François-Léopold Marcou

1881

Morceaux choisis des classiques français des xvie, xviie, xviiie et xixe siècles, à l’usage des classes de troisième, seconde et rhétorique. Prosateurs

2016
Source : François-Léopold Marcou, Morceaux choisis des classiques français des XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, à l’usage des classes de troisième, seconde et rhétorique, par F.-L. Marcou, professeur au lycée Louis-le-Grand, professeur suppléant à la Faculté des Lettres de Paris. Prosateurs. Recueil conforme aux programmes du 2 août 1880, Paris, Garnier frères, 1881, XII-708 p.
Ont participé à cette édition électronique : Jouve (OCR), Éric Thiébaud (Stylage sémantique) et Stella Louis (édition TEI).

Avertissement §

Le nouveau plan d’études de l’enseignement secondaire, fixé par l’arrêté du 2 août 1880, et accompagné d’une note explicative des nouvelles méthodes qui doivent être désormais appliquées, en prescrivant un enseignement plus direct et plus développé de la langue française, a consacré de nouveau l’utilité et la nécessité des Recueils destinés à représenter, dans la suite continue de morceaux choisis chez les écrivains classiques, l’histoire de la langue et de la littérature, de leur marche et de leurs progrès. Le recueil que nous publions n’est pas le premier qui réponde à ce besoin depuis longtemps reconnu, et nous n’aurions rien à dire en l’ajoutant à ceux qui existent déjà, si plusieurs différences ne l’en distinguaient.

Les programmes récents prescrivent de faire précéder, pour les classes de troisième et de seconde particulièrement, d’extraits des écrivains du xvie siècle, ceux des écrivains des trois siècles suivants. Nous avons satisfait à cette innovation : c’est la première différence que nous ayons à signaler entre notre recueil et les autres ; pour la première fois le xvie siècle prend, dans un même volume, avant le xviie siècle, la part qui lui est due, et qui d’ailleurs lui avait été faite largement dans des recueils antérieurs, mais distincts.

Le mérite de cette innovation ne nous revient pas : les programmes nous la dictaient. Il en est deux autres dont on nous saura peut-être gré. Nous ne parlons pas des Notices biographiques et littéraires qui précèdent les extraits des écrivains ; placées avant ou après ces extraits, dans tous les recueils, elles les accompagnent. Nous voulons parler : 1° des tableaux littéraires qui ouvrent chaque siècle ; 2° des groupes que nous avons appelés secondaires et où nous avons réuni les écrivains qui méritent une place à la suite des écrivains les plus considérables.

Les tableaux littéraires ont pour objet, dans notre pensée, de permettre au jeune lecteur de rattacher les écrivains dont il étudie les plus beaux passages au mouvement des esprits et au progrès littéraire du siècle auquel ils appartiennent, de replacer dans un cadre général des portraits isolés : les notices sont ces portraits, le tableau est ce cadre. Il était utile de rassembler ces grands écrivains, guides de leur temps, selon leurs affinités, ou de les opposer selon la diversité de leur rôle. Il était utile de donner à l’élève une vue d’ensemble du pays pour l’inviter à suivre les écrivains qui vont solliciter et arrêter son attention, sur les routes diverses qu’ils ont parcourues ; il fallait qu’il sût où ils vont, où ils se rencontrent, où ils se séparent.

Réunis ainsi dans le tableau préliminaire du siècle qu’ils conduisent, chacun d’eux reste seul ensuite dans le chapitre spécial qui lui est consacré, chapitre qui commence par son portrait et qui est rempli par les extraits de ses ouvragés.

Quant aux écrivains de second ordre, qui ne se détachent pas avec le relief des premiers, nous ne devions pas les isoler en pleine lumière : nous avons rapproché, dans un appendice au siècle qui les a produits, sous le nom de groupe secondaire, leurs courtes biographies littéraires, suivies de citations empruntées aux principaux d’entre eux : quelque intérêt et quelque enseignement peuvent ressortir de leurs ressemblances ou de leurs contrastes. Groupés sur ce deuxième plan, selon les lois de la perspective littéraire, les écrivains secondaires pourront encore faire bonne figure, et complèteront le tableau du siècle.

Hâtons-nous d’ajouter que c’est aux xviie et xviiie siècles que nous appliquons cette méthode. La littérature du xvie siècle n’a pas encore assez complètement dégagé les lois du beau pour qu’il y eût lieu d’offrir à l’étude des jeunes lecteurs d’autres écrivains que les premiers d’entre eux ; il eût été inutile et indiscret d’établir des catégories parmi les écrivains du xixe siècle, et les principaux étaient assez riches pour fournir à notre moisson.

Nous ne prétendons point que nos quatre tableaux littéraires, les portraits des grands écrivains que nous présentons successivement au premier plan et les groupes de fond sur lesquels ils ressortent, constituent par leur réunion et leur ensemble une histoire de la littérature française ; nous croyons seulement pouvoir dire que notre recueil donnera aux élèves, d’abord un résumé, puis les principaux documents de cette histoire, ceux-ci encadrés dans celui-là ; qu’il suppléera, dans la mesure modeste que limite un seul volume, à des histoires, œuvres de science littéraire et de critique, dont la lecture serait pour eux prématurée, et à une bibliothèque d’œuvres complètes qui ne peut être mise à leur disposition.

Pour le choix des morceaux, que dirions-nous qu’on ne sache d’avance ? Comme les recueils précédents, notre recueil ne contient, bien entendu, que des passages qui joignent à la valeur des idées, et à une irréprochable morale, les qualités littéraires propres à la nature de l’ouvrage dont ils sont tirés. Il nous sera seulement permis de mentionner que nous avons donné, dans le xixe siècle, une part plus large qu’on ne l’a fait jusqu’ici à des modèles d’un genre de critique qui a été cultivé de nos jours avec talent et succès, la critique des beaux-arts. Ces passages et les notes qui, à l’occasion, les accompagnent peuvent contribuer à satisfaire ou à développer chez l’élève la curiosité et le goût des œuvres d’art, dont la connaissance, s’alliant heureusement à celle des œuvres littéraires, entre de plus en plus dans l’éducation, à provoquer ses visites dans nos musées, à fixer son attention sur nos monuments.

Le nombre et l’étendue des passages que nous empruntons aux œuvres d’un écrivain se mesurent nécessairement à l’importance et à la valeur de ces œuvres. Cette règle qui s’imposait à nous a dû cependant souffrir quelques exceptions. Nous avons restreint ou supprimé les emprunts faits ou à faire dans les ouvrages prescrits tout entiers pour les classes auxquelles notre recueil est destiné. Pourquoi, par exemple, y faire entrer des pages du Discours sur l’Histoire universelle et de la Grandeur des Romains, quand les élèves de troisième les ont entre leurs mains ? Toutefois nous avons pensé que les élèves qui, en quatrième, avaient connu les lettres choisies de Mme de Sévigné, par le recueil destiné spécialement à cette classe, auraient intérêt et profit à en trouver encore dans le recueil de leurs classes d’humanités, qui est le nôtre, quelques-unes que leur intelligence plus développée et leur goût plus formé pourraient mieux apprécier. Il est certain, d’autre part, qu’il fallait leur donner, par quelques exemples, un avant-goût de la correspondance de Voltaire sans les laisser attendre le choix étendu que leur réserve spécialement la classe de rhétorique.

Quel ordre adopter pour le classement de nos extraits ? Cette question n’était point indifférente. Le classement chronologique, déterminé par la date de la mort des écrivains, aurait amené des contrastes brusques et choquants : ne convenait-il pas de ne point séparer Mme de Maintenon de Mme de Sévigné, Nicole de Pascal ? Le classement par genres aurait eu par contre l’inconvénient de bouleverser outre mesure l’ordre des temps, de rompre l’unité et la marche d’un siècle : saint François de Sales, mort en 1622, n’eût pas été loin de Calvin et de Montaigne, et eût pris sa place avant Henri IV. Nous avons évité ces disparates en conciliant et en combinant de notre mieux cette double méthode de classement.

Si les tableaux généraux sont utiles et les notices particulières indispensables pour éclairer l’élève sur les temps et sur les hommes, les notes et commentaires sont nécessaires aussi pour le guider dans sa lecture et lui fournir sur le champ et sur place des notions diverses qui lui épargnent des recherches souvent difficiles ou impossibles. Mais nous les avons réduits autant que possible. Nous avons été sobre d’appréciations purement littéraires. Nous avons pensé que les tableaux que nous offrons tout d’abord au lecteur, que les remarques que peuvent provoquer chez lui le choix, le rapprochement, les contrastes des morceaux, et surtout l’enseignement du professeur, qui est son guide le plus direct et le plus sûr, suppléeraient avec profit aux commentaires de goût qu’il eût été facile de multiplier : nous avons trouvé à cette réduction des commentaires de cette nature l’avantage de laisser le jugement et le goût de l’élève s’exercer et se former, sous la direction vigilante de ses maîtres, par sa réflexion personnelle. Nous apprécions la haute valeur de ces sortes de commentaires dans d’autres recueils ; nous disons seulement pourquoi nous avons ait autrement que nos devanciers. Nos notes sont donc surtout, soit des éclaircissements historiques, biographiques, littéraires, soit des indications de rapprochements et de comparaisons, quand l’élève peut en trouver par lui-même les textes, ou les citations mêmes, quand il ne peut y avoir recours, soit quelques vues générales brièvement résumées.

Un dernier mot sur l’orthographe de nos extraits. Nous avons respecté scrupuleusement celle des écrivains du xvie siècle : elle est, comme les particularités de langue et de grammaire dont nous avons recueilli et groupé les principales dans un appendice spécial au tableau des prosateurs du xvie siècle, une des parties les plus nouvelles de l’enseignement que les élèves retireront de la lecture de ces écrivains. Au xviie siècle, l’orthographe est singulièrement flottante ; ses divergences sont nombreuses ; les préférences individuelles semblent être la loi qui la dicte à l’écrivain. Dans cette confusion, les éditeurs les plus autorisés, par exemple ceux de la Collection des grands écrivains de la France, celui de la grande édition de Molière, M. Moland, ont pris le parti d’adopter l’orthographe de nos jours, respectant seulement deux usages bien établis, et suivis, le premier, même après Voltaire qui l’a combattu, le second par Voltaire et par plus d’un écrivain encore du commencement de notre siècle : l’emploi de l’o à la place de l’a dans l’imparfait et dans plusieurs mots, paroître, connoître, foible, etc. ; et la suppression du t au pluriel des participes présents et des substantifs ou adjectifs terminés en ant, ent, ment, etc. Dans le xixe siècle, nous retirons définitivement l’o de l’imparfait, et nous soumettons à la règle de l’a. Chateaubriand lui-même qui s’y est refusé ; nous rendons aux pluriels dont nous venons de parler le t que supprimait encore Lamennais.

Tel que nous l’avons composé, notre recueil peut, ce semble, offrir au maître, dans la classe, la matière des leçons qu’il donne à apprendre et à réciter, et des lectures qu’il peut désirer faire en les accompagnant de commentaires qui les éclaircissent ; à l’élève, en dehors de la classe, la matière de lectures personnelles, que l’on ne saurait trop provoquer. S’il réunit, en effet, ce triple avantage, nous serons assez récompensé du temps et des soins que nous a coûtés une tâche plus longue et plus difficile qu’on ne serait peut-être tenté de le croire d’un simple travail de compilation, d’agencement et d’exposition.

XVIe siècle. §

Les prosateurs du XVIe siècle §

C’est à l’école de l’antiquité que le xviie siècle fixa la langue française, que consacrèrent ses chefs-d’œuvre ; c’est le xvie siècle qui ouvrit à la langue française l’école de l’antiquité. Le xvie siècle a eu le mérite et l’honneur de concilier un enthousiasme ardent pour les langues grecque et latine avec une passion patriotique pour la langue nationale. Il fit renaître les premières et « illustra » la seconde. Ce double fait est consacré par le nom de « Renaissance » que l’histoire a donné au xvie siècle, et qui constate, avec la résurrection des arts, celle des lettres antiques, et par le mot « Illustration » qui brille dans le titre de son plus éclatant manifeste, dû à la plume de Joachim Du Bellay. — Mais le manifeste de Du Bellay est de 1549 ; et le siècle ne l’avait pas attendu pour se mettre à l’etude des langues anciennes et pour émanciper la langue française. La sœur de François Ier avait appris le grec ; François Ier avait ordonné que les lois royales fussent rédigées en français (1538), et Calvin lui avait dédié le premier ouvrage de doctrine religieuse écrit en français (1534). — Ne nous laissons donc pas tromper par la date de 1549 ; elle ne partage pas l’histoire littéraire du xvie siècle en deux périodes ; elle ne partage que l’histoire de sa poésie ; le manifeste de Du Bellay appelle la poésie à une révolution déjà faite dans la prose ; et le malheur des poètes de la seconde partie du siècle est d’avoir compromis l’œuvre commencée dans la première et continuée dans la seconde par les prosateurs.

Quelques lignes suffiront à résumer l’histoire de la poésie du xvie siècle, qui n’entre que comme épisode dans notre cadre.

Pendant un demi-siècle, l’école de Marot représente l’esprit gaulois ; pendant l’autre demi-siècle, l’école de Ronsard représente l’esprit nouveau. Mais déjà Marot, héritier du moyen âge, est, par ses élégies et ses églogues à la manière antique, un précurseur de la renaissance poétique, et par sa traduction en vers des psaumes un adepte de la Réforme, contemporaine et auxiliaire de la Renaissance.

À l’école dite de Marot (1495-1544) se rattachent, avec beaucoup d’autres, Octavien de Saint-Gelais qui le précède (1466-1502), et Mellin de Saint-Gelais qui lui survit (1492-1558). — L’école de Ronsard (1524-1585), sur l’invitation de Du Bellay lui-même, puise au trésor de la littérature italienne comme des lettres antiques, et ajoute sur son drapeau le nom de Pétrarque à celui d’Homère. Elle comprend d’abord les six poètes qui, avec lui, forment la Pléiade : Daurat, son maître, Joachim du Bellay, Antoine de Baïf, Jodelle, Ponthus de Thiard, Remy Belleau, ses condisciples du collège de Coqueret ou ses amis ; puis, parmi ses principaux disciples, Amadis Jamyn, Du Bartas, Jacques Tahureau, Jean et Jacques de la Taille, Vauqueun de la Fresnaye, qui moururent, comme lui, avant la fin du siècle, Desportes et Bertaut, que sa chute, dit Boileau, rendit « plus retenus », et qui dépassèrent le siècle, dAubigné qui mourut en 1630. Ils abordèrent hardiment tous les genres de la poésie antique, hors l’épopée laissée au chef de l’école, qui y échoua misérablement.

C’est surtout dans la prose que s’est donné carrière le génie du xvie siècle.

Si le xvie siècle contient en germe le xviie, il se rattache lui-même par plus d’un lien au xve. — Le dernier siècle du moyen âge, qui, sur les ruines de la féodalité, éleva partout en Europe le pouvoir royal, qui vit tomber sur les bords du Bosphore le dernier empire survivant au monde antique, qui découvrit l’Amérique, inventa l’imprimerie et introduisit les Français dans l’Italie, la première héritière des arts et des lettres de l’antiquité, — légua au premier siècle des temps modernes des maîtres, les savants Grecs chassés de Constantinople par la conquête musulmane ; une bibliothèque naissante, les livres qui, de toutes parts, sortent de la poussière des couvents ; des imprimeries infatigables à les multiplier et à les repandre ; et l’exemple de l’Italie de Pétrarque, de Dante, de Boccace, d’Aricste, de Machiavel.

Aidé de ces maîtres, fort de ces exemples, muni de ces instruments d’étude, le xvie siècle travailla avec ardeur ; il imprima, lut, commenta l’antiquité ; il fit partout la lumière par la plume de ses écrivains et par la parole de ses professeurs. François Ier lui donnait le collège de France (1531) en même temps qu’il mettait fin, par un arrêt du Parlement, aux mystères du moyen âge (1548), et qu’il rebâtissait Fontainebleau et le décorait par la main des artistes italiens. Les esprits de toutes parts s’émancipent ; la fièvre de recherche, d’examen, de controverse, s’allume ; les entraves de la scolastique sont brisées ; avec Ramus, Platon et Cicéron détrônent Aristote ; la théologie et la discipline de l’Eglise sont discutées, la Réforme se greffe sur la Renaissance. L’esprit de liberté, éveillé par l’étude des lettres anciennes, à laquelle, dit M. Nisard, s’attachait le soupçon d’hérésie (on confisquait au couvent les livres grecs de Rabelais), « se place dans la religion pour rentrer un jour, avec des forces doublées, dans les institutions politiques » (Michelet, Précis de l’Histoire moderne). — Voilà ce qu’ont fait les prosateurs du xvie siècle.

Dans la revue qui suit la première place appartient aux savants qui lui ont révélé l’antiquité, son institutrice, et dont plusieurs ont été des écrivains.

Les éminents érudits du xvie siècle, précurseurs et modèles de ceux des xviie et xviiie siècles, véritables bénédictins laïques, — ou fouillent en tous sens et éclaircissent les antiquités grecque et latine, comme Budé, qui conseilla à François Ier la fondation du collège de France, Budé « le prodige de France », dit Érasme ; Dolet, le « Cicéronien » ; Joseph Scaliger, né à Agen, du Jules César de Padoue ; le consciencieux Lambin dont le nom a donné un verbe à notre langue ; Robert Estienne, le latiniste, savant imprimeur, dont toute la maison parlait latin ; son fils Henri Estienne, l’helléniste, qui se fit une belle place entre les meilleurs écrivains français ; Casaubon, gendre de Henri Estienne ; — ou scrutent les antiquités nationales, comme l’historiographe Claude Fauchet (1536-1601), dans ses Antiquités gauloises et françoises et son Origine de la langue et de la poésie françoises et le jurisconsulte Pasquier (15291612), poète latin et français à ses heures, et auteur des Recherches de la France.

Parmi les savants, la littérature proprement dite réclame ceux qui ont, comme le demande J. Du Bellay aux poètes, « illustré » en prose la langue nationale, en la trempant aux sources antiques, comme Jacques Amyot (1513-1593), l’immortel traducteur de Plutarque ; en la défendant à l’occasion contre les fanatiques indiscrets de la Rome antique ou de l’Italie moderne, comme Henri Estienne (1531-1598), que nous retrouvons ici avec son Traité de la conformité du françois avec le grec, sa Précellence de la langue françoise, ses Nouveaux dialogues du langage françois italianisé.

La littérature, aussi bien que la science sous ses formes diverses, s’honore des écrits de trois novateurs, hommes de bien, utiles et grands citoyens : — Ambroise Paré (1517-1590), chirurgien de Charles IX et père de la chirurgie moderne, dont le génie eut pour école l’Hôtel-Dieu et les champs de bataille, auteur de la Méthode de traicter les playes faictes par harquebutes (1545), de la Chirurgie et de Apologie et voyages ; — Bernard Palissy (1510-1589), le « peintre-vitrier », l’inventeur des « rustiques figulines », un des créateurs de la minéralogie et de la géologie par ses recherches, et ses Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, métaux, etc. ; — Olivier de Serres (1539-1619), un des promoteurs de la culture des mûriers, dont Henri IV aimait à lire et dont Sully, grand ami de labourage et pâturage, ces deux « mamelles de la France », devait goûter le Théâtre de l’Agriculture et Mesnage des champs, ouvrage pratique, bien ordonné, écrit avec agrément et intérêt, tout pénétré de l’amour de la terre nourricière.

Dans l’étude de l’antiquité, la science du droit ne pouvait manquer de jouer un rôle considérable. Le Milanais Alciat (1492-1550) commença à Bourges, où l’appela François Ier, et continua en Italie l’école nouvelle du droit romain, qu’illustra le Toulousain Cujas (1522-1590) dans les chaires de Bourges et de Paris, et dont sortirent les Pasquier et les Pithou : elle éclairait le droit romain par l’histoire et la littérature antique. La science du droit français suivit une route parallèle avec Dumoulin (1500-1566), comme nous avons vu l’étude des antiquités françaises suivre celle des antiquités grecque et latine.

Des jurisconsultes aux publicistes, la transition est celle de la théorie juridique à la théorie politique. Bodin, d’Angers (1530-1596), d’abord professeur de droit à Toulouse, depuis député du tiers-état à Blois, en 1588, conçoit et expose dans sa République (1578) la théorie constitutionnelle qui sera celle de Montesquieu. La Boétie, le jeune ami de Montaigne, est dans son Contr’un (1548) le précurseur de J.-J. Rousseau.

Les théoriciens politiques sèment pour l’avenir : les hommes d’État gouvernent le présent par l’action, la parole et les écrits. Ils sont tous effacés par l’apôtre de la tolérance civile, Michel de l’Hôpital (1505-1573), qui fait entendre à la France son éloquence honnête et élevée, pendant qu’à la suite de François Hotmann et d’Hubert Languet, les pamphlétaires descendent dans l’arène des partis. — Un seul des pamphlets politiques du temps est resté comme une œuvre originale et durable : c’est celui qui porta le dernier coup à la Ligue, c’est la Satire Ménippée (1593). Il mettrait fin à ces écrits de fièvre et de guerre civile, si, la Ligue tuée, Agrippa d’Aubigné n’avait tenu à flétrir par la Confession de Sancy les abjurations ou les soumissions intéressées de quelques Ligueurs de marque.

Comme la politique théorique a ses publicistes, et la politique active ses orateurs et ses pamphlétaires, la religion a ses docteurs et ses polémistes. — Le chef-d’œuvre en appartient à la religion réformée. C’est l’Institution de la Religion chrestienne, de Calvin (1534). Théodore de Bèze (1519-1605), l’orateur calviniste du colloque de Poissy, a écrit pour sa foi, en prose et en vers, en latin et en français, des ouvrages, parmi lesquels se distingue son Histoire ecclésiastique de l’Eglise réformée au royaume de France. — Aux nombreux traités dogmatiques de Duplessis-Mornay (1548-1623), le « pape des huguenots », répond le cardinal Du Perron (1559-1618). Puis, au commencement du xviie siècle, toute la polémique qui s’était donné carrière dans les sermons et les prêches, et dans les nombreux et violents pamphlets calvinistes et ligueurs de l’âge précédent, s’adoucit et se fond dans les effusions onctueuses et mystiques du tendre et touchant saint François de Sales (Introduction à la vie dévote, 1608).

La philosophie morale reste en dehors du conflit des partis religieux et politiques, assez occupés ailleurs. Aussi le scepticisme des Essais de Montaigne (1533-1592) ne souleva-t-il pas d’orage, Le scepticisme absolu du Traité de la Sagesse, de Charron (1541-1603), qui contrastait avec l’orthodoxie religieuse de ses écrits antérieurs, ne passa pas sans protestation. Le stoïcisme chrétien du traité De la constance et de la consolation des calamités publiques, d’un grand magistrat qui fut l’orateur des Politiques aux États de la Ligue (1593), Guillaume Du Vair (1556-1621), est comme l’asile où l’esprit se repose de toutes les luttes passionnées de la politique et de la religion.

L’ardent et rude xvie siècle, au milieu de ses batailles de la parole, de la plume et du pistolet, au milieu des incendies, des pendaisons et des massacres, de ses effroyables guerres civiles et religieuses, avait conservé du vieux sang gaulois la folie du rire et la passion des contes. Les siècles de la guerre des Albigeois, de la guerre de cent ans, avaient écrit les fabliaux ; le plus âpre de ses rois avait au xve siècle écrit ses Nouvelles nouvelles. Au xvie, Marguerite d’Angoulême (1497-1549) donne l’Heptaméron (1558) ; Bonaventure des Périers (mort vers 1544), son valet de chambre, les nouvelles Récréations et joyeux Devis (1558) ; Herberay des Essarts et ses continuateurs (1540-1613), les prouesses des Amadis ; François Rabelais, toutes les joyeusetés pantagruéliques de son indéfinissable roman : et ce rieur est un des trois grands écrivains de ce long âge, entre le sombre Calvin et le sceptique Montaigne.

Notre tableau, forcément écourté en ses détails, mais complet en son ensemble, sera terminé, si nous ajoutons que l’histoire du xvie siècle, que nous avons déjà trouvée dans les productions de ses écrivains, est aussi dans les récits de ses historiens, qui sont eux-mêmes une partie considérable de son œuvre littéraire.

Le temps n’est plus où la main du gentilhomme, qui savait frapper de si rudes coups, savait à peine signer son nom, où la devise semblait être « faire sans dire ». C’est une joie nouvelle pour beaucoup de vaillants soldats de dire ce qu’ils ont fait et vu faire. Le dernier des chevaliers n’entendait rien aux écritures, mais son « loyal » serviteur y supplée1. Les maréchaux de France dictent comme Vieilleville (1509-1571), ou écrivent comme Fleurange (Robert de la Mark, dit l’Adventureux, 1491-1537), Michel de Castelnau, et, à leur tête, ce Monluc qui reprit le titre illustré par César. On trouve sur cette liste héroïque deux Tavannes, François de Guise, un Condé, un Turenne, un Fénelon, un Rabutin, deux Du Bellay, Guillaume, seigneur de Langey, et Martin Du Bellay, tous deux capitaines et diplomates, frères du cardinal et cousins du poète ; et beaucoup d’autres que de pareils noms ne sauvent pas de l’oubli, mais que conserve à l’histoire la collection de Petitot ; et ces deux nobles figures de La Noue, Bras-de-fer (1531-1591), le « Bayard Huguenot », le compagnon de Henri IV, qui a raconté huit ans de combats, et de Coligny (1517-1572), qui a raconté le siège de Saint-Quentin (1557).

À leur suite, Brantôme (1540-1514) raconte dans un des plus fins langages du siècle bien des anecdotes, et, dans plusieurs livres et sous plusieurs titres, peint les mœurs et écrit les Vies des grands capitaines françois et étrangers.

À côté d’eux, les annalistes enregistrent faits et dates, et, à l’occasion, donnent la physionomie du temps, comme Palma Cayet, Régnier de la Planche, L’Étoile, qui ont vu les guerres de religion et Henri IV.

Au-dessus d’eux les hommes d’État et les diplomates, qui mettent la main aux affaires, en racontent la conduite et en gardent les documents, comme le chancelier Hurault de Cheverny (1528-1599) dans ses Mémoires ; Du Plessis-Mornay (1549-1623) dans sa correspondance politique ; le président Jeannin (1540-1622) dans ses Négociations ; le cardinal dOssat (1537-1604) dans ses Lettres dont Fénelon regrette le vieux langage a l’égal de celui d’Amyot ; Sully (1560-1641) dans ses Économies royales dont j’abrège le titre ; — et les princes, comme Henri IV (1553-1610), dont la volumineuse correspondance révèle avec éclat l’écrivain dans le Gascon et dans le roi, et Marguerite de Valois (1553-1615), sa femme, dont les Mémoires sont l’œuvre charmante d’une « après-dînée ».

Enfin l’histoire proprement dite compte le calviniste La Popelinière (1540-1608) qui écrit mal, le catholique Jacques-Auguste De Thou (1553-1617), qui écrit en latin, mais qui tous deux ont fait apprécier de Bossuet leur impartiale exactitude dans l’histoire de leur temps, et Théodore Agrippa dAubigné (1550-1630), qui, dans son Histoire universelle, sait raconter et peindre.

Tel fut le xvie siècle. Sa destinée a été aussi complexe que son œuvre. De sa fermentation bruyante et féconde il est sorti un ensemble d’idées politiques, sociales et religieuses qui ont attendu plus d’un siècle pour germer et se développer, et une langue qui a attendu deux siècles pour qu’on lui rendit pleine justice. Le xviie siècle, appelé à recueillir son héritage, ne l’a accepté que sous toute réserve. Il n’a reçu de ses mains avec reconnaissance et confiance que son œuvre d’érudition qu’il a vaillamment continuée ; mais il a feuilleté avec froideur son œuvre littéraire, et en prenant dans sa succession, sous le regard défiant de Malherbe, la langue française enrichie, par ses soins, des trésors nationaux et des trésors antiques, il n’en a gardé que ce qui pouvait aider à sa noble éloquence et satisfaire son goût sévère ; il y a laissé ce je ne sais quoi de « court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné » que quelques-uns seulement regrettaient avec Fénelon. Quant au mouvement religieux et politique du xvie siècle, arrêté complètement par la puissante unité du siècle de Richelieu et de Louis XIV, il n’a repris son cours qu’au siècle de Voltaire et de Rousseau, pour aboutir à la révolution française.

Appendice.
Éclaircissements sur quelques particularites de la langue du XVIe siècle §

L’orthographe des mots et le genre des substantifs se signaleront d’eux-mêmes. Des notes, au besoin, préviendront les confusions possibles. Elles donneront aussi le sens et l’étymologie des mots particuliers au siècle. Nous signalerons seulement, sur ce premier point, pour éviter les redites dans les notes : — qu’on écrit indifféremment compter (computare) ou conter (contare en italien), tenir compte ou conte ; — que, bien avant la règle de Vaugelas, Amyot dit grande peine et grand’ peine, au lieu de grand peine, dont l’histoire de l’orthographe a établi la logique ; — que baye = tromperie ; estat = très souvent : profession, condition, classe de la société ; heur (racine augurium) = bonheur ; part = endroit, lieu ; — que rien se prend dans le sens de quelque chose, emploi qui s’est conservé : Est-il rien de plus beau que… ?

Nous nous bornerons aux éclaircissements généraux nécessaires pour faciliter la lecture des textes.

I. article ; démonstratifs §

Li (ille) = il.

Les pronoms démonstratifs icest, icel, cest, cel, cet, ce, cestug, cet-tuy, iceluy, yceluy, celuy, celluy = celui ; ceste, cette, celle = celle ; iceulx, ceulx, icelles = ceux, celles.

Les adjectifs démonstratifs cil, celuy, cest, cestuy = ce, cet ; celle, ceste = cette.

II. relatifs §

Esquels = dans lesquels (ès = en les).

Où tient la place d’un relatif (précédé des prépositions dans, à, vers, sur, chez, auprès de, etc. — Cette substitution est encore fréquente chez Corneille, et je rencontre chez Racine :

Que même cette pompe où je suis condamnée…
  • (Esther, I, 4).

Que (conjonction) joue le même rôle dans : le temps que, l’heure que, etc.

Le relatif a pour antécédent on. (Qui ne vous sert bien, on vous trahit = l’homme qui ne vous sert point vous trahit.)

Le relatif peut relier à la proposition principale une incidente déjà subordonnée (latinisme). Cf. Corneille (Pompée v. 911) :

… Ces craintes trop subtiles
Qui m’ôtent tout le fruit de nos guerres civiles
Où l’honneur seul m’engage, et que pour terminer
Je ne veux que celui de vaincre et pardonner.
III. verbes §

Il suffira de signaler :

1° La terminaison orthographique de l’indicatif présent : je dy (je dis), je doy (je dois), je sen (je sens), je pren (je prends) ; — du prétérit : je veys (je vis) ; — de l’imparfait de l’indicatif qui est souvent en oie, oy, oys ; — du futur : oy ; — de l’indicatif présent du verbe être : je suy, ou sui, ou suys ;

2° Certains verbes qui, ou aujourd’hui neutres, sont actifs : jouir une chose, lutter un homme ; — ou, aujourd’hui actifs, sont neutres : favoriser à quelqu’un ; — ou, aujourd’hui pronominaux, ne le sont pas : écrier ;

3° L’accord du participe présent ;

4° La pluralité du verbe après un sujet collectif : une foule vinrent ;

5° La substitution du verbe faire à un verbe dont il évite la répétition. Cf. Bossuet : Il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu’on eût fait (caché) les crimes (Or. fun. de la Reine d’Angleterre) ;

6° L’emploi logique de fût que (où nous mettons soit que) quand le verbe principal est au passé ;

7° L’emploi, imité du latin, de l’imparfait du subjonctif dans le sens du conditionnel passé ou de : Plût à Dieu que (voy. Rabelais, les Moutons de Panurge, fin.).

IV. adverbes et locutions adverbiales §

à coup = tout à coup.

à l’heure = alors.

à tant = aussitôt.

d’avantage = de plus, en outre.

de mode = de façon, de manière,

de sorte, du tout = tout à fait.

guères = beaucoup.

= déjà.

meshuy = désormais.

mesmement = surtout.

moult (multum) = beaucoup.

oncques (unquam) = jamais.

ores = maintenant.

piéça (il y a une pièce, une partie du temps) = il y a longtemps.

prou, trop = beaucoup. Se trouve dans Corneille.

quelque fois = une fois.

tandis (non suivi de que) = pendant ce temps.

tantôt = promptement.

voire mais (vere magis) = vraiment même, vraiment oui.

Des adjectifs sont pris adverbialement, par exemple :

doux, pour doucement.

gaillard, pour gaillardement.

petit, pour un peu.

premier, pour premièrement.

V. préposition §

après à = occupé à.

dernier = derrière.

emmy = au milieu de.

ensemble = avec.

ès = dans.

joignant = auprès de.

pour = à cause de.

sus = sur.

VI. conjonctions §

a fin que = afin que.

a ce que = afin que.

adonc = alors.

ains = mais.

ainsi que = pendant que, au moment où.

cependant que = alors que.

combien que, ousque (alors que) = quoique.

comme remplace que après autant, tel.

comme ainsi soit que = quoique.

comme = comment (fréquent dans Corneille, Molière, etc.).

comment que = de quelque manière que.

de quoi = parce que, de ce que.

dont = à cause ou par suite de quoi.

en manière que = de quelque manière que.

jasoit que (déjà soit que) = bien que.

par quoi = donc.

pourquoi = c’est pourquoi, aussi.

pour ce que = parce que.

quand bien (quand bien même) se trouve suivi du mode indicatif (futur).

que = sinon.

premier que = avant que.

quand et = en même temps.

si = 1° ainsi, 2° toutefois (les choses étant ainsi).

si est-ce que = et pourtant il est vrai que.

soudain, subit que = aussitôt que.

tant comme = autant que.

VII. négation §

Mie, non mie = ne pas.

La logique, qui appelle la négation aujourd’hui dans : J’ai plus de livres que vous n’en avez (c.-à-d. vous n’en avez pas autant que moi), l’appelait aussi dans d’autres tournures qui ont un sens négatif : « Quelle rage ne (ni) quelle fureur vous incite à… » (Amyot, S’il est loisible de manger chair), c.-à-d. il n’y a pas de rage ni de fureur qui vous autorise à.

VIII. ellipse §

— De l’article devant les noms propres de pays (France, Allemagne) ; — devant certains noms communs (homme, femme, chose, mort, fortune, etc.) ; — devant le superlatif (les choses plus belles, pour les plus belles choses) ;

— De la préposition à (si Dieu plaît) ; — de la préposition de (qu’est-il plus blâmable que… ?).

— Du pronom personnel (depuis que suis au monde ; je m’assure vous voudriez ; et leur dit, etc.).

— De ce antécédent du relatif (on sait que c’est que mentir ; tour fréquent encore chez Corneille ; — qu’est le principal (l’Hospital) = ce qui est…

— De il impersonnel (y a longtemps que…).

— De la négation avec nul,

— De ne avec point, de point avec ne.

— Du pronom dans l’interjection (viendra Pierre ? pour : Pierre viendra-t-il ?).

— Du verbe dire devant que suivi d’une proposition, quand l’idée de dire est comprise implicitement dans ce qui précède (ellipse très fréquente en latin devant la proposition infinitive). — Voyez dans Brantôme (Chancelier de l’Hospital, infra) un double et curieux exemple.

De de sorte devant que (ellipse latine de ita devant ut). — Voyez Brantôme, ibid.

IX. inversions §

Peuvent se placer :

L’adjectif possessif après le substantif (un livre mien) ;

L’adverbe avant le verbe (plus est blâmable celui qui…) ;

Le complément du substantif avant le substantif (du monde la dixième partie) ;

Le complément direct ou indirect du verbe avant le verbe (Dieu les hommes a sauvé ; courir je veux ; prenez votre livre et me laissez le mien ; pour ce faire) ;

Le verbe avant son sujet (dirent alors les soldats que…) ;

Le verbe avant la proposition relative qui détermine son sujet (celui ment qui dit…) ;

Le pronom régime d’un second verbe avant le verbe qui précède immédiatement celui-ci (je le veux croire, il se peut faire) ; usage constant encore au xviie siècle.

Rabelais (1495 (?)-1553) §

Notice §

François Rabelais, que la critique la plus récente a rajeuni d’une douzaine d’années (on l’avait cru né en 1483), né près de Chinon au cabaret paternel de la Lamproie, successivement cordelier prêcheur, prêtre ordonné, bénédictin cloîtré et chanoine, et amassant partout d’inépuisables trésors d’érudition, d’observation, de moquerie et de gaieté, finit par quitter le couvent « sans licence de ses supérieurs » (1524 ?). — Il ne reprendra plus qu’en 1539, à Saint-Maur-les-Fossés, la robe de moine, et en 1551, pour un an, à Meudon, la soutane de curé.

Dans son odyssée de plus de 25 ans, il paraît à plusieurs reprises : à Montpellier comme étudiant, plus tard (1538) docteur et professeur d’anatomie ; à Lyon comme médecin pratiquant (médecin même du grand hôpital, 1536) avant et après le doctorat ; à Rome, dans la suite de son ancien compagnon d’études et de couvent, le cardinal Du Bellay ; à Metz, dans les fonctions de médecin municipal. Il meurt en 1553 n’étant plus ni médecin, ni curé, mais l’auteur du plus extraordinaire monument de la littérature du xvie siècle.

Le xvie siècle tout entier, — passion de l’antiquité et de ses langues, du grec surtout, la langue défendue ; science de l’antiquité sous toutes ses formes et dans tous ses objets, philosophie, morale, législation, histoire, médecine, astronomie, marine, guerre, jeux, gymnastique, curiosités bibliographiques ; esprit d’examen, de critique, d’émancipation intellectuelle ; guerre à l’intolérance, au fanatisme, à la scolastique et à la pédanterie ; satire politique, judiciaire, ecclésiastique, — se trouve sous l’allégorie continue de l’épopée bouffonne de Rabelais, débauche de gaieté, de verve, de raillerie, de facétie, de bon sens et de folie, de saine indépendance et de licence éhontée.

Rabelais porte la main sur tout, et il a la prudence et l’esprit de se mettre en règle avec le roi et le pape : témoin le privilège royal donné en 1546 à son 3e livre, témoin la bulle pontificale de 1536, qui, en l’absolvant de son irrégularité de conduite, loue son zele pour la religion ; témoin aussi l’hostilité de Calvin déçu qui ne lui pardonne pas de respecter le dogme en attaquant la discipline.

Son génie se fait une langue merveilleusement souple, riche, inépuisable, pittoresque, éclatante, tour à tour populaire, voire populacière, et élevée, magistrale, à l’occasion éloquente ; et crée dans Pantagruel, Pichrocole, frère Jean des Entomeures, Panurge, des types qui nous sont devenus aussi familiers que ceux des chefs-d’œuvre du théâtre.

Son roman se compose de cinq livres, publiés aux dates et sous les titres suivants : Ier livre (1535, N. B.), La vie très horrificque du grand Gargantua père de Pantagruel) ; IIe (1533, N.B.), Pantagruel roy des Dypsodes, restitué en son naturel, avec les faictz et proesses espoventables) ; IIIe (1546) ; 1Ve (1552) ; Ve (1564, posthume, sous le titre de l’Isle Sonnente.)

Les deux premiers livres donnaient comme le nom de l’auteur M. Alcofribas Nazier (anagramme de François Rabelais), abstracteur de Quinte Essence.

Lettre de Gargantua à Pantagruel son fils §

Trés chier filz,… non sans juste et equitable cause je rendz grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu’il m’ha donné pouvoir veoir mon anticquité chenue2 refleurir en ta jeunesse ; car, quand, par Je plaisir de luy qui tout regit et modore, mon ame laissera ceste habitation humaine, ie ne me reputeray totalement mourir, ains passer d’un lieu à un aultre, attendu que en toy et par toy ie demoure en mon imaige, visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant3 entre gens d’honneur et mes amys, comme je souloys4. Laquelle mienne conversation ha esté moyennant l’ayde et grace divine, non sans peché, je le confesse (car nous pechons tous, et continuellement requerons à Dieu qu’il efface nos pechez), mais sans reproche. Parquoy, ainsi comme en toy demoure l’imaige de mon corps, si pareillement ne reluisoyent les meurs de l’ame, l’on ne te jugeroit estre guarde et thresor de l’immortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit, considerant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit ; et la meilleure, qui est l’ame, et par laquelle demoure nostre nom en benediction entre les hommes, seroit degenerante et abastardye. Ce que ie ne dy par deffiance que i’aye de ta vertu laquelle m’ha esté ià par cy devant esprouvee, mais pour plus fort te encouraiger à proufficter de bien en mieulx. Et ce que presentement t’es-cripz, n’est tant a fin qu’en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te reiouisses, et te refraichisses en couraige pareil pour l’advenir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peult assez soubvenir comment ie n’ay rien espargné : mais ainsi t’y ay ie secouru comme si ie n’eusse aultre thresor en ce monde que te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertus, honnesteté, et preud’hommie5, comme en tout sçavoir liberal et honneste, et tel te laisser après ma mort, comme ung mirouer6 representant la personne de moy ton pere, et sinon tant excellent, et tel de faict comme ie te soubhaitte, certes bien tel en desir.

Mais encores que mon feu pere de bonne memoire, Grand-gousier, eust adonné tout son estude a ce que ie prouffictasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur correspondist tresbien, voyre encore oultrepassant son desir, toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n’estoyt tant idoine7 ne commode es lettres comme est de present, et n’avoys copie8 de telz precepteurs comme tu has eu. Le temps estoyt encores tenebreux, et sentant l’infelicité et calamité des Gothz, qui avoyent mis a destruction toute bonne literature. Mais, par la bonté divine, la lumiere et dignité ha esté de mon eage rendue es lettres, et y voy, tel amendement que, de present, a difficulté scroy ie receu en la premiere classe des petitz grimaulx9, qui en mon eage virile estoys (non a tort) reputé le plus sçavant dudict siecle.

Ce que ie ne dy par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t’escripvant, comme tu as l’authorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé, « Comment on peut se louer sans envie10 », mais pour te donner affection11 de plus hault tendre.

Maintenant toutes disciplines sont restituees, les langues instaurees, grecque, sans laquelle c’est honte qu’une personne se die sçavant ; hebraicque, chaldaicque, latine. Les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont esté inventees de mon eage par inspiration divine, Comme, a contrefil, l’artillerie, par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens sçavans, de precepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, et m’est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ni de Papinian12, n’estoyt telle commodité d’estude qu’on y veoit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l’officine de Minerve. Ie voy les briguans, les bourreaulx, les adventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

Que diray ie ? Les femmes et filles ont aspiré a ceste louange et manne celeste de bonne doctrine. Tant y ha qu’en l’eage ou ie suis, i’ai esté contrainct d’apprendre les lettres grecques, lesquelles ie n’avoys contemnees comme Caton, mais ie n’avoys eu le loisir de comprendre en mon jeune eage. Et vouluntiers me delecte a lire les Moraulx de Plutarque, les beaulx dialogues de Platon, les monuments de Pausanias, et Anticquitez de Atheneus13, attendant l’heure qu’il plaira a Dieu mon createur m’appeler et commander yssir de ceste terre.

Parquoy, mon filz, ie t’admoneste que employés ta jeunesse a bien proufficter en estude et en vertu. Tu es a Paris, tu as ton precepteur Epistemon14, dont l’ung par vives et vocables instructions, l’aultre par louables exemples, te peult endoctriner. J’entendz et veulx que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement la grecque, comme leveult Quinctilien ; secondement la latine ; et puis l’hebraicque pour les sainctes lettres, et la chaldaicque et arabicque pareillement ; et que tu formes ton style quant a la grecque, a l’imitation de Platon ; quant a la latine, de Ciceron : qu’il n’y ait hystoire que tu ne tiennes en memoire presente, a quoy t’aydera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des arts liberaulx, geometrie, arithmeticque et musicque, ie t’en donnay quelque goust quand tu estoys encores petit en l’eage de cinq a six ans ; poursuis le reste, et d’astronomie saches en les canons. Laisse moy l’astrologie divinatrice, et l’art de Lullius15, comme abus et vanite. Du droict civil, ie veulx que tu sçaiches par cueur les beaulx textes, et me les conferes avec philosophie.

Et quant à la congnoissance des faictz de nature, ie veulx que tu t’y addonnes curieusement, qu’il n’y ait mer, riviere, ny fontaine dont tu ne congnoisses les poissons : tous les oyseaulx de l’air, tous les arbres, arbustes, et frutices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les melaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midy, rien ne te soit incogneu.

Puis soigneusement revisite les livres des medicins greçz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes16 et caballistes ; et, par frequentes anatomies, acquiers toi parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par quelques heures du iour commence a visiter les sainctes lettres. Premierement, en grec, le Nouveau Testament et Epistres des Apostres ; et puis, en hebrieu, le Vieulx Testament. Somme, que ie voye ung abysme de science : car, doresnavant que tu deviens homme et te fays grand, il te fauldra yssir de ceste tranquillité et repos d’estude, et apprendre la chevalerie el les armes, pour deffendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires, contre les assaultz des malfaisans. Et veulx que, de brief, tu essayes combien tu as proufficté, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions en tout sçavoir, publicquement envers tous et contre tous, et hantant des gens lettrez qui sont tant a Paris comme ailleurs.

Mais parce que, selon le saige Salomon, sapience n’entre point en ame malivole, et science sans conscience n’est que ruyne de l’ame, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensees et tout ton espoir ; et, par foy formee de charité, estre a lui adjoinct, en sorte que iamais n’en soys desemparé par peché. Aye suspectz les abus du monde. Ne metz ton cueur a vanité : car ceste vie est transitoire : mais la parolle de Dieu demoure eternellement. Soys serviable a tous tes prochains, et les ayme comme toy mesme. Revere tes precepteurs, fuy les compaignies des gens esquelz tu ne veux point ressembler, et les graces que Dieu t’ha donnees, icelles ne receoips en vain. Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par-delà acquis, retourne vers moy, affin que ie te voye, et donne ma benediction devant que mourir. Mon filz, la paix et grace de Nostre Seigneur soit avecques toy, amen. De Utopie17, ce dix septiesme jour du moys de mars. Ton pere Gargantua.

Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau couraige, et feut enflambé a proufficter plus que jamais, en sorte que le voyant estudier et proufficter, eussiez dit que tel estoyt son esprit entre les livres, comme est le feu parmy les brandes18, tant il l’avoyt infatiguable et strident.

  • (Livre II, chap. 8, — Ier livre de Pantagruel.)

Les moutons de Panurge §

Panurge marchande avecques Dindenault19 ung de ses montons. §

Panurge dist secretement a Epistemon et a frere Iean : Retirez vous icy ung peu a l’escart, et joyeusement passez temps a ce que vous voyrez. Il y aura bien beau ieu, si la chorde ne rompt. Puys s’adressa au marchant, et derechief beut a luy plein hanap de bon vin lanternois20. Le marchant le pleigea guaillard21, en toute courtoysie et honnesteté. Cela faict, Panurge devotement le prioyt luy vouloyr de grace vendre ung de ses moutons. Le marchant luy respondit : Helas, helas, mon amy, nostre voisin, comment vous sçavez bien trupher22 des paovres gens ! Vrayement vous estes ung gentil chalant23. O le vaillant achapteur des moutons ! Vray bis, vous portez le minois non mie d’ung achapteur de moutons, mais bien d’ung coupeur debourses. Deu, Colas, m’faillon24, qu’il feroyt bon25 porter bourse pleine aupres de vous ! Han, han, qui ne vous congnoistroyt, vous feriez bien des vostres26. — Patience, dist Panurge. Mais a propous, de grace speciale, vendez moy ung de vos moutons. Combien ? — Comment, respondit le marchant, l’entendez vous, nostre amy, mon voisin ? Ce sont moutons a la grande laine27. Jason y print la toison d’or. L’ordre28 de la maison de Bourguoigne en feut extraict. Moutons de levant, moutons de haulte fustaye, moutons de haulte gresse. — Soit, dist Panurge, mais de grace vendez m’en ung, et pour cause ; bien et promptement vous payant en monnoye de ponant, de tailliz, de basse gresse29. Combien ? — Nostre voisin, mon amy, respondit le marchant, escoutez ça ung peu de l’aultre aureille. — Pan. A vostre commandement. Le march. Vous allez en Lanternois ? Pan. Voyre. Le march. Veoir le monde ? Pan. Voyre. Le march. Joyeusement ? Pan. Voyre. Le march. Vous avez, ce croy ie, nom Robin Mouton30 ? Pan. Il vous plaist a dire. Le march. Sans vous fascher. Pan. Ie l’entendz ainsi. Le march. Vous estes, ce croy ie, le ioyeulx31 du roy ? Pan. Voyre. Le march. Fourchez la32. Ha, ha, vous allez voir le monde, vous estes le ioyeulx du roy, vous avez nom Robin Mouton ; voyz ce mouton là, il ha nom Robin comme vous, Robin, Robin, Robin, bes, bes, bes, bes. O la belle voix ! Pan. Bien belle et harmonieuse. Le march. Voicy ung pact qui sera entre vous et moy, nostre voisin et amy. Vous qui estes Robin Mouton, serez en ceste couppe33 de balance, le mien mouton Robin sera en l’aultre : je guaige ung cent de huytres de Buch34 que en poids, en valleur, en estimation, il vous emportera et hault et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu. — Patience, dist Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour vostre posterité si me le vouliez vendre, ou quelque aultre du bas cueur35. Le vous en prie, cyre monsieur. — Nostre amy, respondit le marchant, mon voysin, de la toyson de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen ; les louschets des balles de Limestre36, au pris d’elle, ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaulx marroquins, lesquelz on vendra pour marroquins Turquins, ou de Montelimart, ou de Hespaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons et herpes lesquelz tant chierement on vendra comme si feussent chordes de Munican ou Aquilleie37. Que pensez vous ? — S’ils vous plaist, dist Panurge, m’en vendez ung, i’en seray bien fort tenu au courrail38 de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien ? Ce disoit monstrant son esquarcelle pleine de nouveaulx Henricus39.

Continuation du marché entre Panurge et Dindenault. §

Mon amy, respondit le marchant, nostre voysin, ce n’est viande que pour roys et princes. La chair en est tant delicate, tant savoureuse et tant friande que c’est basme40. Ie les ameine d’ung pays onquel les pourceaulx (Dieu soit avecques nous) ne mangent que myrobalans41. Les truyes en leur gesine42 (saulve l’honneur de toute la compaignie) ne sont nourries que de fleurs d’orangiers. — Mais, dist Panurge, vendez m’en ung, et ie vous le payeray en roy, foi de pieton43. Combien ? — Nostre amy, respondit le marchant, mon voysin, ce sont moutons extraictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus et Hellé par la mer dicte Hellesponte. — Cancre. dist Panurge, vous estes clericus vel addiscens44. — Ita sont choulx, respondit le marchant, vere ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. Ho Robin rr. rrrr. Vous n’entendez celanguaige. Nostre amy, mon voysin, considerez ung peu les merveilles de nature consistans en ces animaulx que voyez, voyre en ung membre que estimeriez inutille. Prenez moy ces cornes la, et les concassez ung peu avecques ung pillon de fer, ou avecques ung landier45, ce m’est tout ung. Puys les enterrez en veue du soleil la part que vouldrez46 et souvent les arrousez. En peu de moys vous en voyrez naistre les meilleurs asperges47 du monde. Ie n’en daigneroys excepter ceulx de Ravenne. Ie ne sçay, si vous estes clerc. I’ay veu prou de clerez, ie dys grandz clercz. Ouy dea. A propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que es membres plus inferieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y ha ung os, c’est le talon, l’astragale, si vous voulez, duquel non d’aultre animal du monde, fors de l’asne indian et des dorcades48 de Libye, l’on iouoit anticquement au royal ieu des tales, auquel l’empereur Octavian Auguste ung soir guaigna plus de 50,000 escuz49. Vous aultres n’avez guarde d’en guaigner autant. — Patience, respondit Panurge. Mais expedions. — Et quand, dist le marchant, vous auray ie, nostre ami, mon voysin, dignement loué les membres internes, les espaules, les esclanges50, les gigotz, le hault cousté, la poictrine, le foye, la ratelle, le trippes, la guogue, la vessie dont on joue a la balle ? Les coustelettes, dont on faict en Pygmion51 les beaulx petitz arcs pour en tirer des noyaulx de cerises contre les grues ? La teste, dont avecques un peu de soulphre on faict une mirificque decoction pour faire viarider52 les chiens.

— Hé ! hé ! dist le patron de la nauf au marchant, c’est trop icy barguigné. Vendz luy si tu veulx : si tu ne veulx, ne l’amuse plus. — Ie le veulx, respondit le marchant, pour l’amour de vous. Mais il en payera troys livres tournoys53 de la piece en choisissant. — C’est beaucoup, dist Panurge. En nos pays i’en auroys bien cinq, voyre six, pour telle somme de deniers. Advisez que ce ne soit trop. Vous n’estes le premier de ma congnoissance qui, trop toust voulant riche devenir et parvenir, est à l’envers tumbé en paovreté, voyre quelquefois s’est rompu le col. — Tes fortes fiebures quartaines, dist le marchant, lourdault sot que tu es. Par le digne vœu de Charrous54, dist le marchant, le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que iadis les Goraxiens55 en Tuditanie, contree de Hespaigne, vendoyent ung talent d’or la piece. Et que penses tu, o sot a la grande paye, que valoit ung talent d’or ? — Benoist monsieur, dist Panurge, vous vous eschauffez en vostre harnoys56, a ce que ie veoys et congnoys bien. Tenez, voyez la vostre argent. Panurge ayant payé le marchant, choisit de tout le troupeau ung beau et grand mouton, et l’emportoit criant et bellant, oyans tous les aultres et ensemblement bellans et reguardans quelle part on menoit leur compaignon. — Ce pendent le marchant disoit a ses moutonniers : O qu’il a bien sceu choisir, le challant ! Il s’y entend, le paillard ! Vrayement, le bon vrayement, ie le reservoys pour le seigneur de Candale, comme bien congnoissant son naturel. Car de sa nature, il est tout joyeux et esbaudy : quand il tient une espaule de mouton en main bien seante et advenente, comme une raquette gauschiere, et avecques ung cousteau bien tranchant, Dieu sçayt comment il s’en escrime.

Comment Panurge fait en mer noyer le marchant et ses montons. §

Soubdain, ie ne sçay comment, le cas feut subit, ie n’eus loisir le considerer. Panurge, sans aultre chose dire, iecte en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bellans en pareille intonation, commencearent soy iecter et saulter en mer apres a la file. La foulle estoit a qui premier y saulteroyt aprés leur compaignon. Possible n’estoyt les en guarder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel tousjours suyvre le premier, quelque part qu’il aille ? Aussi le dict Aristoteles, lib. IX de Histor. anim., estre le plus sot et inepte animant du monde. Le marchant, tout effrayé de ce que devant ses yeulx perir voyoit et noyer ses moutons, s’efforceoyt les empescher et retenir de tout son povoir. Mais c’estoit en vain. Tous a la file saultoyent dedans la mer et perissoyent. Finalement, il en print ung grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu’il emporta en mer avec soy le marchant, et feut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus57, le borgne cyclope, emportarent hors la caverne Ulysses et ses compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers et moutonniers, les prenans ungs par les cornes, aultres par les ïambes, aultres par la toison. Lesquelz tous feurent pareillement en mer portez et noyez miserablement.

Panurge, a cousté du fougon58, tenant ung aviron en main, non pour ayder aux moutonniers, mais pour les enguarder de grimper sur la nauf et evader le naufraige, les preschoyt eloquentement, comme si feust ung petit frere Ollivier Maillard, ou ung second frère Iean Bourgeois59, leur remonstrant par lieux de rhetoricque les miseres de ce monde, le bien et l’heur de Faultre vie, affermant plus heureux estre les trespassez que les vivans en ceste vallee de misere, et a ung chascun d’eulx prommettant eriger ung beau cenotaphe et sepulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, a son retour de Lanternois : leur optant60 ce neantmoins, en cas que vivre entre les humains ne leur faschast, et noyer ainsi ne leur vinst a propous, bonne adventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers iours subsequent les rendist sains et saulves en quelques pays de satin61, a l’exemple de Jonas. La nauf vuidee du marchant et des moutons : Reste il icy, dist Panurge, ulle62 ame moutonniere ? Ou sont ceulx de Thibault l’Aignelet63 ? et ceulx de Regnauld Belin, qui dorment quand les aultres paissent ? le n’y sçay rien. C’est ung tour de vieille guerre. Que t’en semble, frere Iean ? — Tout bien de vous, respondit frere Iean. Ie n’ay rien trouvé maulvais, sinon qu’il me semble qu’ainsi comme iadis on souloit en guerre, au iour de bataille ou assault, promettre aux souldars double paye pour celluy iour ; s’ilz guaingnoyent la bataille, l’on avoit prou de quoy payer ; s’ilz la perdoyent, c’eust esté honte la demander, comme feirent les fuyards Gruyers64 après la bataille de Serizolles ; aussi qu’enfin vous debviez le payement reserver. L’argent vous demourast65 en bourse. — Vertus dieu, dist Panurge, i’ai eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frere Iean, escoute icy. Iamais homme ne me feit plaisir sans recompense, ou recognoissance pour le moins. Ie ne suis point ingrat et ne le feus, ne seray. Iamais bomme ne me feit desplaisir sans repentance, ou en ce monde ou en l’aultre. Ie ne suis point fat66 iusques la.

  • (Livre IV, chap. 6, 7, 8 — IIIe livre de Pantagruel.)
Les Chats-fourrés §
Comment nous passasmes le guichet habité par Grippeminaud archiduc des Chatz-fourrez67. §

Quelques iours après, ayant failli plusieurs fois a faire naufrage, passasmes Condemnation, qui est une aultre isle toute deserte ; passasmes aussi le guischet68, auquel lieu Pantagruel ne voulut descendre, et feit trasbien. Car nous y fusmes faicts prisonniers et arrestez de faict par le commandement de Grippeminaud69, archiduc des Chatz-fourrez, parce que quelqu’un de nostre bande voulut vendre a un serrargent70 des chapeaulx de Cassade, et avoit battu le chicanoux, passant Procuration. Les Chatz-fourrez sont bestes moult horribles et espouventables : ils mangent les petitz enfans, et paissent sus des pierres de marbre71. Advisez, buveurs, s’ilz ne debvroient bien estre camus. Ils ont le poil de la peau non hors sortant, mais au dedans caché, et portent pour leur symbole et divise72 touts et chascun d’eulx une gibbessierc ouverte, mais non touts en une maniere ; caraulcuns la portent attachee au col, en escharpe, aultres sus la bedaine, aultres sus le cousté, et le tout par raison et mystere. Ont aussi les gryphes tant fortes, longues et acerees, que rien ne leur eschappe depuis qu’une fois l’ont miz entre leurs serres, Et se couvrent les testes aulcuns de bonnets à quatre gouttieres, aultres de bonnets a revers, aultres de mortiers, aultres de caparassons mortifiés73.

Entrans en leur tapinaudiere, ce nous dist ung gueux de l’hostiere74, auquel avions donné demi teston75 : « Gens de bien, Dieu vous doint de leans touts bien en saulveté sortir : considerez bien le minois de ces vaillants piliers, arboutants76 de justice grippeminaudiere. Et notez que si viviez encores six olympiades et l’eage de deux chiens, vous voyriez ces Ghatz-fourrez seigneurs de toute l’Europe et possesseurs pacificques de tout le bien et domaine qui est en icelle, si en leurs hoyrs, par divine punition, soubdain ne deperissoyt le bien et revenu par eulx injustement acquiz : tenez ce d’ung gueux de bien. Parmi eulx regne la sexte essence, moyennant laquelle ilz grippent tout, devorent tout : ilz pendent, bruslent, escartelent, decapitent, meurdrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans discretion de bien et de mal. Car parmi eulx vice est vertus appellé, meschanceté est bonté surnommee, trahison ha nom de feaulté, larcin est dict liberalité : pillerie est leur divise, et par eulx faicte est trouvee bonne de touts humains, exceptez moy les hereticques : et le tout font avecques souveraine et irrefragable authorité. Pour signe de mon prognostic, advisez que leans sont les mangeoires au dessus des rateliers77. De ce quelque jour vous soubvienne.

Et si iamais peste au monde, famine, ou guerre, voraiges78, cataclismes, conflagrations, malheurs adviennent, ne les attribuez ne les referez aux conionctions des planetes maleficques, aux abuz de la court romaine, ou tyrannie des roys et princes terriens, a l’imposture des caphars, hereticques et faulx prophetes, a la malignité des usuriers, faulx mon-noyeurs, rongneurs de testons, ne a l’ignorance, impudence et imprudence des medicins, chirurgiens, apothecaires : attribuez le tout a la ruyne indicible, incroyable et inestimable meschanceté laquelle est continuellement forgee et exercee en l’officine de ces Chatz-fourrez. Et n’est au monde congneue non plus que la cabale des Iuifz : pourtant n’est elle detestee, corrigee et punie, comme seroyt de raison. Mais si elle est quelque iour mise en evidence et manifestee au peuple, il n’est et ne feut orateur tant eloquent qui par son art le retint, ne loy tant rigoureuse et draconicque qui par craincte de peine le guardast, ne magistrat tant puissant qui par force l’empeschast de les faire touts vifz la dedans leur rabouliere79 felonnement brusler. Leurs enfans propres, Chatz-fourillons, et aultres parens, les avoyent en horreur et abomination. C’est pourquoy, ainsi que Hannibal eut de son pere Amilcar, soubz solennelle et religieuse adiuration, commandement de persecuter les Romains tant qu’il vivroyt ; ainsi ay ie de feu mon pere iniunction icy hors demourer, attendent que la dedans tumbe la fouldre du ciel, et en cendre les reduise comme aultres Titanes prophanes et theomaches80, puysque les humains tant et tant sont es cueurs endurciz que le mal parmy eulx advenu, advenant et a venir ne recordent, ne sentent, ne prevoyent de longue main, ou le sentans n’osent et ne veulent ou ne peuvent les exterminer. »

Qu’est ce cela ? dist Panurge, ha, non, non, ie n’y voys pas, par Dieu : retournons, retournons, dy ie, de par Dieu :

 

Ce noble gueux m’ha plus fort estonné
Que si du ciel en autumne eust tonné.

 

Retournans trouvasmes la porte fermee, et nous feut dict que la facilement on y entroyt comme en Averne, a en issir estoyt la difficulté ; et que ne sortirions hors en maniere que ce fust sans bulletin de descharge de l’assistance, par ceste seule raison qu’on ne s’en va pas des foyres comme du marché et qu’avions les piedz poudreux81. Le pis feut quand passasmes le guischet. Car nous feusmes presentez pour avoir nostre bulletin et descharge devant un monstre le plus hideux que iamais feut descript. On le nommoyt Grippeminaud. Ie ne vous le sçauroy mieulx comparer qu’a Chimere, ou a Sphinx et Cerberus, ou bien au simulachre d’Osiris, ainsi que le figuroyent les Egyptiens, par trois testes ensemble ioinctes ; sçavoir est d’ung lion rugissant, d’ung chien flattant et d’ung loup baislant, entortillez d’ung dracon soy mordant la queue, et de rayons scintillans a Tentour. Les mains avoyt pleines de sang, les gryphes comme de harpye, le museau a bec de corbin, les dentz d’ung sanglier quadrannier, les yeujx flamboyans comme une gueulle d’enfer, tout couvert de mortiers entrelassez de pillons82 ; seulement apparoissoyent les gryphes. Le siege d’icelluy et de tous ses collateraulx Chatz-garanniers estoyt d’ung long ratelier tout neuf, au dessus duquel, par forme de revers, instablees estoyent mangeoires fort amples et belles, selon l’advertissement du gueux. A l’endroict du siege principal estoyt l’imaige d’une vieille femme, tenant en main dextre un fourreau de faulcille, en senestre une balance, et portant bezicles au nez. Les couppes de la balance estoyent de deux gibbessieres veloutees, l’une pleine de billon et pendente, l’aultre vuide et longue, eslevee au dessus du tresbuchet. Et suis d’opinion que c estoyt le pourtraict de lustice grippeminandiere, bien abhorrente de l’institution des antiques Thebains, qui erigeoyent les statues de leurs dicastes et iuges, apres leur mort, en or et argent ou en marbre, selon leur merite, toutes sans mains. Quand feusmes devant luy presentez, ne sçay quelle sorte de gens tous vestuz de gibbessieres et de sacz a grandz lambeaulx d’escriptures, nous feirent sus une sellette asseoir. Panurge disoyt : Gallefretiers, mes amys, ie ne suis que trop bien ainsy debout : aussi bien elle est trop basse pour homme qui ha chausses neufves et court pourpoinct. — Asseyez vous la, respondirent ilz, et que plus on ne vous le die. La terre presentement s’ouvrira pour tous vifz vous engloutir, si faillez a bien respondre.

  • (Livre V, chap. 11. — IVe livre de Pantagruel).

Calvin (1509-1564) §

Notice §

Jean Calvin, de Noyon, destiné à la prêtrise, tonsuré et pourvu d’une cure à 19 ans, quitta l’état ecclésiastique pour étudier en droit à Orléans et à Bourges. Dès 1532 il se signala par sa parole comme un adepte de la réformation religieuse, et chercha un asile, d’abord à Nérac, prés de la sœur de François Ier, ensuite à Bâle où il acheva, et publia d’abord en latin (1535), puis en français (1536), son Institution chrestienne, qu’il dédia au roi dans une admirable préface, qu’il remania et perfectionna sans cesse, et qui est restée comme le code doctrinal de la réforme dans la France du xvie siècle, et comme un chef-d’œuvre de la littérature. Le dur et âpre sectaire qui a fondé et gouverné le calvinisme, qui de 1541 à 1564 a exercé à Genève une dictature religieuse et politique, est un dialecticien serré, un écrivain clair, précis, nerveux, nombreux et éloquent. Tout est nouveau dans son livre, dit M. Nisard, « la matière même, la méthode et la langue. » Il a donné dans la langue populaire, sur un sujet théologique, le premier exemple d’une vaste composition méditée, mûrie et ordonnée, monument sévère à-côté de la fantastique épopée de Rabelais et des capricieux Essais de Montaigne.

Extraits de la préface de « l’Institution de la religion chrestienne83 » §

Au Roy de France très chrestien François Ier de ce nom, son Prince et Souverain Seigneur, Jehan Calvin, paix et salut en Jesus Christ.

 

Au commencement que ie m’appliquay à escrire ce présent livre, ie ne pensoye rien moins, Sire, que d’escrire choses qui fussent presentees à vostre Majesté : seulement mon proiet estoit d’enseigner quelques rudimens, par lesquels ceux qui seroyent touchez d’aucune bonne affection de Dieu, fussent instruits à la vraye pieté. Et principalement ie vouloye par ce mien labeur servir à nos François : desquels i’en voyoye plusieurs avoir faim et soif de Jesus Christ, et bien peu qui en eussent receu droicte congnoissance. Laquelle mienne deliberation on pourra facilement appercevoir du livre, en tant que ie l’ay accommodé à la plus simple forme d’enseigner qu’il m’a esté possible. Mais voyant que la fureur d’aucuns iniques s’estoit tant eslevee en vostre royaume, qu’elle n’avoit laissé lieu aucun à toute saine doctrine, il m’a semblé estre expedient de faire servir ce present livre, tant d’instruction à ceux que premierement i’avoye deliberé d’enseigner, qu’aussi de confession de foy envers vous : dont vous cognoissiez quelle est la doctrine contre laquelle d’une telle rage furieusement sont enflarabés ceux qui par feu et par glaive troublent aujourd’huy vostre royaume. Car ie n’auray nulle honte de confesser que i’ay yci comprins quasi une Somme84 de ceste mesme doctrine, laquelle ils estiment devoir estre punie par prison, bannissement, proscription et l’eu : et laquelle ils crient devoir estre deschassee hors de terre et de mer. Bien say-ie de quels horribles rapports ils ont rempli vos aureilles et vostre cœur, pour vous rendre nostre cause fort odieuse : mais vous avez à reputer, selon vostre clemence et mansuetude, qu’il ne resteroit innocence aucune, n’en dits, n’en faicts, s’il suffisoit d’accuser. Certainement si quelqu’un, pour esmouvoir haine à rencontre de ceste doctrine, de laquelle ie me veux efforcer de vous rendre raison, vient à arguer qu’elle est desia condamnee par un commun consentement de tous estats, qu’elle a receu en jugement plusieurs sentences contr’elle, il ne dira autre chose, sinon qu’en partie elle a esté violentement abbatue par la puissance et coniuration des adversaires, en partie malicieusement opprimee par leurs mensonges, tromperies, calomnies et trahison. C’est force et violence, que cruelles sentences sont prononcees à rencontre d’icelle devant qu’elle ait esté defendue. C’est fraude et trahison, que sans cause elle est notee de sedition et malefice. Afin que nul ne pense que nous nous complaignons de ces choses à tort, vous mesme vous pouvez estre tesmoin, Sire, par combien fausses calomnies elle est tous les iours diffamee envers vous : c’est asçavoir qu’elle ne tend à autre fin sinon que tous regnes et polices soyent ruinees, la paix soit troublee, les lois abolies, les seigneuries et possessions dissipees : bricf que toutes choses soyent renversees en confusion. Et neantmoins encore vous n’en oyez que la moindre portion. Car entre le populaire on seme contre icelle horribles rapports ; lesquels s’ils estoyent veritables, à bon droict tout le monde la pourroit iuger avec tous ses autheurs digne de de mille feux et mille gibets…

C’est vostre office, Sire, de ne destourner ne vos aureilles, ne vostre courage d’une si juste defence, principalement quand il est question de si grands choses : c’est asçavoir comment la gloire de Dieu sera maintenue sur terre, comment sa verité retiendra son honneur et dignité, comment le regne de Christ demeurera en son entier. O matiere digne de vos aureilles, digne de vostre jurisdiction, digne de vostre throne royal ! car ceste pensee fait un vray Roy, s’il se recognoist esire vray ministre de Dieu au gouvernement de son royaume, et au contraire, celuy qui ne regne point à ceste fin de servir à la gloire de Dieu, n’exerce pas regne, mais brigandage. Or on s’abuse, si on attend longue prosperité en un regne qui n’est point gouverné du sceptre de Dieu, c’est à dire sa saincte parole. Car ledict celeste ne peut mentir, par lequel il est denoncé que le peuple sera dissipé quand la Prophetie defendra. Et ne devez estre destourné par le contemnement de nostre petitesse. Certes, nous recognoissons assez combien nous sommes povres gens et de mespris, c’est asçavoir devant Dieu, miserables pecheurs, envers les hommes, vilipendez et deiettés, et mesane (si vous voulez), l’ordure et balieure85 du monde, ou si on peut encore nommer quelque chose plus vile. Tellement qu’il ne nous reste rien de quoy nous glorifier devant Dieu, sinon sa seule misericorde, par laquelle, sans quelque merite, nous sommes sauvez, ny envers les hommes, sinon nostre infirmité, c’est à dire ce que tous estiment grande ignominie.

Mais toutesfois il faut que nostre doctrine consiste eslevee et insuperable par dessus toute la gloire et puissance du monde, car elle n’est pas nostre, mais de Dieu vivant et de son Christ, lequel le Pere a constitué Roy, pour dominer d’une mer à l’autre, et depuis les fleuves jusques aux fins de la terre : et tellement dominer, qu’en frapant la terre de la seule verge de sa bouche, il la casse toute avec sa force et sa gloire, comme un pot de terre…

Mais ie retourne à vous, Sire. Vous ne vous devez esmouvoir de ces feux rapports, par lesquels nos adversaires s’efforcent de vous jetter en quelque crainte et terreur : c’est asçavoir que ce nouvel Evangile (ainsi l’appellent-ils) ne cerche autre chose qu’occasion de seditions et toute impunité de mal faire. Car Dieu n’est point Dieu de division, mais de paix, et le fils de Dieu n’est point ministre de peché, qui est venu pour rompre et destruire les œuvres du diable. Et quant à nous, nous sommes injustement Accusez de telles entreprinses, desquelles nous ne donnasmes iamais le moindre souspeçon du monde. Et il est bien vray-semblable que nous, desquels iamais n’a esté ouïe une seule parole seditieuse, et desquels la vie a touiours esté cogneue simple et paisible, quand nous vivions sous vous, Sire, machinions de renverser les royaumes ! Qui plus est, maintenant estant chassés de nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour vostre prosperité, et celle de vostre regne. Il est bien à croire que nous pourchassions un congé de tout mal faire, sans estre reprins, veu, combien que nos mœurs soyent reprehensibles en beaucoup de choses, toutesfois qu’il n’y a rien digne de si grand reproche. Et d’avantage, graces à Dieu, nous n’avons point si mal profité en l’Evangile, que nostre vie ne puisse estre à ces detracteurs exemple de chasteté, liberalité, misericorde, temperance, patience, modestie, et toutes autres vertus.

Vous avez, Sire, la venimeuse iniquité de nos calomniateurs exposee par assez de paroles, afin que vous n’incliniez pas trop l’aureille pour adiouster foy à leurs rapports. Et mesme ie doute que ie n’aye esté trop long, veu que ceste preface ha quasi la grandeur d’une defense entiere, combien que par icelle ie n’aye pretendu composer une defense, mais seulement adoucir vostre cœur pour donner audience à nostre cause. Lequel, combien qu’il soit à present destourné et aliené de nous, i’adiouste mesme enflambé, toutesfois i’espere que nous pourrons regagner sa grace, s’il vous plaist une fois hors d’indignation et courroux, lire ceste nostre confession, laquelle nous voulons estre pour defense envers vostre Maiesté : mais si au contraire les detractions des mal-vueillans empeschent tellement vos aureilles que les accusez n’ayent aucun lieu de se defendre, d’autre part, si ces impetueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent tousjours cruauté par prison, fouets, gehennes, coppures, bruslures, nous certes, comme brebis devouees à la boucherie, serons iettés en toute extremité ; tellement neantmoins qu’en nostre pacience nous possederons nos ames, et attendrons la main forte du Seigneur, laquelle sans doute se monstrera en sa saison, et apparoistra armee, tant pour delivrer les povres de leur affliction, que pour punir les contempteurs qui s’esgayent si hardiment à ceste heure. Le Seigneur, Roy des Roys, vueille establir vostre throne en iustice et vostre siege en equité.

Comme il faut user de la vie présente et de ses aides86 §

Laissons là cette philosophie inhumaine, laquelle ne concedant a l’homme nul usage des creatures87 de Dieu, sinon pour sa necessité, non seulement nous prive sans raison du fruict licite de la beneficence divine, mais aussi ne peut avoir lieu, sinon que ayant despouillé l’homme de tout sentiment, elle le rende semblable à un tronc de bois. Mais aussi de l’autre costé il ne faut pas moins diligemment aller au devant de la concupiscence de nostre chair : laquelle se desborde sans mesure, si elle n’est tenue sous bride. Davantage, il y en a d’aucuns qui sous couverture de liberté lui concedent toutes choses. Il la faut donc brider premierement de cette reigle : c’est que tous les biens que nous avons nous ont esté creez afin que nous en recognoissions l’autheur et magnifions sa benignité par action de graces. Or où sera l’action de graces, si par gourmandise tu te charges tellement de vin et de viandes que tu en deviennes stupide et sois rendu inutile à servir Dieu et faire ce qui est de ta vocation ? Où est la recognoissance de Dieu, si la chair, estant incitee par trop grande abondance à vilaines concupiscences, infecte l’entendement de son ordure iusques à l’aveugler et lui oster la direction du bien et du mal ? Comment remercierons-nous Dieu de ce qu’il nous donne les habillemens que nous portons, s’il y a une somptuosité laquelle nous fasse enorgueillir et mespriser les autres ? s’il y a une braveté laquelle nous soit instrument pour nous servira licence de mœurs ? Comment, di-ie, recognoistrons-nous nostre Dieu, si nous avons les yeux fichez à contempler la magnificence de nos habits ? Car plusieurs assuiettissent tous leurs sens à delices en cette sorte que leur esprit y est enseveli. Plusieurs se delectent tellement en or, marbres et peintures qu’ils en deviennent comme pierres, qu’ils sont comme transfigurez en metaux et semblables à des idoles. Le flair de la cuisine en ravit tellement d’aucuns, qu’ils en sont hebetez pour ne rien apprehender88 de spirituel. Autant en peut-on dire de toutes les autres especes. Il appert donc que par cette consideration la licence d’abuser des dons de Dieu est desia aucunement restreinte, et que cette reigle de sainct Paul est confirmee, de ne point avoir soin de nostre chair pour complaire à ses cupiditez, ans quelles si on pardonne trop elles iettent de terribles bouillons sans mesure.

  • (Institution chrestienne, liv. III, chap. 10.)

Avènement de Luther89 §

Lorsque la vérité de Dieu était étouffée sous tant et de si épaisses ténèbres ; lorsque la religion était souillée de tant de superstitions impies ; lorsque le culte de Dieu était corrompu par tant d’horribles sacrilèges, et que sa gloire gisait prosternée ; que le bienfait de la Rédemption était enfoui sous tant d’opinions perverses, et que les hommes, enivrés par la confiance funeste en leurs œuvres, cherchaient leur salut ailleurs qu’au Christ ; que l’administration des sacrements, en partie déchirée et dissipée, en partie corrompue par un mélange de fictions étrangères, était profanée par de honteux marchés ; que le gouvernement de l’Eglise n’était plus qu’un brigandage désordonné ; lorsque ceux qui siégeaient au rang des pasteurs, après avoir blessé l’Eglise par le dérèglement de leurs mœurs, exerçaient sur les âmes une effroyable tyrannie, et que, comme un troupeau, l’humanité était poussée vers l’abîme à travers l’erreur, — du sein de ce désordre Luther s’éleva : avec lui se rencontrèrent d’autres hommes qui, réunissant leurs efforts et leur zèle, cherchèrent des moyens et des voies par où la religion pût être lavée de toutes ses souillures, rétablie dans la pureté de sa doctrine, et ramenée de cet abîme de misère à son antique splendeur. Nous suivons la route qu’ils nous ont tracée90.

Montaigne (1533-1592) §

Notice §

Michel Eyquem, né au château de Montaigne, apprit le latin par la conversation dans la maison de son père : à six ans, il le parlait. Il continua ses études au collège de Guienne à Bordeaux, et les acheva à treize ans. À vingt-cinq ans, il était conseiller au Parlement de Bordeaux ; il le fut jusqu’en 1570. Il fit plusieurs voyages à la Cour, et reçut le titre de gentilhomme de la chambre de Charles IX ; à Rome, en 1581, il reçut celui de citoyen romain. Il fut élu pendant cette dernière absence, puis réélu maire de Bordeaux. C’est à Bordeaux qu’il fit paraître, en 1580, les deux premiers volumes de ses Essais. Une nouvelle édition, augmentée du troisième et dernier livre, fut publiée par lui à Paris en 1588. Mme de Gournay, sa « fille d’alliance », qu’il connut à Paris en 1588, publia en 1595 une édition des Essais complétée sur les papiers de l’auteur.

Mlle de Gournay (1565-1645) mérite une mention particulière. Fidèle aux doctrines littéraires et au goût du maître, qui avait dit (Essais, II, 17) : « Aux parties en quoy Ronsard et Du Bellay excellent, je ne les treuve gueres esloignez de la perfection ancienne » : elle fut toujours un des champions de la « brigade de Ronsard », et fit campagne de la plume contre les poètes « du nouveau jargon », ardente à « esplucher la mauvaise herbe » (mala herba, Malherbe). « Vous diriez à voir faire ces messieurs que c’est ce qu’on retranche des vers, et non de ce qu’on y met, qui leur donne du prix, et, par les degrés de cette conséquence, celui qui n’en feroit point seroit le meilleur poète… Ils savent ce que la langue n’est point, et non ce qu’elle est, docteurs en négative. » Elle contribua à l’édition magistrale de Ronsard, avec les dévots du poète « trébuché de si haut », en 1628, comme elle donna encore en 1635 une édition définitive de son « père d’adoption ».

Aucun écrivain ne représente mieux que Montaigne le xvie siècle par l’indépendance de sa pensée et la vive et libre allure de son style. Il n’a pas médité, condensé et ordonné un traité pour le public : il cause avec lui-même, au hasard des réflexions que souvent le hasard d’un souvenir, d’une lecture, d’un mot lui suggère. Il prend sa pensée comme elle vient, récrit comme il pense ; le lecteur doit la prendre comme il l’écrit. Son livre « de bonne foy » nous convie à penser avec lui, non comme lui, et son modeste et sceptique « que sçay-ie ? » qui est le contre-pied d’une doctrine, nous laisse toute liberté. Si nul livre n’est plus décousu, sans incohérence » nulle trame de style n’est plus serrée, sans roideur ; bonne et forte étoffe, qui se plie sans se casser, et peinte à souhait. « C’est l’imagination de Montaigne qu’il faut regretter », a dit Voltaire. Chez lui, toute abstraction se colore ; l’esprit y a l’attitude, les mouvements, les soubresauts et les arrêts du corps ; le langage n’est que geste et figure. On peut dire de Montaigne : il pense, il voit, et la parole suit ; et cette parole, le lecteur, à son tour, la voit autant qu’il la comprend, C’est une fête continue des yeux et des oreilles que ce défilé d’images, toutes de franche venue, et cette bonne sonorité de mots bien trébuchants, relevés au besoin d’un accent gascon : « Que le gascon y arrive, a-t-il dit, si le françois n’y peut aller. » On ne se sent nulle envie en le lisant de le degasconner, comme le voulait faire Malherbe de la langue discordante de Ronsard.

Le vrai courage §

Assez d’advantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont advantages empruntez, non pas nostres : c’est la qualité d’un portefaix, non de la vertu, d’avoir les bras et les iambes plus roides : c’est une qualité morte et corporelle, que la disposition ; c’est un coup de la fortune, de faire brancher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeulx par la lumière du soleil ; c’est un tour d’art et de science, et qui peult tumber en une personne lasche et de neant, d’estre suffisant à l’escrime. L’estimation et le prix d un homme consiste au cœur et en la volonté : c’est là où gist son vray honneur. La vaillance, c’est la fermeté, non pas des iambes et des bras, mais du courage et de l’ame ; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tumbe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat91 ; qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aulcun poinct de son asseurance ; qui regarde encores, en rendant l’ame, son ennemy d’une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune ; il est tué, non pas vaincu : les plus vaillants sont par fois les plus infortunez. Aussi y a il des pertes triumphantes92 à l’envi des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le soleil ayt oncques veu de ses yeulx, de Salamine, de Platee, de Mycale, de Sicile, n’oserent oncques opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la desconfiture du roy Leonidas et des siens au pas des Thermopyles. Le vray vaincre a pour son roolle l’estour93, non pas le salut ; et consiste l’honneur de la vertu à combattre, non à battre.

  • (Essais, I, 30.)

A demain les affaires 94

Ie donne avecques raison, ce me semble, la palme à lacques Amyot sur touts nos escrivains françois, non seulement pour la naïfveté et pureté du langage, en quoy il surpasse touts aultres, ny pour la constance d’un si long travail, ny pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu developper si heureusement un aucteur si espineux et ferré (car on m’en dira ce qu’on vouldra, ie n’entends rien au grec, mais ie veois un sens si bien joinct et entretenu par tout en sa traduction, que, ou il a certainement entendu l’imagination vraye de l’aucteur, ou ayant, par longue conversation, planté vifvement dans son ame une generale idee de celle de Plutarque, il ne luy a au moins rien presté qui le desmente ou qui le desdie) ; mais, sur tout, ie luy sçais bon gré d’avoir sceu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous aultres ignorants estions perdus, si ce livre ne nous eust relevé du bourbier : sa mercy95, nous osons à cett’ heure et parler et escrire ; les dames en regentent les maistres d’eschole ; c’est nostre breviaire. Si ce bon homme vit, je luy resigne Xenophon, pour en faire autant : c’est une occupation plus aysee, et d’autant plus propre à sa vieillesse ; et puis, ie ne sçais comment il me semble, quoyqu’il se desmesle bien brusquement et nettement d’un mauvais pas, que toutesfois son style est plus chez soy, quand il n’est pas pressé et qu’il roule à son ayse.

I’estois à cett’ heure sur ce passage où Plutarque96 dict de soy mesme, que Rusticus, assistant à une sienne declamation à Rome, y receut un pacquet de la part de l’empereur, et temporisa de l’ouvrir jusques à ce que tout feust faict : en quoy, dict il, toute l’assistance loua singulierement la gravité de ce personnage. De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous faict, avecques tant d’indiscretion et d’impatience, abandonner toutes choses pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance pour crocheter soubdain, où que nous soyons, les lettres qu’on nous apporte, il a eu raison de louer la gravité de Rusticus ; et pouvoit encores y joindre la louange de sa civilité et courtoisie, de n’avoir voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais je foys doubte qu’on le peust louer de prudence ; car recevant à l’improveu lettres, et notamment d’un empereur, il pouvoit bien advenir que le differer à les lire eust esté d’un grand prejudice. Le vice contraire à la curiosité, c’est la nonchalance, vers laquelle ie penche evidemment de ma complexion, et en laquelle i’ay veu plusieurs hommes si extremes, que, trois ou quatre tours aprez, on retrouvoit encores dans leur pochette les lettres toutes closes qu’on leur avoit envoyees.

Ie n’en ouvris iamais, non seulement de celles qu’on m’eust commises, mais de celles mesmes que la fortune m’eust faict passer par les mains ; et foys conscience si mes yeulx desrobent, par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d’importance qu’il lit quand ie suis à costé d’un grand. Iamais homme ne s’enquit moins et ne fureta moins ez affaires d’aultruy.

  • (Essais, II, 4.)

Des « braves formes de s’expliquer » des Anciens §

A ces bonnes gents, il ne falloit d’aiguë et subtile rencontre : leur langage est tout plein, et gros d’une vigueur naturelle et constante. Il n’y a rien d’efforcé, rien de traisnant ; tout y marche d’une pareille teneur : contextus virilis est ; non sunt circa flosculos occupati97. Ce n’est pas une eloquence molle, et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et ravit ; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand ie veois ces braves formes de s’expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c’est Bien dire, ie dis que c’est Bien penser. C’est la gaillardise de l’imagination qui s’esleve et enfle les paroles : pectus est, quod disertum facit98 : nos gents appellent jugement, langage99 ; et beaux mots, les pleines conceptions. Horace ne se contente point d’une superficielle expression, elle le trahiroit ; il veoid plus clair et plus oultre dans les choses ; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se representer ; et les luy fault oultre l’ordinaire, comme sa conception est oultre l’ordinaire. Plutarque dict100 qu’il veid le langage latin par les choses : icy101 de mesme ; le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, ains de chair et d’os ; elles signifient plus qu’elles ne disent. Les imbecilles102 sentent encores quelque image de cecy : car en Italie ie disois ce qu’il me plaisoit, en devis communs ; mais aux propos roides, ie n’eusse osé me fier à un idiome que ie ne pouvois plier ny contourner oultre son allure commune : i’y veulx pouvoir quelque chose du mien.

Le maniement et employte des beaux esprits donne prix à la langue ; non pas l’innovant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, l’estirant et ployant ; ils n’y apportent point de mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy apprennent des mouvements inaccoustumez, mais prudemment et ingenieusement. Et combien peu cela soit donné à touts, il se veoid par tant d’escrivains françois de ce siecle : ils sont assez hardis et desdaigneux, pour ne suyvre pas la route commune ; mais faulte d’invention et de discretion les perd ; il ne s’y veoid qu’une miserable affectation d’estrangeté, des desguisements froids et absurdes, qui, au lieu d’eslever, abbattent la matiere : pourveu qu’il se gorgiasent103 en la novelleté, il ne leur chault104 de l’efficace ; pour saisir un nouveau mot, ils quittent l’ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux.

En nostre langage ie treuve assez d’estofife, mais un peu faulte de façon : car il n’est rien qu’on ne feist du jargon de nos chasses et de nostre guerre, qui est un genereux terrain à emprunter ; et les formes de parler, comme les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Ie le treuve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoreux suffisamment ; il succombe ordinairement à une puissante conception : si vous allez tendu, vous sentez souvent qu’il languit soubs vous et fleschit ; et qu’à son default le latin se presente au secours, et le grec à d’aultres. D’aulcuns de ces mots que ie viens de trier, nous en appercevons plus malayseement l’energie, d’autant que l’usage et la frequence nous en ont auculnement avily et rendu vulgaire la grace ; comme en nostre commun, il s’y rencontre des phrases excellentes, et des metaphores, desquelles la beaulté flestrit de vieillesse, et la couleur s’est ternie par maniement trop ordinaire : mais cela n’oste rien du goust à ceulx qui ont bon nez, ny ne desroge à la gloire de ces anciens aucteurs qui, comme il est vraysemblable, meirent premierement ces mots en ce lustre.

Quand i’escris, ie me passe bien de la compaignie et souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme ; aussi qu’à la verité les bons aucteurs m’abattent par trop, et rompent le courage : ie foys volontiers le tour de ce peintre, lequel, ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garsons qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aulcun coq naturel ; et aurois plustost besoing, pour me donner un peu de lustre, de l’invention du musicien Antigenides, qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que, devant ou aprez luy, son auditoire feust abbreuvé de quelques aul tres mauvais chantres. Mais ie me puis plus malayseement desfaire de Plutarque : il est si universel et si plein, qu’à toutes occasions, et quelque subject extravagant que vous ayez prins, il s’ingere à vostre besongne, et vous tend une main liberale et inespuisable de richesses et d’embellissements. Il m’en faict despit, d’estre si fort exposé au pillage de ceulx qui le hantent ; ie ne le puis si peu raccointer105, que ie n’en tire cuisse ou aile.

Pour ce mien desseing, il me vient aussi à propos d’escrire chez moy, en païs sauvage, où personne ne m’ayde, ny me releve, où ie ne hante communement homme qui entende le latin de son patenotre, et de françois un peu moins. Ie l’eusse faict meilleur ailleurs, mais l’ouvrage eust esté moins mien : et sa fin principale et perfection, c’est d’estre exactement mien. Ie corrigerois bien une erreur accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inadvertemment ; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m’a dict, ou que moy mesme me suis dict : « Tu ez trop espez en figures : Voylà un mot du creu de Gascoigne : Voylà une phrase dangereuse (je n’en refuis aulcune de celles qui s’usent emmy les rues françoises ; ceulx qui veulent combattre l’usage par la grammaire se mocquent :) Voylà un discours ignorant : Voylà un discours paradoxe : En voylà un trop fol : Tu te ioues souvent ; on estimera que tu dies à droict ce que tu dis à feincte. » « Ouy, foys ie ; mais ie corrige les faultes d’inadvertance, non celles de coustume. Est ce pas ainsi que ie parle par tout ? me represente ie pas vifvement ? suffit. I’ay faict ce que i’ay voulu : tout le monde me recognoist en mon livre, et mon livre en moy.

  • (Essais, III, 5.)

Res verba rapiunt §

Allant un jour à Orleans, ie trouvay dans cette plaine, au deçà de Clery, deux regents qui venoyent à Bourdeaux, environ à cinquante pas l’un de l’aultre : plus loin derriere eux ie veois une troupe, et un maistre en teste, qui estoit feu monsieur le comte de la Rochefoucault. Un de mes gents s’enquit au premier de ces regents, qui estoit ce gentilhomme qui venoit aprez luy ; luy, qui n’avoit pas veu ce train qui le suyvoit, et qui pensoit qu’on luy parlast de son compaignon, respondit plaisamment : « Il n’est pas gentilhomme, c’est un grammairien ; et ie suis logicien. » Or, nous qui cherchons icy, au rebours, de former, non un grammairien ou logicien, mais un gentilhomme, laissons les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu de choses, les paroles ne suyvront que trop ; il les traisnera, si elles ne veulent suyvre. I’en oy qui s’excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d’avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faulte d’eloquence, ne les pouvoir mettre en evidence : c’est une baye. Sçavez vous, à mon advis, que c’est que cela ? ce sont des umbrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuvent desmesler et esclaircir au dedans, ny par conséquent produire au dehors ; ils ne s’entendent pas encores eulx mesmes. De ma part, je tiens, et Socrates l’ordonne, que qui a dans l’esprit une vifve imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines, s’il est muet :

 

Verbaque provisam rem non invita sequentur106.

 

Et comme disoit celuy là, aussi poëtiquement en sa prose, quum res animum occupavere, verba ambiunt107 ; et cet aultre, ipsœ res verba rapiunt108. Il ne sçait pas ablatif, conjunctif, substantif, ny la grammaire ; ne faict pas109 son laquay ou une harangiere du Petit Pont ; et si, vous entretiendront tout votre saoul, si vous en avez envie, et se desferreront aussi peu, à l’adventure, aux regles de leur langage, que le meilleur maistre ez arts de France. Il ne sçait pas la rhetorique, ny, pour avant ieu, capter la benevolence du candide lecteur ; ny ne luy chault de le sçavoir. De vray, toute cette belle peincture s’efface ayseement par le lustre d’une verité simple et naïfve : ces gentillesses ne servent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massive et plus ferme ; comme Afer montre bien clairement chez Tacitus110. Les ambassadeurs de Samos estoient venus à Cleomenes, roy de Sparte, preparez d’une belle et longue oraison, pour l’esmouvoir à la guerre contre le tyran Polycrates ; aprez qu’il les eut bien laissez dire, il leur respondit : « Quant à vostre commencement et exorde, il ne m’en souvient plus, ny par consequent du milieu ; et quant à vostre conclusion, ie n’en veulx rien faire111. » Voylà une belle response, ce me semble, et des harangueurs bien camus ! Et quoy cet aultre ? Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes à conduire une grande fabrique : le premier, plus affetté, se presenta avecques un beau discours premedité sur le subiect de cette besongne, et tiroit le jugement du peuple en sa faveur ; mais l’aultre en trois mots : « Seigneurs Atheniens, ce que cettuy a dict, ie le feray112. » Au fort de l’eloquence de Cicero, plusieurs en entroient en admiration ; mais Caton n’en faisant que rire : « Nous avons, disoit il, un plaisant consul. » Aille devant ou aprez, une utile sentenec, un beau traict est tousiours de saison : s’il n’est pas bien pour ce qui va devant, ny pour ce qui vient aprez, il est bien en soy. Ie ne suis pas de ceulx qui pensent la bonne rhythme faire le bon poëme : laissez luy allonger une courte syllabe, s’il veult ; pour cela, non force : si les inventions y rient, si l’esprit et le iugement y ont bien faict leur office, voylà un bon poëte, dirai ie, mais un mauvais versificateur,

 

Emunctæ naris, durus componere versus113.

 

Qu’on face, dict Horace, perdre à son ouvrage toutes ses coustures et mesures,

 

Tempora certa modosque, et, quod prius ordine verbum est,
Posterius facias, prærponens ultima primis…
Invenias etiam disiecti membra poetæ114 :

il ne se dementira point pour cela ; les pieces mesmes en seront belles. C’est ce que respondit Menander, comme on le tansast, approchant le jour auquel il avoit promis une comedie, de quoy il n’y avoit encores mis la main : « Elle est composee et preste ; il ne reste qu’à y aiouster les vers »115 : ayant les choses et la matiere disposee en l’ame, il mettoit en peu de compte le demourant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poësie françoise, ie ne veois si petit apprenti qui n’enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu prez comme eux : Plus sonat, quam valet116. Pour le vulgaire, il ne feut jamais tant de poëtes ; mais, comme il leur a esté bien aysé de representer leurs rhythmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l’un, et les delicates inventions de l’aultre.

C’est aux paroles à servir et à suyvre ; et que le gascon y arrive, si le françois n’y peult aller. Ie veulx que les choses surmontent, et quelles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’ayt aulcune souvenance des mots. Le parler que i’ayme, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque :

 

Hæc demum sapiet dictio, quae feriet117 ;

plustost difficile qu’ennuyeux ; esloingné d’effectation : desreglé, descousu et hardy : chasque loppin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque118, non plaideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Cesar, et si ne sens pas bien pourquoy il l’en appelle.

I’ay volontiers imité cette desbauche qui se veoid en nostre jeunesse au port de leurs vestements : un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui represente une fierté desdaigneuse de ces parements estrangiers, et nonchalante de l’art ; mais je la treuve encores mieulx employee en la forme du parler. Toute affectation, nommeement en la gayeté et liberté françoise, est mesavenante au courtisan ; et en une monarchie, tout gentilhomme doibt estre dressé au port d’un courtisan : pourquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. Ie n’ayme point de tissure où les liaisons et les coustures paroissent : tout ainsi qu’en un beau corps il ne fault pas qu’on y puisse compter les os et les veines. Quæ veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex119. Quis accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui120 ? L’eloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustrements, c’est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitee : de mesme au langage, la recherche des phrases nouvelles et des mots peu cogneus vient d’une ambition scholastique et puerile. Peusse ie ne me servir que de ceulx qui servent aux haies à Paris ! Aristophanes le grammairien n’y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots, et la fin de son art oratoire, qui estoit perspicuité de langage seulement. L’imitation du parler, par sa facilité, suyt iucontinent tout un peuple : l’imitation du juger, de l’inventer, ne va pas si vite. La pluspart des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent tresfaulsement tenir un pareil corps : la force et les nerfs ne s’empruntent point ; les atours et le manteau s’empruntent. La pluspart de ceulx qui me hantent parlent de mesme les Essais ; mais ie ne sçay s’ils pensent de mesme. Les Atheniens, dict Platon, ont pour leur part le soing de l’abondance et elegance du parler ; les Lacedemoniens, de la briefveté et ceulx de Crete, de la fecondite des conceptions, plus que du langage : ceulx cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu’il avoit deux sortes de disciples : les uns, qu’il nommoit φιλολόγους, curieux d’apprendre les choses, qui estoient ses mignons ; les aultres, λογοφίλους, qui n’avoyent soing que du langage. Ce n’est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire ; mais non pas si bonne qu’on la faict ; et suis despit de quoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Ie vouldrois premierement bien sçavoir ma langue, et celle de mes voisins où i’ay plus ordinaire commerce.

  • (Essais, I, 25.)

Comment Montaigne apprit le latin §

L’expedient que mon pere y trouva, ce feut qu’en nourrice, et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tresbien versé en la latine. Cettuy cy, qu’il avoit faict venir exprez, et qui estoit bien chèrement gagé, m’avoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi avecques luy deux aultres moindres en sçavoir, pour me suyvre et soulager le premier : ceulx cy ne m’entretenoient d’aultre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c’estoit une regle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compaignie qu’autant de mots de latin que chascun avoit apprins pour jargonner avec moy. C’est merveille du fruict que chascun y feit : mon pere et ma mere y apprindrent assez de latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance pour s’en servir à la necessité, comme feirent aussi les aultres domestiques qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous latinizasmes tant, qu’il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont prins pied par l’usage, plusieurs appellations latines d’artisans et d’utils. Quant à moy, i’avoy plus de six ans, avant que j’entendisse non plus de françois ou de perigordin que d’arabesque ; et sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet, et sans larmes, i’avois apprins du latin tout aussi pur que mon maistre d’eschole le sçavoit : car je ne le pouvois avoir meslé ny altéré. Si par essay on me vouloit donner un theme, à la mode des colleges ; on le donne aux aultres en françois, mais à moy il me le falloit donner en mauvais latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchy, qui a escript de comitiis Romanorum ; Guillaume Guerenter qui a commenté Aristote ; George Buchanan121, ce grand poëte escossois ; Marc Antoine Muret122, que la France et l’Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques123, m’ont dict souvent que i’avois ce langage en mon enfance si prest et si à main, qu’ils craignoient à m’accoster. Buchanan, que ie veis depuis à la suitte de feu monsieur le mareschal de Brissac, me dict qu’il estoit aprez à escrire de l’institution des enfants, et qu’il prenoit l’exemplaire de la mienne ; car il avoit lors en charge ce comte de Brissac que nous avons veu depuis si valeureux et si brave.

Quant au grec, duquel ie n’ay quasi du tout point d’intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art, mais d’une voye nouvelle, par forme d’esbat et d’exercice : nous pelotions nos declinaisons, à la maniere de ceulx qui, par certains ieux de tablier124, apprennent l’arithmétique et la géométrie. Car entre aultres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le debvoir par une volonté non forcée et de mon propre désir ; et d’eslever mon ame en toute doulceur et liberté, sans rigueur et contraincte : ie dis jusques à telle superstition, que, par ce qu’aulcuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller le matin en sursault, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiJler par le son de quelque instrument ; et ne feus jamais sans homme qui m’en servist.

  • (Essais, I, 25.)

De la « pratique des hommes » dans « l’instruction » de la jeunesse §

Qu’on luy mette en fantaisie une honneste curiosité de s’enquérir de toutes choses : tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra ; un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une battaille ancienne, le passage de César ou de Charlemaigne ;

 

Quæ tellus sit lenta gelu, quæ putris ab æstu ;
Ventus in Italiam quis bene vela ferat125 ;

 

il s’enquerra des mœurs, des moyens et des alliances de ce prince, et de celuy là : ce sont choses tresplaisantes à apprendre, et tresutiles à sçavoir.

En cette practique des hommes, i’entends y comprendre, et principalement, ceulx qui ne vivent qu’en la mémoire des livres : il practiquera, par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siècles. C’est un vain estude, qui veult ; mais qui veult aussi, c’est un estude de fruict inestimable, et le seul estude, comme dict Platon, que les Lacedemoniens eussent réservé à leur part. Quel proufit ne fera il, en cette part là, à la lecture des Vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge et qu’il n’imprime pas tant à son disciple la date de la ruyne de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion ; ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il feut indigne de son debvoir qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires qu’à en juger. C’est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diverse mesure : i’ai leu en Tite Live cent choses que tel n’y a pas leu ; Plutarque y en a leu cent, oultre ce que i’y ay sceu lire, et à l’adventure oultre ce que l’aucteur y avoit mis : à d’aulcuns, c’est un pur estude grammairien ; à d’aultres, l’anatomie de la philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se pénètrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus, tresdignes d’estre sceus ; car, à mon gré, c’est le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il y en a mille qu’il n’a que touchez simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaist ; et se contente quelquefois de ne donner qu’une attaincte dans le plus vif d’un propos. Il les fault arracher de là, et mettre en place marchande : comme ce sien mot126, « Que les habitants d’Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule syllabe, qui est, Non, » donna peult estre la matière et l’occasion à La Boëtie de sa Servitude Volontaire. Cela mesme de luy veoir trier une legiere action, en la vie d’un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas cela, c’est un discours. C’est dommage que les gents d’entendement ayment tant la briefveté : sans double leur réputation en vault mieulx ; mais nous en valons moins. Plutarque ayme mieulx que nous le vantions de son jugement, que de son sçavoir ; il ayme mieulx nous laisser désir de soy, que satiété : il sçavoit qu’ez choses bonnes mesme on peult trop dire ; et que Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs. : « O estrangier, tu dis ce qu’il fault aultrement qu’il ne fault127 ». Ceulx qui ont le corps graile, le grossissent d’embourrures ; ceulx qui ont la matière exile, l’enflent de paroles.

Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde : nous sommes touts contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur de nostre nez. On demandoit à Socrate d’où il estoit : il ne respondit pas, d’Athenes ; mais, du monde128 : luy qui avoit l’imagination plus pleine et plus estendue, embrassoit l’univers comme sa ville, jectoit ses cognoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain ; non pas comme nous, qui ne regardons que soubs nous. A qui il gresle sur la teste, tout l’hemisphere semble estre en tempeste et orage ; et disoit le Savoïard, que « Si ce sot de roy de France eust sceu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistre d’hostel de son duc » : son imagination ne concevoit aultre plus eslevee grandeur que celle de son maistre. Nous sommes insensiblement touts en ceste erreur : erreur de grande suitte et préjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau cette grande image de nostre mere nature en son entière majesté ; qui lit en son visage une si générale et constante varieté ; qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d’une poincte tres-delicate, celuy là seul estime les choses selon leur juste grandeur129.

Ce grand monde, que les uns multiplient encores comme espèces soubs un genre, c’est le mirouer où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme, ie veuh que ce soit le livre de mon escholier. Tant d’humeurs, de sectes, de iugements, d’opinions, de loix et de coustumes, nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse ; qui n’est pas un legier apprentissage : tant de remuements d’estat et changements de fortune publicque nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre : tant de noms, tant de victoires et conquestes ensepvelies soubs l’oubliance, rendent ridicule l’espérance d’éterniser nostre nom par la prinse de dix argoulets et d’un pouiller130, qui n’est cogneu que de sa cheute : l’orgueil e|, la fierté de tant de pompes estrangieres, la majesté si enflée de tant de courts et de grandeurs, nous fermit et asseure la veue à soustenir l’csclat des nostres, sans ciller les yeulx : tant de milliasses d’hommes enterrez avant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouver si bonne compaignie en l’aultre monde ; ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras, retire131 à la grande et populeuse assemblée des jeux olympiques : les uns s’y exercent le corps, pour en acquérir la gloire desieux ; d’aultres y portent des marchandises à vendre, pour le gaing : il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels n’y cherchent aultre fruict que de regarder comment et pourquoy chasque chose se l’ait, et estre spectateurs de la vie des aultres hommes, pour en iuger, et régler la leur.

  • (Essais, I, 25.)

Jugement de Montaigne sur quelques écrivains §

Il m’a tousiours semblé qu’en la poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loing le premier reng ; et signamment Virgile en ses Georgiques, que i’estime le plus accomply ouvrage de la poésie : à comparaison duquel on peult recognoistre ayseement qu’il y a des endroicts de l’Aeneïde ausquels l’aucteur eust donné encores quelque tour de pigne, s’il en eust loisir ; et le cinquiesme en l’Aeneïde me semble le plus parfaict. Tayme aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son style, que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et jugements. Quant au bon Terence, la mignardise et les grâces du langage latin, ie le treuve admirable à représenter au vif les mouvements de l’ame et la condition de nos mœurs ; à toute heure nos actions me reiectcnt à luy : ie ne le puis lire si souvent, que ie n’y treuve quelque beaulté et grâce nouvelle. Ceulx des temps voisins à Virgile se plaignoient de quoy aulcuns luy comparoient Lucrèce : ie suis d’opinion que c’est à la verité une comparaison ineguale ; mais i’ay bien à faire à me r’asseurer en cette créance, quand ic me treuve attaché à quelque beau lieu de ceulx de Lucrèce. S’ils se picquoient de cette comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque de ceulx qui luy comparent à cette heure Arioste ? et qu’en diroit Arioste luy mesme ?

 

O seclum insipiens et inficetum132 !

 

I’estime que les anciens avoient encores plus à se plaindre de ceulx qui apparioient Plaute à Terence (cettuy cy sent bien mieulx son gentilhomme), que Lucrèce à Virgile. Pour l’estimation et préférence de Terence, faict beaucoup que le pere de l’éloquence romaine l’a si souvent en la bouche, seul de son reng ; et la sentence que le premier juge des poètes romains donne de son compaignon133.

Ie veois que les bons et anciens poëtes ont evité l’affectation et la recherche ; non seulement des fantastiques eslevations espaignolles et petrarchistes, mais des poinctes mesmes plus doulces et plus retenues, qui sont l’ornement de tous les ouvrages poëtiques des siecles suyvants. Si n’y a il bon iuge qui les treuve à dire134 en ces anciens, et qui n’admire plus sans comparaison l’eguale polissure et cette perpetuelle doulceur et beaulté fleurissante des epigrammes de Catulle, que touts les aiguillons de quoy Martial aiguise la queue des siens. C’est cette mesme raison que ie disois tantost, comme Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum materia successerat135. Ces premiers là, sans s’esmouvoir et sans se picquer, se font assez sentir ; ils ont de quoy rire par tout, il ne fault pas qu’ils se chatouillent : ceulx cy ont besoing de secours estrangier ; à mesure qu’ils ont moins d’esprit, il leur fault plus de corps ; ils montent à cheval parce qu’ils ne sont assez forts sur leurs iambes : tout ainsi qu’en nos bals, ces hommes de vile condition qui en tiennent eschole, pour ne pouvoir representer le port et la decence de nostre noblesse cherchent à se recommander par des saults perilleux, et aultres mouvements estranges et basteleresques ; et les dames ont meilleur marché de leur contenance aux danses où il y a diverses descoupeures et agitations de corps, qu’en certaines aultres danses de parade, où elles n’ont simplement qu’à marcher un pas naturel, et representer un port naïf et leur grace ordinaire : et comme i’ay veu aussi les badins excellents, vestus en leur à touts les iours et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peult tirer de leur art ; les apprentifs et qui ne sont de si haulte leçon, avoir besoing de s’enfariner le visage, de se travestir, se contrefaire en mouvements de grimaces sauvages, pour nous apprester à rire. Cette mienne conception se recognoist mieulx, qu’en tout aultre lieu, en la comparaison de l’Aencïde et du Furieux136 : celuy là on le veoit aller à tire d’aile, d’un vol hault et ferme, suyvant tousiours sa poincte ; cettuy cy, voleter et saulteler de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses ailes que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chasque bout de champ, de peur que l’haleine et la force luy faille :

 

Excursusque breves tentat137.

 

Voylà doncques quant à cette sorte de subiects, les aucteurs qui me plaisent le plus.

Quant à mon aultre façon, qui mesle un peu plus de fruict au plaisir, par où rapprends à renger mes opinions et conditions, les livres qui m’y servent, c’est Plutarque, depuis qu’il est françois138, et Seneque. Ils ont touts deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que i’y cherche y est traictee à pieces descousues, qui ne demandent pas l’obligation d’un long travail, de quoy ie suis incapable : ainsi sont les opuscules de Plutarque, et les epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escripts et la plus profitable. Il ne fault pas grande entreprise pour m’y mettre ; et les quitte où il me plaist : car elles n’ont point de suitte et dependance des unes aux aultres. Ces aucteurs se rencontrent en la pluspart des opinions utiles et vrayes ; comme aussi leur fortune les feit naistre environ mesme siecle ; touts deux precepteurs de deux empereurs romains ; touts deux venus de païs estrangiers ; touts deux riches et puissants. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et presentee d’une simple façon, et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Seneque, plus ondoyant et divers : Cettuy cy se peine, se roidit et se tend, pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte et les vicieux appetits ; L’aultre semble n’estimer pas tant leurs efforts, et desdaigner d’en haster son pas et se mettre sur sa garde : Plutarque a les opinions platoniques, doulces et accommodables à la société civile ; L’aultre les a stoïcques et epicuriennes, plus esloingnees de l’usage commun, mais, selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes : Il paroist en Seneque qu’il preste un peu à la tyrannie des empereurs de son temps, car ie tiens pour certain que c’est d’un iugement forcé qu’il condemne la cause de ces genereux meurtriers de Cesar ; Plutarque est libre par tout : Seneque est plein de poinctes et saillies ; Plutarque, de choses : Celuy là vous eschauffe plus et vous esmeut ; Cettuy cy vous contente davantage et vous paye mieulx ; il nous guide, l’aultre nous poulse.

Les historiens sont ma droicte balle139, car ils sont plaisants et aysez ; et quand et quand140 l’homme en general, de qui ie cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul aultre lieu ; la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or, ceulx qui escrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux evenements ; à ce qui part du dedans qu’à ce qui arrive au dehors, ceulx là me sont plus propres : voylà pourquoy, en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque. Ie suis bien marry que nous n’ayons une douzaine de Laertius141, ou qu’il ne soit plus estendu, ou plus entendu : car ie suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. En ce genre d’estude des histoires, il fault feuilleter, sans distinction, toutes sortes d’aucteurs et vieils et nouveaux, et barragouins et françois, pour y apprendre les choses de quoy diversement ils traictent. Mais Cesar singulierement me semble meriter qu’on l’estudie, non pour la science de l’histoire seulement, mais pour luy mesme : tant il a de perfection et d’excellence par dessus touts les aultres, quoyque Salluste soit du nombre. Certes, ie lis cet aucteur avec un peu plus de reverence et de respect qu’on ne lict les humains ouvrages ; tantost le considerant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur ; tantost la purete et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement touts les historiens, comme dict Cicero142, mais à l’adventure Cicero mesme : avecques tant de sincerité en ses iugements, parlant de ses ennemis, que, sauf les faulses couleurs de quoy il veult couvrir sa mauvaise cause et l’ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu’en cela seul on y puisse trouver à redire qu’il a esté trop espargnant,à parler de soi ; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté executees par luy, qu’il n’y soit allé beaucoup plus du sien qu’il n’y en met.

I’ayme les historiens ou fort simples, ou excellents. Les simples, qui n’ont point de quoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soing et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier pour la cognoissance de la verité : tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissard, qui a marché, en son entreprinse, d’une si franche naïfveté, qu’ayant faict une faulte, il ne craint aucunement de la recognoistre et corriger en l’endroict où il en a esté adverty, et qui nous represente la diversité mesme des bruits qui couroient, et les differents rapports qu’on luy faisoit : c’est la matiere de l’histoire nue et informe ; chascun en peult faire son proufit autant qu’il a d’entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’estre sceu ; peuvent trier, de deux rapports, celuy qui est plus vraysemblable ; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables ; ils ont raison de prendre l’auctorité de regler nostre creance à la leur ; mais, certes, cela n’appartient à gueres de gents. Ceulx d’entre deux (qui est la plus commune façon) nous gastent tout ; ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de iuger, et par consequent d’incliner l’histoire à leur fantasie ; car, depuis que le iugement pend d’un costé, on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais : ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sceues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privee, qui nous instruiroit mieulx ; obmettent, pour choses incroyables, celles qu’ils n’entendent pas, et peut estre encores telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon latin ou françois. Qu’ils estaient hardiment leur eloquence et leur discours, qu’ils iugent à leur poste : mais qu’ils nous laissent aussi de quoy iuger apres eulx ; et qu’ils n’alterent ny dispensent, par leurs raccourciments et par leur chois, rien sur le corps de la matiere, ains qu’ils nous la r’envoyent pure et entiere en toutes ses dimensions.

  • (Essais, II, 10.)

De l’amitié §

[Cette pièce143] me donna la premiere cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitie que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaicte, que certainement il ne s’en lit gueres de pareilles, et entre nos hommes il ne s’en veoid aulcune trace en usage. Il fault tant de rencontres à la bastir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles.

Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accointances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l’amitié de quoy ie parle, elles se meslent et confondent l’une en l’aultre d’un meslange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la cousture, qui les a ioinctes. Si on me presse de dire pourquoy ie l’aymoys, ie sensque cela ne se peult exprimer qu’en respondant : « Parce que c’estoit luy, parce que c’estoit moy. » Il y a, au-delà de mon discours et de ce que i’en puis dire particulièrement, ie ne sçais quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de ceste union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’aultre, ie croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et à nostre premiere rencontre, qui feut par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez144 entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que l’un à l’aultre. Il escrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse145 et explique la precipitation de nostre intelligence146 si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelques années), elle n’avoit point à perdre temps, et n’avoit à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il fault tant de precautions de longue et prealable conversation147. Ceste-cy n’a point d’aultre idee que d’elle-mesme, et ne se peult rapporter qu’à soy : ce n’est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille ; c’est ie ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger, et se perdre dans la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille : ie dis perdre, à la verité148, ne nous reservant rien qui nous feust propre, ny qui feust ou sien ou mien…

Il n’est pas en la puissance de touts les discours du monde de me desloger de la certitude que i’ay des intentions et iugements de mon amy : aulcune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu’elle eult, que ie n’en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si uniement ensemble, elles se sont considerees d’une si ardente attection, et de pareille affection descouvertes iusques au fin fond des entrailles l’une de l’autre, que non seulement ie cognoissoys la sienne comme la mienne, mais ie me feusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu’à moy.

Qu’on ne me mette point en ce reng ces aultres amitiez communes ; i’en ay autant de cognoissance qu’un aultre, et des plus parfaictes de leurs genres : mais ie ne conseille pas qu’on confonde leurs regles ; on s’y tromperoit. Il fault marcher en ces aultres amitiez la bride à la main, avecques prudence et precaution : la liaison n’est pas nouee en maniere qu’on n’ait aulcunement à s’en defier. « Aimez-le, disoit Chilon, comme ayant quelque jour à le haïr ; haïssez-le, comme ayant à l’aimer149 ». Ce precepte, qui est si abominable en ceste souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l’usage des amitiez ordinaires et coustumières ; à l’endroict desquelles il fault employer le mot qu’Aristote avoit tresfamilier, « O mes amys ! il n’y a nul amy. » En ce noble commerce, les offices et les bienfaicts, nourriciers des aultres amitiez, ne meritent pas seulement d’estre mis en compte ; cette confusion si pleine de nos volontez en est cause : car tout ainsi que l’amitié que ie me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que ie me donne au besoing, quoy que dient les stoïciens, et comme ie ne me sçais aucun gré du service que ie me foys ; aussi l’union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels debvoirs, et haïr et chasser d’entre eulx ces mots de division et de difference, bienfaict, obligation, recognoissance, priere, remerciement et leurs pareils. Tout estant, par effect, commun entre eulx, volontez, pensements, iugements, biens, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’estant qu’une ame en deux corps, selon la trespropre definition d’Aristote, ils ne se peuvent ny prester ny donner rien.

Si, en l’amitié de quoy ie parle, l’un pouvoit donner à l’aultre, celuy qui recevroit le bienfaict obligeroit son compaignon : car, cherchant l’un et l’aultre plus que toute aultre chose, de s’entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere et l’occasion est celuy-là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy d’effectuer en son endroict ce qu’il desire le plus…

L’ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l’ombre d’un amy : il avoit certes raison de le dire, mesme s’il en avoit tasté. Car, à la verité, si ie compare tout le reste de ma vie, quoyqu’avecque la grace de Dieu je l’aye passee doulce, aysee,et, sauf la perte d’un tel amy, exempte d’affliction poisante, pleine de tranquillité d’esprit ; si ie la compare, dis-ie, toute, aux quatre années qu’il m’a esté donné de jouyr de la doulce compaignie et societé de ce personnage, ce n’est que fumee, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le iour que ie le perdis, ie ne foys que traisner languissant ; et les plaisirs mesmes qui s’offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous estions à moitié de tout ; il me semble que ie lui desrobe sa part : i’estois déià si faict et accoustumé à estre deuxieme partout, qu’il me semble n’estre plus qu’à demy.

  • (Essais, I, 27.)

La Boétie (1530-1563) §

Notice §

Né à Sarlat, où l’on montre encore sa maison ; traducteur précoce de différentes œuvres grecques de Xénophon, d’Aristote et de Plutarque ; conseiller, à vingt-trois ans, de ce Parlement de Bordeaux auquel appartinrent Montaigne et Montesquieu ; mort à trente-deux ans, Étienne de la Boétie doit l’immortalité à l’éloquent petit livre, le Contr’un, que lui inspira en 1548 l’horreur de la répression féroce d’une émeute des Bordelais par le connétable Anne de Montmorency, et à l’éloquent chapitre que son souvenir et son amitié ont inspiré à Montaigne (Essais, I, 27).

Asservissement volontaire de tous à un §

Pauvres gents150 et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire, que rien n’est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies : et tout ce degast151, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes de l’ennemy, et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny de nos villes ; sinon qu’il a plus que vous tous l’avantage que vous luy faictes pour vous destruire. D’où a il152 prins tant d’yeulx, d’où vous espie il ; si vous ne les lui donnez ? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres ? Comment a il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes ? Comment vous oseroit il courir sus153, s’il n’avoit intelligence avecques vous ? Que vous pourroit il faire, si vous n’estiez recelleurs du larron qui vous pille ; complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes ? Vous semez vos fruicts, à fin qu’il en face le degast ; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos enfans, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses guerres, à la boucherie154, qu’il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder155 en ses delices ; vous vous affoiblissez, à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n’endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus ; et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que vous le poulsiez156, ni le branliez157, mais seulement ne le soubsteniez plus : et vous le verrez, comme un grand colosse, à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas, et se rompre.

  • (De la Servitude volontaire, ou le Contr’un.)

Charron (1541-1603) §

Notice §

Pierre Charron, de Paris, élève, comme tant d’autres hommes éminents du siècle, des écoles de droit d’Orléans et de Bourges, quitta la robe d’avocat pour celle de prêtre, fut théologal, c’est-à-dire enseigna la théologie, dans plusieurs diocèses ; et, vicaire général de Cahors, fut député et secrétaire de l’Assemblée du clergé tenue à Paris en 1595. La prédication qu’il exerça avec succès le conduisit à Bordeaux. C’est là qu’il connut Montaigne et qu’il publia, deux ans avant sa mort, le plus célèbre de ses ouvrages : De la Sagesse. Ses Discours chrestiens (1600) et son Traité des trois Vérités (1594) sont d’un orthodoxe, catholique et romain ; son Traité de la Sagesse est d’un sceptique. Charron est un sage, si la sagesse consiste à dire, non plus comme Montaigne, que sais-je ? mais je ne sais rien, et à prendre pour devise paix et peu. Il est un penseur, si ordonner ce qui est décousu chez Montaigne, diviser, subdiviser, si emprunter à Cicéron la théorie antique des quatre vertus (prudence, justice, force, tempérance), à Du Vair bon nombre d’analyses des passions, suffit à être compté parmi les penseurs originaux. Il est un écrivain, si un langage précis, net, sobre, rigoureux, souvent coloré, quelquefois élégant, qui semble d’ailleurs une épreuve effacée du style de Montaigne, fait un écrivain : c’est assurément le moins contestable de ses titres.

Que l’âme reste libre quand le corps est en prison §

Il n’y a que le corps, la manche, la prison de l’ame, qui est captive ; l’esprit demeure tousiours libre et à soy en despit de tous : comment sçait-il et peut-il sentir qu’il est en prison, puisqu’aussi librement et encores plus il peut s’esgayer et promener où il voudra ? Les murs et la closture de la prison est bien trop loing de luy pour le pouvoir enfermer. Le corps qui le touche et luy est conioinct ne le peust tenir ni arrester. Celuy qui sçait se maintenir en liberté et user de son droict, qui est de n’estre pas enfermé mesme dedans ce monde, se mocquera de ces chetives barrieres.

La prison a receu benignement en son sein plusieurs grands et saints personnages, a esté l’asyle, le port de salut, et la forteresse à plusieurs qui se fussent perdus en liberté, voire qui ont eu recours à elle pour estre en liberté, l’ont choisie et espousee pour vivre en repos et se delivrer du monde, e carcere in custodiarium translati158. Ce qui est clos et fermé soubs la clef est bien mieux gardé. Il vaut mieux estre enfermé soubs la clef, qu’estre contrainct et serré par tant de lacs et de ceps159 divers, dont le monde est plein, les places publiques, les palais, les cours des grands ; que les tracas et le tumulte des affaires apporte, les procez, les envies, malices, humeurs espineuses et violentes. Plusieurs se sont sauvés de la main de leurs ennemys, de grands dangers et miseres, par le bénéfice de la prison. Aucuns y ont composé des livres, s’y sont faicts sçavans et meilleurs : Plus in carcere spiritus acquirit quam caro amittit160. Plusieurs sont que la prison après avoir gardé et preservé pendant un temps a vomy et envoyé aux premieres et souveraines dignités, monté et assis aux plus hauts sieges du monde ; d’autres elle a exhalé au ciel, et n’en a receu aucun qu’elle n’aye rendu.

  • (De la Sagesse, liv. III, chap. 24.)

De la prospérité des méchants et de la providence §

La prosperité des meschans, leur orgueil et violence te pique : mais c’est pource que tu ne vois pas combien il leur en couste et leur est cher vendue. C’est un beau soulier et bien faict, mais qui serre le pied iusqu’à arrester l’haleine. Si tu sçavois le mal qu’ils ont en la poursuite de leurs cupiditez et plaisirs, et puis le mal qui les suit, et demeure apres en estre venus à bout, sans conter que souvent ils demeurent par les chemins et sont frustrez de leurs attentes : leur artillerie, comme l’on dit, est enclouée, tellement qu’il ne leur demeure que la honte et le regret ; tu changerois bien d’avis et estimerois leur vie tres miserable. Car il y a beaucoup plus de fiel que de miel. Le tyran est tousiours le plus miserable, et qui a moins d’aise et de repos que le plus chetif de ceux qu’il opprime. Il craint tous ceux qui le craignent et le hayssent. Inquietude continue que la tyrannie et la prosperité des meschans. C’est vrayement une farce ou une mascarade, où le coquin iouë le Roy et faict le fendant : sous ce pourpre et cet or il n’y a que crainte, frayeur, fievre.

Mais encore te fasche-il qu’ils regnent, qu’ils bravent et triomphent : bien que ce ne soit que belle mine à mauvais ieu, si t’offense elle. Tu as tort, puisqu’elle leur est si cher vendue et qu’elle dure si peu : c’est un feu de paille, un songe qui passe. Donne-luy le loisir de monter plus haut, afin que sa cheute soit plus vilaine161, sa honte plus publique, la iustice et Providence de Dieu plus notoire, le scandale mieux lavé et reparé : attends, dis-ie, la catastrophe et fin de la tragedie ; tu verras ce fendant, ce brave attaché à une rouë et payer bien cherement les plaisirs passez.

Tu te plains qu’ils ne sont du tout poinct, ou bien trop tard, punis. Comment le sçais-tu et l’ozes-tu dire ? Que sçaistu qui se remuë en leur poitrine ? Tu ne vois pas ce qui les ronge, les mord et picque iusqu’au vif, cependant que tu dors : les tourments secrets sont d’autant plus fascheux que l’on ne les oze declarer. La peine suit le peché d’aussi pres que l’ombre le corps ; voire ils sont de mesme date et de mesme aage. Qui a peché a merité punition ; qui l’a merité l’attend ; qui l’attend l’endure : comme la vipere tue sa mere en naissant, aussi le peché dés sa naissance produit une ulcere mortelle en l’ame.

Mais cela ne te contente : tu te fasches qu’il n’en apparoist rien ; tu voudrois une prompte, publique et exemplaire punition, ainsi que leurs excez, meschancetez et tyrannies sont toutes notoires, scandaleuses et pesantes au monde. Ie te dis qu’outre que tu es iniurieux à Dieu de le penser et vouloir estre ton bourreau, ton officier, exerçant ta iustice et non la sienne, comme s’il estoit à gages pour assouvir ta vengeance, gratifier et satisfaire à ta passion, et non plutôt Iuge souverain instruisant les hommes de sa Iustice, punissant le mal et en tirant du bien, lors et en la façon que sa Iustice le trouve bon, et non que ta passion le demande, tu ne prens garde ny ne remarques les grands et divers effects de la Providence de Dieu en cecy.

Car pour le regard des uns, pour ce que le premier et principal fruict des punitions est l’amendement des delinquants, Dieu chastie à couvert et à cachettes, et ne met la derniere main sur celuy qu’il cognoist capable d’amendement. La bonne terre, faute de culture, ne pouvant demeurer oysive, produict des espines et chardons : mais pour cela n’est à maudire : car labouree et maniee comme il faut, elle produict de bons fruicts. Les grands esprits vifs et actifs commettent un temps de grandes ieunesses162, qui apres font de tres grands fruicts, qui fussent perdus si au premier ou au second coup de faute ils eussent esté retranchez. A ceux là faut il un medecin et non un bourreau : la guarison vaut mieux que l’extirpation.

Et quant aux meschans desesperez et reprouvez, que Dieu, à ton advis, demeure trop longtemps à punir et à exterminer, oultre qu’il n’est point à craindre que iamais ils eschappent, car ils demeurent tousiours bien attachez en bonne prison et seurc garde, ceux qui se cuidoient eschapés des mains de Dieu, c’est lors qu’il les tient au colet, et nous apprend que la meschanceté ne peut prescrire contre sa Iustice.

  • (Traité des Trois Vérités163, I, 11 : Response aux objections des irreligieux contre la divine Providence.)

Michel de l’Hospital (1506-1573) §

Notice §

Michel de l’Hospital, né à Aigueperse (Auvergne), d’un médecin qui devint l’intendant du connétable de Bourbon, étudia en droit à Toulouse et à Poitiers, fut conseiller au Parlement de Paris, dé-puté au Concile de Trente, surintendant des finances en 1554, chancelier de France de 1560 à 1568. Sa vie politique, sa médiation entre les partis, le service qu’il rendit à l’État en empêchant la création d’un tribunal ecclésiastique d’inquisition, la vaste réforme administrative et judiciaire qu’il méditait et dont il commença la réalisation dans plusieurs ordonnances célèbres, tiennent une place considérable dans l’histoire du xvie siècle. Les harangues qu’il prononça, à différentes reprises, devant les Notables, les États-Généraux, les Parlements, son Mémoire au roi Charles IX sur la paix, son Traité (inachevé) de la réformation de la justice — je ne parle que pour mémoire de ses poésies latines, — appartiennent aux lettres du siècle.

Son style, quelquefois surchargé de souvenirs et de citations antiques, a la franchise, la force, l’éloquence de l’honnêteté.

« Une foi, une loi, un roi » §

Ceux qui veulent planter la religion chrestienne avec armes, espée et pistolets font bien contre leur profession qui est de souffrir la force, non de la faire… Ne vault l’argument dont ils s’aydent, qu’ilz prennent les armes pour la cause de Dieu, car la cause de Dieu ne veult estre defendue avec armes : Mitte gladium tuum in vaginam. Nostre religion n’a prins son commencement par armes, n’est retenue et conservee par armes… La division des langues ne fait la separation des royaumes, mais celle de la religion et des loyx, qui d’ung royaume en faict deux. De là sort le vieil proverbe : Une foy, une loy, un roy.

Messieurs, gardons et conservons l’obeyssance à nostre jeune Roy : ne soyons si prompts et faciles à prendre et suyvre nouvelles opinions, chascung à sa mode et façon ; deliberons longtemps devant, et nous instruisons : car il n’est question de peu de chose, mais du sauvement de nos ames. Aultrement, s’il est loisible à ung chascung de prendre nouvelle religion à son plaisir, veoyez et prenez garde qu’il n’y ait autant de façons et manieres de religions qu’il y a de familles ou chefs d’hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je defends la mienne : lequel est plus raisonnable, que je suive ton opinion, ou toy la mienne ? Ou qui en jugera, si ce n’est ung sainct Concile ? Cependant ne remuons rien legerement, ne mettons la guerre à nostre royaume par sedition, ne brouillons et confondons toutes choses.

Considerons que la dissolution de nostre Eglise a esté cause de la naissance des heresies, et la reformation pourra estre cause de les esteindre. Nous avons cy devant faict comme les maulvais capitaines qui vont assaillir le fort de leurs ennemys avecques toutes leurs forces, laissant depourveuz et desnuez leurs logis. Il nous faut doresnavant garnir de vertus et bonnes mœurs, et puis les assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, parolles de Dieu, qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dict le proverbe, persuade plus que l’oraison ; le Cousteau vault peu contre l’esprit, si ce n’est à perdre l’ame ensemble avec le corps…

Regardez comment et avec quelles armes vos predecesseurs anciens peres ont vaincu les hereticques de leur temps ; nous devons par tous les moyens essayer de retirer ceulx qui sont en erreur, et ne faire comme celuy qui, voyant l’homme ou beste chargee dedans le fossé, au lieu de la retirer, luy donne du pied ; nous la devons ayder sans attendre qu’on nous demande secours. Qui fait aultrement est sans charité : c’est plus haïr les hommes que les vices. Prions Dieu incessamment pour eulx, et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu’il y ait esperance de les reduyre et convertir ; la douceur profictera plus que la rigueur. Ostons ces mots diaboliques, noms de parts, factions et seditions, lutheriens, huguenots, papistes : ne changeons le nom de chrestien…

  • (Harangue prononcée à l’ouverture de la session des États-Généraux assemblés à Orléans, le 13 décembre 1560.)

Des devoirs des juges §

Messieurs, vous voyez les maulx que ce pauvre peuple a soufferts durant ces divisions : lors il ne pensoit, sinon à se piller, et tuer les ungs et les aultres, à soutenir sa part et faction, destruire la contraire, oubliant la charité envers son prochain. A ceste heure, qu’il a senti les verges de Dieu, sera plus prompt à se reconcilier à luy et à son prochain, et mieulx disposé que auparavant, à l’exemple de ceux qui ont esté malades, et aprez la purgation des mauvaises humeurs deviennent plus soigneux de leur santé et plus sainz.

Vostre ville a esté, par ci-devant, pleine de luxe, pleine de voluptez, comme advient à villes riches et marchandes. Peut-estre que le malheur et pillage qu’avez souffertz est adveneu pour vostre proffict, et pour oster les empeschemens qui vous retiroient de la souvenance de Dieu, vous empeschoient le recognoistre. Il est à croire que c’est ung chastiment paternel et que ceste necessité et pauvreté vous rendra capables de la cognoissance de Dieu. Il nous a visitez ; retournons à lui : il nous aidera et donnera secours en nos adversitez. La ville bien reglée et reformée est plus heureuse que celles qui ont abondance de tous biens et plaisirs.

Je reviens à vous, qui tenez la justice du roy, dont moy, indigne, suis le chef : il me desplaist beaucoup du desordre qui est en la justice. L’on dict bien qu’il est besoing de reformer l’église ; mais la justice a aussi grand besoing de reformation que l’eglise…

Vous jurez à vos receptions garder les ordonnances, et entrez en vos charges par serment, jurez et promettez les garder et faire garder : les gardez-vous bien ? La plupart d’icelles est mal gardee, et en faictes comme de cire et ainsi qu’il vous plaist.

Messieurs, messieurs, faictes que l’ordonnance soit pardessus vous. Vous dictes estre souverains : l’ordonnance est le commandement du roy ; et vous n’estes pas par-dessus le roy. Il n’y a nuls, soit princes ou aultres, qui ne soient teneus garder les ordonnances du roy. Doncques le serment que vous faictes d’icelles garder est vain…

Si vous trouvez en pratiquant l’ordonnance, qu’elle soit dure, difficile, mal propre et incommode pour le pays où vous estes juges, vous la debvez pourtant garder, jusqu’à ce que le prince la corrige, n’ayant pouvoir de la muer, changer, ou corrompre, mais seulement user de remontrance.

Au demourant, messieurs, prenez garde, quand vous viendrez au jugement, de n’y apporter poinct d’inimitié, ne de faveur, ne de prejudice, Je veois beaucoup de juges qui s’ingerent et veulent estre du jugement des causes de ceulx à qui ils sont amys ou ennemys. Je veois chascung jour des hommes passionnez, ennemys ou amys des personnes, des sectes et factions, et jugent, pour ou contre, sans considerer l’equité de la cause. Vous estes juges du pré et du champ ; non de la vie, non des mœurs, non de la religion. Vous pensez bien faire d’adjuger la cause à celuy que vous estimez plus homme de bien, ou meilleur chrestien ; comme s’il estoit question entre les parties, lequel d’entre eulx est le meilleur poëte, orateur, peintre, artisan, et enfin de l’art, doctrine, force, vaillance, ou aultre quelconque suffisance, non de la chose qui est amenee en jugement.

Si ne vous sentez assez forts et justes pour commander vos passions, et aimer vos ennemys selon que Dieu commande, abstenez-vous de l’office de juges. Il y en a de grandes plainctes, et est le roy en voye de vous oster la cognoissance de beaucoup de causes, à son regret, craignant par ce moyen confondre l’ordre ancien des sieges et juridictions.

Il est aulcungs juges qui craignent la reputation et opinion du peuple, disant : Si je juge aultrement que au desir du peuple, que dira le peuple ? Il est écrit en Exode : In judicio non sequeris turbam, neque plurimorum sententiœ acquiesces, ut a vero devies.

 

Invidiam placare paras, virtute relicta164,

 

dit le poëte ; regardez la verité, et ce qu’il appartient, et ce que Dieu veult et le roy ; et ne craignez poinct le peuple. Faictes comme celuy de qui dict le poëte :

 

Non ponebat enim rumores ante salutem165.

 

Je viens aux dons et presens : Messieurs, vous sçavez que la justice, si faire se pouvoit, debvroit estre gratuite. C’est une vierge pure et chaste, non pas seulement de corps, mais de main et de toutes aultres parties. Anciennement, en France, des juges ne prenoient rien des parties pour faire justice, si ce n’est ce qu’on appeloit espices, qui sont depuis converties, par une vilaine metamorphose, en or et argent, et par connivence ou dissimulation, permises, moderement toutefois.

A present, en beaucoup de lieux, elles sont doublees et triplees, et tellement que le juge ne faict plus rien sans argent. Vous ne pouvez retenir le nom de senateurs, de preud’hommes et bons juges, avec la convoitise de vil gaing. Certes, celuy qui tasche à s’enrichir par tels moyenz, de riche de biens, depviendra pauvre d’honneur. La marchandise est chere, que l’on achete avec perte de loz et gloire. J’aimerois mieux la pauvreté du president de la Vacquerie que la richesse du chancelier à qui son maistre feut contrainct de dire : c’est trop, Rollin…

L’œil de justice veoit tout, le roy veoit tout, et le temps découvre tout : ne faictes rien que ce que vous vouldrez estre sçu. Ung Romain, voulant acheter une maison, on lui dict qu’il y avoit plusieurs veues dessus ; à quoy il respondit, qu’il l’en aimoit mieulx, parce qu’il ne faisoit rien qu’il ne vouleust bien que l’on vist.

  • (Harangue au parlement de Rouen pour la déclaration de la majorité de Charles IX, le 17 août 1563.)

Faire la paix avec les calvinistes §

Le but de la guerre, c’est la paix ; laquelle s’acquiert ou par composition ou par pleine et entiere victoire. La voye de composition semble mal seure pour la deffiance reciproque, pour les mutuelles haines et injures, et pour la subsistance de deux religions et de certaines maisons aheurtees en discorde. D’ailleurs elle semble peu honorable à ceste glorieuse et triomphante couronne, joinct que les moyens sont si perplex qu’on n’y peult voir ni chef ni queue, lumiere ny adresse.

La victoire, comme toutes aultres choses qui sont hors nostre pouvoir et en la seule main de Dieu, ne peult estre que doubteuse ; le passé nous enseigne combien elle est diffìcile, et les exemples des aultres estatz combien elle est perilleuse et incertaine.

Le roy a plus d’hommes, vray ; mais il se trouve deux fois plus de batailles gaignees par le moindre nombre que par le plus grand, dont tous princes et peuples ont jugé et recogneu les victoires estre donnees du ciel.

La cause du roi est plus juste, je le crois ; mais Dieu se sert de telz instrumens et occasions qu’il lui plaist pour punir nos iniquitez ; il s’est jadis servi des Babyloniens pour matter son peuple, et nagueres des Turcs et semblables166.

Or, nous ne pouvons nier ne desguiser que justement son ire ne soit allumee contre nous ; il y a donc apparence que ces genz icy, quelque mechantz que nous les estimions, soyent fleaux de sa vengeance ; et de faict, nous voyons que toutes choses jusques icy ont succedé fort à propoz contre esperance et discours des hommes : ilz ont peu de finances, je l’accorde ; mais ilz la mesnagent bien, qu’est le principal ; nous en avons plus qu’eulx, voire ; mais mal mesnagee comme elle est, moins ; nous avons aussy plus de moyenz qu’eulx d’en recouvrer, soit ; mais estant plus negligeans qu’eulx en nos affaires, moins ; car la necessité leur en ouvre tousjours pour en recouvrer aussy.

Tous ceulx qui tiennent leur party engageront jusques à leur chemise pour conserver avec eulx la vie et la liberté, estant vivement persuadez qu’il y va de cela, que nous les voulons despouiller de l’ung et de l’aultre…

Voire mais, direz-vous, le roy se servyra des estrangiers, desquelz, en les bien payant, il retirera le service qu’il vouldra contre les ennemys, en disposera à sa volonté, de mescontentement et murmure. Ce sont bayes que tout cela. Ceulx qui cognoissent les François et estrangiers ne gousteront jamais ce discours ; car la bourse du roy ne pourroit fournir seulement à la solde des estrangiers, estant les finances ja espuisees, et n’ayant moyens prompts d’en recouvrer d’aileurs. Or, en matiere d’estrangiers, vous n’avez plus de valets. Quant au naturel françois, il a déja desperdu, fust et lie, comme on le dict, qui est le piz que j’y veoye ; et quand on contentera l’estrangier, laissant derriere le naturel françois, que luy resterait-il, que la pauvreté, le mespris, l’envie, la jalousie et le mescontentement de se voir postposé, pour recompense de ses bons services, à des Espagnols, Italiens, Suisses et Allemands, lesquelz l’auroient pillé peult estre les premiers et bruslez ses maisons ?…

La pauvre Champaigne est déjà tellement ruynee, et si miserablement deserte, qu’on y veoit le pauvre peuple mourir de malrage, de faim. Car cest embrasement est universel, et a déja gaigné beaucoup de pays en la France ; et toutesfois toutes ces calamités, encore qu’elles soient grandes, ne sont que coup d’essay au regard de ce qui adviendra, si sans espoir de paix les cœurs s’embrasent du tout en fureur, car ce n’est encore que le premier acte de la tragedie…

J’espere enfin qu’on en vienne à bout : les enfans et leurs successeurs seront espargnez pour leur innocence ; car il n’est pas à presupposer qu’on lie l’enfant du berceau avecque le pere, et l’innocent avecque le coupable. Or n’a on jamais veu une grande conjuration telle qu’est celle-cy, estreinte ou resprimee à force d’armes, que les cendres de morts ou des bannis n’ayent soudain allumé ung plus grand feu ; qui fera que le desir de vengeance et du recouvrement de leurs biens usurpez et ravis iniquement, comme ilz prestendront, les fera rallier et reprendre nouvelle intelligence pour dresser une nouvelle guerre, tellement qu’au lieu d’ensevelir ceste dissension civile des hommes, qu’167 on l’a nourrie, et qu’on a forgé une hydre espouvantable en une petite faction…

Doncques la longueur de la guerre ne peult remplir que de ravages et massacres cette pauvre France, la rendre farouche et sauvage, sans pitié, humanité, reverence ou respect aulcung, accroistre, irriter et appesantir de plus en plus l’ire de Dieu sur ycelle…

Dieu ne me fasse pas tant vivre que je veoie ceste desolation168 ; car je verray ce que j’ay tousjours crainct le plus, la ruyne de mon pays et la perte de l’estat de mon roy ; et quelque doulx langaige que tiennent aujourd’huy nos adversaires, je ne sçais à quoy l’insolence d’une victoire pousseroit ceulx mesmes qui, en leur misere, sont eslevez et rempliz de courage, et pour ne flatter poinct ceste chose, que mal volontiers et mal seurement on faict, de la rassujettir à celuy qu’on a vaincu. Voire mais on me dira que le roy ne donnera bataille qu’il n’en tienne la victoire au poing ou au collet. Je vous diray, les hommes discourent, et comme on dict communement, l’homme propose et Dieu dispose169.

Le prince qui abhorre la paix, et qui se pait du sang principalement de ses subjectz qui sont ses membres, perd à bon droict ce nom tant beau, et pour l’aultre, tant abominable, qui est de tyran, c’est-à-dire d’ung ennemy du genre humain et de la nature. L’affection du prince a esté de tous temps comparee à la paternelle : le pere cruel euvers ses enfans est ung monstre denaturé et execrable, s’efforçant de despiter le vray et commun pere des hommes et de la nature.

Arriere donc ces pestes qui, d’ung coeur felon et sanguinaire, pour assouvir leur vengeance particuliere, taschent de corrompre ce que Dieu detourne à la naïsve et naturelle bonté, clemence et benignité de nostre prince, de la reyne sa mere, de messeigneurs ses enfans, qui les veulent faire degenerer de l’ancienne, tant celebre et plus chrestienne qu’humaine debonnaireté de leurs majeurs roys de France envers leurs subjectz, qui est le seul bien qui a si longtemps entreteneu ceste seule couronne, reconneue et servye d’ung cœur franc en fidelité françoise, et non par tyrannie, effusion de sang, cruaultés. Telles genz sont de mauvais augure à ceste couronne, et semble vouloir advancer, selon leurs predictions mesmes, le destin d’ycelle ; c’est-à-dire le jugement de Dieu sur ceste noble maison de France, humiliant les choses élevees, et aneantissant les entendemens des hommes. Pour y obvier, n’y a aultre moyen, sinon que le roy use de clemence envers son peuple, afin qu’il eprouve celle de Dieu ; qu’il ne tienne poinct son cœur, et Dieu ouvrira le sien ; qu’il donne au public son offense, et il le recognoistra avecque usure, luy faisant hommaige perpetuel et fidele de son repoz et felicité, Que le roy oublie et quitte tout mal talenz envers ses subjectz, et ilz acquitteront eulx-mesmes pour l’honorer et servyr à jamais de tout leur pouvoir.

  • (Le But de la guerre et de la paix, mémoire adressé à Charles IX en 1570.)

Joachim du Bellay (1524-1560) §

Notice §

En 1548, quatre années après la mort de Marot, deux jeunes gens de vingt-quatre ans. Quelque peu cousins, se rencontrèrent à Poitiers. L’un, Joachim Du Bellay (né à Liré, en Anjou), étudiait le droit, l’autre, Pierre de Ronsard, était momentanément absent du collège de Coqueret, où, avec ses condisciples, et sous leur maître Daurat, il étudiait avec passion l’antiquité. Du Bellay suivit Ronsard en son collège, et, un an après, lui, le dernier venu, il publia le manifeste de la nouvelle école poétique sous le titre de : La Défense et illustration de la langue française (1549). Il y appelle, au nom de la patrie (il est le premier qui popularisa ce mot), les Français « à illustrer la langue maternelle et, pour ce, à devorer les anciens, à les convertir en sang et nourriture », et aussi à imiter les modèles italiens.

Du Bellay mourut à trente-six ans, après avoir lui-même écrit ; à l’imitation de l’antiquité et de l’Italie, des satires, des élégies, des odes et des sonnets.

Pourquoy la langue françoise n’est si riche que la grecque et latine §

Si nostre langue n’est si copieuse et riche que la Grecque ou Latine, cela ne doit estre imputé à defaut d’icelle comme si d’elle mesme elle ne pouvoit jamais estre sinon pauvre et sterile : mais bien on le doit attribuer à l’ignorance de nos majeurs, qui ayans (comme dit quelqu’un, parlant des anciens Romains) en plus grande recommandation le bien faire que le bien dire, et mieux aymans laisser à leur posterité les exemples de vertu que des preceptes, se sont privez de la gloire de leurs bienfaits170, et nous du fruict de l’imitation d’iceux ; et par mesme moyen nous ont laisse nostre langue si pauvre et nuë, que elle a besoin des ornemens (s’il faut ainsi parler) des plumes d’autruy. Mais qui voudroit dire que la Grecque et la Romaine eussent tousjours esté en l’excellence qu’on les a veues du temps d’Homere et de Demosthene, de Virgile et de Ciceron ? Et si ces auteurs eussent jugé que jamais, pour quelque diligence et culture qu’on y eust peu faire, elles n’eussent sceu produire plus grand fruict, se fussent-ils tant efforcez de les mettre au poinct où nous les voyons maintenant ? Ainsi puis-je dire de nostre langue qui commence encore à fleurir sans fructifier, ou plutost, comme une plante et vergette171, n’a point encores fleury ; tant s’en faut qu’elle ait apporté tout le fruict qu’elle pourroit bien produire. Cela certainement non pour le defaut de la nature d’elle, aussi apte à engendrer que les autres, mais pour la coulpe de ceux qui l’ont euë en garde, et ne l’ont cultivee à suffisance, ains comme une plante sauvage, en celuy mesme desert, où elle avoit commencé à naistre, sans jamais l’arrouser, la tailler, ni defendre des ronces et espines, qui luy faisoyent ombre, l’ont laissee envieillir et quasi mourir. Que si les anciens Romains eussent esté aussi negligens à la culture de leur langue, quand premierement elle commença à pulluler172, pour certain en si peu de temps ne fut devenue si grande. Mais eux, en guise de bons agriculteurs, l’ont premierement transmuee d’un lieu sauvage en un domestique : puis, afin que plustôt et mieux elle peust fructifier, coupant à l’entour les inutiles rameaux, l’ont pour eschange d’iceux restauree de rameaux francs et domestiques, magistralement tirez de la langue Grecque ; lesquels soudainement se sont si bien entez et faits semblables à leur tronc, que desormais n’apparoissent plus adoptez, mais naturels. De là sont nez en la langue Latine ces fleurs et ces fruicts colorez de ceste grande eloquence, avec ces nombres et ceste liaison si artificielle : toutes lesquelles choses, non tant de sa propre nature que par artifice, toute langue a coutume de produire. Doncques si les Grecs et les Romains, plus diligens à la culture de leurs langues que nous à celle de la nostre, n’ont pu trouver en icelles, sinon avecques grand labeur et industrie, ny grace, ny nombre, ny finablement aucune eloquence, nous devons-nous emerveiller si nostre vulgaire n’est si riche comme il pourra bien estre, et de là prendre occasion de la mespriser comme chose vile et de petit pris173 ? Le temps viendra peut estre, et je l’espere, moyennant la bonne destinee Françoise, que ce noble et puissant Royaume obtiendra à son tour les resnes de la Monarchie, et que nostre langue (si avec François174 n’est du tout ensevelie la langue françoise), qui commence à jetter ses racines, sortira de terre, et s’eslevera en telle hauteur et grosseur, qu’elle se pourra egaler aux mesmes Grecs et Romains, produisant comme eux des Homeres, Demosthenes, Virgiles et Cicerons, aussi bien que la France a quelquefois produit des Pericles, Nicies, Alcibiades, Themistocles, Cesars et Scipions.

  • (La Défense, etc., liv. I, chap. 4.)

Que le naturel n’est suffisant à celuy qui en poésie veut faire œuvre digne de l’immortalité §

… Qu’on ne m’allegue point que les poëtes naissent175 : car cela s’entend de ceste ardeur et allegresse d’esprit qui naturellement excite les poëtes, et sans laquelle toute doctrine leur seroit manque176 et inutile. Certainement ce seroit chose trop facile, et pourtant contemptible, se faire eternel par renommee, si la felicité de nature donnee mesmes aux plus indoctes estoit suffisante pour faire chose digne de l’immortalité. Qui veut voler par les mains et bouches des hommes doit longuement demourer en sa chambre ; et qui desire vivre en la memoire de la posterité doit, comme mort en soy-mesme, suer et trembler maintesfois, et, autant que nos poëtes courtisans boyvent, mangent et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les escrits des hommes volent au ciel… Regarde nostre imitateur premierement ceux qu’il voudra imiter, et ce qu’en eux il pourra et qui se doit imiter, pour ne faire comme ceux qui, voulans apparoistre semblables à quelque grand seigneur, imiteront plustost un petit geste et façon de faire vicieuse de luy que ses vertus et bonnes graces. Avant toutes choses, faut qu’il y ait ce jugement de cognoistre ses forces et tenter combien ses espaules peuvent porter177 ; qu’il sonde diligemment son naturel, et se compose à l’imitation de celuy dont il se sentira approcher de plus pres : autrement son imitation ressembleroit celle du singe.

  • (Ibid., II, 3.)

Quels genres de poëmes doit élire le poëte françois §

Ly donques et rely premierement, ô poëte futur, feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires Grecs et Latins178, puis me laisse toutes ces vieilles poësies françoises, aux jeux Floraux de Toulouze, et au Puy de Rouan179, comme Rondeaux, Ballades, Virelais, Chans Royaux, Chansons, et autres telles espiceries, qui corrompent le goust de nostre langue, et ne servent sinon à porter tesmoignage de nostre ignorance. Jette toy à ces plaisans Epigrammes, non point comme font aujourd’huy un tas de faiseurs de comptes180 nouveaux, qui en un dixain sont contents n’avoir rien dit qui vaille aux neuf premiers vers, pourveu qu’au dixiesme il y ait le petit mot pour rire, mais à l’imitation d’un Martial ou de quelque autre bien approuvé, si la lascivité ne te plait, mesle le proffitable avec le doux. Distile avec un style coulant et non scabreux, ces pitoyables181 elegies, à l’exemple d’un Ovide, d’un Tibulle et d’un Properce, y entremeslant quelquefois de ces fables anciennes, non petit ornement de poësie. Chantemoy ces Odes, incogneuës encor’ de la Muse Françoise, d’un lut bien accordé au son de la Lyre Grecque et Romaine : et qu’il n’y ait vers où n’apparoisse quelque vestige de race et antique erudition. Et quant à ce, te fourniront de matiere les loüanges des Dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines, la sollicitude des jeunes hommes, comme l’amour, les vins libres, et toute bonne chere182. Sur toutes choses prens garde que ce genre de poëme soit eloigné du vulgaire, enrichy et illustré de mots propres et epithetes non oisifs, orné de graves sentences, et varié de toutes manieres de couleurs et ornemens poëtiques. Quant aux Epistres, ce n’est un poëme qui puisse grandement enrichir nostre vulgaire, pource qu’elles sont volontiers de choses familieres et domestiques, si tu le voulois faire à l’imitation d’Elegies, comme Ovide, ou sentencieuses et graves, comme Horace. Autant te dy-je des Satyres, que les François, je ne sçay comment, ont appellees Cocs à l’asne, esquels je te conseille aussi peu t’exercer, comme je te veux estre aliené de mal dire, si tu ne voulois183, à l’exemple des anciens, en vers Heroyques, sous le nom de Satyre, et non sous ceste inepte appellation de Coc à l’Asne, taxer modestement les vices de son temps, et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour cecy Horace qui, selon Quintilian, tient le premier lieu entre les Satyriques. Sonne moy ces beaux Sonnets, non moins docte que plaisante invention Italienne, conforme de nom à l’Ode, et differente d’elle seulement pource que le Sonnet a certains vers reiglez et limitez, et l’Ode peut courir par toutes manieres de vers librement, voire en inventer à plaisir à l’exemple d’Horace. Pour le Sonnet donc tu as Petrarque et quelques modernes Italiens. Chante moy d’une musette bien resonnante et d’une fluste bien jointe ces plaisantes Eglogues, rustiques à l’exemple de Theocrite et de Virgile, marines à l’exemple de Sannazar, gentilhomme Neapolitain184. Que pleust aux Muses qu’en toutes les especes de poësies que j’ay nommees nous eussions beaucoup de telles imitations, qu’est ceste Eglogue sur la naissance du fils de monseigneur le Dauphin, à mon gré un des meilleurs petits ouvrages que fit onques Marot. Adopte moy aussi en la famille Françoise ces coulans et mignars Hendecasyllabes à l’exemple d’un Catulle. Quant aux Comedies et Tragedies, si les Rois et les Republiques les vouloyent restituer en leur ancienne dignité, qu’ont usurpee les Farses et Moralites, je seroy bien d’opinion que tu t’y employasses, et si tu le veux faire pour l’ornement de ta langue, tu sçais où tu en dois trouver les archetypes.

Donques, ô toy qui, doüé d’une excellente felicité de nature, instruict de tous bons arts et sciences, principalement naturelles et Mathematiques, versé en tous genres de bons autheurs Grecs et Latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine, non de trop haute condition, ou appellé au regime public, non aussi abject et pauvre, non troublé d’affaires domestiques185, mais en repos et tranquilité d’esprit, acquise premierement par la magnanimité de ton courage, puis entretenue par ta prudence et sage gouvernement ; ôtoy (dy-je), orné de tant de graces et perfections, si tu as quelquefois pitié de ton pauvre langage, si tu daignes l’enrichir de tes tresors, ce sera toy veritablement qui lui fera hausser la teste et d’un brave sourcil s’egaler aux superbes langues Grecque et Latine, comme a faict de nostre temps en son vulgaire, un Arioste Italien, que j’oseroy (n’estoit la saincteté des vieux poëmes) comparer à un Homere et Virgile186. Comme luy donq, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l’histoire de son poëme, choisy moy quelqu’un de ces beaux vieux Romans François comme un Lancelot, un Tristan, ou autres ; en luy fay renaistre au monde une admirable Iliade et laborieuse Enéide…

  • (Ibid., II, 4 et 5.)

 

2.

3.

69

Amyot (1513-1593) §

Notice §

Jacques Amyot, né à Melun, commença par être, à Paris, un étudiant pauvre, laborieux et opiniâtre. Pendant dix années de son professorat à l’Université de Bourges, il traduisit les Amours de Théagène et Chariclée, roman grec du ve siècle, et une partie de Diodore de Sicile, et commença sa traduction des Vies de Plutarque. Successivement abbé de Bellozane par la faveur de François Ier, précepteur des fils de Henri II, grand-aumônier de France sous Charles IX et Henri III, évêque d’Auxerre à partir de 1570, il publia en 1559 la traduction anonyme du roman grec de Longus, Daphnis et Chloé, et la traduction des Vies de Plutarque (Les Vies des hommes illustres grecs et romains, comparées l’une avec l’autre, par Plutarque de Chœronee, translatées du grec en françois, mdlviii), et, en 1574, celle de ses Œuvres morales et meslées ; — écrites d’un « style coulant, vif, abondant, familier et naïf » (Sainte-Beuve), dont la fleur n’a jamais perdu sa « fraîcheur native ». « C’est déjà au xvie siècle la langue du Télémaque ou celle de Bernardin de Saint-Pierre. » Amyot charmait Boileau, Racine et Fénelon, comme Henri IV. Par lui, dit Montaigne, Plutarque est « devenu français ».

Comment Numa poliça les Romains187 §

Ayant doncques Numa fait ces choses à son entree, pour tousiours gaigner de plus en plus l’amour et bienveillance du peuple, il commencea incontinent à tascher d’amollir et addoulcir, ne plus ne moins qu’un fer, sa ville, en la rendant, au lieu de rude, aspre et belliqueuse qu’elle estoit, plus doulce et plus iuste. Car sans point de doubte elle estoit proprement ce que Platon appelle une ville bouillante188, aiant premierement esté fondee par hommes les plus courageux et les plus belliqueux du monde, qui de tous costez avec une audace desesperee s’estoient illec iettez et assemblez ; et depuis s’estoit accreuë et fortifiee par armes et guerres continuelles, tout ainsi que les pilotis que l’on fiche dedans terre, plus on les secoue, et plus on les affermit et les fait on entrer plus avant. Par quoy Numa pensant bien que ce n’estoit pas petite ne legere entreprise, que de vouloir addoulcir et renger à vie pacifique uu peuple si hault à la main189, si fier et si farouche, il se servit de l’aide des dieux, amollissant petit à petit, et attiedissant ceste fierté de couraige, et ceste ardeur de combatre, par sacrifices, testes, danses et processions ordinaires qu’il celebroit luy-mesme, esquelles avec la devotion y avoit du passe temps et de la delectation meslee parmy, et quelquefois leur mettoit des frayeurs et craintes des dieux devant les yeux, leur faisant à croire qu’il avoit veu quelques visions estranges, ou qu’il avoit ouy des voix, par lesquelles les dieux les menassoient de quelques grandes calamitez, pour tousiours humilier et abaisser leurs cueurs soubz la crainte des dieux.

Durant le regne de Numa le temple de Janus ne fut jamais ouvert une seule iournee, ains demoura fermé continuellement l’espace de quarante et trois ans entiers, tant estoient toutes occasions de guerres et par tout esteintes et amorties ; à cause que non seulement à Rome le peuple se trouva amolli et addoulci par l’exemple de la iustice, clemence et bonté du Roy, mais aussi es villes d’alenviron commencea une merveilleuse mutation de meurs, ne plus ne moins que si c’eust esté quelque doulce haleine d’un vent salubre et gracieux, qui leur eust soufflé du costé de Rome pour les rafreschir : et se coula tout doulcement es cueurs des hommes un desir de vivre en paix, de labourer la terre, d’elever des enfans en repos et en tranquillité, et de servir et honorer les dieux ; de maniere que par toute l’Italie n’y avoit que festes, ieux, sacrifice et banquets. Les peuples hantoient et trafiquoient les uns avec les autres sans crainte ne danger, et s’entrevisitoient en toute cordiale hospitalité, comme si la sapience de Numa eust esté une vifve source de toutes bonnes et honnestes choses, de laquelle plusieurs ruisseaux se fussent derivez pour arroser toute l’Italie, et que la tranquilité de sa prudence se fust de main en main communiquee à tout le monde : tellement que les excessives figures de parler, dont les poëtes ont accoustumé d’user, ne seroient pas encore assez amples pour suffisamment exprimer le repos de ce genre là.

  • (Vie de Numa, x et xxiv.)

Mort de Philopémen §

Or estoit Philopœmen lorsque l’executeur entra couché sur un petit manteau, non qu’il eust envie de dormir, mais bien le cueur serré de douleur, et l’entendement troublé d’ennuy. Quand il veit de la lumiere, et cest homme aupres de luy, tenant en sa main un gobelet ou estoit le breuvage du poison, il se leva en son seant, mais ce fut à grande peine tant il estoit foible, et prenant le gobelet demanda à l’executeur s’il avoit rien ouy dire des chevaliers qui estoient venus avec luy, principalement de Lycortas. L’executeur lui feist reponse, que la pluspart s’estoit sauvee. Adonc il feit un peu de signe de la teste seulement, et en le regardant d’un bon visage luy dit, Il va bien190, puis que nous n’avons pas esté malheureux en tout et par tout : et sans iamais ietter autre voix, ny dire autre parole, il beut tout le poison, et puis se recoucha comme devant : si ne feit pas sa nature grande resistance au poison, tant son corps estoit debile, ains en fut tantost estouffé et esteinct.

  • (Vie de Philopémen, xxxi).

Dernière entrevue de Brutus et de Porcia §

Estant ia la ville de Rome divisee en deux parts, les uns se rengeans du costé d’Antonius, et les autres du costé de ce ieune Cæsar, et les gens de guerre vendans leur service, ne plus ne moins qu’à un encan, à qui plus leur offroit, Brutus desesperant que les choses se peussent bien porter delibera de sortir d’Italie, et s’en alla à pied par le pays de Lucanie en la ville d’Elea, qui est assise sur le bord de la mer, et là Porcia estant sur le poinct de se departir d’avec luy, pour s’en retourner à Rome, taschoit le plus qu’elle pouvoit à dissimuler la douleur qu’elle en portoit en son cueur ; mais un tableau la descouvrit à la fin quoy qu’elle se fust au demourant iusques à là tousiours constamment et vertueusement portee. Le subiect de la peinture estoit prins des narrations Grecques, comment Andromache accompagnoit son mary Hector, ainsi qu’il sortoit de la ville de Troye, pour aller à la guerre, et comment Hector lui rebailloit son petit enfant : mais elle avoit les yeux et le regard tousiours fichez sur lui. La conformité de cette peinture avec sa passion la feit fondre en larmes, et retournant plusieurs fois le iour à revoir ceste peinture, elle se prenoit tousiours à plorer191. Ce que voiant Acilius l’un des amis de Brutus recita le vers qu’Andromache dit à ce propos en Homere,

 

Hector, tu tiens lieu de pere et de mere
En mon endroit192, de mary et de frere

 

Adonc Brutus en ce soubriant193, Voire mais (dit il) ie ne puis de ma part dire à Porcia ce que Hector repond à Andromache au mesme lieu du poete194,

 

Il ne te fault d’autre chose mesler,
Que d’enseigner tes femmes à filer.

 

Car il est bien vray que la naturelle foiblesse de son corps ne luy permet pas de pouvoir faire les mesmes actes de prouesses que nous pourrions bien faire : mais de courage elle se portera aussi vertueusement en la defence du païs, comme l’un de nous.

  • (Vie de Brutus, xxvii.)

Emprunteurs et usuriers §

Calypso avoit bien vestu Ulysses d’une robbe sentant comme bausme, retenant l’odeur du corps d’une Fee immortelle, present qu’elle luy feit, à fin qu’il eust à tout iamais memoire de l’amitié qu’elle luy avoit portee : mais depuis que sa navire fut brisee, et qu’il se trouva à fond, ne pouvant revenir sur l’eau, à cause de sa robbe trempee qui le tiroit à bas, il la despouilla tresbien, et la ietta là, et se ceignant le corps tout nud d’un linge, se sauva à la nage, iusques en terre, là où quand il fut hors de danger, et qu’il fut apperceu, il n’eust depuis faulte ny de vestement ny de nourriture. Et n’est ce pas proprement une vraye tempeste, quand l’usurier apres quelque temps vient assaillir les miserables debteurs en leur disant, Payez ?

 

Disant ces mots les nues il amasse,
Et la grand’mer de vagues il harasse ;
De l’Orient, et du Midy tonnant,
Le vent se leve encontre le Ponant195.

 

Ces vents sont les usures, et les usures des usures, qui roulent les unes sur les autres, et luy accablé d’elles, qui le retiennent de leur pesanteur, ne se peult sauver à nage, ny eschapper, ains est à la fin tiré à fond avec ses amis, qui l’ont plegé et respondu pour luy, tant qu’il périt.

  • (Œuvres morales de Plutarque. — Qu’il ne faut point emprunter à usure.)

Contre l’usage des viandes196 §

Tu me demandes pour quelle raison Pythagores s’abstenoit de manger de la chair, mais au contraire je m’esmerveille moy, quelle affection, quel courage, ou quelle raison eut oncques l’homme qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui oza toucher de ses lèvres la chair d’une beste morte, et comment il feit servir à sa table des corps morts, et par maniere de dire des idoles, et faire viande et nourri- ture des viandes qui peu devant besloient, mugissoient, marchoient, et voyoient. Comment peuvent ses yeux souffrir de voir tuer, escorcher, demembrer une pauvre beste ? comment en peut son odorement supporter la senteur ? comment est-ce que son goust ne fut degousté par terreur quand il vint à manier l’odeure des bleceures, quand il vint à recevoir le sang sortant des playes mortelles d’autruy ?

Quelle rage ne quelle fureur vous incite à commettre tant de meurtres, veu que vous avez à cueur saoul tant grande affluence de toutes choses necessaires pour votre vie ? pour-quoy mentez vous ingratement alencontre de la terre, comme si elle ne vous pouvoit nourrir ? pourquoy pechez vous irreligieusement alencontre de Ceres, inventrice des sainctes lois, et faictes honte au doulx et gracieux Bacchus, comme si ces deux deites la ne vous donnoient pas suffisamment assez de quoy vivre ? N’avez vous point de honte de mesler à voz tables les fruicts doulx avec le meurtre et le sang ? Et puis vous appeliez les lions et les leopards bestes sauvages !

  • (Ibid. — S’il est loysible de manger chair, traitté premier.)

Enfance de Daphnis et de Chloé §

Or estoit-il lors environ le commencement du printemps que toutes fleurs sont en vigueur, celles des prez, et celles des montaignes ; aussi ià commençoyent les abeilles à bourdonner, les oiseaulx à rossignoler, et les aigneaulx à sauter ; les petitz moutons bondissoyent par les montaignes, les mouches à miel murmuroyent par les prairies, et les oiseaulx faisoyent resonner les buissons de leurs chantz. Ainsi ces deux ieunes et délicates personnes voyantz que toutes choses faisoyent bien leur devoir de s’esgayer à la saison nouvelle, se mirent pareillement à imiter ce qu’ils voyoyent et ce qu’ils oyoyent aussi ; car oyantz chanter les oyseaulx, ils chantoyent, et voyantz saulter les aigneaulx, ils saultoyent, et, comme les abeilles, alloyent cueillantz des fleurs, dont ilz jettoyent une partie en leurs seins, et de l’aultre faysoyent de petitz chap-pelletz197, qu’ils portoyeut aux Nymphes, et faisoyent toutes choses ensemble, paissantz leurs trouppeaux l’un aupres de l’aultre. Souventesfois Daphnis alloit faire revenir les brebis qui s’estoyent un peu trop loing escartees, et souventesfois Chloé faisoit descendre les chevres trop hardies, estant montées au plus haut de quelques rochers droitz et couppez ; quelquefois l’un tout seul gardoit les deux trouppeaulx ensemble, pendant que l’aultre vacquoit à quelque ieu.

Leurs ieux estoyent ieux de bergers et d’enfantz : car elle alloit quelque part cueillyr des ioncs, dont elle faisoit un cofin198 à mettre des cigales, et ce pendant ne se soucioit aulcunement de son trouppeau. Luy d’aultre costé alloit coupper des rouseaux, et en pertuisoit199 les ioinctures, puis les recolloit ensemble avec de la cyre molle, et apprenoit à en iouer bien souvent iusques à la nuict. Quelquefois ils s’entredonnoyent du laict ou vin, et s’entrecommuniquoyent les autres vivres qu’ilz avoyent apportez de la maison. Brief, on eust plustost veu les brebis ou les chevres toutes escartees les unes des autres, que Daphnis esloingné de Chloé.

  • (Les Amours pastorales de Daphnis et de Chloé.)

Bernard Palissy (1510-1589) §

Notice §

Palissy, né à Biron (Périgord), visita, en voyageant pour vivre de son métier de peintre de vitres, la France des Pyrénées au Rhin, les Flandres et les Pays-Bas, et partout observa et étudia la nature végétale et minérale. Marié et fixé à Saintes, il y consacra seize ans (1539-1555) de labeur opiniâtre et de misère héroïquement endurée à la recherche du secret de rémail italien. Les rustiques figulines de l’« ouvrier de terre », comme il s’appelait modestement, se répandirent, et le connétable de Montmorency, qui en décora son château d’Écouen, lui fit obtenir de Catherine de Médicis le brevet de son invention. C’est à la Rochelle qu’il publia (1563) son premier traité, fruit de ses études géologiques, agronomiques, chimiques. À Paris, où il s’établit ensuite, il travailla à la décoration des Tuileries, et fit sur son art des conférences (1575-1584), pendant le cours desquelles il publia le plus célèbre de ses ouvrages, intitulé : Discours admirable de la Nature des Eaux et Fontaines, tant naturelles qu’artificielles ; des Métaux, des Sels et Salines, des Pierres, des Terres, du Feu et des Emaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles. Plus un Traité de la Marne, fort utile et nécessaire pour ceux qui se mellent d’agriculture. Le tout dressé par dialogues, esquels sont introduits la Théorique et la Practique, par M. Bernard Palissy, inventeur des rustiques figurines du Roy et de la Royne sa mère, 1580. C’est dans un des chapitres, de l’Art de terre, qu’il raconte ses travaux et ses souffrances. Calviniste, il fut sauvé du massacre de la Saint-Barthélemy par la protection de Catherine de Médicis. Mis à la Bastille par la Ligue en 1588, il refusa d’abjurer. Henri III qui le visita le menaçait du bûcher : « Je sais mourir », dit-il. Il mourut prisonnier et huguenot.

Essais, travaux et misères de Bernard Palissy §

Le bois m’ayant failli je fus contraint de brûler les estapes200 qui soustenoyent les tailles de mon jardin, lesquelles estant bruslees, je fus contraint brusler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J’estois en une telle angoisse que je ne sçaurois dire : car j’estois tout tari et deseché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il y ayait plus d’un mois que ma chemise n’avoit seiché snr moy ; encores pour me consoler on se mocquoit de moy, et mesme ceux qui me devoient secourir alloient crier par la ville que je faisois brusler le plancher : et par tel moyen l’on me faisoit perdre mon crédit, et m’estimoit on estre fol.

Les autres disoient que je cherchois à faire la fausse mon-noye, qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds : et m’en allois par Ies rues tout baissé, comme un homme honteux. J’estois endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires ; personne ne me secouroit, mais au contraire ilz se mocquoyent de moy, en disant : « Il luy appartient bien de mourir de faim, par ce qu’il delaisse son mestier. » Toutes ces nouvelles venoyent à mes aureilles quand je passois par la ruë ; toutesfois il me resta encore quelque esperance qui m’encourageoit et soustenoit, d’autant que les dernières espreuves s’estoyent assez bien portees, et deslors en pensois sçavoir assez pour pouvoir gaigner ma vie, combien que j’en fusse fort esloigné (comme tu entendras ci aprés) et ne dois trouver mauvais si j’en fais un peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra servir.

Quand je me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n’avoit pitié de moy, je dis à mon ame : Quest-ce qui te triste, puis que tu as trouvé ce que tu cherchois ? Travaille à présent et tu rendras honteux tes detracteurs. Mais mon esprit disoit d’autre part : tu n’as rien de quoy poursuyvre ton affaire ; comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu’il faut auparavant que tu puisses jouir de ton labeur ? Or ainsi que j’estois en telle tristesse et debat d’esprit, l’esperance me donna un peu de courage, et ayant consideré que je serois beaucoup long pour faire une fournee toute de ma main, pour abreger et gagner le temps et pour plus soudain faire apparoir le secret que j’avois trouvé dudit esmail blanc, je prins un potier commun et luy donnay certains pour-traits201 afin qu’il me fist des vaisseaux selon mon ordonnance, et tandis qu’il faisoit ces choses, je m’occupois à quelques medailles : mais c’estoit une chose pitoyable : car j’estois contraint nourrir ledit potier en une taverne à credit : parce que je n’avois nul moyen en ma maison. Quand nous eusmes travaillé l’espace de six mois, et qu’il falloit cuire la besogne faite, il fallut faire un fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d’argent je fus contraint donner de mes vestemens pour son salaire. Or parce que je n’avois point d’estoffes202 pour eriger mon fourneau, je me prins à deffaire celuy que j’avois fait à la mode des verriers, afin de me servir des estoffes de la despoüille d’iceluy. Or par ce que ledit four avoit si fort chauffé l’espace de six jours et nuits, le mortier et la brique dudit four s’estoient liquefiés et vitrifiés de telle sorte, qu’en desmaçonnant j’eus les doigts coupez et incisez en tant d’endroits, que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppez de drapeau203. Quand j’eus deffait ledit fourneau, il fallut eriger l’autre qui ne fut pas sans grand peine : d’autant qu’il me falloit aller querir l’eau, le mortier et la pierre, sans aucun ayde et sans aucun repos. Ce fait, je fis cuire l’œuvre susdite en premiere cuisson, et puis par emprunt ou autrement, je trouvay moyen d’avoir des estoffes pour faire des esmaux, pour couvrir ladite besogne s’estant bien portee en premiere cuisson : mais quand j’eus acheté lesdites estoffes, il me survint un labeur qui me cuida faire rendre l’esprit. Car aprés que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matieres, il me les convint broyer sans aucun aide, à un moulin à bras, auquel il falloit ordinairement deux puissans hommes pour le virer : le desir que j’avois de parvenir à mon entreprinse me faisoit faire des choses que j’eusse estimé impossibles. Quand lesdites couleurs furent broyees, je couvris tous mes vaisseaux et medailles dudit email, puis ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, je commençay à faire du feu, pensant retirer de ma fournee trois ou quatre cents livres, et continuay ledit feu jusqu’à ce que j’eus quelque indice et espérance que mes esmaux fussent fondus et que ma fournee se portoit bien. Le lendemain quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premierement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentees si abondamment que je perdis toute contenance. Car combien que mes esmaux fussent bons et ma besongne bonne, neantmoins deux accidens estoyent survenus à ladite fournee, lesquels avoient tout gasté : et afin que tu t’en donnes de garde, je te diray quels ils sont : aussi aprés ceux là je t’en diray un nombre d’autres, afin que mon mal heur te serve de bon heur, et que ma perte te serve de gain. C’est par ce que le mortier dequoy j’avois maçonné mon four estoit plain de cailloux, lesquels sentant la vehemence du feu (lorsque mes esmaux se commençoient à liquifier) se crevèrent en plusieurs pieces, faisans plusieurs pets et tonnerres dans ledit four. Or ainsi que les esclats desdits cailloux sau-toient contre ma besongne, l’esmail qui estoit déjà liquifié et rendu en matiere glueuse, print lesdits cailloux, et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux et medailles, qui sans cela se fussent trouvez beaux. Ainsi connoissant que mon fourneau estoit chaut, je le laissay refroidir jusques au lendemain ; lors je fus si marri que je ne te sçaurois dire, et non sans cause : car ma fournee me coutoit plus de six vingts escus. J’avois emprunté le bois et les estoffes, et si avois emprunté partie de ma nourriture en faisant laditte besongne. J’avois tenu en esperance mes crediteurs qu’ils se-royent payez de l’argent qui proviendroit des pieces de laditte fournee, qui fut cause que plusieurs accoururent des le matin quand je commençois à desenfourner. Dont par ce moyen furent redoublees mes tristesses ; d’autant qu’en tirant ladite besogne je ne recevois que honte et confusion. Car toutes mes pieces estoyent semees de petits morceaux de cailloux, qui estoyent si bien attachez autour desdits vaisseaux, et liez avec l’esmail, que quand on passoit les mains par dessus, lesdits cailloux coupoyent comme des rasoirs, et combien que la besongne fust par ce moyen perdue, toutesfois aucuns en vouloient acheter à vil pris : mais par ce que ce eust esté un descricment et rabaissement de mon honneur, je mis en pieces entierement le total de la dite fournee et me couchay de melancholie, non sans cause, car je n’avois plus de moyens de subvenir à ma famille ; je n’avois en ma maison que reproches : en lieu de me consoler, l’on me donnoit des malédictions : mes voisins qui avoyent entendu cest affaire disoient que je n’estois qu’un fol, et que j’eusse eu plus de huit francs de la besongne que j’avois rompue, et estoyent toutes ces nouvelles jointes avec mes douleurs.

Quand j’eus demeuré quelque temps au lit, et que j’eus considéré en moy mesme qu’un homme qui seroit tombé en un fossé, son devoir seroit de tascher à se relever, en cas pareil je me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens je prins peine de recouvrer un peu d’argent ; puis je disois en moy mesme que toutes mes pertes et hazards estoyent passez, et qu’il n’y avoit rien plus qui me peust empêcher que je ne fisse de bonnes pieces : et me prins (comme auparavant) à travailler audit art. Au paravant que j’aye eu rendu mes esmaux fusibles à un mesme degré de feu, j’ay cuidé entrer jusques à la porte du sepulchre ; aussi en me travaillant à tels affaires je me suis trouvé l’espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne, qu’il n’y avoit aucune forme ny apparence de bosse aux bras ny aux jambes : ains estoyent mesdites jambes toutes d’une venue : de sorte que les liens de quoy j’attachois mes bas de chausses estoyent, soudain que je cheminois, sur les talons avec le residu de mes chausses. Je m’allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considerant mes miseres et ennuys : et sur toutes choses de ce qu’en ma maison mesme je ne pouvois avoir nulle patience, ny faire rien qui fut trouvé bon. J’estois méprisé et mocqué de tous : toutesfois je faisois toujours quelques vaisseaux de couleurs diverses, qui me nourrissoient tellement quellement : mais en ce faisant, la diversité des terres desquelles je cuidois m’avancer, me porta plus de dommage en peu de temps que tous les accidents du paravant… Toutesfois l’esperance que j’avois me faisoit proceder en mon affaire si virilement que plusieurs fois pour entretenir les personnes qui me venoyent voir, je faisois mes efforts de rire, combien que interieurement je fusse bien triste.

Je poursuyviz mon affaire de telle sorte que je recevois beaucoup d’argent d’une partie de ma besongne qui se trouvoit bien ; mais il me survint une autre affliction conquatenee avec les susdites, qui est que la chaleur, la gelee, les vents, pluyes et gouttieres me gastoyent la plus grande part de mon œuvre, au paravant qu’elle fut cuite : tellement qu’il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuilles et cloux, pour m’accommoder. Or bien souvent n’ayant pas dequoy bastir, j’estois contraint m’accommoder de liarres et autres verdures. Or ainsi que ma puissance s’augmentoit, je defaisois ce que j’avois fait, et le batissois un peu mieux ; qui faisoit qu’aucuns artisans, comme chaussetiers, cordonniers, sergens et notaires, un tas de vieilles, tous ceux cy sans avoir esgard que mon art ne se pouvoit exercer sans grand logis, disoyent que je ne faisois que faire et desfaire, et me blasmoyent de ce qui les devoit inciter à pitié, attendu que j’estois contraint d’employer les choses necessaires à ma nourriture, pour eriger les commoditez requises à mon art. Et qui pis est, le motif desdites mocqueries et persecutions sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoyent si esloingnés de raison, qu’ilz vouloyent que je fisse la besongne sans outis, chose plus que deraisonnable. Or d’autant plus que la chose estoit deraisonnable, de tant plus l’affliction m’estoit extreme. J’ay esté plusieurs annees que n’ayant rien de quoy faire couvrir mes fourneaux, j’estois toutes les nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucun secours, aide ny consolation, sinon des chatshuants qui chantoyent d’un costé et les chiens qui hurloyent de l’autre ; parfois il se levoit des vents et tempestes qui souffloyent de telle sorte le dessus et le dessouz de mes fourneaux, que j’estois contraint quitter là tout, avec perte de mon labeur ; et me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui estoyent tombees, je m’en allois coucher à la minuit ou au point du jour, accoustré de telle sorte comme un homme que l’on auroit trahie par tous les bourbiers de la ville ; et en m’en allant ainsi retirer, j’aliois bricollant sans chandelle, et tombant d’un costé et d’autre, comme un homme qui seroit yvre de vin, rempli de grandes tristesses : d’autant qu’aprés avoir longuement travaillé, je voyois mon labeur perdu. Or en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvois en ma chambre une seconde persecution pire que la premiere, qui me fait à present esmerveiller que je ne suis consumé de tristesse.

  • (Discours admirables, etc., De l’Art de terre.)

Monluc (1503-1577) §

Notice §

Deux mots peuvent résumer la vie de Blaise de Monluc, né dans ce pays de Gascogne qui a donné des capitaines et des écrivains : il se battit toute sa vie et écrivit dans les quatre dernières années ses batailles. Mutilé par une dernière blessure, en 1570, maréchal de France de 1573, il prit la plume en déposant l’épée, et enseigna Quand il ne put plus agir. Il écrivit comme il se battit, franc et dur, rude aux autres et à lui-même, de feu dans la harangue et dans l’action, joyeux et vaillant Gascon quand il faut donner les coups ou les raconter, apprenant comment on devient un capitaine héroïque et redouté de Pavie à Calais, de Marseille à Naples, et aussi comment, dans les guerres civiles et religieuses, on se fait un renom de « boucher ». Il fut impitoyable pour les huguenots. Ses Commentaires, la « Bible du soldat », dit Henri IV, ont été publiés pour la première fois en 1592.

Monluc au lecteur. Début des Commentaires §

M’estant retiré chez moy, en l’aage de soixante et quinze ans, pour trouver quelque repos, aprés tant et tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante cinq ans que j’ay porté les armes pour le service des Roys mes maistres, ayant passé par degrés et par tous les ordres de soldat, enseigne, lieutennent, cappitaine en chef, maistre de camp, gouverneur des places, lieutennent du Roy és provinces de Toscane et de la Guienne et mareschal de France ; me voyant stropiat presque de tous mes membres, d’arquebuzades, coups de picque et d’espee, et à demy inutile, sans force et sans esperance de recouvrer guerizon de ceste grande arquebu-zade que j’ay au vizage ; aprés avoir remis la charge du gouvernement de Guienne entre les mains de Sa Majesté, j’ay voulu employer le temps qui me reste à descripre les combatz ausquelz je me suis trouvé pendant cinquante et deux ans que j’ay commandé : m’asseurant que les cappitaines qui liront ma vie, y verront des chozes desquelles ilz se pourront ayder, se trouvans en semblables occasions, et desquelles ilz pourront ainsi faire profict et acquerir honneur et reputation. Et encores que j’aye eu beaucoup d’heur et de bonne fortune aux combatz que j’ay entreprins, quelquefois, comme il sembloit, sans grande raison, si ne veux-je pas que l’on pense que j’en atribue la bonne yssue et que j’en donne la louange à aultre qu’à Dieu : car quand on verra les combatz où je me suis trouvé, on jugera que c’est de ses œuvres. Aussi l’ay-je tousjours invoqué en toutes mes actions avec grande confiance de sa grace : en quoy il m’a tellement assisté que je n’ay jamais esté deffaict ni surprins en quelque faict de guerre où j’aye commandé, ains tousjours rapporté victoire et honneur. Il fault que nous tous, qui portons les armes, ayons devant les yeux que ce n’est rien de nous sans la bonté divine, laquelle nous donne le cœur et le courage pour entreprendre et executter les grandes et hazardeuses entreprinses qui se presentent à nous.

Et pour ce que les escriptures plaisent à aucuns et desplaisent à d’aultres, et que les liseurs trouveront peult-estre estrange et pourroient dire que c’est mal faict à moy d’es-cripre mes faictz, lesquelz je debvois laisser escripre à ung aultre, en cella je respondz que, pourveu que l’on escripve à la veritté et que l’on atribue la louange à Dieu, ce n’est pas mal faict. Le tesmoignage de plusieurs qui sont encores en vie, fera foy de ce que j’ay escript. Nul aussi ne pouvoit mieulx representer les desseins, entreprinses et executions, ou les faicts survenus en icelles, que moy mesme, qui ne desrobe rien de l’honneur d’aultruy. Le plus grand homme qui jamais ayt esté au monde, qu’est Cesar, nous en a monstré le chemin, ayant luy mesme escript ses Commentaires, escrip-vant la nuict ce qu’il executtoit de jour. J’ay donc voulu dresser les miens, mal polis, comme sortans de la main d’ung soldat, et encore d’un Gascon, qui s’est tousjours plus soucié de bien faire que de bien dire : lesquelz contiennent tous les faicts de guerre ausquelz je me suis trouvé, ou qui se sont executtés à mon occasion, commençant dés mes premiers ans que je sortis de page, pour monstrer à ceux que je laisse aprés moy, qui suis aujourd’huy le plus vieux cappitaine de France, que je n’ay jamais eu repoz pour acquerir de l’honneur en faisant service aux Roys mes maistres, qui estoit mon seul but ; fuyant tous les plaisirs et voluptés qui destournent de la vertu et grandeur les jeunes hommes que Dieu a doués de quelques parties recommandables, et qui sont sur le poinct de leur advancement. Ce n’est pas ung livre pour les jeunes gens de sçavoir, ils ont assez d’historiens, mais bien pour ung soldat, cappitaine, et peult-estre qu’ung lieutennent de Roy y pourra trouver de quoy apprendre. Pour le moingz puis-je dire que j’ay escript la veritté, ayant aussi bonne memoire à present que j’eus jamais, me resouvenant et des lieux et des noms, combien que je n’eusse jamais rien escript. Je ne pensois pas en cest aage me mesler d’un tel metier : si c’est bien ou mal, je m’en remets à ceux qui me feront cest honneur de lire ce livre, qui est proprement le discours de ma vie.

C’est à vous, cappitaines, mes compaignons, à qui principalement il s’adresse : vous en pourrés peult estre tirer proffict. Vous debvés estre certains que, puisqu’il y a si long temps que j’ay esté en votre degré, et si longuement exercé la charge de cappitaine de gens de pied, de maistre de camp par trois fois, et de colonel, il fault doncques que vous croyés que j’ay retenu quelque choze d’este estat là, et que, par longue experience, j’ay vu advenir aux cappitaines beaucoup de biens, et à d’aultres beaucoup de maux. Et de mon temps, il en a esté desgradé des armes et de noblesse ; d’aultres ont perdu la vie sur ung eschaffaud, d’aultres deshonorés et retirés en leurs maisons, sans que jamais les rois ni aultres en ayent voulu plus fere compte. Et, au contraire, d’aultres en ay veu parvenir, qui ont porté la pique à six franx de paye, fere des actes si belliqueux et se sont trouvés si capables, qu’il y en a eu prou qu’estoient fils de pouvres laboreurs, et se sont mis par devant beaucoup de nobles, pour leur hardiesse et vertus. Et pource que toutes ces chozes sont passées par devers moy, j’en puis parler sans mentir. Et encores que je sois gentilhomme, neantmoingz si suis-je parvenu degré par degré, comme le plus pouvre soldat qu’aye esté de long temps en ce royaulme ; car je suis venu au monde fils d’ung gentilhomme, que son père avoict vendeu tout le bien qu’il possedoyt hormis huit cens ou mil livres de rentes ou revenu. Et, comme j’ai esté le premier de six frères que nous avons estés, il a falleu que je fisse cognoistre le nom de Monluc, de notre maison, avecques autant de périlz et hasardz de ma vie que soldat ny cappitaine qu’aye jamais esté. Et n’ay eu en ma vie aulcung reproche de ceux qui me commandoint ; ains autant favouri et estimé que cappitaine qui fùt en l’armée où j’estois. Et s’il y avoict quel-que entreprinze de grande importance, et hazardeuse à executter, les lieutennens du roy, et les colonels me la bailloinct aussi tost ou plus tost a exécuter qu’à cappitaine de l’armée. L’escripture de mon livre vous en rendra témoignage.

  • (Commentaires, livre Ier.)

Bataille de Ver204 §

… Et alors je fis une remontrance aux Gascons, et leur dis qu’il y avoit une disputte de longue main entre les Espaignolz205 et les Gascons, et qu’il falloit à ce coup en vuider le procés commencé il y a plus de cinquante ans ; c’estoit que des Espaignolz disoient qu’ilz estoient plus vaillans que les Gascons, et les Gascons qu’ils en estoient plus que les Espaignolz ; et que, puisque Dieu nous avoit fait la grace de nous trouver en ceste occasion en mesme combat et sous mesmes enseignes, qu’il falloit que l’honneur nous en demeurast. « Je suis Gascon, je renie la patrie, et ne m’en diray jamais plus, si aujourd’huy vous ne gaignés le procés à force de combatre ; et vous verrés que je seray bon advocat en ceste cause. Ilz sont bravaches ; et leur semble qu’il n’y a rien de vaillant qu’eulx au monde. Or, mes amis, montres-leur ce que vous savez faire, et s’ilz frappent ung coup, donnés-en quatre. Vous avés plus d’occasions qu’eulx, car vous combatés pour vostre Roy, pour vos autelz et pour vos foyers. Si vous estiés vaincus, outre la honte, vostre païs est perdeu pour jamais, et, qui pis est, vostre religion. Je m’asseure que je ne seray pas en peine de mettre la main dans les reins de ceulx qui les montreront à noz ennemys, et que vous feres tous vostre devoir. Ce ne sont que gens ramasses, gens qui ont desjà accoustumé d’estre battus, et qui ont desjà peur d’avoir les bourreaux sur les espaules, tant la conscience les accuse. Vous n’estes pas ainsi qui combatés pour l’honneur de Dieu, service de vostre Roy et repos de la patrie. »

Sur quoy je leur commanday que tout le monde levast la main. Sur ceste oppinion ilz la levarent et commensarent à crier tous d’une voix : « Laissés-nous aller, car nous n’arresterons jamais que nous ne soyons aux espees. » Et baisarent la terre. Les Espaignolz s’accoustarent des nostres. Je leur du qu’ilz marchassent seulement le pas sans se mettre hors d’haleine. Je m’en coureuz à la gendarmerie, trouppe a trouppe, et leur priay de s’acheminer seulement le petit pas, leur disant : « Ce n’est pas à vous, messieurs, à qui il faut par belles remonstrances mettre le cueur au ventre ; je sçay que vous n’en avés pas besoin ; il n’y a noblesse en France qui esgalle celle de nostre Gascongne. A eulx donc, mes amis, à eulx : et vous verrés comme je vous suyvray. »

Monsieur de Burie monta lors sur ung grand cheval, et s’estoit armé dernier la grand artillerie. Je luy dis que, s’il luy plaisoit de marcher devant les gens de pied avecque l’artillerie, les trois companies luy seroient à cousté, et il feroit la bataille : ce qu’il m’accorda promptement. Et à la vérité dire, je ne le vis jamais faire si bonne myne, ni monstrer plus belle résolution pour venir combatre ; et ne me contredit jamais en aucune chose, tout ainsin que si j’eusse tenu sa place. Et me dit on qu’il avoit dit : « Cest homme est heureux, laissons-le faire. » Et comme tout le camp commensa à marcher en cest ordre, je coureuz au galop, M. de Montferrand et le seigneur de Cazelles avecques moy ; et n’arrestay que je ne feuz à moingz de trente ou quarante pas de cinq ou six chevaux qu’estiont soubz ung arbre ; dont M. de Puch de Pardaillan m’a dict despuis que c’estiont M. de Duras, Le Bordet et luy, le cappitaine Peyrelongue et ung autre que ne me souvyent de son nom…

Ilz tournarent tout court à leur trouppe, qui n’alloit que le petit pas et n’estoit pas encore hors des prairies ; et congneuz que à leur arrivée leurs gens de pied commensarent à alon-ger le pas, et dis à M. de Monferrand : « Voyés-vous ces cinq » chevaux qu’estoient soubz l’arbre ? sont coureus faire advancer de chemyner leurs gens. Voyés-vous comme ilz » allongent le pas ? » Et alors je tournay au galop à la trouppe où estoit M. d’Argence, et luy dis ces motz : « O M. d’Argence, mon compaignon, voilà noz ennemis en peur ; à poyne de ma vye la victoire est nostre. » Et criay tout haut : « O gentilshommes, ne pensons à autre chose qu’à tuer, car noz ennemis sont en peur, et ne nous fairont d’aujourd’huy teste ; allons seulement hardiment au combat, car ilz sont à nous : cent fois j’ay essayé le mesme, ilz ne veulent que couler. » Et embrassay les cappitaines, puis coureus habilement au cappitaine Massès, et luy en dis autant. Puis retournay au cappitaine Arné, et aux gentilshommes qu’estoient soubz ma cornette206 qu’estoient venus avecques ma companie ; et commensasmes à marcher au grand pas et demy trot. Je coureuz encores vers les ennemys, estant tout en sueur, n’ayant que M. de Monferrand ; et comme je feuz près d’eulx, je voyois la mine qu’ilz tenoient, qu’estoit d’avancer fort le pas, pensant gaigner une petite montaigne qu’il y avoit ; et d’autre part je voyois venir les nostres en furie. Je voyois leurs cornettes de gens à cheval : les uns alloient, les autres tournoient. Je voyois trois ou quatre chevaux parmy les gens de pied, que ie congnoissois bien à leur façon qu’ilz faisoient haster leurs gens. Alors je tournay aux nostres, et leur commençay à crier : « Voiles-là en peur ! mes amys, voiles-là en peur ! Prenons-les au mot, affin qu’ilz ne s’en desdisent. Ce sont des poltrons ; ilz tremblent seulement de nous veoir. » Et manday à M. de Burie qu’il laissast là l’artillerie, et qu’il s’advançast pour se jecter dans l’escadron de trois companies ; et com-mensasmes à aller au grand trot droict à eulx. Aucuns me crioient d’attendre les gens de pied ; mais je respondois qu’il ne leur falloit pas laisser gaigner la montaigne, car là ilz nous feroient teste et combatroient à leur advantaige et nous au désadvantaige. Et me souvenoit toujours de Targon, qui nous avoient faict teste sur la montaigne, et faillist que nous les combatissions de bas en haut ; que, s’ilz feussent descendeus nous combatre, nous estions deffaictz. Nos gens de pied faisoient bien toute la diligence que gens de pied pouvoient faire.

Et comme ilz veyrent qu’ilz ne pouvoient gaigner la montaigne, ilz reliarent mil ou douze cens vieulx soldatz qu’ilz avoient à leur artillerie ; et c’estoient ceux-là qu’ilz avoient laissés à l’arrière-coin où M. de Buric avoit faict tirer : et allons ainsin le grand trot, toutes les trouppes, couste à couste. Et comme nous feusmes à deux cens pas les ungz des autres, je commençay à crier : « Cargue, cargue207 ! » Et jamais n’euz faict le cri, que nous voilà tous pesle-mesle dans leurs gens à pied et gens à cheval, sauf le cappitaine Massès ; car comme il vist tous leurs gens renversés, il voyoit une grande trouppe bien près de la montée qui ne bougeoient, qu’estoient ceulx que j’ay dit à l’artillerie, et ne chargea jusques à ce qu’il feust auprès d’eulx, et alors il donna dedans. M. de Fontenilles, qui relia quelques ungz, s’y trouva ; et là feurent tous def-ïaictz, et l’artillerie prinse. Nous exécutasmes la victoire tout au long de la pleyne et par les vignes. Il s’en jecta à force dans ung boys et à main gauche, et montoient sur les chastaigniers ; que les Espaignolz et les Gascons les tiroient comme qui tire aux oyseaux. Il me servit d’estre bien armé, car troys picquiers me tenoient enferré et bien en peine ; et le cappitaine Baratnau le jeune, et deux autres, me deschargearent ; et y eust le dit Baratnau son cheval tué, et le mien blessé au nés et à la teste de coup de picques, car mon cheval m’avoit porté dans leur bataillon, et n’avois congneu jamais qu’il eust mauvaise bouche, que ce coup-là, qu’il me cuyda faire perdre. Les cappitaines Corne et Bonnevin y feurent blessés contre moy ; et cela feust cause que je ne me puys plus relier dans la cavalerie nostre, car elle chassoit du cousté de main gauche, et moy avecques quinze ou vingt chevaux, qui estoient reliés, chassois à main droicte vers ung vilaige, là où il en feust tué trente ou quarante ; et là, je feys ung peu altou pour prendre haleine. Puis retournay à l’artillerie gaignée, et là trouvay monsieur de Burie, et attendismes le retour de noz gens qui chassoient encores, et ralliasmes noz gens de pied. Nous trouvasmes qu’il y avoit de noz gens qui avoient chassé deux grandz lieues.

Et retournasmes louger à Ver, qui pouvoit estre deux heures après midy, et envoyasmes du bétail pour admener l’artillerie gaignée ; et demeurasmes à Ver tout le lendemain. Il ne s’en faillit que de bien peu que les fuyans ne rencontrassent monsieur de Monpensier, qui s’alloit mettre à Mucidan, se pensant joindre avecques nous. Que si Dieu l’eust voulu, tout estoit achevé, encores bien qu’il n’eust guières de forces avecques luy ; car gens qui s’enfuyent ne tournent guières jamais visaige, et tout leur fait peur : il leur semble que des buissons sont des escadrons. Ce qui se sauva, qui feust bien peu de gens de pied, se relia avecques leurs gens de cheval, et chemynarent tout le demeurant du jour et toute la nuict, tirant vers la Sainctonge porter ceste triste nouvelle. De vingt-trois enseignes qu’ils avoient de gens de pied, les dix-neuf nous demeurarent, et de treize cornettes de gens de cheval, les cinq, lesquelles nous envoyasmes à monsieur de Montpensier, le recongnoissant tous pour nostre chef. Les vilains en tuarent beaucoup plus que nous ; car la nuict ilz se derobiont pour se retirer en leurs maisons, et se caschoient dedans des bois : mais comme ilz estoient descouvertz, hommes et femmes les couroient sus, et ne sçavoient où se cacher. Il feust nombré sur le champ ou dans les vignes et bois de dit huit cens à deux mil hommes mortz, outre ceux que les villageois despeschearent.

Le lendemain après ceste victoire, nous marchasmes droit à Mucidan.

  • (Commentaires, livre VI.)

Brantôme (1527-1614) §

Notice §

Pierre de Bourdeilles, abbé et seigneur de Brantôme dès l’age de seize ans, fut en réalité un spirituel et vaniteux capitaine et courtisan périgourdin. Il servit en France sous François de Guise, en Italie sous le maréchal de Brissac, en Afrique dans l’armée espagnole ; il fit les guerres religieuses et civiles contre les huguenots, il faillit aller combattre les Turcs en Hongrie. Il accompagna Marie Stuart en Écosse, et voyagea en Italie. Il fut gentilhomme de Charles IX, de Henri III et du duc d’Alençon ; il fut attaché à la cour de la première Marguerite, sœur de François Ier, et de la seconde, femme de Henri IV. Il vit et connut nombre de personnages dans les camps et à la cour. Confiné dans la retraite par une blessure incurable, il y écrivit, estropié comme Monluc, les Vies des grands capitaines françois, les Vies des grands capitaines étrangers, et divers ouvrages anecdotiques. La première publication de ses œuvres est de 1666. — Il suffira de dire, pour donner une idée de la saveur de son style, qu’au commencement de notre siècle, un fin amateur du langage du xvie, P.-L. Courier, le pratiqua entre tous.

Le chancelier de l’Hospital §

C’estoit un autre censeur Caton celuy-là, et qui sçavoit tres-bien censurer et corriger le monde corrompu. Il en avoit du tout l’apparance avec sa grand barbe blanche, son visage pasle, sa façon grave, qu’on eust dit à le voir que c’estoit un vrai portraict de sainct Hiérosme208 : aussi plusieurs le disoient à la court209.

Tous les estats210 le craignoient, mais surtout messieurs de la justice, desquels il estoit le chef ; et mesmes, quand il les examinoit sur leurs vies, sur leurs charges, sur leurs capacitez, sur leur sçavoir, que tous le redoutoient comme font des escolliers le principal de leur college, et principallement ceux qui vouloient estre pourveus d’estats : asseurez-vous qu’il les remuoit bien s’ils n’estoient point capables.

Il me souvient qu’une fois à Moulins j’avois prié M. d’Estrozze211 (car il l’aymoit fort) de luy parler de quelques affaires que j’avois, qu’il me depescha aussitost ; et nous fit disner tres-bien, du bouilly seulement (car c’estoit son ordinaire pour les disners) avecques luy en sa chambre, et n’estions pas quatre en table, où durant le disner ce n’estoit que beaux discours, beaux mots et belles sentences, qui sortoient de la bouche de ce grand personnage, et quelquesfois aussi de gentilz mots pour rire.

Après disner, on luy dit qu’il y avoit là un président et un conseiller nouveaux qui vouloient estre receuz de luy en leurs nouveaux estats qu’ils avoient obtenus. Soudain il les fist venir devant luy, qui ne bougea ferme de sa chaire212. Les autres trembloient comme la feuille au vent. Il fit apporter un livre du code sur la table, et l’ouvre luy-mesmes et leur monstre à l’un après l’autre une loy à explicquer, leur en faisant sur elle des demandes, interrogations et questions. Ils lui respondirent si impertinemment et avec un si grand estonnement213, qu’ils ne faisoient que vaciller et ne sçavoient que dire, si bien qu’il fut contrainct leur en faire une leçon, et puis leur dire que ce n’estoient que des asnes, et qu’encor qu’ils eussent près de cinquante ans, qu’ils s’en allassent encore aux escoles estudier214.

M. dEstrozze et moi estions près du feu qui voyions toutes leurs mines, plus esbahys qu’un pauvre homme qu’on mène pendre. Nous en ryons sous la cheminée nostre saoul. Ainsi M. lechancellier les renvoya sans recevoir leur serment, qu’il remonstreroit au roi leur ignorance, et qu’il en mist d’autres en leur place215.

Après qu’ils eurent passé la porte, M. le chancellier se tourna vers nous, et nous dit : « Voylà de grands asnes ; c’est grand’charge de conscience au roy de constituer ces gens-là en sa justice. »

Il ne falloit pas se jouer avec ce grand juge et rude magistrat. Si estoit-il pourtant doux quelquefois et là où il voyoit de la raison… Aussi estoit-il si pariaict en lettres humaines qu’il sçavoit bien user d’humanité envers ceux qu’il talloit et cognoissoit en estre dignes ; et ainsy ces belles lettres humaines lui rabattoient beaucoup de sa rigueur de justice. Il estoit grand orateur et fort disert, grand historien, et surtout très-divin poète latin. Pleust-il à Dieu nous fût-il encor en vie ?

  • (Inclus dans la Vie du connétable Anne de Montmorency. Les Vies des grands capitaines françois.)

Mort de Coligny §

M. l’admiral estant blessé216 fut fort bien secouru des médecins et chirurgiens du roy, et mesmes de ce grand personnage maistre Ambroyse Paré, son premier chirurgien, qui estoit fort huguenot ; et y furent tous envoyés du roy. Il fut aussi visité du roy, qui jura qu’il vangeroit sa blessure, et qu’il prît courage, et qu’il cognoistroit combien cela luy touchoit. La reyne217 aussi le fut voir, et leur dist à part à tous deux de grandz choses, dict-on, et leur révela de grandz secrets, qui tendoient tous à leur grandeur ; et son discours dura fort longtemps, qui fut entendu fort attentivement de Leurs Magestez ; et montrarent grand’aparance pour l’extérieur qu’elles le goustoient ; mais tout ce beau semblant tourna après à mal, dont l’on s’estonna fort comme Leurs Magestez pouvoient jouer un tel roole ainsi emmasqué, si auparavant elles avoient résolu ce massacre.

L’heure donc de la nuict et des matines de ceste sanglante feste estant venue, M. de Guyze en estant adverty du roy, et bien aise de l’occasion de vanger la mort de M. son père, s’en alla très-bien accompaigné au logis de M. l’admiral, qui fut aussitost forcé. Il en ouyt le bruict et se doubta soudain de son malheur, et fit sa prière à Dieu.

Sur ce, Besme, gentilhomme allemand, premier, bien suivy, monta en haut, et, ayant faussé la porte de la chambre, vint à M. l’admiral avecqu’un grand espieu large en la main ; à qui M. l’admiral ayant dit : « Ah ! jeune homme, ne souille point tes mains dans le sang d’un si grand capitaine, » l’autre, sans nul esgard, luy fourre dans le corps ce large espieu, et puis luy et d’autres le prindrent (M. de Guyze, qui estoit en bas, crioit : Est-il mort ?) et le jettarent par la fenestre en la court, non sans peine, car le corps, retenant encor de ceste vigueur généreuse du passé, résista un peu, s’empeschant des jambes contre la muraille de la fenestre à ceste cheute ; mais, aydé par d’autres, il fut précipité. M. de Guyze ne fit qu’arregarder seulement, sans luy faire outrage, tendant à la mort. De descrire les insolances et opprobres que d’autres firent à son corps, cela est indigne de la plume et escriture d’un honneste cavalier : mais tant y a que telz luy firent des injures, des vilainies, insolances et opprobres, lesquelz auparadvant ne l’osoient regarder et trembloient devant luy. Ainsi vist-on jadis, devant Troye, des Grecz les moins vaillans braver218 autour du corps d’Hector mort ; ainsi voit-on souvent aux désertz de Barbarie les plus timides animaux braver autour d’un grand lion mort, gissant dessus le sable, qui souloit estre auparadvant la terreur de tout un terroir et de toute une grande et espacieuse fourest. Ceux aussi (et des plus grandz) qui craignoient ce grand admirai, et qui à teste basse s’inclinoient à lui auparadvant, bravoient et triomphoient très-arrogans autour de ce pauvre tronc…

C’est un grand cas qu’un seigneur simple et non point souverain, ayt faict trembler toute la chrestienté et remplie de son nom et de sa renommée tellement qu’alors de l’admirai de France en estoit-il plus parlé que du roy de France. Et si son nom estoit cogneu parmy les chrestiens, il est allé jusques aux Turcz ; de telle façon, et il n’y a rien de si vray, que le grand sultan Soliman, l’un des grandz personnages et capitaines qui regna despuis les Ottomans, un an avant qu’il mourust, l’envoya rechercher amitié et accointance, et lui demander advis comme d’un oracle d’Apolo ; et, comme je tiens de bon lieu, ilz avoient quelque intelligence pour faire quelque haute entreprise. Voylà quel a esté ce grand admiral parmy les chrestiens et parmy les infidelles, et sur ce beau renom il est mort. Quel dommage !219 Il y eut quelqu’un qui fit son épitaphe en vers grecz, où il introduit un passant qui s’enquiert et demande là où est le tombeau de ce grand admiral tant renommé par le monde, qu’il demande par grand’admiration visiter. Un autre lui respond : « Passant, sans faire plus grand chemin, tu peux bien ne passer plus outre, ou t’en retourner en arrière ; car tu n’en trouveras aucun icy bas, d’autant que le monde et le ciel l’ont pris et l’ont porté ensepvelyr dans le sein de l’immortalité, où maintenant il gist à son aise. »

  • (Vie de l’admiral de Chastillon. Les Vies des grands capitaines françois.)

Marguerite de Valois (1553-1615) §

Notice §

La sœur de Charles IX et de Henri III mérite une place parmi les écrivains du xvie siècle, ne fût-ce que pour avoir appris à l’un de ceux du xviie qui, dans le second rang, ont le plus fait pour la langue française, à « l’aimer passionnément ». Pellisson lut deux fois en une nuit ses Mémoires, et goûta cette négligence molle et légère qui allonge et enchevêtre quelque peu la phrase d’incises à la manière latine (elle savait et parlait le latin) et de parenthèses s’arrêtant où elles peuvent, mais qui la relève toujours par une saillie de l’esprit ou du cœur.

Marguerite de Valois fut mariée à Henri de Bourbon, depuis Henri IV, en 1572, et répudiée en 1599. Ses Mémoires, adressés à Brantôme, racontent ses souvenirs de 1559 à 1582. Elle les écrivit en 1593, dans sa retraite du château d’Usson, en Auvergne, où elle demeura dix-huit ans (1587-1605). Ils ont été publiés pour la première fois en 1628.

Mutinerie populaire en Hainaut220 §

Je vins coucher à Huy. Cette ville estoit des terres de l’eves-que de Liège, mais toutesfois, tumultueuse ri mutine (comme tous ces peuples-là se sentoient de la révolte générale des Pays-Bas), ne recognoissoit plus son evesque, et elle tenoit le party des Estats. De sorte que, sans recognoistre221 le grand maistre de Fevesquc de Liège, qui estoit avec moi, soudain que nous fusmes losgez, ils commencent à sonner le tocsin et traisner l’artillerie par les rues, et la bracquer contre mon logis ; tendans les chaisnes, afin que nous ne pussions joindre ensemble, nous tenant toute la nuict en ces altères222, sans avoir moyen de parler à aulcun d’eulx, estant tout petit peuple, gens brutaulx et sans raison. Le matin ils nous laissèrent sortir, ayants bordé toute la rue de gens armez.

Nous allasmes de là coucher à Dinan, où par malheur ils avoient faict, ce jour mesme, les bourguemaistres, qui sont comme consuls en Gascogne et eschevins e*n France. Tout y estoit ce jour-là en desbauche ; tout le monde yvre ; poinct de magistrats cogneus ; bref un vray chaos de confusion. Et pour y empirer d’avantage nostre condition, le grand maistre de l’eveque de Liege leur avoit fait aultresfois la guerre, et estoit tenu d’eulx pour mortel ennemy.

Cette ville, quand ils sont en leur sens rassis, tenoit pour les Estats ; mais lors, Bacchus y dominant, ils ne tenoient pas seulement pour eulx-mesmes et ne congnoissoient personne. Soudain qu’ils nous voyent approcher les faubourgs, avec une trouppe grande comme estoit la mienne, les voilà allarmez. Ils quictent les verres pour courir aux armes, et tout en tumulte, au lieu de nous ouvrir, ils ferment la barriere. J’avois envoyé un gentil-homme devant, avec les fourriers et mareschal des logis, pour les prier de nous donner passage ; mais je les trouvay tous arrestez là, qui crioient sans pouvoir estre entendus. Enfin je me leve debout dans ma lictiere, et ostant mon masque223, je fais signe au plus apparent que je veux parler à luy ; et estant venu à moy, je le priay de faire faire silence, afin que je peusse estre entendue. Ce qu’estant faict avec toute peine, je leur represente qui j’estois, et l’occasion de mon voyage ; que tant s’en faut que je leur voulusse apporter du mal par ma venue, que je ne leur vouldrois pas seulement donner de soubçon ; que je les priois de me laisser entrer, moy et mes femmes et si peu de mes gens, dans la ville, qu’ils vouldroient pour cette nuict, et que le reste ils le laissassent dans le faubourg. Ils se contentent de cette proposition, et me l’accordent.

Ainsy j’entray dans leur ville avec les plus apparents de ma trouppe, du nombre desquels fust le grand maistre de l’evesque de Liege ; qui, par malheur, fust recongneu comme j’entrois en mon logis, accompagnée de tout ce peuple yvre et armé. Lors commencent à luy crier injures et à vouloir charger ce bon homme, qui estoit un vieillard vénérable de quatre-vingts ans, ayant la barbe blanche jusques à la ceinture. Je le fis entrer dedans mon logis, où ces yvrongnes faisoient pleuvoir les harquebusades contre les murailles, qui n’estoient que de terre. Voyant ce tumulte, je demande si l’hoste de la maison n’estoit point là-dedans. Il s’y trouve de bonne fortune. Je le prie qu’il se mette à la fenestre, et qu’il me fasse parler aux plus apparents, ce qu’à toute peine il veut faire. Enfin ayant assez crié par les fenestres, les bourguemaistres viennent parler à moy, si saouls qu’ils ne sçavoient ce qu’ils disoient. Enfin leur assurant que je n’avois point sçeu que ce grand maistre leur feust ennemy, leur remontrant de quelle importance leur estoit d’offenser une personne de ma qualité, qui estoit amie de tous les principaux seigneurs des Estats, et que je m’asseurois que monsieur le comte de Lalain et tous les autres chefs trouveroient fort mauvais la réception qu’ils m’avoient faicte ; oyant nommer monsieur de Lalain, ils se changerent tous, et luy porterent tous plus de respect qu’à tous les roys à qui j’appartenois224. Le plus vieil d’entre eulx me demande, en se souriant et beguaiant, si j’estois donc amye de monsieur le comte de Lalain ; et moy, voyant que sa parenté me servoit plus que celle de tous les potentats de la chrestienté, je luy responds : « Ouy, je suis son amye et sa parente aussi. » Lors ils me font la révérence et me baisent la main, et m’offrent225 autant de courtoisie comme s’ils n’avoient faict d’insolence, me priants de les excuser, et me promettants qu’ils ne demanderoient rien à ce bon homme de grand maistre, et qu’ils le laisseraient sortir avec moy226.

  • (Mémoires, année 1577.)

Lettre. Au Roy mon seigneur et frere227 §

Du 19 novembre 1603.

Monseigneur, à vous seul, comme à mon supérieur à qui je dois tout, j’ay tout cédé ; à mes inférieurs, à qui je ne dois rien, je ne cede rien. J’ay cédé à vostre majesté ce qui entre les humains est estimé de meilleur et plus excellent, qui est la grandeur, non par faulte de courage et de connoissance, mais par la tres-grande affection que j’ay au service de vostre majesté et bien de son estat. Mais, de ee qui m’est resté pour tesmoigner de la bienveillance de vostre majesté, qui est la declaration qu’il lui a pleu faire en la place de mon contract de mariage, où le dot que les Rois mes peres et freres m’ont laissé m’est confirmé en termes et privileges respondans à ma qualité, il n’est en la puissance de créature qui vive, non pas mesme de vostre majesté, à qui je ne voudrois refuser mon sang ni ma vie, de m’en faire jamais rien ceder, connoissant que ce me seroit une indignité irreparable et une marque de desfaveur de vostre majeste, qu’aussy l’on ne pourra faire une seule breche à ladicte déclaration de nonante et neuf228, qui me tient lieu de contract de mariage, qu’elle ne soit du tout annullée, et par conséquent le peu de bien que les Rois mes peres et frères mont laissé pour dot à l’abandon : indignité et cruauté aussy inaudite à personne de ma qualité que peu convenable à l’accoustumée bonté de vostre majesté et au respect qu’il a pleu à vostre majesté porter à la maison des Rois dont je suis sortie. Et d’elle tenant maintenant le lieu, me doit comme tel une protection telle que je l’ay jusqu’icy ressentie, et que Dieu me fera la grâce qu’elle me continuera ; et cognoistra que ceux qui luy veulent faire faire cbose si inaudite que de manquer à la parole de sa majesté et à la foi publique, annullant une déclarant si authentique qui tient lieu de contract de mariage d’une fille de France, veuslent attirer sur votre majesté le blasme d’une violence si injuste, et luy faire perdre l’affection des plus obligées et fidelles créatures. Mais ils y travaillent en vain ; car l’affection que j’ay vouée à votre majesté m’est si naturelle et tellement innée en mon cœur, qu’il faut qu’elle ait durée229 autant comme il respirera… J’ay tousjours prié Dieu comme je fais encore pour la tres-heureuse et tres-longue vie de vostre majesté, de qui je seray a jamais, quoy que mes ennemis s’essaient de faire, plus que tout autre, votre tres-humble et tres-obeyssante et tres-fidele sœur et subjecte.

Marguerite.

Satire Ménippée (1593-1594) §

Notice §

La Satire Ménippée, pamphlet politique, a été le coup de grâce donné à la Ligue ; elle l’a tuée par le ridicule. Elle courut manuscrite en 1593, et parut antidatée l’année suivante.

C’est une œuvre collective. Dans un petit logis du quai des Orfèvres, où naquit, dit-on, Boileau, chez le conseiller-clerc Jacques Gillot, se réunissaient une demi-douzaine de bourgeois, gens d’esprit, erudits, poètes à leurs heures pour la plupart. C’étaient : le chanoine Pierre Le Roy ; Florent Chrestien, helléniste, élève de H. Estienne, précepteur de Henri IV ; Gilles Durant, avocat, jurisconsulte, qui avait fort ronsardisé en ses sonnets ; Jean Passerat, le savant professeur du collège de France, plus marotiste que ronsardiste en ses vers ; Pierre Pithou, l’éminent jurisconsulte ; Nicolas Rapin, demi-homme de robe, d’épée et de plume, soldat à Ivry, avocat, poète latin et français, grand prévôt de la connétablie.

Quand, pendant le siège de Paris, au milieu de la lassitude universelle, le lieutenant général du royaume, chef et modérateur de la Ligue, le duc de Mayenne, eut ouvert, le 28 janvier 1593, des États pour aviser à faire donner au roi d’Espagne ou à lui la couronne refusée à Henri IV, Pierre Le Roy suggéra à ses amis l’idée d’une parodie satirique et patriotique de ces États.

Elle s’ouvre par une parade de deux charlatans, l’un Espagnol et l’autre Lorrain (Mayenne était le frère de Henri de Guise et le dernier chef de la maison de Lorraine), vendant chacun devant le Louvre son catholicon (καθόλικον) ou panacée universelle. Viennent ensuite la procession qui précède la tenue des États, la description de la salle des séances, puis les harangues de Mayenne, du légat, du cardinal de Pelvé, de M. de Lyon, du docteur Roze, du sieur de Rieux, enfin la harangue de M. d’Aubray pour le Tiers-État. Pithou, qui l’écrivit, traduisait par la bouche éloquente de M. d’Aubray les sentiments patriotiques de ses collaborateurs.

Le titre de Satire Ménippée est dû au caractère de l’ouvrage et au mélange de prose et de vers qui le compose. Le philosophe grec Ménippe (ive siècle av. J.-C.) avait écrit des satires de ce genre, et après lui Varron, le polygraphe latin, qui les avait appelées Ménippées ; Henri Estienne avait publié, en 1569, les fragments des Ménippées de Varron. — La plus piquante pièce de poésie est de Gilles Durant (Regrets funèbres sur ta mort de l’asne ligueur).

Harangue de Monsieur d’Aubray pour le Tiers-Estat §

Par Nostre-Dame, Messieurs, vous nous l’avez baillé belle ! Il n’estoit jà besoin que nos curez nous preschassent qu’il falloit nous desbourber et desbourbonner230 A ce que je voy par vos discours, les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou difficile de les desbourber… Il faut confesser que nous sommes pris, plus serfs et plus esclaves que les Chrestiens en Turquie, et les Juifs en Avignon. Nous n’avons plus de volonté, ny de voix au chapitre. Nous n’avons plus rien de propre que nous puissions dire : cela est mien. Tout est à vous, Messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge et qui remplissez nos maisons de garnisons. Nos privileges et franchises anciennes sont à vau-l’eau. Nostre hostel de ville que j’ay veu estre l’asseuré refuge du secours des Roys en leurs urgentes affaires est à la boucherie231. Nostre Cour de Parlement est nulle et l’Université est devenuë sauvage. Mais l’extrémité de nos miseres est, qu’en tant de malheurs et de nécessitez, il ne nous est pas permis de nous plaindre, ny demander secours, et faut qu’ayant la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien, et que nous sommes trop heureux d’estre mal heureux pour une si bonne cause.

O Paris qui n’est plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d’Espagnols, Wallons et Napolitains, un asyle et seure retraite de voleurs, meurtriers, et assassinateurs, ne veux tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es ? Ne veux tu jamais te guérir de ceste frénésie, qui pour un légitime et gracieux Roi t’a engendré cinquante Roytelets et cinquante Tyrans ? Te voilà aux fers, te voilà en l’Inquisition d’Espagne, plus intolerable mille fois, et plus dure à supporter aux espritz nez libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sçauroient adviser. Tu n’as peu supporter une legere augmentation de tailles et d’offices, et quelques nouveaux edicts qui ne t’importoient nullement ; mais tu endures qu’on pille tes maisons, qu’on te rançonne jusques au sang, qu’on emprisonne tes Senateurs, qu’on chasse et bannisse tes bons citoyens et Conseillers, qu’on pende, qu’on massacre tes principaux Magistrats : tu le vois et tu l’endures ; tu ne l’endures pas seulement, mais tu l’approuves et le loües, et n’oserois et ne sçaurois faire autrement. Tu n’as peu supporter ton Roy débonnaire232, si facile, si familier, qui s’estoit rendu comme citoyen et bourgeois de ta ville qu’il a enrichie, qu’il a embellie de somptueux bastimens, accreüe de fortz et superbes ramparts, ornee de privilèges et exemptions honorables. Que dis-je ? peu supporter ? c’est bien pis : tu l’as chassé de sa ville, de sa maison, de son lit. Quoy chassé ? Tu l’as poursuivy. Quoy poursuivy ? Tu l’as assassiné, canonizé l’assassinateur et faict des feux de joye de sa mort. Et tu vois maintenant combien cette mort t’a proufité, car elle est cause qu’un autre est monté en son place, bien plus vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui sçaura bien te serrer de plus prés, comme tu as, à ton dam233, déjà expérimenté.

Je vous prie, messieurs, s’il est permis de jetter encore ces derniers abois en liberté, considérons un peu quel bien et quel profit nous est venu de cette detestable mort, que nos prescheurs nous faisoient croire estre le seul et unique moyen pour nous rendre heureux. Mais je ne puis en discourir qu’avec trop de regret de voir les choses en l’estat qu’elles sont, au prix qu’elles estoient lors. Chacun avoit encore en ce temps-là du blé en son grenier, et du vin en sa cave ; chacun avoit sa vaisselle d’argent, et sa tapisserie et ses meubles ; les femmes avoient encore leur demiceint234 ; les reliques étoient entieres ; on n’avait point touché aux joyaux de la couronne. Mais maintenant qui peut se vanter d’avoir de quoi vivre pour trois semaines, si ce ne sont les voleurs, qui se sont engraissés de la substance du peuple, et qui ont pillé à toutes mains les meubles des presents et des absents ? Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter bien chétivement ? Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant bien diaprees et tapissees ? Où sont nos festins et nos tables friandes ? Nous voilà réduits au lait et au fromage blanc, comme les Suisses ; nos banquets sont d’un morceau de vache pour tous mets. Bien heureux qui n’a point mangé de chair de cheval et de chien, et bien heureux qui a toujours eu du pain d’avoine, et s’est passé de bouillie de son vendue au coin des rues, aux lieux qu’on vendoit jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton ! Et n’a pas tenu à monsieur le legat, et à l’ambassadeur Mendosse235, que n’ayons mangé les os de nos pères, comme font les sauvages de la nouvelle Espagne.

Peut-on se souvenir de toutes ces choses sans larmes et sans horreur ? Et ceux qui, en leur conscience, savent bien qu’ils en sont cause, peuvent-ils en ouïr parler sans rougir et sans apprehender la punition que Dieu leur reserve pour tant de maux dont ils sont autheurs ? Mesmement, quand ils se representeront les images de tant de pauvres bourgeois qu’ils ont vus par les rues tomber tout roides morts de faim ; les petits enfants mourir à la mamelle de leurs meres allangouries ; les meilleurs habitants, et les soldats marcher par la ville, appuyés d’un baston, pasles et foibles, plus blancs et plus ternis qu’images de pierre, ressemblant plus des fantosmes que des hommes ; et l’inhumaine reponse d’aucuns, mesme des ecclésiastiques, qui les accusoient et menaçoient, au lieu de les secourir ou consoler ! Fut-il jamais barbarie ou cruauté pareille à celle que nous avons vue et euduree ? Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons ? Où est l’honneur de notre Université ? où sont les collèges ? où sont les escholiers ? où sont les leçons publiques, où l’on accouroit de toutes les parts du monde ? Où sont les religieux estudiants aux couvents ? Ils ont pris les armes ; les voilà tous soldats débauchez. Où sont nos châsses ? où sont nos précieuses reliques ? Les unes sont fondues et mangees ; les autres sont enfouyes en terre, de peur des voleurs et sacrileges. Où est la reverence qu’on portoit aux gens d’Eglise et aux sacrez mysteres ? Chacun maintenant faict une religion à sa guise, et le service divin ne sert plus qu’à tromper le monde par hypocrisie. Les Prestres et les Predicateurs se sont rendus si venaux et si mesprisez qu’on ne se soucie plus d’eux ni de leurs sermons, sinon quand on a affaire pour prescher quelques fausses nouvelles. Où sont les Princes du sang, qui ont toujours esté personnes sacrees, comme les colomnes et appuis de la Couronne et Monarchie françoise ? Où sont les pairs de France, qui devroient estre icy les premiers pour ouvrir et honorer les Estats ? Tous ces noms ne sont plus que noms de faquins236, dont on fait litiere aux chevaux de messieurs d’Espagne et de Lorraine. Où est la majesté et gravité du Parlement, jadis tuteur des Roys et médiateur entre le Peuple et le Prince ? Vous l’avez mené en triomphe à la Bastille, et trainé l’authorité et la justice captives, plus insolemment et plus honteusement que n’eussent faict les Turcs. Vous avez chassé les meilleurs, et n’avez retenu que la racaille passionnee, ou de bas courage. Encore, parmy ceux qui ont demouré, vous ne voulez pas souffrir que quatre ou cinq disent ce qu’ils pensent, et les menacez de leur donner un billet237 comme à des Heretiques ou Politiques238. Et néanmoins vous voulez qu’on croye que ce que vous en faictes n’est que pour la conservation de la religion et de l’Estat !…

Nous n’aurons plus ces sangsues d exacteurs et malestostiers : on ostera ces lourds imposts qu’on a inventé à l’Hostel de Ville sur les meubles et marchandises libres, et sur les vivres qui entrent aux bonnes villes, où il se commet mil abuz et concussions dont le profict ne revient pas au public, mais à ceux qui manient les deniers et s’en donnent par les joues. Nous n’aurons plus ces chenilles qui succent et rongent les belles fleurs des jardins de France, et s’en peignent de diverses couleurs, et, en un moment, de petits vers rampants contre terre deviennent grands papillons volants, peinturez d’or et d’azur ; on retranchera le nombre effrené des financiers, qui font leur propre des tailles du peuple, s’accommodent du plus net et plus clair denier, et du reste taillent et cousent à leur volonté pour en distribuer seulement à ceux de qui ils esperent recevoir une pareille, et inventent mille termes elegants pour remontrer la nécessité des affaires, et pour refuser de faire courtoisie à un homme d’honneur. Nous n’aurons plus tant de gouverneurs qui font les roytelets, et se vantent d’estre assez riches, quand ils ont une toise de riviere à leur commandement ; nous serons exempts de leurs tyrannies et exactions, et ne serons plus sujets aux gardes et sentinelles, où nous perdons la moitié de nostre temps, consommons nostre meilleur aage, et acquerrons des catarres et maladies qui ruynent nostre santé. Nous aurons un roy qui donnera ordre à tout ; et retiendra ces tyranneaux en crainte et en devoir, qui chastiera les violents, punira les refractaires, exterminera les voleurs et pillards, retranchera les aisles aux ambitieux, fera rendre gorge à ces esponges et larrons des deniers publics, fera contenir un chacun aux limites de sa charge, et conserver tout le monde en repos et en tranquillité. Enfin nous voulons un roy pour avoir la paix ; mais nous ne voulons pas faire comme les grenouilles qui, s’ennuyants de leur roi paisible, esleurent la cigogne qui les devora toutes ; nous demandons un roy et chef naturel, non artificiel ; un roy déjà faict, non à faire, et n’en voulons point prendre le conseil des Espagnols, nos ennemis inveterez, qui veulent estre nos tuteurs par force, et nous apprendre à croire en Dieu et en la foy chrestienne, en laquelle ils ne sont baptisez, et ne la cognoissent que depuis trois jours. Nous ne voulons pour conseillers et médecins ceux de Lorraine, qui de longtemps beent après notre mort239. Le Roy que nous demandons est déjà faict par la nature, né au vray parterre des fleurs de lys de France, rejeton droit et verdoyant du tige de Saint-Louis. Ceux qui parlent d’en faire un autre se trompent et ne sauroient en venir à bout. On peut faire des scentres et des couronnes, mais non pas des roys pour les porter ; on peut faire une maison, mais non pas un arbre ou un rameau verd. Il faut que la nature le produise par espace de temps, du suc et de la moëlle de la terre, qui entretient le tige en sa sève et vigueur. On peut faire une jambe de bois, un bras de fer et un nez d’argent, mais non pas une teste. Aussi pouvons-nous faire des mareschaux à la douzaine, des pairs, des amiraux, et des secretaires et conseillers d’Estat ; mais de roy, point. Il faut que celui seul naisse de lui-même pour avoir vie et valeur…

Henri IV (1553-1610) §

Notice §

Henri IV, par ses Lettres missives (7 vol. in-4°, publiés dans la Collection des documents inédits de l’Histoire de France, 1843-1835, et complétés par différentes publications postérieures) prend sa place à côté de César, de Louis XIV, de Frédéric et de Napoléon. Pour être un écrivain de bon cru et de pleine sève, il n’a eu qu’à rester lui-même, Gascon, soldat et roi. Billets écrits, le pied sur l’étrier ou au débotté, à ses compagnons et à ses capitaines, adresses aux villes qui doivent faire ou ont fait leur soumission, lettres à ses agents et à ses diplomates, harangues aux cours souveraines, tout est de franche venue, de tour alerte et vif, avec une pointe de gaieté et de verve dans les années de jeunesse et de bataille, avec un accent d’autorité, net et incisif, dans les années de maturité, de « barbe grise » et de plein exercice de la royauté.

À Monsieur de Batz, gouverneur de la ville d’Euse en Armagnac §

[11 mars 1586.]

Monsr de Batz, Ils m’ont entouré comme la beste, et croyent qu’on me prend aux filetz. Moy, je leur veulx passer à travers, ou dessus le ventre. J’ay éleu mes bons ; et mon faulcheur en est. Que mon faulcheur ne me faille en si bonne partie, et ne s’aille amuser à la paille quand je l’attends sur le pré.

Escript à Hagetmau, ce matin à dix heures.

Henry.

À Monsieur de Batz §

[12 mars 1586.]

Mon faulcheur, mets des aisles à ta meilleure beste ; j’ay dict à Montespan de crever la sienne. Pourquoy ? tu le sçauras de moy à Nerac ; hastes, cours, viens, vole ; c’est l’ordre de ton maistre et la priere de ton amy.

Henry.

À Monsieur de Lubersac §

[Vers le 10 avril 1587.]

Monsr de Lubersac, J’ay entendu par Boisse des nouvelles de vostre blesseure ; qui m’est un extresme deuil dans ces nécessitez. Un bras comme le vostre n’est de trop dans la balance du bon droict ; hastez donc de l’y venir mettre et de m’envoyer le plus de vos bons parens que vous pourrés. D’Ambrajac m’est venu joindre avec tous les siens, chasteaux en croupe s’il eust pu. Je m’asseure que vous ne serés des derniers à vous mettre de la partie ; il n’y manquera pas d’honneur à acquerir, et je sçais vostre façon de besoigner en tel affaire. A Dieu donc et ne tardez, voicy l’heure de faire merveilles.

Vostre plus asseuré amy.

Henry.

À Monsieur de Launey, baron d’Antraigues, gouverneur de Vivarez et de Gevaudan §

[20 octobre 1588.]

Monsieur De Launey d’Antraigues, Dieu aydant, j’espere que vous estes à l’heure qu’il est restably de la blesseure que vous receutes à Coutras, combattant si vaillamment à mon costé ; et si ce est comme je l’espere, ne faites faulte (car, Dieu aydant, dans peu nous aurons à découdre, et ainsy besoin de vos services) de partir aussy tost pour venir me joindre. Sans doute vous n’aurés manqué ainsy que vous l’avez annoncé à Mornay, de vendre vos bois de Mezilac et Guze, et ils auront produit quelques mille pistoles. Si ce est, ne faites faulte de m’apporter tout ce que vous pourrés ; car de ma vie je ne fus en pareille disconvenue ; et je ne sçais quand, ni d’où, si jamais je pourray vous le rendre ; mais je vous promets force honneur et gloire ; et argent n’est pas pasture pour des gentilshommes comme vous et moy.

La Rochelle, ce XXe octobre 1588.

Vostre affectionné

Henry.

À Madame de La Roche-Guyon §

[31 août 1591.]

Madame, Je vous escris ce mot le jour de la veille d’une bataille. L’yssue en est en la main de Dieu, qui en a desjà ordonné ce qui doibt en advenir et ce qu’il congnoist estre expédient pour sa gloire et pour le salut de mon peuple. Si je la perds, vous ne me verrés jamais, car je ne suis pas homme qui fuye ou qui reculle. Bien vous puis-je asseurer que si je meurs, ma penultiesme pensée sera à vous, et ma dernière à Dieu, auquel je vous recommande et moy aussy. Ce dernier aoust 1590, de la main de celuy qui baise les vostres et est vostre serviteur.

Henry.

À Monsieur de Crillon §

[29 juin 1591.]

Brave Crillon, Vous sçavés comme estant roy de Navarre je vous aimois et faisois cas de vous. Depuis que je suis Roy de France, je n’en fais pas moins, et vous honore autant que gentilhomme de mon Royaulme, ce que je vous prie de croire, et en faire estât, et qu’il ne se présentera jamais occasion où je vous le puisse tesmoigner, que vous ne m’y trouviés très disposé. Je suis bien marry de ce que vostre santé ne vous permet pas d’estre prés de moy, pour le besoing que j’ay de gens tels que vous. Lorsqu’elle vous le permettra, vous me ferés un singulier plaisir de me venir trouver. Je ne vous dirai poinct que vous serés le trés bien venu, je m’asseure que vous n’en doubtés nullement. Sur ce, Dieu vous ayt, brave Crillon, en sa saincte et digne garde. A Mantes, ce XXIXe juin.

Henry.

À Marie de Médicis §

[3 septembre 1601.]

M’amye, j’attendois d’heure à heure vostre lettre ; je l’ay baisee en la lisant. Je vous responds en mer ou j’ay voulu courre une bordée par le doux temps. Vive Dieu ! vous ne m’auriés rien sceu mander qui me fust plus agréable que la nouvelle du plaisir de lecture qui vous a prins. Plutarque me sourit tousjours d’une fresche nouveauté ; l’aimer c’est m’aimer, car il a esté l’instituteur de mon jeune âge. Ma bonne mere, à qui je doibs tout, et qui avoit une affection si grande de veiller à mes bons deportemens, et ne vouloir pas, ce disoit-elle, voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je ne feusse plus un enfant de mamelle. Il m’a esté comme ma conscience, et m’a dicté à l’oreille beaucoup de bonnes honnestetez et maximes excellentes pour ma conduite et pour le gouvernement des affaires. Adieu, mon cœur. Ce IIIe septembre, à Calais.

À Du Plessis Mornay sur la mort de son fils240 §

[20 novembre 1605.]

Monsieur du Plessis, Ayant sceu la fortune advenue à vostre fils, j’en ay receu par vostre considération le desplaisir que vos fidelles services et l’affection que je vous porte méritent. Vostre perte, à laquelle je participe, est grande. Je la ressens aussi pour vous, comme pour moy, ainsy que doibt faire un bon maistre comme je suis du pere et l’estois du fils, espérant qu’il imiteroit vostre fidélité et dévotion à mon service, comme il s’efforçoit de faire vos actions. Dieu a voulu en disposer ; consolés vous en luy, en la bienveillance de vostre bon maistre et en vostre prudence et constance, je vous en prie, et de me faire paroistre en ceste occasion si sensible, que vous deferés plus à mon désir et conseil qu’à vostre juste douleur, vous me contenterés grandement. Je prie Dieu qu’il vous console et ayt, Monsieur du Plessis, en sa saincte et digne garde. Ce XXe novembre, à Paris,

Henry.

À mon compere le Connestable de France241 §

[23 septembre 1609.]

Mon compere, Beaumont revint hier ; il a trouvé nostre homme242 plus meschant que jamais. Il m’a dit des particularitez de son dessein qu’il est necessaire que vous sçachiés. Pour quoy envoyés-moy le jeune Girard en poste, par lequel je vous manderay tout. Il part ce matin de Valery pour aller à Muret ; il laisse son carrosse à Rochefort, pour le mener dès qu’il pourra aller. Il est hors de danger. Pour moy, je me porte fort bien, Dieu mercy. Il fait icy le plus beau temps du monde. Toutes les fontaines de mon grand jardin sont toutes achevées et ma basse-court sera toute logeable à Noël. Je prie Dieu qu’il vous maintienne en santé. Ce XXIIIe septembre, à Fontainebleau.

Henry.

Harangue prononcée devant l’Assemblée des notables, à Rouen §

[4 novembre 1596.]

« … Si je voulois acquérir le tiltre d’orateur, j’aurois apprins quelque belle et longue harangue, et vous la prononcerois avec assés de gravité ; mais, Messieurs, mon désir me poulse à deux plus glorieux tiltres, qui sont de m’appeller libérateur et restaurateur de cet Estat. Pour à quoy243 parvenir je vous ay assemblez. Vous sçavés à vos despens, comme moy aux miens, que, lorsque Dieu m’a appellé à ceste Couronne, j’ay treuvé la France non seulement quasi ruynee, mais presque toute perdue pour les François. Par la grâce divine, par les prieres et les bons conseils de mes serviteurs qui ne font profession des armes, par l’espee de ma brave et généreuse Noblesse (de laquelle je ne distingue point les Princes, pour estre nostre plus beau tiltre, foy de Gentilhomme !), par mes peines et labeurs, je l’ay sauvée de la perte : sauvons la à ceste heure de la ruyne. Participés, mes chers Subjects, à ceste seconde gloire avecques moy, comme vous avés faict à la première. Je ne vous ay point appellez, comme faisoient mes predecesseurs, pour vous faire approuver leurs volontez ; je vous ay assemblez pour recevoir vos conseils, pour les crere244, pour les suyvre, bref, pour me mettre en tutelle entre vos mains : envye qui ne prend gueres aux Roys, aux barbes grises et aux victorieux, Mais la violente amour que je porte à mes Subjects, et l’extresme envie que j’ay d’adjouster ces deux beaux tiltres à celuy de Roy, me font treuver tout aysé et honorable. Mon Chancelier vous fera entendre plus amplement ma volonté. »

Le cardinal d’Ossat (1536-1604) §

Notice §

Pauvre et obscur enfant des environs d’Auch, élève de l’Université de Paris, élève de Cujas à Bourges, secrétaire de M. de Foy, ambassadeur français à Rome, il continua, après sa mort, ses négociations, et dès lors fit les affaires de la France à Rome, à Florence, à Turin. L’estime et la reconnaissance de Henri IV l’élevèrent aux évêchés de Rennes et de Bayeux et au cardinalat. Ses Lettres, publiées en 1624, ont été, avec les Négociations de Jeannin, comme lui parti de bas, comme lui élève de Cujas, le modèle classique de la diplomatie française avant l’âge nouveau des Lyonne et des Torcy. Elles sont un modèle de style admiré par Fénelon.

Lettre au roi245 §

Sire, par la lettre que j’écrivis hier à Vostre Majesté je vous rendois conte de l’audience que j’avois eue du Pape, le quinze : par celle-cy, j’obeiray au commandement qu’il vous a pleu me faire de vous escrire franchement mon advis sur les considérations qu’il vous a pleu me confier.

Donc il me semble que Vostre Majesté a grande occasion d’appréhender la negotiation qui aura à se faire par deçà, sur l’absolution qu’Elle désire obtenir de nostre Sainct-Pere : car l’affaire de soi est difficile et scabreux, et quand bien le Pape sera maintenant et tousjours à l’advenir tel en son cœur, comme Vostre Majesté a entendu par ma lettre precedente qu’il s’est declaré de parole, et par l’organe dudit seigneur cardinal, son neveu, toutesfois il ne fera rien en cecy sans l’advis de plusieurs. Et en ceste cour, ils sont fort formalistes et longs en toutes choses, mesmement246 d’importance, et particulierement en celles de la religion. Ainsi, leur estant tombé ès mains un subject si haut et eminent, il ne fault douter qu’ils n’en veuillent tirer tout ce qui se pourra pour l’affermissement et accroissement de leur authorité, quand au reste tous seroient vides de haine et de malveillance, et que d’ailleurs il n’y auroit point d’opposition ni de contradiction. Mais il y en a encores quelques-uns si transportez de haine, qu’ils ne voudroient que ceste grace vous fust accordee jamais à quelque condition que ce fust, et quelque grand dommage et meschef qui en deust advenir à la chrestienté : outre que les Espagnols et ceux qui resteront de la Ligue vous y donneront toutes les traverses qu’ils se pourront imaginer. Je serois trop ignorant et simple si j’en pensois autrement, et trop desloyal et indigne de la charge dont il vous plaist m’honorer, si je vous en escrivois contre ce que j’en pense. C’est pourquoy, dès que j’entendis qu’après tant de devoirs247 où vous vous estes mis, et après avoir receu tant de mauvais traictemens des hommes et tant de faveurs et graces de Dieu, l’on vous faisoit rechercher de renvoyer248 icy, je fus d’advis que premièrement on procurast de249 convenir secretement des conditions sous lesquelles Vostre Majesté devroit renvoyer et estre reçcue, et le dis et escrivis par-delà à temps. Et comme alors j’estois de cet advis, pour les considerations susdites, aussi me semble il maintenant que Vostre Majesté a fait une très sage et nécessaire resolution, de fortifier M. Duperron250 des autres deux personnages qu’elle veut envoyer quant et luy, et qu’il est encores besoin que tous trois viennent bien preparez et fournis de raisons et moyens, de responses et repliques, et de partis et expediens sur les propositions dont Vostre Majesté a esté advertie, et dont elle fait mention en sa lettre, et sur d’autres encore qui pourront estre mises en avant, dont il n’a point encore esté parlé.

Mais comme je loue la susdite apprehension de Vostre Majesté, afin que par-delà soit usé de plus grande preparation, precaution et provision de toutes choses propres à diminuer les longueurs et difficultés d’icy ; aussi me sembleroit elle excessive, si elle s’estendoit si avant que Vostre Majesté laissast251 d’envoyer à Rome, et d’acquitter la promesse double qu’elle en a faicte, et d’user de la douceur et benignité presente de nostre Sainct-Pere, qui a desjà par deux fois déclaré vouloir admettre et ouïr la personne et les personnes que vous luy voudrez envoyer. Car j’estime que, nonobstant tout ce que dessus, Vostre Majesté peut seurement et hardiment envoyer qùand il luy plaira. Et me fonde non tant sur l’équité de vostre cause, ni sur le devoir auquel vous vous estes mis et vous mettez d’accepter et subir toutes choses raisonnables et faisables, ni pareillement sur les expresses declarations de bonne volonté, que le Pape et M. le cardinal Aldobrandin m’ont faictes, comme je me fonde sur ce que vous tenez et possédez, et plaiderez saisi252 tout ainsi comme vous feriez, si vous plaidiez un fief avec quelqu’un de vos vassaux.

Je me fonde aussi sur ce qu’on n’a plus aucun moyen de vous contraindre à faire chose qui soit contre vostre dignité, ni contre vostre profit ou contre vostre gré. Vostre Majesté, Sire, nonobstant les censures et les armes d’icy, est en possession du royaume, et peut bien dire à bon escient qu’elle le tient de Dieu et de l’espee, comme ont accoustumé de dire les roys, qui ne Font point conquis comme vous avez faict.

Vostre Majesté est aussi en possession de la religion catholique, ayant esté receue en l’Eglise et admise à la saincte communion et au sacre et à tout ce que l’Eglise catholique a de plus sainct et sacré, et de plus beau et de meilleur.

Vostre Majesté aussi donne les eveschés et abbayes, et ceux à qui elle les donne en joüissent ; et au reste, elle faict et peut tout ce qu’ont faict et pu les Roiz Très-Chrestiens, ses predecesseurs. Le Pape, cependant, en tout cela demeure dessous, et son auctorité, tant spirituelle que temporelle, y gist par terre. Et par le refus qu’il a fait de vous admettre, il demeure de faict exclu luy mesme du premier royaume de la Chrestienté, et n’y peut rentrer que par vostre merci et par vostre absolution. De façon qu’il ne s’agit pas tant aujourd’huy si Vostre Majesté sera admise réellement et de faict à l’Eglise et à la Couronne, comme si le Pape recouvrera en France l’authorité qu’il y a perduë. Et horsmis le poinçt de la conscience, le Pape, quant à toutes autres choses, a plus besoin que vous receviez son absolution que vous-mesme. Les choses donc estant en cest estat, il est aisé de juger qui perdroit le plus au refus de son absolution. Et bien qu’il y en aye icy quelques-uns à qui la passion a osté le sens, et qui ne pourroyent donner lieu à aucune raison (lesquels on cognoist par nom et surnom) ; si est-ce que la pluspart cognoissent bien combien leur cousteroit ce refus. Et comme j’ay dit qu’on est icy fort formaliste et long, aussi puis-je dire avec vérité qu’ils y aiment le profit et y craignent de perdre autant qu’en lieu du monde. Par ainsi, Vostre Majesté tenant comme dit est, et d’ailleurs se soumettant à la raison, comme elle veut faire, ceux-là mesmes qui ne seroient nullement d’advis de l’absolution, s’ils pouvoient faire du moins, en seroient néanmoins d’advis pour l’amour d’eux-mesmes, et pour éviter le dommage qui leur adviendroit, s’ils opinoient autrement. C’est pourquoy la grandeur et hautesse253 des demandes qu’on pourra faire du commencement ne m’estonne point. Car quand vos Ambassadeurs auront dit de bonne foy tout ce que Vostre Majesté pourra faire, et rendu bonnes et valables raisons pourquoy ce qu’on désirera de plus ne se peut faire, il faudra bien qu’on se contente de raison. Que si on s’opiniastroit par trop contre raison, et que vosdits Ambassadeurs, après avoir dit et redit les causes justes et nécessitez que vous avez de ne le faire point, et après avoir enduré avec toute modestie254 et patience, n’en pouvans plus endurer, leur disent qu’il ne s’en fera rien, et qu’on ne s’y attende point ; que vous feroient-ils ? Quel moyen ont-ils de vous contraindre ? Se sont-ils reservez quelques forces ou quelques artifices qu’ils n’ayent desjà employez et vainement consommez à l’encontre de Vostre Majesté ? Quant aux longueurs, combien qu’on n’en viendra jamais là que de laisser partir vosdits Ambassadeurs malcontens (mais je parle au pis aller), m’asseurant que Vostre Majesté entend que vosdits Ambassadeurs endurent patiemment toutes celles qui viendront de la nature de l’affaire et du respect et reverence qui sont dus à la dignité, occupations, volonté et bon plaisir de nostre Sainct-Pere le Pape ; et quant à celles qui pourroient venir de la malignité espagnole ou autre telle ; je diray icy, comme j’ay dit tantost du refus de l’absolution, à sçavoir, qu’il est aisé à juger au dommage de qui ces longueurs retourneront, si ce sera de Vostre Majesté, qui cependant tient et va tousjours en acquérant et s’establissant, et à qui il ne reste meshuy que fort peu à acquérir en la France ; ou du Pape, qui va tousjours y perdant si fort, qu’il ne luv reste plus gueres à perdre. Et quand ceux d’icy qui ont le moins de passion auront bien pensé au préjudice que les longueurs leur apportent à eux-mesmes, ils devront aussy chercher eux-mesmes de255 les retrancher. Que s’ils ne le faisoient ils meriteroient que les vostres éludassent cette sorte de longueur avec une patience encore plus longue, et esprouvassent à qui durera plus le temps, à ceux qui sont dans le fort, à couvert, à leur aise, devant un bon feu, ou à ceux qui sont dehors, derrière la haye, au vent, à la pluie, à la gresle, tremblans le grelot256. En somme, Sire, si cette négociation est conduite de bonne foy, selon Dieu et raison, tant d’une part que d’autre, Vostre Majesté qui a bonne intention, et qui est preste à faire tout ce qui se devra et pourra faire, n’a rien à craindre, et toutes choses seront faites bien à temps. Que si on y procedoit de mauvaise façon, le blasme et la honte ensemble avec le dommage tomberoit sur ceux qui en auroient mal usé. Et quand tous les autres se voudront perdre eux-mesmes (ce qu’ils ne feront point), Vostre Majesté ne peut rien perdre en envoyant par deçà, et acquittant sa parole. Et quand il ne luy adviendroit aucun bien, Vostre dite Majesté auroit tousjours acquis d’autant plus grande justification envers Dieu et le monde, avec louange encores et réputation de Prince vrayement converty et de Roy Très-Chrestien, qui, après tant de mauvais traictemenls reçus en vostre adversité, si n’auriez laissé de renvoyer à Rome et de rendre le respect et révérence au Sainct-Siege, lorsque vous en aviez moins de besoin et estiez au comble de vostre prospérité. Ce sont, Sire, les considérations qui me rendent hardy, quelque défiance que j’aye au reste, et qui ont fait que je n’ay craint de rendre au Pape la lettre que Vostre Majesté luy escrivoit.

D’Aubigné (1552-1630) §

Notice §

Théodore Agrippa d’Aubigné, fils d’un gentilhomme calviniste de la Saintonge, porta partout une âme de Feu, dans l’étude, dans les plaisirs, dans la défense de sa foi par la parole, la plume et l’épée. Il sait l’hébreu et le latin à six ans ; il traduit Platon à huit ; à huit ans et demi il fait contre les bourreaux de ses coreligionnaires le serment d’Annibal devant les gibets d’Amboise ; à dix ans il se fait condamner à mort ; à treize ans il se bat, va étudier à Genève sous Théodore de Bèze, revient se battre en France, échappe à la Saint-Barthélemy, s’oublie dans les fêtes et les mascarades de la cour de Charles IX et d’Henri III, et enfin se remet en campagne en 1575, assidu, intrépide, austère et incommode compagnon d’armes, de table et de lit du roi de Navarre. Il flétrit, dans son poème satirique des Tragiques, la corruption de la royauté des Valois ; il maudit l’abjuration politique du sceptique Béarnais ; il poursuit de ses âpres sarcasmes les abjurations intéressées dans sa Confession de Sancy (Harlay de Sancy), publiée en 1660 ; il tient tête, dans des conférences théologiques, au cardinal Du Perron ; il écrit dans la retraite son Histoire universelle de 1550 à 1610 (1616-1620), que le bourreau brûle en place de Grève,et va finir sa vie à Genève (1620-1630).

Le père et l’enfant §

A huit ans et demi, le pere mena son fils257 à Paris, et en passant par Amboise un jour de foire, il veit les testes de ses compagnons d’Amboise258, encore recognoissables sur un bout de potence, et fut tellement esmu, qu’entre sept ou huit mille personnes, il s’escria : « Ils ont décapité la France, les bourreaux ! » Puis le fils ayant picqué près du pere, pour avoir veu à son visage une esmotion non accoustumee, il luy mit la main sur la teste en disant : « Mon enfant, il ne faut pas que ta teste soit espargnée après la mienne, pour venger ces chefs plein d’honneur ; si tu t’y espargnes, tu auras ma malédiction. » Encore que ceste troupe fust de vingt chevaux, elle eut peine à se desmesler du peuple qui s’esmeut à tels propos.

  • (Sa Vie, à ses enfants ; publiée pour la première fois en 1873, éd. Réaume, t. Ier, p. 6.)

Une lettre au roi de Navarre §

La paix se fit259 et Aubigné se retirant escrivit un à Dieu au Roy son maistre, en ces termes :

« Sire, vostre mesmoire vous reprochera douze ans de mon service, douze playes sur mon estomac : elle vous fera sou- venir de vostre prison et que ceste main qui vous escrit en a desfaict les verrouils et est demourée pure en vous servant, vuide de vos bien-faits et des corruptions de vostre ennemy et de vous ; par cet escrit, elle vous recommande a Dieu à qui je donne mes services passez et voue ceux de ladvenir, par lesquels je m’eftorceray de vous faire cognoistre qu’en me perdant vous avez perdu vostre très fidèle serviteur. »

  • (Ibid., p. 36.)

Une provocation [1610] §

Deux Gentils hommes se convièrent effrontément à venir disner à Dognon, et entrèrent en discours sur la haine que leur Duc portoit à leur hoste260 : racontant qu’il avoit dit tout haut devant cinq cents Gentils hommes, que s’il ne le pouvoit avoir autrement, il le convieroit à venir voir en un pré une des bonnes espees de France ; la responce fut telle : « Je ne suis pas si mal nourri261 que je n’aye apris les advantages des Ducs et Pairs, ce que nous leur devons, et le privilège qu’ils ont pour ne se battre point ; je sçay encore le respect que je dois au Colonnel de France262, soubs lequel je commande les gens de pieds ; mais si un excès de colère ou de valeur avoit poussé M. d’Épernon, à me commander absolucment d’aller voir ceste bonne espee dans un pré, certes il seroit obey. Il m’en a autres fois montré une, sur les gardes de laquelle il y avoit pour vingt mille escus de diamants ; s’il luy plaisoit y porter celle-là, je la tiendrois encore pour meilleure. » Un des Gentils hommes replicqua que M. le Duc avoit des qualitez dont il ne se pouvoit dépouiller pour venir à une telle espreuve de sa valeur. Responce : « Monsieur, nous sommes en France, où les Princes qui sont nés en la peau de leur grandeur s’escorchent quand ils la despouillent ; mais sachez qu’on se peut desvestir de ses meubles et acquêts. » Le plus vieux des Gentils hommes adjousta : « Or bien, Monsieur, quand tous ces poincts seroyent d’accord, il y a tant de Seigneurs et Gentils hommes autour M. le Duc, qu’ils l’empescheroyent de pouvoir vous asseurer un pré. » Aubigné eschauffé ne se peut empescher de dire qu’il l’osteroit bien de ceste peine, et qu’il s’en asseureroit un dans le Gouvernement du Duc auquel luy mesme apporteroit la seureté contre les amis de son ennemi ; là finit le propos, lequel rapporté au Duc d’Espernon luy fit faire nouveau serment de vengeance avec exécrations.

  • (Ibid., p. 90.)

Discours au roi de Navarre263 §

… Un soir, Armagnac avoit tiré le rideau du lict où son maistre (le Roi) trembloit d’une fièvre éphémère : comme ces deux264 avoyent l’oreille prés du chevet de leur maistre, ils l’entendirent soupirer, et puis plus attentivement ouyrent qu’il achevoit de chanter le Pseaume lxxxviii au couplet qui desplore l’esloignement des fidèles amis : Armagnac pressa l’autre de prendre ce temps pour parler hardiment : ce conseil suivi promptement, et le rideau ouvert, voici les propos que ce Prince entendit :

« Sire, il est donc vrai que l’esprit de Dieu travaille et habite encore en vous ? Vous souspirez à Dieu pour l’absence de vos amis et fidèles serviteurs, et en mesme temps ils sont ensemble soupirans pour la vostre et travaillans à vostre liberté ; mais vous n’avez que des larmes aux yeux et eux les armes aux mains ; ils combattent vos ennemis, et vous les servez : ils les remplissent de craintes veritables, et vous les courtisez par des esperances fausses : ils ne craignent que Dieu, vous une femme, devant laquelle vous joignez les mains quand vos amis ont le poing fermé : ils sont à cheval, et vous à genoux : ils se font demander la paix à coudes et à mains joinctes ; n’ayant point de part en leur guerre, vous n’en avez point en leur paix : voilà Monsieur chef de ceux qui ont gardé vostre berceau, et qui ne prennent pas à grand plaisir de travailler sous les auspices de celui qui a ses autels à contrepoil des leurs. Quel esprit d’estourdissement vous fait choisir d’estre valet ici, au lieu d’estre le Maistre là ? Le mespris des mesprisez, où vous seriez le premier de tous ceux qu’on redoute ? N’estes vous point las de vous cacher derrière vous mesme, si le cacher estoit permis à un Prince né comme vous ? Vous estes criminel de vostre Grandeur et des offenses que vous avez reçeues : ceux qui ont fait la S. Barthelemi s’en souviennent bien, et ne peuvent croire que ceux qui l’ont soufferte l’ayent mise en oubli. Encores si les choses honteuses vous estoyent seures : mais vous n’avez rien à craindre tant que de demeurer. Pour nous deux nous parlions de nous enfuyr demain, quand vos propos nous ont fait tirer le rideau : avisez, Sire, qu’après nous les mains qui vous serviront n’oseroyent refuser d’employer sur vous le poison et le couteau. »

  • (Histoire universelle, t. II, liv. ii, ch. 20.)

Saint François de Sales (1567-1622) §

Notice §

François de Sales, canonisé en 1665, naquit près d’Annecy, dans ce pays de Savoie qui donna, après lui, aux lettres françaises Vaugelas, Saint-Réal et les frères de Maistre. Avocat, conseiller au sénat de Chambéry, il entra ensuite dans les ordres, et prêcha avec grand succès en France ; puis, évêque du diocèse de Genève, qu’il ne voulut plus quitter, il opéra par sa parole et sa charité nombre île conversions dans un pays qui n’avait pas oublié les atrocités de la guerre des Vaudois. C’est à la demande de Henri IV qu’il fît de ces lettres de direction spirituelle à une dame de ses parentes le traité de l’Introduction à la vie dévote (1608). Il a écrit encore Philothée ou Traité de l’amour de Dieu, des sermons, des controverses, etc. Il eut la grâce, le charme, l’onction et les fleurs du langage. Ame douce, tendre et mystique, « voilà mon petit ménage », disait-il des enfants ; il disait des oiseaux « mes frères ». Il fonda à Annecy l’ordre de la Visitation, dirigée par Mme de Chantal, grand-mère de Mme de Sévigné.

La vraye devotion §

La vraye et vivante devotion presuppose l’amour de Dieu : ains265 elle n’est autre chose qu’un vray amour de Dieu ; mais non pas toutefois un amour tel quel. Car entant que l’amour divin embellit nostre ame, il s’appelle grace, nous rendant agreables à sa divine majesté ; entant qu’il nous donne la force de bien faire, il s’appelle charité ; mais quand il est parvenu jusques au degré de perfection, auquel il ne nous fait pas seulement bien faire, mais nous fait operer soigneusement, fréquemment et promptement, alors il s’appelle devotion. C’est pourquoy celuy qui n’observe tous les commandemens de Dieu ne peut estre estimé ny bon, ny devot, puisque, pour estre bon, il faut avoir la charité, et pour estre devot, il faut avoir, outre la charité, une grande vivacité et promptitude aux actions charitables.

Croyez-moi, chere Philothée, la devotion est la douceur des douceurs et la reyne des vertus, c’est la perfection de la charité. Si la charité est un laict, la devotion en est la cresme ; si elle est une plante, la devotion en est la fleur ; si elle est une pierre precieuse, la devotion en est l’esclat ; si elle est un baume precieux, la devotion en est l’odeur, et l’odeur de suavité qui conforte les hommes et resjouyt les anges.

Dieu commanda en la creation aux plantes de porter leurs fruicts chascune selon son genre ; ainsi commande il aux chrestiens, qui sont les plantes vivantes de son Eglise, qu’ils produisent des fruicts de devotion, un chascun selon sa qualité et sa vocation. La devotion doit estre differemment exercée par le gentilhomme, par l’artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la mariée : et non-seulement cela, mais il faut accommoder la pratique de la devotion aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier.

  • (Introduction à la Vie devote, I, 1.)

« Du choix que l’on doit faire, quant à l’exercice des vertus » §

Le roy des abeilles ne se met point aux champs qu’il ne soit environné de tout son petit peuple, et la Charité n’entre jamais dans un cœur qu’elle n’y loge avec soy tout le train des aultres vertus, et les exerçant et mettant en besongne, ainsi qu’un capitaine fait ses soldats ; mais elle ne les met pas en œuvre ny tout à coup, ny également, ny en tout temps, ny en tous lieux. Le juste est comme l’arbre qui est planté sur le cours des eaux, qui porte son fruict en son temps, parce que la charité arrousant une ame produit en elle les œuvres vertueuses chacune en sa saison. La musique, tant aggreable de soy mesme, est importune en un deuil, dit le proverbe. C’est un grand défaut en plusieurs qui, entreprenant l’exercice de quelque vertu particulière, s’opiniastrent d’en produire des actions en toutes sortes de rencontres, et veulent, comme ces anciens philosophes, ou tousjours pleurer ou tousjours rire, et font encore pis, quand ils blasment et censurent ceux qui, comme eux, n’exercent pas tousjours ces mesmes vertus. Il se faut resjouir avec les joyeux et pleurer avec les pleurans, dit l’Apostre, et la Charité est patiente, benigne, libérale, prudente, condescendante…

Il est utile qu’un chacun choisisse un exercice particulier de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais pour tenir plus longtemps son esprit rangé et occupé. Le roi S. Louys visitoit, comme par un prix faict266, les hospitaux, et servoit les malades de ses propres mains. S. François aimoit sur tout la pauvreté, qu’il appeloit sa Dame ; S. Dominique la prédication, de laquelle son ordre à pris le nom. S. Grégoire-le-Grand se plaisoit à caresser les pelerins à l’exemple du grand Abraham, et, comme iceluy, reçut le Roy de gloire, sous la forme d’un pelerin. Tobie s’exerçoit en la charité d’ensevelir les défuncts. Sainte Elisabeth267, toute grande princesse qu’elle estoit, aimoit surtout l’abjection de soi-mesme. Sainte Catherine de Gennes268, estant devenue veuve, se dedia au service de l’hospital.

Ainsi, entre les serviteurs de Dieu, les uns s’adonnent à servir les malades, les aultres à secourir les pauvres, les aultres à procurer l’avancement de la doctrine chrestienne entre les petits enfants, les aultres à ramasser les ames perdues et esgarées, les aultres à parer les Églises et orner les autels, et les aultres à moyenner la paix et concorde entre les hommes. En quoi ils imitent les brodeurs, qui, sur divers fonds, couchent en belle varieté les soyes, l’or et l’argent, pour en faire toutes sortes de fleurs ; car ainsi ces ames pieuses, qui entreprennent quelque particulier exercice de devotion, se servent d’icelui comme d’un fond pour leur broderie spirituelle, sur lequel elles pratiquent la variété de toutes les aultres vertus, tenant en ceste sorte leurs actions et affections mieulx unies et rangées, par le rapport qu’elles en font à leur exercice principal, et font ainsi paroistre leur esprit

 

En son beau vêtement de drap d’or recamé269,
Et d’ouvrages divers à l’aiguille semé !
  • (Introduction à la Vie devote, iii, 1.)

Du parler §

Ma langue, tandis que je parle du prochain, est en ma bouche comme un rasoir qui veut trencher entre les nerfs, et les tendons. Il faut que le coup que je donneray soit si juste que je ne die ny plus ny moins que ce qui en est. Et enfin il faut sur tout observer, en blasmant le vice, d’espargner le plus que vous pourrez la personne en laquelle il est.

Que nostre langage soit doux, franc, sincere, rond, naïf et fidele. Gardez-vous des duplicités, artifices et feintises : bien qu’il ne soit pas bon de dire tousjours toutes sortes de veritez, si n’est-il jamais permis de contrevenir à la vérité. Accoutumez-vous à ne jamais mentir à vostre escient, ny par excuse, ny autrement, vous ressouvenant que Dieu est le Dieu de vérité. Si vous en dites par mesgarde, et vous pouvez le corriger sur le champ par quelque explication ou reparation, corrigez-le : une excuse veritable a bien plus de grace et de force pour excuser que le mensonge…

Le parler peu tant recommandé par les anciens sages ne s’entend pas qu’il faille dire peu de paroles, mais de n’en dire pas beaucoup d’inutiles : car en matiere de parler on ne regarde pas à la quantité, mais à la qualité : et me semble qu’il faut fuir les deux extresmitez : car de faire trop l’entendu et le severe, refusant de contribuer aux devis familiers qui se font es conversations, il semble qu’il y ait ou manquement de confiance, ou quelque sorte de desdain ; de babiller aussi et cajoller tousjours, sans donner ny loisir ny commodité aux autres de parler à souhait, cela tient de l’esventé et du leger.

  • (Ibid., 29 et 30.)

Lettre sur la mort de Henri IV270 §

À Monsieur Deshayes 271

Annecy, 27 mai 1610.

Ah ! monsieur mon amy, il est vrai ; l’Europe ne pouvoit voir aucune mort plus lamentable que celle du Grand Henry272. Mais qui n’admireroit avec vous l’inconstance, la vanité et la perfidie des grandeurs de ce monde ? Ce prince avoit esté grand en son extraction, si grand en la valeur guerriere, si grand en victoires, si grand en triomphes, si grand en bonheur, si grand en paix, si grand en réputation, en toutes sortes de grandeurs, hé ! qui n’eût dict, à proprement parler, que la grandeur estoit inseparablement liée et collée à sa vie, et que, lui ayant juré une inviolable fidelité, elle eclateroit273 un feu d’applaudissemens à tout le monde, par son dernier moment qui la termineroit en une glorieuse mort ? Non, certes, monsieur ; il sembloit bien qu’une si grande vie ne devoit finir que sur les despouilles du Levant, après une finale ruine de Theresie et du Turcisme274. Ces quinze ou dix-huit ans que sa forte complexion et santé, et que tous les vœux de la France, et plusieurs gens de bien hors de France, lui promettoient encore de vie vigoureuse, eussent été suffisans pour cela ; et voilà qu’une si grande suite de grandeurs aboutit en une mort qui n’a rien de grand, que d’avoir été grandement funeste, lamentable, miserable, deplorable. Et celui que l’on eust jugé presque immortel, puisqu’il n’avoit pu mourir malgré tant de hasards desquels il avoit si longuement fendu la presse, pour arriver à l’heureuse paix de laquelle il avoit été jouissant ces dix années dernieres, le voilà mort d’un contemptible coup de petit couteau, et par la main d’un jeune homme inconnu, au milieu d’une rue275.

Tout ce que le monde nous faict voir de grand, ce n’est que fantosme, illusion et mensonge. Mon Dieu ! monsieur, que ne sommes-nous sages par tant d’experiences ! Que ne mesprisons-nous ce monde, lequel en tout est si frêle et imbecile ? Que ne nous tenons-nous aux pieds de ce Roy immortel qui a triomphé de la mort par sa mort, et duquel la mort est plus aimable que la vie de tous les Roys de la terre ?

Au demeurant, le plus grand bonheur de ce grand roy defunct fut celui par lequel, se rendant enfant de l’Eglise, il se rendit pere de la France ; se rendant brebis du grand pasteur, il se rendit pasteur de tant de peuples ; convertissant son cœur à Dieu, il convertit celui de tous les bons catholiques à soi. C’est le seul bonheur qui me fait esperer que la douce et misericordieuse Providence du Pere celeste aura insensiblement mis dans ce grand cœur royal, en ce dernier article de la vie, la contrition necessaire pour une heureuse mort. Ainsi prié-je cette souveraine bonté qu’elle soit pitoyable à celui qui le fut à tant de gens ; qu’elle pardonne à celui qui pardonna à tant d’ennemis, et qu’elle reçoive cette ame réconciliée à sa gloire, qui en receut tant en sa grace après leur reconciliation.

Pour moi, je le confesse, les faveurs de ce grand Roi en mon endroit me sembloient infinies, mettant en consideration ce que j’estois, lorsque, en l’année 1302, il me fit des semonces d’arrester en son royaume, qui estoient capables d’y retenir, non un pauvre prestre, tel que j’estois, mais un bien grand prelat. Or Dieu disposoit aultrement, et j’ai esté extresmement consolé que ce royal courage, m’ayant une fois desparti sa bienveillance, ait si longuement et si gracieusement perseveré à m’en gratifier, comme mille tesmoignages qu’il en a faicts, à diverses occasions, m’en asseurent ; et, bien que je n’aie jamais receu de sa bonté que la douceur d’estre en ses bonnes graces, si m’estimé-je extresmement redevable à continuer mes faibles prieres pour son ame, et pour le bonheur de sa posterité.

Pierre Larivey (1540-1611) §

Notice §

Un Italien de la famille des Giunti, imprimeurs à Venise et à Florence, établi à Troyes où il devint chanoine, traduisit par le nom de Larivey, qu’il adopta, celui de sa famille d’outre-mont (Giunto, l’Arrivé). Il donna plusieurs comédies, imitées des Italiens. L’une d’elles, les Esprits, relie l’Aulularia de Plaute à l’Avare de Molière, et n’a pas été inutile au Retour imprévu de Regnard.

La bourse de l’Avare §

SÉVERIN, seul276.

Las ! Mon Dieu, qu’il me tardoit que je fusse despesché de de cestuy-cy, afin de reprendre ma bourse ! J’ay faim, mais je veux encor cspargner ce morceau de pain que j’avois apporté ; il me servira bien pour mon soupper, ou pour demain mon disner, avec un ou deux navets cuits entre les cendres. Mais à quoy despends-je le temps, que je ne prens ma bourse, puis que je ne voy personne qui me regarde ? O m’amour ! t’es-tu bien portée ?… Jesus, qu’elle est legere ! Vierge Marie ! qu’est-ce cy qu’on a mis dedans ? Helas ! je suis destruict, je suis perdu, je suis ruyné ! Au voleur ! au larron ! au larron ! prenez-le ! arrestez tous ceux qui passent, fermez les portes, les huys, les fenestres ! Miserable que je suis ! où cours-je ? a qui le dis-je ? Je ne sçay où je suis, que je fais, ny où je vas ! Helas ? mes amys, je me recommande à vous tous ! secourez-moy, je vous prie ! je suis mort, je suis perdu ! Enseignez-moy qui m’a desrobbé mon ame, ma vie, mon cœur et toute mon esperance ! Que n’ay-je un licol pour me pendre ! car j’ayme mieux mourir que vivre ainsi. Helas ! elle est toute vuyde. Vray Dieu ! Qui est ce cruel qui tout à un coup m’a ravy mes biens, mon honneur et ma vie ? Ah ! chetif que je suis ! que ce jour m’a esté malencontreux ! A quoy veux-je plus vivre, puis que j’ay perdu mes escus, que j’avois si soigneusement amassez, et que j’aymois et tenois plus chers que mes propres yeux ! mes escus que j’avois espargnez, retirant le pain de ma bouche, n’osant manger mon saoul, et qu’un autre jouyt maintenant de mon mal et de mon dommage !

 

Séverin, Frontin.

 

FRONTIN.

Quelles lamentations enten-je là ?

SÉVERIN.

Que ne suis-je auprez de la rivière, afin de me noyer !

FRONTIN.

Je me doute que c’est.

SÉVERIN.

Si j’avois un cousteau, je me le planterois en l’estomac !

FRONTIN.

Je veux veoir s’il dict à bon escient. Que voulez-vous faire d’un cousteau, seigneur Severin ? Tenez, en voilà un.

SÉVERIN.

Qui es-tu ?

FRONTIN.

Je suis Frontin. Me voyez-vous pas ?

SÉVERIN.

Tu m’as desrobbé mes escus, larron que tu es ! Ça, rend-les-moy, rend-les-moy, ou je t’estrangleray.

FRONTIN.

Je ne sçay que vous voulez dire.

SÉVERIN.

Tu ne les a pas, donc ?

FRONTIN.

Je vous dis que je ne sçay que c’est.

SÉVERIN.

Je sçay bien qu’on me les a desrobbez.

FRONTIN.

Et qui les a prins ?

SÉVERIN.

Si je ne les trouve, je delibere me tuer moymesme.

FRONTIN.

Hé ! seigneur Severin, ne soyez pas si colere.

SÉVERIN.

Comment, colere ? J’ay perdu deux mille escus.

FRONTIN.

Peut estre que les retrouverez ; mais vous disiez tousjours que vous n’aviez pas un lyard, et maintenant vous dictes que vous avez perdu deux mille escus.

SÉVERIN.

Tu te gabbes277 encore de moy, meschant que tu es !

FRONTIN.

Pardonnez-moy.

SÉVERIN.

Pourquoy donc ne pleures-tu ?

FRONTIN.

Pour ce que j’espere que les retrouverez.

SÉVERIN.

Dieu le veulle, à la charge de te donner cinq bons sols !

FRONTIN.

Venez disner. Dimanche, vous les ferez publier au prosne : quelcun vous les rapportera.

SÉVERIN.

Je ne veux plus boire ne manger ; je veux mourir ou les trouver.

FRONTIN.

Allons, vous ne les trouvez pas pourtant, et si ne disnez pas.

SÉVERIN.

Où veux-tu que j’alle ? au lieutenant criminel ?

FRONTIN.

Bon !

SÉVERIN.

Afin d’avoir commission de faire emprisonner tout le monde ?

FRONTIN.

Encor meilleur ! Vous les retrouverez. Allons ; aussi bien ne faisons-nous rien icy.

SÉVERIN.

Il est vray, car encor que quelcun de ceux-là (montrant les spectateurs) les eust, il ne les rendroit jamais. Jésus ! qu’il y a des larrons en Paris !

FRONTIN.

N’ayez pas peur de ceux qui sont icy, j’en respon, je les cognois tous.

SÉVERIN.

Helas ! je ne puis mettre un pied devant l’autre. O ma bourse !

FRONTIN.

Hoo ! vous l’avez ; je voy bien que vous vous mocquez de moi.

SÉVERIN.

Je l’ay voirement ; mais, helas ! elle est vuyde, et elle estoit plaine ?

FRONTIN.

Si ne voulez faire autre chose, nous serons icy jusques à demain.

SÉVERIN.

Frontin, ayde-moy, je n’en puis plus ; ô ma bourse, ma bourse ! helas ! ma pauvre bourse278 !

  • (Les Esprits, act. III, sc. iv.)

XVIIe siècle §

Les deux périodes du XVIIe siècle.
Les prosateurs §

L’histoire littéraire du xviie siècle, comme son histoire politique, se partage en deux périodes d’inégale étendue. La première finit quand Louis XIV commence à exercer personnellement le pouvoir (1661) ; la seconde est appelée proprement Siècle de Louis XIV.

Dans la première, Balzac, par ses lettres et ses écrits divers ; Vaugelas, par ses Observations sur la langue françoise ; Perrot d’Ablancourt et Patru, par leurs traductions de quelques discours de Cicéron279 ; Descartes, par son Discours de la Méthode (1637), qui crée une école de bon sens et de raison, d’où sont sortis l’esprit et le style de Port-Royal ; Pascal, par ses Provinciales (1656) ; Voiture même, par bon nombre de ses lettres, — contribuent soit à épurer, soit à fixer la langue de la prose, et à lui donner, les uns le tour, la noblesse et l’harmonie oratoire, les autres la justesse, la précision, la délicatesse et la vivacité, qualités que ne parviennent pas à altérer l’affectation italienne et l’emphase espagnole apportées à la cour par la suite de deux reines venues de l’étranger, Marie de Médicis et Anne d’Autriche. Ajoutons que, dans le temps où Corneille tire le théâtre du chaos280 et où Descartes fonde la philosophie moderne, un an avant le Cid, deux ans avant le Discours de la Méthode, se constituait l’Académie Françoise (1635), gardienne souveraine et sévère de la langue nationale.

Deux écrivains de premier ordre marquent le passage de la première à la seconde période du xviie siècle. Le cardinal de Retz donne à la littérature historique de ce temps son chef-d’œuvre, qui est un des chefs-d’œuvre de notre langue, ses Mémoires ; La Rochefoucauld porte dans la rédaction des siens l’observation pénétrante et la vigueur de style qui ont immortalisé ses Maximes.

Pendant cette période, l’hôtel de Rambouillet281, ouvert dès 1608 aux honnêtes gens de la cour et de la ville, que les guerres religieuses du siècle précédent dispersaient ou divisaient, aida beaucoup à développer la politesse des mœurs et l’urbanité de l’esprit. On n’y disait pas toujours des madrigaux : c’est là qu’on écouta Malherbe dans ses dernières années, qu’on lut Balzac, qu’on admira Descartes, que le grand Condé pleura aux vers du grand Corneille282 ; c’est là que Vaugelas recueillit pour la langue des exemples et des règles. Malheureusement l’hôtel de Rambouillet se gâta par l’affectation et le faux goût, et les salons bourgeois qui en héritèrent et en furent, comme on l’a dit, la monnaie, quand la Fronde, puis la mort du marquis de Rambouillet en rendirent les réunions moins nombreuses et plus rares, ridiculisèrent, même avant la comédie de Molière (1659), les noms de précieux et de précieuses donnés longtemps aux hôtes de la marquise, comme à des personnes de haut prix. C’est entre 1648 et 1651 que parurent les romans de Mlle de Scudéry (Cyrus, Clélie), fort goûtés à l’hôtel de Rambouillet : de même que pour Chapelain, l’impression fut leur écueil auprès des gens de goût et de bon sens.

 

Quand Louis XIV reprit, à partir de 1661, l’œuvre de Richelieu et établit l’autorité absolue de la royauté battue par les orages de la Fronde, Boileau reprit l’œuvre de Malherbe et établit le premier l’autorité du bon sens et du bon goût compromise par les aventures et les écarts des précieux et des précieuses, par l’engouement de leurs admirateurs et les entraînements de la mode. Le monarque dit : l’État, c’est moi ; le poète satirique et critique dit : le goût, c’est moi. Mais les hommes de génie, ses amis ou ses contemporains, n’avaient pas attendu les lois qu’il édicta, pour donner, de leur côté, des modèles. Avant ou après l’Art poétique, Molière atteint la perfection de la comédie ; Racine, de la tragédie ; La Fontaine, de la Fable : nous retrouverons ailleurs les chefs-d’œuvre qu’ils ont donnés à la poésie ; Bossuet mène le chœur de l’éloquence sacrée, formé par Fénelon, Fléchier, Mascaron, Bourdaloue, Massillon. Fénelon écrit Télémaque ; La Bruyère, ses Caractères ; Nicole, ses Essais de morale. Dans la controverse religieuse, nous retrouvons Bossuet et avec lui Fénelon, et celui qu’on a appelé le grand Arnauld, la plume la plus infatigable du siècle ; dans l’histoire, encore Bossuet et bientôt Saint-Simon, qui égale ou surpasse le cardinal de Retz ; dans la philosophie, toujours Bossuet, et, non pas après lui, mais à côté de lui, Fénelon et Malebranche. À la tête des beaux esprits, qui, à l’occasion, sont de bons et grands esprits, marchent Pellisson et Saint-Évremond. Deux femmes enfin, Mme de Sévigné et Mme de Maintenon donnent plus que toutes les autres raison à Racine qui dit de l’une d’elles : « Il faut convenir que son style est admirable ; il a une douceur que nous autres hommes nous n’attrapons point » ; à La Bruyère qui dit de toutes : « Les femmes vont plus loin que nous dans le genre épistolaire ; et, si elles étoient toujours correctes, les lettres de quelques-unes d’entre elles seroient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit » ; à Paul-Louis Courier qui dit avec une spirituelle exagération, mais avec le même fond de vérité : « La moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d’Alembert. »

Parmi les écrivains du siècle de Louis XIV, il ne faut pas oublier celui qui lui a donné son nom, moins pour ce qu’il a écrit ou dicté lui-même, que pour l’influence générale, contestée quelquefois, mais, je crois, incontestable, qu’il a exercée sur le développement et les productions des génies qui l’ont entouré. « Louis XIV, dit M. Nisard dans un chapitre dont il faut beaucoup rabattre, mais dont le fond est juste et vrai, ne créa pas les talents, mais il leur ouvrit la carrière et il les régla283. » Il offrait dans toute sa personne, dans son air, dans son langage, cette image de justesse, de mesure, de goût, de noblesse, de grandeur et d’unité, que reproduit la littérature de son temps. Elle se resserre autour de lui comme autour de son centre. « La brillante littérature de cette époque, dit M. Michelet284, n’est autre chose qu’un hymne à la royauté. » On ne peut reprocher à Louis XIV que son peu de goût pour La Fontaine, dont les contes le choquaient peut-être comme les « magots » de Téniers, et pour Fénelon que, comme Bossuet, il trouvait sans doute « chimérique ». Mais il fit beaucoup pour la dignité des lettres, qui le lui rendaient, ne disons pas en flatteries (il vaut mieux n’en pas parler), disons en chefs-d’œuvre nés du génie qui se sent libre. Le jour où Louis XIV donna des pensions aux gens de lettres au nom de l’État, il les mit « hors de servitude » (M. Nisard). Il les enleva à la clientèle des grands seigneurs « dont la familiarité assujettit plus que la protection du roi » (M. Guizot)285. Il achève l’œuvre de Richelieu, qui avait décrété et fait signer de son père rétablissement d’une aristocratie de l’intelligence à côté de l’aristocratie du sang, qui se tenait debout et découvert devant les envoyés de l’Académie. Il consulte et croit Boileau qui « s’y connaît mieux que lui » ; il est le parrain du fils aîné de Molière, il fait asseoir à sa table celui que Scapin enveloppe d’un sac ridicule. Il est aussi naturel à Racine et à Molière qu’à un duc et pair d’être à la cour. Ce sont là de beaux titres pour Louis XIV ; ce sont de belles années pour les gens de lettres, entre la servilité du passé et la liberté de l’avenir. Molière joue, par la volonté de Louis XIV, le Tartuffe dans une ville où, sous son successeur, Voltaire ne pourra publier son histoire, où il ira, bâtonné, à la Bastille. La noblesse du xviie siècle paya comme des serviteurs les gens de lettres ; la royauté du xviiie les emprisonna comme des malfaiteurs ; sous Louis XIV, ils ont été honorés et libres.

 

2.

Balzac (1597-1654) §

Notice §

Balzac (Jean-Louis Guez, seigneur de), né à Angoulême, réputé « la plus belle plume de France », a dit Bayle, oracle de l’hôtel de Rambouillet, prisé très haut et admiré par Descartes, doit l’estime de la postérité, moins à ses Lettres, Inès aujourd’hui, qu’on sollicitait de toutes parts, qu’il écrivait de Paris ou de son château des bords de la Charente, et qui l’ont fait appeler « le grand épistolier de France », qu’à sa part considérable dans la constitution de l’éloquence française : il a popularisé ce mot, comme il a créé celui d’urbanité. Il a, dans ses Lettres, dans ses traités divers (le Prince, Aristippe ou de la Cour, le Socrate chrétien, de la Gloire) su donner au développement des pensées l’enchaînement, la proportion, l’harmonie des parties, au style la pureté, la force, la noblesse. Son éloquence est trop souvent cette « faiseuse de bouquets » et cette « tourneuse de périodes », qui « ne songe qu’à faire la belle », qu’il a si bien distinguée de l’éloquence « d’affaires et de service ». Mais il a mérité qu’on ait dit de lui qu’il fut le Malherbe de la prose et qu’il prépara les voies à Bossuet.

Les Fléaux de Dieu §

Il devoit périr cet homme fatal286, il devoit périr, dès le premier jour de sa conduite, par une telle ou une telle entreprise ; mais Dieu se vouloit servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde : la justice de Dieu se vouloit venger et avoit choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances. La raison concluoit qu’il tombât d’abord par les maximes qu’il a tenues ; mais il est demeuré longtemps debout par une raison plus haute qui l’a soutenu. Il a été affermi dans son pouvoir par une force étrangère et qui n’étoit pas de lui, par une force qui appuie la faiblesse, qui anime la lâcheté, qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent, qui n’a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence. Il pensoit exercer ses passions ; il exécutoit les arrêts du ciel. Avant que de se perdre, il a eu le loisir de perdre les peuples et les États, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l’avenir par les maux qu’il a faits et par les exemples qu’il a laissés…

Un peu d’esprit et beaucoup d’autorité, c’est ce qui a presque toujours gouverné le monde, quelquefois avec succès, quelquefois non, selon l’humeur du siècle, plus ou moins porté à endurer, selon la disposition des esprits, plus farouches ou plus apprivoisés. Mais il faut toujours en venir là. Il est très-Vrai qu’il y a toujours quelque chose de divin, disons davantage, qu’il n’y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions, cette humeur, cette fièvre chaude de rébellion, cette léthargie de servitude, viennent de plus haut qu’on ne s’imagine. Dieu est le poëte et les hommes ne sont que les acteurs287. Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, et c’est souvent un faquin qui en doit être l’Atrée ou l’Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César ; elle peut faire par un enfant, par un nain, ce qu’elle fait par les géants, par les héros.

Dieu dit lui-même de ces gens-là « qu’il les envoie en sa colère, et qu’ils sont les verges de sa fureur ». Mais ne prenez pas ici l’un pour l’autre : les verges ne piquent ni ne mordent d’elles-mêmes, ne blessent ni ne frappent toutes seules ; c’est l’envie, c’est la colère, c’est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables.

Cette main invisible, ce bras qui ne paroit pas, donne les coups que le monde sent ; il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l’homme ; mais la force qui accable est toute de Dieu.

  • (Le Socrate chrétien, viii.)

Du sang-froid nécessaire à un ministre §

Il y a des âmes capables de peur, belles âmes d’ailleurs, et qui ne manquent pas de lumière ; mais elles n’ont point de feu, ou il est si mal allumé, si foible et si languissant, qu’il ne paroît point avoir d’action. Ces âmes ne sont propres qu’à exercer les vertus aisées ; elles ne savent agir que quand elles ne trouvent point de résistance. Pareils ministres n’ont garde de rien donner au hasard. Ils voudroient un Dieu pour caution et plus d’un oracle pour assurance dans les moindres choses qu’ils entreprennent. Leur maître peut avoir du courage ; mais la timidité de leurs conseils émousse toujours la pointe de son courage ; ils le retiennent toujours et ne le poussent jamais.

Prenez garde, je vous prie, à ces habiles poltrons ; voyez comme une nouvelle expérience met leur sagesse en désordre, comme un simple bruit, sans auteur288 et sans fondement, les jette hors de leur assiette ordinaire. Quelque graves et dissimulés qu’ils soient, à la première alarme le masque leur tombe à terre. « On apprend toutes les affaires sur leur visage, on y lit l’après-dînée les dépêches qu’ils ont reçues le matin », nous disoit un jour le bon et sage M. Conrart289. Quoiqu’ils tâchent de se couvrir par un silence contraint, l’émotion de leur esprit paroît toujours dans le trouble de leurs yeux.

Un coup de foudre en temps serein peut étonner290 un homme qui ne songe pas à la tempête. Mais il y a des hommes, et j’en ai connu quelques-uns, qui s’étonnent de tout. Il y a des gens que la confiance et le désespoir prennent et laissent plusieurs fois en un même jour. Une si vilaine agitation et si messéante à la dignité du sage, je parle du sage du monde et non pas du sage des Stoïques291, est bien éloignée de cette égalité d’esprit qui doit paroître dans les divers changemens des choses humaines, dans le flux et le reflux de la Cour. Ce n’est pas la constance qu’il faut témoigner parmi les légèretés292 et les bizarreries de la Fortune. Le pilote tremblera-t-il et pâlira-t-il à la première vague qui s’élèvera ? laissera-t-il tomber de ses mains le gouvernail ? quittera-t-il sa place ? abandonnera-t-il le vaisseau à la tempête, si elle ne cesse pas si tôt qu’il veut ?

Il peut arriver une funeste nouvelle qui causera un étonnement universel. On criera partout que tout est perdu ; on viendra dire qu’Annibal est aux portes de la ville, qu’une province s’est révoltée et qu’une autre branle. En cette consternation publique le ministre s’ira-t-il cacher au fond du palais pour pleurer les misères de l’État et faire des vœux avec les femmes ? Au contraire, s’il me croit, il se fera voir dans les places et aux autres lieux plus fréquentés ; il se présentera partout à la mauvaise fortune, et parce qu’il ne craindra point, il méritera d’être respecté. Un poète a dit plus que moi :

 

                          Metuitque timeri
Non metuens293.

 

Ni l’audace des mauvais sujets ni la foiblesse des gens de bien, ni les murmures du peuple ignorant, ni les discours qu’il entendra, de sa chambre, de ceux qui parieront sa perte dans sa basse-cour294, ne seront pas capables de troubler cette sérénité de visage qui dérive, au dehors, de la paix et de la tranquillité du dedans. Il rassurera par sa bonne mine les cœurs effrayés. Il se tiendra droit sur les ruines qui fondront sous lui. Il ne désespérera point de la république295 ; mais, considérant qu’on se trompe aussi bien dans le désespoir que dans l’espérance, et que les maladies dont on meurt et celles dont on guérit ont le même commencement ; après avoir employé en celle-ci tous les remèdes possibles et n’avoir rien oublié des secrets de l’art, il se jettera entre les bras de la Providence et recommandera à Dieu les affaires.

  • (Avis prononcé et depuis écrit, ou Extrait d’une Conversation dans laquelle il fut parlé des ministres et du ministère.)

Lettre à monseigneur le cardinal de la Valette qui devoit se rendre à Rome §

… À Rome vous marcherez sur des pierres qui ont été les Dieux de César et de Pompée : vous considérerez les ruines de ces grands ouvrages dont la vieillesse est encore belle, et vous vous pourmènerez tous les jours parmi les histoires et les fables. Mais ce sont les amusemens d’un esprit qui se contente de peu, et non pas les occupations d’un homme qui prend plaisir de naviguer dans l’orage, et qui n’est pas venu au monde pour le laisser en oisiveté. Quand vous aurez vu le Tibre, au bord duquel les Romains ont fait l’apprentissage de leurs victoires et commencé ce long dessein qu’ils n’achevèrent qu’aux extrémités de la terre ; quand vous serez monté au Capitole, où ils croyoient que Dieu étoit aussi présent que dans le ciel, et qu’il avoit enfermé le destin de la monarchie universelle : après que vous aurez passé au travers de ce grand espace qui étoit dédié aux plaisirs du peuple et où le sang des martyrs a été souvent mêlé avec celui des criminels et des bêtes296 ; je ne doute point qu’après avoir encore regardé beaucoup d’autres choses, vous ne vous lassiez à la fin du repos et de la tranquillité de Rome, qui sont deux choses beaucoup plus propres à la nuit et aux cimetières qu’à la Cour et à la lumière du monde… Il est besoin pour une infinité de considérations importantes, que vous soyez au premier conclave et que vous vous trouviez à cette guerre, qui ne laissera pas d’être grande pour être composée de personnes désarmées et pour ne faire ni veuves ni orphelins. Je sais bien que vous avez vu ailleurs de plus dangereuses occasions et que vous avez souvent désiré des victoires plus sanglantes ; néanmoins, quelque grand objet que se propose votre ambition, elle ne sauroit rien concevoir de si haut, que de donner en même temps un successeur aux Consuls, aux Empereurs et aux Apôtres, et daller faire de votre bouche celui qui marche sur la tête des rois et qui a la conduite de toutes les âmes.

Le 3 juin 1623.

Voiture (1598-1648) §

Notice §

Voiture (Vincent), né à Amiens, d’un fermier des vins, fut, pour son esprit, en dépit de sa roture mal déguisée sous la particule qu’on prenait en entrant à l’hôtel de Rambouillet297, le plus goûté des hôtes de la marquise. Il a donné en vers et en prose, particulièrement dans ses lettres, des modèles d’ingénieux badinage, qui, malgré leur mélange trop fréquent d’affectation et de faux goût, ont séduit jusqu’au sévère Boileau298. Voltaire l’a facilement retiré de la place qu’en un jour d’indulgence Boileau lui avait donnée à côté d’Horace, et a fait en maint endroit le partage équitable du bon et du mauvais chez Voiture ; par exemple, dans la trop fameuse lettre, aujourd’hui démodée, de la carpe à son compère le brochet, écrite au vainqueur de Rocroy, sous le voile allégorique de ces noms et de ces jeux de salon. Il vaut mieux retenir quelques billets délicats, et une admirable lettre sur la politique de Richelieu, où Voiture, devenu sérieux, a une fermeté de jugement et une éloquence inattendues. — Les lettres de Voiture ont été publiées pour la première fois deux ans après sa mort. — Voir l’édition Ubicini, 1855, 2  ol.

Billet à Costar299 §

Je perdis hier tout mon argent et deux cents pistoles au-delà, que j’ai promis de rendre aujourd’hui. Si vous les avez, ne manquez pas de me les envoyer : si vous ne les avez point, empruntez-les. De quelque façon que ce soit, il faut que vous me les prêtiez, et gardez-vous bien de souffrir que quelque autre vous enlève sur la moustache cette belle occasion de me faire plaisir ; j’en serois fâché pour l’amour de vous. Comme je vous connois, vous auriez de la peine à vous en consoler bientôt ; afin d’éviter ce malheur, vendez plutôt tout ce que vous avez, jusqu’à M. Pauquet, et même jusqu’au petit Nau. Vous voyez comme l’amour est impérieux ; je prends un certain plaisir à en user de la sorte avec vous, et je sens bien que j’en aurois encore un plus grand, si vous en usiez ainsi avec moi. Mais vous êtes trop poltron300.

  • (Éd. Ubicini, t. IIe, p. 145.)

Lettre de recommandation à un magistrat §

À Monsieur le Président de Maisons .

[… 1643 ?]

Monsieur,

Madame de Marsilly s’est imaginé que j’avois quelque crédit auprès de vous, et moi qui suis vain, je ne lui ai pas voulu. dire le contraire. C’est une personne qui est aimée et estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le Parlement. Si elle a bon succès d’une affaire dont elle vous a choisi pour juge, et qu’elle croie que j’y ai contribué quelque chose, vous ne sauriez croire l’honneur que cela me fera dans le monde, et combien j’en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner ; car je sais bien, Monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres. Sans cela, je vous promettrois son amitié. C’est un bien par lequel les plus révérés juges se pourroient laisser corrompre, et dont un aussi honnête homme que vous doit être tenté. Vous le pouvez acquérir justement ; car elle ne demande de vous que la justice. Vous m’en ferez une que vous me devez, si vous me faites l’honneur de m’aimer toujours autant que vous avez fait autrefois, et si vous croyez que je suis votre, etc.

  • (Éd. Ubicini, t. Ier, p. 395.)

Apologie de la politique de Richelieu301 §

Lettre à M.  ***302 .

De Paris, le 24 novembre 1636.

Je vous avoue que j’aime à me venger, et qu’après avoir souffert durant deux mois que vous vous soyez moqué de la bonne espérance que j’avois de nos affaires, vous en avoir ouï condamner la conduite par les événemens, et vous avoir vu triompher des victoires de nos ennemis, je suis bien aise de vous mander que nous avons repris Corbie303. Cette nouvelle vous étonnera sans doute, aussi bien que toute l’Europe ; et vous trouverez étrange que ces gens que vous tenez si sages, et qui ont particulièrement cet avantage sur nous, de bien garder ce qu’ils ont gagné, aient laissé reprendre une place sur laquelle on pouvoit juger que tomberoit tout l’effort de cette guerre, et qui, étant conservée ou étant reprise, devoit donner, pour cette année, le prix et l’honneur des armes à l’un ou à l’autre parti. Cependant nous en sommes les maîtres. Ceux que l’on avoit jetés dedans ont été bien aises que le roi leur ait permis d’en sortir, et ont quitté avec joie ces bastions qu’ils avoient élevés, et sous lesquels il sembloit qu’ils se voulussent enterrer.

Considérez donc, je vous prie, quelle a été la fin de l’expédition, qui a tant fait de bruit. Il y avoit trois ans que nos ennemis méditoient ce dessein, et qu’ils nous menaçoient de cet orage. L’Espagne et l’Allemagne avoient fait pour cela leurs derniers efforts. L’empereur y avoit envoyé ses meilleurs chefs et sa meilleure cavalerie. L’armée de Flandre avoit donné toutes ses meilleures troupes. Il se forma de cela une armée de vingt-cinq mille chevaux, de quinze mille hommes de pied et de quarante canons. Cette nuée, grosse de foudres et d’éclairs, vient fondre sur la Picardie, qu’elle trouve à découvert, toutes nos armes étant occupées ailleurs. Ils prennent d’abord la Capelle et le Câtelet. Ils attaquent et prennent Corbie presque en un même jour304. Les voilà maîtres de la rivière : ils la passent. Ils ravagent tout ce qui est entre la Somme et l’Oise ; et, tant que personne ne leur résiste, ils tiennent courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et brûlent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient que Monsieur s’avance avec une armée et que le roi le suit de près, ils se retirent, ils se retranchent derrière Corbie, et quand ils apprennent que l’on ne s’arrête point, et que l’on marche à eux tête baissée, nos conquérants abandonnent leurs retranchemens. Ces peuples si braves et si belliqueux, et que vous dites qui sont nés pour commander à tous les autres, fuient devant une armée, qu’ils disoient être composée de nos cochers et de nos laquais. Et ces gens si déterminés, qui dévoient percer la France jusqu’aux Pyrénées, qui menaçoient de piller Paris et d’y venir reprendre jusque dans Notre-Dame les drapeaux de la bataille d’Avein305, nous permettent de faire la circonvallation d’une place qui leur est si importante, et ensuite nous la laissent attaquer et prendre par force à leur vue.

Voilà où se sont terminées les bravades de Piccolomini306, qui nous envoyoit dire par ses trompettes, tantôt qu’il souhaitoit que nous eussions de la poudre, tantôt qu’il nous vint de la cavalerie ; et quand nous avons eu l’un et l’autre, il s’est bien gardé de nous attendre. De sorte, monsieur, que, hors la Capelle et le Câtelet, qui sont de nulle considération, tout l’effet qu’a produit cette grande et victorieuse armée a été de prendre Corbie pour la rendre, et pour la remettre entre les mains du roi, avec une contrescarpe, trois bastions et trois demi-lunes qu’elle n’avoit point. S’ils avoient pris encore dix autres de nos places avec un pareil succès, notre frontière en seroit en meilleur état, et ils l’auroient mieux fortifiée que ceux qui jusques ici en ont eu commission.

Vous semble-t-il que la reprise d’Amiens307 ait été en rien plus importante ou plus glorieuse que celle-ci ? Alors la puissance du royaume n’était point divertie ailleurs308 : toutes nos forces furent jointes ensemble pour cet effet ; et toute la France se trouva devant une place. Ici, au contraire, il nous a fallu reprendre celle-ci dans le fort d’une infinité d’autres affaires qui nous pressoient de tous côtés, en un temps où il semblait que cet État fût épuisé de toutes choses, et en une saison en laquelle, outre les hommes, nous avions encore le ciel à combattre. Et au lieu que devant Amiens les Espagnols n’eurent une armée que cinq mois après le siège, pour nous le faire lever, ils en avaient une de quarante mille hommes à Corbie, avant que celui-ci fût commencé. Je m’assure que, si cet événement ne vous fait pas devenir bon Français, au moins vous aurez dépit de vous être affectionné à des gens qui ont si peu de vigueur et qui savent si mal se servir de leur avantage. Cependant, ceux qui, en haine de celui qui gouverne, haïssent leur propre pays, et qui, pour perdre un homme seul, voudraient que la France se perdit, se moquoient de tous les préparatifs que nous faisions pour remédier à cette surprise. Quand les troupes que nous avions ici levées prirent la route de Picardie, ils disoient que c’étoient des victimes que l’on alloit immoler à nos ennemis ; que cette armée se fondroit aux premières pluies ; et que ces soldats, qui n’étoient point aguerris, fuiroient au premier aspect des troupes espagnoles. Puis, quand ces troupes, dont on nous menaçoit se furent retirées, et que l’on prit dessein de bloquer Corbie, on condamna encore cette résolution. On disoit qu’il étoit infaillible que les Espagnols l’auroient pourvue de toutes les choses nécessaires, ayant eu deux mois de loisir pour cela, et que nous consommerions devant cette place beaucoup de millions d’or et beaucoup de milliers d’hommes pour l’avoir peut-être dans trois ans. Mais quand on se résolut de l’attaquer par force, bien avant dans le mois de novembre, alors il n’y eut personne qui ne criàt. Les mieux intentionnés avouoient qu’il y avoit de l’aveuglement, et les autres disoient qu’on avoit peur que nos soldats ne mourussent pas assez tôt de misère et de faim, et que l’on les vouloit faire noyer dans leurs propres tranchées.

Pour moi, quoique je susse les incommodités qui suivent nécessairement les siéges qui se font en cette saison, j’arrêtai mon jugement. Je pensai que ceux qui avoient présidé à ce conseil avoient vu les mêmes choses que je voyois, et qu’ils en voyoient encore d’autres que je ne voyois pas ; qu’ils ne se seroient pas engagés légèrement au siège d’une place sur laquelle toute la chrétienté avoit les yeux ; et, dès que je fus assuré qu’elle étoit attaquée, je ne doutai plus qu’elle ne dût être prise. Car, pour en parler sainement, nous avons vu quelquefois M. le cardinal se tromper dans les choses qu’il a fait faire par les autres ; mais nous ne l’avons jamais vu encore manquer dans les entreprises qu’il a voulu exécuter lui- même et qu’il a soutenues de sa présence. Je crus donc qu’il surmonteroit toutes sortes de difficultés, et que celui qui avoit pris la Rochelle, malgré l’Océan, prendroit encore bien Corbie, en dépit des pluies et de l’hiver. Mais puisqu’il vient à propos de parler de lui, et qu’il y a trois mois que je ne l’ai osé faire, permettez-le-moi à cette heure, et trouvez bon que, dans l’abattement où vous met cette nouvelle, je prenne mon temps de dire ce que je pense.

Je ne suis pas de ceux qui ayant dessein, comme vous dites, de convertir des éloges en brevets309, font des miracles de toutes les actions de M. le cardinal, portent ses louanges au-delà de que peuvent et doivent aller celles des hommes, et à force de vouloir trop faire croire de bien de lui n’en disent que des choses incroyables. Mais aussi n’ai-je pas cette basse malignité de haïr un homme à cause qu’il est au-dessus des autres, et je ne me laisse pas non plus emporter aux affections ni aux haines publiques, que je sais être presque toujours fort injustes. Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d’un côté ni d’autre, et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verra. Mais lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l’hérésie, et que par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois ; lorsqu’ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l’Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein, et qu’ils verront que, tant qu’il a présidé à nos affaires, la France n’a pas un voisin sur lequel elle n’ait gagné des places ou des batailles ; s’ils ont quelque goutte de sang français dans les veines et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s’affectionner à lui ; et, à votre avis, l’aimeront-ils ou l’estimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur l’hôtel de ville se seront payées un peu plus tard, ou que l’on aura mis quelque nouveaux officiers dans la chambre des comptes ?

Toutes les grandes choses coûtent beaucoup, les grands efforts abattent, et les puissants remèdes affoiblissent. Mais si l’on doit regarder les États comme immortels, y considérer les commodités à venir comme présentes, comptons combien cet homme, que l’on dit qui a ruiné la France, lui a épargné de millions par la seule prise de la Rochelle, laquelle d’ici à deux mille ans, dans toutes les minorités des rois, dans tous les mécontentemens des grands et dans toutes les occasions de révolte, n’eût pas manqué de se rebeller et nous eût obligés à une éternelle dépense. Ce royaume n’avoit que deux sortes d’ennemis qu’il dût craindre : les huguenots et les Espagnols. M. le Cardinal, entrant dans les affaires, se mit dans l’esprit de ruiner tous les deux. Pouvoit-il former de plus glorieux ni de plus utiles desseins ? il est venu à bout de l’un, et il n’a pas achevé l’autre. Mais s’il eût manqué au premier, ceux qui crient à cette heure que ç’a été une résolution téméraire, hors de temps et au-dessus de nos forces, que de vouloir attaquer et abattre celles d’Espagne, et que l’expérience l a bien montré, n’auroient-ils pas condamné de même le dessein de perdre les huguenots ? n’auroient-ils pas dit qu’il ne falloit pas recommencer une entreprise où trois de nos rois avoient manqué, et à laquelle le feu roi n’avoit osé penser ! et n’eussent-ils pas conclu, aussi faussement qu’ils font encore en cette autre affaire, que la chose n’étoit pas faisable, à cause qu’elle n’auroit pas été faite ?

Mais jugeons, je vous supplie, s’il a tenu à lui ou à la fortune qu’il ne soit venu à bout de ce dessein. Considérons quel chemin il a pris pour cela, quels ressorts il a fait jouer. Voyons s’il s’en est fallu beaucoup qu’il n’ait renversé ce grand arbre de la maison d’Autriche, et s’il n’a pas ébranlé jusques aux racines ce tronc, qui de deux branches couvre le septentrion et le couchant et qui donne de l’ombrage au reste de la terre. Il fut chercher jusque sous le pôle ce héros qui sembloit être destiné à y mettre le fer et à l’abattre310. Il fut l’esprit mêlé à ce foudre qui a rempli l’Allemagne de feux et d’éclairs, et dont le bruit a été entendu par tout le monde. Mais quand cet orage fut dissipé et que la fortune en eut détourné le coup, s’arrêta-t-il pour cela ? Et ne mit-il pas encore une fois l’empire en plus grand hasard qu’il n’avoit été par les pertes de la bataille de Leipsick et de celle de Lutzen ? Son adresse et ses pratiques nous firent voir tout d’un coup une armée de quarante mille hommes dans le cœur de l’Allemagne, avec un chef qui avoit toutes les qualités qu’il faut pour faire un changement dans un État. Que si le roi de Suède s’est jeté dans le péril plus avant que ne devoit un homme de ses desseins et de sa condition, et si le duc de Friedland, pour trop différer son entreprise, l’a laissé découvrir, pouvoit-il charmer la balle qui a tué celui-là au milieu de sa victoire, ou rendre celui-ci impénétrable aux coups de persuisane311. Que si ensuite de tout cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs qui commandoient l’armée de nos alliés devant Nordlingen donnèrent la bataille à contre-temps312, étoit-il au pouvoir de M. le Cardinal, étant à deux cents lieues de là, de changer ce conseil et d’arrêter la précipitation de ceux qui, pour un empire (car c’étoit le prix de cette victoire), ne voulurent pas attendre trois jours ? Vous voyez donc que pour sauver la maison d’Autriche et pour détourner ses desseins, que l’on dit à cette heure avoir été si téméraires, il a fallu que la fortune ait fait, depuis, trois miracles, c’est-à-dire trois grands événemens, qui, vraisemblablement, ne devoient pas arriver : la mort du roi de Suède, celle du duc de Friedland, et la perte de la bataille de Nordlingen.

Vous me direz qu’il ne se peut pas plaindre de la fortune, pour l’avoir traversé en cela, puisqu’elle l’a servi si fidèlement dans toutes les autres choses ; que c’est elle qui lui a fait prendre des places, sans qu’il en eût jamais assiégé auparavant ; qui lui a fait commander heureusement des armées, sans aucune expérience ; qui l’a mené toujours comme par la main, et sauvé d’entre les précipices où il s’étoit jeté ; et enfin, qui l’a fait souvent paraître hardi, sage et prévoyant. Voyons-le donc dans la mauvaise fortune, et examinons s’il y a eu moins de hardiesse, de sagesse et de prévoyance. Nos affaires n’alloient pas trop bien en Italie ; et comme c’est le destin de la France de gagner des batailles et de perdre des armées, la nôtre étoit fort dépérie depuis la dernière victoire qu’elle avoit remportée sur les Espagnols. Nous n’avions guère plus de bonheur devant Dôle, où la longueur du siége nous en faisoit attendre une mauvaise issue, quand on sut que les ennemis étoient entrés en Picardie, qu’ils avoient pris d’abord la Capelle, le Câtelet et Corbie ; et que ces trois places, qui les devoient arrêter plusieurs mois, les avoient à peine arrêtés huit jours. Tout est en feu, jusque sur les bords de la rivière d’Oise. Nous pouvons voir de nos faubourgs la fumée des villages qu’ils nous brûlent. Tout le monde prend l’alarme, et la capitale du royaume est en effroi. Les mauvaises nouvelles viennent en foule. Le ciel est couvert de tous côtés. Durant cette tempête, M. le Cardinal n’a-t-il pas toujours tenu le gouvernail d’une main et la boussole de l’autre ? S’est-il jeté dedans l’esquif pour se sauver ? et si le grand vaisseau qu’il conduisoit avoit à se perdre, n’a-t-il pas témoigné qu’il y vouloit mourir devant tous les autres ? Est-ce la fortune qui l’a tiré de ce labyrinthe ; ou si ç’a été sa prudence, sa constance et sa magnanimité ?

Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris, et les siens sont dedans. Il a tous les jours avis que l’on y fait des pratiques pour le perdre. La France et l’Espagne, par manière de dire, sont conjurées contre lui seul. Quelle contenance a tenue, parmi tout cela, cet homme que l’on disoit qui s’étonneroit au moindre mauvais succès, et qui avoit fait fortifier le Havre pour s’y jeter à la première mauvaise fortune ? Il n’a pas fait une démarche en arrière pour cela. Il a songé aux périls de l’État, et non pas aux siens ; et tout le changement que l’on a vu en lui, durant ce temps-là, est qu’au lieu qu’il n’avoit accoutumé de sortir qu’accompagné de deux cents gardes, il se promena tous les jours suivi seulement de cinq ou six gentilshommes. Il faut avouer qu’une adversité soutenue de si bonne grâce, et avec tant de force, vaut mieux que beaucoup de prospérités et de victoires. Il ne me sembla pas si grand, ni si victorieux, le jour qu’il entra dans la Rochelle, qu’il me le parut alors ; et les voyages qu’il fit de sa maison à l’arsenal me semblent plus glorieux pour lui que ceux qu’il a faits delà les monts, et desquels il est revenu avec Pignerol et Suse.

Ouvrez donc les yeux, je vous supplie, à tant de lumière. Ne haïssez pas plus longtemps un homme qui est si heureux à se venger de ses ennemis ; et cessez de vouloir du mal à celui qui le sait tourner à sa gloire, et qui le porte si courageusement : quittez votre parti devant qu’il vous quitte. Aussi bien une grande partie de ceux qui haïssoient M. le Cardinal se sont convertis par le dernier miracle qu’il vient de faire. Et si la guerre peut finir comme il y a apparence de l’espérer, il trouvera moyen de gagner bientôt tous les autres. Étant si sage qu’il est, il a connu après tant d’expériences ce qui est le meilleur, et il tournera ses desseins à rendre cet État le plus florissant de tous, après l’avoir rendu le plus redoutable. Il s’avisera d’une sorte d’ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans l’esprit de personne : de se faire le meilleur et le plus aimé d’un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connoît que les plus nobles conquêtes sont celles des cœurs et des affections. Il voit qu’il n’y a pas tant de sujets de louange à étendre de cent lieues les bornes d’un royaume qu’à diminuer un sou de taille, et qu’il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu’à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit qui n’a été occupé jusqu’à présent qu’à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever de l’argent et des hommes, à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s’occupera désormais qu’à rétablir le repos, la richesse et l’abondance. Alors les ennemis de M. le Cardinal ne sauront plus que dire contre lui, comme ils n’ont su que faire jusqu’à cette heure. Alors les bourgeois de Paris seront ses gardes ; et il connoîtra combien il est plus doux d’entendre ses louanges dans la bouche du peuple que dans celle des poëtes. Prévenez ce temps-là, je vous conjure, et n’attendez pas à être de ses amis jusques à ce que vous y soyez contraint. Que si vous voulez demeurer dans votre opinion, je n’entreprends pas de vous l’arracher par force. Mais aussi, ne soyez pas si injuste que de trouver mauvais que j’aie défendu la mienne ; et je vous promets que je lirai volontiers tout ce que vous m’écrirez, quand les Espagnols auront repris Corbie. Je suis, monsieur, votre, etc.

  • (Éd. Ubicini, t. 1er, p. 267.)

Descartes (1596-1650) §

Notice §

Descartes (René), né à la Haye en Touraine, philosophe, physicien, mathématicien, créateur de l’application de l’algèbre à la géométrie, commença par servir. C’est pendant un quartier d’hiver en Allemagne (1619) que, dans ses méditations solitaires, il conçut la méthode et la doctrine philosophiques qu’il révéla, en 1637, par la publication du Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, son œuvre capitale, écrit de 40 pages, qui fonda la philosophie spiritualiste moderne, et donna le premier modèle d’un style grave, net, juste, précis. Dans sa phrase solide et pleine, dont la contexture rappelle la période latine, la pensée marche d’un mouvement serré et continu. Il se sert, selon le mot de Fénelon, de la parole pour la pensée, de la pensée pour la vérité. L’influence de Descartes fut universelle. Le cartésianisme conquit le siècle tout entier : Bossuet, Leibnitz, Arnauld et Spinoza, jansénistes et protestants, femmes et poètes, Mme de Sévigné et La Fontaine (voir Fables, X, 1).

Où et comment Descartes conçut sa méthode §

Après que j’eus employé quelques années à étudier dans le livre du monde et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devois suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.

J’étois alors313 en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avoit appelé ; et, comme je retournois du couronnement de l’empereur vers l’armée, le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurois tout le jour enfermé dans un poêle314, où j’avois tout le loisir de m’entretenir de mes pensées : entre lesquelles l’une des premières fut que je m’avisai de considérer que souvent il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtimens qu’un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d’être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder en faisant servir de vieilles murailles qui avoient été bâties à d’autres fins. Ainsi ces anciennes cités qui, n’ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues par succession de temps de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu’un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, qu’encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d’art qu’en ceux des autres ; toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on diroit plutôt que c’est la fortune que la volonté de quelques hommes usant de raison qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu’il y a eu néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de prendre garde aux bâtimens des particuliers pour les faire servir à l’ornement du public, on connoîtra bien qu’il est malaisé, en ne travaillant que sur les ouvrages d’autrui, de faire des choses fort accomplies. Ainsi je m’imaginai que les peuples qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne s’étant civilisés que peu à peu, n’ont fait leurs lois qu’à mesure que l’incommodité des crimes et des querelles les y a contraints, ne sauroient être si bien policés que ceux qui, dès le commencement qu’ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de quelque prudent législateur. Comme il est bien certain que l’état de la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et, pour parler des choses humaines, je crois que si Sparte a été autrefois très florissante, ce n’a pas été à cause de la bonté de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs étoient forts étranges et même contraires aux bonnes mœurs ; mais à cause de ce que, n’ayant été inventées que par un seul, elles tendoient toutes à la même fin. Et ainsi je pensai que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui n’ont aucunes démonstrations, s’étant composées et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnemens que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent. Et ainsi encore je pensai que, pour ce que nous avons tous été enfans avant que d’être hommes, et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étoient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugemens soient si purs ni si solides qu’ils auroient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle.

Il est vrai que nous ne voyons point qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon et d’en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs pour les rebàtir, et que même quelquefois ils y sont contraints quand elles sont en danger de tomber d’elles-mêmes et que les fondemens n’en sont pas bien fermes. À l’exemple de quoi je me persuadai qu’il n’y auroit véritablement point d’apparence qu’un particulier fît dessein de réformer un État en y changeant tout dès les fondemens et en le renversant pour le redresser ; ni même aussi de réformer le corps des sciences ou l’ordre établi dans les écoles pour les enseigner ; mais que, pour toutes les opinions que j’avois reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvois mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d’y en remettre par apres ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurois ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen je réussirois à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissois que sur de vieux fondemens, et que je ne m’appuyasse que sur les principes que je m’étois laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s’ils étoient vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n’étoient point toutefois sans remède, ni comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui touchent le public. Ces grands corps sont malaisés à relever étant abattus ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s’ils en ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont, l’usage les a sans doute fort adoucies, et même il en a évité et corrigé insensiblement quantité auxquelles on ne pourroit si bien pourvoir par prudence ; et enfin elles sont quasi toujours plus supportables que ne seroit leur changement, en même façon que les grands chemins qui tournoient entre les montagnes deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d’être fréquentés, qu’il est beaucoup meilleur de les suivre que d’entreprendre d’aller plus droit en grimpant au- dessus des rochers et descendant jusques au bas des précipices.

C’est pourquoi je ne saurois aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n’étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d’y faire toujours, en idée, quelque nouvelle réformation ; et si je pensois qu’il y eùt la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serois très-marri de souffrir qu’il fût publié. Jamais mon dessein ne s’est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage m’ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n’est pas pour cela que je veuille conseiller à personne de l’imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des desseins plus relevés ; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues auparavant en sa créance n’est pas un exemple que chacun doive suivre. Et le monde n’est quasi Composé que de deux sortes d’esprits auxquels il ne convient aucunement, à savoir : de ceux qui, se croyant plus habiles qu’ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugemens ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées : d’où vient que, s’ils avoient une fois pris la liberté de douter des principes qu’ils ont reçus et de s’écarter du chemin commun, jamais ils ne pourroient tenir le sentier qu’il faut prendre pour aller plus droit, et demeureroient égarés toute leur vie ; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu’en chercher eux-mêmes de meilleures.

Et pour moi, j’aurois été sans doute du nombre de ces derniers, si je n’avois jamais eu qu’un seul maître ou que je n’eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes ; mais, ayant appris, dès le collège, qu’on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu’il n’ait été dit par quelqu’un des philosophes ; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentimens fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de raison ; et ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des François ou des Allemands, devient différent de ce qu’il serait s’il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales ; et comment, jusques aux modes de nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule ; en sorte que c’est bien plus la coutume et l’exemple qui nous persuade qu’aucune connoissance certaine ; et que néanmoins la pluralité des voix n’est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu’il est bien plus vraisemblable qu’un homme seul les ait rencontrées que tout On peuple, je ne pouvois choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres, et je me trouvois comme contraint d’entreprendre moi-même de me conduire.

Mais, comme un homme qui marche seul est dans ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspections en toutes choses, que, si je n’avançois que fort peu, je me garderois bien au moins de tomber : même je ne voulus point commencer à rejeter tout à fait aucune des opinions qui s’étoient pu glisser autrefois en ma créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n’eusse aupavant employé assez de temps à faire le projet de l’ouvrage que j’entreprenois, et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la connaissance de toutes les choses dont mon esprit seroit capable.

  • (Discours de la Méthode, 2e partie.)

P. Corneille (1606-1684) §

Notice §

Corneille ne demanda la gloire qu’à son théâtre, et ses héros seuls parlèrent de lui et pour lui au public. Cependant, en 1660, il publia trois Discours (du poème dramatique, de la tragédie, des trois unités) dont le ton modeste, en un sujet où il était maître consommé, contrastait avec le ton tranchant de l’abbé d’Aubignac (Pratique du théâtre, 1657). Il y fit quelques courtes allusions d’une politesse un peu ironique au suffisant critique qui s’était vanté d’avoir contribué à « changer la face du théâtre » et d’avoir fait confesser un grand poète qu’en « repassant sur des poèmes qu’il avoit donnés au public avec grande approbation, il avoit honte de lui-même et pitié de ses approbateurs ». Corneille joignait, de plus, à bon nombre de ses pièces dramatiques des Examens, où il se juge lui-même avec la plus entière sincérité. Enfin il intervint dans la guerre du Cid par une lettre fière au plus acharné de ses ennemis, Scudéry.

Réponse à Scudéry315 §

Monsieur,

Il ne vous suffit pas que votre libelle me déchire en public ; vos lettres me viennent quereller jusque dans mon cabinet, et vous m’envoyez d’injustes accusations, lorsque vous me devez pour le moins des excuses. Je n’ai point fait la pièce que vous m’imputez et qui vous pique316 ; je l’ai reçue de Paris avec une lettre qui m’a appris le nom de son auteur ; il l’adresse à un de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien que je n’aie guère de jugement, si l’on s’en rapporte à vous, je n’en ai pas si peu que d’offenser une personne de si haute condition317, et de craindre moins ses ressentimens que les vôtres. Tout ce que je vous puis dire, c’est que je ne doute ni de votre noblesse ni de votre vaillance, et qu’aux choses de cette nature, où je n’ai point d’intérêt, je crois le monde sur sa parole : ne mêlons point de pareilles difficultés parmi nos différends. Il n’est pas question de savoir de combien vous êtes plus noble et plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meilleur que l’Amant libéral318. Les bons esprits trouvent que vous avez fait un haut chef-d’œuvre de doctrine et de raisonnement en vos Observations. La modestie et la générosité que vous y témoignez leur semblent des pièces rares, et surtout votre procédé merveilleusement sincère et cordial envers un ami319. Vous protestez de ne me point dire d’injures, et lorsqu’incontinent après vous m’accusez d’ignorance en mon métier, et de manque de jugement en la conduite de mon chef-d’œuvre, vous appelez cela des civilités d’auteur ? Je n’aurois besoin que du texte de votre libelle, et des contradictions qui s’y rencontrent, pour vous convaincre de l’un et de l’autre de ces défauts et imprimer sur votre casaque le quatrain outrageux que vous avez voulu attacher à la mienne. Ne vous êtes-vous pas souvenu que le Cid a été représenté trois fois au Louvre, et deux lois à l’hôtel de Richelieu ? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d’impudique, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour et de Paris l’ont reçue et caressée en fille d’honneur. Quand vous m’avez reproché mes vanités, et nommé le comte de Gormas un capitan de comédie, vous ne vous êtes pas souvenu que vous avez mis un À qui lit au devant de Ligdamon320, ni des autres chaleurs poétiques et militaires qui font rire le lecteur presque dans tous vos livres. Pour me faire croire ignorant, vous avez lâché d’imposer aux simples, et vous avez avancé des maximes de théâtre de votre seule autorité, dont vous ne pourriez, quand elles seroient vraies, déduire les conséquences que vous en tirez ; vous vous êtes fait tout blanc d’Aristote, et d’autres auteurs que vous ne lûtes ou n’entendîtes peut-être jamais, et qui vous manquent tous de garantie ; vous avez fait le censeur moral, pour m’imputer de mauvais exemples ; vous avez épluché les vers de ma pièce, jusqu’à en accuser un de manquer de césure : si vous eussiez su les termes de l’art, vous eussiez dit qu’il manquoit de repos en l’hémistiche. Vous m’avez voulu faire passer pour simple traducteur, sous ombre de soixante et douze vers que vous marquez sur un ouvrage de deux mille, et que ceux qui s’y connoissent n’appelleront jamais de simples traductions ; vous avez déclamé contre moi, pour avoir tu le nom de l’auteur espagnol, bien que vous ne l’ayez appris que de moi, et que vous sachiez fort bien que je ne l’ai célé à personne, et que même j’en ai porté l’original en sa langue à Monseigneur le Cardinal votre maître et le mien ; enfin vous m’avez voulu arracher en un jour ce que près de trente ans d’étude m’ont acquis ; il n’a pas tenu à vous que, du premier lieu où beaucoup d’honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret321 ; et pour réparer des offenses si sensibles, vous croyez faire assez de m’exhorter à vous répondre sans outrage, de peur, dites-vous, de nous repentir après, tous deux, de nos folies, et de me mander impérieusement que, malgré nos gaillardises passées, je sois encore votre ami, afin que vous soyez encore le mien ; comme si votre amitié me devoit être fort précieuse après cette incartade, et que je dusse prendre garde seulement au peu de mal que vous m’avez fait, et non pas à celui que vous m’avez voulu faire. Vous vous plaignez d’une Lettre à Ariste322, où je ne vous ai point fait de tort de vous traiter d’égal, puisqu’en vous montrant mon envieux vous vous confessez moindre, quoique vous nommiez folies les travers d’auteur où vous vous êtes laissé emporter, et que le repentir que vous en faites paroître marque la honte que vous en avez. Ce n’est pas assez de dire : Soyez encore mon ami, pour recevoir une amitié si indignement violée. Je ne suis point homme d’éclaircissement ; vous êtes en sûreté de ce côté-là. Traitez-moi dorénavant en inconnu, comme je vous veux laisser pour tel que vous êtes, maintenant que je vous connois ; mais vous n’aurez pas sujet de vous plaindre quand je prendrai le même droit sur vos ouvrages que vous avez pris sur les miens. Si un volume d’Observations ne vous suffit, faites-en encore cinquante ; tant que vous ne m’attaquerez pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez point en nécessité de me défendre ; et de ma part, je verrai, avec mes amis, si ce que votre libelle vous a laissé de réputation vaut la peine que j’achève de la ruiner, Quand vous me demanderez mon amitié avec des termes plus civils, j’ai assez de bonté pour ne vous la refuser pas, et pour me taire sur les défauts de votre esprit que vous étalez dans vos livres. Jusque-là je suis assez glorieux pour vous dire de porte à porte que je ne vous crains ni ne vous aime. Après tout, pour vous parler sérieusement, et vous montrer que je ne suis pas si piqué que vous pourriez vous l’imaginer, il ne tiendra pas à moi que nous ne reprenions la bonne intelligence du passé. Mais, après une offense si publique, il y faut un peu plus de cérémonie. Je ne vous la rendrai pas malaisée : je donnerai tous mes intérêts à qui vous voudrez de vos amis ; et je m’assure que, si un homme se pouvoit faire satisfaction à lui-même du tort qu’il s’est fait, il vous condamneroit à vous la faire à vous-même, plutôt qu’à moi qui ne vous en demande point, et à qui la lecture de vos Observations n’a donné aucun mouvement que de compassion. Et certes, on me blâmeroit avec justice si je vous voulois mal pour une chose qui a été l’accomplissement de ma gloire, et dont le Cid a reçu cet avantage, que, de tant de poëmes qui ont paru jusqu’à présent, il a été le seul dont l’éclat ait obligé l’envie à prendre la plume. Je me contente, pour toute apologie, de ce que vous avouez qu’il a eu l’approbation des savants et de la cour. Cet éloge véritable, par où vous commencez vos censures, détruit tout ce que vous pouvez dire après. Il suffit qu’ayez fait une folie à m’attaquer, sans que j’en fasse une à vous répondre comme vous m’y conviez ; et puisque les plus courtes sont les meilleures, je ne ferai point revivre la vôtre par la mienne. Résistez aux tentations de ces gaillardises qui font rire le public à vos dépens, et continuez à être mon ami, afin que je me puisse dire le vôtre.

Corneille.

Des unités de temps et de lieu323 §

La règle de l’unité de jour a son fondement sur ce mot d’Aristote, « que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup ». Ces paroles donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues d’un jour naturel de vingt-quatre heures ou d’un jour artificiel de douze : ce sont deux opinions dont chacune a des partisans considérables ; et pour moi, je trouve qu’il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderois les vingt-quatre heures entières, mais je me servirois même de la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les pousserois sans scrupule jusqu’à trente. Nous avons une maxime en droit, qu’il faut élargir la faveur et restreindre les rigueurs, odia restringenda, favores ampliandi ; et je trouve qu’un auteur est assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos anciens d’aller jusqu’à l’impossible. Euripide, dans les Suppliantes, fait partir Thésée d’Athènes avec une armée, donner une bataille devant les murs de Thèbes, qui en étoient éloignés de douze ou quinze lieues, et revenir victorieux en l’acte suivant ; et depuis qu’il est parti jusqu’à l’arrivée du messager qui vient faire le récit de sa victoire, Ethra et le chœur n’ont que trente-six vers à dire. C’est assez bien employer un temps si court.

Beaucoup déclament contre cette règle, qu’ils nomment tyrannique, et auroient raison si elle n’étoit fondée que sur l’autorité d’Aristote ; mais ce qui la doit faire accepter, c’est la raison naturelle qui lui sert d’appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou, pour en mieux parler, un portrait des actions des hommes ; et il est hors de doute que les portraits sont d’autant plus excellents qu’ils ressemblent mieux à l’original. La représentation dure deux heures, et ressembleroit parfaitement, si l’action qu’elle représente n’en demandoit pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point ni aux douze ni aux vingt-quatre heures, mais resserrons l’action du poëme dans la moindre durée qu’il nous sera possible, afin que sa représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s’il se peut, à l’une que les deux heures que l’autre remplit : je ne crois pas que Rodogune en demande guère davantage, et peut-être qu’elles suffiroient pour Cinna. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix : mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre heures, de peur de tomber dans le dérèglement et de réduire tellement le portrait en petit, qu’il n’ait plus ses dimensions proportionnées et ne soit qu’imperfection…

Quant à l’unité de lieu, je n’en trouve aucun précepte dans Aristote ni dans Horace : c’est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s’en est établie qu’en conséquence de l’unité de jour, et à se persuader ensuite qu’on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse ; et si l’on faisoit aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen. Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu’on lui fait voir sur un théâtre, qui ne change point, pût s’arrêter dans une chambre ou dans une salle, suivant le choix qu’on en auroit fait ; mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible, qu’il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu comme pour le temps. Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique, donnoient assez aisément l’unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle, toutefois, ne l’a pas observée dans son Ajax, qui sort du théâtre afin de chercher un lieu écarté pour se tuer. Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les princesses de leurs appartements ; et, comme souvent la différence et l’opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais ne souffrent pas qu’ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre accommodement pour l’unité de lieu, si nous la voulons conserver dans tous nos poëmes : autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de ceux que nous voyons réussir avec éclat.

Je tiens donc qu’il faut chercher cette unité exacte autant qu’il est possible ; mais comme elle ne s’accommode pas avec toute sorte de sujets, j’accorderois très-volontiers que ce qu’on feroit passer en une seule ville auroit l’unité de lieu. Ce n’est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville tout entière, cela seroit un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l’enclos de ses murailles.

Beaucoup de mes pièces manqueront de l’unité de lieu si l’on ne veut point admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l’avenir, quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je n’ai pu y en réduire que trois, Horace, Polyeucte et Pompée. Si je me donne trop d’indulgence dans les autres, j’en aurai encore davantae pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs d’être sévères ; mais s’ils vouloient donner dix ou douze poëmes de cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore plus que je ne fais, sitôt qu’ils auroient reconnu par l’expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. Quoi qu’il en soit, voilà mes opinions, ou, si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de l’art ; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec les agrémens modernes. Je ne doute point qu’il ne soit aisé d’en trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre lorsqu’on les aura mis en pratique aussi heureusement qu’on y a vu les miens.

  • (IIIe Discours : Des trois unités.)

Essai de théorie de la tragédie bourgeoise ou drame §

Voici un poëme d’une espèce nouvelle et qui n’a point d’exemple chez les anciens. Vous connoissez l’humeur de nos François : ils aument la nouveauté ; et je hasarde non tam meliora quam nova, sur l’espérance de les mieux divertir. C’étoit l’humeur des Grecs dès le temps d’Eschyle,

 

Apud quos
Illecebris erat et grata novitate morandus
Spectator324.

et, si je ne me trompe, c’étoit aussi celle des Romains :

 

Nec minimum meruere decus, vestigia græca
Aussi deserere…
Vel qui prætextos, vel qui docuere togatas325.

 

Ainsi, j’ai du moins des exemples d’avoir entrepris un chose qui n’en a point. Je vous avouerai toutefois qu’après l’avoir faite, je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n’ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n’y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bon homme Plaute, qui n’y cherchoit point d’autre finesse : parcequ’il y a des dieux et des rois dans son Amphitryon, il veut que c’en soit une, et parcequ’il y a des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l’un et l’autre nom, par un composé qu’il forme exprès de peur de ne lui donner pas tout ce qu’il croit lui appartenir. Mais c’est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l’action. Aristote en use autrement dans la définition qu’il fait de la tragédie, où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effets qu’elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là : et j’ose m’imaginer que ceux qui ont restreint cette sorte de poëme aux personnes illustres n’en ont décidé que sur l’opinion qu’ils ont eue qu’il n’y avoit que la fortune des rois et des princes qui fût capable d’une action telle que ce grand maître de l’art nous prescrit. Cependant, quand il examine lui-même les qualités nécessaires du héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s’attache qu’aux incidents de sa vie et à ses mœurs. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon ; il le demande persécuté par quelqu’un de ses plus proches ; il demande qu’il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver ; et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu’à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L’histoire dédaigne de les marquer, à moins qu’ils ayent accablé quelqu’une de ces grandes têtes, et c’est sans doute pourquoi jusqu’à présent la tragédie s’y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événemens qu’elle traite ; et comme ils n’ont de l’éclat que parcequ’ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire, et semble commander de croire ce qu’elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s’y rencontre des actions qui méritent qu’elle prenne soin de les imiter ; et je ne puis croire que l’hospitalité violée en la personne des filles de Scédase, qui n’étoit qu’un paysan de Leuctres326, soit moins digne d’elle que l’assassinat d’Agamemnon par sa femme, et la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère ; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :

 

Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri327.

 

Je dirai plus : la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte, et cela est de ses parties essentielles, puisqu’il entre dans sa définition. Or, s’il est vrai que ce dernier sentiment ne s’excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables, et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n’est-il pas vrai aussi qu’il y pourroit être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l’image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n’avons aucun rapport qu’en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice, ce qui ne se rencontre pas toujours ? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu’on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s’élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions, et non pas des hommes, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c’est par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu’on doit déterminer de quelle espèce est un poème dramatique.

  • (Lettre à M. de Zuylichem, conseiller et secrétaire de Mgneur le Prince d’Orange, placée en tête de Don Sanche, comédie héroïque, 1652.)

Pascal (1623-1664) §

Notice §

Pascal (Blaise), né à Clermont-Ferrand, mourut à Paris, à l’âge de 39 ans. Génie précoce, universel, « effrayant », dit Chateaubriand, les travaux et les découvertes que, dès ses jeunes années, il fit dans les sciences mathématiques et physiques eussent suffi à l’immortaliser. À partir de 1646, même au milieu de la vie mondaine, il tourna ses pensées vers la religion. Engagé dans les querelles théologiques des jansénistes et des jésuites, il écrivit contre ceux-ci (1656-1657) les Lettres de Louis de Montalte à un provincial de ses amis, qu’on appela souvent les Petites Lettres, qu’on appelle aujourd’hui les Provinciales, « modèle de la plus parfaite plaisanterie, comme du plus fort raisonnement » (Chateaubriand). Elles comptent au premier rang des ouvrages qui ont fait la langue de nos grands écrivains du siècle de Louis XIV. Dans la solitude de Port-Royal, il conçut et prépara, au milieu de souffrances continues, un grand ouvrage apologétique de la religion chrétienne, dont les fragments, trouvés et publiés après sa mort sous le nom de Pensées, ont une éloquence d’une incomparable puissance : logique, passion, imagination, tout y a un caractère unique de force et de grandeur. L’édition définitive des Pensées est celle de M. Havet (1852).

Les deux infinis : grandeur et misère de l’homme §

… Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent ; qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers ; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit328, et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’un point très-délicat à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre ; elle se lassera plutôt329 de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables : nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part330. Enfin, c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l’homme, étant revenu à soi331, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connoît les choses les plus délicates ; qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible, dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue332 ; car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’était pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde ou plutôt un tout à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption.

Car, enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret inpénétrable ; également incapable de voir le néant dont il est tiré et l’infini où il est englouti.

Que fera-t-il donc, sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connoître ni leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L’auteur de ces merveilles les comprend ; tout autre ne le peut faire…

Manque333 d’avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s’ils avoient quelque proportion avec elle.

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Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d’un bout vers l’autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et, si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d’une fuite éternelle. Rien ne s’arrête pour nous. C’est l’état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini ; mais tout notre fondement craque et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes334.

Ne cherchons donc point d’assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l’inconstance des apparences ; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l’enferment et le fuient.

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Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.

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La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. Toutes ces misères-là même prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé.

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L’homme n’est qu’un roseau le plus foible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraseroit, l’homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt ; et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

  • (Pensées, article I.)

Vanité de l’homme §

L’orgueil nous tient d’une possession si naturelle au milieu de nos misères et de nos erreurs, que nous perdons même la vie avec joie, pourvu qu’on en parle335.

La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, j’ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le lisent l’auront aussi.

Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous n’y serons plus ; et nous sommes si vains, que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.

Les villes par où on passe, on ne se soucie pas d’y être estimé ; mais quand on y doit demeurer un peu de temps, on s’ensoucie. Combien de temps faut-il ? un temps proportionné à notre durée vaine et chérie.

  • (Pensées, article II.)

L’homme entre le passé et l’avenir §

Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt ; si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous, et ne pensons pas au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont point, et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et, s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine sa pensée ; il la trouvera toujours occupée au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre but : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre objet. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le serons jamais.

  • (Pensées, article III.)

Pensées diverses sur la morale et la littérature §

Diseur de bons mots, mauvais caractère.

Le moi est haïssable ; vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable.

Voulez-vous qu’on croie du bien de vous ? n’en dites point.

Il y a des endroits où il faut appeler Paris Paris, et d’autres où il le faut appeler capitale du royaume.

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâteroit le discours, il les faut laisser ; c’en est la marque.

Ceux qui font des antithèses en forçant les mots, sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie.

Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s’attendoit de voir un auteur, et on trouve un homme.

La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu’il faut mettre la première.

  • (Pensées, articles VI et VII.)

De la controverse sur le « pouvoir prochain, la grâce suffisante et la grâce efficace » §

Voulez-vous voir une peinture de l’Eglise dans ces différents avis ? Je la considère comme un homme qui, partant de son pays pour faire un voyage, est rencontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups, et le laissent à demi-mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé les plaies, les juge mortelles, et lui déclare qu’il n’y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second, arrivant ensuite, voulut le flatter, et lui dit qu’il avoit encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison, et insultant contre le premier qui s’opposoit à son avis, forma le dessein de le perdre. Le malade, en cet état douteux, apercevant de loin le troisième, lui tend les mains comme à celui qui le devoit déterminer. Celui-ci ayant considéré ses blessures, et sur l’avis des deux premiers, embrasse le second, s’unit à lui, et tous deux ensemble se liguent contre le premier et le chassent honteusement, car ils étoient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu’il est de l’avis du second ; et le lui demandant, en effet, il lui déclare affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé néanmoins, ressentant sa foiblesse, lui demande à quoi il les jugeoit telles. C’est, lui dit-il, parce que vous avez encore vos jambes ; or, les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais, lui dit le malade, ai-je toute la force nécessaire pour m’en servir ? car il me semble qu’elles sont inutiles dans ma langueur. Non certainement. dit le médecin, et vous ne marcherez jamais effectivement si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour vous soutenir et vous conduire. Eh quoi ! dit le malade, je n’ai donc pas en moi les forces suffisantes et auxquelles il ne manque rien pour marcher effectivement. Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. Vous êtes donc, dit le blessé, d’avis contraire à votre compagnon touchant mon véritable état ? Je vous l’avoue, lui répondit-il.

Que pensez-vous que dit le malade ? Il se plaignit du procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blâma de s’être uni au second, à qui il étoit contraire de sentiment, et avec lequel il n’avoit qu’une conformité apparente ; et d’avoir chassé le premier auquel il étoit conforme en effet. Et après avoir fait essai de ses forces, et reconnu par expérience la vérité de sa foiblesse, il les renvoya tous deux ; et rappelant le premier, se mit entre ses mains ; et suivant son conseil, il demanda à Dieu les forces qu’il confessoit n’avoir pas ; il en reçut miséricorde, et, par son secours, arriva heureusement dans sa maison.

Le bon père, étonné d’une telle parabole, ne répondit rien. Et je lui dis doucement pour le rassurer : Mais, après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu’il est de foi de croire qu’elle est insuffisante en effet ? Vous en parlez, dit-il, bien à votre aise. Vous êtes libre et particulier ; je suis religieux et en communauté. N’en savez-vous pas peser la différence ? Nous dépendons de supérieurs ; ils dépendent d’ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-vous que je devienne ? Nous l’entendîmes à demi-mot, et cela nous fit souvenir de son confrère, qui a été relégué à Abbeville pour un sujet semblable.

  • (Lettres provinciales, IIe.)

Arnauld (1612-1694) §

Notice §

Antoine Arnauld, vingtième enfant d’un célèbre avocat de Paris, fut le « soldat militant » du jansénisme dont sa famille fut comme le séminaire. À Paris, à Port-Royal, en Hollande, à Liège où il mourut, dans la retraite, dans l’exil, dans la persécution, il dépensa par sa plume, avec une fécondité prodigieuse, cette « science du sacré et du profane amassée pendant près de quatre-vingts ans » (M. Nisard). La controverse fut sa passion et son génie. Il disputa contre les jésuites, contre les protestants, contre Bossuet. Il disputa contre les Méditations de Descartes, contre la Recherche de la vérité de Malebranche, et le seul de ses ouvrages qui soit resté classique est tout imbu du cartésianisme. C’est la Logique du Port-Royal (1661), qu’il écrivit avec Nicole. Son début (1643) avait été le livre de dévotion le plus populaire du siècle, avec l’Introduction à la vie dévote de saint François de Suies, le traité de la Fréquente communion.

De l’esprit de jalousie et de contradiction, de l’esprit de dispute, de l’esprit d’indifférence et de complaisance §

L’esprit des hommes n’est pas seulement naturellement amoureux de lui-même ; mais il est aussi naturellement jaloux, envieux, et malin à l’égard des autres ; il ne souffre qu’avec peine qu’ils aient quelque avantage, parce qu’il les désire tous pour lui ; et comme c’en est un que de connoître la vérité et d’apporter aux hommes quelque nouvelle lumière, on a une passion secrète de leur ravir cette gloire, ce qui engage souvent à combattre sans raison les raisons et les opinions des autres. Ainsi, comme l’amour-propre fait souvent faire ce raisonnement ridicule : C’est une opinion que j’ai inventée, c’est celle de mon ordre, c’est un sentiment qui m’est commode, il est donc véritable ; la malignité naturelle fait souvent faire cet autre, qui n’est pas moins absurde : C’est un autre que moi qui l’a dit, cela est donc faux : ce n’est pas moi qui ai fait ce livre, il est donc mauvais.

C’est la source de l’esprit de contradiction si ordinaire parmi les hommes, et qui les porte, quand ils entendent ou lisent quelque chose d’autrui, à considérer peu les raisons qui pourront les persuader, et à ne songer qu’à celles qu’ils croient pouvoir opposer. Ils sont toujours en garde contre la vérité, et ils ne pensent qu’aux moyens de la repousser et de l’obscurcir, en quoi ils réussissent presque toujours, la fertilité de l’esprit humain étant inépuisable en fausses raisons. Quand ce vice est dans l’excès, il fait un des principaux caractères de l’esprit de pédanterie, qui met son plus grand plaisir à chicaner les autres sur les plus petites choses, et à contredire tout avec une basse malignité ; mais il est souvent plus imperceptible et plus caché ; et l’on peut dire même que personne n’en est entièrement exempt, parce qu’il a sa racine dans l’amour-propre qui vit toujours dans les hommes.

 

On peut distinguer de la contradiction maligne et envieuse, une autre sorte d’humeur moins mauvaise, mais qui engage dans les mêmes fautes de raisonnement ; c’est l’esprit de dispute, qui est encore un défaut qui gâte beaucoup l’esprit. Ce n’est pas qu’on puisse blâmer généralement la dispute : on peut dire, au contraire, que, pourvu qu’on en use bien, il n’y a rien qui serve davantage à donner diverses ouvertures ou pour trouver la vérité ou pour la persuader aux autres. Le mouvement d’un esprit qui s’occupe seul à l’examen de quelque matière est d’ordinaire trop froid et trop languissant ; il a besoin d’une certaine chaleur qui l’excite et qui réveille ses idées ; et c’est d’ordinaire par les diverses oppositions qu’on nous fait que l’on découvre où consiste la difficulté de la persuasion et l’obscurité ; ce qui nous donne lieu de faire effort pour la vaincre. Mais il est vrai qu’autant cet exercice est utile, lorsque l’on en use comme il faut et avec un entier dégagement de passion, autant est-il dangereux lorsqu’on en use mal et que l’on met sa gloire à soutenir son sentiment à quelque prix que ce soit, et à contredire celui des autres. Rien n’est plus capable de nous éloigner de la vérité et de nous jeter dans l’égarement que cette sorte d’humeur. On s’accoutume, sans qu’on s’en aperçoive, à trouver raison partout, et à se mettre au-dessus des raisons, en ne s’y rendant jamais : ce qui conduit peu à peu à n’avoir rien de certain et à confondre la vérité avec l’erreur, en les regardant l’une et l’autre comme également probables. C’est ce qui fait qu’il est si rare que l’on termine quelque question par la dispute, et qu’il n’arrive presque jamais que deux philosophes tombent d’accord. On trouve toujours à repartir et à se défendre, parce qu’on a pour but d’éviter non l’erreur, mais le silence, et que l’on croit qu’il est moins honteux de se tromper toujours, que d’avouer que l’on s’est trompé.

 

Il se trouve des personnes, principalement parmi ceux qui hantent la cour qui, reconnoissant assez combien les humeurs contredisantes sont incommodes et désagréables, prennent une route toute contraire, qui est de ne rien contredire, mais de louer et d’approuver tout indifféremment ; et c’est ce qu’on appelle complaisance, qui est une humeur plus commode pour la fortune, mais aussi désavantageuse pour le jugement ; car, comme les contredisants prennent pour vrai le contraire de ce qu’on leur dit, les complaisans semblent prendre pour vrai tout ce qu’on leur dit ; et cette accoutumance corrompt premièrement leur discours, et ensuite leur esprit. C’est par ce moyen qu’on a rendu les louanges si communes, et qu’on les donne si indifféremment à tout le monde, qu’on ne sait plus qu’en conclure. Il n’y a point dans la gazette de prédicateur qui né soit des plus éloquents, et qui ne ravisse ses auditeurs par la profondeur de sa science ; tous ceux qui meurent sont illustres en piété ; les plus petits auteurs pourroient faire des livres des éloges qu’ils reçoivent de leurs amis ; de sorte que, dans cette profusion de louanges, que l’on fait avec si peu de discernement, il y a sujet de s’étonner qu’il y ait des personnes qui en soient si avides, et qui ramassent avec tant de soin celles qu’on leur donne.

Il est imposssible que cette confusion dans la louange ne produise la même confusion dans l’esprit, et que ceux qui s’accoutument à louer tout, ne s’accoutument aussi à approuver tout : mais, quand la fausseté ne seroit que dans les paroles, et non dans l’esprit, cela suffit pour éloigner ceux qui aiment sincèrement la vérité. Il n’est pas nécessaire de reprendre tout ce qu’on voit de mal ; mais il est nécessaire de ne louer que ce qui est véritablement louable ; autrement l’on jette ceux que l’on loue de cette sorte dans l’illusion, l’on contribue à tromper ceux qui jugent de ces personnes par ces louanges, et l’on fait tort à ceux qui en méritent de véritables, en les rendant communes à ceux qui n’en méritent pas ; enfin l’on détruit toute la foi du langage, et l’on brouille toutes les idées des mots en faisant qu’ils ne soient plus dignes de nos jugements et de nos pensées, mais seulement d’une civilité extérieure qu’on veut rendre à ceux que l’on loue, comme pourroit être une révérence : car c’est tout ce que l’on doit conclure des louanges et des compliments ordinaires.

  • (Logique, III, 20 : Des mauvais raisonnemens que l’on commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires.)

Nicole (1625-1695) §

Notice §

Avocat, solitaire à Port-Royal, exilé avec les jansénistes dont il partagea toutes les fortunes, fugitif en France, en Belgique, puis fixé à Chartres et enfin à Paris, Nicole (Pierre), « une des plus belles plumes de l’Europe », dit Bayle, ne cessa d’écrire pour la jeunesse, pour la morale, pour l’orthodoxie, contre les jésuites, contre les calvinistes, contre les quiétistes. Moraliste, logicien, philosophe cartésien, controversiste, grammairien, humaniste, il collabora, croit-on, aux Provinciales de Pascal ; il fit avec Arnauld la Logique de Port-Royal, dont les deux excellentes préfaces en particulier lui sont dues. « Ses Essais de morale (1671 et années suivantes), qui sont utiles au genre humain, ne périront pas. Le chapitre surtout des moyens de conserver la paix dans la société est un chef-d’œuvre, auquel on ne trouve rien d égal en ce genre dans l’antiquité » (Voltaire, Siècle de Louis XIV). C’est ce chapitre, ou traité, qui « enlevait » Mme de Sévigné : « Ce qui s’appelle, ajoute-t-elle, chercher dans le fond du cœur avec une lanterne », c’est ce qu’il a fait (à Mme de Grignan, 30 septembre 1671) ; et huit jours après : « Si vous ne l’avez lu, lisez-le ; et si vous l’avez lu, relisez-le » ; et le 4 novembre : « Je voudrois bien en faire un bouillon et l’avaler. »

De la discussion §

Il est difficile de renfermer dans des règles et des préceptes particuliers toutes les diverses manières de contredire les opinions des autres sans les blesser. Ce sont les circonstances qui les font naître, et la crainte charitable de choquer nos frères qui nous les fait trouver. Mais il y a plusieurs défauts généraux qu’il faut avoir en vue d’éviter, et qui sont les sources ordinaires de ces mauvaises manières. Le premier est l’ascendant, c’est-à-dire une manière impérieuse de dire ses sentiments, que peu de gens peuvent souffrir, tant parce qu’elle représente l’image d’une âme fière et hautaine, dont on a naturellement de l’aversion, que parce qu’il semble que l’on veuille dominer sur les esprits et s’en rendre le maître…

C’est encore un fort grand défaut que de parler d’un air décisif, comme si ce qu’on dit ne pouvoit être raisonnablement contesté ; car l’on choque ceux à qui l’on parle de cet air, ou en leur faisant sentir qu’ils contestent une chose indubitable, ou en faisant paroitre qu’on leur veut ôter la liberté de l’examiner et d’en juger par leur propre lumière, ce qui leur paroît une domination injuste. Ceux qui ont cet air afifmratif témoignent non-seulement qu’ils ne doutent pas de ce qu’ils avancent, mais aussi qu’ils ne veulent pas qu’on en puisse douter. Or c’est trop exiger des autres et s’attribuer trop à soi-même. Chacun veut être juge de ses opinions et ne les recevoir que parce qu’il les approuve. Tout ce que ces personnes gagnent donc par là est que l’on s’applique encore plus qu’on ne feroit aux raisons de douter de ce qu’ils disent, parce que cette manière de parler excite un désir secret de les contredire et de prouver que ce qu’ils proposent avec tant d’assurance n’est pas certain, ou ne l’est pas au point qu’ils se l’imaginent.

La chaleur que l’on témoigne pour ses opinions est un défaut différent de ceux que je viens de marquer, qui sont compatibles avec la froideur. Celui-ci fait croire que non seulement on est attaché à ses sentiments par persuasion, mais aussi par passion ; ce qui fait une impression toute contraire à celle que l’on prétend. Car le seul soupçon qu’on a plutôt embrassé une opinion par passion que par lumière la rend suspecte.

C’est un défaut si visible que de s’emporter dans la dispute à des termes injurieux et méprisants, qu’il n’est pas nécessaire d’en avertir ; mais il est bon de remarquer qu’il y a de certaines rudesses et de certaines incivilités qui tiennent du mépris, quoiqu’elles puissent venir d’un autre principe. C’est bien assez qu’on persuade à ceux que l’on contredit qu’ils ont tort et qu’ils se trompent, sans leur faire encore sentir, par des termes durs et humiliants, qu’on ne leur trouve pas la moindre étincelle de raison.

Enfin la sécheresse, qui ne consiste pas tant dans la dureté des termes que dans le défaut de certains adoucissemens, choque aussi pour l’ordinaire, parce qu’elle enferme quelque sorte d’indifférence et de mépris ; car elle laisse la plaie que la contradiction fait sans aucun remède qui en puisse diminuer la douleur. Or, ce n’est pas avoir assez d’égards pour les hommes que de leur faire quelque peine sans la ressentir et sans essayer de l’adoucir, et c’est ce que la sécheresse ne fait point, parce qu’elle consiste proprement à ne le point faire et à dire durement les choses dures. On ménage ceux que l’on aime et que l’on estime, et ainsi on témoigne proprement à ceux que l’on ne ménage point qu’on n’a ni amitié ni estime pour eux…

  • (Essais de morale. — Des moyens de conserver la paix avec les hommes.)

De la justesse d’esprit §

Il n’y a rien de plus estimable que le bon sens et la justesse de l’esprit dans le discernement du vrai et du faux. Toutes les autres qualités d’esprit ont des usages bornés ; mais l’exactitude de la raison est généralement utile dans toutes les parties et dans tous les emplois de la vie. Ce n’est pas seulement dans toutes les sciences qu’il est difficile de distinguer la vérité de l’erreur, mais aussi dans la plupart des sujets dont les hommes parlent et des affaires qu’ils traitent. Il y a presque partout des routes différentes, les unes vraies, les autres fausses ; et c’est à la raison d’en faire le choix. Ceux qui choisissent bien sont ceux qui ont l’esprit juste ; ceux qui prennent le mauvais parti sont ceux qui ont l’esprit faux : et c’est la première et la plus importante différence qu’on peut mettre entre les qualités de l’esprit des hommes. Ainsi la principale application qu’on devroit avoir seroit de former son jugement, et de le rendre aussi exact qu’il peut l’être ; et c’est à quoi devroit tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d’un instrument pour acquérir les sciences, et on devroit se servir, au contraire, des sciences comme d’un instrument pour perfectionner sa raison.

Ce soin et cette étude est d’autant plus que nécessaire qu’il est étrange combien c’est une qualité rare que cette exactitude de jugement. On ne rencontre partout que des esprits faux qui n’ont presque aucun discernement de la vérité ; qui prennent toutes choses d’un mauvais biais ; qui se payent des plus mauvaises raisons, et qui veulent en payer les autres ; qui se laissent emporter par les moindres apparences ; qui sont toujours dans l’excès et dans les extrémités ; qui n’ont point de serres pour se tenir fermes dans les vérités qu’ils savent, parce que c’est plutôt le hasard qui les y attache qu’une solide lumière, ou qui s’arrêtent, au contraire, à leurs sens avec tant d’opiniâtreté, qu’ils n’écoutent rien de ce qui pourroit les détromper ; qui décident hardiment ce qu’ils ignorent, ce qu’ils n’entendent pas, et ce que personne n’a jamais peut-être entendu ; qui ne font point de différence entre parler et parler, ou qui ne jugent de la vérité des choses que par le ton de la voix : celui qui parle facilement et gravement a raison ; celui qui a quelque peine à s’expliquer, ou qui fait paroître quelque chaleur, a tort. Ils n’en savent pas davantage.

Cette fausseté d’esprit n’est pas seulement cause des erreurs que l’on mêle dans les sciences, mais aussi de la plupart des fautes que l’on commet dans la vie civile, des querelles injustes, des procès mal fondés, des avis téméraires, des entreprises mal concertées. Il y en a peu qui n’aient leur source dans quelque erreur et dans quelque faute de jugement : de sorte qu’il n’y a point de défaut dont on ait plus d’intérêt de se corriger.

Mais autant que336 cette correction est souhaitable, autant est-il difficile d’y réussir, parce qu’elle dépend beaucoup de la mesure d’intelligence que nous apportons en naissant. Le sens commun n’est pas une qualité si commune que l’on pense. Il y a une infinité d’esprits grossiers et stupides que l’on ne peut réformer en leur donnant l’intelligence de la vérité, mais en les retenant dans les choses qui sont à leur portée, et en les empêchant de juger de ce qu’ils ne sont pas capables de connoître. Il est vrai néanmoins qu’une grande partie des faux jugemens des hommes ne vient pas de ce principe, et qu’elle n’est causée que par la précipitation de l’esprit, et par le défaut d’attention, qui fait que l’on juge témérairement de ce que l’on ne connoît que confusément et obscurément. Le peu d’amour que les hommes ont pour la vérité fait qu’ils ne se mettent pas en peine la plupart du temps de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Ils laissent entrer dans leur âme toutes sortes de discours et de maximes ; ils aiment mieux les supposer pour véritables que de les examiner : s’ils ne les entendent pas, ils veulent croire que d’autres les entendent bien ; et ainsi ils se remplissent la mémoire d’une infinité de choses fausses, obscures et non entendues, et raisonnent ensuite sur ces principes, sans presque considérer ni ce qu’ils disent ni ce qu’ils pensent.

La vanité et la présomption contribuent encore beaucoup à ce défaut. On croit qu’il y a de la honte à douter et à ignorer ; et l’on aime mieux parler et décider au hasard, que de reconnoître qu’on n’est pas assez informé des choses pour en porter jugement. Nous sommes tous pleins d ignorances et d’erreurs ; et cependant on a toutes les peines du monde de tirer de la bouche des hommes cette confession si juste et si conforme à leur condition naturelle : Je me trompe, et Je n’en sais rien.

Il s’en trouve d’autres, au contraire, qui ayant assez de lumières pour connaître qu’il y a quantité de choses obscures et incertaines, et voulant par une même autre sorte de vanité témoigner qu’ils ne se laissent pas aller à la crédulité populaire, mettent leur gloire à soutenir qu’il n’y a rien de certain : ils se déchargent ainsi de la peine de les examiner ; et sur ce mauvais principe ils mettent en doute les vérités les plus constantes, et la religion même. C’est la source du pyrrhonisme, qui est une autre extravagance de l’esprit humain, qui, paroissant contraire à la témérité de ceux qui croient tout et décident de tout, vient néanmoins de la même source, qui est le défaut d’attention ; car, comme les uns ne veulent pas se donner la peine de discerner les erreurs, les autres ne veulent pas prendre celle d’envisager la vérité avec le soin nécessaire pour en apercevoir l’évidence. La moindre lueur suffit aux uns pour les persuader de choses très-fausses, et elle suffit aux autres pour les faire douter des choses les plus certaines ; mais, dans les uns et dans les autres, c’est le même défaut d’application qui produit des effets si différents.

La vraie raison place toutes choses dans le rang qui leur convient ; elle fait douter de celles qui sont douteuses, rejeter celles qui sont fausses, et reconnoître de bonne foi celles qui sont évidentes, sans s’arrêter aux vaines raisons des pyrrhoniens, qui ne détruisent pas l’assurance raisonnable que l’on a des choses certaines, non pas même dans l’esprit de ceux qui les proposent. On peut bien faire dire extérieurement à sa bouche qu’on en doute, parce que l’on peut mentir ; mais on ne peut pas le faire dire à son esprit.

Mais parce que l’esprit se laisse quelquefois abuser par de fausses lueurs, lorsqu’il n’y apporte pas l’attention nécessaire, et qu’il y a bien des choses que l’on ne connoît que par un long et difficile examen, il est certain qu’il seroit utile d’avoir des règles pour s’y conduire de telle sorte, que la recherche de la vérité en fût et plus facile et plus sûre ; et ces règles, sans doute, ne sont pas impossibles : car, puisque les hommes se trompent quelquefois dans leurs jugemens, et que quelquefois aussi ils ne s’y trompent pas, qu’ils raisonnent tantôt bien et tantôt mal, et qu’après avoir mal raisonné, ils sont capables de reconnoître leur faute, ils peuvent remarquer, en faisant des réflexions sur leurs pensées, quelle méthode ils ont suivie lorsqu’ils ont bien raisonné, et quelle a été la cause de leur erreur lorsqu’ils se sont trompés, et former ainsi des règles sur ces réflexions pour éviter à l’avenir d’être surpris.

C’est proprement ce que les philosophes entreprennent.

  • (La Logique, 1er Discours préliminaire.)

Cardinal de Retz (1613-1679) §

Notice §

Aucune singularité ne manqua à la vie, aucun talent au génie de Retz (Paul de Gondi, cardinal de). Elève de Vincent de Paul et homme d’église malgré lui, il eut maints duels dans sa jeunesse ; à dix-huit ans il écrivit la Conjuration de Fiesque et conspira contre Richelieu ; il fut ensuite un brillant prédicateur à Paris ; tribun mitré quand il devint coadjuteur du premier archevêque de Paris, son oncle, il joua un rôle capital dans la Fronde, dont les premières barricades furent en partie son ouvrage (1648). Emprisonné à la paix (1652) dans le château de Nantes, il succéda, pendant son incarcération, au siège archiépiscopal de son oncle, qu’il n’occupa jamais. Évadé, il alla prendre part à un conclave, rentra en France en 1661, fut le dernier abbé de Saint-Denis, et mourut à Paris dans la piété et la charité. — C’est dans ses immortels Mémoires qu’il faut lire cette vie d’intrigues, de fièvre et de feu. « Ils sont écrits avec un air de grandeur, une impétuosité de génie et une inégalité qui sont l’image de sa conduite » (Voltaire). Nul n’a mis une franchise plus délibérée dans ses confidences et ses aveux, plus de mouvement et de verve dans ses récits, plus de piquant et d’esprit, quelquefois de profondeur dans ses portraits. Il connaissait à fond les grands et « les peuples », qu’il a peints en maître.

Comment « tout le monde se trouva un instant Mazarin337 » §

Quand l’on vit que le cardinal avoit arrêté celui qui, cinq ou six semaines devant, avoit ramené le roi à Paris avec un faste inconcevable338, l’imagination de tous les hommes fut 3aisie d’un étonnement respectueux ; et je me souviens que Chapelain, qui enfin avoit de l’esprit, ne pouvoit se lasser d’admirer ce grand événement. L’on se croyoit bien obligé au ministre de ce que toutes les semaines il ne faisoit pas mettre quelqu’un en prison, et l’on attribuoit à la douceur de son naturel les occasions qu’il n’avoit pas de mal faire. Il faut avouer qu’il seconda fort habilement son bonheur. Il donna toutes les apparences nécessaires pour faire croire qu’on l’avoit forcé à cette résolution ; que les conseils de Monsieur et de M. le prince l’avoient emporté dans l’esprit de la reine sur son avis. Il parut encore plus modéré, plus civil et plus ouvert le lendemain de l’action. L’accès étoit tout à fait libre, les audiences étoient aisées ; l’on dînoit avec lui comme avec un particulier. Enfin, il fit si bien, qu’il se trouva sur la tête de tout le monde, dans le temps que tout le monde croyoit l’avoir encore à ses côtés. Ce qui me surprend, c’est que les princes et les grands du royaume, qui pour leurs intérêts doivent être plus clairvoyans que le vulgaire, furent les plus aveugles. Monsieur339 se crut au-dessus de l’exemple ; M. le Prince340, attaché à la cour par son avarice, voulut aussi n’y pas croire ; M. le Duc341 étoit d’un âge à s’endormir aisément à l’ombre des lauriers ; M. de Longueville ouvrit les yeux, mais ce ne fut que pour les refermer ; M de Vendôme étoit trop heureux de n’avoir été que chassé ; M. de Nemours n’étoit qu’un enfant ; M. de Guise, revenu tout nouvellement de Bruxelles, étoit gouverné par madame de Pons, et croyoit gouverner toute la cour ; M. de Bouillon croyoit qu’on lui rendroit Sedan de jour en jour ; M. de Turenne étoit plus que satisfait de commander les armées d’Allemagne ; M. d’Épernon étoit ravi d’être rentré dans son gouvernement et dans sa charge ; M. de Schomberg avoit été toute sa vie inséparable de tout ce qui étoit bien à la cour ; M de Gramont en étoit esclave, et MM. de Retz, de Vitry et de Bassompierre se croyoient, au pied de la lettre, en faveur, parce qu’ils n’étoient plus ni prisonniers ni exilés. Le Parlement, délivré du cardinal de Richelieu qui l’avoit tenu fort bas, s’imaginoit que le siècle d’or seroit celui d’un ministre qui leur disoit tous les jours que la reine ne se vouloit conduire que par leurs conseils. Le clergé, qui donne toujours l’exemple de la servitude, la prêchoit aux autres sous le titre d’obéissance. — Voilà comment tout le monde se trouva en un instant Mazarin.

  • (Mémoires, IIe partie.)

Comment le Parlement commença la rébellion §

Qui eût dit trois mois avant la petite pointe des troubles, qu’il en eût pu naître dans un État où la maison royale étoit parfaitement unie, où la cour étoit esclave du ministre, où les provinces et la capitale lui étoient soumises, où les armées étoient victorieuses, où les compagnies paroissoient de tout point impuissantes ? Qui l’eût dit eût passé pour un insensé : je ne dis pas dans l’esprit du vulgaire, mais je dis entre les d’Estrées et les Senneterre. Il paroît un peu de sentiment, une lueur ou plutôt une étincelle de vie ; et ce signe de vie, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur, il ne se donne point par M. le Prince, il ne se donne point par les grands du royaume, il ne se donne point par les provinces, il se donne par le Parlement qui, jusqu’à notre siècle, n’avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit condamné par des arrêts sanglans celle qu’il faisoit lui-même si tout autre que lui l’eût commencée. Il gronda sur l’édit du tarif ; et aussitôt qu’il eut seulement murmuré tout le monde, s’éveilla. On chercha en s’éveillant, comme à tâtons, les lois, on ne les trouva plus. L’on s’effara, l’on cria, l’on se les demanda ; et, dans cette | agitation, les questions que les explications firent naître, d’obscures qu’elles étoient et vénérables par leur antiquité, devinrent problématiques, et de là, à l’égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire ; il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l’on peut dire, tout ce que l’on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s’accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du palais342 profana ces mystères.

  • (Mémoires, IIe partie.)

Coups de pinceau343 §

Gaston, duc d’Orléans. — Sa faveur ne s’acquéroit pas, mais elle se conquéroit… Comme sa foiblesse régnoit dans son cœur par la frayeur et dans son esprit par l’irrésolution, elle salit tout le cours de sa vie.

M. de Longueville344 étoit l’homme du monde qui aimoit le plus le commencement de toutes les affaires.

Le prince de Conti345. — Ce chef de parti étoit un zéro qui ne multiplioit que parce qu’il étoit prince du sang : voilà pour le public. Pour ce qui est du particulier, la méchanceté faisoit en lui ce que la foiblesse faisoit en M. le duc d’Orléans ; elle inondoit toutes les autres qualités, qui n’étoient que médiocres et toutes semées de faiblesses346.

M. de Beaufort n’en étoit pas jusqu’à l’idée des grandes affaires : il n’en avoit que l’intention ; il en avoit ouï parler aux Importans347, et il avoit un peu retenu de leur jargon ; et cela, mêlé avec les expressions qu’il avoit tirées très fidèlement de M. de Vendôme, formoit une langue qui auroit déparé le bon sens de Caton. Le sien étoit court et lourd, et d’autant plus qu’il étoit obscurci par la présomption. Il se croyoit habile, et c’est ce qui le faisoit paroître artificieux, parce que l’on connoissoit d’abord348 qu’il n’avoit pas assez d’esprit pour cette fin. Il étoit brave de sa personne, et plus qu’il n’appartient à un fanfaron. Il parloit, il pensoit comme le peuple dont il fut l’idole quelque temps… Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu’un fantôme ; et par bonheur pour moi il se trouva que ce fantôme étoit petit-fils de Henri le Grand, qu’il parla comme on parle aux halles (c qui n’est pas ordinaire aux enfants de Henri le Grand), et qu’il eut de grands cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de ces circonstances, et tous ne pouvez concevoir l’effet qu’elles firent dans le peuple.

Madame de Chevreuse. — Je n’ai jamais vu qu’elle en qui la vivacité suppléât au jugement ; elle lui donnoit même assez souvent des ouvertures si brillantes qu’elles paroissoient des éclairs, et si sages qu’elles n’eussent pas été désavouées par les plus grands hommes de tous les siècles.

Anne d’Autriche. — La reine avoit plus que personne que j’aie jamais vue de cette sorte d’esprit qui lui étoit nécessaire pour ne pas paroître sotte à ceux qui ne la connoissoient pas. Elle avoit plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manière que de fond, plus d’application à l’argent que de libéralité, plus de libéralité que d’intérêt, plus d’intérêt que de désintéressement, plus d’attachement que de passion, plus de dureté que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus d’intention de piété que de piété, plus d’opiniâtreté que de fermeté, et plus d’incapacité que de tout ce que j’ai dit ci-dessus.

  • (Mémoires. IIe partie, passim.)

La journée des Barricades (27 août 1648) §

Le parlement s’étant assemblé ce jour-là de très-bon matin, et devant même que l’on eût pris les armes, apprit le mouvement par les cris d’une multitude immense qui hurloit dans la salle du palais : Broussel ! Broussel ! et il donna arrêt par lequel il fut ordonné que l’on iroit en corps et en habit au Palais-Royal redemander les prisonniers ; qu’il seroit décrété contre Comminges, lieutenant des gardes de la reine349 ; qu’il seroit défendu à tous gens de guerre, sous peine de la vie, de prendre des commissions pareilles, et qu’il seroit informé contre ceux qui avoient donné ce conseil comme contre des perturbateurs du repos public. L’arrêt fut exécuté à l’heure même : le parlement sortit au nombre de cent soixante officiers350. Il fut reçu et accompagné dans toutes les rues avec des acclamations et des applaudissemens incroyables : toutes les barricades tombaient devant lui.

Le premier président351 parla à la reine avec toute la liberté que l’état des choses lui donnoit. Il lui représenta au naturel le jeu que l’on avoit fait en toutes occasions de la parole royale ; les illusions honteuses, et même puériles, par lesquelles on avoit éludé mille et mille fois les résolutions les plus utiles et même les plus nécessaires à l’État ; il exagéra avec force le péril où le public se trouvoit par la prise tumultuaire et générale des armes. La reine352, qui ne craignoit rien parce qu’elle connoissoit peu, s’emporta, et elle lui répondit avec un ton de fureur plutôt que de colère : « Je sais bien qu’il y a du bruit dans la ville ; mais vous m’en répondrez, messieurs du parlement, vous, vos femmes et vos enfans. » En prononçant cette dernière syllabe, elle rentra dans sa petite chambre grise et elle en ferma la porte avec force.

Le parlement s’en retournoit ; et il étoit déjà sur les degrés, quand le président de Mesmes, qui étoit extrêmement timide, faisant réflexion sur le péril auquel la compagnie alloit s’exposer parmi le peuple, l’exhorta à remonter et à faire encore un effort sur l’esprit de la reine. M. le duc d’Orléans353, qu’ils trouvèrent dans le grand cabinet et qu’ils exhortèrent pathétiquement, les fit entrer au nombre de vingt dans la chambre grise. Le premier président fit voir à la reine toute l’horreur de Paris armé et enragé, c’est-à-dire il essaya de lui faire voir, car elle ne voulut rien écouter ; elle se jeta de colère dans la petite galerie.

Le cardinal s’avança et proposa de rendre les prisonniers, pourvu que le parlement promît de ne pas continuer ses assemblées. Le premier président répondit qu’il falloit délibérer sur la proposition. On fut sur le point de le faire sur-le-champ ; mais beaucoup de ceux de la compagnie ayant représenté que les peuples croiroient qu’elle auroit été violentée si elle opinoit au Palais-Royal, l’on résolut de s’assembler l’après-dinée au palais, et l’on pria M. le duc d’Orléans de s’y trouver.

Le parlement étant sorti du Palais-Royal, et ne disant rien au peuple de la liberté de Broussel, ne trouva d’abord qu’un morne silence au lieu des acclamations passées. Comme il fut à la barrière des Sergens354, où étoit la première barricade, il y rencontra du murmure, qu’il apaisa en assurant que la reine lui avoit promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par le même moyen. La troisième, qui étoit à la Croix du Tirouer355, ne se voulut pas payer de cette monnoie ; et un garçon rôtisseur, s’avançant avec deux cents hommes et mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit : « Tourne, traître ; et si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin et le chancelier en otages. » Vous ne doutez pas, à mon opinion, ni de la confusion ni de la terreur qui saisit presque tous les assistants ; cinq présidents au mortier et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foule pour s’échapper. L’unique premier président, le plus intrépide homme, à mon sens, qui ait paru dans son siècle, demeura ferme et. inébranlable356. Il se donna le temps de rallier ce qu’il put de la compagnie ; il conserva toujours la dignité de la magistrature et dans ses paroles et dans ses démarches, et il revint au Palais-Royal au petit pas, sous le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes.

Cet homme avoit une sorte d’éloquence qui lui étoit particulière. Il n’étoit pas congru dans sa langue, mais il parloit avec une force qui suppléoit à tout cela ; et il étoit naturellement si hardi, qu’il ne parloit jamais si bien que dans le péril. Il se passa lui-même lorsqu’il revint au Palais-Royal, et il est constant qu’il toucha tout le monde, à la réserve de la reine, qui demeura inflexible.

Monsieur fit mine de se jeter à genoux devant elle ; quatre ou cinq princesses, qui trembloient de peur, s’y jetèrent effectivement. Le cardinal, à qui un jeune conseiller des enquêtes avoit dit en raillant qu’il seroit assez à propos qu’il allât lui-même dans les rues voir l’état des choses, le cardinal, dis-je, se joignit au gros de la cour, et l’on tira enfin à toute peine cette parole de la bouche de la reine : « Hé bien ! messieurs du parlement, voyez donc ce qu’il est à propos de faire. » L’on s’assembla en même temps dans la grande galerie ; l’on délibéra, et l’on donna arrêt par lequel la reine seroit remerciée de la liberté accordée aux prisonniers.

Aussitôt que l’arrêt fut rendu, l’on expédia les lettres de cachet, l’on transmit les paroles, et le premier président montra au peuple les copies, qu’il avoit mises en forme, de l’un et de l’autre : mais l’on ne voulut pas quitter les armes que l’effet ne s’en fût ensuivi. Le parlemeut même ne donna point d’arrêt pour les faire poser, qu’il n’eût vu Broussel dans sa place. Il y revint le lendemain, ou plutôt il y fut porté sur la tête des peuples avec des acclamations incroyables. L’on rompit les barricades, l’on ouvrit les boutiques, et en moins de deux heures Paris parut plus tranquille que je ne l’ai jamais vu le vendredi saint.

  • (Mémoires, IIe partie.)

La Rochefoucauld (1613-1680) §

Notice §

Ambitieux mêlé à toutes les intrigues de la Fronde militante, le duc de La Rochefoucauld en connut les acteurs et les peignit en maître dans ses Mémoires sur la Régence et Anne d’Autriche (1662) ; puis, resserrant de plus en plus ses observations, il écrivit en moraliste et en philosophe ses Réflexions et Maximes (1665), ce « canal » transparent, comme dit La Fontaine (I, 11), où nous n’aimons pas à nous voir. L’auteur, en effet, ne nous flatte pas : pour lui, l’intérêt ou, terme plus général, l’amour-propre, est le trait essentiel de l’humanité, et elle l’aperçoit clairement au fond du canal qui est son miroir. La première figure d’égoïste que dut y voir La Rochefoucauld, c’est la sienne. Les Maximes furent, dans les salons de la société polie où vécut et vieillit La Rochefoucauld après la Fronde, une mode, comme les madrigaux, les portraits, etc. Il y porta le génie et en tira un chef-d’œuvre.

Les hypocrisies de la douleur §

Il y a dans les afflictions diverses sortes d’hypocrisie. Dans l’une, sous prétexte de pleurer la perte d’une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nous-mêmes ; nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération : nous regrettons la bonne opinion qu’on avait de nous. Ainsi les morts ont l’honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivans. Je dis que c’est une espèce d’hypocrisie, parce que dans ces sortes d’afflictions, on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n’est pas si innocente, parce qu’elle impose à tout le monde : c’est l’affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d’une belle et immortelle douleur. Après que le temps qui consume tout a fait cesser celle qu’elles avoient en effet, elles ne laissent pas d’opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs ; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne cessera qu’avec leur vie… Il y a encore une autre espèce de larmes qui n’ont que de petites sources, qui coulent et se tarissent facilement : on pleure pour avoir la réputation d’être tendre ; on pleure pour être plaint ; on pleure pour être pleuré ; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.

Demandeurs et donneurs de conseils §

Rien n’est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l’un pour demander conseil et l’autre pour le donner. L’un paroÏt avec une déférence respectueuse, et dit qu’il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et son dessein le plus souvent est de faire approuver ses sentimens, et de rendre celui qu’il vient consulter garant de l’affaire qu’il lui propose. Celui qui conseille paye d’abord la confiance de son ami des marques d’un zèle ardent et désintéressé ; il cherche en même temps dans ses propres intérêts des règles de conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu’à celui qui le reçoit.

Savoir écouter §

Une des choses qui font que l’on trouve si peu de gens qui paroissent raisonnables et agréables dans la conversation, c’est qu’il n’y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu’il veut dire, qu’à répondre précisément à ce qu’on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisans se contentent de montrer seulement une mine attentive, en même temps que l’on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu’on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu’ils veulent dire ; au lieu de considérer que c’est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu’on puisse avoir dans la conversation.

De la conversation §

Ce qui fait que peu de personnes sont agréables dans la conversation, c’est que chacun songe plus à ce qu’il a dessein de dire qu’à ce que les autres disent, et que l’on n’écoute guère quand on a bien envie de parler.

Néanmoins il est nécessaire d’écouter ceux qui parlent. Il faut leur donner le temps de se faire entendre et souffrir même qu’ils disent des choses inutiles. Bien loin de les contredire et de les interrompre, on doit au contraire entrer dans leur esprit et dans leur goût, montrer qu’on les entend, louer ce qu’ils disent autant qu’il mérite d’être loué, et faire voir que c’est plutôt par choix qu’on les loue que par complaisance.

Pour plaire aux autres, il faut parler de ce qu’ils aiment et de ce qui les touche, éviter les disputes sur les choses indifférentes, leur faire rarement des questions, et ne leur laisser jamais croire qu’on prétend avoir plus raison qu’eux.

On doit dire les choses d’un air plus ou moins sérieux et sur des sujets plus ou moins relevés, selon l’humeur et la capacité des hommes que l’on entretient, et leur céder aisément l’avantage de décider, sans les obliger de répondre quand ils n’ont pas envie de parler.

Après avoir satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentimens, en montrant qu’on cherche à les appuyer de l’avis de ceux qui écoutent, sans marquer de présomption ni d’opiniâtreté.

Évitons surtout de parler souvent de nous-mêmes et de nous donner pour exemple. Rien n’est plus désagréable qu’un homme qui se cite lui-même à tout propos.

On ne peut aussi apporter trop d’application à connoître la pente et la portée de ceux à qui l’on parle, pour se joindre à l’esprit de celui qui en a le plus, sans blesser l’inclination ou l’intérêt des autres par cette préférence. Alors, on doit faire valoir toutes les raisons qu’il a dites, ajoutant modestement nos propres pensées aux siennes, et lui faisant croire, autant qu’il est possible, que c’est de lui qu’on les prend.

Il ne faut jamais rien dire avec un air d’autorité, ni montrer aucune supériorité d’esprit. Fuyons les expressions trop recherchées, les termes durs ou forcés, et ne nous servons point de paroles plus grandes que les choses.

Il n’est pas défendu de conserver ses opinions si elles sont raisonnables. Mais il faut se rendre à la raison aussitôt qu’elle paroît, de quelque part qu’elle vienne : elle seule doit régner sur nos sentimens ; mais suivons-la sans heurter les sentimens des autres et sans faire paroître du mépris de ce qu’ils ont dit.

Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation et de pousser trop loin une bonne raison quand on l’a trouvée. L’honnêteté veut que l’on cache quelquefois la moitié de son esprit, et qu’on ménage un opiniâtre qui se défend mal, pour lui épargner la honte de céder.

On déplaît sûrement quand on parle trop longtemps et trop souvent d’une même chose, et que l’on cherche à détourner la conversation sur des sujets dont on se croit plus instruit que les autres. Il faut entrer indifféremment dans tout ce qui leur est agréable, s’y arrêter autant qu’ils le veulent, et s’éloigner de tout ce qui ne leur convient pas.

Toute sorte de conversation, quelque spirituelle qu’elle soit, n’est pas également propre à toutes sortes de gens d’esprit. Il faut choisir ce qui est de leur goût et ce qui est convenable à leur condition, à leur sexe, à leurs talens : il faut choisir même le temps de le dire.

Observons le lieu, l’occasion, l’humeur où se trouvent les personnes qui nous écoutent ; car, s’il y a beaucoup d’art à savoir parler à propos, il n’y en a pas moins à savoir se taire. Il y a un silence éloquent qui sert à approuver et à condamner ; il y a un silence de discrétion et de respect. Il y a enfin des tons, des airs et des manières qui font tout ce qu’il y a d’agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.

Maximes diverses §

L’esprit est toujours la dupe du cœur.

 

L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

 

On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler.

 

Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement.

 

La flatterie est une fausse monnoie qui n’a cours que par notre vanité.

 

Les fous et les sots ne voient que par leur humeur.

 

On est quelquefois un sot avec de l’esprit, mais on ne l’est jamais avec du jugement.

 

La petitesse de l’esprit fait l’opiniâtreté ; nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons.

 

Le bon goût vient plus du jugement que de l’esprit.

 

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n’en ose dire de son esprit.

 

Le trop grand empressement qu’on a de s’acquitter d’une obligation est une espèce d’ingratitude.

Molière (1622-1678) §

Notice §

Jean-Baptiste Poquelin, qui prit au théâtre et immortalisa le nom de Molière, fils d’un tapissier-valet de chambre du roi, hérita de son père et remplit, en 1641, sa charge, qu’il reprit plus tard ; puis forma, dirigea, conduisit à travers la province, jouant et composant lui-même, et ramena à Paris, en 1658, une troupe de comédiens, appelée d’abord l’illustre théâtre, puis troupe de Monsieur, enfin (1665) comédiens du Roi. Aucun genre de comédie ne lui est resté étranger, depuis les comédies de caractère, de mœurs et d’intrigue. Jusqu’aux farces ; et dans tous il est le premier, il est inimitable : c’est la nature et la vérité mêmes. La Bruyère, Fénelon, Vauvenargues ont qualifié sévèrement quelques hasards de sa plume qu’explique la hâte à laquelle elle fut souvent condamnée : aucun style n’a un tour plus franc et plus français, une veine plus pleine, un jet plus vif, plus de force, d’ampleur et d’accent. Molière a eu, plus que tout autre poète dramatique, le don du génie : il a créé des types impérissables.

De l’emploi et de l’abus des règles dans la comédie §

Lysidas, poète, Dorante357, le Marquis, Uranie, Climène.

 

LYSIDAS.

Ce n’est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais enfin, sans choquer l’amitié que monsieur le chevalier témoigne pour l’auteur, on m’avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu’il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd’hui ; on ne court plus qu’à cela, et l’on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m’en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France.

CLIMÈNE.

Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté, et que le siècle s’encanaille furieusement.

ÉLISE.

Celui-là est joli encore, s’encanaille ! Est-ce vous qui l’avez inventé, madame ?

CLIMÈNE.

Hé !

ÉLISE.

Je m’en suis bien douté !

DORANTE.

Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l’esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange ?

URANIE.

Ce n’est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l’une n’est pas moins difficile à faire que l’autre.

DORANTE.

Assurément, madame ; et quand, pour la difficulté, vous vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu’il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentimens, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux Dieux, que d’entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez (des héros, vous faites ce que vous voulez : ce sont des portraits à plaisir, où l’on ne cherche point de ressemblance ; et vous n’avez qu’à suivre les traits d’une imagination qui se donne l’essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature : on veut que ces portraits ressemblent ; et vous n’avez rien fait, si vous n’y faites reconnoître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n’être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n’est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens358.

CLIMÈNE.

Je crois être du monde des honnêtes gens, et cependant je n’ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j’ai vu.

LE MARQUIS.

Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE.

Pour toi, marquis, je ne m’en étonne pas, c’est que tu n’y as point trouvé de turlupinades359.

LYSIDAS.

Ma foi, monsieur, ce qu’on y rencontre ne vaut guère mieux ; et toutes les plaisanteries y sont froides, à mon avis.

DORANTE.

La Cour n’a pas trouvé cela.

LYSIDAS.

Ah ! monsieur, la Cour !

DORANTE.

Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la Cour360 ne se connoît pas à ces choses ; et c’est le refuge ordinaire de vous autres, messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d’accuser l’injustice du siècle et le peu de lumière des courtisans. Sachez, s’il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d’aussi bons yeux que d’autres ; qu’on peut être habile avec un point de Venise et des plumes, aussi bien qu’avec une perruque courte et un petit rabat uni ; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c’est le jugement de la Cour ; que c’est son goût qu’il faut étudier, pour trouver l’art de réussir ; qu’il n’y a point de lieu où les décisions soient si justes ; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savans qui y sont, que, du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s’y fait une manière d’esprit qui, sans comparaison, juge plus finement ces choses que tout le savoir enrouillé des pédans.

URANIE.

Il est vrai que, pour peu qu’on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux, pour acquérir quelque habitude de les connoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.

DORANTE.

La Cour a quelques ridicules, j’en demeure d’accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder, mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession ; et si l’on joue quelques marquis, je trouve qu’il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre, que leurs grimaces savantes et leurs raffinemens ridicules, leur vicieuse coutume d’assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagemens de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d’esprit et leurs combats de prose et de vers.

LYSIDAS.

Molière est bien heureux, monsieur, d’avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m’offre d’y montrer partout cent défauts visibles.

URANIE.

C’est une étrange chose de vous autres, messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n’est pas concevable.

DORANTE.

C’est qu’il est généreux de se ranger du côté des affligés.

URANIE.

Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.

LYSIDAS.

Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d’abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l’art.

URANIE.

Je vous avoue que je n’ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et je ne sais point les règles de l’art.

DORANTE.

Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorans, et nous étourdissez tous les jours ; il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l’art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l’on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations, les fait aisément tous les jours, sans le secours d’Horace et d’Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s’abuse sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir qu’il y prend ?

URANIE.

J’ai remarqué une chose de ces messieurs-là : c’est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.

DORANTE.

Et c’est ce qui marque, madame, comme on doit s’arrêter peu à leurs disputes embarrassées ; car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudroit, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane, où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l’effet qu’elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnemens pour nous empêcher d’avoir du plaisir.

URANIE.

Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent ; et lorsque je m’y suis bien divertie, je ne vais point demander si j’ai eu tort, et si les règles d’Aristote me défendoient de rire.

DORANTE.

C’est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les préceptes du Cuisinier françois.

URANIE.

Il est vrai ; et j’admire les raffinemens de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.

DORANTE.

Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinemens mystérieux ; car enfin, s’ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire ; nos propres sens seront esclaves en toutes choses ; et, jusques au manger et au boire, nous n’oserons plus trouver rien de bon, sans le congé de messieurs les experts.

LYSIDAS.

Enfin, monsieur, toute votre raison, c’est que l’École des femmes a plu ; et vous ne vous souciez point qu’elle ne soit pas dans les règles, pourvu…

DORANTE.

Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c’est assez pour elle, et qu’elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu’elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu’un autre ; et je ferois voir aisément que peut-être n’avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.

  • (Critique de l’École des Femmes, sc. vii.)

Comment M. Jourdain veut marier sa fille §

M. Jourdain, madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole.

 

CLÉONTE.

Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi-même ; et, sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.

M. JOURDAIN.

Avant que je vous rende réponse, monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme.

CLÉONTE.

Monsieur, la plupart des gens, sur cette question, n’hésitent pas beaucoup ; on tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai des sentimens, sur cette matière, un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête homme, et qu’il y a de la lâcheté â déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer, aux yeux du monde, d’un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de parens, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l’honneur de six ans de service, et je me trouve assez de biens pour tenir dans le monde un rang assez passable ; mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d’autres, en ma place, croiroient pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme,

M. JOURDAIN.

Touchez-là, monsieur ; ma fille n’est pas pour vous.

CLÉONTE.

Comment ?

M. JOURDAIN.

Vous n’êtes point gentilhomme, vous n’aurez point ma fille.

MADAME JOURDAIN.

Que voulez-vous dire avec votre gentilhomme ? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis ?

M. JOURDAIN.

Taisez-vous, ma femme ; je vous vois venir.

MADAME JOURDAIN.

Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie ?

M. JOURDAIN.

Voilà pas le coup de langue ?

MADAME JOURDAIN.

Et votre père n’étoit-il pas marchand aussi bien que le mien ?

M. JOURDAIN.

Peste soit de la femme ! Elle n’y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais, pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela ; tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

MADAME JOURDAIN.

Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre ; et il vaut mieux, pour elle, un honnête homme riche et bien fait, qu’un gentilhomme gueux et mal bâti.

NICOLE.

Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne361 et le plus sot dadais362 que j’aie jamais vu.

M. JOURDAIN à Nicole.

Taisez-vous, impertinent. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J’ai du bien assez pour ma fille ; je n’ai besoin que d’honneurs, et je la veux faire marquise.

MADAME JOURDAIN.

Marquise ?

M. JOURDAIN.

Oui, marquise.

MADAME JOURDAIN.

Hélas ! Dieu m’en garde !

M. JOURDAIN.

C’est une chose que j’ai résolue.

MADAME JOURDAIN.

C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grands que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvéniens. Je ne veux point qu’un gendre puisse à ma fille reprocher ses parens, et qu’elle ait des enfans qui aient honte de m’appeler leur grand’maman. S’il falloit qu’elle me vint visiter en équipage de grande dame, et qu’elle manquât, par mégarde, à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. « Voyez-vous, diroit-on, cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse ! c’est la fille de M. Jourdain, qui étoit trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux grands-pères vendoient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfans, qu’ils payent peut-être maintenant bien cher en l’autre monde ; et l’on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. » Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m’ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.

M. JOURDAIN.

Voilà bien les sentimens d’un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage ; ma fille sera marquise en dépit de tout le monde ; et, si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.

  • (Le Bourgeois gentilhomme, III, 12).

Placet au Roi présenté le 5 février 1669 §

Sire,

Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par devant notaires, de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que je serois satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…

Oserois-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis par cette première faveur réconcilié avec les dévots ; je le serois par cette seconde avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté, et j’attends avec un peu d’espérance respectueuse la réponse de mon placet.

Racine (1639-1699) §

Notice §

Racine, non plus que Corneille, ne doit être oublié parmi les prosateurs, quoique sa gloire soit ailleurs. Il a écrit avec esprit, avec trop d’esprit, contre ses maîtres de Port-Royal deux lettres (1666) ; avec pureté, plus tard, un Abrégé de l’histoire de Port-Royal ; avec une gravité douce et touchante des lettres à ses fils ; avec une affectueuse urbanité des lettres à La Fontaine, à Boileau. Il a, en sa qualité d’historiographe du roi, écrit divers fragments historiques. Enfin, en répondant à Thomas Corneille, qui prenait le fauteuil académique de son frère, il a prononcé un éloge du grand Corneille, qui est un excellent morceau de critique et, en même temps, un acte de loyale et généreuse impartialité. Au lieu de s’acquitter par des éloges vagues d’un devoir de situation et de convenance, il signale avec précision dans Corneille des qualités qui par comparaison, pouvaient faire tort aux siennes, et des titres à la gloire de créateur de la tragédie française, qui risquaient de diminuer les siens. Et l’on sait que des cabales avaient été faites contre lui autour du nom de Corneille, et qu’il avait plus d’une fois donné raison au mot de Juvénal : genus irritabile vatum.

Corneille jugé par Racine §

… L’Académie a regardé la mort de M. Corneille363 comme un des plus rudes coups qui la pût frapper ; car, bien que, depuis un an, une longue maladie nous eût privés de sa présence, et que nous eussions perdu en quelque sorte l’espérance de le revoir jamais dans nos assemblées, toutefois il vivoit, et l’Académie, dont il étoit le doyen, avoit au moins la consolation de voir dans la liste où sont les noms de tous ceux qui la composent, de voir, dis-je, immédiatement au-dessous du nom sacré de son auguste protecteur364 le fameux nom de Corneille.

Et qui d’entre nous ne s’applaudiroit pas en lui-même, et ne ressentiroit pas un secret plaisir d’avoir pour confrère un homme de ce mérite ? Vous, monsieur, qui non-seulement étiez son frère, mais qui avez couru longtemps une même carrière avec lui, vous savez les obligations que lui a notre poésie ; vous savez en quel état se trouvoit la scène françoise lorsqu’il commença à travailler. Quel désordre ! quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connoissance des véritables beautés du théâtre. Les auteurs aussi ignorans que les spectateurs, la plupart des sujets extravagans et dénués de vraisemblance, point de mœurs, point de caractères ; la diction encore plus vicieuse que l’action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisoient le principal ornement ; en un mot, toutes les règles de l’art, celles mêmes de l’honnêteté et de la bienséance, partout violées.

Dans cette enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poëme dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin et lutté, si je l’ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle, enfin, inspiré d’un génie extraordinaire et aidé par la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornemens dont notre langue est capable, accorda heureusement la vraisemblance et le merveilleux, et laissa bien loin derrière lui tout ce qu’il avait de rivaux, dont la plupart, désespérant de l’atteindre, et n’osant plus entreprendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui, et essayêrent en vain, par leurs discours et par leurs frivoles critiques, de rabaisser un mérite qu’ils ne pouvoient égaler365.

La scène retentit encore des acclamations qu’excitèrent à leur naissance le Cid, Horace, Cinna, Pompée, tous ces chefs-d’œuvre représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de langues, et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. À dire le vrai, où trouvera-t-on un poëte qui ait possédé à la fois tant de grands talens, tant d’excellentes parties, l’art, la force, le jugement, l’esprit ? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets ! Quelle véhémence dans les passions, quelle gravité dans les sentimens ! Quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères ! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu’ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns les autres ! Parmi tout cela, une magnificence d’expression proportionnée aux maîtres du monde qu’il fait souvent parler ; capable néanmoins de s’abaisser quand il veut, et de descendre jusqu’aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable ; enfin, ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu’à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres personnage véritablement né pour la gloire de son pays ; comparable, je ne dis pas à tout ce que l’ancienne Rome a eu d’excellens poëtes tragiques, puisqu’elle confesse elle-même qu’en ce genre elle n’a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s’honore pas moins que des Thémistocle, des Périclès, des Alcibiade, qui vivoient en même temps qu’eux.

Oui, monsieur, que l’ignorance rabaisse tant qu’elle voudra l’éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les États, nous ne craindrons point de le dire à l’avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie, du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s’immortalisent par des chefs-d’œuvre comme ceux de M. votre frère, quelque étrange inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité qui se plaît, qui s’instruit dans les ouvrages qu’ils lui ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu’il y a de plus considérable parmi les hommes, et fait marcher de pair l’excellent poëte et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd’hui d’avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d’avoir produit Horace et Virgile. Ainsi, lorsque, dans les âges suivans, on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l’admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n’en doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri le plus grand de ses poëtes. On croira même ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque, lorsqu’on dira qu’il a estimé, qu’il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie ; que même deux jours avant sa mort, et lorsqu’il ne lui restoit plus qu’un rayon de connoissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité, et qu’enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remercîmens pour Louis le Grand.

Voilà, monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre frère ; voilà une partie des excellentes qualités qui l’ont fait connoître à toute l’Europe. Il en avoit d’autres qui, bien que moins éclatantes aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos louanges, je veux dire, homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours été uni avec lui d’une amitié qu’aucun intérêt, non pas même aucune émulation pour la gloire, n’a pu altérer. Mais ce qui nous touche de plus près, c’est qu’il étoit encore un bon académicien : il aimoit, il cultivoit nos exercices ; il y apportoit surtout cet esprit de douceur, d’égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l’union dans les compagnies. L’a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères ? L’a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissemens qu’il recevoit dans le public ? Au contraire, après avoir paru en maître, et pour ainsi dire, régné sur la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s’instruire dans nos assemblées, laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit ses lauriers à la porte de l’Académie, toujours près à soumettre son opinion à l’avis d’autrui, et, de tous tant que nous sommes, le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de poésie…

  • (Discours prononcé à l’Académie française, le 2 janvier 1685, pour la réception de Thomas Corneille.)

Bossuet (1627-1704) §

Notice §

Le nom de Bossuet rappelle la plus haute autorité religieuse de notre histoire ecclésiastique et le plus grand style de notre littérature. Bossuet a été appelé le « dernier père de l’Église ». Il a réuni la vigueur de la dialectique, la puissance de l’imagination, l’éloquence de la passion. « Ce qui surprend le plus chez Bossuet, dit M. Villemain, c’est assurément ce mélange inattendu de simplicité et d’élévation, de parure et de négligence. Ces touches heurtées, ces brusques passages répondaient aux oppositions de sa pensée, toujours tourmentée à la fois et de la majesté divine et de la misère humaine, de notre gloire et de notre néant… Jamais écrivain ne fut plus indifférent à l’effet littéraire : son idée l’occupe seule ; les mots viendront comme ils pourront, sans que seulement il y regarde. »

Bossuet (Jacques-Bénigne), enfant de cette province de Bourgogne qui a donné avec lui à l’Église ou aux lettres saint Bernard, Buffon, Lamartine, naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, d’un conseiller au Parlement. Après des études précoces, brillantes et solides, commencées à Dijon, achevées à Paris, prêtre et docteur, il fut successivement doyen à Metz, prédicateur à Paris (1657-1670), évêque non résident de Condom (1659-1671), précepteur du Dauphin (1670-1679) dont Montausier était gouverneur et l’abbé Fleury lecteur, évêque de Meaux (1679) et confesseur du roi. Il fut le principal conseiller de Louis XIV dans les affaires ecclésiastiques, et l’inspirateur et l’orateur de l’Assemblée du clergé de France, en 1682. Il entra, en 1671, à l’Académie française.

Orateur de la chaire, il s’est placé au premier rang par ses Sermons, ses Panégyriques et ses Oraisons funèbres. Directeur de conscience, il a laissé une Correspondance spirituelle considérable. Écrivain, controversiste et historien ecclésiastique, il a donné, entre autres ouvrages, une Exposition de la foi catholique, qui contribua à la conversion de Turenne, des Méditations sur l’Évangile, des Élévations sur les mystères, une Histoire des variations des Églises protestantes ; une Politique tirée de l’Écriture sainte ; philosophe cartésien, un traité De la Connoissance de Dieu et de soi-même, un Traité du libre arbitre, une Logique, etc. ; historien, le Discours sur l’histoire universelle. Plusieurs de ces ouvrages ont été composés pour le Dauphin.

Ses sermons ont été publiés pour la première fois en 1772. Des éditions de ses œuvres complètes ont été données dans le xviiie siècle, et dans le xixe à Versailles et à Paris.

De la constitution de la langue française §

… Comme les actions héroïques animent ceux qui les écrivent, ceux-ci réciproquement vont remuer, par le désir de la gloire, ce qu’il y a de plus vif dans les grands courages, qui ne sont jamais plus capables de ces généreux efforts, par lesquels l’homme est élevé au-dessus de ses propres forces, que lorsqu’ils sont touchés de cette belle espérance, de laisser à leurs descendans, à leur maison, à l’État, des exemples toujours vivans de leur vertu, et des monumens éternels de leurs mémorables entreprises. Et quelles mains peuvent dresser ces monumens éternels, si ce n’est ces savantes mains qui impriment à leurs ouvrages ce caractère de perfection que le temps et la postérité respectent ? C’est le plus grand effet de l’éloquence. Mais, Messieurs, l’éloquence est morte, toutes ses couleurs s’effacent, toutes ses grâces s’évanouissent, si l’on ne s’applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et à les rendre durables. Car comment peut-on confier des actions immortelles à des langues toujours incertaines et toujours changeantes ; et la nôtre en particulier pouvoit-elle promettre l’immortalité, elle dont nous voyons tous les jours passer les beautés, et qui devenoit barbare à la France même dans le cours de peu d’années ? Quoi donc ? la langue françoise ne devoit-elle jamais espérer de produire des écrits qui pussent plaire à nos descendans ? et pour méditer des ouvrages immortels, falloit-il toujours emprunter la langue de Rome et d’Athènes ? Qui ne voit qu’il falloit plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue françoise, afin qu’on vît prendre à nos discours un tour plus libre et plus vif, dans une phrase qui nous fût plus naturelle, et qu’affranchis de la sujétion d’être toujours de foibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux… L’usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n’a jamais été donné à la multitude ; mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d’être dirigée. Vous êtes, Messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, établi par l’approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l’usage, et tempérer les dérèglemens de cet empire trop populaire. C’est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable que vous méditez ; je veux dire ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions366. Telle est donc l’institution de l’Académie, elle est née pour élever la langue françoise à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. Aussi a-t-on vu, par vos ouvrages, qu’on peut, en parlant françois, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C’est ce qui fait que toute l’Europe apprend vos écrits ; et, quelque peine qu’ait l’Italie d’abandonner tout à fait l’empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences. Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages françois, puisque on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l’effet du jugement et du choix. La licence est restreinte par les préceptes ; et toutefois vous prenez garde qu’une trop scrupuleuse régularité, qu’une délicatesse trop molle, n’éteigne le feu des esprits, et n’affoiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d’affecté, ni de bas : si bien qu’étant sortie des jeux de l’enfance et de l’ardeur d’une jeunesse emportée, formée par l’expérience, et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance. La réputation toujours fleurissante de vos écrits, et leur éclat toujours vif, l’empêcheront de perdre ses grâces ; et nous pouvons espérer qu’elle vivra dans l’état où vous l’avez mise, autant que durera l’empire françois et que la maison de saint Louis présidera à toute l’Europe. Continuez donc, Messieurs, à employer une langue si majestueuse à des sujets dignes d’elle. L’éloquence, vous le savez, ne se contente pas seulement de plaire ; soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l’étendue de la prose, soit que, resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d’une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poësie ; toujours est-il véritable que l’éloquence n’est inventée, ou plutôt qu’elle n’est inspirée d’en haut que pour enflammer les hommes à la vertu, et ce seroit, dit saint Augustin, la rabaisser trop indignement, que de lui faire consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des choses qui sont inutiles. Mais si vous voulez conserver au monde cette grande, cette sérieuse, cette véritable éloquence, résistez à une critique importune, qui tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité, tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinemens, ne laisseroit à la fin aucun lieu à l’art. Faites paroître à sa place une critique sévère, mais raisonnable, et travaillez sans relâche à vous surpasser tous les jours vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la grandeur et la foiblesse de l’esprit humain, que nous ne pouvons égaler nos propres idées ; tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité !

  • (Discours de réception à l’Académie françoise, 1671.)

Éloquence de saint Paul §

N’attendez pas de l’Apôtre ni qu’il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu’il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paroît inégal et sans suite à ceux qui ne l’ont pas assez pénétré ; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes frères, n’en rougissons pas. Le discours de l’Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S’il ignore la rhétorique, s’il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et son nom qu’il a toujours à la bouche, ses mystères qu’il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l’art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l’étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d’églises que Platon n’y a gagné de disciples par cette éloquence qu’on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l’aréopage en l’école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes ; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d’un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d’une lettre du style de Paul, adressée à ses concitoyens, que de tant de fameuses harangues qu’elle a entendues de son Cicéron.

Et d’où vient cela, chrétiens ? C’est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n’enseigne pas, et que Rome n’a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît à relever ce que les superbes méprisent, s’est répandue et mêlée dans l’auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons, dans ses admirables Épîtres une certaine vertu367 plus qu’humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu’elle captive les entendemens ; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu’on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu’il avoit acquise aux montagnes d’où il tire son origine ; ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu’elle apporte du ciel, d’où elle descend.

C’est par cette vertu divine que la simplicité de l’Apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d’hommes de mourir pour en défendre la gloire ; enfin, dans ses admirables Epîtres, elle a expliqué de si grands secrets, qu’on a vu les plus sublimes esprits après s’être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvoit aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur, où ils se croyoient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l’école de Jésus-Christ, sous la discipline de Paul.

 

Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus, aimons l’Évangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude et profitons d’un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l’esprit ; n’exigeons pas des prédicateurs les agrémens de la rhétorique, mais la doctrine des Écritures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint à chercher des ornemens étrangers, pour nous attirer par quelque moyen à l’Évangile du Sauveur Jésus, distinguons l’assaisonnement de la nourriture solide. Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien de digne de nous que les enseignement qui édifient ; et accoutumons-nous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul dans la pureté naturelle de ses vérités toutes saintes, que nous voyions encore régner dans l’Église cette première simplicité, qui a fait dire au divin apôtre : Quum infirmor, tunc potens sum : « Je suis puissant parce que je suis foible ; » mes discours sont forts parce qu’ils sont simples ; c’est leur simplicité innocente qui a confondu la sagesse humaine.

  • (Panégyrique de saint Paul, fin du premier point.)

La jeunesse §

Vous dirai-je en ce lieu ce que c’est qu’un jeune homme de vingt-deux ans ? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs ! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux368, ne leur permet rien de rassis ni de modéré. Dans les âges suivans, on commence à prendre son pli, les passions s’appliquent à quelques objets, et alors celle qui domine ralentit du moins la fureur des autres : au lieu que cette verte jeunesse, n’ayant encore rien de fixe ni d’arrêté, en cela même quelle n’a point de passion dominante pardessus les autres, elle est emportée, elle est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions, avec une incroyable violence. Là, les folles amours ; là, le luxe, l’ambition et le vain désir de paroître exercent leur empire sans résistance. Tout s’y fait par une chaleur inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, à la discipline, cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordre, qui n’est presque jamais dans une action composée, « et qui n’a honte que de la modération et de la pudeur : et pudet non esse impudentem ? »

Certes, quand nous nous voyons penchant sur le retour de notre âge, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, que nos forces se diminuent, et que le passé occupant la partie la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus au monde que par un avenir incertain : ah ! le présent ne nous touche plus guère. Mais la jeunesse qui ne songe pas que rien lui soit encore échappé, qui sent sa vigueur entière et présente, ne songe aussi qu’au présent, et y attache toutes ses pensées. Dites-moi, je vous prie, celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand est-ce qu’il s’adonnera aux pensées sérieuses de l’avenir ? Quelle apparence de quitter le monde, dans un âge où il ne se présente rien que de plaisant ? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes : de sorte que la jeunesse, qui semble n’être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah ! elle ne trouve rien de fâcheux : tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n’a point encore d’expérience des maux du monde369, ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu’elle s’imagine qu’il n’y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l’espérance qui l’enfle et qui la conduit.

Vous le savez, fidèles, de toutes les passions la plus charmante370 c’est l’espérance. C’est elle qui nous entretient et qui nous nourrit, qui adoucit toutes les amertumes de la vie ; et souvent nous quitterions des biens effectifs, plutôt que de renoncer à nos espérances. Mais la jeunesse téméraire et mal avisée, qui présume toujours beaucoup, à cause qu’elle a peu expérimenté, ne voyant pas de difficulté dans les choses, c’est là que l’espérance est la plus véhémente et la plus hardie : si bien que les jeunes gens, enivrés de leurs espérances, croient tenir tout ce qu’ils poursuivent ; toutes leurs imaginations leur paroissent des réalités. Ravis d’une certaine douceur371 de leurs prétentions infinies, ils s’imagineroient perdre infiniment, s’ils se départoient de leurs grands desseins ; surtout les personnes de condition, qui, étant élevées dans un certain esprit de grandeur, et bâtissant toujours sur les honneurs de leur maison et de leurs ancêtres, se persuadent facilement qu’il n’y a rien à quoi elles ne puissent prétendre.

  • (Panégyrique de saint Bernard, premier point.)

L’ambition §

De toutes les passions humaines, la plus fière dans ses pensées et la plus emportée dans ses désirs, mais la plus souple dans sa conduite et la plus cachée dans ses desseins, c’est l’ambition. Je saurai bien m’affermir, dit l’ambitieux, et profiter de l’exemple des autres ; j’étudierai le défaut de leur politique et le foible de leur conduite, et c’est là que j’apporterai le remède. — Folle précaution ! car ceux-là ont-ils profité de l’exemple de ceux qui les précèdent ? Ô homme, ne te trompe pas ; l’avenir a des événemens trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d’endroits dans la fortune des hommes pour pouvoir être arrêtées de toutes parts372. Tu arrêtes cette eau d’un côté, elle pénètre de l’autre ; elle bouillonne même par-dessous la terre. Vous croyez être bien muni aux environs, le fondement manque par en bas, un coup de foudre frappe par en haut373. — Mais je jouirai de mon travail. — Eh quoi ! pour dix ans de vie ! — Mais je regarde ma postérité et mon nom. — Mais peut-être que ta postérité n’en jouira pas. — Mais peut-être aussi qu’elle en jouira. — Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d’injustices, sans pouvoir jamais arracher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu’un misérable peut-être ! Regarde qu’il n’y a rien d’assuré pour toi, non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue : l’avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être à ta mémoire ; tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort ! Ce qu’il y a d’assuré, c’est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. Ô les dignes restes de ta grandeur ! ô les belles suites de ta fortune ! ô folie ! ô illusion ! ô étrange aveuglement des enfans des hommes !

  • (Fragment des Sermons.)

Rapidité de la vie §

La vie humaine est semblable à un chemin dont l’issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas ; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrois retourner en arrière : Marche ! marche ! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvois éviter ce précipice affreux ! Non, non ; il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudroit s’arrêter : Marche, marche ! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu’on avoit passé ; fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console, parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu’on voit se faner entre ses mains du matin au soir, et quelques fruits qu’on perd en les goûtant : enchantetement ! illusion ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux : déjà tout commence à s’effacer ; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s’efface. L’ombre de la mort se présente : on commence à sentir l’approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l’horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s’égarent. Il faut marcher ; on voudroit retourner en arrière ; plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé.

  • (Fragment des Sermons.)

Néant de l’homme §

J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres : après, il faudra disparoître. J’en vois passer devant moi, d’autres me verront passer ; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle ; tous enfin viendront se confondre dans le néant. Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus ; prenons en cent : qu’il y a eu de temps où je n’étois pas ! qu’il y en a où je ne serai point ! et que j’occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ! Je ne suis rien ; ce petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j’aille. Je ne suis venu que pour faire nombre ; encore n’avoit-on que faire de moi ; et la comédie ne seroit pas moins bien jouée, quand je serois demeuré derrière le théâtre374. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : præterit figura hujus mundi375.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et, pour aller là, par combien de périls faut-il-passer ? par combien de maladies ? À quoi tient-il que le cours ne s’en arrête à chaque moment ? Ne l’ai-je pas reconnu quantité de fois ? J’ai échappé la mort à telle et telle rencontre : c’est mal parler, j’ai échappé la mort : j’ai évité ce péril, mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l’une, nous tomberons en une autre ; à la fin, il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus, les autres moins : que, s’il y en a qui échappent de l’orage, toujours l’hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber ; ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu’il croit avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil, et le brise… Il en est de même : le grand nombre d’hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusques au bout ; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière, où ils tendoient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la fin de leur course : leur vie s’éteint d’elle-même comme une chandelle qui a consumé sa matière.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie ? Le sommeil est plus semblable à la mort, l’enfance est la vie d’une bête. Combien de temps voudrois-je avoir effacé de mon adolescence ! Et quand je serai plus âgé, combien encore ! Voyons à quoi tout cela se réduit. Qu’est-ce que je compterai donc ? car tout cela n’en est déjà pas. Le temps où j’ai eu quelque contentement, où j’ai acquis quelque honneur ? Mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ! C’est comme les clous attachés à une longue muraille, dans quelques distances ; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les ; il n’y en a pas pour emplir la main. Si j’ôte le sommeil, les maladies, les inquiétudes de ma vie ; que je prenne maintenant tout le temps où j’ai eu quelques contentemens ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il ? Mais ces contentemens, les ai-je eus tous ensemble ? les ai-je eus autrement que par parcelles ? Mais les ai-je eus sans inquiétudes ? et, s’il y a de l’inquiétude, les donnerai-je au temps que j’estime, ou à celui que je ne compte pas ? Et ne l’ayant pas eu à la fois, l’ai-je du moins eu tout de suite ? l’inquiétude n’a-t-elle pas toujours divisé deux contentemens ? ne s’est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher ? Mais que m’en reste-t-il des plaisirs licites ? un souvenir inutile ; des illicites ? un regret, une obligation à l’Enfer ou à la pénitence.

Ah ! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment ; voilà ce qui me sépare du rien ; celui-là s’écoule, j’en prends un autre : ils se passent les uns après les autres ; les uns après les autres je les joins, tâchant de m’assurer ; et je ne m’aperçois pas qu’ils m’entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c’est que de la vie ; et ce qui est épouvantable, c’est que cela passe à mon égard ; devant Dieu, cela demeure, cela entre dans ses trésors. Ce que j’y aurai mis, je le trouverai. Je ne jouis des momens de ce plaisir que durant le passage ; quand ils pas- sent, il faut que j’en réponde comme s’ils demeuroient. Ce n’est pas assez dire, ils sont passés, je n’y songerai plus : ils sont passés ; oui, pour moi ; mais à Dieu, non ; il en demandera compte.

  • (Fragment des Sermons.)

Les enseignements que Dieu donne aux rois §

Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre foi-blesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui ; car, en leur donnant la puissance, il leur commande d’en user comme il fait lui-même, pour le bien du monde, et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et, que pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les princes, non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples : Et nunc, Reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terram.

Chrétiens, que la mémoire d’une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissans376, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paroître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines, la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de l’univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d’abord suivie de bons succès, et depuis des retours soudains, des changemens inouïs : la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusqu’alors inconnus ; l’usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil ; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse, malgré les tempêtes ; l’Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli : voilà les enseignemens que Dieu donne aux rois. Ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs.

Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d’elles-mêmes. Le cœur d’une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d’amertumes, parlera assez haut ; et, s’il n’est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événemens si étranges, un Roi me prête ses paroles pour leur dire : Entendez, ô grands de la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde !

  • (Oraison funèbre de Henriette de France, reine d’Angleterre, 1670, Exorde.)

La princesse Palatine377 à la cour et pendant la Fronde §

Pour la plonger entièrement dans l’amour du monde, il falloit ce dernier malheur : quoi ? la faveur de la cour. La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n’y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez : vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu’il est vain. Tout est couvert d’un air gai, vous diriez qu’on ne songe qu’à s’y divertir. Le génie de la princesse Palatine se trouva également propre aux divertissemens et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant ; et, sans parler de sa pénétration, ni de la fertilité infinie de ses expédiens, tout cédoit au charme secret de ses entretiens. Que vois-je durant ce temps ? Quel trouble ! Quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu’aux fondemens, la guerre civile, la guerre étrangère378, le feu au dedans et au dehors ; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux : les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand ; ce prince, qu’on regardoit comme le héros de son siècle379, rendu inutile à sa patrie, dont il avoit été le soutien ; et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination, armé contre elle ; un ministre persécuté, et devenu nécessaire, non-seulement par l’importance de ses services, mais encore par ses malheurs où l’autorité souveraine étoit engagée380. Que dirai-je ? Etoit-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois ? et le calme profond de nos jours devoit-il être précédé par de tels orages ? Ou bien étoit-ce381 les derniers efforts d’une liberté remuante, qui alloit céder la place à l’autorité légitime ? Ou bien étoit-ce comme un travail de la France prête à enfanter le signe miraculeux de Louis ? Non, non : c’est Dieu qui vouloit montrer qu’il donne la mort et qu’il ressuscite ; qu’il plonge jusqu’aux enfers et qu’il en retire ; qu’il secoue la terre, et la brise, et qu’il guérit en un moment toutes ses brisures382. Ce fut là que la princesse Palatine signala sa fidélité, et fit paroître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l’État et à la grande reine Anne d’Autriche383, on sait qu’avec le secret de cette princesse, elle eut encore celui de tous les partis : tant elle étoit pénétrante, tant elle s’attiroit de confiance, tant il lui étoit naturel de gagner les cœurs ! Elle déclaroit aux chefs des partis jusqu’où elle pouvoit s’engager, et on la croyoit incapable ni de tromper ni d’être trompée. Mais son caractère particulier étoit de concilier les intérêts opposés, et, en s’élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares talens ? Que lui servit-il d’avoir mérité la confiance intime de la cour ? d’en soutenir le ministre, deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles ? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connoître par expérience le foible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses ; la diverse face des temps, les amusemens des promesses ; l’illusion des amitiés de la terre, qui s’en vont avec les années et les intérêts ; et la profonde obscurité du cœur de l’homme, qui ne sait jamais ce qu’il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu’il veut, et qui n’est pas moins caché et moins trompeur à lui-même qu’aux autres. Ô éternel Roi des siècles, qui possédez seul l’immortalité, voilà ce qu’on vous préfère ; voilà ce qui éblouit les âmes qu’on appelle grandes !

  • (Oraison funèbre de la princesse Palatine, 1684.)

Lettre à Louis XIV §

Votre Majesté m’a fait une grande grâce, d’avoir bien voulu m’expliquer ce qu’elle souhaite de moi, afin que je puisse ensuite me conformer à ses ordres, avec toute la fidélité et l’exactitude possibles. C’est avec beaucoup de raison qu’elle s’applique si sérieusement à régler toute sa condnite ; car, après vous être fait à vous-même une si grande violence dans une chose qui vous touche si fort au cœur384, vous n’avez garde de négliger vos autres devoirs, où il ne s’agit plus que de suivre vos inclinations.

Vous êtes né, Sire, avec un amour extrême pour la justice, avec une bonté et une douceur qui ne peuvent être assez estimées ; et c’est dans ces choses que Dieu a renfermé la plus grande partie de vos devoirs, selon que nous l’apprenons par cette parole de son Écriture : « La miséricorde et la justice gardent le roi ; et son trône est affermi par la bonté et par la clémence. » Il faut donc considérer, Sire, que le trône que vous remplissez est à Dieu, que vous y tenez sa place, et que vous y devez régner selon ses lois. Les lois qu’il vous a données sont que, parmi vos sujets, votre puissance ne soit formidable qu’aux méchans, et que vos autres sujets puissent vivre en paix et en repos, en vous rendant obéissance. Vos peuples s’attendent, Sire, à vous voir pratiquer plus que jamais ces lois que l’Écriture vous donne. La haute profession que Votre Majesté a faite, de vouloir changer dans sa vie ce qui déplaisoit à Dieu, les a remplis de consolation : elle leur persuade que Votre Majesté, se donnant à Dieu, se rendra plus que jamais attentive à l’obligation très-étroite qu’il vous impose de veiller à leur misère ; et c’est de là qu’ils espèrent le soulagement dont ils ont un besoin extrême.

Je n’ignore pas, Sire, combien il est difficile de leur donner ce soulagement au milieu d’une grande guerre385, où vous êtes obligé à des dépenses si extraordinaires, et pour résister à vos ennemis, et pour conserver vos alliés. Mais la guerre qui oblige Votre Majesté à de si grandes dépenses l’oblige en même temps à ne pas laisser accabler le peuple, par qui se elle les peut soutenir. Ainsi leur soulagement est autan nécessaire pour votre service que pour leur repos. Votre Majesté ne l’ignore pas ; et pour lui dire sur ce fondement ce que je crois être de son obligation précise et indispensable, elle doit, avant toutes choses, s’appliquer à connoître à fond les misères des provinces, et surtout ce qu’elles ont à souffrir sans que Votre Majesté en profite, tant par les désordres des gens de guerre, que par les frais qui se font à lever la taille, qui vont à des excès incroyables. Quoique Votre Majesté sache bien, sans doute, combien en toutes ces choses il se commet d’injustices et de pilleries, ce qui soutient vos peuples, c’est, Sire, qu’ils ne peuvent se persuader que Votre Majesté, sache tout ; et ils espèrent que l’application qu’elle a fait paroître pour les choses de son salut l’obligera à approfondir une matière si nécessaire.

Il n’est pas possible que de si grands maux, qui sont capables d’abîmer l’État386, soient sans remède ; autrement tout seroit perdu sans ressource. Mais ces remèdes ne se peuvent trouver qu’avec beaucoup de soin et de patience ; car il est malaisé d’examiner les expédiens praticables, et ce n’est pas à moi à discourir sur ces choses. Mais ce que je sais très-certainement, c’est que,si Votre Majesté témoigne persévéramment qu’elle veut la chose ; si, malgré la difficulté qui se trouvera dans le détail, elle persiste invinciblement à vouloir qu’on la cherche ; si enfin elle fait sentir, comme elle le sait très-bien faire, qu’elle ne veut point être trompée sur ce sujet, et qu’elle ne se contentera que des choses solides et effectives : ceux à qui elle confie l’exécution se plieront à ses volontés, et tourneront tout leur esprit à la satisfaire dans la plus juste inclination qu’elle puisse jamais avoir.

Au reste, Votre Majesté, Sire, doit être persuadée que, quelque bonne intention que puissent avoir ceux qui la servent, pour le soulagement de ses peuples, elle n’égalera jamais la vôtre. Les bons rois sont les vrais pères des peuples, ils les aiment naturellement : leur gloire et leur intérêt le plus essentiel est de les conserver et de leur bienfaire387, et les autres n’iront jamais en cela si avant qu’eux. C’est donc Votre Majesté qui, par la force invincible avec laquelle elle voudra ce soulagement, fera naître un désir semblable en ceux qu’elle emploie ; en ne se lassant point de chercher et de pénétrer, elle verra sortir ce qui sera utile effectivement. La connaissance qu’elle a des affaires de son État, et son jugement exquis, lui feront démêler ce qui sera solide et réel d’avec ce qui ne sera qu’apparent. Ainsi les maux de l’État seront en chemin de guérir, et les ennemis, qui n’espèrent qu’aux388 désordres que causera l’impuissance de vos peuples, se verront déchus de cette espérance. Si cela arrive, Sire, y aura-t-il jamais un prince plus heureux que vous, ni un règne plus glorieux que le vôtre389 ?

Il est arrivé souvent qu’on a dit aux rois que les peuples sont plaintifs naturellement, et qu’il n’est pas possible de les contenter, quoi qu’on fasse. Sans remonter bien loin dans l’histoire des siècles passés, le nôtre a vu Henri IV, votre aïeul, qui, par sa bonté ingénieuse et persévérante à chercher les remèdes des maux de l’État, avoit trouvé le moyen de rendre les peuples heureux, et de leur faire sentir et avouer leur bonheur. Aussi en étoit-il aimé jusqu’à la passion ; et dans le temps de sa mort, on vit par tout le royaume et dans toutes les familles, je ne dis pas l’étonnement, l’horreur et l’indignation que devoit inspirer un coup si soudain et si exécrable, mais une désolation pareille à celle que cause la perte d’un bon père à ses enfans. Il n’y a personne de nous que ne se souvienne d’avoir ouï souvent raconter ce gémissement universel à son père ou à son grand-père, et qui n’ait encore le cœur attendri de ce qu’il a ouï réciter des bontés de ce grand roi envers son peuple, et de l’amour extrême de son peuple envers lui. C’est ainsi qu’il avoit gagné les cœurs ; et s’il avoit ôté de sa vie la tache que Votre Majesté vient d’effacer, sa gloire seroit accomplie, et on pourroit le proposer comme le modèle d’un roi parfait. Ce n’est point flatter Votre Majesté, que de lui dire qu’elle est née avec de plus grandes qualités que lui. Oui, Sire, vous êtes né pour attirer de loin et de près l’amour et le respect de tous vos peuples. Vous devez vous proposer ce digne objet, de n’être redouté que des ennemis de l’État et de ceux qui font mal. Que tout le reste vous aime, mette en vous sa consolation et son espérance, et reçoive de votre bonté le soulagement de ses maux. C’est là de toutes vos obligations celle qui est sans doute la plus essentielle ; et Votre Majesté me pardonnera si j’appuie tant sur ce sujet-là, qui est le plus important de tous.

Je sais que la paix est le vrai temps d’accomplir parfaitement toutes ces choses ; mais comme la nécessité de faire et de soutenir une grande guerre exige aussi qu’on s’applique à ménager les forces des peuples, je ne doute point, Sire, que Votre Majesté ne le fasse plus que jamais, et que dans le prochain quartier d’hiver, aussi bien qu’en toute autre chose, on ne voie naître, de vos soins et de votre compassion, tous les biens que pourra permettre la condition des temps. C’est, Sire, ce que Dieu vous ordonne, et ce qu’il demande d’autant plus de vous, qu’il vous a donné toutes les qualités nécessaires pour exécuter un si beau dessein : pénétration, fermeté, bonté, douceur, autorité, patience, vigilance, assiduité au travail.

La gloire en soit à Dieu, qui vous a fait tous ces dons, et qui vous en demandera compte. Vous avez toutes ces qualités ; et jamais il n’y a eu règne où les peuples aient eu plus de droit d’espérer qu’ils seront heureux, que sous le vôtre. Priez, Sire, ce grand Dieu qu’il vous fasse cette grâce, et que vous puissiez accomplir ce beau précepte de saint Paul, qui oblige les rois à faire vivre les peuples autant qu’ils peuvent, doucement et paisiblement, en toute sainteté et chasteté.

Nous travaillerons cependant à mettre Monseigneur le Dauphin en état de vous succéder, et de profiter de vos exemples. Nous le faisons souvent souvenir de la lettre si instructive que Votre Majesté lui a écrite. Il la lit et relit avec celle qui a suivi, si puissante pour imprimer dans son esprit les instructions de la première. Il me semble qu’il s’efforce de bonne foi d’en profiter ; et, en effet, je remarque quelque chose de plus sérieux dans sa conduite. Je prie Dieu sans relâche qu’il donne à Votre Majesté et à lui ses saintes bénédictions, et qu’il conserve votre santé dans ce temps étrange, qui nous donne tant d’inquiétudes. Dieu a tous les temps dans sa main, et s’en sert pour avancer et pour retarder, ainsi qu’il lui plaît, l’exécution des desseins des hommes. Il faut adorer en tout ses volontés saintes, et apprendre à le servir pour l’amour de lui-même.

Je supplie Votre Majesté de me pardonner cette longue lettre ; jamais je n’aurois eu la hardiesse de lui parler de ces choses, si elle ne me l’avoit expressément recommandé. Je lui dis les choses en général, et je lui en laisse faire l’application suivant que Dieu l’inspirera390.

Je suis avec un respect et une dépendance absolue, aussi bien qu’avec une ardeur et un zèle extrême, Sire, de Votre Majesté, le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et sujet.

J. Bénigne, ancien évêque de Condom.

À Saint-Germain, ce 10 juillet 1675.

Luther et Calvin §

Martin Luther, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l’université de Vitemberg, donna le branle à ces mouvemens. Ce n’a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l’envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l’industrie incomparable qu’il a fait paroître contre le Pape. C’est la trompette, ou plutôt c’est le tonnerre ; c’est le foudre qui a tiré le monde de la léthargie : ce n’étoit pas Luther qui parloit, c’étoit Dieu qui foudroyoit par sa bouche.

Il est vrai qu’il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans les discours, une éloquence vive et impérieuse, qui entraînoit les peuples et les ravissoit ; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d’autorité qui faisoit trembler devant lui ses disciples ; de sorte qu’ils n’osoient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites…

Donnons-lui [à Calvin] donc, puisqu’il le veut tant, cette gloire d’avoir aussi bien écrit qu’homme de son siècle : mettons-le même, si l’on veut, au-dessus de Luther : car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin inférieur par le génie sembloit l’avoir emporté par l’étude. Luther triomphoit de vive voix : mais la plume de Calvin étoit plus correcte, surtout en latin ; et son style, qui étoit plus triste, étoit aussi plus suivi et plus châtié. Ils excelloient l’un et l’autre à parler la langue de leur pays : l’un et l’autre étoient d’une véhémence extraordinaire ; l’un et l’autre par leurs talens se sont fait beaucoup de disciples et d’admirateurs ; l’un et l’autre, enflés de leurs succès, ont cru pouvoir s’élever au-dessus des Pères ; l’un et l’autre n’ont pu souffrir qu’on les contredît ; et leur éloquence n’a été en rien plus profonde qu’en injures. Ceux qui ont rougi de celles que l’arrogance de Luther lui a fait écrire ne seront pas moins étonnés des excès de Calvin. Ses adversaires ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchans, des furieux, des enragés, et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page : Catholiques et Luthériens, rien n’est épargné.

  • (Histoire des variations des Églises protestantes, livres I et VII.)

Bourdaloue (1632-1704) §

Notice §

La prédication catholique jeta le plus vif éclat sous le règne de Louis XIV. Trois noms effacent tous les autres, ceux de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon. Bossuet, en descendant (1669) de la chaire où il prêchait à Paris les avents et les carêmes, céda au jésuite Bourdaloue, « un de ses plus beaux ouvrages », dit le cardinal Maury, la place à laquelle il l’avait appelé, et qu’occupa ensuite Massillon. Le premier a essentiellement la grandeur, le second la logique, le troisième l’onction.

Bourdaloue, né à Bourges, novice aux jésuites à l’âge de seize ans, commença en 1670 sa prédication qui ne finit qu’en 1699 : toute sa vie est là. L’ordonnance de ses sermons, qui enseignent le dogme et la morale, toujours variée, est toujours achevée ; la puissance du raisonnement en est invincible, le ton grave et élevé, le style exact, nourri, plein et serré. Il frappait « comme un sourd », dit Mme de Sévigné, qui « alloit en Bourdaloue » avec toute la cour ; il « poussoit certains endroits comme les auroit poussés l’apôtre saint Paul ; il étoit d’une force qu’il faisoit trembler les courtisans3 ; il « transportoit », et il convainquait, s’il faut en croire le cri qui échappa un jour au maréchal de Gramont : « Mordieu ! il a raison ! »

On a de Bourdaloue deux Avents, un Carême, des Dominicales, en tout quatre-vingt-cinq sermons ; des sermons pour les mystères, pour des vêtures ; des sermons de charité, des instructions ; seize panégyriques ; deux oraisons funèbres : il prononça celle du prince de Condé, cinq semaines après Bossuet, devant Bossuet.

C’est à lui que Fénelon reproche l’abus des divisions (Dialog. sur l’Éloq., I) et l’habitude d’apprendre par cœur et de réciter ses discours (Ibid., II). — L’étude la plus complète sur Bourdaloue est celle de M. A. Feugère : Bourdaloue, ses prédications et son temps (1874)

De la pensée de la mort391 §

C’est un principe dont les sages même du paganisme sont convenus, que la grande science, la grande étude de la vie, est la science ou l’étude de la mort, et qu’il est impossible à l’homme de vivre dans Tordre et de se maintenir dans une vertu solide et constante, s’il ne pense souvent qu’il doit mourir. Or, je trouve que toute notre vie, ou, pour mieux dire, tout ce qui peut être perfectionné dans notre vie, et par la raison et par la foi, se rapporte à trois choses : à nos passions, à nos délibérations et à nos actions. Je m’explique. Nous avons dans le cours de la vie des passions à ménager, nous avons des conseils à prendre, et nous avons des devoirs à ae-complir. En cela, pour me servir du terme de l’Écriture, consiste tout l’homme ; tout l’homme, dis-je, raisonnable et chrétien : Hoc est enim omnis homo ; des passions à ménager en réprimant leurs saillies, et en modérant leurs violences ; des conseils à prendre, en se préservant et des erreurs qui les accompagnent, et des repentirs qui les suivent ; des devoirs à accomplir, et dont la pratique doit être prompte et fervente. Or, pour tout cela, chrétiens, je prétends que la pensée de la mort nous suffît, et j’avance trois propositions que je vous prie de bien comprendre, parce qu’elles vont faire le partage de mon discours. Je dis que la pensée de la mort est le remède le plus souverain pour amortir le feu nos passions ; c’est la première partie. Je dis que la pensée de la mort est la règle la plus infaillible pour conclure surement dans nos délibérations ; c’est la seconde. Enfin, je dis que la pensée de la mort est le moyen le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions ; c’est la dernière. Trois vérités dont je veux vous convaincre en vous faisant sentir toute la force de ces paroles de mon texte : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris. Vos passions vous emportent, et souvent il vous semble que vous n’êtes pas maîtres de votre ambition et de votre cupidité : Memento, souvenez-vous, et pensez ce que c’est que l’ambition et la cupidité d’un homme qui doit mourir. Vous délibérez sur une matière importante, et vous ne savez à quoi vous résoudre : Memento, souvenez-vous, et pensez quelle résolution il convient de prendre à un homme qui doit mourir. Les exercices de la religion vous fatiguent et vous lassent, et vous vous acquittez/négligemment de vos devoirs : Memento, souvenez-vous, et pensez comme il importe de les observer à un homme qui doit mourir. Tel est l’usage que nous devons faire de la pensée de la mort, et c’est aussi tout le sujet de votre attention.

  • (Carême, sermon pour le mercredi des Cendres, 1672, sur la pensée de la mort ; fin de l’exorde.)

Sur la pensée de la mort (suite) §

Nos passions sont insatiables et sans bornes. Car quel ambitieux entêté de sa fortune et des honneurs du monde s’est jamais contenté de ce qu’il étoit ? Quel avare dans la poursuite et dans la recherche des biens de la terre a jamais dit : C’est assez ? Quel voluptueux esclave de ses sens a jamais mis de fin à ses plaisirs ? La nature, dit ingénieusement Salvien, s’arrête au nécessaire ; la raison veut l’utile et l’honnête ; l’amour-propre, l’agréable et le délicieux ; mais la passion, le superflu et l’excessif. Or, ce superflu est infini ; mais cet infini, tout infini qu’il est, trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort, comme il les trouve malgré nous dans la mort même. Car je n’ai qu’à me servir aujourd’hui des paroles de l’Église : Memento, homo, quia pulvis es ; souvenez-vous, hommes, que vous êtes poussière : et in pulverem reverteris, et que vous retournerez en poussière. Je n’ai qu’à l’adresser, cet arrêt, à tout ce qu’il y a dans cet auditoire d’âmes passionnées, pour les obliger à n’avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours et qu’on ne remplit jamais. Je n’ai qu’à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde, quand ils le prièrent d’approcher du tombeau de Lazare, et qu’ils lui dirent : Veni, et vide ; venez et voyez, Venez avares ; vous brûlez d’une insatiable cupidité dont rien ne peut amortir l’ardeur ; et parce que cette cupidité est insatiable, elle vous fait commettre mille iniquités, elle vous endurcit aux misères des pauvres, elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : Veni, et vide ; venez et voyez. C’étoit un homme de fortune comme vous ; en peu d’années il s’étoit enrichi comme vous ; il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfans avantageusement pourvus. Mais le voyez-vous maintenant ? Voyez-vous la nudité, la pauvreté où la mort l’a réduit ? Où sont ses revenus ? où sont ses richesses ? où sont ses meubles somptueux et magnifiques ? a-t-il quelque chose de plus que le dernier des hommes ? cinq pieds de terre et un suaire qui l’enveloppe, mais qui ne le garantira pas de la pourriture ; rien davantage. Qu’est devenu tout le reste ? Voilà de quoi borner votre avarice. Veni, et vide : venez, homme du monde, idolâtre d’une fausse grandeur ; vous êtes possédé d’une ambition qui vous dévore ; et parce que cette ambition n’a point de terme, elle vous ôte tous les sentimens de la religion ; elle vous occupe, elle vous enchante, elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu’y voyez-vous ? C’étoit un seigneur de marque comme vous, peut-être plus que vous, et en passe d’être toutes choses. Mais le reconnoissez-vous ? Voyez-vous où la mort l’a fait descendre ? voyez-vous à quoi elle a borné ses grandes idées ? voyez-vous comme elle s’est jouée de ses prétentions ? c’est de quoi régler les vôtres. Veni, et vide : venez, femme mondaine, venez ; vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes ; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté ; et parce que votre passion est démesurée, elle vous entretient dans une mollesse honteuse ; elle produit en vous des désirs criminels de plaire, elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez, et voyez : c’étoit une jeune personne aussi bien que vous ; elle étoit l’idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée et aussi adorée que vous. Mais la voyez-vous à présent ? voyez- vous ces yeux éteints, ce visage hideux et qui fait horreur ? c’est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même. Veni, et vide.

  • (Ibid., 1re partie.)

De la passion de « se pousser dans le monde » §

Être grand n’est pas une chose en soi blâmable ni criminelle, comme de vouloir être grand. Être grand, c’est l’ouvrage de Dieu ; mais vouloir être grand, c’est l’effet de notre orgueil. Si donc d’être grand, même par l’ordre de Dieu, est une occasion si dangereuse d’oublier Dieu, que sera-ce de la grandeur qui n’a pour fondement que l’ambition et le dérèglement de l’homme ? Or, telle est celle que les enfans du siècle recherchent quand ils travaillent avec tant d’empressement à se pousser dans le monde et à s’y établir. Ajoutez à cela le poids des obligations dont un chrétien se charge devant Dieu, quand il se procure un degré plus haut et qu’il se fait plus grand qu’il n’étoit. Dans cette vie, le devoir et le pouvoir sont deux choses inséparables ; et la mesure de ce que nous devons est toujours ce que nous sommes et ce que nous pouvons. Être donc plus que je n’étois, c’est devoir plus que je ne devois, aux hommes sur qui je domine et qui ont droit d’attendre de moi ce qu’auparavant ils n’auroient pu exiger ; à Dieu, qui est le protecteur de ce droit et qui me jugera selon que j’y aurai satisfait ou non. Par conséquent être plus que je n’étois, c’est avoir un compte à rendre que je n’avois pas, c’est être responsable de mille choses qui ne me regardoient pas, c’est porter un fardeau que je ne portois pas. Et quiconque le pense autrement pèche dans le principe et trouve dans sa propre grandeur la ruine de son salut.

… Après cela, faut-il s’étonner si les vrais serviteurs de Dieu, remplis de son esprit, par une humble défiance d’eux-mêmes, ont fui ces dignités éclatantes dont la vue éblouit ? Faut-il s’étonner si quelques-uns ont porté là-dessus leur résistance jusqu’à une sainte opiniâtreté, s’ils ont employé pour s’en défendre tant d’artifices innocens, et s’ils ont mieux aimé s’exposer à manquer de tout, que d’accepter ces titres d’honneur avec des obligations si rigoureuses ? Non, non, chrétiens, cela ne me surprend pas ; mais ce qui m’étonne, c’est de voir des hommes bien moins capables qu’eux de satisfaire à ces obligations et de les soutenir s’y ingérer avec autant d’ardeur que ceux-là s’efforçoient de les éviter ; des hommes, pour me servir des termes de saint Bernard, qui n’ont point de plus grand soin que de s’attirer des soins, comme s’ils dévoient trouver le repos quand ils sont parvenus à ce qui est incompatible avec le repos et à ce qui rend le repos même criminel : Tanquam sine curis victuri sint, cùm ad curas pervenerint. Ce qui m’étonne, c’est de voir souvent ces hommes aveuglés et infatués des erreurs du monde, courir après un emploi sans savoir même s’il y a des obligations de conscience qui y soient attachées, ou s’il n’y en a pas ; sans y avoir seulement pensé, sans se mettre en peine de s’en instruire, ou, s’ils le savent, n’hésitant pas sur cela, s’offrant à tout, pourvu qu’ils arrivent à leur fin, et se promettant tout d’eux-mêmes, sans être en état de rien tenir. Ce qui m’étonne encore plus, c’est de les voir accumuler sans crainte ces obligations, les entasser avec joie les unes sur les autres, et en prendre jusqu’à s’accabler ; ou plutôt ne prendre aucune de ces obligations en prenant les titres qui les imposent et dont il n’est pas permis de les séparer. En un mot, ce qui m’étonne, c’est de voir la plupart des hommes qui sont quelque chose par leur condition, être jaloux à l’excès d’en retirer les émolumens, d’en maintenir les droits sans en rien rabattre ; mais quant aux obligations, n’en vouloir pas entendre parler, n’écouter qu’avec chagrin et avec dégoût ceux qui les leur font connoître, en retrancher tout ce qu’ils peuvent et négliger ce qu’ils ne peuvent pas en retrancher. Voilà ce qui m’étonne, chrétiens, et ce qui me donne de la compassion pour les ambitions de la terre.

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Les emplois, dit-on, font les hommes. Erreur, chrétiens, les emplois doivent perfectionner les hommes, et non pas les préparer. Il faut qu’ils soient déjà disposés, et c’est le mérite acquis personnellement qui doit avoir fait cette préparation. Sans cela toutes les démarches d’un homme dans le monde sont autant de crimes aux yeux de Dieu. Or, en vérité, de ces partisans de la fortune et de l’ambition dont je parle ici, quel est celui qui, sur le point de faire le premier pas dans une entreprise où il s’agit de son avancement, rentre en lui-même afin de supputer en repos et à loisir s’il a tous les talens nécessaires pour la fin qu’il se propose ? Et quel est celui qui, ne les ayant pas, veuille bien le reconnoître et se rendre à soi-même cette justice : Non, je n’ai pas ce qu’il faut pour occuper telle place ? Et quand il en auroit plus de lumière et assez d’équité pour prononcer ainsi contre lui-même, quel est celui qui, possédé de cette malheureuse passion de croître et de monter toujours, ait la force d’en réprimer les saillies, et de se tenir dans les bornes que lui prescrit la vue de son indignité ? Ne voyons-nous pas que les plus imparfaits et les plus vicieux sont les plus ardens à se pourvoir ; ceux qui ont sur cela plus d’activité, ceux qui veulent être tout, qui se destinent à tout, et qui ne croient rien au-dessus d’eux ni trop grand pour eux ; tandis que les autres, mieux fondés en qualités et en mérite, gardent une modération honnête dans leurs désirs ? S’il ne s’agissoit, chrétiens, que d’essuyer la censure du monde, et que l’on en fût quitte pour cela, cela seroit peu. On sait fort bien que la hardiesse accompagnée de quelque bonheur peut prendre impunément l’ascendant partout. Mais il est question de justifier cela devant Dieu, qui ne peut souffrir ces téméraires attentats de l’ambition humaine, et qui veut que nous accomplissions le précepte de l’Apôtre : Probet autem se ipsum homo392 ; c’est-à-dire qu’avant que de nous élever, nous nous éprouvions nous-mêmes, prêts à nous condamner à jamais à n’être rien, si nous découvrons que nous n’avons pas le fonds de suffisance requis pour être quelque chose, comme nous y condamnerions un autre, si nous en -     savions autant de lui.

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Quand cette passion s’est une fois emparée d’un esprit, vous savez l’empire qu’elle y exerce, et jusqu’où on se porte pour la satisfaire. Il n’y a point de ressort que l’on ne remue, point d’artifice qu’on ne mette en œuvre, point de personnage que l’on ne fasse. On y fait même servir Dieu et la religion. N’ayant rien d’ailleurs par où se distinguer, on tâche au moins de se distinguer par là ; par là on s’introduit et on s’insinue, par là on se transfigure aux yeux des hommes ; de rien qu’on étoit, on devient quelque chose ; et la piété qui, pour chercher Dieu, doit renoncer à tout, par un renversement déplorable, se trouve utile à tout, hors à chercher Dieu et à le trouver. C’est cette passion qui viole tous les jours les plus saints devoirs de la justice et de la charité. Cette concurrence d’ambition dans la poursuite des mêmes honneurs, voilà ce qui divise les esprits et qui entretient les partis et les cabales, ce qui suscite les querelles, ce qui produit les vengeances, ce qui est le levain des plus violentes inimitiés. Voilà pourquoi on se décrie et on se déchire les uns les autres. Voilà d’où naissent tant de fourberies et tant de calomnies qu’invente le désir de l’emporter sur autrui et de le supplanter. Qui pourroit dire combien cette passion a fait de plaies mortelles à la charité ; et qui pourroit dire combien elle fera de réprouvés au jugement de Dieu ?

  • (Dominicales, sermon sur l’état de la vie et le soin de s’y perfectionner.)

Fléchier (1632-1710) §

Notice §

Fléchier (Esprit), d’une obscure famille de Pernes (Comtat-Venaissin), d’abord professeur de belles-lettres à Narbonne et simple catéchiste à Paris, fut un bel esprit, des plus fins et des plus goûtés à l’hôtel de Rambouillet vieilli, où il fut introduit jeune encore, et dans d’autres salons de la société polie, avant de se révéler orateur par la prédication et surtout par les oraisons funèbres de la duchesse de Montausier (1672), de la duchesse d’Aiguillon (1675), de Turenne (1676) : cette dernière est restée son chef-d’oeuvre. Il n’était encore, quand il la prononça, qu’abbé et lecteur du Dauphin. Il ajouta plus tard à ces oraisons funèbres celles de Lamoignon, de la reine Marie-Thérèse, du chancelier Le Tellier, de la Dauphine, de M. de Montausier. Elles sont toutes d’une rhétorique juste, mesurée, élégante, délicate, qui s’élève plusieurs fois jusqu’à la véritable éloquence. Fléchier est resté le modèle des orateurs fleuris.

Évêque de Lavaur (1685), puis de Nismes, il se fit aimer et vénérer des protestants comme des catholiques pour ses vertus et sa charité.

Exorde de l’Oraison funèbre de Turenne §

Fleverunt eum omnis populus Israel planctu magno, et lugebant dies multos, et dixerunt : « Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum Israel ? » Tout le peuple le pleura amèrement ; et, après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s’écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvoit le peuple d’Israël ? »

Je ne puis, messieurs, vous donner d’abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir qu’en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l’Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée. Cet homme, qui portoit la gloire de sa nation jusqu’aux extrémités de la terre, qui couvroit son camp du bouclier et forçoit celui des ennemis avec l’épée, qui donnoit à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissoit Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle ; cet homme, qui défendoit les villes de Juda, qui domptoit l’orgueil des enfans d’Ammon et d’Ésaü, qui revenoit chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme, que Dieu avoit mis autour d’Israël comme un mur d’airain, où se brisèrent tant de fois les forces de l’Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venoit tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne vouloit d’autre récompense des services qu’il rendoit à sa patrie que l’honneur de l’avoir servie ; ce vaillant homme, poussant enfin avec un courage invincible les ennemis qu’il avoit réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues, des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitans. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d’une voix entrecoupée de sanglots que formoient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s’écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvoit le peuple d’Israël ? » À ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s’ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvoit le peuple d’Israël ? »

Chrétiens, qu’une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois ? Ne vous reconnoissez-vous pas dans l’affliction que j’ai décrite ? et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l’Écriture, celui dont je viens vous parler ? La vertu et le malheur de l’un et de l’autre sont semblables ; et il ne manque aujourd’hui à ce dernier qu’un éloge digne de lui. Oh ! si l’esprit divin, l’esprit de force et de vérité, avoit enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu, et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirois-je vos esprits, et quelle impression feroit sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et glorieuses !

Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornemens d’une grave et solide éloquence, que la vie et la mort de très haut et très puissant prince Henri de la Tour-d’Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal général des camps et armées du roi, et colonel général de la cavalerie légère ? Où brillent avec plus d’éclat les effets glorieux de la vertu militaire : conduites d’armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campemens bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis vaincus par la force, dissipés par l’adresse, lassés et consommés par une sage et noble patience ? Où peut-on trouver tant et de si puissans exemples, que dans les actions d’un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de la patrie ; grand dans l’adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété ? Quel sujet peut inspirer des sentimens plus justes et plus touchans qu’une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires, et rompu les plus douces espérances de la paix ?

  • (Oraison funèbre de Turenne, prononcée le 10 janvier 1676.)

Vie privée de Lamoignon393 §

Entrons dans sa vie privée. Que ne puis-je vous le montrer parmi ce nombre de gens choisis qui formoient chez lui une assemblée que le savoir, la politesse, l’honnêteté rendoient aussi agréable qu’utile ! C’est là que, ne se réservant de son autorité que cet ascendant que lui donnoient sur le reste des hommes la facilité de son humeur et la force de son esprit, il communiquoit ses lumières et profitoit de celles des autres. C’est là qu’il a souvent éclairci les matières les plus embrouillées, et que, sur quelque genre d’érudition que tombât le discours, on eût dit qu’il en avoit fait son occupation et son étude particulière. C’est là qu’après avoir écouté les autres, il reprenoit quelquefois les sujets qu’on croyoit avoir épuisés, et que, recueillant les épis qu’on avoit laissés après la moisson, il en faisoit une récolte plus abondante que la moisson même.

Que ne puis-je vous le représenter tel qu’il étoit, lorsqu’après un long et pénible travail, loin du bruit de la ville et du tumulte des affaires, il alloit se décharger du poids de sa dignité, et jouir d’un noble repos dans sa retraite de Bâville ! Vous le verriez tantôt s’adonnant aux plaisirs innocens de l’agriculture, élevant son esprit aux choses invisibles de Dieu par les merveilles visibles de la nature : tantôt méditant ces éloquens et graves discours qui enseignoient et qui inspiroient tous les ans la justice, et dans lesquels, formant l’idée d’un homme de bien, il se découvroit lui-même sans y penser : tantôt accommodant les différends que la discorde, la jalousie ou le mauvais conseil font naître parmi les habi-tans de la campagne ; plus content en lui-même, et peut-être plus grand aux yeux de Dieu, lorsque, dans le fond d’une sombre allée et sur un tribunal de gazon, il avoit assuré le repos d’une pauvre famille, que lorsqu’il décidait des fortunes les plus éclatantes sur le premier trône de la justice.

Vous le verriez recevant une foule d’amis, comme si chacun eût été le seul, distinguant les uns par la qualité, les autres par le mérite, s’accommodant à tous et ne se préférant à personne. Jamais il ne s’éleva sur son front serein aucun de ces nuages que forme le dégoût ou la défiance. Jamais il n’exigea ni de circonspection gênante, ni d’assiduité servile. On l’entendit, selon les temps, parler des grandes choses comme s’il eût négligé les petites, parler des petites comme s’il eût ignoré les grandes. On le vit, dans des conversations aisées et familières, engageant les uns à l’écouter avec plaisir, les autres à lui répondre avec confiance, donnant à chacun le moyen de faire paroître son esprit, sans jamais s’être prévalu de la supériorité du sien.

  • (Oraison funèbre de M. de Lamoignon, prononcée le 18 février 1679, 2e partie).

Une visite de cérémonie en province394 §

Toutes les dames de la ville vinrent pour rendre leurs respects à nos dames, non pas successivement, mais en troupe. On ne sauroit recevoir une visite que la chambre ne soit toute pleine ; on ne peut suffire à fournir des chaises : il se passe longtemps à placer tout ce petit monde ; vous diriez que c’est une conférence ou une assemblée, tant le cercle est grand. J’ai ouï dire que c’est une grande fatigue de saluer tant de personnes à la fois, et qu’on se trouvoit bien embarrassé et devant et après tant de baisers. Comme la plupart ne sont pas faites aux cérémonies de la Cour et ne savent que leur façon de province, elles vont en grand nombre, afin de n’être pas si remarquées. C’est une chose plaisante de les voir entrer l’une les bras croisés, l’autre les bras baissés comme une poupée ; toute leur conversation est bagatelle, et c’est un bonheur pour elles quand elles peuvent tourner le discours à leur coutume et parler des points d’Aurillac. Les échevines rendirent leur visite en corps, et firent le présent de la ville. La personne qui nous parut plus raisonnable395 fut Madame Périer ; les louanges que Madame la marquise de Sablé lui donne, la réputation que M. Pascal, son frère, s’étoit acquise, et sa propre vertu la rendent très-considérable dans la ville, et quelque gloire qu’elle tire de l’estime où elle est, et de la parenté qu’elle a eue, elle seroit illustre quand il n’y auroit point de marquise de Sablé, et quand il n’y auroit jamais eu de M. Pascal396.

  • (Mémoires sur les Grands Jours d’Auvergne.)

Les précieuses de province §

Un capucin, qui se piquoit d’être un peu plus du monde que ses confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j’avois prêté quelques livres de poésies, se souvint d’avoir vu mon nom au bas d’une ode ou d’une élégie. Il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa jusqu’à dire397 partout que j’étois poëte. Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés, et c’est là le comble de l’honneur d’un homme d’esprit. Ce bruit de ma poésie fit grand éclat et m’attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu’elles passeroient pour savantes dès qu’on les auroit vues avec moi, et que le bel esprit se prenoit ainsi par contagion L’une étoit d’une taille qui approchoit un peu de celle des anciens géans ; l’autre étoit, au contraire, fort petite et son visage étoit si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu’elle avoit un nez et des yeux. Je remarquai que l’une et l’autre se croyoient belles. Ces deux figures me firent peur. Je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comment leur parler, j’attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s’adressa à moi : « Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et faisant d’aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le R. P. Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de Messieurs de l’Académie. C’est, monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous témoigner l’estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, que, lorsqu’il vient quelqu’un de la cour ou du grand monde, on ne sauroit assez le considérer. — Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paroisse, j’ai toujours aimé l’esprit avec passion, et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j’ai toujours senti une inclination particulière à les honorer. » Je leur répondis, avec un peu d’embarras, que j’étois le plus confus du monde ; que je ne méritois ni la réputation que le bon Père m’avoit donnée, ni la bonne opinion qu’elles avoient eue de moi ; que j’étois pourtant très-satisfait de la bonté qu’il avoit eue de me flatter et de celle qu’elles avoient de le croire, puisque cela me donnoit occasion de connoître deux aimables personnes qui dévoient avoir de l’esprit infiniment, puisqu’elles le cherchoient en d’autres. Après ces mots elles s’approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser si elles avoient la curiosité d’ouvrir quelques livres qu’elles voyoient ; que c’étoit une curiosité invincible pour elles. Enfin elles me proposèrent un petit voyage à une belle maison de campagne qu’elles avoient à deux ou trois lieues de là, et firent mille beaux desseins de me régaler.

  • (Ibid.)

Portrait de Fléchier écrit par lui-même398 §

… Son esprit ne s’ouvre pas tout d’un coup, mais il se déploie petit à petit, et il gagne beaucoup à être connu. Il ne s’empresse pas à acquérir l’estime et l’amitié des uns et des autres, il choisit ceux qu’il veut connoître et qu’il veut aimer ; et, pour peu qu’il trouve de bonne volonté, il s’aide après cela de sa douceur naturelle et de certains airs de discrétion qui lui attirent la confiance. Il n’a jamais brigué de suffrages ; il a voulu être estimé par raison, non par cabale. Sa réputation n’a jamais été à charge à ses amis, et n’a rien coûté qu’à lui-même. Quand il a été louable, il a laissé aux autres le soin de le louer ; il sait se servir de son esprit, mais il ne sait pas s’en prévaloir ; et, quoiqu’il se sente et qu’il s’estime ce qu’il vaut, il laisse à chacun son jugement. Si l’on a bonne opinion de lui, il en est reconnoissant, comme si l’on lui faisoit grâce ; si l’on ne juge pas de lui comme on doit, il se renferme en lui-même, et se rend la justice qu’on lui refuse.

… Sa conversation n’est ni brillante, ni ennuyeuse ; il s’abaisse, il s’élève quand il le faut. Il parle peu, mais on s’aperçoit qu’il pense beaucoup. Certains airs fins et spirituels marquent sur son visage ce qu’il approuve ou ce qu’il condamne, et son silence même est intelligible.

Quand il n’est pas avec des gens qui lui plaisent, il demeure au dedans de lui-même. Avec ses amis, il aime à discourir et à se répandre au dehors ; il est pourtant toujours maître de son esprit. Lorsqu’il parle, on voit bien qu’il sauroit se taire ; et lorsqu’il se tait, on voit bien qu’il sauroit parler. Il écoute les autres paisiblement, et les paie souvent de la patience ou de l’attention qu’il fait paroître à les écouter. Il leur pardonne aisément d’avoir peu d’esprit, pourvu qu’ils ne veuillent pas lui faire accroire qu’ils en ont beaucoup. Ce qui fait qu’il est bien reçu dans les compagnies, c’est qu’il s’accommode à tous et ne se préfère à personne. Il ne se pique pas de faire valoir ce qu’il sait ; il aime mieux leur donner le plaisir de dire eux-mêmes ce qu’ils savent…

Son plus sensible plaisir, c’est de pouvoir obliger ses amis, ou de pouvoir reconnoître les obligations qu’il leur a. Il aimeroit pourtant mieux avoir des grâces à faire que d’en recevoir. Il a toujours cru que le mérite pouvoit se passer de la fortune ; il s’est contenté de l’un, et ne s’est point inquiété de l’autre.

Rien n’est plus contre son humeur que d’être à charge à qui que ce soit : dans ses besoins, il n’a recours qu’à sa patience ; et quand il seroit plus éloquent qu’il n’est, il ne sait plus parler quand il s’agit de demander. Tous les honneurs du monde lui paroîtroient trop achetés, s’ils lui avoient coûté quelque bassesse.

Il est de bonne foi, et il croit aisément que tout le monde est de même ; mais si l’on vient à lui manquer, on ne regagne plus sa confiance ; ainsi il ne trompe jamais personne, et n’est jamais trompé qu’une fois. S’il a donné quelque sujet de plainte à quelqu’un, il n’oublie rien pour le satisfaire ; mais, si l’on se plaint de lui sans raison, il a une innocence fière qui ne descend pas aux éclaircissemens et aux justifications, et rien ne lui coûte tant que de faire son apologie. Quand on l’offense, il a le ressentiment vif, mais il ne dure pas longtemps. L’envie lui déplaît, mais elle ne l’afflige pas. Il souffre avec peine une injustice, mais il la pardonne. Mais l’infidélité d’un ami est un péché irrémissible pour lui.

  • (En tête des Mémoires sur les Grands jours d’Auvergne.)

Mascaron (1634-1703) §

Notice §

Mascaron (Jules), né à Hyères, Provençal comme Massillon, et, comme lui, Oratorien, professeur de belles-lettres, prédicateur et évêque, fit entendre avec succès sa parole brillante et énergique dans les chaires, d’abord de plusieurs grandes villes du Midi, puis de Nantes et d’Angers, enfin de Paris et devant la cour, à plusieurs reprises, jusqu’en 1694. « Le demi-quart des merveilles qu’ils disent, écrit un jour de lui et de Bourdaloue Mme de Sévigné, devroit faire une sainte » (11 mars 1671). Il prononça plusieurs oraisons funèbres : son oraison funèbre de Madame, duchesse d’Orléans, a été effacée par celle de Bossuet ; son oraison funèbre de Turenne, qu’avec Bossuet il avait converti, le disputa à celle de Fléchier. « L’abbé Fléchier veut la surpasser, dit Mme de Sévigné à sa fille, mais je l’en défie. » Mascaron fut successivement évêque de Tulle et d’Agen.

De la sincérité, de la justice et de la bonté de Turenne §

C’est de l’amour pour la vérité que venoit cette modération admirable dans les rencontres où il sembloit que l’intérêt de sa gloire dût exciter son ressentiment. Comme il alloit jusqu’au fond des choses, il trouvoit qu’il y a bien plus de gloire à vaincre sa passion qu’à venger une injure, et que ceux qui courent à la vengeance vont au plus aisé et non pas au plus glorieux. C’est de cet amour de la vérité que venoit cette naïveté admirable avec laquelle M. de Turenne se laissoit voir tel qu’il étoit. Comme il ne fut jamais une vertu plus pleine et plus naturelle que celle de ce grand homme, il n’y en eut jamais de plus épurée de tout artifice. Il ne se cachoit point, il ne se montroit point ; il parloit lorsqu’il le falloit et de ses victoires et de ses désavantages, aussi peu attentif à relever la gloire des unes qu’à déguiser le malheur des autres. Il ne songeoit pas même à ces grandes ressources de gloire qui lui permettoient de faire des pertes sans s’appauvrir ; et la même vérité qui lui faisoit raconter le détail des victoires innombrables qu’il avoit remportées lui faisoit dire le particulier de quelques occasions où il n’avoit pas été heureux, aussi éloigné dans ses récits du faste de la modestie que de celui de l’orgueil…

La justice étoit la règle inviolable de toutes ses actions ; l’amitié ni la haine ne le pouvoient jamais préoccuper : il refusoit des grâces à ses amis, qu’il accordoit à ses ennemis quand il les en croyoit plus dignes que ceux qu’il aimoit, et, sourd à toutes les plaintes de la nature et de l’amitié, il traitoit ceux qui étoient capables de les faire de petits esprits qui tournent toujours autour d’eux-mêmes, n’ayant pas assez de force pour s’en éloigner. Aussi n’étoit-ce ni par l’intrigue d’un domestique intéressé, ni par des assiduités étudiées, ni par l’utilité d’une liaison que l’on se faisoit une entrée dans le cœur de M. de Turenne. Le bonheur pouvoit lui montrer ceux qui dévoient être ses amis, mais il n’alloit que jusques-là ; le seul mérite faisoit le reste. Car comme il n’avoit point une froideur et une fierté capable de rebuter, il n’avoit point aussi cet air caressant qui semble mendier le cœur de tout le monde sans vouloir pourtant engager le sien. Personne n’a jamais pu se plaindre d’avoir été dédaigné avec mépris, ni d’avoir été amusé par de vaines espérances. Ce grand homme avoit rendu l’accès de son cœur difficile sans être rude, et il en avoit pour ainsi dire fortifié les premières avenues, parce qu’après les avoir une fois forcées par le mérite, le reste ne coûtoit plus rien ni à prendre ni à conserver.

Je vous appelle à témoins de cette vérité, chers et illustres amis de cet homme incomparable. Fut-il jamais une amitié si entière, si douce et si sûre que la sienne399 ? Sa dissimulation vous a-t-elle jamais donné la peine de faire ces difficiles observations qu’il faut employer pour pénétrer le cœur humain ? L’inégalité de son humeur vous a-t-elle jamais obligés de prendre des mesures pour choisir les bons momens et pour éviter les fâcheux ? A-t-il jamais exigé de vous une servitude et une dépendance tyrannique ? Enfin, dans ce commerce qui vous ouvroit ce cœur jusqu’au fond, y avez-vous jamais rien trouvé qui méritât400 quelque indulgence de votre part ? y avez-vous découvert quelque faiblesse et quelques sentimens qui marquassent la vanité et la corruption du siècle ? Avez-vous eu besoin de vous faire une religion de nous cacher quelque défaut secret ? Eussiez-vous désiré d’en ôter ou d’y ajouter quelque chose ? Si vous étiez les maîtres de vous former un cœur à vous-même, en voudriez-vous un plus grand, plus droit et plus parfait ? Hélas ! je le sens, Messieurs, je touche à l’endroit de votre plaie le plus douloureux et le plus sensible ; et, s’il vous étoit libre de m’interrompre, ne vous écrieriez-vous pas ici que vous n’y avez rien vu que de grand et d’héroïque, que tous ses sentimens étoient pour vous des leçons de sagesse et de vertu, des sujets d’admiration et d’amour, et la matière éternelle de vos larmes, ou du moins d’un triste et précieux souvenir ?

  • (Oraison funèbre de Turenne, 1675.)

Pellisson (1624-1693) §

Notice §

Né protestant à Béziers, mort catholique à Paris : l’homme « le plus laid » et l’un des plus beaux esprits du xviie siècle ; ami de la plupart des Académiciens avant d’être leur historien (Histoire de l’Académie françoise, 1653) et leur confrère (1653) ; commis principal du surintendant Fouquet (1653-1661) avant d’être compris dans sa disgrâce et emprisonné comme lui (1661-1666) ; après sa libération, historien de la Conquête de la Franche-Comté (1668) ; depuis sa conversion, maître des requêtes, secrétaire de Louis XIV, historiographe, historien du roi (Histoire de Louis XIV, 1660-1678), économe royal, administrateur de la Caisse des Convertis, controversiste, correspondant de Leibnitz et de Bossuet, — Pellisson, malgré tous ces titres, aurait peut-être été oublié sans ses Défenses de Fouquet. La reconnaissance lui a inspiré une éloquence qu’on a appelée, après Voltaire, cicéronienne, et dont les principaux caractères sont, tantôt une tristesse fière et contenue, tantôt un irrésistible accent de persuasion. Son premier discours est une prière au roi, le second un mémoire au roi et à la France, les deux derniers des adresses aux juges de Fouquet. Ces écrits anonymes, partis de la Bastille, rencontraient bien des obstacles. « Il faut des voyages et de longs voyages, dit-il dans le dernier, pour une feuille d’impression, quand elle défend un malheureux. »

  • (Voir Étude sur la vie et les œuvres de Pellisson, par M. Marcou, 1859.)

Première défense du surintendant Fouquet401 §

Sire, deux choses bien différentes, mais qui ne sont nullement contraires, m’ont fait prendre la résolution d’adresser directement ce discours à Votre Majesté : l’admiration véritable que j’ai pour un roi le plus grand, le plus magnanime, le plus triomphant et le plus heureux qui soit au monde, et la juste compassion dont je suis touché pour le plus infortuné de ses sujets. Ce n’est pas la coutume ni le défaut du siècle que la disgrâce trouve trop de défenseurs, et Votre Majesté n’est sans doute guère importunée de ceux qui lui parlent aujourd’hui pour M. Foucquet, naguère procureur général, surintendant des finances, ministre d’État, objet de l’admiration et de l’envie, maintenant à peine estimé digne de pitié. Tout se tait, tout tremble, tout révère la colère de Votre Majesté. Je la révérerois plus que personne, et, quelque obligé que je fusse de parler, je me tairois comme les autres, si je n’avois à dire à Votre Majesté des choses essentielles qu’autre que moi ne lui dira point, et qui regardent le bien de son service. Veuille le maître des coeurs et le roi des rois que, pour en reconnoître la vérité et l’importance, Votre Majesté les lise sans dégoût jusqu’à la fin, et que, donnant tant de temps aux moindres supplications de ses sujets, elle ne refuse pas un peu de véritable attention à une affaire qui regarde sa gloire, et qui n’est pas de si petite considération qu’elle n’attire aujourd’hui les yeux de toute l’Europe !

Je parlerai, sire, avec toute la liberté d’un homme qui n’a rien à craindre ni à espérer, mais avec tout le respect et la soumission d’un sujet fidèle ; et si par malheur, ce que je ne saurois croire, il m’échappoit le moindre mot qui semblât s’éloigner tant soit peu de cette parfaite soumission et de ce profond respect que je lui garderai toute ma vie, je le désavoue dès cette heure ; je l’efface avant que de l’avoir écrit, et supplie très-humblement Votre Majesté de croire que je puis faillir de la plume, mais jamais du cœur ni de la pensée.

La première question est celle du tribunal devant lequel doit comparaître l’accusé. Pellisson supplie le roi de ne pas « se détourner du chemin battu, le plus fréquenté de la justice », de ne pas « quitter les grandes et belles voies royales pour en prendre d’autres », et établit la suspicion légitime qui s’élève toujours contre les commissions extraordinaires.

S’il faut enfin entendre la voix du peuple, cette voix, sire, qui est si souvent celle de Dieu, cette voix qui fait, à vrai dire, la gloire des rois, qui parle si magnifiquement aujourd’hui par toute la terre des vertus de Votre Majesté, elle dira à Votre Majesté que tout ce qui n’est point naturel et ordinaire lui est suspect ; qu’un innocent même, condamné par le parlement, passe toujours pour coupable ; qu’un coupable même, condamné par les commissaires, laisse toujours au public et à la postérité quelque soupçon d’innocence ; qu’enfin le général du monde regarde ces deux sortes de juges comme deux choses tout à fait différentes : témoin la réponse de ce bon religieux, que l’histoire n’a pas trouvée indigne d’être rapportée, quand le roi François Ier, regardant à Marcoussis le tombeau d’un surintendant immolé, sous un des rois précédens, aux jalousies de la cour et à la passion du duc de Bourgogne, et ce grand prince disant que c’étoit dommage qu’on eût fait mourir un tel homme par justice : « Ce n’est pas par justice, sire, répondit ingénument le religieux, c’est par commissaires. »

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Mais, sire, quelque résolution qu’il plaise à Dieu inspirer à Votre Majesté sur ce sujet, ce que je ne puis m’empêcher d’espérer, c’est que, si Votre Majesté ne renvoie point M. Foucquet à ses juges naturels ; si elle n’accorde point ce que la sage et vertueuse mère, ce que la famille désolée de cet infortuné lui ont déjà demandé avec tant de larmes, qui est de ne lui point donner d’autres juges que Votre Majesté même, suivant les clauses expresses de ses lettres de surintendant, qui l’affranchissent de toute autre juridiction ; s’il faut que le premier et le plus malheureux des surintendans subisse effectivement le jugement d’une chambre de justice comme un simple et misérable homme d’affaires, au moins Votre Majesté lui réservera-t-elle en sa personne une justice supérieure à la chambre de justice, une justice où Votre Majesté n’appellera point seulement sa sévérité, mais aussi sa bonté, sa clémence et son cœur vraiment royal pour y venir donner leur suffrage.

C’est, sire, devant ce tribunal supérieur, car aussi, à vrai dire, M. Foucquet n’en peut reconnoître d’autre sans se faire tort, c’est, dis-je, devant ce tribunal supérieur que je vais désormais plaider sa cause.

Que Votre Majesté souffre et qu’elle m’écoute, s’il lui plaît, non pas avec l’esprit d’un maître irrité, mais avec celui d’un juge équitable, d’un roi bon et généreux, qui ne condamne jamais qu’à regret, et qui cherche toutes sortes de moyens pour absoudre.

J’ai même en cela un extrême désavantage, qu’il me faut combattre dans l’esprit de Votre Majesté des crimes dont on n’a parlé qu’à elle, et dont le peuple n’a été informé que par des bruits vagues, confus et incertains. Un sage de l’antiquité, sire, a dit autrefois que le plus sage de tous les hommes passeroit pour fou si l’on voyoit toutes ses pensées. Quel est donc le malheur d’un homme qui écrivoit tout ce qu’il pensoit, et beaucoup plus qu’il ne pensoit, et presque tout ce qu’on pouvoit penser sur toutes sortes d’affaires, et dont on a recherché avec tant de soin jusqu’aux moindres billets ? Il n’est pas seulement vraisemblable, il est même nécessaire et inévitable que, dans cette multitude et cette confusion de papiers, de projets obscurs, imparfaits, mal entendus, peu favorablement expliqués, on se soit forgé d’abord mille fantômes ; il est presque impossible que cela soit arrivé autrement. Mais, sire, quelques-uns des fantômes ont déjà disparu d’eux-mêmes, dissipés par le temps et par la vérité ; les autres, s’ils ont trouvé place dans l’esprit des inférieurs, soit que l’erreur ou la calomnie les ait formés et grossis, ne résisteront point aux vives et célestes lumières de Votre Majesté. Je ne les combattrai point sans les connoître ; mais jugeant par ce qui paroît seulement, je le défendrai toujours de deux accusations principales : la mauvaise administration des finances, qu’on veut qu’il ait appliquée à son profit particulier ; la mauvaise et excessive ambition, qu’on a représentée à Votre Majesté comme suspecte et criminelle.

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Pour rendre raison de son administration, je demanderois, sire, à ceux qui l’accusent si, sous le règne triomphant de Votre Majesté, et si, sous cette surintendance, l’État de Milan s’est perdu, comme sous François Ier, faute d’avoir envoyé aux troupes l’argent qui leur étoit destiné ; si, faute d’une somme très-médiocre, comme on l’a pourtant vu de nos jours et avant lui, il a laissé reprendre aux ennemis une des plus importantes places de l’Europe, qui avoit coûté de si grandes sommes et tant de sang ; si vos armées, sire, ont jamais manqué de vaincre pour manquer de quoi vivre ; si, nonobstant les dépenses effroyables de la guerre, du mariage de Votre Majesté et de la conclusion de la paix, nonobstant les grandes aliénations qu’on a été contraint de faire, il ne se trouve point encore aujourd’hui que, par les augmentations qu’il a pratiquées dans les grandes fermes, les revenus de Votre Majesté sont encore plus grands qu’ils n’étoient lorsqu’il commença d’être surintendant ; si les peuples, par la manière dont il s’est conduit avec eux, n’ont point porté ces pesantes charges autant et plus tranquillement que sous les règnes précédens ; si les compagnies souveraines, quoique au milieu des tumultes de la guerre, au milieu presque des mouvemens de l’État, et en un temps bien différent de celui-ci, n’ont point été heureusement ménagées et portées avec beaucoup d’adresse à faciliter les affaires de Votre Majesté ; si, dans les trois dernières années, qui sont celles de la plus grande autorité de M. Foucquet, bien que les dépenses augmentassent tous les jours, il n’a pas trouvé moyen de diminuer les tailles chaque année de plusieurs millions ; si les gens d’affaires, si les officiers même du conseil, deux sortes de personnes qu’un surintendant corrompu ménageroit sans doute comme complices de ses crimes, n’ont pas été chargés de taxes sur taxes pour décharger les peuples de la campagne ; si, en traitant honnêtement les personnes de mérite et de service en toute sorte de condition, il n’a pas conservé à Votre Majesté le cœur et l’affection de ses sujets, son grand et véritable trésor, ses seules et véritables richesses. C’est, sire, la raison que je rendrois pour lui de son administration ; mais combien la rendroit-il mieux lui-même, s’il étoit encore assez heureux pour le pouvoir faire de sa propre bouche aux pieds de Votre Majesté !

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PÉRORAISON

Certes, sire, je ne puis croire que Votre Majesté puisse rappeler ces souvenirs sans en être attendri. Que seroit-ce si elle voyoit encore cet infortuné, même à peine connoissable, mais moins changé et moins abattu de la longueur de sa maladie et de la dureté de sa prison que du regret d’avoir pu déplaire à Votre Majesté, et qu’il lui dît : « Sire, j’ai failli, si Votre Majesté le veut ; je mérite toutes sortes de supplices ; je ne me plains point de la colère de Votre Majesté ; souffrez seulement que je me plaigne de ses bontés. Quand est-ce qu’elles m’ont permis de connoître mes fautes et ma mauvaise conduite ? Quand est-ce que, par un clin d’œil seulement, Votre Majesté a fait pour moi ce que les maîtres ont fait pour leurs esclaves les plus misérables, ce qu’il est besoin que Dieu fasse pour tous les hommes et pour les rois même, qui est de les menacer avant que de les punir ? Et de quoi n’aurois je point été capable, de quoi ne le serois-je point, si Votre Majesté avoit mieux aimé, si elle aimoit mieux encore me corriger que me perdre ? »

Mais, sire, je détourne mes yeux de cette triste pensée. Votre Majesté voit combien il est digne de sa bonté et de sa grandeur de ne pas faire juger M. Foucquet par une chambre de justice, dont même plusieurs membres sont récusables ; qu’on ne sauroit prouver les malversations dont on l’accuse, ni par son bien, car il n’en a point, ni par ses dépenses non plus, car il y a fourni par ses dettes et par plusieurs avantages légitimes ; qu’un compte du détail des finances ne se demanda jamais à un surintendant ; qu’homme vivant à sa place ne le pourroit rendre ; que cette discussion est sujette à une infinité d’erreurs ; qu’il n’a point failli depuis que Votre Majesté lui a donné ses ordres elle-même ; que la mort de Son Éminence, dont il les recevoit auparavant, peut-être même que la soustraction de ses lettres, lui ôtent tout moyen de se justifier ; qu’en plusieurs choses, comme on ne le peut nier, son administration a été grande, noble, glorieuse, utile à l’État et à Votre Majesté ; que son ambition, quand elle passera402 pour excessive, a mille sortes d’excuses, et ne doit être suspecte d’aucun mauvais dessein ; que ses services, ou du moins son zèle en mille rencontres, surtout dans les temps fâcheux et au milieu de l’orage, méritent quelque considération ; que la recherche de quelques surintendans, sujette à mille artifices de la calomnie et de l’envie, n’a produit aucune gloire aux rois prédécesseurs de V. M. ; que la douceur, que la bonté du grand Henri, son aïeul, en cette occasion et en mille autres, a été célébrée de mille louanges. C’en est assez, pour espérer, toutes choses de V. M. Qu’elle n’écoute plus rien qu’elle-même et les mouvemens généreux de son cœur. Que l’histoire marque un jour dans ses monumens éternels : « Louis XIV, véritablement donné de Dieu pour la restauration de la France, fut grand en la guerre, grand en la paix. Il effaça, par son application et par sa conduite, la gloire de tous ses prédécesseurs. Il n’aima qu’à répandre le sang de ses ennemis, il épargna celui de ses sujets. Il sut connoître les fautes de ses ministres, les corriger et les pardonner. Il eut autant de bonté et de douceur que de fermeté et de courage, et ne crut pas bien représenter en terre le pouvoir de Dieu, s’il n’imitoit aussi sa clémence. »

Deuxième defense du surintendant Fouquet403 §

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Pellisson entre dans le détail de la gestion financière du surintendant. Au sujet de six millions qu’on accusait Fouquet de s’être fait livrer, à son profit personnel, par le trésorier de l’épargne, Pellisson conclut :

Ce n’est pas ici le lieu de parler de son esprit ni de sa capacité : nous ne sommes pas assez heureux pour penser à la gloire ; le temps nous rendra peut-être ce qu’on nous ôte de ce côté-là. La postérité du moins, véritable chambre de justice, l’élite de tous les siècles et de toutes les nations, fera raison là-dessus à tout le monde. Aujourd’hui, je veux faire ce que vous m’ordonnerez, je prendrai M. Foucquet de votre main, tel que vous l’aurez agréable, ou bon ou méchant, ou solide ou subtil, ou adroit et ingénieux, ou maladroit et stupide. Si, bon, il ne dérobera point, il aimera mieux du moins se payer. Si, méchant, il craindra, il tâchera, du moins puisqu’il le peut, et si aisément, de couvrir son crime. Si, solide, il préférera un bien légitime, certain qu’on ne le lui peut plus ôter, à une espérance vaine, criminelle, incertaine, qui lui peut échapper à tous momens. Si, subtil, il fermera du moins toutes les portes, toutes les ouvertures, par où il craindra qu’elle n’échappe. Si, maladroit et stupide, il ne pensera pas même à cet excès de finesse, qui, dérobe au lieu de se payer. Si, adroit et ingénieux, il y pensera du moins avec plus de précaution et plus d’adresse.

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Vous, grand prince (car je ne puis m’empêcher de finir ainsi que j’ai commencé par Votre Majesté même), c’est un dessein digne sans doute de sa grandeur, mais ce n’est pas un petit dessein, que de réformer la France. Il a été moins long et moins difficile à Votre Majesté de vaincre l’Espagne. Quelle regarde de tous côtés : tout a besoin de sa main, mais d’une main douce, tendre, salutaire, qui ne tue point pour guérir, qui secoure, qui corrige et répare la nature sans la détruire. Nous sommes tous hommes, sire, nous avons tous failli : nous avons tous désiré d’être considérés dans le monde. Nous avons vu que sans bien on ne l’étoit pas ; il nous a semblé que sans lui toutes les portes nous étoient fermées, que sans lui nous ne pouvions pas même montrer notre talent et notre mérite, si Dieu nous en avoit donné, non pas même servir Votre Majesté, quelque zèle que nous eussions pour son service. Que n’aurions-nous pas fait pour ce bien, sans lequel il nous étoit impossible de rien faire ? Votre Majesté, sire, vient donner au monde un siècle nouveau, où ses exemples, plus que ses lois mêmes ni que ses chàtimens, commencent à nous changer. Nous le voyons, sire, nous le sentons avec joie : s’il y a toujours â l’avenir, comme on ne le peut empêcher, de grandes fortunes pour la mauvaise foi et pour l’injustice, il y aura désormais des récompenses et des établissemens honnêtes pour la fidélité et pour la vertu. Si la constitution de l’État et mille autres raisons considérables font que les charges doivent demeurer vénales, il y en aura, du moins, quelque nombre de chaque espèce pour le seul mérite, pour les grâces de Votre Majesté. Cet homme de bien qui ne songe qu’à Dieu et à son étude, non pas même à Votre Majesté ni à son pouvoir, apprendra tout d’un coup qu’elle l’a honoré d’un grand bénéfice : il doutera longtemps si c’est une vision ou une vérité. Nous serons tous gens d’honneur pour être heureux, et courrons après la gloire comme nous courions après l’argent, mourant de honte si nous n’étions pas dignes sujets d’un si grand roi, par là véritablement et par cette seconde formation de nos esprits et de nos mœurs le père de tous ses peuples. Mais quant à notre conduite passée, sire, que Votre Majesté s’accommode, s’il lui plaît, à la foiblesse, à l’infirmité de ses enfants. Nous n’étions pas nés dans la république de Platon, ni même sous les premières lois d’Athènes, écrites de sang, ni sous celles de Lacédémone, où l’argent et la politesse étoient un crime, mais dans la corruption des temps, dans le luxe inséparable de la prospérité des États, dans l’indulgence françoise, dans la plus douce des monarchies, non-seulement pleine de libertés, mais de licences. Il ne nous étoit pas aisé de vaincre notre naissance et notre mauvaise éducation. Nous aimons tous Votre Majesté. Que rien ne nous rende auprès d’elle si odieux et si détestables ; et que, s’empêchant de faillir comme si elle ne pardonnoit jamais, elle pardonne néanmoins comme si elle faisoit tous les jours des fautes. Et, quant au malheureux dont j’ai entrepris la défense, la colère de Votre Majesté l’emporteroit elle comme une feuille sèche que le vent emporte ? Car à qui appliqueroit-on plus à propos ces paroles que disoit autrefois à Dieu même l’exemple de la patience et de la misère, qu’à celui qui, par le courroux du ciel et de Votre Majesté, s’est vu enlever en un seul jour, et comme d’un coup de foudre, biens, honneurs, réputation, serviteurs, famille, amis et santé, sans consolation et sans commerce qu’avec ceux qui viennent pour l’interroger et pour l’accuser ? Encore que ses accusations soient incessamment aux oreilles de Votre Majesté et que ses défenses n’y soient qu’un moment, encore qu’on n’ose presque espérer qu’elle voie dans un si long discours ce qu’on peut dire pour lui sur ces abus des finances, sur ces millions, sur ces avances, sur ce droit de donner des commissaires, dont on entretient à toute heure Votre Majesté contre lui, je ne me rebuterai point, car je ne veux point douter auprès d’elle s’il est coupable ; mais je ne saurois douter s’il est malheureux. Je ne veux point savoir ce qu’on dira s’il est puni ; mais j’entends déjà avec espérance, avec joie, ce que tout le monde doit dire de Votre Majesté si elle fait grâce. J’ignore ce que veulent et ce que demandent, trop ouvertement néanmoins pour le laisser ignorer à personne, ceux qui ne sont pas satisfaits encore d’un si grand et si déplorable malheur ; mais je ne puis ignorer, sire, ce que souhaitent ceux qui ne regardent que Votre Majesté, et qui n’ont pour intérêt et pour passion que sa seule gloire. Il n’est pas jusqu’aux lois, sire, qui, toutes insensibles, inexorables, dures, fermes, rigoureuses qu’elles sont de leur nature, ne se réjouissent lorsque, ne pouvant se fléchir elles-mêmes, elles se sentent fléchir d’une main toute-puissante, telle que celle de Votre Majesté, en faveur des hommes dont elles cherchent toujours le salut lors même qu’elles semblent demander leur ruine.

Le plus sage, le plus juste même des rois, crie encore à Votre Majesté comme à tous les rois de la terre. Ne soyez point si juste404. C’est un beau nom que la Chambre de Justice, mais le temple de Clémence, que les Romains élevèrent à cette vertu triomphante en la personne de Jules César, est un plus grand et un plus beau nom encore. Si cette vertu n’offre encore un temple à Votre Majesté, elle lui promet du moins l’empire des cœurs, où Dieu même désire de régner, et en fait toute sa gloire. Elle se vante d’être la seule entre ses compagnons qui ne vit et ne respire que sur le trône. Courez hardiment, sire, dans sa belle carrière : Votre Majesté n’y trouvera que des rois, comme Alexandre le souhaitoit quand on lui parla de courir aux jeux Olympiques. Que Votre Majesté nous permette un peu d’orgueil et d’audace. Comme elle, sire, quoique non autant qu’elle, nous serons justes, vaillans, prudens, tempérans, même libéraux ; mais comme elle nous ne saurions être clémens. Cette vertu, toute douce et toute humaine qu’elle est, plus fière, qui le croiroit ? que toutes les autres, dédaigne nos fortunes privées… Que Votre Majesté rappelle, s’il lui plaît, pour un moment en sa mémoire ce grand et beau jour que la France vit avec tant de joie, que ses ennemis, quoique enflés de mille vaines prétentions, quoique armés et sur nos frontières, virent avec tant de douleur et d’étonnement ; cet heureux jour, dis-je, qui acheva de nous donner un grand roi en répandant sur la tête de Votre Majesté, si chère et si précieuse à ses peuples, l’huile sainte et descendue du ciel. En ce jour, sire, avant que Votre Majesté reçût cette onction divine, avant qu’elle eût revêtu ce manteau royal qui ornoit bien moins Votre Majesté qu’il n’étoit orné de Votre Majesté même, avant qu’elle eût pris de l’autel, c’est-à-dire de la propre main de Dieu, cette couronne, ce sceptre, cette main de justice, cet anneau qui faisoit l’indissoluble mariage de Votre Majesté et de son royaume, cette épée nue et flamboyante, toute victorieuse sur les ennemis, toute-puissante sur les sujets, nous vîmes, nous entendîmes Votre Majesté, environnée des pairs et des premières dignités de l’État, au milieu des prières, entre les bénédictions et les cantiques, à la face des autels, devant le ciel et la terre, les hommes et les anges, proférer de sa bouche sacrée ces belles et magnifiques paroles, dignes d’être gravées sur le bronze, mais plus encore dans le cœur d’un si grand roi :

Je jure et promets de garder et faire garder l’équité et la miséricorde en tous jugemens, afin que Dieu clément et miséricordieux répande sur moi et sur vous sa miséricorde.

Si quelqu’un, sire, nous ne le pouvons penser, s’opposoit à cette miséricorde, à cette équité royale, nous ne souhaitons pas même qu’il soit traité sans miséricorde et sans équité ; mais pour nous qui l’implorons, pour M. Foucquet qui ne l’implore pas seulement, mais qui s’en assure, mais qui s’y fonde, quel malheur en détourneroit les effets ? Quelle autre puissance si grande et si redoutable dans les États de Votre Majesté l’empêcheroit de suivre et ce serment solennel, et sa gloire, et ses inclinations toutes grandes, toutes royales, puisque, sans leur faire violence et sans faire tort à ses sujets, elle peut exercer toutes ces vertus ensemble ? L’avenir, sire, peut être prévu et réglé par de bonnes lois : qui oseroit encore manquer à son devoir quand le prince fait si dignement le sien ? que personne ne soit excusé : personne n’ignore maintenant qu’il est éclairé des propres yeux de son maître. C’est là que Votre Majesté fera voir avec raison jusqu’à sa sévérité même, si ce n’est assez de sa justice. Mais pour le passé, sire, il est passé, il ne revient plus : Votre Majesté nous avoit confiés à d’autres mains que les siennes ; persuadés qu’elle pensoit moins à nous, nous pensions bien moins à elle ; nous ignorions presque nos offenses dont elle ne sembloit pas s’offenser. C’est là, sire, le digne sujet, la propre et véritable matière, le beau champ de sa clémence et de sa bonté.

Louis XIV (1638-1715) §

Notice §

Si la justesse, la netteté, la précision, un mélange de simplicité, de gravité et de noblesse peuvent donner l’idée d’un grand écrivain chez un roi, Louis XIV mérite ce titre. L’homme et le roi se retrouvent dans le style de ses Œuvres (6 vol. 1806) ou mémoires, instructions, lettres, documents de toute nature, écrits ou dictés par lui, ou rédigés par M. Pellisson et M. de Périgny (voir l’édition des Mémoires pour l’instruction du Dauphin de M. Dreyss, 2 vol. in-8° 1860), comme César se retrouve dans ses Commentaires, Henri IV dans ses Lettres, Napoléon dans son Mémorial de Sainte-Hélène.

Voyez le portrait de Louis XIV par Mme de Caylus (infra) et Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. V ; Nouveaux Lundis, t. II).

Savoir se faire un plaisir du travail et se commander à soi-même §

C’est un avantage fort grand et fort singulier405 de pouvoir trouver notre satisfaction dans les choses qui servent à notre grandeur, et de savoir par étude nous faire une espèce de plaisir de la nécessité de notre ministère. Il n’est personne assurément d’assez mauvais goût406 pour ne pas trouver cette méthode très bonne et très utile ; mais il est peu de gens assez sages pour la savoir bien pratiquer, et peut-être même que l’on s’y applique plus rarement chez les souverains que chez les particuliers. Car, à vrai dire, la douce habitude que les princes prennent à commander leur rend plus incommode toute sorte de sujétion ; et se voyant élevés au-dessus des règles ordinaires, ils ont besoin de plus de force et de plus de raison que les autres pour s’imposer eux-mêmes de nouvelles lois.

Les hommes privés semblent trouver un chemin tout frayé vers la sagesse dans l’observance des ordres publics auxquels ils sont assujettis. La prudence de la loi qui leur prescrit ce qu’ils doivent faire, le concours de tout un peuple qui la suit, la crainte du châtiment et l’espoir de la récompense, sont des secours continuels attachés à la foiblesse de leur condition, et dont l’éclat de la nôtre nous a privés.

Peut-être qu’il y a beaucoup de bons sujets qui seroient de fort mauvais princes. Il est bien plus facile d’obéir à son supérieur que de se commander à soi-même ; et, quand on peut tout ce que l’on veut, il n’est pas aisé de ne vouloir que ce que l’on doit. Pensez-y donc de bonne heure, mon fils, et si vous sentez maintenant quelque répugnance à vous soumettre aux ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite, considérez comment vous pourrez entendre un jour les avis de la raison lorsqu’elle vous parlera sans interprète et qu’elle n’aura plus personne auprès de vous qui soit en droit de défendre ses intérêts. Profitez soigneusement des préceptes que je vous fais donner tandis qu’il vous est permis d’en recevoir ; et, puisque, dans la place qui vous attend après moi, vous ne pouvez plus, sans honte, être conduit par d’autres lumières ni contraint par une autre autorité, accoutumez-vous, dès cette heure, à veiller sur vos propres actions et à faire souvent essai sur vous-même du pouvoir souverain que vous devez exercer sur les autres.

  • (Mémoires pour l’instruction du Dauphin, édit. Dreyss, t. 2e, p. 125).

De l’humilité et de la fierté chez un roi §

Je tâche et je tâcherai toujours dans ces Mémoires à élever, mais non pas à enfler votre courage. S’il y a une fierté légitime en notre rang, il y a une modestie et une humilité qui ne sont pas moins louables. Ne pensez pas, mon fils, que ces vertus ne soient point faites pour nous. Au contraire, elles nous appartiennent plus proprement qu’au reste des hommes, mar, après tout, ceux qui n’ont rien d’éminent, ni par la fortune, ni par le mérite, quelque petite opinion qu’ils aient d’eux-mêmes, ne peuvent jamais être modestes et humbles ; et ces qualités supposent nécessairement en celui qui les possède et quelque élévation et quelque grandeur dont il pourroit tirer vanité. Nous, mon fils, à qui toutes choses semblent inspirer ce défaut si naturel aux hommes, nous ne pouvons trop apporter de soin à nous en défendre. Mais, si je puis vous expliquer ma pensée, il me semble que nous devons être en même temps humbles pour nous-mêmes, et fiers pour la place que nous occupons. J’espère que je vous laisserai encore plus de puissance et plus de grandeur que je n’en ai, et je veux croire ce que je souhaite, c’est-à-dire que vous en ferez encore un meilleur usage que moi. Mais, quand tout ce qui vous environnera fera effort pour ne vous remplir que de vous-même, ne vous comparez point, mon fils, à des princes moindres que vous, ou à ceux qui ont porté ou qui porteront encore indignement le nom de roi ; ce n’est pas un grand avantage de valoir un peu mieux. Pensez plutôt à tous ceux qu’on a le plus sujet d’estimer et d’admirer dans les siècles passés, qui d’une fortune particulière ou d’une puissance très médiocre, par la seule force de leur mérite, sont venus à fonder de grands empires, ont passé comme des éclairs d’une partie du monde à l’autre, charmé toute la terre par leurs grandes qualités, et laissé depuis tant de siècles une longue et éternelle mémoire d’eux-mêmes, qui semble, au lieu de se détruire, s’augmenter et se fortifier tous les jours par le temps. Si cela ne suffit pas, rendez-vous encore une justice plus exacte, et considérez de combien de choses on vous louera, que la fortune seule aura peut-être faites pour vous. Descendez avec quelque sévérité à la considération de vos propres foiblesses : car, bien que vous puissiez en imaginer de semblables en tous les hommes et même dans les plus grands, néanmoins, comme vous les imaginerez et les croirez seulement en eux avec quelque incertitude, au lieu que vous les sentirez véritablement et certainement en vous, elles diminueront sans doute la trop grande opinion que vous pourriez avoir de vous-même, qui est d’ordinaire l’écueil d’un mérite éclatant et connu. Par là, mon fils, et en cela, vous serez humble. Mais quand il s’agira du rang que vous tenez dans le monde, des droits de votre couronne, du roi enfin et non pas du particulier, prenez hardiment l’élévation de cœur et d’esprit dont vous serez capable ; ne trahissez point la gloire de vos prédécesseurs ni l’intérêt de vos successeurs à venir, dont vous n’êtes que le dépositaire : car alors, votre humilité deviendroit bassesse.

  • (Ibid., p. 543).

Acquérir et conquérir. De l’emploi des négociations et de l’emploi de la valeur407 §

Ne doutez point qu’en tout temps je n’eusse mieux aimé conquérir des états que de les acquérir. Mais qui ne veut que pratiquer une vertu408, il ne la connoît point du tout ; car il n’y en a point de véritable qui ne s’accorde avec toutes les autres, puisqu’elles consistent toutes à agir par raison, c’est-à-dire suivant que le temps et les occasions le demandent, même en faisant violence à ses propres inclinations. Il faut de la variété dans la gloire comme partout ailleurs, et en celle des princes plus qu’en celle des particuliers ; car qui dit un grand roi dit presque tous les talens ensemble de ses plus excellens sujets. La valeur est une de ces qualités principales, mais ce n’est pas l’unique ; elle laisse beaucoup à faire à la justice, à la prudence et à la bonne conduite, et à l’habileté dans les négociations : plus la valeur même est parfaite, plus elle affecte de ne point paroître à contre-temps et de ne se montrer que la dernière, pour achever ce que toutes les autres ont trouvé impossible. Si les autres qualités ont moins d’éclat, elles ne laissent pas d’acquérir au prince un honneur d’autant plus solide que leurs bons effets ne semblent être que son propre ouvrage, où la fortune n’a presque point eu de part. Soyez toujours, mon fils, en état de vous faire craindre par les armes, mais ne les employez qu’au besoin, et souvenez-vous que notre puissance, lors même qu’elle est à son comble, pour être plus redoutée, doit être plus rarement éprouvée : tel qui ne pensoit pas se pouvoir défendre contre nous trouveroit chez ses amis, chez ses voisins, chez nos envieux, et quelquefois même dans son propre désespoir, les moyens de nous résister409.

  • (Ibid., p. 563).

De la prévoyance politique §

En considérant combien il est vrai que tout l’art de la politique est de se servir des conjonctures, je viens à douter quelquefois si les discours qu’on en fait et ces propres Mémoires ne doivent pas être mis au rang des choses inutiles, puisque l’abrégé de tous les préceptes consiste au bon sens et en l’application que nous ne recevons pas d’autrui, et que nous trouvons plutôt chacun en nous-même. Mais ce dégoût qui nous prend de nos propres raisonnemens n’est pas raisonnable ; car l’application nous vient principalement de la coutume, et le bon sens ne se forme que par une longue expérience ou par une méditation réitérée et continuelle des choses de même nature, de sorte que nous devons aux règles mêmes et aux exemples l’avantage de nous pouvoir passer des exemples et des règles.

Une autre erreur également dangereuse se glisse parmi les hommes : car, comme cet art de profiter de toutes choses, de celles que le peuple ignore comme de celle qu’il fait, plus il est grand et parfait, plus il se cache et se dérobe à la vue, en cela contraire à sa propre gloire, il arrive souvent qu’on veut obscurcir le mérite des bonnes actions en s’imaginant que le monde se gouverne de lui-même, par certaines révolutions fortuites et naturelles qu’il étoit impossible de prévoir ni410 d’éviter : opinion que les esprits du commun reçoivent sans peine, parce qu’elle flatte leur peu de lumière et leur paresse, leur permettant d’appeler leurs fautes du nom de malheur, et l’industrie d’autrui du nom de bonne fortune. Pour voir, mon fils, comme vous devez reconnoître avec soumission une puissance supérieure à la vôtre et capable de renverser quand il lui plaira vos desseins les mieux concertés, soyez toujours persuadé, d’un autre côté, qu’ayant établi elle-même l’ordre naturel des choses elle ne les violera pas aisément ni à toutes les heures, ni à votre préjudice, ni en votre faveur. Elle peut nous assurer dans les périls, nous fortifier dans les travaux, nous éclairer dans les doutes, mais elle ne fait guère nos affaires sans nous, et quand elle veut rendre un roi heureux, puissant, autorisé, respecté, son chemin le plus ordinaire est de le rendre sage, clairvoyant, équitable, vigilant et laborieux.

  • (Ibid., p. 564.)

Louis XIV au comte d’Estrades, son ambassadeur en Angleterre §

[25 janvier 1662]

Monsieur le comte d’Estrades, j’ai reçu, par le courrier extraordinaire que vous m’avez envoyé, votre lettre du 20 janvier. Ce que j’ai remarqué dans la teneur de votre dépêche, c’est que le roi mon frère411 et ceux dont il prend conseil ne me connoissent pas encore bien, quand ils prennent avec moi des voies de hauteur et d’une certaine fermeté qui sent la menace. Je ne connois puissance sous le ciel qui soit capable de me faire avancer un pas par un chemin de cette sorte, et il me peut bien arriver du mal, mais non pas une impression de crainte. Je pensois avoir gagné dans le monde qu’on eût un peu meilleure opinion de moi ; mais je me console, en ce que peut-être n’est-ce qu’à Londres qu’on fait de si faux jugemens : c’est à moi à faire par ma conduite qu’ils ne demeurent pas longtemps en de semblables erreurs.

Je suis assuré qu’à Madrid, ni en autre lieu de la terre, il ne seroit pas sorti de la bouche d’un ministre, parlant à mon ambassadeur, ce que le chancelier Hyde a bien voulu vous dire. Cependant je prétends mettre bientôt mes forces de mer en tel état, que les Anglais tiendront à grâce que je veuille bien alors entendre à quelques tempéramens, touchant un droit qui m’est dû plus légitimement qu’à eux. Le roi d’Angleterre et son chancelier peuvent bien voir à peu près quelles sont mes forces, mais ils ne voient pas mon cœur ; mais moi, qui sens et connois l’un et l’autre, je désire que, pour toute réponse à une déclaration si hautaine, ils sachent par votre bouche, au retour de ce courrier, que je ne demande ni ne recherche d’accommodement en l’affaire du pavillon, parce que je saurai bien soutenir mon droit, quoi qu’il en puisse arriver ; et que, pour ce qui est de la garantie de la pêche, j’en userai comme il me plaira, sans aucune relation à l’autre affaire du pavillon, parce que je saurai bien soutenir mon droit, et suivant que je l’estimerai juste, et que je trouverai le droit des Hollandais bien ou mal fondé. Je ne veux pas même que vous les éclaircissiez, savoir si je suis engagé ou non à la dite garantie, quoique à vous (pour votre information particulière, qui ne doit point aller jusqu’à eux, puisqu’ils tiennent avec moi un si mauvais procédé) je veuille bien vous dire que je n’ai encore là-dessus aucun engagement avec les Hollandais.

Avec des princes comme moi, qui regardent l’honneur et visent à la gloire préférablement à toute sorte de considérations, il y avoit de meilleurs chemins à prendre pour le chancelier, s’il vouloit parvenir à sa fin. Les affaires se font ou se

 

 

1.

ruinent souvent par la bonne ou mauvaise manière de les porter ; et en celle-ci, je vous avoue que je ne sais pas moi-même ce qui seroit arrivé de la garantie de la pêche dont les Hollandais me pressent, si, au lieu de me parler avec la hauteur qu’a fait le chancelier, il vous avoit dit bonnement qu’il falloit en toute façon empêcher que vos maîtres ne se brouillassent ensemble ; qu’en même temps il eût proposé des expédiens pour éviter les ruptures que peut causer le différend du pavillon, et qu’ensuite il eût témoigné que le roi son maître espéroit de l’amitié dont je l’avois tant fait assurer que je ne voudrois pas lui donner le déplaisir de me voir engager avec les Hollandais une garantie que l’Angleterre ne peut souffrir sans préjudice : c’étoit presque la même chose en des termes plus civils ; et je doute que j’eusse pu me défendre : mais de la hauteur qu’il l’a pris, je crois que la première chose que je ferai sera d’entrer dans l’engagement sur lequel je vois qu’on me menace.

Je ne doute pas qu’après ce coup le chancelier ne vous représente maintenant les inconvéniens de cette résolution, si je m’y porte, et qu’en traitant il n’exagère le salut ou la perte du Portugal, dont ils sont sur le point d’abandonner les intérêts, de rompre le mariage, et, au besoin, de se joindre au roi catholique pour l’aider à cette conquête.

Je crois que tout cela peut facilement arriver, et je vois aussi bien qu’eux l’intérêt que j’ai qu’il n’arrive pas ; et cependant tout cela ne m’est rien à l’égard d’un point d’honneur où je croirois la réputation de ma couronne tant soit peu blessée ; car, en pareil cas, bien loin de me soucier ni me mettre en peine de tout ce qui peut arriver des États d’autrui comme du Portugal, je serai toujours prêt de hasarder les miens propres, plutôt que de commettre la moindre foiblesse qui ternît la gloire où je vise en toutes choses.

Le chancelier s’est donc fort mécompté en mon opinion, et je veux dire ainsi que, quelque suite que cette affaire ait, il ne se mécomptera pas peut-être moins en ses mesures ; car s’il en faut venir à des extrémités avec son maître pour un point d’honneur, j’espère, sans menacer personne, mettre les affaires en état que mon parti, pour parler modestement, ne sera pas le plus foible. Je dis même quand je serois seul à le soutenir, quoique j’aie d’ailleurs tout sujet de croire qu’en un besoin je serai assez bien secondé de divers endroits dont le roi d’Angleterre se doute le moins.

Aussitôt que j’ai vu votre dépêche, j’ai donné incessamment des ordres pour mettre ma flotte en état qu’elle n’ait pas beaucoup à craindre, et je crois pouvoir dire avec vérité que, quand il lui arriveroit un malheur, ce seroit peut-être la plus mauvaise affaire en toutes façons que le roi d’Angleterre eût pu s’attirer sur les bras. Il en sera après cela ce qu’il plaira à Dieu. Il me suffira de n’avoir rien fait de bas, ni que je puisse me reprocher.

Mme de Sévigné (1626-1696) §

Notice §

Marie de Rabutin-Chantal, orpheline à six ans, fut confiée aux soins de son oncle de Coulanges, abbé de Livry, le « Bien-Bon », qui toute sa vie se consacra à elle. Elle épousa en 1644 le marquis de Sévigné, qui la laissa veuve à vingt-six ans avec un fils et une fille. Belle, spirituelle, instruite, elle fut recherchée et admirée, courtisée et respectée dans le monde de l’hôtel de Rambouillet et de la Fronde : des liens de parenté unissaient son mari au cardinal de Retz, dont elle resta, comme [de Fouquet, l’amie fidèle et dévouée. Elle parut avec éclat à la cour de Louis XIV, et maria sa fille avec le comte de Grignan, gouverneur de la Provence. C’est à leur séparation qu’est due la plus grande partie de la correspondance qui l’a immortalisée. Elle mourut auprès de sa fille. La belle et froide Mme de Grignan, qui appelait Descartes « son père », a laissé quelques écrits philosophiques. On a de Pauline de Grignan, marquise de Simiane, des lettres, publiées par La Harpe.

Balzac composait des lettres éloquentes, Voiture des lettres spirituelles. La plume de Mme de Sévigné écrivit, « la bride sur le cou », des lettres qui, à l’occasion sont l’un et l’autre. Ils ont passé : elle restera toujours. On avait trouvé en eux des auteurs ; on eut en elle une femme et une mère. Le sel qui a conservé sa correspondance toujours jeune, c’est son naturel exquis. Elle parle, elle cause, elle raconte ; elle met son âme sur le papier ; elle a des élans de tendresse, de joie, de douleur, des cris au cœur, des saillies d’esprit, des échappées de mélancolie, des sourires, des soupirs et des larmes. Sa plume court vive, piquante, attendrie, sérieuse, grave. Et ces lettres, on les copiait, encore humides, et elles couraient de mains en mains ; et elle le savait, et elle se gardait des « pièces d’éloquence ». Instinctif ou voulu, son naturel est son génie et sa gloire.

Notre texte est celui de l’édition de M. Monmerqué (Collect. des grands écrivains de la France).

À Madame de Grignan.
Séparation §

À Paris, vendredi 6e février [1671]

Ma douleur seroit bien médiocre si je pouvois vous la dépeindre ; je ne l’entreprendrai pas aussi. J’ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloignent de moi412. Je m’en allai donc à Sainte-Marie », toujours pleurant et toujours mourant : il me sembloit qu’on m’arrachoit le cœur et l’âme ; et en effet, quelle rude sépa- ration ! Je demandai la liberté d’être seule ; on me mena dans la chambre de Madame du Housset, on me fit du feu ; Agnès me regardoit sans me parler, c’étoit notre marché ; j’y passai jusqu’à cinq heures sans cesser de sangloter : toutes mes pensées me faisoient mourir. J’écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton ; j’allai ensuite chez Madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par la part qu’elle y prit. Elle étoit seule, et malade, et triste de la mort d’une sœur religieuse ; elle étoit comme je la pouvois désirer. M. de la Rochefoucauld y vint ; on ne parla que de vous, de la raison que j’avois d’être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Merlusine413. Je vous réponds qu’elle sera bien relancée… Je revins enfin à huit heures de chez Madame de la Fayette ; mais en entrant ici, bon Die ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j’entrois toujours, héla ! j’en trouvai les portes ouvertes ; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre pauvre petite fille qui me représentoit la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin, je n’étois point avancée d’un pas pour le repos de mon esprit. L’après-dînée se passa avec Madame de la Tronche à l’Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre qui me remit dans les premiers transports, et ce soir j’achèverai celle-ci chez M. de Coulanges, où j’apprendrai des nouvelles ; car pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici. Toute ma lettre seroit pleine de complimens, si je voulois.

À Madame de Grignan.
Séparation §

À Paris, lundi 9e février [1671]

Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié ; il semble que vous m’écriviez des injures, ou que vous soyez malade, ou qu’il vous soit arrivé quelque accident, et c’est tout le contraire ; vous m’aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et, lorsque j’apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l’état où je suis. Vous vous avisez donc de penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentimens que vous n’aimez à me les dire. De quelque façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu’il est possible de sentir de tendresse ; mais si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c’est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c’est ce qu’il faudroit avoir pour Dieu, si l’on faisoit son devoir414. Rien ne me donne de distraction ; je suis toujours avec vous ; je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n’approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins ; il me semble même que j’ai quelquefois peur qu’il ne verse ; les pluies qu’il fait depuis trois jours me mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J’ai une carte devant les yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez. Vous êtes ce soir à Nevers, et vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je n’ai pu vous écrire qu’à Moulins par Mme de Guénégaud. Je n’ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être que la troisième viendra ; c’est la seule consolation que je souhaite ; pour d’autres, je n’en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble ; cela viendra peut-être, mais il n’est pas venu. Les duchesses de Verneuil et d’Arpajon me veulent réjouir ; je les prie de m’excuser : je n’ai jamais vu de si belles âmes qu’il y en a en ce pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez Mme de Villars à parler de vous, et à pleurer ; elle entre bien dans mes sentimens. Hier, je fus au sermon de monsieur d’Àgen et au salut ; chez Mme de Puisieux, chez monsieur d’Uzès et chez Mme du Puy-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré, elle auroit l’esprit en repos. Aujourd’hui je m’en vais souper au faubourg tête à tête415. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les soirs dire une messe pour vous : c’est une dévotion qui n’est pas chimérique. Je n’ai vu Adhémar416 qu’un moment ; je m’en vais lui écrire pour le remercier de son lit : je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli petit lit, mangez du potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Je ferai savoir des nouvelles de votre santé. Continuez de m’écrire. Tout ce que vous avez laissé d’amitié ici est augmenté : je ne finirois point à vous faire des baisemains, et à vous dire l’inquiétude où l’on est de votre santé…

Adieu, ma chère enfant, l’unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c’est la seule chose qui peut me donner de la consolation.

À Madame de Grignan.
Corneille et Racine §

À Paris, mercredi 16e mars [1672]

… Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d’autres que par moi. C’est ce chien de Barbin qui me hait, parce que je ne fais pas des Princesses de Clèves et de Montpensier417. Vous en avez jugé très-juste et très-bien, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulois vous envoyer la Champmeslé418 pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier ; le dénouement n’est point bien préparé : on n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et foibles, et jamais il n’ira plus loin qu’Alexandre et qu’Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des comédies419 pour la Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n’est plus jeune, et qu’il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchans vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; et en un mot, c’est le bon goût : tenez-vous y…

À Madame de Grignan420.
Un voyage qui ne se fera pas §

À Paris, jeudi 28e décembre [1673]

Je commence dès aujourd’hui ma lettre et je la finirai demain. Je veux traiter d’abord le chapitre de votre voyage de Paris. Vous apprendrez par Janet que la Garde est celui qui l’a trouvé le plus nécessaire, et qui a dit qu’il falloit demander votre congé ; peut-être l’a-t-il obtenu, car Janet a vu M. de Pompone. Mais ce n’est pas, dites-vous, une nécessité de venir ; et le raisonnement que vous me faites là-dessus est si fort, et vous rendez si peu considérable tout ce qui le paroît aux autres pour vous engager à ce voyage, que pour moi j’en suis accablée. Je sais le ton que vous prenez, ma fille, je n’en ai point au-dessus du vôtre ; et surtout quand vous me demandez s’il est possible que moi, qui devrois songer plus qu’une autre à la suite de votre vie, je veuille vous embarquer dans une excessive dépense qui peut donner un grand ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine ; et tout ce qui suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu m’en garde ! et pendant que vous êtes la raison, la sagesse et la philosophie même, je ne veux point qu’on me puisse accuser d’être une mère folle, injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, qui vous empêche de suivre la droiture de vos sentimens, par une tendresse de femme ; mais j’avois cru que vous pourriez faire ce voyage, vous me l’aviez promis ; et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en comédiens, et en fêtes et en repas dans le carnaval, je crois toujours qu’il vous en coûteroit moins de venir ici, où vous ne serez point obligée de rien apporter. M. de Pompone et M. de la Garde me font voir mille affaires où vous et M. de Grignan êtes nécessaires ; je joins à cela cette tutelle. Je me trouve disposée à vous recevoir ; mon cœur s’abandonne à cette espérance ; vous avez besoin de changer d’air. Je me flattois même que M. de Grignan voudroit bien vous laisser cet été avec moi, et qu’ainsi vous ne feriez pas un voyage de deux mois, comme un homme. Tous vos amis avoient la complaisance de me dire que j’avois raison de vous souhaiter avec ardeur ; voilà sur quoi je marchois. Vous ne trouvez point que tout cela soit ni bon ni vrai : je cède à la nécessité et à la force de vos raisons ; je veux tâcher de m’y soumettre à votre exemple, et je prendrai cette douleur, qui n’est pas médiocre, comme une pénitence que Dieu veut que je fasse, et que j’ai bien méritée. Il est difficile de m’en donner une meilleure et qui touche plus droit à mon cœur ; mais il faut tout sacrifier et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparée de la personne du monde qui m’est le plus sensiblement chère, qui touche mon goût, mon inclination, mes entrailles ; qui m’aime plus qu’elle n’a jamais fait : il faut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec sa grâce, et j’admirerai la Providence qui permet qu’avec tant de grandeurs et de choses agréables dans votre établissement, il s’y trouve des abîmes qui ôtent tous les plaisirs de la vie, et une séparation qui me blesse le cœur à toutes les heures du jour, et bien plus que je ne voudrois à celles de la nuit. Voilà mes sentimens ; ils ne sont pas exagérés, ils sont simples et sincères ; j’en ferai un sacrifice pour mon salut. Voilà qui est fini ; je ne vous en parlerai plus, et ferai sans cesse réflexion sur la force invincible de vos raisons, et sur votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai d’imiter.

À Madame de Grignan.
Un voyage qui se fera §

À Paris, lundi 15e janvier [1674]

J’allai donc dîner samedi chez M. de Pompone, comme je vous avois dit ; et puis, jusqu’à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de la Poétique de Despréaux. D’Hacqueville y étoit ; nous parlâmes deux ou trois fois du plaisir que j’aurois de vous la voir entendre. M. de Pompone se souvient d’un jour où vous étiez petite fille chez mon oncle de Sévigné. Vous étiez derrière une vitre avec votre frère, plus belle, dit-il, qu’un ange ; vous disiez que vous étiez prisonnière, que vous étiez une princesse chassée de chez son père. Votre frère étoit beau comme vous ; vous aviez neuf ans. Il me fit souvenir de cette journée ; il n’a jamais oublié aucun moment où il vous ait vu. Il se fait un plaisir de vous revoir, qui me paroît [le plus obligeant du monde. Je vous avoue, ma très aimable chère, que je couve une grande joie ; mais elle n’éclatera point que je ne sache votre résolution…

 

Je reçois tout présentement, ma chère enfant, votre lettre du 7. Je vous avoue qu’elle me comble d’une joie si vive, qu’à peine mon cœur, que vous connoissez, la peut contenir. Il est sensible à tout, et je le haïrois, s’il étoit pour mes intérêts comme il est pour les vôtres. Enfin, ma fille, vous venez, c’est tout ce que je désirois le plus ; mais je m’en vais vous dire à mon tour une chose assez raisonnable : c’est que je vous jure et vous proteste devant Dieu que si M. de la Garde n’avoit trouvé votre voyage nécessaire, et qu’il ne le fût pas en effet pour vos affaires, jamais je n’aurois mis en compte, au moins pour cette année, le désir de vous voir, ni ce que vous devez à la tendresse infinie que j’ai pour vous. Je sais la réduire à la droite raison, quoi qu’il en coûte ; et j’ai quelquefois de la force dans ma faiblesse, comme ceux qui sont les plus philosophes. Après cette déclaration sincère, je vous avoue que je suis pénétrée de joie, et que la raison se rencontrant avec mes désirs, je suis à l’heure que je vous écris parfaitement contente, et je ne vais être occupée qu’à vous bien recevoir… Ne nous faites point de bravoure ridicule ; ne nous donnez point d’un pont d’Avignon ni d’une montagne de Tarare ; venez sagement ; c’est à M. de Grignan que je recommande cette barque ; c’est lui qui m’en répondra421.

À Madame de Grignan.
Les bois du Buron422 §

De Nantes, lundi au soir, 7e mai [1680]

Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m’en vais demain dès le grand matin, et même je n’attendrai pas vos lettres : je laisse un homme qui me les apportera à la dînée, et je laisse ici cette lettre qui partira ce soir, afin qu’autant que je le puis il n’y ait rien de déréglé dans notre commerce. J’écris aujourd’hui comme Arlequin, qui répond avant que d’avoir reçu la lettre.

Je fus hier au Buron, j’en revins le soir ; je pensai pleurer envoyant la dégradation de cette terre : il y avoit les plus vieux bois du monde ; mon fils, dans son dernier voyage, lui a donné les derniers coups de cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisoit une assez grande beauté ; tout cela est pitoyable : il en a rapporté quatre cents pistoles, dont il n’eut pas un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu’il fait, ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu’il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris. Il trouve l’invention de dépenser sans paroître, de perdre sans jouer, et de payer sans s’acquitter ; toujours une soif et un besoin d’argent, en paix comme en guerre ; c’est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n’a aucune fantaisie ; mais sa main est un creuset qui fond l’argent. Ma bonne, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier, tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans l’horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurité, annonçoient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes ; tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur ; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n’ont point

 

14.

parlé, comme celui où étoit Clorinde ? Ce lieu était un luogo d’incanto423, s’il en fut jamais : j’en revins donc toute triste ; le souper que me donna le premier président ne fut point capable de me réjouir…

J’ai été dire adieu à mes pauvres sœurs, que je laisse avec un très bon livre424. J’ai pris congé de la belle prairie425 ; mon Agnès pleure quasi mon départ ; moi, ma bonne, je ne pleure point et suis ravie de m’en aller dans mes bois ; j’en trouverai au moins aux Rochers qui ne seront point abattus.

À M. de Coulanges.
La mort de Louvois §

À Grignan, 26e juillet [1691]

Voilà donc M. de Louvois mort, ce grand ministre, cet homme si considérable qui tenoit une si grande place, dont le mot, comme dit M. Nicole, étoit si étendu, qui étoit le centre de tant de choses ! Que d’affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d’intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d’intrigues, que de beaux coups d’échecs à faire et à conduire ! « Ah ! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps : je voudrois bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d’Orange. — Non, non, vous n’aurez pas un seul, un seul moment. » Faut-il raisonner sur cette étrange aventure ? En vérité il faut y faire des réflexions dans son cabinet. Voilà le second ministre426 que vous voyez mourir, depuis que vous êtes à Rome ; rien n’est plus différent que leur mort ; mais rien n’est plus égal que leur fortune, et leurs attachemens, et les cent millions de chaînes dont ils étoient tous deux attachés à la terre.

Et sur ces grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave : mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J’ai ouï dire qu’un homme d’un très bon esprit tira une conséquence toute contraire sur ce qu’il voyoit dans cette grande ville, et conclut qu’il falloit que la religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de profanations. Faites donc comme cet homme, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d’un nombre infini de martyrs ; qu’aux premiers siècles toutes les intrigues du conclave se terminoient à choisir entre les prêtres celui qui paroissoit avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre ; qu’il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l’un après l’autre, sans que la certitude de cette fin les fît fuir ni refuser cette place où la mort étoit attachée, et quelle mort ! vous n’avez qu’à lire cette histoire. L’on veut qu’une religion subsistante par un miracle continuel, et dans son établissement, et dans sa durée, ne soit qu’une imagination des hommes ! Les hommes ne pensent point ainsi. Lisez saint Augustin dans la Vérité de la Religion ; lisez l’Abbadie427, bien différent de ce grand saint, mais très digne de lui être comparé, quand il parle de la religion chrétienne (demandez à l’abbé de Polignac s’il estime ce livre) : ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point si frivolement ; croyez que, quelque manège qu’il y ait dans le conclave, c’est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape ; Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici comme nous devrions penser (j’ai lu ceci en bon lieu) : « Quel trouble peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait ? » Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher cousin. Adieu.

Mme de Maintenon (1635-1719) §

Notice §

Françoise d’Aubigné, depuis marquise de Maintenon, du nom d’une terre qu’elle acheta, naquit dans une prison, à Niort, du fils du fameux calviniste Théodore Agrippa d’Aubigné. Elevée à la Martinique d’abord, puis à Niort, enfin à Paris, elle abjura à dix-sept ans et fut épousée par le poète paralytique Scarron. Veuve à vingt-cinq ans, elle devint quelques années après gouvernante des enfants de Louis XIV et de Mme de Montespan. Par les agréments de sa personne, de son esprit et de sa conversation, et aussi par la séduction nouvelle d’une vertu irréprochable, elle s’attacha à Louis XIV, qui, après la mort de la reine (1683), l’épousa secrètement. Elle fonda pour l’éducation des jeunes filles pauvres et nobles la maison de Saint-Cyr, où elle se retira en 1715 et mourut à l’âge de quatre-vingts ans. Elle déploya dans la direction de Saint-Cyr les merveilleux talents d’institutrice de femmes, dont témoignent ses écrits divers sur l’éducation, et ses lettres d’un style naturel, fin, délicat, pleines des qualités de justesse et de mesure qui étaient celles de son esprit et de son caractère.

Voir ses œuvres publiées à nouveau en quatre recueils divers (10 volumes), de 1854 à 1865, par M. Théophile Lavallée ; l’Histoire de la maison de Saint-Cyr, par le même ; l’Histoire de Mme de Maintenon, par M. de Noailles, de l’Académie française.

Au comte d’aubigné428 §

(1676)

On n’est malheureux que par sa faute. Ce sera toujours mon texte, et ma réponse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d’Amérique, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence, au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés l’un et l’autre du point où nous sommes aujourd’hui. Nos espérances étaient si peu de chose, que nous bornions nos vues à trois mille livres de rente. Nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seroient pas encore remplis ! Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort. Soyons contens. Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu ; mais n’ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode ; tout le reste n’est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d’un cœur inquiet. Toutes vos dettes sont payées ; vous pouvez vivre délicieusement, sans en faire de nouvelles. Que désirez-vous de plus ? Faut-il que des projets de richesse et d’ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé ? Lisez la vie de saint Louis, vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont au-dessous des désirs du cœur de l’homme. Il n’y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vous le répète, vous n’êtes malheureux que par votre faute. Vos inquiétudes détruisent votre santé, que vous devriez conserver, quand ce ne seroit que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur : si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n’est point l’ouvrage des réflexions seules : il y faut de l’exercice, de la dissipation429, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien, tant que vous vous porterez mal ; dès que le corps est dans l’abattement, l’âme est sans vigueur. Adieu, écrivez-moi plus souvent, et sur un ton moins lugubre.

Au même §

1er octobre… 1

On m’a porté sur votre compte des plaintes qui ne vous font pas honneur : vous maltraitez les huguenots, vous en cherchez les moyens, vous en faites naître les occasions ; cela n’est pas d’un homme de qualité. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables : ils sont dans les mêmes erreurs où nous avons été nous-mêmes, et d’où la violence ne nous auroit jamais tirés. Henri IV a professé la même religion, et plusieurs grands princes. Ne les inquiétez donc point : il faut attirer les hommes par la douceur et la charité ; Jésus-Christ nous en a donné l’exemple, et telle est l’intention du roi. C’est à vous à contenir tout le monde dans l’obéissance ; c’est aux évêques et aux curés à faire des conversions par la doctrine et par l’exemple. Ni Dieu ni le roi ne vous ont donné charge d’âmes. Sanctifiez la vôtre, et soyez sévère pour vous seul. J’aurois bien du plaisir à vous voir ici, mais cela viendra avec le temps. J’ai de bonnes espérances : M. de Louvois nous sert bien. Nous lui avons de grandes obligations. Je vous répète, mon cher frère, que M. de Ruvigny430 ne se plaigne plus de vous.

À l’abbé Gobelin431 §

Le vendredi 17 juillet 1686.

… Je tous verrai le plus souvent qu’il me sera possible pour profiter de votre conduite et de vos intructions ; mais en attendant que je reçoive les vôtres, permettez-moi de vous en donner, et croyez qu’elles ne seront pas moins sincères que celles que j’attends de vous.

Je vous conjure de vous défaire du style que vous avez avec moi ; il ne m’est point agréable et peut m’être nuisible. Je ne suis pas plus grande dame que je n’étois rue des Tournelles432, où vous me disiez fort bien mes vérités ; et si la faveur où je suis met tout le monde à mes pieds, elle ne doit pas produire cet effet-là sur un homme chargé de ma conscience, et à qui je demande instamment de me conduire dans le chemin qu’il croit le plus sûr pour mon salut. Où trouverai-je la vérité, si je ne la trouve en vous ? Et à qui puis-je être soumise qu’à vous, ne voyant dans tout ce qui m’approche que respects, adulations et complaisances ? Parlez-moi, écrivez-moi sans tour, sans cérémonie, sans insinuation, et surtout, je vous prie, sans respect. Ne craignez ni de m’offenser ni de m’importuner. Personne au monde n’a autant besoin d’aide que moi. Ne me parlez jamais des obligations que vous m’avez, et regardez-moi comme dépouillée de tout ce qui m’environne, attachée au monde ; mais voulant me donner à Dieu. Voilà mes véritables sentimens.

À Madame de la Maison-Fort433 §

… 1692.

Dieu veuille bénir, ma chère fille, le dessein que vous avez de devenir une parfaite religieuse de Saint-Louis, comme il le bénira sans doute si ce dessein est sincère et constant. Le premier moyen dont vous devez vous servir est l’humilité ; il faut devenir petite à vos yeux ; il ne faut pas tant vous renfermer dans vous-même ; il faut reconnoître avoir besoin de secours ; il faut y recourir simplement, il faut se soumettre avec docilité. Vous ne pourrez jamais changer si vous n’êtes convaincue que vous avez besoin d’être changée : vous demeurerez telle que vous êtes, tant que vous croirez que vous n’avez point tort et que l’on est prévenu contre vous. Quant à moi, ma chère fille, je vous proteste que je vous aime tendrement, que je suis persuadée que vous m’aimez ; et vous êtes une de celles de la communauté dont je goûte le plus la conversation ; mais Dieu ne m’a pas chargée de Saint-Cyr, pour que j’y cherche mon plaisir et que je donne la préférence à ce qui touche mon goût naturel. Il est donc vrai, ma chère fille, que dans le temps que vous me plaisez vous me faites peur pour la maison par ce manque de simplicité que je vous ai si souvent reproché, par cette présomption qui vous fait décider trop librement, par cet attachement à vos propres lumières qui ne se soumet jamais à celles des autres. Croyez-moi, ma chère fille, prenez un confesseur arrêté, laissez-vous conduire par lui et ne voulez pas en tout vous suffire à vous-même ; cela est bien loin de cette petitesse que je vous désire. La confiance dans vos supérieurs est bien superficielle. Vous savez dire à chacun ce qu’il lui faut, mais c’est par esprit, et non par simplicité ; vous prenez de moi ce qui a rapport à vos inclinations, mais vous n’avez pas la même déférence pour tout. Je serois trop longue si j’entrois dans le détail de tout ce que vous prenez ou laissez selon votre sentiment ; vous érigeant toujours en juge de tout ce que l’on vous dit. Vous ne vous contentez point par exemple de dire en opinant : Cette fille ne me paroît avoir les qualités qui nous sont nécessaires ; mais vous entrez dans ses intentions, dans leurs causes, dans leurs effets ; et tout cela avec une décision qu’on voit même encore plus absolue au dedans de vous que dans vos paroles ; car vous avez une politesse qui vous les fait choisir. Dans les affaires vous êtes difficultueuse et donnant d’un ton solide les plus grandes bagatelles du monde et qui n’arrêteront pas un moment un esprit bien fait. Vous êtes jalouse de l’autorité et vous donnez souvent des avis des sentimens de la communauté, qui sont vos propres sentimens ; vous avez de l’art en tout et toujours un dessein. Vous voulez persuader, vous voulez plaire, et vous n’avez point cette unité d’intention qui est la vraie simplicité.

… Ô ma chère fille, que la force qui vient de la présomption est foible, et qu’elle attire de profondes humiliations ! Vous aimez la communauté et vous n’y serez jamais propre que vous n’ayez bien obéi. Vous ne faites dans les charges que les fonctions d’autorité ; vous raillez sur ce que vous ne savez qu’employer les autres, et il est vrai que vous ne travaillez guère vous-même. Quand vous êtes en état de subalterne, vous embarrassez par vos complimens, par vos éloignemens affectés ; enfin on ne voit jamais cette simplicité qui fait souvent conseiller et décider avec plus d’humilité qu’il n’y en a dans toutes ces manières de s’humilier extérieurement… Pardonnez-moi ce qui pourroit vous fâcher dans cette lettre que je vous écris devant Dieu et par l’intérêt du bien de notre maison et de la véritable amitié que j’ai pour vous.

À Madame de Glapion434 §

Ce 9 novembre 1702.

Il ne vous est pas mauvais de vous trouver dans le trouble et l’inquiétude d’esprit où vous êtes : vous en serez plus humble, et vous sentirez par votre expérience que nous ne trouvons nulle ressource en nous-mêmes. Non, vous ne serez jamais contente, ma chère fille, qu’au jour où vous aimerez Dieu de tout votre cœur ; je ne vous parle pas ainsi à cause de la profession où vous êtes engagée ; Salomon nous a dit, il y a longtemps, qu’après avoir cherché, trouvé et goûté de tous les plaisirs, il confessoit que tout n’est que vanité et affliction d’esprit, hors aimer Dieu et le servir. Que ne puis-je vous faire voir l’ennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir leurs journées ! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu’on auroit peine à imaginer, et qu’il n’y a que le secours de Dieu qui m’empêche d’y succomber435 ? J’ai été jeune et jolie ; j’ai goûté des plaisirs ; j’ai été aimée partout. Dans un âge un peu plus avancé, j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit ; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que ces états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connoître autre chose, parce qu’en tout cela rien ne satisfait entièrement ; on n’est en repos que lorsqu’on s’est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous parle quelquefois ; alors on sent qu’il n’y a plus rien à chercher, qu’on est arrivé à ce qui seul est bon sur la terre ; on a des chagrins, mais on goûte une solide consolation et une paix profonde au milieu des plus grandes peines.

Ne me dites pas : « Se peut-on faire dévote quand on veut ? » Oui, ma chère fille, on le peut, et il ne nous est pas permis de croire que Dieu nous manque. « Cherchez et vous trouverez ; heurtez à la porte, et on vous l’ouvrira. » Ce sont ses paroles, mais il faut chercher avec humilité et simplicité. Or vous avez un reste d’orgueil que vous vous déguisez à vous-même sous le goût de l’esprit ; vous n’en devez plus avoir, et encore moins le satisfaire avec un confesseur ; le plus simple est le meilleur pour vous, il faut vous y soumettre en enfant. Comment porterez-vous votre croix, si un accent normand ou picard vous arrête, et si vous vous dégoûtez de qui n’est pas aussi sublime que Racine ? Il vous auroit édifiée, le pauvre homme, si vous aviez vu son humilité dans sa maladie et son repentir sur cette recherche de l’esprit ; il ne s’adressa point alors à un directeur à la mode, mais à un bon prêtre de sa paroisse. J’ai vu mourir un autre bel esprit qui avoit fait les plus rares ouvrages que l’on puisse imaginer, et qui n’avoit pas voulu les faire imprimer, ne voulant pas être sur le pied d’auteur ; il brûla tout, et il n’en est resté que quelques fragmens dans ma mémoire. Ne nous occupons point de ce qu’il faudra, tôt ou tard, abjurer. Vous n’avez encore guère vécu, et vous avez pourtant à renoncer à la tendresse de votre cœur et à la délicatesse de votre esprit ; allez à Dieu, ma chère fille, et tout vous sera donné. Adressez-vous à moi tant que vous voudrez ; je désirerois bien vous mener à Dieu : je contribue-rois à sa gloire ; je ferois le bonheur d’une personne que j’ai toujours aimée particulièrement, et je rendrois un grand service à un institut qui ne m’est pas indifférent.

Saint-Évremond (1616-1703) §

Notice §

Saint-Évremond, qui dissipa son talent en courtes productions de toute espèce, vers, lettres, opuscules critiques ou historiques, etc., fut mieux qu’un bel esprit ; il fut un esprit fin et ferme, qui eût pu être profond. Le plus étendu de ses ouvrages, Réflexions sur les divers génies du peuple romain, rappelle Bossuet (Disc. sur l’hist. univ., 3e partie) et annonce Montesquieu (Grandeur des Romains). Comme Bussy-Rabutin, il servit avec beaucoup de distinction ; comme lui, il se perdit par la satire. Une lettre mordante sur la paix des Pyrénées le fit exiler (1601) : il vécut dès lors et mourut en Angleterre, où il fut l’hôte le plus brillant des salons de la duchesse de Mazarin.

Alexandre et César §

… Quand César n’avoit pas la justice de son côté, il en cherchoit les apparences ; les prétextes ne lui manquoient jamais. Alexandre ne donnoit au monde pour raisons que ses volontés : il suivoit partout son ambition ou son humeur.

César se laissoit conduire à son intérêt ou à sa raison. On n’a guère vu en personne tant d’égalité dans la vie, tant de modération dans la fortune, tant de clémence dans les injures. Ces impétuosités qui coûtèrent la vie à Clitus, ces soupçons mal éclaircis qui causèrent la perte de Philotas, et qui, à la honte d’Alexandre, traînèrent ensuite comme un mal nécessaire la mort de Parménion, tous ces mouvemens étoient inconnus à César. On ne peut lui reprocher de mort que la sienne, pour n’avoir pas eu assez de soin de sa propre conservation.

Aussi faut-il avouer que, bien loin d’être sujet aux désordres de la passion, il fut le plus agissant homme du monde et le moins ému : les grandes, les petites choses le trouvoient dans son assiette, sans qu’il parût s’élever pour celles-là ni s’abaisser pour celles-ci. Alexandre n’étoit proprement dans son naturel qu’aux extraordinaires ; S’il falloit courir, il vouloit que ce fût contre des rois. S’il aimoit la chasse, c’étoit celle des lions. Il avoit peine à faire un présent qui ne fût digne de lui. Jamais si résolu, jamais si gai que dans l’abattement des troupes, jamais si constant436, si assuré que dans leur désespoir. En un mot, il commençoit à se posséder pleinement où les hommes d’ordinaire, soit par la crainte, soit par quelqu’autre foiblesse, ont accoutumé de ne se posséder plus. Mais son âme trop élevée s’ajustoit malaisément au train commun de la vie, et, peu sûre d’elle-même, il étoit à craindre qu’elle ne s’échappât437 parmi les plaisirs ou dans le repos.

César a exécuté les plus grandes choses et s’est fait le premier des Romains. Alexandre étoit naturellement au dessus des hommes : vous diriez qu’il étoit né le maître de l’univers, et que dans ses expéditions il alloit moins combattre des ennemis que se faire reconnoître de ses peuples438.

  • (Jugement sur César et Alexandre.)

La délation sous Tibère, ou « De Tibère et de son génie439 » §

Le crédit qu’eut Germanicus d’apaiser les légions fut d’un service fort avantageux, et fort peu de temps agréable. Quand le danger fut passé, on fit réflexion qu’il pourroit tirer les troupes de leur devoir puisqu’il avoit su les y remettre. En vain il fut fidèle à Tibère ; sa modération à refuser l’empire ne le fit pas trouver innocent ; on le jugea coupable de ce qui lui avoit été offert ; et tant d’artifices furent employés à sa perte qu’on se défit à la fin d’un homme qui vouloit bien obéir, mais qui méritoit de commander. Il périt, ce Germanicus, si cher aux Romains, dans une armée où il eut moins à craindre les ennemis de l’empire qu’un empereur qu’il avoit si bien servi.

Il ne fut pas seul à se ressentir de cette funeste politique : le même esprit régnoit généralement en toutes choses. Les emplois éloignés étoient des exils mystérieux ; les charges, les gouvernemens ne se donnoient qu’à des gens qui devoient être perdus, ou à des gens qui devoient perdre les autres. Enfin, le bien du service n’entroit plus en aucune considération ; car, dans la vérité, les armées avoient plutôt des proscrits que des généraux, et les provinces, des bannis que des gouverneurs.

Quand un homme d’un mérite considérable témoignoit de la passion par la gloire de l’empire, Tibère soupçonnoit que c’étoit avec dessein d’y parvenir. S’il restoit à quelqu’autre un souvenir innocent de la liberté, il passoit pour un esprit dangereux qui vouloit rétablir la république.

Louer Brutus et Cassius étoit un crime qui coûtoit la vie, regretter Auguste, une offense secrète qu’onpardonnoit d’autant moins qu’on n’osoit s’en plaindre…

Les plaintes qu’on a laissées aux malheureux pour le soulagement de leurs misères, les larmes, les expressions naturelles de nos douleurs, les soupirs qui nous échappent malgré nous, les simples regards devenoient funestes. La naïveté du discours exprimoit de méchans desseins ; la discrétion du silence cachoit de méchantes intentions440. On observoit la joie comme une espérance conçue de la mort du prince ; la tristesse étoit remarquée comme un chagrin de sa prospérité ou un ennui de sa vie. Au milieu de ces dangers, si le péril de l’oppression vous donnoit quelque mouvement de crainte, on prenoit votre appréhension pour le témoignage d’une conscience effrayée qui se trahissoit elle-même, découvroit ce que vous alliez faire ou ce que vous aviez fait. Si vous étiez en réputation d’avoir du courage ou de la fermeté, on vous craignoit comme un audacieux capable de tout entreprendre. Parler, se taire, se réjouir, s’affliger, avoir de la peur ou de l’assurance, tout étoit crime et attiroit souvent les derniers supplices.

Ainsi les soupçons d’autrui vous rendoient coupable. Ce n’étoit pas assez d’essuyer la corruption des accusateurs, les faux rapports des espions, les suppositions de quelque délateur infâme ; vous aviez à redouter l’imagination de l’empereur, et quand vous pensiez être à couvert par l’innocence, non-seulement de vos actions, mais de vos pensées, vous périssiez par la malice de ses suppositions. Il y avoit beaucoup de mérite à être homme de bien, parce qu’il y avoit beaucoup de danger à l’être. La vertu qui osoit paroître étoit infailliblement perdue, et celle qu’on pouvoit deviner n’étoit jamais assurée441.

  • (Réflexions sur les divers génies du peuple romain, XVII).

La Bruyère (1645-1696. §

Notice §

La Bruyère, né à Paris, mort à Versailles, fut retiré par Bossuet en 1680 des fonctions de trésorier des finances à Caen, pour enseigner l’histoire au petit-fils du grand Condé. Dès lors, à Versailles, Chantilly, à Paris, il observa de près les hommes et particulièrement la cour et les grands, matière du livre qu’en 1688 il publia modestement à la suite d’une traduction des Caractères de Théophraste, sous le titre de les Caractères ou les Mœurs de ce siècle.

Théophraste avait esquissé une galerie continue de vingt-huit portraits anonymes ; La Rochefoucauld avait resserré ses observations en Maximes : La Bruyère, plus varié, plus complet, plus animé, se mêle personnellement, par ses réflexions, tantôt courtes, tantôt développées, aux portraits originaux dont il fait vivre les physionomies et dont les Clefs ont maintes fois révélé les noms véritables. — En quittant la compagnie des écrivains anciens et modernes, où il nous introduit dans son premier chapitre (Des ouvrages de l’esprit), il s’avance, à travers la cour et la ville, les salons et les femmes, les grands et les bourgeois, les particularités, les ridicules et les travers de toute espèce qu’il saisit et qu’il peint dans les jugements, la mode, les usages (tels sont les titres de plusieurs chapitres), jusqu’à Dieu qui jugera les modèles et le peintre (chap. xvie et dernier, des esprits forts), et qui est son espérance et son refuge au sortir de la mêlée de la vie. Tel est le plan de son tableau. Au centre, il a placé le roi (chap. x, du Souverain ou de la République).

Son style piquant et original arrive toujours à l’effet, mais il le cherche quelquefois.

Consulter la Notice de M. Suard, et les éditions de MM. Walkenaer (1845) et Chassang (1876, 2 vol. gr. 8°, chez Garnier frères).

Des ouvrages de l’esprit §

Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable, la poésie442, la musique, la peinture, le discours public.

Amas d’épithètes, mauvaises louanges ; ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.

Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit la bonne ; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant : il est vrai néanmoins qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point est foible, et ne satisfait point un homme d’esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l’expression qu’il cherchoit depuis longtemps sans la con-noître, et qu’il a enfin trouvée, est celle qui étoit la plus simple, la plus naturelle, qui sembloit devoir se présenter d’abord et sans efforts.

Quand une lecture vous élève l’esprit, et qu’elle vous inspire des sentimens nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage, il est bon et fait de main d’ouvrier.

  • (Chap. I, Des Ouvrages de l’esprit.)

Le diseur de « phébus443 » §

Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas ; vous plairoit-il de recommencer ? J’y suis moins encore. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : « il fait froid ? » Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : « il pleut, il neige. » Vous me trouvez bon visage et vous désirez de444 m’en féliciter ; dites : « je vous trouve bon visage. » Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair, et d’ailleurs qui ne pourroit pas en dire autant ? Qu’importe, Acis ? est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement ; une chose vous manque, c’est l’esprit Ce n’est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l’Opinion d’en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme ou vous entrez dans cette chambre ; je vous tire par votre habit et je vous dis à l’oreille : ne songez pas à avoir de l’esprit, n’en ayez point, c’est votre rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple et tel que l’ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit ; peut-être alors croira-t-on que vous en avez.

  • (Chap. V, De la Société et de la conversation.)

Alliance de l’érudition et de la politesse d’esprit §

Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l’érudition : l’on trouve chez eux une prévention tout établie contre les savans, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, l’esprit de société, et qu’ils renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres. Comme l’ignorance est un état paisible et qui ne coûte aucune peine, l’on s’y range en foule, et elle forme à la cour et à la ville un nombreux parti qui l’emporte sur celui des savans. S’ils allèguent en leur faveur les noms de d’Estrées, de Harlay, Bossuet, Séguier, Montausier, Vardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon, Scudéry, Pellisson445, et de tant d’autres personnages également doctes et polis ; s’ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Condé, de Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendôme446, comme de princes qui ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connoissances, et l’atticisme des Grecs et l’urbanité des Romains ; l’on ne feint447 point de leur dire que ce sont des exemples singuliers ; et s’ils ont recours à de solides raisons, elles sont foibles contre la voix de la multitude. Il semble néanmoins que l’on devroit décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter si ce même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourroit point encore servir à être poli.

  • (Chap. XII, Des Jugemens.)

Le fat §

L’or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes : le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce ? Mais la broderie et les ornemens y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l’ouvrier, Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chef-d’œuvre ; la garde de son épée est un onyx, il a au doigt un gros diamant qu’il fait briller aux yeux et qui est parfait ; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l’on porte sur soi autant pour la vanité que pour l’usage ; et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu’un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m’inspirez enfin de la curiosité ; il faut voir du moins des choses si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon ; je vous quitte de la personne448.

Tu te trompes, Philémon, si, avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l’on t’en estime davantage. L’on écarte tout cet attirail qui t’est étranger, pour pénétrer jusqu’à toi, qui n’es qu’un fat.

  • (Chap. II, Du mérite personnel.)

La fausse et la vraie grandeur §

La fausse grandeur est farouche et inaccessible ; comme elle sent son foible, elle se cache ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu’autant qu’il faut pour imposer et ne paroître point ce qu’elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse manier et toucher ; elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connoît, plus on l’admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel ; elle s’abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir ; elle rit, joue et badine, mais avec dignité ; on l’approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paroissent grands et très-grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits449.

  • (Chap. II, Du mérite personnel.)

Les « biens de fortune » §

Ni les troubles, Zénobie450, qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l’Euphrate pour y élever un superbe édifice : l’air y est sain et tempéré, la situation en est riante ; un bois sacré l’ombrage du côté du couchant ; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n’y auroient pu choisir une plus belle demeure ; la campagne autour est couverte d’hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l’airain et le porphyre ; les grues et les machines gémissent dans l’air, et font espérer, à ceux qui voyagent vers l’Arabie, de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter, avant de l’habiter vous et les princes vos enfans. N’y épargnez rien, grande reine ; employez-y l’or et tout l’art des plus excellens ouvriers ; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l’enchantement soit tel qu’ils ne paroissent pas faits de la main des hommes ; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable ; et, après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu’un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par le péage de vos rivières, achètera un jour à deniers comptans cette royale maison pour l’embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune451.

Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux452, vous enchantent, et vous font récrier d’une première vue sur une maison si délicieuse, et sur l’extrême bonheur du maître qui la possède : il n’est plus, il n’en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous ; il n’y a jamais eu un jour serein ni une nuit tranquille ; il s’est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit : ses créanciers l’en ont chassé ; il a tourné la tête, et il l’a regardée de loin une dernière fois ; et il est mort de saisissement.

  • (Chap. VI, Des biens de fortune.)

Les paysans §

L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent, et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée ; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre ; et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé453.

  • (Chap. XI, De l’homme.)

Preuve de l’existence de dieu §

Me voilà donc sur terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien, et qui est suspendu au milieu des airs : un nombre presque infini de globes de feu d’une grandeur inexprimable et qui confond l’imagination, d’une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux. Voulez-vous un autre système et qui ne diminue rien du merveilleux ? La terre elle-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil, le centre de l’univers. Je me les représente, tous ces globes, ces corps effroyables qui sont en marche ; ils ne s’embarrassent point l’un l’autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point : si le plus petit d’eux tous venoit à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendroit la terre ? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l’ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est marquée, et si paisiblement à notre égard, que personne n’a l’oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s’ils sont au monde. Ô économie merveilleuse du hasard ! l’intelligence même pourroit-elle mieux réussir ? Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constans dans leur marche, dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu’un petit animal relégué en un coin de cet espace immense qu’on appelle le monde, après les avoir observés, s’est fait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d’aujourd’hui en deux, en quatre, en vingt mille ans : voilà mon scrupule, Lucile : si c’est par hasard qu’ils observent des règles si invariables, qu’est-ce que l’ordre, qu’est-ce que la règle ?

  • (Chap. XVI, Des esprits forts.)

Malebranche (1638-1715) §

Notice §

Le Père Malebranche (Nicolas), de l’Oratoire, né et mort à Paris, le plus célèbre métaphysicien français de l’école cartésienne, puisque chez Bossuet et Fénelon d’autres gloires le disputent à celle de philosophes, publia, en 1674, le premier et le plus fameux de ses ouvrages, la Recherche de la Vérité. Il sut donner à l’expression des abstractions philosophiques le charme d’un style juste, élégant, élevé, et les revêtir de la qualité qu’il appréciait le moins, l’imagination. C’est lui qui a appelé l’imagination la « folle du logis ». Il dut à la fois à ses idées et à son style le surnom de « Platon chrétien ».

Des lumières naturelles §

L’âme reçoit de la vérité éternelle la connoissance de son devoir et de ses dérèglemens. Lorsque son corps la trompe, lorsqu’il la flatte, Dieu la blesse ; et lorsqu’il la loue et qu’il lui applaudit, Dieu lui fait intérieurement de sanglans reproches, et il la condamne par la manifestation d’une loi plus pure et plus sainte que celle de la chair qu’elle a suivie. Alexandre n’avoit pas besoin que les Scythes lui vinssent apprendre son devoir dans une langue étrangère ; il savoit de celui même qui instruit les Scythes et les nations les plus barbares ces règles de la justice qu’il devoit suivre. La lumière de la vérité qui éclaire tout le monde l’éclairoit aussi ; et la voix de la nature qui ne parle ni grec, ni scythe, ni barbare, lui parloit comme au reste des hommes un langage très-clair et très-intelligible. Les Scythes avoient beau lui faire des reproches sur sa conduite, ils ne parloient qu’à ses oreilles ; et Dieu ne parlant point à son cœur, ou plutôt Dieu parlant à son cœur, mais lui n’écoutant que les Scythes qui ne faisoient qu’irriter ses passions, et qui le tenoient ainsi hors de lui-même, il n’entendoit point la voix de la vérité, quoiqu’elle l’étonnât ; et il ne voyoit point sa lumière, quoiqu’elle le pénétrât.

Il est vrai que notre union avec Dieu diminue et s’affoiblit à mesure que celle que nous avons avec les choses sensibles augmente et se fortifie ; mais il est impossible que cette union se rompe entièrement sans que notre être soit détruit. Car encore que ceux qui sont plongés dans le vice et enivrés des plaisirs soient insensibles à la vérité, ils ne laissent pas d’y être unis. Elle ne les abandonne pas, ce sont eux qui l’abandonnent. La lumière luit dans les ténèbres, mais elle ne les dissipe pas toujours ; de même que la lumière du soleil environne les aveugles et ceux qui ferment les yeux, quoiqu’elle n’éclaire ni les uns ni les autres…

L’esprit devient plus pur, plus lumineux, plus fort et plus étendu à proportion que s’augmente l’union qu’elle a avec Dieu, parce que c’est elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il se corrompt, il s’aveugle, il s’affoiblit et il se resserre à mesure que l’union qu’il a avec son corps s’augmente et se fortifie, parce que cette union fait aussi toute son imperfection. Ainsi un homme qui juge de toutes choses par ses sens, qui suit en toutes choses les mouvemens de ses passions, qui n’aperçoit que ce qu’il sent, et qui n’aime que ce qui le flatte, est dans la plus misérable disposition d’esprit où il puisse être ; dans cet état, il est infiniment éloigné de la vérité et de son bien. Mais lorsqu’un homme ne juge des choses que par les idées pures de l’esprit, qu’il évite avec soin le bruit confus des créatures, et que, restant en lui-même, il écoute son souverain maître dans le silence de ses sens et de ses passions, il est impossible qu’il tombe dans l’erreur.

Dieu ne trompe jamais ceux qui l’interrogent par une application sérieuse et par une conversion entière de leur esprit vers lui, quoiqu’il ne leur fasse pas toujours entendre ses réponses ; mais, lorsque l’esprit se détournant de Dieu se répand au dehors, qu’il n’interroge que son corps pour s’instruire de la vérité, la perfection et la félicité ne sont pas des biens que l’on doive espérer de son corps ; il n’y a que celui-là seul qui est au-dessus de nous et de qui nous avons reçu l’être qui le puisse perfectionner.

  • (De la Recherche de la vérité, préface.)

De la connaissance de l’homme et particulièrement de l’esprit §

De toutes les sciences humaines, la science de l’homme est la plus digne de l’homme. Cependant cette science n’est pas la plus cultivée ni la plus achevée que nous ayons : le commun des hommes la néglige entièrement. Entre ceux même qui se piquent de science, il y en a très-peu qui s’y appliquent, et il y en a encore beaucoup moins qui s’y appliquent avec succès. Les uns s’imaginent bien connoître la nature de l’esprit ; plusieurs autres sont persuadés qu’il n’est pas possible d’en rien connoître ; le plus grand nombre enfin ne voit pas de quelle utilité est cette connoissance, et pour cette raison ils la méprisent. Mais toutes ces opinions si communes sont plutôt des effets de l’imagination et de l’inclination des hommes, que des suites d’une vue claire et distincte de leur esprit. C’est qu’ils sentent de la peine et du dégoût à rentrer dans eux-mêmes pour y reconnoître leurs faiblesses et leurs infirmités, et qu’ils se plaisent dans les recherches curieuses et dans toutes les choses qui ont quelque éclat. Étant toujours hors de chez eux, ils ne s’aperçoivent point des désordres qui s’y passent ; ils pensent qu’ils se portent bien, parce qu’ils ne se sentent point ; ils trouvent même à redire que ceux qui connoissent leur propre maladie se mettent dans les remèdes ; ils disent qu’ils se font malades, parce qu’ils tâchent de se guérir.

Mais ces grands génies qui pénètrent les secrets les plus cachés de la nature, qui s’élèvent en esprit jusque dans les cieux et qui descendent jusque dans les abîmes, devroient se souvenir de ce qu’ils sont. Ces grands objets ne font peut-être que les éblouir. Il faut que l’esprit sorte hors de lui-même pour atteindre à tant de choses, mais il ne peut en sortir sans se dissiper.

Les hommes ne sont pas nés pour devenir astronomes ou chimistes, pour passer toute leur vie pendus à une lunette ou attachés à un fourneau. Je veux qu’un astronome ait découvert le premier des terres, des mers et des montagnes dans la lune. Je veux qu’un chimiste ait enfin trouvé le secret de fixer le mercure : en sont-ils pour cela devenus plus sages et plus heureux ? Ils se sont peut-être fait quelque réputation dans le monde ; mais, s’ils y ont pris garde, cette réputation n’a fait qu’étendre leur servitude. Les hommes peuvent regarder l’astronomie, la chimie et presque toutes les autres sciences comme des divertissemens d’un honnête homme454, mais ils ne doivent pas se laisser surprendre par leur éclat ni les préférer à la science de l’homme. Car, quoique l’imagination attache une certaine idée de grandeur à l’astronomie, parce que cette science considère des objets grands, éclatans et qui sont infiniment élevés au-dessus de tout ce qui nous environne, il ne faut pas que l’esprit révère aveuglément cette idée : il s’en doit rendre le juge et le maître, et la dépouiller de ce faste sensible qui étonne la raison. Il faut que l’esprit juge de toutes choses selon ses lumières intérieures, sans écouter le témoignage faux et confus de ses sens et de son imagination ; et s’il examine, à la lumière pure de la vérité qui l’éclairé, toutes les sciences humaines, on ne craint point d’assurer qu’il les méprisera presque toutes et qu’il aura plus d’estime pour celle qui nous apprend ce que nous sommes que pour toutes les autres ensemble.

  • (Ibidem.)

Les faux savants §

Les faux savans font manifestement paroître ce qu’ils sont dans les livres qu’ils composent et dans leurs conversations ordinaires. Comme c’est la vanité et le désir de paroître plus que les autres qui les engage dans l’étude, dès qu’ils se sentent en conversation, la passion et le désir de l’élévation se réveille en eux et les emporte. Ils montent tout d’un coup si haut, que tout le monde les perd quasi de vue, et qu’ils ne savent souvent eux-mêmes où ils en sont ; ils ont si peur de n’être pas au-dessus de tous ceux qui les écoutent, qu’ils se fâchent même qu’on les suive, qu’ils s’effarouchent lorsqu’on leur demande quelque éclaircissement, et qu’ils prennent même un air de fierté à la moindre opposition qu’on leur fait. Enfin, ils disent des choses si nouvelles et si extraordinaires, mais si éloignées du sens commun, que les plus sages ont bien de la peine à s’empêcher de rire, lorsque les autres en demeurent tout étourdis.

Leur première fougue passée, si quelque esprit assez fort et assez ferme pour n’en avoir pas été renversé leur montre qu’ils se trompent, ils ne laissent pas de demeurer obstinément attachés à leurs erreurs. L’air de ceux qu’ils ont étourdis les étourdit eux-mêmes ; la vue de tant d’approbateurs, qu’ils ont convaincus par impression, les convainc par contre-coup ; ou si cette vue ne les convainc pas, elle leur enfle au moins assez le courage pour soutenir leurs faux sentimens. La vanité ne leur permet pas de rétracter leur parole. Ils cherchent toujours quelque raison pour se défendre ; ils ne parlent même jamais avec plus de chaleur et d’empressement que lorsqu’ils n’ont rien à dire ; ils s’imaginent qu’on les injurie et qu’on tâche de les rendre méprisables à chaque raison qu’on apporte contre eux ; et, plus elles sont fortes et judicieuses, plus elles irritent leur aversion et leur orgueil.

Le meilleur moyen de défendre la vérité contre eux n’est pas de disputer, car enfin il vaut mieux et pour eux et pour vous les laisser dans leurs erreurs que de s’attirer leur aversion. Il ne faut pas leur blesser le cœur lorsqu’on veut leur guérir l’esprit, puisque les plaies du cœur sont plus dangereuses que celles de l’esprit ; outre qu’il arrive quelquefois qu’on a affaire à un homme qui est véritablement savant, et qu’on pourroit le mépriser faute de bien concevoir sa pensée : il faut donc prier ceux qui parlent d’une manière décisive de s’expliquer le plus distinctement qu’il leur est possible, sans leur permettre de changer de sujet ni de se servir de termes obscurs et équivoques, et, si ce sont des personnes éclairées, on apprendra quelque chose avec eux ; mais, si ce sont de faux savans, ils se confondront par leurs propres paroles, sans aller fort loin, et ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes ; on en recevra peut-être quelque instruction, et même quelque divertissement, s’il est permis de se divertir de la foiblesse des autres en tâchant d’y remédier ; mais, ce qui est le plus considérable, c’est qu’on empêchera par là que les foibles qui les écoutoient avec admiration ne se soumettent à l’erreur en suivant leurs décisions.

Car il faut bien remarquer que le nombre des sots ou de ceux qui se laissent conduire machinalement et par l’impression sensible étant infiniment plus grand que de ceux qui ont quelque ouverture d’esprit et qui ne se persuadent que par raison, quand un de ces savans parle et décide de quelque chose, il y a toujours beaucoup plus de personnes qui le croient sur sa parole que d’autres qui s’en défient. Mais, parce que ces faux savans s’éloignent le plus qu’ils peuvent des pensées communes, tant par le désir de trouver quelque opposant qu’ils maltraitent pour s’élever et pour paroître, que par renversement d’esprit et par contradiction ; leurs décisions sont ordinairement fausses et obscures, et il est assez rare qu’on les écoute sans tomber dans quelque erreur.

  • (De la Recherche de la vérité, IV, 8.)

Fénelon (1651-1715) §

Notice §

La vie de Fénelon (François de Salignac de la Mothe), né au château de Fénelon dans le Périgord, mort archevêque de Cambrai, a trois périodes bien distinctes : les années qui ont précédé le préceptorat du duc de Bourgogne, fils aîné du grand dauphin, le préceptorat, les années qui l’ont suivi.

Supérieur, à vingt-sept ans, d’un couvent de femmes, les Nouvelles Converties, il écrit, entre autres ouvrages, un Traité de l’éducation des filles (1687), et, dans une forme imitée des anciens, trois Dialogues sur l’éloquence en général et sur celle de la chaire en particulier. Puis il prend part aux missions de l’Aunis et de la Saintonge pour la conversion des protestants.

Précepteur du petit-fils du roi (1689-1697), il accomplit son plus bel ouvrage, il fait d’un enfant colère, violent et hautain un prince bon, doux et affable. Il écrit pour son élève ses Fables, ses Dialogues des morts, autre imitation de l’antiquité. Il écrit le Télémaque, qui n’était pas destiné à l’impression.

Nommé archevêque de Cambrai en 1695, résidant à partir de 1697, il trouve le moyen, au milieu des soins multiples de l’administration d’un diocèse ravagé par la guerre, où il prodigue ses soins aux blessés des armées françaises, d’entretenir une correspondance spirituelle considérable, de rédiger différents mémoires destinés à éclairer le roi sur l’épuisement de la France et sur la nécessité de nombreuses réformes politiques, d’écrire un traité De l’existence de Dieu (1713) et une Lettre à l’Académie française (1714), qui est le plus fin et le plus charmant ouvrage de critique du siècle. Il y développe, à propos des principaux genres littéraires, sa théorie de la simplicité et du naturel dans les arts et particulièrement dans l’art d’écrire. Nourri de l’antiquité grecque qui lui était familière dès ses jeunes années, il sème les fleurs les plus pures d’Homère, de Virgile, de Démosthène, de Térence sur les pages improvisées de ce chef-d’œuvre court et exquis. Il avait déjà rempli et pénétré de l’antiquité homérique son Télémaque, le plus populaire de ses ouvrages, publié à son insu en 1799.

Tout a été dit sur cette prose « enchanteresse », qui, n’en déplaise à Voltaire, sait n’être pas « un peu traînante » dans maint passage du Télémaque, de la Lettre à l’Académie, du Sermon pour la fête sur l’Épiphanie.

Voir le portrait de Fénelon par Saint-Simon (infra), et sa vie par le cardinal de Bausset (3e édition, 1850, 4 volumes).

Du pittoresque §

Peindre, c’est non-seulement décrire les choses, mais en représenter les circonstances d’une manière si vive et si sensible, que l’auditeur s’imagine presque les voir. Par exemple, un froid historien qui raconteroit la mort de Didon se contenteroit de dire : Elle fut si accablée de douleur après le départ d’Enée, qu’elle ne put supporter la vie ; elle monta au haut de son palais ; elle se mit sur un bûcher, et se tua elle-même. En écoutant ces paroles, vous apprenez le fait, mais vous ne le voyez pas. Écoutez Virgile, il le mettra devant vos yeux. N’est-il pas vrai que, quand il ramasse toutes les circonstances de ce désespoir, qu’il vous montre Didon furieuse, avec un visage où la mort est déjà peinte, qu’il la fait parler à la vue de ce portrait et de cette épée, votre imagination vous transporte à Carthage ? Vous croyez voir la flotte des Troyens qui fuit le rivage, et la reine que rien n’est capable de consoler : vous entrez dans tous les sentimens qu’eurent alors les véritables spectateurs. Ce n’est plus Virgile que vous écoutez ; vous êtes trop attentif aux dernières paroles de la malheureuse Didon pour penser à lui. Le poëte disparaît ; on ne voit plus que ce qu’il fait voir, on n’entend plus que ceux qu’il fait parler. Voilà la force de l’imitation et de la peinture. De là vient qu’un peintre et un poëte ont tant de rapport455 : l’un peint pour les yeux, l’autre pour les oreilles ; l’un et l’autre doivent porter les objets dans l’imagination des hommes.

  • (Dialogues sur l’Éloquence, II)

Du vague dans la peinture et dans l’éloge §

On a tant de peur, dans notre nation, d’être bas, qu’on est ordinairement sec et vague dans les expressisns. Veut-on louer un saint, on cherche des phrases magnifiques ; on dit qu’il est admirable, que ses vertus étoient célestes, que c’étoit un ange et non pas un homme. Ainsi tout se passe en exclamations sans preuve et sans peinture. Tout au contraire, les Grecs se servoient peu de tous ces termes généraux, qui ne prouvent rien ; mais ils disoient beaucoup de faits. Par exemple, Xénophon, dans toute la Cyropédie, ne dit pas une fois que Cyrus étoit admirable ; mais il le fait partout admirer. C’est ainsi qu’il faudroit louer les saints en montrant le détail de leurs sentimens et de leurs actions. Nous avons là-dessus une fausse politesse, semblable à celle de certains provinciaux qui se piquent de bel esprit. Ils n’osent rien dire qui ne leur paroisse exquis et relevé ; ils sont toujours guindés et croiroient trop s’abaisser en nommant les choses par leurs noms. Tout entre dans les sujets que l’éloquence doit traiter. La poésie même, qui est le genre le plus sublime, ne réussit qu’en peignant les choses avec toutes leurs circonstances voyez Virgile représentant les navires troyens qui quittent le rivage d’Afrique, ou qui arrivent sur la côte d’Italie ; tout le détail y est peint456. Mais il faut avouer que les Grecs poussoient encore plus loin le détail, et suivoient plus sensiblement la nature. À cause de ce grand détail, bien des gens, s’ils l’osoient, trouveroient Homère trop simple. Par cette simplicité si originale, et dont nous avons tant perdu le goût, ce poète a beaucoup de rapport avec l’Écriture457 ; mais l’Écriture le surpasse autant qu’il a surpassé tout le reste de l’antiquité, pour peindre naïvement458 les choses. En faisant un détail459 il ne faut rien présenter à l’esprit de l’auditeur qui ne mérite son attention, et qui ne contribue à l’idée qu’on veut lui donner. Ainsi il faut être judicieux pour le choix des circonstances ; mais il ne faut point craindre de dire tout ce qui sert ; et c’est une politesse mal entendue que de supprimer certains endroits utiles parce qu’on ne les trouve pas susceptibles d’ornemens, outre qu’Homère nous apprend assez par son exemple qu’on peut embellir en leur manière tous les sujets.

D’ailleurs il faut reconnoitre que tout discours doit avoir ses inégalités. Il faut être grand dans les grandes choses ; il faut être simple, sans être bas, dans les petites : il faut tantôt de la naïveté et de l’exactitude, tantôt de la sublimité et de la véhémence. La plupart des gens qui veulent faire de beaux discours cherchent sans choix, également partout, la pompe des paroles : ils croient avoir tout fait pourvu qu’ils aient fait un amas de grands mots et de pensées vagues. Ils ne songent qu’à charger leurs discours d’ornemens ; semblables aux méchans cuisiniers qui ne savent rien assaisonner avec justesse, et qui croient donner un gout exquis aux viandes en y mettant beaucoup de sel et de poivre460. La véritable éloquence n’a rien d’enflé ni d’ambitieux ; elle se modère et se proportionne aux sujets qu’elle traite et aux gens qu’elle instruit ; elle n’est grande et sublime que quand il faut l’être.

  • (Ibid., II, fin.)

Démosthène et Cicéron §

Je ne crains pas de dire que Démosthène me paroît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n’admire Cicéron plus que je fais : il embellit tout ce qu’il touche, il fait honneur à la parole ; il fait des mots ce qu’un autre n’en sauroit faire ; il a je ne sais combien de sortes d’esprit ; il est même court et véhément toutes les fois qu’il veut l’être contre Catilina, contre Verrès, contre Antoine ; mais on remarque quelque parure dans son discours. L’art y est merveilleux, mais on l’entrevoit. L’orateur en pensant au salut de la république ne s’oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démosthène paroit sortir de soi, et ne voir que la patrie ; il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser. Il est au-dessus de l’admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie, c’est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer parce qu’on est saisi. On pense aux choses qu’il dit et non à ses paroles. Je suis charmé de ces deux orateurs ; mais j’avoue que je suis moins touché de l’art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthène461.

  • (Lettre à l’Académie, IV.)

Propagation du christianisme §

Jésus-Christ naît, et la face du monde se renouvelle. La loi de Moïse, ses miracles, ceux des prophètes, n’avoient pu servir de digue contre le torrent de l’idolâtrie, et conserver le culte du vrai Dieu chez un seul peuple resserré dans un coin du monde ; mais celui qui vient d’en haut est au-dessus de tout : à Jésus est réservé de posséder toutes les nations en héritage. Il les possède, vous le voyez. Depuis qu’il a été élevé sur la croix, il a attiré tout à lui. Dès l’origine du christianisme, saint-Irénée et Tertullien ont montré que l’Église étoit déjà plus étendue que cet empire même qui se vantoit d’être lui seul tout l’univers. Les régions sauvages et inaccessibles du nord, que le soleil éclaire à peine, ont vu la lumière céleste. Les plages brûlantes de l’Afrique ont été inondées des torrens de la grâce. Les empereurs mêmes sont devenus les adorateurs du nom qu’ils blasphémoient, et les nourriciers de l’Église dont ils versoient le sang. Mais la vertu de l’Évangile ne doit pas s’éteindre après ces premiers efforts ; le temps ne peut rien contre elle : Jésus-Christ, qui en est la source, est de tous les temps ; il étoit hier, il est aujourd’hui, et il sera aux siècles des siècles. Aussi vois-je cette fécondité qui se renouvelle toujours ; la vertu462 de la croix ne cesse d’attirer tout à elle.

Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l’empire romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs463 : il leur lâche la bride, et le monde en est inondé ; mais en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur : tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes, sans le savoir, ils sont menés comme par la main au-devant de l’Évangile ; et c’est d’eux qu’on peut dire à la lettre qu’il ont trouvé le Dieu qu’ils ne cherchoient pas464

Peuples des extrémités de l’Orient, votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds465, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s’arrêta bien loin en deçà de vous ; mais la charité va plus loin que l’orgueil. Ni les sables brûlans, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l’intempérie de l’air, ni le milieu fatal de la ligne où l’on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées ? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l’Orient, que les îles inconnues les attendent, et les regardent en silence venir de loin. Qu’ils sont beaux les pieds de ces hommes qu’on voit venir du haut des montagnes apporter la paix466, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : Ô Sion, ton Dieu régnera sur toi ! Les voici, ces nouveaux conquérans, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste.

Peuples, qui les vîtes venir, quelle fut d’abord votre surprise ! et qui peut la représenter ? Des hommes qui viennent à vous, sans être attirés par aucun motif, ni de commerce, ni d’ambition, ni de curiosité : des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu’ils ont découverte ? Nations ensevelies dans l’ombre de la mort, quelle lumière sur vos têtes !

  • (Sermon pour la fête de l’Épiphanie, 6 janvier 1685).

Les rois aux Champs-Élysées §

À mesure que Télémaque s’éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l’horreur et du désespoir467, son courage commença peu à peu à renaître ; il respiroit et entrevoyoit dejà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros. C’est dans ce lieu qu’habitoient tous les bons rois qui avoient jusqu’alors gouverné les hommes : ils étoient séparés du reste des justes.

Télémaque s’avança vers ces rois, qui étoient dans des bocages odoriférans sur des gazons toujours renaissans et fleuris : mille petits ruisseaux d’une onde pure arrosoient ces beaux lieux, et y faisoient sentir une délicieuse fraîcheur ; un nombre infini d’oiseaux faisoient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble les fleurs du printemps, qui naissoient sous les pas, avec les plus riches fruits de l’automne, qui pendoient des arbres. Là, jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule ; là jamais les noirs aquilons n’osèrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l’hiver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d’une dent venimeuse, et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs, n’approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n’y finit point et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue. Une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n’est que ténèbres ; c’est plutôt une gloire céleste468 qu’une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal. Elle n’éblouit jamais : au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l’âme je ne sais quelle sérénité. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie, comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien : ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu’ils voient de délicieux au dehors : ils sont tels que les Dieux qui, rassasiés de nectar et d’ambroisie, ne daigneroient pas se nourrir des viandes grossières qu’on leur présenteroit à la table la plus exquise des hommes mortels.

Tous les maux s’enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances même, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée.

Les hautes montagnes de Thrace, qui, de leur front couvert de neige et de glace depuis l’origine du monde, fendent les nues, seroient renversées de leurs fondemens posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pourroient pas même être émus. Seulemenl ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivant dans le monde ; mais c’est une pitié douce et paisible qui n’altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leurs visages ; mais leur gloire n’a rien de folâtre ni d’indécent : c’est une joie douce, noble, pleine de majesté ; c’est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte. Ils sont sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu’elle avoit cru mort ; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s’enfuit jamais du cœur de ces hommes ; jamais elle ne languit un instant ; elle est toujours nouvelle pour eux ; ils ont le transport de l’ivresse, sans en avoir le trouble et l’aveuglement.

Ils s’entretiennent ensemble de ce qu’ils voient et de ce qu’ils goûtent ; ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition qu’ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus, pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme par la main, à la vertu, au milieu de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s’unit à eux : ils voient, ils goûtent, ils sont heureux, et sentent qu’ils le seront toujours. Ils chantent tous ensemble les louanges des Dieux, et ils ne font tous ensemble qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux de ces âmes unies.

Dans ce ravissement divin, les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels ; et cependant mille et mille siècles n’ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils règnent tous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes avec une puissance immuable ; car ils n’ont plus besoin d’être redoutables par une puissance empruntée d’un peuple vil et misérable. Ils ne portent pas ces vains diadèmes, dont l’éclat cache tant de craintes et de noirs soucis : les Dieux mêmes les ont couronnés de leurs propres mains avec des couronnes que rien ne peut flétrir469.

  • (Télémaque, livre XIX.)

Lettre à M. ***470 sur le projet qu’il avait de se consacrer aux missions du Levant §

Sarlat, 9 octobre [1675 ou 1676]

Divers petits accidens ont toujours retardé jusqu’ici mon retour à Paris : mais enfin, monseigneur, je pars, et peu s’en faut que je ne vole. À la vue de ce voyage, j’en médite un plus grand. La Grèce entière s’ouvre à moi ; le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l’Église de Corinthe va refleurir. La voix de l’Apôtre s’y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monumens, l’esprit même de l’antiquité. Je cherche cet aréopage où saint Paul annonce aux sages du monde le Dieu inconnu. Mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa république. Je monte au double sommet du Parnasse : je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de Tempé. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie ?

                                                       Arva, beata
Petamus arva, divites et insulas471.

Je ne t’oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aîmé ! ô heureuse Patmos ! J’irai baiser sur la terre les pas de l’apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts ! Là je me sentirai saisi d’indignation contre le faux prophète qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant, qui, bien loin de précipiter l’Église comme Babylone, enchaîne le dragon et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l’Orient et l’Occident qui se réunissent, l’Asie qui soupire jusqu’aux bords de l’Euphrate, et qui voit renaître le jour après une si longue nuit ; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs et revêtue d’une nouvelle gloire ; enfin les enfans d’Abraham épars sur la surface de toute la terre, et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viennent en foule reconnoitre le Christ qu’ils ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection. En voilà assez, monseigneur. Vous serez bien aise d’apprendre que c’est ici ma dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous importunent peut-être. Pardonnez-les à ma passion d’avoir l’honneur de vous entretenir de loin, en attendant que je le puisse faire de près.

Lettre à la sœur charlotte de saint-cyprien, carmélite (Sur la mort de l’abbé Langeron). §

À Cambrai, 17 janvier 1711.

Je n’ai point, ma très-honorée sœur, la force que vous m’attribuez. J’ai ressenti la perte irréparable que j’ai faite, avec un abattement, qui montre un cœur très-foible. Maintenant mon imagination est un peu apaisée, et il ne me reste qu’une amertume et une espèce de langueur intérieure. Mais l’adoucissement de ma peine ne m’humilie pas moins que ma douleur. Tout ce que j’ai éprouvé dans ces deux états n’est qu’imagination et qu’amour-propre. J’avoue que je me suis pleuré en pleurant un ami qui faisoit la douceur de ma vie, et dont la privation se fait sentir à tout moment. Je me console, comme je me suis affligé, par lassitude de la douleur et par besoin de soulagement L’imagination, qu’un coup si imprévu avoit saisie et troublée, s’y accoutume et se calme. Hélas ! tout est vain en nous, excepté la mort à nous-mêmes que la grâce y opère. Au reste, ce cher ami est mort avec une vue de sa fin, qui étoit si simple et si paisible, que vous en auriez été charmée. Lors même que sa tête se brouilloit un peu, ses pensées confuses y étoient toutes de grâce, de foi, de docilité, de patience, et d’abandon à Dieu. Je n’ai jamais rien vu de plus édifiant et de plus aimable. Je vous raconte tout ceci pour ne vous représenter point ma tristesse sans vous faire part de cette joie de la foi dont parle saint Augustin, et que Dieu m’a fait sentir dans cette occasion. Dieu a fait sa volonté, il a préféré le bonheur de mon ami à ma consolation. Je manquerois à Dieu et à mon ami même, si je ne voulois pas ce que Dieu a voulu. Dans ma plus vive douleur, je lui ai offert celui que je craignois tant de perdre. On ne peut être plus touché que je le suis de la bonté avec laquelle vous prenez part à ma peine. Je prie Celui pour l’amour de qui vous le faites de vous en payer au centuple472.

Lettre à un militaire §

(Sans date).

… Une petite demi-heure de lecture méditée de l’Évangile le matin, et le soir une lecture réglée des Entretiens de saint François de Sales vous suffiront, puisque vous avez peu de temps à vous. Employez le reste du temps libre à lire des livres d’histoire, de fortifications, et de tout le reste qui est utile à un homme de votre rang. Jamais un moment de vide. Le moment où vous ne faites rien de réglé et de bon est le moment où vous faites un très-grand mal. Gourmandez-vous vous-même sur la vie molle, oisive et amusée.

Pour vos actions, quand elles sont bonnes en elles-mêmes, repoussez toutes les réflexions sur les motifs qui vous les font faire. Vous ne finiriez jamais avec vous-même, vous vous troubleriez, vous tomberiez dans le découragement, et, par de vains raisonnemens sur vos actions, vous perdriez tout le temps d’agir.

Il faut vous résoudre à mener une vie plus active que la vôtre. Vous devez voir les gens de votre condition ; mais il faut être gai, libre, affable ; rien de timide ni de sauvage. Demandez à Dieu qu’il vous ôte votre air timide et trop composé ; donnez-vous à Dieu quand vous allez voir les gens, mais, pendant la conversation, ne soyez point distrait et rêveur pour courir après la présence de Dieu qui vous échappe. Alors faites ce qu’il veut que vous fassiez, qui est d’être honnête et complaisant.

Ne prenez point la piété par un certain sérieux triste, austère et contraignant. Là où est l’esprit de Dieu, là est la vraie liberté473. Si une fois vous l’aimez de tout votre cœur, vous serez presque toujours en joie avec le cœur au large. Si vous n’allez à lui qu’en juif, par la crainte, vous ne le trouverez point, et vous ne trouverez au lieu de lui que gêne et trouble de cœur.

Ne manquez jamais d’aller à toutes les choses où les autres vont, non seulement pour les occasions de danger, mais encore pour tout ce qui peut montrer votre assiduité à votre prince.

Soyez bon ami, obligeant, officieux, ouvert : cela vous fera aimer et apaisera la persécution. Qu’on voie que ce n’est point par grimace ni par noirceur, mais par vraie religion et avec courage que vous renoncez aux plaisirs des jeunes gens. D’ailleurs gaieté, discrétion, complaisance, sûreté de commerce, et nulle façon ; peu d’amis, beaucoup de connoissances passagères ; soin de plaire474 à ceux qui passent pour les plus honnêtes gens et dont l’estime décide, ou à ceux qui excellent dans le métier dont vous souhaitez vous instruire. Ne craignez point de les interroger quand vous serez parvenu à quelque commerce un peu libre avec eux.

  • (Lettres spirituelles.)

Lettre à Louis XIV475 §

La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre n’a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l’écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance vous ne pouvez lui donner aucun bien qu’elle désire, et il n’y a aucun mal qu’elle ne souffrit de bon cœur pour vous faire connoître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n’en soyez pas étonné, c’est que la vérité est libre et forte. Vous n’êtes guère accoutumé à l’entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès ce qui n’est que la vérité toute pure. C’est la trahir que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité, et d’attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.

Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie, l’éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant476, le goût des hommes souples et rampans, la hauteur, et l’attention à votre seul intérêt.

Depuis environ trente ans vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l’État, pour faire monter jusqu’au comble votre autorité, qui étoit devenue la leur, parce qu’elle étoit dans leurs mains. On n’a plus parlé de l’État ni des règles ; on n’a parlé que du Roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l’infini. On vous a élevé jusqu’au ciel pour avoir effacé, disoit-on, la grandeur de vos prédécesseurs ensemble, c’est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d’introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l’État, comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée… Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu’à l’idolâtrie, et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu votre nom odieux et toute la nation française insupportable à nos voisins. On n’a conservé aucun ancien allié, parce qu’on n’a voulu que des esclaves… Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement : on signe le couteau sous la gorge ; on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse quand il faut la donner ou mourir.

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Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfans, et qui ont été jusqu’ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers477. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l’argent de ce pauvre peuple, il faudroit lui faire l’aumône et le nourrir. La France entière n’est plus qu’un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d’État. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C’est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà, ce grand royaume si florissant sous un Roi qu’on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le seroit en effet si les conseils flatteurs ne l’avoient point empoisonné.

Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l’amitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus ; il est plein d’aigreur et de désespoir. La sédition s’allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n’avez aucune pitié de leurs maux, que vous n’aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avoit un cœur de père pour son peuple, ne mettroit-il pas plutôt sa gloire à leur478 donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu’à garder quelques places de la frontière qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Sire ? Les émotions populaires qui étoient inconnues depuis si longtemps deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n’en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l’insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnoie pour les apaiser ; ainsi on paie ceux qu’il faudroit punir. Vous êtes réduit à la honteuse et deplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie, et de l’accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu’ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.

Mais, pendant qu’ils manquent de pain, vous manquez vous-même d’argent, et vous ne voulez pas voir l’extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez νous imaginer que vous cessiez jamais de l’être. Vous craignez d’ouvrir les yeux ; vous craignez qu’on ne vous les ouvre ; vous craignez d’être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine, enfin que votre salut éternel incompatible avec cette idole de gloire.

Voilà, Sire, l’état où vous êtes.

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La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d’être contraire à vos intérêts, donneroit sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.

Massillon (1663-1742) §

Massillon (Jean-Baptiste), élève des Oratoriens d’Hyères, sa ville natale, entra dans leur ordre, enseigna les belles-lettres et prêcha dans plusieurs villes du Midi, avant de se faire entendre, en 1699, à Paris, et à Versailles devant le roi. Il prononça plusieurs oraisons funèbres. Le début de celle de Louis XIV (1715) est resté célèbre : Dieu seul est grand, mes frères !« C’est un beau mot que celui-là, devant la tombe de Louis-le-Grand », dit Chateaubriand. Massillon écrivit son Petit Carême pour le jeune Louis XV (1718). La même année il fut nommé à l’évêché de Clermont-Ferrand ; deux ans après, il entra à l’Académie ».

L’Avent de 1699, le Carême ou Grand Carême de 1701, « composent, dit M. Sainte-Beuve, la partie la plus considérable et la plus belle de son œuvre oratoire ». Le Petit Carême doit sa renommée tant à l’heureux choix des sujets, appropriés et à l’âge de son royal auditeur et à la condition de ceux qui l’entouraient, qu’à l’onction qui y règne, à la finesse des analyses morales et à la richesse des développements. L’art du développement est « son talent presque tout entier », dit M. Sainte-Beuve de Massillon. Ce n’est peut-être pas assez dire ; Buffon l’estimait le premier de nos prosateurs, ce qui assurément est dire trop. Mais Voltaire avait toujours sur sa table, à côté des tragédies de Racine, le Petit Carême de celui qu’il a appelé (Lettre à M. de la Vallière, 1762) le « Racine de la chaire », et le cardinal Maury, un bon juge en ces matières, en fait un éloge presque sans réserve479. Quant à l’efficacité de son éloquence, il suffira de rappeler le mot connu de Louis XIV : « Mon Père, j’ai entendu plusieurs grands orateurs, j’en ai été fort content ; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j’ai été très mécontent de moi-même. »

Les œuvres de Massillon ne furent publiées qu’après sa mort, en 1745.

Le jugement dernier §

Je m’arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés : je ne parle plus du reste des hommes ; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre, et voici la pensée qui m’occupe et qui m’épouvante. Je suppose que c’est ici votre dernière heure et la fin de l’univers ; que les cieux vont s’ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ paroître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n’y êtes assemblés que pour l’attendre, et comme des criminels tremblans à qui l’on va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternel : car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd’hui ; tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu’au lit de mort ; c’est l’expérience de tous les siècles : tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez à rendre aujourd’hui ; et sur ce que vous seriez, si l’on venoit vous juger dans ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.

Or, je vous le demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez, je vous demande donc : Si Jésus-Christ paroissoit dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l’univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite ? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales ? Croyez-vous qu’il s’y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières ? Je vous le demande ; vous l’ignorez, et je l’ignore moi-même : vous seul, ô mon Dieu ! connoissez ceux qui vous appartiennent ; mais si nous ne connoissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés ? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sont-ils ? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir, encore plus qui le voudroient, mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber ; enfin un grand nombre qui croient n’avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte ; car ils en seront retranchés au grand jour ; paroissez maintenant, justes ; où êtes-vous ? Restes d’Israël, passez à la droite ; froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieu ! où sont vos élus ? et que reste-t-il pour votre partage ?

  • (Carême : Sermon sur le petit nombre des élus480.)

La mort du pécheur §

Le pécheur mourant, ne trouvant dans les souvenirs du passé que des regrets qui l’accablent, dans tout ce qui se passe à ses yeux que des images qui l’affligent, dans la pensée de l’avenir que des horreurs qui l’épouvantent, ne sait plus à qui avoir recours, ni aux créatures qui lui échappent, ni au monde qui s’évanouit, ni aux hommes qui ne sauroient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste qu’il regarde comme un ennemi déclaré, et dont il ne doit plus attendre d’indulgence. Il se roule dans ses propres horreurs ; il se tourmente, il s’agite pour fuir la mort qui le saisit ou du moins pour se fuir lui-même : il sort de ses yeux mourans je ne sais quoi de sombre et de farouche qui exprime les fureurs de son âme ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots qu’on n’entend qu’à demi, et l’on ne sait si c’est le repentir ou le désespoir qui les a formées ; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux ; il entre dans des saisissemens où l’on ignore si c’est le corps qui se dissout, ou l’âme qui sent l’approche de son juge ; il soupire profondément, et l’on ne sait si c’est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ces soupirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin, au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s’entr’ouvre d’elle-même : tout son corps frémit ; et, par ce dernier effort, son âme infortunée s’arrache comme à regret de ce corps de boue, tombe entre les mains de Dieu, et se trouve, seule, aux pieds du tribunal redoutable.

  • (Avent : Sermon sur la mort du pécheur et la mort du juste.)

La vie humaine §

Hélas ! messieurs, que sont les hommes sur la terre ? des personnages de théâtre. Tout y roule sur le faux ; ce n’est partout que représentations ; et tout ce qu’on y voit de plus pompeux et de mieux établi n’est l’affaire que d’une scène481. Qui ne le dit tous les jours dans le siècle ? Une fatale révolution, une rapidité que rien n’arrête, entraîne tout dans les abîmes de l’éternité : les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre, et rien n’en sort. Nos ancêtres en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viendront après nous. Ainsi les âges se renouvellent ; ainsi la figure du monde change sans cesse ; ainsi les morts et les vivans se succèdent et se remplacent continuellement. Rien ne demeure ; tout s’use, tout s’éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux, et il voit, avec un air de vengeance et de fureur, de foibles mortels, dans le temps même qu’ils sont entraînés par le cours fatal, l’insulter en passant, profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom, et tomber, au sortir de là, entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice.

  • (Discours pour la bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat.)

Le conquérant §

Si ce poison (l’ambition) gagne et infecte le cœur du prince, si le souverain, oubliant qu’il est le protecteur de la tranquillité publique, préfère sa propre gloire à l’amour et au salut de ses peuples ; s’il aime mieux conquérir des provinces que régner sur les cœurs ; s’il lui paroît plus glorieux d’être le destructeur de ses voisins que le père de son peuple ; si le deuil et la désolation de ses sujets est le seul chant de joie qui accompagne ses victoires ; s’il fait servir à lui seul une puissance qui ne lui est donnée que pour rendre heureux ceux qu’il gouverne ; en un mot, s’il n’est roi que pour le malheur des hommes, et que, comme ce roi de Babylone, il ne veuille élever la statue impie, l’idole de sa grandeur, que sur les larmes et les débris des peuples et des nations ; grand Dieu quel fléau pour la terre ! quel présent faites-vous aux hommes dans votre colère, en leur donnant un tel maître !

Sa gloire sera toujours souillée de sang : quelque insensé chantera peut-être ses victoires ; mais les provinces, les villes ; les campagnes en pleureront : on lui dressera des monumens superbes pour immortaliser ses conquêtes ; mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui seront des monumens lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la joie et l’abondance : son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérons, mais il ne le sera pas parmi ces bons rois, et l’on ne rappellera l’histoire de son règne que pour rappeler le souvenir des maux qu’il a faits aux hommes. Ainsi son orgueil, dit l’esprit de Dieu, sera monté jusqu’au ciel, sa tête aura touché dans les nuées ; ses succès auront égalé ses désirs ; et tout cet amas de gloire ne sera plus à la fin qu’un monceau de boue qui ne laissera après elle que l’infection et l’opprobre.

  • (Petit Carême, Sermon pour le 1er Dimanche de Carême, 3e point).

Ennui et caprices des « Grands qui abandonnent Dieu » §

L’ennui, qui paroît devoir être le partage du peuple, ne s’est pourtant, ce semble, réfugié que chez les grands ; c’est comme leur ombre qui les suit partout. Les plaisirs, presque tous épuisés pour eux, ne leur offrent plus qu’une triste uniformité qui endort ou qui lasse : ils ont beau les diversifier, ils diversifient leur ennui. En vain ils se font honneur de paroître à la tête de toutes les réjouissances publiques ; c’est une vivacité d’ostentation ; le cœur n’y prend presque plus de part ; le long usage des plaisirs les leur a rendus inutiles : ce sont des ressources usées, qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes. Semblables à un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides, ils essaient de tout, et rien ne les pique et ne les réveille ; et un dégoût affreux, dit Job, succède à l’instant à une vaine espérance de plaisir dont leur àme s’étoit d’abord flattée.

Toute leur vie n’est qu’une précaution pénible contre l’ennui : et toute leur vie n’est qu’un ennui pénible elle-même ; ils l’avancent même en se hâtant de multiplier les plaisirs. Tout est déjà usé pour eux à l’entrée même de la vie ; et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l’insipidité que la lassitude et le long usage de tout semble attacher à la vieillesse…

Et, non-seulement ils sont plus malheureux par l’ennui qui les poursuit partout, mais encore par la bizarrerie et le fond d’humeur et de caprice qui en sont inséparables. Tout leur est à charge, et ils sont à charge à eux-mêmes : leurs projets se détruisent les uns les autres, et il n’en résulte jamais qu’une incertitude universelle que le caprice forme, et que lui seul peut fixer : leurs ordres ne sont jamais, un moment après, les interprètes sûrs de leur volonté : on déplaît en obéissant : il faut les deviner, et cependant ils sont une énigme inexplicable à eux-mêmes. Toutes leurs démarches, dit l’Esprit Saint, sont vagues, incertaines, incompréhensibles. On a beau s’attacher à les suivre, on les perd de vue à chaque instant ; ils changent de sentier, on s’égare avec eux, et on les manque encore : ils se lassent des hommages qu’on leur rend, et ils sont piqués de ceux qu’on leur refuse. Les serviteurs les plus fidèles les importunent par leur sincérité, et ne réussissent pas mieux à plaire par leur complaisance. Maîtres bizarres et incommodes, tout ce qui les environne porte le poids de leurs caprices et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter eux-mêmes : ils ne semblent nés que pour leur malheur et pour le malheur de ceux qui les servent…

Plus même vous êtes élevés, plus vous êtes malheureux. Comme rien ne vous contraint, rien aussi ne vous fixe : moins vous dépendez des autres, plus vous êtes livrés à vous-mêmes : vos caprices naissent de votre indépendance ; vous retournez sur vous votre autorité. Vos passions ayant essayé de tout, et tout usé, il ne nous reste plus qu’à vous dévorer vous-mêmes : des bizarreries deviennent l’unique ressource de votre ennui et de votre satiété. Ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tous épuisés, vous ne savez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur ; et vous vous en prenez sans cesse à vous du vide que tout ce qui vous environne laisse au-dedans de vous mêmes.

  • (Petit Carême, Sermon pour le 3e Dimanche de Carême, 2e et 3e points.)

Les prétextes des gens du monde §

Quand vous nous dites que vous êtes du monde, que prétendez-vous dire ? Que vous êtes dispensés de faire pénitence ? Mais si le monde est le séjour de l’innocence, l’asile de toutes les vertus, le protecteur fidèle de la pudeur, de la sainteté, de la tempérance, vous avez raison. Que la prière vous est moins nécessaire ? Mais si dans le monde les périls sont moins fréquents que dans les solitudes, les pièges moins à craindre, les séductions moins ordinaires, les chutes plus rares, et qu’il faille moins de grâce pour s’y soutenir, je suis pour vous. Que la retraite n’y sauroit être un devoir ? Mais si les entretiens y sont plus saints, les assemblées plus innocentes ; si tout ce qu’on y voit, qu’on y entend, élève à Dieu, nourrit la foi, réveille la piété, sert de soutien à la grâce, je le veux. Qu’il en doit moins coûter pour se sauver ? Mais si vous y avez moins de passions à combattre, moins d’obstacles à surmonter ; si le monde vous facilite tous les devoirs de l’Évangile, l’humilité, l’oubli des injures, le mépris des grandeurs humaines, la joie dans les afflictions, l’usage chrétien des richesses, vous dites vrai, et on vous l’accorde. Ô hommes ! tel est votre aveuglement, de compter vos malheurs parmi vos privilèges, de vous persuader que ce qui multiplie vos chaînes augmente votre liberté, et de faire votre sûreté de vos périls mêmes482.

  • (Sermon sur la Samaritaine, 1er point.)

Fontenelle (1657-1757) §

Notice §

Il y eut deux hommes dans ce fin et froid Normand qui, à force de garder son cœur et son corps de toute émotion, sut vivre cent ans moins trente-trois jours : le bel esprit dont La Bruyère a fait et chargé le portrait (Cydias, Caract., V) ; qui, au sortir du coche de Rouen, fut introduit par son oncle Thomas Corneille à ce Mercure, placé par La Bruyère « immédiatement au-dessous de rien » (Caract., I) ; qui fit siffler Aspar et applaudir des comédies et des opéras de même valeur ou à peu près ; qui écrivit les Lettres diverses du chevalier de Her…, modèle « du précieux le plus consommé et le plus rance » (Sainte-Beuve) ; qui fit la théorie de la pastorale de salons et des Églogues sur sa théorie ; qui fit la guerre aux anciens contre les Boileau et les Racine ; — et, avec l’auteur des Dialogues des Morts, de l’Histoire des Oracles, des Entretiens sur la Pluralité des Mondes, qui fut de l’Académie française (1691) et de l’Académie des inscriptions, le savant lettré qui, devenu, en 1697, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, écrivit son Histoire de 1666 a 1699, et, à la différence de ses prédécesseurs qui se servaient encore du latin, écrivit le premier en français les Éloges des Académiciens morts de 1699 à 1742, « monument immortel, dit M. Villemain : il a fait pour les savants ce que Plutarque avait fait pour les guerriers et les politiques. Il les a montrés dans leur génie, dans leur caractère, dans la simplicité de leur vie privée. Il les a fait comprendre, il les a fait aimer ». C’est de l’éloquence substantielle, qui, comme le demandait Fénelon (voir supra) loue par les faits. Dans ce genre d’éloquence académique, Fontenelle ne cède le premier rang ni à d’Alembert ni à Condorcet.

Dialogue entre Socrate et Montaigne §

MONTAIGNE.

C’est donc vous, divin Socrate ! Que j’ai de joie de vous voir ! Je suis tout fraîchement venu en ce pays-ci, et dès mon arrivée je me suis mis à vous y chercher. Enfin, après avoir rempli mon livre de votre nom et de vos éloges, je puis m’entretenir avec vous, et apprendre comment vous possédiez cette vertu si naïve, dont les allures étoient si naturelles, et qui n’avoit pas d’exemple, même dans les heureux siècles où vous viviez.

SOCRATE.

Je suis bien aise de voir un mort qui me paroît avoir été philosophe ; mais comme vous êtes nouvellement venu de là-haut, et qu’il y a longtemps que je n’ai vu ici personne (car on me laisse assez seul, et il n’y a pas beaucoup de presse à rechercher ma conversation), trouvez bon que je vous demande des nouvelles. Comment va le monde ? N’est-il pas bien changé ?

MONTAIGNE.

Extrêmement. Vous ne le reconnoîtriez pas.

SOCRATE.

J’en suis ravi. Je m’étois toujours bien douté qu’il falloit qu’il devînt meilleur et plus sage qu’il n’étoit de mon temps.

MONTAIGNE.

Que voulez-vous dire ? il est plus fou et plus corrompu qu’il n’a jamais été. C’est le changement dont je voulois parler, et je m’attendois bien483 à savoir de vous l’histoire du temps que vous avez vu, et où régnoit tant de probité et de droiture.

SOCRATE.

Et moi, je m’attendois au contraire à apprendre des merveilles du siècle où vous venez de vivre. Quoi ? les hommes d’à présent ne se sont point corrigés des sottises de l’antiquité ?

Montaigne. Je crois que c’est parce que vous êtes ancien que vous parlez de l’antiquité si familièrement ; mais sachez qu’on a grand sujet d’en regretter les mœurs et que de jour en jour tout empire.

SOCRATE.

Cela se peut-il ? Il me semble que de mon temps les choses alloient déjà bien de travers. Je croyois qu’à la fin elles prendroient un train plus raisonnable, et que les hommes profiteroient de l’expérience de tant d’années.

MONTAIGNE.

Et les hommes font-ils des expériences ? Ils sont faits comme les oiseanx qui se laissent toujours prendre dans les mêmes filets, où l’on a déjà pris cent mille oiseaux de leur espèce. Il n’y a personne qui n’entre tout neuf dans la vie, et les sottises des pères sont perdues pour les enfans.

SOCRATE.

Mais pourquoi ne fait-on point d’expériences ? Se croirois que le monde devroit avoir une vieillesse plus sage, et plus réglée que n’a été sa jeunesse.

MONTAIGNE.

Les hommes de tous les siècles ont les mêmes penchans, sur lesquels la raison n’a aucun pouvoir. Ainsi, partout où il y a des hommes, il y a des sottises, et les mêmes sottises.

SOCRATE.

Et, sur ce pied-là, comment voudriez-vous que les siècles de l’antiquité eussent mieux valu que le siècle d’aujourd’hui ?

MONTAIGNE.

Ah ! Socrate, je savois bien que vous aviez une manière particulière de raisonner, et d’envelopper si adroitement ceux à qui vous aviez affaire dans les argumens dont ils ne prévoyoient pas la conclusion, que vous les ameniez où il vous plaisoit. J’avoue que me voilà amené à une proposition toute contraire à celle que j’avançois ; cependant je ne saurois encore me rendre. Il est sûr qu’il ne se trouve plus de ces âmes vigoureuses et roides de l’antiquité, des Aristides, des Phocions, des Périclès, ni enfin des Socrates.

SOCRATE.

À quoi tient-il ? Est-ce que la nature s’est épuisée, et qu’elle n’a plus la force de produire ces grandes âmes ? Et pourquoi ne seroit-elle encore épuisée en rien, hormis ces hommes raisonnables ? Aucun de ses ouvrages n’a encore dégénéré ; pourquoi n’y auroit-il que les hommes qui dégénérassent ?

MONTAIGNE.

C’est un point de fait ; ils dégénèrent. Il semble que la nature nous ait autrefois montré quelques échantillons de grands hommes, pour nous persuader qu’elle en auroit su faire si elle avoit voulu, et qu’ensuite elle ait fait tout le reste avec assez de négligence.

SOCRATE.

Prenez garde à une chose. L’antiquité est un objet d’une espèce particulière ; l’éloignemerit le grossit. Si vous eussiez connu Aristide, Phocion, Périclès et moi, puisque vous voulez me mettre de ce nombre, vous eussiez trouvé dans votre siècle des gens qui nous ressembloient. Ce qui fait d’ordinaire qu’on est si prévenu pour l’antiquité, c’est qu’on a du chagrin contre son siècle, et l’antiquité en profite. On met les anciens bien haut, pour abaisser ses contemporains. Quand nous vivions, nous estimions nos ancêtres plus qu’ils ne méritoient, et, à présent, notre postérité nous estime plus que nous ne méritons ; mais, et nos ancêtres, et nous, et notre postérité, tout cela est bien égal, et je crois que le spectacle du monde seroit bien ennuyeux pour qui le regarderoit d’un certain œil, car c’est toujours la même chose.

MONTAIGNE.

J’aurois cru que tout étoit en mouvement, que tout changeoit, et que les siècles différens avoient leurs différens caractères comme les hommes. En effet ne voit-on pas des siècles savans et d’autres qui sont ignorans ? N’en voit-on pas de naïfs et d’autres qui sont plus raffinés ? N’en voit-on pas de sérieux et de badins, de polis et de grossiers ?

SOCRATE.

Il est vrai.

MONTAIGNE.

Et pourquoi donc n’y auroit-il pas des siècles plus vertueux et d’autres plus méchans ?

SOCRATE.

Ce n’est pas une conséquence. Les habits changent, mais ce n’est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l’ignorance, le plus ou le moins d’une certaine naïveté, le génie sérieux ou badin, ce ne sont là que le dehors de l’homme, et tout cela change ; mais le cœur ne change point, et tout l’homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d’être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode d’être désintéressé ne viendra point. Sur ce nombre prodigieux d’hommes assez déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut-être fait deux ou trois douzaines de raisonnables, qu’il faut qu’elle répande par toute la terre, et vous jugez bien qu’ils ne se trouvent nulle part en assez grande quantité pour y faire une mode de vertu et de droiture.

MONTAIGNE.

Cette distribution d’hommes raisonnables se fait-elle également ? Il pourroit bien y avoir des siècles mieux partagés les uns que les autres.

SOCRATE.

La nature agit toujours avec beaucoup de règle, mais nous ne jugeons pas comme elle agit.

  • (Dialogues des morts).

Vauban §

Il étoit à Namur au commencement de l’année 1703, et il y donnoit des ordres à des réparations nécessaires, lorsqu’il apprit que le Roi l’avoit honoré du bâton de maréchal de France. Il s’étoit opposé lui-même, quelque temps auparavant, à cette suprême élévation que le Roi lui avoit annoncée ; il avoit représenté qu’elle empêcheroit qu’on ne l’employât avec des généraux du même rang, et feroit naître des embarras contraires au bien du service. Il aimoit mieux être plus utile et moins récompensé ; et pour suivre son goût, il n’auroit fallu payer ses premiers travaux que par d’autres encore plus nécessaires. Le titre de maréchal de France produisit les inconvéniens qu’il avoit prévus ; il demeura deux ans inutile. Je l’ai entendu souvent s’en plaindre ; il protestoit que pour l’intérêt du Roi il auroit foulé aux pieds la dignité avec joie. Il l’auroit fait, et jamais il ne l’eût si bien méritée, jamais même il n’en eût si bien soutenu le véritable éclat.

Il se consoloit avec ses savantes Oisivetés484. Il n’épargnoit aucune dépense pour amasser la quantité infinie d’Instructions et de Mémoires dont il avoit besoin, et il occupait sans cesse un grand nombre de secrétaires, de dessinateurs, de calculateurs et de copistes. Il donna au Roi, en 1704, un gros manuscrit qui contenoit tout ce qu’il y a de plus fin et de plus secret dans la conduite de l’attaque des places ; présent le plus noble qu’un sujet puisse jamais faire à son maître, et que le maître ne pouvoit recevoir que de ce seul sujet…

Jamais les traits de la simple nature n’ont été mieux marqués qu’en lui, ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu qui s’attachoit au vrai par une espèce de sympathie, et sentoit le faux sans le discuter, lui épargnoit les longs cireuits par où les autres marchent ; et d’ailleurs sa vertu étoit en quelque sorte un instinct heureux, si prompt qu’il prévenoit sa raison. Il méprisoit cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie ; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composoient une autre politesse plus rare, qui étoit toute dans son cœur. Il seyoit bien à tant de vertu de négliger des dehors qui, à la vérité, lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent M. le maréchal de Vauban a secouru de sommes assez considérables des officiers qui n’étoient pas en état de soutenir le service ; et, quand on venoit à le savoir, il disoit qu’il prétendoit leur restituer ce qu’il recevoit de trop des bienfaits du Roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d’une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu’une fortune médiocre. Il étoit passionnément attaché au Roi, sujet plein d’une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan ; il auroit infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n’a été si souvent que lui, ni avec tant de courage, l’introducteur de la vérité ; il avoit pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n’ont pas même combattu. En un mot, c’étoit un Romain qu’il sembloit que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la République.

  • (Éloge de Vauban.)

Newton485 §

Après avoir établi que la théorie de l’attraction de Newton détruit celle des tourbillons de Descartes, Fontenelle ajoute :

Les deux grands hommes qui se trouvent dans une si grande opposition ont eu de grands rapports. Tous deux ont été des génies de premier ordre, nés pour dominer sur les autres esprits et pour fonder des empires. Tous deux géomètres excellens ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. Tous deux ont fondé leur physique sur une géométrie qu’ils ne tenoient presque que de leurs propres lumières. Mais l’un, prenant un vol hardi, a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales, pour n’avoir plus qu’à descendre aux phénomènes de la nature comme à des conséquences nécessaires. L’autre, plus timide ou plus modeste, a commencé sa marche par s’appuyer sur les phénomènes pour remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre, quels que les pût donner l’enchaînement des conséquences. L’un part de ce qu’il entend nettement pour trouver la cause de ce qu’il voit ; l’autre part de ce qu’il voit pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure. Les principes évidens de l’un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes tels qu’ils sont ; les phénomènes ne conduisent pas toujours l’autre à des principes assez évidens. Les bornes qui dans ces deux routes contraires ont pu arrêter deux hommes de cette espèce, ce ne sont pas les bornes de leur esprit, mais celles de l’esprit humain…

La santé de M. Newton fut toujours ferme et égale jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, circonstance très-essentielle du rare bonheur dont il a joui. M. Newton ne souffrit beaucoup que dans les derniers vingt jours de sa vie. Dans des accès de douleur si violens que les gouttes de sueur lui en couloient sur le visage, il ne poussa jamais un cri, ni ne donna aucun signe d’impatience, et dès qu’il avoit quelques momens de relâche, il sourioit et parloit avec sa gaieté ordinaire. Jusque-là, il avoit toujours lu, ou écrit plusieurs heures par jour. Il lut les gazettes le samedi 18 mars, au matin, et parla longtemps avec le docteur Mead, médecin célèbre ; il possédoit parfaitement tous ses sens et tout son esprit ; mais le soir il perdit absolument la connoissance, et ne la reprit plus, comme si les facultés de son âme n’avoient été sujettes qu’à s’éteindre absolument, et non pas à s’affoiblir. Il mourut le lundi suivant 20 mars, âgé de quatre-vingt-cinq ans.

Il avoit la taille médiocre, avec un peu d’embonpoint dans ses dernières années, l’œil fort vif et fort perçant, la physionomie agréable et vénérable en même temps, principalement quand il ôtoit sa perruque et laissoit voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. Il ne se servit jamais de lunettes, et ne perdit qu’une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails.

Il étoit né fort doux et avec un grand amour pour la tranquillité. Il auroit mieux aimé être inconnu que de voir le calme de sa vie troublé par ces orages littéraires, que l’esprit et la science attirent à ceux qui s’élèvent trop. On voit par une de ses lettres du Commercium epistolicum que, son Traité d’Optique étant prêt à imprimer, des objections prématurées qui s’élevèrent lui firent abandonner alors ce dessein. « Je me reprochois, dit-il, mon imprudence de perdre une chose aussi réelle que le repos, pour courir après une ombre. » Mais cette ombre ne lui a pas éehappé tout de suite, il ne lui en a pas coûté son repos qu’il estimoit tant, et elle a eu pour lui autant de réalité que ce repos même.

Un caractère doux promet naturellement de la modestie, et on atteste que la sienne s’est toujours conservée sans altération, quoique tout le monde fût conjuré contre elle. Il ne parloit jamais ou de lui ou des autres ; il n’agissoit jamais d’une manière à faire soupçonner aux observateurs les plus malins le moindre sentiment de vanité. Il est vrai qu’on lui épargnoit assez le soin de se faire valoir ; mais combien d’autres n’auroient pas laissé de prendre encore un soin dont ou se charge si volontiers, et dont il est si difficile de se reposer sur personne ! combien de grands hommes généralement applaudis ont gâté le concert de leurs louanges en y mêlant leurs voix !

Il étoit simple, affable, toujours de niveau avec tout le monde. Les génies de premier ordre ne méprisent point ce qui est au-dessous d’eux, tandis que les autres méprisent même ce qui est au dessus. Il ne se croyoit dispensé, ni par son mérite ni par sa réputation, d’aucun des devoirs du commerce ordinaire de la vie ; nulle singularité ni naturelle ni affectée : il savoit n’être, dès qu’il le falloit, qu’un homme du commun.

Quoiqu’il fût attaché à l’Église anglicane, il n’eût pas per sécuté les non-conformistes pour les y ramener. Il jugeoit les hommes par les mœurs, et les vrais non-conformistes étoient pour lui les vicieux et les méchans. Ce n’est pas cependant qu’il s’en tînt à la religion naturelle ; il étoit persuadé de la révélation, et parmi les livres de toute espèce qu’il avoit sans cesse entre les mains celui qu’il lisoit le plus assidument étoit la Bible.

  • (Éloge de Newton.)

Saint-Simon (1675-1755) §

Notice §

Saint-Simon (le duc Louis de), fils d’un favori de Louis XIII, fil seul de Louis XIV, servit sous le maréchal de Lorge, son beau-père, quitta le service en 1702, s’employa ardemment, par hostilité contre les princes légitimés, à faire donner la Régence au duc d’Orléans, qui l’introduisit au conseil (1715), fut ambassadeur en Espagne (1721), et se retira dans ses terres en 1726. Il conçut dès l’âge de dix-neuf ans, et commença à l’armée à exécuter le projet d écrire tout ce qu’il verrait : il le poursuivit pendant soixante ans, les veux et les oreilles toujours ouverts. De là ces mémoires, « écrits à la diable pour l’immortalité », dit Chateaubriand, consultés aux archives des affaires étrangères par bon nombre d’historiens et d’érudits du xviiie siècle, et publiés pour la première fois en 1829. — Entêté d’orgueil nobiliaire, Saint-Simon est passionné, souvent injuste, toujours sincère, jusqu’à se faire honte à l’occasion de ses regrets ou de ses joies, et à le dire. Son style incorrect, heurté, enchevêtré parfois, mais tout de fougue, de feu, tout en couleur et en relief, est à lui, hardi, personnel, trouvé, créé. Il voit toute scène avec une étendue prodigieuse de regard, il lit sur toute physionomie avec une profondeur de pénétration impitoyable, et ce qu’il a vu et lu sort palpitant de sa plume et se grave sur le papier. Ses tableaux et ses innombrables portraits sont la vie même.

Une édition magistrale est commencée dans la Collection des grands écrivains de la France (Hachette et Cie), par M. de Boislisle.

Mort du « Grand Dauphin ». Tableau de la cour486 §

L’agonie sans connoissance dura près d’une heure depuis que le roi fut dans le cabinet. Mme la princesse de Conti se partageoit entre les soins du mourant et ceux du roi, près duquel elle revenoit souvent, tandis que la Faculté confondue, les valets éperdus, les courtisans bourdonnant se poussoient les uns les autres et cheminoient sans cesse sans presque changer de lieu. Enfin le moment fatal arriva : Fagon sortit qui le laissa entendre.

Le roi, fort affligé, maltraita un peu ce premier médecin, puis sortit emmené par Mme de Maintenon et par les deux princesses. L’appartement étoit de plain-pied à la cour ; et comme il se présenta pour monter en carrosse, il trouva devant lui la berline de Monseigneur. Il fit signe de la main qu’on lui amenât un autre carrosse, par la peine que lui faisoit celui-là. Une foule d’officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui criant, avec des hurlemens étranges, d’avoir compassion d’eux, qui avoient tout perdu et qui mouroient de faim.

Tandis que Meudon étoit rempli d’horreur, tout étoit tranquille à Versailles, sans en avoir le moindre soupçon. Nous avions soupé. La compagnie, quelque temps après, s’étoit retirée, et je causois avec Mme de Saint-Simon, lorsqu’un ancien valet de chambre, à qui elle avoit donné une charge de garçon de la chambre de Mme la duchesse de Berry, et qui servoit à table, entra tout effarouché. Il nous dit qu’il falloit qu’il y eût de mauvaises nouvelles de Meudon ; que Mgr le duc de Bourgogne venoit d’envoyer parler à l’oreille à M. le duc de Berry, à qui les yeux avoient rougi à l’instant ; qu’aussitôt il étoit sorti de table ; que, sur un second message fort prompt, la table où la compagnie étoit restée s’étoit levée avec précipitation, et qué tout le monde étoit passé dans le cabinet. Un changement si subit rendit ma surprise extrême. Je courus chez Mme la duchesse de Berry aussitôt ; il n’y avoit plus personne ; ils étoient tous allés chez Mme la duchesse de Bourgogne ; j’y poussai tout de suite.

J’y trouvai tout Versailles rassemblé, ou y arrivant, toutes les dames en déshabillé, toutes les portes ouvertes, et tout en trouble. J’appris que Monseigneur avoit reçu l’extrême-onction, qu’il étoit sans connoissance et hors de toute espérance, et que le roi avoit mandé à Mme la duchesse de Bourgogne qu’il s’en alloit à Marly, et de le venir attendre dans l’avenue entre les deux écuries, pour le voir en passant.

Le spectacle attira toute l’attention que j’y pus donner parmi les divers mouvemens de mon âme, et ce qui tout à la fois se présenta à mon esprit. Les deux princes et les deux princesses étoient dans le petit cabinet derrière la ruelle du lit. La toilette pour le coucher étoit à l’ordinaire dans la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne, remplie de toute la cour en confusion. Elle alloit et venoit du cabinet dans la chambre, en attendant le moment d’aller au passage du roi ; et son maintien, toujours avec ses mêmes grâces, étoit un maintien de trouble et de compassion que celui de chacun sembloit prendre pour douleur. Elle disoit ou répondoit en passant devant les uns et les autres quelques mots rares. Tous les assistans étoient des personnages vraiment expressifs ; il ne falloit qu’avoir des yeux, sans aucune connoissance de la cour, pour distinguer les intérêts peints sur les visages, ou le néant de ceux qui n’étoient de rien : ceux-ci tranquilles à eux-mêmes, les autres pénétrés de douleur ou de gravité et d’attention sur eux-mêmes, pour cacher leur élargissement et leur joie.

Mon premier mouvement fut de m’informer à plus d’une fois, de ne croire qu’à peine au spectacle et aux paroles, ensuite de craindre trop peu de cause pour tant d’alarme, enfin de retour sur moi-même par la considération de la misère commune à tous les hommes, et que moi-même je me trouverois un jour aux portes de la mort. La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d’humanité par lesquelles j’essayois de me rappeler. Ma délivrance particulière me sembloit si grande et si inespérée, qu’il me sembloit, avec une évidence encore plus parfaite que la vérité, que l’État gagnoit tout en une telle perte. Parmi ces pensées, je sentois malgré moi un reste de crainte que le malade n’en réchappât, et j en avois une extrême honte.

Enfoncé de la sorte en moi-même, je ne laissai pas de percer de mes regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, d’y délecter ma curiosité, d’y nourrir les idées que je m’étois formées de chaque personnage, qui ne m’ont jamais guère trompé, et de tirer de justes conjectures de la vérité de ces premiers élans dont on est si rarement maître, et qui par là, à qui connoît la carte et les gens, deviennent des indications sûres des liaisons et des sentimens les moins visibles en tous autres temps rassis.

Je vis arriver Mme la duchesse d’Orléans, dont la contenance majestueuse et compassée ne disoit rien. Elle entra dans le petit cabinet, d’où bientôt après elle sortit avec M. le duc d’Orléans, duquel l’activité et l’air turbulent marquoient plus l’émotion du spectacle que de tout autre sentiment. Quelques momens après, je vis de loin, vers la porte du petit cabinet, Mgr le duc de Bourgogne avec un air fort ému et peiné ; mais le coup d’œil que j’assénai vivement sur lui ne m’y rendit rien de tendre, et ne me rendit que l’occupation profonde d’un esprit saisi.

Valets et femmes de chambre crioient déjà indiscrètement, et leur douleur prouva bien tout ce que cette espèce de gens alloit perdre. Vers minuit et demi, on eut des nouvelles du roi ; et aussitôt je vis Mme la duchesse de Bourgogne sortir du petit cabinet avec Mgr le duc de Bourgogne, l’air alors plus touché qu’il ne m’avoit paru la première fois, et qui rentra aussitôt dans le cabinet. La princesse prit à sa toilette son écharpe et ses coiffes, debout et d’un air délibéré traversa la chambre, les yeux à peine mouillés, mais trahie par de curieux regards lancés de part et d’autre à la dérobée, et suivie seulement de ses dames, gagna son carrosse par le grand escalier.

Comme elle sortoit de sa chambre, je pris mon temps pour aller chez Mme la duchesse d’Orléans avec qui je grillois d’être. Entrant chez elle j’appris qu’ils étoient chez Madame. Je passai jusque-là à travers leurs appartemens. Je trouvai Mme la duchesse d’Orléans qui retournoit chez elle et qui, d’un air fort sérieux, me dit de revenir avec elle. M. le duc d’Orléans étoit demeuré. Elle s’assit dans sa chambre, et auprès d’elle la duchesse de Villeroy, la maréchale de Rochefort et cinq ou six dames familières. Je petillois cependant de tant de compagnie. Mme la duchesse d’Orléans, qui n’en étoit pas moins importunée, prit une bougie et passa derrière sa chambre. J’allai dire un mot à l’oreille à la duchesse de Villeroy ; elle et moi pensions de même sur l’évènement pré sent. Elle me poussa et me dit tout bas de me bien contenir. J’étouffois de silence parmi les plaintes et les surprises narratives de ces dames, lorsque M. le duc d’Orléans parut à la porte du cabinet et m’appela.

Je le suivis dans son arrière-cabinet en bas sur la galerie, lui près de se trouver mal, et moi les jambes tremblantes de tout ce qui se passoit sous mes yeux et au dedans de moi. Nous nous assîmes par hasard vis-à-vis l’un de l’autre : mais quel fut mon étonnement lorsque incontinent après je vis les larmes lui tomber des yeux : « Monsieur ! » m’écriai-je. en me levant dans l’excès de ma surprise. Il me comprit aussitôt, et me répondit d’une voix coupée et pleurant véritablement : « Vous avez raison d’être surpris, et je le suis moi-même ; mais le spectacle me touche. C’est un bon homme, avec qui j’ai passé ma vie ; il m’a bien traité et avec amitié tant qu’on l’a laissé faire et qu’il a agi de lui-même. Je sens bien que l’affliction ne peut pas être longue ; mais ce sera dans quelques jours que je trouverai tous les motifs de me consoler dans l’état où l’on m’avoit mis avec lui ; mais présentement le sang, la proximité, l’humanité, tout touche, et les entrailles s’émeuvent. » Je louai ce sentiment, mais j’en avouai mon extrême surprise, par la façon dont il étoit avec Monseigneur. Il se leva, se mit la tête dans un coin, le nez dedans, et pleura amèrement à sanglots…

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[Le duc de Beauvilliers arrive et trouve rassemblés dans un cabinet étroit le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc et la duchesse de Berry].

Le duc de Beauvilliers, qui les vit étouffer dans ce petit lieu, les fit passer par la chambre dans le salon qui la sépare de la galerie. On y ouvrit les fenêtres, et les deux princes, ayant chacun sa princesse à son côté, s’assirent sur un même canapé près des fenêtres, le dos à la galerie ; tout le monde épars, assis et debout, et en confusion dans ce salon, et les dames les plus familières par terre aux pieds ou proche du canapé des princes.

Là, dans la chambre et par tout l’appartement, on lisoit apertement sur les visages. Monseigneur n’étoit plus ; on le savoit, on le disoit, nulle contrainte ne retenoit plus à son égard, et ces premiers momens étoient ceux des premiers mouvemens peints au naturel et pour lors affranchis de toute politique, quoique avec sagesse, par le trouble, l’agitation, la surprise, la foule, le spectacle confus de cette nuit si rassemblée.

Les premières pièces offroient les mugissemens contenus des valets, désespérés de la perte d’un maître si fait exprès pour eux, et pour les consoler d’un autre qu’ils ne prévoyaient qu’avec transissement, et qui par celle-ci devenoit la leur propre. Parmi eux se remarquoient d’autres des plus éveillés de gens principaux de la cour, qui étoient accourus aux nouvelles, et qui montraient bien, à leur air, de quelle boutique ils étoient balayeurs.

Plus avant commençoit la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c’est-à-dire les sots, tiroient leurs soupirs de leurs talons, et, avec des yeux égarés et secs, louoient Monseigneur, mais toujours de la même louange, c’est-à-dire de bonté, et plaignoient le roi de la perte d’un si bon fils. Les plus fins d’entre eux, ou les plus considérables, s’inquiétoient déjà de la santé du roi ; ils se savaient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble, et n’en laissoient pas douter par la fréquence de leurs répétitions. D’autres, vraiment affligés et de cabale frappée487, pleuroient amèrement, ou se contenoient avec un effort aussi aisé à remarquer que les sanglots. Les plus forts de ceux-là, ou les plus politiques, les yeux fichés à terre, et reclus en des coins, méditoient profondément aux suites d’un événement aussi peu attendu, et bien davantage sur eux-mêmes. Parmi ces diverses sortes d’affligés, point ou peu de propos, de conversation nulle quelque exclamation parfois échappée à la douleur et parfois répondue par une douleur voisine, un mot en un quart d’heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvemens de mains moins rares qu’involontaires, immobilité du reste presque entière ; les simples curieux et peu soucieux presque nuls, hors les sots qui avoient en partage le caquet, les questions, le redoublement du désespoir et l’importunité pour les autres. Ceux qui déjà regardoiént cet événement comme favorable avoient beau pousser la gravité jusqu’au maintien chagrin et austère, le tout n’étoit qu’un voile clair, qui n’empêchoit pas de bons yeux de remarquer et de distinguer tous leurs traits. Ceux-ci se tenoient aussi tenaces en place que les plus touchés, en garde contre l’opinion, contre la curiosité, contre leur satisfaction, contre leurs mouvemens ; mais leurs yeux suppléoient au peu d’agitation de leur corps. Des changemens de posture, comme des gens peu assis ou mal deboit, un certain soin de s’éviter les uns les autres, même de se rencontrer des yeux ; les accidens momentanés qui arrivoient de ces rencontres ; un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et de se composer ; un vif, une sorte d’étincelant autour d’eux les distinguoient malgré qu’ils en eussent.

Les deux princes et les deux princesses assises à leurs côtés prenant soin d’eux étoient les plus exposés à la pleine vue. Mgr le duc de Bourgogne pleuroit d’attendrissement et de bonne foi, avec un air de douceur, des larmes de nature, de religion, de patience. M. le duc de Berry, tout d’aussi bonne foi en versoit en abondance, mais des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l’amertume en paroissoit grande ; et poussoit non des sanglots, mais des cris, mais des hurlemens. Il se taisoit parfois, mais de suffocation, puis éclatoit, mais avec un tel bruit, qui sembloit tellement la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclatoient aussi à ces redoublemens si douloureux, ou par un aiguillon d’amertume, ou par un aiguillon de bienséance. Cela fut au point qu’il fallut le déshabiller là même, et se précautionner de remèdes et de gens de la Faculté. Mme la duchesse de Berry étoit hors d’elle ; le désespoir le plus amer étoit peint avec horreur sur son visage. On y voyoit écrite une rage de douleur, non d’amitié, mais d’intérêt ; des intervalles secs, mais profonds et farouches, puis un torrent de larmes et de gestes involontaires, et cependant retenus, qui montroient une amertume d’âme extrême, fruit de la méditation profonde qui venoit de précéder. Souvent réveillée par les cris de son époux, prompte à le secourir, à le soutenir, à l’embrasser, à lui présenter quelque chose à sentir, on voyoit un soin vif pour lui, mais tôt après une chute profonde en elle-même, puis un torrent de larmes qui lui aidoient à suffoquer ses cris. Mme la duchesse de Bourgogne consoloit aussi son époux, et y avoit moins de peine qu’à acquérir le besoin d’être elle-même consolée ; à quoi pourtant, sans rien montrer de faux, on voyoit bien qu’elle faisoit de son mieux pour s’acquitter d’un devoir pressant de bienséance sentie, mais qui se refuse au plus grand besoin. Le fréquent moucher répondoit aux cris du prince son beau-frère. Quelques larmes amenées du spectacle, et souvent entretenues avec soin, foumissoient à l’art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le visage, et cependant le coup d’œil fréquemment dérobé se promenoit sur l’assistance et sur la contenance de chacun.

Le duc de Beauvilliers, debout auprès d’eux, l’air tranquille et froid, comme à chose non avenue ou à spectacle ordinaire, donnoit ses ordres pour le soulagement des princes, pour que peu de gens entrassent, quoique les portes fussent ouvertes à chacun, en un mot pour tout ce qu’il étoit besoin, sans empressement, sans se méprendre en quoi que ce soit ni aux gens ni aux choses ; vous l’auriez cru au lever ou au petit couvert servant à l’ordinaire. Ce phlegme dura sans la moindre altération, également éloigné d’être aise par religion, et de cacher aussi le peu d’affliction qu’il ressentoit, pour conserver toujours la vérité.

Madame, rhabillée en grand habit, arriva hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni l’un ni l’autre, les inonda tous de ses larmes en les embrassant, fit retentir le château d’un renouvellement de cris, et fournit un spectacle bizarre d’une princesse qui se remet en cérémonie, en pleine nuit, pour venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en déshabillé de nuit, presque en mascarade.

Mme la duchesse d’Orléans s’étoit éloignée des princes, et s’étoit assise le dos à la galerie, vers la cheminée, avec quelques dame ». Tout étant fort silencieux autour d’elles, ces dames peu à peu se retirèrent d’auprès d’elle, et lui firent grand plaisir. Il ne resta que la duchesse Sforze, la duchesse de Villeroy, madame de Castries, sa dame d’atours, et madame de Saint-Simon. Ravies de leur liberté, elles s’approchèrent en un tas, tout le long d’un lit de veille à pavillon et le joignant ; et comme elles étoient toutes affectées de même à l’égard de l’événement qui rassembloit là tant de monde, elles se mirent à en deviser tout bas ensemble dans ce groupe avec liberté.

Dans la galerie et dans ce salon, il y avoit plusieurs lits de veille, comme dans tout le grand appartement, pour la sûreté, où couchoient des Suisses de l’appartement et des frotteurs, et ils y avoient été mis à l’ordinaire avant les mauvaises nouvelles de Meudon. Au fort de la conversation de ces dames, Mme de Castries, qui touchoit au lit, le sentit remuer et en fut fort effrayée, car elle l’étoit de tout quoique avec beaucoup d’esprit. Un moment après, elles virent un gros bras presque nu relever tout à coup le pavillon, qui leur montra un bon gros Suisse entre deux draps, demi-éveillé et tout ébahi, très-long à reconnoître son monde qu’il regardoit fixement l’un après l’autre, et qui, enfin, ne jugeant pas à propos de se lever en si grande compagnie, se renfonça dans son lit et ferma son pavillon. Le bonhomme s’étoit apparemment couché avant que personne eût rien appris, et avoit assez profondément dormi depuis pour ne s’être réveillé qu’alors. Les plus tristes spectacles sont assez souvent sujets aux contrastes les plus ridicules. Celui-ci fit rire quelques dames de là autour, et fit quelque peur à Mme la duchesse d’Orléans et à ce qui causoit avec elle d’avoir été entendues. Mais, réflexion faite, le sommeil et la grossièreté du personnage les rassura.

La duchesse de Villeroy, qui ne faisoit presque que les joindre, s’étoit fourrée un peu auparavant dans le petit cabinet avec la comtesse de Roucy et quelques dames du palais, dont madame de Lévi n’avoit osé approcher, pensant trop conformément à la duchesse de Villeroy. Elles y étoient quand j’arrivai.

Je voulois douter encore, quoique tout me montrât ce qui étoit ; mais je ne pus me résoudre à m’abandonner à le croire que le mot ne m’en fût prononcé par quelqu’un à qui on pût ajouter foi. Le hasard me lit rencontrer M. d’O, à qui je le demandai, et qui me le dit nettement. Cela su, je tâchai de n’en être pas bien aise. Je ne sais pas trop si je réussis bien ; mais au moins est-il vrai que ni joie ni douleur n’émoussèrent ma curiosité, et qu’en prenant bien garde à conserver toute bienséance, je ne me crus pas engagé par rien au personnage douloureux. Je me contraignis moins qu’avant le passage du roi pour Marly de considérer plus librement toute cette nombreuse compagnie et de la percer de mes regards à la dérobée.

Il faut avouer que, pour qui est bien au fait de la carte intime d’une cour, les premiers spectacles d’événemens rares de cette nature, si intéressante à tant de divers égards, sont d’une satisfaction extrême. Chaque visage vous rappelle les soins, les intrigues, les sueurs employés à l’avancement des fortunes, à la formation, à la force des cabales ; les adresses à se maintenir et à en écarter d’autres, les moyens de toute espèce mis en œuvre pour cela : les liaisons plus ou moins avancées, les éloignemens, les froideurs, les haines, les mauvais offices, les manéges, les avancemens, les petitesses, les bassesses de chacun ; le déconcertement des uns au milieu de leur chemin, au milieu ou au comble de leurs espérances ; la stupeur de ceux qui en jouissoient en plein, le poids donné du même coup à leurs contraires et à la cabale opposée ; la vertu de ressort qui pousse dans cet instant leurs menées et leurs concerts à bien, la satisfaction extrême et inespérée de ceux-là (et j’en étois des plus avant), la rage qu’en conçoivent les autres, leur embarras et leur dépit à le cacher. La promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes, à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce qu’on y remarque, l’étonnement de ne pas trouver ce qu’on avoit cru de quelques-uns, faute de cœur ou d’assez d’esprit en eux, et plus en d’autres qu’on n’avoit pensé, tout cet amas d’objets vifs et de choses si importantes, forme un plaisir à qui sait le prendre, qui, tout peu solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour.

Je m’arrêtai donc à considérer le spectacle de ce vaste et tumultueux appartement. Cette sorte de désordre dura bien une heure. À la fin, M. le duc de Beauvilliers s’avisa qu’il étoit temps de délivrer les deux princes d’un si fâcheux public. Il leur proposa qu’ils se retirassent dans leur appartement. Cet avis fut aussitôt embrassé…

Mme de Saint-Simon et moi, au sortir de chez M. le duc et Mme la duchesse de Berry, nous fûmes encore deux heures ensemble. La raison plutôt que le besoin nous fit coucher, mais avec si peu de sommeil qu’à sept heueres du matin j’étois debout ; mais, il faut l’avouer, de telles insomnies sont douces, et de tels réveils savoureux.

L’horreur régnoit à Meudon. Dès que le roi en fut parti, tout ce qu’il y avoit de gens de la cour le suivirent et s’entassèrent dans ce qui se trouva de carrosses. En un instant Meudon se trouva vide… Cette foule de bas officiers de Monseigneur et bien d’autres errèrent toute la nuit dans les jardins. Plusieurs courtisans étoient partis épars à pied. La dissipation fut entière et la dispersion générale. Un ou deux valets au plus demeurèrent auprès du corps ; et, ce qui est très-digne de louange, La Vallière fut le seul des courtisans qui, ne l’ayant bien abandonné pendant sa vie, ne l’abandonna point après sa mort. Il eut peine à trouver quelqu’un pour aller trouver des capucins pour venir prier Dieu auprès du corps.

  • (Mémoires, tome VIII, éd. Chéruel, 1873 ; chap. 12 et 13, passim).

Lit de justice488 du 26 août 1718 §

Ce fut là où je savourai, avec tous les délices qu’on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis qu’assis et couverts sur les hauts sièges aux côtés du même trône, ces situations et ces postures si grandement disproportionnées plaident seules avec tout le perçant de l’évidence la cause de ceux qui véritablement et d’effet sont laterales regis, contre ce vas electum du tiers-État. Mes yeux fichés, colles sur ces bourgeois superbes, parcouroient tout ne grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit gris qui voudroit contrefaire l’hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds…

La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, puis sans reprendre aucun avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président et prononça : Le Roi veut être obéi et obéi sur le-champ. Ce grand mot fut un coup de foudre qui atterra président et conseillers. Tous baissèrent la tête, et la plupart furent longtemps sans la relever.

Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période il annonça la chute d’un des frères489 et la conservation de l’autre490. L’effet de cette période sur tous les visages fut inexprimable. Le premier président perdit toute contenance, son visage si suffisant et si audacieux fut saisi d’un mouvement convulsif, l’excès seul de sa rage le préserva de l’évanouissement. Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration. L’attention étoit générale, tenoit chacun immobile pour n’en pas perdre un mot, et les yeux sur le greffier qui lisoit. Vers le tiers de cette lecture, le premier président, grinçant le peu de dents qui lui restoient, se laissa tomber le front sur son bâton, qu’il tenoit à deux mains, et, en cette singulière posture, acheva d’entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrective pour nous.

Moi cependant je mourois de joie ; j’en étois à craindre la défaillance ; mon cœur, dilaté à l’excès, ne trouvoit plus d’espace à s’étendre. La violence que je me faisois pour ne rien laisser échapper étoit infinie, et néanmoins ce tourment étoit délicieux. Je triomphois, je me vengeois, je nageois dans ma vengeance, je jouissois du plein accomplissement des désirs les plus véhémens et tes plus continus de toute ma vie. J’étois tenté de ne me plus soucier de rien, toutefois je ne laissois pas d’entendre celle vivifiante lecture dont tous les mots résonnoient sur mon coeur, comme l’archet sur un instrument, et d’examiner en même temps les impressions différentes qu’elle faisoit sur chacun. Au premier mot que le garde des sceaux dit de cette affaire, les yeux des deux évêques pairs rencontrèrent les miens. Jamais je n’ai vu surprise pareille à la leur. J’avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie, et je détournai les miens des leurs, de peur de succomber à ce surcroît, et je n’osai plus les regarder…

Pendant l’enregistrement, je promenois mes yeux doucement de toutes parts, et, si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m’en dédommager sur le premier président : je l’accablai donc à cent reprises dans la séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. L’insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu’en ses moëlles ; souvent il baissoit la vue quand il attrapoit mes regards. Uue fois ou ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l’outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignois dans sa rage, et je me délectois à le lui faire sentir. Je me jouois de lui quelquefois avec mes deux voisins, le leur montrant d’un clin d œil, quand il pouvoil s’en apercevoir ; en un mot je m’espaçai sur lui sans ménagement aucun autant qu’il me fut possible.

  • (Ibid., t. XVI, chap. 2.)

Esquisse : Madame de Montchevreuil §

Montchevreuil était un fort honnête homme, modeste, brave, mais des plus épais. Sa femme qui était Boucher-d’Orsay, étoit une grande créature, maigre, jaune, qui rioit niais, et montroit de longues et vilaines dents, dévote à outrance, d’un maintien composé, et à qui il ne manquoit que la baguette pour être une parfaite fée. Sans aucun esprit, elle avoit tellement captivé madame de Maintenon qu’elle ne voyoit que par ses yeux, et ses yeux ne voyoient jamais que des apparences et la laissoient la dupe de tout. Elle étoit pourtant la surveillante de toutes les femmes de la cour, et de son témoignage dépendoiont les distinctions ou les dégoûts et souvent par enchaînement les fortunes. Tout, jusqu’aux miuistres, jusqu’aux filles du roi, trembloit devant elle ; on ne l’approchoit que difficilement, un sourire d’elle étoit une faveur qui se comptoit pour beaucoup. Le roi avoit pour elle une considération la plus marquée. Elle étoit de tous les mariages et toujours avec madame de Maintenon.

  • (Ibid., t. I, chap. 4.)

Portrait : Fénelon491 §

Ce prélat étoit un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortoient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vue qui y ressemblât, et qui ne se pouvoit oublier quand on ne l’auroit vue qu’une fois. Elle rassembloit tout, et les contraires ne s’y combattoient point. Elle avoit de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentoit également le docteur, l’evêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageoit, ainsi que dans toute sa personne, c’étoit la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il falloit effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlans, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l’harmonie qui frappoit dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassembloit. Ses manières y répondoient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnoit aux autres et cet air et ce bon goût qu’on ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvoit répandu de soi-même dans toutes ses conversations ; avec cela, une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée ; une élocution facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures : avec cela, un homme qui ne vouloit jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il parloit492, qui se mettoit à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettoit à l’aise et qui sembloit enchanté ; de façon qu’on ne pouvoit le quitter, ni s’en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C’est ce talent si rare, et qu’il avoit au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissoit pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l’espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C’est aussi par cette autorité de prophète qu’il s’étoit acquise sur les siens, qu’il s’étoit accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne vouloit point de résistance. Aussi n’auroit-il pas longtemps souffert de compagnon ; s’il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et, une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non-seulement de lui résister, mais de n’être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l’admiration…

Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien d’égal à la politesse, au discernement, à l’agrément avec lesquels il recevoit tout le monde. Dans les premières années on l’évitoit ; il ne couroit après personne ; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. À la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte avoit écartés, mais qui désiroient aussi jeter des semences pour d’autres temps, furent bien aises des occasions de passer à Cambrai. De l’un à l’autre tous y coururent.

  • (Ibid., t. 3, chap. XI.)

Déjà en 1711, à l’époque de la mort du duc de Bourgogne, Saint-Simon avait écrit :

Confiné depuis douze ans dans son diocèse, ce prélat y vieillissoit sous le poids inutile de ses espérances, toujours odieux au roi, à qui personne n’osoit prononcer son nom, même en choses indifférentes, plus odieux à Mme de Mainte non, parce qu’elle l’avoit perdu…

Sa passion étoit de plaire, et il avoit autant de soin de captiver les valets que les maîtres, et les plus petites gens que les personnages. Il avoit pour cela des talens faits exprès, une douceur, une insinuation, des grâces naturelles et qui couloient de source, un esprit facile, ingénieux, fleuri, agréable, dont il tenoit pour ainsi dire le robinet, pour en verser la qualité et la quantité exactement convenables à chaque chose et à chaque personne. Il se proportionnoit et se faisoit tout à tous ; une figure fort singulière, mais noble, frappante, perçante, attirante, un abord facile à tous, une conversation aisée, légère et toujours décente, un commerce enchanteur, une piété facile, égale, qui n’effarouchoit point et se faisoit respecter, une libéralité bien entendue, une magnificence qui n’insultoit point, et qui se versoit sur les officiers et les soldats, qui embrassoit une vaste hospitalité, et qui pour la table, les meubles et les équipages, demeuroit dans les justes bornes de sa place ; également officieux et modeste, secret dans ses assistances qui se pouvoient cacher et qui étoient sans nombre, leste et délié sur les autres jusqu’à devenir l’obligé de ceux à qui il les donnoit, et à le persuader ; jamais empressé, jamais de complimens, mais une politesse qui embrassoit tout, étoit toujours mesurée et proportionnée, en sorte qu’il sembloit à chacun qu’elle n’étoit que pour lui, avec cette précision dans laquelle il excelloit singulièrement. Adroit surtout dans l’art de porter tes souffrances, il en usurpoit un mérite qui donnoit tout l’éclat au sien, et qui en portoit l’admiration et le dévouement pour lui dans le cœur de tous les habitans des Pays-Bas quels qu’ils fussent, et de toutes les dominations qui les partageoient, dont il avoit l’amour et la vénération…

Parmi tant d’extérieur pour le monde, il n’en étoit pas moins appliqué à tous les devoirs d’un évêque qui n’auroit eu que son diocèse à gouverner, et qui n’en auroit été distrait par aucune autre chose. Visites d’hôpitaux, dispensation large, mais judicieuse d’aumônes, clergé, communautés, rien ne lui échappoit. Il trouvoit du temps pour tout, et n’avoit point l’air occupé. Sa maison ouverte, et sa table de même, avoit l’air de celle d’un gouverneur de Flandre, et tout à la fois d’un palais vraiment épiscopal ; et toujours beaucoup de gens de guerre distingués, et beaucoup d’officiers particuliers ; sains, malades, blessés, logés, chez lui, défrayés et servis comme s’il n’y en eût eu qu’un seul ; et lui ordinairement présent aux consultations des médecins et des chirurgiens, faisant d’ailleurs, auprès des malades et des blessés, les fonctions de pasteur le plus charitable, et souvent par les maisons et par les hôpitaux ; et tout cela, sans, oubli, sans petitesse, et toujours prévenant, avec les mains ouvertes. Aussi étoit-il adoré de tous.

  • (Ibid., t. VIII, chap. 18.)

XVIIe siècle (suite).
Les groupes secondaires §

Notices §

Dans la littérature du xviie siècle, une place au second rang est encore un titre d’honneur. Cette revue, nécessairement incomplète ici, ne doit oublier ni Honoré d’Urfé (1568-1625), dont l’Astrée, roman pastoral en prose et en cinq parties, fut le code de la galanterie honnête et délicate et charma le siècle tout entier, depuis Henri IV jusqu’à Fénelon ; — ni Cyrano de Bergerac (1619-1655), auteur d’un Pédant joué, dont Molière s’est souvenu dans les Fourberies de Scapin, et d’un spirituel et fantastique Voyage dans la lune et d’une Histoire des États du soleil — ni le Normand Sarrazin (1604-1654), secrétaire du prince de Conti, et fort goûté du coadjuteur (depuis cardinal de Retz), poète, bel esprit, fin critique, qui, dans son Discours sur la tragédie, « fait comprendre Aristote mieux que ses traducteurs et ses commentateurs » (M. Géruzez, Histoire de la littérature française), écrivit avec succès une Histoire du siège de Dunkerque, et se surpassa dans son Histoire de la conjuration de Waldstein ; — ni le Parisien Paul Scarron (1610-1660), dont les comédies faisaient rire, enfant, le roi qui devait plus tard épouser sa veuve, et dont le Roman comique « vivra longtemps encore par le naturel des pensées, la pureté du style, le dessin ferme et délicat des caractères, le comique des situations » (Géruzez) ; — ni Charles Perrault (1628-1703) dont le Parallèle des anciens et des modernes fut le signal d’une guerre fameuse dans les lettres, et dont les Contes sont écrits dans la meilleure langue du temps ; — ni Dufrény (1648-1721) et Dancourt (1661-1725), féconds poètes comiques en vers et en prose, pleins de naturel et de verve, qui méritent de n’être pas oubliés après Molière et Regnard : c’est au premier, esprit inventif et ingénieux, le créateur du jardin anglais en France, que Montesquieu emprunta le cadre de ses Lettres persanes.

Le médecin Guy Patin (1601-1671), le médecin des trois S, comme on l’appelait (Saignée, Son, Séné), franc Picard des environs de Beauvais, « franc parleur, franc jugeur, avide des on dit qui courent, les redisant non sans les colorer de son humeur et sans les redoubler de son accent, un anecdotier comme La Fontaine était un sablier » (Sainte-Beuve), frondeur en politique, frondeur en littérature, ennemi déclaré du Phœbus et du Balzac, mérite un souvenir dans la littérature épistolaire entre le pompeux Balzac et le spirituel Voiture qui l’ont précédé, et les chefs-d’œuvre de Mme de Sévigné et de Maintenon. Ses lettres sont pleines de naturel, de crudité, de passion, de « grossièreté quelquefois, de bon sens bien souvent, d’humeur et de sel de toute sorte » (Sainte-Beuve).

Mlle de la Vergne, depuis Mme de Lafayette (1633-1692), élève de Ménage, comme Mme de Sévigné, fut une de ces femmes spirituelles et instruites sans pédanterie qui savaient goûter Horace et Virgile. Son affection dévouée pour la jeune duchesse d’Orléans, dont elle a raconté avec simplicité et émotion les derniers moments, son amitié inaltérable pour La Rochefoucauld, la renommée de son salon qui ne fut pas atteint par la préciosité, le succès de ses romans courts et touchants de Zaïde, de la Princesse de Clèves, de la Comtesse de Montpensier, auxquels mit peut-être la main Segrais, son secrétaire, résument l’histoire de cette vie pure et de cette âme délicate.

Au milieu de tous ces gens d’esprit se signalent par un caractère très-personnel Mme de Caylus, Bussy-Rabutin et Hamilton.

Marguerite de Villette (1673-1729), devenue à treize ans, par la volonté de Mme de Maintenon, sa cousine, comtesse de Caylus, fut élevée à Saint-Cyr. Elle y joua tous les rôles d’Esther avec un charme infini. Esprit net et ferme, observateur et sensé, vif et acéré, dit Sainte-Beuve, elle a écrit de courts souvenirs (publiés par Voltaire en 1769), « œuvre d’une après-dînée », selon l’expression qu’appliquait aux siens Marguerite de Valois, où sa plume fine, légère et sûre, a semé de piquants récits et tracé des portraits achevés. Venue après les Lafayette, les Sévigné et les Maintenon, elle est « comme la dernière fleur qu’ait produite l’époque brillante de Louis XIV » (Sainte-Beuve).

Bussy-Rabutin (le comte de), 1618-1693, cousin de Mme de Sévigné, servit avec éclat pendant vingt-cinq ans ; mais il se perdit par εa malignite spirituelle, impertinente et acérée. Il chansonna Louis XIV, qui le tint dix-sept ans exilé en Bourgogne. Un style du meilleur aloi, net et brillant, et de l’esprit le plus fin, ont fait vivre ses Lettres et ses Mémoires. Il fut de l’Académie française.

Hamilton (Antoine, comte d’), 1646-1720, Anglais de race écossaise, n’a pas seulement l’esprit français, dit Sainte-Beuve, « il est cet esprit même ». Venu en France en 1648, et, pour toujours, en 1688, il fut de la cour de Jacques II, à Saint-Germain, et des salons du temps, particulièrement de celui de la duchesse du Maine, où il se lia avec Chaulieu. C’est à l’âge de soixante ans que, pour divertir le comte de Gramont, son beau-frère, qui en avait quatre-vingts, il écrivit, sous le titre de Mémoires du chevalier de Gramont, la chronique de la jeunesse du comte et des cours de France et d’Angleterre. Ce petit livre a fait oublier ses contes charmants et ses vers spirituels.

Quelques mots immortels nous permettent heureusement de mettre en tête du groupe des orateurs chrétiens un homme qui a plus agi que parlé, « le meilleur citoyen que la France ait eu », dit Maury, Vincent de Paul (1576-1660), paysan landais, canonisé en 1737. — À Jean de Lingendes (1593-1665), évêque de Sarlat, puis de Mâcon, on doit les oraisons funèbres d’Amédée, duc de Savoie (1637) et de Louis XIII. Fléchier a fait à la première, dans son oraison funèbre de Turenne, des emprunts peu déguisés. — Son cousin, le jésuite Claude de Lingendes (1591-1661), fut un sermonnaire estimé, comme un autre jésuite, Cheminais (1652-1689), qu’on appelait, dit Voltaire, « le Racine de la chaire » ; Bourdaloue en était « le Corneille ». — Ils le cèdent peut-être tous au ministre protestant Jacques Saurin (1677-1730), de Nismes, le plus éloquent des réfugiés : Maury lui a consacré un chapitre (Essai sur l’éloquence de la chaire, lxii).

Les historiens ne manquent pas. Donnons ce titre à Mme de Motteville.

Françoise Bertaut (1621-1689), nièce du poète Normand, vécut dès la jeunesse dans l’intimité d’Anne d’Autriche. Éloignée de la reine par la volonté de Richelieu, elle devint, dans son exil de Normandie, Mme de Motteville, et, après la mort du cardinal, revint, veuve à vingt ans, auprès de la reine qu’elle ne quitta plus. « Sage, discrète, régulière, d’un esprit doux et enjoué avec nuances, d’une curiosité à la fois sérieuse et amusée, d’un coup d’œil observateur ui ne cherchait pas à être perçant ni profond et qui se contentait de bien voir ce qui se faisait autour d’elle » (Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. V), elle a écrit d’un style facile, simple, quelquefois piquant, des Mémoires où le détail abonde, où les fins portraits ne manquent pas, où l’énergie perce parfois. « Les premières scènes de la Fronde sont racontées par elle de manière à ne point pâlir même à côté des récits du cardinal de Retz. »

Hardouin de Péréfixe (1605-1671), précepteur de Louis XIV en 1644, évêque de Rhodez en 1648, archevêque de Paris en 1662, après la démission du cardinal de Retz, confesseur de son ancien élève, membre de l’Académie française, publia en 1661 une Vie de Henri IV qui se lit encore avec plaisir et avec fruit.

Eudes de Mézeray (1610-1683), né à Rye, près d’Argentan, historiographe du roi, membre (1649) et secrétaire perpétuel (1675) de l’Académie française, pensionné par Richelieu, privé de sa pension par Colbert « pour avoir dit ce qu’il croyait la vérité » (Voltaire) sur l’origine de certains impôts, remonta le premier aux sources et aux documents originaux pour écrire son Histoire de France (3 vol. in-folio). Son caractère indépendant se retrouve dans la rudesse de son vieux style.

L’abbé de Saint-Réal (1639-1692), Savoisien comme Vaugelas, après avoir brillé, à côté de Saint-Évremond, dans le salon qu’ouvrit À Londres la duchesse de Mazarin, prit le petit collet et fut attaché en qualité d’historiographe à la cour du duc de Savoie. U écrivit plusieurs ouvrages d’histoire et de critique. Le style sobre et précis, les portraits serrés de son Histoire de la conjuration des Espagnols contre la république de Venise (1674), rappellent Salluste. On l’a appelé avec indulgence le Salluste français.

L’abbé Fleury (1640-1723), né et mort à Paris, sous-précepteur des fils du grand Dauphin, et plus tard confesseur de Louis XV, écrivit, d’un style simple et pur, un grand nombre d’ouvrages dont deux, les plus courts, sont classiques : Mœurs des Israélites (1681), Mœurs des Chrétiens (1682). Le plus considérable, l’Histoire ecclésiastique (elle s’arrête en 1414) fait autorité dans la science historique. Fleury y est « impartial sans froideur, sévère sans dureté, orthodoxe sans intolérance » (Géruzez).

L’abbé de Vertot (1655-1785), né dans le pays de Caux, écrivit d’un style facile, pur, et quelquefois animé, dans la retraite des cures modestes qu’il eut près de Paris et de Rouen, une Histoire des révolutions de Portugal (1689) et une Histoire des révolutions de Suède (1696), plus courtes et mieux venues que son Histoire des révolutions de la République romaine (1719), À laquelle il travailla quand ses fonctions de secrétaire de la duchesse d’Orléans, mère du Régent, le fixèrent À Paris. Un mot qu’on lui attribue, souvent répété en façon de proverbe, lui a lait tort : « Mon siège est fait », dit-il en recevant des documents qui devaient l’éclairer sur un point historique. Écrivain agréable, historien contestable.

Le Père Daniel (1649-1728), jésuite, a laissé des écrits philosophiques et théologiques. Il eût été oublié sans son Histoire de France (17 vol. in-4°), histoire purement militaire, mais bien ordonnée et bien écrite. Il était historiographe.

Cette liste ne saurait être mieux close que par un nom honorable entre tous, celui de Vauban (1633-1707), homme de guerre, ingénieur, le « grand patriote » (Saint-Simon), qui a écrit Mes oisivetés, un Traité de l’attaque et de la défense des places, et ces célèbres Mémoires sur la Dîme royale et sur l’édit de Nantes, dont la condamnation par le parlement le firent mourir de douleur.

Vincent de Paul §

Aux dames de la cour en faveur des enfants trouvés §

Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfans. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner pour toujours. Cessez à présent d’être leurs mères pour devenir leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m’en vais donc, sans délibérer, prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de décider irrévocablement si vous ne voulez plus avoir pour eux des entrailles de miséricorde. Les voilà devant vous ! Ils vivront si vous continuez d’en prendre un soin charitable ; et, je vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain si vous les délaissez.

  • (Vincent de Paul.)

Saurin §

Enseignement de la tombe §

La mort rend toutes choses égales ; elle laisse, du moins, si peu de différence entre les unes et les autresqu’elle devient méconnoissable. Ainsi le motif le plus sensible pour s’abstenir des passions, c’est la mort : le meilleur cours de morale, c’est le tombeau. Allez sur le tombeau de l’avare, allez apprendre à connoître l’avarice ; voyez cet homme qui entassoit monceau sur monceau et richesses sur richesses ; allez le voir renfermé dans quelques planches et dans quelques pouces de terre. Allez sur le tombeau de l’ambitieux, allez apprendre à connoître l’ambition ; allez voir ces nobles desseins, ces vastes projets, ces espérances sans bornes avortées, et comme brisées à cet écueil fatal des choses humaines. Allez sur le tombeau de l’homme superbe, allez apprendre à connoître l’orgueil ; allez voir cette bouche qui prononçoit des choses magnifiques, condamnée à un éternel silence ; ces yeux étincelans, dont les formidables regards étoient la terreur de l’univers, couverts d’une sombre nuit, et ce bras redoutable qui faisoit la destinée des peuples, sans mouvement et sans vie ! Allez sur le tombeau de l’homme noble, allez apprendre à connoître la noblesse ; allez voir ces titres, magnifiques, ces ancêtres majeurs, ces inscriptions pompeuses, ces généalogies recherchées ; allez les voir confondus dans la même tombe493.

  • (Saurin.)

Scarron §

Au duc de Retz §

Monseigneur,

Vous vous savez peut-être bon gré d’être généreux : détrompez-vous ; c’est la plus incommode qualité que puisse avoir un grand seigneur. Nous autres écrivains, nous n’avons qu’à être obligés une fois, nous importunons tous les jours de notre vie. Vous me donnâtes l’autre jour les lettres de Voiture ; j’ai à présent à vous demander une chose de bien plus grande importance. Je connois tels seigneurs qui auroient changé de couleur à ces dernières paroles de ma lettre ; mais un duc de Retz les aura lues sans s’effrayer, et je jurerois bien qu’il est aussi impatient de savoir ce que je lui demande que je suis assuré de l’obtenir.

Un gentilhomme de mes amis qui, à l’âge de vingt ans, a fait vingt combats aussi beaux que celui des Horaces et des Curiaces, et qui est aussi sage que vaillant, a tué un fanfaron qui l’a forcé de se battre ; il peut obtenir sa grâce hors de Paris, et voudroit y être en sûreté, à cause qu’il a une répugnance extrême à avoir le cou coupé. Je le logerois bien chez un grand prince, mais il feroit mauvaise chère ; et je tiens que mourir de faim est un malheur plus grand que d’avoir la tête emportée. Si votre hôtel lui sert d’asile, il est à couvert de l’un et de l’autre, et vous serez bien aise d’avoir protégé un gentilhomme de ce mérite là. Au reste vous aurez le plus grand plaisir du monde à lui voir moucher la chandelle à coup de pistolet, toutes les fois que vous voudrez en avoir le passe-temps. Vous me remercierez sans doute de vous avoir donné un si bon moyen d’exercer voire curiosité, et moi je vous promets de ne pas vous en laisser manquer.

  • (Scarron.)

Madame de Motteville §

Seconde journée des Barricades494 §

Quand les Parisiens eurent perdu de vue Broussel, les voilà tous comme des forcenés, criant par les rues qu’ils sont perdus, qu’ils veulent qu’on leur rende leur protecteur, et qu’ils mourront tous de bon cœur pour sa querelle. Ils s’assemblent, ils tendent toutes les chaînes des rues, et, en peu d’heures, ils mirent des barricades dans tous les quartiers de la ville. La reine, avertie de ce désordre, envoie feu maréchal de la Meilleraye par les rues pour apaiser le peuple et lui parler de son devoir. Le coadjuteur de Paris qui, par une ambition démesurée, avoit des inclinations bien éloignées de vouloir travailler à remédier à ce mal, y fut envoyé aussi, mais, voulant cacher cette pente qu’il avoit à souhaiter quelque nouveauté, il sortit à pied avec son camail et son rochet, et, se mêlant parmi la foule, prêche le peuple, leur crie la paix, et leur remontre l’obéissance qu’ils doivent au roi, avec toutes les marques d’une affection à son service tout à fait désintéressée. Peut-être même qu’il agissoit de bonne foi en cette rencontre ; car, comme son désir étoit seulement d’avoir part aux grandes affaires par quelque voie que ce pût être, si, par celle-ci, il eût pu entrer dans les bonnes grâces de la reine et se rendre nécessaire à l’État, son ambition étoit satisfaite ; il n’en auroit pas pris une autre. Le peuple, à toutes les paroles qu’il leur dit, répondit avec respect pour sa personne, mais avec audace et emportement contre ce qu’ils devoient au nom du roi, demandant toujours leur protecteur, avec protestation de ne s’apaiser jamais qu’on ne le leur rende ; et, sans trop considérer ce qu’ils devoient au grand-maître495, le maréchal de la Meilleraye, ils lui jetèrent des pierres, le chargèrent de mille injures, et, en le menaçant, firent des imprécations horribles eontre la reine et son ministre… On passa toute cette journée dans l’espérance que ce tumulte pourroit s’apaiser, mais avec beaucoup de crainte qu’il ne s’augmentât. On tint conseil au Palais-Royal à l’ordinaire, et nous y demeurâmes paisiblement, riant et causant, selon notre coutume, de mille fariboles, car, outre qu’en telles occasions personne ne veut dire ce qu’il pense, et ne veut paroître avoir peur, nul aussi ne veut être le premier à pronostiquer le mal. Plusieurs personnes, en effet, vinrent trouver la reine, qui, légèrement et sur de fausses apparences, lui dirent que ce n’étoit rien et que toutes choses s’apaisoient. Les rois se flattent aisément ; notre régente étoit de même, qui, étant née avec un courage intrépide, se moquoit des émotions populaires, et ne pouvoit croire qu’elles pussent causer de mal considérable. Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du peuple, forcé de prendre cette commission, pour lui demander encore une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu’ils disoient, si on le leur refusoit, à le ravoir par force. Comme le cœur de la reine n’étoit pas susceptible de foi- blesse, qu’il paraissoit en elle un courage qui auroit pu faire honte aux plus vaillans, et que d’ailleurs, le cardinal ne trouvoit pas son avantage à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur s’en retourna sans réponse. Un de ses amis, et un peu des miens, qui, peut-être aussi bien que lui, n’étoit pas dans son àme au désespoir des mauvaises aventures de la Cour, me dit à l’oreille que tout étoit perdu, et qu’on ne s’amusât point à croire que ce n’étoit rien, que tout étoit à craindre de l’insolence du peuple, que déjà les rues étoient pleines de voix qui crioient contre la reine, et qu’il ne croyoit pas que cela se pût apaiser aisément.

La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la reine dans sa créance que l’aventure du jour n’étoit nullement à craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n’avois pas eu grand peur. Cette princesse me faisoit une continuelle guerre de ma poltronnerie : si bien qu’elle me fit l’honneur de me dire gaîment qu’à midi, peu après son retour du Te Deum, quand on lui étoit venu dire le bruit que le peuple commençoit à faire, elle avoit aussitôt pensé à moi, et à la frayeur que j’aurois au moment où j’entendrois cette nouvelle si terrible, et ces grands mots de chaînes tendues et de barricades. Elle avoit bien deviné : car j’avois pensé mourir d’étonnement quand on me vint dire que Paris étoit en armes, ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le séjour du délice et des douceurs, on pût voir la guerre ou des barricades autre part que dans l’histoire d’Henri III. Enfin cette plaisanterie dura tout le soir, et, comme j’étois la moins vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur moi.

  • (Mme de Motteville.)

Madame de Caylus §

De Louis XIV §

Il pensoit juste, il s’exprimoit noblement ; et ses réponses les moins préparées renfermoient en peu de mots tout ce qu’il y avoit de mieux selon les temps, les choses et les personnes. Il avoit l’esprit qui donne de l’avantage sur les autres. Jamais pressé de parler, il examinoit, il pénétroit les caractères et les pensées ; mais comme il étoit sage, et qu’il savoit combien les paroles des rois sont pesées, il renfermoit souvent en lui-même ce que sa pénétration lui avoit fait découvrir. S’il étoit question de parler de choses importantes, on voyoit les plus habiles et les plus éclairés, étonnés de ses connoissances, persuadés qu’il en savoit plus qu’eux, et charmés de la manière dont il s’exprimoit. S’il falloit badiner, s’il faisoit des plaisanteries, s’il daignoit faire un conte, c’étoit avec des grâces infinies, un tour noble et fin que je n’ai vu qu’à lui.

  • (Mme de Caylus.)

Bussy-Rabutin §

Portrait de Condé §

Le prince Tiridate avoit les yeux vifs, le nez aquilin, les joues creuses et décharnées, la forme du visage longue et la physionomie d’une aigle ; les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres, l’air négligé et peu de soin de sa personne, la taille belle. Il avoit du feu dans l’esprit, mais il ne l’avoit pas juste. Il rioit beaucoup et fort désagréablement. Il avoit le génie admirable et particulièrement pour la guerre : le jour du combat, il étoit fort doux à ses amis496, fier aux ennemis ; il avoit une netteté d’esprit, une force de jugement et une facilité sans égale. Il avoit de la foi et de la probité aux grandes occasions, et il étoit né insolent et sans égards ; mais l’adversité lui avoit appris à vivre.

  • (Bussy-Rabutin.)

Portrait de Turenne §

Henri de la Tour, vicomte de Turenne, étoit d’une taille médiocre, large d’épaules, lesquelles il haussoit de temps en temps en parlant ; ce sont de ces mauvaises habitudes que l’on prend d’ordinaire faute de contenance assurée. Il avoit les sourcils gros et assemblés, ce qui lui faisoit une figure malheureuse. Il s’étoit trouvé en tant d’occasions à la guerre, qu’avec un bon jugement qu’il avoit et une application extraordinaire, il s’étoit rendu le plus grand capitaine de son siècle. À l’ouïr parler daus un conseil, il paroissoit l’homme du monde le plus irrésolu ; cependant, quand il étoit pressé de prendre son parti, personne ne le prenoit ni mieux ni plus vite. Son véritable talent, qui est, à mon avis, le plus estimable à la guerre, étoit de rétablir une affaire en méchant état. Quand il étoit le plus foible en présence des ennemis, il n’y avoit point de terrain d’où, par un ruisseau, par une ravine, par un bois, ou par une éminence, il ne sût tirer quelque avantage. Jusqu’aux huit dernières années de sa vie, il avoit été plus circonspect qu’entreprenant. Sa puissance venoit de son tempérament et sa hardiesse de son expérience497. Il avoit une grande étendue d’esprit, capable de gouverner un État aussi bien qu’une armée. Il n’étoit pas ignorant des belles- lettres ; il savoit quelque chose des poètes latins, et mille beaux endroits des poètes françois : il aimoit assez les bons mots et s’y connaissoit fort bien. Il étoit modeste en habits et même en expressions. Une de ses grandes qualités étoit le mépris du bien. Jamais homme ne s’est si peu soucié d’argent que lui. Il aimoit assez les plaisirs de la table, mais sans débauche ; il étoit de bonne compagnie ; il savoit mille contes ; il se plaisoit à les faire, et ils les faisoit fort bien. Les dernières années de sa vie il fut honnête et bienfaisant ; il se fit aimer et estimer également des officiers et des soldats ; et sur la gloire, il se trouva enfin si fort au-dessus de tout le monde, que celle des autres ne pouvoit l’incommoder498.

  • (Bussy-Rabutin.)

Hamilton §

Première aventure du chevalier de Gramont499 §

Le fidèle Brinon, qui me fut donné pour valet de chambre, devoit encore faire la charge de gouverneur et d’écuyer, parce que c’est peut-être le Gascon unique qu’on verra jamais sérieux et rébarbatif au point où il l’est. Il répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale, et promit à ma mère qu’il rendroit bon compte de ma personne dans les dangers de la guerre. J’espère qu’il tiendra mieux sa parole à l’égard de ce dernier article qu’il n’a fait sur les autres.

On fit partir mon équipage huit jours avant moi ; c’étoit toujours autant de temps que ma mère gagnoit pour me faire des exhortations. Enfin, après m’avoir bien conjuré d’avoir la crainte de Dieu devant les yeux et l’amour du prochain en recommandation, elle me laissa partir sous la garde du Seigneur et du sage Brinon.

Dès la seconde poste nous primes querelle. On lui avoit mis quatre cents pistoles entre les mains pour ma campagne : je les voulus avoir ; il s’y opposa fortement. « Vieux faquin, lui dis-je, est-ce à toi cet argent, ou si on te l’a donné pour moi ? À ton avis, il me faudroit un trésorier pour ne payer que par ordonnances. » Je ne sais si ce fut par pressentiment qu’il s’attrista ; mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qu’il se vit contraint de céder : on eût dit que je lui arrachois le cœur.

Je me sentis plus léger et plus gai depuis le dépôt dont je l’avois soulagé ; lui, au contraire, parut si accablé, qu’on eût dit que je lui avois mis quatre cents livres de plomb sur le dos en lui ôtant ces quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il alloit pesamment, et se retournant de temps en temps : « M. le chevalier, me disoit-il, ce n’est pas ainsi que madame l’entend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouveloient à chaque poste ; car, au lieu de donner dix sous au postillon, j’en donnois trente.

Nous arrivâmes enfin à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez le gouverneur : j’en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie, et mis Brinon entre les mains de l’autre, pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.

Il y a d’aussi bons traiteurs à Lyon qu’à Paris ; mais mon soldat, selon la coutume, me mena chez un de ses amis, dont il me vanta la maison, comme le lieu de la ville où l’on faisoit la chère la plus délicate, et où l’on trouvoit la meilleure compagnie. L’hôte de ce palais étoit gros comme un muid ; il s’appeloit Cerise. Il étoit Suisse de nation, empoisonneur de profession, et voleur par habitude. Il me mit dans une chambre assez propre, et me demanda si je voulois manger en compagnie ou seul. Je voulus être de l’auberge à cause du beau monde que le soldat m’avoit promis dans cette maison.

Brinon, que les questions du gouverneur avoient impatienté, revint plus renfrogné qu’un vieux singe ; et voyant que je me peignois un peu pour descendre : « Hé ! que voulez-vous donc, monsieur, me dit-il. Aller trotter par la ville ? Non pas. N’est-ce pas assez trotté depuis ce matin ? Mangez un morceau, et couchez-vous à bonne heure, pour être du matin à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, lui dis-je, je ne yeux ni trotter par la ville, ni manger seul, ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie là-bas. — En pleine auberge ? s’écria-t-il. Hé ! monsieur, vous n’y songez pas. Je me donne au diable, s’ils ne sont une douzaine de baragouineurs à jouer cartes et dés, qu’on n’entendroit pas Dieu tonner. »

J’étois devenu insolent depuis que je m’étois emparé de l’argent ; et voulant commencer à me soustraire de la domination de mon gouverneur : « Savez-vous bien, monsieur Brinon, lui dis-je, que je n’aime pas qu’un sot fasse le raisonneur ? Allez-vous-en souper, s’il vous plaît, et que j’aie ici des chevaux de poste avant le jour. »

J’avois senti pétiller mon argent au moment où il avoit lâché le mot de cartes et dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où l’on mangeoit remplie de figures extraordinaires. Mon hôte, après m’avoir présenté, m’assura qu’il n’y avoit que dix-huit ou vingt de ces messieurs qui auroient l’honneur de manger avec moi. Je m’approchai d’une table où l’on jouoit et je jaillis à mourir de rire. Je m’étois attendu à avoir bonne compagnie et gros jeu ; et c’étoient deux Allemands qui jouoient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n’ont joué comme ils faisoient ; mais leur figure surtout passoit l’imagination. Celui auprès de qui j’étois étoit un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. Il avoit une fraise et un chapeau pointu, haut d’une aune. Non, il n’y a personne qui, d’un peu loin, ne l’eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l’hôte ce que c’étoit. « Un marchand de Bâle, me dit-il, qui vient vendre ici des chevaux : mais je crois qu’il n’en vendra guère de la manière qu’il s’y prend ; car il ne fait que jouer. — Joue-t-il gros jeu ? lui dis-je. — Non, pas à présent, dit-il ; ce n’est que pour leur écot, en attendant le souper ; mais, quand on peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu. — A-t-il de l’argent ? lui dis-je. — Oh ! oh ! dit le perfide Cerise, plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles, et en être de moitié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre. »

Il ne m’en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l’étudier : il jouoit tout de travers, écoles sur écoles, Dieu sait ! Je commençois à me sentir quelques remords sur l’argent que je devois gagner à une petite citrouille, qui en savoit si peu. Il perdit son écot ; on servit, et je le fis mettre auprès de moi. C’étoit une table de réfectoire, où nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré la promesse de mon hôte.

Le plus maudit repas du monde fini, toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi, et de l’hôte, qui vint se mettre de l’autre côté. Ils fumoient comme des dragons, et le Suisse me disoit de temps en temps : Demande pardon à monsieur de la liberté grande ; et là-dessus m’envoyoit des bouffées de tabac à m’étouffer. M. Cerise, de l’autre côté, me demanda la liberté de me demander si j’avois jamais été dans son pays, et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.

Le petit ragot à qui j’avois affaire étoit aussi questionneur que l’autre. Il me demanda si je venois de l’armée du Piémont ; et lui ayant dit que j’y allois, il me demanda si je voulois acheter des chevaux ; qu’il en avoit bien deux cents, dont il me feroit bon marché. Je commençois à être enfumé comme un jambon ; et, m’ennuyant du tabac et des questions, je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac, en attendant que nos gens eussent soupé. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu’il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.

Je lui gagnai partie, revanche, et le tout dans un clin d’œil ; car il se troubloit et se laissoit enfiler, que c’étoit une bénédiction. Brinon arriva, sur la fin de la troisième partie, pour me mener coucher. Il fit un grand signe de croix, et n’eut aucun égard à tous ceux que je lui faisois de sortir : il fallut me lever pour lui en aller donner l’ordre en particulier. Il commença par me faire des réprimandes de ce que je m’en- canaillois avec un vilain monstre comme cela. J’eus beau lui dire que c’étoit un gros marchand qui avoit force argent, et qui ne jouoit non plus qu’un enfant : « Lui, marchand ! s’écria-t-il ; ne vous y fiez pas, monsieur le chevalier : je me donne au diable, si ce n’est quelque sorcier. — Tais-toi, vieux fou, lui dis-je, il n’est non plus sorcier que toi, c’est tout dire ; et, pour te le montrer, je lui veux gagner quatre ou cinq cents pistoles avant de me coucher. » En disant cela, je le mis dehors, avec défense de rentrer et de nous interrompre.

Le jeu fini, le petit Suisse déboutonna son haut-de-chausse, pour tirer un beau quadruple d’un de ses goussets, et, me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande, et voulut se retirer. Ce n’étoit pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser ; que je ne voulois point de son argent ; et, que, s’il vouloit, je lui joucrois ses quatre pistoles dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté ; mais il se rendit à la fin, et les regagna. J’en fus piqué ; j’en rejouai une autre ; la chance tourna, le dé lui devint favorable, les écoles cessèrent ; je perdis partie, revanche et le tout : les moitiés suivirent, le tout en fut. J’étois piqué, lui, beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout, sars que j’eusse pris six trous en huit ou dix parties. Je lui demardai encore un tour pour cent pistoles ; mais comme il vit que je ne mettois pas au jeu, il me dit qu’il étoit tard ; qu’il falloit qu’il allât voir ses chevaux, et se retira, me demandant pardon de la liberté grande500.

Le sang-froid dont il me refusa, et la politesse dont il me fit la révérence, me piquèrent tellement, que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venois de perdre jusqu’à la dernière pistole, que je ne fis pas d’abord toutes les réflexions qu’il y a à faire sur l’état où j’étois réduit.

Je n’osois remonter dans ma chambre, de peur de Brinon. Par bonheur, s’étant ennuyé de m’attendre, il s’étoit couché. Ce fut quelque consolation ; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu’il y avoit de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n’eus garde de m’endormir. J’envisageois toute l’horreur de mon désastre sans y trouver de remède ; et j’eus beau tourner mon esprit de toutes façons, il ne me fournit aucun expédient.

Je ne craignois rien tant que l’aube du jour : elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il étoit botté jusqu’à la ceinture, et faisant claquer un maudit fouet qu’il tenoit à la main : « Debout, monsieur le chevalier ! s’écria-t-il en ouvrant mes rideaux ; les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore ! Nous devrions avoir déjà fait deux postes… Çà, de l’argent pour payer dans la maison. — Brinon, lui dis-je d’une voix humiliée, fermez le rideau. — Comment ! s’écria-t-il, fermez le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon ? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l’avez dévalisé, n’est-ce pas ? Monsieur le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille ; et c’est le pain de ses enfans qu’il a joué, et que vous avez gagné. Cela valoit-il la peine de veiller toute la nuit ! Que diroit Madame, si elle voyoit ce train ? — Monsieur Brinon, lui dis-je, fermez, s’il vous plaît, le rideau. » Mais, au lieu de m’obéir, on eût dit que le diable lui fourroit dans l’esprit ce qu’il y avoit de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien. « Et combien ? me disoit-il : les cinq cents ?… Que fera ce pauvre homme ? Souvenez-vous que je vous l’ai dit, monsieur le chevalier, cet argent ne vous profitera pas… Est-ce quatre cents ?… trois ?… deux ?… Quoi ! ce ne seroit que cent pistoles ? » poursuivit-il, voyant que je branlois la tête à chaque somme qu’il avoit nommée. « Il n’y a pas grand mal à cela ; cent pistoles ne le ruineront pas, pourvu que vous les ayez bien gagnées. — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau, je suis indigne de voir le jour. »

Brinon tressaillit à ces tristes paroles ; mais il pensa s’évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s’arracha les cheveux, fit des exclamations douloureuses, dont le refrain étoit toujours : Que dira Madame ? Et après s’être épuisé en regrets inutiles : « Çà donc, monsieur le chevalier, me dit-il, que prétendez-vous devenir ? — Rien, lui dis-je, car je ne suis bon à rien. » Ensuite, comme j’étois un peu soulagé de lui avoir fait ma confession, il me passa quelques projets dans la tête, que je ne pus lui faire approuver. Je voulois qu’il allât en poste joindre mon équipage, pour vendre quelqu’un de mes habits ; je voulois encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien cher à crédit, pour les revendre à bon marché ; Brinon se moqua de toutes ces propositions ; et, après avoir eu la cruauté de me laisser longtemps tourmenter, il me tira d’affaire. Les parens font toujours quelque vilenie à leurs pauvres enfans : ma mère avoit eu dessein de me donner cinq cents louis ; elle en avoit retenu cinquante, tant pour quelques petites réparations à l’abbaye que pour faire prier Dieu pour moi. Brinon étoit chargé de cinquante autres, avec ordre de ne m’en point parler que dans quelque pressante nécessité. Elle arriva bientôt, comme tu vois.

  • (Hamilton.)

Vertot §

Affranchissement du Portugal (1er décembre 1640) §

Pinto501 s’étant ouvert le chemin du palais se mit à la tête de ceux qui devoient attaquer l’appartement de Vasconcellos502. Il marchoit avec tant de confiance et de résolution que, rencontrant un de ses amis qui lui demanda en tremblant où il alloit avec ce grand nombre de gens armés, et ce qu’il vouloit faire : « Rien autre chose, lui dit-il en souriant, que de changer de maître, et vous défaire d’un tyran pour vous donner un roi légitime. »

En entrant dans l’appartement des secrétaires, ils trouvèrent au bas de l’escalier Francisco Soarez d’Albergaria, lieutenant civil, qui ne faisoit que de sortir de chez lui. Ce magistrat, croyant d’abord que ce tumulte ne fût503 qu’une querelle particulière, voulut interposer son autorité pour les faire retirer ; mais entendant crier de tous côtés : Vive le duc de Bragance ! il crut que son honneur et le devoir de sa charge l’obligeoient de crier : Vive le roi d’Espagne et de Portugal ! Un des conjurés lui tira un coup de pistolet, et se fit un mérite de le punir d’une fidélité qui commençoit à devenir criminelle.

Antoine Correa, premier commis du secrétaire, accourut au bruit. Comme il étoit le ministre ordinaire de ses cruautés, et que, semblable à son maître, il traitoit la noblesse avec beaucoup de mépris, dom Antoine de Menezès lui enfonça un poignard dans le sein, mais ce coup ne suffit pas pour faire sentir à ce malheureux que son autorité étoit finie ; car ne pouvant comprendre qu’on osât s’attaquer à lui, et croyant qu’on l’avoit pris pour un autre, il se tourna fièrement vers Menezès, et le regardant avec des yeux pleins de vengeance et de ressentiment : « Quoi ! tu oses me frapper ? » lui dit- il. À quoi l’autre ne répondit que par trois ou quatre coups redoublés qui le jetèrent sur le carreau.

Les conjurés s’étant ainsi défaits de ce commis qui les avoit arrêtés sur l’escalier, se pressèrent d’entrer dans la chambre du secrétaire. Il étoit alors avec Diego Garcez Palleia, capitaine d’infanterie, qui, voyant tant de monde armé et plein de fureur, se douta bien qu’on en vouloit à la vie de Vasconcellos. Quoiqu’il n’eût aucune obligation à ce ministre, la seule générosité le fit jeter l’épée à la main hors de la porte pour en défendre l’entrée aux conjurés, et lui donner le temps de se sauver ; mais ayant été blessé au bras, et ne pouvant plus tenir son épée, accablé de la multitude, il se jeta par une fenêtre. Aussitôt les conjurés entrèrent en foule dans la chambre du secrétaire : on le cherche partout, ou renverse lits, tables ; on enfonce les coffres pour le trouver ; chacun vouloit avoir l’honneur de lui donner le premier coup.

Cependant il ne paroissoit point, et les conjurés étoient au désespoir qu’il échappât à leur vengeance, lorsqu’une vieille servante, menacée de la mort, fit signe qu’il étoit caché dans une armoire ménagée dans l’épaisseur de la muraille, où il fut trouvé couvert de papiers. La frayeur l’empêcha de dire un seul mot. Dom Rodrigo de Saa, grand chambellan, lui donna le premier un coup de pistolet ; ensuite percé de plusieurs coups d’épée, les conjurés le jetèrent par la fenêtre en criant : « Le tyran est mort ; vive la liberté et Dom Juan, roi de Portugal ! » Le peuple, qui étoit accouru au palais, poussa mille cris de joie en le voyant précipiter, et répondit par de grandes acclamations aux conjurés. Ensuite il se jeta avec fureur sur le corps de ce malheureux ; chacun en le frappant crut venger l’injure publique, et donner les derniers coups à la tyrannie.

Telle fut la fin de Michel Vasconcellos, Portugais de naissance, mais ennemi juré de son pays, et tout Espagnol d’inclination. Il étoit né avec un génie admirable pour les affaires, habile, appliqué à son emploi, d’un travail inconcevable, et fécond à inventer de nouvelles manières de tirer de l’argent du peuple, et par conséquent impitoyable, inflexible, et dur jusqu’à la cruauté ; sans parens, sans amis, sans égards, personne n’avoit de pouvoir sur son esprit ; insensible même aux plaisirs, et incapable d’être touché par les remords de sa conscience, il avoit amassé des biens immenses dans l’exercice de sa chargeront une partie fut pillée dans la chaleur de la sédition.

Pinto, sans perdre de temps, marcha pour se joindre aux autres conjurés qui devoient se rendre maîtres du palais et de la personne de la vice-reine. Il trouva que c’en étoit déjà fait, et qu’ils avoient eu un pareil succès partout.

L’historien, après avoir raconté l’envahissement du palais de la vice-reine, ajoute :

La vice-reine, voyant qu’ils ne gardoient plus de mesure, crut trouver plus d’obéissance dans la ville, et que sa présence imposeroit davantage au peuple et aux bourgeois, quand ils ne seroient plus soutenus des conjurés. Mais comme elle vouloit descendre, Dom Carlos Norogna la supplia de se retirer dans son appartement, l’assurant qu’elle y seroit servie avec autant de respect que si elle commandoit encore dans le royaume, et qu’il n’étoit pas à propos d’exposer une grande princesse aux insultes du peuple encore en mouvement et plein de chaleur pour sa liberté. Elle comprit qu’elle étoit prisonnière. Outrée de dépit elle demanda avec hauteur : « Eh ! que me peut faire le peuple ? » À quoi Norogna répondit avec beaucoup d’emportement : « Rien autre chose, que de jeter Votre Altesse par les fenêtres. »

  • (Vertot.)

Vauban §

De la misère de la frange et de l’inégalité de l’impôt §

Je dis de la meilleure foi du monde que ce n’a été ni l’envie de m’en faire accroire, ni de m’attirer de nouvelles considérations qui m’ont fait entreprendre cet ouvrage. Je ne suis ni lettré ni homme de finances, et j’aurois mauvaise grâce de chercher de la gloire et des avantages par des choses qui ne sont pas de ma profession. Mais je suis François, très-affectionné à ma patrie, et très-reconnoissant des grâces et des bontés avec lesquelles il a plu au Roy de me distinguer depuis si longtemps…

La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus m’ayant donné occasion de voir et visiter plusieurs fois, et de plusieurs façons, la plus grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domestiques, tantôt en compagnie de quelques ingénieurs ; j’ai souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions et de remarquer le bon et le mauvais état des pays ; d’en examiner l’état et la situation, et celui des peuples, dont la pauvreté ayant souvent excité ma compassion m’adonné lieu d’en rechercher la cause. Les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs sont pleins de mendiants, que la faim et la nudité chassent de chez eux. Par toutes les recherches que j’ai pu faire depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ai fort bien remarqué que dans ces derniers temps près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement ; que des neuf autres parties il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là ; des quatre autres parties qui restent les trois sont fort malaisées, et embarrassées de dettes et de procès ; et que dans la dixième où je mets tous les gens d’épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée et les gens en charges militaires et civiles, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirois pas mentir quand je dirois qu’il n’y en a pas dix mille qu’on puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôteroit les gens d’affaires, leurs alliés et adhérens couverts et découverts, et ceux que le Roy soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m’assure que le reste seroit un petit nombre.

Les choses sont réduites à un tel état que celui qui pourroit se servir du talent qu’il a de savoir faire quelque art ou quelque trafic, qui le mettroit lui et sa famille en état de pouvoir vivre un peu plus à son aise, aime mieux demeurer sans rien faire ; et que celui qui pourroit avoir une ou deux vaches et quelques moutons ou brebis, plus ou moins, avec quoi il pourroit améliorer la ferme ou la terre, est obligé de s’en priver, pour n’être pas accablé de taille l’année suivante, comme il ne manqueroit pas de l’être, s’il gagnoit quelque chose et qu’on vît la récolte un peu plus abondante qu’à l’ordinaire. C’est par cette raison qu’il vit non seulement très-pauvrement lui et sa famille, et qu’il va presque nu, mais encore qu’il laisse dépérir le peu de terre qu’il a en ne la travaillant qu’à demi…

Je me sens obligé d’honneur et de conscience de représenter à S. M. qu’il m’a paru que de tout temps on n’avoit pas eu assez d’égard en France pour le menu peuple et qu’on en avoit fait trop peu de cas ; aussi c’est la partie la plus ruinée et la plus misérable du royaume. C’est elle cependant qui est la plus considérable par son nombre et par les services réels et effectifs qu’elle lui rend. Car c’est elle qui porte toutes les charges, qui a toujours le plus souffert, et qui souffre encore le plus ; et c’est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive dans le royaume. C’est la partie basse du peuple qui par son travail et son commerce, et par ce qu’elle paye au Roy, l’enrichit et tout son Royaume. C’est elle qui fournit tous les Soldats et Matelots de ses Armées de Terre et de Mer, et grand nombre d’Officiers ; tous les Marchands et les petits Officiers de judicature. C’est elle qui exerce et qui remplit les Arts et Métiers ; c’est elle qui fait tout le Commerce et manufacture du Royaume ; qui fournit tous les Laboureurs, Vignerons et Manœuvriers504 de la Campagne ; qui garde et nourrit les Bestiaux ; qui sème les Bleds, et les recueille ; qui façonne les Vignes et fait le Vin : et pour achever de le dire en peu de mots, c’est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la Campagne et des Villes. Voilà en quoi consiste cette partie du Peuple si utile et si méprisée, qui a tant souffert, et qui souffre tant à l’heure que j’écris ceci…

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Les véritables fonds du revenu des Rois ne sont autres que les hommes mêmes, qui sont ceux dont non seulement ils tirent tout leur revenu, mais dont ils disposent pour toutes leurs autres affaires. Ce sont eux qui payent, qui font toutes choses, et qui s’exposent librement à toutes sortes de dangers pour la conservation des biens et de la vie de leur prince ; qui n’ont ni tête ni bras ni jambe qui ne s’employent à le servir.

Ces fonds sont donc bien d’une autre nature que ceux des particuliers, par leur noblesse et leur utilité intelligente, toujours agissante et appliquée à mille choses utiles à leur maître. C’est de ce fonds-là qu’il faut être bon ménager, afin d’en procurer l’accroissement par toutes sortes de voies légitimes et le maintenir en bon état, sans jamais le commettre à aucune dissipation. Ce qui arrivera infailliblement quand les impositions seront proportionnées aux forces d’un chacun, les revenus bien administrés et que les peuples ne seront plus exposés aux mangeries des traitans, non plus qu’à la taille arbitraire, aux aides et aux douanes, aux friponneries des gabelles, et à tant d’autres droits onéreux qui ont donné lieu à des vexations infinies exercées à tort et à travers sur le tiers et sur le quart, lesquelles ont mis une infinité de gens à l’hopital et sur le pavé, et en partie dépeuplé le royaume. Ces armées de traitans, sous-traitans, avec leurs commis de toutes espèces, ces sangsues de l’État, dont le nombre seroit suffisant pour remplir les galères, qui après mille friponneries punissables marchent la tête levée dans Paris parés des dépouilles de leurs concitoyens avec autant d’orgueil que s’ils avoient sauvé l’État : c’est de l’oppression de toutes ces harpies qu’il faut garantir ce précieux fonds, je veux dire ces peuples, les meilleurs à leur Roy qui soient sous le ciel, en quelque partie de l’univers que puissent être les autres. Et, pour conclusion, le Roy a d’autant plus d’intérêt à les bien traiter et conserver que la qualité de Roy, tout son bonheur et sa fortune, y sont indispensablement attachés d’une manière inséparable, qui ne doit finir qu’avec sa vie.

Voilà ce que j’ay cru devoir ajouter à la fin de ces mémoires, afin de ne rien laisser en arrière de ce qui peut servir à l’é- claircissement du système y contenu. Je n’ai plus qu’à prier Dieu de tout mon cœur que le tout soit pris en aussi bonne part que je le donne ingénûment, et sans autre passion ni intérêt que celui du service du Roy, le bien et le repos de ses peuples505.

  • (Vauban, Projet d’une dixme royale, 1707)

XVIIIe siècle §

Les prosateurs du XVIIIe siècle §

Le xviiie siècle est relié au siècle de Louis XIV par Fontenelle, qui, âgé de près de soixante ans en 1715, avait encore quarante ans à vivre ; par Lamotte-Houdar, son ami (1672-1731), qui eut une part active dans la seconde phase de la querelle des anciens et des modernes, et qui donna, en 1723, sa célèbre tragédie d’Inès de Castro ; par Massillon, qui commença à prêcher devant le bisaïeul en 1699 et prêcha devant l’arrière-petit-fils en 1718 ; par Saint-Simon, qui, en 1715, n’était qu’au tiers de ses mémoires de soixante années ; par Rollin et Daguesseau, qui, tous deux disciples de Port-Royal, « liés par une affection sincère et par les mêmes doctrines », représentent avec autorité et « maintiennent, en présence des novateurs et des sceptiques du siècle nouveau, les traditions littéraires et la ferveur religieuse du siècle précédent » (Géruzez).

Le xviie siècle représente l’autorité et la tradition ; le xviiie, l’esprit d’indépendance et d’examen, héritage du xvie. Le siècle de Louis XIV et de Bossuet, enchaîné par le culte de la monarchie et de la religion, ne discute ni le roi ni la foi ; le xviiie siècle, affranchi de ce double lien qui s’était déjà relâché dans les dernières années du règne de Louis XIV, juge, critique et doute. — La Révolution se fait dans les idées et dans les mœurs, avant de passer dans l’ordre politique en 1789. « Les États généraux, dit M. Michelet après M. Mignet, ne firent que décréter une révolution déjà faite. »

Le xviiie siècle littéraire, comme le xviiie siècle historique, est compris entre les dates de 1715 et de 1789. Le xviie se prolonge jusqu’à la mort de Louis XIV ; le xixe se prépare dès l’ouverture des États généraux. Après 1789, comme avant 1715, des écrivains placés sur la limite de l’âge qui finit et de l’âge qui commence marquent la transition.

Quatre génies souverains, nés de 1696 à 1712, constituent l’unité du siècle jusqu’en 1789 : Voltaire, qui débute en 1718 par Œdipe ; Montesquieu, en 1721, par les Lettres Persanes ; Buffon, qui commence en 1739 son Histoire naturelle ; Rousseau, qui donne son premier Discours en 1750. Voltaire est l’apôtre de la tolérance et du bon sens ; Rousseau, de la liberté et de la religion naturelles ; Montesquieu cherche les lois de la société ; Buffon, les lois de la nature.

Dans la première partie du xviie siècle, la France avait, dans l’ordre littéraire, subi passagèrement l’influence de l’Italie et de l’Espagne ; dans la deuxième partie, elle n’avait relevé que d’elle-même et des anciens. Dans le xviiie siècle, c’est la libre et philosophique Angleterre que l’on consulte. Voltaire et Montesquieu la visitent. Voltaire voit Bolirigbroke, lit et croit imiter Shakespeare, traduit Newton. Montesquieu se rallie à son système constitutionnel. Condillac continue Locke506. Horace Walpole est un des hôtes les plus goûtés, puis le correspondant de la femme d’esprit, Mme Du Deffand, qui tient le salon le plus célèbre du siècle. C’est seulement dans une science nouvelle, l’économie politique, que la France, par les écrits de Boisguilbert, de Vauban, au début du siècle, de Quesnay, de Vincent de Gournay, de Turgot, au milieu du siècle, devance l’Angleterre.

À côté des quatre guides du xviiie siècle marchent, chacun dans sa voie (pour nous en tenir aux prosateurs et laisser de côté les poètes, J.-B. Rousseau, Crébillon, Destouches, Piron, Gresset, Gilbert, et, aux approches de la Révolution, l’immortel André Chénier) des écrivains de haute valeur : Vauvenargues continue La Rochefoucauld et La Bruyère ; Le Sage crée Gil Blas ; Beaumarchais crée Figaro ; Diderot fonde l’Encyclopédie, qui ne naît pas vivace, mais crée la critique artistique ; Bernardin de Saint-Pierre est un peintre éclatant de la nature et un apologiste éloquent de la Providence.

Puis les dix années de la Révolution, « grande sæculi spatium », ouvrent à l’éloquence, par la fondation de la liberté politique et du régime parlementaire, une vaste carrière, restreinte dans les États généraux de l’ancienne monarchie, et fermée depuis 1614. Mirabeau y tient le premier rang, suivi « longo intervallo », à droite de Maury, de Cazalès, à gauche de Barnave, de Vergniaud et des Girondins.

La liberté de la presse est une autre carrière, parallèle à la première, où deux jeunes gens entre tous brillent et meurent, André Chénier et Camille Desmoulins.

Dans la littérature proprement dite, Bernardin de Saint-Pierre soutient sa renommée, Mme de Staël et J. de Maistre commencent la leur ; Chateaubriand revient d’Amérique avec les trois mille pages de manuscrit dont il tirera plus d’un tableau pour le Génie du Christianisme, qu’il écrit dans l’exil et la solitude de Londres, et qui inaugurera le xixe siècle.

Rollin (1661-1741) §

Rollin (Charles), qui fut recteur de l’Université, principal du collège de Beauvais, professeur au collège de France, fut destitué comme janséniste, et, dans sa retraite, à soixante ans, commença à écrire pour la jeunesse qu’il avait enseignée. Il donna, à partir de 1726, le Traité des Études, « monument de raison et de goût et un des livres les mieux écrits dans notre langue après les livres de génie » (Villemain), une Histoire ancienne et une Histoire romaine, œuvres de morale plus que d’érudition. Voltaire lui a rendu la justice de lui donner une place dans le temple du Goût :

Non loin de là Rollin dictait
Quelques leçons à la jeunesse,
Et quoiqu’on robe on l’écoutait.

« Vertueux par bonté de nature et par goût des lettres, véritable saint de l’enseignement, l’éducation de la jeunesse, et par elle le progrès des mœurs publiques, était toute sa pensée. Personne ne fut jamais meilleur citoyen, sans le dire, sans le savoir » (Villemain, Tableau de la litt. au xviiie siècle, xe leçon).

Avantages de l’étude des beaux-arts et des sciences §

Rien n’est plus ordinaire que d’entendre des gens du monde qu’une longue expérience et de sérieuses réflexions ont instruits, se plaindre amèrement de ce que leur éducation a été négligée et regretter de n’avoir pas été nourris dans le goût des sciences, dont ils commencent trop tard à connoître l’usage et le prix. Ils avouent que ce défaut les a éloignés des emplois importans, ou les a laissés fort au dessous de leurs charges, ou les a même fait succomber sous leur poids.

Mais quand cette étude ne serviroit qu’à acquérir l’habitude du travail, à en adoucir la peine, à arrêter et à fixer la légèreté de l’esprit, à vaincre l’aversio