleurs et l’intérêt du drame qu’à retirer de l’étude des événements les leçons politiques et morales qu’ils renferment. Né à Nîmes, le 4 octobre 1787, Guizot, dès 1812, était nommé à la Sorbonne professeur d’histoire moderne ; il montait à vingt-cinq ans dans cette chaire, bientôt entourée d’un studieux auditoire, qui sut apprécier les qualités du jeune professeur, la gravité d’une parole toujours maîtresse d’elle-même, le calme d’une raison élevée, prudemment hardie et ferme, et préoccupée de ne pas sacrifier le principe d’autorité au principe de liberté. Les ouvrages de Guizot sur les origines et la suite de l’histoire de France représentent son enseignement. Augustin Thierry les juge en ces termes : « Les Essais sur l’Histoire de France, L’Histoire de la Civilisation européenne et L’Histoire de la Civilisation française sont trois parties du même tout, trois phases successives du même travail, continué durant dix années. Chaque fois que l’auteur a repris son sujet, les révolutions de la société en Gaule depuis la chute de l’empire romain, il a montré plus de profondeur dans l’analyse, plus de hauteur et de fermeté dans les vues… Ses travaux sont ainsi devenus le fondement le plus solide, le plus fidèle miroir de la science historique moderne, dans ce qu’elle a de certain et d’invariable. Il a ouvert, comme historien de nos vieilles institutions, l’ère de la science proprement dite ; avant lui, Montesquieu seul excepté, il n’y avait eu que des systèmes. » Un autre ouvrage, fruit de la disgrâce de Guizot, dont le cours avait été suspendu en 1825, ajoutait encore à sa réputation : c’étaient les deux premiers volumes de l’Histoire de la Révolution d’Angleterre (1827). Sans perdre aucune de ses premières qualités de gravité et de précision, l’historien donnait une plus large place à la peinture des caractères, et trouvait les couleurs sévèrement brillantes qui convenaient le mieux aux tableaux de cette époque.

Il semblait que Guizot préludât, par cet ouvrage, au rôle qu’il allait jouer après 1830. L’historien avait préparé l’homme d’État et l’orateur. Nous n’avons pas ici à juger la conduite politique de Guizot sous la monarchie de juillet. Qu’il nous suffise de dire que, par l’intégrité de son caractère, il imposa le respect à ceux mêmes qui le combattirent, et si, à certains égards il porta l’esprit de gouvernement jusqu’à d’inflexibles et funestes résistances, on ne saurait oublier le service qu’il rendit au pays en organisant l’enseignement primaire (1833).

Après la révolution de 1848, Guizot acheva l’œuvre commencée. l’Histoire de la Révolution d’Angleterre fut conduite jusqu’à la restauration des Stuarts, et jamais le talent de Guizot, agrandi de toute son expérience d’homme d’État, ne parut s’être élevé plus haut, « Rien ne lui échappe, a dit M. de Sacy, dans l’âme ardente, sombre, égoïste, mais profondément anglaise, de Cromwell. L’obstination absurde des sectaires, la légèreté des royalistes, toujours vaincus et toujours confiants, la sagesse méticuleuse de ceux des anciens indépendants qui ne croyaient plus qu’à la fortune et au pouvoir et servaient Cromwell avec toute la fidélité qu’on peut avoir pour un maître passager, la résignation des masses fatiguées, le patriotisme se réfugiant sur les flottes victorieuses de Blake, tout ce tableau de l’Angleterre rassasiée de guerres civiles et de destruction, quoique révolutionnaire encore, est retracé par M. Guizot avec une vérité admirable. Voilà l’histoire telle que je la conçois, et telle qu’elle ne peut être écrite que par ceux qui ont fait eux-mêmes de l’histoire421. » Ce grand effort n’avait pas épuisé l’activité de l’écrivain. La hauteur des vues, la force et la gravité du style, restent égales dans ses dernières œuvres : les Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps422 (1858-1868), et les Méditations morales et religieuses. Guizot s’éteignit le 12 septembre 1874, au Val-Richer, en dictant à sa fille les dernières pages du quatrième volume de l’Histoire de France racontée à mes petits-enfants. Sa fille, Mme de Witt, a terminé cet ouvrage sur le plan et d’après les notes laissées par son père (1876). Aux travaux historiques de Guizot, à ses discours parlementaires, il faut joindre plusieurs études d’art et de critique d’un grand prix : celle entre autres sur Corneille et son temps, réimprimée en 1852, après des retouches importantes423.

Jugement et mort de Strafford424(1641). §

Après la défaite des armées royales à Newbury (28 août 1640), Charles Ier, pour obtenir de nouveaux subsides qui lui permissent de continuer la guerre contre l’Écosse, se décida à convoquer le célèbre parlement qui ne devait pas se séparer avant d’avoir donné l’exemple du meurtre juridique d’un roi. L’un des premiers actes du long parlement fut de mettre en accusation le comte de Strafford, gouverneur d’Irlande, que le parti populaire regardait comme son plus grand ennemi. Son administration en Irlande, souvent dure et arbitraire, avait eu du moins un caractère de sévère impartialité. En s’attaquant à un tel homme, le parlement privait la Couronne de son plus ferme soutien et préparait les coups plus audacieux qu’il allait bientôt porter au roi lui-même.

La perte de Strafford fut irrévocablement résolue ; son procès commença. La chambre des communes tout entière y voulut assister, pour soutenir l’accusation de sa présence. Avec les communes d’Angleterre siégeaient les commissaires d’Écosse et d’Irlande, également accusateurs. Quatre-vingts pairs étaient présents comme juges ; les évêques, d’après le vœu violemment exprimé des communes, s’étaient récusés, comme dans tout procès de vie et de mort. Au-dessus des pairs, dans une tribune fermée, prirent place le roi et la reine, avides de tout voir, mais cachant, l’un son angoisse, l’autre sa curiosité. Dans des galeries et sur des gradins plus élevés se pressaient une foule de spectateurs, hommes, femmes, presque tous de haut rang, émus d’avance par la pompe du spectacle, la grandeur de la cause et l’attente qu’excitait le caractère connu de l’accusé.

Conduit par eau de la Tour à Westminster, il traversa sans trouble ni insulte la multitude assemblée aux portes : en dépit de la haine, sa grandeur si récente, son maintien, la terreur même naguère attachée à son nom, commandaient encore le respect. A mesure qu’il passait, le corps un peu courbé avant l’âge par la maladie, mais le regard brillant et fier comme dans la jeunesse, la foule s’écartait, tous ôtaient leur chapeau, et il saluait avec courtoisie, regardant cette attitude du peuple comme de bon augure. L’espérance ne lui manquait point : il dédaignait ses adversaires, avait bien étudié les charges, et ne doutait pas qu’il ne réussit à se laver du crime de haute trahison. L’accusation des Irlandais l’avait seule étonné un moment : il ne pouvait comprendre qu’un royaume jusque-là si soumis, si empressé même à le flatter et le servir, eût ainsi changé tout à coup.

Dès le second jour, un incident lui fit voir qu’il avait mal jugé de sa situation, et quelles seraient les difficultés de sa défense : « J’espère, dit-il, que je repousserai sans peine les imputations de mes malicieux ennemis, » A ces mots Pym425, qui dirigeait la, poursuite, se récria avec emportement : « C’était, dit-il, aux communes que s’adressait cette injure, et il y avait crime à les taxer ainsi de malicieuse inimitié. » Strafford, troublé, tomba à genoux, s’excusa, et dès ce moment, parfaitement calme et maître de lui-même, il ne laissa échapper aucun signe de colère ou seulement d’impatience, aucune parole qu’on pût tourner contre lui.

Pendant dix-sept jours, il discuta seul, contre treize accusateurs qui se relevaient tour à tour, les faits qui lui étaient imputés. Un grand nombre furent prouvés invinciblement, pleins d’iniquité et de tyrannie ; mais d’autres, follement exagérés ou aveuglément accueillis par la haine, furent faciles à repousser, et aucun ne rentrait, à vrai dire, dans la définition légale de la haute trahison. Strafford mit tous ses soins à les dépouiller de ce caractère, parlant noblement de ses imperfections, de ses faiblesses, opposant à la violence de ses adversaires une dignité modeste, faisant ressortir, sans injure, l’illégalité passionnée de leurs procédés.

Tant d’énergie embarrassait et humiliait les accusateurs.

Deux fois les communes sommèrent les lords de mener plus vite un procès qui leur faisait perdre, disaient-elles, un temps précieux pour le pays. Les lords426 refusèrent ; le succès de l’accusé leur rendait quelque énergie. Le débat des faits terminé, avant que les conseils de Strafford eussent ouvert la bouche, et qu’il eût lui-même résumé sa défense, le comité d’accusation se sentit vaincu, du moins quant à la preuve de la haute trahison. L’agitation des communes devint extrême ; à la faveur du texte de la loi et de son fatal génie, un grand coupable allait donc échapper, et la réforme, à peine commencée, retrouverait son plus dangereux ennemi. Un coup d’État fut résolu. Sir Arthur Haslerig, homme dur et grossièrement passionné, proposa de déclarer Strafford coupable et de le condamner par acte du parlement. Ce procédé, qui affranchissait les juges de toute loi, n’était pas sans exemple, quoique toujours dans des temps de tyrannie et toujours qualifié bientôt après d’iniquité. Quelques notes trouvées dans les papiers du secrétaire d’État Vane, et livrées à Pym par son fils, furent produites comme supplément de preuve suffisant pour démontrer la haute trahison427. Elles imputaient à Srafford d’avoir donné an roi, en plein conseil, l’avis d’employer l’armée d’Irlande à dompter l’Angleterre. Les paroles qu’elles lui attribuaient, bien que démenties par le témoignage de plusieurs conseillers, et susceptibles d’un sens moins odieux, étaient trop conformes à sa conduite et aux maximes qu’il avait souvent professées, pour ne pas produire une vive impression sur les esprits. Le bill obtint sur-le-champ une première lecture. Les uns crurent sacrifier la loi à la justice, d’autres la justice à la nécessité.

En même temps le procès continuait, car on ne voulait perdre contre l’accusé aucune chance, ni que le péril du coup d’État l’affranchît de celui du jugement légal. Avant que ses conseils prissent la parole pour traiter la question de droit,

Strafford résuma sa défense ; il parla longtemps et avec une merveilleuse éloquence, toujours appliqué à prouver que, par aucune loi, aucun de ses actes n’était qualifié de haute trahison. La conviction grandissait de moment en moment dans l’âme de ses juges, et il en suivait habilement les progrès, adaptant ses paroles aux impressions qu’il voyait naître, profondément ému. mais sans que l’émotion l’empêchât d’observer et d’apercevoir ce qui se passait autour de lui : « Mylords, dit-il en finissant, ces messieurs disent qu’ils parlent pour le salut de la république contre ma tyrannie arbitraire ; permettez-moi de dire que je parle pour le salut de la république contre leur trahison arbitraire. Nous vivons à l’ombre des lois ; faudra-t-il que nous mourions par des lois qui n’existent point ? Vos ancêtres ont soigneusement enchaîné, dans les liens de nos statuts, ces terribles accusations de haute trahison : ne recherchez pas l’honneur d’être plus savants et plus habiles dans l’art de tuer. Ne vous armez pas de quelques sanglants exemples ; n’allez pas, en fouillant de vieux registres rongés des vers et oubliés le long des murs, réveiller ces lions endormis, car ils pourraient un jour vous mettre aussi en pièces, vous et vos enfants. Quant à moi, pauvre créature que je suis, n’était l’intérêt de vos seigneuries, et aussi celui de ces gages sacrés que m’a laissés une sainte maintenant au ciel… (à ces mots il s’arrêta, fondit en larmes, et, relevant aussitôt la tête...), je ne prendrais pas tant de peine pour défendre ce corps qui tombe en ruine, et déjà chargé de tant d’infirmités qu’en vérité j’ai peu de plaisir à en porter le poids plus longtemps. » Il s’arrêta de nouveau comme à la recherche d’une idée : « Mylords, reprit-il, il me semble que j’avais encore quelque chose à vous dire ; mais ma force et ma voix défaillent ; je remets humblement mon sort en vos mains ; quel que soit votre arrêt, qu’il m’apporte la vie ou la mort, je l’accepte d’avance librement ; te Deum laudamus. »

L’auditoire demeura saisi d’attendrissement et d’admiration. Pym voulut répondre ; Strafford le regarda ; la menace éclatait dans l’immobilité de son maintien ; sa lèvre pâle et avancée portait l’expression d’un dédain passionné ; Pym, troublé, s’arrêta ; ses mains tremblaient, et il cherchait, sans le trouver, un papier placé devant ses yeux. C’était sa réponse qu’il avait préparée, et qu’il lut, sans que personne l’écoutât, se hâtant de lui-même de finir un discours étranger aux sentiments de l’assemblée, et qu’il avait peine à prononcer.

Le trouble passe, la colère demeure : celle de Pym et de ses amis fut au comble ; ils pressèrent la seconde lecture du bill d’attainder428. En vain Selden, le plus ancien et le plus illustre des défenseurs de la liberté, Holborne, l’un des avocats de Hampden dans l’affaire de la taxe des vaisseaux429, et plusieurs autres, le combattirent. C’était maintenant l’unique ressource du parti, car il voyait bien que les lords ne condamneraient point Strafford comme juges et au nom de la loi. Il eût voulu même que le procès fût tout à coup suspendu, qu’on n’entendît point les conseils de Strafford, et tel était l’emportement, qu’il fut question de mander à la barre et do punir « ces avocats insolents qui osaient défendre un homme que la chambre déclarait coupable de haute trahison. » Les lords repoussèrent ces propositions furieuses ; les conseils de Strafford furent entendus ; mais les communes ne leur répondirent point, n’assistèrent même pas à la séance, disant qu’il était au-dessous de leur dignité de lutter contre des avocats ; et quatre jours après, malgré la vive opposition de lord Digby, jusque-là l’un des plus acharnés accusateurs de Strafford, le bill d’attainder fut définitivement adopté.

A cette nouvelle, le roi désolé ne songea plus qu’à sauver le comte, n’importe à quel prix : « Soyez sûr, lui écrivit-il, sur ma parole de roi, que vous ne souffrirez ni dans votre vie, ni dans votre fortune, ni dans votre honneur. » Tout fut tenté à la fois, avec l’aveugle empressement de la crainte et de la douleur. On essayait, par des concessions et des promesses, d’adoucir les chefs des communes ; on conspirait pour faire évader le prisonnier. Mais les complots nuisaient aux négociations, les négociations aux complots. Le comte de Bedford, qui semblait disposé à quelque complaisance, mourut subitement. Le comte d’Essex répondit à Hyde, qui lui parlait de la résistance insurmontable qu’opposerait au bill la conscience du roi : « Le roi est obligé de se conformer, lui et sa conscience, à l’avis et à la conscience du parlement. » On fit offrir à sir William Balfour, gouverneur de la Tour, 20000 livres sterling et une fille de Strafford pour son fils, s’il voulait se prêter à l’évasion : il s’y refusa. On lui ordonna de recevoir dans la prison, à titre de gardes, cent hommes choisis, commandés par le capitaine Billingsley, officier mécontent : il en informa les communes. Chaque jour voyait naître et échouer, pour le salut du comte, quelque nouveau dessein. Enfin, le roi, contre l’avis de Strafford lui-même, fit appeler les deux chambres, et, reconnaissant les fautes du comte, promettant que jamais il ne l’emploierait, fût-ce comme constable, il leur déclara que jamais aucune raison, aucune crainte, ne le ferait consentir à sa mort.

Mais la haine des communes était inflexible et plus hardie que la douleur du roi ; elles avaient prévu sa résistance et préparé les moyens de la vaincre. Depuis que le bill d’attainder avait été porté à la chambre haute, la multitude s’assemblait chaque jour autour de Westminster, armée d’épées, de couteaux, de bâtons, criant : Justice ! justice ! et menaçant les lords qui tardaient à prononcer. Lord Arundel fut contraint de descendre de voiture, et, chapeau bas, il pria le peuple de se retirer, s’engageant à presser l’accomplissement de ses vœux. Cinquante-neuf membres des communes avaient voté contre le bill ; leurs noms furent placardés dans les rues avec ces mots : Voici les Straffordiens, traîtres à leur pays ! La chaire retentissait des mêmes menaces : on prêchait, on priait pour le supplice d’un grand délinquant. Les lords, provoqués par un message du roi, se plaignirent aux communes de ces désordres : les communes ne répondirent point. Cependant le bill demeurait toujours en suspens. Un coup décisif, jusque-là tenu en réserve, fut résolu : Pym, appelant la peur à l’aide de la vengeance, vint dénoncer le complot de la cour et des officiers pour soulever l’armée contre le parlement. Quelques-uns des prévenus prirent soudain la fuite, ce qui confirma tous les soupçons. Une terreur furieuse s’empara de la chambre et du peuple. On décréta que les ports seraient fermés, qu’on ouvrirait toutes les lettres venues du dehors. D’absurdes alarmes révélèrent et accrurent encore le trouble des esprits. Le bruit se répandit dans la cité que la salle des communes était minée et près de sauter ; la milice prit les armes, une foule immense se précipita vers Westminster. Sir Walter Earl accourut en toute hâte pour en informer la chambre ; comme il parlait, MM. Middleton et Moyle, remarquables par leur corpulence, se levèrent brusquement pour l’écouter ; le plancher craqua : « La chambre saute ! » s’écrièrent plusieurs membres en s’élançant hors de la salle, qui fut aussitôt inondée du peuple ; et des scènes de même nature se renouvelèrent deux fois en huit jours. Au milieu de tant d’agitations, des mesures savamment combinées assuraient l’empire des communes et le succès de leurs desseins. A l’imitation du covenant écossais430, un serment d’union, pour la défense de la religion protestante et des libertés publiques, fut adopté par les deux chambres ; les communes voulurent même l’imposer à tous les citoyens ; et, sur le refus des lords, elles déclarèrent quiconque s’y refuserait incapable de toute fonction dans l’Église et dans l’État. Enfin, pour mettre l’avenir à l’abri de tout péril, un bill fut proposé, portant que ce parlement ne pourrait être dissous sans son propre aveu. A peine une mesure si hardie excita-t-elle quelque surprise : la nécessité de donner une garantie aux emprunts, devenus, dit-on, plus difficiles, servit de prétexte ; l’emportement universel étouffa toute objection. Les lords essayèrent d’amender le bill, mais en vain : la chambre haute était vaincue ; les juges offrirent à sa faiblesse la sanction de leur lâcheté : ils déclarèrent qu’aux termes des lois les crimes de Stafford constituaient vraiment la haute trahison. Le bill d’attainder fut soumis à un dernier débat ; trente-quatre des lords qui avaient assisté au procès s’absentèrent de la chambre ; parmi les présents, vingt-six votèrent pour le bill, dix-neuf contre ; il n’y manquait plus que l’adhésion du roi.

Charles se débattait encore, se croyant incapable d’accepter un tel déshonneur. Il fit venir Hollis, beau-frère de Strafford, et qui, à ce titre, était demeuré étranger à l’accusation.

« Que peut-on faire pour le sauver ? » lui demanda-t-il avec angoisse. Hollis fut d’avis que Strafford sollicitât du roi un sursis, et que le roi allât en personne présenter sa pétition aux chambres, en leur adressant un discours, qu’il rédigea lui-même sur-le-champ ; en même temps, il promit de tout faire pour décider ses amis à se contenter du bannissement du comte : tout ainsi convenu, ils se séparèrent. Déjà, dit-on, les démarches de Hollis dans la chambre avaient obtenu quelque succès ; mais la reine, épouvantée des émeutes chaque jour plus vives, de tout temps ennemie de Strafford, et craignant même, dit-on, d’après les rapports de quelques affidés, qu’il ne se fût engagé, pour sauver sa vie, à révéler tout ce qu’il savait de ses intrigues, vint assiéger son mari de ses soupçons et de ses terreurs431 : son effroi était si grand, qu’elle voulait s’enfuir, s’embarquer, retourner en France, et faisait déjà ses préparatifs de départ. Troublé des pleurs de sa femme, hors d’état de se résoudre seul, Charles convoqua d’abord un conseil privé, puis les évêques. Le seul évêque de Londres, Juxon, lui conseilla de suivre sa conscience ; tous les autres, l’évêque de Lincoln surtout, prélat intrigant, longtemps opposé à la cour, le pressèrent de sacrifier un individu au trône, sa conscience d’homme à sa conscience de roi. Il sortait à peine de cette conférence, une lettre de Strafford lui fut remise : « Sire, lui écrivait le comte, après un long et rude combat, j’ai pris la seule résolution qui me convienne ; tout intérêt privé doit céder au bonheur de votre personne sacrée et de l’Etat ; je vous supplie d’écarter, en acceptant ce bill, l’obstacle qui s’oppose à un accord entre vous et vos sujets. Mon consentement, sire, vous acquittera plus devant Dieu que tout ce que pourraient faire les hommes ; nul traitement n’est injuste envers qui vent le subir. Mon âme, près de s’échapper, pardonne tout et à tous avec la douceur d’une joie infinie. Je vous demande seulement d’accorder à mon pauvre fils et à ses trois sœurs autant de bienveillance, ni plus ni moins, qu’en méritera leur malheureux père, selon qu’il paraîtra un jour coupable ou innocent. »

Le lendemain, le secrétaire d’État Carlton vint, de la part roi, annoncer à Strafford qu’il avait consenti au bill fatal. Quelque surprise parut dans les regards du comte, et pour toute réponse il leva les mains au ciel, en disant : « Nolite confidere in principibus et filiis hominum, in quibus non est salus. »

Au lieu d’aller en personne, comme il l’avait promis à Hollis, demander aux chambres un sursis, le roi se contenta de leur envoyer par le prince de Galles une lettre qui finissait par ce post-scriptum : « S’il doit mourir, ce serait une charité de lui laisser jusqu’à samedi. » Les chambres la relurent deux fois, et, sans tenir compte de cette froide prière, fixèrent l’exécution au lendemain.

Le gouverneur de la Tour, chargé d’accompagner Strafford432, l’engagea à prendre une voiture pour échapper aux violences du peuple : « Non, monsieur, lui dit le comte ; je sais regarder la mort en face, et le peuple aussi. Que je ne m’échappe point, cela vous suffit ; quant à moi, que je meure par la main du bourreau ou par la furie de ces gens-là, si cela peut leur plaire, rien ne m’est plus indifférent. » Et il sortit à pied, précédant les gardes et promenant de tous côtés ses regards, comme s’il eût marché à la tête de ses soldats. En passant devant la prison de Land, il s’arrêta ; la veille il l’avait fait prier de se trouver à la fenêtre et de le bénir au moment de son passage : « Mylord, dit-il en élevant la tête, votre bénédiction et vos prières ! » L’archevêque étendit les bras vers lui ; mais, d’un cœur moins ferme et affaibli par l’âge, il tomba évanoui. « Adieu, mylord, dit Strafford en s’éloignant, que Dieu protège votre innocence433 ! » Arrivé au pied de l’échafaud, il y monta sur-le-champ, suivi de son frère, des ministres de l’Église et de plusieurs de ses amis, s’agenouilla un moment, puis, se relevant pour parler au peuple : « Je souhaite, dit-il, à ce royaume toutes les prospérités de la terre : vivant, je l’ai toujours fait ; mourant, c’est mon seul vœu. Mais je supplie chacun de ceux qui m’écoutent d’examiner sérieusement, et la main sur le cœur, si le début de la réformation d’un royaume doit être écrit en caractères de sang ; pensez-y bien en rentrant chez vous. A Dieu ne plaise que la moindre goutte de mon sang retombe sur aucun de vous ! Mais je crains que vous ne soyez dans une mauvaise voie. » Il s’agenouilla de nouveau et pria un quart d’heure ; puis, se tournant vers ses amis, il prit congé de tous, serrant à chacun la main et leur donnant quelques conseils : « J’ai presque fini, leur dit-il ; un seul coup va rendre ma femme veuve, mes chers enfants orphelins, mes pauvres serviteurs sans maître ; que Dieu soit avec vous et avec eux tous ! Grâce à lui, ajouta-t-il en se déshabillant, j’ôte mon habit, le cœur aussi tranquille qu’en le quittant pour dormir. » Il appela le bourreau, lui pardonna, pria encore un moment, posa sa tête sur le billot et donna lui-même le signal. Sa tête tomba ; le bourreau la montra au peuple en criant : « Dieu sauve le roi ! » De violentes acclamations éclatèrent ; plusieurs bandes se répandirent dans la cité, célébrant à grands cris leur victoire ; d’autres se retirèrent silencieusement, pleins de doute et d’inquiétude sur la justice du vœu qu’ils venaient de voir accompli.

Histoire de la Révolution d’Angleterre, liv. III.

Villemain.
(1790-1870.) §

« Notre siècle, a dit M. de Sacy, a vu s’élever à côté de l’éloquence de la chaire et de celle de la tribune une éloquence nouvelle, l’éloquence du professorat et de l’enseignement434. » Trois noms justement célébrés, ceux de Guizot, Cousin et Villemain, réveillent le souvenir de ces fêtes de la Sorbonne où se pressait, dans les dernières années de la Restauration, une foule studieuse et attentive. C’était le temps encore où l’évêque d’Hermopolis, Mgr Frayssinous, inaugurait dans la chaire de Notre-Dame de Paris, sous la forme nouvelle de conférences, un enseignement religieux qui devait, dix ans plus tard, recevoir un singulier éclat de la libre et fière parole du P. Lacordaire. Si la mort du général Foy venait de priver la France d’un de ses plus patriotiques orateurs, la grave éloquence de Royer-Collard au Corps législatif ; à la Chambre des pairs, les brillants discours de Chateaubriand, renvoyés par tous les échos de la presse435 occupaient et passionnaient l’esprit public. En se maintenant dans les voies de la tradition classique, Guizot, Cousin et Villemain surent donner à leur enseignement un si vif attrait de nouveauté, qu’ils rivalisèrent d’éclat avec la tribune politique, et virent se former et se maintenir autour de leurs chaires un auditoire où se confondaient tous les âges, où se rencontraient tous les partis.

Né à Paris en 1790, Villemain avant vingt-six ans avait obtenu trois fois le prix d’éloquence à l’Académie française. l’Éloge de Montaigne (1812), le Discours sur la Critique (1814) et l’Eloge de Montesquieu (1816) étaient plus déjà que des essais brillants : un talent dont la précoce maturité n’empruntait à la jeunesse qu’une grâce de plus, la fermeté du goût unie au charme de l’expression, la nouveauté enfin d’une critique qui mêlait aux larges vues d’ensemble les délicatesses d’une analyse pénétrante, donnèrent à ces premiers travaux de Villemain un juste retentissement. Dans la chaire d’éloquence française qu’il occupa pendant dix ans (1816-1826), Villemain put déployer librement ses rares facultés, et son cours marque l’avènement définitif de cette forme supérieure de critique dont Mme de Staël avait la première donné l’exemple. Cette nouvelle école sut. éviter les obstacles qui avaient si longtemps entravé en France les progrès de la critique : elle ne s’enferma pas dans le cadre de règles absolues et abstraites ; s’appropriant toutes les découvertes de l’histoire et de la philosophie morale, elle replaça les livres qu’elle voulait juger dans le milieu social qui les avait vus naître ; elle rapprocha l’auteur de l’homme, expliquant l’un par l’autre ; enfin, par la science des littératures comparées, elle éclaira d’un jour nouveau les grandes époques de l’histoire, et montra ainsi que les formes mobiles de l’art justifient, loin de les contredire, les principes éternels du beau. L’histoire littéraire, grâce à cette méthode, est devenue l’analyse vivante de l’esprit humain. Tels sont les caractères des ouvrages qui résument l’enseignement de Villemain : le Tableau de la Littérature au moyen âge et l’Histoire de la Littérature française au dix-huitième siècle.

Finesse et élévation dans la pensée, richesses d’une mémoire qui laisse à l’esprit toute sa liberté ; style à la fois naturel et savant, que l’imagination colore et anime, sans lui ôter sa sévérité, des vues nouvelles, de féconds rapprochements entre les littératures diverses, et, si l’on veut une réserve, le goût d’exposer et de comprendre plus que le besoin de juger et de conclure : c’est là ce que l’on retrouve dans les autres œuvres de Villemain : dans l’étude sur Pindare, comme dans le Tableau de l’Éloquence chrétienne au quatrième siècle, dans les Souvenirs contemporains d’Histoire et de Littérature, comme dans l’Étude sur M. de Chateaubriand. Secrétaire perpétuel de l’Académie française depuis 1832, ses rapports sont restés le modèle d’une causerie pleine de nuances et de goût, où l’éloge se répète sans monotonie, où l’épigramme, pour être revêtue de grâce, ne va pas moins à son but et s’y fixe436.

Rapport de la littérature d’un peuple avec son état moral. §

Il n’y a pas un art d’écrire, qu’on le sache bien, qui soit séparé de grands intérêts moraux à célébrer, à revendiquer, à défendre. Le degré d’élévation qu’atteint le caractère d’un peuple est la mesure de la supériorité qu’il peut conserver, on retrouver, dans les choses d’art et de goût. Cette élévation n’a pas toujours la forme de la liberté civile proprement dite : elle peut, suivant l’âge de la nation et le génie d’une époque, prendre sa racine ailleurs, se nourrir de zèle religieux, d’honneur aristocratique, de fidélité chevaleresque ; elle peut s’entretenir par l’esprit de découverte et d’entreprise lointaine. Ainsi, au seizième siècle, le Portugal et l’Espagne jetèrent un vif éclat poétique, alors même que la tradition de leurs vieilles libertés allait s’affaiblissant. Ainsi, l’Angleterre avait paru pleine d’invention éloquente et d’imagination sous le règne impérieux d’Elisabeth437. Ainsi, la pensée française, libre avec tant de force et de licence, dans les longs troubles de la Ligue, puis, tout à la fois animée et contenue par Henri IV, s’était disciplinée, sans faiblir, sous la rude mais glorieuse main de Richelieu, et avait trouvé tant de grandeur, de magnificence et de grâce, pendant le demi-siècle que Louis XIV remplit du succès de ses armes, des splendeurs de sa cour et de son habile ascendant sur l’Europe.

Mais de semblables influences s’épuisent, avec les prestiges de gloire, les illusions de souvenirs qui les entouraient : elles seraient mal remplacées par l’action seule de la force et du pouvoir concentré. La force n’inspire rien que l’obéissance : elle n’élève pas les âmes de ceux qui obéissent ; elle ne suscite pas le talent qui lui est suspect ; elle ne laisse pas ouvert le champ du libre examen dont elle se défie. Elle peut accueillir les procédés mécaniques, les applications matérielles de la science, comme des instruments de richesse, comme des auxiliaires du luxe et de la dépendance qu’il entraîne. Mais, dans l’ordre intellectuel, rien ne l’intéresse, et beaucoup de choses la gênent ou lui déplaisent.

C’est par là qu’à certaines époques de la vie des peuples, lorsque la foi religieuse n’est ni conquérante ni menacée, lorsque la nation elle-même est fixée dans ses limites naturelles, lorsque le préjugé des rangs est fort diminué et ne saurait se rétablir par des créations de costumes, lorsque, enfin, les esprits ont trop de lumières pour n’avoir aucune volonté sur les affaires publiques, la liberté civile devient nécessaire à la dignité nationale.

Ainsi se rapprochent et se soutiennent les institutions d’un peuple et ses arts, les droits dont il jouit et l’élévation morale, qu’il conserve ou qu’il retrouve. A cette élévation, au sentiment du beau qu’elle fait naître, aux instincts généreux qu’elle excite, aux fortes études qu’elle encourage, se rapporte tout mouvement heureux dans les lettres, tout réveil philosophique ou poétique. Qu’est-ce, en effet, que la littérature ? Une étude plus ou moins ingénieuse des formes du langage, une glose anecdotique ; on bien la traduction sincère, expressive, hardie de tout ce qu’embrassent de difficile et de grand l’intelligence et le cœur de l’homme, la philosophie, l’histoire, la politique.

Ce partage admis, et avec ces deux destinations si fort inégales, il n’y a pas de décadence nécessairement continue pour l’esprit d’un peuple : là où la philosophie, l’histoire, la politique, sont l’objet d’une libre étude, d’un véridique et complet examen, l’étincelle du génie, par moment obscure et cachée, ne meurt pas, se retrouve, se renouvelle.

Il n’y a de mortel au talent que la servitude ; il n’y a de peuple menacé de déchéance dans l’ordre intellectuel, que celui qui renoncerait tout à fait à la liberté, dont il aurait eu la passion et le privilège. Mais un tel exemple est rare, peut-être impossible. Même dans la civilisation imparfaite de l’empire romain, le souvenir de la liberté perdue, l’effort accidentel pour la ressaisir, justifiaient cet avis adressé à un nouvel empereur : Imperaturus es hominibus qui nec totam libertatem pati possunt, nec totam servitutem. « Tu vas commander à des hommes, qui ne peuvent porter ni la complète liberté, ni la complète servitude438. »

Choix d’études sur la littérature contemporaine.

De l’éloquence au dix-septième siècle. §

Dans l’antiquité, le plus grand intérêt, la plus puissante affection, c’était la liberté ; dans le dix-septième siècle, fut la religion. C’était en touchant cette partie sensible et féconde du cœur humain que l’éloquence pouvait élever une tribune à côté de celle de Démosthène. L’éloquence religieuse, voilà l’immortelle couronne du siècle de Louis XIV. La langue était assez épurée pour n’avoir plus besoin que de hautes pensées. Les poètes, ces devanciers ordinaires des orateurs, étaient déjà venus : Malherbe avait enseigné l’harmonie439, et Corneille élevait les âmes en leur montrant le sublime, qui semblait disparu du monde depuis qu’il n’y avait plus de Romains. Pour créer des orateurs, il ne fallait qu’un grand intérêt social, une grande passion : ce grand intérêt fut Dieu, la révélation et l’éternité ; et, comme il n’y avait jamais eu de pareilles questions agitées dans la tribune antique, jamais on n’avait entendu si haute éloquence. Les philosophes de la Grèce énoncèrent, dans l’enceinte de leurs écoles, quelques grandes vérités morales ; et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines. Mais ces idées, mêlées d’erreurs et enveloppées de ténèbres, divulguées à voix basse depuis la mort de Socrate, ne s’adressaient pas à la foule du peuple ; et dans ces gouvernements si favorables en apparence à la dignité de l’homme, on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait une tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante : tribune formidable, devant laquelle s’étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples440 ; tribune pacifique et tutélaire, qui plus d’une fois donna refuge à ses mortels ennemis441 ; tribune où furent longtemps défendus des intérêts partout abandonnés, et qui, seule, plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l’oppresseur et de l’homme contre lui-même.

Là, tout s’ennoblit et se divinise : l’orateur, maître des esprits, qu’il élève et qu’il consterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire, et de plus effrayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Périclès n’apportait que des regrets et des larmes442. Si, comme l’orateur romain, il célèbre les guerriers de la légion de Mars tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n’osait promettre qu’à leur souvenir443 ; il charge Dieu lui-même d’acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique, cette science de la morale, cette expérience de l’homme, ces secrets des passions, étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C’est lui, plus encore que tous les orateurs de l’antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l’âme, non pour exciter ces émotions violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies des passions, ces feux de vengeance et de haine où triomphait l’antique éloquence, mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions, sans avoir le droit d’en appeler aucune à son secours, il est obligé de créer une passion nouvelle, s’il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui seul peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs, l’enthousiasme religieux, qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles, plutôt l’inspiration d’un prophète que le mouvement d’un orateur.

A cette image de l’éloquence apostolique n’avez-vous pas reconnu Bossuet ? Grand homme, ta gloire vaincra toujours la monotonie d’un éloge tant de fois entendu. Le privilège du sublime te fut donné, et rien n’est inépuisable comme l’admiration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des États, et que tu pénètres dans les causes profondes des révolutions ; soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour ; soit que ton âme s’élance avec celle de Condé et partage les ardeurs qu’elle décrit ; soit que, dans l’impétueuse richesse de tes sermons à demi préparés, tu saisisses, tu entraînes toutes les vérités de la morale et de la religion, partout tu agrandis la parole humaine, tu surpasses l’orateur antique ; tu ne lui ressembles pas. Réunissant une imagination plus hardie, un enthousiasme plus élevé, une fécondité plus originale, une vocation plus haute, tu semblés ajouter l’éclat de ton génie à la majesté du culte public, et consacrer encore la religion elle-même444.

Discours prononcé à l’ouverture du Cours d’Eloquence française (1822).

Buffon écrivain. §

Marmontel, dans ses Mémoires445, reproche à Buffon d’avoir quitté par orgueil les salons philosophiques de Paris, où, dit-il, on ne lui accordait, avec raison, que le mince éloge d’élégant écrivain et de grand coloriste. Permis à Marmontel de compter pour peu cet éloge ; mais, en vérité, si le mot de grand coloriste, inconnu dans la langue de Bossuet et de Racine, signifie quelque chose, on concevra difficilement plus grande louange pour un écrivain qui veut peindre la nature. Le langage métaphysique de Buffon a manqué parfois de précision, parce que sa pensée sur ce point n’était pas complètement nette et libre. Mais lorsque, saisi par les objets mêmes, tirant ses idées de ses perceptions, et les réalisant par la parole, il a peint les formes extérieures et les grâces sauvages, les instincts et les habitudes des êtres divers ; lorsque, en les étudiant, il a pris tour à tour pour eux des sentiments d’intérêt, d’affection, d’horreur, alors son style est inimitable ; et le grand coloriste est le grand écrivain, l’homme de génie qui peint avec force la réalité.

Buffon, à cet égard, n’est pas seulement un écrivain à part, mais le créateur d’un genre nouveau, de cette éloquence descriptive qui doit succéder à l’épuisement des grands sujets religieux, moraux, politiques. Dans cette voie, Buffon, arrivant le premier, avec une imagination juste et un esprit élevé, et trouvant sous ses yeux une nature encore nouvelle pour le peintre philosophe, n’a point exagéré les couleurs. Mais bientôt sont venus les imitateurs, les élèves que Buffon, malgré son orgueil, ou peut-être au nom de cet orgueil même, croyait assez inspirés par son génie, assez créés par sa présence, pour pouvoir achever ses tableaux ; mais lui seul était peintre. Ses plus ingénieux continuateurs n’étaient que des rhéteurs descriptifs ; non peut-être qu’il ne soit rigoureux de désigner ainsi Guéneau de Montbéliard446, mort trop jeune, et dont les pages brillantes furent confondues par le public avec celles de son modèle. Mais il est vrai cependant que sous sa plume, et plus tard sous celle de M. de Lacépède447, l’histoire naturelle prend un luxe d’images, un éclat de couleurs que ne soutient plus la correction du dessin, la pureté du trait ; on a dérobé le gros rouge dont se servait quelquefois le maître : on l’a prodigué sans mesure, et on a laissé sur sa palette tant d’autres nuances que seul il savait distribuer avec art et admirablement ménager.

Cet art était pour Buffon l’étude de sa vie entière, et, s’il définissait le génie une longue patience, c’était au travail de son style, plus encore qu’à la conception de ses systèmes, qu’il appliquait cette expression. Son hypothèse de l’origine du monde, en effet, il la conçut assez légèrement sur quelques vraisemblances, et jamais avec cette conviction d’inventeur que Newton avait acquise sur d’autres matières, en y pensant toujours ; mais son style, l’ordonnance, la forme, l’expression de sa pensée, l’occupaient sans cesse.

Ses contemporains ont dit comment il travaillait, retiré dans ses châteaux de Montbard ou de Buffon ; ils ont décrit cette tour solitaire de Saint-Louis, environnée de jardins, où il s’enfermait dès le point du jour ; ce cabinet sans livres, et sans autre ornement qu’une gravure de Newton ; cette table verte où il écrivait : c’est là que Buffon méditait profondément, et composait avec une lente inspiration ses belles périodes, écrivant, effaçant, récitant à haute voix, et ne pouvant se satisfaire lui-même que par le plus haut degré d’élégance et d’harmonie. Après trente ans de ce labeur, il disait encore dans sa vieillesse : « J’apprends tous les jours à écrire ; » et il ajoutait avec un naïf orgueil : « Il y a dans mes derniers ouvrages infiniment plus de perfection que dans les premiers. » Et ce témoignage est vrai, au moins pour les Époques de la Nature, qu’il écrivait à soixante-dix ans, et qu’il avait dix-huit fois recopiées…

Cet homme, si paisible et tout à fait de l’ancienne monarchie, toucha presque à nos grands troubles civils, dont il ne soupçonnait pas l’approche. Sans doute, il entra dans la destinée heureuse et complète de Buffon de mourir à la veille de ce grand mouvement, qui eût confondu ses idées et épouvanté sa vieillesse. Calme et laborieux jusqu’à sa dernière heure, Buffon mourut à Paris, le 16 avril 1788. Et au milieu de la vive attente et du souffle de mille passions qui agitaient déjà les esprits, ses funérailles furent la plus grande pompe de douleur publique qu’on ait vue avant celles de Mirabeau, trois ans après. C’est que le nom de Buffon était grand et populaire par la direction nouvelle des esprits. Il résumait, il illustrait toute la pensée scientifique du dix-huitième siècle, comme Rousseau en représentait avec énergie la pensée politique.

Tableau de la Littérature française au dix-huitième siècle, Leçon 22.

V. Cousin.
(1792-1867.) §

Né à Paris en 1792, Victor Cousin, après des études couronnées par le prix d’honneur de rhétorique, entrait en 1811 à l’École normale supérieure. Appelé peu d’années après (1815) à suppléer Royer-Collard à la Sorbonne, dans la chaire d’histoire de la philosophie, ses leçons partagèrent bientôt avec celles de Guizot et de Villemain les honneurs d’une égale popularité. Le loisir forcé d’une disgrâce temporaire (1821) permit à Cousin de publier ses éditions de Proclus et de Descartes, de commencer la traduction de Platon, et de s’initier plus profondément à la pensée philosophique de l’Allemagne, dont il devait combattre avec éloquence les conclusions extrêmes. Cousin remonta dans sa chaire en 1828, sous le ministère de M. de Martignac. Deux ouvrages importants résument les dernières années de son enseignement public, l’Introduction à l’Histoire de la Philosophie et l’ Examen de la Philosophie de Locke. Devenu, après 1830, membre du conseil royal de l’instruction publique, directeur de l’École normale, pair de France, il profita de cette haute situation pour imprimer aux études philosophiques une nouvelle impulsion. Chef reconnu du spiritualisme, il avait l’art de pressentir et de diriger les vocations ; il savait surtout communiquer aux jeunes esprits qui se donnaient à lui l’enthousiasme dont il était lui-même animé ; et si parfois, dans une école qui relevait de la libre pensée, il se montra jaloux à l’excès de son autorité, il payait assez généreusement de sa personne pour faire oublier cette légère contradiction. Rentré dans la vie privée après 1848, il s’occupa de la révision complète de ses œuvres philosophiques, rassembla et condensa dans son livre Du Vrai, du Beau et du Bien ce qui lui parut la partie la plus solide de son enseignement ; dans l’intervalle de ces sévères travaux, il publia une série d’études brillantes sur la société française au dix-septième siècle (Mme de Longueville, Mme Sablé, Mme de Chevreuse, La Jeunesse de Mazarin). Cousin est mort à Cannes en 1867.

Nous devons dire ici quelques mots de l’œuvre philosophique de Cousin. Tout d’abord, il continue contre l’école sensualiste du dix-huitième siècle la réaction commencée par La Romiguière et Royer-Collard. Mais il fit plus que défendre le spiritualisme ; il eut l’ambition de fonder lui-même une école, et proclama l’Éclectisme εκλέγω, choisir), qui est, à proprement parler, une méthode plus encore qu’un système. S’emparant d’une pensée féconde de Leibniz, Cousin, à l’encontre de cette vieille opinion qui considère l’histoire des doctrines philosophiques comme l’histoire même des aberrations de l’esprit humain, pose, au contraire, en principe que toute grande doctrine qui a vécu contient en soi quelque chose de vrai. L’erreur pure sans alliage de vérité se dissoudrait aussitôt. Mais comment dégager ces précieuses parcelles de vérité ? Suffirait-il de choisir prudemment avec la seule lumière de la raison et du bon sens ? Cette méthode ne fonderait pas la science : c’est une forme inférieure et vulgaire de l’éclectisme. Pour séparer le vrai du faux, nous avons besoin d’un autre criterium, plus exact, plus philosophique. Or ce criterium, (et c’est là la pensée importante du système de Cousin) sera fourni par l’observation approfondie et complète de la nature humaine. C’est par l’étude attentive et impartiale de l’homme et de ses facultés que nous parviendrons à distinguer la part d’erreur et de vérité étroitement mêlées dans les conceptions des philosophes. La psychologie devient ainsi la base de la science philosophique.

Quoi qu’il en soit de la valeur absolue de l’éclectisme, il imprima un nouvel essor aux études d’histoire de la philosophie, et c’est un honneur incontestable pour la mémoire de Cousin que d’avoir été, grâce à son esprit d’ardente initiative, le promoteur de ce mouvement. D’ailleurs, si le philosophe doit encore rencontrer des adversaires, l’écrivain restera hors d’atteinte. Nul n’a mieux parlé la belle et grande langue du dix-septième siècle448, nul n’a possédé à un égal degré l’ampleur du tour, la propriété de l’expression, et cette simple et large période qui dessine avec aisance tous les replis de la pensée.

Des différents arts et de leur classification. §

L’expression449 ne fournit pas seulement les règles générales des arts, elle donne encore le principe qui permet de les classer.

En effet, toute classification suppose un principe qui serve de mesure commune.

Cette mesure n’est autre que l’expression. L’expression étant le but suprême, l’art qui s’en rapproche le plus est le premier de tous les arts.

Tous les arts vrais sont expressifs, mais ils le sont diversement. Prenez la musique ; c’est l’art sans contredit le plus pénétrant, le plus intime. Il y a physiquement et moralement entre un son et l’âme un rapport merveilleux. Il semble que l’âme est un écho où le son prend une puissance nouvelle. On raconte de la musique ancienne des choses extraordinaires. Et il ne faut pas croire que la grandeur des effets suppose ici des moyens très compliqués. Non, moins la musique fait de bruit, et plus elle touche. Donnez quelques notes à Pergolèse450, donnez-lui surtout quelques voix pures et suaves, et il vous ravit jusqu’au ciel ; il vous emporte dans les espaces de l’infini, il vous plonge dans d’ineffables rêveries. Le pouvoir propre de la musique est d’ouvrir à l’imagination une carrière sans limites, de se prêter avec une souplesse étonnante à toutes les dispositions de chacun, d’irriter ou de bercer, aux sons de la plus simple mélodie, nos sentiments accoutumés, nos affections favorites. Sous ce rapport, la musique est un art sans rival : elle n’est pourtant pas le premier des arts.

La musique paye la rançon du pouvoir immense qui lui a été donné ; elle éveille plus que tout autre art, le sentiment de l’infini, parce qu’elle est vague, obscure, indéterminée dans ses effets. Elle est juste l’art opposé à la sculpture, qui porte moins vers l’infini, parce que tout en elle est arrêté avec la dernière précision. Telle est la force et en même temps la faiblesse de la musique : elle exprime tout, et elle n’exprime rien en particulier. La sculpture, au contraire, ne fait guère rêver, car elle représente nettement telle chose, et non pas telle autre. La musique ne peint pas, elle touche ; elle met en mouvement l’imagination, non celle qui reproduit des images, mais celle qui fait battre le cœur, car il est absurde de borner l’imagination à l’empire des images451. Le cœur une fois ému ébranle tout le reste : c’est ainsi que la musique peut indirectement et jusqu’à un certain point susciter des images et des idées ; mais sa puissance directe et naturelle n’est ni sur l’imagination représentative452 ni sur l’intelligence ; elle est sur le cœur : c’est un assez bel avantage.

Le domaine de la musique est le sentiment ; mais là même son pouvoir est plus profond qu’étendu, et si elle exprime certains sentiments avec une force incomparable, elle n’en exprime qu’un fort petit nombre. Par voie d’association, elle peut les réveiller tous, mais directement elle en produit très peu, et encore les plus simples et les plus élémentaires, la tristesse et la joie avec leurs milles nuances453. Demandez à la musique d’exprimer la magnanimité, la résolution vertueuse, et d’autres sentiments de ce genre : elle en est aussi incapable que de peindre un lac ou une montagne. Elle s’y prend comme elle peut : elle emploie le large, le rapide, le fort, le doux, etc., mais c’est à l’imagination à faire le reste, et l’imagination ne fait que ce qui lui plaît. Sous la même mesure, celui-ci met une montagne, et celui-là l’Océan ; le guerrier y puise des inspirations héroïques, le solitaire des. inspirations religieuses454. Sans doute les paroles déterminent l’expression musicale ; mais le mérite alors est à la parole, non à la musique ; et quelquefois la parole imprime à la musique une précision qui la tue et lui ôte ses effets propres, le vague, l’obscurité, la monotonie, mais aussi l’ampleur et le profondeur, j’allais presque dire l’infinitude. Elle n’est pas faite pour exprimer des sentiments compliqués et factices, ou terrestres et vulgaires. Son charme singulier est d’élever l’âme vers l’infini. Elle s’allie donc naturellement à la religion, surtout à cette religion de l’infini qui est en même temps la religion du cœur ; elle excelle à transporter aux pieds de l’éternelle miséricorde l’âme tremblante sur les ailes du repentir, de l’espérance et de l’amour. Heureux ceux qui, à Rome, au Vatican, dans les solennités du culte catholique, ont entendu les mélodies de Léo, de Durante455, de Pergolèse, sur le vieux texte consacré ! Ils ont un moment entrevu le ciel, et leur âme a pu y monter sans distinction de rangs, de pays, de croyance même, par ces degrés invisibles et mystérieux, composés, pour ainsi dire, de tous les sentiments simples, naturels, universels, qui, sur tous les points de la terre, tirent du sein de la créature humaine un soupir vers un autre monde !

Entre la sculpture et la musique, ces deux extrêmes opposés, est la peinture, presque aussi précise que l’une, presque aussi touchante que l’autre. Comme la sculpture, elle marque les formes visibles des objets, mais en y ajoutant la vie ; comme la musique, elle exprime les sentiments les plus profonds de l’âme, et elle les exprime tous. Dites-moi quel est le sentiment qui ne soit pas sur la palette du peintre ? Il a la nature entière à sa disposition : le monde physique et le monde moral ; un cimetière, un paysage, un coucher de soleil, l’Océan, les grandes scènes de la vie civile et religieuse, tous les êtres de la création, par-dessus tout le visage de l’homme, et son regard, ce vivant miroir de ce qui se passe dans l’âme. Plus pathétique que la sculpture, plus claire que la musique, la peinture s’élève, selon nous, au-dessus de toutes deux, parce qu’elle exprime davantage la beauté sous toutes ses formes, l’âme humaine dans toute la richesse et la variété de ses sentiments456.

Mais l’art par excellence, celui qui surpasse tous les autres, parce qu’il est incomparablement plus expressif, c’est la poésie.

La parole est l’instrument de la poésie ; la poésie la façonne à son usage et l’idéalise pour lui faire exprimer la beauté idéale. Elle lui donne le charme et la puissance de la mesure ; elle en fait quelque chose d’intermédiaire entre la voix ordinaire et la musique, quelque chose à la fois de matériel et d’immatériel, de fini, de clair et de précis, comme les contours et les formes les plus arrêtés, de vivant et d’animé comme la couleur, de pathétique et d’infini comme le son. Le mot en lui-même, surtout le mot choisi et transfiguré par la poésie, est le symbole le plus énergique et le plus universel. Armée de ce talisman qu’elle a fait pour elle, la poésie réfléchit toutes les images du monde sensible, comme la sculpture et la peinture ; elle réfléchit le sentiment comme la peinture et la musique, avec toutes ses variétés, que la musique n’atteint pas, et dans leur succession rapide que ne peut suivre la peinture, aussi arrêtée et immobile que la sculpture ; et elle n’exprime pas seulement tout cela, elle exprime ce qui est inaccessible à tout autre art, je veux dire la pensée, entièrement séparée des sens et même du sentiment, la pensée qui n’a pas de formes, la pensée qui n’a pas de couleur, la pensée qui ne laisse échapper aucun son, qui ne se manifeste dans aucun regard, la pensée dans son vol le plus sublime, dans son abstraction la plus raffinée457.

Quel monde d’images, de sentiments, de pensées à la fois distinctes et confuses, suscite en vous ce seul mot : la patrie ! et cet autre mot, bref et immense : Dieu ! Quoi de plus clair et tout ensemble de plus profond et de plus vaste !

Dites à l’architecte, au sculpteur, au peintre, au musicien même, d’évoquer ainsi d’un seul coup toutes les puissances de la nature et de l’âme ! ils ne le peuvent, et par là ils reconnaissent la supériorité de la parole et de la poésie.

Ils la proclament eux-mêmes, car ils prennent la poésie pour la mesure de la beauté de leurs œuvres ; ils les estiment à proportion qu’elles se rapprochent davantage de l’idéal poétique. Et le genre humain fait comme les artistes : Quelle poésie ! s’écrie-t-on à la vue d un beau tableau, d’une noble mélodie, d’une statue vivante et expressive. Ce n’est pas là une comparaison arbitraire, c’est un jugement naturel qui fait de la poésie le type de la perfection de tous les arts, l’art par excellence, qui comprend tons les autres, auquel tous aspirent, auquel nul ne peut atteindre.

Et cela ne veut pas dire que les arts doivent imiter servilement la poésie, et copier ses chefs-d’œuvre ; loin de là : quand ils le tentent, la plupart du temps ils s’égarent, ils perdent leur propre génie, sans dérober celui de la poésie. Mais la poésie bâtit à son gré des palais et des temples comme l’architecture ; elle les fait simples ou magnifiques ; tous les ordres lui obéissent ainsi que tous les systèmes ; les différents âges de l’art lui sont égaux ; elle reproduit, s’il lui plaît, le classique ou le gothique, le beau ou le sublime, le mesuré ou l’infini. Lessing a pu comparer, avec la justesse la plus exquise, Homère au plus parfait sculpteur, tant les formes que ce ciseau merveilleux donne à tous les êtres sont déterminées avec netteté ! Et quel peintre aussi qu’Homère, et, dans un genre différent, le Dante ! La musique seule a quelque chose de plus pénétrant que la poésie ; mais elle est vague, elle est bornée, elle est fugitive. Outre sa netteté, sa variété, sa durée, la poésie a aussi les plus pathétiques accents. Rappelez-vous les paroles que Priam laisse tomber aux pieds d’Achille en lui redemandant le cadavre de son fils, plus d’un vers de Virgile, des scènes entières du Cid et de Polyeucte, la prière d’Esther agenouillée devant Dieu, les chœurs d’Esther et d’Athalie. Dans le chant célèbre de Pergolèse, Stabat Mater dolorosa, on peut demander ce qui émeut le plus de la musique ou des paroles. Le Dies Ir, dies ilia, récité seulement, est déjà de l’effet le plus terrible. Dans ces paroles formidables, tous les coups portent, pour ainsi dire ; chaque mot renferme un sentiment distinct, une idée à la fois profonde et déterminée. L’intelligence avance à chaque pas, et le cœur s’élance à sa suite. La parole humaine, idéalisée par la poésie, a la profondeur et l’éclat de la note musicale ; et elle est lumineuse autant que pathétique ; elle parle à l’esprit comme au cœur ; elle est en cela inimitable, unique, qu’elle rassemble en elle tous les extrêmes et tous les contraires, dans une harmonie qui redouble leur effet, et où tour à tour paraissent et se développent toutes les images, tous les sentiments, toutes les idées, toutes les facultés humaines, tous les replis de l’âme, toutes les faces des choses, tous les mondes réels et tous les mondes intelligibles !

Du Vrai, du Beau et du Bien, Leçon 9e 458.

La morale de l’intérêt démentie par la conscience du genre humain. §

Hâtons-nous d’arriver à la doctrine morale d’Helvétius459. Est-il vrai que l’intérêt seul règle les jugements et les actions, soit des individus soit des sociétés ? Il s’agit ici d’une question de fait : voyons donc ce qui se passe dans la conscience de chacun de nous et dans la conscience du genre humain.

Commençons par le genre humain, et consultons les langues où il dépose ses sentiments, ses idées, ses croyances. Je vois d’abord que le langage du genre humain ne s’accorde guère avec celui d’Helvétius. Le dictionnaire moral d’Helvétius se réduit à un mot, l’intérêt. Celui du genre humain est plus varié et plus riche : il parle de justice, de probité, de devoir460. Partout on oppose le bien au mal, le dévouement à l’égoïsme ; on célèbre les sacrifices de la vertu, les saintes douleurs qui accompagnent l’accomplissement du devoir, et on flétrit les lâches voluptés du vice et du crime.

Or le langage humain, c’est l’humanité même. Quand le genre humain recommande le devoir désintéressé, et dans les religions, et dans les législations, et dans les poésies, comment ne pas croire qu’il reconnaisse une loi morale différente de l’intérêt ? comment admettre que d’un bout du monde à l’autre, depuis trois mille ans, le genre humain ait fait comme une conspiration pour se tromper lui-même ?

Pour reconnaître si le genre humain pense avec Helvétius que les actions ne sont moralement bonnes qu’en raison de leur utilité461, soumettons à son jugement deux actions différentes. Je crois de mon devoir de faire telle action ; supposons, par exemple, une fondation charitable, un asile, une école, une maison pénitentiaire, ou tout autre établissement semblable : je fais cette action avec la conscience qu’il n’y a pas en moi le moindre calcul d’intérêt personnel ; je la fais uniquement parce que je crois devoir la faire. Mais voilà que cette action, noble dans ses motifs, et conduite avec sagesse et prudence, tourne mal cependant, et me porte préjudice à moi-même, et même aussi à la société. Si donc le genre humain pense comme Helvétius, il jugera que cette action est mauvaise moralement ; il jugera que c’est un crime, puisque, au lieu de servir, elle nuit. Or, le genre humain juge-t-il ainsi ? Pas le moins du monde. Il regrette que cette action n’ait point réussi, il s’afflige de son mauvais succès, il recherche s’il y a eu témérité et imprudence : s’il ne trouve qu’un malheur immérité, il absout le malheur et il déclare l’action elle même juste et bonne ; et cela, bien qu’il ne soit pas intéressé à la juger telle, bien qu’il en ait été, comme moi, la victime. Changeons l’hypothèse. Supposons que j’accomplisse cette même action, non pour satisfaire à ma conscience, mais par intérêt personnel, par hypocrisie, ou par vanité, ou par tout autre motif de ce genre qui paraisse et soit connu, et supposons que cette action produise les meilleurs résultats pour moi comme pour la société. Voilà une très bonne action dans le système d’Helvétius. Mais le genre humain proteste contre une pareille qualification : il profite du résultat, il blâme le principe ; il honore le dévouement même stérile, même funeste ; il condamne l’égoïsme utile. S’il admire une action qui a été utile à son auteur, ce n’est pas du tout par cet endroit qu’il la prise ; l’utilité que son auteur en retire arrête même l’élan de l’admiration, et quelquefois rend l’action suspecte. A-t-elle été utile à la société, sans être utile à son auteur, le genre humain admire plus volontiers. Mais, pour que l’admiration soit entière, il faut qu’il y ait ou un grand génie déployé, ou un grand danger bravé, ou un sacrifice consommé, enfin une intention généreuse accomplie462.

Y a-t-il eu au monde une vertu plus malheureuse et même plus mal employée que celle des citoyens qu’on a appelés les derniers Romains ? Brutus, en tuant César, se perd lui-même, et replonge le monde dans l’anarchie et la guerre. Et cependant si Brutus, nourri dans les traditions de la république, a cru devoir délivrer sa patrie de l’homme qui lui avait ravi sa liberté et ses vieilles institutions, qui peut trouver sa conduite criminelle ? Et si Brutus, comblé de bienfaits par César, a étouffé les mouvements d’une tendresse presque filiale, s’il s’est déchiré les entrailles pour obéir à la voix de la patrie, qui peut refuser son admiration à ce grand effort de la nature humaine, même en regrettant qu’il ait eu un pareil but463 ? Au contraire, en vain aurais-je sauvé le monde ; si je n’ai voulu sauver que moi-même, le monde, qui me doit son salut, ne me doit pas son estime.

Mais cette conception du bien en soi et de la vertu désintéressée ne serait-elle pas un idéal impossible à réaliser ? Nous avouons que les hommes, pour parler sans cesse de justice et de dévouement, ne se montrent pas toujours justes ni très empressés à sacrifier leur intérêt. Le poète l’a dit :

…….Video meliora proboque ;
Deteriora sequor464…………

La conduite du genre humain est un bien pâle reflet de sa croyance, quand sa croyance est difficile à pratiquer. Quelle force et quelle sublimité dans la pensée ! quelles faiblesses, quelles misères dans l’action465 ! Mais est-ce à dire qu’elle en soit absolument vide ? Qu’il se trouve un seul acte de vertu, je dis un seul, et la vertu n’est plus une chimère. Si un homme a pu être vertueux une fois en sa vie, il a pu l’être deux fois, cent fois ; d’autres peuvent l’être comme lui : la vertu n’est donc point au-dessus des forces humaines, et c’est calomnier l’humanité que de prétendre qu’elle ne peut suivre d’autre règle de conduite que la passion ou l’intérêt. Il ne faut pas, dira Helvétius, être dupe de l’apparence ; il faut se rendre compte des intentions. Assurément ; mais, en s’appliquant à ne pas être trompé par les autres, il ne faut pas se tromper soi-même en imposant aux actions humaines des interprétations systématiques en contradiction avec leurs caractères manifestes. Si, dans l’obscurité du cœur humain le champ est ouvert à toutes les interprétations, il en est pourtant qui répugnent à la raison. Le genre humain a toujours cru à l’héroïsme de Décius, qui, pour ramener la victoire sons les drapeaux de Rome, se dévoue aux dieux infernaux ; de Régulus, qui s’arrache à sa famille et à sa patrie pour aller chercher à Carthage une mort affreuse466 ; de d’Assas, qui, sous la pointe des baïonnettes, s’écrie : « A moi, Auvergne ; ce sont les ennemis ! » D’âge en âge, le genre humain a célébré ces grands actes de vertu ; il n’a jamais pu croire, quoi qu’en aient dit les sophistes de tons les temps, qu’un calcul d’intérêt ait engendré de pareils sacrifices ; il n’a jamais souffert qu’on transformât ses héros et ses martyrs en marchands habiles467.

Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle, 4e Leçon.

Augustin Thierry.
(1795-1856.) §

Augustin Thierry a sa place marquée parmi les écrivains supérieurs de notre époque qui ont régénéré la science historique. Né à Blois en 1795, il recevait, encore enfant, à la lecture des Martyrs de Chateaubriand, comme le premier pressentiment de sa vocation, et, bien des années après, il consacrait ce souvenir éloigné en adressant à l’écrivain qui domine notre siècle littéraire l’hommage que le Dante rend à Virgile : Tu duca, tu signore, e tu maestro. Cette influence ne fut pas la seule. A l’opposé de plusieurs contemporains célèbres qui s’initièrent en écrivant l’histoire à la vie publique, le polémiste chez Augustin Thierry précéda et prépara à quelques égards l’historien. Placé sous la Restauration dans les rangs de l’opposition libérale, il demandait à l’histoire des armes nouvelles pour la cause qu’il avait embrassée avec foi et ardeur. Un problème surtout passionnait sa curiosité, et ce fut dans la Première Lettre sur l’Histoire de France qu’il posa nettement les termes de la question. Pourquoi entre les diverses classes de la société française cette hostilité séculaire qui se marquait à chaque époque de nos annales tantôt par un sourd malaise, tantôt par de violentes et subites commotions ? Sur quel droit primordial reposaient les privilèges et les prétentions de la noblesse ? Pourquoi cette longue oppression des classes moyennes et inférieures ? Les historiens des deux derniers siècles qui avaient étudié la question des origines françaises n’avaient montré, selon Augustin Thierry, ni assez de science dans leurs recherches, ni assez d’impartialité dans leurs conclusions, pour donner à ce problème sa solution vraie et définitive. Le fait capital était resté dans l’ombre, ou avait été mal étudié, celui de la conquête des Gaules par les Francs, et cependant c’était là le point de départ et la cause originelle des souffrances et des révolutions de notre pays. L’affranchissement des communes, l’élèvation graduelle du tiers état, devenaient ainsi la juste revendication des droits de la race vaincue, et la révolution française était la dernière revanche des Gaulois sur le peuple franc. Au milieu des témérités de pensée et des violences d’expression auxquelles se laissait parfois entraîner Augustin Thierry, il y avait dans ces vues une nouveauté hardie et séduisante, qui hâta, on ne peut le nier, la réforme de l’histoire, en la rappelant à l’étude des monuments originaux. D’ailleurs, Augustin Thierry entrait dans la voie qu’il avait ouverte, et peu à peu son talent souple et varié, en se dégageant des préoccupations d’une polémique irritante, gagnait en élévation et en sévérité.

Après avoir agité plus encore que résolu dans ses Lettres sur l’Histoire de France cette question des origines, à laquelle il devait revenir dans la maturité de son talent, Augustin Thierry reporta son attention sur le premier objet de ses études, l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Là encore se rencontrait le fait analogue à celui que présentait l’histoire de nos origines, le fait d’une conquête étrangère, et d’une lutte entre deux races violemment réunies sur le même sol. L’ouvrage d’Augustin Thierry parut en 1825 et excita une vive admiration. Sous le pinceau de l’historien, cette lointaine époque reprenait sa vie première, et l’érudition semblait être pour l’art comme une aide docile qui apprêtait ses couleurs. Augustin Thierry, en effet, devient comme le contemporain des âges qu’il retrace ; il prend part au drame des événements ; il s’associe aux émotions qu’il décrit ; il réhabilite la race vaincue, toujours calomniée par les vainqueurs ; avec des matériaux grossiers et informes, il recompose des histoires vivantes, qui réunissent au charme naïf de la légende la sévére exactitude de la science moderne. Augustin Thierry devait bientôt expier cruellement la joie d’un si grand succès : ses yeux s’étaient usés au travail, et dans les premiers mois de l’année 1826, après l’inutile délassement d’un voyage en Provence, il revenait presque aveugle à Paris, condamné désormais à lire par les yeux d’autrui et à dicter au lieu d’écrire. Il accepta sa destinée et a fit amitié avec les ténèbres. » Ce fut en 1833, après la révision complète et sévère de ses Lettres sur l’Histoire de France, qu’il conçut la pensée d’entreprendre la peinture de la période Mérovingienne. Mais, au lieu d’une narration suivie, il choisit la méthode plus libre des récits détachés. De 1833 à 1837, la Revue des Deux-Mondes publia six de ces épisodes sous le titre de Nouvelles Lettres sur l’Histoire de France ; en 1840, les sept fragments qui composent l’ouvrage parurent sous leur nom définitif : Récit des Temps mérovingiens. C’est peut-être l’œuvre la plus achevée d’Augustin Thierry. Nulle part l’historien n’avait trouvé une telle fraîcheur et une telle vérité de coloris pour peindre dans la variété de ses aspects toutes les classes de cette société confuse et mêlée : « Frédègonde, l’idéal de la barbarie élémentaire, sans conscience du bien et du mal ; Hilperic, l’homme de race barbare qui prend les goûts de la civilisation et se polit à l’extérieur sans que la réforme aille plus avant ; Mummolus, l’homme civilisé qui se fait barbare et se déprave à plaisir pour être de son temps ; Grégoire de Tours, l’homme du temps passé, mais d’un temps meilleur que le présent, qui lui pèse, l’écho fidèle des regrets que fait naître dans quelques âmes élevées une civilisation qui s’éteint468. » Malgré les souffrances d’une santé détruite, et du milieu de cette cécité physique, qui semblait doubler les rayons de sa pensée, Augustin Thierry put encore achever (1853) l’Essai sur l’Histoire de la Formation et des Progrès du Tiers État. C’était l’histoire même du développement de la nation depuis l’époque de la naissance du tiers état, longtemps caché sous le nom de serfs et de colons, jusqu’au jour de son émancipation définitive sous Louis XIV, quand il remplissait les conseils du roi, le clergé et la magistrature. Cet ouvrage reçut quinze années de suite de l’Académie française le grand prix Gobert, et le suffrage public consacra cette sorte de « majorât annuellement électif469. » qui protégea jusqu’à la fin la retraite laborieuse du grand historien. Ce fut en 1856 que mourut Augustin Thierry. Pour résumer renseignement moral d’une vie si féconde en nobles travaux, malgré tant de souffrances qui la traversèrent, il faut citer, en terminant, les lignes qu’Augustin Thierry écrivait en 1834 : « Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la science470. »

Douleur maternelle de Frédégonde. §

L’année 580 fut marquée dans toute la Gaule par des fléaux naturels. Au printemps, le Rhône et la Saône, la Loire et ses affluents, grossis par des pluies continuelles, débordèrent et firent de grands ravages. Toute la plaine d’Auvergne fut inondée ; à Lyon, beaucoup de maisons furent détruites par les eaux, et une partie des murs de la ville s’écroula. Dans l’été, un orage de grêle dévasta le territoire de Bourges ; la ville d’Orléans fut à demi consumée par un incendie. Un tremblement de terre assez violent pour ébranler les remparts de la ville se fit sentir à Bordeaux et dans le pays voisin ; la secousse, prolongée vers l’Espagne, détacha des Pyrénées d’énormes quartiers de roche qui écrasèrent les troupeaux et les hommes. Enfin, au mois d’août, une épidémie de petite vérole de la nature la plus meurtrière se déclara sur quelques points de la Gaule centrale, et, gagnant de proche en proche, parcourut presque tout le pays.

L’idée de poison occulte, qui dans de semblables désastres ne manque jamais de s’offrir aux imaginations populaires, fut admise presque généralement, et les potions d’herbes antivénéneuses jouèrent le principal rôle parmi les remèdes qu’on essaya. La mortalité, qui était effrayante, frappait surtout les enfants et les personnes jeunes. La douleur des pères et des mères dominait dans ces scènes lugubres, comme le trait le plus déchirant ; elle arrache aux contemporains un cri de sympathie dont l’expression a quelque chose de tendre et de gracieux : « Nous perdions, dit-il471, nos doux et chers « petits enfants, que nous avions réchauffés dans notre sein, « portés dans nos bras, nourris, avec un soin attentif, d’aliments donnés de notre propre main ; mais nous essuyâmes « nos larmes et nous dîmes avec le saint homme Job : Le « Seigneur me les a donnés, le Seigneur me les a ôtés, que « le nom du Seigneur soit béni472. »

Lorsque l’épidémie, après avoir désolé Paris et son territoire, se porta vers Soissons, enveloppant avec cette ville le territoire royal de Braine, l’un des premiers qu’elle atteignit fut le roi Hilperic. Il ressentit les graves symptômes du mal à son début ; mais il eut, dans cette épreuve, le bénéfice de l’âge, et il se releva promptement. A peine il entrait en convalescence que le plus jeune de ses fils, Dagobert, qui n’était pas encore baptisé, tomba malade. Par un sentiment de prévoyance religieuse, et dans l’espoir d’attirer sur lui la protection divine, ses parents se hâtèrent de le présenter au baptême ; l’enfant parut se trouver mieux ; mais bientôt son frère, Chlodobert, âgé de quinze ans, fut pris comme lui de la maladie régnante. A la vue de ses deux fils en péril de mort, Frédégonde fut saisie des cruelles angoisses de cœur que la nature fait souffrir aux mères, et, sous le poids de l’anxiété maternelle, quelque chose d’étrange se passa dans cette âme si brutalement égoïste. Elle eut des éclairs de conscience et des sentiments d’humanité ; il lui vint des pensées de remords, de pitié pour les souffrances d’autrui, de crainte des jugements de Dieu. Le mal qu’elle avait fait ou conseillé jusque-là, surtout les sombres événements de cette année, le sang versé à Limoges473, les misères de tout genre qu’avait produites par tout le royaume l’établissement des nouveaux tributs, se représentaient à elle, troublaient son imagination et lui causaient un repentir mêlé d’effroi.

Agitée par ses craintes maternelles et par ce soudain retour sur elle-même, Frédégonde se trouvait un jour avec le roi dans la pièce où leurs deux fils étaient couchés, en proie à l’accablement de la fièvre. Il y avait du feu dans l’âtre à cause des premiers froids de septembre et pour la préparation des breuvages qu’on administrait aux jeunes malades. Hilperic, silencieux, donnait peu de signes d’émotion ; la reine, au contraire, soupirant, promenant ses regards autour d’elle, et les fixant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre de ses enfants, montrait, par son attitude et ses gestes, la vivacité et le trouble des pensées qui l’obsédaient. Dans un pareil état de l’âme, il arrivait souvent aux femmes germaines de prendre la parole en vers improvisés ou dans un langage plus poétique et plus modulé que le simple discours. Soit qu’une passion véhémente les dominât, soit qu’elles voulussent, par un épanchement de cœur, diminuer le poids de quelque souffrance morale, elles recouraient d’instinct à cette manière plus solennelle d’exprimer leurs émotions et leurs sentiments de tout genre, la douleur, la joie, l’amour, la haine, l’indignation, le mépris474. Ce moment d’inspiration vint pour Frédégonde ; elle se tourna vers le roi, et, attachant sur lui un regard qui commandait l’attention, elle prononça les paroles suivantes :

« Il y a. longtemps que nous faisons le mal, et que la bonté « de Dieu nous supporte ; souvent elle nous a châtiés par « des fièvres et d’autres maux, et nous ne nous sommes pas « amendés.

« Voilà que nous perdons nos fils ; voilà que les larmes « des pauvres, les plaintes des veuves, les soupirs des orphelins, les tuent ; et nous n’avons plus l’espérance d’amasser « pour quelqu’un.

« Nous thésaurisons sans savoir pour qui nous accu-« muions tant de choses ; voilà que nos trésors restent « vides de possesseur, pleins de rapines et de malédictions.

« Est-ce que nos celliers ne regorgeaient pas de vin ? Est-« ce que nos greniers n’étaient pas combles de froment ? « Est-ce que nos coffres n’étaient pas remplis d’or, d’argent, « de pierres précieuses, de colliers et d’autres ornements impériaux ? Ce que nous avions de plus beau, voilà que nous « le perdons475. »

Ici les larmes, qui dès le début de cette lamentation avaient commencé à couler des yeux de la reine, et qui, à chaque pause, étaient devenues plus abondantes, étouffèrent sa voix. Elle se tut et resta la tête penchée, sanglotant et se frappant la poitrine ; puis elle se redressa, comme inspirée par une résolution soudaine, et dit au roi : « Eh bien ! si tu m’en crois, viens, et jetons au feu tous ces rôles d’impôts iniques ; contentons-nous pour notre fisc de ce qui a suffi à ton père, « le roi Chloter. » Aussitôt elle donna l’ordre daller chercher dans ses coffres les registres de recensement. Lorsqu’elle les eut sous sa main, elle les prit l’un après l’autre et les jeta dans le large foyer au milieu des tisons brûlants. Ses yeux s’animaient en voyant la flamme envelopper et consumer ces rôles obtenus à grand’peine ; mais le roi Hilperic, étonné bien plus que joyeux de cette action inattendue, regardait sans proférer un seul mot d’acquiescement. « Est-« ce que tu hésites ? lui dit la reine d’un ton impérieux ; « fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons « nos fils, nous échappions du moins aux peines éternelles. »

Obéissant à l’impulsion qui lui était donnée, Hilperic se rendit à la salle du palais où les actes publics étaient réunis et conservés ; il en fit extraire tous les rôles dressés pour la perception des nouvelles taxes, et commanda qu’ils fussent jetés au feu. Ensuite il envoya dans les diverses provinces de son royaume des hommes chargés d’annoncer que le décret de l’année précédente sur l’impôt territorial était annulé par le roi, et de défendre aux comtes et à tons les officiers fiscaux de l’exécuter à l’avenir.

Cependant la maladie mortelle suivait son cours : le plus jeune des deux enfants succomba le premier. Ses parents voulurent qu’il fût enseveli dans la basilique de Saint-Denis, et ils firent transporter son corps du palais de Braine à Paris, sans l’accompagner eux-mêmes. Tous leurs soins se portaient dès lors sur Chlodobert, dont l’état ne donnait plus qu’une faible espérance. Renonçant pour lui à tout secours humain, ils le placèrent sur un brancard et le conduisirent à pied jusque dans Soissons, à la basilique de Saint-Médard. Là, suivant une des pratiques religieuses du siècle, ils l’exposèrent couché dans son lit sur la tombe du saint, et firent un vœu solennel pour le rétablissement de sa santé. Mais le malade, épuisé par la fatigue d’un trajet de plusieurs lieues, entra en agonie le jour même, et il expira vers minuit. Cette mort émut vivement toute la population de la ville ; à l’impression de sympathie que cause d’ordinaire la fin prématurée des personnes royales se joignait, pour les habitants de Soissons, un retour personnel sur eux-mêmes : presque tous avaient à pleurer quelque perte récente. Ils se portèrent en foule aux funérailles du jeune prince, et le suivirent processionnellement jusqu’au lieu de sa sépulture, la basilique des martyrs saint Crépin et saint Crépinien. Les hommes versaient des larmes, et les femmes, vêtues de noir, donnaient les mêmes signes de douleur qu’aux obsèques d’un père ou d’un époux : il leur semblait, en accompagnant ce convoi, mener le deuil de toutes les familles476.

Récits des Temps mérovingiens (7e Récit).

Bataille d’Hastings (1066). §

Le roi Edouard le Confesseur avait, en mourant (1066), désigné pour son successeur son neveu Harold, fils de ce Godwin qui avait combattu avec énergie l’influence croissante des Normands en Angleterre. Guillaume, duc de Normandie, envoya au nouveau roi un ambassadeur pour réclamer la couronne : il fondait ses prétentions sur le serment qu’Harold avait prononcé dans un voyage en Normandie, et par lequel il s’était engagé à faire reconnaître Guillaume roi d’Angleterre. Sur le refus d’Harold d’exécuter sa promesse, le duc de Normandie lui déclara la guerre : il débarqua, sans rencontrer de résistance, à Pevensey, près d’Hastings, le 28 septembre 1066. Quinze jours après se livrait la célèbre bataille qui livra la couronne à Guillaume.

Sur le terrain qui porta depuis et qui aujourd’hui porte encore le nom de lieu de la bataille, les lignes des Anglo-Saxons occupaient une longue chaîne de collines fortifiées par un rempart de pieux et de claies d’osier. Dans la nuit du 13 octobre, Guillaume fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux, qui avaient suivi en grand nombre l’armée d’invasion, se réunirent pour prier et chanter des litanies, pendant que les gens de guerre préparaient leurs armes. Ceux-ci, après ce premier soin, employèrent le temps qui leur restait à faire la confession de leurs péchés, soit à un homme d’Église s’ils en trouvaient quelqu’un, soit entre compagnons sous la tente. Dans l’autre armée, la nuit se passa d’une manière bien différente : tout entiers à l’exaltation patriotique, et pleins d’une confiance en eux-mêmes que l’événement devait démentir, les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient de vieux chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin.

An matin, dans le camp normand, l’évêque de Bayeux, fils de la mère du duc Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes, armé d’un haubert sous son rochet ; puis il monta un grand coursier blanc, prit un bâton de commandement et fit ranger la cavalerie. L’armée se divisa en trois colonnes d’attaque : à la première étaient les gens d’armes venus des comtés de Boulogne et de Ponthieu, avec la plupart des aventuriers engagés individuellement pour une solde ; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons, manceaux et poitevins ; Guillaume, en personne, commandait la troisième, formée de la chevalerie normande. En tète et sur les flancs de chaque corps de bataille marchaient plusieurs rangs de fantassins armés à la légère, vêtus de casaques matelassées et portant de longs arcs de bois ou des arbalètes d’acier. Le duc montait un cheval d’Espagne, qu’un riche Normand lui avait amené d’un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. Il tenait suspendues à son cou les plus révérées d’entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré477, et l’étendard bénit par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain le blanc. Au moment où les troupes allaient se mettre en marche, le duc, élevant la voix, leur parla en ces termes :

« Mes vrais et loyaux amis, vous avez passé la mer pour « l’amour de moi et vous vous êtes mis en aventure de mort, « ce dont je me tiens grandement obligé envers vous. Or, « sachez que c’est pour une bonne querelle que nous allons « combattre, et que ce n’est pas seulement pour conquérir « ce royaume que je suis venu ici d’outre-mer. Les gens de « ce pays, vous ne l’ignorez pas, sont faux et doubles, parjures et traîtres. Ils ont tué sans cause les Danois, hommes, « femmes et enfants, dans la nuit de Saint-Brice ; ils ont « décimé les compagnons d’Alfred, frère d’Édouard mon « parent, et l’ont aveuglé et mis à mort478. Ils ont fait encore « d’autres cruautés et trahisons contre les Normands ; vous « vengerez aujourd’hui ces méfaits, s’il plaît à Dieu. Pensez « à bien combattre et mettez tout à mort, car si nous pou-« vous les vaincre, nous serons tous riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez ; si je conquiers, vous conquerrez ; « si je prends la terre, vous l’aurez. Pensez aussi au « grand honneur que vous aurez aujourd’hui, si la victoire « est à nous, et songez bien que si vous êtes vaincus, vous « êtes morts sans remède, car vous n’avez aucune voie de « retraite. Vous trouverez devant vous, d’un côté, des « armes et un pays inconnu, de l’autre, la mer et des « armes479. Qui fuira sera mort, qui se battra bien sera « sauvé. Pour Dieu ! que chacun fasse bien son devoir, et la « journée sera pour nous. »

L’armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nord-ouest d’Hastings. Les prêtres et les moines qui l’accompagnaient se détachèrent, et montèrent sur une hauteur voisine, pour prier et regarder le combat. Un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l’air avec force et la recevait dans sa main droite ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide !

A portée de trait, les archers commencèrent à lancer leurs flèches, et les arbalétriers leurs carreaux480 ; mais la plupart des coups furent amortis par le haut parapet des redoutes saxonnes. Les fantassins armés de lances et la cavalerie s’avancèrent jusqu’aux portes des retranchements et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons, tous à pied autour de leur étendard planté en terre, et formant derrière leurs palissades une masse compacte et solide, reçurent les assaillants à grands coups de hache, qui, d’un revers, brisaient les lances et coupaient les armures de mailles. Les Normands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes ni en arracher les pieux, se replièrent, fatigués d’une attaque inutile, vers la division que commandait Guillaume.

Le duc alors fit avancer de nouveau tous ses archers et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux, mais de lancer leurs traits en haut, pour qu’ils tombassent par-dessus le rempart du camp ennemi. Beaucoup d’Anglais furent blessés, la plupart au visage, par suite de cette manœuvre ; Harold lui-même eut l’œil crevé d’une flèche, mais il n’en continua pas moins de commander et de combattre. L’attaque des gens de pied et de cheval recommença de près, aux cris de Notre-Dame ! Dieu aide ! Dieu aide ! Mais les Normands furent repoussés, à l’une des portes du camp, jusqu’à un grand ravin recouvert de broussailles et d’herbes, où leurs chevaux trébuchèrent, et où ils tombèrent pêle-mêle et périrent en grand nombre. Il y eut un moment de terreur dans l’armée d’outre-mer. Le bruit courut que le duc avait été tué, et, à cette nouvelle, la fuite commença. Guillaume se jeta lui-même au-devant des fuyards et leur barra le passage, les menaçant et les frappant de sa lance ; puis, se découvrant la tête : « Me voilà, leur cria-t-il, regardez-moi ; « je vis encore, et je vaincrai avec l’aide de Dieu. »

Les cavaliers retournèrent aux redoutes ; mais ils ne purent davantage en forcer les portes ni faire brèche ; alors le duc s’avisa d’un stratagème pour faire quitter aux Anglais leur position et leurs rangs : il donna l’ordre à mille cavaliers de s’avancer et de fuir aussitôt. La vue de cette déroute simulée fit perdre aux Saxons leur sang-froid ; ils coururent tous à la poursuite, la hache suspendue au cou. A une certaine distance, un corps posté à dessein joignit les fuyards, qui tournèrent bride ; et les Anglais, surpris dans leur désordre, furent assaillis de tous côtés à coups de lance et d’épée, dont ils ne pouvaient se garantir, ayant les deux mains occupées à manier leurs grandes haches. Quand ils eurent perdu leurs rangs, les clôtures des redoutes furent enfoncées : cavaliers et fantassins y pénétrèrent ; mais le combat fut encore vif, pêle-mêle et corps à corps. Guillaume eut son cheval tué sous lui ; le roi Harold et ses deux frères tombèrent morts, au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par la bannière envoyée de Rome. Les débris de l’armée anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte jusqu’à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu’au langage.

Après avoir, dit un vieil historien, fait pour le pays tout ce qu’ils devaient, les compagnons d’Harold se dispersèrent, et beaucoup moururent, sur les chemins, de leurs blessures et de la fatigue du combat. Les cavaliers normands les poursuivirent sans relâche, ne faisant quartier à personne. Ils passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, le lendemain, au point du jour, le duc Guillaume rangea ses troupes et fit faire l’appel de tous les hommes qui avaient passé la mer à sa suite. Un grand nombre d’entre eux, morts ou mourants, gisaient à côté des vaincus. Les heureux qui survivaient eurent, pour premier gain de leur victoire, la dépouille des ennemis morts. En retournant les cadavres, on en trouva treize revêtus d’un habit de moine sous leurs armes : c’étaient l’abbé de Hida et ses douze compagnons.

Le nom de leur monastère fut inscrit le premier sur le livre noir des conquérants.

Les mères et les femmes de ceux qui étaient venus de la contrée voisine combattre et mourir avec leur roi se réunirent pour rechercher ensemble et ensevelir les corps de leurs proches. Celui du roi Harold demeura quelque temps sur le champ de bataille, sans que personne osât le réclamer ; enfin, la veuve de Godwin, appelée Githa, surmontant sa douleur, envoya un message au duc Guillaume pour lui demander la permission de rendre à son fils les derniers honneurs : elle offrait, disent les historiens normands, de donner en or le poids du corps de son fils. Mais le duc refusa durement, et dit que l’homme qui avait menti à sa foi et à sa religion n’aurait d’antre sépulture que le sable du rivage. Il s’adoucit pourtant, si l’on en croit une vieille tradition, en faveur des religieux de Waltham, abbaye que, de son vivant, Harold avait fondée et enrichie.

Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, liv. III.

Jouffroy.
(1796-1842.) §

L’histoire de Jouffroy doit être surtout l’histoire de sa pensée philosophique. Il se mêla peu au mouvement politique de notre époque : le goût de la méditation, de l’étude silencieuse de soi-même, aussi bien que les exigences d’une santé délicate, le mirent facilement en garde contre les séductions de la vie publique, qui est pour le talent une stérile diversion, quand elle ne lui apporte pas un surcroît d’honneur et de force. Né en 1796 au hameau des Pontets, prés de Mouthe, sur l’une des chaînes du Jura, il se fit remarquer de bonne heure au collège de Dijon par d’heureuses dispositions ; mais ce ne fut qu’à l’École normale, où il entra en 1814, que Cousin, alors maître de conférences, éveilla sa vocation philosophique. Professeur au collège Bourbon, et chargé bientôt après d’une conférence à l’École normale, Jouffroy plaisait à la jeunesse par la précision d’une parole élégante et sobre, comme par la pureté d’un spiritualisme élevé. Quand l’École normale fut fermée en 1822, l’auditoire se reforma librement autour de son jeune maître, dans les conférences qu’il avait ouvertes chez lui. En 1826 paraissait la traduction des Esquisses de Philosophie morale de Dugald Stewart, et une remarquable préface sur la distinction des faits de conscience et des faits sensibles assignait dés lors à Jouffroy une place élevée parmi les philosophes et les écrivains de notre temps. Rendu à l’École normale sous le ministère de M. de Martignac, et devenu, après 1830, suppléant de Royer-Collard à la Sorbonne, Jouffroy poursuivit pendant plusieurs années l’étude du droit naturel ; mais il faut regretter qu’il n’ait eu le loisir de donner une forme définitive et personnelle qu’aux deux premières parties de ce cours : les dernières leçons, recueillies par la sténographie, ont été publiées par ses élèves (3 vol., 1835-1842). Les différentes séries des Mélanges philosophiques de Jouffroy donneront une idée plus complète de son mérite d’écrivain et de penseur. L’admirable leçon sur le problème de la destinée humaine révèle le côté mélancolique et douloureux de cette âme.élevée. A peine Jouffroy était-il monté dans la chaire de philosophie grecque et latine du Collège de France, que sa santé le forçait de suspendre son cours. Ce fut en Italie, pendant l’hiver de 1835, qu’il termina la traduction des Œuvres de Reid. Sa préface, d’une sévérité quelquefois excessive contre l’école écossaise, portait aussi l’empreinte d’un doute tristement résigné. Ce noble et sincère esprit se sentait lui-même atteint de ce mal de notre temps, « le grand et irrémédiable scepticisme. » Jouffroy mourut en 1842.

Le mérite de Jouffroy est d’avoir contribué à établir sur des bases légitimes la science psychologique. Là est sa vraie originalité comme penseur, « Nul ne posséda, a dit Cousin481, nul ne pratiqua mieux la méthode d’observation appliquée à l’âme humaine. Il interrogeait la conscience avec tant de bonne foi et de sagacité, il en exprimait la voix avec une telle fidélité, qu’en l’écoutant ou en le lisant on croyait entendre la conscience elle-même racontant les merveilles du monde intérieur de l’âme dans un langage exquis, pur, lucide, harmonieux. » Jouffroy montra, en effet, cette constante préoccupation, d’établir la philosophie sur les données de l’observation intérieure, et, quoiqu’il n’ait pas laissé d’œuvre complète et de système arrêté, plusieurs de ses analyses psychologiques resteront des modèles de la méthode scientifique. D’accord avec lui-même, il appuyait sa morale sur l’observation, et, par l’analyse, il arrivait à démontrer que les penchants de la nature humaine en indiquent la fin. La raison reconnaît ces tendances primitives, et la volonté libre en dirige l’effort vers leur but légitime. La destinée de l’homme en ce monde est donc la création et le développement de la personnalité humaine concourant librement, malgré les obstacles qu’elle rencontre, au triomphe de l’ordre universel. Très réservé sur les questions de métaphysique, Jouffroy abordait cependant avec prédilection la question de la spiritualité de l’âme, et lui donnait une solution conforme à sa méthode. Ce qui, en effet, lui appartient en propre, c’est d’avoir su démontrer l’existence et l’immatérialité de l’âme par l’intuition directe que le moi a de son activité et de son unité comme force pensante.

L’Esthétique de Jouffroy, œuvre posthume et incomplète, se distingue cependant par le même talent d’analyse et d’observation. Le beau, suivant Jouffroy, est l’expression harmonieuse de la force libre apparaissant dans les diverses formes ou symboles de la nature. Le côté supérieur de l’art est de traduire cette force d’une manière plus claire, plus complète et plus énergique. Ce spectacle du développement de la force éveille dans l’âme humaine le sentiment de la sympathie, fait mystérieux que Jouffroy a décrit avec profondeur et vérité.

Telles sont les grandes lignes de l’œuvre philosophique de Jouffroy. Il resterait à parler du professeur. Jouffroy n’était pas orateur et ne cherchait pas à le paraître ; mais, par la simplicité élégante de sa diction, par l’attrait d’une parole fine, mesurée et gracieuse, et surtout par cet accent de parfaite sincérité avec soi-même et les autres, il captivait son auditoire et le tenait sous le charme. Si la nature lui avait refusé la force physique, il avait l’art, disait-on, de se faire entendre à force de se faire écouter.

Du problème de la destinée humaine.
(extrait.) §

Dans la première partie de ce discours, Jouffroy a démontré que, seul de tous les êtres de la création, l’homme a la faculté de comprendre qu’il a une destinée à accomplir, tandis que chez les êtres insensibles et inintelligents la nature va à sa fin sans qu’ils le sentent et sans qu’ils le sachent. Mais l’homme lui-même ne s’élève que tard à la conception de cette pensée, et c’est au philosophe à déterminer les causes qui font naître dans notre esprit le problème de notre destinée. Tel est l’objet du morceau qui va suivre.

Jamais peut-être l’homme ne se demanderait pourquoi il a été mis dans ce monde, si les tendances de sa nature y étaient continuellement et complètement satisfaites. Une parfaite, une invariable harmonie entre la pente de ses désirs et le cours des choses laisserait peut-être sa raison éternellement endormie. Ce qui éveille la raison, ce qui l’oblige à s’inquiéter de la destinée de l’homme, c’est le mal : le mal, qui est partout dans la condition humaine, jusque dans ces jouissances passagères qu’on appelle le bonheur.

Au début de la vie, notre nature, s’éveillant avec tous les besoins et toutes les facultés dont elle est pourvue, rencontre un monde qui semble offrir un champ illimité à la satisfaction des uns et au développement des autres. A la vue de ce monde qui paraît renfermer pour elle le bonheur, notre nature s’élance, pleine d’espérances et d’illusions. Mais il est dans la condition humaine qu’aucune de ces espérances ne soit remplie, qu’aucune de ces illusions ne soit justifiée. De tant de passions que Dieu a mises en nous, de tant de facultés dont il nous a doués, examinez, et voyez laquelle ici-bas a son but et parvient à sa fin. Il semble que le monde qui nous entoure ait été constitué de manière à rendre impossible un pareil résultat. Et cependant ces désirs et ces facultés résultent de notre nature ; ce qu’ils veulent, c’est ce qu’elle veut ; ce qu’elle veut, c’est la fin pour laquelle elle a été faite, c’est sou bonheur, c’est son bien. Elle souffre donc, et non seulement elle souffre, mais elle s’étonne et s’indigne : car, comme elle ne s’est point faite, il n’a point dépendu d’elle d’avoir ou de n’avoir pas ces tendances ; la satisfaction de ces tendances lui semble donc non seulement naturelle, mais encore légitime ; elle trouve donc que les lois de la nature et celles de la justice sont blessées dans ce qui lui arrive ; et de là cette longue incrédulité d’abord, puis ensuite cette sourde protestation que nous opposons aux misères de la vie. Tant que dure notre jeunesse, le malheur nous étonne plus qu’il ne nous effraye : il nous semble que ce qui nous arrive est une anomalie, et notre confiance n’en est point ébranlée. Cette anomalie a beau se répéter, nous ne sommes point désabusés : nous aimons mieux nous accuser que de mettre en doute la justice de la Providence ; nous croyons que, si nous éprouvons des mécomptes, la faute en est à nous, et nous nous encourageons à être plus habiles ; et, alors même que notre habileté a échoué mille fois, nous nous obstinons encore à le croire. Mais, à la fin, soit que quelque grand coup, venant à nous frapper, nous ouvre subitement les yeux, soit que, la vie s’écoulant, une expérience si longtemps prolongée l’emporte, la triste vérité nous apparaît : alors s’évanouissent les espérances qui nous avaient adouci le malheur ; alors leur succède cette amère indignation qui le rend plus pénible ; alors du fond de notre cœur oppressé de douleur, du fond de notre raison blessée dans ses croyances les plus intimes, s’élève inévitablement cette mélancolique question : Pourquoi donc l’homme a-t-il été mis en ce monde482 ?

Et ne croyez pas que les misères de la vie aient seules le privilège de tourner notre esprit vers ce problème : il sort de nos félicités comme de nos infortunes, parce que notre nature n’est pas moins trompée dans les unes que dans les autres483.

Dans le premier moment de la satisfaction de nos désirs, nous avons la présomption, ou, pour mieux dire, l’innocence de nous croire heureux ; mais, si ce bonheur dure, bientôt ce qu’il avait d’abord de charmant se flétrit ; et là où vous aviez cru sentir une satisfaction complète, vous n’éprouvez plus qu’une satisfaction moindre, à laquelle succède une satisfaction moindre encore, qui s’épuise peu à peu, et vient s’éteindre dans l’ennui et le dégoût. Tel est le dénouement inévitable de tout bonheur humain ; telle est la loi fatale à laquelle aucun d’eux ne saurait se dérober. Que si, dans le moment du triomphe d’une passion, vous avez la bonne fortune d’être saisi par une autre, alors, emporté par cette passion nouvelle, vous échappez, il est vrai, au désenchantement de la première, et c’est ainsi que, dans une existence très remplie et très agitée, vous pouvez vivre assez longtemps avec le bonheur de ce monde avant d’en connaître la vanité. Mais cet étourdissement ne peut durer toujours : le moment vient où cette impétueuse inconstance dans la poursuite du bonheur, qui naît de la variété et de l’indécision de nos désirs, se fixe enfin, et où notre nature, ramassant, pour ainsi dire, et concentrant dans une seule passion tout le besoin de bonheur qui est en elle, voit ce bonheur, l’aime, le désire dans une seule chose qui est là, et à laquelle elle aspire de toutes les forces qui sont en elle. Alors, quelle que soit cette passion, alors arrive inévitablement l’amère expérience que le hasard avait différée : car, à peine obtenu, ce bonheur si ardemment, si uniquement désiré, effraye    l’âme    de    son insuffisance ; en vain elle s’épuise à y chercher ce     qu’elle    y avait rêvé : cette recherche même le flétrit et le décolore : ce qu’il paraissait, il ne l’est point ; ce qu’il promettait, il ne le tient pas ; tout le bonheur que la vie pouvait donner est venu, et le désir du bonheur n’est point éteint484. Le bonheur est donc une ombre, la vie une déception, nos désirs un piège trompeur. Il n’y a rien à répondre à une pareille démonstration ; elle est plus décisive que celle du malheur même : car, dans le malheur, vous pouvez encore vous faire illusion, et, en accusant votre mauvaise fortune, absoudre la nature des choses ; tandis qu’ici c’est la nature même des choses qui est convaincue de méchanceté : le cœur de l’homme et toutes les félicités de la vie mis en présence, le cœur de l’homme n’est point satisfait. Aussi ce retour mélancolique sur lui-même, qui élève l’homme mûr à la pensée de sa destinée, qui le conduit à s’en inquiéter et à se demander ce qu’elle est, naît-il plus ordinairement encore de l’expérience des bonheurs de la vie que de celle de ses misères. Ce sont là deux cas où la question se pose ; ce ne sont pas les seuls.

Dans le sein des villes, l’homme semble être la grande affaire de la création : c’est là qu’éclate toute son apparente supériorité ; c’est là qu’il semble dominer la scène du monde, ou, pour mieux dire, l’occuper à lui seul. Mais lorsque cet être si fort, si fier, si plein de lui-même, si exclusivement préoccupé de ses intérêts dans l’enceinte des cités et parmi la foule de ses semblables, se trouve par hasard jeté au milieu d’une immense nature, qu’il se trouve seul en face de ce ciel sans fin, en face de cet horizon qui s’étend au loin, et au-delà duquel il y a d’autres horizons encore, au milieu de ces grandes. productions de la nature qui l’écrasent, sinon par leur intelligence, du moins par leur masse ; mais lorsque, voyant à ses pieds, du haut d’une montagne et sous la lumière des astres, de petits villages se perdre dans de petites forêts, qui se perdent elles-mêmes dans l’étendue de la perspective, il songe que ces villages sont peuplés d’êtres infirmes comme lui, qu’il compare ces êtres et leurs misérables habitations avec la nature qui les environne, cette nature elle-même avec notre monde, sur la surface duquel elle n’est qu’un point, et ce monde, à son tour, avec les mille autres mondes qui flottent dans les airs, et auprès desquels il n’est rien : à la vue de ce spectacle, l’homme prend aussi en pitié ses misérables passions, toujours contrariées, ses misérables bonheurs, qui aboutissent invariablement au dégoût ; et alors aussi la question de savoir ce qu’il est et ce qu’il fait ici-bas lui vient ; et alors aussi il se pose le problème de sa destination485.

Ce n’est pas tout. Non seulement le bonheur, le malheur, la comparaison de. notre infirmité avec la grandeur de la nature, mais encore les regards jetés, soit sur l’histoire de notre espèce, soit sur celle de cette terre que nous habitons, évoquent dans l’âme la plus préoccupée, la plus exclusivement renfermée dans la satisfaction de ses besoins et de ses passions, le problème de la destination.

Vous qui savez l’histoire, voyez un peu comment l’humanité a marché.

Dans les grandes plaines de l’Asie, vous voyez arriver des races qui descendent des montagnes centrales de ce vaste continent, des races qui ont peut-être des ancêtres, mais qui n’ont pas d’histoire. Elles s’en viennent sauvages, presque nues, à peine armées ; elles s’en viennent sans dire d’où elles sortent, ni à qui elles appartiennent ; elles arrivent là un jour, elles s’emparent de ces plaines. D’un autre côté, et des déserts de l’Arabie, arrivent d’antres races, qui n’ont pas les mêmes idées, mais qui sont dans la même ignorance de leur origine et de leurs ancêtres. En se rencontrant, elles se trouvent hostiles les unes aux autres : de longues luttes s’engagent, qui fondent de grands empires aussitôt renversés qu’établis ; une race surnage enfin, qui demeure en possession de ces terres et y domine seule, tenant les autres sous ses pieds. Cet empire à peine créé entre en contact avec l’Europe. Là aussi des hommes sans histoire, qui ont encore d’autres idées, une autre manière de vivre. Et ces deux races, l’une asiatique et l’autre grecque, se disputent la prépondérance : les Grecs l’emportent, et l’Asie est soumise. Mais bientôt un nouveau peuple, habitant l’Occident, s’élève, grandit rapidement, et dans les cadres immenses de son empire engloutit la race grecque et ses conquêtes. Cet autre peuple est lui-même entouré de races inconnues à elles-mêmes et aux autres, qui vivent, depuis des époques ignorées, dans l’occident et le nord de l’Europe. Ces hommes, qui ne ressemblent ni aux Romains, ni aux Grecs, ni aux Orientaux, qui ont d’autres croyances, d’autres idées, d’autres langues, ont aussi leur vocation qui les agite au sein de leurs forêts, et qui les appelle à leur tour sur la scène du monde. Ils y paraissent quand l’heure est venue, et Rome s’écroule sous leur souffle. Et puis, plus tard, on pénètre dans des pays ignorés, on découvre le nord de l’Asie, le midi de l’Afrique, l’Amérique, les innombrables îles semées comme de la poussière sur la surface de l’Océan, et partout de nouveaux peuples, des peuples de toutes les couleurs, blancs, noirs, rouges, cuivrés, à crânes de toutes les formes, à civilisation de tous les degrés, à idées de toutes les espèces : et de ces peuples, aucun ne sait d’où il vient, ce qu’il fait sur la terre, où il va ; aucun ne sait par quel lien il se rattache à la commune humanité !

Quand on réfléchit à cette histoire de l’espèce humaine, à cette nuit profonde qui couvre en tous lieux son berceau, à ces races qui se trouvent partout en même temps et partout dans la même ignorance de leur origine, aux diversités de toute espèce qui les séparent encore plus que les distances, les montagnes et les mers, à l’étonnement dont elles sont saisies quand elles se rencontrent, à la constante hostilité qui se déclare entre elles dès qu’elles se connaissent ; quand on songe à cette obscure prédestination qui les appelle tour à tour sur la scène du monde, qui les y fait briller un moment et qui les replonge bientôt dans l’obscurité, un sentiment d’effroi s’empare de l’âme, et l’individu se sent accablé de la mystérieuse fatalité qui semble peser sur l’espèce. Qu’est-ce donc que cette humanité dont nous faisons partie ? d’où vient-elle ? où va-t-elle ? En est-il d’elle comme des herbes des champs et des arbres des forêts ? comme eux, est-elle sortie de terre, en tous lieux, au jour marqué par les lois générales de l’univers, pour y rentrer un autre jour avec eux ? ou bien, comme l’a rêvé son orgueil, la création n’est-elle qu’un théâtre sur lequel elle vient jouer un acte de ses destinées immortelles ? Encore, si la lumière qui ne luit pas sur son berceau éclairait son développement ! Mais qui sait où elle va, comment elle va ? La civilisation orientale est tombée sous la civilisation grecque ; la civilisation grecque est tombée sous la civilisation romaine ; une nouvelle civilisation, sortie des forêts de la Germanie, a détruit la civilisation romaine : que deviendra cette nouvelle civilisation ? Conquerra-t-elle le monde, ou bien est-il dans la destinée de toute civilisation de s’accroître et de tomber ? Eu un mot, l’humanité ne fait-elle que tourner éternellement dans le même cercle, ou bien avance-t-elle ? ou bien encore, comme quelques-uns le prétendent, recule-t-elle ? Car on a supposé aussi que toute lumière était au commencement, que de traditions en traditions, de transmissions eu transmissions, cette lumière allait s’éteignant, et que, sans nous en douter, nous marchions à la barbarie, par le chemin de la civilisation486. L’homme demeure éperdu en face de ces problèmes : anéanti qu’il est dans l’espèce, l’anéantissement de l’espèce elle-même au milieu d’une mer de ténèbres glace son cœur et confond son imagination. Il se demande quelle est cette loi sous laquelle marche le troupeau des hommes sans la connaître, et qui l’emporte avec eux d’une origine ignorée à une fin ignorée : et de cette manière encore se pose pour lui la question de sa destinée.

Enfin, un motif de se la poser, plus formidable encore, si je puis me servir de cette expression, c’est celui dont la science nous a récemment mis en possession. Vous savez qu’en sondant les entrailles de la terre on y a trouvé des témoignages, des monuments authentiques de l’histoire de ce petit globe que nous habitons. On s’est convaincu qu’il fut un temps où la nature n’avait su produire à sa surface que des végétaux, végétaux immenses, auprès desquels les nôtres ne sont que des pygmées, et qui ne couvraient de leur ombre aucun être animé. Vous savez qu’on a constaté qu’une grande révolution vint détruire cette création, comme si elle n’eût pas été digne de la main qui l’avait formée. Vous savez qu’à la seconde création, parmi ces grandes herbes et sous le dôme de ces forêts gigantesques qui avaient distingué la première, on vit se dérouler de monstrueux reptiles, premiers essais d’organisation animale, premiers propriétaires de cette terre, dont ils étaient les seuls habitants. La nature brisa cette création, et, dans la suivante, elle jeta sur la terre des quadrupèdes dont les espèces n’existent plus : animaux informes, grossièrement organisés, qui ne pouvaient vivre qu’avec peine, et qui ne semblaient que la première ébauche d’un ouvrier malhabile. La nature brisa encore cette création, comme elle en avait fait des autres, et d’essai en essai, allant du plus imparfait au plus parfait, elle arriva à cette dernière création qui mit pour la première fois l’homme sur la terre. Ainsi, l’homme ne semble être qu’un essai de la part du Créateur, un essai, après beaucoup d’autres qu’il s’est donné le plaisir de faire et de briser. Ces immenses reptiles, ces animaux informes, qui ont disparu de la face de la terre, y ont vécu autrefois comme nous y vivons maintenant. Pourquoi le jour ne viendrait-il pas où notre race sera effacée, et où nos ossements déterrés ne sembleront aux espèces vivantes que des ébauches grossières d’une nature qui s’essaye ? et si nous ne sommes ainsi qu’un anneau dans cette chaîne de créations de moins en moins imparfaits, qu’une méchante épreuve d’un type inconnu, tirée à son tour pour être déchirée à son tour, que sommes-nous donc, et où sont nos titres pour nous livrer à l’espérance et à l’orgueil487 ?

Telles sont quelques-unes des circonstances qui, au milieu même de la vie la plus insouciante, viennent subitement provoquer dans l’esprit de l’homme l’apparition du problème de la destinée. Vous voyez qu’on peut résumer toutes ces circonstances sous une même formule : car ce qui leur est commun à toutes, et ce qui fait qu’elles conduisent également l’âme à ce mélancolique retour sur elle-même, c’est qu’elles mettent en évidence la contradiction qui existe entre sa grandeur naturelle et la misère de sa condition présente ; c’est qu’elles la désabusent de la profonde confiance qu’elle avait en elle même ; c’est qu’en lui montrant partout ses instincts trompés, ses espérances déçues, ses croyances contredites, partout des bornes, partout des ténèbres, partout de l’impuissance, elle la mettent en alarme sur elle-même et la forcent de remarquer que sa destinée est une énigme dont elle n’a pas le mot.

Discours sur le Problème de la destinée humaine488.

M. Mignet.
(1796.) §

M. Mignet est né à Aix en 1796. Un éloge de Charles VII, couronné en 1818 par l’académie de Nîmes, et deux ans plus tard un Mémoire sur les institutions de saint Louis furent les premiers essais de sa plume. Venu à Paris en 1822, M. Mignet ouvrit un cours d’histoire à l’Athénée ; de brillantes leçons sur les temps de la Réforme et sur la révolution d’Angleterre révélèrent un esprit d’une pénétrante sagacité, d’une méthode sévère, et qui cherchait dans l’histoire moins le drame des passions que l’affirmation des lois selon lesquelles se développe l’humanité. L’Histoire de la Révolution française, qui parut en 1824, donna la mesure entière de ces rares qualités et plaça dès lors M. Mignet au premier rang des historiens de l’école philosophique. Engagé dans les mêmes voies politiques que Thiers, il prêta quelque temps au National une active collaboration ; devenu, après 1830, conseiller d’Etat et directeur des archives au ministère des affaires étrangères, il profita de sa nouvelle situation pour publier en 4 volumes (1836 à 1842) les Négociations relatives à la Succession d’Espagne, précédées d’une remarquable introduction sur l’époque et le règne de Louis XIV. Une mission en Espagne (1833) fut presque le seul acte public de M. Mignet : la politique devait avoir peu d’attrait pour un esprit méditatif dont le talent fin, mesuré et abstrait, ne parvenait pas jusqu’à la foule. M. Mignet, d’ailleurs, eut bientôt l’auditoire le mieux fait pour le comprendre et le goûter : déjà membre de l’Académie française, il fut nommé, en 1837, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques. L’un des devoirs de cette dignité est d’honorer par un éloge public la mémoire des académiciens qui ont appartenu à cette classe de l’Institut. Cette mission convenait particulièrement à l’esprit souple et délicat de M. Mignet ; ses Portraits et Notices historiques et littéraires, réunis en 1852, forment un ensemble précieux d’études variées et solides. Des œuvres plus vastes et d’une grande valeur sont venues confirmer encore la juste réputation de M. Mignet, sans l’étendre peut-être au-delà du public choisi qu’il s’est fait : il convient surtout de signaler, avec la Vie de Franklin, écrite en 1848, l’Histoire de Marie Stuart et un livre définitif sur Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au. monastère de Saint-Just, ainsi qu’une série d’études d’un égal intérêt sur la Rivalité de François Ier et de Charles-Quint.

Malgré des titres si divers, l’œuvre de M. Mignet offre une grande unité de méthode. Sa constante préoccupation a été d’élever l’histoire, à la hauteur d’une science rigoureuse et précise. M. Mignet semble n’avoir pas voulu se laisser distraire de son but par le plaisir de raconter et de peindre. De là dans ses récits une certaine uniformité de teintes : si le dessin est toujours pur et correct, la ligne menée avec finesse et fermeté, les tableaux de M. Mignet manquent un peu de ces jeux d’ombre et de lumière qui effacent tel objet pour donner à tel autre plus d’éclat et de relief. Au premier abord nul trait ne fait saillie et n’arrête le regard. C’est là, d’ailleurs, une conséquence de la méthode historique de M. Mignet. En effet, ce qu’il cherche avant tout à découvrir, ce qu’il excelle à démêler, c’est la partie fixe de l’histoire, les influences supérieures qui dominent une époque et expliquent son caractère, les résultats généraux qui marquent les progrès de la civilisation, en un mot, l’idée philosophique qui se dégage de la mobilité confuse des événements. On comprend, dés lors, pourquoi l’historien donne une place secondaire et quelquefois effacée aux personnages qu’il met en scène, et dont les actions ne l’intéressent que dans la mesure où elles lui semblent l’expression d’une idée générale ou d’une loi historique. M. Mignet n’a même pas échappé au reproche d’avoir fait dans l’histoire la part trop étroite à la liberté humaine. Cette tendance fataliste apparaît surtout dans l’Histoire de la Révolution française. On regrette d’entendre dire « qu’il n’était pas plus possible d’éviter la révolution que de la conduire, » et, sans pouvoir se défendre toujours contre la logique habile et serrée de l’historien philosophe, on lui sait mauvais gré de la faire servir à diminuer la responsabilité morale des hommes dont la mémoire a été justement flétrie par la conscience publique489. Les Notices et Portraits, moins asservis à certaines idées préconçues, ont aussi plus d’aisance et de grâce : c’est le cadre qui convient peut-être le mieux au talent de M. Mignet. Sans faire oublier Fontenelle, il le rappelle souvent par la finesse et le surpasse par la hauteur des jugements : à des biographies particulières il rattache avec à-propos, et dans une juste mesure, les événements publics ; il montre avec une heureuse rapidité le mouvement général des idées dans les ouvrages de ceux dont il raconte la vie. Si parfois son style a un certain tour trop régulier et trop symétrique, qui amène quelque froideur, il reste vraiment classique par ses caractères de netteté, de précision et de gravité sans raideur490.

Mort de Marie Stuart (1587). §

Après une captivité de dix-huit ans, Marie Stuart, dont on avait saisi les lettres où elle appelait l’Espagne à son secours, fut traduite devant une commission de lords et de conseillers de la reine Élisabeth, et accusée du crime d’attentat contre la personne royale. Le procès commença à Fotheringay le 23 octobre 1586. Marie Stuart déclara qu’elle avait cherché à faire venir dans le royaume des forces étrangères, mais qu’elle n’avait pas consenti à attenter à la vie de la reine. Les juges, revenus à Londres le 3 novembre, se réunirent le lendemain à Westminster, dans la chambre étoilée, et prononcèrent contre la reine d’Écosse une sentence de mort, que confirmèrent les deux chambres du Parlement. La condamnation fut signifiée à Marie Stuart : le dais, signe de la dignité royale, fut enlevé, et sa chambre tendue en noir. Une tardive et molle intervention de Henri III en faveur de sa belle-sœur ne changea pas les résolutions de la reine Élisabeth, et le 18 février 1587 la sentence reçut son exécution.

Quand la lecture de la sentence fut achevée, Marie fit le signe de la croix. « Loué soit Dieu, dit-elle, de la nouvelle que vous m’apportez ! Je n’en pouvais recevoir une meilleure, puisqu’elle m’annonce le terme de mes misères. » Se regardant comme une victime de la foi religieuse, elle ressentit la joie pure du martyre, en prit la douce sérénité, et en conserva jusqu’au bout le tranquille courage. Après que les deux comtes491 furent sortis. Marie consola ses serviteurs, qui fondaient en larmes. Elle devança l’heure de son souper, afin d’avoir toute la nuit pour écrire et pour prier. A la fin de son repas, elle appela tous ses serviteurs, et, ayant versé du vin dans une coupe, elle en but à leur intention, et, d’un air affectueux, elle leur proposa de leur faire raison. Ils se mirent tous à genoux, et, les larmes aux yeux, répondirent à son toast avec une douloureuse effusion, lui demandant pardon des offenses qu’ils pouvaient avoir commises contre elle492. Elle les exhorta à demeurer fermes dans la religion catholique. Elle se retira ensuite à part et écrivit de sa main, pendant plusieurs heures, des lettres et son testament, dont elle fit le duc de Guise principal exécuteur. Quand elle eut fini d’écrire, il était près de deux heures du matin. Elle mit dans un coffre son testament et ses lettres ouvertes, en disant qu’elle ne voulait plus s’occuper des affaires de ce monde et ne devait songer qu’à paraître devant Dieu. Elle chercha dans la Vie des Saints, que ses filles avaient coutume de lui lire tous les soirs, un grand coupable à qui Dieu eût pardonné : elle s’arrêta à la touchante histoire du bon larron, qui lui sembla le plus rassurant exemple de la confiance humaine et de la clémence divine.

Se sentant un peu fatiguée, et voulant conserver ou reprendre ses forces pour le dernier moment, elle se mit au lit. Ses femmes continuaient à prier, et pendant ce dernier repos de son corps, bien que ses yeux fussent fermés, on voyait, au léger mouvement de ses lèvres, et à une sorte de ravissement répandu sur son visage, qu’elle s’adressait à Celui en qui seul reposaient maintenant ses espérances. Au point du jour, elle se leva et dit qu’elle n’avait plus que deux heures à vivre. Elle choisit un de ses mouchoirs à frange d’or pour servir à lui bander les yeux sur l’échafaud et s’habilla avec une sévère magnificence.

Après ces derniers soins accordés aux souvenirs terrestres, elle se rendit dans son oratoire. Elle s’agenouilla devant l’autel et lut avec une grande ferveur les prières des agonisants. Avant qu’elle les eût achevées, on vint heurter à la porte. Le shérif493 entra, une baguette blanche à la main, s’avança jusqu’auprès de Marie, qui n’avait pas détourné la tête, et ne lui dit que ces mots : « Madame, les lords vous attendent, et m’ont envoyé vers vous. — Oui, répondit Marie, en se levant, allons ! » Au moment où elle partait, Bourgoin494 lui donna le crucifix d’ivoire qui était sur l’autel ; elle le baisa et le fit porter devant elle. Comme elle ne pouvait se soutenir toute seule, à cause de la faiblesse de ses jambes, elle marcha appuyée sur deux des siens jusqu’à l’extrémité de ses appartements. Quand on fut sur l’escalier où les ; comtes de Shrewsburv et de Kent attendaient Marie Stuart, et par où elle devait descendre dans la salle basse, au fond de laquelle avait été dressé l’échafaud, on refusa à ses gens la consolation de l’accompagner plus longtemps. Malgré leurs supplications et leurs gémissements, on les sépara d’elle, non sans peine, car ils s’étaient jetés à ses pieds, baisaient ses mains et ne voulaient pas la quitter.

Lorsqu’on les eut éloignés, elle se remit en marche d’un air noble et doux, le crucifix d’une main et un livre d’Heures de l’autre, revêtue du costume de veuve qu’elle portait les jours de grande solennité. Elle avait la dignité d’une reine et le paisible recueillement d’une chrétienne. L’échafaud avait été dressé dans la salle basse du château de Fotheringay. Il avait deux pieds et demi de hauteur et douze pieds carrés d’étendue ; il était couvert défrisé noire d’Angleterre, ainsi que le siège, le coussin et le billot où Marie devait s’asseoir, s’agenouiller et recevoir le coup fatal. Elle prit place sur ce siège lugubre sans changer de couleur, et sans rien perdre de sa grâce et de sa majesté accoutumées, ayant à sa droite les comtes de Shrewsbury et de Kent assis, à sa gauche le shérif debout, en face les deux bourreaux ; à peu de distance, le long du mur, ses serviteurs, et dans le reste de la salle, retenus par une barrière, environ deux cents gentlemen et habitants du voisinage, admis dans le château, dont on avait fermé les portes. Robert Beale lut alors la sentence, que Marie écouta en silence, et si profondément recueillie en elle-même, qu’elle semblait étrangère à tout ce qui se passait.

Après quelques paroles données à sa justification495, elle se mit à prier.

Le docteur Flechter se mit à lire la prière des morts selon le rit anglican, tandis que Marie récitait en latin les Psaumes de la pénitence et de la miséricorde et embrassait avec ferveur son crucifix. « Madame, lui dit durement le comte de Kent, il vous sert peu d’avoir en la main cette image du Christ, si vous ne l’avez gravée dans le cœur. — Il est malaisé, lui répondit-elle, de l’avoir en la main sans que le cœur en soit touché, et rien ne sied mieux an chrétien qui va mourir que l’image de son Rédempteur. »

Lorsqu’elle eut achevé à genoux les Psaumes, elle s’adressa à Dieu en anglais et le supplia de donner la paix au monde, la vraie religion à l’Angleterre, la constance à tons les persécutés, et de lui accorder à elle-même l’assistance de sa grâce et les clartés de l’Esprit-Saint à cette heure suprême.

Sa piété était si vive, son effusion si touchante, son courage si admirable, qu’elle arrachait les larmes à tons les assistants. La prière finie, elle se releva. Le terrible moment était arrivé, et le bourreau s’approcha d’elle pour l’aider à se dépouiller d’une partie de ses vêtements ; mais elle l’écarta et dit en souriant qu’elle n’avait jamais eu de pareil valet de chambre. Ses femmes, qui étaient restées à genoux au pied de l’échafaud, lui rendirent ce triste et dernier office en pleurant. « Loin de pleurer, réjouissez-vous, leur. disait-elle : je suis bien heureuse de sortir de ce monde, et pour une si bonne cause. » Elle déposa son manteau, ôta son voile, et ne conserva qu’une jupe de taffetas velouté rouge. Elle s’assit alors sur sou siège et donna sa bénédiction à tous ses serviteurs, qui pleuraient. Le bourreau lui demanda pardon à genoux ; elle répondit qu’elle l’accordait à tout le monde. Elle embrassa ses femmes, les bénit en faisant le signe de la croix sur elles, et, après qu’une d’elles lui eut bandé les yeux, elle leur ordonna de s’éloigner, ce qu’elles firent en sanglotant.

En même temps, elle se jeta à genoux d’un grand courage, et, tenant toujours le crucifix entre ses mains, elle tendit le cou au bourreau.

Elle disait à haute voix et avec le sentiment de la plus ardente confiance : « Mon Dieu, j’ai espéré en vous ; je remets mon âme entre vos mains. »

Elle croyait qu’on l’exécuterait comme en France, dans une attitude droite et avec le glaive. Les deux maîtres des hautes-œuvres l’avertirent de son erreur et l’aidèrent à poser sa tête sur le billot, sans qu’elle cessât de prier.

L’attendrissement était universel à la vue de cette lamentable infortune, de cet héroïque courage, de cette admirable douceur. Le bourreau lui-même était ému et la frappa d’une main mal assurée. La hache, au lien d’atteindre le cou, tomba sur le derrière de la tête et la blessa, sans qu’elle proférât une plainte. Au second coup seulement, le bourreau lui abattit la tête, qu’il montra en disant : « Dieu sauve la reine Élisabeth !… — Ainsi périssent tous ses ennemis ! » ajouta le docteur Flechter. Une seule voix se fît entendre après la sienne, et dit amen ! C’était celle du sombre comte de Kent496.    Histoire    de    Marie    Stuart, ch. xi.

Enseignements de la vie de Franklin497. §

« Né dans l’indigence et dans l’obscurité, dit Franklin en écrivant ses Mémoires, et y ayant passé mes premières années, je me suis élevé dans le monde à un état d’opulence, et j’y ai acquis quelque célébrité. La fortune ayant continué à me favoriser, même à une époque de ma vie déjà avancée, mes descendants seront peut-être charmés de connaître les moyens que j’ai employés pour cela, et qui, grâce à la Providence, m’ont si bien réussi ; et ils peuvent servir de leçon utile à ceux d’entre eux qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir les imiter. »

Ce que Franklin adresse à ses enfants peut être utile à tout le monde. Sa vie est un modèle à suivre. Chacun peut y apprendre quelque chose, le pauvre comme le riche, l’ignorant comme le savant, le simple citoyen comme l’homme d’État. Elle offre surtout des enseignements et des espérances à ceux qui, nés dans une humble condition, sans appui et sans fortune, sentent en eux le désir d’améliorer leur sort et cherchent les moyens de se distinguer parmi leurs semblables. Ils y verront comment le fils d’un pauvre artisan, ayant lui-même travaillé longtemps de ses mains pour vivre, est parvenu à la richesse à force de labeur, de prudence et d’économie ; comment il a formé tout seul son esprit aux connaissances les plus avancées de son temps, et plié son âme à la vertu par des soins et avec un art qu’il a voulu enseigner aux autres ; comment il a fait servir sa science inventive et son honnêteté respectée aux progrès du genre humain et au bonheur de sa patrie.

Peu de carrières ont été aussi pleinement, aussi vertueusement, aussi glorieusement remplies que celle de ce fils d’un teinturier de Boston, qui commença par couler du suif dans des moules de chandelles, se fit ensuite imprimeur, rédigea les premiers journaux américains, fonda les premières manufactures de papiers dans ces colonies, dont il accrut la civilisation matérielle et les lumières ; découvrit l’identité du fluide électrique et de la foudre ; devint membre de l’Académie des sciences de Paris et de presque tous les corps savants de l’Europe ; fut auprès de la métropole le courageux agent des colonies soumises, auprès de la France et de l’Espagne le négociateur des colonies insurgées, et se plaça à côté de Washington comme fondateur de leur indépendance ; enfin, après avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, mourut environné des respects des deux mondes comme un sage qui avait étendu la connaissance des lois de l’univers, comme un grand homme qui avait contribué à l’affranchissement et à la prospérité de sa patrie, et mérita non seulement que l’Amérique tout entière portât son deuil, mais que l’Assemblée constituante de France s’y associât par un décret public498.

Sans doute il ne sera pas facile à ceux qui connaîtront le mieux Franklin de l’égaler. Le génie ne s’imite pas : il faut avoir reçu de la nature les plus beaux dons de l’esprit et les plus fortes qualités du caractère pour diriger ses semblables et influer aussi considérablement sur les destinées de son pays. Mais si Franklin a été un homme de génie, il a été aussi un homme de bon sens ; s’il a été un homme vertueux, il a été aussi un homme honnête ; s’il a été un homme d’État glorieux, il a été aussi un citoyen dévoué. C’est par ce côté du bon sens, de l’honnêteté, du dévouement, qu’il peut apprendre à tous ceux qui liront sa vie à se servir de l’intelligence que Dieu leur a donnée pour éviter les égarements des fausses idées ; des bons sentiments que Dieu a déposés dans leur âme, pour combattre les passions et les vices qui rendent malheureux et pauvre. Les bienfaits du travail, les heureux fruits de l’économie, la salutaire habitude d’une réflexion sage qui précède et dirige toujours la conduite, le désir louable de faire du bien aux hommes, et, par là, de se préparer la plus douce des satisfactions et la plus utile des récompenses, le contentement de soi et la bonne opinion des autres : voilà ce que chacun peut puiser dans cette lecture.

Mais il y a aussi dans la vie de Franklin de belles leçons pour ces natures fortes et généreuses qui doivent s’élever au-dessus des destinées communes. Ce n’est point sans difficulté qu’il a cultivé son génie, sans effort qu’il s’est formé à la vertu, sans un travail opiniâtre qu’il a été utile à son pays et au monde. Il mérite d’être pris pour guide par ces privilégiés de la Providence, par ces nobles serviteurs de l’humanité, qu’on appelle les grands hommes. C’est par eux que le genre humain marche de plus en plus à la science et au bonheur. L’inégalité qui les sépare des autres hommes, et que les autres hommes seraient tentés d’abord de maudire, ils en comblent promptement l’intervalle par le don de leurs idées, par le bienfait de leurs découvertes, par l’énergie féconde de leurs impulsions. Ils élèvent peu à peu jusqu’à leur niveau ceux qui n’auraient jamais pu y arriver tout seuls. Ils les font participer ainsi aux avantages de leur bienfaisante inégalité, qui se transforme bientôt pour tous en égalité d’un ordre supérieur. En effet, au bout de quelques générations, ce qui était le génie d’un homme devient le bon sens du genre humain, et une nouveauté hardie se change en usage universel. Les sages et les habiles des divers siècles ajoutent sans cesse à ce trésor commun où puise l’humanité, qui sans eux serait restée dans sa pauvreté primitive, c’est-à-dire dans son ignorance et dans sa faiblesse. Poussons donc à la vraie science : car il n’y a pas de vérité qui, en détruisant une misère, ne lue un vice. Honorons les hommes supérieurs, et proposons-les en imitation : car c’est en préparer de semblables, et jamais le monde n’en a eu un besoin plus grand.

Vie de Franklin, ch. Ier.

Thiers
(1797-1877.) §

Thiers naquit à Marseille le 16 avril 1797499. A cette vivacité méridionale, qui semble un don du terroir, il unissait dés sa première jeunesse cette persévérance dans l’étude qui est le signe des grandes volontés. L’Eloge de Vauvenargues, couronné en 1821 par l’académie d’Aix, révélait déjà de précieuses qualités. D’un esprit souple et délié, net et pratique, qui dès cette époque se portait vers les côtés les plus opposés des connaissances humaines, il semblait, par la diversité même de ses tendances, prédestiné aux études historiques comme à l’activité de la vie politique. Aussi, dans les dernières années de la Restauration, pendant qu’il prêtait une active collaboration au National, fondé par Armand Carrel, Thiers, par l’Histoire de la Révolution française, se plaçait au premier rang de nos historiens. En 1840. il commençait l’Histoire du Consulat et de l’Empire500. On demeure confondu de la grandeur du travail, quand Thiers nous apprend lui-même qu’il « lut, relut et annota de sa propre main les innombrables pièces contenues dans les archives de l’Etat, les trente mille lettres composant la correspondance personnelle de Napoléon, les lettres non moins nombreuses de ses ministres, de ses généraux, de ses aides de camp, et même des agents de sa police, enfin la plupart des mémoires manuscrits conservés dans le sein des familles. » Après avoir épuisé cette première source d’informations, l’historien parcourut l’Europe entière, suivit partout les traces de nos armées, visita les champs de bataille, interrogea tous les souvenirs, tous les documents des archives étrangères, ne reculant devant aucune fatigue pour atteindre les dernières limites de la certitude historique. Ainsi s’est élevé peu à peu et enfin s’est achevé ce grand monument qui a mérité à Thiers le titre, consacré par le suffrage public, « d’historien national. »

Traçant, au début du XIIe livre, une rapide théorie de l’histoire, Thiers a résumé les qualités de l’historien dans ce mot qui, selon lui, les embrasse toutes, l’intelligence, c’est-à-dire la faculté de comprendre et d’exprimer tout avec netteté501. Nul autre ne répondrait mieux à cette définition que Thiers lui-même. Il ne laisse dans l’ombre aucune partie de son sujet ; il excelle à porter tour à tour sur chaque point du tableau une lumière égale, qui ne dissimule et n’exagère rien : il nous initie aux jeux savants et complexes de la diplomatie ; il sait intéresser l’esprit le plus rebelle aux questions de finances, d’administration, de tactique militaire ; il a le secret de tout éclaircir, parce que lui-même a le don de comprendre sans effort tout ce qu’il aborde. Mais ce que l’on a dit d’un grand historien : «  il abrège tout parce qu’il voit tout, » ne saurait lui être appliqué : il n’a pas ces coups de pinceau hardis et soudains, ces traits décisifs qui s’attachent à un homme ou à une époque. Thiers ne les recherche pas ; il y verrait plutôt un danger, celui d’altérer la vérité de l’ensemble en donnant trop de relief à un détail. Avant tout, il veut garder à chaque objet son exacte proportion, ne jamais peindre les choses plus vives que nature. « L’historien, dit-il, n’a pas le droit de choisir, mais d’ordonner. » Et, en effet, il suit tous les contours de son sujet sans hâte ni impatience, il en accepte les lenteurs nécessaires, et, pour rappeler une heureuse image de Sainte-Beuve, «  une fois les arches du pont jetées, il laisse le courant aller de soi-même en

toute largeur. » Son style a les caractères de son esprit : clair, naturel, il a ce que lui-même, traçant à son insu sa propre image, demandait au style de l’histoire : cette transparence d’une glace qui reproduit les objets sans la moindre atténuation de forme ou de couleur.  

Nous ne placerons pas Thiers, comme l’a fait Chateaubriand dans la Préface de ses Études historiques, à la tête de cette école fataliste qui, ne croyant pas à la liberté humaine, et n’ayant d’autre mesure que celle du succès, exalte et abaisse tour à tour ceux qui s’élèvent et tombent. Ce qui est vrai cependant, c’est que Thiers aime mieux expliquer que juger et condamner ; qu’il voit dans l’histoire plus de fautes que de crimes ; enfin, qu’il se dérobe volontiers quand il faut rendre l’arrêt suprême et « tenir dans ses mains la balance de Dieu. »

Passage du Saint-Bernard par l’armée française502 (1800). §

L’Angleterre et l’Autriche avaient rejeté les propositions de paix du premier consul. Le total des troupes coalisées s’élevait à 300 000 hommes : 150 000 en Soûabe ; 20 000 à Mahon, et 120 000 en Lombardie, sous le baron de Mêlas. Cette dernière armée devait bloquer Gênes, franchir l’Apennin et le Var, et se présenter devant Toulon, où elle avait rendez-vous avec les Anglais. La France avait deux armées : celle d’Allemagne, portée à 130 000 hommes, et celle de Ligurie, réduite à 40 000 hommes. Bonaparte n’hésite pas : il commande à Masséna, chef de l’armée de Ligurie, de tenir sur l’Apennin entre Gênes et Nice ; à Moreau, commandant de l’armée d’Allemagne, de passer le Rhin et de couper les Autrichiens, s’il était possible, de la route de Vienne. Le premier consul devait lui-même former une troisième armée, passer le Saint-Bernard, tomber en Piémont et prendre par derrière le baron de Mêlas. Masséna, enfermé dans Gênes, se défendait béroiquement. Quand Bonaparte eut appris que l’armée d’Allemagne était victorieuse, il entra en campagne pour aller débloquer Gênes.

Lannes503 passa le premier, à la tête de l’avant-garde, dans la nuit du 14 au 15 mai (24-25 floréal). Il commandait six régiments de troupes d’élite parfaitement armés, et qui sous ce chef bouillant, quelquefois insubordonné, mais toujours si habile et si vaillant, allaient tenter gaiement cette marche aventureuse. On se mit en route entre minuit et deux heures du matin, pour devancer l’instant où la chaleur du soleil, faisant fondre les neiges, précipite les montagnes de glace sur la tête des voyageurs téméraires qui s’engagent dans ces gorges affreuses. Il fallait huit heures pour parvenir au sommet du col à l’hospice même du Saint-Bernard504, et deux heures seulement pour redescendre à Saint-Remy. On avait donc le temps de passer avant le moment du grand danger. Les soldats surmontèrent avec ardeur les difficultés de cette route. Ils étaient fort chargés, car on les avait obligés à prendre du biscuit pour plusieurs jours, et avec du biscuit une grande quantité de cartouches. Ils gravissaient ces sentiers escarpés, chantant au milieu des précipices, rêvant la conquête de cette Italie où ils avaient goûté tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble pressentiment de la gloire immortelle qu’ils allaient acquérir. Pour les fantassins, la peine était moins grande que pour les cavaliers. Ceux-ci faisaient la route à pied, conduisant leur monture par la bride. C’était sans danger à la montée, mais à la descente, le sentier fort étroit les obligeant à marcher devant le cheval, ils étaient exposés, si l’animal faisait un faux pas, à être entraînés avec lui dans les précipices505. Il arriva, en effet, quelques accidents de ce genre, mais en petit nombre, et il périt quelques chevaux, mais presque point de cavaliers. Vers le matin, on parvint à l’hospice, et là une surprise ménagée par le premier consul ranima les forces et la bonne humeur de ces braves troupes. Les religieux, munis d’avance des provisions nécessaires, avaient préparé des tables, et servirent à chaque soldat une ration de pain, de vin et de fromage. Après un moment de repos, on se remit en route, et on descendit à Saint-Remy sans événement fâcheux. Lannes s’établit immédiatement sur le revers de la montagne, et fit toutes les dispositions nécessaires pour recevoir les autres divisions, et particulièrement le matériel.

Chaque jour il devait passer l’une des divisions de l’armée. L’opération devait donc durer plusieurs jours, surtout à cause du matériel qu’il fallait faire passer avec les divisions. On se mit à l’œuvre pendant que les troupes se succédaient. On fit d’abord voyager les vivres et les munitions. Pour cette partie du matériel, qu’on pouvait diviser, placer sur le dos des mulets, dans de petites caisses, la difficulté ne fut pas aussi grande que pour le reste. Elle ne consista que dans l’insuffisance des moyens de transport, car, malgré l’argent prodigué à pleines mains, on n’avait pas autant de mulets qu’il en aurait fallu pour l’énorme poids qu’on avait à transporter de l’autre côté du Saint-Bernard. Cependant les vivres et les munitions ayant passé à la suite des divisions de l’armée, et avec le secours des soldats, on s’occupa enfin de l’artillerie. Les affûts et les caissons avaient été démontés et placés sur des mulets. Restaient les pièces de canon elles-mêmes, dont on ne pouvait pas réduire le poids par la division du fardeau. Pour les pièces de douze surtout, et pour les obusiers, la difficulté fut plus grande qu’on ne l’avait d’abord imaginé. Les traîneaux à roulettes construits dans les arsenaux ne purent servir. On imagina un moyen qui fut essayé sur-le-champ, et qui réussit : ce fut de partager par le milieu des troncs de saplus, de les creuser, d’envelopper avec deux de ces demi-troncs une pièce d’artillerie, et de la traîner ainsi enveloppée le long des ravins. Grâce à ces précautions, aucun choc ne pouvait l’endommager. Des mulets furent attelés à ce singulier fardeau, et servirent à élever quelques pièces jusqu’au sommet du col. Mais la descente était plus difficile : on ne pouvait l’opérer qu’à force de bras, et en courant des dangers infinis, parce qu’il fallait retenir la pièce et l’empêcher, en la retenant, de rouler dans les précipices. Malheureusement, les mulets commençaient à manquer. Les muletiers surtout, dont il fallait un grand nombre, étaient épuisés. On songea dès lors à recourir à d’autres moyens. On offrit aux paysans des environs jusqu’à mille francs par pièce de canon qu’ils consentiraient à traîner de Saint-Pierre à Saint-Remy. Il fallait cent hommes pour en traîner une seule, un jour pour la monter, un jour pour la descendre. Quelques centaines de paysans se présentèrent, et transportèrent, en effet, quelques pièces de canon, conduits par les artilleurs qui les dirigeaient. Mais l’appât même du gain ne put les décider à renouveler cet effort. Ils disparurent tous, et malgré les officiers envoyés à leur recherche, et prodiguant l’argent pour les ramener, il fallut y renoncer, et demander aux soldats des divisions de traîner eux-mêmes leur artillerie. On pouvait tout obtenir de ces soldats dévoués. Pour les encourager, on leur promit l’argent que les paysans épuisés ne voulaient plus gagner ; mais ils refusèrent, disant que c’était un devoir d’honneur pour une troupe de sauver ses canons, et ils se saisirent des pièces abandonnées. Des troupes de cent hommes, sorties successivement des rangs, les traînaient chacune à son tour. La musique jouait des airs animés dans les passages difficiles et les encourageait à surmonter ces obstacles d’une nature si nouvelle. Arrivé au faîte des monts, on trouvait les rafraîchissements préparés par les religieux du Saint-Bernard ; on prenait quelque repos, pour recommencer à la descente de plus grands et de plus périlleux efforts. On vit ainsi les divisions Chambarlhac et Monnier traîner elles-mêmes leur artillerie, et l’heure avancée ne permettant pas de descendre dans la même journée, elles aimèrent mieux bivouaquer dans la neige que de se séparer de leurs canons. Heureusement le ciel était serein, et on n’eut pas à braver, outre les difficultés des lieux, les rigueurs du temps.

Pendant les journées des 16, 17, 18, 19, 20 mai, les divisions continuèrent à passer avec les vivres, les munitions et l’artillerie Le premier consul se décida enfin à passer les monts de sa personne. Il se mit donc en marche pour traverser le col le 20 avant le jour. L’aide de camp Duroc506 et son secrétaire de Bourrienne l’accompagnaient. Les arts l’ont dépeint franchissant les neiges des Alpes sur un cheval fougueux ; voici la simple vérité. Il gravit le Saint-Bernard monté sur un mulet, revêtu de cette enveloppe grise qu’il a toujours portée, conduit par un guide du pays, montrant dans les passages difficiles la distraction d’un esprit occupé ailleurs, entretenant les officiers répandus sur la route, et puis, par intervalles, interrogeant le conducteur qui l’accompagnait, se faisant conter sa vie, ses plaisirs, ses peines, comme un voyageur oisif qui n’a pas mieux à faire. Ce conducteur, qui était tout jeune, lui exposa naïvement les particularités de son obscure existence, et surtout le chagrin qu’il éprouvait de ne pouvoir, faute d’un peu d’aisance, épouser l’une des filles de cette vallée. Le premier consul, tantôt l’écoutant, tantôt questionnant les passants, dont la montagne était remplie, parvint à l’hospice, où les bons religieux le reçurent avec empressement. A peine descendu de sa monture, il écrivit un billet, qu’il confia à son guide, en lui recommandant de le remettre exactement à l’administrateur de l’armée, resté de l’autre côté du Saint-Bernard. Le soir, le jeune homme, retourné à Saint-Pierre, apprit avec surprise quel puissant voyageur il avait conduit le matin, et sut que le général Bonaparte lui faisait donner un champ, une maison, les moyens de se marier enfin, et de réaliser tous les rêves de sa modeste ambition. Ce montagnard vient de mourir de nos jours, dans son pays, propriétaire du champ que le dominateur du monde lui avait donné. Cet acte singulier de bienfaisance, dans un moment de si grande préoccupation, est digne d’attention. Si ce n’est là qu’un pur caprice de conquérant, jetant au hasard le bien ou le mal, tour à tour renversant des empires ou édifiant une chaumière, de tels caprices sont bons à citer, ne serait-ce que pour tenter les maîtres de la terre ; mais un pareil acte révèle autre chose. L’âme humaine, dans ces moments où elle éprouve des désirs ardents, est portée à la bonté : elle fait le bien comme une manière de mériter celui qu’elle sollicite de la Providence.

Le premier consul s’arrêta quelques instants avec les religieux, les remercia de leurs soins envers l’armée, et leur fit un don magnifique pour le soulagement des pauvres et des voyageurs.

Il descendit rapidement, suivant la coutume du pays, en se laissant glisser sur la neige, et arriva le soir même à Étroubles. Le lendemain, après quelques soins donnés au parc d’artillerie et aux vivres, il partit pour Aoste et pour Bard…

Treize jours s’étaient écoulés, et la prodigieuse entreprise du premier consul avait complètement réussi. Une armée de quarante mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, avait passé, sans routes frayées, les plus grandes montagnes de l’Europe, traînant à force de bras son matériel sur la neige, ou le poussant sous le feu meurtrier d’un fort qui tirait à bout portant. Une division de cinq mille hommes avait descendu le Petit Saint-Bernard, une autre de quatre mille avait débouché par le mont Cenis ; un détachement occupait le Simplon ; enfin, un corps de quinze mille Français, sous le général Moucey, était au sommet du Saint-Gothard. C’étaient soixante et quelques mille soldats qui allaient entrer en Italie, séparés encore, il est vrai, les uns des autres par d’assez grandes distances, mais certains de se rallier bientôt autour d’une masse principale de quarante mille hommes, qui débouchait par Ivrée, au centre du demi-cercle des Alpes507.

Histoire du Consulat et de l’Empire, liv. IV.

Napoléon à Fontainebleau508.
(avril 1814.) §

Napoléon était à Fontainebleau, parfaitement résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les préparatifs de son voyage terminés, et d’être enfin rendu dans le lieu où il allait goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir encore ni la nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude s’accroître autour de lui. Il trouvait tout simple qu’on le quittât, car ces militaires qui l’avaient suivi partout, le dernier jour excepté, devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour conserver des positions qui étaient le juste prix des travaux de leur vie. Il aurait voulu seulement qu’ils y missent un peu plus de franchise, et, pour les y encourager, il leur adressait le plus noble langage. « Servez les Bourbons, leur disait-il, servez-les bien ; il ne vous reste pas d’autre conduite à tenir. S’ils se comportent avec sagesse, la France, sous leur autorité, peut être heureuse et respectée. J’ai résisté à M. de Caulaincourt dans ses vives instances pour me faire accepter la paix de Châtillon509 J’avais raison. Pour moi ces conditions étaient humiliantes ; elles ne le sont pas pour les Bourbons. Ils retrouvent la France qu’ils avaient laissée, et peuvent l’accepter avec dignité. Telle quelle, la France sera encore bien puissante, et, quoique géographiquement un peu moindre, elle demeurera moralement aussi grande par son courage, son génie, ses arts, l’influence de son esprit sur le monde. Si son territoire est amoindri, sa gloire ne l’est pas. Le souvenir de nos victoires lui restera comme une grandeur impérissable, et qui pèsera d’un poids immense dans les conseils de l’Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en ce moment la fortune variable des révolutions. Servez-la sous eux comme vous avez fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop difficile, et quittez-moi en me gardant seulement un souvenir. »

Tel est le résumé du langage qu’il tenait tous les jours dans la solitude croissante de Fontainebleau. Oudinot, Lefebvre, Moncey, l’avaient quitté, chacun à sa manière. Berthier s’était retiré aussi, mais en quelque sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le commandement de l’armée pour qu’il le transmît au gouvernement provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne. Berthier avait promis de revenir ; Napoléon l’attendait, et, en voyant les heures, les jours s’écouler sans qu’il reparût, désespérait de le voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l’arrivée de Berthier, c’était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de haut grade. L’an quittait Fontainebleau pour raison de santé, l’autre pour raison de famille ou d’affaires ; tous promettaient de reparaître bientôt ; aucun n’y songeait. Napoléon feignait d’entrer dans les motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il savait que c’étaient des adieux définitifs qu’il recevait, et leur laissait dire, sans le croire, qu’ils allaient revenir. Peu à peu le palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours silencieuses on avait quelquefois encore l’oreille frappée par des bruits de voitures, on écoutait, et c’étaient des voitures qui s’en allaient. Napoléon assistait ainsi tout vivant à sa propre fin. Qui n’a vu souvent, à l’entrée de l’hiver, au milieu des campagnes déjà ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure, et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche végétation ? Tout autour règnent le froid et le silence, et, par intervalles, on entend à peine le bruit léger d’une feuille qui tombe. L’arbre, immobile et fier, n’a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se détacher comme les autres, mais il n’en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et dépouillée510. Ainsi, Napoléon voyait disparaître une à une les ‘ fidélités qui l’avaient suivi à travers les innombrables vicissitudes de sa vie. Il y en avait qui tenaient un jour, deux jours de plus, et qui expiraient au troisième. Toutes finissaient par arriver au terme. Il en était quelques-unes pourtant que rien n’avait pu ébranler. Drouot, l’improbation dans le cœur, la tristesse sur le front, le respect à la bouche, était demeuré auprès de son maître malheureux. Le général Bertrand avait suivi ce généreux exemple. Les ducs de Vicence et de Bassano étaient restés aussi. Le duc de Vicence n’était pas plus flatteur qu’autrefois ; le duc de Bassano l’était presque davantage, et donnait ainsi de sa longue soumission une honorable excuse, en prouvant qu’elle tenait à une admiration de Napoléon, sincère, absolue, indépendante du temps et des événements. Napoléon, touché de son dévouement, lui adressa plus d’une fois ces paroles consolatrices : « Bassano, ils prétendent que c’est vous qui m’avez empêché de faire la paix !  qu’en dites-vous ?  Cette accusation doit vous faire sourire, comme toutes celles qu’on me prodigue aujourd’hui…. » Et Napoléon lui avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la manière la plus noble qu’il était le seul coupable…

Enfin, le 20 au matin, plus rien ne manquant, Napoléon se décida à quitter Fontainebleau. Le bataillon de sa garde destiné à le suivre à l’île d’Elbe était déjà en route. La garde elle-même était campée à Fontainebleau. Il voulut lui adresser ses adieux. Il la fit ranger en cercle autour de lui, dans la cour du château, puis, en présence de ses vieux soldats profondément émus, il prononça les paroles suivantes : « Soldats, vous mes vieux compagnons d’armes, que j’ai toujours trouvés sur le chemin de l’honneur, il faut enfin nous quitter. J’aurais pu rester plus longtemps au milieu de vous, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et je n’ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France. Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux. Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c’est pour la remplir que je consens à vivre, c’est de raconter à la postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je voudrais vous serrer tous dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce drapeau qui vous représente…. » — Alors, attirant à lui le général Petit, qui portait le drapeau de la vieille garde, et qui était le modèle accompli de l’héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de l’accompagner.

Histoire du Consulat et de l’Empire, liv. LIII.

Michelet.
(1798-1874.) §

Michelet naquit à Paris le 21 août 1798. Il grandit, a-t-il dit de lui-même, « comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris. » Tout jeune encore, compositeur d’imprimerie, et le seul souvent dans l’atelier de son père, « voyageant d’imagination pendant qu’il était immobile à cette casse, » dans cette première éducation, toute solitaire et libre, il sentait déjà s’éveiller en lui cette double vocation de poète et d’historien qui devait plus tard se rapprocher et se réunir jusqu’à se confondre. Ses parents consacrèrent leurs modiques ressources à le faire entrer au collège. Professeur d’histoire au collège Sainte-Barbe, puis à l’École normale, il donnait, en 1827, un Précis de l’Histoire Moderne, et, en 1831, une Histoire Romaine, deux livres restés classiques, le premier surtout. Michelet, à cette date, animé sinon entraîné par le mouvement romantique, s’était passionné pour le moyen âge. De 1833 à 1843 il publiait les six premiers volumes de l’Histoire de France, depuis les origines jusqu’à la mort de Louis XI, et c’est là, au jugement de tous, la partie la plus durable et la plus précieuse de l’œuvre de Michelet.

« Augustin Thierry, a-t-il écrit, avait appelé l’histoire narration, Guizot, analyse ; je l’appelle résurrection. » C’est le mot, en effet, qui exprime le mieux ce qui est la qualité maîtresse de Michelet, c’est-à dire, cette force d’imagination qui lui rend le passé comme présent et sensible. De là tant de tableaux, de portraits, si pleins de vie, de couleur et de relief, toute une société qui se ranime, et dont l’histoire a pour nous l’intérêt d’un drame. Gœthe soutenait, nous apprend Mme de Staël, que l’artiste doit conserver son sang-froid pour agir plus fortement sur ses lecteurs, et cette idée est même devenue un principe de composition dans certaines écoles romantiques. Personne n’eût moins que Michelet admis cette condition imposée à l’artiste. Au contraire, il vit réellement dans l’époque qu’il retrace, et l’illusion chez lui arrive à un degré de vivacité dont on a raconté de curieux exemples511. Mais, à son tour, Michelet faisait « la poétique de son esprit, » quand il demandait à l’historien d’oublier ses propres idées, ses propres sentiments, pour mieux comprendre les idées et les sentiments des hommes d’autrefois512. Le danger de cette théorie, si elle n’était entendue avec prudence, serait de conduire l’historien à regarder comme également légitimes les manifestations les plus diverses de l’esprit humain, à comprendre toutes les causes jusqu’à se refuser le droit d’approuver les unes et de condamner les autres. L’histoire alors ne répondrait plus à toute sa définition. Elle renoncerait volontairement à ce qui est sa fonction la plus délicate, mais aussi la plus élevée, celle de juge.

Longtemps détourné de son œuvre principale par des polémiques ardentes, Michelet la reprit et l’acheva de 1855 à 1867. Mais cette seconde partie marquait chez l’historien des dispositions d’esprit tout à fait contraires â celles d’autrefois. Au lieu de cette large et intelligente sympathie qui avait inspiré ses premiers livres, Michelet était visiblement dominé par des passions et des colères, que la lutte avait aigries. L’histoire, sous sa plume, devenait pamphlet : elle en prenait aussi le ton violent, le tour heurté et saccadé. Le récit était de plus en plus sacrifié. L’historien faisait allusion aux faits plus qu’il ne les racontait. En même temps, confondant les sciences et les méthodes, il introduisait la pathologie dans l’histoire, et, s’égarant dans des voies obscures et sans issue, il arrivait à rapporter à des accidents de santé la cause des plus graves événements.

Imagination inquiète, impressionnable, tout entière à l’objet présent ; intelligence plus fine que féconde, moins ferme que brillante, qui s’éblouissait elle-même de ses images, Michelet a été un inspirateur plus qu’un maître : il a déterminé des vocations plus qu’il ne les a dirigées. A côté de ses œuvres historiques se place toute une série de livres [l’Oiseau, l’Insecte, la Mer, etc.) qui relèvent de la poésie plus que de la science, mais desquels il est facile de détacher des pages pleines de sensibilité, d’éclat ou de grâce513.

Les Pyrénées514. §

Ce n’est pas à l’historien qu’il appartient de décrire et d’expliquer les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d’Élie de Beaumont ; qu’ils racontent cette histoire antéhistorique. Ils y étaient, eux, et moi, je n’y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée géologique ; quand la masse embrasée du globe souleva l’axe des Pyrénées ; quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture d’un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve Maladetta. Cependant une main consolante revêtit les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des Alpes. Les pics s’émoussèrent et s’arrondirent en belles tours ; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont.

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au mont Perdu515, mais seulement au port de Paillers516, où les eaux se partagent entre les deux mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le sublime. Là, vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie ; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les objets ; ces gaves écumants ou verts d’eau, ces prairies d’émeraude. Mais bientôt succède l’horreur sauvage des grandes montagnes, qui se cachent derrière. N’importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois ou quatre mille pieds cubes ; puis les rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d’un mont à l’autre ; enfin le prodigieux cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des ponts de neige, et cependant tombe de treize cents pieds la plus haute cascade de l’ancien monde517.

Ici finit la France. Le port de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n’attend pas le père, c’est la porte de l’Espagne. Une immense poésie historique plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l’ouvrit en deux coups de, sa Durandal. C’est le symbole du combat éternel de la France et de l’Espagne, qui n’est autre que celui de l’Europe et de l’Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux versants : combien le nôtre a l’avantage ! Le versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage ; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à l’autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos bœufs. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d’acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat, et l’indigence ; ici, la brume et la pluie, mais l’intelligence, la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers ; ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer.

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c’est aux foires de Tarbes qu’il doit aller. Il y vient près de dix mille âmes : on s’y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouvez souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d’Aragon, le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye. Le voiturier basque y viendra sur son âne avec sa longue voiture à trois chevaux ; il porte le berret du Béarn ; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le Basque : le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c’est chez les Celtes de Bretagne, d’Écosse ou d’Irlande qu’il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l’Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui : Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l’un d’eux : « Savez-vous que nous datons de mille ans518 ? » « Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus. »

Histoire de France, tome II, liv. III (Tableau de la France).

Fin et résultats du règne de Louis XI (1483). §

Après la mort de Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire (27 mars 1482), les Flamands, redoutant l’humeur impérieuse de son époux, Maximilien d’Autriche, se tournèrent du côté de Louis XI et conclurent avec lui le traité d’Arras (23 décembre 1482), aux termes duquel la princesse Marguerite, fille de Marie, devait épouser le dauphin Charles et lui apporter en dot les provinces françaises de la succession de Bourgogne. C’est le texte de ce traité qui est apporté au roi Louis XI.

Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin si bien gardée qu’on n’entrait plus. Le roi y était consigné ; il était si maigre et si pâle, qu’il n’eût osé se montrer. Toujours actif du reste, au moins d’esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c’était l’âpreté du chasseur, le besoin de la proie ; seulement, ne pouvant plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits chiens dressés exprès, et chassait aux souris.

Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une petite chambre. Le roi, qui était dans un coin, et qu’on voyait à peine dans sa riche robe fourrée (il s’habillait richement vers la fin), leur dit, en articulant difficilement, qu’il était fâché de ne pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis fit apporter l’Évangile, sur lequel il devait jurer. « Si je jure de la main gauche, dit-il, vous m’excuserez : j’ai la droite un peu faible. » Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe519.

Ce mariage flamand rompait le mariage anglais ; cette paix faisait une guerre520. Mais, comme il était dit qu’à ce moment tout réussirait au mourant par-delà ses vœux, l’Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l’était encore par l’Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d’Édouard dédaignées ; il s’en consola à table, et tant qu’il y mourut. Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en repos.

Tout allait bien pour lui : il était comblé de la fortune.… seulement, il mourait. Il le voyait, et il semble qu’il se soit inquiété du jugement de l’avenir. Il se fit apporter les Chroniques de Saint-Denis521, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi, distinguer, parmi tant d’événements, les résultats du règne, ce qui en resterait.

Une chose restait d’abord, et fort mauvaise. C’est que Louis XI, sans être pire que la plupart des rois de cette triste époque, avait porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi ? Il réussit. On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès qui finirent ; on confondit l’astuce et la sagesse. Il en resta pour longtemps l’admiration de la ruse, et la religion du succès522.

Un autre mal, très grave, et qui faussa l’histoire, c’est que la féodalité, périssant sous une telle main, eut l’air de périr victime d’un guet-apens. Le dernier de chaque maison resta le bon duc, le bon comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à mourir de la main d’un tyran.

Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert, acquit ses indispensables barrières, sa ceinture de Picardie, Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du centre.

« Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Comines, il n’y aura plus dans le royaume qu’une coutume, un poids et une mesure. Toutes les coutumes seront mises en français, dans un beau livre. Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats ; les procès en seront moins longs…

Je briderai, comme il faut, ces gens du Parlement  Je mettrai une grande police dans le royaume. » Comines ajoute encore qu’il avait bon vouloir de soulager ses peuples, qu’il voyait bien qu’ils étaient accablés, qu’il sentait avoir par là « fort chargé son âme. »

S’il eut ce bon mouvement, il n’était plus à même de le suivre : la vie lui échappait. Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient se produire ; la résistance commençait, et la réaction.

Le Parlement avait refusé l’enregistrement de plusieurs édits, lorsqu’un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris, assembla les gens de la ville, et fit voter des remontrances. Le Parlement fit crier dans les rues que l’on commercerait comme auparavant, sans égard à l’édit du roi. S’il faut en croire quelques modernes, La Vacquerie523 premier président, qui venait à la tête du Parlement apporter les remontrances, tint tête à Louis XI, ne s’émut point, offrit sa démission et celle de ses collègues. Le roi, radouci tout à coup, aurait remercié pour ces bons conseils et docilement révoqué l’édit.

Cette bravoure des parlementaires n’est pas bien sûre.

Ce qui l’est, c est que leurs gens, tout le peuple de robe recommençait dans Paris la maligne petite guerre qu’ils lui avaient faite au temps du Bien public. Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis, où on n’entrait plus, sur le vieux malade qu’on ne voyait pas. Ils en faisaient à l’oreille mille contes effrayants, ridicules. Le roi, disait-on, dormait toujours, et, pour ne pas dormir, il avait fait venir des bergers du Poitou qui jouaient de leurs instruments, sans le voir. Autres contes plus sombres : les médecins faisaient pour le guérir « de terribles et merveilleuses médecines. » Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que, pour rajeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants.

Le roi s’obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu’il lui envoyât « le bon saint homme » François de Paule ; il le reçut comme le pape, « se mettant à genoux devant lui, afin qu’il lui plût allonger sa vie. »

Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux grands offices, comme il l’avait fait lui-même, à son dommage, lors de son avènement. De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses serviteurs d’aller rendre leurs respects « au roi. » C’est ainsi qu’il désigna le dauphin.

Il avait bien recommandé qu’on l’avertît doucement de son danger. Ceux qui l’entouraient n’en tinrent compte, et lui dirent durement, brusquement, qu’il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en invoquant Notre-Dame d’Embrun. Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à Saint-Denis avec ses ancêtres. Il recommandait qu’on le représentât sur son tombeau, non vieux, mais dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de chasseur524.

Ibid., livre XVII.

L’Hirondelle. §

L’hirondelle s’est, sans façon, emparée de nos demeures : elle loge sous nos fenêtres, sous nos toits, dans nos cheminées. Elle n’a point du tout peur de nous. On dira qu’elle se fie à son aile incomparable ; mais non : elle met aussi son nid, ses enfants, à notre portée. Voilà pourquoi elle est devenue la maîtresse de la maison. Elle n’a pas pris seulement la maison, mais notre cœur.

Dans un logis de campagne où mon beau-père faisait l’éducation de ses enfants, l’été, il leur tenait la classe dans une serre où les hirondelles nichaient, sans s’inquiéter des mouvements de la famille, libres dans leurs allures, tout occupées de leur couvée, sortant par la fenêtre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs très haut, et plus haut que le maître, lui faisant dire, comme disait saint François :

« Sœurs hirondelles, ne pourriez-vous vous taire ? »

Le foyer est à elles. Où la mère a niché, nichent la fille et la petite-fille. Elles y reviennent chaque année ; leurs générations s’y succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s’éteint, se disperse, la maison passe à d’autres mains ; l’hirondelle y revient toujours ; elle y maintient son droit d’occupation.

C’est ainsi que cette voyageuse s’est trouvée le symbole de la fixité du foyer. Elle y tient tellement que la maison réparée, démolie en partie, longtemps troublée par les maçons, n’en est pas moins souvent reprise et occupée par ces oiseaux fidèles, de persévérant souvenir.

C’est l’oiseau du retour. Si je l’appelle ainsi, ce n’est pas seulement pour la régularité du retour annuel, mais pour son allure même, et la direction de son vol, si varié, mais pourtant circulaire, et qui revient toujours sur lui.

Elle tourne et vire sans cesse, elle plane infatigablement autour du même espace et sur le même lieu, décrivant une infinité de courbes gracieuses qui varient, mais sans s’éloigner. Est-ce pour suivre sa proie, le moucheron qui danse et flotte dans l’air ? est-ce pour exercer sa puissance, son aile infatigable, sans s’éloigner du nid ? N’importe ; ce vol circulaire, ce mouvement éternel de retour, nous a toujours pris les yeux et le cœur, nous jetant dans le rêve, dans un monde de pensées.

Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire. Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que tes tranchantes ailes, faux rapides comme celle du Temps ? Lui, il s’en va sans cesse ; toi, tu reviens toujours. Tu m’approches, tu m’en veux, ce semble ; tu me rases, voudrais-tu me toucher ? Tu me caresses de si près que j’ai au visage le vent, et presque le coup de ton aile. Est-ce un oiseau ? est-ce un esprit ? Ah ! si tu es une âme, dis-le-moi franchement, et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts. Nous le serons demain ; nous sera-t-il donné de venir à tire-d’ailes revoir ce cher foyer de travail et d’amour ? de dire un mot encore, en langue d’hirondelle, à ceux qui, même alors, garderont notre cœur ?…

L’Oiseau.

Saint-Marc Girardin.
(1801-1873.) §

Professeur, journaliste, homme politique, dans toutes les directions qu’il lui a plu de suivre, ce qui distingue Saint-Marc Girardin, c’est un bon sens net et prompt, une raison fine et heureusement tempérée, une imagination facile, et qui ne s’abandonne pas. Né à Paris en 1801, il méritait, dans les dernières années de la Restauration, deux couronnes académiques par un Éloge de Bossuet et le Tableau de la Littérature française au seizième siècle. En même temps, rédacteur au journal des Débats, il mettait au service de ses préférences politiques une plume jeune, hardie, parfois provocante, et qui a laissé des traces dans l’histoire de l’opposition libérale. Plus tard, en réunissant ces pages dans les Souvenirs et Réflexions politiques d’un journaliste (1859), il reconnaissait de bonne grâce qu’elles étonnaient quelque peu sa raison, devenue plus froide : « J’ai pris mon parti, disait-il, de n’être pas plus jeune que mon âge, et cela en politique, comme ailleurs. » S’il corrigea assez vite cette allure militante, Saint-Marc Girardin continua à s’intéresser aux questions politiques de son temps, et de son œuvre de publiciste, sans parler de bien des articles d’une ironie légère et pénétrante, la partie peut-être la plus précieuse est celle qui est consacrée à l’étude des populations chrétiennes de l’Orient.

Mais le plus durable honneur de Saint-Marc Girardin est encore le souvenir de ses leçons à la faculté des lettres. De cet enseignement de quarante années sont sortis les meilleurs de ses ouvrages : le Cours de Littérature dramatique, ou De l’Usage des Passions dans le Drame (1843-1863) ; La Fontaine et les Fabulistes (1867), et les études par malheur inachevées sur la Vie et les Ouvrages de Jean-Jacques Rousseau (1875). Le Cours de Littérature dramatique est un livre désormais classique. Saint-Marc Girardin, on peut le croire, avait été vivement frappé, en lisant le Génie du Christianisme, des chapitres où Chateaubriand compare chez les anciens et les modernes la peinture des principaux caractères naturels et sociaux525 et cela pour établir que le christianisme a augmenté le jeu des passions dans le drame et dans l’épopée. Le Cours de Saint-Marc Girardin a été l’application et le développement de ces vues nouvelles. « Chaque sentiment, dit-il, a son histoire, et cette histoire est curieuse, parce qu’elle est, pour ainsi dire, un abrégé de l’histoire de l’humanité. » Prenant ainsi tour à tour les différentes passions qui peuvent servir de ressorts au drame, Saint-Marc Girardin, comme l’avait fait Chateaubriand, montre quelle variété d’expressions chacune d’elles reçoit du génie des temps et des auteurs ; mais la différence, on l’a remarqué, c’est que les conclusions de Chateaubriand sont en faveur des modernes, et celles de Saint-Marc Girardin plus souvent en faveur des anciens. Ces cadres, d’ailleurs, par leur souplesse convenaient aux qualités brillantés de Saint-Marc Girardin, à sa vive parole, familière et éloquente, à son goût aussi pour la morale, qu’il savait rendre aimable, sans l’amollir. Personne n’a mieux su parler aux jeunes gens, et personne n’a mieux dit à quelles conditions on s’en faisait aimer et écouter526.

J. J. Rousseau et Tacite527. §

Je ne suis pas étonné que Rousseau n’ait pas réussi à bien traduire Tacite, et cela pour deux raisons : la première est la différence entre le génie de Tacite et celui de Rousseau ; la seconde, la différence entre le temps de Tacite et le temps de Rousseau.

Rousseau est éloquent à exprimer ses idées et ses sentiments particuliers. Personne ne sait mieux décrire que lui les magnificences de la nature, mais à la condition d’y mêler ses émotions ; personne non plus ne sait mieux raconter, mais il ne raconte bien que ce qu’il a éprouvé et senti. Il n’y a en lui rien de la froide et sévère impartialité de l’historien qui voit et qui juge. Tacite, au contraire, semble n’avoir pas de passions qui lui soient propres ; il n’a que la haine du mal. Observateur profond et grand peintre, il observe tout ce qu’il y a dans l’âme du méchant, et il le révèle d’un mot. A un siècle pervers et raffiné, aux passions à la fois violentes et hypocrites d’une vieille civilisation, il fallait cet observateur et ce peintre, dont rien ne trouble la vue, et dont rien n’égare le pinceau528. Tacite n’est jamais en jeu dans ses récits : il reste étranger comme un miroir à ce qu’il représente ; mais les personnages qu’il met en scène vivent d’une vie admirable, sans qu’il ait besoin de se substituer à ceux qu’il fait vivre. Il y a des écrivains qui ne savent animer que leurs propres images. Otez-les du moi, ils languissent. Il en est d’autres, au contraire, dont le regard crée ce qu’ils observent, si bien que sous leur coup d’œil fécond les hommes et les événements prennent un corps, une physionomie, et que l’image devient la chose. Tels sont les grands historiens et les grands peintres ; tels sont les poètes dramatiques ; tel est Tacite.

La différence entre les deux siècles, celui de Tacite et celui de Rousseau, n’est pas moins grande qu’entre les deux génies. M. Daunou529, je crois, prétendait qu’ayant bien cherché dans l’histoire du monde quel était le siècle où il faisait le mieux vivre, il avait trouvé que c’était le dix-huitième siècle, et qu’un homme qui serait né en France vers 1705 ou 1706, qui aurait échappé par l’enfance aux malheurs des dernières années de Louis XIV, et qui serait mort vers 1785 ou 1786, ayant vécu ses quatre-vingts ans, pourrait se dire avoir été aussi heureux que le comporte l’histoire de l’humanité. Point de grandes révolutions, point de tyrannies, point de proscriptions : une société aimable et douce, ayant le goût des lettres, livrée au plaisir ; un gouvernement facile et indulgent par insouciance ; des guerres, les unes glorieuses, mais promptement terminées par la paix ; les autres malheureuses, mais n’en venant jamais jusqu’à l’invasion ; des vices plutôt que des crimes ; des mécontentements plutôt que des malheurs : voilà le dix-huitième siècle en France, fort différent du temps que racontait Tacite, temps plein de guerres cruelles, de massacres, d’empereurs assassinés, de tyrans, de délateurs, de persécutions, d’exils, de malheurs publics et privés, où personne ne songe qu’à jouir du présent sans respecter le passé, et sans craindre l’avenir. Entre deux siècles aussi opposés, il n’y a pas de rapprochement possible. Comment le dix-huitième siècle pouvait-il comprendre et traduire Tacite ? Il le regardait comme un misanthrope éloquent, qui avait calomnié la nature humaine, et c’est peut-être là ce qui attira Rousseau de ce côté. Il n’y a que nous, acteurs et témoins d’un siècle plein de révolutions, qui sachions ce qu’est la nature humaine dans ces jours d’agitation, et qui puissions croire que Tacite n’a point calomnié l’humanité.

J. J. Rousseau, sa Vie et ses Ouvrages, chap. v.

Figaro530. §

Figaro fait à lui seul tout le théâtre de Beaumarchais. Beaumarchais n’a pas, comme les autres poètes comiques, mis en scène des sujets et des personnages différents. Il n’a qu’un sujet et qu’un personnage : c’est Figaro. Depuis le Barbier de Séville, où nous avons commencé à faire connaissance avec lui, jusqu’à la Mère coupable, c’est lui qui figure partout sur la scène ; c’est lui qui conduit tout. Rosine ne trompe son tuteur, le comte ne cherche à séduire Suzette, la comtesse, dans la Mère coupable, ne se réconcilie avec son mari que pour fournir à Figaro l’occasion de montrer son talent à nouer et à dénouer les intrigues. Le personnage de Figaro donne au théâtre de Beaumarchais un genre d’unité que n’a aucun théâtre. C’est un personnage dont Beaumarchais n’a pas seulement créé le caractère, il en a aussi créé l’histoire. Le Barbier, le Mariage, la Mère coupable, forment une sorte de trilogie comique, de roman dialogué en trois parties, dont Figaro est le héros principal. Examinons donc ce personnage singulier.

Pendant la dernière moitié du dernier siècle, l’esprit philosophique régnait au théâtre comme dans le reste de la littérature. Dans la tragédie, des tirades contre le fanatisme ; dans les comédies et les drames, des maximes d’égalité ; dans les opéras-comiques, des leçons de morale données en couplets ; partout enfin de ces choses qu’on appelle hardies, faute de pouvoir mieux définir ce qu’elles sont. Car ces grandes sentences présentent toujours deux faces : elles ont un sens général qui n’a rien que de vrai et d’innocent, et un sens particulier qui est parfois inquiétant. Leur rôle est d’être des vérités de tous les siècles, et cependant de n’avoir de portée et de force que pour certains temps et pour certaines choses.

Après tout, c’était de la hardiesse, mais de la hardiesse du genre des prédicateurs qui attaquent les vices de l’humanité sans s’adresser particulièrement à personne, chacun reconnaissant qui bon lui semble. Il fallait que quelqu’un parlât net et haut. Vint Beaumarchais : il prit ses contemporains où Voltaire et Rousseau les avaient laissés, et les conduisit plus loin. Il appliqua les idées aux choses. Avant lui, les philosophes semblaient avoir écrit des lettres, sans oser y mettre l’adresse : Beaumarchais s’en chargea.

Dans ses drames, il avait sacrifié à une partie du goût de son siècle : il avait pris un ton déclamatoire et enthousiaste ; mais dans Figaro il sembla reprendre son langage naturel. Pas de tirades sur le vice et la vertu, des épigrammes vives et mordantes ; pas de maximes générales, des mots piquants et qui frappent au but ; par-dessus tout, un style si plein et si acéré que sa prose se retient presque comme des vers, et que ses phrases ont fait proverbe. « Qu’est-ce qu’un noble ? Quelqu’un qui s’est donné la peine de naître. » Cette définition épigrammatique n’est pas de nature à s’oublier, surtout quand elle s’adresse à un parterre roturier.

Le tiers état était, pour ainsi dire, personnifié dans Figaro, et il y avait une sorte de rapprochement que la vanité ne pouvait manquer de saisir. D’un côté, l’esprit, l’industrie, l’activité, et avec tout cela une condition inférieure : voilà le sort de Figaro ; c’était aussi celui du peuple ; de l’autre, la naissance, la richesse, sans avoir rien fait pour les obtenir, sans faire grand’chose pour les mériter : voilà quel est Almaviva ; voilà aussi ce qu’étaient la noblesse et la cour. Almaviva est le moins habile, et c’est lui pourtant qui est le maître. Figaro est le plus spirituel : il fait et dit tout mieux que les autres ; c’est pourtant lui qui est le valet. Voilà l’inégalité bizarre que Beaumarchais met sur la scène. Aussi, sans s’arrêter au fameux monologue où Figaro semble plutôt un tribun populaire qu’un personnage de théâtre531, l’idée de ce rôle est déjà une allégorie satirique du gouvernement et de la société à cette époque.

Ce qui fera l’éternel à-propos de Figaro, c’est que c’est une sorte de manifeste vivant contre les inégalités, justes ou injustes, de la société. Un homme se croit-il placé au-dessous de son mérite, un peuple a-t-il ou croit-il avoir plus d’esprit que ses ministres, il aime et applaudit Figaro. Quand Figaro se compare, lui qui n’est rien, au comte Almaviva, qui est tout ; quand il s’écrie avec un orgueilleux dépit : Tandis que moi, morbleu ! que de gens se disent aussi : Et nous, morbleu ! Ce moi, morbleu ! est la devise de la pauvreté contre la richesse, de l’esprit en disgrâce contre la sottise en faveur ; c’est aussi la plainte de la vanité mécontente. A ce compte, puisque Figaro répond à tant de sentiments bons ou mauvais de notre nature, c’est un personnage qui cessera plutôt d’être joué que d’être applaudi.

Il ne faut pas s’étonner de la prédilection que Beaumarchais a pour Figaro : c’est un personnage qui lui appartient. Figaro ne ressemble pas aux valets ordinaires de la comédie. Ce n’est pas un Jodelet qui amuse par sa naïveté, ou un Crispin qui fait rire par l’impudence de ses friponneries ; c’est un homme à part, où Beaumarchais a mis beaucoup de son caractère. Il est spirituel, hardi, fier, intrigant ; mais, avec tout cela, il est bon. Malin sans être méchant, s’il aime les intrigues, c’est surtout parce qu’il peut y faire éclater son esprit. Il se pique d’y réussir, parce que, dans de pareilles affaires, le succès est la preuve de l’habileté ; et, comme un bon joueur, il veut gagner moins par intérêt que par vanité. Partout où Figaro intervient, c’est pour bien faire. Dans le Barbier, il réunit deux amants ; dans le Mariage, il réconcilie deux époux ; dans la Mère coupable, il démasque un imposteur. Est-ce là un rôle immoral ? Ce qui trompe, c’est qu’en voyant Figaro déployer tant d’esprit et tant de hardiesse, on craint involontairement qu’il n’en abuse pour mal faire. Mais cette peur-là est encore une manière d’hommage : Figaro dans la pièce, comme Beaumarchais dans le monde, donne prise à la calomnie sans jamais lui donner raison.

Essais de Littérature et de Morale, Beaumarchais.

La poésie descriptive au dix-neuvième siècle. §

Ce qui fait la supériorité de la poésie descriptive de nos jours, c’est qu’elle ne décrit pas seulement les choses, elle mêle partout la pensée de l’homme à la description de la nature. Voyez dans les Feuilles d’automne, de M. Victor Hugo, la pièce intitulée : Ce qu’on entend sur la montagne. Il y a beaucoup de la mélancolie préméditée des poètes de nos jours ; mais il y a partout l’opposition ou le mélange de l’homme et de la nature. Le poète sur la montagne, en face de la mer, qu’il décrit en vers souvent admirables, le poète entend deux voix :

Frères, de ces deux voix étranges, inouïes,
Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies,
Qu’écoute l’Éternel durant l’éternité,
L’une disait Nature ! et l’autre, Humanité !

Assurément j’aimerais mieux, pour mon goût particulier, que la nature et l’humanité eussent des traits plus distincts que ceux que leur donne le poète. J’aimerais mieux que la nature fût la campagne, celle d’Horace ou de Rousseau, celle que mon œil peut embrasser, ou celle qu’aiment mes souvenirs d’enfance. J’aimerais mieux aussi que l’humanité fût un homme, vous ou moi, avec un cœur qui fût à vous ou à moi, et non à tout le monde, avec une pensée qui créât et qui distinguât ma personne. Je me défie de l’humanité, parce que je ne crois pas qu’elle ait une âme qui la constitue, et, quoi qu’en dise le poète, je suis plus sûr d’être devant Dieu avec mon âme individuelle, toute petite et toute faible qu’elle est, que je ne suis sûr que l’humanité existe devant Dieu. Mais, après ces réserves, revenant à mon idée principale, c’est-à-dire à la supériorité de la poésie descriptive du dix-neuvième siècle sur celle du dix-huitième, cette supériorité vient, selon moi, du perpétuel et heureux mélange de la peinture des choses et de l’expression des sentiments humains532. Les poètes de nos jours ont mêlé la poésie lyrique à la poésie descriptive, et ils ont admirablement relevé l’une par l’autre. La description, en effet, ne languit plus, étant animée par l’émotion du poète, et les sentiments du poète lyrique ne risquent pas non plus de tomber dans le caprice ou la fantaisie, étant, à leur tour, vivifiés par le spectacle de la nature :

Enivrez-vous de tout, enivrez-vous, poètes,
Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes,
Du voyageur de nuit dont on entend la voix,
De ces premières fleurs dont février s’étonne,
Des eaux, de l’air, des près et du bruit monotone
Que font les chariots qui passent dans les bois…

Voilà la description brillante, pleine d’images, et qui peut-être même en a trop. Vient maintenant le précepte de ne point laisser seule et languissante cette belle et grande nature, mais d’y mêler les émotions de l’homme, afin de lui donner le genre de vie qu’elle n’a pas, et qu’il faut qu’elle ait pour nous plaire longtemps :

Si vous avez en vous, vivantes et pressées,
Un monde intérieur d’images, de pensées,
De sentiments, d’amour, d’ardente passion,
Pour féconder ce monde, échangez-le sans cesse
Avec l’autre univers visible qui nous presse !
Mêlez toute votre âme à la création !

Ici encore le poète grandit ou grossit un peu trop le rôle du poète ou du spectateur ; mais le précepte est vrai. Seulement, rassurons-nous, tous, tant que nous sommes, hommes faibles et médiocres : on n’a pas besoin d’un monde de pensées et de passions pour animer la nature. Elle s’anime à moins de frais, et la plus simple pensée, le sentiment le plus familier, le sentiment de la famille et du bonheur domestique, ou l’idée à la fois la plus simple et la plus élevée, celle de Dieu, qui convient et se proportionne à tout le monde, aux petits comme aux grands, aux ignorants comme aux savants, suffisent pour animer la nature. Toutes les âmes, même les plus humbles, peuvent se mêler à la création, qui accepte toutes les offrandes, celle du pauvre comme celle du riche.

J. J. Rousseau, sa Vie et ses Ouvrages, ch. xiv.

Lacordaire.
(1802-1861.) §

On ne s’étonnera pas que notre siècle ait vu se développer dans la chaire chrétienne une prédication d’enseignement et de controverse. Au dix-septième siècle l’orateur parlait devant un auditoire soumis à l’Église. Il avait moins à démontrer qu’à exposer les vérités de la foi, à faire suivre leur enchaînement, à dégager surtout les devoirs qu’elles imposent. De là, le caractère d’une prédication qui, sans se séparer du dogme dont elle tire sa force, pouvait donner une large part aux leçons morales, à l’observation approfondie du cœur humain. Notre temps a d’autres caractères. Dans l’ordre philosophique, religieux et social, nous sommes disputés par des systèmes et des théories de tout genre, qui s’entrecroisent et se contredisent. Les œuvres d’imagination portent elles-mêmes la trace de ces préoccupations. Combien de fois, sur le théâtre et dans le roman, la conduite de l’action, le dessin et souvent la vérité des caractères n’ont-ils pas été subordonnés aux exigences d’une thèse à soutenir. La chaire chrétienne 11e pouvait échapper à ces influences. Là aussi, l’étude des idées, la critique des doctrines religieuses et sociales, ont pris le pas sur l’étude de l’homme et de ses passions. La conférence a remplacé le sermon-

Le nom qui a jeté le plus d’éclat sur cette forme nouvelle de la prédication est celui de Lacordaire. Né en 1802 à Recey-sur-Ource Côte-d’Or), étudiant en droit à Dijon, avocat stagiaire à Paris, revenu vers 1822 aux croyances catholiques et ordonné prêtre en 1827, Lacordaire se disposait à partir pour l’Amérique quand éclata la Révolution de 1830. Décidé alors à rester en France, il se consacra tout entier au triomphe de sa foi. Avec Montalembert, il voulut fonder la liberté de l’enseignement, avant que le principe en fût inscrit dans nos lois. Rédacteur de l’Avenir avec Lamennais, s’il défendit des doctrines dont il n’avait pas d’abord reconnu les dangers, il imita Fénelon dans la simplicité sans réserve avec laquelle il se soumit à l’Église. La plus brillante période de la vie de Lacordaire est celle qui s’étend de 1835 à 1851. Pendant dix-sept années il occupa avec éclat la chaire de Notre-Dame, et quand des défiances politiques l’en firent descendre, il put exprimer la pensée qu’il croyait avoir achevé son œuvre et répondu à sa vocation. Les Conférences de Lacordaire sont moins une démonstration directe du dogme chrétien que le large développement du mot de l’Évangile : « Ex fructibus eorum cognoscetis eos. » [S. Math., 7). Montrer que le christianisme a renouvelé la société, en lui révélant des vertus qu’elle ne connaissait pas, dire quelle force il possède, toujours active et puissante, pour transformer l’homme, l’arracher à son égoïsme, lui inspirer l’esprit de sacrifice, l’élever jusqu’à la sainteté : telle est la pensée qui donne aux Conférences de Lacordaire leur unité. C’était bien là l’ordre de questions qui devait particulièrement intéresser des esprits préoccupés du problème social. Ce qui ajouta au succès de Lacordaire, ce fut la nouveauté d’une parole hardie, enflammée, pleine de poésie et d’imagination, toute moderne et colorée de romantisme. Il pouvait dire à la jeunesse pressée au pied de sa chaire : « Il ne nous a fallu pour parler comme nous l’avons fait, qu’un peu de mémoire et d’oreille, et que nous tenir dans le lointain de nous-même en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé. » De ce siècle, il ne cessa d’aimer ce qui était bon, et personne n’a mieux parlé de la liberté que ce moine qui avait renoncé à la sienne. Les dernières années de Lacordaire s’écoulèrent au collège de Soréze. dont il avait accepté la direction. Outre plusieurs autres ouvrages. Considérations philosophiques sur le système de M. de Lamennais, 1834 ; Vie de saint Dominique, 1840, etc., et quelques oraisons funèbres, dont la plus éloquente est celle de Drouot, Lacordaire a laissé une série de lettres adressées à des jeunes gens sur la vie chrétienne, et nulle part on n’apprend mieux à connaître ce noble esprit et ce cœur d’apôtre. Quelques mois avant sa mort il avait été nommé membre de l’Académie française. 11 fut reçu par Guizot, et le protestant donna au moine la bienvenue avec une courtoisie parfaite533.

Jésus-Christ dans l’humanité. §

Poursuivant l’amour toute notre vie, nous ne l’obtenons jamais que d’une manière imparfaite, qui fait saigner notre cœur. Et l’eussions-nous obtenu vivants, que nous en reste-t-il après la mort ? je le veux, une prière amie nous suit au-delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom ; mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas ; l’oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n’envoie plus sur notre tombe la brise éthérée de l’amour. C’est fini, c’est à jamais fini, et telle est l’histoire de l’homme dans l’amour.

Je me trompe. Il y a un homme dont l’amour garde la tombe ; il y a un homme dont le sépulcre n’est pas seulement glorieux, comme l’a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un homme dont la cendre, après dix-huit siècles, n’est pas refroidie ; qui chaque jour renaît dans la pensée d’une multitude innombrable d’hommes ; qui est visité dans son berceau par les bergers, et par les rois, lui apportant à l’envi et l’or, et l’encens, et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l’humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu’il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l’ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu’il a dit vibre encore et produit plus que l’amour, produit des vertus fructifiant dans l’amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet homme, des millions d’adorateurs le détachent chaque jour de ce trône de son supplice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus bas qu’ils peuvent, sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu’une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l’infamie, pour le placer dans la gloire d’un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, la joie, et jusqu’à l’extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme, enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c’est vous, ô Jésus ! vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moi-même, et que je ne me connaissais pas.

Qui donc est aimé des grands hommes ? Qui dans la guerre ? Est-ce Alexandre, César, Charlemagne ? Qui- dans la sagesse ? Est-ce Aristote ou Platon ? Qui est aimé des grands hommes ? Qui ? Nommez-m’en un seul ; nommez-moi un homme mort qui ait laissé l’amour sur son tombeau. Mahomet est vénéré des musulmans ; il n’est point aimé. Jamais un sentiment d’amour n’a effleuré le cœur du musulman répétant sa maxime : « Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. » Un seul homme a rendu tous les siècles tributaires envers lui d’un amour qui ne s’éteint pas. Roi des intelligences, Jésus-Christ est encore le roi des cœurs, et, par une grâce confirmatrice de celle qui n’appartient qu’à lui, il a donné à ses saints le privilège de produire aussi dans la mémoire des hommes un souvenir pieux et constant534.

Conférences, De l’Établissement du Règne de Jésus-Christ, an 1846.

De l’autorité et de l’obéissance. §

Qu’est-ce que l’autorité ? L’autorité est une supériorité qui produit l’obéissance et la vénération : l’obéissance d’abord, c’est-à-dire la soumission spontanée d’une volonté à une autre volonté. « Capitaine, mettez-vous là avec votre monde et faites-vous y tuer. — Oui, mon général. » Voilà l’obéissance, et, vous le sentez, une obéissance d’homme libre, où celui qui commande et celui qui obéit sont également grands. L’un a trouvé simple de demander une vie pour le pays, l’autre a trouvé simple de la donner.

Quand ces fameux Spartiates des Thermopyles se préparaient, dans leur cœur, à mourir pour le salut de la Grèce, ils gravèrent sur un rocher cette inscription : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. » Voilà encore l’obéissance, et non pas une obéissance portée au-delà du nécessaire, propre seulement à quelques héros, mais une obéissance telle qu’il la faut à la société pour vivre, telle que Sparte l’avait dans ses beaux jours.

Sans la soumission spontanée de la volonté à une autre volonté et, même quelquefois sans une soumission enthousiaste, l’unité est impossible, l’ordre et la puissance aussi. Car, comment voulez-vous que tant de volontés séparées ne fassent qu’une, s’il n’existe pas une volonté souveraine qui les rassemble en soi ? Comment aurez-vous l’ordre, si toutes les volontés ne concourent pas, par l’obéissance, à maintenir les relations établies par les lois, et sans cesse menacées par tous les intérêts mécontents ? Et comment y aurait-il puissance, si chaque citoyen n’est pas prêt à prendre, au premier ordre, le poste où il est appelé ?

Conférences, De l’Autorité.

De l’éducation. §

Je crois qu’il faut, avant tout, aimer son élève ; l’aimer en Dieu, non pas d’une affection molle et charnelle, mais d’une affection sincère, qui sache conserver la fermeté. L’enfant doit craindre plus que toute autre chose, de faire de la peine à son maître, et trouver sa récompense dans la satisfaction qu’il lui fait éprouver. Mais, pour cela, il faut qu’il aime aussi lui-même, qu’il aime sincèrement, et il est difficile de faire naître ce sentiment dans une âme qui ne connaît rien de la vie, qui se voit entourée de soins et de caresses par tout le monde, et ne cherche naturellement dans ses parents et ses maîtres que des dispensateurs de ses plaisirs. La plupart des enfants sont nourris dans un affreux égoïsme, par l’affection même qu’on leur témoigne ; affection désordonnée qui se fait leur esclave, et caresse en eux l’épouvantable penchant à tout rapporter à soi, sans jamais rien rendre spontanément, par le plaisir de donner de la joie aux autres. Comment faire pour éviter cet écueil ? Comment se faire aimer sans développer dans l’enfant l’égoïsme, au lieu du retour cordial ? Au collège, malgré les misères de l’éducation publique, on a au moins cet avantage d’avoir des rivaux, des adversaires, des ennemis ; de recevoir, en face, des vérités et des coups, ce qui est une admirable révélation du peu que l’on est, et fait estimer à son juste prix l’amitié gratuite que nous montrent quelques-uns de nos camarades.

Au sein de la famille, cette initiation douloureuse manque tout à fait. L’enfant n’a point de rivaux ni d’ennemis ; personne ne lui jette durement ses vérités ; il ignore la douleur, faute d’être frappé quelquefois par une main mal disposée pour lui. C’est une sorte de momie enfermée dans un vase de soie, et qui finit par se croire un petit dieu.

Il faut donc punir l’enfant quand il fait mal, lui imposer des privations, lui dire la vérité sur ses défauts, lui montrer, au besoin, un visage sévère et froid, l’exposer à quelques épreuves qui ouvrent sa sensibilité, à quelques légers périls qui lui donnent l’idée de ce que c’est que d’avoir du cœur ; lui faire demander pardon, même à des serviteurs quand il les a offensés ; le condamner de temps en temps à quelques travaux grossiers, pour lui ôter le mépris des occupations inférieures. Et que sais-je ? ces détails sont infinis. Il faut saisir l’occasion d’allumer dans cette âme la flamme du sacrifice, sans laquelle tout homme n’est rien qu’un misérable, quel que soit son rang.

Lettres à des jeunes gens.

La force du caractère. §

Nous avons conservé la bravoure, cette vieille tradition du sang français, et nos armes ont naguère réveillé dans le monde, après quarante ans de paix, cette antique persuasion que la France est un peuple soldat535. Mais la bravoure n’exige qu’une certaine ardeur devant le péril, un mépris de la mort conçu dans un élan, et plutôt un héroïque oubli de la raison qu’une appréciation calme du devoir. Le plus valeureux capitaine peut n’être qu’une femme le lendemain d’une victoire, et ses cicatrices ne couvrir qu’un caractère débile et sans portée. Le caractère est l’énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d’inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité. On peut avoir de l’esprit, de la science, même du génie, et ne pas avoir de caractère. Telle est la France de nos jours. Elle abonde en hommes qui ont tout accepté des mains de la fortune, et qui n’ont cependant rien trahi, parce que pour trahir il faut avoir tenu à quelque chose. Pour eux les événements sont des nuages qui passent, un spectacle et un abri, pas davantage. Ils les subissent sans résistance, après les avoir préparés sans le vouloir, jouets inconséquents d’un passé dont ils ne furent pas maîtres, et d’un avenir qui leur refuse ses secrets.

Voilà notre pays ; et il n’est pas difficile d’en pénétrer la cause. Le caractère, qui n’est que la force de la volonté, tient à la force de la raison, et la force de celle-ci tient à la ferme vue des principes de la vie humaine. Là où l’entendement ne discerne que des faits, il ne saurait y avoir de conviction, et où la conviction manque, que reste-t-il pour appuyer la volonté ? Ce sont les principes qui fortifient, parce qu’ils éclairent ; en dehors d’eux il n’y a plus que des phénomènes, c’est-à-dire des apparences, selon l’admirable énergie du mot, et il est impossible que des apparences, si réelles qu’on se les figure, produisent autre chose dans l’esprit qu’un matérialisme étroit ou un scepticisme décourageant. Ce n’est pas le roc de la matière qui porte l’homme, parce que l’homme est un esprit. Or, dès que l’esprit monte vers les principes, dès qu’il n’est plus sensation et imagination, il aborde les contrées où la foi commence, où se forme l’alliance divine de toutes les lumières, de toutes les certitudes, et, par elle, la force des saints, la force des apôtres et des martyrs, la force des magistrats assis sur le siège de la justice, la force des politiques qui gouvernent le monde, la force des écrivains qui lui parlent, et cette autre et sacrée force, la plus nécessaire de toutes, la force de l’homme vulgaire contre les passions de sa nature et les adversités de sa vie. Détruisez l’intime accord de la raison et de la foi dans les profondeurs de l’intelligence ; poussez du pied, comme de vains songes, les pèlerinages de l’âme au pays de Dieu ; faites cela, et étonnez-vous que la vue baisse, que l’éternité s’efface devant le temps, l’infini devant la matière ; que l’instinct prenne le pas sur la raison, et que l’homme, débarrassé de ses ancres et de ses mâts, devienne une feuille emportée par les flots. On ne tombe pas sans déchoir.

Lettre à un jeune homme sur la vie chrétienne.

Sainte-Beuve.
(1804-1869.) §

Né à Boulogne-sur-Mer, le 23 décembre 1804, Sainte-Beuve, après de brillantes études aux collèges Charlemagne et Bourbon, s’était adonné à la médecine. Pendant trois ans, de 1824 à 1827, il suivit les cours de l’école ; il fit même à l’hôpital Saint-Louis une année d’externat. Sainte-Beuve a tenu plusieurs fois à marquer l’influence que reçut son esprit de ces premières études physiologiques536. Mais il sentit bien vite que les lettres étaient sa vocation véritable. Les articles qu’il publia dans le Globe ne tardèrent pas à être remarqués. Il commença d’abord par soutenir avec ardeur le mouvement romantique, et la pensée qui l’inspirait en traçant le Tableau historique et critique de la Poésie française et du Théâtre français au seizième siècle (1828), c’était celle d’établir une prétendue filiation entre les poètes novateurs du seizième siècle et les poètes romantiques du dix-neuvième siècle. Lui-même, de 1829 à 1837, donna plusieurs recueils de vers (Vie et Poésies de Joseph Delorme ; les Consolations ; les Pensées d’août) d’une inspiration très diverse et mêlée, où l’on reconnaissait à la fois, dans quelques tableaux de bonheur domestique et d’amour idéal, l’influence heureuse de certains poètes anglais, de Wordsworth et de Coleridge, mais plus souvent l’état d’une âme malade, trop complaisante à exprimer et à décrire des sensations grossières ou raffinées. En 1837, Sainte-Beuve commençait une des œuvres les plus considérables de sa vie littéraire : 1 Histoire de Port-Royal. C’est dans ce livre, et dans la longue série de ses Portraits et Causeries, que nous prendrons du critique l’idée la plus juste.

Les Causeries du Lundi et les Nouveaux Lundis. à eux seuls, forment une série de vingt-sept volumes. Il faudrait encore, pour être complet, ajouter les Premiers Lundis, les Portraits contemporains, les Portraits de Femmes, les Portraits littéraires. Il serait impossible de citer un autre monument d’une science plus variée, ou l’érudition soit à ce point légère et sans épines, et qui, en nous donnant la fleur de toute chose, procure à l’esprit une plus agréable et moins fatigante activité. Sainte-Beuve est le contraire de ces auteurs dont il a dit ; « qu’ils ennuient le lecteur, parce qu’eux-mêmes ne savent pas s’ennuyer. »

Avant tout, il est peintre de portraits. Les dessins d’ensemble ne sont jamais chez lui que secondaires et seulement à l’état d’esquisse. Il se tourne presque aussitôt vers le particulier et l’individuel. Quand il a sur le chevalet une figure à peindre, c’est alors qu’il prend tous ses avantages. Il la fait revivre, il la replace sous le rayon qui, un jour ou l’autre, l’a plus vivement éclairée. Avec quelle sûreté, quand il interroge les œuvres d’un écrivain, il va droit à la citation expressive, à la page où l’homme s’est trahi et peint lui-même sans y penser ! A côté du peintre, il y a l’observateur moral, je ne dirai pas le moraliste. Mais encore, dans cette région moyenne où la raison se suffit à elle-même, que de fines et piquantes remarques ! Par nature, Sainte-Beuve serait de la lignée des Montaigne et des Bayle, de cette famille d’esprits modérés, tolérants par scepticisme, mais qui trouvent plus utile d’embellir la vie que de chercher à l’expliquer, moralistes coulants et débonnaires, faciles à autrui et indulgents pour eux-mêmes. Ce n’est pas non plus l’un des moindres attraits de cette lecture, que ce style si personnel, rapide et varié comme la causerie, langue rare, pleine de grâce et de piquant, de poésie même et d’imagination, qui a ses points légèrement attaqués, mais qui ne cesse de réveiller et de tenir en haleine.

Mais les lettres ne sont pas seulement le plaisir délicat de l’esprit. Lé critique n’est pas tout entier défini, quand on l’a appelé, comme le fait Sainte-Beuve, « le secrétaire du public, » celui qui démêle et rédige la pensée de tous. Il ne doit pas seulement signer un rapport, mais conclure. On a bien dit de Sainte-Beuve qu’il était bon juge, mais qu’il n’avait pas de code. Son dernier plaisir (il le répète souvent), c’était d’analyser, d’herboriser, d’être un naturaliste des esprits ; sa dernière ambition eût été de constituer l’Histoire Naturelle littéraire. Quand l’histoire littéraire, riche et variée comme la vie, pourrait se transformer ainsi en un jardin botanique où chaque classe d’esprits aurait son étiquette, encore faudrait-il nous apprendre surtout à distinguer la plante salutaire de la plante empoisonnée. Sainte-Beuve avait fini par dire : « J’en suis venu au principe plus approfondi que tout revient au même. » Il faut repousser une pareille conclusion, et, en goûtant les qualités de Sainte-Beuve, se mettre en garde contre cette indifférence sceptique à laquelle il pourrait nous conduire peu à peu537.

L’influence littéraire de la Grèce. §

Un savant auteur anglais, le colonel Mure, dans son Histoire de la littérature grecque, se pose cette question : « Si la nation grecque n’avait jamais existé, ou si ses œuvres de génie avaient été anéanties par la grandeur de la prédominance romaine, les races actuelles principales de l’Europe se seraient-elles élevées plus haut dans l’échelle de la culture littéraire que les autres nations de l’antiquité avant qu’elles eussent été touchées par le souffle hellénique ? » — Grande et belle question, et de celles qui font le plus penser et rêver !

J’y ai bien souvent rêvé, et je me suis demandé, sous toutes les formes, et en prenant quantité d’exemples particuliers, en me mettant à tous les points de vue, ce qu’il en aurait été de la destinée moderne littéraire (pour n’envisager que celle-là), si la bataille de Marathon avait été perdue, et la Grèce assujettie, asservie, écrasée, avant le siècle de Périclès, lors même qu’elle aurait gardé dans son lointain la large et incomparable beauté de ses premiers grands poètes de l’Ionie, — mais sans le foyer réflecteur d’Athènes.

N’oublions jamais que Rome était déjà arrivée, par son énergie et son habileté, au pouvoir politique le plus étendu et à la maturité d’un grand État, après la seconde guerre punique, sans posséder encore rien qui ressemblât à une littérature proprement dite digne de ce nom538 : il lui fallut conquérir la Grèce pour être prise, en la personne de ses généraux et de ses chefs illustres, pour être touchée de ce beau feu qui devait doubler et perpétuer sa gloire. Combien de nations et de races (si l’on excepte cette première race hellénique si privilégiée entre toutes et uniquement douée) sont ou ont été plus ou moins semblables en cela aux Romains, c’est-à-dire n’ayant par elles-mêmes, en fait de poésie ou de littérature, qu’un premier développement rudimentaire, agreste, et qui ne dépassait pas une première poussée sauvage ! Cela suffisait pour des peuples en marche, qui avaient devant eux la forêt verte ou la steppe en fleurs au printemps. Quelque chose de court, de simple (ou de grossier) et de tout trouvé, d’informe et de vague, de tout voisin de la terre ou de trop voisin du nuage.

J’entends, il est vrai, venir, j’entends se grossir et se former les nations du Nord avec leurs chants de guerre ou de festin, leur mythologie, leurs légendes. Je ne nie pas la faculté poétique, jusqu’à un certain point universelle, de l’humanité. Toutes les nations qui se sont détachées successivement du point central, du cœur de l’Asie, sont reconnues aujourd’hui pour des frères et sœurs de la même famille, et d’une famille empreinte au front d’un air de noblesse ; mais, dans cette famille nombreuse, il y a eu un front choisi entre tous, une vierge de prédilection sur laquelle la grâce incomparable a été versée, qui avait reçu, dès le berceau, le don du chant, de l’harmonie, de la mesure, de la perfection539 ; et cette charmante enfant de génie, cette muse de la noble maison, si on la suppose retranchée et immolée avant l’âge, n’est-il pas vrai ? l’humanité elle-même tout entière aurait pu dire, comme une famille quand elle a perdu celle qui faisait sa joie et son honneur : « La couronne de notre tête est tombée ! »

Toutes les moissons sauvages, si on parvenait à les ramasser à grand’peine, valent-elles, en effet, une seule de ses guirlandes ? Tout le butin épars, toute la monnaie des autres, mise en tas et en monceau, aurait-elle valu et pesé un seul talent d’or de celle-là ?

Je n’immobilise point cette beauté héllènique première, je ne l’isole point, et c’est pour cela que je ne crains pas de lui tant attribuer. Vous le savez comme moi : Rome toute seule, et si elle n’avait été touchée du rameau d’or au moment même où elle le brisait, courait risque de rester à jamais une force puissante, écrasante au monde, sénat, camp ou légion. C’est l’âme légère de la Grèce qui, passant en elle et se combinant avec le sens ferme et judicieux de ces politiques et de ces vainqueurs, a produit, à la seconde où à la troisième génération, ce groupe de génies, de talents accomplis, qui composent le bel âge d’Auguste. Soit directement, soit dorénavant par les Romains, cette âme légère, cette étincelle (car il ne faut pas plus qu’une étincelle), cet atome igné et subtil de civilisation, n’a cessé d’agir aux époques décisives pour donner la vie et le signal à des floraisons inattendues, à des renaissances. La littérature chevaleresque elle-même, que nous voyons s’épanouir pour la première fois dans sa précoce et brillante expansion au Midi de notre France, au bord de la Méditerranée, semble avoir été effleurée, caressée de quelque souffle lointain venu des antiques rivages, et qui a pu apporter quelque invisible semence.

L’antiquité chrétienne, littérairement imparfaite, moralement supérieure, n’avait cessé d’être en ces siècles un véhicule actif et un trésor. Dante aurait-il eu l’idée et la force de construire son poème, son monument si particulier au moyen âge, s’il n’avait reçu ce que la tradition, même si incomplète, lui avait transmis de souvenirs, de réminiscences ou d’illusions fécondes, et s’il n’avait eu, à la lettre, Virgile pour guide, pour soutien et pour patron à demi-fabuleux ?

Leçon d’ouverture à l’Ecole normale (1858).

Le classique et le romantique540. §

C’est Gœthe qui a dit ce mot si juste : « J’appelle le classique le sain, et le romantique le malade. » Le classique, en effet, dans son caractère le plus général et dans sa plus large définition, comprend les littératures à l’état de santé et de fleur heureuse, les littératures en plein accord et en harmonie avec leur époque, avec leur cadre social, avec les principes et les pouvoirs dirigeants de la société ; contentes d’elles-mêmes, — entendons-nous bien, contentes d’être de leur nation, de leur temps, du régime où elles naissent et fleurissent (la joie de l’esprit, a-t-on dit, en marque la force ; cela est vrai pour les littératures comme pour les individus) ; les littératures qui sont et qui se sentent chez elles, dans leur voie, non déclassées, non troublantes, n’ayant pas pour principe le malaise, qui n’a jamais été un principe de beauté. Ce n’est pas moi qui médirai des littératures romantiques ; je me tiens dans les termes de Gœthe et de l’explication historique. On ne naît pas quand on veut, on ne choisit pas son. moment pour éclore ; on n’évite pas, surtout dans l’enfance, les courants généraux qui passent dans l’air, et qui soufflent le sec ou l’humide, la fièvre ou la santé ; et il est de tels courants pour les âmes. Ce sentiment de premier contentement, où il y a, avant tout, de l’espérance, et où le découragement n’entre pas, où l’on se dit qu’on a devant soi une époque plus longue que soi, plus forte que soi, une époque protectrice et juge, qu’on a un beau champ à une carrière, à un développement honnête et glorieux en plein soleil, voilà ce qui donne le premier fonds sur lequel s’élèvent ensuite, palais et temples réguliers, les œuvres harmonieuses. Quand on vit dans une perpétuelle instabilité publique, et qu’on voit la société changer plusieurs fois à vue, on est tenté de ne pas croire à l’immortalité littéraire et de se tout accorder en conséquence. Or, ce sentiment de sécurité et d’une saison fixe et durable, il n’appartient à personne de se le donner ; on le respire avec l’air aux heures de la jeunesse. Les littératures romantiques, qui sont surtout de coup de main et d’aventure, ont leurs mérites, leurs exploits, leur rôle brillant, mais en dehors des cadres ; elles sont à cheval sur deux ou trois époques, jamais établies en plein dans une seule, inquiètes, chercheuses, excentriques de leur nature, ou très en avant ou très en arrière, volontiers ailleurs, — errantes.

La littérature classique ne se plaint pas, ne gémit pas, ne s’ennuie pas. Quelquefois on va plus loin avec la douleur, et par la douleur ; mais la beauté est plus tranquille.

Le classique, je le répète, a cela, au nombre de ses caractères, d’aimer sa patrie, son temps, de ne voir rien de plus désirable ni de plus beau ; il en a le légitime orgueil. L’activité dans l’apaisement serait sa devise.

Cela est vrai du siècle de Périclès, du siècle d’Auguste, comme du règne de Louis XIV. Écoutons-les parler, sous leur beau ciel, et comme sous leur coupole d’azur, les grands poètes et les orateurs de ce temps-là : leurs hymnes de louanges sonnent encore à nos oreilles ; ils ont été bien loin dans l’applaudissement.

Le romantique a la nostalgie, comme Hamlet ; il cherche ce qu’il n’a pas, et jusque par-delà les nuages ; il rêve, il vit dans les songes. Au dix-neuvième siècle, il adore le moyen âge : au dix-huitième siècle, il est déjà révolutionnaire avec Rousseau. Au sens de Gœthe, il y a des romantiques de divers temps : le jeune homme de Chrysostome, Stagire541, Augustin dans sa jeunesse, étaient des romantiques, des Renés anticipés, des malades ; mais c’étaient des malades pour guérir, et le christianisme les a guéris : il a exorcisé le démon. Hamlet, Werther, Childe-Harold, les Renés purs, sont des malades pour chanter et souffrir, pour jouir de leur mal, des romantiques plus ou moins par dilettantisme : — la maladie pour la maladie.

Ibid.

Les contes de Perrault542. §

Les huit premiers contes de Perrault, et qu’on peut appeler autant de petits chefs-d’œuvre, sont (je les donne dans leur ordre primitif qu’on a interverti, je ne sais pourquoi dans les éditions modernes) : la Belle au bois dormant ; le Petit Chaperon rouge ; la Barbe-Bleue ; le Maître Chat ou le Chat botté ; les Fées ; Cendrillon ou la Pantoufle de verre ; Piquet à la Houppe, et le Petit Poucet, couronnant le tout. Peau d’âne, mise en vers d’abord, puis retraduite en prose, n’en fait point partie, et mon admiration, je l’avoue, la laisse un peu en dehors.

La critique s’est exercée depuis un certain nombre d’années sur ces sujets, et l’on s’est adressé plusieurs questions.

Ces sujets traités par Perrault, et dont il a fixé la rédaction française, se trouvent-ils ailleurs dans d’autres livres, dans d’autres recueils que le sien, et dans des recueils antérieurement imprimés ?

Un homme qu’il est bon d’interroger quand on veut savoir à quoi s’en tenir, M. Édélestand du Méril, répond à la question en des termes que je résumerai ainsi :

Il est aujourd’hui certain que, sauf pour Piquet à la Houppe, dont on ne connaît pas encore l’analogue, Perrault, dans tous ses autres contes, a recueilli avec plus ou moins d’exactitude des traditions orales, qui se retrouvent non seulement chez nos voisins les Italiens et les Allemands, mais en Scandinavie et dans les montagnes d’Écosse. Il y a plus : les contes, bien moins populaires en apparence, de Mme d’Aulnoy543 et de Mme de Beaumont544, figurent aussi dans les traditions des autres peuples surtout dans le Pentamerone, recueil de contes publié et réimprimé plusieurs fois en Italie au dix-septième siècle, mais dans un dialecte (le dialecte napolitain), que certainement ces dames n’auraient pas compris. Et il n’est guère probable que Perrault lui même connût ce recueil. »

Ainsi donc, il est bien entendu que ce n’est nullement d’invention qu’il s’agit avec Perrault : il n’a fait qu’écouter et reproduire à sa manière ce qui courait avant lui ; mais il paraît bien certain aussi, et cela est satisfaisant à penser, que ce n’est point dans des livres qu’il a puisé l’idée de ses Contes de Fées ; il les a pris dans le grand réservoir commun, et là d’où ils lui arrivaient avec toute leur fraîcheur de naïveté, je veux dire à même de la tradition orale, sur les lèvres parlantes des nourrices et des mères. Il a bu à la source dans le creux de sa main. C’est tout ce que nous demandons.

Ses contes (on le reconnaît tout d’abord) ne sont pas de ceux qui sentent en rien l’œuvre individuelle. Ils sont d’une tout autre étoffe, d’une tout autre provenance, que tant de contes imaginés et fabriqués depuis à l’usage des petits êtres qu’on veut former, instruire, éduquer, édifier même ou amuser de propos délibéré : contes moraux, contes philanthropiques et chrétiens, contes humoristiques, etc. Mme Guizot, Bouilly, le chanoine Schmid, Tœpffer, tous ces noms dont quelques-uns sont si estimables, jurent et détonnent, prononcés à côté du sien : car ses contes à lui, ce sont des contes de tout le monde : Perrault n’a été que le secrétaire.

Mais en même temps il n’a pas été un secrétaire comme tout autre l’eût été. Dans sa rédaction juste et sobre, encore naïve et ingénue, il a atteint à la perfection du conte pour la race française :

Il faut, même en chansons, du bon sens et de l’art.

Perrault, à sa manière, observe le précepte ; il est de l’école de Boileau (sans que ni l’un ni l’autre ne s’en doutent), dans le genre du conte. « La vérité avec lui se continue, même dans le merveilleux. » Il a de ces menus détails qui rendent tout à coup vraisemblable une chose impossible. Ainsi, les souris qui sont changées en chevaux, dans Cendrillon, gardent à leur robe, sous leur forme nouvelle, « un beau gris de souris pommelé. » Le cocher qui était précédemment un gros rat, garde sa moustache, « une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. » Il y a des restes de bon sens à tout cela. Chez un Allemand, le conte de fées serait plus fantastique, plus féerique de tout point, non corrigé par la raison. Chez un Slave, ce serait, j’imagine, de plus en plus fort. Aussi le poète Mickiewicz545 a-t-il fait une querelle non pas d’Allemand, mais de Slave, à Perrault, en l’accusant d’avoir trop rationalisé le conte. Mais Perrault, tout en contant pour les enfants, sait bien que ces enfants seront demain ou après-demain des rationalistes : il est du pays et du siècle de Descartes. Descartes (c’est tout naturel) n’estimait pas les contes de la Mère l’Oie : il n’est en rien pour la tradition. S’il avait lu Perrault, il aurait peut-être pardonné. La mesure de Perrault est bien française. Les contes ne sont pas à l’usage d’imaginations effrénées. C’est assez que dans sa rédaction parfaite (je ne parle pas des moralités en vers qu’il ajoute), il ait conservé le cachet de la littérature populaire, la bonhomie. Chaque nation, d’ailleurs, même en matière de fées, a sa note et sa gamme.

D’où nous vient-il, pourtant, ce fonds commun de contes merveilleux, d’ogres, de géants, de Belles au bois dormant, de Petits-Poucets aux bottes de sept lieues, tous ces récits d‘un attrait si vif et d’une terreur charmante aux approches du sommeil, qui se répètent et se balbutient avec tant de variantes, des confins de l’Asie aux extrémités du Nord et du Midi de l’Europe ? Il est permis là-dessus de rêver plus qu’il n’est possible de répondre.

Quand les aînés de la race humaine partirent en essaims du Mont-Mérou, cette primitive patrie, en emportaient-ils déjà quelque chose ? Sont-ce, au contraire, les résidus combinés des religions, des superstitions diverses, celtiques, païennes, germaniques, qui, rejetées et refoulées au sein des campagnes, y ont fermenté et ont produit, à une certaine heure de printemps sacré, cette flore populaire universelle, comme au fond des mers, où tout s’accumule et se précipite, fermente déjà peut être ce qui éclora un jour ?

Quoi qu’il en soit, et de quelque part qu’elle vienne, qu’elle ne périsse jamais cette fleur d’imagination première, cette image de l’enfance du monde, recommençant et se réfléchissant dans l’enfance de chacun ! On a comparé la vie de l’humanité depuis l’origine à celle d’un seul homme : tâchons que la vie d’un seul ressemble, à son tour, à celle de l’humanité. Il y a des analogies naturelles et des harmonies qu’il faut savoir respecter. Observons bien l’enfant : au sortir des bras de sa nourrice, à deux ou trois ans, il répète tous les mots, il gazouille tous les sons, il inventerait les langues, si elles n’étaient déjà inventées. Il me représente cet âge où l’humanité, encore nouvelle, ressemblait à un enfant de trois ans, et où ce n’était, par toutes les peuplades errantes, qu’un immense gazouillis universel. Plus tard, vers cinq ans, avec son imagination crédule et féconde, il inventerait les légendes, les superstitions, les fées, toutes les fabulosités païennes, si elles n’étaient dès longtemps inventées et épuisées. Qu’il en reste au moins une trace en lui. Qu’il ne sache pas seulement, qu’il sente par où ses aïeux, les premiers hommes, ont passé. On ne connaît bien, a-t-on dit, que ce qu’on aime : on ne comprend bien que ce qu’on a été.

Qu’il ait donc été, lui aussi, l’homme naturel et naïf, l’homme crédule et enfant. Qu’il y ait au fond de son imagination un horizon d’or, l’âge féerique, homérique, légendaire, appelez-le comme vous le voudrez, — un âge d’une poésie naturelle et vivante. Que plus tard l’homme, le jeune homme ait toujours en lui, par un coin de son passé, une réminiscence de l’âge d’or et des premiers printemps de l’imagination humaine. Commençons l’enfance par quelques heures d’abandon et de simple causerie enfantine ; commençons la semaine par un dimanche.

Aristote et Descartes, avec leur méthode, viendront assez tôt ; assez tôt commencera la critique : qu’elle ne saisisse pas l’enfant au sortir du berceau. Je ne demande pas, remarquez-le bien, qu’on opprime l’enfance de contes prolongés et de terreurs superstitieuses : de tendres esprits trop frappés d’abord peuvent rester gravés à jamais, et on a peine souvent à se relever d’un premier pli. Mais ne commençons pas non plus par désabuser systématiquement et par dessécher toute imagination naissante et croyante.

La mesure de Perrault, encore une fois, me paraît la bonne. C’est celle de cet enfant qui dit à sa mère : « N’est-ce pas que ce n’est pas vrai ? mais conte-le moi toujours. » C’est celle de cet autre enfant qui attend avec impatience et avec un peu de crainte ce qui descend par la cheminée dans la nuit de Saint-Nicolas, ou ce qu’on trouve dans ses petits souliers le matin de Noël : « Je sais bien que c’est maman qui le met, mais c’est égal. » Il se vante le petit esprit fort ! il n’est pas bien sûr que ce soit sa maman. Son imagination et sa raison se combattent ; c’est l’heure du crépuscule qui finit et de l’aube blanchissante.

Nouveaux Lundis, tome Ier.

M. Désire Nisard.
(1806.) §

M. Nisard, dans le dernier chapitre de l’Histoire de la Littérature française. distingue quatre sortes de critique littéraire, et, sous les définitions qu’il en donne, il est aisé de placer les noms qui y correspondent. La première, celle de Villemain, partie nouvelle et essentielle de l’histoire générale, s’applique à faire ressortir l’influence de la société sur les auteurs, des auteurs sur la société. La seconde sorte de critique, celle de Sainte-Beuve, moins attentive aux lois générales de l’esprit qu’à ses diversités intellectuelles, « s’occupe plus de la chronique des lettres que de leur histoire, et fait plus de portraits que de tableaux. » M. Nisard marque bien le caractère de la troisième sorte de critique, celle de Sâint-Marc Girardin, en disant qu’elle a pour objet de tirer des lettres un enseignement pratique, qu’elle est « de la littérature comparée qui conclut par de la morale. » La quatrième sorte dé critique est celle de M. Nisard lui-même. La critique, telle qu’il la comprend, est une science plus jalouse de conduire l’esprit que de lui plaire. Avant tout, elle est un jugement. Elle s’est fait un double idéal, qui, d’ailleurs, se confond546 : celui de l’esprit humain, et celui de l’esprit français ; et, en regard de ce double idéal, il place chaque auteur et chaque livre. Le bon est ce qui s’en rapproche ; le mauvais, ce qui s’en éloigne, « Si son objet est élevé, ajoute M. Nisard, si elle ne fait tort ni à l’esprit humain, qu’elle étudie dans son imposante unité, ni au génie de la France, qu’elle veut montrer toujours semblable à lui-même, ni à notre langue, qu’elle défend contre les caprices de la mode, il faut avouer qu’elle se prive dès grâces que donnent aux trois premières sortes de critique la diversité, la liberté, l’histoire mêlée aux lettres, la beauté des tableaux, la vie des portraits, les rapprochements de la littérature comparée. J’ai peut-être des raisons personnelles pour ne pas mépriser Ce genre ; j’en ai plus encore pour le trouver difficile et périlleux. »

Personne cependant n’a eu plus que M. Nisard le droit d’écrire : « Tous mes livres sont une défense de mon goût contre les illusions et les tromperies de la mode. » On reconnaît partout, en effet, dans les écrits de M. Nisard cette bonne foi de l’écrivain avec soi-même, son attention jalouse à ne subir en rien ni les admirations ni les préventions d’autrui547. Si, à juste titre, il est regardé comme l’interprète le plus ferme de la tradition classique, il n’a jamais, pour maintenir cette haute situation, aliéné sa liberté, et les jugements par lesquels il confirme ceux du passé prennent ainsi sous sa plume un accent propre qui ajoute à leur autorité.

On ne s’étonnera pas non plus que, dans sa vie littéraire, M. Nisard se soit trouvé assez souvent en contradiction avec les opinions qui avaient la faveur du jour. Vers 1829 et 1830, au Journal des Débats, il défendait les poètes de la nouvelle école, à un moment où ceux-ci étaient encore contestés. Quelques années plus tard, lorsqu’ils triomphaient bruyamment, commettant même à l’égard des grands poètes du dix-septième siècle des « irrévérences fameuses, » M. Nisard s’en offensa, et il écrivit d’abord le manifeste contre la Littérature française, puis les Études sur les Poètes latins de la Décadence, « Sur ce dernier ouvrage, a-t-il écrit dernièrement, la nouvelle école ne se méprit pas. Elle devina sans peine que, pour éviter l’odieux de prendre à partie des hommes dont j’avais salué la venue, j’étais allé chercher, dans l’histoire des lettres latines, une école de novateurs, à qui je pusse dire, par-dessus leur tête, quelques vérités de goût à nos modernes548. » Quoique inspiré par une pensée de polémique contemporaine, ce livre sera relu aujourd’hui pour ses qualités propres, la fermeté des doctrines littéraires et la vérité des peintures de la société romaine sous l’empire. Mais combien d’autres livres faudrait-il encore citer pour faire apprécier la souplesse et la fécondité de l’éminent écrivain : ses Souvenirs de Voyages, ses études sur la Renaissance et la Réforme, sur les Quatre Grands Historiens latins, plusieurs volumes de Mélanges historiques et littéraires, où il n’est pas une page, on peut le dire, qui ne soit lue sans plaisir et sans profit.

M. Nisard publiait en 1844 le premier volume de l’Histoire de la Littérature française. Le quatrième et dernier n’a paru qu’en 1862. C’est dire la persévérance et la sévérité de travail que l’auteur a apportée à son œuvre, « L’histoire de notre littérature par M. Nisard, a dit Sainte-Beuve, est une de ces rares constructions qui sont nées d’une idée, d’un dessein médité, et dont toutes les parties unies et conjointes, en parfait rapport entre elles, attestent la force de la conception, une exécution aussi ferme qu’ingénieuse, de grandes ressources de vues et d’aperçus, et une extrême habileté de style, enfin une forme originale de la critique549. » De ces parties si bien liées, quelques-unes, celle en particulier qui traite du dix-huitième siècle, ont paru, par l’effet même de la méthode critique de l’écrivain, enfermées dans un cadre trop rigoureux550 ; mais cette réserve n’ôte rien à la valeur de tant de vues pénétrantes, de tant de jugements définitifs. « Il y a des chapitres, a dit un juge délicat, qui participent de cette perfection de l’esprit français dont M. Nisard parle en sa Préface, et par lesquels il ajoute des modèles à ceux qu’il nous rend si nettement intelligibles. » L’Institut a désigné cette année même l’Histoire de la Littérature française pour le prix biennal, qui est la plus haute récompense dont il dispose. Le suffrage public a confirmé le choix de l’Institut, comme les paroles par lesquels M. Caro, son rapporteur, l’a justifié551.

Les Landes de Bordeaux. §

Les Landes sont l’avenue naturelle de Pau. Pour apprécier cette charmante ville, il faut avoir traversé ces longues solitudes de bruyères et de sable : l’ennui d’une route pénible est une préparation aux plus vifs plaisirs que puissent avoir les yeux d’un homme qui aime les beaux paysages.

Au reste, le premier aspect des Landes plaît singulièrement. Si vous êtes né dans un pays fertile, labouré, planté, épierré dans tous les coins, où les hommes sont les uns sur les autres ; si vous n’avez vu que les campagnes qui entourent Paris et ces vastes plaines, marquetées de tant de carrés longs de terre cultivée, où la propriété se compte par perches et non par arpents, vous ne verrez pas sans étonnement ces immenses horizons sans culture, ces déserts de sable, où le fisc ne pénètre pas, et toute cette terre inutile où se traînent de maigres troupeaux, qui paraissent s’y promener malgré eux, et n’y trouvent rien à brouter. Le contraste des pays de culture avec ces espaces sans maisons, sans hommes, qui ne sont à personne et sont à tout le monde, qui boivent sans fruit les pluies fécondes, les fraîches rosées et les rayons du soleil de la Guyenne ; un tel contraste n’est pas sans charme, et, pour mon compte, je ne me suis pas vu sans plaisir entrant dans ces solitudes jetées à profusion, et peut-être non sans dessein, par la Providence, entre des pays fertiles et habités.

Les Landes n’intéressent pas seulement par leur étendue et leur stérilité. En beaucoup d’endroits, la route est bordée de forêts de saplus, si l’on peut appeler forêts, des espèces de clairières où les arbres sont rares, et où chacun prend le plus qu’il peut de cette terre ingrate ; si l’on peut appeler saplus des fantômes de saplus au tronc long et sans branches, à la tête effeuillée, amaigris par le manque de terre végétale et par la saignée qu’on pratique annuellement au pied pour en tirer l’huile de térébenthine.

Il faut voir tous ces pauvres arbres épuisés, avec une large blessure au pied, d’où tombe goutte à goutte, dans une sébile, cette sève qui grossirait leur tronc, et qui s’élancerait en branches vigoureuses, si les hommes n’avaient pas besoin de colophane pour leurs violons. Rien n’est plus triste que ces saplus : vous diriez des soldats qui vont se faire panser à l’ambulance. Il n’y a pas de soleil si pâle qui ne traverse leur maigre et immobile feuillage. Ce sont des bois sans mystère et sans voix, même au printemps ; le vent passe librement entre les branches sans leur faire rendre un murmure ; vous entendez seulement le bruit des gouttes de sève qui tombent dans la sébile, bruit triste, semblable à celui de Peau qui dégoutte d’un toit après la pluie. Chaque arbre en produit une sébile pleine tous les printemps. Il languit ainsi de longues années sans pouvoir prendre de force, jusqu’à ce que, la sève devenant rare, on abatte ce pauvre serviteur, devenu inutile, pour faire des planches avec son tronc et du feu avec ses branches.

Mais, pour celui qui n’a vu de saplus que dans les jardins, c’est-à-dire de jolis arbres exotiques, plantés pour servir de points de vue ; pour celui-là, ces longs bois de saplus, jetés à profusion et sans symétrie sur d’immenses espaces, ces longues et monotones rangées de blessés étalant piteusement leurs plaies sur le bord des grands chemins, sont une nouveauté qui a son prix, surtout si l’on traverse les Landes le soir, par un de ces beaux horizons qui présagent un beau lendemain, quand le soleil couchant lance ses derniers rayons à travers un bouquet de bois de saplus qui borde an loin le désert. Alors rien ne peut mieux donner l’idée des restes de portiques qu’on nous montre à l’horizon dans les vues de Palmyre, que ces arbres immobiles, dont les troncs de même hauteur figurent les colonnes d’un portique resté debout, et dont les têtes rapprochées, et se touchant par l’extrémité des branches, représentent l’harmonieuse continuité d’un entablement.

Souvenirs de Voyages, tome Ier ; les Pyrénées552.

Du danger d’écrire de trop bonne heure. §

Perse a composé des satires sans avoir d’imagination ni même un fonds suffisant d’idées acquises : il était doué d’un certain talent de style ; il savait combiner des mots avec assez d’harmonie ; mais les choses lui manquaient. Il n’y a que deux manières d’avoir des idées : il faut ou les tenir de la nature, ou les tenir de l’expérience. Perse était dénué des unes et des autres : la nature ne l’avait pas fait poète, et la mort ne lui laissa pas le temps d’acquérir l’expérience. Il ressemble à tous les hommes de quelque talent qui commencent à écrire. Ils ont un sentiment confus des beautés du style, ils en connaissent assez bien le mécanisme ; mais, comme ils manquent d’idées, ils s’échauffent sur les mots, et ils sont barbares en proportion de ce qu’ils ont de talent553.

C’est aux époques où l’on écrit beaucoup qu’il y a des gens de talent qui écrivent fort mal. L’histoire de Perse, c’est l’histoire d’un jeune homme que je connais, que nous connaissons tous, qui porte un nom générique, celui d’homme de talent. Il sort des écoles, ayant fait de bonnes études. Mais les études roulent plus sur les mots que sur les choses ; on y fait plus de grammaire que de philosophie ; un professeur met beaucoup plus de soin à faire valoir l’harmonie imitative dans les œuvres des poètes, qu’à en expliquer le sens pratique, la vie qui les fait durer, les beautés profondes de composition. Notre écolier de talent entre dans un état de société où l’autorité et l’indépendance appartiennent aux écrivains. Il est déjà engagé au métier d’écrire par sa petite réputation de collège ; il est lauréat, comme l’étaient Stace père et fils ; il ne veut pas plus être avoué ou notaire que Martial ne voulait être avocat ni architecte. Il va dans un salon et il s’entend dire : « Pourquoi n’écrivez-vous pas ? » Un éditeur, qui l’a flairé, lui dit par insinuation : « Le bruit court que vous faites un roman ; je vous l’achète. » Il fait la connaissance d’un journaliste, qui lui apprend à faire de la politique, et lui enseigne qu’on a toujours raison en critiquant le gouvernement et le prince, même sans les connaître. S’il a quelques images dans la tète, du mouvement d’esprit : « Faites de cela quatre volumes, » lui conseille-t-on. S’il fait des vers passables : « Venez chez moi, lui dit mon claqueur de tout à l’heure, j’adore votre poésie ; j’ai des amis qui vous applaudiront ; j’ai des dames qui ne craignent pas de venir bâiller, toutes parées, à mes lectures, pour gagner la réputation de s’y connaître ; j’ai un piano dans l’entr’acte, et une belle cheminée de marbre blanc, où vous pourrez faire le pendule. »

Viennent à la fois deux enchanteurs qui l’entraînent : l’argent, s’il est prosateur ; les lectures à la cheminée, s’il est poète : outre que, s’il a pris soin d’envoyer son recueil à un critique, avec un compliment, celui-ci va l’analyser avec une profondeur admirable, lui faire une poétique tout exprès pour le comparer à l’ange qui a entendu les célestes concerts, au cygne qui n’a pas encore trempé son aile blanche dans notre bourbier, au berger antique qui sent le laitage et le fromage blanc. On lui trouvera de la ressemblance avec quelque poète célèbre des temps modernes ; il sera Anglais, Allemand, mais point Français, sans qu’il y ait là malice du critique. Que, pour comble, Lucain se mette à l’admirer, lui qui admire si volontiers tous ceux qui ne l’égalent pas : voilà notre jeune homme lancé dans l’art d’écrire, sans provisions, sans étoffe, avec un bon instrument dans des mains malhabiles, avec des images et point de fond, avec un sentiment de la prosodie, de la phrase, et point d’idées : priez Dieu qu’il n’avorte pas !

Études sur les Poètes latins de la Décadence, tome I : Perse ou le Stoïcisme et les Stoïciens.

Caractère de Boileau et son sens critique. §

La connaissance que Boileau eut de la nature de son esprit m’explique l’infaillibilité de ses jugements sur ses contemporains. Quiconque se fait illusion sur son esprit s’exagère ou rabaisse l’esprit des autres. L’erreur où il est sur lui-même le suit dans ses jugements sur les personnes : car, l’erreur sur nous-mêmes venant de notre vanité, l’erreur sur les autres vient de l’intérêt qu’elle peut avoir à les grandir ou aies rabaisser. Pradon ne jugeait si mal que parce qu’il se connaissait plus mal encore. Il est tout simple que, s’étant cru capable de faire une tragédie, et de disputer le prix à Racine, il ait dit de son rival, en parodiant un vers de Boileau :

Si je veux exprimer une muse divine.
La raison dit Corneille, et la rime Racine.

Il est tout simple qu’il mît Régnier au-dessus de Boileau, et qu’il contestât le don de l’observation à Molière, prétendant qu’avant lui on ne connaissait ni marquis ni précieuses. De même, avant Boileau qui donc connaissait de méchants poètes ? Ces marquis et ces méchants poètes, qu’était-ce que de vains fantômes créés par des imaginations malfaisantes ? Ainsi, tous ces poètes étaient les jouets de leur vanité. S’ils s’admirent si fort, c’est qu’ils se mesurent aux louanges dont ils se payent entre eux.

Boileau ne craignit pas de se voir tel qu’il était, ou plutôt il eut assez de génie pour être vrai avec lui-même : c’est pour cela qu’il fut si bon juge des autres.

L’histoire des littératures n’offre peut-être pas un second exemple d’une telle sûreté de jugement dans un auteur qui apprécie les ouvrages d’esprit de son époque. Rien ne troubla la main qui pesait ainsi les réputations contemporaines. Ni l’influence des personnes, ni la mode qui prévalait au moment où ces ouvrages avaient vu le jour, ni aucun intérêt de vanité, rien ne fit hésiter Boileau. La raison d’un contemporain fut aussi infaillible que la raison des siècles, laquelle met toute chose à sa place et tout homme à son rang.

Boileau a dit, avant nous, de Molière, qu’il est le plus grand poète du siècle de Louis XIV ; de Pascal, qu’il en est le prosateur le plus achevé ; d’Athalie, que c’est le chef-d’œuvre de Racine. Il parlait ainsi de Molière alors qu’on imprimait des recueils de poésie où Molière figurait à côté des Gomberville, des d’Urfé, des Benserade, des Scudéry554, au même titre d’auteur célèbre du temps ; de Pascal, malgré la défaveur du jansénisme, qui rendait suspectes les Lettres provinciales ; d’Athalie, malgré le doute de Racine, qui fut près de se faire un tort de la froideur du public pour ce chef-d’œuvre. Quant aux auteurs qu’il a critiqués, que n’a-t-on pas fait pour les relever de ses arrêts ? Tin seul a-t-il été cassé ? Est-ce pour Quinault qu’on donnerait un démenti à Boileau ? Ne sait-on pas, d’ailleurs, que les épigrammes de Boileau s’adressent à certaines tragédies de ce poète, dont le succès troubla la vieillesse du grand Corneille, et que n’ont pas rachetées quelques beaux vers d’opéra, auxquels Boileau a rendu justice555 ?

La connaissance de lui-même, en le délivrant de la vanité, l’avait soustrait à la double servitude des écrivains qui s’ignorent : l’influence des personnes, et le tour d’imagination du moment. Comme il n’eut aucun intérêt de vanité soit à élever les uns, soit à dénigrer les autres, ses jugements sont demeurés. On a si peu suspecté ses critiques de vanité, que, pour y trouver à reprendre, il a fallu l’accuser d’en avoir montré trop peu en triomphant si haut d’adversaires si au-dessous de lui. Pour ses éloges, il ne les gâta point par cet excès qui prouve que, dans nos admirations, c’est notre propre goût que nous admirons. Les élogesque Boileau donne à ses illustres amis sont l’effet d’une affection solide et raisonnée : c’est celle que doit inspirer le beau ; c’est de cette façon qu’admire la postérité.

Le caractère de Boileau, la dignité de sa vie, ne rendirent pas moins méprisables les mœurs des poètes contemporains, que ses satires n’avaient rendu leurs vers ridicules. Au milieu de ces joueurs, de ces cupides, de ces avares, il eut les mœurs des solitaires de Port-Royal, avec l’enjouement et la facilité de la vie civile. En recevant les dons du roi, depuis que le roi était devenu l’État, il n’aliéna pas son droit de dire la vérité, même au roi556. J’ajoute que, se trouvant assez payé de ses ouvrages par les nobles libéralités de Louis XIV, il en abandonnait le profit au public. Quand Boileau écrivait :

Je sais qu’un noble auteur peut sans honte et sans crime
Tirer de son travail un tribut légitime,

c’était une justification délicate de Racine, forcé, par ses nécessités domestiques, de vendre ses ouvrages ; pour Boileau, il donnait les siens. Il achetait la bibliothèque de Patru, et lui en laissait la jouissance sa vie durant. Il appelait les dons du roi sur Corneille, vieux et pauvre. Le plus beau vers qu’ait écrit Boileau, parmi tant de vers faits de génie, comme dit La Bruyère, a été inspiré au poète par l’homme, au génie par la vertu ; c’est celui-ci :

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Ne craignons pas d’accorder aux censeurs de Boileau qui lui a manqué l’imagination, qui crée les événements pou l’épopée et les caractères pour le théâtre ; la sensibilité qui sait faire parler les passions. L’imagination dans Boileau n’est que la faculté de recevoir des impressions très fortes des vérités morales et littéraires, ainsi que des ridicules ; elle éclate dans les détails plutôt que dans les plans, qui ne sont que des développements logiques ornés d’une main habile. A la différence de Racine, où il y a tant à admirer, même quand on en ôte les vers, dans Boileau, les vers ôtés, on sent une certaine faiblesse de conception.

Pour la sensibilité de Boileau, pourquoi nierait-on ce qu’il n’a caché ni à lui-même ni au public ? Certes, il ne sent pas comme Virgile, comme Molière, comme Racine. Mais s’il n’eut pas cette force de sympathie qui communique au poète toutes les passions qu’il peint, et qui lui révèle le secret de ces larmes des choses dont parle Virgile, il connut la sensibilité de l’homme de Térence : rien de ce qui est de l’homme ne lui fut étranger. C’est la sensibilité du juge, connaissant les passions humaines, moins pour en avoir éprouvé tous les effets que par la lumière de la raison, qui lui en montre le germe dans son propre fond, et le fait compatir aux misères dont il s’est gardé lui-même.

Ce qui n’a pas manqué à Boileau, en aucun endroit de ses écrits, c’est la faculté souveraine en toutes les choses de la vie, comme en tous les ouvrages de l’esprit, c’est la raison. Aucun poète de son temps n’en avait reçu le don plus pleinement : nouvelle preuve qu’une loi préside à la diversité des talents, et les approprie, selon les temps et les lieux, aux besoins de l’esprit humain. C’était à d’autres à donner les grands exemples de l’imagination qui crée les types, et de la sensibilité qui fait parler les cœurs. Boileau avait à établir des règles, à fixer des esprits incertains, à réparer la poésie, à relever la condition morale du poète ; il avait à remplir la tâche de législateur du Parnasse, titre qui lui fut déféré par son siècle : tant on y croyait une législation nécessaire pour régler et pour assurer l’art d’écrire en vers ! Nul ne convenait mieux à cet emploi qu’un poète chez lequel dominait la raison. Aussi bien, la raison dans Boileau n’est pas la raison d’un géomètre, c’est celle d’un homme qui sent en poète ce qu’il enseigne en théoricien.

Histoire de la Littérature française, tome II, § 6.

Les trois grands poètes du dix-neuvième siècle. §

Parmi les poètes qui se sont illustrés de notre temps, il en est trois qui, de l’avis même de leurs émules, ont représenté avec le plus d’éclat la poésie personnelle557.

Dans le premier558, elle s’épanche en des vers d’une harmonie que Racine même n’a pas connue. Cuvier comparait ces vers, apparus pour la première fois vers 1820, à un chant qu’entendrait tout à coup un promeneur solitaire, et qui répondrait à ses secrets sentiments. L’image est aussi juste qu’aimable. Chant est le mot qui convient à ces choses à la fois si profondes et si légères559. Il y a, en effet, les paroles, expression des pensées, et un musicien invisible qui les accompagne avec un instrument sans nom, plus riche, plus doux et plus mélodieux que le plus parfait qui ait été fabriqué de main d’homme.

Nous y reconnaissons nos sentiments, comme en un rêve où nous n’avons qu’à demi conscience de nous-mêmes, et où nous goûtons la vie sans en sentir le poids. Dans cette poésie délicieuse, on reste sur le seuil de beaucoup de choses ; rien ne va jusqu’à la pensée poignante. Les plus tristes n’affectent l’âme que comme une douleur qui a perdu son aiguillon. La tristesse elle-même est caressante, et les larmes que répand le poète glissent sur la joue sans la brûler. Les mots sont à l’unisson des choses. En lisant ces vers, on ne s’avise plus d’accuser notre langue de dureté : tous les angles s’émoussent ; les syllabes les plus rudes se polissent en se touchant, et de ces mots, si rebelles aux mains les plus habiles, se forme une langue musicale comme celle de l’antiquité. La lyre, la harpe éolienne, dont les cordes, effleurées par les souffles du ciel, rendaient des sons harmonieux, ne sont plus des symboles : tout ce qui s’est dit au figuré de l’art du poète est vrai au propre du poète dont je parle.

Le second560 a rendu sa pensée visible par un talent non moins nouveau dans l’histoire de notre poésie. Si tout est chant dans le premier, dans celui-ci tout est forme et couleur. La pensée ne s’y joue pas autour du cœur ; elle veut y entrer de force, et il semble qu’elle y entre par les sens. Le monde moral et le monde physique se confondent ; les sentiments sont des sensations ; les idées ont des contours ; l’abstrait prend un corps, et l’invisible même veut qu’on le voie.

Comme Léonard de Vinci, qui regardait tout pour tout dessiner, jusqu’aux rides des vieilles murailles, où il trouvait des airs de tête, des figures étranges, des confusions de bataille, des habillements capricieux, le poète coloriste a tout regardé, pour tout peindre. Par la puissance du même don, tout ce qu’il voit le regarde à son tour. Toute chose lui est comme un de ces portraits de maître qui, dans les musées, semblent suivre de l’œil les visiteurs. Il n’y a pas dans la nature, telle qu’il la sent, d’objets inanimés ; tout a vie et le sait ; il n’y a pas d’aspects, mais des visages. C’est la pensée de Pascal retournée : « L’univers connaît l’homme, et s’il écrasait l’homme, il saurait qu’il l’écrase. »

Il se mêlera toujours des scrupules à l’admiration pour le grand poète coloriste. Le goût français fera aussi des réserves sur ses défauts. Rayons et Ombres, ce titre d’un de ses recueils, sera sa devise, si on l’entend non seulement de ces alternatives de tristesse et de joie, de doute et de croyance, d’espoirs et de découragements, qui de l’âme du poète se communiquent à la nôtre, mais de ses beautés qui resplendissent comme des rayons, et de ses défauts qui pèsent sur l’esprit comme des ombres.

Si j’ai une secrète préférence pour le dernier de ces trois poètes, et le plus jeune, que nous avons vu mourir, Alfred de Musset, tout ce livre en dit lès motifs. Alfred de Musset, aussi original que ses deux aînés, est plus dans la tradition classique, qui est l’originalité même de la France. Il procède de La Fontaine, voire de Boileau, quoique, en des jours d’insurrection capricieuse, il ait regimbé contre sa discipline. Le fond de son talent est la raison. Son imagination lui obéit. Il sent tout ce qu’il dit, et, le sentiment épuisé, il ne le prolonge pas par le développement de rhétorique ; il passe à autre chose, comme La Fontaine. Il hait la thèse. Sa langue, quoique bien à lui, se tient tout près de celle de ses grands devanciers. Les images, comme chez ceux-ci, y sont rares et justes ; le descriptif n’y a rien de l’inventaire ; il est de sentiment, comme tout le reste. Cette poésie ne fait pas d’efforts pour s’éloigner de la prose ; elle sait qu’il n’y a rien de plus charmant que la prose française, et que le mieux qu’elle puisse faire, c’est de ressembler à sa sœur, en gardant sa physionomie. Elle est élevée sans prêcher, rêveuse sans se perdre dans le vague ; elle plaisante sans grimace ; elle raille sans déchirer.

Un mot en dira plus que tout ce détail : tout y vient du cœur, même l’esprit, qui chez tant d’autres vient de la tête ; à plus forte raison la passion, si éloquente et si simple, dans les vers d’Alfred de Musset. Nous n’avons pas de poète chez qui l’amour soit plus pur de galanterie comme d’exagération romanesque, soit plus l’amour, pour tout dire. Par ce trait, il ressemble à André Chénier, qui l’annonce. Vrais frères, et noms de vrais poètes, aussi imposants qu’aimables, on se plaît à les associer dans les regrets qu’on donne à leur mort prématurée et à leur œuvre interrompue, en pleurant l’un, et en plaignant l’autre.

Ibid., tome IV ; Conclusion.

L’étude des lettres. §

Que n’a-t’on pas dit des lettres, et que ne reste-t-il pas à en dire ? Chaque époque en renouvelle pour ainsi dire l’éloge. Quelque idéal que se fasse une société d’une condition désirable sans les lettres, toute condition ornée et relevée par les lettres vaudra mieux. Aujourd’hui, l’idéal, c’est le bien-être par une fortune rapide. Nous ne manquons pas de connaître des gens qui y sont parvenus : c’est presque une foule. Regardons de près leur idéal. J’y vois beaucoup de luxe imité du luxe d’autrui, et qui n’a pas même l’originalité d’un caprice personnel satisfait ; j’y vois des hommes d’âge mûr qui s’entourent de joujoux, et qui, moins heureux que leurs enfants, ne peuvent pas les casser quand ils s’en dégoûtent. Ils s’agitent beaucoup pour varier leur triste bonheur, et, des deux passions qui les mènent, la convoitise et la satiété, la satiété va toujours plus vite que la convoitise. Heureux celui qui se souvient un jour qu’il a fait des études, et qui, dans un moment où il est accablé de son bien-être, s’avise de jeter les yeux sur sa bibliothèque, dont il n’estimait que le bois, et y prend ce qui lui a le moins coûté de tout son luxe, un livre, qui le rend un moment à lui-même et lui fait savourer la différence du bien-être par l’argent au bonheur par l’esprit !

Je ne veux rien exagérer : le bonheur dont je parle, les lettres n’ont pas à elles seules le privilège de le donner. D’autres conditions y sont nécessaires, et la première, c’est d’être homme de bien. Mais, si quelque chose est près du bonheur, c’est sans doute cet état qu’on pourrait appeler le bien-être par l’esprit ; ce sont ces plaisirs sans satiété, parce-qu’ils sont sans convoitise, qui ne demandent qu’un peu d’ombre en été, en hiver, le petit foyer reluisant d’Horace, le recueillement et le silence qui sont à tous ; c’est cette douce curiosité des choses divines et humaines, qui ne se fatigue pas, parce qu’elle ne s’attache qu’à ce qui dure, les beautés des livres, de la nature et de l’art ; c’est le plaisir d’en causer naïvement avec de vrais amis, dans ces entretiens qui ne coûtent rien à la réputation de personne ; c’est, enfin, ce goût de la perfection, le plus propre, après la conscience, à faire d’honnêtes gens, parce qu’on ne peut songer à la perfection sans s’élever vers Dieu, ni s’élever vers Dieu sans être homme de bien.

Discours prononcé à une distribution de prix (1857.).

Chefs-d’ œuvre de poésie. §

J. B. Rousseau.
(1671-1741). §

Né à Paris en 1671, élevé au collège du Plessis, engagé ensuite dans des sociétés frivoles, d’un esprit mordant, d’un orgueil irritable, J. B. Rousseau expia trop cruellement, on voudrait le croire, des torts de caractère et des fautes de conduite ; mais quels soupçons pouvaient paraître injustes à l’égard de celui qui, rougissant de son père, honnête artisan, ne sut pas être bon fils ? Déjà célèbre comme poète et destiné à occuper la première place vacante à l’Académie française, il fut dénoncé comme l’auteur de couplets où la satire allait jusqu’à l’outrage. Abandonné par tous, pour échapper à la prison préventive qui le menaçait, il passa en Suisse, où le comte du Luc, ambassadeur de France, lui offrit un asile. Là, il apprit qu’un arrêt du Parlement, du 7 avril 1712, le bannissait à perpétuité du royaume. Durant un exil qui se prolongea jusqu’à sa mort, le poète ne cessa de protester de son innocence : il refusa même avec dignité les lettres de rappel qui lui furent offertes, et, ce qu’il est juste encore de rappeler, c’est qu’il conserva l’amitié de plusieurs hommes dignes de la plus haute estime, tels que Louis Racine, Rollin et Lefranc de Pompignan. Il mourut à Bruxelles le 14 mars 1741, et sa mémoire, il nous semble, est mieux protégée par la lettre simple et touchante de Rollin561 que par l’ode superbe A la Postérité, où il se déclare victime de son inflexible vertu562.

Bien des ouvrages de Rousseau sont tombés dans l’oubli : ses comédies sans gaieté, ses épîtres, ses froides allégories ; et quant à ses épigrammes, elles sont, à côté de poésies religieuses, un titre pour le moins embarrassant à rappeler. Ses livres des Odes sacrées, des Odes profanes et celui des Cantates, c’est là seulement dans l’œuvre poétique de Rousseau ce que le temps a respecté. Encore, pour en reconnaître le mérite, faut-il se garder de tout rapprochement avec la poésie lyrique de notre siècle. Rousseau a beau dire de l’ode qu’elle est « le véritable champ du pathétique et du sublime ; » il a beau écrire de l’une d’elles « qu’il a eu dessein de donner une idée des fougues de l’ode, qu’aucun Français n’a connues, » il n’a guère étendu les limites du genre telles que Boileau les avait fixées. Vauvenargues a bien dit de J. B. Rousseau, qu’il a manque d’expression pour le sentiment. » La raison est qu’il n’a pas en lui-même les vraies sources de l’inspiration. Ouvrier habile, patient, rompu à tous les artifices de la versification, estimant d’ailleurs que a l’expression seule fait le poète, et non la pensée, » se commandant l’enthousiasme avec des autorités à l’appui563, comment aurait-il communiqué aux autres une émotion, un trouble qu’il n’avait pas ? Mais si la poésie de Rousseau n’est pas personnelle, elle doit souvent aux modèles qu’elle a suivis de l’élévation dans la pensée, de la magnificence dans les images, et par sa langue déjà moins châtiée, mais encore ferme et simple, il est l’intermédiaire qui unit la poésie du dix-septième siècle à celle du dix-huitième564.

Les cieux proclament leur auteur. §

De sa puissance immortelle565
Tout parle, tout nous instruit :
Le jour au jour la révèle,
La nuit l’annonce à la nuit566.
Ce grand et superbe ouvrage
N’est point pour l’homme un langage
Obscur et mystérieux :
Son admirable structure
Est la voix de la nature,
Qui se fait entendre aux yeux567.
Dans une éclatante voûte Il a placé de ses mains Ce soleil qui, dans sa route,
Éclaire tous les humains.
Environné de lumière,
Il entre dans sa carrière Comme un époux glorieux,
Qui, dès l’aube matinale,
De sa couche nuptiale Sort brillant et radieux568.
L’univers, à sa présence,
Semble sortir du néant.
Il prend sa course, il s’avance
Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde
Embrasse le tour du monde
Dans le cercle qu’il décrit569 ;
Et, par sa chaleur puissante,
La nature languissante
Se ranime et se nourrit.
Oh ! que tes œuvres sont belles,
Grand Dieu ! quels sont tes bienfaits. !
Que ceux qui te sont fidèles
Sous ton joug trouvent d’attraits !
Ta crainte570 inspire la joie ;
Elle assure notre voie ;
Elle nous rend triomphants :
Elle éclaire la jeunesse,
Et fait briller la sagesse
Dans les plus faibles enfants.
Soutiens ma foi chancelante,
Dieu puissant ; inspire-moi
Cette crainte vigilante
Qui fait pratiquer ta loi.
Loi sainte, loi désirable,
Ta richesse est préférable
A la richesse de l’or ;
Et ta douceur est pareille
Au miel dont la jeune abeille
Compose son cher trésor.
Mais sans tes clartés sacrées,
Qui peut connaître, Seigneur,
Les faiblesses égarées
Dans les replis de son cœur ?
Prête-moi tes feux propices :
Viens m’aider à fuir les vices
Qui s’attachent à mes pas ;
Viens consumer par ta flamme
Ceux que je vois dans mon âme
Et ceux que je n’y vois pas.
Si de leur triste esclavage T
u viens dégager mes sens,
Si tu détruis leur ouvrage,
Mes jours seront innocents.
J’irai puiser sur ta trace
Dans les sources de ta grâce :
Et, de ses eaux abreuvé,
Ma gloire fera connaître
Que le Dieu qui m’a fait naître
Est le Dieu qui m’a sauvé.
Liv. I, ode ii.

Au comte du Luc571 §

Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune,
Protêe, à qui le Ciel, père de la Fortune,
Ne cache aucuns secrets,
Sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine572,
S’efforce d’échapper à la vue incertaine
Des mortels indiscrets ;
Ou tel que d’Apollon le ministre terrible,
Impatient du dieu dont le souffle invincible
Agite tous ses sens,
Le regard furieux, la tète échevelée,
Du temple fait mugir la demeure ébranlée,
Par ses cris impuissants573 :
Tel aux premiers accès d’une sainte manie,
Mon esprit alarmé redoute du génie
L’assaut victorieux :
Il s’étonne, il combat l’ardeur qui le possède,
Et voudrait secouer du démon qui l’obsède
Le joug impérieux.
Mais sitôt que, cédant à la fureur divine,
Il reconnaît enfin du dieu qui le domine
Les souveraines lois ;
Alors, tout pénétré de sa vertu suprême,
Ce n’est plus un mortel, c’est Apollon lui-même
Qui parle par ma voix574.
Je n’ai point l’heureux don de ces esprits faciles
Pour qui les doctes sœurs, caressantes, dociles,
Ouvrent tous leurs trésors,
Et qui, dans la douceur d’un tranquille délire,
N’éprouvèrent jamais, en maniant la lyre,
Ni fureurs ni transports575.
Des veilles, des travaux, un faible cœur s’étonne ;
Apprenons toutefois que le fils de Latone,
Dont nous suivons la cour,
Ne nous vend qu’à ce prix ces traits de vive flamme
Et ces ailes de feu qui ravissent une âme Au céleste séjour.
C’est par là qu’autrefois d’un prophète fidèle576
L’esprit s’affranchissant de sa chaîne mortelle
Par un puissant effort,
S’élançait clans les airs comme un aigle intrépide,
Et jusque chez les dieux allait d’un vol rapide
Interroger le sort.
C’est par là qu’un mortel, forçant les rives sombres,
Au superbe tyran qui règne sur les ombres
Fit respecter sa voix :
Heureux si, trop épris d’une beauté rendue,
Par un excès d’amour il ne l’eût point perdue
Une seconde fois577 !
Telle était de Phébus la vertu souveraine,
Tandis qu’il fréquentait les bords de l’Hippocrène
Et les sacrés vallons :
Mais ce n’est plus le temps, depuis que l’avarice,
Le mensonge flatteur, l’orgueil et le caprice
Sont nos seuls Apollons.
Ah ! si ce dieu sublime, échauffant mon génie,
Ressuscitait pour moi de l’antique harmonie
Les magiques accords ;
Si je pouvais du ciel franchir les vastes routes
Ou percer par mes chants les infernales voûtes
De l’empire des morts ;
Je n’irais point, des dieux profanant la retraite,
Dérober au Destin, téméraire interprète,
Ses augustes secrets ;
Je n’irais point chercher une amante ravie,
Et, la lyre à la main, redemander sa vie
Au gendre de Cérès.
Enflammé d’ une ardeur plus noble et moins stérile,
J’irais, j’irais pour vous, ô mon illustre asile,
O mon fidèle espoir578,
Implorer aux enfers ces trois fières déesses,
Que jamais jusqu’ici nos vœux ni nos promesses
N’ont su l’art d’émouvoir579.
« Puissantes déités qui peuplez cette rive,
Préparez, leur dirais-je, une oreille attentive
Au bruit de mes concerts :
Puissent-ils amollir vos superbes courages580
En faveur d’un héros digne des premiers âges
Du naissant univers !
Non, jamais sous les yeux de l’auguste Cybèle
La terre ne fit naître un plus parfait modèle
Entre les dieux mortels ;
Et jamais la vertu n’a, dans un siècle avare,
D’un plus riche parfum ni d’un encens plus rare
Vu fumer ses autels.
C’est lui, c’est le pouvoir de cet heureux génie,
Qui soutient l’équité contre la tyrannie
D’un astre injurieux.
L’aimable Vérité, fugitive, importune,
N’a trouvé qu’en lui seul sa gloire, sa fortune,
Sa patrie et ses dieux.
Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages,
Prenez tous les fuseaux qui pour les plus longs âges
Tournent entre vos mains.
C’est à vous que du Styx les dieux inexorables
Ont confié les jours, hélas ! trop peu durables
Des fragiles humains.
Si ces dieux, dont un jour tout doit être la proie,
Se montrent trop jaloux de la fatale soie
Que vous leur redevez581,
Ne délibérez plus ; tranchez mes destinées,
Et renouez leur fil à celui des années
Que vous lui réservez.
Ainsi daigne le Ciel, toujours pur et tranquille,
Verser sur tous les jours que votre main nous file
Un regard amoureux582 !
Et puissent les mortels, amis de l’innocence,
Mériter tous les soins que votre vigilance
Daigne prendre pour eux ! »
C’est ainsi qu’au-delà de la583 fatale barque
Mes chants adouciraient de l’orgueilleuse
Parque L’impitoyable loi :
Lachésis apprendrait à devenir sensible,
Et le double ciseau de sa sœur inflexible
Tomberait devant moi584.
Liv. III, ode I.

A Philomèle585. §

Pourquoi, plaintive Philomèle,
Songer encore à vos malheurs,
Quand, pour apaiser vos douleurs,
Tout cherche à vous marquer son zèle ?
L’univers, à votre retour,
Semble renaître pour vous plaire ;
Les Dryades à votre amour
Prêtent leur ombre solitaire.
Loin de vous l’Aquilon furieux
Souffle sa piquante froidure ;
La terre reprend sa verdure ;
Le ciel brille des plus beaux feux.
Pour entendre vos doux accents,
Les oiseaux cessent leur ramage,
Et le chasseur le plus sauvage
Respecte vos jours innocents.
Cependant votre âme, attendrie
Par un douloureux souvenir,
Des malheurs d’une sœur chérie
Semble toujours s’attendrir.
Hélas ! que mes tristes pensées
M’offrent des maux bien plus cuisants !
Vous pleurez des peines passées ;  
Je pleure des ennuis présents.
Et quand la nature attentive
Cherche à calmer vos déplaisirs,
Il faut même que je me prive
De la douceur de mes soupirs586.
Liv. II, ode X.

Crébillon.
(1674-1762). §

Né à Dijon en 1674, et mort en 1762, Crébillon n’a donné, dans le cours de cette longue carrière, que neuf tragédies : Idoménée (1703), Atrée et Thyeste (1707), Electre (1708), Rhadamiste et Zénobie (1711), Xerxès (1714), Semiramis (1717), Pyrrhus (1726), Catilina (1748), Le Triumvirat ou la monde Cicéron (1754). La plupart de ces tragédies sont remplies de défauts : à ces défauts toutefois, qui déparent la conception et le style, se mêlent des beautés du premier ordre. D’un caractère indépendant, peu soucieux de sa gloire, impatient de toute contrainte, Crébillon ne sut pas développer par le travail les rares qualités que la nature lui avait données. Il prit trop souvent pour de l’inspiration une fougue qu’il ne dirigeait pas ; il ne pénétra pas, comme ses illustres devanciers, dans les secrets profonds de son art. Nourri de la lecture des longs romans du dix-septième siècle, peu versé dans la littérature classique, on ne peut s’étonner qu’il ait à peu près échoué, quand il a emprunté ses sujets à l’antiquité. « Corneille, disait-il, a pris le ciel, Racine, la terre, il ne me restait plus que l’enfer : je m’y suis jeté à corps perdu. » Cet enfer, où il se flattait de régner, il le chercha dans les parties les plus sombres du théâtre grec, dans l’histoire d’Atrée et de Thyeste, dans l’Orestie d’Eschyle. Mais ce qu’il n’a pas dérobé aux Grecs, c est cette mesure de l’expression dans la peinture des plus violentes situations, c’est le soin avec lequel ils tempèrent la terreur par la pitié, et, au dénouement, ramènent la paix dans l’âme du spectateur. Ce qui chez Crébillon est encore tout à fait contraire au génie grec, ce sont les intrigues romanesques qu’il mêle aux situations les plus tragiques, et souvent un langage de fade galanterie qui forme un contraste choquant avec la rudesse des caractères. Crébillon, on l’a dit avec raison, ne fut donc ni un réformateur ni un novateur. Sa meilleure tragédie est celle qu’il a composée loin des souvenirs grecs.

« Dans Rhadamiste et Zénobie, dit M. Nisard, non seulement de très bons vers nous rendent la langue des maîtres, mais des actes entiers, des caractères vivants nous rappellent leurs créations. Rhadamiste ne serait pas un indigne frère du Cid, et Zénobie est la sœur de Pauline. Ce sont des membres de la famille héroïque dont Corneille est le père. Crébillon, d’ordinaire si incorrect, et qui semble recevoir ses mots de la rime, les a tirés cette fois de son cœur et de sa raison. Et, chose remarquable, du plus rocailleux de nos poètes, l’impression dernière qui nous reste des vers de Rhadamiste et Zénobie est une impression d’harmonie : tant il est vrai que cette qualité, au lieu d’être un don personnel, est l’effet nécessaire de toutes les autres qualités du langage réunies587. »

Rhadamiste, au nom des Romains, défend à Pharasmane d’entrer en Arménie. §

Rhadamiste, roi d’Arménie, dépossédé de ses États, a, dans sa fuite, et pour l’empêcher de tomber aux mains des ennemis, poignardé et jeté dans un fleuve Zénobie, sa femme, fille de Mithridate, qu’il avait déjà fait périr. Zénobie, miraculeusement échappée à la mort, est maintenant, sous le nom d’Isménie, à la cour de Pharasmane, roi d’Ibérie, et père de Rhadamiste. Pharasmane a résolu de l’épouser. Mais la fausse Isménie, voulant se soustraire à un hymen odieux, encourage l’amour que ressent pour elle le second fils de Pharasmane, Arsame, et elle l’anime à secouer l’autorité de son père. Au second acte, Rhadamiste, que l’on croyait mort, reparaît. Il vient à la cour de son père, qui ne l’a pas vu depuis sa première jeunesse ; mais il y vient avec le titre d’ambassadeur des Romains, qu’il doit aux services rendus par lui à Corbulon. Il est chargé, au nom de l’empereur Néron, de défendre à Pharasmane de faire entrer ses troupes dans l’Arménie, dont le roi d’Ibérie convoitait la possession588.

Rhadamiste, Pharasmane589.

RHADAMISTE.

Un peuple triomphant, maître de tant de rois,
Qui vers vous en ces lieux daigne emprunter ma voix,
De vos desseins secrets instruit comme vous-même,
Vous annonce aujourd’hui sa volonté suprême.
Ce n’est pas que Néron, de sa grandeur jaloux,
Ne sache ce qu’il doit à des rois tels que vous :
Rome n’ignore pas à quel point la victoire
Parmi les noms fameux élève votre gloire ;
Ce peuple enfin si fier, et tant de fois vainqueur,
N’en admire pas moins votre haute valeur :
Mais vous savez aussi jusqu’où va sa puissance :
Ainsi, gardez-vous bien d’exciter sa vengeance.
Alliée ou plutôt sujette des Romains,
De leur choix l’Arménie attend des souverains.
Vous le savez, seigneur ; et du pied du Caucase,
Vos soldats cependant s’avancent vers le Phase :
Le Cyrus, sur ses bords chargés de combattants,
Fait voir de toutes parts vos étendards flottants.
Rome, de tant d’apprêts qui s’indigne et se lasse,
N’a point accoutumé les rois à tant d’audace.
Quoique Rome, peut-être au mépris de ses droits,
N’ait point interrompu le cours de vos exploits,
Qu’elle ait abandonné Tigrane et la Médie,
Elle ne prétend point vous céder l’Arménie.
Je vous déclare donc que César ne veut pas
Que vers l’Araxe enfin vous adressiez vos pas.
PHARASMANE.
Quoique d’un vain discours je brave la menace,
Je l’avoûrai, je suis surpris de votre audace.
De quel front osez-vous, soldat de Corbulon,
M’apporter dans ma cour les ordres de Néron590 ?
Et depuis quand croit-il qu’au mépris de ma gloire,
A ne plus craindre Rome instruit par la victoire,
Oubliant désormais la suprême grandeur,
J’aurai plus de respect pour son ambassadeur :
Moi qui, formant au joug des peuples invincibles,
Ai tant de fois bravé ces Romains si terribles,
Qui fais trembler encor ces fameux souverains,
Ces Parthes aujourd’hui la terreur des Romains ?
Ce peuple triomphant n’a point vu mes images
A la suite d’un char en butte à ses outrages :
La honte que sur lui répandent mes exploits
D’un airain orgueilleux a bien vengé les rois591 ;
Mais quel soin vous conduit en ce pays barbare ?
Est-ce la guerre enfin que Néron me déclare ?
Qu’il ne s’y trompe pas : la pompe de ces lieux,
Vous le voyez assez, n’éblouit point les veux ;
Jusques aux courtisans qui me rendent hommage,
Mon palais, tout ici n’a qu’un faste sauvage ;
La nature, marâtre en ces affreux climats,
Ne produit, au lieu d’or, que du fer, des soldats592 ;
Son sein tout hérissé n’offre aux désirs de l’homme
Rien qui puisse tenter l’avarice de Rome.
Mais, pour trancher ici d’inutiles discours593,
Rome de mes projets veut traverser le cours :
Et pourquoi, s’il est vrai qu’elle en soit informée,
N’a-t-elle pas encore assemblé son armée ?
Que font vos légions ? Ces superbes vainqueurs
Ne combattent-ils plus que par ambassadeurs ?
C’est la flamme à la main qu’il faut dans l’ibêrie
Me distraire du soin d’entrer dans l’Arménie,
Non par de vains discours, indignes des Romains,
Quand je vais par le fer m’en ouvrir les chemins ;
Et peut-être bien plus, dédaignant Artaxate,
Défier Corbulon jusqu’aux bords de l’Euphrate594
Rhadamiste et Zénobie, acte II, scène II595

Reconnaissance de Rhadamiste et de Zénobie. §

Après leur entrevue, Pharasmane et l’ambassadeur se séparent, le cœur plein du désir de la vengeance. Aussitôt après, Arsame demande un entretien à Rhadamiste : il veut placer celle qu’il aime sous la protection de Rome ; il annonce qu’elle-même va paraître pour réclamer la promesse de cet appui.

Rhadamiste, Zénobie596.

ZÉNOBIE.

Seigneur, est-il permis à des infortunées,
Qu’au joug d’un fier tyran le sort tient enchaînées,
D’oser avoir recours, dans la honte des fers,
A ces mêmes Romains maîtres de l’univers ?
En effet, quel emploi pour ces maîtres du monde
Que le soin d’adoucir ma misère profonde !
Le Ciel, qui soumit tout à leurs augustes lois…

RHADAMISTE, à part.

Que vois-je ? ah, malheureux ! quels traits ! quel son voix ? Justes dieux ! quel objet offrez-vous à ma vue ?

ZÉNOBIE.

D’où vient, à mon aspect, que votre âme est émue, Seigneur ?

RHADAMISTE, à part.

Ah ! si ma main n’eût pas privé du jour…

ZÉNOBIE.

Qu’entends-je ? quels regrets ? et que vois-je à mon tour ?
Triste ressouvenir ! je frémis, je frissonne.
Où suis-je ? et quel objet ! La force m’abandonne.
Ah, seigneur ! dissipez mon trouble et ma terreur :
Tout mon sang s’est glacé jusqu’au fond de mon cœur597 !

RHADAMISTE, à part.

Ah ! je n’en doute plus au transport qui m’anime.
Ma main, n’as-tu commis que la moitié du crime ?
(A Zénobie).
Victime d’un cruel contre vous conjuré,
Triste objet d’un amour jaloux, désespéré,
Que ma rage a poussé jusqu’à la barbarie,
Après tant de fureurs, est-ce vous Zénobie ?

ZÉNOBIE.

Zénobie ! ah, grands dieux ! Cruel, mais cher époux,
Après tant de malheurs, Rhadamiste, est-ce vous ?

RHADAMISTE.

Se peut-il que vos yeux puissent le méconnaître ?
Oui, je suis ce cruel, cet inhumain, ce traître,
Cet époux meurtrier. Plût au Ciel qu’aujourd’hui
Vous eussiez oublié ses crimes avec lui !
O dieux, qui la rendez à ma douleur mortelle,
Que ne lui rendez-vous un époux digne d’elle !
Par quel bonheur le Ciel, touché de mes regrets,
Me permet-il encor de revoir tant d’attraits ?…

ZÉNOBIE.

Ah, cruel ! plût aux dieux que ta main ennemie
N’eût jamais attenté qu’aux jours de Zénobie !
Le cœur, à ton aspect, désarmé de courroux,
Je ferais mon bonheur de revoir mon époux ;
Et l’amour, s’honorant de ta fureur jalouse,
Dans tes bras avec joie eût remis ton épouse.
Ne crois pas cependant que, pour toi sans pitié,
Je puisse te revoir avec inimitié.

RHADAMISTE.

Quoi ! loin de m’accabler, grands dieux ! c’est Zénobie
Qui craint de me haïr et qui s’en justifie !
Ah ! punis-moi plutôt : ta funeste bonté,
Même en me pardonnant, tient de ma cruauté.
N’épargne point mon sang, cher objet que j’adore :
Prive-moi du bonheur de te revoir encore :
(Il se jette à ses genoux).
Faut-il, pour t’en presser, embrasser tes genoux ?
Songe au prix de quel sang je devins ton époux.
Jusques à mon amour, tout veut que je périsse :
Laisser le crime en paix, c’est s’en rendre complice598.
Frappe ; mais souviens-toi que, malgré ma fureur,
Tu ne sortis jamais un instant de mon cœur ;
Que, si le repentir tenait lieu d’innocence,
Je n’exciterais plus ni haine ni vengeance ;
Que, malgré le courroux qui te doit animer,
Ma plus grande fureur fut celle de t’aimer599.

ZÉNOBIE.

Lève-toi : c’en est trop. Puisque je te pardonne,
Que servent les regrets où ton cœur s’abandonne ?
Va, ce n’est pas à nous que les dieux ont remis
Le pouvoir de punir de si chers ennemis.
Nomme-moi les climats où tu souhaites vivre ;
Parle : dès ce moment je suis prête à te suivre,
Sûre que les remords qui saisissent ton cœur
Naissent de ta vertu plus que de ton malheur…
Id. acte III, scène V.

Mort de Rhadamiste. §

Zénobie a promis de venir rejoindre son époux. Mais quand Pharasmane apprend que ce Romain fuit, enlevant celle qu’il ne connaît que sous le nom d’Isménie il s’élance après eux, atteint Rhadamiste et le frappe d’un coup mortel. Revenu auprès d’Arsame, il s’étonne de ressentir une pitié et un trouble dont il va connaître la cause. Rhadamiste, porté par des soldats, va lui apprendre qu’il est son fils.

Pharasmane, Rhadamiste (porté par des soldats), Zénobie, Arsame, gardes.

PHARASMANE, à Rhadamiste.

Malheureux, quel dessein te ramène en ces lieux ?
Que cherches-tu ?

RHADAMISTE.

Je viens expirer à vos yeux600.

PHARASMANE.

Quel trouble me saisit !

RHADAMISTE.

Quoique ma mort approche,
Ne craignez pas, seigneur, un injuste reproche.
J’ai reçu par vos mains le prix de mes forfaits :
Puissent les justes dieux eu être satisfaits !
Je ne méritais pas de jouir de la vie.
(A Zénobie).
Sèche tes pleurs ; adieu, ma chère Zénobie !
Mithridate est vengé.

PHARASMANE.

Grands dieux ! qu’ai-je entendu ?
Mithridate ! Ah ! quel sang ai-je donc répandu ?
Malheureux que je suis ! puis-je le méconnaître ?
Au trouble que je sens, quel autre pourrait-ce être !
Mais, hélas ! si c’est lui, quel crime ai-je commis !
Nature, ah ! venge-toi, c’est le sang de mon fils.

RHADAMISTE.

La soif que votre cœur avait de le répandre
N’a-t-elle pas suffi, seigneur, pour vous l’apprendre ?
Je vous l’ai vu poursuivre avec tant de courroux,
Que j’ai cru qu’en effet j’étais connu de vous.

PHARASMANE.

Pourquoi me le cacher ? Ah, père déplorable !

RHADAMISTE.

Vous vous êtes toujours rendu si redoutable,
Que jamais vos enfants, proscrits et malheureux,
N’ont pu vous regarder comme un père pour eux.
Heureux, quand votre main vous immolait un traître,
De n’avoir point versé le sang qui m’a fait naître601,
Que la nature ait pu, trahissant ma fureur,
Dans ce moment affreux s’emparer de mon cœur !
Enfin, lorsque je perds une épouse si chère,
Heureux, quoiqu’en mourant, de retrouver mon père602 !
Votre cœur s’attendrit : je vois couler vos pleurs.
(A Arsame.)
Mon frère, approchez-vous ; embrassez-moi : je meurs603.

ZÉNOBIE.

S’il faut par des forfaits que ta justice éclate,
Ciel, pourquoi vengeais-tu la mort de Mithridate604 ?

PHARASMANE.

O mon fils ! ô Romains ! êtes-vous satisfaits !
(A Arsame).
Vous, que pour m’en venger j’implore désormais,
Courez vous emparer du trône d’Arménie ;
Avec mon amitié je vous rends Zénobie :
Je dois ce sacrifice à mon fils malheureux.
De ces lieux cependant éloignez-vous tous deux :
De mes transports jaloux mon sang doit se défendre ;
Fuyez, n’exposez plus un père à le répandre605.
Ibid. acte V, scène VI.

Voltaire.
(1694-1778). §

Doué de tous les genres d’esprit, d’une intelligence merveilleusement souple et rapide, « un composé d’air et de flamme, » a dit Villemain, sensible, irritable, aimant la gloire et ne dédaignant pas la fortune, trop impatient pour n’être pas inégal, Voltaire, dans l’ordre du talent poétique, suit immédiatement Corneille et Racine. Comme poète, il voulut essayer tous les genres, toucher à toutes les cordes de la lyre. Il eut même la pensée de donner à la France ce qui lui a toujours manqué, une épopée nationale. La Henriade ne saurait prétendre à ce titre, et, le génie du poète eût-il été à la hauteur de son ambition, l’âge de l’épopée était passé pour la France : âge unique et court, tout doré encore des reflets de la légende, et qui n’est plus cependant celui de la première enfance ; où est née, avec la réflexion qui préside à une oeuvre d’art, une langue capable de soutenir tout le poids de la pensée. Notre Iliade n’a pas dépassé ses premiers chants, et c’est au moyen âge qu’ils ont jailli de la double inspiration religieuse et guerrière. Au dix-huitième siècle, en France, comme à Rome sous les Césars, l’épopée ne pouvait être qu’une œuvre artificielle, assujettie aux procédés classiques, propre tout au plus à intéresser les lettrés, par l’habile fidélité de l’imitation. Au fond, comme on l’a dit justement, la Henriade n’est qu’une thèse contre le fanatisme, relevée par de brillantes descriptions et glacée par de froides allégories. Mais l’intérêt que présente la partie morale n’a pas suffi à porter le poème de Voltaire au rang de ces œuvres que les retours du goût ne sauraient plus atteindre.

Le théâtre de Voltaire, sans compter plusieurs comédies à peu prés oubliées, se compose de vingt-huit tragédies. On pourrait les partager en trois groupes, qui répondent assez exactement aux trois époques distinctes de la vie du poète. La première époque, celle de sa jeunesse, s’étend jusqu’à 1726, année de son départ pour l’Angleterre. Œdipe appartient à cette période, et, malgré le froid épisode des amours de Jocaste et de Philoctéte, plusieurs parties de la tragédie, le quatrième acte surtout, sont au nombre des plus remarquables créations de Voltaire. La seconde époque de sa vie, comprise entre son retour d’Angleterre et son installation à la cour de Frédéric II (1729-1750), est celle qui compte les œuvres les plus brillantes du théâtre de Voltaire : Zaïre (1732), Alzire (1736), Mérope (1743). A cette période se rattachent aussi les pièces dans lesquelles Voltaire imite Shakespeare, qu’il affaiblit, en lui imposant la dignité soutenue de notre scène, ou en mêlant des intrigues galantes à ses fortes conceptions (Brutus 1731, la Mort de César 1733, etc). Vers 1755, après son exil volontaire en Prusse, commence la troisième et dernière époque de la vie de Voltaire. Désormais le philosophe et le polémiste d