Jean Racine

1666

Seconde Lettre de Mr Racine aux deux apologistes des Hérésies Imaginaires

Édition de François Lecercle
2016
Source : Jean Racine, Seconde Lettre de Mr Racine aux deux apologistes des Hérésies Imaginaires in Œuvres de Nicolas Boileau-Despréaux, t. IV, p. 193-204, La Haye, s.n., 1722.
Ont participé à cette édition électronique : François Lecercle (Responsable d'édition), Clotilde Thouret (Responsable d'édition) et Chiara Mainardi (XML-TEI).

[EN-TETE] §

SECONDE LETTRE
DE MR RACINE
aux deux apologistes
de l'auteur

DES HERESIES
IMAGINAIRES.
LETTRE XIVI

{p. 193}Je pourrais, Messieurs, vous faire le même compliment que vous me faites, je pourrais vous dire qu’on vous fait beaucoup d’honneur de vous répondre ; mais j’ai une plus {p. 194}haute idée de tout ce qui sort de Port-Royal, et je me tiens au contraire fort honoré d’entretenir quelque commerce avec ceux qui approchent de si grands hommes… Toute la grâce que je vous demande, c’est qu’il me soit permis de vous répondre en même temps à tous deux, car quoique vos Lettres soient écrites d’une manière bien différente, il suffit que vous combattiez pour la même cause, je n’ai point d’égard à l’inégalité de vos humeurs, et je ferais conscience de séparer deux Jansénistes. — Aussi bien je vois que vous me reprochez à peu près les mêmes crimes, toute la différence qu’il y a, c’est que l’un me les reproche avec chagrin, et tâche partout d’émouvoir la pitié, et l’indignation de ses Lecteurs, au lieu que l’autre s’est chargé de les réjouirII. Il est vrai que vous n’êtes pas venus à bout de votre dessein, le monde vous a laissés rire et pleurer tous seuls ; mais le monde est d’une étrange humeur, il ne vous rend point justice : pour moi qui fais profession de vous la rendre, je vous puis assurer au moins que le mélancolique m’a fait rire, et que le plaisant m’a fait pitié. — Ce n’est pas que vous demeuriez toujours dans les bornes de votre partage, il prend quelquefois envie au plaisant de se fâcher, et au mélancolique de s’égayer, car sans compter la manière ingénieuse dont il nous peint ces Romains qu’on voyait « à la tête d’une armée et à la queue d’une charrue », il me dit assez galamment, « que si je veux me servir de l’autorité de Saint Grégoire en faveur de la Tragédie, il faut me résoudre à être toute ma vie le Poète de la passion ». Voyez à quoi l’on {p. 195}s’expose quand on force son naturel, il n’a pu rire sans abuser du plus saint de nos mystères, et la seule plaisanterie qu’il fait, est une impiété.

Mais vous vous accordez surtout dans la pensée que je suis un Poète de Théâtre, vous en êtes pleinement persuadés, et c’est le sujet de toutes vos réflexions sévères, et enjouées. Où en seriez-vous, Messieurs, si l’on découvrait que je n’ai point fait de Comédies ? Voilà bien des lieux communs hasardés, et vous auriez pénétré inutilement tous les replis du cœur d’un poète.

Par exemple, Messieurs, si je supposais que vous êtes deux grands Docteurs, si je prenais mes mesures là-dessus, et qu’ensuite (car il arrive des choses plus extraordinaires) on vînt à découvrir que vous n’êtes rien moins tous deux que de Savants Théologiens ; que ne diriez-vous point de moi ? Vous ne manqueriez pas encore de vous écrier, que je ne me connais point en Auteurs, « que je confonds les Chamillardes avec les Visionnaires » : et que je prends des hommes fort communs pour de grands hommes ; aussi ne prétendez pas que je vous donne cet avantage sur moi ; j’aime mieux croire sur votre parole que vous ne savez pas les Pères, et que vous n’êtes tout au plus que les très humbles serviteurs de l’Auteur des Imaginaires.

Je croirai même, si vous voulez, que vous n’êtes point de Port-Royal, comme le dit un de vousIII, quoiqu’à dire le vrai j’aie peine à comprendre qu’il ait renoncé de gaieté de cœur à sa plus belle qualité ? Combien de gens ont {p. 196}lu sa Lettre, qui ne l’eussent pas regardée, si le Port-Royal ne l’eût adoptée, si ces Messieurs ne l’eussent distribuée avec les mêmes éloges qu’un de leurs Ecrits. Il a voulu peut-être imiter M. Pascal, qui dit dans quelqu’une de ses LettresIV, qu’il n’est point de Port-Royal. Mais, Messieurs, vous ne considérez pas que M. Pascal faisait honneur à Port-Royal, et que Port-Royal vous fait beaucoup d’honneur à tous deux. — Croyez-moi, si vous en êtes, ne faites point de difficulté de l’avouer ; et si vous n’en êtes point, faites tout ce que vous pourrez pour y être reçus, vous n’avez que cette voie pour vous distinguer. Le nombre de ceux qui condamnent Jansénius, est trop grand, le moyen de se faire connaître dans la foule ? Jetez-vous dans le petit nombre de ses défenseurs, commencez à faire les importants, mettez-vous dans la tête que l’on ne parle que de vous, et que l’on vous cherche partout pour vous arrêter, délogez souvent ; changez de nomV si vous ne l’avez déjà fait, ou plutôt n’en changez point du tout, vous ne sauriez être moins connus qu’avec le vôtre : surtout louez vos Messieurs, et ne les louez pas avec retenue. Vous les placez justement après David, et SalomonVI, ce n’est pas assez : mettez-les devant, vous ferez un peu souffrir leur humilité, mais ne craignez rien ; ils sont accoutumés à bénir tous ceux qui les font souffrir.

{p. 197}Aussi vous vous en acquittez assez bien, vous les voulez obliger à quelque prix que ce soit, c’est peu de les préférer à tous ceux qui ont jamais paru dans le Monde, vous les préférez même à ceux qui se sont le plus signalés dans leur parti, vous rabaissez M. Pascal pour relever l’Auteur des Imaginaires, vous dites que M. Pascal n’a que l’avantage d’avoir eu des sujets plus heureux que lui. Mais, Monsieur, vous qui êtes plaisant, et qui croyez vous connaître en plaisanterie trouvez-vous que le pouvoir prochain, et la grâce suffisante fussent des sujets plus divertissants que tout ce que vous appelez les Visions de Desmarets ? Cependant vous ne nous persuaderez pas que les dernières Imaginaires soient aussi agréables que les premières Provinciales, tout le monde lisait les unes, et vos meilleurs amis peuvent à peine lire les autres.

Pensez-vous vous-même que je fasse une grande injustice à ce dernier de lui attribuer une Chamillarde ? Savez-vous qu’il y a d’assez bonnes choses dans ces Chamillardes ? Cet homme ne manque point de hardiesse, il possède assez bien le caractère de Port-Royal, il traite le Pape familièrement, il parle aux Docteurs avec autorité ; que dis-je ? Savez-vous qu’il a fait un grand Ecrit qui a mérité d’être brûléVII. Mais cela serait plaisant que je prisse contre vous le parti de tous vos Auteurs ; c’est bien assez d’avoir défendu M. Pascal, il est vrai que j’ai eu quelque pitié de voir traiter l’Auteur des Chamillardes avec tant d’inhumanité, et tout cela, parce qu’on l’a convaincu de quelques fautes, {p. 198}il fera mieux une autre fois, il a bonne intention, il s’est fait cent querelles pour vos amis, voulez-vous qu’il soit mal avec tout le monde, et qu’il ne soit estimé des Jésuites, ni des Jansénistes ? Ne craignez-vous point que l’on vous fasse le même traitement ? Car qui empêchera quelque autre de me répondre, et de me dire, en parlant de vous : Quoi, Monsieur, vous avez pu croire que Messieurs de Port-Royal avaient adopté une Lettre si peu digne d’eux ? Ne voyez-vous point qu’elle rebat cent fois la même chose, qu’elle est obscure en beaucoup d’endroits, et froide partout ? Ils me diront ces raisons, et d’autres encore, et j’en serai fâché pour vous, car votre belle humeur tient à peu de chose, la moindre mortification la suspendra, et vous retomberez dans la mélancolie de votre Confrère.

Mais il s’ennuierait peut-être, si je le laissais plus longtemps sans l’entretenir, il faut revenir à lui, et faire tout ce que je pourrai pour le divertir. J’avoue que ce n’est pas une petite entreprise, car que dire à un homme qui ne prend rien en raillerie, et qui trouve partout des sujets de se fâcher ? Ce n’est pas que je condamne sa mauvaise humeur ; il a ses raisons, c’est un homme qui s’intéresse sérieusement dans le succès de vos affaires, il voit qu’elles vont de pis en pis, et qu’il n’est pas temps de se réjouir. C’est sans doute ce qui fait qu’il s’emporte tant contre la Comédie. Comment peut-on aller au Théâtre ? Comment peut-on se divertir lorsque la Vérité est persécutée, lorsque la fin du Monde s’approche, lorsque tout le monde a tantôt {p. 199}signé ? Voilà ce qu’il pense, et c’est ce qu’allégua un jour fort à propos un de vos Confrères, car je ne dis rien de moi-même.

C’était chez une personne, qui en ce temps-là était fort de vos amies, elle avait eu beaucoup d’envie d’entendre lire le Tartuffe, et l’on ne s’opposa point à sa curiositéVIII, on vous avait dit que les Jésuites étaient joués dans cette Comédie, les Jésuites au contraire se flattaient qu’on en voulait aux Jansénistes, mais il n’importe, la Compagnie était assemblée, Molière allait commencer lorsqu’on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : Quoi, Madame, vous entendrez une Comédie, le jour que le Mystère de l’iniquité s’accomplit ? Ce jour qu’on nous ôte nos Mères ? Cette raison parut convaincante, la Compagnie fut congédiée, Molière s’en retourna bien étonné de l’empressement qu’on avait eu pour le faire venir, et de celui qu’on avait pour le renvoyer... En effet, Messieurs, quand vous raisonnerez de la sorte, nous n’aurons rien à répondre, il faudra se rendre, car de me demander comme vous faites, si je crois la Comédie une chose sainte, si je la crois propre à faire mourir le vieil homme, je dirai que non, mais je vous dirai en même temps, qu’il y a des choses qui ne sont pas saintes, et qui sont pourtant innocentes : je vous demanderai si la Chasse, la Musique, le plaisir de faire des Sabots, et quelques autres plaisirs que vous ne vous refusez pas à vous-mêmes, sont fort propres à faire mourir le vieil homme, s’il faut renoncer à tout ce qui divertit, s’il faut pleurer à {p. 200}toute heure ? Hélas oui, dira le mélancolique, mais que dira le plaisant ? Il voudra qu’il lui soit permis de rire quelquefois, quand ce ne serait que d’un Jésuite, il vous prouvera comme ont fait vos amis que la raillerie est permise, que les Pères ont ri, que Dieu même a railléIX. Et vous semble-t-il que les Lettres provinciales soient autre chose que des Comédies ? Dites-moi, Messieurs, qu’est-ce qui se passe dans les Comédies ? On y joue un Valet fourbe, un Bourgeois avare, un Marquis extravagant, et tout ce qu’il y a dans le monde de plus digne de risée. J’avoue que le Provincial a mieux choisi ses personnages, il les a cherchés dans les Couvents et dans la Sorbonne, il introduit sur la scène tantôt des Jacobins, tantôt des Docteurs, et toujours des Jésuites ; combien de rôles leur fait-il jouer, tantôt il amène un Jésuite bon homme, tantôt un Jésuite méchant, et toujours un Jésuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le plus austère Janséniste aurait cru trahir la Vérité, que de n’en pas rire.

Reconnaissez donc, Monsieur, que puisque nos Comédies ressemblent si fort aux vôtres, il faut bien qu’elles ne soient pas si criminelles que vous dites. Pour les Pères, c’est à vous de nous les citer, c’est à vous, ou à vos amis de nous convaincre par une foule de passages que l’Église nous interdit absolument la Comédie en l’état qu’elle est, alors nous cesserons d’y aller, et nous attendrons patiemment que le temps vienne de mettre les Jésuites sur le théâtre.

J’en pourrais dire autant des romans, et il {p. 201}semble que vous ne les condamnez pas tout à fait. « Mon Dieu, Monsieur, me dit l’un de vous,X que vous avez de choses à faire avant que de lire les romans ! » Vous voyez qu’il ne défend pas de les lire, mais il veut auparavant que je m’y prépare sérieusement. Pour moi je n’en avais pas une idée si haute, je croyais que ces sortes d’Ouvrages n’étaient bons que pour désennuyer l’esprit, pour l’accoutumer à la lecture, et pour le faire passer ensuite à des choses plus solides. En effet quel moyen de retourner aux Romans, quand on a lu une fois les voyages de Saint-Amour, WendrockXI, PalafoxXII, et tous vos Auteurs ? Sans mentir ils ont toute une autre manière d’écrire que les Faiseurs de Romans, ils ont toute une autre adresse pour embellir la Vérité, ainsi vous avez grand tort quand vous m’accusez de les comparer avec les autres ; je n’ai point prétendu égaler Desmarets à M. le Maistre, il ne faut point pour cela que vous souleviez les Juges, et le Palais contre moiXIII, je reconnais de bonne foi que les Plaidoyers de ce dernier sont sans comparaison plus dévots que les Romans du premier ; je crois bien que si Desmarets avait revu ses Romans depuis sa conversion, comme on dit que M. le Maistre a revu ses Plaidoyers, il y aurait peut-être mis de la spiritualité, mais il a cru qu’un pénitent devait oublier tout ce qu’il a fait pour le Monde. Quel pénitent, dites-vous, qui fait des Livres de lui-même, au lieu que M. le Maistre n’a jamais osé faire que des TraductionsXIV. Mais, Messieurs, il n’est pas que M. le Maistre n’ait fait des Préfaces, et {p. 202}vos Préfaces sont fort souvent de fort gros Livres. Il faut bien se hasarder quelquefois ; si les Saints n’avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des traductions.

Vous vous étendez fort au long sur celle qu’on a faite de Térence, vous dites que je n’en puis tirer aucun avantage, et que le Traducteur a rendu un grand service à l’Etat, et à l’Eglise, en expliquant un Auteur nécessaire pour apprendre la Langue LatineXV. Je le veux bien, mais pourquoi choisir Térence ? Cicéron n’est pas moins nécessaire que lui, il est plus en usage dans les Collèges, il est assurément moins dangereux, car quand vous nous dites qu’on ne trouve point dans Térence ces passions couvertes que vous craignez tant, il faut bien que vous n’ayez jamais lu la première et la cinquième Scènes de l’Andrienne, et tant d’autres endroits des Comédies que l’on a traduites, vous y auriez vu ces passions naïvement exprimées, ou plutôt il faut que vous ne les ayez lues que dans le Français et en ce cas j’avoue que vous les avez pu lire sans danger.

Voilà, Messieurs, tout ce que je voulais vous dire, car pour l’Histoire des Capucins, il paraît bien par la manière dont vous la niez que vous la croyez véritable. L’un de vous me reproche seulement d’avoir pris des Capucins pour des Cordeliers. L’autre me veut faire croire que j’ai voulu parler du Père MulardXVI. Non, Messieurs, je sais combien ce Cordelier est décrié parmi vous ; on se plaignait encore en ce temps-là d’un Capucin, et ce sont des {p. 203}Capucins qui ont bu le cidre, il se peut faire que celui qui m’a conté cette aventure, et qui y était présent, n’a pas retenu exactement le nom du Père dont on se plaignait, mais cela ne fait pas que le reste ne soit véritable, et pourquoi le nier ? Quel tort cela fait à la conduite de la Mère Angélique ? Cela ne doit point empêcher vos amis d’achever sa Vie, qu’ils ont commencée, ils pourront même se servir de cette Histoire, et ils en feront un chapitre particulier, qu’ils intituleront De l’Esprit de discernement que Dieu avait donné à la Sainte Mère.

Vous voyez bien que je ne cherche pas à faire de longues Lettres, je ne manquerais pas de matière pour grossir celle-ci, je pourrais vous rapporter cent de vos passages, comme vous rapportez presque tous les miens ; mais, ou ils seraient ennuyeux, et je ne veux pas que vous vous ennuyiez vous-mêmes ; ou ils seraient divertissants, et je ne veux pas qu’on me reproche comme à vous, que je ne divertis que par les passages des autres ; je prévois même que je ne vous écrirai pas davantage ; je ne refuse point de lire vos Apologies, ni d’être spectateur de vos disputes, mais je ne veux point y être mêlé. Ce serait une chose étrange que pour un avis que j’ai donné en passant, je me fusse attiré sur les bras tous les Disciples de Saint Augustin. Ils n’y trouveraient pas leur compte, ils n’ont point accoutumé d’avoir affaire à des inconnus. Il leur faut des gens connus et {p. 204}des plus élevés en dignité, je ne suis ni l’un ni l’autre, et par conséquent je crains peu ces vérités dont vous me menacez, il se pourrait faire qu’en me voulant dire des injures, vous en diriez au meilleur de vos amis, croyez-moi, retournez aux Jésuites, ce sont vos ennemis naturels.

Je suis, etc.