Joseph Brunel

1800

Cours de mythologie

2015
Joseph Brunel, Cours de mythologie, orné de morceaux de Poésie analogues à chaque article, ouvrage qui manquait à l’éducation, par J. Brunel, Lyon, Tournachon-Molin ; Paris, Charles Pougens, an 8 (1800), X-372 p. Source : Google Livres.
Ont participé à cette édition électronique : Marie Lecrosnier-Wittkowsky (OCR, Stylage sémantique ) et Diego Pellizzari (Encodage TEI).

[Épigraphe] §

[p.iii] Point de poésie sans fiction.

                            Plutarque.

Avant-propos §

[p.v]La Poésie a créé la Fable ; elle a peuplé de ses Divinités imaginaires le Ciel, la Terre, la Mer, le Ténare, et consacré ses mensonges rians et aimables.

Quoique la Fiction ne soit qu’une ingénieuse et brillante Féerie, on ne peut sans elle lire les Poètes : la Fiction est la clé du Temple des Muses.

Quelques Philosophes austères et ennemis des Grâces, ont prétendu borner la Poésie à la pensée ; c’est une erreur que la saine Philosophie désavoue elle-même. L’usage éclairé de la Fable, les images, le coloris constituent essentiellement cet Art enchanteur.

    O ! par quel charme à nos sens tu rappelles
Les plus doux noms, les formes les plus belles !
Tu donnes l’ame à mille êtres divers.
L’Aube naissante est le char de l’Aurore ;
L’Onde est Thétis qui règne sur les Mers ;
Les tendres fleurs sont les filles de Flore,
[p.vi]Les blonds épis, c’est Cérès qui les dore :
Je vois Iris sur le trône des Airs.
L’Amour enfin, ce feu qui nous dévore,
C’est un Enfant qui régit l’Univers1.

Rapprochons de ces Vers charmans du gentil Bernard, ceux du sévère Législateur de notre Parnasse.

… Dans une profane et riante peinture,
De n’oser de la Fable employer la figure,
De chasser les Tritons de l’Empire des Eaux,
D’ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux,
D’empêcher que Caron dans la fatale barque,
Ainsi que le Berger, ne passe le Monarque,
C’est d’un scrupule vain s’alarmer sottement,
Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément.
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence ;
De donner à Thémis ni bandeau, ni balance,
De figurer aux yeux la Guerre au front d’airain,
Ou le Temps qui s’enfuit une horloge à la main :
Et par-tout, des discours, comme une idolâtrie
Dans leur faux zèle, iront chasser l’Allégorie2 »

Le Poète dira enfin à notre Euclide osant lui dicter des lois :

    Géomètre glacé, respecte mon tableau ;
Oui, le Génie altier frémiroit d’être esclave :
        Tes froids principes, il les brave ;
        Est-ce au Compas à régler le Pinceau3 ?

[p.vij]Les Divinités soit poétiques, soit allégoriques, sont presque innombrables. J’ai donc cru devoir me restreindre à un choix. Ce choix est sage et sévère, et il a dû l’être. Pour ajouter à son intérêt, chaque article est accompagné de divers morceaux de Poésie dont l’ensemble offre une galerie de Tableaux, dessinés et embellis par nos Muses françoises. La Jeunesse, avide d’instruction et de plaisir, peut y puiser les trésors de la mémoire et de l’imagination, y orner son esprit sans infecter son cœur, y trouver à la fois un cours de Poésie, et une école de Morale4.

Homère est le père de la Fiction ; sous ce rapport, je vais lui consacrer un article préliminaire, dans la forme de ceux qui le suivront. Homère doit figurer à la tête de ses Dieux, de ses Héros, et des autres Personnages célèbres de la Fable.

Homère §

[p.viij]Ce grand homme a célébré la prise de Troie dans son Iliade ; les Voyages et les Aventures d’Ulysse, dans son Odyssée. Aucun Poète ne l’a égalé en fécondité d’invention, en élévation de pensées, en magnificence et en harmonie de style, en richesse de coloris. Son génie ne le sauva pas de l’indigence. Il devint même aveugle, et fut réduit, pour subsister, à réciter de ville en ville les Chants séparés de ses Poèmes. On ignore en quel lieu de la Grèce il vit le jour. Aussi révéré après sa mort qu’il avoit été méconnu pendant sa vie, sept fameuses cités se disputèrent l’honneur de l’avoir vu naître. Plusieurs d’entre elles lui dressèrent des Statues, et lui élevèrent des Autels. Guyétand et Cournand vont peindre ce divin Homère, que je n’ai fait qu’esquisser.

     Père des Fictions, des Mensonges sublimes,
O toi qui célébras les Héros magnanimes,
Et qui sus, pauvre encor, par tes chants immortels,
Même dans ta patrie obtenir des autels !
Trente siècles de gloire, au sommet du Parnasse,
Ont affermi ton trône à la première place ;
Et tu vois le troupeau de tes imitateurs
Ramper au pied du Mont dont tu tiens les hauteurs.
[p.ix]De ce Mont où Virgile, où le Tasse et Voltaire,
Couverts de tes rayons, brillent de ta lumière ;
Et le plus grand honneur pour ces noms révérés,
Est l’honneur immortel de t’être comparés.
Ton livre offre des mœurs les images correctes :
J’ai cru voir sept pinceaux, quand tes sept dialectes,
Donnant à chaque objet un visage divers,
Par un charme enchanteur, se fondent dans tes vers :
Tes dactyles nombreux, tes riches consonnances
Y prennent tous les tons et toutes les nuances ;
Et ton mode assorti de sons mélodieux,
Porte le nom divin de Langage des Dieux.
Mais les Dieux sont encor l’œuvre de ton génie.
L’antique merveilleux de la Théogonie,
Et Vénus et Cybèle, et Jupiter tonnant,
De mille Déités l’assemblage étonnant,
Dont chacune a duré moins que ta renommée,
Et dont jusqu’aux Enfers, la nature est semée,
Qu’avec tant de respect l’Univers adopta ;
C’est toi qui l’as créé : ton génie inventa
De ces Dieux mensongers la brillante chimère ;
L’Olympe de la Fable est la tête d’ Homère.
Guyétand5.
Je t’oublîrois, Cygne de Méonie,
Toi qui m’appris les lois de l’Harmonie,
Toi des Humains, peut-être le plus grand !
Pour te louer les siècles se répondent.
Tous les talens devant toi se confondent…
Le sort jaloux nous cacha son tombeau ;
[p.x]Mais de tes vers l’éternelle jeunesse
Te reproduit comme un Phénix nouveau.
Zoïle envain de ta gloire murmure ;
L’Aigle sublime insensible à l’injure,
Brave dans l’air les cris du vil Corbeau.
Tu plais toujours, tu seras toujours beau
Comme les Cieux, les Mers et la Nature.
Cournand6.

Dieux §

Saturne,
Fils du Ciel et de Vesta. §

{p. 1}Son frère Titan lui céda le sceptre, à condition qu’il dévoreroit ses enfans mâles. Ayant su que Rhée, femme de Saturne, avait sauvé Jupiter, Neptune et Pluton, il leur fit la guerre, et les emprisonna l’un et l’autre. Dans la suite, Jupiter défit Titan, replaça son père sur le trône, et l’en chassa depuis. Saturne se retira chez Janus, roi d’Italie : il créa dans cette contrée, les lois, les arts et les mœurs, et civilisa les hommes presque sauvages. Son heureux siècle est appelé l’Age d’or. Rome lui éleva un temple et lui consacra les Fêtes Saturnales.

{p. 2}On le représente ordinairement sous la figure d’un Vieillard, avec quatre ailes et une faux, symboles du cours rapide et destructeur du Temps.

    Le compas d’Uranie a mesuré l’Espace,
O Temps ! Etre inconnu que l’ame seule embrasse,
Invisible torrent des siècles et des jours,
Tandisque ton pouvoir m’entraîne dans la tombe,
                 J’ose avant que j’y tombe,
M’arrêter un moment pour contempler ton cours.

    Qui me dévoilera l’instant qui t’a vu naître ?
Quel œil peut remonter aux sources de ton être ?
Sans doute ton berceau touche à l’Eternité ;
Quand rien n’étoit encor, enseveli dans l’ombre
                 De cet abîme sombre,
Ton germe y reposoit, mais sans activité.

    Du Cahos tout-à-coup les portes s’ébranlèrent :
Des soleils allumés les feux étincelèrent :
Tu naquis ; l’Eternel te prescrivit ta loi.
Il dit au mouvement : du Temps sois la mesure.
                 Il dit à la Nature :
Le Temps sera pour vous, l’Eternité pour moi.
Thomas7.
    O Temps ! divinité terrible,
Tu courbes sous ses humbles toits,
Le dos du laboureur paisible,
Et tu rides le front des Rois,
Dans leur palais inaccessible !
Du haut de la sphère des airs,
Les Dieux seuls, d’un air immobile,
Contemplent les êtres divers
Emportes sur ton aile agile !
O Temps ! tu détruiras mes vers ;
Demain je descendrai sans gloire
Dans la tombe de mes aïeux :
Mais si j’ai révéré les Dieux,
Tu dois épargner ma mémoire.
Légier8.

Jupiter,
Fils de Saturne et de Cybèle. §

{p. 3}Le plus grand et le Souverain des Dieux. Sa mère le déroba à la cruauté de Saturne, en le faisant élever en Crète, où il fut alaité par la chèvre Amalthée. Jupiter délivra d’abord Saturne des fers de Titan, et ensuite le détrôna. Devenu ainsi maître du Monde, il assigna l’empire de la Mer à Neptune, celui des Enfers à Pluton. Les autres Dieux ayant voulu se soustraire à sa domination, il les chassa de l’Olympe. Les Géans tentèrent d’escalader le Ciel ; il les foudroya. Jupiter ne signala pas moins sa foiblesse que sa puissance : il s’abandonna honteusement aux plaisirs ; la Fable est pleine de ses infamies.

Le Pin lui est consacré.

On le représente porté sur un aigle et la foudre à la main.

Naissance de Jupiter.
L’Aigle et la Colombe.

              Celui dont la Vaste puissance,
          Embrasse la Terre et les Cieux,
Jupiter, ignoré des Mortels et des Dieux,
          Voyoit la Crète élever son enfance.

La Colombe oubliant l’amour et le repos,
          Quittoit pour lui sa compagne chérie,
          S’élançoit la nuit dans les flots
          Et lui rapportoit l’ambrosie.
{p. 4}    L’Aigle alors, traversant les vastes champs de l’air,
Sur le haut des rochers tout-à-coup se repose,
Y puise le nectar, s’envole et le dépose
          Sur les lèvres de Jupiter.

    Quand, seul maître des Cieux par les lois de la guerre,
Ce Dieu vainquit Saturne, exilé sur la terre,
L’Aigle reçut le don de l’immortalité.
Le nouveau Souverain, brillant de majesté,
Le place aux pieds du trône, à côté du tonnerre.

    La modeste Colombe, honneur de nos climats,
Heureuse par l’amour, ne voulut rien pour elle,
Que le soin d’annoncer à la race mortelle
Le retour des beaux jours et celui des frimats.
Myro, cit. de Corinthe. —  ***9.
    Les Géans, entassant dans leur rébellion,
Pélion sur Olympe, Ossa sur Pélion,
Voulurent détrôner le Roi de l’Empirée,
La foudre vengeresse arma sa main sacrée,
Et renversant ces monts l’un sur l’autre entassés,
Ecrasa sous leur poids les Géans terrassés.
Du sang de ses enfans la Terre au loin fumante,
Craignit de voir sa race avec eux expirante ;
De ce sang tiède encor, elle anima les flots ;
Et delà, nous dit-on, des hommes sont éclos,
Hommes profanateurs, altérés de rapine,
Et ne démentant point leur sanglante origine.
Ovide. —  Saint-Ange1011.

Apollon,
Fils de Jupiter et de Latone. §

{p. 5}C’est le Dieu de la Poésie, de la Musique, de la Médecine et de tous les Arts de l’esprit ; Apollon habitoit avec les Muses, le Parnasse, l’Hélicon, les bords de l’Hippocrène et du Permesse. Son courage égaloit son génie. Il tua le Serpent Pithon, ennemi de sa mère, et les Cyclopes qui avoient forgé la foudre, par laquelle avoit péri son fils Esculape. Jupiter irrité de ce dernier attentat le chassa du Ciel. Apollon exilé sur la terre, fut réduit à garder les troupeaux d’Admette, et à bâtir les murs de Troie, sous Laomédon, avec son frère Neptune. Le Père des Dieux sensible à ses malheurs, le rappela dans la Cour céleste.

On figure Apollon tantôt en jeune homme, une lyre à la main, et des instrumens de musique à ses côtés ; tantôt assis sur le Parnasse au milieu des Muses, la tête ceinte de lauriers.

    Le Souverain du Ciel m’a donné la naissance ;
Mille peuples fameux révèrent ma puissance.
Patare, qui long-temps fut le séjour des Rois,
Et Delphes et Claros reconnoissent mes lois.
Je suis le Dieu des vers, le Pinde est mon Empire ;
Je sais unir ma voix aux accords de ma lyre ;
Je prédis l’avenir, je connois le passé.
Nul au combat de Tare ne m’avoit surpassé.
Il est pourtant, il est une flèche plus sûre,
Dont mon cœur, long-temps libre, a senti la blessure.
Je connois les vertus des puissans végétaux ;
Heureux de posséder l’art de guérir les maux.
{p. 6}Malheureux que l’amour soit un mal incurable,
Que mon art, pour moi seul, ne soit pas secourable !
Ovide. —  Saint-Ange12.
              Quand Apollon quitta les Cieux,
Il apprit aux bergers à chanter sur sa lyre,
             Et les échos se plaisoient à redire
De son luth enchanteur les sons harmonieux.
Il trouva le bonheur dans ce désert sauvage.
Se plaire en tous les lieux est le secret du Sage :
Triomphant, il revint s’asseoir au rang des Dieux :
Là, faisant plus d’heureux, il le fut davantage ;
Il versa ses bienfaits sur cent peuples divers :
             Il avoit fait le bonheur d’un village,
Mais il fit dans les Cieux, celui de l’Univers.
Blin de Sainmore13.

Reproches à Apollon.

    Père cruel, injuste Dieu,
Qui produis l’or par ta puissance,
Pourquoi toujours dans l’indigence,
Tes enfans en ont-ils si peu ?

    Apprens-moi, père sans pitié,
Tandis qu’avec éclat tu guides,
Ton char et tes coursiers rapides,
Pourquoi tes enfans vont à pied ?

    Enorgueillis d’un titre vain,
Pourquoi, tandis que l’Ambrosie
Selon ton gré te rassasie,
Tes enfans meurent-ils de faim ?

    Par toi nos champs sont revêtus
Des ornemens les plus aimables.
Pourquoi fiers, quoique méprisables,
Tes enfans sont-ils presque nus ?

{p. 7}    Dans ton palais sont rassemblés
Cent trésors dont il est la source.
Pourquoi, tes enfans sans ressource,
Sont-ils toujours si mal meublés ?

    Uses-en donc plus tendrement,
Traite tes-enfans en vrai père ;
Et pour qu’il ne t’en coûte guère ;
Enrichis les bons seulement.

Comme père de la lumière, on appelle Apollon, Phébus ou le Soleil.

Palais du Soleil.

    Sur cent colonnes d’or, édifice magique,
Du palais de Phébus, s’élève le portique.
Le dôme est étoilé de saphirs éclatans.
Les portes font jaillir de leurs doubles battans,
L’éclat d’un argent pur, rival de la lumière.
Mais le travail encor surpasse la matière.
Là, d’un savant burin, l’artisan de Lemnos,
De l’Océan mobile a ciselé les flots,
Et l’orbe de la Terre environné de l’onde,
Et le cercle des Cieux, voûte immense du Monde.
L’Onde a ses Dieux marins, et Prothée et Triton,
Triton la conque en main, et l’énorme Ægéon
Pressant les larges flancs d’une immense baleine ;
On voit au milieu d’eux, sur la liquide plaine,
Les filles de Doris former cent jeux divers,
Sécher leurs longs cheveux teints de l’azur des mers ;
Sur le dos des poissons flotter, nager ensemble,
Leur figure diffère, et pourtant se ressemble,
On reconnoît des sœurs. La Terre offre à la fois,
Ses hameaux, ses cités, ses fleuves et ses bois.
L’ingénieux Vulcain, pour couronner l’ouvrage,
De la Sphère au-dessus, a suspendu l’image,
Et le cercle des mois, sous des signes divers,
Six à droit, six à gauche, embrasse l’Univers.
Ovide. —  Saint-Ange15.
{p. 8}    Où naissent tes rayons, Astre enflammé du jour ?
Quelle main te roulant au-dessus de nos têtes,
Dans les plaines de l’air te marqua ton séjour ?
En Monarque indompté tu poursuis tes conquêtes :
La Lune, de ton front redoutant la splendeur,
Se plonge avec respect au sein des froides ondes,
O Soleil ! sans rival, tu règnes sur les mondes,
Et chacun de tes pas affermit ta grandeur.
Le Chêne audacieux, roi des monts solitaires,
Tombe sous les assauts de l’âge et des Autans
Les monts même, affaissés par le nombre des ans,
Ne frappent plus les Cieux de leurs cimes altières.
Toi seul du Temps jaloux, tu repousses les traits :
Toujours environné d’une clarté plus pure,
Chaque instant qui s’écoule, ajoute à tes attraits,
Et tes regards joyeux animent la nature.
Quand la tempête éclate et rugit dans les airs,
Quand les vents font rouler au milieu des éclairs
Le char retentissant qui porte le tonnerre,
Ton disque ouvre la nue et rassure la terre.
Baour-Lormian16.

Bacchus,
Fils de Jupiter et de Sémélé. §

La furieuse et implacable Junon avoit persécuté sa mère ; elle voulut aussi le faire périr lui-même. Mais Ino sauva son enfance, et en partagea le soin avec les Hyades, les Heures et les Nymphes. Devenu grand, Bacchus conquit les Indes, poliça l’Egypte, enseigna l’Agriculture et planta la Vigne. Ce dernier bienfait le fit adorer comme le Dieu du Vin. Penthée, ennemi de la gloire de son culte, éprouva sa vengeance. Il terrassa tous ses ennemis, et sous la forme d’un lion, il dévora les Géans qui vouloient {p. 9}escalader le Ciel. Bacchus fut, après Jupiter, le plus puissant des Dieux. Orphée établit en son honneur les Bacchanales ou Orgies.

On le représente en jeune homme parfaitement beau, assis ou sur un tonneau, ou sur un char traîné par des Tigres, des Lynx ou des Panthères, tenant un Thyrse d’une main, et de l’autre une Coupe.

    Voici la saison des Vendanges !
Voici la fête de Bacchus !
Dans l’air mille cris confondus
Font entendre au loin ses louanges,
Déjà commencent les travaux ;
La serpe, du haut de la treille,
Fait tomber la grappe vermeille,
Et les robustes jouvenceaux
L’emportent dans une corbeille,
Jusqu’à la cuve des hameaux.
La délicate jouvencelle
Qui d’un panier charge son bras,
Près d’eux hâte gaiment ses pas,
Et chante une chanson nouvelle.
Vingt fois le jour, ce jeune essaim
Jette et rejette, le raisin,
Sur le raisin qui s’amoncèle.
Les buveurs, autour d’un tonneau,
Attendent le nectar nouveau ;
Il paroît ! mille voix rustiques,
Font en chœur redire à l’Echo
Le refrain de leurs chants bachiques.
Dans les tasses, au creux des mains,
A flots pourprés, le vin ruisselle ;
Déjà circule dans leurs seins,
La liqueur piquante et nouvelle ;
Le jouvenceau surpris par elle,
Bondit sur ses pieds incertains,
Auprès du vieillard qui chancelle.
Roman17.

Entrée de Bacchus dans Athènes.

{p. 10}    Venu des bords du Gange, où son char conquérant
Porta ses lois, son culte et sa gloire en courant,
Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères.
Il fuit du Cythéron les rochers solitaires,
Qui, troublés par les cris des filles d’Agénor,
De hurlemens sacrés retentissent encor.
    Palès, Faune et Priape, Egipans et Bacchantes,
Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,
Les flambeaux, ou le Thyrse, ou la coupe à la main,
De leur foule bruyante inondent le chemin.
Les uns mêlent leurs cris aux chansons Phrygiennes,
Et la flûte sonore aux danses Lydiennes ;
D’autres frappent les airs et les monts reculés,
Du son des chalumeaux à leur haleine enflés.
Là, du Céphise au loin s’ébranle le rivage
Aux longs accens aigus que pousse un cor sauvage,
Et des cercles d’airain sous les coups résonnans,
Le bruit se fait entendre à mille échos tonnans.
    Là, folâtre une Nymphe, elle court et lutine
De cent Amours rians une troupe enfantine ;
Ils trempent tour-à-tour leurs flèches dans le vin.
Ici, de pampres verts, se couronne un Sylvain…
    L’Onagre appesanti porte le vieux Silène ;
A pas lourds et tardifs, il descend dans la plaine.
Les Nymphes enlaçans leurs Thyrses en berceau,
Ombragent de son corps l’immobile fardeau.
De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte,
Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte,
En allument les traits doucement égayés
Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.
    Sur un char attelé de panthères agiles,
De lynx obéissans et de tigres dociles,
Monstres que de Bacchus les charmes ont soumis,
Le Dieu guide l’Amour, le Plaisir et les Ris.
Le lierre sur son front, en guirlandes sacrées,
Joint sa feuille ondoyante à des grappes dorées ;
{p. 11}Il boit le doux nectar, et, dans un calme heureux,
Contemple, en souriant, son cortège nombreux.
Le Mercier18.

Voyez Penthée.

Mercure,
Fils de Jupiter et de Maïa. §

Dieu de l’Éloquence, du Commerce et des Voleurs ; Interprète et Messager des Immortels. Il allioit le génie, l’esprit, l’adresse et l’agilité. Il conduisoit les ames des morts dans les Enfers, et avoit le magique pouvoir de les en tirer. Musicien enchanteur, il endormit au son de la lyre qu’il avoit dérobée à Apollon, le vigilant Argus, gardien sévère d’Io. Il dégagea l’audacieux Mars des filets du jaloux Vulcain, et attacha le sacrilège Prométhée à un rocher du Caucase.

On le figure en beau jeune homme, des ailes à la tête et aux talons, et un caducée à la main.

Message de Mercure à Calipso.

    Mercure se dispose à prendre son essor,
A ses pieds immortels il met ses ailes d’or,
Dont il perce les airs lorsque, d’un vol rapide,
Il franchit ou la Terre ou la plaine liquide.
Le Dieu prêt à partir fait briller dans sa main
Son Sceptre redouté, dont le charme divin
Peut donner ou ravir aux mortels misérables,
Du paisible sommeil les vapeurs secourables.
Aussitôt s’élançant, plus prompt que les éclairs,
Des Cieux au mont Ossa, de l’Ossa vers les Mers,
{p. 12}Il rase le crystal de ces plaines liquides,
Semblable dans son vol à ces oiseaux rapides
Qui, pour chercher leur proie au sein brillant des flots,
Y vont tremper leur aile, en effleurant les eaux :
Il arrive, il descend en cette île éloignée,
Qu’habitoit Calypso, tranquille et fortunée.
Il marche vers sa grotte, et du milieu des bois,
Il entend résonner les accens de sa voix ;
Il sent les doux parfums qu’auprès d’elle on allume.
Le cèdre et l’oranger, que la flamme consume,
Du sein de ses foyers s’exhaloient en vapeurs,
Et remplissoient les airs d’agréables odeurs ;
Il voit près de la grotte, un superbe bocage
Où l’odorant Ciprès forme un épais ombrage,
Où l’Orme en s’élevant s’unit au Peuplier,
Où mille oiseaux divers, le Faucon, l’Epervier,
Et ceux qui de la mer fréquentent le rivage,
Etaloient la beauté de leur brillant plumage.
Une vigne féconde embrasse le contour
De la grotte où la Nymphe a fixé son séjour,
Et sous des pampres verts de tous côtés présente
De ses raisins dorés la grappe jaunissante ;
Quatre ruisseaux voisins rouloient d’un cours égal,
Sur les bords émaillés, leur limpide crystal.
Homère. —  Rochefort19.

La vanité de Mercure corrigée.

                Mercure, messager céleste,
            Méprisoit fort les autres Dieux.
        Tous à son gré, de défauts très-nombreux,
        Etoient pourvus, lui seul avoit de reste
        Les qualités qu’on désiroit en eux ;
    Lui seul étoit parfait. Telles gens sur la terre,
    Se rencontrent souvent : d’un mépris bien sincère,
            Leur orgueil nous honore tous ;
    Aux pieds de leur mérite on les voit à genoux.
            Mercure, de Jupin son père,
    Ne faisoit aucun cas ; pour le Dieu de la guerre,
{p. 13}            Selon lui, c’étoit un brutal :
            Vulcain, un jaloux animal,
        Bon tout au plus à forger le tonnerre ;
            Apollon, un plat rimailleur ;
            Le vieux Atlas, un radoteur :
    Vénus, une catin ; Diane, une coureuse,
            Et Minerve, une précieuse ;
            Ainsi de tous : chacun passoit
        A sa sévère et mordante censure.
            De l’examen il résultoit
        Que si d’eux tous quelqu’un étoit parfait,
            Sans contredit c’étoit Mercure.
            Pouvu de cette opinion,
            Il prend un jour figure humaine,
        Quitte l’Olympe, et descend dans Athène,
            Y lance maint trait, maint lardon,
    S’amuse à nos dépens, et long temps s’y promène,
    Puis de tous nos travers las d’arpenter la scène,
    Et voyant près de lui l’atelier d’un Sculpteur,
            En cet endroit le Dieu railleur
            Termine sa course incertaine.
            Mon ami, lui dit-il, des Dieux
        Je voudrois bien acheter les Statues.
    Passez de ce côté, dit l’Artiste, à vos yeux
            J’en présenterai qui des Cieux
        Vous paroîtront tout-à-fait descendues.
    Voyez ce Jupiter, son air majestueux
        Aisément le fait reconnoître.
— Combien le vendez-vous ? — Six ducats, en honneur !
        Ce n’est pas mettre à sa valeur
        Des Dieux et des hommes le maître.
— Et Junon ? — Tout autant ; sans débats superflus
    Elle ne coûtera pas moins, je vous le jure.
— Et Mercure ? — En prenant les deux autres. Mercure
    Ne vous coûtera rien, il ira par dessus.
Mazurier20.

Neptune,
Fils de Saturne et de Rhée. §

{p. 14}Sauvé dans son enfance comme Jupiter, de la fureur de son père, Neptune fut d’abord élevé par des bergers. Il épousa depuis Amphitrite, avec laquelle il partagea l’empire de la Mer. Chassé du Ciel avec Apollon, pour avoir conspiré contre Jupiter, les deux exilés allèrent ensemble aider Laomédon à rebâtir les murailles de Troie. Ce Prince leur ayant refusé leur salaire, Neptune le punit de son injustice, en livrant la Phrygie à un monstre marin. D’un coup de trident, il fit sortir de la terre le premier cheval, et enseigna l’art de dompter ce quadrupède naturellement fier et indocile. En mémoire de ce bienfait, on célébroit ses fêtes par des jeux équestres.

Le plus beau Temple de Neptune étoit celui d’Eubée.

On le représente armé d’un trident, sur un char en forme de coquille, traîné par des chevaux marins.

    Assis sur le sommet de ces superbes monts ;
Que l’âpre Samothrace oppose aux Aquilons,
Il regardoit l’Asie et ses vastes empires,
Les remparts de Priam, les Grecs et leurs navires,
Et le glaive en leur sang ardent à se plonger.
Son cœur impatient jure de les venger.
Il descend en fureur de ces hautes montagnes.
Ses pas précipités font trembler les campagnes.
Il fait trois pas, et touche aux rivages sacrés,
Où près des murs d’Egés, sous les flots azurés,
{p. 15}S’élève son palais, dont la noble structure
Des saisons et du tems brave à jamais l’injure.
Il plonge dans l’abîme ; il attelle soudain
Ses coursiers aux crins d’or, armés de pieds d’airain.
Il monte sur son char et fend le sein des ondes ;
La baleine sortant de ses grottes profondes,
Bondit et rend hommage au Souverain des eaux ;
La mer se réjouit et sépare ses flots.
L’essieu du char divin, dans sa course rapide,
Effleure le crystal de la plaine liquide :
Non loin de Ténédos et des tristes rochers
Dont les rivages d’Imbre effrayent les nochers,
Dans les gouffres profonds du séjour d’Amphitrite,
Est un antre sacré que le Dieu seul habite.
Là, Neptune arrêta l’ardeur de ses coursiers,
Et par des liens d’or il enchaîna leurs pieds.
Homère. —  Rochefort21.

Pluton,
Frère de Jupiter et de Neptune. §

C’étoit le Dieu des Enfers. Noir, laid, sombre, farouche, il méritoit cet effroyable Empire. Haï du Dieu d’Hymen, pour se procurer une épouse, il fut obligé d’employer la ruse et la violence. Il enleva Proserpine, fille de Cérès, lorsqu’elle alloit puiser de l’eau dans la fontaine d’Aréthuse, ou qu’elle cueilloit des fleurs avec ses compagnes. Pluton abhorroit la lumière du jour : il ne se plaisoit qu’avec la Nuit, triste habitante de l’Erèbe.

On le représente avec une couronne d’ébène sur la tête, la clé du séjour des morts à la main, et sur un char traîné par des chevaux noirs.

{p. 16}    Les Titans enchaînés sous d’épaisses montagnes
               S’efforçoient de les ébranler ;
               Leurs secousses faisoient trembler
Les superbes rochers et les vastes campagnes.
Les Nymphes se cachoient dans leurs bois ténébreux,
Les Naïades cherchoient un asile sous l’onde.
Les mortels éperdus, dans ce désordre affreux
Se croyoient menacés de la chute du monde :
Et mille cris perçans élevés jusqu’aux Cieux,
Imploroient le secours du Souverain des Dieux.

Jupiter, armez-vous du Foudre,
Tonnez, renversez les Titans,
Frappez, réduisez-les en poudre,
Lancez vos courroux éclatans.

Précipitez dans les abîmes
Ces fiers rivaux des Immortels ;
Que l’Enfer prépare à leurs crimes
Sous ces monts, des feux éternels !

C’en est fait, les Titans tombent dans le Ténare,
Pluton craint que le jour ne pénètre l’horreur
De l’Enfer ébranlé par leur vaine fureur ;
Il monte sur son char qu’Alecton lui prépare ;
Il vole en un instant vers ces heureux climats
           Q’arrose l’aimable Aréthuse.
Là, sur un vert gazon Proserpine s’amuse,
A ramasser les fleurs qui naissent sous ses pas :
Pluton ne songea plus qu’à la jeune Déesse….
           Tandis qu’à l’objet qui l’enchante
Il soumet à la fois son Empire et sou cœur
Proserpine le fuit, interdite, tremblante,
Et ce nouveau Captif, étonne son vainqueur.
Arrêtez, lui dit-il, arrêtez, inhumaine,
Ah ! daignez partager et mon trône et ma chaîne.
           Hélas ! elle me fuit toujours !
Quoi ! n’aurai-je éprouvé qu’une tendresse vaine,
Enlevons Proserpine, et terminons ma peine,
De mes feux méprisés c’est l’unique secours.
{p. 17}    Mais déjà la Déesse a passé le rivage,
           Que les mortels ne repassent jamais.
Sur les bords du Léthé tout chante ses attraits.
De l’Empire infernal elle reçoit l’hommage.
La grandeur de Pluton désarme sa fierté,
           Son amour même est enfin écouté.
Rousseau22.

Voyez Proserpine.

Vulcain,
Fils de Jupiter et de Junon. §

Jupiter choqué de sa laideur et de sa grotesque structure, lui donna un coup de pied d’abord après sa naissance, et le jeta du haut du Ciel en bas. Vulcain se cassa la jambe en tombant et resta boiteux. Sa difformité ne l’empêcha pas d’épouser Vénus, qui oublia souvent ce qu’elle devoit à son époux. Il forgeoit les foudres de Jupiter aux îles de Lypare et de Lemnos et au fond de l’Etna. Les Cyclopes, ses forgerons, qui n’avoient qu’un œil au milieu du front, travailloient continuellement sous lui.

    …Vulcain tout noirci de cendre et de fumée,
Rentre à pas inégaux, dans sa forge allumée ;
Lieu profond habité de Cyclopes affreux.
Là, Bronte et Pyracmon, Stérope aux bras nerveux,
Arment le triple foudre aux Titans redoutable.
Au souffle mugissant d’Eole infatigable,
Le feu d’ardens brasiers croît ou se ralentit.
Sur les métaux domptés le marteau retentit :
L’antre enflammé vomit le fer de ses entrailles.
Le Dieu tient d’une main ses mordantes tenailles,
De l’autre il bat l’enclume à grand bruit résonnant,
Façonne l’or liquide et l’airain bouillonnant ;
{p. 18}Soit qu’à des Nymphes d’or, qu’il anime à sa flamme,
Son art donne la voix, le mouvement et l’ame ;
Qu’il forge ces Trépieds, ouvrage étincelant,
Sur leur docile roue eux-mêmes se roulant ;
Ou soit que, polissant l’égide de Bellone,
Il y grave la Peur, la Fuite et la Gorgone.

    Maintenant sur les murs de son palais d’airain,
Il trace en des lambris, merveilles de sa main,
Son enfance difforme, odieuse à son père.
Et bientôt dérobée aux regards de sa mère,
Qui le lance du Ciel dans le sein de Thétys.
On voit ses jeunes ans dans l’abîme engloutis
Que recèle Eurimone en ses grottes profondes ;
Et l’Océan sur lui roulant ses vastes ondes,
Et ce siége vengeur, aux perfides ressorts,
Qui de Junon punie enchaîna les efforts ;
Bacchus lui demandant sa prompte délivrance ;
L’hymen dont Jupiter flatta son espérance.
Le Mercier23.

Mars,
Fils de Jupiter et de Junon. §

Dieu de la Guerre, il présidoit aux Batailles, ainsi qu’aux Jeux des gladiateurs, et à la Chasse. Il avoit des temples chez les Thraces, les Scythes, les Grecs et les Romains qui le regardoient comme le père de Rhémus et de Romulus. On lui immoloit le Cheval, le Loup, le Chien et le Pivert.

Mars est toujours représenté armé de pied-en-cap. Bellone, sa sœur, qui préside également aux combats, lui atteloit son char et ses chevaux. Elle porte un casque sur sa tête, une pique {p. 19}et un fouet, et quelquefois une torche ardente dans les mains.

    L’Hiver n’enchaîne plus les foudres de Bellone,
La gloire vient d’ouvrir le cirque des guerriers ;
Et de ses fiers amans, déjà l’espoir moissonne
                   D’innombrables lauriers.
    Je vois de toutes parts dans leur pompe homicide,
Etinceler le glaive et flotter les drapeaux :
Mars agite son casque, et Pallas son égide,
                   Et la mort ses flambeaux.

    François, reconnoissez le char de la Victoire ;
Aux armes, Citoyens ! il faut tenter le sort.
Il n’est que deux sentiers dans les champs de la Gloire,
                   Le triomphe ou la mort.

    Celui que Mars couronne au bout de la carrière,
Sur ses pâles rivaux lève un front radieux ;
Et la palme qui luit sur sa tête guerrière,
                   Le place au rang des Dieux.
Lebrun24.
    Le jour fatal se lève, et la trompette sonne :
Je les vois à l’envi ces farouches soldats,
S’avancer, s’attaquer ; l’airain éclate, tonne,
                   Et vomit le trépas.

    Victimes de la rage où leur ame est plongée,
Poursuivis, renversés, le couteau dans le flanc,
Ils mordent la poussière, et la Terre est vengée,
                   La Terre boit leur sang.

    O vous ! démons sortis des ténébreux royaumes,
Toi, perfide Intérêt, tyran lâche et jaloux ;
Gloire, honneur, politique, affreux et vils fantômes,
                   Reconnoissez vos coups,
Borde25.

Horreurs de la Guerre civile chez les Romains.

{p. 20}    Nobles et Plébéiens, tout périt, et l’Epée,
Du sang universel horriblement trempée,
Pénètre tous les flancs et perce tous les seins :
Le sang rougit la pierre, et souille les lieux saints.
Les femmes, les vieillards sont livrés au carnage ;
L’enfant qui vient de naître, invoque envain son âge ;
On l’immole avec eux : et des jeux du berceau
Il passe, l’innocent, aux horreurs du tombeau.
Lucain. —  Paul, fils26.

Pan,
Fils de Mercure. §

Dieu des Bergers, des Troupeaux et des Campagnes ; il inventa la flûte champêtre dont il tiroit les sons les plus doux. Il habitoit les champs, comme Faune et Sylvain, avec lesquels on le confond quelquefois. Pan suivit Bacchus à la conquête des Indes et partagea sa gloire. On l’adoroit particulièrement en Arcadie, sur les monts Lycée et Ménale. En célébrant ses Fêtes appelées Lupercales, on lui offroit du lait, du miel et du vin, dans de simples vases d’argile.

Le Pin et l’Ormeau étoient les arbres favoris de Pan.

On le représente avec des cornes à la tête, des pieds de Chèvre, et la partie inférieure du corps, semblable à celle du Bouc.

{p. 21}        O Pan ! lorsqu’à l’ombre des bois
Ton léger chalumeau s’anime sous tes doigts,
Je conduis mon troupeau sur les monts solitaires,
Un zéphir plus flatteur souffle dans nos bosquets,
            Les gazons me semblent plus frais,
Et mes chères brebis me sont encor plus chères.
Anyte, Citoyenne d’Epidaure. —  ***27
    Souvent tu viens chercher l’ombre de cet ormeau,
Ces bois sont les témoins de ta gaieté naïve.
            Quand tu fais résonner l’écho
            Des doux sons de ton chalumeau,
De nos bergers au loin l’oreille est attentive ;
Dans cette plaine alors, j’amène mon troupeau,
            Satisfait, il paît l’herbe tendre
            Qui croît au bord de ce ruisseau,
Et moi je m’abandonne au plaisir de l’entendre.
La même28.
    Pour fuir le Dieu des bois, plongée au fond des eaux,
Syrinx fut transformée en d’utiles roseaux ;
Pan embrassoit les joncs qui cachoient sa bergère,
Il tira des soupirs de leur tige légère ;
Du Ménale, à l’instant, les fidèles échos
Répétèrent les sons des premiers chalumeaux.
Virgile.—  Gresset29.
    J’irai dans ces jardins30 où calme et solitaire,
La science à toute heure ouvre son sanctuaire,
Que de fois en entrant dans ce séjour sacré,
J’ai cru revoir ce Dieu par l’Egypte adoré,
Ce Pan, qui d’un grand tout fut le visible emblème !
Sur les bords de la Seine il a porté lui-même,
Loin des rives du Nil, son culte et ses autels,
Et ses prêtres savans, bienfaiteurs des mortels.
Fontanes31.

Voyez Syrinx.

Cupidon ou l’Amour §

{p. 22}C’est le Dieu de la Volupté, séduisant et trompeur comme elle. Toujours entouré des Ris, des Jeux, des Plaisirs et des Attraits, il cherche sans cesse à amollir, à corrompre les cœurs. Psyché l’aima sans le connoître, et Psyché fut malheureuse.

On représente Cupidon sous la figure d’un enfant nu, un bandeau sur les yeux, avec des ailes, un arc, un carquois sur l’épaule, rempli de flèches ardentes.

            Au point du jour j’ai vu dans un bosquet
Se glisser un Enfant, d’un âge foible encore,
Charmant comme une Grace, et frais comme un bouquet
                Dont les roses viennent d’éclorre.
Ses yeux étoient cachés ; un bandeau les voiloit ;
Son souris sembloit doux comme la tendre Aurore.
                Il étoit seul, il étoit nu ;
                Il se jouoit sous le feuillage,
Et butinoit mes fruits, comme si mon bocage
A ce fripon d’Enfant avoit appartenu.
                Aussitôt vers lui j’ai couru,
Craignant qu’aux arbrisseaux il ne fît de dommage ;
Mais quand je le tançois, le petit séducteur,
                D’un air qui ne peut se décrire,
M’a jeté sa couronne, et m’a fait un sourire
                Que j’ai senti jusqu’à mon cœur.
Léonard32.

L’Amour oiseleur.

    L’Amour est plus rusé que tendre,
Craignez ses filets, jeunes cœurs :
Fuyez-les ; c’est pour vous surprendre
Que sa main les tresse de fleurs33.
 

A un jeune Poète,
Sur le danger des Passions.

{p. 23}    Crois-moi : la Volupté, dangereuse Syrène,
Nuit plus que cent rivaux et leur jalouse haine.
Jeune Athlète, ah ! frémis, et redoute bien moins
Les couleuvres du Pinde et l’hydre des besoins.
Si l’Indigence, hélas ! complice de l’Envie,
Souffle et glace la lampe ou veille le Génie,
Cette lampe, ô regrets ! flambeau de l’Univers,
L’âme du moins s’épure au creuset des revers.
Mais d’ivresse et d’erreur, imprudente nourrice,
La Volupté nous berce entre les bras du Vice,
Et de son souffle impur, fléau de nos beaux ans,
Sèche et brûle en sa fleur le germe des talens.
Saint-Ange34.

Hyménée ou Hymen §

Il présidoit au Mariage et aux Fêtes nuptiales. On le figure en jeune homme blond, couronné de roses, et un flambeau à la main. On donnoit aussi le nom d’Hyménée aux vers qu’on chantoit aux noces.

    …… L’état du Mariage
Est des humains le plus cher avantage,
Quand le rapport des esprits et des cœurs,
Des sentimens, des goûts et des humeurs,
Serre ces nœuds tissus par la nature,
Que l’amour forme, et que l’honneur épure,
Dieux ! quel plaisir d’aimer publiquement,
Et de porter le nom de son amant !
Votre maison, vos gens, votre livrée,
Tout vous retrace une image adorée ;
{p. 24}Et vos enfans, ces gages précieux,
Nés de l’amour, en sont de nouveaux nœuds.
Un tel Hymen, une union si chère,
Si l’on en voit, c’est le Ciel sur la Terre.
Voltaire35.

Le même à d’ Arge ntal .

    On disoit que l’Hymen a l’intérêt pour père ;
Qu’il est triste, sans choix, aveugle, mercenaire ;
Ce n’est point là l’Hymen. On le connoît bien mal.
Ce Dieu des cœurs heureux est chez vous, d’Argental ;
La Vertu le conduit, la Tendresse l’anime,
Le Bonheur sur ses pas est fixé sans retour ;
Le véritable Hymen est le fils de l’Estime,
                Et le frère du tendre Amour36.
 

A Justine.

                Ce jour, de tes jours le plus beau,
                De myrthe t’a donc couronnée,
                Chère Justine, et l’Hyménée
Empruntant de l’Amour les traits et le flambeau,
                Vient de fixer ta destinée.
Sans contrainte aujourd’hui tu peux suivre la loi
                Du tendre penchant qui t’inspire ;
                Tu peux aimer, tu peux le dire ;
L’Amour même devient une vertu pour toi.
Laisse, laisse gronder ces censeurs intraitables
                De l’Hymen et de ses douceurs.
Ils ont beau répéter que des liens durables
                Ont plus d’épines que de fleurs ;
Si l’Hymen est gênant, si ses lois sont cruelles,
C’est aux ames qu’Amour refusa d’assortir,
                Et qui ne savent auprès d’elles
                L’appeler ni le retenir.
Jeune épouse, veux-tu dans le nœud qui t’engage,
                Arrêter cet Enfant volage ?
                Compte peu sur ces traits charmans,
                Cette fraîcheur, ces agrémens
                Qu’on admire sur ton visage,
{p. 25}                Pour inspirer un feu constant
                Il ne suffit pas d’être belle,
                C’est à la Beauté qu’on se rend ;
                Mais c’est au cœur qu’on est fidele ;
                C’est à l’accord intéressant
D’un esprit doux et sage, et d’une ame sensible
                Qu’est attaché le secret infaillible
De fixer un époux et d’en faire un amant.
Verdier37.

Plutus,
Fils de Cérès et de Jasion. §

Dieu des Richesses. Quelques poètes le font aveugle, mais il n’étoit pas né tel. Il discernoit d’abord les hommes justes, et ne versoit ses faveurs que sur eux. Ce fut Jupiter qui le priva de la vue. Ne pouvant dès-lors distinguer les bons des méchans, Plutus distribua indifféremment la Richesse aux uns et aux autres.

    On le représente boiteux, aveugle et ailé.
Lorsque le Fils d’Alcmène, après ses longs travaux,
Fut reçu dans le Ciel, tous les Dieux s’empressèrent
De venir au-devant de ce fameux Héros.
Mars, Minerve, Vénus, tendrement l’embrassèrent ;
Junon même lui fit un accueil assez doux.
Hercule transporté les remerçioit tous,
Quand Plutus qui vouloit être aussi de la fête,
Vint d’un air insolent lui présenter la main,
Le Héros irrité passe en tournant la tête
                Mon fils, lui dit alors Jupin,
{p. 26}Que t’a donc fait ce Dieu ? d’où vient que la colère
                A son aspect trouble tes sens ?
                C’est que je le connois, mon père ;
                Et presque toujours sur la Terre,
                Je l’ai vu l’ami des méchans,
Florian38.
    Oui, je perds les deux yeux ; vous les avez perdus,
O sage Dudeffant, est-ce une grande perte ?
                Du moins nous ne reverrons plus
                Les sots dont la Terre est couverte.
Et puis, tout est aveugle en cet humain séjour ;
On ne va qu’à tâtons sur la machine ronde ;
On a les yeux bouchés à la Ville, à la Cour :
                Plutus, la Fortune et l’Amour
Sont trois Aveugles-nés qui gouvernent le Monde.
Voltaire39.

Esculape,
Fils d’Apollon et de Coronis. §

Son père en confia l’enfance au Centaure Chiron. A l’école de ce maître habile, Esculape devint si profond dans tous les secrets de l’art de guérir, qu’il fut appelé le Dieu de la Médecine. Jupiter le foudroya, pour avoir rendu la vie au malheureux fils de Thésée. La ville d’Epidaure lui bâtit un Temple où il étoit adoré sous la forme d’un Serpent, On lui immoloit des poules et des coqs.

    Dans cette Grèce mensongère,
Le Dieu de la Santé, dit-on,
Naquit du Dieu de la Lumière ;
On croiroit que, fils d’Apollon,
{p. 27}Aux enfans du Sacré Vallon,
Il doit une faveur entière :
Mais Esculape à ma prière
Demeure sourd et ; je vois bien
Que la protection du Père
Auprès du Fils n’est bonne à rien.
François de Neufchâteau40.
    Venez donc dans les champs, vous que l’ennui dévore ;
Et vous, fils de Chiron, élèves d’Epidaure,
Venez : la main des Dieux, sensible à tous nos maux,
En cacha le remède au sein des végétaux.
Trois élémens sur-tout composent leur nature ;
L’un père de l’acide, et l’autre de l’eau pure,
Enfin le noir charbon. Ces principes divers
De sa robe de fleurs ont paré l’Univers,
Et selon les climats variant les espèces,
Ils ont à nos besoins mesuré nos richesses.

    Quand l’importune toux, par de fréquens efforts,
D’un vieillard haletant fatigue les ressorts ;
La douce violette, en sirop préparée,
Soulage en l’humectant sa poitrine ulcérée.
La racine des lys, sous sa molle épaisseur,
D’une plaie enflammée amortit la chaleur.
Regardez Machaon, près des murs de Pergame,
Aux Atrides blessés apportant le dictame ;
D’abord leur sang s’arrête, et docile à sa main
Le fer lâche sa proie, et tombe de leur sein.
René. —  Richard-Castel41.

La Femme compatissante.
Conte .

                   Je viens vous conter mon chagrin,
Dit Perrette à son médecin :
               Mon mari devient asthmatique,
               Notre Esculape lui réplique :
{p. 28}Rassurez-vous, on voit cette espèce de gens
Souffrir beaucoup, mais vivre très-long-temps ;
Pour s’en débarrasser, il faut qu’on les assomme.
               Perrette aussi-tôt s’écria :
               Monsieur, faites que mon pauvre homme
               Souffre le moins qu’il se pourra42.

Momus,
Fils du Sommeil et de la Nuit, et frère de la Folie. §

C’est le Dieu de la raillerie. Il est représenté soulevant le masque d’un visage, et une Marotte à la main. Curieux et malin, Momus épioit toutes les actions des Dieux, et les reprenoit avec une liberté franche et caustique. Neptune ayant fait un taureau, Vulcain un homme, et Minerve une maison, il censura leur ouvrage, et se moqua d’eux. Ses cruels bons mots, ses traits piquans le firent chasser du Ciel.

Le mauvais Ménage.

    Jadis le Roi des Dieux, soit ennui, soit caprice,
        Chargea Momus, pour un jour seulement,
De régir l’Univers, de rendre la justice,
            Et d’être en tout son lieutenant.
        Dans sa méthode assez peu régulière,
            Le Dieu qui porte des grelots,
        Ne laissa pas d’être utile à la Terre,
D’abolir des abus, de réparer des maux,
                Le tout à sa manière.
        Je crois qu’entr’autres ce fait-ci
            Doit être cité : le voici.
{p. 29}Deux époux d’âge mûr, et d’un état honnête,
Étant mal assortis, souvent se disputoient,
            Et même alors s’entrejetoient
        Les chandeliers, comme on dit, à la tête.
Le mari vint tout seul présenter sa requête,
Disant que tous les jours sa criarde moitié,
            Par ses brocards, par ses murmures,
            Ses coups de langue, ses injures,
            Le rendoit digne de pitié…
            Que s’il regale ses amis,
            S’il achète avec retenue
            Quelqu’ameublement, des habits,
            Sa femme aussi-tôt fait des cris
            Dont il a l’oreille rompue.
« L’oreille !… eh bien ! sois sourd, dit brusquement le Dieu :
Et voilà que la chose au même instant a lieu.
La femme entre, et parlant d’une voix de tonnerre :
« Qu’on me venge j’étouffe… et ne saurois me taire.
Quoi donc, Seigneur ! quoi ! mon traître d’époux…
Sous le titre d’amis, maint et maint parasite !
            Chaque jour ses tailleurs nouveaux
            S’évertûront pour la mode nouvelle !
            Chaque jour quelque bagatelle
Comme bijous, meubles, mauvais tableaux,
Un moment récréront sa vanité futile,
Pour aller au grenier, leur véritable asile,
L’un sur l’autre couchés dépérir en morceaux !
Et je ne pourrois pas quelquefois dans ma vie,
Me plaindre un peu de mon sort rigoureux.
Il me faudra souffrir le spectacle odieux
            De cent et cent traits de folie,
        De cent excès qui me blessent les yeux ! »
« Les yeux !… eh bien ! sois aveugle, ma mie, »
        Repart d’un ton satisfait et joyeux
            Le gros Dieu de la facétie,
Et la Dame subit l’arrêt capricieux.
Par ce moyen pourtant la paix est rétablie
            Au sein du ménage hargneux.
        L’homme assourdi n’entend plus de tapage,
        Et bonnement se livre à tous ses goûts.
{p. 30}        La femme à qui rien ne fait plus d’ombrage,
            Se tait ou même parle doux.
        Hélas ! on dit qu’en reprenant l’empire
Le divin Jupiter commença par détruire
        De l’autre Dieu les folâtres statuts,
Et rendit à nos gens devenus pacifiques,
            Les deux sens qu’i|s avoient perdus,
            Et qu’ils ne redemandoient plus.
        Ah ! parlez tous, époux antipathiques,
Le divin Jupiter fit-il mieux que Momus ?
Sélis43.

Comus. §

Dieu frivole et enjoué, présidoit aux Festins nocturnes et aux Toilettes.

On le représente en jeune homme gras et frais, un bonnet de fleurs sur la tête, un vase d’une main et un bassin de l’autre.

    Hôte odorant des bois dont l’Atlas se couronne,
Le citronnier pour nous en tables se façonne ;
Et sur ses veines d’or appelant l’œil surpris,
Du métal qu’il imite il usurpe le prix.
L’ingénieux Comus ne connoit plus d’entraves,
Sur la pourpre couchés, environnés d’esclaves :
Ses heureux favoris commandent. L’Univers
Met à leurs pieds les fruits de vingt climats divers,
Le Scare obéissant abandonne sa rive,
Du Lucrin, vive encor, l’huître à pas lents arrive ;
Tes bords muets, ô Phase, ont vu fuir leurs oiseaux,
Et Zéphyr seul murmure à travers les roseaux…

    Je ne veux point d’une facile gloire :
L’obstacle ajoute un lustre à la victoire.
Aux bords du Phase habite le Faisan ;
Voilà son prix. La Poule idique
A vu le jour dans les sables d’Afrique :
Pour un gourmet c’est un morceau friand.
{p. 31}Pauvre Canard, ta chair est fine et molle ;
Fidelle Oison, des fureurs des Gaulois
Ton cri jadis sauva le Capitole ;
Mais humblement vous croissez sous nos toits :
Vous n’êtes bon qu’à nourrir des bourgeois.
Du fond des mers où le sort l’a fait naître,
La Sargue accourt : on l’achète à grands frais,
Et le Barbeau de la table du maître
Ne fait qu’un saut à celle des valets.
Un bien commun est un bien sans attraits.
Pétrone. —  Deguerle44.

Pénates ou Lares. §

C’étoient des Dieux domestiques et particuliers à chaque famille. On plaçoit leurs statues auprès des foyers, et on leur offroit de l’encens et les prémices de la table. Les Villes et les Empires avoient aussi leurs Pénates, qui étoient leurs Dieux protecteurs.

    Protecteurs de mon toit rustique,
C’est à vous qu’aujourd’hui j’écris.
Vous qui sous ce foyer antique
Bravez le faste de Paris,
Et la mollesse Asiatique
Des alcôves et des lambris :
Soyez les seuls dépositaires
De mes vers sérieux ou fous :
Que mes ouvrages solitaires
Se dérobant aux yeux vulgaires,
Ne s’éloignent jamais de vous.
Rentrons dans notre solitude,
Puisque l’Aquilon déchaîné
Menace Zéphyre étonné
D’une nouvelle servitude :
{p. 32}Rentrons, et qu’une douce étude
Décide mon front sérieux.
Vous mes Pénates, vous mes Dieux,
Ecartez ce qu’elle a de rude ;
Et que les vents séditieux
N’emportent que l’inquiétude,
Et laissent la paix en ces lieux.
Enfin je vous revois, mes Lares,
Sous ce foyer étincelant,
A la rigueur des vents barbares
Opposer un chêne brûlant.
Je suis enfin dans le silence ;
Mon esprit libre de ses fers,
Se promène avec nonchalance
Sur les erreurs de l’Univers…

    Inspirez-moi, divins Pénates,
Vous-mêmes guidez mes travaux ;
Versez sur ces rimes ingrates
Un feu vainqueur de mes rivaux ;
Et que mes chants toujours nouveaux
Mêlent la raison des Socrates
Aux badinages des Saphos.
Bernis45.

à un Ami.
Qui me rappeloit dans mes Foyers
.

    Enchaîné sur ces bords par les plus doux liens
                A ma chère Fleurie,
Je ne regrette point les champs Arlésiens :
                Son cœur est ma Patrie46.

Harpocrate,
Dieu du Silence. §

{p. 33}On le représentoit sous la figure d’un jeune homme à demi-nu, une corne à la main et un doigt sur la bouche.

Le Silence auquel il présidoit étoit aussi personnifié de la même manière. On le figuroit encore en Femme, appelée alors Muta ou Tacita chez les Latins, que Mercure épousa et dont il eut les Heures.

                  Contemporain avec l’Eternité,
Silence, tu règnas sur la Nature entière,
               Long-tems avant que la matière
               Reçut les lois de la Divinité :
         Tout fut en toi ; sans toi, rien n’eût été.

                  Quand Dieu créa les Cieux et l’Onde,
         Tu présidois à ce vaste dessein ;
         Tu conseillois sa sagesse profonde :
                Il se renfermoit dans ton sein,
Pour méditer les lois qu’il préparoit au Monde.

    D’abord les Elémens s’armèrent contre toi :
        Le Mouvement te déclara la guerre ;
        L’Air retentit, et le bruyant Tonnerre,
            Portant le désordre et l’effroi,
            Sépara les Dieux de la Terre.

                  La Terre, en ces premiers instans,
            Parut soumise à ta puissance ;
        Et les humains, dans ces jours d’innocence,
            Par de tumultueux accens,
            Ne profanoient pas ta présence.

{p. 34}                  Dans un muet ravissement.
            Ils contemploient l’azur du firmament.
La pompe du Soleil, l’éclat de la verdure,
            Et partageoient dans le recueillement
                Le calme heureux de la Nature…

        Quand le Génie enfante ses merveilles,
Quand Linus, Amphion se plaisent à toucher
Le sonore instrument qui charme nos oreilles,
            Ton calme préside à leurs veilles ;
Les Muses dans ton sein, aiment à se cacher.

Mais on voit chaque jour s’affoiblir ton empire ;
Ton culte est dédaigné des mortels insensés :
A la seule folie, en leur bruyant délire,
        Avec éclat, leurs vœux sont adressés :
        Ils semblent tous ligués pour te détruire.
Tu t’es réfugié sous ces monts caverneux
        Où soupiroit le tendre Amant de Laure ;
Ton repos n’est troublé, dans ces sauvages lieux,
        Que par le murmure amoureux
        De l’onde qui l’appelle encore.

On y trouve ces mots gravés sur un rocher :
Mortels : Éloignez-vous de cette auguste rive ;
Votre bruyant aspect pourroit effaroucher
                Une ombre dolente et plaintive
                Qu’une autre ombre revient chercher.
Bourdic47.

Sur D***.
Qui ne répond pas aux Lettres qu’on lui écrit.

    Hier, en un cercle nombreux
On disputoit sur le Silence,
On le mettoit au rang des Dieux,
Et l’on avoit raison, je pense.
Son emblême étoit un poisson,
Son air étoit un peu farouche ;
{p. 35}Il avoit un doigt sur la bouche,
Et de Mutus portoit le nom.
Un autre en faisoit une femme.
Sur le beau sexe, lui dit-on,
Monsieur fait-il une épigramme ?
Une épigramme ! eh, mon Dieu, non ;
Car c’est une femme muette.
On applaudit à sa défaite.
Cependant sur la question
Chacun d’eux veut que je prononce :
Eh, Messieurs ! D *** est son nom,
Car il ne fait point de réponse.
Mallet48.

Sommeil,
Fils de l’Erèbe et de la Nuit, §

Son palais est bâti dans un antre écarté, inaccessible aux rayons du Soleil, Une infinité de pavots et d’herbes somnifères en bordent l’entrée, et les eaux paisibles du Léthé baignent ses murs. Le Sommeil y repose dans une salle, étendu sur un lit de plumes et entouré des Songes mollement couchés comme lui. Morphée, l’œil ouvert, veille à la tranquillité de ce réduit solitaire.

    Près des Cimmériens, aux limites du Monde,
Sous les flancs caverneux d’une roche profonde,
Repose le sommeil au fond d’un antre frais,
De ce Dieu nonchalant solitaire palais.
D’un antique forêt l’obscurité paisible
En ombrage l’entrée, au jour inaccessible.
Une sombre clarté, crépuscule douteux,
N’éclaire qu’à demi ce Séjour nébuleux.
{p. 36}Là, jamais des oiseaux la troupe matinale
N’éveille par ses chants l’Amante de Céphale.
L’Aquilon de ces lieux respectant le repos,
N’ose du moindre souffle agiter les rameaux
Un calme universel règne au loin dans la plaine.
Mais au pied du rocher murmure une fontaine
Qui, roulant mollement sur un lit sablonneux,
Endort au bruit naissant de ses flots paresseux.
De pavots odorans une moisson féconde,
S’élève autour de l’Antre et se panche sur l’onde.
La Nuit va les cueillir, et répand dans les airs
Leur baume assoupissant, charme de l’Univers.
Au seuil de ce palais aucun garde ne veille :
Là, nuls verroux bruyans ne font frémir l’oreille
Mais au fond de la Grotte, en un lieu retiré,
A l’ombre d’un vieux dais, de rideaux entouré
S’élève un lit d’ébène, où sur la plume oiseuse,
Endormi dans les bras d’une mollesse heureuse,
Ce Dieu silencieux, couronné de pavots
Savoure les douceurs d’un éternel repos,
Enfant tout-à-la-fois et père des Mensonges.
En foule au-tour de lui voltigent mille Songes,
Peuple nombreux, égal aux feuilles des forêts,
Aux sables du rivage, aux épis des guérêts.
Ovide.— Saint-Ange49.

Morphée. §

C’étoit le Ministre du Sommeil, et le premier des Songes, Sujets de ce Dieu.

On le représente avec des ailes de papillon, et une plante de pavots à la main, dont il touche les mortels qu’il veut bercer de ses vaines illusions.

        Parmi l’essaim léger de ses nombreux sujets,
    Le Dieu (le Sommeil), choisit Morphée : aucun autre jamais
{p. 37}Ne sut mieux d’un mortel emprunter le visage,
La démarche, la voix et même son langage.
Ovide.— Saint-Ange 50.
    Sur ces demeures solitaires,
Veillez, ô mes Dieux tutélaires.
Déjà Morphée au teint vermeil
Abaisse ses ailes légères,
D’où la mollesse et le sommeil
Vont descendre sur mes paupières.
Puissé-je, après deux nuits entières,
N’être encor qu’au premier réveil,
Et voir dans tout son appareil
L’Aurore entr’ouvrant les barrières
Du Temple brillant du Soleil.
Bernis51.

Voyez Sommeil, Songes.

Songes. §

Divinités subordonnées au Sommeil. Chacun d’eux avoit sa fonction. Les Songes vrais passoient par une porte de corne ; les Songes faux par une porte d’ivoire. On leur donnoit des ailes noires.

    Quand ce Dieu taciturne abandonne au repos
Mes sens appesantis sous de mornes pavots,
Des fers de sa prison libre et débarrassée,
Mon ame suit encor le vol de la pensée.
Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs,
Elle foule tantôt la verdure et les fleurs,
Tantôt triste, pensive et s’enfonçant dans l’ombre,
Elle suit effrayée, un bois lugubre et sombre.
D’un rocher quelquefois, elle roule soudain,
Ses bras ensanglantés s’y suspendent envain :
{p. 38}Elle retombe… un lac la reçoit dans sa chute ;
Sa peur oppose à l’onde une pénible lutte :
Elle se débat, nage, et regagnant le bord,
Sur le roc escarpé gravit avec effort.
Dans la course des vents quelquefois entraînée,
Elle s’élance et croit planer, environnée
De ces Sylphes brillans, de ces esprits divers,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs.
Mais, soit que son erreur la console ou l’afflige,
De ces Songes confus le bisarre prestige
Lui dit que son instinct, son vol impérieux
L’élève vers sa source, en l’élevant aux Cieux,
Qu’aux plaines de l’Ether développant son aile,
Elle abandonne un corps appesanti loin d’elle,
Que son être est plus noble, et qu’elle ne sort pas
De la vile poussière éparse sous ses pas.
Young. —  Colardeau52.
    Mais sur l’homme assoupi Morphée est descendu.
Sa paupière est fermée et son corps étendu.
Qui remplira le vide où le sommeil le plonge.
Les souvenirs portés sur les ailes d’un Songe ;
Dans ces tableaux trompeurs, par eux seuls-animés.
Il reprend ses travaux, ses jeux accoutumés.
Le Berger endormi tient encor sa houlette,
Le Poëte son luth, le Peintre sa palette ;
L’ami des champs croit voir les prés et les vallons,
Et d’un pied fantastique, il foule les gazons ;
Le Chasseur presse et frappe un cerf imaginaire,
Le Guerrier d’un vain bronze affronte le tonnerre.
Le Gouvé53.

Éole,
Roi des Vents. §

{p. 39}Souverain absolu de ses fougueux sujets, enfans de l’Air et de la Terre, il les tenoit renfermés dans les antres les plus profonds des Iles Eoliennes, où se trouvoient les forges de Vulcain. Eole les contenoit ou les enchaînoit à son gré. Les quatre principaux Vents assujettis à ses lois, étoient Eurus, Auster, Borée et Zéphyre.

Borée.

    … L’Aquilon, sorti de ses antres sauvages,
Dispute aux fiers Autans l’Empire des orages :
Une immense forêt, sur les monts sourcilleux,
De leur fureur nouvelle est le théâtre affreux :
Les frênes, les cyprès et les robustes chênes
L’un l’autre se frappant de leurs cimes hautaines,
Eclatés par l’effort des bruyans tourbillons,
Font retentir au loin les échos des vallons.
Homère. —  Rochefort54.

Tempête.

    On lève l’ancre, on part, on fuit loin de la terre :
On découvroit déjà les bords de l’Angleterre :
L’Astre brillant du jour à l’instant s’obscurcit :
L’air siffle, le Ciel gronde, et l’onde au loin mugit :
Les vents sont déchaînés, sur les vagues émues ;
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs, et l’abîme des flots,
Montroient par-tout, la mort aux pâles matelots,
Voltaire55.

Zéphyre.

{p. 40}    Mais tout-à-coup l’Amant de la Nature,
Zéphyr s’éveille, et des airs qu’il épure,
Chassant bientôt l’Eté morne et brûlant,
Avec son aile, il sème la verdure
Sur la forêt, qu’il tapisse en volant.
Des arbres verts déjà l’ombre incertaine
Fond sur Paris et s’étend vers la plaine :
L’ambre plus pur exhale ses odeurs ;
Un gazon frais couvre la terre ardente,
Et fait jaillir une moisson de fleurs ;
Pour nuancer sa robe verdoyante
Des fruits vermeils chargent le grenadier,
Sur les buissons, la rose se balance,
Et l’oranger fier de son opulence,
Mêle son or à l’or du citronnier.
La violette ici brille dans l’herbe ;
A ses côtés, sur un arbre voisin,
La vigne monte, et court vaine et superbe,
Près du cédrat suspendre le raisin.
Imbert56.

Vertumne. §

Dieu de l’Automne et époux de Pomone qu’il rajeunit avec lui dans un âge avancé.

    Quels parfums remplissent les airs ?
Où porter mes regards avides ?
Des tapis plus frais et plus verts
Renaissent dans nos champs arides :
La Nature efface ses rides,
Tous ses trésors nous sont ouverts,
Et le jardin des Hespérides
Est l’image de l’Univers.
C’en est fait : la Vierge céleste,
{p. 41}En découvrant son front vermeil,
Adoucit d’un regard modeste,
L’ardeur brûlante du Soleil.
Redoutable fils de Latone,
Tu cesses de blesser nos yeux :
Vertumne ramène Pomone,
Et mille fruits délicieux
Brillent sur le sein de l’Automne.
O sœur aimable du Printems !
Tu viens acquitter ses promesses ;
Si tes biens sont moins éclatans,
Tu n’as point de fausses richesses :
Loin de toi le fard de Vénus
Et le clinquant de l’imposture :
Ta main dépouille la Nature
De ses ornemens superflus ;
L’air négligé dans la parure,
Te donne une beauté de plus.
Les fruits plus nombreux que les feuilles,
Couronnent les arbres chéris ;
Et tous les biens que tu recueilles,
Ont moins d’éclat et plus de prix.
Le règne fortuné d’Astrée
Se renouvelle dans ta Cour :
Tu pèses la nuit et le jour
Dans une balance dorée,
Entouré de rayons heureux,
Qui font la richesse du monde,
Le Ciel de la Terre amoureux,
Se peint dans le miroir de l’onde…
Pomone, avant que de périr,
Semble redoubler ses caresses ;
Les arbres chargés de richesses
Se courbent pour vous les offrir.
Lasse de ramper sur nos treilles,
La vigne élève ses rameaux,
Et suspend ses grappes vermeilles
Au front superbe des ormeaux ;
Ses fruits si funestes aux Perses,
Et si délicieux pour nous,
{p. 42}Confondant leurs couleurs diverses,
Forment leurs accords les plus doux.
Toutes les ronces sont couvertes
De coins dorés et de pavis ;
Mille grenades entr’ouvertes
Sèment la terre de rubis :
Orange douce et parfumée,
Limons et poncits fastueux,
Et vous, cédrats voluptueux,
Couronnez l’Automne charmée ;
Raisins brillans, dont la fraîcheur
Etanche la soif qui nous presse,
Pommes, dont l’aimable rougeur
Ressemble au teint de la jeunesse,
Tombez et renaissez sans cesse
Sur le chemin du voyageur.
L’Amour que l’Automne rappelle,
Descend du Ciel dans nos vergers
Et vient offrir à la plus belle
Les pommes d’or des orangers.
Accourez, Naïades timides,
Le fruit sur la terre tombé
Brille, s’élève en pyramides,
Et remplit le trésor d’Hébé.
Nymphes, enlevez vos corbeilles,
Allez offrir au Dieu des eaux
La pourpre qui couvre nos treilles,
L’ambre qui pare nos coteaux.
Un second printemps vient d’éclore,
Le Ciel répand des rayons d’or,
L’amaranthe et le tricolor
Rappellent le règne de Flore,
Et la campagne brille encor
Des douces couleurs de l’aurore.
Bernis57.

Voyez Pomone.

Hiver. §

{p. 43}Dieu des glaces et des frimats. On le représente ordinairement sous la figure d’un Vieillard dormant dans une grotte, les cheveux et la bouche hérisssés de glaçons, ou auprès d’un grand feu.

    L’Hiver, heureux vieillard, qui chemine avec peine,
Chancèle à chaque pas dans sa marche incertaine ;
Son front déshonoré par l’injure des ans,
Ou n’a plus de cheveux, ou n’en a que de blancs.
Ovide.— Saint-Ange58.

L’Hiver de 1709.

    Vieillards, dont l’œil a vu ce siècle à son aurore,
Nestors François, sans doute il vous souvient encore
De ce neuvième Hiver, de cet Hiver affreux,
Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux.
Tout-à-coup l’Aquilon frappe de la gelée
L’eau, qui, des Cieux naguère à grands flots écoulée,
Ecumoit et nageoit sur la face des champs ;
C’est une mer de glace : et ses angles tranchans
Atteignant les forêts jusques à leurs racines,
Rivaux des feux du Ciel, les couvrent de ruines.
Le chêne des Hivers tant de fois triomphant,
Le chêne vigoureux crie, éclate et se fend.
Ce Roi de la forêt meurt, avec lui sans nombre
Expirent les sujets que protégeoit son ombre ;
Pleurez, jeunes Beautés, pleurez les arbrisseaux,
Dont les bosquets fleuris couronnoient les berceaux,
Ces lilas, ces jasmins et l’immense famille
Des rosiers, qui coupoient l’uniforme charmille.
Au retour des gémeaux, de parfums ravissans
Ne réjouiront pas et votre ame et vos sens.
Empire des jardins, la brûlante froidure,
Dans leur germe a séché tes fleurs et ta verdure t
{p. 44}Et vos champs amoureux, délicieux séjour,
Où s’ouvrit ma paupière, à la clarté du jour,
Brillante Occitanie ; hélas ! encor tes rives
Pleurent l’honneur perdu de tes rameaux d’olives !
L’Hiver s’irrita encor ; sa farouche âpreté
Et du marbre et du roc brisa la dureté.
Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes,
Et fracassés, rompus, roulent dans les campagnes.
L’oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts,
L’innocente perdrix au milieu des guérêts ;
Et la chèvre et l’agneau qu’un même toit rassemble,
Bêlant plaintivement, y périssent ensemble,
Le taureau, le coursier expirent sans secours ;
Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours,
La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhône,
Et le Rhin si rapide et la vaste Garonne,
Redemandent envain les enfans de leurs eaux.
L’homme foible et percé jusqu’au fond de ses os,
Près d’un foyer ardent, croit tromper la froidure,
Hélas ! rien n’adoucit les tourmens qu’il endure.
L’impitoyable Hiver le suit sous ces lambris,
L’attaque à ses foyers d’arbres entiers nourris,
Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place,
L’assiège de frissons, le roidit et le glace.
Le règne du travail alors fut suspendu,
Alors dans les cités ne fut plus entendu
Ni le bruit du marteau, ni le cri de la scie ;
Les chars ne roulent plus sur la terre durcie.
Par-tout un long silence image de la mort…
Roucher59.

Fascinus. §

C’étoit le Dieu de l’Enfance. Il présidoit à l’aurore de la vie. On plaçoit sa statue près du berceau de l’enfant qui venoit de naître. Dans les triomphes, on la suspendoit au-dessus {p. 45}du char, pour préserver le triomphateur des prestiges de l’orgueil. Le culte de ce Dieu simple et naïf étoit confié aux mains innocentes des Vestales.

    L’âge le plus heureux est celui de l’Enfance ;
C’est la saison des ris, le tems de l’innocence ;
L’Amour, comme un enfant nous est représenté ;
Dans le cœur d’un enlant siége la vérité.
Les plaisirs ne sont doux, ne sont purs qu’à cet âge.
Alors, pour nous le Ciel est toujours sans nuage.
Un enfant, de la vie ignore tous les maux,
A ses yeux indulgens tout paroît sans défauts.
Les deux sexes alors confondus sans contrainte,
Peuvent se prodiguer des caresses sans feinte.
Pour retirer les noms de l’urne du destin,
De l’enfant sans détour on emprunte la main.
L’Enfance, trop souvent, est l’aurore infidelle
D’une journée, hélas ! bien moins paisible qu’elle :
La coupe de la vie est couverte de miel ;
C’est l’enfant qui l’effleure, et l’homme boit le fiel.
Les grandes passions n’ouvriroient point d’abîmes,
On finiroit ses jours, sans les noircir de crimes,
Si l’homme sur la terre étoit toujours enfant.
Ah ! qu’il seroit un être aimable, intéressant !
Vois, le fils bien aimé sur le sein de sa mère :
Que son repos est doux ! la fraîcheur printannière
Respire sur sa bouche et colore ses traits :
Peut-on, en parcourant ses innocens attraits,
Ne pas être touché ? quel cœur ne s’intéresse
A l’aveu que ses cris nous font de sa foiblesse !
Vois pour te caresser comme il étend les bras !
Qui n’aime à deviner son charmant embarras,
A prévenir ses goûts, interpréter ses gestes,
Et détruire en naissant ses penchans trop funestes !
Quelle félicité pour ses tendres parens,
S’ils soupçonnent leurs noms dans ses premiers accens ;
S’ils retrouvent en eux des traits de ressemblance,
Ils partissent jouir d’une double existence.
Maréchal60.

Vers
Attachés sur le berceau d’un joli petit Enfant .

{p. 46}            Au lieu de fleurs sur ton berceau,
Ma main, heureux Enfant, attache ce présage :
            Comme l’Amour tu seras beau,
            Et plus que lui tu seras sage61.
 

Portrait des François.

    Tous vos goûts sont inconséquens ;
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchans,
Vous prenez pour des feux ardens
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamme jusqu’au délire ;
Un rien suffit pour vous séduire,
Et l’Enfance est votre portrait.
Beauharnois62.

Caron,
Fils de l’Erèbe et de la Nuit. §

Nocher du Styx et des autres Fleuves des Enfers. Il passoit dans sa barque les ames des morts qui avoient reçu la sépulture, et qui lui payoient une obole. Impitoyable à l’égard des autres, il les laissoit errer pendant cent ans sur le rivage du Fleuve.

Caron est représenté sous la figure d’un vieillard mal-propre, grossier, farouche.

                      … L’Achéron que vomit le Tartare,
Traverse en mugissant l’empire du Ténare ;
{p. 47}Aux vagues du Cocyte il joint ses flots bourbeux ;
Caron défend les eaux de ces torrens affreux ;
Terrible en son aspect, difforme en son visage,
Mais robuste et nerveux sous le fardeau de l’âge,
Un regard fixe et dur sort de ses yeux brûlans ;
De vils lambeaux noués forment ses vêtemens ;
Et sous ce conducteur de la Barque infernale,
Les morts épouvantés passent l’onde fatale.
Ils en couvrent les bords, ils errent éperdus*
Les âges et les rangs sont ici confondus,
La foule est innombrable, et chaque jour, chaque heure,
Chaque instant peuple encor cette vaste demeure.
Telles au premier froid que l’hiver suit de près,
Les feuilles en monceaux tombent dans les forêts ;
Tel on voit les oiseaux que la froideur exile,
S’envoler par essain dans un plus doux asile.
Les ombres vers Caron poussent leur foible voix,
Mais le dur Nautonnier sans égard fait son choix.
Il reçoit quand il veut, l’esclave dans sa barque,
Et d’un coup d’aviron repousse le monarque.
Virgile. —  Lefranc63.
    La figure un peu décrépite
D’un vieux serviteur d’Apollon
Etoit dans la barque à Caron,
Prête à traverser le Cocyte ;
Le maître du sacré Vallon,
Dit à sa Muse favorite ;
Ecrivez à ce vieux Barbon ;
Elle écrivit ; je ressuscite.
Voltaireà Bourdic64.

Mânes. §

{p. 48}Divinités qui présidoient aux Tombeaux. Leur culte étoit répandu dans la Grèce. On entouroit leurs autels de branches de cyprès et on leur offroit des libations et des sacrifices.

On donne aussi le nom de Mânes aux ames des morts.

Honneurs funèbres
Rendus par Enée aux Mânes de son père Anchise.

    La nuit avoit plié ses voiles étoilés ;
Enée à ses amis sur la rive assemblés,
Adresse ce discours du haut d’une colline :
« Enfans de Dardanus, race antique et divine,
L’année a parcouru le cercle des saisons,
Depuis que cette terre, hélas ! où nous marchons,
Du respectable Anchise a recueilli la cendre.
Voici, voici le jour, où j’ai promis de rendre
A cette Ombre sacrée, objet de ma douleur,
D’un deuil renouvelé le triste et vain honneur.
Seul, parmi les écueils de la Syrte inhumaine,
Errant au sein des mers d’Argos, et de Mycène,
J’irois de dons, pieux couvrir encor l’Autel,
Et fêter de ce jour le retour solennel.
Quoi ! sur ces bords, amis, près du tombeau d’Anchise,
Faudra-t-il, que des Dieux la faveur nous conduise,
Sans que nous acquittions le plus cher de nos vœux ?
Allez, préparez tout pour de funèbres jeux.
Qu’Anchise à nos désirs rende les vents propices,
Qu’en des temples fondés sous ses heureux auspices,
De ces jeux tous les ans l’honneur soit répété !
A chacun des vaisseaux Aceste avec bonté
Accorde deux taureaux. Que d’Aceste et de Troie
Les Dieux à nos banquets s’unissent avec joie !
{p. 49}Si la neuvième Aurore annonce un jour serein,
Divers prix vous seront dispensés par ma main.
Les uns pour le rameur fatiguant l’onde amère ;
Les autres pour l’athlète à la course légère ;
Celui-ci pour la lutte, ou le ceste pesant,
Ou le trait qui part, vole, et fend l’air en sifflant.
Troyens, de ces honneurs briguez la récompense ;
De fleurs ceignez vos fronts, gardez un long silence. »

    Du myrte maternel Enée au même instant
Se couronne ; Elimas, Iule encore enfant,
Aceste an front blanchi, la jeunesse Troyenne,
Tous l’imitent. Soudain vers la tombe il les mène ;
Et d’un peuple nombreux il s’avance entouré.
Epanchés par ses mains, le lait, le vin sacré,
Et le sang le plus pur ont humecté la terre.
De fleurs il la parfume, et s’écrie : « O mon père !
Je te salue : objet de nos regrets, reçois
Reçois nos dons offerts pour la seconde fois.
Tu n’as donc pu me suivre en ma longue entreprise ;
Et du Tibre avec moi voir la rive promise ? »

    Il dit, et de la tombe un immense serpent
Sort, sept fois se replie et se traîne en rampant.
Tout son dos écailleux, et qu’un or pur éclaire,
Est tacheté d’azur. Tel un trait de lumière
Des sept couleurs d’iris peint les voûtes du ciel.
Le monstre doucement s’approche de l’autel,
Parmi les vases saints innocemment se glisse,
Goûte en les effleurant les mets du sacrifice,
Fuit ; rentre, et se replonge au fond du moent.
De ce prodige, Enée interdit un moment,
Redouble encor ses soins pour la cérémonie.
Il ne sait si du lieu c’est le puissant Génie,
Ou l’envoyé d’Anchise. Entre tant de troupeaux,
Il livre au fer sacré, les plus gros, les plus beaux,
Fait des libations, et plein de confiance
Des Mânes paternels invoque la puissance.
Virgile. —  Chabanon65.

Aux Mânes de ma Mère.

{p. 50}    Objet sacré de ma tendresse,
Qui me fais aimer ma douleur ;
Toi, qui me rappelles sans cesse
Les premiers sentimens du cœur,
O ma bienfaitrice ! ô ma Mère !
La mort n’a pu nous séparer,
Et le besoin de te pleurer
Est ma volupté la plus chère.
Par quinze hivers j’ai vu flétrir
Le gazon qui couvre ta cendre,
Et, fidelle à ton souvenir,
Je crois t’embrasser et t’entendre.
Jamais je ne vois un berceau,
Et le sourire de l’Enfance,
Le naïf et touchant tableau
De la candeur, de l’innocence ;
Jamais je n’entends retentir
La voix de la reconnoissance,
Sans qu’un long et profond soupir
Ne rende à mon cœut ta présence
Soit qu’à travers les passions,
Sur le vaste Océan du Monde,
Ma course errante et vagabonde
S’abandonne aux illusions ;
Soit que mon ame recueillie
Dans la profondeur des forêts,
S’abreuve de mélancolie
Sous de silencieux cyprès,
Je sens ton image adorée
Par-tout marcher autour de moi ;
Dans une retraite ignorée
Je suis toujours seul avec toi…
Ma lyre en deuil est impuissante ;
Ma lyre, indocile à mes lois,
Ne fait entendre sous mes doigts
Qu’une voix foible et gémissante.
Je ne sais quel sombre poison,
Qui me consume et me dévore,
{p. 51}Sur mes pas sèche et décolore
Les fleurs de la belle saison…
Si l’amour, l’amitié, la gloire,
Détruisant la plus douce erreur.
Ne me permettent plus de croire
A la chimère du bonheur,
Le tombeau, que j’aime et révère,
Sera mon seul consolateur ;
Et du moins, auprès de ma Mère,
Je pourrai retrouver mon cœur.
Doigni66.

Déesses §

Cybèle ouRhéa,
Fille du Ciel et de la Terre, femme de Saturne et Mère des Dieux. §

{p. 52}On la représente avec une tour sur la tête, une clé et un disque dans la main, couverte d’une robe parsemée de fleurs, tantôt entourée de bêtes sauvages, tantôt assise sur un char traîné par quatre lions. Ses Prêtres, nommés Galles, Corybantes, Dactyles, promenoient sa statue au son des cymbales, et dansoient autour d’elle, en faisant d’effrayantes contorsions.

    C’est sur tant de bienfaits que, des Dieux qu’on révère,
De l’homme, de la brute, on la nomma la Mère.
Mère tendre ! Les Grecs, dans leurs doctes chansons,
La plaçoient sur un char traîné par deux lions.
Sans base, au sein des airs, mollement balancée,
De ces monstres altiers l’audace au frein dressée,
Attestoit que les soins, les bienfaits maternels
Triomphent tôt ou tard, des cœurs les plus cruels.
On voyoit, sur son front, la couronne murale,
Emblème des cités, que par-tout elle étale.
Dans ce noble appareil, au sein de leurs remparts
On la promène encor, étonnant les regards :
A ce nom respecté de la Mère Idéenne
Qu’accompagne toujours sa troupe Phrygienne,
Qui ne voit que le Monde, à ces peuples heureux
Doit l’art d’orner les champs de grains plus savoureux ?
{p. 53}Si ses Prêtres brûlans d’une sainte furie,
Tranchent encor en eux les sources de la vie,
Cet exemple terrible apprend au fils ingrat,
Qui se livrant sans honte au plus noir attentat,
Outrage les Dieux même en ceux dont il tient l’être,
D’âge en âge, en sa race, il ne doit point renaître.

    Cependant sous leurs mains, les tambours effrayans,
La flûte, la cymbale, et les cors plus bruyans,
Réveillent et le zèle et la crainte assoupie.
Enfin, du fer vengeur, ils menacent l’impie,
Qui, sans baisser les yeux, sans fléchir les genoux,
Pourroit de la Déesse, affronter le courroux.

    Vois-tu, dès qu’elle arrive en sa magnificence,
Et, d’un regard muet, appelle l’abondance,
Vois-tu l’argent et l’or joncher tous les chemins,
Et des torrens de fleurs, tombant de toutes mains,
L’inonder toute entière, elle et sa cour brillante ?

    De ses Prêtres soudain, la foule se présente,
(Les Grecs les ont nommés Curètes Phrygiens.)
Armés, chargés de fer, dansant dans leurs liens,
Ils se frappent en nombre, et, joyeux dans leur guerre,
De leur sang, l’un par l’autre, ils arrosent la terre.
Heurtant avec horreur leurs casques radieux,
Ils offrent du Dicté, les Curètes pieux,
Qu’ainsi jadis la Crète entendit, en cadence,
Couvrir, ô Jupiter ! les cris de ton enfance,
Lorsqu’une jeune troupe, au son vif et tonnant
De l’airain, sur l’airain, dans ses mains résonnant,
Pour te sauver des dents de ton barbare père,
Pour épargner des pleurs à ta tremblante mère,
D’un horrible combat présentant le tableau,
Folâtroit en mesure autour de ton berceau.
Oui, c’est pour rappeler ces jeux mêlés d’alarmes,
Qu’autour de la Déesse on est encor en armes ;
Ou, par ce grand spectacle, elle apprend aux humains
Qu’il faut que leur famille, au secours de leurs mains,
Qu’il faut que leur patrie, à leur noble victoire,
Doivent leur liberté, leur bonheur et leur gloire.
Lucrèce. —  Leblanc-de-Guillet67.

Junon,
Femme de Jupiter. §

{p. 54}Cette Déesse troubla souvent les plaisirs effrénés de son infidelle Epoux. Elle persécuta ses nombreuses amantes ; elle osa même se joindre aux Dieux révoltés contre lui. Aussi orgueilleuse que jalouse, elle ne pardonna jamais à Pâris de ne lui avoir pas adjugé la pomme d’or, et se déclara l’ennemie implacable des Troyens. Son plus beau Temple étoit à Carthage.

On la représente sur un char traîné par des paons, avec un de ces oiseaux auprès d’elle, et le front couronné de lys et de roses.

    C’est à Samos que Junon prit naissance ;
C’est à Samos, séjour de son enfance,
Qu’un noble hymen l’unit à Jupiter…
Plus d’une fois elle vient s’y cacher,
Respirer seule et jouir d’elle-même :
Sans cour, sans pompe, elle vient y chercher
La liberté qui fuit le rang suprême :
De son front grave elle y vient détacher
Tous ses ennuis avec son diadême :
Elle y vient rire : (on rit peu dans les Cieux.)
Je la plaindrois, je plaindrois tous les Dieux
D’être immortels, si ces Dieux qu’on révère
Devoient traîner leur triste éternité
Sans dépouiller la majesté sévère :
Si, pour l’honneur de la Divinité,
Ils ne pouvoient briser la chaîne austère
De la contrainte et de la dignité.
{p. 55}Junon commande à la Nature entière,
Je le confesse ; et, pour ce cœur si fier,
Il est flatteur de marcher la première
Parmi les Dieux, et près de Jupiter.
Il faut pourtant à cette Reine altière
D’autres plaisirs, des plaisirs plus touchans.
Samos lui r’ouvre un sein qui l’a nourrie,
Et Junon trouve en cette Ile fleurie,
Ces plaisirs purs qui naissent dans les champs.
Malfilatre68.
    Avec orgueil, mais avec majesté,
Paroît Junon, superbe Déité ;
Mille trésors surchargent cette Belle.
Le diamant, dans l’or pur incrusté,
Mêle ses feux à la pourpre immortelle.
Sa noble écharpe, à replis onduleux
Ceint la Déesse, et retombe avec grace ;
Divin tissu, dont la splendeur efface
Le coloris de cet arc lumineux,
Qui peint la nue et les airs qu’il embrasse.
Reine céleste, elle a le front paré
D’un diadême, où l’éclat d’un or pâle
Ranime un fond tendrement azuré,
Et dans ses mains brille un sceptre d’opale.
Imbert69.

Diane,
Sœur d’Apollon. §

Elle présidoit à la Chasse. Dévouée à ce mâle et noble exercice, elle fut inaccessible aux goûts timides et foibles de son sexe ; sa chasteté fut si sévère, qu’elle changea en cerf Actéon, pour avoir eu l’indiscrétion de la regarder au bain. La biche lui est consacrée.

{p. 56}On l’appelle Diane sur la Terre, Phébé dans le Ciel, (Voy. Nuit), Hécate aux Enfers. Elle est représentée sur un char d’or, traîné par des biches, un arc à la main, un carquois sur l’épaule, et un croissant sur la tête.

    A peine le Soleil au fond des antres sombres
Avoit du haut des Cieux précipité les ombres ;
Quand la chaste Diane à travers les forêts
              Apperçut un lieu solitaire,
Où le Fils de Vénus et les Dieux de Cythère
              Dormoient sous un ombrage frais.
Surprise, elle s’arrête, et sa prompte colère
S’exhale en ce discours qu’elle adresse tout bas
A ces Dieux endormis qui ne l’entendent pas :

    Vous, par qui tant de misérables
Gémissent sous d’indignes fers,
Dormez, Amours inéxorables,
Laissez respirer l’Univers.

    Profitons de la nuit profonde
Dont le sommeil couvre leurs yeux :
Assurons le repos au Monde
En brisant leurs traits odieux.

    A ces mots elle approche, et ses Nymphes timides
Portant sans bruit leurs pas vers ces Dieux homicides,
D’une tremblante main saisissent leurs carquois ;
Et bientôt des débris de leurs flèches perfides
              Sèment les plaines et les bois.

    Tous les Dieux des forêts, des fleuves, des montagnes,
Viennent féliciter leurs heureuses compagnes ;
Et de leurs ennemis bravant les vains efforts,
              Expriment ainsi leurs transports.

    Quel bonheur, quelle victoire !
Quel triomphe, quelle gloire !
Les Amours sont désarmés.

{p. 57}    Jeunes cœurs, rompez vos chaînes :
Cessons de craindre les peines
Dont nous étions alarmés.
Rousseau70.
    Les bois furent toujours l’école des guerriers,
Et Diane à Bellone apprête les lauriers.
Voyez-vous le Soleil vers le froid Sagittaire ?
Il éclaire pour vous la forêt solitaire,
Et des jours de la chasse annonce le retour.
Le cor, pour éveiller les châteaux d’alentour,
Frappe et remplit les airs de bruyantes fanfares.
L’ardent coursier hennit, et vingt meutes barbares
Près de porter la guerre au Monarque des bois,
En rapide aboiement font éclater leur voix,
Ennemis affamés que les veneurs dévancent ;
Les chiens vers la forêt en tumulte s’avancent,
Et bientôt sur leurs pas l’impétueux coursier,
Tout fier d’un conducteur brillant d’or et d’acier,
Non loin de la retraite où l’ennemi repose
Arrive, l’assaillant en ordre se dispose :
Tous ces flots de chasseurs, prudemment partagés
Se forment en deux corps sur les ailes rangés ;
Les chiens au milieu d’eux se placent en silence.
Tout se tait : le cor sonne ; on s’écrie, on s’élance,
Et soudain comme un trait, meute, coursier, chasseur,
Du rempart des taillis ont franchi l’épaisseur.
Roucher71.

Vénus ou Cythérée §

Déesse de la Beauté, Mère de l’Amour et des Grâces. Elle présidoit aux Fêtes voluptueuses. On raconte diversement son origine. Les uns la disent Fille du Ciel et de la Terre ; les autres de Jupiter et de Dioné. Plusieurs la font naître de l’écume de la Mer, et c’est l’opinion la plus reçue. Au moment de sa naissance, la {p. 58}Terre sous ses pas, s’émailla de fleurs ; autour d’elle on vit voltiger les Amours et les Zéphyrs. Les Heures remportèrent avec pompe dans l’Olympe, où ses attraits ravissans enchantèrent les Dieux. Vénus eût été parfaite, si à la beauté, elle eût joint la décence et la sagesse.

On l’adoroit à Amathonte, à Paphos, à Gnide, à Cythère. La colombe lui est consacrée.

On représente Vénus avec Cupidon son fils, sur un char en forme de coquille, traîné, tantôt par des pigeons, tantôt par des moineaux ou des cygnes.

    C’est dans ce mois heureux que l’on vit Dionée
Sortir en souriant, de la Mer étonnée.
Par le plaisir émus, mille flots caressans
S’entrepoussoient autour de ses charmes naissans ;
L’un baise ses cheveux que le Zéphyr dénoue,
L’autre, près de sa conque et bondit et se joue ;
D’autres avec respect demeurent suspendus,
Fiers d’ouvrir un passage à la belle Vénus.
Le Triton recourbé, fendant l’onde écumante,
Change en soupirs les sons de sa voix effrayante,
Et sème de corail les courans fortunés
Qu’en glissant sur les eaux le char a sillonnés.
Vous, filles de Thétis, de vos grottes profondes,
Vous élevez vos fronts sur la cime des ondes ;
Mais éveillé soudain par tant d’attraits nouveaux,
Le dépit vous oblige à rentrer sous les eaux72.

Gnide.

    Vénus à Gnide aime à fixer sa cour ;
Elle n’a point de plus riant séjour :
Jamais son char ne quitte l’Empirée,
Sans aborder à ce rivage heureux.
Fiers de la voir se confondre avec eux,
Les Gnidiens, à sa vue adorée,
{p. 59}N’éprouvent plus cette frayeur sacrée
Que fait sentir la présence des Dieux :
Si d’un nuage elle marche entourée,
On reconnoît l’aimable Cythérée
Au seul parfum qu’exhalent ses cheveux.
Gnide s’élève au sein d’une contrée
Où la nature a versé ses bienfaits :
Le doux printemps l’embellit à jamais.
Une chaleur égale et tempérée
Y fait tout naître et prévient les souhaits.
Vous n’entendez que le bruit des fontaines
Et le concert des oiseaux amoureux.
Les bois émus semblent harmonieux :
Mille troupeaux bondissent dans les plaines…

    Près de la ville habite l’Immortelle,
Vulcain bâtit son palais somptueux,
Pour réparer l’affront qu’à l’Infidelle
Il fit jadis en présence des Dieux.
Il n’appartient qu’aux Grâces de décrire
Tous les attraits de ces lieux enchantés ;
L’or, les rubis, l’agathe et le porphyre
En font le luxe, et non pas les beautés.
Dans les vergers, par-tout on voit éclore
Les dons brillans de Pomone et de Flore,
Sur les rameaux, la fleur succède aux fruits ;
Le bouton sort du bouquet qui s’effeuille ;
Le fruit renaît sous la main qui le cueille :
Les Gnidiens que Vénus y conduit
Foulent envain l’émail de la verdure :
Par un pouvoir, rival de la nature,
Le vrai gazon est soudain reproduit.

    Vénus permet à ses Nymphes légères
De se mêler aux danses des Bergères ;
Là, quelquefois assise à leur côté,
Se dépouillant de sa grandeur suprême,
Elle contemple et partage elle-même
De ces cœurs purs l’innocente gaîté.
Léonard73.

Minerve ou Pallas §

{p. 60}Sous le premier nom, elle est la Déesse de la Sagesse, des Sciences et des Arts ; sous le second, celle de la Guerre. Minerve sortit toute armée du cerveau de Jupiter. Pacifique à la fois et belliqueuse, elle chérissoit l’olivier autant que le laurier. Neptune lui disputa l’honneur de donner un nom à la nouvelle ville de Cécrops ; il crut l’emporter sur elle, en faisant sortir de la terre, avec son trident, un superbe coursier. Minerve, d’un coup de sa lance, en fit naître l’arbre de la paix tout en fleurs ; et Cécropie fut nommée Athènes du nom grec de la savante Déesse.

    On voit Pallas, belle avec dignité,
Qui brille encore, avec moins d’opulence ;
Dans sa démarche, est l’air de la décence ;
Dans ses regards, une douce fierté ;
Dans sa parure une sage élégance.
Un voile blanc, symbole de pudeur,
Sert ses attraits, en attestant sa gloire :
Voile charmant, où d’un doigt créateur,
De son triomphe elle a tracé l’histoire.
L’œil étonné voit sa lance d’airain
Frapper la terre avec un long murmure ;
Et l’olivier qui jaillit de son sein.
Agite encor sa bruyante verdure.
A son oreille on suspendit en nœuds
Des boucles d’or, errantes et captives ;
Et des brillans, d’un vert foible et douteux,
Ceignent son front, façonnés en olives.
Imbert74.

Les Arbres protégés par les Dieux.

{p. 61}             Les Immortels, du haut des airs
               Parcouroient les arbres divers,
Dont ils vouloient entr’eux distribuer l’Empire,
Un chêne, dont le front sembloit toucher les Cieux,
Eut les premiers regards du souverain des Dieux,
               Vénus avec un doux sourire,
    Choisit le myrthe ; et l’amant de Daphné
Se vit par les Amours, de lauriers couronné.
               Hercule montrant sa massue,
Voulut de peuplier avoir une statue ;
               Mais la sœur antique du Temps,
La vieille Dyndimène, ou la bonne Cybèle
               Préféra le pin chargé d’ans,
               Qui lui plut fort par son encens
               Et par sa verdure éternelle.
Minerve dit alors, vos arbres favoris
Ne se couvrent jamais que de feuilles stériles.
Nous n’avons point voulu mettre l’honneur à prix.
Pour venger l’olivier d’un injuste mépris,
Je donne mon suffrage à ses rameaux utiles.
               Ah ! ma fille, tu nous instruis,
Repartit Jupiter, embrassant la Déesse ;
Tu sais apprécier les choses par leurs fruits,
Et l’Olympe, à ton choix, reconnoît la Sagesse.
Rivery75.

Voyez Arachné.

Vesta,
Fille de Saturne et d’Ops. §

Elle présidoit au Feu sacré ou éternel, image de celui des Astres, et gardien de l’Empire Romain. Des Vierges nommées Vestales, étoient seules chargées de l’entretenir jour et nuit dans son Temple ; si elles le laissoient éteindre, ou {p. 62}si elles violoient leur vœu de virginité, la superstition la plus barbare les condamnoit à être enterrées vives dans une caverne où elles mouroient de faim. Le culte de Vesta remontoit jusqu’au temps d’Enée. a lui rendit sa première splendeur.

On la représente vêtue d’une robe longue, un voile sur la tête, une javeline d’une main, et un vase à deux anses de l’autre, ou une lampe.

Ar élie grande Prétresse de Vesta ,
A la Déesse.

    De l’Empire Romain, Déesse protectrice,

Vierge auguste, Vesta, sois-nous toujours propice,

Que ces feux animés par ton souffle immortel,

Sans s’éteindre jamais, brûlent sur ton Autel.

 

Aux Vestales.

    Et vous, Filles du Ciel, dont les cœurs épurés,
Aux devoirs, aux vertus sont ici consacrés,
Pour qui les Dieux ont fait, dans ce paisible asile,
Loin des erreurs du monde, un sort doux et tranquille,
Rendez grace à Vesta, méritez ses bienfaits ;
Son culte doit remplir et borner vos souhaits.
Déjà la nuit par-tout étend ses voiles sombres,
Et l’aurore demain, en dissipant les ombres,
Ramènera le jour, où le sage a
Mit son trône naissant sous l’appui de Vesta.
L’Immortelle, en ce jour, attend de ses Prêtresses,
Des esprits dégagés des humaines foiblesses :
Pour vous y préparer, rappelez vos sermens,
Rien ne sauroit briser vos saints engagemens.
Songez à ce tombeau creusé pour la Vestale,
Qui dans ce temple auguste apporte le scandale,
Que pour vous il n’est point de légères erreurs,
Que Vesta voit et lit dans le secret des cœurs ;
{p. 63}Son œil toujours ouvert sur cet espace immense,
Ne connoît ni le temps, ni bornes, ni distance,
Et perce également, embrassant l’Univers,
L’épaisseur de la terre, et le cristal des airs.
Dubois-Fontanelle76.

Cérès,
Fille de Saturne et de Cybèle. §

Pendant qu’elle cherchoit sa fille Proserpine par toute la terre, elle arriva chez Eleusius, Roi de l’Attique. Elle apprit l’Agriculture à Triptolème, fils de ce Prince, et l’envoya ensuite enseigner ce premier des Arts aux différens peuples. Revenue en Sicile après ses inutiles courses, la Nymphe Aréthuse lui dit que sa fille avoit été enlevée par Pluton, lorsqu’elle cueilloit des fleurs dans les belles campagnes d’Enna. A cette triste nouvelle, Cérès alla conjurer Jupiter de lui faire rendre Proserpine. Le Père des Dieux le lui promit, pourvu qu’elle n’eût rien mangé dans les Enfers. Malheureusement elle y avoit goûté quelques grains de grenade. Cérès obtint cependant que sa fille passeroit six mois de l’année avec elle sur la terre.

Cette Déesse préside particulièrement aux moissons ; sa principale fête étoit celle d’Eleusis, où se célébroient ses mystères.

On la représente avec une faucille d’une main, et de l’autre, une gerbe d’épis et de pavots.

    O Cérès, presse ton retour :
Sur nos plaines le Dieu du jour
Répand les chaleurs et la vie.
{p. 64}Proserpine a quitté la cour
Du sombre Epoux qui l’a ravie ;
Le même char qui l’entraîna
A travers la flamme et la cendre,
A tes yeux charmés va descendre
Du sommet brillant de l’Etna,
Elle paroît : ton cœur palpite,
Tes pas volent devant ses pas :
Quand tu l’appelles dans tes bras,
L’amour vers toi la précipite.
Un mutuel enchantement
Vous enivre des mêmes charmes :
Trop court, mais trop heureux moment
Où le plaisir verse des larmes !
Pour un cœur noble et généreux,
Qu’il est doux en quittant Cerbère,
De retrouver le monde heureux
Par les seuls bienfaits de sa mère !
Belle Proserpine, à tes yeux,
Déjà la moisson est tombée
Sous la faucille recourbée
Du moissonneur laborieux.
Ici les gerbes dispersées
Couvrent le feu de nos guérêts ;
Plus loin, leurs meules entassées
Elèvent un trône à Cérès.
Sur l’arbre fécond de Pyrame,
Le ver à soie ourdit sa trame,
Qui pare les Dieux et les Rois :
Les fraises parfument les bois,
L’épine enfante la groseille,
Mille fruits naissent à la fois ;
Et prête à remplir la corbeille,
La Nymphe hésite sur le choix.
Par-tout l’abondance circule,
L’homme n’est heureux que l’été ;
L’infatigable pauvreté
Bénit l’ardente canicule
Qui fait frémir la volupté.
Dans un sallon pavé de marbre
{p. 65}Respire-t-on un air plus frais,
Qu’à l’ombre incertaine d’un arbre
Cher aux Déesses des forêts ?
La Driade, en robe légère,
Brave, sous un chapeau de fleurs,
L’aiguillon ardent des chaleurs ;
Et Pallas, coiffée en bergère,
Pour égayer les moissonneurs,
Danse à midi sur la fougère.
Bernis77.
    J’admire tes bienfaits, divine Agriculture,
Tu sais multiplier les dons de la nature ;
Toi seule à l’enrichir forces les élémens ;
Elle doit à tes soins ses plus beaux ornemens.
Sans toi, ces végétaux que tu sais reproduire
Périssent en naissant, ou naissent pour se nuire.
Etouffés l’un par l’autre, ils sèment leurs débris
Sur le terrein fangeux dont ils furent nourris ;
Ou sur des monts brûlans, jetés de place en place,
Ils ombragent à peine une aride surface.
Tu tiras les humains du centre des forêts,
Fixés auprès des champs, qu’ils cultivoient en paix,
Ils purent prononcer le saint nom de Patrie,
Et connoître les mœurs, ornement de la vie.
Bientôt les animaux vaincus dans les déserts,
Esclaves des humains, se plurent dans nos fers.
L’homme ravit la laine à la brebis paisible,
Le taureau lui soumit son front large et terrible ;
La genisse apporta son nectar argenté,
Aliment pur et doux, source de la santé.
L’Agriculture alors nourrit un peuple immense,
Et des champs aux cités fit passer l’abondance :
La victoire, les arts, la liberté, l’honneur,
Fut le partage heureux du peuple agriculteur,
Et lui seul enrichi des trésors nécessaires,
Reçut de l’étranger les tributs volontaires.
Sénat d’un Peuple-Roi qui mit le monde aux fers,
Conseil de demi-Dieux qu’adora l’Univers,
Cérès avec Bellone a formé ton génie.
Des hameaux dispersés sur les monts d’Ausonie,
{p. 66}Des vallons consacrés par le pas des Catons ;
Du champ des Régulus, du toit des Scipions,
S’élançoit au printemps ton Aigle déchaînée,
Pour annoncer la foudre à la Terre étonnée.
Au retour des combats tes vertueux guerriers,
Au temple de Cérès appendoient leurs lauriers.
Les arbres émondés par le fer des Emiles,
Les champs sollicités par les mains des Camilles,
De leurs dons à l’envi combloient leurs possesseurs,
Et ces fruits du travail n’altéroient point les mœurs.
Saint-Lambert78.

Thémis,
Fille du Ciel et de la Terre, et Déesse de la Justice. §

On la figure avec une balance d’une main, un glaive de l’autre, et un bandeau sur les yeux. Jupiter voulut l’épouser ; Thémis s’étant refusée à ses vœux, le Père des Dieux triompha de sa résistance, et eut d’elle la Paix et la Loi. Il plaça sa balance au nombre des signes célestes.

C’est Thémis ; oui, c’est elle-meme :
Orné de l’éclat le plus beau,
Son front porte ce diadème
Que l’erreur prend pour un bandeau.
Pour elle la nuit est sans ombre,
Et le cœur même le plus sombre
A son œil ne peut échapper ;
Il veille à tout ce qu’elle pèse,
Et la seule raison l’appaise,
Ou la détermine à frapper.

    Devant elle sont les Annales
Des oracles qu’elle a tracés,
De faux sens, de gloses vénales,
Par la raison débarrassés ;
Les lois, appui de l’innocence,
Frein redouté de la licence,
{p. 67}Sages limites de nos droits ;
Du repos, sources délectables
Au foible, au puissant respectables,
Souveraine même des Rois.

    Justice, voilà donc ton Temple !
Injustes, coupables, tremblez ;
Tous ces sages que je contemple
Sont ses ministres assemblés.
Au gré de Thémis implorée
L’Orphelin, la Veuve éplorée
Vont dépouiller l’usurpateur ;
Et l’innocence enfin paisible,
Va la voir d’un glaive infaillible
Frapper son calomniateur.
La Motte79.

Portrait de la Chicane.

    Entre ces vieux appuis dont l’affreuse grand’salle
Soutient l’énorme poids de sa voûte infernale,
Est un pilier fameux, des plaideurs respecté,
Et toujours des Normands à midi fréquenté.
Là, sur un tas poudreux de sacs et de pratique,
Hurle tous les matins une Sybille étique ;
On l’appelle Chicane ; et ce monstre odieux
Jamais pour l’équité n’eut d’oreilles ni d’yeux.
La disette au teint blême, et la triste famine,
Les chagrins dévorans et l’infâme ruine,
Enfans infortunés de ses rafinemens,
Troublent l’air d’alentour longs gémissemens :
Sans cesse feuilletant les lois et la coutume,
Pour consumer autrui le monstre se consume ;
Et dévorant liaisons, palais, châteaux entiers,
Rend pour des monceaux d’or de vains tas de papiers.
Sous le coupable effort de sa noire insolence,
Thémis a vu cent fois chanceler sa balance.
Incessament il va de détour en détour ;
Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour ;
Tantôt les yeux en feu, c’est un lion superbe ;
Tantôt, humble serpent il se glisse sous l’herbe.
Boileau80.

Palès,
Déesse des Pasteurs. §

{p. 68}Elle présidoit aux pâturages et veilloit sur les troupeaux. Le jour de sa fête, les bergers lui offroient du miel, du lait, du vin cuit et du millet ou d’autres grains. Pour obtenir de Palès qu’elle écartât les loups de leurs troupeaux, ils les faisoient promener autour de son Autel : ils terminoient leur hommage par un feu de paille qu’ils traversoient en sautant.

    Que j’aime à revoler vers ces fêtes champêtres
Où Rome célébroit les Dieux de ses ancêtres,
La Déesse des blés et le Dieu des raisins,
Les Nymphes des forêts, les Faunes, les Sylvains,
Toi sur-tout, toi, Palès, déité pastorale !
A peine blanchissoit la rive orientale,
Le berger, secouant un humide rameau,
D’une onde salutaire arrosoit son troupeau :
O Palès ! disoit-il, reçois nos sacrifices,
Protège mes brebis, protège mes genisses
Contre la faim cruelle & le loup inhumain ;
Que je trouve le soir le nombre du matin,
Qu’autour de mon bercail exacte sentinelle,
Sans cesse en haletant rôde mon chien fidelle ;
Que mon troupeau connoisse et ma flûte et ma voix ;
Que le lait le plus pur écume entre mes doigts ;
Rends mon bélier ardent, rends mes chèvres fécondes ;
Puissent de frais gazons, puissent de claires ondes
Dans un riant pacage arrêter mes brebis ;
Que leur fine toison compose mes habits ;
Et quand le fuseau tourne entre leurs mains légères,
Ne blesse pas les doigts de nos jeunes bergères ?
Delille81.
{p. 69}    Que les vergers, que les champs ont d’attraits !
Que la retraite au Sage est nécessaire !
Dans mes jardins, sous mes tilleuls épais,
J’ai retrouvé la nature et la paix.
J’y foule aux pieds les erreurs du vulgaire ;
Et détrompé du faste des palais,
Je sais enfin, sous mon toit solitaire,
Apprécier les faveurs de Palès.
Palissot82.

Flore, §

C’étoit la Nymphe Chloris. Zéphyre épris de sa beauté fraîche et vermeille, l’épousa, et la fit présider aux Fleurs et au Printemps, sous le nom de Flore.

On la représente ornée de guirlandes, et couronnée de fleurs.

    Muse ! décris tes plus chères amours !
Contemple ici les feuilles de velours
Dont se revêt la modeste Auricule !
Vois s’enflammer la pleine renoncule,
Et l’anémone arrondir ses atours !
Vois la tulipe, autour de son calice,
De ses couleurs déployer le caprice.
Et l’hyacinthe, à son pâle incarnat
Associer sa blancheur précieuse ;
Et le narcisse, épris de son éclat,
Pencher encor sur l’onde fabuleuse :
Vois la jonquille et l’œillet moucheté,
La rose enfin que Damas nous envoie,
Jusqu’aux bluets qui couronnent l’Eté :
Tout porte aux sens la surprise et la joie !
Que de beauté ! quelle profusion !
De toutes parts, Flore étend son empire,
{p. 70}De la colline elle court au vallon,
Et son haleine embaume le Zéphyre.
Qui n’aimeroit ces touffes de lilas
Dont le panache émaille la verdure !
Charmante fleur, dont l’agreste parure
De la bergère embellit les appas !
Qui ne perdroit sous leur voûte chérie,
Le souvenir des peines de la vie !
On s’assoupit dans des songes dorés,
Au petit bruit des sources murmurantes,
Des vents émus dans les airs tempérés,
Et des essaims d’abeilles bourdonnantes,
Qui, suspendus en grappes éclatantes,
Sucent des fleurs les esprits éthérés.
Léonard83.
           Quelle Déité bienfaisante
Auprès d’une onde pure a planté ces ormeaux ?
    D’un vent léger l’haleine caressante
Incline mollement leurs flexibles rameaux.
           Que je me plais sous ces ormeaux !
           Flore étale dans sa corbeille
Mille boutons éclos du souffle des Zéphyrs,
Les bluets enlaçant leurs gerbes de Saphyrs
    A l’incarnat de la rose vermeille ;
Du lys et du jasmin le calice argenté,
Se marie au rubis de la fraîche groseille.
Quel mélange d’odeurs ! quelle variété !
Non loin de ces berceaux, la diligente abeille
Du calice des fleurs extrait sa liqueur d’or…
Venance84.

Voyez Printemps.

Pomone,
Femme de Vertumne, Dieu de l’Automne. §

{p. 71}Elle préside aux fruits et aux vergers. On la représente une serpette à la main, une couronne de fruits sur la tête, avec une corne d’abondance.

    Abrège ta course,
Amant de Thétis ;
Soleil, amortis
Tes feux dans leur source.
L’excès des chaleurs
A brûlé nos plaines,
A séché nos fleurs,
Tari nos fontaines ;
L’Aurore est sans pleurs,
Zéphyr sans haleine,
Flore sans couleurs.
La seule Pomone,
Sous ce frais berceau,
Rit, et se couronne
Du pampre nouveau ;
Et du vin qui coule,
S’abreuve une foule
De jeunes Sylvains,
Qu’on voit dans la plaine
Soutenir à peine
Leurs pas incertains.
Bernard85.

les Saisons.

    Là paroît couronné d’une tresse de fleurs,
Le Printemps au front jeune, aux riantes couleurs ;
{p. 72}L’Eté, qui, les bras nus, tient des gerbes dorées ;
L’Automne, le front ceint de grappes colorées,
Tout souillé des raisins que ses pieds ont pressés ;
Et l’Hiver, aux cheveux de neige hérissés,
Saint-Ange86.

Voyez Vertumne.

Hébé ou Juventa,
Fille de Junon, et Déesse de la Jeunesse. §

Belle et fraîche comme le Printemps dont elle est l’image, elle mérita de verser le Nectar à Jupiter. Ayant eu le malheur de tomber en présence des Dieux, elle fut si honteuse de sa chûte, qu’elle n’osa plus présenter à boire au Maître de l’Olympe, Le jeune et beau Ganymède la remplaça dans sa fonction. Hébé avoit aussi l’honneur d’atteler le char de Junon. Elle épousa dans la suite Hercule, admis au rang des Dieux, et rajeunit à sa prière son vieux cocher Jolas.

    Incomparable Enchanteresse,
Par qui tout plait, tout intéresse,
Et sans qui tout manque d’appas :
Déesse aimable et fugitive
Arrête, que ma voix plaintive,
Pour un moment fixe tes pas.
Jeunesse, d’un vol si rapide,
Eh ! quoi, tu veux m’abandonner ?
Si tout me devient insipide,
Pourrai-je te le pardonner ?
Hélas ! lorsque ta main volage
Nous met sur un trône de fleurs,
Croit-on qu’au delà du bel âge,
Tu nous coûteras tant de pleurs ?
{p. 73}On cueille ces fleurs séduisantes,
Dont l’éclat dérobe à nos yeux
Les douleurs vives et cuisantes
D’un avenir injurieux :
A ta douceur on s’abandonne,
On chérit tout ce qu’elle donne,
On s’enivre de voluptés ;
Vains plaisirs, un si doux empire
Commence à peine, qu’il expire,
Et fait place à tes cruautés.
Banquet trompeur et délectable,
Que ta malignité nous sert !
L’Espérance nous met à table,
L’ennui nous attend au dessert.
Déjà tout ce qui m’environne,
Me dit que tu fuis pour toujours ;
Déjà se fane la couronne
Que je portois dans mes beaux jours…
Ainsi notre gloire s’envole
Et vainement dans mon malheur,
De quelque espérance frivole
On voudroit flatter ma douleur.
Tout est perdu, Chloé m’évite,
(Elle qui m’auroit attendu.)
Lise me fuit encor plus vite,
Et notre sage prétendu
Arcas, le grave Arcas m’invite,
Tout est fini, tout est perdu.
Ma plainte est-elle légitime,
Trop cruelle Divinité,
Qu’encense notre vanité
Pour en devenir la victime ?…
De la nuit le brillant mensonge
Est le supplice du réveil ;
Oui, mon tourment s’aigrit encore,
En me rappelant mon aurore
Quand je vois coucher le Soleil…
Je te vois perfide jeunesse,
D’un ris qu’anime la finesse,
Assiéger la froide raison ;
{p. 74}Tu ris de voir que la sagesse
Sur moi répand avec largesse
Les fruits de l’arrière-saison.
Ce que Pomone fait éclore
Et que mûrit l’aile du temps,
Vaut-il un seul regard de Flore,
Lorsqu’on est dans son printemps.
Pesselier87.

Iris,
Fille de Thaumas et d’Electre. §

Messagère et confidente de Junon, elle fut changée en arc, et placée au Ciel par cette Déesse en récompense de ses services : c’est ce qu’on appelle l’Arc-en-Ciel. La Reine des Dieux l’aimoit beaucoup, parce qu’elle ne lui avoit jamais annoncé de mauvaises nouvelles.

    Voyez l’Iris, quand un nuage obscur
Chargé de pluie, altéré de lumière,
Boit le Soleil, et vers notre paupière
Réfléchit l’or et la pourpre et l’azur.
Malfilatre88.

Le Paon et l’Arc-en-Ciel.

                      Après une averse d’été,
               Le Paon apperçut dans la nue,
               L’Arc d’Iris, plein de majesté,
De l’humide horison embrassant l’étendue,
    Et se courbant vers chaque extrémité.
    Le Paon d’abord en conçoit quelque envie :
Mais le bel Arc s’efface, et mon sot l’injurie.
{p. 75}Sa parure, dit-il, qui nous éblouit tant,
               N’est qu’une apparence qui trompe :
       Rien n’est à lui de ce faste éclatant,
Et c’est du Soleil seul qu’il emprunte sa pompe.
               Tout fier alors de ses vives couleurs,
       De sa robe émaillée il déroule les fleurs,
               Et se croit sûr de la victoire.
Des oiseaux l’entouroient, (il en est de flatteurs.)
Ils lui donnent le prix, et lui vantent sa gloire.
Mais tandisqu’ils partoient, qu’ils mentoient de leur mieux,
               Et qu’on écoutoit leur ramage,
               Tout-à-coup un épais nuage,
               Vint voiler le flambeau des Cieux :
               La nuit et son noir attelage
       N’eût pas rendu les airs plus ténébreux :
               C’étoit une éclipse, je gage ;
               C’en est une, si je le veux.
       On ne voit plus le paon, ni son plumage ;
               Et nos oiseaux malicieux
               Changent aussitôt de langage.
       Où donc es-tu, volatille orgueilleux ?
               Réponds, que devient ton empire,
               Et ton babil présomptueux ?
Dès que le Dieu du jour nous a caché ses feux,
Les astres de ta queue ont cessé de nous luire.
N’insulte plus Iris, et son Arc radieux :
               Il est clair à présent, beau Sire,
               Que vous vivez d’emprunt tous deux.

    Vous sur qui la nature, avec un doux sourire,
Répandit les talens, l’esprit ou les attraits,
Soyez plus attendris que vains de ses bienfaits :
La main qui les versa peut aussi les détruite.
Dorat89.

Voyez Gaîté et Nature champêtre.

Aurore,
Fille de Titan et de la Terre. §

{p. 76}A la naissance du matin, elle ouvroit les portes du Ciel et atteloit le char de Phébus. Assise elle-même sur un char de vermeil, elle précédoit la marche pompeuse de l’astre du jour. Aurore avoit un cœur très-sensible. Elle aima Titon qu’elle épousa et dont elle eut Memnon, et qu’elle rajeunît dans sa vieillesse. Orion, Céphale et plusieurs autres mortels, jeunes et beaux comme Titon, furent après lui l’objet de sa tendresse.

    L’Aurore, d’éclairs couronnée,
Dans les champs obscurcis des cieux,
Sur un char d’incarnat traînée,
Porte ses regards radieux.
Du temps les courrières fidelles,
Déployant l’azur de leurs ailes,
Dévancent son cours glorieux :
Leurs mains, dans les plaines mobiles,
Dirigent les rênes fragiles,
Et pressent ses coursiers fougueux.

    La Nuit, de ses lugubres voiles,
A vu pâlir l’obscurité,
Et de sa thiare d’étoiles,
Fuir la frauduleuse clarté.
Aux côtés de sa Souveraine,
Armé d’un long sceptre d’ébène
Morphée accourt avec terreur,
Et des pavots le fils frivole,
Le songe mensonger s’envole
Sur les pas légers de l’erreur.

{p. 77}    Des portes qu’entr’ouvre l’Aurore,
S’échappe un coloris brillant.
L’incarnat de la pourpre dore
La surface de l’Orient :
Tandis qu’un nuage effroyable,
De sa noirceur impénétrable
Obscurcit encor l’Univers :
A travers les ombres errantes,
Du jour les lumières naissantes
Se brisent dans le champ des airs.

    L’Aube de sa main triomphante,
Enchaîne le Dieu du sommeil,
Et de l’opale étincelante,
Sème le palais du Soleil :
La porte à ses yeux dévoilée,
Par le bras du temps ébranlée,
Roule sur ses gonds impuissans ;
Phébus franchissant la barrière
S’élance, et loin de la carrière,
Pousse ses chevaux mugissans.
Le Prieur90.

Heures,
Filles de Jupiter et de Thémis. §

Elles étoient trois, Dicé, Thrène et Eunomie. Les Heures naquirent au printemps. Elles ouvrent les portes du ciel et attèlent avec l’Aurore le char du Soleil.

On les représente soutenant des Cadrans et des Horloges.

    Je chante le palais des Heures,
Où trente portes de vermeil
Conduisent aux douces demeures
Qu’éclaire le char du Soleil.
{p. 78}Toujours nouveau, toujours semblable
Mobile, incertain et constant,
Le temps, d’une aile infatigable,
Parcourt ce palais éclatant,
Bernis91.
    Déjà d’un demi-jour l’horison se colore,
Et la Lune pâlit dans le Ciel qui se dore :
Le Soleil qu’asservit la loi de ses travaux,
Ordonne, malgré lui, d’atteler ses chevaux.
Les Heures promptement à son ordre obéissent,
Les amènent fumans de flammes qu’ils vomissent,
Et repus d’ambrosie, abreuvés de nectar,
Avec ordre rangés les attèlent au char.
Ovide.— Saint-Ange 92.
    Dans ce beau palais du Soleil
Que chanta le divin Homère,
Est un sallon peint en vermeil
Et tout éclatant de lumière,
Où les Dieux tiennent leur conseil.
Trois cent soixante-cinq croisées
Qu’a compassé le Dieu du jour,
A distance égale posées,
En éclairent le beau contour.
Sur le plafond on voit les Heures
Danser, se tenant par la main ;
Sur les lambris peints par Vulcain,
L’on voit les douze demeures,
Les douze signes et les mois,
Soumis à d’immuables lois
Dans leurs tours et retours faciles,
Malgré leurs circuits éternels,
Pour les Dieux ils sont immobiles,
Mais ils courent pour les mortels93.

Grâces ou Charites. §

{p. 79}On en comptoit trois : Aglaé, Euphrosine et Thalie. La fable varie sur leur origine. On les fait tantôt filles de Jupiter et de la belle Eurynome, tantôt de Bacchus et de Vénus.

Les Grâces sont représentées jeunes, riantes, les bras entrelacés, dansant ensemble, et drapées d’une gaze légère. Pour entrer dans leur temple, il falloit être couronné de fleurs.

    O vous qui parez tous les âges,
Tous les talens, tous les esprits
Vous dont le temple est à Paris,
Et quelquefois dans les villages ;
Vous, que les plaisirs et les ris
Suivent en secret chez les sages ;
Grâces, c’est à vous que j’écris.
Fugitives ou solitaires,
La foule des esprits vulgaires
Vous cherche sans cesse et vous fuit.
Aussi simples que les bergères,
Le goût vous fixe et vous conduit.
Indifférentes et légères,
Vous échappez à qui vous suit.
Venez dans mon humble réduit,
Vous n’y serez point étrangères :
Rien ne peut y blesser vos yeux.
Votre frère est le seul des Dieux,
Dont vous verrez chez moi l’image…
Vos bienfaits, charmantes Déesses,
Sont prodigués dès le berceau,
Et jusques au fond du tombeau
Vous nous conservez vos richesses.
{p. 80}Vous élevez sur vos genoux
Ces enfans si vifs et si doux,
Dont le front innocent déploie
La candeur qu’ils tiennent de vous,
Et tous les rayons de la joie.
Vous aimez à vivre avec eux,
Vous vous jouez dans leurs cheveux
Pour en parer la négligence.
Compagnes de l’aimable enfance,
Vous présidez à tous ses jeux,
Et de cet âge trop heureux
Vous faites aimer l’ignorance.
L’amour, le plaisir, la beauté,
Ces trois enfans de la jeunesse,
N’ont qu’un empire limité,
Si vous ne les suivez sans cesse…
Les grâces suivent tous les âges,
Elles réparent leurs outrages,
Et sèment les fleurs du printemps
Sur l’hiver paisible des sages.
Ainsi le vieux Anacréon
Orna sa brillante vieillesse
Des grâces que dans sa jeunesse
Chantoit l’amante de Phaon.
De leurs célèbres bagatelles
Le monde encor est occupé.
La mort, de l’ombre de ses ailes,
N’a point encore enveloppé
Leurs chansonnettes immortelles.
Le seul esprit et les talens
N’éternisent pas nos merveilles :
L’oubli qui nous suit à pas lents,
Fait périr le fruit de nos veilles.
Rien ne dure que ce qui plaît,
L’utile doit être agréable ;
Un auteur n’est jamais parfait,
Quand il néglige d’être aimable…
Les Grâces seules embellissent
Nos esprits ainsi que nos corps,
Et nos talens sont des ressorts
{p. 81}Que leurs mains légères polissent.
Les Grâces entourent de fleurs
Le sage compas d’Uranie,
Donnent le charme des couleurs
Au pinceau brillant du génie,
Enseignent la route des cœurs
A la touchante mélodie,
Et prêtent des charmes aux pleurs
Que fait verser la tragédie.
Malheur à tout esprit grossier,
A l’ame de bronze et d’acier
Qui les méprise et les ignore !
Le cœur qui les sent, les adore,
Et peut seul les apprécier.
Bernis94.

Astrée ou l’Age d’or,
Fille de Jupiter et de Thémis. §

On appelle l’Age d’or, ce siècle heureux où cette Déesse descendit du ciel et vint habiter la terre. Enchantée de l’innocence de ces premiers temps, l’Immortelle resta parmi les hommes, tant qu’ils furent vertueux et justes. Mais voyant leurs mœurs s’altérer dans l’Age d’argent, elle remonta au ciel. Sa retraite fut suivie des vices de l’Age d’airain et des crimes de l’Age de fer.

    Là, sous les lois de Saturne et de Rhée,
La Paix, Thémis, Flore, Pomone, Astrée,
Avoient fermé le temple de Janus.
J’y vois par-tout la clémence adorée :
Forfaits honteux, vous êtes inconnus ;
Triste douleur, vous êtes ignorée.
{p. 82}J’y vois des champs conservés sans combats,
Des blés sauvés de la faux des soldats.
J’y vois la terre enfanter des miracles ;
Et la nature attentive à nos vœux,
Ouvrir son sein, répandre sans obstacles
Tous les trésors qui rendent l’homme heureux ;
Des biens acquis par un travail facile,
Et consumés par un usage utile ;
Des fruits pour mets, le printemps pour saison ;
Des lits de fleurs, un antre pour maison ;
Les Dieux pour rois, la vertu pour noblesse ;
Point d’indigence ; encor moins de richesse :
Sincérité, foi, constance, candeur,
Discrétion, simplicité, grandeur,
Le monde entier pour commun héritage,
Egalité sans lois et sans partage ;
Tels sont les biens qu’on possédoit alors.
Bernis95.
    Heureux le siècle où les tables champêtres
Ne recevoient que des mets innocens,
Du lait, des fruits, des herbages naissans !
Dans ces beaux jours vantés par nos ancêtres ;
L’homme étranger à des arts malfaisans,
Vivoit sans lois, sans besoins et sans maîtres
Les vents sereins agitoient un air pur :
Les fruits d’eux-mêmes abondoient sur la terre :
Les élémens n’étoient jamais en guerre,
Jamais les cieux ne quittoient leur azur.
Les jours fuyoient, tissus d’or et de soie :
Dans les vallons de roses couronnés,
On n’entendoit que le chant de la joie
Et le concert des couples fortunés :
L’agneau, sans crainte, errant dans la prairie,
Auprès du loup paissoit l’herbe fleurie :
Zéphyr souffloit ; la flûte soupiroit ;
L’écho des bois doucement murmuroit :
Dans l’Univers tout n’étoit qu’harmonie.
Thompson. —  Léonard96.

Mnémosyne,
ou la Déesse Mémoire. §

{p. 83}Elle préside au Souvenir. Jupiter qui l’aimoit tendrement, eut d’elle les neuf Muses. Mnémosyne accoucha des immortelles Sœurs, sur le mont Piérius.

    De la Patrie absente il nous offre l’image,
Loin d’elle vainement on erre transporté,
On retourne en esprit, au bord qu’on a quitté.
O François ! qui languis captif de l’Angleterre,
Voilà ce qui distrait ta douleur solitaire.
Que te font et Saint-Jame et ce Vindsor pompeux,
Ces bois si renommés, ces palais si fameux ?
Tu dis en t’éloignant de leur triste opulence,
Ce ne sont pas les bois, les palais de la France ?
Tu l’appelles sans cesse aux échos étrangers,
Tu comptes ses combats, ses succès, ses dangers :
Et de tes nobles fers, ta pensée affranchie
Vole vers la Cité par la Seine enrichie,
Se promène aux climats, où le Rhône amoureux
De la Saône en son lit reçoit l’hymen heureux,
Visite l’humble toit où tu vis la lumière,
S’assied près d’une amante à côté d’une mère ;
Et par ces doux tableaux, à ton pays rendu,
Ton cœur revoit le ciel que tes yeux ont perdu,
O combien la mémoire a d’heureux avantages !
Elle charme l’exil, embellit les voyages,
Recule le présent, et promet l’avenir.
Le Gouvé97.

Temple de Mémoire.

    Le Temps qu’en un long esclavage
Minerve retient en ce lieu ;
Ce Vieillard au double visage,
Du temple occupe le milieu :
{p. 84}Il voit sur la pierre immortelle,
Mille exploits qu’un ciseau fidelle
A sauvés de ses attentats ;
Et là, sur le marbre et le cuivre,
Les arts à ses yeux font revivre
Des Dieux dont il vit le trépas.

    Nouvel ordre ! chaque colonne,
Ouvrage des mains d’Apollon,
Au lieu d’acanthe se couronne
Des rameaux du sacré Vallon :
Sur la frise, autour des portiques,
Par-tout, cent médailles antiques
Frappent les regards empressés ;
Mais ici, quels faits mémorables
Cachent ces débris vénérables,
Mutilés et presque effacés ?
La Motte98.

Sur un Poëte plagiaire.

    Qui pourroit de ses vers lui disputer la gloire ?
Chacun sait que sa muse est fille de Mémoire.
Fayolle99.

Muses,
Filles de Jupiter et de Mnémosyne. §

On les appelle les neuf Sœurs. Clio préside à l’Histoire et embouche la trompette : Melpomène à la Tragédie, chaussée d’un cothurne et un poignard à la main : Thalie à la Comédie, en brodequin et en masque : Euterpe à la Musique, avec la flûte et le haut-bois : Therpsicore à la Danse, avec la harpe ou le tambourin : Erato à la {p. 85}Poésie lyrique, touchant une lyre : Calliope à l’Epopée, sonnant la trompette comme Clio : Uranie à l’Astronomie, appuyée sur un globe : et Polymnie à la Rhétorique, le sceptre oratoire à la main. Apollon leur frère, est à leur tête. Elles habitoient avec lui le Parnasse, l’Hélicon, le Piérius et le Pinde. Le cheval Pégase avec ses ailes, erre en paissant sur ces riantes Montagnes. Le palmier, le laurier leur sont consacrés, ainsi que les fontaines d’Hyppocrène et de Castalie, et le fleuve du Permesse.

    Quelle est cette fureur soudaine !
Le Mont sacré m’est dévoilé ;
Et je vois jaillir l’Hypocrène
Sous le pied du Cheval ailé.
Un Dieu (car j’en crois cette flamme
Que son aspect verse en mon ame)
Dicte ses lois aux chastes Sœurs ;
L’immortel laurier le couronne,
Et sous ses doigts savans résonne
Sa lyre maîtresse des cœurs.

    De la superbe Calliope
La trompette frappe les airs.
Que vois-je ! elle me développe
Les secrets du vaste Univers.
Les cieux, les mers, le noir Cocyte,
L’Elysée où la paix habite,
A son gré s’offrent à mes yeux.
Sa voix enfante les miracles,
Et pour triompher des obstacles,
Dispose du pouvoir des Dieux.

    Melpomène, les yeux en larmes,
De cris touchans vient me frapper ;
Quel art me fait trouver des charmes
Aux pleurs que je sens m’échapper ?
{p. 86}La Pitié la suit gémissante,
La Terreur toujours menaçante,
La soutient d’un air éperdu.
Quel infortuné faut-il plaindre ?
Ciel ! quel est le sang qui doit teindre
Le fer qu’elle tient suspendu ?

    Mais tes ris, aimable Thalie,
Me détournent de ces horreurs :
D’un siècle en proie à la folie,
Tu peins les ridicules mœurs.
Imposteurs, avares, prodigues,
Tout craint tes naïves intrigues ;
On s’entend, on se voit agir.
Tu blesses, tu plais tout ensemble,
Ton art nous fait rire et rougir.

    Qu’entends-je ? Euterpe au pied d’un hêtre,
Chantant les troupeaux, les jardins,
Du son d’une flûte champêtre,
Réveille les échos voisins.
Deux bergers que sa voix enchante :
Des tranquilles biens qu’elle chante,
Viennent étudier le prix ;
Et tous deux osent après elle,
Sur une musette fidelle,
Redire ce qu’ils ont appris.

    C’est Polymnie, à tant de graces,
Qui peut méconnoître tes chants ?
Autrefois sous le nom d’ Horace,
Tu fis tes airs les plus touchans.
Aujourd’hui, le Dieu qui m’inspire,
A daigné me prêter ta lyre
Pour célébrer le double Mont,
Si j’en ai soutenu la gloire,
Muse, viens payer ma victoire,
D’un laurier digne de mon front.
La Motte100.

Terpsicore.

{p. 87}    Sous les traits de Lani, Terpsicore s’avance :
D’Euterpe aimable sœur, comme Euterpe on l’encense,
Et, mariant sa marche au son des instrumens,
Elle a le même trône et les mêmes amans.
L’illusion la suit ; éloquente et muette,
Elle est des passions la mobile interprête :
Elle parle à mon ame, elle parle à mes sens ;
Et je vois dans ses jeux des tableaux agissans.
Le voile ingénieux de ses allégories
Cache des vérités par ce voile embellies.
Rivale de l’histoire, elle raconte aux yeux :
Je revois les amours, les faits de nos aïeux :
Elle sait m’inspirer leur belliqueuse ivresse,
J’admire leurs exploits, et je plains leur foiblesse…
Dorat101.

Danses Provençales.

    Venez : transportons-nous dans ces belles contrées,
Des rayons d’un ciel pur en tout temps colorées :
Déjà l’air est plus frais : Phébus vers l’Occident
Précipite sa course et son char moins ardent.
Les mobiles sillons de sa pourpre brillante
Font resplendir au loin la mer étincelante.
Sous des bosquets rians qu’embaume l’oranger,
Chaque jeune bergère a conduit son berger.
Les uns de joncs tressés composent leur coiffure,
D’autres avec des fleurs nattent leur chevelure.
On s’anime à l’envi de l’œil et de la voix :
Le tambourin résonne, et tout part à la fois.
Je ne sais quel instinct règle chaque attitude ;
La grâce, ailleurs captive, ici naît sans étude.
Les gestes et les pas, d’un mutuel accord,
Peignent la même ivresse et le même transport.
Sur des bras vigoureux on soulève une belle.
On s’élance, on s’élève, on retombe avec elle.
Provence fortunée, asile aimé des cieux,
Que j’aimerois ton ciel, ton délire et tes jeux !
Le même102.

Nymphes,
Filles de l’Océan et de Thétys, ou de Néree et de Doris. §

{p. 88}On les nommoit diversement, d’après le nom du séjour qu’elles habitoient. Les Nymphes de la mer s’appeloient Néréides ; celles des fleuves, des rivières et des fontaines, Naïades ; celles des forêts, Dryades. (Les Hamadryades présidoient chacune à un seul arbre.) On donnoit le nom de Napées aux Nymphes des bocages et des prairies ; et d’Oréades à celles des montagnes. Jamais le sang ne teignit leurs autels. On leur offroit simplement du lait, du miel, de l’huile, des fleurs et du vin.

    Divinités des bois, des campagnes, des eaux,
               Belles Nymphes aux pieds de roses,
Qui, sans courber les fleurs, par votre haleine écloses,
Franchissez les vallons, les neuves, les côteaux,

                   Je vous salue, ô Déesses charmantes !
Veillez aux jours chéris du plus beau103 des mortels.
C’est sous ces pins touffus que ses mains innocentes
               Vous, ont élevé des autels.
Myro, cit. de Corinthe. —  ***104.

Inscription pour une Fontaine.

              Comme de ton urne panchée,
La source en se cachant laisse couler ses flots ;
Qu’ainsi coulent vos dons répandus à propos,
            Mais que la main reste cachée105 !
 

A une belle Source, à qui les habitans du Piessis-Villette ont donné le nom de Belle et Bonne.

{p. 89}    Toi, dont l’urne limpide arrose ce vallon,
Que tu plais à mes yeux, ô Naïade féconde !
Tu rappelles l’objet qui consacra ton nom ;
Ses bienfaits et les tiens animent ce canton,
Et son ame est toujours pure comme ton onde.
Prélong106.

Voyez Aristée .

Hygie,
Fille d’Escutape, Déesse de la Santé. §

Elle avoit un temple à Rome. On la représentoit assise sur un trône, couronnée de simples, tenant une coupe à la main, et ayant auprès d’elle un autel où s’entortilloit un serpent.

    La Nature a semé, sur les pas des mortels,
Peu de solides biens, beaucoup de maux réels,
Leur importun essaim nous assiége sans cesse ;
Mais, après la vertu, l’amitié, la sagesse,
Des biens que nous départ la céleste bonté,
Le plus pur, le plus doux, quel est-il ? la Santé.

    Je la vois ! l’incarnat brille sur son visage ;
Mille fleurs, à l’envi, naissent sur son passage ;
Auprès d’elle est la joie au front calme et serein ;
Le tranquille sommeil repose dans son sein ;
Le sourire embellit et ses yeux et sa bouche ;
Elle fuit du chagrin l’aspect sombre et farouche ;
Les plaisirs innocens folâtrent sous ses pas ;
Mars lui doit sa vigueur, et Vénus ses appas.
{p. 90}Sans elle, tout languit dans la nature entière ;
Notre œil est offensé des traits de la lumière ;
Notre corps affaissé, qui se traîne à pas lents,
Fait plier, sous son poids, nos genoux chancelans :
Sans elle, le nectar n’est que fiel et qu’absynthe ;
La liberté se change en pénible contrainte ;
L’Amour, en soupirant, renverse son flambeau ;
Et la Mort, sous nos pieds, creuse notre tombeau,

    O bienfaisante Hygie ! ô Santé désirable !
Aux richesses des grands mille fois préférable !
Trop heureux le mortel qui, goûtant tes douceurs,
Sait connoître et sentir le prix de tes faveurs !.
Roman, d’Avignon107.
    O toi, mère des biens qui rendent l’homme heureux,
Fille de la raison et de la tempérance,
               Santé, l’objet de tant de vœux,
Tu n’es point dans les lieux qu’habite l’indolence,
Tu régnes dans nos champs, tu soutiens ces mortels
Ouvriers diligens, actifs, infatigables ;
Les fruits de leurs travaux sont les dons agréables
               Dont tu décores tes autels.
               Fais-moi dans ce séjour champêtre,
Contempler sur tes pas ce spectacle chéri,
A nos membres sans force, à mon sang appauvri,
               Viens redonner un nouvel être.
Sitôt que le Zéphyr, rentré dans ces climats,
De son souffle fécond réchauffant la nature,
               Aura chassé les noirs frimats,
Et couvert nos guérets de fleurs et de verdure,
Lorsque le Charme ouvrant ses flexibles rameaux,
S’élèvera, chargé de son jeune feuillage,
Tu viendras avec moi jouir sous ces berceaux
Du frais qu’on y respire et de leur doux ombrage,
               De mes mains ils furent l’ouvrage ;
Et nous y goûterons un tranquille repos ;
Non ce repos obscur, enfant de la paresse,
{p. 91}Eternel ennemi des arts et des progrès,
Mais ce calme enchanteur que produit la sagesse,
Qui fuit des passions la turbulante ivresse,
L’objet de nos désirs, souvent de nos regrets108.
 

Au Médecin Cal vet.

    Lorsque vers la Douleur la Pitié te conduit,
Le Calme te précède, et la Santé te suit.
Paul109.

Renommée. §

Toujours errante, toujours vagabonde, elle voloit jour et nuit d’une extrémité de la terre à l’autre. Elle se plaçoit sur les lieux les plus élevés, d’où elle publioit indifféremment et le bien et le mal. Sa langue étoit infatigable, elle ne se taisoit jamais.

    Entre le Ciel, la Terre, et l’empire des ondes,
S’élève un vieux Palais, aux confins des trois mondes.
Là, sur tous les pays l’œil se porte à la fois.
Là, de tous les humains l’oreille entend la voix.

    Au sommet d’une tour, qui n’est jamais fermée,
C’est là que nuit et jour veille la Renommée :
On y voit en tous temps cent portiques ouverts,
Echos de tous les bruits semés dans l’Univers.
Ce palais merveilleux, bâti d’airain sonore,
Rend le son, le répète, et le répète encore.
La voix roule à travers cent tortueux détours :
Ce ne sont point des cris, mais des murmures sourds,
Pareils au bruit lointain de la mer mugissante,
Pareils aux roulemens de la foudre mourante.
Un peuple curieux en assiége les murs,
Il vient, il va, revient, et cent récits obscurs
{p. 92}Amas tumultueux de confuses paroles,
Mêlent aux vérités des mensonges frivoles.
L’un dit, l’autre redit : la rumeur en son cours
Grossit de bouche en bouche, et le faux croît toujours :
La crédulité vaine, et l’erreur téméraire,
Les paniques terreurs, la joie imaginaire,
Les cris séditieux, et les bruits clandestins,
Enfans toujours douteux de rapports incertains,
Entourent la Déesse en nouveautés féconde,
Et ses yeux sont ouverts sur tous les coins du monde.
Ovide.— Saint-Ange 110.

Discorde. §

La plus maligne et la plus turbulente des Déesses. Elle se vengea cruellement de n’avoir pas été invitée avec les autres Divinités aux nôces de Thétis et de Pélée. Elle jeta sur la table une pomme d’or, sur laquelle étoient écrits ces mots : A la plus belle. Junon, Pallas et Vénus se disputèrent la pomme fatale, et leur rivalité mit la discorde dans l’Olympe.

On représente la Discorde coiffée de serpens, les yeux égarés, une torche et un poignard aux mains, les bras sanglans et la bouche écumante.

    Des trompettes déjà j’entends le bruit affreux ;
La Discorde sortant du séjour ténébreux,
Au milieu des mortels lève sa tête altière ;
Il roule un sang épais de sa noire paupière ;
Ses dents qui font horreur, ressemblent à l’airain ;
La peste est sur sa langue, et le fiel dans son sein :
{p. 93}Mille horribles serpens forment sa chevelure ;
Une robe sanglante est toute sa parure ;
Et sa main secouant un flambeau dans les airs,
De sa cruelle flamme embrase l’Univers.
[Pétrone]. —  Bouhier111.

La Discorde excite les Généraux Romains à la Guerre civile.

    La trompette a sonné. Soudain, impatiente,
Les cheveux hérissés et la bouche écumante,
La Discorde rugit. A son souffle empesté,
Pâlit l’éclat des cieux, l’air en est infecté.
Son œil louche et meurtri cherche et fuit la lumière.
La rage est dans son cœur. L’implacable vipère
D’un triple dard de feu presse, en sifflant, son sein.
Sur des trônes brisés pèsent ses pieds d’airain.
Sa robe flotte aux vents, sanglante, déchirée \
Elle arme d’un poignard sa main désespérée.

    Sur le froid Apennin le monstre s’est assis.
Déjà, dans sa pensée, entouré de débris,
Il compte les états qui vont être sa proie.
Il les compte, et sourit. Dans sa barbare joie,
« Aux armes ! a-t-il dit. Aux armes, levez-vous,
Peuples ! enfans, vieillards, femmes, accourez tous ?
Qui se cache est vaincu. Que le fer, que la flamme,
Dévorent les cités que ma fureur réclame !
Vole, fier Marcellus, défends la Liberté !
Soulève, ô Curion, le peuple révolté !
Lentulus, aux combats anime tes cohortes !
Que tardes-tu, César ? ose enfoncer ces portes !
Pour s’écrouler, ces murs attendent tes regards :
L’or de Rome t’appelle. Et toi, rival de Mars,
Invincible Pompée ! Où donc est ton courage ?
Viens ! Pluton à Pharsale apprête le carnage :
Là, du sang des humains doit s’abreuver un Dieu. »
La Discorde a parlé : l’Univers est en feu.
Pétrone. —  Deguerle112.

Até. §

{p. 94}Déesse malfaisante qui se plaisoit à semer la haine et la division parmi les Dieux. Chassée du Ciel, elle vint troubler la Terre. Ennemie du bonheur des hommes, elle éteignoit leur raison pour les précipiter dans le malheur.

                   Até, Déesse du malheur,
               Par ses forfaits du Ciel chassée,
Vers cette terre, hélas ! jusqu’alors fortunée,
               Dirigea son vol destructeur ;
Mais les Dieux prévoyant que sa triste influence,
Feroit pleuvoir les maux sur les humains,
A trois Divinités commirent l’assistance.
Qu’ils nous devoient contre ses noirs desseins.
Elles suivent par-tout ses traces malfaisantes,
On les nomme Léthé ; de nos peines cuisantes,
               Leur présence apporte l’oubli :
               Mais elles sont vieilles, pesantes,
               Et partant à marcher très-lentes :
Dans le Ciel fabuleux on vieillissoit ainsi.
               L’affreuse Déesse au contraire
               Alerte, maigre et très-légère,
Court et pénètre en toutes les maisons.
               Voilà pourquoi les consolations
Viennent toujours bien tard soulager la misère.
Fallet113.
   Combien autour de nous, mugissent de tempêtes !
Que d’écueils sous nos pas, de fléaux sur nos têtes !
Le glaive des guerriers, le poignard des tyrans,
Le feu de la discorde et celui des volcans,
La peste infectant l’air des poisons qu’elle exhale,
Des prompts embrasemens l’étincelle fatale,
La faim, la pâle faim qui creuse des tombeaux,
            La misère traînant ses horribles lambeaux.
{p. 95}Le désordre, le choc de la Nature entière
Tourmentent des mortels la pénible carrière.
Là, privés du soleil, à jamais renfermés
Sous de noirs souterrains, des spectres animés
S’enfoncent, loin du jour, dans une mine avare.
Là, sur le sein des mers, un despote barbare,
A la rame pesante enchaîne ses égaux :
Sans qu’un ordre plus doux suspende leurs travaux.
De la vague orageuse ils brisent la colère,
Et le seul désespoir est leur affreux salaire.
Ici des malheureux, vieillis dans les combats,
Epuisés, mutilés, pour des maîtres ingrats,
Vont, le long des pays défendus par leurs armes,
Mendier un pain noir qu’ils détrempent de larmes.
Là, d’éternels besoins, d’incurables douleurs,
Dans un cruel accord unissant leurs fureurs,
A mille infortunés, pressés par l’indigence,
Ne laissent qu’un cercueil pour dernière espérance.
Vois-tu sous ce parvis cette foule de morts ?
Le sein des hôpitaux les rejette au dehors.
Entends-tu ces mourans qui demandent leur place,
Et d’un lit douloureux sollicitent la grace ?
Young. —  Colardeau114.

Némésis ou Adrastée,
Déesse de la Vengeance. §

Elle châtioit les scélérats et tous ceux qui faisoient un abus profane ou cruel des présens de la fortune. On la représente ailée, armée de brandons et de serpens, et ayant sur sa tête une couronne rehaussée d’une corne de cerf. Némésis avoit un temple à Samos, à Ephèse et à Rome. Le plus superbe étoit celui de Rhamnus, où affluoit toute la Grèce.

Cléopâ tre.

{p. 96}    Enfin, graces aux Dieux, j’ai moins d’un ennemi ;
La mort de Séleucus m’a vengée à demi ;
Son ombre en attendant Rodogune et son frère,
Peut déjà de ma part les promettre à son père ;
Ils le suivront de près, et j’ai tout préparé
Pour réunir bientôt celui que j’ai frappé.

    O toi, qui n’attends plus que la cérémonie
Pour jeter à mes pieds ma rivale punie,
Et par qui deux amans vont d’un seul coup du sort
Recevoir l’hymenée, et le trône et la mort ;
Poison, me sauras-tu rendre mon diadème ?
Le fer m’a bien servie, en feras-tu de même ?
Me seras-tu fidelle ? Et toi, que me veux-tu,
Ridicule retour d’une sotte vertu,
Tendresse dangereuse autant comme importune ?
Je ne veux point pour fils l’époux de Rodogune,
Et ne vois plus en lui les restes de mon sang,
S’il m’arrache du trône et la met en mon rang

    Reste du sang ingrat d’un époux infidelle,
Héritier d’une flamme envers moi criminelle,
Aime mon ennemie, et péris comme lui.
Pour la faire tomber j’abattrai son appui ;
Aussi-bien sous mes pas c’est creuser un abyme,
Que retenir ma main sur la moitié du crime ;
Et, te faisant mon roi, c’est trop me négliger,
Que te laisser sur moi père et frère à venger.
Qui se venge à demi, court lui-mème à sa peine.
Il faut ou condamner, ou couronner sa haine.
Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux
De mon sang odieux arroser leurs tombeaux.
Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense,
Dût le ciel égaler le supplice à l’offense,
Trône, à t’abandonner je ne puis consentir.
Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ;
Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange.
Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge115.
 

La même à Antiochus , après avoir bu à la coupe.

{p. 97}   Va, tu me veux envain rappeler à la vie :
Ma haine est trop fidelle, et m’a trop bien servie ;
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;
C’est le seul déplaisir qu’en mourant je reçois ;
Mais j’ai cette douceur dedans cette disgrace,
De ne voir point régner ma rivale en ma place.
« Je n’aimois que le trône, et de son droit douteux
J’espérois faire un don fatal à tous les deux,
Détruire l’un par l’autre, et régner en Syrie,
Plutôt par vos fureurs que par ma barbarie.
Ton frère avecque toi trop fortement uni,
Ne m’a point écoutée, et je l’en ai puni :
J’ai cru, par ce poison, en faire autant du reste,
Mais sa force trop prompte à moi seule est funeste.

    Régne ; de crime en crime, enfin te voilà Roi.
Je t’ai défait d’un père, et d’un frère et de moi.
Puisse le Ciel tous deux vous prendre pour victimes,
Et laisser cheoir sur vous les peines de mes crimes !
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union
Qu’horreur, que jalousie, et que confusion,
Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !
Corneille116.

Voyez Euménides.

Parques,
Filles de l’Erèbe et de la Nuit. §

{p. 98}Ces trois infernales Sœurs ourdissoient la trame de la vie des hommes, dont la destinée étoit dans leurs mains. Leur nom étoit Clotho, Lachésis et Atropos. La première garnissoit et tenoit la quenouille ; la seconde tournoit le fuseau ; la troisième coupoit le fil.

Les Parques avoient un temple à Olympie, à Mégare, et à Sparte auprès du tombeau d’Oreste.

    Les Fileuses des destinées,
Les Parques ayant mille fois
Entendu les ames damnées
Parler là bas de vos exploits
De vos rimes si bien tournées,
De vos victoires, de vos lois,
Et de tant de belles journées,
Vous crurent le plus vieux des Rois.
Alors des rives du Cocyte,
A Berlin vous rendant visite,
Atropos vint avec le Temps,
Croyant trouver des cheveux blancs,
Front ridé, face décrépite,
Et discours de quatre-vingts ans,
Que l’inhumaine fut trompée !
Elle apperçut de blonds cheveux,
Un teint fleuri, des grands yeux bleus,
Et votre flûte et votre épée ;
Elle songea pour mon bonheur,
Qu’Orphée autrefois par sa lyre,
Et qu’Alcide par sa valeur,
La Bravèrent dans son empire.
Elle trembla quand elle vit
Ce grand homme qui réunit
Les dons d’Orphée et ceux d’Alcide ;
{p. 99}Doublement elle vous craignit,
Et jetant son ciseau perfide,
Chez ses Sœurs elle s’en alla,
Et pour vous le Trio fila
Une trame toute nouvelle,
Brillante, dorée, immortelle.
Voltaireà Frédéric117.

A une aimable Femme, sortant de maladie.

          Lachésis tournoit son fuseau,
Filant avec plaisir les beaux jours d’Isabelle ;
J’apperçus Atropos, qui, d’une main cruelle,
Vouloit couper le fil, et la mettre au tombeau.
J’en avertis l’Amour ; mais il veilloit pour elle,
         Et du mouvement de son aile,
Il étourdit la Parque, et brisa son ciseau.
Le même118.

Euménides ou Furies,
Filles de l’Achéron et de la Nuit. §

Ces horribles Sœurs étoient au nombre de trois, Alecton, Tisiphone et Mégère. Chargées par les Dieux de venger le crime, elles tourmentoient les scélérats et les impies sur la Terre. Sans cesse acharnées contre eux, elles les poursuivoient jusqu’aux Enfers. Là, elles les flagelloient éternellement avec des serpens et des flambeaux.

    Au fond d’une vallée, horreur de la Nature,
Où l’if étend au loin le deuil de sa verdure,
Se creuse et s’élargit la route des Enfers.
Là, le Styx nébuleux exhale dans les airs,
De ses dormantes eaux la vapeur meurtrière.
Là, privée à jamais de la douce lumière,
Descend confusément la foule des humains.
Là, les mânes nouveaux, hôtes muets et vains,
Se perdant au hasard dans les régions sombres,
{p. 100}Incertains où trouver la cour du Roi des ombres.
La ville a mille accès ; mille chemins ouverts
Y mènent en tout temps mille peuples divers,
Et sans qu’on soit pressé, toujours la foule abonde.
Telle de cent climats la mer engloutit l’onde…
Que ne peut point la haine aigrie au fond d’un cœur ?
Junon même descend dans ces lieux pleins d’horreur.
A peine de son pied l’impression sacrée
Du redoutable seuil eût fait frémir l’entrée :
L’Erèbe au loin s’ébranle, et Cerbère trois fois,
De son triple gosier pousse une triple voix,
L’Enfer s’ouvre : Junon appelle les Furies.
Ces exécrables Sœurs, d’elle, hélas ! trop chéries,
Que rien ne peut fléchir, et qu’autrefois, dit-on,
Dans les flancs de la Nuit engendra l’Achéron.
Assises à l’écart, ces noires Euménides
Peignoient de leurs cheveux les couleuvres livides.
Chacune, à la lueur de son divin aspect,
Au devant de Junon s’avance avec respect…
Elle observe Sisyphe : « Et par quelle justice
Lui seul doit-il souffrir un éternel supplice ?
Quand son coupable frère, Athamas, que je hais,
Roi, père, époux heureux, régne et me brave en paix,
Quand Ino sa complice, irrite encor ma haine ?
Non, je veux me venger \ voilà ce qui m’amène.
Soufflez sur ces époux la rage des forfaits,
Et des fils de Cadmus renversons le palais. »

    Junon aigrit ces Sœurs sous qui tout l’Enfer tremble.
Commandant, promettant et priant tout ensemble.
Alecton, dont le fiel a troublé tous les sens,
Ecarte de son front la tresse de serpens,
Qui, mêlés à ses crins, tombent sur son visage.
« C’est trop vous arrêter ! fiez-vous à ma rage,
Dit-elle, » abandonnez un odieux séjour,
Et remontez au Ciel respirer l’air du, jour. »

    Junon retourne aux Cieux : Iris, au devant d’elle,
S’avance, et d’ambrosie arrose l’Immortelle.
La hideuse Alecton, une torche à la main,
Se prépare à remplir son barbare dessein ;
{p. 101}Des nœuds d’un long serpent ceint sa robe effrayante,
Rouge de sang, de meurtre, et de fiel dégoûtante,
Et, dans cet appareil, elle sort des Enfers.
L’épouvante, la rage et les crimes divers,
Et l’affreux désespoir, autour d’elle s’assemblent :
Elle arrive au palais, les portes d’airain tremblent :
Elle rouille les gonds de son souffle infecté ;
Et le jour loin du seuil détourne sa clarté.
Athamas veut envain échapper à sa rage :
L’implacable Erynnis lui ferme le passage,
Le menace, et les bras enlacés de serpens,
Secoue, aux yeux d’Ino, ses horribles crins blancs.
Ses hydres irrités sur sa tête frémissent ;
Sur son dos, dans son sein, ils rampent, ils se glissent,
Roulent sur son épaule, et l’un sur l’autre épars,
De leur langue, en sifflant enveniment les dards.
Soudain de ses cheveux elle arrache et dénoue
Deux serpens qu’elle irrite et que son bras secoue,
Jette l’un sur Ino, l’autre sur Athamas.
Le reptile élancé s’entrelace en leurs bras,
Ronge en secret leur sein d’invisibles morsures,
Y darde son venin par de sourdes piqûres ;
Et sans blesser leur corps, infecte leur raison.
Elle avoit apporté des bords du Phlégéton,
Ce qu’ont de plus mortel l’écume de Cerbère,
Et le poison de l’hydre, et le fiel de vipère,
Le vertige et l’effroi, la rage et ses fureurs,
Et des sucs de ciguë, et du sang et des pleurs ;
Et trois fois aux enfers l’exécrable Euménide
Fit bouillir dans l’airain ce mélange homicide.
Elle souffle sur eux, et le filtre infernal,
Jusqu’au fond de leurs cœurs porte un trouble fatal.
C’est peu : la torche en main, pour égarer leur ame,
Elle forme autour d’eux mille cercles de flamme,
Triomphe, et sûre alors de son affreux succès,
Livre ces malheureux à leurs propres accès.
Elle rentre aux Enfers, et dans sa chevelure,
Rattache le serpent qui lui sert de ceinture.
Ovide.— Saint-Ange 119.

Nuit,
Fille du Cahos et Femme de l’Achéron. §

{p. 102}Elle préside aux Ténèbres. C’est d’elle que naquirent les divers monstres qui assiègent la porte des Enfers.

On la représente avec un vêtement noir parsemé d’étoiles, un Sceptre de plomb, à la main, parcourant silencieusement le Ciel, sur un char d’ébène, après le coucher du Soleil.

    Les ombres du haut des montagnes,
Se répandent sur les côteaux :
On voit fumer dans les campagnes
Les toits rustiques des hameaux :
Sous la cabane solitaire
De Philémon et de Baucis,
Brûle une lampe héréditaire,
Dont la flamme incertaine éclaire
La table où les Dieux sont assis.
Errant sur des tapis de mousse,
Le verd qui réfléchit le jour,
Remplit d’une lumière douce
Tous les arbustes d’alentour :
Le front tout couronné d’étoiles,
La Nuit s’avance lentement,
Et l’obscurité de ses voiles
Brunit l’azur du firmament :
Les Songes traînent en silence
Son char parsemé de saphyrs ;
L’Amour dans les airs se balance
Sur l’aile humide des zéphyrs.
O toi, si long-temps redoutée,
Déesse paisible des airs !
O Lune ! embellis l’Univers,
Et de ta lumière argentée
Blanchis la surface des mers.
Bernis120.
{p. 103}    Aux champs des airs, vois ce char emporté
Par des coursiers que guidé une Déesse :
Il vole, il fuit loin du jour qui la presse ;
Entre elle et lui, régne l’obscurité.
Du firmament l’éternelle courrière
Portant le calme et la sérénité,
Est au milieu de ce trône argenté.
De ses yeux part un sillon de lumière,
Qui perce l’ombre, et marque sa carrière.
Un voile obscur, enflé par les Zéphyrs,
Sur ses cheveux qui flottent en arrière,
Lui fait un dôme émaillé de saphyrs.
De ses chevaux, une main tient les rênes,
L’autre répand des moissons de pavots,
Dont les Amours, pour prix de leurs travaux,
Font des festons, bien plutôt que des chaînes.
Bernard121.

Mort. §

Divinité cruelle et inexorable, sourde aux vœux et aux prières des mortels.

Elle est représentée vêtue d’une robe noire, des ailes aux épaules, une faux, ou des filets à la main. On lui donne aussi un cœur et des entrailles de fer. Pour tâcher d’appaiser la colère de la déesse inflexible, on lui sacrifioit un coq.

La Mort, reine du monde, assembla certain jour,
Dans les Enfers, toute sa Cour.
Elle vouloir choisir un bon premier ministre
Qui rendit ses états encor plus florissans.
Pour remplir cet emploi sinistre,
Du fond du noir Tartare, avancent à pas lents
{p. 104}Fièvre, la Goutte et la Guerre :
C’étoient trois sujets excellens ;
Tout l’Enfer et toute la Terre
Rendoient justice à leurs talens.
La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite :
On ne pouvoit nier qu’elle n’eût du mérite ;
Nul n’osoit lui rien disputer,
Lorsque d’un Médecin arriva la visite,
Et l’on ne sut alors qui devoit l’emporter :
La Mort même étoit en balance ;
Mais les Vices étant venus,
Dès ce moment la Mort n’hésita plus,
Elle choisit l’Intempérance.
Florian122.

La Mort de mon Fils.

          La Mort a fermé ta paupière.
      Aimable Enfant, tes jours me sont ravis !
          Je souriois à peine au nom de père :
      Déjà, la tombe avide à dévoré mon fils !

          Ainsi la fragile nacelle,
Voguant aux doux rayons de l’astre de la nuit,
Paisible, fend le sein d’une mer infidelle ;
Bientôt l’onde bouillonne, et s’irrite, et mugit ;
          L’aquilon gronde : elle chancelle,
Disparoît, lutte encor… l’abyme l’engloutit.

Ah ! j’aurois dû pleurer sur ta naissance,
O mon fils ! le jour même, où, par ton premier cri,
          Mon cœur, trop tendre, hélas ! fut averti
D’un nouveau sentiment et d’une autre existence.
Autour de ton berceau, doucement agité,
          J’aurois dû voir la rude adversité,
La fièvre au pas brûlant, la douleur ennemie,
          Cortège de l’humanité
          Frappant aux portes de la vie.

Mais, non : dans l’avenir, pour mon ame embelli
          Tout me rioit, tout me flattoit d’avance :
{p. 105}          De mes vieux ans, mon fils étoit l’ami ;
          De ses succès j’étois enorgueilli,
J’élevois sur son nom ma superbe espérance….
          Destin cruel ! impitoyables Dieux !
          Vous vous jouez ainsi de notre attente !
Ainsi, l’homme par vous abusé dans ses vœux,
Croit lire vos bienfaits sur l’arène mouvante
          Que disperse un vent orageux.

          Quoi ! c’en est fait ! grâce aimable et naïve,
          Bras caressans vers les miens étendus,
          Souris charmant, gaîté touchante et vive,
          Traits adorés, je ne vous verrai plus !
          Ah ! cette idée est pour moi trop affreuse !
          Envain j’espère en adoucir l’horreur :
De mon fils expirant, l’image douloureuse
Revient à chaque instant se placer sur mon cœur.

              Le ciel veut que je te survive,
Cher enfant ; mais jamais, jamais je n’oublîrai
          L’heure fatale où mon œil égaré
Suivoit dans tes regards ton ame fugitive.
Je donnerai toujours des larmes à ton sort :
Toujours j’aurai présent le moment de ta mort,
              Où ta langue, déjà captive,
          En sons plaintifs me demandoit encor.

Mais où vont s’égarer mes souvenirs stériles ?
De tes rapides ans, lorsque j’ai vu la fin,
Loin de m’abandonner à des pleurs inutiles ;
Je dois de ton trépas rendre grace au destin.
Forcé de renoncer au doux titre de père,
Du moins, dans tes beaux jours par la douleur flétris,
          Tu n’auras point à regretter un fils,
          Tu n’auras point à consoler sa mère,
Vigée123.

Libitine, §

Déesse des Funérailles et des Tombeaux.

{p. 106}C’étoit la même que Proserpine. Elle avoit un temple à Rome, où se trouvoit tout ce qui étoit nécessaire aux cérémonies funèbres ; ainsi qu’un regître où l’on inscrivoit le nom des morts. Virgile va nous offrir un tableau des derniers devoirs qu’on leur rendoit.

    Cependant, les Troyens, sur ces rives funestes,
De Misène entouroient les déplorables restes :
De lugubres cyprès, de sinistres rameaux
Noircissent le bûcher de leur ombre épaissie ;
L’armure s’y dépose, et d’une onde attiédie
On arrose ce corps, déjà froid et glacé.
Tous pleuroient. Le héros sur un lit est placé ;
La pourpre pare encor cette dépouille chère ;
Quelques-uns, par un triste et dernier ministère,
Soutiennent le cercueil, et, détournant les yeux,
Approchent du bûcher le flambeau résineux.
Un ministre de mort y verse l’huile sainte,
Et l’encens et les dons. Bientôt, la cendre éteinte
S’affaisse, et d’un vin pur boit les flots écumans.
L’urne s’ouvre, et reçoit les sacrés ossemens.
Le prêtre, de l’olive agite la verdure,
Fait pleuvoir en rosée une onde sainte et pure,
Parcourt au loin les rangs, et dit les derniers mots.
Au pied d’un mont fameux, par les soins du héros,
S’élève un moent de superbe structure ;
De Misène, on y grave et la rame et l’armure ;
Et du nom de Misène, à ces rochers transmis,
L’honneur survit encor à vingt siècles détruits.
Virgile. —  Chabanon124.
{p. 107}    Que j’aime à contempler ces moens antiques
Que l’orgueil des vivans éleva pour les morts !
Hélas ! pour conserver d’inutiles reliques,
                   Ils font de vains efforts.

Du temps qui détruit tout, les mains infatigables
Mineront sourdement ces marbres imposteurs,
Qui donnent trop souvent, à des hommes coupables,
                   Des éloges menteurs.

Ici, gît un guerrier favori de la Gloire ;
Dans les champs de l’honneur, tout cédoit à ses coups ;
Il sut, pendant vingt ans, enchaîner la victoire…
                   Le reconnoissez-vous ?

Là, repose un auteur qui consacra sa vie
A l’honneur dangereux d’éclairer ses égaux ;
Son nom fameux n’a pu de la parque ennemie
                   Arrêter les ciseaux.

Cette Urne, qu’un cyprès couvre de son ombrage,
Est le dernier séjour d’un enfant vertueux.
Il auroit fait le bien : La Mort, de son jeune âge
                   Trancha le fil heureux.

Ainsi, dans nos vergers, un arbre jeune encore
Promet que ses rameaux seront chargés de fruits !
Sur lui la foudre tombe, et la flamme dévore
                   Les dons qu’il eût produits.

O spectacle touchant ! avec les lys mêlées,
Les roses vont s’unir aux attributs du deuil.
L’Amour fuit éperdu ; les Grâces désolées
                   Soutiennent un cercueil.

L’Hymen semble accuser les puissances célestes ;
Son flambeau fume encore et s’éteint dans les pleurs :
Il tombe en gémissant sur les précieux restes,
                   Objet de ses douleurs.
Bodart125.

Épitaphe .

Ci-gît mon fils !… douleur extrême !…
Ah ! disons mieux : ci-gît moi-même126.

Ambrosie et Nectar §

{p. 108}L’Ambrosie étoit la nourriture des Dieux de l’Olympe : le Nectar étoit leur breuvage. Ils puisoient, dans l’un et dans l’autre, la jeunesse, le bonheur et l’immortalité.

De Jupiter on célébroit la fête,
Et tous les Dieux, grands, moyens et petits,
Devant son trône, ayant courbé leur tête,
Dinoient au Ciel, où, de leur Souverain,
Ils partageoient le délicat festin.
Leur nourriture est friande et légère.
Quelques Eurus, envoyés sur la terre,
Leur apportoient les parfums des autels :
Sur des plats d’or on mangeoit l’Ambrosie,
Et l’on buvoit, dans l’agate polie,
Ce doux Nectar qui fait les immortels.
Parny127.

Nos adieux à la plus agréable des Campagnes.

            Apollon, exilé des Cieux,
Regretta le Nectar et la douce Ambrosie ;
            Moins que nous il fut malheureux,
Nous quittons les bosquets et les jeux d’Idalie128.

Demi-Dieux §

Janus,
Fils d’Apollon et de la Nymphe Créuse. §

{p. 109}Roi d’Italie avant l’arrivée d’Enée, il fonda dans cette belle contrée la Religion et les Lois. Ce fut chez Janus que Saturne se retira après avoir été chassé du Ciel par Jupiter. Ce Prince mérita par ses vertus d’être mis au rang des demi-Dieux.

Son temple, élevé par Romulus, étoit ouvert en temps de guerre, et se fermoit durant la paix.

On donne à Janus deux visages comme présidant au jour et à la nuit, et connoissant l’avenir et le passé ; un bâton à la main droite et une clé dans la gauche.

    Lorsque Janus chez les Romains
Ouvroit les portes de l’année,
Des augures et des devins
En présageoient la destinée ;
Au palais de ses bienfaiteurs
Du peuple la fouie entraînée,
Imploroit les Dieux protecteurs.

    Aux vœux qu’on faisoit pour Auguste,
On en mêloit pour Mécénas ;
De fleurs on décoroit leur buste,
Et l’encens brûloit sur leurs pas »
{p. 110}Le sujet, dans ces jours de fête,
Du Prince devenoit l’égal,
Et le même bandeau royal
Sembloit ceindre la même tête.

    Le jour de l’an, Horace étoit
Chez l’heureux époux d’Octavie,
Et le peintre de Lavinie
Au lever d’Auguste assistoit ;
Tous les beaux esprits d’Italie
Les chantoient tous deux à la fois :
Le seul Ovide étoit, je crois,
A la toilette de Julie.

    A vingt ans, l’Amour séducteur
Peut bien faire que l’on oublie
Et le Ministre et l’Empereur,
Pour une maîtresse jolie :
Mais cette douce et tendre erreur
A trente ans est une folie.

    Si quelque autre petit génie
Chez Mécénas se présentoit,
Par complaisance il écoutoit
Ses vers froids et sans harmonie.
Légier129.

Hercule ou Alcide,
Fils de Jupiter et d’Alcmène. §

C’étoit le héros de la force et de la valeur. Rien n’est plus fameux que ses douze travaux. Après avoir étouffé deux serpens dans son berceau, il tua l’Hydre de Lerne, monstre à plusieurs têtes ; la Biche aux cornes d’or, {p. 111}et aux pieds d’airain ; le Lion de Némée, l’homicide Busiris, le Sanglier d’Erymanthe, les horribles Oiseaux du Lac Stymphale ; le Taureau furieux qui désoloit la Crète. Vainqueur du fleuve Achéloüs, il lui arracha une corne, qu’il lui rendit ensuite en échange d’Amalthée. Plusieurs Géans, plusieurs Monstres succombèrent sous ses coups. L’horrible Antée, le brigand Cacus furent étouffés dans ses bras. Hercule tua le Dragon des Hespérides, et enleva leurs pommes d’or. Rival d’Atlas, il soutint le Ciel sur ses épaules. Il dompta les Centaures et défit les Amazones. Il ravit à Pluton, Alceste et Thésée ; il tua le Vautour attaché au foie de Prométhée. Il joignit la Méditerranée à l’Océan en séparant deux montagnes, et éleva les colonnes qui portent son nom, sur lesquelles il grava ces mots : Non plus ultra : il n’est rien au-de-là. Ce fut le dernier de ses héroïques travaux, dont il ternit presque l’éclat par sa lâche foiblesse pour Omphale. Déjanire sa femme trompée par Nessus mourant, lui envoya la robe ensanglantée de ce Centaure, dans l’idée que ce présent l’empêcheroit d’en aimer une autre. A peine l’eut-il revêtue qu’il se sentit brûler les entrailles. Ne pouvant résister à ses horribles douleurs, le héros dresse son bûcher, s’y étend, et prie son ami Philoctète d’y mettre le feu. Ainsi finit Alcide. Placé dans le Ciel après sa mort, il y épousa la jeune Hébé.

 

On le représente sous la figure d’un homme fort et robuste, armé d’une massue, et couvert de la peau du lion de Némée.

{p. 112}    Terrible et fier, Alcide a dans ses mains
Et le repos et l’effroi des humains.
Un sourcil noir ombrage sa paupière :
Son œil enfante et répand la lumière ;
Et son front large, inquiet et troublé,
Soutient des Dieux le palais ébranlé.
Bernis130.

Hercule mourant.

               J’implore, ô Jupiter, tes foudres réunis,
Viens te montrer, mon père, en tonnant sur ton fils.
Mon courage étonné cède au feu qui me brûle ;
Moi-même, hélas ! j’ai peine à reconnoitre Hercule.
           Est-ce là ce bras menaçant
Qui sut vaincre, étouffer un lion rugissant ;
Qui, de l’hydre abattit les têtes renaissantes ;
           Qui, des centaures monstrueux,
           Dompta les forces impuissantes ;
           Qui, d’un sanglier furieux,
           Délivra les bois d’Erymanthe ;
Qui, bravant les horreurs du gouffre ténébreux,
           Tira de sa nuit effrayante,
Cerbère dont l’aspect a fait pâlir les Cieux ;
       Qui d’un dragon terrible à tous les yeux,
Dispersa les débris sur la terre fumante.
d’Arnaud131.

Thésée,
Fils d’Egée, Roi d’Athènes. §

avec la noble ambition d’imiter Hercule, il marcha sur les traces de son modèle. Il vainquit avec lui les Amazones, et reçut de ses mains leur reine Antiope, de laquelle il eut Hippolyte. {p. 113}Il purgea l’Attique des brigands qui l’infestoient ; tua le Minotaure dans le labyrinthe, et suivit Pirithoüs, son ami, jusqu’aux Enfers. Thésée éternisa son nom par ses héroïques exploits ; mais il en ternit l’éclat par de honteuses foiblesses. On le vit enlever successivement Hélène, Phèdre et la malheureuse Ariane qu’il eut la cruauté de délaisser dans une île déserte. Un voyage qu’il fit en Epire, le priva de sa liberté ; il fut jeté dans les fers par l’ordre du roi des Molosses dont il avoit tenté d’enlever la fille. Dépouillé de son trône par Ménesthée pendant son absence, il se retira à Scyros, où le roi Nicomède le fit précipiter du haut d’un rocher. Thésée fut déifié après sa mort, et les Athéniens lui dressèrent des autels.

Hippolyte à Théramène.

    Attaché, près de moi, par un zèle sincère,
Tu me contois alors l’histoire de mon père.
Tu sais combien mon ame, attentive à ta voix,
S’échauffoit au récit de ses nobles exploits ;
Quand tu me dépeignois ce héros intrépide,
Consolant les mortels de l’absence d’Alcide,
Les monstres étouffés, et les brigands punis,
Procuste, Cercyon, et Scyrron, et Sinnis,
Et les os dispersés du géant d’Epidaure,
Et la Crète fumant du sang de Minotaure.
Mais quand tu récitois des faits moins glorieux,
Sa foi par-tout offerte, et reçue en cent lieux ;
Hélène à ses parens dans Sparte dérobée ;
Salamine témoin des pleurs de Péribée ;
Tant d’autres, dont les noms lui sont même échappés ;
Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ;
Ariane aux rochers contant ses injustices ;
Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;
{p. 114}Tu sais comme, à regret, écoutant ce discours,
Je te pressois souvent d’en arrêter le cours.
Heureux, si j’avois pu ravir à la mémoire
Cette indigne moitié d’une si belle histoire.
Racine132.

Voyez Ariane.

Aristée,
Fils d’Apollon et de la Nymphe Cyrène. §

Euridice, femme d’Orphée, avoit touché le cœur d’Aristée. Elle fuyoit les poursuites de ce Berger, le jour même de ses noces, lorsqu’elle reçut d’un serpent une piqûre mortelle. Les Nymphes, ses compagnes, vengèrent son trépas sur les abeilles d’Aristée ; elles périrent toutes. Le Berger désolé courut implorer la protection de sa mère. Cyrène partageant la douleur de son fils, lui conseilla d’aller consulter Protée, pâtre de Neptune, à qui le ciel révéloit tous les secrets. Ce Dieu apprit à Aristée la cause de son infortune, et lui dit d’offrir aux mânes d’Euridice un sacrifice de quatre jeunes taureaux et d’autant de genisses. Ayant suivi ses ordres, il vit avec transport sortir des entrailles de ses victimes un essaim d’abeilles. Ce bienfait du ciel le consola de ses pertes.

Il est particulièrement honoré des Bergers.

    Possesseur autrefois de nombreuses abeilles,
Aristée avoit vu ce peuple infortuné
Par la contagion, par la faim moissonné :
{p. 115}Aussi-tôt, des beaux lieux que le Pénée arrose,
Vers la source sacrée où le fleuve repose
Il arrive, il s’arrête, et, tout baigné de pleurs,
A sa mère en ces mots exhale ses douleurs :
Déesse de ces eaux, ô Cyrène ! ô ma mère !
Si je puis me vanter qu’Apollon est mon père,
Hélas ! du sang des Dieux, n’as-tu formé ton fils
Que pour l’abandonner aux destins ennemis ?
Ma mère, qu’as-tu fait de cet amour si tendre ?
Où sont donc ces honneurs où je devois prétendre ?
Hélas ! parmi les Dieux j’espérois des autels,
Et je languis sans gloire, au milieu des mortels !
Ce prix de tant de soins qui charmoit ma misère,
Mes essaims ne sont plus ; et vous êtes ma mère !
Achevez : de vos mains ravagez ces côteaux,
Embrasez mes moissons, immolez mes troupeaux,
Dans ces jeunes forets allez porter la flamme,
Puisque l’honneur d’un fils ne touche point votre ame.

    Cyrène entend sa voix au fond de son séjour :
Près d’elle en ce moment les Nymphes de sa cour
Filoient d’un doigt léger des laines verdoyantes ;
Leurs beaux cheveux tomboient en tresses
Ondoyantes. Là, sont la jeune Opis aux yeux pleins de douceur ;
Et Clio toujours fière, et Béroé sa sœur,
Toutes deux se vantant d’une illustre origine,
Etalant toutes deux l’or, la pourpre et l’hermine ;
Et la brune Nésée, et la blonde Phylis,
Thalie au teint de rose, Ephyre au sein de lys.
Près d’elle Cymodoce à la taille légère,
Cydippe, vierge encor, Lycoris déjà mère ;
Vous, Aréthuse, enfin, que l’on vit autrefois
Presser d’un pas léger les habitans des bois.
Pour charmer leur ennui, Climène au milieu d’elles
Leur racontoit des Dieux les amours infidelles,
Et Vénus de Vulcain trompant les yeux jaloux,
Et le bonheur de Mars et ses larcins si doux.
Tandis qu’à l’écouter les Nymphes attentives
Font tourner leurs fuseaux entre leurs mains actives,
Du malheureux Berger la gémissante voix
{p. 116}Parvient jusqu’à sa mère une seconde fois.
Cyrène s’en émeut ; ses compagnes timides
Ont tressailli d’effroi dans leurs grottes humides ;
Aréthuse, cherchant d’où partent les sanglots,
Montre ses blonds cheveux sur la voûte des flots :
O ma sœur ! tu sentois de trop justes alarmes ;
Ton fils, ton tendre fils, tout baigné de ses larmes,
Paroît au bord des eaux accablé de douleurs,
Et sa mère est, dit-il, insensible à ses pleurs :

    Mon fils, répond Cyrène, en pâlissant de crainte ;
Qu’il vienne : et quel est donc le sujet de sa plainte ?
Qu’on amène mon fils, qu’il paroisse à mes yeux ;
Mon fils a droit d’entrer dans le palais des Dieux ;
Fleuve, retire-toi. L’onde respectueuse,
A ces mots, suspendant sa course impétueuse,
S’ouvre, et se repliant en deux monts de crystal,
Le porte mollement au fond de son canal.
Le jeune Dieu descend, il s’étonne, il admire
Le palais de sa mère et son liquide empire :
Il écoute le bruit des flots retentissans,
Contemple le berceau de cent fleuves naissans,
Qui, sortans en grondant de leur grotte profonde,
Promènent en cent lieux leur course vagabonde.
De-là partent le Phase et le vaste Lycus,
Le père des moissons, le riche Caïcus,
L’Enipée orgueilleux d’orner la Thessalie,
Le Tibre encor plus fier de baigner l’Italie,
L’Hypanis se brisant sur des rochers affreux,
Et l’Anio paisible, et l’Eridan fougueux,
Qui, roulant à travers des campagnes fécondes,
Court dans les vastes mers ensevelir ses ondes.

    Mais enfin il arrive à ce brillant palais
Que les flots ont creusé dans un roc toujours frais ;
Sa mère en l’écoutant sourit et le rassure ;
Les Nymphes sur ses mains épanchent une eau pure,
Offrent polir les sécher de fins tissus de lin ;
On fait fumer l’encens, on fait couler le vin.
{p. 117}Prends ce vase, ô mon Fils ; afin qu’il nous seconde,
Invoquons l’Océan, le vieux pére du monde :
Et vous, Reines des eaux, protectrices des bois,
Entendez-moi, mes Sœurs, elle dit : et trois fois
Le feu sacré reçut la liqueur pétillante ;
Trois fois jaillit dans l’air une flamme brillante :
Elle accepte l’augure, et poursuit en ces mots :

    Protée, ô mon cher Fils, peut seul finir tes maux ;
C’est lui que nous voyons, sur ces mers qu’il habite,
Atteler à son char les monstres d’Amphitrite.
Pallène est sa patrie ; et dans ce même jour
Vers ces bords fortunés il hâte son retour ;
Les Nymphes, les Tritons, tous jusqu’au vieux Nérée
Respectent de ce Dieu la science sacrée.
Ses regards pénétrans, son vaste souvenir
Embrassent le présent, le passé, l’avenir ;
Précieuse faveur du Dieu puissant des ondes,
Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes.
Par lui tu connoîtras d’où naissent tes revers ;
Mais il faut qu’on l’y force en le chargeant de fers.
On a beau l’implorer, son cœur, sourd à la plainte,
Résiste à la prière, et cède à la contrainte.
Moi-même quand Phébus, partageant l’horizon,
De ses feux dévorans jaunira le gazon,
A l’heure où les troupeaux goûtent le frais de l’ombre,
Je guiderai tes pas vers une grotte sombre
Où sommeille ce Dieu sorti du sein des flots ;
Là tu le surprendras dans les bras du repos.
Mais à peine on l’attaque, il fuit, il prend la forme
D’un tigre furieux, d’un sanglier énorme ;
Serpent, il s’entrelace ; et lion, il rugit ;
C’est un feu qui pétille, un torrent qui mugit :
Mais plus il t’éblouit par mille formes vaines,
Plus il faut resserrer l’étreinte de ses chaînes,
Redoubler tes assauts, épuiser ses secrets,
Et forcer ton captif à reprendre ses traits.

    Sur son fils, à ces mots, sa main officieuse
Répand d’un doux parfum l’essence précieuse ;
{p. 118}Cette pure ambrosie embaume ses cheveux,
Rend son corps plus agile et ses bras plus nerveux.

    Au sein des vastes mers s’avance un mont sauvage
Où le flot mugissant, brisé par le rivage,
Se divise et s’enfonce en un profond bassin
Qui reçoit les nochers dans son paisible sein :
Là, dans un antre obscur se retiroit Protée :
Cyrène le prévient, y conduit Aristée,
Le place loin du jour dans l’ombre de ces lieux,
Se couvre d’un nuage, et se dérobe aux yeux…

    A peine il s’assoupit que le fils de Cyrène
Accourt, pousse un grand cri, le saisit et l’enchaîne.
Le vieillard de ses bras sort en feu dévorant,
Il s’échappe en lion, il se roule en torrent :
Enfin, las d’opposer une défense vaine,
Il cède ; et se montrant sous une forme humaine :
Jeune imprudent, dit-il, qui t’amène en ce lieu ?
Parle, que me veux-tu ? Vous le savez, grand Dieu,
Oui, vous le savez trop, lui répond Aristée ;
Le livre des destins est ouvert à Protée ;
L’ordre des Immortels m’amène devant vous,
Daignez… Le Dieu roulant des yeux pleins de courroux,
A peine de ses sens dompte la violence,
Et tout bouillant encor rompt ainsi le silence :

    Tremble, un Dieu te poursuit : pour venger ses douleurs
Orphée a sur ta tête attiré ces malheurs ;
Mais il n’a pas au crime égalé son supplice ;
Un jour tu poursuivis sa fidelle Euridice… (Voy. Orphée.)
Cyrène de son fils vient calmer les alarmes :
Cher enfant, lui dit-elle, essuie enfin tes larmes ;
Tu connois ton destin : Euridice autrefois
Accompagnait les chœurs des Nymphes de ces bois :
Elles vengent sa mort ; toi, fléchis leur colère :
On désarme aisément leur rigueur passagère.

    Sur le riant Lycée où paissent tes troupeaux
Va choisir à l’instant quatre jeunes taureaux ;
{p. 119}Choisis un nombre égal de genisses superbes
Qui des prés émaillés foulent en paix les herbes :
Pour les sacrifier élève quatre autels ;
Et les faisant tomber sous les couteaux mortels,
Laisse leurs corps sanglans dans la forêt profonde.
Quand la neuvième aurore éclairera le monde,
Au déplorable époux dont tu causas les maux
Offre une brebis noire et la fleur des pavots ;
Enfin, pour satisfaire aux mânes d’Euridice,
De retour dans les bois immole une genisse.

    Elle dit : le Berger dans ses nombreux troupeaux
Va choisir à l’instant quatre jeunes taureaux,
Immole un nombre égal de genisses superbes
Qui des prés émaillés foulent en paix les herbes.
Pour la neuvième fois quand l’aurore parut,
Au malheureux Orphée il offrit son tribut,
Et rentra plein d’espoir dans la forêt profonde.
O prodige ! le sang, par sa chaleur féconde,
Dans le flanc des taureaux forme un nombreux essaim ;
Des peuples bourdonnans s’échappent de leur sein,
Comme un nuage épais, dans les airs se répandent,
Et sur l’arbre voisin en grappe se suspendent.
Virgile. —  Delille133.

Daphnis,
Jeune Berger de Sicile, et fils de Mercure. §

dans un bois de Laurier, Daphnis avoit tiré son nom de l’arbre chéri du Dieu des vers. Musicien et poëte, il inventa le genre bucolique, et sa Muse pastorale enchanta la Sicile. Ses vertus égalèrent ses talens : il fut le plus sage comme le plus spirituel et le plus beau des Bergers. Daphnis mourut à la fleur de son âge. Toutes les Nymphes le pleurèrent, et les Bergers ses amis lui élevèrent un tombeau.

Les Bergers de Sicile,
Aux Mânes de Daphnis.

{p. 120}    Berger, qui des Dieux
Le plus bel ouvrage,
Montras dans ces lieux
Le rare assemblage
Des dons précieux
Que prodigue au Sage
La faveur des Cieux.
Heureuse l’aurore
Qui de tes beaux ans
Vit la fleur éclore
Et parer nos champs !
Malheureuse celle
Qui vit se flétrir
Tomber et mourir
Une fleur si belle !
Depuis ce malheur,
Quelles sont nos peines !
Hélas ! la douleur
Erre dans nos plaines !
Tout peint nos regrets :
Nos troupeaux languissent,
Nos ruisseaux tarissent,
Et sur nos Cyprès
Les oiseaux gémissent.
Nos muets pipeaux
Suspendus aux hêtres,
Privent les échos
De leurs sons champêtres :
Nos yeux sont en pleurs,
Quand sur nos hauteurs
Le Soleil se lève ;
Quand son cours s’achève,
Il voit nos douleurs.
Pour laisser un gage
Du fidelle hommage
Que nous te devons :
{p. 121}Nous t’élèverons
Dans l’enceinte sombre
Des obscurs vallons,
Des tombeaux sans nombre ;
Nous y poserons
Ton urne et tes cendres ;
Nous y graverons
Nos sentimens tendres,
Nos mourantes fleurs,
Nos vers et nos cœurs.
Lorsque les ténèbres
Voileront le jour,
Rangés à l’entour
De ces lieux funèbres,
Nos lugubres cris
Y feront redire
Aux bois attendris
Les regrets qu’inspire
La mort de Daphnis.
Toujours ta mémoire
Vivra dans nos chants
Tu fus de nos champs
L’amour et la gloire.
Tant que le raisin
Naîtra sur la treille,
Et tant que l’abeille
Sucera le Thym,
Nous ferons entendre
Aux rocs amollis
Le nom de Daphnis,
Ce nom cher et tendre.
Les Zéphyrs légers,
Loin de nos vergers
Iront le répandre :
Il sera porté,
Il sera chanté
Des bords de l’Aurore
A ceux de Vesper,
Et de l’onde More
Aux eaux de l’Ister.
{p. 122}Mais, Ombre chérie !
Un tribut d’honneurs
Rend-il à la vie
L’objet de nos pleurs ?
Non, pour la Patrie,
De tant de vertus
La source est tarie ;
Hylas et Sylvie
Ne te verront plus.
La tombe dévore
Tes jours précieux ;
Vivrons-nous encore,
Bergers malheureux !
Hélas ! quand on aime,
Et qu’on a perdu
Un autre soi-même,
On a trop vécu.
Paul134.

Les Poëtes Grecs, et à leur imitation, les Romains déifièrent Daphnis.

Apothéose de Daphnis.

    Je vois Daphnis brillant qui contemple sans voiles
                Le spectacle inconnu des Cieux ;
                Il foule d’un pied radieux
                Les nuageset les étoiles.
                Le plaisir aux transports joyeux
                Anime les bois, les campagnes,
Pan, les Bergers, les Nymphes des montagnes.
Le troupeau ne craint plus les embûches des loups,
Les cerfs, les rets ; Daphnis veut le bonheur de tous.
Le Mont que pare encor sa chevelure antique
Elève transporté, sa voix jusques aux Cieux,
                Le Rocher pousse un long cantique,
L’Arbre s’écrie : il est, il est au rang des Dieux.
Virgile. —  Domergue135.

Héros §

Jason,
Fils d’Eson et d’Alcimède. §

{p. 123}Son oncle Pélias voulant l’écarter du trône, après la mort de son père, flatta son humeur guerrière. Il lui persuada de marcher à la conquête de la Toison d’or, dans l’espoir qu’il ne reviendroit pas de cette périlleuse expédition. Jason s’embarqua pour la Colchide avec les héros Thessaliens, jaloux de partager sa gloire. On appelle ces braves, les Argonautes, du nom de leur vaisseau nommé Argo : vaisseau merveilleux, construit des chênes de la forêt de Dodone, et doués, comme eux, de l’usage de la parole. Arrivés à Colchos, Jason et ses compagnons trouvèrent la Toison d’or suspendue à un arbre et défendue par un horrible Dragon. Ce jeune conquérant, aidé des enchantemens de la magicienne Médée, fille du Roi de la Contrée, et à laquelle il s’étoit attaché, assoupit, tua le monstre, et enleva la Toison. Il emmena Médée avec lui ; mais il l’abandonna ensuite pour Créuse, fille du Roi de Corinthe. Médée se vengea barbarement de sa perfidie. Elle emprisonna le Beau-père et la nouvelle Femme de Jason. Elle égorgea sous ses propres yeux les deux enfans qu’elle avoit eus de lui, les mit en {p. 124}morceaux et les lui servit dans un repas. Après s’être souillée de ces crimes, elle se sauva sur un char traîné par des dragons ailés. Le divin chantre de la Thrace, Orphée, étoit un des plus illustres compagnons de Jason.

    Lorsque du Pélion sur les plaines liquides
Jason eut fait rouler les antiques sapins,
          Et que la rame sous ses mains
Frappoit à coups pressés le sein des Néréides ;
          On vit un essaim de héros
Venir briguer l’honneur d’une illustre conquête ;
Orphée, un luth en main, sur la poupe, à leur tête,
          S’élança loin des murs d’Argos.

    Le Souverain des mers, surpris de leur audace,
Déchaine l’Aquilon, agite son trident ;
Mais à peine entend-il le chantre de la Trace,
Qu’à son courroux succède un doux ravissement.
          L’Aquilon fuit, Neptune admire ;
          Le Calme renait sur la mer ;
          Et vers la toison qu’il désire
          Le vaisseau part comme un éclair…
Monti. —  Roman136.

Le prodige du fabuleux Argo a été effacé de nos jours, par le prodige plus vrai, plus utile et plus grand de l’Aérostat.

    Toi, qui plus que Jason vivras dans la mémoire,
          Montgolfier, écoute mes chants ;
Et puissé-je avec toi, pour prix de mes accens,
          Voler au temple de la Gloire !

    Que sont auprès des tiens, ces prodiges d’Argos,
Qu’orna de ses récits la Grèce mensongère !
Ils osèrent braver les abymes des flots,
Et tu viens d’envahir l’empire du Tonnerre.

{p. 125}    Mais le Destin propice eut soin d’associer
Le Chantre de la Thrace à l’époux de Médée ;
          Jason fut chanté par Orphée
          Et Rousseau manque à Mongolfier…

O prodige inoui ! secondant nos conquêtes,
          La matière n’a plus de poids ;
Sous nos pieds enchaînée et foulée autrefois,
La voilà qui s’élève et plane sur nos têtes.

              Immobile d’étonnement
          La Terre garde le silence :
          On croit voir une nue immense
Qui porte dans son sein un foudre menaçant.

    Bientôt la crainte cesse, et dans un doux délire,
On célèbre à l’envi le triomphe des Arts ;
On voudroit de ses pieds presser l’heureux navire
          Qu’atteignent encor les regards.

          Dieu des tempêtes, ô Borée !
Respecte le héros qui volant sans effroi,
A travers les écueils de la mer Ethérée,
          Ose s’élever jusqu’à toi.
Monti. —  Roman137.

Achille,
Fils de Pélée, Roi de Thessalie, et de la Nymphe Thétis. §

Elève d’un Centaure, et nourri par lui, dans l’île de Scyros, de moelles de lion, d’ours et de tigres : Achille respira bientôt l’amour des combats, et devint le premier des héros Grecs. Sa mère lui donna le choix, ou d’une vie immortelle, mais obscure, ou d’une courte {p. 126}mais glorieuse existence. Il préféra celle-ci. Parti pour le siége de Troie, il brava l’orgueil d’Agamemnon, chef des rois ligués de la Grèce ; vengea la mort de Patrocle, son ami ; défit le vaillant Hector, et renversa la Ville superbe et le fameux Empire de Priam. Invulnérable par tout son corps, excepté au talon, Achille fut atteint d’une flèche du lâche Pâris, qu’Apollon dirigea vers l’endroit fatal. Sa valeur fut chantée par Homère, et son tombeau couronné par Alexandre.

Achille racontant son education .

Je bravois des saisons les outrages divers,
L’air brûlant des étés, la glace des hivers :
Sur un lit de duvet, bercé par la mollesse,
Jamais un doux concert n’endormit ma paresse :
Sur la pointe d’un roc j’aimais à sommeiller,
Et le bruit des torrens ne pouvoit m’éveiller ;
Ainsi, j’ai vu passer les jours de mon enfance ;
Ainsi, je préludois à mon adolescence ;
J’appris alors à vaincre un coursier indompté ;
Sur sa croupe rebelle, avec orgueil monté,
Tantôt je dévançois les cerfs ou le Lapithe,
Qui, d’un pas effrayé, précipitoit sa fuite,
Et tantôt je suivois, d’un élan aussi prompt,
Le vol du trait ailé qu’avoit lancé Chiron.
Souvent, dans la saison au repos consacrée,
Quand du fleuve engourdi, le rigoureux Borée
A peine avoit fixé le cristal frémissant,
Un regard de Chiron, sur ce miroir glissant,
M’ordonnoit de courir, sans que mon pas agile
Blessât, en l’effleurant, son écorce fragile.
Luce138.

Priam aux pieds d’ Achille , redemandant le corps d’ Hector .

{p. 127}    Achille, au nom des Dieux, dont vous êtes l’image.
Rappelez-vous un père, un père de mon âge
Sur le seuil du tombeau, chargé du poids des ans :
Peut-être qu’assailli par des périls pressans,
Il cherche envain le bras vengeur de sa vieillesse ;
Mais le nom de son fils console sa détresse ;
Vous vivez, il le sait ; son paternel amour
Sourit à votre gloire, espère un prompt retour.
Ah ! de son sort au mien, affreuse différence !
J’avois des fils nombreux, ma superbe espérance,
Quand les Grecs ont paru sur ces bords étonnés,
L impitoyable Mars les a tous moissonnés.
Un seul, adoucissant mes constantes misères,
Combattoit pour venger et nos murs et nos frères :
Il n’est plus : ce héros, valeureux comme vous,
Notre appui, mon Hector, est tombé sous vos coups.
Je viens redemander ses dépouilles funestes ;
Prenez tous mes trésors, et rendez-moi ses restes ;
Epargnez-moi l’affront d’un refus odieux ;
Soyez compatissant, et respectez les Dieux.
Songez à votre père : ah ! je suis plus à plaindre !
A quel plus grand effort, Roi s’est-il vu contraindre !
D’un père malheureux, les lèvres ont pressé
Sur le sang de ses fils, la main qui l’a versé.

    Achille s’est ému : le nom chéri d’un père
Réveille une douleur que la pitié tempère.
Il retire ses mains, détourne le regard,
Repousse doucement le suppliant Vieillard.
Du lieu qui réunit leurs regrets et leur plainte,
Leurs souvenirs amers ont attristé l’enceinte.
Priam pleure son fils aux pieds d’un ennemi :
Achille pleure ensemble un père et son ami.
Mais, recueillant enfin son ame soulagée,
Et soulevant le poids dont elle étoit chargée,
Le Héros tend la main à ce Roi malheureux
Dont l’âge et l’infortune ont blanchi les cheveux139.
 

Achille à Priam.

{p. 128}    Monarque d’Ilion, dit le fils de Pélée,
La paix de ton sommeil auroit été troublée,
Si, pour ta sûreté, je ne t’avois soustrait,
Loin du lieu que j’habite, à tout œil indiscret ;
Dans la rumeur d’un camp, l’exacte vigilance
Pourroit, au roi d’Argos, signaler ta présence,
Et de ce fier rival, te livrant au pouvoir,
Du rachat de ton fils t’enlever tout espoir ;
Mais ici, ne crains rien, et parle sans mystère :
Pour remplir à ton gré l’auguste ministère,
De rendre au grand Hector les funèbres honneurs,
Quel temps exiges-tu ? Je l’accorde à tes pleurs :
Et, contenant des Grecs la vaillance guerrière,
Je ferme des combats la sanglante carrière.

    Noble fils de Thétis ! dit Priam satisfait,
Mon cœur sent tout le prix de ce nouveau bienfait,
De l’urne cinéraire on va marquer la place. ;
L’éloignement des bois, et l’effroi qui nous glace,
Aux funèbres apprêts porteront des lenteurs :
Neuf jours, dans nos foyers éclaireront nos pleurs ;
Le dixième verra fumer notre hécatombe ;
Nos mains, le jour suivant, élèveront la tombe,
Et, si du sort, enfin, tel est l’ordre fatal,
Du combat, le douzième entendra le signal.

    Tes vœux seront remplis, lui répondit Achille,
Intéressant Vieillard ! tu partiras tranquille.
Je suspends douze jours le glaive du trépas ;
Ma parole est sacrée, et tu n’en doutes pas.
Que ta main dans la mienne en soit ici le gage.
J’y compte, dit Priam, touché d’un tel langage :
Et leurs mains se serrant par un même transport,
Scellent dans leur adieu leur mutuel accord.
Homère. —  Lachabeaussière140.

Voyez Philoctète.

Agamemnon,
Roi de Mycène et d’Argos. §

{p. 129}Il fut mis à la tête des Rois Grecs, ligués contre la ville de Troie. La flotte combinée étant retenue en Aulide, par les vents contraires, sa cruelle piété, égarée par l’oracle de Chalcas, lui fit sacrifier aux Dieux sa fille Iphigénie. Non moins jaloux de son rang que superstitieux, il ne montra, dans le camp, qu’une ame également orgueilleuse et foible. Sa scandaleuse et bruyante querelle avec Achille retarda la chute de Troie. (Voy.. Achille, et Superstition.) De retour à Mycène, il fut assassiné par Egiste, amant de son infidelle épouse Clytemnestre. La sensible Electre, sa fille, ne cessa de pleurer sa mort ; Oreste, son fils, le vengea par le sang de l’amante et de l’amant.

Electre à sa s œu r Iphise .

    Je veux qu’il les écoute ; oui, je veux dans son cœur
Empoisonner sa joie, y porter ma douleur ;
Que mes cris jusqu’au Ciel puissent se faire entendre ;
Qu’ils appellent la foudre et la fassent descendre :
Qu’il réveille cent rois indignes de ce nom,
Qui n’ont osé venger le sang d’Agamemnon !
Je vous pardonne, hélas ! cette douleur captive ;
Ces foibles sentimens de votre ame craintive ;
Il vous ménage au moins. De son indigne loi,
Le joug appesanti n’est tombé que sur moi.
Vous n’êtes point esclave, et d’opprobres nourrie,
Vos yeux ne virent point ce parricide impie,
Ces vêtemens de mort, ces apprêts, ce festin,
Ce festin détestable, où le fer à la main,
{p. 130}Clytemnestre ! ma mère ! ah ! cette horrible image
Est présente à mes yeux, présente à mon courage.
C’est là, c’est en ces lieux, où vous n’osez pleurer,
Où vos ressentimens n’osent se déclarer,
Que j’ai vu votre père, attiré dans le piége,
Se débattre, et tomber sous leur main sacrilège.
Pammène, aux derniers cris, aux sanglots de ton Roi,
Je crois te voir encore accourir avec moi :
J’arrive. Quel objet ! une femme en furie
Recherchoit dans son flanc les restes de sa vie !
Voltaire141.

Clytemnestre.

                                  L’aspect de mes enfans,
Dans mon cœur éperdu, redouble mes tourmens.
Hymen, fatal hymen ! crime long-temps prospère,
Nœuds sanglans qu’ont formé le meurtre et l’adultère ;
Pompe jadis trop chère à mes vœux égarés,
Quel est donc cet effroi dont vous me pénétrez.
Mon bonheur est détruit, l’ivresse est dissipée :
Une lumière horrible en ces lieux m’a frappée…
Qu’Egiste est aveuglé, puisqu’il se croit heureux !
Tranquille, il me conduit à ces funèbres jeux :
Il triomphe, et je sens succomber mon courage.
Pour la première fois je redoute un présage,
Je crains Argos, Electre, et ses lugubres cris,
La Grèce, mes sujets, mon fils, mon propre fils !
Ah ! quelle destinée, et quel affreux supplice
De former de son sang ce qu’il faut qu’on haïsse !
De n’oser prononcer, sans des troubles cruels,
Les noms les plus sacrés, les plus chers aux mortels !
Je chassai de mon cœur la nature outragée ;
Je tremble au nom d’un fils, la nature est vengée.
Le même142.

Oreste à Palamède.

                                                      Laisse-moi.
Je ne veux rien, cruel, d’Electre, ni de toi :
Votre cœur affamé de sang et de victimes,
M’a fait souiller ma main du plus affreux des crimes.
{p. 131}Mais quoi ! quelle vapeur vient obscurcir les airs ?
Grace au Ciel, on m’entr’ouvre un chemin aux Enfers !
Descendons, les Enfers n’ont rien qui m’épouvante ;
Suivons le noir sentier que le sort me présente ;
Cachons-nous dans l’horreur de l’éternelle nuit.
Quelle triste clarté dans ce moment me luit ?
Qui ramène le jour dans ces retraites sombres ?
Que vois-je ? mon aspect épouvante les ombres !
Que de gémissemens ! que de cris douloureux !
« Oreste ! » Qui m’appelle en ce séjour affreux !
Egiste ? Ah ! c’en est trop, il faut qu’à ma colère…
Que vois-je ? Dans ses mains la tête de ma mère !
Quels regards ! où fuirai-je ? ah ! monstre furieux,
Quel spectacle oses-tu présenter à mes yeux ?
Je ne souffre que trop ; monstre cruel, arrête !
A mes yeux effrayés dérobe cette tête.
Oh, ma mère ! épargnez votre malheureux fils.
Ombre d’Agamemnon, sois sensible à mes cris ;
J’implore ton secours, chère ombre de mon père ;
Viens défendre ton fils des fureurs de sa mère ;
Prends pitié de l’état où tu me vois réduit.
Quoi ! jusques dans tes bras la barbare me suit.
C’en est fait ; je succombe à cet affreux supplice :
Du crime de ma main mon cœur n’est point complice ;
J’éprouve cependant des tourmens infinis.
Dieux ! les plus criminels seroient-ils plus punis ?
Crébillon143.

Philoctète,
Fils de Pæan. §

Il fut l’ami, le compagnon, et presque le rival d’Alcide. Le héros mourant lui ordonna d’enfermer dans sa tombe son arc et ses flèches teintes du sang de l’hydre de Lerne, et lui fit jurer de ne jamais découvrir sa sépulture. Les Grecs instruits par l’Oracle que {p. 132}la ville de Troie ne céderoit qu’aux flèches d’Hercule, vinrent les demander à Philoctète. Vaincu par leurs prières, il les leur découvrit en frappant du pied à l’endroit qui les recéloit : le Ciel punit cruellement son parjure : une flèche tomba sur le pied dont il avoit frappé la terre. Sa plaie exhalant bientôt une odeur infecte et insupportable, il fut abandonné par les Grecs, durant son sommeil, dans l’île de Lemnos, où il souffrit long-temps d’horribles douleurs. La mort d’Achille ramena les Grecs auprès de lui. Philoctète indigné de leur perfidie, fut d’abord insensible à leurs instances : il se rendit enfin à l’éloquence artificieuse d’Ulysse, et suivit ce héros au camp des Grecs. Une de ces flèches ayant atteint et tué le lâche Pâris, décida du sort d’Ilion.

Philoctète à Pyrrhus.

    O mon fils ! vous voyez délaissé dans Lemnos
Ce guerrier, autre fois compagnon d’un héros,
Inutile héritier des traits du grand Alcide,
Philoctète, en un mot, que l’un et l’autre Atride,
Excités par Ulysse à cette lâcheté,
Et seul et sans secours dans cette île ont jeté,
Blessé par un serpent de qui la dent impure
M’infecta des poisons d’une horrible morsure.
Les cruels !… de Chrysa vers les bords Phrygiens,
La victoire appeloit leurs vaisseaux et les miens.
Nous touchons à Lemnos : accablé du voyage,
Le sommeil me surprend sous un antre sauvage.
On saisit cet instant, on m’abandonne, on part ;
On part, en me laissant, par un reste d’égard,
Quelques vases grossiers, quelque vile pâture,
Des voiles déchirés, pour sécher ma blessure,
Quelques lambeaux, rebut du dernier des humains ;
Puisse Atride éprouver de semblables destins !
{p. 133}Quel réveil ! quel moment de surprise et d’alarmes !
Que d’imprécations ! que de cris et de larmes !
Lorsqu’en ouvrant les yeux, je vis fuir mes vaisseaux,
Que loin de moi les vents emportoient sur les eaux !
Lorsque je me vis seul sur cette plage aride,
Sans appui dans mes maux, sans compagnons, sans guide !
Jetant de tout côté des regards de douleur,
Je ne vis au un désert, hélas ! et le malheur,
Tout ce qu’on m’a laissé, le désespoir, la rage !
Le temps accrut ainsi mes maux et mon outrage,
J’appris à soutenir mes misérables jours.
Mon arc, entre mes mains seul et dernier recours,
Servit à me nourrir ; et lorsqu’un trait rapide
Faisoit du haut des airs tomber l’oiseau timide,
Souvent il me falioit pour aller le chercher,
D’un pied foible et souffrant, gravir sur le rocher,
Me traîner en rampant vers ma chétive proie ;
Il falloit employer cette pénible voie
Pour briser des rameaux, et pour y recueillir
Le feu que des cailloux mes mains faisoient jaillir.
Des glaçons dont l’hiver blanchissoit ce rivage,
J’exprimois avec peine un douloureux breuvage.
Enfin cette caverne et mon arc destructeur,
Et le feu, de la vie heureux conservateur,
Ont soulagé du moins les besoins que j’endure,
Mais rien n’a pu guérir ma funeste blessure.
Nul commerce, nul port aux voyageurs ouvert,
N’attire les vaisseaux dans ce triste désert.
On ne vient à Lemnos que poussé par l’orage,
Et depuis si long-temps errant sur cette plage,
Si j’ai vu des nochers malgré tous leurs efforts,
Pour obéir aux vents descendre sur ces bords,
Je n’en obtenois rien qu’une pitié stérile,
Des consolations le langage inutile,
Des secours passagers, ou des vieux vêtemens ;
Mais, malgré ma prière et mes gémissemens,
Nul n’a sur ses vaisseaux accueilli ma misère,
Ni voulu sur les flots me conduire à mon père.
Depuis dix ans, mon fils, je languis dans ces lieux,
Sans cesse dévoré d’un mal contagieux,
{p. 134}Victime d’une lâche et noire ingratitude,
Souffrant dans l’abandon et dans la solitude.
Les Atrides, Ulysse, ainsi m’ont attaché
A ce supplice lent que leur haine a cherché ;
Ils m’ont surpris ainsi dans les piéges qu’ils tendent ;
Ils m’ont fait tous ces maux : que les Dieux les leur rendent !
Sophocle. —  La Harpe144.

Patrocle,
Fils de Ménœtius et de Sthénélé. §

L’un des princes Grecs qui allèrent assiéger Troie. Achille l’aima tendrement. Pendant que ce héros, brouillé avec Agamemnon, vivoit retiré dans sa tente pour ne plus combattre, Patrocle se revêtit de ses armes, et marcha contre les Troyens qui prirent pour Achille et fuirent devant lui. Il fit mordre la poussière à Sarpédon, dans un combat singulier ; mais ayant été reconnu, il fut à son tour terrassé et tué par Hector. Achille furieux de la perte de son ami, reprit les armes, attaqua Hector, lui trancha 1a vie, et porta son cruel ressentiment jusqu’à l’attacher à son çhar, et à le traîner trois fois autour des murailles de Troie. Les larmes de Priam, père d’Hector, appaisèrent son courroux : il déplora les lamentables malheurs de cet illustre vieillard, et lui rendit le corps de son fils.

Patrocle à Achille.

    « Héros, j’espérois tout de tes seules vertus,
Mais Ilion l’emporte, et la Grèce n’est plus.
Que les pleurs d’un ami n’irritent point Achille !
Ulysse, Agamemnon, Diomède, Eurypile,
{p. 135}Sur l’arène étendus, percés de mille traits,
Se consument, hélas ! en impuissans regrets,
On s’empresse autour d’eux, on les soulage, on pleure :
La fleur de nos guerriers touche à sa dernière heure,
Et rien ne peut, barbare, appaiser ton Courroux !
Me préservent les Dieux de ces transports jaloux !
Si tu livres la Grèce à ses justes alarmes,
Pour qui réserves-tu le secours de tes armes ?
Ne va point te flatter que Pélée et Thétis,
A tant de cruauté reconnoissent leur fils.
Un rocher t’enfanta : l’Océan en furie
Te vomit de ses flancs sur ma triste patrie.
Si la voix d’un Oracle a troublé ton grand cœur,
Si les vœux de Thétis enchaînent ta valeur,
Ah ! que ne puis-je au moins, suivi de la victoire,
Conduire tes guerriers au sentier de la gloire !
Prête-moi ton armure : errans, glacés d’effroi,
Peut-être ces Troyens fuiront tous devant moi,
Et croiront voir Achille entrant dans la carrière.
Fils des Dieux, laisse-toi fléchir à ma prière :
Tu peux sauver encor les jours de nos héros ;
A leur noble valeur permets quelque repos.
J’irai dans Ilion punir cette arrogance
Qui, depuis si long-temps, accuse ton absence. »
Achille voit le feu qui monte vers la nue ;
Il frappe ses genoux, et d’une voix émue :
« O Patrocle, dit-il, de nos vaisseaux brûlans,
Quels tourbillons épais enveloppent les flancs !
Que deviendra l’armée en ce moment funeste,
Si la flamme détruit l’asile qui lui reste ?
Je crains tout pour la flotte ; arme-toi. Mes soldats,
Par moi-même assemblés, marcheront sur tes pas ».
Il dit : soudain Patrocle, à ses ordres fidelle,
S’arme et court, plein d’ardeur, où la gloire l’appele.
Tout son corps est caché sous un rempart d’arain ;
La cuirasse étoilée éclate sur son sein.
Du glaive que soutient son épaule guerrière,
Partent en longs faisceaux mille traits de lumière.
Le cothurne imposant ajoute à sa fierté ;
Le casque sur son front brille avec majesté ;
{p. 136}Le panache ombrageant sa tête rayonnante,
Flotte en l’air et répand le deuil et l’épouvante.
L’énorme bouclier, honorable fardeau,
De sa mâle vigueur est un garant nouveau.
Il choisit quelques dards : une noble prudence
Commande à sa valeur de respecter la lance,
Du Pélion sauvage antique rejeton,
Jadis elle tomba sous la main de Chiron ;
Et des enfans de Mars l’Elite infortunée,
Par elle doit finir sa haute destinée.
Homère. —  Villard145.

Patrocle tué par Hector.

               La Mort a fermé sa paupière ;
La Gloire a terminé sa brillante carrière.
A peine ce héros avoit quitté ces lieux,
Hector s’avance à lui, la fureur dans les yeux.
Hector croit voir Achille ; et d’un ton de menace :
« Viens, dit-il, recevoir le prix de ton audace.
Patrocle ne répond que par un trait lancé,
Qui dans l’air… mais lui-même il tombe terrassé ;
Et par le fier Hector, immolé sans défense,
Il s’écrioit : Achille ! et demandoit vengeance.
Sivry146.

Vengeance d’Achille.

    Hâtons-nous : poursuivons ce superbe vainqueur ;
De ses murs renversés fermons-lui le passage ;
              Courons : que la mort, le ravage
        Au sein d’Hector porte enfin la terreur ;
        Et que ma main fumante de carnage,
De ses flancs déchirés puisse arracher son cœur !
Hector, tu périras ! ta force et ton courage
        Ne valent pas l’excès de ma fureur.
Il dit, et le Troyen qui chantoit sa victoire,
Voit ses rangs dispersés, tout son camp saccagé ;
C’est Achille qui vient dévancé par sa gloire,
Hector n’est plus, et Patrocle est vengé.
Mutel147.

Hippolyte,
Fils de Thésée et d’Antiope, Reine des Amazones. §

{p. 137}Digne enfant d’un héros et d’une héroïne, Hippolyte exerçoit sa mâle jeunesse aux fatigues de la chasse. Il faisoit son unique plaisir de cette occupation innocente et sévère, et il étoit heureux. La passion insensée de sa belle-mère empoisonna son bonheur. Phèdre n’ayant pu le séduire, l’accusa auprès de Thésée de son propre crime. L’époux abusé pria Neptune de le venger d’un fils qu’il croyoit coupable, il ne fut que trop exaucé. Hippolyte se promenant dans un char sur les bords de la mer de Trézène, un monstre marin sorti tout-à-coup du sein des ondes, effraya tellement ses chevaux, qu’ils n’obéirent pas au frein, et traînèrent le malheureux prince à travers les rochers. Le char se fracassa et Hippolyte périt. Phèdre ne put résister à ses remords ; elle détrompa Thésée, et se perça le sein.

Hippolyte calomnié, à Thésée.

    D’un mensonge si noir justement irrité,
Je devrois faire ici parler la vérité,
Seigneur, mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes,
Peut violer enfin les droits les plus sacrés.
Ainfi que la vertu, le crime a ses degrés ;
{p. 138}Et jamais, on n’a vu la timide innocence.
Passer subitement à l’extrême licence.
Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Elevé dans le sein d’une chaste héroïne,
Je n’ai point de son sang démenti l’origine.
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m’instruire encore au sortir de ses mains ;
Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage.
Mais, si quelque vertu m’est tombée en partage,
Seigneur, je crois sur-tout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.
C’esi par-là qu’Hippolyte est connu dans la, Grèce,
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse.
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur,
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur148.
 

Théramène annonçant la mort d’ Hippolyte , à Thésée .

    J’ai vu, Seigneur, j’ai, vu votre malheureuse fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
Je cours, en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégoûtantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain :
« Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin, après ma mort de la triste Aricie.
Cher ami, si mon père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,
Pour appaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive,
{p. 139}Qu’il lui rende… » A ce mot ce héros expiré,
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré ;
Triste objet où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnoîtroit l’œil même de son père.
Racine149.

Énée,
Fils d’Anchise et de Vénus. §

Ce héros fut aussi célébre par sa valeur que par sa piété. Après avoir défendu Troie jusquà l’embrasement de cette ville infortunée, il se sauva la nuit du milieu des flammes, chargé de ses Dieux Pénates, portant son vieux père sur ses épaules, tenant son fils Ascagne par la main, et suivi de la malheureuse Créuse son épouse qui se perdit en chemin et ne reparut plus. Profondément affligé de cette perte, Enée monta sur ses vaisseaux, avec une troupe de Troyens fugitifs comme lui. Jeté par la tempête aux bords de Carthage, il y fut accueilli et aimé de Didon. Mais, après l’avoir vengée d’Iarbe, roi des Gétules, il l’abandonna pour obéir aux Dieux. Il aborda ensuite en Sicile, et de là en Italie, où il disputa Lavinie à Turnus, chef des Rutules, et épousa cette Princesse. Le petit royaume qu’il fonda dans cette heureuse contrée, fut le berceau du vaste Empire romain.

Énée à Acathe.

                    Je ne m’en défends pas ;
Je brûle pour Didon : sa vertu magnanime
N’a que trop mérité mes feus et mou estime.
{p. 140}Je ne sais si mon cœur se flatte en mon amour,
Mais peut-être le Ciel m’appeloit à sa cour.
Son malheur est le mien ; ma fortune est la sienne.
Elle fuit sa patrie, et j’ai quitté la mienne.
Le fier Pigmalion poursuit les Tyriens ;
Les Grecs de toutes parts accablent les Troyens ;
L’un à l’autre connus par d’affreuses misères,
Le destin nous rassemble aux terres étrangères,
Et peut-on envier à deux cœurs malheureux
Le funeste intérêt qui les unit tous deux ?
Que dis-je ? sans Ddaon, sans ses soins favorables,
D’Ilion fugitif les restes déplorables,
Inconnus dans ces lieux, sans vaisseaux, sans secours,
Sur un rivage aride auroient fini leurs jours.
As-tu donc oublié comme après le naufrage
Nous crûmes sur ces bords tomber dans l’esclavage ?
Les Tyriens en foule accompagnoient nos pas,
Et déjà contre nous ils murmuroient tout bas.
Sur un trône brillant leur jeune Souveraine
Rendit d’abord le calme à mon ame incertaine :
Ses regards, ses discours, garans de sa bonté,
Cet air majestueux, cette douce fierté,
Ces charmes, dont l’éclat digne ornement du trône,
Sur le front d’une Reine embellit la couronne,
Les hommages flatteurs d’une superbe Cour,
Tout m’inspiroit déjà le respect et l’amour.
Avec quelle douceur écoutant ma prière,
Dans le noble appareil d’une pompe guerrière,
Cette Reine sensible au récit de mes maux,
Promit de terminer le cours de mes travaux.
Les effets chaque jour ont suivi sa promesse,
Achate, je dois tout aux soins de sa tendresse,
Et puis-je refuser mon cœur à ses attraits,
Quand ma reconnoissance est due à ses bienfaits.
Lefranc150.

Voyez Didon.

Amazones. §

{p. 141}Femmes guerrières, qui habitoient sur les bords du Thermodon ou au pied du mont Caucase, dans le voisinage des Scythes. Au-dessus des foiblesses de leur sexe, elles ne recevoient des hommes qu’une fois l’année. C’étoit à la naissance du printemps, époque de leurs sacrifices. Les Amazones tuoient leurs enfans mâles ; elles ne conservoient que leurs filles, à qui elles brûloient la mammelle droite pour les rendre plus propres à tirer de l’arc. Ces héroïnes soutinrent de grandes guerres contre leurs voisins. La poésie a sur-tout chanté les combats et les victoires de Penthésilée, issue du sang de Mars, et la valeur héroïque qu’elle déploya sous les murailles de Troie. Le seul Hercule eut la gloire de vaincre le Amazones ; il fit prisonnière leur dernière reine Antiope, qu’il remit à Thésée, et renversa presque leur Empire.

Penthésilée vole du secours de s Troyens, et venge la mort d’ H ector .

    Les Troyens avoient vu sous la lance d’Achille,
Tomber Hector, l’appui de leur superbe ville :
Ses peuples abattus dans un lâche repos,
Pleuroient sans la venger la cendre d’un héros..

    Des bords du-Thermodon, fleuve à jamais fameux,
Un grand secours arrive aux Troyens malheureux.
Une fière beauté, (c’étoit Penthésilée)
Vénus pour la figure et Mars dans la mêlée,
Vient, la hache à la main, la douleur sur le front,
d’un funeste hasard venger le triste affront,
{p. 142}Un jour que d’un vieux cerf elle pressoit la fuite,
Elle perça le sein de sa sœur Hippolyte.
Bientôt l’infortunée expire dans ses bras.
Elle croit voir son ombre attachée à ses pas ;
Des songes pleins d’horreur lui montrant les furies ;
De leurs fouets déchirans frappant ses mains impies ;
Elle promet aux Dieux d’expier son erreur
Dans le sang de ces Grecs que poursuit sa fureur.

    Douze jeunes beautés, indomptables guerrières,
Suivent Penthésilée, et leurs grâces altières,
Sur les pas de leur Reine, en ces sanglans hasards,
S’enflamment des fureurs de Bellone et de Mars.
Au milieu de ses Sœurs l’intrépide Amazone
Brille de cet éclat dont Phébé s’environne,
Lorsqu’au milieu du Ciel, des nuages épais
Ont voilé d’autres feux, sans éclipser ses traits…
Telle aux remparts Troyens l’invincible héroïne
S’avance ; tout s’émeut à sa grâce divine ;
Des peuples accourus les avides regards
Tombent avec amour sur la fille de Mars.
Oui, c’est elle, c’est là le sang du Dieu de Thrace,
Son armure, ses traits, sa valeur et sa grâce.
Mais le charme attrayant d’un sourire enchanteur,
De sentimens plus doux vient pénétrer le cœur.
Si du feu des combats son œil brille et s’enflamme,
La pudeur de son front peint celle de son ame.
En elle tout séduit par le mélange heureux
Des dons les plus parfaits que dispensent les Dieux…

    D’une dure cuirasse elle presse ses charmes ;
Des mains même de Mars elle reçut ces armes.
Elle entoure de fer ces membres délicats
Dont la soie et le lin dérobent les appas.
Une brillante épée, instrument de sa gloire,
Décore, avec orgueil, son épaule d’ivoire :
Et de son bouclier l’éclatante splendeur
Offre l’aspect des nuits dans sa demi-rondeur,
Quand son disque argenté perçant la nuit profonde,
Répand un jour si doux sur la scène du monde.
{p. 143}Sur son front vierge où brille une aimable fierté,
S’élève un casque d’or d’aigrettes surmonté ;
Elle tient dans ses mains la hache redoutable
Dont Bellone aiguisa le fer inévitable,
Et qui dans la chaleur des exploits éclatans,
Fait craindre une Amazone aux plus fiers combattans.
L’audace dans les yeux, elle franchit les portes ;
Elle court des Troyens animer les cohortes.
Tout s’éveille à sa voix, et bientôt sa fureur
Va sur le camp des Grecs repousser la terreur.
D’un corps souple et léger, d’un pied rempli de grâce,
On la voit s’élancer sur fin coursier de Thrace,
Le plus beau qu’Orithye eût encor élevé,
A son fougueux époux par elle réservé.
Aussi prompt que l’éclair, sous la vive Amazone,
Il croit porter Vénus, la Victoire ou Bellone.
Les femmes des Troyens qu’excitent ses regards,
S’enflamment sur ses pas des feux brillans de Mars…

    Pleines d’un feu guerrier ces beautés magnanimes
Alloient offrir à Mars d’innocentes victimes,
Si Théano plus sage, et plaignant leur valeur,
N’eût calmé de ce feu la bouillante chaleur.
Quel transport vous saisit., beautés infortunées !
Vos mains aux jeux de Mars ne sont point façonnées ;
Qu’a de commun sa rage avec des traits si doux !
Cette armure, ce fer, tout est nouveau pour vous.
Reprenez vos travaux ; laissez à l’Amazone,
Le bouclier de Mars, le sabre de Bellone ;
Leur jeunesse endurcie à ces rudes travaux,
Elève un sexe foible aux vertus des héros.
D’un immense pays faut-il franchir l’espace ?
Du vol de leurs coursiers l’œil a perdu la trace.
Rien ne les épouvante, et rien ne les abat ;
Et jamais leur genou ne plie en un combat.
Mars, dit-on, fut l’auteur de leur race divine ;
Certes, rien ne dément leur céleste origine,
Ni leur courage altier, ni l’éclat de leurs yeux.
L’incarnat de leur teint brille du sang des Dieux.
Envain à les dompter l’homme oseroit prétendre,
{p. 144}Lui-même de leur joug ne sauroit se défendre.
Nous, fidelles aux soins qui nous sont destinés,
Ne chargeons point de fer ces bras efféminés ;
Allons, loin des périls d’une gloire cruelle,
Reprendre ces travaux où Pallas nous rappelle ».

    Des femmes des Troyens ces conseils sont goûtés.
Mais l’illustre Amazone, à pas précipités,
Ramenant au combat ses fidelles compagnes,
Du plus beau sang des Grecs inonde les campagnes.
Quintus, de Smyrne. —  Cournand151.

Personnages célébres de la Fable. §

Deucalion,
Roi de Thessalie, Fils de Prométhée, et Epoux de Pyrrha. §

{p. 145}Ce fut de son temps qu’arriva le fameux déluge qui a illustré son nom. Les Dieux irrités des crimes des hommes, engloutirent la terre sous les eaux : le genre humain y périt. Deucalion et Pyrrha furent seuls sauvés, à cause de leur justice. Ce couple choisi consulta l’oracle de Thémis, sur le moyen de repeupler le monde. La Déesse leur ordonna de jeter par-derrière et par-dessus la tête les os de leur mère, c’est-à-dire, des pierres. Ces pierres sortant de leurs mains, furent métamorphosées, celles de Deucalion en hommes, et celles de Pyrrha en femmes.

Deucalion à Pyrrha.

    O ma femme, ô ma sœur, compagne toujours chère,
Toi que seule épargna la céleste colère !
C’étoit peu que du sang le fraternel lien
Eût uni de si près et ton père et le mien ;
C’étoit peu que depuis, la chaîne d’hyménée
Eût joint et nos deux cœurs et notre destinée ;
{p. 146}Le Ciel vouloit encor, que pour serrer ces nœuds,
L’étreinte du malheur nous réunit tous deux.
Hors nous, tout a péri dans les gouffres de l’onde ;
Nous seuls vivons encor ; nous seuls peuplons le monde.
Je n’ose même encor m’assurer, de nos jours :
Des nuages nouveaux nous menacent toujours.
Sans sauver ton époux, si le Ciel t’eût sauvée,
Hélas ! à quels destins serois-tu réservée ?
Seule, à qui pourrois-tu confier tes malheurs ?
Qui calmeroit ta crainte, ou sècheroit tes pleurs ?
Chère épouse, sans moi si la mer t’eût ravie,
Ah ! crois que ton époux dans la mer t’eût suivie.
O savant Prométhée ! ô s’il m’étoit donné.
D’animer un limon sous mes doigts façonné !
Mais le Ciel à son gré règle ce que nous sommes ;
Et dans nous sauve au moins un modèle des hommes.

    Il dit ; tous deux pleuroient : le Ciel fut leur recours.
Ils descendent aux bords où reprenant son cours,
Le Céphayse rouloit dans sa rive première,
Des flots encor mêlés d’une fange grossière.
Tous deux de l’eau du fleuve arrosent leurs habits,
Et dirigent leurs pas au temple de Thémis.
Son dôme étoit couvert d’une mousse fangeuse :
Le jonc marécageux et l’algue limoneuse
Croissoient sur les autels privés des feux sacrés.
Dès que leurs pieds du temple ont touché les degrés,
Chacun d’eux à genoux, prosterné vers la terre,
Du seuil avec respect baise humblement la pierre.
Si jamais, dirent-ils, l’homme a fléchi les Dieux
Si ses maux ont trouvé grace devant leurs yeux,
O Thémis, apprends-nous quelle vertu féconde,
De nouveaux habitans peut repeupler le monde.
Jette sur l’Univers des yeux compatissans,
La Déesse, propice à leurs vœux innocens,
Fit entendre ces mots : « Sortez du sanctuaire ;
« Couvrez-vous d’un saint voile, et jetez en arrière
« Les os de votre aïeule au hasard dispersés.
« Tel est l’ordre du Ciel : mortels, obéissez ».

{p. 147}    L’un et l’autre long-temps se regarde en silence.
Se peut-il que le Ciel leur commande une offense ?
Pyrrha craint d’obéir aux ordres de Thémis.
O Déesse, tu sais si mon cœur t’est soumis :
Mais puis-je d’une aïeule avec des mains profanes,
Toucher les os sacrés et violer les mânes ?

    Interdits, et troublés de scrupules pieux,
De cet oracle obscur le sens mystérieux
Long-temps exerce envain leur pensée inquiète.
Enfin Deucalion, plus heureux interprète,
Rassure de Pyrrha les esprits incertains.
Ou je suis abusé par des présages vains,
Lui dit-il, ou du Ciel l’oracle est légitime :
Non, non, les Dieux jamais n’ont ordonné le crime.
La terre est en effet l’aïeule des humains :
Les pierres sont les os, qui, lancés par nos mains,
Vont de mortels nouveaux repeupler la Nature.
L’inquiète Pyrrha doute encor de l’augure ;
Mais que hasardent-ils ? le front voilé, tous deux
Ramassent des cailloux qu’ils jettent derrière eux.
Soudain, qui le croiroit, si le temps, d’âge en âge
N’en avoit jusqu’à nous transmis le témoignage ?
Ces cailloux amollis sous leurs doigts étonnés,
S’échappent de leurs mains à demi façonnés ;
Et perdant par degrés leur rudesse première,
Offrent déjà de l’homme une image grossière.
Tels on voit quelquefois, confusément épars,
Des marbres ébauchés par le ciseau des arts.
Le limon emprunté des fanges de la terre,
S’anime, s’organise et fait vivre la pierre ;
La veiné est veine encor : les plus durs élémens
Forment sans s’amollir les divers ossemens.
Ainsi d’hommes sans nombre une femme est la mère…
Nés des cailloux, nos cœurs en ont la dureté ;
Et nos mœurs de la fable offrent la vérité.
Ovide.— Saint-Ange 152.

Prométhée,
Fils de Japet et de Climène. §

{p. 148}Cet audacieux Mortel affecta la puissance créatrice : il forma un homme avec de l’argile. Etant monté au Ciel, aidé de Minerve, il présenta un flambeau à l’une des roues du char du Soleil, et anima son ouvrage. Jupiter irrité le fit attacher par Mercure à un rocher du Caucase, où un barbare et infatigable Vautour lui rongeoit sans cesse le foie.

    Prométhée appuyé sur l’urne qui recèle
Du rayon créateur la brûlante étincelle,
Contemploit d’un air fier, son chef-d’œuvre nouveau :
Il défioit les Dieux, en le voyant si beau ;
Moi-même j’admirois et l’artiste et l’ouvrage.
Sur ce tableau sublime, ainsi parla le Sage.

    Des tyrans, me dit-il, l’orgueil ambitieux
Voulut de monts en monts escalader les Cieux.
Mais Jupiter, armé des flèches du tonnerre,
Renversa sous ses coups les enfans de la terre.
Des rochers de l’Etna, l’un d’eux est écrasé ;
Un autre, sous le poids du Vésuve embrasé,
Ebranle avec effort les murs de Parthenope ;
Un autre ici mugit sous l’antre du Cyclope ;
Et les plus criminels sont au fond des Enfers,
De la voûte du monde étouffés et couverts.
A leur affreux supplice échappa Prométhée :
Il frémit, en voyant la terre inhabitée ;
Et ses fils malheureux à jamais engloutis
Replongés dans les flancs dont ils étoient sortis,
Mais à s’humilier rien ne peut le résoudre,
Il relève son front sillonné par la foudre,
{p. 149}« Des Dieux qui m’ont vaincus soyons encor l’égal,
« Dit-il : dût mon orgueil me devenir fatal ;
« De ces Dieux détestés bravons la tyrannie,
« Sans le feu de l’audace il n’est point de génie.
« Osons tout : repeuplons ce globedésolé » ;
Il projette, exécute, et l’homme est modelé.
Colardeau153.
    Terre, éveille-toi ; la Déesse (Minerve.)
Vient éclairer tous les humains :
La Gloire à la suivre s’empresse,
Tenant des lauriers dans ses mains ;
Du Soleil les coursiers s’arrêtent ;
Les Heures en riant s’apprêtent
A semer de roses son cours
Sur les ailes des vents portée,
Elle descend chez Prométhée
Qu’elle embrase par ce discours :

    « Viens donner une ame nouvelle
« Aux mortels à l’erreur soumis :
« Du feu du Ciel qu’une étincelle
« Pénètre les sens endormis.
« Viens, la gloire suit le courage…
« Déjà je vois à ton ouvrage
« Applaudir le monde animé :
« Quels temples on va te construire !…
« Faire penser l’homme, l’instruire,
« C’est plus que de l’avoir formé ».

    Emporté d’un essor rapide,
Prométhée atteint le séjour
Où le Roi des saisons préside
Aux mois qui composent sa cour.
Il ravit la flamme divine,
Brillante et féconde origine
De tant de prodiges divers :
Tout s’embellit dans la nature ;
Des arts la magique imposture
Fait éclore un autre Univers.
Sabatier154.

à Sicard .

{p. 150}    Je voudrois, comme vous, réformer la nature,
                      Mais jugez de mon embarras ?
Je ne vais qu’à tâtons dans cette nuit obscure,
Le flambeau du Génie éclaire tous vos pas.
Tous deux de Prométhée admirant le chef-d’œuvre.
Même désir de gloire a su nous enflammer,
Si, pour pétrir l’argile il ne faut qu’un manœuvre,
                      Il faut un Dieu pour l’animer.
Desmortier155.

Phaéton,
Fils du Soleil et de Climene. §

Pour prouver sa naissance à Epaphus, qui la lui contestoit, Phaéton obtint de son père la conduite de son char pendant un jour. A peine fut-il élevé sur l’horison, que les chevaux du Soleil, se sentant menés par une main étrangère et novice, prirent le mors aux dents, s’écartèrent de leur route, et s’approchant ou s’éloignant trop de la terre, ils y brûloient ou y glaçoient tout. Jupiter forcé de remédier à ce désordre, foudroya Phaéton, qui tomba du Ciel dans les eaux de l’Eridan.

    Phaéton sur le char s’élance plein de joie,
Saisit avidement les rênes qu’il déploie,
Et rend grace à Phébus qui tremble pour son fils.
Cependant les coursiers Œthon et Pyroïs,
Eoüs et Phlégon, impatiens hennissent ;
Ils soufflent feux sur feux dans les airs qui blanchissent ;
{p. 151}Ils heurtent la barrière : aussi-tôt que Thétis,
Ignorant les dangers où court son petit fils,
Eût ouvert à leurs yeux la carrière du Monde,
Ils partent ; et déjà, loin des gouffres de l’onde,
Ils fendent, dans les airs, les nuages mouvans,
Et de leurs pieds ailés ils devancent les vents.
Le char léger de poids sent qu’il n’a pas son guide ;
Et telle qu’au hasard flotte une barque vide,
Jouet mobile et vain du caprice des mers,
Le char saute, ressaute, et bondit dans les airs.
Des chevaux indignés la fougue mutinée
Déjà s’emporte loin de la route ordonnée ;
Phaéton tremble, hésite, ignore son chemin,
Et n’a plus le pouvoir de commander au frein.

    Pour la première fois l’Ourse au pôle du Monde
Brûle et s’efforce envain de se cacher dans l’onde.
Serpent, par le froid jusqu’alors engourdi,
Echauffé tout-à-coup par les feux du midi,
S’anime, et reprenant son naturel funeste,
Se redresse et menace : et toi, Bouvier céleste,
Tu laisses ta charrue, et d’effroi chancelant,
On dit, que d’un pas lourd, tu t’enfuis en tremblant.

    A peine Phaéton eût vu, dans l’étendue,
La Terre au loin, au loin abymée et perdue,
Il pâlit, il chancelle, il ne voit plus les Cieux.
Tout couvert de clarté, la nuit couvroit ses yeux.
Ah ! qu’il voudroit, plus sage et bien moins téméraire,
N’avoir jamais monté sur le char de son père !
Qu’il voudroit de Mérops être appelé le fils !
Il se trouble, semblable au pilote indécis,
Qui, sur les eaux, battu d’Eole et de Neptune,
Laisse le gouvernail aux soins de la fortune.
Que fera-t-il ? Sa vue erre de toutes parts :
L’Orient, l’Occident se perd à ses regards.
Il mesure, effrayé, l’une et l’autre carrière :
Il hésite, s’il doit retourner en arrière ;
Tient les rênes encor, mais ne les régit plus,
Et ne sait plus les noms des chevaux de Phœbus…

{p. 152}    Les nuages brûlans s’exhalent en fumée.
La terre en ses hauteurs est d’abord enflammée,
Elle se fend, et perd le suc qui la nourrit :
L’herbe se sèche et meurt ; l’arbre brûle et périt,
Et l’aride moisson, qu’un seul jour a dorée,
Alimente le feu dont elle est dévorée.
Que dis-je ? tout s’embrâse, et, pour leurs habitans,
Les villes ne sont plus que des bûchers ardens.
Les cités sont en cendre et les campagnes fument.
Sur le sommet des monts les forêts se consument.
L’Etna double ses feux des feux du firmament.
L’Ida, forme dans l’air un vaste embrâsement.
Le Rhodope, une fois, vit sa neige fondue,
La Schytie est envain par le froid défendue.
On voit brûler le Cynthe ; on voit brûler l’Hémus,
Le Caucase et l’OEta, le Tmole et le Taurus,
Les Alpes, de glaçons et de neige chenues,
Et le haut Apennin qui supporte les nues !

    Phaéton, aussi loin qu’il porte ses regards
Voit l’Univers en feu fumer de toutes parts.
Il ne respire plus qu’une vapeur brûlante,
Semblable à l’air qui sort d’une fournaise ardente :
Déjà le char divin commence à s’échauffer ;
Sans haleine et sans voix, il se sent étouffer
Par là cendre qui vole, autour de lui semée ;
Il est enveloppé d’une épaisse fumée ;
Et ses yeux, dans l’amas de ces noirs tourbillons,
Ne suivent plus du char les écarts vagabonds.
Alors, du ciel en feu, l’effroyable incendie
Noircit les habitans des champs de la Nubie ;
La Lybie est changée en des sables déserts,
Ses ruisseaux desséchés s’exhalent dans les airs :
Et, les cheveux épars, ses Nymphes vagabondes
Cherchèrent vainement et leurs lacs et leurs ondes.
Les fleuves les plus grands sentent brûler leurs eaux :
Le Tanaïs bouillone en ses larges canaux ;
Le Pénée au loin fume ; et l’amoureux Alphée
Par d’autres feux alors sent son onde échauffée.
{p. 153}Le Tage en flots brûlans voit ruisseler son or.
Le Nil cacha sa source, et nous la cache encor ;
Ses sept bouches sans eau, jusqu’au sable brûlées,
Se changèrent alors en arides vallées.
Le Méandre se plaint de ses trop longs détours ;
Et l’oiseau du Caïstre y cherche un vain secours.
L’Ismène, l’Eurotas aux flammes sont en proie :
Le Xante qui devoit brûler encore à Troie,
Le Thermodon, le Phase, et le Gange, et l’Indus,
L’Araxe et le Niger, l’Oronte et le Cydnus,
Et l’Euphrate, orgueilleux de baigner Babylone ;
L’Eridan, le Danube, et le Rhin, et le Rhône,
Et le Tybre lui-même, à qui, sous les Romains,
Les destins ont promis l’Empire des humains.

    La terre au loin se fend, s’entr’ouvre, et la Iumière
Des mânes étonnés offense la paupière,
Et fait pâlir d’effroi le Monarque des morts ;
C’est peu : la mer profonde a resserré ses bords ;
Elle découvre à sec les grottes des Naïades,
Et l’on voit s’élever de nouvelles Cyclades.
Les Dauphins n’osent plus se jouer sur les mers :
Les Veaux marins couchés au fond, des flots amers,
Vaincus par la chaleur, sur le sable languissent ;
Les filles de Doris, dans leurs antres gémissent.
Neptune, sur les flots, élevant son trident,
Trois fois ose braver les feux du Ciel ardent,
Et trois fois suffoqué se replonge dans l’onde…

    Phaéton, poursuivi par la foudre brûlante,
Tombe, et traîne en sa chûte une trace brillante :
Tel éclairant lesairs d’un sillon lumineux,
Tombe, ou semble tomber un des célestes feux.
L’Eridan, loin des bords que l’eau du Nil féconde,
Le reçut tout fumant, et lava dans son onde
Son visage et son sein à demi consumé.
Les Nymphes, recueillant son reste inanimé,
Lui dressent, sur la rive, une tombe célébre,
Et gravèrent ces mots sur le marbre funèbre :

{p. 154}    De Phaéton, la tombe est un autel.
           Il guida le char de son père.
Si sa chûte a suivi son essor téméraire,
           Il est beau de tomber du Ciel.
Ovide.— Saint-Ange 156.

Dédale. §

Athénien fameux par son adresse et son génie, et élève de Mercure. Il construisit le labyrinthe de Crète, où Minos l’enferma avec Icare son fils, pour avoir favorisé l’abominable passion de Pasiphaé, fille de ce Prince. Ils en sortirent l’un et l’autre ; en s’attachant, avec de la cire, des ailes artificielles. Dédale recommanda vainement à son fils, de ne voler ni trop haut, ni trop bas. Icare, s’étant trop élevé dans les airs, le Soleil fondit la cire de ses ailes, et il tomba dans la mer, à laquelle il donna son nom. Le père se sauva en Sicile, ou Cocalus, Roi de cette île, craignant la colère de Minos, le fit étouffer dans une étuve.

Sur des bords que Neptune entoure de ses flots,
              Dédale, au fond du labyrinte
Où l’avoit enfermé le courroux de Minos,
              Se soulageoit par cette plainte,
              Qui ne frappoit que les échos :

Vengeons-nous d’un tyran, dont le cruel ombrage
              Traite ainsi mes divins talens ;
Imprimons sur l’airain, avec des traits sanglans,
              La cause de mon esclavage.

{p. 155}              Eternisons le souvenir
Des excès où l’amour a réduit sa famille :
Pasiphaé, sa femme, Ariane, sa fille,
Me fournissent les traits dont je le veux punir.

              Vole, Amour, prête-moi tes ailes ;
                     De mes peines cruelles,
              C’est à toi de finir le cours :
Je ne puis annoncer tes victoires nouvelles,
              Si tu ne viens à mon secours.

C’est par toi qu’aux mortels il n’est rien d’impossible :
C’est toi seul qui d’Orphée animas les concerts,
              Lorsque du tyran des Enfers
              Il fléchit le cœur inflexible.

              Je n’ai que la route des airs
           Pour m’éloigner de ce séjour perfide ;
              Mais les chemins m’en sont ouverts
              Si tu veux m’y servir de guide.

De quoi l’esprit humain ne vient-il pas à bout,
Quand pour se délivrer d’un péril qui le presse,
Il faut que sa vertu redouble son adresse ?
C’est par-là que Dédale est capable de tout.
Certain de pénétrer d’impénétrables voûtes,
Il ajoute à ses bras des ressors emplumés :
              Et les oiseaux sont allarmés
De voir que les humains suivent les mêmes routes.

              Volez, volez, ne craignez plus
De rentrer dans les fers que vous avez rompus.
              Vous ne verrez point de rivages
              Qui ne vous rendent dès hommages
Dignes de vos vertus, dignes de vos regards ;
              Plus cruel que le Minotaure,
                     Si Minos ose encore
              Vous poursuivre de toutes parts,
Il n’est point de péril qu’un grand cœur ne surmonte ;
Ses efforts redoublés, redoubleront sa honte,
              Et le triomphe des beaux arts.

{p. 156}Les vents impétueux, par d’éternels ravages,
       Ne troublent pas le sein des mers,
       Après les plus cruels orages,
       Le calme revient dans les, airs
       Et, tôt-ou-tard, les grands courages :
       Savent briser d’indignes fers.
Lagrange157.
C’est dans ces lieux sacrés, que Dédale autrefois
Evita de Minos les rigoureuses lois.
Abandonnait aux airs et sa course et sa vie,
D’abord il s’approcha de ta froide Scythie :
Mais bientôt, fatigué d’un vol audacieux,
A tes pieds, Roi des arts, il rendit grace aux Dieux ;
Tu reçus le tribut de ses ailes fragiles :
Il construisit ce temple, honneur de tes asiles,
Moent des revers et des faveurs du sort.
Du vaillant Androgée-, il y grava la mort,
Des enfans de Cécrops le barbare supplice,
L’urne où tomboient les noms proscrits par l’injustice,
La Crête s’élevant sur les mers d’alentour,
Et de Pasiphaé le détestable amour,
Là, sont peints les effets de sa flamme exécrable,
Et ce fruit monstrueux d’un crime abominable,
L’odieux Minotaure, effroi de l’Univers,
Sa demeure sanglante, et ses sentiers divers,
Qui, rentrant l’un dans l’autre, et séduisant la vue,
Toujours multipliés, sont toujours sans issue.
Dans ces tristes, tableaux, si son cœur l’eût permis,
Dédale eût exprimé le malheur de son fils :
Deux fois il le tenta ; deux fois, sa main glacée
Abandonna l’image à peine, encor tracée.
Virgile. —  Lefranc158.

Amphion,
Fils de Jupiter et d’Antiopc, Reine de Thèbes. §

{p. 157}Disciple de Mercure, Amphion mérita de manier la lyre de ce Dieu. Les sons qu’il en tira devant les Thébains, occupés à bâtir leur ville, furent le miracle de l’Harmonie. Les pierres, sensibles à ses accords mélodieux, s’animèrent ; elles allèrent se poser et se ranger d’elles-mêmes les unes sur les autres, et formèrent ainsi les murs de Thèbes. Amphion inventa la musique, et son frère Zéthus partagea son heureux génie.

Le nouvel Amphion .
Fable.

        Certain Badaud… quelques malins esprits
        Diront peut-être, étoit-il de Paris ?
        Non, il sortoit du-fond d’une Province.
        Or, ce Badaud, d’un savoir assez mince
            Lisoit pourtant quelques écrits,
Les sots lisent aussi les livres, qu’on publie :
            Ils en font même quelquefois.
Sa sotise à la fin s’accrut, devint folie.
            Il avoit lu qu’Amphion dans les bois,
Faisant parler jadis sa flûte sans ses doigts,
Aux arbres étonnés donnoit l’ame et la vie ;
Que l’ours, le loup, le tigre, au bruit de ses chansons,
Le suivoient, mariant leurs pas à la cadence ;
Que la pierre, à son gré, se mêlant à leur danse,
            Sans architecte et sans maçons,
            Se bâtissoit en ville. Quand j’y pense,
{p. 158}Cet art me plaît assez, dit-il. Il veut soudain
            Ouvrir, dans le bois de Vincenne,
        Un bal pareil, et bâtir vers la plaine
Au moins une maison, ayant cour et jardin,
Remise et cætera. Le voilà flûte en main,
            Qui souffle et souffle à perdre haleine :
Mais chez les animaux pas un ne l’entendit,
                Et l’écho seul lui répondit.
Ce prodige l’étonne ; il ne peut le comprendre ;
                Il admiroit sans se lasser,
                Que pas un rocher ne fut tendre ;
                Que pas un cerf ne sut danser.
Il remet dans sa poche une flûte inutile ;
Puis tout chagrin, s’en retourne à la ville :
Ah ! c’en est fait, disoit-il confondu ;
Nature, tu n’es plus ; les ans t’ont pervertie.
                Pauvre Amphion, que dirois-tu ?
                Rien n’est sensible à l’harmonie :
                Tout a changé, tout est perdu.

            Combien de gens que l’on croit Sages,
Sont le portrait du fou que j’ai cité !
L’auteur dont le public a sifflé les ouvrages,
            S’en va criant que le goût s’est gâté ;
                Doris qui touche à la vieillesse
                Crie à son tour que la jeunesse
                Est injuste envers la beauté.
Imbert159.

A une jolie Femme .
Qui se plaignoit de ce qu’on bâtissoit chez elle.

                  Amphion, en touchant la lyre,
Vit des remparts mouvans s’élever sous ses pas :
Pour faire plus que lui, vous n’avez qu’à sourire ;
                Si ce charme ne suffit pas,,
                Chantez : chaque pierre docile
En colonnes de fleurs va s’arrondir soudain ;
                Votre rival construisit une ville :
                Mais à Vénus il ne faut qu’un jardin.
Dorat160.

Penthée,
Roi de Thèbes, Fils d’Échion et d’Agave. §

{p. 159}Ennemi des Dieux et de leur culte, il osa braver Bacchus à son retour de la conquête des Indes. Le Dieu se vengea de l’impie en semant la discorde et la guerre dans sa famille, et en le faisant mettre en pièces par sa propre mère et par ses tantes.

    Au haut du Cithéron s’élève un libre espace,
Qu’une antique forêt de tous côtés embrasse.
Là, loin de tout profane, en des lieux révérés,
Bacchus fait célébrer ses mystères sacrés.
Agavé la première, à l’aspect de Penthée,
Court, les cheveux épars, de fureur agitée,
Le frappe de son thyrse, et s’écrie : Evohé,
A mon secours, Ino : venez, Autonoë :
Un affreux sanglier désole ces campagnes :
Exterminons le monstre : accourez, mes compagnes ;
Frappez, mes Sœurs, frappez, qu’il meure sous nos coups !
Chacune fond sur lui, l’œil ardent de courroux ;
Il tremble, il se repent de son audace impie ;
Il reconnoît trop tard le crime qu’il expie.
Autonoë, dit-il, par l’ombre d’Actéon,
Epargnez votre sang. La Ménade à ce nom,
Sur son bras qu’elle arrache, assouvit son délire ;
Un seul lui reste encor : mais Ino le déchire.
Aux genoux de sa mère il tombe tout sanglant,
Il l’implore : Agavé le regarde en hurlant,
S’approche, et d’une main au carnage échauffée,
Elle enlève sa tête, et la porte en trophée ;
Chacune suit sa rage, et bientôt leurs, efforts
En lambeaux déchirés ont dispersé son corps.
Un arbre aux premiers froids voit ses feuilles séchées,
Avec moins de fureur par les vents arrachées.
{p. 160}    Une fin si tragique effrayant les Thébains,
Du pouvoir de Bacchus les rendit trop certains ;
L’encens fume, et le peuple animé d’un saint zèle,
Consacre un nouveau culte au Dieu fils de Semèle.
Ovide.— Saint-Ange 161.

Arion. §

Fameux musicien de Lesbos, qui dut son salut à ses talens. En revenant par mer de l’Italie, les matelots de son navire, instruits qu’il rapportoit beaucoup d’or de cette contrée, voulurent le tuer pour s’emparer de ses richesses. Arion les pria de lui permettre, de toucher encore une fois sa lyre, avant de mourir. Ayant obtenu d’eux cette grace, il se plaça sur la poupe du vaisseau, et après y avoir fait retentir l’air de la plus touchante mélodie, il se précipita dans les flots. Un Dauphin, qui avoit été attiré par ses doux accords, le reçut sur son dos, et le porta au rivage de Ténare.

    C’est toi, céleste Harmonie,
Dont la douce tyrannie
Sait enchaîner les mortels,
Et désarmer la furie

    Des monstres les plus cruels.
Les élémens t’obéissent :
Tu sembles régler leur cours,
Et les rochers les plus sourds
A tes accens s’attendrissent.

    Arion qui dans l’art des sons
S’étoit fait une gloire extrême,
Qui sembloit d’Apollon même
Avoir appris les leçons.
{p. 161}A Corinthe enrichi par sa noble science,
    Alloit revoir les lieux de sa naissance.

    L’onde et les zéphyrs
Servoient ses désirs.
L’aquilon rapide,
Le tyran des eaux,
D’un souffle timide
Troubloit leur repos.

    Mais dans un temps calme et paisible ;
Que de cœurs en secret troublés !
Quel complot ! quel projet horrible !
Tremblez, jeune Arion, tremblez !

    Le Démon de l’injustice
Sort des gouffres ténébreux,
La sombre et pâle avarice
Souffle un poison dangereux ;
Sur ses pas marche l’envie,
Et la cruauté la suit ;
Le flambeau d’une Furie,
Est l’astre qui la conduit.

    Déjà les matelots que l’avarice inspire
De cet infortuné dévorent les trésors ;
C’est peu de les ravir, ils veulent qu’il expire.
           Eh bien ! dit-il, je cède à vos efforts :
Mais du moins permettez que ma voix et ma lyre
Soulagent mes douleurs par mes derniers accords.

    Les flots sentent la puissance
De ses sons harmonieux,
Les vents les plus furieux,
Respirent sans violence.

    De la froide Néréide,
Le cœur s’enflamme à ses chants ;
Le Dieu de l’Empire humide,
S’attendrit à ses accens.

    La sensible Souveraine,
Qui domine sur les mers
{p. 162}De la plus tendre Syrène
Abandonne les concerts.

                   Mais ces mortels inéxorables
Craignent que la pitié n’amollisse leurs cœurs.
Arion va périr… Les ondes redoutables
Vont finir leurs forfaits, sa vie et ses malheurs.
                   Non, Arion espère, admire,
               Les Dieux prennent soin de ton sort :
Un Dauphin attiré par ta voix et ta lyre,
Approche, te reçoit, et ce vivant navire
               Te mène heureusement au port162
[Roy]
.

Priam,
Roi de Troie, Fils de Laomédon. §

Quand Hercule se fut emparé de Troie, il fut emmené captif en Grèce avec sa sœur Hésione. Devenu libre dans la suite, il revint dans sa ville, en releva les murs, épousa Hécube, dont il eut un grand nombre d’enfans, et fit fleurir son Empire. Son bonheur fut troublé par le lâche et infidelle Pâris, qui ravit Hélène à Ménélas. Les Rois Grecs irrités de cet enlèvement, marchèrent contre Troie ! ils l’assiégèrent pendant dix années, la prirent, la saccagèrent, et massacrèrent l’infortuné Priam, au pied de l’autel qu’il embrassoit.

Énée à Didon.

    Mes yeux ont vu Pyrrhus au milieu des bourreaux,
Insulter aux vaincus, se souiller de carnage,
Et les deux Rois jaloux lui disputer de rage.
J’ai vu la Reine en pleurs ; j’ai vu le feu sacré
S’éteindre par le sang de Priam massacré,
{p. 163}Cinquante fils, liés par autant d’hyménées ;
Promettoient à ses vœux de hautes destinées :
Il périt, et cet or dont brillent ses lambris,
Des feux et du vainqueur est la proie ou le prix.
De la fin de Priam dois-je aussi vous instruire ?
Voyant nos ennemis maîtres de son Empire,
Il ne peut plus survivre à son affreux destin,
Et veut du moins mourir les armes à la main.
Il couvre d’un harnois, dont il n’a plus l’usage,
Ses membres affoiblis, déjà glacés par l’âge.
Priam marche à la mort. Au milieu d’une cour
Etoit un grand autel qu’ombrageoit à l’entour
Un superbe laurier, dont les rameaux antiques
Formoient un sanctuaire à ses Dieux domestiques.
Hécube et ses enfans, fuyant le coup mortel,
Conduits par la terreur, embrassoient cet autel.
Tel s’abbat un essaim de colombes tremblantes
Qu’un orage subit chassé et poursuit mourantes.
Priam paroît, armé tel qu’un jeune guerrier.
Cher époux, dit Hécube, à quoi bon cet acier !
Que peut un seul vengeur quand Pergame est en cendre ?
Mon Hector même, hélas ! ne pourroit nous défendre.
Viens ici : cet autel, nous protégera tous ;
Ou du moins nous mourrons tous deux des mêmes coups.
Elle dit, et fait place au Vieillard vénérable.
Polite en ce moment, (O spectacle effroyable !)
Jeune fils de Priam, que Pyrrhus a blessé,
Se déroboit au fer dont il étoit pressé.
Le vainqueur le poursuit, et déjà de sa lance
La pointe l’atteignoit : le tendre enfant s’élance ;
Il tombe, expire aux pieds de la Reine et du Roi.
Priam, déjà mourant de douleur et d’effroi,
Ne peut se contenir : s’il est quelque justice,
Dieux vengeurs, au forfait mesurez le supplice !
Et toi, qui de mon fils viens de percer le flanc,
Qui, sur le corps d’un père, en fait jaillir le sang,
Tu te vantes envain qu’Achille fut ton père.
Achille fut humain : touché de ma misère
Il me rendit Hector, il respecta sa foi,
Et jusqu’à mon palais me fit conduire en Roi.
{p. 164}En achevant ces mots, Priam, d’un bras débile
Lance un trait impuissant contre le fils d’Achille,
Trait dont le bouclier est à peine effleuré.
Eh bien, répond Pyrrhus, si j’ai dégénéré,
Meurs, et cours à mon père en porter la nouvelle.
Il entraîne à l’autel le Vieillard qui chancelle,
Et dont les pas glissoient dans le sang de son fils.
Il saisit ses cheveux, que le temps a blanchis :
Tandis qu’à cet exploit sa gauche est occupée,
Sa droite au sein du Roi se plonge avec l’épée.
Ainsi finit Priam dont l’Asie autrefois
Redouta la puissance et respecta les lois.
Il voit sa ville en feu, Pergame anéantie,
Il perd en une nuit la couronne et la vie :
Sa tête est sur le sable, et son corps étendu,
Dans la foule des morts demeure confondu.
Virgile. —  D. L. C.163

Anchise,
Prince Troyen. §

Beau et bien fait dans sa jeunesse, il charma les yeux de Vénus. Cette Déesse l’épousa secrètement, et en eut Enée, dont elle accoucha sur les bords du Simoïs. Anchise enivré de sa gloire, devint indiscret : Jupiter l’effleura de sa foudre. Chargé d’années à l’incendie de Troie, le pieux Enée l’emporta sur ses épaules hors de la ville, tenant son fils Ascagne par la main, et l’embarqua avec lui sur ses vaisseaux. Anchise mourut depuis en Sicile, où son fils lui éleva un tombeau magnifique, et honora ses cendres par des jeux funèbres.

Anchise à Enée
Descendu aux Enfers.
Sur la transmigration des Ames
.

    C’est toi, mon fils, dit-il, en pleurant d’allégresse,
Rien n’a donc étonné ta pieuse tendresse !
Nous pouvons, grace au Ciel, nous parler et nous voir ;
J’attendois ce moment si doux à mon espoir \
Il m’étoit annoncé, mon attente est remplie.
Mon fils, que de dangers ont menacé ta vie !
Que la Terre et Neptune ont trahi mes souhaits !
Et que j’ai craint pour toi Carthage et ses attraits !
Ah ! mon père, c’est vous, lui répondit Enée,
C’est vous dont les conseils guident ma destinée ;
Votre voix m’a souvent appelé chez les morts.
De Cume en ce moment ma flotte voit les bords.
Ah ! que j’embrasse enfin, que j’embrasse mon père !
Que j’ariose de pleurs la main qui m’est si chère !
Il s’efforce trois fois de l’embrasser… hélas !
Trois fois l’ombre légère échappe de ses bras.

    Non loin de là ses yeux, découvrent un bocage
Dont le souffle des vents agite le feuillage,
Et des ames sans nombre en ce bois écarté,
Couvrent les flots dormans du paisible Léthé ;
Tels de nombreux essaims épris des fleurs nouvelles,
Dans un beau jour d’été, bourdonnent autour d’elles,
Et s’enivrent des sucs, objet de leurs travaux.
Quel dessein, dit Enée, amène sur ces eaux,
De ce peuple empressé les troupes vagabondes ?
L’oubli, répond Anchise, est dans ces froides ondes.
Ceux qui doivent un jour reprendre un corps humain,
Perdent le souvenir de leur premier destin…

    O mon père ! est-il vrai qu’au milieu du trépas
Tant de fantômes vains regrettent la lumière ;
Qu’affranchis d’une triste et pénible carrière,
Ils cherchent à reprendre un terrestre lien ?
Insensés ! quoi, la vie est-elle un si grand bien !
{p. 166}Ecoute, dit Anchise, et connois la nature ;
Connois de ses secrets la profondeur obscure.

    Apprends donc que le Ciel et ses astres divers,
Le globe de la Lune, et la Terre et les Mers,
D’un principe commun, d’une ame universelle,
Dans leurs corps pleins de vie ont tous une étincelle.
C’est de-fà que sont nés l’homme et les animaux,
Peuple immense des Airs, de la Terre et des Eaux.
Cette vigueur, ce feu dont la source est divine,
Dans ces êtres pesans s’affoiblit et décline ;
La matière l’accable, et produit les douleurs,
Le chagrin, les désirs, la joie et les terreurs.
Vers la terre toujours ce vil fardeau l’entraine ;
Et même, quand cette ame a secoué sa chaîne
Les vices, les penchans qui maîtrisoient son corps,
Avec elle nourris, la suivent chez les morts :
Leur germe la pénètre et corrompt son essence.
Des ames aussit-ôt le supplice commence.
Les unes dans les airs sont le jouet des vents ;
Les autres vont gémir dans des cachots ardens ;
Dans de profondes eaux d’autres sont englouties,
Et par leurs propres Dieux nos ames sont punies.
On nous admet enfin dans ce lieu plein d’attraits ;
Mais pour le plus grand nombre il ne s’ouvre jamais.
Lorsqu’au bout de mille ans les ondes et les flammes
Ont par l’expiation purifié ces ames,
Lorsque l’heure est venue, un Dieu lui même alors
En foule les conduit sur ces tranquilles bords.
Là brûlant du désir de revoir la lumière,
Avant de commencer leur nouvelle carrière,
Dans le fleuve, à longs traits elles boivent l’oubli,
Et de l’ordre éternel le cours est accompli.
Virgile. —  Lefranc164.

Laocoon,
Fils de Priam et Frère d’Anchise. §

{p. 167}Il ne vouloit point croire à la retraite de l’Armée Grecque, et regardoit son cheval de bois comme une ruse qui seroit fatale aux Troyens. Mais il eut beau s’opposer à son introduction dans la ville, les Troyens aveuglés méprisèrent ses craintes et ses conseils. Neptune ennemi de Troie depuis la perfidie de Laomédon, punit cruellement Laocoon de ses sages avis. Pendant qu’il sacrifioit à son autel, le Dieu fit sortir de la mer deux horribles serpens, qui déchirèrent d’abord ses deux enfans, et ensuite lui-même.

    Pergame, après dix ans de siége, de carnage,
Bravoit encor des Grecs le superbe courage.
Ces Grecs si fiers, armés sur la foi des Calchas,
Comptoient en frémissant leurs stériles combats.
Mais l’Oracle a parlé : sous la hache abattues,
L’Ida voit ses forêts à ses pieds descendues.
De leurs débris formé, l’œil fixe, menaçant,
Un cheval monstrueux s’élève ; et dans son flanc,
Mille guerriers cachés, contre dix ans d’offense,
Méditent sans honneur une lâche vengeance.

    D’Atride cependant la flotte a disparu.
Ilion, à la paix tu crus ton sol rendu !
Vers des bords étrangers ces voiles fugitives,
Un perfide à dessein rejeté sur tes rives,
Et ce coursier nouveau qu’un repentir pieux,
Pour les calmer, dit-on, offre enfin à tes Dieux ;
Tout flattoit ta pensée, et l’heureuse Phrygie
Ressaisit en espoir le sceptre de l’Asie.

{p. 168}    Déjà de ses remparts, le peuple à flots pressés,
S’élance, humide encor des pleurs qu’il a versés,
Son œil sur chaque objet librement se promène.
Il sourit, mais son cœur se rassure avec peine ;
Et, dans ce camp désert si long-temps redouté,
Un reste de frayeur se mêle à sa gaieté.

    Laocoon paroît, Prêtre cher à Neptune ;
Vers ce cheval hideux dont l’aspect l’importune,
Il marche, tourmenté d’un noir pressentiment.
Ses cheveux sur son sein descendent tristement,
Et la cendre a souillé sa barbe vénérable.
« Fuyez ! fuyez ! dit-il, d’une voix lamentable ;
« Ce présent vient des Grecs, c’est le don de la mort. »
A ces mots, de sa main qu’anime un noble effort
Un trait part… Mais quel Dieu rend ce trait inutile ?
Il tombe, et meurt aux pieds du colosse immobile.
Un vain peuple applaudit à cet arrêt des Cieux.
La hache cependant porte un coup plus heureux :
Le monstre est ébranlé. Ses entrailles mugissent ;
Sous leur abri douteux les Grecs tremblans pâlissent.
Pour la première fois dans le crime incertains,
Ils redoutent la nuit, ouvrage de leurs mains ;
Un moment peut les perdre…O funeste vertige !
Le malheureux Troyen crie encor au prodige.
« Contre Ilion, dit-il, un Prêtre criminel
« Arma par son forfait la colère du Ciel ?
« Ce cheval est sacré ! protecteur de Pergame,
« Qu’il habite en son sein, un temple l’y réclame ?… »
Peuple aveugle ! en tes murs, avec pompe escorté,
Il s’avance ; et demain, tes murs auront été.

   Des bords du Ténédos s’élève au sein de l’onde,
Un bruit sourd est parti. La mer s’émeut et gronde ;
Le flot poursuit le flot qui murmure et s’enfuit.
Tel Neptune se plaint dans l’ombre de la nuit,
Quand la rame docile, à la main qui la guide,
Fend à coups redoublés son domaine liquide.
Soudain, à nos regards, deux dragons furieux
Se présentent : la foudre étincelle en leurs yeux.
{p. 169}Sous leurs bonds convulsifs en temps égaux pressée,
L’onde écume, et jaillit jusqu’aux Cieux élancée.
Leur crête se hérisse : à leurs mugissemens
La rive au loin répond par ses gémissemens.
Un triple dard s’agite en leur gueule enflammée,
Et de leurs naseaux roule un torrent de fumée.
Tout tremble : fruits jumeaux d’un hymen plein d’appas,
Tes fils, Laocoon, avoient suivi tes pas :
Tes fils, portraits vivans d’une mère adorée,
Comme toi, revêtus de la robe sacrée.
Le couple affreux s’élance ; et, l’œil rouge de sang,
Sur sa double victime il s’enlace en sifflant.
La peur éteint leurs voix sur leurs lèvres glacées ;
De replis écailleux leurs mains embarrassées
Appellent, mais envain, un secours fraternel :
Sur leurs yeux déjà pèse un sommeil éternel ;
Et toi, Vieillard débile ! ô trop malheureux père !
Quel transport t’a poussé sous la dent meurtrière ?
Pour la combattre, hélas ! tu n’as que ton amour :
Ton trépas à tes fils rendra-t-il donc le jour ?…
Tu tombes ! et vers Troie, à ton heure dernière,
Se tourne avec douleur ta mourante paupière.

    Bientôt Phébé, du haut de son char argenté,
Vient colorer les airs de sa pâle clarté.
Les enfans d’Ilion dormoient dans le silence ;
Ils dormoient ! et bercé d’une douce espérance,
Ce bon peuple rêvoit un heureux lendemain.
Mais du cheval fécond le flanc s’ouvre, et soudain
La mort avec les Grecs dans nos murs est vomie.
Leur fer, long-temps captif, s’agite avec furie.
Comme, affranchi du mord, vole un coursier fougueux,
L’œil fier, et de ses crins battant ses flancs poudreux :
Tel, au palais des Rois, affamé de carnage,
Sur des monceaux de morts Pyrrhus s’ouvre un passage,
Là, malgré quarante ans de gloire et de vertus,
Priam expire aux pieds d’un trône qui n’est plus*
Le sang Troyen ruisselle ; et le glaive homicide
Moissonne au même instant et la vierge timide,
{p. 170}Et le foible vieillard, et l’enfant au berceau.
Ilion n’offre plus qu’un immense tombeau ;
Et l’Autel même où fume une flamme sacrée,
Fournit les feux vengeurs dont Troie est dévorée.
Pétrone. —  Deguerle165.

Atrée,
Fils de Pélops. §

Jamais Prince offensé ne donna un plus terrible exemple de vengeance. Son frère Thyeste avoit séduit Erope son épouse, et s’étoit soustrait par la fuite à son ressentiment, Atrée dissimula pour se venger mieux ; il feignit d’avoir rendu son amitié à Thyeste ; et l’ayant attiré dans son palais et admis à sa table, il lui fit manger l’enfant qu’il avoit eu d’Erope. A la vue de cet abominable festin, le Soleil recula d’horreur.

Atrée à E u risthène.

    Enfin ce jour heureux, ce jour tant souhaité
Ranime dans mon cœur l’espoir et la fierté :
Athènes, trop long-temps l’asile de Thyeste,
Eprouvera bientôt le sort le plus funeste !
Mon fils, prêt à servir un si juste transport,
Va porter dans ses murs et la flamme et la mort.

Euristhène.

    Ainsi, loin d’épargner l’infortuné Thyeste,
Vous détruisez encor l’asile qui lui reste.
Ah ! Seigneur, si le sang qui vous unit tous deux,
N’est plus qu’un titre vain pour ce Roi malheureux,
Songez que rien ne peut mieux remplir votre envie
Que le barbare soin de prolonger sa vie ;
Accablé des malheurs qu’il éprouve aujourd’hui,
Le laisser vivre encor, c’est se venger de lui.

Atrée.

{p. 171}    Que je l’épargne, moi ! lassé de le poursuivre,
Pour me venger de lui, que je le laisse vivre !
Ah ! quels que soient les maux que Thyeste ait soufferts,
Il n’aura contre moi d’asile qu’aux Enfers,
Mon implacable cœur l’y poursuivroit encore,
S’il pouvoit s’y venger d’un traître que j’abhorre :
Après l’indigne affront que m’a fait son amour ;
Je serai sans honneur tant qu’il verra le jour.
Un ennemi qui peut pardonner une offense,
Ou manque de courage, ou manque de puissance ;
Rien ne peut arrêter mes transports furieux.
Je voudrois me venger, fût-ce même des Dieux.
Du plus puissant de tous j’ai reçu la naissance ;
Je le sens au plaisir que me fait la vengeance ;
Enfin mon cœur se plait dans cette inimitié,
Et, s’il a des vertus, ce n’est pas la pitié.
Ne m’oppose donc plus un sang que je déteste ;
Ma raison m’abandonne, au seul nom de Thyeste :
Instruit, par ses fureurs, à ne rien ménager,
Dans les flots de son sang je voudrois le plonger.
Qu’il n’accuse que lui du malheur qui l’accable ;
Le sang qui nous unit me rend-il seul coupable ?
D’un criminel amour le perfide enivré,
A-t-il eu quelque égard pour un nœud si sacré ?
Mon cœur, qui sans pitié lui déclare la guerre,
Ne cherche à le punir qu’au défaut du tonnerre.
Crébillon166.

Œdipe,
Fils de Laïus, Roi de Thèbes, et de Jocaste. §

{p. 172}L’Oracle avoit prédit à Laïus que son fils seroit à la fois parricide et incestueux. Epouvanté de l’idée de ce double crime, il remet l’Enfant qui vient de naître à un officier, avec ordre de le faire mourir. Celui-ci, touché de pitié, se borne à le suspendre par les pieds aux franches d’un arbre. Un berger détache l’enfant et le porte à Polybe, roi de Corinthe, qui le nomme Œdipe, de l’enflure qu’il avoit aux pieds. Œdipe, devenu grand rencontre Laïus dans un défilé de la Phocide, prend querelle avec lui, le tue sans le connoître. Il explique depuis, à Thèbes, l’énigme du Sphinx. Jocaste doit être le prix du vainqueur de ce monstre ; elle devient le sien. Cet affreux hymen excite l’horreur et le courroux des Dieux : ils frappent les Thébains de la peste. Malheureux jouet du Destin, il apprend du berger qui l’a sauvé, le mystère de sa naissance. Odieux à la nature, à lui-même, il se crève les yeux de désespoir, s’exile de sa patrie, et va s’enfoncer dans les rochers déserts de Colonos.

Œdipe à Jocaste.

    Il n’est pas encor temps de répandre des larmes,
Vous aprendrez bientôt d’autres sujets d’allarmes.
Ecoutez-moi, Madame, et vous allez trembler :
Du sein de ma patrie il fallut m’exiler.
{p. 173}Je craignis que ma main malgré moi criminelle,
Aux destins ennemis ne fût un jour fidelle,
Et suspect à moi-même, à moi-même odieux,
Ma vertu n’osa point lutter contre les Dieux,
Je m’arrachai des bras d’une mère éplorée ;
Je partis, je courus de contrée en contrée,
Je déguisai par-tout ma naissance et mon nom ;
Un ami de mes pas fut le seul compagnon.
Dans plus d’une aventure en ce fatal voyage,
Le Dieu qui me guidoit seconda mon courage :
Heureux si j’avois pû dans l’un de ces combats
Prévenir mon destin par un noble trépas :
Mais je suis réservé sans doute au parricide.
Enfin je me souviens qu’aux champs de la Phocide,
(Et je ne conçois pas par quel enchantement
J’oubliois jusqu’ici ce grand événement ;
La main des Dieux sur moi si long-temps suspendue
Semble ôter le bandeau qu’ils mettoient sur ma vue.)
Dans un chemin étroit je trouvai deux Guerriers,
Sur un char éclatant que traînoient deux coursiers,
Il fallut disputer dans cet étroit passage,
Des vains honneurs du pas le frivole avantage.
J’étois jeune et superbe, et nourri dans un rang,
Où l’on puisa toujours l’orgueil avec le sang :
Inconnu, dans le sein d’une terre étrangère,
Je me croyois encor au trône de mon père,
Et toux ceux qu’à mes yeux le sort venoit offrir,
Me sembloient mes sujets, et faits pour m’obéir.
Je marche donc vers eux, et ma main furieuse
Arrête des coursiers la fougue impétueuse :
Loin du char à l’instant ces Guerriers élancés
Avec fureur sur moi fondent à coups pressés.
La victoire entre nous ne fut point incertaine.
Dieux puissans ! je ne sais si c’est faveur ou haine ;
Mais sans doute pour moi contr’eux vous combattiez :
Et l’un et l’autre enfin tombèrent à mes pieds.
L’un d’eux, il m’en souvient, déjà glacé par l’âge,
Couché sur la poussière observoit mon visage ;
Il me tendit les bras, il voulut me parler,
De ses yeux expirans je vis des pleurs couler ;
{p. 174}Moi-même en le perçant, je sentis dans mon ame,
Tout vainqueur que j’étois… Vous frémissez, Madame167.
 

Désespoir d ’ Œdipe.

    Le voilà donc rempli cet Oracle exécrable,
Dont ma crainte a pressé l’effet inévitable,
Et je me vois enfin par un mélange affreux
Inceste et parricide, et pourtant vertueux.
Misérable vertu, nom stérile et funeste,
Toi par qui j’ai réglé des jours que je déteste,
A mon noir ascendant tu n’as pu résister,
Je tombois dans le piége, en voulant l’éviter.
Un Dieu plus fort que moi m’entraînoit vers le crime,
Sous mes pas fugitifs il creusoit un abyme,
Et j’étois malgré moi dans mon aveuglement,
D’un pouvoir inconnu l’esclave et l’instrument.
Voilà tous mes forfaits, je n’en connois point d’autres,
Impitoyables Dieux, mes crimes sont les vôtres ;
Et vous m’en punissez… Où suis-je ! quelle nuit
Couvre d’un voile affreux la clarté qui nous luit ?
Ces murs sont teints de sang, je vois les Euménides
Secouer leurs flambeaux, vengeurs des parricides.
Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi,
L’Enfer s’ouvre.… O Laïus ! ô mon père ! est-ce toi ?
Je vois, je reconnois la blessure mortelle
Que te fit dans le flanc cette main criminelle.
Punis-moi, venge-toi d’un monstre détesté,
D’un monstre qui souilla les flancs qui l’ont porté.
Approche, entraine-moi dans les demeures sombres,
J’irai de mon supplice épouvanter les Ombres.
Viens, je te suis.
Voltaire168.

Tantale,
Fils de Jupiter et de la Nymphe Plota. §

{p. 175}Il étoit Roi de Phrygie ou de Corinthe. Honoré un jour de la visite des Dieux, il les éprouva d’une manière barbare, en leur servant à souper les membres de son fils Pélops. Jupiter condamna ce tigre aux tourmens éternels de la faim et de la soif. Mercure l’ayant enchainé, l’enfonça jusqu’au menton au milieu d’un lac de l’Erèbe, dont l’eau fuyoit ses lèvres desséchées, et plaça près de sa bouche une branche chargée de fruits, qui échappoient sans cesse à ses avides mains.

    Vers une eau désirée, ou sur un fruit voisin,
Toujours Tantale avance ou la bouche ou la main :
Toujours le fruit rebelle à la main qui le touche,
Recule, et l’eau perfide a fui loin de sa bouche.
        Tel est l’avare entouré d’or :
C’est des yeux seuls qu’il boit, qu’il mange…
Pauvre insensé ! pour prix de ce repas étrange,
        Meurs de faim sur ton coffre fort.
Pétronne. —  Deguerle169.

Voyez Tartare.

ris,
Fils de Priam et d’Hécube. §

{p. 176}L’Oracle avoit prédit à son père qu’il causeroit un jour la ruine de Troie. Priam effrayé voulut qu’on lui ôtât la vie au moment de sa naissance : un officier de la cour le sauva, confia son enfance aux bergers du Mont Ida, et présenta à Priam un autre enfant mort. Pâris devint si beau, que Jupiter le nomma juge du différend élevé entre Junon, Pallas et Vénus, au sujet de la pomme d’or : le Prince berger décerna la pomme à Vénus, Pâris ne vérifia que trop dans la suite la prédiction de l’Oracle. Il enleva Hélène à Ménélas, et alluma ainsi le feu de cette longue et cruelle guerre qui embrasa Troie, et dévora l’Empire de Priam.

Traduction libre
De la 15e ode d’ Horace, livre i.er
(Pastor cum traheret, etc.)
    Epris d’un fol amour, Pâris, sur ses vaisseaux,
Conduisoit à Pergame une perfide amante,
Lorsqu’un Dieu suspendit le murmure des eaux,
Et fit trembler les mers de sa voix menaçante :

    La colère des Dieux suivra dans ton palais
Hélène qui naquit pour le malheur du monde :
C’en est fait : pour punir le plus noir des forfaits,
La Grèce vient d’armer le Ciel, la Terre et l’Onde,

    Déjà ses bataillons, secondant sa fureur,
Renversent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d’horreur,
Va tomber écrasé sous ses voûtes brûlantes.

{p. 177}    Hélas ! quelle sueur inonde les guerriers !
Que de combats sanglans ! quel horrible carnage !
Tremble : déjà Pallas fait voler ses coursiers,
Et va, sur les Troyens, faire éclater sa rage.

    Enfans de Dardanus, que je plains votre sort !
Jupiter vous menace, il apprête sa foudre.
A combien de Héros vois-je donner la mort,
Et combien de palais vois-je réduire en poudre ?

    La faveur de Vénus a troublé ta raison :
Triomphant au milieu des Dames de Phrygie
Et la lyre à la main, tu nourris le poison
Qui va trancher le cours d’une infidelle vie.

    Mais l’espoir qui te reste expire dans ton cœur :
Les Troyens ont péri par le fer et la flamme.
Le fils de Téiamon, ses coups et sa fureur,
Bientôt iront porter le trouble dans ton ame.

    Quel spectacle funeste a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s’apprête :
Pyrrhus, dans la poussière, aux pieds de tes remparts,
Vient souiller tes cheveux et ta coupable tête.

    Déjà le vieux Nestor a juré ton trépas :
Il s’avance appuyé sur le fils de Laërte :
La terreur le devance, et la mort suit ses pas ;
De corps ensanglantés la campagne est couverte.

    Pour te joindre, Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui, Sténélus invincible,
Soit qu’il fasse voler des chevaux écumans,
Soit qu’il arme son bras d’une lance terrible.

    Tu frémiras d’horreur en voyant Mérion,
Et le fils de Tydée, aussi vaillant qu’Alcide,
Poursuivre les Troyens dans les murs d’Ilion,
Et les faire tomber sous un glaive homicide.

{p. 178}    Tu trembles, foible amant : d’un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne songes plus, par la crainte emporté,
Aux sermens que jadis tu fis à ton amante.

    Ainsi l’on voit, paissant à l’ombre des ormeaux,
Un cerf saisi d’effroi, fuir à perte d’haleine,
Et quitter à l’instant ses tendres arbrisseaux,
S’il apperçoit un loup s’élancer dans la plaine.

    La colère d’Achille a prolongé tes jours :
Tranquille sur sa flotte, au milieu des alarmes,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il suspend pour un temps la fureur de ses armes.

    Mais enfin les Troyens, accablés de revers,
Et, contre tous les Grecs n’osant plus se défendre,
Verront, n’en doutez pas, après quelques hivers,
Leur ville renversée et leur palais en cendre.
Horace. —  Izoard de Livani 170.

Alcinoüs,
Roi des Phéaciens. §

Prince magnifique et généreux, célébre par l’accueil humain et les riches présens qu’il fit à Ulysse, par le luxe de son palais, et par la beauté de son jardin.

    Non loin des portes d’or de ce brillant palais,
Est un jardin fermé par des buissons épais.
Jamais sur les trésors de cette heureuse enceinte,
Le fougueux Aquilon n’osa porter d’atteinte.
Des arbres élevés qui bravent les hivers,
Y forment à l’envi des berceaux toujours verts ;
{p. 179}Là, près des fruits dorés que le pommier présente,
Brille de l’olivier la tête fleurissante ;
La cime du poirier à l’oranger s’unit ;
La douceur de la figue y croît et s’y nourrit ;
Chaque jour le Zéphyre y produit et féconde,
Mille fruits différens dont ce jardin abonde ;
Chaque saison y donne avec égalité,
Et les fleurs du printemps, et les fleurs de l’été.
La poire en vieillissant en voit d’autres renaître,
Sous la figue flétrie une autre va paroître,
Et, sur le même cep où le raisin mûrit,
Un raisin dans sa fleur déjà se reproduit ;
Une vigne abondante offre toute l’année,
Les festons jaunissans dont elle est couronnée.
Là, dans un lieu frappé des rayons du Soleil,
L’heureux cultivateur sèche un raisin vermeil ;
Ici, des vendangeurs sur de larges corbeilles,
Vont porter au pressoir la dépouille des treilles ;
Mais un nouveau raisin, de la fleur échappé,
Rend aux pampres verdis le fruit qu’on a coupé.
Non loin de ces vergers une aimable industrie,
Des quarrés alignés forma la symétrie,
Où les sillons, remplis de végétaux divers,
Offrent à l’œil charmé des tapis toujours verts.
On y voit sourciller deux fontaines fécondes,
Dont l’une en ces jardins va promener ses ondes,
Et l’autre, sous la terre, en un profond canal,
Aux bains de la Cité va verser son crystal.
Homère. —  Rochefort171.

Silène. §

{p. 180}Vieux Satyre, nourricier, précepteur et compagnon de Bacchus. Silène suivit ce Dieu à la conquête de l’Inde, monté sur un âne. A son retour, il se fixa dans les campagnes d’Arcadie, où sa naïve gaîté le fit aimer des jeunes bergers et bergères. Silène est le Grégoire de la Fable. Il s’enivroit tous les jours.

    Dans un antre champêtre orné par la nature,
Sous des pampres fleuris, sur un lit de verdure,
Silène, de Morphée éprouvant la douceur,
A des songes riants abandonnoit son cœur.
On voyoit près de lui sa couronne et son verre
Renversés sur un tyrse entouré de lierre ;
Un doux jus, bu la veille aux fêtes de Bacchus,
Tenoit encor ses sens assoupis et vaincus,
Quand deux jeunes bergers, Silvanire et Mnasile,
Troublèrent à dessein la paix de cet asile.
Depuis long-temps Silène, oracle de ces lieux,
Leur promettoit envain des chants mystérieux :
Il avoit jusqu’alors éludé leur poursuite ;
Mais leurs efforts enfin empêchèrent sa fuite.
La jeune Eglé survient, et se joint aux pasteurs,
Pour former au Vieillard une chaîne de fleurs.
Captif en ces liens, Silène se réveille :
On voit naître les ris sur sa bouche vermeille.
Vous remportez, dit-il, et je suis arrêté :
Je vois bien à quel prix on met ma liberté ;
Vous voulez que des temps je vous chante les fastes,
Un jour ne peut suffire à des sujets si vastes :
Commençons cependant, contentons nos désirs :
Vous, Eglé, partagez nos innocens plaisirs ;
Rompez, jeunes pasteurs, cette chaîne inutile.
Et comptez sur la foi de ma muse docile.
{p. 181}Il dit : tout, à l’envi, s’apprête à l’écouter :
Ses liens sont brisés : il commence à chanter.
Aux sublimes accens de l’immortel Silène,
Les vents, au loin chassés, ne troubloient point la plaine,
Les ruisseaux s’arrétoient et n’osoient s’agiter,
Les échos admiroient et n’osoient répéter :
Les Nymphes, les Sylvains, formant d’aimables danses,
Suivoient d’un pas léger ces brillantes cadences ;
Le rivage d’Amphryse et le bois d’Hélicon,
Furent souvent charmés par le chant d’Apollon :
Le sombre Roi du Styx, aux tendres airs propice,
Fut touché des accords de l’époux d’Euridice,
Mais la voix du Vieillard, cher au Dieu des raisins,
Charma bien plus encor les rivages voisins.
Virgile. —  Gresset172.
    Je suis vieux, mais c’est encor moi
Qui bois de la meilleure grâce ;
Je suis vieux, mais je m’apperçois
Qu’aucun jouvençeau ne me passe.
Aux banquets je suis souvent Roi,
Et je fais honneur à ma place.
On dit que je foiblis un peu
Dans nos danses sur la verdure ;
C’est méchanceté toute pure,
Je me sens toujours même feu.
Mais cette jeunesse si vaine
Ne veut pas voir qu’au milieu d’eux,
Si je fais quelques pas douteux,
C’est que je danse à la Silène.
Anacréon. —  Roman173.

Pyrame et Thisbé §

{p. 182}C’étoient deux jeunes amans, célébres dans l’Assyrie par leur attachement mutuel, et par leur fin tragique. Leurs parens s’opposant à leur hymen, ils se donnèrent un rendez-vous pour quitter ensemble leur patrie, et se retirer dans un pays éloigné. Thisbé arriva la première au lieu désigné. Effrayée à la vue d’une lionne dont la gueule étoit ensanglantée, elle se sauva et laissa tomber son voile, que la lionne déchira et teignit de son sang. Pyrame arrivé, ramassa le voile, et croyant son amante dévorée, s’enfonça son épée dans le corps. Thisbé reparut un moment après, trouva Pyrame expirant, et se perça le sein de la même épée.

    Pyrame aima Thisbé, comme il fut aimé d’elle ;
Il étoit jeune, aimable ; elle étoit jeune et belle…
Le jour trop long pour eux, coule trop lentement ;
Mais la nuit vient : Thisbé s’échappe adroitement,
Tourne les gonds sans bruit, sort, et demi-voilée,
Seule, au milieu de l’ombre, arrive au mausolée.
Amour l’enhardissoit. Mais voici qu’à pas lents,
S’avance une lionne, aux yeux étincelans,
D’un carnage récent la gueule ensanglantée.
A cet aspect Thisbé frémit épouvantée.
Elle fuit dans un antre, et ne s’apperçoit pas
Que son voile en courant, est tombé sous ses pas.
Aussi-tôt que de sang la lionne fumante
Eût dans l’onde à longs traits éteint sa soif ardente,
Elle tourne ses yeux sur les replis mouvans
Du voile qui frémit, soulevé par les vents.
{p. 183}Elle dresse ses crins, le mord et le déchire,
Et rodant en grondant, dans les bois se retire.
Pyrame vient, pâlit : ses regards alarmés.
Ont observé les pas sur le sable imprimés.
Il voit, il reconnoît l’écharpe encor sanglante.
« Thisbé n’est plus ! eh bien, l’amant suivra l’amante.
Hélas ! la même nuit nous a perdus tous deux.
Sa beauté méritoit un destin moins affreux.
Ah ! je suis son bourreau ! Thisbé, je t’ai perdue !
Thisbé je te regrette, et c’est moi qui te tue !
En des lieux pleins d’horreur j’ose attirer tes pas !
C’est moi qui t’y conduis, et ne t’y préviens pas !
O vous, hôtes cruels de ces grottes obscures,
Tigres, lions, venez, je m’offre à vos morsures.
N’épargnez pas mon sang, venez me déchirer.
Mais c’est craindre la mort que de la différer. »
Il dit : prend ce tissu, gage terrible et tendre ;
Il le porte sous l’arbre où Thisbé doit l’attendre,
Et le couvre à la fois de baisers et de pleurs.
« Voile chéri, dit-il, témoin de mes douleurs,
« Parure de Thisbé, que son sang a trempée,
« Reçois aussi le mien. » Il tire son épée,
Et d’un bras égaré l’enfonce dans son flanc,
L’en retire avec force, et fait jaillir son sang.
Thisbé de sa frayeur à demi rassurée,
Mais fidelle à la foi que sa bouche a jurée,
Revient, cherche Pyrame et des yeux et du cœur.
Elle reconnoit l’arbre et non pas sa couleur.
Dans ce trouble confus elle approche, elle hésite,
Elle approche… elle voit un mourant qui palpite,
De soupirs convulsifs avec peine agité,
Battre encor de son sein le sol ensanglanté :
Elle tremble et d’horreur recule frissonante.
Telle d’un lac profond la surface tremblante,
Se ride, en frémissant, sous l’aile des autans.
Elle voit… Ciel ! Pyrame à ses derniers instans.
Elle accuse le Ciel, l’amour et la nature ;
Un long ruisseau de pleurs versé sur sa blessure,
Lave ce sein chéri quelle tient embrassé ;
Et couvrant de baisers son visage glacé,
{p. 184}« Pyrame, par quel sort t’ai-je perdu, dit-elle !
« Cher Pyrame, réponds : c’est Thisbé qui t’appelle. »

    L’amant, à ce doux nom, soulève avec effort
Ses yeux déjà couverts des ombres de la mort,
La voit, soupire, et meurt content de l’avoir vue.
Il expire. Le voile et l’épée encor nue,
Disent trop à Thisbé par quelle aveugle erreur
Pyrame de ses jours a pu trancher la fleur.
Pyrame ! eh quoi, tu meurs pour m’avoir trop aimée !
Tu meurs ! et contre toi ta main s’est donc armée ?
Je saurai t’imiter ; la mienne fera foi,
Si j’ai moins de courage et moins d’amour que toi.
La mort qui pouvoit seule éteindre notre flamme,
La mort même à Thisbé va rejoindre Pyrame.
Soudain elle saisit le fer encor fumant ;
Elle se frappe, tombe, et meurt sur son amant.
Sensibles à leurs feux, les Nymphes les plaignirent ;
Et les fruits du mûrier de leur sang se teignirent ;
Leurs parens même enfin sont touchés de leurs vœux,
Et le même tombeau les enferma tous deux.
Ovide.— Saint-Ange 174.

Minos,
Fils de Jupiter et d’Europe. §

Il régna sur la Crète, et s’immortalisa par la sagesse de ses lois. Sa sévère équité lui mérita l’honneur de rendre la justice au tribunal des Enfers ; c’étoit le premier juge des morts. Rhadamante et Eaque en étoient les seconds.

    Mes homicides mains, promptes à me venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis, et je soutiens la vue
De ce sacré Soleil dont je suis descendue !
J’ai pour aïeul le père et le maître des Dieux.
Le Ciel, tout l’Univers est plein de mes aïeux.
{p. 185}Où me cacher ? fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale.
Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains.
Minos juge aux Enfers tous les pâles humains ;
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu’il verra sa fille, à ses yeux présentée,
Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes, peut-être inconnus aux Enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible ?
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille,
Reconnois sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Racine175.

Pandore. §

Statue faite et animée par Vulcain. Tous les Dieux concoururent à sa perfection. Vénus lui donna la beauté ; Minerve la sagesse ; Mercure l’éloquence, etc. Jupiter voulant punir Prométhée du sacrilége qu’il avoit commis en dérobant le feu du Ciel, envoya Pandore sur la terre avec la boîte fatale où étoient renfermés tous les maux. Prométhée se garda bien de l’ouvrir, mais Epiméthée, son frère, moins prudent que lui, l’ayant ouverte, il en sortit à l’instant tous les fléaux qui désolent le genre humain. Il n’y resta au fond que l’Espérance, unique consolation des malheureux.

    D’une jeune mortelle il (Jupiter) forma la substance ;
Lui donna de Vénus la grâce et la beauté,
De la Reine des Dieux la fière majesté,
{p. 186}Le savoir de Minerve et l’esprit de Mercure,
Une voix dont le charme attendrit la nature,
Une éloquence douce, un cœur plein de désirs,
L’art fatal de séduire, et le goût des plaisirs ;
Tous les talens enfin que l’Univers adore :
Il sourit à sa vue, et la nomma Pandore.

    Le meurtrier d’Argus à l’instant la conduit
Chez un sage mortel qui fut trop-tôt séduit,
C’étoit le vertueux, mais foible Epiméthée.
Il fut sourd à la voix, aux cris de Prométhée.
Mon frère, lui disoit ce frère tendre et cher,
Crains pour l’homme et pour toi les dons de Jupiter,
Quand il parloit ainsi, la paix la plus profonde,
Le repos sur la terre et le calme sur l’onde,
Promettoient aux humains un éternel bonheur ;
Ils ne connoissoient point la cuisante douleur,
Ni ces tourmens divers, qui même en la jeunesse,
Ne font que trop sentir le poids de la vieillesse.
Dans l’état des mortels, quel changement soudain !
De leurs calamités le régne étoit prochain.
Pandore ouvrit le vase où le courroux céleste
Avoit de ses fléaux caché l’amas funeste ;
Cet innombrable essaim s’échappa dans les airs,
Retomba sur la terre et traversa les mers.
Les plaisirs, la santé, la vigueur disparurent ;
Et la fièvre et la mort en silence accoururent.
L’espérance restoit dans le vase fatal ;
Mais il fut refermé pour consommer le mal.
Hésiode. —  Lefranc176.

Didon,
Fille de Bélus, Roi de Tyr. §

{p. 187}Désolée de la mort de son malheureux époux Sichée, que l’avare et cruel Pygmalion avoit égorgé au pied des autels, pour s’emparer de son trésor, Didon se déroba à la fureur du monstre, et se sauva en Afrique avec Anne, sa tendre sœur. Elle s’y fit céder par Iarbe, roi des Gétules, un terrain, sur lequel elle bâtit Carthage. Le Prince Africain voulut envain l’épouser : Didon fidelle aux mânes de Sichée, refusa sa main. Iarbe lui ayant déclaré la guerre, elle fut secourue par Enée, que la tempête avoit poussé sur ses bords. Didon éprise de ce Héros, l’avoit secrètement épousé ; mais ce second hymen lui fut aussi fatal que le premier. Enée sacrifia sa tendresse aux ordres des Dieux ; il prit la fuite et abandonna la malheureuse Didon, qui se livrant à son désespoir, se poignarda sur un bûcher.

Didon à Elise,
Après la fuite d’Enée.

    Je ne le verrai plus ! l’ai-je bien entendu ?
Quel coup de foudre, ô Ciel ! et l’aurois-je prévu ?
Sur ces derniers transports je m’étois rassurée.
Quoi ! malgré ses sermens, malgré sa foi jurée,
Sans espoir de retour, il me quitte aujourd’hui,
Moi qui mourrais plutôt que de vivre sans lui !
Et qu’ai-je fait, ô Ciel ! pour être ainsi trahie ?
Ai-je d’Agamemnon partagé la furie ?
{p. 188}Ai-je au secours des Grecs envoyé mes vaisseaux ?
J’ai sauvé les Troyens de la fureur des eaux ;
De mes bontés sans cesse ils ont reçu des marques,
J’ai préféré leurs chefs aux plus puissans Monarques.
Amans, trônes, remords, j’ai tout sacrifié,
Et voilà de quel prix tant d’amour est payé !
Elise, en est-ce fait ? n’est-il plus d’espérance ?
S’il voyoit mes douleurs, s’il sait que son absence…

Elise.

    Hélas ! que dites-vous ? les ondes et les vents,
Propices à ses vœux…

Didon .

                                    Eh bien, je vous entends.
Il n’y faut plus penser. Ah ! barbare ! ah ! perfide !
Et voilà ce Héros dont le Ciel est le guide,
Ce guerrier magnanime, et ce mortel pieux,
Qui sauva de la flamme et son père et les Dieux !
Le parjure abusoit de ma foiblesse extrême ;
Et la gloire n’est point à trahir ce qu’on aime.
Du sang dont il naquit j’ai dû me défier,
Et de Laomédon connoître l’héritier.
Cruel, tu t’applaudis de ce triomphe insigne !
De tes lâches aïeux, va tu n’es que trop digne.
Mais tu me fuis envain, mon ombre te suivra.
Tremble, ingrat, je mourrai ; mais ma haine vivra.
Tu vas fonder le trône où le destin t’appelle,
Et moi je te déclare une guerre immortelle….

Elise.

    Quels effroyables vœux ! et quel transport de haine !
Cachez des mouvemens peu dignes d’une Reine ;
Au sein de la victoire oubliez vos revers.

Didon.

    Ma honte et mon amour remplissent l’Univers.
J’en rougis, il est temps que ma douleur finisse ;
{p. 189}Il est temps que je fasse un entier sacrifice ;
Que je brise à jamais de funestes liens :
Le Ciel en ce moment, m’en ouvre les moyens.
Témoins des vœux cruels qu’arrachent à mon ame
La fuite d’un parjure, et l’excès de ma flamme,
Contre lui, justes Dieux, ne les exaucez pas. (elle se frappe.)
Mourons… à cet ingrat, pardonnez mou trépas…
Et toi dont j’ai troublé la haute destinée,
Toi qui ne m’entends plus, adieu, mon cher Enée,
Ne crains point ma colère… elle expire avec moi,
Et mes derniers soupirs sont encore pour toi.
Lefranc177.

Thétis,
Fille de Nérée et de Doris. §

Nymphe d’une beauté ravissante. Jupiter lui-même l’eût épousée, si Prométhée n’avoit pas prédit au maître des Dieux qu’elle donneroit la vie à un fils dont la gloire éclipseroit celle de son père. Thétis fut mariée à Pélée, Roi de Thessalie. Ses noces furent très-brillantes : fous les Dieux du Ciel, de la Terre, des Eaux, des Enfers y assistèrent. La Discorde seule en fut exclue. Elle se vengea de cet affront, en jetant sur la table la fatale pomme d’or qui divisa tout l’Olympe. Thétis fut la mère d’Achille.

On ne doit pas la confondre avec Téthys, femme de l’Océan.

    Lorsque jadis aux champs Thessaliens,
                Thétis s’unit avec Pélée,
De tous les Dieux la brillante assemblée
Avec, pompe, dit-on, célébra ces liens.,
{p. 190}    Tous deux étoient parés de la fleur du bel âge ;
Du sang de Jupiter tous deux étoient sortis ;
            Tous deux avoient cent vertus en partage :
On n’avoit jamais vu de cœurs mieux assortis.
Dans les traits de l’époux, la douce bienfaisance
Tempéroit de son front l’auguste majesté ;
            De son maintien la noblesse et l’aisance
            A tous les yeux peignoient la volupté ;
            Son regard fier annonçoit sa naissance,
            Et le son de sa voix exprimoit la bonté.
Dans l’épouse, c’étoit, la grâce, la décence,
Un air si doux, si tendre et si plein de candeur
C’étoit ce coloris, cette aimable pudeur
                Qui sert de fard à l’innocence,
                Et d’ornement à la grandeur…
Chacun de ces amans flatté de sa conquête,
Du plaisir de se voir ne pouvoit se lasser,
Les grâces et les ris, de fleurs parant leur tête,
Avec eux, en dansant, sembloient s’entrelacer….
Achille, dont le bras vengea si bien la Grèce,
              Fut l’heureux fruit de leurs amours,
Et ce couple charmant, plein d’une aimable ivresse ;
              Par les plaisirs d’une égale tendresse,
Sut encor embellir jusqu’à ses derniers jours…
Blin de Sainmore178.

Circé,
Fille du Soleil et de la Nymphe Persa. §

Enchanteresse cruelle, voluptueuse et jalouse. Elle empoisonna le Roi des Sarmates son mari, pour jouir seule du trône. Ce crime indigna ses sujets. Chassée par eux, elle se réfugia sur un promontoire d’Italie, appelé de son nom, le Cap Circéen, et y bâtit un palais magique. Sa jalousie fut fatale à la jeune Scylla, {p. 191}aimée du Dieu Glaucus ; et à Picus, Roi d’Italie ; elle changea l’une en monstre marin, et l’autre en pivert. Ulysse jeté par la tempête sur ses rivages, éprouva ses funestes enchantemens. Circé éprise du Héros, métamorphosa ses compagnons en diverses bêtes sauvages, pour empêcher son départ. Ulysse captivé par ses charmes, oublia près d’elle, pendant une année entière, sa chère Ithaque et sa fidelle Pénélope.

    Sur un rocher désert, l’effroi de la Nature,
Dont l’aride sommet semble toucher les Cieux,
Circé pâle, interdite, et la mort dans les yeux
            Pleuroit sa funeste aventure.
Là ses yeux errans sur les flots
D’Ulysse fugitif sembloient suivre la trace :
Elle croit voir encor son volage héros ;
Et cette illusion soulageant sa disgrace,
            Elle le rappelle en ces mots,
Qu’interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :

    Cruel auteur des troubles de mon ame,
Que la pitié retarde un peu tes pas :
Tourne un moment tes yeux sur ces climats,
Et si ce n’est pour partager ma flamme,
Reviens du moins pour hâter mon trépas.

    Ce triste cœur devenu ta victime,
Chérit encor l’amour qui l’a surpris ;
Amour fatal ! ta haine en est le prix :
Tant de tendresse, ô Dieux, est-elle un crime,
Pour mériter de si cruels mépris ?

    Cruel auteur des troubles de mon ame,
Que la pitié retarde un peu tes pas :
Tourne un moment tes yeux sur ces climats,
Et si ce n’est pour partager ma flamme,
Reviens du moins pour hâter mon trépas.

{p. 192}    C’est ainsi qu’en regrets sa douleur se déclare ;
Mais bientôt de son art employant le secours,
Pour rappeler l’objet de ses tristes amours,
Elle invoque à grand cris tous les Dieux du Ténare,
Les Parques, Némésis, Cerbère, Phlégéton,
Et l’inflexible Hécate, et l’horrible Alecton :
Sur un autel sanglant l’affreux bûcher s’allume ;
La foudre dévorante aussitôt le consume :
Mille noires vapeurs obscurcissent le jour,
Les astres de la nuit interrompent leur course :
Les fleuves étonnés remontent vers leur source ;
Et Pluton même tremble en son obscur séjour.

    Sa voix redoutable
Trouble les Enfers :
Un bruit formidable
Gronde dans les airs :
Un voile effroyable
Couvre l’Univers :
La Terre tremblante
Frémit de terreur :
L’Onde turbulente
Mugit de fureur :
La Lune sanglante
Recule d’horreur.

    Dans le sein de la Mort ses noirs enchantemens
        Vont troubler le repos des Ombres :
Les mânes effrayés quittent leurs moens ;
L’air retentit au loin de leurs longs hurlemens ;
Et les vents échappés de leurs cavernes sombres,
Mêlent à leurs clameurs d’horribles sifflemens :
Inutiles efforts ! Amante infortunée !
D’un Dieu plus fort que toi dépend ta destinée :
Tu peux faire trembler la Terre sous tes pas,
Des Enfers déchaînés allumer la colère ;
            Mais tes fureurs ne feront pas
        Ce que tes attraits n’ont pu faire.

{p. 193}    Ce n’est point par effort qu’on aime,
L’Amour est jaloux de ses droits ;
Il ne dépend que de lui-même,
On ne l’obtient que par son choix :
Tout reconnoît sa loi suprême,
Lui seul ne connoît point de lois.

    Dans les champs que l’hiver désole
Flore vient établir sa cour :
L’Alcyon fuit devant Eole,
Eole le fuit à son tour ;
Mais si-tôt que l’Amour s’envole,
Il ne connoît plus de retour.
Rousseau179.

Artémise,
Epouse de Mausole, Roi de la Carie. §

Jamais femme ne porta plus loin l’amour conjugal : Artémise en fut l’héroïne. Après la mort de son cher Mausole, elle lui fit élever, par les plus fameux artistes de son temps, un tombeau superbe, surmonté d’une pyramide qui portoit un char de marbre attelé de quatre chevaux. Ce beau moent fut compté parmi les sept merveilles du Monde. C’est du nom de cet époux si chéri, si pleuré, qu’on a depuis appelé Mausolées, les magnifiques tombeaux élevés à la grandeur et à l’opulence, et même les Cénotaphes qui les représentent. Artémise ne borna pas là les marques de sa tendresse pour Mausole. Elle recueillit religieusement ses cendres, et les mêla à sa boisson, comme pour leur servir elle-même de tombeau.

{p. 194}    Oui, du fond des royaumes sombres,
Il est vrai que les pâles Ombres
Remontent, pour quelques instans ;
Et de tristes crêpes voilées,
Autour de leurs noirs Mausolées,
Viennent errer de temps en temps.
Beauharnais180.

Inscription d’un Moent élevé à la mémoire
d’une jeune Dame, par son Epoux
.

    Rien ne peut affranchir des lois de la Nature ;
            Périr est le sort des Mortels !
Celle qui sut charmer sans art, sans imposture,
Celle dont la vertu mérita des autels,
            N’a qu’une urne pour sépulture.
Elle nous laisse en proie aux plus justes regrets.
Par la Mort, enchaînée au séjour du silence,
Elle n’est plus !… Que dis-je ? elle vit à jamais
Pour les infortunés, enrichis des bienfaits
            Qu’elle versa sur l’indigence.
Elle vit, ou du moins ses traits s’offrent à nous,
Dans les tendres objets de ses soins les plus doux ;.
Ses enfans, à nos yeux, font revivre leur mère.
Aimable et digne Epouse ! Ombre fidelle et chère !
Elle respire encore au cœur de son époux.
Hélas ! il vient souvent dans cette solitude
            Qu’elle se plut à parcourir,
Et, sur ce Moent, il aime à s’attendrir.
            S’occuper d’elle est son étude,
            Et ce douloureux souvenir,
Eternel aliment de son inquiétude,
Est le seul dont son cœur veut toujours se nourrir.
De Schosne181.

Pour le buste d’une jeune Dame de Lyon, morte
à la suite de ses couches
.

    Contemplons, dans ces traits, des mères le modèle :
            Gardons-nous de pleurer son sort ;
Ainsi que la Vertu, Delphire est immortelle,
            Elle n’est point morte… elle dort182.

Young , les yeux fixés sur trois Mausolées où reposent les cendres de sa Fille, de sa Femme et de son Ami, s’écrie :

{p. 195}    Le jour ne suffit point aux peines que j’endure,
Et la nuit… oui, la nuit… la nuit la plus obscure,
Alors que tout s’éteint dans sa noire épaisseur,
Est moins triste que moi, moins sombre que mon cœur.
Ce fantôme voilé que le silence mène,
Assis, en ce moment, sur son trône d’ébène,
Du plus épais nuage enveloppe les airs,
Et son sceptre de plomb pèse sur l’Univers.
Quelle ombre impénétrable, et quel calme immobile. !
La Nature se tait dans sa marche tranquille :
L’oreille écoute en vain !… l’œil ne voit plus !… tout dort !
Tout semble anéanti… rien n’est mû… tout est mort !
De ce vaste repos combien l’ame est frappée !
O des Mondes détruits, image anticipée !
Triste et dernier Soleil !… jour affreux, hâte-toi !
Viens tirer le rideau… tout est fini pour moi !
Young. —  Colardeau183.

Alceste,
Fille de Pélias et Femme d’Admète. §

Admète se mouroit : Alceste consulta l’Oracle sur le sort de cet époux adoré. Il ne peut vivre, répondirent les Dieux, si personne ne rachète ses jours par les siens. Alceste se dévoua pour lui, et fut sacrifiée. Elle reçut le prix de sa tendresse conjugale, et de sa vertu courageuse. Hercule, logé un jour par Admète, entreprit de lui rendre son Epouse ; il descendit aux Enfers, combattit la Mort, et ramena Alceste sur la Terre.

Les adieux d’Alceste mourante, à son Epoux.

{p. 196}    Cher Admète, je touche à mon heure suprême :
Voyez ce que j’ai fait pour un époux que j’aime ;
Pour vous sauver le jour, je me livre à la mort ;
Et ma seule tendresse a voulu cet effort.
Je pouvois, jeune encore et veuve couronnée,
Aspirer aux liens d’un nouvel hyménée :
Mais je n’ai pas voulu survivre à vos destins,
Pour nourrir dans le deuil des enfans orphelins.
Ma vie est, par mon choix, éteinte à son aurore,
Vos parens à leurs fils se devoient plus encore :
Vous étiez leur seul bien : par l’âge appesantis,
Ils n’avoient pas le droit d’espérer d’autre fils,
Et si votre bonheur eût fait leur seule envie,
Vous pouviez conserver votre Epouse et la vie…
Mais ils vous ont trahi : les Dieux l’ont ordonné ;
A pleurer mon trépas vous étiez destiné.
Le Ciel, à mes enfans, veut ravir une mère.
O vous ! pour qui je meurs, écoutez ma prière :
Je ne ne demande pas, pour prix de mes bienfaits,
Un sacrifice égal à celui que je fais.
Et quel bien, après tout, pourroit valoir la vie ?
Mais, si de mon Epoux ma mémoire est chérie,
S’il aime mes enfans, s’il se souvient de moi,
Ah ! que jamais l’hymen, démentant votre foi,
Ne fasse dans mon lit entrer une autre épouse,
Qui, régnant sur mon sang en marâtre jalouse,
Accableroit bientôt, sous un joug odieux,
De nos premiers amours les gages précieux.
On ne connoit que trop les haines implacables,
D’un second hyménée effets inévitables.
Gardez, dans ce palais, d’introduire un tyran :
De mon fils, il est vrai, le péril est moins grand,
Son sexe est sa défense ; il croîtra près d’un père.
Mais, à ma fille, ici, qui tiendra lieu de mère ?
Fille trop chère, hélas ! s’il falloit quelque jour
Qu’une femme étrangère osât, dans cette cour,
A la honte, au mépris dévouer ton enfance,
{p. 197}Et d’un hymen heureux te ravir l’espérance !
Si tu dois de Lucine éprouver les travaux,
Qui sera près de toi pour adoucir tes maux,
Pour t’offrir les secours de l’amour maternelle ?
Je meurs. Ah ! par pitié pour moi-même et pour elle,
Admète, jurez-moi de souscrire à mes vœux ;
Joignez cette promesse à nos derniers adieux.
Il faut nous séparer : la mort qui me menace
N’admet point de délai, n’accorde point de grace.
Adieu, mes chers enfans ; adieu, mon cher Epoux,
Vous que j’ai tant aimé, vivez ; souvenez-vous
Qu’Alceste à cet amour appartint toute entière,
Fut la plus tendre épouse, et la plus tendre mère.
Euripide. —  Laharpe.184

Andromaque,
Femme d’Hector. §

Ce fut la plus tendre et la plus malheureuse des femmes et des mères. Elle vit tomber sous les coups d’Achille un époux qu’elle adoroit ; elle vit dévouer à la mort, par les Princes Grecs, l’innocent Astyanax, qui lui retraçoit l’image de son infortuné père. Reine captive, après la prise de Troie, elle fut forcée d’épouser Pyrrhus, fils du meurtrier de son époux, qui l’emmena dans l’Epire. Pyrrhus mort, elle épousa Hélénus, fils de Priam. Quoiqu’attachée, par ce nouveau lien, au frère de son premier mari, elle ne put jamais l’oublier. Veuve inconsolable, et sans cesse occupée de son cher Hector, ses chastes mains lui dressèrent un tombeau en Epire, sur les bords d’un faux {p. 198}Simoïs : elle y évoquoit ses mânes ; elle lui offroit des sacrifices, et sa douleur fut immortelle comme son amour.

Adieux d’Hector à Andromaque .

Avare des instans, il court, et hors d’haleine
Entre dans son palais, où règne un sombre deuil ;
Il appelle Andromaque, il la cherche de l’œil :
Andromaque est absente, et son fils avec elle.
Il gémit ; cependant, à son devoir fidelle,
Et pressé de s’offrir à des hasards nouveaux,
De son triste palais, sort enfin le Héros.
Une seconde fois il traverse Pergame,
Revoit la porte Scée, on la r’ouvre : sa femme
L’appelle, et de la tour, descendant à grands pas,
L’arrête : à ses côtés, un esclave en ses bras,
Porte l’unique fruit de leur noble hyménée,
Prince à peine sorti de sa première année,
Et de qui la beauté ressemble au feu riant
D’un Astre qui se lève et blanchit l’Orient.
D’un tendre et doux souris le père le caresse,
Cependant, Andromaque, en proie à la tristesse,
Tremblante, et l’œil en pleurs, embrasse le Héros,
Et lui tient ce discours, mêlé de longs sanglots :
« Je vais vous perdre Hector. Un excès de courage
Va livrer votre femme aux horreurs du veuvage,
Et laisser dans mes bras votre fils orphelin.
Hélas ! de mes frayeurs l’augure est trop certain.
Vingt peuples et vingt Rois ont conjuré ta chûte :
A leurs coups réunis, tes jours vont être en butte :
Et moi, quand j’aurai vu tous les miens expirans,
Que deviendrai-je, hélas ! sans époux, sans parens,
Sans un consolateur qui plaigne mes misères ?
Achille, en un seul jour, m’a ravi mes sept frères.
J’ai vu tomber sous lui mon père déchiré ;
J’ai vu de ce grand Roi le peuple massacré,
Thèbes, sa capitale, aux feux abandonnée ;
Et ma mère, à son char, en esclave traînée !
{p. 199}Hector, mon cher Hector ! toi seul es tout pour moi,
Patrie, amis, parens, je les retrouve en toi.
Ah ! n’expose donc plus une tête si chère ;
Prends pitié de ton fils, prends pitié de sa mère ;
Ou, si tu veux encor te joindre à nos guerriers,
Vois ce tertre couvert de sauvages figuiers.
Là, tu peux sans danger rallier tes cohortes,
Repousser Diomède, et défendre nos portes. »
« Chère épouse ! et pourquoi m’amollir par tes pleurs ?
Pourquoi me présenter de frivoles terreurs !
Eh ! n’ai-je pas ma gloire à sauver toute entière !
Ne suis-je pas chargé de défendre mon père ?
Ne dois-je pas mon sang au bien de mon pays ?
Mes efforts, par les Dieux, peuvent être trahis ;
Je le sais : le jour vient, où la triste Pergame
Doit voir plonger ses murs dans le sang et la flamme.
Eh bien ! cet avenir, qui menace tes jours,
Pousse mon désespoir à la mort… et j’y cours.
D’Hécube et de Priam, et de toute ma race,
Peut-être je pourrois soutenir la disgrace,
A la chûte de Troie accoutumer mon cœur ;
Mais te voir le butin d’un insolent vainqueur ;
Mais te savoir au joug d’un maître qui te brave,
Et qui s’ose vanter de t’avoir pour esclave !
Dieux ! toute ma vertu succombe à ce revers !…
Non, je ne verrai point tes bras chargés de fers.
Qui, toi ! d’un Roi puissant, la fille, toi, ma femme,
Toi qui devois monter au trône de Pergame,
D’une Reine superbe essuyant les dédains,
Tu pourrois la servir de tes royales mains !
Et tremblante à ses pieds, tantôt filer ses laines,
Et tantôt pour ses bains puiser l’eau des fontaines !
Alors d’un ris moqueur te flétrissant encor,
Tous les Grecs s’écriroient : c’est la femme d’Hector !
Ah ! qu’aujourd’hui plutôt sous des monceaux de terre,
Le gouffre du tombeau dans ses flancs me resserre ! »

    Il dit, et vers son fils, tend l’une et l’autre main.
Mais l’enfant, à l’aspect de l’armure d’airain,
Et du casque ombragé des touffes d’un panache,
{p. 200}Au sein de sa nourrice épouvanté se cache ;
Il jette un cri plaintif : les époux attendris
A son naïf effroi donnent un doux souris,

    Hector pose son casque aux pieds de la Princesse,
Prend son fils en ses bras, le flatte, le caresse,
Mollement le balance, et l’élevant aux Cieux :
« Grand Jupiter, dit-il, et vous tous, justes Dieux,
Que mon fils d’Ilion étende aussi la gloire !
Qu’au retour des combats, suivi de la Victoire,
Il entende le peuple, autour du char guerrier,
Par-tout sur son passage à la fois s’écrier :
Il est plus grand qu’Hector ! que sa mère le voie,
S’enfle d’un juste orgueil, et tressaille de joie. »
A sa chère Andromaque, à ces mots, il le rend.
La mère le reçoit, et sourit en pleurant ;
Hector en est ému, mais cachant sa tristesse,
Sous un front où respire une noble tendresse :
« Va, dit-il, Andromaque, il n’est pas temps encor
De gémir sur Pergame, et de pleurer Hector.
Hector ne peut tomber au pouvoir de la Parque,
Avant le jour fatal que le destin lui marque,
Ils sont comptés les jours du lâche et du Héros.
Adieu, rentre au palais ; et reprends tes fuseaux.
La guerre est mon partage. » Il dit, et des murailles,
Il sort impétueux, et revoie aux batailles.
Bussi185.

Adieux d’ Andromaque à Astyanax.

    O crime ! ô désespoir ! mon fils ! ma seule joie !
Seul bien resté d’Hector et des cendres de Troie,
Mon fils, tu vas périr ! et mes funestes soins
Ont avancé l’instant dont mes yeux sont témoins.
Ton père, Hector lui-même, et sa gloire passée,
T’arrachent une vie à peine commencée :
Hector toujours présent aux yeux d’un assassin,
Hector conduit les coups et te perce le sein.
{p. 201}O malheureux hymen ! nœud sacré, nœud funeste !
De toute ma grandeur, voilà ce qui me reste.
L’Asie à mes genoux attendoit en suspens,
Son maître et son appui renfermé dans mes flancs :
Et des Grecs, en ces lieux amenés par le crime,
Ces flancs infortunés renfermoient la victime !
Tu pleures !… ô mon fils ! connoîtrois-tu ton sort ?
Sens-tu nos maux cruels, et prévois-tu ta-mort ?
Tes pleurs coulent envain, et tes mains innocentes,
Tes baisers redoublés pressent mes mains tremblantes.
Malheureux ! prétends-tu, caché sous mes habits
Ou fléchir ou tromper les destins ennemis ?
Hector ne rompra pas la barrière fatale,
Qui s’élève entre nous et là nuit infernale.
N’espérons plus le voir, tel qu’au fort des combats,
Nos tyrans, de ses mains recevoient le trépas,
Quand du joug de l’Europe affranchissant l’Asie,
Il vengeoit dans leur sang son sang et sa patrie.
Tout est fini pour nous. Troie a vu son orgueil
Confondu près d’Hector dans la nuit du cercueil ;
Et dans nos destructeurs la soif de la vengeance
Etouffa pour jamais la voix de la clémence.
Hélas ! ta mort s’apprête, et bientôt sous mes yeux,
Précipité du haut de ces murs odieux,
Tes membres palpitans couvriront ce rivage,
Ces bords ensanglantés, théâtre du carnage.
Hélas ! ton œil tremblant à peine s’ouvre au jour,
Que le fer ennemi t’enlève à mon amour.
O doux embrassemens ! ô baisers pleins de charmes,
Qu’à ta mère éperdue, ils vont coûter de larmes !
Sauve-toi dans mes bras ! ô mon fils ! c’est envain
Que tu puisas la vie et le jour dans mon sein.
Pour la dernière fois embrasse encor ta mère.
Près de joindre au tombeau les mânes de ton père,
Montrons-nous tous les deux ardens à recueillir
Toi mon dernier baiser, moi ton dernier soupir186.

Mérope,
Femme de Cresfonte, Roi de Messène. §

{p. 202}Ce fut la touchante émule d’Andromaque. Polifonte, brave soldat, mais lâche assassin, avoit égorgé son malheureux époux, et l’un de ses jeunes fils. Egiste, sauvé par Narbas, avoit échappé à sa fureur. Le monstre faisoit chercher cet enfant par toute la Grèce : Egiste découvert lui fut amené. Mérope alloit l’égorger sans le connoître. Polifonte promettoit à cette mère infortunée, de sauver Egiste, et de lui servir de père, si elle consentoit à l’épouser et régner avec lui. La fierté de Mérope repoussa d’abord ses offres avec indignation ; mais cédant enfin à l’amour maternel, elle marchoit tristement vers l’autel ou l’Usurpateur périt de la main d’Egiste.

    Me rendrez-vous mon fils, Dieux témoins de mes larmes ?
Egiste est-il vivant ? Avez-vous conservé
Cet enfant malheureux, le seul que j’ai sauvé ?
Ecartez loin de lui la main de l’homicide.
C’est votre fils, hélas ! c’est le pur sang d’Alcide.
Abandonnerez-vous ce reste précieux
Du plus juste des Rois, et du plus grand des Dieux,
L’image de l’époux, dont j’adore la cendre187 ?

Isménie à Narbas .

    La Victime étoit prête, et de fleurs couronnée ;
L’autel étinceloit des flambeaux d’Hyménée ;
Polifonte, l’œil fixe, et d’un front inhumain,
Présentoit à Mérope une odieuse main ;
{p. 203}Le Prêtre prononçoit les paroles sacrées ;
Et la Reine au milieu des femmes éplorées,
S’avançant tristement, tremblante entre mes bras,
Au lieu de l’hyménée invoquoit le trépas :
Le peuple observoit tout dans un profond silence.
Dans l’enceinte sacrée en ce moment s’avance
Un jeune homme, un Héros semblable aux Immortels :
Il court, c’étoit Egiste, il s’élance aux autels ;
Il monte, il y saisit, d’une main assurée
Pour les fêtes des Dieux la hache préparée.
Les éclairs sont moins prompts ; je l’ai vu de mes yeux,
Je l’ai vu qui frappoit ce monstre audacieux.
Meurs, tyran, disoit-il : Dieux ! prenez vos victimes.
Erox qui de son maître a servi tous les crimes,
Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager,
Lève une main hardie, et pense le venger.
Egiste se retourne, enflammé de furie ;
A côté de son maître, il le jette sans vie ;
Le tyran se relève, il blesse le Héros ;
De leur sang confondu j’ai vu couler les flots.
Déjà la garde accourt avec des cris de rage.
Sa mère… Ah ! que l’amour inspire de courage !
Quel transport animoit ses efforts et ses pas !
Sa mère… Elle s’élance au milieu des soldats.
C’est mon fils, arrêtez, cessez, troupe inhumaine ;
C’est mon fils ; déchirez sa mère et votre Reine,
Ce sein qui l’a nourri, ces flancs qui l’ont porté.
A ces cris douloureux le peuple est agité.
Un gros de nos amis, que son danger excite,
Entre elle et ces soldats vole et se précipite.
Vous eussiez vu soudain les autels renversés,
Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ;
Les enfans écrasés dans les bras de leurs mères :
Les frères méconnus, immolés par leurs frères ;
Soldats, prêtres, amis, l’un sur l’autre expirans ;
On marche, on est porté sur les corps des mourans ;
On veut fuir ; on revient, et la foule pressée,
D’un bout du temple à l’autre est vingt fois repoussée.
De ces flots confondus le flux impétueux
Roule, et dérobe Egiste et la Reine à mes yeux.
{p. 204}Parmi les combattans je vole ensanglantée ;
J’interroge à grands cris la foule épouvantée.
Tout ce qu’on me répond redouble mon horreur.
On s’écrie : il est mort, il tombe, il est vainqueur.
Je cours, je me consume, et le peuple m’entraîne,
Me jette en ce palais, éplorée, incertaine,
Au milieu des mourans, des morts et des débris.
Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris.
Venez, j’ignore encor, si la Reine est sauvée,
Si de son digne fils la vie est conservée,
Si le tyran n’est plus ; le trouble, la terreur,
Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.
Voltaire188.

Ariane,
Fille de Minos et de Pasiphaé. §

Thésée avoit été condamné par le Sort à être la proie du Minotaure. Ariane éprise de sa figure à la fois noble et aimable, fut effrayée du danger qu’il alloit courir. Elle lui donna un fil qui le guida dans les détours du labyrinthe et l’en fit sortir heureusement, après que Thésée eut tué le monstre. Le Héros enleva sa tendre Libératrice ; mais bientôt infidelle et perfide, il l’abandonna dans l’île de Naxos. Ariane y pleuroit la fuite de son infidelle. Bacchus la consola de son malheur en l’élevant au rang de son épouse. Ce Dieu décora sa tête d’une couronne étoilée, qu’il mit après sa mort au nombre des constellations.

Ariane a Nérine.

              … Tu vois, ma douleur est si forte,
Que, succombant aux maux qu’on me fait découvrir,
Je demeure insensible à force de souffrir.
{p. 205}Enfin, d’un fol espoir je suis désabusée.
Pour moi, pour mon amour, il n’est plus de Thésée ;
Le temps au répentir auroit pû le forcer ;
Mais, ç’en est fait, Nérine, il n’y faut plus penser.
Hélas ! qui l’auroit crû, quand son injuste flamme,
Par l’ennui de le perdre accabloit tant mon ame,
Qu’en ce terrible excès de peine et de douleurs.
Je ne connusse encor que mes moindres malheurs ?
Nérine, entres-tu bien, lorsque le Ciel m’accable,
Dans tout ce qu’a mon sort d’affreux, d’épouvantable ?
La rivale sur qui tombe cette fureur,
C’est Phèdre ; cette Phèdre à qui j’ouvrois mon cœur.
Quand je lui faisois voir ma peine sans égale,
Que j’en marquois l’horreur, c’étoit à ma rivale.
La perfide, abusant de ma tendre amitié,
Montroit, de ma disgrace, une fausse pitié,
Et, jouissant des maux que j’aimois à lui peindre,
Elle en étoit la cause, et feignoit de me plaindre.
C’est là mon désespoir ; pour avoir trop parlé,
Je perds ce que déjà je tenois immolé ;
Je l’ai portée à fuir ; et par mon imprudence,
Moi-même je me suis dérobé ma vengeance.
Dérobé ma vengeance ? A quoi pensai-je ? Ah ! Dieux !
L’ingrate ! On la verroit triompher à mes yeux ?
C’est trop de patience en de si rudes peines.
Allons, partons, Nérine, et volons vers Athènes.
Mettons un prompt obstacle à ce qu’on lui promet :
Elle n’est pas encore où son espoir la met….
Th. Corneille189.
Aux rives de Naxos Ariane éperdue ;
Parcouroit au hasard une plage inconnue,
Dans ce désordre heureux, telle qu’à son réveil,
Elle sortit des bras d’un perfide sommeil,
Pieds nus, d’un léger voile à peine environnée,
Sa blonde chevelure aux vents abandonnée,
D’un nuage de pleurs ses beaux yeux obscurcis,
Et demandant Thésée aux flots sourds à ses cris.
{p. 206}Mais ses cris et ses pleurs, et ses tendres alarmes,
Au lieu de les flétrir, embellissoient ses charmes.
Que devenir, dit-elle, en se frappant le sein ?
L’ingrat, il m’a laissée, et je l’appelle envain.
Que devenir ? soudain les tymbales bruyantes
Remplissent de leurs sons les rives gémissantes :
Elle tombe ; son sang a suspendu son cours,
Et l’effroi sur sa bouche étouffe ses discours.
Mais précurseur du Dieu, voilà qu’échevelée
Vole au son des tambours la Thyade troublée,
Le Faune au pied léger, perce de toute part ;
Et noyé des vapeurs du perfide nectar,
Sur son âne tardif qu’il conduit avec peine,
Le corps penché, déjà paroît le vieux Silène,
Aux crins de ce coursier, sa main cherche un apui ;
Les Thyades en feu vont, viennent devant lui :
Impuissant écuyer, vers l’escadron agile,
Tandis qu’il va pressant l’animal indocile,
Sur l’arène, ô disgrace ! il tombe ; vers les Cieux
S’élève au même instant un ris malicieux,
Et tous de s’écrier : debout : allons, vieux père ?
Sur un char couronné de pampre et de lièrre,
Bacchus paroît enfin : avec des rênes d’or,
De deux tygres domptés le Dieu guide l’essor ;
Ariane à sa vue, et frémit et s’étonne ;
Le sentiment, l’esprit, la voix, tout l’abandonne,
Tout, jusqu’au souvenir de l’objet de ses pleurs :
Une frayeur mortelle efface ses couleurs ;
Trois fois elle veut fuir, trois fois elle s’arrête,
Tremblant comme un roseau qu’agite la tempête.
Bannis, lui dit Bacchus, ta crainte et ton tourment ;
Ariane, tu vois un plus fidèle amant ;
Je t’épouse, et pour dot je t’ouvre l’Empirée :
Viens, et que ta couronne, à la voûte sacrée,
Dirige les nochers égarés sur les flots !
Il dit, et de son char il s’élance à ces mots,
De peur que son esprit, fatigué par la crainte,
De ses tygres altiers, ne redoute l’atteinte.
La Terre avec respect s’incline sous ses pas :
C’en est fait ! Ariane est déjà dans ses bras.
{p. 207}Elle cède : eh ! comment lui faire résistance ?
Quel mortel peut d’un Dieu balancer la puissance ?
Soudain jusques aux Cieux l’escadron enjoué
Pousse des chants d’hymen, et des cris d’Evohé.
Ovide. —  Verninac190.

Hespérides,
Filles d’Hesper ou Vesper. §

Elles étoient trois Sœurs, et se nommoient Eglé, Aréthuse et Hespéréthuse. Les Hespérides possédoient un Jardin délicieux et superbe, enrichi d’une immense quantité de Pommes d’or. Ces fruits enchanteurs étoient gardés par un Dragon, qu’HercuIe tua pour en cueillir.

    Un vieux Dragon veilloit jadis
Sur le jardin des Hespérides ;
Il écartoit les mains avides,
Les regards même étoient punis.
Un jeune Enfant non moins fidelle,
Garde aujourd’hui les Pommes d’or.
Il les garde pour la plus belle,
Et barricade son trésor.
J’approche, son œil étincelle,
Il saisit son arc menaçant :
Mais je te nomme, et dans l’instant
Voilà mon Argus qui chancèle.
Prends, me dit-il, cueille, choisis :
Chloé seule excitoit mon zèle ;
Porte à ses pieds l’arbre, les fruits,
Et si tu veux, la Sentinelle,
Dorat191.
{p. 208}    Quels parfums remplissent les airs ?
Où porter mes regards avides ?
Des tapis plus frais et plus verts
Renaissent dans nos champs arides :
La Nature efface ses rides,
Tous ses trésors nous sont ouverts ;
Et le jardin des Hespérides
Est l’image de l’Univers.
Bernis192.

MÉTAMORPHOSES. §

Cahos. §

{p. 209}Masse informe et indigeste, confusion primitive des Elémens. Un Dieu débrouilla le Cahos et l’Univers naquit.

    Pour embellir ce globe arrondi par ses mains,
Un Dieu forma les lacs, et creusa leurs bassins :
Aux fleuves, aux ruisseaux entraînés par leur pente,
Il traça les détours où leur onde serpente.
Ils dispensent aux champs leurs humides secours,
Puis vont au sein des mers précipiter leurs cours,
Et fiers de n’être plus resserrés dans des rives,
Roulent en liberté leurs eaux long-temps captives.
Enfin la main du Dieu qui régla l’Univers,
Revêtit les forêts de leurs feuillages verts ;
Abaissa les vallons, applanit les campagnes,
Et de rocs sourcilleux couronna les montagnes.
Cinq Zones de l’Olympe embrassent le contour ;
Cinq Zones des humains partagent le séjour :
L’une au milieu du Globe, infertile, brûlante,
Sous les feux du midi sans cesse étincelante,
Sans verdure, sans fleurs, sans fruits, sans habitans,
N’a que des rochers nus et des sables ardens.
Aux deux extrémités, des neiges éternelles
Hérissent de glaçons deux Zones parallèles.
Mais entre ces chaleurs et ces tristes frimats,
Il en est deux encor en de plus doux climats,
{p. 210}Où du froid et du chaud l’éternelle alliance,
D’un Ciel plus tempéré fait régner l’influence.
L’air, matière invisible et fluide subtil,
Moins léger cependant que le feu volatil,
Mais plus léger que l’onde, environne ces plages.
C’est là qu’un Dieu plaça les brouillards, les nuages,
La foudre, effroi de l’homme, et l’Empire des vents,
Empire de discorde en proie à ces tyrans.
Mais celui qui de l’air leur a livré les plaines,
Asservit à des lois leurs fougueuses haleines,
Et craignant que leur choc n’ébranlât l’Univers,
Rélégua chacun d’eux en des climats divers.
L’effroyable Borée envahit la Scythie ;
L’Eurus oriental régna sur l’Arabie ;
Les bords où le Soleil éteint ses derniers feux,
Echurent à Zéphyre ; et l’Auster orageux.
Du Midi dévorant rafraîchit les rivages.
Par-de-là le séjour des vents et des orages,
Il choisit dans le Ciel un espace azuré,
Où s’étend de l’Ether le fluide épuré.
Quand l’Ouvrier Suprême eut fixé ces limites,
A des astres sans nombre il traça leurs orbites.
Le Ciel étincela de globes éclatans,
Dans la nuit du Cahos retenus trop long-temps.
L’Univers fut peuplé : des Astres, des Génies
Habitèrent du Ciel les sphères infinies
L’oiseau nagea dans l’air, le poisson sous les eaux ;
Et la terre en ses champs reçut les animaux ;
Mais il manquoit encor un Etre plus auguste,
Qui, doué d’un esprit et raisonnable et juste,
A l’Univers soumis fît respecter ses droits,
Et, Roi des animaux, leur imposât des lois.
Alors, soit que la Terre, et jeune et vigoureuse,
Recelât dans son sein une semence heureuse,
Un argile céleste, un limon précieux
Que pétrit Prométhée à l’image des Dieux ;
Soit qu’un Dieu bienfaisant qui le forma peut-être
Ait d’un germe divin développé son être,
L’homme naquit. Ainsi sous de savantes mains
La glèbe s’étonna de former les humains.
{p. 211}Mais tandis que la brute, esclave tributaire,
Courba sou front servile, et regarda la Terre,
L’homme avec majesté lève un front gracieux,
Et porte jusqu’au Ciel sa pensée et ses yeux.
Ovide.— Saint-Ange 193.

Castor et Pollux,
Fils de Léda. §

Leur mère eut le premier de son époux Tyndare, et le second de Jupiter. Ces deux frères s’aimoient si tendrement qu’ils ne se quittoient jamais. Ils suivirent Jason dans la Colchide, et conquirent avec lui la Toison d’or. Pollux ayant reçu de son Père l’Immortalité, le pria d’en faire part à son cher Castor. Jupiter, lui accorda cette faveur, à condition qu’ils n’en jouiroient qu’alternativement. Castor et Pollux furent après métamorphosés en ces deux Astres qu’on nomma les Gémeaux.

Pollux, seul.

    Présent des Dieux, doux charme des humains,
O divine Amitié ! viens pénétrer nos ames ;
          Les cœurs éclairés de tes flammes,
Avec des plaisirs purs, n’ont que des jours sereins.
C’est dans tes nœuds charmans que tout est jouissance,
Le temps ajoute encor un lustre à ta beauté.
          L’amour te laisse la constance,
          Et tu serois la volupté ;
          Si l’homme avoit son innocence194.
 

Le même, à Jupiter.

          Ma voix, puissant Maître du Monde,
    S’élève, en tremblant, jusqu’à toi.
{p. 212}D’un seul de tes regards dissipe mon effroi,
          Et calme ma douleur profonde.
          O mon Père ! écoute mes vœux.
          L’Immortalité qui m’enchaîne,
Pour ton fils désormais n’est qu’un supplice affreux.
          Castor n’est plus, et ma vengeance est vaine,
                  Si ta voix souveraine
              Ne lui rend des jours plus heureux.
                  O mon Père ! écoute mes vœux…
Ah ! laisse-moi percer jusques aux sombres bords ;
J’ouvrirai sous mes pas les antres de la Terre :
J’irai braver Pluton, j’irai chercher les morts
                  A la lueur de ton tonnerre :
J’enchaînerai Cerbère ; et plus digne des Cieux,
Je reverrai Castor, et mon Père et les Dieux195.
 

Pollux, Castor et les Ombres.

Pollux.

                  Rassurez-vous, Habitans fortunés,
              Loin de troubler ce favorable asile,
              J’y viens goûter la paix que vous donnez
C’est ici des Héros la demeure tranquille.
Chère Ombre, paraissez.

Castor.

                                       O mon frère ! est-ce vous ?
O momens de tendresse !

Ensemble.

                       O momens les plus doux ?
                    O mon frère ! est-ce vous ?

Pollux.

    C’est moi qui viens briser la chaîne qui te lie ;
C’est moi qui t’ai vengé d’un rival odieux.

Castor.

Je verrois la clarté des Cieux !

Pollux.

{p. 213}     C’est peu de te rendre à la vie,
Le sort t’élève au rang des Dieux.

Castor .

                   Qu’entends-je ? quel bonheur !
              Je quitterai ces lieux ?
Et le Ciel près de toi me permettra de vivre ?

Pollux.

Non, tu jouiras seul d’un partage si doux ;
              Et le Destin jaloux
Va m’imposer les fers dont ma main te délivre.

Castor ,

Le fils de Jupiter doit lui donner la loi.

POLLUX.

Vois dans les Cieux la gloire qui t’appelle.

Castor .

J’immole au seul plaisir qui m’approche de toi,
                Toute la grandeur immortelle.

Jupiter, à Castor et Pollux.

              Tant de vertus doivent prétendre
          Au partage de nos autels.
Offrons à l’Univers des signes immortels
D’une amitié si pure et d’un amour si tendre.

Ch œu rs .

              Que le Ciel, que la Terre et l’Onde
          Brillent de mille feux divers,
C’est l’ordre du Maître du Monde,
          C’est la fête de l’Univers.
Bernard196.

Cadmus,
Roi de Thèbes, Fils d’Agénor. §

{p. 214}Il forma le dessein de parcourir l’Univers. Arrivé en Béotie, il envoya ses compagnons puiser de l’eau à la fontaine de Dircé pour faire un sacrifice aux Dieux, mais ils y furent dévorés par un Dragon. Cadmus tua le monstre, et en ayant semé les dents, il en naquit des hommes tout armés, qui s’entremirent aussi tôt. Cinq seulement survécurent, et aidèrent Cadmus à bâtir la ville de Thèbes. Il eut d’Hermione Sémélé, Ino, Autonoé et Agavé. L’infortuné Prince ayant consulté l’Oracle, apprit que sa postérité partageroit ses malheurs. Sur cette réponse, il se bannit lui-même de sa patrie, et fut ensuite métamorphosé en Serpent, ainsi que femme.

    Cadmus, privé d’enfans, ne sait pas qu’Amphitrite.
A pris quelque pitié de sa race proscrite.
Accablé de revers l’un à l’autre enchaînés,
De prodiges sans nombre à sa perte obstinés,
Comme si de son sort la rigueur peu commune
Fût le malheur des lieux plus que de sa fortune,
Des murs qu’il a bâtis s’exile, et cherche ailleurs
Un séjour moins funeste et des destins meilleurs.
Compagne de ses pas, de ses maux, de sa vie,
Hermione le suit au fond de l’Illyrie.
Chargés d’ans et d’ennuis, au terme de leurs jours,
Là, de leurs longs malheurs l’interminable cours
Se retrace sans cesse à leur triste mémoire.
Ah ! s’écria Cadmus, n’ai-je pas lieu de croire
{p. 215}Que le courroux d’un Dieu dès long-temps offensé,
Venge en nous le dragon que ma lance a percé ?
Peut-être de ses dents la semence guerrière
Fut-elle de nos maux la semence première.
Dieux qui me punissez, si tels sont mes forfaits,
Puissiez-vous en serpent me changer à jamais !

    Il parle, et de son corps la moitié se resserre,
Rampe, s’alonge en queue, et glisse sur la terre.
Le tissu de sa peau, de taches azuré,
Se nuance et reluit d’écailles entouré.
Il a des bras encore ; il les tend à sa femme :
Et le visage en pleurs : « O moitié de mon ame,
« Ne m’abandonne pas, viens, et prends cette main,
« Tant qu’il me reste encor quelque chose d’humain. »

    A peine achève-t-il : sa langue plus aiguë
Se fend, se rétrécit, et sa plainte est perdue.
Il croit gémir : sa voix n’est plus qu’un sifflement.
Hermione frémit : d’où vient ce changement,
Et que vois-je, dit-elle ? elle crie, elle pleure,
Et se frappant le sein : ah ! cher Epoux, demeure….
Où sont tes pieds, tes bras, et tout ce que tu fus ?
Demeure… et si tu peux, rends-moi, rends-moi Cadmus.
O Dieux ! qui le changez en un serpent énorme,
Que du moins avec lui j’en prenne aussi la forme !
Elle dit : son époux, par d’amoureux replis,
Entrelace ce sein qu’il embrassa jadis,
Glisse autour de son cou, le caresse, le touche,
Et semble encor chercher des baisers sur sa bouche.
Chacun sent ses cheveux d’horreur se hérisser :
Mais elle dans ses bras se plait à le presser,
Et soudain en serpent s’alonge et lui ressemble,
Comme un double reptile ils s’enlacent ensemble,
Rampent au fond des bois, et sans nuire aux humains,
Semblent se souvenir de leurs premiers destins.
Ovide.— Saint-Ange 197.

Orphée,
Fils d’Apollon et de Calliope. §

{p. 216}Il jouoit divinement de la Lyre. A ses harmonieux accords, on voyait les bêtes féroces s’adoucir, les arbres et les rochers se mouvoir, les fleuves suspendre leur cours. Orphée perdit sa femme Eurydice le jour même de ses noces. Mortellement affligé de son infortune, il descendit aux Enfers, et la redemanda à Pluton. Le Dieu touché des sons de sa Lyre, lui rendit son épouse, à condition qu’il ne regarderoit derrière lui, qu’après être sorti du sombre Empire. Orphée ne put contenir son impatience. Il tourna la tête pour voir si sa chère Eurydice, le suivoit, aussi-tôt Eurydice disparut, (Voy. Aristée). Ce malheur le fit renoncer aux femmes. Les Bacchantes irritées de son indifférence pour leur sexe, le mirent en pièces, et jetèrent sa tête dans l’Hèbre. Orphée fut métamorphosé en Cygne par son père.

On le représente avec une Lyre ou un, Luth à la main.

Protée à Aristée.

    Eurydice fuyoit, hélas ! et ne vit pas
Un serpent que les fleurs réceloient sur ses pas :
La mort ferma ses yeux ; les Nymphes, ses compagnes
De leurs cris douloureux remplirent les montagnes ;
Le Thrace belliqueux lui-même en soupira ;
Le Rhodope en gémit, et l’Ebre en murmura.
Son époux s’enfonça dans un désert sauvage ;
Là, seul, touchant sa Lyre, et charmant son veuvage,
{p. 217}Tendre épouse ! c’est toi qu’appeloit son amour,
Toi qu’il pleuroit la nuit, toi qu’il pleuroit le jour.

    C’est peu : malgré l’horreur de ses profondes voûtes,
Il franchit de l’Enfer les formidables routes,
Et perçant ces forêts où règne un morne effroi,
Il aborda des morts l’impitoyable Roi,
Et la parque inflexible, et les pâles Furies,
Que les pleurs des humains n’ont jamais attendries ;
Il chantoit, et ravis jusqu’au fond des Enfers,
Au bruit harmonieux de ses tendres concerts,
Les légers habitans de ces obscurs Royaumes
Des spectres pâlissans, de livides fantômes,
Accouroient plus pressés que ces oiseaux nombreux
Qu’un orage soudain, ou qu’un soir ténébreux,
Rassemble par milliers dans les bocages sombres ;
Des mères, des héros, aujourd’hui vaines Ombres,
Des vierges que l’hymen attendoit aux autels,
Des fils mis aux bûchers sous les yeux paternels,
Victimes que le Styx, dans ces prisons profondes,
Environne neuf fois des replis de ses ondes,
Et qu’un marais fangeux, bordé de noirs roseaux,
Entoure tristement de ses dormantes eaux,
L’Enfer même s’émut ; les fières Euménides
Cessèrent d’irriter leurs couleuvres livides ;
Ixion immobile écoutoit ses accords ;
L’Hydre affreuse oublia d’épouvanter les morts ;
Et Cerbère, abaissant ses têtes menaçantes,
Retint sa triple voix dans ses gueules béantes.

    Enfin il revenoit triomphant du trépas,
Sans voir sa tendre amante, il précédoit ses pas ;
Proserpine à ce prix couronnoit sa tendresse :
Soudain ce foible amant, dans un instant d’ivresse,
Suivit imprudemment l’ardeur qui l’entraînoit,
Bien digne de pardon, si l’Enfer pardonnoit.
Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même,
Il s’arrête, il se tourne… il revoit ce qu’il aime !
C’en est fait, un coup d’œil a détruit son bonheur :
Le barbare Pluton révoque sa faveur,
{p. 218}Et des Enfers charmés de ressaisir leur proie
Trois fois le gouffre avare en retentit de joie.
Eurydice s’écrie : ô Destin rigoureux !
Hélas ! quel Dieu cruel nous a perdu tous deux ?
Quelle fureur ! voilà qu’au ténébreux abyme
Le barbare Destin rappelle sa victime.
Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais,
Nager mes yeux éteints et fermés pour jamais.
Adieu, mon cher Orphée ; Eurydice expirante,
Envain te cherche encor de sa main défaillante ;
L’horrible Mort jetant son voile autour de moi,
M’entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi.
Elle dit, et soudain dans les airs s’évapore.

    Orphée envain l’appelle, envain la suit encore,
Il n’embrasse qu’une ombre ; et l’horrible Nocher
De ces bords désormais lui défend d’approcher.
Alors, deux fois privé d’une épouse si chère,
Où porter sa douleur ; où traîner sa misère ?
Par quels sons, par quels pleurs fléchir le Dieu des morts ?
Déjà cette ombre froide arrive aux sombres bords.
Près du Strymon glacé, dans les antres de Thrace,
Durant sept mois entiers il pleura sa disgrace :
Sa voix adoucissoit les Tigres des déserts,
Et les chênes émus s’inclinoient dans les airs.
Telle sur un rameau durant la nuit obscure,
Philomèle plaintive attendrit la Nature,
Accuse en gémissant l’oiseleur inhumain
Qui, glissant dans son nid une furtive main,
Ravit ces tendres fruits que l’amour fit éclore,
Et qu’un léger duvet ne couvroit pas encore.
Pour lui plus de plaisir, plus d’hymen, plus d’amour ;
Seul, parmi les horreurs d’un sauvage séjour,
Dans ces noires forêts du Soleil ignorées,
Sur les sommets déserts des monts hyperborées,
Il pleuroit Eurydice, et, plein de ses regrets,
Reprochoit à Pluton ses perfides bienfaits.
Envain mille beautés s’efforçoient de lui plaire,
Il dédaigna leurs feux ; et leur main sanguinaire,
La nuit, à la faveur des mystères sacrés,
{p. 219}Dispersa dans les champs ses membres déchirés.
L’Ebre roula sa tête encor toute sanglante :
Là, sa langue glacée et sa voix expirante,
Jusqu’au dernier soupir formant un foible son,
D’Eurydice en flottant murmuroit le doux nom,
Eurydice, ô douleur ! touchés de son supplice,
Les échos répétoient Eurydice ! Eurydice !
Virgile. —  Dellile198.

Cycnus,
Roi des Liguriens. §

Lié de l’amitié la plus tendre avec l’imprudent Phaéton, qui avoit été foudroyé par Jupiter, il versa mille larmes sur son triste sort. Les Dieux touchés de son inconsolable douleur, le changèrent en Cygne,

    Ces Serpens odieux de la littérature,
Abreuvés de poison et rampans dans l’ordure,
Sont toujours écrasés sous les pieds des passans :
Vive le Cygne heureux qui par ses doux accens,
Célébra les saisons, leurs dons et leurs usages,
Les travaux, les vertus et les plaisirs des Sages !
Voltaire àS.t-Lambert199.
    Sous un vieux chêne, un vieux hibou
Prétendoit aux dons du Génie ;
Il frédonnoit, dans son vieux trou,
Quelques vieux airs sans harmonie :
Un charmant Cygne, au cou d’argent,
Aux sons remplis de mélodie,
Se fit entendre au Chat-huant,
Et le triste oiseau sur le champ
Mourut, dit-on, de jalousie,
{p. 220}Non, beau Cygne, c’est trop mentir
Il n’avoit pas tant de foiblesse :
Il eût expiré de plaisir
Si ce n’eût été de vieillesse.
Le même, au P. de Ligne200.

Narcisse,
Fils du fleuve Céphise, et de la Nymphe Lyriope. §

Les Dieux l’avoient formé si beau, qu’il étoit l’objet de l’amour de toutes les Nymphes ; mais il ne fut sensible pour aucune d’elles. Tirésias avoit prédit aux parens de Narcisse, qu’il vivroit tant qu’il ne se verroit point. L’annonce du Devin se vérifia. Narcisse, s’étant un jour regardé dans une fontaine, en revenant de la chasse, fut si charmé, si épris de lui-même, qu’il sécha d’amour, et fut changé en la fleur qui porte son nom.

    Au fond d’une vallée une onde fugitive
Arrosoit le gazon qui tapissoit sa rive.
Là, jamais les bergers ne menoient leurs troupeaux,
Rien ne troubloit jamais îe crystal de ses flots,
Et des chênes voisins l’ombre fraîche et sacrée,
Aux rayons du Soleil en défendoit l’entrée.
Au retour de la chasse, en ce riant séjour,
Narcisse fatigué fuit la chaleur du jour ;
Mais lorsqu’il veut calmer la soif qui le dévore,
Il sent naître une soif plus dévorante encore.
A l’aspect imprévu de sa propre beauté,
Immobile et rêveur il demeure enchanté :
Il se contemple, il brûle, étonné de lui-même,
Et prête un corps, hêlas ! à cette ombre qu’il aime.
{p. 221}Avidement penché vers ces bords trop flatteurs,
Il admire ses yeux embellis par ses pleurs,
Ces longs cheveux flottans dont il est idolâtre,
Un cou plus éclatant et plus blanc que l’albâtre,
Cette noble pudeur et ce tendre incarnat,
Qui des lys de son teint anime encor l’éclat.
Se livrant par degrés au charme qui l’attire ;
Il languit, il désire, et c’est lui qu’il désire…
Malheureux ! il s’épuise en efforts superflus ;
Il voudroit se saisir, et ne se trouve plus.
Il ne sait ce qu’il voit ; mais, ce qu’il voit l’enflamme
Et l’erreur de ses yeux a passé dans son ame.
Insensé ! que fais-tu ? Quel objet te séduit ?
Disparois, il n’est plus ! fuis de ces lieux, il fuit.
Le sommeil ou la faim n’interrompt son ivresse,
Il ne sauroit quitter son onde enchanteresse,
L’œil chargé de langueur, où brille encor l’espoir,
Il savoure à longs traits le plaisir de se voir….
O toi ! qui que tu sois, viens calmer mes tourmens !
Pourquoi donc me fuis-tu ? Par quel destin contraire
Ne puis-je te fléchir, t’attendrir et te plaire ?
Ma jeunesse, pour toi, n’est-elle d’aucun prix ?
Des Nymphes ont aimé l’objet des tes mépris.
Que dis-je ? J’entrevois un rayon d’espérance !
Sur cette onde attaché, quand vers toi je m’élance,
Lorsque je tends les bras, je rencontre les tiens,
Et tes prompts mouvemens sont l’image des miens.
Tu ris lorsque je ris : sensible à mes allarmes,
Tu parois à mes pleurs mêler aussi tes larmes ;
Tu rends geste pour geste ; et même en ce moment,
Si ce n’est pas encor un doux enchantement,
Tu sembles me parler ; et, fidelle interprête,
Ce que ma bouche dit, ta bouche le répette.
Trop douce illusion ! signes trompeurs, hélas !
Que je crois expliquer, et que je n’entends pas.
Mais je n’en puis douter, j’adore mon image !
………………………… je cède à ma douleur.
De mes jours malheureux l’amour sèche la fleur.
Déjà la mort s’approche, et j’y suis insensible.
Elle est pour moi la fin d’un mensonge pénible.
{p. 222}Il revient à la source, en prononçant ces mots ;
Et troublé, par ses pleurs, la surface des eaux.
Son image, à l’instant, s’obcursit et s’efface.
Quoi ! tu me fais, barbare ? ah ! demeure par grace,
Dit-il ; ah ! laisse-moi jouir de mon erreur,
M’enivrer de moi-même, et nourrir ma fureur.
Oses-tu m’envier cette cruelle joie ?
Ne pouvant rien de plus, au moins que je te voie !
Il frappe, en ce moment, et déchire son sein ;
Les roses et les lys s’y confondent soudain.
Vers l’onde colorée, où se peint ce ravage,
Il se penche, et frémit en voyant son ouvrage :
Comme aux premiers rayons d’un jour pur et serein
S’exhalent dans les airs les parfums du matin ;
Comme à l’aspect du feu l’on voit fondre la cire,
Tel Narcisse s’affaisse, il se dissout, expire ;
Ce n’est plus ce Pasteur, par Echo préféré…
………………………… Narcisse inanimé,
Sur le gazon épais, tombe et meurt consumé.
Ses Sœurs, en gémissant, préparent les guirlandes,
Les feuilles de cyprès, les funèbres offrandes ;
Et déjà le bûcher, couvert de leurs cheveux,
Semble lui demander leur frère malheureux.
On cherche en vain son corps, on n’en voit plus la trace,
Narcisse disparoît, une fleur le remplace.
Ovide. —  Dorat201.

Voyez Echo.

Actéon,
Fils d’Aristée et d’Antonoé. §

{p. 223}C’étoit un célébre chasseur de la Béotie. Se reposant un jour dans un vallon, il regarda Diane qui se baignoit avec ses Nymphes dans les eaux d’une claire fontaine. La chaste Déesse, irritée de sa profane curiosité, le changea en cerf ; le malheureux Actéon fut ensuite déchiré par ses propres chiens.

    Un mont, où ce chasseur avoit tendu ses rôts,
Etoit souillé du sang du peuple des forêts.
Au moment où l’été désole la Nature,
Phébus resserroit l’ombre et brûlait la verdure,
Actéon, hors d’haleine, appelle à haute voix
Ses compagnons épars dans les détours du bois.
Amis, nos rêts sanglans, nos traits las de carnage,
Assez de ce jour seul ont signalé l’ouvrage.
Par un même intervalle, éloigné des deux mers,
Phébus embrâse au loin et les champs et les airs ;
Demain, lorsque le jour, ramené par l’Aurore,
Luira sur ces coteaux, ils nous verront encore.
Nous pouvons aujourd’hui replier nos filets,
Et, contens du butin, goûter l’ombre et le frais.
Les toiles aussitôt à sa voix se détendent ;
Et sur l’herbe, à l’envi, ses compagnons s’étendent.

    Un vallon couronné de pins et de cyprès
Est chéri de Diane, hôtesse des forêts.
Là, s’ouvre sous un roc une grotte sacrée ;
La Nature, qui seule en façonna l’entrée,
Dans le tuf que le Temps a creusé des es mains,
Semble avoir imité l’art savant des humains.
{p. 224}Au pied de ce rocher, une onde vive et pure
Coule entre deux tapis de mousse et de verdure.
C’est là que, loin du jour, sous un roc toujours frais,
Diane aime à baigner ses pudiques attraits.
Ce jour même elle y vint : une Nymphe empressée
A déjà détaché sa robe retroussée ;
L’autre a reçu son arc, et de ses pieds divins
Une autre a délié ses légers brodequins.
Crocale, cependant, fille du fleuve Ismène,
De ses cheveux tressés a renoué l’ébène :
Sa main prompte et légère est habile en cet art,
Et cependant les siens voltigent au hasard.

    Déjà, l’urne à la main, Nyphé, Psécas, Hyale,
Et la brune Rhanis, et la blonde Phiale,
Puise et verse à l’envi le liquide crystal.
Actéon égaré, non loin de ce canal,
Arrive sur ces bords où son malheur le guide,
A peine est-il entré sous cette grotte humide,
Son aspect fait frémir les Nymphes, et leur voix
Frappe d’un cri soudain les rochers et les bois.
La Déesse, au milieu de ses Nymphes fidelles,
Majestueuse encor, s’élève au dessus d’elles :
Tel qu’on voit aux rayons d’un oblique Soleil
Se peindre, d’un feu rouge, un nuage vermeil,
Ou briller au matin la pourpre de l’Aurore ;
Telle on voit la rougeur dont son teint se colore :
Ses compagnes, en cercle, ont voilé sa beauté,
Mais elle semble encor sentir sa nudité ;
Se cache en menaçant, et retourne la tête.
Que n’a-t-elle son arc ? Elle hésite, s’arrête ;
Soudain, s’arme de l’eau qui coule sous ses yeux,
La jette avec fureur au Chasseur odieux,
Et lui frappe le front de l’onde vengeresse.
Alors, avec dédain, la pudique Déesse
Lui prononce, en ces mots, son destin malheureux :
« Fuis loin de mon aspect, profane ; et si tu peux,
« Vante-toi d’avoir vu Diane demi-nue. »
O merveilleux effet de l’onde répandue !
Son front, d’un bois de cerf, à l’instant s’est armé ;
{p. 225}En un large poitrail son sein s’est transformé ;
Sa tête dresse en pointe une oreille velue,
Et d’un poil fauve et dur sa peau s’est revêtue :
Il voit changer ses bras en jarrêts effilés,
Et, plus prompt que le vent, ses pieds semblent ailés.
C’est peu : d’un cerf encore il prend l’ame craintive ;
Il hâte au fond des bois sa course fugitive,
Et s’étonne, en fuyant, de sa légéreté.
Mais, à peine des eaux le miroir argenté
Eût offert à ses yeux sa nouvelle figure,
Ses longs bois, ses longs pieds, et sa longue encolure,
Il s’arrête ; il voudroit et se plaindre et parler ;
Il s’écrie… et frémit de s’entendre hurler :
Et l’on voit sur sa joue, hélas ! jadis humaine,
Ruisseler de longs pleurs, indices de sa peine.

    Que fera-t-il ? Doit-il fuir au fond des forêts ;
Ou chercher un refuge en son propre palais ?
Tandis qu’il délibère, ô malheur ! ô disgrace !
Ses chiens, dans le taillis, ont découvert sa trace.
Mélampe le premier, par ses rauques abois,
A reveillé la meute. Au signal de sa voix,
Hylé, Labros, Agré, tous trois chiens d’Arcadie,
Icnobate de Sparte, Aëllo de Lydie,
Et l’agile Orioare, et Tardent Liciscas,
Ont répété ses cris et volé sur ses pas.
Canace court ensuite, et soudain après elle,
Pœmenis, des troupeaux jadis garde fidelle,
Napé qu’un loup fit naître Alcé, hardi limier,
Harpale depuis peu blessé d’un sanglier ;
Théron le furieux, tigre à la gueule énorme ;
Nébrophon aux longs poils, à la tête difforme,
Et le noir Aglaode, et le blanc Hilactor,
Harpie et ses enfans, et mille autres en cor,
Plus vite que le vent, en tumulte s’avancent :
A travers les rochers, ils montent, ils s’élancent.
Actéon poursuivi, fuit dans ces mêmes bois
Où lui-même a jadis poursuivi tant de fois.
Il fuit les siens : les siens ne peuvent le connoître.
Hé ! je suis Actéon, secourez votre maître,
{p. 226}Voudroit-il s’écrier. Mais il n’a plus de voix ;
Il entend de plus près d’innombrables abois :
Ptérelas, le premier, l’atteint de sa morsure ;
Lacon lui fait au flanc la seconde blessure :
Tous deux, à sa poursuite, élancés les derniers,
Avoient trompé ses pas par de secrets sentiers.
Tandis que leurs efforts le retiennent à peine,
La meute impitoyable arrive hors d’haleine.
Déjà, tous à-la-fois altérés de son sang,
L’un sur l’autre pressés s’attachent à son flanc.
Il pousse un son plaintif ; et cette plainte vaine
N’est, ni le cri d’un cerf, ni d’une voix humaine.
Son sang teint ces vallons, pour lui jadis si doux :
Il chancelle, il frémit, tombe sur ses genoux,
Et les larmes aux yeux, semble demander grace.
Mais envain : les chasseurs, accourus sur sa trace,
Excitent les limiers, qui toujours plus ardens,
D’une plus large plaie ensanglantent leurs dents.
Ils cherchent Actéon : comme absent, ils l’appellent ;
De moment en moment leurs cris se renouvellent.
A ce nom d’Actéon redit de toutes parts,
Sur eux d’un air plaintif il tourne ses regards :
Il n’est que trop présent ; il voudroit ne pas l’être.
Hélas ! ses propres chiens sont bourreaux de leur maître.
Sans doute que Diane excitant leurs efforts,
Vouloit pour se venger qu’il souffrît mille morts.
Ovide.— Saint-Ange 202.

Alphée et Aréthuse,
Fille de Nérée et de Doris. §

{p. 227}Aréthuse, nymphe et compagne de Diane, préféroit, comme la Déesse, les plaisirs de la chasse aux peines de l’amour. Alphée, épris de sa beauté, s’attachoit sans cesse à ses pas ; elle refusoit toujours de répondre à ses vœux. Les Dieux voulant mettre un terme à ces poursuites importunes, changèrent Arétuhse en fontaine d’Ortygie, et Alphée en fleuve d’Elide. L’amour d’Alphée survécut à sa métamorphose. Ses eaux traversoient le sein des mers sans s’y mêler, et alloient s’unir toujours pures et limpides, aux eaux d’Aréthuse.

Aréthuse à Cérès.

    L’Achaïe autrefois me vit dans ses forêts
Suivre les daims légers ou leur tendre des rets.
On vantoit mon adresse aux travaux de Diane.
Loin que de la beauté l’avantage profane
Enorgueillit mon cœur du plaisir de charmer,
Je rougissois de plaire et dédaignois d’aimer.
Un jour, jour de mémoire à jamais trop fatale,
Accablée, au retour des forêts de Stymphale,
Du poids de la fatigue et du poids des chaleurs,
Je vois un canal pur qui coule entre des fleurs.
Sous le miroir des eaux l’œil distingue l’arène ;
Leur cours égal et doux semble glisser à peine,
Et nourrit sur ses bords, plantés d’arbres divers,
L’ombre des peupliers, des saules demi-verts.
{p. 228}Je mets un pied dans l’onde, et d’un bain solitaire
Invitée à goûter la fraîcheur salutaire,
Sur un saule courbé je suspends mes habits.
Tandis que de mes bras je fends les flots unis,
J’entends sortir du fleuve une clameur soudaine.
Je frissonne, et je cours à la rive prochaine.
Où courez-vous ? s’écrie Alphée au fond des eaux ;
Où courez-vous ? deux fois fait-il dire aux échos.
Je vois mes vêtemens épars sur l’autre rive ;
Je fuyois en désordre. Alphée accourt, arrive :
Ma nudité le flatte, et déjà dans son cœur,
Il croit saisir sa proie, et s’estime vainqueur.
Telle échappe au milan la foible tourterelle ;
Tel dans les champs de l’air le milan fond sur elle.
Je vais, je cours, je vole au-delà de Psophis,
Au-delà d’Orchomène, et des plaines d’Elis.
Sa vitesse à courir ne m’égale qu’à peine :
Mais, sûr de vaincre enfin, Alphée a plus d’haleine.
Je me jette à travers des chemins écartés ;
Je franchis des ravins, des rocs infréquentés.
Il me suit, et déjà son ombre me menace.
J’entends à pas pressés ses pieds suivre ma trace,
Et je sens son haleine agiter mes cheveux.
Je tremble, je pâlis : Diane, entends mes vœux ;
Viens, et si je te plus, sauve-moi d’un outrage.
La Déesse, à ces mots, me couvre d’un nuage.
Alphée appelle envain : interdit et confus,
Il vient, passe, revient et ne me trouve plus.
Ciel ! que deviens-je ? A jeun et la gueule béante,
Un loup à la brebis cause moins d’épouvante.
Un lièvre aux cris du chien prêt à le dévorer,
Tel se cache en son gîte et n’ose respirer.
Alphée observe, attend, et vingt fois examine
La place, où de mes pas la trace se termine,
Une froide sueur me pénétré les os.
Tout mon corps se dissout et distile à longs flots.
Sous mes pieds en bassin la terre s’est creusée,
Et mes cheveux épars se fondent en rosée.
Enfin je deviens fleuve et déjà prends mon cours.
Alphée a reconnu l’objet de ses amours.
{p. 229}Il quitte sa figure, et son onde fidelle
Court et veut se mêler à mon onde rebelle.
Diane ouvre la terre, et la terre en son sein,
Par des détours obscurs, me fraye un long chemin ;
Et cette Ile, à Diane en tout temps consacrée ;
Rend enfin à mon cours la lumière éthérée.
Ovide.— Saint-Ange 203.

Adonis,
Fils de Cynire et de Myrrha. §

Le plus beau des jeunes Cypriens, il fut éperdûment aimé de Vénus. Cette Déesse l’ayant vu périr sous la dent cruelle d’un sanglier, elle adoucit sa douleur en le changeant en Anémone. L’anniversaire de la mort d’Adonis étoit consacré par des fêtes lugubres et des cris lamentables, dans la Phénicie et dans la Grèce.

    Vénus croit voir son fils, il en a tous les charmes !
Jamais rien de plus beau ne parut sous les Cieux ;
Et le vainqueur de l’Inde étoit moins gracieux,
Le jour que d’Ariane il vint sécher les larmes.
                      La froide Naïade
                      Sort pour l’admirer ;
                      La jeune Dryade
                      Cherche à l’attirer.
                      Faune, d’un sourire,
                      Approuve leur choix ;
                      Le jaloux Satyre
                      Fuit au fond des bois ;
                      Et Pan qui soupire,
                      Brise son haut-bois,
Rousseau204.
{p. 230}    D’Adonis expirant, pleurons, pleurons les charmes ;
Les Amours affligés en répandent des larmes.
Sors du lit nuptial, ô plaintive Vénus,
Viens pleurer avec nous l’objet de ta tendresse,
Viens en habit de deuil, et répète sans cesse
Ces lamentables cris : Il n’est plus, il n’est plus.
Son sang coule à grands flots, une dent meurtrière
A porté tout-à-coup le trépas dans son sein,
Je vois ses yeux éteints languir sous sa paupière,
Et la Mort qui flétrit les roses de son teint…
Comme il est renversé !… privé de la lumière,
L’Amour n’anime plus ce regard si touchant ;
Ses cheveux négligés sont souillés de poussière,
Et son cœur amoureux n’a plus de sentiment…
Ses chiens tristes, plaintifs, l’environnent encore,
La forêt retentit de leurs longs hurlemens ;
Diane, les Sylvains, Palès, la jeune Flore,
Le rappellent envain dans leurs tendres accens…
Pour la triste Vénus, interdite, égarée,
L’œil sombre, les pieds nus, pâle et défigurée,
Elle remplit les bois de ses gèmissemens,
Et ses cheveux épars sont le jouet des vents.
Elle appelle à grands cris l’objet de sa tendresse ;
Dans des sentiers affreux elle porte ses pas ;
On voit le sang couler de ses pieds délicats,
Et les rochers sont teints du sang d’une Déesse ;
C’en est fait, il n’est plus, malheureuse Vénus !
L’écho redit sans cesse, il n’est plus, il n’est plus !
Hélas ! Dès qu’elle apprit la funeste aventure,
Interdite, éplorée, elle accourt à l’instant,
Elle voit un sang noir couler de sa blessure,
Et le froid de la mort glacer son corps sanglant.
« Arrête, cher époux, dit-elle en gémissant,
Ouvre encor une fois tes paupières mourantes,
Et reçois ces baisers que mes lèvres brûlantes
Impriment sur ton front ou règne le trépas,
Que ton dernier soupir passe encor dans mon ame,
Qu’il y grave à jamais l’objet que je réclame,
Et que la mort barbare arrache de mes bras ! »
Mais il ne m’entend plus, le cruel m’abandonne,
{p. 231}Il m’échappe, il me fuit, et la nuit l’environne.
Hélas ! j’ai tout perdu : malheureux Adonis !
Arrête, entends encor mes lamentables cris.
Quoi ! tu descends déjà vers les Royaumes sombres,
Que ne puis-je t’y suivre, errante avec les Ombres ?
De nos tendres amours j’irois t’entretenir ;
Là, je suivrois tes pas, mon Ombre voltigeante
Sans cesse iroit chercher ton image charmante ;
Mais, non, je suis Déesse, et je ne puis mourir.
Eh bien, Reine des morts, Divinité barbare,
Puisque le Ciel cruel fait descendre vers toi
Tout ce que la Nature a formé de plus rare,
Reçois donc Adonis enchaîné sous ta loi,
Tandis qu’abandonnée au malheur qui m’accable,
Je parcours les déserts, seule avec mes douleurs ;
Adonis ne vit plus, Déesse inexorable,
Pourrois-je encor redouter tes fureurs ?..
Vénus dans les déserts est triste et solitaire,
Les amours désolés pleurent à son côté,
Mais aussi falloit-il, ô jeune téméraire,
Affronter les dangers avec tant de beauté.
C’est ainsi qu’on entend soupirer l’Immortelle,
Les Graces à l’envi soupirent avec elle.
Cesse, tendre Vénus, d’errer dans les forêts ;
Vois sur un lit pompeux l’époux que tu déplores,
Viens à lui, quoique mort il est charmant encore,
Et le trépas n’a pu défigurer ses traits,
On diroit qu’il sommeille endormi dans la paix.
Rends à son corps glacé sa parure élégante…
Quelque triste que soit cette fête touchante,
Il est doux de pleurer quand on est malheureux.
Couronnons-le de fleurs, embaumons ses cheveux
Dans un temple paré qu’un foible jour éclaire,
Adonis est couché sur le lit funéraire ;
On voit autour de lui les Amours affligés,
Arracher en pleurant leurs cheveux négligés.
L’un, du jeune chasseur détache la chaussure,
Et l’autre, dans un bain lave encor la blessure.
Celui-ci prend son arc, le brise en soupirant ;
Celui-là foule aux pieds ses flèches menaçantes,
{p. 232}Tandis que ranimant ses ailes languissantes,
Un autre raffraîchit son visage mourant.
D’Adonis qui n’est plus, pleurons, pleurons les charmes.
Les Amours consternés en répandent des larmes.
Hymen est sans flambeau, les yeux baignés de pleurs,
Il renverse à ses pieds sa couronne de fleurs,
L’Echo ne redit plus ses doux chants d’hyménée.
Les Grâces en pleurant plaignent sa destinée,
La mort l’a dévoré, c’en est fait, il n’est plus,
Disent-elles, encor plus tristes que Vénus ;
La fille du Cahos dans ses chansons funèbres,
La Parque le demande au séjour des Enfers.
Mais Proserpine est sourde à ces tristes concerts,
Et l’enchaîne à jamais dans le sein des ténèbres.
Cesse, tendre Vénus, mets fin à tes douleurs,
Une autre année encor fera couler tes pleurs.
Traduction libre de Bion205.

Philémon et Baucis §

Vleux Epoux, vertueux et pauvres. Jupiter sous la figure humaine visitant un jour la Phrygie avec Mercure, avoit été rebuté des habitans du village, près duquel demeuroient Philémon et Baucis. Humainement accueilli par ce couple pieux, le Dieu changea leur cabane hospitalière en un Temple, et les en fit les Ministres. Il leur promit encor qu’ils ne mourroient pas l’un sans l’autre. Parvenus à l’extrême vieillesse, ils furent changés en même temps, Philémon en Chêne, et Baucis en Tilleul. Au moment de leur métamorphose, ces deux fidèles et tendres Epoux se firent les derniers adieux.

    Ni l’or, ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces deux divinités n’accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorans c’est l’éternel asile,
Véritable Vautour que le fils de Japet
Représente enchaîné sur son triste sommet.
L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste ;
Le Sage y vit en paix, et méprise le reste.
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ;
Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne,
Que la fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour ?
Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple ;
Tous deux virent changer leur cabane en un Temple…
Ils habitoient un bourg plein de gens dont le cœur
Joignoit aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d’abolir cette engeance,
Il part avec son fils, le Dieu de l’éloquence ;
Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux :
Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.
Prêts enfin de quitter un séjour si profane,
Ils virent à l’écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison,
Mercure frappe ; on ouvre, aussitôt Philémon
Vient au devant des Dieux et leur tient ce langage :
Vous me semblez tous deux fatigués du voyage,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L’aide des Dieux a fait que nous le conservons :
Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile.
Jamais le Ciel ne fût aux humains si facile,
Que quand Jupiter même étoit de simple bois ;
Depuis qu’on l’a fait d’or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde.
Encor que le pouvoir au désir ne réponde,
Nos hôtes agréront les soins qui leur sont dûs,
Quelques restes de feu sous la cendre épandus,
D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent ;
Des branches de bois sec aussitôt s’enflammèrent ;
{p. 234}L’onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.
Philémon les pria d’excuser ces longueurs ;
Et pour tremper l’ennui d’une attente importune,
Il entretint les Dieux : non point sur sa fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois :
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prépare,
La table où l’on servoit le champêtre repas,
Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas ;
Encor assure-t-on, si l’histoire en est crue,
Qu’en un de ses supports le temps l’avoit rompue.
Baucis en égala les appuis chancelans,
Du débris d’un vieux vase, autre injure du temps.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servoit pourtant qu’aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mêts
D’un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.
Les divins Voyageurs altérés de leur course,
Mêloient au vin grossier le crystal d’une source.
Plus le vase versoit, moins il s’alloit vidant,
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;
A ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ses noirs sourcils,
Qui font trembler les Cieux sur leurs pôles assis…
………………………………… Déjà les vallons
Voyoient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes.
De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ;
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
O gens durs ! vous n’ouvrez vos logis, ni vos cœurs,
Il dit : et les Autans troublent déjà la plaine.
Nos deux époux suivoient ne marchant qu’avec peine,
Un appui de roseau soulageoit leurs vieux ans.
Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtans,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.
A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des ministres du Dieu les escadrons flottans
Entraînèrent sans choix animaux, habitans,
{p. 235}Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure :
Sans vestige du bourg, tout disparut sur l’heure.
Les vieillards déploroient ces sévères destins ;
Les animaux périr ! car encor les humains
Tous avoient dû tomber sous les célestes armes.
Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Cependant l’humble toit devient Temple, et ses murs
Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs…
De pilastres massifs les cloisons revêtues,
En moins de deux instans s’élèvent jusqu’aux nues.
Le chaume devient or, tout brille en ce pourpris,
Tous ces événemens sont peints sur les lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d’ Apelle :
Ceux-ci furent tracés d’une main immortelle.
Nos deux époux surpris, étonnés, confondus,
Se crurent par miracle en l’Olympe rendus.
Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;
Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures,
Pour présider ici sur les honneurs divins,
Et Prêtres vous offrir les vœux des pèlerins ?
Jupiter exauça leur prière innocente.
Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante
Vouloit favoriser jusqu’au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos autels.
Cloton feroit d’un coup ce double sacrifice.
D’autres mains nous rendroient un vain et triste office.
Je ne pleurerois point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleroient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter à ce vœu fut encor favorable ;
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?
Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis,
Ils contoient cette histoire aux pèlerins ravis,
La troupe à l’entour d’eux debout prêtoit l’oreille,
Philémon leur disoit : ce lieu plein de merveille
N’a pas toujours servi de Temple aux Immortels.
Un bourg étoit autour, ennemi des autels,
Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies :
Du céleste couroux tous furent les hosties :
Il ne resta que nous d’un si triste débris.
Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris.
{p. 236}Jupiter l’y peignit. En, contant ces annales,
Philémon regardoît Baucis par intervalles.
Elle devenoit arbre, et lui tendoit les bras ;
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il veut parler, l’écorce a sa langue pressée,
L’un et l’autre se dit adieu de la pensée :
Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois.
D’étonnement la troupe, ainsi qu’eux perd la voix..
Même instant, même sort à leur fin les entraîne,
Baucis devint tilleul, Philémon devint chêne.
La Fontaine206.

Ajax,
Fils de Télamon. §

Digne rival d’Hector au fameux siége de Troie, il se battit un jour entier contre lui. Les deux Héros charmés de leur mutuelle valeur, cessèrent de combattre et se firent des présens funestes. Ajax donna à Hector le baudrier, qui servit dans la suite à lier son cadavre au char d’Achille. Après la mort du fils de Pélée, il disputa ses armes à Ulysse. Les principaux chefs les ayant adjugées au Roi d’Ithaque, Ajax devint furieux : il se jeta sur les troupeaux de l’armée et les égorgea, croyant massacrer les compagnons d’Ulysse, et sur-tout ce Prince lui-même. Après son délire, il se perça de la même épée qu’il a voit reçue d’Hector. Son sang fut changé en Hyacinthe.

    Oui, le glaive est tout prêt : il va finir ma vie.
Enfoncé dans les flancs d’une terre ennemie,
{p. 237}Placé dans des rochers où fa fixé ma main,
Il présente la pointe où s’appuîra mon sein.
Ce don d’un ennemi que la Grèce déteste,
Ce fer, présent d’Hector, qui dut m’être funeste,
Aujourd’hui seul remède aux horreurs de mon sort,
Rend un dernier service à qui cherche la mort.
O vous ! ô Dieux puissans ! exaucez ma prière.
Je ne demande pas une faveur trop chère ;
Mais au moins dans l’instant où je perdrai le jour,
De Teucer en ces lieux, Dieux, hâtez le retour.
Que Teucer me retrouve, et qu’il rende à la terre
Le cadavre sanglant de son malheureux frère ;
De peur qu’un ennemi, prévenant ses secours,
Ne m’abandonne en proie aux avides Vautours.
Que le fils de Maïa, qui sur les rives sombres
Des pavots de son sceptre endort les tristes ombres,
Dans le dernier sommeil suspendant mes ennuis,
Y plonge mollement mes mânes assoupis.
Vous, filles de la Nuit, Déités implacables,
Qui, la torche à la main, poursuivez les coupables,
Ministres des Enfers, dont le regard vengeur
Observe incessamment le crime et le malheur :
Je vous invoque ici, puissantes Euménides !
Voyez ce que m’ont fait les injustes Atrides.
Auteurs de tous mes maux, leur superbe mépris.
Insulte à mon trépas : payez-leur-en le prix.
Qu’ainsi que par mes mains ma vie est terminée,
La main de leurs parens tranche leur destinée ;
Que les Grecs soient punis, et leur camp ravagé ;
N’en épargnez aucun : tous ils m’ont outragé.
Soleil, arrête-toi dans ta course divine ;
Détourne tes chevaux aux murs de Salamine.
Raconte à Télamon chargé du poids des ans,
Et les destins d’Ajax et ses derniers momens.
O combien ce récit, va frapper sa vieillesse !
O qu’il va de ma mère affliger la tendresse !
J’entends ses cris perçans, sa lamentable voix…
Je te parle, ô Soleil ! pour la dernière fois.
Pour la dernière fois mon œil voit ta lumière.
O Mort ! ô Mort ! approche et ferme ma paupière
{p. 238}Approche : ton aspect ne peut m’épouvanter.
A jamais avec toi je m’en vais habiter.
O jour ! ô Salamine ! ô terres paternelles !
Fleuves sacrés, et vous, mes nourrices fidelles !
Noble peuple d’Athène, à mon sang allié !
Troie où pour mon malheur les Dieux m’ont envoyé ?
Vous que ma voix appelle à cette dernière heure,
Recevez mes adieux ; il est temps que je meure,
Que je termine enfin ma plainte et mes revers :
Mon ombre va chercher du repos aux Enfers.
Sophocle. —  La Harpe207.

Marsyas. §

Satyre Phrygien qui mit le premier en chant les hymnes sacrés. Il fut aime de Cybèle et la suivit dans ses voyages. Arrivé avec elle à Nisa, le téméraire musicien osa défier Apollon au combat de la flûte. Le Dieu de l’Harmonie le vainquit sans peine, et punit cruellement son orgueil en le faisant écorcher vif. Il le changea ensuite en un fleuve qu’il nomma Marsyas, et que les Nymphes désolées de son triste sort, grossirent de leurs larmes.

    On se rappelle encor le sort de Marsyas,
Puni d’un vain défi par un cruel trépas.
Quel supplice ! crioit le malheureux Satyre.
Ah ! pourquoi, Dieu vainqueur, veux-tu qu’on me déchire ?
Ah ! périsse à jamais et mon art et mon chant !
Pardonne, Dieu des vers ; mon crime est-il si grand ?

    On suit malgré ses cris, l’arrêt impitoyable.
Tout son corps n’offre plus qu’une plaie effroyable :
{p. 239}Son sang à longs ruisseaux coule de toutes parts.
Le tissu de ses nerfs étonne les regards.
Vous auriez pu compter ses fibres transparentes,
Ses muscles dépouillés, ses veines palpitantes.
Les Dieux, hôtes des bois, des monts et des vergers,
Les Faunes, les Sylvains, les Nymphes, les Bergers,
Les Satyres sur-tout à l’envi le pleurèrent ;
Leurs larmes sur la terre ensemble se mêlèrent ;
Et de-là naît un fleuve, honneur de ces climats,
Qui du nom du Satyre est nommé Marsyas !
Ovide.— Saint-Ange 208.
On lisoit un recueil, et de vers et de prose,
    A tous les Dieux du Pinde rassemblés :
    Comme ils bailloient, et d’ennui quelle dose !
    On lut aussi les Conseils martelés
    De Cytharède : ah ! quel supplice extrême,
    Dit Apollon, en sursaut, s’éveillant !
    C’est Marsyas que j’écorchai vivant !
Il renaît, le bourreau, pour m’écorcher moi-même209.

Midas,
Fils de Gordius, Roi de Phrygie. §

Bacchus qu’il avoit reçu magnifiquement dans ses états, lui accorda le pouvoir de convertir en or tout ce qu’il toucheroit. L’avare Midas se repentit bientôt d’avoir obtenu cette faveur ; ses alimens se changeoient en or à l’instant qu’il y portoit la main. Il pria Bacchus de lui retirer ce don funeste, et alla par l’ordre du Dieu, se laver dans le Pactole, dont les eaux ne roulèrent depuis que du sable d’or. Midas aussi mauvais juge {p. 240}du chant que de la vraie richesse, décida un jour que la voix de Pan effaçoit celle d’Apollon : le Dieu de l’harmonie irrité, lui fit croître des oreilles d’âne.

    Du Dieu Plutus tâchez d’être chéri,
Des autres Dieux vous serez favori…
A ce sujet, il faut que je rapporte,
L’exemple antique ou moderne, il n’importe,
D’un Phrygien riche et bien emplumé,
Mais de son temps le fou le plus pommé.
Plus d’un Calot, fameux dans la Phrygie,
S est égayé sur sa plate effigie,
Et nul encor n’a manqué son portrait,
Il est par-tout figuré trait pour trait ;
L’air affairé, le regard sombre et fixe ;
La barbe rare, et le menton prolixe,
Un large nez de bourgeons diapré,
De petits yeux, un crâne fort serré,
Le pied rentrant, la jambe circonflexe,
Le ventre en pointe, et l’échine convexe,
Quatre cheveux flottans sur son chignon,
Voilà quel est, en bref, le compagnon,
Au demeurant, assez haut de stature,
Large de croupe, épais de fourniture,
Flanqué de chair, gabionné de lard,
Tel, en un mot, que la nature et l’art,
En maçonnant les remparts de son ame,
Songèrent plus au fourreau qu’à la lame ;
Trop négligens à polir les ressorts
De son esprit, plus charnu que son corps,
Bien est-il vrai qu’ils mirent à sa suite
Deux assistans chargés de sa conduite,
Dont les bons soins lui firent concevoir
Qu’il savoit tout, même sans rien savoir,
L’un fut l’Orgueil, champion d’ignorance,
Grand ferrailleur et brave à toute outrance,
Et l’autre fut l’Opiniâtreté,
Dame d’atour de la Stupidité.
{p. 241}Or je ne sais si notre destinée
Par quelque étoile est sans nous dominée,
Ou si les sots pour venir à leurs fins,
Ont des secrets inconnus aux plus fins ;
Mais le fait est que sans travail, ni peine,
Il plut au Dieu, nourrisson de Silène ;
Qui, pour tenter peut-être sa vertu,
Lui dit : Garçon, que me demandes-tu ?
Un honnête homme auroit dit, la Sagesse ;
Notre galant demanda la Richesse.
Il devint riche, et fit de beaux Statuts
Pour gouverner les trésors de Plutus…
Le voilà donc de trésors regorgeant,
Roulant sur l’or, vautré sur son argent,
Gonflé d’orgueil, boursoufflé d’insolence,
Et se mirant dans sa vaste opulence ;
Palais pompeux, ameublemens exquis,
Terres, châteaux sur l’orphelin conquis ;
Chez ses amis un vrai Roi de théâtre,
Chez les Phrynés agréable et folâtre,
Toujours prodigue et jamais épuisé,
Par conséquent d’un chacun courtisé ;
Environné de cliens mercénaires,
D’admirateurs, amis imaginaires.,
Qui tout le jour lui baisant le genou
Surent le rendre enfin tout-à-fait fou ;
L’un de son corps vante l’air héroïque ;
L’autre les dons de son ame angélique.
Pour l’achever, un maniveau d’auteurs
Vient l’étourdir de concerts séducteurs.
A le chanter lui-même il les anime :
Allons, Faquins, il me faut du sublime.
Et violons aussi-tôt de ronfler :
Voix de glapir, chalumeaux de s’enfler ;
Tout le fretin des petits Dieux terrestres
Forme pour lui mille petits orchestres,
On n’entend plus que chants et triolets ;
Faunes, Sylvains prennent leurs flageolets.
Leur chef lui-même à le chanter s’occupe ;
Mais, qui l’eût cru ? Phébus eu est la dupe.
{p. 242}Le grand Phébus, le divin Apollon,
Pour ce Falot monta son violon :
Il fit bien plus ; il eut la déférence
De l’établir juge de préférence,
Entre sa lyre et les grossiers pipeaux
Du Dieu lascif qui préside aux troupeaux.
Il s’en croit digne ; et d’un ton de coq-dinde,
Ça, commençons, dit-il au Dieu du Pinde,
Phébus commence, et devant ce limier,
La lyre en main, prélude le premier,
A ses accords les chênes reverdissent,
A ceux de Pan leurs feuilles se flétrissent ;
Mais par Midas, malgré ce préjugé,
Au Dieu cornu le prix fut adjugé.
Le châtiment tomba sur ses oreilles,
Qui tout-à-coup s’alongeant à merveilles,
Par leur figure et leur mobilité
Servent d’enseigne à sa fatuité.
Le Prieur210.

à un Parvenu insolent.

            Toi qu’éblouit un bonheur éphémère,
        Sois plus modeste, impérieux Arcas :
Penses-tu conserver les terres, les contrats,
Qu’à ses foibles voisins arracha ton beau père ?
A ces songes flatteurs ne t’abandonne pas ;
            Il est temps que tu te réveilles ;
        Tu crois avoir les trésors de Midas ;
        Eh, mon ami ! tu n’as que ses oreilles.
Sautereau211.

Hesper ou Vesper,
Frère d’Atlas et Père des Hespérides. §

{p. 243}Il fut changé en cette Etoile occidentale qu’on nomme Etoile du Soir.

    Vesper commence à rayonner,
Io mugit dans les villages,
Et les pasteurs vont ramener
Leurs troupeaux loin des pâturages.
Le Soleil tombe et s’affoiblit :
Montons sur ces rochers sauvages ;
Allons revoir ces paysages
Que l’ombre du soir embellit.,
Ici des champs où la culture
Etale ses heureux travaux,
Une source brillante et pure
Qui, par la fraîcheur de ses eaux,
Rajeunit la sombre verdure
Des prés, des bois et des côteaux :
Là, des jardins et des berceaux
Où régnent l’art et l’imposture,
Des tours, des flèches, des crénaux,
Des donjons d’antique structure,
Sur le chemin de ces hameaux,
De longues chaînes de troupeaux.
Un pont détruit, une masure ;
Plus loin, des villes, des châteaux,
Couverts d’une vapeur obscure ;
Le jour qui fuit, l’air qui s’épure,
Le Ciel allumant ses flambeaux,
Tout l’horizon que l’œil mesure,
Offrent aux yeux de la peinture
Des contrastes toujours nouveaux,
Et font aimer dans leurs tableaux
Le coloris de la Nature.
Bernis212.

Alcyone,
Fille d’Eole et Femme de Céyx. §

{p. 244}Son Epoux désolé de la mort de Chioné sa mère, alla demander à l’Oracle de Claros de la rendre à la vie. Alcyone qui l’adoroit, s’étoit long-temps opposée à son départ. Soupirant sans cesse après son retour, elle fatiguoit les Dieux de ses vœux et de ses larmes. Le plus triste des songes lui apprit enfin le naufrage et la mort de Céyx. Désespérée, elle courut au rivage où ayant apperçu son corps flottant, elle voulut se précipiter dans la mer. Les Dieux touchés de cet amour conjugal, changèrent en Alcyons et la femme et l’époux. Lorsque ces oiseaux charmans faisoient leurs nids suspendus sur les flots, Neptune écartoit les tempêtes, et la mer étoit calme et tranquille.

    Sur le bord, de la mer dont le calme infidelle
Sembloit aux matelots présager un beau jour,
Du malheureux Céyx, qu’envain sa voix rappelle,
La sensible Alcyone attendoit le retour.

                Reviens, cher époux que j’adore,
            Ton départ combla mes malheurs ;
            Ah ! si je te suis chère encore,
    Ecoute mes regrets, viens essuyer mes pleurs.
Ton absence me cause une frayeur mortelle ;
Tout semble vainement répondre à mes désirs ;
            Sans cesse une crainte nouvelle
            Vient empoisonner mes plaisirs.
{p. 245}                Reviens, cher époux que j’adore,
            Ton départ combla mes malheurs ;
            Ah ! si je te suis chère encore,
Ecoute mes regrets, viens essuyer mes pleurs.

    Elle achevoit ces mots, lorsqu’un épais nuage
Du Soleil à ses veux dérobe la clarté :
Dans les airs, ou les vents ont déchaîné leur rage,
            Régne une affreuse obscurité.

                            Le Maître de l’onde
                        Soulève les Mers ;
                        Le tonnerre gronde,
                        Le feu des éclairs
                        Embrase le Monde ;
                        Une nuit profonde
                        Couvre l’Univers :
                        D’un pareil gavage
                        Pluton est troublé,
                        Le sombre rivage
                        En est ébranlé.

    Quel spectacle, grands Dieux ! pour la triste Alcyone,
Ses sens en sont troublés, sa force l’abandonne ;
Céyx, son cher Céyx court les mêmes hasards ;
Mais un nouvel objet a frappé ses regards…
Quel est ce malheureux victime de l’orage,
Qu’un flot en se brisant jette sur le rivage ?…
Elle approche… Elle voit l’objet de son amour,
Céyx mourant… les yeux encor fixés sur elle…
            Dieux injustes s’écria-t-elle,
Dieux auteurs de mes maux, arrachez-moi le jour…
Oh ! je ne puis survivre à ma douleur mortelle…
Chère ombre… je te suis dans la nuit éternelle,
Reçois mon ame… adieu… mes tourmens sont finis,
Et nos cœurs à jamais vont être réunis.
Lemonnier213.

Syrinx,
Nymphe d’Arcadie. §

{p. 246}Poursuivie par le Dieu Pan, dont elle refusoit la main, elle se sauva sur les bords du fleuve Ladon, qui, touché de son danger, la métamorphosa en roseau. Ce fut, dit-on, de ce roseau que Pan composa la première flûte champêtre.

    Aux monts de l’Arcadie, une jeune Naïade
Adopta dans les bois les mœurs de la Dryade,
Syrinx étoit son nom. Elle éluda cent fois
Et les Dieux des vergers, et les Faunes des bois.
Chaste comme Diane, elle étoit aussi belle,
Et son arc servoit seul à la distinguer d’elle.
Son arc étoit d’argent, l’arc de Diane est d’or :
Même à voir sa démarche, on s’y trompoit encor.

    Pan l’apperçut un jour au pied du mont Lycée.
O Nymphe, lui dit-il d’une voix empressée,
Cédez aux vœux d’un Dieu qui s’engage pour vous
A joindre au nom d’amant le nom sacré d’époux.

    Syrinx, du Dieu des bois évitant la poursuite,
Vers les bords du Ladon précipite sa fuite.
Là soudain exposée à des périls nouveaux,
Entre le Dieu lascif et l’obstacle des eaux,
Et ne pouvant franchir leur barrière profonde,
Elle invoque à grands cris les Déités de l’Onde.
Les Nymphes à sa voix transforment ses appas.
Au moment où le Dieu qui vole sur ses pas
Se prépare à saisir la Naïade rebelle,
Il saisit des roseaux qu’il embrasse au lieu d’elle.
Les roseaux que son souffle agite et fait frémir,
Par sa bouche pressés semblent alors gémir.
{p. 247}Pan surpris et charmé de cette voix plaintive,
Prête amoureusement une oreille attentive :
Ces soupirs si touchans des joncs harmonieux,
De la Nymphe pour lui sont les derniers adieux.
A te perdre, ô Syrinx, si le Ciel me condamne,
Ah ! puissé-je du moins par ce nouvel organe
T’entretenir encore. Il dit, et sept roseaux
Tous assortis entr’eux, quoiqu’entr’eux inégaux,
Forment un instrument que son amour invente,
Et qui retint depuis le nom de son amante.
Ovide.— Saint-Ange 214.

Amalthée. §

Chèvre fameuse qui allaita Jupiter sur le mont Dictée. Ce Dieu reconnoissant la plaça depuis au nombre des Constellations, et consacra sa corne à l’Abondance. Selon d’autres, Amalthée étoit fille de Mélissus, roi de Crète, et ce fut elle qui nourrit Jupiter du lait de chèvre, et qui lui prodigua tous les soins maternels. On peut la regarder comme le modèle de ces tendres mères qui se font un devoir sacré d’allaiter les fruits d’un chaste hymen, et un plaisir de sacrifier, en leur faveur, les agrémens de la ville à ceux de la campagne.

à une Amie,
Sur l’obligation où sont les mères d’allaiter leurs enfans.

    Tu connois les devoirs qu’un saint nœud nous impose ;
Ton vœu le plus ardent sera de le remplir.
Il en est un sur-tout bien cher à la. Nature,
Dont l’oubli peut coûter un remords éternel :
Qu’il soit sacré pour toi. Dans le sein maternel,
Ah ! laisse tes Enfans puiser leur nourriture.
{p. 248}Ces fruits d’un chaste hymen par nos maux achetés,
Quoi ! nous les confions à des mains mercénaires ;
Tandisque des forêts les hôtes sanguinaires,
Allaitent les petits que leurs flancs ont portés !
O toi, qui sans frémir d’une erreur si funeste,
N’as pas craint d’outrager la Nature et l’Amour,
Toi, qui livres ton fils, en lui donnant le jour,
Barbare, réponds-moi, c’est ton cœur que j’atteste.
Lorsque dans un berceau, qu’investit le danger,
On élève le fruit, l’objet de tes tendresses,
Songes-tu qu’en son sang coule un sang étranger,
Et qu’un autre que toi jouit de ses caresses ?
Va tenter, s’il est vrai que ton cœur le chérit,
D’obtenir que le sien veuille te reconnoître ;
Tu le verras fidelle au sein qui le nourrit,
Repousser en pleurant le sein qui le fit naître.
Cruelle ! à l’instant même où tes vœux criminels,
Des jeux de nos cités poursuivent le prestige,
Sais-tu si ton enfant, loin des yeux maternels,
Reçoit les tendres soins que sa foiblesse exige ?
Tu t’oses reposer sur le choix que tu fis !
Comment veux-tu qu’un jour réponde à ton attente
Celle qui, sans remords, sevra son propre fils,
Pour te vendre le lait dont le tien s’alimente ?
Ah ! de l’humanité prends l’auguste flambeau,
Vois les maux que produit l’abus que je déplore,
Combien d’infortunés, moissonnés dès l’aurore,
Que le sein de leur mère eût sauvé du tombeau !
Mais c’est peu que les lois que tu viens d’interrompre,
Appellent sur ton fils la mort ou les douleurs ;
Le lait, le même lait que réclamoient ses pleurs,
Repompé dans ton sang, va bientôt le corrompre.
Contemple avec effroi ce redoutable écueil,
Peins-toi tous les dangers dont ta faute est suivie ;
Tremble qu’un poison lent ne consume ta vie,
En t’offrant chaque jour l’image du cercueil.
Cependant, arrivée à ton heure dernière,
Quel appui soutiendra ton esprit abattu,
Si d’un œil consterné, parcourant ta carrière,
Tu n’y vois rien qui puisse honorer la vertu.
Julie. — Laurencin215.

à une mère
Qui se propose de nourrir son Enfant .

{p. 249}    Oui, ce devoir, Eglé, sera cher à ton cœur ;
Tu voudras le remplir même pour ton bonheur.
Tu ne le conçois pas ; mais j’ose le prédire,
De la maternité tu sentiras l’empire.
Le jour que père enfin, ton époux fortuné,
Dans tes bras portera ton enfant nouveau-né ;
Dans un transport égal, quand penchés sur ta couche,
Vous confondrez, Eglé, vos lèvres sur sa bouche ;
N’en doute point ; le feu de ce chaste baiser,
Se glissant dans ton cœur, d’amour va l’embraser.
Dès-lors à ton devoir toute entière livrée,
Tu feras ton bonheur de vivre retirée.
Sur ton fils au berceau les ris voltigeront ;
Sur sa bouche vermeille ils se reposeront ;
Et l’ennui loin de toi, dans des fêtes brillantes,
Peut-être ira verser les vapeurs accablantes…

    Ah ! si tu veux, Eglé, que plus pur et plus sain,
Que toujours abondant, le lait enfle ton sein,
Oui, de l’air des cités fuis l’influence impure,
La Santé régne aux champs sur un lit de verdure.
Viens aux champs, jeune Eglé, viens y nourrir ton fils ;
Apporte son berceau sous des berceaux fleuris.
Que des lilas pendans sur ses lèvres riantes,
Balancent mollement leurs grappes odorantes !
Que ses premiers regards se tournent sur des fleurs ;
Que ses premiers parfums soient leurs douces odeurs ;
Que ses premiers concerts soient ceux de Philomèle ;
Et pour hochet qu’il tienne une rose nouvelle.
D’objets toujours riras entoure son berceau :
L’enfant le plus heureux est aussi le plus beau.
Jossaud216.

à ma Femme,
le jour de sa fête
.

{p. 250}    Il est passé l’heureux temps où les femmes,
Dans leurs époux embrassoient des amans !
L’on rit de tout, et les beaux sentimens
Sont devenus des sujets d’épigrammes.

    Pour moi, qui n’ai que des mœurs de campagne,
Qui ne ris point du bon vieux siècle d’or,
J’aime à prouver qu’un époux peut encor
Orner de fleurs le sein de sa compagne.

    Mais, ma Thémire, une fleur bien plus chère,
Depuis deux mois s’élève à ton côté :
Dans notre enfant par toi-même allaité,
Je reconnois le bouquet d’une mère.

    Tu t’es choisi cette douce parure ;
Elle est à toi : l’art ne s’y mêle pas,
Et ton bouquet suspendu dans tes bras
Fait triompher l’amour et la Nature.

    Ah ! chère épouse, achève ton ouvrage ;
Que mon rival s’accroisse de ton lait !
Tu vas douter, pour prix de ce bienfait,
Qui de nous deux t’aimera davantage.
Panis217.

Philomèle,
Fille de Pandion, Roi d’Athènes. §

{p. 251}Térée, Roi de Thrace, mari de Progné sa Sœur, lui coupa la langue après l’avoir outragée, et l’enferma dans une prison obscure, au milieu d’un bois. Philomèle peignit sur une toile l’action barbare de Térée, et la fit parvenir à sa Sœur. Progné vint à la tête d’une troupe de femmes le jour de la fête des Orgies, délivra Philomèle, et se vengea de son perfide et cruel époux, en lui faisant manger son propre fils Itys. Térée voulut la tuer, mais en la poursuivant, il fut changé en Hupe ; Progné le fut en Hirondelle, Philomèle en Rossignol, et Itys en Faisan.

                    Autrefois Progné l’Hirondelle
                De sa demeure s’écarta,
                Et loin des villes s’emporta
    Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle.
Ma Sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue ;
Je ne me souviens pas que vous soyez venue,
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
                Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?
Progné lui répartit : eh quoi ! cette musique
                Pour ne chanter qu’aux animaux,
                Tout au plus à quelque rustique ?
Le désert est-il fait pour des talens si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles :
                Aussi-bien en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
                Parmi des demeures pareilles,
{p. 252}Exerca sa fureur sur vos divins appas.
Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage,
Qui fait, lui dit sa Sœur, que je ne vous suis pas.
                En voyant les hommes, hélas !
                Il m’en souvient bien davantage.
Lafontaine218.

à des Musiciennes,
Qui, après avoir chanté d’une manière très-agréable
,
m’ont prié de chanter à mon tour.

    Point n’ai reçu de l’avare Nature,
Cet art charmant de moduler des sons
Ma rauque voix fait rompre la mesure,
Quand je la mêle aux refrains des chansons.
Dans cet instant, le sort me dédommage ;
Je vous entends, est-il un lot plus doux :
Du Rossignol eussé-je le ramage,
Je me tairois pour n’écouter que vous.
Dumas219.

Echo,
Fille de l’Air et de la Terre. §

Nymphe qui se plaisoit aux bords du fleuve Céphise. Elle, eut l’imprudence de jaser sur la conduite de Junon ; elle amusa même un jour cette Déesse par des contes agréables, pendant que Jupiter étoit avec ses Nymphes. Junon indignée la condamna à ne répéter que la dernière syllabe des mots. Echo voulut plaire au beau Narcisse. Au désespoir de le trouver insensible, elle abandonna sa riante demeure, alla se cacher d’ans les grottes, dans les montagnes, dans les forêts, où ayant séché de douleur, elle fut métamorphosée en rocher.

{p. 253}Ce fils (Narcisse) dont la beauté croissait avec les ans,
A trois fois cinq étés voit s’unir deux printemps,
Doué de tous les dons d’une mâle jeunesse.
Mille Nymphes déjà disputoient sa tendresse.
Mais si ses traits si doux avoient tant de beauté,
Son cœur farouche avoit encor plus de fierté.
La Nymphe qui jamais ne parle la première.
Et répète toujours la syllabe dernière.
Echo le vit un jour errer au fond d’un bois.
La Nymphe étoit alors plus qu’une simple voix.
Dans l’âge des plaisirs, elle avoit un cœur tendre,
Et, donnant de l’amour, elle pouvoit en prendre :
Mais, hélas ! dès ce temps, réduite aux derniers sons,
Elle évite la foule, et cherche les vallons :
Ainsi le veut Junon. Junon souvent, sans elle,
Eût surpris les larcins d’un époux infidelle.
La Déesse le sut : Quoi ! fertile en détours,
Ta langue me jouoit et me trompoit toujours.
Si l’usage t’en reste, après ces lâches ruses,
Il sera tel au moins que jamais tu n’abuses.
L’effet suit la menace. Elle dit : désormais ;
Echo répond toujours et ne parle jamais.

    Echo voit le Chasseur : elle admire sa grâce ;
Et l’Amour en secret l’entraîne sur sa trace.
Mais plus, d’un œil avide, elle voit ses attraits,
Plus sa fatale erreur redouble ses progrès.
Une cire onctueuse, à la mèche ensouffrée,
Telle ravit la flamme en secret attirée.
Hélas ! combien de fois, par les plus doux aveux,
Cette amante eût voulu lui déclarer ses feux ;
Mais, sa voix s’y refuse, et son cœur en soupire :
A moins qu’il ne lui parle, elle ne peut rien dire.
Elle écoute, elle attend ; prête, au moindre propos,
A répéter du moins les sons des derniers mots.
Un jour que, séparé de sa fidelle escorte,
Il se perd dans les bois où sa fougue l’emporte,
Il s’arrête, il s’écrie. Amis, qui vient à moi ?
A peine achève-t-il, Echo répette : Moi.
Mais, où donc te trouver ?
Viens, je t’attends, approche.
Tandis qu’il cherche au loin, il entend dire : Proche.
{p. 254}Pourquoi donc te cacher, si tu sais où je suis ?
Est-ce que tu me fuis ? On répond : Tu me fuis.
Surpris d’être appelé lorsque lui seul appelle ;
Joignons-nous, reprend-il : Joignons-nous, lui dit-elle.
A ces mots, du taillis, ardente à s’élancer,
Elle accourt, elle tend les mains pour l’embrasser…
Fuis, lui dit-il ; je veux me détester moi-même
Si quelque jour je t’aime. Echo redit : Je t’aime !
La Nymphe, au désespoir, la rougeur sur le front,
S’échappe, et dans les bois va cacher son affront.
Elle habite le creux des antres solitaires ;
Mais elle y sent l’amour et ses peines amères ;
Là, son cœur brûle encor, miné de feux secrets ;
Une affreuse maigreur dessèche ses attraits :
Sa substance, dans l’air, s’exhale et s’évapore ;
Elle n’est plus qu’une ombre, et sa voix vit encore.
En pierre, les Destins transformèrent ses os.
Son ame, dans les bois erre encor sans repos ;
Elle écoute, répond à la voix qui l’appelle,
Mais ce n’est plus qu’un son qui vit encore en elle.
Ovide.— Saint-Ange 220.

Arachné,
Fille d’Idmon Lydien. §

Elle excelloit dans la broderie, et n’avoit jamais eu de rivale. Orgueilleuse de son talent, elle osa se vanter d’effacer Minerve elle-même. La fille de Jupiter accepta le défi. Arachné fit un ouvrage si superbe, que la Déesse en devint jalouse. Dans son dépit, elle frappa l’ouvrière de sa navette. Arachné alloit se pendre de désespoir ; Minerve eut pitié d’elle, et la changea en araignée.

{p. 255}    Arachné, dont la gloire attiroit tous les yeux,
Devoit tout à son art, et rien à ses aïeux.
Un obscur artisan, Idmon étoit son père.
Humble épouse, assortie à cet époux vulgaire,
Sa mère n’étoit plus. Leur fille, toute-fois,
Sut de la renommée, occuper les cent voix.

                Pour elle, désertant les beaux vallons du Tmole,
Pour elle, désertant les rives du Pactole,
Les Nymphes des vergers, les Nymphes des côteaux
Admiroient, à l’envi, son art et ses travaux.
Voyez-vous, de ses doigts, l’élégante souplesse,
D’une laine grossière adoucir la rudesse,
Des flocons, sous sa main, en nuages voler,
Ou le fuseau glissant, s’arrondir et rouler,
Ou le métier tendu, que nuance l’aiguille ?
A l’art presque divin dont son ouvrage brille,
Vous eussiez reconnu l’élève de Panas.
Elle ose le nier. Sa fierté ne veut pas
Avouer les leçons, de qui ? d’une Immortelle.
Que l’on juge entre nous : qu’elle vienne, dit-elle,
Quelle vienne. Vaincue, à tout je me soumets.

    Pallas, qui d’une vieille a revêtu les traits,
Semble, sur un bâton appuyer sa foiblesse,
Et l’aborde en ces mots : Jeune, on fuit la vieillesse
On a tort ; la vieillesse est mère du bon sens.
Ecoutez mes avis : Vantez-vous, j’y consens,
De primer dans votre art et seule et sans partage ;
Mais à Pallas, au moins accordez l’avantage.
Avouez votre offense, elle peut l’oublier.
Laissant là, de dépit, l’aiguille et le métier,
Arachné l’envisage, et d’un regard sévère,
Exprimant, à-la-fois, le mépris, la colère :
Vieille folle, à qui l’âge a troublé le cerveau,
Certes, l’avis, dit-elle, est unique et nouveau.
A ta fille, à ta bru, va porter ta morale,
Je sais me conseiller. Que prétend ma rivale ?
Veut-elle l’emporter ? Que ne vient-elle ici ?
N’ose-t-elle à mes yeux paraître ?… La voici,
{p. 256}Reprend Pallas, qui change et se montre Immortelle.
Les Nymphes d’alentour s’inclinent devant elle.
Seule, Arachné la voit sans perdre sa hauteur.
Elle rougit pourtant ; une fausse pudeur
A paru sur son front, plus prompte à disparoître ;
Comme l’éclat des Cieux que l’Aurore a fait naître,
Aux premiers feux du jour se dissipe soudain.

    La pitié de Pallas a fait place au dédain.
Mais dans son vain défi, l’orgueilleuse s’obstine,
Se flatte du triomphe, et court à sa ruine.
On dresse deux métiers ; et chacune, à-la-fois,
Fait briller, à l’envi, l’adresse de ses doigts ;
Entre les fils tendus court la navette agile,
Et le peigne affermit leur tissure fragile.
Sans cesse les ressorts élevés, abaissés,
Vont, viennent, tour-à-tour, poussés et repoussés.
Chacune voit le prix que son adresse brigue,
Et l’ardeur du travail en trompe la fatigue.
L’art d’assortir les fils, émule du pinceau,
De reflets variés nuance le tableau.
Tel dans l’arc lumineux qui se peint sur la nue,
L’amas de cent couleurs se confond à la vue :
Tant du cercle vermeil, qui colore les airs,
L’aspect est à-la-fois et semblable et divers.
Sous leurs, doigts en tissu, l’or se mêle à la soie,
Et l’histoire des Dieux en longs fils se déploie…

    L’envie aux yeux perçansr envain regarde, observe,
Elle ne peut blâmer ; et de dépit, Minerve
Rompt la toile ou sont peints tous lescrimes des Dieux.
L’ouvrage, l’ouvrière est coupable à ses yeux
Et sa main, d’un fuseau., lui frappe le visage.
Sa rivale ne peut endurer cet outrage ;
Furieuse ! au lacet que ses mains ont lié,
Elle suspend son cou. Pallas en eût pitié.
Vis, Malheureuse, vis. ! Mais, toujours suspendue,
Apprends, à l’avenir, que l’orgueil t’a perdue ;
Et transmets, d’âge en âge, à ta postérité,
Ces chatimens, trop dûs à ta témérité.

{p. 257}    La Déesse, à ces mots, sur cette infortunée,
Répand le suc affreux d’une herbe empoisonnée.
O soudaine vertu de ce suc vénimeux !
Arachné perd ses traits, sa forme, ses cheveux.
Insecte, au venin dont elle est imprégnée,
Tout son ventre se gonfle, et fileuse araignée,
A l’aide des longs doigts qui lui servent de pieds,
Elle ourdit une toile en réseaux déliés.
Ovide.— Saint-Ange 221.

Niobé,
Fille de Tantale et femme d’Amphion, Roi de Thèbes. §

Elle avoit donné le jour à quatorze enfans. Trop fière de sa fécondité, elle osa se préférer à Latone. La Déesse offensée de son orgueil, l’en puni de la manière la plus cruelle pour une mère. Elle fit tuer ses fils par Apollon, et ses filles par Diane. La malheureuse Niobé fut elle-même changée en rocher.

    Tout enivroit son cœur d’un orgueilleux délire.
Mais, et les murs bâtis par les sons d’une lyre,
Et les sceptres des Rois, et l’hymen d’Amphion,
Flattoient moins de ses vœux l’altière ambition,
Que les nombreux enfans, fruits de son hyménée.
Sans son orgueil, hélas ! mère trop fortunée.

    Manto, qui, du Ciel même interprète les Lois,
Fait ouir à grand cris sa prophétique voix :
Suivez-moi ; de lauriers couronnez votre tête ;
Latone, sur mer pas, vous appelle à sa fête.
{p. 258}On court, on obéit ; et déjà, sur l’autel,
Monte, avec la prière, un encens solennel.
On tresse à ses cheveux la verdure sacrée.
Cependant, Niobé, superbement parée,
Au milieu de sa cour, s’avance avec fierté,
Belle à travers les traits d’un orgueil irrité.
Ses cheveux, par dédain rejetés en arrière,
Suivent les mouvemens de cette Reine altière.

    Quoi ! dit-elle, osez-vous préférer à mes yeux,
Aux Dieux que vous voyez, vos invisibles Dieux ?
Latone a des autels, et sa race fatale !
Et j’en attends encor, moi, fille de Tantale !
Seul Mortel, par les Dieux, admis à leurs repas,
Moi, qui reçus le jour d’une fille d’Atlas,
Moi, de qui Jupiter est aïeul et beau-père.
Le Phrygien me craint, le Thébain me révère.
Epouse d’Amphion, né des Dieux dont je sors,
Je règne dans les murs bâtis par ses accords ;
Je vois dans mon palais regorger la richesse :
Je joins à tant de biens, le port d’une déesse ;
Sept filles et sept fils, doux gages de l’amour,
Dans leurs fils, à mes yeux, vont renaître à leur tour.
Et, n’ai-je pas sujet de me croire offensée
Des honneurs que l’on rend à la fille de Cée,
Elle, qui vit le Ciel et la terre, et les mers,
La vouloir sans pitié, bannir de l’Univers,
Jusqu’à ce que Délos, flottante et vagabonde,
Errante sur les mers, comme elle dans le monde,
L’accueille, et donne enfin un asile à ses maux,
Asile encor mobile et bercé par les flots ?
Là, sept fois moins que moi digne du nom de mère,
Deux jumeaux, en naissant, consolent sa misère…

    Latone est indignée, et va, dans sa fureur,
Implorer, sur le Cynthe, Apollon et sa Sœur.
Après l’indigne affront que l’on a pu me faire,
O ma fille ! ô mon fils ! suis-je encor votre mère ?
Hélas ! moi qui faisais ma gloire de ce nom,
Fière de ne céder qu’à la seule Junon,
{p. 259}Si vous ne me vengez, on abolit mon culte.
C’est peu de m’offenser : Niobé vous insulte.
La fille de Tantale, aux Dieux nés de mon sang,
Préfère, avec orgueil, les fils nés de son flanc.
Ah ! puisse être bientôt, sa race si féconde,
Le sujet de ses pleurs et l’exemple du Monde !

    C’est trop, dit Apollon, c’est trop, n’achevez pas ;
Je cours, avec ma Sœur, punir ces attentats.
Soudain, voilant aux yeux Apollon et Diane,
Un nuage descend sur la cité profane…

    Au milieu de ses fils, étendus et sanglans,
Veuve de son époux, veuve de ses enfans,
A force de souffrir, elle semble insensible.
Ses muscles, ses cheveux n’ont plus rien de flexible ;
Son œil, sans mouvement, regarde et ne voit pas ;
Son visage, glacé par le froid du trépas,
N’est plus qu’une statue, une image sans vie.
Par les enfans d’Eole, enlevée en Phrygie,
Sur le sommet d’un mont elle siége toujours,
Et le temps, de ses pleurs, n’a point tari le cours.
Ovide.— Saint-Ange 222.
    Regardez Niobé, cette femme orgueilleuse,
Cette mère superbe et bien plus malheureuse ;
Quel spectacle ! elle s’offre à mes sens désolés,
Au milieu de ses fils, l’un sur l’autre immolés.
A force de souffrir, elle paroît tranquille :
Son front est abattu, son regard immobile ;
Elle reste sans voix ; l’excès de ses douleurs
A tari dans ses yeux la source de ses pleurs.
Dorat223.

Dryope. §

{p. 260}Nymphe d’Arcadie, aimée de Mercure. Tenant un jour dans ses bras son jeune enfant, elle coupa, pour l’amuser, un rameau de Lotos, plante consacrée à Bacchus. Ce Dieu courroucé, la changea en arbre. Au moment de sa métamorphose, Dryope eut soin d’appeler sa sœur Iole, et de lui remettre son fils, qui, sans ce secours, auroit été renfermé dans l’écorce du Lotos avec sa malheureuse mère.

Iole raconte les malheurs de sa S œu r Dryope.

    Unique et cher espoir de la plus tendre mère,
(Une autre fut la mienne, et nous n’avions qu’un père)
Dryope, par son air, ses grâces et ses traits ;
Des beautés d’Oechalie effaçoit les attraits,
Apollon, sans l’aimer, ne put la voir si belle,
Et depuis, Andemon fut son époux fidelle.

    Dans le fond d’un vallon, un étang large et creux
Se couronne, à l’entour, de myrtes amoureux.
Dryope y vint un jour. Hélas ! l’infortunée
Etoit loin de prévoir sa triste destinée.
Aux Nymphes de ces bords (ô regrets ! ô douleurs !)
Elle venoit offrir des couronnes de fleurs :
Un enfant sur son sein, fardeau bien doux pour elle,
Suçoit, entre ses bras, le lait de sa mamelle.

    Là, s’élève un Lotos, qui, de fleurs empourpré,
A le rubis du lin que Tyr a coloré ;
Là, par elle un rameau, tendre et frêle espérance,
Est cueilli pour son fils, jouet de son enfance.
J’étais avec ma Sœur, et j’alloîs l’imiter.
Soudain je vois d’horreur les feuilles s’agiter,
Et du sang distiler de la branche rompue.

{p. 261}    De Priape autrefois, si l’histoire en est crue,
Lotos, Nymphe champêtre, évita le larcin,
Et d’écorce, en fuyant, sentit couvrir son sein,

    Dryope que saisit une horreur imprévue,
Veut fuir loin des bosquets, et soudain retenue,
Sent roidir sur le sol ses pieds enracinés ;
Elle s’agite envain : ses pas sont enchaînés ;
Sa taille par degrés s’enveloppe d’écorce ;
Ses bras, libres encor, se tendent avec force ;
Sa main, qui sur son front croit saisir ses cheveux,
Saisit le verd naissant qui l’ombrage à mes yeux.
Son fils, pressant le sein de sa mère chérie,
Appelle envain des sucs dont la source est tarie.
Quel spectacle ! ô ma Sœur, je te perds pour toujours.
Je le vois, et ne puis te donner du secours.
J’arrête les progrès de l’écorce cruelle,
Je l’embrasse, et voudrois m’y cacher avec elle.

    Son père et son époux accourent où je suis ;
Leur montrer le Lotos est tout ce que je puis.
Ils couvrent de baisers l’écorce palpitante,
Et pressent sous le tronc Dryope encor vivante.
De son visage encor on distingue les traits ;
Déjà le reste est arbre, et caché pour jamais :
Ses larmes en tombant humectent le feuillage ;
Tandis que de la voix il lui reste l’usage,
Elle exhale en ces mots sa plainte et ses adieux :

    Au nom de mes malheurs, j’en jure par les Dieux,
Je n’ai point mérité le destin qui m’accable :
Dryope est innocente, et le Sort est coupable.
Qu’à l’instant mes rameaux se sèchent, si je mens,
Et que le fer me livre aux brasiers dévorans !
Mais prenez soin d’un fils encore à la mamelle,
Et qu’il croisse en jouant, sous l’ombre maternelle ;
Otez-le de mes bras, aujourd’hui mes rameaux,
Et si-tôt qu’il pourra bégayer quelques mots,
Qu’il apprenne mon nom, qu’il plaigne ma misère ;
Et qu’il dise : autrefois cet arbre fut ma mère ;
{p. 262}Mais que jamais par lui des rameaux arrachés,
N’offensent les Sylvains sous l’écorce cachés.

    Cher Epoux, chère Sœur, cher et malheureux Père,
Adieu !… Mais si Dryope à son tour vous fut chère,
Que le fer de la hâche et la dent des troupeaux,
Ne flétrissent jamais l’honneur de mes rameaux.
Approchez-vous de moi, si la pitié vous touche ;
Que votre bouche encor vienne presser ma bouche ;
Et, puisqu’il ne m’est plus permis de me baisser,
Elevez jusqu’à moi mon fils… pour l’embrasser.
Je meurs… ma voix s’éteint… et ma langue glacée,
Sous l’écorce qui croit se sent déjà pressée ;
Elle monte, se glisse, et me fermant les yeux,
Dispense votre main de ce devoir pieux.

    Elle cesse à la fois de parler et de vivre ;
Mais l’arbre est tiède encor ; elle semble y survivre.
Ovide.— Saint-Ange 224.

Monstres fabuleux §

Sirènes,
Filles de l’Océan et d’Amphitrite. §

{p. 263}C’étoient trois monstres marins, moitié filles, et moitié poissons ou oiseaux. Douées d’une voix mélodieuse, elles attiroient les passans par la douceur de leurs accords, et ensuite les dévoroient. Ulysse, malgré sa prudence, ne put se garantir de leur séduction et de leurs pièges, qu’en bouchant les oreilles à ses compagnons, en se faisant attacher au mât de son vaisseau. Parthenope, l’une des Sirènes, désolée de n’avoir pu charmer et perdre le Héros grec, se noya de désespoir.

On les représente, l’une ayant à la main une espèce de tablette, l’autre deux flûtes, et la troisième une lyre.

    Envain pour terminer sa course vagabonde,
Le plus sage des Grecs, vengeur de Ménélas,
Depuis long-temps sur l’empire de l’Onde,
                Cherchoit ses Dieux et ses Etats ;
Son sort le conduisit vers ces rives fameuses,’
                Où les Syrènes dangereuses,
{p. 264}                Monstres de carnage affamés,
Dévoroient les Mortels quelles avoient charmés ;
                Déjà de leurs voix homicides,
La flatteuse douceur se répand dans les airs,
                Fidelles à leurs sons perfides,
Les échos d’alentour répètent leurs concerts.

                Quittez vos routes pénibles,
                Troupe guerrière, où courez-vous ?
                Craignez la mer en courroux,
                Venez dans ces lieux paisibles
                Goûter les plaisirs les plus doux.

                Dans nos charmantes retraites,
                Vénus se plait avec sa cour ;
                Nous y goûtons chaque jour
                Les douceurs les plus parfaites,
                Des jeux, des ris et de l’amour.

Mais Ulysse s’avance, et son erreur l’entraîne
Vers ces bords enchanteurs, où régne le trépas.
Ah ! Prince malheureux, votre perte est certaine,
Arrêtez, évitez d’invincibles appas.

                Fuyez les Sirènes cruelles,
                Dont la voix charmeroit vos sens ;
                Livrez-vous aux flots infidelles,
                Plutôt qu’à leurs tendres accens.

                La Mer a des écueils horribles,
                Elle a des monstres furieux ;
                Craignez moins ses dangers terribles
                Que leurs concerts harmonieux.

Quel prodige nouveau dissipe nos alarmes,
Le chef et les soldats, tout est sourd à leur voix,
Mortels, par quel secours, pour la première fois
Etes-vous échappés à leurs funestes charmes.

Mais leurs chants sont changés en d’affreux hurlemens,
                Et ces monstres de sang avides,
En se précipitant dans leurs gouffres humides
Vont finir leurs fureurs et leurs enchantemens.

{p. 265}                Les Amours sont des Syrènes,
                Ils flattent nos plus chers désirs ;
                Mais ils cachent mille peines,
                Sous l’apparence des plaisirs.
                S’ils vous causent moins d’alarmes,
                En ont-ils moins de cruauté ;
                Où peut-on trouver des charmes,
                Quand on perd sa liberté ?
B.
[Montéclair]
225

Cyclopes. §

Voyez Vulcain.

    Nous voguons, et bientôt une rive inconnue,
Pour croître nos douleurs, s’offrit à notre vue.
C’étoit là qu’habitoient les Cyclopes cruels,
Race impie et sans lois, la terreur des Mortels,
Qui, jamais, par les soins d’une heureuse culture
N’a su dans les guérêts féconder la Nature,
Mais grossière et sans art n’attend que de ses dons,
Les précieux trésors des fertiles moissons.
La Nature en effet y demande à la Terre,
Sans travaux et sans soins, un tribut volontaire,
Et l’orge et le froment, et leurs épis dorés,
Et les pampres couverts de raisins colorés.
Thémis, de ces climats à jamais exilée,
Ne dicte point ses lois à la foule assemblée ;
Les Cyclopes épars sur la cime des monts,
Ont fixé leur séjour dans des antres profonds,
Où chacun, libre et maître, au gré de son caprice,
A sa femme, à ses fils, dispense la justice.
Une île inhabitée, et proche de ce bord,
Défend cette contrée, en protège l’abord.
On n’y trouve en tout temps que des chèvres sauvages,
Errantes dans les bois sous d’antiques ombrages,
Dont jamais le chasseur n’a troublé le repos.
Homère. —  Rochefort226.
{p. 266}    L’un tour-à-tour enferme et déchaîne les vents,
L’autre plonge l’acier dans les flots frémissans ;
L’autre du fer rougi tourne la masse ardente ;
L’Etna tremblant gémit sous l’enclume pesante ;
Et leurs bras vigoureux lèvent de lourds marteaux,
Qui tombent en cadence, et domptent les métaux.
Virgile. —  Delille227.

Python. §

Monstrueux Serpent, né du limon de la terre après le déluge de Deucalion. Junon, jalouse de Latone, le lança contr’elle. La Déesse ne put se soustraire à sa fureur qu’en se jetant dans la mer, d’où Neptune fît sortir subitement l’île de Délos, pour lui servir d’asyle. Apollon son fils tua depuis le monstre à coups de flèches, et consacra sa victoire sur lui, par l’institution des jeux Pythiques. Il couvrit de son horrible peau le Trépied sacré sur lequel il rendoit ses oracles.

    Impitoyables Zoïles,
Plus sourds que le noir Pluton,
Souvenez-vous, ames viles,
Du sort de l’affreux Python :
Chez les Elles de Mémoire,
Allez apprendre l’histoire
De ce Serpent abhorré,
Dont l’haleine détestée
De sa vapeur empestée
Souilla leur séjour sacré.

    Lorsque la terrestre masse
Du déluge eût bu les eaux,
Il effraya le Parnasse
Par des prodiges nouveaux :
{p. 267}Le Ciel vit ce monstre impie,
Né de la fange croupie,
Au pied du mont Pélion,
Souffler son infecte rage,
Contre le naissant ouvrage,
Des mains de Deucalion.

    Mais, le bras sûr et terrible
Du Dieu qui donne le jour,
Lava, dans son sang horrible,
L’honneur du docte séjour :
Bientôt de la Thessalie,
Par sa dépouille ennoblie,
Les champs en furent baignés ;
Et du Céphise rapide,
Son corps affreux et livide,
Grossit les flots indignés.

    De l’écume empoisonnée
De ce reptile fatal,
Sur la terre profanée.
Naquit un germe infernal :
Et delà, naissent les sectes
De tous ces sales insectes,
De qui le souffle envieux
Ose, d’un venin critique,
Noircir, de la Grèce antique,
Les célestes demi-Dieux.

    A peine, sur de vains titres,
Intrus au sacré Vallon,
Ils s’érigent en arbitres
Des oracles d’Apollon :
Sans cesse, dans les ténèbres,
Insultant les morts célèbres,
Ils sont comme ces corbeaux,
De qui la troupe affamée,
Toujours de rage animée,
Croasse autour des tombeaux.

    Cependant, à les entendre,
Leurs ramages sont si doux,
{p. 268}Qu’aux bords même du Méandre
Le Cygne en seroit jaloux :
Et quoiqu’envain ils allument
L’encens, dont ils se parfument
Dans leurs chants étudiés,
Souvent, de ceux qu’ils admirent,
Lâches flatteurs, ils attirent
Les éloges mendiés.

    Une louange équitable,
Dont l’honneur seul est le but,
Du mérite véritable
Est le plus juste tribut :
Un esprit noble et sublime,
Nourri de gloire et d’estime,
Sent redoubler ses chaleurs ;
Comme une tige élevée,
D’une onde pure abreuvée,
Voit multiplier ses fleurs.

    Mais, cette flatteuse amorce
D’un hommage qu’on croit dû,
Souvent prête même force
Au vice qu’à la vertu :
De la céleste rosée,
La terre fertilisée,
Quand les frimats ont cessé,
Fait également éclore,
Et les doux parfums de Flore,
Et les poisons de Circé.

    Cieux, gardez vos eaux fécondes
Pour le myrte aimé des Dieux ;
Ne prodiguez plus vos ondes
A cet if contagieux :
Et vous, enfans des nuages.
Vents, ministres des orages,
Venez, fiers tyrans du Nord ;
De vos brûlantes froidures,
Sécher ces feuilles impures,
Dont l’ombre donne la mort.
Rousseau228.

Chimère. §

{p. 269}Elle étoit fille d’Echidna, monstre moitié femme et moitié serpent, et sœur du chien Cerbère, du lion Némée, et du Sphinx. La Chimère, aussi monstrueuse que sa mère, vomissoit sans cesse feu et flamme : elle ravagea long-temps la Lycie. Bellérophon, monté sur le cheval Pégase, en délivra les malheureux habitans de cette contrée. On donne encore le nom de Chimère à tous les objets vains, frivoles et fantastiques, dont la plûpart des hommes se bercent trop souvent.

    Des mortels j’ai vu les chimères ;
Sur leurs fortunes mensongères,
J’ai vu régner la folle erreur ;
J’ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur,
Mille petitesses réelles.
Sous une écorce de grandeur,
Mille lâchetés infidelles
Sous un coloris de candeur ;
Et j’ai dit, au fond de mon cœur :
Heureux ! qui dans la paix secrète
D’une libre et sûre retraite,
Vit ignoré, content de peu,
Et qui ne se voit point sans cesse
Jouet de l’aveugle Déesse,
Ou dupe de l’aveugle Dieu !…
En promenant vos rêveries
Dans le silence des prairies,
Vous voyez un foible rameau
Qui, par les jeux du vague Eole,
Enlevé de quelque arbrisseau,
Quitte sa tige, tombe, vole
Sur la surface d’un ruisseau :
{p. 270}Là, par une invincible pente,
Forcé d’errer et de changer,
Il flotte au gré de l’onde errante ;
Et, d’un mouvement étranger,
Souvent il paroît, il surnage,
Souvent il est au fond des eaux ;
Il rencontre, sur son passage,
Tous les jours des pays nouveaux :
Tantôt un fertile rivage,
Bordé de côteaux fortunés ;
Tantôt une rive sauvage,
Et des déserts abandonnés.
Parmi ces erreurs continues,
Il fuit, il vogue jusqu’au jour
Qui l’ensevelit, à son tour,
Au sein de ces mers inconnues
Où tout s’abyme sans retour.
Gresset229.

à Hénault ,
Sur son Ballet du Temple des Chimère s.

    Votre amusement lyrique
M’a paru du meilleur ton
Si Linus fit la musique,
Les vers sont d’Anacréon.
L’Anacréon de la Grèce,
Vaut-il celui de Paris ?
Il chanta là douce ivresse
De Silène et de Cypris.
Mais, fit-il avec sagesse
L’histoire de son pays ?
Après des travaux austères,
Dans vos doux délassemens,
Vous célébrez les Chimères.
Elles sont de tous les temps,
Elles nous sont nécessaires ;
Nous sommes de vieux enfans :
Nos erreurs sont nos lisières ;
Et les vanités légères
Nous bercent en cheveux blancs.
Voltaire230.

Lieux célébres dans la Fable. §

Olympe. §

{p. 271}Célébre Montagne, située entre la Thessalie et la Macédoine : c’étoit la demeure des Immortels. Sur sa cime superbe, s’élevoit le trône éclatant de Jupiter.

Jupiter consultant les Dieux contre les Géan s.

    Une voie, en tout temps, par les Dieux fréquentée,
Brille aux plaines du Ciel : on la nomme Lactée.
Elle sert de parvis à ce palais doré,
Séjour de Jupiter, des Dieux même adoré.
On voit aux deux côtés, sous de brillans portiques,
S’ouvrir à deux battans des portes magnifiques,
Vestibules pompeux des Dieux patriciens.
L’Olympe, loin de là, loge ses Plébéiens.
Au milieu du parvis, la façade présente,
Des Dieux du premier rang la demeure imposante.
C’est là, s’il faut le dire en langage mortel,
La Cour de Jupiter et le Sénat du Ciel.

    Parmi les Dieux assis sur des siéges d’ivoire,
Jupiter, se plaçant au trône de sa gloire,
{p. 272}S’appuya sur son sceptre, et d’un air sourcilleux,
Trois fois, dans sa fureur, secouant ses cheveux,
Il fit trembler l’Olympe, et les mers et la terre,
Et sa bouche indignée exhala sa colère.
Ovide.— Saint-Ange 231.

Parnasse. §

Montagne fameuse de la Phocide, ainsi nommée de Parnassus, fils de Neptune et de Cléodore, qui en habitoit les environs. Elle avait un double sommet, ce qui l’a fait nommer aussi le Double-Mont. L’un, appelé Nisa, étoit consacré à Bacchus ; l’autre, à Apollon et aux Muses. On donne encore au Parnasse le nom de Pinde et d’Hélicon. Quoique fabuleuse, cette montagne est, de toutes celles du Globe, la moins aisée à gravir.

    C’est envain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur.
S’il ne sent point du Ciel l’influence secrette,
Si son Astre, en naissant, ne l’a formé poëte ;
Dans son génie étroit, il est toujours captif ;
Pour lui, Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

    O vous donc qui brûlant d’une ardeur périlleuse,
Courez du bel esprit la carrière épineuse,
N’allez pas, sur des vers, sans fruit vous consumer,
Ni prendre pour génie un amour de rimer.
Craignez d’un vain plaisir les trompeuses amorces,
Et consultez long-temps votre esprit et vos forces.
Boileau232.
{p. 273}    Tandis qu’aux fanges du Parnasse,
D’une main criminelle et basse ;
Rufus va cherchant des poisons :
Ta main, délicate et légère,
Cueille, aux campagnes de Cythère ?
Des fleurs dignes de tes chansons.

    Les grâces accordent ta lyre ;
Le plaisir mollement t’inspire,
Et tu l’inspires tour-à-tour :
Que ta muse tendre et badine
Se sent bien de son origine !
Elle est la fille de l’Amour.

    Loin ce rimeur atrabilaire,
Ce cynique, ce plagiaire,
Qui, dans ses efforts odieux,
Fait servir à la calomnie,
A la rage, à l’ignominie,
Le langage sacré des Dieux !

    Sans doute les premiers poëtes,
Inspirés, ainsi que vous l’êtes,
Etoient des Dieux ou des amans :
Tout a changé, tout dégénère,
Et dans l’art d’écrire et de plaire…
Mais vous êtes des premiers temps.
Voltaire, à Tressan233.

A quelques Gens de Lettres estimables,
s’épigrammatisant les uns les autres.

          De par Apollon, taisez-vous :
Vos cris ont fatigué les échos du Parnasse.
Imposteurs ! vous mêlez l’injustice à l’audace ;
                Vous vous calomniez tous234.
 

Les Alpes.

{p. 274}    Vous, qu’au sein de Paris enchaîne la mollesse,
Riches, qui répandez votre or à pleines mains,
        Pour embellir d’insipides jardins
Dont l’aspect monotone inspire la tristesse ;
Quittez, pour quelque temps, ces jardins si chéris,
Et venez dans ces lieux contempler la Nature ;
De ces rocs entassés admirez la structure,
Du haut de leurs sommets voyez ces flots hardis,
Tomber, se disperser au gré de leurs caprices,
Rejaillir dans leur course, heurtés par des débris,
Et se perdre, en grondant, au fond des précipices.
(Quel bruit majestueux ! quels aspects imposans !)
Comparez maintenant vos mesquines cascades
            A ces impétueux torrens,
        Qui nuit et jour de leurs mugissemens,
        Font retentir l’antre des Oréades.
Que dis-je ? Selon vous, ces superbes tableaux,
Peu dignes d’attacher, sont plus tristes que beaux.
        Eh bien ! fuyez ; rentrez dans cette ville,
Assemblage insensé de tant d’êtres divers ;
Fuyez ; et laissez-moi, solitaire et tranquille,
M’étudier moi-même au fond de ces déserts.

    Quoi ! ces vastes forêts, ces routes tortueuses ?
Ces lacs multipliés, ces abymes affreux,
Ces fertiles vallons, ces cimes orgueilleuses,
Formoient jadis des mers les écueils dangereux !
Si j’en crois de Buffon la science profonde,
Je vois bondir la chèvre où nageoient les poissons ;
J’entends des muletiers les joyeuses chansons.
Dans des lieux, autrefois ensevelis sous l’onde,
Un jour viendra, sans doute, où Neptune en fureur
Couvrira de nouveau ces sauvages campagnes :
        Rassurez-vous, habitans des montagnes,
Vous ne le verrez point, ce jour rempli d’horreur.
Avant que les Destins lui permettent de luire,
            Que de siècles s’écouleront !
{p. 275}            Combien d’êtres disparoîtront,
Engloutis sans retour au fond du sombre Empire !
Où serez-vous alors, ô fidelles Amis ?
Vous qui me chérissez, vous tous que mon cœur aime,
Hélas ! où serez-vous ? où serai-je moi-même ?
Sur les bords du Léthé, doucement endormis,
Nous aurons oublié nos peines trop réelles,
Et de nos vains plaisirs les suites si cruelles.
        De nos tombeaux par le temps démolis,
            Les générations nouvelles
        Fouleront aux pieds les débris…
Laugier, ci-devant Gaudin235.

Voyez Deucalion, pour la description du Parnasse.

Bois sacrés. §

Chaque Temple étoit communément environné d’un bois consacré à la Divinité qu’on y adoroit, C’étoit dans ces forêts religieuses que les Druides, Prêtres Gaulois, se souilloient d’horribles sacrifices en y égorgeant des victimes humaines.

Bois sacré de Marseille, profané par César.

    On voit auprès du camp une forêt sacrée,
Formidable aux humains, et des temps révérée,
Dont le feuillage sombre et les rameaux épais,
Du Dieu de la clarté font mourir tous les traits ;
Sous la noire épaisseur des ormes et des hêtres,
Les Faunes, les Sylvains, ou les Nymphes champêtres,
Ne vont point accorder, aux accens de la voix,
Le son des chalumeaux ou celui des haut-bois.
Cette ombre, destinée à de plus noirs offices,
Cache aux yeux du Soleil ses cruels sacrifices,
{p. 276}Et les vœux criminels qui s’offrent en ces lieux,
Offensent la Nature en révérant les Dieux.
Là, du sang des humains on voit suer les marbres,
On voit fumer la terre, on voit rougir les arbres,
Tout y parle d’horreur ; et même, les oiseaux
Ne se perchent jamais sur ces tristes rameaux.
Les cruels sangliers, les bêtes les plus fières
N’osent pas y chercher leur bauge ou leurs tanières.
La foudre, accoutumée à punir les forfaits,
Craint ce lieu si coupable, et n’y tombe jamais.
Là, de cent Dieux divers les grossières images
Impriment l’épouvante et forcent les hommages ;
La mousse et la pâleur de leurs membres hideux,
Semblent mieux attirer les respects et les vœux.
Sous un air plus connu, la Divinité peinte
Trouveroit moins d’encens, et feroit moins de crainte ;
Tant aux foibles mortels il est bon d’ignorer
Les Dieux qu’il leur faut craindre, et qu’il faut adorer.
Là, d’une obscure source il coule une onde obscure
Qui semble du Cocyte emprunter la teinture ;
Souvent un bruit confus trouble ce noir séjour,
Et l’on entend mugir les rochers d’alentour :
Souvent du triste éclat d’une flamme ensouffrée,
La forêt est couverte, et non pas dévorée ;
Et l’on a vu cent fois les troncs entortillés
De Cerastes hideux et de Dragons ailés.
Les voisins, de ce bois si sauvage et si sombre,
Laissent à ces Démons son horreur et son ombre,
Et le Druide craint, en abordant ces lieux,
D’y voir ce qu’il adore, et d’y trouver ses Dieux.
Il n’est rien de sacré pour des mains sacriléges,
Les Dieux même, les Dieux n’ont point de priviléges ;
César veut qu’à l’instant leurs droits soient violés,
Les arbres abattus, les autels dépouillés.
Et de tous les soldats les ames étonnées
Craignent de voir contre eux retourner leurs coignées.
Il querelle leur crainte, il frémit de courroux,
Et le fer à la main porte les premiers coups.
Quittez, quittez, dit-il, l’effroi qui vous maîtrise ;
Si ces bois sont sacrés, c’est moi qui les méprise ;
{p. 277}Seul, j’offense aujourd’hui le respect de ces lieux,
Et seul, je prends sur moi le vain courroux des Dieux,
A ces mots, tous les siens cédant à la contrainte
Dépouillent le respect, sans, dépouiller la crainte.
Les Dieux parlent encor à ces cœurs agités,
Mais quand Jule commande, ils sont mal écoutés.
Alors on voit tomber sous un fer téméraire,
Des chênes et des ifs aussi vieux que leur mère
Des pins et des cyprès dont les feuillages verts
Conservoient le printemps an milieu des hivers.
Lucain. —  Brebeuf236.
    Dieu ! Quel tableau ! qu’il est vaste et sublime !
De mon œil enchanté rien ne borne l’essor.
            Ici la mer n’a point de bord,
Là ces monts entassés me dérobent leur cime.
Ramenons mes regards. Quels sites j’apperçois !
Quelle main a creusé ces abymes terribles !237
            Mille objets viennent à la fois,
M’effrayer, me charmer de leurs beautés horribles.
            Voyez ces arbres attachés
Aux fentes de ce mont tout noir de cicatrices :
Et plus bas ces vieux rocs par la foudre arrachés,
            Jonchant le fond des précipices.
Pour changer de plaisir je détourne mes yeux ;
Je fixe avec respect ce bois religieux,238
Dont la feuille protège une plaine fleurie,
            Et qui, sous un riant berceau,
            Me laisse entrevoir un ruisseau
            Caressant la jeune prairie.
Ces pins audacieux que la mousse a couverts,
            Naquirent avec l’Univers.
            Eux seuls ont pu rendre inutile
Le feu du Ciel et l’effort des Autans ;
            Ils ont lassé la faux du Temps,
Vingt états ont croulé, … leur trône est immobile.
Hyacinthe Morel239.

Tempé. §

{p. 278}Vallée délicieuse de la Thessalie, qui s’étendoit entre l’Olympe et l’Ossa, et qu’arrosoit le Pénée. Les Dieux enchantés de la beauté de ce séjour, le préféroient quelquefois au Ciel même. Tempé les vit souvent parcourir ses rians bocages, et fouler ses vertes prairies.

    Il est en Thessalie un Vallon renommé,
Profond, ceint de rochers, d’arbres verts enfermé.
C’est là que le Pénée échappé de sa source,
Et du Pinde à grands flots précipitant sa course,
Epanche avec fracas le torrent de ses eaux,
Et de leur chûte au loin fatigue les échos.
L’écume jaillissante en vapeurs transformée,
S’élève dans les airs en humide fumée,
Et des arbres voisins humecte les sommets.
On appelle Tempé ce Vallon toujours frais.
Là s’ouvre dans le roc une grotte enfoncée,
De mousse, de glaïeuls, et de joncs tapissée ;
Là, le Dieu tient sa cour et gouverne en repos,
Et les eaux de son lit, et les Nymphes des eaux.
    Les fleuves des pays voisins ou tributaires,
Ceux même qui baignant des rives étrangères,
Dans le sein d’Amphytrite, après de longs détours,
Vont déposer leurs flots fatigués de leurs cours,
Arrivent aux Vallons que le Pénée arrose,
Incertains si l’on doit sur sa métamorphose,
Plaindre ou féliciter le Père de Daphné.
Là vient le Sperchius de saules couronné,
Le Céphise qui coule aux champs de la Phocide,
L’Apidanus qu’entraîne une pente rapide ;
Et l’Alphée inquiet, et le fier Eurotas,
Et le vieux Enipée, et l’Amphrise et l’Aas.
Ovide.— Saint-Ange 240.
{p. 279}    Tempé, séjour célèbre ! O magique Vallon !
Où Peau de Sperchius, d’Amphrise et de Pénée,
D’ombrages immortels rouloit environnée !
L’Olympe en tes bosquets, vit errer tous ses Dieux :
Pan qui sut animer les joncs mélodieux,
Diane au carquois d’or, Déesse bocagère,
Qui la flèche à la main, de sa robe légère,
Nouoit sur le genou les replis ondoyans ;
Les Sylvains couronnés de rameaux verdoyans ;
Les Nymphes, qui sans art, les mains entrelacées,
Dansoient aux sons joyeux de leurs voix cadencées ;
Et l’heureux Jupiter, qui, cachant la grandeur,
Aimoit à triompher de leur jeune pudeur ;
Cérès aux blonds cheveux, et le Dieu des Orgies,
Bacchus au front vermeil, ceint de grappes rougies,
Et cette Déité, charme de l’Univers,
Vénus qui de Lucrèce inspiroit les beaux vers.
Fontanes241.

Le Tempé François, ou la Vallée de Montmorenci.

    Un immense Vallon, bordé par des montagnes,
Déroboit à mes yeux le terme des campagnes.
Cybèle à pleines mains y versoit ses bienfaits,
Les Grâces le paroient de leurs piquans attraits…
Dans ce séjour charmant tout ravit, tout enchante,
Je vis le Rossignol, qui, d’une voix touchante,
Soupiroit ses amours ou chantoit ses plaisirs ;
De vifs roucoulemens exprimoient ses désirs.
Ses accens appeloienr une compagne tendre ;
Il s’envole, il revient ; l’Amour sait-il attendre ?
Mais un doux chant succède à ses chants douloureux,
Il a vu sa compagne, il l’aime, il est heureux.
Quel spectacle brillant ! les perles de l’Aurore
Relevoient la beauté de Pomone et de Flore ;
L’or éclatoit par-tout, non le trompeur métal,
Du vice corrupteur aliment trop fatal,
Ce vil or, dont l’ardeur croît par la jouissance,
Et qui rend les humains pauvres dans l’abondance,
{p. 280}Moins heureux par les biens qu’ils ont en leur pouvoir.
Que malheureux par ceux qu’ils souhaitent d’avoir ;
C’étoit l’or précieux et si digne d’envie,
Qui renferme en son sein le germe de la vie,
L’or fécond des épis dont la blonde Cérès
Avoit dans cette plaine embelli les guérêts.
Près de ces champs dorés étoit une prairie,
Où de nombreux troupeaux paissoient l’herbe fleurie.
Des béliers divisés par un léger débat,
Contre des arbrisseaux s’excitoient au combat.
L’agneau caracollant fanoit les fleurs naissantes ;
Le fier taureau levoit ses cornes menaçantes ;
La genisse à pas lents, parcouroit ces beaux lieux.
Je ne sais quelle joie animoit tous leurs jeux.
Un berger les menoit sans chiens et sans houlette ;
Ces troupeaux le suivoient au son de sa musette ;
Ainsi Pan, par son souffle animant le haut-bois,
Appelle les Sylvains et les Nymphes des bois.
Tel, sur le Mont Ismare ou sur le Mont Rhodope,
La Thrace vit jadis le fils de Calliope
Attirer les rochers, les lions et les ours :
Les fleuves après lui prenoient un nouveau cours,
La Driade accouroit sous l’écorce d’un chêne,
L’Aquilon étonné suspendoit son haleine :
Ainsi Thèbes s’élève aux accords d’Amphion,
Et le Dauphin charmé, suit et sauve Arion.
L’Age d’or… oui, j’en vis renaître les merveilles :
Les coteaux orgueilleux de leurs couleurs vermeilles,
La campagne émailiée, un jour serein et pur,
De l’Olympe brillant nuancèrent l’azur.
Ici le soc en main, sur la terre docile,
Le laboureur joyeux trace un sillon facile ;
Là, de l’humble brebis on ôte la toison ;
D’un pied prompt et léger on frappe le gazon.
Il sembloit qu’en ces lieux comme dans l’Aonie,
Par le charme puissant de l’antique harmonie,
Apollon dépouillé de sa divinité
Ramenait l’abondance et la félicité…
Tresséol242.

Acidalie. §

{p. 281}C’étoit une Fontaine du Bois d’Idalie, où les Grâces se baignoient dans les chaleurs de l’Eté.

    Au fond d’un bosquet d’Idalie,
Dont nul Mortel n’ose approcher,
La Fontaine d’Acidalie
Se filtre à travers un rocher ;
Et suivant une pente douce,
Qui la conduit en l’égarant,
Elle remplit, en murmurant,
Un bassin revêtu de mousse.
Les arbres courbés à l’entour,
La dérobent à l’œil du jour :
Un buisson fleuri l’environne,
La tubéreuse et l’anémone
Entourent ses bords séduisans ;
Et l’oranger qui la couronne
Est parsemé de vers luisans.
Que Plutus, d’une main fantasque,
Orne les bains de Danaé ;
Thalie, Euphrosine, Aglaé,
N’aiment que les beautés sans masque ;
Le luxe expire sous leurs pas.
Sœurs aimables de la Nature,
Elles se baignent dans ses bras,
Et l’onde est plus belle et plus pure.
Bernis243.

Fontaine de l’Idalie Provençale.

    Au sein d’une riante plaine,
Lille voit des monts sourcilleux
S’étendre, et repliant leur chaîne,
Former un Vallon ténébreux.
{p. 282}Là, des flancs d’une grotte obscure,
A travers des rochers affreux,
Une source abondante et pure
Fait bondir ses flots écumeux,
Avec un effrayant murmure.
On diroit qu’au séjour des morts,
Brisant l’urne qui les resserre,
Par les entrailles de la terre
Son onde arrive sur ces bords.
Non loin, sous deux arches antiques
Le cours impétueux de l’eau
Se brise, et d’un petit hameau
Mouille en grondant les murs gothiques.
Le pâle habitant de ces lieux
Vit dans l’obscurité profonde :
Sans lancer un rayon sur eux,
Le Soleil fait le tour du Monde.
Au pied d’un aride coteau,
A nos regards s’offrent encore
Les débris de l’humble château
Où soupiroit l’amant de Laure.
Par un heureux enchantement,
On croit encore voir son ombre,
Chercher sur cette rive sombre
L’objet cruel de son tourment…
Mais bientôt cette ombre tranquille,
Nous peint les Cieux dans son crystal ;
Les bâteaux, d’une rame agile,
S’en vont sillonnant le canal.
Assise au bord de l’onde claire,
Tandis qu’au loin sur la fougère,
Elle laisse errer son troupeau,
La jeune et timide bergère
Arme ses mains d’un long roseau :
Attentive, silencieuse,
Palpitant d’ardeur, elle attend
Qu’en sa retraite limoneuse,
Des eaux le crédule habitant
Saisisse l’amorce trompeuse :
Au signal d’un liège flottant,
{p. 283}Soudain, dans l’onde transparente,
Elle l’a vu se débattant,
Et, d’une main impatiente,
Je l’apperçois qui, dans l’instant,
Tire le captif palpitant
Au bout de sa ligne tremblante…
Mon crayon pourroit-il suffire
A tracer tant d’objets nouveaux ?
Dans un tableau comment réduire
Le sujet de mille tableaux ?
Les plaines que le Nil féconde,
De Tempé les bords enchantés
Sont l’image de ceux qu’inonde
Le cours de ces flots argentés.
Hermite, de Maillane244.

Champs Olympiques. §

Ainsi appelés d’Olympie, ville de l’Elide. On y célébroit tous les cinq ans des jeux magnifiques institués, dit-on, par Hercule en l’honneur de Jupiter. Les vainqueurs étoient couronnés de palmes et chantés par les poëtes. Pindare a immortalisé le nom de plusieurs d’entr’eux par ses sublimes Odes.

    Dans les champs d’Olympie on ouvre la barrière :
A pas précipités des coursiers pleins de cœur
Ont fait voler au loin les chars dans la carrière ;
L’aiguillon mord leur flanc, rallume leur ardeur.
Attentif, inquiet, du cirque un peuple immense
            Les observe en silence,
Et bientôt par des cris célèbre le vainqueur.
Paris245.
{p. 284}                  L’Elide célébroit ses jeux :
Vaste et brillante lice, où la fleur de la Grèce
Déployoit à l’envi sa force et son adresse.
                Deux Athlètes plus courageux
                Parmi la bouillante jeunesse,
                Attiroient sur-tout les regards.
                De l’Amour ils avoient la grâce,
                Ils avoient la fierté de Mars.
Ils s’élancent : bientôt, emportés dans l’espace,
Leurs chars semblent voler aussi prompts que les vents,
Et le feu qui jaillit de leurs essieux brûlans,
Des Héros disparus indique seul la trace.
                La victoire, incertaine encor,
                Quelque temps entr’eux se balance.
            D’un pas égal l’un et l’autre s’avance :
Tel on a peint Pollux à côté de Castor.
                Leur tâche alloit être remplie,
Et le peuple attentif, au front des deux rivaux,
Etoit prêt d’attacher la palme des Héros,
                Quand l’un de sa main affoiblie,
            Sent échapper les rênes des chevaux.
            L’autre se livre à des efforts nouveaux,
Touche au but le premier et gagne la victoire.
Aussi-tôt dans les airs mille cris élancés
                Sont les trompettes de sa gloire.
                Le front morne, les yeux baissés,
Le vaincu se dérobe et veut, loin de la place,
Aller ensevelir sa honte et sa disgrace.
On l’arrête. Ce fut un Vieillard de Lesbos
                Qui le consola par ces mots :

                 « Jeune homme ! un seul dans la carrière
            A pu surpasser tes travaux :
N’y songe point, mais songe à mille autres rivaux
            Que ton char a laissés derrière. »
Lebailly246.
{p. 285}                    Il est des femmes beaux esprits :
A Pindare autrefois, dans les champs Olympiques,
                 Corinne des succès lyriques,
                Très-souvent disputa le prix.
Pindare assurément ne valoit pas Voltaire ;
                 Corinne valoit mieux que moi.
                Qu’il faudroit être téméraire
                Pour entrer en lice avec toi !
Mais je le suis assez pour désirer de plaire
            A l’Ecrivain dont le goût est ma loi.
            Si tu daignois sourire à mes ouvrages ;
                Quel sort égaleroit le mien !
                Tu réunis tous les suffrages,
                Et moi je n’aspire qu’au tien.
D’Antremontà Voltaire247.

Jeux Pythiques. §

Ils furent institués en mémoire de la victoire d’Apollon sur le Serpent Python. La couronne des vainqueurs fut d’abord d’un simple rameau de chêne, ensuite de laurier, et enfin d’or.

    Le vainqueur de Python, jaloux que de sa gloire
Le temps ne pût un jour effacer la mémoire,
Institua ces jeux en Grèce renommés,
Du nom de ce Serpent jeux Pythiques nommés.

    C’est là qu’à signaler sa force et sa souplesse,
L’honneur de la victoire excitoit la jeunesse.
Là les prix de la lutte, et du ceste et des chars,
Invitoient à courir de glorieux hasards ;
Le chêne couronnoit les vainqueurs de la fête.
Apollon de laurier ne ceignoit point sa tête,
Et tout arbre en ce temps, lui plaisoit tour-à-tour.
Ovide.— Saint-Ange 248.

Voyez Python.

Enfers. §

{p. 286}Lieux souterrains, dont Pluton étoit le Dieu, Minos, Eaque et Rhadamante, les Juges. Cinq fleuves y couloient : le Styx, le Phléghéton, le Cocyte, l’Achéron et le Léthé. Cerbère, chien à trais têtes et à trois gueules, en défendoit l’entrée et la sortie. Les Enfers étoient divisés en deux parties : l’une étoit le Tartare, l’autre l’Elysée. Voyez ces derniers mots.

    Sur le seuil de l’Enfer habitent la douleur,
Le deuil, la maladie et le remords vengeur,
Monstres hideux, suivis de leurs propres victimes,
Et la peur, et la faim qui conseille les crimes,
La mort et le sommeil image du trépas ;
Sur le seuil opposé, le démon des combats,
Les plaisirs criminels, la discorde insensée,
Les cheveux teints de sang, de serpens hérissée,
Et sur son lit de fer l’horrible Némésis.

    Là, de ses bras noueux par les siècles noircis,
Un Orme étend au loin son ténébreux ombrage,
Les songes sont cachés sous son léger feuillage ;
Cent monstres sont auprès : d’aboyantes Scyllas,
Gérion aux trois corps, Briarée aux cent bras,
Gorgone, la Harpie, et la Chimère informe,
Et l’Hydre en rugissant, dressant sa tête énorme…
Plus loin, de l’Achéron roulent les noirs torrens ;
Il gronde ; et dans les flots du Styx qui l’environne,
Dégorge en mugissant sa fange qui bouillonne,
Caron est de ces bords le gardien vigilant ;
Caron, blanc de vieillesse et l’œil étincellant,
Traîne en restes usés ses vêtemens sordides ;
Sous ses poils hérissés le temps cache ses rides ;
Sa nef, que font mouvoir la voile et l’aviron,
Traverse avec les morts le rapide Achéron.
{p. 287}L’ardeur de la jeunesse en son vieux sang bouillonne,
Et la foule des morts le presse et l’environne ;
Guerriers, femmes, enfans, vierges dont le trépas
Flétrit avant l’hymen les nubiles appas :
Telles dans les forêts d’ombrages dégarnies,
S’amoncèlent des bois les dépouilles jaunies ;
Tel d’oiseaux attroupés un bataillon nombreux,
Fuit de l’âpre saison les frimats rigoureux,
Et d’un Astre plus doux recherchant l’influence,
Va d’un printemps hâtif chanter la renaissance,
Virgile. —  Chabanon249.

Tartare, §

Partie horrible des Enfers, destinée aux supplices des méchans.

    Du Tartare deux fois la profondeur immense,
D’ici jusques au Ciel surpasse la distance.
Le souffre et le bitume y forment ces étangs,
Où le Dieu du Tonnerre a plongé les Titans.
J’ai vu dans ces cachots les deux fils d’Aloée ;
Jadis leur insolence à jamais foudroyée,
Voulut des Immortels renverser le palais.
Dans ces lieux Salmonée expioit ses forfaits :
Sur un superbe char dont l’orgueil fut le guide,
Une torche à la main il parcouroit l’Elide,
Exigeoit les honneurs dûs au maître des Cieux ;
Insensé qui croyoit, faux émule des Dieux,
Que sur un pont d’airain, construit pour cet usage,
De ses quatre coursiers l’impétueux passage,
Imitoit la tempête, et mettoit dans ses mains
Les secrets du Tonnerre ignorés des humains.
Mais Jupiter lança le véritable foudre ;
Un seul coup de son bras mit tout l’ouvrage en poudre,
Et le monarque impie, enveloppé d’éclairs,
Avec son char brûlant tomba dans les Enfers.
Virgile. —  Lefranc250.
{p. 288}    L’infortuné Titye, en ce lieu de tortures,
Eternel aliment d’éternelles morsures,
Sent renaître son cœur sous le bec des vautours.
Sisyphe roule un roc qui retombe toujours.
Sur sa roue Ixion tournant avec vitesse,
Sans cesse se poursuit, et s’évite sans cesse.
L’eau cherche et fuit Tantale, et son avide main
Voit le fruit qui s’échappe, insulter à sa faim.
Et plus loin, sans relâche on voit les Danaides,
Remplir incessamment des tonneaux toujours vides.
Ovide.— Saint-Ange 251.

Fleuves des Enfers.

    J’allois passer les trois rivières,
Phléghéton, Cocyte, Achéron ;
La triple Hécate et ses Sorcières
M’attendoient chez le noir Pluton :
Les trois fileuses de nos vies,
Les trois Sœurs qu’on nomme Furies
Et les trois gueules de leur Chien,
Alloient livrer ma chétive Ombre
Aux trois juges du séjour sombre,
D’où ne revient aucun Chrétien.
Voltaire252.
    Adieu, je vais dans ce pays
D’où ne revint point feu mon père :
Pour jamais adieu, mes Amis,
Qui ne me regretterez guère.
Vous en rirez mes ennemis,
C’est le requiem ordinaire.
Vous en tâterez quelque jour,
Et lorsqu’aux ténébreux rivages
Vous irez trouver vos ouvrages,
Vous ferez rire à votre tour.
Le même253.

Élysée. §

{p. 289}Canton fortuné du sombre Empire ; il y régnoit un éternel printemps ; et c’étoit l’heureux séjour des ames justes et pieuses.

Elysée antique.

Sous un Ciel pur et doux sans cesse la nature
Y rassemble les fruits, les fleurs et la verdure.
La nuit est inconnue en ces climats heureux ;
Leurs astres, leurs soleils luisent toujours pour eux.
De plaisirs sur ces bords la vie est une chaîne,
Les uns dansent sur l’herbe ou luttent sur l’arène,
Ceux-ci veulent entendre ou réciter des vers,
Ceux-là forment entr’eux les plus brillans concerts.
Orphée est à leur tête, et sa robe flottante
Le rend plus vénérable aux Ombres qu’il enchante ;
Il accorde, il marie aux accens de sa voix,
La lyre qui résonne et parle sous ses doigts.
On voit là rassemblés ces Rois couverts de gloire,
Dont l’antique Pergame adoroit la mémoire.
Du fameux Téucer illustres descendans,
Magnanimes héros nés en de meilleurs temps,
Dans ces paisibles lieux sans soucis, sans alarmes,
Ils ont encor des chars, des coursiers et des armes,
Et conservent toujours, au de-là du trépas,
L’appareil de la guerre et l’amour des combats.

    Quelques-uns sur des prés, et sous l’ombre des hêtres,
Amusent leurs loisirs par des repas champêtres,
Ou sous de verts lauriers célèbrent Apollon.
Le Pô dans ce jardin prend sa source et son nom,
Et contemple en son cours sur sa rive fleurie,
Ces Héros dont le sang coula pour la Patrie ;
{p. 290}Les Prêtres vertueux, et ces Mortels divins ;
Dont les vers ont charmé les Dieux et les humains ;
Les inventeurs des arts, et ceux qui dans l’histoire,
Par d’immortels bienfaits ont gravé leur mémoire.
Tous d’un bandeau d’argent ont le front couronné.
Virgile. —  Lefranc254.

Elysée Poétique.

    Quelles ombres majestueuses
Errant au fond de ces vallons,
Sur des lyres harmonieuses
Méditent de doctes chansons ?
Toi que le Monde entier révère,
Je t’apperçois, divin Homère,
Vêtu d’une robe d’argent.
Deux Cygnes déployant leurs ailes,
Vers les demeures immortelles
Traînent son char étincelant.

    Et toi, dont la Muse facile
Soupiroit d’un ton si touchant,
Parois ici, tendre Virgile,
Divinité du sentiment…
Il vient brillant comme l’Aurore,
Et d’une main il tient encore
Le foudre puissant des Césars ;
De l’autre il porte la houlette,
Et mêle au son de sa musette
Le terrible clairon de Mars.

    Est-ce le Dieu de l’harmonie
Qui rend ces magiques accords ?
C’est Pindare, enfant du Génie,
Je le connois à ses transports.
Poussé par le Dieu qui l’inspire,
Sur sa mélodieuse lyre
{p. 291}Je le vois promener ses doigts ;
A travers la noble poussière,
Il semble encor dans la carrière
Animer un char de sa voix,

    O toi, victime de l’envie,
Ovide, chantre ingénieux…
Hélas ! ce monstre sur ta vie,
Répandit son fiel dangereux !…
Vengez-le, noires Euménides,
Venez de vos mains homicides
Déchirer ce spectre hideux ;
Enfer, reçois-le dans ton gouffre,
Engloutis dans un feu de souffre,
Ce persécuteur odieux.

    Ici Properce, ici Tibulle,
Chantent encore les plaisirs.
Là, du luth galant de Catulle,
L’ècho répète les soupirs.
Je les vois dans le char des Grâces,
Entraîner encor sur leurs traces,
Les Héros et même les Dieux.
Horace d’une main hardie
Touchant la lyre d’Ausonie,
Rend des sons plus majestueux.

    Je veux vous suivre, Ombres charmante,
Ah ! j’envie un sort aussi doux…
Déjà dans ces plaines riantes,
Je crois errer auprès de vous.
Daignez recevoir mes hommages !
Assis dans ces heureux bocages,
Je méditerai vos concerts ;
Ainsi s’élevant de son aire,
L’aiglon sous l’aile de sa mère,
Apprend à planer dans les airs.

    Vous fuyez, aimables fantômes…
N’est-ce donc qu’un charme trompeur !
{p. 292}Ah ! tels sont les plaisirs des hommes,
Ce n’est qu’une agréable erreur ;
Je n’embrasse plus qu’un nuage.
Imagination volage,
Tu séduis mon facile cœur…
Faut-il que ce ne soit qu’un songe…
Mais j’ai joui d’un doux mensonge,
Et c’est-là tout notre bonheur.
Bruneau255.

Elysée Philosophique.

    Si ces beaux lieux sont destinés aux Sages,
Pourquoi chercher ce qui nous est offert ?
Sans pénétrer aux ténébreux rivages,
Vivons comme eux, l’Elysée est ouvert.
Ce ne sont point les plaines fortunées,
Les bois épais, le murmure des eaux,
Qui font couler nos heureuses années
Dans les douceurs d’un éternel repos.
C’est la raison qui rend les lieux aimables ;
Tout ici bas lui doit ses agrémens :
Antres obscurs, déserts impraticables,
Son seul aspect vous a rendus charmans :
Palais des Rois, vos cours ambitieuses
Seroient sans elle une affreuse prison :
Repos, transports, heures délicieuses,
Tous les plaisirs naissent de la raison.

    Esprit des Dieux, soutien de l’Elysée,
Sage Minerve, éclaire l’Univers ;
Que par tes soins l’ame divinisée,
Soit insensible aux grandeurs, aux revers :
De la vertu rends-nous la route aisée,
Et pour jamais fais rentrer dans leurs fers
Les passions, ces filles des Enfers.
Quitte un moment les campagnes fleuries ;
Où le Léthé, sur un char paresseux,
{p. 293}Nonchalamment erre dans les prairies ;
Et de roseaux couronne ses cheveux.
Si tu reviens, la paix et l’innocence
Vont rétablir leurs autels démolis,
Et confondus par ta seule présence,
Tous les forfaits, enfans de la licence,
S’abymeront dans l’ombre ensevelis ;
Du haut du Ciel nous reverrons descendre
Les plaisirs purs que goûtoient nos aïeux ;
Le Dieu des Ris qui mourut avec eux,
Nouveau Phénix renaîtra de sa cendre,
Et parmi nous ramènera leurs jeux.
Mais toi, Mortel, toi si digne de l’être,
Esclave bas, né pour avoir un maître,
Qui n’oserois écouter les désirs
Que dans ton cœur la nature fit naître ;
Toi, l’ennemi, le tyran des plaisirs,
Veux-tu toujours gémir dans la poussière,
Verser des pleurs, traîner des fers honteux ?
Ose à la fin jouir de la lumière,
Et, deviens homme en devenant heureux.
Mais ce bonheur, ce vain éclat du Monde,
Ressemble aux fleurs qu’enfante le Printemps :
Tristes jouets de la Parque et du Temps,
Nos plus beaux jours s’écoulent comme l’onde ;
Et l’avenir, tel qu’une mer profonde,
Va sans retour engloutir nos instans.
Bernis256.

Divinités allégoriques §

Destin ou Destinée,
Fils du Cahos. §

{p. 294}Il tenoit sous ses pieds le Globe Terrestre, et dans ses mains l’Urne fatale, où étoit contenu le sort des hommes. Ses arrêts étoient irrévocables, et son pouvoir s’étendoit sur les Dieux mêmes.

    Loin de la Sphère où grondent les orages ;
Loin des Soleils, par de-là tous les Cieux,
S’est élevé cet édifice affreux
Qui se soutient sur le gouffre des âges.
D’un triple airain tous les murs sont couverts,
Et sur leurs gonds, quand les portes mugissent,
Du Temple alors les bases retentissent ;
Le bruit pénètre, et s’entend aux Enfers.
Les vœux secrets, les prières, la plainte,
Et notre encens, détrempé de nos pleurs,
Viennent, hélas ! comme autant de vapeurs,
Se dissiper autour de cette enceinte.
Là, tout est sourd à l’accent des douleurs.
{p. 295}Multipliés en échos formidables,
Nos cris envain montent jusqu’à ce lieu,
Ces cris perçans et ces voix lamentables
N’arrivent point aux oreilles du Dieu.
A ses regards un bronze incorruptible
Offre en un point l’avenir ramassé.
L’Urne des sorts est dans sa main terrible ;
L’axe des temps pour lui seul est fixé.
Sous une voûte où le Ciel étincelle,
Est enfermé le Trône du Destin :
Triste barrière et limite éternelle,
Inaccessible à tout effort humain.
Morne, immobile, et dans soi recueillie,
C’est de ce lieu que la Nécessité
Toujours sévère et toujours obéie,
Lève sur nous son sceptre ensanglanté,
Ouvre l’abyme où disparoît la vie,
D’un bras de fer couvre le front des Rois,
Tient sous ses pieds la Terre assujettie,
Et dit au Temps : exécute mes lois257.

Nature. §

La Fable l’appelle indifféremment, la Mère, la Femme ou la Fille de Jupiter. C’est elle qui dans sa fécondité a créé et embelli tous les Etres physiques et moraux. L’Univers lui doit sa décoration et sa richesse.

    Toi que l’Antiquité fit éclorre des Ondes,
Qui descendis du Ciel, et régnes sur les Mondes :
Toi qu’après la bonté, l’homme chérit le mieux ;
Toi qui naquis un jour du sourire des Dieux,
Beauté, je te salue. Hélas ! d’épais nuages
A mes yeux presque éteints dérobent tes ouvrages.
{p. 296}Voilà que le Printemps revendit les côteanx,
Des chaînes de l’Hiver dégage les ruisseaux,
Rend leur feuillage aux bois, ses rayons à l’Aurore ;
Tout renaît : pour moi seul, rien ne renaît encore ;
Et mes yeux, à travers de confuses vapeurs,
Ont à peine entrevu ces tableaux enchanteurs.
Plus aveugle que moi Milton fut moins à plaindre ;
Ne pouvant plus te voir, il sut au moins te peindre ;
Et lorsque par leurs chants préparant ses transports,
Ses filles avoient fait entendre leurs accords,
Aussi-tôt des objets les images pressées
En foule s’éveilloient dans ses vastes pensées :
Il chantoit ! et tes dons, tes chef-d’œuvres divers,
Eclipsés à ses yeux, revivoient dans ses vers.
Hélas ! je ne puis pas égaler son hommage :
Mais dans mes souvenirs j’aime encor ton image.
Source de voluptés, de délices, d’attraits,
Sur trois régnes divers tu répands tes bienfaits.
Tantôt, loin de nos yeux dans les flancs de la terre,
En rubis enflammés tu transformes la pierre ;
Tu donnes en secret leurs couleurs aux métaux,
Au diamant ses feux, et leur lustre aux crystaux.
Au sein d’Antiparos tu filtres goutte à goutte
Tous ces glaçons d’albâtre, ornement de sa voûte,
Edifice brillant, qui dans ce noir séjour,
Attend que son éclat brille à l’éclat du jour.
Tantôt nous étalant ta pompe éblouissante,
Pour colorer l’arbuste, et la fleur et la plante,
D’or, de pourpre et d’azur, tu trempes tes pinceaux.
C’est toi qui dessinas ces jeunes arbrisseaux,
Ces élégans tilleuls et ces platanes sombres,
Qu’habitent la fraîcheur, le silence et les ombres.
Dans le Monde animé, qui ne sent tes faveurs !
L’insecte, dans la fange, est fier de ses couleurs.
Ta main du paon superbe étoila le plumage ;
D’un souffle, tu créas le papillon volage,
Toi-même, au tigre horrible, au lion indompté,
Donnas leur menaçante et sombre majesté.
Tu départis aux cerfs la souplesse et la grâce.
Tu te plus à parer ce coursier plein d’audace,
{p. 297}Qui, relevant sa tête, et cadençant ses pas,
Vole et cherche les prés, l’amour et les combats.
A l’aigle, au moucheron, tu donnas leur parure :
Mais tu traitas en Roi le Roi de la Nature.
L’homme seul eut de toi ce front majestueux,
Ce regard tendre et fier, noble, voluptueux,
Du soutire et des pleurs l’intéressant langage,
Et sa compagne enfin fut ton plus bel ouvrage.
Pour elle tu choisis les trésors les plus doux,
Cette aimable pudeur qui les embellit tous.
Tout ce qui porte au cœur, l’attendrit et l’enflamme,
Et les grâces du corps, et la douceur de l’ame.
L’homme seul contemploit ces globes radieux :
Sa compagne parut : elle éclipsa les Cieux.
Toi-même t’applaudis en la voyant éclore ;
Dans le reste on t’admire, et dans elle on t’adore :
Que dis-je ? cet éclat, ces formes, ces couleurs,
O Beauté ! ne sont pas tes plus nobles faveurs.
Non, ton chef-d’œuvre auguste est une ame sublime.
C’est L’hôpital si pur dans le régne du crime ;
C’est Molé, du coup-d’œil de l’homme vertueux,
Calmant d’un peuple ému les flots impétueux ;
C’est Bayard, dans les bras d’une mère plaintive,
Sans tache et sans rançon remettant sa captive ;
C’est Crillon, c’est Sully, c’est toi, divin Caton,
Tenant entre les mains un poignard, et Platon,
Parlant et combattant, et mourant en grand homme,
Et seul resté debout sur les débris de Rome.
Delille258.

Effet terrible de la Nature, ou le Vésuve .

    Le Vésuve en fureur dans ses flancs caverneux
Commence à bouillonner avec un bruit affreux,
Et déchaîne, en poussant une épaisse fumée „
Dans ses gouffres tonnans, la tempête enflammée.
Elle s’ouvre une issue, et du sommet tremblant
En colonnes de feu s’élance au même instant.
Des foudres souterrains et des roches fondues
Se croisent dans les airs et vont rougir les nues.
{p. 298}Le bitume et le souffre épandus en torrens
Boulent sur là montagne, en sillonnent les flancs,
Et dans les creux vallons se traçant un passage,
Des fleuves infernaux offrent l’horrible image.

    L’incendie a gagné les antiques forêts :
Les animaux fuyans dans les sentiers secrets,
Vingt fois, pour s’échapper, retournent sur leur trace ;
Par-tout la mort en feu les repousse et les chasse.

    On voit, loin du Volcan et de leurs toits brûlans,
Errer de toutes parts les pâles habitans,
Et l’époux qui soutient sa moitié défaillante,
Et du vieillard courbé la marche chancelante,
Et la mère qui croit dérober au trépas
Son fils, unique espoir, qu’elle tient dans ses bras.
Inutiles efforts ; les vagues irritées
Franchissent en grondant leurs rives dévastées :
L’Apennin a tremblé jusqu’en ses fondemens ;
La terre ouvre en tous lieux des abymes fumans,
Des plus fermes cités ébranle les murailles,
Et les ensevelit au fond de ses entrailles.

    Un jour peut-être, un jour nos neveux attendris
Découvriront enfin, sous de profonds débris,
Ces villes, ces palais, ces temples, ces portiques,
De nos arts florissans moens authentiques.
Ainsi dans les remparts qu’Hercule avoit bâtis,
Par un malheur semblable autrefois engloutis,
Nous allons admirer de superbes ruines,
Et de l’antiquité fouiller les doctes mines.
Que deviendra le sort de tant de malheureux
Echappés par hasard à ce désastre affreux ?
De cendres, de cailloux une pluie enflammée
Couvre tout le pays de feux et de fumée.
Dans son hameau brûlant le triste laboureur
A vu ses grains détruits par la flamme en fureur.
Envain il cherche encor dans les arides plaines
Ses vigoureux taureaux, compagnons de ses peines ;
Ils ne reviendront plus d’un pas obéissant
Sur ce sol calciné traîner le soc pesant.
{p. 299}Nul secours, nul espoir ne s’offre à sa misère.
Comment nourrir, hélas ! ses enfans et leur mère ?
Ira-t-il secouer le gland dans les forêts ?
Mais l’orage partout a fait tomber ses traits ;
Et les chênes, séchés jusques dans leurs racines,
De ces lieux désolés ont accru les ruines.

    Alors parmi les feux, les laves, les tombeaux,
La Famine apparoît, et traînant ses lambeaux,
Traverse les cités, rode dans les villages ;
D’abord sous l’humble toit exerce ses ravages ;
Puis, des riches palais franchissant les degrés,
Fait entrer le besoin sous les lambris dorés…

    Dieu ! qui reconnoîtroit ces campagnes fertiles ?
Des hameaux fortunés et d’opulentes villes,
Des maisons qu’entouroient des bocages fleuris,
Charmoient à chaque pas le voyageur surpris.
Deux fois sur les côteaux les brebis étoient pleines,
Et les moissons deux fois jaunissoient dans les plaines.
La manne y distiloit. Les humains trop heureux
Y ployoient sous les fruits qui renaissoient pour eux.
L’amour et les plaisirs, enfans de l’abondance,
Présidoient les concerts, animoient à la danse.
Echo ne répétoit que les chants des bergers.
Des vignes s’élévoient dans le sein des rochers.
Le laurier, le jasmin, s’arrondissant en voûtes,
De leur ombre odorante embellissoient les routes.
C’étoit un grand jardin où de nombreux canaux
Portoient de toutes parts la fraîcheur de leurs eaux.

    Quel désastre imprévu ! quelles terribles scènes !
Des torrens sulfureux, de brûlantes arènes,
Tous les feux des Enfers, tous les fléaux des Cieux,
En un vaste cercueil ont changé ces beaux lieux.
René. — Richard-Castel259.

Paix,
Fille de Jupiter et de Thémis. §

{p. 300}Elle est représentée avec un visage doux et serein ; une petite statue de Plutus d’une main ; de l’autre, une poignée d’épis et de roses, et un rameau d’olivier, avec une demi-couronne de laurier à sa tête, et des cornes d’abondance à ses pieds.

    O Paix ! tranquille Paix ! secourable Immortelle,
Fille de l’Harmonie et mère des Plaisirs,
Que fais-tu dans les Cieux, tandis que de Cybèle
Les sujets désolés t’adressent leurs soupirs ?

    Si par l’ambition de la Terre bannie
Tu crois devoir ta haine à tes profanateurs,
Que t’a fait l’Innocence injustement punie
De l’inhumanité de ses persécuteurs ?

    Equitable Déesse ; entends nos voix plaintives,
Vois ces champs ravagés, vois ces temples brûlant,
Ces peuples éplorés, ces mères fugitives,
Et ces enfans meurtris entre leurs bras sanglans.

    De quels débordemens de sang et de carnage
La Terre a-t-elle vu ses flancs plus engraissés ?
Et quel fleuve jamais vit border son rivage
D’un plus horrible amas de mourans entassés ?

    Telle autour d’Ilion la Mort livide et blême
Moissonnoit les guerriers de Phrygie et d’Argos ;
Dans ces combats affreux où le Dieu Mars lui-même
De son sang immortel vit bouillonner les flots.

    D’un cri pareil au bruit d’une armée invincible,
Qui s’avance au signal d’un combat furieux,
Il ébranla du Ciel la voûte inaccessible,
Et vint porter sa plainte au Monarque des Dieux.

{p. 301}    Mais le grand Jupiter dont la présence auguste
Fait rentrer d’un coup-d’œil l’audace en son devoir,
Interrompant la voix de ce guerrier injuste,
En ces mots foudroyans confondit son espoir.

    Va, tyran des Mortels, Dieu barbare et funeste
Va faire retentir tes regrets loin de moi ;
De tous les habitans de l’Olympe céleste,
Nul n’est à mes regards plus odieux que toi.

    Tigre, à qui la pitié ne peut se faire entendre,
Tu n’aimes que le meurtre et les embrasemens ;
Les remparts abattus, les palais mis en cendre
Sont de ta cruauté les plus doux moens.

    La frayeur et la mort vont sans cesse à ta suite,
Monstre nourri de sang, cœur abreuvé de fiel,
Plus digne de régner sur les bords du Cocyte,
Que de tenir ta place entre les Dieux du Ciel,

    Ah ! lorsque ton orgueil languissoit dans les chaînes
Où les fils d’Aloüs te faisoient soupirer,
Pourquoi trop peu sensible aux misères, humaines,
Mercure malgré moi vint-il t’en délivrer ?

    La Discorde dès-lors avec toi détrônée
Eût été pour toujours reléguée aux Enfers ;
Et l’altière Bellone au repos condamnée
N’eût jamais exilé la Paix de l’Univers.

    La Paix, l’aimable Paix, fait bénir son Empire,
Le bien de ses sujets fait son soin le plus cher ;
Et toi, fils de Junon, c’est elle qui t’inspire
La fureur de régner par la flamme et le fer.

    Chaste Paix, c’est ainsi que le Maître du Monde,
Du fier Mars et de toi sait discerner le prix :
Ton sceptre rend la Terre en délices féconde ;
Le sien ne fait régner que les pleurs et les cris.
Rousseau260.

Eudémonie ou Félicité §

{p. 302}Rome lui bâtit un Temple. Elle y figuroit en Reine, ou assise sur son trône avec un caducée d’une main et une corne d’abondance de l’autre ; ou debout avec une pique.

    Le bonheur est par-tout, avec son héritage
               Le riche ne l’a point reçu ;
               Dans l’ame tranquille du Sage
               Il habite avec la vertu.
L’homme vraiment heureux pourra l’être sans cesse ;
Aux caprices du sort il conforme son goût ;
Il souffre la misère, il rit de la richesse,
Et sait autant jouir que se passer de tout.
               Il craint moins la mort que le crime,
Il aime sa Patrie, il aime ses amis :
               Et s’il leur faut une victime,
Le sacrifice est prêt, la gloire en est le prix.
Boufflers261.
    Heureux qui des Mortels oubliant les chimères,
Possède une campagne, un livre, un ami sûr,
Et vit indépendant sous le toit de ses pères !
Pour lui le ciel se peint d’un éternel azur ;
L’innocence embellit son front toujours paisible ;
La vérité l’éclaire et descend dans son cœur ;
               Et par un sentier peu pénible,
La Nature qu’il suit le conduit au bonheur.
               En vain près de sa solitude,
La discorde en fureur fait retentir sa voix :
Livré dans le silence au charme de l’étude,
Il voit avec douleur, mais sans inquiétude,
Les Etats se heurter pour la cause des Rois.
{p. 303}               Tandis que la veuve éplorée,
Aux pieds des tribunaux va porter ses clameurs,
Dans les embrassemens d’une épouse adorée,
De la volupté seule il sent couler les pleurs.
Il laisse au loin mugir les orages du monde ;
Sur les bords d’une eau vive, à l’ombre des berceaux,
Il dit en bénissant sa retraite profonde :
C’est dans l’obscurité qu’habite le repos.
Le Sage ainsi vieillit, à l’abri de l’envie,
Sans regret du passé, sans soin du lendemain ;
Et quand l’Etre éternel le rappelle en son sein,
Il s’endort doucement pour renaître à la vie.
Léonard262.

Bonheur d’une Mère.

    La Providence veut, c’est un de ses bienfaits,
Qu’au sein de nos devoirs le vrai bonheur se trouve ;
Je porte autour de moi mes regards satisfaits,
Et j’ignore quel bien manque au sort que j’éprouve.
Je n’ai point à braver d’importunes clameurs :
Aux langueurs de l’ennui je suis inaccessible :
Cette maison présente à mon ame sensible
L’asile fortuné de la paix et des mœurs.
Je n’y rentre jamais sans transports d’allégresse ;
J’appelle mes enfans, ils viennent m’entourer.
Au plus jeune sur-tout je vole avec ivresse,
Je le prends dans mes bras, et suis prête à pleurer.
D’un époux vertueux et l’amour et l’estime
Au gré de mes souhaits s’augmentent chaque jour ;
Tout ce qui m’environne en cet heureux séjour,
Chérit, honore en moi le zèle qui m’anime.
J’ai fini mon printemps, et suis dans mon été ;
Mais je conserve encor les dons du premier âge,
La gaîté de l’esprit, le feu de la santé,
Et les foibles attraits qui firent mon partage.
« Adopte mon amie, adopte mes penchans.
Choisis pour ta demeure un asile champêtre,
C’est là que l’air est pur, que les goûts sont touchans,
Que l’ame plus en paix jouit mieux de son être.
{p. 304}L’habitant des cités, fougueux dans ses désirs,
Peut-être avec dédain verroit ces lieux rustiques.
Vous qui m’êtes si chers, ô mes toits domestiques.
Vous savez si mon cœur regrette ses plaisirs.
Qu’il brille dans le faste auquel ses vœux aspirent ;
Par mille adorateurs que son nom soit cité :
L’Univers est aux lieux où mes enfans respirent,
Et dans leur seul bonheur est ma Félicité. »
Julie Laurencin, à une Amie263.

Adversité. §

Elle est souvent plus utile que le bonheur. L’effet trop commun de celui-ci est d’affaisser, d’énerver, de corrompre les ames ; l’Adversité les élève, les fortifie et les épure. C’est à son école austère et sublime que se forment le courage, la vertu, le génie. Elle enfante les grands hommes.

    Oui, Cloé, le malheur à l’homme est nécessaire.
Par lui de la raison le flambeau nous éclaire ;
Il réveille en nos cœurs la sensibilité
Et nous fait mieux goûter la tendre humanité
L’Aurore s’embellit de la fuite des Ombres ;
Le plus riant matin naît des nuits les plus sombres
Qui n’eût point vu les mers lui présenter la mort,
Jouiroit moins du calme et des douceurs du port.
Si j’osois des Héros t’exposer les images,
Tu verrois l’infortune enflammer leurs courages,
Tu verrois un Alcide, instruit pas le malheur,
Lui devoir ces autels, le prix de sa valeur ;
Ulysse par le sort combattu dix années,
Dans ses foyers chéris, fixer ses destinées ; …
De combien de talens l’Infortune est la mère ?
C’est peut-être à ses coups que nous devons Homère ;
{p. 305}Ce don seul suffiroit pour nous la faire aimer.
Sous les traits du malheur, la beauté sait charmer ;
Ariane trompée eût été moins touchante »
Si le Sort qui vouloit consoler cette amante,
Et la dédommager des volages ardeurs,
Aux regards de Bacchus ne l’eût montrée en pleurs.
Un Prince vertueux que guide une Déesse,
Veut d’un jeune Héros éprouver la sagesse ;
Il bannit de son front l’éclat, la majesté,
S’offre dans l’appareil de l’humble adversité ;
Télémaque sensible accueille l’indigence ;
Son père dans ses bras avec un cri s’élance ;
« O Minerve ! mon fils est digne de mon sang ;
Conserve-lui ce cœur tendre et compatissant ;
Il a su respecter et plaindre la misère :
Mon fils, quel autre hommage auroit flatté ton père ? »
Sans doute le malheur inspira la bonté.
A l’utile creuset l’or doit sa pureté :
Ma Cloé, le malheur est le creuset de l’ame,
Elle lui doit sa force et son active flamme,
Cet amour épuré, le germe des vertus :
Les plus infortunés aiment toujours le plus.
Loin de vous accuser, ô Dieux ! je vous rends grace
De m’avoir fait connoitre et sentir la disgrace ;
Mon cœur, sans cette épreuve, eût pu rester fermé
Au suprême plaisir d’aimer et d’être aimé ;
Surpris par les vapeurs d’une coupable ivresse,
J’aurois pu m’endurcir au sein de la richesse ;
Non, non, le sentiment de l’éclat ennemi,
Ne suit point ce bonheur dont on est ébloui ;
Son orgueil lui déplaît, son éclat l’importune ;
Il est le fils heureux de la triste infortune.

    Au même sein conçus et nés le même jour,
Deux êtres habitoient le terrestre séjour,
Bien différens de traits, ainsi que d’apanage :
L’un étoit le Bonheur, ayant tout en partage,
Et des Dieux complaisans épuisant la bonté :
L’autre étoit le Malheur, enfant déshérité,
Dès le berceau, proscrit du Ciel inexorable.
Le Ciel fut attendri de son sort déplorable,
{p. 306}Par l’immortelle Cour, Mercure député,
Accourut près de lui placer l’humanité,
Le tendre sentiment, présent si plein de charmes,
Et le plaisir touchant de répandre des larmes.
L’amour vint en pleurant s’unir à l’amitié :
Ce couple pour jamais au Malheur fut lié.
Il connut tes douceurs, flatteuse rêverie ;
Il suivit tes détours, solitude chérie ;
Il aima le silence, et l’ombrage des bois,
Dans les lieux écartés fit entendre sa voix ;
C’est pour lui qu’un jour sombre attriste la Nature,
Que la source s’échappe et coule avec murmure.
Fuyant la folle joie, épris de son chagrin,
Il se nourrit des pleurs qui tombent dans son sein ;
Il donna la naissance à cette enchanteresse,
Qui trompant nos ennuis, attache à la tristesse ;
Qui nous fait préférer à de vives ardeurs,
Le charme attendrissant de ses douces langueurs ;
Elle est de tous ses pas la compagne fidelle,
Et dans l’ombre il se plait à gémir avec elle ;
Ses maux furent mêlés à des plaisirs si doux,
Que du Malheur enfin le Bonheur fut jaloux.
D’Arnaud264.

Douleur,
Fille de l’Air et de la Terre. §

{p. 307}On la représente sous la figure d’une femme expirant de ses blessures ; quelquefois couverte d’un crêpe, et un poignard à la main,

A la plus sensible et la plus tendre des Mères.

              Elle n’est plus cette fille chérie,
    Ce tendre objet de tes soins les plus doux !
    La Mort sur elle a fait tomber ses coups :
Rien n’a pu la fléchir ; sa barbare furie
A détruit pour jamais le charme de ta vie.
Pleure, Mère sensible, ah ! pleure, et que ton cœur
En longs accens plaintifs exhale sa douleur.
Verse-la dans le sein d’un ami véritable ;
              Et s’il est, vrai que le malheur
Epure l’amitié, laisse-moi la douceur
De pleurer avec toi le destin qui t’accable,
              Et d’en partager la rigueur.
Ta Fille ne vit plus ! ni ta vive tendresse,
Ni les vœux supplians d’un Père consterné
N’ont pu, trompant le sort contre elle déchaîné,
A la faux du trépas dérober sa jeunesse.
Vertus, grâces, talens, elle a tout moissonné.
        Quand tu l’avois cette fille si chère,
        Tu la voyois, à chaque instant du jour,
        Ne s’occuper que du soin de te plaire :
Un seul mot, un regard te peignoit son amour.
Tu t’enivrois alors du bonheur d’être mère ;
Alors tu me vantois son esprit, sa douceur,
        Tu me parlois de sa délicatesse,
              De sa bonté, de sa candeur,
        De sa raison qu’éclairoit la sagesse.
{p. 308}        J’applaudissois à ton récit flatteur :
Nous admirions ensemble et sa taille élégante,
Et son maintien modeste et gracieux.
Ce sourire qui rend la beauté si touchante
        Sembloit encor l’embellir à nos yeux.
        Sur le clavier lorsque sa main brillante
        Se promenoit au gré de ton désir,
        Tu jouissois ; ton ame étoit contente,
Et de tes yeux couloient des larmes de plaisir.
Quand sa bouche du Tasse empruntoit le langage,
        Avec transport j’écoutois ses accens ;
             L’amour-propre enivroit mes sens,
             Et j’étois fier de mon ouvrage.
Et la Mort à seize ans sur elle étend sa rage !
Pleure Mère sensible, ah ! pleure, et que ton cœur
En longs accens plaintifs exhale sa douleur, etc.
Chas265.

Vers d’une Mère sur la Mort de sa Fille.

    Elle étoit mon trésor, ma gloire, mon bonheur !…
O ma fille ! le Ciel à mes vœux t’a ravie !
Et je n’ai plus, hélas ! d’autre bien dans la vie,
              Que ton image et ma douleur266.

Espérance. §

{p. 309}Elle anime le cœur de l’Homme ; elle enflamme ses désirs, et lui plaît, même en le trompant. Toujours attachée à ses pas dans le triste cours de la vie, elle le suit et le soutient jusqu’au tombeau. Les Grecs et les Romains élevèrent des Temples à cette Déesse, amie de l’humanité.

        Ne dites point : l’Espérance est trompeuse ;
Les seuls événemens ont trompé vos désirs.
Elle adoucit toujours les amers déplaisirs ;
        Dans nos malheurs compagne affectueuse,
Elle est, de la Constance un modèle nouveau ;
Elle fait supporter le fardeau de la vie ;
            Et près de nous la voir ravie,
Elle nous suit encor sur les bords du tombeau.

    C’est l’espoir du bonheur qui fait le bonheur même.
Pourquoi donc, insensé, querellois-je les Dieux ?
Quelle erreur ! J’avois cru que leur pouvoir suprême.
            L’avoit exilé dans les Cieux.
Tu m’éclaires, enfin, secourable Espérance !
Par toi, dans ses désirs, trouvant la jouissance,
            Mon cœur goûte la volupté ;
Ta voix, pour le séduire, enfante les mensonges :
Qu’importe ? Il fut toujours plus flatté de ses songes
            Qu’heureux par la réalité.

Dans ces lieux, où souvent l’innocence et les crimes
Gémissent, sous leurs fers, des caprices du sort,
Tu volas : ta clarté console les victimes
            Que le Ciel destine à la mort.
{p. 310}Tu les fuis : quelle horreur de leur ame s’empare !
Du cœur qui se flétrit, de l’esprit qui s’égare,
            Leur raison devient le bourreau.
Chaque instant de malheur avilit leur courage,
Et l’affreux désespoir, qui les livre à la rage,
            Les entraîne dans le tombeau.

    Des folles passions tu modères l’ivresse,
Tu calmes, de nos cœurs la crainte et les désirs ;
Le travail, à ta voix, bannissant la molesse,
            Est le premier de nos plaisirs.
Tu sus du genre humain fléchir l’orgueil sauvage,
D’un amour mutuel il connut l’avantage ;
            L’amour est le prix des bienfaits.
Le besoin rendit l’homme à l’homme nécessaire ;
Et l’espoir du secours fut le Dieu tutélaire
            Qui l’arracha de ses forêts.

    Sous la main du travail, la Terre fit éclorre
Les prémices heureux de sa fécondité :
De l’aveugle intérêt, l’espoir sait faire encore
            Le nœud de la société.
Quels artistes nombreu, du sein de l’indigence,
S’excitant, à l’envi, cherchent la récompense
            De leurs efforts industrieux ?
Sans relâche, attachés à leur pénible ouvrage,
L’obstacle les abat, l’espoir les encourage,
            Et le prix seul frappe leurs yeux.

    Le Pilote hardi, cherchant de nouveaux mondes,
Prend les Astres pour guide, et les suit dans leur cours ;
Sans crainte du naufrage, au caprice des ondes
            Il ose confier ses jours :
Sur la foi des Zéphirs il affronte l’orage ;
Il jouit du succès qui l’attend au rivage
            Lorsqu’il vogue encor sur les flots.
La Mort se glisse envain dans sa nef entr’ouverte ;
Envain l’onde et les vents conspirent-ils sa perte,
            L’espoir est l’art des matelots.

{p. 311}    La gloire ouvre à mes yeux les fastes de l’histoire :
Que d’exploits éclatans par l’espoir enfantés !
L’espoir seul de régner au temple de Mémoire,
            Eleva, peupla des cités.
Sur l’airain, qu’il polit, imprimant la parole,
Du passé fugitif, du présent qui s’envole,
            L’homme fixa le souvenir.
Aux Dieux, il emprunta le sublime langage ;
Sur la toile muette, il traça son image,
            Et se transmit à l’avenir.

    Doux espoir, tu régnas sur les bords du Permesse :
D’Orphée et de Linus tu soutenois la voix ;
Et, lorsqu’ Anacréon célébroit sa tendresse,
            Tu plaçois le luth sous ses doigts.
Cest toi seul qui guidois l’essor de Démosthènes :
Et quand, la foudre en main, il maîtrisoit Athènes,
            L’avenir s’offroit à ses yeux.
Sans ce puissant moteur, digne objet de leurs veilles,
Des sages Despréaux, des sublimes Corneilles,
            Le génie eût péri comme eux.
Castilhon267.

Fortune,
Fille de Jupiter et de Némésis. §

{p. 312}Déesse fantasque et volage ; elle présidoit à-la-fois au bien et au mal. On la représente aveugle et chauve, toujours debout, des ailes aux deux pieds, l’un, légèrement appuyé sur une roue qui tourne sans cesse, et l’autre élancé en l’air. Son plus célébre Temple étoit celui d’Antium.

    Fille de Jupiter, Fortune impérieuse !
Les conseils, les combats, les querelles des Rois,
La course des vaisseaux sur la mer orageuse,
            Tout reconnoît tes lois.
Le Ciel mit sur nos yeux le sceau de l’ignorance,
De nos obscurs destins nous portons le fardeau ;
De revers en revers, traînés par l’Espérance,
            Jusqu’au bord du tombeau.
Le bonheur nous séduit, le malheur nous accable :
Mais nul ne peut percer la nuit de l’avenir :
Tel qui se plaint aux Dieux de son sort déplorable,
            Demain va les bénir.
Pindare. —  ***268.
    Déesse d’Antium, ô Déesse fatale !
Fortune, à ton pouvoir, qui ne se soumet pas ?
            Tu couvres la pourpre royale
            Des crêpes affreux au trépas.
            Fortune, ô redoutable Reine !
Tu places les humains au trône ou sur l’écueil ;
Tu trompes le bonheur, l’espérance et l’orgueil ;
Et l’on voit se changer, à ta voix souveraine,
La foiblesse en puissance, et le triomphe en deuil.
{p. 313}    Le pauvre te demande une moisson féconde,
Et l’avide marchand, sur les gouffres de l’onde,
            Rapportant son trésor,
Présente à la Fortune, arbitre des orages,
            Ses timides hommages,
Et te demande un vent qui le conduise au port*
Le Scythe vagabond, le Dace sanguinaire,
Et le guerrier Latin, conquérant de la Terre,
            Craint tes funestes coups :
De l’Orient soumis, les tyrans invisibles,
            A tes autels terribles,
L’encensoir à la main, fléchissent les genoux.

Tu peux, et c’est l’effroi dont leur ame est troublée,
Heurtant de leur grandeur la colonne ébranlée,
            Frapper ces demi-Dieux ;
Et soulevant contr’eux la révolte et la guerre,
            Cacher dans la poussière
Le trône où leur orgueil crut s’approcher des Dieux.

            La Nécessité cruelle
            Toujours marche à ton côté,
            De son sceptre détesté
            Frappant la race mortelle.
            Cette fille de l’Enfer
            Porte dans sa main sanglante
            Une tenaille brûlante,
        Du plomb, des coins et de fer.

L’Espérance te suit, compagne plus propice ;
Et la Fidélité, Déesse protectrice,
            Au Ciel tendant les bras,
Un voile sur le front, accompagne tes pas,
        Lorsqu’annonçant les alarmes,
        Sous un vêtement de deuil,
        Tu viens occuper le seuil
        D’un palais rempli de larmes,
        D’où s’éloigne avec effroi,
        Et le vulgaire perfide,
        Et la courtisanne avide,
        Et les convives sans foi,
{p. 314}            Qui dans un temps favorable,
Du mortel tout-puissant, par le sort adopté,
             Venoient entourer la table,
Et s’enivroient du vin de sa prospérité.
Horace. ―  La Harpe269.
                Dans le milieu d’une prairie,
        En voltigeant, un papillon badin
Déployoit les couleurs de son aile fleurie,
            Un enfant le voit, et soudain,
Ebloui par l’éclat de ce trésor fragile,
Il se met à courir après l’insecte agile*
        Le papillon, par l’attaque surpris,
Use de cent détours ; mais enfin il est pris.
L’enfant admire l’or de sa robe pompeuse,
Qui se change en poussière aussitôt dans sa main :
Comme ce papillon, la fortune est trompeuse ;
Et l’enfant, quel est-il ? C’est tout le genre humain.
Cubières270.

Faveur,
Fille du Caprice et de la Fortune. §

On la représente ailée, aveugle, ou un bandeau sur les yeux ; au sein de la richesse, de l’honneur et du plaisir ; un pied sur une roue, et un autre en l’air comme sa mère. L’Envie est ordinairement à sa suite.

    Au sein des mers, dans une île enchantée,
Près du séjour de l’inconstant Protée,
Il est un temple élevé par l’erreur,
Où la brillante et volage Faveur,
Semant au loin l’espoir et les mensonges,
D’un air distrait, fait le sort des Mortels ;
Son foible trône est sur l’aile des songes,
Les vents légers soutiennent ses autels.
{p. 315}Là, rarement la Raison, la Justice
Ont amené les Mortels vertueux :
L’Opinion, la Mode et le Caprice
Ouvrent le temple, et nomment les heureux,
En leur offrant la coupe délectable ;
Sous le nectar, cachant un noir poison,
La Déité daigne paroître aimable,
Et d’un sourire enivre leur raison.
Au même instant, l’agile Renommée
Grave leur nom sur son char lumineux.
Jouet constant d’une vaine fumée,
Le monde entier se réveille pour eux ;
Mais, sur la foi de l’onde pacifique,
A peine ils sont mollement endormis,
Déifiés par l’erreur léthargique,
Qui leur fait voir, dans des songes amis,
Tout l’Univers à leur gloire soumis.
Dans ce sommeil d’une ivresse riante,
En un moment la Faveur inconstante,
Tournant ailleurs son essor incertain,
Dans des déserts, loin de l’île charmante,
Les Aquilons les emportent soudain,
Et leur réveil n’offre plus à leur vue
Que les rochers d’une plage inconnue,
Qu’un monde obscur, sans Printemps, sans beaux jours,
Et que des yeux éclipsés pour toujours.
Gresset271.

Envie. §

{p. 316}Jalouse des talens, des vertus et de la gloire, elle est malheureuse du bonheur d’autrui. On la reconnoît à sa maigreur hideuse, à ses yeux caves et louches, à son visage livide et ridé, et à ses affreux serpens, dont l’un lui ronge le sein.

            Pourquoi noire et sinistre Envie,
Distiler ton venin sur mes plus doux plaisirs ?
            Pourquoi condamner les loisirs
Qui partagent le cours de ma paisible vie ?
Dire que l’art des vers, cet art noble et divin
            N’est qu’un travail frivole et vain ?
            Loin de la route de mes pères,
Il est vrai, j’ai cueillies roses du Printemps ;
Je n’ai point recherché le tumulte des camps,
Ni prêté mon oreille aux trompettes guerrières ;
Pour démêler le fil du dédale des lois,
Je n’ai point au sénat prostitué ma voix :
            Lice ouverte aux foibles athlètes,
Périssables travaux du reste des Mortels !
De la terre, en extase, obtenir des autels,
            Voilà la gloire des Poètes.
Homère, tu vivras tant que le mont Athos
            Soutiendra les voûtes du Monde :
            Tant qu’au sein de la mer profonde,
Le Simoïs rapide ira porter ses flots.
            Tu vivras, ô vieillard d’Ascrée,272
Tant que les blonds épis tomberont sous la faux ;
            Tant qu’autour des jeunes ormeaux,
            On verra la vigne pourprée
            Enlacer ses tendres rameaux.
{p. 317}Le temps respectera ton antique cothurne,
Sophocle, auteur divin, tant que l’Astre du jour,
Dans ses douze palais, brillera tour-à-tour,
Et qu’au sein du repos, roulant son char nocturne,
La courrière des mois, Diane, au front d’argent,
Eclairera les nuits de son disque changeant,
Térence, Eschyle, Plaute, Euripide et Ménandre,
Tous aux mêmes honneurs vous êtes appelés ;
De la Parque vainqueurs, vos noms doivent s’étendre
            Aux siècles les plus reculés.
            Auteur fécond, peintre sublime,
Lucrèce ! si jamais ils périssent tes vers,
Il faut qu’auparavant ce fragile Univers,
Sorti du noir cahos, rentre dans son abyme.
On lira l’Enéide, et Tityre, et les Bois,
Tant que Rome à la terre imposera des lois ;
On relira les vers que Tibulle soupire,
            Tant que l’Amour, qui les inspire,
Gardera son flambeau, son arc et son carquois.
Tu verras, de ton nom, s’énorgueillir l’Espagne.
O Gallus ! et ton nom ne sera pas vanté,
Que celui de l’objet dont tu fus enchanté,
            Que Lycoris ne l’accompagne.
Un jour, tout doit céder au naufrage des ans ;
De la herse et du soc, les dents seront usées.
            Sous la vieille lime du Temps.
Tout périt, hors les vers et les doctes pensées.
Que le Tage se gonfle et roule des flots d’or,
Qu’il attire les vœux du profane vulgaire !
Ton Permesse, Apollon, voilà mon seul trésor.
Dans ta coupe, à longs traits, que je me désaltère !
Que le myrthe, sensible au souffle des frimats,
En festons odorans, orne ma chevelure !
Que mes vers à l’amant livrent de doux combats,
Qu’il soit distrait, se plaise et rêve à leur culture !
            L’Envie attachée à nos pas,
Cesse de nous poursuivre aux portes du trépas ;
Oui, la tombe est l’asile où le talent se venge ;
Plus l’hommage est tardif, plus pure est la louange.
{p. 318}Il en est temps enfin ! descendons aux Enfers.
Qu’importe que je touche à mon heure suprême :
Un moent d’airain va consacrer nos vers.
O Mort ! puis-je te craindre, alors que de moi-même
La plus belle moitié reste dans l’Univers ?
Ovide. ― Le Bailli273.

Amitié. §

Les Romains avoient emprunté des Grecs cette aimable Divinité, idole des cœurs vraiment vertueux et sensibles. Elle étoit représentée sous la figure d’une jeune personne, vêtue d’une tunique, sur la frange de laquelle on lisoit ces mots : La Mort et la Vie ; Sur son front étoient gravés ceux-ci : L’Hiver et l’Été ; Le côté ouvert jusqu’au cœur ; elle le montroit du doigt avec ces mots : De près et de loin.

    Au fond d’un bois à la Paix consacré,
Séjour heureux de la Cour ignoré,
S’élève un Temple, où l’art et ses prestiges,
N’étalent point l’orgueil de leurs prodiges,
Où rien ne trompe et n’éblouit les yeux,
Où tout est vrai, simple, et fait pour les Dieux.
De bons Gaulois de leurs mains le fondèrent \
A l’Amitié leurs cœurs le dédièrent.
Las ! ils pensoient, dans leur crédulité ;
Que par leur race il seroit fréquenté.
En vieux langage on voit sur la façade
Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade,
Le médaillon du bon Pirithoüs,
Du sage Achate, et du tendre Nisus,
Tous grands Héros, tous amis véritables :
Ces noms sont beaux ; mais ils sont dans les Fables*
Voltaire274.
{p. 319}    Viens donc, Compagne chaste et pure,
Fille du Ciel, objet vainqueur,
Viens sous mon toit, viens dans mon cœur
Habiter avec la Nature !
Du fond de mon obscurité
Je t’appelle sans imposture,
J’ignore la cupidité.
Ah ! si dans mon indifférence,
Par toi je me laisse charmer,
C’est sans projet, sans espérance ;
J’aime pour le plaisir d’aimer.
Qu’un autre dégradant son être,
Aille sous ton nom courtiser
Ces Grands si peu dignes de l’être,
Que l’on apprend à mépriser
En apprenant à les connoître ;
Profanant les sacrés liens,
Que dans l’ombre, son ame vile,
En fasse un instrument servile
Pour n’usurper que de faux biens ;
Pour moi de ta beauté suprême
L’esprit frappé, le cœur épris,
Je ne cherche en toi que toi-même ;
Toi seule à mes yeux fais ton prix.
Latouche275.
    S’il est un Mortel sur la terre
Digne d’échapper au tombeau,
Ce n’est point l’amant de la guerre
Qui des humains est le fléau,
C’est l’ami vertueux, sensible,
Unissant au charme invincible
Des talens les plus précieux,
Mille autres dons que sous les Cieux,
Envain on chercheroit peut-être.
Oui, les vrais amis devroient être
Immortels ainsi que les Dieux.
Beauharnois276.

Pauvreté,
Fille du Luxe et de l’Oisiveté ou de la Paresse. §

{p. 320}On l’appeloit aussi la Mère de l’Industrie et des Beaux Arts. Elle étoit représentée dans une contenance timide et honteuse, le visage pâle, et grossièrement vêtue, ou en Furie affamée, le regard sombre et farouche, et prête à se livrer au désespoir.

    Tu crains la Pauvreté, je redoute le faste ;
Entre ces deux écueils tu dois te diriger.
Près d’un rivage étroit, sur une mer trop vaste,
              Ta barque est en danger.

    O Modération ! trésor de la Sagesse !
Asile de la Paix ! de ton humble réduit,
Tu contemples de loin les Riches qu’on abaisse,
              Les Grands que l’on détruit.

    L’orgueil fonda ces tours ; l’orgueil va les dissoudre ;
Ce pin bravoit les vents : ils l’ont déraciné ;
Ce roc perçoit les Cieux : sous les coups de la foudre,
              Il tombe calciné.

    Instruit que tout s’épuise et que tout se répare,
Tremble dans tes succès ; espère en tes malheurs.
Songe que des hivers la nudité prépare
              Le vêtement des fleurs.

    Vois croître ta faveur comme un rameau fragile,
Qui prospère en naissant et qu’un moment flétrit :
Vois languir ta vertu comme une plante utile
              Qui bientôt refleurit.

{p. 321}    Le cercle des saisons, le cercle de la vie,
Ramènent nos bienfaits et même nos talens.
Ma lyre se taisoit : l’auguste Poésie
              Lui rend des sons brillans.

    Recueille ces leçons : dans la nuit des orages,
Garde-toi de céder aux ombres de la peur.
Si l’espérance luit à travers les nuages,
              Crains un rayon trompeur.
Horace. ― Cérutti277.
    La Pauvreté fait peur ; mais elle a ses plaisirs.
Je sais bien qu’elle éloigne, aussi-tôt qu’elle arrive,
La volupté, l’éclat, et cette foule oisive
Dont les jeux, les festins remplissent les désirs ;
Cependant, quoiqu’elle ait de honteux et de rude
Pour ceux qu’à des revers la fortune a soumis,
Au moins, dans leurs malheurs, ont-ils la certitude
              De n’avoir que de vrais amis.
Deshoulières278.

Liberté ou Indépendance §

Nécessaire à l’homme, elle entre comme la santé, dans les élémens du bonheur. Amante de la solitude, elle est sur-tout précieuse au vrai philosophe et à l’ami des Muses qui la préfèrent à l’or et à la puissance. Sur son visage est empreinte une fierté noble ; son regard est ferme et hardi, et elle foule aux pieds la chaîne de l’esclavage.

La Liberté et les M œu rs .

            Dans une ville, (on n’en dit pas le nom)
        Un beau matin, deux étrangers parurent :
               Auprès d’eux bientôt accoururent.
Tous les gens de la ville et même du canton,
{p. 322}               Et d’abord d’une ardeur égale ;
Mais la foule, avant peu, se pressa d’un côté ;
        Car l’un des deux crioit : la Liberté !
               Et l’autre prêchoit la morale.

Or le premier avoit des poumons de Stentor,
Le geste vif, ardent : « Citoyens, amis, frères,
Disoit-il, approchez, je vous offre un trésor
               Que n’ont jamais connu vos pères,
La Liberté. » Ce mot mille fois répété
        D’une voix forte et d’un ton emphatique,
Retentit à l’instant dans la place publique,
Et l’on entend par tout : Liberté ! Liberté.
Le second saisissoit par fois un intervalle
Pour annoncer aussi le bien qu’il possédait ;
Et par quelques mots doux, qu’à peine on entendoit,
Il tâchoit de vanter le prix de sa morale,
               Ou bien plutôt il attendoit.
Par les cris, du voisin sa voix étoit couverte ;
               Le bonhomme se morfondoit,
        Et sa boutique étoit presque déserte.
Quelques vieillards pourtant l’allèrent visiter ;
               Une ou deux mères de famille,
Et même, à ce qu’on dit, une assez jeune fille,
               Daignèrent aussi l’écouter.

Le Sage leur disoit : « il faut que j’en convienne,
Mon rival est heureux ; mais quoi ! je suis bien loin
De prôner ma recette aux dépens de la sienne.
La Liberté de l’homme est le premier besoin,
Mais de l’homme sortant des mains de la Nature,
Qui recueille ce germe au sein, d’une ame pure.
A cette Liberté, trop robuste pour vous,
Alliez mon régime : il est un peu sévère ;
Mais vous reconnoîtrez que l’effet en est doux.
Ah ! si vous négligiez cet avis salutaire,
        La Liberté venue hors de saison,
        Ne seroit plus qu’une belle chimère…
Que dis-je ? Elle seroit une drogue, un poison,
Et n’en faites jamais l’expérience amère ? »
               Un vieillard dit : Il a raison.
{p. 323}Mais du reste on sourit, et l’on courut à l’autre,
               Qui, défilant sa patenôtre
Eut débité le tout avant la fin du jour
        Son compagnon fit un plus long séjour ;
Il attendit l’effet qu’alloit bientôt produire,
        De l’Orateur le débit un peu prompt.
         « Un jour, dit-il, ils se repentiront,
        Et le temps saura les instruire. »
Il ne se trompoit pas. Un violent accès,
               Qui même alla jusqu’au délire…
               Mais oublions tous ces excès ;
               Je ne fais point une satire ;
               Qu’il me suffise de vous dire
Qu’au moraliste enfin nos gens eurent recours,
Et que fort à propos il vint à leur secours.
               De sa morale une ou deux prises,
               Calmant leur sang trop agité,
               De la naissante Liberté
               Tempérèrent les fortes crises,
Et rendirent à tous la force et la santé.

    On devine aisément où tend cet apologue.
O mères de famille ! ô bons instituteurs !
Je ne m’érige point en grave pédagogue :
Mais, à l’amour du bien, formez les jeunes cœurs ;
Vantez la Liberté, proscrivez la licence ;
Prêchez l’ordre, la paix, vertus de l’âge d’or,
L’humanité, plus belle et plus touchante encor ;
Prêchez sur-tout aux lois la sainte obéissance,
Le respect pour soi-même, enfin, les mœurs ! les mœurs !
Soyons libres, amis ; mais devenons meilleurs.
Colin d’Harleville279.

Liberté philosophique .

{p. 324}    Tristes ambitieux, ne quittez point la Cour ;
Ne venez point ici profaner mon bocage ;
Je suis la Liberté ; j’habite en ce séjour,
               J’en ai même exilé l’Amour :
               Car l’Amour est un esclavage*
Ici j’offre aux cœurs purs tous les trésors du Sage,
Les arts, les doux loisirs, des plaisirs sans transport,
L’amitié, le repos, des fleurs et de l’ombrage.
Le Monde est un écueil, et mon Île est un port.
Sans soin du lendemain, sans remords de la veille,
Satisfait du présent, l’homme en paix y sommeille,
Et comme il a vécu, dans le calme il s’endort.
Ducis280.

Liberté politique.

    Liberté ! tu n’es point un factieux démon,
De toute autorité destructeur fanatique,
Et, plus que les tyrans, farouche et despotique ;
Non, tu n’es à mes yeux que le sage pouvoir,
De faire en tous les temps ce que l’on doit vouloir.
Tu n’es que le bonheur de vivre sans contrainte,
Et d’obéir aux lois librement et sans crainte.
Bérenger281.

Vieillesse,
Fille de l’Erèbe et de la Nuit. §

{p. 325}Elle présidoit au dernier âge de la vie. On la représente la tête courbée, le visage ridé, la démarche vacillante, s’appuyant sur un bâton, et auprès d’elle une Corneille, le plus vivace des oiseaux. Elle est aussi figurée par le vieux Saturne, le plus antique des Dieux.

    O Mortel, dont le cœur avide
Vole après un bien qui te fuit,
Ma voix, de l’erreur qui te guide,
Vient dissiper l’épaisse nuit ;
Abandonne un espoir frivole,
Et contre le temps qui s’envole,
Ingrat, rougis de murmurer :
Libre du joug de la jeunesse,
C’est dans les bras de la vieillesse
Que tu vas bientôt respirer.

    Arrête, téméraire Icare,
Suis ton père au milieu des airs ;
Mais que vois-je ? Hélas ! il s’égare,
Dédale seul franchit les mers :
Ainsi périra la jeunesse
Qui, sur la voix de la vieillesse,
Ne réglera point son essor ;
Jamais le jeune Télémaque
N’auroit revu les murs d’Ithaque,
S’il n’eût eu pour guide Mentor.
Dieux ! sous mes pas la terre s’ouvre !
Quels objets ! quel abyme affreux !
Mon œil effrayé vous découvre,
Noir Tartare, terribles feux :
{p. 326}Que de Pâris, que de Narcisses
En proie aux plus cruels supplices
Gémissent sur ces tristes bords !
Mais, dans les champs de l’Elysée,
Si j’y vois un fils de Thésée,
Que j’y puis compter de Nestors !
O temps ! que ta fuite est utile !
Mon ame en sent l’heureux effet.
Hâte-toi, soumets cette argile
Qu’anima le fils de Japet ;
En affoiblissant nos entraves,
Tes coups soulagent des esclaves
Courbés vers les terrestres lieux !
Plus ta main frappe la matière,
Plus mon esprit rompt la barrière
Qui sépare l’homme des Dieux.
de Laurès282.

Sur ma Vieillesse .

               Il falloit n’être vieux qu’à Sparte,
               Disent les anciens écrits.
           Oh Dieux ! combien je m’en écarte,
           Moi qui suis si vieux dans Paris.
O Sparte ! Sparte, hélas ! qu’êtes-vous devenue ?
Vous saviez tout le prix d’une tête chenue.
Plus dans la canicule, on étoit bien fourré,
Plus l’oreille étoit dure, et l’œil mal éclairé,
Plus on déraisonnoit dans sa triste famille,
Plus on épiloguoit sur la moindre vétille,
Plus contre tout son siècle on étoit déclaré,
Plus on étoit chagrin, et misantrope outré,
Plus on avoit de goutte, ou d’autre béatille,
Plus on avoit perdu de dents de leur bon gré,
Plus on marchoit courbé sur sa grosse béquille,
Plus on étoit, enfin, digne d’être enterré,
Et plus dans vos remparts on étoit honoré.
O Sparte ! Sparte, hélas ! qu’êtes-vous devenue !
Vous saviez tout le prix d’une tête chenue.
Fontenelle283.
{p. 327}    Oui, je sais qu’il est doux de voir dans ses jardins,
Ces beaux fruits incarnats et de Perse et d’Epire,
De savourer en paix la sève de ses vins,
            Et de manger ce qu’on admire.

    J’aime fort un faisan qu’à propos on rôtit :
De ces perdreaux maillés le fumet seul m’attire ;
Mais je voudrois encore avoir de l’appetit.

    Sur le penchant fleuri de ces fraîches cascades,
Sur ces prés émaillés, dans ces sombres forêts
Je voudrois bien danser avec quelques Dryades,
            Mais il faut avoir des jarrets.

    J’aime leurs yeux, leur taille et leurs couleurs vermeilles,
Leurs chants harmonieux, leur sourire enchanteur ;
Mais il faudroit avoir des yeux et des oreilles :
On doit s’aller cacher quand on n’a que son cœur.
Voltaire284.

Faim. §

On la plaçoit à la porte des Enfers, et sur les bords arides du Cocyte. Elle est représentée pâle, maigre, décharnée, les cheveux hérissés, les yeux enfoncés, les lèvres livides et la peau ridée. Compagne de l’impitoyable Bellone, elle en accroît les ravages par ses horreurs.

    … Lorsqu’enfin les eaux de la Seine captive
Cessèrent d’apporyer dans ce vaste séjour,
L’ordinaire tribut des moissons d’alentour ;
Quand on vit, dans Paris, la Faim pâle et cruelle,
Montrant déjà la Mort qui marchoit après elle ;
Alors, on entendit des hurlemens affreux :
Ce superbe Paris fut plein de malheureux,
De qui la main tremblante et la voix affoiblie,
Demandoient vainement le soutien de leur vie.
{p. 328}Bientôt le riche même après de vains efforts,
Eprouva la famine au milieu des trésors.
Ce n’étoit plus ces jeux, ces festins et ces fêtes,
Où, de myrte et de rose, ils couronnoient leurs têtes,
Où, parmi les plaisirs toujours trop peu goûtés,
Les vins les plus parfaits, les mets les plus vantés
Sous des lambris dorés qu’habite la mollesse,
De leur goût dédaigneux irritoient la paresse.
On vit, avec effroi, tous ces voluptueux,
Pâles, défigurés, et la mort dans les yeux,
Périssant de misère au sein de l’opulence,
Détester de leurs biens l’inutile abondance !
Le vieillard dont la faim va terminer les jours,
Voit son fils au berceau qui périt sans secours.
Ici, meurt dans la rage une famille entière ;
Plus loin, des malheureux couchés sur la poussière,
Se disputoient encore, à leurs derniers momens,
Les restes odieux des plus vils alimens.
Ces spectres affamés, outrageant la Nature,
Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture.
Des morts épouvantés les ossemens poudreux,
Ainsi qu’un pur froment, sont préparés par eux.
Que n’osent point tenter les extrêmes misères !
On les vit se nourrir des cendres de leurs pères.
Ce détestable mêts avança leur trépas,
Et ce repas, pour eux, fut le dernier repas…

    Une femme… Grand Dieu ! faut-il à la mémoire
Conserver le récit de cette horrible histoire ?
Une femme avoit vu, par ces cœurs inhumains,
Un reste d’alimens arraché de ses mains.
Des biens que lui ravit la Fortune cruelle,
Un enfant lui restoit, prêt à périr comme elle :
Furieuse, elle approche avec un coutelas,
De ce fils innocent qui lui tendoit les bras ;
Son enfance, sa voix, sa misère et ses charmes,
A sa mère, en fureur, arrachent mille larmes ;
Elle tourne sur lui son visage effrayé,
Plein d’amour, de regret, de rage, de pitié ;
Deux fois le fer échappe à sa main défaillante :
La rage enfin l’emporte ; et d’une voix tremblante,
{p. 329}Détestant son hymen et sa fécondité :-
« Cher et malheureux fils, que mes flancs ont porté !
Dit-elle, c’est envain que tu reçus la vie ;
Les tyrans, ou la faim, l’auroient bientôt ravie…
Et pourquoi vivrois-tu ? pour aller dans Paris,
Errant et malheureux, pleurer sur ses débris ?…
Meurs, avant de sentir mes maux et ta misère ;
Rends-moi le jour, le sang que t’a donné ta mère ;
Que mon sein malheureux te serve de tombeau,
Et que Paris, du moins, voie un crime nouveau ! »
En achevant ces mots, furieuse, égarée,
Dans les flancs de son fils, sa main désespérée
Enfonce, en frémissant, le parricide acier,
Porte le corps sanglant auprès de son foyer,
Et d’un bras que poussoit sa faim impitoyable,
Prépare avidement ce repas effroyable !

    Attirés par la faim, les farouches soldats,
Dans ces coupables lieux, reviennent sur leurs pas ;
Leur transport est semblable à la cruelle joie
Des ours et des lions qui fondent sur leur proie.
A l’envi l’un de l’autre, ils courent en fureur,
Ils enfoncent la porte… O surprise ! ô terreur !
Près d’un corps tout sanglant, à leurs yeux se présente
Une femme égarée, et de sang dégoûtante.
« Oui, c’est mon propre fils ; oui, monstres inhumains,
C’est vous qui dans son sang avez trempé mes mains :
Que la mère et le fils vous servent de pâture.
Craignez-vous plus que moi d’outrager la nature ?
Quelle horreur, à mes yeux, semble vous glacer tous ?
Tigres ! de tels festins sont préparés pour vous. »
Ce discours insensé, que sa rage prononce,
Est suivi d’un poignard qu’en son cœur elle enfonce.
De crainte, à ce spectacle, et d’horreur agités,
Ces monstres confondus courent épouvantés.
Ils n’osent regarder cette maison funeste,
Ils pensent voir sur eux tomber le feu céleste ;
Et le Peuple effrayé de l’horreur de son sort,
Levoit les mains au Ciel, et demandoit la mort.
Voltaire285.

Peste,
Fille de la Nuit. §

{p. 330}Fléau destructeur, par lequel les Dieux punissent quelquefois les crimes des hommes. On représente la Peste sous la forme d’une vieille femme, en habit lugubre, parcourant les villes dans l’ombre de la nuit, et les infectant de son venin mortel. Ce monstre habite les Enfers : c’est la plus horrible compagne de Tisiphone. Pour appaiser sa fureur, la Grèce lui sacrifioit des victimes humaines.

    Du fond des bois un monstre destructeur,
L’affreuse Peste, exerce son ravage :
Les animaux échappent à sa rage,
Et l’homme, hélas ! épuise sa fureur.
La mort la suit : le deuil et la tristesse,
Fléaux cruels, s’empressent sur ses pas ;
Elle détruit les soins de la Sagesse ;
De Thémis même elle arrête le bras.
Le plaisir fuit et la joie est muette ;
On n’entend plus retentir les travaux :
Tout de la mort annonce le repos,
Tout du malheur semble être l’interprète.
L’Amour lui-même, absorbé de douleurs,
Languit, soupire et s’éteint dans les pleurs.
Plus de salut, l’espérance est ravie :
La mort s’avance et frappe. Instant affreux !
Sans soins, sans pleurs et sans derniers adieux,
L’homme succombe et termine sa vie.
Marseille, ainsi dans tes murs consternés
Elle lança ses traits empoisonnés.
Villemain Dabancour286.
{p. 331}    Timave, Noricie, ô lieux jadis si beaux !
Empire des Bergers, délices des troupeaux,
C’est vous que j’en atteste ; hélas ! depuis vos pertes,
Vous n’offrez plus au loin que des plaines désertes.

    Là, l’automne exhalait tous les feux de l’été,
De l’air qu’on respiroit souilla la pureté,
Empoisonna les lacs, infecta les herbages,
Fit mourir les troupeaux et les monstres sauvages.
Mais quelle affreuse mort ! d’abord des feux brûlant
Couroient de veine en veine, et desséchoient leurs flancs :
Tout-à-coup aux accès de cette fièvre ardente
Se joignoit le poison d’une liqueur mordante
Qui dans leur sein livide épanchée à grands flots,
Calcinoit lentement et dévoroit leurs os.
Quelquefois aux autels la victime tremblante
Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ;
Ou, si d’un coup plus prompt le ministre l’atteint,
D’un sang noir et brûlé le fer à peine est teint ;
On n’ose interroger ses fibres corrompues,
Et les fêtes des Dieux restent interrompues.
Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt :
L’agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit ;
La genisse languit dans un vert pâturage,
Le chien si caressant expire dans la rage ;
Et d’une horrible toux les accès violens
Etouffent l’animal qui s’engraisse de glands.

    Le coursier, l’œil éteint et l’oreille baissée,
Distilant lentement une sueur glacée,
Languit, chancelle, tombe, et se débat envain ;
Sa peau rude se sèche, et résiste à la main ;
Il néglige les eaux, renonce au pâturage,
Et sent s’évanouir son superbe courage.

    Tels sont de ses tourmens les préludes affreux ;
Mais si le mal accroît ses accès douloureux,
Alors, son œil s’enflamme, il gémit, son haleine
De ses flancs palpitans ne s’échappe qu’à peine,
Sa narine, à longs flots, vomit un sang grossier,
Et sa langue épaissie assiége son gosier.

{p. 332}    Un vin pur, épanché dans sa gorge brûlante,
Parut calmer d’abord sa douleur violente ;
Mais, ses forces bientôt se changeant en fureur,
(O Ciel ! loin des Romains ces transports pleins d’horreur !)
L’animal frénétique, à son heure dernière,
Tournoit contre lui-même une dent meurtrière.

    Voyez-vous le taureau, fumant sous l’aiguillon,
D’un sang mêlé d’écume, inonder son sillon ?
Il meurt. L’autre affligé de la mort de son frère,
Regagne tristement l’étable solitaire :
Son maître l’accompagne, accablé de regrets,
Et laisse, en soupirant, ses travaux imparfaits.

    Le doux tapis des prés, l’asile d’un bois sombre,
La fraîcheur du matin jointe à celle de l’ombre,
Le crystal d’un ruisseau qui rajeunit les prés,
Et roule une eau d’argent sur des sables dorés,
Rien ne peut des troupeaux ranimer la foiblesse :
Leurs flancs sont décharnés ; une morne tristesse
De leurs stupides yeux éteint le mouvement ;
Et leur front affaissé tombe languissamment.
Hélas ! que leur servit de sillonner nos plaines,
De nous donner leur lait, de nous céder leurs laines ?
Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons,
N’ont jamais dans leur sang, fait couler leurs poisons.
Leurs mêts, c’est l’herbe tendre et la fraîche verdure :
Leur boisson, l’eau d’un fleuve ou d’une source pure ;
Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil,
Et jamais les soucis n’ont hâté leur réveil.

    Pour appaiser les Dieux, on dit que ces contrées
Préparoient à Junon des offrandes sacrées ;
Pour les conduire au Temple, on chercha des taureaux ;
A peine on put trouver deux buffles inégaux.
On vit des malheureux, pour enfouir les graines,
Sillonner de leurs mains et déchirer les plaines,
Et roidissant leurs bras, humiliant leurs fronts,
Traîner un char pesant jusqu’au sommet des monts.
{p. 333}Le loup même oublioit ses ruses sanguinaires ;
Le cerf, parmi les chiens, erroit près des chaumières,
Le timide chevreuil ne songeoit plus à fuir,
Et le daim si léger, s’étonnoit de languir. — 

    La Mer ne sauva pas ses monstres du ravage ;
Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ;
Les Phoques, désertant ces gouffres infectés,
Dans les fleuves surpris courent épouvantés ;
Le serpent cherche envain le creux de ses murailles ;
L’hydre, étonnée, expire en dressant ses écailles ;
L’oiseau même est atteint ; et des traits du trépas,
Le vol le plus léger ne le garantit pas.

    Vainement les bergers changent de pâturage ;
L’art vaincu cède au mal, ou redouble sa rage,
Tisiphone, sortant du gouffre des Enfers,
Epouvante la Terre, empoisonne les airs ;
Et sur les corps pressés d’une foule mourante,
Lève, de jour en jour, sa tête dévorante :
Des troupeaux expirans les lamentables voix
Font gémir les côteaux, les rivages, les bois ;
Ils comblent le bercail, s’entassent dans les plaines ;
Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines :
Envain l’onde et le feu pénétroient leur toison,
Rien n’en pouvoit dompter l’invincible poison,
Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures,
Eût osé revêtir ces dépouilles impures !
Soudain, son corps baigné par d’immondes humeurs ;
Se couvroit tout entier de brûlantes tumeurs ;
Son corps se desséchoit, et ses chairs enflammées »
Par d’invisibles feux, périssoient consumées.
Virgile. ― Delille287.

Raison. §

{p. 334}Ce n’est point ici cette Raison monstrueuse, qu’une hypocrisie impie et délirante osa déifier ; c’est cette Raison pure, aimable, sensible, qui est fille de la Vérité, et sœur de la Philosophie. La première étoit sortie de l’Erèbe ; la seconde est descendue du Ciel. Pourquoi la foible humanité, triste jouet des passions, ne suit-elle pas toujours ce Guide céleste ? Pourquoi son flambeau semble-t-il quelquefois pâlir ou même s’éteindre à ses yeux.

A la Raison que je veux avoir.

            Raison, dois-je te regretter ?
        Non, je ne t’ai jamais connue.
        Raison, dois-je te souhaiter ?
        Non, car tu blesserois ma vue.
        Je sens bien au fond de mon cœur,
        Qu’il faut te rendre enfin les armes,
        Et qu’il faut d’une douce erreur
Abandonner et l’ivresse et les charmes.
        C’est par degrés, c’est lentement
Que des yeux délicats s’ouvrent à la lumière,
Viens donc, et si tu veux céder à ma prière,
        Chez moi pénètre doucement,
Et ne va pas d’abord éblouir ma paupière.
Arrive donc, Raison, mais sans sévérité,
        Comme nouvelle connoissance,
        Et que je voie à ton côté
        L’ainabilité, l’indulgence ;
Fais-toi suivre, en un mot, par l’aimable Gaîté,
        Et précéder par l’Espérance.
Sophie de Jaucourt288.

Le Livre de la Raison.
Fable.

{p. 335}    Lorsque le Ciel prodigue en ses présens,
Combla de biens tant d’êtres différens,
Cher entr’eux tous à la bonté Suprême,
De Jupiter l’homme reçut, dit-on,
Un livre écrit par Minerve elle-même,
Ayant pour titre la Raison.
Ce livre ouvert aux yeux de tous les âges,
Les devoit tous conduire à la vertu ;
Mais d’aucun d’eux il ne fut entendu,
Quoiqu’il contînt les leçons les plus sages.
L’enfance y vit des mots, et rien de plus ;
        La jeunesse beaucoup d’abus,
        Des passions, des goûts volages ;
L’âge suivant, des regrets superflus ;
Et la vieillesse en déchira les pages.
Aubert289.

Réflexions.

                Homme, vante moins ta Raison ;
Vois l’inutilité de ce présent céleste
Pour qui tu dois, dit-on, mépriser tout le reste.
Aussi foible que toi, dans ta jeune saison,
                Elle est chancelante, imbécille ;
Dans l’âge où tout t’appelle à des plaisirs divers,
Vil esclave des sens, elle t’est inutile ;
Quand le sort t’a laissé compter cinquante hivers,
                Elle n’est qu’un chagrin fertile ;
                Et quand tu vieillis, tu la perds.
Deshoulières290.

Génie,
Fils du Ciel et de la Nature. §

{p. 336}Frère de l’Esprit, il n’a pas sa délicatesse et sa parure ; mais, il dédaigne ses frivoles ornemens. Son air est mâle, son regard fier, son attitude imposante, son cœur brûlant, son ame exaltée, ses conceptions rapides, sublimes et vastes : ce que l’Esprit peint avec grâce, le Génie le peint avec force. Il ne crayonne pas, il burine, il grave ; moins peintre que créateur, et nouveau Prométhée, il souffle la vie, il donne le mouvement aux êtres inanimés. On peut représenter le Génie avec des ailes, planant dans les airs, embrassant d’un seul, regard, et dessinant d’un seul trait, l’immense tableau de la Nature,

    Le Génie est enfant de la frugalité :
Toi, dont l’orgueil aspire à l’Immortalité,
De la table des grands fuis le luxe perfide !
Les vapeurs de Bacchus offusquent la raison,
                Et la vertu rigide
Devant le vice heureux craint de courber son front.
On ne doit pas te voir, assis sur un théâtre,
                Couronné de honteuses fleurs,
Aux applaudissemens d’une foule idolâtre
                Mêler d’indécentes clameurs.
L’honneur t’appelle à Rome ou dans le sein d’Athène.
Là, ton premier encens fume pour Apollon ;
Vers Socrate, à son tour, la Sagesse t’entraîne ;
                Et bientôt ta main plus certaine
Saisit avec succès la plume de Platon
                Ou les foudres de Démosthène.
{p. 337}Grecs fameux, des Romains ne soyez pas jaloux ?
A vos feux s’alluma le feu de leur génie,
                Et la docte Ausonie
Compte aussi plus d’un mort immortel comme vous.

     Virgile des Héros éternisa la gloire,
Lucrèce à la Nature arracha son bandeau,
                 Ciceron tonnoit au barreau,
Tacite des tyrans a flétri la mémoire.
Poëte, historien, philosophe, orateur,
    Qui que tu sois, ce sont là tes modèles :
Pégase sur leur tombe a déposé ses ailes,
    Leur Muse en deuil attend leur successeur.
Pétronne.― Deguerle291.
               Ce don brillant, ce don suprême,
Sur la Terre émané des rayons éternels,
               Nous approche de Dieu lui-même,
Et d’un feu créateur échauffe les Mortels.
Hélas ! de ce beau feu la Nature est avare ;
Le Temps avec effort l’arrache de ses mains.
               Mais ceux qu’anime un feu si rare »
Suffisent pour guider les fragiles humains,
Dans cette nuit profonde où leur foule s’égare ;
               Tels sont ces globes enflammés,
Dans l’espace infini confusément semés ;
               Leurs clartés vives et fécondes
Touchent aux derniers points de ce vaste Univers,
Dévoilent à nos yeux l’immensité des airs,
               Et fertilisent tous les Mondes.
Sur ce globe sauvage arrêtons nos regards :
               Tout change à la voix du Génie.
Il communique à tout la chaleur et la vie ;
Il crée, en se jouant, les prodiges des arts.
               Des maisons vastes et mobiles
               Flottent sur l’abîme des eaux.
Les citoyens zélés, les Dieux et les Héros
Respirent sur le marbre et sur l’airain dociles.
               L’effet magique des pinceaux
Me donne des erreurs et des plaisirs utiles.
{p. 338}Le bois harmonieux, une touchante voix,
Peignent des sentimens ou tracent des images ;
Et des sons asservis à de brillantes lois,
Célèbrent les guerriers et captivent les sages.
               Mille cris font retentir l’air.
Où vole en frémissant cette troupe rebelle ?
               Dans leurs yeux la rage étincelle ;
Ils portent dans leurs mains et la flamme et le fer.
Un seul homme éloquent s’oppose à leur furie,
Un seul a pu calmer ces flots tumultueux.
O prodige ! déjà tous les cœurs vertueux
               Aiment la Paix et la Patrie…
Depuis que la Pensée anime l’Univers,
Le Génie étincelle et fermente sans cesse,
Des prodiges des Cieux, de la Terre et des Mers.
               Il forme une immense richesse.
Le trésor sous sa main s’élève lentement,
Vingt siècles entassés le grossissent à peine.
               C’est là que la raison humaine
De ses travaux actifs vient puiser l’aliment.
Elle y boit à longs traits les sources de la vie,
Et par de longs efforts mûrit utilement
               Ces vérités dont le Génie
               Trouve le germe en un moment.
Barthe292.

L ’ Esprit et le Génie.

      En courant, le léger, le sémillant Esprit
               Rencontra le brûlant Génie.
               Salut, gloire et paisible vie !
Dit l’Esprit en riant, car l’Esprit toujours rit.
               Puis gaîment l’Esprit poursuivit :
Fier Génie ! avec l’art que la critique implore
Et que ta fougue altière a mille fois maudit,
Ta rixe impétueuse est, dit-on, vive encore ;
On dit que la Colère incessamment nourrit
               Le feu sacré qui te dévore.
Vous êtes, je le crois, d’éternels ennemis.
Oui, répond le Génie, oui ; mais tes yeux surpris
{p. 339}               A mes lois le verront soumis,
               Ce rival qui me déshonore.
Au Couchant ténébreux, la ravissante Aurore
Brillera sous la main de l’aveugle Hasard ;
Les épis verdiront sous l’Astre qui les dore,
Avant que le Génie en rien le cède à l’Art.
Va, dit l’Esprit, crois-moi, prends patience ;
D’un rival impuissant que soutient l’Ignorance,
               Tu triompheras tôt ou tard ;
Mais ne t’y trompe pas, ce rival n’est point l’Art.
Sage, utile, estimé, digne en effet de l’être,
L’Art, ton guide fidelle et quelquefois ton maître,
               A ta gloire a beaucoup de part…
               Oui, mais je ris de ta démence,
Dit le brusque Génie à l’Esprit importun.
Cet Art sur qui s’épuise ici ton éloquence,
Cet Art dont mieux que toi je connois l’influence,
               Est, mon cher, le pur Sens-commun ;
Et par l’heureux effet d’une heureuse alliance,
               Le Génie et lui ne font qu’un.
Drobecq293.

Génies. §

Ainsi que chaque lieu, chaque homme avoit son Génie. Suivant même quelques mythologues, chacun en avoit deux : un bon et un mauvais. Le premier inspiroit le bien, le second le mal. De-là vient l’expression latine, Genio indulgere, suivre son goût, son inclination.

L’Abeille et le Serpent, ou le bon et le mauvais Génie.

    L’Abeille et le Serpent hideux,
Aiment les fleurs et la verdure ;
Et de la sève la plus pure,
Ils se nourrissent tous les deux.

{p. 340}    Mais opposés par leur Génie,
Vivans sur les mêmes gazons,
L’une les change en ambrosie,
Et l’autre les change en poisons.

    De la plante la plus amère,
L’Abeille sait tirer du miel ;
Dans l’herbe la plus salutaire,
Le Serpent puise un suc mortel.

    En quelque lieu qu’il se repose,
On voit le feuillage mourir ;
Elle vole de rose en rose,
De lys en lys, sans les flétrir.

    Elle boit les pleurs de l’Aurore,
Sans en ternir la pureté :
L’onde pâlit, se décolore,
Quand le reptile en a goûté,

    Dans son palais géométrique,
L’Abeille vit pour l’Univers :
Proscrit par la haine publique,
Le Serpent régne aux lieux déserts.

    De sa caverne insidieuse
Il menace tous les vivans :
Dans sa cellule studieuse,
Elle est l’exemple des savans,

    Utile au pauvre, l’une entasse
Tous ses trésors dans les hameaux ;
Et sacrilège avec audace,
L’autre dépouille les tombeaux.

    Entendez l’essaim qui murmure,
C’est la voix d’un peuple innocent ;
Du Serpent la famille obscure,
Siffle, et c’est le cri du méchant.

    La douce Abeille qu’on irrite,
Punit d’ingrats persécuteurs :
L’affreux Serpent qu’on ressuscite ;
Assassine ses bienfaiteurs.

{p. 341}    A-t-elle vengé son injure ?
L’Abeille est sans dard et sans fiel :
Pour chaque nouvelle morsure,
Le Serpent garde un trait mortel.

    O Sage ! qui prêtez l’oreille
A ce contraste si frappant,
Gardez-vous d’irriter l’Abeille,
Ou de caresser le Serpent.
Cérutti294.

Imagination,
Sœur du Génie. §

Riche, brillante, variée, elle ajoute sa pompe et sa beauté aux mâles ornemens de son Frère.

    Rempli d’Apollon qui m’agite,
J’échappe aux profanes regards ;
La passion me précipite
Dans le délire et les écarts ;
Impérieuse Souveraine,
L’Imagination m’entraîne,
Sa force asservit ma raison :
La fougue presse mes pensées ;
Et les figures entassées
Se soutiennent sans liaison

    C’est alors qu’auprès de l’Alphée,
Mêlant les lauriers et les fleurs,
J’en pare l’immortel trophée
Que ma main élève aux vainqueurs ;
J’entends dans le Camp des Atrides
Se joindre aux clameurs homicides
Que jette la fière Pallas,
Les cris que des Tours de Pergame,
Dans la colère qui l’enflamme,
Pousse le Démon des combats.

{p. 342}    Mon ame alors trop resserrée
Dans l’enceinte de l’Univers,
Rompt ses liens, s’envole, crée
Une chaîne d’êtres divers :
Tant que l’enthousiasme dure,
Ma voix commande à la Nature ;
Elle s’agrandit sous mes mains ;
Cesse-t-il ? mon trône s’écroule ;
Mortel, je rentre dans la foule
Où rampent les foibles humains.

    Si les défauts sont une dette
Attachée à l’humanité,
Je les ai : mais je les achette,
Par une sublime beauté.
Qu’au fameux Chantre de la Grèce
Les Aristarques du Permesse
Reprochent un léger sommeil ;
Sa Muse en merveilles féconde,
Franchissant les remparts du Monde,
Est dans l’Olympe à son réveil.
Balze295.
    Quel éclair perce la nue ?
Quelle est la Divinité
Qui vient offrir à ma vue
Tant de grâce et de beauté ?
Qui, comme elle peut paroître ?
Sa main sème plus de fleurs
Que l’Aurore n’en fait naître,
Et qu’Iris n’a de couleurs.

    Son art forme sa coiffure :
L’or, les perles, les saphyrs ;
Et sa riche chevelure
Est le jouet des Zéphyrs :
Ce beau feu qui l’environne
Tient de sa vivacité ;
Et tout l’air de sa personne
Marque sa légèreté.

{p. 343}    Devant elle la richesse
Marche avec l’invention :
A l’entour volent sans cesse
Le charme et la fiction ;
Qu’à ses traits, sa gentillesse,
Et qu’à mon émotion,
Je reconnois ma Déesse !
C’est l’Imagination.

    Reine aimable des mensonges,
Viens-tu, mère des erreurs,
De l’ivresse où tu nous plonges,
Me rappeler les douceurs ?
Ton brillant et ta jeunesse
Pour moi sont hors de saison :
Laisse en repos ma vieillesse
Suivre à la fin la Raison.
Léonard296.

Gaîté. §

C’étoit un des attributs distinctifs de Vénus. Les Romains l’avoient divinisée.

    Vous connoissez ce triangle physique,
Qui divisant les sept rayons du jour,
Peint à vos yeux, d’un coloris magique,
Tous les objets qui s’offrent à l’entour :
De la Gaîté votre image est l’emblème ;
Tout s’embellit par son prestige heureux ;
Elle sourit à vos soins généreux ;
A vos dédains elle sourit de même.
Les impromptu, les bons mots étourdis,
Le vif couplet, l’anecdote infidelle,
Les Fabliaux datés du temps jadis,
En folâtrant, habitent autour d’elle ;
Les Calembourgs, fils bâtards de la Belle,
Y sont reçus, par fois même applaudis.
{p. 344}Les jeunes fleurs dont brille son visage,
De la santé sont le riant présage ;
Rien ne contraint son naturel aisé,
Le vicieux est sombre, déguisé :
La Gaîté franche est le trésor du Sage ;
Trésor charmant qu’ Horace eut en partage,
Dont Arouet a long-temps disposé,
Mais où Clément n’a jamais rien puisé.

    Quand d’un pied lourd la jeunesse s’avance,
On cherche envain le fleuve de Jouvence :
Pour remonter le cours de ses beaux ans,
La Gaîté seule aux outrages du Temps,
De ses attraits peut opposer l’empire ;
Tant que l’on rit on est dans son printemps :
Mais on est vieux dès qu’on cesse de rire.

    Au siècle d’or, lorsqu’on dit que les maux
N’osoient encor affliger ce bas monde ;
Que les humains, dans une paix profonde,
Sans exercer ni bêches ni râteaux,
Voyoient fleurir la campagne féconde ;
Que le nectar en mobiles ruisseaux
Couloit par-tout dans de frais paysages ;
Qu’aucun hiver n’attristoit nos bocages,
Et que toujours fixe au même degré,
Le thermomètre étoit au tempéré ;
On ne fait pas un portrait de caprice :
Dans ces beaux jours de paix et d’équité,
Les passions et les vapeurs du vice
N’étouffoient pas le feu de la Gaîté ;
Et vous savez qu’à sa douce clarté,
Tout se transforme en objet de délice…

    Qui ne chérit ces antiques tableaux,
Où rit encor la Gaîté de nos pères !
Les bonnes gens n’avoient pas nos manières,
Nos clubs anglois, nos cercles, nos caveaux,
Ni cette loge, où de tant de mystères,
Le seul qui perce est l’ennui des confrères.
{p. 345}Chez eux Comus habile à dessiner
L’ordre des mets et le plan d’un dîner,
N’avoit jamais, dans sa vaine manie,
Fait de la table un spectacle imposant,
Et d’un repas, une cérémonie,
Où chaque acteur fidelle à l’harmonie,
Parle avec poids, mange en se composant,
Et se permet, quand la fête est finie,
D’aventurer un petit mot plaisant :
A moins de frais, plus près de la Nature,
Leur joie étoit et plus douce et plus pure.
Il falloit voir, sous le toit paternel,
Se réunir une immense famille ;
Neveux, cousins et gendre et belle-fille,
Le vieux ami, la voisine gentille,
Tous dans l’ardeur d’un plaisir mutuel,
Chanter gaîment un aïeul en béquille,
Qui vit cent fois ce transport annuel.
A leurs festins, l’allégresse plus vive
Chassant la gêne et le faux compliment,
Affranchissoit l’étiquette captive ;
Les mets exquis, mais offerts simplement,
Etoient sans art, comme chaque convive,
Et prodigués comme leur enjouement.
Chacun chantoit, buvoit à pleine coupe,
Portant tout haut la santé de la troupe,
Qui ranimée à cet heureux signal,
D’un rouge bord s’armoit pour lui répondre ;
On s’excitoit par un choc amical,
Et tous les cœurs ainsi que le crystal,
Se rapprochoient et sembloient se confondre.

    O jours heureux ! ô douce liberté !
O mes amis, sous quel sombre nuage
A disparu cette fleur de Gaîté ?
Je cherche envain cette naïveté,
Ce rire fou, cet air leste et volage :
De nos plaisirs nous n’avons que l’image…

    Or mes amis, laissez là nos penseurs,
Et venez tous dans ce riant asile
{p. 346}Epanouir votre Gaîté facile ;
Rien n’aigrira près de moi vos humeurs…
Rire de tout, voilà notre devise,
Devise heureuse expliquée en ces mots :
« Bien fou qui cède à la mélancolie !
Trop de sagesse est excès de folie ;
L’air triste et froid est le masque des sots. »
Ferlus297.

Vérité,
Fille de Saturne et mère de la Vertu. §

On la représente sous la figure d’une femme, ayant un air majestueux, un vêtement simple ou même sans vêtement. On la figure encore sortant du fond d’un puits, ou l’Intérêt l’a si long-temps dérobée aux yeux des hommes. Quoique ennemie de la Fable, la Vérité la recherche quelquefois : elle lui emprunte ses ornemens, et s’enveloppe de son voile, pour instruire l’homme en l’amusant.

          La Fable un jour voulut courir le Monde :
On lui pardonnera ce projet aisément :
      Femme jamais dans une nuit profonde
      N’ensevelit ses jours plus constamment ;
Aussi lui trouva-t-on les mœurs un peu sauvages ;
En trois siècles, à peine elle a fait deux voyages,
      Encore en différens climats ;
Le premier fut en Grèce, et le second à Rome.
Vers Paris, certain jour, elle tournoit ses pas :
Sa troisième visite étoit pour le Bon-homme ;
De monter dans son char, seuls d’entre ses suivans,
      Esope et Phèdre eurent le privilège :
      Mais quand on voyage en pleins champs,
Des poètes, hélas ! sont un mauvais cortège.
{p. 347}Déjà s’offroient les bois qui couronnent Paris,
Quand des brigands soudain l’arrêtent au passage ;
      Et nos rimeurs, suivant l’usage,
De prêcher la vaillance et de gagner pays.
Les voleurs sans les suivre, entourent l’Immortelle ;
      Elle portoit ses plus beaux ornemens.
      En un clin d’œil on dépouille la Belle,
      On lui ravit jusqu’à ses vêtemens.
      Jamais beauté ne fut plus naturelle.
              Avec moins de rapidité
Le feu du Ciel tonne, éclate, disperse…
La terreur, à l’instant, à ses pieds les renverse.
      La Fable nue étoit la Vérité.
P . 298

Superstition. §

Fille de l’Aveuglement et de l’Ignorance : elle est dans toutes les Religions d’une crédulité stupide. On peut la représenter sous la figure d’une vieille femme, ayant le visage inanimé, le regard fixe et bête, la bouche béante, et écoutant avec une attention niaise des contes de Fées, dont la bercent à l’envi l’Intérêt et le Mensonge.

    Long-temps un Monstre affreux, qui, du milieu des nues
Tenoit sur l’Univers ses ailes étendues,
La Superstition, usurpant des autels,
Sous sa chaîne sacrée a courbé les Mortels.
Dans ce commun effroi, du sein de la poussière,
Un Grec leva les yeux sur cette Idole altière :
Le premier, immobile, il osa l’insulter.
Rien, dès qu’il la fixa, ne put l’épouvanter ;
Son génie échappé des limites du Monde,
Parcourut à grands pas l’immensité profonde ;
{p. 348}Et pénétrant enfin dans ses secrets ouverts
Vainqueur, il les apprit à l’aveugle Univers,
La Superstition seule ordonna des crimes.
N’est-ce pas, en suivant ses horribles maximes,
Que les Princes des Grecs ont offert sous leurs coups
Le sang d’Iphigénie à Diane en courroux ?
Quel spectacle !… Une illustre et jeune infortunée
Des voiles de la mort la tête environnée !
Près de l’autel, son père accablé de douleurs !
A ses côtés vingt Rois, et leur armée en pleurs !
Le couteau saint caché sous l’habit des Ministres !
La belle Iphigénie, à ces apprêts sinistres,
Muette, se prosterne, en détournant les yeux.
De quoi lui sert, hélas ! dans ce jour odieux,
Que son sang soit illustre, et qu’elle ait la première
Au grand Agamemnon donné le nom de père ?
De ses bourreaux sacrés le cortége cruel
La soulève tremblante, et la porte à l’autel,
Non pas pour y serrer les doux nœuds d’hyménée
Au milieu d’une Cour sur ses pas entraînée,
Mais pour y recevoir, par l’ordre paternel,
A la fleur de ses ans, un trépas solemnel.
Eh ! quel étoit le but d’un si grand sacrifice ?
Le départ des vaisseaux ! l’espoir d’un vent propice !
O Superstition, voilà donc tes fureurs !…
Lucrèce. —  Legouvé299.

Fanatisme Religieux. §

Cruel enfant de la Superstition ou de l’Hypocrisie, il est insensible à la honte et au remords. Il s’élance sur ses victimes, et les égorge avec une joie féroce. Aussi aveugle que barbare, il croit ou feint de croire honorer le Ciel en ensanglantant la Terre, et chérit {p. 349}la Religion en lui déchirant le sein. Ce monstre a un poignard d’une main, et un flambeau de l’autre.

    La discorde attentive en traversant les airs,
Entend ces cris affreux, et les porte aux Enfers.
Elle amène à l’instant de ces Royaumes sombres
Le plus cruel Tyran de l’Empire des Ombres.
Il vient, le Fanatisme est son horrible nom :
Enfant dénaturé de la Religion,
Armé pour la défendre, il cherche à la détruire,
Et reçu dans son sein, l’embrasse et la déchire.

    C’est lui qui dans Raba sur les bords de l’Arnon
Guidoit les descendans du malheureux Ammon,
Quand à Moloc leur Dieu, des mères gémissantes,
Offroient de leurs enfans les entrailles fumantes.
Il dicta de Jephté le serment inhumain.
Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main.
C’est lui qui de Calcas ouvrant la bouche impie,
Demanda, par sa voix la mort d’Iphigénie.
France ! dans tes forêts il habita long-temps.
A l’affreux Teutatès il offrit ton encens.
Tu n’as pas oublié ces sacrés homicides
Qu’à tes indignes Dieux présentoient tes Druides »
Du haut du Capitole il crioit aux Païens :
Frappez, exterminez, déchirez les Chrétiens.
Mais lorsque au Fils de Dieu Rome enfin fut soumise
Du Capitole en cendre il passa dans l’Eglise,
Et dans les cœurs Chrétiens inspirant ses fureurs,
De Martyrs qu’ils étoient, les fit persécuteurs.
Dans Londre, il a formé la secte turbulente,
Qui sur un Roi trop foible a mis sa main sanglante.
Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ces feux,
Ces bûchers solemnels, où des Juifs malheureux,
Sont tous les ans en pompe envoyés par des Prêtres,
Pour n’avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.
Voltaire300.
{p. 350}    Long-temps le Fanatisme embrasant nos climats,
Avoit livré la France au Démon des combats ;
Quand s’armant à la fin d’une amitié perfide,
Charles qu’empoisonnoit une Reine homicide,
Aux enfans de Calvin feignit de pardonner,
Et leur tendit les bras pour les assassiner.
Déjà l’ordre du Prince a proscrit l’hérétique ;
Dans l’ombre de la nuit par-tout le fanatique
Doit prendre sur l’autel des poignards consacrés,
Pour offrir à son Dieu ses frères massacrés.
O Nîmes ! lieux chéris, où ma foible paupière,
Pour la première fois s’ouvrit à la lumière,
Quoi ! depuis tant d’hivers, abreuvé de ton sang.
Le Fanatisme encor va déchirer ton flanc !
Le généreux Villards, ce Consul tutélaire,
A-t-il envain pour toi des entrailles de père ?
A cet ordre fatal, il recule d’effroi :
Dois-je en obéissant déshonorer mon Roi ?
Dit-il : Roi malheureux que la vengeance égare !
S’il faut être en ce jour, ou rebelle, ou barbare,
Dois-je au sein de son peuple enfoncer le couteau,
Et pour vivre en sujet, m’ériger en bourreau ?
Non, s’il lui faut du sang, qu’il m’envoie au supplice ;
Je serai sa victime et non pas son complice.
Imbert301.

Providence. §

Divinité bienfaisante, inaccessible au sommeil. Toujours éveillée, elle a les yeux ouverts sur les hommes, et s’occupe sans cesse de leurs besoins. On la représente sous la figure d’une femme âgée et vénérable, avec une Corne d’Abondance d’une main, et dans l’autre une Baguette qu’elle étend vers un Globe, sur lequel elle fixe sa vue. On l’adoroit à Délos et à Rome.

{p. 351}    Hasard, Providence ou Destin,
Oui, tu m’as toujours paru sage :
Tu fis mon cœur pour le chagrin,
Mais tu lui donnas le courage.
L’homme de bien verse des pleurs,
Et dans l’infortune on l’oublie ;
Le méchant jouit des honneurs,
C’est au méchant qu’on porte envie.
A l’aspect de tous ces malheurs,
L’Univers entier se récrie ;
Eh ! pourquoi plaindre la vertu ?
Elle-même est sa récompense ;
Socrate pardonne à l’offense,
Il meurt, et n’est point abattu.
Cromwel mourut dans les alarmes ;
Ses remords furent ses bourreaux :
Que de trônes baignés de larmes !
Sous des chaumières, quel repos !
La Beauté sage est indigente :
Qu’importe, si peu lui suffit ?
Le Vice la voit, il rougit :
On la respecte ; elle est contente.
Il est des Nymphes opulentes ;
Mais, hélas ! on sait à quel prix :
Cet or, qui les rend si brillantes,
Devient le signal du mépris.
Oui, devant toi je le confesse,
Oui, j’ai pitié même d’un Grand,
Qui n’est connu que par son rang,
Et j’ai honte de sa noblesse.
Quant aux parvenus insolens,
La poudre obscure qui les couvre,
Empêche que je ne découvre
Si ce sont eux ou bien leurs gens.
L’ame basse qui calomnie
Ne troublera jamais mon sort ;
J’insulte en paix à son effort :
Par sa bassesse elle est punie.
Quand des fats, vains de nous trahir,
Affichent l’audace et l’outrage ;
{p. 352}Je dis : ces héros de notre âge
Seront des nains pour l’avenir.
Enfin, sublime Providence !
Qu’à ton gré ce Globe ait son cours.
Mais réserve pour l’Innocence ;
L’amitié tendre, les amours,
Et le trésor de l’Espérance ;
Je te remercîrai toujours.
C. *** 302
    Sous un mur écarté par le hasard conduit,
Un assassin dormoit : un songe le réveille ;
Il se lève, et s’enfuit. O surprise ! ô merveille !
Bientôt le mur s’ébranle et s’écroule à grand bruit ;
Il ose s’écrier : quel trait de Providence !
Une voix lui répond : Quel excès d’impudence !
Tu n’as dû ton réveil qu’aux pointes au remord ;
Le Ciel, des scélérats ne se rend point complice :
S’il vient de te priver d’une trop douce mort,
C’est qu’il te réservoit aux horreurs du supplice.
L’horloge n’avoit pas sonné minuit trois fois,
Que le monstre, encor teint du sang de ses victimes,
Est saisi, convaincu, jugé suivant les lois,
Et sur un échafaud, expia tous ses crimes.
Pons de Verdun, 303.

Travail. §

C’est le plus noble, le plus doux, et le plus utile plaisir de l’honnête homme et du sage. Ennemi de l’Oisiveté, qui enfante le Vice, le Travail est le père de la Vertu.

    Réveille-toi, Mortel, deviens utile au Monde,
Sors de l’indifférence où languissent tes jours.
Le temps fuit, hâte-toi. Demain la nuit profonde
                   T’engloutit pour toujours.

{p. 353}    Quoi ! tu prétends penser, et ta folle sagesse,
Dans un lâche repos, s’avilit et s’endort !
L’homme est né pour agir. Ramper dans la paresse,
                   C’est être déjà mort.

    Regarde autour de toi ; contemple tout l’Espace.
Par quel divin accord le Monde est gouverné !
Nul être n’est oisif ; tout occupe sa place,
                   Et tout est enchaîné.

    Les vents épurent l’air ; l’air balance les ondes ;
Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu ;
Les germes sont féconds ; le feu nourrit les mondes,
                   Et tout nourrit le feu.

    Et toi qui te connois, dont l’ame est immortelle,
Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté ?
Toi seul, indépendant de la chaîne éternelle,
                   Es sans activité.

    Les hommes t’ont servi même avant ta naissance ;
Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts.
De vingt siècles unis, la lente expérience
                   T’a préparé les arts.

    La maison qui te couvre et qui te sert d’asile,
Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins ;
Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile,
                   Tout réclame tes soins.

    Réponds-moi. Qu’as-tu fait pour servir ta Patrie ?
Que ce nom dans ton ame excite le remord.
Quoi ! faudra-t-il un jour qu’elle pleure ta vie,
                   Loin de pleurer ta mort ?

    O honte de l’Europe et du siècle où nous sommes !
Devoir du citoyen, vous êtes méconnu.
Titre cher et sacré qui fîtes les grands hommes,
                   Qu’êtes-vous devenu ?
Thomas304.
{p. 354}    Le Travail est mon Dieu, lui seul régit le monde ;
Il est l’ame de tout : c’est envain qu’on nous dit
Que les Dieux sont à table ou dorment dans leur lit :
J’interroge les Dieux, l’Air et la Terre et l’Onde.
Le puissant Jupiter fait son tour en dix ans ;
Son vieux père, Saturne, avance à pas plus lents ;
Mais il termine enfin son immense carrière,
Et dès qu’elle est finie, il recommence encor.
Sur son char de rubis, mêlés d’azur et d’or,
Apollon va lançant des torrens de lumière :
Quand il quitta les Cieux, il se fit médecin,
Architecte, berger, ménétrier, devin ;
Il travailla toujours. Sa sœur, l’avanturière,
Est Hécate aux Enfers, Diane dans les bois,
Lune pendant les nuits, et remplit trois emplois.
Neptune chaque jour est occupé six heures
A soulever des eaux les profondes demeures,
Et les fait dans leur lit retomber par leur poids.
Vulcain, noir et crasseux, courbé sur son enclume,
Forge, à coup de marteaux, les foudres qu’il allume.
Voltaire305.

Patrie. §

Elle préside aux lieux qui nous ont vu naître. Mère tendre, elle nous inspire pour elle un amour sacré. Chérissons-la avec transport, avec enthousiasme. Applaudissons à son bonheur et à sa gloire. Affligeons-nous de ses revers. Faisons plus encore : soyons à son égard Grecs et Romains ; soyons Français : vivons et mourons pour la Patrie.

    Amour de nos foyers, quelle est votre puissance !
Quels lieux sont préférés aux lieux de la naissance !
Je vante ce beau Ciel, ce jour brillant et pur
Qui répand dans les airs, l’or, la pourpre et l’azur,
{p. 355}Cette douce chaleur qui mûrit, qui colore
Les trésors de Vertumne et les présens de Flore.
Un Lapon vanteroit les glaces, les frimats
Qui chassent loin de lui la fraude et les combats :
Libre, paisible, heureux dans le sein de la Terre,
Il n’entend point gronder les foudres de la guerre,
Quels stériles déserts, quels antres écartés,
Sont pour leurs habitans sans grâce et sans beautés ?
Virgile abandonnoit les fêtes de Capoue,
Pour rêver sur les bords des marais de Mantoue ;
Et les Rois indigens d’Itaque et de Scyros,
Préféroient leurs rochers aux marbres de Paros.
    Envain l’ambition, l’inquiète avarice,
La curiosité, le volage caprice,
Nous font braver cent fois l’inclémence des airs,
Les dangers de la terre et le péril des mers.
Des plus heureux climats, des bords les plus barbares,
Rappelés sourdement par la voix de nos Lares,
Nous portons à leurs pieds ces métaux recherchés
Qu’au fond du Potosi les Dieux avoient cachés.
Assis tranquillement sous nos foyers antiques,
Nous trouvons, dans le sein de nos Dieux domestiques,
Cette douceur, ce calme, objet de nos travaux,
Que nous cherchions envain sur la Terre et les eaux.
Bernis306.
    Des champs d’O-Taïti, si chers à son enfance,
Où l’amour sans pudeur n’est pas sans innocence,
Ce Sauvage ingénu, dans nos murs transporté,
Regrettoit en son cœur sa douce liberté,
Et son île riante, et ses plaisirs faciles.
Ebloui, mais lassé de l’éclat de nos villes,
Souvent il s’écrioit : « Rendez-moi mes forêts ! »
Un jour, dans ces jardins où Louis, à grands frais,
De vingt climats divers, en un seul lieu rassemble
Ces peuples végétaux, surpris de croître ensemble,
Qui changeant à-la-fois de saison et de lieu,
Viennent tous à l’envi rendre hommage à Jussieu,
L’Indien parcouroit leurs tributs réunies :
Quand tout-à-coup, parmi ces vertes colonies,
{p. 356}Un arbre qu’il connut dès ses plus jeunes ans,
Frappe ses yeux. Soudain, avec des cris perçans.
Il s’élance, il l’embrasse, il le baigne de larmes,
Le couvre de baisers. Mille objets pleins de charmes ;
Ces beaux champs, ce beau Ciel qui le virent heureux,
Le fleuve qu’il fendoit de ses bras vigoureux,
La forêt dont ses traits perçoient l’hôte sauvage,
Ces bannaniers chargés et de fruits et d’ombrage,
Et le toit paternel, et les bois d’alentour,
Ces bois qui répondoient à ses doux chants d’amour.
Il croit les voir encor, et son ame attendrie,
Du moins pour un instant, retrouva sa Patrie.
Delille307.

Vertu,
Fille de la Vérité. §

On la représente sous la figure d’une Vierge naïve et simple, en habit blanc, assise sur une pierre carrée.

    Qu’est-ce que la Vertu ? c’est l’ordre, l’équité,
Raison, force, grandeur, constance, humanité.
La Vertu nous enseigne et l’honnête et l’utile,
Et nous fait abhorrer toute démarche vile.
A nos vastes projets elle présente un frein ;
Et montrant le vrai but du pouvoir souverain,
Elle indique le faux des brillantes chimères
Qui n’ont jamais séduit que des ames vulgaires.
C’est elle qui transmet à l’homme courageux,
Le droit de s’opposer au criminel heureux,
Se fût-il élevé jusques au rang suprême.
C’est elle qui nous porte, en leur malheur extrême,
A secourir les bons, leur prodiguer nos soins,
A leur sauver sur-tout la honte des besoins.
Le Vertueux, enfin, dévoue à la Patrie
Sa fortune, son bras, et sa gloire, et sa vie ;
Aux siens, à ses amis, il se livre en entier,
Et son propre bonheur le touche le dernier.
Lucilius. —  Feutri308.
{p. 357}    Il est une Vertu, dont la puissance active
Commande aux passions, les calme ou les captive,
Arrache enfin notre ame à la séduction ;
Au sein de ses erreurs désabuse Ixion ;
Et d’un plaisir plus vrai lui présentant l’image,
Dans ses bras enchantés dissipe le nuage.
Que nos cœurs sont heureux, quand la loi du devoir
De nos plus doux penchans confirme le pouvoir !
Il est une Vertu : qui résiste à ses charmes,
Vivra dans les douleurs, gémira dans les larmes ;
Et, devant elle un jour, malgré tous ses efforts,
Portera pour tribut le poids de ses remords.
Des mortels les plus sourds sa voix est entendue ;
L’ame qui fuit ses bras y retombe éperdue.
Qui connut son pouvoir, qui sentit sa douceur,
Pourroit-il la confondre avec son oppresseur ?
Avec le vice impur, ce complaisant barbare,
Qui souffle dans nos sens les flammes du Tartare,
Nous laisse moissonner quelques stériles fleurs,
Sûr, après nos plaisirs, d’éterniser nos pleurs.
Si la Vertu n’est rien, pourquoi l’humble innocence
A-t-elle sur nos cœurs conservé sa puissance ?
D’où vient qu’une Bergère, assise sur les fleurs,
Simple dans ses habits, plus simple dans ses mœurs,
Impose à ses amans surpris de sa sagesse ?
Sévère avec douceur, et tendre sans foiblesse,
Elle a l’art de charmer sans rien devoir à l’art :
Son devoir est sa loi, sa défense un regard
Qui, joint à la fierté d’un modeste silence,
Fait tomber à ses pieds l’audace et la licence.
D’où vient qu’un Villageois, assis sous un ormeau,
Juge des differens qui naissent au hameau ?
Pauvre, chargé de soins, et consumé par l’âge,
Qui peut l’avoir rendu le Dieu du voisinage ?
Les pasteurs rassemblés viennent autour de lui,
Chercher dans ses leçons leur joie et leur appui.
Eh ! ne voyez-vous pas, qu’amant de la sagesse,
Il est juste sans faste, et prudent sans finesse,
Et que l’intégrité conduisant ses projets,
De ses concitoyens il s’est fait des sujets ?
{p. 358}La vertu sous le chaume attire nos hommages :
Le crime sous le dais est la terreur des sages.
Bernis309.

Immortalité. §

Céleste attribut de l’ame humaine, dont l’idée et le désir naissent avec nous. C’est le sentiment inné, c’est le noble espoir de l’Immortalité qui enfante et crée l’héroïsme : l’Immortalité est la Mère des Grands Hommes.

    Oui, sans cesse exister ; oui, respirer sans cesse.
De notre ame immortelle est l’immortel désir ;
             Elle s’étend dans l’avenir,
             Et d’une éternelle jeunesse,
Au-delà de la tombe aspire à se saisir.
             Et pourquoi de la Renommée
             M’agite la flamme enflammée ?
D’où me vient cet espoir qui poursuit un grand nom ?
Disciples des neuf Sœurs, qui consolez la Terre,
Césars, qui l’embrasez des flambeaux de la guerre,
Quelle est noble la voix de votre ambition ?
             Elle raconte, elle proclame
             Les titres augustes d’une ame,
Qui déploira son vol sur l’abîme des ans.
             Vous en révélez la nature ;
             L’instinct de sa grandeur future
             Vous élance au-delà du temps.

    Quoi ! le Grand Homme, quoi ! le Sage,
Qui des arts sur la Terre allume le flambeau ?
Lui qui par des bienfaits y marqua son passage,
S’éteindroit tout entier, perdu dans le tombeau ?
Il n’en resteroit plus qu’une cendre insensible
             A nos regrets, à nos douleurs ;
Et sujets éternels d’un néant invincible,
Nos frères, nos amis n’entendroient point nos pleurs ?

{p. 359}    Non, non : quoique l’Impie atteste,
Notre ame, ce rayon céleste,
Héritera d’un autre sort.
Libre d’une charge grossière,
C’est d’un vêtement de poussière
Qu’elle se dégage à la mort.

Homme immortel, salut ! jamais ma lyre sainte
             N’osera t’appeler mortel
             Des cieux en un jour solemnel,
Tel qu’un triomphateur, tu dois franchir l’enceinte,
Rayonner de leur gloire en tes regards empreinte,
             Et te mêler à l’Eternel.
Roucher310.
    Sur les ruines de Palmire
Saturne a promené sa faux ;
Mais l’Univers encore admire
Les Pindares et les Saphos.
Frappé de cette gloire immense,
Le fameux vainqueur de ance,
Par tant de palmes ennobli,
Voulut qu’en sa tombe honorée,
D’ Ennius l’image sacrée
Le protégeât contre l’oubli.

    Cet Hymne même que j’achève
Ne périra point comme vous.
Vains palais que le faste élève,
Et que détruit le Temps jaloux :
Vous tomberez, marbres, portiques,
Vous dont les sculptures antiques
Décorent nos vastes remparts ;
Et de ces tours au front superbe,
La Seine un jour verra sous l’herbe
Ramper tous les débris épars…

    Comme l’encens qui s’évapore,
Et des Dieux parfume l’autel,
{p. 360}Le feu sacré qui me dévore
Brûle ce que j’ai de mortel.
Mon ame jamais ne sommeille ;
Elle est cette flamme qui veille
Au sanctuaire de Vesta ;
Et mon génie est comme Alcide
Qui se livre au bûcher avide,
Pour renaître au sommet d’Œta.

    Non, non, je ne dois point descendre
Au noir Empire de la Mort.
Amis ! épargnez à ma cendre
Des pleurs indignes de mon sort.
Laissez un deuil pusillanime :
Croyez-en le Dieu qui m’anime,
Je ne mourrai point tout entier :
Eh ! ne voyez-vous pas la Gloire
Qui jusqu’au temple de Mémoire
Me fraye un lumineux sentier.

    J’échappe à ce globe de fange :
Quel triomphe plus solemnel !
C’est la Mort même qui me venge :
Je commence un jour éternel.
Comme un cèdre aux vastes ombrages
Mon nom croissant avec les âges,
Régne sur la Postérité.
Siècles ! vous êtes ma conquête ;
Et la palme qui ceint ma tête
Rayonne d’immortalité.
Horace. —