Joseph Brunel

1807

Cours de mythologie (2e éd.)

2017
Brunel, Joseph (1746-1820), Cours de mythologie, orné de morceaux de Poésie analogues à chaque article, ouvrage qui manquait à l’éducation, par J. Brunel, seconde édition revue et augmentée, Lyon, Tournachon-Molin, 1807, VIII-398 p. Source : Google Livres.
Ont participé à cette édition électronique : Nejla Midassi (OCR, Stylage sémantique ; Eric Thiébaud Stylage sémantique) et Diego Pellizzari (Encodage TEI).

[Frontispice.] §

[Épigraphe.] §

Point de poésie sans fiction.
Plutarque.

Avant-propos. §

La Poésie a créé la Fable ; elle a peuplé de ses Divinités imaginaires le Ciel, la Terre, la Mer, le Ténare, et consacré ses mensonges rians et aimables.

Quoique la Fiction ne soit qu’une ingénieuse et brillante Féerie, on ne peut sans elle lire les Poëtes : la Fiction est la clé du Temple des Muses.

Quelques Philosophes austères et ennemis des Grâces, ont prétendu borner la Poésie à la pensée ; c’est une erreur que la saine Philosophie désavoue elle-même. L’usage éclairé de la Fable, les images, le coloris constituent essentiellement cet Art enchanteur.

   O ! par quel charme à nos sens tu rappelles
Les plus doux noms, les formes les plus belles !
Tu donnes l’ame à mille êtres divers.
L’Aube naissante est le char de l’Aurore ;
L’Onde est Thétis qui règne sur les Mers ;
Les tendres fleurs sont les filles de Flore,
Les blonds épis, c’est Cérès qui les dore :
Je vois Iris sur le trône des Airs.
L’Amour enfin, ce feu qui nous dévore,
C’est un Enfant qui régit l’Univers1.

Rapprochons de ces vers charmans du gentil Bernard, ceux du sévère législateur de notre Parnasse.

   … Dans une profane et riante peinture,
De n’oser de la Fable employer la figure,
De chasser les Tritons de l’Empire des Eaux,
D’ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux,
D’empêcher que Caron dans la fatale barque,
Ainsi que le Berger, ne passe le Monarque,
C’est d’un scrupule vain s’alarmer sottement,
Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément.
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence ;
De donner à Thémis ni bandeau, ni balance,
De figurer aux yeux la Guerre au front d’airain,
Ou le Temps qui s’enfuit une horloge à la main :
Et par-tout, des discours, comme une idolâtrie
Dans leur faux zèle, iront chasser l’Allégorie2.

Le Poëte dira enfin à notre Euclide osant lui dicter des lois :

   Géomètre glacé, respecte mon tableau ;
Oui, le Génie altier frémirait d’être esclave :
        Tes froids principes, il les brave ;
        Est-ce au Compas à régler le Pinceau3 ?

Les Divinités soit poétiques, soit allégoriques, sont presque innombrables. J’ai donc cru devoir me restreindre à un choix. Ce choix est sage et sévère, et il a dû l’être. Pour ajouter à son intérêt, chaque article est accompagné de divers morceaux de Poésie dont l’ensemble offre une galerie de Tableaux, dessinés et embellis par nos Muses françaises. La Jeunesse, avide d’instruction et de plaisir, peut y puiser les trésors de la mémoire et de l’imagination, y orner son esprit sans infecter son cœur, y trouver à la fois un cours de Poésie, et une école de Morale.

Homère est le père de la Fiction ; sous ce rapport, je vais lui consacrer un article préliminaire, dans la forme de ceux qui le suivront. Homère doit figurer à la tête de ses Dieux, de ses Héros, et des autres personnages célèbres de la Fable.

Ce grand homme a célébré la prise de Troie dans son Iliade ; les voyages et les aventures d’Ulysse, dans son Odyssée. Aucun Poëte ne l’a égalé en fécondité d’invention, en élévation de pensées, en magnificence et en harmonie de style, en richesse de coloris. Son génie ne le sauva pas de l’indigence. Il devint même aveugle, et fut réduit, pour subsister, à réciter de ville en ville les Chants séparés de ses poëmes. On ignore en quel lieu de la Grèce il vit le jour. Aussi révéré après sa mort qu’il avait été méconnu pendant sa vie, sept fameuses cités se disputèrent l’honneur de l’avoir vu naître. Plusieurs d’entr’elles lui dressèrent des statues, et lui élevèrent des autels. Guyétand et Cournand vont peindre ce divin Homère, que je n’ai fait qu’esquisser.

   Père des Fictions, des Mensonges sublimes,
O toi qui célébras les Héros magnanimes,
Et qui sus, pauvre encor, par tes chants immortels,
Même dans ta patrie obtenir des autels !
Trente siècles de gloire, au sommet du Parnasse,
Ont affermi ton trône à la première place ;
Et tu vois le troupeau de tes imitateurs
Ramper au pied du Mont dont tu tiens les hauteurs.
De ce Mont où Virgile, où le Tasse et Voltaire,
Couverts de tes rayons, brillent de ta lumière ;
Et le plus grand honneur pour ces noms révérés,
Est l’honneur immortel de t’être comparés.
Ton livre offre des mœurs les images correctes :
J’ai cru voir sept pinceaux, quand tes sept dialectes,
Donnant à chaque objet un visage divers,
Par un charme enchanteur, se fondent dans tes vers :
Tes dactyles nombreux, tes riches consonnances
Y prennent tous les tons et toutes les nuances ;
Et ton mode assorti de sons mélodieux,
Porte le nom divin de Langage des Dieux.
Mais les Dieux sont encor l’œuvre de ton génie.
L’antique merveilleux de la Théogonie,
Et Vénus et Cybèle, et Jupiter tonnant,
De mille Déités l’assemblage étonnant,
Dont chacune a duré moins que ta renommée,
Et dont jusqu’aux Enfers, la nature est semée,
Qu’avec tant de respect l’Univers adopta ;
C’est toi qui l’as créé : ton génie inventa
De ces Dieux mensongers la brillante chimère ;
L’Olympe de la Fable est la tête d’ Homère.
Guyétand4.
   Je t’oublîrais, Cygne de Méonie,
Toi qui m’appris les lois de l’Harmonie,
Toi des Humains, peut-être le plus grand !
Pour te louer les siècles se répondent.
Tous les talens devant toi se confondent…
Le sort jaloux nous cacha son tombeau ;
Mais de tes vers l’éternelle jeunesse
Te reproduit comme un Phénix nouveau.
Zoïle en vain de ta gloire murmure ;
L’Aigle sublime insensible à l’injure,
Brave dans l’air les cris du vil corbeau.
Tu plais toujours, tu seras toujours beau
Comme les Cieux, les Mers et la Nature.
Cournand5.

Dieux. §

Saturne,
Fils du Ciel et de Vesta. §

Son frère Titan lui céda le sceptre, à condition qu’il dévorerait ses enfans mâles. Ayant su que Rhée, femme de Saturne, avait sauvé Jupiter, Neptune et Pluton, il leur fit la guerre, et les emprisonna l’un et l’autre. Dans la suite, Jupiter défit Titan, replaça son père sur le trône, et l’en chassa depuis. Saturne se retira chez Janus, roi d’Italie : il créa dans cette contrée, les lois, les arts et les mœurs, et civilisa les hommes presque sauvages. Son heureux siècle est appelé l’Age d’or. Rome lui éleva un temple et lui consacra les Fêtes Saturnales.

   Quel est ce vieillard redoutable,
Au front chauve, à l’œil inhumain,
Planant d’une aile infatiguable,
La faux et le sable à la main !
Il semble aussi vieux que le monde ;
La Mort en désastre féconde,
Le suit d’un pas ensanglanté ;
Tout tombe sous sa faux cruelle,
Et sur son horloge éternelle
L’instant où je parle est compté !…

   « Je suis le Temps : voyez mes rides
Dans le creux miné des torrens,
Sur le sommet des monts arides,
Au front des vieillards expirans.
Je moissonne le chêne et l’herbe :
Le ver rampant, l’homme superbe,
Subissent des destins égaux ;
Et je confonds dans la poussière
L’esclave et les rois de la terre,
Dont je dévore les tombeaux. »
Laurence6.
   Le compas d’Uranie a mesuré l’Espace,
O Temps ! Etre inconnu que l’ame seule embrasse,
Invisible torrent des siècles et des jours,
Tandis que ton pouvoir m’entraîne dans la tombe,
                 J’ose, avant que j’y tombe,
M’arrêter un moment pour contempler ton cours.

    Qui me dévoilera l’instant qui t’a vu naître ?
Quel œil peut remonter aux sources de ton être ?
Sans doute ton berceau touche à l’Eternité ;
Quand rien n’était encor, enseveli dans l’ombre
                 De cet abîme sombre,
Ton germe y reposait, mais sans activité.

    Du Cahos tout-à-coup les portes s’ébranlèrent :
Des soleils allumés les feux étincelèrent :
Tu naquis ; l’Eternel te prescrivit ta loi.
Il dit au mouvement : du Temps sois la mesure.
                 Il dit à la Nature :
Le Temps sera pour vous, l’Éternité pour moi.
Thomas7.
   O Temps ! divinité terrible,
Tu courbes sous ses humbles toits,
Le dos du laboureur paisible,
Et tu rides le front des rois,
Dans leur palais inaccessible !
Du haut de la sphère des airs,
Les Dieux seuls, d’un air immobile,
Contemplent les êtres divers
Emportes sur ton aile agile !
O Temps ! tu détruiras mes vers ;
Demain je descendrai sans gloire
Dans la tombe de mes aïeux :
Mais si j’ai révéré les Dieux,
Tu dois épargner ma mémoire.
Légier8.

Jupiter,
Fils de Saturne et de Cybèle. §

Le plus grand et le Souverain des Dieux. Sa mère le déroba à la cruauté de Saturne, en le faisant élever en Crète, où il fut alaité par la chèvre Amalthée. Jupiter délivra d’abord Saturne des fers de Titan, et ensuite le détrôna. Devenu ainsi maître du Monde, il assigna l’empire de la Mer à Neptune, celui des Enfers à Pluton. Les autres Dieux ayant voulu se soustraire à sa domination, il les chassa de l’Olympe. Les Géans tentèrent d’escalader le Ciel ; il les foudroya. Jupiter ne signala pas moins sa faiblesse que sa puissance : il s’abandonna honteusement aux plaisirs ; la Fable est pleine de ses infamies.

Le Pin lui est consacré.

On le représente porté sur un aigle et la foudre à la main.

Naissance de Jupiter.
L’Aigle et la Colombe.

              Celui dont la Vaste puissance,
          Embrasse la Terre et les Cieux,
Jupiter, ignoré des Mortels et des Dieux,
          Voyait la Crète élever son enfance.

La Colombe oubliant l’amour et le repos,
          Quittait pour lui sa compagne chérie,
          S’élançait la nuit dans les flots
          Et lui rapportait l’ambrosie.

    L’Aigle alors, traversant les vastes champs de l’air,
Sur le haut des rochers tout-à-coup se repose,
Y puise le nectar, s’envole et le dépose
          Sur les lèvres de Jupiter.

    Quand, seul maître des Cieux par les lois de la guerre,
Ce Dieu vainquit Saturne, exilé sur la terre,
L’Aigle reçut le don de l’immortalité.
Le nouveau Souverain, brillant de majesté,
Le place aux pieds du trône, à côté du tonnerre.

    La modeste Colombe, honneur de nos climats,
Heureuse par l’amour, ne voulut rien pour elle,
Que le soin d’annoncer à la race mortelle
Le retour des beaux jours et celui des frimats.
Myro, cit. de Corinthe. —  ***.

Les Géans.

   La demeure des dieux ne fut pas respectée.
On dit que des Géans l’audace révoltée,
Ivre du fol orgueil d’attaquer Jupiter,
Entassant monts sur monts, escalada l’Éther.
Mais le maître des Dieux, armant sa main puissante,
Foudroya de leurs monts la menace effrayante,
Et les débris d’Ossa haussé sur Pélion,
Écrasèrent l’orgueil de leur rebellion.
Du sang de ses enfans la terre au loin fumante
Craignit de voir sa race avec eux expirante ;
Elle anima ce sang dans ses flancs renfermé.
Ainsi d’hommes nouveaux un peuple fut formé ;
Peuple impie, altéré de meurtre et de rapine,
Et ne démentant point sa sanglante origine.
Ovide. —  Desaintange910.

Apollon,
Fils de Jupiter et de Latone. §

C’est le Dieu de la Poésie, de la Musique, de la Médecine et de tous les arts de l’esprit ; Apollon habitait avec les Muses, le Parnasse, l’Hélicon, les bords de l’Hippocrène et du Permesse. Son courage égalait son génie. Il tua le Serpent Pithon, ennemi de sa mère, et les Cyclopes qui avaient forgé la foudre, par laquelle avait péri son fils Esculape. Jupiter irrité de ce dernier attentat le chassa du Ciel. Apollon exilé sur la terre, fut réduit à garder les troupeaux d’Admette, et à bâtir les murs de Troie, sous Laomédon, avec son frère Neptune. Le Père des Dieux sensible à ses malheurs, le rappela dans la cour céleste.

On figure Apollon tantôt en jeune homme, une lyre à la main, et des instrumens de musique à ses côtés ; tantôt assis sur le Parnasse au milieu des Muses, la tête ceinte de lauriers.

Fils du grand Jupiter, le Pinde est mon empire.
Je suis le Dieu des vers, le Pinde est mon Empire ;
Je sais unir ma voix aux accords de ma lyre ;
Je prédis l’avenir, je connais le passé.
Nul au combat de Tare ne m’avait surpassé.
Il est pourtant, il est une flèche plus sûre,
Dont mon cœur à ta vue a senti la blessure.
Je connais les vertus des puissans végétaux ;
Heureux de posséder l’art de guérir les maux !
Malheureux que l’amour soit un mal incurable,
Que mon art, pour moi seul, ne soit pas secourable !
Ovide. —  Desaintange11.
              Quand Apollon quitta les Cieux,
Il apprit aux bergers à chanter sur sa lyre,
             Et les échos se plaisaient à redire
De son luth enchanteur les sons harmonieux.
Il trouva le bonheur dans ce désert sauvage.
Se plaire en tous les lieux est le secret du Sage :
Triomphant, il revint s’asseoir au rang des Dieux :
Là, faisant plus d’heureux, il le fut davantage ;
Il versa ses bienfaits sur cent peuples divers :
             Il avait fait le bonheur d’un village,
Mais il fit dans les Cieux, celui de l’Univers.
Blin de Sainmore.

Comme père de la lumière, on appelle Apollon, Phébus ou le Soleil.

Palais du Soleil.

    Sur cent colonnes d’or, circulaire portique,
S’élève du Soleil le palais magnifique.
Le dôme est étoilé de saphirs éclatans.
Les portes font jaillir de leurs doubles battans
L’éclat d’un argent pur, rival de la lumière :
Mais le travail encor surpassait la matière.
Là, d’un savant burin, l’artisan de Lemnos,
De l’Océan mobile a ciselé les flots,
Et l’orbe de la Terre environné de l’onde,
Et le Ciel radieux, voûte immense du Monde.
L’Onde a ses Dieux marins, et Prothée, et Triton,
Triton la conque en main, et l’énorme Egéon
Qui presse entre ses bras une énorme baleine.
On voit au milieu d’eux, sur la liquide plaine,
Les filles de Doris former cent jeux divers,
Sécher leurs longs cheveux, teints de l’azur des mers ;
Sur le dos des poissons voguer, nager ensemble,
Leur figure diffère, et pourtant se ressemble ;
Elle sied à des sœurs. La terre offre à la fois,
Ses hameaux, ses cités, ses fleuves et ses bois.
Et les Nymphes de l’onde, et les Dieux du bocage.
Au-dessus lui des Cieux la rayonnante image ;
Et le cercle des mois, sous des signes divers,
D’une ceinture oblique embrasse l’univers.
Ovide. —  Desaintange12.
    Où naissent tes rayons, Astre enflammé du jour ?
Quelle main te roulant au-dessus de nos têtes,
Dans les plaines de l’air te marqua ton séjour ?
En monarque indompté tu poursuis tes conquêtes :
La Lune, de ton front redoutant la splendeur,
Se plonge avec respect au sein des froides ondes,
O Soleil ! sans rival, tu règnes sur les mondes,
Et chacun de tes pas affermit ta grandeur.
Le Chène audacieux, roi des monts solitaires,
Tombe sous les assauts de l’âge et des Autans ;
Les monts même, affaissés par le nombre des ans,
Ne frappent plus les Cieux de leurs cimes altières.
Toi seul du temps jaloux tu repousses les traits :
Toujours environné d’une clarté plus pure,
Chaque instant qui s’écoule, ajoute à tes attraits,
Et tes regards joyeux animent la nature.
Quand la tempête éclate et rugit dans les airs,
Quand les vents font rouler au milieu des éclairs
Le char retentissant qui porte le tonnerre,
Ton disque ouvre la nue et rassure la terre.
Baour-Lormian13.

Bacchus,
Fils de Jupiter et de Sémélé. §

La furieuse et implacable Junon avait persécuté sa mère ; elle voulut aussi le faire périr lui-même. Mais Ino sauva son enfance, et en partagea le soin avec les Hyades, les Heures et les Nymphes. Devenu grand, Bacchus conquit les Indes, poliça l’Egypte, enseigna l’agriculture et planta la vigne. Ce dernier bienfait le fit adorer comme le Dieu du vin. Penthée, ennemi de la gloire de son culte, éprouva sa vengeance. Il terrassa tous ses ennemis, et sous la forme d’un lion, il dévora les Géans qui vouloient escalader le Ciel. Bacchus fut, après Jupiter, le plus puissant des Dieux. Orphée établit en son honneur les Bacchanales ou Orgies.

On le représente en jeune homme parfaitement beau, assis ou sur un tonneau, ou sur un char traîné par des Tigres, des Lynx ou des Panthères, tenant un thyrse d’une main, et de l’autre une coupe.

Naissance de Bacchus, Imitée du grec deMéléager .

   Au milieu des flammes, Bacchus
Reçut, comme on sait, la naissance :
Des Nymphes tous les cœurs émus
Eurent pitié de son enfance ;
Et de cendre encor tout couvert,
Le plongèrent dans leur fontaine.
Leur attente ne fut point vaine ;
Son cœur leur fut toujours ouvert ;
Et depuis ce temps, avec elles
Toujours il aime à se mêler.
Si nous osions le séparer
Dans quelques fêtes solennelles,
Nous éprouverions que ce Dieu
Est encor pour nous tout de feu.

   Mais abandonnons le langage
Que les Muses nomment divin ;
Disons en deux mots, que le Sage
Met toujours de l’eau dans son vin.
Maréchal14.

Les Vendanges.

   Voici la saison des Vendanges !
Voici la fête de Bacchus !
Dans l’air mille cris confondus
Font entendre au loin ses louanges,
Déjà commencent les travaux ;
La serpe, du haut de la treille,
Fait tomber la grappe vermeille,
Et les robustes jouvenceaux
L’emportent dans une corbeille,
Jusqu’à la cuve des hameaux.
La délicate jouvencelle
Qui d’un panier charge son bras,
Près d’eux hâte gaîment ses pas,
Et chante une chanson nouvelle.
Vingt fois le jour, ce jeune essain
Jette et rejette, le raisin,
Sur le raisin qui s’amoncelle.
Les buveurs, autour d’un tonneau,
Attendent le nectar nouveau ;
Il paraît ! mille voix rustiques,
Font en chœur redire à l’Écho
Le refrain de leurs chants bachiques.
Dans les tasses, au creux des mains,
A flots pourprés le vin ruisselle ;
Déjà circule dans leurs seins,
La liqueur piquante et nouvelle ;
Le jouvenceau surpris par elle,
Bondit sur ses pieds incertains,
Auprès du vieillard qui chancelle.
Roman15.

Entrée de Bacchus dans Athènes.

   Venu des bords du Gange, où son char conquérant
Porta ses lois, son culte et sa gloire en courant,
Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères.
Il fuit du Cythéron les rochers solitaires,
Qui, troublés par les cris des filles d’Agénor,
De hurlemens sacrés retentissent encor.
    Palès, Faune et Priape, Egipans et Bacchantes,
Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,
Les flambeaux, ou le Thyrse, ou la coupe à la main,
De leur foule bruyante inondent le chemin.
Les uns mêlent leurs cris aux chansons Phrygiennes,
Et la flûte sonore aux danses Lydiennes ;
D’autres frappent les airs et les monts reculés,
Du son des chalumeaux à leur haleine enflés.
Là, du Céphise au loin s’ébranle le rivage
Aux longs accens aigus que pousse un cor sauvage,
Et des cercles d’airain sous les coups résonnans,
Le bruit se fait entendre à mille échos tonnans.
    Là, folâtre une Nymphe, elle court et lutine
De cent Amours rians une troupe enfantine ;
Ils trempent tour-à-tour leurs flèches dans le vin.
Ici, de pampres verts, se couronne un Sylvain.
…………………………………………………
    L’Onagre appesanti porte le vieux Silène ;
A pas lourds et tardifs, il descend dans la plaine.
Les Nymphes enlaçans leurs Thyrses en berceau,
Ombragent de son corps l’immobile fardeau.
De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte,
Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte,
En allument les traits doucement égayés
Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.
    Sur un char attelé de panthères agiles,
De lynx obéissans et de tigres dociles,
Monstres que de Bacchus les charmes ont soumis,
Le Dieu guide l’Amour, le Plaisir et les Ris.
Le lierre sur son front, en guirlandes sacrées,
Joint sa feuille ondoyante à des grappes dorées ;
Il boit le doux nectar, et, dans un calme heureux,
Contemple, en souriant, son cortège nombreux.
Le Mercier16.

Voyez Penthée.

Mercure,
Fils de Jupiter et de Maïa. §

Dieu de l’Éloquence, du Commerce et des Voleurs ; Interprète et Messager des Immortels. Il alliait le génie, l’esprit, l’adresse et l’agilité. Il conduisait les ames des morts dans les Enfers, et avait le magique pouvoir de les en tirer. Musicien enchanteur, il endormit au son de la lyre qu’il avait dérobée à Apollon, le vigilant Argus, gardien sévère d’Io. Il dégagea l’audacieux Mars des filets du jaloux Vulcain, et attacha le sacrilège Prométhée à un rocher du Caucase.

On le figure en beau jeune homme, des ailes à la tête et aux talons, et un caducée à la main.

Message de Mercure à Calipso.

   Mercure se dispose à prendre son essor,
A ses pieds immortels il met ses ailes d’or,
Dont il perce les airs lorsque, d’un vol rapide,
Il franchit ou la Terre ou la plaine liquide.
Le Dieu prêt à partir fait briller dans sa main
Son Sceptre redouté, dont le charme divin
Peut donner ou ravir aux mortels misérables,
Du paisible sommeil les vapeurs secourables.
Aussitôt s’élançant, plus prompt que les éclairs,
Des Cieux au mont Ossa, de l’Ossa vers les Mers,
Il rase le crystal de ces plaines liquides,
Semblable dans son vol à ces oiseaux rapides
Qui, pour chercher leur proie au sein brillant des flots,
Y vont tremper leur aile, en effleurant les eaux :
Il arrive, il descend en cette île éloignée,
Qu’habitait Calypso, tranquille et fortunée.
Il marche vers sa grotte, et du milieu des bois,
Il entend résonner les accens de sa voix ;
Il sent les doux parfums qu’auprès d’elle on allume.
Le cèdre et l’oranger, que la flamme consume,
Du sein de ses foyers s’exhalaient en vapeurs,
Et remplissoaent les airs d’agréables odeurs ;
Il voit près de la grotte, un superbe bocage
Où l’odorant cyprès forme un épais ombrage,
Où l’orme en s’élevant s’unit au peuplier,
Où mille oiseaux divers, le faucon, l’épervier,
Et ceux qui de la mer fréquentent le rivage,
Etalaient la beauté de leur brillant plumage.
Une vigne féconde embrasse le contour
De la grotte où la Nymphe a fixé son séjour,
Et sous des pampres verts de tous côtés présente
De ses raisins dorés la grappe jaunissante ;
Quatre ruisseaux voisins roulaient d’un cours égal,
Sur les bords émaillés, leur limpide crystal.
Homère. —  Rochefort17.

La vanité de Mercure corrigée.

                Mercure, messager céleste,
            Méprisait fort les autres Dieux.
        Tous à son gré, de défauts très-nombreux,
        Etaient pourvus, lui seul avait de reste
        Les qualités qu’on desirait en eux ;
    Lui seul était parfait. Telles gens sur la terre,
    Se rencontrent souvent : d’un mépris bien sincère,
            Leur orgueil nous honore tous ;
    Aux pieds de leur mérite on les voit à genoux.
            Mercure, de Jupin son père,
    Ne faisait aucun cas ; pour le Dieu de la guerre,
            Selon lui, c’était un brutal :
            Vulcain, un jaloux animal,
        Bon tout au plus à forger le tonnerre ;
            Apollon, un plat rimailleur ;
            Le vieux Atlas, un radoteur :
    Vénus, une catin ; Diane, une coureuse,
            Et Minerve, une précieuse ;
            Ainsi de tous : chacun passait
        A sa sévère et mordante censure.
            De l’examen il résultait
        Que si d’eux tous quelqu’un était parfait,
            Sans contredit c’était Mercure.
            Pouvu de cette opinion,
            Il prend un jour figure humaine,
        Quitte l’Olympe, et descend dans Athène,
            Y lance maint trait, maint lardon,
    S’amuse à nos dépens, et long-temps s’y promène,
    Puis de tous nos travers las d’arpenter la scène,
    Et voyant près de lui l’atelier d’un sculpteur,
            En cet endroit le Dieu railleur
            Termine sa course incertaine.
            Mon ami, lui dit-il, des Dieux
        Je voudrais bien acheter les statues.
    Passez de ce côté, dit l’Artiste, à vos yeux
            J’en présenterai qui des Cieux
        Vous paraîtront tout-à-fait descendues.
    Voyez ce Jupiter, son air majestueux
        Aisément le fait reconnaître.
— Combien le vendez-vous ? — Six ducats, en honneur !
        Ce n’est pas mettre à sa valeur
        Des Dieux et des hommes le maître.
— Et Junon ? — Tout autant ; sans débats superflus
    Elle ne coûtera pas moins, je vous le jure.
— Et Mercure ? — En prenant les deux autres. Mercure
    Ne vous coûtera rien, il ira par dessus.
Mazurier18.

Neptune,
Fils de Saturne et de Rhée. §

Sauvé dans son enfance comme Jupiter, de la fureur de son père, Neptune fut d’abord élevé par des bergers. Il épousa depuis Amphitrite, avec laquelle il partagea l’empire de la Mer. Chassé du Ciel avec Apollon, pour avoir conspiré contre Jupiter, les deux exilés allèrent ensemble aider Laomédon à rebâtir les murailles de Troie. Ce Prince leur ayant refusé leur salaire, Neptune le punit de son injustice, en livrant la Phrygie à un monstre marin. D’un coup de trident, il fit sortir de la terre le premier cheval, et enseigna l’art de dompter ce quadrupède naturellement fier et indocile. En mémoire de ce bienfait, on célébrait ses fêtes par des jeux équestres.

Le plus beau Temple de Neptune était celui d’Eubée.

On le représente armé d’un trident, sur un char en forme de coquille, traîné par des chevaux marins.

    Assis sur le sommet de ces superbes monts ;
Que l’âpre Samothrace oppose aux Aquilons,
Il regardait l’Asie et ses vastes empires,
Les remparts de Priam, les Grecs et leurs navires,
Et le glaive en leur sang ardent à se plonger.
Son cœur impatient jure de les venger.
Il descend en fureur de ces hautes montagnes.
Ses pas précipités font trembler les campagnes.
Il fait trois pas, et touche aux rivages sacrés,
Où près des murs d’Egés, sous les flots azurés,
S’élève son palais, dont la noble structure
Des saisons et du temps brave à jamais l’injure.
Il plonge dans l’abîme ; il attelle soudain
Ses coursiers aux crins d’or, armés de pieds d’airain.
Il monte sur son char et fend le sein des ondes ;
La baleine sortant de ses grottes profondes,
Bondit et rend hommage au Souverain des eaux ;
La mer se réjouit et sépare ses flots.
L’essieu du char divin, dans sa course rapide,
Effleure le crystal de la plaine liquide :
Non loin de Ténédos et des tristes rochers
Dont les rivages d’Imbre effrayent les nochers,
Dans les gouffres profonds du séjour d’Amphitrite,
Est un antre sacré que le Dieu seul habite.
Là, Neptune arrêta l’ardeur de ses coursiers,
Et par des liens d’or il enchaîna leurs pieds.
Homère. —  Rochefort19.
O mer, terrible mer, quel homme à ton aspect.
Ne se sent pas saisi de crainte ét de respect !
De quelle impression tu frappas mon enfance !
Mais alors je ne vis que ton espace immense :
Combien l’homme et ses arts t’agrandissent encor !
Là, le génie humain prit son plus noble essor.
Tous ces nombreux vaisseaux suspendus sur ses ondes
Sont le nœud des états, les courriers des deux mondes.
Comme elle à son aspect vos pensers sont profonds.
Tantôt vous demandez à ces gouffres sans fonds
Les débris disparus des nations guerrières,
Leur or, leurs bataillons et leurs flottes entières :
Tantôt, avec Linnée enfoncé sous les eaux,
Vous cherchez ces forêts de fucus, de roseaux,
De la Flore des mers invisible héritage,
Qui ne viennent à nous qu’apportés par l’orage ;
Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
Des insectes des mers miraculeux travaux.
Que de fleuves obscurs y dérobent leur source !
Que de fleuves fameux y terminent leur course !
Tantôt avec effroi vous y suivez de l’œil
Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.
Souvent avec Buffon vos yeux y viennent lire
Les révolutions de ce bruyant empire,
Ses courans, ses reflux, ces grands évènemens
Qui de l’axe incliné suivent les mouvemens ;
Tous ces volcans éteints, qui du sein de la terre
Jadis allaient aux cieux défier le tonnerre ;
Ceux dont le foyer brûle au sein des flots amers,
Ceux dont la voute ardente est la base des mers,
Et qui peut-être un jour sur les eaux écumantes
Vomiront des rochers et des îles fumantes.
Peindrai-je ces vieux caps, sur les ondes pendans ;
Ces golfes qu’à leur tour rongent les flots grondans ;
Ces monts ensevelis sous ces voutes obcures,
Les Alpes d’autrefois et les Alpes futures ;
Tandis que ces vallons, ces monts que voit le jour,
Dans les profondes eaux vont rentrer à leur tour ?
Échanges éternels de la terre et de l’onde,
Qui semblent lentement se disputer le monde !
Ainsi l’ancre s’attache où paissaient les troupeaux,
Ainsi roulent des chars où voguaient des vaisseaux,
Et le monde vieilli, par la mer qui voyage,
Dans l’abyme des temps s’en va cacher son âge.
Delille20.

Description du cheval.

Tandis qu’impétueux, fier, inquiet, ardent,
Cet animal guerrier qu’enfanta le Trident,
Déploie en se jouant, dans un gras pâturage
Sa vigueur indomptée et sa grace sauvage,
Que j’aime sa souplesse, et son port animé ;
Soit que dans le courant du fleuve accoutumé,
En frissonnant il plonge, et luttant contre l’onde,
Il bat du pied le flot qui blanchit et qui gronde ;
Soit qu’à travers les prés, il s’échappe par bonds ;
Soit que, livrant aux vents ses longs crins vagabonds
Superbe, l’œil en feu, les narines fumantes,
Beau d’orgueil et d’amour, il vole à ses amantes.
Quand je ne le vois plus, mon œil le suit encor.
Le même21.

Pluton,
Frère de Jupiter et de Neptune. §

C’était le Dieu des Enfers. Noir, laid, sombre, farouche, il méritait cet effroyable Empire. Haï du Dieu d’Hymen, pour se procurer une épouse, il fut obligé d’employer la ruse et la violence. Il enleva Proserpine, fille de Cérès, lorsqu’elle allait puiser de l’eau dans la fontaine d’Aréthuse, ou qu’elle cueillait des fleurs avec ses compagnes. Pluton abhorrait la lumière du jour : il ne se plaisait qu’avec la Nuit, triste habitante de l’Erèbe.

On le représente avec une couronne d’ébène sur la tête, la clé du séjour des morts à la main, et sur un char traîné par des chevaux noirs.

   Les Titans enchaînés sous d’épaisses montagnes
               S’efforçaient de les ébranler ;
               Leurs secousses faisaient trembler
Les superbes rochers et les vastes campagnes.
Les Nymphes se cachaient dans leurs bois ténébreux,
Les Naïades cherchaient un asile sous l’onde.
Les mortels éperdus, dans ce désordre affreux
Se croyaient menacés de la chute du monde :
Et mille cris perçans élevés jusqu’aux Cieux,
Imploraient le secours du Souverain des Dieux.
           Jupiter, armez-vous du foudre,
           Tonnez, renversez les Titans,
           Frappez, réduisez-les en poudre,
           Lancez vos courroux éclatans.
           Précipitez dans les abîmes
           Ces fiers rivaux des Immortels ;
           Que l’Enfer prépare à leurs crimes
           Sous ces monts, des feux éternels !
C’en est fait, les Titans tombent dans le Ténare,
Pluton craint que le jour ne pénètre l’horreur
De l’Enfer ébranlé par leur vaine fureur ;
Il monte sur son char qu’Alecton lui prépare ;
Il vole en un instant vers ces heureux climats
           Qu’arrose l’aimable Aréthuse.
Là, sur un vert gazon Proserpine s’amuse,
A ramasser les fleurs qui naissent sous ses pas :
Pluton ne songea plus qu’à la jeune Déesse.
…………………………………………………
           Tandis qu’à l’objet qui l’enchante
Il soumet à la fois son Empire et sou cœur
Proserpine le fuit, interdite, tremblante,
Et ce nouveau Captif, étonne son vainqueur.
Arrêtez, lui dit-il, arrêtez, inhumaine,
Ah ! daignez partager et mon trône et ma chaîne.
           Hélas ! elle me fuit toujours !
Quoi ! n’aurai-je éprouvé qu’une tendresse vaine,
Enlevons Proserpine, et terminons ma peine,
De mes feux méprisés c’est l’unique secours.
    Mais déjà la Déesse a passé le rivage,
           Que les mortels ne repassent jamais.
Sur les bords du Léthé tout chante ses attraits.
De l’Empire infernal elle reçoit l’hommage.
La grandeur de Pluton désarme sa fierté,
           Son amour même est enfin écouté.
Rousseau22.

Voyez Proserpine.

Vulcain,
Fils de Jupiter et de Junon. §

Jupiter choqué de sa laideur et de sa grotesque structure, lui donna un coup de pied d’abord après sa naissance, et le jeta du haut du Ciel en bas. Vulcain se cassa la jambe en tombant et resta boiteux. Sa difformité ne l’empêcha pas d’épouser Vénus, qui oublia souvent ce qu’elle devait à son époux. Il forgeait les foudres de Jupiter aux îles de Lypare et de Lemnos, et au fond de l’Etna. Les Cyclopes ses forgerons, qui n’avaient qu’un œil au milieu du front, travaillaient continuellement sous lui.

    …Vulcain tout noirci de cendre et de fumée,
Rentre à pas inégaux, dans sa forge allumée ;
Lieu profond habité de Cyclopes affreux.
Là, Bronte et Pyracmon, Stérope aux bras nerveux,
Arment le triple foudre aux Titans redoutable.
Au souffle mugissant d’Éole infatigable,
Le feu d’ardens brasiers croît ou se ralentit.
Sur les métaux domptés le marteau retentit :
L’antre enflammé vomit le fer de ses entrailles.
Le Dieu tient d’une main ses mordantes tenailles,
De l’autre il bat l’enclume à grand bruit résonnant,
Façonne l’or liquide et l’airain bouillonnant ;
Soit qu’à des Nymphes d’or, qu’il anime à sa flamme,
Son art donne la voix, le mouvement et l’ame ;
Qu’il forge ces trépieds, ouvrage étincelant,
Sur leur docile roue eux-mêmes se roulant ;
Ou soit que, polissant l’égide de Bellone,
Il y grave la Peur, la Fuite et la Gorgone.
    Maintenant sur les murs de son palais d’airain,
Il trace en des lambris, merveilles de sa main,
Son enfance difforme, odieuse à son père.
Et bientôt dérobée aux regards de sa mère,
Qui le lance du Ciel dans le sein de Thétys.
On voit ses jeunes ans dans l’abîme engloutis
Que recèle Eurimone en ses grottes profondes ;
Et l’Océan sur lui roulant ses vastes ondes,
Et ce siége vengeur, aux perfides ressorts,
Qui de Junon punie enchaîna les efforts ;
Bacchus lui demandant sa prompte délivrance ;
L’hymen dont Jupiter flatta son espérance.
Le Mercier23.

Voyez Cyclopes.

Mars,
Fils de Jupiter et de Junon. §

Dieu de la guerre, il présidait aux batailles, ainsi qu’aux jeux des gladiateurs, et à la chasse. Il avait des temples chez les Thraces, les Scythes, les Grecs et les Romains qui le regardaient comme le père de Rhémus et de Romulus. On lui immolait le Cheval, le Loup, le Chien et le Pivert.

Mars est toujours représenté armé de pied-en-cap. Bellone, sa sœur, qui préside également aux combats, lui attelait son char et ses chevaux. Elle porte un casque sur sa tête, une pique et un fouet, et quelquefois une torche ardente dans les mains.

   L’Hyver n’enchaîne plus les foudres de Bellonne,
La gloire vient d’ouvrir le cirque des guerriers ;
Et de ses fiers amans, déjà l’espoir moissonne
              D’innombrables lauriers.

   Je vois de toutes parts dans leur pompe homicide,
Etinceler le glaive et flotter les drapeaux :
Mars agite son casque, et Pallas son égide,
              Et la mort ses flambeaux.

   Français, reconnaissez le char de la Victoire ;
Aux armes, citoyens ! il faut tenter le sort.
Il n’est que deux sentiers dans les champs de la Gloire,
              Le triomphe ou la mort.

    Celui que Mars couronne au bout de la carrière,
Sur ses pâles rivaux lève un front radieux ;
Et la palme qui luit sur sa tête guerrière,
              Le place au rang des Dieux.
Lebrun24.
   Le jour fatal se lève, et la trompette sonne :
Je les vois à l’envi ces farouches soldats,
S’avancer, s’attaquer ; l’airain éclate, tonne,
              Et vomit le trépas.

   Victimes de la rage où leur ame est plongée,
Poursuivis, renversés, le couteau dans le flanc,
Ils mordent la poussière, et la Terre est vengée,
              La Terre boit leur sang.

   O vous ! démons sortis des ténébreux royaumes,
Toi, perfide Intérêt, tyran lâche et jaloux ;
Gloire, honneur, politique, affreux et vils fantômes,
              Reconnaissez vos coups.
Borde25.

Horreurs de la guerre civile chez les Romains.

    Nobles et Plébéiens, tout périt, et l’épée,
Du sang universel horriblement trempée,
Pénètre tous les flancs et perce tous les seins :
Le sang rougit la pierre, et souille les lieux saints.
Les femmes, les vieillards sont livrés au carnage ;
L’enfant qui vient de naître invoque en vain son âge ;
On l’immole avec eux : et des jeux du berceau
Il passe, l’innocent, aux horreurs du tombeau.
Lucain. —  Paul, fils26.

Voyez Discorde.

Pan,
Fils de Mercure. §

Dieu des bergers, des troupeaux et des campagnes ; il inventa la flûte champêtre dont il tirait les sons les plus doux. Il habitait les champs, comme Faune et Sylvain, avec lesquels on le confond quelquefois. Pan suivit Bacchus à la conquête des Indes, et partagea sa gloire. On l’adorait particulièrement en Arcadie, sur les monts Lycée et Ménale. En célébrant ses fêtes appelées Lupercales, on lui offrait du lait, du miel et du vin, dans de simples vases d’argile.

Le Pin et l’Ormeau étaient les arbres favoris de Pan.

On le représente avec des cornes à la tête, des pieds de Chèvre, et la partie inférieure du corps, semblable à celle du Bouc.

         O Pan ! lorsqu’à l’ombre des bois
Ton léger chalumeau s’anime sous tes doigts,
Je conduis mon troupeau sur les monts solitaires,
Un zéphir plus flatteur souffle dans nos bosquets,
         Les gazons me semblent plus frais,
Et mes chères brebis me sont encor plus chères.
Anyte, Citoyenne d’Épidaure. —  ***27
   Souvent tu viens chercher l’ombre de cet ormeau,
Ces bois sont les témoins de ta gaîté naïve.
           Quand tu fais résonner l’écho
           Des doux sons de ton chalumeau,
De nos bergers au loin l’oreille est attentive ;
Dans cette plaine alors, j’amène mon troupeau,
           Satisfait, il paît l’herbe tendre
           Qui croît au bord de ce ruisseau,
Et moi je m’abandonne au plaisir de l’entendre.
La même28.
   Pour fuir le Dieu des bois, plongée au fond des eaux,
Syrinx fut transformée en d’utiles roseaux ;
Pan embrassait les joncs qui cachaient sa bergère,
Il tira des soupirs de leur tige légère ;
Du Ménale, à l’instant, les fidèles échos
Répétèrent les sons des premiers chalumeaux.
Virgile. —  Gresset29.
   J’irai dans ces jardins30 où calme et solitaire,
La science à toute heure ouvre son sanctuaire,
Que de fois en entrant dans ce séjour sacré,
J’ai cru revoir ce Dieu par l’Égypte adoré,
Ce Pan, qui d’un grand tout fut le visible emblème !
Sur les bords de la Seine il a porté lui-même,
Loin des rives du Nil, son culte et ses autels,
Et ses prêtres savans, bienfaiteurs des mortels.
Fontanes31.

Voyez Syrinx.

Cupidon ou l’Amour. §

C’est le Dieu de la Volupté, séduisant et trompeur comme elle. Toujours entouré des Ris, des Jeux, des Plaisirs et des Attraits, il cherche sans cesse à amollir, à corrompre les cœurs. Psyché l’aima sans le connaître, et Psyché fut malheureuse.

On représente Cupidon sous la figure d’un enfant nu, un bandeau sur les yeux, avec des ailes, un arc, un carquois sur l’épaule, rempli de flèches ardentes.

      Au point du jour j’ai vu dans un bosquet
Se glisser un enfant, d’un âge faible encore,
Charmant comme une Grâce, et frais comme un bouquet
          Dont les roses viennent d’éclore.
Ses yeux étaient cachés ; un bandeau les voilait ;
Son souris semblait doux comme la tendre Aurore.
          Il était seul, il était nu ;
          Il se jouait sous le feuillage,
Et butinait mes fruits, comme si mon bocage
A ce fripon d’Enfant avait appartenu.
          Aussitôt vers lui j’ai couru,
Craignant qu’aux arbrisseaux il ne fît de dommage ;
Mais quand je le tançais, le petit séducteur,
          D’un air qui ne peut se décrire,
M’a jeté sa couronne, et m’a fait un sourire
          Que j’ai senti jusqu’à mon cœur.
Léonard32.

L’Amour oiseleur.

   L’Amour est plus rusé que tendre,
Craignez ses filets, jeunes cœurs :
Fuyez-les ; c’est pour vous surprendre
Que sa main les tresse de fleurs33.
 

A un jeune Poëte, sur le danger des passions.

   Crois-moi : la Volupté, dangereuse Syrène,
Nuit plus que cent rivaux et leur jalouse haine.
Jeune Athlète, ah ! frémis, et redoute bien moins
Les couleuvres du Pinde et l’hydre des besoins.
Si l’Indigence, hélas ! complice de l’Envie,
Souffle et glace la lampe où veille le Génie,
Cette lampe, ô regrets ! flambeau de l’Univers,
L’ame du moins s’épure au creuset des revers.
Mais d’ivresse et d’erreur, imprudente nourrice,
La Volupté nous berce entre les bras du Vice,
Et de son souffle impur, fléau de nos beaux ans,
Sèche et brûle en sa fleur le germe des talens.
Desaintange34.

Hyménée ou Hymen. §

Il présidait au Mariage et aux Fêtes nuptiales. On le figure en jeune homme blond, couronné de roses, et un flambeau à la main.

On donnait aussi le nom d’Hyménée aux vers qu’on chantait aux noces.

   ……… L’état du mariage
Est des humains le plus cher avantage,
Quand le rapport des esprits et des cœurs,
Des sentimens, des goûts et des humeurs,
Serre ces nœuds tissus par la nature,
Que l’amour forme, et que l’honneur épure,
Dieux ! quel plaisir d’aimer publiquement,
Et de porter le nom de son amant !
Votre maison, vos gens, votre livrée,
Tout vous retrace une image adorée ;
Et vos enfans, ces gages précieux,
Nés de l’amour, en sont de nouveaux nœuds.
Un tel Hymen, une union si chère,
Si l’on en voit, c’est le Ciel sur la Terre.
Voltaire35.

Le même à d’Argental.

   On disait que l’Hymen a l’intérêt pour père ;
Qu’il est triste, sans choix, aveugle, mercenaire ;
Ce n’est point là l’Hymen. On le connaît bien mal.
Ce Dieu des cœurs heureux est chez vous, d’Argental ;
La Vertu le conduit, la Tendresse l’anime,
Le Bonheur sur ses pas est fixé sans retour ;
Le véritable Hymen est le fils de l’Estime,
           Et le frère du tendre Amour36.

A Justine.

          Ce jour, de tes jours le plus beau,
          De myrthe t’a donc couronnée,
          Chère Justine, et l’Hyménée
Empruntant de l’Amour les traits et le flambeau,
          Vient de fixer ta destinée.
Sans contrainte aujourd’hui tu peux suivre la loi
          Du tendre penchant qui t’inspire ;
          Tu peux aimer, tu peux le dire ;
L’Amour même devient une vertu pour toi.
Laisse, laisse gronder ces censeurs intraitables
          De l’Hymen et de ses douceurs.
Ils ont beau répéter que des liens durables
          Ont plus d’épines que de fleurs ;
Si l’Hymen est gênant, si ses lois sont cruelles,
C’est aux ames qu’Amour refusa d’assortir,
          Et qui ne savent auprès d’elles
          L’appeler ni le retenir.
Jeune épouse, veux-tu dans le nœud qui t’engage,
          Arrêter cet enfant volage ?
          Compte peu sur ces traits charmans,
          Cette fraîcheur, ces agrémens
          Qu’on admire sur ton visage,
          Pour inspirer un feu constant
          Il ne suffit pas d’être belle,
          C’est à la Beauté qu’on se rend ;
          Mais c’est au cœur qu’on est fidelle ;
          C’est à l’accord intéressant
D’un esprit doux et sage, et d’une ame sensible
          Qu’est attaché le secret infaillible
De fixer un époux et d’en faire un amant.
Verdier37.

Plutus,
Fils de Cérès et de Jasion. §

Dieu des richesses. Quelques poëtes le font aveugle, mais il n’était pas né tel. Il discernait d’abord les hommes justes, et ne versait ses faveurs que sur eux. Ce fut Jupiter qui le priva de la vue. Ne pouvant dès lors distinguer les bons des méchans, Plutus distribua indifféremment la richesse aux uns et aux autres.

On le représente boiteux, aveugle et ailé.

            Vous qui blâmez ma pauvreté,
         Savez-vous la Mythologie !
Je suis pauvre, aans doute, et j’en fais vanité ;
         S’il ne faut une apologie.
Écoutez ce récit des Grecs ingénieux.

         L’aveugle Dieu de l’Opulence,
         Plutus, n’était pas né sans yeux.
         On raconte qu’en son enfance,
Il voyait comme un autre, et même voyait mieux ;
La jeunesse, par fois, a trop de confiance :
Au monarque des Dieux, Plutus déclare un jour,
Que parmi les mortels, il suivra sans retour,
         Et la sagesse, et la science.
         Jupiter, (qui l’aurait pensé !)
         Envieux de l’humaine espèce,
Du penchant de Plutus en secret fut blessé :
         A ravaler notre faiblesse,
         Il crut l’Olympe intéressé.
         Hélas ! ce jaloux caractère,
De l’Olympe, en nos jours, a passé sur la Terre ;
Nos simples demi-dieux ne veulent point d’égal.
         Jupiter, au Dieu des richesses,
         Fit présent d’un bandeau fatal :
         De-là vient qu’il s’y prend si mal
         Pour distribuer ses largesses.
Faut-il donc s’étonner qu’en cessant de voir clair,
Plutus ait trop rempli le vœu de Jupiter !
         A tâtons parcourant le monde,
Un aveugle irait-il s’enfoncer au hasard
         Dans la solitude profonde
         Où le sage vit à l’écart !
Les fripons et les sots sont par-tout, sont en troupe ;
A l’aveugle Plutus les uns tendent la main,
         Les autres le prennent en croupe :
         Plutus s’y rend sans examen.
Quel examen peut faire un Dieu qui ne voit goutte ?
Égaré, comme il est, parmi le genre humain,
         Toujours suivant la grande route,
         Il cherche la vertu, sans doute :
Mais la pauvre vertu n’est pas sur son chemin.
Francois de Neufchâteau38.
   Lorsque le fils d’Alcmène, après ses longs travaux,
Fut reçu dans le Ciel, tous les Dieux s’empressèrent
De venir au-devant de ce fameux Héros.
Mars, Minerve, Vénus, tendrement l’embrassèrent ;
Junon même lui fit un accueil assez doux.
Hercule transporté les remerçiait tous,
Quand Plutus qui voulait être aussi de la fête,
Vint d’un air insolent lui présenter la main,
Le Héros irrité passe en tournant la tête
         Mon fils, lui dit alors Jupin,
Que t’a donc fait ce Dieu ? d’où vient que la colère
         A son aspect trouble tes sens ?
         C’est que je le connais, mon père ;
         Et presque toujours sur la Terre,
         Je l’ai vu l’ami des méchans,
Florian39.
   Oui, je perds les deux yeux ; vous les avez perdus,
O sage Dudeffant, est-ce une grande perte ?
           Du moins nous ne reverrons plus
           Les sots dont la Terre est couverte.
Et puis, tout est aveugle en cet humain séjour ;
On ne va qu’à tâtons sur la machine ronde ;
On a les yeux bouchés à la ville, à la cour :
           Plutus, la Fortune et l’Amour
Sont trois aveugles-nés qui gouvernent le Monde.
Voltaire40.

Esculape,
Fils d’Apollon et de Coronis. §

Son père en confia l’enfance au Centaure Chiron. A l’école de ce maître habile, Esculape devint si profond dans tous les secrets de l’art de guérir, qu’il fut appelé le Dieu de la Médecine. Jupiter le foudroya, pour avoir rendu la vie au malheureux fils de Thésée. La ville d’Epidaure lui bâtit un Temple où il était adoré sous la forme d’un Serpent, On lui immolait des poules et des coqs.

   Aux champs de l’Italie, un mal contagieux
Corrompit autrefois l’air pur de ces beaux cieux :
Et dans Rome soufflant ses vapeurs homicides,
Changea ses habitans en des spectres livides.
Tout ce peuple souffrant, lassé de tant de morts,
Voyant que l’art humain se perd en vains efforts,
N’attend rien que du Ciel, dernier secours de l’homme.
A Delphe, en Béotie, et loin des murs de Rome,
On consulte Apollon, prophète des destins.
On demande un remède aux malheurs des Latins,
Un oracle propice à leur humble prière,
Qui sauve un peuple entier d’une ruine entière.

   La couronne du Dieu, ses flèches, son carquois,
L’autel même, tout tremble : une invisible voix
Sort du trépié sacré dans l’enceinte mouvante,
Et remplit tous les cœurs d’une sainte épouvante.
Romains, dit cette voix, pourquoi venir si loin ?
Ce n’est pas Apollon dont vous avez besoin.
C’est un fils d’Apollon qui seul par sa présence
Peut terminer enfin votre longue souffrance.
Cherchez plus près de vous le fils de Coronis ;
Amenez-le dans Rome ; et vos maux sont finis.

   Quand Rome de l’oracle eut connu la réponse,
Et le séjour du Dieu que sa promesse annonce,
Pour les murs d’Épidaure, un décret du sénat
Fait partir un vaisseau, messager de l’état.
Arrivés sur ces bords où les vents les conduisent,
Dans le conseil des Grecs les Latins s’introduisent,
Et réclament ce Dieu secourable aux humains,
Qu’un oracle destine à sauver les Romains.
Deux avis différens partagent l’assemblée :
Sans doute on doit aux maux dont Rome est accablée
Accorder le secours par l’oracle promis :
Mais la religion, l’intérêt du pays,
Permet-il de priver le peuple d’Épidaure
Du soutien de ses jours, et du Dieu qu’il adore !

   On délibère encore, et le jour qui s’enfuit
Abandonne le monde aux ombres de la nuit.
Ce Dieu consolateur que les Romains attendent,
Que Delphes leur promet, et que leurs vœux demandent,
Leur apparaît en songe, un bâton à la main,
Caressant de ses doigts sa longue barbe, enfin
Tel que sur ses autels la Grèce le contemple.
Romains, ne craignez rien ; je quitterai mon temple :
Je vous suivrai. Voyez se plier en rampant
Autour de mon bâton ce mystique serpent.
Sous sa forme demain sachez me reconnaître,
Plus auguste, plus grand, tel qu’un Dieu doit paraître.

   Il dit, et disparaît. A peine le soleil
Eut ramené te jour, et chassé le sommeil,
Tout le peuple, incertain du parti qu’il doit prendre,
Au temple d’Esculape en foule va se rendre,
Le priant d’annoncer, par des signes certains,
S’il préfère à ces bords les rivages Latins.
La prière finie, un sifflement terrible
Annonce de ce Dieu la présence visible.
Il se montre en serpent ; et du temple ébranlé
La voûte, les autels, les portes ont tremblé.
Superbe, émaillé d’or, le serpent se déroule,
Dresse son col d’azur, s’arrête, et sur la foule
Promène ses regards rayonnans de fierté.
Le peuple devant lui recule épouvanté.
Ceint d’un bandeau de lin, symbole d’innocence,
Le pontife a du Dieu reconnu la présence :
C’est le Dieu, c’est lui-même ; adorez, et priez ;
Et toi, fils d’Apollon, qui nous vois à tes piés,
Sois-nous propice encor sous ta forme nouvelle ;
Sois l’appui, le salut de ton peuple fidelle.

   La prière sacrée est répétée en chœur,
Et le Romain s’y joint de la voix et du cœur.
Le Dieu-serpent l’exauce ; il siffle et de sa crête
Il hérisse l’écaille en inclinant sa tête.
Sur les degrés du temple il glisse, et pour adieux
Trois fois vers le parvis il retourne les yeux.
De-là, parmi les fleurs qu’on sème sur sa trace,
En cercles redoublés il roule, il s’entrelace ;
Il traverse la ville, et marche vers le port.
Arrivé sur le môle, il s’arrête ; et d’abord
Du peuple qui le suit semble bénir la troupe,
S’élance du rivage, et monte sur la poupe.

   L’édifice flottant se balance, et trois fois
Se courbe, se relève, orgueilleux de son poids.
Le Romain au rivage immole une génisse ;
Et couronné de fleurs, sous un heureux auspice,
Le navire appareille, et sillonne les flots.
Le serpent redressé domine sur les eaux ;
Dans l’immense horizon son regard se promène.
La voile que les vents enflent de leur haleine,
Voit la sixième aurore, en ramenant le jour,
Dans la mer d’Italie éclairer son retour,
Dépasse Lacinie, où le nocher contemple
Ces bords chers à Junon, et son superbe temple,
Laisse à gauche Amphisie et ses rochers déserts,
Et les monts de Céraune à droite découverts,
La rive de Témèse en métaux si fertile,
Les rocs Éoliens, les écueils de Sicile,
Les jardins de Pœstum, où la rose en tout temps
Fleurit sons un beau ciel, demeure du Printemps ;
Côtoie et Leucosie et l’île de Caprée,
Les côteaux de Surrente, où la grappe empourprée
Mûrit de nos festins la joie et les plaisirs,
Et Naple, heureux climat, séjour des doux loisirs,
Les forêts de Linterne, et les eaux du Vultume,
Anxur à l’air pesant, les marais de Minturne,
Le palais d’Antiphate, et l’île de Circé,
Et le port d’Antium dans le roc enfoncé.

   La mer s’enfle et mugit, grosse de la tempête :
Ce port est le refuge où le nocher s’arrête.
Le serpent d’Épidaure à replis inégaux
Rampe, sort du navire, et sur le bord des eaux
Va chercher un asyle au temple de son père.
Quand la vague écumante eut calmé sa colère,
Averti du départ, le reptile immortel
Du temple hospitalier abandonne l’autel ;
Et par de longs sillons son écaille bruyante
Imprime sur le sable une trace ondoyante.
Autour du gouvernail son corps émaillé d’or
Se roule, et sur la poupe il se repose encor,
Jusqu’à ce qu’il aborde aux champs de Lavinie
Et remonte le Tibre, où sa course est finie.

   Femmes, enfans, vieillards, tout le peuple Romain,
Et les Vestales même, en longs habits de lin,
Accourent par des chants et par des cris de joie
Saluer le sauveur que le Ciel leur envoie.
Et tandis que du fleuve il remonte le cours,
Sur les bords où s’assemble un immense concours,
S’élèvent des autels où par-tout l’encens fume.
D’un nuage d’odeurs la rive se parfume.
La victime est frappée, et rougit de son sang
Les couteaux que le prêtre enfonce dans son flanc.
Lorsqu’enfin le vaisseau qui fend le cours de l’onde,
Arrive à la cité, reine auguste du monde,
Le serpent qui du mât enlace le contour,
Se redresse, examine où sera son séjour.

   En deux courans égaux le Tibre se divise,
Partagé par une île en son canal assise.
Là, le Dieu d’Épidaure, élancé du vaisseau,
A choisi son asyle et son temple nouveau ;
Et reprenant ses traits, sa présence céleste
Délivre les Romains du fléau de la peste.
Ovide. —  Desaintange41.

Momus,
Fils du Sommeil et de la Nuit, et frère de la Folie. §

C’est le Dieu de la raillerie. Il est représenté soulevant le masque d’un visage, et une marotte à la main. Curieux et malin, Momus épiait toutes les actions des Dieux, et les reprenait avec une liberté franche et caustique. Neptune ayant fait un taureau, Vulcain un homme, et Minerve une maison, il censura leur ouvrage, et se moqua d’eux. Ses cruels bons mots, ses traits piquans le firent chasser du Ciel.

Le mauvais Ménage.

   Jadis le Roi des Dieux, soit ennui, soit caprice,
      Chargea Momus, pour un jour seulement,
De régir l’Univers, de rendre la justice,
         Et d’être en tout son lieutenant.
      Dans sa méthode assez peu régulière,
         Le Dieu qui porte des grelots,
      Ne laissa pas d’être utile à la Terre,
D’abolir des abus, de réparer des maux,
               Le tout à sa manière.
         Je crois qu’entr’autres ce fait-ci
         Doit être cité : le voici.
Deux époux d’âge mûr, et d’un état honnête,
Étant mal assortis, souvent se disputaient,
         Et même alors s’entrejetaient
      Les chandeliers, comme on dit, à la tête.
Le mari vint tout seul présenter sa requête,
Disant que tous les jours sa criarde moitié,
            Par ses brocards, par ses murmures,
            Ses coups de langue, ses injures,
            Le rendait digne de pitié…
            Que s’il régale ses amis,
            S’il achète avec retenue
            Quelqu’ameublement, des habits,
            Sa femme aussitôt fait des cris
            Dont il a l’oreille rompue.
« L’oreille !… eh bien ! sois sourd, dit brusquement le Dieu :
Et voilà que la chose au même instant a lieu.
La femme entre, et parlant d’une voix de tonnerre :
« Qu’on me venge… j’étouffe… et ne saurais me taire.
Quoi donc, Seigneur ! quoi ! mon traître d’époux…
Sous le titre d’amis, maint et maint parasite !
            Chaque jour ses tailleurs nouveaux
            S’évertûront pour la mode nouvelle !
            Chaque jour quelque bagatelle
        Comme bijous, meubles, mauvais tableaux,
Un moment récréront sa vanité futile,
Pour aller au grenier, leur véritable asile,
L’un sur l’autre couchés dépérir en morceaux !
Et je ne pourrais pas quelquefois dans ma vie,
Me plaindre un peu de mon sort rigoureux.
Il me faudra souffrir le spectacle odieux
            De cent et cent traits de folie,
        De cent excès qui me blessent les yeux ! »
« Les yeux !… eh bien ! sois aveugle, ma mie, »
        Repart d’un ton satisfait et joyeux
            Le gros Dieu de la facétie,
Et la Dame subit l’arrêt capricieux.
Par ce moyen pourtant la paix est rétablie
            Au sein du ménage hargneux.
        L’homme assourdi n’entend plus de tapage,
        Et bonnement se livre à tous ses goûts.
        La femme à qui rien ne fait plus d’ombrage,
            Se tait ou même parle doux.
        Hélas ! on dit qu’en reprenant l’empire
Le divin Jupiter commença par détruire
        De l’autre Dieu les folâtres statuts,
Et rendit à nos gens devenus pacifiques,
            Les deux sens qu’ils avaient perdus,
            Et qu’ils ne redemandaient plus.
        Ah ! parlez tous, époux antipathiques,
Le divin Jupiter fit-il mieux que Momus ?
Sélis42.

Comus. §

Dieu frivole et enjoué, présidait aux Festins nocturnes et aux Toilettes.

On le représente en jeune homme gras et frais, un bonnet de fleurs sur la tête, un vase d’une main et un bassin de l’autre.

Festin.

Premier service.

   Je vois sur votre table arriver le potage ;
D’une chère excellente il est l’heureux présage.
Qu’il soit gras, onctueux, et sente le jambon ;
Que des sucs végétaux colorent son bouillon ;
Qu’il soit environné d’une escorte légère,
Des hors-d’œuvres brillans, dont l’effet nécessaire
Est d’ouvrir l’appétit et d’exciter les sens.
Gardez-vous d’abuser de ces premiers momens,
Et ne vous livrez point aux trompeuses amorces
D’un avide besoin qui trahirait vos forces :
Préludez doucement aux plaisirs du repas ;
Tel qu’un Sylphe léger, voltigez sur les plats ;
Imitez du frelon le volage caprice :
Il va de chaque fleur caresser le calice.
Discret et réservé, s’il dépouille leur sein,
A peine laisse-t-il la trace du larcin.
Il ne s’arrête point sur la rose nouvelle :
Hélas ! avec douleur il se sépare d’elle ;
Mais il sait à propos modérer ses desirs,
Et garde un sentiment pour de nouveaux plaisirs.
   Avec pompe déjà paraissent les entrées.
Qu’elles soient promptement, largement préparées ;
Qu’un suave parfum sortant de leurs coulis,
Laisse entr’elles long-temps le convive indécis.
   J’aime à voir, au milieu de ce brillant cortège,
Un énorme aloyau que d’abord on assiège ;
La poularde au gros sel, la tourte au godiveau,
Une tête farcie, un gigot cuit à l’eau…
Jouissez lentement, et que rien ne vous presse ;
Gardez qu’en votre bouche un morceau trop hâté
Ne soit en son chemin par un autre heurté.

Second service.

   Il arrive : déjà le signal est donné.
Des rôtis imposans ont la première place ;
Sans doute ils sont le fruit de votre heureuse chasse :
Vous pouvez expliquer par quel art assassin
Vous avez débusqué ce timide lapin ;
Comment cette perdrix, dans sa fuite imprudente,
Est tombée à vos pieds, éperdue, et sanglante ;
Comment a succombé ce lièvre malheureux,
Malgré les vains détours de son train sinueux…
   De nombreux entremêts, rangés en symétrie,
Entourent le gibier, la poularde rôtie.
Proscrivez cependant ces fastueux plateaux,
Brillans colifichets enrichis de métaux,
De glaces, de pompons, dont l’aspect m’effaroucha,
Qui captivent les yeux aux dépens de la bouche,
Qui trompent l’appétit ; moins d’éclats, plus de mets :
Ou ne se nourrit point de bijoux, de hochets ;
A ce vain appareil, qui d’abord vous enchante,
Je ne reconnais point une table abondante.
Vous touchez au moment des plaisirs les plus vifs ;
A cet acte nouveau, les gourmands attentifs,
Avec l’œil de l’envie ont dévoré d’avance,
La caille, l’ortolan, la carpe, la laitance,
Et le cochon de lait, dont la cuirasse d’or
Semble le protéger et le défendre encor.
   Proscrivez sans pitié ces poulets domestiques,
Nourris en votre cour, et constamment étiques,
Toujours mal engraissés par des soins ignorans ;
Ne connaissez que ceux de la Bresse ou du Mans.
J’ai toujours redouté la volaille perfide
Qui brave les efforts d’une dent intrépide.
Souvent, par un ami dans ses champs entraîné ;
J’ai reconnu le soir le coq infortuné
Qui m’avait le matin, à l’aurore naissante,
Réveillé brusquement de sa voix glapissante ;
Je l’avais admiré dans le sein de sa cour ;
Avec des yeux jaloux j’avais vu son amour.
Hélas ! le malheureux abjurant la tendresse,
Exerçait à souper sa fureur vengeresse…
   Défendez que personne, au milieu d’un banquet,
Ne vous vienne donner un avis indiscret.
Ecartez ce fâcheux qui vers vous s’achemine :
Rien ne doit déranger l’honnête homme qui dîne ;
Et qu’importe le monde et ses tracas divers :
Dans les bras de Comus oubliez l’Univers.

Dessert.

   Un service élégant, d’une ordonnance exacte,
Doit, de votre repas, marquer le dernier acte,
Au secours du dessert appelez tous les arts ;
Sur-tout celui qui brille au quartier des Lombards.
Là, vous pouvez trouver, au gré de vos caprices,
Des sucres arrangés en galans édifices ;
Des châteaux de bonbons, des palais de biscuits,
Le Louvre, Bagatelle et Versailles confits ;
Les amours de Sapho, d’ Abeilard, de Tibule,
Les noces de Gamache et les travaux d’Hercule,
Et mille objets divers, que savent imiter
D’habiles confiseurs que je pourrais citer.
Ne démolissez point ces merveilles sucrées,
Pour le charme des yeux seulement préparées ;
Ou du moins accordez, pour jouir plus long-temps,
Quelques jours d’existence à ces doux monumens :
Assez d’autres objets, dignes de votre hommage,
Avec moins d’appareil vous plairont davantage.
Ah ! plutôt attaquez et savourez ces fruits
Qu’un art officieux en compote a réduits.
A la grâce, à l’éclat sacrifiez encore ;
Aux trésors de Pomone ajoutez ceux de Flore ;
Que la rose, l’œillet, le lys et le jasmin,
Fassent de vos desserts un aimable jardin ;
Et que l’observateur de la belle nature
S’extasie en voyant des fleurs en confiture.
Vous avez satisfait à vos nombreux desirs ;
Mais Bacchus vous attend pour combler vos plaisirs.
Approche bienfaiteur et conquérant de l’Inde,
Tu m’inspireras mieux que les filles du Pinde ;
Verse-moi ton nectar, dont les Dieux sont jaloux,
Et mes vers vont couler plus faciles, plus doux.
De ces vases nombreux, que l’aspect m’intéresse !
Quel luxe séducteur ! quelle aimable richesse !
Vos convives déjà, dans un juste embarras,
Vous adressent leurs vœux, et vous tendent les bras.
Venez à leur secours ; offrez-leur à la ronde
La liqueur qui vous vient des bords de la Gironde,
Le vin de Malvoisie et celui de Palma,
Le Champagne mousseux, le Christi-Lacryma,
Le Chypre, l’Albano, le Clairet, le Constance…
Choisissez-les toujours au lieu de leur naissance.
N’allez pas rechercher aux faubourgs de Paris
Du vin de Risevalte ou de Côte-perdrix ;
Et ne vous fiez pas à l’art des empiriques,
Qui chargent vos boissons de mélanges chimiques.

   Donnez-vous, en buvant, les airs d’un connaisseur ;
Dites que ce Bordeaux aurait plus de saveur,
S’il avait visité quelques plages lointaines,
Et que ce Malaga qui coule dans vos veines,
Usé par la vieillesse, a perdu sa vertu ;
Qu’il serait sans égal s’il avait moins vécu.
   Buvez, il en est temps, mais à dose légère,
Et ne remplissez pas constamment votre verre.
Mettez un intervalle égal et mesuré
Entre tous vos plaisirs ; arrivez par degré
A l’état d’abandon, de joie et de délire,
A l’oubli de tous maux que le vin doit produire.

Toast.

   Écoutez les Toasts que j’ose vous prescrire ;
En buvant à la ronde, il est plus doux de dire :
« Puissions-nous, dans cent ans, aussi vieux que Nestor,
» A ce même couvert nous réunir encor !
» Que le Ciel garantisse et préserve d’orage
» Les ceps de la Champagne et ceux de l’Hermitage ;
» Garde le clos Vougeot, celui de Chambertin,
» Des ardeurs de l’été, des fraîcheurs du matin !…
» Puissions-nous, affranchis des fureurs politiques,
» N’être plus séparés de nos Dieux domestiques !!… »
J. B. 43

Pénates ou Lares. §

C’étaient des Dieux domestiques et particuliers à chaque famille. On plaçait leurs statues auprès des foyers, et on leur offrait de l’encens et les prémices de la table. Les villes et les Empires avaient aussi leurs Pénates, qui étaient leurs Dieux protecteurs.

   Protecteurs de mon toit rustique,
C’est à vous qu’aujourd’hui j’écris.
Vous qui sous ce foyer antique
Bravez le faste de Paris,
Et la mollesse Asiatique
Des alcoves et des lambris :
Soyez les seuls dépositaires
De mes vers sérieux ou fous :
Que mes ouvrages solitaires
Se dérobant aux yeux vulgaires,
Ne s’éloignent jamais de vous.
Rentrons dans notre solitude,
Puisque l’Aquilon déchaîné
Menace Zéphyre étonné
D’une nouvelle servitude :
Rentrons, et qu’une douce étude
Décide mon front sérieux.
Vous mes Pénates, vous mes Dieux,
Écartez ce qu’elle a de rude ;
Et que les vents séditieux
N’emportent que l’inquiétude,
Et laissent la paix en ces lieux.
Enfin je vous revois, mes Lares,
Sous ce foyer étincelant,
A la rigueur des vents barbares
Opposer un chêne brûlant.
Je suis enfin dans le silence ;
Mon esprit libre de ses fers,
Se promène avec nonchalance
Sur les erreurs de l’Univers…

   Inspirez-moi, divins Pénates,
Vous-mêmes guidez mes travaux ;
Versez sur ces rimes ingrates
Un feu vainqueur de mes rivaux ;
Et que mes chants toujours nouveaux
Mêlent la raison des Socrates
Aux badinages des Saphos.
Bernis44.

Harpocrate,
Dieu du Silence. §

On le représentait sous la figure d’un jeune homme à demi-nu, une corne à la main et un doigt sur la bouche.

Le Silence auquel il présidait était aussi personnifié de la même manière. On le figurait encore en Femme, appelée alors Muta ou Tacita chez les Latins, que Mercure épousa et dont il eut les Heures.

            Contemporain avec l’Eternité,
Silence, tu régnas sur la Nature entière,
         Long-tems avant que la matière
         Reçut les lois de la Divinité :
     Tout fut en toi ; sans toi, rien n’eût été.

            Quand Dieu créa les cieux et l’onde,
     Tu présidais à ce vaste dessein ;
     Tu conseillais sa sagesse profonde :
         Il se renfermait dans ton sein,
Pour méditer les lois qu’il préparait au Monde.

   D’abord les Élémens s’armèrent contre toi :
       Le mouvement te déclara la guerre ;
       L’air retentit, et le bruyant tonnerre,
           Portant le désordre et l’effroi,
           Sépara les Cieux de la Terre.

               La Terre, en ces premiers instans,
           Parut soumise à ta puissance ;
       Et les humains, dans ces jours d’innocence,
           Par de tumultueux accens,
           Ne profanaient pas ta présence.

                  Dans un muet ravissement.
          Ils contemplaient l’azur du firmament.
La pompe du Soleil, l’éclat de la verdure,
       Et partageaient dans le recueillement
          Le calme heureux de la Nature…

                  Quand le Génie enfante ses merveilles,
Quand Linus, Amphion se plaisent à toucher
Le sonore instrument qui charme nos oreilles,
       Ton calme préside à leurs veilles ;
Les Muses dans ton sein, aiment à se cacher.

   Mais on voit chaque jour s’affaiblir ton empire ;
Ton culte est dédaigné des mortels insensés :
A la seule folie, en leur bruyant délire,
       Avec éclat, leurs vœux sont adressés :
       Ils semblent tous ligués pour te détruire.

Tu t’es réfugié sous ces monts caverneux
       Où soupirait le tendre Amant de Laure ;
Ton repos n’est troublé, dans ces sauvages lieux,
          Que par le murmure amoureux
          De l’onde qui l’appelle encore.

   On y trouve ces mots gravés sur un rocher :
Mortels : Eloignez-vous de cette auguste rive ;
Votre bruyant aspect pourrait effaroucher
       Une ombre dolente et plaintive
       Qu’une autre ombre revient chercher.
Bourdic45.

Sur D*** qui ne répond pas aux Lettres qu’on lui écrit.

   Hier, en un cercle nombreux
On disputait sur le Silence,
On le mettait au rang des Dieux,
Et l’on avait raison, je pense.
Son emblême était un poisson,
Son air était un peu farouche ;
Il avait un doigt sur la bouche,
Et de Mutus portait le nom.
Un autre en faisait une femme.
Sur le beau sexe, lui dit-on,
Monsieur fait-il une épigramme ?
Une épigramme ! eh, mon Dieu, non ;
Car c’est une femme muette.
On applaudit à sa défaite.
Cependant sur la question
Chacun d’eux veut que je prononce :
Eh, Messieurs ! D *** est son nom,
Car il ne fait point de réponse.
Mallet46.

Sommeil,
Fils de l’Erèbe et de la Nuit, §

Son palais est bâti dans un antre écarté, inaccessible aux rayons du Soleil. Une infinité de pavots et d’herbes somnifères en bordent l’entrée, et les eaux paisibles du Léthé baignent ses murs. Le Sommeil y repose dans une salle, étendu sur un lit de plumes et entouré des Songes mollement couchés comme lui. Morphée, l’œil ouvert, veille à la tranquillité de ce réduit solitaire.

   Près des Cimmériens, un mont se creuse en voûte,
Où le Sommeil repose au fond d’un antre frais,
De ce Dieu nonchalant solitaire palais.
Jamais de cette grotte au jour inaccessible.
Le Soleil n’a percé l’obscurité paisible.
A peine un demi-jour, crépuscule douteux,
Y rend visible un air humide et nébuleux.
Jamais le chant du coq n’y réveille l’Aurore :
Ni le chien vigilant, ni plus fidèle encore
L’oiseau du Capitole, odieux au Gaulois,
N’y répandent jamais l’alarme de leur voix.
Jamais l’agneau bêlant, jamais le loup sauvage,
Ni l’homme et ses clameurs, ni l’oiseau qui ramage,
Ni l’Aquilon qui siffle à travers les rameaux,
De ce désert muet n’ont troublé le repos.
Le Silence l’habite. Une onde qui murmure,
Source d’oubli qui sort de la caverne obscure,
Glissant sur les cailloux de son lit sablonneux,
Invite au doux sommeil, dans son cours paresseux.
De pavots odorans une moisson féconde
S’élève autour de l’antre, et se penche sur l’onde.
La nuit vient les cueillir, et répand dans les airs
Leur baume assoupissant, charme de l’Univers.
Au seuil de la demeure aucun garde ne veille.
Là, nul verrou bruyant ne fait frémir l’oreille.
Mais au fond de la grotte, à l’ombre d’un vieux dais,
Sous le double contour de ses rideaux épais,
S’élève un lit d’ébène, où sur la plume oiseuse,
Plongeant dans le duvet sa langueur paresseuse,
Ce Dieu silencieux, couronné de pavots,
Savoure les douceurs d’un éternel repos.
Imitant les objets par de savans mensonges,
Voltige autour de lui le peuple ailé des Songes,
Essaim égal en nombre aux feuilles des forêts,
Aux sables du rivage, aux épis des guérets.
Ovide. —  Desaintange47.

Morphée. §

C’était le Ministre du Sommeil, et le premier des Songes, sujets de ce Dieu.

On le représente avec des ailes de papillon, et une plante de pavots à la main, dont il touche les mortels qu’il veut bercer de ses vaines illusions.

   Le Dieu choisit Morphée entre tous ses sujets ;
Morphée imitateur de l’homme et de ses traits.
Nul ne sait mieux que lui prendre l’air du visage,
La démarche, la voix, les habits, le langage.
Ovide. —  Desaintange48.
   Sur ces demeures solitaires,
Veillez, ô mes Dieux tutélaires.
Déjà Morphée au teint vermeil
Abaisse ses ailes légères,
D’où la mollesse et le sommeil
Vont descendre sur mes paupières.
Puissé-je, après deux nuits entières,
N’être encor qu’au premier réveil,
Et voir dans tout son appareil
L’Aurore entr’ouvrant les barrières
Du Temple brillant du Soleil.
Bernis49.

Voyez Sommeil, Songes.

Songes. §

Divinités subordonnées au Sommeil. Chacun d’eux avait sa fonction. Les Songes vrais passaient par une porte de corne ; les Songes faux par une porte d’ivoire. On leur donnait des ailes noires.

   Quand ce Dieu taciturne abandonne au repos
Mes sens appesantis sous de mornes pavots,
Des fers de sa prison libre et débarrassée,
Mon ame suit encor le vol de la pensée.
Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs,
Elle foule tantôt la verdure et les fleurs,
Tantôt triste, pensive et s’enfonçant dans l’ombre,
Elle suit effrayée, un bois lugubre et sombre.
D’un rocher quelquefois, elle roule soudain,
Ses bras ensanglantés s’y suspendent en vain :
Elle retombe… un lac la reçoit dans sa chûte ;
Sa peur oppose à l’onde une pénible lutte :
Elle se débat, nage, et regagnant le bord,
Sur le roc escarpé gravit avec effort.
Dans la course des vents quelquefois entraînée,
Elle s’élance et croit planer, environnée
De ces Sylphes brillans, de ces esprits divers,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs.
Mais, soit que son erreur la console ou l’afflige,
De ces Songes confus le bizarre prestige
Lui dit que son instinct, son vol impérieux
L’élève vers sa source, en l’élevant aux Cieux,
Qu’aux plaines de l’Ether développant son aile,
Elle abandonne un corps appesanti loin d’elle,
Que son être est plus noble, et qu’elle ne sort pas
De la vile poussière éparse sous ses pas.
Young. —  Colardeau50.
   Mais sur l’homme assoupi Morphée est descendu.
Sa paupière est fermée et son corps étendu.
Qui remplira le vide où le sommeil le plonge ?
Les Souvenirs portés sur les ailes d’un Songe.
Dans ces tableaux trompeurs, par eux seuls animés.
Il reprend ses travaux, ses jeux accoutumés.
Le berger endormi tient encor sa houlette,
Le poëte son luth, le peintre sa palette ;
L’ami des champs croit voir les prés et les vallons,
Et d’un pied fantastique il foule les gazons ;
Le chasseur presse et frappe un cerf imaginaire,
Le guerrier d’un vain bronze affronte le tonnerre.
Le Gouvé51.

Éole,
Roi des Vents. §

Souverain absolu de ses fougueux sujets, enfans de l’Air et de la Terre, il les tenait renfermés dans les antres les plus profonds des Iles Eoliennes, où se trouvaient les forges de Vulcain. Eole les contenait ou les enchaînait à son gré. Les quatre principaux Vents assujettis à ses lois, étaient Eurus, Auster, Borée et Zéphyre.

Borée.

   … L’Aquilon, sorti de ses antres sauvages,
Dispute aux fiers Autans l’empire des orages :
Une immense forêt, sur les monts sourcilleux,
De leur fureur nouvelle est le théâtre affreux :
Les frênes, les cyprès et les robustes chênes
L’un l’autre se frappant de leurs cimes hautaines,
Eclatés par l’effort des bruyans tourbillons,
Font retentir au loin les échos des vallons.
Homère. —  Rochefort52.
Il dit (Eole) : et du revers de son sceptre divin,
Du mont frappe les flancs : ils s’ouvrent, et soudain
En tourbillons bruyans l’essaim fougueux s’élance,
Trouble l’air, sur les eaux fond avec violence ;
Le rapide Zéphire, et les fiers Aquilons,
Et les vents de l’Afrique, en naufrages féconds,
Tous bouleversent l’onde, et des mers turbulentes.
Roulent les vastes flots sur leurs rives tremblantes.
On entend des nochers les tristes hurlemens,
Et des cables froissés les affreux sifllemens ;
Sur la face des eaux s’étend la nuit profonde ;
Le jour fuit, l’éclair brille, et le tonnerre gronde ;
Et la terre et le ciel, et la foudre et les flots,
Tout présente la mort aux pâles matelots.
Virgile. —  Delille53.

Tempête.

   On lève l’ancre, on part, on fuit loin de la terre :
On découvrait déjà les bords de l’Angleterre :
L’Astre brillant du jour à l’instant s’obscurcit :
L’air siffle, le Ciel gronde, et l’onde au loin mugit :
Les vents sont déchaînés, sur les vagues émues ;
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs, et l’abîme des flots,
Montraient par-tout la mort aux pâles matelots.
Voltaire54.

Zéphire .

   Mais tout-à-coup l’Amant de la Nature,
Zéphyr s’éveille, et des airs qu’il épure,
Chassant bientôt l’Été morne et brûlant,
Avec son aile, il sème la verdure
Sur la forêt, qu’il tapisse en volant.
Des arbres verts déjà l’ombre incertaine
Fond sur Paris et s’étend vers la plaine :
L’ambre plus pur exhale ses odeurs ;
Un gazon frais couvre la terre ardente,
Et fait jaillir une moisson de fleurs ;
Pour nuancer sa robe verdoyante
Des fruits vermeils chargent le grenadier,
Sur les buissons, la rose se balance,
Et l’oranger fier de son opulence,
Mêle son or à l’or du citronnier.
La violette ici brille dans l’herbe ;
A ses côtés, sur un arbre voisin,
La vigne monte, et court vaine et superbe,
Près du cédrat suspendre le raisin.
Imbert55.

Vertumne. §

Dieu de l’Automne et époux de Pomone qu’il rajeunit avec lui dans un âge avancé.

   Quels parfums remplissent les airs ?
Où porter mes regards avides ?
Des tapis plus frais et plus verts
Renaissent dans nos champs arides :
La Nature efface ses rides,
Tous ses trésors nous sont ouverts,
Et le jardin des Hespérides
Est l’image de l’Univers.
C’en est fait : la Vierge céleste,
En découvrant son front vermeil,
Adoucit d’un regard modeste,
L’ardeur brûlante du Soleil.
Redoutable fils de Latone,
Tu cesses de blesser nos yeux :
Vertumne ramène Pomone,
Et mille fruits délicieux
Brillent sur le sein de l’Automne.
O sœur aimable du Printemps !
Tu viens acquitter ses promesses ;
Si tes biens sont moins éclatans,
Tu n’as point de fausses richesses :
Loin de toi le fard de Vénus
Et le clinquant de l’imposture :
Ta main dépouille la Nature
De ses ornemens superflus ;
L’air négligé dans la parure,
Te donne une beauté de plus.
Les fruits plus nombreux que les feuilles,
Couronnent les arbres chéris ;
Et tous les biens que tu recueilles,
Ont moins d’éclat et plus de prix.
Le règne fortuné d’Astrée
Se renouvelle dans ta cour :
Tu pèses la nuit et le jour
Dans une balance dorée,
Entouré de rayons heureux,
Qui font la richesse du monde,
Le Ciel de la Terre amoureux,
Se peint dans le miroir de l’onde…
Pomone, avant que de périr,
Semble redoubler ses caresses ;
Les arbres chargés de richesses
Se courbent pour vous les offrir.
Lasse de ramper sur nos treilles,
La vigne élève ses rameaux,
Et suspend ses grappes vermeilles
Au front superbe des ormeaux ;
Ses fruits si funestes aux Perses,
Et si délicieux pour nous,
Confondant leurs couleurs diverses,
Forment leurs accords les plus doux.
Toutes les ronces sont couvertes
De coins dorés et de pavis ;
Mille grenades entr’ouvertes
Sèment la terre de rubis :
Orange douce et parfumée,
Limons et poncifs fastueux,
Et vous, cédrats voluptueux,
Couronnez l’Automne charmée ;
Raisins brillans, dont la fraîcheur
Etanche la soif qui nous presse,
Pommes, dont l’aimable rougeur
Ressemble au teint de la jeunesse,
Tombez et renaissez sans cesse
Sur le chemin du voyageur.
L’Amour que l’Automne rappelle,
Descend du Ciel dans nos vergers,
Et vient offrir à la plus belle
Les pommes d’or des orangers.
Accourez, Naïades timides,
Le fruit sur la terre tombé
Brille, s’élève en pyramides,
Et remplit le trésor d’Hébé.
Nymphes, enlevez vos corbeilles,
Allez offrir au Dieu des eaux
La pourpre qui couvre nos treilles,
L’ambre qui pare nos côteaux.
Un second printemps vient d’éclore,
Le Ciel répand des rayons d’or,
L’amaranthe et le tricolor
Rappellent le règne de Flore,
Et la campagne brille encor
Des douces couleurs de l’aurore.
Bernis56.

Fin de l’Automne.

   La campagne épuisée a livré ses présens,
Et n’a rien à promettre à mes goûts, à mes sens.
Dans ces jardins flétris, dans ces bois sans verdure,
Je sens à mes besoins échapper la nature,
Ce concert monotone et des eaux et des vents,
Suspendant ma pensée et tous mes sentimens ;
Sur elle-même enfin mon ame se replie,
Et tombe par degrés dans la mélancolie.
Ces vallons sans troupeaux, ces forêts sans concerts,
Ces champs décolorés, ce deuil de l’Univers,
Rappellent à mon cœur des pertes plus sensibles.
Je crois me retrouver à ces momens horribles,
Où j’ai vu mes amis que la faux du trépas
Menaçait à mes yeux, ou frappait dans mes bras.
De Ch…. expirant je vois encor l’image ;
Je le vois à ses maux opposer son courage,
Penser, sentir, aimer, au bord du monument,
Et jouir de la vie à son dernier moment.
Objet de mes regrets, ami fidèle et tendre,
J’aime à porter mes pleurs en tribut à ta cendre.
Malheur à qui les Dieux accordent de longs jours !
Consumé de douleurs vers la fin de leur cours,
Il voit dans le tombeau ses amis disparaître,
Et les êtres qu’il aime arrachés à son être,
Il voit autour de lui tout périr, tout changer ;
A la race nouvelle il se trouve étranger ;
Et lorsqu’à ses regards la lumière est ravie,
Il n’a plus en mourant à perdre que la vie.
Cette idée est affreuse, et j’aime à m’y livrer ;
Je cède avec plaisir au besoin de pleurer,
Et cherche un aliment à ma douleur profonde
Saint-Lambert57.

Voyez Pomone .

Hiver. §

Dieu des glaces et des frimats. On le représente ordinairement sous la figure d’un Vieillard dormant dans une grotte, les cheveux et la bouche hérissés de glaçons, ou auprès d’un grand feu.

   L’Hiver, heureux vieillard, qui chemine avec peine,
Chancèle à chaque pas dans sa marche incertaine ;
Son front déshonoré par l’injure des ans,
Ou n’a plus de cheveux, ou n’en a que de blancs.
Ovide. —  Desaintange58.

L’Hiver de 1709.

   Vieillards, dont l’œil a vu ce siècle à son aurore,
Nestors Français, sans doute il vous souvient encore
De ce neuvième Hiver, de cet Hiver affreux,
Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux.
Tout-à-coup l’Aquilon frappe de la gelée
L’eau, qui, des Cieux naguère à grands flots écoulée,
Ecumait et nageait sur la face des champs ;
C’est une mer de glace : et ses angles tranchans
Atteignant les forêts jusques à leurs racines,
Rivaux des feux du Ciel, les couvrent de ruines.
Le chêne, des Hivers tant de fois triomphant,
Le chêne vigoureux crie, éclate et se fend.
Ce Roi de la forêt meurt, avec lui sans nombre
Expirent les sujets que protégeait son ombre ;
Pleurez, jeunes beautés, pleurez les arbrisseaux,
Dont les bosquets fleuris couronnaient les berceaux,
Ces lilas, ces jasmins et l’immense famille
Des rosiers, qui coupaient l’uniforme charmille.
Au retour des gémeaux, de parfums ravissans
Ne réjouiront pas et votre ame et vos sens.
Empire des jardins, la brûlante froidure,
Dans leur germe a séché tes fleurs et ta verdure !
Et vous, champs amoureux, délicieux séjour,
Où s’ouvrit ma paupière, à la clarté du jour,
Brillante Occitanie ; hélas ! encor tes rives
Pleurent l’honneur perdu de tes rameaux d’olives !
L’Hiver s’irrite encor ; sa farouche âpreté
Et du marbre et du roc brisa la dureté.
Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes,
Et fracassés, rompus, roulent dans les campagnes.
L’oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts,
L’innocente perdrix au milieu des guérêts ;
Et la chèvre et l’agneau qu’un même toit rassemble,
Bêlant plaintivement, y périssent ensemble,
Le taureau, le coursier expirent sans secours ;
Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours,
La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhône,
Et le Rhin si rapide et la vaste Garonne,
Redemandent en vain les enfans de leurs eaux.
L’homme faible et percé jusqu’au fond de ses os,
Près d’un foyer ardent, croit tromper la froidure,
Hélas ! rien n’adoucit les tourmens qu’il endure.
L’impitoyable Hiver le suit sous ces lambris,
L’attaque à ses foyers d’arbres entiers nourris,
Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place,
L’assiège de frissons, le roidit et le glace.
Le règne du travail alors fut suspendu,
Alors dans les cités ne fut plus entendu
Ni le bruit du marteau, ni le cri de la scie ;
Les chars ne roulent plus sur la terre durcie.
Par-tout un long silence image de la mort…
Roucher59.
   L’Hiver a ses beautés. Que j’aime et des frimats
L’éclatante blancheur, et la glace brillante,
En lustres azurés à ces roches pendante !
Et quel plaisir encor, lorsqu’échappé dans l’air
Un rayon du printemps vient embellir l’Hiver,
Et, tel qu’un doux souris qui naît parmi des larmes,
A la campagne en deuil rend un moment ses charmes !
Qu’on goûte avec transport cette faveur des Cieux !
Quel beau jour peut valoir ce rayon précieux,
Qui, du moins un moment, console la nature !
Et si mon œil rencontre un reste de verdure,
Dans les champs dépouillés, combien j’aime à le voir !
Aux plus doux souvenirs il mêle un doux espoir,
Et je jouis malgré la froidure cruelle,
Des beaux jours qu’il promet, des beaux jours qu’il rappelle.

   Le Ciel devient-il sombre ! Eh bien, dans ce salon,
Près d’un chêne brûlant j’insulte à l’Aquilon.
Dans cette chaude enceinte, avec goût éclairée,
Mille doux passe-temps abrègent la soirée.
J’entends ce jeu bruyant où, le cornet en main,
L’adroit joueur calcule un hasard incertain.
Chacun sur le damier fixe, d’un œil avide,
Les cases, les couleurs, et le plein et le vide :
Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir ;
Leur pile croît, décroît. Par la crainte et l’espoir
Battu, chassé, repris, de sa prison sonore
Le dez avec fracas, part, rentre, part encore ;
Il court, roule, s’abat : le nombre a prononcé.
Plus loin dans ses calculs gravement enfoncé,
Un couple sérieux qu’avec fureur possède
L’amour du jeu rêveur qu’inventa Palamède,
Sur des carrés égaux, différens de couleur,
Combattant sans danger, mais non pas sans chaleur r
Par cent détours savans conduit à la victoire
Ses bataillons d’ébène et ses soldats d’ivoire.
Long-temps des camps rivaux le succès est égal.
Enfin l’heureux vainqueur donne l’échec fatal,
Se lève, et du vaincu proclame la défaite.
L’autre reste atterré dans sa douleur muette,
Et du terrible mat à regret convaincu,
Regarde encor long-temps le coup qui l’a vaincu.
Ailleurs c’est le piquet des graves douairières ;
Le lotto du grand-oncle, et le wisk des grands-pères.
Là, sur un tapis vert, un essaim étourdi
Pousse contre l’ivoire un ivoire arrondi ;
La blouse le reçoit. Mais l’heure de la table
Désarme les joueurs ; un flacon délectable
Verse avec son nectar les aimables propos,
Et, comme son bouchon, fait partir les bons mots.
On se lève, on reprend sa lecture ordinaire,
On relit tout Racine, on choisit dans Voltaire.
Tantôt un bon roman charme le coin du feu ;
Hélas ! et quelquefois un bel esprit du lieu
Tire un traître papier ; il lit, l’ennui circule.
L’un admire en bâillant l’assommant opuscule,
Et d’un sommeil bien franc l’autre dormant tout haut,
Aux battemens de mains se réveille en sursaut.
On rit ; on se remet de la triste lecture ;
On tourne un madrigal, on conte une aventure.
Le lendemain promet des plaisirs non moins doux,
Et la gaîté revient, exacte au rendez-vous.
Ainsi dans l’Hiver même on connaît l’allégresse.
Ce n’est plus ce Dieu sombre, amant de la tristesse ;
C’est un riant vieillard, qui sous le faix des ans
Connaît encor la joie, et plaît en cheveux blancs.
Delille60.

Fascinus. §

C’était le Dieu de l’Enfance. Il présidait à l’aurore de la vie. On plaçait sa statue près du berceau de l’enfant qui venait de naître. Dans les triomphes, on la suspendait au-dessus du char, pour préserver le triomphateur des prestiges de l’orgueil. Le culte de ce Dieu simple et naïf était confié aux mains innocentes des Vestales.

   L’âge le plus heureux est celui de l’Enfance ;
C’est la saison des ris, le tems de l’innocence ;
L’Amour, comme un enfant nous est représenté ;
Dans le cœur d’un enfant siège la vérité.
Les plaisirs ne sont doux, ne sont purs qu’à cet âge.
Alors, pour nous le Ciel est toujours sans nuage.
Un enfant, de la vie ignore tous les maux,
A ses yeux indulgens tout paraît sans défauts.
Les deux sexes alors confondus sans contrainte,
Peuvent se prodiguer des caresses sans feinte.
Pour retirer les noms de l’urne du destin,
De l’enfant sans détour on emprunte la main.
L’Enfance, trop souvent, est l’aurore infidelle
D’une journée, hélas ! bien moins paisible qu’elle :
La coupe de la vie est couverte de miel ;
C’est l’enfant qui l’effleure, et l’homme boit le fiel.
Les grandes passions n’ouvriraient point d’abîmes,
On finirait ses jours, sans les noircir de crimes,
Si l’homme sur la terre était toujours enfant.
Ah ! qu’il serait un être aimable, intéressant !
Vois, le fils bien aimé sur le sein de sa mère :
Que son repos est doux ! la fraîcheur printannière
Respire sur sa bouche et colore ses traits :
Peut-on, en parcourant ses innocens attraits,
Ne pas être touché ? quel cœur ne s’intéresse
A l’aveu que ses cris nous font de sa faiblesse !
Vois pour te caresser comme il étend les bras !
Qui n’aime à deviner son charmant embarras,
A prévenir ses goûts, interpréter ses gestes,
Et détruire en naissant ses penchans trop funestes !
Quelle félicité pour ses tendres parens,
S’ils soupçonnent leurs noms dans ses premiers accens ;
S’ils retrouvent en eux des traits de ressemblance,
Ils paraissent jouir d’une double existence.
Maréchal61.

Les jeux de l’Enfance.

   Le tendre fruit de l’hymen de Sophie
Qui lui prodigue et ses soins et son lait,
Sentant mourir un besoin satisfait,
S’attache encor aux sources de sa vie.
Il nous sourit… du premier des bienfaits
En un moment la nature s’acquitte :
A ce souris si doux, si plein d’attraits,
Répond bientôt celui qu’il sollicite ;
Je vois alors s’animer tous ses traits
Et s’agiter entre ses doigts débiles
D’un long cristal les sonnettes mobiles.
Ah ! jouissons de ses faibles essais
Quand de la vie il commence la route :
Il n’y fera que changer de hochets,
Et le premier vaut les autres sans doute.

   Sur ses progrès l’aimable nourrisson
Appelle ici l’œil de la bienveillance ;
Voyez, amis, dans ce vaste salon,
Voyez errer sa jeune impatience.
Un char étroit forme et soutient ses pas
Sur des rouleaux que son poids précipite ;
Il croit courir, il s’efforce, il s’agite ;
Il obéit… et ne s’en doute pas.
Nouvel appui de sa marche timide,
Le seul secours d’une main qui le guide
Va lui suffire, et bientôt enhardi,
Fier de sentir une force ignorée,
Nous allons voir le petit étourdi.
Nous alarmer sur la trace égarée.
Son œil contemple un trésor de joujoux ;
Il les admire, il les dévore tous :
Bruyant tambour et trompette perçante,
Ballons, volans, bilboquets, cavaliers,
Ce moulinet, cette maison roulante,
De ces bosquets la verdure ambulante,
De ce magot les traits irréguliers,
Tout le séduit, tout l’anime et l’enchante ;
Il confond tout, il ne sait point choisir,
Et sans languir dans une vaine attente,
Bien plus heureux, il ne sait que jouir.
Une substance écumante et légère,
Remplit ce vase à Fanfan préparé :
D’un souffle égal un tube pénétré
Dilate l’onde… et maint globe doré
De ses couleurs embellit l’atmosphère,
Et se dérobe à des vœux superflus :
Enfant de l’air, enfant de la lumière,
Il monte, il brille, il voltige, il n’est plus.
Raboteau62.

Caron,
Fils de l’Érèbe et de la Nuit. §

Nocher du Styx et des autres Fleuves des Enfers. Il passait dans sa barque les ames des morts qui avaient reçu la sépulture, et qui lui payaient une obole. Impitoyable à l’égard des autres, il les laissait errer pendant cent ans sur le rivage du Fleuve.

Caron est représenté sous la figure d’un Vieillard mal-propre, grossier, farouche.

   ……… L’Achéron que vomit le Tartare,
Traverse en mugissant l’empire du Ténare ;
Aux vagues du Cocyte il joint ses flots bourbeux ;
Caron défend les eaux de ces torrens affreux ;
Terrible en son aspect, difforme en son visage,
Mais robuste et nerveux sous le fardeau de l’âge,
Un regard fixe et dur sort de ses yeux brûlans ;
De vils lambeaux noués forment ses vêtemens ;
Et sous ce conducteur de la barque infernale,
Les morts épouvantés passent l’onde fatale.
Ils en couvrent les bords, ils errent éperdus.
Les âges et les rangs sont ici confondus ;
La foule est innombrable, et chaque jour, chaque heure,
Chaque instant peuple encor cette vaste demeure.
Telles au premier froid que l’hiver suit de près,
Les feuilles en monceaux tombent dans les forêts ;
Tel on voit les oiseaux que la froideur exile,
S’envoler par essaim dans un plus doux asile.
Les ombres vers Caron poussent leur faible voix,
Mais le dur Nautonnier sans égard fait son choix.
Il reçoit, quand il veut, l’esclave dans sa barque,
Et d’un coup d’aviron repousse le monarque.
Virgile. —  Lefranc63.

Restier, excellent comédien, mort à Lyon en 1803, à ses amis.

   Sur le théâtre on me voyait jadis
Jouer Argan, Harpagon et Crysale,
D’une façon unique, originale,
Et ma Thalie enlevait tous les prix.
Lorsque jeté dans les royaumes sombres,
J’ai parcouru ces noirs et tristes bords,
Par un prodige inouï jusqu’alors,
Mon seul aspect a fait rire les Ombres64.

Mânes. §

Divinités qui présidaient aux Tombeaux. Leur culte était répandu dans la Grèce. On entourait leurs autels de branches de cyprès et on leur offrait des libations et des sacrifices.

On donne aussi le nom de Mânes aux ames des morts.

Cérémonies pieuses en l’honneur des Morts.

   Les tombeaux ont leur culte. O vous, parens pieux,
Apaisez en ces jours l’ombre de vos aïeux.
Apportez à leur cendre une légère offrande.
Ce sont des dons légers que la tombe demande.
Pour honorer les morts le cœur est riche assez,
Et leurs Dieux ne sont pas des Dieux intéressés.
De couronnes de fleurs une tuile couverte ;
Dans un vase laissés sur la route déserte,
Un peu de lait, des fruits et quelques grains de sel,
Des gâteaux détrempés et de vin et de miel,
Et quelques brins épais de l’humble violette ;
Voilà tout ce qu’il faut : leur ombre est satisfaite.
Je ne vous défends pas de plus riches présens,
Mais de ces simples dons les Mânes sont contens.
Allumez toutefois une urne cinéraire,
Et joignez la prière à l’encens funéraire.
Ovide. —  Desaintange65.

Honneurs funèbres rendus par Énée aux Mânes de son père Anchise.

   La nuit avait plié ses voiles étoilés ;
Énée à ses amis sur la rive assemblés,
Adresse ce discours du haut d’une colline :
« Enfans de Dardanus, race antique et divine,
L’année a parcouru le cercle des saisons,
Depuis que cette terre, hélas ! où nous marchons,
Du respectable Anchise a recueilli la cendre.
Voici, voici le jour, où j’ai promis de rendre
A cette ombre sacrée, objet de ma douleur,
D’un deuil renouvelé le triste et vain honneur.
Seul, parmi les écueils de la Syrte inhumaine,
Errant au sein des mers d’Argos, et de Mycène,
J’irais de dons pieux couvrir encor l’Autel,
Et fêter de ce jour le retour solennel.
Quoi ! sur ces bords, amis, près du tombeau d’Anchise,
Faudra-t-il, que des Dieux la faveur nous conduise,
Sans que nous acquittions le plus cher de nos vœux !
Allez, préparez tout pour de funèbres jeux.
Qu’Anchise à nos desirs rende les vents propices :
Qu’en des temples fondés sous ses heureux auspices,
De ces jeux tous les ans l’honneur soit répété !
A chacun des vaisseaux Aceste avec bonté
Accorde deux taureaux. Que d’Aceste et de Troie
Les Dieux à nos banquets s’unissent avec joie !
Si la neuvième Aurore annonce un jour serein,
Divers prix vous seront dispensés par ma main.
Les uns pour le rameur fatiguant l’onde amère ;
Les autres pour l’athlète à la course légère ;
Celui-ci pour la lutte, ou le ceste pesant,
Ou le trait qui part, vole, et fend l’air en sifflant.
Troyens, de ces honneurs briguez la récompense ;
De fleurs ceignez vos fronts, gardez un long silence. »

   Du myrte maternel Enée au même instant
Se couronne ; Elimas, Iule encore enfant,
Aceste au front blanchi, la jeunesse Troyenne,
Tous l’imitent. Soudain vers la tombe il les mène ;
Et d’un peuple nombreux il s’avance entouré.
Epanchés par ses mains, le lait, le vin sacré,
Et le sang le plus pur ont humecté la terre.
De fleurs il la parfume, et s’écrie : « O mon père !
Je te salue : objet de nos regrets, reçois,
Reçois nos dons offerts pour la seconde fois.
Tu n’as donc pu me suivre en ma longue entreprise ;
Et du Tibre avec moi voir la rive promise ? »

   Il dit, et de la tombe un immense serpent
Sort, sept fois se replie et se traîne en rampant.
Tout son dos écailleux, et qu’un or pur éclaire,
Est tacheté d’azur. Tel un trait de lumière
Des sept couleurs d’iris peint les voûtes du ciel.
Le monstre doucement s’approche de l’autel,
Parmi les vases saints innocemment se glisse,
Goûte en les effleurant les mets du sacrifice,
Fuit, rentre, et se replonge au fond du monument.
De ce prodige, Enée interdit un moment,
Redouble encor ses soins pour la cérémonie.
Il ne sait si du lieu c’est le puissant Génie,
Ou l’envoyé d’Anchise. Entre tant de troupeaux,
Il livre au fer sacré, les plus gros, les plus beaux,
Fait des libations, et plein de confiance
Des Mânes paternels invoque la puissance.
Virgile. —  Chabanon66.

Aux Mânes de ma Mère.

   Objet sacré de ma tendresse,
Qui me fais aimer ma douleur ;
Toi, qui me rappelles sans cesse
Les premiers sentimens du cœur,
O ma bienfaitrice ! ô ma Mère !
La mort n’a pu nous séparer,
Et le besoin de te pleurer
Est ma volupté la plus chère.
Par quinze hivers j’ai vu flétrir
Le gazon qui couvre ta cendre,
Et, fidelle à ton souvenir,
Je crois t’embrasser et t’entendre.
Jamais je ne vois un berceau,
Et le sourire de l’enfance,
Le naïf et touchant tableau
De la candeur, de l’innocence ;
Jamais je n’entends retentir
La voix de la reconnaissance,
Sans qu’un long et profond soupir
Ne rende à mon cœur ta présence.
Soit qu’à travers les passions,
Sur le vaste Océan du Monde,
Ma course errante et vagabonde
S’abandonne aux illusions ;
Soit que mon ame recueillie
Dans la profondeur des forêts,
S’abreuve de mélancolie
Sous de silencieux cyprès,
Je sens ton image adorée
Par-tout marcher autour de moi ;
Dans une retraite ignorée
Je suis toujours seul avec toi…
Ma lyre en deuil est impuissante ;
Ma lyre, indocile à mes lois,
Ne fait entendre sous mes doigts
Qu’une voix faible et gémissante.
Je ne sais quel sombre poison,
Qui me consume et me dévore,
Sur mes pas sèche et décolore
Les fleurs de la belle saison…
Si l’amour, l’amitié, la gloire,
Détruisant la plus douce erreur.
Ne me permettent plus de croire
A la chimère du bonheur,
Le tombeau, que j’aime et révère,
Sera mon seul consolateur ;
Et du moins, auprès de ma Mère,
Je pourrai retrouver mon cœur.
Doigni.

Déesses. §

Cybèle ou Rhéa,
Fille du Ciel et de la Terre, femme de Saturne et Mère des Dieux. §

On la représente avec une tour sur la tête, une clé et un disque dans la main, couverte d’une robe parsemée de fleurs, tantôt entourée de bêtes sauvages, tantôt assise sur un char traîné par quatre lions. Ses Prêtres, nommés Galles, Corybantes, Dactyles, promenaient sa statue au son des cymbales, et dansaient autour d’elle, en faisant d’effrayantes contorsions.

   C’est sur tant de bienfaits que, des Dieux qu’on révère,
De l’homme, de la brute, on la nomma la mère.
Mère tendre ! Les Grecs, dans leurs doctes chansons,
La plaçaient sur un char traîné par deux lions.
Sans base, au sein des airs, mollement balancée,
De ces monstres altiers l’audace au frein dressée,
Attestait que les soins, les bienfaits maternels
Triomphent tôt ou tard, des cœurs les plus cruels.
On voyait, sur son front, la couronne murale,
Emblême des cités, que par-tout elle étale.
Dans ce noble appareil, au sein de leurs remparts,
On la promène encor, étonnant les regards :
A ce nom respecté de la mère Idéenne
Qu’accompagne toujours sa troupe Phrygienne,
Qui ne voit que le Monde, à ces peuples heureux
Doit l’art d’orner les champs de grains plus savoureux ?
Si ses prêtres brûlans d’une sainte furie,
Tranchent encor en eux les sources de la vie,
Cet exemple terrible apprend au fils ingrat,
Qui se livrant sans honte au plus noir attentat,
Outrage les Dieux même en ceux dont il tient l’être,
D’âge en âge, en sa race, il ne doit point renaître.

   Cependant sous leurs mains, les tambours effrayans,
La flûte, la cymbale, et les cors plus bruyans,
Réveillent et le zèle et la crainte assoupie.
Enfin, du fer vengeur, ils menacent l’impie,
Qui, sans baisser les yeux, sans fléchir les genoux,
Pourrait de la Déesse, affronter le courroux.

   Vois-tu, dès qu’elle arrive en sa magnificence,
Et, d’un regard muet, appelle l’abondance,
Vois-tu l’argent et l’or joncher tous les chemins,
Et des torrens de fleurs, tombant de toutes mains,
L’inonder toute entière, elle et sa cour brillante ?

   De ses Prêtres soudain, la foule se présente,
(Les Grecs les ont nommés Curètes Phrygiens.)
Armés, chargés de fer, dansant dans leurs liens,
Ils se frappent en nombre, et, joyeux dans leur guerre,
De leur sang, l’un par l’autre, ils arrosent la terre.
Heurtant avec horreur leurs casques radieux,
Ils offrent du Dicté, les Curètes pieux,
Qu’ainsi jadis la Crète entendit, en cadence,
Couvrir, ô Jupiter ! les cris de ton enfance,
Lorsqu’une jeune troupe, au son vif et tonnant
De l’airain, sur l’airain, dans ses mains résonnant,
Pour te sauver des dents de ton barbare père,
Pour épargner des pleurs à ta tremblante mère,
D’un horrible combat présentant le tableau,
Folâtrait en mesure autour de ton berceau.
Oui, c’est pour rappeler ces jeux mêlés d’alarmes,
Qu’autour de la Déesse on est encor en armes ;
Ou, par ce grand spectacle, elle apprend aux humains,
Qu’il faut que leur famille, au secours de leurs mains,
Qu’il faut que leur patrie, à leur noble victoire,
Doivent leur liberté, leur bonheur et leur gloire.
Lucrèce. —  Leblanc-de-Guillet67.

Junon,
Femme de Jupiter. §

Cette Déesse troubla souvent les plaisirs effrénés de son infidèle Epoux. Elle persécuta ses nombreuses amantes ; elle osa même se joindre aux Dieux révoltés contre lui. Aussi orgueilleuse que jalouse, elle ne pardonna jamais à Pâris de ne lui avoir pas adjugé la pomme d’or, et se déclara l’ennemie implacable des Troyens. Son plus beau Temple était à Carthage.

On la représente sur un char traîné par des paons, avec un de ces oiseaux auprès d’elle, et le front couronné de lys et de roses.

   C’est à Samos que Junon prit naissance ;
C’est à Samos, séjour de son enfance,
Qu’un noble hymen l’unit à Jupiter…
Plus d’une fois elle vient s’y cacher,
Respirer seule et jouir d’elle-même :
Sans cour, sans pompe, elle vient y chercher
La liberté qui fuit le rang suprême :
De son front grave elle y vient détacher
Tous ses ennuis avec son diadême :
Elle y vient rire : (on rit peu dans les Cieux.)
Je la plaindrais, je plaindrais tous les Dieux
D’être immortels, si ces Dieux qu’on révère
Devaient traîner leur triste éternité
Sans dépouiller la majesté sévère :
Si pour l’honneur de la Divinité
Ils ne pouvaient briser la chaîne austère
De la contrainte et de la dignité.
Junon commande à la Nature entière,
Je le confesse ; et, pour ce cœur si fier,
Il est flatteur de marcher la première
Parmi les Dieux, et près de Jupiter.
Il faut pourtant à cette Reine altière
D’autres plaisirs, des plaisirs plus touchans.
Samos lui rouvre un sein qui l’a nourrie,
Et Junon trouve en cette île fleurie,
Ces plaisirs purs qui naissent dans les champs.
Malfilatre68.
   Avec orgueil, mais avec majesté,
Paraît Junon, superbe Déité ;
Mille trésors surchargent cette belle.
Le diamant, dans l’or pur incrusté,
Mêle ses feux à la pourpre immortelle.
Sa noble écharpe, à replis onduleux
Ceint la Déesse, et retombe avec grace ;
Divin tissu, dont la splendeur efface
Le coloris de cet arc lumineux,
Qui peint la nue et les airs qu’il embrasse.
Reine céleste, elle a le front paré
D’un diadême, où l’éclat d’un or pâle
Ranime un fond tendrement azuré,
Et dans ses mains brille un sceptre d’opale.
Imbert69.

Diane,
Sœur d’Apollon. §

Elle présidait à la Chasse. Dévouée à ce mâle et noble exercice, elle fut inaccessible aux goûts timides et faibles de son sexe ; sa chasteté fut si sévère, qu’elle changea en cerf Actéon, pour avoir eu l’indiscrétion de la regarder au bain. La biche lui est consacrée.

On l’appelle Diane sur la Terre, Phébé dans le Ciel, (Voy. Nuit.) Hécate aux Enfers. Elle est représentée sur un char d’or, traîné par des biches, un arc à la main, un carquois sur l’épaule, et un croissant sur la tête.

   A peine le Soleil au fond des antres sombres
Avait du haut des Cieux précipité les ombres ;
Quand la chaste Diane à travers les forêts
          Aperçut un lieu solitaire,
Où le fils de Vénus et les Dieux de Cythère
          Dormaient sous un ombrage frais.
Surprise, elle s’arrête, et sa prompte colère
S’exhale en ce discours qu’elle adresse tout bas
A ces Dieux endormis qui ne l’entendent pas :

             Vous, par qui tant de misérables
          Gémissent sous d’indignes fers,
          Dormez, Amours inexorables,
          Laissez respirer l’Univers.

              Profitons de la nuit profonde
          Dont le sommeil couvre leurs yeux :
          Assurons le repos au Monde
          En brisant leurs traits odieux.

    A ces mots elle approche, et ses nymphes timides
Portant sans bruit leurs pas vers ces Dieux homicides,
D’une tremblante main saisissent leurs carquois ;
Et bientôt des débris de leurs flèches perfides
          Sèment les plaines et les bois.

   Tous les Dieux des forêts, des fleuves, des montagnes,
Viennent féliciter leurs heureuses compagnes ;
Et de leurs ennemis bravant les vains efforts,
          Expriment ainsi leurs transports.

             Quel bonheur, quelle victoire !
          Quel triomphe, quelle gloire !
          Les Amours sont désarmés.

             Jeunes cœurs, rompez vos chaînes :
          Cessons de craindre les peines
          Dont nous étions alarmés.
Rousseau70.
   Les bois furent toujours l’école des guerriers,
Et Diane à Bellonne apprête les lauriers.
Voyez-vous le Soleil vers le froid Sagittaire ?
Il éclaire pour vous la forêt solitaire,
Et des jours de la chasse annonce le retour.
Le cor, pour éveiller les châteaux d’alentour,
Frappe et remplit les airs de bruyantes fanfares.
L’ardent coursier hennit, et vingt meutes barbares
Près de porter la guerre au monarque des bois,
En rapide aboiement font éclater leur voix,
Ennemis affamés que les veneurs devancent ;
Les chiens vers la forêt en tumulte s’avancent,
Et bientôt sur leurs pas l’impétueux coursier,
Tout fier d’un conducteur brillant d’or et d’acier,
Non loin de la retraite où l’ennemi repose
Arrive, l’assaillant en ordre se dispose :
Tous ces flots de chasseurs, prudemment partagés
Se forment en deux corps sur les ailes rangés ;
Les chiens au milieu d’eux se placent en silence.
Tout se tait : le cor sonne ; on s’écrie, on s’élance,
Et soudain comme un trait, meute, coursier, chasseur,
Du rempart des taillis ont franchi l’épaisseur.
Roucher71.

Chasse .

   Cependant le cerf vole, et les chiens sur sa voie
Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ;
Par-tout où sont ses pas sur le sable imprimés,
Ils attachent sur eux leurs naseaux enflammés :
Alors le cerf tremblant, de son pied, qui les guide
Maudit l’odeur traîtresse et l’empreinte perfide.
Poursuivi, fugitif, entouré d’ennemis,
Enfin dans son malheur il songe à ses amis.
Jadis de la forêt dominateur superbe,
S’il rencontre des cerfs errans en paix sur l’herbe,
Il vient au milieu d’eux, humiliant son front,
Leur confier sa vie et cacher son affront.
Mais, hélas ! chacun fuit sa présence importune
Et la contagion de sa triste fortune :
Tel un flatteur délaisse un prince infortuné.
Banni par eux il fuit, il erre abandonné :
Il revoit ces grands bois si chers à sa mémoire,
Où cent fois il goûta les plaisirs et la gloire,
Quand les bois, les rochers, les antres d’alentour
Répondaient à ses cris et de guerre et d’amour,
Et qu’en sultan superbe à ses jeunes maîtresses
Sa noble volupté partageait ses caresses.
Honneur, empire, amour, tout est perdu pour lui.
C’est en vain qu’à ses maux prêtant un noble appui,
D’un cerf tout jeune encor la confiante audace
Succède à ses dangers et s’élance à sa place :
Par les chiens vétérans le piége est éventé.
Du son lointain des cors bientôt épouvanté,
Il part, rase la terre ; ou, vieilli dans la feinte,
De ses pas, en sautant, il interrompt l’empreinte ;
Ou, tremblant et tapi loin des chemins frayés,
Veille et promène au loin ses regards effrayés,
S’éloigne, redescend, croise et confond sa route.
Quelquefois il s’arrête ; il regarde, il écoute ;
Et des chiens, des chasseurs, de l’écho des forêts,
Déjà l’affreux concert le frappe de plus près.
Il part encor, s’épuise encore en ruses vaines.
Mais déjà la terreur court dans toutes ses veines ;
Chaque bruit est pour lui l’annonce de son sort,
Chaque arbre un ennemi, chaque ennemi la mort.
Alors, las de traîner sa course vagabonde,
De la terre infidèle il s’élance dans l’onde,
Et change d’élément sans changer de destin.
Avide et réclamant son barbare festin,
Bientôt vole après lui, de sueur dégouttante,
Brûlante de fureur et de soif haletante,
La meute aux cris aigus, aux yeux étincelans.
L’onde à peine suffit à leurs gosiers brûlans :
Mais à leur fier instinct d’autres besoins commandent,
C’est de sang qu’ils ont soif, c’est du sang qu’ils demandent.
Alors désespéré, sans amis, sans secours,
A la fureur enfin sa faiblesse a recours.
Hélas ! pourquoi faut-il qu’en ruses impuissantes
La frayeur ait usé ses forces languissantes ?
Et que n’a-t-il plutôt, écoutant sa valeur,
Par un noble combat illustré son malheur !
Mais, enfin, las de perdre une inutile adresse,
Terrible, il se ranime, il s’avance, il se dresse,
Soutient seul mille assauts ; son généreux courroux
Réserve aux plus vaillans ses plus terribles coups.
Sur lui seul à la fois tous ses ennemis fondent ;
Leurs morsures, leurs cris, leur rage se confondent.
Il lutte, il frappe encore : efforts infructueux !
Hélas ! que lui servit son port majestueux,
Et sa taille élégante et ses rameaux superbes,
Et ses pieds qui volaient sur la pointe des herbes !
Il chancelle, il succombe, et deux ruisseaux de pleurs
De ses assassins même attendrissent les cœurs.
Delille72.

Vénus ou Cythérée. §

Déesse de la Beauté, Mère de l’Amour et des Grâces. Elle présidait aux Fêtes voluptueuses. On raconte diversement son origine. Les uns la disent Fille du Ciel et de la Terre ; les autres, de Jupiter et de Dioné. Plusieurs la font naître de l’écume de la Mer, et c’est l’opinion la plus reçue. Au moment de sa naissance, la Terre sous ses pas, s’émailla de fleurs ; autour d’elle on vit voltiger les Amours et les Zéphyrs. Les Heures l’emportèrent avec pompe dans l’Olympe, où ses attraits ravissans enchantèrent les Dieux. Vénus eût été parfaite, si à la beauté, elle eût joint la décence et la sagesse.

Les Grâces ses compagnes, et Cupidon ou l’Amour son fils formaient le cortége de la Déesse. Des Cygnes ou des moineaux traînaient son char. Rien de plus séduisant que sa cour, mais rien de plus corrupteur.

On l’adorait à Amathonte, à Paphos, à Gnide, à Cythère. La colombe lui est consacrée.

   C’est dans ce mois heureux que l’on vit Dionée
Sortir en souriant, de la Mer étonnée.
Par le plaisir émus, mille flots caressans
S’entrepoussaient autour de ses charmes naissans ;
L’un baise ses cheveux que le Zéphir dénoue,
L’autre, près de sa conque et bondit et se joue ;
D’autres avec respect demeurent suspendus,
Fiers d’ouvrir un passage à la belle Vénus.
Le Triton recourbé, fendant l’onde écumante,
Change en soupirs les sons de sa voix effrayante,
Et sème de corail les courans fortunés
Qu’en glissant sur les eaux le char a sillonés.
Vous, filles de Thétis, de vos grottes profondes,
Vous élevez vos fronts sur la cime des ondes ;
Mais éveillé soudain par tant d’attraits nouveaux,
Le dépit vous oblige à rentrer sous les eaux73.

Gnide.

   Vénus à Gnide aime à fixer sa cour ;
Elle n’a point de plus riant séjour :
Jamais son char ne quitte l’Empirée,
Sans aborder à ce rivage heureux.
Fiers de la voir se confondre avec eux,
Les Gnidiens, à sa vue adorée,
N’éprouvent plus cette frayeur sacrée
Que fait sentir la présence des Dieux :
Si d’un nuage elle marche entourée,
On reconnaît l’aimable Cythérée
Au seul parfum qu’exhalent ses cheveux.
Gnide s’élève au sein d’une contrée
Où la nature a versé ses bienfaits :
Le doux printemps l’embellit à jamais.
Une chaleur égale et tempérée
Y fait tout naître et prévient les souhaits.
Vous n’entendez que le bruit des fontaines
Et le concert des oiseaux amoureux.
Les bois émus semblent harmonieux :
Mille troupeaux bondissent dans les plaines…

   Près de la ville habite l’Immortelle,
Vulcain bâtit son palais somptueux,
Pour réparer l’affront qu’à l’infidelle
Il fit jadis en présence des Dieux.
Il n’appartient qu’aux Grâces de décrire
Tous les attraits de ces lieux enchantés ;
L’or, les rubis, l’agathe et le porphyre
En font le luxe, et non pas les beautés.
Dans les vergers, par-tout on voit éclore
Les dons brillans de Pomone et de Flore,
Sur les rameaux, la fleur succède aux fruits ;
Le bouton sort du bouquet qui s’effeuille ;
Le fruit renaît sous la main qui le cueille :
Les Gnidiens que Vénus y conduit
Foulent en vain l’émail de la verdure :
Par un pouvoir, rival de la nature,
Le vrai gazon est soudain reproduit.

   Vénus permet à ses nymphes légères
De se mêler aux danses des Bergères ;
Là, quelquefois assise à leur côté,
Se dépouillant de sa grandeur suprême,
Elle contemple et partage elle-même
De ces cœurs purs l’innocente gaîté.
Léonard74.

Minerve ou Pallas. §

Sous le premier nom, elle est la Déesse de la Sagesse, des Sciences et des Arts ; sous le second, celle de la Guerre. Minerve sortit toute armée du cerveau de Jupiter. Pacifique à la fois et belliqueuse, elle chérissait l’olivier autant que le laurier. Neptune lui disputa l’honneur de donner un nom à la nouvelle ville de Cécrops ; il crut l’emporter sur elle, en faisant sortir de la terre, avec son trident, un superbe coursier. Minerve, d’un coup de sa lance, en fit naître l’arbre de la paix tout en fleurs ; et Cécropie fut nommée Athènes du nom grec de la savante Déesse. Ses favoris, ses véritables héros sont les héros pacifiques.

   On voit Pallas, belle avec dignité,
Qui brille encore, avec moins d’opulence ;
Dans sa démarche, est l’air de la décence ;
Dans ses regards, une douce fierté ;
Dans sa parure une sage élégance.
Un voile blanc, symbole de pudeur,
Sert ses attraits, en attestant sa gloire :
Voile charmant, où d’un doigt créateur,
De son triomphe elle a tracé l’histoire.
L’œil étonné voit sa lance d’airain
Frapper la terre avec un long murmure ;
Et l’olivier qui jaillit de son sein.
Agite encor sa bruyante verdure.
A son oreille on suspendit en nœuds
Des boucles d’or, errantes et captives ;
Et des brillans, d’un vert faible et douteux,
Ceignent son front, façonnés en olives.
Imbert75.

Fêtes de Minerve.

   Jeunes amans des arts, apportez vos offrandes ;
A l’autel de Pallas suspendez vos guirlandes :
Méritez ses faveurs, et vous serez savans.
Jeunes filles, venez, et sous vos doigts mouvans
Que la laine amollie entoure la quenouille,
Et s’ourdisse en longs fils que la salive mouille.
A la navette agile elle enseigne à glisser,
A courir sur la toile, au peigne à la lisser.
Honorez ses autels, vous, que votre art illustre,
Honorez ses autels, vous qui rendez leur lustre
Aux tissus des habits de taches imprégnés ;
Et vous qui de couleurs dans l’airain les teignez.
L’ouvrier qui fabrique une utile chaussure,
Sans l’aveu de Pallas prendra mal la mesure :
La main la plus habile à façonner le bois,
Perdra sans son secours l’adresse de ses doigts.
Vous qui, des corps humains chassant la maladie,
Renouez de nos jours la trame mal ourdie,
Qu’une part de ces dons que vous en recevez
Soit offerte à Minerve, à qui vous les devez :
Et vous, souvent frustrés d’un modique salaire,
Maîtres de l’éloquence, apprenez d’elle à plaire :
Et vous qui, maniant l’industrieux ciseau,
Le crayon, la palette et le docte pinceau,
Animez et la toile, et la pierre vivante,
Qui soumettez le marbre à l’équerre savante ;
Régulateurs des Cieux, où lisent nos regards,
Invoquez-la : Pallas préside à tous les arts.
Ovide. —  Desaintange76.

Vesta,
Fille de Saturne et d’Ops. §

Elle présidait au Feu sacré ou éternel, image de celui des astres, et gardien de l’Empire Romain. Des Vierges nommées Vestales, étaient seules chargées de l’entretenir jour et nuit dans son Temple ; si elles le laissaient éteindre, ou si elles violaient leur vœu de virginité, la superstition la plus barbare les condamnait à être enterrées vives dans une caverne où elles mouraient de faim. Le culte de Vesta remontait jusqu’au temps d’Enée. Numa lui rendit sa première splendeur.

On la représente vêtue d’une robe longue, un voile sur la tête, une javeline d’une main, et un vase à deux anses de l’autre, ou une lampe.

   Quarante fois à Rome une époque annuelle
Ramena de Palès la fête solennelle,
Avant qu’elle eût reçu le culte de Vesta.
C’est toi qui l’établis, pacifique Numa ;
Roi plein, envers les Dieux, de respect et de crainte !
Son temple, dont le jaspe environne l’enceinte,
D’un mur tissu de jonc fut enclos autrefois ;
Le chaume et non l’airain couvrait ses humbles toits.
L’étroit compartiment du vestibule antique
Fut du Pontife-roi le palais magnifique.
Si l’on a de ce temple agrandi les contours,
Sa forme circulaire est la même toujours.
On croit que cette forme est un mystique emblême,
Et la Terre et Vesta, l’une et l’autre est la même :
L’une et l’autre a son feu, ses foyers éternels.
L’une a sa place au centre, et l’autre ses autels.
Sans appui soutenue, énorme et vaste boule,
Dans les airs en suspens la Terre nage et roule.
Le globe, par son poids, centre de l’Univers,
S’éloigne également de tous les points divers.
S’il n’était pas convexe, il perdrait sa balance,
Qui le fixe au milieu de l’Univers immense.
Ouvrage d’Archimède, un globe est en suspens
Dans l’air, qu’un ciel de verre emprisonne au dedans.
Sphérique en ses contours, l’image de la Terre
S’éloigne également de tous les points du verre.
Tel ton temple, ô Vesta ! pour centre a ton autel,
Et son ceintre ressemble à la voûte du Ciel.

   On veut savoir pourquoi, seule entre les déesses,
Vesta se fait servir par des Vierges prêtresses.
On dit que des amours de Saturne et d’Apis,
Et Junon et Cérès furent les premiers fruits.
Vesta naquit depuis, et son destin diffère.
Junon, comme Cérès, devint épouse et mère.
Vesta, vous le savez, ne connut point d’époux.
Faut-il donc s’étonner que, chaste dans ses goûts,
Elle aime à présider à de chastes Vestales !
Vierge, elle se confie à des mains virginales.
Ovide. —  Desaintange77.

Cérès,
Fille de Saturne et de Cybèle. §

Pendant qu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre, elle arriva chez Eleusius, Roi de l’Attique. Elle apprit l’Agriculture à Triptolème, fils de ce Prince, et l’envoya ensuite enseigner ce premier des Arts aux différens peuples. Revenue en Sicile après ses inutiles courses, la Nymphe Aréthuse lui dit que sa fille avait été enlevée par Pluton, lorsqu’elle cueillait des fleurs dans les belles campagnes d’Enna. A cette triste nouvelle, Cérès alla conjurer Jupiter de lui faire rendre Proserpine. Le Père des Dieux le lui promit, pourvu qu’elle n’eût rien mangé dans les Enfers. Malheureusement elle y avait goûté quelques grains de grenade. Cérès obtint cependant que sa fille passerait six mois de l’année avec elle sur la terre.

Cette Déesse préside particulièrement aux moissons ; sa principale fête était celle d’Eleusis, où se célébraient ses mystères.

On la représente avec une faucille d’une main, et de l’autre, une gerbe d’épis et de pavots.

   O Cérès, presse ton retour :
Sur nos plaines le Dieu du jour
Répand les chaleurs et la vie.
Proserpine a quitté la cour
Du sombre époux qui l’a ravie ;
Le même char qui l’entraîna
A travers la flamme et la cendre,
A tes yeux charmés va descendre
Du sommet brillant de l’Etna,
Elle paraît : ton cœur palpite,
Tes pas volent devant ses pas :
Quand tu l’appelles dans tes bras,
L’amour vers toi la précipite.
Un mutuel enchantement
Vous enivre des mêmes charmes :
Trop court, mais trop heureux moment
Où le plaisir verse des larmes !
Pour un cœur noble et généreux,
Qu’il est doux en quittant Cerbère,
De retrouver le monde heureux
Par les seuls bienfaits de sa mère !
Belle Proserpine, à tes yeux,
Déjà la moisson est tombée
Sous la faucille recourbée
Du moissonneur laborieux.
Ici les gerbes dispersées
Couvrent le feu de nos guérêts ;
Plus loin, leurs meules entassées
Élèvent un trône à Cérès.
Sur l’arbre fécond de Pyrame,
Le ver à soie ourdit sa trame,
Qui pare les Dieux et les Rois :
Les fraises parfument les bois,
L’épine enfante la groseille,
Mille fruits naissent à la fois ;
Et prête à remplir la corbeille,
La Nymphe hésite sur le choix.
Par-tout l’abondance circule,
L’homme n’est heureux que l’été ;
L’infatigable pauvreté
Bénit l’ardente canicule
Qui fait frémir la volupté.
Dans un sallon pavé de marbre
Respire-t-on un air plus frais,
Qu’à l’ombre incertaine d’un arbre
Cher aux Déesses des forêts ?
La Driade, en robe légère,
Brave, sous un chapeau de fleurs,
L’aiguillon ardent des chaleurs ;
Et Pallas, coiffée en bergère,
Pour égayer les moissonneurs,
Danse à midi sur la fougère.
Bernis78.
   J’admire tes bienfaits, divine Agriculture,
Tu sais multiplier les dons de la nature ;
Toi seule à l’enrichir forces les élémens ;
Elle doit à tes soins ses plus beaux ornemens.
Sans toi, ces végétaux que tu sais reproduire
Périssent en naissant, ou naissent pour se nuire.
Étouffés l’un par l’autre, ils sèment leurs débris
Sur le terrain fangeux dont ils furent nourris ;
Ou sur des monts brûlans, jetés de place en place,
Ils ombragent à peine une aride surface.
Tu tiras les humains du centre des forêts,
Fixés auprès des champs, qu’ils cultivaient en paix,
Ils purent prononcer le saint nom de Patrie,
Et connaître les mœurs, ornement de la vie.
Bientôt les animaux vaincus dans les déserts,
Esclaves des humains, se plurent dans nos fers.
L’homme ravit la laine à la brebis paisible,
Le taureau lui soumit son front large et terrible ;
La génisse apporta son nectar argenté,
Aliment pur et doux, source de la santé.
L’Agriculture alors nourrit un peuple immense,
Et des champs aux cités fit passer l’abondance :
La victoire, les arts, la liberté, l’honneur,
Fut le partage heureux du peuple agriculteur,
Et lui seul enrichi des trésors nécessaires,
Reçut de l’étranger les tributs volontaires.
Sénat d’un peuple-roi qui mit le monde aux fers,
Conseil de demi-Dieux qu’adora l’Univers,
Cérès avec Bellone a formé ton génie.
Des hameaux dispersés sur les monts d’Ausonie,
Des vallons consacrés par le pas des Catons ;
Du champ des Régulus, du toit des Scipions,
S’élançait au printemps ton aigle déchaînée,
Pour annoncer la foudre à la Terre étonnée.
Au retour des combats tes vertueux guerriers,
Au temple de Cérès appendaient leurs lauriers.
Les arbres émondés par le fer des Émiles,
Les champs sollicités par les mains des Camilles,
De leurs dons à l’envi comblaient leurs possesseurs,
Et ces fruits du travail n’altéraient point les mœurs.
Saint-Lambert79.

Thémis,
Fille du Ciel et de la Terre, et Déesse de la Justice. §

On la figure avec une balance d’une main, un glaive de l’autre, et un bandeau sur les yeux. Jupiter voulut l’épouser ; Thémis s’étant refusée à ses vœux, le Père des Dieux triompha de sa résistance, et eut d’elle la Paix et la Loi. Il plaça sa balance au nombre des signes célestes.

   C’est Thémis ; oui, c’est elle-même :
Orné de l’éclat le plus beau,
Son front porte ce diadème
Que l’erreur prend pour un bandeau.
Pour elle la nuit est sans ombre,
Et le cœur même le plus sombre
A son œil ne peut échapper ;
Il veille à tout ce qu’elle pèse,
Et la seule raison l’apaise,
Ou la détermine à frapper.

   Devant elle sont les annales
Des oracles qu’elle a tracés,
De faux sens, de gloses vénales,
Par la raison débarrassés ;
Les lois, appui de l’innocence,
Frein redouté de la licence,
Sages limites de nos droits ;
Du repos, sources délectables
Au faible, au puissant respectables,
Souveraine même des rois.

   Justice, voilà donc ton temple !
Injustes, coupables, tremblez ;
Tous ces sages que je contemple
Sont ses ministres assemblés.
Au gré de Thémis implorée
L’orphelin, la veuve éplorée
Vont dépouiller l’usurpateur ;
Et l’innocence enfin paisible,
Va la voir d’un glaive infaillible
Frapper son calomniateur.
La Motte80.

Portrait de la Chicane.

   Entre ces vieux appuis dont l’affreuse grand’salle
Soutient l’énorme poids de sa voûte infernale,
Est un pilier fameux, des plaideurs respecté,
Et toujours des Normands à midi fréquenté.
Là, sur un tas poudreux de sacs et de pratique,
Hurle tous les matins une Sybille étique ;
On l’appelle Chicane ; et ce monstre odieux
Jamais pour l’équité n’eut d’oreilles ni d’yeux.
La disette au teint blême, et la triste famine,
Les chagrins dévorans et l’infâme ruine,
Enfans infortunés de ses rafinemens,
Troublent l’air d’alentour longs gémissemens :
Sans cesse feuilletant les lois et la coutume,
Pour consumer autrui le monstre se consume ;
Et dévorant liaisons, palais, châteaux entiers,
Rend pour des monceaux d’or de vains tas de papiers.
Sous le coupable effort de sa noire insolence,
Thémis a vu cent fois chanceler sa balance.
Incessamment il va de détour en détour ;
Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour ;
Tantôt les yeux en feu, c’est un lion superbe ;
Tantôt, humble serpent il se glisse sous l’herbe.
Boileau81.

Palès,
Déesse des Pasteurs. §

Elle présidait aux pâturages et veillait sur les troupeaux. Le jour de sa fête, les bergers lui offraient du miel, du lait, du vin cuit et du millet ou d’autres grains. Pour obtenir de Palès qu’elle écartât les loups de leurs troupeaux, ils les faisaient promener autour de son Autel : ils terminaient leur hommage par un feu de paille qu’ils traversaient en sautant.

   Que j’aime à revoler vers ces fêtes champêtres
Où Rome célébrait les Dieux de ses ancêtres,
La Déesse des blés et le Dieu des raisins,
Les Nymphes des forêts, les Faunes, les Sylvains,
Toi sur-tout, toi, Palès, déité pastorale !
A peine blanchissait la rive orientale,
Le berger, secouant un humide rameau,
D’une onde salutaire arrosait son troupeau :
O Palès ! disait-il, reçois nos sacrifices,
Protège mes brebis, protège mes génisses
Contre la faim cruelle et le loup inhumain ;
Que je trouve le soir le nombre du matin,
Qu’autour de mon bercail exacte sentinelle,
Sans cesse en haletant rôde mon chien fidelle ;
Que mon troupeau connaisse et ma flûte et ma voix ;
Que le lait le plus pur écume entre mes doigts ;
Rends mon bélier ardent, rends mes chèvres fécondes ;
Puissent de frais gazons, puissent de claires ondes
Dans un riant pacage arrêter mes brebis ;
Que leur fine toison compose mes habits ;
Et quand le fuseau tourne entre leurs mains légères,
Ne blesse pas les doigts de nos jeunes bergères ?
Delille82.
   Que les vergers, que les champs ont d’attraits !
Que la retraite au Sage est nécessaire !
Dans mes jardins, sous mes tilleuls épais,
J’ai retrouvé la nature et la paix.
J’y foule aux pieds les erreurs du vulgaire ;
Et détrompé du faste des palais,
Je sais enfin, sous mon toit solitaire,
Apprécier les faveurs de Palès.
Palissot83.

Flore, §

C’était la Nymphe Chloris. Zéphyre épris de sa beauté fraîche et vermeille, l’épousa, et la fit présider aux Fleurs et au Printemps, sous le nom de Flore. Elle avait un jardin délicieux où les Heures et les Grâces venaient cueillir leurs bouquets. On célébrait tous les ans les jeux floraux en l’honneur de la jeune Déesse.

Elle est représentée ornée de guirlandes, et couronnée de fleurs.

   Muse ! décris tes plus chères amours !
Contemple ici les feuilles de velours
Dont se revêt la modeste Auricule !
Vois s’enflammer la pleine renoncule,
Et l’anémone arrondir ses atours !
Vois la tulipe, autour de son calice,
De ses couleurs déployer le caprice.
Et l’hyacinte, à son pâle incarnat
Associer sa blancheur précieuse ;
Et le narcisse, épris de son éclat,
Pencher encor sur l’onde fabuleuse :
Vois la jonquille et l’œillet moucheté,
La rose enfin que Damas nous envoie,
Jusqu’aux bluets qui couronnent l’Été :
Tout porte aux sens la surprise et la joie !
Que de beauté ! quelle profusion !
De toutes parts, Flore étend son empire,
De la colline elle court au vallon,
Et son haleine embaume le Zéphyre.
Qui n’aimerait ces touffes de lilas
Dont le panache émaille la verdure !
Charmante fleur, dont l’agreste parure
De la bergère embellit les appas !
Qui ne perdrait sous leur voûte chérie,
Le souvenir des peines de la vie !
On s’assoupit dans des songes dorés,
Au petit bruit des sources murmurantes,
Des vents émus dans les airs tempérés,
Et des essaims d’abeilles bourdonnantes,
Qui, suspendus en grappes éclatantes,
Sucent des fleurs les esprits éthérés.
Léonard84.
           Quelle Déité bienfaisante
Auprès d’une onde pure a planté ces ormeaux ?
        D’un vent léger l’haleine caressante
Incline mollement leurs flexibles rameaux.
           Que je me plais sous ces ormeaux !
           Flore étale dans sa corbeille
Mille boutons éclos du souffle des Zéphyrs,
Les bluets enlaçant leurs gerbes de Saphyrs
      A l’incarnat de la rose vermeille ;
Du lys et du jasmin le calice argenté,
Se marie au rubis de la fraîche groseille.
Quel mélange d’odeurs ! quelle variété !
Non loin de ces berceaux, la diligente abeille
Du calice des fleurs extrait sa liqueur d’or…
Venance85.
   Fleurs charmantes ! par vous la nature est plus belle ;
Dans ses brillans tableaux l’art vous prend pour modelle,
Simples tributs du cœur, vos dons font chaque jour
Offerts par l’amitié, hasardés par l’amour.
D’embellir la beauté vous obtenez la gloire ;
Le laurier vous permet de parer la victoire ;
Plus d’un hameau vous donne en prix à la pudeur.
L’autel même où de Dieu repose la grandeur,
Se parfume au printemps de vos douces offrandes,
Et la Religion sourit à vos guirlandes.
Delille86.

Pomone,
Femme de Vertumne, Dieu de l’Automne. §

Elle préside aux fruits et aux vergers. Vertumne l’aima passionnément ; comme il changeait à son gré de figure, il entra un jour dans ses vergers sous la forme d’une vieille femme. Après avoir admiré les fruits de Pomone, il lui donna un baiser, et reprenant ensuite ses traits divins, il s’en fit aimer, et l’épousa.

On la représente une serpette à la main, une couronne de fruits sur la tête, avec une corne d’abondance.

   Abrège ta course,
Amant de Thétis ;
Soleil, amortis
Tes feux dans leur source.
L’excès des chaleurs
A brûlé nos plaines,
A séché nos fleurs,
Tari nos fontaines ;
L’Aurore est sans pleurs,
Zéphyr sans haleine,
Flore sans couleurs.
La seule Pomone,
Sous ce frais berceau,
Rit, et se couronne
Du pampre nouveau ;
Et du vin qui coule,
S’abreuve une foule
De jeunes Sylvains,
Qu’on voit dans la plaine
Soutenir à peine
Leurs pas incertains.
Bernard87.

Les Saisons.

    paraît couronné d’une tresse de fleurs,
Le Printemps au front jeune, aux riantes couleurs ;
L’Été, qui, les bras nus, tient des gerbes dorées ;
L’Automne, le front ceint de grappes colorées,
Tout souillé des raisins que ses pieds ont pressés ;
Et l’Hiver, aux cheveux de neige hérissés,
Desaintange88.

Voyez Vertumne .

Hébé ou Juventa,
Fille de Junon, et Déesse de la Jeunesse. §

Belle et fraîche comme le Printemps dont elle est l’image, elle mérita de verser le Nectar à Jupiter. Ayant eu le malheur de tomber en présence des Dieux, elle fut si honteuse de sa chûte, qu’elle n’osa plus présenter à boire au maître de l’Olympe, Le jeune et beau Ganymède la remplaça dans sa fonction. Hébé avait aussi l’honneur d’atteler le char de Junon. Elle épousa dans la suite Hercule, admis au rang des Dieux, et rajeunit à sa prière son vieux cocher Jolas.

   Incomparable enchanteresse,
Par qui tout plaît, tout intéresse,
Et sans qui tout manque d’appas :
Déesse aimable et fugitive
Arrête, que ma voix plaintive,
Pour un moment fixe tes pas.
Jeunesse, d’un vol si rapide,
Eh ! quoi, tu veux m’abandonner ?
Si tout me devient insipide,
Pourrai-je te le pardonner ?
Hélas ! lorsque ta main volage
Nous met sur un trône de fleurs,
Croit-on qu’au-delà du bel âge,
Tu nous coûteras tant de pleurs ?
On cueille ces fleurs séduisantes,
Dont l’éclat dérobe à nos yeux
Les douleurs vives et cuisantes
D’un avenir injurieux :
A ta douceur on s’abandonne,
On chérit tout ce qu’elle donne,
On s’enivre de voluptés ;
Vains plaisirs, un si doux empire
Commence à peine, qu’il expire,
Et fait place à tes cruautés.
Banquet trompeur et délectable,
Que ta malignité nous sert !
L’espérance nous met à table,
L’ennui nous attend au dessert.
Déjà tout ce qui m’environne,
Me dit que tu fuis pour toujours ;
Déjà se fane la couronne
Que je portais dans mes beaux jours…
Ainsi notre gloire s’envole
Et vainement dans mon malheur,
De quelque espérance frivole
On voudrait flatter ma douleur.
Tout est perdu, Chloé m’évite,
(Elle qui m’aurait attendu.)
Lise me fuit encor plus vite,
Et notre sage prétendu
Arcas, le grave Arcas m’invite,
Tout est fini, tout est perdu.
Ma plainte est-elle légitime,
Trop cruelle Divinité,
Qu’encense notre vanité
Pour en devenir la victime ?
De la nuit le brillant mensonge
Est le supplice du réveil ;
Oui, mon tourment s’aigrit encore,
En me rappelant mon aurore
Quand je vois coucher le Soleil…
Je te vois perfide jeunesse,
D’un ris qu’anime la finesse,
Assiéger la froide raison ;
Tu ris de voir que la sagesse
Sur moi répand avec largesse
Les fruits de l’arrière-saison.
Ce que Pomone fait éclore
Et que mûrit l’aile du temps,
Vaut-il un seul regard de Flore,
Lorsque l’on est dans son printemps.
Pesselier89.

Iris,
Fille de Thaumas et d’Électre. §

Messagère et confidente de Junon, elle fut changée en arc, et placée au Ciel par cette Déesse en récompense de ses services : c’est ce qu’on appelle l’Arc-en-Ciel. La Reine des Dieux l’aimait beaucoup, parce qu’elle ne lui avait jamais annoncé de mauvaises nouvelles.

   Voyez l’Iris, quand un nuage obscur
Chargé de pluie, altéré de lumière,
Boit le Soleil, et vers notre paupière
Réfléchit l’or et la pourpre et l’azur.
Malfilâtre90.

Le Paon et l’Arc-en-Ciel.

                      Après une averse d’été,
               Le Paon aperçut dans la nue,
               L’Arc d’Iris, plein de majesté,
De l’humide horison embrassant l’étendue,
    Et se courbant vers chaque extrémité.
    Le Paon d’abord en conçoit quelque envie :
Mais le bel Arc s’efface, et mon sot l’injurie.
Sa parure, dit-il, qui nous éblouit tant,
               N’est qu’une apparence qui trompe :
       Rien n’est à lui de ce faste éclatant,
Et c’est du Soleil seul qu’il emprunte sa pompe.
               Tout fier alors de ses vives couleurs,
       De sa robe émaillée il déroule les fleurs,
               Et se croit sûr de la victoire.
Des oiseaux l’entouraient, (il en est de flatteurs.)
Ils lui donnent le prix, et lui vantent sa gloire.
Mais tandis qu’ils partaient, qu’ils mentaient de leur mieux,
               Et qu’on écoutait leur ramage,
               Tout-à-coup un épais nuage,
               Vint voiler le flambeau des Cieux :
               La nuit et son noir attelage
       N’eût pas rendu les airs plus ténébreux :
               C’était une éclipse, je gage ;
               C’en est une, si je le veux.
       On ne voit plus le paon, ni son plumage ;
               Et nos oiseaux malicieux
               Changent aussitôt de langage.
       Où donc es-tu, volatille orgueilleux ?
               Réponds, que devient ton empire,
               Et ton babil présomptueux ?
Dès que le Dieu du jour nous a caché ses feux,
Les astres de ta queue ont cessé de nous luire.
N’insulte plus Iris, et son Arc radieux :
               Il est clair à présent beau Sire,
               Que vous vivez d’emprunt tous deux.
    Vous sur qui la nature, avec un doux sourire,
Répandit les talens, l’esprit ou les attraits,
Soyez plus attendris que vains de ses bienfaits :
La main qui les versa peut aussi les détruite.
Dorat91.

Voyez Gaîté et Nature champêtre .

Aurore,
Fille de Titan et de la Terre. §

A la naissance du matin, elle ouvrait les portes du Ciel et attelait le char de Phébus. Assise elle-même sur un char de vermeil, elle précédait la marche pompeuse de l’Astre du jour. Aurore avait un cœur très-sensible. Elle aima Titon qu’elle épousa et dont elle eut Memnon, et qu’elle rajeunît dans sa vieillesse. Orion, Céphale et plusieurs autres mortels, jeunes et beaux comme Titon, furent après lui l’objet de sa tendresse. On lui donne des doigts de rose, parce qu’à son lever elle dore l’Orient.

   L’Aurore, d’éclairs couronnée,
Dans les champs obscurcis des cieux,
Sur un char d’incarnat traînée,
Porte ses regards radieux.
Du temps les courrières fidèles,
Déployant l’azur de leurs ailes,
Devancent son cours glorieux :
Leurs mains, dans les plaines mobiles,
Dirigent les rênes fragiles,
Et pressent ses coursiers fougueux.

   La Nuit, de ses lugubres voiles,
A vu pâlir l’obscurité,
Et de sa thiare d’étoiles,
Fuir la frauduleuse clarté.
Aux côtés de sa souveraine,
Armé d’un long sceptre d’ébène
Morphée accourt avec terreur,
Et des pavots le fils frivole,
Le songe mensonger s’envole
Sur les pas légers de l’erreur.

   Des portes qu’entr’ouvre l’Aurore,
S’échappe un coloris brillant.
L’incarnat de la pourpre dore
La surface de l’Orient :
Tandis qu’un nuage effroyable,
De sa noirceur impénétrable
Obscurcit encor l’Univers :
A travers les ombres errantes,
Du jour les lumières naissantes
Se brisent dans le champ des airs.

   L’Aube de sa main triomphante,
Enchaîne le Dieu du sommeil,
Et de l’opale étincelante,
Sème le palais du Soleil :
La porte à ses yeux dévoilée,
Par le bras du temps ébranlée,
Roule sur ses gonds impuissans ;
Phébus franchissant la barrière
S’élance, et loin de la carrière,
Pousse ses chevaux mugissans.
Le Prieur92.

Heures,
Filles de Jupiter et de Thémis. §

Elles étaient trois, Dicé, Thrène et Eunomie. Les Heures naquirent au printemps. Elles ouvrent les portes du ciel et attèlent avec l’Aurore le char du Soleil.

On les représente soutenant des Cadrans et des Horloges.

   Je chante le palais des Heures,
Où trente portes de vermeil
Conduisent aux douces demeures
Qu’éclaire le char du Soleil.
Toujours nouveau, toujours semblable
Mobile, incertain et constant,
Le temps, d’une aile infatigable,
Parcourt ce palais éclatant,
Bernis93.
   Déjà d’un demi-jour l’horizon se colore,
Et la Lune pâlit dans le Ciel qui se dore :
Le Soleil qu’asservit la loi de ses travaux,
Ordonne, malgré lui, d’atteler ses chevaux.
Les Heures promptement à son ordre obéissent,
Les amènent fumans de flammes qu’ils vomissent,
Et repus d’ambrosie, abreuvés de nectar,
Avec ordre rangés les attèlent au char.
Ovide. —  Desaintange94.
   Dans ce beau palais du Soleil
Que chanta le divin Homère,
Est un salon peint en vermeil
Et tout éclatant de lumière,
Où les Dieux tiennent leur conseil.
Trois cent soixante-cinq croisées
Qu’a compassé le Dieu du jour,
A distance égale posées,
En éclairent le beau contour.
Sur le plafond on voit les Heures
Danser, se tenant par la main ;
Sur les lambris peints par Vulcain,
L’on voit les douze demeures,
Les douze signes et les mois,
Soumis à d’immuables lois
Dans leurs tours et retours faciles,
Malgré leurs circuits éternels,
Pour les Dieux ils sont immobiles,
Mais ils courent pour les mortels95.

Grâces ou Charites. §

On en comptait trois : Aglaé, Euphrosine et Thalie. La fable varie sur leur origine. On les fait tantôt filles de Jupiter et de la belle Eurynome, tantôt de Bacchus et de Vénus.

Les Grâces sont représentées jeunes, riantes, les bras entrelacés, dansant ensemble, et drapées d’une gaze légère. Pour entrer dans leur temple, il fallait être couronné de fleurs.

   O vous qui parez tous les âges,
Tous les talens, tous les esprits ;
Vous dont le temple est à Paris,
Et quelquefois dans les villages ;
Vous, que les plaisirs et les ris
Suivent en secret chez les sages ;
Grâces, c’est à vous que j’écris.
Fugitives ou solitaires,
La foule des esprits vulgaires
Vous cherche sans cesse et vous fuit.
Aussi simples que les bergères,
Le goût vous fixe et vous conduit.
Indifférentes et légères,
Vous échappez à qui vous suit.
Venez dans mon humble réduit,
Vous n’y serez point étrangères :
Rien ne peut y blesser vos yeux.
Votre frère est le seul des Dieux,
Dont vous verrez chez moi l’image…
Vos bienfaits, charmantes Déesses,
Sont prodigués dès le berceau,
Et jusques au fond du tombeau
Vous nous conservez vos richesses.
Vous élevez sur vos genoux
Ces enfans si vifs et si doux,
Dont le front innocent déploie
La candeur qu’ils tiennent de vous,
Et tous les rayons de la joie.
Vous aimez à vivre avec eux,
Vous vous jouez dans leurs cheveux
Pour en parer la négligence.
Compagnes de l’aimable enfance,
Vous présidez à tous ses jeux,
Et de cet âge trop heureux
Vous faites aimer l’ignorance.
L’amour, le plaisir, la beauté,
Ces trois enfans de la jeunesse,
N’ont qu’un empire limité,
Si vous ne les suivez sans cesse…
Les Grâces suivent tous les âges,
Elles réparent leurs outrages,
Et sèment les fleurs du printemps
Sur l’hiver paisible des sages.
Ainsi le vieux Anacréon
Orna sa brillante vieillesse
Des grâces que dans sa jeunesse
Chantait l’amante de Phaon.
De leurs célèbres bagatelles
Le monde encor est occupé.
La mort, de l’ombre de ses ailes,
N’a point encore enveloppé
Leurs chansonnettes immortelles.
Le seul esprit et les talens
N’éternisent pas nos merveilles :
L’oubli qui nous suit à pas lents,
Fait périr le fruit de nos veilles.
Rien ne dure que ce qui plaît,
L’utile doit être agréable ;
Un auteur n’est jamais parfait,
Quand il néglige d’être aimable…
Les Grâces seules embellissent
Nos esprits ainsi que nos corps,
Et nos talens sont des ressorts
Que leurs mains légères polissent.
Les Grâces entourent de fleurs
Le sage compas d’Uranie,
Donnent le charme des couleurs
Au pinceau brillant du génie,
Enseignent la route des cœurs
A la touchante mélodie,
Et prêtent des charmes aux pleurs
Que fait verser la tragédie.
Malheur à tout esprit grossier,
A l’ame de bronze et d’acier
Qui les méprise et les ignore !
Le cœur qui les sent, les adore,
Et peut seul les apprécier.
Bernis96.

A M . lle Nicette L.** * dont l’appartement est toujours semé de roses.

   La fleur de Cythérée exhale sur vos traces
Le parfum le plus doux, le plus délicieux ;
           Aglaé respire en ces lieux ;
           La rose habite avec les Grâces97.

Astrée ou l’Age d’or,
Fille de Jupiter et de Thémis. §

On appelle l’Age d’or, ce siècle heureux où cette Déesse descendit du ciel et vint habiter la terre. Enchantée de l’innocence de ces premiers temps, l’Immortelle resta parmi les hommes, tant qu’ils furent vertueux et justes. Mais voyant leurs mœurs s’altérer dans l’Age d’Argent, elle remonta au ciel. Sa retraite fut suivie des vices de l’Age d’airain et des crimes de l’Age de fer.

   , sous les lois de Saturne et de Rhée,
La Paix, Thémis, Flore, Pomone, Astrée,
Avaient fermé le temple de Janus.
J’y vois par-tout la clémence adorée :
Forfaits honteux, vous êtes inconnus ;
Triste douleur, vous êtes ignorée.
J’y vois des champs conservés sans combats,
Des blés sauvés de la faux des soldats.
J’y vois la terre enfanter des miracles ;
Et la nature attentive à nos vœux,
Ouvrir son sein, répandre sans obstacles
Tous les trésors qui rendent l’homme heureux ;
Des biens acquis par un travail facile,
Et consumés par un usage utile ;
Des fruits pour mets, le printemps pour saison ;
Des lits de fleurs, un antre pour maison ;
Les Dieux pour rois, la vertu pour noblesse ;
Point d’indigence ; encor moins de richesse :
Sincérité, foi, constance, candeur,
Discrétion, simplicité, grandeur,
Le monde entier pour commun héritage,
Egalité sans lois et sans partage ;
Tels sont les biens qu’on possédait alors.
Bernis98.
   Heureux le siècle où les tables champêtres
Ne recevaient que des mets innocens,
Du lait, des fruits, des herbages naissans !
Dans ces beaux jours vantés par nos ancêtres ;
L’homme étranger à des arts malfaisans,
Vivait sans lois, sans besoins et sans maîtres ;
Les vents sereins agitaient un air pur :
Les fruits d’eux-même abondaient sur la terre :
Les élémens n’étaient jamais en guerre,
Jamais les cieux ne quittaient leur azur.
Les jours fuyaient, tissus d’or et de soie :
Dans les vallons de roses couronnés,
On n’entendait que le chant de la joie
Et le concert des couples fortunés :
L’Agneau, sans crainte, errant dans la prairie,
Auprès du loup paissait l’herbe fleurie :
Zéphyr soufflait ; la flûte soupirait ;
L’écho des bois doucement murmurait :
Dans l’Univers tout n’était qu’harmonie.
Thompson. —  Léonard99.

Mnémosyne,
Ou la Déesse Mémoire. §

Elle préside au Souvenir. Jupiter qui l’aimait tendrement, eut d’elle les neuf Muses. Mnémosyne accoucha des immortelles Sœurs, sur le mont Piérius.

   De la Patrie absente il nous offre l’image,
Loin d’elle vainement on erre transporté,
On retourne en esprit, au bord qu’on a quitté.
O Français ! qui languis captif de l’Angleterre,
Voilà ce qui distrait ta douleur solitaire.
Que te font et Saint-Jame et ce Vindsor pompeux,
Ces bois si renommés, ces palais si fameux ?
Tu dis en t’éloignant de leur triste opulence,
Ce ne sont pas les bois, les palais de la France ?
Tu l’appelles sans cesse aux échos étrangers,
Tu comptes ses combats, ses succès, ses dangers :
Et de tes nobles fers, ta pensée affranchie
Vole vers la Cité par la Seine enrichie,
Se promène aux climats, où le Rhône amoureux
De la Saône en son lit reçoit l’hymen heureux,
Visite l’humble toit où tu vis la lumière,
S’assied près d’une amante à côté d’une mère ;
Et par ces doux tableaux, à ton pays rendu,
Ton cœur revoit le ciel que tes yeux ont perdu,
O combien la mémoire a d’heureux avantages !
Elle charme l’exil, embellit les voyages,
Recule le présent, et promet l’avenir.
Legouvé100.

Temple de Mémoire.

   Le Temps qu’en un long esclavage
Minerve retient en ce lieu ;
Ce Vieillard au double visage,
Du temple occupe le milieu :
Il voit sur la pierre immortelle,
Mille exploits qu’un ciseau fidelle
A sauvés de ses attentats ;
Et là, sur le marbre et le cuivre,
Les arts à ses yeux font revivre
Des Dieux dont il vit le trépas.

   Nouvel ordre ! chaque colonne,
Ouvrage des mains d’Apollon,
Au lieu d’acanthe se couronne
Des rameaux du sacré Vallon :
Sur la frise, autour des portiques,
Par-tout, cent médailles antiques
Frappent les regards empressés ;
Mais ici, quels faits mémorables
Cachent ces débris vénérables,
Mutilés et presque effacés ?
La Motte101.

Muses,
Filles de Jupiter et de Mnémosyne. §

On les appelle les neuf Sœurs. Clio préside à l’Histoire et embouche la trompette : Melpomène à la Tragédie, chaussée d’un cothurne et un poignard à la main : Thalie à la Comédie, en brodequin et en masque : Euterpe à la Musique, avec la flûte et le haut-bois : Terpsicore à la Danse, avec la harpe ou le tambourin : Erato à la Poésie lyrique, touchant une lyre : Calliope à l’Epopée, sonnant la trompette comme Clio : Uranie à l’Astronomie, appuyée sur un globe : et Polymnie à la Rhétorique, le sceptre oratoire à la main. Apollon leur frère, est à leur tête. Elles habitaient avec lui le Parnasse, l’Hélicon, le Piérius et le Pinde. Le cheval Pégase avec ses ailes, erre en paissant sur ces riantes Montagnes. Le palmier, le laurier leur sont consacrés, ainsi que les fontaines d’Hippocrène et de Castalie, et le fleuve du Permesse.

   Quelle est cette fureur soudaine !
Le Mont sacré m’est dévoilé ;
Et je vois jaillir l’Hippocrène
Sous le pied du Cheval ailé.
Un Dieu (car j’en crois cette flamme
Que son aspect verse en mon ame)
Dicte ses lois aux chastes sœurs ;
L’immortel laurier le couronne,
Et sous ses doigts savans résonne
Sa lyre, maîtresse des cœurs.

   De la superbe Calliope
La trompette frappe les airs.
Que vois-je ! elle me développe
Les secrets du vaste Univers.
Les cieux, les mers, le noir Cocyte,
L’Elysée où la paix habite,
A son gré s’offrent à mes yeux.
Sa voix enfante les miracles,
Et pour triompher des obstacles,
Dispose du pouvoir des Dieux.

   Melpomène, les yeux en larmes,
De cris touchans vient me frapper ;
Quel art me fait trouver des charmes
Aux pleurs que je sens m’échapper ?
La Pitié la suit gémissante,
La Terreur toujours menaçante,
La soutient d’un air éperdu.
Quel infortuné faut-il plaindre ?
Ciel ! quel est le sang qui doit teindre
Le fer qu’elle tient suspendu ?

   Mais tes ris, aimable Thalie,
Me détournent de ces horreurs :
D’un siècle en proie à la folie,
Tu peins les ridicules mœurs.
Imposteurs, avares, prodigues,
Tout craint tes naïves intrigues ;
On s’entend, on se voit agir.
Tu blesses, tu plais tout ensemble,
Ton art nous fait rire et rougir.

   Qu’entends-je ? Euterpe au pied d’un hêtre,
Chantant les troupeaux, les jardins,
Du son d’une flûte champêtre,
Réveille les échos voisins.
Deux bergers que sa voix enchante :
Des tranquilles biens qu’elle chante,
Viennent étudier le prix ;
Et tous deux osent après elle,
Sur une musette fidelle,
Redire ce qu’ils ont appris.

   C’est Polymnie, à tant de graces,
Qui peut méconnaître tes chants ?
Autrefois sous le nom d’ Horace,
Tu fis tes airs les plus touchans.
Aujourd’hui, le Dieu qui m’inspire,
A daigné me prêter ta lyre
Pour célébrer le double Mont,
Si j’en ai soutenu la gloire,
Muse, viens payer ma victoire,
D’un laurier digne de mon front.
La Motte102.

Terpsicore.

   Sous les traits de Lani, Terpsicore s’avance :
D’Euterpe aimable sœur, comme Euterpe on l’encense,
Et, mariant sa marche au son des instrumens,
Elle a le même trône et les mêmes amans.
L’illusion la suit ; éloquente et muette,
Elle est des passions la mobile interprête :
Elle parle à mon ame, elle parle à mes sens ;
Et je vois dans ses jeux des tableaux agissans.
Le voile ingénieux de ses allégories
Cache des vérités par ce voile embellies.
Rivale de l’histoire, elle raconte aux yeux :
Je revois les amours, les faits de nos aïeux :
Elle sait m’inspirer leur belliqueuse ivresse,
J’admire leurs exploits, et je plains leur faiblesse…
Dorat103.

Danses Provençales.

   Venez : transportons-nous dans ces belles contrées,
Des rayons d’un ciel pur en tout temps colorées :
Déjà l’air est plus frais : Phébus vers l’Occident
Précipite sa course et son char moins ardent.
Les mobiles sillons de sa pourpre brillante
Font resplendir au loin la mer étincelante.
Sous des bosquets rians qu’embaume l’oranger,
Chaque jeune bergère a conduit son berger.
Les uns de joncs tressés composent leur coiffure,
D’autres avec des fleurs nattent leur chevelure.
On s’anime à l’envi de l’œil et de la voix :
Le tambourin résonne, et tout part à la fois.
Je ne sais quel instinct règle chaque attitude ;
La grâce, ailleurs captive, ici naît sans étude.
Les gestes et les pas, d’un mutuel accord,
Peignent la même ivresse et le même transport.
Sur des bras vigoureux on soulève une belle.
On s’élance, on s’élève, on retombe avec elle.
Provence fortunée, asile aimé des cieux,
Que j’aimerais ton ciel, ton délire et tes jeux !
Le même104.

Lever de Pégase .

   La nuit est de retour : les astres au front pur,
Des campagnes du Ciel ont repeuplé l’azur.
Observe, et tu verras Pégase qui se lève.
Quand Persée autrefois le frappa de son glaive,
De sa tête aux cheveux hérissés de serpens
On dit qu’il s’élança les crins encor sanglans.
Emporté dans son vol au-dessus du tonnerre,
Des ailes sont ses pieds, et le Ciel est sa Terre.
Il la frappe, indigné d’avoir mordu le frein :
Sous ses pieds l’hippocrène a rejailli soudain,
Aujourd’hui de l’Olympe, où se portaient ses ailes,
Pégase foule en paix les voûtes éternelles.
Ovide. —  Desaintange.105

Nymphes,
Filles de l’Océan et de Thétys, ou de Nérée et de Doris. §

On les nommait diversement, d’après le nom du séjour qu’elles habitaient. Les Nymphes de la mer s’appelaient Néréides ; celles des fleuves, des rivières et des fontaines, Naïades ; celles des forêts, Driades. (Les Hamadriades présidaient chacune à un seul arbre.) On donnait le nom de Napées aux Nymphes des bocages et des prairies ; et d’Oréades à celles des montagnes. Jamais le sang ne teignit leurs autels. On leur offrait simplement du lait, du miel, de l’huile, des fleurs et du vin.

   Divinités des bois, des campagnes, des eaux,
         Belles Nymphes aux pieds de roses,
Qui, sans courber les fleurs, par votre haleine écloses,
Franchissez les vallons, les neuves, les coteaux,
      Je vous salue, ô Déesses charmantes !
Veillez aux jours chéris du plus beau106 des mortels.
C’est sous ces pins touffus que ses mains innocentes
             Vous, ont élevé des autels.
Myro, cit. de Corinthe. —  ***.

Inscription pour une Fontaine.

              Comme de son urne panchée,
La source en se cachant laisse couler ses flots ;
Qu’ainsi coulent vos dons répandus à propos,
            Mais que la main reste cachée107 !
 

A une belle Source, à qui les habitans du Plessis-Villette ont donné le nom de Belle et Bonne.

   Toi, dont l’urne limpide arrose ce vallon,
Que tu plais à mes yeux, ô Naïade féconde !
Tu rappelles l’objet qui consacra ton nom ;
Ses bienfaits et les tiens animent ce canton,
Et son ame est toujours pure comme ton onde.
Prélong108.

Voyez Aristée .

Hygie,
Fille d’Escutape, Déesse de la Santé. §

Elle avait un temple à Rome. On la représentait assise sur un trône, couronnée de simples, tenant une coupe à la main, et ayant auprès d’elle un autel où s’entortillait un serpent.

    La Nature a semé, sur les pas des mortels,
Peu de solides biens, beaucoup de maux réels,
Leur importun essaim nous assiège sans cesse ;
Mais, après la vertu, l’amitié, la sagesse,
Des biens que nous départ la céleste bonté,
Le plus pur, le plus doux, quel est-il ? la Santé.

   Je la vois, l’incarnat brille sur son visage ;
Mille fleurs, à l’envi, naissent sur son passage ;
Auprès d’elle est la joie au front calme et serein ;
Le tranquille sommeil repose dans son sein ;
Le sourire embellit et ses yeux et sa bouche ;
Elle fuit du chagrin l’aspect sombre et farouche ;
Les plaisirs innocens folâtrent sous ses pas ;
Mars lui doit sa vigueur, et Vénus ses appas.
Sans elle, tout languit dans la nature entière ;
Notre œil est offensé des traits de la lumière ;
Notre corps affaissé, qui se traîne à pas lents,
Fait plier, sous son poids, nos genoux chancelans :
Sans elle, le nectar n’est que fiel et qu’absynthe ;
La liberté se change en pénible contrainte ;
L’Amour, en soupirant, renverse son flambeau ;
Et la Mort, sous nos pieds, creuse notre tombeau,

   O bienfaisante Hygie ! ô Santé désirable !
Aux richesses des grands mille fois préférable !
Trop heureux le mortel qui, goûtant tes douceurs,
Sait connaître et sentir le prix de tes faveurs !.
L’abbé Roman, d’Avignon109.
   O toi, mère des biens qui rendent l’homme heureux,
Fille de la raison et de la tempérance,
            Santé, l’objet de tant de vœux,
Tu n’es point dans les lieux qu’habite l’indolence ;
Tu règnes dans nos champs, tu soutiens ces mortels
Ouvriers diligens, actifs, infatigables ;
Les fruits de leurs travaux sont les dons agréables
           Dont tu décores tes autels.
           Fais-moi dans ce séjour champêtre,
Contempler sur tes pas ce spectacle chéri,
A nos membres sans force, à mon sang appauvri,
           Viens redonner un nouvel être.

Si-tôt que le Zéphyr, rentré dans ces climats,
De son souffle fécond réchauffant la nature,
           Aura chassé les noirs frimats,
Et couvert nos guérets de fleurs et de verdure,
Lorsque le Charme ouvrant ses flexibles rameaux,
S’élèvera, chargé de son jeune feuillage,
Tu viendras avec moi jouir sous ces berceaux
Du frais qu’on y respire et de leur doux ombrage,
           De mes mains ils furent l’ouvrage ;
Et nous y goûterons un tranquille repos ;
Non ce repos obscur, enfant de la paresse,
Eternel ennemi des arts et des progrès,
Mais ce calme enchanteur que produit la sagesse,
Qui fuit des passions la turbulente ivresse,
L’objet de nos desirs, souvent de nos regrets110.

Au médecin Gonnelle, de Lyon.

   Salut au confident d’Hygie,
Au médecin, vainqueur du. Sort ;
D’autres nous livrent à la mort ;
Gonnelle nous donne la vie111.

Renommée. §

Toujours errante, toujours vagabonde, elle volait jour et nuit d’une extrémité de la terre à l’autre. Elle se plaçait sur les lieux les plus élevés, d’où elle publiait indifféremment et le bien et le mal. Sa langue était infatigable, elle ne se taisait jamais.

   Déjà la Renommée, en traversant les airs,
En a semé le bruit chez cent peuples divers.
Faible dans sa naissance, et timide à sa source,
Ce monstre s’enhardit, et s’accroît dans sa course.
La Terre l’enfanta, pour se venger des Cieux ;
Elle aime à publier les faiblesses des Dieux.
Digne sœur des Géans qu’écrasa leur tonnerre,
Son front est dans l’Olympe, et ses pieds sur la Terre,
Rien ne peut égaler son bruit tumultueux,
Rien ne peut devancer son vol impétueux :
Pour voir, pour écouter, pour semer les merveilles,
Ce monstre ouvre à la fois d’innombrables oreilles,
Par d’innombrables yeux surveille l’univers,
Et par autant de voix fait retentir les airs.
La nuit, d’un vol bruyant fendant l’espace sombre,
Il observe le crime enseveli dans l’ombre :
Le jour, il veille assis sur les palais des rois ;
Et, de là répandant son effrayante voix,
A l’univers surpris incessamment raconte
La vérité, l’erreur, et la gloire, et la honte.
Virgile. —  Delille112.
   Entre le Ciel, la Terre, et l’empire des ondes,
S’élève un vieux Palais, aux confins des trois mondes.
Là, sur tous les pays l’œil se porte à la fois.
Là, de tous les humains l’oreille entend la voix.

   Au sommet d’une tour, qui n’est jamais fermée,
C’est là que nuit et jour veille la Renommée :
On y voit en tout temps cent portiques ouverts,
Echos de tous les bruits semés dans l’Univers.
Ce palais merveilleux, bâti d’airain sonore,
Rend le son, le répète, et le répète encore.
La voix roule à travers cent tortueux détours :
Ce ne sont point des cris, mais des murmures sourds,
Pareils au bruit lointain de la mer mugissante,
Pareils aux roulemens de la foudre mourante.
Un peuple curieux en assiège les murs,
Il vient, il va, revient, et cent récits obscurs,
Amas tumultueux de confuses paroles,
Mêlent aux vérités des mensonges frivoles.
L’un dit, l’autre redit : la rumeur en son cours
Grossit de bouche en bouche, et le faux croît toujours :
La crédulité vaine, et l’erreur téméraire,
Les paniques terreurs, la joie imaginaire,
La sédition sourde, et les bruits clandestins,
Enfans toujours douteux de rapports incertains,
Entourent la Déesse en nouveautés féconde ;
Et ses yeux sont ouverts sur tous les coins du monde.
Ovide. —  Desaintange113.
   Quelle est cette Déesse énorme,
Ou plutôt ce monstre difforme,
Tout couvert d’oreilles et d’yeux,
Dont la voix ressemble au Tonnerre,
Et qui des pieds touchant la terre,
Cache sa tête dans les Cieux ?
C’est l’inconstante Renommée
Qui sans cesse les yeux ouverts,
Fait sa revue accoutumée
Dans tous les coins de l’Univers :
Toujours vaine, toujours errante,
Et messagère indifférente
Des vérités et de l’erreur,
Sa voix en merveilles féconde,
Va chez tous les peuples du monde
Semer le bruit et la terreur.
Rousseau114.

Discorde. §

La plus maligne et la plus turbulente des Déesses. Elle se vengea cruellement de n’avoir pas été invitée avec les autres Divinités aux noces de Thétis et de Pélée. Elle jeta sur la table une pomme d’or, sur laquelle étaient écrits ces mots : A la plus Belle. Junon, Pallas et Vénus se disputèrent la pomme fatale, et leur rivalité mit la discorde dans l’Olympe.

On représente la Discorde coiffée de serpens, les yeux égarés, une torche et un poignard aux mains, les bras sanglans et la bouche écumante.

   Des trompettes déjà j’entends le bruit affreux ;
La Discorde sortant du séjour ténébreux,
Au milieu des mortels lève sa tête altière ;
Il roule un sang épais de sa noire paupière ;
Ses dents qui font horreur, ressemblent à l’airain ;
La peste est sur sa langue, et le fiel dans son sein :
Mille horribles serpens forment sa chevelure ;
Une robe sanglante est toute sa parure ;
Et sa main secouant un flambeau dans les airs,
De sa cruelle flamme embrase l’Univers.
Bouhier115.

La Discorde excite les Généraux Romains à la Guerre civile.

   La trompette a sonné. Soudain, impatiente,
Les cheveux hérissés et la bouche écumante,
La Discorde rugit. A son souffle empesté,
Pâlit l’éclat des cieux, l’air en est infecté.
Son œil louche et meurtri cherche et fuit la lumière.
La rage est dans son cœur. L’implacable vipère
D’un triple dard de feu presse, en sifflant, son sein.
Sur des trônes brisés pèsent ses pieds d’airain.
Sa robe flotte aux vents, sanglante, déchirée ;
Elle arme d’un poignard sa main désespérée.

   Sur le froid Apennin le monstre s’est assis.
Déjà, dans sa pensée, entouré de débris,
Il compte les états qui vont être sa proie.
Il les compte, et sourit. Dans sa barbare joie,
« Aux armes ! a-t-il dit. Aux armes, levez-vous,
Peuples ! enfans, vieillards, femmes, accourez tous !
Qui se cache est vaincu. Que le fer, que la flamme,
Dévorent les cités que ma fureur réclame !
Vole, fier Marcellus, défends la liberté !
Soulève, ô Curion, le peuple révolté !
Lentulus, aux combats anime tes cohortes !
Que tardes-tu, César ? ose enfoncer ces portes !
Pour s’écrouler, ces murs attendent tes regards :
L’or de Rome t’appelle. Et toi, rival de Mars,
Invincible Pompée ! Où donc est ton courage ?
Viens ! Pluton à Pharsale apprête le carnage :
Là, du sang des humains doit s’abreuver un Dieu. »
La Discorde a parlé : l’Univers est en feu.
Pétrone. —  Deguerle116.

Guerre civile de la Vendée.

   La Vendée ! A ce nom la nature frémit,
L’humanité recule, et la pitié gémit.
La funeste Vendée, en sa fatale guerre,
De Français égorgés couvrait au loin la terre ;
Et le sujet des rois, l’esclave des tyrans,
De leur sang répandu confondaient les torrens.
Enfin, entre les camps la trêve se déclare ;
Soudain tous ont franchi le lieu qui les sépare,
Volent d’un camp à l’autre ; à peine on s’est mêlé,
La vengeance s’est tue, et le sang a parlé.
A ces traits jadis chers, à ces voix qu’ils connaissent,
La tendresse s’éveille, et les remords renaissent.
Les mains serrent les mains, les cœurs pressent les cœurs.
De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs,
Leur montrent leurs parens ou leurs compagnons d’armes,
Ceux de qui les bienfaits essuyèrent leurs larmes,
Ceux qui de leur hymen préparèrent les nœuds,
Ceux qui de leur enfance ont partagé les jeux ;
Dans leurs embrassemens leurs transports se confondent ;
Leurs larmes, leurs soupirs, leurs sanglots se répondent.
Des banquets sont dressés ; le vin coule à grands flots ;
Les chants de l’amitié consolent les échos.
Tout redevient Français, ami, parent et père ;
L’humanité respire, et la nature espère.
Mais du départ fatal le signal est donné ;
Chacun d’eux aussitôt baisse un front consterné ;
Aux cris joyeux succède un lugubre silence ;
Tous, pressentant leurs maux et les maux de la France,
S’éloignent lentement ; et, les larmes aux yeux,
D’un triste et long regard se sont fait leurs adieux.
Mais le remords redouble au milieu des ténèbres ;
Leur sommeil est troublé de fantômes funèbres :
D’un hôte, d’un ami, l’un croit percer le flanc,
L’autre égorger son frère, et rouler dans son sang.
Enfin le jour renaît, et l’airain des batailles
Fait entendre ses sons, signal des funérailles.
Delille117.

Até. §

Déesse malfaisante qui se plaisait à semer la haine et la division parmi les Dieux. Chassée du Ciel, elle vint troubler la Terre. Ennemie du bonheur des hommes, elle éteignait leur raison pour les précipiter dans le malheur.

                   Até, Déesse du malheur,
               Par ses forfaits du Ciel chassée,
Vers cette terre, hélas ! jusqu’alors fortunée,
               Dirigea son vol destructeur ;
Mais les Dieux prévoyant que sa triste influence,
Ferait pleuvoir les maux sur les humains,
A trois Divinités commirent l’assistance.
Qu’ils nous devaient contre ses noirs desseins.
Elles suivent par-tout ses traces malfaisantes,
On les nomme Léthé ; de nos peines cuisantes,
               Leur présence apporte l’oubli :
               Mais elles sont vieilles, pesantes,
               Et partant à marcher très-lentes :
Dans le Ciel fabuleux on vieillissait ainsi.
               L’affreuse Déesse au contraire
               Alerte, maigre et très-légère,
Court et pénètre en toutes les maisons.
               Voilà pourquoi les consolations
Viennent toujours bien tard soulager la misère.
Fallet.
   Combien autour de nous, mugissent de tempêtes ?
Que d’écueils sous nos pas, de fléaux sur nos têtes :
Le glaive des guerriers, le poignard des tyrans,
Le feu de la discorde et celui des volcans,
La peste infectant l’air des poisons qu’elle exhale,
Des prompts embrasemens l’étincelle fatale,
La faim, la pâle faim qui creuse des tombeaux,
            La misère traînant ses horribles lambeaux.
Le désordre, le choc de la Nature entière
Tourmentent des mortels la pénible carrière.
Là, privés du soleil, à jamais renfermés
Sous de noirs souterrains, des spectres animés
S’enfoncent, loin du jour, dans une mine avare.
Là, sur le sein des mers, un despote barbare,
A la rame pesante enchaîne ses égaux :
Sans qu’un ordre plus doux suspende leurs travaux,
De la vague orageuse ils brisent la colère,
Et le seul désespoir est leur affreux salaire.
Ici des malheureux, vieillis dans les combats,
Epuisés, mutilés, pour des maîtres ingrats,
Vont le long des pays défendus par leurs armes,
Mendier un pain noir qu’ils détrempent de larmes.
Là, d’éternels besoins, d’incurables douleurs,
Dans un cruel accord unissant leurs fureurs
A mille infortunés, pressés par l’indigence,
Ne laissent qu’un cercueil pour dernière espérance.
Vois-tu sous ce parvis cette foule de morts ?
Le sein des hôpitaux les rejette au dehors.
Entends-tu ces mourans qui demandent leur place,
Et d’un lit douloureux sollicitent la grace ?
Young. —  Colardeau.

Némésis ou Adrastée,
Déesse de la Vengeance. §

Elle châtiait les scélérats et tous ceux qui faisaient un abus profane ou cruel des présens de la fortune. On la représente ailée, armée de brandons et de serpens, et ayant sur sa tête une couronne rehaussée d’une corne de cerf. Némésis avait un temple à Samos, à Ephèse et à Rome. Le plus superbe était celui de Rhamnus, où affluait toute la Grèce.

Cléopâtre .

   Enfin, graces aux Dieux, j’ai moins d’un ennemi ;
La mort de Séleucus m’a vengée à demi ;
Son ombre en attendant Rodogune et son frère,
Peut déjà de ma part les promettre à son père ;
Ils le suivront de près, et j’ai tout préparé
Pour réunir bientôt celui que j’ai frappé.

   O toi, qui n’attends plus que la cérémonie
Pour jeter à mes pieds ma rivale punie,
Et par qui deux amans vont d’un seul coup du sort
Recevoir l’hyménée, et le trône et la mort ;
Poison, me sauras-tu rendre mon diadême ?
Le fer m’a bien servie, en feras-tu de même ?
Me seras-tu fidèle ? Et toi, que me veux-tu,
Ridicule retour d’une sotte vertu,
Tendresse dangereuse autant comme importune ?
Je ne veux point pour fils l’époux de Rodogune,
Et ne vois plus en lui les restes de mon sang,
S’il m’arrache du trône et la met en mon rang.

   Reste du sang ingrat d’un époux infidelle,
Héritier d’une flamme envers moi criminelle,
Aime mon ennemie, et péris comme lui.
Pour la faire tomber j’abattrai son appui ;
Aussi-bien sous mes pas c’est creuser un abîme,
Que retenir ma main sur la moitié du crime ;
Et, te faisant mon roi, c’est trop me négliger,
Que te laisser sur moi père et frère à venger.
Qui se venge à demi, court lui-même à sa peine.
Il faut ou condamner, ou couronner sa haine.
Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux
De mon sang odieux arroser leurs tombeaux ;
Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense,
Dût le ciel égaler le supplice à l’offense,
Trône, à t’abandonner je ne puis consentir.
Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ;
Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange.
Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge.

La même à Antiochus, après avoir bu à la coupe.

   Va, tu me veux en vain rappeler à la vie :
Ma haine est trop fidelle, et m’a trop bien servie ;
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;
C’est le seul déplaisir qu’en mourant je reçois ;
Mais j’ai cette douceur dedans cette disgrace,
De ne voir point régner ma rivale en ma place.
« Je n’aimais que le trône, et de son droit douteux
J’espérais faire un don fatal à tous les deux,
Détruire l’un par l’autre, et régner en Syrie,
Plutôt par vos fureurs que par ma barbarie.
Ton frère avecque toi trop fortement uni,
Ne m’a point écoutée, et je l’en ai puni :
J’ai cru, par ce poison, en faire autant du reste,
Mais sa force trop prompte à moi seule est funeste. »

   Règne ; de crime en crime, enfin te voilà roi.
Je t’ai défait d’un père, et d’un frère et de moi.
Puisse le Ciel tous deux vous prendre pour victimes,
Et laisser cheoir sur vous les peines de mes crimes !
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union
Qu’horreur, que jalousie, et que confusion,
Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !
Corneille118.

Voyez Euménides .

Parques,
Filles de l’Érèbe et de la Nuit. §

Ces trois infernales Sœurs ourdissaient la trame de la vie des hommes, dont la destinée était dans leurs mains. Leur nom était Clotho, Lachésis et Atropos. La première garnissait et tenait la quenouille ; la seconde tournait le fuseau ; la troisième coupait le fil.

Les Parques avaient un temple à Olympie, à Mégare, et à Sparte auprès du tombeau d’Oreste.

   Les Fileuses des destinées,
Les Parques ayant mille fois
Entendu les ames damnées
Parler là-bas de vos exploits,
De vos rimes si bien tournées,
De vos victoires, de vos lois,
Et de tant de belles journées,
Vous crurent le plus vieux des rois.
Alors des rives du Cocyte,
A Berlin vous rendant visite,
Atropos vint avec le Temps,
Croyant trouver des cheveux blancs,
Front ridé, face décrépite,
Et discours de quatre-vingts ans,
Que l’inhumaine fut trompée !
Elle aperçut de blonds cheveux,
Un teint fleuri, des grands yeux bleus,
Et votre flûte et votre épée ;
Elle songea pour mon bonheur,
Qu’Orphée autrefois par sa lyre,
Et qu’Alcide par sa valeur,
La bravèrent dans son empire.
Elle trembla quand elle vit
Ce grand homme qui réunit
Les dons d’Orphée et ceux d’Alcide ;
Doublement elle vous craignit,
Et jetant son ciseau perfide,
Chez ses sœurs elle s’en alla,
Et pour vous le Trio fila
Une trame toute nouvelle,
Brillante, dorée, immortelle.
Voltaireà Frédéric119.

A une aimable femme, sortant de maladie.

          Lachésis tournait son fuseau,
Filant avec plaisir les beaux jours d’Isabelle ;
J’aperçus Atropos, qui, d’une main cruelle,
Voulait couper le fil, et la mettre au tombeau.
J’en avertis l’Amour ; mais il veillait pour elle,
         Et du mouvement de son aile,
Il étourdit la Parque, et brisa son ciseau.
Le même120.

Euménides ou Furies,
Filles de l’Achéron et de la Nuit. §

Ces horribles Sœurs étaient au nombre de trois, Alecton, Tisiphone et Mégère. Chargées par les Dieux de venger le crime, elles tourmentaient les scélérats et les impies sur la terre. Sans cesse acharnées contre eux, elles les poursuivaient jusqu’aux enfers. Là, elles les flagellaient éternellement avec des serpens et des flambeaux.

   Dans un bois, où des ifs la funèbre verdure
Joint le deuil de son ombre au deuil de la froidure,
S’enfonce un chemin creux qui descend aux enfers.
Le silence et l’horreur habitent ces déserts.
Le Styx exhale au loin sa vapeur meurtrière.
Là, privée à jamais de la douce lumière,
Se presse incessamment la foule des humains.
Là, les Mânes nouveaux, ignorant les chemins,
Ne savent où trouver, dans les demeures sombres,
Le palais de Pluton et la cité des ombres.
On y voit toutefois cent portes au dehors
Ouvertes en tout temps à la foule des morts.
Ils arrivent sans cesse, et jamais ne l’emplissent.
Ainsi dans l’Océan les fleuves s’engloutissent.
Orateurs et clients, dans ce monde nouveau,
Trouvent près de Minos une ombre du barreau ;
Et de la cour encor cherchant la vaine image,
Les grands au noir Pluton vont porter leur hommage.
Poëtes, artisans, guerriers, comme autrefois,
Suivent leurs premiers goûts et leurs premiers emplois :
Tandis que les méchans, au fond des noirs abîmes,
Souffrent de longs tourmens, châtimens de leurs crimes.

   Que ne peut point la haine aigrie au fond d’un cœur ?
Junon descend du Ciel en ce lieu plein d’horreur.
Si-tôt qu’en arrivant la fille de Saturne
De l’Érèbe eut troublé le silence nocturne ;
Sous ses pieds le seuil tremble, et Cerbère trois fois
De son triple gosier pousse une triple voix.
La déesse de loin appelle les Furies,
Déités que les pleurs n’ont jamais attendries.
Ces filles de la Nuit, aux portes de l’enfer,
Assises au dedans sur des siéges de fer,
Peignaient de leurs cheveux les couleuvres livides.
Mais à peine à travers les ténèbres humides,
Elles ont reconnu la Déesse : à sa voix,
Ces sœurs avec respect se lèvent à la fois.
Le lieu de leur demeure est le lieu des tortures.

   Là, Tytie, aliment d’éternelles morsures,
Sent renaître son cœur sous le bec des vautours.
Sisyphe roule un roc qui retombe toujours.
Sur sa roue Ixion tournant avec vitesse,
Sans cesse se poursuit, et s’évite sans cesse.
L’onde insulte à ta soif, ô Tantale ! et le fruit
Évite incessamment ta main qui le poursuit.
Les filles de Bélus, épouses parricides,
Toujours veulent remplir des tonneaux toujours vides.
Junon voit ces pervers, et détourne les yeux ;
Mais pour elle Ixion est le plus odieux.
Elle observe Sisyphe : et par quelle justice
Lui seul doit-il souffrir un éternel supplice !
Quand son coupable frère, Athamas que je hais,
Roi, père, époux heureux, règne et me brave en paix !
Quand Ino sa complice irrite encor ma haine !
Non ; je veux me venger : voilà ce qui m’amène.
Au sein de ces époux soufflez votre poison ;
Périsse de Cadmus l’odieuse maison !
Junon aigrit ces sœurs devant qui l’Enfer tremble,
Commandant, promettant, et priant tout ensemble.

   L’horrible Tisiphone écarte les serpens
Qui sifflant sur sa tête et sur son front rampans,
Retombent sur sa bouche, et souillent son visage.
C’est trop vous arrêter ; fiez-vous à ma rage,
Dit-elle : abandonnez un odieux séjour,
Et remontez au Ciel respirer l’air du jour.
Elle dit : et Junon, sûre de sa vengeance,
Part, et remonte au Ciel, où d’une pure essence,
Sur elle à son retour, épanchant les odeurs,
Iris du sombre Érèbe écarte les vapeurs.

   Tisiphone saisit une torche fumante,
Des nœuds d’un long serpent ceint sa robe sanglante,
Et dans cet appareil elle sort des enfers.
L’épouvante, l’horreur, tous les crimes divers,
Le désespoir, le deuil, autour d’elle s’assemblent.
Elle arrive au palais : les portes d’airain tremblent.
Elle rouille les gonds de son souffle infecté,
Et son aspect du jour a souillé la clarté.
Athamas veut en vain échapper à sa rage :
L’implacable Erinnys lui ferme le passage ;
Et secouant ses bras ceints de serpents hideux,
Sur son front hérissé redresse ses cheveux.
Ses hydres irrités sur sa tête frémissent ;
Sur son dos, dans son sein, ils rampent, ils se glissent,
Roulent sur son épaule, et l’un sur l’autre épars,
De leur langue, en sifflant, enveniment les dards.
Soudain de ses cheveux l’Euménide dénoue
Deux serpens irrités que sa rage secoue,
Jette l’un sur Ino, l’autre sur Athamas.
Les serpens, en sifflant, élancés dans leurs bras,
Leur dardent le venin de leur langue subtile :
Leur corps n’est point blessé : l’aiguillon du reptile
Pénètre dans leur ame, et blesse leur raison.
Elle avait apporté, des bords du Phlégéton,
Les plus subtils poisons, l’écume de Cerbère,
Et le venin de l’hydre, et du fiel de vipère,
Les pleurs, la soif du sang, la rage et ses erreurs,
L’oubli de la raison, le crime et ses fureurs ;
Et dans l’airain fumant, l’exécrable Euménide
A détrempé de sang ce mélange homicide.
Les deux époux tremblaient : Tisiphone sur eux
Jette et répand le fiel de ses sucs venimeux.
La Furie à leurs yeux, d’une main tournoyante,
Roule en cercle de feu sa torche flamboyante,
Et triomphant des maux que la barbare a faits,
Les laisse à leur délire, et les livre aux forfaits.
Elle rentre aux enfers, et dans sa chevelure,
Rattache le serpent qui lui sert de ceinture.
Ovide. —  Desaintange121.

Nuit,
Fille du Cahos et femme de l’Achéron. §

Elle préside aux Ténèbres. C’est d’elle que naquirent les divers monstres qui assiègent la porte des enfers.

On la représente avec un vêtement noir parsemé d’étoiles, un Sceptre de plomb, à la main, parcourant silencieusement le Ciel, sur un char d’ébène, après le coucher du Soleil.

   Les ombres du haut des montagnes,
Se répandent sur les coteaux :
On voit fumer dans les campagnes
Les toits rustiques des hameaux :
Sous la cabane solitaire
De Philémon et de Baucis,
Brûle une lampe héréditaire,
Dont la flamme incertaine éclaire
La table où les Dieux sont assis.
Errant sur des tapis de mousse,
Le verd qui réfléchit le jour,
Remplit d’une lumière douce
Tous les arbustes d’alentour :
Le front tout couronné d’étoiles,
La Nuit s’avance lentement,
Et l’obscurité de ses voiles
Brunit l’azur du firmament :
Les songes traînent en silence
Son char parsemé de saphyrs ;
L’Amour dans les airs se balance
Sur l’aile humide des zéphyrs.
O toi, si long-temps redoutée,
Déesse paisible des airs !
O Lune ! embellis l’Univers,
Et de ta lumière argentée
Blanchis la surface des mers.
Bernis122.
   Aux champs des airs, vois ce char emporté
Par des coursiers que guidé une Déesse :
Il vole, il fuit loin du jour qui la presse ;
Entre elle et lui, règne l’obscurité.
Du firmament l’éternelle courrière,
Portant le calme et la sérénité,
Est au milieu de ce trône argenté.
De ses yeux part un sillon de lumière,
Qui perce l’ombre, et marque sa carrière.
Un voile obscur, enflé par les Zéphyrs,
Sur ses cheveux qui flottent en arrière,
Lui fait un dôme émaillé de saphyrs.
De ses chevaux, une main tient les rênes,
L’autre répand des moissons de pavots,
Dont les Amours, pour prix de leurs travaux,
Font des festons, bien plutôt que des chaînes.
Bernard123.

Mort. §

Divinité cruelle et inexorable, sourde aux vœux et aux prières des mortels.

Elle est représentée vêtue d’une robe noire, des ailes aux épaules, une faux, ou des filets à la main. On lui donne aussi un cœur et des entrailles de fer. Pour tâcher d’apaiser la colère de la Déesse inflexible, on lui sacrifiait un coq.

   La Mort, reine du monde, assembla certain jour,
        Dans les Enfers, toute sa Cour.
Elle voulait choisir un bon premier ministre
Qui rendît ses états encor plus florissans.
        Pour remplir cet emploi sinistre,
Du fond du noir Tartare, avancent à pas lents
        La Fièvre, la Goutte et la Guerre :
        C’étaient trois sujets excellens ;
        Tout l’Enfer et toute la Terre
        Rendaient justice à leurs talens.
La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite :
On ne pouvait nier qu’elle n’eût du mérite ;
        Nul n’osait lui rien disputer,
Lorsque d’un Médecin arriva la visite,
Et l’on ne sut alors qui devait l’emporter :
        La Mort même était en balance ;
        Mais les Vices étant venus,
      Dès ce moment la Mort n’hésita plus,
        Elle choisit l’Intempérance.
Florian124.

La Mort de mon Fils.

          La Mort a fermé ta paupière.
      Aimable Enfant, tes jours me sont ravis !
          Je souriais à peine au nom de père :
      Déjà, la tombe avide a dévoré mon fils !

          Ainsi la fragile nacelle,
Voguant aux doux rayons de l’astre de la nuit,
Paisible, fend le sein d’une mer infidelle ;
Bientôt l’onde bouillonne, et s’irrite, et mugit ;
          L’Aquilon gronde : elle chancelle,
Disparaît, lutte encor… l’abîme l’engloutit.
      Ah ! j’aurais dû pleurer sur ta naissance,
O mon fils ! le jour même, où, par ton premier cri,
      Mon cœur, trop tendre, hélas ! fut averti
D’un nouveau sentiment et d’une autre existence.
Autour de ton berceau, doucement agité,
      J’aurais dû voir la rude adversité,
La fièvre au pas brûlant, la douleur ennemie,
          Cortége de l’humanité
          Frappant aux portes de la vie.

Mais, non : dans l’avenir, pour mon ame embelli
      Tout me riait, tout me flattait d’avance :
      De mes vieux ans, mon fils était l’ami ;
      De ses succès j’étais enorgueilli,
J’élevais sur son nom ma superbe espérance…
      Destin cruel ! impitoyables Dieux !
      Vous vous jouez ainsi de notre attente !
Ainsi, l’homme par vous abusé dans ses vœux,
Croit lire vos bienfaits sur l’arène mouvante
          Que disperse un vent orageux.

      Quoi ! c’en est fait ! grâce aimable et naïve,
      Bras caressans vers les miens étendus,
      Souris charmant, gaîté touchante et vive,
      Traits adorés, je ne vous verrai plus !
      Ah ! cette idée est pour moi trop affreuse !
      En vain j’espère en adoucir l’horreur :
De mon fils expirant, l’image douloureuse
Revient à chaque instant se placer sur mon cœur.

         Le ciel veut que je te survive,
Cher enfant ; mais jamais, jamais je n’oublîrai
      L’heure fatale où mon œil égaré
Suivait dans tes regards ton ame fugitive.
Je donnerai toujours des larmes à ton sort :
Toujours j’aurai présent le moment de ta mort,
         Où ta langue, déjà captive,
      En sons plaintifs me demandait encor.

Mais où vont s’égarer mes souvenirs stériles ?
De tes rapides ans, lorsque j’ai vu la fin,
Loin de m’abandonner à des pleurs inutiles ;
Je dois de ton trépas rendre grace au destin.
Forcé de renoncer au doux titre de père,
Du moins, dans tes beaux jours par la douleur flétris,
      Tu n’auras point à regretter un fils,
      Tu n’auras point à consoler sa mère,
Vigée125.

Au général Desaix, tué à la bataille de Marengo.

   Tu meurs, brave Desaix ! tu meurs ! ah ! peux-tu croire
Que l’éclat de ton nom s’éteigne avec tes jours !
L’Arabe en ses déserts s’entretient de ta gloire ;
Et ses fils à leurs fils la rediront toujours.
Fontanes126.

Libitine,
Déesse des Funérailles et des Tombeaux. §

C’était la même que Proserpine. Elle avait un temple à Rome, où se trouvait tout ce qui était nécessaire aux cérémonies funèbres ; ainsi qu’un regître où l’on inscrivait le nom des morts. Virgile va nous offrir un tableau des derniers devoirs qu’on leur rendait.

   Cependant, les Troyens, sur ces rives funestes,
De Misène entouraient les déplorables restes :
De lugubres cyprès, de sinistres rameaux
Noircissent le bûcher de leur ombre épaissie ;
L’armure s’y dépose, et d’une onde attiédie
On arrose ce corps, déjà froid et glacé.
Tous pleuraient. Le héros sur un lit est placé ;
La pourpre pare encor cette dépouille chère ;
Quelques-uns, par un triste et dernier ministère,
Soutiennent le cercueil, et, détournant les yeux,
Approchent du bûcher le flambeau résineux.
Un ministre de mort y verse l’huile sainte,
Et l’encens et les dons. Bientôt, la cendre éteinte
S’affaisse, et d’un vin pur boit les flots écumans.
L’urne s’ouvre, et reçoit les sacrés ossemens.
Le prêtre, de l’olive agite la verdure,
Fait pleuvoir en rosée une onde sainte et pure,
Parcourt au loin les rangs, et dit les derniers mots.
Au pied d’un mont fameux, par les soins du héros,
S’élève un monument de superbe structure ;
De Misène, on y grave et la rame et l’armure ;
Et du nom de Misène, à ces rochers transmis,
L’honneur survit encor à vingt siècles détruits.
Virgile. —  Chabanon127.
   Que j’aime à contempler ces monumens antiques
Que l’orgueil des vivans éleva pour les morts !
Hélas ! pour conserver d’inutiles reliques,
               Ils font de vains efforts.

Du Temps qui détruit tout, les mains infatigables
Mineront sourdement ces marbres imposteurs,
Qui donnent trop souvent, à des hommes coupables,
               Des éloges menteurs.

Ici, gît un guerrier favori de la Gloire ;
Dans les champs de l’honneur, tout cédait à ses coups ;
Il sut, pendant vingt ans, enchaîner la victoire…
               Le reconnaissez-vous ?

Là, repose un auteur qui consacra sa vie
A l’honneur dangereux d’éclairer ses égaux ;
Son nom fameux n’a pu de la Parque ennemie
               Arrêter les ciseaux.

Cette urne qu’un cyprès couvre de son ombrage,
Est le dernier séjour d’un enfant vertueux.
Il aurait fait le bien : La Mort, de son jeune âge
               Trancha le fil heureux.

Ainsi, dans nos vergers, un arbre jeune encore
Promet que ses rameaux seront chargés de fruits !
Sur lui la foudre tombe, et la flamme dévore
               Les dons qu’il eût produits.

O spectacle touchant ! avec les lys mêlées,
Les roses vont s’unir aux attributs du deuil.
L’Amour fuit éperdu ; les Grâces désolées
               Soutiennent un cercueil.

L’Hymen semble accuser les puissances célestes ;
Son flambeau fume encore et s’éteint dans les pleurs :
Il tombe en gémissant sur les précieux restes,
               Objet de ses douleurs.
Bodart128.

Épitaphe d’Estelle Finguerlin, morte à la fleur de son âge.

   Jeune beauté, sensible à mon malheur,
C’est dans ce champ, que ma cendre repose :
Ah ! mon destin fut celui de la rose ;
Donne à ma tombe une larme, une fleur129.

Ambrosie et Nectar. §

L’ambrosie était la nourriture des Dieux de l’Olympe : le Nectar était leur breuvage. Ils puisaient, dans l’un et dans l’autre, la jeunesse, le bonheur et l’immortalité.

   De Jupiter on célébrait la fête,
Et tous les Dieux, grands, moyens et petits,
Devant son trône, ayant courbé leur tête,
Dinaient au Ciel, où, de leur Souverain,
Ils partageaient le délicat festin.
Leur nourriture est friande et légère.
Quelques Eurus, envoyés sur la terre,
Leur apportaient les parfums des autels :
Sur des plats d’or on mangeait l’Ambrosie,
Et l’on buvait, dans l’agate polie,
Ce doux Nectar qui fait les immortels.
Parny130.

Nos adieux à la plus agréable des Campagnes.

          Apollon, exilé des Cieux,
Regretta le Nectar et la douce Ambrosie ;
          Moins que nous il fut malheureux,
Nous quittons les bosquets et les jeux d’Idalie131.

Demi-Dieux. §

Janus,
Fils d’Apollon et de la Nymphe Créuse. §

Roi d’Italie avant l’arrivée d’Enée, il fonda dans cette belle contrée la Religion et les Lois. Ce fut chez Janus que Saturne se retira après avoir été chassé du Ciel par Jupiter. Ce Prince mérita par ses vertus d’être mis au rang des demi-Dieux.

Son temple, élevé par Romulus, était ouvert en temps de guerre, et se fermait durant la paix.

On donne à Janus deux visages comme présidant au jour et à la nuit, et connaissant l’avenir et le passé ; un bâton à la main droite et une clé dans la gauche.

   Lorsque Janus chez les Romains
Ouvrait les portes de l’année,
Des augures et des devins
En présageaient la destinée ;
Au palais de ses bienfaiteurs
Du peuple la foule entraînée,
Implorait les Dieux protecteurs.

   Aux vœux qu’on faisait pour Auguste,
On en mêlait pour Mécénas ;
De fleurs on décorait leur buste,
Et l’encens brûlait sur leurs pas.
Le sujet, dans ces jours de fête,
Du prince devenait l’égal,
Et le même bandeau royal
Semblait ceindre la même tête.

   Le jour de l’an, Horace était
Chez l’heureux époux d’Octavie,
Et le peintre de Lavinie
Au lever d’Auguste assistait ;
Tous les beaux esprits d’Italie
Les chantaient tous deux à la fois :
Le seul Ovide était, je crois,
A la toilette de Julie.

   A vingt ans, l’Amour séducteur
Peut bien faire que l’on oublie
Et le ministre et l’empereur,
Pour une maîtresse jolie :
Mais cette douce et tendre erreur
A trente ans est une folie.

   Si quelque autre petit génie
Chez Mécénas se présentait,
Par complaisance il écoutait
Ses vers froids et sans harmonie.
Légier132.

Hercule ou Alcide,
Fils de Jupiter et d’Alcmène. §

C’était le héros de la force et de la valeur. Rien n’est plus fameux que ses douze travaux. Après avoir étouffé deux serpens dans son berceau, il tua l’Hydre de Lerne, monstre à plusieurs têtes ; la Biche aux cornes d’or, et aux pieds d’airain ; le Lion de Némée, l’homicide Busiris, le Sanglier d’Erymanthe, les horribles Oiseaux du Lac Stymphale ; le Taureau furieux qui désolait la Crète. Vainqueur du fleuve Achéloüs, il lui arracha une corne, qu’il lui rendit ensuite en échange d’Amalthée. Plusieurs Géans, plusieurs Monstres succombèrent sous ses coups. L’horrible Antée, le brigand Cacus furent étouffés dans ses bras. Hercule tua le Dragon des Hespérides, et enleva leurs pommes d’or. Rival d’Atlas, il soutint le Ciel sur ses épaules. Il dompta les Centaures et défit les Amazones. Il ravit à Pluton, Alceste et Thésée ; il tua le Vautour attaché au foie de Prométhée. Il joignit la Méditerranée à l’Océan en séparant deux montagnes, et éleva les colonnes qui portent son nom, sur lesquelles il grava ces mots : Nec plus ultrà : il n’est rien au-delà. Ce fut le dernier de ses héroïques travaux, dont il ternit presque l’éclat par sa lâche faiblesse pour Omphale. Déjanire sa femme, trompée par Nessus mourant, lui envoya la robe ensanglantée de ce Centaure, dans l’idée que ce présent l’empêcherait d’en aimer une autre. A peine l’eut-il revêtue qu’il se sentit brûler les entrailles. Ne pouvant résister à ses horribles douleurs, le héros dresse son bûcher, s’y étend, et prie son ami Philoctète d’y mettre le feu. Ainsi finit Alcide. Placé dans le Ciel après sa mort, il y épousa la jeune Hébé.

On le représente sous la figure d’un homme fort et robuste, armé d’une massue, et couvert de la peau du lion de Némée.

   Terrible et fier, Alcide a dans ses mains
Et le repos et l’effroi des humains.
Un sourcil noir ombrage sa paupière :
Son œil enfante et répand la lumière ;
Et son front large, inquiet et troublé,
Soutient des Dieux le palais ébranlé.
Bernis133.

Combat d’Hercule contre Cacus.

   Voyez-vous dans les airs ces rochers suspendus,
Ces éclats, ces débris au hasard répandus,
De ce mont entr’ouvert l’horreur désordonnée,
Et de son antre affreux la voute abandonnée ?
Là, dans les flancs du mont, bien loin de l’œil du jour,
De l’infâme Cacus fut l’infâme séjour.
Des têtes au front pâle et de sang dégouttantes
A sa porte homicide étaient toujours pendantes ;
Et son antre, du meurtre odieux monument,
D’un carnage nouveau sans cesse était fumant.
Ce monstre horrible à voir, fier de sa taille immense,
Devait au Dieu du feu sa funeste naissance,
Et son gosier brûlant, tel qu’un volcan affreux,
Vomissait par torrens d’intarissables feux.
Un Dieu vengeur, un Dieu sauva notre patrie.
Revenu des beaux champs de l’antique Ibérie,
Dans ces riches vallons, sur les bords de ces eaux,
Le fils d’Alcmène avait amené ses troupeaux :
Du triple Géryon triomphateur superbe,
Le prix de sa conquête errait en paix sur l’herbe.
Cacus, que ne retient ni crime ni danger,
Dérobe des troupeaux de l’illustre étranger
Quatre jeunes taureaux, quatre belles génisses,
Qui des herbages frais savouraient les délices,
Les cache en sa caverne ; et cependant sa main,
Pour déguiser aux yeux les traces du larcin,
Saisit par leurs longs crins, fait marcher en arrière.
Les taureaux, dont les pas marqués en sens contraire
De son infâme vol écartaient le soupçon.
Enfin, las du repos, le fils d’Amphitryon
Se prépare à mener sur de lointains rivages
Ses troupeaux engraissés dans ces beaux pâturages.
Et des taureaux par-tout les gémissantes voix
De leur adieu plaintif ont fait mugir ces bois ;
Alors, de ce brigand trahissant l’artifice,
Du fond de l’antre creux répond une génisse :
Alcide entend ses cris. Aussitôt dans son cœur
Un fiel noir et brûlant allume sa fureur ;
Il s’élance, il saisit sa pesante massue,
Cherche du noir séjour la porte inaperçue.
Alors, les yeux troublés, sans courage, sans voix,
L’affreux Cacus trembla pour la première fois :
Plus prompt que les éclairs, vers ses roches fidèles
Il court, vole ; à ses pieds la peur donne des ailes :
Il fait tomber ce roc que, d’une adroite main,
A des chaînes de fer a suspendu Vulcain,
S’enferme, oppose au Dieu cette vaine défense.
Hercule est accouru, respirant la vengeance :
Pour chercher un accès, il court de tous côtés ;
Trois fois autour du mont, à pas précipités,
Il tourne, va, revient, et frémissant de rage,
Trois fois attaque en vain, pour s’ouvrir un passage,
Le roc qu’à sa fureur le lâche ose opposer ;
Trois fois dans le vallon revient se reposer.
Sur le dos hérissé de cet antre sauvage,
Un roc, séjour chéri des oiseaux de carnage,
En pyramide aiguë allongé vers les Cieux,
Cachait dans le nuage un front audacieux :
Ce rocher, à sa gauche incliné vers la plage,
De son sommet pendant menaçait le rivage ;
Hercule, sur la droite appuyant tout son corps,
Du roc qu’il déracine avec de longs efforts
Pousse l’énorme poids. Il tombe, il roule, il tonne,
La caverne en mugit, l’air au loin en résonne ;
Le sol croule ; des eaux le bord est emporté,
Et le fleuve écumant recule épouvanté.
Alors, ce fut alors que l’antre impitoyable
Jusqu’au fond laissa voir, sous sa voûte effroyable,
Ce palais de la mort, ce séjour de terreur,
Et de ses noirs cachots la ténébreuse horreur.
Tel, si d’un choc soudain l’horrible violence
Du globe tout-à-coup rompait la voûte immense,
Et dans ses profondeurs découvrait à nos yeux
Le Styx craint des mortels, abhorré par les Dieux,
De ce royaume affreux, désolé, lamentable,
L’œil verrait jusqu’au fond l’abîme redoutable ;
Et, dans l’ombre éternel envoyant ses clartés,
Le jour éblouirait les morts épouvantés :
Tel, effrayé du jour qui malgré lui l’éclaire,
Le monstre en vain s’agite, et rugit de colère.
De la cime du mont Alcide le combat ;
Tantôt d’un roc brisé lui lance un large éclat ;
Et tantôt, à deux mains, d’un arbre entier l’accable.
Alors le monstre, en proie à son bras implacable,
Se ressouvient du Dieu qui lui donna le jour :
De son gosier brûlant, dans son hideux séjour,
Il vomit des torrens de flamme et de fumée,
S’entoure tout entier d’une nue enflammée,
Et dans ces noirs cachots, image des enfers,
A leur obscurité mêle d’affreux éclairs.
Alcide furieux ne contient plus sa rage ;
Il s’élance, il se jette au plus fort du nuage,
Aux lieux où la vapeur, sortant à gros bouillons,
Roule à flots plus épais ses plus noirs tourbillons.
En vain l’affreux Cacus lance ses feux dans l’ombre ;
A travers l’incendie, à travers la nuit sombre,
Il le prend, il l’étreint entre ses bras nerveux ;
Et, de leur creux profond faisant jaillir ses yeux,
Du monstre à qui la voix, la lumière est ravie,
Arrête dans sa gorge et le sang et la vie.

   Soudain du seuil fatal le roc tombe arraché ;
On entre, et du repaire où le monstre est caché
On contemple, on parcourt la voûte ténébreuse,
L’œil plonge avec effroi dans la caverne affreuse ;
Et le jour indigné, pénétrant dans son sein,
Du parjure Cacus révèle le larcin.
On saisit par les pieds le cadavre difforme ;
On le traîne, on veut voir ses traits, sa taille énorme,
Son sein velu, ses yeux farouches et mourans,
Son front pâle, et ces feux dans sa gorge expirans…
Virgile. —  Delille134.

Hercule mourant.

   J’implore, ô Jupiter, tes foudres réunis,
Viens te montrer, mon père, en tonnant sur ton fils.
Mon courage étonné cède au feu qui me brûle ;
Moi-même, hélas ! j’ai peine à reconnaitre Hercule.
          Est-ce là ce bras menaçant
Qui sut vaincre, étouffer un lion rugissant ;
Qui, de l’hydre abattit les têtes renaissantes ;
          Qui, des centaures monstrueux,
          Dompta les forces impuissantes ;
          Qui, d’un sanglier furieux,
          Délivra les bois d’Erymanthe ;
Qui, bravant les horreurs du gouffre ténébreux,
          Tira de sa nuit effrayante,
Cerbère dont l’aspect a fait pâlir les Cieux ;
       Qui d’un dragon terrible à tous les yeux,
Dispersa les débris sur la terre fumante.
d’Arnaud135.

Thésée,
Fils d’Égée, Roi d’Athènes. §

avec la noble ambition d’imiter Hercule, il marcha sur les traces de son modèle. Il vainquit avec lui les Amazones, et reçut de ses mains leur reine Antiope, de laquelle il eut Hippolyte. Il purgea l’Attique des brigands qui l’infestaient ; tua le Minotaure dans le labyrinthe, et suivit Pirithoüs, son ami, jusqu’aux Enfers. Thésée éternisa son nom par ses héroïques exploits ; mais il en ternit l’éclat par de honteuses faiblesses. On le vit enlever successivement Hélène, Phèdre et la malheureuse Ariane qu’il eut la cruauté de délaisser dans une île déserte. Un voyage qu’il fit en Epire, le priva de sa liberté ; il fut jeté dans les fers par l’ordre du roi des Molosses dont il avait tenté d’enlever la fille. Dépouillé de son trône par Ménesthée pendant son absence, il se retira à Scyros, où le roi Nicomède le fit précipiter du haut d’un rocher. Thésée fut déifié après sa mort, et les Athéniens lui dressèrent des autels.

Hippolyte à Théramène.

   Attaché, près de moi, par un zèle sincère,
Tu me contais alors l’histoire de mon père.
Tu sais combien mon ame, attentive à ta voix,
S’échauffait au récit de ses nobles exploits ;
Quand tu me dépeignais ce héros intrépide,
Consolant les mortels de l’absence d’Alcide,
Les monstres étouffés, et les brigands punis,
Procuste, Cercyon, et Scyrron, et Sinnis,
Et les os dispersés du géant d’Épidaure,
Et la Crète fumant du sang de Minotaure.
Mais quand tu récitais des faits moins glorieux,
Sa foi par-tout offerte, et reçue en cent lieux ;
Hélène à ses parens dans Sparte dérobée ;
Salamine témoin des pleurs de Péribée ;
Tant d’autres, dont les noms lui sont même échappés ;
Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ;
Ariane aux rochers contant ses injustices ;
Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;
Tu sais comme, à regret, écoutant ce discours,
Je te pressais souvent d’en arrêter le cours.
Heureux, si j’avais pu ravir à la mémoire
Cette indigne moitié d’une si belle histoire.
Racine136.

Voyez Ariane .

Aristée,
Fils d’Apollon et de la Nymphe Cyrène. §

Euridice, femme d’Orphée, avait touché le cœur d’Aristée. Elle fuyait les poursuites de ce Berger, le jour même de ses noces, lorsqu’elle reçut d’un serpent une piqûre mortelle. Les Nymphes, ses compagnes, vengèrent son trépas sur les abeilles d’Aristée ; elles périrent toutes. Le Berger désolé courut implorer la protection de sa mère. Cyrène partageant la douleur de son fils, lui conseilla d’aller consulter Protée pâtre de Neptune, à qui le ciel révélait tous les secrets. Ce Dieu apprit à Aristée la cause de son infortune, et lui dit d’offrir aux mânes d’Euridice un sacrifice de quatre jeunes taureaux et d’autant de génisses. Ayant suivi ses ordres, il vit avec transport sortir des entrailles de ses victimes un essaim d’abeilles. Ce bienfait du ciel le consola de ses pertes.

Il est particulièrement honoré des Bergers.

   Possesseur autrefois de nombreuses abeilles,
Aristée avait vu ce peuple infortuné
Par la contagion, par la faim moissonné :
Aussitôt, des beaux lieux que le Pénée arrose,
Vers la source sacrée où le fleuve repose
Il arrive, il s’arrête, et, tout baigné de pleurs,
A sa mère en ces mots exhale ses douleurs :
Déesse de ces eaux, ô Cyrène ! ô ma mère !
Si je puis me vanter qu’Apollon est mon père,
Hélas ! du sang des Dieux, n’as-tu formé ton fils
Que pour l’abandonner aux destins ennemis ?
Ma mère, qu’as-tu fait de cet amour si tendre ?
Où sont donc ces honneurs où je devais prétendre ?
Hélas ! parmi les Dieux j’espérais des autels,
Et je languis sans gloire, au milieu des mortels !
Ce prix de tant de soins qui charmait ma misère,
Mes essaims ne sont plus ; et vous êtes ma mère !
Achevez : de vos mains ravagez ces coteaux,
Embrasez mes moissons, immolez mes troupeaux,
Dans ces jeunes forêts allez porter la flamme,
Puisque l’honneur d’un fils ne touche point votre ame.

   Cyrène entend sa voix au fond de son séjour :
Près d’elle en ce moment les Nymphes de sa cour
Filaient d’un doigt léger des laines verdoyantes ;
Leurs beaux cheveux tombaient en tresses ondoyantes.
Là, sont la jeune Opis aux yeux pleins de douceur ;
Et Clio toujours fière, et Béroé sa sœur,
Toutes deux se vantant d’une illustre origine,
Étalant toutes deux l’or, la pourpre et l’hermine ;
Et la brune Nésée, et la blonde Phylis,
Thalie au teint de rose, Ephyre au sein de lys.
Près d’elle Cymodoce à la taille légère,
Cydippe, vierge encor, Lycoris déjà mère ;
Vous, Aréthuse, enfin, que l’on vit autrefois
Presser d’un pas léger les habitans des bois.
Pour charmer leur ennui, Climène au milieu d’elles
Leur racontait des Dieux les amours infidelles,
Et Vénus de Vulcain trompant les yeux jaloux,
Et le bonheur de Mars et ses larcins si doux.
Tandis qu’à l’écouter les Nymphes attentives
Font tourner leurs fuseaux entre leurs mains actives,
Du malheureux Berger la gémissante voix
Parvient jusqu’à sa mère une seconde fois.
Cyrène s’en émeut ; ses compagnes timides
Ont tressailli d’effroi dans leurs grottes humides ;
Aréthuse, cherchant d’où partent les sanglots,
Montre ses blonds cheveux sur la voûte des flots :
O ma sœur ! tu sentais de trop justes alarmes ;
Ton fils, ton tendre fils, tout baigné de ses larmes,
Paraît au bord des eaux accablé de douleurs,
Et sa mère est, dit-il, insensible à ses pleurs :

   Mon fils, répond Cyrène, en pâlissant de crainte ;
Qu’il vienne : et quel est donc le sujet de sa plainte ?
Qu’on amène mon fils, qu’il paraisse à mes yeux ;
Mon fils a droit d’entrer dans le palais des Dieux ;
Fleuve, retire-toi. L’onde respectueuse,
A ces mots, suspendant sa course impétueuse,
S’ouvre, et se repliant en deux monts de cristal,
Le porte mollement au fond de son canal.
Le jeune Dieu descend, il s’étonne, il admire
Le palais de sa mère et son liquide empire :
Il écoute le bruit des flots retentissans,
Contemple le berceau de cent fleuves naissans,
Qui, sortans en grondant de leur grotte profonde,
Promènent en cent lieux leur course vagabonde.
De-là partent le Phase et le vaste Lycus,
Le père des moissons, le riche Caïcus,
L’Énipée orgueilleux d’orner la Thessalie,
Le Tibre encor plus fier de baigner l’Italie,
L’Hypanis se brisant sur des rochers affreux,
Et l’Anio paisible, et l’Eridan fougueux,
Qui, roulant à travers des campagnes fécondes,
Court dans les vastes mers ensevelir ses ondes.

   Mais enfin il arrive à ce brillant palais
Que les flots ont creusé dans un roc toujours frais ;
Sa mère en l’écoutant sourit et le rassure ;
Les Nymphes sur ses mains épanchent une eau pure,
Offrent pour les sécher de fins tissus de lin ;
On fait fumer l’encens, on fait couler le vin.
Prends ce vase, ô mon Fils ; afin qu’il nous seconde,
Invoquons l’Océan, le vieux père du monde :
Et vous, Reines des eaux, protectrices des bois,
Entendez-moi, mes Sœurs, elle dit : et trois fois
Le feu sacré reçut la liqueur pétillante ;
Trois fois jaillit dans l’air une flamme brillante :
Elle accepte l’augure, et poursuit en ces mots :

   Protée, ô mon cher Fils, peut seul finir tes maux ;
C’est lui que nous voyons, sur ces mers qu’il habite,
Atteler à son char les monstres d’Amphitrite.
Pallène est sa patrie ; et dans ce même jour
Vers ces bords fortunés il hâte son retour ;
Les Nymphes, les Tritons, tous jusqu’au vieux Nérée
Respectent de ce Dieu la science sacrée.
Ses regards pénétrans, son vaste souvenir
Embrassent le présent, le passé, l’avenir ;
Précieuse faveur du Dieu puissant des ondes,
Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes.
Par lui tu connaîtras d’où naissent tes revers ;
Mais il faut qu’on l’y force en le chargeant de fers.
On a beau l’implorer, son cœur, sourd à la plainte,
Résiste à la prière, et cède à la contrainte.
Moi-même quand Phébus, partageant l’horizon,
De ses feux dévorans jaunira le gazon,
A l’heure où les troupeaux goûtent le frais de l’ombre,
Je guiderai tes pas vers une grotte sombre
Où sommeille ce Dieu sorti du sein des flots ;
Là tu le surprendras dans les bras du repos.
Mais à peine on l’attaque, il fuit, il prend la forme
D’un tigre furieux, d’un sanglier énorme ;
Serpent, il s’entrelace ; et lion, il rugit ;
C’est un feu qui pétille, un torrent qui mugit :
Mais plus il t’éblouit par mille formes vaines,
Plus il faut resserrer l’étreinte de ses chaînes,
Redoubler tes assauts, épuiser ses secrets,
Et forcer ton captif à reprendre ses traits.

   Sur son fils, à ces mots, sa main officieuse
Répand d’un doux parfum l’essence précieuse ;
Cette pure ambrosie embaume ses cheveux,
Rend son corps plus agile et ses bras plus nerveux.

   Au sein des vastes mers s’avance un mont sauvage
Où le flot mugissant, brisé par le rivage,
Se divise et s’enfonce en un profond bassin
Qui reçoit les nochers dans son paisible sein :
Là, dans un antre obscur se retirait Protée :
Cyrène le prévient, y conduit Aristée,
Le place loin du jour dans l’ombre de ces lieux,
Se couvre d’un nuage, et se dérobe aux yeux…

   A peine il s’assoupit que le fils de Cyrène
Accourt, pousse un grand cri, le saisit et l’enchaîne.
Le vieillard de ses bras sort en feu dévorant,
Il s’échappe en lion, il se roule en torrent :
Enfin, las d’opposer une défense vaine,
Il cède ; et se montrant sous une forme humaine :
Jeune imprudent, dit-il, qui t’amène en ce lieu ?
Parle, que me veux-tu ? Vous le savez, grand Dieu,
Oui, vous le savez trop, lui répond Aristée ;
Le livre des destins est ouvert à Protée ;
L’ordre des Immortels m’amène devant vous,
Daignez… Le Dieu roulant des yeux pleins de courroux,
A peine de ses sens dompte la violence,
Et tout bouillant encor rompt ainsi le silence :

   Tremble, un Dieu te poursuit : pour venger ses douleurs
Orphée a sur ta tête attiré ces malheurs ;
Mais il n’a pas au crime égalé son supplice ;
Un jour tu poursuivis sa fidelle Euridice… (Voy. Orphée.)
Cyrène de son fils vient calmer les alarmes :
Cher enfant, lui dit-elle, essuie enfin tes larmes ;
Tu connais ton destin : Euridice autrefois
Accompagnait les chœurs des Nymphes de ces bois :
Elles vengent sa mort ; toi, fléchis leur colère :
On désarme aisément leur rigueur passagère.

   Sur le riant Lycée où paissent tes troupeaux
Va choisir à l’instant quatre jeunes taureaux ;
Choisis un nombre égal de génisses superbes
Qui des prés émaillés foulent en paix les herbes :
Pour les sacrifier élève quatre autels ;
Et les faisant tomber sous les couteaux mortels,
Laisse leurs corps sanglans dans la forêt profonde.
Quand la neuvième aurore éclairera le monde,
Au déplorable époux dont tu causas les maux
Offre une brebis noire et la fleur des pavots ;
Enfin, pour satisfaire aux mânes d’Euridice,
De retour dans les bois immole une génisse.

   Elle dit : le Berger dans ses nombreux troupeaux
Va choisir à l’instant quatre jeunes taureaux,
Immole un nombre égal de génisses superbes
Qui des prés émaillés foulent en paix les herbes.
Pour la neuvième fois quand l’aurore parut,
Au malheureux Orphée il offrit son tribut,
Et rentra plein d’espoir dans la forêt profonde.
O prodige ! le sang, par sa chaleur féconde,
Dans le flanc des taureaux forme un nombreux essaim ;
Des peuples bourdonnans s’échappent de leur sein,
Comme un nuage épais, dans les airs se répandent,
Et sur l’arbre voisin en grappe se suspendent.
Virgile. —  Delille137.

Daphnis,
Jeune Berger de Sicile, et fils de Mercure. §

dans un bois de Laurier, Daphnis avait tiré son nom de l’arbre chéri du Dieu des vers. Musicien et poëte, il inventa le genre bucolique, et sa Muse pastorale enchanta la Sicile. Ses vertus égalèrent ses talens : il fut le plus sage comme le plus spirituel et le plus beau des Bergers. Daphnis mourut à la fleur de son âge. Toutes les Nymphes le pleurèrent, et les Bergers ses amis lui élevèrent un tombeau.

Les Bergers de Sicile a ux Mânes de Daphnis.

   Berger, qui des Dieux
Le plus bel ouvrage,
Montras dans ces lieux
Le rare assemblage
Des dons précieux
Que prodigue au Sage
La faveur des Cieux.
Heureuse l’aurore
Qui de tes beaux ans
Vit la fleur éclore
Et parer nos champs !
Malheureuse celle
Qui vit se flétrir
Tomber et mourir
Une fleur si belle !
Depuis ce malheur,
Quelles sont nos peines !
Hélas ! la douleur
Erre dans nos plaines !
Tout peint nos regrets :
Nos troupeaux languissent,
Nos ruisseaux tarissent,
Et sur nos Cyprès
Les oiseaux gémissent.
Nos muets pipeaux
Suspendus aux hêtres,
Privent les échos
De leurs sons champêtres :
Nos yeux sont en pleurs,
Quand sur nos hauteurs
Le Soleil se lève ;
Quand son cours s’achève,
Il voit nos douleurs.

   Pour laisser un gage
Du fidèle hommage
Que nous te devons :
Nous t’élèverons
Dans l’enceinte sombre
Des obscurs vallons,
Des tombeaux sans nombre ;
Nous y poserons
Ton urne et tes cendres ;
Nous y graverons
Nos sentimens tendres,
Nos mourantes fleurs,
Nos vers et nos cœurs.
Lorsque les ténèbres
Voileront le jour,
Rangés à l’entour
De ces lieux funèbres,
Nos lugubres cris
Y feront redire
Aux bois attendris
Les regrets qu’inspire
La mort de Daphnis.
Toujours ta mémoire
Vivra dans nos chants
Tu fus de nos champs
L’amour et la gloire.
Tant que le raisin
Naîtra sur la treille,
Et tant que l’abeille
Sucera le thym,
Nous ferons entendre
Aux rocs amollis
Le nom de Daphnis,
Ce nom cher et tendre.
Les Zéphyrs légers,
Loin de nos vergers
Iront le répandre :
Il sera porté,
Il sera chanté
Des bords de l’Aurore
A ceux de Vesper,
Et de l’onde More
Aux eaux de l’Ister.
Mais, Ombre chérie !
Un tribut d’honneurs
Rend-il à la vie
L’objet de nos pleurs ?
Non, pour la patrie,
De tant de vertus
La source est tarie ;
Hylas et Sylvie
Ne te verront plus.
La tombe dévore
Tes jours précieux ;
Vivrons-nous encore,
Bergers malheureux !
Hélas ! quand on aime,
Et qu’on a perdu
Un autre soi-même,
On a trop vécu.
Paul138.

Les Poëtes Grecs, et à leur imitation les Romains, déifièrent Daphnis.

Apothéose de Daphnis.

   Je vois Daphnis brillant qui contemple sans voiles
         Le spectacle inconnu des Cieux ;
         Il foule d’un pied radieux
         Les nuages et les étoiles.
         Le plaisir aux transports joyeux
         Anime les bois, les campagnes,
Pan, les Bergers, les Nymphes des montagnes.
Le troupeau ne craint plus les embûches des loups,
Les cerfs, les rets ; Daphnis veut le bonheur de tous.
Le Mont que pare encor sa chevelure antique
Élève transporté, sa voix jusques aux Cieux,
         Le Rocher pousse un long cantique,
L’Arbre s’écrie : il est, il est au rang des Dieux.
Virgile. —  Domergue139.

Héros. §

Jason,
Fils d’Éson et d’Alcimède. §

Son oncle Pélias voulant l’écarter du trône, après la mort de son père, flatta son humeur guerrière. Il lui persuada de marcher à la conquête de la Toison d’or, dans l’espoir qu’il ne reviendrait pas de cette périlleuse expédition. Jason s’embarqua pour la Colchide avec les héros Thessaliens, jaloux de partager sa gloire. On appelle ces braves, les Argonautes, du nom de leur vaisseau nommé Argo : vaisseau merveilleux, construit des chênes de la forêt de Dodone, et doué, comme eux, de l’usage de la parole. Arrivés à Colchos, Jason et ses compagnons trouvèrent la Toison d’or suspendue à un arbre et défendue par un horrible Dragon. Ce jeune conquérant, aidé des enchantemens de la magicienne Médée, fille du Roi de la contrée, et à laquelle il s’était attaché, assoupit, tua le monstre, et enleva la Toison. Il emmena Médée avec lui ; mais il l’abandonna ensuite pour Créuse, fille du Roi de Corinthe. Médée se vengea barbarement de sa perfidie. Elle emprisonna le beau-père et la nouvelle femme de Jason. Elle égorgea sous ses propres yeux les deux enfans qu’elle avait eus de lui, les mit en morceaux et les lui servit dans un repas. Après s’être souillée de ces crimes, elle se sauva sur un char traîné par des dragons ailés. Le divin chantre de la Thrace, Orphée, était un des plus illustres compagnons de Jason.

   Lorsque du Pélion sur les plaines liquides
Jason eut fait rouler les antiques sapins,
           Et que la rame sous ses mains
Frappait à coups pressés le sein des Néréides ;
           On vit un essaim de héros
Venir briguer l’honneur d’une illustre conquête ;
Orphée, un luth en main, sur la poupe, à leur tête,
           S’élança loin des murs d’Argos.
   Le Souverain des mers, surpris de leur audace,
Déchaîne l’Aquilon, agite son trident ;
Mais à peine entend-il le chantre de la Trace,
Qu’à son courroux succède un doux ravissement.
           L’Aquilon fuit, Neptune admire ;
           Le calme renait sur la mer ;
           Et vers la Toison qu’il desire
           Le vaisseau part comme un éclair…
Monti. —  Roman140.

Médée .

   Quand de Jason parjure, épouse infortunée,
Créuse eut revêtu la robe empoisonnée ;
Quand les flots de la mer, que l’Isthme a divisés,
Eurent vu de Créon les palais embrasés ;
Médée, épouse impie, impitoyable mère,
Sur ses propres enfans se venge de leur père.
Son char ailé l’emporte aux remparts de Pallas,
Où vous, juste Phinée, et vous, vieux Périphas,
Vous aussi jeune Algire, on vous vit sur des ailes
Fendre l’air étonné de vos plumes nouvelles.
Ovide. —  Desaintange141.

Le prodige du fabuleux Argo a été effacé de nos jours, par le prodige plus vrai, plus utile et plus grand de l’Aérostat.

   Toi, qui plus que Jason vivras dans la mémoire,
        Montgolfier, écoute mes chants ;
Et puissé-je avec toi, pour prix de mes accens,
        Voler au temple de la Gloire !

   Que sont auprès des tiens, ces prodiges d’Argos,
Qu’orna de ses récits la Grèce mensongère !
Ils osèrent braver les abîmes des flots,
Et tu viens d’envahir l’empire du Tonnerre.

   Mais le Destin propice eut soin d’associer
Le Chantre de la Thrace à l’époux de Médée ;
        Jason fut chanté par Orphée
        Et Rousseau manque à Mongolfier…

   O prodige inouï ! secondant nos conquêtes,
        La matière n’a plus de poids ;
Sous nos pieds enchaînée et foulée autrefois,
La voilà qui s’élève et plane sur nos têtes.

              Immobile d’étonnement
        La Terre garde le silence :
        On croit voir une nue immense
Qui porte dans son sein un foudre menaçant.

   Bientôt la crainte cesse, et dans un doux délire,
On célèbre à l’envi le triomphe des arts ;
On voudrait de ses pieds presser l’heureux navire
        Qu’atteignent encor les regards.

          Dieu des tempêtes, ô Borée !
Respecte le héros qui volant sans effroi,
A travers les écueils de la mer Éthérée,
        Ose s’élever jusqu’à toi.
Monti. —  Roman142.

Achille,
Fils de Pélée, Roi de Thessalie, et de la Nymphe Thétis. §

Elève d’un Centaure, et nourri par lui, dans l’île de Scyros, de moelles de lion, d’ours et de tigres : Achille respira bientôt l’amour des combats, et devint le premier des héros Grecs. Sa mère lui donna le choix, ou d’une vie immortelle, mais obscure, ou d’une courte, mais glorieuse existence. Il préféra celle-ci. Parti pour le siége de Troie, il brava l’orgueil d’Agamemnon, chef des rois ligués de la Grèce ; vengea la mort de Patrocle, son ami ; défit le vaillant Hector, et renversa la Ville superbe et le fameux Empire de Priam. Invulnérable par tout son corps, excepté au talon, Achille fut atteint d’une flèche du lâche Pâris, qu’Apollon dirigea vers l’endroit fatal. Sa valeur fut chantée par Homère, et son tombeau couronné par Alexandre.

Achille racontant son é ducation.

   Je bravais des saisons les outrages divers,
L’air brûlant des étés, la glace des hivers :
Sur un lit de duvet, bercé par la mollesse,
Jamais un doux concert n’endormit ma paresse :
Sur la pointe d’un roc j’aimais à sommeiller,
Et le bruit des torrens ne pouvait m’éveiller ;
Ainsi, j’ai vu passer les jours de mon enfance ;
Ainsi, je préludais à mon adolescence ;
J’appris alors à vaincre un coursier indompté ;
Sur sa croupe rebelle, avec orgueil monté,
Tantôt je devançais les cerfs ou le Lapithe,
Qui, d’un pas effrayé, précipitait sa fuite,
Et tantôt je suivais, d’un élan aussi prompt,
Le vol du trait ailé qu’avait lancé Chiron.
Souvent, dans la saison au repos consacrée,
Quand du fleuve engourdi, le rigoureux Borée
A peine avait fixé le cristal frémissant,
Un regard de Chiron, sur ce miroir glissant,
M’ordonnait de courir, sans que mon pas agile
Blessât, en l’effleurant, son écorce fragile.
Luce143.

Priam aux pieds d’Achille.

L’horison se couvrait des ombres de la nuit,
L’infortuné vieillard qu’un Dieu même a conduit,
Entre et paraît soudain dans la tente d’Achille.
Le meurtrier d’Hector, en ce moment tranquille,
Par un léger repas suspendait ses douleurs.
Il se détourne, il voit, les yeux baignés de pleurs,
Ce roi jadis heureux, ce vieillard vénérable,
Que le fardeau des ans, que la douleur accable
Exhalant à ses pieds ses sanglots et ses cris,
Et lui baisant la main qui fit périr son fils.
Il n’osait sur Achille encor jeter la vue ;
Il voulait lui parler, et sa voix s’est perdue.
Enfin il le regarde, et parmi les sanglots,
Tremblant, pâle et sans force, il prononce ces mots :
« Songez, Seigneur, songez que vous avez un père… »
Il ne put achever. Le héros sanguinaire
Sentit que la pitié pénétrait dans son cœur.
Priam lui prend les mains : ah ! prince, ah ! mon vainqueur !
J’étais père d’Hector, et ses généreux frères
Flattaient mes derniers jours et les rendaient prospères.
Ils ne sont plus : Hector est tombé sous vos coups.
Puisse l’heureux Pélée, entre Thétis et vous,
Prolonger de ses ans l’éclatante carrière !
Le seul nom de son fils remplit la terre entière ;
Ce nom fait son bonheur autant que son appui :
Vos honneurs sont les siens, vos lauriers sont à lui.
Hélas ! tout mon bonheur et toute mon attente
Est de voir de mon fils la dépouille sanglante,
De racheter de vous ces restes mutilés,
Traînés devant mes yeux sous nos murs désolés :
Voilà le seul espoir, le seul bien qui me reste.
Achille, accordez-moi cette grace funeste,
Et laissez-moi jouir de ce spectacle affreux !
Le héros qu’attendrit ce discours douloureux,
Aux larmes de Priam répondit par des larmes.
« Tous nos jours sont tissus de regrets et d’alarmes,
» Lui dit-il ; par mes mains les Dieux vous ont frappé :
» Dans le malheur commun, moi-même enveloppé,
» Mourant avant le temps, loin des yeux de mon père,
» Je teindrai de mon sang cette terre étrangère.
» J’ai vu tomber Patrocle ; Hector me l’a ravi :
» Vous perdez votre fils et je perds un ami ».
Homère. —  Voltaire144.

Voyez Philoctète .

Agamemnon,
Roi de Mycène et d’Argos. §

Il fut mis à la tête des Rois Grecs, ligués contre la ville de Troie. La flotte combinée étant retenue en Aulide, par les vents contraires, sa cruelle piété, égarée par l’oracle de Chalcas, lui fit sacrifier aux Dieux sa fille Iphigénie. Non moins jaloux de son rang que superstitieux, il ne montra, dans le camp, qu’une ame également orgueilleuse et faible. Sa scandaleuse et bruyante querelle avec Achille retarda la chute de Troie. (Voy. Achille, et Superstition.) De retour à Mycène, il fut assassiné par Égiste, amant de son infidelle épouse Clytemnestre. La sensible Électre, sa fille, ne cessa de pleurer sa mort ; Oreste, son fils, le vengea par le sang de l’amante et de l’amant.

É lectre à sa sœur Iphise.

   Je veux qu’il les écoute ; oui, je veux dans mon cœur
Empoisonner sa joie, y porter ma douleur ;
Que mes cris jusqu’au Ciel puissent se faire entendre ;
Qu’ils appellent la foudre et la fassent descendre :
Qu’il réveille cent rois indignes de ce nom,
Qui n’ont osé venger le sang d’Agamemnon !
Je vous pardonne, hélas ! cette douleur captive ;
Ces faibles sentimens de votre ame craintive ;
Il vous ménage au moins. De son indigne loi,
Le joug appesanti n’est tombé que sur moi.
Vous n’êtes point esclave, et d’opprobres nourrie,
Vos yeux ne virent point ce parricide impie,
Ces vêtemens de mort, ces apprêts, ce festin,
Ce festin détestable, où le fer à la main,
Clytemnestre ! ma mère ! ah ! cette horrible image
Est présente à mes yeux, présente à mon courage.
C’est là, c’est en ces lieux, où vous n’osez pleurer,
Où vos ressentimens n’osent se déclarer,
Que j’ai vu votre père, attiré dans le piége,
Se débattre, et tomber sous leur main sacrilége.
Pammène, aux derniers cris, aux sanglots de ton roi,
Je crois te voir encore accourir avec moi :
J’arrive. Quel objet ! une femme en furie
Recherchait dans son flanc les restes de sa vie !
Voltaire145.

Clytemnestre.

                             L’aspect de mes enfans,
Dans mon cœur éperdu, redouble mes tourmens.
Hymen, fatal hymen ! crime long-temps prospère,
Nœuds sanglans qu’ont formé le meurtre et l’adultère ;
Pompe jadis trop chère à mes vœux égarés,
Quel est donc cet effroi dont vous me pénétrez.
Mon bonheur est détruit, l’ivresse est dissipée :
Une lumière horrible en ces lieux m’a frappée…
Qu’Égiste est aveuglé, puisqu’il se croit heureux !
Tranquille, il me conduit à ces funèbres jeux :
Il triomphe, et je sens succomber mon courage.
Pour la première fois je redoute un présage,
Je crains Argos, Électre, et ses lugubres cris,
La Grèce, mes sujets, mon fils, mon propre fils !
Ah ! quelle destinée, et quel affreux supplice
De former de son sang ce qu’il faut qu’on haïsse !
De n’oser prononcer, sans des troubles cruels,
Les noms les plus sacrés, les plus chers aux mortels !
Je chassai de mon cœur la nature outragée ;
Je tremble au nom d’un fils, la nature est vengée.
Le même146.

Oreste à Palamède.

                                                   Laisse-moi.
Je ne veux rien, cruel, d’Électre, ni de toi :
Votre cœur affamé de sang et de victimes,
M’a fait souiller ma main du plus affreux des crimes.
Mais quoi ! quelle vapeur vient obscurcir les airs ?
Grace au ciel, on m’entr’ouvre un chemin aux Enfers !
Descendons, les Enfers n’ont rien qui m’épouvante ;
Suivons le noir sentier que le sort me présente ;
Cachons-nous dans l’horreur de l’éternelle nuit.
Quelle triste clarté dans ce moment me luit ?
Qui ramène le jour dans ces retraites sombres ?
Que vois-je ? mon aspect épouvante les ombres !
Que de gémissemens ! que de cris douloureux !
« Oreste ! » Qui m’appelle en ce séjour affreux !
Égiste ? Ah ! c’en est trop, il faut qu’à ma colère…
Que vois-je ? Dans ses mains la tête de ma mère !
Quels regards ! où fuirai-je ? ah ! monstre furieux,
Quel spectacle oses-tu présenter à mes yeux ?
Je ne souffre que trop ; monstre cruel, arrête !
A mes yeux effrayés dérobe cette tête.
Oh, ma mère ! épargnez votre malheureux fils.
Ombre d’Agamemnon, sois sensible à mes cris ;
J’implore ton secours, chère ombre de mon père ;
Viens défendre ton fils des fureurs de sa mère ;
Prends pitié de l’état où tu me vois réduit.
Quoi ! jusques dans tes bras la barbare me suit.
C’en est fait ; je succombe à cet affreux supplice :
Du crime de ma main mon cœur n’est point complice ;
J’éprouve cependant des tourmens infinis.
Dieux ! les plus criminels seraient-ils plus punis ?
Crébillon147.

Philoctète,
Fils de Pæan. §

Il fut l’ami, le compagnon, et presque le rival d’Alcide. Le héros mourant lui ordonna d’enfermer dans sa tombe son arc et ses flèches teintes du sang de l’hydre de Lerne, et lui fit jurer de ne jamais découvrir sa sépulture. Les Grecs instruits par l’Oracle que la ville de Troie ne céderait qu’aux flèches d’Hercule, vinrent les demander à Philoctète. Vaincu par leurs prières, il les leur découvrit en frappant du pied à l’endroit qui les recelait : le Ciel punit cruellement son parjure : une flèche tomba sur le pied dont il avait frappé la terre. Sa plaie exhalant bientôt une odeur infecte et insupportable, il fut abandonné par les Grecs, durant son sommeil, dans l’île de Lemnos, où il souffrit long-temps d’horribles douleurs. La mort d’Achille ramena les Grecs auprès de lui. Philoctète indigné de leur perfidie, fut d’abord insensible à leurs instances : il se rendit enfin à l’éloquence artificieuse d’Ulysse, et suivit ce héros au camp des Grecs. Une de ces flèches ayant atteint et tué le lâche Pâris, décida du sort d’Ilion.

Philoctète à Pyrrhus.

   O mon fils ! vous voyez délaissé dans Lemnos
Ce guerrier, autrefois compagnon d’un héros,
Inutile héritier des traits du grand Alcide,
Philoctète, en un mot, que l’un et l’autre Atride,
Excités par Ulysse à cette lâcheté,
Et seul et sans secours dans cette île ont jeté,
Blessé par un serpent de qui la dent impure
M’infecta des poisons d’une horrible morsure.
Les cruels !… de Chrysa vers les bords Phrygiens,
La victoire appelait leurs vaisseaux et les miens.
Nous touchons à Lemnos : accablé du voyage,
Le sommeil me surprend sous un antre sauvage.
On saisit cet instant, on m’abandonne, on part ;
On part, en me laissant, par un reste d’égard,
Quelques vases grossiers, quelque vile pâture,
Des voiles déchirés, pour sécher ma blessure,
Quelques lambeaux, rebut du dernier des humains ;
Puisse Atride éprouver de semblables destins !
Quel réveil ! quel moment de surprise et d’alarmes !
Que d’imprécations ! que de cris et de larmes !
Lorsqu’en ouvrant les yeux, je vis fuir mes vaisseaux,
Que loin de moi les vents emportaient sur les eaux !
Lorsque je me vis seul sur cette plage aride,
Sans appui dans mes maux, sans compagnons, sans guide !
Jetant de tout côté des regards de douleur,
Je ne vis au un désert, hélas ! et le malheur,
Tout ce qu’on m’a laissé, le désespoir, la rage !…
Le temps accrut ainsi mes maux et mon outrage.
J’appris à soutenir mes misérables jours.
Mon arc, entre mes mains seul et dernier recours,
Servit à me nourrir ; et lorsqu’un trait rapide
Faisait du haut des airs tomber l’oiseau timide,
Souvent il me fallait pour aller le chercher,
D’un pied faible et souffrant, gravir sur le rocher,
Me traîner en rampant vers ma chétive proie ;
Il fallait employer cette pénible voie
Pour briser des rameaux, et pour y recueillir
Le feu que des cailloux mes mains faisaient jaillir.
Des glaçons dont l’hiver blanchissait ce rivage,
J’exprimais avec peine un douloureux breuvage.
Enfin cette caverne et mon arc destructeur,
Et le feu, de la vie heureux conservateur,
Ont soulagé du moins les besoins que j’endure,
Mais rien n’a pu guérir ma funeste blessure.
Nul commerce, nul port aux voyageurs ouvert,
N’attire les vaisseaux dans ce triste désert.
On ne vient à Lemnos que poussé par l’orage,
Et depuis si long-temps errant sur cette plage,
Si j’ai vu des nochers malgré tous leurs efforts,
Pour obéir aux vents descendre sur ces bords,
Je n’en obtenais rien qu’une pitié stérile,
Des consolations le langage inutile,
Des secours passagers, ou des vieux vêtemens ;
Mais, malgré ma prière et mes gémissemens,
Nul n’a sur ses vaisseaux accueilli ma misère,
Ni voulu sur les flots me conduire à mon père.
Depuis dix ans, mon fils, je languis dans ces lieux,
Sans cesse dévoré d’un mal contagieux,
Victime d’une lâche et noire ingratitude,
Souffrant dans l’abandon et dans la solitude.
Les Atrides, Ulysse, ainsi m’ont attaché
A ce supplice lent que leur haine a cherché ;
Ils m’ont surpris ainsi dans les piéges qu’ils tendent ;
Ils m’ont fait tous ces maux : que les Dieux les leur rendent !
Sophocle. —  Laharpe.

Patrocle,
Fils de Ménœtius et de Sthénélé. §

L’un des princes Grecs qui allèrent assiéger Troie. Achille l’aima tendrement. Pendant que ce héros, brouillé avec Agamemnon, vivait retiré dans sa tente pour ne plus combattre, Patrocle se revêtit de ses armes, et marcha contre les Troyens qui le prirent pour Achille et fuirent devant lui. Il fit mordre la poussière à Sarpédon, dans un combat singulier ; mais ayant été reconnu, il fut à son tour terrassé et tué par Hector. Achille furieux de la perte de son ami, reprit les armes, attaqua Hector, lui trancha 1a vie, et porta son cruel ressentiment jusqu’à l’attacher à son char, et à le traîner trois fois autour des murailles de Troie. Les larmes de Priam, père d’Hector, apaisèrent son courroux : il déplora les lamentables malheurs de cet illustre vieillard, et lui rendit le corps de son fils.

Patrocle à Achille.

   « Héros, j’espérais tout de tes seules vertus,
Mais Ilion l’emporte, et la Grèce n’est plus.
Que les pleurs d’un ami n’irritent point Achille !
Ulysse, Agamemnon, Diomède, Eurypile,
Sur l’arêne étendus, percés de mille traits,
Se consument, hélas ! en impuissans regrets,
On s’empresse autour d’eux, on les soulage, on pleure :
La fleur de nos guerriers touche à sa dernière heure,
Et rien ne peut, barbare, apaiser ton Courroux !
Me préservent les Dieux de ces transports jaloux !
Si tu livres la Grèce à ses justes alarmes,
Pour qui réserves-tu le secours de tes armes ?
Ne va point te flatter que Pélée et Thétis,
A tant de cruauté reconnaissent leur fils.
Un rocher t’enfanta : l’Océan en furie
Te vomit de ses flancs sur ma triste patrie.
Si la voix d’un Oracle a troublé ton grand cœur,
Si les vœux de Thétis enchaînent ta valeur,
Ah ! que ne puis-je au moins, suivi de la victoire,
Conduire tes guerriers au sentier de la gloire !
Prête-moi ton armure : errans, glacés d’effroi,
Peut-être ces Troyens fuiront tous devant moi,
Et croiront voir Achille entrant dans la carrière.
Fils des Dieux, laisse-toi fléchir à ma prière :
Tu peux sauver encor les jours de nos héros ;
A leur noble valeur permets quelque repos.
J’irai dans Ilion punir cette arrogance
Qui, depuis si long-temps, accuse ton absence. »
Achille voit le feu qui monte vers la nue ;
Il frappe ses genoux, et d’une voix émue :
« O Patrocle, dit-il, de nos vaisseaux brûlans,
Quels tourbillons épais enveloppent les flancs !
Que deviendra l’armée en ce moment funeste,
Si la flamme détruit l’asile qui lui reste ?
Je crains tout pour la flotte ; arme-toi. Mes soldats,
Par moi-même assemblés, marcheront sur tes pas ».
Il dit : soudain Patrocle, à ses ordres fidelle,
S’arme et court, plein d’ardeur, où la gloire l’appelle.
Tout son corps est caché sous un rempart d’airain ;
La cuirasse étoilée éclate sur son sein.
Du glaive que soutient son épaule guerrière,
Partent en longs faisceaux mille traits de lumière.
Le cothurne imposant ajoute à sa fierté ;
Le casque sur son front brille avec majesté ;
Le panache ombrageant sa tête rayonnante,
Flotte en l’air et répand le deuil et l’épouvante.
L’énorme bouclier, honorable fardeau,
De sa mâle vigueur est un garant nouveau.
Il choisit quelques dards : une noble prudence
Commande à sa valeur de respecter la lance,
Du Pélion sauvage antique rejeton,
Jadis elle tomba sous la main de Chiron ;
Et des enfans de Mars l’élite infortunée,
Par elle doit finir sa haute destinée.
Homère. —  Villard148.

Patrocle tué par Hector.

              La Mort a fermé sa paupière ;
La Gloire a terminé sa brillante carrière.
A peine ce héros avait quitté ces lieux,
Hector s’avance à lui, la fureur dans les yeux.
Hector croit voir Achille ; et d’un ton de menace :
« Viens, dit-il, recevoir le prix de ton audace. »
Patrocle ne répond que par un trait lancé,
Qui dans l’air… mais lui-même il tombe terrassé ;
Et par le fier Hector, immolé sans défense,
Il s’écriait : Achille ! et demandait vengeance.
Sivry149.

Hippolyte,
Fils de Thésée et d’Antiope, Reine des Amazones. §

Digne enfant d’un héros et d’une héroïne, Hippolyte exerçait sa mâle jeunesse aux fatigues de la chasse. Il faisait son unique plaisir de cette occupation innocente et sévère, et il était heureux. La passion insensée de sa belle-mère empoisonna son bonheur. Phèdre n’ayant pu le séduire, l’accusa auprès de Thésée de son propre crime. L’époux abusé pria Neptune de le venger d’un fils qu’il croyait coupable, il ne fut que trop exaucé. Hippolyte se promenant dans un char sur les bords de la mer de Trézène, un monstre marin sorti tout-à-coup du sein des ondes, effraya tellement ses chevaux, qu’ils n’obéirent pas au frein, et traînèrent le malheureux prince à travers les rochers. Le char se fracassa et Hippolyte périt. Phèdre ne put résister à ses remords ; elle détrompa Thésée, et se perça le sein.

Hippolyte calomnié à Thésée.

   D’un mensonge si noir justement irrité,
Je devrais faire ici parler la vérité,
Seigneur, mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes,
Peut violer enfin les droits les plus sacrés.
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
Et jamais, on n’a vu la timide innocence.
Passer subitement à l’extrême licence.
Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Elevé dans le sein d’une chaste héroïne,
Je n’ai point de son sang démenti l’origine.
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m’instruire encore au sortir de ses mains ;
Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage.
Mais, si quelque vertu m’est tombée en partage,
Seigneur, je crois sur-tout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.
C’est par-là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce,
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse.
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur,
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Racine150.

Théramène annonçant la mort d’Hippolyte à Thésée.

   J’ai vu, Seigneur, j’ai, vu votre malheureuse fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
Je cours, en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégoûtantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain :
« Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin, après ma mort de la triste Aricie.
Cher ami, si mon père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive,
Qu’il lui rende… » A ce mot ce héros expiré,
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré ;
Triste objet où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.
Racine151.

Énée,
Fils d’Anchise et de Vénus. §

Ce héros fut aussi célèbre par sa valeur que par sa piété. Après avoir défendu Troie jusqu’à l’embrasement de cette ville infortunée, il se sauva la nuit du milieu des flammes, chargé de ses Dieux Pénates, portant son vieux père sur ses épaules, tenant son fils Ascagne par la main, et suivi de la malheureuse Créuse son épouse qui se perdit en chemin et ne reparut plus. Profondément affligé de cette perte, Enée monta sur ses vaisseaux, avec une troupe de Troyens fugitifs comme lui. Jeté par la tempête aux bords de Carthage, il y fut accueilli et aimé de Didon. Mais, après l’avoir vengée d’Iarbe, roi des Gétules, il l’abandonna pour obéir aux Dieux. Il aborda ensuite en Sicile, et de là en Italie, où il disputa Lavinie à Turnus, chef des Rutules, et épousa cette Princesse. Le petit royaume qu’il fonda dans cette heureuse contrée, fut le berceau du vaste Empire romain.

Énée à Acathe.

                  Je ne m’en défends pas ;
Je brûle pour Didon : sa vertu magnanime
N’a que trop mérité mes feux et mon estime.
Je ne sais si mon cœur se flatte en mon amour,
Mais peut-être le Ciel m’appelait à sa cour.
Son malheur est le mien ; ma fortune est la sienne.
Elle fuit sa patrie, et j’ai quitté la mienne.
Le fier Pigmalion poursuit les Tyriens ;
Les Grecs de toutes parts accablent les Troyens ;
L’un à l’autre connus par d’affreuses misères,
Le destin nous rassemble aux terres étrangères,
Et peut-on envier à deux cœurs malheureux
Le funeste intérêt qui les unit tous deux ?
Que dis-je ? sans Didon, sans ses soins favorables,
D’Ilion fugitif les restes déplorables,
Inconnus dans ces lieux, sans vaisseaux, sans secours,
Sur un rivage aride auraient fini leurs jours.
As-tu donc oublié comme après le naufrage
Nous crûmes sur ces bords tomber dans l’esclavage ?
Les Tyriens en foule accompagnaient nos pas,
Et déjà contre nous ils murmuraient tout bas.
Sur un trône brillant leur jeune Souveraine
Rendit d’abord le calme à mon ame incertaine :
Ses regards, ses discours, garans de sa bonté,
Cet air majestueux, cette douce fierté,
Ces charmes, dont l’éclat digne ornement du trône,
Sur le front d’une Reine embellit la couronne,
Les hommages flatteurs d’une superbe Cour,
Tout m’inspirait déjà le respect et l’amour.
Avec quelle douceur écoutant ma prière,
Dans le noble appareil d’une pompe guerrière,
Cette Reine sensible au récit de mes maux,
Promit de terminer le cours de mes travaux.
Les effets chaque jour ont suivi sa promesse,
Achate, je dois tout aux soins de sa tendresse,
Et puis-je refuser mon cœur à ses attraits,
Quand ma reconnaissance est due à ses bienfaits.
Lefranc152.

Voyez Didon .

Amazones. §

Femmes guerrières, qui habitaient sur les bords du Thermodon ou au pied du mont Caucase, dans le voisinage des Scythes. Au-dessus des faiblesses de leur sexe, elles ne recevaient des hommes qu’une fois l’année. C’était à la naissance du printemps, époque de leurs sacrifices. Les Amazones tuaient leurs enfans mâles ; elles ne conservaient que leurs filles, à qui elles brûlaient la mamelle droite pour les rendre plus propres à tirer de l’arc. Ces héroïnes soutinrent de grandes guerres contre leurs voisins. La poésie a sur-tout chanté les combats et les victoires de Penthésilée, issue du sang de Mars, et la valeur héroïque qu’elle déploya sous les murailles de Troie. Le seul Hercule eut la gloire de vaincre les Amazones ; il fit prisonnière leur dernière reine Antiope, qu’il remit à Thésée, et renversa presque leur Empire.

Penthésilée vole du secours des Troyens, et venge la mort d’Hector.

   Les Troyens avaient vu sous la lance d’Achille,
Tomber Hector, l’appui de leur superbe ville :
Ses peuples abattus dans un lâche repos,
Pleuraient sans la venger la cendre d’un héros..

   Des bords du Thermodon, fleuve à jamais fameux,
Un grand secours arrive aux Troyens malheureux.
Une fière beauté, (c’était Penthésilée)
Vénus pour la figure et Mars dans la mêlée,
Vient, la hache à la main, la douleur sur le front,
D’un funeste hasard venger le triste affront,
Un jour que d’un vieux cerf elle pressait la fuite,
Elle perça le sein de sa sœur Hippolyte.
Bientôt l’infortunée expire dans ses bras.
Elle croit voir son ombre attachée à ses pas ;
Des songes pleins d’horreur lui montrant les furies ;
De leurs fouets déchirans frappant ses mains impies ;
Elle promet aux Dieux d’expier son erreur
Dans le sang de ces Grecs que poursuit sa fureur.

   Douze jeunes beautés, indomptables guerrières,
Suivent Penthésilée, et leurs grâces altières,
Sur les pas de leur reine, en ces sanglans hasards,
S’enflamment des fureurs de Bellone et de Mars.
Au milieu de ses sœurs l’intrépide Amazone
Brille de cet éclat dont Phébé s’environne,
Lorsqu’au milieu du Ciel, des nuages épais
Ont voilé d’autres feux, sans éclipser ses traits…
Telle aux remparts Troyens l’invincible héroïne
S’avance ; tout s’émeut à sa grâce divine ;
Des peuples accourus les avides regards
Tombent avec amour sur la fille de Mars.
Oui, c’est elle, c’est là le sang du Dieu de Thrace,
Son armure, ses traits, sa valeur et sa grâce.
Mais le charme attrayant d’un sourire enchanteur,
De sentimens plus doux vient pénétrer le cœur.
Si du feu des combats son œil brille et s’enflamme,
La pudeur de son front peint celle de son ame.
En elle tout séduit par le mélange heureux
Des dons les plus parfaits que dispensent les Dieux…

   D’une dure cuirasse elle presse ses charmes ;
Des mains même de Mars elle reçut ces armes.
Elle entoure de fer ces membres délicats
Dont la soie et le lin dérobent les appas.
Une brillante épée, instrument de sa gloire,
Décore, avec orgueil, son épaule d’ivoire :
Et de son bouclier l’éclatante splendeur
Offre l’aspect des nuits dans sa demi-rondeur,
Quand son disque argenté perçant la nuit profonde,
Répand un jour si doux sur la scène du monde.
Sur son front vierge où brille une aimable fierté,
S’élève un casque d’or d’aigrettes surmonté ;
Elle tient dans ses mains la hache redoutable
Dont Bellone aiguisa le fer inévitable,
Et qui dans la chaleur des exploits éclatans,
Fait craindre une Amazone aux plus fiers combattans.
L’audace dans les yeux, elle franchit les portes ;
Elle court des Troyens animer les cohortes.
Tout s’éveille à sa voix, et bientôt sa fureur
Va sur le camp des Grecs repousser la terreur.
D’un corps souple et léger, d’un pied rempli de grâce,
On la voit s’élancer sur un coursier de Thrace,
Le plus beau qu’Orithye eût encor élevé,
A son fougueux époux par elle réservé.
Aussi prompt que l’éclair, sous la vive Amazone,
Il croit porter Vénus, la Victoire ou Bellone.
Les femmes des Troyens qu’excitent ses regards,
S’enflamment sur ses pas des feux brillans de Mars…

   Pleines d’un feu guerrier ces beautés magnanimes
Allaient offrir à Mars d’innocentes victimes,
Si Théano plus sage, et plaignant leur valeur,
N’eût calmé de ce feu la bouillante chaleur.
« Quel transport vous saisit, beautés infortunées !
Vos mains aux jeux de Mars ne sont point façonnées ;
Qu’a de commun sa rage avec des traits si doux !
Cette armure, ce fer, tout est nouveau pour vous.
Reprenez vos travaux ; laissez à l’Amazone,
Le bouclier de Mars, le sabre de Bellone ;
Leur jeunesse endurcie à ces rudes travaux,
Elève un sexe faible aux vertus des héros.
D’un immense pays faut-il franchir l’espace ?
Du vol de leurs coursiers l’œil a perdu la trace.
Rien ne les épouvante, et rien ne les abat ;
Et jamais leur genou ne plie en un combat.
Mars, dit-on, fut l’auteur de leur race divine ;
Certes, rien ne dément leur céleste origine,
Ni leur courage altier, ni l’éclat de leurs yeux.
L’incarnat de leur teint brille du sang des Dieux.
En vain à les dompter l’homme oserait prétendre,
Lui-même de leur joug ne saurait se défendre.
Nous, fidèles aux soins qui nous sont destinés,
Ne chargeons point de fer ces bras efféminés ;
Allons, loin des périls d’une gloire cruelle,
Reprendre ces travaux où Pallas nous rappelle. »

   Des femmes des Troyens ces conseils sont goûtés.
Mais l’illustre Amazone, à pas précipités,
Ramenant au combat ses fidèles compagnes,
Du plus beau sang des Grecs inonde les campagnes.
Quintus, de Smyrne. —  Cournand153.

Personnages célèbres de la Fable. §

Deucalion,
Roi de Thessalie, Fils de Prométhée, et époux de Pyrrha. §

Ce fut de son temps qu’arriva le fameux déluge qui a illustré son nom. Les Dieux irrités des crimes des hommes, engloutirent la terre sous les eaux : le genre humain y périt. Deucalion et Pyrrha furent seuls sauvés, à cause de leur justice. Ce couple choisi consulta l’oracle de Thémis, sur le moyen de repeupler le monde. La Déesse leur ordonna de jeter par derrière et par dessus la tête les os de leur mère, c’est-à-dire, des pierres. Ces pierres sortant de leurs mains, furent métamorphosées, celles de Deucalion en hommes, et celles de Pyrrha en femmes.

Deucalion et Pyrrha sauvés d’un déluge

   De l’antique Aonie, aux Muses consacrée,
Par les champs Phocéens l’Attique est séparée ;
Champs féconds, mais alors vastes plaines des mers,
Abîmes spacieux et liquides déserts.
Là, du double sommet de sa longue colline,
Un mont perce la nue où sa hauteur domine.
Le Parnasse est son nom : à ce roc élevé,
Sur une frêle barque avec peine sauvé,
Atteint Deucalion seul avec sa compagne.
Ils adorent tous deux les Dieux de la montagne :
Aux nymphes de Coryce, à la sage Thémis,
Ils offrent d’humbles vœux, un cœur pur et soumis.
Nul homme autant que lui, nulle femme autant qu’elle,
Me fut des saints devoirs observateur fidelle.

   Quand Jupiter a vu le monde submergé,
Lavé par le déluge, et de crimes purgé ;
Et que de tant d’humains qui couvraient sa surface,
Deux à peine sauvés survivaient à leur race,
Tous deux faisant le bien, tous deux craignant les Dieux ;
Il écarte aussitôt les brouillards pluvieux,
Ordonne à l’Aquilon de leur livrer la guerre,
Et rend la terre au ciel, et le ciel à la terre.

   La mer calme ses flots ; l’humide Souverain
Du trident redoutable a désarmé sa main.
Il appelle Triton au dos couvert d’écaille,
Triton qui, sur les eaux où domine sa taille,
Reflète, au jour mouvant dans le cristal des airs,
Et l’azur de la nacre, et la pourpre des mers.
Il paraît, et le Dieu dont il est l’interprète
Lui commande d’enfler sa bruyante trompette,
Et de faire rentrer des bords les plus lointains
Les fleuves dans leurs lits, les mers dans leurs bassins.
Triton saisit soudain sa conque monstrueuse ;
Sa conque, dont la forme oblongue et tortueuse,
Toujours se recourbant et s’alongeant toujours,
S’élargit en croissant par d’obliques détours.
Aussitôt que le Dieu l’approcha de sa bouche,
Aux bords où le soleil et se lève et se couche,
De ses sons prolongés tout au loin retentit ;
Tout au signal donné rentre en l’ordre prescrit.
Les fleuves ont des bords, la mer a des rivages.
Les monts sortis des eaux lèvent leurs fronts sauvages.
Si long-temps engloutis, les arbres dépouillés
Reparaissent enfin de fange encor souillés ;
Et l’onde qui décroît, semble accroître le monde.
La terre a reparu, solitude profonde,
Où se tait du néant l’effroi silencieux.
Deucalion soupire, et les larmes aux yeux,
Il s’écrie : O ma sœur ! ô ma femme ! ô seul reste
D’un sexe submergé par le courroux céleste !
C’était peu que du sang le fraternel lien
Eût uni de si près et ton père et le mien ;
C’était peu que depuis d’amour et l’hyménée
Eussent joint nos deux cœurs et notre destinée ;
Le Ciel voulait encor, pour serrer tous ces nœuds,
Qu’un péril aussi grand nous réunît tous deux.
Hors nous, tout a. péri dans les gouffres de l’onde ;
Seul reste des humains, nous survivons au monde.
Je n’ose même encor répondre de nos jours.
Ces nuages errans m’épouvantent toujours.
Sans sauver ton époux, si le Ciel t’eût sauvée,
Hélas ! à quel destin serais-tu réservée ?
Seule, à qui pourrais-tu confier tes douleurs ?
Qui calmerait ta crainte ou sécherait tes pleurs ?
Chère épouse, sans moi si la mer t’eût ravie,
Ah ! crois que ton époux dans la mer t’eût suivie !
Fils du grand Prométhée, ô s’il m’était donné
D’animer un limon sous mes doigts façonné !
Mais le Ciel à son gré règle ce que nous sommes,
Et dans nous sauve au moins un modèle des hommes.

   Il dit ; tous deux pleuraient. Le Ciel fut leur recours.
Ils descendent aux bords, où reprenant son cours,
Le Céphyse sacré dans sa rive première
Roulait des flots mêlés d’une fange grossière.
Quand ils ont de l’eau sainte arrosé leurs cheveux,
Au temple de Thémis ils vont porter leurs vœux.
Son dôme était couvert d’une mousse fangeuse.
Un limon où croissait l’herbe marécageuse,
Avait sur les autels éteint les feux sacrés.
Dès que leurs pieds du temple ont touché les degrés,
Chacun d’eux à genoux prosterné sur la terre,
Du seuil religieux baise humblement la pierre.
Si jamais, disent-ils, l’homme a fléchi les Dieux,
Si ses maux ont trouvé grace devant leurs yeux,
O Thémis, apprends-nous quelle vertu féconde
De nouveaux habitans peut repeupler le monde :
Jette sur l’Univers des yeux compatissans !
La Déesse propice à leurs vœux innocens,
Leur répond en ces mots : Sortez loin du portique,
Allez, prenez les os de votre aïeule antique,
Et le front recouvert de vos longs vêtemens,
Tous deux, derrière vous, jetez ces ossemens.
L’un et l’autre long-temps se regarde en silence.
Se peut-il que le Ciel leur commande une offense ?
Pyrrha craint d’obéir aux ordres de Thémis.
O Déesse ! tu sais si mon cœur t’est soumis :
Mais puis-je d’une aïeule, avec des mains profanes,
Toucher les os sacrés, et violer les mânes ?
Cependant agités de scrupules pieux,
De cet oracle obscur le sens mystérieux
Long-temps occupe en vain leur pensée inquiète.
Enfin Deucalion, plus heureux interprète,
De sa chère Pyrrha rassure les esprits.
L’oracle, lui dit-il, ou je l’ai mal compris,
N’exige rien de nous qui ne soit légitime.
Non, non, jamais les Dieux n’ont ordonné le crime.
La Terre est en effet l’aïeule des humains.
Les pierres sont ses os, qui, lancés par nos mains,
Vont du monde désert peupler la solitude.
Pyrrha n’ose bannir sa sainte inquiétude :
Mais que hasardent-ils ? Le front voilé, tous deux
Ramassent des cailloux qu’ils jettent derrière eux.
Soudain, qui le croirait, si le temps d’âge en âge
N’en avait jusqu’à nous transmis le témoignage ?
Ces cailloux amollis sous leurs doigts étonnés,
S’échappent de leurs mains à demi-façonnés ;
Et perdant par degrés leur rudesse première,
Offrent déjà de l’homme une image grossière.
Tels dans un atelier vous pourriez voir épars |
Des marbres ébauchés par le ciseau des arts.
Le limon emprunté des fanges de la terre,
D’une chair animée enveloppe la pierre.
La veine est veine encor. Les plus durs élémens,
Solides, durs encor, forment les ossemens.
Ainsi d’hommes sans nombre un seul homme est le père.
Et de femmes sans nombre une femme est la mère.
De là nous sommes nés durs et laborieux,
Dignes fils des cailloux qui furent nos aïeux.
Ovide. —  Desaintange154.

Prométhée,
Fils de Japet et de Climène. §

Cet audacieux Mortel affecta la puissance créatrice : il forma un homme avec de l’argile. Étant monté au Ciel, aidé de Minerve, il présenta un flambeau à l’une des roues du char du Soleil, et anima son ouvrage. Jupiter irrité le fit attacher par Mercure à un rocher du Caucase, où un barbare et infatigable Vautour lui rongeait sans cesse le foie.

   Prométhée appuyé sur l’urne qui recèle
Du rayon créateur la brûlante étincelle,
Contemplait d’un air fier, son chef-d’œuvre nouveau :
Il défiait les Dieux, en le voyant si beau ;
Moi-même j’admirais et l’artiste et l’ouvrage.
Sur ce tableau sublime, ainsi parla le Sage.

   Des tyrans, me dit-il, l’orgueil ambitieux
Voulut de monts en monts escalader les Cieux.
Mais Jupiter, armé des flèches du tonnerre,
Renversa sous ses coups les enfans de la terre.
Des rochers de l’Etna, l’un d’eux est écrasé ;
Un autre, sous le poids du Vésuve embrasé,
Ébranle avec effort les murs de Parthenope ;
Un autre ici mugit sous l’antre du Cyclope ;
Et les plus criminels sont au fond des Enfers,
De la voûte du monde étouffés et couverts.
A leur affreux supplice échappa Prométhée :
Il frémit, en voyant la terre inhabitée ;
Et ses fils malheureux à jamais engloutis
Replongés dans les flancs dont ils étaient sortis,
Mais à s’humilier rien ne peut le résoudre,
Il relève son front sillonné par la foudre,
« Des Dieux qui m’ont vaincus soyons encor l’égal,
» Dit-il : dût mon orgueil me devenir fatal ;
» De ces Dieux détestés bravons la tyrannie,
» Sans le feu de l’audace il n’est point de génie.
» Osons tout : repeuplons ce globe désolé ; »
Il projette, exécute, et l’homme est modelé.
Colardeau155.
   Terre, éveille-toi ; la Déesse (Minerve.)
Vient éclairer tous les humains :
La Gloire à la suivre s’empresse,
Tenant des lauriers dans ses mains ;
Du Soleil les coursiers s’arrêtent ;
Les Heures en riant s’apprêtent
A semer de roses son cours
Sur les ailes des vents portée,
Elle descend chez Prométhée
Qu’elle embrase par ce discours :

   « Viens donner une ame nouvelle
» Aux mortels à l’erreur soumis :
» Du feu du Ciel qu’une étincelle
» Pénètre les sens endormis.
» Viens, la gloire suit le courage…
» Déjà je vois à ton ouvrage
» Applaudir le monde animé :
» Quels temples on va te construire !…
» Faire penser l’homme, l’instruire,
» C’est plus que de l’avoir formé. »

   Emporté d’un essor rapide,
Prométhée atteint le séjour
Où le roi des saisons préside
Aux mois qui composent sa cour.
Il ravit la flamme divine,
Brillante et féconde origine
De tant de prodiges divers :
Tout s’embellit dans la nature ;
Des arts la magique imposture
Fait éclore un autre Univers.
Sabatier156.

Phaëton,
Fils du Soleil et de Climène. §

Pour prouver sa naissance à Epaphus, qui la lui contestait, Phaëton obtint de son père la conduite de son char pendant un jour. A peine fut-il élevé sur l’horison, que les chevaux du Soleil, se sentant menés par une main étrangère et novice, prirent le mors aux dents, s’écartèrent de leur route, et s’approchant ou s’éloignant trop de la terre, ils y brûlaient ou y glaçaient tout. Jupiter forcé de remédier à ce désordre, foudroya Phaëton, qui tomba du Ciel dans les eaux de l’Eridan.

   Phaëton sur le char s’élance plein de joie,
Saisit avidement les rênes qu’il déploie,
Et rend grace à Phœbus qui tremble pour son fils.
Cependant les coursiers Ethon et Pyroïs,
Eoüs et Phlégon, impatiens hennissent ;
Ils soufflent feux sur feux dans les airs qui blanchissent ;
Du fils de sa Climène ignorant le destin,
Aussitôt que Thétis, aux portes du matin,
Du monde sous leurs pas eut ouvert la carrière,
Ils partent ; et loin d’eux repoussant la barrière,
Ils fendent, dans les airs, les nuages mouvans,
Et de leurs pieds ailés ils devancent les vents.
Le char léger de poids sent qu’il n’a pas son guide ;
Et telle qu’au hasard flotte une barque vide,
Jouet mobile et vain du caprice des mers,
Le char saute, ressaute, et bondit dans les airs.
Des chevaux indignés la fougue mutinée
Déjà s’emporte loin de la route ordonnée ;
Phaëton tremble, hésite, ignore son chemin,
Et n’a plus le pouvoir de commander au frein.

   Pour la première fois l’ourse au pôle du monde
Brûle et s’efforce en vain de se cacher dans l’onde.
Serpent, par le froid jusqu’alors engourdi,
Échauffé tout-à-coup par les feux du midi,
S’anime, et reprenant son naturel funeste,
Se redresse et menace : et toi, bouvier céleste,
Tu laissas ta charrue, et d’effroi chancelant,
On dit, que d’un pas lourd, tu t’enfuis en tremblant.

   Quand Phaëton eut vu de la hauteur du monde
La terre disparaître, au loin, au loin profonde,
Il pâlit ; ses genoux tremblent, et dans les cieux,
Tout couvert de clartés, la nuit couvre ses yeux.
Ah ! qu’il voudrait, heureux d’un destin plus vulgaire,
N’avoir jamais monté sur le char de son père !
Qu’il voudrait de Mérops être appelé le fils !
Il se trouble, semblable au pilote indécis,
Qui sur les eaux battu d’Éole et de Neptune,
Laisse le gouvernail aux soins de la fortune.
Que fera-t-il ! sa vue erre de toutes parts :
L’Orient, l’Occident se perd à ses regards.
Il mesure effrayé l’une et l’autre carrière ;
Il hésite s’il doit retourner en arrière,
Tient les rênes encor mais ne les régit plus,
Et ne sait plus les noms des chevaux de Phœbus
….….….….….….….….….….….….….….….….….

   Les nuages brûlans s’exhalent en fumée :
La terre en ses hauteurs est d’abord enflammée,
Elle se fend, et perd le suc qui la nourrit.
L’herbe se sèche et meurt ; l’arbre brûle et périt :
Et l’aride moisson, qu’un seul jour a dorée
Alimente le feu dont elle est dévorée.
Que dis-je ? tout s’embrase, et, pour leurs habitans,
Les villes ne sont plus que des bûchers ardens.
Les cités sont en cendre, et les campagnes fument.
Sur le sommet des monts les forêts se consument.
L’Ætna double ses feux des feux du firmament.
L’Ida, forme dans l’air un vaste embrasement.
Le Rhodope une fois vit sa neige fondue,
La Scythie est en vain par le froid défendue.
Le Caucase est en flamme. On voit brûler l’Œta,
Et l’Athos, et l’Hémus, et le Pinde, et l’Ossa,
Les Alpes dans les cieux cachant leurs têtes nues,
Et le haut Apennin qui supporte les nues.

   Phaëton, aussi loin qu’il porte ses regards,
Voit l’Univers en feu fumer de toutes parts.
Il ne respire plus qu’une vapeur brûlante,
Semblable à l’air qui sort d’une fournaise ardente :
Le char brûle lui-même, il le sent s’échauffer.
Sans haleine et sans voix, il se sent étouffer
Par la cendre qui vole autour de lui semée.
Il est enveloppé d’une épaisse fumée.
Emporté dans l’amas de ces noirs tourbillons,
Il ne voit plus du char les écarts vagabonds.
Alors le sang brûlé de la race africaine
Répandit sur son teint la couleur de l’ébène ;
Trop près du char de feu, la Lybie en ce temps
Vit en sables déserts se dessécher ses champs ;
Et les cheveux épars, ses nymphes vagabondes
S’enfuirent en pleurant la perte de leurs ondes.

   Des sources, des ruisseaux le cours est effacé,
Thèbes cherche sa source, ô nymphe de Dircé !
Argos cherche Amimome, et Corinthe, Pirène.
Les grands fleuves, roulant une brûlante arêne,
Se dessèchent, ainsi que de faibles ruisseaux.
Le Tanaïs bouillonne en ses larges canaux.
Le Pénée au loin fume ; et l’amoureux Alphée
Par d’autres feux alors sent son onde échauffée.
Le Tage en flots brùlans voit ruisseler son or.
Le Nil cacha sa source et nous la cache encor.
Ses sept bouches sans eau, jusqu’aux sables brûlées,
Se changèrent alors en arides vallées.
Le Méandre lassé de ses trop longs détours
Vit le cygne en ses eaux chercher un vain secours.
L’Ismène, l’Eurotas aux flammes sont en proie,
Le Xante qui devait brûler encor à Troie,
Le Thermodon, le Phase, et le Gange, er l’Indus,
L’Araxe et le Niger, l’Oronte et le Cydnus,
Et l’Euphrate, orgueilleux de baigner Babylone,
L’Eridan, le Danube, et le Rhin et le Rhône,
Et le Tibre lui-même, à qui sous les Romains
Les destins ont promis l’empire des humains.

   La terre au loin se fend, et sous ses voûtes sombres
La lumière du jour troublant la paix des ombres,
A fait pâlir d’effroi le noir tyran des morts.
C’est peu : la mer profonde a resserré ses bords.
Elle découvre à sec les grottes des Naïades,
Et l’on voit s’élever de nouvelles Cyclades.
Les dauphins n’osent plus se jouer sur les mers.
Les phoques étendus au fond des flots amers,
Vaincus par la chaleur, sur le sable languissent.
Les filles de Doris dans leurs antres gémissent.
Neptune sur les flots élevant son trident,
Trois fois ose braver les feux du ciel ardent,
Et trois fois suffoqué se replonge dans l’onde.
…………………………………………………………

   Phaëton, que la foudre en longs éclairs sillonne,
Précipité du Ciel dans les airs tourbillonne.
Telle en un temps serein une étoile à nos yeux
Glisse ou semble glisser de la voûte des Cieux.
Il tombe, et l’Éridan, bien loin de sa patrie,
Le reçut dans son onde, aux rives d’Hespérie,
Et lava dans ses flots son visage fumant.
Les Naïades, au fond d’un pieux monument
Recueillent sur ces bords sa dépouille célèbre ;
Et ces vers sont gravés sur le marbre funèbre :
« Repose, Phaëton, ton nom est immortel.
» Tu voulus t’élever sur le char de ton père ;
» Si ta chûte a suivi ton essor téméraire,
» Il est beau de tomber, quand on tombe du ciel ».
OvideDesaintange157.

Dédale. §

Athénien fameux par son adresse et son génie, et élève de Mercure. Il construisit le labyrinthe de Crète, où Minos l’enferma avec Icare son fils, pour avoir favorisé l’abominable passion de Pasiphaé, fille de ce Prince. Ils en sortirent l’un et l’autre, en s’attachant, avec de la cire, des ailes artificielles. Dédale recommanda vainement à son fils, de ne voler ni trop haut, ni trop bas. Icare, s’étant trop élevé dans les airs, le Soleil fondit la cire de ses ailes, et il tomba dans la mer, à laquelle il donna son nom. Le père se sauva en Sicile, ou Cocalus, Roi de cette île, craignant la colère de Minos, le fit étouffer dans une étuve.

   C’est dans ces lieux sacrés, que Dédale autrefois
Évita de Minos les rigoureuses lois.
Abandonnant aux airs et sa course et sa vie,
D’abord il s’approcha de la froide Scythie :
Mais bientôt, fatigué d’un vol audacieux,
A tes pieds, roi des arts, il rendit grace aux Dieux ;
Tu reçus le tribut de ses ailes fragiles :
Il construisit ce temple, honneur de tes asiles,
Monument des revers et des faveurs du sort.
Du vaillant Androgée, il y grava la mort,
Des enfans de Cécrops le barbare supplice,
L’urne où tombaient les noms proscrits par l’injustice,
La Crète s’élevant sur les mers d’alentour,
Et de Pasiphaé le détestable amour,
Là, sont peints les effets de sa flamme exécrable,
Et ce fruit monstrueux d’un crime abominable,
L’odieux Minotaure, effroi de l’Univers,
Sa demeure sanglante, et ses sentiers divers,
Qui, rentrant l’un dans l’autre, et séduisant la vue,
Toujours multipliés, sont toujours sans issue.
Dans ces tristes tableaux, si son cœur l’eût permis,
Dédale eût exprimé le malheur de son fils :
Deux fois il le tenta ; deux fois, sa main glacée
Abandonna l’image à peine encor tracée.
Virgile. —  Lefranc158.

Chûte d’Icare.

   Lébynte et Calydné, monts chéris de l’abeille,
A droite de leur vol avaient vu la merveille ;
A gauche ils ont laissé le temple de Samos,
Délos et son oracle, et le roc de Paros.
Le jeune ambitieux, follement intrépide,
Pour s’élever au Ciel, abandonne son guide.
Trop voisin du Soleil, un océan de feux
De la cire amollit les liens onctueux.
Déjà la plume échappe à ses ailes fondues ;
De ses bras, mais en vain, il frappe encor les nues :
Il appelle son père, et tombe au fond des mers
Fameuses par son nom, sa chûte et ses revers.
Son père infortuné, qui déjà n’est plus père,
Dédale cherche au loin le jeune téméraire.
Icare, où te trouver ? Il appelle à grands cris
Icare, et sur les eaux voit flatter ses débris.
Il maudit de son art l’invention funeste ;
De son malheureux fils il recueille le reste,
Lui dresse dans une île un tombeau de gazon ;
Et cette île depuis a conservé son nom.
OvideDesaintange159.

Amphion,
Fils de Jupiter et d’Antiope, Reine de Thèbes. §

Disciple de Mercure, Amphion mérita de manier la lyre de ce Dieu. Les sons qu’il en tira devant les Thébains, occupés à bâtir leur ville, furent le miracle de l’Harmonie. Les pierres, sensibles à ses accords mélodieux, s’animèrent ; elles allèrent se poser et se ranger d’elles-mêmes les unes sur les autres, et formèrent ainsi les murs de Thèbes. Amphion inventa la musique, et son frère Zéthus partagea son heureux génie.

Le nouvel Amphion.
Fable.

          Certain Badaut… quelques malins esprits
       Diront peut-être, était-il de Paris ?
       Non, il sortait du fond d’une province.
       Or, ce Badaud, d’un savoir assez mince,
          Lisait pourtant quelques écrits,
Les sots lisent aussi les livres qu’on publie :
          Ils en font même quelquefois.
Sa sottise à la fin s’accrut, devint folie.
          Il avait lu qu’Amphion dans les bois,
Faisant parler jadis sa flûte sous ses doigts,
Aux arbres étonnés donnait l’ame et la vie ;
Que l’ours, le loup, le tigre, au bruit de ses chansons,
Le suivaient, mariant leurs pas à la cadence ;
Que la pierre, à son gré, se mêlant à leur danse,
          Sans architecte et sans maçons,
       Se bâtissait en ville. Quand j’y pense,
Cet art me plaît assez, dit-il. Il veut soudain
          Ouvrir, dans le bois de Vincenne,
       Un bal pareil, et bâtir vers la plaine
Au moins une maison, ayant cour et jardin,
Remise et cætera. Le voilà flûte en main,
          Qui souffle et souffle à perdre haleine :
Mais chez les animaux pas un ne l’entendit,
             Et l’écho seul lui répondit.
Ce prodige l’étonne ; il ne peut le comprendre ;
          Il admirait sans se lasser,
          Que pas un rocher ne fut tendre ;
          Que pas un cerf ne sut danser.
Il remet dans sa poche une flûte inutile ;
Puis tout chagrin, s’en retourne à la ville :
Ah ! c’en est fait, disait-il confondu ;
Nature, tu n’es plus ; les ans t’ont pervertie.
          Pauvre Amphion, que dirais-tu ?
          Rien n’est sensible à l’harmonie :
          Tout a changé, tout est perdu.
          Combien de gens que l’on croit sages,
       Sont le portrait du fou que j’ai cité !
       L’auteur dont le public a sifflé les ouvrages,
       S’en va criant que le goût s’est gâté ;
          Doris qui touche à la vieillesse
          Crie à son tour que la jeunesse
          Est injuste envers la beauté.
Imbert160.

Penthée,
Roi de Thèbes, Fils d’Échion et d’Agavé. §

Ennemi des Dieux et de leur culte, il osa braver Bacchus à son retour de la conquête des Indes. Le Dieu se vengea de l’impie en semant la discorde et la guerre dans sa famille, et en le faisant mettre en pièces par sa propre mère et par ses tantes.

   Sur le mont Cythéron s’étend un libre espace
Qu’une épaisse forêt de tous côtés embrasse.
D’un regard indiscret profanant ce saint lieu,
Il vient examiner les mystères du Dieu.
Agavé la première, à l’aspect de Penthée,
Court sans le reconnaître, et d’horreur transportée
Le frappe de son thyrse, et s’écrie : Evoë.
A mon secours, Ino ; venez, Autonoë ;
Un sanglier farouche erre dans nos campagnes.
Exterminons le monstre, accourez, mes compagnes.

   Les Bacchantes qu’emporte un aveugle courroux,
Toutes contre lui seul ont réuni leurs coups.
Il tremble, il se repent de son audace impie ;
Il reconnaît trop tard son crime qu’il expie.
Autonoë, dit-il, par l’ombre d’Actéon,
Au fils de votre sœur faites grace… A ce nom,
Terrible, Autonoë prend le bras qui l’implore,
Le déchire ; il tend l’autre ; Ino l’arrache encore.
Aux genoux de sa mère il tombe tout sanglant ;
Il supplie : Agavé le regarde en hurlant,
S’approche ; et d’une main au carnage échauffée,
Elle enlève sa tête, et la porte en trophée.
Son corps en un instant, par leurs mains lacéré,
Se disperse au hasard en pièces déchiré.
Un arbre, aux premiers froids, voit ses feuilles séchées
Avec moins de fureur par les vents arrachées.
   Par cet exemple instruit, le peuple de Cadmus
Offre un encens timide aux autels de Bacchus ;
Et de ce nouveau Dieu, les vierges et les mères,
Célèbrent à l’envi le culte et les mystères.
OvideDesaintange161.

Arion. §

Fameux musicien de Lesbos, qui dut son salut à ses talens. En revenant par mer de l’Italie, les matelots de son navire, instruits qu’il rapportait beaucoup d’or de cette contrée, voulurent le tuer pour s’emparer de ses richesses. Arion les pria de lui permettre, de toucher encore une fois sa lyre, avant de mourir. Ayant obtenu d’eux cette grace, il se plaça sur la poupe du vaisseau, et après y avoir fait retentir l’air de la plus touchante mélodie, il se précipita dans les flots. Un Dauphin, qui avait été attiré par ses doux accords, le reçut sur son dos, et le porta au rivage de Ténare.

             C’est toi, céleste Harmonie,
          Dont la douce tyrannie
          Sait enchaîner les mortels,
          Et désarmer la furie
          Des monstres les plus cruels.

             Les élémens t’obéissent :
          Tu sembles régler leur cours,
          Et les rochers les plus sourds
          A tes accens s’attendrissent.

              Arion qui dans l’art des sons
          S’était fait une gloire extrême,
          Qui semblait d’Apollon même
          Avoir appris les leçons.

A Corinthe enrichi par sa noble science,
    Allait revoir les lieux de sa naissance.

             L’onde et les zéphyrs
          Servaient ses desirs.
          L’aquilon rapide,
          Le tyran des eaux,
          D’un souffle timide
          Troublait leur repos.

             Mais dans un temps calme et paisible ;
          Que de cœurs en secret troublés !
          Quel complot ! quel projet horrible !
          Tremblez, jeune Arion, tremblez !

             Le Démon de l’injustice
          Sort des gouffres ténébreux,
          La sombre et pâle avarice
          Souffle un poison dangereux ;
          Sur ses pas marche l’envie,
          Et la cruauté la suit ;
          Le flambeau d’une Furie,
          Est l’astre qui la conduit.

   Déjà les matelots que l’avarice inspire
De cet infortuné dévorent les trésors ;
C’est peu de les ravir, ils veulent qu’il expire.
        Eh bien ! dit-il, je cède à vos efforts :
Mais du moins permettez que ma voix et ma lyre
Soulagent mes douleurs par mes derniers accords.

             Les flots sentent la puissance
          De ses sons harmonieux,
          Les vents les plus furieux,
          Respirent sans violence.

             De la froide Néréide,
          Le cœur s’enflamme à ses chants ;
          Le Dieu de l’Empire humide,
          S’attendrit à ses accens.

             La sensible Souveraine,
          Qui domine sur les mers
          De la plus tendre Syrène
          Abandonne les concerts.

          Mais ces mortels inexorables
Craignent que la pitié n’amollisse leurs cœurs.
Arion va périr… Les ondes redoutables
Vont finir leurs forfaits, sa vie et ses malheurs.
             Non, Arion espère, admire,
          Les Dieux prennent soin de ton sort :
   Un Dauphin attiré par ta voix et ta lyre,
Approche, te reçoit, et ce vivant navire
          Te mène heureusement au port.

Priam,
Roi de Troie, Fils de Laomédon. §

Quand Hercule se fut emparé de Troie, il fut emmené captif en Grèce avec sa sœur Hésione. Devenu libre dans la suite, il revint dans sa ville, en releva les murs, épousa Hécube, dont il eut un grand nombre d’enfans, et fit fleurir son empire. Son bonheur fut troublé par le lâche et infidèle Pâris, qui ravit Hélène à Ménélas. Les Rois Grecs irrités de cet enlèvement marchèrent contre Troie. Ils l’assiégèrent pendant dix années, la prirent, la saccagèrent, et massacrèrent l’infortuné Priam, au pied de l’autel qu’il embrassait.

   J’ai vu Pyrrhus, j’ai vu les féroces Atrides,
Rassasier de sang leurs armes homicides ;
Hécube échevelée errer sous ces lambris ;
Le glaive moissonner les femmes de ses fils,
Et son époux, hélas ! à son moment suprême,
Ensanglanter l’autel qu’il consacra lui-même.
De sa postérité les rejetons naissans,
Dont la foule chérie entourait ses vieux ans,
De ces cinquante fils les couches nuptiales,
Ces dépouilles des rois, ces pompes triomphales,
Trésors, enfans, grandeur, tout périt sous ses yeux,
Et le glaive détruit ce qu’épargnent les feux….

   Reine ! peut-être aussi desirez-vous connaître
Comment de cet état périt l’auguste maître !
Voyant les Grecs vainqueurs, au sein de ses remparts,
Son antique palais forcé de toutes parts,
L’ennemi sous ses yeux, d’une armure impuissante
Ce vieillard charge en vain son épaule tremblante,
Prend un glaive, à son bras dès long-temps étranger,
Et s’apprête à mourir plutôt qu’à se venger.
Dans la cour du palais, de ses rameaux antiques
Un laurier embrassant ses autels domestiques,
Les couvrait de son ombre : en ces lieux révérés,
Hécube et ses enfans ensemble retirés,
Ainsi qu’aux sifflemens des tempêtes rapides.
S’attroupe un faible essaim de colombes timides,
Se pressaient, embrassaient les images des Dieux.
Dès qu’elle voit Priam vainement furieux,
Moins couvert qu’accablé d’une armure inutile :
« Quel aveugle courroux, quelle rage stérile ;
Lui crie Hécube en pleurs ! Où courez-vous ! Hélas ?
Contre un destin cruel que peut ce faible bras ?
Mon Hector même en vain renaîtrait de sa cendre.
Approchez : de nos Dieux l’autel va nous défendre,
Ou sous le même fer nous expirerons tous. »
Par ces mots, du vieillard désarmant le courroux,
La reine enfin l’entraîne, et le place auprès d’elle.
Tout-à-coup de Pyrrhus fuyant la main cruelle,
A travers mille dards un dernier fils du roi
S’échappe, et du palais dépeuplé par l’effroi
Traverse tout sanglant la longue galerie.
Pyrrhus le suit : déjà, tout bouillant de furie,
Il le presse, il le touche, il l’atteint de son dard ;
Enfin, au saint autel, asile du vieillard,
Son fils court éperdu, tend les bras à son père,
Hélas ! et dans son sang tombe aux pieds de sa mère.
A ce spectacle affreux, quoique sûr de la mort,
Priam ne contient plus son douloureux transport,
« Que les Dieux, s’il en est qui vengent l’innocence,
T’accordent, malheureux, ta juste récompense !
Toi, qui d’un sang chéri souilles mes cheveux blancs,
Qui sous les yeux d’un père, égorges ses enfans !
Toi, fils d’Achille ! non : il ne fut point ton père.
D’un ennemi vaincu respectant la misère,
Achille révéra, dans sa noble fureur,
Le droit des nations, et les droits du malheur ;
Et rendant mon Hector à mes mains suppliantes,
Me laissa librement retourner sous mes tentes.
Tiens, cruel ! » A ces mots, au vainqueur inhumain
Il jette un faible trait qui, du solide airain
Effleurant la surface, avec un vain murmure
Languissamment expire, et pend à son armure.
« — Eh bien ! cours aux enfers conter ce que tu vois ;
A mes nobles aïeux va dire mes exploits ;
Dis au fils de Thétis que son sang dégénère ;
Mais avant, meurs ! » Il dit ; et, d’un bras sanguinaire,
Du monarque traîné par ses cheveux blanchis,
Et nageant dans le sang du dernier de ses fils,
Il entraîne à l’autel la vieillesse tremblante ;
De l’autre, saisissant l’épée étincelante,
Lève le fer mortel, l’enfonce, et de son flanc
Arrache avec la vie, un vain reste de sang.
Ainsi périt Priam ; ainsi la destinée
Marqua par cent malheurs sa mort infortunée.
Il périt, en voyant de ses derniers regards
Brûler son Ilion, et tomber ses remparts.
Ce potentat, jadis si grand, si vénérable,
N’est plus qu’un tronc sanglant, qu’un débris déplorable,
Dans la foule des morts tristement confondu,
Hélas ! et sans honneur sur le sable étendu.
Virgile. —  Delille163.

Anchise,
Prince Troyen. §

Beau et bien fait dans sa jeunesse, il charma les yeux de Vénus. Cette Déesse l’épousa secrètement, et en eut Enée, dont elle accoucha sur les bords du Simoïs. Anchise enivré de sa gloire, devint indiscret : Jupiter l’effleura de sa foudre. Chargé d’années à l’incendie de Troie, le pieux Enée l’emporta sur ses épaules hors de la ville, tenant son fils Ascagne par la main, et l’embarqua avec lui sur ses vaisseaux. Anchise mourut depuis en Sicile, où son fils lui éleva un tombeau magnifique, et honora ses cendres par des jeux funèbres.

Anchise à Énée descendu aux Enfers, sur la transmigration des ames.

   C’est toi, mon fils, dit-il, en pleurant d’allégresse,
Rien n’a donc étonné ta pieuse tendresse !
Nous pouvons, grace au Ciel, nous parler et nous voir ;
J’attendais ce moment si doux à mon espoir.
Il m’était annoncé, mon attente est remplie.
Mon fils, que de dangers ont menacé ta vie !
Que la Terre et Neptune ont trahi mes souhaits !
Et que j’ai craint pour toi Carthage et ses attraits !
Ah ! mon père, c’est vous, lui répondit Enée,
C’est vous dont les conseils guident ma destinée ;
Votre voix m’a souvent appelé chez les morts.
De Cume en ce moment ma flotte voit les bords.
Ah ! que j’embrasse enfin, que j’embrasse mon père !
Que j’ariose de pleurs la main qui m’est si chère !
Il s’efforce trois fois de l’embrasser… hélas !
Trois fois l’ombre légère échappe de ses bras.

   Non loin de là ses yeux découvrent un bocage
Dont le souffle des vents agite le feuillage,
Et des ames sans nombre en ce bois écarté,
Couvrent les flots dormans du paisible Léthé ;
Tels de nombreux essaims épris des fleurs nouvelles,
Dans un beau jour d’été, bourdonnent autour d’elles,
Et s’enivrent des sucs, objet de leurs travaux.
Quel dessein, dit Enée, amène sur ces eaux,
De ce peuple empressé les troupes vagabondes ?
L’oubli, répond Anchise, est dans ces froides ondes.
Ceux qui doivent un jour reprendre un corps humain,
Perdent le souvenir de leur premier destin…

   O mon père ! est-il vrai qu’au milieu du trépas
Tant de fantômes vains regrettent la lumière ;
Qu’affranchis d’une triste et pénible carrière,
Ils cherchent à reprendre un terrestre lien ?
Insensés ! quoi, la vie est-elle un si grand bien !
Ecoute, dit Anchise, et connais la nature ;
Connais de ses secrets la profondeur obscure.

   Apprends donc que le Ciel et ses astres divers,
Le globe de la Lune, et la Terre et les Mers,
D’un principe commun, d’une ame universelle,
Dans leurs corps pleins de vie ont tous une étincelle.
C’est de là que sont nés l’homme et les animaux,
Peuple immense des Airs, de la Terre et des Eaux.
Cette vigueur, ce feu dont la source est divine,
Dans ces êtres pesans s’affaiblit et décline ;
La matière l’accable, et produit les douleurs,
Le chagrin, les desirs, la joie et les terreurs.
Vers la terre toujours ce vil fardeau l’entraine ;
Et même, quand cette ame a secoué sa chaîne
Les vices, les penchans qui maîtrisaient son corps,
Avec elle nourris, la suivent chez les morts :
Leur germe la pénètre et corrompt son essence.
Des ames aussitôt le supplice commence.
Les unes dans les airs sont le jouet des vents ;
Les autres vont gémir dans des cachots ardens ;
Dans de profondes eaux d’autres sont englouties,
Et par leurs propres Dieux nos ames sont punies.
On nous admet enfin dans ce lieu plein d’attraits ;
Mais pour le plus grand nombre il ne s’ouvre jamais.
Lorsqu’au bout de mille ans les ondes et les flammes
Ont par l’expiation purifié ces ames,
Lorsque l’heure est venue, un Dieu lui même alors
En foule les conduit sur ces tranquilles bords.
Là brûlant du desir de revoir la lumière,
Avant de commencer leur nouvelle carrière,
Dans le fleuve, à longs traits elles boivent l’oubli,
Et de l’ordre éternel le cours est accompli.
Virgile. —  Lefranc164.

Laocoon,
Fils de Priam et frère d’Anchise. §

Il ne voulait point croire à la retraite de l’Armée Grecque, et regardait son cheval de bois comme une ruse qui serait fatale aux Troyens. Mais il eut beau s’opposer à son introduction dans la ville, les Troyens aveuglés méprisèrent ses craintes et ses conseils. Neptune ennemi de Troie depuis la perfidie de Laomédon, punit cruellement Laocoon de ses sages avis. Pendant qu’il sacrifiait à son autel, le Dieu fit sortir de la mer deux horribles serpens, qui déchirèrent d’abord ses deux enfans, et ensuite lui-même.

   Pergame, après dix ans de siége, de carnage,
Bravait encor des Grecs le superbe courage.
Ces Grecs si fiers, armés sur la foi des Calchas,
Comptaient en frémissant leurs stériles combats.
Mais l’oracle a parlé : sous la hache abattues,
L’Ida voit ses forêts à ses pieds descendues.
De leurs débris formé, l’œil fixe, menaçant,
Un cheval monstrueux s’élève ; et dans son flanc,
Mille guerriers cachés, contre dix ans d’offense,
Méditent sans honneur une lâche vengeance.

   D’Atride cependant la flotte a disparu.
Ilion, à la paix tu crus ton sol rendu !
Vers des bords étrangers ces voiles fugitives,
Un perfide à dessein rejeté sur tes rives,
Et ce coursier nouveau qu’un repentir pieux,
Pour les calmer, dit-on, offre enfin à tes Dieux ;
Tout flattait ta pensée, et l’heureuse Phrygie
Ressaisit en espoir le sceptre de l’Asie.

   Déjà de ses remparts, le peuple à flots pressés,
S’élance, humide encor des pleurs qu’il a versés,
Son œil sur chaque objet librement se promène.
Il sourit, mais son cœur se rassure avec peine ;
Et, dans ce camp désert si long-temps redouté,
Un reste de frayeur se mêle à sa gaîté.

   Laocoon paraît, prêtre cher à Neptune ;
Vers ce cheval hideux dont l’aspect l’importune,
Il marche, tourmenté d’un noir pressentiment.
Ses cheveux sur son sein descendent tristement,
Et la cendre a souillé sa barbe vénérable.
« Fuyez ! Fuyez ! dit-il, d’une voix lamentable ;
Ce présent vient des Grecs, c’est le don de la mort. »
A ces mots, de sa main qu’anime un noble effort
Un trait part… Mais quel Dieu rend ce trait inutile ?
Il tombe, et meurt aux pieds du colosse immobile.
Un vain peuple applaudit à cet arrêt des Cieux.
La hache cependant porte un coup plus heureux :
Le monstre est ébranlé. Ses entrailles mugissent ;
Sous leur abri douteux les Grecs tremblans pâlissent.
Pour la première fois dans le crime incertains,
Ils redoutent la nuit, ouvrage de leurs mains ;
Un moment peut les perdre…O funeste vertige !
Le malheureux Troyen crie encor au prodige.
« Contre Ilion, dit-il, un prêtre criminel
Arma par son forfait la colère du Ciel ?
Ce cheval est sacré ! protecteur de Pergame,
Qu’il habite en son sein, un temple l’y réclame ? »
Peuple aveugle ! en tes murs, avec pompe escorté,
Il s’avance ; et demain, tes murs auront été.

   Des bords où Ténédos s’élève au sein de l’onde,
Un bruit sourd est parti. La mer s’émeut et gronde ;
Le flot poursuit le flot qui murmure et s’enfuit.
Tel Neptune se plaint dans l’ombre de la nuit,
Quand la rame docile, à la main qui la guide,
Fend à coups redoublés son domaine liquide.
Soudain, à nos regards, deux dragons furieux
Se présentent : la foudre étincelle en leurs yeux.
Sous leurs bonds convulsifs en temps égaux pressée,
L’onde écume, et jaillit jusqu’aux Cieux élancée.
Leur crête se hérisse : à leurs mugissemens
La rive au loin répond par ses gémissemens.
Un triple dard s’agite en leur gueule enflammée,
Et de leurs naseaux roule un torrent de fumée.
Tout tremble : fruits jumeaux d’un hymen plein d’appas,
Tes fils, Laocoon, avaient suivi tes pas :
Tes fils, portraits vivans d’une mère adorée,
Comme toi, revêtus de la robe sacrée.
Le couple affreux s’élance ; et, l’œil rouge de sang,
Sur sa double victime il s’enlace en sifflant.
La peur éteint leurs voix sur leurs lèvres glacées ;
De replis écailleux leurs mains embarrassées
Appellent, mais en vain, un secours fraternel :
Sur leurs yeux déjà pèse un sommeil éternel ;
Et toi, vieillard débile ! ô trop malheureux père !
Quel transport t’a poussé sous la dent meurtrière ?
Pour la combattre, hélas ! tu n’as que ton amour :
Ton trépas à tes fils rendra-t-il donc le jour ?…
Tu tombes ! et vers Troie, à ton heure dernière,
Se tourne avec douleur ta mourante paupière.

   Bientôt Phébé, du haut de son char argenté,
Vient colorer les airs de sa pâle clarté.
Les enfans d’Ilion dormaient dans le silence ;
Ils dormaient ! et bercé d’une douce espérance,
Ce bon peuple rêvait un heureux lendemain.
Mais du cheval fécond le flanc s’ouvre, et soudain
La mort avec les Grecs dans nos murs est vomie.
Leur fer, long-temps captif, s’agite avec furie.
Comme, affranchi du mors, vole un coursier fougueux,
L’œil fier, et de ses crins battant ses flancs poudreux :
Tel, au palais des rois, affamé de carnage,
Sur des monceaux de morts Pyrrhus s’ouvre un passage,
Là, malgré quarante ans de gloire et de vertus,
Priam expire aux pieds d’un trône qui n’est plus
Le sang Troyen ruisselle ; et le glaive homicide
Moissonne au même instant et la vierge timide,
Et le faible vieillard, et l’enfant au berceau.
Ilion n’offre plus qu’un immense tombeau ;
Et l’autel même où fume une flamme sacrée,
Fournit les feux vengeurs dont Troie est dévorée.
Pétrone. —  Deguerle165.

Atrée,
Fils de Pélops. §

Jamais Prince offensé ne donna un plus terrible exemple de vengeance. Son frère Thyeste avait séduit Erope son épouse, et s’était soustrait par la fuite à son ressentiment, Atrée dissimula pour se venger mieux ; il feignit d’avoir rendu son amitié à Thyeste ; et l’ayant attiré dans son palais et admis à sa table, il lui fit manger l’enfant qu’il avait eu d’Erope. A la vue de cet abominable festin, le Soleil recula d’horreur.

Atrée à Euristhène.

   Enfin ce jour heureux, ce jour tant souhaité
Ranime dans mon cœur l’espoir et la fierté :
Athènes, trop long-temps l’asile de Thyeste,
Éprouvera bientôt le sort le plus funeste !
Mon fils, prêt à servir un si juste transport,
Va porter dans ses murs et la flamme et la mort.

Euristhène.

   Ainsi, loin d’épargner l’infortuné Thyeste,
Vous détruisez encor l’asile qui lui reste.
Ah ! Seigneur, si le sang qui vous unit tous deux,
N’est plus qu’un titre vain pour ce roi malheureux,
Songez que rien ne peut mieux remplir votre envie
Que le barbare soin de prolonger sa vie ;
Accablé des malheurs qu’il éprouve aujourd’hui,
Le laisser vivre encor, c’est se venger de lui.

Atrée.

   Que je l’épargne, moi ! lassé de le poursuivre,
Pour me venger de lui, que je le laisse vivre !
Ah ! quels que soient les maux que Thyeste ait soufferts,
Il n’aura contre moi d’asile qu’aux Enfers,
Mon implacable cœur l’y poursuivrait encore,
S’il pouvait s’y venger d’un traître que j’abhorre :
Après l’indigne affront que m’a fait son amour ;
Je serai sans honneur tant qu’il verra le jour.
Un ennemi qui peut pardonner une offense,
Ou manque de courage, ou manque de puissance ;
Rien ne peut arrêter mes transports furieux.
Je voudrais me venger, fût-ce même des Dieux.
Du plus puissant de tous j’ai reçu la naissance ;
Je le sens au plaisir que me fait la vengeance ;
Enfin mon cœur se plaît dans cette inimitié,
Et, s’il a des vertus, ce n’est pas la pitié.
Ne m’oppose donc plus un sang que je déteste ;
Ma raison m’abandonne, au seul nom de Thyeste :
Instruit, par ses fureurs, à ne rien ménager,
Dans les flots de son sang je voudrais le plonger.
Qu’il n’accuse que lui du malheur qui l’accable ;
Le sang qui nous unit me rend-il seul coupable ?
D’un criminel amour le perfide enivré,
A-t-il eu quelque égard pour un nœud si sacré ?
Mon cœur qui sans pitié lui déclare la guerre,
Ne cherche à le punir qu’au défaut du tonnerre.
Crébillon166.

Œdipe,
Fils de Laïus, Roi de Thèbes, et de Jocaste. §

L’Oracle avait prédit à Laïus que son fils serait à la fois parricide et incestueux. Epouvanté de l’idée de ce double crime, il remet l’enfant qui vient de naître à un officier, avec ordre de le faire mourir. Celui-ci, touché de pitié, se borne à le suspendre par les pieds aux franches d’un arbre. Un berger détache l’enfant et le porte à Polybe, roi de Corinthe, qui le nomme Œdipe, de l’enflure qu’il avait aux pieds. Œdipe, devenu grand, rencontre Laïus dans un défilé de la Phocide, prend querelle avec lui, le tue sans le connaître. Il explique depuis, à Thèbes, l’énigme du Sphinx. Jocaste doit être le prix du vainqueur de ce monstre ; elle devient le sien. Cet affreux hymen excite l’horreur et le courroux des Dieux : ils frappent les Thébains de la peste. Malheureux jouet du Destin, il apprend du berger qui l’a sauvé, le mystère de sa naissance. Odieux à la nature, à lui-même, il se crève les yeux de désespoir, s’exile de sa patrie, et va s’enfoncer dans les rochers déserts de Colonos.

Œdipe à Jocaste.

   Il n’est pas encor temps de répandre des larmes,
Vous apprendrez bientôt d’autres sujets d’alarmes.
Écoutez-moi, Madame, et vous allez trembler :
Du sein de ma patrie il fallut m’exiler.
Je craignis que ma main malgré moi criminelle,
Aux destins ennemis ne fût un jour fidelle,
Et suspect à moi-même, à moi-même odieux,
Ma vertu n’osa point lutter contre les Dieux,
Je m’arrachai des bras d’une mère éplorée ;
Je partis, je courus de contrée en contrée,
Je déguisai par-tout ma naissance et mon nom ;
Un ami de mes pas fut le seul compagnon.
Dans plus d’une aventure en ce fatal voyage,
Le Dieu qui me guidait seconda mon courage :
Heureux si j’avais pu dans l’un de ces combats
Prévenir mon destin par un noble trépas :
Mais je suis réservé sans doute au parricide.
Enfin je me souviens qu’aux champs de la Phocide,
(Et je ne conçois pas par quel enchantement
J’oubliais jusqu’ici ce grand évènement ;
La main des Dieux sur moi si long-temps suspendue
Semble ôter le bandeau qu’ils mettaient sur ma vue.)
Dans un chemin étroit je trouvai deux guerriers,
Sur un char éclatant que traînaient deux coursiers,
Il fallut disputer dans cet étroit passage,
Des vains honneurs du pas le frivole avantage.
J’étais jeune et superbe, et nourri dans un rang,
Où l’on puisa toujours l’orgueil avec le sang :
Inconnu, dans le sein d’une terre étrangère,
Je me croyais encor au trône de mon père,
Et toux ceux qu’à mes yeux le sort venait offrir,
Me semblaient mes sujets, et faits pour m’obéir.
Je marche donc vers eux, et ma main furieuse
Arrête des coursiers la fougue impétueuse :
Loin du char à l’instant ces guerriers élancés
Avec fureur sur moi fondent à coups pressés.
La victoire entre nous ne fut point incertaine.
Dieux puissans ! je ne sais si c’est faveur ou haine ;
Mais sans doute pour moi contr’eux vous combattiez :
Et l’un et l’autre enfin tombèrent à mes pieds.
L’un d’eux, il m’en souvient, déjà glacé par l’âge,
Couché sur la poussière observait mon visage ;
Il me tendit les bras, il voulut me parler,
De ses yeux expirans je vis des pleurs couler ;
Moi-même en le perçant, je sentis dans mon ame,
Tout vainqueur que j’étais… Vous frémissez, madame167.

Désespoir d’Œdipe.

    Le voilà donc rempli cet oracle exécrable,
Dont ma crainte a pressé l’effet inévitable ;
Et je me vois enfin, par un mélange affreux,
Inceste et parricide, et pourtant vertueux.
Misérable vertu, nom stérile et funeste,
Toi par qui j’ai réglé des jours que je déteste,
A mon noir ascendant tu n’as pu résister,
Je tombais dans le piége, en voulant l’éviter.
Un Dieu plus fort que moi m’entraînait vers le crime,
Sous mes pas fugitifs il creusait un abîme,
Et j’étais malgré moi dans mon aveuglement,
D’un pouvoir inconnu l’esclave et l’instrument.
Voilà tous mes forfaits, je n’en connais point d’autres,
Impitoyables Dieux, mes crimes sont les vôtres ;
Et vous m’en punissez… Où suis-je ! quelle nuit
Couvre d’un voile affreux la clarté qui nous luit ?
Ces murs sont teints de sang, je vois les Euménides
Secouer leurs flambeaux, vengeurs des parricides.
Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi,
L’Enfer s’ouvre… O Laïus ! ô mon père ! est-ce toi ?
Je vois, je reconnais la blessure mortelle
Que te fit dans le flanc cette main criminelle.
Punis-moi, venge-toi d’un monstre détesté,
D’un monstre qui souilla les flancs qui l’ont porté.
Approche, entraine-moi dans les demeures sombres,
J’irai de mon supplice épouvanter les Ombres.
Viens, je te suis.
Voltaire168.

Tantale,
Fils de Jupiter et de la Nymphe Plota. §

Il était Roi de Phrygie ou de Corinthe. Honoré un jour de la visite des Dieux, il les éprouva d’une manière barbare, en leur servant à souper les membres de son fils Pélops. Jupiter condamna ce tigre aux tourmens éternels de la faim et de la soif. Mercure l’ayant enchaîné, l’enfonça jusqu’au menton au milieu d’un lac de l’Erèbe, dont l’eau fuyait ses lèvres desséchées, et plaça près de sa bouche une branche chargée de fruits, qui échappaient sans cesse à ses avides mains.

    Vers une eau desirée, ou sur un fruit voisin,
Toujours Tantale avance ou la bouche ou la main :
Toujours le fruit rebelle à la main qui le touche,
Recule, et l’eau perfide a fui loin de sa bouche.
          Tel est l’avare entouré d’or :
C’est des yeux seuls qu’il boit, qu’il mange…
Pauvre insensé ! pour prix de ce repas étrange,
          Meurs de faim sur ton coffre fort.
Pétronne. —  Deguerle169.

Voyez Tartare .

Pâris,
Fils de Priam et d’Hécube. §

L’Oracle avait prédit à son père qu’il causerait un jour la ruine de Troie. Priam effrayé voulut qu’on lui ôtât la vie au moment de sa naissance : un officier de la cour le sauva, confia son enfance aux bergers du Mont Ida, et présenta à Priam un autre enfant mort. Pâris devint si beau, que Jupiter le nomma juge du différend élevé entre Junon, Pallas et Vénus, au sujet de la pomme d’or : le Prince berger décerna la pomme à Vénus. Pâris ne vérifia que trop dans la suite la prédiction de l’Oracle. Il enleva Hélène à Ménélas, et alluma ainsi le feu de cette longue et cruelle guerre qui embrasa Troie, et dévora l’Empire de Priam.

   Épris d’un fol amour, Pâris, sur ses vaisseaux,
Conduisait à Pergame une perfide amante,
Lorsqu’un Dieu suspendit le murmure des eaux,
Et fit trembler les mers de sa voix menaçante :

   La colère des Dieux suivra dans ton palais
Hélène qui naquit pour le malheur du monde :
C’en est fait : pour punir le plus noir des forfaits,
La Grèce vient d’armer le Ciel, la Terre et l’Onde,

   Déjà ses bataillons, secondant sa fureur,
Renversent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d’horreur,
Va tomber écrasé sous ses voûtes brûlantes.

   Hélas ! quelle sueur inonde les guerriers !
Que de combats sanglans ! quel horrible carnage !
Tremble : déjà Pallas fait voler ses coursiers,
Et va, sur les Troyens, faire éclater sa rage.

   Enfans de Dardanus, que je plains votre sort !
Jupiter vous menace, il apprête sa foudre.
A combien de Héros vois-je donner la mort,
Et combien de palais vois-je réduire en poudre ?

   La faveur de Vénus a troublé ta raison :
Triomphant au milieu des dames de Phrygie
Et la lyre à la main, tu nourris le poison
Qui va trancher le cours d’une infidelle vie.

   Mais l’espoir qui te reste expire dans ton cœur :
Les Troyens ont péri par le fer et la flamme.
Le fils de Télamon, ses coups et sa fureur,
Bientôt iront porter le trouble dans ton ame.

   Quel spectacle funeste a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s’apprête :
Pyrrhus, dans la poussière, aux pieds de tes remparts,
Vient souiller tes cheveux et ta coupable tête.

   Déjà le vieux Nestor a juré ton trépas :
Il s’avance appuyé sur le fils de Laërte :
La terreur le devance, et la mort suit ses pas ;
De corps ensanglantés la campagne est couverte.

   Pour te joindre, Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui, Sténélus invincible,
Soit qu’il fasse voler des chevaux écumans,
Soit qu’il arme son bras d’une lance terrible.

   Tu frémiras d’horreur en voyant Mérion,
Et le fils de Tydée, aussi vaillant qu’Alcide,
Poursuivre les Troyens dans les murs d’Ilion,
Et les faire tomber sous un glaive homicide.

   Tu trembles, faible amant : d’un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne songes plus, par la crainte emporté,
Aux sermens que jadis tu fis à ton amante.

   Ainsi l’on voit, paissant à l’ombre des ormeaux,
Un cerf saisi d’effroi, fuir à perte d’haleine,
Et quitter à l’instant ses tendres arbrisseaux,
S’il aperçoit un loup s’élancer dans la plaine.

   La colère d’Achille a prolongé tes jours :
Tranquille sur sa flotte, au milieu des alarmes,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il suspend pour un temps la fureur de ses armes.

   Mais enfin les Troyens, accablés de revers,
Et, contre tous les Grecs n’osant plus se défendre,
Verront, n’en doutez pas, après quelques hivers,
Leur ville renversée et leur palais en cendre.
Horace. —  Izoard de Livani170.

Alcinoüs,
Roi des Phéaciens. §

Prince magnifique et généreux, célèbre par l’accueil humain et les riches présens qu’il fit à Ulysse, par le luxe de son palais, et par la beauté de son jardin.

   Non loin des portes d’or de ce brillant palais,
Est un jardin fermé par des buissons épais.
Jamais sur les trésors de cette heureuse enceinte,
Le fougueux Aquilon n’osa porter d’atteinte.
Des arbres élevés qui bravent les hivers,
Y forment à l’envi des berceaux toujours verts ;
Là, près des fruits dorés que le pommier présente,
Brille de l’olivier la tête fleurissante ;
La cime du poirier à l’oranger s’unit ;
La douceur de la figue y croît et s’y nourrit ;
Chaque jour le Zéphyre y produit et féconde,
Mille fruits différens dont ce jardin abonde ;
Chaque saison y donne avec égalité,
Et les fleurs du printemps, et les fleurs de l’été.
La poire en vieillissant en voit d’autres renaître,
Sous la figue flétrie une autre va paraître,
Et, sur le même cep où le raisin mûrit,
Un raisin dans sa fleur déjà se reproduit ;
Une vigne abondante offre toute l’année,
Les festons jaunissans dont elle est couronnée.
Là, dans un lieu frappé des rayons du Soleil,
L’heureux cultivateur sèche un raisin vermeil ;
Ici, des vendangeurs sur de larges corbeilles,
Vont porter au pressoir la dépouille des treilles ;
Mais un nouveau raisin, de la fleur échappé,
Rend aux pampres verdis le fruit qu’on a coupé.
Non loin de ces vergers une aimable industrie,
Des quarrés alignés forma la symétrie,
Où les sillons, remplis de végétaux divers,
Offrent à l’œil charmé des tapis toujours verts.
On y voit sourciller deux fontaines fécondes,
Dont l’une en ces jardins va promener ses ondes,
Et l’autre, sous la terre, en un profond canal,
Aux bains de la Cité va verser son cristal.
Homère. —  Rochefort171.

Silène. §

Vieux Satyre, nourricier, précepteur et compagnon de Bacchus. Silène suivit ce Dieu à la conquête de l’Inde, monté sur un âne. A son retour, il se fixa dans les campagnes d’Arcadie, où sa naïve gaîté le fit aimer des jeunes bergers et bergères. Silène est le Grégoire de la Fable. Il s’enivrait tous les jours.

   Dans un antre champêtre orné par la nature,
Sous des pampres fleuris, sur un lit de verdure,
Silène, de Morphée éprouvant la douceur,
A des songes rians abandonnait son cœur.
On voyait près de lui sa couronne et son verre
Renversés sur un tyrse entouré de lierre ;
Un doux jus, bu la veille aux fêtes de Bacchus,
Tenait encor ses sens assoupis et vaincus,
Quand deux jeunes bergers, Silvanire et Mnasile,
Troublèrent à dessein la paix de cet asile.
Depuis long-temps Silène, oracle de ces lieux,
Leur promettait en vain des chants mystérieux :
Il avait jusqu’alors éludé leur poursuite ;
Mais leurs efforts enfin empêchèrent sa fuite.
La jeune Églé survient, et se joint aux pasteurs,
Pour former au vieillard une chaîne de fleurs.
Captif en ces liens, Silène se réveille :
On voit naître les ris sur sa bouche vermeille.
Vous remportez, dit-il, et je suis arrêté :
Je vois bien à quel prix on met ma liberté ;
Vous voulez que des temps je vous chante les fastes,
Un jour ne peut suffire à des sujets si vastes :
Commençons cependant, contentons nos desirs :
Vous, Églé, partagez nos innocens plaisirs ;
Rompez, jeunes pasteurs, cette chaîne inutile.
Et comptez sur la foi de ma muse docile.
Il dit : tout, à l’envi, s’apprête à l’écouter :
Ses liens sont brisés : il commence à chanter.
Aux sublimes accens de l’immortel Silène,
Les vents, au loin chassés, ne troublaient point la plaine,
Les ruisseaux s’arrêtaient et n’osaient s’agiter,
Les échos admiraient et n’osaient répéter :
Les Nymphes, les Sylvains, formant d’aimables danses,
Suivaient d’un pas léger ces brillantes cadences ;
Le rivage d’Amphryse et le bois d’Hélicon,
Furent souvent charmés par le chant d’Apollon :
Le sombre roi du Styx, aux tendres airs propice,
Fut touché des accords de l’époux d’Euridice,
Mais la voix du vieillard, cher au Dieu des raisins,
Charma bien plus encor les rivages voisins.
Virgile. —  Gresset172.
   Je suis vieux, mais c’est encor moi
Qui bois de la meilleure grâce ;
Je suis vieux, mais je m’aperçoi
Qu’aucun jouvenceau ne me passe.
Aux banquets je suis souvent roi,
Et je fais honneur à ma place.
On dit que je faiblis un peu
Dans nos danses sur la verdure ;
C’est méchanceté toute pure,
Je me sens toujours même feu.
Mais cette jeunesse si vaine
Ne veut pas voir qu’au milieu d’eux,
Si je fais quelques pas douteux,
C’est que je danse à la Silène.
Anacréon. —  Roman173.

Pyrame et Thisbé. §

C’étaient deux jeunes amans, célèbres dans l’Assyrie par leur attachement mutuel, et par leur fin tragique. Leurs parens s’opposant à leur hymen, ils se donnèrent un rendez-vous pour quitter ensemble leur patrie, et se retirer dans un pays éloigné. Thisbé arriva la première au lieu désigné. Effrayée à la vue d’une lionne dont la gueule était ensanglantée, elle se sauva et laissa tomber son voile, que la lionne déchira et teignit de son sang. Pyrame arrivé, ramassa le voile, et croyant son amante dévorée, s’enfonça son épée dans le corps. Thisbé reparut un moment après, trouva Pyrame expirant, et se perça le sein de la même épée.

   Jadis à Babylone, en ces fameux remparts,
Vaste enceinte de brique, et merveille des arts,  
Pyrame aima Thisbé comme il fut aimé d’elle ;
Pyrame jeune, aimable, et Thisbé jeune et belle…

   Le soir vient : dans les mers le char trop lent du jour
Se replonge, et des mers la nuit sort à son tour.
Tournant sans bruit les gonds de la porte qui s’ouvre,
Thisbé sort à l’abri du voile qui la couvre,
Trompe ses surveillans, s’échappe, et loin des murs
Au tombeau de Ninus, par des sentiers obscurs,
Sous l’arbre convenu la première elle arrive :
C’est l’amour qui soutient son audace craintive.

   Voilà qu’une lionne, aux yeux de flamme ardens.
Teinte du sang des bœufs déchirés par ses dents,
Vient se désaltérer dans la source voisine.
Aux rayons de Phœbé, la timide héroïne
La voit, fuit dans un antre, et ne s’aperçoit pas,
Que son voile en arrière est tombé sur ses pas.
La lionne, de meurtre encor toute fumante,
Rencontre le tissu, le mord, et l’ensanglante,
S’abreuve dans la source, et rentre au fond des bois.

   Sorti plus tard Pyrame arrive, et voit trois fois
La trace d’un lion sur la poussière empreinte :
Il le voit, et trois fois il a pâli de crainte.
Mais lorsqu’il reconnaît sur la terre tombé,
Déchiré, teint de sang, le voile de Thisbé :
Elle n’est plus, dit-il, Pyrame va la suivre ;
Les deux amans ensemble auront cessé de vivre.
Cruelle nuit ! ton ombre a fermé pour toujours
Les yeux d’une beauté digne des plus longs jours.
Ah ! je suis son bourreau ! Thisbé, je t’ai perdue !
Thisbé, je te regrette, et c’est moi qui te tue !
Je t’attire en des lieux où t’attend le trépas ;
C’est moi qui t’y conduis, et ne t’y préviens pas !
O vous ! hôtes sanglans de ces grottes obscures,
Tigres, lions, venez : j’implore vos morsures.
Punissez mon forfait ; venez me déchirer ;
Mais c’est craindre la mort que de la desirer.

   Il dit, prend le tissu, gage terrible et tendre,
Il le porte sous l’arbre où Thisbé dut l’attendre,
Le couvre de baisers, l’humecte de ses pleurs :
Voile chéri, dit-il, témoin de mes douleurs,
Parure de Thisbé, que son sang a trempée,
Reçois aussi le mien ! Il saisit son épée,
L’enfonce dans son sein, la retire, et le sang
En sort avec le fer, et jaillit de son flanc.
Telle perçant le plomb qui la retient pressée,
L’onde siffle en longs jets dans les airs élancée :
Et les fruits du mûrier de son sang colorés,
Changent leurs fruits d’albâtre en des fruits empourprés.

   Thisbé de sa frayeur à demi rassurée,
Mais fidèle à la foi que sa bouche a jurée,
Revient, cherche Pyrame et des yeux et du cœur.
Elle reconnaît l’arbre, et non pas sa couleur.
Elle doute, examine, et sur l’herbe sanglante
Voit un corps palpitant, recule, et d’épouvante.
Frémit, comme les flots ridés par le zéphyr.
Elle voit, Ciel ! Pyrame à son dernier soupir.
Quand elle a de plus près reconnu ce qu’elle aime,
Thisbé de son malheur s’accusant elle-même,
Meurtrit à coups pressés ses charmes innocens,
Arrache ses cheveux, jette des cris perçans,
Et se précipitant sur le sein de Pyrame,
Elle embrasse à genoux l’idole de son ame,
Détrempe avec ses pleurs le sang qu’il a versé ;
Et couvrant de baisers son visage glacé :
Pyrame ! par quel sort t’ai-je perdu, dit-elle ?
Cher Pyrame, réponds ; c’est Thisbé qui t’appelle.

   L’amant, à ce doux nom, soulève avec effort
Ses yeux déjà chargés des ombres de la mort,
La voit, soupire, et meurt, content de l’avoir vue.
Elle aperçoit son voile, et l’épée encor nue ;
Et sachant tout alors ; quoi ? c’est donc ton amour,
Dit-elle, c’est ta main qui t’a privé du jour ?
Ma main, ma main aussi prouvera ma tendresse.
Je n’ai pas moins d’amour, si j’ai plus de faiblesse.

   Je serai ta compagne, et l’on ne dira pas
Que Thisbé, sans te suivre, a causé ton trépas.
La mort qui seule, hélas ! t’a pu séparer d’elle,
La mort va la rejoindre à son amant fidèle……

   Soudain elle saisit le fer encor fumant,
L’enfonce dans son cœur, et meurt sur son amant.
Son vœu fut exaucé des Dieux qui les plaignirent :
De pourpre, en mûrissant, les mûres se teignirent.
Leurs parens même enfin se rendent à leurs vœux,
Et le même tombeau les enferma tous deux.
Ovide. —  Desaintange174.

Minos,
Fils de Jupiter et d’Europe. §

Il régna sur la Crète, et s’immortalisa par la sagesse de ses lois. Sa sévère équité lui mérita l’honneur de rendre la justice au tribunal des Enfers ; c’était le premier juge des morts. Rhadamante et Eaque en étaient les seconds.

   Mes homicides mains, promptes à me venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis, et je soutiens la vue
De ce sacré Soleil dont je suis descendue !
J’ai pour aïeul le père et le maître des Dieux.
Le Ciel, tout l’Univers est plein de mes aïeux.
Où me cacher ? fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale.
Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains.
Minos juge aux Enfers tous les pâles humains ;
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu’il verra sa fille, à ses yeux présentée,
Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes, peut-être inconnus aux Enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible ?
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille,
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Racine175.

Pandore. §

Statue faite et animée par Vulcain. Tous les Dieux concoururent à sa perfection. Vénus lui donna la beauté ; Minerve la sagesse ; Mercure l’éloquence, etc. Jupiter voulant punir Prométhée du sacrilége qu’il avait commis en dérobant le feu du Ciel, envoya Pandore sur la terre avec la boîte fatale où étaient renfermés tous les maux. Prométhée se garda bien de l’ouvrir, mais Epiméthée, son frère, moins prudent que lui, l’ayant ouverte, il en sortit à l’instant tous les fléaux qui désolent le genre humain. Il n’y resta au fond que l’Espérance, unique consolation des malheureux.

   D’une jeune mortelle il (Jupiter) forma la substance ;
Lui donna de Vénus la grâce et la beauté,
De la reine des Dieux la fière majesté,
Le savoir de Minerve et l’esprit de Mercure,
Une voix dont le charme attendrit la nature,
Une éloquence douce, un cœur plein de desirs,
L’art fatal de séduire, et le goût des plaisirs ;
Tous les talens enfin que l’Univers adore :
Il sourit à sa vue, et la nomma Pandore.

   Le meurtrier d’Argus à l’instant la conduit
Chez un sage mortel qui fut trop tôt séduit,
C’était le vertueux, mais faible Epiméthée.
Il fut sourd à la voix, aux cris de Prométhée.
Mon frère, lui disait ce frère tendre et cher,
Crains pour l’homme et pour toi les dons de Jupiter,
Quand il parlait ainsi, la paix la plus profonde,
Le repos sur la terre et le calme sur l’onde,
Promettaient aux humains un éternel bonheur ;
Ils ne connaissaient point la cuisante douleur,
Ni ces tourmens divers, qui même en la jeunesse,
Ne font que trop sentir le poids de la vieillesse.
Dans l’état des mortels, quel changement soudain !
De leurs calamités le règne était prochain.
Pandore ouvrit le vase où le courroux céleste
Avait de ses fléaux caché l’amas funeste ;
Cet innombrable essaim s’échappa dans les airs,
Retomba sur la terre et traversa les mers.
Les plaisirs, la santé, la vigueur disparurent ;
Et la fièvre et la mort en silence accoururent.
L’espérance restait dans le vase fatal ;
Mais il fut refermé pour consommer le mal.
Hésiode. —  Lefranc176.

Didon,
Fille de Bélus, Roi de Tyr. §

Désolée de la mort de son malheureux époux Sichée, que l’avare et cruel Pygmalion avait égorgé au pied des autels, pour s’emparer de son trésor, Didon se déroba à la fureur du monstre, et se sauva en Afrique avec Anne, sa tendre sœur. Elle s’y fit céder par Iarbe, Roi des Gétules, un terrain, sur lequel elle bâtit Carthage. Le Prince Africain voulut en vain l’épouser : Didon fidèle aux mânes de Sichée, refusa sa main. Iarbe lui ayant déclaré la guerre, elle fut secourue par Enée, que la tempête avait poussé sur ses bords. Didon éprise de ce Héros, l’avait secrètement épousé ; mais ce second hymen lui fut aussi fatal que le premier. Enée sacrifia sa tendresse aux ordres des Dieux ; il prit la fuite et abandonna la malheureuse Didon, qui se livrant à son désespoir, se poignarda sur un bûcher.

Didon à Énée avant sa fuite.

Perfide ! as- tu bien cru pouvoir tromper mes yeux ?
As-tu cru me cacher ton départ odieux ?
Quoi ! notre amour ! la foi que tu m’avais donnée !
Quoi ! la triste Didon, à mourir condamnée ?
Rien ne t’arrête : Hélas ! si tu fuis pour toujours,
Fais-moi mourir, ingrat ! sans exposer tes jours.
Vois ce ciel orageux, cette mer menaçante !
Perfide ! est-ce le temps de quitter ton amante !
Ah ! quand tu n irais point dans de lointains climats
Chercher un triste exil, et de sanglans combats ;
Quand Troie encor du Xanthe ornerait les rivages,
Irais-tu chercher Troie à travers les naufrages ?
Est-ce moi que tu fuis ! Par ces pleurs, par ta foi,
Puisque je n’ai plus rien qui te parle pour moi,
Par l’amour dont mon cœur épuisa les supplices,
Par l’hymen dont à peine il goûtait les délices,
Si par quelques bienfaits j’adoucis ton malheur,
Si par quelques attraits j’intéressai ton cœur,
Songe, ingrat ! songe aux maux où ta fuite me laisse !
Et, par pitié, du moins, au défaut de tendresse,
Si pourtant la pitié peut encor t’émouvoir,
Romps cet affreux projet, et vois mon désespoir !
Pour toi, de mes sujets j’ai soulevé la haine ;
J’ai bravé tous les rois de la rive Africaine ;
J’ai perdu la pudeur, ce trésor précieux,
Qui me rendait si fière, et m’égalait aux Dieux.
Ah prince ! puisqu’enfin la fortune jalouse
Défend un nom plus tendre à la plus tendre épouse,
A qui vas-tu livrer la mourante Didon !
Malheureuse ! Eh ! qu’attendre en ce triste abandon
Que mon frère en courroux mette en cendres Carthage !
Qu’Iarbe, triomphant, m’entraîne en esclavage !
Encor, si je voyais se jouant dans ma cour
Croître un petit Énée, enfant de notre amour,
Qui, charmant comme toi, tendre comme sa mère,
Par ses traits seulement me rappelât son père ;
Si, trompant mes ennuis, je pouvais quelquefois
Dire : voilà son air, sa démarche, sa voix,
Je ne me croirais pas entièrement trahie,
Et ton image au moins consolerait ma vie !
Virgile. —  Delille177.

Didon à Élise après la fuite d’Énée.

   Je ne le verrai plus ! l’ai-je bien entendu ?
Quel coup de foudre, ô Ciel ! et l’aurais-je prévu ?
Sur ces derniers transports je m’étais rassurée.
Quoi ! malgré ses sermens, malgré sa foi jurée,
Sans espoir de retour, il me quitte aujourd’hui,
Moi qui mourrais plutôt que de vivre sans lui !
Et qu’ai-je fait, ô Ciel ! pour être ainsi trahie ?
Ai-je d’Agamemnon partagé la furie ?
Ai-je au secours des Grecs envoyé mes vaisseaux ?
J’ai sauvé les Troyens de la fureur des eaux ;
De mes bontés sans cesse ils ont reçu des marques,
J’ai préféré leurs chefs aux plus puissans Monarques.
Amans, trônes, remords, j’ai tout sacrifié,
Et voilà de quel prix tant d’amour est payé !
Elise, en est-ce fait ? n’est-il plus d’espérance ?
S’il voyait mes douleurs, s’il sait que son absence…

Élise.

    Hélas ! que dites-vous ? les ondes et les vents,
Propices à ses vœux…

Didon.

h bien, je vous entends.
Il n’y faut plus penser. Ah ! barbare ! ah ! perfide !
Et voilà ce Héros dont le Ciel est le guide,
Ce guerrier magnanime, et ce mortel pieux,
Qui sauva de la flamme et son père et les Dieux !
Le parjure abusait de ma faiblesse extrême ;
Et la gloire n’est point à trahir ce qu’on aime.
Du sang dont il naquit j’ai dû me défier,
Et de Laomédon connaître l’héritier.
Cruel, tu t’applaudis de ce triomphe insigne !
De tes lâches aïeux, va tu n’es que trop digne.
Mais tu me fuis en vain, mon ombre te suivra.
Tremble, ingrat, je mourrai ; mais ma haine vivra.
Tu vas fonder le trône où le destin t’appelle,
Et moi je te déclare une guerre immortelle….

Élise.

   Quels effroyables vœux ! et quel transport de haine !
Cachez des mouvemens peu dignes d’une Reine ;
Au sein de la victoire oubliez vos revers.

Didon.

   Ma honte et mon amour remplissent l’Univers.
J’en rougis, il est temps que ma douleur finisse ;
Il est temps que je fasse un entier sacrifice ;
Que je brise à jamais de funestes liens :
Le Ciel en ce moment, m’en ouvre les moyens.
Témoins des vœux cruels qu’arrachent à mon ame
La fuite d’un parjure, et l’excès de ma flamme,
Contre lui, justes Dieux, ne les exaucez pas.
(elle se frappe.)
Mourons… à cet ingrat, pardonnez mon trépas…
Et toi dont j’ai troublé la haute destinée,
Toi qui ne m’entends plus, adieu, mon cher Énée,
Ne crains point ma colère… elle expire avec moi,
Et mes derniers soupirs sont encore pour toi.
Lefranc178.

Thétis,
Fille de Nérée et de Doris. §

Nymphe d’une beauté ravissante. Jupiter lui-même l’eût épousée, si Prométhée n’avait pas prédit au maître des Dieux qu’elle donnerait la vie à un fils dont la gloire éclipserait celle de son père. Thétis fut mariée à Pélée, Roi de Thessalie. Ses noces furent très-brillantes : tous les Dieux du Ciel, de la Terre, des Eaux, des Enfers y assistèrent. La Discorde seule en fut exclue. Elle se vengea de cet affront, en jetant sur la table la fatale pomme d’or qui divisa tout l’Olympe. Thétis fut mère d’Achille.

On ne doit pas la confondre avec Téthys, femme de l’Océan.

          Lorsque jadis aux champs Thessaliens,
            Thétis s’unit avec Pélée,
       De tous les Dieux la brillante assemblée
       Avec, pompe, dit-on, célébra ces liens.
   Tous deux étaient parés de la fleur du bel âge ;
Du sang de Jupiter tous deux étaient sortis ;
       Tous deux avaient cent vertus en partage :
On n’avait jamais vu de cœurs mieux assortis.
Dans les traits de l’époux, la douce bienfaisance
Tempérait de son front l’auguste majesté ;
       De son maintien la noblesse et l’aisance
          A tous les yeux peignaient la volupté ;
          Son regard fier annonçait sa naissance,
          Et le son de sa voix exprimait la bonté.
Dans l’épouse, c’était, la grâce, la décence,
Un air si doux, si tendre et si plein de candeur ;
C’était ce coloris, cette aimable pudeur
          Qui sert de fard à l’innocence,
          Et d’ornement à la grandeur…
Chacun de ces amans flatté de sa conquête,
Du plaisir de se voir ne pouvait se lasser,
Les grâces et les ris, de fleurs parant leur tête,
Avec eux, en dansant, semblaient s’entrelacer….
Achille, dont le bras vengea si bien la Grèce,
          Fut l’heureux fruit de leurs amours,
Et ce couple charmant, plein d’une aimable ivresse ;
      Par les plaisirs d’une égale tendresse,
Sut encor embellir jusqu’à ses derniers jours…
Blin de Sainmore.

Circé,
Fille du Soleil et de la Nymphe Persa. §

Enchanteresse cruelle, voluptueuse et jalouse. Elle empoisonna le Roi des Sarmates son mari, pour jouir seule du trône. Ce crime indigna ses sujets. Chassée par eux, elle se réfugia sur un promontoire d’Italie, appelé de son nom, le Cap Circéen, et y bâtit un palais magique. Sa jalousie fut fatale à la jeune Scylla, aimée du Dieu Glaucus ; et à Picus, Roi d’Italie ; elle changea l’une en monstre marin, et l’autre en pivert. Ulysse jeté par la tempête sur ses rivages, éprouva ses funestes enchantemens. Circé éprise du Héros, métamorphosa ses compagnons en diverses bêtes sauvages, pour empêcher son départ. Ulysse captivé par ses charmes, oublia près d’elle, pendant une année entière, sa chère Ithaque et sa fidèle Pénélope.

   Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,
Dont l’aride sommet semble toucher les cieux,
Circé pâle, interdite, et la mort dans les yeux,
          Pleurait sa funeste aventure.
Là, ses yeux errans sur les flots
D’Ulysse fugitif semblaient suivre la trace :
Elle croit voir encor son volage héros ;
Et cette illusion soulageant sa disgrace,
          Elle le rappelle en ces mots,
Qu’interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :

          Cruel auteur des troubles de mon ame,
       Que la pitié retarde un peu tes pas :
       Tourne un moment tes yeux sur ces climats,
       Et si ce n’est pour partager ma flamme,
       Reviens du moins pour hâter mon trépas.

          Ce triste cœur devenu ta victime,
       Chérit encor l’amour qui l’a surpris ;
       Amour fatal ! ta haine en est le prix :
       Tant de tendresse, ô Dieux, est-elle un crime,
       Pour mériter de si cruels mépris ?

          Cruel auteur des troubles de mon ame,
       Que la pitié retarde un peu tes pas :
       Tourne un moment tes yeux sur ces climats,
       Et si ce n’est pour partager ma flamme,
       Reviens du moins pour hâter mon trépas.

   C’est ainsi qu’en regrets sa douleur se déclare ;
Mais bientôt de son art employant le secours,
Pour rappeler l’objet de ses tristes amours,
Elle invoque à grand cris tous les Dieux du Ténare,
Les Parques, Némésis, Cerbère, Phlégéton,
Et l’inflexible Hécate, et l’horrible Alecton :
Sur un autel sanglant l’affreux bûcher s’allume ;
La foudre dévorante aussitôt le consume :
Mille noires vapeurs obscurcissent le jour,
Les astres de la nuit interrompent leur course :
Les fleuves étonnés remontent vers leur source ;
Et Pluton même tremble en son obscur séjour.

                        Sa voix redoutable
                     Trouble les Enfers :
                     Un bruit formidable
                     Gronde dans les airs :
                     Un voile effroyable
                     Couvre l’Univers :
                     La Terre tremblante
                     Frémit de terreur :
                     L’Onde turbulente
                     Mugit de fureur :
                     La Lune sanglante
                     Recule d’horreur.

   Dans le sein de la Mort ses noirs enchantemens
          Vont troubler le repos des Ombres :
Les Mânes effrayés quittent leurs monumens ;
L’air retentit au loin de leurs longs hurlemens ;
Et les vents échappés de leurs cavernes sombres,
Mêlent à leurs clameurs d’horribles sifflemens :
Inutiles efforts ! Amante infortunée !
D’un Dieu plus fort que toi dépend ta destinée :
Tu peux faire trembler la Terre sous tes pas,
Des Enfers déchaînés allumer la colère ;
          Mais tes fureurs ne feront pas
          Ce que tes attraits n’ont pu faire.

             Ce n’est point par effort qu’on aime,
          L’Amour est jaloux de ses droits ;
          Il ne dépend que de lui-même,
          On ne l’obtient que par son choix :
          Tout reconnaît sa loi suprême,
          Lui seul ne connaît point de lois.

             Dans les champs que l’hiver désole
          Flore vient établir sa cour :
          L’Alcyon fuit devant Éole,
          Éole le fuit à son tour ;
          Mais si-tôt que l’Amour s’envole,
          Il ne connaît plus de retour.
Rousseau179.

Artémise,
Épouse de Mausole, Roi de la Carie. §

Jamais femme ne porta plus loin l’amour conjugal : Artémise en fut l’héroïne. Après la mort de son cher Mausole, elle lui fit élever, par les plus fameux artistes de son temps, un tombeau superbe, surmonté d’une pyramide qui portait un char de marbre attelé de quatre chevaux. Ce beau monument fut compté parmi les sept merveilles du Monde. C’est du nom de cet époux si chéri, si pleuré, qu’on a depuis appelé Mausolées, les magnifiques tombeaux élevés à la grandeur et à l’opulence, et même les Cénotaphes qui les représentent. Artémise ne borna pas là les marques de sa tendresse pour Mausole. Elle recueillit religieusement ses cendres, et les mêla à sa boisson, comme pour leur servir elle-même de tombeau.

Inscription d’un monument élevé à la mémoire d’une jeune Dame, par son Époux.

   Rien ne peut affranchir des lois de la Nature ;
        Périr est le sort des mortels !
Celle qui sut charmer sans art, sans imposture,
Celle dont la vertu mérita des autels,
        N’a qu’une urne pour sépulture.
Elle nous laisse en proie aux plus justes regrets.
Par la Mort, enchaînée au séjour du silence,
Elle n’est plus !… Que dis-je ! elle vit à jamais
Pour les infortunés, enrichis des bienfaits
        Qu’elle versa sur l’indigence.
Elle vit, ou du moins ses traits s’offrent à nous,
Dans les tendres objets de ses soins les plus doux ;
Ses enfans, à nos yeux, font revivre leur mère.
Aimable et digne épouse ! ombre fidèle et chère !
Elle respire encore au cœur de son époux.
Hélas ! il vient souvent dans cette solitude
        Qu’elle se plut à parcourir,
Et, sur ce monument, il aime à s’attendrir.
        S’occuper d’elle est son étude ;
        Et ce douloureux souvenir,
Eternel aliment de son inquiétude,
Est le seul dont son cœur veut toujours se nourrir.
De Schosne180.

Young, les yeux fixés sur trois Mausolées où reposent les cendres de sa Fille, de sa Femme et de son Ami, s’écrie :

   Le jour ne suffit point aux peines que j’endure,
Et la nuit… oui, la nuit… la nuit la plus obscure,
Alors que tout s’éteint dans sa noire épaisseur,
Est moins triste que moi, moins sombre que mon cœur.
Ce fantôme voilé que le silence mène,
Assis, en ce moment, sur son trône d’ébène,
Du plus épais nuage enveloppe les airs,
Et son sceptre de plomb pèse sur l’Univers.
Quelle ombre impénétrable, et quel calme immobile !
La Nature se tait dans sa marche tranquille :
L’oreille écoute en vain !… l’œil ne voit plus !… tout dort !
Tout semble anéanti… rien n’est mû… tout est mort !
De ce vaste repos combien l’ame est frappée !
O des mondes détruits, image anticipée !
Triste et dernier Soleil !… jour affreux, hâte-toi !
Viens tirer le rideau… tout est fini pour moi !
Young. —  Colardeau181.

Alceste,
Fille de Pélias et Femme d’Admète. §

Admète se mourait : Alceste consulta l’Oracle sur le sort de cet époux adoré. Il ne peut vivre, répondirent les Dieux, si personne ne rachète ses jours par les siens. Alceste se dévoua pour lui, et fut sacrifiée. Elle reçut le prix de sa tendresse conjugale, et de sa vertu courageuse. Hercule, logé un jour par Admète, entreprit de lui rendre son épouse ; il descendit aux Enfers, combattit la Mort, et ramena Alceste sur la terre.

Les adieux d’Alceste mourante, à son Époux.

   Cher Admète, je touche à mon heure suprême :
Voyez ce que j’ai fait pour un époux que j’aime ;
Pour vous sauver le jour, je me livre à la mort ;
Et ma seule tendresse a voulu cet effort.
Je pouvais, jeune encore et veuve couronnée,
Aspirer aux liens d’un nouvel hyménée :
Mais je n’ai pas voulu survivre à vos destins,
Pour nourrir dans le deuil des enfans orphelins.
Ma vie est, par mon choix, éteinte à son aurore,
Vos parens à leurs fils se devaient plus encore :
Vous étiez leur seul bien : par l’âge appesantis,
Ils n’avaient pas le droit d’espérer d’autre fils,
Et si votre bonheur eût fait leur seule envie,
Vous pouviez conserver votre épouse et la vie…
Mais ils vous ont trahi : les Dieux l’ont ordonné ;
A pleurer mon trépas vous étiez destiné.
Le Ciel, à mes enfans, veut ravir une mère.
O vous ! pour qui je meurs, écoutez ma prière :
Je ne demande pas, pour prix de mes bienfaits,
Un sacrifice égal à celui que je fais.
Et quel bien, après tout, pourrait valoir la vie ?
Mais, si de mon époux ma mémoire est chérie,
S’il aime mes enfans, s’il se souvient de moi,
Ah ! que jamais l’hymen, démentant votre foi,
Ne fasse dans mon lit entrer une autre épouse,
Qui, régnant sur mon sang en marâtre jalouse,
Accablerait bientôt, sous un joug odieux,
De nos premiers amours les gages précieux.
On ne connait que trop les haines implacables,
D’un second hyménée effets inévitables.
Gardez, dans ce palais, d’introduire un tyran :
De mon fils, il est vrai, le péril est moins grand,
Son sexe est sa défense ; il croîtra près d’un père.
Mais, à ma fille, ici, qui tiendra lieu de mère ?
Fille trop chère, hélas ! s’il fallait quelque jour
Qu’une femme étrangère osât, dans cette cour,
A la honte, au mépris dévouer ton enfance,
Et d’un hymen heureux te ravir l’espérance !
Si tu dois de Lucine éprouver les travaux,
Qui sera près de toi pour adoucir tes maux,
Pour t’offrir les secours de l’amour maternelle ?
Je meurs. Ah ! par pitié pour moi-même et pour elle,
Admète, jurez-moi de souscrire à mes vœux ;
Joignez cette promesse à nos derniers adieux.
Il faut nous séparer : la mort qui me menace
N’admet point de délai, n’accorde point de grace.
Adieu, mes chers enfans ; adieu, mon cher époux,
Vous que j’ai tant aimé, vivez ; souvenez-vous
Qu’Alceste à cet amour appartint toute entière,
Fut la plus tendre épouse, et la plus tendre mère.
Euripide. —  Laharpe.

Andromaque,
Femme d’Hector. §

Ce fut la plus tendre et la plus malheureuse des femmes et des mères. Elle vit tomber sous les coups d’Achille un époux qu’elle adorait ; elle vit dévouer à la mort, par les Princes Grecs, l’innocent Astyanax, qui lui retraçait l’image de son infortuné père. Reine captive, après la prise de Troie, elle fut forcée d’épouser Pyrrhus, fils du meurtrier de son époux, qui l’emmena dans l’Épire. Pyrrhus mort, elle épousa Hélénus, fils de Priam. Quoiqu’attachée, par ce nouveau lien, au frère de son premier mari, elle ne put jamais l’oublier. Veuve inconsolable, et sans cesse occupée de son cher Hector, ses chastes mains lui dressèrent un tombeau en Épire, sur les bords d’un faux Simoïs : elle y évoquait ses mânes ; elle lui offrait des sacrifices, et sa douleur fut immortelle comme son amour.

Adieux d’Hector à Andromaque.

   Avare des instans, il court, et hors d’haleine
Entre dans son palais, où règne un sombre deuil ;
Il appelle Andromaque, il la cherche de l’œil :
Andromaque est absente, et son fils avec elle.
Il gémit ; cependant, à son devoir fidelle,
Et pressé de s’offrir à des hasards nouveaux,
De son triste palais, sort enfin le Héros.
Une seconde fois il traverse Pergame,
Revoit la porte Scée, on la rouvre : sa femme
L’appelle, et de la tour, descendant à grands pas,
L’arrête : à ses côtés, un esclave en ses bras,
Porte l’unique fruit de leur noble hyménée,
Prince à peine sorti de sa première année,
Et de qui la beauté ressemble au feu riant
D’un astre qui se lève et blanchit l’Orient.
D’un tendre et doux souris le père le caresse,
Cependant, Andromaque, en proie à la tristesse,
Tremblante, et l’œil en pleurs, embrasse le Héros,
Et lui tient ce discours, mêlé de longs sanglots :
« Je vais vous perdre Hector. Un excès de courage
Va livrer votre femme aux horreurs du veuvage,
Et laisser dans mes bras votre fils orphelin.
Hélas ! de mes frayeurs l’augure est trop certain.
Vingt peuples et vingt rois ont conjuré ta chûte :
A leurs coups réunis, tes jours vont être en butte :
Et moi, quand j’aurai vu tous les miens expirans,
Que deviendrai-je, hélas ! sans époux, sans parens,
Sans un consolateur qui plaigne mes misères ?
Achille, en un seul jour, m’a ravi mes sept frères.
J’ai vu tomber sous lui mon père déchiré ;
J’ai vu de ce grand Roi le peuple massacré,
Thèbes, sa capitale, aux feux abandonnée ;
Et ma mère, à son char, en esclave traînée !
Hector, mon cher Hector ! toi seul es tout pour moi,
Patrie, amis, parens, je les retrouve en toi.
Ah ! n’expose donc plus une tête si chère ;
Prends pitié de ton fils, prends pitié de sa mère ;
Ou, si tu veux encor te joindre à nos guerriers,
Vois ce tertre couvert de sauvages figuiers.
Là, tu peux sans danger rallier tes cohortes,
Repousser Diomède, et défendre nos portes. »
— « Chère épouse ! et pourquoi m’amollir par tes pleurs ?
Pourquoi me présenter de frivoles terreurs !
Eh ! n’ai-je pas ma gloire à sauver toute entière !
Ne suis-je pas chargé de défendre mon père ?
Ne dois-je pas mon sang au bien de mon pays ?
Mes efforts, par les Dieux, peuvent être trahis ;
Je le sais : le jour vient, où la triste Pergame
Doit voir plonger ses murs dans le sang et la flamme.
Eh bien ! cet avenir, qui menace tes jours,
Pousse mon désespoir à la mort… et j’y cours.
D’Hécube et de Priam, et de toute ma race,
Peut-être je pourrais soutenir la disgrace,
A la chûte de Troie accoutumer mon cœur ;
Mais te voir le butin d’un insolent vainqueur ;
Mais te savoir au joug d’un maître qui te brave,
Et qui s’ose vanter de t’avoir pour esclave !
Dieux ! toute ma vertu succombe à ce revers !…
Non, je ne verrai point tes bras chargés de fers.
Qui, toi ! d’un roi puissant la fille, toi, ma femme,
Toi qui devais monter au trône de Pergame,
D’une reine superbe essuyant les dédains,
Tu pourrais la servir de tes royales mains !
Et tremblante à ses pieds, tantôt filer ses laines,
Et tantôt pour ses bains puiser l’eau des fontaines !
Alors d’un ris moqueur te flétrissant encor,
Tous les Grecs s’écrîraient : c’est la femme d’Hector !
Ah ! qu’aujourd’hui plutôt sous des monceaux de terre,
Le gouffre du tombeau dans ses flancs me resserre ! »

   Il dit, et vers son fils, tend l’une et l’autre main.
Mais l’enfant, à l’aspect de l’armure d’airain,
Et du casque ombragé des touffes d’un panache,
Au sein de sa nourrice épouvanté se cache ;
Il jette un cri plaintif : les époux attendris
A son naïf effroi donnent un doux souris,

   Hector pose son casque aux pieds de la princesse,
Prend son fils en ses bras, le flatte, le caresse,
Mollement le balance, et l’élevant aux Cieux :
« Grand Jupiter, dit-il, et vous tous, justes Dieux,
Que mon fils d’Ilion étende aussi la gloire !
Qu’au retour des combats, suivi de la Victoire,
Il entende le peuple, autour du char guerrier,
Par-tout sur son passage à la fois s’écrier :
Il est plus grand qu’Hector ! que sa mère le voie,
S’enfle d’un juste orgueil, et tressaille de joie. »

   A sa chère Andromaque, à ces mots, il le rend.
La mère le reçoit, et sourit en pleurant ;
Hector en est ému, mais cachant sa tristesse,
Sous un front où respire une noble tendresse :
« Va, dit-il, Andromaque, il n’est pas temps encor
De gémir sur Pergame, et de pleurer Hector.
Hector ne peut tomber au pouvoir de la Parque,
Avant le jour fatal que le destin lui marque,
Ils sont comptés les jours du lâche et du Héros.
Adieu, rentre au palais ; et reprends tes fuseaux.
La guerre est mon partage. » Il dit, et des murailles,
Il sort impétueux, et revoie aux batailles.
Bussi.

Adieux d’Andromaque à Astyanax.

   O crime ! ô désespoir ! mon fils ! ma seule joie !
Seul bien resté d’Hector et des cendres de Troie,
Mon fils, tu vas périr ! et mes funestes soins
Ont avancé l’instant dont mes yeux sont témoins.
Ton père, Hector lui-même, et sa gloire passée,
T’arrachent une vie à peine commencée :
Hector toujours présent aux yeux d’un assassin,
Hector conduit les coups et te perce le sein.
O malheureux hymen ! nœud sacré, nœud funeste !
De toute ma grandeur, voilà ce qui me reste.
L’Asie à mes genoux attendait en suspens,
Son maître et son appui renfermé dans mes flancs :
Et des Grecs, en ces lieux amenés par le crime,
Ces flancs infortunés renfermaient la victime !
Tu pleures !… ô mon fils ! connaîtrais-tu ton sort ?
Sens-tu nos maux cruels, et prévois-tu ta-mort ?
Tes pleurs coulent en vain, et tes mains innocentes,
Tes baisers redoublés pressent mes mains tremblantes.
Malheureux ! prétends-tu, caché sous mes habits
Ou fléchir ou tromper les destins ennemis ?
Hector ne rompra pas la barrière fatale,
Qui s’élève entre nous et là nuit infernale.
N’espérons plus le voir, tel qu’au fort des combats,
Nos tyrans, de ses mains recevaient le trépas,
Quand du joug de l’Europe affranchissant l’Asie,
Il vengeait dans leur sang son sang et sa patrie.
Tout est fini pour nous. Troie a vu son orgueil
Confondu près d’Hector dans la nuit du cercueil ;
Et dans nos destructeurs la soif de la vengeance
Etouffa pour jamais la voix de la clémence.
Hélas ! ta mort s’apprête, et bientôt sous mes yeux,
Précipité du haut de ces murs odieux,
Tes membres palpitans couvriront ce rivage,
Ces bords ensanglantés, théâtre du carnage.
Hélas ! ton œil tremblant à peine s’ouvre au jour,
Que le fer ennemi t’enlève à mon amour.
O doux embrassemens ! ô baisers pleins de charmes,
Qu’à ta mère éperdue, ils vont coûter de larmes !
Sauve-toi dans mes bras ! ô mon fils ! c’est en vain
Que tu puisas la vie et le jour dans mon sein.
Pour la dernière fois embrasse encor ta mère.
Près de joindre au tombeau les mânes de ton père,
Montrons-nous tous les deux ardens à recueillir
Toi mon dernier baiser, moi ton dernier soupir182.

Mérope,
Femme de Cresfonte, Roi de Messène. §

Ce fut la touchante émule d’Andromaque. Polifonte, brave soldat, mais lâche assassin, avait égorgé son malheureux époux, et l’un de ses jeunes fils. Egiste, sauvé par Narbas, avait échappé à sa fureur. Le monstre faisait chercher cet enfant par toute la Grèce : Egiste découvert lui fut amené. Mérope allait l’égorger sans le connaître. Polifonte promettait à cette mère infortunée, de sauver Egiste, et de lui servir de père, si elle consentait à l’épouser et régner avec lui. La fierté de Mérope repoussa d’abord ses offres avec indignation ; mais cédant enfin à l’amour maternel, elle marchait tristement vers l’autel ou l’Usurpateur périt de la main d’Egiste.

   Me rendrez-vous mon fils, Dieux témoins de mes larmes ?
Egiste est-il vivant ? Avez-vous conservé
Cet enfant malheureux, le seul que j’ai sauvé ?
Ecartez loin de lui la main de l’homicide.
C’est votre fils, hélas ! c’est le pur sang d’Alcide.
Abandonnerez-vous ce reste précieux
Du plus juste des rois, et du plus grand des Dieux,
L’image de l’époux, dont j’adore la cendre183 ?

Isménie à Narbas.

   La victime était prête, et de fleurs couronnée ;
L’autel étincelait des flambeaux d’Hyménée ;
Polifonte, l’œil fixe, et d’un front inhumain,
Présentait à Mérope une odieuse main ;
Le Prêtre prononçait les paroles sacrées ;
Et la Reine au milieu des femmes éplorées,
S’avançant tristement, tremblante entre mes bras,
Au lieu de l’hyménée invoquait le trépas :
Le peuple observait tout dans un profond silence.
Dans l’enceinte sacrée en ce moment s’avance
Un jeune homme, un héros semblable aux Immortels :
Il court, c’était Égiste, il s’élance aux autels ;
Il monte, il y saisit d’une main assurée,
Pour les fêtes des Dieux la hache préparée.
Les éclairs sont moins prompts ; je l’ai vu de mes yeux,
Je l’ai vu qui frappait ce monstre audacieux.
Meurs, tyran, disait-il : Dieux ! prenez vos victimes.
Erox qui de son maître a servi tous les crimes,
Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager,
Lève une main hardie, et pense le venger.
Egiste se retourne, enflammé de furie ;
A côté de son maître, il le jette sans vie ;
Le tyran se relève, il blesse le héros ;
De leur sang confondu j’ai vu couler les flots.
Déjà la garde accourt avec des cris de rage.
Sa mère… Ah ! que l’amour inspire de courage !
Quel transport animait ses efforts et ses pas !
Sa mère… Elle s’élance au milieu des soldats.
C’est mon fils, arrêtez, cessez, troupe inhumaine ;
C’est mon fils ; déchirez sa mère et votre Reine,
Ce sein qui l’a nourri, ces flancs qui l’ont porté.
A ces cris douloureux le peuple est agité.
Un gros de nos amis, que son danger excite,
Entre elle et ces soldats vole et se précipite.
Vous eussiez vu soudain les autels renversés,
Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ;
Les enfans écrasés dans les bras de leurs mères :
Les frères méconnus, immolés par leurs frères ;
Soldats, prêtres, amis, l’un sur l’autre expirans ;
On marche, on est porté sur les corps des mourans ;
On veut fuir ; on revient, et la foule pressée,
D’un bout du temple à l’autre est vingt fois repoussée.
De ces flots confondus le flux impétueux
Roule, et dérobe Égiste et la Reine à mes yeux.
Parmi les combattans je vole ensanglantée ;
J’interroge à grands cris la foule épouvantée.
Tout ce qu’on me répond redouble mon horreur.
On s’écrie : il est mort, il tombe, il est vainqueur.
Je cours, je me consume, et le peuple m’entraîne,
Me jette en ce palais, éplorée, incertaine,
Au milieu des mourans, des morts et des débris.
Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris.
Venez, j’ignore encor, si la Reine est sauvée,
Si de son digne fils la vie est conservée,
Si le tyran n’est plus ; le trouble, la terreur,
Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.
Voltaire184.

Ariane,
Fille de Minos et de Pasiphaé. §

Thésée avait été condamné par le Sort à être la proie du Minotaure. Ariane éprise de sa figure à la fois noble et aimable, fut effrayée du danger qu’il allait courir. Elle lui donna un fil qui le guida dans les détours du labyrinthe et l’en fit sortir heureusement, après que Thésée eut tué le monstre. Le Héros enleva sa tendre Libératrice ; mais bientôt infidèle et perfide, il l’abandonna dans l’île de Naxos. Ariane y pleurait la fuite de son infidèle. Bacchus la consola de son malheur en l’élevant au rang de son épouse. Ce Dieu décora sa tête d’une couronne étoilée, qu’il mit après sa mort au nombre des constellations.

Ariane à Nérine.

   ………… Tu vois, ma douleur est si forte,
Que, succombant aux maux qu’on me fait découvrir,
Je demeure insensible à force de souffrir.
Enfin, d’un fol espoir je suis désabusée,
Pour moi, pour mon amour, il n’est plus de Thésée ;
Le temps au repentir aurait pû le forcer ;
Mais, ç’en est fait, Nérine, il n’y faut plus penser.
Hélas ! qui l’aurait crû, quand son injuste flamme,
Par l’ennui de le perdre accablait tant mon ame,
Qu’en ce terrible excès de peine et de douleurs.
Je ne connusse encor que mes moindres malheurs ?
Nérine, entres-tu bien, lorsque le Ciel m’accable,
Dans tout ce qu’a mon sort d’affreux, d’épouvantable ?
La rivale sur qui tombe cette fureur,
C’est Phèdre ; cette Phèdre à qui j’ouvrais mon cœur.
Quand je lui faisais voir ma peine sans égale,
Que j’en marquais l’horreur, c’était à ma rivale.
La perfide, abusant de ma tendre amitié,
Montrait, de ma disgrace, une fausse pitié,
Et, jouissant des maux que j’aimais à lui peindre,
Elle en était la cause, et feignait de me plaindre.
C’est là mon désespoir ; pour avoir trop parlé,
Je perds ce que déjà je tenais immolé ;
Je l’ai portée à fuir ; et par mon imprudence,
Moi-même je me suis dérobé ma vengeance.
Dérobé ma vengeance ? A quoi pensai-je ? Ah ! Dieux ?
L’ingrate ! On la verrait triompher à mes yeux ?
C’est trop de patience en de si rudes peines.
Allons, partons, Nérine, et volons vers Athènes.
Mettons un prompt obstacle à ce qu’on lui promet :
Elle n’est pas encore où son espoir la met.
Th. Corneille185.
   Aux rives de Naxos Ariane éperdue,
Parcourait au hasard une plage inconnue,
Dans ce désordre heureux, telle qu’à son réveil,
Elle sortit des bras d’un perfide sommeil,
Pieds nus, d’un léger voile à peine environnée,
Sa blonde chevelure aux vents abandonnée,
D’un nuage de pleurs ses beaux yeux obscurcis,
Et demandant Thésée aux flots sourds à ses cris.
Mais ses cris et ses pleurs, et ses tendres alarmes,
Au lieu de les flétrir, embellissaient ses charmes.
Que devenir, dit-elle, en se frappant le sein ?
L’ingrat, il m’a laissée, et je l’appelle en vain.
Que devenir ? soudain les tymbales bruyantes
Remplissent de leurs sons les rives gémissantes :
Elle tombe ; son sang a suspendu son cours,
Et l’effroi sur sa bouche étouffe ses discours.
Mais précurseur du Dieu, voilà qu’échevelée
Vole au son des tambours la Thyade troublée,
Le Faune au pied léger, perce de toute part ;
Et noyé des vapeurs du perfide nectar,
Sur son âne tardif qu’il conduit avec peine,
Le corps penché, déjà paraît le vieux Silène,
Aux crins de ce coursier, sa main cherche un appui ;
Les Thyades en feu vont, viennent devant lui :
Impuissant écuyer, vers l’escadron agile,
Tandis qu’il va pressant l’animal indocile,
Sur l’arêne, ô disgrace ! il tombe ; vers les Cieux
S’élève au même instant un ris malicieux,
Et tous de s’écrier : debout : allons, vieux père ?
Sur un char couronné de pampre et de lière,
Bacchus paraît enfin : avec des rênes d’or,
De deux tigres domptés le Dieu guide l’essor ;
Ariane à sa vue, et frémit et s’étonne ;
Le sentiment, l’esprit, la voix, tout l’abandonne,
Tout, jusqu’au souvenir de l’objet de ses pleurs :
Une frayeur mortelle efface ses couleurs ;
Trois fois elle veut fuir, trois fois elle s’arrête,
Tremblant comme un roseau qu’agite la tempête.
Bannis, lui dit Bacchus, ta crainte et ton tourment ;
Ariane, tu vois un plus fidèle amant ;
Je t’épouse, et pour dot je t’ouvre l’Empirée :
Viens, et que ta couronne, à la voûte sacrée,
Dirige les nochers égarés sur les flots !
Il dit, et de son char il s’élance à ces mots,
De peur que son esprit, fatigué par la crainte,
De ses tigres altiers, ne redoute l’atteinte.
La Terre avec respect s’incline sous ses pas :
C’en est fait ! Ariane est déjà dans ses bras.
Elle cède : eh ! comment lui faire résistance ?
Quel mortel peut d’un Dieu balancer la puissance ?
Soudain jusques aux Cieux l’escadron enjoué
Pousse des chants d’hymen, et des cris d’Evohé.
Ovide. —  Verninac186.

Hespérides,
Filles d’Hesper ou Vesper. §

Elles étaient trois Sœurs, et se nommaient Eglé, Aréthuse et Hespéréthuse. Les Hespérides possédaient un jardin délicieux et superbe, enrichi d’une immense quantité de Pommes d’or. Ces fruits enchanteurs étaient gardés par un Dragon qu’HercuIe tua pour en cueillir.

   Quels parfums remplissent les airs ?
Où porter mes regards avides ?
Des tapis plus frais et plus verts
Renaissent dans nos champs arides :
La Nature efface ses rides,
Tous ses trésors nous sont ouverts ;
Et le jardin des Hespérides
Est l’image de l’Univers.
Bernis187.
   Un vieux Dragon veillait jadis
Sur le jardin des Hespérides ;
Il écartait les mains avides,
Les regards même étaient punis.
Un jeune enfant non moins fidèle,
Garde aujourd’hui les pommes d’or.
Il les garde pour la plus belle,
Et barricade son trésor.
J’approche, son œil étincelle,
Il saisit son arc menaçant :
Mais je te nomme, et dans l’instant
Voilà mon Argus qui chancèle.
Prends, me dit-il, cueille, choisis :
Chloé seule excitait mon zèle ;
Porte à ses pieds l’arbre, les fruits,
Et si tu veux, la sentinelle,
Dorat188.

Métamorphoses. §

Cahos. §

Masse informe et indigeste, confusion primitive des élémens. Un Dieu débrouilla le Cahos et l’Univers naquit.

   Pour embellir ce globe arrondi par ses mains,
Un Dieu forma les lacs, et creusa leurs bassins :
Aux fleuves, aux ruisseaux entraînés par leur pente,
Il traça les détours où leur onde serpente.
Ils dispensent aux champs leurs humides secours,
Puis vont au sein des mers précipiter leurs cours,
Et fiers de n’être plus resserrés dans des rives,
Roulent en liberté leurs eaux long-temps captives.
Enfin la main du Dieu qui régla l’Univers,
Revêtit les forêts de leurs feuillages verts ;
Abaissa les vallons, applanit les campagnes,
Et de rocs sourcilleux couronna les montagnes.
Cinq Zones de l’Olympe embrassent le contour ;
Cinq Zones des humains partagent le séjour :
L’une au milieu du globe, infertile, brûlante,
Sous les feux du midi sans cesse étincelante,
Sans verdure, sans fleurs, sans fruits, sans habitans,
N’a que des rochers nus et des sables ardens.
Aux deux extrémités, des neiges éternelles
Hérissent de glaçons deux Zones parallèles.
Mais entre ces chaleurs et ces tristes frimats,
Il en est deux encor en de plus doux climats,
Où du froid et du chaud l’éternelle alliance,
D’un Ciel plus tempéré fait régner l’influence.
L’air, matière invisible et fluide subtil,
Moins léger cependant que le feu volatil,
Mais plus léger que l’onde, environne ces plages.
C’est là qu’un Dieu plaça les brouillards, les nuages,
La foudre, effroi de l’homme, et l’empire des vents,
Empire de discorde en proie à ces tyrans.
Mais celui qui de l’air leur a livré les plaines,
Asservit à des lois leurs fougueuses haleines,
Et craignant que leur choc n’ébranlât l’Univers,
Relégua chacun d’eux en des climats divers.
L’effroyable Borée envahit la Scythie ;
L’Eurus oriental régna sur l’Arabie ;
Les bords où le Soleil éteint ses derniers feux,
Echurent à Zéphyre, et l’Auster orageux
Du Midi dévorant rafraîchit les rivages.
Par delà le séjour des vents et des orages,
Il choisit dans le Ciel un espace azuré,
Où s’étend de l’Ether le fluide épuré.
Quand l’Ouvrier suprême eut fixé ces limites,
A des astres sans nombre il traça leurs orbites.
Le Ciel étincela de globes éclatans,
Dans la nuit du Cahos retenus trop long-temps.
L’Univers fut peuplé : des Astres, des Génies
Habitèrent du Ciel les sphères infinies,
L’oiseau nagea dans l’air, le poisson sous les eaux ;
Et la terre en ses champs reçut les animaux ;
Mais il manquait encor un Être plus auguste,
Qui, doué d’un esprit et raisonnable et juste,
A l’Univers soumis fît respecter ses droits,
Et, roi des animaux, leur imposât des lois.
Alors, soit que la Terre, et jeune et vigoureuse,
Recelât dans son sein une semence heureuse,
Un argile céleste, un limon précieux
Que pétrit Prométhée à l’image des Dieux ;
Soit qu’un Dieu bienfaisant qui le forma peut-être
Ait d’un germe divin développé son être,
L’homme naquit. Ainsi sous de savantes mains
La glèbe s’étonna de former les humains.
Mais tandis que la brute, esclave tributaire,
Courba sou front servile, et regarda la Terre,
L’homme avec majesté lève un front gracieux,
Et porte jusqu’au Ciel sa pensée et ses yeux.
Ovide. —  Desaintange189.

Castor et Pollux,
Fils de Léda. §

Leur mère eut le premier de son époux Tyndare, et le second de Jupiter. Ces deux frères s’aimaient si tendrement qu’ils ne se quittaient jamais. Ils suivirent Jason dans la Colchide, et conquirent avec lui la Toison d’or. Pollux ayant reçu de son Père l’Immortalité, le pria d’en faire part à son cher Castor. Jupiter, lui accorda cette faveur, à condition qu’ils n’en jouiraient qu’alternativement. Castor et Pollux furent après métamorphosés en ces deux Astres qu’on nomma les Gémeaux.

Pollux, seul.

   Présent des Dieux, doux charme des humains,
O divine Amitié ! viens pénétrer nos ames ;
          Les cœurs éclairés de tes flammes,
Avec des plaisirs purs, n’ont que des jours sereins.
C’est dans tes nœuds charmans que tout est jouissance,
Le temps ajoute encor un lustre à ta beauté.
          L’amour te laisse la constance,
          Et tu serais la volupté ;
          Si l’homme avait son innocence.

Le même, à Jupiter.

               Ma voix, puissant Maître du Monde,
           S’élève, en tremblant, jusqu’à toi.
D’un seul de tes regards dissipe mon effroi,
          Et calme ma douleur profonde.
          O mon Père ! écoute mes vœux.
          L’immortalité qui m’enchaîne,
Pour ton fils désormais n’est qu’un supplice affreux.
       Castor n’est plus, et ma vengeance est vaine,
              Si ta voix souveraine
           Ne lui rend des jours plus heureux.
           O mon Père ! écoute mes vœux…
Ah ! laisse-moi percer jusques aux sombres bords ;
J’ouvrirai sous mes pas les antres de la Terre :
J’irai braver Pluton, j’irai chercher les morts
            A la lueur de ton tonnerre :
J’enchaînerai Cerbère ; et plus digne des Cieux,
Je reverrai Castor, et mon Père et les Dieux.

Pollux, Castor et les Ombres.

Pollux.

           Rassurez-vous, habitans fortunés,
        Loin de troubler ce favorable asile,
        J’y viens goûter la paix que vous donnez
C’est ici des héros la demeure tranquille.
Chère Ombre, paraissez.

Castor.

O mon frère ! est-ce vous ?
O momens de tendresse !

Ensemble.

O momens les plus doux ?
                       O mon frère ! est-ce vous ?

Pollux.

    C’est moi qui viens briser la chaîne qui te lie ;
C’est moi qui t’ai vengé d’un rival odieux.

Castor.

               Je verrais la clarté des Cieux !

Pollux.

               C’est peu de te rendre à la vie,
           Le sort t’élève au rang des Dieux.

Castor.

               Qu’entends-je ? quel bonheur !
           Je quitterai ces lieux ?
Et le Ciel près de toi me permettra de vivre ?

Pollux.

   Non, tu jouiras seul d’un partage si doux ;
              Et le destin jaloux
Va m’imposer les fers dont ma main te délivre.

Castor .

   Le fils de Jupiter doit lui donner la loi.

Pollux.

   Vois dans les Cieux la gloire qui t’appelle.

Castor.

   J’immole au seul plaisir qui m’approche de toi,
          Toute la grandeur immortelle.

Jupiter, à Castor et Pollux.

               Tant de vertus doivent prétendre
          Au partage de nos autels.
Offrons à l’Univers des signes immortels
D’une amitié si pure et d’un amour si tendre.

Chœurs.

               Que le Ciel, que la Terre et l’Onde
          Brillent de mille feux divers,
          C’est l’ordre du Maître du Monde,
          C’est la fête de l’Univers.
Bernard190.

Cadmus,
Roi de Thèbes, Fils d’Agénor. §

Il forma le dessein de parcourir l’Univers. Arrivé en Béotie, il envoya ses compagnons puiser de l’eau à la fontaine de Dircé pour faire un sacrifice aux Dieux, mais ils y furent dévorés par un Dragon. Cadmus tua le monstre, et en ayant semé les dents, il en naquit des hommes tout armés, qui s’entremirent aussi tôt. Cinq seulement survécurent, et aidèrent Cadmus à bâtir la ville de Thèbes. Il eut d’Hermione Sémélé, Ino, Autonoé et Agavé. L’infortuné Prince ayant consulté l’Oracle, apprit que sa postérité partagerait ses malheurs. Sur cette réponse, il se bannit lui-même de sa patrie, et fut ensuite métamorphosé en serpent, ainsi que femme. 

   L’infortuné Cadmus ne sait pas qu’Amphitrite
A pris quelque pitié de sa race proscrite.
Poursuivi de revers l’un à l’autre enchaînés,
De prodiges sans nombre à sa perte obstinés,
Comme si de son sort la rigueur peu commune
Fût le malheur des lieux plus que de sa fortune,
Des murs qu’il a fondés s’exile, et cherche ailleurs
Un séjour moins funeste, et des destins meilleurs.
Compagne de ses pas, de ses maux, de sa vie,
Hermione le suit au fond de l’Illyrie.
Surchargés sous le poids des ennuis et des jours,
Là, de leurs longs revers l’interminable cours
Se retrace sans cesse à leur triste mémoire.
Ah ! s’écria Cadmus, n’ai-je pas lieu de croire
Que le courroux d’un Dieu dès long-temps offensé
Venge en nous le dragon que ma lance a percé ?
Peut-être de ses dents la semence guerrière
Fut-elle de nos maux la semence première.
Dieux ! si c’est un serpent que vous voulez venger,
Achevez, en serpent puissiez-vous me changer !
Cadmus avait parlé : son corps qui se resserre,
S’arrondit en anneaux, et rampe sur la terre.
Ses flancs de taches d’or et d’azur émaillés
Déroulent à longs plis leurs cercles écaillés.
Il a des bras encore ; il les tend à sa femme ;
Et le visage en pleurs : « O moitié de mon ame !
Ne m’abandonne pas, viens, et prends cette main,
Tant qu’il me reste encor quelque chose d’humain. »
A peine achève-t-il, sa langue plus aiguë,
Se fend, s’aiguise en dard, et sa voix s’est perdue.
Il veut gémir : sa plainte est un long sifflement.
Hermione frémit : D’où vient ce changement ?
Et que vois-je, dit-elle ! Elle crie, elle pleure,
Et se frappant le sein : Ah ! cher époux, demeure ;
Où sont tes pieds, tes bras, et tout ce que tu fus ?
Demeure, et si tu peux, rends-moi, rends-moi Cadmus.
O Dieux qui le changez en un serpent énorme,
Ne puis-je ainsi que lui prendre la même forme !
Elle dit : son époux par d’amoureux replis
Entrelace ce sein qu’il embrassa jadis,
Et semble encor chercher des baisers sur sa bouche.
Ses compagnons troublés, que sa vue effarouche,
Ont senti leurs cheveux d’horreur se hérisser ;
Mais elle dans’ ses bras aime à le caresser.
Elle-même en serpent s’alonge et lui ressemble :
Comme un double reptile, ils s’enlacent ensemble,
Rampent au fond des bois, et sans nuire aux humains,
Semblent se souvenir de leurs premiers destins.
Ovide. —  Desaintange191.

Orphée,
Fils d’Apollon et de Calliope. §

Il jouait divinement de la Lyre. A ses harmonieux accords, on voyait les bêtes féroces s’adoucir, les arbres et les rochers se mouvoir, les fleuves suspendre leur cours. Orphée perdit sa femme Eurydice le jour même de ses noces. Mortellement affligé de son infortune, il descendit aux Enfers, et la redemanda à Pluton. Le Dieu touché des sons de sa Lyre, lui rendit son épouse, à condition qu’il ne regarderait derrière lui, qu’après être sorti du sombre Empire. Orphée ne put contenir son impatience. Il tourna la tête pour voir si sa chère Eurydice, le suivait, aussitôt Eurydice disparut, (voy. Aristée). Ce malheur le fit renoncer aux femmes. Les Bacchantes irritées de son indifférence pour leur sexe, le mirent en pièces, et jetèrent sa tête dans l’Hèbre. Orphée fut métamorphosé en Cygne par son père.

On le représente avec une Lyre ou un Luth à la main.

Protée à Aristée

   Eurydice fuyait, hélas ! et ne vit pas
Un serpent que les fleurs recelaient sur ses pas :
La mort ferma ses yeux ; les Nymphes, ses compagnes
De leurs cris douloureux remplirent les montagnes ;
Le Thrace belliqueux lui-même en soupira ;
Le Rhodope en gémit, et l’Ebre en murmura.
Son époux s’enfonça dans un désert sauvage ;
Là, seul, touchant sa Lyre, et charmant son veuvage,
Tendre épouse ! c’est toi qu’appelait son amour,
Toi qu’il pleurait la nuit, toi qu’il pleurait le jour.

   C’est peu : malgré l’horreur de ses profondes voûtes,
Il franchit de l’Enfer les formidables routes,
Et perçant ces forêts où règne un morne effroi,
Il aborda des morts l’impitoyable Roi,
Et la Parque inflexible, et les pâles Furies,
Que les pleurs des humains n’ont jamais attendries ;
Il chantait, et ravis jusqu’au fond des Enfers,
Au bruit harmonieux de ses tendres concerts,
Les légers habitans de ces obscurs Royaumes
Des spectres pâlissans, de livides fantômes,
Accouraient plus pressés que ces oiseaux nombreux
Qu’un orage soudain, ou qu’un soir ténébreux,
Rassemble par milliers dans les bocages sombres ;
Des mères, des héros, aujourd’hui vaines Ombres,
Des vierges que l’hymen attendait aux autels,
Des fils mis aux bûchers sous les yeux paternels,
Victimes que le Styx, dans ces prisons profondes,
Environne neuf fois des replis de ses ondes,
Et qu’un marais fangeux, bordé de noirs roseaux,
Entoure tristement de ses dormantes eaux,
L’Enfer même s’émut ; les fières Euménides
Cessèrent d’irriter leurs couleuvres livides ;
Ixion immobile écoutait ses accords ;
L’Hydre affreuse oublia d’épouvanter les morts ;
Et Cerbère, abaissant ses têtes menaçantes,
Retint sa triple voix dans ses gueules béantes.

   Enfin il revenait triomphant du trépas,
Sans voir sa tendre amante, il précédait ses pas ;
Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse :
Soudain ce faible amant, dans un instant d’ivresse,
Suivit imprudemment l’ardeur qui l’entraînait,
Bien digne de pardon, si l’Enfer pardonnait.
Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même,
Il s’arrête, il se tourne… il revoit ce qu’il aime !
C’en est fait, un coup d’œil a détruit son bonheur :
Le barbare Pluton révoque sa faveur,
Et des Enfers charmés de ressaisir leur proie
Trois fois le gouffre avare en retentit de joie.
Eurydice s’écrie : ô Destin rigoureux !
Hélas ! quel Dieu cruel nous a perdu tous deux ?
Quelle fureur ! voilà qu’au ténébreux abyme
Le barbare Destin rappelle sa victime.
Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais,
Nager mes yeux éteints et fermés pour jamais.
Adieu, mon cher Orphée ; Eurydice expirante,
En vain te cherche encor de sa main défaillante ;
L’horrible Mort jetant son voile autour de moi,
M’entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi.
Elle dit, et soudain dans les airs s’évapore.

   Orphée en vain l’appelle, en vain la suit encore,
Il n’embrasse qu’une ombre ; et l’horrible Nocher
De ces bords désormais lui défend d’approcher.
Alors, deux fois privé d’une épouse si chère,
Où porter sa douleur ; où traîner sa misère ?
Par quels sons, par quels pleurs fléchir le Dieu des morts ?
Déjà cette ombre froide arrive aux sombres bords.
Près du Strymon glacé, dans les antres de Thrace,
Durant sept mois entiers il pleura sa disgrace :
Sa voix adoucissait les tigres des déserts,
Et les chênes émus s’inclinaient dans les airs.
Telle sur un rameau durant la nuit obscure,
Philomèle plaintive attendrit la Nature,
Accuse en gémissant l’oiseleur inhumain
Qui, glissant dans son nid une furtive main,
Ravit ces tendres fruits que l’amour fit éclore,
Et qu’un léger duvet ne couvrait pas encore.
Pour lui plus de plaisir, plus d’hymen, plus d’amour ;
Seul, parmi les horreurs d’un sauvage séjour,
Dans ces noires forêts du Soleil ignorées,
Sur les sommets déserts des monts hyperborées,
Il pleurait Eurydice, et, plein de ses regrets,
Reprochait à Pluton ses perfides bienfaits.
En vain mille beautés s’efforçaient de lui plaire,
Il dédaigna leurs feux ; et leur main sanguinaire,
La nuit, à la faveur des mystères sacrés,
Dispersa dans les champs ses membres déchirés.
L’Ebre roula sa tête encor toute sanglante :
Là, sa langue glacée et sa voix expirante,
Jusqu’au dernier soupir formant un faible son,
D’Eurydice en flottant murmurait le doux nom,
Eurydice, ô douleur ! touchés de son supplice,
Les échos répétaient Eurydice ! Eurydice !
Virgile. —  Dellile192.

Orphée mis en pièces par les Bacchantes.

   Tandis qu’autour d’Orphée, attirés par sa voix
S’assemblent les lions, les rochers et les bois ;
Les Ménades, qu’emporte un aveugle délire,
Accourent en tumulte aux accens de sa lyre.
Leur écharpe tigrée aux longs replis mouvans
Et leurs cheveux épars s’abandonnent aux vents.
La première, d’ivresse et de fureur éprise,
S’écrie : Ah ! le voilà celui qui nous méprise !
Le voilà : vengeons-nous ! et sa barbare main
Au prêtre d’Apollon lance un thyrse inhumain.
Le thyrse enveloppé de pampre et de verdure,
Amolli sur son front, porte un coup sans blessure.
Un dur caillou, qu’une autre a lancé dans les airs,
Cède au chantre divin, vaincu par ses concerts ;
Et la pierre à ses pieds tombe et roule en cadence,
Et semble s’excuser de son indigne offense.
Cependant leur fureur est poussée à l’excès ;
Erynnis les échauffe : Orphée eut vu leurs traits
Respecter de son luth la puissante magie :
Mais les flûtes, la trompe, et les cors de Phrygie,
Les hurlemens affreux et les cris menaçans,
De sa lyre assourdie étouffent les accens.
On n’entend plus la voix du fils de Calliope,
Et son sang a rougi les rochers du Rhodope.
Les animaux en chœur rangés autour de lui,
Quadrupèdes, oiseaux, reptiles, tout a fui.
Alors impunément les farouches Bacchantes
Sur le chantre sacré portent leurs mains sanglantes.
Tel l’oiseau de Pallas voit mille oiseaux divers
L’attaquer à grands cris dans la lice des airs ;
Tel encor dans le cirque où sa mort se prépare,
Un cerf est entouré d’une meute barbare.
On les voit à l’envi tourner contre son sein
Des thyrses façonnés pour un autre dessein.
Une branche, une pierre, est une arme pour elles :
Le hasard à leur rage en fournit de nouvelles.
Près de là, dans un champ, d’agrestes laboureurs
Préparaient les doux fruits de leurs longues sueurs :
L’un, la bêche à la main, le tourne et le remue ;
L’autre dans les sillons promène la charrue.
Ils ont fui d’épouvante, et laissé dans les champs
Leurs bèches, leurs rateaux, et leurs outils tranchans.
Chacune s’en empare ; et leur rage échauffée
Ne peut plus s’assouvir que dans le sang d’Orphée.
Il a beau les prier : sa voix, sa douce voix
A perdu son pouvoir pour la première fois.
O douleur ! il expire ; et sa bouche savante,
Qui sut prêter une ame à la pierre mouvante,
Qui sut apprivoiser les monstres des enfers,
Pousse un dernier soupir exhalé dans les airs.
Chantre divin, l’oiseau que tes chants instruisirent,
Les rochers attendris, les bois qui te suivirent,
Tout s’afflige : les vents murmurent des soupirs :
L’arbre sèche, s’attriste, et se plaint aux zéphirs.
Du torrent de leurs pleurs les fleuves se grossissent ;
Les Dryades en deuil, les Naïades gémissent ;
Et leur front s’est voilé de leurs cheveux épars.
Ses membres dispersés, exposés aux regards,
Etalent de sa mort le barbare trophée.
L’Hèbre reçut la tête et la lyre d’Orphée.
Sa lyre sur les flots soupire en sons plaintifs,
Sa bouche sur les flots en sanglots fugitifs
Se plaint, comme sa lyre ; et le fleuve et la rive
Répondent aux soupirs de sa bouche plaintive.
Ovide. —  Desaintange193.

Cycnus,
Roi des Liguriens. §

Lié de l’amitié la plus tendre avec l’imprudent Phaëton, qui avait été foudroyé par Jupiter, il versa mille larmes sur son triste sort. Les Dieux touchés de son inconsolable douleur, le changèrent en Cygne.

Combat d’Achille et de Cygnus.

   Elle194 avait publié que pour venger Argos
Un armement nombreux s’avançait sur les flots.
La Grèce arrive à Troie, et n’a pu la surprendre,
Hector est au rivage, armé pour la défendre.
Le premier, par sa main tu meurs, Protésilas !
Combien, parmi les Grecs, de chefs et de soldats
Ont au prix de leur vie appris à le connaître !
La perte des Troyens n’est pas moindre peut-être :
Le sang des deux partis teint la rive et les flots.
Cygnus, guerrier fatal aux combattans d’Argos,
Cygnus, fils de Neptune, en a moissonné mille.
Achille sur son char, l’impitoyable Achille,
Renverse devant lui des bataillons entiers :
Hector, c’est toi qu’il cherche entre mille guerriers ;
Il a trouvé Cygnus : une autre destinée
Lui réservait Hector pour la dixième année.
Il pousse ses coursiers animés par sa voix,
Et debout sur son char : Guerrier, qui que tu sois,
Console-toi ; tu meurs par la main d’Éacide.
Un dard suit sa parole ; et le fer homicide,
Lancé d’un bras nerveux, porte un coup assuré.
Cygnus en est atteint sans en être effleuré.
Achille en est surpris : il frémit de colère.

   Fils de Thétis, lui dit son superbe adversaire,
Car le bruit de ton nom signalé par tes coups,
Ta valeur, tes exploits te font connaître à tous ;
Cesse de t’étonner si je suis sans blessure.
Nu, sans ce bouclier, sans casque, sans armure,
Je pourrais défier une grêle de dards.
Les armes que je porte, à l’exemple de Mars,
Me servent de parure et non pas de défense.
Fils d’une Néréide, on vante ta naissance ;
Je dois la mienne au Dieu, roi des fleuves divers
Qui commande à Nérée, et règne sur les mers.

   Il a parlé : la pique en ses mains balancée
A volé contre Achille avec force lancée ;
Et le fer pénétrant l’airain du bouclier,
Jusqu’au neuvième cuir le perce tout entier.
Achille l’en arrache, et d’une main terrible
Lançant un second dard, lui porte un coup horrible.
Mais en frappant Cygnus ; son dard s’est émoussé.
Sa lance arme son bras par la rage poussé :
Cygnus sans bouclier à ses coups se présente.
La lance de Pélée est encore impuissante.

   Achille est furieux : il ne se connaît plus.
Tel frémit un taureau de ses efforts perdus,
Lorsqu’au milieu du cirque une pourpre agitée
Insulte aux vains assauts de sa corne irritée.
Il doute si du fer, instrument du trépas,
Sa lance dégarnie, a mal servi son bras ;
Et l’y trouvant encor : Ne suis-je plus Achille ?
Ne puis-je contre un seul ce que j’ai pu sur mille ?
N’ai-je donc plus ce bras qui renversa Lesbos,
Ce bras qui du Caïque ensanglanta les flots,
Dont Thèbes et Lyrnesse ont senti la vaillance,
Par qui deux fois Télèphe éprouva cette lance !
Que dis-je, tous ces morts l’un sur l’autre entassée
Ont tombé sous mes coups, et témoignent assez
Ce qu’a fait cette main, et ce qu’elle peut faire.

   Comme s’il eût douté de sa force ordinaire,
Il veut sur Ménétès éprouver ses efforts,
Et traverse d’un coup sa cuirasse et son corps.
Le soldat roule et mord la poussière sanglante.
Achille a retiré sa lance encor fumante.
Ah ! le voilà, dit-il ; voilà ce fer vengeur,
Ce bras qui tant de fois signala sa vigueur !
Contre un autre ennemi moins indigne d’Achille,
Voyons si je n’aurai qu’une force inutile.

   Il revole à Cygnus, et fidèle à son bras,
L’acier va droit au but, et ne s’écarte pas.
Mais comme un mur d’airain son corps qui le repousse,
Résiste, et retentit sous le fer qui s’émousse.
Au moment où la lance a porté sur son flanc,
Achille avait cru voir quelques traces de sang :
Mais il se flatte en vain : Cygnus est sans blessure.
Le sang de Ménétès a rougi son armure.

   Il saute de son char, et l’épée à la main,
Attaque de plus près son ennemi hautain.
Il fend son bouclier, son casque, sa cuirasse ;
Mais il frappe sa chair sans que le glaive y passe.
Achille en sa fureur ne se possède pas.
Du bouclier pesant que soulève son bras,
L’accablant, le heurtant, le harcelant de rage,
Il le frappe à la tête, il le frappe au visage,
Le joint, le suit, le presse, et de coups redoublés
Fatigue tous ses sens que la crainte a troublés.
Cygnus est étonné d’une attaque imprévue.
Un nuage d’effroi se répand sur sa vue.
Son pied porte en arrière un pas mal affermi.
Il chancelle, il rencontre un obstacle ennemi.
Il tombe. Son vainqueur dont le genou le serre,
Sous son lourd bouclier l’étreint contre la terre,
Détache les liens de son casque d’airain,
Les enlace à sa gorge ; et le cuir inhumain
Lui fait perdre à la fois et l’haleine et la vie.
Neptune le dérobe au vainqueur en furie.
Achille a son armure ; et son corps, nous dit-on,
Se change en oiseau blanc qui conserve son nom.
Ovide. —  Desaintange195.

Narcisse,
Fils du fleuve Céphise, et de la Nymphe Lyriope. §

Les Dieux l’avaient formé si beau, qu’il était l’objet de l’amour de toutes les Nymphes ; mais il ne fut sensible pour aucune d’elles. Tirésias avait prédit aux parens de Narcisse, qu’il vivrait tant qu’il ne se verrait point. L’annonce du Devin se vérifia. Narcisse, s’étant un jour regardé dans une fontaine, en revenant de la chasse, fut si charmé, si épris de lui-même, qu’il sécha d’amour, et fut changé en la fleur qui porte son nom.

   Au fond d’une vallée une onde fugitive
Arrosait le gazon qui tapissait sa rive.
Là, jamais les bergers ne menaient leurs troupeaux,
Rien ne troublait jamais le cristal de ses flots,
Et des chênes voisins l’ombre fraîche et sacrée,
Aux rayons du Soleil en défendait l’entrée.
Au retour de la chasse, en ce riant séjour,
Narcisse fatigué fuit la chaleur du jour ;
Mais lorsqu’il veut calmer la soif qui le dévore,
Il sent naître une soif plus dévorante encore.
A l’aspect imprévu de sa propre beauté,
Immobile et rêveur il demeure enchanté :
Il se contemple, il brûle, étonné de lui-même,
Et prête un corps, hêlas ! à cette ombre qu’il aime.
Avidement penché vers ces bords trop flatteurs,
Il admire ses yeux embellis par ses pleurs,
Ces longs cheveux flottans dont il est idolâtre,
Un cou plus éclatant et plus blanc que l’albâtre,
Cette noble pudeur et ce tendre incarnat,
Qui des lys de son teint anime encor l’éclat.
Se livrant par degrés au charme qui l’attire ;
Il languit, il desire, et c’est lui qu’il desire…
Malheureux ! il s’épuise en efforts superflus ;
Il voudrait se saisir, et ne se trouve plus.
Il ne sait ce qu’il voit ; mais, ce qu’il voit l’enflamme,
Et l’erreur de ses yeux a passé dans son ame.
Insensé ! que fais-tu ? Quel objet te séduit ?
Disparais, il n’est plus ! fuis de ces lieux, il fuit.
Le sommeil ou la faim n’interrompt son ivresse,
Il ne saurait quitter son onde enchanteresse ;
L’œil chargé de langueur, où brille encor l’espoir,
Il savoure à longs traits le plaisir de se voir…
O toi ! qui que tu sois, viens calmer mes tourmens !
Pourquoi donc me fuis-tu ? Par quel destin contraire
Ne puis-je te fléchir, t’attendrir et te plaire ?
Ma jeunesse, pour toi, n’est-elle d’aucun prix ?
Des Nymphes ont aimé l’objet de tes mépris.
Que dis-je ? J’entrevois un rayon d’espérance !
Sur cette onde attaché, quand vers toi je m’élance,
Lorsque je tends les bras, je rencontre les tiens,
Et tes prompts mouvemens sont l’image des miens.
Tu ris lorsque je ris : sensible à mes alarmes,
Tu parais à mes pleurs mêler aussi tes larmes ;
Tu rends geste pour geste ; et même en ce moment,
Si ce n’est pas encor un doux enchantement,
Tu sembles me parler ; et, fidèle interprète,
Ce que ma bouche dit, ta bouche le répète.
Trop douce illusion ! signes trompeurs, hélas !
Que je crois expliquer, et que je n’entends pas.
Mais je n’en puis douter, j’adore mon image !
……………………… je cède à ma douleur…
De mes jours malheureux l’amour sèche la fleur.
Déjà la mort s’approche, et j’y suis insensible.
Elle est pour moi la fin d’un mensonge pénible.

   Il revient à la source, en prononçant ces mots ;
Et troublé, par ses pleurs, la surface des eaux.
Son image, à l’instant, s’obscurcit et s’efface.
Quoi ! tu me fuis, barbare ? ah ! demeure par grace,
Dit-il ; ah ! laisse-moi jouir de mon erreur,
M’enivrer de moi-même, et nourrir ma fureur !
Oses-tu m’envier cette cruelle joie ?
Ne pouvant rien de plus, au moins que je te voie !
Il frappe, en ce moment, et déchire son sein ;
Les roses et les lys s’y confondent soudain.
Vers l’onde colorée, où se peint ce ravage,
Il se penche, et frémit en voyant son ouvrage :
Comme aux premiers rayons d’un jour pur et serein
S’exhalent dans les airs les parfums du matin ;
Comme à l’aspect du feu l’on voit fondre la cire,
Tel Narcisse s’affaisse, il se dissout, expire ;
Ce n’est plus ce Pasteur, par Écho préféré…

   ………………………… Narcisse inanimé,
Sur le gazon épais, tombe et meurt consumé.
Ses sœurs, en gémissant, préparent les guirlandes,
Les feuilles de cyprès, les funèbres offrandes ;
Et déjà le bûcher, couvert de leurs cheveux,
Semble lui demander leur frère malheureux.
On cherche en vain son corps, on n’en voit plus la trace,
Narcisse disparaît, une fleur le remplace.
Ovide. —  Dorat196.

Voyez Echo .

Actéon,
Fils d’Aristée et d’Autonoé. §

C’était un célèbre chasseur de la Béotie. Se reposant un jour dans un vallon, il regarda Diane qui se baignait avec ses Nymphes dans les eaux d’une claire fontaine. La chaste Déesse, irritée de sa profane curiosité, le changea en cerf ; le malheureux Actéon fut ensuite déchiré par ses propres chiens.

   Ce chasseur, sur un mont, théâtre de sa gloire,
Avait, par son butin, signalé sa victoire.
A l’heure où le soleil, au milieu de son cours,
Des ombres dans les champs rétrécit les contours,
Dans les détours du bois, Actéon hors d’haleine,
Invite au doux repos la jeunesse Thébaine.

   Compagnons, aujourd’hui les hôtes des forêts
Ont teint d’assez de sang nos dards et nos filets.
Demain, lorsque le jour, ramené par l’Aurore,
Luira sur ces coteaux, ils nous verront encore.
Par un même intervalle éloigné de deux mers,
Le char du Jour embrase et les champs et les airs ;
Suspendons nos travaux. Les travaux se suspendent,
Et les filets noueux, les toiles se détendent.

   Un vallon couronné de pins et de cyprès,
Est chéri de Diane, hôtesse des forêts.
L’ombre du bois recèle une grotte sacrée.
La nature, qui seule en façonna l’entrée,
Dans le tuf qu’elle-même a taillé de ses mains,
Imita librement l’art savant des humains ;
Et de la roche humide et ceinte de verdure,
Jaillit, dans un canal, une onde vive et pure.
C’est là que fatiguée, en des flots toujours frais,
Diane aime à baigner ses modestes attraits.
Elle vient sous la grotte : une Nymphe empressée
A déjà détaché sa robe retroussée.
Une autre prend son dard, son arc et son carquois.
De ses pieds délicats deux autres à la fois
Délacent la chaussure ; et cependant Ismène,
De ses cheveux épars tresse la molle ébène.
Ismène aux doigts légers est habile en cet art,
Et les siens négligés voltigent au hasard.

   Tandis que, l’urne en main, Niphé, Psécas, Hyale,
Et la brune Rhanis, et la blonde Phyale,
Épanchent à flots purs le liquide cristal ;
Actéon égaré non loin de ce canal,
Arrive sur ces bords où son malheur le guide.
A peine est-il entré sous cette grotte humide,
Son aspect fait frémir les Nymphes, et leur voix
Frappe d’un cri soudain les rochers et les bois.
La Déesse, au milieu de ses Nymphes fidelles,
Majestueuse encor, s’élève au-dessus d’elles.
Tel qu’on voit sur le soir un nuage vermeil
Se peindre d’un feu rouge aux rayons du soleil,
Ou briller au matin la pourpre de l’Aurore :
Tel a rougi son teint que la pudeur colore.
Ses compagnes en cercle ont voilé sa beauté ;
Mais elle semble encor sentir sa nudité,
Cache son sein pudique, et retourne la tête.
Que n’a-t-elle son arc ! Mais sa vengeance est prête.
Elle s’arme de l’eau qui coule sous ses yeux,
Et la jetant au front du chasseur odieux :
Fuis, et si tu le peux, lui dit-elle, profane,
Vante-toi d’avoir vu les appas de Diane.
Son front d’un bois rameux à l’instant s’est armé ;
En un large poitrail son sein s’est transformé.
Sa tête dresse en pointe une oreille velue,
Et d’un poil fauve et dur sa peau s’est revêtue.
Il voit changer ses bras en jarrets effilés,
Et plus prompt que les vents, ses pieds semblent ailés.
C’est peu : d’un cerf encore il prend l’ame craintive ;
Le héros est frappé d’une peur fugitive,
Et s’étonne en fuyant de sa légèreté.
Mais à peine des eaux le miroir argenté
Eut offert à ses yeux sa nouvelle figure,
Ses longs bois, ses longs pieds, et sa longue encolure ;
Il s’arrête ; il voudrait et.se plaindre et parler :
Malheureux ! il frémit de s’entendre hurler ;
Et laisse sur sa joue, hélas ! jadis humaine,
Ruisseler de longs pleurs, indices de sa peine.

   Que fera-t-il ? doit-il fuir au fond des forêts.
Ou chercher un refuge en son propre palais ?
Tandis qu’il délibère, ô malheur ! ô disgrace
Ses chiens dans le taillis ont découvert sa trace.
Mélampe le premier, par ses rauques abois,
A donné le signal dans l’épaisseur du bois.
Hylé, Labros, Agré, tous trois chiens d’Arcadie
Icnobate de Sparte, Aëllo de Lydie,
Et l’agile Oribaze, et l’ardent Lyciscas,
Ont répété ses cris, et bondi sur ses pas.
Canace court ensuite, et soudain après elle
Pœménis, des troupeaux jadis garde fidelle,
Napé qu’un loup fit naître, Alcé hardi limier,
Harpale depuis peu blessé d’un sanglier,
Théron le furieux, Tigre à la gueule énorme,
Nébrophon aux longs poils, à la tête difforme,
Et le noir Aglaode, et le blanc Hylactor,
Harpie et ses enfans, et vingt autres encor,
A travers les rochers escarpés et sans voie,
S’élancent emportés par l’ardeur de la proie.
Actéon poursuivi fuit dans ces mêmes bois
Où lui-même a jadis poursuivi tant de fois.
Il fuit les siens ! les siens ne peuvent le connaître.
Hé ! je suis Actéon ; vous voyez votre maître,
Voudrait-il s’écrier : mais il n’a plus de voix.
Il entend près de lui d’innombrables abois.
Lacon lui fait au flanc la première blessure ;
Lélape le second l’atteint de sa morsure.
Tous deux à sa poursuite élancés les derniers,
Avaient trompé ses pas par de secrets sentiers.
Tandis que leurs efforts le retiennent à peine,
La meute impitoyable arrive hors d’haleine.
Déjà tous à la fois, altérés de son sang,
L’un sur l’autre pressés s’attachent à son flanc.
Il pousse un son plaintif ; mais cette plainte vaine
N’est le cri ni d’un cerf, ni d’une voix humaine.
Son sang teint ces vallons pour lui jadis si doux :
Et, tel qu’un suppliant, tombé sur ses genoux,
Ses lèvres, ses regards semblent demander grace.
Mais en vain : les chasseurs, accourus sur sa trace
Excitent les limiers, qui, toujours plus ardens,
D’une plus large plaie ensanglantent leurs dents.
Ils cherchent Actéon : comme absent, ils l’appellent :
De moment en moment leurs cris se renouvellent.
A ce nom d’Actéon redit de toutes parts,
Sur eux d’un air plaintif il tourne ses regards.
Il n’est que trop présent ; il voudrait ne pas l’être.
Hélas ! ses propres chiens sont bourreaux de leur maître.
Sans doute que Diane, excitant leurs efforts,
Voulait pour se venger, qu’il souffrît mille morts.
Ovide. —  Desaintange197.

Alphée et Aréthuse,
Fille de Nérée et de Doris. §

Aréthuse, Nymphe et compagne de Diane, préférait, comme la Déesse, les plaisirs de la chasse aux peines de l’amour. Alphée, épris de sa beauté, s’attachait sans cesse à ses pas ; elle refusait toujours de répondre à ses vœux. Les Dieux voulant mettre un terme à ces poursuites importunes, changèrent Aréthuse en fontaine d’Ortygie, et Alphée en fleuve d’Elide. L’amour d’Alphée survécut à sa métamorphose. Ses eaux traversaient le sein des mers sans s’y mêler, et allaient s’unir toujours pures et limpides, aux eaux d’Aréthuse.

Aréthuse à Cérès.

   L’Achaïe autrefois me vit dans ses forêts
Suivre les daims légers ou tendre des filets.
On vantait ma beauté : mais vouée à Diane,
Simple, je dédaignais un éloge profane ;
Et, comme si c’était un crime de charmer,
J’avais honte de plaire, et je craignais d’aimer.
Un jour, il m’en souvient ; aventure fatale !
Un jour je revenais des forêts de Stymphale ;
Lassée et de fatigue et du poids des chaleurs,
Je trouve un ruisseau pur qui glisse entre des fleurs.
Des arbres non plantés l’abritaient de leur ombre.
L’œil de ses sables d’or aurait compté le nombre.
Je mets un pied dans l’onde, et jusques aux genoux
Entrant dans ce canal dont le cours est si doux,
Je descends dans les flots où ma robe se mouille ;
Sur un saule courbé je suspends ma dépouille.
Nue au sein du canal je commence à plonger.
Tandis qu’en me jouant je me plais à nager,
J’entends sortir des flots je ne sais quel murmure.
Je tremble, et vers le bord je fuis à l’aventure,
Où courez-vous ! s’écrie Alphée au fond des eaux ;
Où courez-vous ! deux fois fait-il dire aux échos.
Laissant mes vêtemens épars sur l’autre rive,
Je m’échappe en désordre, et nue et fugitive.
Alphée impatient me presse, et son ardeur
Croit que ma nudité lui livre ma pudeur.
Ainsi la grive échappe à l’épervier avide ;
Ainsi fond l’épervier sur la grive timide.
Je fuis, je cours, je vole au-delà de Psophis,
Et des murs d’Orchomène, et des plaines d’Elis ;
Sa vitesse à courir ne m’égale qu’à peine :
Mais sûr enfin de vaincre Alphée a plus d’haleine.
Je me jette à travers des chemins écartés.
Je franchis des ravins, des rocs infréquentés.
Il me poursuit, déjà son ombre me menace.
J’entends à pas pressés ses pieds suivre ma trace,
Son haleine brûlante agite mes cheveux.
Je tremble, je pâlis. Diane ! entends mes vœux ;
Toi qu’adore Dictine, ô puissante Déesse !
Viens, m’écriai-je, viens secourir ma faiblesse ;
Ne m’abandonne pas, s’il est vrai que ton choix
Cent fois m’a confié ton arc et ton carquois.
Diane qui m’entend, dans une épaisse nue
M’enveloppe, et soudain me dérobe à la vue.
Alphée en vain me cherche : et ne me trouvant pas,
Il passe, il va, repasse, et revient sur ses pas.
Peignez-vous, pour vous peindre alors mon épouvante,
A l’approche d’un loup une brebis tremblante :
Aux aboîmens des chiens prêts à le dévorer,
Un lièvre qui se cache, et n’ose respirer.
Alphée observe, écoute, et vingt fois examine
La place où de mes pas la trace se termine.
Il s’arrête, il m’appelle. Une froide sueur
Coule de tout mon corps, transi par la frayeur :
Mes humides cheveux se fondent en rosée.
Sous mes pieds en étang la terre s’est creusée.
Je deviens une source, et je poursuis mon cours.
Alphée a dans mes flots reconnu ses amours :
Lui-même il devient fleuve ; et son onde enflammée,
Pour se mêler à moi, poursuit mon onde aimée.
Diane ouvre la terre, et dans ses flancs ouverts,
Je me cache, et roulant sous l’abîme des mers,
Je reparais au jour dans les champs d’Orthygie,
Et je chéris cette île où Diane est chérie.
Ovide. —  Desaintange198.

Adonis,
Fils de Cynire et de Myrrha. §

Le plus beau des jeunes Cypriens, il fut éperdûment aimé de Vénus. Cette Déesse l’ayant vu périr sous la dent cruelle d’un sanglier, elle adoucit sa douleur en le changeant en Anémone. L’anniversaire de la mort d’Adonis était consacré par des Fêtes lugubres et des cris lamentables, dans la Phénicie et dans la Grèce.

   Vénus croit voir son fils, il en a tous les charmes !
Jamais rien de plus beau ne parut sous les Cieux ;
Et le vainqueur de l’Inde était moins gracieux,
Le jour que d’Ariane il vint sécher les larmes.

                       La froide Naïade
                       Sort pour l’admirer :
                       La jeune Dryade
                       Cherche à l’attirer :
                       Faune, d’un sourire,
                       Approuve leur choix :
                       Le jaloux Satyre
                       Fuit au fond des bois ;
                       Et Pan qui soupire,
                       Brise son haut-bois,
Rousseau199.
   D’Adonis expirant, pleurons, pleurons les charmes ;
Les Amours affligés en répandent des larmes.
Sors du lit nuptial, ô plaintive Vénus,
Viens pleurer avec nous l’objet de ta tendresse,
Viens en habit de deuil, et répète sans cesse
Ces lamentables cris : Il n’est plus, il n’est plus.
Son sang coule à grands flots, une dent meurtrière
A porté tout-à-coup le trépas dans son sein,
Je vois ses yeux éteints languir sous sa paupière,
Et la Mort qui flétrit les roses de son teint…
Comme il est renversé !… privé de la lumière,
L’amour n’anime plus ce regard si touchant ;
Ses cheveux négligés sont souillés de poussière,
Et son cœur amoureux n’a plus de sentiment…
Ses chiens tristes, plaintifs, l’environnent encore,
La forêt retentit de leurs longs hurlemens ;
Diane, les Sylvains, Palès, la jeune Flore,
Le rappellent en vain dans leurs tendres accens…
Pour la triste Vénus, interdite, égarée,
L’œil sombre, les pieds nus, pâle et défigurée,
Elle remplit les bois de ses gémissemens,
Et ses cheveux épars sont le jouet des vents.
Elle appelle à grands cris l’objet de sa tendresse ;
Dans des sentiers affreux elle porte ses pas ;
On voit le sang couler de ses pieds délicats,
Et les rochers sont teints du sang d’une Déesse ;
C’en est fait, il n’est plus, malheureuse Vénus !
L’écho redit sans cesse, il n’est plus, il n’est plus !
Hélas ! Dès qu’elle apprit la funeste aventure,
Interdite, éplorée, elle accourt à l’instant,
Elle voit un sang noir couler de sa blessure,
Et le froid de la mort glacer son corps sanglant.
« Arrête, cher époux, dit-elle en gémissant,
Ouvre encor une fois tes paupières mourantes,
Et reçois ces baisers que mes lèvres brûlantes
Impriment sur ton front où règne le trépas,
Que ton dernier soupir passe encor dans mon ame,
Qu’il y grave à jamais l’objet que je réclame,
Et que la mort barbare arrache de mes bras ! »
Mais il ne m’entend plus, le cruel m’abandonne,
Il m’échappe, il me fuit, et la nuit l’environne.
Hélas ! j’ai tout perdu : malheureux Adonis !
Arrête, entends encor mes lamentables cris.
Quoi ! tu descends déjà vers les royaumes sombres,
Que ne puis-je t’y suivre, errante avec les ombres ?
De nos tendres amours j’irais t’entretenir ;
Là, je suivrais tes pas, mon ombre voltigeante
Sans cesse irait chercher ton image charmante ;
Mais, non, je suis Déesse, et je ne puis mourir.
Eh bien, Reine des morts, Divinité barbare,
Puisque le Ciel cruel fait descendre vers toi
Tout ce que la Nature a formé de plus rare,
Reçois donc Adonis enchaîné sous ta loi,
Tandis qu’abandonnée au malheur qui m’accable,
Je parcours les déserts, seule avec mes douleurs ;
Adonis ne vit plus, Déesse inexorable,
Pourrais-je encor redouter tes fureurs ?…
Vénus dans les déserts est triste et solitaire,
Les Amours désolés pleurent à son côté,
Mais aussi fallait-il, ô jeune téméraire,
Affronter les dangers avec tant de beauté ?
C’est ainsi qu’on entend soupirer l’immortelle,
Les Grâces à l’envi soupirent avec elle.
Cesse, tendre Vénus, d’errer dans les forêts ;
Vois sur un lit pompeux l’époux que tu déplore,
Viens à lui, quoique mort il est charmant encore,
Et le trépas n’a pu défigurer ses traits,
On dirait qu’il sommeille endormi dans la paix.
Rends à son corps glacé sa parure élégante…
Quelque triste que soit cette fête touchante,
Il est doux de pleurer quand on est malheureux.
Couronnons-le de fleurs, embaumons ses cheveux
Dans un temple paré qu’un faible jour éclaire,
Adonis est couché sur le lit funéraire ;
On voit autour de lui les Amours affligés,
Arracher en pleurant leurs cheveux négligés.
L’un, du jeune chasseur détache la chaussure,
Et l’autre, dans un bain lave encor la blessure.
Celui-ci prend son arc, le brise en soupirant ;
Celui-là foule aux pieds ses flèches menaçantes,
Tandis que ranimant ses ailes languissantes,
Un autre rafraîchit son visage mourant.
D’Adonis qui n’est plus, pleurons, pleurons les charmes.
Les Amours consternés en répandent des larmes.
Hymen est sans flambeau, les yeux baignés de pleurs,
Il renverse à ses pieds sa couronne de fleurs,
L’Echo ne redit plus ses doux chants d’hyménée.
Les Grâces en pleurant plaignent sa destinée ;
La mort l’a dévoré, c’en est fait, il n’est plus,
Disent-elles, encor plus tristes que Vénus ;
La fille du Cahos dans ses chansons funèbres,
La Parque le demande au séjour des Enfers.
Mais Proserpine est sourde à ces tristes concerts,
Et l’enchaîne à jamais dans le sein des ténèbres.
Cesse, tendre Vénus, mets fin à tes douleurs,
Une autre année encor fera couler tes pleurs.
Traduction libre de Bion200.

Philémon et Baucis. §

Vieux Epoux, vertueux et pauvres. Jupiter sous la figure humaine visitant un jour la Phrygie avec Mercure, avait été rebuté des habitans du village, près duquel demeuraient Philémon et Baucis. Humainement accueilli par ce couple pieux, le Dieu changea leur cabane hospitalière en un Temple, et les en fit les Ministres. Il leur promit encor qu’ils ne mourraient pas l’un sans l’autre. Parvenus à l’extrême vieillesse, ils furent changés en même temps, Philémon en chêne, et Baucis en tilleul. Au moment de leur métamorphose, ces deux fidèles et tendres Epoux se firent les derniers adieux.

   Ni l’or, ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces deux divinités n’accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorans c’est l’éternel asile,
Véritable vautour que le fils de Japet
Représente enchaîné sur son triste sommet.
L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste ;
Le Sage y vit en paix, et méprise le reste.
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ;
Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne,
Que la fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour ?
Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple ;
Tous deux virent changer leur cabane en un Temple…
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le cœur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d’abolir cette engeance,
Il part avec son fils, le Dieu de l’éloquence ;
Tous deux en pélerins vont visiter ces lieux :
Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.
Prêts enfin de quitter un séjour si profane,
Ils virent à l’écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison,
Mercure frappe ; on ouvre, aussitôt Philémon
Vient au-devant des Dieux et leur tient ce langage :
Vous me semblez tous deux fatigués du voyage,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L’aide des Dieux a fait que nous le conservons :
Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile.
Jamais le Ciel ne fût aux humains si facile,
Que quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis qu’on l’a fait d’or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde.
Encor que le pouvoir au desir ne réponde,
Nos hôtes agréront les soins qui leur sont dûs,
Quelques restes de feu sous la cendre épandus,
D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent ;
Des branches de bois sec aussitôt s’enflammèrent.
L’onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.
Philémon les pria d’excuser ces longueurs ;
Et pour tremper l’ennui d’une attente importune,
Il entretint les Dieux : non point sur sa fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois :
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prépare,
La table où l’on servait le champêtre repas,
Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas ;
Encor assure-t-on, si l’histoire en est crue,
Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.
Baucis en égala les appuis chancelans,
Du débris d’un vieux vase autre injure du temps.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mêts
D’un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.
Les divins Voyageurs altérés de leur course,
Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.
Plus le vase versait, moins il s’allait vidant,
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;
A ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ses noirs sourcils,
Qui font trembler les Cieux sur leurs pôles assis…

   …………………………… Déjà les vallons
Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes.
De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ;
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
O gens durs ! vous n’ouvrez vos logis, ni vos cœurs,
Il dit : et les Autans troublent déjà la plaine.
Nos deux époux suivaient ne marchant qu’avec peine,
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans.
Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtans,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.
A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des ministres du Dieu les escadrons flottans
Entraînèrent sans choix animaux, habitans,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure :
Sans vestige du bourg, tout disparut sur l’heure.
Les vieillards déploraient ces sévères destins ;
Les animaux périr ! car encor les humains
Tous avaient dû tomber sous les célestes armes.
Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Cependant l’humble toit devient Temple, et ses murs
Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs…
De pilastres massifs les cloisons revêtues,
En moins de deux instans s’élèvent jusqu’aux nues.
Le chaume devient or, tout brille en ce pourpris,
Tous ces évènemens sont peints sur les lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d’ Apelle :
Ceux-ci furent tracés d’une main immortelle.
Nos deux époux surpris, étonnés, confondus,
Se crurent par miracle en l’Olympe rendus.
Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;
Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures,
Pour présider ici sur les honneurs divins,
Et Prêtres vous offrir les vœux des pèlerins ?
Jupiter exauça leur prière innocente.
Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante
Voulait favoriser jusqu’au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos autels.
Cloton ferait d’un coup ce double sacrifice.
D’autres mains nous rendraient un vain et triste office.
Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter à ce vœu fut encor favorable ;
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?
Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis,
Ils contaient cette histoire aux pélerins ravis,
La troupe à l’entour d’eux debout prêtait l’oreille,
Philémon leur disait : ce lieu plein de merveille
N’a pas toujours servi de Temple aux Immortels.
Un bourg était autour, ennemi des autels,
Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies :
Du céleste courroux tous furent les hosties :
Il ne resta que nous d’un si triste débris.
Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris.
Jupiter l’y peignit. En, contant ces annales,
Philémon regardait Baucis par intervalles.
Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ;
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il veut parler, l’écorce a sa langue pressée,
L’un et l’autre se dit adieu de la pensée :
Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois.
D’étonnement la troupe, ainsi qu’eux perd la voix.
Même instant, même sort à leur fin les entraîne,
Baucis devint tilleul, Philémon devint chêne.
Lafontaine201.

Ajax,
Fils de Télamon. §

Digne rival d’Hector au fameux siége de Troie, il se battit un jour entier contre lui. Les deux Héros charmés de leur mutuelle valeur, cessèrent de combattre et se firent des présens funestes. Ajax donna à Hector le baudrier, qui servit dans la suite à lier son cadavre au char d’Achille. Après la mort du fils de Pélée, il disputa ses armes à Ulysse. Les principaux chefs les ayant adjugées au Roi d’Ithaque, Ajax devint furieux : il se jeta sur les troupeaux de l’armée et les égorgea, croyant massacrer les compagnons d’Ulysse, et sur-tout ce Prince lui-même. Après son délire, il se perça de la même épée qu’il avait reçue d’Hector. Son sang fut changé en Hyacinthe.

   Oui, le glaive est tout prêt : il va finir ma vie.
Enfoncé dans les flancs d’une terre ennemie,
Placé dans des rochers où l’a fixé ma main,
Il présente la pointe où s’appuîra mon sein.
Ce don d’un ennemi que la Grèce déteste,
Ce fer, présent d’Hector, qui dut m’être funeste,
Aujourd’hui seul remède aux horreurs de mon sort,
Rend un dernier service à qui cherche la mort.
O vous ! ô Dieux puissans ! exaucez ma prière.
Je ne demande pas une faveur trop chère ;
Mais au moins dans l’instant où je perdrai le jour,
De Teucer en ces lieux, Dieux, hâtez le retour.
Que Teucer me retrouve, et qu’il rende à la terre
Le cadavre sanglant de son malheureux frère ;
De peur qu’un ennemi, prévenant ses secours,
Ne m’abandonne en proie aux avides vautours.
Que le fils de Maïa, qui sur les rives sombres
Des pavots de son sceptre endort les tristes ombres,
Dans le dernier sommeil suspendant mes ennuis,
Y plonge mollement mes mânes assoupis.
Vous, filles de la Nuit, Déités implacables,
Qui, la torche à la main, poursuivez les coupables,
Ministres des Enfers, dont le regard vengeur
Observe incessamment le crime et le malheur :
Je vous invoque ici, puissantes Euménides !
Voyez ce que m’ont fait les injustes Atrides.
Auteurs de tous mes maux, leur superbe mépris.
Insulte à mon trépas : payez-leur en le prix.
Qu’ainsi que par mes mains ma vie est terminée,
La main de leurs parens tranche leur destinée ;
Que les Grecs soient punis, et leur camp ravagé ;
N’en épargnez aucun : tous ils m’ont outragé.
Soleil, arrête-toi dans ta course divine ;
Détourne tes chevaux aux murs de Salamine.
Raconte à Télamon chargé du poids des ans,
Et les destins d’Ajax et ses derniers momens.
O combien ce récit, va frapper sa vieillesse !
O qu’il va de ma mère affliger la tendresse !
J’entends ses cris perçans, sa lamentable voix…
Je te parle, ô Soleil ! pour la dernière fois.
Pour la dernière fois mon œil voit ta lumière.
O Mort ! ô Mort ! approche et ferme ma paupière ;
Approche : ton aspect ne peut m’épouvanter.
A jamais avec toi je m’en vais habiter.
O jour ! ô Salamine ! ô terres paternelles !
Fleuves sacrés, et vous, mes nourrices fidelles !
Noble peuple d’Athène, à mon sang allié !
Troie où pour mon malheur les Dieux m’ont envoyé ?
Vous que ma voix appelle à cette dernière heure,
Recevez mes adieux ; il est temps que je meure,
Que je termine enfin ma plainte et mes revers :
Mon ombre va chercher du repos aux Enfers.
Sophocle. —  La Harpe.

Marsyas. §

Satyre Phrygien qui mit le premier en chant les hymnes sacrés. Il fut aimé de Cybèle et la suivit dans ses voyages. Arrivé avec elle à Nisa, le téméraire musicien osa défier Apollon au combat de la flûte. Le Dieu de l’Harmonie le vainquit sans peine, et punit cruellement son orgueil en le faisant écorcher vif. Il le changea ensuite en un fleuve qu’il nomma Marsyas, et que les Nymphes désolées de son triste sort, grossirent de leurs larmes.

   On se rappelle encor le sort de Marsyas,
Puni d’un vain défi par un cruel trépas.
Quel supplice ! criait le malheureux Satyre.
Ah ! pourquoi, Dieu vainqueur, veux-tu qu’on me déchire ?
Ah ! périsse à jamais et mon art et mon chant !
Pardonne, Dieu des vers ; mon crime est-il si grand ?
   Il crie ; on le déchire ; et son supplice effraie.
Dépouillé de sa peau, son corps n’est qu’une plaie.
Son sang à longs ruisseaux coule de toutes parts.
Le tissu de ses nerfs afflige les regards.
Vous auriez pu compter ses fibres transparentes,
Ses muscles découverts, ses veines palpitantes.
Les demi-dieux des bois, des monts et des vergers,
Les Nymphes, les Sylvains, les Faunes, les Bergers,
Les Satyres sur-tout le pleurèrent ensemble.
Humide de leurs pleurs, la terre les rassemble,
Et forme un nouveau fleuve, au cours limpide et clair,
Et qui va sous son nom se perdre dans la mer.
Ovide. —  Desaintange202.

Midas,
Fils de Gordius, Roi de Phrygie. §

Bacchus qu’il avait reçu magnifiquement dans ses états, lui accorda le pouvoir de convertir en or tout ce qu’il toucherait. L’avare Midas se repentit bientôt d’avoir obtenu cette faveur ; ses alimens se changeaient en or à l’instant qu’il y portait la main. Il pria Bacchus de lui retirer ce don funeste, et alla par l’ordre du Dieu, se laver dans le Pactole, dont les eaux ne roulèrent depuis que du sable d’or. Midas aussi mauvais juge du chant que de la vraie richesse, décida un jour que la voix de Pan effaçait celle d’Apollon : le Dieu de l’harmonie irrité, lui fit croître des oreilles d’âne.

   Couronné de lauriers au Parnasse cueillis,
Debout, et revêtu d’une robe à longs plis,
Apollon d’une main tient sa lyre d’ivoire,
Et de l’autre l’archet, instrument de sa gloire.
Son geste, son maintien, sont d’un maître de l’art.
Sur les fils inégaux sa main court au hasard :
Le Tmole est enchanté des accords qu’il en tire,
Et les pipeaux de Pan sont vaincus par la lyre :
Le juge a prononcé. Tout le cirque applaudit.
Seul épris d’un faux goût, Midas le contredit.
Apollon ne veut pas qu’une oreille si dure
De l’oreille de l’homme ait encor la figure :
Couverte d’un poil gris on la voit se dresser,
S’alonger, et de honte aussitôt s’abaisser ;
Et puni du délit de son stupide organe,
Midas, le roi Midas, a des oreilles d’âne.
Ovide. —  Desaintange203.
   Du Dieu Plutus tâchez d’être chéri,
Des autres Dieux vous serez favori…
A ce sujet, il faut que je rapporte,
L’exemple antique ou moderne, il n’importe,
D’un Phrygien riche et bien emplumé,
Mais de son temps le fou le plus pommé.
Plus d’un Calot fameux dans la Phrygie,
S’est égayé sur sa plate effigie,
Et nul encor n’a manqué son portrait,
Il est par-tout figuré trait pour trait ;
L’air affairé, le regard sombre et fixe ;
La barbe rare, et le menton prolixe,
Un large nez de bourgeons diapré,
De petits yeux, un crâne fort serré,
Le pied rentrant, la jambe circonflexe,
Le ventre en pointe, et l’échine convexe,
Quatre cheveux flottans sur son chignon,
Voilà quel est, en bref, le compagnon,
Au demeurant, assez haut de stature,
Large de croupe, épais de fourniture,
Flanqué de chair, gabionné de lard,
Tel, en un mot, que la nature et l’art,
En maçonnant les remparts de son ame,
Songèrent plus au fourreau qu’à la lame ;
Trop négligens à polir les ressorts
De son esprit, plus charnu que son corps,
Bien est-il vrai qu’ils mirent à sa suite
Deux assistans chargés de sa conduite,
Dont les bons soins lui firent concevoir
Qu’il savait tout, même sans rien savoir,
L’un fut l’Orgueil, champion d’ignorance,
Grand ferrailleur et brave à toute outrance,
Et l’autre fut l’Opiniâtreté,
Dame d’atour de la Stupidité.
Or je ne sais si notre destinée
Par quelque étoile est sans nous dominée,
Ou si les sots pour venir à leurs fins,
Ont des secrets inconnus aux plus fins ;
Mais le fait est que sans travail, ni peine,
Il plut au Dieu, nourrisson de Silène ;
Qui, pour tenter peut-être sa vertu,
Lui dit : Garçon, que me demandes-tu ?
Un honnête homme aurait dit, la sagesse ;
Notre galant demanda la richesse.
Il devint riche, et fit de beaux statuts
Pour gouverner les trésors de Plutus…
Le voilà donc de trésors regorgeant,
Roulant sur l’or, vautré sur son argent,
Gonflé d’orgueil, boursouflé d’insolence,
Et se mirant dans sa vaste opulence ;
Palais pompeux, ameublemens exquis,
Terres, châteaux sur l’orphelin conquis ;
Chez ses amis un vrai roi de théâtre,
Chez les Phrynés agréable et folâtre,
Toujours prodigue et jamais épuisé,
Par conséquent d’un chacun courtisé ;
Environné de cliens mercenaires,
D’admirateurs, amis imaginaires,
Qui tout le jour lui baisant le genou,
Surent le rendre enfin tout-à-fait fou ;
L’un de son corps vante l’air héroïque ;
L’autre les dons de son ame angélique.
Pour l’achever, un maniveau d’auteurs
Vient l’étourdir de concerts séducteurs.
A le chanter lui-même il les anime :
Allons, faquins, il me faut du sublime.
Et violons aussitôt de ronfler :
Voix de glapir, chalumeaux de s’enfler ;
Tout le fretin des petits Dieux terrestres
Forme pour lui mille petits orchestres,
On n’entend plus que chants et triolets ;
Faunes, Sylvains prennent leurs flageolets.
Leur chef lui-même à le chanter s’occupe ;
Mais, qui l’eût cru ? Phébus en est la dupe.
Le grand Phébus, le divin Apollon,
Pour ce falot monta son violon :
Il fit bien plus ; il eut la déférence
De l’établir juge de préférence,
Entre sa lyre et les grossiers pipeaux
Du Dieu lascif qui préside aux troupeaux.
Il s’en croit digne ; et d’un ton de coq-dinde,
Ça, commençons, dit-il au Dieu du Pinde.
Phébus commence, et devant ce limier,
La lyre en main, prélude le premier,
A ses accords les chênes reverdissent,
A ceux de Pan leurs feuilles se flétrissent ;
Mais par Midas, malgré ce préjugé,
Au Dieu cornu le prix fut adjugé.
Le châtiment tomba sur ses oreilles,
Qui tout-à-coup s’alongeant à merveilles,
Par leur figure et leur mobilité
Servent d’enseigne à sa fatuité.
Le Prieur204.

Hesper ou Vesper,
Frère d’Atlas et père des Hespérides. §

Il fut changé en cette Etoile occidentale qu’on nomme Etoile du Soir.

   Vesper commence à rayonner,
Io mugit dans les villages,
Et les pasteurs vont ramener
Leurs troupeaux loin des pâturages.
Le Soleil tombe et s’affaiblit :
Montons sur ces rochers sauvages ;
Allons revoir ces paysages
Que l’ombre du soir embellit.
Ici des champs où la culture
Etale ses heureux travaux,
Une source brillante et pure
Qui, par la fraîcheur de ses eaux,
Rajeunit la sombre verdure
Des prés, des bois et des coteaux :
Là, des jardins et des berceaux
Où règnent l’art et l’imposture,
Des tours, des flèches, des créneaux,
Des donjons d’antique structure,
Sur le chemin de ces hameaux,
De longues chaînes de troupeaux.
Un pont détruit, une masure ;
Plus loin, des villes, des châteaux,
Couverts d’une vapeur obscure ;
Le jour qui fuit, l’air qui s’épure,
Le Ciel allumant ses flambeaux,
Tout l’horison que l’œil mesure,
Offrent aux yeux de la peinture
Des contrastes toujours nouveaux,
Et font aimer dans leurs tableaux
Le coloris de la Nature.
Bernis205.

Alcyone,
Fille d’Eole et femme de Ceyx. §

Son Epoux désolé de la mort de Chioné sa mère, alla demander à l’Oracle de Claros de la rendre à la vie. Alcyone qui l’adorait, s’était long-temps opposée à son départ. Soupirant sans cesse après son retour, elle fatiguait les Dieux de ses vœux et de ses larmes. Le plus triste des songes lui apprit enfin le naufrage et la mort de Ceyx. Désespérée, elle courut au rivage où ayant aperçu son corps flottant, elle voulut se précipiter dans la mer. Les Dieux touchés de cet amour conjugal, changèrent en Alcyons et la femme et l’époux. Lorsque ces oiseaux charmans faisaient leurs nids suspendus sur les flots, Neptune écartait les tempêtes, et la mer était calme et tranquille.

Alcyone, Scène dramatique.

(Un songe envoyé par Junon, instruit Alcyone du naufrage de Ceyx. Eperdue, elle se réveille et court au rivage. Le jour n’est pas encore levé.)

Ombre en pleurs, gémissante voix,

Quel sort annoncez-vous à la triste Alcyone ?
Ceyx ! est-ce un avis que le destin me donne ?
Ceyx ! t’ai-je embrassé pour la dernière fois ?
            Non, jamais songe plus horrible,
            Jamais présage plus terrible

N’avait en son absence, effrayé mes esprits ?
            Des compagnons de son naufrage
            N’ai-je pas entendu les cris ?
            D’un vaisseau les vastes débris
            N’ont-ils pas couvert ce rivage ?

Lui-même à mes regards, lui-même est apparu,
Pâle et levant sur moi sa mourante paupière :
Les Cieux, s’écriait-il, ne m’ont pas secouru,
Et, comme eux, les Enfers sont sourds à ma prière
J’ai vu de mes beaux jours s’éteindre le flambeau ;
Et je ne puis entrer dans la barque fatale.
Repoussé de la terre et de l’onde infernale,
Ceyx de ton amour n’attend plus qu’un tombeau :
Ah ! que ce tombeau nous rassemble !

Mais ces restes sacrés du sang des demi-Dieux,
Où sont-ils !… Avançons… Qu’ai-je entrevu !… Je tremble !
Hélas ! c’est le rocher où nous pleurions ensemble,
            Le jour de nos derniers adieux.
Mais qu’entends-je ? Ecoutons… Je m’abusais encore ?
               C’est le flot qui gémit,
               C’est le vent qui frémit,
C’est l’oiseau matinal qui m’annonce l’Aurore.

            Astre propice, astre du jour
            Hâte-toi d’éclairer le Monde :
            Viens rétablir par ton retour
            La paix dans mon cœur et sur l’onde.
            Si-tôt que ta clarté me luit,
            L’avenir me paraît moins sombre ;
            La terreur qu’enfantait la nuit,
            S’évanouit avec son ombre.

Et les airs, et les eaux, tout sourit à mon cœur,
Où je sens malgré moi se glisser l’espérance.
Cet objet incertain que l’Océan balance,
Peut-être apporte-t-il un terme à mon erreur.

            Tel que la voile blanchissante
            Sur l’onde amère il se soutient ?
            Il approche, il fuit, il revient,
            Au gré de la vague inconstante.
            Me trompez-vous encor, mes yeux ?
            Un corps flottant ! ô trouble extrême !
            Cher Ceyx ?… Détournez, grands Dieux !…
            Si c’était !… O Ciel !… C’est lui-même !
            Voilà vos jeux, voilà vos coups,
            Dieux sans pitié, destin perfide !
            Ce cœur glacé, ce front livide,
            C’est mon amant, c’est mon époux !
            O mer, insatiable abîme,
            C’est toi que je veux implorer ;
            Il te faut encor dévorer
            L’astre moitié de ta victime.
(Elle se précipite.)
Arnault206.

Syrinx,
Nymphe d’Arcadie. §

Poursuivie par le Dieu Pan, dont elle refusait la main, elle se sauva sur les bords du fleuve Ladon, qui, touché de son danger, la métamorphosa en roseau. Ce fut, dit-on, de ce roseau que Pan composa la première flûte champêtre.

   On vit en Arcadie une jeune Naïade
Adopter dans les bois les mœurs de la Dryade.
Syrinx était son nom : elle éluda cent fois
Et les Dieux des vergers, et les Faunes des bois.
Chaste comme Diane, elle était aussi belle ;
Et par son carquois seul on la distinguait d’elle.
Le sien était d’ivoire, et son carquois est d’or,
O Diane ! et pourtant on s’y trompait encor.

   Le Dieu qui ceint de pin sa tête hérissée,
Pan l’aperçut un jour aux vallons du Lycée,
Et lui fit en ces mots l’aveu de ses amours.
Mercure allait du Dieu raconter les discours,
Comment sans l’écouter, évitant sa poursuite,
Jusqu’aux bords du Ladon elle avait pris la fuite ;
Comment le fleuve alors l’arrêtant par son cours,
Elle avait de ses sœurs imploré le secours,
Comment prêt à saisir la Naïade rebelle,
Pan saisit des roseaux qu’il embrasse au lieu d’elle ;
Comment par le Zéphir ces roseaux ébranlés
Rendent des sons plaintifs en soupirs exhalés ;
Comment le Dieu surpris de cette voix plaintive,
Prête amoureusement une oreille attentive ;
Comment, dans les soupirs des joncs mélodieux,
Croyant de la Naïade entendre les adieux,
Il s’écrie : ô Syrinx ! si je perds tout le reste,
Que du moins avec toi cet entretien me reste !
Comment enfin la cire unissant sept roseaux,
Tous assortis entr’eux, mais entr’eux inégaux,
Il forme un instrument que son amour invente,
Et qui retint depuis le nom de son amante.
Ovide. —  Desaintange207.

Amalthée. §

Chèvre fameuse qui allaita Jupiter sur le mont Dictée. Ce Dieu reconnaissant la plaça depuis au nombre des Constellations, et consacra sa corne à l’Abondance. Selon d’autres, Amalthée était fille de Mélissus, roi de Crète, et ce fut elle qui nourrit Jupiter du lait de chèvre, et qui lui prodigua tous les soins maternels. On peut la regarder comme le modèle de ces tendres mères qui se font un devoir sacré d’allaiter les fruits d’un chaste hymen, et un plaisir de sacrifier, en leur faveur, les agrémens de la ville à ceux de la campagne.

A une amie, sur l’obligation où sont les mères d’allaiter leurs enfans.

   Tu connais les devoirs qu’un saint nœud nous impose ;
Ton vœu le plus ardent sera de le remplir.
Il en est un sur-tout bien cher à la. Nature,
Dont l’oubli peut coûter un remords éternel :
Qu’il soit sacré pour toi. Dans le sein maternel,
Ah ! laisse tes enfans puiser leur nourriture.
Ces fruits d’un chaste hymen par nos maux achetés,
Quoi ! nous les confions à des mains mercenaires ;
Tandis que des forêts les hôtes sanguinaires,
Allaitent les petits que leurs flancs ont portés !
O toi, qui sans frémir d’une erreur si funeste,
N’as pas craint d’outrager la Nature et l’Amour,
Toi, qui livres ton fils, en lui donnant le jour,
Barbare, réponds-moi, c’est ton cœur que j’atteste.
Lorsque dans un berceau, qu’investit le danger,
On élève le fruit, l’objet de tes tendresses,
Songes-tu qu’en son sang coule un sang étranger,
Et qu’un autre que toi jouit de ses caresses ?
Va tenter, s’il est vrai que ton cœur le chérit,
D’obtenir que le sien veuille te reconnaître ;
Tu le verras fidèle au sein qui le nourrit,
Repousser en pleurant le sein qui le fit naître.
Cruelle ! à l’instant même où tes vœux criminels,
Des jeux de nos cités poursuivent le prestige,
Sais-tu si ton enfant, loin des yeux maternels,
Reçoit les tendres soins que sa faiblesse exige ?
Tu t’oses reposer sur le choix que tu fis !
Comment veux-tu qu’un jour réponde à ton attente
Celle qui, sans remords, sevra son propre fils,
Pour te vendre le lait dont le tien s’alimente ?
Ah ! de l’humanité prends l’auguste flambeau,
Vois les maux que produit l’abus que je déplore,
Combien d’infortunés, moissonnés dès l’aurore,
Que le sein de leur mère eût sauvé du tombeau !
Mais c’est peu que les lois que tu viens d’interrompre,
Appellent sur ton fils la mort ou les douleurs ;
Le lait, le même lait que réclamaient ses pleurs,
Repompé dans ton sang, va bientôt le corrompre.
Contemple avec effroi ce redoutable écueil,
Peins-toi tous les dangers dont ta faute est suivie ;
Tremble qu’un poison lent ne consume ta vie,
En t’offrant chaque jour l’image du cercueil.
Cependant, arrivée à ton heure dernière,
Quel appui soutiendra ton esprit abattu,
Si d’un œil consterné, parcourant ta carrière,
Tu n’y vois rien qui puisse honorer la vertu.
Julie Laurencin208.

A une Mère qui se propose de nourrir son Enfant.

   Oui, ce devoir, Eglé, sera cher à ton cœur ;
Tu voudras le remplir même pour ton bonheur.
Tu ne le conçois pas ; mais j’ose le prédire,
De la maternité tu sentiras l’empire.
Le jour que père enfin, ton époux fortuné,
Dans tes bras portera ton enfant nouveau-né ;
Dans un transport égal, quand penchés sur ta couche,
Vous confondrez, Eglé, vos lèvres sur sa bouche ;
N’en doute point ; le feu de ce chaste baiser,
Se glissant dans ton cœur, d’amour va l’embraser.
Dès-lors à ton devoir toute entière livrée,
Tu feras ton bonheur de vivre retirée.
Sur ton fils au berceau les ris voltigeront ;
Sur sa bouche vermeille ils se reposeront ;
Et l’ennui loin de toi, dans des fêtes brillantes,
Peut-être ira verser les vapeurs accablantes…

   Ah ! si tu veux, Eglé, que plus pur et plus sain,
Que toujours abondant, le lait enfle ton sein,
Oui, de l’air des cités fuis l’influence impure,
La santé règne aux champs sur un lit de verdure.
Viens aux champs, jeune Eglé, viens y nourrir ton fils ;
Apporte son berceau sous des berceaux fleuris.
Que des lilas pendans sur ses lèvres riantes,
Balancent mollement leurs grappes odorantes !
Que ses premiers regards se tournent sur des fleurs ;
Que ses premiers parfums soient leurs douces odeurs ;
Que ses premiers concerts soient ceux de Philomèle ;
Et pour hochet qu’il tienne une rose nouvelle.
D’objets toujours rians entoure son berceau :
L’enfant le plus heureux est aussi le plus beau.
Jossaud209.

L’amour maternel.

………………………. Avec notre existence
De la femme pour nous le dévoûment commence.
C’est elle qui neuf mois, dans ses flancs douloureux,
Porte un fruit de l’hymen trop souvent malheureux,
Et sur un lit cruel, long-temps évanouie,
Mourante, le dépose aux portes de la vie.
C’est elle qui, vouée à cet être nouveau,
Lui prodigue les soins qu’attend l’homme au berceau.
Quels tendres soins ! dort-il ? attentive elle chasse
L’insecte dont le vol ou le bruit le menace ;
Elle semble défendre au réveil d’approcher.
La nuit même d’un fils ne peut la détacher ;
Son oreille de l’ombre écoute le silence,
Ou, si Morphée endort sa tendre vigilance,
Au moindre bruit rouvrant ses yeux appesantis,
Elle vole, inquiète, au berceau de son fils,
Dans le sommeil long-temps le contemple immobile,
Et rentre dans sa couche à peine encor tranquille.
S’éveille-t-il ? son sein à l’instant présenté,
Dans les flots d’un lait pur lui verse la santé.
Qu’importe la fatigue à sa tendresse extrême ?
Elle vit dans son fils, et non plus dans soi-même ;
Et se montre, aux regards d’un époux éperdu,
Belle de son enfant à son sein suspendu.
Oui, ce fruit de l’hymen, ce trésor d’une mère,
Même à ses propres yeux est sa beauté première.
Voyez la jeune Isaure, éclatante d’attraits :
Sur un enfant chéri, l’image de ses traits,
Fond soudain ce fléau qui, prolongeant sa rage
Grave au front des humains un éternel outrage.
D’un mal contagieux tout fuit épouvanté ;
Isaure sans effroi brave un air infecté.
Près de ce fils mourant elle veille assidue.
Mais le poison s’étend et menace sa vue :
Il faut, pour écarter un péril trop certain,
Qu’une bouche fidèle aspire le venin.
Une mère ose tout ! Isaure est déjà prête :
Ses charmes, son époux, ses jours, rien ne l’arrête ;
D’une lèvre obstinée elle presse ces yeux
Que ferme un voile impur à la clarté des cieux,
Et d’un fils, par degrés, dégageant la paupière,
Une seconde fois lui donne la lumière…
Legouvé210.

Philomèle,
Fille de Pandion, Roi d’Athènes. §

Térée, Roi de Thrace, mari de Progné sa Sœur, lui coupa la langue après l’avoir outragée, et l’enferma dans une prison obscure, au milieu d’un bois. Philomèle peignit sur une toile l’action barbare de Térée, et la fit parvenir à sa sœur. Progné vint à la tête d’une troupe de femmes le jour de la fête des Orgies, délivra Philomèle, et se vengea de son perfide et cruel époux, en lui faisant manger son propre fils Itys. Térée voulut la tuer, mais en la poursuivant, il fut changé en Hupe ; Progné le fut en Hirondelle, Philomèle en Rossignol, et Itys en Faisan.

                    Autrefois Progné l’Hirondelle
                De sa demeure s’écarta,
                Et loin des villes s’emporta
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue ;
Je ne me souviens pas que vous soyez venue,
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
                Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?
Progné lui repartit : eh quoi ! cette musique
                Pour ne chanter qu’aux animaux,
                Tout au plus à quelque rustique ?
Le désert est-il fait pour des talens si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles :
                Aussi bien en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
                Parmi des demeures pareilles,
Exerca sa fureur sur vos divins appas.
Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage,
Qui fait, lui dit sa sœur, que je ne vous suis pas :
                En voyant les hommes, hélas !
                Il m’en souvient bien davantage.
Lafontaine.211

Sur Madame Villette.

   Ce n’est pas un mortel qui lui donna le jour !
Quels traits divins, quelle voix ravissante !
              Quand elle rit, quand elle chante,
              C’est Philomèle, c’est l’Amour212.

Écho,
Fille de l’Air et de la Terre. §

Nymphe qui se plaisait aux bords du fleuve Céphise. Elle, eut l’imprudence de jaser sur la conduite de Junon ; elle amusa même un jour cette Déesse par des contes agréables, pendant que Jupiter était avec ses Nymphes. Junon indignée la condamna à ne répéter que la dernière syllabe des mots. Echo voulut plaire au beau Narcisse. Au désespoir de le trouver insensible, elle abandonna sa riante demeure, alla se cacher dans les grottes, dans les montagnes, dans les forêts, où ayant séché de douleur, elle fut métamorphosée en rocher.

   Chaque jour sa beauté213 croissait avec ses ans,
Et trois fois cinq étés, suivis de deux printems,
Avaient développé la fleur de sa jeunesse.
Des Nymphes à l’envi disputaient sa tendresse.
Mais si ses traits si doux avaient tant de beauté,
Son cœur farouche avait encore plus de fierté.
La Nymphe qui jamais ne parle la première,
Et répète toujours la parole dernière,
Echo voit le chasseur errer au fond des bois.
La Nymphe était alors plus qu’une simple voix.
Dans l’âge de l’amour, elle avait un cœur tendre ;
Mais d’avoir trop parlé n’ayant pu se défendre,
Sa voix, comme aujourd’hui, déjà ne rendait plus
Que les derniers des mots qu’elle avait entendus.
Ainsi le veut Junon : Junon souvent sans elle
Eût surpris dans les bois son époux infidèle.
Echo, par ses discours habile à la tromper,
Ménageait aux amans le temps de s’échapper.
La Déesse le sut. Va, pour prix de tes ruses,
Tu parleras si peu, que jamais tu n’abuses.
L’effet suit la menace. Echo, depuis ce jour,
Ne peut plus qu’écouter, et rendre tour-à-tour
De la voix qui la frappe une image frivole,
Qui répète le son, et double la parole.

   A l’aspect de Narcisse, Echo de ses attraits
S’étonne, et pas à pas le suit dans les forêts :
Elle approche, elle cède au penchant de son ame ;
Et plus elle s’approche, et plus elle s’enflamme.
Tel voisin de la flamme un soufre préparé
L’attire en même temps qu’il en est attiré.
Combien elle eût voulu lui parler la première,
Joindre au plus tendre aveu la plus tendre prière !
Mais contraire à ses vœux, son destin le défend.
Ce qu’il permet au moins, elle écoute, elle attend,
Toute prête, s’il parle, à reparler ensuite.
Narcisse dans les bois se perd loin de sa suite.
Il s’arrête, il s’écrie : Amis, qui vient à moi ?
A peine achève-t-il, Echo répète, moi.
Mais où donc te trouver ? viens, je t’attends, approche.
Tandis qu’il cherche au loin, il entend dire, proche.
Pourquoi donc te cacher, si tu sais où je suis ?
Est-ce que tu me fuis ! on répond, tu me fuis.
Surpris d’être appelé lorsque lui seul appelle :
Joignons-nous, reprend-il ; joignons-nous, redit-elle.
A ces mots, du taillis ardente à s’élancer,
Elle avance les bras tendus pour l’embrasser.
Fuis, lui dit-il, je veux me détester moi-même,
Si quelque jour je t’aime.… Echo redit, je t’aime.
La Nymphe au fond des bois, la rougeur sur le front,
S’enfonce, et va cacher sa honte et son affront.
Elle habite le creux des antres solitaires.
Là, son amour s’aigrit de ses peines amères :
Son cœur est consumé par ses chagrins secrets.
Une affreuse maigreur dessèche ses attraits ;
Tout son corps dépérit, tout son sang s’évapore.
Ce qu’elle fut n’est plus, et sa voix vit encore.
En pierre les destins transformèrent ses os :
Son ame dans les bois erre encor sans repos.
Sa voix répond encore à la voix qui l’appelle,
Mais ce n’est plus qu’un son qui vit encore en elle.
Ovide. —  Desaintange214.

Arachné,
Fille d’Idmon Lydien. §

Elle excellait dans la broderie, et n’avait jamais eu de rivale. Orgueilleuse de son talent, elle osa se vanter d’effacer Minerve elle-même. La fille de Jupiter accepta le défi. Arachné fit un ouvrage si superbe, que la Déesse en devint jalouse. Dans son dépit, elle frappa l’ouvrière de sa navette. Arachné allait se pendre de désespoir ; Minerve eut pitié d’elle, et la changea en araignée.

   Arachné, dont la gloire attirait tous les yeux,
Devait tout à son art, et rien à ses aïeux.
Un obscur artisan, Idmon était son père.
Humble épouse assortie à cet époux vulgaire,
Sa mère n’était plus. Fille d’humbles parens,
Elle ennoblit son nom par ses rares talens.
Pour elle, désertant les verts coteaux du Tmole,
Pour elle, désertant les rives du Pactole,
Les Nymphes des vallons et les Nymphes des eaux
Admiraient à l’envi son art et ses travaux.
Voyiez-vous une laine artistement ourdie
En pelotons légers sous ses doigts arrondis,
Ou la neige du lin en flocons s’étaler,
La navette courir, ou le fuseau rouler ;
La voyiez-vous broder, ou peindre avec l’aiguille ;
Tant de savoir en elle, et tant d’adresse brille,
Que vous reconnaissiez l’élève de Pallas.
Elle ose le nier. Sa fierté ne veut pas
Avouer les leçons, de qui ? d’une Immortelle.
Que l’on juge entre nous : qu’elle vienne, dit-elle,
Qu’elle vienne… Vaincue, à tout je me soumets.

   Pallas, qui d’une vieille a revêtu les traits,
Feignant sur un bâton de courber sa faiblesse,
L’aborde et parle ainsi : Jeune on fuit la vieillesse :
On a tort : la vieillesse est mère du bon sens.
Ecoutez mes avis. Vantez-vous, j’y consens,
D’exceller dans votre art et seule et sans partage ;
Mais à Pallas au moins accordez l’avantage :
Avouez votre offense, elle peut l’oublier.

   Laissant là de dépit l’aiguille et le métier,
Arachné l’envisage, et d’un regard sévère
Exprimant le mépris, l’orgueil et la colère :
Vieille folle, à qui l’âge a troublé le cerveau,
Certes, l’avis, dit-elle, est unique et nouveau.
A ta fille, à ta bru va porter la morale ;
Je sais me conseiller. Que prétend ma rivale ?
Me vaincre dans mon art ? Que ne vient-elle ici ?
N’ose-t-elle à mes yeux paraître ? La voici,
Reprend soudain Pallas, sous sa forme immortelle.
Les Nymphes par respect s’inclinent devant elle :
Mais Arachné la voit sans perdre sa hauteur.
Elle rougit pourtant. Une fausse pudeur
A paru sur son front, plus prompte à disparaître.
Tel le pourpre douteux que l’aurore a fait naître,
Aux premiers feux du jour se dissipe soudain.
La pitié de Pallas a fait place au dédain.
Mais dans son vain défi l’orgueilleuse s’obstine,
Se flatte du triomphe, et court à sa ruine.
On dresse deux métiers : toutes deux à la fois
Exercent à l’envi l’adresse de leurs doigts.
Entre les fils tendus court la navette agile,
Et le peigne affermit leur tissure fragile.
Sans cesse les ressorts élevés, abaissés,
Vont, viennent tour-à-tour, poussés et repoussés.
Chacune avec ardeur à sa tâche occupée,
S’oublie : et du travail la fatigue est trompée.
L’art d’assortir les fils, émule du pinceau,
De reflets variés nuance le tableau.
Dans l’écharpe qu’Iris déroule sur la nue,
Ce grand arc qui des cieux embrasse l’étendue,
La teinte qui commence et la teinte qui suit,
Telle, en se confondant, échappe à l’œil séduit ;
Tant de mille couleurs l’accord imperceptible
Rend des tons différens le passage insensible :
Tant du prisme voûté qui colore les airs
Le mélange à la fois est semblable et divers !
Sous leurs, doigts en tissu l’or se mêle à la soie,
Et l’histoire des dieux en longs fils se déploie…

   L’envie aux yeux perçans n’y pourrait rien reprendre,
Et d’un dépit jaloux ne pouvant se défendre,
Pallas, pour se venger d’un succès odieux,
Rompt la toile où sont peints tous les crimes des dieux,
S’arme de sa navette, et la frappe au visage.
Sa rivale ne peut endurer cet outrage.
Elle cherche à mourir à l’aide d’un cordon,
La pitié de Pallas ne fut pas un pardon.
Vis, lui dit-elle, vis, mais toujours suspendue ;
Apprends à l’avenir que l’orgueil t’a perdue ;
Et transmets d’âge en âge à ta postérité
Le juste châtiment de ta témérité.

   En achevant ces mots, sur cette infortunée
Elle répand le suc d’une herbe empoisonnée.
O soudaine vertu de ce suc venimeux !
Arachné perd ses traits, sa forme, ses cheveux.
Insecte, du venin dont elle est imprégnée
Tout son ventre se gonfle : et fileuse araignée,
A l’aide des longs doigts qui lui servent de piés,
Elle ourdit une toile en tissus déliés.
Ovide. —  Desaintange215.

Niobé,
Fille de Tantale et femme d’Amphion, Roi de Thèbes. §

Elle avait donné le jour à quatorze enfans. Trop fière de sa fécondité, elle osa se préférer à Latone. La Déesse offensée de son orgueil, l’en puni de la manière la plus cruelle pour une mère. Elle fit tuer ses fils par Apollon, et ses filles par Diane. La malheureuse Niobé fut elle-même changée en rocher.

   Tout enivrait son cœur d’un orgueilleux délire :
Mais ni les murs bâtis aux accords de la lyre,
Ni le sceptre des rois, ni l’hymen d’Amphion,
N’enflaient, ô Niobé ! ta folle ambition,
Autant que les enfans, que ta couche a vu naître ;
Tu te crus trop heureuse, et tu cessas de l’être.

   L’interprête du ciel, l’organe de ses loix,
Manto sort de son temple, et crie à haute voix :
Thébaines, de laurier courez ceindre vos têtes ;
Latone sur mes pas vous appelle à ses fêtes.
On se rend dans le temple : et déjà sur l’autel
Monte avec la prière un encens solennel.
Tous les fronts sont couverts de verdure sacrée.
Cependant Niobé, de sa cour entourée,
S’avance, et sa démarche étale avec fierté
De sa robe à longs plis l’auguste majesté.
La colère l’amène à la nouvelle fête ;
Mais malgré sa colère elle est belle : sa tête
Rejetant ses cheveux sur son épaule épars,
Promène avec dédain de superbes regards ;
Et respirant l’orgueil dont son ame est remplie :

   Thébains ! que faites-vous ? quelle est votre folie ?
Dit-elle : osez-vous bien préférer, à mes yeux,
Aux dieux que vous voyez, vos invisibles dieux ?
Latone a des autels où votre encens s’exhale :
Et j’en attends encor ! moi, fille de Tantale,
Seul mortel par les dieux admis à leurs repas,
Moi, qui reçus le jour d’une fille d’Atlas,
Moi, de qui Jupiter est aïeul et beau-père !
Le Phrygien me craint : le Thébain me révère.
Epouse d’Amphion né des dieux dont je sors,
Je règne dans les murs bâtis par ses accords.
Quel luxe en mon palais ! quel amas de richesses !
Je suis par ma beauté rivale des déesses.
Sept filles et sept fils attendent dans ma cour
Sept gendres et sept brus, promis à leur amour.
Et n’ai-je pas le droit de me croire offensée
Des honneurs que l’on rend à la fille de Cée,
Elle qui, sans asile en ce vaste univers,
Se vit bannir du Ciel, de la terre et des mers ;
Jusqu’à ce que Délos, flottante et vagabonde,
Errante sur les mers comme elle dans le monde,
A votre déité, par pitié de ses maux,
Offrit un roc mobile et battu par les flots.
C’est-là que, moins que moi digne du nom de mère,
Deux jumeaux lui sont nés, enfans de sa misère…

   Latone est indignée, et va dans sa fureur
Implorer, sur le Cynthe, Apollon et sa sœur.

   Après l’indigne affront que l’on ose me faire,
O ma fille ! ô mon fils ! suis-je encor votre mère ?
Hélas ! moi qui faisais ma gloire de ce nom,
Fière de ne céder qu’à l’auguste Junon,
Si vous ne me vengez, on abolit mon culte.
C’est peu de m’offenser : Niobé vous insulte.
La fille de Tantale, aux dieux nés de mon sang,
Préfère avec orgueil les fils nés dans son flanc.
Ah ! puisse être bientôt sa race si féconde
Le sujet de ses pleurs, et l’exemple du monde !

   Elle eût joint la prière au récit de l’affront ;
Apollon indigné l’arrête et l’interrompt.
O ma mère ! cessez ; la plainte de l’offense
Retarde les momens hâtés par la vengeance.
Et Diane à son tour : C’est trop, n’achevez pas ;
Des fils de Niobé nous jurons le trépas.
Cachés dans un nuage, Apollon et Diane
Descendent aussitôt sur la cité profane………

   Au milieu de leurs corps, étendus et sanglans,
Veuve de son époux, veuve de ses enfans,
Par le mal endurcie, elle n’est plus sensible.
Ses longs cheveux épars n’ont plus rien de flexible ;
On a vu se roidir et ses piés et ses bras ;
Son œil sans mouvement regarde et ne voit pas.
Son sang s’est refroidi ; son coloris s’efface.
Sa lèvre est pâle et morte, et sa langue se glace.
Rien ne vit plus en elle. Au dedans, au dehors,
Un froid mortel en marbre a durci tout son corps.
On voit pleurer encor son image sans vie.
Un tourbillon l’emporte aux champs de la Phrygie.
Là, sur un mont placée, elle pleure toujours,
Et le temps, de ses pleurs ne tarit point le cours.
Ovide. —  Desaintange216.

Dryope. §

Nymphe d’Arcadie, aimée de Mercure. Tenant un jour dans ses bras son jeune enfant, elle coupa, pour l’amuser, un rameau de Lotos, plante consacrée à Bacchus. Ce Dieu courroucé, la changea en arbre. Au moment de sa métamorphose, Dryope eut soin d’appeler sa sœur Iole, et de lui remettre son fils, qui, sans ce secours, aurait été renfermé dans l’écorce du Lotos avec sa malheureuse mère.

Iole raconte les malheurs de sa sœur Dryope.

   Dryope, unique fruit de l’hymen de sa mère,
(Une autre fut la mienne, et nous n’avions qu’un père)
Dryope, par sa grâce et ses aimables traits,
Des Nymphes d’Œchalie effaça les attraits.
Apollon sans l’aimer ne put la voir si belle ;
Et depuis Andrémon fut son époux fidèle.

   D’un vallon circulaire un lac environné
Forme un large bassin, de myrtes couronné.
Dryope y vint un jour : hélas ! l’infortunée
Etait loin de prévoir sa triste destinée.
Aux Nymphes de ces bords, ô regrets ! ô douleurs !
Elle venait offrir des guirlandes de fleurs.
Un enfant, espérance aussi tendre que chère,
A son cou suspendu souriait à sa mère.

   Là, s’élève un lotos, dont les boutons en fleur
De la pourpre de Tyr imitent la couleur,
Dryope, pour son fils, en bouquet les assemble ;
Et j’allais l’imiter, car nous étions ensemble.
Mais soudain de la fleur je vois le sang couler,
Et les rameaux d’horreur et frémir et trembler.

   On dit, si nos bergers font un récit fidelle,
Que cet arbre sacré fut jadis une belle,
Qui du Dieu des jardins fuyant l’impur amour,
Perdit aux bords des eaux et sa forme et le jour.
Lotos était son nom, et ce nom seul lui reste.
Nous l’ignorions : témoin du prodige funeste,
Dryope s’épouvante ; elle veut s’éloigner :
Et sentant tout-à-coup ses piés s’enraciner,
Pour les débarrasser vainement se travaille.
Une soudaine écorce enveloppe sa taille.
Elle veut de sa main arracher ses cheveux,
Et saisit des rameaux qu’elle arrache avec eux.
Soutenu dans ses bras, son fils qui la caresse,
Sent durcir sous ses doigts les deux sources qu’il presse.
Quel spectacle ! O ma sœur ! Je te perds pour toujours ;
Je le vois, et ne puis te donner du secours.
Je m’oppose aux progrès de l’écorce cruelle ;
Je l’embrasse, et voudrais m’y cacher avec elle,
Heureuse, en ce tombeau, de me joindre à ma sœur.

   Cependant accourus au bruit de son malheur,
Son époux Andrémon, son père, sa famille,
Redemandent des yeux une épouse, une fille.
Dryope ! où donc est-elle ? En l’état où je suis,
Leur montrer le lotos est tout ce que je puis.
Ils couvrent de baisers l’écorce palpitante,
Et pressent sous le tronc Dryope encor vivante.
A peine, ô chère sœur ! sous les rameaux épais,
De ton visage encor je distinguais les traits.
Je vois tes pleurs couler sur leur humide feuille ;
J’entends tes derniers cris, que ma douleur recueille.
Exhaler, en ces mots, ta plainte et tes adieux :

   Vous qui voyez mon sort, j’en jure par les dieux,
Dryope est du destin l’innocente victime.
S’il me punit, hélas ! ma faute fut son crime.
Si mes sermens sont faux, que séché par l’hiver,
Mon tronc perde sa feuille, ou tombe sous le fer !
Dévoré par le feu, qu’il soit réduit en çendre !
Prenez soin de mon fils dans un âge si tendre :
Otez-le de mes bras, devenus mes rameaux ;
Qu’il croisse, en se jouant, à l’ombre des lotos ;
Qu’il apprenne mon nom ; qu’il plaigne ma misère,
Et qu’il dise en pleurant : Cet arbre fut ma mère !
Mais qu’il craigne les lacs, instruit par mon malheur ;
Et des arbres sacrés qu’il respecte la fleur !
Cher époux, chère sœur, cher et malheureux père,
Adieu ; mais si Dryope à son tour vous fut chère,
Ah ! protégez mon arbre, et loin de mes rameaux
Ecartez et le fer et la dent des troupeaux.
Approchez-vous de moi, si la pitié vous touche ;
Que votre bouche encor vienne presser ma bouche ;
Et puisque vers mon fils je ne puis me baisser,
Soulevé dans vos bras, qu’il vienne m’embrasser.
Je meurs ; vous entendez ma parole dernière.
Ne prenez pas le soin de fermer ma paupière ;
L’écorce qui s’élève et s’étend sur mes yeux,
Dispense votre main de ce devoir pieux.

   En cessant de parler, Dryope a cessé d’être ;
Mais par elle animé, le tronc qui vient de naître,
Sous l’écorce où ma main sent palpiter son cœur,
Conserve encor long-temps un reste de chaleur.
Ovide. —  Desaintange217.

Monstres fabuleux. §

Sirènes,
Filles de l’Océan et d’Amphitrite. §

C’étaient trois monstres marins, moitié filles, et moitié poissons ou oiseaux. Douées d’une voix mélodieuse, elles attiraient les passans par la douceur de leurs accords, et ensuite les dévoraient. Ulysse, malgré sa prudence, ne put se garantir de leur séduction et de leurs piéges, qu’en bouchant les oreilles à ses compagnons, en se faisant attacher au mât de son vaisseau. Parthenope, l’une des Sirènes, désolée de n’avoir pu charmer et perdre le Héros Grec, se noya de désespoir.

On les représente, l’une ayant à la main une espèce de tablette, l’autre deux flûtes, et la troisième une lyre.

   En vain pour terminer sa course vagabonde,
Le plus sage des Grecs, vengeur de Ménélas,
Depuis long-temps sur l’empire de l’Onde,
            Cherchait ses Dieux et ses Etats ;
Son sort le conduisit vers ces rives fameuses,
            Où les Sirènes dangereuses,
            Monstres de carnage affamés,
Dévoraient les Mortels qu’elles avaient charmés ;
            Déjà de leurs voix homicides,
La flatteuse douceur se répand dans les airs,
            Fidèles à leurs sons perfides,
Les échos d’alentour répètent leurs concerts.

            Quittez vos routes pénibles,
            Troupe guerrière, où courez-vous ?
            Craignez la mer en courroux,
            Venez dans ces lieux paisibles
            Goûter les plaisirs les plus doux.

            Dans nos charmantes retraites,
            Vénus se plaît avec sa cour ;
            Nous y goûtons chaque jour
            Les douceurs les plus parfaites,
            Des jeux, des ris et de l’amour.

Mais Ulysse s’avance, et son erreur l’entraîne
Vers ces bords enchanteurs, où règne le trépas.
Ah ! Prince malheureux, votre perte est certaine,
Arrêtez, évitez d’invincibles appas.

            Fuyez les Sirènes cruelles,
            Dont la voix charmerait vos sens ;
            Livrez-vous aux flots infidelles,
            Plutôt qu’à leurs tendres accens.

            La mer a des écueils horribles,
            Elle a des monstres furieux ;
            Craignez moins ses dangers terribles
            Que leurs concerts harmonieux.

Quel prodige nouveau dissipe nos alarmes,
Le chef et les soldats, tout est sourd à leur voix,
Mortels, par quel secours, pour la première fois
Etes-vous échappés à leurs funestes charmes.

Mais leurs chants sont changés en d’affreux hurlemens,
            Et ces monstres de sang avides,
En se précipitant dans leurs gouffres humides
Vont finir leurs fureurs et leurs enchantemens.

            Les Amours sont des Sirènes,
            Ils flattent nos plus chers desirs ;
            Mais ils cachent mille peines,
            Sous l’apparence des plaisirs.
            S’ils vous causent moins d’alarmes,
            En ont-ils moins de cruauté ?
            Où peut-on trouver des charmes,
            Quand on perd sa liberté ?

Cyclopes. §

Voyez Vulcain .

   Nous voguons, et bientôt une rive inconnue,
Pour croître nos douleurs, s’offrit à notre vue.
C’était là qu’habitaient les Cyclopes cruels,
Race impie et sans lois, la terreur des Mortels,
Qui, jamais, par les soins d’une heureuse culture,
N’a su dans les guérêts féconder la Nature,
Mais grossière et sans art, n’attend que de ses dons,
Les précieux trésors des fertiles moissons.
La Nature en effet y demande à la Terre,
Sans travaux et sans soins, un tribut volontaire,
Et l’orge et le froment, et leurs épis dorés,
Et les pampres couverts de raisins colorés.
Thémis de ces climats à jamais exilée,
Ne dicte point ses lois à la foule assemblée ;
Les Cyclopes épars sur la cime des monts,
Ont fixé leur séjour dans des antres profonds,
Où chacun libre et maître, au gré de son caprice,
A sa femme, à ses fils, dispense la justice.
Une île inhabitée, et proche de ce bord,
Défend cette contrée, en protège l’abord.
On n’y trouve en tout temps que des chèvres sauvages,
Errantes dans les bois sous d’antiques ombrages,
Dont jamais le chasseur n’a troublé le repos.
Homère. —  Rochefort219.
   L’un tour-à-tour enferme et déchaîne les vents,
L’autre plonge l’acier dans les flots frémissans ;
L’autre du fer rougi tourne la masse ardente ;
L’Etna tremblant gémit sous l’enclume pesante ;
Et leurs bras vigoureux lèvent de lourds marteaux,
Qui tombent en cadence, et domptent les métaux.
Virgile. —  Delille220.

Achéménide aux Troyens, sur Polyphème.

   « … Je fus jeté sur ces terres sauvages.
Du Cyclope inhumain, terreur de ces rivages,
Fuyant l’antre cruel, sans s’occuper de moi,
Les Grecs m’ont laissé seul dans ce séjour d’effroi.
Rien n’égale l’horreur de sa caverne affreuse :
Dans l’onde au loin s’étend sa voûte ténébreuse ;
Toujours la mort, le deuil habitent dans son sein ;
D’horribles ossemens pavent l’antre assassin.
Lui, (dieux ! d’un tel fleau n’affligez plus la terre !)
Semble d’un front hautain défier le tonnerre.
Laisse-t-il un instant son antre ensanglanté,
A son farouche aspect tout fuit épouvanté.
Rien ne l’émeut : la chair, le sang des misérables
Sont sa boisson affreuse et ses mets exécrables.
J’ai vu, j’ai vu moi-même, oui, j’ai vu l’inhumain,
Saisissant deux de nous de sa terrible main,
Les briser contre un roc ; j’ai vu sur les murailles
(J’en tremble encor d’horreur) rejaillir leurs entrailles ;
J’ai vu le monstre affreux dans son antre étendu,
S’abreuver par torrens de leur sang répandu,
Et briser de ses dens, de meurtres dégoûtantes,
Leurs membres tout viyans, et leurs chairs palpitantes.
Ulysse impunément ne vit point leurs trépas ;
Et, dans de tels momens, il ne s’oublia pas.
A peine ivre de vin, et gorgé de carnage,
Sous le poids du sommeil qui seul dompte sa rage,
Il a courbé sa tête ; et, tombant de langueur,
De son corps monstrueux déployé la longueur ;
Tandis que, rejetés par ce monstre farouche,
La chair, le vin, le sang jaillissaient de sa bouche,
Nous invoquons les Dieux, nous l’entourons : soudain
Chacun fond à l’envi sur le monstre inhumain.
Une poutre à l’instant a crevé l’œil énorme
Qui brillait seul au front de ce monstre difforme.
Moins grand nous apparaît, dans son vaste contour,
Un bouclier d’Argos ou l’œil ardent du jour,
Nous vengeâmes du moins ces ombres malheureuses.
Mais vous, Troyens, fuyez ces cavernes affreuses,
Fuyez ; c’est peu, qu’enflant ses sauvages pipeaux,
Occupé d’assembler, de traire ses troupeaux,
Dans son antre effroyable habite Polyphème,
Cent Cyclopes affreux, presqu’autant que lui-même,
Rôdent le long des mers, fendent leurs flots profonds,
Et sous leurs pas pesans font retentir les monts.
La lune a, par trois fois, réparé sa lumière,
Depuis qu’à l’ours cruel disputant sa tanière,
Je traîne dans ces bois mon destin malheureux,
Et que, du haut d’un roc, suivant ce peuple affreux,
J’écoute, en frissonnant, d’une oreille tremblante,
Et leur marche terrible, et leur voix effrayante.
Des herbes, quelques glands, dépouilles des forêts,
Quelques sauvages fruits, voilà mes tristes mets.
Mes yeux des vastes mers parcouraient l’étendue ;
Vos vaisseaux, les premiers, ont consolé ma vue.
Quels qu’ils fussent, Troyens, Grecs, amis, ennemis,
J’ai couru, j’ai volé : mon sort vous est soumis ;
Mais ne me livrez pas à ce peuple effroyable. »
A peine il achevait ce récit incroyable,
Sur la cime du mont nous voyons se mouvoir
Un monstre immense, informe, aveugle, horrible à voir,
Qui, regagnant des mers la rive solitaire,
Cherchait de ses troupeaux le pacage ordinaire,
Posant sa large main sur un tronc sans rameaux :
Seul plaisir qui lui reste en ses horribles maux.
Son troupeau réuni suit sa marche pesante :
Nous remarquons sa flûte à ses côtés pendante.
Il descend, il arrive au bord des flots grondans ;
Là, tout sanglant encor, hideux, grinçant les dents,
Au plus profond des mers, pour laver sa blessure,
Il plonge, et l’onde à peine atteint à sa ceinture.
Tous nos Troyens tremblans soudain sont attroupés ;
On presse le départ ; les cables sont coupés :
On part ; et l’aviron, sous mille mains rivales,
Par le vent secondé, fuit ces rives fatales ;
Avec nous fuit ce Grec devenu notre ami.
Au bruit de ce départ, notre horrible ennemi
Se tourne, et devant lui chasse les mers profondes ;
Mais en vain dans leur course il veut suivre les ondes,
En vain étend vers nous ses gigantesques bras,
Le rapide vaisseau laisse bien loin ses pas.
Alors il jette un cri lugubre, épouvantable.
La mer en a tremblé : de sa voix redoutable
Les monts de l’Ausonie ont prolongé les sons ;
L’Etna même en mugit en ses antres profonds.
Alors de leurs forêts, de leurs grottes sauvages,
Ses affreux compagnons accourent aux rivages,
De loin nous découvrons, d’un œil épouvanté,
De ces fils de l’Etna le conseil redouté,
Qui, d’un œil menaçant, nous poursuivent encore :
Famille impitoyable, et que la terre abhorre,
Debout, cachant dans l’air leurs fronts audacieux.
Tels du bois de Diane, ou du maître des cieux,
Les chênes, les cyprès, au-dessus des tempêtes,
Lèvent leurs bras altiers, et leurs pompeuses têtes.
Le même221.

Python. §

Monstrueux Serpent, né du limon de la terre après le déluge de Deucalion. Junon, jalouse de Latone, le lança contr’elle. La Déesse ne put se soustraire à sa fureur qu’en se jetant dans la mer, d’où Neptune fît sortir subitement l’île de Délos, pour lui servir d’asile. Apollon son fils tua depuis le monstre à coups de flèches, et consacra sa victoire sur lui, par l’institution des jeux Pythiques. Il couvrit de son horrible peau le Trépied sacré sur lequel il rendait ses oracles.

   Impitoyables Zoïles,
Plus sourds que le noir Pluton,
Souvenez-vous, ames viles,
Du sort de l’affreux Python :
Chez les filles de Mémoire
Allez apprendre l’histoire
De ce Serpent abhorré,
Dont l’haleine détestée
De sa vapeur empestée
Souilla leur séjour sacré.

   Lorsque la terrestre masse
Du déluge eût bu les eaux,
Il effraya le Parnasse
Par des prodiges nouveaux :
Le Ciel vit ce monstre impie,
Né de la fange croupie,
Au pied du mont Pélion,
Souffler son infecte rage,
Contre le naissant ouvrage,
Des mains de Deucalion.

   Mais, le bras sûr et terrible
Du Dieu qui donne le jour,
Lava, dans son sang horrible,
L’honneur du docte séjour :
Bientôt de la Thessalie,
Par sa dépouille ennoblie,
Les champs en furent baignés ;
Et du Céphise rapide,
Son corps affreux et livide,
Grossit les flots indignés.

   De l’écume empoisonnée
De ce reptile fatal,
Sur la terre profanée,
Naquit un germe infernal,
Et de là, naissent les sectes
De tous ces sales insectes,
De qui le souffle envieux
Ose, d’un venin critique,
Noircir, de la Grèce antique,
Les célestes demi-Dieux.

   A peine, sur de vains titres,
Intrus au sacré Vallon,
Ils s’érigent en arbitres
Des oracles d’Apollon :
Sans cesse, dans les ténèbres,
Insultant les morts célèbres,
Ils sont comme ces corbeaux,
De qui la troupe affamée,
Toujours de rage animée,
Croasse autour des tombeaux.

   Cependant, à les entendre,
Leurs ramages sont si doux,
Qu’aux bords même du Méandre
Le Cygne en serait jaloux :
Et quoiqu’en vain ils allument
L’encens, dont ils se parfument
Dans leurs chants étudiés,
Souvent, de ceux qu’ils admirent,
Lâches flatteurs, ils attirent
Les éloges mendiés.

   Une louange équitable,
Dont l’honneur seul est le but,
Du mérite véritable
Est le plus juste tribut :
Un esprit noble et sublime,
Nourri de gloire et d’estime,
Sent redoubler ses chaleurs ;
Comme une tige élevée,
D’une onde pure abreuvée,
Voit multiplier ses fleurs.

   Mais, cette flatteuse amorce
D’un hommage qu’on croit dû,
Souvent prête même force
Au vice qu’à la vertu :
De la céleste rosée,
La terre fertilisée,
Quand les frimats ont cessé,
Fait également éclore,
Et les doux parfums de Flore,
Et les poisons de Circé.

   Cieux, gardez vos eaux fécondes
Pour le myrte aimé des Dieux ;
Ne prodiguez plus vos ondes
A cet if contagieux :
Et vous, enfans des nuages.
Vents, ministres des orages,
Venez, fiers tyrans du Nord ;
De vos brûlantes froidures,
Sécher ces feuilles impures,
Dont l’ombre donne la mort.
Rousseau222.

Chimère. §

Elle était fille d’Echidna, monstre moitié femme et moitié serpent, et sœur du chien Cerbère, du lion Némée, et du Sphinx. La Chimère, aussi monstrueuse que sa mère, vomissait sans cesse feu et flamme : elle ravagea long-temps la Lycie. Bellérophon, monté sur le cheval Pégase, en délivra les malheureux habitans de cette contrée. On donne encore le nom de Chimère à tous les objets vains, frivoles et fantastiques, dont la plupart des hommes se bercent trop souvent.

   Des mortels j’ai vu les chimères ;
Sur leurs fortunes mensongères,
J’ai vu régner la folle erreur ;
J’ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur,
Mille petitesses réelles.
Sous une écorce de grandeur,
Mille lâchetés infidelles
Sous un coloris de candeur ;
Et j’ai dit, au fond de mon cœur :
Heureux ! qui dans la paix secrète
D’une libre et sûre retraite,
Vit ignoré, content de peu,
Et qui ne se voit point sans cesse
Jouet de l’aveugle Déesse,
Ou dupe de l’aveugle Dieu !…
En promenant vos rêveries
Dans le silence des prairies,
Vous voyez un faible rameau
Qui, par les jeux du vague Eole,
Enlevé de quelque arbrisseau,
Quitte sa tige, tombe, vole
Sur la surface d’un ruisseau :
Là, par une invincible pente,
Forcé d’errer et de changer,
Il flotte au gré de l’onde errante ;
Et, d’un mouvement étranger,
Souvent il paraît, il surnage,
Souvent il est au fond des eaux ;
Il rencontre, sur son passage,
Tous les jours des pays nouveaux :
Tantôt un fertile rivage,
Bordé de coteaux fortunés ;
Tantôt une rive sauvage,
Et des déserts abandonnés.
Parmi ces erreurs continues,
Il fuit, il vogue jusqu’au jour
Qui l’ensevelit, à son tour,
Au sein de ces mers inconnues
Où tout s’abîme sans retour.
Gresset223.

Lieux célèbres dans la Fable. §

Olympe. §

Célèbre Montagne, située entre la Thessalie et la Macédoine : c’était la demeure des Immortels. Sur sa cime superbe, s’élevait le trône éclatant de Jupiter.

Assemblée des Dieux.

   Une voie en tout temps par les Dieux fréquentés,
Blanchit l’azur des Cieux ; on la nomme Lactée.
Elle sert d’avenue à l’auguste séjour
Où Jupiter réside au milieu de sa cour.
On voit aux deux côtés, sous des vastes portiques,
S’ouvrir à deux battans des portes magnifiques,
Vestibules pompeux des Dieux patriciens.
Ailleurs sont confondus les toits des plébéiens.
Au milieu du parvis la façade présente
Des Dieux du premier rang la demeure imposante.
C’est là, s’il faut le dire en langage mortel,
La cour de Jupiter, et le sénat du Ciel.

   Le Dieu, le sceptre en main, se place sur son trône ;
L’immortelle assemblée en cercle l’environne.
De son auguste front le calme s’est troublé ;
Et la Terre, et les Mers, et les Cieux ont tremblé.
Ovide. —  Desaintange224.

Parnasse. §

Montagne fameuse de la Phocide, ainsi nommée de Parnassus, fils de Neptune et de Cléodore, qui en habitait les environs. Elle avait un double sommet, ce qui l’a fait nommer aussi le Double-Mont. L’un, appelé Nisa, était consacré à Bacchus ; l’autre, à Apollon et aux Muses. On donne encore au Parnasse le nom de Pinde et d’Hélicon. Quoique fabuleuse, cette montagne est, de toutes celles du Globe, la moins aisée à gravir.

   C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur.
S’il ne sent point du Ciel l’influence secrète,
Si son astre, en naissant, ne l’a formé poëte ;
Dans son génie étroit, il est toujours captif ;
Pour lui, Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

   O vous donc qui brûlant d’une ardeur périlleuse,
Courez du bel esprit la carrière épineuse,
N’allez pas, sur des vers, sans fruit vous consumer,
Ni prendre pour génie un amour de rimer.
Craignez d’un vain plaisir les trompeuses amorces,
Et consultez long-temps votre esprit et vos forces.
Boileau225.

Les Alpes.

   Vous, qu’au sein de Paris enchaîne la mollesse,
Riches, qui répandez votre or à pleines mains,
       Pour embellir d’insipides jardins
Dont l’aspect monotone inspire la tristesse ;
Quittez, pour quelque temps, ces jardins si chéris,
Et venez dans ces lieux contempler la Nature ;
De ces rocs entassés admirez la structure,
Du haut de leurs sommets voyez ces flots hardis,
Tomber, se disperser au gré de leurs caprices,
Rejaillir dans leur course, heurtés par des débris,
Et se perdre, en grondant, au fond des précipices.
(Quel bruit majestueux ! quels aspects imposans !)
Comparez maintenant vos mesquines cascades
          A ces impétueux torrens,
       Qui nuit et jour de leurs mugissemens,
       Font retentir l’antre des Oréades.
Que dis-je ! Selon vous, ces superbes tableaux,
Peu dignes d’attacher, sont plus tristes que beaux.
       Eh bien ! fuyez ; rentrez dans cette ville,
Assemblage insensé de tant d’êtres divers ;
Fuyez ; et laissez-moi, solitaire et tranquille,
M’étudier moi-même au fond de ces déserts.

   Quoi ! ces vastes forêts, ces routes tortueuses,
Ces lacs multipliés, ces abîmes affreux,
Ces fertiles vallons, ces cimes orgueilleuses,
Formaient jadis des mers les écueils dangereux !
Si j’en crois de Buffon la science profonde,
Je vois bondir la chèvre où nageaient les poissons ;
J’entends des muletiers les joyeuses chansons
Dans des lieux autrefois ensevelis sous l’onde.
Un jour viendra, sans doute, où, Neptune en fureur
Couvrira de nouveau ces sauvages campagnes :
       Rassurez-vous, habitans des montagnes,
Vous ne le verrez point ce jour rempli d’horreur.
Avant que les Destins lui permettent de luire,
       Que de siècles s’écouleront !
       Combien d’êtres disparaîtront,
Engloutis sans retour au fond du sombre Empire !
Où serez-vous alors, ô fidèles amis !
Vous qui me chérissez, vous tous que mon cœur aime ;
Hélas ! où serez-vous ? où serai-je moi-même ?
Sur les bords du Léthé, doucement endormis,
Nous aurons oublié nos peines trop réelles,
Et de nos vains plaisirs les suites si cruelles.
       De nos tombeaux par le temps démolis,
          Les générations nouvelles
          Fouleront aux pieds les débris…
Laugier, ci-devant Gaudin226.

Voyez Deucalion, pour la description du Parnasse.

Bois sacrés. §

Chaque Temple était communément environné d’un bois consacré à la Divinité qu’on y adorait, C’était dans ces forêts religieuses que les Druides, Prêtres Gaulois, se souillaient d’horribles sacrifices en y égorgeant des victimes humaines.

Bois sacré de Marseille, profané par César.

   On voit auprès du camp une forêt sacrée,
Formidable aux humains, et des temps révérée,
Dont le feuillage sombre et les rameaux épais,
Du Dieu de la clarté font mourir tous les traits ;
Sous la noire épaisseur des ormes et des hêtres,
Les Faunes, les Sylvains, ou les Nymphes champêtres,
Ne vont point accorder, aux accens de la voix,
Le son des chalumeaux ou celui des haut-bois.
Cette ombre, destinée à de plus noirs offices,
Cache aux yeux du Soleil ses cruels sacrifices,
Et les vœux criminels qui s’offrent en ces lieux,
Offensent la Nature en révérant les Dieux.
Là, du sang des humains on voit suer les marbres,
On voit fumer la terre, on voit rougir les arbres,
Tout y parle d’horreur ; et même, les oiseaux
Ne se perchent jamais sur ces tristes rameaux.
Les cruels sangliers, les bêtes les plus fières
N’osent pas y chercher leur bauge ou leurs tanières.
La foudre, accoutumée à punir les forfaits,
Craint ce lieu si coupable, et n’y tombe jamais.
Là, de cent Dieux divers les grossières images
Impriment l’épouvante et forcent les hommages ;
La mousse et la pâleur de leurs membres hideux,
Semblent mieux attirer les respects et les vœux.
Sous un air plus connu, la Divinité peinte
Trouverait moins d’encens, et ferait moins de crainte ;
Tant aux faibles mortels il est bon d’ignorer
Les Dieux qu’il leur faut craindre, et qu’il faut adorer.
Là, d’une obscure source il coule une onde obscure
Qui semble du Cocyte emprunter la teinture ;
Souvent un bruit confus trouble ce noir séjour,
Et l’on entend mugir les rochers d’alentour :
Souvent du triste éclat d’une flamme ensouffrée,
La forêt est couverte, et non pas dévorée ;
Et l’on a vu cent fois les troncs entortillés
De Cérastes hideux et de Dragons ailés.
Les voisins de ce bois si sauvage et si sombre,
Laissent à ces Démons son horreur et son ombre,
Et le Druide craint, en abordant ces lieux,
D’y voir ce qu’il adore, et d’y trouver ses Dieux.
Il n’est rien de sacré pour des mains sacriléges,
Les Dieux même, les Dieux n’ont point de priviléges ;
César veut qu’à l’instant leurs droits soient violés,
Les arbres abattus, les autels dépouillés.
Et de tous les soldats les ames étonnées
Craignent de voir contre eux retourner leurs coignées.
Il querelle leur crainte, il frémit de courroux,
Et le fer à la main porte les premiers coups.
Quittez, quittez, dit-il, l’effroi qui vous maîtrise ;
Si ces bois sont sacrés, c’est moi qui les méprise ;
Seul, j’offense aujourd’hui le respect de ces lieux,
Et seul, je prends sur moi le vain courroux des Dieux,
A ces mots, tous les siens cédant à la contrainte
Dépouillent le respect, sans, dépouiller la crainte.
Les Dieux parlent encor à ces cœurs agités,
Mais quand Jule commande, ils sont mal écoutés.
Alors on voit tomber sous un fer téméraire,
Des chênes et des ifs aussi vieux que leur mère
Des pins et des cyprès dont les feuillages verts
Conservaient le printemps an milieu des hivers.
Lucain. —  Brebeuf227.

Tempé. §

Vallée délicieuse de la Thessalie, qui s’étendait entre l’Olympe et l’Ossa, et qu’arrosait le Pénée. Les Dieux enchantés de la beauté de ce séjour, le préféraient quelquefois au Ciel même. Tempé les vit souvent parcourir ses rians bocages, et fouler ses vertes prairies.

   Il est en Emonie un vallon renommé,
Profond, ceint de rochers, d’arbres verts enfermé.
C’est là que le Pénée, échappé de sa source,
Du Pinde à gros bouillons précipitant sa course,
Epanche avec fracas le torrent de ses flots,
Et de leur chute au loin fatigue les échos.
L’écume jaillissante en vapeurs transformée,
S’élève dans les airs en humide fumée,
Et des arbres voisins humecte les sommets.
On appelle Tempé ce vallon toujours frais.
Là, s’ouvre dans le roc une grotte enfoncée,
De mousse, de glayeuls, et de joncs tapissée ;
Là, le Dieu tient sa cour, et gouverne en repos,
Et les eaux de son lit, et les Nymphes des eaux.
Ovide. —  Desaintange228.
   Tempé, séjour célèbre ! O magique Vallon !
Où l’eau de Sperchius, d’Amphrise et de Pénée,
D’ombrages immortels roulait environnée !
L’Olympe en tes bosquets, vit errer tous ses Dieux :
Pan qui sut animer les joncs mélodieux,
Diane au carquois d’or, Déesse bocagère,
Qui la flèche à la main, de sa robe légère,
Nouait sur le genou les replis ondoyans ;
Les Sylvains couronnés de rameaux verdoyans ;
Les Nymphes, qui sans art, les mains entrelacées,
Dansaient aux sons joyeux de leurs voix cadencées ;
Et l’heureux Jupiter, qui, cachant la grandeur,
Aimait à triompher de leur jeune pudeur ;
Cérès aux blonds cheveux, et le Dieu des Orgies,
Bacchus au front vermeil, ceint de grappes rougies,
Et cette Déité, charme de l’Univers,
Vénus qui de Lucrèce inspirait les beaux vers.
Fontanes229.

Le Tempé Français, ou la Vallée de Montmorenci.

   Un immense vallon, bordé par des montagnes,
Dérobait à mes yeux le terme des campagnes.
Cybèle à pleines mains y versait ses bienfaits,
Les Grâces le paraient de leurs piquans attraits…
Dans ce séjour charmant tout ravit, tout enchante,
Je vis le rossignol, qui, d’une voix touchante,
Soupirait ses amours ou chantait ses plaisirs ;
De vifs roucoulemens exprimaient ses desirs.
Ses accens appelaient une compagne tendre ;
Il s’envole, il revient ; l’Amour sait-il attendre ?
Mais un doux chant succède à ses chants douloureux,
Il a vu sa compagne, il l’aime, il est heureux.
Quel spectacle brillant ! les perles de l’Aurore
Relevaient la beauté de Pomone et de Flore ;
L’or éclatait par-tout, non le trompeur métal,
Du vice corrupteur aliment trop fatal,
Ce vil or, dont l’ardeur croît par la jouissance,
Et qui rend les humains pauvres dans l’abondance,
Moins heureux par les biens qu’ils ont en leur pouvoir,
Que malheureux par ceux qu’ils souhaitent d’avoir ;
C’était l’or précieux et si digne d’envie,
Qui renferme en son sein le germe de la vie,
L’or fécond des épis dont la blonde Cérès
Avait dans cette plaine embelli les guérêts.
Près de ces champs dorés était une prairie,
Où de nombreux troupeaux paissaient l’herbe fleurie.
Des béliers divisés par un léger débat,
Contre des arbrisseaux s’excitaient au combat.
L’agneau caracollant fanait les fleurs naissantes ;
Le fier taureau levait ses cornes menaçantes ;
La génisse à pas lents, parcourait ces beaux lieux.
Je ne sais quelle joie animait tous leurs jeux.
Un berger les menait sans chiens et sans houlette ;
Ces troupeaux le suivaient au son de sa musette ;
Ainsi Pan, par son souffle animant le haut-bois,
Appelle les Sylvains et les Nymphes des bois.
Tel, sur le Mont Ismare ou sur le Mont Rhodope,
La Thrace vit jadis le fils de Calliope
Attirer les rochers, les lions et les ours :
Les fleuves après lui prenaient un nouveau cours,
La Dryade accourait sous l’écorce d’un chêne,
L’Aquilon étonné suspendait son haleine :
Ainsi Thèbes s’élève aux accords d’Amphion,
Et le Dauphin charmé, suit et sauve Arion.
L’Age d’or… oui, j’en vis renaître les merveilles :
Les coteaux orgueilleux de leurs couleurs vermeilles,
La campagne émaillée, un jour serein et pur,
De l’Olympe brillant nuancèrent l’azur.
Ici le soc en main, sur la terre docile,
Le laboureur joyeux trace un sillon facile ;
Là, de l’humble brebis on ôte la toison ;
D’un pied prompt et léger on frappe le gazon.
Il semblait qu’en ces lieux comme dans l’Aonie,
Par le charme puissant de l’antique harmonie,
Apollon dépouillé de sa divinité
Ramenait l’abondance et la félicité.
Tresséol230.

Le Tempé Provençal, ou Gemenos.

   O riant Gemenos ! ô Vallon fortuné !
Tel j’ai vu ton coteau, de pampres couronné,
Que la figue chérit, que l’olive idolâtre,
Etendre en verts gradins son riche amphithéâtre ;
Et la terre, par l’homme apportée à grands frais,
D’un sol enfant de l’art étaler les bienfaits.
Lieu charmant, trop heureux qui dans ta belle plaine,
Où l’hiver indulgent attiédit son haleine,
Au sein d’un doux abri peut, sous ton ciel vermeil,
Avec tes orangers partager ton soleil,
Respirer leurs parfums, et, comme leur verdure,
Même au sein des frimats défier la froidure !
Delille231.

Acidalie. §

C’était une Fontaine du Bois d’Idalie, où les Grâces se baignaient dans les chaleurs de l’Eté.

   Au fond d’un bosquet d’Idalie,
Dont nul mortel n’ose approcher,
La Fontaine d’Acidalie
Se filtre à travers un rocher ;
Et suivant une pente douce,
Qui la conduit en l’égarant,
Elle remplit, en murmurant,
Un bassin revêtu de mousse.
Les arbres courbés à l’entour,
La dérobent à l’œil du jour :
Un buisson fleuri l’environne,
La tubéreuse et l’anémone
Entourent ses bords séduisans ;
Et l’oranger qui la couronne
Est parsemé de vers luisans.
Que Plutus, d’une main fantasque,
Orne les bains de Danaé ;
Thalie, Euphrosine, Aglaé,
N’aiment que les beautés sans masque ;
Le luxe expire sous leurs pas.
Sœurs aimables de la Nature,
Elles se baignent dans ses bras,
Et l’onde est plus belle et plus pure.
Bernis232.

Fontaine de l’Idalie Provençale.

   Au sein d’une riante plaine,
Lille voit des monts sourcilleux
S’étendre, et repliant leur chaîne,
Former un vallon ténébreux.
Là, des flancs d’une grotte obscure,
A travers des rochers affreux,
Une source abondante et pure
Fait bondir ses flots écumeux,
Avec un effrayant murmure.
On dirait qu’au séjour des morts,
Brisant l’urne qui les resserre,
Par les entrailles de la terre
Son onde arrive sur ces bords.
Non loin, sous deux arches antiques
Le cours impétueux de l’eau
Se brise, et d’un petit hameau
Mouille en grondant les murs gothiques.
Le pâle habitant de ces lieux
Vit dans l’obscurité profonde :
Sans lancer un rayon sur eux,
Le Soleil fait le tour du Monde.
Au pied d’un aride coteau,
A nos regards s’offrent encore
Les débris de l’humble château
Où soupirait l’amant de Laure.
Par un heureux enchantement,
On croit encore voir son ombre,
Chercher sur cette rive sombre
L’objet cruel de son tourment…
Mais bientôt cette ombre tranquille,
Nous peint les Cieux dans son cristal ;
Les bateaux, d’une rame agile,
S’en vont sillonnant le canal.
Assise au bord de l’onde claire,
Tandis qu’au loin sur la fougère,
Elle laisse errer son troupeau,
La jeune et timide bergère
Arme ses mains d’un long roseau :
Attentive, silencieuse,
Palpitant d’ardeur, elle attend
Qu’en sa retraite limoneuse,
Des eaux le crédule habitant
Saisisse l’amorce trompeuse :
Au signal d’un liège flottant,
Soudain, dans l’onde transparente,
Elle l’a vu se débattant,
Et, d’une main impatiente,
Je l’aperçois qui, dans l’instant,
Tire le captif palpitant
Au bout de sa ligne tremblante…
Mon crayon pourrait-il suffire
A tracer tant d’objets nouveaux ?
Dans un tableau comment réduire
Le sujet de mille tableaux ?
Les plaines que le Nil féconde,
De Tempé les bords enchantés
Sont l’image de ceux qu’inonde
Le cours de ces flots argentés.
Hermite, de Maillane233.

Champs Olympiques. §

Ainsi appelés d’Olympie, ville de l’Elide. On y célébrait tous les cinq ans des jeux magnifiques institués, dit-on, par Hercule en l’honneur de Jupiter. Les vainqueurs étaient couronnés de palmes et chantés par les poëtes. Pindare a immortalisé le nom de plusieurs d’entr’eux par ses sublimes Odes.

   Dans les champs d’Olympie on ouvre la barrière :
A pas précipités des coursiers pleins de cœur
Ont fait voler au loin les chars dans la carrière ;
L’aiguillon mord leur flanc, rallume leur ardeur.
Attentif, inquiet, du cirque un peuple immense
             Les observe en silence,
Et bientôt par des cris célèbre le vainqueur.
Paris234.
          L’Elide célébrait ses jeux :
Vaste et brillante lice, où la fleur de la Grèce
Déployait à l’envi sa force et son adresse.
            Deux Athlètes plus courageux
            Parmi la bouillante jeunesse,
            Attiraient sur-tout les regards.
            De l’Amour ils avaient la grâce,
            Ils avaient la fierté de Mars.
Ils s’élancent : bientôt, emportés dans l’espace,
Leurs chars semblent voler aussi prompts que les vents,
Et le feu qui jaillit de leurs essieux brûlans,
Des héros disparus indique seul la trace.
           La victoire, incertaine encor,
           Quelque temps entr’eux se balance.
        D’un pas égal l’un et l’autre s’avance :
Tel on a peint Pollux à côté de Castor.
           Leur tâche allait être remplie,
Et le peuple attentif, au front des deux rivaux,
Etait prêt d’attacher la palme des héros,
           Quand l’un de sa main affaiblie,
           Sent échapper les rênes des chevaux.
           L’autre se livre à des efforts nouveaux,
Touche au but le premier et gagne la victoire.
Aussi-tôt dans les airs mille cris élancés
           Sont les trompettes de sa gloire.
           Le front morne, les yeux baissés,
Le vaincu se dérobe et veut, loin de la place,
Aller ensevelir sa honte et sa disgrace.
On l’arrête. Ce fut un vieillard de Lesbos
           Qui le consola par ces mots :
           « Jeune homme ! un seul dans la carrière
            A pu surpasser tes travaux :
N’y songe point, mais songe à mille autres rivaux
           Que ton char a laissés derrière. »
Lebailly235.

Jeux Pythiques. §

Ils furent institués en mémoire de la victoire d’Apollon sur le serpent Python. La couronne des vainqueurs fut d’abord d’un simple rameau de chêne, ensuite de laurier, et enfin d’or.

   Jaloux de consacrer aux siècles à venir
D’un triomphe si beau l’immortel souvenir,
Il établit des jeux, solennités publiques,
Et du nom du serpent les nomma jeux Pythiques.
C’est là que la jeunesse, amante de l’honneur,
Signalant non adresse, ainsi que sa vigueur,
Court sur un char rapide, ou lutte dans l’arène.
Le vainqueur autrefois se couronnait de chêne,
Symbole de l’honneur, plus précieux que l’or.
Verts rameaux du laurier, vous n’étiez point encor ;
Et du bel Apollon la blonde chevelure
De tout arbre sans choix empruntait sa parure.
Ovide. —  Desaintange236.

Voyez Pi thon .

Enfers. §

Lieux souterrains, dont Pluton était le Dieu, Minos, Eaque et Rhadamante, les Juges. Cinq fleuves y coulaient : le Styx, le Phlégéton, le Cocyte, l’Achéron et le Léthé. Cerbère, chien à trais têtes et à trois gueules, en défendait l’entrée et la sortie. Les Enfers étaient divisés en deux parties : l’une était le Tartare, l’autre l’Elysée. Voyez ces derniers mots.

   Devant le vestibule, aux portes des enfers,
Habitent les Soucis et les Regrets amers,
Et des Remords rongeurs l’escorte vengeresse ;
La pale Maladie, et la triste Vieillesse ;
L’Indigence en lambeaux, l’inflexible Trépas,
Et le Sommeil son frère, et le Dieu des combats ;
Le Travail qui gémit, la Terreur qui frissonne,
Et la Faim qui frémit des conseils qu’elle donne ;
Et l’ivresse du crime, et les Filles d’enfer,
Reposant leur fureur sur des couches de fer ;
Et la Discorde enfin, qui, soufflant la tempête,
Tresse en festons sanglans les serpens de sa tête.

   Au centre est un vieil orme où les fils du Sommeil,
Amoureux, de la Nuit, ennemis du Réveil,
Sans cesse variant leurs formes passagères,
Sont les hôtes légers de ses feuilles légères.
Là, sont tous ces fléaux, tous ces monstres divers
Qui vont épouvanter l’air, la terre et les mers ;
Géroyn, de trois corps formant un corps énorme ;
Le Quadrupède humain, fier de sa double forme ;
L’Hydre, qui fait siffler cent aiguillons affreux ;
La Chimère, lançant des tourbillons de feux ;
Briarée aux cent bras, levant sa tête impie ;
Et l’horrible Gorgone, et l’avide Harpie.
Virgile. —  Delille237.

Tartare. §

Partie horrible des Enfers, destinée aux supplices des méchans.

   Du Tartare deux fois la profondeur immense,
D’ici jusques au Ciel surpasse la distance.
Le souffre et le bitume y forment ces étangs,
Où le Dieu du Tonnerre a plongé les Titans.
J’ai vu dans ces cachots les deux fils d’Aloée ;
Jadis leur insolence à jamais foudroyée,
Voulut des Immortels renverser le palais.
Dans ces lieux Salmonée expiait ses forfaits :
Sur un superbe char dont l’orgueil fut le guide,
Une torche à la main il parcourait l’Elide,
Exigeait les honneurs dûs au maître des Cieux ;
Insensé qui croyait, faux émule des Dieux,
Que sur un pont d’airain, construit pour cet usage,
De ses quatre coursiers l’impétueux passage,
Imitait la tempête, et mettait dans ses mains
Les secrets du Tonnerre ignorés des humains.
Mais Jupiter lança le véritable foudre ;
Un seul coup de son bras mit tout l’ouvrage en poudre,
Et le monarque impie, enveloppé d’éclairs,
Avec son char brûlant tomba dans les Enfers.
Virgile. —  Lefranc238.

Fleuve des Enfers.

   J’allais passer les trois rivières,
Phlégéthon, Cocyte, Achéron ;
La triple Hécate et ses Sorcières
M’attendaient chez le noir Pluton :
Les trois fileuses de nos vies,
Les trois Sœurs qu’on nomme Furies
Et les trois gueules de leur Chien,
Allaient livrer ma chétive Ombre
Aux trois juges du séjour sombre,
D’où ne revient aucun Chrétien.
Voltaire239.
   Adieu, je vais dans ce pays
D’où ne revint point feu mon père :
Pour jamais adieu, mes Amis,
Qui ne me regretterez guère.
Vous en rirez mes ennemis,
C’est le requiem ordinaire.
Vous en tâterez quelque jour,
Et lorsqu’aux ténébreux rivages
Vous irez trouver vos ouvrages,
Vous ferez rire à votre tour.
Le même240.

Voyez E uménides .

Élysée. §

Canton fortuné du sombre Empire ; il y régnait un éternel printemps ; et c’était l’heureux séjour des ames justes et pieuses. Lorsqu’après plusieurs siècles de félicité, elles devaient retourner sur la terre, elles buvaient les eaux du fleuve Léthé, pour oublier les maux qu’elles y avaient soufferts. Les champs Elysées avaient deux portes, l’une de corne, l’autre d’ivoire ; c’est par celle-ci que sortaient les ombres fortunées.

Elysée antique.

   Les prés délicieux et les bocages frais,
Tout dit : voici les lieux de l’éternelle paix !
Ces beaux lieux ont leur ciel, leur soleil, leurs étoiles ;
Là, de plus douces nuits éclaircissent leurs voiles ;
Là, pour favoriser ces douces régions,
Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons.
Tantôt ce peuple heureux, sur les herbes naissantes,
Exerce, en se jouant, des luttes innocentes ;
Tantôt leurs pieds légers, sur de rians gazons,
Bondissent en cadence au doux bruit des chansons ;
D’autres touchent la lyre ; à leur tête est Orphée,
Tel qu’il charma jadis les sommets du Riphée.
Son luth harmonieux, qu’accompagne sa voix,
Ou frémit sous l’archet, ou parle sous ses doigts.
L’œil suit les plis mouvans de sa robe flottante,
L’oreille est suspendue à sa lyre touchante,
Et, sur sept fils divins où résonnent sept tons,
Son doigt léger parcourt l’intervalle des sons.
Là brillent réunis, dans des scènes champêtres,
Les héros des Troyens, leurs princes, leurs ancêtres ;
Tous, conservant les goûts dont ils furent épris,
Dans ce séjour de paix offrent aux yeux surpris
Des ombres retraçant les scènes de la guerre :
Ici, des javelots enfoncés dans la terre ;
Là, des coursiers sur l’herbe errant paisiblement ;
Des armes et des chars le noble amusement,
Ont suivi ces guerriers sur cet heureux rivage ;
Et de la vie encore ils embrassent l’image.
Du tranquille bonheur qui règne dans ces lieux,
Une scène plus douce attire encor ses yeux.
Plusieurs, couchés en paix sur l’épaisseur des herbes,
Où l’Éridan divin roule ses eaux superbes,
Sous l’ombrage odorant des lauriers toujours verts,
Joignent leur douce voix au doux charme des vers.
Là, règnent les vertus ; là, sont ces cœurs sublimes,
Héros de la patrie ou ses nobles victimes ;
Les prêtres qui n’ont point profané les autels ;
Ceux dont les chants divins instruisaient les mortels ;
Ceux dont l’humanité n’a point pleuré la gloire ;
Ceux qui, par des bienfaits, vivent dans la mémoire ;
Et ceux qui, de nos arts utiles inventeurs,
Ont défriché la vie et cultivé les mœurs.
Virgile. —  Lefranc241.

Elysée poétique.

   Quelles ombres majestueuses
Errant au fond de ces vallons,
Sur des lyres harmonieuses
Méditent de doctes chansons ?
Toi que le Monde entier révère,
Je t’aperçois, divin Homère,
Vêtu d’une robe d’argent.
Deux Cygnes déployant leurs ailes,
Vers les demeures immortelles
Traînent son char étincelant.

   Et toi, dont la Muse facile
Soupirait d’un ton si touchant,
Parais ici, tendre Virgile,
Divinité du sentiment…
Il vient brillant comme l’Aurore,
Et d’une main il tient encore
Le foudre puissant des Césars ;
De l’autre il porte la houlette,
Et mêle au son de sa musette
Le terrible clairon de Mars.

   Est-ce le Dieu de l’harmonie
Qui rend ces magiques accords ?
C’est Pindare, enfant du Génie,
Je le connais à ses transports.
Poussé par le Dieu qui l’inspire,
Sur sa mélodieuse lyre
Je le vois promener ses doigts ;
A travers la noble poussière,
Il semble encor dans la carrière
Animer un char de sa voix,

   O toi, victime de l’envie,
Ovide, chantre ingénieux…
Hélas ! ce monstre sur ta vie,
Répandit son fiel dangereux !…
Vengez-le, noires Euménides,
Venez de vos mains homicides
Déchirer ce spectre hideux ;
Enfer, reçois-le dans ton gouffre,
Engloutis dans un feu de souffre,
Ce persécuteur odieux.

   Ici Properce, ici Tibulle,
Chantent encore les plaisirs.
Là, du luth galant de Catulle,
L’écho répète les soupirs.
Je les vois dans le char des Grâces,
Entraîner encor sur leurs traces,
Les Héros et même les Dieux.
Horace d’une main hardie
Touchant la lyre d’Ausonie,
Rend des sons plus majestueux.

   Je veux vous suivre, Ombres charmantes,
Ah ! j’envie un sort aussi doux…
Déjà dans ces plaines riantes,
Je crois errer auprès de vous.
Daignez recevoir mes hommages !
Assis dans ces heureux bocages,
Je méditerai vos concerts ;
Ainsi s’élevant de son aire,
L’aiglon sous l’aile de sa mère,
Apprend à planer dans les airs.

   Vous fuyez, aimables fantômes…
N’est-ce donc qu’un charme trompeur !
Ah ! tels sont les plaisirs des hommes,
Ce n’est qu’une agréable erreur ;
Je n’embrasse plus qu’un nuage.
Imagination volage,
Tu séduis mon facile cœur…
Faut-il que ce ne soit qu’un songe…
Mais j’ai joui d’un doux mensonge,
Et c’est là tout notre bonheur.
Bruneau242.

Elysée p hilosophique.

   Si ces beaux lieux sont destinés aux Sages,
Pourquoi chercher ce qui nous est offert ?
Sans pénétrer aux ténébreux rivages,
Vivons comme eux, l’Elysée est ouvert.
Ce ne sont point les plaines fortunées,
Les bois épais, le murmure des eaux,
Qui font couler nos heureuses années
Dans les douceurs d’un éternel repos.
C’est la raison qui rend les lieux aimables ;
Tout ici bas lui doit ses agrémens :
Antres obscurs, déserts impraticables,
Son seul aspect vous a rendus charmans :
Palais des Rois, vos cours ambitieuses
Seraient sans elle une affreuse prison :
Repos, transports, heures délicieuses,
Tous les plaisirs naissent de la raison.

   Esprit des Dieux, soutien de l’Elysée,
Sage Minerve, éclaire l’Univers ;
Que par tes soins l’ame divinisée,
Soit insensible aux grandeurs, aux revers :
De la vertu rends-nous la route aisée,
Et pour jamais fais rentrer dans leurs fers
Les passions, ces filles des Enfers.
Quitte un moment les campagnes fleuries ;
Où le Léthé, sur un char paresseux,
Nonchalamment erre dans les prairies ;
Et de roseaux couronne ses cheveux.
Si tu reviens, la paix et l’innocence
Vont rétablir leurs autels démolis,
Et confondus par ta seule présence,
Tous les forfaits, enfans de la licence,
S’abîmeront dans l’ombre ensevelis ;
Du haut du Ciel nous reverrons descendre
Les plaisirs purs que goûtaient nos aïeux ;
Le Dieu des Ris qui mourut avec eux,
Nouveau Phénix renaîtra de sa cendre,
Et parmi nous ramènera leurs jeux.
Mais toi, Mortel, toi si digne de l’être,
Esclave bas, né pour avoir un maître,
Qui n’oserais écouter les desirs
Que dans ton cœur la nature fit naître ;
Toi, l’ennemi, le tyran des plaisirs,
Veux-tu toujours gémir dans la poussière,
Verser des pleurs, traîner des fers honteux ?
Ose à la fin jouir de la lumière,
Et deviens homme en devenant heureux.
Mais ce bonheur, ce vain éclat du Monde,
Ressemble aux fleurs qu’enfante le Printemps :
Tristes jouets de la Parque et du Temps,
Nos plus beaux jours s’écoulent comme l’onde ;
Et l’avenir, tel qu’une mer profonde,
Va sans retour engloutir nos instans.
Bernis243.

Divinités allégoriques. §

Destin ou Destinée,
Fils du Cahos. §

Il tenait sous ses pieds le Globe Terrestre, et dans ses mains l’Urne fatale, où était contenu le sort des hommes. Ses arrêts étaient irrévocables, et son pouvoir s’étendait sur les Dieux mêmes.

   Loin de la Sphère où grondent les orages ;
Loin des Soleils, par de-là tous les Cieux,
S’est élevé cet édifice affreux
Qui se soutient sur le gouffre des âges.
D’un triple airain tous les murs sont couverts,
Et sur leurs gonds, quand les portes mugissent,
Du Temple alors les bases retentissent ;
Le bruit pénètre, et s’entend aux Enfers.
Les vœux secrets, les prières, la plainte,
Et notre encens, détrempé de nos pleurs,
Viennent, hélas ! comme autant de vapeurs,
Se dissiper autour de cette enceinte.
Là, tout est sourd à l’accent des douleurs.
Multipliés en échos formidables,
Nos cris en vain montent jusqu’à ce lieu,
Ces cris perçans et ces voix lamentables
N’arrivent point aux oreilles du Dieu.
A ses regards un bronze incorruptible
Offre en un point l’avenir ramassé.
L’Urne des sorts est dans sa main terrible ;
L’axe des temps pour lui seul est fixé.
Sous une voûte où le Ciel étincelle,
Est enfermé le Trône du Destin :
Triste barrière et limite éternelle,
Inaccessible à tout effort humain.
Morne, immobile, et dans soi recueillie,
C’est de ce lieu que la Nécessité
Toujours sévère et toujours obéie,
Lève sur nous son sceptre ensanglanté,
Ouvre l’abîme où disparaît la vie,
D’un bras de fer couvre le front des Rois,
Tient sous ses pieds la Terre assujettie,
Et dit au Temps : exécute mes lois244.

Nature. §

La Fable l’appelle indifféremment, la Mère, la Femme ou la Fille de Jupiter. C’est elle qui dans sa fécondité a créé et embelli tous les êtres physiques et moraux. L’Univers lui doit sa décoration et sa richesse.

Beautés de la Nature.

   ……… O séduisante et sublime Déesse,
Que tes traits sont divers ! tu fais naître dans moi
Ou les plus doux transports, ou le plus saint effroi.
Tantôt, dans nos vallons, jeune, fraîche et brillante,
Tu marches, et, des plis de ta robe flottante
Secouant la rosée et versant les couleurs,
Tes mains sèment les fruits, la verdure et les fleurs :
Les rayons d’un beau jour naissent de ton sourire ;
De ton souffle léger s’exhale le zéphire,
Et le doux bruit des eaux, le doux concert des bois,
Sont les accens divers de ta brillante voix.
Tantôt, dans les déserts, divinité terrible,
Sur des sommets glacés, plaçant ton trône horrible,
Le front ceint de vieux pins s’entrechoquant dans l’air,
Des torrens écumeux battent tes flancs ; l’éclair
Sort de tes yeux : ta voix est la foudre qui gronde,
Et du bruit des volcans épouvante le monde.
   Oh ! qui pourra saisir dans leur variété
De tes riches aspects la changeante beauté ?
Qui peindra d’un ton vrai tes ouvrages sublimes,
Depuis les monts altiers jusqu’aux profonds abîmes ;
Depuis ces bois pompeux dans les airs égarés,
Jusqu’à la violette, humble amante des prés.
Delille245.
   Toi que l’Antiquité fit éclore des Ondes,
Qui descendis du Ciel, et règnes sur les Mondes :
Toi qu’après la bonté, l’homme chérit le mieux ;
Toi qui naquis un jour du sourire des Dieux,
Beauté, je te salue. Hélas ! d’épais nuages
A mes yeux presque éteints dérobent tes ouvrages.
Voilà que le Printemps reverdit les coteaux,
Des chaînes de l’Hiver dégage les ruisseaux,
Rend leur feuillage aux bois, ses rayons à l’Aurore ;
Tout renaît : pour moi seul, rien ne renaît encore ;
Et mes yeux, à travers de confuses vapeurs,
Ont à peine entrevu ces tableaux enchanteurs.
Plus aveugle que moi Milton fut moins à plaindre ;
Ne pouvant plus te voir, il sut au moins te peindre ;
Et lorsque par leurs chants préparant ses transports,
Ses filles avaient fait entendre leurs accords,
Aussi-tôt des objets les images pressées
En foule s’éveillaient dans ses vastes pensées :
Il chantait ! et tes dons, tes chefs-d’œuvre divers,
Eclipsés à ses yeux, revivaient dans ses vers.
Hélas ! je ne puis pas égaler son hommage :
Mais dans mes souvenirs j’aime encor ton image.
Source de voluptés, de délices, d’attraits,
Sur trois règnes divers tu répands tes bienfaits.
Tantôt, loin de nos yeux dans les flancs de la terre,
En rubis enflammés tu transformes la pierre ;
Tu donnes en secret leurs couleurs aux métaux,
Au diamant ses feux, et leur lustre aux cristaux.
Au sein d’Antiparos tu filtres goutte à goutte
Tous ces glaçons d’albâtre, ornement de sa voûte,
Edifice brillant, qui dans ce noir séjour,
Attend que son éclat brille à l’éclat du jour.
Tantôt nous étalant ta pompe éblouissante,
Pour colorer l’arbuste, et la fleur et la plante,
D’or, de pourpre et d’azur, tu trempes tes pinceaux.
C’est toi qui dessinas ces jeunes arbrisseaux,
Ces élégans tilleuls et ces platanes sombres,
Qu’habitent la fraîcheur, le silence et les ombres.
Dans le Monde animé, qui ne sent tes faveurs !
L’insecte, dans la fange, est fier de ses couleurs.
Ta main du paon superbe étoila le plumage ;
D’un souffle, tu créas le papillon volage,
Toi-même, au tigre horrible, au lion indompté,
Donnas leur menaçante et sombre majesté.
Tu départis aux cerfs la souplesse et la grâce.
Tu te plus à parer ce coursier plein d’audace,
Qui, relevant sa tête, et cadençant ses pas,
Vole et cherche les prés, l’amour et les combats.
A l’aigle, au moucheron, tu donnas leur parure :
Mais tu traitas en Roi le Roi de la Nature.
L’homme seul eut de toi ce front majestueux,
Ce regard tendre et fier, noble, voluptueux,
Du sourire et des pleurs l’intéressant langage,
Et sa compagne enfin fut ton plus bel ouvrage.
Pour elle tu choisis les trésors les plus doux,
Cette aimable pudeur qui les embellit tous,
Tout ce qui porte au cœur, l’attendrit et l’enflamme,
Et les grâces du corps, et la douceur de l’ame.
L’homme seul contemplait ces globes radieux :
Sa compagne parut : elle éclipsa les Cieux.
Toi-même t’applaudis en la voyant éclore ;
Dans le reste on t’admire, et dans elle on t’adore :
Que dis-je ? cet éclat, ces formes, ces couleurs,
O Beauté ! ne sont pas tes plus nobles faveurs.
Non, ton chef-d’œuvre auguste est une ame sublime.
C’est Lhôpital si pur dans le règne du crime ;
C’est Molé, du coup d’œil de l’homme vertueux,
Calmant d’un peuple ému les flots impétueux ;
C’est Bayard, dans les bras d’une mère plaintive,
Sans tache et sans rançon remettant sa captive ;
C’est Crillon, c’est Sully, c’est toi, divin Caton,
Tenant entre les mains un poignard, et Platon,
Parlant et combattant, et mourant en grand homme,
Et seul resté debout sur les débris de Rome.
Le même246.

Le Vésuve.

   O vieux géant ! ô toi, dont la bouche embrasée,
Sur ces bords qu’embellit l’éclat de l’Elysée,
Epanche trop souvent les laves des enfers,
Vésuve, tu rugis, tes flancs se sont ouverts !
L’onde qui bat tes pieds a fait fumer ta cime ;
La mer, dans tes fourneaux, que sa fureur anime
Se roule, et tes torrens s’échappent à grand bruit.
Mille langues de feu se croisent dans la nuit.
O ravage ! ô terreur ! la lave qui bouillonne
Court sur les flancs du mont qu’elle embrase et sillonne ;
Puis, rassemblant au loin tous ses flots irrités,
Emporte dans son cours les débris des cités,
Gronde jusqu’à Pouzzole, où le brûlant orage
Entre enfin dans la mer qui nourrissait sa rage :
La mer, en mugissant, le reçoit dans son sein.
O quel combat alors ébranle son bassin !
Le volcan à la mer vient rendre sa secousse,
Et heurte avec fracas les ondes qu’il repousse.
Ainsi, lorsque Vulcain, près de ces mêmes lieux,
Forge, aux flancs de l’Etna, des foudres pour les Dieux.
Sans la mer frémissante il trempe le tonnerre ;
Et des deux élémens renouvelle la guerre.
Cependant l’eau bouillonne, et d’immenses vapeurs
Enveloppent les cieux de leurs voiles trompeurs ;
Et le Soleil, qui sort de la mer enflammée,
Parmi les flots, rougis d’une ardente fumée,
De son disque agrandi montre les bords sanglans,
Et d’un œil effrayé voit ces gouffres brûlans.
Charles Chênedollé247.

Paix,
Fille de Jupiter et de Thémis. §

Elle est représentée avec un visage doux et serein ; une petite statue de Plutus d’une main ; de l’autre, une poignée d’épis et de roses, et un rameau d’olivier, avec une demi-couronne de laurier à sa tête, et des cornes d’abondance à ses pieds.

   O Paix ! tranquille Paix ! secourable Immortelle,
Fille de l’Harmonie et mère des Plaisirs,
Que fais-tu dans les Cieux, tandis que de Cybèle
Les sujets désolés t’adressent leurs soupirs ?

   Si par l’ambition de la Terre bannie
Tu crois devoir ta haine à tes profanateurs,
Que t’a fait l’Innocence injustement punie
De l’inhumanité de ses persécuteurs ?

   Equitable Déesse, entends nos voix plaintives,
Vois ces champs ravagés, vois ces temples brûlans,
Ces peuples éplorés, ces mères fugitives,
Et ces enfans meurtris entre leurs bras sanglans.

   De quels débordemens de sang et de carnage
La Terre a-t-elle vu ses flancs plus engraissés ?
Et quel fleuve jamais vit border son rivage
D’un plus horrible amas de mourans entassés ?

   Telle autour d’Ilion la Mort livide et blême
Moissonnait les guerriers de Phrygie et d’Argos ;
Dans ces combats affreux où le Dieu Mars lui-même
De son sang immortel vit bouillonner les flots.

   D’un cri pareil au bruit d’une armée invincible,
Qui s’avance au signal d’un combat furieux,
Il ébranla du Ciel la voûte inaccessible,
Et vint porter sa plainte au Monarque des Dieux.

   Mais le grand Jupiter dont la présence auguste
Fait rentrer d’un coup d’œil l’audace en son devoir,
Interrompant la voix de ce guerrier injuste,
En ces mots foudroyans confondit son espoir.

   Va, tyran des Mortels, Dieu barbare et funeste
Va faire retentir tes regrets loin de moi ;
De tous les habitans de l’Olympe céleste,
Nul n’est à mes regards plus odieux que toi.

   Tigre, à qui la pitié ne peut se faire entendre,
Tu n’aimes que le meurtre et les embrasemens ;
Les remparts abattus, les palais mis en cendre
Sont de ta cruauté les plus doux monumens.

   La frayeur et la mort vont sans cesse à ta suite,
Monstre nourri de sang, cœur abreuvé de fiel,
Plus digne de régner sur les bords du Cocyte,
Que de tenir ta place entre les Dieux du Ciel,

   Ah ! lorsque ton orgueil languissait dans les chaînes
Où les fils d’Aloüs te faisaient soupirer,
Pourquoi trop peu sensible aux misères humaines,
Mercure malgré moi vint-il t’en délivrer ?

   La Discorde dès lors avec toi détrônée
Eût été pour toujours reléguée aux Enfers ;
Et l’altière Bellone au repos condamnée
N’eût jamais exilé la Paix de l’Univers.

   La Paix, l’aimable Paix, fait bénir son Empire,
Le bien de ses sujets fait son soin le plus cher ;
Et toi, fils de Junon, c’est elle qui t’inspire
La fureur de régner par la flamme et le fer.

   Chaste Paix, c’est ainsi que le Maître du Monde,
Du fier Mars et de toi sait discerner le prix :
Ton sceptre rend la Terre en délices féconde ;
Le sien ne fait régner que les pleurs et les cris.
Rousseau248.

Eudémonie ou Félicité. §

Rome lui bâtit un Temple. Elle y figurait en Reine, ou assise sur son trône avec un caducée d’une main et une corne d’abondance de l’autre, ou debout avec une pique.

   Le bonheur est par-tout, avec son héritage
        Le riche ne l’a point reçu ;
        Dans l’ame tranquille du Sage
        Il habite avec la vertu.
L’homme vraiment heureux pourra l’être sans cesse ;
Aux caprices du sort il conforme son goût ;
Il souffre la misère, il rit de la richesse,
Et sait autant jouir que se passer de tout.
        Il craint moins la mort que le crime,
Il aime sa Patrie, il aime ses amis :
        Et s’il leur faut une victime,
Le sacrifice est prêt, la gloire en est le prix.
Boufflers249.
   Heureux qui des Mortels oubliant les chimères,
Possède une campagne, un livre, un ami sûr,
Et vit indépendant sous le toit de ses pères !
Pour lui le ciel se peint d’un éternel azur ;
L’innocence embellit son front toujours paisible ;
La vérité l’éclaire et descend dans son cœur ;
           Et par un sentier peu pénible,
La nature qu’il suit le conduit au bonheur.
           En vain près de sa solitude,
La Discorde en fureur fait retentir sa voix :
Livré dans le silence au charme de l’étude,
Il voit avec douleur, mais sans inquiétude,
Les Etats se heurter pour la cause des Rois.
           Tandis que la veuve éplorée,
Aux pieds des tribunaux va porter ses clameurs,
Dans les embrassemens d’une épouse adorée,
De la volupté seule il sent couler les pleurs.
Il laisse au loin mugir les orages du monde ;
Sur les bords d’une eau vive, à l’ombre des berceaux,
Il dit en bénissant sa retraite profonde :
C’est dans l’obscurité qu’habite le repos.
Le Sage ainsi vieillit, à l’abri de l’envie,
Sans regret du passé, sans soin du lendemain ;
Et quand l’Etre éternel le rappelle en son sein,
Il s’endort doucement pour renaître à la vie.
Léonard250.

Bonheur d’une Mère.

   La Providence veut, c’est un de ses bienfaits,
Qu’au sein de nos devoirs le vrai bonheur se trouve ;
Je porte autour de moi mes regards satisfaits,
Et j’ignore quel bien manque au sort que j’éprouve.
Je n’ai point à braver d’importunes clameurs :
Aux langueurs de l’ennui je suis inaccessible :
Cette maison présente à mon ame sensible
L’asile fortuné de la paix et des mœurs.
Je n’y rentre jamais sans transports d’allégresse ;
J’appelle mes enfans, ils viennent m’entourer.
Au plus jeune sur-tout je vole avec ivresse,
Je le prends dans mes bras, et suis prête à pleurer.
D’un époux vertueux et l’amour et l’estime
Au gré de mes souhaits s’augmentent chaque jour ;
Tout ce qui m’environne en cet heureux séjour,
Chérit, honore en moi le zèle qui m’anime.
J’ai fini mon printemps, et suis dans mon été ;
Mais je conserve encor les dons du premier âge,
La gaîté de l’esprit, le feu de la santé,
Et les faibles attraits qui firent mon partage.
« Adopte mon amie, adopte mes penchans.
Choisis pour ta demeure un asile champêtre,
C’est là que l’air est pur, que les goûts sont touchans,
Que l’ame plus en paix jouit mieux de son être.
L’habitant des cités, fougueux dans ses desirs,
Peut-être avec dédain verrait ces lieux rustiques.
Vous qui m’êtes si chers, ô mes toits domestiques.
Vous savez si mon cœur regrette ses plaisirs.
Qu’il brille dans le faste auquel ses vœux aspirent ;
Par mille adorateurs que son nom soit cité :
L’Univers est aux lieux où mes enfans respirent,
Et dans leur seul bonheur est ma Félicité. »
Julie Laurencin, à une amie251.

Adversité. §

Elle est souvent plus utile que le bonheur. L’effet trop commun de celui-ci est d’affaisser, d’énerver, de corrompre les ames ; l’Adversité les élève, les fortifie et les épure. C’est à son école austère et sublime que se forment le courage, la vertu, le génie. Elle enfante les grands hommes.

   Oui, Cloé, le malheur à l’homme est nécessaire.
Par lui de la raison le flambeau nous éclaire ;
Il réveille en nos cœurs la sensibilité
Et nous fait mieux goûter la tendre humanité…
L’Aurore s’embellit de la fuite des Ombres ;
Le plus riant matin naît des nuits les plus sombres ;
Qui n’eût point vu les mers lui présenter la mort,
Jouirait moins du calme et des douceurs du port.
Si j’osais des Héros t’exposer les images,
Tu verrais l’infortune enflammer leurs courages,
Tu verrais un Alcide, instruit par le malheur,
Lui devoir ces autels, le prix de sa valeur ;
Ulysse par le sort combattu dix années,
Dans ses foyers chéris, fixer ses destinées ; …
De combien de talens l’Infortune est la mère !
C’est peut-être à ses coups que nous devons Homère ;
Ce don seul suffirait pour nous la faire aimer.
Sous les traits du malheur, la beauté sait charmer ;
Ariane trompée eût été moins touchante,
Si le Sort qui voulait consoler cette amante,
Et la dédommager des volages ardeurs,
Aux regards de Bacchus ne l’eût montrée en pleurs.
Un Prince vertueux que guide une Déesse,
Veut d’un jeune Héros éprouver la sagesse ;
Il bannit de son front l’éclat, la majesté,
S’offre dans l’appareil de l’humble adversité ;
Télémaque sensible accueille l’indigence ;
Son père dans ses bras avec un cri s’élance :
« O Minerve ! mon fils est digne de mon sang ;
Conserve-lui ce cœur tendre et compatissant ;
Il a su respecter et plaindre la misère :
Mon fils, quel autre hommage aurait flatté ton père ? »
Sans doute le malheur inspira la bonté.
A l’utile creuset l’or doit sa pureté :
Ma Cloé, le malheur est le creuset de l’ame,
Elle lui doit sa force et son active flamme,
Cet amour épuré, le germe des vertus :
Les plus infortunés aiment toujours le plus.
Loin de vous accuser, ô Dieux ! je vous rends grace
De m’avoir fait connaitre et sentir la disgrace ;
Mon cœur, sans cette épreuve, eût pu rester fermé
Au suprême plaisir d’aimer et d’être aimé ;
Surpris par les vapeurs d’une coupable ivresse,
J’aurais pu m’endurcir au sein de la richesse ;
Non, non, le sentiment de l’éclat ennemi,
Ne suit point ce bonheur dont on est ébloui ;
Son orgueil lui déplaît, son éclat l’importune ;
Il est le fils heureux de la triste infortune.

   Au même sein conçus et nés le même jour,
Deux êtres habitaient le terrestre séjour,
Bien différens de traits, ainsi que d’apanage :
L’un était le Bonheur, ayant tout en partage,
Et des Dieux complaisans épuisant la bonté :
L’autre était le Malheur, enfant déshérité,
Dès le berceau, proscrit du Ciel inexorable.
Le Ciel fut attendri de son sort déplorable,
Par l’immortelle Cour, Mercure député,
Accourut près de lui placer l’humanité,
Le tendre sentiment, présent si plein de charmes,
Et le plaisir touchant de répandre des larmes.
L’amour vint en pleurant s’unir à l’amitié :
Ce couple pour jamais au Malheur fut lié.
Il connut tes douceurs, flatteuse rêverie ;
Il suivit tes détours, solitude chérie ;
Il aima le silence, et l’ombrage des bois,
Dans les lieux écartés fit entendre sa voix ;
C’est pour lui qu’un jour sombre attriste la Nature,
Que la source s’échappe et coule avec murmure.
Fuyant la folle joie, épris de son chagrin,
Il se nourrit des pleurs qui tombent dans son sein ;
Il donna la naissance à cette enchanteresse,
Qui trompant nos ennuis, attache à la tristesse ;
Qui nous fait préférer à de vives ardeurs,
Le charme attendrissant de ses douces langueurs ;
Elle est de tous ses pas la compagne fidelle,
Et dans l’ombre il se plait à gémir avec elle ;
Ses maux furent mêlés à des plaisirs si doux,
Que du Malheur enfin le Bonheur fut jaloux.
d’Arnaud252.

Douleur,
Fille de l’Air et de la Terre. §

On la représente sous la figure d’une femme expirant de ses blessures ; quelquefois couverte d’un crêpe, et un poignard à la main,

A la plus sensible et la plus tendre des Mères.

           Elle n’est plus cette fille chérie,
       Ce tendre objet de tes soins les plus doux !
       La Mort sur elle a fait tomber ses coups :
Rien n’a pu la fléchir ; sa barbare furie
A détruit pour jamais le charme de ta vie.
Pleure, Mère sensible, ah ! pleure, et que ton cœur
En longs accens plaintifs exhale sa douleur.
Verse-la dans le sein d’un ami véritable ;
           Et s’il est, vrai que le malheur
Epure l’amitié, laisse-moi la douceur
De pleurer avec toi le destin qui t’accable,
           Et d’en partager la rigueur.
Ta Fille ne vit plus ! ni ta vive tendresse,
Ni les vœux supplians d’un Père consterné
N’ont pu, trompant le sort contre elle déchaîné,
A la faux du trépas dérober sa jeunesse.
Vertus, grâces, talens, elle a tout moissonné.
       Quand tu l’avais cette fille si chère,
       Tu la voyais, à chaque instant du jour,
       Ne s’occuper que du soin de te plaire :
Un seul mot, un regard te peignait son amour.
Tu t’enivrais alors du bonheur d’être mère ;
Alors tu me vantais son esprit, sa douceur,
       Tu me parlais de sa délicatesse,
          De sa bonté, de sa candeur,
       De sa raison qu’éclairait la sagesse.
       J’applaudissais à ton récit flatteur :
Nous admirions ensemble et sa taille élégante,
       Et son maintien modeste et gracieux.
Ce sourire qui rend la beauté si touchante
       Semblait encor l’embellir à nos yeux.
       Sur le clavier lorsque sa main brillante
       Se promenait au gré de ton desir,
       Tu jouissais ; ton ame était contente,
Et de tes yeux coulaient des larmes de plaisir.
Quand sa bouche du Tasse empruntait le langage,
       Avec transport j’écoutais ses accens ;
          L’amour-propre enivrait mes sens,
          Et j’étais fier de mon ouvrage.
Et la Mort à seize ans sur elle étend sa rage !
Pleure Mère sensible, ah ! pleure, et que ton cœur
En longs accens plaintifs exhale sa douleur, etc.
Chas253.

Vers d’une Mère sur la Mort de sa Fille.

   Elle était mon trésor, ma gloire, mon bonheur !…
O ma fille ! le Ciel à mes vœux t’a ravie !
Et je n’ai plus, hélas ! d’autre bien dans la vie,
            Que ton image et ma douleur254.

Espérance. §

Elle anime le cœur de l’Homme ; elle enflamme ses desirs, et lui plaît, même en le trompant. Toujours attachée à ses pas dans le triste cours de la vie, elle le suit et le soutient jusqu’au tombeau. Les Grecs et les Romains élevèrent des Temples à cette Déesse, amie de l’humanité.

       Ne dites point : l’Espérance est trompeuse ;
Les seuls évènemens ont trompé vos desirs.
Elle adoucit toujours les amers déplaisirs ;
       Dans nos malheurs compagne affectueuse,
Elle est, de la Constance un modèle nouveau ;
Elle fait supporter le fardeau de la vie ;
       Et près de nous la voir ravie,
Elle nous suit encor sur les bords du tombeau.

   C’est l’espoir du bonheur qui fait le bonheur même.
Pourquoi donc, insensé, querellais-je les Dieux ?
Quelle erreur ! J’avais cru que leur pouvoir suprême.
            L’avait exilé dans les Cieux.
Tu m’éclaires, enfin, secourable Espérance !
Par toi, dans ses desirs, trouvant la jouissance,
            Mon cœur goûte la volupté ;
Ta voix, pour le séduire, enfante les mensonges :
Qu’importe ? Il fut toujours plus flatté de ses songes
            Qu’heureux par la réalité.

Dans ces lieux, où souvent l’innocence et les crimes
Gémissent, sous leurs fers, des caprices du sort,
Tu voles : ta clarté console les victimes
            Que le Ciel destine à la mort.
Tu les fuis : quelle horreur de leur ame s’empare !
Du cœur qui se flétrit, de l’esprit qui s’égare,
            Leur raison devient le bourreau.
Chaque instant de malheur avilit leur courage,
Et l’affreux désespoir, qui les livre à la rage,
            Les entraîne dans le tombeau.

   Des folles passions tu modères l’ivresse,
Tu calmes, de nos cœurs la crainte et les desirs ;
Le travail, à ta voix, bannissant la mollesse,
            Est le premier de nos plaisirs.
Tu sus du genre humain fléchir l’orgueil sauvage,
D’un amour mutuel il connut l’avantage ;
            L’amour est le prix des bienfaits.
Le besoin rendit l’homme à l’homme nécessaire ;
Et l’espoir du secours fut le Dieu tutélaire
            Qui l’arracha de ses forêts.

   Sous la main du travail, la Terre fit éclore
Les prémices heureux de sa fécondité :
De l’aveugle intérêt, l’espoir sait faire encore
            Le nœud de la société.
Quels artistes nombreux, du sein de l’indigence,
S’excitant, à l’envi, cherchent la récompense
            De leurs efforts industrieux ?
Sans relâche, attachés à leur pénible ouvrage,
L’obstacle les abat, l’espoir les encourage,
            Et le prix seul frappe leurs yeux.

   Le Pilote hardi, cherchant de nouveaux mondes,
Prend les Astres pour guide, et les suit dans leur cours ;
Sans crainte du naufrage, au caprice des ondes
            Il ose confier ses jours :
Sur la foi des Zéphirs il affronte l’orage ;
Il jouit du succès qui l’attend au rivage
            Lorsqu’il vogue encor sur les flots.
La Mort se glisse en vain dans sa nef entr’ouverte ;
En vain l’onde et les vents conspirent-ils sa perte,
            L’espoir est l’art des matelots.

   La gloire ouvre à mes yeux les fastes de l’histoire :
Que d’exploits éclatans par l’espoir enfantés !
L’espoir seul de régner au temple de Mémoire,
            Eleva, peupla des cités.
Sur l’airain, qu’il polit, imprimant la parole,
Du passé fugitif, du présent qui s’envole,
            L’homme fixa le souvenir.
Aux Dieux, il emprunta le sublime langage ;
Sur la toile muette, il traça son image,
            Et se transmit à l’avenir.

   Doux espoir, tu régnas sur les bords du Permesse :
D’Orphée et de Linus tu soutenais la voix ;
Et, lorsqu’ Anacréon célébrait sa tendresse,
            Tu plaçais le luth sous ses doigts.
C’est toi seul qui guidais l’essor de Démosthènes :
Et quand, la foudre en main, il maîtrisait Athènes,
            L’avenir s’offrait à ses yeux.
Sans ce puissant moteur, digne objet de leurs veilles,
Des sages Despréaux, des sublimes Corneilles,
            Le génie eût péri comme eux.
Castilhon255.

Nina.

A d’incurables maux, de ses douces erreurs
L’Espérance offre encor l’illusion charmante.
Qui ne sait de Nina l’histoire intéressante ?
Quel cœur n’a partagé son amoureux ennui ?
Son amant l’adorait ; mais, pauvre et sans appui,
Il se vit dédaigné de ses parens avares.
Sous un ciel rigoureux, chez des peuples barbares,
Il résolut, du sort accusant la rigueur,
D’aller par son travail acheter le bonheur.
Nina de ce projet eut seule connaissance :
Tous deux, de leurs amours attestant l’innocence,
A leurs tendres adieux mêlèrent des sermens.
Loin de lui, dérobant son trouble à ses parens,
Au silence, à la nuit Nina contait ses peines ;
Son ame s’envolait vers les plages lointaines
Où son amant fidèle, aspirant au retour,
Poursuivait des travaux entrepris pour l’amour.
L’amour enfin du sort a vaincu l’injustice ;
Il revient chargé d’or, et par un vent propice
Emporté loin des mers de ce monde nouveau,
Ses vœux pressaient encor son rapide vaisseau.
Il touche au port ; soudain, courrière diligente,
Une lettre a volé rassurer son amante :
Pour Nina quel bonheur ! demain, au point du jour
La fortune à ses pieds ramènera l’amour.
Demain ! combien de fois ses plaintes amoureuses
Appellent de la nuit les heures paresseuses !
La nuit vient, et dans l’ombre, excités par l’amour,
Ses yeux restent ouverts pour épier le jour.
A peine de Tithon la jeune et belle amante
Mêle à l’azur des cieux sa pourpre étincelante,
Elle part empressée, et, du coteau voisin
Ses regards attentifs errent sur le chemin.
Elle cherche, elle attend : son ame impatiente
Se fait d’un si beau jour une image charmante.
L’Orient tout-à-coup s’embrase, et loin des mers
Bientôt l’astre du jour plane sur l’Univers ;
Sur le chemin désert rien ne paraît encore :
« Il devait cependant suivre de près l’aurore ;
» Sa lettre le disait ; qui peut le retenir ! »
Et le trouble déjà naît au sein du plaisir.
Sur l’aride coteau, sur la brûlante pierre,
Elle attend immobile, elle attend solitaire ;
Lentement du Soleil le char baisse et s’enfuit :
Son trouble, par degrés, s’accroît avec la nuit.
Tout se taît, t’ombre augmente, elle respire à peine :
Elle écoute… un coursier fait retentir la plaine ;
A pas bruyans, pressés, il approche, il fend l’air :
C’est lui ; Dieux ! oui, c’est lui… Plus prompte que l’éclair,
Elle vole, d’amour, d’allégresse éperdue ;
Elle approche… O surprise ! ô terreur ! à sa vue
Un étranger paraît… il s’arrête égaré ;
Son œil est abattu, son front décoloré :
« O Nina, votre amant… Ciel ! qu’allez-vous m’apprendre ?
» Le verrai-je bientôt ? j’attends… Cessez d’attendre,
» Il n’est plus !… » A ces mots qui la glacent d’horreur,
Nina reste sans voix, sans force, sans couleur ;
Ses yeux cessent de voir, dans leur regard farouche ;
Ses sanglots étouffés expirent sur sa bouche ;
Elle tombe, et bientôt succède à ce transport
Un long accablement, image de la mort.
Trois fois le jour naissant fait pâlir les étoiles ;
Trois fois la sombre nuit a déployé ses voiles :
O prodige ! elle sort d’un paisible sommeil,
Ouvre des yeux sereins, sourit à son réveil,
Voit autour de son lit sa famille assemblée,
Ses frères attendris, sa mère désolée,
S’étonne, veut savoir la cause de leurs pleurs,
Et de sa folle joie augmente leurs douleurs.
Un triste égarement a comblé ses misères ;
Mais, semblable à ces feux, ces lampes funéraires
Qui veillent dans la tombe au milieu des débris,
Son cœur brûle toujours du même amour épris.
Du Dieu qui l’affligea la tendre providence
A cette infortunée a laissé l’Espérance.
Intéressant délire ! heureux songes d’amour !
« Son amant n’est point mort, elle attend son retour ».
La douce illusion a coloré ses charmes :
« Consolez- vous, dit-elle, amis, séchez vos larmes ;
» Il me l’a bien promis, il reviendra demain ».
De ses plus beaux habits se parant à dessein,
Elle sème de fleurs la chambre nuptiale,
Cueille un bouquet pour lui ; dès l’aube matinale
Sort, retrouve la pierre et le fatal chemin ;
Et l’œil fixé sans cesse en un vague lointain,
Croit, poursuivant dans l’air de bizarres images,
L’entendre dans les vents, le voir dans les nuages.
Solitaire, immobile, elle attend tristement,
Semblable à la Douleur, sur un froid monument.
Le jour fuit : rien, hélas ! ne paraît sur la route :
« Il ne vient point ! demain il reviendra, sans doute »,
Dit-elle, et lentement, les yeux mouillés de pleurs,
Elle rentre à la ville en effeuillant ses fleurs :
Elle rentre, et ce cœur qu’un fol amour dévore,
Languissant vers le soir, se ranime à l’aurore.
Chaque aurore la voit, dans un trouble nouveau,
Cueillir encor des fleurs, retourner au coteau,
Interroger le pâtre ému de sa misère,
Qui d’un récit trompeur sait flatter sa chimère,
Et sans soin du passé, comme sans souvenir,
Du triste lendemain fait un doux avenir.
Ainsi vécut longtemps cette victime aimable,
Et quand la mort enfin, dix ans impitoyable,
A celui qu’elle aimait voulut unir son sort,
Assise sur la pierre, elle attendait encor.
L’humble pierre couvrit sa dépouille touchante ;
Et dans un soir d’été, quand la nuit indolente
Mêle une ombre douteuse aux feux mourans du jour,
Le voyageur sensible et qui connut l’amour,
Croit voir, en approchant du coteau romantique,
S’élever de Nina l’ombre, mélancolique.
Le silence, la nuit, ce simple monument,
Tout le jette en un tendre et long recueillement ;
Et d’un amour si rare admirant la constance,
Il rend graces au ciel qui créa l’Espérance.
J. B. de Saint-Victor256.

Fortune,
Fille de Jupiter et de Némésis. §

Déesse fantasque et volage ; elle présidait à la fois au bien et au mal. On la représente aveugle et chauve, toujours debout, des ailes aux deux pieds, l’un, légèrement appuyé sur une roue qui tourne sans cesse, et l’autre élancé en l’air. Son plus célèbre Temple était celui d’Antium.

   Fille de Jupiter, Fortune impérieuse !
Les conseils, les combats, les querelles des Rois,
La course des vaisseaux sur la mer orageuse,
           Tout reconnaît tes lois.
Le Ciel mit sur nos yeux le sceau de l’ignorance,
De nos obscurs destins nous portons le fardeau ;
De revers en revers, traînés par l’Espérance,
           Jusqu’au bord du tombeau.
Le bonheur nous séduit, le malheur nous accable :
Mais nul ne peut percer la nuit de l’avenir :
Tel qui se plaint aux Dieux de son sort déplorable,
           Demain va les bénir.
Pindare. —  ***257.
   Déesse d’Antium, ô Déesse fatale !
Fortune, à ton pouvoir, qui ne se soumet pas ?
           Tu couvres la pourpre royale
           Des crêpes affreux du trépas.
           Fortune, ô redoutable Reine !
Tu places les humains au trône ou sur l’écueil ;
Tu trompes le bonheur, l’espérance et l’orgueil ;
Et l’on voit se changer, à ta voix souveraine,
La faiblesse en puissance, et le triomphe en deuil.

   Le pauvre te demande une moisson féconde,
Et l’avide marchand, sur les gouffres de l’onde,
           Rapportant son trésor,
Présente à la Fortune, arbitre des orages,
           Ses timides hommages,
Et te demande un vent qui le conduise au port.
Le Scythe vagabond, le Dace sanguinaire,
Et le guerrier Latin, conquérant de la Terre,
           Craint tes funestes coups :
De l’Orient soumis, les tyrans invisibles,
           A tes autels terribles,
L’encensoir à la main, fléchissent les genoux.

Tu peux, et c’est l’effroi dont leur ame est troublée,
Heurtant de leur grandeur la colonne ébranlée,
           Frapper ces demi-Dieux ;
Et soulevant contr’eux la révolte et la guerre,
           Cacher dans la poussière
Le trône où leur orgueil crut s’approcher des Dieux.

           La Nécessité cruelle
           Toujours marche à ton côté,
           De son sceptre détesté
           Frappant la race mortelle.
           Cette fille de l’Enfer
           Porte dans sa main sanglante
           Une tenaille brûlante,
       Du plomb, des coins et du fer.

L’Espérance te suit, compagne plus propice ;
Et la Fidélité, Déesse protectrice,
           Au Ciel tendant les bras,
Un voile sur le front, accompagne tes pas,
           Lorsqu’annonçant les alarmes,
           Sous un vêtement de deuil,
           Tu viens occuper le seuil
           D’un palais rempli de larmes,
           D’où s’éloigne avec effroi,
           Et le vulgaire perfide,
           Et la courtisanne avide,
           Et les convives sans foi,
           Qui dans un temps favorable,
Du mortel tout-puissant, par le sort adopté,
           Venaient entourer la table,
Et s’enivraient du vin de sa prospérité.
Horace. ―  La Harpe.

Faveur,
Fille du Caprice et de la Fortune. §

On la représente ailée, aveugle, ou un bandeau sur les yeux ; au sein de la richesse, de l’honneur et du plaisir ; un pied sur une roue, et un autre en l’air comme sa mère. L’Envie est ordinairement à sa suite.

   Au sein des mers, dans une île enchantée,
Près du séjour de l’inconstant Protée,
Il est un temple élevé par l’erreur,
Où la brillante et volage Faveur,
Semant au loin l’espoir et les mensonges,
D’un air distrait, fait le sort des Mortels ;
Son faible trône est sur l’aile des songes,
Les vents légers soutiennent ses autels.
Là, rarement la Raison, la Justice
Ont amené les mortels vertueux :
L’Opinion, la Mode et le Caprice
Ouvrent le temple, et nomment les heureux,
En leur offrant la coupe délectable ;
Sous le nectar, cachant un noir poison,
La Déité daigne paraître aimable,
Et d’un sourire enivre leur raison.
Au même instant, l’agile Renommée
Grave leur nom sur son char lumineux.
Jouet constant d’une vaine fumée,
Le monde entier se réveille pour eux ;
Mais, sur la foi de l’onde pacifique,
A peine ils sont mollement endormis,
Déifiés par l’erreur léthargique,
Qui leur fait voir, dans des songes amis,
Tout l’Univers à leur gloire soumis.
Dans ce sommeil d’une ivresse riante,
En un moment la Faveur inconstante,
Tournant ailleurs son essor incertain,
Dans des déserts, loin de l’île charmante,
Les Aquilons les emportent soudain,
Et leur réveil n’offre plus à leur vue
Que les rochers d’une plage inconnue,
Qu’un monde obscur, sans printemps, sans beaux jours,
Et que des yeux éclipsés pour toujours.
Gresset258.

Envie. §

Jalouse des talens, des vertus et de la gloire, elle est malheureuse du bonheur d’autrui. On la reconnait à sa maigreur hideuse, à ses yeux caves et louches, à son visage livide et ridé, et à ses affreux serpens, dont l’un lui ronge le sein.

          Pourquoi noire et sinistre Envie,
Distiller ton venin sur mes plus doux plaisirs ?
          Pourquoi condamner les loisirs
Qui partagent le cours de ma paisible vie ?
Dire que l’art des vers, cet art noble et divin
          N’est qu’un travail frivole et vain ?
          Loin de la route de mes pères,
Il est vrai, j’ai cueillies roses du printemps ;
Je n’ai point recherché le tumulte des camps,
Ni prêté mon oreille aux trompettes guerrières ;
Pour démêler le fil du dédale des lois,
Je n’ai point au sénat prostitué ma voix :
          Lice ouverte aux faibles athlètes,
Périssables travaux du reste des Mortels !
De la terre, en extase, obtenir des autels,
          Voilà la gloire des Poëtes.
Homère, tu vivras tant que le mont Athos
          Soutiendra les voûtes du Monde :
          Tant qu’au sein de la mer profonde,
       Le Simoïs rapide ira porter ses flots.
          Tu vivras, ô vieillard d’Ascrée,259
Tant que les blonds épis tomberont sous la faux ;
          Tant qu’autour des jeunes ormeaux,
          On verra la vigne pourprée
          Enlacer ses tendres rameaux.
Le temps respectera ton antique cothurne,
Sophocle, auteur divin, tant que l’astre du jour,
Dans ses douze palais, brillera tour-à-tour,
Et qu’au sein du repos, roulant son char nocturne,
La courrière des mois, Diane, au front d’argent,
Eclairera les nuits de son disque changeant,
Térence, Eschyle, Plaute, Euripide et Ménandre,
Tous aux mêmes honneurs vous êtes appelés ;
De la Parque vainqueurs, vos noms doivent s’étendre
          Aux siècles les plus reculés.
          Auteur fécond, peintre sublime,
Lucrèce ! si jamais ils périssent tes vers,
Il faut qu’auparavant ce fragile Univers,
Sorti du noir cahos, rentre dans son abyme.
On lira l’Enéide, et Tityre, et les Bois,
Tant que Rome à la terre imposera des lois ;
On relira les vers que Tibulle soupire,
          Tant que l’Amour, qui les inspire,
Gardera son flambeau, son arc et son carquois.
Tu verras, de ton nom, s’enorgueillir l’Espagne.
O Gallus ! et ton nom ne sera pas vanté,
Que celui de l’objet dont tu fus enchanté,
          Que Lycoris ne l’accompagne.
Un jour, tout doit céder au naufrage des ans ;
De la herse et du soc, les dents seront usées.
          Sous la vieille lime du Temps.
Tout périt, hors les vers et les doctes pensées.
Que le Tage se gonfle et roule des flots d’or,
Qu’il attire les vœux du profane vulgaire !
Ton Permesse, Apollon, voilà mon seul trésor.
Dans ta coupe, à longs traits, que je me désaltère !
Que le myrte, sensible au souffle des frimats,
En festons odorans, orne ma chevelure !
Que mes vers à l’amant livrent de doux combats,
Qu’il soit distrait, se plaise et rêve à leur culture !
          L’Envie attachée à nos pas,
Cesse de nous poursuivre aux portes du trépas ;
Oui, la tombe est l’asile où le talent se venge ;
Plus l’hommage est tardif, plus pure est la louange.
Il en est temps enfin ! descendons aux Enfers.
Qu’importe que je touche à mon heure suprême :
Un monument d’airain va consacrer nos vers.
O Mort ! puis-je te craindre, alors que de moi-même
La plus belle moitié reste dans l’Univers ?
Ovide. ― Le Bailli260.

Amitié. §

Les Romains avaient emprunté des Grecs cette aimable Divinité, idole des cœurs vraiment vertueux et sensibles. Elle était représentée sous la figure d’une jeune personne, vêtue d’une tunique, sur la frange de laquelle on lisait ces mots : La Mort et la Vie ; sur son front étaient gravés ceux-ci : L’Hiver et l’Été ; le côté ouvert jusqu’au cœur ; elle le montrait du doigt avec ces mots : De près et de loin.

      Au fond d’un bois à la Paix consacré,
   Séjour heureux de la Cour ignoré,
   S’élève un temple, où l’art et ses prestiges,
   N’étalent point l’orgueil de leurs prodiges,
   Où rien ne trompe et n’éblouit les yeux,
   Où tout est vrai, simple, et fait pour les Dieux.
   De bons Gaulois de leurs mains le fondèrent ;
   A l’Amitié leurs cœurs le dédièrent.
   Las ! ils pensaient, dans leur crédulité ;
   Que par leur race il serait fréquenté.
   En vieux langage on voit sur la façade
   Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade,
   Le médaillon du bon Pirithoüs,
   Du sage Achate, et du tendre Nisus,
   Tous grands Héros, tous amis véritables :
Ces noms sont beaux ; mais ils sont dans les Fables.
Voltaire261.
   S’il est un Mortel sur la terre
Digne d’échapper au tombeau,
Ce n’est point l’amant de la guerre
Qui des humains est le fléau,
C’est l’ami vertueux, sensible,
Unissant au charme invincible
Des talens les plus précieux,
Mille autres dons que sous les Cieux,
En vain on chercherait peut-être.
Oui, les vrais amis devraient être
Immortels ainsi que les Dieux.
Beauharnois262.

Pauvreté,
Fille du Luxe et de l’Oisiveté ou de la Paresse. §

On l’appelait aussi la Mère de l’Industrie et des Beaux Arts. Elle était représentée dans une contenance timide et honteuse, le visage pâle, et grossièrement vêtue, ou en Furie affamée, le regard sombre et farouche, et prête à se livrer au désespoir.

   Tu crains la Pauvreté, je redoute le faste ;
Entre ces deux écueils tu dois te diriger.
Près d’un rivage étroit, sur une mer trop vaste,
               Ta barque est en danger.

   O Modération ! trésor de la Sagesse !
Asile de la Paix ! de ton humble réduit,
Tu contemples de loin les riches qu’on abaisse,
               Les grands que l’on détruit.

   L’orgueil fonda ces tours ; l’orgueil va les dissoudre ;
Ce pin bravait les vents : ils l’ont déraciné ;
Ce roc perçait les Cieux : sous les coups de la foudre,
               Il tombe calciné.

   Instruit que tout s’épuise et que tout se répare,
Tremble dans tes succès ; espère en tes malheurs.
Songe que des hivers la nudité prépare
               Le vêtement des fleurs.

   Vois croître ta faveur comme un rameau fragile,
Qui prospère en naissant et qu’un moment flétrit :
Vois languir ta vertu comme une plante utile
               Qui bientôt refleurit.

   Le cercle des saisons, le cercle de la vie,
Ramènent nos bienfaits et même nos talens.
Ma lyre se taisait : l’auguste Poésie
               Lui rend des sons brillans.

   Recueille ces leçons : dans la nuit des orages,
Garde-toi de céder aux ombres de la peur.
Si l’espérance luit à travers les nuages,
               Crains un rayon trompeur.
Horace. ― Cérutti263.
   La Pauvreté fait peur ; mais elle a ses plaisirs.
Je sais bien qu’elle éloigne, aussi-tôt qu’elle arrive,
La volupté, l’éclat, et cette foule oisive
Dont les jeux, les festins remplissent les desirs ;
Cependant, quoiqu’elle ait de honteux et de rude
Pour ceux qu’à des revers la fortune a soumis,
Au moins, dans leurs malheurs, ont-ils la certitude
               De n’avoir que de vrais amis.
Deshoulières264.

Liberté ou Indépendance. §

Nécessaire à l’homme, elle entre comme la santé, dans les élémens du bonheur. Amante de la solitude, elle est sur-tout précieuse au vrai philosophe et à l’ami des Muses qui la préfèrent à l’or et à la puissance. Sur son visage est empreinte une fierté noble ; son regard est ferme et hardi, et elle foule aux pieds la chaîne de l’esclavage.

La Liberté et les Mœurs.

   Dans une ville, (on n’en dit pas le nom)
Un beau matin, deux étrangers parurent :
            Auprès d’eux bientôt accoururent.
Tous les gens de la ville et même du canton,
            Et d’abord d’une ardeur égale ;
Mais la foule, avant peu, se pressa d’un côté ;
         Car l’un des deux criait : la Liberté !
            Et l’autre prêchait la morale.

Or le premier avait des poumons de Stentor,
Le geste vif, ardent : « Citoyens, amis, frères,
Disait-il, approchez, je vous offre un trésor
            Que n’ont jamais connu vos pères,
La Liberté. » Ce mot mille fois répété
        D’une voix forte et d’un ton emphatique,
Retentit à l’instant dans la place publique,
Et l’on entend par tout : Liberté ! Liberté.
Le second saisissait par fois un intervalle
Pour annoncer aussi le bien qu’il possédait ;
Et par quelques mots doux, qu’à peine on entendait,
Il tâchait de vanter le prix de sa morale,
            Ou bien plutôt il attendait.

Par les cris, du voisin sa voix était couverte,
            Le bonhomme se morfondait,
         Et sa boutique était presque déserte.
Quelques vieillards pourtant l’allèrent visiter !
            Une ou deux mères de famille,
Et même, à ce qu’on dit, une assez jeune fille,
            Daignèrent aussi l’écouter.

Le Sage leur disait : « il faut que j’en convienne,
Mon rival est heureux ; mais quoi ! je suis bien loin
De prôner ma recette aux dépens de la sienne.
La Liberté de l’homme est le premier besoin,
Mais de l’homme sortant des mains de la Nature,
Qui recueille ce germe au sein, d’une ame pure.
A cette Liberté, trop robuste pour vous,
Alliez mon régime : il est un peu sévère ;
Mais vous reconnaîtrez que l’effet en est doux.
Ah ! si vous négligiez cet avis salutaire,
         La Liberté venue hors de saison,
         Ne serait plus qu’une belle chimère…
Que dis-je ? Elle serait une drogue, un poison,
Et n’en faites jamais l’expérience amère. »
            Un vieillard dit : Il a raison.
Mais du reste on sourit, et l’on courut à l’autre,
               Qui, défilant sa patenôtre
Eut débité le tout avant la fin du jour
            Son compagnon fit un plus long séjour ;
Il attendit l’effet qu’allait bientôt produire,
         De l’Orateur le débit un peu prompt.
         « Un jour, dit-il, ils se repentiront,
         Et le temps saura les instruire. »
Il ne se trompait pas. Un violent accès,
            Qui même alla jusqu’au délire…
            Mais oublions tous ces excès ;
            Je ne fais point une satire ;
            Qu’il me suffise de vous dire
Qu’au moraliste enfin nos gens eurent recours,
Et que fort à propos il vint à leur secours.
            De sa morale une ou deux prises,
            Calmant leur sang trop agité,
            De la naissante Liberté
            Tempérèrent les fortes crises,
Et rendirent à tous la force et la santé.

   On devine aisément où tend cet apologue.
O mères de famille ! ô bons instituteurs !
Je ne m’érige point en grave pédagogue :
Mais, à l’amour du bien, formez les jeunes cœurs ;
Vantez la Liberté, proscrivez la licence ;
Prêchez l’ordre, la paix, vertus de l’âge d’or,
L’humanité, plus belle et plus touchante encor ;
Prêchez sur-tout aux lois la sainte obéissance,
Le respect pour soi-même, enfin, les mœurs ! les mœurs !
Soyons libres, amis ; mais devenons meilleurs.
Colin d’Harleville265.

Liberté philosophique .

   Tristes ambitieux, ne quittez point la Cour ;
Ne venez point ici profaner mon bocage ;
Je suis la Liberté ; j’habite en ce séjour,
            J’en ai même exilé l’Amour :
            Car l’Amour est un esclavage.
Ici j’offre aux cœurs purs tous les trésors du Sage,
Les arts, les doux loisirs, des plaisirs sans transport,
L’amitié, le repos, des fleurs et de l’ombrage.
Le Monde est un écueil, et mon Ile est un port.
Sans soin du lendemain, sans remords de la veille,
Satisfait du présent, l’homme en paix y sommeille,
   Et comme il a vécu, dans le calme il s’endort.
Ducis266.

Vieillesse,
Fille de l’Erèbe et de la Nuit. §

Elle présidait au dernier âge de la vie. On la représente la tête courbée, le visage ridé, la démarche vacillante, s’appuyant sur un bâton, et auprès d’elle une Corneille, le plus vivace des oiseaux. Elle est aussi figurée par le vieux Saturne, le plus antique des Dieux.

   O Mortel, dont le cœur avide
Vole après un bien qui te fuit,
Ma voix, de l’erreur qui te guide,
Vient dissiper l’épaisse nuit ;
Abandonne un espoir frivole,
Et contre le temps qui s’envole,
Ingrat, rougis de murmurer :
Libre du joug de la jeunesse,
C’est dans les bras de la vieillesse
Que tu vas bientôt respirer.

   Arrête, téméraire Icare,
Suis ton père au milieu des airs ;
Mais que vois-je ? Hélas ! il s’égare,
Dédale seul franchit les mers :
Ainsi périra la jeunesse
Qui, sur la voix de la vieillesse,
Ne réglera point son essor ;
Jamais le jeune Télémaque
N’aurait revu les murs d’Ithaque,
S’il n’eût eu pour guide Mentor.

   Dieux ! sous mes pas la terre s’ouvre !
Quels objets ! quel abîme affreux !
Mon œil effrayé vous découvre,
Noir Tartare, terribles feux :
Que de Pâris, que de Narcisses
En proie aux plus cruels supplices
Gémissent sur ces tristes bords !
Mais, dans les champs de l’Elysée,
Si j’y vois un fils de Thésée,
Que j’y puis compter de Nestors !

   O temps ! que ta fuite est utile !
Mon ame en sent l’heureux effet.
Hâte-toi, soumets cette argile
Qu’anima le fils de Japet ;
En affaiblissant nos entraves,
Tes coups soulagent des esclaves
Courbés vers les terrestres lieux !
Plus ta main frappe la matière,
Plus mon esprit rompt la barrière
Qui sépare l’homme des Dieux.
De Laurès267.

Sur ma Vieillesse.

               Il fallait n’être vieux qu’à Sparte,
               Disent les anciens écrits.
           Oh Dieux ! combien je m’en écarte,
           Moi qui suis si vieux dans Paris.
O Sparte ! Sparte, hélas ! qu’êtes-vous devenue ?
Vous saviez tout le prix d’une tête chenue.
Plus dans la canicule, on était bien fourré,
Plus l’oreille était dure, et l’œil mal éclairé,
Plus on déraisonnait dans sa triste famille,
Plus on épiloguait sur la moindre vétille,
Plus contre tout son siècle on était déclaré,
Plus on était chagrin, et misantrope outré,
Plus on avait de goutte, ou d’autre béatille,
Plus on avait perdu de dents de leur bon gré,
Plus on marchait courbé sur sa grosse béquille,
Plus on était, enfin, digne d’être enterré,
Et plus dans vos remparts on était honoré.
O Sparte ! Sparte, hélas ! qu’êtes-vous devenue !
Vous saviez tout le prix d’une tête chenue.
Fontenelle268.

Les désagréments de la Vieillesse

   Oui, je sais qu’il est doux de voir dans ses jardins,
Ces beaux fruits incarnats et de Perse et d’Epire,
De savourer en paix la sève de ses vins,
         Et de manger ce qu’on admire.

   J’aime fort un faisan qu’à propos on rôtit :
De ces perdreaux maillés le fumet seul m’attire ;
Mais je voudrais encore avoir de l’appétit.

   Sur le penchant fleuri de ces fraîches cascades,
Sur ces prés émaillés, dans ces sombres forêts
Je voudrais bien danser avec quelques Dryades,
         Mais il faut avoir des jarrets.

   J’aime leurs yeux, leur taille et leurs couleurs vermeilles,
Leurs chants harmonieux, leur sourire enchanteur ;
Mais il faudrait avoir des yeux et des oreilles :
On doit s’aller cacher quand on n’a que son cœur.
Voltaire269.

Faim. §

On la plaçait à la porte des Enfers, et sur les bords arides du Cocyte. Elle est représentée pâle, maigre, décharnée, les cheveux hérissés, les yeux enfoncés, les lèvres livides et la peau ridée. Compagne de l’impitoyable Bellone, elle en accroît les ravages par ses horreurs.

   … Lorsqu’enfin les eaux de la Seine captive
Cessèrent d’apporter dans ce vaste séjour,
L’ordinaire tribut des moissons d’alentour ;
Quand on vit, dans Paris, la Faim pâle et cruelle,
Montrant déjà la Mort qui marchait après elle ;
Alors, on entendit des hurlemens affreux :
Ce superbe Paris fut plein de malheureux,
De qui la main tremblante et la voix affaiblie,
Demandaient vainement le soutien de leur vie.
Bientôt le riche même après de vains efforts,
Eprouva la famine au milieu des trésors.
Ce n’était plus ces jeux, ces festins et ces fêtes,
Où, de myrte et de rose, ils couronnaient leurs têtes,
Où, parmi les plaisirs toujours trop peu goûtés,
Les vins les plus parfaits, les mets les plus vantés
Sous des lambris dorés qu’habite la mollesse,
De leur goût dédaigneux irritaient la paresse.
On vit, avec effroi, tous ces voluptueux,
Pâles, défigurés, et la mort dans les yeux,
Périssant de misère au sein de l’opulence,
Détester de leurs biens l’inutile abondance !
Le vieillard dont la faim va terminer les jours,
Voit son fils au berceau qui périt sans secours.
Ici, meurt dans la rage une famille entière ;
Plus loin, des malheureux couchés sur la poussière,
Se disputaient encore, à leurs derniers momens,
Les restes odieux des plus vils alimens.
Ces spectres affamés, outrageant la Nature,
Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture.
Des morts épouvantés les ossemens poudreux,
Ainsi qu’un pur froment, sont préparés par eux.
Que n’osent point tenter les extrêmes misères !
On les vit se nourrir des cendres de leurs pères.
Ce détestable mets avança leur trépas,
Et ce repas, pour eux, fut le dernier repas…

   Une femme… Grand Dieu ! faut-il à la mémoire
Conserver le récit de cette horrible histoire ?
Une femme avait vu, par ces cœurs inhumains,
Un reste d’alimens arraché de ses mains.
Des biens que lui ravit la fortune cruelle,
Un enfant lui restait, prêt à périr comme elle :
Furieuse, elle approche avec un coutelas,
De ce fils innocent qui lui tendait les bras ;
Son enfance, sa voix, sa misère et ses charmes,
A sa mère, en fureur, arrachent mille larmes ;
Elle tourne sur lui son visage effrayé,
Plein d’amour, de regret, de rage, de pitié ;
Deux fois le fer échappe à sa main défaillante :
La rage enfin l’emporte ; et d’une voix tremblante,
Détestant son hymen et sa fécondité,
« Cher et malheureux fils, que mes flancs ont porté !
Dit-elle, c’est en vain que tu reçus la vie ;
Les tyrans, ou la faim, l’auraient bientôt ravie…
Et pourquoi vivrais-tu ? pour aller dans Paris,
Errant et malheureux, pleurer sur ses débris ?…
Meurs, avant de sentir mes maux et ta misère ;
Rends-moi le jour, le sang que t’a donné ta mère ;
Que mon sein malheureux te serve de tombeau,
Et que Paris, du moins, voie un crime nouveau ! »
En achevant ces mots, furieuse, égarée,
Dans les flancs de son fils, sa main désespérée
Enfonce, en frémissant, le parricide acier,
Porte le corps sanglant auprès de son foyer,
Et d’un bras que poussait sa faim impitoyable,
Prépare avidement ce repas effroyable !
   Attirés par la faim, les farouches soldats,
Dans ces coupables lieux, reviennent sur leurs pas ;
Leur transport est semblable à la cruelle joie
Des ours et des lions qui fondent sur leur proie.
A l’envi l’un de l’autre, ils courent en fureur,
Ils enfoncent la porte… O surprise ! ô terreur !
Près d’un corps tout sanglant, à leurs yeux se présente
Une femme égarée, et de sang dégouttante.
« Oui, c’est mon propre fils ; oui, monstres inhumains,
C’est vous qui dans son sang avez trempé mes mains :
Que la mère et le fils vous servent de pâture !
Craignez-vous plus que moi d’outrager la nature ?
Quelle horreur, à mes yeux, semble vous glacer tous ?
Tigres ! de tels festins sont préparés pour vous. »
Ce discours insensé que sa rage prononce,
Est suivi d’un poignard qu’en son cœur elle enfonce.
De crainte, à ce spectacle, et d’horreur agités,
Ces monstres confondus courent épouvantés.
Ils n’osent regarder cette maison funeste,
Ils pensent voir sur eux tomber le feu céleste ;
Et le peuple effrayé de l’horreur de son sort,
Levait les mains au Ciel, et demandait la mort.
Voltaire270.

Peste,
Fille de la Nuit. §

Fléau destructeur, par lequel les Dieux punissent quelquefois les crimes des hommes. On représente la Peste sous la forme d’une vieille femme, en habit lugubre, parcourant les villes dans l’ombre de la nuit, et les infectant de son venin mortel. Ce monstre habite les Enfers : c’est la plus horrible compagne de Tisiphone. Pour apaiser sa fureur, la Grèce lui sacrifiait des victimes humaines.

Peste des hommes.

   Du fond des bois un monstre destructeur,
L’affreuse Peste, exerce son ravage :
Les animaux échappent à sa rage,
Et l’homme, hélas ! épuise sa fureur.
La mort la suit : le deuil et la tristesse,
Fléaux cruels, s’empressent sur ses pas ;
Elle détruit les soins de la Sagesse ;
De Thémis même elle arrête le bras.
Le plaisir fuit et la joie est muette ;
On n’entend plus retentir les travaux :
Tout de la mort annonce le repos,
Tout du malheur semble être l’interprète.
L’Amour lui-même, absorbé de douleurs,
Languit, soupire et s’éteint dans les pleurs.
Plus de salut, l’espérance est ravie :
La mort s’avance et frappe. Instant affreux !
Sans soins, sans pleurs et sans derniers adieux,
L’homme succombe et termine sa vie.
Marseille, ainsi dans tes murs consternés
Elle lança ses traits empoisonnés.
Villemain Dabancour271.

Peste des animaux.

   Timave, Noricie, ô lieux jadis si beaux !
Empire des Bergers, délices des troupeaux,
C’est vous que j’en atteste ; hélas ! depuis vos pertes,
Vous n’offrez plus au loin que des plaines désertes.
   Là, l’automne exhalait tous les feux de l’été,
De l’air qu’on respirait souilla la pureté,
Empoisonna les lacs, infecta les herbages,
Fit mourir les troupeaux et les monstres sauvages.
Mais quelle affreuse mort ! d’abord des feux brûlans
Couraient de veine en veine, et desséchaient leurs flancs :
Tout-à-coup aux accès de cette fièvre ardente,
Se joignait le poison d’une liqueur mordante
Qui dans leur sein livide épanchée à grands flots,
Calcinait lentement et dévorait leurs os.
Quelquefois aux autels la victime tremblante
Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ;
Ou, si d’un coup plus prompt le ministre l’atteint,
D’un sang noir et brûlé le fer à peine est teint ;
On n’ose interroger ses fibres corrompues,
Et les fêtes des Dieux restent interrompues.
Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt :
L’agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit ;
La génisse languit dans un vert pâturage,
Le chien si caressant expire dans la rage ;
Et d’une horrible toux les accès violens
Etouffent l’animal qui s’engraisse de glands.

   Le coursier, l’œil éteint et l’oreille baissée,
Distillant lentement une sueur glacée,
Languit, chancelle, tombe, et se débat en vain ;
Sa peau rude se sèche, et résiste à la main ;
Il néglige les eaux, renonce au pâturage,
Et sent s’évanouir son superbe courage.

   Tels sont de ses tourmens les préludes affreux ;
Mais si le mal accroît ses accès douloureux,
Alors, son œil s’enflamme, il gémit, son haleine
De ses flancs palpitans ne s’échappe qu’à peine,
Sa narine, à longs flots, vomit un sang grossier,
Et sa langue épaissie assiège son gosier.

   Un vin pur, épanché dans sa gorge brûlante,
Parut calmer d’abord sa douleur violente ;
Mais, ses forces bientôt se changeant en fureur,
(O Ciel ! loin des Romains ces transports pleins d’horreur !)
L’animal frénétique, à son heure dernière,
Tournait contre lui-même une dent meurtrière.

   Voyez-vous le taureau, fumant sous l’aiguillon,
D’un sang mêlé d’écume, inonder son sillon ?
Il meurt. L’autre affligé de la mort de son frère,
Regagne tristement l’étable solitaire :
Son maître l’accompagne, accablé de regrets,
Et laisse, en soupirant, ses travaux imparfaits.

   Le doux tapis des prés, l’asile d’un bois sombre,
La fraîcheur du matin jointe à celle de l’ombre,
Le cristal d’un ruisseau qui rajeunit les prés,
Et roule une eau d’argent sur des sables dorés,
Rien ne peut des troupeaux ranimer la faiblesse :
Leurs flancs sont décharnés ; une morne tristesse
De leurs stupides yeux éteint le mouvement,
Et leur front affaissé tombe languissamment.
Hélas ! que leur servit de sillonner nos plaines,
De nous donner leur lait, de nous céder leurs laines ?
Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons,
N’ont jamais dans leur sang, fait couler leurs poisons.
Leurs mets, c’est l’herbe tendre et la fraîche verdure :
Leur boisson, l’eau d’un fleuve ou d’une source pure ;
Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil,
Et jamais les soucis n’ont hâté leur réveil.

   Pour apaiser les Dieux, on dit que ces contrées
Préparaient à Junon des offrandes sacrées ;
Pour les conduire au Temple, on chercha des taureaux ;
A peine on put trouver deux buffles inégaux.
On vit des malheureux, pour enfouir les graines,
Sillonner de leurs mains et déchirer les plaines,
Et roidissant leurs bras, humiliant leurs fronts,
Traîner un char pesant jusqu’au sommet des monts.
Le loup même oubliait ses ruses sanguinaires ;
Le cerf, parmi les chiens, errait près des chaumières,
Le timide chevreuil ne songeait plus à fuir,
Et le daim si léger, s’étonnait de languir.

   La Mer ne sauva pas ses monstres du ravage ;
Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ;
Les Phoques, désertant ces gouffres infectés,
Dans les fleuves surpris courent épouvantés ;
Le serpent cherche en vain le creux de ses murailles ;
L’hydre, étonnée, expire en dressant ses écailles ;
L’oiseau même est atteint ; et des traits du trépas,
Le vol le plus léger ne le garantit pas.

   Vainement les bergers changent de pâturage ;
L’art vaincu cède au mal, ou redouble sa rage,
Tisiphone, sortant du gouffre des Enfers,
Epouvante la Terre, empoisonne les airs ;
Et sur les corps pressés d’une foule mourante,
Lève, de jour en jour, sa tête dévorante :
Des troupeaux expirans les lamentables voix
Font gémir les coteaux, les rivages, les bois ;
Ils comblent le bercail, s’entassent dans les plaines ;
Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines :
En vain l’onde et le feu pénétraient leur toison,
Rien n’en pouvait dompter l’invincible poison,
Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures,
Eût osé revêtir ces dépouilles impures !
Soudain, son corps baigné par d’immondes humeurs,
Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs ;
Son corps se desséchait, et ses chairs enflammées,
Par d’invisibles feux, périssaient consumées.
Virgile. ― Delille272.

Raison. §

Ce n’est point ici cette raison monstrueuse, qu’une hypocrisie impie et délirante osa déifier ; c’est cette Raison pure, aimable, sensible, qui est fille de la Vérité, et sœur de la Philosophie. La première était sortie de l’Erèbe ; la seconde est descendue du Ciel. Pourquoi la faible humanité, triste jouet des passions, ne suit-elle pas toujours ce Guide céleste ? Pourquoi son flambeau semble-t-il quelquefois pâlir ou même s’éteindre à ses yeux ?

Le Livre de la Raison.

   Lorsque le Ciel prodigue en ses présens,
Combla de biens tant d’êtres différens,
Cher entr’eux tous à la bonté suprême,
De Jupiter l’homme reçut, dit-on,
Un livre écrit par Minerve elle-même,
   Ayant pour titre la Raison.
Ce livre ouvert aux yeux de tous les âges,
Les devait tous conduire à la vertu ;
Mais d’aucun d’eux il ne fut entendu,
Quoiqu’il contînt les leçons les plus sages.
L’enfance y vit des mots, et rien de plus ;
   La jeunesse beaucoup d’abus,
   Des passions, des goûts volages ;
L’âge suivant, des regrets superflus ;
Et la vieillesse en déchira les pages.
Aubert273.

A la Raison que je veux avoir .

             Raison, dois-je te regretter ?
          Non, je ne t’ai jamais connue.
          Raison, dois-je te souhaiter ?
          Non, car tu blesserais ma vue.
          Je sens bien au fond de mon cœur,
          Qu’il faut te rendre enfin les armes,
          Et qu’il faut d’une douce erreur
       Abandonner et l’ivresse et les charmes.
          C’est par degrés, c’est lentement
Que des yeux délicats s’ouvrent à la lumière,
Viens donc, et si tu veux céder à ma prière,
          Chez moi pénètre doucement,
Et ne va pas d’abord éblouir ma paupière.
Arrive donc, Raison, mais sans sévérité,
          Comme nouvelle connaissance,
          Et que je voie à ton côté
          L’amabilité, l’indulgence ;
Fais-toi suivre, en un mot, par l’aimable Gaîté,
          Et précéder par l’Espérance.
Sophie de Jaucourt274.

La Raison tardive.

                A vingt ans vouloir être sage !
             Ami, le projet est fort beau.
Mais, hélas ! je n’ai point ta force et ton courage
             Raison, prête-moi ton flambeau.
La tardive raison éclaire mon naufrage.
Brunel, d’Amiens.275

Génie,
Fils du Ciel et de la Nature. §

Frère de l’Esprit, il n’a pas sa délicatesse et sa parure ; mais, il dédaigne ses frivoles ornemens. Son air est mâle, son regard fier, son attitude imposante, son cœur brûlant, son ame exaltée, ses conceptions rapides, sublimes et vastes : ce que l’Esprit peint avec grâce, le Génie le peint avec force. Il ne crayonne pas, il burine, il grave ; moins peintre que créateur, et nouveau Prométhée, il souffle la vie, il donne le mouvement aux êtres inanimés. On peut représenter le Génie avec des ailes, planant dans les airs, embrassant d’un seul regard, et dessinant d’un seul trait, l’immense tableau de la Nature,

   Le Génie est enfant de la frugalité :
Toi dont l’orgueil aspire à l’Immortalité,
De la table des grands fuis le luxe perfide !
Les vapeurs de Bacchus offusquent la raison,
             Et la vertu rigide
Devant le vice heureux craint de courber son front.
On ne doit pas te voir, assis sur un théâtre,
             Couronné de honteuses fleurs,
Aux applaudissemens d’une foule idolâtre
             Mêler d’indécentes clameurs.
L’honneur t’appelle à Rome ou dans le sein d’Athène.
Là, ton premier encens fume pour Apollon ;
Vers Socrate, à son tour, la Sagesse t’entraîne ;
             Et bientôt ta main plus certaine
Saisit avec succès la plume de Platon
             Ou les foudres de Démosthène.
Grecs fameux, des Romains ne soyez pas jaloux ?
A vos feux s’alluma le feu de leur génie,
             Et la docte Ausonie
Compte aussi plus d’un mort immortel comme vous.

    Virgile des Héros éternisa la gloire,
Lucrèce à la Nature arracha son bandeau,
              Cicéron tonnait au barreau,
Tacite des tyrans a flétri la mémoire.
Poëte, historien, philosophe, orateur,
          Qui que tu sois, ce sont là tes modèles :
Pégase sur leur tombe a déposé ses ailes,
             Leur Muse en deuil attend leur successeur.
Pétronne.― Deguerle276.
           Ce don brillant, ce don suprême,
Sur la Terre émané des rayons éternels,
           Nous approche de Dieu lui-même,
Et d’un feu créateur échauffe les Mortels.
Hélas ! de ce beau feu la Nature est avare ;
Le Temps avec effort l’arrache de ses mains.
           Mais ceux qu’anime un feu si rare,
Suffisent pour guider les fragiles humains,
Dans cette nuit profonde où leur foule s’égare.
           Tels sont ces globes enflammés,
Dans l’espace infini confusément semés ;
           Leurs clartés vives et fécondes
Touchent aux derniers points de ce vaste Univers,
Dévoilent à nos yeux l’immensité des airs,
           Et fertilisent tous les Mondes.
Sur ce globe sauvage arrêtons nos regards :
           Tout change à la voix du Génie.
Il communique à tout la chaleur et la vie ;
Il crée, en se jouant, les prodiges des arts.
           Des maisons vastes et mobiles
           Flottent sur l’abîme des eaux.
Les citoyens zélés, les Dieux et les Héros
Respirent sur le marbre et sur l’airain dociles.
           L’effet magique des pinceaux
Me donne des erreurs et des plaisirs utiles.
Le bois harmonieux, une touchante voix,
P