Joseph-Jacques Odolant-Desnos

1855

Mythologie pittoresque ou méthodique universelle des faux dieux de tous les peuples anciens et modernes (5e éd.)

2019
Joseph-Jacques Odolant-Desnos, Mythologie pittoresque ou méthodique universelle des faux dieux de tous les peuples anciens et modernes, présentant un exposé des croyances fabuleuses de la plupart des nations, indiquant les noms, l'origine, la puissance, les temples, le culte et les fêtes de leurs diverses divinités, le tout rangé dans un ordre entièrement neuf, par J. Odolant-Desnos, 5e édition [1839], Paris, Edme Picard, 1855, gr. in-8, 549 p., pl.. PDF : Internet Archive.
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INTRODUCTION. §

Les fondateurs et les continuateurs de la plupart des religions anciennes ont été forcés, pour mieux obtenir une profonde croyance de la part du vulgaire, d’entourer de fables les personnages dont ils firent des dieux. Plus il leur a été possible de rendre obscures ces fables, plus ils ont pris soin de le faire, et cela chez tous les peuples, afin que le merveilleux incompréhensible dont ils les ont ornées, forçât à s’humilier, aux pieds de leurs autels, les esprits ambitieux qui auraient voulu se permettre de venir chercher à y démêler la vérité. Il ne faudra donc point s’étonner si, par la suite, on n’est pas entièrement satisfait des explications que nous avancerons, d’autant plus que les Mythes ou fables religieuses de toutes les nations, qui se rattachent souvent même à un seul personnage, ne sont pas le résultat d’une volonté unitaire, et n’offrent en réalité qu’un groupement incohérent d’idées amoncelées avec les années, pour personnifier, d’une manière plus merveilleuse, les pensées inintelligibles qui régissent l’univers, ou les vices et les vertus qui commandent à l’espèce humaine.

Ces personnifications pouvant s’étendre à l’infini, sont en effet des plus nombreuses ; mais c’est au mélange des religions grecque et romaine que nous sommes redevables de la plus grande quantité de noms fabuleux : leur nombre s’élevait, suivant Varron, à plus de trente mille chez les Romains. Viennent ensuite les religions égyptienne, hindoue, persane, scandinave, slave, irlandaise et celtique. Nous tâcherons de faire suivre cette foule de divinités fabuleuses le plus méthodiquement qu’il nous sera possible, et de manière à présenter le développement d’une série d’idées, rapprochées avec le plus grand soin, par suite d’un travail long et difficile. En effet, tout en adoptant le fond des articles des principaux dictionnaires, il a fallu comparer ces articles, les analyser, et se reporter aux historiens de l’antiquité, chez lesquels leurs auteurs ont été puiser leurs faits ; lier ensemble le résultat de ces recherches, et en obtenir un faisceau pour ainsi dire historique.

Cependant qu’on ne se persuade pas que dans cet ouvrage on trouvera une suite non interrompue de faits chronologiques, une histoire, enfin, régulière des hommes et des événemens dont la mythologie s’est graduellement enrichie : ce serait trop exiger de la critique historique, qui déjà souvent éprouve de la peine à savoir ce qu’elle doit conserver ou élaguer. Ce Dieu fut-il un homme, un héros, une pensée physique, métaphysique ou morale ? les {p. 2}faits qui l’entourent, les détails qui embellissent le corps de sa fable, l’image sensible qui le représente, ne sont-ils que des fictions ou des traditions historiques, de plus en plus dénaturées, ou ayant passé d’âge en âge d’un peuple chez un autre ? Nous l’indiquerons autant qu’il nous sera possible, mais nous n’attacherons pas un prix aussi élevé qu’on pourrait le croire, à cette marche tortueuse de la mythologie purement historique. Nous ne la suivrons qu’autant qu’elle voudra bien s’y prêter ; seulement nous fixerons avec un soin minutieux le sens moral, et du nom de chaque personnage, et des faits merveilleux dont il fut le héros ou la victime.

Afin de nous restreindre dans un cercle qui ne puisse blesser aucune idée religieuse européenne de notre époque, nous n’avons parlé que des religions vulgairement appelées païennes, et nous avons respectueusement laissé de côté toutes les religions historiques, c’est-à-dire les religions s’appuyant sur des personnages reconnus généralement comme historiques. Ainsi, nous n’avons jamais rappelé les contes judaïques, mahométans ou chrétiens ; car ces contes, quoique reposant souvent sur des légendes avouées, il est vrai, comme tout-à-fait absurdes par les sectaires les plus éclairés de ces diverses religions historiques, ne laissent pourtant pas d’être encore un objet de vénération pour les esprits vulgaires : nous avons donc cru devoir les respecter.

Quant à notre point de départ, il a été pour nous le sujet de graves méditations ; en effet, sachant que les religions égyptienne et indienne doivent être regardées comme primordiales parmi les religions païennes, nous avons un instant voulu les faire passer les premières. Cependant, réflechissant combien les fables grecques sont répandues, nous avons fini par adopter la religion gréco-romaine, sinon comme religion primordiale, ce qui eût été une erreur historique, du moins comme la religion type, à laquelle nous ramènerons toutes les autres, dès qu’une comparaison sera utile pour expliquer tel dieu ou tel culte.

Mythologie §

Grecque-Romaine. §

Plus que tout autre peuple, la nation grecque fut propre à être le berceau d’une religion riche de personnages et d’événemens : le génie de ses prêtres et de ses chefs, toujours en harmonie avec le génie national, fut, pour ainsi dire, comme tacitement chargé d’enfanter une foule de divinités et de contes merveilleux. En effet, vains, légers, voluptueux et crédules, les Grecs adoptèrent aveuglément, aux dépens de la raison et des mœurs, tout ce qui put autoriser leur licence, flatter leur orgueil, ou donner carrière à leurs songes métaphysiques ; peuple sans liaison politique et tolérant par essence, l’homme d’Athènes ou de Sparte reçut facilement les cultes étrangers, et vit sans opposition se confondre ensemble les rites, les dogmes et les usages d’origines les plus éloignées. Toujours guerroyant, entre eux ou contre les autres ; toujours commerçant et trafiquant avec l’étranger ; toujours ignorans et humblement soumis au fanatisme feint ou véritable de leurs prêtres, ou aux chants mélodieux de leurs poètes, comment les Grecs n’auraient-ils pas laissé se fonder chez eux une religion qui s’harmonisait si bien avec leur nature et leurs goûts. Aussi l’on vit les Phéniciens, les Egyptiens et les Syriens leur apporter {p. 3}leurs dieux, leurs héros et leurs fables. De là vint cette théogonie confuse, qui pourtant fut le berceau des arts et de la poésie. Tâchons maintenant de débrouiller un peu cette confusion, ou du moins, en mettant de l’ordre dans le désordre, essayons d’arriver à dégager en partie l’obscurité qui la couvre aux yeux des gens du monde, et ne laissons pas aux savans seuls l’honneur de la comprendre ; car la mythologie, ainsi que nous l’avons déjà dit, est devenue d’un usage si fréquent dans nos conversations, qu’il n’est plus permis de ne pas la connaître.

formation des mondes. — Comme dans toutes les religions, la théogonie grecque reconnaissait une matière primordiale ; elle lui donna d’abord le nom d’Ophion, puis celui de Chaos. Elle supposait qu’un être supérieur appelé Démogorgon ou Génie de la terre avait tiré les élémens des Ténèbres, lesquels portaient les noms d’Achlys en Grèce, de Caligo à Rome : alors les Ténèbres enfantèrent le Chaos leur fils, masse confuse et informe d’où le monde, qui lui succéda, fut extrait par Démogorgon. D’autres historiens ont supposé trois principes contemporains du Chaos, savoir : l’Erèbe, le Tartare et la Nuit ; ou l’Erèbe, le Tartare et la Terre ; et chez Hésiode, le grand historien de la théogonie grecque : l’Erèbe, le Tartare et l’Amour.

généalogie des dieux. — D’après ces diverses manières de voir sur les principes qui firent prendre à l’univers un aspect régulier, nous dirons que les Grecs ensuite donnèrent pour enfans à Démogorgon, le Soleil, la Discorde, Pan, les Parques et Pitho ou la Persuasion ; au Chaos, l’Erèbe et la Nuit ; à la Nuit seule, Némésis et la Fortune, mère de la Nécessité, les Hespérides, les Songes, la Discorde, le Destin, la Mort, Momus, la Fraude et encore les Parques ; à la Nuit unie à l’Erèbe : le Jour ou la Lumière, l’Ether, Charon, Epaphus, Epiphron, l’Emulation et la Complainte ; à l’Ether avec le Jour : Thalassa ou Thétys, femme de Pontos ou l’Océan, d’où naquirent Phorcys, Thaumas, Eurybie, Céto et la Terre ; puis après avoir établi cette espèce de généalogie primordiale, les Grecs supposèrent encore que la Nuit unie au Chaos, enfanta l’aveugle et tout-puissant Destin ou Eimarmenê des Grecs, et le Fatum des Romains, à côté duquel ils placèrent Eviterne ou l’Eternité, sans indiquer son origine ; ensuite, supposant que Callirhoé, fille de l’Océan, après s’être mariée à Phanès, premier roi de Phrygie ou à Manès, usurpateur de l’Arménie, eut pour fils Acmon, Cotys et Car, ils ajoutèrent qu’Acmon devint père d’Uranus et de Titée, que Cotys eut de l’Océnide Asia, Atys et Asiès, et que Car eut de sa mère Callirhoé ou de tout autre personne du même nom, Criase, Alabande et Hydê.

Alors les Grecs tournèrent leurs premières adorations positives vers Ouranos ou Uranus, ou le Ciel, et le marièrent à sa sœur Titée ou la Terre, appelée aussi Gê, Géa, Géris et Apia. Cette alliance ne tarda pas à donner naissance à une foule d’individus mâles et femelles, qui tous héritèrent d’une partie de leur divinité.

Cette nombreuse famille présente, en première ligne l’Océan et Chrone, et les quatre grands Titans : Cœos, Crîos, Hypérion et Japet, avec leurs six sœurs : Thîa et Rhia ou Cybèle, Thémis et Mnémosyne, Phébé et Thétys.

En seconde ligne viennent les Cyclopes : Brontès, Stérope et Argès, ou Harpès ; ainsi que les Centimanes ou Hécatonchires : Cottus, Briarée et Gygès.

Ces derniers enfans, nouveaux Titans, épouvantables par la laideur de leurs {p. 4}formes, effrayèrent tellement leur père Uranus, qu’il voulut les précipiter, enchaînés dans le Tartare, entre les mains de ce dieu ténébreux, que l’on supposait devoir se trouver au fond des entrailles de la terre.

Cette exécution des centimanes ayant fort déplu à la Terre, celle-ci voulut, pour se venger de son vieil époux, profiter de la présence de ses autres enfans, les premiers Titans. Un jour donc qu’Uranus allait la rendre mère de nouveau, elle appelle Chrone, autrement dit Saturne, lui met dans les mains la harpé, ou faulx à lame dentelée, et lui recommande, pour n’être pas victime de la cruauté de son père, de lui enlever les moyens de la féconder. Aussitôt ce fils, déjà irrité de la disparition de ses frères, frappe le ciel, et annihile ainsi d’un seul coup pour toujours sa puissance.

Aussitôt après cette mutilation, le sang d’Uranus ayant rejailli sur la terre, il put encore cependant la féconder, et la rendre mère d’Erimys, des Géans et des Mélies ; puis, la matière prolifique qu’elle avait également reçue lui fit mettre au jour Aphrodite.

Enfin, dégoûtée de son vieux mari, la Terre fit alliance avec la Mer, qui alors portait le nom de Pontos, et dont l’origine fut long-temps attribuée à la seule puissance de la Terre ; il en résulta trois fils, Nérée, Thaumas, Phorcys ; plus, deux filles : Céto et Eurybie que nous avons déjà tous vu supposés enfans de Thalassa. Ici s’arrête toute la famille des Titans, dont plusieurs, s’étant révoltés contre Jupiter, l’un de leurs neveux, possesseur plus tard du sceptre du monde, furent punis, rejetés dans le Tartare, et personnifiés dans leur ensemble par un seul individu, que l’on connaît sous le simple nom de Titan.

Mais pour peupler l’espace occupé par le Ciel, ainsi que la surface et l’intérieur de la Terre, qui ne tarda pas à ne plus être qu’une personnification, les enfans de Gê et d’Uranus s’allièrent ensemble, et produisirent, comme on va voir, la grande famille des Titanides. Ainsi, de l’union de Chrone ou Saturne avec Rhîa ou Rhéa, on vit naître trois filles, appelées Hestia ou Vesta, Damater ou Cérès, Héra ou Junon ; et trois fils : Hadès ou Pluton, Posidon ou Neptune, et Zews ou Jupiter.

De l’union de l’Océan avec Thétys arrivèrent les Fleuves et trois mille Océanides, dont Doris et Styx, auxquelles certains généalogistes ajoutent Vénus, mère de l’Amour.

De l’union de Coeos avec Phébé : Lato ou Latone, ou la Lune, et Astérie, unie à Persès. On lui donne aussi pour fille Astarté, probablement la même qu’Astérie, considérées l’une et l’autre comme les astres.

De l’union de Crios avec Eurybie, vinrent : Astrée uni à Eos, que l’on trouvera plus loin, Pallas uni à Styx, d’où leurs enfans : Zélos, Bîa, Cratos et Nicée ; puis, Persès uni à Astérie, qu’il rendit mère d’Hécate.

De l’union d’Hypérion avec Thîa, parurent : Hélios ou le Soleil, Séléné ou la Lune, Eos ou l’Aurore, qui de son alliance avec Astrée eut les Vents et Phosphoros, ou étoile du matin, et les Astres, aussi fils d’Astrée et d’Héribée.

De l’union de Japet avec Climène, l’une des trois mille filles de l’Océan, surgirent Atlas, Ménèce, Prométhée ou à tort Hespéros ; puis Hyas, suivant Diodore, et Epiméthée, qui par la suite épousa Pandore, et donna le jour à Pyrrha.

Comme on l’a vu, les enfans de Gê et de {p. 5}Pontos forment une branche à part ; cependant deux d’entre eux s’allièrent avec deux de leurs cousines maternelles, comme Eurybie l’avait fait déjà avec Crios son frère, également maternel. Ce fut Nérée qui épousa Doris, et en eut les cinquante Néréïdes, et Thaumas, qui se maria à Électre, une des trois mille Océanides, et la rendit mère d’Iris et des Harpyes.

Quant à Phorcys et Céto, sa sœur, ils s’unirent ensemble, et donnèrent le jour aux Gorgones, dont Méduse, la principale, fut mère de Chrysaor, qui eut de Callirhoé : Pégase, Géryon, Typhon, Orthe et Echidna ; puis, les autres enfans de Phorcys et de Céto, furent : les Grées, le Dragon, gardien des Hespérides, Scylla et Thoossa.

Ici se termine la généalogie classique des grands générateurs de la théogonie grecque ; cependant on reconnaissait encore pour fils d’Uranus et de la Terre Andès, Anitus, Anax, Ostase, de Syrie, Inceste, Etna, Evonyme, le monstre Campé, Encelade, Mimas, Phaéton, Porphirion, Rhœtus.

On attribua aussi au Ciel seulement la naissance de Basilée, dans l’ancienne Asie, de Bethyle, de Hora et de Vénus, attribuée déjà et plus généralement à l’Océan. En même temps, on supposa que s’étant allié à Hestia, l’une de ses filles, il en avait eu Abérid. On disait en outre qu’il reconnut par la suite, pour épouse, Héméra ou le Jour.

Enfin, les excursions des Grecs vers les pays du Nord, finirent par en importer la tradition ci-dessus fort accréditée, surtout dans l’île de Crète, donnant pour père à Uranus et à la Terre, un roi scythe appelé Acmon, fils lui-même de Manès. Mais ce roi, qui enfanta des immortels, mourut pour s’être simplement trop échauffé à la chasse. Cependant il obtint de ses sujets l’honneur d’être mis au rang des dieux, avec le titre de Très-Haut.

La Terre, de son côté, fut, comme on le sait déjà, fort infidèle au Ciel ; mais elle ne s’en tint pas là, et, donnant libre carrière à son goût pour la procréation, elle enfanta seule les Montagnes, Cécrops, le civilisateur d’Athènes, et Chthonius, individu que nous retrouverons lors de la fondation de Thèbes ; puis elle eut Bisalpis avec le Soleil, Corybas avec Josion, Dolos ou la Douleur avec l’Éther ou dieu cosmogonique, représentant l’espace atmosphérique où se meuvent les astres, et Midas, roi de Phrygie, avec Gorgias, et Zagrée ou Bacchus, de Crète, appelé Iacchos à Eleusis, avec Jupiter, dont elle eut encore, suivant quelques-uns, Proserpine. Enfin l’on y ajoute Briton, Diophore et les monstres Alcida et Egide.

Maintenant que nous connaissons une partie des résultats des inconstances de la terre, il est utile de bien nous fixer sur ses diverses désignations, car elles avaient rapport aux divers points de vue sous lesquels elle était envisagée. Ainsi la vieille Terre, l’antique épouse d’Uranus, c’est-à-dire la matière brute sortie du Chaos, s’appelait ou Titée chez les Grecs, Apie chez les Lydiens, et Eurysternos, ou à large poitrine, puis Tellus ou Terra, chez les Latins.

Plus tard, quand on connut la déesse suprême des Crétois, on la considéra comme mère des Dieux, et on l’appela Rhéa ou Silvia, en lui donnant le surnom synonyme d’Archigénetle.

Cybèle. — Mais, lorsqu’on la prit dans son large sens, à la manière des Phrygiens, pour Calligénie, ou la grande génératrice et la mère nourricière des hommes, elle devint Cybèle, ou Cybébée, et alors elle fut Andirine à Andiris, Adporine ou Asporine, {p. 6}près Pergame ; Apie, chez les Lydiens ; Bérécynthe et Dindymène, sur les montagnes comme fille de Dindyme, Celena à Célène, Cimméris chez les Cimmériens ; Coddine, sous la forme de simple roc, sur le mont Sipyle ; Idée ou Mygdonia, en Phrygie, Magna mater à Rome, et Ops chez les Latins. Mais le peuple d’Athènes plus vulgairement l’appelait encore Damia ou bonne déesse, ou Gynécie, puis Placiana en Mysie, Sipylène en Méonie, Antœa ou la Favorable, Consiva ou la protectrice rurale, Criophage ou la Mangeuse de béliers, Fauna ou la Favorisante, Pasithée ou la Mère des Dieux.

Sous cette forme de grande génératrice, la Terre, alors connue sous le nom de Cybèle, n’était plus d’origine crétoise : elle était toute phrygienne, car elle était aussi la divinité par excellence de la Phrygie, dont la théogonie plaçait la matière féminisée ou une déesse à la tête de la création.

Si nous voulons savoir l’histoire de cette féconde déité, nous la trouvons dans Diodore. Il nous apprend que Cybèle, étant princesse humaine, était fille de Méon, ou Ménos ou Manès, roi de Phrygie, et de Dindyme. Elle était née sur le mont Cybèle, au moins l’an 1495 ou 1580 av. J.-C., et son éducation avait été confiée à Marsyas qu’elle ne tarda pas à dépasser. Aussi, de maître qu’il était, il devint élève, et par la suite véritable apôtre et même prêtre de celle qu’il fit monter au premier rang des puissances créatrices.

Livrée à son génie elle inventa les flûtes, les tambours, la médecine et l’art vétérinaire.

Bientôt on vit Cybèle, jeune suivant les uns, et vieille suivant la plupart des historiens, devenir amoureuse du jeune Atys, et s’enfoncer avec lui dans l’épaisseur des forêts, pour goûter le bonheur d’être aimée.

Quel était ce jeune Atys ? Il faudrait des volumes pour l’expliquer, et encore n’y parviendrait-on que d’une manière confuse ; cependant il paraît qu’il était considéré comme un dieu-soleil de la Phrygie.

Si l’on retombe dans les légendes qui n’aperçoivent qu’un homme dans Atys, on le voit vers l’an 1657 avant J.-C., roi vivement épris, et chez les autres simple berger, faisant à la reine ou déesse serment de fidélité ; quelques-uns lui font dédaigner ses offres en lui supposant le cœur épris d’une autre beauté, et d’autres en font son domestique intime. Quoi qu’il en soit, on livre sa naissance à tout autant d’incertitudes. Cependant son origine, son existence et sa fin présentent toujours un seul caractère : c’est celui de l’effémination et de l’impuissance causée par une mutilation résultant de sa propre main, ou venue d’une main étrangère, divine ou humaine. Voici comme il vint au monde : Jupiter, que nous venons de voir fils de Chrone et de Rhéa, quelque temps après sa naissance, étant un jour endormi dans l’Empyrée, fut agité pendant son sommeil par un songe impur, et du haut du ciel laissa tomber sur la terre une écume divine qui donna lieu à un génie hermaphrodite, ou réunissant les deux sexes, appelé Adagoüs ou Agdistis. Les Dieux effrayés à l’aspect de ce fait imprévu retranchèrent à ce génie son caractère d’homme ; mais aussitôt après cette mutilation on vit sortir de terre un amandier dont les fruits mûrs éveillèrent tellement l’envie d’une nymphe, fille de Sangare, et vulgairement appelée Sangaride, qu’elle en cueillit un et le mit dans son sein. Alors un fait plus merveilleux suivit cette imprudence, car le fruit disparut, la jeune {p. 7}fille fut enceinte et donna le jour au bel Atys, que, suivant Pausanias, elle avait eu en réalité d’un prêtre nommé Calaüs.

N’importe d’où lui vint cet enfant, la mère d’Atys, plus généralement connue sous le nom d’Agdistis, l’exposa de suite dans l’immensité des forêts ou du désert, et là, le pauvre Atys fut soigné ou par une chèvre, ou, suivant d’autres, par des bergers qui le recueillirent.

En grandissant, il devint d’une beauté si remarquable, qu’ayant gagné le cœur de la fille du roi de Périnonte, il allait se marier avec elle, lorsque tout à coup Agdistis, également éprise de son propre fils, arrive furieuse dans le palais du roi, et se jette au col d’Atys en lui faisant connaître en même temps et son amour et sa qualité de mère. A cette nouvelle, Atys tombe en démence et se mutile pour se soustraire aux embrassemens incestueux d’Agdistis en même temps que sa fiancée se tue de désespoir. Alors, désolée, la mère d’Atys monte vers l’Empyrée, et dans son repentir demande à Jupiter pour toutes les parties du corps de son fils le privilége de l’incorruptibilité.

Suivant d’autres légendes, ces mutilations sont exercées ou par un roi de Phrygie, ou par Cybèle elle-même, qu’il avait dédaignée. Quelquefois le fait se passe à l’opposé, car alors Sangaride, qui n’est plus la mère, mais la maîtresse d’Atys, meurt par suite des incisions que Cybèle fait sur un pin auquel la vie de cette jeune fille était attachée, et sous lequel Atys allait souvent se reposer ou se cacher. A cette vue Atys furieux s’empare d’un caillou et se mutile encore lui-même. Plus tard on supposa que l’infidélité d’Atys avait été consommée avec cette nymphe dans une grotte, malgré les représentations d’un prêtre de Cybèle placé par elle auprès du jeune homme pour le surveiller. Ce gardien n’ayant point osé le dénoncer, avait eu l’habileté d’amener un lion roux à dévoiler ce mystère à cette grande déesse de la Phrygie.

Enfin, en admettant Cybèle fille de Méon et de Dindymène, nous la retrouvons jeune et éperdument amoureuse d’Atys. Mais cet amour ne plaisant pas au roi, il finit par tuer ce tendre amant et força la princesse à prendre la fuite. Sans changer le résultat de cette légende, on voit autre part qu’Atys est fils d’un phrygien appelé Calaüs, qu’il est né impuissant, que, devenu grand, il passa en Lydie, y porta les fêtes de Cybèle, et s’attira une si grande vénération de la part des peuples de cette contrée, que Jupiter en eut de la jalousie, et le fit périr sous la dent d’un sanglier, ou, suivant d’autres, sous celle d’un ours qu’il envoya contre lui. Les habitans de Perinonte conservèrent un souvenir si respectueux pour cette fable, qu’ils s’abstiennent encore, dit-on, de manger de la viande de ce dernier animal.

Nous pourrions ajouter ici une foule de variantes ; mais, comme on l’a fort judicieusement fait remarquer, les traits fondamentaux présentent toujours un même thême symbolique brodé de cent manières différentes, thême offrant pour sujet une vieille femme qui sollicite de l’amour, un jeune homme qui la repousse ou qui ne la tolère que pour se faciliter les moyens d’être infidèle, et pour dénouement de ce drame, effémination et souvent mort de l’individu.

Que le jeune Atys ait reçu après sa mort le privilége de l’incorruptibilité ou qu’il ait vécu depuis comme l’ombre de lui-même, il est censé avoir parcouru ensuite l’univers caché sous des habits de femme, avoir conté partout sa malheureuse aventure, et partout aussi avoir institué les fêtes de {p. 8}la Cybèle phrygienne alors confondue avec Rhée crétoise, fêtes d’après lesquelles fut organisée celle d’Atys.

Une autre tradition prétend que Cybèle, après la mort de son amant, fut saisie d’un accès de démence, parcourut les montagnes de la Phrygie et s’enfonça jusque dans le pays des Hyperboréens placé au nord de la Scythie ou Tartarie actuelle. Par suite de cette fuite, la Phrygie fut frappee d’une famine qui ne céda que lorsque les habitans de cette contrée, ayant sculpté une statue d’Atys, furent amenés par Midas à instituer un culte en l’honneur de ce jeune amant de leur grande divinité.

Ces fêtes nommees Dendrophories ou fêtes des Pins, rappelaient la plupart des aventures de l’amant de Cybèle, dont le nom était prononcé à chaque instant dans le cours de cette cérémonie. Elle commençait dans toute la Grèce le 21 mars ou premier jour de l’équinoxe de printemps et durait trois jours. Le pin ayant été l’arbre sous lequel Atys avait continuellement cherché à se réfugier, c’était lui que l’on plantait le premier jour dans le vestibule ou même dans le temple de Cybèle ; les prêtres faisaient sur cet arbre des incisions allégoriques rappelant les mutilations du jeune dieu, ou celles qui avaient fait mourir sa maîtresse. Le second jour, pouvant être regardé comme fête de transition, était destiné à faire entendre une musique de douleur et d’espérance, puis, au troisième jour, Atys était censé avoir été retrouvé : alors commençaient les hilaries, où la joie s’exprimait par les actes les plus extravagans ; car les prêtres ayant un couteau d’une main et une torche allumée de l’autre, couraient çà et là comme des fous, les cheveux épars, au son d’une musique bruyante, et se faisaient, en se battant, des blessures et des mutilations plus ou moins sérieuses, qu’ils se contentaient de se porter aux bras et aux jambes.

Atys, comme on vient de le voir, n’est qu’un personnage symbolique représentant le soleil, et se rapprochant en cela d’Apollon, de Bacchus et d’Adonis, divinités que nous retrouverons par la suite. Seulement Atys est l’image du soleil à l’instant où il est le moins éclatant, et lorsqu’il quitte l’hémisphère supérieur en présentant alors un aspect pour ainsi dire moribond et impuissant. C’est donc l’eunuque Atys, privé de force immédiatement après qu’il devient infidèle à la Terre, cette vieille planète son amante, si bien caractérisée dans Cybèle.

Par suite de ces détails symboliques, on a l’habitude de représenter Atys sous les traits d’un jeune homme coiffé d’un bonnet phrygien semé d’étoiles, vêtu d’un pantalon étroit, dont l’étoffe est bizarrement variée par des nœuds, des crevés et des rouleaux. Dans sa main gauche est une espèce de houlette de berger ou de sceptre royal, tandis qu’il tient dans la droite une flûte à sept tuyaux. Son cou souvent est orné d’un collier de perles, et ses vêtemens entr’ouverts, laissent voir son effémination.

Puisque nous venons de parler de la fête d’Atys, parlons de suite des fêtes de Cybèle. Elles s’appelaient Cybélées ou Cybébées, et les prêtres qui les présidaient se nommaient des Corybantes. Les Mégalésies et les Lavations à Rome étaient également des fêtes en l’honneur de Cybèle. La cérémonie la plus remarquable de cette fête était de tremper la statue de la déesse dans les eaux de l’Almo.

Beaucoup plus tard, vers le 3e siècle, on ajouta les Tauroboles et les Crioboles ou sacrifices de taureaux et de béliers aux autres cérémonies.

{p. 9}Pour exécuter ces sacrifices dans l’ordre voulu, les Corybantes, après avoir creusé une fosse, se plaçaient au fond de cette fosse au bord de laquelle on immolait un taureau ou un bélier, puis ces prêtres recevaient sur toutes les parties du corps ces douches ou aspersions de sang.

Long-temps une simple pierre conique et quadrangulaire, ou béthyle, fut la grossière image de la Cybèle de Phrygie, telle fut encore celle qui l’an 297 av. J.-C. fut envoyée par Attale de Pessinonte à Rome, et que les Phrygiens regardaient comme la plus antique effigie de la mère des Dieux et la plus sainte, parce qu’elle était tombée du ciel. Pierre sacrée météorite ou d’aimant, elle n’arriva point à Rome sans difficulté. D’abord les Romains, dont la piété alors était excitée par les malheurs de plusieurs défaites, furent obligés d’envoyer à Pessinonte une députation auprès d’Attale pour le faire consentir à livrer cette pierre à la piété romaine. Le navire qui la portait fit bonne voile jusque dans le Tibre ; mais au confluent de la petite rivière l’Almo avec ce fleuve, le navire s’arrêta, et tous les efforts ne purent lui faire reprendre sa marche momentanément suspendue. Cependant il ne fallait pas une grande force pour le tirer de ce mauvais pas ; car la vestale Claudia Quinta, qui avait été soupçonnée d’infidélité à ses vœux de continence, ayant attaché la ceinture de sa robe au màt du vaisseau, fit quelques essais pour l’attirer après elle, et l’entraîna en effet ainsi à la remorque jusque dans le port, ce qui prouva, dit la foule pieusement ébahie, que la prêtresse de Vesta était innocente.

Mais les statues de Cybèle n’avaient pas toutes cette simplicité de la pierre de Pessinonte, et la plupart représentaient Cybèle enceinte, assise ou portée sur un chartraîné par des lions, emblême de la vigueur et de l’activité. Cybèle avait une couronne de chêne sur la tête avec un entourage de petites tours pour indiquer que les villes étaient sous sa protection, et qu’elle nourrissait les hommes avec les fruits de l’arbre dont elle portait une couronne. Elle avait une clé dans une main, un sceptre dans l’autre et un tambour ou disque, et quelquefois le bel Atys à ses côtés. Son habillement était d’une couleur verte.

On en voit des tableaux de l’Albane, au Musée, sous les nos 772, 776, et un de Le Brun, n° 566.

On lui consacrait le buis, avec lequel on faisait les flûtes qui servaient à ses fêtes, ainsi que le pin, le chêne, le cube et les dés. On lui offrait en sacrifice la truie, le taureau, la chèvre, l’anguille et le serpent. Cybèle, qui fut inconnue à Rome jusqu’au temps d’Alcibiade, jouait en Phrygie dès l’an 1580 av. J.-C., le véritable rôle d’une Cérès grecque, déesse des moissons, que nous rencontrerons avec le titre de sa propre fille.

Plus tard Cybèle eut à Rome un temple nommé Opertum, où l’on offrait des sacrifices mystérieux, et où les hommes n’étaient point admis.

Les prêtres de Cybèle étaient les Galles, les Corybantes et les Curètes, avec lesquels on confondit les Cabires, les Dactyles idéens, les Sémivires et les Telchines, tous en général devaient être eunuques, et formaient son collége sacerdotal complet.

Ces Corybantes ou prêtres de Cybèle furent extrêmement puissans, au moins dans les temps primitifs ; peut-être alors n’était-ce qu’une caste dérivant du phrygien Coribas qui importa le culte de Cybèle en Crète ; mais plus tard cette caste fut séquestrée du reste de la société : et profitant de son isolement, elle se fit de son {p. 10}propre mouvement corporation sacerdotale, que des lois intérieures peu connues dirigeaient, tant sous le rapport du rang et des fonctions, que sous celui de l’instruction. Le nom générique de Galles, venu de Gallus, un de leur chefs, était donné aux membres de cette corporation, et leur chef suprême, appelé Archi-Galle, était tenu de pratiquer sur lui-même la castration, pratique qui ne paraît point avoir été obligatoire pour les subordonnés.

Dès le commencement des guerres médiques, ces Galles se répandirent dans la Grèce, puis de là en Italie. Ils erraient de village en village, faisant porter leurs provisions par des ânes ; vêtus d’un costume bizarre, ils chantaient et dansaient au son du tambour de basque, et en faisant des tours et des grimaces qui ne manquaient pas d’attirer à leur suite un grand nombre de curieux dont ils mettaient à contribution la charité. Mendians et vagabonds, ils ne se piquaient pas de mœurs sévères ; et malgré leur vœu de chasteté, ils avaient fini par devenir tellement dépravés, qu’ils étaient partout méprisés. Aussi remplacèrent-ils par la suite leur nom sacré de Corybantes, par ceux d’Agidies, Agyrtes, Métragyrte ou nomades de la mère ; dont le premier fut tué en initiant les Athéniens aux mystères de Cybèle ; ils étaient donc, dans l’origine, de simples prêtres, qui peut-être civilisèrent la Phrygie. Peut-être aussi ils se confondirent avec une autre caste appelée Dactyles, que nous retrouverons plus loin en parlant des Curètes, prêtres de Rhéa, qui enseignèrent ainsi que les Dactyles à fondre les métaux, comme on en vit une preuve dans l’incendie qu’ils allumèrent l’an 1400 avant J.-C., dans les bois du mont Ida, en se livrant à leurs travaux métallurgiques. Enfin les Corybantes, de prêtres se firent Dieux, puis terminèrent par se faire de méprisables jongleurs. Ce fut alors que pour honorer la mère des Dieux, ils pratiquèrent leurs danses dévergondées, dans lesquelles ils se permettaient toutes les folies et les pauses les plus indécentes qu’ils pouvaient imaginer.

Maintenant que nous connaissons bien en détail l’antique Cybèle de Phrygie et ses amours avec le bel Atys, passons à la Cybèle de Crète, que l’on désigne particulièrement sous le nom de Rhéa.

Rhéa. — Sous le point de vue que ce nouveau nom entraîne après lui, cette déesse est la seule qui doivent être véritablement considérée comme femme de Saturne et mère des grands Dieux de la Grèce. Car la Cybèle de Phrygie est bien un personnage analogue, mais il représente l’essence suprême femelle, passive, inerte, brute, lapidiforme, se trouvant toujours ainsi en opposition avec le principe actif organique et lumineux de la nature.

Rhéa, ou Rheîa, ou Rhée, était la grande déesse de la Crète ; elle offrait l’idée d’une femme fort âgée, et d’une origine fort ancienne : était-elle antérieure ou postérieure à Cybèle ? C’est un point qu’il serait très-difficile d’éclaircir, car ces deux figures symboliques, ayant été divinisées dans deux contrées assez éloignées l’une de l’autre, elles conservèrent toutes deux, en entrant dans la théogonie grecque, l’aspect de jeunesse ou de vieillesse que les Crétois et les Phrygiens leur avaient imposé.

Seulement on peut affirmer que le culte de Cybèle phrygienne passa d’abord à Samothrace, puis dans les Cyclades, les Sporades et dans quelques îles placées à l’ouest de l’Asie. Alors les peuples de ces pays divers introduisirent peu à peu le nom de Cybèle et le mêlèrent à celui de Rhéa dans leurs poésies et leurs narrations. Ensuite, l’an 207 av. J.-C., les {p. 11}Romains enrichirent, comme on l’a vu, leur capitale de la statue de la déesse protectrice des peuplades grecques qu’ils venaient de soumettre.

En reconnaissant ainsi à Cybèle et à Rhéa deux origines différentes, on ne sera plus étonné de ne pouvoir décider à laquelle des deux appartient le droit d’aînesse ; car assurément il est à Cybèle en Phrygie, et à Rhée dans l’île de Crète. Ne nous arrêtons donc pas davantage sur ce point, et suivons leur histoire.

Rhée, dans la Mythologie composite des Grecs, n’a point de jeunesse : on la trouve tout de suite femme de Chrone ou Saturne, déjà connu pour être fils de la Terre, laquelle n’est qu’un synonyme de Rhéa. Mais qu’on ne se blesse point de cette union, car ces divinités, venues de contrées éloignées les unes des autres, ne furent mariées ensemble que par les prêtres grecs seulement, qui cependant leur conservèrent leur origine.

On a vu quel fut le résultat de ce mariage, et l’on peut encore se rappeler avoir aperçu dans la généalogie des Titanides que Rhée et Chrone mirent au jour Pluton, Neptune, Jupiter, Junon, Vesta et Cérès. Le difficile pour Rhée était de s’y prendre de manière à faire vivre ses enfans mâles, car Chrone, autrement dit Saturne, après avoir mutilé Uranus, à la demande de Gê ou la Terre sa mère, et après avoir épousé Rhée sa sœur, se fit céder l’empire du monde par les Titans, ses aînés, personnifiés dans Titan seul, à condition qu’il détruirait ses fils à mesure qu’il en naîtrait, afin d’assurer ainsi à ses neveux l’héritage de son trône. Saturne tint ponctuellement sa promesse. Rhée accouchait-elle, aussitôt il dévorait le nouveau-né mâle ou femelle. Il n’y regardait pas, et pour se conformer à son traité il avalait tout. Ainsi non-seulement Neptune et Pluton furent engloutis par son estomac, mais ses trois filles Junon, Vesta et Cérès furent également dévorées. Cependant lors de sa dernière grossesse, Rhée voulut enfin sauver son dernier enfant, et pour duper l’omnivore, elle lui donna une grosse pierre emmaillotée de manière à imiter, un enfant. Trompé à cette vue, Saturne avala ce marmot simulé. Ensuite, soit dans l’intention d’accélérer cette pénible digestion, soit pour céder aux trompeuses prières de sa femme, il but un breuvage fourni par une appelée Métis. C’était un violent vomitif qui lui fit rendre les filles et les fils qu’il avait précédemment dévorés.

D’autres traditions supposent que les filles n’avaient eu rien à craindre, que Pluton et Neptune avaient été sauvés avant Jupiter, au moyen d’une substitution tout-à-fait semblable, et que tous trois immédiatement après leur naissance, avaient été cachés dans une grotte.

Une dernière tradition egyptiaco-hellénique due aux relations que les Grecs avaient continuellement avec l’Egypte, considérait Rhéa comme une épouse du soleil cédant aux sollicitations de Saturne qui la rend enceinte, en lui déclarant qu’elle n’accouchera dans aucun mois de l’année. Cette position de Rhéa n’eût certainement point été agréable, si en effet elle eût dû ne jamais changer ; mais heureusement qu’elle rencontra un personnage fort adroit, nommé Mercure, qui aussitôt lui trouva un expédient. Pour cela, il engage une partie de dés avec la Lune, en exigeant pour enjeu de cet astre la soixante-douzième partie de chaque jour de l’année. Comme de raison, il la gagne par bonheur, adresse ou supercherie, peu importe : puis avec son gain il forme cinq jours complets qu’il ajoute aux douze mois de l’année {p. 12}primitive, et alors pendant ces cinq jours complémentaires, Rhéa se délivre de cinq enfans qui tous portent des noms égyptiens, car ce sont : Isis, Osiris, Haroéri, Nefté et Typhon, que nous retrouverons en développant le système religieux de l’ancienne Égypte.

Le mythe grec véritable est donc la substitution des enfans mâles, que leur père avale sous forme de pierre, fable dont le sens moral nous montre toujours que l’inorganisme brut, ici représenté par des pierres, a dû précéder l’organisme ou ordre régulier de la nature.

A cet enfantement se borne la vie active de la divinité crétoise connue sous le nom de Rhée. Son culte, semblable à peu près à celui de Cybèle, en différait cependant. Il était desservi par des prêtres appelés Curètes qu’il ne faut pas confondre avec les Corybantes. Ces derniers célébraient les fêtes de leur divinité par des danses convulsives et délirantes, dans lesquelles les coups de couteau jouaient un rôle tellement actif qu’ils entraînaient quelquefois l’eunuchisme à leur suite, tandis que les Curètes, d’origine crétoise, et voués plus particulièrement au culte de Rhée, se caractérisaient par une danse armée, grave et pourtant bruyante. Les cimbales, les épées, les boucliers, les casques et tous les autres instrumens en fer et en cuivre, avec lesquels les uns et les autres faisaient leur vacarme avaient fait supposer qu’ils avaient peut-être pour supérieurs une caste plus rapprochée des hautes divinités : c’étaient les Dactyles de Crète ou de la Troade. Quant aux Cabires, aux Telchines, divinités métallurgiques que l’on confondait avec les Dactyles, nous les ferons connaître en détail, en parlant d’un fils unique de Junon avec Jupiter, portant le nom de Vulcain. En effet, par leurs travaux, leurs inventions, les secours qu’ils rendaient au peuple comme médecins et ceux qu’ils lui promettaient comme sorciers, sans s’abaisser à danser en l’honneur de quelque divinité, les Dactyles semblaient avoir laissé dans les souvenirs une idée de supériorité divine à laquelle ne ressemblait pas celle inspirée par la conduite toute de prêtres des Curètes et des Corybantes, ne cherchant à s’élever qu’au rang de simples Génies hommes. On a supposé que de cent Dactyles idéens étaient nés neuf Curètes qui à leur tour avaient donné naissance à quatre-vingt-dix autres Dactyles. Peut-être ces neuf Curètes forment-ils autant de personnages fabuleux séparés ? Mais un voile obscur règne toujours sur cette caste. Aussi l’on ne peut dire sur les Curètes que quelques mots : leurs ancêtres en réalité sont inconnus, quoiqu’on leur donne pour mère la reine Mélissa dont le nom grec signifie abeille, et que d’autres les fassent enfans ou de la Terre ou des Pluies. Leur patrie est aussi incertaine, quoiqu’on les fasse venir, conduits par Deucalion, de l’Eolide dans la Phocide, d’où ils se répandirent dans l’Eubée, le Péloponèse et la Crète.

La tradition disait qu’après la substitution d’une pierre en la place de Jupiter, Rhée avait confié à ces Curètes la garde de cet enfant et qu’ils formaient continuellement autour de lui des danses armées et bruyantes, soit pour égayer son enfance, soit, comme on le croyait vulgairement, pour mieux le cacher et empêcher ses cris d’arriver jusqu’aux oreilles de Chrone. Ils furent donc métallurgistes moins exclusifs que les Dactyles, et peut-être agricoles et cultivateurs ; mais par dessus tout prêtres surhumains, propagandistes de la religion de Jupiter, et voués au culte particulier de Rhée, sa mère, {p. 13}qui au fond n’est que la Terre, comme le seront pour nous par la suite toutes ses filles.

Les noms de quelques-uns de ces prêtres sont venus jusqu’à nous ; ainsi on remarque Bienne, Cyllène, fils d’Anchiale et frère du dactyle Titye, et Eleuthère.

Rhée, appelée aussi par Orphée Protogone, ou fille du premier homme, nous le répétons, ainsi que Cybèle et ainsi que ses trois filles Hestia ou Vesta, Cérès et Junon, doit être considérée comme la Terre. Son nom dérivant du grec veut dire couler, parce que de la terre découlent toutes les choses. Quelques savans faisant remonter la mythologie grecque à des personnifications physiques, voient dans Chrone des gouffres profonds engloutissant les eaux, font des Dactyles des promontoires hérissés de montagnes et de forêts sur lesquelles Jupiter est caché comme pluie pour s’élever ensuite sous la forme éthérée de nuages au-dessus du monde terrestre.

Les Curètes avaient des temples dans beaucoup de contrées ; le plus connu était celui de la Messénie où l’on sacrifiait des animaux de diverses espèces, et à Gnosse on célébrait les Corybantiques en l’honneur des Corybantes.

Quant aux statues de Rhée, elles différaient peu ou même pas du tout en Grèce, et à Rome dans les temps historiques, de celles de Cybèle ; car ces deux divinités, quoique fort différentes l’une de l’autre, furent de très-bonne heure confondues ensemble chez ces peuples.

Vesta. — Avant de terminer entièrement ce qui regarde Cybèle et Rhée, jetons un coup-d’œil sur une déesse que trop souvent on confond avec elles, sur cette Hestia des Grecs ou Vesta des Romains, laquelle n’était pas plus Cybèle que Titée, Gê, Ops ou Rhée. En effet, déesse du feu et spécialement du feu central de la terre, elle devait le jour à Saturne et à Rhée, ou, suivant d’autres, à Junon ou à Cérès. On veut à tort qu’il y ait eu deux et même trois Vesta : une vieille, mère de Saturne, ou Vesta Prisca, représentée tenant un tambour à la main pour montrer que la Terre renferme les vents dans son sein, et une seconde qui n’est autre que Cybèle et la jeune ou troisième fille de Saturne et de Rhée ; mais toutes doivent se confondre ensemble, et chez les anciens, le vulgaire seul ne comprenant pas l’essence de cette déesse symbolique, la scindait en deux individus. Son habituelle sagesse n’a point permis de faire courir sur elle quelques aventures érotiques. Ovide seul en raconte une attribuée encore à plusieurs autres déesses, et dont en outre elle sortit sans que son honneur en ait souffert. Voici le fait : tous les Dieux étaient réunis, et ils étaient nombreux, comme on le verra dans la suite ; ils avaient célébré les noces de Cybèle qui alors aurait eu cette fille avant son mariage. Le repas avait été animé, et le nectar ayant coulé à pleine coupe, avait, il le paraît, porté à la tête de tous les convives qui, pour se reposer, dormaient tous pêle-mêle couchés dans les ténèbres sous les feuillages les plus épais. Un seul d’entre eux ne dormait pas : c’était Priape, dieu des voluptés brutales : toute la soirée, il avait lorgné Vesta ; alors poussé par son caractère lascif et par la liqueur qu’il n’avait cessé de boire, il se lève à petit bruit et se glisse à pas furtifs vers l’endroit où il avait vu s’endormir l’objet de ses desirs ; déjà il le touche de ses mains impures, lorsque tout à coup un âne son ami, le croyant victorieux, se met à braire de joie ; aussitôt Vesta se réveille et appelle à son secours tous les autres Dieux qui rient beaucoup de l’aventure, et forcent par leurs sarcasmes à fuir bien vite le {p. 14}séducteur, honteux d’avoir été surpris dans le désordre le plus complet.

Les Romains reçurent de bonne heure Vesta dans leur théogonie, car c’est à Numa qu’on attribue l’institution du culte de cette déesse. Tout le monde connaît ce culte. On sait que dans le Penus ou sanctuaire d’un temple, comme les Grecs dans tous leurs Pyrées ou temples découverts, on faisait brûler sur un autel un feu sacré qu’on ne devait jamais laisser éteindre, il s’y trouvait entretenu par de jeunes vierges appelées Vestales, dont une des premières est connue sous le nom de Tarpéia. Elles étaient d’abord au nombre de quatre, et furent portées à six sous Servius Tullius. La conservation de leur virginité était obligatoire, et celle qui la perdait était enterrée toute vive dans un lieu nommé Campus sceleratus, voisin de la porte Colline. Leur vœu avait force de loi durant trente ans ; ensuite elles étaient libres de quitter le temple et de se marier ou de rester dans leur cloître qui portait le nom d’Atrium Vestœ. A la vacance d’une vestale le sort désignait celle qui devait la remplacer, et sur vingt jeunes filles de seize ans nommées arbitrairement par le grand pontife, une seule était choisie. Dès que le sort avait parlé, le prêtre l’enlevait à ses parens ; mais par compensation ces vestales étaient entourées d’honneurs et jouissaient de beaucoup de priviléges : elles sortaient en char, avaient la première place au spectacle, témoignaient sans prêter serment et même avant l’âge exigé par la loi, n’étaient point sous puissance de parens ou de tuteurs, et pouvaient remettre la peine aux criminels qu’elles rencontraient par hasard sur leur chemin.

Vesta était donc la déesse du feu, de l’intérieur, de la terre, et la patrone de la virginité. On appelait Estiées les sacrifices qu’on lui offrait. Le 9 juin on célébrait les Vestalies, fêtes pendant lesquelles on donnait des festins dans les rues. Les boulangers et les meûniers y prenaient la plus grande part ; pour se rendre la déesse favorable, on priait les vestales de lui offrir les mets qu’on leur portait. Les vestales elles-mêmes, aux ides de mai, célébraient les Argées en jetant dans le Tibre des figures d’hommes faites en jonc, pour expier la coutume barbare que l’on avait dans les temps anciens de précipiter dans ces parages les étrangers dans ce fleuve.

Les anciens représentaient Vesta avec un figure sévère, belle, noble et enveloppée d’un voile à la manière espagnole, portant un sceptre ou une hasté d’une main, et ayant une sphère dorée ou tour sur la tête. Les modernes souvent lui donnent une taille légère avec une lampe ou une petite statue de Minerve ou Palladium à la main.

Saturne. — Passons maintenant à l’histoire de Saturne, ce Dieu du temps, parricide et infanticide, et pourtant objet de l’adoration de quelques peuples anciens.

Chrone ou Saturne, également appelé Archigenetle, ou auteur de naissances, Ancyclomète, ou à esprit retord, l’Ancien, Canus et Leucanthès ou Falcifer ou Falciger ou le Porte-faulx, Vitisator ou le vignicole, était fils d’Uranus et de la Terre, et frère des Titans. Après avoir obtenu de Titan, l’aîné de ses frères, l’empire du monde à la condition qu’il détruirait tous les fils que sa femme mettrait au jour, il tint sa promesse, parce qu’il savait, dit-on, en outre, qu’un de ces fils devait lui enlever l’empire du monde. Il fut fort embarrassé lorsqu’ayant avalé le vomitif de Métis, il vit sortir vivant de ses entrailles Jupiter, Neptune et Pluton. Cet embarras redoubla promptement, car aussitôt attaqué par ses frères les Titans, il fut dépouillé du pouvoir souverain et jeté dans {p. 15}un cachot où il resta près d’une année. Alors Jupiter, Neptune et Pluton ses fils le délivrèrent et le remirent sur son trône. Mais à peine fut-il réinstallé, qu’il tendit des piéges à Jupiter. Celui-ci, dont la force avait long-temps respecté son père dans ce vieillard jaloux et cruel, finit pourtant par perdre patience, et, dans un accès de colère, il l’arracha de dessus son trône et le précipita vers la terre.

Ainsi chassé des cieux vers l’an 2,000, suivant les uns, ou 1,325 av. J.-C., suivant les autres, il tomba sur cette langue de terre que les Grecs appelaient Hespérie, et que nous nommons Italie. Alors il fut sur les bords de la mer, monta un vaisseau qu’il fabriqua ou trouva tout construit, et fit voile vers le Tibre, à l’embouchure duquel il reçut l’accueil le plus favorable de la part de Janus, roi du Latium qui bientôt l’associa à la direction de son empire.

Ayant ainsi retrouvé une position honorable, Saturne introduisit dans son nouvel empire l’agriculture et les lois, fit fleurir la paix, l’abondance, la santé, l’égalité et le bonheur parmi les farouches Latins, jeta les fondemens de Saturnie sur le mont Tarpéien, rendit son règne l’Age d’or de l’Italie, puis enfin laissa le trône à Faune, disait la tradition romaine. Il y a donc, comme on le voit, dans toute cette histoire, un amalgame de faits grecs et italiotes.

Ce fut en récompense de ce bienveillant accueil, que Saturne accorda à son hôte la connaissance du passé et de l’avenir. Grâce à ce don, Janus, que nous retrouverons beaucoup plus tard en parlant d’Énée, fut par la suite divinisé, et représenté avec deux ou quatre visages opposés, tenant une clef dans la main droite, pour marquer qu’il ouvrait l’avenir, et une baguette dans la gauche, comme présidant aux augures, ou souvent le nombre 300 dans l’une et 65 dans l’autre, pour signifier l’année à laquelle il présidait ; mais on lui consacrait particulièrement le mois de janvier, premier mois de l’année. Romulus et Tatius, après leur traité de paix, lui firent bâtir un temple ayant douze autels, dont chacun était réservé pour l’un des mois de l’année. Ce temple avait cela de remarquable qu’il était toujours ouvert durant la guerre, et fermé pendant la paix.

Peu d’amourettes ou historiettes légères se rattachent à Saturne ; ainsi il serait difficile de deviner pourquoi la mythologie composite des Romains lui a donné pour femme, probablement après sa chute du ciel, Entorie, fille d’Icarius et mère de Janus, qu’il avait trouvé sur le trône, et avec lequel il régnait. C’est une de ces absurdités dont l’origine est incompréhensible. Parmi ces difficultés fabuleuses, nous rangerons encore sa passion pour Evonyme, de laquelle, suivant le seul poète crétois, Epiménide, il eut les Parques et les Furies.

Il n’en est pas de même de ses amours avec Hora. C’est une allégorie bien dessinée et tout-à-fait en harmonie avec les personnages. Peu de temps après avoir été blessé par son fils, Uranus, pour se venger à son tour, lui envoya pour le séduire et le tuer ensuite, Hora et ses trois sœurs ; car cette Hora ou heure, pleine de jeunesse, de bel âge et de beauté, était bien faite, comme on devait le croire, pour subjuguer Saturne ; mais, au contraire, elle-même s’amouracha si follement de son frère, qu’elle ne voulut plus par la suite, ainsi que ses sœurs, s’en séparer. Allégorie dont le sens est facile à trouver, en réfléchissant que Chrone ou Saturne signifie le temps, et que Hora et ses sœurs sont les heures qui, toujours liées à la marche du temps, en mesurent les {p. 16}mouvemens par le secours du Ciel leur père.

Ces trois sœurs de Hora, et comme elle filles du Ciel, s’appelaient primitivement dans la Béotie et dans l’Attique, Auxo ou la croissance, Thallo ou la floraison, et Carpo ou la fructification, et devinrent bientôt dans ces contrées autant de saisons qui furent représentées par Auxo pour l’hiver-printemps ; par Thallo, pour le printemps-été ; et par Carpo, pour l’été-automne : mais chez les Romains, on éleva les saisons au nombre de quatre, en figurant le printemps par Mercure, l’été par Apollon ; l’automne par Bacchus, et l’hiver par Hercule ; divinités que nous retrouverons plus tard, et dont l’historique nous apprendra qu’ils représentent fort bien chacune des saisons auxquelles ils présidaient.

Les noms des Heures n’étaient pas les mêmes en Crète, elles y étaient appelées Dicé, ou la justice ; Irène, ou la paix envisagée comme harmonie, et Eunomie ou Eurynomie ou les belles lois. Les Crétois les faisaient naître en outre de Jupiter et de Thémis ou Gâthémis.

Bientôt dans toute la Grèce, la journée fut subdivisée en dix fractions, appelées : Augê ou Ͱl’aube du jour, Anatolê ou le lever du soleil, Mousiâ ou Mousea ou l’heure des études, Gymnasiâ ou celle des exercices, Nymphœ ou celle du bain, Mesembriâ ou midi, Spondê ou heure des libations, Litê ou celle des prières, Actê ou celle de la table, Dysis ou coucher du soleil ; l’on exprimait les quatre dernières, par les chiffres grecs ζ ou 7, η ou 8, θ ou 9, et ou 10, dont le mot ζηθƅ, formé par leur réunion, signifiait livre-toi au plaisir.

Du reste, il existait un grand nombre de statues et d’images des Heures, toujours représentées planant dans l’espace, devant le char des Saisons, en jetant des fleurs sur leur passage, ou bien occupées à ouvrir et à fermer les portes de l’Olympe, habitation céleste des Dieux, dont nous verrons bientôt la description.

Sans avoir un culte spécial, ces déesses avaient pourtant dans Argos une chapelle, et dans Athènes on célébrait en leur honneur, une fête qui portait le nom d’Horée.

Mais revenons aux amours de Saturne, et à la seule aventure un peu sérieusement galante, qui lui donna du tourment. Un jour il aperçoit Philyre ou Naïs, océanide à taille svelte et gracieuse ; aussitôt il en est épris, et ne sachant comment s’en approcher, il prend la forme d’un cheval, poursuit la pauvre nymphe jusqu’au milieu des roseaux, et en obtient, moitié de force moitié de gré, les faveurs qu’il recherchait. Sur ces entrefaites, Rhée, avertie probablement par quelque indiscret, arrive à l’improviste, et surprend les deux amans ; alors Saturne s’enfuit au galop, dans la crainte de sa jalouse épouse ; et ce ne fut qu’à cet instant, disent certaines traditions, qu’il se métamorphosa en cheval. Quant à Philyre, honteuse de sa faute, elle se perdit sur les pentes escarpées des montagnes les plus boisées de la Thessalie, et fut ensevelir son opprobre dans les grottes des monts Pélasgiques, où elle mit au monde un fils que l’on trouve quelquefois appelé Dolops, et que l’on connaît plus généralement sous le nom du centaure Chiron, monstre à buste d’homme, porté sur un corps et des jambes de cheval. En voyant ce fruit de ses criminelles amours, la douleur de Philyre redoubla, et pour grâce, elle demanda aux Dieux de la changer en tilleul, prière qu’ils exaucèrent, lassés enfin de ses plaintes continuelles.

Ce fils de Saturne, appelé le sage par Plutarque, se retira dès qu’il fut grand {p. 17}sur les montagnes et dans les forêts, où en chassant avec Diane, que nous rencontrerons plus tard, il apprit la connaissance des simples et des étoiles. Sa grotte, placée au pied du mont Pélion, devint la plus célèbre école de toute la Grèce. Là il eut pour disciples : Achille, Amphiaraüs, Antiloque, Bacchus, Castor et Pollux, Céphale, Diomède, Énée, Esculape, Hercule, Hippolyte, Machaon, Mélénion, Méléagre, Ménesthée, Nestor, Palamède, Pelée, Podalyre, Télamon, Thésée et Ulysse.

Ce sage, qui de son alliance avec la nymphe Chariclo, eut la devineresse Ocyroé pour fille, faisait donc partie de la population des Centaures, détruite par Hercule, lors des noces de Pirithoüs et d’Hippodamie. Un accident le rangea parmi les victimes de son élève. Les Centaures voulant se mettre à couvert, s’étaient réfugiés à Malée, où Chiron vivait dans la retraite. Hercule les y poursuivit, les y attaqua, et sans le vouloir, frappa au genou son maître avec une flèche empoisonnée du sang de l’hydre de Lerne. Aussitôt Hercule voulut appliquer un remède à cette blessure ; mais elle était incurable. Le malheureux Chiron, accablé par les douleurs, pria Jupiter de terminer ses jours. Celui-ci, touché de cette prière, fit passer à Prométhée l’immortalité du fils de Saturne, et plaça Chiron dans le zodiaque, où il forma la constellation du sagittaire, renfermant quatre-vingt quatorze étoiles ; ou selon d’autres, dans la constellation australe appelée centaure, contenant quarante-huit étoiles ; car en astronomie, Chiron et le centaure sont les mêmes.

D’après cette fable, on peut supposer que Chiron fut le plus grand médecin ou mieux le plus grand chirurgien de la Grèce primitive ; mais revenons à son père, fils d’Uranus.

On gratifie encore Saturne de plusieurs enfans : ainsi on lui attribue Picus, roi des Latins, mari ou de Canente, fille de Janus ou de Circé, et père de Famie et de Faune, mort très jeune à la chasse. Il fut métamorphosé en pivert, comme l’indique son nom latin, soit par les Dieux, soit par Circé sa femme, pour laquelle il n’avait eu que de la froideur. Ses peuples le mirent au rang de leurs Dieux. Les autres enfans de Saturne étaient : Phtonia, que Sipyle rendit mère d’Olympe et de Tmole, Athénée, à tort Hymnus, Felix et Faustus, enfans d’Eutoria, fille d’Icarius et mère de Janus, et allégoriquement le Sort, sa fille ainée, suivant les Latins, la Vérité, mère de la Justice et de la Vertu, et la Fièvre, parce qu’ils considéraient sa planète comme brûlante et maligne, et Pandée, fille qu’il eut avec la Lune. On assure, en outre, que Rhée avait également eu de lui Glauca, sœur jumelle de Pluton. Saturne recueilli par Janus, dans le Latium, trouva le bonheur, et le prodigua aux peuples qu’il dirigeait, en leur montrant à vivre de peu, à cultiver la terre et à la rendre fertile. Dès-lors aussi, il institua le commerce, inventa les monnaies, et fit frapper, dit-on, un vaisseau sur la première. Par suite de ces services, il fut aimé : la simplicité, la franchise et la prudence avec lesquelles il gouverna, lui gagnèrent tous les cœurs, et firent appeler son règne l’âge d’or. Cet âge porte aussi le nom de Règne d’Astrée, parce que l’on suppose qu’à cette époque Astrée, déess de la justice, fille de l’Aurore et d’Astérus, roi d’Arcadie, descendit du ciel sur la terre pour ajouter au bonheur des hommes. Plus tard, à la fin du règne de Saturne, arriva l’Age d’argent. Pour mieux comprendre ces divers âges, il est bon de se rappeler que tous les peuples gouvernés par des prêtres divisèrent les temps primitifs qui {p. 18}suivirent la création de l’univers en grandes époques savamment basées sur des observations astronomiques. Tout en imitant cette division, les Grecs s’en rapportèrent aux calculs des autres peuples, ils adoptèrent leurs résultats ; seulement ils divisèrent l’existence du monde en quatre périodes, ou âges désignés par les noms d’âge d’or, d’âge d’argent, d’âge d’airain et d’âge de fer, afin d’exprimer que la dégénérescence des hommes a été en proportion de la diminution de valeur des métaux, ce qui ne s’accorde pas avec les idées philosophiques de la civilisation moderne, qui considère l’espèce humaine capable de se perfectionner, et se perfectionnant tous les jours. Saturne, après un assez long exil sur la terre, remonta vers le ciel, où il fut spécialement chargé de la marche de la planète qui porte son nom, et de la direction du Temps et des Heures.

Saturne, le bienfaiteur de l’humanité, le semeur de céréales, le producteur des alimens, est donc la personnalisation de la vie et de l’art agricole inspiré aux hommes par le Ciel, inspiration représentée par un être céleste exilé qui remplit sa mission, puis se réabsorbe dans l’essence divine, retourne aux cieux, redevient invisible, et se continue seulement par ses successeurs humains, ses disciples, ses apôtres et leurs successeurs. L’un, appelé Picus, est un volatile aérien destiné à porter aux hommes les paroles des Dieux ; l’autre, sous le nom de Faune, est en réalité l’air pur et tiède qui active la fertilisation et développe la germination ; puis un troisième est Evandre : c’est l’homme bienfaiteur des hommes, dont nous retrouverons plus loin des synonymes dans les personnages appelés Cécrops et Cadmus.

Saturne est, par conséquent, d’abord Titan puissant, astucieux, producteur et destructeur ; puis il est Chrone, père des Siècles, rejetons du ciel ; l’époux de Rhée, le générateur primordial ; ensuite il est Saturne, planète ou feu divin, éclairant, échauffant les hommes dont il a été le bienfaiteur, et leur annonçant ruine et malheur quand ils naîtront sous l’influence funeste de son astre ; car s’il a dévoré ses fils dans les cieux, s’il y a mutilé son père, il veut qu’on sache en outre que le Temps aussi, descendu sur la terre, peut dévorer le monde ; enfin, en laissant pour fils Jupiter, dieu suprême, Jupiter planète, Jupiter l’engendreur et le conservateur du monde, il console les hommes en leur promettant le bonheur. Saturne, par conséquent, est un personnage fabuleux très-remarquable, quoique n’étant pas entouré et orné d’aventures amusantes.

Il reçut beaucoup de surnoms, et fut appelé Ancylômètès, ou à esprit recourbé, Acmonide ou petit-fils d’Acmon, Protogone ou premier-né. Mais dans les derniers temps de la Grèce, à l’époque de l’incrédulité grecque, ce nom de Saturne devint un sobriquet, et ne signifia plus que vieux radoteur.

Ce père des Dieux ayant de bonne heure été exclu de l’Olympe, il ne faut pas s’étonner s’il n’eut pas un culte bien célèbre dans la Grèce. Cependant il avait un temple à Ellis, à Drépanne, en Sicile, où l’on se vantait d’avoir sa harpé, appelée aussi faulx ou drépanon.

On le représentait sous les traits d’un vieillard barbu, pâle, sévère, nu, maigre, robuste, ayant un visage exprimant un air majestueux, prudent et dissimulé, avec des yeux creux et étincelans d’un feu sombre, ayant habituellement la tête couverte d’un voile, et souvent même surmontée d’un globe, portant dans la main droite sa harpé ou faulx dentelée, et dans {p. 19}la gauche, un sablier, emblème du Temps, ou un enfant qu’il s’apprête à dévorer. Il a quelquefois sous les pieds, quand il vient de la période Greco-Alexandrine, un crocodile, indiquant la voracité du Temps. Souvent il est assis sur un trône, ou bien il vole isolé ou dans un char à travers l’espace.

Il ne fut pas grandement vénéré en Grèce, la Thessalie seule lui rendait les honneurs divins en célébrant les Pétories, fêtes semblables aux saturnales ; on lui sacrifia long-temps, et surtout à Carthage, des victimes humaines. Si l’exil de Saturne en Italie fut préjudiciable à son culte dans la Grèce, il lui fut au contraire fort utile à Rome. Ce fut en mémoire de cet exil, et du bonheur dont jouissait le peuple du Latium à cette époque, qu’on institua dans la ville de Romulus les Saturnales. Pour les célébrer, on y déployait, chaque année, une magnificence et même une licence sans bornes. Elles commençaient le 17 décembre, ne duraient d’abord qu’un jour, puis s’étendirent à trois jours ; ensuite, sous Caligula et Claude, à cinq ; et enfin, on y ajouta encore plus tard deux jours complémentaires, appelés sigillaria, à cause de petites statues que l’on s’envoyait mutuellement en présent, et que les parens donnaient surtout aux enfans pendant ces deux jours.

Afin de faire allusion à l’âge d’or, durant lequel toutes les vertus, le bonheur, le plaisir, l’équité et la liberté étaient censés avoir existé, on renversait, durant les cinq jours des Saturnales, proprement dites, l’ordre ordinaire de la vie domestique. Alors toutes les classes du peuple se livraient aux festins, aux plaisirs ; les maîtres servaient à table les esclaves, qui, pendant ce temps, avaient leur franc parler, et étaient amnistiés de toutes leurs fautes ; par la suite, la licence la plus désordonnée terminait ces orgies, que les femmes répétaient le premier mars sous le nom de Matronales. Les prêtres de Saturne, appelés Basiles, lui sacrifiaient la tête découverte, pour indiquer que le temps découvre tout.

Saturne est, en astronomie, une planète éloignée du soleil de 329,232,000 lieues ; elle a sept satellites, et un anneau qui l’entoure à la distance de 11,777 lieues.

Les Persans adoraient Saturne sous la forme bizarre d’une pierre noire sculptée de manière à représenter une masse, ayant une tête de singe, un torse d’homme et une queue de cochon. Ces pierres, connues aussi en Grèce, et faisant allégorie aux enfants qu’il avait avalés, s’appelaient Abadir, Abdir ou Bœtyles.

Jupiter. — Maintenant passons à la longue histoire de Jupiter, son fils ; voyons-le vaincre ses ennemis, s’emparer de l’empire du monde, puis se livrer à ses femmes et à ses maîtresses, et devenir le père d’une nombreuse et illustre famille.

Dès que Jupiter eut chassé du ciel son propre père, il fit courber tous les Dieux sous sa loi. Mais cherchons comment il arriva graduellement à se rendre ainsi le maître de l’empire du monde. Ce Jupiter, ainsi connu chez les Romains, et appelé Zévs chez les Grecs, et Dén ou Dan chez les Crétois, fut, dans les temps vulgairement historiques, le Dieu suprême des Grecs et des Romains. C’est le plus puissant de tous les Dieux de leur religion ; il résume à lui seul l’ensemble des autres divinités de l’Olympe ; ses faits de puissance et d’amour sont tous allégoriques, même lorsqu’ils semblent le plus éloignés de présenter un sens caché. Déjà l’on pourra prendre une idée de ses attributs et de son pouvoir en parcourant la plupart de ses noms et {p. 20}surnoms. Ainsi, on l’appelait Zevs ou Jupiter, Abresse ou d’Abretam, en Nysie ; Acrée, ou des hauts lieux, en Arcadie ; Adulte, ou hors de l’enfance ; Ædificialis, ou l’architecte ; Ægieus, ou le nourrisson des chèvres ; Æthios, ou au temps serein ; Agamemnon à Lacédémone ; Agetor, ou conducteur ; Agorée et Forensis, ou le sage, et présidant aux forum ; Alastor, ou vengeur ; Alise, ou qui délie ; Almus, ou fécondant ; Altios, ou de l’Altis ; Alumne, ou nourricier ; Ambule ou Ambulius, ou le marcheur ; Amicus, ou l’ami ; Ammon, ou d’Ammon ; Anax, ou le modèle des législateurs ; Anchesmius du mont Anchesme en Attique, Antiate, ou d’Antium, chez les Volsques, Anxur ou Axur ou le malfaisant des Volsques ; Apesantios, ou d’Apesas en Arcadie ; Apâténor, ou le rusé ; Aphictor, ou le protecteur des arrivans ; Apomios, ou chasseur de mouches ; Aphesios, ou des arênes ; Arbius, ou d’Arbia en Crête ; Arbitrator, arbitre ; Arboreus, ou à forme d’arbres ; Arée, ou de Pise ; Argiceraunus, ou aux foudres brûlantes ; Aristarchos, ou le législateur ; Aratrios, ou l’agriculteur père des oracles ; Asbamée, ou de Cappadoce ; Asius ou d’Asos, ou le Thabor des Rhodiens ; Astrapeos, ou qui darde l’éclair ; Atabyrios, ou d’Atabyre ; Athous, ou d’Athos ; Auxète, ou qui fait grandir ; Bagée, ou de Phrygie ; Basileus, ou le roi des législateurs ; Bénélicius, Biennos, ou de Crète ; Bosios, Bronteos et Bronton, ou le fulminateur, ou tonnant ; Bulée, ou le donneur de conseils ; Cœneus, ou de Cénéo, Capitolin, ou du Capitole à Rome ; Callimaque, ou le grand justicier ; Capporitas, Carée, ou de Béotie, ou l’Elevé ; Carius, ou de Mylase ; Cassius, ou du Mont-Cassius en Syrie ; Catébate, ou qui lance la foudre ; Charisius, ou le conciliant ; Charthasius, ou l’expiateur ; Charmon, ou des Arcadiens, Chthonius, Chrysaoré, ou de Carie ; Cithéronius, en Béotie ; Conios, ou le poudreux de Mégare ; Coryphée, ou du Mont-Lycée ; Criophage, ou dévorant les béliers ; Ctesios, qui favorise l’acquisition des propriétés ; Cuculus, ou coucou ; Custos, ou le gardien, à Rome ; Cynéthée, ou le chasseur ; Dan, ou de Crète ; Dapalis, ou aux festins ; Desultor, ou l’inconstant ; Dêmios, protecteur de la fondation des Dêmes ; Depulsor, Dictœus, ou le Crétois ; Diespiter, ou le Dieu père ; Dikaspolos, ou le grand justicier ; Dijouvis, le dieu de lumière ; Dodoneen, ou de Dodone ; Drymnius, ou au chêne ; Dolichée, ou de Doliche ; Dolios, ou le rusé ; Egyocus à la peau de chèvre ; Egyptius, ou l’Egyptien ; Eilapinaste, ou aux grands festins ; Eléen, ou d’Elis ; Eleutherios, ou le libérateur ; Elecius, ou du Mont-Aventin ; Elicius, ou des lieux bas ; Elymeen, ou d’Elymaïs ; Enfant, ou d’Eginus ; Ephestios, ou le protecteur des foyers domestiques ; Enesius, ou d’Enus ; Epacrius, ou des hauteurs ; Epicœnius, ou commun à tout ; Epicarpius, ou le producteur de fruits ; Epidote, ou qui donne tout ; Epiphanès, ou présent partout ; Epistatérius, ou présidant au monde ; Epistius, ou dieu des foyers ; Erygdoupos, ou au vaste fracas, ou lançant la foudre ; Etérius et Ethrius, ou le céleste ; Etnée, ou de l’Etna ; Eveneos, ou aux vents favorables ; Exsuperantissimus, ou au-dessus de tout ; Feretrius, ou le secourable, fulgens, fulgur, fulgurator, fulminans, fulminator, ou le dieu du tonnerre et des éclairs ; Gamelius, ou le dieu des noces ; Généthlios, ou aux horoscopes astrologiques à Sparte ; Hecatèse, ou d’Hécate ; Hecatombé, ou aux hécatombes ; Héiconius, ou d’Hélicon ; Héliopolite, ou d’Héliopolis ; Hélios, ou soleil {p. 21}Hephetous, ou des foyers ; Hercios, ou le gardeur des villes et maisons ; Hétérius, ou des compagnons d’écurie ; Hikésius, ou des supplians ; Homagirios, ou qui réunit ensemble d’Egium ; Horcios, ou le conservateur des sermens et traités ; Hyétios, ou des pluies ; Hospès et Hospitalis, ou de l’hospitalité ; Hymétius, ou du mont Hymète ; Hypatus, ou souverain ; Hyperdexias, ou le triomphant et le redoutable ; Hypermenes, ou le tout-puissant ; Hypsicéraunos, ou à foudre élevée ; Hypsibrémétas, ou qui frémit dans les hauts ; Hellénios, ou protecteur de la fédération des villes ; Hepios, ou le bienfaisant ; Homogyne, ou d’Egium ; Homorios, ou des limites ; Icésios, ou le dieu des supplians ; Idœen ou du mont Ida, en Crète ; Inventor, ou qui fit retrouver les bœufs à Hercule ; Ion, ou l’amant d’Io ; Iov, Jov ou Jou, Ithomate, ou d’Ithome en Messénie ; Labradeus et Labraudeus, ou le dieu à la hache de Labraude en Carie ; Laphiste, ou d’Orchomène ; Lapis, ou bloc ; Larismus ; de Lariste ; Latialis et Latius, ou du Latium ; Lécheate, ou le père de Minerve des Aliphériens ; Liberalis, ou le libérateur ; Lycios, ou lumineux ; Lyctios, ou des hauts lieux, en Arcadie ; Lucetius et Lucetius, ou père de la lumière ; Lycéos, ou tueur de loups, ou libérateur ; Mæmactès, ou le furieux ; Mærgetès, le conducteur des Parques ; Maius, ou le supérieur à tout ; Maleus, ou de Malée en Laconie ; Marinus, ou le roi des eaux ; Martius, ou le guerrier ; Méchanéen, ou le favorable d’Argos ; Melichios ou Milichius, ou le roi législateur doux comme le miel ; Mélissœos, ou qui force les abeilles à donner du miel ; Moiragetès, ou le directeur du sort en Arcadie et en Elide ; Molossus, ou des Molosses en Epire ; Morius, ou du mûrier ; Néméen ou Némétès, de Némée en Argolide ; Némétor et Némester, ou le vengeur ; Néphélêgéléta, ou des nues ; Nicéphore, ou le victorieux ; Nomios et Nomos, ou la loi ; Olympien, ou du mont Olympe ; Ombrios, ou le pluvieux ; Opiter, Opitulator et Opitulatus, ou qui donne secours ; Optimus maximus, ou le très-bons et très-grand ; Périphas, de l’Attique ; Panhellenios ou Paniomos et Pandios, ou protecteur des fédérations des villes ; Parnetius, ou du mont Parnasse en Attique ; Panerius, ou au pain ; Panomphê, adoré de tous ; Panoptès, qui voit tout ; Pater et Propatôs, Patroos, ou père des hommes ; Pélorien, ou de pelorius qui institua les pelories ; Philaletès, ou ami de la vérité ; Physicus, ou l’Ærien pris physiquement ; Piseus, ou de Pise ; Pistius, ou de la bonne foi ; Pistor, ou des boulangers ; Plusios, ou le dispensateur des richesses ; Philios, ou le protecteur de l’amitié ; Phixios ou Phixélios, ou protecteur des fuyards ; Pluvius, ou le pluvieux ; Prostropœos, ou dieu des suppliantes ; Phratrios, protecteur de la fondation de Phratries ; Polieus ou Polionchos, ou le conservateur des villes ; Poudreux, à la statue poudreuse de Mégare ; Prœdator, ou le dieu des dépouilles ennemies ; Prodigialis, ou détournant les prodiges malheureux ; Ruminus, ou le nourricier ; Salaminius, ou de Salamine ; Saotès, ou le conservateur ; Sardessus, ou de Syrie ; Saturnius ou Saturnigena, ou fils de Saturne ; Scotius, ou le ténébreux à Sparte ; Scillius, ou de Crète ; Sébasius, ou le respectable ; Sécrétus, ou l’isolé ; Semaleus, ou qui envoie des présages de l’avenir ; Sérénator et Sérénus, ou l’Ærien Serein ; Servator, ou le sauveur ; Sosipolis, ou le défenseur des villes ; Sôter, ou le sauveur ; Sponsor, ou le garant ; Stabilitor, ou qui affermit les empires ; Stator, ou le donneur de courage ; Steroppegérète, {p. 22}ou le fulminateur ; Sthenios, ou le donneur de force à Argos ; Stratios, ou le donneur de belles armées chez les Cariens ; Supinalis, ou qui peut tout renverser ; Tarenteus, ou de Tarente en Bithyme ; Tarpeïus, ou du mont Tarpeïen, depuis le Capitole ; Tartius ou Tarsus, de Tarse en Cilicie ; Terminalis, ou le protecteur des bornes ; Titanocrator, ou le vainqueur des titans ; Tmarius, en Epire ; Tonnens, ou le tonnant ; Tropœophorus, ou le donneur de trophées ; Trophonius, ou l’alimentateur ; Ultor, ou le vengeur ; Urius, ou le donneur de vents favorables ; Vejow, ou le jeune ; Vicilinus, ou de Compsa en Italie ; Xenios, ou l’hospitalier ; Zenogonos ou Zoogonos, ou le conservateur de la vie ; Zan ou Zeuv, signifie également Jupiter. Du reste, il paraît que dans toutes les religions le mot générique, Dieu, est exprimé par un nom dérivé, ou du Jovis latin ; ou du Zév et Sdeus crétois, ou du Deus éolique, qui eux-mêmes dérivent peut-être du thoth, égyptien, tant la différence est faible dans le passage du T au D, du D au Z, et du Z au J. Dès-lors, Jupiter est donc le Dieu des Dieux, le Dieu par excellence, dans lequel tous les autres, quel que soit leur sexe, se résument, n’étant chacun qu’une portion de lui-même, ou, si l’on veut les personnifier, un ministre divin chargé d’une fonction spéciale. On pourrait écrire des volumes pour expliquer les noms symboliques que nous venons de donner fort en détail ; mais leur traduction, que nous avons placée à la suite de la plupart, suffira pour faire comprendre toutes les faces sous lesquelles les anciens considéraient Jupiter.

Cependant ce Dieu, dont nous venons de donner les principaux surnoms, avait un nom qui lui-même est formé du mot jou ou le jeune, comme étant le dernier enfant de Saturne ; et du mot pater ou père, comme le générateur du monde entier, dont il était et le souverain tout puissant, et le génie actif qui l’animait. Plusieurs de ses surnoms remontent à des causes fort naturelles. Ainsi on l’appelait Jupiter Olympien, Idéen, Cénéen, Capitolin, Cassius, parce qu’il était adoré sur diverses montagnes qui portaient ces noms.

D'autres fois, c’était aux Dieux des pays les plus éloignés qu’il empruntait ses surnoms ; cependant il est à observer que le nom du dieu importé d’une contrée éloignée dans la Grèce, devenait toujours un surnom, pour montrer son origine ; ainsi, l’on connaissait Jupiter-Ammon des Libyens, c’était peut-être le plus ancien de tous ; puis Jupiter-Sérapis des Égyptiens ; Jupiter-Belus des Assyriens ; J.-Uranus des Perses ; J.-Thébain d’Égypte ; J.-Pappée des Scythes ; J.-Assabinus des Éthiopiens ; J.-Chronos des Arabes ; J.-Taranis des Gaulois. Pourtant tous ces Dieux dans leur patrie, avaient un culte fort différent de celui qu’on rendait au personnage que représentait l’ensemble de leur nom. Sous ce nom de Jupiter, on réunissait en un seul plusieurs individus qui s’étaient rendus célèbres. Varron et Eusèbe avancent que ce nombre pourraît être porté à trois cents ; chose facile à concevoir, en admettant que la plupart des rois des temps primitifs de la Grèce prenaient ce titre. Ainsi, outre les précédens, on désignait encore d’une manière spéciale les suivans : Jupiter Apis, roi d’Argos, petit-fils d’Inachus, qui enleva Io, prêtresse de Junon ; Jupiter-Astérius, roi de Crète ; il se fit remarquer par l’enlèvement d’Europe, et fut père de Minos Ier ; Jupiter-Prœtus, fut oncle de Danaë ; Jupiter-Tantale, qui enleva {p. 23}Ganymède ; Jupiter, père d’Hercule et des Dioscures Castor et Pollux, qui vivait soixante ou quatre-vingts ans avant le siége de Troie. De tous ces Jupiter, Cicéron, écrivain habile des Romains, n’en reconnaît que trois bien distincts : l’un père de Proserpine et de Bacchus, auquel les Arcadiens attribuaient leur civilisation ; l’autre, fils du Ciel et père de Minerve, également d’Arcadie ; et le troisième, né de Saturne dans l’île de Crète. Enfin un autre historien, Diodore, les ramène tous seulement à deux : le plus ancien, prince des Atlantes ; et l’autre, son neveu, roi de Crète, plus célèbre que son oncle, et qui étendit son empire jusqu’en Europe et en Afrique.

Alors, on semble devoir arriver à de l’histoire positive ; mais nous le répétons, cela tient à l’application que l’on fit en Crète du mot Jupiter, que l’on donna aux rois de Crète, comme on donna celui de Pharaon et de Ptolémée à ceux d’Égypte, ou de César aux empereurs romains. Cependant, si l’on tient à en trouver un tant soit peu historique, c’est au Jupiter fils de Saturne qu’il faut accorder cet honneur, et admettre que ce grand homme divinisé arriva à la célébrité plutôt par ses crimes que par ses belles actions, puisqu’il alla jusqu’à tuer son père. Il vécut, dit-on, cent vingt ans, et après avoir régné soixante-deux ans en Crète, il fut enfermé à Gnosse dans un tombeau, sur lequel on avait mis cette inscription : « Ci-gît Zan, que l’on nommait Jupiter. » Ensuite, on lui donne pour successeur Crès son fils. Cependant, les siècles historiques n’ont laissé de connus comme rois de Crète, que ceux appelés Astérius, Minos 1er, Lycaste, Minos II et Androgée. Il est donc plus probable que les poètes réunirent les hauts faits de plusieurs rois, par eux-mêmes fort anciens, les groupèrent sur un seul individu, auquel les prêtres s’empressèrent d’accorder la divinisation ; et de là vint Jupiter, qu’en style burlesque les premiers appelaient aussi Jupin.

Si maintenant nous l’admettons comme Dieu, son histoire se complique, et donne lieu surtout à deux légendes bien distinctes. La première, celle de Diodore de Sicile, a une couleur plus historique ; la voici : Les Titans, dit-il, jaloux de la puissance de Saturne, se révoltèrent contre lui, et s’en étant saisis, le renfermèrent dans une étroite prison. Alors Jupiter son fils, jeune, mais plein de courage, oubliant que son père avait voulu le tenir dans une dure captivité, sort de l’île de Crète, où sa mère Rhéa l’avait tenu caché, et où elle l’avait fait élever en secret par les Curètes, se met à la tête d’une armée, bat les Titans, délivre son père, le replace sur son trône, puis retourne dans sa retraite. Saturne, devenu méfiant et soupçonneux, voulut se défaire de son fils ; mais celui-ci, ayant évité les piéges tendus par son père, le força à sortir de l’île de Crète, le suivit dans le Péloponèse, le battit une seconde fois, et le força d’aller chercher un dernier refuge en Italie. A cette guerre, succéda celle de ses oncles les Titans, qui dura dix ans, et que Jupiter termina par leur entière défaite près de Tartesse en Espagne. C'est après cette victoire que commença le règne de Jupiter. Devenu le maître alors d’un vaste empire, il épousa Junon, sa sœur, à l’exemple de son père, qui déjà avait épousé Rhéa, et de son grand-père Uranus, qui avait pris pour femme Titea ou Titia. Ses États étant trop étendus pour pouvoir seul les gouverner, il établit Pluton son frère, gouverneur de la partie occidentale, composée de l’Espagne et des Gaules. Après la mort de Pluton, ce {p. 24}gouvernement fut donné à Mercure, qui s’y rendit tellement célèbre, qu’il devint la grande divinité des Celtes.

Quant à Jupiter, il s’était réservé l’Orient, c’est-à-dire la Grèce, les îles, les environs et toute la partie orientale appelée Arménie, d’où venaient ses ancêtres. Alors il se reposa de ses conquêtes, devint législateur, et fit des lois justes qu’il fit exécuter avec rigueur. Il extermina et fit disparaître tous les brigands de la Thessalie et de la Grèce ; puis son goût pour la débauche le jeta au milieu de tant d’intrigues amoureuses, qu’il irrita sa femme Junon, qui finit par conspirer contre lui ; mais il dissipa facilement cet orage, et ce fut son dernier exploit. Ensuite il mourut de vieillesse en Crète.

Les Grecs avaient remplacé cette légende par une autre beaucoup plus fabuleuse, et que nous allons maintenant suivre en détail. Un oracle, que le ciel et la terre avaient rendu, ayant prédit à Saturne qu’un de ses enfans lui ravirait la vie et la couronne, ou suivant d’autres, ce Saturne étant convenu, après avoir reçu l’empire des mains de Titan, son frère aîné, qu’il ne laisserait vivre aucun des enfans mâles que sa femme pourrait mettre au jour, afin que la succession pût retourner à ses neveux de la branche aînée, il les dévorait, comme on l’a vu, à mesure qu’ils venaient au monde. Quant à Jupiter, il est né sans que nous sachions trop dans quelle contrée, puisque la plupart des villes de la Grèce réclament sa naissance. Rhéa se sentant grosse et voulant sauver son enfant, alla faire un voyage en Crète, où, cachée dans un autre appelé Dictée, elle accoucha de Jupiter qu’elle laissa sous bonne garde ; puis elle revint et trompa son mari en lui faisant avaler une grosse pierre emmaillotée.

Jupiter resta caché dans cette retraite éloignée, et confié à la garde de nymphes et de ministres fidèles. Comme le seul des fils sauvés par la femme de Saturne, il fut élevé avec le plus grand soin, au fond de la fameuse grotte située au milieu d’une vallée entourée de forêts des plus épaisses. Ces arbres, ces rochers, ne rassurant pas encore suffisamment sa mère, elle voulut qu’il fût toujours entouré de Curètes, et même, ajoute-t-on, de Corybantes, dont le soin journalier fut de faire autour de lui, avec leur musique infernale et leurs danses, un bruit capable de couvrir les cris du divin marmot, et d’empêcher Saturne de les entendre.

On lui donne pour père nourricier, Télémène, fils de Pélasgue, le premier habitant de l’Arcadie ; on attribue aussi à ce Télémène la même place auprès de Junon. Jupiter eut, en outre, pour nourrices, les nymphes Mélissides, auxquelles on donnait pour père Mélisse, roi de Crète, et quelquefois Astérion, dieu-fleuve d’Eubée ou d’Argolide. On a conservé les noms des suivantes : Adrastée ; Cynosure, Agnite ou Hagno, l’Arcadienne, représentée tenant une cruche d’une main et une bouteille de l’autre ; Hélice, et sa sœur Ega ; Ida, qui donna son nom à une montagne de l’Asie-Mineure ; Ithôme et sa sœur Néda qui soignait Jupiter, surtout près de la fontaine Clepsydra ; ŒnŒ, Phrixa et Thisoa, toutes trois Arcadiennes.

Au nombre de ces nymphes-nourrices, on en voit prédominer une d’une manière toute particulière, et également fille de Mélisse, roi de Crète, ou du roi Hémone, ou même du Soleil, c’est Amalthée, nymphe-chèvre, qui fut spécialement chargée de nourrir le divin enfant. Etait-ce une femme lui faisant sucer le lait d’une chèvre favorite, appelée Ega, qu’elle avait sauvée de {p. 25}la main des Titans, ses frères, ou cette chèvre elle-même était-elle seule véritablement Amalthée, et la femme était-elle Ega et fille du Soleil ou d’Olène ; ce sont des difficultés peu faciles à éclaircir. Quoi qu’il en soit, la légende ordinaire, sans faire mention d’Ega, nous montre Amalthée tantôt femme et chèvre, ou tantôt chèvre et femme, suivant qu’elle a besoin de faire dominer la femme ou la chèvre. Un jour, cette chèvre sacrée, s’étant cassé une corne contre les arbres, en bondissant dans les bois, la nymphe prit cette corne, la remplit de feuilles et de fruits, et fut la présenter à Jupiter, qui, l’acceptant, la plaça dans les cieux. Ici, encore division d’opinions, car les uns assurent que ce fut la femme, les autres, que ce fut la chèvre qui fut ainsi transportée à la voûte céleste, où, depuis ce temps, a-t-on dit, elle brille, étoile radieuse et vénérée, sur l’épaule gauche du cocher.

Une autre légende assure que la femme et la chèvre ayant eu leurs os, après leur mort, renfermés dans la peau de celle-ci, à la suite de la victoire de Jupiter sur les Titans, ces os s’animèrent et ne formèrent plus qu’un seul et même individu qui fut placé parmi les astres.

Cependant une dernière tradition prétend qu’ayant eu besoin de combattre ses oncles les Titans, comme on ne tardera pas à le voir, Jupiter fut obligé, pour se conformer aux avis du destin, de couvrir son bouclier de la peau de sa bonne chèvre-nourrice ; ce qui donna au porteur de ce bouclier, l’avantage immense de l’invincibilité. En mémoire de ce service, il accorda à ce précieux bouclier le nom d’Egide ; ainsi, pour faire concorder cette légende avec la précédente, il faudrait supposer qu’après la victoire, le bouclier, découvert de la peau de la chèvre, conserva toujours la propriété d’invincibilité dont elle l’avait doué lorsqu’elle le couvrait. Par la suite, la corne cassée, supposée remplie de feuilles, de fruits, de fleurs, de monnaies, de grains, devint la corne d’abondance et symbole heureux de la fécondité générale et de la puissance nutritive de la terre. Alors une partie fut prise pour le tout : sous les noms de Mélisse, Mélissa et Amalthée, il ne faut plus voir qu’un seul personnage, emblème de la nourriture, se dédoublant, suivant le caprice des poètes et des historiens, en père, fille et sœur ; puis, dans Amalthée, il ne faut plus trouver qu’une nymphe-chèvre, emblème de la nourrice par excellence.

Quelques statues représentent cette enfance de Jupiter, et montrent ou le Dieu assis sur une chèvre dont il tient une corne, ou une nymphe lui donnant à boire dans une corne avec la chèvre à ses côtés, ou de plusieurs autres manières, faisant toujours dominer la chèvre.

Une année après cet allaitement, Jupiter se trouva sevré et grand garçon. Déjà il était si vigoureux, qu’il put prendre la défense de son père Saturne, que les Titans, ses frères, avaient, comme on se le rappelle, détrôné et mis en prison pour avoir, volontairement ou sans le vouloir, laissé vivre ses enfans mâles. Depuis huit ou dix mois Saturne languissait ainsi dans les fers, lorsque son fils aîné parut tout à coup dans l’empire céleste, non pas armé de la seule puissance de son bras, mais accompagné de ses frères Neptune et Pluton, et surtout des Cyclopes et des Centimanes, qu’Uranus avait renfermés dans le Tartare, et que Jupiter, par le conseil de Gê ou la Terre, venait de délivrer en tuant Campée, qui était préposé à leur garde à la porte du noir séjour.

Bientôt un combat des plus meurtriers {p. 26}s’engagea, et l’acharnement des partis fut tel qu’il eût été difficile en le voyant de supposer qu’il y avait entre eux une parenté des plus proches. L'armée des Titans, quoique peu nombreuse, était fort redoutable. Elle comptait dans ses rangs Cœos, Crios, Hypérion, Japet, Atlas, son fils, Pallas, Astré et Persès, tous trois fils de Crios, Thaumas et Phorcis. On y place aussi Phaëton. Quant à Anyte, titan précepteur de Junon, il est fort douteux qu’il y fût. Il en est de même de célèbre TyphŒ, il n’était pas de cette partie, et se réserva pour plus tard la gloire de combattre seul le chef de tous les Dieux.

Le corps des assiégés n’était pas moins bien composé. Il avait Jupiter pour général en chef, et celui-ci comptait sous ses ordres ses deux frères Neptune et Pluton, la titanide Thémis, le titan Prométhée, les trois hécatonchires ou centimanes Cottus, Briarée appelé aussi Egéon, et Gigès, les trois cyclopes primitifs Brontès, Stérope et Argès, et peut-être encore les cent autres cyclopes dont les noms de quelques-uns sont arrivés jusqu’à nous, tels que Acamas, Pyracmion, Polyphème, Céraste, Géreste, Cédalion et Acmonide, car nous ne mentionnons pas ici un cyclope du nom de Briarée qui dans cette guerre pourrait fort bien n’avoir été que le centimane.

Soutenus quelque temps par leur force puissante, les Titans luttèrent contre les efforts de leurs ennemis avec le plus grand avantage ; mais à la fin les Cyclopes, dirigés par Vulcain, étant parvenus à forger trois armes terribles pour chacun des trois frères leurs chefs, savoir : la foudre pour Jupiter, le trident pour Neptune et le casque pour Pluton, le bataillon de Jupiter resserra ses rangs autour de lui, et le combat devint plus décisif, car le chef des assiégés faisant alors usage de son arme meurtrière, foudroya les Titans et les plongea pour toujours dans le Tartare à la place des Cyclopes et des Centimanes.

Ces foudres produisaient l’effet rapide et instantané que nous trouvons encore aujourd’hui dans le tonnerre. Seulement, par suite des phénomènes physiques qu’elles produisaient, elles recevaient des Grecs divers surnoms : aussi les appelait-on claires, fumeuses, sèches, dans les livres fulguraux rédigés, dit-on, par la nymphe Bygoïs ou Amalthée, sibylle sacrée ou prophétesse Etrusque. On donnait encore une foule d’interprétations aux signes donnés par la foudre, que du reste Jupiter lançait ou par son bon plaisir, ce qui rarement faisait beaucoup de mal, ou par l’avis du Conseil des douze Dieux, appelés à cause de cela fulminateurs ; c’était pour punir les grandes existences et les masses, ou par le Conseil des vingt grands Dieux ; alors c’était pour bouleverser les empires, dissoudre les sociétés, anéantir les mondes. Les lieux frappés de la foudre étaient sacrés ; on les entourait, et franchir leur clôture était la profanation la plus téméraire. Les prêtres en créant la sanctification de la foudre avaient-ils quelques idées de l’électricité qui, nous le savons aujourd’hui, la fait agir ? C'est probable ; seulement ils n’en avaient qu’une idée fort imparfaite ; car comment, sans ces grossiers élémens de la science, le roi Tullus Hostilius aurait-il été foudroyé en voulant attirer la foudre. Tout ne porte-t-il pas à croire qu’il précéda Francklin dans ses essais.

Afin de ne plus revenir sur cette race des Titans complètement détruite, nous allons, avant de les abandonner à leurs éternelles tortures, donner quelques détails sur chacun d’eux.

Cœos, Crios et Hypérion laissèrent les {p. 27}enfans qu’on leur connaît ; seulement faisons remarquer qu’une assez grande confusion règne sur Hypérion. Ainsi Homère, sans avoir eu égard à Thia, lui a donné pour femme Euryphæsse, c’est-à-dire, la déesse à ample lumière, ou la nymphe Néere, et pour filles PhÆtuse, ou la flamboyante, et Lampétie, ou l’illuminante. D'un autre côté, Diodore a voulu ne reconnaître qu’un homme et savant astronome dans Hypérion. Cependant il paraît bien plus vraisemblable que les noms d’Hypérion, d’Hélios et de Sélené, voulant dire marchant haut dans les airs ; soleil et lune ne sont que des mots symboliques employés pour exprimer le père de la lumière avec ses enfans le soleil et la lune.

[n.p.]

Japet offre aussi des variantes utiles à connaître pour comprendre certains historiens ; ainsi tout le monde ne lui donne pas Climène, c’est-à-dire, une océanide ou fille de l’Océan, pour femme ; car c’est tantôt à tort Asope, et mieux Asie, emblème terrestre, représentée sous les traits d’une matrone debout, tenant de la main droite un serpent, et dans la gauche le gouvernail d’un vaisseau sur la proue duquel elle appuie son pied droit ; tantôt c’est Thémis, déesse de la justice, qui passe plus souvent pour avoir été la femme de Jupiter. On donne pour fils à Japet Atlas, Epiméthée, Ménœtius et Prométhée. Enfin l’origine de Japet paraissait tellement ancienne aux Grecs et aux Romains, qu’il n’était plus pour eux qu’un vieillard radoteur. En réalité que signifie-t-il ? Peut-être un premier homme, peut-être un Adam, peut-être même ce Japhet de la Genèse qui s’en fut pour peupler l’Europe.

Atlas, ce titan célèbre, toujours reconnu pour fils de Japet, est pourtant regardé comme fils de Jupiter, par une tradition. Entraîné dans la guerre du ciel par ce mouvement courageux qui nous empêche de reculer devant le danger, ou par la force du Destin, il s’arma contre Jupiter, dont le triomphe prochain lui avait cependant été révélé par Prométhée. Comme tous ceux de son parti, il fut vaincu, mais il n’eut pas leur sort : il fut métamorphosé en une immense montagne, et condamné à supporter éternellement la voûte céleste. A tort on place sa pétrification au retour de Persée, venant de combattre les Gorgones, ou bien il faudrait qu’il fût permis d’admettre qu’il n’était encore alors qu’à moitié pétrifié.

Nous retrouverons ce colossal titan, en parlant plus loin d’Hercule et de Persée ; quoi qu’il en soit, il peut être considéré comme une montagne primordiale, ou comme un souverain divinisé ; car, disent quelques historiens, c’était un prince de Numidie, de Mauritanie et d’Espagne, habile en astronomie. Chaque nuit il montait sur le sommet d’une montagne où était construit son observatoire, afin d’y suivre la marche des astres. Ce fut lui qui découvrit les Hyades et les Pleïades, et naturellement par la suite elles devinrent ses filles. Atlas fut donc un souverain, un puissant, qui probablement éprouva une défaite désastreuse, et enfin un savant. La fable lui donne de nombreux troupeaux et des jardins remplis d’arbres, dont les branches et les fruits étaient d’or ; ils étaient confiés à la garde d’un dragon. Atlas épousa Pleione ou Ethra ; il en eut un fils appelé Byas, et douze filles, savoir : Maia, Electre, Taygète, Astérope, Alcyone et Céléno, formant la constellation nommée les Pleïades, à cause du mois ou saison propre à la navigation qu’elles annoncent. Elles étaient appelées aussi Atlantides du nom de leur père, et Vergilies ou printanières. L'une d’elles, Mérope, épouse de Sisyphon, ou {p. 28}peut-être Electre, femme de Dardanus, disparut du ciel vers le temps de la guerre de Troie ; les cinq autres filles d’Atlas, formant les Hyades, étaient Phaole, Ambrosie, Eudora, Coronis et Polixo, auxquelles on ajoute Pradice, Thyène et Dioné, fille d’Hyas et de l’Océanide Ethra ; on donne encore aux Hyades les noms de Phœsile, Phœo, Cisséis, Nysa, Erato, Eriphie, Bromia et Polyhimno. On dit que leur frère Hyas étant mort à la chasse, par suite de la piqûre d’un serpent, elles en furent si affligées, qu’épuisées de larmes, elles furent changées en la constellation qui, dans le signe du taureau, préside à la pluie, parce que l’on croyait avoir observé autrefois qu’un brouillard pluvieux accompagnait toujours leur lever et leur coucher ; aussi les qualifiait-on en outre de pluvieuses et de tristes.

Atlas eut encore de son mariage avec Hespéris, fille d’Hespérus, son frère, trois filles désignées sous le nom de famille d’Hespérides, savoir : Eglée, Erythie et Aréthuse, auxquelles on ajoute une autre fille appelée Vesta ; quelquefois on les nomme aussi Hypéréthuse, Hespéra, Clète et Pleia. — On assure qu’Atlas vécut vers l’année 4600 avant J.-C., du moins si l’on en croit le comte Carli. Quant aux statues de ce fameux titan, elles ont toutes un même type et représentent un homme portant un globe sur ses épaules.

Passant maintenant aux autres Titans, nous trouverons Pallas, génie funeste, confondu ou peut-être ne faisant qu’un seul individu avec un géant du même nom, qui fut tué par Minerve, fin malheureuse attribuée également au titan Pallas, d’où l’on peut supposer qu’il ne resta pas continuellement plongé dans le Tartare comme son père et ses oncles. Du reste, époux de Styx, il en eut plusieurs enfans, tous Dieux purement allégoriques ; savoir : deux fils, Zélos ou le zèle, signifiant aussi l’enthousiasme, le courroux et la jalousie, et Cratos ou la force, ainsi que deux filles, Biâ ou la violence, et Nicé ou la victoire, qui les uns et les autres après avoir combattu quelque temps auprès de leur père, désertèrent la cause des Titans, portèrent secours à Jupiter, et firent, par leur coopération, tourner de son côté le succès de la bataille.

Astré succomba, comme tous les Titans, sous les coups de Jupiter, et fut, selon les uns, précipité dans le Tartare, ou, selon les autres, attaché au ciel comme astre. Aussi, quelques historiens en font-ils encore un prince astronome fort habile, élevé au ciel par les Dieux, grace à la vive douleur que lui inspiraient les crimes des hommes. Mythe symbolique facile à expliquer, en ne voyant, dans Astré, qu’une personnification de la masse de toutes les étoiles qui, en descendant sous l’horizon, ont pu le faire supposer plongé dans le Tartare, tandis, au contraire, qu’on a pu le croire fixé auprès des Dieux, lorsqu’on a vu ces étoiles s’élancer dans les airs, et décrire brillamment leur course autour de la voûte céleste.

Astré, uni à Eos ou Aurore, ou à Héribée, en eut une fille appelée également Astrée, attribuée aussi à son mariage avec Hemera ou le Jour. Aurore le rendit père, en outre, d’Hesper, des Astres et des trois vents Zéphire, Notos et Borée.

Persès, fils de Créius et d’Euribie, titan qui ne semble pas devoir différer de Persée, fils de Jupiter, que nous rencontrerons plus tard. Comme lui, c’est un Dieu-Soleil, dont les rayons furent éteints par la force de Jupiter. Il est facile, d’après l’explication précédente, à propos d’Astré, de concevoir qu’on le supposa jeté dans le {p. 29}Tartare, lorsque, passant l’horizon, il disparut. On sait déjà qu’il épousa Astérie et en eut Hécate, dont nous parlerons en faisant la revue des habitans du royaume de Pluton.

Quant au Titan Thaumas, ou personnification des merveilles contenues dans la mer, il ne présente rien de particulier. On a vu que de son alliance avec Electre, fille de l’Océan, il en avait eu Iris et les Harpyes, divinités qui se présenteront plus loin sous notre plume.

Phorcys, ou Phorcus frère de Thaumas, et tenant comme lui à la plaine liquide, est la personnification de l’immense lit des mers ; il offre l’ensemble des promontoires, des bancs de sable et des écueils. Sa défaite particulière ne présente rien de remarquable. Ils étaient l’un et l’autre fils de Pontus, et Phorcys, après avoir épousé Céto, sa sœur, eut pour enfans les Grées, les Gorgones, le Dragon des Hespérides, Scylla, Thoos, Bathylle et Chrysaor, que nous retrouverons plus tard.

Eurymédon, qui paraît comme Titan, semble devoir être celui que nous verrons combattre encore Jupiter dans une autre guerre, de compagnie avec des individus à force prodigieuse, appelés géants. En ne le considérant ici qu’en sa qualité de simple Titan, nous apprenons qu’il fut, avant Jupiter, l’amant heureux de Junon, encore vierge, et qu’il en eut pour fils Prométhée, qui, pourtant, ne se rangea pas auprès de lui dans ses guerres contre fils de Saturne.

Pour Phaton le titan, il n’offre aucune particularité, sinon d’avoir mis au jour, on ne sait avec qui, Érétriée, patrone de la ville d’Erètrie, en Béotie.

Si nous passons à Sycée, regardé à tort comme géant par quelques mythologues, nous le voyons, pour fuir les traits foudroyans, se plonger dans la terre qui lui ouvrait son sein, et se trouver immédiatement métamorphosé en figuier. Métamorphose tout allégorique, car les anciens considérant le figuier comme inaccessible à la foudre, l’avaient naturellement choisi pour désigner le Titan qu’ils supposaient n’avoir pu être atteint par cette arme divine.

Enfin, arrivant au dernier des rivaux de Jupiter, nous trouvons TyphŒ, monstre particulier, dont l’histoire fut à tort confondue avec celle des Titans. Sa révolte contre le fils de Saturne, est de beaucoup postérieure à la délivrance de celui-ci, puisque, lors de cette révolte de TyphŒ, l’Olympe était formé ; et tous les Dieux étaient déjà classés suivant leur degré et leur qualité de puissance. Nous ne nous y arrêterons donc pas pour l’instant, et nous expliquerons seulement ce qui tient à quelques autres personnages alliés au parti de Jupiter.

Le premier de ces personnages que nous rencontrons est une femme ; c’est la Titanide Thémis, qui fut la déesse de la justice. Son alliance avec Jupiter lui fit mettre au monde les Heures, que nous avons vues déjà filles du Temps et les Parques, ou suivant d’autres, une fille du nom d’Astrée en place des Heures. Le bon droit paraissant avoir appartenu au fils de Saturne, ne nous étonnons pas de voir Thémis se ranger sous ses drapeaux ; car, considérée comme la Terre-Loi des Grecs, comme le piédestal des faits et des lois, elle est la personnification femelle de la sagesse et de la science ; et toujours on l’a représentée sous la figure d’une femme, tenant une épée nue d’une main et une balance de l’autre.

Quant à Astrée qu’on lui donne pour {p. 30}fille, quoique déjà attribuée à l’alliance du Titan Astré avec Héméra, elle ne voulut point prendre part à la guerre de ses oncles ; et pendant ce démêlé, elle descendit des cieux sur la terre, et resta auprès des hommes pendant tout le siècle d’argent ; alors elle les abandonna et le siècle d’airain commença. Elle présidait aussi à la justice, de même que Thémis et Dicé ; mais entre ces trois divinités, chargées pour ainsi dire de fonctions pareilles, voici la différence : Thémis est la haute et majestueuse justice prise dans le sens pur de la règle et de la loi ; Astrée est la justice paternelle, celle qui, chez nous par exemple, semblerait devoir présider aux décisions des juges-de-paix et des juges consulaires ; enfin, Dicé est la justice terrible, la vengeance par le talion. Aussi, cette dernière justice, fille allégorique des temps barbares et sans lois, était représentée sous les traits d’une belle femme, étranglant une femme hideuse et la frappant à coups de bâton.

On donnait encore pour filles à Thémis Irène ou la Paix, qui n’est autre chose que la Concorde, en l’honneur de laquelle on célébrait à Rome les fêtes appelées Charitès, durant lesquelles on s’envoyait des présens comme aux saturnales, et on la priait de maintenir l’union des familles. Quant à la Paix qui, chez les Athéniens, tenait Plutus, dieu des richesses, sur ses genoux, elle était représentée à Rome avec une branche d’olivier dans une main et une corne d’abondance dans l’autre, ou quelquefois avec un caducée, un flambeau renversé et des épis de blé ; c’était dans son temple que les savans se rassemblaient et déposaient leur ouvrages.

Thémis eut aussi de Jupiter la Force et la Tempérance ; cependant on attribue plus généralement la naissance de la Force à Styx.

Après Thémis, Astrée et Dicé, les dépositaires de la justice, parlons de ces Hécatonchires ou Centimanes, monstres effroyablement contrefaits, ayant chacun cinquante têtes et cent mains ; leur père, épouvanté à leur naissance de l’immensité de leur force, les jeta, enchaînés, ainsi que les Cyclopes, au fond du Tartare, sous la garde de Campée, monstre femelle, née de la Terre et probablement d’Uranus, et dont le nom grec signifiait chenille. A l’instant où Jupiter voulut retirer les Hécatonchires et les Cyclopes des enfers, Campée s’y opposa, et fut tuée par le petit fils de celui qui lui en avait donné la garde. Selon d’autres, elle périt beaucoup plus tard sous les coups d’un dieu appelé Bacchus, courroucé de lui voir ravager les vignobles de Zaberne, en Libye. Cette dernière version harmonisant les goûts de ce monstre avec les formes de l’insecte qui porte son nom, semble en avoir fait un être allégorique.

Quoi qu’il en soit, ayant cédé sous le pouvoir de Jupiter, elle laissa sortir de l’enfer Briaré ou Egéon, avec Gygès et Cottus ses frères. Une fois la bataille terminée, le vainqueur confia la garde des vaincus à ces mêmes Centimanes. Cependant, par suite d’un mariage qu’Egéon fit avec Cymodocée, fille de Neptune, il paraît que cet Egéon, au moins, avait pris l’empire des eaux pour son séjour habituel. En effet, un jour Neptune, Junon et un autre dieu portant le nom d’Apollon, fatigués du despotisme de Jupiter, ayant comploté contre lui, allaient le charger de chaînes, lorsqu’une nymphe, appelée Thétis, voulant le secourir, plonge, non pas vers le Tartare, mais au fond de l’onde, et va promptement chercher, dans cet {p. 31}empire humide, Egéon qui vient avec ses frères. Aussitôt ils se placent auprès du Dieu menacé, et intimident, par leur présence, les conspirateurs qui n’osent plus porter la main sur le protégé des Centimanes. Depuis ce jour, assis à ses côtés, ils l’accompagnèrent partout ainsi que la foudre, dont il avait éprouvé le pouvoir redoutable. Un seul d’entre eux ne mérita pas toujours, dit-on, cet honneur ; ce fut Gygès. On assure qu’il s’oublia une fois jusqu’à vouloir se révolter contre son maître, qui, pour le punir, l’emprisonna, au moins momentanément, dans le Tartare.

Rien de curieux ne se rattache plus à ces monstres que nous ferions suivre des Cyclopes, si, plus tard, nous ne devions pas les retrouver en parlant de Vulcain.

Après ce combat contre les Titans, Jupiter resta maître de l’empire du monde. Cependant, en fils dévoué, il en abandonna pourtant encore les rênes du gouvernement à son père Saturne, qu’il replaça sur son trône. Malheureusement ce vieillard, d’un caractère jaloux et soupçonneux, suspectant bientôt les intentions de son fils, lui tendit des embûches, et chercha au moins à le charger de fers, ne pouvant le faire mourir vu sa qualité d’immortel. Jupiter ne tarda pas à découvrir cette trame perfide ; alors il ne connut plus les liens qui l’unissaient à son père. Aussitôt, profitant des armes qu’il a dans les mains, il le frappe, le soumet, puis le mutile avec cette même harpé dont lui, Saturne, s’était servi pour mutiler Uranus, et il fait descendre au ban de l’empire des cieux, ce vieillard impuissant.

Pendant les jours de repos qui suivirent la guerre des Titans, la peuplade de l’empyrée s’augmenta considérablement. Junon, sœur et femme de Jupiter, en eut Vulcain, leur fils unique, qu’ils firent Dieu du feu ; elle lui donna pour sœur, la belle Hébé. Une autre fois, le maître des dieux ayant avalé Métis ou la méditation, la pensée, la conception, eut bientôt des maux de tête horribles, tant son cerveau se trouvait gonflé, alors, pour se guérir, il ordonne à Vulcain, son fils, selon la plupart, ou à Prométhée, selon d’autres, de lui ouvrir la tête ; ce qui n’était pas un grand danger puisqu’il était immortel. L'ordre est exécuté : un coup de marteau bien acéré sur le crâne l’ouvre en deux, et aussitôt on en voit sortir, armée de pied en cap, la brillante Minerve, qui sera la déesse de la sagesse, de l’intelligence et du courage dans le sens le plus étendu. Junon, d’un naturel des plus jaloux, en voyant cet enfantement sans y avoir été pour quelque chose, se pique d’honneur, touche une fleur, et fait naître tout a coup, également armé jusqu’aux dents, Mars, le redoutable dieu de la guerre, qui doit présider à la destruction. Bientôt Jupiter délaissa un peu son auguste épouse ; puis il donna naissance à Mercure avec Maïa, fille d’Atlas ; à Apollon et Diane, avec Latone, fille de Cœos ; à Egipan, fille d’Ega, femme de Pan ; à Hercule, avec Alcmène, femme d’Amphitrion, et à plusieurs autres enfans que nous trouverons plus loin.

formation de l’olympe. — Libre ainsi de tout embarras, Jupiter prit pour lui seul le sceptre de l’univers ; se réserva, pour résidence spéciale, l’Empyrée ou Ether, dans lequel il plaça l’Olympe, ou séjour habituel de son conseil divin ; et comme on supposait en Grèce que cet aréopage sacré se réunissait dans le ciel, au-dessus d’une montagne fort élevée de la Thessalie, on appela en conséquence le séjour des dieux Olympe ou Ciel, qui, peut-être dans l’origine, n’était qu’une des {p. 32}citadelles construites par Jupiter pour se défendre contre les Titans. Cet olympe thessalien se nomme Lacha aujourd’hui. Après avoir ainsi organisé sa demeure, Jupiter accorda l’empire des eaux à Neptune, et celui des enfers à Pluton.

Alors, assis sur son trône, soutenu par Aidos ou la Pudeur, Dicé ou la Justice, au milieu des nombreux courtisans qui, probablement, sollicitaient un poste auprès de son auguste personne, il forma le personnel de cet Olympe, plus habituellement considéré comme assemblée des Dieux que comme simple localité de leur séjour.

D'abord il laissa même au-dessus de lui le Destin ou Eimarmenê des Grecs, et le fatum des Latins, puissance souveraine à laquelle les dieux même furent soumis ; il fut convenu que ses décrets seraient écrits dans un livre placé sur un autel de fer, que personne ne pourrait ni les changer ni en éviter l’effet, mais que les dieux auraient la faculté d’y puiser la connaissance de l’avenir, trop au-dessus de l’intelligence humaine. Le Destin n’eut point de culte particulier, aussi l’on respectait sa statue sans l’adorer. Cette statue représentait une figure aveugle formant une roue attachée par une chaîne ; au sommet de la roue on voyait une grosse pierre, et vers le bas, deux cornes d’abondance avec deux pointes de javelot. Jupiter lui laissa les Parques pour ministres inflexibles, et lui donna pour compagne Eviterne ou l’Eternité. Il s’entoura, pour son conseil privé, de douze dieux consentes, ou fulmigateurs, ou délibérans, qui, peut-être, étaient les mêmes que les Divipotes ou Dieux-Puissans, savoir : six dieux et six déesses. On leur donnait les noms grecs suivans, à la suite desquels nous placerons la traduction romaine francisée ; ces noms étaient : Zevs ou Jupiter, Arès ou Mars, Hermès ou Mercure, Posidon ou Neptune, Hépheste ou Vulcain et Apollon ou le Soleil ; Héra ou Junon, Hesta ou Vesta, Damater ou Cérès, Aphrodite ou Vénus et Arthémis ou Diane. Ensuite il plaça au second rang les Grands-Dieux ou Selecti, c’est-à-dire les Dieux d’élite, qui n’avaient pas le droit de prendre part aux délibérations ; ils s’appelaient : Pluton, Bacchus, Cupidon ou l’Amour, Saturne, le Destin ou la Fortune, Cybèle, Proserpine et Amphitrite ; ce qui faisait en totalité vingt Dieux supérieurs. Peut-être était-ce parmi ces Dieux. Puissans et ces Grands-Dieux qu’on rencontrait les involuti Dii ou Dieux enveloppés de la Grèce primitive et même de tout l’Orient. L'art, encore incapable de détacher les bras et les jambes des statues, les laissa serrés contre le corps. Il en résulta des monumens historiques qui nous ont appris que l’art, à sa naissance, supposa l’Être divin aussi dans les langes. La Diane d’Éphèse est le type de ces figures si communes en Égypte, et dont on aperçoit une forme adoucie dans les Dieux liés, représentant Junon, Héraclès et Diane. Enfin, on voit encore groupés, comme tout à coup, autour de l’aréopage divin, une foule d’autres Dieux, parmi lesquels on remarquait les Médionimes ou Dieux Æriens, mitoyens ou Demi-Dieux. Cette masse sacrée était composée d’enfans des précédens ; beaucoup même d’entre eux étaient issus de Jupiter, et n’auraient pu lui avoir dû le jour, s’il n’eût eu à cette époque que la force d’un enfant d’un an ; mais souvenons-nous qu’il était censé Dieu suprême, et par conséquent capable de tout ; puis il est probable qu’il se passa de longues années pendant la lutte des Titans. Cet âge si enfantin du maître des Dieux n’est donc qu’une grande époque {p. 33}allégorique à laquelle on ne doit pas attacher plus d’importance qu’elle ne mérite ; il en est de même de la généalogie de ces diverses divinités : la volonté seule du Dieu souverain les a fait surgir autour de lui, prenons-les donc comme ils viennent, lors même qu’en arrivant, ils troublent la filiation de nos idées chronologiques.

Cependant puisque l’habitude a formé diverses classes de ces Dieux, nous allons en présenter le tableau ; ces classes sont au nombre de cinq.

La première renferme cinq espèces différentes de Dieux, savoir les Grands Dieux, les Dieux subalternes, les Dieux naturels, les Demi-Dieux et les Dieux allégoriques.

Nous connaissons les douze Grands Dieux ou Du Majores, ou Dieux Olympiens. C'étaient Jupiter, Neptune, Mars, Mercure, Vulcain, Apollon, Vesta, Junon, Cérès, Diane, Vénus et Minerve. Ils présidaient aux douze mois de l’année, et à Rome on célébrait en leur honneur des fêtes appelées Consenties.

Puis vinrent les huit grands Dieux auxiliaires appelés Patrices ou Dieux choisis, et nommés Uranus, Saturne, Genius, Bacchus, Pluton, la Terre, le Soleil et la Lune, auxquels on joignit et l’on donna pour remplaçans Janus, Cybèle, Proserpine et l’Amour. Ensuite on connaissait les Dieux subalternes ou Dii minores, tels que Pan, Pomone, Flore et autres Dieux champêtres.

Après eux on rangeait les Dieux naturels qui étaient le Soleil, la Lune, les Étoiles et les autres êtres naturels.

On avait placé au nombre des demi-Dieux ou Semones, ou Divi, les hommes que l’on croyait avoir mérité la déification, soit à cause de leur père ou de leur mère, soit à cause de leurs propres actions ; ainsi Esculape, Castor et Pollux, Hercule et autres.

Enfin les Dieux allégoriques n’étaient que des positions sociales, des vertus ou des vices divinisés, par exemple, l’Envie, la Pauvreté, la Pudeur.

La seconde classe des Dieux possédait les Dieux supérieurs ou du Ciel, Dii superi, tels que Uranus, Saturne, Jupiter, Mars, Vulcain, Mercure, Apollon, Junon, Minerve, Diane, etc. ; les Dieux de la Terre, Cybèle, Vesta, Pan, les Faunes, les Nymphes, les Muses, etc. ; les Dieux de la mer, l’Océan, Thétys, Neptune, Amphitrite, Nérée, Doris, les Néréides, les Tritons, les Nayades, les Sirènes, Éole et les Vents ; les Dieux de l’Enfer, ou Dii inferi, Pluton, Proserpine, Eaque, Minos, Rhadamante, les Parques, les Furies, les Manes et Charon.

La troisième classe comprenait les Dieux publics dont le culte était ordonné par les lois, et les Dieux indigètes ou particuliers, que chacun adorait à sa volonté, comme les Manes, les Lares, les Pénates.

La quatrième classe était composée des Dieux nuptiaux, domestiques et tutélaires.

La cinquième classe renfermait les Dieux connus et les Dieux inconnus, ou dont l’histoire était ignorée, mais que l’on voulait pourtant honorer d’autels ou de sacrifices.

Les Dieux dans cet Olympe organisé par Jupiter étaient censés manger et boire comme les hommes ; seulement ils avaient pour nourriture l’ambrosie, mets céleste, d’un goût délicieux et parfumé, donnant l’immortalité à ceux qui la goûtaient, guérissant les blessures et préservant de la corruption ; et pour boisson le nectar, breuvage exquis qui, si l’on en croit Homère, devait être d’une couleur rouge. {p. 34}Enfin pour caractériser les Dieux, on supposait toujours leur tête brillante d’un nimbe ou auréole, cercle lumineux pareil à celui dont la tête de nos saints est entourée.

L'ordre ainsi établi dans l’Olympe, l’âge d’airain commença pour les mortels, et Jupiter crut pouvoir jouir en paix de sa haute puissance ; mais, à l’instant de sa plus grande gloire, une guerre aussi sérieuse que celle des Titans, habilement soulevée par Saturne, vint le troubler dans son repos et lui donner de vives inquiétudes sur le sort futur de sa couronne.

Cette guerre fut celle des Géans, colosses à figure humaine, dont les forces pouvaient remuer les rochers et les montagnes. Nés de la Terre fécondée du sang qui coula de la plaie d’Uranus mutilé, ils avaient des formes colossales, des pieds de serpens, d’où leur venait le surnom d’anguipèdes, des bras nombreux, mais beaucoup moins multipliés que ceux des Centimanes, avec lesquels il ne faut pas les confondre. Si, dans la Titanomachie, les Titans attaquèrent Chrone, délivré par son fils, les géans, dans cette seconde guerre, appelée la Gigantomachie, attaquèrent Jupiter, qui ne dut sa délivrance qu’au secours apporté par un simple mortel nommé Hercule.

L'étendard de la révolte étant levé, les armées se mirent, pour ainsi dire, en bataille. Jupiter se reposa sur sa troupe olympique, et les Géans comptèrent dans leurs rangs : Absée, Alcyonée, Agrios ou Agrius, Alémon, Almops, Anonyme, Astérius ou Anax, Athos, Cébrione, Clytius, Colophôme, Corydon, Crès, Damastor, Damyse, Dicane, Diophore, Echion, Egius, Encelade, Eurymédon, Euryte, Gration, Hippolyte, Hyllus, Ménéphiras, Mérops, Mimas, Ophion, Orion, Oromédon, Orus, Pallas, Pélore, Phéomis, Polybote, Porphyrion, Purpuréus, Pyripnoüs, Rhœcus, Théodamas, Titye, Thaon, Thurios, Typhée et Typhon.

D'autres Géans sont encore connus ; mais rien ne prouve qu’ils prirent part à la Cigantomachie. Ce sont : Albion ou Bergion, les Alloïdes, Antée, Antiphate, Aschus, Cercyon, Cacus, Castalius, Crios, Itymonée, Periphète et Télégone.

A l’aspect du véritable danger qui le menaçait, Jupiter appelle à son secours tous les Dieux et toutes les Déesses. A sa voix on les vit arriver ; mais Styx, fille de l’Océan, accourut la première, suivie de ses enfans la Valeur, la Force, l’Emulation et la Victoire.

La bataille commencée, les Géans entassèrent les monts sur les monts, les rochers sur les rochers, pour se former une échelle qui leur permît de monter jusqu’aux cieux. Ainsi, le mont Athos, l’Ossa, le Pélion et quantité d’autres montagnes aussi considérables, furent arrachés et posés les uns sur les autres. Bientôt ils furent assez élevés pour en venir aux mains avec les Dieux. Alors le combat devint des plus acharnés ; tout succomba sous les masses qu’ils lançaient. Effrayés du danger qu’ils couraient, presque tous les habitans de l’Olympe prirent honteusement la fuite, et se réfugièrent en Égypte. Trois ou quatre Dieux ou Déesses seulement restèrent et résistaient à peine, lorsqu’à la prière de Jupiter, se soumettant au conseil de Minerve, un simple mortel vint au secours des divinités aux abois. Cela pressait d’autant, qu’un ancien oracle avait annoncé que les Géans seraient invincibles, à moins que les Dieux n’appelassent un mortel à leur secours. Alors Jupiter défendit à l’Aurore, à la Lune et au Soleil {p. 35}de paraître, de peur de découvrir ses desseins à la Terre, mère des Géans, qui cherchait à les secourir ; puis il fit arriver Hercule, son fils, simple mortel, que nous verrons plus tard se distinguer par quantité de hauts faits, plus remarquables les uns que les autres. A peine est-il en présence des Géans, qu’il attaque l’épouvantable Thurios, et l’abat d’un coup de massue ; écrase Euryte, perce de ses flèches en même temps que Jupiter frappe de sa foudre Porphyrion, qui, s’oubliant auprès de Junon, cherchait à lui faire violence. A la vue de ces exploits, le petit nombre des Dieux restés auprès de Jupiter reprend courage, imite ce héros, que la crainte de la mort n’arrête pas, et, se souvenant du vieil oracle, ils redoublent d’efforts. Vulcain fait rougir une massue de fer, et tue Clytius ; Cybèle, change en rocher Diophore, qui, méconnaissant sa mère, avait osé la défier au combat ; Minerve, après avoir percé Pallas de sa lance, après en avoir arraché la peau pour en couvrir son bouclier, finit par prendre son nom et le pétrifie ainsi qu’Echion, en leur montrant une tête hideuse, qu’on appelait tête de Méduse ; puis elle enlève Alcyonée au-delà du cercle de la lune où il expire privé du secours de la terre, et fait rouler son char sur Encelade, qui veut alors fuir, mais qu’elle arrête en jetant la Sicile au-devant de ses pas, et qu’elle écrase sous l’Etna. Jupiter semble lui avoir aidé à faire tomber cette masse sur le géant. Déjà il l’avait affaibli en le stupéfiant par des coups de tonnerre répétés, et à plusieurs fois lancés contre lui. D'un autre côté, Mercure armé du casque de Pluton, réduit Hippolyte ; Oromédon se trouve écrasé sous le poids de l’île de Cos, de même que Polybote sous l’île de Nisyre, que lui lança Neptune à l’instant où il fuyait à travers la mer Égée, dont les flots, dit-on, ne lui allaient pas à la ceinture ; Agrius et Thaon sont tués par les Parques, qui les assomment de leur massue de fer. Vénus également se distingue, en faisant succomber Cébrione. Cependant les Géans ne cèdent pas encore aux immortels ; ils semblent redoubler de force en diminuant de nombre. Ainsi, Damastor n’ayant plus d’arme à lancer contre les Dieux, soulève Pallas, que Minerve venait de pétrifier, et le jette à la tête de ses antagonistes. Mais ses efforts sont inutiles. Jupiter s’arme de nouvelles foudres, les essaye contre Mimas, qu’il foudroie, et s’en sert ensuite avec succès contre tous les autres Géans, qu’il frappe sans interruption, et les précipite l’un après l’autre dans le Tartare, qui les engloutit, y compris Absée et Théodamas, fils et père de ce même Tartare. Ils furent donc tous plongés dans les profondeurs de cet abyme.

Cette guerre ne paraît qu’une allégorie présentant le bien attaqué et momentanément battu par le mal, sur lequel le bien finit toujours par reprendre le dessus ; c’est l’image de la race quasi-humaine, anté-diluvienne, cruelle, impie, insolente, qu’il a fallu noyer, foudroyer, détruire, et qui fut remplacée par la race humaine actuelle, plus douce, plus docile aux Dieux, et figurée dans la gigantomachie par Hercule.

Peu de choses nous reste à dire sur la race des Géans ; seulement nous ferons observer que ceux dont la présence ou la mort ne furent point constatées dans ce combat, ne sont cependant pas les moins remarquables. Ainsi nous verrons Albion ou Bergion s’opposer au passage d’Hercule, dans un voyage qu’il fit dans les Gaules ; Alcyonée combattre contre ce même Hercule ; {p. 36}Anonyme et Pyripnoüs, être tués par ce héros, ainsi que le colossal Antée, et Cacus le terrible brigand. Nous verrons Antiphate manger toute une armée de héros ; Ascus, faire une guerre sérieuse à Bacchus ; Damyse, être encore utile après sa mort ; Gration, s’exposer à la colère de Diane ; Itymonée, commander un parti redoutable contre une troupe de valeureux guerriers appelés les Argonautes ; Périphète et Cercyon, succomber sous les coups de Thésée, roi aussi brave que le fameux Hercule, et Télégone, soutenir Tmole, son ami, dans tous ses dangers. Quant à Saturne, craignant le courroux de Jupiter à la fin de cette guerre, dans laquelle pourtant il n’avait pas pris part ouvertement, il se réfugia sur les monts Colchoarméniens. Le berger Caucase, de la race scythe, s’étant offert à lui, dans sa frayeur il le poursuivit et le tua sur le mont Niphate, auquel Jupiter donna depuis le nom du berger. Enfin, nous ne dirons rien de Castalius et d’Anax ; ils ne sont pas assez connus pour que nous en fassions le sujet de la moindre observation.

La famille des Géans fut peu nombreuse. En effet, on connaît une sœur à Cacus, portant le nom de Caca ; et, parmi les enfans de cette race gigantesque, l’histoire a conservé les noms de Thyas, fille de Castalius ; d’Asterius, fils d’Anax ; d’Alope, fille de Cercyon, et de cinq filles d’Alcyonée, appelées : Alcipe, Anthé, Astérie, Drimo et Méthone.

Nous n’avons point parlé, en citant les Géans, d’un monstre, fils de la Terre, auquel on attribue sa naissance. Il s’appelait Égiéis, lançait le feu par la bouche, et ravageait tout l’Orient. Minerve à la fin, d’après un ordre de Jupiter, le tua, l’écorcha, et de sa peau couvrit son bouclier : d’où le nom d’Égide fut depuis donné à cette arme défensive. Déjà, comme on le voit, cette égide a été le résultat de la peau de trois individus, savoir : de celle de la chèvre, ou de la nymphe-chèvre Amalthée ; de celle du géant Pallas ; puis de celle d’Égiéis. Ce monstre est tout symbolique, et représente la personnification du monde primitif en fusion ; c’est la personnalisation de cette masse, à peine sortie du chaos, simple pâte bouillonnante et encore tout en feu.

Après la guerre des Géans, Jupiter en soutint une autre, qui le mit bien plus en danger : ce fut celle contre TyphŒ, que l’on mêle souvent avec les Titans, et que l’on fait combattre, à tort, avec les Géans. Considéré par les uns comme enfant de la Terre et de l’Érèbe, c’est à Junon, selon d’autres, qu’il dut sa naissance, quoique vulgairement on ne reconnaisse que Mars pour fils de cette déesse. Les détails de la naissance de Typhoé sont curieux par leur bizarrerie, et méritent de prendre place ici. Cette belle et fière Junon, épouse de Jupiter, ayant éprouvé un accès assez vif de jalousie, en ayant vu son auguste mari faire sortir de son cerveau la brillante Minerve, armée de pied en cap, fut conter ses douleurs à son père et beau-père Saturne, et lui demanda vengeance. Celui-ci, enchanté de l’occasion, lui remit deux œufs, et lui dit qu’en les déposant soigneusement sur la terre, il en naîtra bientôt un être assez formidable pour expulser Jupiter du trône céleste. L'irascible épouse remercie son père, et exécute ponctuellement ses ordres. Mais elle oubliait alors que sur le traversin des Dieux de l’Olympe, ainsi que sur celui des hommes, la vengeance, presque toujours, disparaissait devant l’amour. Étant donc retournée auprès de Jupiter, elle se {p. 37}réconcilie avec lui, se repent de son imprudence, et lui en fait confidence. Malheureusement on ne pouvait plus empêcher la naissance du monstre ; il venait de paraître au jour dans la Cilicie, et de s’établir dans une caverne immense appelée Typhonium. C'était une réunion des formes de l’homme à celles des bêtes sauvages les plus ignobles ; cent têtes de serpens se dressaient sur son corps gigantesque, qui dépassait, dit-on, les pics les plus élevés, elles lançaient au loin des torrens de feu et de flamme ; ses mains, toujours agitées, touchaient l’extrémité des deux horizons, et leurs doigts étaient terminés par cent têtes de serpens. De ses cuisses sortaient également une quantité innombrable de ces reptiles, qui formaient autour de lui des replis multipliés et l’enveloppaient de toutes parts. Le reste de son corps était couvert de plumes ; sa voix épouvantable portait la terreur à cent lieues à la ronde, et faisait entendre, ou les sifflemens les plus aigus, ou les mugissemens du taureau, ou les hurlemens du chien, ou bien enfin les rugissemens du lion en colère.

Sa croissance ne fut pas de longue durée. A peine Jupiter eut-il le temps de préparer ses armes. Presque aussitôt sa naissance, il attaque l’Olympe, l’abyme sous une pluie ascendante de pierres énormes, que lancent ses nombreuses mains. Bientôt il escalade le Ciel, et force à s’enfuir encore les Dieux, qui se réfugient à l’envi l’un de l’autre, en Égypte, sous la forme d’un chat, d’un chien ou de tout animal quelconque. Ainsi l’on vit se sauver Apollon en corbeau, Junon en vache, Bachus en bouc, Mercure en cigogne, Diane en chatte, Vénus en poisson, attributs vivans d’Osiris, d’Isis et de leurs enfans, comme nous le verrons en parlant de la religion égyptienne. Mars seul ne voulut pas prendre part à ce déguisement ; pourtant le danger était tellement pressant, que Vénus sa mère, pour qui TyphŒ s’était épris tout-à-coup d’une belle passion, n’arriva sur les bords de l’Euphrate qu’à l’instant où le monstre allait la saisir, et ne lui échappa qu’en se laissant porter de l’autre côté du fleuve, elle et l’amour, par deux poissons qu’ils trouvèrent sur la rive. Jupiter resta donc seul à lutter contre le monstre, sur lequel il lança inutilement sa foudre fatiguée. Alors il change d’arme, et, reprenant la vieille hasté de Saturne, il lui met une lame de diamant, et avec cette faulx redoutable, il poursuit son antagoniste épouvanté, jusque sur le mont Casius, en Syrie. Mais tout-à-coup le monstre se retourne, arrive d’un bond aux pieds du maître des Dieux, l’embarrasse de ses plis mille fois contournés, le fait tomber, s’empare aussitôt de sa terrible faulx, et s’en sert lui-même pour couper en morceaux le pauvre Jupiter, dont il renferme les nerfs des pieds et des mains à part dans une peau d’ours ; puis il emporte le tout ainsi haché, au fond de son antre, et le confie à la garde d’un autre monstre appelé Delphyne, à tête de femme et à corps de dragon.

Après cette défaite, deux enfans de Jupiter, Mercure et Egipan ou Cadmus, suivant d’autres, après avoir vu disparaître leur père, se mirent à sa recherche, parvinrent à tromper la surveillance de Delphyne, s’introduisirent dans une caverne de la Cilicie, et y découvrirent les nerfs et les chairs du Dieu, qui, tout immortel qu’il était, ne pouvait plus remuer. Une fois cette trouvaille faite, ils replacent les muscles, les vertèbres, et toutes les parties nerveuses dans les chairs ; opération assez difficile : car celles-ci avaient été si bien hachées par la faulx, que ce corps n’était {p. 38}plus qu’un composé de tranches de même grosseur, coupées parallèlement, et tellement fines, que chacune n’avait pas un millionième de milligramme d’épaisseur, et cela sans qu’une de ces tranches eût été déplacée, ce qui avait laissé à cette masse inanimée l’apparence d’un être vivant. Tout étant rajusté, ils ressoudent ensemble ces débris, leur rendent le mouvement au moyen d’une étincelle vitale, et placent le Dieu sur un char attelé de deux chevaux ailés. Alors Jupiter s’élance de nouveau après Typhoé, le poursuit à coups de tonnerre, jusqu’au mont Nysa, où, trompé par les Parques, ce monstre dont les forces diminuaient, est encore affaibli en mangeant les éphémères, ou fruits particuliers, qu’elles lui présentent sous prétexte de ranimer sa vigueur.

Malgré cet affaiblissement, il continue pourtant à lancer, en fuyant, des rocs et des montagnes entières à Jupiter, qui ne cesse de son côté de le foudroyer jusqu’au pied du mont Hémus ; là, commençant à perdre du sang, Typhoé veut fuir à travers la mer de Sicile ; déjà il touchait le sol de cette île, lorsque le roi des Dieux l’écrase sous le mont Pithécune, ou, d’après la version la plus suivie, sous le mont Etna. Sa force gigantesque ne put le sauver ; en vain chercha-t-il à se relever. Il fut pour toujours englouti sous cette masse, quoique plusieurs mythologues le fassent succomber sous les coups de la foudre, ou sous les traits d’Apollon, ou même sous les coups de tous les Dieux réunis, et le plongent ensuite au fond du Tartare. Cette tombe immense, dont les caractères des volcans semblent autant de bouches monstrueuses vomissant journellement les flammes qui sont censées s’échapper encore de l’estomac de cet anguipède écrasé, a beaucoup été agrandie par les poètes. Pindare place le corps de ce monstre sous l’Etna, sa poitrine sous les eaux de la mer et des îles Vulcaniennes, et sa tête sous la plaine des environs du Vésuve. D'après Ovide, c’est la tête qui se trouve sous l’Etna, tandis que le cap Pélore maintient le bras droit, le Pachyne le bras gauche, et le Lilybée ses deux jambes.

Ce monstre, personnification sensible des volcans, et que l’on confond le plus souvent, et à tort, avec le Typhon égyptien, principe du mal, passait comme lui pour amant ou mari d’Echidna, autre monstre anguipède à tête et à torse de femme, fille de Chrysaor et de Callirhoé ; elle dévorait tous les passans, et commit les plus grands ravages, jusqu’à l’instant où les Dieux, justement irrités, l’enfermèrent dans un antre de la Cilicie, autrement anciennement appelée Syrie : quelques auteurs pourtant placent sa prison en Campanie.

Cette Echidna, véritable personnification des monstruosités physiques, enfanta de son commerce avec Typhoé ou Typhon tous les désordres et les désastres connus sous divers noms allégoriques ; ainsi elle eut pour enfans : Le chien à trois têtes, Cerbère, gardien des enfers ; Orthe, également chien, mais à deux têtes seulement ; Orcus, l’Hydre de Lerne, la Chimère, le Sphinx, le Lion de Némée, le monstre Scylla, le Dragon des Hespérides, celui de Colchos, le vautour de Prométhée, les vents orageux et funestes appelés Notus et Borée, et même Zéphyre. Cependant nous avons déjà vu Scylla et le Dragon passer pour enfans de Phorcys et de Céto.

Peut-être la chronologie olympique se refuse-t-elle à placer après celle des Géans, la guerre des Aloïdes contre le Ciel ; cependant nous allons en dire quelques mots, pour en finir avec ces efforts symboliques du mal contre le bien.

{p. 39}Aloé était un assez brave homme, quoique issu des Titans et de la Terre ; il avait épousé Iphimédie, fille de Triops ou Triopas, souverain de Thessalie assez inconnu, et passant pour fils de Neptune. Malgré cette parenté, la chronique scandaleuse de l’époque rapporte traditionnellement qu’Iphimédie, en allant chaque jour se baigner dans la mer, et en faisant couler sur son sein les flots salés, devint amoureuse de son grand-père Neptune, et en eut deux fils : Otus ou le hibou, et Éphialte ou le cauchemar, enfans que le bon Aloé eut la complaisance d’élever comme les siens. Leur caractère ne tint en rien de la douceur de celui de leur père putatif. Il fut en harmonie avec leur taille gigantesque, d’où leur vient le nom d’Aloïdes. Cette taille avait été le résultat de la volonté de Neptune, qui, pour donner à leur origine une teinte plus étonnante, leur prédit que chaque année, ils grandiraient de vingt-sept coudées de hauteur, ou suivant d’autres, d’un doigt par mois. Cette prédiction ayant en partie été réalisée, ils avaient, à neuf ans, atteint une hauteur de vingt-sept coudées ou de vingt-sept aunes d’après quelques-uns, ou même de huit cents aunes, d’après Diodore, qui leur donnait en outre une grosseur de vingt-sept coudées.

S'ils n’avaient bâti que la ville d’Ascra en Béotie, dans laquelle ils établirent le culte des Muses, nous n’aurions point encore à parler d’eux ; mais on pense facilement qu’avec des formes gigantesques et un caractère facilement irritable, ils durent commettre de grands crimes. En effet, à peine sortis des bras de leur nourrice, qu’ils aspirent à la possession des déesses : Éphialte veut avoir Junon, et son frère a des prétentions sur Diane. A ces demandes, Jupiter ne répondant que par un refus, aussitôt ils lui déclarent la guerre ; transportent aussi l’Ossa sur le mont Olympe, le Pélion sur l’Ossa, et ne tardent pas à arriver jusqu’au Ciel. Alors le plus brave de la troupe éthérée, Mars, que l’on apprendra plus tard à connaître pour dieu de la guerre, s’élance contre ces audacieux ; mais il ne peut résister : ils le saisissent et l’enchaînent ; puis le jettent en prison dans un château d’airain, où il resta près de treize mois, jusqu’à ce que Mercure soit venu l’en tirer, par un stratagème dont le secret n’a point été dévoilé. Dès la délivrance de Mars, les Aloïdes perdirent chaque jour de leur influence. Apollon les tua avant même que la barbe se fût montrée sur leurs figures. D'autres veulent qu’ils aient été frappés par Apollon et Diane sa sœur ; une troisième version dit que Diane s’étant métamorphosée en biche de sa propre volonté, ou, d’après quelques-uns, à la demande d’Apollon, elle se précipita entre les deux frères, qui, ayant voulu la percer de flèches à l’instant qu’elle fuyait, les dards revinrent sur eux-mêmes, et blessèrent mortellement les terribles chasseurs, dont la révolte fut punie par un séjour éternel au fond des Enfers.

On les représente dans le Tartare, tous deux liés à une énorme colonne, continuellement menacés des cris funestes d’un duc à envergure immense ; ils ont en outre le cœur dévoré par un énorme vautour.

Quant au sens allégorique de ce mythe, il est obscur dans ce qui se rapporte aux Muses ; mais tout le reste représente assez bien dans ces fils de Neptune, les fléaux destructeurs dont les côtes sont victimes et qui font la guerre aux espérances des agriculteurs ; d’autres écrivains pensent que l’histoire des Aloïdes est celle de deux brigands, vivant 1400 ans avant {p. 40}J.-C. ; et qui, après avoir tenté les entreprises les plus hardies, périrent malheureusement à la chasse. On donne aux Aloïdes une sœur appelée Pancratin, qui fut enlevée par Butès, fils de Borée, roi des vents, que nous retrouverons en parlant de Neptune.

Les guerres des Géans, y compris celle de Typhoé, une fois terminées, la cour de Jupiter remonta dans les cieux, et reprit son ancien séjour au-dessus du mont Olympe. Alors les jours de colère et de punition étaient arrivés aussi : la race impure, insolente et impie qui se trouvait habiter la terre, et qui, plus d’une fois, avait pris part aux diverses révoltes dont les Titans et les Géans avaient menacé les Dieux, fut complètement détruite par un déluge universel, d’autant plus remarquable, que non-seulement il est généralement admis par la plupart des historiens de la Mythologie grecque, mais qu’il se rencontre dans toutes les religions vraies ou fausses.

Jupiter fait donc entièrement disparaître cette horde d’habitans sous les flots, se débarrasse complètement des turbulens qui l’inquiétaient, et rend ainsi la paix au séjour des Dieux.

Cependant les eaux s’étant retirées et la terre suffisamment desséchée, Jupiter voulut la repeupler en tirant du sein des arbres une nouvelle espèce humaine que Prométhée pourrait bien avoir animée.

Pourtant, la légende la plus suivie prétend que ce Prométhée, dont le nom signifie prévoyance de l’avenir, après avoir déplu par sa supériorité intellectuelle au maître des Dieux, qui ne songeait plus aux services nombreux rendus et reçus pendant les diverses guerres que nous avons vues, fut chassé du ciel et jeté sur la terre. Ce qui nous prouve que chez les Dieux d’autrefois comme chez les hommes de tous les siècles, l’ingratitude exerça toujours une bien grande influence. Alors, tout-à-fait isolé sur ce globe dépeuplé, Prométhée semble n’avoir pas voulu y rester long-temps seul. Il prend donc une boule d’argile, la pétrit, lui donne la forme d’un homme, consulte Minerve, dont il possède toute la protection, et par son secours va ravir au char du soleil une étincelle éthérée, la place dans un tube de férule, rempli d’une mœlle pareille à l’amadou, et revient sur la terre animer sa statue, et communiquer ainsi aux mortels qui en naîtront le génie de l’industrie, afin de les rapprocher aussi près que possible de la Divinité.

Cette habitude de Prométhée fut regardée comme un nouveau crime par le maître du ciel, qui fut une autre fois bien plus justement irrité contre ce savant des temps fabuleux. Il venait, lui Prométhée, d’immoler deux bœufs, d’en arracher la peau, d’en disséquer avec adresse la chair et les os, de mettre ces derniers sous l’une des peaux, et de placer les chairs, la graisse et la moëlle sous l’autre.

A peine a-t-il fini ce travail, qu’il ose avoir la témérité de dire à Jupiter de choisir et d’accepter celle qui contenait les chairs. Celui-ci porte son choix sur l’une des deux, mais c’était celle que les os remplissaient. A cette vue, le dépit du Dieu va en croissant, et pour se venger, il veut, à son tour, duper et punir cet audacieux. Il commande à Vulcain, Dieu du feu et des forgerons, de lui fabriquer une femme. Celui-ci, en artiste habile, obéit, et orne sa statue de toutes les beautés matérielles ; ensuite il la présente à l’assemblée des Dieux. Minerve ensuite la couvre d’une robe d’une blancheur éblouissante, lui met sur la tête un voile avec des guirlandes {p. 41}de fleurs et une couronne d’or, lui fait présent de l’intelligence et lui apprend tous les arts propres à son sexe. Vénus l’entoure de ce charme perfide qui fait naître les désirs inquiets et les soins pénibles, et lui donne l’amabilité et la coquetterie. Mercure lui accorde l’éloquence, et Pitho la persuasion. Les Graces l’ornent de colliers d’or. Jupiter enfin lui remet une petite boîte bien close, renfermant la récapitulation de tous les présens dont elle vient d’être comblée ; puis il nomme Pandore, c’est-à-dire tous les dons, celle qui la porte, et lui dit de descendre sur la terre et d’aller l’offrir à Prométhée. Ce qu’elle fait aussitôt ; mais l’adroit Titan, toujours en garde, n’accepta ni les faveurs, ni la boîte de la jeune fille ; celle-ci, alors, se réfugia auprès d’Epiméthée. Cet homme, résultat des travaux de Prométhée, trop jeune encore pour avoir le moindre soupçon, et moins sage que son auteur, accueillit la belle Pandore, en fit sa femme et ouvrit la boîte. Soudain, a écrit M. Parisot, un nuage de maux et de crimes s’élève et enveloppe de sa brume épaisse le globe, future habitation des enfans de Pandore. En vain Epiméthée, se repentant de cette imprudence, voulut refermer la boîte et faire rentrer dans la ténébreuse prison la horde fatale qui s’était envolée ; il ne resta que l’Espérance, toujours planant sur les bords de la boîte, toujours cherchant à cacher et couvrir de son ombre le mal sous ses ailes. L'âge de fer commença pour les humains.

[n.p.]

[n.p.]Cette Pandore, qui ne forme qu’un avec sa boîte, est une allégorie charmante : c’est la femme, douée de tous les agrémens les plus séduisans et en même temps des défauts les plus graves, donnée pour compagne à l’homme, afin de modérer ses qualités et rabattre son orgueil en lui faisant commettre des fautes ; c’est l’Eve des Hébreux, importée dans la religion des Grecs et des Romains.

Jupiter ayant ainsi diminué la valeur du chef-d’œuvre de Prométhée, ne se trouva point encore suffisamment vengé, car il n’avait pu tromper l’artiste. Alors il ordonna à Cratos, à Biâ et à Vulcain, son fils, d’aller attacher ce Titan sur le Caucase. Cependant ayant appris que ce sage des sages possédait le pouvoir de lire dans l’avenir, il veut, avant de l’abandonner entièrement, obtenir qu’il lui révèle s’il doit être détrôné un jour. Prométhée lui répond, d’une manière évasive, qu’il le sera par un fils puissant, lequel naîtra de son union avec Thétis. Mais Jupiter n’est pas satisfait ; et pour mieux se venger, il fait abattre, du haut des nues, Ethion ou Aigle colossal, fils de Typhoé et d’Echidna, sur le condamné ; d’autres disent un vautour, chargé, chaque jour et sans discontinuer, de lui ouvrir la poitrine à coups de bec et de lui dévorer le foie, tourment qui dura trente mille ans. Pourtant, selon quelques écrivains il fut délivré par Hercule, ou par Jupiter même, lorsqu’il lui fit passer l’avis ci-dessus du danger qu’il courait en se mariant avec Thétis ; seulement il lui imposa l’obligation de toujours porter au doigt un anneau de fer supportant un petit fragment du Caucase, d’où nous vint, dit-on, l’origine des bagues.

Prométhée, représenté quelquefois animant sa statue, l’est beaucoup plus habituellement attaché sur le Caucase, et dévoré par le vautour ou délivré par Hercule. C'est un personnage allégorique, complexe, offrant l’emblème du premier homme ; c’est en même temps la haute intelligence personnifiée ; c’est le feu principe de la vie ; c’est le génie inventif de tous les arts ; c’est le premier devin ou sorcier ; c’est enfin, {p. 42}l’humanité orgueilleuse et imprudente luttant contre la divinité, qui, pour la punir, l’accable de maux, en ne lui laissant que l’espérance.

Si l’on veut une explication plus détaillée de la fable de Prométhée, on peut le regarder comme une allégorie représentant d’abord un Adam, un premier homme, un homme de génie, faisant le premier l’application du feu aux forges et aux arts dans la Scythie, devenant le premier statuaire, et probablement ainsi de beaucoup antérieur au premier sculpteur Grec Dibutade, qui vivait dans le neuvième siècle avant Jésus-Christ. On peut croire par la fable des bœufs immolés, qu’il était un prêtre titanide qui voulut éprouver l’habileté de son cousin Jupiter, que l’on adorait déjà comme Dieu quoique vivant. Quant à sa punition sur le mont Caucase, elle indique un exil en Scythie, d’où il n’osa sortir pendant le règne de Jupiter.

Le reste de la vie de Prométhée est fort obscur ; et celui que nous allons retrouver à l’instant même n’est assurément plus Prométhée le Titan.

On varie beaucoup aussi sur ses descendans ; ainsi l’on suppose qu’il eut Thébée et même Isis et Etnœus, enfans très-douteux d’une nymphe inconnue ; Lycus et Chimérœus, de Céléno l’Atlantide ; Pyrrha et Deucalion, de son union avec Asie ou Hésione ou Axiôthée. Cependant plusieurs mythologues ne lui attribuent que Deucalion pour fils, et font naître Pyrrha de l’alliance d’Épiméthée avec Pandore.

Ce repeuplement de la terre, par la seule habileté de Prométhée, n’est pourtant pas le seul généralement admis ; on en reconnaissait encore un autre : c’est celui de Deucalion et de Pyrrha, mais qui se rattache par plus d’un point à un Prométhée, puisqu’ils étaient les enfans ou petits-enfans d’un individu mythologique de ce nom.

Voilà comme le savant M. Parisot, auteur des trois derniers volumes de la Biographie universelle raconte le fait : Deucalion, fils d’un Prométhée, épousa Pyrrha, sa cousine, dont il eut Hellen, Amphiction et Protogène. Ce Deucalion, confondu assurément avec un autre fils d’un Abas et d’une Asopide, ou avec un troisième fils d’Hercule et d’une Thespiade, ou avec un quatrième fils d’Haliphron et de la nymphe Iophossa, vint du sud de la Scythie s’établir dans la Thessalie, aux environs du Parnasse, étendit son empire sur la Phocide, l’Attique et la Béotie, et institua les Hydrophories dans un temple qu’il bâtit à Athènes, en l’honneur de Zevs Phyxios ou Jupiter de la Fuite. Cette cérémonie des Hydrophories lui fut inspirée en mémoire de ceux péris dans le déluge qui eut lieu sous son règne. Seul, d’entre les hommes, il échappa, dans une barque ou arche appelée Larnasse, avec Pyrrha, son épouse. Après neuf jours de danger, ce léger esquif les porta sur la pointe du Parnasse, ou de l’Atlas, ou de l’Etna. Ayant une fois mis le pied sur le sol, ils se dirigèrent vers le temple de Delphes, et consultèrent l’oracle sur les moyens de repeupler le monde. Thémis, alors souveraine du temple et de l’oracle, répondit en ordonnant aux deux époux de détacher leurs ceintures, de se voiler et de jeter derrière eux les os de leur mère. Cette réponse obscure, à la manière de toutes celles des oracles, eut besoin d’être interprétée, et le fut par Deucalion et Pyrrha, qui décidèrent que leur mère était la Terre, et que ses os étaient les pierres. Dès-lors ils se mirent à se promener dans une grande plaine de la Phocide, et à lancer derrière eux, sans se détourner, toutes les pierres {p. 43}qu’ils purent ramasser. De cette semaille, il arriva que les pierres jetées par Deucalion devinrent des hommes, et celles de Pyrrha des femmes. Ces deux personnages allégoriques représentent donc l’époque d’un des déluges qui, probablement, dépeuplèrent autrefois quelques-unes des contrées de la terre. On en rapporte un arrivé, en effet, vers l’époque du règne d’un Deucalion, en Thessalie, l’an 1520 ou 1503 avant J.-C. Lucien, en racontant l’aventure absolument comme celle de Noé, semble vouloir, dans cette histoire greco-hébraïque, faire entendre que le soleil étant dans le lion solsticial du zodiaque, le navire et le corbeau se levaient avec lui, et que le soir, le verseau paraissait à l’horizon et le Nil commençait à s’enfler. D'autres supposent que Deucalion et Pyrrha étant deux petites îles ou rochers du golfe de Maguéna, en Macédoine, il est probable que des personnes du même nom, après avoir fait naufrage, se sauvèrent sur ces deux éminences. Nous ajouterons qu’on retrouve, dans la plupart des religions au moins, un déluge et deux êtres humains sauvés. On retrouve même, dit M. de Humbolt, la fable de Deucalion et de Pyrrha sur les bords de l’Orénoque, dans l’Amérique méridionale ; seulement la légende du pays dit qu’après l’inondation, il ne s’échappa qu’un seul homme et une femme, qui repeuplèrent la terre en jetant derrière eux, non des pierres, mais les fruits d’un palmier.

Sans parler des enfans nés des pierres, on reconnaît pour fils de Deucalion et de Pyrrha, Amphiction, qui régna sur Athènes, après Cranaüs, 1498 ans avant Jésus-Christ, et auquel on attribue la première interprétation des songes pour en tirer des pronostics ; Hellen, roi de la Phtiotide, vers 1461 ans avant Jésus-Christ, qui donna le nom d’Helléniens à ses sujets, nom que les autres Grecs n’adoptèrent qu’au commencement des Olympiades ; Candibe, qui donna son nom à une ville de la Lycie ; Itone, qui inventa l’art de façonner les métaux ; Locre, qui fonda le royaume des Locriens, en Italie ; Molos, père de Mérion, que nous verrons conduire le char d’Idoménée devant le siége de Troie. Deucalion et Pyrrha avaient aussi pour filles : Créta, Hémonie et Mélanthie, ou Protogénie et Thia. C'est ici la place de rapporter toute la descendance de Deucalion et de Pyrrha, car elle fut nombreuse, et plusieurs de ces descendans se feront remarquer par la suite.

Amphiction passe aussi pour père d’Itone, père de Phromia.

Hellen eut de son alliance avec Orseis trois fils : Eole, Dorus, fondateurs des Eoliens et des Doriens, et Xuthus, père d’Ion, qui imposa son nom aux Ioniens.

Eole épousa Enarète, laquelle lui donna six fils : Athamas, Créthée, Sisyphe, Macaré, Cercaphe, Salmonée, Deion ou Déionée, Magnès et Perierès ; et six filles, Arnée, Canacée, Alcyone, Pisidice, Périmèle et Calycé.

Dorus devint père de Xantippe qui épousa Pleuron ; d’où vint Agénor, lequel de son alliance avec Epicaste, fille d’Egée, en eut Parthaon, Molus, Thespius ou Thestius, Pylus et Demonice.

Parthaon eut pour enfans Œnée, Alcathoüs, Agria, Leodatus et Mélas, ou Mélanée, père d’Euryte.

Xuthus, marié à Creuse, fut père d’Achéus dont étaient fils Phthius, Pélasgue et Achœus. Xuthus eut encore Ion et Diomède, que Déion rendit mère d’Astérope, de Céphale et de Dia.

Magnès eut pour fils Alector, Dictys, Piérus et Polydecte.

{p. 44}Salmonée eut pour fille Tyro, qui de son alliance avec Créthée eut Amythaon, Eson et Phérès.

Phérès fut père d’Admète, de Lycurgue et d’Idomène, qu’Amythaon, son oncle, rendit mère de Bias, d’Eolie et de Mélampe.

Bias eut de Péro, fille de Nélée, Anaxibie, Antiphale, Arésus, Laodocus et Talaüs.

Talaus, de son alliance avec Lysimaque, fille d’Abas, eut Adraste, Aristomaque, Astynomée, Eriphile, Mécistée, Parthénopée et Pronacte.

Astynomée eut de sa femme Hipponoris ou Hipponoüs, Capanée et Péribée. Ce Capanée eut d’Evadné, sœur d’Etéocle et fille d’Iphis et de Thébé : Hyamus, père de Céléno, plus Sthénélus, père de Cyllabare et de Déiphile.

Adraste fut père d’Argie, de Cyanippe, d’Egialée, et encore d’une Déiphile.

Œnée de son alliance avec Péribée, eut Tydée, dont sa femme Déiphile le rendit père de Diomède. Plus tard il épousa aussi Althée et en eut Déjanire, Clymène, Méléagre et Gorgée, père de Thoas.

Dès que la terre fut ainsi repeuplée, Jupiter, du haut de son trône céleste, vécut en despote sybarite, tout en prenant une part assez active aux affaires humaines. Nous allons citer quelques exemples propres à prouver combien il tenait à ne point laisser les mortels usurper les prérogatives divines.

Celui qui porta le plus d’ombrage à Jupiter, fut, sans contredit, Esculape ou Asclépias, dieu de la médecine et fils d’Apollon ; car il se permettait de ressusciter les hommes ; aussi le foudroya-t-il, comme nous le verrons en parlant d’Apollon.

Jupiter ne borna pas à Esculape sa rigoureuse et vindicative jalousie : il chassa du ciel Apollon, pour avoir percé de ses flèches les Cyclopes, qui avaient fabriqué la foudre dont son fils avait été frappé. Puis Jupiter punit Lycaon et écrasa ses cinquante enfans, qui, tout en l’adorant, lui sacrifiaient des victimes humaines. Le fait, on le présume, est allégorique ; mais il est mêlé d’embellissemens obscurs, ajoutés par les traditions successives.

Quelques historiens, et M. Noël entre autres, vont jusqu’à supposer qu’il dut exister quatre Lycaons, dont le premier est fils de Phoroné, roi d’Argolide et fils d’Inachus ; le second, également Inachide, fondateur de Lycosure ; le troisième, son fils ; et le quatrième, un individu qui, tous les dix ans, était métamorphosé en loup. Mais d’autres savans, au nombre desquels se trouve M. Parisot, admettent seulement deux Lycaons, savoir : Lycaon I, fils d’Azan, ou Ezée, ou Phégée, né d’Inachus, civilisateur et introducteur du culte de Jupiter ; et Lycaon II, fils de Pélasgue et de Déjanire, fille de Lycaon I. C'était un impie, il fut métamorphosé en loup. Maintenant, suivons les légendes vulgaires.

Lycaon, rejeton des Titans et de la Terre, est probablement le roi primordial de l’Arcadie, passant, suivant les uns, pour fils de Pélasgue et d’une nymphe appelée Cyllène, ou d’une Océanide portant le nom de Mélibée ; et suivant d’autres, pour fils de Déjanire et d’Azan, fils de Pélasgue, ce qui ne lui donne plus Cyllène que pour femme. Roi d’Arcadie, il bâtit Lycosure, et il y fit connaître, vers l’an 1753 avant Jésus-Christ, les premiers élémens d’une civilisation encore bien grossière, de lois fort incomplètes et du culte, car il institua la religion de Jupiter, qu’il entoura d’idées grossières et de sang, en lui offrant, pour mieux l’honorer, des sacrifices humains. Plus tard les Grecs {p. 45}civilisés supposèrent que Jupiter étant venu chez ce roi pour y recevoir l’hospitalité, Lycaon, qui probablement l’avait reconnu, voulut lui donner une preuve de sa vénération, ou, suivant Ovide, éprouver sa divinité en lui offrant les membres bouillis ou rôtis d’un jeune enfant, otage des Molosses. Le Dieu, voyant cet épouvantable repas, s’irrite, foudroie ce barbare, et le fait aussitôt périr dans son palais, ainsi que ses cinquante fils, à l’exception de Nyctime. Une autre légende assure que les fils seuls, ayant immolé l’enfant, furent seuls foudroyés ; que Lycaon continua de régner, et qu’il laissa l’empire à Nyctime, 1679 ans avant Jésus-Christ. D'autres veulent avec Ovide qu’il ait été changé en loup pour toujours, ou que cette métamorphose fût une punition périodique de dix ans, au bout desquels il reprenait sa forme naturelle, si, pendant ce temps, il s’était abstenu de chair humaine.

Lycaon eut de Célène ou de Méra plusieurs enfans, au nombre desquels il compta cinquante fils appelés Ancior, Aliphère, Acacus, tuteur de Mercure ou d’Hermès-Hercule, et fondateur de la ville d’Acacésium, en Arcadie, Archebatès, Aséate, Aconte, Bucolion, Clétor ou Clitor, Coréthon, Cynœthe, Cétée ou Engonasis, c’est-à-dire qui est à genoux, père de Mégiste, qui fut changé en ours et placé dans le ciel avec lui, Caucon, Carèthe, Cartéron, Cromus, Décéarte, Emon, Elissaon, Eumon, Evémon, Génétor, Hélicos, Hypérète, Hypsus, Linos, Lycée, Lycius, Lyctos, Ménios, Ménalcès, Mécistée, Mantinée, Macarée, Macedne, Nyctime, Orichamène, Œnotre, le plus jeune des Lycaonides, fut s’établir en Italie, qui, d’abord, porta son nom, Prothoos, Phtios, Pallas, Parrhase, Phigale, Themisto, Thesprote, Thocne, Thycée, Trapèze, Tricolone, Tégéate, Téléboas, Acchide, fils de Tégéate, Orope, fils de Macédo ou de Macedne, et pour filles, Callistho et Thié ou Dia. Aucun de ces personnages ne mérite d’observation. Œnotre seul a disputé avec Nyctime l’honneur d’avoir été épargné par Jupiter, comme le plus jeune. Nous ajouterons qu’il y a cela de remarquable dans ces noms, que chacun d’entre eux est celui d’une des villes d’Arcadie. Dès-lors, ces cinquante individus, y compris le chef de leur famille, représentent donc toute la race grossière, sanguinaire et primordiale de l’Arcadie ; race féroce, impie et comprenant mal la Divinité ; race enfin, punie de son ignorance par Jupiter et remplacée par une plus douce dans les descendans de Nyctime ou d’Œnotre, ou peut-être dans ceux de Callistho, c’est-à-dire la Très-Belle, dont le fils Arcas passe pour le fondateur, ou mieux alors, pour le régénérateur de l’Arcadie. Mais plus loin, en parlant des amours de Jupiter, nous retrouverons cette jeune nymphe chasseresse, s’identifiant pour ainsi dire avec Diane et les forêts de l’Arcadie, d’où lui est venu le surnom de Diane-Pélasgique qu’on lui donne souvent.

Le nom du chef des Lycaonides voulant dire loup, ayant servi à désigner diverses constellations, le vulgaire a appelé Lycaon la constellation du loup ; mais les astronomes ont réservé cette désignation pour celle du bouvier.

Il paraît que les Curètes, aux soins desquels Jupiter devait la vie, ne furent point exempts d’encourir sa vengeance ; voici à quel sujet : ce roi des Cieux, dont les amours furent très-nombreuses, avait eu, d’un commerce peu légitime avec lo, un fils nommé Epaphe.

Junon, toujours jalouse de ces infidélités {p. 46}multipliées, avait ordonné aux Curètes d’enlever d’Egypte, où il était, ce fruit adultérin. Cet ordre, malheureusement pour eux, fut exécuté. Aussitôt Jupiter l’apprenant se met dans une divine colère et lance la foudre sur les imprudens qui ont osé contrarier ses désirs. Mais il ne détruisit point, il est probable, toute la caste, et se borna à quelques prêtres dont l’ignorance n’avait pas su prévoir l’effet de son courroux.

A peine a-t-il achevé cet acte de rigueur, qu’il est forcé d’en faire un autre en précipitant Ixion aux enfers : c’était un roi des Lapithes, peuple de la Thessalie ; il était, dit-on, fils d’Anthion, lui-même enfant du Lapithe Périphas et d’Astiagée, fille d’Hypsée. Cet Ixion avait pour mère Perimèle, fille d’Amythaon ; on lui donnait aussi pour père Mars lui-même, ou Phlégyas, fils de Mars, ou Léontée, et pour mère, ou Pisidice, maîtresse de Mars, ou Pisione, femme d’Éton. Il épousa Dia, fille de Déionée ; mais son beau-père, auquel il ne voulut pas donner les présens qu’il lui avait promis en échange de sa fille, se paya en lui prenant ses chevaux. Ixion, pour se venger, l’ayant attiré chez lui à Larisse, en feignant une fausse réconciliation, le fit tomber ou le jeta dans une fosse remplie de charbons ardens. Après ce crime, il fut obligé de fuir. Personne ne voulut lui donner asyle, personne ne se crut capable de le purifier d’un si grand forfait ; ne sachant plus où se réfugier, il fut implorer Jupiter aux pieds de ses autels. Ce Dieu fut assez généreux pour lui pardonner et l’admettre à sa table. Ixion, arrivé dans le céleste séjour, est ébloui des charmes de Junon. Aussitôt, oubliant la reconnaissance, il cherche à la séduire. Celle-ci fait part au maître des Dieux de l’audace du téméraire. A peine Jupiter peut-il le croire ; aussi il engage Junon à tout promettre, et, à l’instant du rendez-vous, il remplace sa divine épouse par une nuée qui lui ressemble tellement, qu’Ixion s’y laisse prendre. Il ose tout auprès de ce simulacre, et dans son erreur il rend la nuée mère des Centaures, race sur laquelle nous reviendrons fort en détail. Jupiter, dans cet acte audacieux, voulut bien n’apercevoir qu’une folie, et se contenta d’en bannir l’auteur ; mais la punition ne fut pas assez forte ; elle ne corrigea point Ixion, qui fut jusqu’à se vanter d’avoir possédé Junon en réalité, et soutenir que cette faveur était la seule raison pour laquelle on l’avait éloigné de l’Olympe. Fatigué d’une telle jactance, le maître des Dieux se fâche sérieusement, précipite l’impudent au fond du Tartare, et l’y fait attacher par Mercure sur une roue environnée de serpens et tournant sans relâche. Cependant deux événemens par la suite lui donnèrent accidentellement du répit : il fut délié un instant lorsque Pluton, le dieu des Enfers, introduisit sa femme au sein de son empire, et plus tard sa roue s’arrêta aux accords harmonieux d’un musicien célèbre appelé Orphée, serviteur d’Apollon et que nous verrons descendre hardiment jusque dans le noir séjour. Cet Ixion est le type allégorique du fanfaron vaniteux et impudent, ainsi que de l’ingratitude des hommes envers la divinité ; on le représente toujours attaché sur sa roue. On lui donnait pour fils Phlégrée et Pnocus, issus, disait-on, de son alliance avec la nuée.

Si l’on cherche le fond de cette fable, on est porté à supposer qu’un prince appelé Jupiter ayant accordé l’hospitalité à un roi des Lapithes, probablement l’an 1061 av. J.-C., puisque vers cette époque on sait qu’il y avait à Corinthe un souverain de ce nom, l’ingrat qui avait été {p. 47}chassé par tous ses voisins devint amoureux de la reine. Jupiter, pour mieux éprouver les intentions criminelles de son hôte, envoya à la place de sa femme une esclave appelée Néphélée ou la nuée. Mais par la suite Ixion s’étant vanté d’avoir rendu la reine sensible à ses vœux, fut chassé de la cour hospitalière, et mena depuis une vie triste, misérable, étant haï et méprisé de tout le monde. L'astronomie explique ce mythe de la naissance des Centaures provenant de l’alliance d’Ixion avec une nuée, en disant que dans la saison des pluies le sagittaire et le centaure se lèvent à la suite d’Hercule. Mais, nous le répétons, les tourmens d’Ixion, tels que les poètes nous les ont représentés, sont les punitions que méritent et trouvent toujours l’ambitieux, l’ingrat et le fanfaron qui se vante de ses amours illicites ou même des faveurs qu’il n’a jamais obtenues.

Une autre fois ce fut Tantale qui attira la colère de Jupiter. Ce Tantale pourtant passait pour son fils ou pour celui de Tmole, fils de Mars. On lui donnait pour mère la nymphe Pluto ou Plote. Il régnait dans la ville de Sipyleen en Phrygie, ou dans la Paphlagonie. Un voile assez obscur règne encore sur le crime qu’il est censé avoir commis. On lui en attribue six ou sept variétés. Fut-il puni pour l’un de ces crimes ou pour leur ensemble ? C'est une question insoluble. Il est donc accusé 1° d’avoir enlevé Ganymède, fils de Tros, échanson de Jupiter ; 2° d’avoir été le recéleur des vols continuels de Pandaré, et surtout d’un beau chien d’or qui appartenait à Jupiter, et d’avoir affirmé sous le serment qu’il ne l’avait pas volé ; 3° d’avoir irrité Jupiter en le dénonçant à Asope comme le ravisseur de sa fille Europe ; 4° d’avoir, étant à la table des Dieux, dérobé du nectar et de l’ambrosie dans le dessein de les faire goûter aux simples mortels ; 5° d’avoir dévoilé au grand jour le secret des Dieux qu’il desservait ; 6° enfin, et voilà le crime qu’on lui reproche le plus communément, d’avoir servi pour plat aux Dieux qu’il avait conviés les membres de son fils Pélops, frère de Niobé, qui fut accusé d’avoir aidé son père. Jupiter le premier s’en étant aperçu ressuscita le malheureux, dont une des épaules ayant été mangée par Minerve ou Cérès, eut besoin d’être remplacée par une autre en ivoire. Indignés d’une pareille cruauté, tous les Dieux prièrent Jupiter de faire peser sur cet audacieux une punition qui fût en harmonie avec la gravité de son crime. Alors le maître des Dieux ordonne qu’il sera dorénavant en proie à une soif brûlante au milieu d’un étang dont l’eau s’élèvera jusqu’à sa lèvre inférieure et baissera toutes les fois qu’il voudra s’en approcher, et qu’une faim dévorante le tourmentera, quoique destiné à se trouver continuellement sous un arbre chargé de fruits ; car ses branches, qui s’inclineront sans cesse vers ses mains, se redresseront toutes les fois qu’il cherchera à les saisir. Quelques mythologues disent que pour sa punition il fut condamné à rester au-dessous d’un rocher dont la chute menaçait à chaque instant sa tête.

Cette fable repose, dit-on, sur un fait historique : alors on suppose que Tantale après avoir eu à se plaindre de Tros, qui ne l’avait pas invité à la première fête par lui donnée à Troie, lui fit une guerre assez vive et lui enleva Ganymède. Mais s’il fut victorieux en combattant contre le père, il n’en fut plus ainsi quand il eut à soutenir la guerre contre Ilus, fils de Tros ; car l’an 1315 av. J.-C., il perdit son royaume, fut fait prisonnier, chargé de chaines, et son fils Pélops fut obligé de se réfugier en {p. 48}Elide qui depuis fut appelée Péloponèse.

Habituellement on considère le supplice de Tantale comme celui qui dans l’autre monde doit être la punition éternelle de l’avare. On a cru aussi y voir la figure d’un esclave cherchant à s’affranchir, et les astronomes, sans trop de raison, rangent Tantale dans la constellation du serpentaire.

Jupiter fut encore blessé de l’orgueil d’un roi de Thessalie et du Péloponèse : il se nommait Salmonée. Il était petit-fils d’Hellen, ou fils d’Éole II et d’Enarète, et il avait pour frère Sisyphe. Son crime, s’il n’eût pas commis de cruautés, pourrait passer pour une véritable folie ; car il voulait être Dieu et ne pas permettre que l’on en doutât ; il supprima dans ses États le nom de Jupiter, et dans les hymnes, les temples et sur les autels, il fit mettre le sien à la place de celui du fils de Saturne. Il voulait être adoré, et force était en effet de l’adorer. Pour mieux faire sentir sa puissance qu’il voulait faire croire divine, il fit construire au-dessus d’une partie de sa capitale un pont couvert de plaques métalliques sur lesquelles il faisait rouler un char où il se tenait majestueusement, en lançant sur les malheureux placés au-dessous par ses ordres, des torches enflammées ; le tout pour imiter le bruit et la flamme du tonnerre. Si la crainte de recevoir sur la tête cette résine brûlante faisait éloigner quelques individus, aussitôt ils étaient tués en secret par des hommes cachés, afin de faire croire qu’ils avaient été frappés par la main invisible du Dieu puissant. Cette farce cruelle dura quelque temps ; mais pourtant, irrité de sa trop longue durée, Jupiter la fit enfin cesser en frappant l’orgueilleux et barbare Salmonée avec de véritables foudres, et en le précipitant pour toujours au fond du Tartare. Cette allégorie renferme une forte leçon pour les insolens et les orgueilleux qui souvent ne craignent pas de se placer aussi haut que la divinité.

Sisyphe, frère de Salmonée ne fut pas non plus épargné par Jupiter. Il épousa Mérope, fille d’Atlas, et en eut Glaucus. On suppose que lui, ou un autre individu portant le même nom, mais toujours fils d’Eole et frère de Salmonée, fonda le royaume de Corinthe après le départ de cette ville d’une grande magicienne appelée Médée, vers l’an 1326 av. J.-C. Cependant on croit qu’il n’arriva que le troisième à régner sur cette contrée ; seulement il fut le premier à lui faire un nom et à la rendre illustre. Homère le représente comme le plus grand des brigands de toute l’Attique, écrasant sous des monceaux de pierres tout étranger qui tombait dans ses mains ; il fut tué dans un combat par Thésée, roi d’Athènes. Après sa mort, dit-on, il fut plongé dans les enfers, non pas seulement à cause de ses brigandages, ni pour avoir débauché Tyro, sa nièce, fille de Salmonée, mais surtout pour avoir révélé le secret des Dieux, c’est-à-dire, peut-être pour avoir indiqué à Asope le maître des Dieux comme le ravisseur de sa fille. Cependant il est probable qu’il fut puni aussi pour avoir enchaîné la Mort et l’avoir retenue jusqu’à ce que Mars fût venu la délivrer, à la prière de Pluton, dont l’empire était désert faute de recevoir des visiteurs, fable que l’on raconte encore autrement en disant que Sisyphe, à l’instant de mourir, ordonna à sa femme, pour éprouver son amour, de jeter son corps sans sépulture, ce qu’elle fit ponctuellement. Une fois descendu aux Enfers, Sisyphe s’indigna d’une pareille obéissance, obtint de Pluton la permission de retourner sur la terre pour punir sa femme, puis en {p. 49}suite ne voulut plus redescendre au sombre Empire. Il fallut même, bien des années après, que Mercure, sur un ordre positif des Dieux vînt le saisir et le ramener de force auprès de Pluton. Quoi qu’il en soit, Jupiter ne l’épargna pas : il le condamna à rouler continuellement au fond des enfers une grosse roche jusqu’au haut d’une montagne d’où elle retombait aussitôt par son propre poids, et alors il était forcé de la remonter de nouveau, et cela sans avoir un instant de relâche. Dans cette fable on peut voir une agglomération de faits allégoriques. En effet, sage et prudent il devait aimer la paix et éloigner ainsi la Mort qu’il tenait par conséquent enchaînée dans ses états. Mais d’un autre côté, sa punition du rocher qu’il roule incessamment, est l’emblème d’un prince ambitieux, d’un caractère remuant et inquiet, et roulant toujours dans sa tête des desseins sans les mettre à exécution.

Capanée, l’un des sept chefs d’une armée que nous verrons assiéger Thèbes, capitale de la Béotie, fut également foudroyé par Jupiter. Il était fils d’Hipponoris ou d’Hipponoüs, descendant de Deucalion, et femme d’Astynomé. On dit qu’il avait osé défier les Dieux de l’empêcher d’entrer dans cette ville, et qu’il fut aussitôt frappé par la foudre. Cependant si quelques écrivains voient dans cet audacieux et incrédule soldat un impie forcené, Euripide au contraire, en fait un homme riche, sans faste, sans orgueil, sobre et modéré, ce qui ne s’accorderait pas avec la légende dans laquelle on le fait punir par la foudre, et dans laquelle aussi Thésée, après la victoire, le prive pour cette raison des honneurs du bûcher.

Plusieurs individus furent encore punis par Jupiter pour divers crimes ; ainsi :

Adimante, prince des Phlasiens, peuple du Péloponèse, fut un jour frappé d’un coup de foudre pour avoir refusé d’offrir des sacrifices aux Dieux, au-dessus desquels il s’estimait : impiété que les légendes sacerdotales avaient eu soin de faire sévèrement punir, afin de contenir le peuple dans la croyance du pouvoir des Dieux du Paganisme.

Les Arimes, peuple astucieux qui n’avait pas voulu secourir Jupiter contre les Titans, furent, après sa victoire, changés en singes par ce Dieu.

Célée était un Crétois qui voulut, avec trois de ses compagnons parmi lesquels était probablement Egalios, voler le miel de la caverne Jovienne, ou grotte dans laquelle Jupiter avait été élevé. Ce dieu aussitôt les changea tous les quatre en oiseaux, ou, pour parler sans figure, probablement que ces voleurs ayant été découverts furent obligés de prendre la fuite.

Choricus, roi d’Arcadie, avait deux fils, Plexipus et Enetus et une fille Palœstra. Celle-ci était amante de Mercure, auquel elle découvrit que ses frères, en jouant ensemble, venaient d’inventer l’art de la lutte. Le Dieu s’étant bientôt distingué dans le même art, les fils de Choricus en furent irrites, et s’en plaignirent à leur père qui, loin de les calmer, les engagea au contraire à s’en venger. Aussitôt Plexipus et Enétus guettent Mercure, le surprennent endormi sur le mont Cylleunis, et lui coupent les deux mains. Jupiter alors, touche du malheur de son messager intime, arrache les entrailles de Choricus et le transforme en un soufflet, fable assez obscure, à laquelle il est difficile de trouver un sens allégorique.

Mylius ou Mylinus roi de Crète, fut aussi tué par Jupiter on ne sait trop pour quel méfait.

{p. 50}Néophron, fils de Timandra, fut changé en vautour par ce même dieu.

Ophionée était un des génies qui, après avoir fait révolter ses camarades contre Jupiter, fut par lui plongé pour toujours au fond du noir Tartare.

Pandarée, fils de Mérops le géant, prenait plaisir à aider Tantale dans la plupart de ses vols ; ce fut même lui qui vola seul le chien d’or du temple de Jupiter, chien que Tantale avait recélé. A la fin Pandarée fut puni de ses crimes et frappé un jour violemment de la foudre.

Cependant si Jupiter punissait quelquefois avec justice, il faut avouer qu’il n’était pas toujours exempt des vices de notre faible humanité. La jalousie du pouvoir le tourmentait comme un grand de la terre ; un seul exemple le prouvera suffisamment : Périphas, l’un des deux premiers rois d’Athènes, même avant Cécrops, son civilisateur, avait par sa bonté gagné le cœur de ses sujets. Chaque jour il les comblait tellement de nouveaux bienfaits, que, dans l’effusion de leur reconnaissance, ils lui décernèrent des honneurs presque divins. Ces marques d’affection ne plurent point à la jalousie chatouilleuse du maître des Dieux, qui d’abord voulut jeter au fond des enfers ce mortel, pour avoir commis le crime d’avoir été trop parfait ; mais Apollon, heureusement pour la justice et pour la réputation de Jupiter, s’interposa tout à coup le défenseur de l’opprimé, et, par l’effet de son éloquence, il obtint du dieu courroucé que le bon, que l’homme par excellence, serait simplement métamorphosé en aigle. Depuis ce jour on le voit à ses côtés pour indiquer que la puissance et la bonté ne doivent jamais se quitter. Cet aigle est donc la personnification d’un véritable Jupiter, d’un Dieu puissant, toujours chéri et respecté sur la terre.

Si Jupiter eut souvent à punir, il eut aussi quelquefois à récompenser. Qui ne connaît l’aventure de Philémon et Baucis, couple exemplaire dont la fidélité fut digne de fixer ses regards divins. Ils vivaient en Phrygie. Unis dès leur enfance par les liens sacrés du mariage, ils avaient l’un et l’autre scrupuleusement tenu leur serment, et ils avaient ainsi vécu depuis longues années dans une assez grande pauvreté ; mais ils avaient été soutenus par le bonheur que donne toujours la tranquillité d’un cœur sans reproches. Jupiter, curieux de les apprécier par lui-même, voulut les visiter. Il se fait donc suivre par Mercure, descend sur la terre et entre avec lui dans la cabane des époux. A leur aspect toutes les portes s’ouvrirent ; cependant ils ne furent pas reconnus, et le bon cœur seul des vieillards les dirigea dans leurs offres. Elles étaient bien minimes pour de célestes voyageurs : du lait, du miel et des fruits, tel était le repas frugal qu’ils leur servirent après avoir fait chauffer de l’eau pour leur laver les pieds. Un très-petit flacon de vin, l’unique qu’il y eût dans la maison, leur fut présenté ; mais s’en étant servis de manière à y boire largement et souvent, comme s’il eût été d’une bien plus grande taille, et sans qu’on le vît tarir, l’incognito fut trahi. Aussitôt, comme on le pense, grande rumeur au ménage. Comment faire pour réconforter des Dieux ? Rien ne doit pouvoir leur suffire ; rien ne doit être épargné ; voilà donc Baucis courant après une oie qui formait seule leur basse-cour ; Philémon de son côté cherche à lui aider ; mais le volatile se réfugie entre les jambes de Jupiter. Alors celui-ci étend sur le faible animal sa protection, lui fait accorder grâce et dit à ces bons vieillards de le suivre jusque sur une montagne voisine ; une fois au sommet, il leur montre tout le pays qu’ils {p. 51}habitaient submergé, sauf leur cabane, et leur demande ce qu’ils desirent pour récompense de leur hospitalité charitable ? Habiter dans un temple qui vous soit consacré, répond Philémon, et mourir ensemble, ajoute sa femme. Tout à coup le temple surgit du sol et fut, pendant le reste de leurs jours, la demeure de ces vieillards qui, après être parvenus à un âge fort avancé, furent, dès qu’ils désirèrent, métamorphosés au même instant, l’un en chêne, et l’épouse en tilleul.

Cette aventure, sur laquelle nous ne nous appesantirons pas tant elle est connue, est un mythe complexe, faisant encore allusion à un déluge, comme dans l’histoire de Deucalion et de Pyrrha. Elle nous montre la théocratie grecque agglomérant dans la même idée la végétation des plantes et l’animalisation humaine. Quant au voyage des Dieux, quoique de fabrique Phrygienne, il semble moderne et avoir été enté sur les fables importées de l’Inde ou de la Perse, et par conséquent assez tard. Cette allégorie est simple dans son sens moral ; elle prouve par le nom de Baucis ou Tilleul, que l’amour conjugal d’un côté, et par celui de Philémon ou chêne, que l’hospitalité d’un autre côté, ne sont jamais oubliés de la divinité qui toujours les récompense. Du reste, les statues de ce couple représentent habituellement le corps de chacun des deux vieillards à moitié enveloppé dans l’écorce des arbres que nous avons indiqués.

Ici l’hospitalité est donc représentée ; mais elle fut dans les temps postérieurs beaucoup plus personnifiée, soit par le Jupiter hospitalier, soit, sous son nom d’hospitalité, par la figure d’une femme faisant accueil à un pèlerin, et tenant une corne d’abondance d’où s’échappent des fruits qu’un enfant s’empresse de ramasser. On lui consacrait le chêne, tant pour son abri que pour son fruit qui passait pour avoir été la nourriture des premiers hommes.

Jupiter récompensa encore Capricorne, fils d’Egipan, qui peut-être était fils lui-même de Pan et de la nymphe Ega. Quoi qu’il en soit, Capricorne fut élevé aux cieux par Jupiter et reconnu comme le 10e signe du zodiaque, et comme renfermant 64 étoiles, soit parce qu’il avait aidé Jupiter dans la guerre contre les Titans, soit parce que Pan lui-même, craignant le géant Typhon, se métamorphosa en bouc et fut sous cette forme se cacher dans le zodiaque ; soit que ce signe ne fût que la représentation d’Amalthée. Il n’en est pas moins une des 48 constellations qui passèrent de l’Egypte dans la Grèce.

Récompenser ou punir les mortels n’était pas le plus grand travail de Jupiter. Les Dieux eux-mêmes lui donnaient beaucoup de tracas, et chaque jour il fallait qu’il fût l’arbitre de quelque nouveau différent : c’est Pluton, enlevant la fille de Cérès, c’est Proserpine disputant à Vénus la conquête du bel Adonis ; c’est Mars se disputant avec Hercule. Mais il serait trop long d’indiquer toutes ces querelles ; nous les retrouverons assez souvent, et il est inutile de nous en inquiéter pour l’instant.

D'après l’idée de puissance qui entourait Jupiter, il est facile de croire qu’il était adoré presque partout ; mais son titre le plus illustre était celui d’Olympien, non pas seulement parce que l’on supposait que l’espace éthéré, placé au-dessus des monts Olympe, était son séjour habituel, mais parce que les jeux olympiques, célébrés en son honneur, jouissaient d’une réputation universelle. Ces jeux olympiques, si renommés autrefois, avaient été institués par le plus ancien Hercule, qui lui-même était un Dactyle idéen sorti {p. 52}de l’île de Crète. Ils se tenaient à Olympie, ville du Péloponèse, en Élide, près de l’Alphée aujourd’hui Longanico ; les hommes seuls y combattaient, et pour la gloire seulement ; les femmes en étaient sévèrement exclues, sous peine de mort quand elles enfreignaient le règlement. Cependant quelques-unes y ayant remporté des prix sous des habits d’hommes, les barrières leur furent ensuite également ouvertes. L'ordre de ces jeux exigeait qu’on les commençât par un sacrifice en l’honneur de tous les Dieux, mais surtout de Jupiter et d’Apollon en particulier ; puis, on levait les lices, et la carrière était libre pour la course, la lutte, le ceste, le disque, et les différens tours de force et de souplesse.

Dans l’origine ou l’année 884 avant J.-C. l’espace à parcourir n’était que d’un stade ou environ 600 pieds, les concurrens étaient à pieds et armés de toutes pièces ; mais l’an 776 avant J.-C., c’est-à-dire à la neuvième olympiade, ils furent réorganisés par Iphitus, l’un des descendans d’Hercule, de manière à les célébrer tous les quatre ans ; alors on doubla la carrière qui fut depuis de deux stades ou de 1,222 pieds, et l’on établit la course à cheval ; puis, à la vingt-cinquième, on y joignit la course en chars. Ce fut à cette première course en char, qu’une femme nommée Cynisca, fille d’Archidamas, prince de Macédoine, remporta le prix ; après elle, plusieurs à son exemple, se mirent sur les rangs, et furent souvent couronnées de myrthe, de chêne ou d’olivier.

La lutte succédait à la course. Les lutteurs combattaient tout nus, et avant de commencer, ils se faisaient frotter d’huile les membres et le corps, pour obtenir plus de souplesse, et donner moins de prise à leurs adversaires. Alors ils entraient en lice, se saisissaient étroitement, et cherchaient par force ou par adresse à se renverser jusqu’au moment où l’un des deux pliait et tombait sur les reins.

Le ceste était de tous les exercices, le plus pénible et même le plus dangereux. C'était un combat à coups de poings armés ou couverts de gantelets composés de lannières de cuir, entrelacées avec des la mes de plomb ; un seul coup de ces gants, porté sur la tête, suffisait pour tuer un homme ; aussi souvent c’était un combat à mort ; ainsi Arrachion, après avoir vaincu tous ses adversaires, fut jeté à terre et étranglé par le dernier qui lui restait à combattre ; alors, par un effort de désespoir et de rage, Arrachion, expirant, mordit l’orteil de son vainqueur, et telle fut la force de la contraction nerveuse de la mort, qu’il le coupa. Cette blessure inattendue fut si vive, que le vainqueur demanda grace, et que la couronne fut décernée à Arrachion, qui n’était plus.

Après le ceste, venait le disque, jeu consistant à se tenir d’un pied en équilibre sur la pointe d’un cône, et à jeter le plus loin possible, un disque ou palet de pierre ou de métal, dont la forme et la pesanteur variait au gré des concurrens.

Puis venaient les jeux d’adresse et de légèreté.

Les juges ou hellanodices étaient au nombre d’abord de deux, de neuf, puis de dix. Ils faisaient un noviciat de dix mois, avant de monter sur le tribunal, et juraient solennellement d’observer les lois de l’équité la plus rigoureuse. Les athlètes qui se firent le plus remarquer aux jeux olympiques, furent Théagène, Milon de Crotone, Polydamas et Euthyme.

Voici le conte inventé sur le premier : Théagène, né à Thase, petite ville voisine de Lacédémone, ayant remporté douze fois le prix aux jeux olympiques, fut {p. 53}honoré d’une statue, que lui élevèrent ses compatriotes. Un envieux de cet honneur, allant toutes les nuits fustiger cette statue, celle-ci finit par tomber sur lui et l’écrasa. Les enfans du mort citèrent devant le juge la statue homicide ; elle fut condamnée, suivant la loi de Lycurgue, à être jetée dans la mer. Mais aussitôt après l’exécution de ce ridicule arrêt, la famine se déclara dans le pays ; alors les Thasiens consultèrent l’oracle, qui leur ordonna de repêcher et de rétablir le monument perdu ; ils suivirent ce conseil ; et depuis Théagène fut mis au rang des demi-dieux.

Milon surpassait tous les athlètes de son temps ; il chargea un jour sur ses épaules, aux jeux olympiques, un taureau de deux ans, le porta au bout de la carrière sans reprendre haleine, l’assomma d’un coup de poing et le mangea le même jour ; malheureusement comme tous les hommes, il finit par vieillir, et pourtant à peine croyait-il avoir perdu ses forces ; aussi, étant à se promener seul au milieu d’un bois écarté, il vit un arbre que le vent avait fendu en l’agitant ; l’envie à cette vue lui prend d’en séparer les éclats, mais l’arbre qui s’était ouvert à la première secousse, se referma aussitôt, et retint fortement serrés les deux bras du vieil athlète ; en vain celui-ci voulut-il se dégager de cette fatale étreinte : le vainqueur des jeux olympiques resta prisonnier dans un désert, et vit la plus horrible des morts arriver ; car, sans pouvoir se défendre, il devint bientôt la proie des bêtes féroces.

Polydamas, son rival et son ami, n’est pas une fin moins tragique. Un jour, tandis qu’il buvait dans une caverne avec plusieurs autres personnes, la voûte s’ébranla et les convives prirent la fuite. Polydamas, seul, resta, comptant sur ses forces, et voulut soutenir la masse ébranlée ; mais le rocher écrasa dans sa chute celui qui dans son enfance, avait étouffé un lion monstrueux sur le mont Olympe ; celui qui d’un seul coup assommait un homme, et auquel une seule main suffisait pour arrêter un char attelé de six coursiers.

Quant à Euthyme, nous le ferons connaître en parlant des voyages d’Ulysse, lors de son retour du siége de Troie.

Partout, au reste, on rendait honneur à Jupiter, et par des jeux analogues, et surtout par des sacrifices.

Voici un aperçu de ceux que l’on connaissait : les Aquilies étaient pour réclamer de lui un temps pluvieux ; les Buphonies étaient des fêtes athéniennes, dans lesquelles un sacrificateur appelé Buphone immolait un grand nombre de bœufs en l’honneur de Jupiter-Polieus ; les Daulies rappelaient chez les Argiens la métamorphose de Jupiter en pluie d’or pour séduire Danaé, comme nous le verrons par la suite ; les Dedalies étaient en mémoire d’une réconciliation de Jupiter avec Junon ; les Diasies avaient lieu à Athènes en l’honneur de Jupiter-Milichius ; les Diipolies s’adressaient dans les villes de la Grèce à Jupiter-Polieus ; les Dios Bœs, se célébraient à Milet en immolant pendant ces fêtes un bœuf à Jupiter ; les Eleustéries avaient été instituées à Platée en l’honneur de Jupiter-Libérateur : c’étaient de vraies fêtes de la liberté, qui se célébraient tous les cinq ans, par souvenir de la victoire de Pausanias sur Mardonius, général des Perses ; les Hécalésies ou Homolies étaient des fêtes joviennes à Hécale en Attique et sur le MontHomole en Thessalie ; les Jovialis à Rome étaient les mêmes fêtes que les Daulies des Argiens ; les Laurentales se célébraient à Rome, le 22 décembre, en l’honneur de Jupiter et d’Acca Laurentia, nourrice de Romulus ; le Latiar était une fête annuelle {p. 54}que tous les peuples du Latium venaient célébrer à Rome en l’honneur de Jupiter-Latiaris, pour cimenter davantage leur union. Elle avait été instituée par Tarquinle-Superbe ; les Lycées étaient des fêtes barbares instituées par Lycaon en Arcadie, et dans lesquelles, trois siècles avant J.-C., l’on immolait encore des victimes humaines en l’honneur de Jupiter ; elles devinrent les Lupercales à Rome, mais à Argos, les fêtes du même nom se célébraient en l’honneur d’Apollon-Lycoctone ; les Mémactéries étaient des sacrifices que les Athéniens faisaient dans le mois de memacterion pour réclamer un hiver doux de Jupiter ; les Pandies, instituées par Pandiôn, se célébraient à Athènes en l’honneur de Jupiter ; les Panhellenies étaient des fêtes offertes au même dieu ; tous les peuples de la Grèce y prenaient part ; on en attribuait l’institution à Eacus ; enfin, les jeux Capitolins et Tarpéiens se célébraient à Rome tous les cinq ans, en l’honneur de Jupiter sauveur du Capitole.

Jupiter avait donc des fêtes chez la plupart des peuples de l’antiquité ; son culte, partout respecté, exigeait qu’on lui consacrât des chèvres, des brebis, des taureaux blancs à cornes dorées, de la farine, du sel, de l’encens, l’olivier, arbre de la paix, et le chêne, dont les fruits dans la Grèce et en Italie, avaient servi à nourrir les hommes. Les prêtres de ce dieu étaient de puissans fonctionnaires ; le Flamine Diale, ou chef des flamines institués par Numa, était surtout entouré à Rome du plus grand éclat ; à lui la chaise d’ivoire, la robe royale, l’anneau d’or, les licteurs, le droit de grâce sur les condamnés aux verges qu’il rencontrait ; à lui de bénir les armées, de fournir le feu sacré propre aux sacrifices, ou de conjurer les dieux contre les ennemis de l’empire ; son pouvoir était immense. Tous les autres flamines étaient coiffés d’un flammeum ou voile couleur de feu, d’où leur venait leur nom, mais lui se couvrait la tête de l’Albogalerus, espèce de bonnet fait de la dépouille d’une victime blanche, et surmonté d’une branche d’olivier, afin de montrer que sa présence portait partout la paix. Les prêtres de Jupiter exerçaient leurs fonctions sacerdotales dans des temples riches et nombreux ; plusieurs de ces temples possédaient même des oracles célèbres, tels que ceux de Dodone, d’Ammon et de Trophonius ; mais nous nous réservons de les faire connaître plus en détail en parlant d’Apollon, le dieu spécial de la Divination.

Ce maître des Dieux est le plus habituellement assis sur un aigle ou sur un trône d’or, au pied duquel sont deux coupes versant le bien et le mal ; son front est soucieux, et ses yeux menaçans brillent sous de noirs sourcils ; son menton est couvert d’une barbe majestueuse. Il tient un sceptre d’une main, et lance la foudre de l’autre ; les vertus ou la victoire sont à sa gauche ; un aigle est à ses pieds, tenant un faisceau de foudres dans ses serres ou enlevant Ganymède ; on couvre la partie inférieure de son torse, d’un manteau d’or. Ce fut un manteau pareil, que Denys le Tyran fit enlever à l’une de ses statues, en disant qu’il était trop chaud pour l’été, et trop froid pour l’hiver. Si l’on veut expliquer ces emblèmes, on peut supposer que le trône et le sceptre marquent la grandeur et la puissance de son empire ; la nudité supérieure de son corps indique qu’il se rendait visible aux intelligences supérieures de l’univers, mais qu’il restait invisible à ce bas monde comme la partie inférieure de son torse. Les Crétois ne donnaient pas d’oreilles à ses statues, pour marquer son omniscience et son impartialité. Au contraire, {p. 55}les Lacédémoniens lui en donnaient quatre, pour qu’il pût mieux entendre les prières.

Les anciens supposaient que Jupiter ne marchait jamais sans être entouré d’un nombreux cortége, dans lequel on remarquait la Renommée, que la terre, disait Virgile, avait enfantée pour publier les crimes des dieux qui avaient exterminé les Géans ses enfans. Depuis, Jupiter lui ordonna de ne parler que des hommes. On la représentait comme une déesse énorme, ayant cent bouches, cent oreilles et de longues ailes garnies d’yeux en dessous. Elle avait un culte chez les Athéniens et un temple à Rome. Après celle venait Nicée en Grèce, ou la Victoire des Romains. Elle avait des ailes à Rome, mais au contraire les Grecs l’appelaient Aptère, et la figuraient sans ailes, croyant ainsi mieux la fixer auprès d’eux ; du reste, elle était toujours couronnée de laurier, et tenait une branche de palmier à la main ; elle avait à Rome un temple bâti par Sylla, et l’on voyait une de ses statues dans la main de la déesse Rome, au sénat et au Capitole ; elle fut même la dernière que le christianisme fit disparaître l’an 382. Jupiter avait encore autour de son trône les trois Dires ou Deorum irœ, filles de l’Achéron et de la Nuit, elles ne portaient pas d’autre nom dans le ciel, où elles étaient destinées à recevoir les ordres du maître des Dieux pour ronger de remords et tourmenter l’ame des méchans sous le nom d’Euménides ou de Furies sur la terre, et sous celui de chiennes du Styx dans les enfers ; après ces divinités malfaisantes, on en voyait une autre non moins terrible, elle était appelée Até chez les Grecs, et la Discorde ou l’Injure chez les Romains ; sa fâcheuse présence sur la terre, disaient ces peuples, venait de ce qu’elle avait un jour voulu s’amuser à jeter du trouble parmi les divinités. Alors Jupiter son père la prit aux cheveux, et, dans sa colère, la précipita au milieu de nous. Depuis, elle n’est occupée qu’à semer parmi les hommes la dissension et la haine. D'un autre côté, pour adoucir autant que possible la triste influence de toutes ces divinités, le maître des Dieux conservait continuellement autour de son trône les Œtœ ou déesses des supplians, et les Lites ou déesses des prières, afin de pouvoir toujours être instruit de la douleur des mortels. On les représentait boiteuses, avec un air timide et même consterné.

Comme épouse légitime il eut pour femme sa propre sœur Héra ou Junon. Il en eut une fille appelée Hébée, et un seul fils déjà connu sous le nom de Vulcain, quoique Mars et quelques dieux ou déesses à noms allégoriques soient encore regardés par un petit nombre de mythologues pour issus de cette alliance.

Les maîtresses et les enfans de Jupiter sont tellement nombreux qu’il est indispensable de les mettre en ordre.

Ainsi, sans compter Junon qui passe généralement pour sa seule femme légitime, les légendes lui reconnaissent en outre six autres épouses : Métis, Thémis, Eurynome, Cérès, Mnémosyne et Latone. Souvent même on remplace quelques unes d’entre elles par Vénus, Proserpine, Styx, la Nature ou Physis, Dioné et Protogénie.

Ses principales maîtresses sont au nombre d’environ quarante-cinq, et portent les noms suivans : Alcmène, Anaxithée, Antiope, Astérie, Astérope, Calisto, Cassiopée, Charmé, Chaldéna, Climène, Coriphe, Cyrno, Danaé ou Acrisioneis, Ega, Egine, Elara, Electre, Europe, Euryméduse, Garamantide, Hésione, Hélice, Himalie, Hybris, Idée, Io, Iodamé, Lamia, Laodamie, Lardane, Léda, Ménalippe, Mœra, {p. 56}Néère, Niobée, OEnéis, Ora, Othréis, Phthia, Plota ou Pluto, Sémélée, Sithnides, Taygète, Théalie, Thébée, Torrébie, Thya, Tmole, Thracé. Quant à Ganymède que Jupiter chérissait comme un véritable amant, il était son menin, son page divin.

De ces nombreux mariages et de toutes ces maîtresses, il résulta pour Jupiter une assez grande quantité d’enfans. Nous allons rappeler les principaux. Ainsi il eut pour fils :

Achille de Lamia, Acragas d’Astérope, Amphion d’Antiope, Apis de Niobée, Arcas, de Calisto, Arcésius d’Europe, Arcésilas de Torrébie, Argus de Niobée, et un autre de Lardane, Alymnius de Cassiopée, Bythinus ou Bythis de Thracé, Britomarte de Charmé ou Charmis, Calathus d’Antiope, Colaxes d’Ora, Caris ou Carius de Torrébie, Carnus ou Carnée d’Europe, les Dioscures ou Ethlétires Castor et Pollux, de Léda, Colaxès d’Ora, Corinthe, Crès d’Idée, Crinaque, Cronius et Clytus d’Hymalie, Cyrnus, Dardanus d’Electre, Eaque d’Égine, Eliops, Epaphe d’Io, Etalion de Protogénie, Ethlios de Protogénie, Ethlios de Protogénie, Ethon de Tmole, Gargare, Genius, Géreste, d’Electre, Hercule d’Alcmène, Iarbas de Garamantide, Jasion ou Jasius d’Électre, Lacédémon de Taygète, Locre de Mœra, Mégare de Sithnides, Méliteus d’Othtréis, Minos d’Europe, Myrmidon d’Euryméduse, Olène d’Anaxithée, Opuns, Orchomène d’Hésione, Palices ou Paliques de Thalie, Pélasgue, Persée de Danaé, Pilumne ou Picumne de Garamantide, Priape de Vénus, Radamanthe d’Europe, Sarpédon de Lardane, un de Léodamie et un d’Europe, Spartœ d’Himalie, Tantale de Plota, Taygète de Taygète, Tenarus, Titias, Titye, Tritopatré de Proserpine, Vulcain de Junon, Zéthus d’Antiope.

Il eut pour filles :

Alagonée ou Alalgénie d’Europe, Angélo de Junon, Argé, Bura d’Hélice, Corie de Coriphe, Dodone d’Europe, Egipan d’Ega, Eternité, Hébée de Junon, Harmonie ou Hermione d’Électre, Hélène de Léda, Hydarnis d’Europe, la Liberté de Junon, Lydie, Macédoine de Thyia, Mélinoé de Proserpine, Memphis de Protogénie, Minerve, les Nayades, Némésis, la Paix de Thémis, Thébée d’Iodame, la Vérité, Até, etc.

Quelques-unes des femmes ou maîtresses de Jupiter et plusieurs de ses enfans sont très-remarquables dans la mythologie grecque et romaine.

Junon, la première et la seule légitime de toutes les épouses de Jupiter, était connue en Grèce sous la désignation de Héra ou la maîtresse, et à Rome sous celle de Juno ou la secourable. Elle reçut dans ses translations un grand nombre de surnoms. Ainsi on l’appelait Junon, Acrœa ou de la citadelle de Corinthe, Adulta ou adulte, Aérienne ou de l’air, Albana ou d’Albe, Alée ou des exilés à Sicyone, Alcyonie, Alexandros ou donnant secours aux hommes, Ammonia ou femme de Jupiter Ammon à Elis, Anétistos ou de Corinthe, Antophoros ou couverte de fleurs, Anthie et Anthéa ou belle à Argos, Ardéa ou d’Ardée, Argiva et Argienne ou d’Argos, Arthénia ou protectrice des plaisirs légitimes, Bunée ou de Bunus à Corinthe, Boopis ou aux yeux de bœufs, Calendaria ou des Calendes à Rome, Candarena ou de Candara en Paphlagonie, Caprotine ou au figuier sauvage à Rome ou à la peau de chèvre, Chera ou la veuve, Chrysosthronos ou au trône d’or, Cineta et Cingula, et Cinxia ou détacheuse de ceinture nuptiale, Citheronia ou de Cithéron, Curis et Caritis ou Junon fétiche {p. 57}à forme de lance des Sabins, Cupra ou Cypra ou de cuivre dans le Picenum, ou la bonne chez les Etrusques, Domi Duca ou maîtresse de maison, Dirphya ou du mont Dirphys en Eubée, Eginétide ou d’Egine, Egophage et Egophore ou la mangeuse de chèvres à Sparte, Elicius ou d’Etrurie, Enfant, Eribée, Évêmôn ou aux beaux habits, Fébrua ou Fébralis ou la purifiante, présidant au mois de Février, Femme, Florida ou la fleurie, Gamélia, protectrice des noces, Gabia et Gabina ou de Gabie chez les Volsques, Héra ou la maîtresse, ou la dame, ou la terre prise dans son sens le plus large, Henniocha ou qui tient les rènes, Hippie ou la cavalière, Hyperchirias ou qui prend en main et bénit sur les bords de l’Eurotas en Laconie, Imbrasia ou des bords du fleuve Imbrasus à Samos, Ilithye ou l’accoucheuse, Inferna ou des enfers, Interduca, ou directrice des alliances légitimes, Juga ou déesse des mariages, d’où à Rome, Jugatin dieu également des mariages, Jugalis et Junxia ou protectrice des mariages, Lacedemonia ou de Lacédémone, Lacinie ou du temple que Lacinius lui avait fait construire sur le Cap Lacinium, Lanuvinie ou de Lanuvinium, Leucôlenos ou aux bras blancs, Lucifera, Lucine ou l’accoucheuse, et Lucétie ou de la lumière, Lyzizonos protectrice de la dissolution légitime de l’Etat de Vierge, Maceutria et Mogostokos ou l’accoucheuse, Martia ou la mère de Mars, Matrone ou la protectrice des femmes mariées, Matuta, et Mégale ou la maîtresse, Mensalis ou mensuelle, Mephitio ou du mauvais air, Moneta ou Junon monnaie, Natalis ou des naissances, Novella ou des calendes nuptiales, Mychia et Nychiâ ou protectrice de l’alliance nuptiale, Nymphiâ et Nymphémonée, ou Nympheuomène ou protectrice du mariage, Opis ou Opigenia ou portant secours aux femmes en couche, Pharigée ou de Pharigas en Phocide, Phéronia ou qui porte avantages, Philostephanos ou qui aime les fleurs, Populonia ou qui favorise la population, Pronuba et Natalis ou protectrice du mariage, Puella ou enfant, Quiris et Quirina ou la protectrice des femmes mariées, Regina ou reine, Rheionia ou de Rheion, Romana ou de Rome, Samia ou de Samos, Saturnia ou fille de Saturne, Socigena ou qui préside aux unions, Sororia ou la sœur, Sospes et Sospita ou la libératrice, Salvizona ou la protectrice de l’alliance nuptiale, Tœditera à Egium, Tebennis et Togata ou à la toge, Télia et Télessigamos ou déesse du mariage, Ténée ou la captive, ou aux roseaux, Tropœa ou la triomphante, Unxia ou qui oint, Veientana ou des Véies, Vidua ou la veuve, Zigiâ ou la directrice des solennités nuptiales, Zeuxidia ou qui attelle.

Junon, d’après la théogonie vulgaire, était fille de Saturne et de Rhée, ayant pour sœurs Cérès et Vesta, et pour frères Jupiter, Neptune et Pluton. Après avoir été avalée, puis rendue à la lumière par Saturne, elle fut élevée à Argos ou à Samos ou même en Arcadie, car ces diverses contrées se disputent l’honneur de l’avoir vu naître. Argos, pour le prouver, disait que les Argiennes Acrée, Eubée et Porsymne, filles du fleuve Astérion, lui avaient servi de nourrices, et que Témenus, fils de Pelasgue avait pris soin de son enfance ; Samos soutenait que la déesse avait ouvert les yeux sur le fleuve Imbrasus ; mais tout cela est fort obscur puisqu’il existe en outre d’autres légendes qui la font élever ou par les Heures, ou par Téthis et par l’Océan. La sagesse sévère don elle se fit toujours gloire empêcha de faire {p. 58}courir sur son compte quelque aventure scandaleuse. Jupiter seul osa chercher à la séduire sans que son titre de sœur l’en détournât ; car chez les Grecs des anciens temps comme chez plusieurs peuples sauvages de notre époque, la civilisation n’avait point encore mis obstacle aux unions paternelles et filiales ou fraternelles. Ne pouvant arriver à son but, le maître suprême fit naître un orage violent et se métamorphosa en un coucou, lequel transi et tout humide se réfugia dans le sein de la belle Junon qui céda bientôt charitablement à tous les désirs du pauvre oiseau. Mais une fois revenue de son erreur, elle se fâcha et voulut impérieusement que cette jonction furtive fût consacrée à la face de tous les Dieux par une cérémonie solennelle connue actuellement sous le nom de mariage, ou en grec Teleios Gamos, signifiant union légale de l’homme et de la femme. Ce mariage se célébra, suivant Diodore, sur le territoire des Gnossiens, près du fleuve Thérène. Jupiter ordonna à Mercure de faire ses invitations. Tous les Dieux et Déesses se rendirent à cette noce brillante. Une nymphe cependant y manqua ou n’arriva qu’à la fin ; ce fut Chélonée, que le maître des Dieux punit de sa lenteur, en la transformant en tortue. Junon seule obtint pour elle ce caractère indélébile du mariage qui rend cette union publique, légitime et indissoluble. Toutes les autres femmes de Jupiter ne furent donc unies à ce Dieu que par des mariages prétendus ou par de simples cohabitations.

Junon dut aux premiers jours de son mariage avec Jupiter la naissance, comme en le sait déjà, de la belle Hébée, de Vulcain et même de Lucine, selon quelques savans ; mais cette déesse, présidant particulièrement aux accouchemens, est toujours prise pour une véritable Junon. Orgueilleuse, jalouse, et continuellement d’une conversation aigre et mordante, Junon ne fixa pas long-temps auprès d’elle le maître des Dieux qui, pour se distraire des gentillesses aigres-douces de sa digne épouse, fut alors de temps en temps conter fleurettes aux diverses belles de l’Olympe et de la terre. Ces nombreuses infidélités étaient loin de plaire à Junon ; elles l’aigrirent de plus en plus, et lui donnèrent le caractère boudeur, complément très-propre à rendre tout-à-fait insupportable une femme acariâtre. Un jour qu’elle boudait sérieusement, Jupiter voulut s’en amuser, et publia qu’il allait épouser Platée, fille du fleuve Asope. A cette nouvelle, Junon, hors d’elle-même, accourt, se jette sur la nouvelle fiancée et lui arrache ses vêtemens ; mais quel fut son dépit en ne trouvant sous cette robe nuptiale qu’un tronc d’arbre surmonté d’une figure de poupée ; alors honteuse, elle se cacha dans le sein de son auguste époux, et la paix fut conclue pour cette fois.

Cependant elle n’avait fait que dévorer secrètement la honte et le dépit que cette aventure et la naissance de Minerve lui avaient causés. Elle voulut s’en venger ; mais ne sachant comment faire sans se compromettre, elle fut secrètement trouver la belle Flore et lui demanda le moyen d’avoir aussi un fils qui ne dût rien à Jupiter. Celle-ci lui montre une fleur des Champs d’Olène, lui recommande de la sentir et de la toucher de ses doigts caressans, ce que Junon fit aussitôt ; alors elle devint mère de Mars, le dieu de la guerre. On dit encore que sa vengeance ne s’en tint pas là et qu’en absorbant une autre fois dans son sein des vapeurs terrestres elle enfanta Typhon ou Thyphoé. Mais nous avons déjà vu comment il est né, et nous savons que ce n’est pas dans le sein de cette déesse, mais seulement {p. 59}par sa volonté et sur la terre qu’il vint au jour. Plusieurs mythologues, peu soucieux de sa réputation de sagesse, vont même jusqu’à lui donner pour amans le géant Eurymédon et quelques autres. C'est une calomnie de pure invention ; au contraire, elle repoussait orgueilleusement toutes les propositions de ce genre et les dénonçait à son mari. Ainsi les imprudens Ixion et Tantale furent victimes de leur amour et de ses dénonciations. La jalousie seule surpassait chez elle la sagesse ; elle lui donnait un désir de vengeance que le temps n’éteignait pas. Ainsi Io, Latone, Calisto, Sémélée, que nous retrouverons parmi les amantes de Jupiter, excitèrent particulièrement cette jalousie, et cruellement subirent les effets de sa vengeance ; jamais elle ne cessait de poursuivre ceux qui avaient commis l’imprudence de blesser son orgueil. A cette rancune, Sémélée, amante de Jupiter et mère de Bacchus, dut ses malheurs. Les Thébains, compatriotes d’Hercule, fils d’Alcmène, amante de Jupiter, furent livrés aux désastres du Sphinx, par suite également de ce goût de vengeance, Junon changea en belette Galanthis, suivante de cette même Alcmène, pour s’être moquée de sa colère lors de l’accouchement de sa maîtresse ; elle aveugla Tirésias ; punit tristement Sidée, Cassiopée, Antigone, Anaxibie, femme de Pélias, les Phœtides, Pygas et les Priamides, descendans de Pâris.

[n.p.]

L'accident de Tirésias, que nous rencontrerons plus tard en parlant de la guerre de Thébes, fut dû à une singulière discussion survenue entre Jupiter et Junon : il s’agissait de savoir lequel des deux époux éprouvait le plaisir le plus vif quand ils échangeaient ensemble de doux baisers. Aucun Dieu ne pouvait expliquer ce mystère : il fallait un homme, un devin pour prononcer : ils convinrent d’appeler Tirésias, qui vint, et se rangea du côté de Jupiter. Alors, dans sa colère, Junon lui jeta aux yeux quelques gouttes d’eau et l’aveugla. Mais l’époux céleste dédommagea le pauvre Tirésias, en lui accordant de vivre six, sept ou onze âges d’hommes, que l’on a quelquefois pris pour autant de siècles, et en lui donnant le privilége de devenir fort habile dans l’art des augures, au moyen d’un bâton qu’il avait à la main, et qui lui servait de baguette magique en suppléant à ses yeux. Il était fils d’Evère et de la nymphe Chariclo, et contemporain de Samuel.

On attribue encore à d’autres causes sa cécité accidentelle : les uns disent que ce fut pour avoir vu Minerve sortant du bain avec Chariclo, nymphe et favorite de la déesse ; les autres, que ce fut pour l’empêcher de voir dans l’avenir, et de révéler aux mortels ce que les Dieux désiraient leur cacher. Cependant quoiqu’il fût privé de la vue, il comprenait les oiseaux par leur chant, les animaux divers par leurs cris. Tirésias était donc un savant pour lequel les yeux du corps étaient censés ne pas être indispensables pour se conduire avec sagesse au milieu des ignorans de son époque.

Quant à Sidée, femme d’Orion, son extrême beauté avait naturellement excité la jalousie de Junon : elle la précipita simplement aux enfers. La punition de Cassiopée, femme de Céphée, roi d’Ethiopie, et mère d’Andromède, ne fut pas la même. Cette reine, trop fière de sa beauté ou de celle de sa fille, ayant osé la préférer à celle de Junon, disent les uns, et à celle des Néréides, disent les autres, eut son orgueil puni par une inondation qui ravagea tout son empire ; elle-même ne put la faire cesser qu’en exposant {p. 60}Andromède, sa fille, à la fureur d’un monstre marin, tué, comme nous le verrons plus tard, par le courageux Persée, qui, après s’être marié à la belle qu’il venait de délivrer, obtint de Jupiter, son père, que Cassiopée serait placée dans le ciel, et mise au rang des astres : c’est la constellation boréale composée de soixante étoiles, et appelée aussi le Trône ou la Chaise, parce que les poètes, pour se moquer de son orgueilleuse prétention à la beauté, lui avaient, tout en la plaçant dans le ciel, donné par dérision, pour trône, une simple chaise.

Les Proetides, appelées Lysippe, Iphinoé, ou Iphione, ou Hippodoé et Iphianasse ou Lysianasse, ou Idotée et Euryale étaient filles du roi d’Argos Prœtus, frère d’Acrisius, époux de Sténobée, et père d’un fils appelé Mégapenthe. On dit qu’ayant méprisé le culte de Bacchus, dieu du vin, ou, qu’ayant osé se trouver plus belles que Junon, dont elles dépouillèrent la statue de ses riches vêtemens, elles furent tout à coup saisies d’un accès de démence, se crurent métamorphosées en vaches, et pensant qu’on voulait les atteler à la charrue, elles se mirent à courir l’Argolide en poursuivant tous les passants comme pour les percer de leurs cornes. Leur frère Mégapenthe, désolé de ce dévergondage, dont le vrai sens, d’après quelques auteurs, doit être considéré comme une prostitution délirante, pria le devin Mélampe de les guérir ; mais celui-ci ayant exigé le tiers du royaume, et Mégapenthe ayant refusé, une des Prœtides vint à mourir ; alors celui-ci doubla sa demande, et l’obtint, avec la main d’Iphianasse, qu’il guérit ainsi que sa sœur en leur donnant, dit-on, de l’ellébore.

Anaxibie était fille de Bias, roi d’Argos, fils d’Amithaon et d’Idoménée, frère de Mélampe, et cousin germain de Jason. Ce Bias ayant épousé Péro, fille de Nélée, en eut d’abord Thalaüs. Anaxibie eut aussi l’imprudence de se croire plus belle que Junon. Celle-ci, pour se venger, lui fit épouser Pélias, fils de la nymphe Tyro et de Neptune, ou du moins de l’un de ses prêtres. Ce Pélias, après avoir usurpé le royame d’Olchos sur Eson, son frère utérin, rendit sa propre femme très-malheureuse, la fit même périr, ainsi qu’Eson, et laissa le trône, après un très-long règne, à son fils Acaste, et, par suite de cette haine de Junon, toute la race des Péliades, ou descendans de Pélias, eut à souffrir une assez longue série de malheurs.

Antigone fille de Laomédon, descendant de Tros, fut changée en cigogne par Junon.

Pygas, reine des Pigmées, nation fabuleuse de nains de la Thrace ou d’Éthiopie, fut changée en grue pour avoir osé comparer sa beauté à celle de Junon.

Quant aux Priamides, l’origine de leur affliction, pour ainsi dire perpétuelle, venait de ce qu’un berger appelé Pâris, fils de Priam, roi de Troie, n’avait pas voulu trouver Junon plus belle que Vénus et Minerve. Mais en parlant de la guerre et de la destruction de cette malheureuse ville de Troie, accablée par le ressentiment de l’épouse de Jupiter, nous donnerons de longs détails sur cette aventure.

Junon luttait souvent contre Jupiter même. Elle fut un jour, comme on l’a vu, jusqu’à conspirer contre lui avec Neptune, Minerve ou Apollon, conspiration que la vue seule de Briarée aux côtés du maître des Dieux fit de suite évanouir. A la fin, Jupiter, irrité de ce caractère acariâtre de son auguste épouse, ne se contente plus de faire échouer ses projets, il veut la punir, et {p. 61}pour cela il la fait attacher par le pied à une chaîne de cuivre ou d’or, et la suspend avec une enclume entre le ciel et la terre ; il était même si furieux, que Vulcain ayant voulu délivrer sa mère, fut culbuté d’un coup de pied. Cependant Jupiter finit par la détacher quelque temps après, sur la demande générale des Dieux.

Junon se faisait toujours suivre de quatorze nymphes, connues sous le nom générique d’Hérésides, dont la plus belle d’après Virgile était Déiopée : elles étaient chargées spécialement de préparer le bain et la toilette de la déesse.

Junon, la grande déesse de Carthage, fut successivement adorée chez les Grecs et les Romains. Ces derniers étaient persuadés qu’elle poursuivait en eux les descendans du berger Pâris, que nous verrons préférer la beauté de Vénus à la sienne, et les sacrifices les plus grands ne leur coûtaient pas afin de l’adoucir.

Junon fut considérée, sous la plupart des divers noms que l’on connaît, comme la grande divinité matrimoniale, présidant à la solennité nuptiale, et sanctifiant surtout l’acte du mariage. Mais elle se fit encore remarquer comme divinité accoucheuse. Elle exerçait donc plusieurs degrés de puissance. Aussi les femmes de toutes les classes avaient leur Junon spéciale, présidant à leurs joyaux, à leur toilette, à leur coiffure ; cependant la grande Junon, le type de toutes les autres, présidait à la conservation des richesses et des royaumes de l’État. Les courtisanes seules n’avaient pas leur Junon, car elles étaient pour cette déesse un objet de haine si implacable que, pour éviter d’encourir sa colère, Numa avait défendu à ce genre de femmes de paraître jamais dans les temples de l’auguste épouse de Jupiter.

Junon, en passant chez les modernes, est devenue simplement la sixième planète du système de Copernic, et n’a plus rien conservé de divin. On sait que cette planète de second ordre, appelée souvent aussi Hercule, fut découverte en 1804 par Harding. Elle fait son mouvement de révolution annuelle en 1,591 jours, et sa distance du soleil est d’environ 92,051,500 lieues. Chez les anciens, elle tenait déjà au système astronomique ; car, faisant partie des douze grands Dieux, elle présidait au signe du Verseau, d’où l’on a conclu que la Junon égyptienne pouvait fort bien avoir été la même que l’Astarté des Syriens.

On présume, et tout porte à le croire, que ce fut en Arcadie que le culte de Junon prit naissance ; car chez les peuples de cette contrée, l’idée du mariage fut de bonne heure unie à celle de stabilité, d’agriculture et de ménage. On dit qu’une jeune fille de Piras ou Piranthe, appelée Callithéa ou vulgairement Io-Callithye, fut la première prêtresse de Héra, dans un temple entre Argos et Mycène, d’où vint le nom de Junon Argiva. A cette prêtresse à laquelle on attribue l’invention des chars, on en vit succéder plusieurs autres, parmi lesquelles on trouve le nom de Calybé. Ces prêtresses, appelées encore Hérésides à Argos, étaient au nombre de deux, une mère et une sœur. Le temps de leur sacerdoce avait cela d’important, à Argos, qu’il servait à y compter les années. Mais ce culte ne resta pas seulement dans l’Europe, il pénétra promptement en Asie, dans la Syrie et jusqu’en Égypte. Les fêtes de Junon ou Hérées se faisaient remarquer par la lutte de cuivre, dans laquelle il fallait que l’athlète combattant défit un bouclier couvert de lames d’airain.

Mais Junon jouissait, à Rome surtout, d’un culte très-sérieux : on y célébrait, {p. 62}sous un figuier sauvage, le 7 juillet, les Nones Caprotines, ou fêtes annuelles dans lesquelles étaient admises les servantes, et voici pourquoi : les Romains, après le départ des Gaulois, pressés par les peuples voisins, ayant à leur tête le dictateur fidenate Lucius, et forcés de leur livrer leurs filles et leurs femmes, profitèrent de l’offre des esclaves qui proposèrent par l’une d’elles, appelée Philotis, de se rendre au camp ennemi en place de leurs maîtresses, ce qu’elles firent ; et là, elles enivrèrent les confédérés de vin et d’amour, puis, du haut d’un figuier sauvage, donnèrent le signal de l’instant du combat aux Romains, qui, aussitôt, taillèrent l’ennemi en pièces.

Dans plusieurs autres villes où l’on célébrait des fêtes en l’honneur de Junon, comme, par exemple, à Argos, on faisait des sacrifices d’hécatombes, c’est-à-dire de cent taureaux ; mais habituellement on lui immolait des brebis et une truie le premier jour de chaque mois. Jamais on ne lui sacrifiait de vaches, parce que lors de la guerre des Géans ou de Typhoé contre les Dieux, elle s’était enfuie en Égypte sous la figure d’une génisse.

Les autres fêtes les plus remarquables consacrées à Junon se nommaient les Callistées, dans lesquelles les femmes de Lesbos, des Parrhasiens, et les hommes chez les Éléens, se disputaient le prix de la beauté ; les Épidémies chez les Milésiens avaient pour but de rendre la déesse favorable au peuple ; les Fébruales instituées par Numa avaient lieu en février, afin de purifier la ville et ses habitans ; les Gamelies à Athènes, se célébraient dans le mois de janvier, qui de là reçut le nom de Gamélion ; elles revenaient aux anniversaires des naissances, du mariage, de la mort ; les Hératélées étaient le sacrifice des cheveux de la mariée le jour des noces ; les Junonies étaient à Rome les Hérées des Grecs ; les Lysandries étaient les anciennes fêtes de Junon auxquelles les Samiens donnèrent le nom de Lysandre après la victoire d’Ægo-Potamos.

Junon paraît avoir été la déesse primordiale de l’Argolide ; puis les Crétois, les Phrygiens, les Égyptiens et les Carthaginois, y ajoutèrent quelques traits caractéristiques. Aussi, lors de l’importation de Jupiter, de Saturne, de Cybèle et de Rhée dans la Grèce, où déjà se trouvait Junon, les prêtres se mirent à les unir ensemble, et à en faire des pères, des mères, des enfans, des frères et des sœurs ; plus tard, les poètes en adoucirent les légendes, en firent disparaître les plus grossières absurdités, et les soumirent, pour ainsi dire, à un lien chronologique. Junon était habituellement représentée sur un trône, ayant un fuseau ou une grenade dans une main, et dans l’autre un sceptre surmonté d’un coucou, ayant sur la tête une couronne radiale ou un diadême dit Sphendonê, et le reste de la tête couvert d’un voile ; de plus, on voyait un paon, son oiseau favori, faisant la roue à ses pieds, et les Graces ainsi que les Heures devant elle. Quelquefois aussi elle était assise sur un char traîné par deux paons, avait la tête couronnée de lys et de roses, et avait toujours le sceptre à la main.

On consacrait à Junon une brebis ou une truie pleine, l’épervier, l’oison, le paon, le vautour, le dictame, le pavot, la grenade et le lys dont la blancheur est due à une goutte de lait, tombée du sein de cette déesse, sur la terre. Quoique pour mieux l’honorer, les Romains donnassent le nom de Reine ou Matrone à Junon, quoique la ville de Carthage fût censée posséder le char de cette déesse, la plus célèbre était {p. 63}celle d’Argos dont la statue colossale était d’or et d’ivoire, et assise sur un trône. Les fleurs qui la couronnaient venaient des bords du fleuve Artarion, et l’eau servant dans les sacrifices qu’on lui offrait, était toujours puisée à la fontaine voisine d’Éleuthérie. Un jour, Cléobis et Biton, fils de Cydippe, prêtresse de cette Junon d’Argos, n’ayant pas trouvé de bœufs pour conduire le char de leur mère au temple, les remplacèrent ; ils furent récompensés de leur piété par la déesse, à la demande de Cydippe, en étant pris dans le temple même, d’un sommeil éternel.

Une foule d’allégories se groupent autour du nom de l’épouse de Jupiter. Emblème de l’orgueil habituel des prudes, il indique qu’elles ne savent jamais pardonner les faiblesses des autres pour mieux cacher les leurs. La croyance où l’on était à Argos que le mariage de Jupiter et de Junon avait été célébré sur le mont Tornax, en Argolide, semble indiquer avec certitude que la monogamie, à l’époque où Junon y était en honneur, n’était point encore admise chez les Grecs. Quant aux brouilleries de Jupiter et de sa femme, elles représentent le tableau de tous les mauvais ménages.

Voulant éviter de renvoyer à la fin de l’histoire de Jupiter pour trouver les enfans que Junon eut de son auguste époux ou de sa propre volonté, seule ou sans mari connu, nous dirons de suite ici, quels furent ceux qui lui durent le jour. D'abord on le sait, son imprudente confiance en Saturne, lui fit produire Typhoé, et son jaloux orgueil fit surgir de la terre le dieu Mars. Cependant quelques mythologues font honneur à Vulcain de cette merveilleuse apparition ; néanmoins habituellement on donne ce Vulcain et sa sœur aînée, la belle Hébé, comme les seuls enfans nés de l’alliance de Junon avec Jupiter ; d’un autre côté, on y ajoute souvent Argé et la jeune Angelo ; quant à Ilithye et Lucine, que l’on veut faire naître de Junon, c’est une erreur : car c’est bien comme Junon elle-même qu’il faut les considérer, et nullement comme ses enfans.

Argé, n’offrant rien d’intéressant, Typhoé étant connu, Angelo ne s’étant fait remarquer que par son amitié pour Europe, en faveur de laquelle elle déroba le fard de Junon, nous ne nous arrêterons pas sur ce qui les concerne.

Hebé, au moins à cause de sa beauté proverbiale, mérite de notre part un peu plus d’égards. Cette déesse n’était autre chose que la personnification de la jeunesse. Elle était chargée du soin de verser aux Dieux le nectar et l’ambrosie. Mais un jour, ayant dans l’exercice de ses fonctions fait une chute qui dérida jusqu’au maître des dieux, celui-ci la laissa au service de Junon seulement et la remplaça par Ganymède qu’il enleva aux cieux. C'était elle qui était chargée alors de préparer le char de Junon. Elle épousa Hercule quand il fut divinisé, elle en eut deux enfans Alexiarès et Anicète. On la représente brillante de jeunesse, couronnée de fleurs, ravissante de graces et de finesse, caressant l’aigle de Jupiter, ou tenant une coupe d’or à la main et versant le nectar aux Dieux. Elle avait un temple à Sicyone, sous le nom de Dia ; à Rome, sous celui de Juventus. On avait institué en son honneur des fêtes où les jeunes gens ne portaient que des couronnes de lierrre.

Vulcain, appelé aussi Opas, Aphatas ou Aphthas en Egypte, Hephestos en Grèce, et Vulcanus à Rome, portait les surnoms suivans : Amphigyeis ou boitant des deux jambes ; Chalcipus, ou au pied d’airain, Clytotechnès, ou l’habile artiste, {p. 64}Cyllopode ou au pied boiteux, Etnœus, ou du mont Etna, Flammipotens, ou maître des flammes, Hepheste ou prêt à brûler, Ignigena, ou né du feu, Ignipotens, ou maître du feu, Junonigena, ou fils de Junon, Lemnicola et Lemnius, ou de Lemnos, Liparœus, ou de Lipari, Opifex trisuli fulminis deus, ou le dieu forgeron des foudres, Pamphanès, ou tout resplendissant, Pandanator, ou domptant tout, Tardipes, ou le tardif boiteux.

Vulcain, frère de la jeune Hébé, était le Dieu du feu, Cicéron en compte quatre ; savoir : l’un fils d’Uranus et père d’Apollon, qu’il eut de la sage Minerve ; l’autre, fils du Nil, était le Phthias des Egyptiens, un troisième était le fils de Jupiter et de Junon, et s’était fixé dans l’île de Lemnos ; le quatrième, fils de Ménalius, avait ses forges à Lipari. Les Grecs les confondirent probablement tous sous un même nom, et leur rendirent honneur en adorant le troisième.

Il était si laid que Junon, honteuse de lui avoir donné le jour, le précipita, d’un coup de pied, du ciel dans la mer ; cependant on attribue ce coup de pied brutal à Jupiter, qui, voyant Vulcain chercher à délivrer Junon de la punition qu’il lui avait imposée, fit sentir ainsi son courroux à son fils. Celui-ci, après avoir roulé pendant neuf jours dans l’espace, tomba dans l’île de Lemnos, près celles appelées Lipari, Eoliennes, Ephestiades ou Vulcaniennes. Sa chute lui fracassa une jambe dont il resta toujours boiteux. Il se retira à Lemnos où il s’occupa à fabriquer des colliers, des bagues, des bracelets, des armes, des ouvrages en fonte. C'est lui qui forgeait les foudres de Jupiter, il lui fit aussi un trône d’or, ainsi qu’à son épouse ; il avait pratiqué dans ce trône des ressorts secrets pour se venger de sa mère, qui s’y laissa prendre ; elle ne put même être délivrée que par Vulcain enivré par Bacchus : alors il oublia sa haine pour Junon, et vint rompre ses chaînes. Il fabriqua aussi les armes d’Achille, d’Énée et le sceptre d’Agamemnon ; il bâtit dans l’Olympe un palais d’acier, de cuivre et de vermeil, dont les voûtes étaient resplendissantes et les murs polis comme une glace ; chacun des Dieux y avait son appartement. Il construisit encore le palais du Soleil, fabriqua la couronne d’Ariane et le collier d’Hermione, si fatals à ceux qui les portaient. Il épousa Vénus, mais elle ne tarda pas à le trahir pour Mars. Apollon l’en avertit, aussitôt Vulcain fabrique un réseau imperceptible, y prend les deux amans, et fait la sottise d’appeler tous les dieux pour les rendre témoins des infidélités de son épouse. Il vainquit Clytius à l’aide d’une barre de fer rouge, lui ou Mercure cloua Prométhée sur le Causase, il fit sortir Minerve armée, du cerveau de Jupiter en lui fendant la tête. Après avoir été précipité du ciel, il resta long-temps au fond de ses foyers, sans vouloir remonter vers les Dieux. Cependant un jour Bacchus lui fit boire quelques coupes de vin, et lui fit oublier le serment qu’il avait fait de ne plus remettre les pieds dans l’Olympe. On dit qu’il chercha inutilement à devenir l’époux ou l’amant de Minerve.

Vulcain était particulièrement honoré en Grèce et à Memphis, ses fêtes s’appelaient Céramicies à Athènes, ou Héphestiennes ; pendant ces fêtes, trois jeunes garçons disputaient le prix à qui courrait le plus fort en conservant une torche allumée ; à Rome on célébrait en son honneur au mois d’août, les Vulcanales. Cette fête durait huit jours, durant lesquels on allumait des feux où l’on jetait les animaux que l’on trouvait ; on célébrait aussi à Rome des Céramices. Romulus lui avait bâti un {p. 65}temple hors la ville de Rome, il lui dédia ensuite un char attelé de quatre chevaux, et fit célébrer en son honneur les Lustria dont le feu servait à la cérémonie des Lustrations, plus tard on lui éleva un temple dans la ville même, à la demande des Augures.

Le lion était consacré à Vulcain, qui présidait en outre au mois de septembre, et les chiens gardaient ses temples, dont l’un des prêtres les plus connus fut Darès, qui desservait aussi, disait-on, le culte de Neptune. On représentait Vulcain entouré de fourneaux, les bras nus et nerveux, le menton barbu, les cheveux négligés, portant un bonnet rond et pointu, forgeant les foudres et ayant un aigle à ses côtés, ou tenant un marteau de la main droite, et des tenailles de la gauche. On le représentait aussi brûlant le géant Clytius, ouvrant la tête de Jupiter d’un coup de marteau, enchaînant Prométhée sur le Causase, surprenant Vénus et Mars, forgeant les armes soit d’Achille, soit d’Énée, assistant aux noces de Pélée et de Thétis.

Quoique les aventures amoureuses de Vulcain soient peu nombreuses, on dit cependant qu’il eut pour femme, d’abord Vénus, la déesse de la beauté, et pour maîtresses, Aglaé ou Charis, l’une des Graces, Pienesta, Cabira, la mère des Cabires, et même on dit qu’il obtint les faveurs de la sévère Minerve ; puis il eut pour enfans, sans compter Pandore, son chef-d’œuvre : Acus, Ardulus, Brothé, Ethiops et Morgion, Olenus de la belle Aglaé, l’une des Graces ; Cacaüs ou Cacus, mari et frère de la titanide Phébé, et Caca, d’une belle inconnue ; Cœculus de Préneste, devenue enceinte par suite d’une étincelle qui vola de la forge dans son sein : ce Cæculus était un brigand dont les yeux brûlés par les flammes avaient été considérablement rapetissés ; Camilus, Eurymédon, Alcon et les Cabirides, de la nymphe Cabira ; Cercyon et Corynète, de mère inconnue ; Cupidon, de la belle et brillante Vénus sa femme ; Erichthonius de la sage Minerve, ou d’Attis fille de Cranaüs ; Palémon que l’on croit aussi fils d’Etolus, ou Palemonius dont le père, disait-on encore, était Pernus ; Ceriphele, d’Auticlé ; Philoctus, Phlégyas ; Servius-Tullius, d’Ocrisia ; Thélie et tous les habiles métallurgistes, tels qu’Albion, Stérope et autres.

Généralement, ses enfans avaient des mœurs un peu rudes, et plusieurs étaient même de véritables brigands de premier ordre. Cependant Ardalus passe pour avoir inventé la flûte, d’où vient aux muses le surnom d’Ardalides. Brothée que l’on donne aussi pour fils de Vulcain et de Minerve, était d’une si grande difformité que se voyant la fable de tout le monde, il se jeta de désespoir dans le cratère de l’Etna. Ethiops, donna son nom à l’Ethiopie dont les habitans de couleur noire sont caractérisés par cette désignation. Morgion n’offre rien de remarquable ; Cœculus semble une personnification de la salamandre, qu’on croyait pouvoir rester dans le feu sans se consumer. Nous n’avons rien à dire sur Palémon, et Palémonius, sur Philoctus, Phlégyas et Servius-Tullius ; quant à Cacus, Cercyon, Periclète, Cupidon, Erichthonius, on les retrouvera quand nous parlerons d’Hercule, de Thésée, de Vénus et de Minerve. Mais il nous reste à parler des Cabires, ce qui sera très-court, car il règne la plus profonde obscurité sur leur histoire. C'étaient de grandes et mystérieuses divinités, dont le nom signifiait Puissance, et que l’on adorant dans les îles de Samothrace, d’Imbros, de Lemnos et de Tharcos. A ces {p. 66}Cabires on rattachait Anax, fils du Ciel et de la Terre, et Actyle, fils de Zethès et de Philomèle, tué au retour de la chasse par celle-ci, pour avoir aidé Eon. Les uns font des Cabires les trois puissances de l’Enfer, Pluton, Proserpine et Mercure ; les autres les donnent comme les représentans de Jupiter et de Bacchus ; quelques uns les croyant plus nombreux, leur font représenter une plus grande quantité de personnages : alors, ils donnent pour Cabires, Axieros de Samothrace ou Pluton, Axiocersa ou Proserpine, ou Vénus, Axiocersus ou Cérès, Carmibus ou Hécate. Ces Cabires généralement étaient surtout rapprochés des Dactyles Idéens dont nous avons déjà dit quelques mots en parlant des Curètes et des Corybantes ; ces Dactyles Idéens, nés du Soleil et de Minerve, ou de Saturne et d’Alciope, et habitans du mont Ida, étaient au nombre de cinq ou de dix, comme semblent le signifier leurs noms ; ils passaient pour inventeurs du feu, et pour des espèces de magiciens métallurgiques, voués au culte d’Uranus et de la Terre. Les noms de ces dieux métallurgiques de la Crète et de la Troade sont arrivés en petit nombre jusqu’à nous. Ainsi l’on connaît particulièrement : Acmon, originaire de la Scythie, Acécidas ou Idas, Celme ou Celmis, passant aussi pour un Curète, nourricier de Jupiter, que ce dieu transforma en diamant, pour le punir d’avoir eu l’indiscrétion de publier qu’il était mortel. Les autres Dactyles idéens remarquables sont : Cyllène, fils d’Anchalie, Damnaménée, Epimède, Salamine, et Tithie, fils aussi d’Anchalie ; parmi leurs descendans, on citait Climène, fils de Cerdis.

Quant aux Telchines, autres divinités métallurgiques dont Telchin, l’un d’entre eux, fut roi de Sicyone, ils passaient pour enfans du Soleil ; aussi les retrouvera-t-on parmi les fils d’Apollon. Les Cabires, au contraire, semblaient de vrais dieux pénates que l’on invoquait dans les infortunes domestiques, ou pendant les tempêtes et les cérémonies funèbres. Leur culte mystérieux dont l’origine est égyptienne, et date de l’an 1850 avant J.-C., passa successivement dans le Péloponèse, chez les Athéniens, les Thébains, les Samothraces, puis fut importé en Italie par Énée. Les fêtes de ces dieux particuliers se célébraient la nuit et s’appelaient Cabiries ; l’initié, ceint d’une écharpe pourpre, et couronné d’olivier, était assis sur un trône resplendissant de lumière, autour duquel des prêtres et les autres initiés faisaient des danses symboliques afin de compléter le Tronismos ou intronisation.

Maintenant, arrivons enfin aux compagnons de Vulcain, aux ouvriers habiles qu’il faisait travailler dans ses forges, aux Cyclopes, dont le nombre s’élevait à plus de cent. Nous connaissons déjà Argès, Brontès, Harpès, Stéropes ou l’Eclair, Acamas, Briarée, Cédalion, Céraste, Géreste, Polyphême et Pyracmon ; nous y ajouterons surtout Télème, fils d’Euryme, l’un des compagnons habituels de Vulcain ; parmi leurs descendans, on trouve Atreneste, fils d’Argès et de Phrygie. Nous les verrons fabriquer avec les métaux les plus beaux ouvrages, pour remercier Jupiter de la liberté qu’il leur avait rendue : ainsi dirigés par Vulcain, ils forgèrent les foudres, le trident et le casque d’invisibilité. Leurs fourneaux étaient dans l’île de Lemnos ; mais en outre, ils en avaient aussi dans la Sicile sous les ordres du même dieu. Les Cyclopes tombèrent percés par Apollon qui vengea sur eux la mort de son fils Esculape que le maître des dieux avait foudroyé. On représente les {p. 67}Cyclopes comme des géans ayant un œil tout rond au milieu du front. Les poètes les ont peints comme des hommes féroces et antropophages, aussi, en parlant d’Ulysse nous rapporterons l’accident que cette férocité attira à Polyphème l’un de leurs chefs. On rattache à Vulcain Glaucos de Chio, inventeur de l’art de souder le fer, et Pyrodos, fils de Clias, qui le premier fit sortir du feu des caillous.

[n.p.]

[n.p.]Arès ou Mars, le dieu de la guerre des Grecs et des Romains, portait les différens noms et surnoms suivans : Adamus ou l’invincible, Aimocharès ou aimant le sang, Agomius ou président aux spectacles, Alloprosados ou le favori volage, Areus ou Areius, ou le receveur de prières, Anergen, tauride, Aphné ou le subit, Aziz à Edesse, Bellator et Bellipotens ou le maître de la guerre, Bicrota, Birême, Bisultor ou le deux fois vengeur, Britovius, Camule chez les Sabins, Cœcus ou l’aveugle, Comminus ou combattant de près, Corythaix ou agitant son casque, Curinus et Curis ou Mars à la lance des Sabins, Enyalos ou Bellone, Equestine et Hippius ou le cavalier, Gravidius ou marchant à grands pas ; Gynécothoüs chez les Tégénates, Haziz en Syrie, Hoplophore ou portant des armes, Mamens ou Mamertus des Volsques et des Sabins, Mavors ou le producteur de grands changemens, Necys ou le dieu de la mort en Ibérie, et en Grèce le guerrier à bouclier, lance et égide, Pylotis ou des portes, ou des portes des faubourgs, parce que l’image de Minerve était au contraire, au-dessus des portes des villes, Quirinus ou du mont Quirinin, chez les Sabins, Munotor ou le perceur de bouclier, Salis ubsolus à cause des danses guerrières des Saliens, Silvanus ou Sylvestris ou le conservateur des biens ruraux, Théritas, et Thourios, ou Thurius, ou l’impétueux au combat, en Colchide, Turax chez les Etrusques, Ultor, Vengeur, Victor ou le Victorieux, comme on en voit des tableaux au musée, n° 131 et 134, Villicus ou l’étranger à Jupiter.

Mars ou Arès, est un dieu cosmopolite, réunissant dans un seul personnage les faits de plusieurs. Le premier est le même que Bélus ancien roi de Babylone, auquel on attribue l’invention des armes et l’art de ranger les troupes en bataille ; le second était Nemrod, roi d’Egypte, le troisième, Odin roi des Thraces ou le Mars hyperboréen, le quatrième est le Mars Grec, le cinquième est le Mars des Latins, ou Amulius roi d’Albe, frère de Numitor, et père de Romulus et de Rémus, enfin, Mars répond à l’Esus des gaulois, à l’Épée des Scythes, à l’Orion des Perses et à l’Azizus des habitans d’Edesse. Mais le Mars le plus célèbre est toujours Arès ou celui des Grecs, c’était le Dieu de la guerre, il, était suivant les historiens grecs, fils de Jupiter et de Junon, mais les poètes latins, nous le savons, disent que Junon voulant comme Jupiter avoir la gloire de mettre au monde un enfant sans la participation d’un amant ni de son époux, alla toucher une fleur des champs d’Olène, et que cet acte suffit pour donner le jour à ce dieu terrible. Junon confia à Priape l’un des Titans ou des Dactyles-Idéens le soin d’élever son fils. Ce fut lui qui lui apprit l’art de la guerre, en lui enseignant les danses furieuses et sanguinaires des Corybantes. Cependant on lui donne aussi Théro pour mère ou nourrice. Dans la guerre des Géans Mars se distingua et aida Jupiter à tuer Pélor et Mimas. Plus tard, il combattit contre les deux Aloïdes, mais ceux-ci le vainquirent et le chargèrent de chaînes dont il ne fut délivré que par l’adresse de Mercure. Il tua Halirothius, {p. 68}fils de Neptune, pour avoir violé Alcipe sa fille, qu’il avait eue d’Aglaure, fille de Cécrops ; mais Neptune, l’an 1532 avant J.-C., fit citer Mars devant le conseil des dieux, et l’assemblée tenue à Athènes sous Cranaüs l’acquitta. D'où vint depuis l’établissement de l’Aréopage ; du reste, Mars, dans la plupart de ses expéditions, fut assez malheureux ; ainsi à Troie, après avoir tué sous la figure du troyen Acamaïs un grand nombre de héros grecs pour venger la mort d’Ascaphale, immolé par Déiphobe, il fut grièvement blessé en combattant contre le vaillant Diomède, dont Minerve dirigeait les coups. Mars ne fut guéri que par les soins d’Hébé et de Péon. Au ciel il se trouva pris avec Vénus dans les réseaux invisibles tendus par Vulcain son époux.

On lui donne pour femme ou maîtresses : Aglaure, fille de Cécrops, Athès, Androcide ou Androndice, ou Démonice, fille d’Agénor, Astiochée, Atalante, Bistonis, Callirhoé, Céléno, Chrysé, Critobule, Cyrène, Datis, Erope, Fabidius, ou Fidius, Harpinne, fille d’Asope, Nérine ou Nérienne, ou la douceur, Otrère, Parnassa, Pélopie, fille de Thyeste, Péribée, fille d’Hipponoos, Philonomé, fille de Nyctime et d’Arcadie, Pisidice, Pronoé la Néréide, Protogénie, fille de Calydon et d’Etolie, Pyrène, fille d’Achilaüs ou d’Æbalus et d’Asope, Réa-Silvia, Séta, sœur du Thrace Rhésus, Stérope ou Astérope, fille d’Atlas, Tébée, fille d’Asope, Telphusse, Térène, fille de Strymon, Théogène, Thrace, Thrittia, fille de Triton et nourrice ou prêtresse de Minerve et Vénus.

On sait peu de choses sur ces diverses maîtresses de Mars : il surprit Astyochée, fille d’Actor, dans le palais de son père ; Erope, fille de Céphé, s’étant éprise de Mars, et étant morte dans l’enfantement, eut encore assez de lait pour nourrir son fils, qui fut d’après ce phénomène appelé Aphénus ; Nérienne était particulièrement femme du Mamers des Sabins ; Philonomé était une fille de Nyctime et d’Arcadie, elle suivait Diane à la chasse, et se laissa aimer de Mars dont elle eut deux enfans. Quant à Vénus, nous la retrouverons dans quelques pages.

Mars eut de ses diverses maîtresse : Achiroé sa petite fille, mère de Pallénée et de Rhétée ; Alcipe, d’Aglaure, elle devint une des maîtresses de Neptune, elle fut enlevée par Halyrothius, fils de Neptune ; mais le dieu de la guerre ayant puni de mort ce jeune audacieux, fut alors seulement traduit devant le grand conseil des douze Dieux qui, dit-on, se tint près d’Athènes, dans une localité à laquelle on donna ensuite le nom d’Aréopage ou champ de Mars. Aphneusou Eropus, fils d’Érope, reçut le premier nom parce que sa mère étant morte dans les douleurs de l’enfantement, lui fournit encore, comme on l’a vu, assez de lait pour le nourrir ; il fut père d’Ephème. Alcon ; Almeus fit partie des Argonautes ; Ascalaphe fut un des deux chefs qui conduisirent au siège de Troie les Béotiens d’Orchomème sur trente vaisseaux, et qui succomba sous les coups de Déiphobe. Bisthon ou Bithyne, ou Bisthis, fils de Callirhoé, bâtit une ville de son nom dans la Thrace. Calydon, fils d’OEtole et de Pronoé, et mieux de Mars et de cette Néreïde ; Chalibe donna son nom aux Chalibes. Cycnus, fils de Pyrène, combattit contre Hercule, monté sur le cheval Arion, il fut vaincu, et sa mort courrouça tellement son père, qu’il voulut se battre avec le vainqueur ; mais Jupiter s’y opposa. — Cycnus ou Cygnus, fils de la nymphe Eléobuline ou Pélopie, fut un autre enfant de Mars, {p. 69}auquel il avait fait le vœu d’élever un temple avec les crânes des étrangers qu’il tuerait ; Hercule y mit obstacle et le tua comme le précédent. Diomède, fils de Cyrène et roi de Thrace, avait des chevaux furieux qui vomissaient le feu par la bouche. Il les nourrissait de chair humaine et leur donnait à dévorer les étrangers qui avaient eu le malheur d’être faits prisonniers. Nous verrons Hercule encore en débarrasser le pays : nous ignorons si Abdèra sa sœur avait également Mars pour père. Erope et mieux OErope, était fils de Mars et d’Erope, et père d’Ephème. Évanné passe aussi pour fille d’Iphis et de Thébée ; elle fut insensible aux efforts d’Apollon, et épousa Capané dont la mort lui fut si pénible qu’elle se retira d’Argos à Eleusine. Évannès, fils de mère inconnue ; Évènus, fils de Stérope, fut roi d’Étolie, Harmonia ou Hermione, fille de Vénus, était plutôt, suivant Diodore de Sicile, une des Atlantides fille de Jupiter et d’Electre et femme de Cadmus. On prétend que tous les dieux, excepté Junon, lui firent des présens lors de ses noces ; malheureusement Vulcain voulut également faire son cadeau, et pour se venger de l’infidélité de Vénus, il donna à sa fille Harmonia un habit teint de tous les crimes : aussi tous ses enfans furent-ils des scélérats, comme on le verra en parlant de Cadmus. Pourtant elle n’avait que Polydore pour fils, et pour filles, Ino, Agavé, Autonoé et Sémélé, Hipérios, Hyperbios, fut le premier, dit-on, qui tua des animaux.

Hippolyte, fille d’Othréra, fut reine des Amazones, et nous la verrons vaincue par Hercule, ainsi que ses sœurs Lampéto et Marthésie. Ialmène, fils d’Astyoché, et frère d’Ascalaphe, commandait avec lui les Béotiens d’Orchomène au siége de Troie ; Ismarus, fils de Thracé, donna son nom au mont Ismarus, renommé du temps d’Ulysse pour son bon vin ; Ixion, fils de Pisidice ; une Léodicé ; Lycaste, fils de Philonomé ; Lycus ; Médius, ou Modius, ou Fabidius, ou Fidius, fils d’une jeune fille de Réate, chez les Sabins, fonda la ville de Cures. OEnomaus, fils d’Harpine ou de Stérope : il fut roi de Pise, et père de la fameuse Hippodamie, femme de Pélops. Cet OEnomaüs était encore père d’un Alcippe. Ménalippe ou Mélanippe, fils de Thritta ; les Moles, déesses des meuniers, que l’on croyait filles de Mars, parce que l’on supposait qu’elles écrasaient le blé comme il écrasait les hommes ; Molos, fils de Démonice, fille d’Agenor, célébre par sa beauté et par la manière dont nous verrons s’y prendre Pélops pour obtenir sa main. Oxilus, fils de Protogénie ; Pangeus, fils de Critobule ; Parrhasius, fils de Philonomé ; la Peur, fille symbolique de Mars et de Vénus ; Phlégyas, fils de Chrysé ou de Datis, fut père d’Ixion et de Coronis. Il mit le feu au temple de Delphes, et pour le punir d’avoir ainsi osé braver les Dieux, il fut précipité dans le Tartare pour y voir un rocher suspendu sur sa tête, et le menacer continuellement de sa chute. Un autre Phlégyas était fils également de Mars et de la béotienne Chrysé, fille d’Halme, roi des Scythes. Rémus et Romulus, fils de Rhéa Silvia sont des personnages historiques dont il ne nous appartient pas de parler ici ; Sinope, fils de Parnassa ; Pylos, fils Démonice, fut à la chasse du fameux sanglier de Calydon, que nous rencontrerons plus tard ; Romé, ou la Force, fille symbolique de Mars ; Strymon ; Thérée, fils de Bistonis, et roi de Thrace, vivait vers l’année 1437 avant J.-C. : on supposa qu’il fut changé en épervier, et voici à quel propos : ce Thérée ayant épousé Prognée, fille de Pandion, roi d’Athènes {p. 70}laissa Philomèle sœur de sa femme, venir avec elle, malgré les répugnances que Pandion montrait à se séparer de cette seconde fille. Bientôt Thérée devint amoureux de sa belle-sœur. Aussi, à peine fut-il sur ses états, qu’il congédia les gardes de la princesse, s’arrangea de manière à se trouver seul avec elle, la conduisit alors dans un vieux château et la déshonora. Mais les reproches de sa victime l’ayant irrité, il lui coupa la langue et l’abandonna sous bonne garde prisonnière dans ce même château, puis il revint auprès de Prognée lui dire que sa sœur était morte pendant le trajet. Cependant Philomèle ayant tracé avec une aiguille sur une toile l’attentat de Thérée, fit passer à sa sœur cette tapissier. Aussitôt Prognée dans son désespoir tue son propre fils Itys et profite de la liberté que les femmes avaient pendant une fête de Bacchus pour courir délivrer sa sœur ; alors elles revient avec elle, sert à son mari les membres de son fils, et Philomèle, pour qu’il ne pût douter de cette vengeance, se montre, et jette sur la table à la fin du repas la tête du jeune Itys. Thérée, à cette vue, ne se connaît plus de colère, il demande des armes et veut immoler les deux sœurs ; mais déjà elles avaient monté sur un vaisseau qui était préparé, et rapidement elles arrivèrent à Athènes avant d’avoir pu être rejointes par le roi des Thraces. Pour donner plus de charme à ce fait, Ovide a supposé que Prognée fut métamorphosée en hirondelle, Philomèle en rossignol, Thérée en huppe ou épervier, et Itys en chardonneret, pour montrer que la belle voix de Philomèle ne put fléchir le cruel Thérée, qui ne fut pas assez prompt pour pouvoir rejoindre les deux sœurs une fois échappées. Thespius ou Thestius, fils de Mars ou d’Agénor et d’Andronice, ou Androcide, ou Démonice ; on le disait aussi fils d’Erechthée ; il était roi d’Ætolie ; il se maria à Laophonte, ou Leucippe, ou Deidamia, et fut père de cinquante filles, que nous verrons toutes séduites par Hercule. Thracie, et Thrax, enfans de Nérienne, furent ceux que l’on fait passer pour avoir donné leur nom à la Thrace ; Triballe, fils de Térène ; Tmole, fils de Théogène.

Le culte de Mars fut très-peu honoré en Grèce, puisqu’il n’y avait aucun temple, mais seulement deux ou trois statues, dont une assez renommée à Sparte. C'était à Rome que ce culte brillait de tout son lustre ; à Rome, dont il était le père et le sauveur, il portait le nom de Quirinus, parce que, dans l’origine, le dieu de la guerre n’y était représenté que par un fer de lance. Aussi le grand serment de Romulus était e quirine ! c’est-à-dire, par ma lance !

On sacrifiait à Mars le taureau, le veau, le bélier et le cheval : les chiens lui étaient sacrifiés par les Lariens, les boucs par les Husitaniens, et les ânes par les Scythes et les Saracores. Quelquefois on immolait sur ses autels les prisonniers de guerre.

Les Romains et les Grecs l’honoraient sous le nom de Ares et de Mars.

Numa institua un culte et son honneur ; ses prêtres, tous patriciens, et au nombre de douze, se nommaient Saliens. Voici à quelle occasion eut lieu cette institution : lors d’une peste, un bouclier tombé du ciel ayant fait cesser le fléau, la nymphe Egérie prédit à Numa que l’empire du monde appartiendrait à la ville qui conserverait ce bouclier. Alors il en fit fabriquer, par Veturinus Mamurrius, onze pareils, et il en donna la garde à ces prêtres, dont le chef, appelé Prœsul, marchait toujours à leur tête. Ils faisaient {p. 71}tous les ans une procession autour de Rome, et portaient en sautant et chantant ces boucliers sacrés, puis finissaient la fête par un repas si bien somptueux et délicat, que de là était venu le proverbe : Saliares dapes, ou repas saliens. Ces prêtres étaient habillés d’une tunique de pourpre, brodée d’or, d’une trabée, ou robe, serrée par une ceinture de cuivre, d’un baudrier et d’un bonnet appelé Galerus ; ils étaient armés d’une épée ou d’une pique dans la main droite, et tenaient le bouclier avec la gauche. Pour les aider, ces prêtres avaient les Saliennes, jeunes filles portant l’habit de guerre appelé paludamentum. Plus tard, Tullus Hostilius doubla le nombre des Saliens en leur donnant les noms d’Agonales et de Collini, puis Tarquin institua les Albani à cause de leur chapelle sur le mont Albani, Antonius Caracalla établit les Antoniani. Après, on vit les Eani, qui tiraient leur nom d’Eanus ou Janus ; les Palatini, qui sacrifiaient sur le mont Palatin, et les Quirinales, sur le mont Quirinal. Aussi Mars avait, comme Jupiter, un Flamine quirinal ou Patricien et de plus les Martiales lacini pour ministres.

Les fêtes de Mars se nommaient les Ancilies ; elles commençaient aux calendes de mars, et duraient trois jours ; elles étaient supposées porter malheur, de sorte que, pendant toute leur durée, l’on ne faisait rien d’important. On connaissait encore les jeux Arréiens, chez les Scythes, les Arréins, chez les Scythes, les Equiries ou courses de chevaux instituées par Romulus, le 26 février ; les Géronthres à Géronthres, en Laconie, qui se célébraient chaque année dans un temple dont l’entrée était interdite aux femmes ; ainsi que les jeux Martiaux, du 1er août, à Rome, où Germanicus, assure-t-on, tua deux cents lions, et les Trictiries ou Trictyes, consacrés à Mars Enyalius, et pendant lesquelles on sacrifiait trois animaux : un cochon, une brebis et un taureau.

Mars partageait avec la déesse de la paix les fêtes que l’on célébrait dans le temple de Janus. Après la bataille de Philippe, Auguste, vainqueur, fit bâtir un temple à Mars Altor. Presque tous les temples élevés au dieu de la guerre étaient hors des villes.

On représente Mars comme un vieillard très-fort, avec ou sans barbe, ayant un corps robuste, une large poitrine, les bras vigoureux, l’air sombre, sévère et menaçant ; il est couvert d’une cuirasse et d’un casque, son bras est chargé d’un large bouclier, et sa main tient, ou une lance, ou une pesante épée : il est vêtu, ou d’un habit militaire ou d’un manteau. Sur les champs de bataille, il est porté sur un char traîné par des chevaux fougueux appelés la Fuite et la Terreur, enfans de Mars et de Vénus, ou d’Erynnis et de Borée. Bellone, sa sœur les conduit, Palior le précède, et Phygale le suit. On voit de beaux tableaux de Mars au musée sous les numéros 88 et 157.

Mais généralement Mars est porté sur un char traîné par ses chevaux fougueux appelés Deimos ou la Terreur et Fuga ou la Fuite, et conduits par Bellone ; il avait en outre pour cortége Pallor ou la Pâleur, et la Peur, auxquelles le roi de Rome Tullus Hostilius, édifia un temple desservi par des prêtres Saliens appelés Palloriens et Pavoriens, qui leur sacrifiaient un chien ou une brebis. Ensuite venaient la Fureur, le Tumulte, ou la Consternation, l’Effroi, ou Formido, Dieux allégoriques, que l’on regardait comme enfans de Mars, de même que la Peur, Timor, ou la Crainte.

{p. 72}Cette Bellone, dont nous venons de parler, portait les noms d’Enyo, chez les Grecs, et de Duellona, primitivement chez les Romains. Souvent on la confond avec Minerve ou Pallas, et on la considère comme sœur ou femme de Mars. C'était elle qui préparait son char quand il partait pour la guerre. Habituellement elle avait les cheveux épars, et tenait un flambeau d’une main et un fouet de l’autre. Quelquefois pourtant elle portait une lance et un bouclier. C'était à Comane, en Cappadoce, et à Rome, qu’on lui rendait le plus d’hommages. Dans cette dernière ville surtout elle avait un temple qui servait à recevoir les ambassadeurs, et qui était desservi par une multitude de prêtres, appelés Bellonaires, dont le chef ou pontife appartenait toujours aux premières familles, et était nommé à vie. Ces prêtres, pour célébrer les fêtes de cette déesse, se faisaient d’abord sérieusement des incisions aux bras ou aux cuisses pour lui offrir leur sang en sacrifice ; mais plus tard ces blessures ne furent plus que simulées. On assure que ce culte, emprunté à celui de la Diane taurique, fut importé de la Scythie dans la Grèce par Oreste et Iphigénie sa sœur.

Maintenant revenons aux nymphes appelées Bérésides, qui marchaient à la suite de Junon ; elles étaient au nombre de quatorze, et la plus belle d’entre elles était Déiopée, que la déesse donna un jour à Eole pour l’engager à faire naître une tempête contre Enée, descendant du berger Pâris, pour lequel elle conservait son ancienne rancune. C'était encore auprès de Junon que se tenait la brillante Iris, sa messagère, afin d’exécuter ses moindres caprices.

Cette belle Iris, sœur d’Arcé, était fille de Thaumas le Titan et de l’Océanide ; Electre portait les surnoms d’Aellopus ou au pied rapide, de Clara dea ou déesse brillante, et de Thaumantia ou fille de Thaumas ; elle était la personnification de l’arc-en-ciel sous la forme duquel Junon l’avait placée, disait-on, pour la récompenser. Elle avait, chez les anciens, une couleur particulière, que les temps postérieurs ont adoucie : elle était spécialement messagère de mort. Elle seule, disait Virgile, devait aller couper le cheveu fatal des femmes à l’agonie. Plus tard, on lui donna les missions de guerre, en laissant à Mercure, messager de Jupiter, celles de paix. Enfin, les poètes modernes la montrent habillant, parfumant Junon revenant des Enfers, faisant son lit, et glissant sur l’arc-en-ciel pour descendre sur la terre, aidée du battement de ses ailes : c’était enfin la favorite de Junon, parce qu’elle ne lui apportait jamais que de bonnes nouvelles.

Cette figure, dont nous retrouverons des analogues dans la mythologie scandinave, est tout allégorique : c’est l’air placé entre le ciel et l’enfer, de bon augure quand il est beau, et triste d’avenir lorsqu’il est brumeux.

On la représentait volant sur l’arc-en-ciel ayant sur la tête une corbeille de fleurs et de fruits avec une baguette à la main ; quelquefois les modernes la placent avec ses ailes brillantes déployées, sur un quadrige ou char à quatre chevaux, entourée d’une auréole en arc-en-ciel et precédée par Mercure.

Junon, d’après ce que l’on vient de dire, était la haute déesse, la génératrice femelle et passive de la Grèce, pourtant elle était moins reine, moins déesse que Cybèle, car elle partageait de sa puissance avec Lucine, Ilithye, Maia et Latone, qui toutes ensemble avec elle ne sont qu’une seule et {p. 73}même déesse, soit qu’on les considère comme ses rivales, soit qu’on les adopte pour ses filles. Observons cependant que, prise sous l’un de ces quatre noms, elle devient alors la déesse par excellence des maisons et des mariages. C'est la divinité matrimoniale opposée à Vénus, personnification lascive et libre de l’amour. Junon est donc la personnification grave qui épure, sanctifie cet amour et en fait le lien sacré des générations ; honneur qu’elle partage du reste avec divers dieux et déesses appelés Gamenœ Deœ ou Gamèles, et non Camiles.

Avant de terminer ce qui regarde cette déesse, montrons quels sont les caractères spéciaux qui s’adaptent aux quatre noms précédens, et qui se rapportent tous à quelques unes des positions dans lesquelles se trouve exposée durant sa vie la mère de famille. Sous le nom d’Ilithye ou Eleutho, elle indique une divinité babylonienne ou arabe, importée dans la Grèce, et sous celui de Maïa : elle offre la même divinité, mais empruntée aux Indes, elles président l’une et l’autre aux accouchemens, et offrent dans leur sens caché la nuit primitive, la grande fécondatrice, soit la matière, soit la nature passive et mère universelle. Comme l’acte de la maternité renferme trois scènes principales fort distinctes : la conception ou gestation, l’accouchement et l’allaitement ; on attribua d’abord particulièrement à Ilithye la personnification de la conception, premier résultat du mariage. Par suite de l’obscurité qui règne toujours dans ce premier acte des unions légitimes, Pausanias avait surnommé Ilithye la Grande fileuse, la fileuse à la quenouille d’or, il supposait que le Chaos était cette quenouille couverte d’un écheveau embrouillé qu’Ilithye débrouillait, dévidait, et tirait en un fil immense, éternel, de soie ou d’or ; allégorie qui n’est autre chose que la succession des générations. Alors c’était une parque. Mais le bonheur ne s’étendant pas également sur toutes les générations, il ne faut pas s’étonner si le nom d’Ilithye, après avoir retenti mille ans avant l’ère chrétienne dans le temple de Délos, comme celui de la déesse salutaire présidant à la délivrance, revint ensuite à une déesse funeste dont la colère était redoutée des femmes enceintes ; on peut même dire que nos Ilithyes modernes, ou sages-femmes, jouissent encore de cette influence d’imprimer la crainte ou l’espérance à la mère qui vient de recevoir leurs secours. Plus tard, Ilithye devint la grande accoucheuse, attribution qu’elle partagea avec Maia. Elle personnifia en même temps la fécondation et l’accouchement ; aussi, arrivée à Rome, elle prit le nom de Lucine, et confondit toujours alors en elle-même ces deux actes de la maternité.

Cette Lucine, divinité toute romaine, est donc une Junon, mais une Junon-Ilithye ou accoucheuse, et, comme une autre déesse appelée Diane ou Lune, possède aussi cette propriété de présider aux accouchemens, il en résulte que Lucine est une Junon ou une Diane Ilithye, présidant à la délivrance des mères et à la naissance des enfans. Cependant on la faisait fille de Jupiter et de Junon, et on lui donnait pour fils Cupidon. Catule, poète de l’antiquité, l’appelait Hera-Phosphoros, ou Junon lumineuse ; aussi dérivait-on son nom du mot latin lux, qui signifiait lumière, parce qu’en effet elle présidait à l’instant où les enfans voient le jour pour la première fois. Quant au nom de Lucine, également appliqué à Diane considérée alors comme Lune, cela tient à ce que chez les anciens, comme chez nous encore, on attribuait à la lune une influence positive sur la santé {p. 74}des femmes en général, et particulièrement sur celle des femmes enceintes.

On représentait Lucine en costume matronal, ayant une coupe dans la main droite, et une lance dans la gauche, ou assise, avec une fleur dans la main droite et un enfant emmailloté sur le bras gauche, et ayant quelquefois la tête couronnée de dictame, plante supposée favorable aux accouchemens. Elle avait un temple à Rome, dans lequel, à la naissance de chaque enfant, les parens payaient un droit pour grossir les trésors de la déesse.

On célébrait en son honneur, tous les ans, des fêtes durant lesquelles des hommes, privés de tous vêtemens, couraient chez les femmes romaines et leur frappaient le ventre et les mains avec une peau de chèvre qu’ils disaient avoir servi d’habillement à Junon. Cependant malgré cette indecente cérémonie, il ne faut pas confondre les fêtes de Lucine avec les Lupercales ou orgies consacrées au dieu Pan, que nous rencontrerons plus tard.

Si à Rome Ilithye était considérée comme une accoucheuse appelée Lucine, elle était en Crète considérée sous cette même attribution ; seulement dans cette contrée elle prenait alors le nom de Latone, ou le plus souvent celui de Diane sa fille, parce qu’après avoir été mise au jour elle avait aussitôt délivré sa mère d’un second enfant, que nous connaîtrons sous le nom d’Apollon.

Ainsi dans cet embrouillement causé par la translation des divinités d’un pays dans un autre, il en résulte que Zeus ou Jupiter est époux d’Ilithye Héra ou Junon, amant d’Ilithye-Latone et père d’Ilithye-Lucine, malgré l’unité véritable de ces trois personnages qui positivement n’en faisaient qu’un. La légende vulgaire pourtant séparait toujours Latone très-distinctement des deux autres : nous nous conformerons à cet usage, et nous en parlerons tout-à-fait à part.

Mais auparavant indiquons rapidement les divinités qui se rattachaient plus ou moins directement à l’une de ces grandes figures allégoriques. Dans le nombre de ces divinités, on trouve : Alémone déesse de l’allaitement, Cuba qui présidait, à Rome, au coucher des enfans, Cuna ou Cunina déesse romaine des enfans au berceau, Egerie ou Lucine, Eugérie que les dames romaines invoquaient pendant la gestation, Geneta ou Mama-Geneta, déesse latine qui présidait à la génération de tous les animaux, Ingénicole, c’était Ilithye à Tégée, Intercidua était un dieu protecteur des enfantemens, Jugatin était un autre dieu latin du mariage, Lalle était le dieu du balbutiement enfantin, Levana déesse latine, protégeait les nouveaux nés, Maturne était à Rome la déesse de la maternité, Nixi Dii étaient trois dieux protecteurs des femmes en couche, à Rome, Nundina présidait comme déesse romaine à la purification des enfans, Orbona protectrice romaine des enfans, Orthésie était une Diane-Lucine protégeant les accouchées, Orthia était à Sparte une espèce d’Artémise ou d’Opis, et présidait à la flagellation annuelle des enfans, Ossilégo ou Ossipaga, déesse latine qui présidait à la formation des os, Partes étaient deux déesses latines que les femmes enceintes de neuf à dix mois, invoquaient pour leur délivrance, Portuta était une espèce de Lucine Latine, présidant au temps de la grossesse, Pota ou Potica ou Pontina était une déesse qui présidait à Rome au boire des enfans, Prorsa ou Porrima, ou Anteverta et Postverta, elles étaient deux sœurs souveraines des accouchemens à Rome, Rumanées espèce de Lucine des Teriboci et {p. 75}des Vangiones, Rumia, ou Rumisca, ou Rumina protectrice romaine des enfans à la mamelle, Sentia et Sentine déesse qui protégeait les nouveaux nés chez les Latins, Statinus et Statina affermissait les pieds des enfans en bas âge à Rome ; Utérina était une déesse latine qui présidait à la gestation et aux accouchemens ; Vagilan était un dieu latin protecteur de l’enfant qui crie ; Vitumne était la déesse, à Rome, protectrice de l’enfant après sa conception.

Latone passe pour femme ayant cohabité avec Jupiter, et pour fille du Titan Cœos et de la titanide Phebée sa sœur. Homère l’indique comme fille de Saturne. Elle fut séduite par Jupiter déjà marié à Junon et devint enceinte. Alors l’irascible et jalouse épouse de Jupiter la poursuivit d’une haine implacable. Ici grande obscurité dans le Mythe, car Apollon le Dieu du soleil n’est pas né, et pourtant, Hélios ou le Soleil est déjà divinisé et même Junon lui fait jurer de ne pas éclairer l’accouchement de Latone ; elle fait également promettre à sa grand’-mère la Terre, de ne pas fournir la plus petite place où cette maîtresse du Dieu des Dieux puisse faire ses couches ; puis enfin, elle détache à sa poursuite le serpent Python, dragon monstrueux qui la chasse d’un endroit dans un autre, sans lui laisser de repos. Latone fut donc forcée d’errer de contrée en contrée, fatiguée de faim et de soif ; un jour, même, arrivée près d’un étang, elle veut s’y désaltérer, mais des paysans l’en empêchent ; alors, se souvenant de sa nature et de sa puissance divine, elle les métamorphose en grenouilles. Elle parcourt ensuite l’Asie sous forme de louve. Cependant Neptune à la fin ayant pitié de cette cruelle position, et peut-être gracieusement sollicité par son frère Jupiter, amant de cette pauvre Latone, fixe Astérie, appelée depuis l’île de Délos, errante également sur les flots de la mer Égée ; aussitôt, Latone y aborde sous sa forme naturelle suivant les uns, ou transformée en caille par Jupiter, suivant les autres ; et, appuyée contre un palmier sauvage, ou, dit-on, contre un laurier, elle y accouche d’abord de Diane, qui bientôt remplit auprès de sa mère les fonctions d’Ilithye, et la délivre d’Apollon. Quelques auteurs n’admettent pas cette légende, et font de Délos une nymphe vagabonde, qui avant de se fixer voulut obtenir de Jupiter la promesse que la portion de terre dont elle était souveraine, deviendrait par la suite le centre d’un culte généralement honoré si elle parvenait à cacher sa maîtresse. D'autres disent que ce fut Mercure qui conduisit Latone dans l’île nouvelle. Plusieurs la font débarquer dans cette île, lorsqu’elle est encore flottante ; sa présence lui donne de la fixité, car des flèches s’élèvent du fond de la mer, et lui servent de piliers. Enfin, les derniers veulent que ses douleurs puerpérales aient duré sept ou neuf jours, parce qu’Ilithye l’accoucheuse ne voulait pas venir la secourir ; en effet, disent-ils, ni Dioné, ni Thémis, ni Amphitrite, ni Téa, réunies autour de la malade, ne pouvaient la délivrer ; alors, pour terminer cet enfantement difficile, les poètes dédoublent Junon, et font d’Ilithye un personnage particulier seulement influencé par Junon ; puis ils ajoutent que ces déesses adressèrent à Ilithye, Iris, la messagère, et que celle-ci leur obéit ; mais voyant combien l’influence de Junon empêchait Iris de la déterminer, elles lui firent offrir un ruban de neuf aunes, broché en or ; Ilithye gagnée par ce présent, se dédoublant alors de Junon, vint à l’insu de celle-ci délivrer Latone, et lui aider à mettre au monde Diane dans l’île sicilienne {p. 76}d’Ortygie, et Apollon, dans celle de Délos ; conte absurde, ne reposant sur rien. Comme tous les Dieux, Diane et Apollon grandirent promptement ; celui-ci devint le Soleil personnifié ou Dieu du jour et des arts, et sa sœur fut la déesse de la chasse, ainsi que la personnification de la Lune. Nous allons donner dans un instant leur histoire détaillée, mais pour le moment, nous nous en tiendrons à dire que le serpent Python ayant voulu attaquer ces deux enfans encore au berceau, Apollon se leva, prit un arc, et le tua aussitôt à coups de flèches. Dès ce jour, cette arme devint terrible entre ses mains, et dans celles de Diane sa sœur. Ainsi, le géant Titye, roi de Panope, en Phocide, supposé par quelques savans fils de Jupiter et de la nymphe Orchoménienne ou Orchoménide Elare, morte en le mettant au jour, ayant cherché à porter atteinte à l’honneur de Latone dans un voyage qu’elle faisait de Panope à Pitto ou Delphes, à travers les brillantes campagnes qui séparent ces deux villes, les Latonides ou enfans de Latone, accoururent à son secours, et Titye mourut percé de leurs flèches ; d’autres soutiennent qu’elle était encore enceinte lorsque Titye la poursuivait de ses importunités, et qu’il fut foudroyé par Jupiter. Enfin, pour n’avoir plus à revenir sur ce Géant, nous ajouterons qu’on explique sa mort comme ayant été causée par les remords de sa conscience, ou par une mort violente ou prématurée, vu que l’on attribuait à Latone et à son fils toutes les morts accidentelles. Après sa mort, Titye fut précipité dans le Tartare, où un vautour lui dévore les entrailles comme à Prométhée, à mesure qu’elles renaissent. Ce géant avait une taille de neuf plethres, ou cent trente-cinq toises, grandeur de la longueur du temple de Delphes ; cependant, quoique dévoré par les flammes du Tartare, il avait des autels dans l’île d’Eubée. C'est un être allégorique, antédiluvien, symbolisant les forces brutes de la nature, combattant pour soutenir le vieux culte de la terre, contre Apollon, menaçant de lui faire succéder le culte du Soleil ; on pourrait aussi à la rigueur, le prendre pour l’homme qui, après avoir satisfait ses passions, a le cœur continuellement tourmenté des vices et des inquiétudes de l’amour, sous la puissance duquel il est alors en esclavage. Peut-être ce Titye ou Tityus, dont le nom signifiait terre ou boue, était-il un Tyran de Panope, ville de Phocide, peu éloignée de Delphes, lequel par ses violences s’attira la haine de ses sujets et celle des dieux.

Latone après avoir été poursuivie par Junon, semble avoir emprunté quelque chose de son caractère rancuneux ; car, une fois soutenue par ses enfans, elle ne pardonna plus, et leur fit punir instantanément de mort la plus petite offense qu’elle reçut ; ainsi, Niobée ayant osé se préférer à elle, à cause de sa nombreuse postérité, elle s’en vengea par l’horrible massacre de tous les enfans de cette imprudente.

Cette Niobée était sœur de Pélops et fille de Tantale, fils de Jupiter, et de Dioné d’Antémusie ou Euryanasse qui toutes passent pour avoir été femmes de Tantale. Quelle que soit sa mère, Niobée épousa Amphion de Thèbes, à son retour de l’expédition des Argonautes dont nous aurons occasion de parler dans la suite ; elle en eut quatorze enfans que l’on porte quelquefois jusqu’à vingt, et qu’Homère réduit à douze : leurs noms le plus vulgairement reçus, sont : Agénor ou Alphénor, ou Archée, ou Archenor, Damasichton, Ismène, Ilionée, le plus jeune, Ninyte ou Eupinyte, Phédime, Sypyle, {p. 77}Tantale, fils d’Amphion et de Niobée, Ethodée et sept filles : Amycle, Astycratie, ou Astymne, Callirhoé, Chias, Chloris, Cléodoz, Hilaire, Mélibée, Ogygie Néère, ou Asthyochée, Théra ou Ethodie Phtie, et Pelopie. Fière d’une si nombreuse famille, ainsi que de ses propres charmes, Niobée eut l’imprudence de rabaisser le mérite de Latone en lui opposant sa fécondité, elle s’opposa même au culte qu’on lui rendait, en disant qu’elle en était indigne, et voulut recevoir pour elle l’adoration des peuples. Latone, offensée de cet orgueil, se plaignit à ses deux enfans, qui soudain, descendirent sur la terre pour la venger. L'occasion ne tarda pas, car quelques jours après, Apollon et Diane, ayant vu dans les plaines voisines, les fils de Niobée s’y amuser à divers exercices, ils les tuèrent à coups de flèches, ou du moins, suivant Ovide, Apollon seul fit ce massacre. Au bruit de leurs cris douloureux, les sœurs de ces malheureux princes se montrèrent sur les remparts, et aussitôt, elles tombèrent également sous les traits invisibles de Diane. Enfin leur mère étant accourue, outrée de douleur et de désespoir, demeura assise et pour toujours immobile, auprès des corps de ses enfans qu’elle venait d’arroser de ses larmes. La vie lui échappa donc spontanément, et elle fut changée en un rocher, que le vent, dit-on, emporta sur le sommet d’une montagne de la Lydie. Cependant, on assure qu’une fille s’échappa, ce fut Chloris, depuis épouse de Nélée, et mère de Nestor, dont nous parlerons en faisant connaître le siège de Troie ; d’autres écrivains veulent l’appeler Amycle ou Mélibée, et font périr avec les autres enfans leur oncle Zéthus et Amphion leur père. Les victimes de cet affreux massacre restèrent sans sépulture pendant neuf jours sous les yeux de leur mère. Mais une autre légende n’approuvant pas la métamorphose subite de Niobée en rocher, fait ensevelir les quatorze enfans par les dieux, et laisse Niobée en proie à ses chagrins, erre de contrée en contrée jusqu’en Lydie. Alors, elle y répandit tant de larmes que les dieux, touchés de ses douleurs, la métamorphosèrent en pierre ; d’autres assurent qu’elle disparut au milieu d’un tourbillon, soit sur le mont Cithéron, soit sur le mont Sipyle.

Quelques mythologues modernes, racontent cette triste fable d’une autre manière, ils disent que Niobée, fille d’Assaon et femme de Philote, trouva la beauté de ses enfans supérieure à celle des Latoïdes, ou enfans de Latone, et que celle-ci, irritée, fit alors prier Philote à la chasse, et inspira un amour incestueux à Assaon, qui, ne pouvant séduire sa fille, fit périr tous ses enfans dans les flammes ; de sorte que la malheureuse Niobée leur mère, désolée, se précipita du haut d’un rocher. Plusieurs variantes existent sur ce massacre : c’est une propre mère, poursuivie par l’amour criminel de son père, qui pour y échapper tue ses enfans et se donne ensuite la mort ; c’est une peste qui fait disparaître toute cette famille ; ce sont enfin les seuls prêtres d’Apollon qui s’en débarrassent à coups de flèches, comme ennemie de leur caste.

Le fond de cette fable semble appartenir à un fait historique, à une peste dont la ville de Thèbes était ravagée, et à laquelle Niobée dut la mort de tous ses enfans ; ensuite comme on attribuait les maladies contagieuses à la chaleur excessive du Soleil, on mit sur le compte d’Apollon le massacre des Niobides, et l’on supposa que les flèches de ce dieu étaient les rayons brûlans de l’astre qui nous éclaire. Quant aux enfans restés pendant neuf jours {p. 78}]sans sépulture, on les considère comme les habitans de Thébes morts de la peste, auxquels personne n’osa touche jusqu’à ce que les prêtres desservans des temples se fussent enfin décidés à leur rendre les devoirs funèbres. Du reste, on comprend aisément que Niobée ne pouvant plus supporter le séjour de Thébes, après la perte de ses enfans de son mari, fut terminer ses jours au fond de la Lydie, sur le mont Sipyle, où l’on vit pendant long-temps une roche ressemblant de loin, d’après Pausanias, à une femme en larmes et accablée de douleur, roche qui avait fait supposer que Niobée daqns le profond silence de son affliction et dans son immobilité douloureuse, avait été transformée en rocher ; mais nous ne pouvons donner à cette fable le sens allégorique, qui prend Niobée pour une fontaine et ses enfans pour des ruisseaux tous desséchés par de grandes chaleurs.

Nous sommes beaucoup plus portés à voir avec M. Parisot dans Amphion, la personnification d’un Soleil, dans Niobée, cele d’une Lune, adorés et abondonnés en Grèce, à l’introduction du culte des Latonides ; quant aux sept fils et aux sept fille de Niobée, nous les croyons la symbolisation des sept jours et des sept nuits de la semaine.

Latone, après ce massacre, devint une puissance crainte et redoutée, une déesse de mort, une Diane Lucifer, adorée par la peur. On la représente tenant entre ses bras les deux Latoïdes, ou Latonides, ou Latonigènes, ses enfans, qui tendent leurs mains vers le serpent Python à l’instant qu’il vient pour les étouffer.

Diane, fille de Latone et de Jupiter et sœur d’Apolon, portant diveres noms et surmons : ainsi on l’appelait AErera en Argolile, Apogéa du temple qu’elle avait à Olympie, Agroliter et Agrotère ou la coureuse des campagnes, Amarenthia ou Amarysia d’Amarynthe, bourg de l’Eybée ou de la Thessalie, Amphipyros ou qui porte une torche dans chaque main, Angitas de la rivière de ce nom en Thrace, Amphipyre ou qui porte flamme, et alors prise pour la Lune, Angitas en Thrace, Anysidore ou qui achève les présens, Aorse en Argolide, Anachorienne ou l’étranglée à Candyle, Aphée, Arsiteneus, Ardoine ou Arduenne des Sabins, Argia ou d’Argos, Aricinia ou d’Aricie dans le Latium, Aristobula ou la donneuse de conseils, Aritée ou l’excellente, en attique Arthenus ou la douceur, en Grèce, Astratée ou anti-militaire, Astyrène et Astyris ou d’Astyrie, en Mysie, Angèle en Sicile, Auxomène ou qui croit, considérée comme Lune, Aventine du mont Aventin, Biscornis ou le croissant, en considérant Diane comme la Lune ou Phébée, Brauronie à Brauron, Brito ou la douce vierge, ou l’Artémise Crétoise, Cariatide ou de Carie en Laconie, Calliste ou la très-bele, Cédreatis ou pareille au cèdre, chez les Orchoméniens, Chésiade, ou Chizias, ou du mont Chésias, près Samos, ou de Chésia, en Ionie, Chia ou de Chio, Chitonia ou de Chitone en Attique, ou parce qu’on lui consacrait les premiers habits des enfans, Cindiade, Cnagie ou de Cnagée, le ravisseur de l’une de ses statues, Condiléatis ou de Condylée en Arcadie, Colénide ou de Colène, roi de Myrrhinonte en Attique, où il lui avait bâti un temple, Compernès ou l’emmaillotée d’Éphèse, Cordace à Elice, Coryphée, d’une montagne de ce nom, près d’Epidaure, Corythalienne ou celle à qui l’on sacrifiait de jeunes pourceaux, à Sparte, Cynthia ou de Cynthe, montagne dans l’île de Délos, Daphnis et Delphinica ou de Delphes, Deviana ou qui égare les {p. 79}hausseurs, Dictynna ou de la nymphe Dictynne qui inventa les filets de chasse, Didyma ou sœur jumelle d’Apollon, Discincta ou qui porte l’habit longt et flottant, sans ceinture, Elaphébolie ou qui tue les cerfs, Elapheia ou fille d’Elaphéion chez les Eléens, Eucléa ou la glorieuse, Elée ou Elos, Epione, Episcopos à Elios, vierge, en Béotie, Fascelis et Fascelina à Aricée, ou au faisceau de bois dans lequel Oreste et sa sœur avaient caché sa statue pour l’emporter de la Chersonnèse-Tauride, Gazoria à Gazore, Hécate aux enfers, Hecatebolia et Hecatébélia ou qui darde au loin ses rayons, Hegémaque ou qui mène au combat, à Sparte, alors elle portait des flambeaux, Heurippe à Phénéos ou qui fit se retrouve les cavales d’ulysse à Phénée, en Arcadie, Hierra ou la chaste et sacrée chez les Oresthasiens, Hymnie en Arcadie, Icaria ou d’Icarium dans le Golfe Persique, Iochera ou qui lance des traits, Iphigénie c hez les Hermionniens, Isoras à Sparte, Laphria ou aux dépouilles sanglantes, à Patras et chez les Calydoniens, Leycippe ou aux chevaux blancs, Leucophryne ou de Leucophryse en Magnésie, et dont le temple jouissait du droit d’asyle, Limenatis et Limnatis ou présidant aux ports et aux marais, Lucifera ou présidant aux accuchemens, couverte alors d’un voile parsemé d’étoiles, et tenant un flambeau à la main, Lune ou la Diane du Ciel, Lyda en Sicile, Lycoatis de Lycoa en Arcadie, Lycea à Trézène, ou qui débarrasse des loups, Lygodesma ou au faisceau de bois, Lyzizone ou qui présidait aux premières heures du mariage, Milta ou Militia en Cappadoce, en Phénicie et en Arabie, Montano ou des montagnes, Munychia ou de Munychie à Athènes, Mysie en Laconie, Nélée ou la divinité de Nélée, fondateur des Nélédies, Némorensis ou déesse des bois, OEnoatis ou d’Oenée en Argolide, Omnivaga ou l’Errante, Oresta ou la Diane d’Oreste, Orthia ou qui ne peut être penchée, à Sparte, Orthione ou l’inflexible, Ortygia ou de Délos si fertile en cailles, Panagée ou qui dirige tout, Pellène et Pellénis ou de Pellène en Archaïe. Dans ce pays, quand la prêtresse portait sa statue en procession, personne n’osait lever les yeux sur elle, de peur d’encourir sa vengeance, Phrarnace et Pharnak ou incarnations mâles de la Lune dans l’Ibérie, Phébée ou Diane Lune, Phérée à Phérès e nThessalie, Pyronia ou du mont Cratis, sur lequel les Argiens allaient cherche le feu sacré, pour le Fêtes de Lerna, Pharetra Dea et Podogra ou l’artente à la chase, Paronia ou du temple bâti par le roi Saron à Trézène, Sarpédonia ou de Sarpédon en Cicile, Sciatis de Scias près Lacédomone, Sœva Dea ou la déesse cruelle de Tauride, Sotira ou la conservatrice, chez les Mégariens, qui, par sa protection, avaient, l’an 497 avant J.-C. remporté une victoire sur Mardonius général des Perses, Sospes ou l’hospitalière, Stymhalie ou de Stymphale en Arcadie, Succincta ou au Vêtement retroussé par la ceinture, Tanacé ou incarnation mâle de Diane dans le Pont, Taurione ou honorée en Tauride, Taurique ou de la Chersonnèse-Taurique, Thoantea ou de Thoas, roi de Tauride, Titania ou la descendante des Titans, Triclaria ou au temple des trois villes Aroé, Anthée et Messatis, Trivia ou des chemises, et Upis ou fille d’Upis.

Diane, fille de Latone et de Jupiter, sœur aînée d’Apollon, reçut de son père l’honneur d’être déesse de la chasse et des forêts. Après avoir secours sas mère pour l’aider à mettre au jour Apollon, elle fut tellement effrayée des douleurs {p. 80}maternelles, qu’elle résolut de garder une virginité éternelle. Ce vœu de chasteté forçait les jeunes filles d’Athènes qui restèrent toujours sous sa protection, à la prier de fermer les yeux sur leurs folies, en allant lui porter des offrandes et apprendre dans son temple leurs ceintures.

Il est probable que plusieurs femme célèbres des t emps primitifs ont porté le nom de Diane ; Cicéron en compte particulièrement trois, la première, fille de Jupiter et de Prosperpine, et mère de Cupidon ; la deuxième, fille de Jupiter et de Latone ; et la troisième avait Glauca ou Glaucé pour mère et Upis ou Oupis pour père ; mais la plus honorée des peuples et des poètes était la fille de Latone, celle qui passait en même temps pour sœur d’Apollon. On donnait à Diane Elaphion, c’est-à-dire le petit faon, femme d’Elide, pour nourrice, chez les Éléens. Cette déesse, malgré tous ces noms, était adorées sous trois désignations spéciales et particulières, suivant l’attribut qu’on lui prêtait, ainsi elle se nommait Diane ou Artémise sur la terre, et alos elle présidait à la chasse, aux chasseurs, à leurs chiens et aux forêts, et par suite, en Grèce, aux ports. Quand on la considérait dans le ciel éclairant le monde pendant la nuit, on l’appelait la Lune, ou Phébée ou Séléné ; puis on lui donnait le nom d’Hécate ou quelquefois de Proserpine, lorsqu’elle exerçait son pouvoir aux Enfers. Par suite de ces trois fonctions, on l’avait surnommé Trifomis ou aux trois formes. Nous allons faire connaître les différentes fables dont on l’a entouré dans ces diveres fonctions : parlons d’abord de la déesse de la chasse.

Jupiter, après avoir accordé à Diane la permission de rester vierge, la créa déesse de la chasse et reine des bois ; il l’arma de flèches et d’arcs et lui donna pour cortège quatre-vingts nymphes, dont soixante nommées Océanies, et vingt nommées Osies. Elle était si jalouse de sa pudeur et de celle de ses suivantes, que si l’une d’elles se fût tant soit peu compromise, elle l’eût puni sur le champ, et d’une manière effrayante. Témoin la jeune Calisto qu’elle changea en ourse ; Buphage qu’elle perça de ses flèches sur le mont Philoé, et le timide Actéon dont les yeux seuls furent coupables.

Cette jeune nympe Calisto était l’une de ses favorites ; elle était fille de Lycaon. Malheureusement sa beauté fixa les regards du maître des Dieux qui, prenant l’apparence de Diane, la rendit mère d’Arcas. Alors la paubre nymphe encourut la haine de deux déesses, car ayant refusé de sa baigner avec ses compagnes, sa maîtresse s’aperçut de sa faute, la chassa d’auprès d’elle, et la jalouse Junon, poussant plus loin la vengeance, la changea ou la fit métamorphoser par Diane en ourse, Jupiter pour la consoler de cet accident l’enleva avec Arcas son fils, à l’instant que celui-ci en chassant alalit percer sa mère à coups de flèches, les plaça au ciel pour y former les constellations de la Grande-Ourse, ou Hélice, ou le Charriot, composé de sept étoiles suivies d’une hutième, ou Arétophyle ; c’est Bootès, ou le bouvier ou le gardien ; près de la queue de la grande ourse, on voit Arcture, étoile qui, suivant les anciens, annonçait toujours ou de l’orage, ou de la pluie ; quant à la Petite-Ourse, et Cynosure, elle est près du pôle artique, et sert de guide aux nautonniers. On prétendait que les étoiles dont est composée cette constellation étaient nourrices de Jupiter. A cette nouvelle, Junon, encore plus furieuse, ne voulut jamais permettre à ces astres de se coucher dans {p. 81}l’Océan, et, en effet, depuis ces temps reculés, ils ne quittent jamais l’horizon grec et italien.

Quant au jeune Actéon, il fut victime involontaire du crime que Diane lui reprochait.

Il était fils d’Autonoée, fille de Cadmus et femme d’Aristée, fils de Cyrène et d’Apollon. Il aimait passionnément la chasse. Son seul plaisir était de parcourir les forêts et les montagnes pour surprendre les animaux et les percer de ses flèches. L'aurore à peine levée le voyait dans les plaines, et le soleil et son coucher l’y trouvait encore. Cette passion était si forte, qu’elle morit et absorba chez lui toutes les autres. Aussi jamais il ne ressentit les feux de l’amour. Un jour qu’il poursuivait un sanglier avec une rapidité incroyable, et que l’habitant des forêts s’en fut allé se réfugier dans la vallée de Gargaphie en Béotie, Actéon y arrive et apeçoit par mégarde Diane qui était au bain. La déese, irritée de l’imprudence du jeune chasseur, lu jeta aussitôt de l’eau au visage, ou le revêtit elle-même d’une peau de cerf, ou le métamorphosa en cerf. Alors ses chiens, ne reconnaissant plus leur maître, se lancent sur ses traces, le découvrent au fond de l’épaisseur des bois et le déchirent, impitoyablement. Ces chiens fidèles, et cruels malgré eux, s’appelaient : Aello, Agriode, Alcé, Amarinthe, Asbole, Canace, Cyprio, Dictée, Dorcé, Dromas, Hylée, Hylactor, Harpale, Harpye, Ichnobate, Lachné, Lacon, Labros, Leucon, Lycisce, Mélané, Mélampe, Napé, Nebrophon, Oribaze, Pamphague, Pœmenis, Stictèque, Théron, Thous et Tigis. Suivant une autre tradition, ce fut par les chiens de Diane qu’il fut dévoré, soit pour impiété, en ayant voulu manger des viandes offertes à la déesse en sacrifice, soit pour avoir eu la vanité de se dire plus habile chasseur qu’elle. L'histoire du malheureux Actéon, dont le nom signifie lumineux, à probablement en effeet rapport à quelque crime ou imprudence envers la divinité de son pays. Cependant, après sa mort, les Orchoméniens l’ayant mis au rang des héros, ils lui élevèrent, ainsi que dans toute la Béotie, des statues en bronze, et l’honorèrent même d’un culte particulier. Mélanippe fut aussi puni par la déesse pour avoir aimé Comito, l’une de ses prêtresses, et l’avoir surprise dans son temple. Diane, comme on le voit, était facilement irritable ; aussi Chioné, fille de Dédalion, ayant eu la témérité de préférer sa beauté à celle de cette déesse, Diane la tua d’une flèche et laiss son père se précipiter de douleur du haut d’un rocher ; mais nous verrons Apollon l’arrêter dans sa chute et le changer en épervier. Cette Chionée eut Antolycus de ses amours avec Mercure, et Philammon avec Apollon. La froideur de Diane l’empêcha d’être fort utile aux chasseurs placés sous sa protection. Aussi rererment ils eurent à s’en louer. Parmi ces nombreux amateurs des forêts, on connaît Amarynthe qui donna son nom à une ville de l’Eubée, Apis d’Etolie, Eryme de Cyzique, Gration que la déesse tua parce qu’il avait percé accidentellement sa biche favorite, Hyas, fils d’Atlas et de Pléione qui fut dévoré à la chasse par un lion, Perdicca qui devint amoureux de sa mère et mourut de consomption, Saron, ancien roi de Trézène qui se noya en se jetant à la mer à la poursouite d’un cerf. Après cet accident, les Mégariens en firent le dieu de la mer et des mariniers. Il avait à kéfélikioj sur la côte européenne du Bosphore une statue dans un temple où l’on trouvait aussi cell de Diane.

Nous venons de dire que cette déesse {p. 82}passa toujours pour vierge ; cependant on l’accuse d’avoir fait plus d’une infraction à son vœu. Celle qui fit le plus de bruit fut son intrigue avec le bel Endymion, berger du mont Latmos en Carie, où se trouvait la ville d’Héraclée. Il était né d’Æthlius, fils d’Eole et de Calycée, également fille d’Eole et d’Enarète. Diane eut, dit-on, avec ce berger cinquante filles et un fils nommé Etolus, ou selon d’autres seulement trois fils et une fille. Quelques mythologues se basant sur ce que le mot Endymion signifiait dormeur, d’où lui vint le surnom du Dormeur de Latma, ont prétendu qu’après avoir été admis dans le ciel comme petit-fils de Jupiter, et ayant manqué de respect à Junon, il fut condamné à un sommeil perpétuel ou seulement de trente années. Cependant on dit aussi que Jupiter lui ayant accordé le choix de demander ce qu’il aimait le mieux, il le pria de le laisser dormir toujours sans être sujet ni aux atteintes de la vieillesse, ni à la mort. C'était pendant ce sommeil que la lune, éprise de sa beauté, allait lui rendre visite toutes les nuits au fond de sa grotte de Latmos. A la fin il fut rappelé dans l’Olympe. On croit que ce fut le douzième roi d’Élide qui, après avoir été chassé, se retira dans une grotte du mont Latmos où il se livrait toutes les nuits à l’étude de la marche de la lune et de tous les corps célestes. Peut-être aussi cette fable n’est-elle qu’une allégorie de la paresse des bergers dormant souvent lorsque la lune vient dissiper l’obscurité de la nuit. On donne encore à Endymion plusieurs fils appelés Poson, Péon, Epée et Etolus, père de Pleuron, et une fille nommée Eurydice ou Euripyle, qu’il eut d’Astérodie, ou d’Hypéripna, fille d’Arcas, femme dont peut-être on changea le nom en celui de Diane. On le marie aussi à Chromia, fille d’Itome, et à Iphianasse. Ces amours de Diane ont donné naissance à deux charmans tableaux, l’un de Girodet, et l’autre de Langlois. Quant à la lune, on ne lui attribuait guère qu’un fils, du reste peu connu, et qui, dit-on, portait le nom de Phlionte. Cependant les légendes anciennes assurent qu’un fils d’Apollon appelé Amphithémis, la rendit mère de Caphaurus et de Nasamon.

Après Endymion, Diane prit, dit-on, le brillant Orion pour amant. C'était le fils ou de Neptune et d’Euryale, fille de Minos, ou d’un homme fort pauvre appelé Œnopeus, ou Œnopium, ou Hyrié, chez lequel Jupiter, Neptune et Minerve furent loger un jour en faisant un voyage sur la terre. Ces Dieux voyant qu’il les recevait aussi bien qu’il pouvait, et qu’il leur immola même le seul bœuf qu’il possédait, aussitôt qu’il eut entendu Neptune appeler par mégarde Jupiter par son nom, lui laissèrent le choix de demander ce qu’il voudrait ; alors il répondit qu’il désirerait bien avoir un fils, mais sans prendre de femme avec lui. Aussitôt les Dieux, après avoir détrempé de la terre avec de l’eau, en avoir rempli la peau du bœuf qu’ils venaient de manger, firent naître dans cette peau le bel Orion, chasseur célèbre, à la taille svelte, que Diane chérit et tua ensuite par jalousie. Cependant, suivant quelques écrivains, il mourut de la piqûre d’un taon, et fut après sa mort placé par sa maîtresse dans la constellation du scorpion, appelée aussi Orion. On donnait encore Clonie, mère de Nyctée, pour femme à Hyriée, et l’on marie Orion à Sidé, de qui il eut Ménippe, tuée par Diane ; puis on fait devenir Orion amoureux de Mérope, fille d’OEnopion et d’Erope. Diane, pour se consoler, fixa ses désirs sur un fils de Mercure, le berger sicilien Daphnis, auquel Pan avait appris à chanter et à jouer de la flûte, et {p. 83}auquel les Muses avaient inspiré l’amour de la poésie. Il était si bon chasseur que ses chiens, après l’avoir perdu, on ne sait trop comment, moururent de douleur. On dit encore que la chaste déesse se prit de passion pour Hippolyte, fils de Thésée, qu’elle ressuscita pour lui donner une place auprès d’elle dans l’Olympe, et qu’elle ne dédaigna pas les complimens que Pan lui-même lui adressa dans un bocage de l’Arcadie sous la forme d’un bouc de la plus belle blancheur. Cependant ces diverses infractions à son vœu n’empêchèrent pas Apollon de la nommer ainsi que Minerve la Vierge blanche.

Diane sur la terre, à part ses amours secrets qui ne comptent pas puisqu’elles étaient inconnues au vulgaire, s’exerçait particulièrement à la chasse, suivie de soixante nymphes ou Océanies, filles de l’Océan, et de vingt autres jeunes filles appelées Asies qui avaient soin de son équipage de chasse.

Parmi ces nymphes on remarquait : Aréthuse, fille de Nérée et de la nymphe Doris. Elle fut métamorphosée en fontaine par Diane pour la sauver des poursuites du fleuve Alphée dont les eaux depuis se confondent avec les siennes. Argé ou Hécaerge, fille de Borée et d’Orithye et sœur de la déesse Opis, était une divinité favorable aux chasseurs, et devait être plutôt une incarnation de Diane elle-même, que l’une de ses suivantes, quoiqu’elle fût censée compagne d’Artémise. Arriphe était d’une si grande beauté que Tmole, roi de Lydie, s’en étant épris, la poursuivit et lui fit violence jusque dans le temple de Diane, affront qui fut plus tard puni par les Dieux. Aura et non Auta, fille de Lélas et de Péribée, devint enceinte de Bacchus, et accoucha de deux jumeaux ; mais Diane l’ayant punie en la rendant furieuse, elle dévora l’un de ces enfans et se noya. Alors Jupiter la changea en fontaine. Cenchrée ou Cencrias, fille de Pyrène, fut par accident percée d’une flèche que Diane lançait contre une bête sauvage. Sa mère fut si affligée de sa perte, que la déesse la changea en une fontaine qui porta son nom. Calisto n’est pas la moins connue des nymphes de la suite de Diane ; nous savons comment elle fut tour à tour punie et récompensée de ses faiblesses avec Jupiter. Crocale était une fille du fleuve Isménus. Phyalé était une simple nymphe. Hyale était celle qui puisait de l’eau pour la répandre sur Diane lorsqu’ Actéon les surprit au bain. Opis enfin était une nymphe qui tua le guerrier Aruns, au dire de Virgile.

Diane-Lune était un tout autre personnage que Diane chasseresse. En effet, la Lune est la grande déesse céleste de la plupart des peuples. Elle répond à Isis des Égyptiens, à Baaltis ou Astarté des Phéniciens, à la Méni des Hébreux idolâtres, à la Militi des Perses, à l’ Atilat des Arabes, à la Belisama des Gaulois ; puis elle se confond avec la Sélénée, l’Artémise et l’Hécate des Grecs. Considérée sous son nom de Sélénée, c’est la sœur d’Hélios ou soleil ; c’est elle qui ayant appris que celui-ci avait été noyé dans l’Eridan par les Titans, s’y précipita elle-même du haut de son palais ; mais les Dieux en eurent pitié et les changèrent en astres, de sorte qu’Hélios eut sous sa domination la conduite du soleil, et Sélénée celle de la lune. Depuis ce temps, on lui donna encore le nom de Men, ou Mêné, ou l’astre qui mesure les mois. Ses amours furent peu nombreuses ; elles se bornèrent à Jupiter, à Saturne et à l’air. Elle eut du premier Némée, du second Pandée, et du troisième Ros ou la Rosée que les poètes regardèrent comme les larmes versées par l’aurore sur {p. 84}Tithon, son époux, ou sur Memnon, son fils. Plus tard, on donna le nom masculin de Lunus à l’astre dirigé par Sélénée.

Chez les Grecs la Lune fut promptement divinisée dans la personne de Diane, sœur d’Apollon ; alors on l’appela Diane céleste ou Phébée, ou plus communément simplement la Lune. Diane, disait-on, avait reçu de son père le soin d’éclairer le monde pendant la nuit pour que ses amours avec Endymion ne fussent point divulguées sur la terre. Pour la mettre en possession de sa nouvelle charge, le maître des Dieux lui plaça un croissant sur la tête. Aussitôt elle monta sur le char de la Lune, saisit les rènes de ses coursiers dont l’un était noir et l’autre blanc, et parcourut ainsi chaque nuit l’univers ; mais elle ralentissait cette course rapide en arrivant vers le sommet du mont Latmos où, nous le savons, était son bel Endymion. Alors elle descendait de son char, et un nuage épais dérobait son absence aux yeux des mortels.

Les Grecs ayant confondu le culte de cet astre avec celui de Diane, nous renvoyons à l’explication que nous donnons de celui de cette déesse ; Lunus cependant, considéré comme astre masculin, jouissait d’un culte particulier, surtout à Carrhe en Mésopotamie. Dans cette ville, les hommes lui sacrifiaient en habits de femmes, et les femmes vêtues en hommes. Les Grecs et les Romains représentaient la Lune en plaçant seulement un croissant sur la tête de leur Artémise ou de leur Diane ; mais les Phrygiens, les Pisidiens et les Cariens figuraient Lunus sous les traits d’un jeune homme coiffé d’un bonnet sur la tête, avec le croissant sur le front, et tenant une bride dans la main droite, un flambeau dans la gauche, et un coq sous ses pieds.

Quant à Hécate, que les Grecs confondaient aussi avec Diane ou Proserpine, elle avait différens noms et surnoms, tels que Angelus ou l’ange, Athir ou la ténébreuse en Egypte, Brimo ou l’inspiratrice des terreurs nocturnes, Canicida ou celle à qui l’on sacrifiait beaucoup de chiens, à Samothrace, Enhodia ou l’indicatrice des chemins, parce que des pierres carrées surmontées de son buste, servaient de bornes portant le nom des routes ; Feralis ou des enfers, Philax ou gardienne des Enfers, Scotia ou la ténébreuse, Tricephale et Trisocephale, et Triformis, et Trigemina, ou aux trois formes, Trioditis et Trivia ou veillant aux carrefours et aux chemins, Zéa ou présidant à la vie. Hécate était une déesse multiple, comme l’indiquent ses noms de Tricéphale et de Triformis, ou aux trois têtes et aux trois corps, elle passait chez les Grecs pour fille de Jupiter et de Latone, mais leur mythologie ancienne la faisait également fille du Soleil, ou du Tartare et de Cérès, ou de la Nuit, ou d’Aristée, ou du titan Persès et d’Astérie, aussi, tantôt elle était déesse bienfaisante distribuant les biens et la victoire à ses protégés, guidant les navigateurs et les conseils des rois, et présidant à l’accouchement, à la conservation et à la croissance des enfans ; c’était donc alors une Junon Lucine, tantôt magicienne et chasseresse habile ; alors ce n’est qu’une femme ordinaire, frappant de ses flèches les hommes et les animaux, empoisonnant les voyageurs et faisant sacrifier les naufragés dans un temple qu’elle avait élevé à Diane, sur les côtes de la Chersonèse – Taurique, puis épousant Eètès dont elle eut les deux autres célèbres magiciennes Médée et Circée. Mais si l’on en fait une véritable déesse, elle se confond entièrement avec Diane, et présidait aux enchantemens, aux songes et aux spectres ; aussi, c’était elle que l’on invoquait {p. 85}avant de commencer les opérations magiques ; enfin, c’était aussi une vraie Proserpine, présidant à la mort et aux enfers ; ne donnant entrée de suite dans cet empire qu’aux ames pour lesquelles on avait offert sur la terre une Hécatombe ou sacrifice de cent victimes, et laissant au contraire errer impitoyablement pendant cent ans sur les bords du Styx, fleuve coulant à l’entrée des Enfers, celles de ces ames qui avaient été privées de sépulture. Son culte, importé par Orphée d’Egypte dans la Grèce, se mêla presque partout avec celui de Diane, et les Spartiates honorèrent long-temps ses autels de sang humain. On lui consacrait particulièrement le chêne, le chien et le nombre trois. Ses autels et ses statues avaient trois faces. Les Athéniens regardaient cette déesse comme protectrice des familles et des enfans, plaçaient une de ses statues devant leurs maisons, et célébraient en son honneur, tous les mois le soir de la nouvelle lune, des fêtes appelées Hécatésies, pendant lesquelles les gens riches donnaient, dans les carrefours, un repas public présidé par la déesse et destiné aux pauvres.

On la représentait, soit avec trois têtes assez jolies couronnées de roses et de feuilles, soit avec trois têtes d’animaux différentes, savoir : une de cheval, une de chien et une de sanglier. On la coiffait aussi de serpens, armée d’une torche ardente et d’un fouet, ou d’un glaive, et faisant entendre d’horribles aboiemens. Comme Phylax ou gardienne des enfers, on lui mettait une clé et des cordes dans une main et un poignard dans l’autre pour frapper et enchaîner les criminels. Assez souvent, enfin, c’était une patère, symbole des libations, qu’elle portait. On a supposé que par ce nom de triformis et de triple Hécate, les poètes avaient voulu faire allusion ou aux trois phases de la lune, ou aux trois grandes époques de l’homme, savoir la naissance ; la vie et la mort.

De Délos, où Diane prit le nom de Délia, comme elle emprunta celui de Cyncthia du mont Cyncthus, le culte de cette déesse ne tarda pas à se répandre dans toute la Grèce. Ses temples les plus fameux étaient ceux d’Éphèse et de la Chersonèse-Taurique. Celui d’Éphèse, le premier élevé à Diane par Crésus, était une des sept merveilles du monde. On avait mis 220 ans à le bâtir, d’après les dessins du grand architecte Chersiphron. Ce fut ce temple magnifique qui fut brûlé le 6 juin, jour de la naissance d’Alexandre-le-Grand, par le roi éphésien Erostrate, dans le dessein d’immortaliser sa mémoire. Le temple de Diane, qui se trouvait placé dans la Tauride, actuellement la Crimée, avait cela de particulier que son autel ne fumait que du sang de victimes humaines. C'étaient les étrangers naufragés sur ces côtes inhospitalières qui fournissaient ces victimes. Oreste et Pylade, que nous retrouverons plus tard, mirent fin à ces cruautés en cachant la statue de Diane dans un fagot de bois, d’où lui vint le nom de Phaselis, et en l’emportant en Italie, après avoir tué le pontife Thoas. Parmi ceux qui élevèrent des temples à Diane, on remarque Preugène qui, après avoir enlevé de Sparte la statue de la déesse, lui éleva un temple à Maphore en Achaïe ; puis Chronius qui lui en bâtit un autre à Orchomène. Des prêtresses desservaient ces temples, et à part Iphigénie, dont nous aurons occasion de parler, le nom de Cométho est le plus connu parmi ceux de toutes ces prêtresses.

Elles célébraient en son honneur plusieurs fêtes ; telles étaient : les Amarynthies ou Amarysies se célébrant à Amarynthe ; les Artémistes, pendant lesquelles on sacrifiait {p. 86}un mulet, elles avaient lieu en l’honneur de Diane-Artémise à Delphes et à Syracuse ; les Bendidies étaient des fêtes licencieuses qui, après avoir été importées de Thrace, se célébraient à Athènes le 19 ou le 20 du mois Thargelion ou mois des Thargélies, fêtes d’Apollon ; les Brauronies qu’on célébrait tous les cinq ans à Brauron, ville où Oreste avait déposé la statue de Diane qu’il avait enlevée de la Chersonèse-Taurique. Pendant ces fêtes on sacrifiait un bouc ou une chèvre ; de jeunes filles, appelées Arctoi, âgées de cinq à dix ans, et vêtues en robes jaunes, venaient se consacrer à la déesse, et l’on appliquait un léger coup d’épée sur la tête d’une victime humaine, de manière à en faire couler quelques gouttes de sang. Les Canephories étaient des fêtes de Diane en Sicile. Les Caryes étaient des fêtes célébrées par des danses en son honneur, chez les habitans de Caryes. Les Calaoïdies étaient d’autres fêtes où les chants remplaçaient les danses en Laconie. Les Chitonies et les Dictynnies se célébraient en l’honneur de Diane Chitonia et Dictynna. Les Diamartigoses étaient les fêtes spartiates de Diane Orthia instituées par Lycurgue, et pendant lesquelles on fouettait de jeunes enfans sur l’autel de cette déesse pour leur apprendre à supporter la fatigue et la douleur. Les Etaphébolies étaient célébrées à Athènes dans le mois d’Elaphébolion ou de mars, on y sacrifiait un cerf ; les Platéens ayant d’abord été vaincus par les Thessaliens, instituèrent aussi des Elaphébolies, et offrirent à Diane un cerf de pâte en mémoire de la victoire qu’ils remportèrent dans un second combat contre ce peuple. Les Ephésies étaient des fêtes en l’honneur de Diane pendant lesquelles les Ephésiens s enivraient. Les Hégémonies avaient lieu en Arcadie pour Diane Hégémone. Les Laphries se célébraient à Patras, et duraient deux jours, le premier se passait en processions, et le second on brûlait des animaux féroces dont par fanatisme les assistans ne fuyaient pas les dangereuses attaques quand ils venaient à se détacher du bûcher. Les Limnatidies étaient les fêtes des pêcheurs. Les Munychies, celles pendant lesquelles on offrait dans le temple de Diane, le 26 du mois munychion dans la pleine lune et à la lueur des torches, de petits gâteaux appelés Aphiphantes ou resplandissans de lumière. Les Néléides avaient été instituées par Nélée, fils de Codrus. Les Némorales avaient lieu à Aricie, les Saronies à Trezènes en l’honneur de Diane Saronia, et les Thurgélies à Athènes étaient consacrées au soleil et à la lune, ou à Diane et à son frère.

D'après ce que nous venons de dire sur Diane, il est facile de croire que les peintres et les sculpteurs l’aient représentée de différentes manières ; habituellement la Diane chasseresse est la Bendis des Thraces et l’Arduenne des Sabins et des Gaulois, elle est représentée jeune, bien faite, armée d’un arc et d’un carquois, et les pieds couverts de brodequins ; quelquefois elle est suivie d’une meute de chiens, ou tenant un lion d’une main et de l’autre une panthère, ou bien assise sur un char attelé de cerfs blancs ou de deux génisses ; mais quand on veut lui faire représenter la Lune, elle a un croissant sur le front, et son char est traîné par deux coursiers de couleur différente, il en existe beaucoup de statues au Musée, aux Tuileries et à Versailles.

Apollon, dieu du jour et des beaux arts, portait les différens noms et surnoms qui suivent : ainsi on l’appelait Abœus d’Aba en Phocide, Acersecomes ou à longue chevelure et sans barbe, Acesios, et Acestor, {p. 87}et Alexicacus ou le guérisseur, Acritas ou des hauteurs à Sparte, Actiacus, et Actios et Acteus ou d’Actium, où sa statue colossale servait de phare aux navigateurs, Ægénétès ou le renaissant des Camariniens, Agriate et Agrié ou d’Argos, Agyeus auquel les Athéniens sacrifiaient dans les rues, Aleuromantis ou Alivromantis ou le devin par la farine, Amazonius ou qui termina la guerre des Grecs et des Amazones, Amphysius ou du fleuve Amphyse, Amyclœus ou d’Amiclé en Laconie, Anaphé ou qui rend clair, Apharée et Aphœé ou l’invisible, Apertus ou aux oracles du trépied découvert, Aphetor ou l’invisible qui dictait ses oracles à Delphes, Archegenctès, Archegetès, et Aigenetès ou le principe de tout, Arcitenens ou à l’arc, Argoos ou l’Argien, chez les Coronéens, Argyrotoxos ou à l’arc d’argent, Astypaleus ou d’Astypalée l’une des Cyclades, Bassès ou de Bassa en Arcadie, Bela et Belis ou de Crète et d’Aquilée Belesicharès ou qui lance des flèches, Bellator ou le guerrier Benevolus ou le bienveillant, Bœdromios ou le patron du mois bœdromion, qui répondait à la fin d’août et au commencement de septembre, à Athènes et à Thèbes, Branchide de Branchus son fils, Carnéen de Carnus son favori, Carpog, Carpogenetle ou la génération des fruits, Cataon ou de la Cataonie en Cappadoce, Cerdous ou qui vend ses oracles, Céréate à Epityde et à Mantinée en Arcadie, Cilleus ou de Cilla en Béotie, Cirrheus ou de Cirrha en Phocide, près de cette ville, on voyait une caverne d’où sortaient, dit-on, des exhalaisons inspiratrices, Chryso belemnos ou aux flèches d’or, le Chasseur, Chrysocomos ou à la chevelure d’or, Chryseocyclos ou au cercle d’or, Citharide ou le joueur de cithare, Clarios et Clarius, et Clarien ou de Claros en Ionie, cette ville possédait un temple d’Apollon, bâti par Manto l’une de ses maîtresses, il s’y trouvait une source dont l’eau abrégeait les jours et dont buvait le prêtre chargé de rendre les oracles du dieu Cœlispex ou la statue regardant le ciel, lesur mont Cœlius à Rome, Comeus ou à la belle chevelure, à Naucrate et à Séleucie, Cortinipotens ou le maître du trépied, Cumœüs et Cumée ou de Cumes, dans la Campanie, Custos ou le gardien à Athènes, Cynthias ou de la montagne de Cynthie, dans l’île de Délos, Dammameneos ou le dompteur, Daphneus et Daphnitès ou au laurier, Daphnogétès ou dont le laurier fait la joie, Décatéphore ou le décimateur de dépouilles à Mégare, Dalios et Delios ou qui éclaire tout, à Délos, Delphinios et Delphinien ou de Delphes, ou, parceque, disait-on, ce dieu avait, sous la forme d’un dauphin, guidé Castalius en Crète ; Delphusius ou de Delphuse, Deradiote et Deradioteos ou d’Argos parce que son temple était bâti sur une hauteur, la prêtresse chargée de rendre les oracles ne devait jamais avoir de communications avec les hommes ; Didymœus ou le jumeau de Diane, ou le dispensateur de la lumière, Discens, Dicœus ou de la fontaine Dicée, en Béotie, Dionysiodote ou des Phrygiens, en Attique, Dracontoltès ou le meurtrier du serpent Python, Drymnius ou qui a erré dans les bois, Ecbasius ou des heureux navigateurs, Eglète ou l’éclatant à Anaphe, l’une des Sporades, Elector ou le brillant, Elée ou le compâtissant, Eléléen ou le tournant autour de la terre, Elios et Elion, et Hélios ou le Soleil, Enholmos ou au trépied d’Enholmis l’une de ses prêtresses à Delphes, Epibaterius ou qui préserva Diomède du naufrage, à Trézène, Epactius ou du promontoire à Actium, où se trouvait un oracle célèbre, Erythios ou le {p. 88}guérisseur de Vénus, à Cypre, Eryctibios ou le meilleur, à Rhodes, Eutrésitès ou d’Eutrésie en Béotie, Euryale ou qui éclaire tout, Fatidicus ou le devin, Galaxios ou aux gâteaux d’orge, Gergythius ou de Gergie en Troade, Gigantoletès ou le tueur des géants, Gonnapée ou de Lesbos, Gryneus ou de Grynée en Eolide, Habrogétès ou à la molle chevelure, Hebdomagène ou né le septième jour, parce qu’il avait dû naître, selon les Delphiens, le sept du premier mois du printemps, ou mois Busion ou Pusion, Hecatebole et Hecatos ou qui lance ses rayons au loin, Hécatombé ou qui reçoit des Hécatombes, Horios ou qui préside aux heures, Hylate ou d’Hyélée en Chypre, Hymmagore ou qu’on célèbre sur les places publiques, Hyperboréen ou des peuples du nord, Hyperion ou le plus brillant, ou le Soleil, Hysios ou d’Hysie en Béotie, les oracles s’y rendaient comme à Claros. Ieus ou le guérisseur, Ileus ou d’Ilium, ou de Troie, Isménien ou des bords du fleuve Isménus à Thèbes, ou le dieu des savans, Ixios ou d’Ixius dans l’île de Rhodes, Latogénès, et Latoïdès, et Latoius ou fils de Latone, Leschenor ou le dieu des philosophes et orateurs, Lexios ou qui parle bien, Libyssinus ou du promontoire de Pachinium en Sicile, d’où il avait forcé les Libyens à se retirer en jetant la peste parmi eux, Loïnius ou le guérissant, à Lindos dans l’île de Rhodes, Loxios ou l’oblique, à cause de l’ambiguité de ses oracles, ou de sa course oblique dans le zodiaque, Lycios ou le lumineux, à Sparte en Lycie, Lycoctone ou le gardien des troupeaux contre les loups, Lycogène ou le fils de la Louve, parce que Latone, disait-on, s’était changée en louve pour accoucher, Lycéos, et Lycégénès, et Lycégétès ou l’instructeur, à Athènes, Lyriste ou le joueur de lyre, Marmarinus ou de Marmarium en Eubée, Medicus ou le médecin, Megaletor ou au grand cœur, Melpomenos ou le chanteur, à Athènes et en Acarnanie, Metagitnios ou celui auquel le sixième jour du mois Métagitnion, ou second mois de l’année, était consacré à Athènes, Milesius ou de Milet en Crète ou en Ionie, Musagétès ou le guide des Muses, Myrinus ou de Myrine en Eolide, Navalis ou du promontoire d’Actium, à cause du temple qu’Auguste y fit bâtir en son honneur après la défaite d’Antoine, Néoménius ou de la nouvelle lune, Nepenthès ou qui dissipe la tristesse, Nomios ou qui fait paître, Onceatès ou d’Oncus en Arcadie, Opsophage ou le friand de bonne chère, à Elée, Orchestès ou le danseur, comme Mars dans Lycophron, Pagaseus et Pagasitis ou de Pégase en Thessalie, Palatinus ou du mont Palatin à Rome, où Auguste fit bâtir un temple pour y déposer les livres sibyllins, Parrhasius ou de Pharrasie en Arcadie, près le mont Lycée, Parnopios ou le délivreur de sauterelles, Patareus ou de Patare en Lycie, Patroos ou le Patron, c’est-à-dire ou le protecteur d’Athènes, Pœonius ou le guérisseur, Phanée et Phanès ou le brillant, à Chio et chez les Scythes, Phébus, ou le lumineux, Philios et Philesius ou l’aimable, Phileus ou de Philos en Thessalie, Philalexandros ou l’ami d’Alexandre, à Tyr, Phorbas à Rhodes, Pœan ou le tueur du serpent Python, Polius ou aux cheveux gris, chez les Thébains, Priapœus ou de Priape, en Mysie, Prooptius ou qui prophétise, Prostaterius ou prêt à secourir, chez les Mégariens, Ptoüs ou de Ptoüse en Béotie, Pyctès ou le vainqueur à la lutte, du brigand Phorbas, Pythius et Pythoctone, ou le vainqueur du serpent Python, Salganeus ou de Salganeum en Béotie, Saltator ou le danseur, Saurotochnos ou le tueur de {p. 89}lézards, Selinuntius ou de Selinonte en Cilicie, Smintheus le tueur de rats, chez les Phrygiens, qui lui attribuèrent d’avoir été délivrés de ces animaux, dont ils étaient infestés, Sosianus ou l’Apollon à statue en bois de cèdre, transporté de Séleucie à Come par C. Socius, Spodius ou à l’autel fait des cendres des victimes, à Thèbes, Spondius ou le protecteur des alliances, Styracitis de Styracium en Crète, Tégyreus ou de Tegyra, en Béotie, ville où selon quelques auteurs il était né, Telchinius ou le père des Telchines, à Rhodes, Telmessien ou de Telmèse en Lycie, ou de son fils Telmessus, Tembrius ou de Tembrus en Chypre, Temenitès ou de Téménos près Syracuse, Teneatès ou de Tenéæ près Corinthe, Thargelios ou qui échauffe la terre, Thelxinoé, Thorius qui voit tout, à Thésène, Theoxenius ou l’hospitalier, chez les Pelléniens, en Achaïe, Therminus ou le donneur de chaleur, à Olympie, Thymbreus à Thymbra en Troade, Thyrœus ou qui présidait aux portes comme Janus, Titan comme fils d’Hypérion, ou Hypérion lui-même, Tortor ou le punisseur des criminels, à Rome : dans ce temple, il était représenté écorchant Marsyas ; Toxophore ou le porteur d’arc, Triops et Triopius ou de Triopie en Carie, Tragius ou de Trage dans l’île de Naxos, Ulius ou le salubre, Vulturius ou aux vautours, Zatheus ou le très-divin, Zosterius ou de Zoster, en Attique, à cause des poissons que les pêcheurs lui offraient dans cet endroit, Zoteatès et Zotelistès ou le principe de la vie, à Argos et à Corinthe.

[n.p.]

Apollon est donc la personnification du soleil, de l’astre qui produit la lumière. Cet astre avait été l’objet de l’adoration des peuples, long-temps avant la création du fils de Latone. Tous l’avaient aussi personnifié : il était Abelios en Crète, Abellion dans les Gaules, Baul-Semen ou Semel en Phénicie, Bel ou Baal chez les Chaldéens, Moloch chez les Chananéens, Beelphégor chez les Moabites, Adonis chez les Phéniciens et les Arabes, Orus, fils d’ Osiris, chez les Egyptiens, Mithra chez les Perses, Dionysius chez les Indiens, Saturne chez les Carthaginois, Horus, fils d’Osiris et d’Iris chez les Egyptiens, lequel devint Apollon ou Phébus, chez les Grecs et les Romains. Cicéron compte cinq personnifications du soleil : le premier de ces soleils, c’est Apollon, fils de Jupiter et de Latone ; c’est le plus connu et le seul dont nous nous occuperons. Le second, d’après Hésiode, est fils d’Hypérion que l’on croit le Ciel des anciens, et qui lui-même était frère de Neptune, et devait le jour à Uranus. Il avait, dit-on, épousé la titanide Thya ou la Mer, et en avait eu le Soleil, la Lune et tous les astres. Mais un autre écrivain, Diodore, lui fait épouser sa sœur Basilée, dont il eut un fils et une fille, Helion ou Helius, ou Helios, et Séléné. Ils eurent Abie pour nourrice, et tous deux furent tellement célèbres par leur vertu et leur beauté, que cette réputation attira sur Hypérion leur père, la jalousie des autres Titans ses frères. Ceux-ci voulurent l’égorger et noyèrent dans l’Eridan son fils Hélius encore enfant. Etait-ce parce que le soleil sortait de la mer Egée et se couchait dans la mer Ionienne, ou parce que ce prince, l’un des Titans, par suite de ses observations, avait découvert la marche du soleil et des autres corps célestes, que les Grecs avaient inventé ces fables ? C'est ce qu’il nous serait impossible aujourd’hui de décider d’une manière positive. Ce Soleil passait pour avoir eu de Naupidamne, fille d’Amphidamas, le roi d’Elide Augeas ou Augias, que nous rencontrerons plus tard en parlant des Argonautes et d’Hercule. {p. 90}Le troisième soleil était fils d’un Vulcain des Egyptiens appelé par eux Opas, Aphtas ou Phtas. Ils considéraient ce dieu des forgerons comme fils du Nil. Le quatrième soleil était fils d’Acantho, et le cinquième était père d’Eéta et de Circée qu’il avait eus de Persa. Cet Eéta ou Eetès était roi de Colchide, père d’Absirthe et de Médée, vivait lors de l’expédition de Jason, et fut tué dans un combat qui eut lieu sur le Pont-Euxin, entre la flotte de la Colchide et celle des Argonautes, comme nous le verrons plus tard.

Apollon, ainsi que Diane, doit nécessairement être dédoublé pour mieux être compris. Ainsi dans l’origine des temps les plus anciens de la Grèce, il est Hélios ou soleil, souvent confondu avec divers personnages du même nom. Alors on lui attribue spécialement les surnoms suivans : Argirotoxos, Chryseocyclos, Damnameneos, Elector, Eléléen, Hecatos, Hyperion, Phanès et Phanetas, Targelios et Titan.

Les Grecs et les Romains n’ayant jamais séparé l’histoire du soleil de celle d’Apollon, nous suivrons leur exemple ; seulement nous ferons remarquer avec soin les points de séparation qui souvent les distinguent. La naissance d’Apollon remontant à l’époque de la personnification du soleil, date par conséquent de fort loin. Aussi on en compte autant que de cet astre. Ainsi, d’après Cicéron, le premier Apollon était fils de Vulcain, et c’était le protecteur d’Athènes ; le second, né en Crète, avait Corybas pour père ; le troisième, appelé Nomios, venait d’Arcadie ; le quatrième était le fils de Jupiter et de Latone, et le cinquième, que l’on adorait à Delphes, était l’Hyperboréen.

Apollon était regardé par les Grecs comme le fils de Jupiter et de Latone. Nous l’avons vu naître dans l’île de Délos, où sa mère fut obligée de se retirer pour se soustraire à la vengeance de Junon. Arrivée dans cette île flottante que Neptune fixa exprès pour elle, elle y mit au monde d’abord Diane, déesse de la chasse, ensuite Apollon, que Jupiter fit bientôt dieu du jour, de la poésie, de la musique, des lettres, des arts, de l’éloquence, de la médecine et des augures. A peine Apollon fut-il au monde, que les nymphes s’emparèrent de lui et le lavèrent dans leurs ondes où lui-même chanta son immortelle naissance. Elle fut aussi célébrée par le plus ancien des poètes de l’antiquité, le vieux Olen, attaché à Latone. Thémis, déesse de la justice, se chargea de l’enfance d’Apollon. Elle le nourrit de nectar et d’ambrosie, aidée dans ces fonctions par trois nymphes nommées les Thries. Aussitôt que ce Dieu, eut goûté cette divine nourriture, il s’élança de son berceau, et, armé d’une des flèches que Vulcain venait de lui donner, il parcourut la plaine, portant en même temps une lyre mélodieuse. Quelques instans avant de partir, et n’étant âgé que de cinq jours, il fit tomber sous ses traits, pour les essayer, le serpent Python que la jalouse Junon avait envoyé à la poursuite de Latone, et qui cherchait à étouffer les deux Latonides dans leur berceau. Ce fut encore à peu près vers ce temps qu’il choisit pour son séjour spécial le plateau de Delphes. Là il fit élever un temple pour y rendre ses oracles, là aussi il institua les Jeux Pythiques afin de perpétuer la victoire qu’il avait remportée sur le serpent Python. Ce colossal reptile dont le nom signifiait qui sent mauvais, et dont Junon se servit au profit de sa haine, était né, dit-on, de la Terre après le déluge de Deucalion. Appollodore raconte sa mort d’une manière particulière : il prétend que ce monstre gardait l’antre où Thémis rendait ses {p. 91}oracles, et qu’il fut tué à coups de flèches par Apollon pour avoir voulu en défendre l’entrée à ce dieu redoutable. On a expliqué la fable de ce serpent ou dragon en supposant qu’étant formé de limon, il était la personnification des exhalaisons pestilentielles qui s’élevèrent pendant le desséchement de cette terre fétide et qui furent dissipées par la chaleur bienfaisante des rayons solaires. Cependant on pense aussi qu’au lieu d’Apollon cela put fort bien être un prêtre ou un héros qui tua à coups de flèches un brigand du nom de Dracio dont les déprédations continuelles empêchaient les fidèles de venir sacrifier au temple de Delphes. Son corps, laissé sans sépulture, ne tarda pas à infecter tous les environs, d’où lui vint probablement le nom de Python, nom que les astronomes ont conservé afin d’indiquer la constellation du dragon.

Lorsque les Dieux furent rétablis dans l’Olympe, Apollon se distingua par une foule de hauts faits plus brillans les uns que les autres. Ainsi tour à tour on le vit disputer à Mercure le prix de la course, à Mars celui de la lutte, et les vaincre l’un et l’autre. Malheureusement sa glorieuse carrière fut momentanément interrompue par un cruel événement. Ce fut à propos d’un fils appelé Esculape qu’il eut de la nymphe Coronie ou de toute autre : pour être certain que l’éducation de ce fils bien aimé ne serait pas négligée, il l’avait confié à l’illustre centaure Chiron, époux de Chariclo et père d’ Ocyroé. Bientôt Esculape mit si bien à profit les conseils de son maître, qu’il devint tellement habile dans l’art de la médecine que non seulement il guérissait les malades et prolongeait les jours des fragiles humains, mais qu’il ressuscitait encore ceux dont l’ame s’était échappée. Pluton, jaloux de cette puissance, nuisible à la population de son empire, le traduisit au tribunal de Jupiter. Alors celui-ci, pour arrêter les effets de sa trop grande habileté, le foudroie et lui fait subir le pouvoir invincible de la Mort. Apollon, à cet acte d’injustice, ne peut contenir sa fureur, et malgré tout le respect qu’il doit à son propre père, il tend son arc d’or et de ses traits qui ne manquent jamais leur but, il frappe les Cyclopes dont Vulcain se faisait aider pour forger les foudres terribles du maître des Dieux. Jupiter à son tour s’irrite de l’audace de son fils, et, voulant venger ses indispensables forgerons, il le punit en l’exilant des cieux pour une année.

Apollon, pendant cet exil, se réduisit à la condition de simple mortel, visita la Thessalie et se fixa chez Admète, roi des Phèses, peuple de cette contrée. Il prit soin de ses troupeaux et enseigna aux bergers de ces belles campagnes la vie pastorale. Il fut de la plus grande utilité à ce prince qui plus tard devint un des Argonautes, et l’un des chasseurs d’un sanglier terrible auquel on donna le nom de Sanglier de Calydon. Mais nous verrons plus loin ces expéditions guerrières auxquelles prirent part les héros les plus célèbres de la Grèce antique. Apollon fut reçu chez ce roi comme un propre fils ; aussi il lui rendit les plus éminens services, et devint bientôt la divinité tutélaire de toute sa maison. Admète ayant été attaqué d’une maladie mortelle ou du moins s’étant trouvé dans la position de subir la mort, Apollon trompa les Parques et le déroba de leurs mains envieuses. Voici comme le fait est rapporté : Admète alors n’était pas marié ; il devint amoureux de la belle Alceste, fille d’Anaxibie et de Pélias, roi d’Iolchos que nous savons fils de la nymphe Tyro et de Neptune. Malheureusement le père d’Alceste voyant sa fille recherchée par un grand {p. 92}nombre de prétendans, déclara qu’il ne l’accorderait qu’à celui qui pourrait atteler à son char des bêtes féroces de différentes espèces. Le roi de Thessalie, désolé de cette nouvelle, allait mourir de chagrin, quand il eut recours à Apollon. Aussitôt le dieu lui donne un lion et un sanglier apprivoisés qui traînent et emportent le char de la princesse.

Apollon ne fut pas le seul à rendre de brillans services au roi de Thessalie. Ainsi Pélias étant mort on ne sait trop comment, Alceste fut accusé par son frère Acaste d’avoir pris part avec toutes ses autres sœurs au meurtre de leur père. Ce fait jamais ne fut éclairci, et tout porte à croire que ce meurtre n’avait pas eu lieu. Néanmoins Acaste, pour le venger, déclara la guerre à Admète, époux de sa sœur, le fit prisonnier et allait le faire périr, lorsqu’Alceste vint s’offrir volontairement aux vainqueurs pour sauver son époux. Acaste emmenait déjà sa sœur à Iolchos dans le dessein de l’immoler aux mânes de son père, quand Hercule, à la prière d’Admète, son ami, ayant poursuivi Acaste, l’atteignit au-delà du fleuve Achéron et lui enleva Alceste pour la rendre à son mari. Mais ce fait, trop historique pour les Grecs, fut bientôt brillamment embelli ; on en fit une fable, et l’on dit qu’Alceste ayant eu en effet la générosité de mourir pour son mari, son dévouement affligea tellement Admète, que Proserpine, touchée de sa douleur, voulut lui rendre son épouse. Pluton, moins sensible, s’y refusa. Alors Hercule, inspiré par Apollon, se décida à la retirer des mains du dieu des enfers ; à peine avait-il passé le fleuve Achéron, qu’il rencontra la Mort conduisant la princesse, l’attaqua, la vainquit, l’enchaîna avec une chaîne de diamant, et ne rendit la liberté à cette sombre divinité qu’après avoir reconduit Alceste à son mari. Quant au sens moral de cette fable, il montre que l’amour conjugal est toujours récompensé des Dieux.

Après avoir mené la vie pastorale pendant une année, Apollon retourna aux cieux ; mais il en fut exilé une seconde fois par le maître des Dieux pour avoir, d’accord avec Neptune, conspiré contre lui. Neptune ayant subi le même sort qu’Apollon, suivit celui-ci en Troade. Là ils offrirent tous deux leurs services à Laomédon qui les accepta. Apollon environna sa ville de murailles inexpugnables, et Neptune de digues indestructibles. Quand les travaux furent terminés, Laomédon leur refusa le salaire qu’il leur avait promis. Aussitôt ils s’en vengèrent, Neptune en faisant sortir de la mer un monstre marin qui ravageait toutes les campagnes et enlevait à la fois de grandes quantités d’habitans du rivage, et Apollon en livrant Troie à une épidémie épouvantable. On eut recours à l’oracle, qui répondit que les deux fléaux ne cesseraient qu’en exposant au monstre, suivant Diodore, celui des enfans troyens que le sort aurait désigné. Les noms de tous ayant été écrits, celui d’Hésione, la fille du roi, sortit de l’urne. Laomédon fut obligé de livrer sa fille ; déjà elle était enchaînée au bord de la mer, quand Hercule descendit à terre avec une foule de ses compagnons appelés Argonautes. Dès qu’il eut appris l’infortune de cette jeune princesse, il rompit ses liens et la ramena au roi son père en lui promettant de tuer le monstre. A cette offre généreuse, Laomédon promit de son côté pour sa récompense de donner au héros des chevaux invincibles si légers qu’ils couraient sur l’eau. Hercule ayant rempli la promesse, on laissa la liberté à Hésione de suivre son libérateur suivant qu’elle en avait le désir. Hercule ne pouvant alors {p. 93}surcharger les vaisseaux de l’expédition de nouveaux embarras, laissa en garde à Laomédon Hésione et les chevaux, à condition qu’il les lui rendrait à son retour de la Colchide ; mais il n’en fut pas ainsi : Hercule, après l’expédition des Argonautes, lui ayant envoyé Télamon en ambassade pour les réclamer, le roi refusa de tenir sa parole et fit mettre l’ambassadeur en prison. Dès qu’il apprit ce manque de foi, Hercule vint assiéger la ville de Troie, la saccagea, tua Laomédon, enleva Hésione et la fit épouser à son ami Télamon. Quant au conte de l’historien Lycophron, qui fait dévorer Hercule par le monstre auquel Hésione était exposée, et fait demeurer ce héros trois jours dans son ventre, c’est une plaisanterie faisant allusion à Jonas qui mourut en 761 av. J.-C., tandis que la prise et le sac d’Ilion par un Hercule arriva 1260 ans av. notre ère. Maintenant à ces fables dans lesquelles Apollon, Neptune et Hercule se trouvent mêlés, faisons succéder les faits tels qu’ils semblent avoir dû historiquement se passer. Ce Laomédon, fils d’Ilus et père de Priam et d’Hésione, régna sur la ville de Troie 29 années. Il en bâtit la citadelle 1261 ans av. J.-C. avec l’argent du temple de Neptune et d’Apollon, et l’on ne doit pas le confondre avec Laomédon qui régnait à Sicyone à dater de l’an 1328 av. J.-C. Après cette profanation des trésors des temples, une violente irruption de la mer détruisit les digues et laissa en se retirant les terres couvertes de cadavres et de limon. Bientôt la chaleur du soleil excitant la fermentation et la putréfaction de toutes ces matières, il en survint une peste qui ravagea de nouveau la population du pays. Ces deux fléaux firent naturellement croire qu’ils étaient les suites de la vengeance d’Apollon et de Neptune. Un prince du nom d’Hercule étant venu à bout d’arrêter l’inondation et de réparer les digues, ne reçut pas la récompense promise. Alors, vers le même temps il assiégea Troie, saccagea cette ville, enleva Hésione, et donna ainsi prétexte à un Troyen d’enlever par la suite Hélène, épouse de l’un des souverains grecs les plus puissans, vengeance qui, nous le verrons, causa la destruction complète de la ville de Troie. Du reste, le sens moral des aventures de Laomédon avec les Dieux nous enseigne qu’il ne faut jamais balancer à tenir ses promesses.

[n.p.]
[n.p.]

Après les deux années d’exil, Apollon retourna dans l’Olympe où son père lui confia le char du soleil. C'est alors qu’il prit le nom de Phébus ou le lumineux. Il conduisait son char attelé de quatre chevaux blancs éclatans de lumière et nommés Eôos ou Eoüs, ou l’oriental, Ethon ou le lumineux, Pyroûs ou le brûlant, et Phlegon ou l’embrasé, noms qui sont assez souvent remplacés par ceux de Erythrée, d’Atéon, de Lampos et de Philogée. Le so[ILLISIBLE] il les dételait et allait se plonger dans la mer, c’est-à-dire, que le soleil disparaissait de l’horizon grec borné au couchant par la mer.

Pendant son exil sur la terre, Apollon inventa les accords mélodieux de la lyre et fit connaître à tous les peuples des campagnes qu’il parcourait, la puissance de la musique, de la poésie, de l’éloquence, de la médecine, des augures et des beaux-arts. Ce fut à cette époque qu’il présida au concert des Muses, tantôt sur le mont Parnasse, appelé anciennement Parnassus et actuellement Japera, montagne près de laquelle Parnassus, fils de la nymphe Cléodore et de Neptune, avait fait construire une ville, tantôt sur l’Hélicon ou sur le mont Piérius, et tantôt aux bords de l’Hippocrène et du Permesse.

{p. 94}Ces Muses passaient pour filles de Jupiter et de Mnémosyne ou la mémoire, fille elle-même du Ciel et de la Terre, et sœur par conséquent de Saturne et de Rhée. Jupiter, sous la forme d’un berger, la rendit mère des neuf Muses. Ces filles de Mnémosyne portaient dans leur ensemble divers noms ; ainsi, au lieu de toujours les appeler Muses, on les nommait indifféremment Aganipes et Aganipides, ou des bords de la fontaine Aganipe, fille du Permesse, dont les eaux coulaient au pied de l’Hélicon et inspiraient les poètes ; Aonides ou des monts aoniens en Béotie ; Archesimolpès ou qui entonnent les chants ; Ardalides, ou de la grotte d’Ardalus, fils de Vulcain et inventeur de la flûte ; Boetia numina, ou de la Béotie ; Castalides, ou des bords de la fontaine Castalie en Phrygie, dont les eaux inspiraient le génie ; Cithériades et Cithérides, ou du mont Cithéron en Béotie ; Coricides, ou de l’antre de Coryce, au pied du mont Parnasse ou en Cilicie ; Cumenès, ou de Cumes ; Héliconiades, ou du mont Hélicon ; Hippocrènès, ou de la fontaine Hippocrène que nous verrons naître sur l’Hélicon sous les pieds du cheval Pégase ; Hyantides, ou d’Hyantis, premier nom de la Béotie ; Illissiades et Illicides, ou des bords du fleuve Illissus où elles avaient un temple ; Liberthrides, ou des bords de la fontaine Liberthra, sur les frontières de la Macédoine et de la Magnésie ; Mnémonides et Mnémosynides, ou filles de mémoire ou de Mnémosyne ; Olympiades, ou du mont Olympe, leur plus ancien séjour ; Parnassides, ou du mont Parnasse ; Pégasides, ou à cause de Pégase ; Permessides, ou du mont Permesse et de ses sources ; Pempléennes et Pempléides, ou du mont Pemplée en Macédoine ; Sicelides, ou de Sicile, d’après Virgile ; Thespiades ou de la ville Thespie en Béotie.

On était autrefois peu d’accord sur la quantité des Muses primitives ; car il paraît que leur nombre s’augmenta. Dans l’origine, suivant Pausanias et Varron, on en connaissait trois ; Aœdé, Mélété et Mnémée. Cicéron a pensé qu’il fallait ajouter à ces trois Muses primitives une quatrième qu’il appelait Thelxiope et qui pourrait bien en réalité n’avoir été que le nom d’une syrène, comme celui d’Acheloïs ; car plusieurs écrivains ayant élevé ce nombre de trois à quatre et de quatre à sept, il s’ensuivit que l’on mêla encore au nombre des Muses primitives les nymphes Chelxionée et Pactola. Cette dernière pourtant n’était qu’une muse sicilienne ; mais on pourrait également y rattacher Cumène ou la déesse du chant de l’ancienne Italie où l’on portait à neuf, du moins chez les Sabins, les Novenciles ou dieux qui avaient les plus grands rapports avec les Muses de la Grèce.

Hémeros, ou Dies, ou le Jour, ayant en outre été réparti entre les heures, on confondit souvent celles-ci avec les Muses. Ainsi Anathole, Auxo, Zarie, Carpo, Dy sie ou Dircé, Elète, Eunomie, Euporie, Irène, Musia, Orthésie et Thallo furent tour à tour regardées comme autant de Muses particulières. Il en fut de même des Graces ; mais nous connaissons les premières, et nous retrouverons celles-ci en parlant de Vénus qu’elles élevèrent encore plus spécialement qu’elles n’avaient fait de Junon.

Quoi qu’il en soit, dès que la nymphe Euphémie ou l’éloquence, eut mis au monde Crotos ou Crocas, ou la cadence qu’elle avait eue avec le dieu Pan, elle prit les Muses en nourrice avec son fils, lequel, après avoir rendu les plus grands services à ses sœurs de lait, fut élevé au ciel par Jupiter et rangé parmi les étoiles dans la {p. 95}constellation zodiacale toujours placée proche l’horizon et appelée Croton. Jupiter même, pour mieux le récompenser, lui donna des pieds de cheval afin d’indiquer sa célérité, une flèche dans la main pour indiquer sa capacité, une queue de satyre pour montrer la gaieté de son caractère, et une couronne à ses pieds. Les Muses, une fois sorties de nourrice, furent amenées par les Alloïdes et les Pyrrhiques, ou espèce de Corybantes primitifs, en Grèce où ils fondèrent le culte de ces déesses. Chacune d’elles portait un nom significatif :

Calliope, ou la belle voix, fixait l’esprit des auditeurs par son éloquence et présidait à la poésie épique ; elle avait le front couronné de lauriers, tenait une trompette d’une main et un poème de l’autre. Calliope ayant été juge arbitre dans un différent entre Proserpine et Vénus au sujet d’Adonis qu’elles se disputaient, et l’ayant adjugé à la première, Vénus s’en vengea, car cette muse, de ses amours avec Jupiter, étant devenue mère d’Orphée, la déesse de la beauté inspira aux femmes de la Thrace une fureur amoureuse qui les porta à déchirer en morceaux le malheureux fils de Calliope. Elle eut encore, dit-on, avec Jupiter les Corybantes, Achéloüs, les Syrènes, et surtout Ialème, le dieu des chants lugubres, qui présidait aux funérailles ainsi qu’à tous les devoirs funèbres que les vivans rendent aux morts. Clio ou la gloire présidait à l’histoire si propre à conserver le souvenir des héros et des grands hommes ; elle avait également une couronne de laurier, tenait une trompette dans une main et un livre dans l’autre ; mais, pour mieux la dessiner, on lui faisait tenir un plectre ou un luth en place de la trompette. On lui attribuait l’invention de la guitare. On rapporte qu’un jour ayant voulu faire des remontrances à Vénus sur une intrigue qu’elle avait avec Adonis, elle fut également punie par cette déesse qui lui inspira aussitôt une passion amoureuse, à la suite de laquelle elle devint mère du poète Linus. Érato, ou la muse des amours, présidait à la poésie érotique et légère, aux chants d’amour et aux élégies ; elle était couronnée de myrtes et de roses avec une lyre en main. Auprès d’elle l’amour ailé tenait une torche allumée, et elle avait à ses pieds des tourterelles se becquetant. Euterpe, ou la muse qui charme, était celle de la musique ; on lui attribuait l’invention de la flûte et des instrumens à vent ; elle était couronnée de fleurs, avait une flûte à la main, et l’on voyait à ses pieds des papiers et instrumens de musique. Melpomène, ou celle qui chante les vers héroïques, présidait à la tragédie. On lui donnait la figure d’une jeune femme à l’air sérieux, majestueusement vêtue, chaussée de cothurnes, tenant d’une main des sceptres et des couronnes, et de l’autre un poignard. Elle était habituellement suivie ou de la Terreur, fille de Mars et de Vénus, toujours furieuse, marchant à grands pas, sonnant de la trompette, vêtue d’une peau de lion, et tenant au bras un bouclier sur lequel était une tête de Méduse. On voyait encore à la suite de Melpomène la Pitié ou Miséricorde, couronnée d’olivier, tenant une branche de cèdre à la main droite, ayant le bras gauche déployé et une corneille à ses pieds. Polymnie, ou la muse aux hymnes nombreux, présidait à la poésie lyrique, aux dithyrambes et aux chansons. Elle avait, dit-on, inventé l’harmonie, et on la représentait couronnée de pierreries, vêtue de blanc, la main droite étendue afin de commander le silence, et la gauche portant un sceptre ou un rouleau sur lequel les Romains plaçaient le mot suadere, pour {p. 96}indiquer que la rhétorique doit persuader, ou qu’elle présidait en outre à la musique vocale. Terpsichore, ou qui charme les Chœurs, était la muse de la danse ; elle avait la figure d’une jeune fille vive, enjouée, entourée de guirlandes et dansant en cadence ou aux sons, d’une harpe qu’elle tenait sur le bras gauche, ou au bruit d’un tambour de basque. Elle passait aussi pour mère de Linus et des Syrènes. On ajoutait qu’elle avait eu de Strymon, le roi de Thrace, Rhésus qui fut secourir Troie lors de sa destruction, et de Mars un appelé Biston, habitant également de la Thrace, mais dont on attribue aussi la naissance à Callirhoé. Thalie, ou l’amie des festins, présidait à la comédie, à l’épigramme et à la joie. C'était une jeune fille brillante de gaité, couronnée de lierre, chaussée de brodequins, tenant d’une main un masque, et ayant quelquefois un singe à ses côtés, comme symbole de l’imitation. Uranie, ou la céleste, présidait à l’astronomie, aux mathématiques, aux sciences exactes, et par suite, d’après Homère, à la divination ou science du bien et du mal. On la représentait sous la figure d’une jeune fille couronnée d’étoiles, vêtue d’une robe de couleur azur, portant en ses mains un globe qu’elle semble mesurer avec le [ILLISIBLE], et ayant à ses pieds des équerres, [ILLISIBLE]tans et autres instrumens de mathématiques. On lui donnait aussi le célèbre poète Linus pour fils, comme à Calliope et à Terpsichore. De tous ces enfans, les plus célèbres furent assurément Linus, Orphée et Arion, que nous ferons connaître plus loin en parlant des poètes qui précédèrent Homère.

Cependant il ne faut pas voir dans les enfans des vierges du Parnasse une filiation toute matérielle ; ce serait leur faire une injure qu’elles ne méritent pas. En effet l’on n’attribua jamais à cette filiation qu’un sens purement moral ; ainsi tout grand artiste fut rangé dans cette illustre famille, et passa par la suite pour fils des Muses, afin de donner à la postérité une plus juste idée de son immense talent. Tel était Linus, tel était le divin Orphée.

Voici comme les muses arrivèrent à fixer leur séjour sur le Parnasse : Apollon les ayant rencontrées sur le sommet de cette montagne, leur donna le baiser fraternel, et de suite on convint de former un cercle académique, dont on remit la présidence à ce dieu. Pendant une délibération sur les moyens les plus prompts pour voyager, on aperçut au milieu des airs un cheval ailé, qui en s’abattant sur un rocher, fit sous ses pieds jaillir l’Hippocrène : c’était Pégase, que la vue d’Apollon venait de faire arrêter.

Mais nous-mêmes, avant d’aller plus loin, arrêtons-nous un instant pour faire connaître l’histoire de ce cheval merveilleux. Il était né, dit-on, du sang de Méduse, reine des Gorgones, qui fut tuée par Persée, fils de Jupiter, comme nous le verrons plus tard en parlant en détail des enfans de ce dieu. Déjà Pégase avait été à moitié dompté par Neptune et Minerve, quand il parut devant Apollon, et cela par suite d’une protection toute spéciale de la déesse pour Bellérophon, fils de Glaucus, roi d’Epire ou de Corinthe, et d’Epimède ou Eurimède, fille de Sisyphe, que nous trouverons avec les enfans d’Eole, dont il faisait partie. Ce protégé de Minerve, également appelé Hipponoos, parce qu’on le considérait comme le premier qui enseigna l’art de conduire un cheval avec la bride, ayant eu le malheur de tuer, à la chasse, son frère Déliade ou Alcimène ou Bellerus, d’où lui était venu le surnom de Bellérophon ou meurtrier de Bellérus, se {p. 97}réfugia à la cour de Prœtus ou Proclus, roi d’Argos, vers l’an 1270 avant J.-C. Bientôt Antée ou Sténobée, femme de ce roi, s’étant éprise d’un coupable amour pour le jeune héros, et l’ayant trouvé insensible, imita la femme de Putiphar à l’égard de Joseph, et l’accusa, devant son mari, d’avoir voulu la séduire. Alors le roi, pour ne pas violer les lois de l’hospitalité, garda le silence, mais envoya Bellérophon en Lycie, avec des lettres closes pour Iobate, roi de cette contrée, et son beau-père, lettres dans lesquelles il l’informait du crime supposé de Bellérophon, et le priait d’en tirer vengeance. Pendant neuf jours, Iobate accueillit le jeune envoyé par des fêtes et des festins, mais le dixième, ayant enfin décacheté les lettres de son gendre, il ordonna à son hôte d’aller combattre un monstre appelé la Chimère, né d’un autre monstre, que nous avons vu paraître au jour, à la suite d’un accès de jalousie de Junon, de Typhon, mari d’une fille de l’Océanide Callirhoé et de Chrisaor, frère de Pégase, d’Echidna enfin, qui ne ressemblait ni aux dieux ni aux hommes, qui avait la moitié du corps d’une belle nymphe et l’autre d’un serpent, affreux monstre auquel on attribue pour enfans Orcus, Cerbère, l’Hydre de Lerne, le Sphinx, le Lion de Némée et la Chimère, et auquel la Crainte éleva un culte en Asie vers l’an 1900 av. J.-C. On supposait à la Chimère la tête d’un lion, la queue d’un dragon et le corps d’une chèvre. On disait qu’elle avait été élevée par Amisodar, roi d’une partie de la Lycie, pour avoir une défense formidable contre ses ennemis. Cependant, malgré la frayeur que la présence de la Chimère répandait dans le pays, Bellérophon ne recula point devant l’ordre d’Iobate, et montant sur le cheval Pégase, que Minerve lui donna, il s’avança hardiment contre le monstre, le combattit et le tua. Dans ce combat, Bargyte, son compagnon, fut tué par ce cheval qui lui servit à dompter encore les Solymes, les Amazones et les Lyciens. Alors Iobate reconnaissant l’innocence du héros et la protection spéciale qui le couvrait, lui accorda en mariage sa fille Achémone ou Philonoé, et le déclara son successeur. Mais Bellérophon n’étant pas satisfait de cette récompense, pria Neptune de le venger, et aussitôt le pays fut inondé. En vain les Lyciens le supplièrent, il ne les écouta point, et il ne fléchit qu’après avoir obtenu de leurs femmes les plus douces prières. Ensuite, il se tourna vers la mer et fit retirer les flots. Il eut deux fils, Isandre ou Pisandre, tué dans la guerre contre les Solymes, Hippoloque qui lui succéda au trône, et une fille, Deidamire, femme d’Evandre, ou Hippodamie dont Jupiter eut Sarpédon. Il eut encore avec Astérie un fils, appelé Hydissus. Malheureusement Bellérophon, enivré de ses victoires, voulut conduire Pégase jusqu’au ciel. Cette audace ne plaisant point à Jupiter, ce maître des Dieux envoya un taon qui piqua si fortement le cheval que celui-ci se cabra, culbuta son cavalier et le tua. Les historiens, pour expliquer le sens allégorique de cette fable, ont prétendu que la chimère était une montagne devenue le repaire de bêtes féroces, et que Pégase indique la rapidité avec laquelle Bellérophon opéra toutes ses conquêtes, ou le vaisseau dont il se servit.

Mais revenons à Apollon : aussitôt qu’il eut aperçu Pégase arrêté, il monta sur son dos, plaça en croupe les Muses derrière lui et donna l’ordre au coursier de les transporter tous à la cour de Bacchus, où les protégées d’Apollon eurent une célèbre dispute avec les Piérides. C'étaient les filles de Piérus, roi de Macédoine et d’Evippe. {p. 98}Elles étaient également au nombre de neuf. Chacune à sa naissance avait mis la vie de sa mère en danger. On remarquait surtout parmi elles Acalanthis, Colymba, Chloris et Cissa. Elles excellaient toutes dans la musique et la poésie. Éblouies de leurs talens, elles défièrent les Muses. Aussitôt le combat fut accepté et eut lieu sur le mont Pieros. Les nymphes de la contrée adjugèrent le prix aux Muses. Mais ce jugement irrita tellement les Piérides qu’elles voulurent même frapper leurs rivales. Alors Apollon interposa son autorité, changea en pies ces imprudentes, et, pour mieux les punir, il leur laissa le désir de toujours bavarder ; fable dans laquelle on voulut probablement faire allusion à l’audace que l’émulation excite, et à l’orgueilleuse envie que les vaincus éprouvent après leur défaite.

Tamyris, fils de Philammon, eut la même audace que les filles de Piérus, il osa aussi se mesurer avec les Muses et voir à qui chanterait le mieux. Il fut battu, et comme le vaincu devait être à la discrétion du vainqueur, elles le privèrent de la vue et de la voix, et brisèrent la lyre dont il venait de se servir si malheureusement.

Après cette victoire, les Muses continuèrent à voyager et à se montrer de temps en temps dans chacune des contrées du monde. Ce fut dans le cours d’un de ces voyages que Pyrénée, roi de Phocide, ayant un jour rencontré les Muses, leur fit beaucoup d’accueil et leur offrit de venir se reposer dans son palais. A peine eurent-elles profité de cette hospitalité, qu’il fit fermer les portes et voulut faire violence aux vierges du Parnasse. Alors celles-ci, avec le secours d’Apollon, prirent aussitôt des ailes et s’enfuirent à travers les airs. Pyrénée, à cette vue, monta sur le haut d’une tour et crut pouvoir les suivre en essayant de voler après elles ; il se lance donc ; mais plus lourd que les jeunes protégées d’Apollon, il tombe au bas de la tour et se tue. Fable qui fait allusion peut-être à quelque prince ennemi des belles-lettres.

Adonis ne fut pas plus heureux ; car sa mort, disait-on, fut la punition de quelque audacieuse insolence contre les vierges du Permesse.

Les Muses, après chacun de leurs voyages, revenaient toujours au Parnasse, leur séjour habituel. Là elles retrouvaient les nymphes Corycides qui habitaient la grotte Coryque, Cassotie qui donna son nom à la fontaine Cassotide, Castalie, fille de Castalius, géant, et roi des environs du Parnasse. Cette Castalie fut, comme nous allons le voir, aimée d’Apollon. Quelquefois pourtant elles étaient effrayées par Sybaris, monstre qui habitait dans une caverne du Parnasse.

Les Muses dans plusieurs parties de la Grèce et de la Macédoine avaient un culte particulier. Leur autel à Athènes était magnifique. Leurs trois temples à Rome étaient en grande faveur, surtout celui qui portait le nom de Camènes. Toujours on les adorait et on les invoquait en les confondant souvent avec les Bacchantes ou avec des déesses guerrières ; mais le plus souvent avec les Graces. Aussi, dans les festins, spécialement à Rome, on ne devait pas admettre plus de trois à neuf convives, et rarement dans les salles à manger voyait-on plus de trois lits. C'était au commencement et à la fin de ces repas qu’on les invoquait. Leurs fêtes, appelées Musées, avaient lieu en Grèce avec plus ou moins d’apparat. Les Thespiens, tous les cinq ans, les célébraient même par des jeux publics.

Quand on représentait l’ensemble des Muses, on les montrait avec ou sans ailes {p. 99}et avec leurs divers attributs, ou groupées en ayant Apollon à leur tête, ou dansant en rond, pour prouver que tous les arts et les sciences se tiennent. C'est ainsi qu’on les voit sur le Parnasse dans le tableau allégorique de Montègue, n° 1039, ou dans celui de la danse des Muses de Jules Romain à Florence.

Apollon, tout en étant de retour au ciel, revenait donc sur la terre où ses talens lui suscitèrent plusieurs jaloux, dont il fut même obligé de punir d’une manière exemplaire quelques-uns, parmi lesquels on place surtout Midas. C'était un fils de Gordius ou de Gorgias et de Cybèle. Il régnait vers l’an 1247 av. J-C. dans cette partie de la grande Phrygie où coule le Pactole. Il s’enrichit par la découverte de nombreuses mines d’or et d’argent. Il fut élu roi par suite d’une prédiction faite à son père, pauvre laboureur, un jour qu’un aigle était venu se poser sur le joug de ses bœufs. En mémoire de cette protection de la part de Jupiter, Midas lui consacra le charriot sur lequel il était venu en Phrygie. Ce roi avait pour ami le dieu Pan. Celui-ci, s’applaudissant une fois de la beauté de sa propre voix et des doux sons de sa flûte, finit par avoir la témérité de les préférer à ceux de la lyre et de la voix d’Apollon ; il poussa la vanité jusqu’à lui porter un défi en choisissant pour juge Midas, lequel prit pour auxiliaire Tmole, ami du géant Télégone, brigand de profession ; ce Tmole fut pour Apollon, mais Midas adjugea la victoire au dieu Pan. Apollon, afin de se venger de cette petite mésaventure, fit croître aussitôt des oreilles d’âne au juge ignorant ou injuste. Midas, bien honteux de cette difformité, la cachait comme il pouvait avec sa couronne. Long-temps personne ne s’en aperçut ; son coiffeur seul en avait le secret. Le pauvre barbier le conserva autant qu’il lui fut possible. Malheureusement un secret pèse souvent beaucoup ; aussi, fatigué à la fin de son poids, il fut dans un lieu écarté, y creusa un trou, y glissa à voix basse que sa majesté avait des oreilles d’âne, puis il combla le trou et se retira. Quelque temps après des roseaux ayant poussé sur la terre et s’étant desséchés, répétaient les paroles indiscrètes du barbier chaque fois que le vent les agitait. Du reste toute cette fable est une allégorie montrant dans Midas l’ignorance grossière, préférant la médiocrité d’un ami au talent véritable d’un inconnu ; dans le barbier, le silence des courtisans qui entourent les princes, et dans les roseaux parlans, la plume indiscrète de quelque poète de l’époque, publiant de dures vérités toutes les fois qu’il avait à se plaindre du monarque.

Midas avait eu deux enfans ; d’abord Ia, fiancée d’Atys, puis Canchurus qui se dévoua pour le bien public en se précipitant avec son cheval dans un goufre instantanément ouvert à Célène, ville de Phrygie. Cet acte de dévouement fit aussitôt refermer le goufre. Son père, pour en conserver la mémoire, éleva au même endroit un autel à Jupiter.

Dans l’aventure de Midas la vengeance d’Apollon fut simplement plaisante, mais il ne fut pas si doux avec le satyre Marsyas, fils d’Olympe, ou d’Hyagnis, ou d’OEagrus, et né à Célène en Phrygie. Il joignait, suivant Diodore de Sicile, à beaucoup d’esprit une sagesse et une continence à toute épreuve. Il suivait Cybèle dans tous ses voyages. Le hasard leur fit rencontrer à Nisa, Apollon qui venait d’être exilé du ciel, le hasard voulut aussi que Marsyas, d’une force très-remarquable sur la flûte, ait eu l’audacieuse idée de porter un défi au dieu de l’harmonie, défi qui fut accepté {p. 100}à la condition que le vaincu serait à la discrétion du vainqueur ; les Nyséens et les Muses furent choisis pour juges. Marsyas commença, et tira avec une flûte dont Minerve s’était servie, des sons si mélodieux qu’il parut devoir l’emporter sur son concurrent ; mais Apollon unissant sa voix aux doux accens de sa lyre, fit entendre des chants que la flûte de Marsyas avait été loin d’égaler, aussi Apollon fut-il déclaré vainqueur. Indigné de l’audacieuse résistance de Marsyas, ce dieu s’apprête à le punir : en vain le malheureux satyre maudit son art et son chant, en vain il demande grace au dieu des vers, celui-ci reste inflexible, l’attache à un arbre et l’écorche tout vif, ou, comme le dit Hygin, le fait écorcher par un Scythe ; ses cris retentissent dans toute la contrée, son supplice porte partout un effroi général, les nymphes, les faunes, les bergers et surtout les satyres pleurent l’infortuné, et ces larmes, dit-on, ou, suivant d’autres, le sang de Marsyas, donne aussitôt naissance au fleuve de Phrygie qui portait son nom. Dans sa colère, Apollon voulut également punir Babys, frère de Marsyas ; mais il lui fit grace, à la prière de Minerve. Audace et vanité punie, voilà le sens moral de cette fable. Marsyas, quant à l’acte cruel d’Apollon, nous prouve que les plus grands talens ne sont point exempts d’une haine jalouse contre quiconque veut lutter de gloire avec eux, et qu’ils se laissent même quelquefois entraîner à des vengeances qui ternissent leur mémoire. Long-temps on conserva la peau de Marsyas, à Cylène ; elle était suspendue, s’agitait au son de la flûte et restait au contraire impassible à ceux de la lyre. Cet infortuné était adoré comme symbole de la liberté sur les places publiques des villes libres, et, comme intime ami de Bacchus-Liber, il avait aussi à Rome dans le forum, où l’on rendait la justice, des statues que les avocats invoquaient avant de plaider, et qu’ils couronnaient dès qu’ils obtenaient quelques succès.

Si nous avions dessein de passer en revue tous ceux qu’Apollon punit ou récompensa avec plus ou moins de justice, nous pourrions en trouver un très grand nombre ; mais nous nous contenterons de rappeler les suivans : Arlémicha, fille d’Alinis et d’Harpa, fut changée par ce Dieu pour un fait inconnu, en un oiseau appelé Aiphius en Grèce ; le pasteur Cragalée d’Ambracie, qu’Apollon prit pour avoir servi d’arbitre dans un différent qu’il avait avec Diane et Hercule ; ce pauvre vieillard s’étant prononcé pour ces derniers, fut transformé en rocher par celui qui lui avait fait le triste honneur de s’en rapporter à son jugement ; Mégalitor fut aussi changé en ichneumon sans qu’on sache trop pourquoi ; Pompile, pêcheur de l’île d’Icarie, n’ayant pas voulu servir les amours d’Apollon avec Ocyrhé, fille de la nymphe Chésias et du fleuve Imbrasus la transporta à Milet, alors le dieu pour le punir le changea en coquille ; le jeune Leucatée ayant également refusé de céder à quelques fantaisies peu honorables du dieu, s’élança du haut du mont Leucate dans la mer, et se déroba ainsi aux poursuites d’Apollon, qui par souvenir donna le nom de cet enfant à ce promontoire de l’île de Leucade, si malheureusement célèbre plus tard par les suicides de divers personnages venus pour éteindre dans les eaux qui baignaient ce promontoire, de coupables passions, et en faisant ce que l’on nomma le saut de Leucade, lequel, par la suite, comme nous le verrons en parlant de Vénus, devint une expiation à la mode ; Phorbas, chef des Phlégyens, homme cruel et violent, fut tué aussi par Apollon : il avait {p. 101}spolié les environs du temple de Delphes. D'un autre côté, le dieu avait beaucoup de protégés ; ainsi nous citerons le crétois Carmanor qui le purifia après sa victoire sur le serpent Python ; Iapis, auquel le dieu du Parnasse voulu donner un arc, des flèches, et la science augurale, mais qui le supplia de lui permettre de se contenter de la simple connaissance de l’art de guérir, pour pouvoir prolonger les jours de son père Iasus, que les infirmités menaçaient de lui enlever ; exemple de piété filiale que le Dieu récompensa aussitôt ; Dédalion, fils de Lucifer, frère de Céyx et père de Chioné : il fut si affligé de la mort de cette fille chérie qu’il se précipita de désespoir du sommet du Parnasse ; mais Apollon, touché de ce dévouement, le soutint dans sa chute et le métamorphosa en épervier.

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Parmi ces individus chéris particulièrement d’Apollon, on remarque le babylonien Clinis, puis Cyparisse, fils d’Amyclée de l’île de Céos ; ce Cyparisse était un jeune homme de la plus grande beauté, que le Dieu du jour tua sans le vouloir en chassant un cerf. Il en fut si désolé qu’il regretta d’être immortel. Aussi, pour en perpétuer la mémoire il le changea en cyprès, arbre qui dès-lors devint le symbole de la douleur et le compagnon pour ainsi dire de la tombe. On connaît encore Epyte, fils du roi arcadien Elate, tué à la chasse par un serpent appelé Seps, d’où vint à la contrée où il mourut le nom de Sepsa. Enfin Hyacinthe est l’un des favoris d’Apollon, dont la mort causa à ce dieu le plus de regrets. Il avait pour mère, ainsi que son frère Cynorthès, la belle Diomède, fille de Lapithès, et pour père Amyclas, né lui-même de Lacédémon et de Sparta. Cependant Apollodore fait naître Hyacinthe de Piérus, fils de Magnès et de la muse Clio, ou suivant Hygin, il descendait au moins d’OEbalus, fils de Cynortas, roi de Lacédémone et époux de Gorgophone dont il avait eu Tyndare. Quoi qu’il en soit de la naissance d’Hyacinthe, il fut cher non-seulement à Apollon, mais encore à Zéphyre, ou, suivant d’autres, à Borée. L'un de ces derniers, piqué de la préférence que le jeune homme accordait au dieu des Muses, profita, pour se venger, qu’un jour Apollon jouait au disque avec lui, de détourner de son souffle un palet lancé par ce dieu, et le dirigea sur Hyacinthe, qui fut tué sur le champ. En vain Apollon voulut-il le rappeler à la vie, tous ses efforts furent inutiles : alors, pour le conserver à la fois comme expression et monument de sa douleur, il transporta son corps parmi les astres, et fit naître du sang qu’il perdit une fleur qui porte son nom et au fond de laquelle on prétend voir encore ses initiales i et a ; de là, pour honorer Apollon dans la personne de son favori, les Lacédémoniens célébraient annuellement des fêtes qui duraient trois jours. Les deux premiers étaient consacrés à pleurer, et l’on mangeait sans couronnes ; mais le troisième était réservé à la joie : on faisait des sacrifices et l’on terminait la journée par des chants et des festins.

Botrès reçut aussi une marque de haute faveur de la part d’Apollon ; il venait de manger le cerveau d’une victime avant qu’elle eût été placée sur l’autel ; à cette vue, son père furieux prend sur ce même autel un tison enflammé, et fait mourir Botrès sous les coups de cette arme sacrée. Cependant il ressentit ensuite tant de chagrin de ce malheur, qu’Apollon, pour le consoler, changea son fils en un oiseau nommé Aropus.

Si maintenant nous considérons Apollon comme étant plus particulièrement une personnification du soleil, nous le voyons venir d’Égypte en Grèce, y perdre son {p. 102}nom d’Osiris et y recevoir comme astre l’adoration des Grecs et surtout des Rhodiens, qui lui rendaient un culte pompeux et solennel. Devant lui on jurait de tenir avec fidélité ses engagemens, et rarement on y manquait. Les Syriens adoraient également cet astre brillant ; l’empereur Héliogabale, ancien pontife de Syrie, transporta son culte à Rome où il fit élever en son honneur un temple magnifique. Partout le soleil présidait aux douze mois de l’année ; alors on crut avoir observé que pendant l’espace de chacun de ces mois il parcourait la portion d’un cercle que l’on supposa exister dans le ciel, et auquel on donna le nom de Zodiaque ; puis on divisa ce cercle en douze portions ou constellations répondant aux divers mois. Ces constellations, que les anciens appelaient les douze maisons du soleil ; portent les noms suivans et répondent chacun à un mois spécial ; ainsi dans le printemps le soleil commençait à passer dans le signe du Bélier ou mars : on le croyait le bélier à toison d’or sur lequel Phrixus et Héllé s’échappèrent de la cour d’Athamas, comme nous le verrons dans l’expédition des Argonautes, ou le bélier qui découvrit des sources à Bacchus au milieu des déserts de la Libye ; de là il allait dans celui du Taureau ou avril, c’était, disait-on, le taureau sous la forme duquel nous verrons Jupiter enlever Europe ou la génisse en laquelle Junon métamorphosa la belle Io ; puis il arrivait dans le signe des Gémeaux ou mai, on les regardait comme Castor et Pollux, enfans de Jupiter. Pendant l’été il passait dans le signe du Cancer ou juin, monstre que Junon enverra lutter contre Hercule quand il combattra l’hydre de Lerne ; de là dans celui du Lion ou juillet : c’était le Lion de Némée avec lequel nous ferons connaissance en parlant d’Hercule ; puis dans celui de la Vierge ou août que l’on disait être Thémis, ou Astrée, ou Erigone. Durant l’automne il entrait tour-à-tour : dans le signe de la Balance ou septembre : c’était, disait-on, la balance dont Astrée s’était servie sur la terre pour purger les hommes avant qu’elle retournât au ciel ; ensuite il venait dans celui du Scorpion ou octobre : c’était lui qui, par ordre de Diane, devait avoir piqué Orion au talon ; c’était lui qu’on appelait formidolosus, parce qu’il était regardé comme funeste aux naissances ; on le nommait aussi le major, parce qu’avant la création du signe de la balance il occupait les deux espaces du cercle ; de là le soleil entrait dans le Sagittaire ou novembre : c’est un centaure, c’est Chiron, suivant les uns, ou, suivant les autres, c’est Crocus, le fils d’Euphémée et le favori des Muses qui le firent placer au ciel après sa mort. Pendant l’hiver le soleil passait dans le signe du Capricorne ou décembre : c’est Amalthée, la nourrice chérie de Jupiter ; alors il arrivait dans le Verseau ou janvier : c’était Ganymède ou Aquarius, parce que ce mois est sujet aux pluies ; et enfin il entrait dans le signe des Poissons ou février ; on supposait qu’ils étaient ceux dont Vénus et l’Amour s’étaient servis pour traverser l’Euphrate et s’échapper des poursuites de Tiphoé.

Les Romains adoptèrent encore, l’année 687 de la fondation de leur ville, un autre dieu soleil qu’ils empruntèrent aux Perses : C'était Mithra dont on attribuait la naissance à une pierre. Il ne nous est pour ainsi dire rien resté de ce dieu. Cependant une inscription latine qui portait : « Au Dieu soleil, à l’invincible Mithra », ne laisse aucun doute sur la puissance qu’on lui prêtait. Ses fêtes, appelées Mithriaques, se célébraient à Rome comme en Perse le 25 décembre, jour de la naissance de ce {p. 103}dieu, avec beaucoup de solennité, dans des grottes où les mystères se terminaient par des sacrifices de victimes humaines, coutume épouvantable abolie par Adrien, et que l’empereur Commode osa rétablir. Après ces affreux sacrifices, les hyérophantes ou prêtres montraient aux initiés le dieu sous la figure d’un jeune homme et leur expliquaient, dit-on, comment les symboles de ce culte étaient une suite d’images représentant les différens passages de l’homme à travers les planètes avant d’arriver dans celle du soleil où il doit ensuite rester pour toujours. Ce culte dont le souverain pontife avait sous lui des ministres des deux sexes appelés patres et matres sacrorum, passa rapidement de Rome en Egypte, en Crète et même dans la Dorique et la Dacie, et partout on lui accorda la plus haute considération.

A peine Apollon fut-il retourné au ciel que son culte prit sur la terre le plus grand développement, tant en Grèce que plus tard dans toute l’Italie. On lui consacrait le palmier, l’olivier, le laurier, le lotos, le genévrier, le cyprès, le myrte, le tournesol, la jacinthe, l’héliotrope ; parmi les animaux, le coq, le cygne, l’épervier, la cigale, le griffon, le corbeau, la corneille, le flamant, le lion, le loup et le phénix. Son culte était répandu dans toute la Grèce, dans les îles de la mer Egée, dans la Crète ; dans l’Asie-Mineure et particulièrement en Lycie.

Quant aux fêtes spéciales d’Apollon, comme dieu de l’harmonie ou comme soleil, elles étaient fort nombreuses en Grèce et à Rome. Ainsi l’on connaissait : les Actiaques, jeux qui se célébraient tous les trois ans à Actium et tous les cinq ans à Rome où ils furent importés par Auguste après la défaite d’Antoine ; les Adrasties, jeux pythiens que le roi d’Argos, Adraste, avait institués à Sicyone ; les Apollinaires ; jeux que l’on célébrait à Rome tous les cinq ans en offrant à Latone une génisse aux cornes dorées, et à son fils un bœuf aux cornes pareilles et des chevreaux blancs ; les Apollonies, processions qui avaient lieu chaque année à Egialée en l’honneur des Latonides qui, pour punir les habitans de cette ville de n’avoir pas voulu un jour les recevoir, les accablèrent d’une peste que l’on ne put voir cesser qu’après avoir envoyé une ambassade de sept jeunes filles et de sept jeunes garçons au temple des deux divinités pour les supplier de revenir. Les Carnées étaient des fêtes militaires à Lacédémone instituées par le troyen Carnus, fils de Jupiter et d’Europe et favori d’Apollon, pour honorer ce dieu par des combats de musique et de poésie, lors de chaque pleine lune. Les ministres de ces fêtes appelés Carnéates ne pouvaient se marier pendant les quatre années qu’ils étaient appelés à les desservir. Les Carrousels étaient des courses de chars inventées, dit Tertulien, par Circé en l’honneur de son père le soleil. Les Daphnéphories étaient des fêtes béotiennes que tous les neuf ans on célébrait en l’honneur d’Apollon soleil. On allait processionnellement jusqu’au temple d’Apollon-Isménien ou Galaxius, lui offrir des rameaux de laurier. Le chef de la troupe, appelé Daphnéphore était un jeune homme qui portait une branche d’olivier ornée de fleurs et de lauriers, surmontée d’un globe d’airain imitant le soleil ; sous ce globe principal on en voyait plusieurs autres petits représentant la lune et les étoiles, et plus bas pendaient 365 couronnes faisant allusion aux jours nécessaires à la révolution annuelle du soleil. Les Délies célébrées par les Athéniens en l’honneur d’Apollon Delios. Les Delphinies étaient les fêtes d’ {p. 104}Apollon Delphien célébrées dans le mois de juin ou Delphinion. Chez les Eginètes, les Didymées avaient lieu à Milet. Les Épidémies se célébraient en public à Délos, à Delphes et à Milet pour obtenir la protection d’Apollon, et chez les particuliers pour le remercier de l’heureux retour d’un ami ou d’un parent. Les Galaxies étaient des fêtes pendant lesquelles on offrait à Apollon des gâteaux d’orge. Les Halies se célébraient à Rhodes pour honorer la naissance du soleil. Les Hécatombées étaient des fêtes à Athènes pendant lesquelles les premiers jours de l’année civile on offrait des hécatombes à Apollon ; les Argiens et les Eginètes célébraient également et de la même manière ces fêtes, mais en l’honneur de Jupiter. Les Héliaques avaient passé de Perse en Cappadoce, en Grèce et à Rome. Elles se célébraient en l’honneur du soleil. Les Hyacinthies étaient à Lacédémone un deuil de trois jours en mémoire de la douleur que le dieu du Parnasse avait éprouvée à la mort de son favori Hyacinthe. Les Lycées se célébraient à Argos pour fêter Apollon Lycoctone, ou le vainqueur des loups qui avaient dévoré les troupeaux d’Admète. Les Mélagitnies étaient des fêtes chez les Mélagitnies étaient des fêtes chez les Mélitéens pour remercier Apollon de les avoir protégés pendant leur changement de domicile, lorsqu’ils furent de Mélite s’établir dans un bourg voisin appelé Diomée. Les Mitylénies se célébraient en l’honneur d’Apollon chez les Mityléniens hors des murs de leur ville. Les Néoménies des Grecs ou Calendes romaines étaient, dans toute la Grèce et à Rome, comme en Egypte, les fêtes de la nouvelle Lune. On les célébrait avec la plus grande pompe et l’on offrait des sacrifices surtout à Apollon, dieu du jour, des mois et des saisons. Riches et pauvres, tous prenaient alors part aux jeux et repas publics. Les Poliées avaient lieu chez les Thébains en l’honneur d’Apollon Polius ou le Gris. Les Pyanepsies étaient des fêtes athéniennes qui arrivaient le septième jour du mois Pyanepsion ou octobre, et pendant lesquelles on offrait des fèves cuites à Apollon. On attribuait leur institution à Thésée. Les jeux Pythiques ou Pythiens étaient les fêtes les plus brillantes qui se célébraient en Grèce en l’honneur d’Apollon par souvenir de sa victoire sur le serpent Python. Ils revenaient d’abord tous les neuf ans, puis ensuite après quatre années révolues, c’est-à-dire, au commencement de la cinquième. La musique, dit-on, était le seul sujet du prix que l’on devait y décerner. L'on attribuait leur invention à Apollon lui-même ou bien à Diomède, ou à Amphiction, ou bien au conseil entier des Amphictions. On disait que les Dieux avaient pris part à la première de ces fêtes, dont la célébration avait eu lieu l’an 1263 av. J.-C. ; et pour le prouver, l’on assurait qu’Apollon avait bien voulu ce même jour décerner des palmes de laurier à Castor, Pollux, Hercule, Calaïs, Zethès, Télamon et Pelée pour avoir remporté les prix du pugilat, de la course de chevaux, du pancrace, de la course à pied, du combat armé, de la lutte et du disque. Les Septéries n’étaient à Delphes que les jeux pythiens revenant tous les sept ans. Ces fêtes avaient cela de particulier que l’on y faisait un simulacre d’assaut donné au temple d’Apollon. Les Thargélies étaient des fêtes athéniennes qui se célébraient dans le mois Thargelion, en l’honneur d’Apollon-soleil et de Diane-lune comme auteurs des biens de la terre dont on leur offrait les prémices cuits dans un vase appelé Thargélos. Elles se ressentaient de la barbarie des premiers siècles de la Grèce, car on y sacrifiait deux victimes humaines que l’on avait pris l’affreux {p. 105}soin d’engraisser long-temps auparavant. Les Théophanies se célébraient à Delphes en mémoire de la première apparition d’Apollon dans cette ville. Les Théoxénies instituées à Palène par les Dioscures, Castor et Pollux, en l’honneur spécialement d’Apollon Théoxénien ou l’hospitalier, ne permettaient qu’aux habitans de la contrée d’y prendre part, et l’on remettait une somme d’argent au vainqueur de ces jeux. On prétend aussi qu’à la fin de ces fêtes on offrait un sacrifice à l’ensemble de tous les Dieux. Enfin les Thrio se célébraient en Grèce en l’honneur d’Apollon le divin, parce que l’on appelait Thries, du nom de ses nourrices, les sorts ou bulletins que l’on jetait dans une urne pour interroger ce Dieu.

Apollon passant dans l’antiquité pour le plus jeune et le plus brillant des Dieux, on le représentait comme un homme de vingt-cinq à trente ans. Quelquefois on lui donnait plusieurs têtes ; mais presque toujours on le montrait avec toutes les perfections possibles. Les plus célèbres statues d’Apollon étaient nombreuses : Néron lui en avait fait élever une qui avait cent vingt pieds de haut ; celle de Rhodes en avait cent cinq ; celle-ci, commencée par Charès, trois cents ans avant Jésus-Christ, fut achevée par Lachès après douze années de travaux. Il y en avait une autre à Délos de vingt-quatre pieds, à Apollinie une de trente coudées, et à Mégare une de forme pyramidale. La plus belle qui soit parvenue jusqu’à nos jours est celle connue sous le nom d’Apollon du Belvéder : elle représente le dieu tuant de ses traits le monstre qui désolait le territoire de Delphes. Dans les bas-reliefs il est presque toujours tenant d’une main une lyre d’or et de l’autre un plectrum ou un archet. Tantôt il est appuyé contre un arbre ou un rocher dans l’attitude du repos ; tantôt, comme à Thessalonique, il se couronne lui-même après la défaite de Marsyas ; tantôt comme on le voyait à Lesbos, il tient une branche de myrte à la main ; tantôt comme on le voyait à Lesbos, il tient une branche de myrte à la main ; tantôt comme il était à Délos, il porte de la main droite un arc et de la gauche les trois Graces, ayant elles mêmes trois instrumens, la phorminx ou lyre, la syrinx et la flûte. Si l’on spécialise le dieu du jour ou le soleil, il est représenté sur un char brillant attelé de quatre chevaux lancés au galop ; il tient d’une main un fouet ou un sceptre, et dans l’autre un coq ou une corne d’abondance, ou quelquefois même une lyre ; alors il est le jeune et blond Phébus à la chevelure longue et flottante, ravissant d’éclat et de beauté et ne vieillissant jamais. Les Egyptiens, grands adorateurs du soleil, comme nous le verrons, représentaient ce dieu par un sceptre surmonté d’un œil, ou par un cercle radieux dont le disque était formé par un serpent d’or et ailé, contourné sur lui-même, et les Hiéropolitains donnaient à ses statues une barbe pointue et les couronnaient d’une corbeille d’or. D'autres fois il est sur le Parnasse au milieu des Muses, ou bien il est aux jeux pythiques tenant une pomme à la main, prix qu’il s’apprête à décerner. C'était toujours les cheveux épars et flottant au gré du vent, couronné de laurier, et comme Apollon Lyriste ou Vates ou dieu de la poésie et de la musique, qu’il paraissait aux festins de Jupiter. Quand on le prend pour dieu de la médecine, il est entouré de nuages et un serpent se voit à ses pieds. Nos musées sont remplis de statues et de tableaux représentant ce dieu à toutes les époques de sa vie.

Apollon avait un culte généralement répandu sur toute la terre ; en Perse, en Egypte, en Grèce, en Italie, le Dieu du jour avait des temples et des autels {p. 106}nombreux. Le plus fameux de ces temples était celui de Delphes, où le héros grec Philaque était religieusement honoré, probablement comme un des plus célèbres desservans des autels de ce dieu. On connaît encore parmi les noms de ses grands prêtres ceux de Chrysès, d’Evanthe, puis d’Abaris, d’Aanius, de Crinis et de Mélanippe. Il y eut deux Chrysès, l’un père de la belle Astynomé ou Chryséis que nous verrons devenir la prisonnière d’Achille et la maîtresse d’Agamemnon ; l’autre était le petit-fils du premier, et par conséquent le fils de Chriséis et d’Apollon ou mieux d’Agamemnon. On lui cacha sa naissance jusqu’à ce qu’Iphigénie et Oreste s’étant sauvés de la Chersonèse-Taurique, avec la statue de Diane, se fussent réfugiés dans l’île de Smynthe où Chrysès avait succédé comme grand prêtre à son aïeul maternel. Alors en causant ils se reconnurent tous les trois, et retournèrent à Mycènes prendre possession de l’héritage de leur père. Evanthe, grand prêtre d’Apollon à Ismare, était père de Maron que nous verrons recevoir Ulysse dans cette ville et lui verser d’excellent vin. Abaris, suivant Hérodote, Strabon et Pausanias, était un scythe qui, pour avoir chanté un voyage d’Apollon au pays des Hyperboréens, fut fait grand prêtre de ce dieu, et reçut de lui, outre l’esprit de la divination, une flèche d’or sur laquelle il traversait les airs. Il prédisait les tremblemens de terre, chassait la peste, apaisait les tempêtes et fit à Lacédémone des sacrifices tellement heureux, que depuis, jamais les environs de cette ville ne furent livrés à aucune épidémie. On disait même qu’il vivait sans prendre de nourriture. Mais ce qu’il fit de plus remarquable, ce fut, avec les os de Pelops, une statue de Minerve, autrement dit de Pallas, tenant une pique levée dans sa main droite et une grenouille dans l’autre, espèce d’automate qui se mouvait de lui-même, et que les Troyens achetèrent croyant sur parole qu’il l’avait fait descendre du ciel. Cette statue devint ensuite le fameux Palladium à la présence duquel la conservation de Troie fut attachée. Abaris était donc simplement un savant sachant fort habilement profiter de ses connaissances. Anius passe pour avoir été roi et grand prêtre d’Apollon. Ils furent peut-être deux du même nom ; cependant nous n’en admettrons qu’un seul : il avait eu de la nymphe Dorippe trois filles qui reçurent de Bacchus le don de pouvoir changer tout ce qu’elles touchaient, l’une en vin, c’était OEno, l’autre en blé, c’était Spermo, et la troisième en huile, c’était Elaïa. Ayant imploré Bacchus pour ne pas être obligées de suivre Agamemnon au siège de Troie, ce dieu les métamorphosa en colombes, c’est-à-dire, qu’elles s’échappèrent. Quant à leur père, il chercha à éviter ensuite la colère des Grecs en se réfugiant dans la ville de Troie. Crinis était un prêtre d’abord très-négligé dans ses fonctions ; bientôt il en fut puni, car ses champs furent dévorés par une multitude de rats et de souris ; mais un redoublement de zèle lui valut enfin son pardon, et lui mérita de voir Apollon se donner la peine de détruire lui-même à coups de flèches tous ces animaux, d’où vient à ce dieu le surnom de Sminthé, lequel aussi, par suite probablement de cet événement, fut donné à l’île où ce champ était placé. Melanippe était prêtre d’Apollon à Cyrène, et fut mis à mort par le tyran Niocrate. On connaît aussi quelques prêtresses d’Apollon, et entre autres Déliade et Panothée. La première, dont le nom passa à toutes celles qui lui succédèrent, desservait le temple de Délos et la {p. 107}seconde, vivant du temps d’Abas ou d’Acrise entre les années 1324 et 1284 av. J.-C., passait pour avoir inventé les vers héroïques.

Ces prêtres et prêtresses desservaient des temples dont plusieurs étaient célèbres par les oracles que ce dieu y rendait, et que ses prêtres ou prêtresses transmettaient aux fidèles. Il avait cela de commun avec Jupiter, qui voulait bien aussi quelquefois et dans quelques localités spéciales faire connaître l’avenir à ses croyans. Les oracles les plus fameux d’Apollon étaient ceux de Delphes, de Délos, de Ténédos, de Claros, de Didyme, près Milet, et de Patare ; ceux de Jupiter étaient les oracles de Dodone, d’Ammon et de Trophonius. Le plus superbe temple du dieu du jour était celui de Delphes. Ses oracles étant les plus chers à obtenir, on comblait le dieu de riches présens ; aussi son trésor fut-il souvent pillé par les divers conquérans de ce territoire. On comptait en outre beaucoup de temples fort beaux destinés à ce dieu dans toute la Grèce et l’Italie. Les prêtres de ces temples ne portaient pas partout les mêmes noms. Ainsi, à Didyme, ils s’appelaient Branchides ; chez les Romains, Phœbades ; dans quelques localités Engastrymanthes, et les prêtresses étaient Déliades à Délos, et Engastrymithes dans plusieurs autres temples.

L'art de dire la bonne aventure fut par conséquent fondé par Jupiter ou Apollon, du moins en Grèce, et passa ensuite en Italie et dans toute l’Europe, honneur dont ne se doutent assurément pas nos vieilles pythonisses modernes.

En effet, cette orgueilleuse prétention de lire dans l’avenir doit remonter à une époque fort éloignée. Le désir toujours inutile de connaître cet avenir, mais d’autant plus vif que l’on est plus ignorant, dut naître dans les temps où les peuples, encore à l’état sauvage, étaient plus crédules. L'imposture, on le conçoit, ne tarda pas à donner à ces charlatans un certain relief religieux. On distinguait plusieurs sortes de méthodes de connaître l’avenir : d’abord les oracles et la divination, les augures et les aruspices.

Les Oracles étaient des phrases ambiguës, toujours à double sens : les prêtres qui transmettaient ces phrases aux dévots que la crédulité attirait aux pieds de leurs autels portaient le même nom. Le préjugé où l’on était alors que la nature était soumise à diverses intelligences célestes faisant connaître aux peuples de la terre leurs volontés par l’entremise de certains individus spécialement favorisés, entretint le culte des oracles, c’est-à-dire l’art d’exprimer aux oreilles du vulgaire les phrases ou l’expression des volontés supposées de la divinité interrogée. Quant à la divination, c’était la science d’interpréter ces phrases ou de lire cette volonté aux astres ou sur la terre, et de la transmettre toujours d’une manière ambiguë aux populations superstitieuses qui couraient consulter les autels des Dieux. Toutes les religions païennes ont eu leur genre de divination : les Chinois, les Slaves, en avaient. Les Egyptiens semblent avoir donné naissance à la divination, et de l’Egypte cette pratique superstitieuse se répandit chez les Grecs et les Romains. Nous-mêmes, au dix-neuvième siècle, nous n’en sommes pas entièrement exempts, car nous avons encore des espèces de systèmes divinatoires dont les oracles jouissent toujours d’une certaine influence sur quelques esprits.

Dans l’origine, les Grecs empruntèrent aux Chaldéens l’art des augures, sorte de divination qui consistait à trouver les secrets {p. 108}de l’avenir par l’inspection du vol, du chant et de l’appétit des oiseaux, par la manière dont les météores et les phénomènes paraissaient dans le ciel. Cette inspection terminée, les faits étant recueillis, les prêtres ou augures consultaient ensuite les livres auguraux dans lesquels ils trouvaient l’explication des signes qu’ils avaient remarqués. Ces signes se bornaient à douze chefs et ils étaient en rapport avec les douze signes du zodiaque. A la fin, cet art des augures inventé par Carès, dans la Carie, tomba tellement en discrédit à Rome que l’on disait, du temps de César, que deux augures, lorsqu’ils se rencontraient, ne pouvaient pas se regarder sans rire.

Les augures avaient été personnifiés : ils étaient bons ou mauvais. Le bon augure était représenté par un jeune homme agile et dispos, vêtu d’une tunique verte, symbole d’espérance, ayant sur la tête un voile blanc, surmonté d’une étoile ; le mauvais augure était un homme à l’aspect sévère et au regard sinistre, sa tunique était de couleur feuille morte, il tenait dans la main droite un bâton augural entièrement analogue à la baguette de nos escamoteurs, une belette était devant lui, et il observait une corneille volant dans l’air à sa gauche.

Romulus avait en outre institué à part des augures les aruspices, ministres divinateurs qui étaient chargés particulièrement d’examiner les entrailles des victimes pour en tirer des présages spéciaux.

Les présages généralement admis chez les anciens comme des indices de l’avenir, étaient fort nombreux. Ainsi, les événemens les plus simples et les plus naturels même de la vie humaine, offraient autant de présages à leur superstition : s’étaient les paroles fortuites appelées Phêmen et Klédona par les Grecs, ou Omen pour Orimen par les Romains ; c’étaient les tiraillemens de quelque partie du corps, particulièrement du cœur et des sourcils ; les tintemens d’oreille et du bruit que l’on croyait entendre ; les éternumens, les chutes imprévues, la rencontre et les noms de certaines personnes et de certains animaux, l’oscillation particulière des lumières. Ces présages anciens avaient la plus grande analogie avec les superstitieuses croyances de quelques personnes de nos jours qui ne veulent pas, par exemple, se trouver treize à table.

Les oracles d’Apollon, les plus fameux que nous connaissions, se faisaient entendre dans les villes d’Aba, Aphytis, Apollonie, Millet, Délos, Delphes et Patare ; ceux de Jupiter se prononçaient dans les temples de la forêt de Dodone, du désert d’Ammon, et au-dessus de l’antre de Trophonius. Le plus célèbre de tous les oracles était celui de Delphes. Le dieu faisait entendre ses volontés par la bouche d’une prêtresse appelée Pythie, Pythonisse ou Phœbas, dont la plus célèbre fut Phémonoé qui vivait du temps d’Acrisius, vers l’an 1284 avant J.-C. D'abord on élevait à cet usage de jeunes filles. Dans les premiers temps, il n’y avait qu’une seule Pythie ; plus tard ce nombre fut élevé à deux, puis il retomba à une seule. On nommait aussi cette prêtresse Euholnie, c’est-à-dire, placée sur un trépied, parce que sur le penchant du mont Parnasse où s’élevait la ville de Delphes, on voyait l’entrée d’une caverne d’où sortait une exhalaison prophétique, disait-on, et au bord de laquelle la Pythie venait s’inspirer en respirant ce gaz délirant. Quelques-unes de ces prêtresses ayant été asphyxiées par ces vapeurs, et étant tombées dans l’abyme de ce précipice, on en ferma {p. 109}l’entrée par trois barres de fer auxquelles on donna la forme et le nom d’un trépied. Mais on ne venait pas s’inspirer au hasard sur ce trépied divin. D'abord la Pythie ne rendait ses oracles que dans les premiers jours du printemps et après diverses préparations. Ainsi elle jeûnait trois jours, se baignait dans la fontaine de Castalie, buvait de son eau prophétique et mâchait ensuite sur ses bords des feuilles de laurier. Peu de jours après, Apollon donnait le signal de son arrivée en faisant trembler le temple jusque dans ses fondemens ; aussitôt les prêtres conduisaient la Pythie sur le fameux trépied, et bientôt cette malheureuse, exaspérée par une cause jusqu’à présent restée inconnue, était prise de mouvemens nerveux, ses cheveux se dressaient, sa bouche écumait, son regard devenait hagard, elle poussait des cris effrayans, et laissait échapper par intervalles des paroles inarticulées ou sans suite que les prêtres recueillaient avec soin. Puis ils la reconduisaient dans sa cellule, afin qu’elle pût s’y reposer ou y mourir des fatigues qu’elle venait d’éprouver, chose du reste fort indifférente au public qui attendait avec impatience les réponses aux questions qu’il avait adressées au Dieu. Alors les ministres d’Apollon dont le premier fut Corétas, donnaient une liaison aux paroles de la Pythonisse, et les faisaient connaître aux fidèles. D'abord ils rendirent ces interprétations en mauvais vers fort obscurs et présentant toujours un double sens ; mais plus d’un incrédule s’étant moqué de la détestable poésie du dieu de l’harmonie, ses prêtres s’abaissèrent à le faire parler en prose. Là se terminait le rôle de ces fourbes qui se jouaient avec tant de cruauté et d’impudence de la crédulité.

On est toujours fort étonné de l’espèce d’analogie que l’on aperçoit entre les oracles des anciennes Pythonisses et les extases prophétiques des prêtresses somnambules des nos plus célèbres magnétiseurs. On est également surpris des rapports qui font harmoniser les découvertes phrénologiques avec la forme des crânes des plus belles têtes antiques : ainsi nous voyons Jupiter doué de la bosse de la plus haute intelligence, Apollon de celle des beaux arts, Homère de celle de la poésie, et tous les autres dieux importans portent les divers renflemens auguraux propres aux différens caractères qui leur sont assignés par la fable. Il serait très-curieux que les sciences posées nouvellement par Mesmer et par Gall, en les admettant déjà pour sciences positives, ne fussent, comme tant d’autres découvertes perdues, que renouvelées des Grecs, et n’aient été retrouvées que dix-huit siècles après J.-C. Cependant il est plus probable de supposer que les sculpteurs grecs ont été de simples imitateurs de la nature, et que nos phrénologistes, par suite de leurs recherches, sont arrivés à la deviner.

L'oracle de Didyme, près Milet en Ionie, appartenait également à Apollon. Il était desservi par des Branchides ainsi appelés parce que Branchus, le premier de ces prêtres, avait construit le temple de cet oracle. Il eut pour successeur Evangèle, d’où vint aussi le nom d’évangiles que l’on donna souvent aux paroles de ces prêtres.

Quelques oracles de Jupiter n’étaient pas moins célèbres que ceux d’Apollon ; les plus connus étaient ceux d’Ammon, de Dodone et de Trophonius.

Sachant que le nom de Jupiter, introduit dans la Grèce, était originaire des environs de Thèbes, ne nous étonnons pas qu’il fût connu dans la Haute-Egypte, où il était représenté avec des cornes de bélier, en voici la cause : Bacchus {p. 110}étant sur le point de mourir de soif dans les deserts de l’Arabie, implora Jupiter ; aussitôt il lui apparut sous la forme d’un bélier, frappa la terre du pied et en fit jaillir une source. Alors on lui dressa dans cet endroit un autel que l’on appela Ammé, mot signifiant sable. Plus tard les Lybiens lui élevèrent dans les déserts à l’occident de l’Égypte un temple magnifique dans lequel le Dieu faisait entendre ses oracles, d’abord par la bouche d’une prêtresse égyptienne qui, après avoir été enlevée par les Phéniciens, avait cherché un asyle dans ce temple. Mais ensuite Jupiter employa un autre moyen, car il se mit à rendre ses ordres en faisant faire divers signes de tête à sa statue, signes que les prêtres interprétaient avec autant de facilité qu’ils en avaient à tirer les fils dont ils se servaient pour mettre en mouvement cette espèce de marionnette. Quoi qu’il en soit, ces grossières mystifications de l’oracle d’Ammon commencèrent dix-huit siècles avant Auguste, trompèrent Hercule et Persée, commencèrent à perdre de leur crédit en proclamant Alexandre fils de Jupiter, n’en conservèrent aucun après Plutarque et finirent par entièrement disparaître au règne de Théodose. Ce temple, situé à neuf journées d’Alexandrie, dans une oasis des plus agréables, était desservi par cent ministres dont les plus âgés avaient seuls le droit de transmettre aux fidèles les paroles d’avenir prononcées par le maître des Dieux.

Les Phéniciens qui avaient enlevé deux prêtresses égyptiennes dont l’une s’était réfugiée en Libye, conduisirent la seconde dans la forêt de Dodone en Epire, la logèrent dans une chapelle qu’ils élevèrent en l’honneur de Jupiter, et là le baragouinage de l’étrangère passa pour autant de paroles divines. Cependant on croyait aussi dans ces contrées qu’au lieu de ces prêtresses c’étaient deux colombes qui s’étaient un jour envolées deThèbes en Egypte et s’étaient abattues l’une en Libye et l’autre dans le bois sacré de Dodone pour y rendre les oracles de Jupiter. Cette double fable reposait sur l’équivoque du mot Peleiai qui signifiait en grec ou colombe, ou vieille femme. Pour donner un prestige plus merveilleux à la manière de faire entendre cet oracle, on avait suspendu en l’air, au milieu de la forêt, des vases d’airain ainsi qu’une statue de même métal armée d’un fouet, de sorte que le moindre vent agitant ces timbres mobiles, il en résultait des sons dont la force et la durée exprimaient les volontés du Dieu que les prêtres alors interprétaient. Mais cela ne se passait pas toujours ainsi : tantôt c’était le bruissement des feuilles du chêne le plus ancien de la forêt, ou tantôt la voix naturelle des prêtres cachés dans les arbres dont le temple était entouré, qui répondait aux consultations de la foule humblement prosternée à une certaine distance de l’endroit où l’oracle se faisait entendre. Le tintement des clochettes avait donné lieu au proverbe l’airain de Dodone, pour exprimer l’effet que produisent les paroles fatigantes d’un bavard. On donnait le nom de Dodonides ou Péléades à trois vieilles prêtresses ou vierges sacrées qui rendaient les oracles de ce temple, quelquefois en vers, et le plus souvent par des sorts ou bulletins écrits.

Mais, de tous les oracles, celui qui inspirait le plus de terreur était celui de Trophonius en Béotie. Il était composé d’un labyrinthe, et de cavernes dans lesquelles il fallait avoir le courage de descendre. Il devait son origine à la disparition de Trophonius, fils d’Epicaste, femme d’Erginus, roi des Orchoméniens. Ce {p. 111}Trophonius, ainsi que son frère Agamède, était un habile architecte ; mais ayant abusé d’un passage secret qu’ils avaient conservé dans un édifice par eux construit, ils volèrent une partie des trésors que le riche arcadien Hyriéus y conservait. Celui-ci tendit des piéges aux voleurs et y prit Agamède. Alors, pour que l’on ne pût reconnaître son frère, Trophonius lui trancha la tête, l’emporta au loin, et peu de temps après disparut. Plus tard une grande sécheresse ayant désolé les Béotiens, l’oracle d’Apollon déclara qu’il fallait aller consulter Trophonius qui faisait entendre les volontés de Jupiter au fond de l’antre de Lébadée. Cet antre en effet ayant été découvert et les paroles entendues, le fléau cessa. Bientôt on lui éleva un temple et des autels, et depuis l’oracle de Trophonius fut en grande célébrité ; il subsista même long-temps après que ceux de la Grèce eurent été réduits au silence. Passer quelques jours dans une chapelle dédiée au bon génie et à la Fortune, se baigner dans les eaux du fleuve Hercine, sacrifier à Jupiter et à la famille de Trophonius, ne vivre que de viandes sacrifiées, boire des eaux du Léthé pour perdre le souvenir du passé, puis de celles de Mnémosyne pour se rappeler ce que l’on devait entendre, puis s’incliner devant la statue de Trophonius : telles étaient les préparations auxquelles on était obligé de se soumettre pour pouvoir interroger l’oracle. Ensuite on prenait une tunique de lin, on montait sur une élévation couverte d’obélisques d’airain ; l’on entrait dans une caverne en forme de four, au milieu de laquelle on trouvait un trou dans lequel il fallait descendre par des échelles. Au bas de ce trou on voyait encore une autre ouverture au bord de laquelle on se couchait en tenant une composition de miel dans chaque main, et dans laquelle on était entraîné par une force inconnue. Alors on entendait l’oracle, puis on sortait de l’antre, et l’on était reconduit dans le temple, et placé sur la chaise de Mnémosyne, afin d’écrire sur un tableau ce que l’on avait vu et entendu ; ensuite les prêtres vous donnaient une interprétation et vous indiquaient les volontés sacrées.

Enfin l’on connaissait encore plusieurs oracles assez suivis. Tels étaient ceux de Vaticanus et d’Aius-Locutius qui se rendaient auprès de la ville de Rome.

Ces oracles furent primitivement supposés rendus par les Dieux et transmis au peuple par des prêtres portant également le nom d’oracles, ou par de simples devins, espèce de ministres religieux qui semblaient tenir le second rang. Voici le nom des devins les plus illustres : Alcander, fils de Munichus et de Lélas. Ce Munichus ou Munitus était petit-fils de Thésée par Acamas, son père, que nous verrons aller avec les Grecs au siége de Troie et épouser Laodice, fille de Priam. Amphiaraus ou Amphiaras, roi d’Argos, que nous trouverons devant Thèbes. Amphiloque, fils d’Amphiaras qu’il accompagna devant Thèbes, et mort devant Troie. Amphiloque, fils d’Alcméon et de Manto, et neveu du précédent, fut honoré comme dieu à Orope dans l’Attique. Andre, fils d’Anius, grand prêtre d’Apollon. Asbole ou Asbule, centaure et devin habile. Bacis, de Béotie, dont le nom passa à plusieurs de ceux qui, après lui, s’arrogèrent le droit de prédire l’avenir. Calchas, fils de Thestor ; nous le verrons dans l’armée des Grecs, devant Troie. Carnos ou Carnus, et non Arnus, arcanien instruit dans l’art de la divination par Apollon. Il prédit de grands malheurs aux Héraclides ou descendans d’Hercule, marchant dans l’Etolie contre les Athéniens du {p. 112}temps de Codrus, vers l’an 1095 av. J.-C. A cette menace, ils le prirent pour un magicien et le tuèrent à coups de flèches. On prétend même que ce fut Hippole, le petit-fils d’Hercule, qui le tua. Une peste ayant suivi cette mort, on la fit disparaître en élevant à Apollon un temple auquel on donna depuis le nom d’Apollon Carnéen, et on institua des fêtes. Cependant il paraît que ce Carnos différait du troyen du même nom qui passait pour fils de Jupiter et d’Europe, favori d’Apollon auquel on attribue l’institution des jeux et des combats de musique et de poésie, que l’on célébrait en l’honneur du fils de Latone, lorsque la lune était dans son plein, car les Carnées célébrées surtout à Lacédémone par des ministres appelés Carnéates obligés de servir dans ces fêtes durant quatre ans, sans pouvoir se marier, étaient une imitation de la vie militaire et de la discipline observée dans les camps. Chloré était bien un devin ; mais il était prêtre de Cybèle, il suivit Énée en Italie, et fut tué par Turnus. Echine ; Ennome de Mysie, célèbre augure des Grecs, tué devant Troie par Achille, Ethion, devin que nous verrons mourir aux noces de Persée et d’Andromède. Eurydamas, orinople fameux ou devin par les songes, père d’Abas et de Polyide qui furent secourir les Troyens et furent tués par Diomède. Eurypile, le thessalien, fils d’Evémon que nous verrons aller avec les Grecs au siége de Troie. Halytherse d’Itaque, fils de Mastor. Idmon, devin d’Argos, passant pour fils d’Apollon, suivit Jason et ses compatriotes en Colchide, quoiqu’il eût prévu par les secrets de son art qu’il périrait dans cette expédition. Il épousa une Laothoé fort peu connue et il en eut Thestor, jadis père de Calchas, de Théoné et de Leucippe. Liode d’Itaque, fils d’Ænops, fut tué par Ulysse lors de son retour dans sa patrie. Mops, fils d’Apollon et de Manto, appelée aussi Artémise ou Daphné, femme de Rhacios et fille de Tyrésias, fut prêtre d’Apollon à Claros, et se signala comme devin devant Thèbes. Les Romains supposaient que cette Manto avait épousé aussi Tiberinus, fille de Calpétus, roi d’Albe, et qu’elle en avait eu Ocnus ou Bianor. Ce Tiberinus est d’autant plus remarquable qu’il est un des ancêtres de la race royale de Rome, voici comme on le faisait descendre d’Énée et de Lavinie : Æneas Silvius, Latinus, Alba Silvius, Atys, Capys, Calpetus et Tiberinus. Il avait eu pour successeurs Agrippa, Romulus, Aventinus, Procas, Amulius et son frère Numitor qui fut père de Lausus et de Rhéa Silvia. Mops l’Argonaute, fils de la nymphe Chloris et d’un Amycus ou d’Ampix. Munyque, fils de Dryas, célèbre par son art et par sa piété. Nannac ou Nannap, un des plus anciens rois de la Grèce ou plutôt de la Thessalie, vers l’an 1595 av. J.-C. Il prédit le déluge de Deucalion. Péripolte conduisit, avant la guerre de Troie, de Thessalie en Béotie le roi Ophelte et ses peuples. Phrasios de Cypre fut sacrifié par un Busiris. Polyphidée, fils de Mantis, autrement dit Apollon le devin. Polyide Polide, devin d’Argos, contemporain de Minos ii, roi de Crète, vers l’an 1304 av. J.-C. Télème, fils d’Euryme ou de Protée, cyclope et devin. Ténère, fils d’Apollon et de la nymphe Mélie. Thestor, fils d’Idnon le devin et de Lathoé, passe aussi pour père du devin Calchas et de deux filles appelées Théonoé et Leucippe. La première de ses filles ayant été enlevée par des pirates qui la vendirent à Icarus, roi de Carie, Thestor poursuivit les ravisseurs, mais ne put les joindre et fit naufrage sur les côtes mêmes de Carie où il fut pris {p. 113}et conduit comme suspect en prison. Peu de temps après Leucippe vint chercher son père, déguisée sous les habits d’un prêtre d’Apollon. A sa vue, Théonoé en devint amoureuse. Cependant voyant qu’elle ne voulait pas répondre à sa tendresse, son amour se changea en haine ; elle la fit charger de chaînes, et ordonna au prisonnier Thestor de la faire mourir secrètement. Au moment où celui-ci allait exécuter cet ordre, il est reconnu par sa fille Leucippe, qui lui arrache son poignard et court à l’appartement de Théonoé pour lui ôter la vie, en appelant Thestor par son nom et en lui criant de la suivre. A ces mots, Théonoé se présente elle-même, se fait reconnaître, et Icare, étonné d’un événement si extraordinaire, leur rend à tous les trois la liberté, et les renvoie à Argos en les comblant de présens. Théoclymène, devin qui descendait du célèbre Mélampe de Pylos ; il abandonna Argos, sa patrie, et fut prédire l’avenir à Ithaque. Théodamas ou Tiodamas, fils du devin Mélampe, succéda à Amphiaras dans l’expédition contre Thèbes. Tiresias de Thèbes, fut le devin fameux qui servit de juge, on s’en souvient, dans une contestation entre Jupiter et Junon. Tisie d’Ithome, fils d’Alcis, de Messénie ; il était un très-habile devin, et fut assassiné par les Lacédémoniens en revenant de l’oracle de Delphes.

Une autre espèce de devins portait le nom de Prophètes. Les plus renommés de ce genre étaient Euclos de Cypre ; il prédit la renommée d’Homère ; Ismène ; Scyros, de Phalère ou de Dodone. A côté des prophètes, on voit les prophétesses Bagoé ou Bigoé, ou Bygoïs de Toscane. Elle fut, dit-on, la première qui rendit des oracles ; elle apprit aux Toscans l’art de deviner par le tonnerre. On la croit la même que la sibylle Erythrée ou Hérophile. Manto, fille du devin Polyde ou de Tirésias. Ocyroé, ou Phillyre, océanide ou l’une des Ménalippes, fille du centaure Chiron et de la nymphe Chariclo. Phaennis, d’Épire, fille d’un roi de Chaonie qui vivait vers la 136e olympiade ; elle prédit l’irruption des Gaulois en Asie. Après les prophétesses, apparaissent les sibylles, femmes inspirées qui rendaient des oracles. Varron en comptait dix qu’il nommait : la Persique ou Sambète ; elle se donnait pour bru de Noé dans les vers sibyllins qu’elle était supposée avoir tracés ; la Libyenne, fille de Jupiter et de Lamia, s’était montrée à Claros, à Delphes et à Samos ; la Delphique était la fille du devin Tirésias ; la Cuméenne résidait à Cumes en Italie ; l’Erythréenne avait prédit le succès des Grecs lorsqu’ils partirent pour la guerre de Troie ; la Samienne avait laissé quelques prophéties dans les annales de Samos ; la Cumane était de Cumes en Eolide : l’Helespontine prophétisait du temps de Solon à Marpesse, en Troade ; la Phrygienne séjournait à Ancyre ; enfin la Tiburtine, ou Albanée, ou Lybyca, fille de la Libyenne, prophétisait dans les bois de Tibur, actuellement Tivoli : on la croyait Ino, femme d’Athamas, ou Leucothée, ou Matuta. Mais la plus célèbre de toutes ces sibylles était celle de Cumes en Italie ; peut-être est-elle la personnification de plusieurs de ces prêtresses ; aussi la confondait-on avec Amalthée, Daphné, Déiphobe, Démophile, Hérophile, Manto et Phémoné.

On dit qu’Apollon, pour rendre sensible la sibylle Déiphobe, fille de Glaucus, offrit de lui accorder tout ce qu’elle souhaiterait. Alors elle ramassa une poignée de grains de sable et demanda de vivre autant d’années qu’elle en tenait dans la main seulement elle oublia malheureusement d’ajouter qu’elle conserverait durant ce temps {p. 114}toute la fraîcheur de la jeunesse. Le Dieu pourtant lui proposa de réparer son oubli si elle voulait répondre à sa tendresse ; mais Déiphobe préféra rester sage au profit de jouir d’une éternelle jeunesse, de sorte qu’elle traîna une triste et languissante vieillesse. Elle avait déjà sept cents ans du temps d’Enée, et il lui restait encore des grains de sable pour vivre plus de trois cents, au bout desquels son corps devait être consumé et réduit à rien, tout en conservant, seulement pour la faire reconnaître, la voix que le destin lui laisserait éternellement, fable qui montre combien une conduite sage peut retarder la vieillesse.

Amalthée, sibylle de Cumes, fut celle qui présenta à Tarquin le superbe neuf livres de prédictions sur le destin de Rome. Le roi n’ayant pas voulu les acheter, elle en brûla trois, et demanda le même prix des six autres ; mais ayant éprouvé un second refus, elle en brûla encore trois ; alors Tarquin acheta les trois derniers, après avoir consulté les augures, il en confia la garde à deux prêtres praticiens nommés Duumvirs ; et, pour être plus assuré de leur conservation, il les fit enfermer dans un coffre de pierre et les fit placer sous une des voûtes du Capitole. Ces livres, dits Sibyllins, ne pouvaient être consultés, sous peine de mort, que lors des malheurs publics. Ils subsistèrent jusqu’au temps de Sylla qui les fit brûler dans l’incendie du Capitole ; mais le Sénat après en avoir fait recueillir plusieurs autres du même genre par des députés qu’il envoya à Troie, à Samos, à Erythre et dans toute la Grèce, il les mit à la place des anciens, et ils y restèrent jusqu’à Théodose le jeune ; alors ils furent brûlés par Stilicon. Erythrée, sibylle, née à Erythre, prédit aux Grecs que Troie périrait et qu’Homère écrirait des faussetés. Le Sénat romain envoya recueillir les vers dans lesquels elle avait placé toutes ses prédictions. C'est encore parmi les fameuses prophétesses qu’il faut placer Carmente d’Arcadie, ou Nicostrate, dont on fait une divinité romaine présidant aux compositions poétiques et à la naissance des enfans, parce qu’elle rendait ses oracles en vers et qu’elle chantait les destinées des nouveaux nés. Elle était même tellement révérée que les mères de famille célébraient tous les ans le 11 et le 15 janvier les Carmentales ou fêtes en son honneur, introduites en Italie six ans avant la guerre de Troie, en mémoire d’une réconciliation qui eut lieu entre les dames romaines et leurs maris, après une assez longue brouillerie, causée par un arrêt du Sénat dans lequel on avait défendu aux femmes l’usage des chars.

On peut aux sibylles ajouter les magiciennes dont fit partie la nymphe Cratéis, déesse des sorciers et des enchanteurs, mère de la fameuse Scylla que nous trouverons auprès de Carybde, lors du retour d’Ulysse dans sa patrie ; Circée qui, au moyen d’un poison, avait métamorphosé cette Scylla en un monstre épouvantable ; Médée, dont nous verrons l’histoire en parlant plus tard des Argonautes.

On se rappelle que les oracles se rendaient en vers et que la poésie servait à composer les hymnes chantés en l’honneur des Dieux ou des héros des temps anciens. Le vieux Olen, le lycien, compagnon de Latone, fut le premier pontife d’Apollon à Délos. Il fut aussi le premier poète qui composa des hymnes pour adorer les Dieux ; cependant Anthès d’Anthédon lui dispute cet honneur. Orobante, Philamon, fils d’Apollon et de Chioné et père de Tamiris, Pysandre et Syagre ou Sagaris, étaient encore des poètes antérieurs à Homère. Les deux derniers chantèrent {p. 115}même, dit-on, avant lui la guerre de Troie, et Syagre passe pour avoir lutté contre Orphée et Musée les deux plus grands poètes et chanteurs des temps anciens ; ensuite vint le fameux Homère, fils de Climène. Il vivait l’an 907 ans av. J.-C., quelque temps après le poète Hésiode. Homère fut l’auteur de chants héroïques auxquels toute la Grèce doit la plus grande partie de sa gloire. On a conservé encore quelques vieux noms des anciens bardes célèbres de la Grèce primitive : Démodocus, poète aveugle, chanta, suivant Homère, les amours de Mars et de Vénus, à la cour d’Alcinoüs en présence d’Ulysse. Melanope, de Cumes, composa un hymne en l’honneur d’Opis et d’Hécaërge dans laquelle il disait que cette déesse était venue du pays des Hyperboréens en Achaïe et à Délos. Pamphos, d’Athènes, composa la première pièce de vers en l’honneur des Graces. Phémios, poète musicien inspiré des Dieux, suivant Homère. On pense qu’il fut le maître et le beau-père de ce dernier qui, par reconnaissance, chercha à l’immortaliser en plaçant son nom dans ses poésies et en lui faisant suivre Pénélope à Ithaque. Scaphisias fut le premier qui chanta l’hymne où était célébrée la victoire d’Apollon sur le serpent Python.

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Amphion, fils de Jupiter et d’Antiope et fondateur de Thèbes en Béotie, avait eu un si grand talent sur la lyre, qu’il avait, dit-on, bâti les murs de Thèbes au son de cet instrument, et qu’il forçait les pierres à aller d’elles-mêmes se ranger à leur place : métaphore employée pour dire que la puissance de son éloquence et de son art groupa quelque peuple sauvage sur un point, et lui fit construire une ville et l’entourer de murailles. Du reste, on sait comment lui, ses enfans et sa femme Niobée tombèrent sous les coups des Latonides. Arion, natif de Métymne, dans l’île de Lemnos, était un musicien aussi habile qu’Amphion. On dit qu’ayant amassé d’immenses richesses à la cour de Périandre, roi de Corinthe, il fit un voyage ; mais, qu’étant sur mer, les matelots voulurent l’assassiner pour prendre tout ce qu’il possédait. En vain essaya-t-il de les toucher par les sons de sa lyre, ses chants furent inutiles. Alors, de désespoir, il s’élança dans la mer où des Dauphins attirés par la douceur de ses accens, le reçurent et le transportèrent en triomphe sur leur dos jusqu’au cap de Tanare d’où il retourna à Corinthe instruire Périandre de cet événement. Aussitôt ce roi fit punir les matelots. C'est depuis ce service rendu à Arion que le dauphin prit place parmi les astres.

Linus que l’on supposait fils d’Apollon ou d’Amphimare et d’Uranie ou de Calliope, ou même de Terpsichore ou de Clio, était l’un des poètes les plus anciens de la Grèce. Il fut le maître d’Orphée, de Thamyris et d’Hercule. Il est probable que l’on confond sous ce nom plusieurs personnages ; car les Thébains, qui le regardaient comme fils d’Amphimare et d’Uranie, le faisaient tuer par Apollon pour avoir osé se vanter d’être plus habile que ce Dieu sur le chant, tandis que le maître d’Hercule passait pour fils d’Isménius et pour avoir été tué par son élève qui, de colère d’avoir été réprimandé, lui avait brisé la tête avec sa lyre.

Ce Tamyris ou Thamyras, dont nous venons de parler, était né à Odryse, dans la Thrace, de la belle Argiope ou Argriope et du célèbre musicien Philammon, fils lui-même d’Apollon et de la nymphe Chioné. Linus fit faire à Thamyris tant de progrès dans son art, que les Scythes en firent leur roi et qu’il osa défier les Muses au combat {p. 116}du chant, et mettre pour condition que le vaincu resterait à la discrétion du vainqueur. Le défi ayant été accepté, il eut la honte de succomber. Alors les Muses, pour punir son orgueilleuse vanité, lui firent perdre la raison et la vue, et le privèrent de sa voix. De désespoir, il brisa sa lyre impuissante contre les rochers d’une rivière, et renonça pour toujours à cultiver son talent.
Mais le plus brillant de tous les chantres et poètes de la Grèce antique, ce fut assurément Orphée, que l’on peut appeler en outre le civilisateur sacerdotal de la Thrace. Il florissait dès le temps de l’expédition des Argonautes, c’est-à-dire, avant la guerre de Troie. Peut-être l’a-t-on confondu avec un autre Orphée de Béotie, également poète et musicien qui vivait l’an 1248 avant J.-C. Mais l’époque exacte de ces points historiques est fort obscure. Aussi, pour cette raison, Cicéron soupçonne que le divin Orphée n’a jamais existé. Au contraire, quelques historiens, ne voyant dans ce mot qu’un nom générique, comptent jusqu’à cinq Orphées dont les hauts faits auront été réunis sur un seul.

Quoi qu’il en soit, Orphée, le célèbre, Orphée, le divinisé, passait pour petit-fils de Tharops et fils d’OEagre, roi de Thrace et de la muse Calliope, ou, selon d’autres, il était fils d’Apollon et de la muse Clio, père de Musée et disciple de Linus. Pour mieux exprimer l’habileté de ce musicien, et afin de montrer quelle était la perfection de ses talens et l’art merveilleux avec lequel il sut adoucir les mœurs farouches des Thraces qu’il gouvernait, les anciens Grecs se servaient d’une métaphore charmante : ils disaient qu’après avoir long-temps cultivé la cythare, présent d’Apollon ou de Mercure, il tirait des accords si mélodieux de cet instrument qu’ils avaient la puissance de charmer jusqu’aux rochers, de faire accourir à ses pieds les animaux les plus féroces et les oiseaux des environs ; pour l’écouter, les vents faisaient silence, et les fleuves arrêtaient leurs cours. Les voyages lui donnèrent une haute connaissance de la théologie égyptienne dans laquelle il avait eu l’influence de se faire initier. A son retour il établit en Grèce l’expiation des crimes, le culte d’Hécate Chthonia ou terrestre, de Cérès, de Bacchus et des mystères orphiques. Il s’abstenait de manger de la chair et des œufs, regardant l’œuf, à la manière des Egyptiens, comme le principe de tous les êtres. Orphée, théologien, musicien, poète et philosophe, ne tarda pas en fondant la théologie greco-égyptienne à réunir les pouvoirs influens de pontife et de roi. Aussi, comme dit Horace, c’était le ministre et l’interprète des Dieux. Il eut plusieurs aventures remarquables : un jour, et c’était le propre jour de ses noces, l’hamadryade Eurydice qu’il venait d’épouser, fuyant le long d’un fleuve les poursuites d’Aristée, son ancien amant, fut piquée au talon par un serpent caché sous l’herbe, et perdit la vie. Alors Orphée, inconsolable, prend sa lyre, et descend aux enfers : à ses accords, Cerbère ou le gardien du sombre empire, n’aboie plus et le laisse passer. Tous les habitans du noir séjour suspendent les tourmens qu’ils font endurer aux grands criminels : Tantale peut un instant calmer sa pénible soif ; la roue d’Ixion s’arrête ; les Danaïdes que nous verrons condamnées à remplir un tonneau sans fond, se reposent, et Sisyphe n’est plus forcé de monter péniblement son rocher ; Pluton lui-même, ainsi que Proserpine, l’écoutent émerveillés ; et, dans leur enthousiasme, lui rendent Eurydice à la condition qu’en l’emportant il ne {p. 117}regardera derrière lui qu’après être sorti des enfers. Malheureusement Orphée ne put commander à son impatience ; il détourna les yeux ; et aussitôt son épouse lui fut ravie pour toujours.

Cette fable, tout allégorique, indique jusqu’où peut aller le dévouement marital. On dit qu’après avoir revu sa femme Orphée s’ôta la vie ; d’autres le font périr d’un coup de foudre, en punition de ce qu’il avait révélé les mystères sacrés aux profanes ; Platon assure que les Dieux le punirent pour avoir voulu feindre à la mort d’Eurydice une douleur qu’il ne ressentait pas. On dit enfin qu’après la mort de sa femme il se retira sur le mont Rhodope où, dans son désespoir, il renonça au plaisir d’avoir les moindres relations avec le beau sexe ; alors les femmes de Thrace, que ses accords avaient charmées, voulurent le consoler, mais ne pouvant y parvenir, et prenant sa douleur pour du mépris, elles s’enivrèrent pendant la célébration d’une des fêtes de Bacchus, et mirent en pièces le pauvre Orphée, puis dispersèrent ses membres dans la campagne, et jetèrent sa tête dans l’Hèbre. Plus tard un pêcheur la retrouva vers l’embouchure du Mélas, où bientôt les peuples l’adorèrent comme Dieu, et lui bâtirent un temple dont l’entrée fut pour toujours interdite aux femmes. On disait même, pour prouver sa divinité, que les rossignols qui avaient leurs nids auprès de son tombeau chantaient avec plus de force et de mélodie que les autres rossignols. On ajoutait qu’il avait été changé en cygne, et que sa lyre avait été mise parmi les astres et ornée de neuf étoiles fournies par chacune des Muses. L'on attribuait à Orphée d’avoir ajouté deux cordes à la cythare qui, avant lui, n’en avait que deux, d’avoir inventé les vers hexamètres, et d’avoir le premier fourni les fondemens de plusieurs fables, en composant les hymnes sur la guerre des Géans, sur l’enlèvement de Proserpine, sur les danses des Corybantes, sur les travaux d’Hercule, sur le deuil égyptien d’Osiris, et sur les auspices et la divination. C'était la famille sacerdotale des Lycomèdes qui chantait ces hymnes à Athènes et célébrait les mystères orphiques. Ce culte, fondé par Orphée, exigeait une vie pure, religieuse, scientifique, et défendait de manger aucune viande d’animaux.

On représentait ordinairement Orphée avec une lyre, et entouré d’animaux féroces. Quelques personnes ont attribué les hymnes d’Orphée à l’athénien Onomacrite, qui vivait 600 ans av. J.-C. On a donné pour fils à Orphée Mithon et Musée. Mais ce dernier, père du poète Eumolpe, fondateur des mystères d’Eleusis, passe plus habituellement pour fils d’Antiphème, et pour un prophète et poète antérieur à Homère. Il vivait vers l’an 1180 av. J.-C. On le disait disciple et souvent concurrent d’Orphée, honneur que l’on fait aussi à Eleuthère qui, voyant une fois Orphée et Musée dédaigner de se mettre sur les rangs, fut déclaré vainqueur aux jeux pythiques, à cause de sa belle voix, et quoiqu’il eût chanté un hymne dont il n’était pas l’auteur.

La réputation divine d’Orphée fut transmise à sa lyre que l’on avait pieusement déposée dans le temple d’Apollon. Néanthe, fils de Pittacus, tyran de Lesbos, ayant entendu dire que cette lyre résonnait d’elle-même, l’acheta des prêtres et se retira à la campagne pour attirer les arbres et les rochers ; mais il n’attira qu’une foule de chiens qui le dévorèrent pour le punir de son ignorante et orgueilleuse imprudence.

Le culte d’Apollon fut, comme on le voit, le plus brillant, tant par le luxe et le fanatisme qui l’entourait que par les grands {p. 118}hommes qu’il rattachait. Ce Dieu fut encore honoré d’une manière toute spéciale par quelques autres personnes ; tels étaient : le général Palémète qui lui bâtit un temple en Béotie, le Telchine Lycus qui passait, comme tous ses frères, pour enfans du Soleil et de Minerve, et pour autant de magiciens et brigands ensevelis sous les eaux et métamorphosés en rochers par Jupiter.

On rattache toujours à Apollon, la blonde et brillante Aurore appelée aussi Eoos ou l’orientale chez les Grecs, Angeleia ou l’annonciatrice ; Troceopeplos ou au voile jaune ; Lampos ou la brillante ; Monopolos ou à un seul cheval ; Rosea dea et Rhododactylos ou aux doigts de rose ; Pallantias ou fille de Pallas ; Tithonia conjux ou femme de Tithon. Elle était chargée d’atteler les chevaux au char du soleil, et du haut du sien elle précédait celui-ci, en ouvrant chaque matin les portes du jour. On la disait fille de Titan, ou de Pallas, ou du Soleil et de la Terre, ou, suivant Hésiode, de Théa et d’Hypérion, et sœur du Soleil et de la Lune. Ayant épousé Persès, elle eut pour enfans les Vents et les Zéphirs, ainsi que les Astres et Lucifer, appelé aussi de même que sa mère Eoos. Aurore étant devenue amoureuse du jeune et charmant Tithon, fils de Laomédon et frère de Priam, roi de Troie, elle l’enleva, l’épousa et en eut deux fils dont la mort lui fut si pénible, que ses larmes abondantes se renouvelant sans cesse produisirent la rosée du matin ; l’un était Memnon, roi d’Ethiopie, que nous verrons périr au siége de Troie sous les coups d’Achille, et l’autre Emathion que l’on dit avoir été un brigand redoutable, et roi de Macédoine. La passion d’Aurore pour Tithon fut si vive, que celui-ci ayant eu l’imprudence de lui demander comme gage de tendresse l’immortalité ou du moins une longue vie, elle la lui accorda, ou la lui fit accorder par Jupiter. Malheureusement Tithon avait oublié de demander en même temps de ne pas vieillir ; aussi finit-il par devenir si caduc, qu’il fallut l’emmailloter comme un enfant. Puis, dégoûté des infirmités de la vieillesse, il fut, suivant ses souhaits, changé en cigale ; fable pareille à celle de Déiphobe, reposant sur ce que la cigale est le symbole d’une longue vie, et prouvant que si nos désirs indiscrets étaient toujours exaucés, nous verrions éterniser nos malheurs et nos regrets. Après Tithon, Aurore eut pour second époux Céphale, fils d’Eole, et, selon d’autres, de Déion ou Diomède. Il s’était marié à Procris, fille d’Erechtée, roi d’Athènes, et sœur d’Orithie. Aurore fut donc éprise de sa beauté ; mais elle ne put arriver à lui faire partager son amour. En vain essaya-t-elle de le rendre infidèle ; en vain lui fit-elle les plus belles promesses, toujours il resta insensible. A la fin elle l’enleva ; mais elle n’en fut pas plus heureuse, car il avait toujours à la bouche le nom de sa chère Procris, quoique, suivant quelques écrivains, Aurore fût parvenue à obtenir de lui qu’il la rendît mère de Phaéton. Que le fait soit vrai ou erroné, elle désespéra pourtant de sa constance, et le laissa enfin s’en aller ou s’échapper, et retourner auprès de Procris, en lui donnant la faculté de changer de forme à volonté, pour éprouver la fidélité de cette épouse chérie qu’il adorait, mais en le menaçant en même temps qu’un jour viendrait qu’il désirerait n’avoir jamais revu sa femme.

Malgré ses divers déguisemens, Céphale fut long-temps sans pouvoir s’introduire chez elle. Pourtant il parvint à être admis, et, à force d’offrir des présens plus riches les uns que les autres, il fut sur le point de voir Procris se rendre à ses sollicitations, {p. 119}quand, reprenant tout à coup ses traits naturels, il lui reprocha sa faiblesse. Alors Procris, honteuse, se mit à fuir et se retira dans les bois à la suite de Diane. Mais Céphale ne put vivre sans elle ; il fut bientôt la chercher, et tout fut oublié. Procris, dit-on généralement, pour gages de ce raccommodement conjugal, lui fit deux présens qui leur furent bien funestes. L'un était un chien appelé Lœlaps que Minos, Aurore ou Diane lui avait donné ; l’autre un javelot qui ne manquait jamais son coup et revenait à son maître après avoir touché son but. Ce javelot, dit-on aussi, avait été offert à Céphale par Aurore. Procris, jalouse de son amour, ayant épié son époux à la chasse et l’ayant entendu, pendant qu’il se reposait sous un arbre, invoquer, suivant son habitude, l’haleine rafraîchissante de Zéphire, elle crut qu’il parlait à une rivale, et son frémissement involontaire agita le feuillage au milieu duquel elle était cachée. Céphale, persuadé que ce bruit était causé par quelque bête fauve, lance le dard qu’il portait toujours avec lui et tue son épouse adorée. A son cri de douleur, il court à elle, reconnaît son erreur, et, de désespoir, il se perce avec le même javelot. Jupiter, touché de leur malheur, les changea en astres.

Quelques Mythologues, rapportant cette fable à l’histoire, disent que Céphale était fils de Mercure et d’Hersé, et qu’en punition du meurtre de Procris, l’aréopage le bannit de sa patrie, et qu’il se réfugia à Thèbes, d’où il accompagna Amphitryon dans son expédition contre les Téléboens. D'un autre côté, on dit qu’il se brouilla avec Procris parce qu’elle eut une intrigue avec Préléon, ce qui la força de se retirer en Crète à la cour de Minos, qui lui-même oublia pour elle Pasiphaé, sa femme, laquelle, pour se venger, se livra aux désirs de Taurus. Puis Céphale fut rechercher sa femme et se réconcilia avec elle ; mais étant ensuite devenu infidèle, Procris en mourut de regret.

Aurore, après avoir eu un fils de Céphale, et après l’avoir laissé retourner auprès de sa femme, enleva le bel Orion qui passait pour fils de Neptune et d’Euryale. C'était le plus joli garçon de son époque. Sa taille était celle d’un géant, dont la tête dépassait les flots des mers les plus profondes. Après avoir épousé Sidé, il la perdit parce que cette imprudente ayant osé vanter à outrance sa beauté et la mettre au-dessus de celle de Junon, la déesse la punit en la précipitant aux enfers. Alors Orion voulut épouser et même, dit-on, séduisit Mérope, fille d’OEnopéus, roi de l’île de Chio ; mais ce roi ne voulant pas de lui pour gendre, l’enivra et, profitant de son ivresse, lui creva les yeux et le laissa sur les bords de la mer. Orion s’étant levé après que la douleur fut apaisée, arriva près d’une forge où, rencontrant un jeune garçon, il le mit sur ses épaules et le pria de le guider vers les lieux où le soleil se levait. La chaleur des rayons de cet astre lui fit recouvrer la vue, et aussitôt il retourna se venger. Ensuite il devint célèbre dans l’art de Vulcain, et fit un palais souterrain pour Neptune, son père. Alors Aurore, que Vénus avait rendue amoureuse de lui, enleva ce jeune et beau forgeron et le porta dans l’île de Délos. Là il perdit la vie par la jalousie ou par la vengeance de Diane qui fit sortir de la terre un scorpion dont la piqûre le fit mourir, ou bien elle le fit périr à coups de flèches parce qu’il avait voulu faire violence à Opis, une de ses compagnes ou parce qu’il avait osé forcer la déesse à jouer au disque avec lui, ou pour avoir touché son voile d’un main impure. Cependant on dit aussi que Diane voyant sa tête au-dessus des flots sans trop savoir ce que {p. 120}c’était, voulut faire preuve de son adresse en présence d’Apollon qui l’en avait défiée, et tira si juste qu’Orion fut atteint d’une de ses flèches meurtrières, mort que l’on attribuait encore à Apollon. Diane, fâchée d’avoir ôté la vie au bel Orion qui mourut dans le temps que le soleil parcourt le signe du scorpion, obtint de Jupiter qu’il fût placé dans le ciel où il forme une constellation de quatre-vingt-dix étoiles de l’hémisphère méridional, et comme sa principale étoile se fait toujours remarquer malgré la lumière de la lune, on inventa la jalousie de Diane. On peut croire qu’Orion fut un disciple d’Atlas et par conséquent un savant astronome qui apporta dans la Grèce la connaissance du mouvement des cieux.

Aurore se consola de la perte d’Orion entre les bras de plusieurs autres amans.

Les Anciens la représentaient vêtue d’une robe couleur safran, ayant une verge ou torche à la main, sortant d’un palais de vermeil et montée sur un char pareil et de couleur de feu. Deux chevaux blancs traînaient ce char : c’étaient Lampus et Phaéton ; ou même un seul, Pégase, sur lequel on la voyait aussi quelquefois parcourir l’univers. Aurore avait en outre un grand voile sur la tête, reculé en arrière, des doigts de couleur de roses, des ailes, et une étoile sur la tête qui toujours est couronnée de fleurs. D'une main elle tient, nous le savons, un flambeau, et de l’autre elle répand des roses. Souvent elle chasse devant elle la Nuit et le Sommeil et précède le Soleil en ouvrant les portes de l’orient. Jamais aucune fable n’a servi les artistes aussi bien que celle de l’Aurore. Callet, Delorme, Guérin, Lebrun, Guerchin et le Guide ont tous exercé leurs pinceaux sur ce sujet, et tous avec un bonheur remarquable.

D'après tout ce que l’on vient de lire sur Apollon, il est facile de comprendre qu’il fut l’un des faux dieux les plus importans de l’antiquité. On pourrait démêler dans chacun de ses noms une allégorie. Si nous voulons l’interpréter seulement comme une création surgie de la marche des astres, nous le voyons faire partie du conseil des douze grands Dieux, présider alors aux Jumeaux, et se trouver enfant, vainqueur du serpent Python, quand au lever du soleil dans le lion, au matin du solstice d’été, le dragon se couche ; puis être chassé du ciel et devenir berger en Thessalie dans le pays des Centaures, aussitôt que le soleil arrive dans les signes inférieurs, et devient voisin du centaure et du sagittaire. Puis, comme les rayons du soleil donnent de la chaleur aux esprits vitaux des hommes et des plantes, on en avait fait le dieu des poètes et de la médecine.

Apollon, pendant ses séjours, tant au ciel que sur la terre, eut de nombreuses intrigues : beau, brillant, offrant enfin la perfection des formes et des talens, il fut souvent l’objet de désirs cachés, et souvent aussi le dépositaire de bien douces faveurs. Nous allons donc maintenant faire connaître ses diverses et nombreuses maîtresses. Bientôt nous verrons ses amours avec Vénus ; passons de suite à celles qui sont les plus célèbres après cette déesse : Achalide qui devint mère de Delphus que l’on donne aussi pour fils à Céléno ou à Thya ; Alcyonée qui fut probablement la prêtresse d’Argos du même nom. Elle eut Hypérénor avec Apollon ; Anathroppe fut mère de Chius ; Anchialée eut Oaxe d’Apollon ; Anaxibie a peu fait parler d’elle ; Antianire eut de ce Dieu, suivant quelques écrivains, le célèbre devin Idmon, l’un des Argonautes ; Arcée ou Acacallis, ou {p. 121}Acallis, ou Acasis, fille de Minos, eut d’Apollon Amphitémis ou Garamas, Naxus, Phylaxis et Phylandre, ainsi que Milet, père de Milétis ou Biblis et de Caunus, qu’il avait eu de la nymphe Cyanée. Ce couple fraternel est assez remarquable ; Biblis s’étant éprise d’un amour criminel pour Caunus, son frère, l’obligea par ses coupables importunités à fuir la maison paternelle ; alors elle-même, de désespoir, se mit à la chercher à travers les bois où, à force de pleurer, elle fut changée en une fontaine qu’on appelait les Pleurs de Biblis. Une autre version la fait se précipiter du sommet d’une montagne au bas de laquelle elle fut reçue par les nymphes qui en eurent pitié, lui donnèrent l’immortalité et l’admirent au milieu d’elles en qualité d’Hamadryades ; Aréa, quoique fille de Cléochus, ne paraît pas différer d’Arcé, car on lui attribue, comme à cette dernière, la naissance de Milet dont la mère était en outre appelée Acacallis qui, de ses amours avec Apollon, eut en outre Amphitémis, Garamas, Phylacis ou Phylandre, Cidon, Naxos. Arsinoé, fille de Leucippe qui elle-même eut quelques intrigues avec Apollon, était belle-sœur de Castor et de Pollux que nous retrouverons plus loin parmi les fils de Jupiter. Par suite de ses amours avec Apollon, Arsinoé devint mère d’Esculape, et, en cette qualité, elle reçut de même que son fils les honneurs divins à Sparte où elle avait un temple près de la place Hellénienne. Cependant, c’est plutôt sous le nom de Coronis que l’on connaît la mère d’Esculape ; nous en parlerons plus bas. Astérie passe aussi pour mère d’Idmon ; Astinomée, ou Astynomie, ou Astyonée, ou Chryséis, mère de Chrysès auquel on la donne quelquefois pour fille. Babylone eut d’Apollon Arabus que l’on a cru l’inventeur de la médecine chez les Arabes ; Boline, quoique rangée ici sur la ligne des maîtresses du Dieu du jour, fut une nymphe qui ne céda pourtant jamais à ses instances ; elle se jeta au contraire dans la mer pour éviter ses poursuites, sagesse que le dieu lui-même admira et récompensa en lui rendant la vie et en lui accordant l’immortalité ; Calliope passe pour avoir eu Orphée d’Apollon ; Canacé, fille d’Eole, épousa son propre frère Macarée. Elle ne s’en tint point à cet inceste ; elle eut encore plusieurs enfans de Neptune et son fils Branchus d’Apollon ; Castalie est encore une nymphe qui ne paraît point avoir succombé aux sollicitations d’Apollon. Elle fut métamorphosée par ce dieu ou par d’autres dieux en une fontaine dont les eaux coulant au pied du Parnasse avaient la vertu d’inspirer le génie de la poésie à ceux qui en buvaient ou qui seulement entendaient leur doux murmure ; aussi était-elle consacrée aux Muses, et la Pythie qui rendait les oracles de Delphes avait soin, on s’en souvient, d’en boire avant de s’asseoir sur le trépied sacré. Céléno était une fille d’Hyamus, fils lui-même de la nymphe Evadne. Apollon rendit Céléno mère de Delphus que l’on fait souvent aussi naître ou d’Achalide, ou de Thya, fille de Castalius ; Chionée, fille de Dédalion, partagea ses faveurs entre Apollon et Mercure. Elle eut de celui-ci le fameux filou Autolycus que l’on fait encore fils direct de Dédalion ; elle eut d’Apollon le grand joueur de luth Philammon père de Chamiris ; éprise de sa beauté, elle osa mettre sa fécondité au-dessus de la chasteté de Diane qui la punit en lui perçant la langue d’un coup de flèche, blessure dont elle mourut peu de temps après. Cette perte affligea tellement son père Dédalion, fils de Lucifer et frère de Céyx, qu’il se précipita de désespoir du sommet du Parnasse. Mais Apollon en eut {p. 122}compassion, le soutint dans sa chute et le changea en épervier ; Chryséis ou Astynomé, ou Astyonée, fille de Chrysès, prêtre d’Apollon, fut prise par Achille lors du sac de Lyrnesse, et tomba en partage au roi Agamemnon. Son père étant venu la réclamer, elle lui fut refusée. Cependant une peste ayant suivi ce refus, Ulysse fut chargé de la reconduire chez elle ; alors Chrysès offrit une hécatombe à Apollon en faveur des Grecs, et la peste cessa ; mais Chryséis étant devenue enceinte, on supposa qu’elle l’était d’Apollon, et elle mit au jour un enfant qui porta aussi le nom de Chrysès. Chrysorthe, fille d’Orthopolis, eut d’Apollon un des Coronus ; Chrysotémis qui eut du Dieu une fille du même nom et Parthénon ; Cia était une des filles de Lycaon ; elle eut de ses amours avec le Dieu du jour l’arcadien Dryops, père et chef des Doriens ; Circée, sœur de Pasiphaé et d’Eétès ou Ætes, était aussi fille du Soleil et de la nymphe Persa ou Perséis ; elle eut, il le paraîtrait, une intrigue avec son père, car on indique Aloé comme né de leur union, quoique souvent on le fasse passer aussi pour fils du Soleil et de la Terre, ou de Canacé ; Cléobule était une nymphe qu’Apollon rendit mère d’Eurypide, ou d’Eurypidice ; Climène était une fille de l’Océan ; elle devint la maîtresse du Dieu du Parnasse, après que celui-ci eut éprouvé une petite mésaventure auprès d’une autre beauté : il était amoureux de Cassandre, fille de Priam et d’Hécube ; dans le délire de sa passion il fut jusqu’à permettre à cette princesse de lui demander tout ce qu’elle voudrait pour prix de la plus faible faveur ; alors elle exigea avant tout le don précieux de prophétiser, ce qu’Apollon lui accorda aussitôt ; mais Cassandre ne voulut plus tenir sa promesse et força le Dieu à se venger en faisant tomber ses prédictions en discrédit, et en les faisant passer pour autant de folies. Honteux de ce désappointement, il porta ses désirs vers Climène, la séduisit, et la rendit mère de trois filles appelées Héliades : Phaétuse, Lampétie, Lampétuse ou Phébé, et d’un garçon nommé Phaélon qui passait aussi pour fils au moins adoptif de Mérops que Climène épousa à la suite de ses intrigues avec Phébus ; Clytie était comme sa sœur Leucothoée, fille de l’Océan et de Thétys ou d’Eurynome et d’Orchamus, roi de Perse ou plutôt de Babylone et de toute l’Assyrie. Cette jeune nymphe fut d’abord aimée d’Apollon qui la rendit mère de Dircée ; mais ce Dieu l’ayant quittée pour Leucothoée, sa sœur, elle découvrit l’intrigue, la dénonça à son père, ou même trouva moyen de tuer sa sœur. Cette cruelle et vindicative jalousie n’attira sur elle que les mépris d’Apollon : alors désespérée elle se laissa mourir de faim, couchée sur la terre, les cheveux épars et les yeux continuellement tournés vers le soleil. A la fin Apollon en eut pitié et la métamorphosa en héliotrope ou tournesol, parce que, disait-on, les fleurs de ces plantes se tournent sans cesse vers l’astre de la lumière. Quant à Leucothoée, elle subit un traitement épouvantable : son intrigue avec Apollon ayant été découverte à son père, ce prince la fit enterrer toute vive et jeter sur son corps un monceau de sable. Rien ne pouvant la faire revivre, par suite de la loi de l’inflexible destin, le Dieu du jour arrosa de nectar la terre qui renfermait ses dépouilles mortelles, et aussitôt on en vit sortir l’arbre d’où l’on extrait l’encens et auquel on donna plus tard le nom de Leucothoée, fable assez obscure que l’on explique en disant qu’Orchame fit planter à côté l’un de l’autre l’arbre à l’encens et le tournesol, et que le voisinage de celui-ci fit mourir le premier. Les Grecs donnèrent {p. 123}encore le nom de Leucothoée à une sœur de Sémélée, à Ino, qui prit soin du jeune Bacchus. Coronis que l’on désigne souvent sous le nom d’Arsinoé et que l’on confond avec elle parce qu’on les prend l’une et l’autre pour mères d’Esculape, paraît ce pendant, comme nous l’avons déjà vu avoir dû être une maîtresse d’Apollon toute particulière d’Arsinoé ; mais quelle est l’une des deux qui était mère d’Esculape, c’est là une obscurité que l’on ne peut éclaircir. Quoi qu’il en soit, Coronis était fille ou de Léonte, ou d’Antion, ou, suivant le plus grand nombre, de Phlégyas, fils de Mars et de Chrysa. Elle fut aimée d’Apollon, et devint enceinte d’Esculape. Pendant sa grossesse s’étant éprise d’un autre amour pour Ischys, fils d’Elatus, fondateur d’Élatée, et que nous verrons encore père d’Arcas, d’Erato, d’Egyptus, de Péréus, de Cyllen et de Stymphale, un corbeau ou, suivant d’autres, Lycius, fils de Cléonis, eut l’indiscrétion de venir informer Apollon que sa maîtresse était infidèle, alors, dans son dépit, il punit le corbeau en changeant son plumage de blanc qu’il était en noir, perça l’infidèle d’une flèche, tira de son sein l’enfant qu’elle portait, le confia au centaure Chiron, et métamorphosa ensuite Coronis en corneille. Cependant quelques auteurs la font périr sous les coups de Diane ; mais tous s’accordent à dire qu’elle avait une statue dans le temple d’Esculape à Sicyone, et qu’elle y partageait avec son fils les honneurs divins, de même qu’Arsinoé à Sparte. Cette Coronis qui mourut peut-être après avoir eu une intrigue avec quelque prêtre du temple d’Apollon, accoucha probablement à l’insu de son père auprès d’Epidaure, et fit exposer son enfant, ou peut-être même l’habile Chiron, immédiatement après sa mort, retira-t-il, au moyen de l’opération césarienne, l’enfant qui palpitait encore dans ses flancs. Quant au corbeau accusateur, on en fit depuis une constellation de dix étoiles. Corycie était une nymphe, fille de Pliste. Elle fut séduite par Apollon et mit au jour Léo ou Lycorée sur lequel on ne sait rien ; Creuse, fille d’Erechthée, roi d’Athènes, eut aussi une inclination secrète pour Apollon qui la rendit mère d’Ion et d’Anis ; Cydippe fut mère de Camire après avoir été aimée d’Apollon ; Cyrène : Apollon eut deux maîtresses de ce nom, l’une fille d’Hypsée, roi des Lapithes, ou, suivant d’autres, du fleuve Pénée et de la Terre, attira l’attention du dieu, qui la transporta en Libye où elle devint mère d’Aristée ; l’autre était une nymphe qui en eut pour fils le célèbre devin et Argonaute Idmon, dont la naissance fut, nous le savons, attribuée aussi à Astérie et à Antianire. Cette maîtresse d’Apollon en eut encore Agètes, Agrée ou Argée, Autoque et Nomius.

Apollon, à peine exilé du ciel, devint amoureux de la belle Daphné ou Pasiphaé, fille du fleuve Pénée, ce fut cette jeune nymphe qui attira ses premiers regards, d’abord il lui fit les aveux les plus tendres, les promesses les plus brillantes, mais elle ne voulut jamais l’écouter et fut toujours insensible à son amour, car elle lui préférait Leucippe, jeune homme de son âge. Alors Apollon voulut obtenir par la violence ce qu’elle refusait à ses prières, mais Daphné s’enfuit. Apollon la poursuivit et l’atteignit sur les bords du Pénée. Daphné, épuisée de fatigue et ne pouvant plus se défendre, implora le secours de son père, qui la métamorphosa en laurier ; de sorte qu’Apollon ne posséda plus qu’un tronc inanimé. Désolé de cette mésaventure, il en arrache une branche, s’en fait une couronne, et veut que désormais le laurier {p. 124}lui soit consacré, et qu’une branche de cet arbre soit le prix qu’on décernera aux jeux pythiens. C'était aussi pour attirer la commisération du Dieu que les Grecs, pendant la durée des maladies contagieuses, plaçaient devant la porte de leurs maisons des branches de cet arbre si cher à Apollon. Cette nymphe, dont le nom grec signifiait laurier, fut honorée à Sparte comme déesse, sous la désignation de Pasiphaé, et elle y rendait des oracles en grande réputation. L'histoire, pour expliquer cette fable, dit qu’un prince, du nombre de ceux auxquels l’amour des lettres fit donner le nom d’Apollon, étant devenu amoureux de Daphné, fille de Pénée, roi de Thessalie, et la poursuivant un jour, cette jeune princesse tomba, et périt sous les yeux de son amant, sur les bords d’un fleuve, dans une fondrière couverte de lauriers, d’où vient la fable, dont le sens moral semble rappeler la protection que les Dieux accordent toujours à la sagesse.

Déione passe encore chez les mythologues pour une des mères de Milet. Dryope, fille d’Euryte et d’Œchalie, était sœur d’Iole, l’une des femmes d’Hercule, elle fut d’abord aimée d’Apollon, puis elle épousa Andrémon ; elle eut d’Apollon Amphise et Ambrasce, mais ayant voulu, dit-on, porter une main sacrilège sur un arbre consacré aux Dieux, elle fut métamorphosée en Lotos, l’une des fleurs les plus brillantes de l’Orient ; Enope fut mère de Macarée, Ethuse ou Aréthuse, fille de Neptune, eut Eleuthère avec Apollon. Eurynome passe rarement pour une des maîtresses d’Apollon, car c’était une nymphe, fille d’Orchame et mère de Leucothoé, que nous avons déjà vue avoir été enterrée toute vive pour avoir eu une intrigue avec le Dieu du soleil ; Dryope, fille d’Euryte, donna Amphissus pour fils à Apollon ; Evippe, fille de Chiron, devint mère de Ptous, qu’elle eut d’Apollon ; Gryne était une amazone qui ne fut pas maîtresse d’Apollon, mais qui fut seulement la victime de sa violence, après avoir été surprise dans un bois auquel ensuite on donna son nom. Hypermnestre fille de Thestius, eut Amphiaraüs d’Apollon ou d’Oïdée qui avait pour père Antiphate. Hyrie ou mieux Thyrie, nymphe thessalienne, fille d’Amphinome et femme de Sténelé, roi de Ligurie, fut mère de Cycnus, père de Ténès, qu’elle eut d’Apollon. Issa ou Issé, fille de l’un des Macarée, fut séduite par Apollon, déguisé en berger. Lycie, fille du fleuve Xanthus, eut de ce dieu Patare et Icadius. Mélie, était une fille de l’Océan, elle fut aimée d’Apollon, dont elle eut deux fils, Térénus ou Ténérus et Isménus, ainsi que les nymphes Méliades. Minerve eut, dit-on, avec le soleil les Telchines, quoique beaucoup d’autres les fassent passer pour fils de la mer. Néère était une déesse aimée du soleil, qui la rendit mère de deux filles, Phaétuse et Lampétie, déjà indiquées comme filles de Clymène ; cependant plus communément on nommait les enfans de Néère : Dioxippe, Egialée, Egla, Etérie, Hélie, Myrope et Phœbé. Manto, la prophétesse grecque, appelée aussi Artémise ou Daphné, ne doit pourtant pas être confondue avec la nymphe qui fut changé en laurier. Cette Manto était fille du devin Tirésias, et vivait du temps de la seconde guerre de Thèbes ; elle eut Mopsus avec Apollon ; puis s’étant mariée avec Tiberinus elle devint mère de Bianor et d’OEnus : cependant on attribue ce dernier à une prophétesse d’Italie qui portait le même nom. Naupidame eut avec le soleil ou Phorbas, un fils appelé Augias. Othréis devint mère avec Apollon de Phagrus, puis cette nymphe eut un fils appelé Milet avec {p. 125}Jupiter. Ocyrhoé l’océanide fut maîtresse d’Apollon et mère de Phasis. Parthénopée, fille de Stymphale ou d’Ancée le neptunien, et de Samia, issue du fleuve Méandre, fut animée d’Apollon qui la rendit mère de Lycomède. Persa, fille de l’Océan et de Thétis, épousa le Soleil et en eut Eétes, Persès, Circé, Pasiphaé. Phtia, fille de Niobé, eut d’Apollon Laodocus ; Psamathé, fille de Crotope, roi d’Argos, céda aux instances d’Apollon et en eut Linus, que nous savons déjà fils de quatre ou cinq muses, Rhoéo ou Rhoio, fille de Staphyle, berger du roi OEné et de Chrysotémis, avait pour sœur Molpodia et Parthéno ; elle fut maîtresse du Dieu du jour, et de cette liaison elle devint mère d’Anius ; Rhodé ou Rhodès, fille de Neptune, était une nymphe qu’Apollon séduisit et qui en eut Macare et Orchime, on lui donnait aussi quelquefois Phaéton pour fils ainsi que Cercaphe et Electrion ; Sinope était une fille du fleuve Asope, on varie beaucoup sur sa conduite, les uns la font rester sage, mais la plupart des écrivains la font céder aux desirs d’Apollon et devenir mère de Seyros ; Stilbia ou Stilbée, sœur d’Iphénus et fille du fleuve Pénée, eut de ses amours avec Apollon deux fils : Centaure et Lapithèse ; Syllis était une nymphe qui accepta les offres amoureuses du même Dieu et en eut un fils appelé Zeuxippe ; Thalie ou Phytia, fille de Niobé, fut aimée d’Apollon, et devint, dit-on, la mère originaire au moins du premier Corybante, qu’Aristote indique même pour le père de l’Apollon-Crétois. Thémisto, nymphe, mère de Galée ; Thyrie ou Hyrie ; Théro, était fille de Phylas, petit-fils d’Hercule par Antiochus et de Déiphile, fille d’Adraste, roi d’Argos, à laquelle Déiphile on donne encore Tydée pour époux : Théro fut aimée d’Apollon, qui la rendit mère de Chœron. Uranie passait pour avoir eu aussi Linus de ses amours avec le dieu du Parnasse.

Si après avoir fait connaître les maîtresses d’Apollon, nous passons en revue les enfans qui résultèrent de ces diverses intrigues nous trouvons parmi ses fils : Acréphée dont la mère est restée inconnue, et qui donna son nom à une ville de Béotie ; Agète, Argée, Aristée et Authoque, Agréus et Nomius étaient enfans de Cyrène ; le troisième attribué aussi aux amours de Bacchus, et de cette nymphe, fut élevé par les compagnes de sa mère qui lui apprirent les travaux d’économie rurale, aussi devint-il célèbre dans l’art d’élever les abeilles. Amant d’Eurydice, Aristée fut, comme on l’a vu, cause de sa mort en la poursuivant le jour de ses noces avec Orphée. Les nymphes pour venger leur jeune compagne tuèrent toutes les mouches d’Aristée qui, inconsolable, fut avec sa mère consulter Protée, dont l’ordre fut d’offrir des sacrifices expiatoires aux mânes d’Eurydice. Aussitôt Aristée immola quatre jeunes taureaux et quatre génisses des entrailles desquels il vit, avec étonnement et plaisir, sortir une nuée d’abeilles. Il épousa ensuite Autonoé, fille de Cadmus, et en eut Actéon, dont nous connaissons les tristes aventures. Après la perte de ce fils chéri, Aristée se mit à voyager et finit par s’établir sur le mont Hémus, puis il disparut tout-à-coup et fut placé par les Dieux entre les étoiles sous le nom du verseau, constellation de 117 étoiles. Il vivait d’après l’histoire, l’an 1390 avant J.-C. et il était chef des Siconiens avant l’arrivée chez eux de Cérès. Il fut honoré comme une divinité champêtre, d’une manière toute particulière par les bergers grecs et siciliens. Sa statue se voyait à Syracuse, dans le temple de Bacchus. Aloé, fils du Soleil et de Circé ou de la terre ou de Canacé, {p. 126}reçut de son père pour héritage l’Asopie, et eut pour fils Epopéus, père lui-même de Marathon Amphissus, fils d’Apollon et de Dryope, bâtit Oéta et un temple aux Hamadryades, il y fonda des jeux en leur honneur et il y obtint le premier prix. Ambracia était une fille d’Apollon et de Dryope, elle donna son nom à une ville d’Epire. Cependant, suivant quelques auteurs, cette ville aurait dû son nom à Ambras, fils de Thesprotus, roi d’Epire, ou bien à Cragalé, vieillard qui, après avoir été choisi pour décider lequel d’Apollon, Diane ou Hercule présiderait à la fondation de cette ville, fut changé en rocher par le premier pour avoir prononcé en faveur d’Hercule ; Amphiaraus, né d’Hypermnestre ou d’Oïclée, épousa Eryphile et en eut Alcméon, Amphilocque et Démonasse, le premier époux de Callirhoé, fille du fleuve Acheloüs, fut père d’Amphotémus et d’Arcanas, et il eut Pamphiloque et Tisiphone avec Manto que nous avons déjà vue maîtresse d’Apollon ; Actis, fondateur d’Héliopolis en Egypte ; Amphiste était fils de Dryope ; Amphitémis ou Garamas avait pour mère Acacalis, de même que Phylacis et Phylandre qui, selon Diodore, furent allaités par une chèvre, dont l’image était consacrée dans le temple de Delphes. Garamas devint père de Céphalion, à la suite de son mariage avec Tritémis ; Anius était fils de Creuse ou Rhoéo, l’histoire ne dit pas s’il était l’un des deux grands prêtres d’Apollon ; cependant on lui donne un fils appelé Andros et trois filles OEno ou le vin, Spermo ou le grain, Elaïs ou l’huile ; Arabe était fils de Babylone, il avait reçu de son père l’art de la médecine qu’il enseigna aux Arabes auxquels il donna son nom ; Augias ou Augeas, dont la mère est restée inconnue, était un des Argonautes, nous ie retrouverons en parlant d’Hercule, il eut un fils appelé Philée ; Branchus était un devin, fils de Canacée et de Macarée, son frère, prêtre d’Apollon, mais que l’on supposait fils d’Apollon et de la sœur de son prêtre, il grandit en errant dans les bois, un jour Apollon l’ayant rencontré lui donna un sceptre et une couronne, puis aussitôt il prophétisa et disparut un moment après. Dès-lors il fut divinisé, on l’adora sous le nom d’Apollon-Philesius ; il rendait ses oracles à Didyme ; Camire passait pour fils de Cercaphe, fils lui-même d’Hélios, mais il est mieux de croire Camire fils d’Apollon et de la nymphe Cydippe, qui n’épousa que plus tard Cercaphe, son oncle, par suite de la trahison d’un hérault d’armes : celui-ci ayant eu l’ordre de la part d’Ochimus, père de Cydippe et frère de Cercaphe, de négocier le mariage de cette jeune fille avec Ocridion, roi de Rhodes, il eut la mauvaise foi de la marier à Cercaphe, son oncle ; Candale, fils d’Hélios ou le soleil et de mère inconnue, fut obligé de quitter l’île de Rhodes, sa patrie, et d’aller s’établir dans celle de Cos, après avoir eu la cruauté de prendre part au meurtre de Ténagès, son frère ; Castalius passait pour fils de la terre, mais habituellement on lui donne Apollon Delphique pour père sans dire quelle était sa mère, il était roi des environs du Parnasse et avait pour fille Castalie, que nous avons vue poursuivie par le Dieu du jour, et Thyas qui la première fut honorée du sacerdoce de Bacchus, d’où vient aux bacchantes le nom de Thyades. Centaure, fils de Stilbia, fut le père originaire de ces monstres fabuleux habitant près des monts Pélion ou Ossa en Thessalie, et qui avaient un buste d’homme et le corps et les jambes de chevaux ou de bœufs, d’où leur vint les surnoms d’Hippocentaures et de Bucentaures ; du reste on peut les {p. 127}considérer comme d’habiles cavaliers qui, sans mettre pied à terre, lançaient de loin leurs traits et fuyaient aussitôt ; nous les rencontrerons souvent dans le cours de cet ouvrage, et déjà nous connaissons le fameux Chiron, l’un des descendans du fils d’Apollon. Cercaphe était né de Rhodès ; Chariclo, fille d’Apollon ou de Persès, devint mère du Centaure Chiron et mère d’Ocyroé ; Chæron ou Charron, né de Théro et d’Apollon, donna son nom à la ville de Chéronée, en Béotie, qui s’appelait auparavant Arnée ; Chias, né d’Anathrippe, donna son nom à l’île de Chio ; Chrysotémis fut une des maîtresses et l’une des filles d’Apollon : étant morte encore enfant il la plaça dans le ciel sans qu’on sache trop quel rang elle y occupait ; Chrysès, fils d’Astinomé, fille elle-même de Chrysès, grand prêtre d’Apollon à Sminthe, avait pour père réel Agamemnon, mais pour cacher cette intrigue au public, on lui donna une naissance divine et il fut regardé comme fils d’Apollon ; Circé, fille du Soleil et de Persa ou Perséis ou Persé, fille de l’Océan, était une fameuse magicienne qui passait aussi pour fille du Jour et de la Nuit, nous la retrouverons après la guerre de Troie, en parlant d’Ulysse, avec lequel elle eut Cassiphone et un fils appelé Télégone et même, dit-on, Agrius ou Latinius ; Climène, fils du Soleil et de la mère inconnue, fut, suivant Hygin, l’amant de Mérope, qui devint mère de Phaélon, mais cette opinion n’est pas généralement admise ; Climenides, on donne aussi ce nom aux Héliades ; Coronus était fils de Chrysorte ; Corybante, fils de Thalie ou de Phtie, passait pour le père originaire des Corybantes ; Cycnus, fils de Thyrie ou de Hyrie, femme de Sténélé, roi de Ligurie, passe souvent pour enfant de ce roi, quoique généralement il soit attribué à Apollon ; il était tellement ami de Phaéton que la mort étant venue frapper celui-ci, Cycnus abandonna ses états pour aller le pleurer sur les bords de l’Eridan, où il resta à chanter ses douleurs jusqu’à un âge fort avancé : alors il fut changé en cygne et forma sous ce nom la constellation boréale de 85 étoiles que les anciens appelaient aussi la Croix ; Cydon, le premier roi de Cydonie, d’après les Crétois, était fils d’Acacalis et de Mercure, mais cette mère ayant été l’une des maîtresses bien connues d’Apollon, il est plus probable que c’était à ce Dieu qu’il devait le jour ; quant à son père putatif, c’était Tégéatès, roi de Tégée ; Delphus, fils d’Acalide, de Céléno ou de Thya, habitait les environs du mont Parnasse, et fonda la ville de Delphes, il eut Pythis pour fils ; Dorus, dont on a quelquefois attribué la naissance comme héros à Pythie et à Apollon est plus connu comme fondateur de la Doride et fils de Neptune ; Dryops, fils de Cia. Cet Arcadien passe aussi pour avoir été le père et le chef des Doriens qui furent s’établir dans le Péloponèse ; Eétès, fils de Persa et du Soleil, eut Absyrthe, Chalciope et Médée, de l’Océanide Idya : il régnait en Colchide du temps de l’expédition des Argonautes sous laquelle il succomba ; Electryone, fille du soleil et de Rhodès, mourut vierge et fut une des divinités des Rhodiens ; Eleuther était fils d’Ethuse ou d’Aréthuse, fille de Neptune, il donna son nom à une ville de Béotie ; Erymanthe, dont la mère est inconnue, eut le malheur de surprendre Vénus au bain, à l’instant qu’elle sortait d’avoir une entrevue avec Adonis, et fut privée de la vue par cette déesse : alors Apollon pour le venger, fit naître, de concert avec Mars, le sanglier qui tua l’amant de Venus.

Esculape ou l’Asclépios des Grecs, {p. 128}fut le type primordial des médecins dans la Grèce antique, on l’adorait sous différens noms, ainsi il était appelé : Apollinea Prolès ou enfant d’Apollon, Aulonias ou d’Aulon, Archagète ou le porteur de secours en Phocide, Alcter ou qui défend, Barbu à Elatée, Causius ou de Caus en Arcadie, Cotylée à Amyclas, Daron en Macédoine, Déménète ou loué par les Dieux aux environs du mont Saurus près de l’Alphée, Epidaurios à Epidaure, en Argolide, Hagnilas à Sparte, Latobius ou qui porte la vie chez les Doriques, le Nain en Arcadie, Paeonius Draco ou le serpent médecin, Paeon ou le médecin des Dieux, Phaebeius Anguis ou le serpent de Phébus ; Phaebeius juvenis ou l’enfant de Phébus ; Philolas ou l’ami des peuples dans Acrie et Atone ; Salutifer Puer ou l’enfant porteur de la santé ; Triccœus ou de Trica en Thessalie.

Les légendes donnent à ce médecin diverses origines : les Thessaliens le faisaient fils d’Apollon et de Coronis, fille elle-même de Phlégyas, héros que nous verrons mourir plus tard, et sœur d’Ixion. Ils donnaient à ce premier médecin Lacérie ou Dotion sur le lac Bébeïs pour le pays de sa naissance, laquelle, selon quelques auteurs, dut avoir lieu l’an 1321 av. J.-C. Coronis ayant été fiancée à Ischys ou la Force, un corbeau ou Lycius, ou elle-même, dit-on, en fit part à Apollon, son amant, qui la tua plutôt que de la voir passer dans les bras d’un rival ; puis, avant de la brûler, il tira adroitement de ses flancs Esculape, le fruit de leurs amours. D'autres accusent Diane de ce meurtre et font honneur à Mercure de l’opération chirurgicale. Quelques-uns font naître naturellement, mais en secret, ce précieux enfant sur le mont Tithée ou Tithion ou dans les champs de Telphus, le font allaiter par une chèvre et recueillir par un berger appelé Aresthana, ou Aristhène, ou Autolas, fils d’Arcas, lequel fut averti de l’origine de cet enfant par une auréole brillante dont il le vit entouré ; mais la légende la plus suivie, celle d’Epidaure, se contente de lui donner cette ville pour lieu de naissance, et pour père Ischis, fils d’Elatus, ou plus communément Arsippe, ou même aussi Apollon, et pour mère Arsinoé, fille de Leucippe, fils de Périérès. Alors, honteuse de sa faiblesse, Arsinoé fut porter son enfant dans une plaine où il fut retrouvé, comme nous venons de le voir, puis confié aux soins de Trigone que l’on dit avoir été sa nourrice. D'autres mythologues, non satisfaits de ces diverses naissances, réclament pour son berceau l’Arcadie ou la Messénie, et le font naître sous les traits d’un serpent, d’un œuf de corneille, ou autrement dit de Coronis.

Son éducation fut confiée au centaure Chiron. Il sut bientôt reconnaître la vertu des plantes, et détruire ou adoucir les maladies avec tant de succès, qu’il fut reconnu pour l’inventeur et le dieu de la médecine, surtout par suite des cures merveilleuses qu’il fit en accompagnant Hercule et un autre héros appelé Jason dans une expédition en Colchide. Il porta même la science si loin qu’il ressuscita Glaucus, Arétoüs, Capanée, et Hippolyte, que nous retrouverons par la suite ; Pluton, effrayé de se voir ainsi privé d’une partie de sa population, se plaignit à Jupiter que l’empire des morts ne tarderait pas à être considérablement diminué, et pourrait même devenir entièrement désert si la science continuait à se mettre au-dessus du destin ; alors le maître des Dieux, pour arrêter cette audacieuse habileté, foudroya le pauvre et innocent Esculape au grand {p. 129}regret d’Apollon qui, voulant venger la perte de son fils bien aimé, perça, comme nous le savons, les Cyclopes. Après sa mort arrivée, soit par un coup de foudre, soit autrement, vers l’an, dit-on, 1243 av. J.-C., Esculape fut bien vite divinisé, et tous ceux que l’on soupçonna avoir été les premiers médecins de tel ou tel pays, ne firent qu’un seul dieu de la médecine, quoique adoré sous plusieurs noms ; ainsi, toutes les variétés d’Asclepias, ou celui d’Arcadie, fils d’Apollon et de Coronis, ou celui frappé de la foudre, ou celui de Thessalie, fils d’Arsippe et d’Arsinoé qui le premier arracha les dents et inventa les purgatifs, ou l’Esmoun des Phéniciens, ou un appelé Tosorthos des Égyptiens, ne sont que des médecins primitifs qui rentrent tous en un seul nommé Esculape.

Ce savant guérisseur des maux physiques fut, dit-on, marié à une femme dont le nom est très-incertain ; car on l’appelle ou Epione, ou Hésione, ou Xanthione, ou Coronis, ou Arsinoé de laquelle il eut une fille appelée Eglée, ou l’éclatante, et deux fils Podalyre et Machaon, père de Palémocrate, qui devinrent la tige des Asclépiades ou médecins descendans d’Esculape, les uns par Palémocrate, et les autres par Podalyre dont l’alliance avec une fille de Damèthe, roi de Carie, fit naître Hippocoon, aïeul prétendu d’Hippocrate.

L'on entoure en outre Esculape d’une famille allégorique fort nombreuse composée d’une foule de dieux ou de déesses tenant à la médecine ; ainsi on lui donne encore pour enfans : Acésos ou le guérisseur, Acéso et Iaso ou la guérisseuse, fille de ce médecin, Alexânor ou qui secourt les hommes, son petit-fils et fils de Machaon, Evâmérion ou le génie du bon jour et de la convalescence, Télesphore ou le génie du dénouement favorable, Panacée ou qui guérit tout, Lampétie ou la brillante, et Ianiscon.

Mais celle de la famille d’Esculape la plus honorée, ce fut Hygie, que l’on dit la même que Minerve, surnommée Hygiea par Périclès. Elle était fille d’Esculape et d’Epione. Les dames grecques honoraient Hygie d’une manière spéciale en lui consacrant leurs cheveux. On la représentait sous les traits d’une jeune femme voilée ou sans voile, tenant d’une main un serpent, buvant dans une coupe qu’elle tient de l’autre main. Hygie à Rome s’appelait Salus, et on lui donnait le surnom d’Aréthuse de Sicile. On la représentait alors sous la figure d’une jeune fille assise sur un trône et couronnée d’herbe médicinale. Elle avait plusieurs temples à Rome desservis par un collége particulier de prêtres ayant seuls le droit de voir la statue de la déesse ; ils ne pouvaient l’interroger qu’en temps de paix et, pour sacrifices, ils jetaient à la mer des morceaux de pâte.

Souvent, comme fils d’Apollon, Esculape fut identifié au soleil et regardé comme prophète, mage, barde ou sorcier. L'usage qu’il fit des métaux dans ses remèdes et du feu pour les métamorphoser le fit adjoindre aux puissances cabiriques que nous trouverons commandées par Vulcain. Il fut aussi l’Hynodoter ou dieu apportant le sommeil, par allusion à la mort considérée comme repos bienfaisant. D'autres idées étrangères à la Grèce y vinrent encore ajouter à celles qui précèdent ; aussi, par la suite on y connaissait un Esculape enveloppé de la tête aux pieds, offrant le caractère de l’ancien des jours, du dieu mystérieux ou être à secrets, et de plus un Esculape serpent, faisant allusion à la mue annuelle de ces reptiles et à sa finesse, indiquant jeunesse {p. 130}éternelle, santé, guérison, longevité et même divination.

La conception d’un dieu de la médecine n’a rien de surprenaut ; elle se retrouve dans tous les pays ; mais celui qui paraît avoir été sinon le premier, du moins l’un des premiers berceaux de la religion asclépique fut la Phénicie.

On reporte à 53 ans avant le siége de Troie, guerre dont nous parlerons plus tard, l’importation du culte d’Esculape en Grèce, et vers 1900 ans av. J.-C., son origine en Afrique, où il était adoré sous le nom de Tosorthos. Ce culte montra d’abord, dans les sanctuaires antiques d’Epidaure et de la Grèce, le dieu guérisseur sous des formes âgées, avec un air sévère ; mais ensuite il ne fut plus qu’un jeune homme de trente-cinq ans, brillant de beauté, au front serein et au sourire bienfaisant, ayant d’un côté son fidèle serpent à ses pieds relevant vers lui sa tête d’une manière caressante, et de l’autre côté sa propre personnification représentée par un nain enveloppé ; puis, lorsque les fêtes de Bacchus et les jongleurs eurent habitué le peuple grec à considérer les serpens comme des êtres merveilleux, on ne vit dans ces serpens que des incarnations du dieu de la médecine. Adoré sous cette forme, il eut un si grand succès, que Rome, après avoir soumis l’Asie mineure, envoya chercher en grande pompe vers l’an 463 de sa fondation, ou 293 av. J.-C. le Dieu-Serpent de Pergame. Arrivé près de l’île du Tibre, ce merveilleux reptile, probablement de la race inoffensive des boas, et jouissant par conséquent de toute sa liberté, sortit alors du vaisseau et fut se cacher dans les roseaux ; aussitôt un temple s’élève dans cet endroit, un quai de marbre en orne les abords, et bientôt ce temple acquiert la plus grande célébrité : chaque jour on allait pieusement y acheter des figurines, des écharpes, des ceintures et autres amulettes consacrées, passant aux yeux du vulgaire pour autant de préservatifs puissans contre toutes les maladies.

En Grèce, ce culte importé à Pergame par Aristechme, était desservi par des prêtres dont le soin était d’offrir en sacrifice à Esculape des taureaux, des agneaux, des porcs, et surtout le coq, cet emblème du réveil et de la vigueur. Le temple d’Epidaure le plus riche et le plus remarquable de tous ceux consacrés à ce dieu, construit peut-être par Ascèle, roi du pays, était entouré d’un bois sacré dans l’enceinte duquel on ne pouvait laisser ni malade mourir, ni femme accoucher. Les environs étaient parsemés de colonnes couvertes d’ex-voto et d’inscription votives, et la statue d’Esculape était en or et en ivoire ; elle avait été sculptée par le fameux Trasymède qui lui avait donné la moitié de la grandeur de celle du Jupiter olympien qu’on voyait à Athènes. Les prêtres de ce culte à Titanès admettaient à côté de la statue d’Esculape celle d’Hygie, enlacée de tresses de cheveux et de bandelettes.

Quelques fêtes remarquables étaient célébrées en l’honneur du Dieu de la médecine ; les unes s’appelaient Epidauries à Athènes et Esculapies à Rome ; les autres étaient les Asclepies ou Asclépiades de la Grèce, ou Mégasclépiades d’Epidaure dans lesquelles on distribuait un prix de musique et de poésie.

Beaucoup d’obscurité règne donc sur la fable très-complexe d’Esculape ; cependant on peut croire avec quelques motifs de raison que le culte du premier médecin divinisé prit son origine en Phénicie, puisqu’il passa en Egypte d’où il vint en Grèce avec toutes les colonies grecques nomades, et {p. 131}qu’il prit ainsi rang au milieu des noms de tous les dieux que ces peuplades avaient rassemblés et qu’ils ornaient de fables plus ou moins extraordinaires. On adorait donc par suite de ces aglomérations sous le nom d’un seul et même dieu : Esculape, fils d’Apollon et dieu d’Arcadie, inventeur de la sonde et de l’art de bander les plaies ; Esculape, frère de Mercure II, c’est lui qui fut frappé de la foudre et enterré à Cynosure ; Esculape, fils d’Arsippe et d’une Arsinoé, inventeur des purgations et de l’art d’arracher les dents ; Esculape, roi de Memphis et frère de Mercure I ; il vivait 200 ans av. notre déluge, et Esculape Tosorthos des Egyptiens.

Quelques savans font de la fable d’Esculape une allégorie astronomique, et ils avancent qu’Esculape est la constellation appelée Ophieus par les poètes, Anguitenens par les Latins et le Serpentaire par les Français, quoique Ophieus et Jason soient souvent confondus et pris pour les mêmes ; néanmoins ils soutiennent que la naissance d’Esculape fait allusion au lever du serpentaire, le soir après le coucher du soleil dans le taureau, ce qui ferait supposer que cette naissance était l’emblème du retour de l’équinoxe ; et comme le Centaure se lève immédiatement avant l’arrivée d’Ophieus qui ne paraît qu’au coucher de la chèvre, on ajouta qu’Esculape avait été élevé par Chiron le centaure. Cependant on nomme encore Esculape le constellation du Dragon, soit à cause du serpent qui lui était consacré, soit pour toute autre raison tout-à-fait inconnue, et dont les recherches seraient fort peu interessantes.

Les Grecs et les Romains rattachaient au culte d’Esculape les dieux Apotropéeos et Averrunci, ou détournant les maux ; ils rendaient même un hommage particulier aux maladies spéciales ; ainsi ils offraient leurs prières à Apalexicacus, Alexicacus et Averruncès ou dieux chassant les maux, à Mana, déesse des maladies périodiques des femmes, à Thermora et à Valenti, déesses des bains. Les Apotropes étaient figurés un fouet ou une épée nue à la main. Dans leurs fêtes ou atropies, on chantait des hymnes en leur honneur, et on leur sacrifiait un jeune agneau. Quant aux fêtes d’Esculape, elles étaient appelées Epidauries.

Mais revenons aux autres enfans d’Apollon : Eurynome, fille de ce dieu, et femme de Talas, fut mère d’Adraste, roi d’Argos ; Euripide ou Euripidice avait Cléobule pour mère ; Galée ou Galéote était né de Thémisto. Les Hybléens, peuples de la Sicile, en avaient fait une grande divinité : ils le représentaient dans un char avec son père, et l’on appelait en Sicile Galéotès les devins qui se prétendaient descendans de ce fils d’Apollon. Garamas, fils d’Acacallis, était roi de Libye, il eut Céphalion de Tritémis et fut père de la nymphe Garamantis. Il donna son nom aux Garamantes. Heliades : quoique ce nom puisse s’appliquer à tous les enfans du Soleil, cependant on le réserve pour indiquer spécialement les filles et les sœurs de Phaéton que l’océanide Clymène avait eues d’Apollon. Elles se nommaient Phaétuse, Lampétie et Lampéthuse ou Phébée ; l’on y ajoutait encore très-souvent Églée, Étérie, Egialée, Dioxippe, Hélie et Myrope. Ce Phaéton qui passait aussi pour fils de la nymphe Rhodé ou d’Aurore, était si brillant de beauté, que Vénus en fut éprise et lui confia la garde de ses temples ; ébloui de cet honneur, il eut un jour une dispute avec Epaphus, qui lui reprochait de ne pas être fils du Soleil comme il s’en vantait. Phaéton fut tellement choqué de cette injure, qu’il fut s’en plaindre à {p. 132}Clymène, sa mère. Celle-ci le renvoya auprès d’Apollon. Ce dieu, pour lui prouver la vérité de sa naissance, jura par le Styx, dans un élan d’amour paternel, de ne lui rien refuser ; alors son fils exigea de lui l’imprudente permission de lui laisser conduire son char et d’éclairer le monde pendant un seul jour. En vain son père voulut-il le dissuader, il fallut céder. Aussitôt le jeune téméraire monte sur le char ; mais bientôt les chevaux du soleil s’apercevant de la faiblesse de leur conducteur et ne reconnaissant plus la main de leur maître, se détournent de leur route ordinaire : aussi, tantôt montant trop haut, ils menacent d’embrasser le ciel ; tantôt descendant trop bas, ils tarissent les rivières et brûlent les montagnes. A la fin, la terre desséchée jusqu’aux entrailles porte ses plaintes aux pieds de Jupiter qui, pour arrêter de plus grands malheurs, foudroie l’audacieux imprudent et le précipite dans l’Eridan, ce qui fit supposer que ce fleuve coulait dans le ciel. C'est, dit-on, depuis cette catastrophe, que le sang ou, pour plus de vérité, la peau des Ethiopiens, prit une couleur noire. Une foule d’interprétations ont été données à cette fable. On y a vu un grand incendie ou l’arrivée des jours brûlans de l’équinoxe d’été ; aussi l’on en fait la constellation que l’on nomme cocher, et comme le nom de Phaéton signifie briller, on le confondit avec Apollon, puis, on fut même jusqu’à le supposer avoir été enlevé encore jeune par Vénus pour le placer dans son temple, parce qu’elle aimait le brillant de la jeunesse. Il paraît qu’il exista peu de temps après le déluge un Phaéton, habile astronome, qui régna sur les Molosses, prédit les grandes chaleurs dont son royaume fut désolé, et se noya dans l’Eridan, ou mourut fort jeune, d’après Lucien, en laissant ses observations astronomiques imparfaites ; mais si l’on cherche le sens morale de cette fable, on y trouve l’emblème de la présomption et de la témérité, compagnes habituelles de la jeunesse.

Cette chute de Phaéton causa une si vive douleur à ses soeurs les Héliades qu’elles le pleurèrent quatre mois entiers, alors les Dieux les changèrent en peupliers et leurs larmes en grains d’ambre. Phaéton laissa pour fils Ligyste, fondateur des Ligyes ou Lygures, on a donné aussi le nom d’Héliades aux fils d’Hélius, roi de l’île de Rhodes.

Si nous continuons la liste des enfans d’Apollon, nous trouvons Hypérénor, fils d’Alcyonée ; Iamus, devin, premier ancêtre des Iamides ; Icadius ou Icarius, né de Lycie ; Idmon, fils d’Antianire ou d’Astérie ou de Cyrène, que nous avons vu parmi les devins et que nous retrouverons avec les Argonautes : Ion, né de Créuse, fille d’Erecthée, il donna son nom à l’Ionie, et avait Achéus pour père putatif ; Isménius, fils de Mélie, avait reçu de son père le don de rendre des oracles ; Lampétie ou Lampéthuse, a déjà été indiquée parmi les Héliades ; Laodoque ou Laoduc, connu seulement pour fils d’Apollon et de Phthia ; Lapithès était né de Stilbé et se trouvait frère de Centaure, époux d’Arsinomé et chef de la race des Lapithes, quoique suivant quelques auteurs ce soit Lapithe, fille d’Apollon qui soit devenue mère des Lapithes, par suite de ses amours avec Eole ; néanmoins si l’on adopte Lapithès pour souche de cette race, voici la filiation qui en dérive : il eut d’Arsinomé deux fils Périphas et Phorbas, le premier s’étant marié avec Astyagée, fille d’Iphéus, en eut Antion, dont l’alliance avec Périmèle donna naissance à Angelaüs, à Amycus, à Coronis et à Ixion, père de Pirithoüs, {p. 133}père des Lapithes. Quant à Phorbas, il eut pour fils Augias, père d’Agamède et d’Actor, lequel rendit Molione mère des Molionides ; Ctéatus et Euryte que nous verrons figurer parmi les Troyens ; Léo ou Lycorus, fils de Corycie, bâtit une ville de Lycorie, sur la Parnasse à l’endroit où la barque de Deucalion et de Pyrrha s’était arrêtée ; Linos ou Linus, ils étaient deux fils d’Apollon portant ce même nom ; l’un né de Psamathé, fille de Crotopus, roi d’Argos, fut dévoré dès son enfance par les chiens de son nourricier, cependant son aïeul ayant trouvé sa naissance équivoque et coupable, punit sa mère en la faisant mourir ; le second, Linus, était né de Terpsichore ou de Calliope, ou d’Eulerpe, ou même, dit-on, d’Uranie et de Mercure ; Apollon lui ayant donné la lyre à trois cordes en lin, et ce mortel ayant changé ces cordes contres d’autres en boyau plus harmoniques, le Dieu des muses lui ôta la vie par jalousie. L'histoire le fait vivre ainsi qu’Amphion, autre célèbre musicien, 1389 ans avant J.-C ; Lycomède n’est connu que pour fils de Parthénope, fille elle-même de Stymphale, qui devait le jour à Elatus et à Laodicée, il était roi d’Arcadie, et devint par trahison prisonnier de guerre de Pelops qui le fit hacher en morceaux ; Macar, fils du Soleil et de la nymphe de Rhodé, contribua au meurtre de son frère Ténagès, puis se réfugia dans l’île de Lesbos à laquelle il donna le nom de Macaria ; Macarée ou Mégaréus le Mégarien, était d’une naissance fort douteuse, car on ne sait trop s’il était fils d’Apollon ou de Neptune et d’Enope ; Mélanée était un grec si habile à tirer de l’arc qu’on le disait fils d’Apollon ; Milet, roi de Carie, était né ou d’Arcé ou d’Acacallis, fille de Minos : ayant été exposé dès son enfance dans une forêt, des loups prirent soin de le nourrir, jusqu’à ce qu’il eut été rencontré par des bergers qui l’élevèrent, ensuite il fut en Carie où il épousa Idothée, fille d’Eurytus, roi de cette contrée ; un autre Milet était fils de Déione ou d’Aréa ; Mopse se trouvant parmi les devins nous ne nous y arrêterons pas davantages ; Naxos ou Naxus était encore fils d’Acacallis ; Nomios devait le jour à Cyrène ; Oaxe avait eu pour mère Anchialée ou Acacallis ; Orchimus, fils du Soleil et de Rhodès, épousa la nymphe Hégétorie, dont il eut Cydippe pour fille ; Oncos ou Oncus, fils d’Apollon, donna son nom à l’Oncéatide, en Arcadie, et se faisait remarquer par les brillantes et nombreuses cavales qu’il possédait ; Pamphila avait, dit-on, inventé l’art de broder, sa mère est restée inconnue ; Parthenos était né de Chrysotémis, il mourut jeune et fut placé avec sa mère, par Apollon, dans la constellation de la vierge ; Patare était né d’Apollon et de Lycie ; Persès, fils du Soleil et de Persa, détrôna son frère Eétès, après la fuite de Médée, célèbre magicienne que nous retrouverons plus tard et qui l’empoisonna. Ce Persès ne semble pas être autre chose que la chaleur personnifiée ; Phaétuse est indiquée aux Héliades ; Phagrus, né d’Othréis ; Phase ou Phasis, fleuve de la Colchide qui se jette dans la mer Noire, il était fils, dit la fable, d’Apollon et d’Ocyroé, tous les efforts de Thétys pour s’en faire aimer furent inutiles, il resta toujours insensible à ses charmes ; Philammon, né de Chioné et père de Thamiris, fut un poète et un musicien antérieur à Homère il figurait au nombre des Argonautes : Phylandre et Phylacis étaient fils d’Acacallis, ils furent allaités par une chèvre dont on conservait l’image dans le temple de Delphes ; Ptous devait le jour aux liaisons d’Apollon et {p. 134}d’Evippe, fille de Chiron ; Pythée ou Pythius, fils ou plutôt incarnation d’Apollon, vainqueur du serpent Python ; Scyros fils de Sinope.

Telchines, enfans douteux du Soleil auquel on les attribua, parce qu’ils habitèrent quelque temps l’île de Rhodes, son séjour habituel, ils passaient quelques fois pour fils ou de l’Océan ou de Minerve, ils étaient habiles dans la métallurgie, avaient inventé l’art de travailler le fer et l’airain, et avaient, dit-on, fabriqué la faulx de Saturne et le trident de Neptune. Leur habileté les faisait passer pour des magiciens pouvant à leur gré commander la pluie, la grêle ou la neige. Aussi les Grecs les surnommaient destructeurs, ils devaient le plaisir qu’ils trouvaient à détruire, à une punition de Vénus qu’ils avaient outragée, mais à la fin Jupiter les changea en rochers et les précipita au fond des flots.

Telmesse n’a point de mère connue, il donna son nom à une ville maritime de la Lycie et fut l’amant de la fille d’Agénor ; Ténère ou Térenus, fils de la nymphe Mélie, avait reçu de son père le don de prédire l’avenir ; Ténès passe quelquefois pour enfant d’Apollon, mais c’était plutôt à Crenus, roi de Colonnes, en Troade, qu’il devait le jour ; Thersanon, fils du Soleil et de Leucothoé ; Triope, fils du Soleil, avait donné son nom à une ville de Carie ; Zeuxippe, fils de la nymphe Syllis, succéda à Phestus, roi de Sicyone.

Après avoir fait connaître Junon et ses enfans ainsi que Latone et tout ce qui se rattache aux Latonides, parlons des femmes ordinaires du maître des Dieux. L'on a vu comment Thémis eut de lui les Heures et les Parques, et l’on sait que Métis développa dans son cerveau la déesse de la sagesse. Cette Métis, mère de Minerve, est un être tout allégorique et insaisissable. C'est la pensée, la méditation, la conception. Pour la rendre sensible aux yeux du vulgaire, la Théogonie grecque la personnifia et en fit une femme qu’elle supposa avoir existé avant Jupiter. Ce fut elle qui donna le breuvage à Saturne pour lui faire rendre au jour ses enfans ; mais, ajoutèrent quelques autres savans, un oracle ayant fait connaître à Jupiter que Métis aurait un enfant plus sage et plus puissant que lui, il avala cette Métis avec son fruit. Néanmoins l’oracle eut raison : cette absorption gonfla le cerveau du Dieu suprême, qui fut obligé de le faire ouvrir et d’en laisser sortir, comme nous l’avons vu, la sage Minerve armée de pied en cap. Du reste, on attribuait encore à Métis quelques autres enfans, mais tous allégoriques.

La troisième femme de Jupiter appelée Eurynome est une océanide dont l’histoire est fort obscure. De vieilles légendes la faisaient épouse d’Ophion, souverain du monde avant Chrône et les Titans, par conséquent principe antédiluvien de la race géante, à formes de serpent, et détrôné par le principe organisateur, Jupiter. Cette Eurynome avait eu de ce dernier les trois Graces ou Charitès des Grecs, appelées : Aglaé ou Eglé, Euphrosyne et Thalie Elles portèrent aussi chez les Athéniens les noms de Pasithée pour la plus jeune, d’Hégémone et d’Auxo, puis de Cléta et de Phaenna chez les Lacédémoniens. Quelquefois on les réunit en une seule portant le nom de Charis, et d’autres fois on y adjoint Pitho ou la persuasion ; mais nous les retrouverons plus tard en parlant de Vénus qu’elles accompagnent partout. On attribue encore à Eurynome la bonne action d’avoir avec sa mère Téthys recueilli {p. 135}Bacchus fugitif. La statue d’Eurynome avait la forme d’un poisson jusqu’à la ceinture, mais cette divinité n’était l’objet d’aucun culte sérieux.

Mnémosyne, qui remplit aussi auprès de Jupiter les fonctions d’épouse, passe généralement pour une des filles du Ciel et de la Terre, comme nous l’avons indiqué, en parlant des Titans. Cependant quelques historiens la disent fille de Saturne et de Rhée. Jupiter la séduisit en prenant la forme d’un berger. Elle se rendit célèbre dans la mythologie grecque et romaine en mettant au jour les Muses, compagnes d’Apollon, avec lesquelles nous avons fait connaissance. Mnémosyne, nom grec, signifie mémoire. C'est la personnification, sous la forme de femme, de ce don précieux. Ce fut elle qui imposa des noms à tous les objets de la nature, et apprit aux hommes à raisonner. On la représentait plongée dans la méditation et un bras enveloppé dans un ample manteau.

Cérès. Maintenant parlons d’une autre déesse qui passa pour avoir vécu conjugalement avec Jupiter, de Cérès ou la Démeter, ou Damater des Grecs. Elle portait différens noms, suivant les pays où elle avait été importée. Ainsi on l’appelait Cérès Achœa, ou Achtheia, ou la gémissante à cause des plaintes qu’elle fit entendre lors de l’enlèvement de sa fille, Actœa et Actéenne à Athènes, Africana ou d’Afrique, Aletis et Alitaria, ou qui garantit des disettes, Alma ou la nourricière, Aloas, et Aloïs et Aloea, ou la batteuse de grains, Alumne ou la nourricière, Amphictionis ou du temple des Amphictions, Anesidora ou qui comble de dons à Mirchinonte, Auxithales, ou qui augmente la végétation, Biodora ou qui donne la vie, Caberia et Cabiria et Cabirique ou de Samothrace. Son temple était placé dans un bois duquel aucun profane ne pouvait approcher, Calligénie, Carpophore ou portant les fruits. Casquée ou portant un casque en Arcadie, Catanensis ou de Catane. Aucun homme, sous peine de mort, ne pouvait toucher ou regarder sa statue, Chamyne ou de Chaminus dont les biens furent employés par Pantaléon, tyran de Pise, à bâtir un temple à Cérès, Chloé ou la verte, comme déesse de la verdure à Athènes, Chrysaoros ou au glaive d’or, Chlonia ou la souterraine, ou à cause du temple que Chtonie, fille d’Erec hée, lui avait fait élever, Cydaris ou que les Phénéates conservaient sous un dôme ou Cydarie, Corylée ou casquée dans un temple près d’Argos, Cyra ou la maîtresse de la vie, Da, et Dea, et Dio ou la divine, chez les Pélasgues, Damater ou la mère, Damia ou la maîtresse à Egine, à Epidaure et à Trézenne, Despœna ou la souveraine en Arcadie, Eleusinne ou d’Eleusis à Athènes, Elvina en Sicile, Ennea ou d’Enna en Sicile. Elle y avait un temple au nord duquel était une caverne par où, disait-on, Pluton avait enlevé Proserpine, Erinnys ou la furieuse, pour faire allusion à sa colère après l’enlèvement de cette fille chérie, Erysibie ou la protectrice contre la nielle et la rouille des grains, Eububée ou le bon conseil, Euchloos ou la belle verdure, Euryanassa ou la puissante princesse, Florifera ou qui apporte les fleurs, Frugifera ou qui apporte les fruits, Géphyrrée ou à autel sur un pont, Gerys, c’est-à-dire le blé moulu à Achera, Hélégerys ou qui jaunit les épis, Helos ou de la ville de ce nom, dont le temple de Cérès que l’on y voyait était interdit aux hommes, Herbifera ou qui porte l’herbe, Lanigera ou lanagère quand elle était assise sur un bélier, Legifera ou législatrice, Libyssa {p. 136}chez les Argiens, parce qu’ils avaient tiré leurs premières semences de la Libye, Lusia ou la baigneuse, Melaphore et Malophore ou la porteuse de miel ou de troupeaux à Mégare, Mammosa ou la nourrice universelle et aux nombreuses mamelles, Materès ou la mère, Mélœna ou la noire, à cause du deuil qu’elle porta de sa fille en se retirant dans la grotte du mont Elaïus, près de Phigalie, Magalortos ou qui donne de grands pains, Milesia ou de Milet à Egée, Micalesienne ou de Micalesse en Béotie, Myrionyme ou aux dix mille noms, Mysia ou de Mysius qui lui avait construit un temple près de Pallène, Nigra, synonyme de Melœna, Olbodotira ou portant l’opulence, Ompnia ou la bienfaisante, ou aux gâteaux de miel, Orée ou la montagnarde, Panachéenne ou d’Egée en Achaïe, Panda ou donnant du pain, Pambotanos ou la nourricière de toutes les herbes, Patrensis ou de Patræ en Achaïe. Là était une fontaine qui rendait des oracles en montrant ses arrêts en images sur une glace que l’on tenait avec un fils suspendu à la surface de l’eau, Pédophile ou amie des enfans, Pédrotophe ou la nourrisseuse d’enfans, Pelasgis et Pelagique ou du temple que Pélasgus, fils de Triopas, lui avait consacré à Argos, Pharia ou l’égyptienne, aux statues en blocs informes de bois ou de pierre, Phlœa, et Ploutodotira ou la donatrice d’opulence considérée comme l’agriculture, Poteriophoros ou la porteuse de breuvages, Palybée ou nourrissant beaucoup, en Grèce, Prosymne près de Corinthe, Prostasis ou prête à secourir, Pylœa ou des environs des Thermopyles, Pylagore ou la deesse à laquelle, avant de se réunir, les Amphictions sacrifiaient aux portes de la ville, Rharia ou de Rharium en Attique, plaine dans laquelle Triptolème avait, par ordre de Cérès, semé les premiers grains récoltés dans la Grèce. Peut-être ce nom vient-il aussi de Rharos, père de Triptolème, Sito ou des vivres, Sotira ou qui sauve, Spicifera ou porte des épis, Stiritis et Stiritide ou de Stiris en Phocide, localité où sa statue avait en chaque main un flambeau, Tœdifera ou portant des torches de pin allumées à l’Etua, Thermesiu ou qui échauffe les eaux, Thesmia et Thesmophore ou qui porte avec elle la civilisation et les lois, Verdoyante à Athènes, Xiphephoros ou portant le glaive, Zeidora et Zidora ou donnant la vie.

Cérès, cette déesse toute puissante, puisqu’elle était censée disposer des biens de la terre, et que les Grecs supposaient l’intelligence qui apprit aux hommes à cultiver la terre, à semer et récolter les grains, à faire le pain, était, comme on le sait, fille de Saturne et de Rhée ; cependant Ops, Vesta ou Cybèle étant souvent confondues avec Rhée, on les lui donne aussi quelquefois pour mères.

Cérès était donc sœur de Junon et de Vesta, ainsi que de Jupiter, de Neptune et de Pluton, elle eut dans son enfance le sort de ses deux sœurs. On lui attribue pour nourrice Calligénie, dont elle-même prit le nom. L'honneur de sa naissance fut tour-à-tour réclamé par l’Egypte, la Crête, la Grèce et la Sicile. Elle fut, suivant quelques poètes grecs, aimée de Jupiter et de Neptune : le premier épris de sa beauté en eut une fille appelée d’abord Perephata et ensuite Proserpine ; Neptune, jaloux des succès de son frère, fatigua Cérès de ses prières et la rendit mère d’une fille nommée Hira. D'autres disent que voulant éviter ses poursuites elle se métamorphosa en jument, mais que Neptune prenant aussitôt la forme d’un cheval lui fit engendrer le {p. 137}fameux cheval Arion et Despoena, nom générique signifiant maîtresse. Cérès fut si affligée et tellement honteuse de ces aventures tant soit peu scandaleuses, qu’elle se mit en deuil, se métamorphosa en furie, s’esquiva de l’Olympe, et fut se cacher au fond d’une caverne inconnue à tous les Dieux. Elle y resta si long-temps que la terre, frappée de stérilité, par suite de cette absence, menaçait le monde d’une famine générale, mais un jour Pan étant à la chasse dans les bois de l’Arcadie, découvrit cette divine fugitive, aussitôt il en fit part à Jupiter qui lui députa les Parques, pour la décider à reparaître. Alors, quoique avec peine, elle revint et avec elle on vit renaître l’abondance et la fertilité sur la terre. Aussi depuis ce jour, elle fut pour la Grèce la grande déesse, la déesse par excellence des moissons et de l’agriculture. On dit qu’elle avait adopté la Sicile pour séjour, allusion relative à sa fertilité. Ce fut dans cette contrée qu’elle éprouva l’un des plus grands malheurs qui puissent arriver à une mère : elle perdit sa fille chérie, Proserpine, elle lui fut enlevée par Pluton, le dieu des enfers. Cette jeune déesse était alors occupée avec Minerve, Junon, Venus, les Syrènes et toutes les nymphes, ses compagnes, à cueillir des fleurs dans le vallon d’Enna, tout à coup Pluton l’aperçoit, la trouve de son goût, l’enlève dans ses bras et se plongeant dans un gouffre qu’il vient de faire ouvrir en terre sous ses pas d’un coup de son trident, il l’emporte au sein de son noir séjour pour en faire sa femme, faute d’avoir pu trouver parmi les déesses de l’Olympe quelque belle qui voulût accepter ses hommages.

Lorsque Cérès eut appris l’enlèvement de sa fille, elle se désespère, et dans sa désolation elle allume deux torches au cratère de l’Etna, s’élance rapidement sur un char traîné par deux dragons ailés, puis va courir tous les pays pour retrouver sa fille bien aimée. En Lycie la soif la surprend, elle veut l’étancher à une fontaine, mais des paysans l’en empêchent et se moquent de ses prières ; impatientée de ce retard, elle imite Latone et les change en grenouilles, boit et continue sa course. Un autre jour, elle se repose dans un désert de l’Attique, depuis appelé Eleusis, où, pour ne pas être reconnue, elle prend les traits d’une vieille femme, puis s’assied sur une pierre qui reçut le nom d’Agelaste ou contraire au rire, près de la fontaine Enneacrusie, connue également sous les noms de Parthénios, Anthion ou Calichoros. A peine venait-elle de s’asseoir, qu’elle voit arriver, pour puiser de l’eau, les quatre filles de Célée, roi d’Eleusis, fils de Pharos, lui-même fils de Cranaüs, nommées Callidice, Clisidice, Demo et Callithoé, d’autres disent trois seulement, appelées Diogénée, Pammérope et Sésara ; surprise de la douleur de cette vieille, elles l’interrogent, lui demandent son nom, elle répond se nommer Dos, avoir été jetée sur la plage par des corsaires crétois et désirs pour gagner son pain trouver des enfans à nourrir ; ils la ramènent au palais de leur père, la présentent à leur mère Métanire ou Méganire ou Néère, qui l’engage à s’asseoir, ce qu’elle refuse. Cette Méganire est donné aussi pour femme à Hippothoon, un des anciens rois de l’Attique, qui avant l’arrivée de Cécrops, gouvernait Eleusis et passait pour fils de Neptune et d’Alope, l’une des Harpyes, que l’on métamorphosa plus tard en une fille de Cercyon. Après ce refus de la part de la grande déesse, Iambé, suivante de Métanire, se présente, et soubrette joviale, vive et adroite, se dépêche d’arranger un siége de feuillage et le présente, en laissant {p. 138}échapper force lazzis, à Cérès affligée, qui finit par sourire et oublie momentanément son chagrin. Ce personnage et même tout ce passage épisodique de l’histoire fabuleuse de Cérès est resté fort obscur.

En effet, les uns adoptant Iambée à laquelle on attribue l’invention des iambes, vers grecs, souples et agiles, font naître cette jeune fille en Thrace, de l’union de Pan et d’Echo, et la placent lors du voyage de Cérès, soubrette chez Méganire, sans dire quel âge alors elle pouvait avoir. Les autres veulent que cette suivante fut Baubo, vieille femme, libre en gestes et en paroles, épouse de Dysaule ou le joueur de flûte. Quelques-uns même n’acceptant pas l’entrée de Cérès dans le palais de Métanire, lui font donner l’hospitalité par cette vieille Baubo, qui pour l’égayer lui conte de joyeux propos, et se met à sauter une danse indécente de l’époque, dans laquelle les grimaces et les postures les plus lascives se trouvaient mêlées ; on dit même que dans la précipitation de ses mouvements, ses robes laissèrent voir au moins jusqu’à ses genoux, et qu’elle fut aidée dans ces grossières et sales folies par Iacchos ou Bacchus, c’est-à-dire par le jus de la treille. Une autre version prétend que Baubo fit ce geste indécent pour se venger de la déesse qui, nourrie par le chagrin, n’avait pas voulu boire une espèce de bière épaisse qu’elle lui offrait, geste dont le résultat fut de porter Cérès à avaler d’un trait l’aliment liquide.

Quelques mythologues changeant les noms des personnages et le fond de l’aventure, soutiennent que l’hôtesse complaisante est Misma ou Hespere, ou étoile du soir, qu’elle présenta la déesse à son fils Ascalabe ou Stellio, qui s’étant mis à rire, en voyant l’avidité de Cérès à manger de la bouillie, fut aussitôt changé en lézard par quelques gouttes d’eau quelle lui jeta au visage. Tous ces personnages ne sont probablement qu’un seul être symbolique, dont le sens est encore caché, soit que l’on veuille les isoler ou ne confondre ensemble que la vive Iambée et la vieille Baubo, soit qu’on adopte la version, présentant cette vieille habitant Eleusis avec les quatre bergers Dysaule, Triptolème, Eumolpe et Eubule : cependant la métamorphose d’Ascalabe en lézard semble indiquer que la déesse, un peu moins désolée vers le coucher du soleil, saisit cet instant pour prendre quelques alimens.

Après cette scène, Métanire ou Hyone selon d’autres, mère de Triptolème et de Deiphon, confie à Cérès ou l’un de ces deux enfans encore au berceau ou en troisième que l’on indique sous le nom de Démophon. La déesse voulant laisser une marque de sa reconnaissance à Métanire se décide à conférer l’immortalité à son nourrisson : elle lui prodigue en conséquence les soins les plus minutieux, le jour elle le frotte d’ambrosie et l’échauffe dans son sein, la nuit, à l’insu de tout le monde, elle l’épure par le feu ; malheureusement Métanire, suspectant les pratiques mystérieuses et nocturnes de la fausse vieille, la guette et la surprend tenant son fils au milieu des flammes. Le danger où elle le voit lui arrache un cri, et sa perte certaine à ses yeux lui fait exhaler des plaintes de désespoir. Aussitôt Cérès en courroux reprend sa nature et sa splendeur divine et lui reproche d’avoir, par sa méfiance, enlevé à son fils l’immortalité qu’il était si près d’obtenir, d’autres disent la mort qu’elle lui a causée, la déesse n’ayant pu ensuite l’empêcher d’avoir été consumé par les flammes. Afin de réparer pieusement ce malheur, Cérès lui commande de {p. 139}célébrer en son honneur d’illustres mystères, hors des yeux du vulgaire, au fond du sanctuaire d’un temple où devra se trouver l’autel des sacrifices. Le lendemain de la réception de ces ordres divins, Célée assemble le peuple lui fait part des évènemens de la nuit, et des injonctions de la déesse : tout le monde aussitôt se prosterne, et se met en devoir de hâter l’édification du temple qui, par la suite, doit attirer fortune et richesse dans le pays.

L'on fait encore séjourner Cérès chez divers hôtes tels que chez Damichalès, chez Athéras et Myscius lors de son arrivée dans l’Argolide, et chez Phytale dans l’Attique où elle lui apprit à planter le figuier. Mais ce fut pendant son repos à Eleusis qu’elle montra l’agriculture à Triptolème dont on fit un dieu dans l’Attique où il semble, d’après les traditions, avoir été le premier à enseigner l’agriculture. On a vu déjà que les mythologues ne sont pas d’accord sur celui des enfans confiés par Métanire, comme nourrisson à Cérès. Si l’on suppose que ce fut Triptolème, on dit qu’elle le guérit d’abord d’une insomnie en lui donnant un simple baiser, et que, n’ayant pu lui conférer l’immortalité par suite de la malheureuse méfiance de Métanire, et même, ajoute-t-on, de son mari, elle voulut l’initier au moins aux secrets de l’agriculture : en conséquence, elle lui fit présent de la charrue, des semailles et de la herse.

Cependant on assure que Minerve donna la première charrue qui parut sur la terre à Myrmex, sa jeune favorite, laquelle, ayant ajouté le versoir à cet instrument, s’attribua l’invention du tout, et força Minerve à la punir et à la changer en une fourmi, insectes que Jupiter, à la prière d’Eaque, métamorphosa plus tard en hommes connus sous le nom de Myrmidons. Philomèle ou le laborieux, frère de Plutus, s’attribua aussi l’invention de la charrue. Triptolème, père de Dolique, une fois instruit dans l’agriculture, se mit à voyager seul ou avec Cérès : il parcourut l’une des contrées appelées Scythie. Arrivé dans la capitale de cet état, son roi, nommé Lyncus, jaloux des connaissances de Triptolème, voulut le tuer ; mais aussitôt Cérès sauva son protégé en métamorphosant en lynx son ennemi. Après avoir heureusement évite ce danger, Triptolème fut dans le pays des Gètes en Mésie, où le roi Carnobuta lui fit le meilleur accueil afin de l’engager à montrer l’agriculture à ses peuples. En voyant les travaux de Triptolème, il en apprécia de plus en plus la valeur, ne voulut plus lui laisser porter ailleurs ses secrets, et pour l’en empêcher d’une manière positive, résolut de le faire mourir. D'abord il tua l’un des dragons qui tiraient son char, mais immédiatement après Cérès envoya un autre dragon et arrêta Carnobuta dans ses actes de jalousie en le faisant se donner la mort, au milieu d’un accès de demence. Cependant les Dieux en eurent ensuite une espèce de pitié, car ils transportèrent son corps aux cieux pour y devenir la constellation du serpentaire, connue sous les noms de serpent, dragon ou anguille ; plus tard il fut même regardé comme le type original de cette constellation que l’on a souvent personnifiée en y plaçant tour-à-tour Cadmus, Esculape, Ixion, Jason, l’Hercule d’Athénagor, Phorbas, Prométhée, Sérapis, Tantale, Thésée, Triopas, Triptolème lui-même et Tybrès.

Sauvé encore de cette dangereuse embûche, Triptolème revint dans l’Attique et y popularisa l’agriculture ; la première céréale qu’ sema, dit-on, aux {p. 140}environs d’Athènes, dans le clos de Rharion, fut de l’orge. On assurait qu’il avait trois compagnons pour le seconder dans ses innovations industrielles et religieuses, peut-être était-ce Hémogyre, lequel passe pour avoir attelé le premier des bœufs à la charrue et avoir un jour été frappé de la foudre en traçant un sillon ; Mylès, l’inventeur des meules de moulins, fils de Lélex, roi des Lélégues, probablement la plus ancienne de toutes les nations qui habitèrent le sol grec ; Mégalarte et Mégalomaze, inventeurs de la planification dans la Béotie, adorés à Scolion et en l’honneur lesquels furent institués à Délos les Mégalorties, fêtes célèbres par leurs processions où l’on portait des pains.

Quelques légendes ne donnent pas à l’habileté de Triptolème une origine aussi divine, ils la font simplement remonter à Eumèle, roi de Patres, lequel lui apprit à cultiver la terre et à construire des maisons et même des villes. Cet Eumèle avait, ajoute-t-on, un fils appelé Anthée, qui devint jaloux de Triptolème. Un jour, il voulut profiter de son sommeil et courut le pays semant du blé ; mais il se laissa tomber du haut de son char attelé de dragons et se tua : l’amour paternel et l’amitié de Triptolème élevèrent en son honneur la ville d’Anthée.

Après ce repos à Eleusis, Cérès revint en Sicile où elle resta une ou deux années, puis enfin elle trouva un premier indice de l’objet de ses recherches, c’était le voile de sa fille resté sur les bords de la fontaine Cyané qui, de nymphe, avait été métamorphosée ainsi pour avoir voulu s’opposer à l’enlèvement de Proserpine ; alors Cérès court près d’Aréthuse ou d’un berger de Paros, appelé Cabarne, bientôt elle apprend que le ravisseur de sa fille est Pluton, et qu’elle ne pourra la retrouver qu’au fond des enfers. A ces mots, elle s’élance vers les cieux, vole à l’Olympe, porte sa plainte au conseil suprême, et en accusant son frère redemande sa fille au maître des Dieux ; celui-ci pesant le procès avec toute la sagesse qui doit le diriger dans une aussi importante affaire, écoute à son tour Pluton, feignant d’obtempérer aux réclamations de sa sœur, et décide qu’il consent à cette demande de Cérès, à condition pourtant que Proserpine n’aura rien mangé pendant son séjour aux enfers, car ainsi le veut le destin. Cérès était déjà rayonnante de joie et son espoir était de bientôt presser contre son cœur cette fille chérie qu’elle n’avait pas vue déjà depuis long-temps. Malheureusement arrive Ascalaphe, fils ou amant d’Orphné ou né des ténèbres et de l’Achéron lui-même ou fils de Gorgyre, l’une des Gorgones assimilée à la nuit ou à l’ombre ou bien fils enfin, de la nymphe-fleuve Styx, généalogie aussi obscure que les éléments d’où l’on veut la tirer ; quoi qu’il en soit, Ascalaphe par conséquent était habitant de l’empire de Pluton, il n’avait point quitté la jeune déesse depuis son arrivée, aussi dès qu’il est appelé à la barre céleste, il s’y rend et dépose qu’il a vu Proserpine rompre son jeune en suçant un pepin de grenade. Plus strict sur l’exécution de l’abstinence que tous les casuistes les plus sévères de notre époque, Jupiter déclare que Proserpine doit rester aux enfers, cependant par une grace toute spéciale, il accorde à sa sœur que sa fille viendra passer alternativement six mois auprès d’elle, puis s’en retournera passer les autres six mois auprès de Pluton, son mari. Cette sentence étant rendre, Cérès irritée change l’indiscret Ascalaphe en hibou, en lui jetant au visage quelques gouttes d’eau ainsi qu’elle l’avait déjà fait à {p. 141}Asclabe, lorsqu’elle le métamorphosa en lézard, mythes qui semblent avoir beaucoup d’analogie et qui pourraient fort bien n’être qu’une variante brodée sur le même individu. Cependant Apollodore se contente de faire écraser le dénonciateur sous une pierre dont il ne put soulever le poids, et de laquelle il ne fut débarassé par Hercule que des siècles plus tard.

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Cérès après cet acte d’irascibilité indiquant que la dénonciation comme la raillerie sont des crimes impardonnables à ses yeux, résida tour-à-tour sans aventures remarquables soit à Eleusis ou sur les bords du Céphise en Attique, ou à Phénéos en Arcadie, ou à Nysa en Asie, ou dans l’Hermionide, la Crète, la Sicile, la Chaonie, la Libye, l’Egypte ou enfin dans tous les pays riches en céréales.

Ce fut peut-être pendant ce repos qu’elle eut son intrigue avec Jasion intrigue amoureuse dont le résultat fut la naissance de Plutus, ou la Richesse, et de Coryte ou Corybas, dont la mère pourtant passait pour être Cybèle. Ce Jasion était fils ou de Jupiter et de l’Atlantide Electre ou de Coryte, ou de Minos et de la nymphe Phronie, on le fait même ainsi que Cérès enfant de la Force unie à la Prudence, imbroglio né des mélanges des religions troyenne et crétoise avec celle des Samothraces. Quels que fussent ses parens, Jasion se trouvait avec Cérès aux noces de l’Harmonie et de Cadmus ; son extrême beauté enflamma la déesse des moissons qui lui accorda toutes les faveurs mystérieuses qu’il lui plut de solliciter. Jupiter, irrité et jaloux de l’audace et du bonheur même de ce simple mortel, le foudroya. Cette punition ne l’empêcha pas d’être admis auprès des Dieux et de recevoir des mains de Jupiter même le secret d’ensemencer les terres et de faire venir des moissons ; mais plus effrayés que lui de cet acte du Dieu du tonnerre, Dardanus, frère de Jasion ainsi que Corybas, guidés par Cybèle, s’enfuirent de l’Olympe où ils se trouvaient et se retirèrent en Phrygie pour y fonder le culte de Cérès ou de la grande mère, cependant la légende la plus ordinaire et paraissant la moins fabuleuse dit que Jasion fut tué par Dardanus qui, forcé de s’exiler ensuite, fut bâtir la ville de Troie sur le rivage occidental de l’Asie mineure. L'explication la plus simple de ce mythe présente Jasion comme l’homme de la santé uni à Cérès, ou le travail, et donnant naissance à l’opulence.

Cérès depuis ces évènemens n’offre plus rien de remarquable. C'est toujours la terre, si on la considère dans son ensemble de Cérès, mère, et de Proserpine, sa fille, c’est la terre éclairée, quand elle est Cérès seulement, et la terre interne et obscure lorsqu’elle est sous la forme de sa fille. Cette terre éclairée tout en se couvrant de moissons a besoin d’ouvriers pour la soigner, alors ces travailleurs sont personnifiés par Célée ou Triptolème. Cérès en propageant ainsi l’agriculture, fixe les hommes au sol, crée la famille, enfante les alliances, accumule les richesses, régularise les droits et les devoirs, et devient, par conséquent, la grande législatrice, le chef primordial de la civilisation, d’où il résulte que toute la fable de Cérès est une suite d’allégories relatives à l’agriculture, enchaînées ensemble avec plus ou moins d’habileté. S'unit-elle avec Jupiter, on voit que sans le maître du monde la terre ne peut rien ; est-ce avec Neptune qu’elle fait momentanément alliance, c’est pour nous dire que la terre a besoin du concours de l’eau pour engendrer ; la fille de Cérès est-elle enlevée, les moissons disparaissent ; {p. 142}revient-elle auprès de sa mère au bout de six mois, alors paraît une nouvelle récolte. Ce mythe, quoique fort obscur dans ses détails, est donc un des moins difficiles à comprendre dans son ensemble.

La Cérès la plus en faveur auprès des peuples était celle d’Eleusis, car c’était dans cette ville qu’elle avait fait le plus long séjour, et c’était là aussi que son culte avait pris naissance. Célée, nous l’avons dit, bâtit un temple à Eleusis d’après les ordres de la grande déesse, puis Dysaule, qui passe pour son père, institua avec lui les mystères qu’on célebra par la suite, dans ce temple où plusieurs pontifes furent admis dans le principe, à diriger ces mystères. On a conservé quelques-uns de leurs noms : tels sont ceux de Dioclès, l’un des quatre premiers élus, Eumolpe, Dolique et Plemnée, fils de Sicyon. Eumolpe est le plus célèbre d’entre les quatre, on le regarde généralement comme ayant institué ces cérémonies appelées ensuite Eleusinies, seulement on peut croire qu’il agissait peut-être sous les ordres de Dysaule et de Célée.

On connaît cinq personnages de ce nom d’Eumolpe, l’un de l’Attique, contemporain, successeur des secrets agriculturaux de Triptolème, l’autre encore de l’Attique, fils de Deïobe ou petit-fils de Triptolème, le troisième de Thrace, fils de Posidon ou Neptune et de Chioné, un quatrième d’Égypte, et un cinquième, fils de Musée. Tous doivent-ils se confondre ensemble ? c’est possible ; quoi qu’il en soit, l’on croit généralement que l’Eumolpe de Thrace ne vint qu’accidentellement à Eleusis, et qu’il fut tour-à-tour conspirateur, exilé, héritier présomptif, roi, guerrier, vainqueur et tué dans les combats ; voilà les traits les plus saillans de sa vie, tracés par M. Parisot : « Les rapports de la Cérès d’Eleusis, dit-il, avec le culte de Samothrace et avec celui de l’Isis égyptienne donnèrent lieu à des récits selon lesquels Eumolpe serait venu ou d’Egypte ou de Thrace. Bientôt on fondit toutes les traditions ensemble. D'abord la généalogie etablit un rapport entre les Erech heides d’Athènes et ceux de la Thrace ; voici comment : Orithye, une des filles d’Erechihée, avait été enlevée par Borée, le dieu de la Thrace. De cette union résulta Chioné ou la neige personnifiée, la blancheur de cette princesse inspira de l’amour à Posidon ou Neptune ; Chioné devint enceinte et bientôt donna le jour au jeune Eumolpe. Confuse de cette aventure elle envoya le fruit de sa faute à son père, le dieu des eaux, avec lequel elle l’avait commise, c’est-à-dire, qu’elle le jeta dans la mer. Neptune était aux aguets : il reçut l’enfant, le porta en Ethiopie, le confia aux soins de la nymphe Beuthésicyme, qu’il avait eue d’Amphitrite.

Arrivé à l’âge d’homme, Eumolpe s’unit à une fille de Beuthésicyme et en eut Immarade ou Immare. Mais comme en même temps il fatiguait de l’expression de ses amours les autres filles de Beuthesicyme, l’époux de cette dernière chassa de son palais ce gendre incestueux. Eumolpe se réfugia en Thrace auprès du roi Tégyre. La concorde fut bientôt troublée entre l’arrivant et le prince de la Thrace. Tégyre pensa qu’Eumolpe en voulait à sa vie et le contraignit à s’eloigner. C'est alors qu’Eumolpe pour la première fois parut dans l’Attique à Éleusis ; à peine y fut-il arrivé que Tegyre le fit prier de revenir, et le nomma l’héritier présomptif de sa couronne ; effectivement quelque temps après la mort du roi Thrace, Eumolpe fut investi de l’autorité. Il jouissait tranquillement du suprême pouvoir, lorsqu’une guerre {p. 143} terrible éclata entre Athènes et les Eleusiniens. Pressés par les forces supérieures d’Érechthée, le deuxième du nom probablement, ceux-ci appelèrent les Thraces à leur secours ; Eumolpe accourut à la tête d’une armée nombreuse, battit les troupes d’Athènes et réduisit Erechthée à une telle extrémité que ce successeur de Cécrops se crut obligé de sacrifier sa fille aînée sur les autels d’ Athânâ ou Minerve. Aussitôt la scène change : le sang qui coule d’un cœur pur, le sang d’une vierge rachète tout un peuple. Ce dogme de la religion d’Athânâ se dessine ici pour la première fois dans toute sa puissance. Les Eleusiniens en livrant bataille le lendemain n’agissent plus qu’avec mollesse, avec découragement, ils ont entre eux une déesse retrempée par ce sang vermeil et pur qu’elle a goûté, et leur Dieu ou Déesse à eux ne les seconde plus avec une égale efficacité. Ils sont vaincus : Immarade le fils de leur auxillaire Thrace succombe dans la mêlée ; quelques traditions même y font périr Eumolpe. Mais en général on s’accorde à le montrer survivant à cette funeste rencontre, et consentant à une paix dont les bases, contraires à ses prétentions ambitieuses et aux exigences d’Eleusis, sont, selon la légende, qu’Athènes aura la suprématie politique sur Eleusis, ou suivant les véritables historiens, que la puissance spirituelle désormais sera distincte de la puissance temporelle et lui sera soumise. Dès-lors cette guerre, après avoir été une lutte de deux cultes rivaux, celui d’Athânâ ou Minerve et de Posidon ou Neptune, devient une guerre politique, et Erechthée, concentrant dans ses mains tout le pouvoir, force Eumolpe à ne plus être autre chose que le grand prêtre de Cérès. »

Le culte créé par Eumolpe, dont l’importation en Grèce est encore attribuée à Orphée et surtout à Erechthée qui l’aurait emprunté aux Égyptiens, était mêlé des cérémonies les plus mystérieuses : les initiés même ne pouvaient jamais n’en voir qu’une partie ; on fut donc fort long-temps à découvrir quelle était la durée, la spécialité et l’ordre de ces cérémonies, tant elles étaient couvertes d’un pieux et mystérieux silence, quoiqu’elles fussent célébrées tous les cinq ans par les Athéniens dans la ville d’Eleusis même, tous les quatre ans par les Céléens et les Phliasiens, et tous les ans par les Lacédémoniens, les Parrhasiens, les Phénéens et les Crétois ; cependant Meursius finit par réunir plusieurs documens épars, et il arriva à savoir que les fêtes de Cérès, appelées Eleusinies, dans lesquelles cette déesse était honorée sous le nom d’Echtheia ou l’affligée, étaient composées à peu près comme on va le voir.

Elles duraient neuf jours et se terminaient le dixième par des jeux gymniques, qui n’avaient de religieux que le nom de la déesse sous la protection de laquelle ils se donnaient. On sait que suivant les contrées ils étaient célébrés ou chaque année ou de quatre en quatre, ou de cinq en cinq ans ; cependant on assure que la portion de ces fêtes, connue sous le nom de petits mystères, ne se renouvelait que tous les deux ans et que les grands mystères seuls pouvaient être quinquennaux. Julien fixait l’époque des petits mystères à l’instant où le soleil entre dans le signe du belier, et les grands au moment où cet astre se trouve près du signe de la balance, c’est-à-dire, les uns et les autres vers le temps de l’équinoxe, ce qui n’est pas d’une vérité tout-à-fait absolue, car les petites Eleusinies ne coïncidaient pas entièrement avec le mois Elaphébolion ou février et mars, mais avec le précédent ou Anthestérion, ou {p. 144}l’espace de la fin de janvier et de février ; puis les grandes Eleusinies commençaient le 15 de Boédromion, ou espace octoédrique qui tombait successivement au 3 septembre, 22, 11, 30 et 19 août, 6 septembre et 26 et 15 août.

On dit que les petits mystères ou initiations des Eleusinies avaient Hercule pour cause indirecte. En effet, ayant traversé le territoire d’Eleusis pendant les fêtes, il demanda l’initiation ; mais comme sa qualité d’étranger était un obstacle, Eumolpe ne voulant pas le désobliger par un refus imagina de nouvelles cérémonies qu’il appela petits mystères et y admit le héros qui crut alors assister aux grands.

Ces petits mystères se célébraient près d’Agrée sur les bords de l’Ilyssus dont le temple à présent est remplacé par l’église de Panagia près d’Athènes. Au jour prescrit on commençait par se laver dans les eaux de cette rivière ; ensuite on mettait le Dios Kôdion ou toison de Jupiter, qui se composait des peaux saignantes des victimes que l’on venait d’immoler à Jupiter-Mîlichios ou Ctesios ; on jeûnait, on jurait de garder le silence sur ce que l’on allait voir ou apprendre, on prononçait des paroles symboliques telles que celles-ci : j’ai bu du cycéôn ou breuvage de Cérès ; j’ai pris de la ciste ; après avoir travaillé, j’ai mis dans le calathe ; ensuite du calathe dans la ciste. Lorsqu’on leur lisait les mystères sacrés, le grand prêtre leur adressait diverses questions, on les faisait souvent et rapidement passer alternativement de la lumière dans les ténèbres, et vice versâ ; on faisait trembler la terre sous leurs pieds ; on cherchait a les effrayer par la vue de spectres et de fantômes. Les adeptes étant une fois arrivés à un certain degré de connaissances on les élevait sur un trône et on les déclarait Mystes ou novices, et quoique ce terme s’applique abusivement à tous les degrés de l’initiation, il était spécialement réservé pour le premier degré, puis, un an après, ils immolaient un porc à Cérès et étaient admis à la révélation des grands mystères, et alors ces initiés prenaient le nom d’Epopte ou d’Ephore, c’est-à-dire, contemplateur. Ces grands mystères ou grandes Eleusinies étaient des fêtes qui duraient neuf jours. On appelait le premier Agyrme ou de rassemblement. C'était un appel aux initiés des petits mystères ou simples Mystes qui voulaient devenir Télètes ou parfaits. Le second jour se nommait Haladé mystœ, voulant dire : à la mer les initiés ; alors ces adeptes, rangés sur deux lignes, traversaient deux rites ou canaux d’eau salée séparant le territoire d’Athènes du sol sacré d’Eleusis. Ces rites possédant une vertu lustrale, les mystes s’y purifiaient par de larges ablutions. Le troisième jour on sacrifiait un mulet, l’on offrait à la déesse des gâteaux de millet et d’orge cueillis dans un champ d’Eleusis appelé Rharion, puis on rompait le jeûne en mangeant quelques sucreries et patisseries, mais en évitant surtout de goûter à des grenades, car cette journée était entièrement consacrée à rendre ce qui s’était passé lors de l’enlèvement de Proserpine ; tellement que les femmes et les hommes, pour mieux s’identifier avec les malheurs de la fille de la di inité qu’ils adoraient, profitaient des mystères de la nuit pour se livrer ensemble aux abus qu’elle permettait. Les pratiques du quatrième jour ou Thya sont restées inconnues. On a supposé qu’il était réservé à un sacrifice pendant lequel les initiés faisaient une procession solennelle portant sur un char la corbeille sacrée de la déesse. Ils étaient suivis par une troupe de femmes appelées {p. 145}Cistophores à cause des corbeilles remplies de gâteaux, de maïs, de laine et même de serpens et de grenades dont elles étaient chargées. Le peuple suivait cette procession en criant : salut, ô Cérès ! puis tout le monde se mettait à danser au milieu d’une prairie émaillée de fleurs autour du puits de Callichore. Le cinquième jour était celui des flambeaux ou Lampadephorie : pour exécuter les cérémonies de ce jour les initiés, sous la présidence du Dadouque, couraient dans les rues deux à deux, une torche à la main, et faisaient processionnellement, dans le plus grand silence, le tour de l’enceinte extérieure du temple ; puis, quand on y rentrait, les torches étaient passées de main en main au dadouque qui les secouait pour que l’ardeur de leur flamme purifiante pût s’étendre sur tous les assistans ; mais on ignore ce qu’elles devenaient ensuite. Ces courses étaient pour imiter celles de la déesse quand elle chercha sa fille. Le sixième jour ou Iacchos était le plus célèbre : il était réservé à prendre en grande pompe le jeune Iacchus ou Bacchus, passant alors comme compagnon et fils de Cérès et de Jupiter et non de Sémélée, à le couronner de myrte, à lui mettre un flambeau à la main et à le porter en procession depuis le Céramique jusqu’à Eleusis. D'autres personnes portaient à la suite de la statue sacrée le licne, le calathe, une branche de laurier, une espèce de roue, un phalle et plusieurs autres objets tous emblématiques. Pendant cette procession, on répétait souvent à haute voix le nom vénéré « Iacchos », et l’on chantait en dansant des hymnes pour le prier de servir d’intercesseur auprès de Cérès. Cette marche ressemblait beaucoup à une bacchanale ; on la commençait en quittant Athènes par la porte dite Hierâ pylè ou porte sacrée, puis on suivait la Hierâ hodos ou voie sacrée, et après avoir fait huit lieues, on arrivait le lendemain à Eleusis. On est tenté de croire que c’était pendant cette nuit processionnelle, ou du moins dans une station qui devait avoir lieu pendant cette nuit, que l’on élevait les initiés au degré d’Epoptes ; mais le mystère qui régnait dans cette initiation a toujours empêché de bien la connaître, seulement on est certain que les profanes en étaient exclus dès son ouverture par l’Hiérocerix ou chef des hérauts sacrés, que les initiés étaient ensuite interrogés, purifiés de nouveau, et couverts d’une peau de faon ou Nébride, négligemment jetée en bandoulière, que l’on remplaçait par un habillement de laine blanche en couronnant leur tête de bandelettes et de myrte. Alors les prêtres les saluaient du nom d’Eudémon, d’Olbios ou d’heureux, de fortuné ; ensuite les portes du sanctuaire du temple étaient ouvertes et les époptes, qui jusque là étaient restés sous le vestibule, faisaient leur entrée dans la nef au milieu d’un passage alternatif de lumière et d’obscurité, étourdis par un bruit effroyable, les yeux frappés de la vue de fantômes hideux ; puis enfin les portes du sanctum sanctorum s’ouvraient à deux battans, et alors ils voyaient une statue belle et parée des habits les plus resplendissans. Cette cérémonie, appelée Phôtagogie ou déduction lumineuse, ressemblait beaucoup à nos initiations de franc-maçonnerie ; elle avait cela de particulier qu’à l’instant de cette révélation sacrée de la présence des Dieux, le grand prêtre élevait solennellement le phalle et non le mylle ou ctis, comme l’a prétendu Meursius. Cette exaltation qu’on retrouve dans la célébration des fêtes de beaucoup de dieux et de déesses, indique combien les anciens vénéraient le passage continu de l’existence des pères aux enfans. Dès le {p. 146}commencement du septième jour on célébrait le Géphyrisme ou le retour : dans cette cérémonie, on s’arrêtait avant d’arriver à Eleusis sous un figuier, pour imiter Cérès, et l’on suppose que venait ensuite un échange rapide de saillies caustiques et obscènes entre les adorateurs privilégiés de Cérès et les fantassins bénévoles de la procession cérérique. Après cette farce bouffonne, l’épopte, toujours vainqueur dans cette lutte bizarre, était couronné de bandelettes et recevait une mesure d’orge, regardée comme le premier grain qui avait été semé à Eleusis. Le lendemain, huitième jour ou Epidaurie, servait à initier ceux qui n’avaient pu être élevés aux degrés mystérieux entre l’Iacchos et le Gephyrisme ; puis, en mémoire d’Esculape qui se fit initier aussitôt son arrivée sur le sol sacré d’Eleusis, mais seulement le lendemain du retour de la procession, alors on consacrait cette journée entière au dieu de la médecine. C'était donc l’instant de l’initiation des candidats tardifs. Le neuvième jour enfin, ou Plémochoé, c’est-à-dire le vaisseau de terre, nom qui lui venait de celui d’un vase à fond plat et à une anse, destiné à des aspersions sacrées, d’abord les prêtres remplissaient de vin deux de ces vases, puis les renversaient, l’un du côté du levant, l’autre vers le couchant. Ce renversement, qui se terminait toujours par le brisement des vases, se faisait lentement, en contemplant successivement le ciel et la terre et en prononçant un mot mystique mal expliqué jusqu’à présent. Cependant cette cérémonie des Plémochoés avait un aspect lugubre, et semblait l’expression symbolique de la vie qui coule sans cesse et se perd dans l’océan de l’éternité. Toute l’initiation terminée, l’Hierophante ou prêtre principal, ou le révélateur des choses sacrées, congédiait l’assemblée par ces mots : Konx Ompax dont le vrai sens est encore inconnu.

Malgré l’obscurité qui règne sur le sens caché des Eleusinies, quelques savans ont cru pouvoir y reconnaître l’enseignement d’un seul dieu gouverneur du monde, d’une autre vie, ainsi que des peines et des récompenses après la mort.

Plusieurs prêtres figuraient spécialement dans cette cérémonie, savoir : l’Hiérophante ou grand prêtre représentant le créateur de toutes choses, le Dadouque ou second prêtre, ou porte torche, symbole du soleil, l’Hierokeria ou troisième prêtre, emblème de Mercure, l’Epibome ou le quatrième prêtre chargé spécialement de l’autel, et figurant la lune ; puis venait en sous-ordre l’Archonte roi, chargé des prières et de l’ordre, quatre Épimelètes ou administrateurs, et dix Hieropoloi ou sacrificateurs.

Tout Ahénien libre, par suite d’un usage aussi fort que la loi écrite, devait se faire initier avant sa mort, et, s’il tardait trop à remplir ce devoir sacré, il était regardé comme irréligieux ou athée ; quant aux Mithiques ou habitans de la deuxième classe des villes grecques, ils se faisaient sans doute également initier pour se rapprocher des citoyens. On était très-difficile sur le choix des candidats aux mystères ; aussi l’on ne pouvait y admettre ni les impies, ni les condamnés, et encore moins les nothes ou illégitimes, les esclaves, les femmes publiques qui ne pouvaient en outre s’approcher du temple de Cérès ; il en était de même des barbares ou étrangers, suivant une loi d’Eumolpe que l’on ne violait probablement que par de hautes considérations particulières : ainsi, Hercule, Castor et Pollux furent obligés de se faire recevoir citoyens d’Athènes pour pouvoir assister aux mystères. Les Mèdes et {p. 147}les Partes ne pouvaient, sous aucun prétexte, faire oublier leur naissance, et le scythe Anacharsis fit seul exception. Plus tard cette réprobation du temple de Cérès s’étendit jusqu’aux Epicuriens et aux Chrétiens, et l’on raconte que deux Arcananiens furent punis de mort pour avoir pénétré jusque dans ce sanctuaire redoutable.

Les Eumolpides, les Céryces et les autres ministres d’Eleusis formaient un tribunal spécial ou sénat sacré, devant lequel les lois écrites permettaient de traduire tous ceux inculpés d’impiété ou de révélation des mystères ; il jugeait en première instance, puis les membres de ce tribunal se portaient accusateurs devant le Sénat, le peuple et les héliastes qui jugeaient en dernier ressort dans les affaires capitales. Eschyle risqua d’être condamné à mort, et Aristote fut obligé de se sauver de l’Attique, ayant tous les deux été accusés de révélation ; mais les petites fautes contre la déesse Eleusinine étaient beaucoup plus productives pour les ministres du temple que les sacriléges, car le lendemain de la Plémochoé l’on condamnait à des amendes diverses peccadilles commises pendant les cérémonies, soit qu’on se fût assis sur un puits, comme l’avait fait la déesse, soit que l’on eût mangé des fèves ou du millet, plantes qui lui étaient consacrées, soit que l’on eût arrêté ou cité un coupable en jugement pendant toute la durée des Eleusinies, soit que l’on y eût porté de trop riches costumes ; mais la faute taxée à l’amende la plus haute, à mille drachmes, était celle que commettaient les dames grecques quand elles n’allaient pas à pied à ces fêtes et qu’elles osaient y paraître en char.

On célébrait encore plusieurs différentes fêtes de Cérès : la plus après les Eleusimes, était celle des Thesmophories appelée aussi Télitée ou mystères, quoiqu’elle s’en distinguât, parce qu’elle était consacrée à Cérès législatrice et non, comme les Eleusinies, à Cérès ambulante ou cultivatrice, et parce que les femmes de haute naissance pouvaient seules y assister ; car être mis à mort ou privé des yeux, au moins, était la punition des hommes imprudens qui voulaient y prendre part. Elles avaient, dit-on, été fondées, ou par Cérès elle-même, ou par Triptolème ou par Orphée, ou plus probablement par les Danaïdes ; car ces fêtes semblaient devoir leur origine à l’Egypte où l’on adorait aussi une Isis-Thesmophore ou législatrice des initiés et des prêtres. Les Thesmophories se célébraient dans un lieu appelé Thesmophorien, sur le territoire d’Athènes, la nuit, dans le mois de Pyanepsion ou d’octobre à novembre, et duraient cinq jours. Les célébrantes faisaient d’abord les préparations par une continence de neuf jours, par des purifications et par des mortifications, en se couchant sur un lit d’agnus castus ou de camélée, de cnéore ou de sarriette et de cnyse ou conyse, ou d’herbe aux puces. Venaient ensuite les jours des processions. Ceux de ces jours appelés Diogme et Apodiogme sont restés mal fixés, et les cérémonies des deux premiers jours ne sont pas fort bien spécialisées ; mais la Nestis ou jeûne occupait le troisième : alors toute affaire politique cessait ; ainsi point de sénat, point de tribunaux, point d’assemblées ; alors on mettait en liberté les détenus pour fautes légères, et en Sicile des femmes précédaient la marche de la procession et couraient avec des flambeaux allumés et en criant à pleine voix pour imiter Cérès cherchant sa fille ; d’autres femmes suivaient en poussant également {p. 148}des hurlements affreux, la tête découverte et les pieds nus, jusqu’au prytanée. Dans ces processions, le calathe ou espèce de panier qui sert de coiffure à Proserpine, était traîné par quatre chevaux blancs et entouré de vierges chargées de riches étoffes d’or. Pendant cette marche, diverses hymnes étaient chantées, et cela durait encore probablement le quatrième jour ; mais le cinquième on faisait un sacrifice expiatoire appelé la Zémie ; puis les femmes faisaient la translation des lois en les portant sur leurs têtes à Eleusis. Ensuite on faisait l’autopsie ou vision des Dieux par soi-même, et l’exaltation du mylle ou ctys ; on dansait le cnisme ou l’oclasme, on faisait l’absorption des gâteaux de sésame, et, pour terminer, l’on jouait à éteindre et rallumer les torches.

En Béotie et dans l’île de Délos, on célébrait aussi, au mois de Damatrion ou juillet, des espèces de Tesmophories lugubres appelées Mégalasties, en l’honneur de Cérès Cabirique, dans lesquelles, au milieu du plus effrayant fracas, les initiés etaient rudement secoués. L'on a même lieu de supposer que la décence n’y était pas scrupuleusement observée.

L'Eubée avait également ses Thesmophories, pendant lesquelles on faisait cuire au soleil les viandes sacrifiées.

On sait encore que les Hermioniens, par suite d’un traité d’alliance avec les Asinéens, offraient à Cérès Chtonia des sacrifices annuels appelés Chthonies, pendant lesquels les prêtres, les magistrats, ainsi qu’une foule de personnes de tout sexe et de tout âge, marchaient en ayant sur la tête des couronnes de comosandale ou espèce d’hyacinthe. Cette procession était suivie d’une génisse n’ayant pas encore porté le joug, que quatre Géréres ou vieilles femmes ou matrones immolaient à Cérès.

Argos adorait Cérès d’une manière particulière. Les Argiens la supposaient être venue d’Égypte, après avoir été reçue dans le Péloponèse par Pélasgus leur roi, ou du moins avoir été introduite par Danaüs dans ce pays, avant que cette déesse eût pénétré dans l’Attique. C'était pour célébrer cette arrivée que l’on avait institué la fête Lernéenne, dans les Landes de Lerne à quarante stades ou deux lieues environ d’Argos. Pendant cette fête on jetait des torches ardentes au fond d’une fosse, et Cérès, appelée dans cette contrée Prosymna, recevait les adorations au milieu d’un bosquet de platane que l’on nommait plataniste ou platanôme. L'institution de ces mystères et de cette fête fut, peut-être à tort, attribuée à Philammon, car leur origine aurait précédé l’invasion des Héraclides dans le Pélononèse ; et pourtant leur description était en dialecte dorique, que l’on n’y connut qu’après l’arrivée de ces descendans d’Hercule.

Plus tard les Lacédémoniens importèrent d’Eleusis sur le mont Taygète en Laconie, et non pas à Sparte, le culte de Cérès Eleusine à quelques différences près.

En Arcadie, à Petrona, les mystères nocturnes de Cérès appelés aussi Phenéatiques ou de Phénéos, étaient célébrés par une distribution de coups de bâton que l’hiérophante faisait aux gens du pays, après leur avoir montré la figure de Cérès Cidaria ou à la besace. Enfin, à Thelpus, dans le même pays, afin de mieux imiter l’union de Neptune métamorphosé en cheval avec Cérès, une jeune prêtresse et le plus jeune des prêtres, déguisé par une tête de cheval, étaient renfermés ensemble et accomplissaient à huit-clos les mystères sacrés de la nature.

Dans l’Achaïe, à Sicyone et à Mysie, les femmes célébraient les Mysiennes ou fêtes {p. 149}de Cérès, qui duraient trois jours, en chassant, le troisième jour, les hommes et tous les animaux mâles du temple, et en s’y renfermant avec les chiennes seulement, puis quelque temps après elles leur ouvraient les portes en se moquant et en riant de leur sortie, le tout mêlé de propos et de gestes souvent fort obscènes. Enfin dans toute la Grèce, Cérès était adorée, et toujours dans ses fêtes elle était accompagnée de Proserpine, sa fille, et souvent de Bacchus, considéré alors comme son fils et ses véritables doublures.

Les Siciliens, qui les premiers offrirent des sacrifices à Cérès, avaient les mêmes fêtes que la Grèce, et célèbraient l’enlèvement de Proserpine pendant le temps de la moisson, et les recherches de sa mère à l’instant des semailles.

La plupart de ces fêtes étaient encore désignées par des noms particuliers, ainsi l’on connaissait les Airéennes ou Aloéennes, ou Aloées, dans lesquelles les Athéniens offraient à Cérès les prémices de leurs fruits pour en obtenir des belles moissons ; elles portaient le nom de Calamées, chez les habitans de Cyzique ; les Chloiennes étaient à Athènes des danses et des jeux en l’honneur de Cérès-Chloé ; les Démétries, consacrées à Cérès-Déméter, exigaient que les célébrans se fustigeassent avec des fouets en écorce d’arbres ; les Epachthes étaient pour rappeller les douleurs de Cérès-Achtheia ; l’Epichrenée, rappelait à Sparte l’aventure de Cérès à la fontaine ; les Episcires de Scira en Attique, se faisaient remarquer par une procession dans laquelle on portait les statues de Cérès et de sa fille, et se terminaient par des courses appelées Oscophories, que faisaient des jeunes gens tenant en main des ceps et des grappes de raisin. Ces fêtes étaient presque semblables aux scires athéniennes, seulement celles-ci qui se célébraient dans le mois de Scicorophion ou juin étaient consacrées à tous les Dieux, mais surtout à Cérès, Proserpine, Minerve, le Soleil et Neptune ; les Proacturies ou Proarosies, instituées, disait-on, par le devin Anthias, étaient des sacrifices que l’on offrait à Cérès avant les semailles ; enfin les Pylées étaient des fêtes en l’honneur de Cérès-Pyléa, qui se célébraient aux Thermopyles.

Vers le cinquième siècle de Rome, les Céréales ou Céréalies furent instituées par l’édile Memmius, et se célébraient en l’honneur de Cérès, du 7 au 22 avril, elles avaient de particulier que l’on y représentait l’enlèvement de Proserpine, en faisant disparaître subitement du milieu du temple la prêtresse qui jouait le rôle de la fille de Cérès, elles différaient encore des Termophories, en ce que les cris et les gémissements en étaient bannis.

Dans ces temples et cérémonies, on sacrifiait à Cérès une truie pleine ou comme animal destructeur des moissons ou bien au contraire, comme celui qui devait avoir montré aux hommes à fouir la terre, des béliers entourés de guirlandes de narcisses et de myrte après avoir été promenés trois fois autour des champs vers le mois de mars ; on lui consacrait le mois d’août, ainsi que le buis et le pavot, plantes funèbres ou dont les vertus soporifiques font oublier les douleurs.

Les victimes qu’on lui sacrifiait à Rome étaient la truie, les renards, et les offrandes se composaient de miel, lait, farine, grains, sel, encens et aromates. C'étaient les dames romaines, vêtues de blanc qui célébraient ces fêtes, et l’on ne pouvait y paraître sous peine de mort, sans être initié. Mais elles subsistèrent jusqu’au règne de Théodose, et les grands mystères ne furent jamais introduits à Rome malgré les efforts de Claude. {p. 150}Quant aux Ambarvalies que l’on y célébrait chaque année au mois d’avril et de juillet, c’étaient des processions que l’on faisait trois fois autour des champs pour prier Cérès de protéger les moissons.

Les noms de quelques pieux serviteurs ou desservans des temples de Cérès sont venus jusqu’à nous, ainsi tels sont ceux de la prêtresse Nicippe, de Polos, qui apporta les mystères de la grande déesse à Mégapolosis, d’Hiérax qui bâtit un temple à Cérès, et de Lycus, auquel Mycènes dut l’établissement des grands mystères.

On représentait Cérès avec une taille majestueuse, belle, haute en couleur, blonde ou brune, souriant et montrant des mamelles prêtes à s’épancher en ruisseaux de lait. Quand on veut représenter la Cérès égyptienne ou l’Artémise d’Éphèse, habituellement des épis ou des pavots couronnent sa tête et chargent une de ses mains en même temps que l’autre porte une torche ardente. Quelquefois comme reine elle n’a plus d’épis ni bouquets, c’est alors un sceptre qu’elle tient dans les mains et un diadème oriental qui la couronne ; d’autres fois, simple villageoise, elle est montée sur un taureau, porte une corbeille sous un bras et une houe dans la main droite ; souvent encore sa longue chevelure vole éparse sur ses épaules, ou bien on la voit avec une faucille à la main, ou deux enfans à la mamelle ou traînant à terre deux cornes d’abondance. Cérès est rarement nue, mais le plus généralement elle est couverte de vêtemens amples et nobles ; telles que les chlamydes à longs plis, les peplunes et les stoles traînantes, le tout en étoffes de couleur jaune. Elle est quelquefois portée sur un char attelé d’éléphans et entouré de jeunes amours, ou plus souvent seule ou en compagnie de Triptolème, sur un char attelé de dragons ; on connaît encore une Cérès-Thesmophore montrant à Bacchus le rouleau descriptif des mystères et des lois, et une autre tenant une corne d’abondance dans une main, un style dans l’autre, et assise sur un siége traîné par des serpens ailés.

Cérès, nous le répétons, en finissant cette longue description d’une seule déesse, est la personnification allégorique de la terre productive, mais n’accordant sa fertilité à l’homme que lorsqu’il la lui demande par le travail.

Différens Dieux ou Déesses se rattachant de loin aux choses qu’elle présidait, avaient fini par obtenir quelquefois un culte à part quoique fort au-dessous du sien ; ainsi l’on connaissait chez les Romains : Bonus Eventus ou le bon succès, c’était un Dieu présidant à la réussite des travaux de la campagne, on le représentait nu, près d’un autel avec une coupe dans une main et des épis dans l’autre ; Bubona, déesse de la conservation des bœufs et des vaches ; Conditor, Convector, déesse et dieu présidant au transport des gerbes ; Consevius, dieu de l’ensemencement ; Deverra et Devorona, déesse présidant au transport et au nettoyage des grains ; Consiva et Ops, la semence de la terre ; Falacer, dieu romain des arbres fruitiers ; Faustitas, déesse présidant à la fécondité des troupeaux ; Féronie, déesse des fruits naissans et de la liberté ; Flore, déesse des fleurs ; Fructesia ou Frugerie, déesse des abondantes moissons ; Hadrée, dieu de la maturité des grains ; Hippone présidait aux chevaux ; Hostilina, déesse des moissons ; Imporcitor, dieu du troisième labour après les semailles ; Insitor, dieu de la greffe et de l’horticulture ; Lactens et Lactucine et Lactunus et Lactucie, dieux et déesses de la conservation des blés en lait ; Lympha, {p. 151}déesse des irrigations ; Maturne, dieu des blés mûrs ; Mellone, déesse du miel et des abeilles ; Messor et Messies, dieu et déesse des moissons ; Napées, déesse des plaines ; Nodinus, Nodotis, Nodotus et Nodutus ou dieu des nœuds des chaumes ; Noduterus et Noduterensis, dieu italique du battage des grains ; il passait pour Pilumne, génie en outre des maris et frère de Picumne, inventeur de la mouture et génie des femmes mariées ; Nomios, (voyez Pan) Obarator, dieu italique du premier labour avant les semailles ; Occator, dieu italique du hersage ; Opora, déesse de la fécondité terrestre ; Oréades, déesses des montagnes ; Pales, déesse des prairies et de la multiplication des troupeaux ; Pan, dieu rural suprême des Pélasgues ; Panis, dieu sabin du pain ; Patelena, Patella et Patellana, dieu présidant aux épis prêts à s’ouvrir ; Pomone, déesse des fruits ; Porus, dieu de l’abondance ; Populonie protégeait les moissons contre les dégâts de la grêle, des mondations, des insectes ou de la guerre ; Puta, déesse de la taille des arbres ; Promitor, dieu de la dépense des cultivateurs ; Ruana présidait au maintien des grains dans leurs épis ; Redarator, dieu des seconds labours avant les semailles ; Robigo ou Rubigo, déesse protectrice des blés contre la rouille et la nielle. Les laboureurs l’honoraient beaucoup et lui immolaient, lors de fêtes particulières appelées Robigalies, une brebis et un chien avec de l’encens et du feu ; on en faisait aussi quelquefois un dieu appelé Robigus ; Ruana, déesse maintenant les grains de blé dans la balle de leurs épis ; Rumcina, déesse du sarclage ; Rupinie, déesse ombrienne, protégeant les blés contre la rouille et la nielle ; Rurine ou Rusine ou Rutine, déesse des exploitations agricoles : on avait un pareil dieu appelé Rusor ou Rutor ; Sarritor, dieu des sarclages ; Sator, dieu des semailles ; Ségétius, dieu italique des moissons : Seïa, dieu italique, présidant à la conservation des semences en terre ; Segetia, déesse des moissons ; Semina et Séra, déesse latine des semailles ; Sessies, déesses latines des ensemencemens ; Siton, dieu syracusain du blé ; Spinensis Deus, dieu latin des épines, protégeant les guérets contre les chardons ; Stercès, dieu ou inventeur des fumiers et père de Picumne ; Stercutius, Stercutus, Sterculinus ou Sterquilinus, dieu latin des engrais et de la végétation, confondu souvent avec Tellurus ou Picumne ; Subruncator ou Subruncinator, dieu latin des sarclages ; Tellurus ou dieu de la terre cultivable ; Terensis, dieu latin du battage des grains ; Thallo présidant à la germination et à l’accroissement des grains ; Tutela ou Tutelina, ou Tutilena, ou Tutulina, déesse conservatrice des moissons ; Vertumne, déesse latine des jardins, des vergers, des saisons et des moissons ; Vacuna présidait au repos qui suit les moissons ; on célébrait en son honneur, vers la fin de novembre, les Vacunales ; Vervactor, dieu latin du premier labour de printemps ; Volutine ou Volutrine, déesse de la balle qui enveloppe les grains, et Cyamite, dieu d’Athènes, inventeur ou amateur des fèves.

L'on pourrait encore, parmi ces divinités, placer Nemestinus ou le dieu des forêts chez les Romains ; les Intercidores, ou dieux de la coupe des bois et le dieu Terme : mais ainsi que les Silvains et les Dryades, ils se rattachent beaucoup plus à Pan, après lequel nous les retrouverons. Parmi ces dieux et déesses, plusieurs méritent une explication, sinon par l’importance de leur légende, du moins, par l’habitude que les Romains les modernes ont pris de les introduir[ILLISIBLE] {p. 152}leurs travaux littéraires ou classiques. A leur tête, nous citerons la Flore des Romains, dont l’analogue chez les Grecs s’appelait Chloris, mais n’y a jamais joui d’une aussi grande célébrité.

Flore, disait-on, avait épousé Zéphyre ; on fait remonter l’introduction de son culte à Rome, jusqu’à Tatius, roi des Sabins, du temps de Romulus. Cependant, pour plus de certitude, nous dirons que l’an 241 avant Jésus-Christ, on commença seulement dans cette ville à célébrer annuellement le 28 avril des fêtes appelées Florales, qui duraient six jours, et dont le Grand-Prêtre ou Flamine, s’appelait Floralis. Elles se faisaient remarquer par les fameux jeux floraux, qui se célébraient la nuit à la lueur des flambeaux dans la rue Patricienne, et dans lesquels la licence remplaçait souvent la piété. Ainsi, pour s’en faire une idée, on saura que des courtisanes descendaient sans vêtemens dans l’arène, pour y jouer le rôle d’athlètes, et y combattaient ou couraient au son des trompettes. Celles qui remportaient le prix de la course ou de la lutte, recevaient une couronne de fleurs ; puis elles portaient processionnellement la statue de la déesse leur patronne, couronnée de guirlandes de fleurs, drapée d’un manteau qu’elle tenait de la main droite, en même temps que de la gauche elle présentait une poignée de pois et de fèves, parce que pendant ces jeux les Ediles jetaient au [ILLISIBLE]uple des poignées de ces légumes.

Cette Flore, jeune, fraîche et vermeille, que l’on représentait au milieu pour ainsi dire d’une corbeille de roses et delys, était donc à Rome la déesse du printemps et des fleurs. A tort on a prétendu la confondre avec Acca Laurentia, courtisane que l’on croyait avoir été contemporaine d’Ancus Martius, et qui, disait-on, avait légué une immense fortune au peuple Romain ; mais ni Acca ni Flore n’ont existé. L'une et l’autre, dans leur ensemble, ne sont qu’une allégorie de la nature printannière, montrant de tous côtés ses bourgeons et ses fleurs ; enfans nés suivant les anciens, de divers générateurs, et de là venait l’idée de courtisane que toujours on rapprochait intimement de la déesse des fleurs.

Quelques écrivains placent après Flore une divinité qu’ils appellent Féronie, en lui donnant pour attribut de présider aux fruits naissans. Le feu, disent-ils, ayant consumé jadis un bois situé sur le mont Soracte, et consacré à cette déesse, les habitans voisins accoururent pour sauver sa statue ; mais tout-à-coup une verdure nouvelle vint à couvrir le bois. Ce conte une fois admis, les prêtres de cette déesse, voulant se donner un nouveau relief, se mirent à marcher sur des brasiers, et à tenir dans leurs mains des barres de fer rouges de feu, sans, disaient-ils, ressentir la plus légère impression. Charlatanisme du reste, qui pouvait être connu autrefois, puisque nous le voyons encore répété par tous les batteleurs de nos places publiques.

Cette Féronie, divinité tout italiote, honorée surtout chez les Sabins, semblait présider plus particulièrement à la liberté ; car sur le mont Soracte, ou près de Trébule on voyait deux bois qui lui étaient consacrés ; l’un près de Luna, dans la partie septentrionale de l’Etrurie ; l’autre dans les environs de Terracine. Celui-ci était d’autant plus remarquable qu’il contenait non-seulement une fontaine consacrée où les voyageurs ne manquaient pas de se laver les mains et le visage, mais qui entourait une chapelle, dans laquelle les Latins et les Sabins se rendaient en commun pour fêter la déesse ; et où les esclaves {p. 153}allaient recevoir la liberté. Pour cette cérémonie, on les faisait asseoir sur un banc, et aussitôt que le prêtre prononçait ces mots : que les esclaves libérés se lèvent, tous ceux destinés à l’affranchissement se levaient en effet, coupaient leur chevelure et la consacraient à cette déesse, à laquelle, du reste, on donnait pour époux Anxur, dieu sabin, dont les latins firent un Jupiter. Alors Féronie en réalité devait chez ces peuples se rapprocher de Junon.

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Mais la véritable déesse des fruits était encore toute romaine : c’était Pomone, venue, dit-on d’abord, d’Etrurie. Elle présidait à la récolte des fruits, aux jardins ou vergers, ainsi qu’à tous les trésors de l’automne. A tort on la confondait avec Nortia, qui n’est autre que la Fortune. On assurait qu’elle avait voulu long-temps rester fille. En vain, ajoutait-on, mille amans avaient essayé de lui plaire, tous avaient été éconduits. Vertumne lui-même, le dieu des saisons et de toutes les récoltes, lui fit long-temps la cour avant d’arriver à lui plaire. Il avait heureusement, comme l’indique son nom, le pouvoir de changer de figure à son gré ; il en profita : et d’abord il se montra à la riche Pomone sous la forme d’un actif laboureur, puis sous celle d’un jeune moissonneur, et plus tard il s’offrit comme un vigneron ; mais rien ne put fléchir la sévère déesse qui, sans rien écouter, restait tranquillement à cultiver ou cueillir ses arbres. Cependant Vertumne, à la fin, se déguise sous les rides d’une vieille femme, et présente ses services à la jeune et jolie jardinière. Celle-ci, sans prévoir aucun artifice, les accepte volontiers. Un jour qu’ils se reposaient sous un ormeau entrelacé d’une vigne, la fausse vieille entame la conversation sur les inconvéniens du célibat, sur les avantages de la famille et les douceurs de la maternité ; elle compare l’homme et la femme aux deux arbres sous lesquels ils se trouvent ; elle lui rappelle l’amour de Vertumne, ses goûts analogues aux siens. Bientôt Pomone réfléchit, doute qu’un cœur aussi changeant que celui de Vertumne puisse se fixer. Celui-ci aussitôt tombe à ses genoux et lui jure fidélité. Alors ils se marièrent, vécurent de longs jours, et, après bien des siècles, ce dieu, profitant encore de son pouvoir, rajeunit Pomone et se rajeunit avec elle.

Le culte de cette déesse, sans être très-important, jouissait cependant de l’auguste honneur d’avoir à Rome un Flamine Pomonal ou prêtre spécial. Seulement il tenait le dernier rang dans la troupe sacerdotale. On représentait Pomone avec des pommes dans la main gauche et un rameau dans la droite, ou ayant dans ses mains une corbeille remplie de fruits, ou bien une corne d’abondance ; on la pose souvent debout, vêtue d’une longue robe dont elle replie le devant pour soutenir des pommes et des branches de pommier, et on la couronne de feuilles de vigne et de raisins. Quant à Vertumne, il avait des fêtes assez célèbres dites Vertumnales qui avaient lieu en octobre et dans lesquelles on sacrifiait à ce dieu les prémices des fleurs et des fruits. On le représentait jeune, couronné de fleurs, couvert d’un habit jusqu’à la ceinture, tenant des fruits de la main gauche et de la droite une corne d’abondance.

Le sens de ces deux divinités est une simple allégorie des saisons. Vertumne à lui seul les réunit toutes et les personnifie dans les figures qu’il prend pour faire sa cour à Pomone. Le laboureur est le printemps, le moissonneur l’été, le vigneron l’automne, et la vieille, le sombre et triste hiver ; mais comme les pensées humaines sont variables, on les avait encore rangées {p. 154}dans ses attributs. De là naissait la transition du dieu du changement au dieu des pensées, au dieu de l’année, puis à celui des saisons ; mais les Romains avaient spécialement personnifié l’année agricole par le nom d’Anna Perenna dont ils avaient fait une déesse. Pour ne pas revenir sur ces saisons qui, sans être divinisées, étaient du moins personnifiées par les anciens ; nous dirons que les Grecs n’en reconnaissant que trois, leur avaient donné les noms des Heures primordiales ; savoir : Auxo pour l’hiver-printemps ou saison de la croissance, Thallo ou Ear pour le printemps-été, ou saison des fleurs, et Carpo ou Opôra pour l’été-automne ou saison des fruits. Plus tard, quand le nombre des saisons fut fixé à quatre, on représenta le printemps par Mercure ou Flore, l’été par Apollon ou Cérès, l’automne par Bacchus avec un chien à ses pieds, et l’hiver par Hercule ou par un vieillard, homme ou femme couché dans une grotte, enveloppé dans des peaux de mouton, et tenant un réchaud à la main. Les Romains le représentaient encore par des génies ailés portant pour marques distinctives les productions des saisons dont ils étaient les emblèmes. Ainsi le printemps portait des Œufs, l’été un Vase et un Thyrse, l’automne des fruits et des filets, l’hiver un lièvre, pour signifier la saison de la chasse.

Une dernière déesse également originaire d’Italie et se rattachant à Cérès, portait le nom de Palès ou Parès ; elle présidait aux prairies ainsi qu’à l’augmentation des troupeaux. D'abord divinité suprême et grande génératrice de l’Italie, elle joua le rôle de Cybèle ; plus tard elle fut métamorphosée en simple déité champêtre dont les fêtes appelées Palilies ou Parilies se célébraient le 21 avril ou onzième jour des Calendes de Mars, répondant au jour même de la fondation de Rome. Ces fêtes n’étaient pas seulement des invocations, des hommages rendus à la divinité : c’étaient encore des demandes expiatoires pour obtenir le pardon d’avoir, ou laissé brouter un arbre, ou fait paître son troupeau sur un lieu consacré par l’incinération d’un cadavre, ou coupé les branches d’un bois sacré pour les faire servir à la guérison d’un mouton malade, ou de s’être réfugié par un temps d’orage dans quelque édifice sacré et isolé, ou d’avoir troublé la limpidité des eaux. Ces fautes, toutes plus ou moins graves de la vie pastorale, obtenaient leur pardon au moyen des cérémonies suivantes :

On allait demander à une vestale qui en distribuait à tout venant, des cendres de jeunes veaux brûlés à l’état de fœtus. Le jour des Fordicidies ou fêtes en l’honneur de Tellus, on semait alors ces cendres sur des charbons ardens que l’on arrosait de sang de cheval. Ensuite on mettait le feu à des gerbes de paille. Ces gerbes allumées, les bergers s’élançaient au milieu du brasier et les traversaient trois fois en sautant. Au retour des troupeaux du paturage, une fois le soir arrivé, on les laissait devant les étables, on les aspergeait d’eau lustrale avec une branche de laurier, puis on purifiait et bestiaux et leurs étables, par des fumigations sulfureuses dans lesquelles entraient le soufre, la sabine, l’olivier, le romarin, le pin et le laurier, des tiges de fèves et même du sang de cheval et des parfums. Après cette purification expiatoire, les bergers se mettaient en prières et offraient à la déesse un sacrifice composé de gâteaux de miel et de fèves et arrosé de lait et de vin cuit, mais qu’ils ne buvaient pas, comme on l’a dit quelquefois. Venait ensuite un festin dans lequel dominait la Burranica ou boisson composée de {p. 155}miel et de vin doux. Alors on prenait sa revanche de la continence qu’il avait fallu garder pendant le sacrifice. Le repas terminé, on recommençait les feux de joie et l’on sautait de nouveau, par trois fois, dans les flammes.

Ces Palilies, depuis l’an de Rome 708 ou 45 à 44 ans av. J.-C., furent célébrées aussi en l’honneur de César, et ne furent supprimées que l’an 692 de J.-C. par le concile de Constantinople, appelé Pseudosexte, qui supprima les feux des Néoménies.

Quant aux Parilies, c’étaient des fêtes analogues qui se célébraient dans l’intérieur des maisons par les maîtresses de l’habitation, en se couchant dans l’âtre du foyer, et demandant à Palès d’heureux et faciles accouchemens.

Cette déesse, comme on le voit, avait conservé une liaison de famille avec Cybèle et Vesta, puisque c’était toujours une vestale qui remettait aux bergers les cendres expiatoires. Il nous serait encore possible de donner des détails sur toutes les divinités que nous avons indiquées comme se rattachant de plus ou moins près à Cérès. Pan, surtout, pourrait prendre place ici ; mais nous en parlerons à la suite de Bacchus dont il était un des fidèles et joyeux compagnons. Nous pourrions aussi parler des Nappées et des Oréades qui présidaient aux plaines et aux montagnes. Mais elles faisaient partie de la grande famille des nymphes que nous avons rejetée dans un groupe soumis à la puissance de Neptune.

Tous les autres dieux rustiques sans importance, dont nous avons vu la liste, ont été suffisamment indiqués pour nous permettre de passer à Erysichton, le plus grand ennemi de Cérès et d’Athana. On connaît sur lui deux traditions : d’après l’une il était fils de Cécrops et frère des nymphes Cécropiennes ou Agrauliennes. Si l’on croit cette légende, il serait allé à Délos construire un temple à Apollon, et serait mort sans enfans ou pendant son retour au milieu des flots, ou à Athènes, par suite de la piqûre d’un serpent ; mais la première tradition était la plus adoptée : elle était d’origine thessalienne, et on la jouait même comme un drame sacré dans les mystères d’Eleusis. Il était, suivant cette légende, fils de Triopas, roi de Thessalie ou de Myrmidon. Un jour, dit-on, il eut envie d’abattre un bois consacré à Cérès ; à cet ordre sacrilége personne n’ayant voulu obéir, il prit une hache et se mit lui-même à l’abattre ; aussitôt, suivant les uns, le fer qu’il tenait se tourna contre lui et le tua, pour le punir de sa profanation. Cependant, ajoutent les autres, il accomplit son acte impie ; mais Cérès ne tarda point à l’en faire repentir et à faire peser sur lui son juste courroux en le rendant la proie d’une faim continuellement dévorante. Sans cesse tourmenté par cette ruineuse maladie, il vendit ses riches propriétés et jusqu’à sa maison et ses meubles pour satisfaire son appétit insatiable : rien ne put le rassasier. Enfin Erysichton se vit plongé dans la plus affreuse misère, n’ayant plus pour se soutenir, que sa fille Métra ou Mestra, ou Hypermestra. Ruiné complètement, et ne sachant plus comment faire de l’argent, il lui vint la pénible idée de vendre cette fille chérie, et comme elle était amante de Posîdon et qu’elle avait reçu des Dieux le don de pouvoir se métamorphoser à volonté, elle se soumit à cette triste obligation et se laissa vendre sans cesse ; mais sans cesse aussi elle prenait une nouvelle forme qui l’empêchait d’être reconnue par son acheteur. On dit qu’elle se transforma {p. 156}successivement en taureau, en cheval, en chien et en oiseau. Que finit-elle par devenir ? on l’ignore, et l’on ne sait pas davantage comment mourut Erysichton, que l’on avait surnommé à cause de sa faim dévorante Ethon, ou le brûlant, c’est-à-dire l’engouffrant, le consommant. On peut donc le considérer comme un personnage symbolique représentant ou la Nielle sèche, véritable ruine des grains, ou la rouille humide, qui consomme les plus belles récoltes ; personnage, par conséquent, ennemi bien déclaré de Cérès, la déesse par excellence des richesses agricoles. Plus tard en parlant de Minerve nous donnerons quelques détails sur ce Cécrops civilisateur d’Athènes, duquel on faisait descendre cet Erysichton, ou du moins un prince du même nom.

Nous avons dit que l’on donnait pour femme à Jupiter une fille de Céres appelée Proserpine, déesse cosmopolite adorée partout, et commandant sur toutes les choses qui se rattachent à la vie ; mais plus habituellement considérée comme épouse légitime de Pluton ; c’est après le dieu des Enfers que nous la placerons.

Quant à cette épouse de Jupiter portant le nom générique de Nature ou de Physis, appelée aussi Primigénie, chez les Orphiques, nous n’en parlerons pas ; car, divinisée chez tous les peuples sous différens noms, elle se rapporte aux unes et aux autres des déesses dont nous avons parlé. Seulement, nous ajouterons qu’elle était fille-épouse du Dieu suprême ; c’était donc Ilithye, Maïa et même Diane.

On ne peut donner aucune explication sur Protogénie, ou la première née ; car elle est fille de parens inconnus. Cependant une divinité de ce nom passa pour femme ou au moins amante de Jupiter, et en eut Epaphe ; mais on en connaît une autre et probablement c’était la même, elle était fille de Deucalion et de Pyrrha, ou de Japet et de Climène, et sœur d’une Pandore ; elle fut aussi maîtresse de Jupiter, et mère d’Ethlios.

L'on sait encore que Stix, l’aînée des Océanides, passait pour avoir été femme de Jupiter, c’est selon nous une erreur à laquelle il ne faut pas trop s’attacher. Ne serait-il pas possible que la chronique scandaleuse des temps anciens eût changé en amourettes, les services essentielles qu’elle rendit à Zévs, pendant la guerre des Géants ? nous serions tentés de le croire. Mais nous parlerons plus en détail de cette femme légitime du Titan Pallas, lorsque nous ferons connaître les fleuves de l’empire de Pluton.

Arrêtons-nous donc un instant sur Dionê, déesse qui passe également pour avoir été l’une des femmes de Jupiter. C'était une fille de l’Ether et de la Terre, ou suivant les Phéniciens d’Uranus qui, voulant se venger de Saturne son fils, la lui envoya avec Astartée et Rhée pour le séduire, et le tuer ensuite, comme nous l’avons déjà dit : mais on se souvient qu’il en fit ses concubines et même qu’il épousa Rhée ; Jupiter suivant les Crétois fit de cette Dioné l’une de ses épouses, et en eut Vénus que nous allons voir naître d’une tout autre manière. Néanmoins, Dioné peut passer pour un principe femelle, ou pour une génératrice ; et, soit avec Saturne, soit avec Jupiter, on peut indifféremment la considérer comme une Junor ou une Vénus. C'est une importation embrouillée, à moitié disparue, et à moitié existante.

Vénus. Nous voici maintenant arrivés à l’une des femmes les plus remarquables de Jupiter ; à la Vénus des Latins, ou Aphrodite des Grecs. C'est la déesse des {p. 157}Graces, de la beauté, de l’amour, du plaisir. C'est la haute déesse de la génération, entourée par les Grecs de tous les ornemens les plus délicieux, et les plus séduisans. Dans toutes les contrées, elle fut plus ou moins vénérée, et, suivant l’importance divine qu’on lui prêtait, elle portait une foule de noms et surnoms, ainsi on l’appelait : Vénus ou Aphrodite, Acidalis et Acibadie, ou de la fontaine Acidalie en Béotie ; Acrœa, ou des lieux élevés ; Adikos, ou l’injuste en Libye ; Alia, Aligenès, ou née de la mer ; Alma, ou la blanche ; Amathontès, Amathuse et Amathusie, ou d’Amathonte dans l’île de Chypre ; Ambologra, ou retardant la vieillesse en charmant la vie ; Anadyomène, ou Vénus marine, en sortant des eaux, et qui sauve des naufrages et des inondations. Anaxarète, ou aux aguets ; Androphone et Anosie, ou l’impitoyable ; des Corinthiens ; Anthea, ou la fleurie à Cnoss, en Crète ; Aphacitès, ou d’Aphaque, aujourd’hui Fackra, entre Héliopolis et Biblos. Apaturia, ou la trompeuse ; Apostrophia ou la préservatrice ; Arcéophon, ou à la fenêtre ; Architis, ou l’affligée du Liban ; Area, ou l’amante d’Arès ou Mars, chez les Spartiates ; Areuta ou des amants ; Arginase et Argempasa, et Aripasa, et Artimpasa, ou des Scythes ; Argynnis, ou d’Argynnis, favori d’Agamemnon, noyé dans le Céphise ; Armata, ou Vénus armée, chez les Lacédémoniens, dont les femmes avaient remporté une victoire sur les Messéniens, Babata, ou faisant croître les cheveux, chez les dames Romaines ; Basilis et Basilissa ou la reine à Tarente ; Brichia, ou qui sort des ondes frémissantes ; Butis, ou l’amante de Butès ; Byblia, ou de Biblos en Phénicie ; Callipige, ou la belle ; Calva, ou la Chauve, en mémoire du don fait par les dames Romaines, de leurs cheveux à l’arrivée des Gaulois ; Capitoline, ou la mère d’Enée, Catascopie, Choereas, ou des Troyens ; Cnidie, ou Cnidienne, ou de Cnide en Carie ; Cluacine, ou favorable aux vœux ; Coliade, ou présidant à la génération, à Colias en Attique ; Conjugalis, ou présidant aux mariages d’amour ; Corinthienne ou de Corinthe, Cornuta, ou aux cornes de bœufs, comme l’Athor Égyptien ; Cyprigena, et Cyprine, et Cypris, ou de Cypre. Ce fut cette divinité qui, après avoir inspiré le fameux sculpteur de cette île, Pygmalion, fit sortir de son ciseau une statue d’ivoire de Galathée si parfaite, qu’il en devint amoureux. Alors, la déesse, pour l’en récompenser, anima la statue, et Pygmalion en eut un fils, nommé Paphos, et fondateur de Paphos. Cythérée, ou de l’île de Cythère ; Despœna, ou la souveraine de la Grèce ; Dexicreontique, ou l’inspiratrice de Dexicreonte, qui, grace à elle n’avait emporté qu’une cargaison d’eau, qu’il vendit fort cher, pendant toute la traversée. Doritide, Egea, ou des îles Egées ; Eneas, ou la mère d’Enée ; Epipontia, ou née de la mer ; Epistrophia, ou la préservatrice ; Epitragie, ou au bouc ; Epilymbie, ou à la tombe, c’est-à-dire, présidant au commencement et à la fin de la vie ; Erycine ou du mont Erix ; Eupléa ou favorable à la navigation près de Naples ; Exopolis, ou dont le temple était hors d’Athènes ; Frugi et Frutes, ou femme de bien ; Genetrix et Genitrix, ou l’Engendrante, à Rome ; Gènetyllide ou la génératrice ; Golgia, ou de Golgos en Cypre ; Haligène, ou née de la mer ; Hecaerge, ou à l’effet lointain à Céos ; Hoplopheros, ou qui porte des armes à Lacédémone ; Hirtensis, ou présidant à la naissance des fleurs ; Hospita, ou la secourable à Memphis ; Idalia, du mont Idalien et de Cypre ; Licaste, ou femme de Butès, fils {p. 158}de Borée ; Lubentie et Libentine, ou présidant aux jouets et fantaisies ; Limnésia, ou née de la mer ; Lésyzone et Solvizone, ou présidant aux plaisirs de l’amour ; Marine, ou sortant des eaux ; Méchanites, ou la Rusée de Mégapolis ; Meminia, ou qui se souvient de tout ; Migonitide, ou de Migonium dans la Laconie méridionale ; Meretrix, ou des courtisanes à Cypre ; Morpho, ou la voilée et enchaînée à Lacédémone, parce que Tyndare pour mieux faire sentir le devoir des femmes d’être soumises et fidèles, avait mis des chaînes aux pieds de la statue de Vénus ; Myrtie et Murcie, ou du Myrte, ou de la nonchalance, et de la paresse, importée par les Celtes à Rome ; Paphia et Paphienne, ou de Paphos ; Pandémos, ou populaire, ou à tout le peuple, comme Vénus, lascive et courtisane ; Pélasgie ou maritime ; Phila, ou mère de l’amour ; Philomneis, ou reine du rire ; Placida, ou qui raccommode les ménages ; Pontia et Pontogénia, ou sortie des eaux de la mer ; Prœpotens, ou la plus puissante chez les Thébains, Psityros, ou qui parle beaucoup ; Ridens, ou née en riant ; Recticordia ou l’inspiratrice à Rome de sentimens réguliers ; Saligena, ou sortie des eaux salées ; Solvizone, voyez Lésyzone ; Spumigena, ou née de la mer ; Symmachie, ou qui combattit pour les Romains, à la bataille d’Actium ; Tanais et Tanaide, ou la divinité tutélaire des esclaves, chez les Arméniens, les Sardes, les Bactryens, les Perses, et surtout dans les villes de Babylone, de Suze et d’Ecbatane, où Artaxerce, roi de Perse, et fils de Darius, en avait le premier placé la statue ; Thalma, ou des Etrusques ; Thalassia, ou née de la mer, Thelessigania, ou qui accomplit les mariages ; Tritonia, ou qui fut portée par des Tritons ; Verticordia, ou la chaste à Rome, parce que Sulpicia, fille de Sulpicius Paterculus, la femme la plus sage de Rome, lui avait consacré une statue ; Uranie ou Vénus-Ciel ; Zephiritis, ou de Zéphirium dans le Brutium et la Cilicie, ou Paphlagonie.

Il paraît que cette déesse était encore une personnification multiple ; car Cicéron compte quatre Vénus, savoir : la Vénus Uranie, ou Néleste, fille d’Uranus ou du ciel et de Dies ou du jour ; la seconde Aphrodite, née de l’écume de la mer, qui eut Cupidon avec Mercure ; la troisième fille de Jupiter et de Dioné, qui épousa Vulcain, et eut Anteros de Mars son amant. La quatrième fille de Tyrus et de Syria, devait être Astarté ou Astoarché, femme d Adonis, et la même que l’Anaitis des Mèdes, l’Alittat, des Arabes, la Nephtys des Egyptiens, la Salambo des Babyloniens, la Milytta, l’Atergatis et la Derceto des Assyriens, et la Belisama des Gaulois ; mais en Grèce et à Rome, ce fut toujours la Vénus marine, qui domina et absorba en elle seule toutes les autres, aussi Vénus dont on connait la plupart des attributs, était généralement reconnue pour fille du ciel et de la mer ; on la disait née de l’écume marine, fécondée par la matière divine qui tomba de la blessure d’Uranus, lorsqu’il fut mutilé par Saturne, son fils. A nos yeux, elle sera donc une Titanide, nous la prendrons à sa naissance, à une époque indéterminée.

Maintenant, voyons l’écume blanchissante de la mer s’entr'ouvrir et laisser arriver cette gracieuse divinité à la surface des flots qui mollement la bercent de leurs replis ; voyons cette tendre et modeste fille des ondes, sortir du sein des eaux, riche de beauté, et honteuse de montrer les charmes séduisans qu’elle ne peut arriver à cacher de ses mains gracieuses et délicates. Pour elle, sa naissance est un réveil ; bientôt voluptueusement {p. 159}caressée du souffle de Zéphyre, elle veut parler, et déjà, c’est un soupir qu’elle laisse échapper, c’est l’accent du plaisir ; à son aspect tout l’univers est ébloui, c’est une reine qui paraît, c’est un triomphe qu’il lui faut ; aussi, les Tritons et tous les Dieux marins se groupent autour d’elle, la posent sur une conque marine, et la portent mollement avec l’aide de Zéphyre jusque sur le rivage de l’île de Cypre. Déjà elle a compris sa beauté ; déjà elle se propose d’exercer son pouvoir, elle se hâte donc d’essuyer sa peau blanche et moelleuse, de relever sa longue chevelure, de se parfumer des odeurs les plus suaves, de se couronner de roses ; puis elle monte rapidement vers les cieux.

A son arrivée, les Heures, filles de Jupiter et de Thémis l’entourent ; et, comme présidant aux plaisirs, aux peines, aux espérances, aux rendez-vous, à l’étude, aux arts et aux saisons, elles se chargent de son éducation. L'une devra chaque matin la rappeler au jour, l’autre lui apprendre l’art de plaire sans parure, la troisième lui offrir les fruits nouveaux, la quatrième lui montrer à parler aux cœurs, la cinquième voudrait lui enseigner la sagesse, la sixième la réclame pour l’amitié, les trois suivantes lui déroulent les devoirs de l’humanité, de la foi conjugale et de la maternité ; ensuite, viennent les heures des sacrifices, des repas, de la promenade, des danses, des concerts et la dernière préside à son coucher.

Après avoir écouté les leçons de ces filles de Jupiter, Vénus bientôt fut accomplie, cependant les heures ajoutèrent encore à sa beauté par le don d’une couronne et ornèrent sa taille d’une ceinture mystérieuse qui devait fasciner et les dieux et les hommes. On a supposé que sur cette ceinture on voyait l’amour conduit par l’espérance, et accompagné des timides aveux et des plaisirs, fuyant, agaçant, caressant les désirs de la pudeur enfantine ; après eux venaient les charmes, la volupté, les transports, la langueur, les soupirs, les sermens, les caprices, et les racommodemens ; sous le revers on apercevait tracés par la main des Euménides, les soupçons, la haine, la perfidie, les vengeances, les trahisons, la jalousie, et l’hypocrisie démasquée par l’amour. Vénus, revêtue de ce précieux talisman, fut donc présentée par les Heures au conseil des dieux, suivie, dit-on, à tort probablement d’Eros ou l’amour et de Pothos ou le désir, car nous pensons que ces dieux ne furent de son cortège, que quelque temps après son entrée dans l’Olympe, puisque le premier est fils de son alliance adultérine avec Mars.

A la vue de cette beauté si parfaite, ce ne fut dans l’Olympe qu’un cri d’admiration : sa taille divine, son maintien noble et décent, ses yeux bleus aux sourcils d’ébène, ses blonds cheveux flottant sur les contours d’albâtre que relevaient les roses de la pudeur, son embarras, ses charmes naïfs et son abandon voluptueux lui gagnèrent tous les dieux et imposèrent silence à la jalousie des déesses. Jupiter alors l’adopta pour fille et lui dit de venir occuper le trône de la beauté. Depuis ce jour elle fut toute-puissante dans l’Olympe, et si Junon y commandait, Vénus y obtenait l’exécution de ses moindres fantaisies.

Bientôt tous les dieux se mirent sur les rangs pour obtenir sa main, Jupiter ne pouvant y songer par suite de l’alliance indissoluble qui l’attachait à Junon, voulut du moins la rapprocher le plus possible de lui-même, et il en fit l’épouse de Vulcain, son fils, le plus difforme des dieux, {p. 160}mais le plus artiste de l’empire Ethérée. Cette union purement politique, eut dans le ciel les tristes résultats qui suivent souvent de pareils mariages sur la terre. Vénus accepta tout en boudant ; mais se promit en secret de compenser cette bizarre alliance, par un bon nombre d’infidélités. Elle se tint parole comme nous le verrons dans un instant, et n’épargna rien pour faire de sa beauté un pouvoir immense et despotique ; aussi afin de mieux rivaliser avec Junon, elle mit d’abord au jour l’ Harmonie ou l’Amour, les Graces et l’Hymen ; puis de ces enfans elle se forma un cortége nombreux, dont l’influence séduisante augmenta sa puissance. On y voyait en outre les Ris, après les ris venaient Pothios ou le désir, conduits par Gélos ou Gélasios ou Gélasinos, que Sparte honorait marchant après l’Amour, comme le plus aimable des dieux et dont les fêtes en Thessalie respiraient la gaité la plus vive ; puis arrivait une foule de nymphes plus séduisantes les unes que les autres, parmi elles on distinguait surtout : Péristère, qui fut changée en colombe pour avoir aidé un jour Vénus, à gagner un pari contre l’Amour son fils en ramassant plus de fleurs que lui ; Epidamnia la confidente de ses plaisirs et Acmênès. Les nymphes de la suite de Vénus étaient toutes célestes, mais la plus grande partie de ces jeunes filles virginales et quasi-mortelles entraînent en même temps avec elles une idée fluviatile : aussi nous ne parlerons des ces compagnes des hautes divinités qu’en décrivant l’empire de Neptune.

Vénus ne tarda point à fixer à son char et à courber sous sa loi tous les dieux de l’Olympe ; bientôt elle compta pour amant tant au ciel que sur la terre, Jupiter, Mars, Mercure, Apollon, Bacchus, Adonis, Anchise, Butès. Elle eut de Jupiter, les Graces ; de Mars, l’Harmonie ou l’Amour ; de Mercure, Hermaphrodite ; de Bacchus, Priape et l’Hymen ; d’Anchise, Enée, et de Butès, Erix. Sa puissance inspira même la passion la plus délirante aux Lemniennes, aux Proetides, aux Propétides, aux filles de Cinyre, à Pasiphaé, à Phèdre, à Hélène, à Atalante et à Médée.

La première infidélité de Vénus paraît avoir été en faveur de Jupiter avec lequel elle mit au jour les Graces, ses plus fidèles compagnes. Cependant Mars, fils de la seule Junon, ne recula pas devant le danger d’enlever au maître des dieux sa maîtresse, il se présenta donc bravement et en véritable guerrier aux yeux de Venus ; d’abord il l’effraya tant soit peu avec sa redoutable armure, puis déposant casque et javelots à ses pieds, il s’adoucit, déclara son amour et bientôt obtint de la reine de Cythère et pardon, et faveurs et sourire languissant, toutes choses assez rares pour le pauvre Vulcain. Celui-ci pourtant apprit les infidélités de sa belle épouse, car Apollon dont l’amour-propre avait été blessé de la préférence que Vénus avait accordé à Mars, s’étant caché dans un nuage, avait épié les amans, trompé la vigilance d’Alectryon ou Gallus, le gardien de leurs plaisirs, surpris leur secret, et en avait aussitôt fait part au dieu du feu.

L'époux de la belle Déesse, étourdi de cette nouvelle, ne put d’abord y croire ; mais inquiet de s’en assurer, il vole à sa forge, y fabrique un filet mystérieux à mailles métalliques que la finesse rendait imperceptible, arrive dans l’île de Lemnos à l’heure indiquée par Apollon comme celle du rendez-vous, trouve ensemble les deux amans et pour les empêcher de s’échapper, étend autour d’eux son filet et les surprend alors entrelacés dans les bras l’un de l’autre, goûtant un {p. 161}sommeil voluptueux. A peine a-t-il posé ses filets, qu’il convoque à grand bruit tous les dieux pour rendre l’Olympe assemblé témoin de leur réveil et de leur confusion. Il ne savait pas encore le pauvre Vulcain, que le sage en pareil cas doit simplement garder le silence ; aussi qu’arriva-t-il, les dieux sourirent, et dès qu’à leurs prières les filets furent levés, le terrible Mars entra pour toujours en fureur : et dans sa colère, il s’échappa vers les montagnes de la Thrace, et changea Gallus en un coq pour le punir de sa négligence. Depuis ce jour ce fier volatile est l’emblême du courage, et annonce chaque matin aux amans le lever du soleil.

Avec le caractère volage que déjà nous connaissons à Vénus, on se persuadera facilement qu’elle ne resta pas long-temps sans se consoler de l’absence du dieu de la guerre. En effet, depuis son mariage avec Vulcain, on voyait dans l’olympe un dieu brillant qui revenait de passer un long exil sur la terre, et dont Jupiter à la fin avait reconnu la puissance et le talent : c’était Apollon, le fils de Latone. Dieu du jour, des arts, et le plus beau de l’Olympe, il ne tarda point à gagner le cœur de Vénus, et à lui faire pardonner le mauvais tour qu’il venait de lui jouer ; la déesse fut même étonnée de ne l’avoir pas distingué plus tôt. Cependant quelques auteurs le lui font aimer avant Mars, mais il serait bien difficile de fixer en réalité une date chronologique à toutes ses infidélités ; ainsi prenons-les comme on les range le plus habituellement.

Un jour donc, et l’on dit même le jour du mariage de Vénus et de Vulcain ; Apollon chanta les erreurs de l’inconstance, et le bonheur de la fidélité ; sa voix suave et sonore, la tendresse de ses expressions et de ses regards, tout séduisit Vénus, et bientôt son cœur s’envola au devant de celui du Dieu du jour. Dès cet instant l’allégorie suppose qu’elle voulut diriger elle-même la course de la planète qui porte son nom, pour se rencontrer tous les jours avec son amant. En effet, dès qu’elle vit le char du soleil arriver à l’horizon, elle s’y présenta également portée sur l’étoile du berger, et cachée sous le voile radieux du crépuscule. Les deux amans descendirent dans l’île de Rhodes, et s’égarèrent ensemble au milieu des collines mystérieuses, couvertes de bosquets, de myrtes et de roses ; puis chaque jour, après avoir savouré à longs traits le nectar du bonheur et des voluptés, ils remontaient chacun sur le char de son astre, et s’éloignaient pour regagner en silence le séjour des dieux. Vénus, confiante en sa beauté, ne supposait pas que l’on pût devenir infidèle auprès d’elle, pourtant il arriva que, prévenue par la jalousie, elle vit, du mont Ida, les coursiers du soleil descendre vers le séjour liquide d’Amphitrite, épouse de Neptune, précipiter leur course étincelante jusque dans l’Océan, y faire entrer le char de Phébus et disparaître.

A cette vue, Cypris est attérée, sa bouche entr'ouverte ne peut articuler un son, ses beaux yeux contractés n’ont point de larmes à laisser échapper ; à la fin, elle prend sa résolution, appelle ses colombes, les fidèles conductrices de son char, et les dirige vers l’île de Chypre, où elle veut ensevelir et sa honte et ses chagrins. Mais les pleurs d’une femme jeune et jolie, tendre et facile, ne peuvent durer long-temps, la douleur fanerait sa beauté, et son cœur a toujours besoin d’aimer. Aussi, Vénus chercha vite à se distraire, et bientôt elle pensa au bel Adonis, qui fut pour elle un sujet de discussion avec Proserpine.

{p. 162}Cet Adonis ou Kiris, ou Gingris, était, suivant quelques légendes, le fruit d’un commerce incestueux de Cynire, roi de l’île de Cypre, ou de Phénix avec Smyrne, ou de Thoas avec Myrrha sa fille. On suppose que cette fille-épouse, éprise de son père et ne sachant comment satisfaire sa passion, voulut s’étrangler avec sa ceinture, et qu’elle ne put y réussir, car, sa nourrice étant survenue, coupa le nœud fatal, la rendit à la vie et favorisa sa passion en lui faisant prendre sa place auprès de son père, une nuit, pendant les mystères de Cérès. Cinyre, outré de l’audace de sa fille, voulut la punir ; mais elle s’échappa, et se mit à errer dans le pays des Sabéens en portant le fruit de son inceste. A la fin elle fut métamorphosée en l’arbre qui fournit la Myrrhe, et à l’époque où sa grossesse aurait dû naturellement se terminer, son écorce s’entr'ouvrit et laissa voir le jour à Adonis.

Par suite de cette version pour établir la généalogie de ce Dieu, il faudrait reconnaître Adonis pour fils de Smyrne avec Cynire, fils lui-même de Sandak, issu d’Astynoüs ou Astronoüs, qui devait le jour à Phaéton, fils de Tithon enfant de l’Aurore et de Céphale. Cette généalogie est toute solaire, car, tous ses membres se rattachent au soleil. Alors nous devons reconnaître Adonis pour une essence céleste, pour un demi-dieu solaire, froide et languissante victime de l’hiver, venu de la Phénicie et né probablement à Cypre. Il avait pour frère Oxipore, c’est-à-dire le marcheur vigoureux. Véritable contraste représentant la personnification du soleil roulant continuellement dans l’espace, en lançant sa lumière toujours éblouissante et fécondante, on leur reconnaissait trois sœurs Lagore, Orsédice et Brœsie, filles de Cynire et de Métharme, née de Pygmalion. Elles furent ennemies de Vénus qui, pour se venger, leur inspira une passion désordonnée pour tous les hommes qu’elles voyaient ; la dernière fut mourir en Egypte.

Les Phéniciens auxquels on a emprunté la généalogie d’Adonis, le faisaient naître aussi de l’alliance incestueuse de Thias, roi Babylonien avec sa fille ; mais le fait est trop contesté pour l’admettre ; cependant on peut le croire originaire de Syrie, ce qui n’empêche aucunement qu’il ait pu naître à Cypre. Quoi qu’il en soit, nous verrons ce bel Adonis passer alternativement du ciel aux enfers, des enfers au ciel, et presque toujours delà dans les jardins de Cypre et de Paphos, où Vénus l’enivrait de ses faveurs.

A peine Adonis fut-il sorti de son arbre, que les Naïades le reçurent et le nourrirent dans quelque grotte inconnue de l’Arabie. Puis débarrassé de ses langes, il se rendit à Biblos en Phénicie, et là, il fit la conquête de Vénus, que l’on regarde alors comme Astarté : d’abord, il semble avoir fait l’indifférent ; mais la déesse le fit adroitement circonvenir, et dut enfin sa conquête aux soins de la nymphe Epidamnia, fille d’Epidamnios, l’une de ses suivantes, qui plus tard fut adorée dans Epidaure, sous l’image de Vénus, par ceux qui voulaient des succès rapides. Cette soubrette continua toujours à servir les amours de sa maîtresse.

Nous ne ferons pas le tableau des douces émotions que partagèrent ces deux amans, au milieu même des sombres forêts du Liban. Adonis aimait pour la première fois avec la candeur du jeune âge, et Vénus profitant de l’occasion vidait à longs traits la coupe des plaisirs. Mais tout bonheur est fragile, et celui-ci naturellement devait l’être plus que tout autre, car Adonis se trouvait rival de Mars et d’Apollon, {p. 163}la lutte était donc difficile à soutenir sans en sortir victime. Ce fut la triste destinée du jeune amant de Vénus. Mars, après quelque temps de courses vagabondes, fit sa rentrée dans l’Olympe, et bientôt il y apprit la nouvelle inclination de Cypris ; alors le dépit le rend jaloux, il veut se venger, et pour y arriver aisément, il inspire à son faible rival, déjà ennuyé du repos et de la volupté, le désir des combats, la soif des dangers. Aussi l’on vit ensuite Adonis et Vénus courir à la chasse à travers les bois et les précipices, jurant de ne jamais s’éloigner l’un de l’autre.

[n.p.]
[n.p.]

Cependant un jour, malgré les sermens qu’il a faits à sa maîtresse de ne pas sortir sans être à ses côtés, Adonis profite de l’une de ses absences, prend un arc et des flèches, s’élance dans les forêts du Liban et poursuit toutes les bêtes féroces qui se présentent à ses coups. Bientôt malheureusement un sanglier, les crins hérissés et les yeux étincelans, s’élance et vient à lui ; le chasseur le voit, puis avec l’imprudence d’un novice, l’ajuste et le perce d’un trait ; tout-à-coup le monstre furieux se retourne, fond sur le téméraire qui vient de le blesser, le terrasse et d’un coup de boutoir il lui fait dans l’aine une blessure mortelle.

Zéphyre à cette vue se dépêche de porter à Vénus le cri du mourant ; aussitôt celle-ci se précipite éperdue vers la terre, court à travers les ronces et les rochers, se jette sur le corps de son bien-aimé, déchire son voile et veut arrêter le sang qui s’échappe de sa blessure, mais il était trop tard. En vain elle presse ce corps inanimé, en vain le souffle divin de sa bouche amoureuse, cherche à le réchauffer, peine inutile ! Adonis n’est plus ; c’est la froideur de la mort qui le glace pour toujours, et rien ne peut dorénavant le rappeler à la vie. Bien convaincue de ce malheur, Cypris veut au moins qu’un souvenir de son amant reste sur la terre ; elle recueille donc quelques gouttes du sang de sa blessure et en fait éclore la fleur que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Anémone ; puis elle remonte vers Jupiter et exige de lui la résurrection et le retour de son amant ; ce qui donna lieu à une discussion assez vive entre elle et Proserpine.

Il existe deux légendes à propos de ce différent : d’après l’une on vit un jour la belle et séduisante Vénus, descendre jusque dans l’empire des morts et venir avec le plus gracieux sourire, confier à Proserpine la garde d’un coffre précieux. La reine des enfers, en bonne parente, accepte volontiers cette charge délicate ; malheureusement la curiosité exerçait ses malices dans le sombre empire comme au ciel et sur la terre, elle s’attache donc aussitôt à Proserpine, et la pousse après le départ de Vénus à visiter l’intérieur de ce coffre. Mais à peine a-t-elle soulevé le couvercle qu’elle est saisie d’étonnement et de joie à la vue de la beauté de l’enfant qu’il contenait : c’était Adonis mollement couché dans cette boîte mystérieuse. Se distraire momentanément avec lui, des ennuis du mariage fut sa première idée, mais bientôt, habituée à la présence de cet aimable compagnon, elle devint dépositaire infidèle et ne voulut plus s’en dessaisir. Grande alors fut la discussion, on le conçoit, entre les deux déesses. L'affaire est portée par Vénus aux pieds de Jupiter qui, tout habitué qu’il est de lui céder, arrête que le bel Adonis devra tour-à-tour passer quatre mois avec Proserpine, quatre avec Aphrodite, et qu’il restera libre de lui-même pendant les quatre autres mois. Décision qui fut ponctuellement suivie, à {p. 164}cela près que le bel adolescent, préférant l’amabilité de Vénus au caractère de Proserpine, et les douceurs du ciel aux ennuis des bords du Cocyte, consacra ses quatre mois de liberté à la déesse de la beauté, et les passa toujours avec elle.

Une autre légende fait mourir, comme nous le savons, ce beau jeune homme à la chasse. Cependant Vénus obtint qu’il pût revenir à la lumière. Mais Proserpine refusa, dit-on, seulement alors de le rendre ; de là le différent que l’on connaît ; de là aussi, par ordre de Jupiter une sentence en premier ressort, rendue par la muse Calliope, déclarant qu’Adonis passerait six mois de l’année, auprès de chacune des rivales. Après cet arrêt, Adonis ressuscité est reconduit aux enfers et remis à Proserpine par les Heures, mais au bout des six premiers mois, celle-ci refusa de rendre son amant : de là nouveaux débats, et de là vint l’intervention et la décision précédente de Jupiter. Maintenant quel était le terrible sanglier qui priva Vénus de son tendre amant ? Mars suivant les uns, ou suivant les autres Diane, que Mars ou Apollon avait d’autant plus facilement déterminée à le venger, que déjà elle-même avait du ressentiment contre Vénus, dont les caprices avaient causé la mort d’Hippolyte, l’un de ses protégés.

Vénus, après ce cruel accident, fit élever par ses adorateurs un temple à Adonis, et l’on institua en son honneur les fêtes les plus remarquables de l’antiquité, les Adonies que l’on célébrait avec la plus grande pompe, d’abord chez les Phéniciens, puis après chez les Egyptiens, les Assyriens, les Perses et dans Athènes. Ces fêtes, dit-on, duraient deux ou trois et même huit jours, dans quelques contrées. La première partie de ces fêtes s’appelait l’Aphanisme ou disparition, et n’était consacrée à Biblos qu’au deuil et aux larmes : on se couvrait de vêtemens lugubres, on s’arrachait les cheveux en se frappant la poitrine, et l’on pleurait enfin la mort d’Adonis.

Cet aphanisme était la portion de la fête la plus magnifique, mais le plus habituellement on ouvrait et quelquefois on terminait la cérémonie par une procession bien lugubre, composée du peuple et des prêtres, parmi lesquels on voyait force Canéphores, ou individus chargés de corbeilles remplies de gâteaux, de parfums et de fleurs. Dans cet ordre on se rendait près d’un immense catafalque sur lequel des femmes laïques de haut rang étendaient de riches tapis de pourpre. Ensuite on couchait sur ce lit la statue d’Adonis, pâle, mais toujours beau, et près de lui, ou sur un catafalque voisin, on apercevait une Vénus épitymbie, souvent représentée par une actrice, se livrant à toutes les démonstrations de la douleur ; de temps en temps la flûte gingrine laissait échapper quelques sons lamentables, et les voix des assistans faisaient retentir l’air des hymnes de deuil appelées adonidies. A la fin du jour on ensevelissait le dieu au milieu des parfums, et l’on terminait les funérailles par la cérémonie du Cathèdre ou siége, qui devait probablement consister à s’asseoir autour de la victime et à pleurer. Cependant on ne finissait point ainsi cette partie des Adonies à Alexandrie, car les femmes les plus distinguées de la ville y portaient la statue processionnellement jusqu’à la mer, supposée par les Egyptiens ennemie d’Adonis, puis on la précipitait dans les flots. Suivant d’autres écrivains de l’antiquité, les célébrans abandonnaient à la mer, dans un panier ou dans une nacelle, le corps du dieu, sous la tête duquel on plaçait des lettres annonçant {p. 165}son retour. Cette nacelle aussitôt était emportée par les vents favorables jusque sur les côtes de la Phénicie, où elle était attendue avec impatience. La plupart des femmes assistaient à cette cérémonie lugubre de l’ Aphanisme, elles y étaient en robe de deuil, sans ceinture et les cheveux épars ou même rasés ; leur démarche chancelante devait être molle et voluptueusement douloureuse. On dit même qu’à Biblos, celles qui refusaient de prendre part au deuil étaient obligées de se livrer gracieusement aux désirs des pieux visiteurs de la tombe d’Adonis.

Mais à cette triste cérémonie de l’Aphanisme, on voyait succéder aux larmes les réjouissances, appelées Hévrères ou découvertes. Alors on célébrait avec allégresse la résurrection et l’apothéose de celui qu’on venait de pleurer. Les Phéniciens et toute la Syrie, la célébraient dès qu’ils voyaient aborder sur leurs côtes, la pieuse nacelle dans laquelle se trouvaient et le corps du dieu et les lettres d’Egypte, qui les engageaient à se réjouir en Grèce. Suivant les localités, c’était ou quelques heures ou un jour, ou bien trois, quatre, ou huit jours après l’Aphanisme, pour faire allusion au temps qu’Adonis était resté auprès de Proserpine. Cette lugubre cérémonie de l’Aphanisme n’était même pas toujours célèbrée la première, mais quelquefois elle était précédée de l’Hévrère pour montrer que Vénus avait éprouvé la joie et le bonheur avec son amant, avant de le voir disparaître par la mort. Ici finit l’histoire fabuleuse d’Adonis, mais en la terminant nous ajouterons qu’une tradition populaire faisait remonter à l’instant où Vénus courait nu-pieds à travers les ronces et les épines, retrouver son Adonis mourant, la couleur vermeille de quelques roses, qui précédemment toujours blanches changèrent de nuance, en recevant le sang divin de la reine de Paphos.

Quelle était l’idée interprétative que les prêtres anciens attachaient à Adonis, elle n’est point arrivée jusqu’à nous. Cependant il est présumable que ce mythe fut compris différemment suivant les pays où il fut transporté. Il pouvait représenter où le faible soleil du printemps et de l’automne ; mais plus fort et moins impuissant que l’Atys phrygien, quoique disparaissant comme lui pendant l’hiver, ou les apparitions périodiques des fruits de la terre. Mais le positif, c’est qu’il y a dans le sens caché de cette fable d’Adonis, une allégorie de périodicité, quelle qu’elle soit, et qu’il serait fastidieux de chercher à démêler, puisque tous les raisonnemens ne seraient toujours que de simples hypothèses.

Si l’on voulait retrouver l’origine de cette fable et reconnaître dans Vénus la déesse Syrienne appelée Astarté, espèce de Cybèle ou de Vénus Uranie, il faudrait non-seulement reprendre les aïeux ou les descendans d’Adonis et par conséquent de Sandak, de Cinyre, de Pharnacé, et des Cinyrades, dynasties sacrees, mais encore suivre les Tamiras et les Tamirades, familles sacerdotales vouées au culte de Vénus, ainsi que les Céphale, les Tithon, les Phaéton, les Astinoüs, qui se rencontrent à la tête des annales de l’île de Cypre, et qui se sont montrés d’une manière plus spéciale, à côté des divinités solaires que nous avons vues à la suite d’Apollon.

Vénus, pour se consoler de la perte d’Adonis, se souvint du propos d’un dieu qui, voyant Mars pris dans les filets de Vulcain, avait dit qu’il ne se trouverait pas à plaindre d’être dans sa position, c’était Mercure le messager de Jupiter. Elle lui fit donc quelques avances, et en eut pour enfant {p. 166}Hermaphrodite, qui fut élevé par les Naïades de l’Ida. Il était d’une beauté si parfaite, que la Naïade Salmacis l’ayant aperçu se baignant en fut éprise ; mais ne pouvant toucher son cœur, elle l’embrassa étroitement et pria les dieux de maintenir à jamais les deux corps dans cet état d’union. Prière qui fut exaucée, et depuis ce jour, Hermaphrodite porta les marques de l’un et de l’autre sexe, c’est-à-dire au sens moral qu’il réunit sur un même corps humain, les beautés spéciales à chacun des deux sexes.

Cette passion de Vénus pour Mercure n’ayant pas durée fort long-temps, et ne sachant trop comment satisfaire ses désirs incertains, elle descendit sur la terre, prit la figure de la belle Lycaste, épouse de Butès le Bébryce, descendant du roi des Bébrices Amycus, que nous verrons combattre contre Hercule, séduisit alors Neptune et devint ainsi mère d’Eryx, prétendu fondateur de sa religion en Sicile.

Bientôt passant à d’autres amours, elle séduisit un paisible pasteur du mont Ida, Anchise, fils de Thémis et de Capys et par conséquent petit fils de Tros, premier roi et fondateur de la ville de Troie, et en eut Enée, qui épousa Creuse, fille du roi de Troie Priam, laquelle devint mère d’Ascagne ou d’Iule ; mais une autre légende ne reconnaît pour Vénus qu’une mère d’Enée et de Lyrus, qu’elle avait eu sous le nom de Callycopis, fille d’Otrée, roi de Phrygie, et femme de Thoas, roi de Lemnos ou d’Assyrie, lequel fut père en outre d’Hypsipyle, dont la beauté fixa auprès d’elle Bacchus qui montra à ce roi l’art de cultiver la vigne, et lui donna les royaumes de Byblos et de Cypre dans lesquels, après la mort de sa femme, il institua en son honneur des fêtes appelées Orgies, pareilles à celles que nous trouverons en parlant de Bacchus. Puis il fit élever à cette Vénus des temples à Paphos et à Amathonte. Néanmoins, quoi qu’il en soit de l’origine de cette Vénus callicopie, elle fit partager à Anchise sa passion ; puis un jour pressée de se rendre au conseil des Dieux, elle s’éleva dans les cieux, laissant le pauvre pasteur tremblant de peur sur les suites que pouvaient avoir pour lui de pareilles amourettes ; car on croyait que l’anéantissement des forces physiques devaient toujours être la suite de l’union d’un mortel avec une déesse ; mais Vénus le rassura en lui disant qu’elle deviendrait mère d’un fils qui, pendant cinq ans serait élevé parmi les nymphes et lui serait remis ensuite. Fier d’une telle bonne fortune, il osa la publier ; alors Jupiter, blessé de cette indiscrétion, lui fit sentir légèrement les effets de sa foudre en le frappant d’un affaissement prémature et incurable ; suivant d’autres Vénus en partant, et après lui avoir annoncé qu’il serait père d’un fils, lui avait fait jurer de répondre à tous questionneurs que la mère de ce fils était une nymphe du mont Ida, mais cinq ans après, en recevant ce fils que nous connaîtrons plus tard sous le célèbre nom d’Enée, il avait violé son secret, et avait été puni par Jupiter.

Nullement satisfaite de l’orgueilleuse indiscrétion des mortels, Vénus retourna dans l’Olympe offrir son cœur à quelque dieu, qui pût lui rendre par compensation et bonheur et plaisir. Ce fut à Bacchus, au plus jeune des dieux, qu’en arrivant elle sourit : bientôt ils se comprirent, et bientôt aussi ils s’enivrèrent de toutes les voluptés qu’ils purent recueillir sur la terre et dans les cieux. De ce rapprochement naquirent Priape et Hymen ; ce fut là, on peut le dire, que se terminèrent les infidélités bien connues de la volage déesse, {p. 167}car, nous n’appellerons pas ainsi l’influence que sa beauté ou son pouvoir exercèrent sur Pâris. Ce mortel, fils de Priam roi de Troie et d’ Hécube, ayant été confié par sa mère aux soins des bergers du mont Ida, se fit tellement remarquer par sa beauté, son esprit et son adresse, que Jupiter décida qu’il jugerait un différent que fit naître, lors des noces de Thétis et de Pélée, entre Junon, Minerve et Vénus, la perfide Discorde, en jetant au milieu du festin une pomme d’or portant l’inscription : à la plus belle ! Pour gagner leur juge chacune des déesses lui fit ses promesses ; Junon lui accordait puissance et fortune sans bornes, Minerve la vertu, quant à Vénus, on ne sait ce qu’elle lui promit ; mais il lui adjugea la pomme : aussi plus tard nous la verrons, pour récompenser ce jugement, protéger de tout son pouvoir l’armée des Troyens.

Vénus protégea aussi le mariage d’Hippomène, fils de Macarée, avec Atalante, fille de Schénée : cette belle avait déclaré qu’elle ne donnerait sa main qu’à son vainqueur à la course, mais qu’elle percerait de ses flèches le vaincu. Hippomène n’osant trop se hasarder après avoir vu succomber plusieurs prétendans, implora la protectrice des amours, et celle-ci lui remit trois pommes d’or qu’Hippomène jeta devant Atalante, pendant sa course. A cette vue, elle s’arrêta et s’amusa naturellement à les ramasser ; alors son amant prit de l’avance et obtint sa main en arrivant au but avant elle ; mais plus tard ayant osé profaner ensemble le temple de Cybèle, ils furent métamorphosés l’un en lion, et l’autre en lionne.

Cependant Vénus, malgré la douceur de son caractère, eut des mouvemens de vengeance assez terribles ; ainsi pour avoir méprisé son culte, Glaucus, fils de Sizyphe et père de Bellérophon, fut dévoré par ses cavales ; les Cérastes, habitans de Cypre, furent métamorphosés en taureaux pour avoir immolé à Jupiter hospitalier ; puis elle fit encore par vengeance peser l’influence du pouvoir de sa beauté sur les Lemniennes, les Prœtides, les Propétides, les filles de Cinyre, et sur Pasiphaé, Phèdre, Médée, Hélène, ainsi que sur toutes celles qui après avoir manqué à leurs devoirs d’épouse, sous le prétexte d’une passion invincible, en rejetèrent la faute sur la puissance de Vénus.

Quelques personnes rattachent la punition des Prœtides, filles de Prœtus, à Vénus, parce qu’elles considèrent leur course, après leur métamorphose en vaches, comme une vraie prostitution imposée par la reine de Paphos ; quoi qu’il en soit, nous les avons fait punir par Junon, parce que c’est la version le plus généralement adoptée.

Il n’en est pas de même des Propétides, il n’y a qu’une seule légende sur leur compte : c’étaient des nymphes, personnifiant l’impudicité féminine et la prostitution. Elles passaient pour avoir nié la divinité, et bravé la puissance de Vénus. Celle-ci se vengea en leur inspirant une passion désordonnée, qui les jetait dans les bras de tous les hommes qu’elles rencontraient. A la fin elles furent changées en rocher. Ces Propétides présentent la transition allégorique que suit toute femme qui se livre à ses penchans : d’abord ce sentiment, s’il n’est pas modéré, la conduit à la passion ; puis l’habitude sans frein de celle-ci, fait bientôt de la femme un être aussi insensible que les rochers.

Vénus, comme on le voit, était assez susceptible, et punissait sévèrement les femmes qui manquaient envers elle de dévotion ; les femmes de Lemnos, appelées Lemniades ou Lemniennes, en furent encore une preuve. Ayant oublié que Vénus {p. 168}conservait une aversion particulière contre l’île de Lemnos, dans laquelle Vulcain l’avait surprise avec Mars, elles eurent l’imprudence de négliger long-temps les fêtes de cette déesse, qui, pour se venger, leur donna, dit-on, une odeur si désagréable qu’elles devinrent odieuses à leurs maris. Ceux-ci les abandonnèrent donc, et furent chercher des concubines au fond de la Thrace. Les Lemniennes, irritées de cet affront, massacrèrent dans une même nuit tous ces maris adultères, ainsi que tous les autres hommes. Dès-lors, seules maîtresses de l’île, elles élurent pour reine Hypsipyle, fille de Thoas, époux de Callicopis, que nous verrons séduite par Bacchus. Mais cette nouvelle reine ayant sauvé du massacre son père, qui fut ensuite gouverner un autre royaume dans l’île de Chio, les Lemniennes ne lui pardonnèrent pas. Aussi, après avoir satisfait les plaisirs des Argonautes, guerriers que nous rencontrerons par la suite, et après s’être aperçues qu’avant de partir ils les avaient laissées presque toutes enceintes, elles vendirent Hypsipyle à des pirates, qui la cédèrent à Lycus, roi de Thèbes, ou plutôt à Lycurgue, roi de Némée. Alors cette reine devint nourrice du fils du roi, le jeune Ophelte, qu’elle laissa mourir de la morsure d’un serpent ; puis elle fut jetée en prison, et sauvée, ou par ses propres enfans, qu’elle avait eus de Jason, chef des Argonautes, ou par des guerriers argiens, que nous verrons nommer les sept chefs.

A côté des Lemniennes, il faut encore placer les filles de Cinyre, au nombre desquelles se trouvait Braesie, fille de ce prince et de Métharne ; elles encoururent la vengeance de Vénus, qui les changea en une espèce d’oiseaux, que l’on nommait Alcyons. Vénus punit aussi Cenchris ou Cenchréis, femme de ce même Cinyre, et Polyphonte. La première était la mère de Smyrne ou plus habituellement de Myrrha, à laquelle Adonis devait le jour. Cette Cenchris ayant osé proclamer sa fille plus belle que Vénus, cette déesse inspira à Myrrha la passion criminelle que nous lui avons vu avoir pour son père. Quant à Polyphonte, c’était une chasseresse descendante de Mars, comme fille d’un Hipponoos et de Thrassa, compagne de Diane. Elle crut pouvoir impunément braver Vénus, et devint amoureuse d’un ours. Elle eut de cette ignoble alliance deux fils, Agrios et Oriôs. Jupiter, à cette vue, ne put retenir sa colère, et déjà il avait ordonné à Mercure d’aller punir cette perversité, quand Mars les sauva en métamorphosant en oiseaux la mère et les enfans.

L'action influente de Vénus sur Pasiphaé, Phèdre, Médée, Hélène, fut également toute puissante ; mais elle se rattache davantage à de longues séries de faits, que nous trouverons plus tard, en parlant de Thésée et de la guerre de Troie.

Le culte de Vénus fut un des plus honorés, ou du moins domina tous les autres dans l’île de Cypre, et surtout à Paphos, sa métropole, ainsi que dans la ville d’Amathonte, sa succursale. Comme ce culte comprenait toutes les déesses qui pouvaient avoir quelques rapports avec Cypris, il fut très-répandu. On pense qu’il prit d’abord naissance dans la Phénicie, traversa toute la Syrie, et finit par arriver à l’île de Cypre, puis se répandit d’une manière toute spéciale dans les villes d’Amathonte, d’Aphrodisium, de Soles et de Salamine. On regarde Climène, fils de Phoronée et frère de Chthonie, comme le fondateur du culte de Vénus-Chthonienne, mais ce fut Hermocharès qui fit bâtir en l’honneur de la déesse de la beauté le premier temple à {p. 169}Athènes. Cependant, avant celui-ci, on vit Aérias élever à Paphos pour la première fois un temple consacré à Vénus ; il fut ensuite relevé de ses ruines par Cinyre ; puis l’art des Aruspices, par les entrailles des chevaux, y fut importé par Tamiras, chef de la tige des Tamirades, qui étaient à Cypre sans qu’on le sache positivement, ou de simples prêtres, ou des rois-pontifes. Parmi ces prêtres, le nom d’Agetor s’est conservé le plus long-temps. Cependant, ce genre de prédiction ne semble pas y avoir duré long-temps, car on ne tarda point à y supprimer les sacrifices, et dans la suite, les pronostics météorologiques et astronomiques y tinrent le premier rang.

Les fêtes de Vénus se composaient de rites mystérieux, et, sans parler des Pervilies, ou fêtes nocturnes des Romains, ni des Histeries, pendant lesquelles les Grecs sacrifiaient un porc, ni des Callistées, qui se célébraient pour Vénus comme pour Junon, nons dirons que les fêtes les plus remarquables en l’honneur de cette déesse de la beauté, se nommaient Aphrodisies, instituées par Cinyre dans l’île de Cypre ; les Anagogies célébraient tous les ans, à Erix en Sicile, le départ de Vénus pour la Libye, et les Catagogies, également à Erix, célébraient au contraire le retour annuel de Vénus en Sicile. Mais les premières de ces fêtes ou aphrodisies étaient les plus brillantes, et se célébraient en l’honneur de Vénus-Aphrodite. D'abord les prêtresses, le front couronné de myrte, s’avançaient vers le sanctuaire, et allaient offrir à la déesse du lait et du miel, en lui présentant deux colombes ; ensuite on faisait des libations de vin en l’honneur de Vénus-Populaire, puis ceux qui se faisaient initier offraient une pièce de monnaie à Vénus-Meretrix, et recevaient en revanche un phalle et du sel. Mais à Paphos, ce culte étant tombé en un impur libertinage, exigeait que les jeunes filles, après avoir sacrifié des oiseaux et surtout des colombes, fussent à certains jours fixes se prostituer au bord de la mer, et offrir contre argent leurs caresses à qui les priait d’amour ; chose, du reste, qui ne devait pas paraître bien pénible à Corinthe, où la fête de Vénus était particulièrement célébrée par les courtisanes. Dans les villes de Sida et d’Aspende en Pamphylie, on sacrifiait aussi à la porte des temples de Vénus, des porcs et peut-être des sangliers, en mémoire du malheur causé par l’un de ces animaux à l’amant de Cypris. Enfin, à Rome, suivant Lucien, après les libations de vin, on immolait pendant ces fêtes une chèvre blanche, et les cuisses des victimes étaient ensuite brûlées sur ses autels au milieu d’un feu de genièvre et d’acanthe. Après cette incinération, probablement expiatoire, plusieurs jeunes vierges et quelques femmes s’avançaient vers l’autel de Vénus-Nuptiale, et la priaient d’accorder à leurs vœux des époux et des enfans ; puis, afin de la rendre plus favorable, elles lui offraient leur chevelure, et aussitôt une prêtresse leur coupaient quelques mèches de cheveux, et les suspendait au-dessus de l’autel en forme d’ex-voto. On consacrait à cette déesse le myrte, la pomme, la rose, l’éperlan, la dorade, et parmi les oiseaux, les ynx ou torcols, les cygnes, les moineaux, la colombe, le mois d’avril et le vendredi. Déjà l’on sait que la pomme rappelait la victoire de Vénus sur ses compagnes, que la rose devait sa couleur au sang que les épines avaient fait couler de ses pieds ; quant au myrte, il lui avait servi à se cacher contre les poursuites des satyres ; mais voici pourquoi on lui sacrifiait la colombe : elle s’amusait un jour {p. 170}avec son fils Cupidon à voir lequel des deux remplirait le plus vite de fleurs une corbeille, et comme elle allait perdre, elle se fit aider par une nymphe de sa suite, appelée Peristère ou Colombe ; alors elle gagna la gageure. A cette vue, l’Amour, courroucé, métamorphosa la nymphe officieuse en l’oiseau qui porte son nom ; les chevelures consacrées venaient de ce que Bérénice, femme de Ptolémée Evergete, roi d’Egypte, avait fait vœu de lui sacrifier sa chevelure, si son mari revenait d’une expédition lointaine, ce qu’elle réalisa ; quelque temps après cette chevelure ayant disparu, l’astrologue Conon annonça qu’elle avait été si agréable aux Dieux, que Jupiter l’avait enlevée pour la placer parmi les astres, et en former la constellation appelée Chevelure de Bérénice, qui se voit près de la queue du lion.

Les temples de Vénus dans lesquels se célébraient ces fêtes étaient fort nombreux. Les plus renommés étaient ceux de Paphos à Cypre, de Cythère, de Cnide, d’Halicarnasse, de Milet, d’Ephèse, d’ Artace, de Tamnos, de Sarde, de Pergame, d’Abydos et de Bolos dans l’Asie-Mineure ; ceux des îles de Crète, de Céos, de Cos et de Samos dans la mer Egée ; ceux d’Aphrodisium, d’Ænia et de Tricca en Thessalie ; ceux de Tanagre, d’Orope et de Thespie en Béotie ; celui d’ Athènes en Attique, de Mégare dans la Mégaride ; ceux de Corinthe, Sicyone, Patras, Egine, Egyra et Bura dans le nord du Péloponèse ; ceux d’Elis, d’Olympie, de Tégée, Mélangée, Psophis, Cyllène et de Mégalopolis dans le centre et l’ouest ; ceux d’Argos, d’Epidaure, de Trézène et d’Hermione dans l’est ; ceux de Sparte, d’Amyclé, de Cénopolis et de Mécène dans le sud ; ceux des îles de Cythère, Zacinthe, Actium, Leucade, Eanthe, Ambracie, et Dyrrachium sur la côte orientale de la Livadre actuelle, celui du mont Erix en Sicile, et enfin ceux de Syracuse et de Rome.

L'un de ces temples par la bizarrerie des cérémonies que l’on y célébrait, mérite que nous le fassions connaître avec quelque détails, c’est celui de Leucade. Il était placé sur le bord de la mer, à l’extrémité du cap de l’île Leucade qui devait son nom à Leucade fils d’Icare et frère de Pénélope, princesse que nous verrons plus loin jouer un rôle important. C'est là, dans les flots de cette mer, disait-on, que Vénus, conseillée par Apollon avait enfin trouvé sans se noyer un terme à son amour pour Adonis, et que Jupiter venait calmer la fougue de ses passions. Profitant avec adresse de cette légende, les prêtres de ce temple firent croire que dès l’instant qu’on s’élançait du haut de cette roche dans la mer, on était soudain guéri des fureurs de Vénus. Bientôt cette croyance domina, l’on oublia que les bains dans les ondes du fleuve Sélemne et que certaines herbes passaient également pour avoir la vertu d’apaiser les transports de l’amour, et l’on regarda comme un devoir religieux et expiatoire, d’aller se précipiter du promontoire dans les flots. Souvent moins heureux que Vénus, on trouvait la mort avec la fin de ses peines. Ainsi Deucalion, le poète Nicostrate, la reine de Carie Artémise et la belle Sapho, ayant voulu tenter ce moyen pour se guérir de pénibles amours, y perdirent la vie. La dernière surtout qui devait le surnom de dixième muse au mérite immense de ses poésies, aimait Phaon ; mais celui-ci, fier de sa figure, dont la beauté, disait-il, se conservait, grace à la puissance d’une essence divine, que Vénus lui avait donnée. refusait de rendre amour pour amour aux beautés les plus renommées de cette {p. 171}époque. Il restait même insensible aux accens de cette pauvre Sapho. Alors voyant qu’elle ne pouvait en obtenir qu’une froide indifférence, elle essaya de l’oublier. Ce fut inutilement, car son image la suivait partout ; enfin elle voulut aussi faire le saut de Leucade ; mais elle disparut pour toujours au milieu des eaux, et périt dans les flots. Cependant il paraît que par la suite, les prêtres de ce temple firent disparaître les dangers qui accompagnaient cette tentative expiatoire, et que l’on put, sans craindre pour la vie, risquer ce fatal plongeon ; on avait même pris la précaution de disposer des filets et des barques aux environs, prêts à recueillir les malades qui venaient à l’exemple des dieux, demander aux flots la guérison de leur cœur. Ainsi les prêtres citaient le Grec Phobos et Macès de Buthrote, comme des cures merveilleuses. Ces dernier avait même fait quatre fois le saut de Leucade, et quatre fois ses tourmens de cœur avaient disparu. Néanmoins quoique les risques eussent diminués ce spécifique devint fatal à toutes les femmes qui osèrent l’essayer, et un petit nombre d’hommes vigoureux purent seuls y résister. Aussi la plupart des malades après avoir fait le pèlerinage, s’arrêtaient au bord du rocher et se contentaient de jeter leur argent dans la mer ; ce qui probablement satisfaisait tout autant, et la déesse et les prêtres, dont les pêcheurs ne devaient assurément rien laisser perdre.

Les eaux du fleuve Sélemne en Achaïe, passaient encore pour guérir les tourmens du cœur. La légende rapportait que le berger de Sélemne, fut un jour si désespéré de l’infidélité de la nymphe Argyre, sa maîtresse, que Vénus en eut pitié et le transforma en un fleuve, qui bientôt oublia ses amours, et dont les eaux avaient la vertu de faire perdre aux amans les souvenirs de leurs peines.

Maintenant ajoutons quelques mots sur les personnes connues pour avoir été les plus religieuses au culte de Vénus : déjà l’on a vu Cinyre expier les torts de sa famille, en relevant les ruines du temple de Paphos fondé par Aerias ; nous connaissons toute la famille sacerdotale des Tamirades ; on sait aussi que Mera fut une prêtresse zélée de Vénus ; d’après Stace enfin, nous ajouterons que Climène, fils d’un Phoronée, fonda avec sa sœur Chthonie le culte de Vénus-Chthonienne et qu’Hermocharès d’Athènes construisit un temple à Vénus, à Ioulis dans l’île de Céos. Voici comme il y fut amené ; il se trouvait aux jeux pythiques, tout-à-coup émerveillé de la danse de Ctésycle fille de Ioulis et d’ Alcidamas roi de Céos, il fait serment de n’être qu’à elle, puis il écrit ce serment sur une pomme et la jette dans un temple de Diane, où Ctésylle se trouvait alors pour célèbrer le culte de cette déesse. Aussitôt la jeune fille ramasse la pomme et répond par le même serment. Hermocharès fut donc demander la main de son amante à son père, qui la lui promit, mais Alcidamas ébloui par les offres d’un homme plus riche, se rétracta. Cependant Ctésylle ayant pu s’échapper du toit paternel, fut réjoindre son amant à Athènes, et y mourut dans les douleurs de l’enfantement. Déjà l’on allait porter au bûcher le cercueil où son corps était placé, quand une colombe vint à en sortir et disparut dans les airs : dès-lors Ctésylle n’y était plus. Inquiet de cet événement merveilleux, Hermocharès consulte l’oracle, et par son ordre il construit le temple d’ Ioulis.

Enfin, c’est encore ici que se rattache l’histoire fabuleuse de la prêtresse de Vénus, désignée sous le nom de Hero. Elle {p. 172}était de Sestos en Europe, et fut aimée par Léandre qui demeurait vis-à-vis, à 895 pas de distance, à Abydos en Asie, sur le détroit des Dardanelles et non dans le Bosphore, quoique les Européens donnent le nom de tour de Léandre, à un ilot sur la côte d’ Anatolie. L'ayant aperçu dans une fête de Vénus, il en devint amoureux et s’en fit aimer. Leur première entrevue eut lieu au temple de Vénus, qui semblait les protéger. Par la suite afin de se réunir à sa maîtresse, Léandre était obligé pendant la nuit de traverser le détroit à la nage, seulement Héro qui habitait le haut d’une tour au bord de la mer pour faciliter ces voyages, qui durèrent tout un été, faisait briller la lumière d’un flambeau qu’elle allumait. Malheureusement l’automne ayant commencé, la mer devint houleuse et resta menaçante pendant sept jours. Cependant la septième nuit, Léandre, impatient, s’élance dans les flots et nage vers l’objet de ses amours. Mais à la fin, il manque de force et les vagues du matin ne ramenèrent au rivage de Sestos, qu’un corps inanimé. Héro désespérée ne peut survivre à cette catastrophe, elle se précipite aussitôt dans la mer et disparaît pour toujours sous les flots écumeux qui viennent de la priver si cruellement de son amant. Cette fable, souvent enjolivée par les modernes, est due à la seule imagination des romanciers de l’antiquité ; car aucune légende n’a laissé le nom de Héro, parmi les prêtresses de la déesse de Cythère.

Si maintenant nous voulons reconnaître Vénus, d’après ses statues ou ses portraits, nous la trouvons représentée sous ses différens attributs. Ainsi nous la voyons sur un char traînée par des moineaux, le sein découvert, le front couronné de roses, la langueur dans les yeux et la volupté sur les lèvres. Plus habituellement pour rappeler son origine et figurer la Vénus marine ou Aphrodite, on la représentait assise sur un char traîné par une chèvre, ou sur une conque marine attelée de deux colombes. Alors une rame, attribut des eaux, et une corne d’abondance indiquant les richesses de la mer sont à ses pieds ; puis tantôt des amours, des néréides, et tantôt des dauphins et des tritons nagent autour d’elle ; elle a presque toujours la tête surmontée d’un voile léger gonflé par le souffle de Zéphyre ; souvent elle porte sa mystérieuse ceinture, ou le zonè des Grecs, et le cestus des Latins ; d’autre fois elle remplit de traits le carquois de l’Amour jouant à ses pieds. On la représente aussi sur un char d’ivoire traîné par des cygnes ; sa taille est majestueuse, et entourée de sa divine ceinture ; son front est calme et serein ; sa tête est élevée, et ses yeux fixés vers le ciel ; quelquefois même elle porte un globe dans une main. L'Amour est à ses pieds, les yeux couverts d’un bandeau et portant un carquois rempli de traits enflammés : c’est Vénus céleste présidant à l’amour chaste et pur. Mais quand on la représente couronnée de myrte, tenant un miroir à la main, les pieds revêtus de sandales tissues d’or et de soie, et le sein couvert de chaîne d’or et de pierreries, alors au contraire, c’est la Vénus facile des courtisanes.

Enfin, l’on a encore representé Vénus couronnée d’épis, tenant dans la main droite trois flèches, et dans la gauche un thyrse, environnée de pampres et de grappes, et accompagné de deux Cupidons, jouant à ses pieds. Cette Vénus est celle que Térence avait indiquée n’avoir aucune puissance sans Cérès et Bacchus.

Du reste, généralement, la déesse de la beauté était représentée : chez les Eléens, {p. 173}assise sur une chèvre, et ayant un pied sur une tortue ; à Sparte et à Cythère armée en guerrière ; à Olympie, sortant des eaux, en même temps que reçue par l’Amour et couronnée par la persuasion ; à Cnide, nue et cachant avec les mains une partie de ses charmes ; à Ephantis avec Cupidon auprès d’elle, et à Sicyone, elle portait une fleur de pavot dans une main, une pomme dans l’autre, et sur la tête une couronne.

Tout le monde comprend le sens allégorique de cette déesse ; c’est la personnification de l’idéal de la beauté parfaite ; c’est la personnification du bien qu’elle produit quand elle est chaste, et quand elle s’attache par des liens légitimes, de même qu’elle est celle du mal que peut causer le libertinage. Elle prouve enfin la puissance énorme que la beauté peut exercer sur la terre.

Du reste, nous avons dit qu’elle avait sous sa dépendance la direction de l’une des sept planètes ; c’était celle connue sous le nom de Vénus, de Lucifer ou de l’étoile du Berger ; elle fait son mouvement de rotation en 23 jours et 20 secondes, et se meut sur son orbite à raison de 26,718 lieues par heure. Elle est plus petite que la terre, sa distance moyenne du soleil, est de 24,966,000 lieues, et quand on voit en plein jour une étoile brillante au ciel, c’est Vénus, à son périgée, c’est-à-dire arrivée à l’endroit de sa course le plus près de la terre.

Enfin l’on peut rattacher à Vénus, plusieurs divinités adorées en Grèce ou à Rome. Ainsi Cicinnie ou Cicinnia, qui présidait aux débauches de la volupté ; Colyllo ou Colyttis, qui était la déesse de l’impudicité. On célébrait en son honneur à Athènes, à Corynthe, à Chio, en Thrace et dans beaucoup d’autres endroits des fêtes, dont les mystères étaient si licencieux que l’on prenait grand soin de les cacher aux yeux du public. Alcibiade, que la licence n’effrayait pas, s’était fait initier à ces mystères dont les prêtres passaient pour les hommes les plus infâmes ; Perfica présidait aux plaisirs des sens parfaits, mais non légitimes ; Pertunda, présidait au contraire aux mêmes plaisirs mais légitimes : aussi l’on ne manquait pas pour obtenir sa protection, de placer dans la chambre nuptiale une de ses statues pendant la première nuit des noces. Prema était invoquée dans le même sens par les nouveaux mariés, le soir de leurs noces. La Pudeur ou la Pudicité était une divinité grecque et romaine qui, indignée des vices et de la corruption des hommes, avait quitté la terre en même temps que Némésis. Compagne de la beauté, elle suivait toujours Vénus pudique, et on la représentait avec des ailes et un lys à la main. Cette Vénus pudique était adorée particulièrement à Rome, sous le nom de Volumna et de Pudicité. Elle pouvait être patricienne ou populaire, car, après le mariage de la patricienne Virginia, avec le plébéien Volumnius qui monta au consulat, on éleva un temple à la Pudicité Plébéia. On représentait cette déesse sous la forme d’une Vénus ayant à ses pieds une tortue, pour indiquer que la pudicité, le plus bel ornement de la femme, doit l’empêcher de trop sortir de sa maison. Virginalie ou Virginensis, ou Virginicuris, appelée par les Grecs Diane Lysizone, présidait au dénouement de la ceinture virginale de l’épouse ; Volumnius avait à peu près les mêmes fonctions.

Nous avons dit que Vénus avait toujours autour d’elle une foule de personnages allégoriques, dont les noms nous sont déjà presque tous connus ; mais {p. 174}entrons dans de plus grands détails, et commençons par les compagnes chéries de la déesse, par les Grâces. Elles s’appelaient Charitès chez les Grecs, et quelquefois comme les muses Parthénès, ou les Vierges.

Elles étaient d’après beaucoup d’auteurs filles de la déesse de la beauté et de Jupiter ou de Bacchus. Cependant on donnait encore aux Grâces une autre origine ; les uns les faisaient filles de Jupiter et d’Euryméduse ou d’Evanthès, appelée aussi Eurynome, ou même de Junon ou du soleil et d’Eglée. Mais la tradition la plus suivie les porte toujours comme filles de Vénus ; elles étaient au nombre de trois : Aglaé ou Eglé, ou peut être Egialée, c’est-à-dire la brillante ; Euphrosine et Thalie ; Homère en place de Thalie nomme Pasithée, la troisième ou la plus jeune. Cependant quelques peuples de la Grèce en admettaient quatre, les confondant alors avec les heures et les saisons ; d’un autre côté les Lacédémoniens et les Athéniens n’en reconnaissaient dans l’origine que deux, qui portaient les noms chez les premiers de Cléta et de Phaenna et chez les seconds d’Hégémone et d’Auxo, ou à tort Anyo. D'autres fois l’ensemble des trois Grâces n’en forme qu’une appélée Charis, qui ne paraît pas différer de Vénus, car on lui donne Vulcain pour époux. Plus tard, d’après Pausanias, Pitho ou la persuasion fit partie des trois Grâces. Si l’on cherche les fonctions de toutes ces divinités, on trouve d’abord les Heures sous les noms d’Hégémone et d’Auxo : elles dirigent la croissance et ne sembleraient pas devoir spécialement appartenir aux Grâces. Il n’en est pas de même de Cléta ou la beauté et de Phaenna ou la splendeur, celles-là sont vraiment des Grâces ainsi qu’Aglaé ou la réunion harmonieuse des deux précédentes. Quant à Euphrosine ou la joie, et Thalie ou les festins, elles forment un complément de la vie domestique, sans être un des besoins de la perfection humaine. Cependant d’après un vase antique, seul monument où elles soient autrement désignées, il paraît que les trois Grâces portaient encore les noms de Gélasie ou les ris, de Comasis ou la Grâce des festins, et de Léchoris, ou la déesse des moelleux couchers. Triade qui semble vouloir plus particulièrement harmoniser ensemble la beauté ou Vénus avec la joie et les plaisirs des sens de toute nature.

Du reste le grand pouvoir attribué aux Grâces était de charmer et embellir tous les âges et de présider surtout aux bienfaits et à la reconnaissance. Le culte des Grâces, institué pour la première fois par Etéocle roi d’ Orchomène en Béotie, fils d’Andrès et d’ Evippe, passa chez les Athéniens, puis il se répandit en Grèce et en Italie. Dans ces transmissions le culte des Grâces subit une foule de changemens, car les déesses pour lesquelles il avait été institué, n’avaient pas toujours la même origine, puisque si d’habitude nous les prenons pour filles de Bacchus et de Vénus, souvent aussi elles passaient pour filles de Jupiter et de Junon, ou de Jupiter et d’Aglaïa ou Evanthès, ou Eurynome ou Eunomie, l’une des heures, ou pour filles de Jupiter et de Thémis ou de Junon, ou du Soleil et d’une Eglé, ou d’une mère inconnue, ou bien enfin d’Etéocle et d’une nymphe quelconque. Pourtant les Lacédémoniens réclamaient l’honneur de leur origine et l’attribuaient à Lacédémon, le quatrième de leurs rois.

On suppose qu’elles restèrent toujours vierges ; pourtant la plus jeune, ou Pasithée, suivant Homère, avait choisi le sommeil pour époux. Les Grâces ont toujours brillé du beau idéal, elles font {p. 175}naître l’idée de vertus, sagesse, douceur, amour et plaisir ; elles avaient pris, dit-on, pour séjour préféré, les bords charmans du Céphise ; aussi les surnommait-on, Ethéoclées et Déesses du Céphise ou d’ Orchomène. Elles avaient des temples particuliers à Byzance, à Delphes, à Elis, à Pergé, à Périnthe et dans d’autres villes de la Grèce ou de Thrace. Cependant leur culte était presque toujours réuni à celui d’une autre divinité, ainsi on les invoquait en même temps que l’amour, Bacchus, Mercure et les Muses ; le jour d’une bataille, Sparte leur sacrifiait comme à l’amour et, dans les festins, si l’on invoquait les Muses, on buvait aussi trois coups en l’honneur des Grâces.

Ces compagnes de Vénus avaient plusieurs fêtes, dont les principales étaient les Charisies, danses nocturnes pendant lesquelles on distribuait des gâteaux de maïs et de miel. Le printemps leur était consacré ; car on le regardait comme la saison de l’amour, des fleurs et des Grâces.

On les représentait formant des groupes composés de trois jeunes filles brillantes de beauté, au visage riant, au front pur et aux formes élancées, toujours nues avec les cheveux noués et laissant négligemment flotter quelques mèches des deux côtés de la tête ; leur pose est celle de trois danseuses, ayant chacune un bras élevé tandis que l’autre s’arrondit moelleusement autour de la taille de la Grâce, qui se trouve à sa droite. Quelquefois les deux bras s’appuyent sur les épaules des deux voisines ; quelquefois elles tiennent en main des fleurs, des dés ou du myrte ; alors ce sont les trois saisons. Enfin on voyait encore le groupe des Grâces, entouré par des satyres et même souvent on plaçait de petites figures de leurs triades, dans des statues creuses, de satyre qui s’ouvrant à volonté laissaient apercevoir ces jeunes suivantes de Vénus : idée ingénieuse rapprochant, de la laideur spirituelle, la beauté physique et morale, la plus parfaite. Nous avons dit qu’après les Grâces, on trouvait encore à la suite de Vénus : les jeux, les ris, Pothos ou le désir, Pitho ou la persuasion, et une foule de nymphes parmi lesquelles on distinguait surtout Acménès, Epidamnia fille d’Epidamnios et Péristère.

Les Jeux qui présidaient aux délassemens du corps et de l’esprit, étaient représentés comme de jeunes enfans nus, riant avec les Grâces et portés sur les ailes de papillons, ou voltigeant et folâtrant autour de Vénus. Le Dieu des ris ou Gelasios, adoucissait les peines de la vie ; il était fort honoré à Lacédémone et Lycurgue lui-même, lui avait consacré dans cette ville une statue, que l’on plaçait toujours auprès de celle de Vénus en compagnie des Grâces et des amours, et les Romains lui avaient élevé un temple après la bataille de Cannes, sous le titre d’Aedicula Ridiculi. Quant à la persuasion ou Pitho des Grecs, ou Suada et Suadela des Romains, elle était prise pour fille de Vénus. Egialée lui fit bâtir un temple à Mégare, parce que, disait-on, Apollon et Diane, pendant une peste qu’ils avaient fait surgir dans la Thébaïde, s’étaient laissé fléchir par sept jeunes garçons et sept jeunes filles. On voyait en outre dans le temple de Bacchus de cette ville, une statue de Pitho de la main de Praxitèle, et Phidias en avait sculpté une autre sur les marches du trône de Jupiter Olympien couronnant Vénus.

Passons maintenant aux enfans de Vénus, que nous connaissons déjà sous les noms de l’Amour, de l’Hymen, de {p. 176}l’ Harmonie, d’Erix, d’ Enée, d’Hermaphrodite, de Priape et des Grâces. Rien ne nous restant à dire au sujet de ces dernières, faisons plus ample connaissance avec l’amour, ce fils bien-aimé de Vénus.

Eros ou l’ Amour, que l’on appelait aussi Cupidon ou Iméros et Protogone ou le premier né, portait encore les surnoms suivant : Ales ou sans aile, parce que, disait-on, les dieux le punirent un jour de ses malices, en lui coupant les ailes ; Aliger Deus ou le Dieu ailé. Claviger ou le porte-clefs, comme gardien de la chambre à coucher de Vénus ; Cannius ou de Cannes ; Cythereus et de Cythérée ou du mont Cythéron, ou l’amour en désir ; Letheus, ou qui fait oublier ; alors il plongeait un flambeau dans l’eau ; Oogenès ou né d’un œuf ; Pandemos ou l’amour vulgaire et charnel du peuple en Grèce et en Egypte ; Phanès, ou qui parut le premier à la lumière ; Prœpes Deus et Psythiros, ou le babillard ; Telifer puer ou l’enfant porteur de traits.

L'amour est un être allégorique, que quelques uns regardent comme principe primitif de toute fécondité, comme la puissance active qui pousse tous les êtres d’une manière invincible, les uns vers les autres ; cependant, on dit aussi qu’il n’est que le résultat de l’immense océan de fécondité active. Hésiode le fait s’unir au Chaos pour enfanter les Dieux, même avant la création, puis les hommes et les animaux ; il le met donc au nombre des principes de la nature. Plusieurs disent qu’il est fils de la Nuit et d’ Hérèbe ; d’autres qu’il est fils d’Ilithye et de Jupiter. Selon Aristophane, qui ne fait que reproduire l’opinion d’une école orphique, la Nuit fécondée par Zéphyre ou par Ether pondit un œuf qu’elle couva sous ses sombres ailes, et donna naissance à l’Amour. Platon assure que Pénia, déesse de la pauvreté, fécondée par Jupiter ou par Porus, le Dieu des richesses, enfanta Eros, et que Vénus l’adopta. Sapho le donne pour fils au ciel et à la terre ; Alcée à Erix ou la discorde, fécondée par l’air ; les orphiques le font naître de l’union de Philia ou l’amitié et de Philotes, ou le rapprochement. Il en est d’autres qui le font simplement fils de Vénus et de Vulcain ; ou de Vénus et de Mercure. Il n’est point de divinité dont l’origine ait plus de variantes. Cependant on le regarde généralement comme fils de Vénus et de Mars, ou bien enfin de Vénus et de Jupiter ; mais cet Eros ou amour exprimant un principe de vie, indispensable à la transmission des générations, est une personnification dont il fallut, on le conçoit, faire remonter l’origine à l’origine même des mondes. Alors Eros peut être pris pour fils de tous les personnages que nous venons d’indiquer ; puis le nom d’Eros signifiant amour, servit à faire chez les Grecs le mot Hoéros maître, et chez les Romains, celui Hereditas ou hérédité, ou transmission de génération à génération. L'esprit de ce mot n’a donc point totalement disparu en passant d’un peuple chez un autre ; seulement la personnification du Dieu qui le porte, s’est dédoublée, c’est-à-dire que l’on a supposé que ce même Dieu devait être la réunion de plusieurs personnages distincts, et dès lors, on a donné une naissance et des attributs particuliers à chacun de ces personnages ; ensuite les divers noms et surnoms que nous lui connaissons.

Maintenant expliquons ces divers noms : d’abord comme Protogone, il indique un dieu Phénicien de première origine, et il est alors le principe générateur, le plus ancien. En passant chez les Grecs, il resta toujours une des essences de la génération {p. 177}des races, mais il devint Eros, ou Amour ; il devint un sentiment tendre et céleste et même précieux aux hommes sages ; dès lors, on lui reconnut un père, une mère, et il fut fils de Jupiter et de Vénus. Plustard on le dédoubla et l’on créa Cupidon ou Imeros. Sous cette forme il fut encore un dieu générateur, mais un dieu violent, sans cesse désireux et emportant dans son vol rapide les fous à leur perte. Alors il fut, d’après Hésiode, fils du Chaos et de la Terre ; d’après Simonide, de Vénus et de Mars ; d’après Alcée, de Zéphyre et d’Erix ou la discorde ; d’après Sapho, de Vénus et de Cœlus ; d’après Sénèque, de Vénus et de Vulcain ; d’après Cicéron, de l’Hérèbe et de la Nuit, et d’après d’autres enfin, de la Nuit seule, qui mit au jour un œuf, le couva sous ses sombres ailes, et fit éclore Cupidon, lequel aussitôt déployant ses ailes dorées, prit son essor à travers le monde naissant.

Beaucoup plus tard chez les Grecs, Aristophane se rapprochant d’Hésiode soutint que l’Amour bienfaisant, revêtu d’ailes dorées, s’était uni au Chaos, d’où il était résulté les hommes et les femmes ; il n’y avait donc point de race humaine avant l’arrivée de l’Amour.

Enfin on vit naître une foule d’Amours différens : ainsi Anteros ou l’Amour réciproque, puis l’Amour Citharide, l’Amour de la gloire, de la patrie, de soi-même, l’Amour dompté, excessif, muet, platonique, et plutonique ; puis les modernes inventèrent l’Amour divin, et l’Amour du prochain.

La bizarrerie de certaines unions ayant été remarquée chez les anciens comme de nos jours, on fit une fable charmante. On supposa que l’Amour jouant un jour avec la Folie, il s’éleva une querelle entre eux. L'Amour proposa d’assembler le conseil des dieux, pour juger leur différent ; mais la folie n’ayant pas la patience d’attendre lui donna un coup si furieux qu’il en perdit la vue. Vénus aussitôt en demanda vengeance, et les Dieux d’un commun accord condamnèrent la Folie à toujours avoir un habit de diverses couleurs, garni de grelots, à porter une marote à la main, et à servir ainsi de guide à l’Amour.

Cependant, tout aveugle qu’il fut, il n’en lança pas moins ses traits ; aussi il arriva qu’il atteignit quelquefois il est vrai des cœurs faits les uns pour les autres ; mais que le plus souvent, il frappa à faux et causa les ménages chagrins et mal assortis.

L'amour fut proscrit de l’ Olympe dès sa naissance par Jupiter, qui pressentait tous les maux dont il serait cause un jour. Alors Vénus le confia aux habitans des forêts de l’île de Chypre ; là, il fut nourri par des bêtes sauvages dont il retint pour lui-même dans la suite un peu du caractère. Bientôt il se fit un arc léger avec une branche de frène, et un carquois rempli de flèches de cyprès ; puis il les essaya sur les animaux qui l’avaient nourri.

Il paraît que plus tard ses traits étaient d’or et de plomb ; après en avoir fait usage contre les bêtes féroces, il finit par s’en servir pour blesser les cœurs et s’en rendre maître : les premiers ne faisaient qu’effleurer, et rendaient plus aimés et plus aimans ; mais ceux en plomb causaient de profondes blessures, sources de regrets, de jalousies, d’ingratitudes, de froideurs et de dégoûts de la vie.

Dans les forêts, en suçant le lait des bêtes sauvages, et rarement celui de sa mère, l’Amour resta fort long-temps enfant ; à la fin Vénus s’en plaignit à Thémis, déesse de la justice et conseillère des Dieux. Alors, celle-ci lui donna le conseil, pour le faire grandir, d’avoir un autre fils. {p. 178}Ce fut, dit-on, à la suite de cet avis que la belle Cypris renoua ses liaisons avec le dieu de la Guerre, et devint mère d’Anteros, mot grec qui peut signifier Amour pour Amour ; aussitôt Cupidon grandit à vue d’œil. Cependant quelquefois on regarde Antéros comme un dieu guérissant et ennemi de l’Amour ; mais alors il est fils de la nuit et de l’Hérèbe, ou de la Nuit et de l’Enfer, et a pour compagnons, l’Ivresse, le Chagrin et la Discorde.

Presque toujours, l’Amour porte des ailes, dont les couleurs brillantes réfléchissent l’or, la pourpre et l’azur ; ces nuances variées offrent l’emblème de l’inconstance, son caractère distinctif. Un jour étant avec sa mère dans une prairie parsemée de fleurs et se confiant dans la rapidité de ses ailes, il lui proposa un défi que Vénus accepta. Ce défi était, qu’il cueillerait en quelques minutes plus de fleurs qu’elle ne pourrait en ramasser. Cupidon aussitôt courut de fleur en fleur, et voltigea devant sa mère ; déjà il allait peut-être gagner la gageure, mais la nymphe Péristère, compagne de Vénus, se mit à aider la reine de Paphos. Alors sur le champ la corbeille fut remplie, et l’Amour fut vaincu. Piqué de cette conduite, Cupidon, nous le savons, changea cette nymphe en colombe. Malgré son mauvais succès, il n’en a pas moins conservé son caractère volage, capricieux et inconstant.

Il avait été, avons-nous dit, exilé de l’Olympe dès son enfance par Jupiter ; mais pendant son exil, Vénus cherchait sans cesse l’occasion de le réconcilier avec le maître des Dieux. Enfin le moment favorable arriva, car Pèlée, devant épouser Thétis, tous les Dieux furent invités à leurs noces, excepté l’Amour et la Discorde, qui n’eurent pas la permission d’y venir. Cependant Vénus, saisissant la circonstance, dit à Thétis : Jupiter a proscrit mon fils dès sa naissance, vous pouvez tout aujourd’hui, obtenez son pardon, et comptez sur sa reconnaissance. Thétis promit et Junon voulut bien également intercéder pour lui. Quand l’Olympe fut assemblé dans le temple de l’Hyménée ; Thétis parut tenant l’Amour par la main, et fut le présenter à Jupiter qui, à sa prière et à celle de la reine des Dieux, lui accorda sa grace. Aussitôt, l’Amour vola sur ses genoux, et le caressa. La Discorde seule ne fut donc point admise, dans cette solennelle réunion. Déjà nous avons vu quel fut le triste résultat pour Troie, de cette fatale exclusion.

Dès que l’Amour eut acquis toute sa force et conquis sa divinité, il devint le premier ministre de sa mère et souvent l’exécuteur de ses vengeances. Ainsi Vénus ayant appris un jour que certain peuple de la terre lui comparait une nommée Psyché ou ame, fille d’un roi inconnu, fut outrée de colère, et pour la perdre, se livra à des excès de jalousie dont plus tard elle eut à se repentir. Voici comme le fait arriva :

Cette Psyché avait deux sœurs aïnées peu aimables et qui la tourmentaient, parce qu’elle les surpassait également de beaucoup en beauté. Ces deux sœurs se marièrent, et Psyché resta seule auprès de ses parens, elle leur prodigua tous ses soins. Chaque jour venait développer ses graces ; sa beauté ravissante excitait partout une admiration générale. D'abord on la compara à Vénus, ensuite on osa la préférer à cette déesse. On lui éleva un temple où l’on fit brûler de l’encens en son honneur, et le culte de Vénus fut presque abandonné. Cette préférence enfin excita dans le cœur de Vénus une telle jalousie qu’elle fut trouver son fils, lui fit jurer qu’il punirait son indigne rivale, en la {p. 179}perçant de ses traits et qu’il ferait soupirer cette téméraire pour le monstre le plus terrible de l’univers. A peine l’Amour a-t-il promis à sa mère de la venger, qu’un oracle vient épouvanter la contrée. Il annonce que les Dieux ordonnent aux parens de Psyché de la conduire sur la cime d’une montagne déserte, de l’y abandonner, et de la laisser attendre là le monstre qui doit être son époux. Les vœux et les prières de la foule éplorée furent stériles et ne purent protéger Psyché. Son père, sa mère, le peuple, les yeux noyés de larmes, la conduisent jusqu’au pied du rocher qui doit être ou sa tombe ou l’asile de sa misère. Son pauvre père accablé sous le poids de la douleur lui fait ses derniers adieux ; sa mère l’embrasse pour la dernière fois, et le morne silence de cette scène douloureuse n’est interrompu que par de nombreux sanglots. Psyché, une fois restée seule, gravit péniblement un sentier escarpé et parvient sur le sommet du rocher.

Là, après avoir considéré ces lieux déserts, elle plonge avec effroi ses yeux sur les abymes qui l’environnent et croit à chaque instant voir sortir du fond de ces antres redoutables le monstre qu’elle attend pour époux. Fatiguée par ces pensées déchirantes, elle s’assied et s’endort. A son réveil, quel fut son étonnement quand elle se vit au milieu du plus beau des palais ; les lambris en étaient d’or, les voûtes de marbre et de cristal ; les plus beaux tapis en ornaient les murs ; tout portait l’empreinte d’une main divine. Les jardins, les bosquets, étaient plantés d’arbres odoriférans ; des massifs de fleurs exhalaient les odeurs les plus suaves ; partout des instrumens invisibles exécutaient une musique harmonieuse. Psyché allait sans cesse du palais dans les jardins, et des jardins aux bosquets ; mais elle ne rencontrait aucune figure humaine. Seulement elle entendit une faible et tendre voix qui lui dit : Ici vous êtes souveraine, désirez, vous serez obéie. En effet, à peine avait-elle désiré, que des êtres invisibles lui apportaient tour à tour une brillante toilette, ou un festin délicieux, ou faisaient entendre les concerts les plus agréables.

Enfin la nuit vint ; Psyché se coucha ; bientôt au milieu des ombres de la nuit les rideaux s’entr'ouvrent, l’époux terrible se glisse à ses côtés ; mais sa main frémissante repousse en tremblant la main qu’il lui offre ; et pourtant que cette main est douce ; peut-il être aussi épouvantable qu’on le dit, pensait-elle ; car elle n’osait parler. Pendant ses réflexions, le monstre lui prodiguait de brûlantes caresses, aussi elle ne tarda point à se sentir elle-même enflammée de feux inconnus. Alors elle oublie ses craintes, le danger qui la menace ; et, dans ses transports, elle jure au monstre que Psyché est sensible à son amour, tant elle était persuadée que son amant ressentait les feux qui l’embrasaient. Puis elle ferma les yeux et se livra au sommeil du matin.

A son réveil, elle étend les bras, cherche, cherche encore, veut trouver son amant ; mais, ô chagrin ! il avait disparu. Alors adieu bonheur. Hélas ! dit-elle, quel est cet époux dont les formes sont divines, dont la puissance et la richesse satisfait mes souhaits, presque avant qu’ils soient formés ? Pourquoi me cache-t-il ses traits ? Pourquoi ne pas se nommer à moi ? Ces pensées redoublent sa curiosité, et le désir de le voir, de le connaître, lui rend la journée éternelle. Enfin la nuit ramena l’époux invisible. Psyché l’entendant s’approcher lui dit : Si vous m’aimez, ô monstre adorable, prouvez-le moi en vous montrant {p. 180}à mes regards ; si j’ai de l’empire sur vous, prononcez votre nom ? Alors elle reçut cette réponse : ô Psyché, la curiosité souvent est l’écueil du bonheur. Craignez surtout de vous y laisser entraîner ; vos sœurs comme vous cherchent à me connaître. Demain elles vous appelleront, si vous leur répondez, vous êtes perdue. A ces mots, Psyché reprit en pleurant : Quoi ! vous méconnaissez ainsi mes pauvres sœurs ; que ne puis-je en les voyant vous prouvez la bonté de leur cœur ; si vous m’aimez, accordez-moi ce plaisir. Eh bien ! voyez-les ; je l’accorde ; comblez-les de présens ; mais je vous en préviens, défiez-vous de leurs perfides conseils.

Dès le matin, les sœurs paraissent, et après avoir embrassé Psyché, avoir admiré la beauté divine du palais et de ses apanages, l’envie succède à l’admiration ; la jalousie s’empare de leur cœur, et la curiosité leur fit faire mille questions. Quel est donc cet époux ? que fait-il, que dit-il, est-il jeune, est-il beau. Psyché confuse leur répondit, mon époux est un jeune prince qui passe tous les jours à la chasse. Elle combla ses sœurs de présens, et les fit conduire chez leur père par Zéphyre. Là, elles se livrèrent à tout ce que la rage et le dépit peuvent avoir de plus affreux, et résolurent de la perdre.

La nuit suivante, Psyché demanda encore à son époux son nom et ce qu’il était ; mais il ne voulut pas la satisfaire, et lui dit : Ce que vous désirez vous serait fatal. Piquée de ce refus, elle fut triste toute la journée ; ses sœurs l’ayant remarqué, lui demandèrent la cause de sa tristesse. Hélas ! dit-elle, j’aime mon époux et lui m’adore, cependant je ne puis le voir ni le connaître. Quoi ! dirent-elles, il vous tait son nom et craint la lumière ; il faut alors que ce soit un grand coupable. Mais qu’avez-vous besoin de lui demander à le voir, ou qu’il vous dise son nom. N'est-il pas un moyen sûr de le savoir sans lui faire tant de questions ; tenez, prenez cette lampe ; cachez-la près de votre lit, et dès qu’il sera endormi, levez-vous sans bruit, ouvrez votre lampe, et de ce glaive, tranchez-lui la tête. A ces mots, les perfides embrassent leur sœur et quittent le palais enchante.

Psychécédant à leurs insinuations attendit la fin du jour avec l’espérance de connaître l’objet de ses désirs. Enfin la nuit arrive, son époux repose sur son sein ; peu à peu elle s’en dégage, se glisse doucement hors du lit, et s’avance à petits pas vers l’endroit où elle avait caché sa lampe et le glaive ; puis saisissant l’un et l’autre, elle revient d’un pied craintif vers le lit nuptial. Là, elle voit pourtant son amant, saisie d’admiration elle dévore des yeux ses traits enchanteurs ; mais elle n’est pas satisfaite, elle veut s’enivrer de son parfum divin, elle veut pouvoir effleurer ses lèvres amoureuses. Alors pour respirer son haleine, la jeune curieuse hors d’elle-même se penche : mais, ô malheur ! elle laisse tomber de la lampe qui tremble dans ses mains une goutte brûlante sur le sein de son époux. Tout à coup, le Dieu s’éveille et s’enfuit à tire d’aile. Infortunée, dit-il en partant, ma mère m’avait ordonné de vous livrer à un monstre pour époux, je me suis donné moi-même, maintenant je ne puis plus être à vous. Adieu ; mais je le jure, je punirai vos sœurs. Soudain le palais disparaît, et Psyché se trouve seule au milieu du plus affreux des déserts. Accablée sous le poid de la douleur, elle respire à peine ; son cœur suffoqué allait s’anéantir, quand des larmes s’échappant la font revenir à elle-même, malheureusement tout n’est {p. 181}autour d’elle que silence et désolation. Cependant tout-à-coup elle entend le bruit d’un torrent, aussitôt éperdue elle court vers cette onde mugissante et s’y précipite, mais les ondes la reçurent avec respect et la déposèrent mollement sur l’autre rive.

[n.p.]

Psyché désolée de ne pouvoir quitter une vie aussi malheureuse, ni trouver une mort qu’elle désirait, s’abandonne enfin à sa destinée et suit au hasard le premier chemin qui se présente devant elle. Au bout de trois jours elle arrive dans la petite ville où règne sa sœur aînée. Alors il lui vient une pensée de vengeance : elle lui raconte que l’amour, après l’avoir abandonnée, va épouser sa seconde sœur. L'aînée, furieuse de cette préférence, vole vers le palais enchanté pour en avoir raison. Mais d’un autre côté Psyché court annoncer tout le contraire à sa seconde sœur, qui par les mêmes motifs que l’aînée, se dirige également au palais qu’elle avait vu si brillant. En arrivant tour-à-tour sur le rocher, l’une et l’autre appellent Zéphyre qui jusqu’alors avait été fidèle à leurs ordres, et croyant encore s’abandonner à lui, elles se précipitent et disparaissent au fond de l’abîme. Telle fut la vengeance que l’amour tira de leur perfidie. Après ce malheur, Vénus apprit de la renommée que son fils était malade, alors elle vole auprès de lui, le trouve en effet souffrant et couché qui attend ses soins empressés. Quant à Psyché, elle continue à chercher vainement son époux, arrive sur le sommet d’une montagne où était un temple dédié à Cérès, là elle se met à genoux et supplie la déesse de lui accorder un asile ; mais Cérès ne voulut pas l’écouter : elle éprouva la même dureté de la part de Junon. Après ce second refus Psyché n’osa plus se présenter chez aucune divinité. Dans cette extrémité, confiante dans la générosité de Vénus, elle fut se jeter à ses genoux, mais la superbe déesse dont l’inflexible jalousie n’avait fait qu’augmenter, en apprenant que Psyché était enceinte, sourit de plaisir en la voyant, puis la fait charger de chaînes et battre de verges. En vain l’amour à ses pieds implore sa bonté, elle ne veut rien écouter : cependant fatiguée à la fin de ces supplications inutiles, elle feint de pardonner à certaines conditions, et impose à Psychée des travaux que tout fait supposer au-dessus de ses forces. Elle lui ordonne, par exemple, d’aller puiser à une fontaine, que gardent des serpens furieux, une onde noire et fétide ; d’aller chercher dans des lieux inaccessibles un flocon de laine dorée, de séparer dans quelques heures des grains de blés de diverses espèces entassés pèlemèle. Humble et soumise, Psyché, sans dire un mot, obéit, quoique sans espoir ; mais un secours invisible l’aidait à vaincre toutes ces difficultés. Vénus que tant de soumission aurait dû apaiser, lui ordonne encore d’aller aux enfers et de demander de sa part à Proserpine une boîte de beauté pour réparer celle qu’elle a perdue pendant la maladie de son fils. Psyché part aussitôt sans savoir quel chemin prendre, ni quels étaient les moyens de triompher des obstacles qui se présenteraient, et grace à l’assistance secrète de celui qu’elle avait offensé, en enfreignant les ordres dictés par la tendresse, elle surmonte tous les obstacles et franchit l’étroit passage que garde Cerbère. Elle traverse le Styx et arrive au pied du trône où siége Proserpine. La déesse infernale lui donne la boîte qu’elle demandait, et lui recommande de ne pas l’ouvrir. Mais soit curiosité, soit désir de s’approprier un peu de {p. 182}cette beauté contenue dans la boîte, elle désobéit aux ordres qui lui avaient été donnés, tout-à-coup une vapeur infernale se répand autour d’elle et la plonge dans un sommeil léthargique. Heureusement son invisible protecteur était là. Il recueille la noire vapeur, la fait rentrer dans la boîte qu’il referme avec soin ; puis il ranime par ses baisers sa chère Psyché, qui était étendue, pâle et livide sur la grève des enfers. O ma tendre amie, lui dit-il, allez promptement porter cette boîte à ma mère, et moi je vais supplier Jupiter de vous élever au rang des immortelles et de consentir à notre hymen. Le maître du tonnerre exauça la prière de l’amour, et força Vénus à donner son consentement. Psyché alors entra dans l’Olympe, et les dieux reçurent leur nouvelle sœur avec des transports de joie. Jupiter la prit par la main et lui présenta l’ambrosie.

Peu de temps après, Psyché devint mère de la Volupté, appelée aussi Volupie, nouvelle Vénus, qui ne chercha bientôt que le plaisir. On la représentait sous les traits d’une belle femme, aux longs regards et aux yeux languissans, aux lèvres humides et aux joues colorées ; assise sur un trône, ayant à ses pieds la vertu, autour d’elle des parfums, et tenant un miroir à la main. Quant à Psyché dont l’allégorie marque si bien toute la puissance que l’amour et nos passions ont sur notre ame, les anciens la représentaient comme une jeune et brillante beauté, remplie de graces et de formes parfaites ; ayant des ailes de papillon aux épaules, afin de caractériser la légèreté de l’ame dont ce volage insecte est le symbole.

Que devint le sentiment de l’amour pour Psyché après son entrée dans le cercle divin, c’est un point fort obscur ; et nous ferons bien de croire qu’ils restèrent bons époux. Cependant nous pouvons nous souvenir que l’amour but des eaux du fleuve Sélemne, alors il continua bientôt probablement à voltiger en laissant également Psyché papillonner.

Pendant cette aventure, que l’amour avait fait naître, en se blessant d’un de ses propres traits, dès qu’il eut vu Psyché, le temps se passa et l’amour prit des années ; pourtant ce dieu volage conserva toujours les traits, la taille et la fraîcheur d’une jeune enfant. Sa physionomie n’eut point le caractère naïf de l’innocence, mais on vit percer à travers la douceur de son expression, quelque chose de perfide, et la malignité fut toujours peinte sur sa figure. Les anciens le regardaient comme le plus beau des habitans de l’Olympe. On le représentait sous les traits d’une jeune enfant, ayant un bandeau sur les yeux et se tenant auprès de la folie, qui lui sert de guide. Souvent on le montrait comme un enfant aux formes un peu grandes, à l’air riant, à l’œil malin, se balançant sur ses ailes, l’épaule chargée d’un carquois, rempli de flèches, ayant un arc à la main et souvent prêt à décocher le trait fatal. Tantôt on le voit à genoux, tantôt il est représenté voltigeant autour de sa mère.

Cependant comme dans les temps postérieurs à l’origine de la religion grecque, on reconnut plusieurs espèces d’amour, et que le nombre s’en est accru, plus on s’est rapproché des modernes, il est bon de savoir quels sont les emblèmes qu’on leur prête pour pouvoir les distinguer : ainsi Cupidon ou Imèros, est ordinairement représenté d’un manière toute spéciale, sous la figure d’un enfant de sept à huit ans, ayant un air désœuvré, portant sur le dos son carquois rempli de flèches ardentes d’or et de plomb, et tenant son arc dans ses mains, pour montrer sa {p. 183}puissance sur les ames. Quelquefois pourtant il tient une torche allumée, ou porte un casque et une lance ; d’autres fois il est couronné de roses, emblème des plaisirs éphémères qu’il procure, ou bien Dieu cruel, il aiguise ses flèches sur une pierre qu’il a teint de son sang. Quant à Eros ou amour, il est aveugle, car il ne voit jamais de défauts dans l’objet aimé ; puis tantôt il tient une rose d’une main et un dauphin de l’autre, ou il a un doigt sur sa bouche, pour commander la discrétion ; tantôt on le place entre Hercule et Mercure, afin de montrer qu’il faut toujours à l’amour adresse et courage ; d’autres fois il est placé conduisant un char ou monté sur des lions, des panthères ou des tigres, pour faire voir que tous les animaux sont obligés de se soumettre à sa loi. Mais la plupart du temps il est auprès de la fortune, pour indiquer qu’il agit en aveugle ; toujours aussi il a des ailes d’azur, de pourpre ou d’or ou même celles d’un vautour, pour montrer que dans tous les rangs de la société, il est fugitif, volage et cruel.

L'amour n’était pas toujours enfant, on le représentait aussi plein de fraîcheur et de jeunesse, alors c’était l’amant de Psyché. Comme Antéros, l’amour est doublé aussi pour le représenter, on peint deux amours enfans, ayant l’un et l’autre des ailes, un carquois, des flèches et un baudrier. Si par cet Anteros on entend une divinité guérissant de l’amour, on pourrait le peindre sous les traits d’une vieille femme, laide et sale, et pourtant cherchant à enchaîner l’amour.

Quant aux autres amours d’inventions modernes, ils sont représentés de diverses manières : le Citaride tient un luth ou guitare ; celui de la Gloire est un enfant ailé, couronné de lauriers, et tenant en ses mains plusieurs couronnes ; celui de la patrie tient une couronne civique ou de chêne ; l’amour dompté est assis, son flambeau est éteint, et il foule aux pieds son arc et ses flèches, il ne tient plus qu’un sablier dans la main droite et un plongeon dans la gauche ; l’amour excessif est un singe étouffant un de ses petits à force de le serrer entre ses bras ; l’amour muet est un Harpocrate ou le dieu du silence ailé, c’est-à-dire que l’amour alors est représenté ayant un doigt sur la bouche ; puis vient l’amour divin, il n’a plus rien de payen, il est représenté tenant en ses mains un cœur enflammé et agenouillé devant un autel en portant le nom de Dieu inscrit sur l’estomac ; l’amour du prochain est encore la personnification d’une qualité chrétienne, c’est un jeune homme couronné d’oliviers, portant au cou et au bout d’une chaine, un cœur pendant sur sa poitrine, à ses pieds sont des bourses d’or et d’argent, une vigne et une cigogne, pour montrer aux infortunés qu’il est prêt à les secourir de sa fortune, de ses conseils et de son appui ; l’amour de soi-même, est un beau jeune homme, qui se mire dans une fontaine limpide, ou bien une jeune femme portant une besace, qu’elle ferme de la même main qu’elle tient une baguette, tandis que de l’autre elle porte une des fleurs appelées Narcisses et un paon qui contemple sa queue.

L'amour avec l’entourage de puissance qu’on lui prêtait, avait un culte des plus répandus dans la Grèce et à Rome, aussi on l’honorait en tous lieux, par des fêtes, des vœux, des prières et des sacrifices qu’il recevait seul, ou qu’il partageait avec sa mère. Ces fêtes s’appelaient les Eleuthéries chez les Samiens, qui les célébraient en l’honneur de Cupidon, et chez les esclaves, pour célébrer le jour qui les avait rendus à la liberté ; les {p. 184}Erosanthies dans la Peloponèse : alors des femmes se réunissaient pour cueillir des fleurs en l’honneur d’Eros ; les Erotidies ou Eroties en Grèce, où elles avaient été instituées en l’honneur du même Dieu ; c’étaient des jeux pendant lesquels à la plus petite discussion, on offrait pour rétablir le calme des sacrifices à l’amour. Le myrte était son emblème, en même temps qu’il était consacré à Vénus, parce que, dit-on, l’eau distillée de ces feuilles est favorable à la beauté, et que rien ne peut croître sur le terrain dont il s’est emparé. On avait également adopté le chèvrefeuille pour emblême des liens d’amour ; le tilleul pour celui de l’amour conjugal en mémoire de Baucis, qui fut changée en cet arbre ; l’œillet des fleuristes pour le symbole de l’amour pur et vif ; l’acacia pour celui de l’amour platonique, ou tranquille, chaste, et patient ; la mousse pour celui de l’amour maternel, comme servant de nid aux petits des oiseaux, et le seringa pour exprimer l’amour fraternel.

Les anciens nous ont conservé pour exemple de l’amour tendre et innocent, les noms de Crocos, mari de Smilax ; ces deux époux s’aimèrent avec une passion si long-temps soutenue, que les Dieux pour les récompenser, changèrent Crocos en safran et Smilax en if.

Quant à la fleur symbole de l’amour de soi-même, voici à quelle aventure elle dut sa naissance : Narcisse, fils ou petit-fils de Céphise qui fut changé en monstre marin, et de la nymphe océanide Liriope, avait méprisé la beauté d’Echo nymphe de la suite de Junon. Cette jeune nymphe était tellement éprise du beau Narcisse, qu’elle le suivit long-temps, sans pourtant se laisser voir. Puis blessée des mépris de son amant, elle se retira au fond des bois, et n’habita plus que les antres et les rochers ; consumée de douleurs et de regrets, il ne lui resta que les os et la voix. Cependant Junon, qui ne voyait plus Echo à ses côtés, en fut tellement blessée, que sans avoir pitié de son douloureux état, elle se souvint qu’elle avait servi Jupiter auprès d’elle en l’amusant de ses discours, tandis qu’il était avec une de ses maîtresses. Elle profita donc de l’occasion et pour la punir, elle la condamna à ne plus parler sans qu’on l’interogeât et à ne répondre que les derniers mots de la demande qu’on lui ferait. D'un autre côté Némésis, déesse de la vengeance, ayant pris parti pour Echo, se chargea de punir Narcisse, ce qu’il ne put éviter, quoique le devin Tirésias, pour le détourner de ce malheur, eût prédit à ses parents, qu’il mourrait dès qu’il se verrait ; en conséquence on éloigna de lui tout miroir et toute surface unie et brillante ; mais un jour étant au bord d’une fontaine limpide, sur les frontières des Thespiens, il vit tout-à-coup sa propre figure dans le miroir de ses eaux. Aussitôt il devient amoureux de sa ressemblance et se laisse au même endroit consumer d’amour et de désir. Ce délire l’accompagna jusqu’aux enfers où, disent les uns, il continua à se regarder encore dans les eaux du Styx ; mais suivant d’autres après sa mort il fut changé dans la fleur qui porte son nom. Ce Narcisse, dit-on, était un prince amoureux de sa sœur jumelle, à laquelle il ressemblait ; sa perte l’ayant rendu inconsolable, il venait pleurer sur les bords d’une fontaine et n’adoucissait ses peines qu’en regardant sa propre image, dans les eaux limpides de cette fontaine, mais le sens caché de cette allégorie, est que l’excès de l’amour de soi-même est un aveuglement d’esprit, qui tôt au tard finit par causer les plus vifs chagrins.

{p. 185}L'Hymen ou hyménée, frère de l’Amour, était la personnification du mariage ; habituellement il suivait l’Amour dans le cortége de Vénus. Il passait quelquefois pour fils d’Uranus, ou bien d’Apollon et de Calliope ; mais le plus généralement, on le considérait comme frère adultérin d’Eros, et comme fils de Vénus et de Bacchus ; et puis on lui donne Ascale, fondateur d’Ascalon, pour propre fils. De tout cela, il résulte un personnage dont la généalogie est fort embrouillée ; car, puisqu’il est la personnification du mariage, et que Vénus, ainsi que Jupiter étaient mariés, avant les amours de cette déesse avec Bacchus ; comment se fait-il que l’Hymen brille si tard au grand jour. C'est une des mystifications obscures de la religion payenne des Grecs et des Romains. Quelques auteurs, cherchant à donner à l’hymen un sens allégorique fort entortillé, se rattachant à la fleur virginale de l’épouse qui disparaît le jour de ses noces, dans sa maison ; mais la fable la plus adoptée faisait passer l’Hymen pour un jeune homme d’Athènes, d’une extrême beauté, fort pauvre et de basse origine. Etant encore à l’état de cette jeune adolescence, où sans barbe au menton, l’on peut facilement être pris pour une fille ; il devint amoureux d’une jeune Athénienne, d’une naissance fort élevée à laquelle il n’osait déclarer sa passion, mais qu’il suivait partout où elle allait. Un jour, se trouvant travesti en femme, auprès de sa maîtresse et au milieu des dames d’Athènes, qui s’apprêtaient avec lui au bord de la mer à célébrer la fête de Cérès, il fut ainsi que toutes ses compagnes, enlevé pendant la procession par des corsaires qui, après les avoir transportés et débarqués sur un rivage éloigné, s’endormirent de lassitude ; Hyménée retrouvant le courage de son sexe, propose de tuer ces ravisseurs et commence à exécuter ce projet dont la réussite fut complète. Alors, il retourne à Athènes, déclare ce qu’il est, ce qui lui est arrivé, et promet de ramener toutes ses compagnes, si l’on veut lui accorder en mariage celle qu’il adore. La condition fut acceptée ; il épousa sa maîtresse, et depuis, en mémoire de cet heureux mariage, ils l’invoquèrent comme un dieu et célébrèrent en son honneur des fêtes appelées Hyménées. Plus tard à Rome, on adora de la même manière Thalassius, ou Talarius, ou Talasas qui, par sa valeur, lors de l’enlèvement des Sabines, avait mérité qu’on lui accordât la plus belle en mariage, union dans laquelle il trouva le bonheur, ainsi qu’une charmante et nombreuse famille. Aussi les Romains en avaient fait le Dieu des mœurs, de l’innocence et du mariage, et l’adoraient comme Hyménée l’était chez les Grecs. On rattachait autour de ce Dieu, Subigus ou Subjugus, qui présidait probablement à l’allégement du joug marital ; Jugatinus, dieu des mariages ; Domicius, qui faisait chérir le toit conjugal à l’épouse ; Suada ou Suadela, espèce de Pitho, ou conseillère persuasive du mariage ; ainsi que Volumnus et Volumna, divinités que l’on invoquait le jour des noces, pour qu’elles présidassent non seulement aux plaisirs sensuels de l’hymen, mais afin qu’elles établissent et entretinssent la bonne intelligence entre les nouveaux époux, ou du moins y disposassent leur bonne volonté. Lorsque son pouvoir avait échoué, alors on invoquait la déesse Viriplaca, dont le temple était sur le mont Palatin ; car c’était elle qui avait la pesante charge de mettre la paix dans les {p. 186}ménages, et de réconcilier les époux fâchés.

L'Hymen avait quelques temples particuliers. Le plus remarquable était celui de Cythère, où on l’adorait avec l’Amour. On a peint l’Hymen comme un jeune homme couronné de fleurs et surtout de marjolaine, ayant à la main un flambeau, sur la tête un flammeum ou voile jaune de flamme, et aux pieds des brodequins de même couleur ; suivant d’autres, c’était un beau blond, couronné de fleurs, enveloppé d’une robe blanche, également brodée de fleurs, et portant dans ses mains un flambeau et un arrosoir. On donne habituellement pour fils à Hyménée, Ascale, commandant de l’armée d’un roi de Syrie, au profit duquel il soumit le pays, où il fonda la ville d’Ascalon, que l’on sait avoir appartenu aux Philistins.

Le dernier enfant de Vénus fut Priape, qui portait les noms : d’Avistupor, l’épouvantail des oiseaux ; Lampsacène ou de Lampsaque ; l’Hellespontique, ou des bords de l’Hellespont ; Mutine et Muto et Muttune ou le Muet ; Orneate et Orneus, ou d’Ornée en Argolide ; Orthane à Athènes, Phalès chez les Cylléniens ; Pelops en Elide, et Tychon, dans l’Attique. Il était le dieu des jardins comme Pan, et l’on croyait que c’était lui qui les faisait fructifier ; il présidait aussi aux jeux et plaisirs obscènes ; on le disait fils d’une nymphe ou naïade appelée Chioné et de Bacchus ou de Vénus, et de Jupiter, ou plus habituellement il passait pour le fruit de Vénus et de Bacchus triomphateur des Indes. Junon, jalouse de la reine de Cypris, nuisit à l’enfant que Vénus portait dans son sein. A peine fut-il au monde, que sa mère fut effrayée de sa difformité et de l’énorme développement du caractère distinctif de son sexe. Vénus, honteuse d’avoir mis au jour un tel être, l’abandonna au moment de sa naissance, et ne voulut jamais avouer qu’elle était sa mère ; elle le fit même élever loin d’elle à Lampsaque. Des bergers prirent soin de son enfance ; par la suite, il devint le précepteur de Mars, dans l’art de la guerre ; puis il fut enseigner aux dames de Lampsaque les moyens d’obtenir en secret des plaisirs et des voluptés raffinés, qui furent si bien mis en pratique entre elles, qu’elles négligèrent leurs maris ; alors, ceux-ci se fâchèrent, et bannirent ce dieu de leur ville ; mais il fut bientôt rappelé ; car ces dames privées de leur protecteur, devinrent pâles et languissantes, et seraient incontestablement mortes, sans la présence de leur aimable protecteur. A son retour, après les avoir guéries, il devint l’objet de la vénération publique. Un âne, un jour, dit-on, le défia, et Priape fut vaincu. Furieux d’avoir perdu la victoire ; il tua son vainqueur. Priape était surtout honoré de la manière la plus licencieuse à Lampsaque, capitale de la Mysie. On lui offrait dans ses fêtes, qu’on appelait Ornées ou Priapées, des grains, du raisin, du miel, des fruits. On lui sacrifiait l’âne, qui par ses cris avait réveillé ou Rhée, ou la nymphe Lotos, à l’instant que ce dieu allait abuser de son sommeil. On le représentait souvent comme un nain épais ; quelquefois avec une taille assez élevée, mais toujours épaisse, et portant un phalle énorme, souvent aussi haut que lui. Habituellement il le tient dans sa main droite, et porte dans l’autre, soit un sceptre, ou une houlette, ou une serpette. Le plus souvent, il avait la forme d’une borne en pierre, terminée à sa partie supérieure, par un buste d’homme avec des cornes de bouc, des oreilles de chèvre et une couronne de feuilles de vigne ou de laurier. Quelquefois, il tenait encore une bourse de la main droite, une clochette de {p. 187}la gauche, et il était crêté comme un coq ; ou bien, son effigie était simplement une lampe ou une terrine.

Priape est un être allégorique exprimant la force réverée, surtout chez les peuples les moins civilisés. On expliquait la bourse qu’il portait comme indiquant le pouvoir de l’or, dont usent si largement les libertins ; quant à sa crête de coq, elle exprimait toute la lascivité de ce dieu des jardins, dont le grand rôle était de passer pour un des grands générateurs de la nature.

On peut rattacher à Priape une foule de dieux qui chez nous n’offriraient qu’une idée plus ou moins lascive, mais qui chez les anciens étaient l’objet de la plus sévère vénération par suite du respect qu’ils portaient au mystère de la génération des êtres dans la nature. Ainsi l’on adorait les Conférentes ou dieux incubes ayant une forme Phallique ; le Conisale ou Conisalte, espèce de Priape des Athéniens, mais différent de lui étant privé d’aventures ; Dardion, dieu obscène auquel les courtisanes offraient des présens ; Fascinus, fétiche ou amulette tutélaire de l’enfance chez les Romains qui lui supposaient le pouvoir de les garantir des fascinations et maléfices ; ils lui donnaient la forme d’un petit phalle ou Priape, et le pendaient au cou de tous les enfants. Inuus dieu latin qui présidait aux jouissances physiques de l’Amour ; Mutinus ou Mutunus ou Muto, était Priape ou plus exactement le phalle personnifié, Mutini Tutivi ou gardiens muets étaient des figures de Mutinus que l’on plaçait à la porte des palais pour en garder l’entrée ; et alors ils étaient des espèces de Lares, des dieux protecteurs de la maison ; Subigus, n’était que Subjugus, déjà connu, mais le Subjugus nocturne ; enfin Scython ou Ambiguus était un dieu qu’Ovide a indiqué comme pouvant se changer de sexe à volonté ; quant à Tychon, c’était le Priape particulier de l’Attique.

Maitresses de Jupiter. Si maintenant nous parcourons le cercle des noms de toutes les maitresses de Jupiter, nous en trouverons beaucoup sur lesquelles il y a fort peu de choses à dire, ainsi dans ce nombre nous placerons les suivantes :

Anaxithée. Souvent elle est regardée comme une Danaïde, dont on ne donne pas le nom dans les listes ordinaires, et dont l’époux n’est pas indiqué, cependant cet époux ou amant était Jupiter, dont elle eut le pasteur Osène. On ne l’a qualifiée de Danaïde que parce qu’on l’a confondue avec Anaxibie, femme d’Archélaüs.

Clymène était une néréide, peut-être la même que la femme de Japet, elle se laissa séduire par Jupiter et en eut Mnémosyne déesse de la mémoire, que l’on a vue déjà fille du ciel et de la terre, et qui fut également séduite par Jupiter, sous la forme d’un berger.

Coriphe ou Coryphe, jeune nymphe de l’Océan, dont Jupiter eut la Corie des Arcadiens, espèce de Minerve, inventrice des quadriges. On peut donc regarder cette Coryphe comme la personnification du cerveau de Jupiter.

Cyrno eut de ses amours avec Jupiter un fils appelé Cyrnus, qui pourrait fort bien être le même personnage auquel on donnait Hercule pour père.

Ega, nymphe chèvre, ce fut elle qui nourrit Jupiter de son propre lait, et qu’il récompensa en la plaçant dans les cieux où elle forme la constellation de la chèvre. Nous ignorons pourquoi quelques auteurs l’ont rangée au nombre des maîtresses de son nourrisson.

Elara, fille d’Orchomène, fils de Mingas roi de Beotie ; elle fut aimée de Jupiter qui {p. 188}pour la soustraire aux regards jaloux de Junon la fit se cacher dans les entrailles de la terre, où elle mit au monde le géant Tityas ou Titye, que nous savons avoir été tué par Apollon et Diane ; c’est-à-dire qu’elle fut cachée dans un endroit où l’on ne put jamais la découvrir.

Euryméduse que nous avons vue désignée comme mère des trois Graces Aglaé, Thalie et Euphrosine, était une des maîtresses de Jupiter, si on ne l’a pas confondue avec Eurynome, qui souvent porte également ce nom. Cette Euryméduse eut encore avec Jupiter Myrmidon.

Garamantie ou Garamantide passait pour fille de Garamas roi de Libye ou du pays des Saramantes, et fils d’Apollon et d’Acacallis fille de Minos. Cette Garamantie était donc une nymphe de Libye et fut aimée par Jupiter-Ammon qui la rendit mère de Iarbas, de Phylée et de Picumne ou Pilumne.

Hélice, dont le nom s’applique à trois personnes différentes, était ou sœur d’Ega, ou Danaïde ou fille de Sélinus fils de Neptune et mariée à Ion, qui donna son nom à l’Ionide et frère d’Acheus. Enfin comme maîtresse de Jupiter, on la regarde souvent comme Calisto, laquelle après son ascension au ciel, sous la transformation de la grande ourse, aurait pris le nom d’Hélice parceque sa marche autour du pôle n’est point un cercle parfait, mais la figure géométrique, formée par les filets d’une vis autour de son cylindre.

Hasione était une fille de Danaüs et fut maîtresse de Jupiter duquel elle eut Orchomène le Phocéen.

Hybrie était une fille, dit-on, de l’Hybridisme personnifié. Ce nom d’Hybrie signifiant injure, voulait dire aussi qu’elle était née de deux espèces différentes, elle avait eu de Jupiter le dieu Pan.

Lardane fut maîtresse de Jupiter, qui la rendit mère de Sarpédon et d’Argus.

Idée. Les poètes ont beaucoup varié sur sa naissance : quelques-uns la font naître d’un Dardanus roi Scythe, qui à son instigation poursuivit avec acharnement ses fils Orythe et Crambis ; d’autres la font mère de Teucer qu’elle eut du fleuve Scamandre. On donne encore ce nom à une nymphe Phrygienne qui eut de ses amours avec le berger Théodore la jeune sibylle Hérophile.

Iodamé, fut mère de Thébé et de Deucalion, qu’elle avait eu de ses amours avec Jupiter. Alors ce Deucalion n’aurait plus été fils de Prométhée. Quoi qu’il en soit, il pourrait fort bien avoir été un souverain de la Thessalie sous le règne duquel arriva le fameux déluge, ou du moins un des fameux déluges dont la terre ou quelques unes de ses parties furent couvertes.

En effet, l’histoire rapporte que vers l’an 1520 avant J.-C., la Thessalie fut inondée sous le règne d’un prince du nom de Deucalion. Ce qu’il y a de curieux dans la fable de ce souverain, c’est le rapprochement que l’on peut faire entre lui et Noé en admettant avec Lucien qu’il se sauva, ainsi que toute sa famille et une couple d’animaux dans une arche, d’où il ne sortit au bout de quarante jours, qu’après avoir donné la liberté à un corbeau.

Méra, était une nymphe, suivante de Diane : Jupiter pour la séduire, prit la forme de Minerve. Diane ayant eu connaissance de ses liaisons intimes avec le maître des dieux la perça de ses flèches, mais plus tard elle fut changée en chienne. Méra était fille de Protée et de la nymphe Ausia. Il y eut une autre Méra {p. 189}qui eut de Lycaon l’Arcadien un fils nommé Tégéate. Elle était atlantide, c’est-à-dire l’une des filles d’Atlas que nous avons vu parmi les Géants.

Néère, présente le nom de deux héroïnes ; l’une était fille de Pérée l’ Arcadien, fils lui-même d’Elatus. Elle avait épousé Alée dont elle eut Céphée, que nous trouverons parmi les Argonautes et compagnon d’Hercule ; l’autre fut, comme nous savons, amante d’Hélios ou Apollon, et en eut les héliades qu’elle envoya dans une île pour y garder les troupeaux d’Hélios leur père. Ce fut l’une de ces deux Néères, dit-on, sans la désigner positivement, qui fut amante de Jupiter ; mais sous ce titre elle n’a jamais beaucoup marqué dans la Mythologie païenne des Grecs et des Romains.

Oenéis, nymphe d’Etolie, fut aimée de Jupiter et eut de ses amours avec lui, Pan, Dieu des bergers, dont la naissance est réclamée par deux ou trois mères au moins.

Ora. Jupiter trompa cette nymphe sous la forme d’un cygne et la rendit mère de Colaxès, roi des Bisaltiens lesquels, en mémoire de l’origine de leur souverain, prirent pour armes les foudres de Jupiter.

Othréis. Nymphe qui fut d’abord aimée par Apollon dont elle eut un fils nommé Phagre, ensuite par Jupiter, qui la rendit mère de Mélitée, que l’on confia, suivant la fable, à des abeilles pour le nourrir dans son enfance ; c’est à lui que l’on rapportait la fondation de Melita.

Phthie, est le nom d’une des filles de Niobé, femme d’Amyntor et belle-mère de Phenix qu’elle accusa d’avoir voulu la violer ; elle avait eu, disait-on, Laodocus de ses amours avec Apollon, mais celle dont il est question ici était une nymphe d’Achaïe qui fut aimée de Jupiter, lequel la séduisit en la trompant sous la forme d’un pigeon.

Plota ou Plato, fille de l’Océan fut aimée de Jupiter, il la rendit mère de Tantale, dont nous connaissons les vols et la terrible punition.

Sithnides, était le nom des nymphes Mégariennes : une d’elles fut aimée de Jupiter qui la rendit mère de Mégare, fondateur de la ville de ce nom.

Taygète fille d’Agénor, roi de Phénicie, sœur d’Europe, dont nous parlerons dans quelques pages, fut mère de Lacédémon, quatrième roi de Lacédémone, et suivant l’histoire élu roi de la Lelégie ou Laconie, vers l’an 1437 av. J.C. Les Lacédémoniens lui attribuaient la gloire d’avoir introduit le premier dans la Grèce le culte des Graces, et ils regardaient le temple qu’il avait fait construire sur les bords du fleuve Tiase comme le plus ancien du pays.

Théalie ou Etna était une nymphe Sicilienne, fille de Vulcain ; Jupiter l’aima et la rendit mère des deux Paliques ou Palices, frères jumeaux qui furent mis au rang des Dieux, suivant Eschyle ; et auxquels Plutarque donne pour père Adramus dieu de la Sicile, dont le culte fut apporté dans cette ile par une colonie Syrienne ou Phénicienne, culte que l’on croit le même que celui d’Adrameleck appartenant à la mythologie syrienne.

Thébé, héroïne grecque, était fille du fleuve Asope et de Metope fille elle-même du fleuve d’Arcadie Ladon. Jupiter fut amant de Thébé qui en eut Dionyse ; cependant on la représente aussi comme maîtresse de Mars.

Thysia était fille de Deucalion. Jupiter la séduisit et eut d’elle l’héroïne Macédonie qui donna son nom à la Macédoine.

{p. 190}Si nous passons maintenant aux maîtresses les plus célèbres de Jupiter, nous trouvons :

Astérie, fille du titan Ceus et de Phébée, fut aimée de Jupiter, auquel, dit-on, elle résista, dès lors elle fut changée en caille, soit par le dieu offensé de ses refus, soit par quelque autre divinité pour la soustraire aux poursuites de son amant. Selon certains écrivains, elle céda et fut mère d’Hercule tyrien ; ensuite Jupiter ennuyé de ses plaintes continuelles, la persécuta et la força de s’enfuir dans une île de la mer Egée où elle fut changée en caille, ce qui fit donner à cette île le nom d’Ortygie, nom que Diane portait également.

Egine, une des nombreuses filles du dieu fleuve Asope. Jupiter pour triompher de sa vertu, prit d’abord la forme d’un aigle, puis il l’enveloppa sous celle d’une flamme. Asope ayant apris de Sisyphe le nom de celui qui avait séduit sa fille, jura de se venger et de sa fille et du séducteur. Mais Jupiter, pour empêcher cette vengeance, lança contre lui sa foudre, et obligea Asope à remonter vers sa source. Pendant cette petite guerre, Egine par l’ordre de son amant fut se cacher dans l’ile d’Oenone, ou actuellement Lépante, appelée depuis Egine ; elle y mit au monde Eaque. A tort quelques auteurs veulent qu’elle ait accouché en même temps de Rhadamante. Ce juge des enfers passe généralement comme nous allons le voir dans quelques lignes pour fils d’ Europe et non d’Egine. Un savant auteur italien, M. Capello, pour expliquer cette allégorie, dit avec assez de raison que l’on peut supposer que la flamme dont Jupiter entoura son amante, fut probablement celle de la lumière dont il s’éclaira pour s’introduire chez elle pendant la nuit.

Alcmène, mère d’Hercule, fille d’Electryon, roi de Mycênes et d’Anaxo ou de Lysidice ou d’Eurimède ; elle ne voulut donner sa main qu’au prince qui vengerait la mort de ses frères immolés par les fils de Ptérélas chefs des Téléboens. Amphitryon son cousin se présenta, mais il fut obligé de fuir à Thèbes où Alcmène le suivit. Malgré tout son amour pour son mari, elle fut trompé par Jupiter, qui pendant qu’Amphitryon était à guerroyer, s’introduisit chez elle sous la figure de son époux. Elle crut à sa ressemblance et devint enceinte ; elle mit au monde Hercule et Iphicle, le premier fils de Jupiter, et l’autre d’Amphitryon. Junon ayant appris cette nouvelle infidélité de son époux, et ne pouvant croire qu’Alcmène n’y eût pris aucune part, lui jura une haine implacable. D'abord même elle ne voulut pas la laisser accoucher, mais au bout de sept jours sa jalousie fut déjouée par Galanthia, l’une des suivantes d’Alcmène qui la délivra. On dit, sans indiquer comment finit son mariage avec Amphitryon, qu’elle reprit Rhadamante pour second époux.

Elle survécut à Hercule et eut la cruelle joie, quoique bien naturelle, de tenir dans ses mains la tête d’Eurysthée, son persécuteur, et de lui crever les yeux avec son fuseau. Elle était alors à Athènes où elle s’était rendue après la mort et la divinisation de son fils. Un silence profond enveloppe le reste de la vie de cette mère du plus grand des héros grecs. Son corps, suivant quelques légendes, disparut et fut remplacé sur son lit funèbre par une énorme pierre. Selon d’autres auteurs cette pierre fut substituée dans son tombeau par ordre de Jupiter ; les porteurs, surpris de la pesanteur du cercueil, l’ouvrirent et furent bien surpris de trouver {p. 191}dedans une pierre au lieu du corps de la princesse. Ils déposèrent cette masse miraculeuse dans un bois qui depuis fut sacré, et prit le nom de Chapelle d’Alcmène. Les Thébains lui rendirent des honneurs divins, et sa disparition fut regardée comme une assomption. Cependant on vient de voir qu’elle ne dut pas monter au ciel, puisque Jupiter lui fit épouser Rhadamante, l’un des juges des enfers. Homère assure qu’elle était un modèle de sagesse et d’habileté dans les travaux de femme ; que sa beauté était ravissante, et qu’elle aimait tendrement son mari. On la représente tantôt sur un lit, peu d’instans après sa délivrance ; tantôt dans l’attitude de l’effroi, derrière Hercule enfant, qui étouffe deux serpents ; tantôt elle a un ornement de tête, formé de trois lunes : allusion des trois nuits pendant lesquelles Jupiter était parvenu à la tromper.

Quelques écrivains, peu crédules, ont prétendu que cette Alcmène devait nécessairement ne représenter qu’une femme très-légèrement vertueuse, qui, profitant de l’absence de son mari, écouta les doux propos de Jupiter ; ou si l’on étend l’allégorie à la nature, on suppose que cette Alcmène était une fontaine qui d’abord séparée d’un fossé, son mari, en fut gonflée par une pluie que Jupiter fit tomber ; alors ses eaux furent rejoindre celles du fossé et s’en augmentèrent. Dans leur marche, elles emportèrent tout ce qui se présenta ; à la fin il en résulta deux digues Iphicle et Hercule ; mais la première, plus faible, se laissa entraîner dans la mer, et abandonna sa famille. La seconde résista.

Après Alcmène, nous trouvons pour amante de Jupiter :

Antiope, Thébaine célèbre, fille de Nyctée et de Polixo, selon les uns ; du dieu fleuve Asope, selon d’autres ; sa beauté, des plus rares, tenta Jupiter qui, pour arriver à tromper sa sagesse, se transforma en satyre et lui fit violence. La malheureuse une fois enceinte, voulant éviter la colère de son père, se réfugia chez Épopée, roi de Sicyone, et l’épousa. Lycus, ayant reçu l’ordre avant la mort de son père Nyctée, de reprendre Antiope sa sœur à quelque prix que ce fût, ravagea Sicyone, tua Epopée, et emmena Antiope prisonnière à Thèbes. Celle-ci accoucha en route ou sur le mont Cythéron de deux fils, Amphyon et Zéthus. A son retour dans sa patrie, elle fut abandonnée par Lycus à la discrétion de sa seconde femme Dircée, qui la retint pendant plusieurs années en prison d’où elle s’échappa. Alors elle accoucha suivant les uns, et suivant les autres, elle retouva ses fils qui ne tardèrent pas à la venger de ses malheurs. Ailleurs, on voit Nyctée confier lui-même à Lycus le soin de venger sa sœur, séduite par Jupiter. Lycus touché de ses charmes, lui rend hommage et lui accorde un généreux pardon. A cette nouvelle Dircée fut tellement irritée, qu’elle voulut faire attacher sa belle-sœur aux cornes d’un taureau sauvage ; mais, Zéthus et Amphyon qui se trouvaient à Thèbes, empêchèrent ce crime ; ils tuèrent Lycus et firent subir à Dircée le trépas qu’elle réservait à sa victime. On ajoute que Bacchus pour venger la mort de Dircée sa protégée, frappa Antiope d’un accès de folie, dont elle fut guérie par Phocas médecin qu’elle épousa.

Nous voyons ici bien des noms inconnus, mais que nous retrouverons ; seulement nous ajouterons que Nyctée et Epopée étaient fils de Neptune, et qu’après avoir enlevé ou du moins reçu sa nièce, Erectée soutint, l’an 1363 av. J.-C., une {p. 192}guerre terrible qui fut fatale aux deux frères.

Quant à Callisto ou la très belle, c’était une nymphe jeune et jolie de la suite de Diane ; on la disait aussi Arcadienne fille de Lycaon II ou de Nyctée, ou de Cétée. Jupiter la séduisit ; dès lors elle fut, comme nous l’avons vu, en butte à la haine des puissantes déesses Diane et Junon. Une tradition la fait vivre jusqu’à l’adolescence d’Arcas son fils, et la fait poursuivre un jour à la chasse par ce fils ; dejà il s’apprêtait à la tuer, quand Jupiter, pour prévenir ce parricide, transporta la mère et le fils dans les cieux, où ils forment les constellations de la grande et petite ourse. Des auteurs disent que Jupiter prit la forme de Diane pour la séduire ; d’autres que c’est Diane, qui repentante de l’avoir traitée si rudement, la plaça aux cieux. L'Océan et Téthys, à la prière de la jalouse Junon, ne voulurent donner aucun repos à Callisto : c’est pour cela, suivant une légende, qu’elle ne s’abaisse jamais sous l’horizon. Le tombeau de Callisto était en Arcadie, à trente stades de Cumes, à micôte d’une éminence, plantée d’arbres de toute espèce, et au bout de laquelle était un temple. On peut considérer l’allégorie de Callisto comme une incarnation de Diane elle-même ; car on voit souvent dans les anciennes religions, les dieux affecter les formes de quelque animal, pour prouver, peut-être, qu’ils leur accordent protection, tout aussi bien qu’à l’espèce humaine.

Carmé ou la pure était mère de Britomartis, espèce de Diane, qu’elle eut de Jupiter. On lui donne pour patrie, ou la Crète, ou la Phénicie, ou la Béotie ou l’Attique. Dans le premier cas, c’est une fille d’Eubule la Danaïde, dans le second, elle serait née de l’Union de Phénix, fils d’Agénore, avec Cassioppée, fille d’Arabius ; et dans le troisième, elle aurait pour père le vieil Ogygès, le plus ancien roi de la Grèce et fils de Neptune ; mais ces versions se tiennent et s’expliquent par l’histoire de Britomartis.

Maintenant nous voici arrivés à quelques unes des plus jolies fables qui entourent les amours de Jupiter ; nous allons donc parcourir celles de Danaé, Europe, Sémélée, Io, Léda.

Danaé était fille d’Acrisius, roi d’Argos, vers l’an 1284 av. J.-C., et d’Euridice. Acrisius ayant appris, par un oracle, que sa couronne lui serait enlevée, et qu’il mourrait de la main de son petit-fils, avait fait enfermer Danaé, sa fille unique, dans une tour d’airain pour qu’elle ne pût avoir aucun rapport avec les hommes. Mais Jupiter déjoua toutes les précautions [ILLISIBLE] ; car il se rendit auprès de Danaé en se changeant en pluie d’or. Acrisius voyant que ses précautions avaient été inutiles, fit exposer sa fille sur la mer, dans un coffre placé sur une faible barque. Cependant elle échappa et fut aborder sur les côtes de l’île de Sériphe, l’une des Cyclades, où, suivant les uns, elle mit au monde Persée, qui accomplit l’oracle en devenant par accident le meurtrier d’Acrisius. Mais d’autres auteurs disent qu’un pêcheur ayant aperçu la barque l’amena à la côte, ouvrit le coffre et y trouva la mère et le fils encore vivans ; alors il les conduisit au roi Polydecte qui épousa Danaé et prit soin de l’éducation de Persée. Banier faisant de cette fable une histoire véritable, prétend que cet amant heureux était Prœtus, frère d’Acrisius, amant de sa nièce. Ce Prœtus, dit-il, prenant un jour le nom de Jupiter, se fit ouvrir à force d’argent les portes de la tour qui renfermait Danaé, et depuis les gardes dès qu’il {p. 193}le désirait, l’introduisaient auprès de la belle captive.

Europe, était fille d’Agénor, roi de Phénicie et de Téléphasse, ou de Phénix, nom qui résumait la Phénicie entière, et de Périmède sa femme ; ses frères étaient Cadmus, Cillix et Thasos, ou Thassus ; quelques uns y ajoutent Phénix, Atymne et Phinée. Elle s’appela Europe, à cause de ses grands yeux, ou peut-être à cause de son grand front. Au moyen du cosmétique dont se servait Junon, et qu’Angélo lui donna après l’avoir volé à la toilette de la déesse sa mère, le teint lui devint aussi blanc et aussi brillant que celui de Junon. Bientôt Jupiter aima la belle Europe ; pour en triompher, il prit la forme d’un taureau ; ainsi métamorphosé, il allait paître non loin de la mer, dans un endroit où Europe avait coutume de se promener. Un jour étant avec ses compagnes, elle vit ce taureau se jouer élégamment le long du rivage : son air doux et caressant lui inspira de la confiance, elle s’approche de lui, le flatte, lui donne des herbes qu’elle avait cueillies, l’entoure de guirlandes, et s’élance enfin sans défiance sur sa croupe. A peine y est-elle placée, que le taureau se jette au milieu des flots et arrive en Crète, à l’embouchure du fleuve Léthé ; là il s’arrête sous un platane et change de forme. Elle devint mère de Minos I ; puis elle eut encore de Jupiter, ses deux fils Sarpédon et Rhadamanthe ; ensuite elle épousa, dit-on, Astérius, roi de Crète. Diodore pense qu’elle fut séduite par un capitaine nommé Taurus, qu’on lui donne même quelquefois pour fils, et de ce capitaine, elle eut ses trois enfans qu’Astérius, après l’avoir épousé, finit par adopter faute d’avoir pu lui-même en avoir. D'autres écrivains afin de donner à cette fable une couleur plus historique encore, disent que des marchands venus pour trafiquer sur la côte de Phénicie, ayant vu la jeune Europe, furent frappés de sa beauté et l’enlevèrent pour Astérius leur roi, sur un vaisseau dont la proue était décorée d’un taureau blanc, d’où vint la fable de Jupiter, transformé en taureau pour enlever cette princesse. A la première nouvelle du rapt d’Europe, Agénor son père la fit chercher de tous les côtés, et ordonna à ses fils de s’embarquer et de ne point revenir sans elle. Mais aucun n’ayant pu la retrouver, Cadmus fut bâtir Thèbes ; Cilix, dit aussi par Apollodore fils de Phénix, fonda la Cilicie ; Thassus fut on ne sait trop où ; et Atymne revint à Gortys en Crète, où il fut honoré comme Dieu après sa mort ; quant à Phinée, il épousa dans la Thrace, Cléobule ou Cléopâtre fille de Borée, roi des Vents et d’Orithye. Il en eut deux fils Plexippe et Pandion ; par la suite ayant répudié la fille de Borée pour épouser Idée fille de Dardanus, celle-ci accusa à tort ses beaux-fils, d’avoir voulu la déshonorer ; alors Phinée leur fit crever les yeux, mais lui-même pour punition de sa trop grande crédulité, fut aveuglé par Aquilon ministre de Borée.

Europe, qui, dit-on, avait introduit le culte de Séléna dans la Crète, s’étant attiré l’estime et l’amitié de tous les Crétois, fut honorée après sa mort comme une divinité. On institua même en son honneur une fête nommée Hellotia, d’où lui vient le nom d’Europe-Hellotès ; dans cette fête, les restes de cette princesse Phénicienne étaient portés avec beaucoup de pompe, au milieu d’un entourage de guirlandes de myrte.

On représente Europe assise sur le dos d’un taureau, dont les cornes sont ornées de guirlandes, quelquefois son siége est {p. 194}le tronc d’un platane, et alors elle a un air inquiet. Les modernes ayant cru que cette princesse, dont le nom exprime la blancheur, avait donné son nom à l’Europe, où elle fut transportée, représentent cette partie du monde, comme une dame fort richement vêtue, d’une robe de plusieurs couleurs, pour marquer la diversité de ses richesses ; elle porte une riche couronne et est assise sur deux cornes d’abondance, pour exprimer sa grande fertilité ; elle a près d’elle un temple et dans la main un sceptre.

Quelquefois pour expliquer le sens allégorique de l’enlèvement d’Europe, on a pensé qu’il était la simple expression d’une Néoménie ou nouvelle lune, lorsque le soleil et la lune, au printemps sont dans le signe du taureau ; ou bien qu’il s’agissait d’un événement terrestre tout naturel, et alors on regarde Jupiter-taureau comme un torrent formé par une pluie, qui fit disparaître la fontaine ou nymphe aquatique, Europe.

Nous pourrions entrer ici dans d’assez grands détails sur le plus remarquable des frères d’Europe, sur Cadmus ; mais nous le retrouverons en parlant de la guerre que soutint Thèbes, ville qu’il avait fondée. Quant à Astérius époux d’Europe, il était fils de Teatame ou Tertame, et d’une fille du roi de Crétée ; il devint roi de Crète, quinze siècles avant J.-C. On suppose souvent que lui seul sous le nom de Jupiter, enleva Europe, dont il adopta les fils, ou même qu’il fut le père des enfans que nous connaissons comme nés des amours d’Europe et de Jupiter ; fait dont il sera souvent important de se rappeler par la suite, pour comprendre l’origine des anciennes familles mythologiques de la Grèce.

Quant à Latone, amante de Jupiter, nous la connaissons déjà ; nous avons vu ses malheureuses aventures, ajoutons seulement ici que son nom dérivant peut-être d’un mot voulant dire se cacher, exprime l’obscurité dans laquelle le monde était plongé avant la création du soleil. Nous ne dirons également rien de Niobé amante de Jupiter, parcequ’elle ne marqua pas suffisamment dans la mythologie ; cependant nous l’indiquons ici pour faire remarquer qu’elle était fille de Phoronée et de Laodice, ainsi qu’Apis ; elle fut la première mortelle que Jupiter voulut bien aimer et n’a rien de commun avec la Niobée, fille de Tantale et de Dioné, contre laquelle Latone exerça une vengeance si cruelle, il ne faut donc pas les confondre. Les parens de Niobé, amante de Jupiter, méritent en outre quelques mots ; car Phoronée, fils d’Inachus roi d’Argos, réunit et poliça les habitans épars et sauvages de l’Argolide, et fut celui qui peut-être fonda leur première ville. Quelques personnes prétendent qu’il est appelé fils d’Inachus, parce qu’il habitait le bord d’une rivière de ce nom ; on croit dans l’histoire que ce fut vers l’année 1805 av. J. C. qu’il réunit ces peuples et appela Phoronium son premier établissement qui prit ensuite le nom d’Argos, l’an 1635 avant J. C. Son fils Apis né de Cinna, fut s’établir en Égypte où il se rendit si fameux qu’après sa mort il fut mis au rang des Dieux sous le nom de Sérapis. Niobé sa fille eut en outre de ses amours avec Jupiter un fils que l’on appela également Apis, mais que rien ne rendit célèbre.

La dernière maîtresse de Jupiter que nous trouvons sous notre plume est Sémélée, fille de Cadmus et d’Harmonie que nous savons être l’amour. Elle ne put résister aux entreprises de séductions de Jupiter qui finit par réussir. Junon ayant {p. 195}eu connaissance de leurs relations, prit les traits de Béroé nourrice de Sémélée et fut la trouver. Elle lui conseilla de demander à son amant qu’il se montrât à elle dans tout l’éclat de sa divinité. Sémélée fit donc jurer par le Styx à Jupiter de lui accorder ce qu’elle lui demanderait ; celui-ci lui ayant juré ne put refuser. A peine Jupiter parut-il à ses regards, armé de la foudre, environné d’éclairs que le palais fut embrasé entièrement et que Sémélée fut consumée. Aussitôt Jupiter tira de son sein l’enfant qu’elle portait, et l’enferma dans sa cuisse, jusqu’au moment où il pourrait lui donner le jour.

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D'autres légendes portent que Jupiter fit retirer des flammes cet enfant nommé Bacchus par Mercure ; que Macris, fille d’Aristée reçut l’enfant dans ses bras et le donna à son père, qui le mit dans sa cuisse, où il le fit coudre par Sabasius et où il le garda le reste des neuf mois ; ou bien, dit-on encore, ce furent des nymphes qui le retirèrent du milieu des cendres maternelles, le baignèrent dans un ruisseau et se chargèrent de l’élever ; enfin on assure en dernier lieu que Mercure porta l’enfant à Nysa, ville d’Arabie ou sur le mont Méros chez les Indiens. Dans les cultes mystérieux de la Grèce, Sémélée tenait une des premières places : aussi disait-on qu’immédiatement après sa mort elle monta dans les cieux, et fut s’asseoir à la table des dieux sous le nom de Chioné. D'autres la font retirer des enfers et présenter au conseil des dieux par Bacchus.

Ici comme on le voit, les généalogistes mythologues se sont totalement embrouillés ; car déjà nous avons rencontré Bacchus aidant Jupiter à combattre les Géants et nous ne le voyons naître que d’une fille de Cadmus, dont l’existence supposée fut postérieure de plusieurs siècles à cette guerre. Cependant, en parlant de Bacchus nous tâcherons d’éclaircir tout ce qui se rapporte à sa personne ; pour l’instant nous nous en tiendrons à dire que sa mère fut probablement quelque jeune imprudente princesse qui, après avoir eu une intrigue avec un de ses sujets, accoucha au septième mois, et que Cadmus pour sauver l’honneur de sa fille, rejeta sur Jupiter la paternité de cet enfant. On explique aussi cette fable des amours de Sémélée et de Jupiter, en disant qu’une pluie fit grossir une fontaine, et l’on indique la jalousie de Junon par l’agitation de l’air que l’orage produit toujours ; mais on comprend combien de pareilles explications sont forcées. Ces fables en général reposent sur des faits positifs qu’il est souvent difficile de nos jours d’indiquer, et qui furent plus ou moins embellis par les prêtres et les poètes de la Grèce et de Rome.

Après avoir vu Jupiter se changer en taureau pour satisfaire ses amourettes, nous allons le voir maintenant changer une de ses amantes en génisse pour la sauver de la colère de Junon. C'était Io qui passait pour fille ou du fleuve Inachus, ou d’Inachus, roi d’Argos, ce qui n’est pas trop éloigné, comme on le sait, d’être la même chose, ou de Triopos septième roi d’Argos. On lui donnait pour mère Argie femme d’Inachus ou Ismène femme de l’inachide Argus. C'était donc une princesse dont Jupiter devint amoureux ; mais craignant la jalousie et la colère de Junon, il voulut lui cacher cet intrigue, couvrit son amante d’un léger nuage et la changea en une jeune et tendre génisse. Cependant Junon ayant pénétré ce mystère, parut frappée de la beauté de cet animal, et le demanda en cadeau à son mari qui ne voulant pas exciter les {p. 196}soupçons de son irascible épouse n’osa pas la lui refuser. Aussitôt Junon confie cette belle génisse en garde à Argus aux cent yeux. Le chef de l’Olympe fut d’abord incertain sur le parti qu’il devait prendre, pourtant, à la fin il donne la commission à Mercure de le débarrasser de ce surveillant incommode. L'habile messager descend donc bien vite sur la terre, se fait lui-même humble berger ; puis aux doux accords de sa flûte enchantée il endort le vigilant Argus, lui coupe la tête et délivre la maîtresse du grand dieu de l’Olympe. Junon à cette nouvelle plus irritée que jamais envoie à la belle génisse une Furie, d’autres disent un Taon, pour la piquer et la persécuter. Cette malheureuse princesse fut tellement tourmentée qu’elle se mit à passer la mer à la nage entre Bisanze et Phare, et à courir par monts et par vaux dans l’Illyrie, le mont Hémus, la Scythie, le pays des Cimmériens. A la fin elle arriva sur les bords du Nil où Jupiter, après avoir apaisé Junon, lui rendit sa première figure. Ce fut là qu’elle accoucha d’Epaphus ; mais étant morte quelque temps plus tard, les Egyptiens l’adorèrent sous le nom d’Isis.

Si l’on cherche à ramener cette fable à l’histoire, on trouve qu’Io, prêtresse de Junon fut aimée d’Apis, roi d’Argos, surnommé Jupiter, comme le fut autrefois plus d’un roi célèbre. Cette préférence ayant excité la jalousie de la reine, celle-ci enleva sa rivale, et la mit sous la garde d’un geôlier vigilant dont le roi se défit ; mais craignant pourtant quelque vengeance de la part de son épouse, il éloigna sa maîtresse et l’embarqua sur un vaisseau portant la figure d’une vache sur sa proue. Quant au nom d’Isis, on pense qu’Inachus ayant porté d’Égypte en Grèce le culte d’Isis, les Grecs regardèrent cette déesse comme sa fille, et la confondirent avec Io, d’où il résulte que ces deux divinités étaient en Grèce tout-à-fait les mêmes. Ces explications pouvant être admises, il est inutile d’ajouter que certains écrivains regardent Io, changée en vache, comme une rivière se déchargeant dans une autre, et que d’autres adoptent l’enlèvement d’Io pour une allusion à la Néoménie ou nouvelle lune du printemps.

Si nous suivons cette fable, nous voyons qu’Inachus était un fils de l’Océan et de Thétis, c’est-à-dire, venu probablement de Phénicie dans la Grèce où il fonda le royaume d’Argos vers l’an 1856 av. J.-C. Il fut le chef des Inachides, race célèbre à chaque page dans la Mythologie, surtout si l’on y comprend Persée. Quoi qu’il en soit, Inachus après l’enlèvement de sa fille, envoya Cyrnus son fils ou son ministre à la tête d’une flotte, ainsi que Gordys fils de Triptolème pour chercher Io. Ceux-ci n’ayant pu la retrouver, et n’osant pas retourner auprès de leur maître, le premier fut s’établir en Carie où il bâtit la ville de Cyrne ; et le second fonda la ville de Gordia. Quant à Io elle resta en Égypte, et paraît y avoir épousé Télégone roi de cette contrée.

Ce fut après cette aventure, lorsque la jeune princesse fut rendue à sa première forme, que Junon voulut rompre avec Jupiter par un divorce public. Mais Cithéron roi de Béotie, qui passait pour l’homme le plus sage de son temps, consulté par Jupiter trouva le moyen de le réconcilier avec son épouse, en lui conseillant de feindre un nouveau mariage. Ce qu’il fit comme nous l’avons dit en déclarant qu’il allait se remarier avec Platée fille d’Asope, qui n’était en réalité qu’un tronc d’arbre habillé en femme. Cette {p. 197}ruse ayant réussi et ayant donné lieu à une réconciliation, on récompensa ce service en appelant du nom de ce roi une montagne de la Béotie, qui fut depuis consacrée à Jupiter et aux Muses.

Mais revenons sur un personnage important, sur cet Argus que l’on surnomma Panopte ou qui voit tout. Il était fils d’Arestor, avait cent yeux dont cinquante restaient ouverts, quand les cinquante autres se fermaient pour dormir ; selon d’autres mythologues, il n’y avait que deux de ces yeux qui se fermaient à la fois. Junon, après sa mort, prit ses yeux et les répandit sur la queue du paon son oiseau favori, il paraît qu’un souverain de ce nom régna dans l’Argolide vers l’an 1661 av. J.-C. Son nom du reste est venu jusqu’à nous, en conservant son expression redoutable ; car un Argus est encore de nos jours un espion ou un gardien assidu et vigilant, et ses yeux sont l’image parfaite de la jalousie et d’une active surveillance.

Léda est encore une amante de Jupiter pour laquelle il fut obligé de se transformer. Elle était femme de Tindare et fille de Thestius roi d’Étoile, fils d’Agénor ; sa mère était Pantidye princesse de Lacédémone. Jupiter s’ésprit des beautés de la jeune Léda, après l’avoir aperçue un jour sur les bords de l’Eurotas. Aussitôt il fit changer Vénus en aigle, et prenant lui-même la figure d’un cygne, il feignit d’être poursuivi, et craintif à l’aspect du danger, il fut se réfugier entre les bras de Léda, laquelle au bout de neuf mois accoucha de deux œufs. De l’un sortirent Pollux et Hélène et de l’autre Castor et Clytemnestre. Cependant les deux premiers enfans sont seuls attribués généralement à Jupiter. Pour les deux autres y compris une troisième fille, appelée Timandra, on les croit enfans légitimes de Tindare. Suivant Apollodore le fait ne se passa pas de cette manière. D'après lui c’est de Némésis sa fille que Jupiter devint amoureux ; alors pour elle, il se métamorphosa en cygne et il la changea en même temps en canne. Cette Némésis ayant pondu un œuf le remit à Léda, qui devint ainsi mère des deux frères jumeaux. Selon quelques-uns, Léda fut déifiée sous le nom de Némésis. Selon d’autres, c’était une princesse inconséquente qui voulant sauver son honneur compromis par des imprudences commises sur les bords de l’Eurotas au milieu d’une troupe de cygnes, fit publier que Jupiter étant devenu amoureux d’elle, l’avait séduite en se métamorphosant en cygne. Plusieurs interprétations ont encore été attribuées à cette fable ; ainsi ce fut une tour, une chambre, un lit en forme d’œuf, rendez-vous du couple amoureux, qui donna lieu à cette fiction. Mais nous ne nous arrêterons pas à indiquer toutes les suppositions que l’on pourrait faire pour expliquer cette fable ; seulement nous ajouterons qu’une danse lascive portant le nom de Léda, et dérivant de celui de la fille de Thestius, ainsi que de ses amours, était en grande vogue chez les Romains du temps de Juvénal.

Enfans de Jupiter, filles de ce dieu. Après avoir fait connaître les femmes et les maîtresses ou concubines de Jupiter, parlons de ses nombreux enfans. D'abord commençons par ses filles, car fort peu d’entre elles s’étant fait remarquer, elles nous serviront d’une transition agréable pour passer à la longue et pénible série de ses fils.

Les filles de ce Dieu se bornent à quelques-unes, et en réalité Minerve et Diane sont les seules sérieusement {p. 198}remarquables. Cependant avant d’indiquer tout ce qui se rattache à la première de ces illustres déesses, puisque nous connaissons déjà la seconde, jetons un coup-d’œil rapide sur les noms et les faits de toutes les autres.

Alagonie ou Alalgénie n’est qu’une fille inconnue de Jupiter et d’Europe.

Angelo, fille de Jupiter et de Junon, marque simplement dans la mythologie par le cadeau qu’elle fit à Europe son amie du fard dont Junon sa mère se servait à sa toilette et qu’elle lui déroba.

Argé est une fille de Jupiter et de Junon, sœur d’Hébée et de Vulcain, mais sur laquelle les légendes n’ont rien laissé de particulier.

Auli est une déesse praxilienne honorée à Hatiarte, fille de Jupiter et de Thébée.

Britomartis ou la douce Vierge en Crète, jouait le rôle d’une Artémise ou d’une Diane, et portait les noms ou d’Aphée, c’est-à-dire l’invisible, ou de Dictynne. Sous ce dernier nom signifiant la chasseresse on l’accepte pour une Diane, fille de Jupiter et de Carmé, ayant fait le serment de n’avoir de passion que la chasse. Un jour le roi Minos essaya de la faire se parjurer ; mais elle se mit à fuir, se prit dans les filets qu’elle avait elle-même tendus, et n’obtint sa délivrance de Diane sa protectrice, qu’en lui promettant de lui ériger un temple. Serment qu’elle tint comme le premier en lui faisant élever le temple de Diane Dictynne. Si on la considère comme Aphée, c’est-à-dire, comme une Artémise, on change la dernière partie de la légende et l’on suppose qu’elle échappa aux poursuites de Minos en se précipitant dans la mer, et tombant pour ne plus reparaître dans des filets de pêcheurs d’où elle ne fut retirée que d’une manière invisible par Diane qui dès lors la divinisa.

Bura était née de Jupiter et d’Helice ou, disait-on encore, fille d’Ion, descendant de Deucalion ; elle donna son nom à une ville de la baie de Corynthe, disparue sous les eaux.

Dodon et Dodone. La première passe pour une fille de Jupiter et d’Europe ; mais on dit que ce dieu eut la seconde d’un commerce illicite avec Euterpe. Quoi qu’il en soit on les confond souvent l’une avec l’autre, et l’une des deux avait donné son nom à la ville d’Epire appelée Dodone, célèbre par son oracle, sa forêt et sa fontaine.

C'est peut-être à l’époque de l’existence supposée de Dodone que l’on doit rapporter l’origine de l’institution des oracles et de l’art entier de la divination ; cependant comme Apollon était le dieu de cette espèce de science, c’est en parlant de lui que nous avons indiqué tout ce qui tient aux oracles.

Fortune. Déesse des richesses, des plaisirs et des peines ; elle était tout à fait inconnue des anciens Grecs et ne fut admise dans la théogonie grecque qu’assez tard. Voici les surnoms divers qu’on lui donnait : Acrœa ou du mont Acré près Corynthe ; Antœa et Antiate ou d’Antium ; Aurea ou à la statue d’or ; Arna ou du fleuve Arnus ou Arno en Etrurie ; Barbue à Rome ; Bona ou la Bonne au Capitole ; Brevis et Parva ou de peu de durée à Rome ; Cœca ou l’aveugle, qui aveugle également ses favoris : Conjugale ou présidant au bonheur des époux ; Douteuse ; Equestre qui avait fait remporter une victoire à Q. Fulvius sur les Celtibériens ; Funesta ou la funeste ; Fors ou la forte des Romains ; hujus et hujusce Diei ou du jour de la victoire de Q. Catulus sur les Cimbres ; de la veille ; du lendemain ; {p. 199}l’inattendue ; Mala ou la perfide ; Mascula ou masculine ; Muliebris ou des dames, en mémoire de ce que Véturie et Volumnie avaient fléchi Coriolan sur un endroit où pour immortaliser ce fait on avait élevé un temple à la Fortune hors de Rome, temple que des femmes seulement desservaient et dans lequel les dames Romaines faisaient un sacrifice chaque année ; Mulier ou honorée des femmes ; Natalis ou présidant à la naissance ; Obsequens qui avait un temple dans la septième et huitième région de Rome : Paisible ; Pherepolis ou protectrice des villes ; Primigeni ou première fondatrice de Rome suivant les Romains ; Privata ou privée ; Prœnestina Dea, Propria ou des simples particuliers dans le palais de Servius Tullius ; Publica ou Publique sur le mont Quirinal ; Respiciens ou regardant d’un œil propice et favorable ; Sénilis ou des vieillards ; Vertens ou à la tête détournée des spectateurs ; Tuché ou la fortune des Grecs ; Virgo ou honorée des jeunes filles ; Virilis ou virile et adorée spécialement par les femmes veuves et les jeunes filles, qui chaque année se réunissaient, le premier avril, dans le temple de la fortune Virile pour la prier de cacher aux yeux des hommes leurs défauts corporels ; Viscata ou Viscosa ou la poisseuse, attachant les hommes comme de la glu ; Volucris ou la volage ou aux ailes d’oiseau.

La fortune passait chez les uns pour fille du Destin ou de l’Océan, et chez les autres pour née des amours de Jupiter avec Némésis. Peu honorée et pour ainsi dire inconnue dans la Grèce, elle jouissait au contraire d’un culte très brillant à Rome où elle eut jusqu’à dix temples dans la ville. Le premier y fut bâti par Tullus Hostilius et le second par Servius Tullius ; puis elle en avait dans toute l’Italie, mais son plus célèbre était à Antium. Là on lui faisait continuellement de nouvelles offrandes.

Les Romains la représentaient chauve, aveugle, debout avec des ailes, un pied sur une roue tournant rapidement et l’autre en l’air, ou quelquefois elle porte un gouvernail et pose son pied sur une proue de navire. Mais les Achéens lui mettaient dans une main la corne d’abondance, tandis que de l’autre elle conduisait l’Occasion nue, chauve par derrière et n’ayant plus qu’un toupet de cheveux ; ils mettaient aussi un amour ailé aux pieds de la fortune. A Smyrne elle avait un croissant ou un soleil ou l’étoile polaire sur la tête. Les Béotiens lui faisaient porter Plutus dans ses bras. Quant à la mauvaise fortune on la trouvait toujours exposée sur un navire sans mât, sans timon et sans voiles.

La fortune avait toujours à ses côtés sa fille la Nécessité, dont le pouvoir inflexible soumettait tout à ses lois, même Jupiter. Cette fille de la fortune avait un temple à Corynthe où personne excepté ses prêtresses ne pouvait entrer. Elle avait des mains de bronze tenant de longues chevilles et des coins de fer. Souvent, mais à tort, on la confond avec le Destin, Némésis, les Parques et Adrastée.

Quant à Plutus, c’était également le dieu des richesses ; généralement il passait suivant la version d’Hésiode pour être né en Crète de l’alliance de Cérès avec Jasion c’est-à-dire de l’agriculture et du travail. Mais Platon lui donnait pour père Porus dieu de l’abondance et fils de Métis, et pour mère Pœnia ou la pauvreté. Cependant c’était la naissance de l’amour que certains écrivains leur attribuaient, en disant qu’après un grand festin donné par les Dieux Pænia étant venue pour ramasser les restes, Porus enivré par les fumets du vin s’était épris de la malheureuse fille et en avait eu {p. 200}un jeune et charmant enfant. Quoi qu’il en soit Plutus, d’après Aristophane, ayant déclaré dans sa jeunesse qu’il ne protégerait que la science et la vertu, Jupiter ne le voulut pas et le rendit aveugle ; aussi le peignait-on sous la forme d’un vieillard aveugle ayant une bourse à la main, boiteux et ailé, venant doucement, mais s’en retournant à tire d’ailes. S'il n’avait pas de temple particulier, il se trouvait dans tous ceux de la fortune chargée de le conduire, quoiqu’elle soit elle-même conduite par le destin. A Thèbes même elle le portait comme un enfant entre ses bras. Mais chez les Athéniens c’était par la statue de la paix qu’il était porté encore enfant. Ce dieu est confondu quelquefois avec plusieurs divinités infernales et surtout avec Pluton, alors il porta le nom de Tellumo par allusion aux richesses que renferme la terre.

Plutus avait un frère appelé Philomèle, qui, négligé par son aîné dont il ne recevait rien, se fit agriculteur, inventa lui aussi la charrue, et, par son travail, mérita la protection de Cérès, qui lors de sa mort, l’enleva au Ciel et le placa dans la constellation du Bouvier.

Après la Fortune, Fatum ou le Destin, la Nécessité et Plutus, on doit ranger la Félicité ou Faustitas dans le sens de la Fécondité ; et Pecunia ou l’argent personnifié.

Eternité, fille de Jupiter ; elle était représentée avec les traits principaux du temps, tenant un sablier ou un globe à la main. On lui donne pour symbole un phénix. Les Egyptiens la représentaient sous la forme d’un serpent qui se mord la queue.

Hélène, fille de Léda, épouse de Tyndare ; Jupiter, nous le savons, s’étant changé en cygne, obtint les faveurs de la reine de Sparte que son époux avait déjà rendue enceinte. Léda porta dans son sein deux œufs ; du premier naquirent Castor et Clytemnestre, tous deux enfans de Tyndare ; du second, Pollux et Hélène, tous deux du sang de Jupiter. Hélène apporta en naissant, cette brillante beauté qui fut si funeste à ses admirateurs. A peine âgée de dix ans, Thésée, épris de ses charmes, l’enleva, et la mit sous la garde de sa mère, et en eut un fils dont le nom n’est pas parvenu jusqu’à nous. Castor et Pollux, frères d’Hélène, ayant appris, quelque temps après, d’Acadème, le lieu de sa retraite, la délivrèrent et emmenèrent Ethra, mère de Thésée, qui fut captive d’Hélène jusqu’à la fin de ses jours. Quoiqu’il ne fût plus possible de la mettre au rang des vierges, elle n’en fut non moins recherchée par tout ce que la Grèce avait de héros distingués ; mais elle préféra Ménélas qui la rendit mère d’Hermione.

Quelque temps après, cédant aux pressantes sollicitations de Pâris, elle consentit à le suivre en Asie. Tous deux errèrent long-temps sur les mers, tantôt ils abordent en Attique, et elle y devient mère de Bunichus ; tantôt ils vont à Sidon, tantôt en Égypte. Ce fut de cette contrée qu’ils prirent la route d’Ilion où ils furent reçus avec joie par les Priamides, qui étaient bien aises d’user de représailles sur les ravisseurs d’Hésione. Ménelas la réclama vainement à plusieurs reprises ; enfin, la Grèce ne put la rendre à son premier époux, qu’après un siége de dix ans, et après avoir renversé les murailles de Troie. Pour se reconcilier avec Ménelas, elle trahit indignement Deiphobe frère de Paris, son second mari, et en introduisant les Crecs dans l’appartement où il était, et en applaudissant aux horribles mutilations qu’ils exercèrent sur lui avant {p. 201}de le faire mourir. Ménélas ensuite la reprit, et vécut avec elle sans lui faire aucun reproche, il lui trouva même des charmes qu’elle n’avait pas avant son enlèvement. Après la mort de Ménélas, elle fut élevée aux cieux où elle brille, conjointement avec son frère Pollux, et forme la constellation des Gémeaux. Elle avait un temple à Sparte, et à Thérapné on voyait son tombeau avec celui de Ménélas.

Hydarnis, fille d’Europe et de Jupiter, donna son nom à une ville de la Crète.

La Liberté, à laquelle on éleva plusieurs temples, passait, à Rome, pour être la fille de Junon et de Jupiter. Le premier temple qui lui fut élevé, était sur le mont Aventin. Ce fut Tibérius Gracchus, le père des Gracques, qui le fit bâtir ; un incendie l’ayant dévoré, Osinius-Pollion le fit reconstruire. Un second temple fut consacré à cette déesse, par les ordres du sénat, après que César vainqueur eut promis de laisser Rome libre. On la représente la tête couverte d’un bonnet phrygien ayant pour attributs, un sceptre, un joug rompu, et un char, et de plus, à ses pieds un chat.

Lydie, fille de Jupiter, était femme de Memphis.

Macédonia, fille de Jupiter et de Thyia, donna son nom à la Macédoine, ou plutôt Macédonie n’est que la personnification de la Macédoine.

Mélinoé fille de Jupiter et de Proserpine ; on la représente tantôt noire, tantôt blanche, tantôt avec des vêtemens d’un jaune fauve et affectant des formes effrayantes.

Naïades, nymphes qui habitaient les fleuves, elles passaient pour filles de Jupiter ; mais nous les retrouverons en partant de Neptune.

Némésis, fille de Jupiter, passe ordinairement pour la vengeance, pour la grande furie, pour la justice, pour la fortune judiciaire de qui tout émane. Jupiter, disait-on, comme nous l’avons vu en parlant de Léda, l’avait séduite sous la forme d’un cygne, pendant qu’elle était endormie ; un œuf fut le résultat de cette union ; Mercure le porta à Léda qui se chargea de le faire éclore. C'est Némésis qui est chargée de surveiller, de juger, de châtier et de commander à l’aveugle destin. Elle fait sortir de l’urne fatale, selon son caprice, ou la boule noire ou la boule blanche ; elle humilie les superbes et les puissans ; elle accable de sa haine les enfans coupables envers leurs parens, et venge les amans malheureux des infidélités de leurs maîtresses. Elle fut honorée à Samos, à Ephèse, à Sidon, à Smyrne ; elle eut un temple à Rhamnonte, un autel au Capitole. On la représente avec un voile. Tantôt elle a une roue sous ses pieds, et une couronne de laurier orne sa tête ; tantôt une fleur de narcisse remplace le laurier.

La Paix que l’on regardait comme une des trois Heures en Grèce, était fille de Jupiter et de Thémis. Les Athéniens lui dédièrent un autel. Elle fut surtout adorée à Rome ; l’empereur Claude lui fit élever un temple magnifique. On la représentait tenant Plutus dans ses bras. Elle est souvent aussi représentée avec les traits d’une belle et majestueuse matrone, tenant d’une main l’olivier, la haste, le sceptre ou le caducée dans l’autre. Ailleurs elle tient une corne d’abondance, ou un bouquet d’épis, ou un flambeau renversé.

Thébée, fille de Jupiter et d’Iodamé, fut la femme d’Ogygès, et mère de plusieurs enfans dont on ignore le nom.

La Vérité, passait pour fille de Jupiter ou de Saturne, et mère de la Justice et de {p. 202}la Vertu. On la représente sous la forme d’une femme modeste, dont la demeure, suivant Démocrite, était au fond d’un puits, pour indiquer combien elle est difficile à découvrir. Elle avait pour fille la Vertu, divinité également allégorique, à laquelle Marcellus fit bâtir un temple, en même temps qu’il en fit construire un autre à l’Honneur, de manière que pour arriver à celui-ci, l’on était obligé de passer par le premier.

Minerve. Après avoir parlé de toutes les filles, plus ou moins importantes de Jupiter, arrivons à sa fille chérie, à son véritable chef-d’œuvre, à Minerve enfin, déesse de la sagesse, des sciences, des arts et même de la guerre. Elle portait différents noms et surnoms, suivant les peuples chez lesquels on l’adorait : ainsi on l’appelait Achœa, ou du temple Daurien, dont la garde était confiée à des chiens, qui toujours reconnaissaient les Grecs, et repoussaient les étrangers ; Ædon ou rossignol chez les Pamphyliens ; Agaleis ou qui conduit le peuple ; Agéla ou qui fait du butin ; Agraule ou de la tribu des Erecthéides, à Athènes ; Alalcomeneis ou du sculpteur Alalcomène, ou la fille d’Alalcomène ; Alcis, Alcide, Alcimaque, Alcesta, et Alcidème ou la forte en Macédoine ; Aléa ou d’Aleus, qui lui avait construit un temple à Tégée en Arcadie ; Aliphœrea ou d’Aliphère en Arcadie ; Ambulia ou la marcheuse ; Anemotide ou qui calme les vents à Methone ; Aracynthias ou d’Aracynthe en Etolie ; Area chez les Platéens ; Armifera et Armipotens ou la guerrière ; Asia du Mont-Asie en Colchide, en Laconie ; Assesia et Assesine ou d’Assos en Ionie ; Astyris ou d’Astyra en Phénicie ; Athâna et Athèna ou d’Athènes en Grèce ; Aulis ou qui inventa la flûte ; Axiopœnas ou celle qui vengea Hippicoon et ses amis par les mains d’Hercule à Sparte ; Boarnia ou qui apprit à atteler les bœufs en Béotie ; Budée ou de Budéa dans la Magnésie ; Bulée ou la sage conseillère ; Cabardienus ou de Cabardie ; Capta ou celle qui était captive dans la tête de Jupiter, sur le mont Cœlius à Rome ; Cœsia ou aux yeux bleus ; Catuliana ou à l’étendard de Catulus, Cecropia ou la déesse de Cecrops ; Céleuthée, Chalcidice et Chalcixos ou de Chalcis en Eubée et à Rome, Chalciœcos ou au temple et à la statue d’airain, à Lacédémone ; Chaliniste, à Corynthe, ou qui mit une bride à Pégase pour qu’il portât Bellérophon ; Chorion en Arcadie ; Chrysegis ou à l’égide d’or ; Cissé à Epidaure et en Argolide ; Colocasia, ou à la statue au manteau rond de Sicyone ; Corie et Coreste en Arcadie ; Coryphagère, ou sortie du cerveau de Jupiter ; Cranea ou de Cranée près d’Elatée en Phocide ; Crastie ou de Sybaris ; Cidonia ou de Phyra en Elide ; Cyparissia ou de Cyparissie en Messénie ; Elea ou d’Elée ; Endaïhtyia ou à forme de plongeons à Mégare ; Epipyrgis ou Hécate à Athènes, et Minerve présidant aux tours à Abdère ; Ergane ou l’artisan comme inventrice de tous les arts à Athènes ; Equestre ou Hipia ; Ethyia ou la Minerve aux plongeons de Mégare ; Frœnalis et Faœnatrix ou la domptrice de Pégase à Corynthe ; Giganlophontès ou qui combattit les Géans ; Glaucopis ou aux yeux bleus ; Gorgone, Gorgonie, Gorgonienne, Gorgophone et Gorgophore ou celle qui vainquit les Gorgones, chez les Cyréniens ; Hellotide ou qui punit à Corynthe la mort de sa prêtresse Hellotis, réfugiée dans son temple ; Hippia, ou l’équestre chez les Éléens et à Mantyrée, pour avoir lors de la guerre des Géans, poussé son cheval contre Encelade ; Hippoletis ou d’Hippola en Laconie ; Hoplosmia ou l’armée de pied {p. 203}en cap des Eléens ; Hygiaea ou présidant comme Apollon à l’art de guérir ; Hyperdexia ou favorisant les mortels ; Ilia ou d’Ilium en Troade ; Isménia ou du fleuve Ismenus à Thèbes en Béotie ; Itonia et Itonide ou du temple que lui construisit Itonus fils de Deucalion, chez les Caronéens en Béotie ; Laosas ou sauvant le peuple ; Laphyra ou donnant les dépouilles des ennemis ; Larissée ou du fleuve Larissus dans le Peloponèse ; Lemnia ou des Lemniens qui lui avaient consacré une statue dans la citadelle d’Athènes ; Lindienne ou de Lindos dans l’île de Rhodes ; Machinatrix ou l’inventrice des arts en Arcadie ; Magarsis ou de Magarsus en Cilicie ; Magnesia ou de Magnésia en Macédoine ; Matera ou ornée de piques ; Mechanica et Mechanitès ou présidant aux arts mécaniques à Mégapolis ; Medica ou la guérisseuse-mère chez les Eléens ; Musicale ou la joueuse de flûte ; Neda ou Nedusia ou des bords du fleuve Néda dans le Péloponèse ; Nemaronum ou Minerve-Nœma fille de Lameck qui avait, disait-on, inventé l’art de la filature et du tissage des toiles ; Oleria ou d’Oléros en Crète ; Operaria ou l’inventrice des arts ; Ophtalmetis et Optiletis ou du temple que lui avait consacré Lycurgue, après avoir eu un œil crevé, dans une émeute, par Léandre ; Oxiderce ou aux yeux perçans ; Pallas ou Minerve guerrière ; Pallenis ou de Pallène en Attique ; Panacheis ou protectrice des Achéens ; Parthénie et Parthénos ou la virginale ; Pœnia et Peonia ou la conservatrice de la santé près d’Orope ; Poliade ou la patronne à Tégée et à Erythres en Ionie ; Polinchos ou la protectrice des villes à Sparte ; Prœstès ou qui inspire la sagesse ; Pronaüs ou dont la statue sculptée par Phidias, se trouvait devant le temple à Thèbes ; Pronoœa ou la prévoyante à Delphes, Pylotis ou dont l’image se plaçait au-dessus des portes en Grèces ; Saïs et Saitès ou dont le culte était supposé avoir été apporté en Grèce, de Saïs, ville d’Egypte ; Salête ou fille du Nil, d’après Cicéron ; Salpinx ou la trompette à Argos, où un temple lui avait été bâti par Hégelaüs, inventeur de la trompette ; Sicyonia ou de Sicyone, dans le Péloponèse ; Sospes ou la conservatrice ; Sthéniade ou la robuste à Argos ; Suniade ou de Sunium, actuellement le cap Colonne où Platon enseignait sa doctrine ; Tana ou la Minerve des Etrusques ; Telchinia ou du temple que l’on croyait lui avoir été bâti à Teumesse en Béotie, Tithrone ou de Tithronée en Phocide et chez les Mirrhinusiens ; Tritogenia ou née la troisième, ainsi appelée, on ne sait trop pourquoi ; soit, disait-on, parce qu’elle venait du cerveau de Jupiter ; soit parce qu’elle était née le troisième mois ; soit encore parce qu’on la supposait être venue au monde après Apollon et Diane ; soit enfin que ce nom fût analogue à ceux de Tritonia et de Tritonis qu’on lui donnait en Béotie, comme fille ou élève de Triton. Cependant Démocrite supposait qu’elle devait ce dernier surnom, aux trois grands bienfaits, dont elle était la dispensatrice, savoir : la sagesse, la droiture et la justice ; Unigena ou née d’un seul ; Virago ou au courage masculin ; Virgo ou la vierge par excellence ; Xenia et Xenios, ou la protectrice à Sparte.

Avant d’indiquer la fable dont les Grecs avaient entouré Minerve, donnons quelques explications préliminaires sur son existence. C'est encore une déesse multiple ; ainsi Pausanias en fait une fille aux yeux bleus, inventrice des ouvrages de laine, née de Neptune et de Tritonia nymphe du lac Triton. Cicéron au contraire fait de Minerve cinq personnages {p. 204}distincts ; selon lui, une de ces Minerves était mère d’Apollon, une autre issue du Nil et adorée à Saïs en Égypte devait être la Neith ou Neithée des Égyptiens ; une troisième était fille de Jupiter, une quatrième avait encore ce même Dieu pour père et l’océanide Coryphe pour mère. Alors cette Minerve était la Corie des Arcadiens et suivant eux, l’inventrice des quadriges ou chars à quatre chevaux de front. La cinquième enfin, armée d’ailes au talon, était fille du géant Pallas qu’elle tua parce qu’il avait voulu la déshonorer. Ces Minerves comptées au même nombre par St-Clément d’Alexandrie, ont une autre origine : La première, selon lui, est Athénienne et fille de Vulcain ; la seconde est Neith l’égyptienne ; la troisième Siga fille de Saturne, inventrice de la guerre ; la quatrième fille de Jupiter, et la dernière fille du géant Pallas et de l’océanide Titanis.

Si nous passons à la fable inventée par les Grecs, et dont ils ornèrent la Neith ou Minerve égyptienne, qu’ils appelèrent Athâna, parce qu’elle avait suivant eux, présidé à la fondation d’Athènes, déjà nous savons que Jupiter avala Métis, ou la sagesse personnifiée, aussitôt il sentit un mal de tête insupportable. Cependant voulant se délivrer de ce mal violent, il s’adressa à Vulcain et il lui ordonna de lui ouvrir le cerveau d’un coup de marteau ; ce qui fut à l’instant exécuté. A peine le divin cerveau fut-il ouvert que Minerve en sortit armée de pied en cap. Alors brandissant sa lance, elle fit trembler l’Olympe, gemir la terre, bouillonner l’Océan, et frappa de stupeur les coursiers du soleil. Le jour même de sa naissance, Apollon voulut qu’à Rhodes on élevât un autel à la nouvelle déesse, et qu’on lui offrît un sacrifice. Le maître des dieux pour récompenser ceux qui participaient à cet hommage, fit pleuvoir autour d’eux une pluie d’or. Minerve née du cerveau, du plus noble organe paternel et sans le concours charnel des deux sexes, fut d’abord confié à trois nourrices, filles d’Ogygès appelées Aulis, Alalcomenia et Teleidia ou dans leur ensemble Praxidices et Trito ou Tritonia femme de Triton. On cite même parmi ses gouverneurs ou pères-nourriciers Alalcomède ou Alalcoméne, et Triton lui-même. Enfin, elle apprit de Dédale les travaux de son sexe. Elle fut ensuite placée dans l’Olympe presque sur la même ligne que le maître des Dieux. Jupiter craignant qu’un autre ne fût plus heureux que lui auprès de Minerve, permit à cette déesse de renoncer pour toujours à l’hymen et à l’amour. Aussi malgré les poursuites violentes de Neptune et de Vulcain, elle resta insensible à leurs prières, quoique par suite des importunités du dernier elle ait donné le jour au monstre Erichthonius. Minerve prit les arts sous sa protection : elle inventa l’écriture, la peinture et la broderie ; elle mit Pandore, avant sa descente sur la terre, en état de filer, de tisser, de broder et de coudre.

Un jour Neptune voulut lui disputer l’honneur de donner son nom à la ville d’Athènes. Alors pour terminer ce différent, ils convinrent que celui qui produirait la chose la plus utile aux nouveaux habitans serait vainqueur. Neptune fit sortir de terre d’un coup de trident un superbe cheval que l’on appela Scyphios, et Minerve simplement un olivier. Pourtant l’olivier eut le prix, et Minerve donna son nom à cette ville naissante.

Quoique Minerve fût la sagesse personnifiée, la jalousie quelquefois pénétrait assez vivement jusqu’au fond de son cœur. {p. 205}Ainsi la patiente Arachnée fille d’Idmon dans un défi qu’elle avait osé lui porter, ayant vaincu la déesse par la perfection avec laquelle elle représenta sur une broderie les amours de Jupiter, excita la colère de Minerve qui déchira la toile de sa rivale la frappa de sa navette et la suspendit dans l’espace en la métamorphosant en araignée, à l’instant où de chagrin la pauvre Arachné cherchait à se pendre. Cette imprudente laissa pour fils Closter ou le fileur auquel on attribue l’invention du fuseau. Bussa fille d’Eumele, ayant méprisé cette déesse fut également punie et changée en oiseau. On dit encore que Minerve Métamorphosa Dircée deuxième femme de Lycus roi de Thèbes, en poisson ; mais cet acte est fort obscur, et on ne sait trop si ce fut une vengeance ou une récompense ; et même d’autres auteurs prétendent que cette Dircée fut changée en fontaine non par Minerve, mais par Bacchus, après qu’elle eut été mise en pièces par le taureau indompté à la queue duquel elle avait été attachée par les jumeaux Amphion et Zéthus, pour avoir exercé une cruelle jalousie sur leur mère Antiope, première femme de Lycus.

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Enfin Minerve changea en serpent les cheveux de Méduse, la plus belle de trois Gorgones, que Neptune avait violée au pied de ses autels. Cette déesse portait la chasteté si loin qu’on lui attribue aussi l’aveuglement de Tirésias pour avoir eu le malheur de l’avoir vue au bain. Un autre jour elle changea Nictymène en chouette pour avoir eu un commerce incestueux avec son père.

Minerve avait en outre tant soit peu de coquetterie, elle tenait à la régularité de ses traits. Aussi après avoir inventé la flûte dont elle s’amusait à jouer de temps en temps, elle fut un jour raillée par Junon et Vénus qui se moquaient de ses contorsions : aussitôt elle voulut s’en assurer, courut à une fontaine du mont Ida, et se trouva en effet si hideuse que de colère elle jeta son instrument en promettant la mort à qui le trouverait : ce fut, nous le savons, le pauvre Marsyas qui succomba sous le poids de cette malédiction.

Comme déesse de la guerre, Minerve portait le nom de Pallas qu’elle adopta après avoir vaincu le titan Pallas. Nous la verrons prendre le parti des Troyens contre les Grecs, et ne les abandonner qu’au moment fixé par le destin pour la ruine de Troie. Elle prit le tonnerre des mains de Jupiter et foudroya Ajax fils d’Oilée, pour venger la violence qu’il avait faite à Cassandre jusqu’au pied de ses autels. Elle aida aussi Persée, Hercule, Bellérophon, les Argonautes dans leurs lointaines et périlleuses aventures. Cette Pallas déesse de la guerre, avait la vivacité, la vigilance et l’amour du tumulte. Elle lançait la foudre, donnait l’esprit de prophétie, protégeait la vie des hommes et leur procurait quand elle le voulait le bonheur, après la mort. Ses promesses, fussent-elles mêmes indiquées par un signe de tête, étaient irrévocables : aussi Apollodore ne veut pas que l’on confonde ensemble Minerve et Pallas, il fait de celle-ci une fille de Triton confiée aux soins de Minerve, laquelle un jour blessa à mort sans le vouloir son élève dans un combat singulier, après l’avoir effrayée par la vue d’une égide ou espèce de bouclier dont Jupiter venait de couvrir sa fille. Minerve la regretta, et, pour se consoler, elle orna l’égide qu’elle portait sur sa poitrine de l’image de Pallas : de là vint l’origine du Palladium ou statue de Minerve-Pallas, à laquelle, disait-on, l’existence de la ville de Troie était attachée.

{p. 206}Minerve avait dans toute la Grèce un culte qui fut toujours des plus respectés ; il y fut importé vers l’année 1556 ou 1582 par Cécrops, qui de l’Égypte vint s’établir dans l’Attique, et y popularisa cette maxime religieuse disant : que la sagesse est sortie de la tête du Très-Haut, avant tous les êtres. Ce culte de Minerve fut bientôt universel ; Saïs lui avait élevé un temple admirable ; les Rhodiens l’honorèrent d’abord avec enthousiasme, parce que, croyaient-ils, elle les avait gratifiés d’une pluie d’or le jour de sa naissance ; ensuite, ils la négligèrent pour le culte du Soleil. Mais, c’était surtout à Athènes qu’elle était adorée sous les noms de Panathenos ou vierge, et sous celui d’Athèna ; aussi Erichthonius, que nous connaissons pour son fils supposé, institua en son honneur les fêtes appelées Athénées, auxquelles, plus tard, Thésée, roi d’Athènes, donna un lustre magnifique, en les nommant Panathénées ou fêtes de tous les adorateurs d’Athèna. Il y avait les grandes Panathénées, se célébrant tous les cinq ans, et les petites Panathénées, revenant chaque année.

Pour célébrer ces fêtes de Minerve, les jeunes filles se partageaient en différentes troupes, armées de pierres et de bâtons. Au moment où l’on donnait le signal du combat, elles se précipitaient avec fureur les unes sur les autres, et la première qui périssait dans l’action, était regardée comme infâme. Alors on jetait son corps à l’eau, tandis qu’on reconduisait en triomphe celle qui, sans avoir succombé, venait de sortir du combat avec le plus de blessures. Ces fêtes, d’abord établies dans la Libye, près du marais Tritonien, furent transférées à Athènes, lorsque Minerve lui eut donné son nom.

Pendant les grandes Panathénées, la foule, alors immense, promenait processionnellement et en grande pompe, un navire orné du peplum ou robe extérieure blanche et légère, sans manches, brodée d’or, agrafée sur l’épaule et ornée de desseins représentant les actions célèbres de la déesse, de Jupiter et de plusieurs héros. Lors de ces fêtes, on délivrait des prix aux athlètes des jeux gymnastiques, et une couronne d’olivier aux poètes et musiciens, en mémoire de la protection de la déesse pour l’olivier ; aussi les assistans des deux sexes devaient-ils toujours, tant qu’ils étaient aux Panathénées, porter à la main une branche de cet arbre.

Les autres fêtes instituées en l’honneur de Minerve et jouissant de plus ou moins de crédit étaient : les Aléennes ou Alées des Arcadiens en l’honneur de Minerve-Alea ; les Aloties chez le même peuple, en mémoire d’une grande quantité de prisonniers Lacédémoniens qu’ils avaient faits dans une victoire ; les Arréphories ou Herséphories ou Arrétêphories étaient des fêtes Athéniennes dans lesquelles on portait des objets mystérieux en l’honneur de Minerve et de Hersé, fille de Cécrops ; les Céramicies étaient des espèces de panathénées aux flambeaux qui se célébraient à Athènes dans le quartier Céramique ; les Chalcées étaient pour rappeler que Minerve avait appris à travailler les métaux ; les Chalciœcies étaient des sacrifices que les jeunes Lacédémoniens faisaient tout armés à Minerve-Chalciœcos ; les Helloties étaient des Céramicies adressées par les Corinthiens à Minerve Hellotis ; les Minervales étaient célébrées à Rome, par les écoliers, pour avoir des congés, et par les savans, une fois au mois de janvier, et une autre fois au mois de mars ; on y voyait des combats de gladiateurs, et, en mémoire de leur inventrice, on purifiait les trompettes dont on mêlait les sons aux cérémonies {p. 207}sacrées ; les Nicétéries rappelaient à Athènes, la victoire de Minerve sur Neptune ; les Oléries étaient en Crète, les fêtes de Minerve Oleria ; les Pambéotés étaient les Panathénées des Béotiens, qui alors se réunissaient à Coronée ; les Procharisteries se célébraient à Athènes, au printemps, pour prier Minerve de faire pousser les oliviers ; les Quinquatries étaient les Panathénées de Rome ; on les célébrait le 19 mars, jour de la naissance supposée de Minerve : elles ne duraient d’abord qu’un jour, mais on les prolongea ensuite, pendant quatre et cinq jours, d’où vint leur nom ; les Sthénies étaient, à Argos, des fêtes en l’honneur de Minerve-Sthéniade ; ces fêtes étaient célébrées aussi par les Athéniennes ; alors elles ne cessaient de s’attaquer par des bouffonneries ; les Sinœcies se célébraient, à Athènes, en mémoire de la réunion des bourgs en une seule ville.

Dans ces fêtes, on lui consacrait l’olivier, arbre favori, la chouette ou le hibou, comme marque de ses méditations nocturnes et silencieuses, ainsi que le dragon, emblème de sa haute sagesse. Honorée par tant de fêtes, Minerve devait nécessairement avoir des temples en proportion. L'un de ses plus beaux était celui de la citadelle d’Athènes, et celui qui se voyait dans la ville de Troie où elle était adorée sous le nom de Pallas, comme présidant aux combats. Les Troyens y gardaient précieusement sa statue, qu’ils appelaient le Palladium, et auquel ils croyaient que le sort de leur ville était attaché. Cette petite figure, faite des os de Pélops, ancien roi du Péloponèse, était l’objet de leur vénération. Nous verrons, en parlant de la destruction de cette ville, comment ce fameux Palladium lui fut enlevé par les Grecs : mais ce fut toujours dans l’Attique que Minerve fut, dès la plus haute antiquité, adorée avec le plus de vénération ; elle y avait en grand nombre et des temples et des statues et des figurines ou Palladium.

Les Athéniens, après la bataille de Marathon, érigèrent, en son honneur, une statue colossale en bronze, et plus tard. Phidias en fit une, pour le Parthénon, en ivoire et en or, par les ordres de Périclès : cette statue avait vingt-six pieds de haut. Minerve avait à Rome un temple au Capitole, et Pompée ainsi qu’Auguste, lui en firent élever dans différentes contrées.

On la représente avec une taille imposante, un visage noble, jeune et beau, mais avec une beauté simple, modeste, et même avec une mâle sévérité ; souvent son air est méditatif et grave ; dans les plus belles statues, elle a les yeux légèrement baissés, marque de réflexion ; ses cheveux sont flottans en spirales ondoyantes derrière sa tête. Un casque à visière relevée couvre presque toujours sa tête ; sur sa poitrine on voit la peau écailleuse d’un serpent monstrueux dont elle délivra la Libye. Elle tient ordinairement un large disque ou bouclier, au milieu duquel apparaît la tête sanglante de Méduse, dont l’aspect pétrifie subitement ses ennemis. Une longue tunique, un peplum et quelquefois un riche collier, des bracelets et des pendans d’oreilles complètent le costume de cette déesse. Cependant la statue de Phidias avait un aspect particulier : elle était debout avec une pique à la main ; puis à ses pieds, on voyait sur son bouclier une tête de Méduse, sur son estomac une victoire de quatre coudées, auprès d’elle ou sur son casque un hibou, et un dragon au bas de sa lance.

Quant à cette égide que portait Minerve, on est fort peu d’accord sur son origine. {p. 208}Tantôt c’est la peau écailleuse dont sa poitrine est ornée, tantôt c’est le bouclier qu’elle porte au bras ; souvent cette peau est celle du géant Pallas ; d’autres fois elle vient de Pallas, fille de Triton ; ou bien enfin, c’est la dépouille d’un monstre terrible que nous appellerons dragon. Né de la terre sur le sol phrygien, il vomissait des torrens de flammes, et déjà il avait ravagé les campagnes d’Égypte, d’Afrique et de Phénicie, lorsque Jupiter donna l’ordre, à Minerve, de le détruire. Alors elle le joint près des monts Cérauniens, l’arrête, le met à mort et couvre aussitôt sa poitrine de sa peau impénétrable. Ainsi, d’un côté, voilà l’égide de Minerve ; mais d’un autre, on donne aussi ce nom au bouclier que lui avait donné Jupiter, et qui se trouvait recouvert de la peau de la chèvre Amalthée ; bouclier au milieu duquel Minerve plaça la tête de Méduse, dont la terrible propriété était de changer en pierres tous ceux qui la regardaient. Dans quelques pages nous retrouverons cette effroyable Méduse, l’une des Gorgones, et nous verrons comment Persée, l’un des fils de Jupiter, la combattit, la mit à mort et lui coupa la tête pour en faire présent à Minerve qui l’avait protégé et avait soutenu son courage en venant auprès de lui.

Puisque nous avons parlé de Cécrops, parlons de cet importateur du culte de Minerve à Athènes. Il vint, dit-on, ou de Phénicie ou d’Egypte ou de Saïs, arriva en Grèce, dans l’Actâ ou Actée, depuis Cécropie et ensuite Attique, réunit sur ce point des peuplades sauvages, leur donna les élémens d’une civilisation, leur enseigna l’agriculture, à se construire des habitations, à modifier leurs mœurs en se soumettant à la loi du mariage, aux réglemens d’ordre, à cultiver le précieux olivier, et à reconnaître plusieurs dieux nouveaux. Bientôt on supposa que l’érection de cette ville nouvelle avait tellement excité la protection bienveillante des Dieux qu’il y avait eu concurrence pour savoir qui lui donnerait son nom ; Arès ou Mars et Posidon ou Neptune s’étaient disputés à ce propos, sous le prétexte d’une violence faite à Alcippe, fille de Mars et d’Agraule, née de Cécrops par Halirrhothe, fils de Neptune. Ce Posidon, non satisfait de l’avoir emporté sur Mars, trouva encore contre lui Athâna ou Minerve, qui lui disputa hautement l’honneur de nommer cette nouvelle cité ; alors aussi Minerve eut la victoire et le droit d’imposer son nom à cette ville. D'autres expliquent cette dispute en disant que sous le règne de Cranaüs, successeur de Cécrops, les matelots, vivant tous de piraterie, ayant reconnu Neptune pour le chef de leurs dieux, et le peuple ou le sénat s’étant mis sous la protection de Minerve, l’aréopage consulté mit l’agriculture et les arts au-dessus de la simple navigation ; ou bien peut-être, en admettant que la Cécropie s’appelait autrefois Posidonie, décida-t-il tout naturellement que le culte de Minerve remplacerait dorénavant celui de Posidon et que cette contrée prendrait le nom de la déesse.

Cécrops eut de sa femme Aglaure fille d’Actée, trois filles appélées Cécropides. Ce sont : Aglaure ou Agraule crue aussi fille d’Actée le premier roi d’Athènes ; Hersé et Pandrose. On lui donne encore symboliquement pour filles Athèna et Phrygie. L'existence supposée de ce personnage auquel on a donné le nom de Cécrops, est tellement douteuse que, dans les vieilles fables, on trouve ce législateur dépeint sous les traits d’un homme dragon, pour indiquer la liaison qui existe entre l’agriculture et les institutions législatives. Elles le faisaient passer pour fils de la terre et de {p. 209}Praxithée femme d’un Erichthée ou Erichthonius ou Erichton, que nous savons enfant de Vulcain et de Minerve. Ceux qui donnaient à Cécrops la terre pour mère, l’avaient en conséquence appelé Gègénès. On le surnommait aussi Bifrons ou Biformis ou à double front et Diphyès ou à deux natures. Cet Erichthée ou Erichthonius auquel on attribue l’invention des chars, du van, du crible et des jeux Panathéens en Attique, vers l’an 1487 avant J.-C., avait un nom qui signifiait à la fois contestation en terre ; il semblerait donc être venu après Cécrops et Cranaüs son successeur. La naissance de cet Erichton est fort obscure, ou au moins toute symbolique à l’égard de Minerve comme sa mère, dont il fut simplement inspiré dans ses travaux industriels et politiques.

L'on supposait encore qu’il devait le jour à l’hymen furtif d’Hepheste ou Vulcain et d’Athis fille de Cranaüs, et probablement de Pedias comme Cranaé et Cranechme. L'on croit pourtant que ce Cranaüs succéda à Cécrops et mourut entre les années 1590 et 1532 av. J.-C. Du reste ces fables paraissent aussi toutes symboliques. Alors Cranaüs personnifie la partie rocailleuse et montagneuse de l’Attique, et l’on ajoute qu’il aurait laissé à Pedias la plaine et à un roi du nom d’Actée la côte, qui ne devint Attique qu’après la mort d’Athis fille de Cranaüs. Cécrops semble donc être arrivé d’abord sur la côte, avoir fondé la citadelle ou acropole d’Athènes vers l’an 1575 av. J.-C. et avoir étendu l’agriculture de la plaine jusque sur les montagnes. Ce qui dès lors la fit dominer et donna lieu plus tard à l’idée de faire supposer que Cranaüs ou la montagne avait succédé à Cécrops. Quoi qu’il en soit de toute cette obscure origine, on admet généralement que le royaume d’Athènes dura près de 400 ans et qu’il eut dans cet espace 17 rois, savoir : Cécrops, Cranaus, Amphictyon, Erechthée I qui eut de Pasithée : Pandion I, Orithye et Alcon ; Pandion I, père de Butès, de Philomèle et de Prognée ; Erechthée II mari de Praxithée et père de Cécrops II, Métion, Pandarus, Créhuse, Orithye, Procris, Citonie ou Colophonie femme de Butès, Cécrops II époux de Métiaduse et père de Pandion II, Pandion II, père d’Egée, de Pallas, de Nysus, et de Lycus ; Egée, Thésée, Ménesthée, Démophoon, Oxinthès, Aphidas, Thyméthès, Mélanthe et Codrus.

Fils de Jupiter. Si connaissant les filles de Jupiter et la plupart de leurs descendans les plus importans, nous passons aux fils du maître des Dieux, nous en trouverons beaucoup sur lesquels il sera inutile de nous arrêter long-temps ; aussi les parcourrons-nous rapidement pour arriver ensuite aux plus remarquables.

Amphion, était fils de Jupiter et d’Antiope, fille de Nyctée épouse de Lycus roi de Thèbes, qui la répudia, lorsqu’il eut appris qu’elle avait été la maîtresse d’Epopée ou Epaphus roi de Sicyone. C'est à cette époque que Jupiter, épris de ses charmes, la séduisit sous la forme d’un Satyre. Elle devint enceinte. Alors Jupiter la conduisit sur le Mont-Cithéron, et là elle mit au jour Amphion et Zéthus, et même, dit-on, Calathus. Lycus se rendit maître de ces enfans et les fit exposer auprès d’une forêt, mais ils furent trouvés et recueillis par des bergers qui prirent le soin de les élever. Amphion ayant reçu des Muses ou selon d’autres d’Apollon une lyre, eut bientôt appris à la faire résonner harmonieusement. Peu de temps après, accompagné de son frère, il vint à Thèbes, délivra sa mère et la vengea des outrages de Lycus en le faisant mourir. Puis il attacha Dircé {p. 210}épouse de Lycus, aux cornes d’un taureau sauvage, qui, l’entraînant rapidement au milieu des forêts, la fit périr misérablement. Amphion s’empara ensuite de la ville, la fit fortifier et l’augmenta en y ajoutant le bourg de Cadmée. Les anciennes légendes voulant faire oublier ces cruautés d’Amphion, profitèrent de son habileté sur la lyre et supposèrent que les murailles de Thèbes ne furent point élevées par des mains humaines. Amphion les avait construites, disaient-ils, en faisant simplement résonner son divin instrument, et à ces accords mélodieux les pierres se mouvaient et venaient se ranger en ordre sur les murs Thébains. Plus tard il accompagna les Argonautes ; puis il épousa Niobé fille de Tantale, dont il eut sept fils et sept filles que nous avons vus périr victimes de l’imprudence et de l’orgueil de leur mère. Amphion ne pouvant survivre à ce désastre, se perça de son épée. On lui éleva un tombeau près de Thèbes. Habituellement on le représente avec son frère préparant le supplice de Dircé, ou faisant élever les murs de Thèbes aux sons de sa lyre. Amphion eut les enfans que nous lui connaissons ; quant à Zéthus, il épousa Aédon sœur de Mérops et de Cleotère, toutes trois filles de Pandore, et en eut Ityle.

Arcas. Déjà nous l’avons vu naître de Callisto ; à peine fut-il au monde que la jalouse Junon changea sa mère en ourse, Jupiter alors s’empara d’Arcas et le confia à Maïa qui le nourrit de son lait. Lorsqu’il fut homme, il se livra à la chasse, sa passion dominante ; son courage à attaquer les bêtes les plus féroces et son adresse à triompher des animaux les plus furieux, le firent remarquer par les tribus rudes et sauvages de l’Arcadie qui le prirent bientôt pour leur chef. Il leur donna des lois, adoucit leurs mœurs, institua le lien conjugal et leur apprit l’art de construire des maisons et de se faire des habits. Nous avons vu comment la fable le fait monter au ciel ; mais avant il épousa Léanire dont il eut trois fils, Aphidas, Azan, Elate, qui se partagèrent ses états après sa mort, et desquels naquirent Cyllen, Egyptus, Ischys, Péréus et Stymphale. Le premier fut père d’Aleus et de Sténébée. Aleus, s’étant marié à Cléobule, eut pour enfans Lycurgue, Amphidamas et Céphée. Alors Lycurgue à son tour devint père d’Arcée, d’Epochus, de Phénix et d’Iasus que Climène, fille de Minyas, épousa pour devenir mère d’Atalante et d’Apis.

Arcésilas, fils de Jupiter et de Torrébie fut le frère de Carius.

Arcésius fils de Jupiter et d’Europe, est remarquable parce qu’il donna le jour à Laërte, qui après avoir épousé Anticlée fille de Dioclès ou d’Autolycus, devint père d’Alcimédon, de la belle Climène et du fameux Ulysse, époux de Pénélope fille d’Icarre, et père de Télémaque.

Argus fut le troisième ou quatrième fils d’Argos, ou fils de Jupiter et de Niobé, fille de Phoronée. Il succéda à son aïeul qui était roi de l’Argolide. Il punit les Telchines de Sicyone du meurtre dont ils s’étaient rendus coupables sur la personne de son oncle Apis. Il épousa Evadné fille du Strymon dont il eut quatre fils Criasus, Ecbasus, Piranthus, Epidaurus, et selon d’autres Piratus et Phorbas. Ce dernier devint père d’Arestor qui de Mycène fille d’Inachus eut Argus-Panoptès et Triopas, lequel Argus-Panoptès après avoir épousé Ismène fille d’Asope en eut pour fils Iasus. Quant à Triopas, il fut père de Messène, d’un autre Iasus et d’Agénore père de Crotopus, lequel eut Psamathé pour fils.

{p. 211}Alymnius, fils de Jupiter et de Cassiopée, fut l’ami intime de Sarpédon.

Bacchus, Dieu du vin et de la joie, portait les différens noms et surnoms qui suivent : Acratophore et Acratopote ou qui porte ou boit du vin pur chez les Phigaléens, en Arcadie ; Aglamorphe ou aux formes brillantes, nom quelquefois également donné à Apollon ; Alysius ou qui délivre des soucis ; Amphiétès et Amphictète, ou des adversaires ; Anthée et Anthius, ou le père des fleurs à Athènes et à Patras en Achaïe, parce que dans ces villes des robes ornées de fleurs couvraient ses statues, et qu’on lui offrait les premières fleurs du printemps. Aonius-Deus ou d’Aonie, c’est-à-dire de la Béotie dont les peuples, dans l’origine, portaient le nom d’Aones avant que Cadmus vînt se fixer dans ce pays avec une colonie phénicienne ; Arboréus ou Bacchus arbre ; Arée et Aroée à Patras ; Axitès chez les Héréens ; Bacchipean ou le vieillard ou le médecin ; Babactès ou le brillant parleur ou qui bégaie ; Barbatus ou le barbu, Bassarœus ou chaussé du bassaris en Thrace ; Beotius ou de Béotie ; Biarcée, Bicornis et Bucornis et Bicorniger ou aux deux cornes, soit à cause de sa force, soit parce qu’il portait à la main une corne de taureau remplie de vin. Biformes ou aux deux formes, jeune ou vieux, triste ou gai ; Bimater et Dimater, ou aux deux mères ; Botryochète ; Briseus ou le nourrisson de Brisa ; Bromios ou qui naquit au bruit du tonnerre ou des bacchantes ; Brumale et Brumus ou le Brumeux à Rome, parce qu’on le célébrait en septembre ; Bugénès ou né d’un bœuf, soit comme fils de Jupiter Ammon qui avait une tête de bélier surmontée de cornes, soit parce que lui-même avait des cornes ; Cadmée ou fils de Cadmus par Sémélée sa mère ; Calydonius ou de Calydon en Étolie ; Cantor ou le chanteur ; Cephalon ou de Méthymne ; Céraos ou le cornu ; Charopsalès à Sicyone ; Choopotès ou qui boit tout un conge ; Chthonius, comme né de Proserpine ; Cissus ou le protecteur de Cissus, qu’il changea en lierre ; Corniger ou le cornu ; Corymbifer ou portant la corymbe ou couronne en baies de lierre ; Dœmon-Bonus ou le bon génie, en l’honneur duquel on devait boire les dernières coupes de vin ; Dasylle à Mégares ; Desultor, Digénès et Digonos ou aux deux naissances ; Dimator ou aux deux mères ; Dimorphos ou aux deux formes ; Diogenès ou le fils de Jupiter ; Dionysios et Dionyoes ou le Bacchus grec ; Diphyès ou aux deux mères ; Dithyramhus et Dithyrambogénès, ou qui avait séjourné alternativement dans le sein de sa mère et dans la cuisse de Jupiter, en raison de quoi l’on criait dans ses fêtes. Déliez la ceinture ? d’où vint le nom de Dithyrambe que l’on donna ensuite aux hymnes que l’on chantait en son honneur ; Ebon nom que criaient les bacchantes dans ses fètes ; Edonius ou du Mont-Edon, en Thrace ; Eleleus et Elelen et Eleutherios ou libre de toutes peines, nom que lui donnaient encore les bacchantes ; Enorchos nom qu’on lui donnait par suite des danses qui avaient lieu dans ses fêtes ; Ephaptor ou le toucheur ; Erebinthinos ou qui faisait croître les pois ; Ericopée et Erecépé, Esymne et Esymnète, Eubule et Eubulé, Euhius et Evius et Evan, noms que lui prodiguaient les bacchantes à grand cris, parceque, disait-on, Jupiter, pendant la guerre des Géans l’avait encouragé en lui criant : eu, uie, bien, mon fils ; Gorgius ou de Gorgia dans l’ile de Samos ; Gigantolétès ou le vainqueur des Géans ; Gynis ou l’efféminé ; Hébon à Naples, Homertés ou qui ne s’apaise que {p. 212}par des sacrifices humain ; Hyas et Hyès ou du nom de Sémélée ou de la saison pluvieuse, pendant laquelle venaient toujours ses fêtes ; Iacchos ou le fils de Cérès ; Inverecundos Deus, io Bacche, nom que l’on répétait dans ses fêtes ; Lampter ou qui boit à la lumière des flambeaux ; Laphystius ou du Mont-Laphystius en Béotie ; Leneus ou le dieu des pressoirs, Leucyante ou des bords de la rivière Leucyanas en Elide ; Liber pater ou le père de la liberté ; Licnitès ou du van que l’on portait dans ses fêtes. Limnœus ou de Limnes, quartiers d’Athènes ; Lœbasius ou celui qui dissipe la mélancolie ; Maroneus ou de Maronée en Thrace, ou du vignoble célèbre de Marones près d’Alexandrie ; Mélanégis à Lermione, ou celui qui parut couvert de la peau d’une chèvre noire, au combat de Melanthe et de Xanthus ; Melanthode ou qui secourut Melanthe à Athènes ; Méonius ou de Méonie dans l’Asie Mineure. Mésotée ou de Mésotée en Achaïe ; Milichios ou doux comme du miel ; Musaqètes et Musaris en Carie ; Myste ou l’initié ; Nictelius ou le nocturne ; Nyseus et Nysios ou de Nysa ; Odrysius ou de la nation des Odryses en Thrace ; Ogygius ou d’Ogygie en Béotie ; Omphacite ou au raisin vert ; Omadius ou qui ne s’apaise que par des victimes humaines ; Orakal ou de la Scythie ; Oresbios et Oreus ou honoré sur les montagnes ; Orthos ou le droit tel qu’il était dans le temple des heures chez les Athéniens ; Patroos ou le patron ; Pericionios ou enveloppé de colonnes ; Politès ou le citoyen en Arcadie ; Psila ou qui rend agile ; Pyrigène ou né du feu, parce que sa mère Sémélée avait été brûlée ; Sabasien ou de Sabes en Thrace ; Scythitès ou le voyageur en Scythie, à Lacédémone ; Sphalie ou qui chancèle ; Staphylite ou de Staphylus son fils ; Tauritephale et Tauriceros et Tauriceps et Taurifornes et Tauriformis ou aux cornes, ou à la tête de taureau ; Tauricephase ou le mangeur de taureaux ; Taurocephale et Tauroceros et Tauromorphe et Taurophane ou aux cornes de taureau ; Thioneus ou de Thyoné son aïeul maternel ; Theænus ou dieu du vin ; Threix ou de la Thrace ; Tragebon ou à la peau de bouc ; Triambus ou le triomphant ; Thyrhenoletès ou qui fit mourir les matelots Tyrrheniens ; Vitisator ou le planteur de vigne ; Zagrée ou le grand chasseur ou le fils de Jupiter et de Proserpine.

Les noms sous lesquels les Grecs adoraient spécialement Bacchus, étaient ceux de Dionysios, de Bacchipœan, de Theænus et d’Iocchos. Les Romains l’appelaient beaucoup plus généralement Bacchus, Eleutherius ou Liber pater ; quant aux poètes, ils employaient indifféremment son nom pour indiquer l’inventeur du vin ou le vin lui-même.

Ce Bacchus est encore une personnification connue de tous les peuples, mais sous des noms différens. C'est le premier planteur de vigne que l’on retrouve partout et dans toutes les religions ; aussi ne faut-il pas s’étonner que les auteurs anciens ont émis des opinions fort opposées sur l’origine de ce dieu. Diodore compte trois Bacchus : l’un surnommé le Barbu, égyptien de naissance, fut envoyé par son père soumettre la ville de Nysa en Arabie, et fut un conquérant des Indes ; un autre auquel on donne des cornes, était fils de Jupiter et de Proserpine, et le troisième, appelé le Bacchus Thébain, avait encore Jupiter pour père et Sémélée pour mère. Cicéron bouleversant cette opinion, indique cinq Bacchus savoir : un fils de Jupiter Ammon et de Proserpine ; un autre {p. 213}fils de Nilus un troisième fils de Caprius, roi d’Asie ; un quatrième né de Jupiter et de Luna ; puis un cinquième fils de Nysus et de Theone. Quant aux Grecs, ils réunirent sur le Bacchus Thébain les aventures de tous les autres, et sans s’inquiéter des grossiers anachronismes qu’ils commettaient, ils en firent un petit fils de Cadmus, fondateur de Thèbes, un vainqueur des Géans dont la guerre avait eu lieu bien des siècles avant l’avènement de Cadmus, et le vainqueur des Indes, dont l’existence ne fut en réalité connue en Grèce, qu’après le retour d’Orphée qui venait de parcourir l’Egypte ; mais quoi qu’il en soit, prenons Bacchus tel que la fable grecque nous le transmet.

Bacchus, dieu du vin, était fils de Jupiter et de Sémélée, petite fille de Thyoné et fille de Cadmus roi de Thèbes et d’Hermione. Les Orphiques donnaient encore Misée pour mère à Bacchus. Il perdit sa mère Sémélée avant le terme voulu pour sa naissance, comme nous le savons. Aussi Jupiter pour le sauver le mit dans sa cuisse, jusqu’au moment fixé pour les gestations ordinaires.

Jupiter le prit-il lui-même dans le sein de Sémélée ? On ne le croit pas ; mais on dit que Mercure ou la nymphe Dircé, sauva cet enfant des flammes et le remit entre les mains de Jupiter, qui le plaça dans sa cuisse, d’où vint à Bacchus son nom de Bimater ou à deux mères. Quelques historiens pensent qu’il faut entendre par ce conte absurde que Jupiter, amant de Sémélée, fit transporter le fruit de leurs amours par un messager discret à Nysa, ville d’Arabie située près de Méros, montagne, dont le nom signifiait Cuisse.

Une fois retiré de la cuisse du maître des dieux, Bacchus passa entre les mains des nourrices, tantôt ce sont les Nyséïdes ou Nysiades : Brisa, Bromé ou Brémie, Cisséis, Eripe et Nysa ; tantôt c’est la nymphe Atlantide Fésule ou une nymphe de l’île Eubée ou Philia, Coronis et Cléis, ou Clyta de l’île de Naxos ; d’autres fois c’est Hippa, nymphe du Tmolus ou bien les Dodonides prêtresses de Jupiter de Dodone. Quelquefois enfin, comme d’après Pausanias, ce sont les habitans de Brasias qui, le trouvant seul en vie, le sauvèrent des flots, sur lesquels il avait été exposé avec sa mère, dans une corbeille, par ordre de Cadmus.

Pourtant on dit aussi que ses trois tantes Ino, Agavé et Autonoé lui servirent de nourrices, et élevèrent son enfance avec un soin maternel. Le vieux Silène en outre lui enseigna la culture de la vigne.

Cependant, malgré cet entourage, auquel il faut ajouter les Hyades, les Heures, les Muses et les Nymphes, Bacchus n’en fut pas moins poursuivi par la haine de Junon. Aussi un jour elle envoya pour l’étouffer un amphisbène ou serpent à deux têtes que le dieu, réveillé à temps, mit à mort de ses propres mains ; une autre fois, elle le frappa de folie, et l’enfant se mit à courir le monde jusqu’en Phrygie, où il fut délivré de cette maladie par Cybèle. Enfin s’étant, dans une troisième circonstance, endormi dans l’île de Naxos, des pirates Tyrrhéniens, inspirés par Junon, firent violence à leur pilote Acétès et vinrent enlever ce dieu. C'étaient Alcimédon, Dictys, Ethalion, Libys, Lycabas et Mélas, puis Médéide qui prit la barre du gouvernail en place du pilote ; malheureusement pour eux, le dieu vint à se réveiller, et dans sa colère, aussitôt il les changea en dauphins, à l’exception du bon Acétès, dont il fit plus tard, son grand-prêtre.

{p. 214}Après avoir aidé Jupiter d’une manière glorieuse à vaincre les Géans, quoique plusieurs auteurs assurent qu’il fut mis en pièce par ces révoltés, et que Jupiter fut obligé d’animer de nouveau ses membres lorsque Minerve les eut réunis, Bacchus résolut de marcher sur les traces des héros et de surpasser la gloire des plus illustres conquérans. Son projet de conquête n’avait rien de sanguinaire, il voulait des sujets heureux et non des esclaves ; son seul désir était de porter la civilisation et l’art de faire le vin dans les contrées les plus éloignées. Il partit donc, accompagné d’une foule de Nymphes, de Faunes, des Curètes, des Heures, du vieux Silène, de Pan et d’Aristée, l’inventeur du miel. Il était monté sur un char, traîné par deux tigres ; un thyrse lui servait de sceptre ; une couronne de pourpre ceignait sa tête ; il arriva ainsi jusque dans les Indes, où il combattit avec succès, et où il imposa sa loi à tous les peuples de cette grande péninsule. Les nations voisines vinrent se soumettre d’eux-mêmes à Bacchus et subirent avec plaisir un joug aussi doux. Après leur avoir appris l’art de cultiver la vigne, avoir établi la plus parfaite harmonie entre ces peuples, et les avoir mis dans l’abondance, il s’embarqua, emportant avec lui, l’amour et les regrets des peuples qu’il avait conquis.

Dans ce voyage, comme dans ceux qui suivirent, l’on remarqua plusieurs compagnons de Bacchus, tels furent Achate ou Chalis ; Ampelos ou la Vigne, fils d’un satyre et d’une nymphe, Cérasos ou Cérassus, qui montra comment empêcher le vin d’enivrer en le coupant avec de l’eau ; Cissos ou Cissus ou Kissos, c’est-à-dire Lierre, jeune homme que l’amour de Bacchus porta à danser avec les satyres, jusqu’à ce qu’il soit tombé mort de fatigue ; ce dieu le récompensa, en le métamorphosant en lierre ; Lusus était, dit-on, un lieutenant de Bacchus, lequel donna son nom à la Lusitanie actuellement le Portugal ; Polyme, jeune grec qui montra le chemin du sombre empire à Bacchus lorsqu’il voulut descendre aux enfers pour y réclamer sa mère Sémélée.

Après avoir quitté les Indes, Bacchus reprit la route de la Grèce. Il s’embarque donc ; bientôt alors les vents gonflent ses voiles, et son vaisseau, couronné de pampres verts, vogue encore une fois vers l’île de Naxos, cette île déserte, qui déjà lui avait été fatale, et qui n’avait rien d’attrayant. Cependant un charme secret l’y ramenait ; il ne fut pas long-temps sans connaître le charme attractif qui l’avait ainsi attiré dans ces lieux. Un jour en se promenant au pied d’un rocher contre lequel la mer venait briser ses flots, il entendit une voix touchante et plaintive sortir du fond d’une grotte dont l’entrée était presque fermée par de noirs cyprès. Il s’approche, écoute ; mais à peine est-il près de la grotte, qu’il en voit sortir une femme qui s’élance vers les flots. Lui, plus prompt que la foudre, se précipite sur ses pas, l’arrête et la retient dans ses bras. Saisie d’effroi, accablée par la douleur, elle pousse un cri perçant en le voyant et tombe évanouie. Enfin, revenue à sa connaissance, elle ouvre avec peine ses yeux fatigués de pleurer, et lui dit avec l’accent de la plus profonde douleur : Oh ! qui que vous soyez, laissez-moi mourir, maintenant la vie m’est à charge, et je ne puis plus supporter la lumière.

Cette infortunée était Ariadne, fille de Minos II, roi de Crète, que Thésée avait abandonnée sur ces bords déserts. Bacchus fit tant par ses soins et par ses discours, qu’Ariadne consentit à vivre, à oublier {p. 215}l’ingrat Thésée, et à devenir l’épouse de Bacchus. Les noces se célébrèrent à Naxos. Ariadne dont le cœur était sensible et tendre, fit le bonheur de son époux pendant de longues années, puis enfin mourut et fut transportée au ciel où elle brille parmi les astres sous le nom de couronne d’Ariadne. C'est cette aventure que les peintres ont tant de fois représentée sous le titre d’Ariadne abandonnée.

Après la mort d’Ariadne, Bacchus, pour se distraire, parcourut les contrées de la Grèce ; ayant été accueilli d’une manière fort civile à Athènes, par Icarius, fils d’Oebale, et par sa fille Erigone ; il y séjourna quelque temps, moins pour lui apprendre à cultiver la vigne, que pour cultiver lui-même l’amitié d’Erigone. Cependant, ni les discours les plus tendres, ni les promesses les plus brillantes, ne purent arriver à la rendre sensible. Érigone surnommée Aletis ou l’errante, avait à peine quinze ans et son cœur était encore à cet âge où la pudeur est dans tout son pouvoir. Cependant le dieu finit par s’apercevoir qu’elle aimait passionnément le raisin. Alors, sûr de sa victoire, il vole à la vigne d’Icarius, se place sur le bord du chemin où Erigone avait coutume de se promener, et prend la forme d’une grappe vermeille suspendue à un jeune ceps. Erigone arrive, pousse un cri de joie à la vue de cette grappe admirable, et la cueille ; mais à peine en a-t-elle goûté quelques grains, qu’une ivresse, jusqu’alors inconnue, s’empare de ses sens. Un instant elle se crut empoisonnée, mais Bacchus reprenant sa première forme, lui dit : si vous voulez être sensible à mon amour, je vous guérirai. Erigone, baissant les yeux en rougissant, soupira, promit et tint sa promesse. Quant à Icarius, ayant eu l’imprudence après une vendange, de faire boire de ce jus délicieux aux Egicores, habitans grossiers des campagnes de l’Attique, ils s’enivrèrent, se crurent empoisonnés, et, pour se venger, le déchirèrent par morceaux et le jetèrent dans un puits. Erigone inquiète chercha son père de tous les côtés ; cependant, à la fin attirée par les cris de sa chienne Méra qui la tirait par les pans de sa robe, elle découvrit le cadavre mutilé de son père. Cette perte lui causa tant de chagrin qu’elle se pendit ; d’autres disent qu’elle mit au jour Staphyle et qu’elle mourut quelque temps après. Jupiter les transporta dans les cieux où Icarius forme la constellation de Bootès ou du Bouvier, Erigone celle de la Vierge, et Mera, sa chienne fidèle, y fai partie de la canicule, sous le nom de Procyon ou Syrius. Après ce triste événement, on institua dans l’Attique, en l’honneur d’Icarius, les jeux Icariens qui n’étaient autre chose que la balançoire ou l’escarpolette avec laquelle on s’amuse encore aujourd’hui dans toutes nos fêtes publiques.

Bacchus espérant retirer de l’empire des ombres celle qu’il pleurait, ou suivant d’autres Sémélée sa mère, alla visiter Proserpine ; mais devenu amoureux de l’épouse de Pluton, il y séjourna pendant trois années. D'abord Proserpine ne voulut pas condescendre aux vœux de Bacchus ; ensuite il sut se la rendre favorable. Le dieu du vin finit par s’ennuyer dans le sombre empire de Pluton et revint sur la terre pour continuer à enseigner à ses habitans à vivre en paix et à cultiver les champs. Ensuite il s’envola dans les cieux, dont il égaya les habitans en leur racontant ses aventures amoureuses, ses combats et ses conquêtes ; mais auparavant il séduisit encore plusieurs belles, et les rendit sensibles à son amour, Alexirée mère de Carmon ; et la nymphe Chronophile {p. 216}mère de Phlias, il fut aussi l’amant d’Hypsypile, fille de Thoas, roi de Lemnos et mari de Callicopis, fille d’Othréus, roi de Phrygie. Bacchus ayant été surpris par le mari d’Hypsypile lui fit oublier cet accident en l’enivrant. Ce Dieu eut aussi pour maîtresse Physcoa d’Elide, mère de Narcé ; puis il aima Psalacanthe, Staphyle, Sica qu’il métamorphosa en figuier, et il eut, en sa qualité de Liber-pater, une épouse que les Romains appelaient Libera. Quant à Macris, fille d’Aristée, elle fut simplement sa protégée, pour récompense de quelque service et avoir ainsi encouru la haine de Junon.

De ces nombreuses passions, il eut une assez grande quantité d’enfans ; tels sont : Anubis, la jeune Bacchia et Carmon d’Alexirée ; Cérame, Enopion, Eumedon, Latramis, Tauropolis et Thyonœus d’Ariadne à laquelle on attribue aussi la naissance de Phlias. De ces enfans Enopion seul laissa une lignée remarquable, il épousa Hélice et il en eut Athamas, Candiope, crue aussi fille d’OEnopion et mère d’[ILLISIBLE]ippotagus, qu’elle eut avec son frère Rhéodotion, Héro et Mérope. Bacchus eut encore pour enfans Macédon que nous verrons plus tard avoir Osiris pour père, chez les Égyptiens ; Narcé de Physcoa, institua des sacrifices en l’honneur de son père, et donna le nom de sa mère à un chœur de musique des fêtes de Bacchus. Phlias que l’on croyait quelquefois fils d’Ariadne, passait plus généralement pour devoir sa naissance à Chtonophile ou bien à Aréthyrée, sœur d’Aoris. On le croyait également fils de Cisus et non du dieu du vin Staphyle, habituellement supposé fils d’Erigone, parce que son nom signifiait grain de raisin, était pourtant encore attribué aux amours de Bacchus et d’Ariadne. Ce Staphyle, que l’on disait berger d’OEnée, roi de Calydon, fut le premier qui remarqua le raisin et le dégusta, ce qu’il annonça au monarque, lequel en fit du vin, d’où les Grecs donnèrent son nom Oinos à cette liqueur. Staphyle ensuite épousa Chrysothémis et en eut trois filles : Molpadia, Parthenor ou Parthénore et Rhoio ou Rhoéo.

Le culte de Bacchus, originaire d’Égypte où ce Dieu était connu sous le nom d’Osiris, fut d’abord introduit dans la Thrace par Orphée, qui, après la mort d’Eurydice, ne voulut pas se laisser séduire par les femmes de la Thrace, qu’il venait d’enivrer ; alors celles-ci furieuses, le mirent en pièces comme nous l’avons vu. De la Thrace les filles de Cadmus portèrent en Béotie le culte de Bacchus ; mais leur neveu Penthée, fils du sparte Echion et d’Agavé, et roi de Thébes, voulant s’y opposer, se rendit sur le mont Cythéron avec l’intention de punir ces bacchantes au milieu de leurs orgies. Malheureusement pour lui, elles l’apprirent et dans leur fureur, se figurant qu’il était un jeune lion elles le déchirèrent, quoique sa mère et ses tantes se trouvassent au milieu d’elles. On dit que le Dieu lui-même les excita, quoique le roi l’eût pris et jeté dans une prison et chargé de fers ; mais il avait brisé ses liens et les portes, et était revenu se mettre à la tête des Bacchantes et les enivrer de nouveau de sa liqueur divine.

Ce Dieu punissait quelquefois cruellement ceux qui s’opposaient à son culte. Ainsi, sans compter Penthée déchiré, comme nous venons de le voir, par sa propre famille, nous trouvons encore Lycurgue, fils de Dryas et roi de Thrace. Il avait voulu attaquer ou Bacchus lui-même, qui d’effroi se serait jeté dans la mer ou son culte. Alors, pour punition de son impiété, il aurait été frappé d’aveuglement et {p. 217}de mort par Jupiter, ou bien Bacchus lui aurait inspiré une telle fureur qu’il aurait, en coupant ses vignes, mutilé les jambes de son fils Dryas et les siennes, et qu’il aurait ensuite, par ordre de l’oracle, été emprisonné par ses sujets, et écartelé par des chevaux sauvages. Son ami Ascus, géant redoutable, antagoniste de Bacchus, eut, dit-on, le même sort. Arunlicès ayant méprisé les fêtes de ce Dieu, s’enivra, et dans son ivresse, abusa de sa propre fille Méduline qui, outrée de cette audace tua son malheureux père. Damascus fut écorché vif par Bacchus pour avoir osé arracher ses vignes. Les Minéides ou filles de Minée, roi d’Orchomène, et portant les noms de Leucippe ou Iris, de Leuconoé ou Clymène et d’Alcithoé, n’ayant pas voulu se déranger un jour de leurs travaux pour assister aux fêtes de Bacchus, furent punies en étant inspirées par ce dieu du désir affreux de manger de la chair humaine. Aussitôt elles tirent au sort à qui donnerait son enfant, et Leucippe ayant été désignée, elle livre son fils Hippase, et le dévore de compagnie avec ses sœurs. A cette vue, Jupiter furieux les transforme en chauve-souris et leurs tapisseries en feuilles de lierre.

De Thèbes, le culte de Bacchus vint à Argos ; alors deux fois on tenta inutilement de l’introduire à Athènes, mais enfin il y arriva et les Athéniens bientôt l’adoptèrent avec plus d’enthousiasme que tous les autres peuples de la Grèce. Ce fut là surtout que l’on célébra le plus brillamment les fêtes de Bacchus, que l’on y désigna sous le nom générique de Dionysiaques ou Dionysies, celles qui avaient été apportées en Grèce par Cadmus ou par Mélampe, ce qui faisait qu’elles n’étaient pas autre chose que les Pamylies égyptiennes.

Dès que la fête de Bacchus était arrivée, on ornait son temple de pampres et de lierres, les prêtres promenaient processionnellement sa statue au milieu des vignes, et de préférence sur les montagnes et les rochers. Les bacchantes suivaient portant des corbeilles d’or pleines de fruits, de serpens apprivoisés et en dansant et chantant des hymnes en son honneur. On y voyait aussi divers instrumens mystiques, et surtout le Van, pour indiquer que les initiés devaient être purifiés comme le blé. La marche s’arrêtait sous un chêne ou un figuier ; là, on posait le dieu sur un autel, puis on lui sacrifiait un bouc, parce que le bouc ravage les vignes en broutant les tendres boutons. Ensuite, on rapportait avec pompe la victime et le dieu. Les habitans à son passage lui immolaient un porc devant la porte de leurs maisons. Lorsque cette espèce de procession était de retour au temple, les prêtres brûlaient les entrailles de la victime, et le reste servait au festin de ceux qui assistaient à la cérémonie, festin que l’on faisait précéder par des fêtes, dans lesquelles on donnait une coupe pour prix, et que l’on terminait en buvant un coup à Bacchus, un autre à Vénus, et un troisième à l’injure. Quant aux mystères qui précédaient ou suivaient ces processions, ils étaient analogues à ceux des Eleusinies, dans les fêtes de Cérès.

Les Dionysiaques étant le nom générique des fêtes de Bacchus ; voici quelles étaient les noms particuliers de ces fêtes : les anciennes se célébraient au mois de janvier à Limna en Attique, et étaient dirigées par quatorze vieilles femmes appelées Vénérables ; les Arcadiques étaient en Arcadie, des fêtes dans lesquelles les enfans montés sur un théâtre, chantaient et dansaient ; les Agrionies étaient des festins nocturnes où les femmes seules pouvaient {p. 218}assister ; les Airéennes ou Aloennes, étaient les mêmes fêtes que celles de ce nom, célébrées en l’honneur de Cérès à Athènes ; les Ambroisies des Grecs, ou Brumales, des Romains ou Hyemales, avaient lieu en mars et en septembre, ou peut-être le jour du solstice d’hiver ; les Anthestéries duraient à Athènes le 11, le 12 et le 13 du mois Anthestérion ; alors, les maîtres servaient les esclaves. Dans le premier appelé Pithœgia, on mettait les tonneaux en perce, pendant le second appelé Chœ, c’était à qui boirait le plus, et le vainqueur recevait une couronne de lierre et une coupe ; puis au troisième jour, appelé Chytri, ou jour des marmites, on offrait de ces vases remplis de graisse à Mercure. Les Ascolies, étaient à Athènes, et à Rome les fêtes pendant lesquelles on sautait à cloche-pied sur une outre graissée d’huile ; alors, aussi l’on se barbouillait le visage de lie, et l’on portait la statue de Bacchus dans les vignes. C'était une vraie mascarade ; les Bacchanales, étaient les Dionysiaques Grecques passées en Italie, mais enrichies d’un dévergondage encore plus grand. Il fut même porté, au point que l’an 568 de Rome, le sénat fut obligé de les défendre ; mais les habitudes populaires les ayant exigées, elles reparurent de nouveau, et la licence alors n’eut plus de bornes. Les Dendrophories étaient les mêmes fêtes pour Bacchus que pour Cybèle ; les Epilénies ou fêtes des pressoirs, se célébraient en Grèce ; les Lamptéries étaient des fêtes que le bas peuple célébrait la nuit aux flambeaux en l’honneur de Bacchus Lampter à Pallène en Achaie ; alors on buvait, et l’on distribuait force vin à tous les passans. Les Larysies avaient lieu au retour du printemps en l’honneur de Bacchus-Larysius, auquel on offrait toujours une grappe de raisin mur ; les Lénées consistaient en un concours de poésie, en l’honneur de Bacchus-Lénœus ; les Lernées se célébraient par des sacrifices et des mystères secrets à Lerne près d’Argos ; les Libérales étaient à Rome des espèces de Bacchanales qui avaient lieu le 17 mars ; mais à Lavinium, l’allégresse durait 30 jours, pendant lesquels les repas se faisaient en public, et les esclaves jouissaient de leur liberté ; les Néonies se célébraient lorsqu’on buvait pour la première fois du vin nouveau de l’année ; les Nouvelles avaient lieu en automne pendant les petites Dionysiaques, et préparaient aux grandes Dionysiaques qui se célébraient en février ; les Nyctélies étaient des mystères nocturnes, dont le secret était sacré et dont le peuple ne connaissait que les courses vagabondes qui se faisaient, la coupe en main, tous les trois ans dans les rues d’Athènes. Alors, l’ivresse et le tumulte était général, et il en arriva de tels désordres à Rome, que l’on fut obligé de les supprimer. Les Omophagies étaient à Chios et à Ténédos des sacrifices humains, en mémoire de ce que Bacchus s’était nourri de chair humaine ; les Orgies ou Orphiques, étaient en Grèce des courses dionysiaques de bacchantes portées au dernier degré de fureur, leur introduction était attribuée à Orphée ; les Phagésies ou Phagesiposies étaient les festins somptueux des grandes Dionysiaques.

Les Ramales rappelaient les amours de Bacchus et d’Ariadne : c’étaient des processions que l’on faisait en portant un ceps de vigne chargé de fruits ; les Rhapsodon Eorte ou Rhapsodies étaient des fêtes ou concours poétiques qui avaient lieu pendant les Dionysiaques. Les Sabasies étaient des courses et des danses furieuses en l’honneur de Bacchus-Sabasien. Les Théœnies se célébraient à Athènes en {p. 219}l’honneur de Bacchus-Theœnus ; les Thyies des Eléens, revenaient chaque année, et les prêtres faisaient croire que Bacchus alors revenait remplir de vin trois amphores vides, cachetées dans son sanctuaire. Les Tricterides et Tricteriques et Triennales étaient des fêtes que Bacchus avait instituées en Thrace et qui revenaient tous les trois ans en mémoire de son voyage triennal dans l’Inde : elles se composaient de courses faites par des femmes chantant son retour et le croyant au milieu d’elles. La Tyrbé était une fête tumultueuse de l’Achaïe, en l’honneur de Bacchus ; les Vendemiales furent ordonnées par César, pour fêter Bacchus après les vendanges.

[n.p.]

Pendant ces fêtes, on immolait en Grèce à Bacchus, la pie, emblème de l’indiscrétion des ivrognes, le bouc mangeur de bourgeons, et en Egypte le serpent et le taureau. On lui consacrait en outre le phénix, le dragon, l’éléphant, la panthère, le tigre, le porc, le lièvre, le coq, l’if, le sapin, le lierre, le pampre, la férule, le figuier et le chène.

Les premiers propagateurs de son culte, furent les satyres, et ses premières prêtresses les naïades ; puis ses temples furent desservis par des prêtres, dont les plus connus furent le Tyrrhenien Acetès et Coresus de Calydon. Ces prêtres étaient appelés Bacchans ou Orgeanes ou Orgiophantes, comme sacrificateurs pendant les orgies. Cependant ils étaient toujours soumis aux ordres des Orgiastes ou prêtresses, car en Grèce, les femmes seules présidaient aux mystères de Bacchus et à ses fêtes.

Ces prêtresses appelées aussi Bacchantes, portaient encore les noms et surnoms suivans : Bassarides ou de Bacchus-Bassarœus ; Bistonides ou des Bistones, en Thrace ; Clodones ou Criardes en Macédoine ; Edonides ou du mont Edon en Thrace ; Eléleïdes ou qui poussaient des cris ; Evantes ou des mots Evan et Evoe qu’elles criaient souvent ; Laphysties ou de Bacchus-Laphystius ; Ménades ou Furieuses ; Mimallones ou du mont Mimas en Thrace ; Orgiastes ou les directrices des orgies ; Potniades ou furieuses ; Thyiades ou les furieuses qui succédèrent à Thyias. La première bacchante après cette Thyias, l’une des bacchantes furieuses ou ménades les plus célèbres, fut Chorias qui conduisit ses compagnes au siège d’Argos, où plus tard on leur éleva un superbe tombeau.

On représentait autrefois Bacchus aussi jeune et aussi beau qu’Apollon, avec ou sans barbe, ayant les yeux noirs, les cheveux blonds et ondoyant sur ses épaules, et monté sur un char traîné par des tigres ou des panthères. Sa tête était couronnée de pampre ou de lierre, souvent cette couronne était surmontée d’une paire de cornes, emblème de la force et en reconnaissance de ce qu’il avait le premier accouplé les bœufs pour labourer la terre. On mettait auprès de lui un tronc de chêne pour perpétuer la mémoire de ce qu’il avait fait quitter aux hommes le gland pour les fruits et le blé. On y plaçait encore un ceps de vigne et un figuier. Il tenait dans la main droite un thyrse, et il avait pour suivantes les Muses qu’il inspirait.

D'autres fois on le représente, comme le dieu des buveurs, assis sur un tonneau, le front couvert de lierre, la face enluminée et le nez couvert de rubis. Alors il est ou vieux, ou jeune et efféminé, ou tout à fait enfant ; d’une main il tient une coupe et de l’autre un thyrse ou baguette formée d’un ceps de vigne, {p. 220}chargé de grappes et environné de lierre.

Il serait difficile de parler de Bacchus sans faire connaître les dieux et déesses subalternes qui venaient après lui et formaient son véritable cortége. Nous laisserons de côté Priape, que l’on voyait presque toujours dans ce groupe, mais que nous avons cru placer beaucoup plus convenablement comme principe mâle, à la suite de Vénus. Nous allons donc actuellement dire quelques mots de Silène, de Pan, des Satyres, des Faunes et des Silvains.

Silêne, surnommé Paposilène ou le père des Silènes, fut le père nourricier de Bacchus, et passait pour être né à Malé dans l’île de Lesbos, et pour fils de la terre et de Mercure ou d’Uranus. Lorsque Bacchus fut de retour des Indes, Silène alors, dit-on, roi de l’île de Nysa, s’établit dans l’Arcadie, où il exerça presque un souverain empire sur les bergères et les bergers de cette contrée. Il les rendit même tellement heureux et s’en fit tant aimer, que les Eléens, après sa mort, lui élevèrent un temple, et qu’il fut ensuite adoré comme demi-dieu, personnifiant l’ivresse joviale et railleuse. Cependant tous les écrivains se sont accordés à en faire un philosophe goguenard, plus profond qu’il n’en avait l’apparence. Aussi le faisaient-ils admettre souvent aux assemblées des dieux, pour les égayer et les éclairer en même temps de ses sardoniques conseils ; car au milieu de tous ses bon mots, il enseignait, a dit Virgile, la doctrine d’Epicure sur la formation et l’origine des mondes, et suivant Elien, celle de Platon sur le monde inconnu.

Dans ses voyages, il rencontra Olympe, célèbre joueur de flute, et élève du fameux musicien Marsyas, dont nous avons vu la triste fin, alors il eut avec lui une discussion sur l’art de la musique, dont on ne connaît pas le résultat. Il eut aussi une dissertation philosophique avec Midas, roi de Phrygie, auquel Apollon avait fait pousser des oreilles d’ânes. Ils conclurent qu’il serait plus heureux pour homme de ne jamais naître ou de mourir immédiatement après sa naissance, plutôt que de vivre. Cependant, pour prouver qu’il prenait bravement son parti, il fut un autre jour à la cour de ce roi, dans un état peu conforme à la philosophie qu’il se faisait gloire de professer.

Pourquoi cette mystérieuse ivresse ? voulait-il indiquer ainsi la méditation ou la débauche d’esprit de la plupart des philosophes ? Nous ne chercherons pas à le découvrir, seulement nous ajouterons qu’on le représentait comme un vieillard chauve, trapu, au nez camus et bourgeonné, avec deux cornes sur le front, une couronne de lierre sur la tête et une clochette au cou, venant après Bacchus, étant presque toujours ivre, assis sur un âne ou marchant en chancelant et appuyé sur un thyrse, et tenant dans tous les cas une tasse à la main. Il eut pour fils, on ne sait trop de quelle nymphe, Atheus, Clèogène, Lénéus nourrisson de Bacchus ; Moron que l’on prend souvent encore ou pour un compagnon d’Osiris ou pour Bacchus lui-même ; Pholus, centaure, ne de Mélia et ami d’Hercule ; les Silènes ou Satyres et même Staphile, dont on lui attribue la naissance, comme à Bacchus. Silène enfin, le père des plaisirs et de la joie, marchait toujours à la tête des Muses, des Nymphes et de tous les dieux champêtres.

Pan, dieu des bergers, était après Silène le plus célèbre des suivans de Bacchus ; on l’appelait encore Actius, ou présidant aux rivages ; Agrestis et Agrius ou l’agreste ; Arcadius Deus ou le dieu d’Arcadie ; {p. 221}Auchméeis ou le malpropre ; Auxetés ou qui fit croître ; Biarcéus ou qui fournit la vie ; Capricorne ou aux cornes de chèvre ; Capripède ou aux pieds de chèvre ; Egoceros ou aux pieds de chèvre ; Hirtuosus Deus ou le dieu velu, Lampeus ou du mont Lampea, en Arcadie, Lupercus ou le dieu des Lupercales ; Lyceus ou du mont Lycée ; Lytérius ou le libérateur des Trézéniens, pour leur avoir indiqué comment remédier à la famine qui désolait l’Attique. Semi Caper ou le demi bouc ; Tigéon, ou de Tégée en Arcadie, Tragephore ou à la peau de bouc, Tragocélès ou aux pieds de chèvre ; ce dieu rural avait, dit-on, reçu le jour de Jupiter, et de la nymphe Thymbris, ou de Calisto, ou de Mercure, et de Pénélope ou du ciel et de la terre ; il vint au monde avec les cuisses, les jambes, les pieds, les cornes et avec le rude pelage d’un bouc. A la vue de ce nouveau né, les nymphes Arcadiennes et particulièrement la nymphe Sénoé, à qui l’on voulut le confier pour nourrisson, poussèrent un cri de frayeur et prirent la fuite. Il n’en fut pas de même de Mercure qui rit beaucoup, l’enveloppa d’une peau de bête, le porta au ciel et fit rire tous les habitans de l’Olympe auxquels il le présenta. Bacchus surtout se distingua dans cette manifestation de surprise joyeuse, par un rire qui fit retentir tous les échos de l’Olympe. Pan avait un caractère très amoureux, aussi le voit-on tour à tour quitter Echo pour Pitys ; celle-ci pour Sénélé, et Sénélé pour Ega, qui le rendit père d’Egipan. Il ne fut pas toujours heureux dans ses amours ; Syrinx résista constamment à ses désirs. Un jour qu’il la poursuivait avec instance à la descente du mont Lycée, celle-ci effrayée de sa laideur, étant arrivée sur les bords du Ladon, pria les nymphes ses sœurs de la secourir ; ce qu’elles firent en la changeant en roseau. Pour avoir un souvenir de cette nymphe, il arracha quelques-uns de ces roseaux, et après les avoir coupés de longueurs inégales, il en forma le premier chalumeau, ou flûte à sept tuyaux ; puis il inventa la flûte droite et la flûte oblique. Il ne fut pas plus heureux auprès d’Echo, qui le repoussa et fut ensuite elle-même punie, par les mépris de Narcisse qu’elle aimait ; Pitys également fut l’objet des soupirs de Pan, mais elle lui préféra Borée, dieu des vents, lequel ayant vu Pan la tuer en la jetant de rage contre un rocher, pria la Terre de la faire revivre sous une autre forme, et alors elle fut métamorphosée en un arbre, qui porte son nom ; cependant il paraît que Pan eut pour femme la nymphe Alexirrhoé ou Alenthoé. Ce fut lui qui conseilla aux dieux de prendre la forme d’animaux, pour se soustraire à la poursuite des Titans ; lui-même afin de se cacher, se fit moitié poisson et moitié bouc ; puis il se plongea dans la mer Méditerranée. On lui doit aussi la peur panique ou peur subite et sans cause, qu’il inventa un jour pour mettre en fuite l’armée d’un de ses ennemis. Cette invention fut assez naturelle, car ayant trouvé sur le rivage une grosse coquille, il en tira des sons si effrayans, que les fils de la Terre, saisis de peur, s’échappèrent en désordre, et voilà, dit-on, l’origine de la peur panique. Pan découvrit en outre Cérès, qui après n’avoir pu résister aux violences de Neptune, était allée cacher sa honte dans un antre de l’Arcadie, pendant la guerre des Titans. Les découvertes musicales de Pan l’enorgueillirent ; il se crut supérieur au dieu de l’harmonie, le défia, et l’on sait ce qu’il en advint pour le pauvre Midas. Pan était le dieu des pasteurs, des vallées, des brillants pâturages et des eaux qui jaillissent ; il était le {p. 222}protecteur des troupeaux, il chassait loin d’eux les animaux qui auraient pu les dévorer ; et cependant il aimait les loups, il les guidait, errait avec eux dans les bois et les campagnes ; il a souvent pris leur forme et son plaisir était de parcourir les bois, les prairies, les montagnes. Ce dieu fut assez faiblement honoré chez les Grecs ; mais son culte au contraire fut très brillant à Rome, parce que Romulus et Rémus avaient été, croyait-on, nourri par une louve dans un champ appelé Lupercal, situé au pied du mont Aventin, près du Tibre. Aussi Pan, l’ami des loups, et le protecteur contre leurs attaques, avait à Rome des autels et des prêtres pour les deservir. Ces prêtres appelés Luperces ou Luperques, étaient divisés en deux colléges : les Quintiliens et les Fabiens, en mémoire des chets de factions qui avaient pris parti pour Romulus ou Rémus ; ils jouissaient de peu de considération, cependant César les augmenta du collége des Juliens, dans lequel Antoine se fit recevoir pendant les Lupercales, avant d’offrir à César, la couronne de Dictateur.

Ces Lupercales, ou fêtes de Pan, se célébraient chaque année à Rome, le 15 février. Alors on offrait à ce dieu du lait de chèvre et du miel ; puis on lui sacrifiait deux chèvres et un chien, on piquait légèrement au front deux jeunes garçons qui avaient ordre de rire pendant l’opération ; on essuyait le peu de sang qui s’échappait avec de la laine imbibée de lait ; ensuite on découpait en lanières les peaux des victimes, et l’on en faisait des fouets, avec lesquels les enfans couraient les rues en frappant à droite et à gauche tous ceux qu’ils rencontraient.

Malgré ses dédains, Echo rendit le dieu Pan, père d’Irinx ou Syrinx, que nous verrons fournir à Médée, un filtre dont elle se servit pour séduire Jason ; Pan eut encore avec Eumène, nourrice des Muses, le grand chasseur Crottus, qui sous le nom de Sagittaire fut après sa mort élevé au ciel par Jupiter ; les Egipans ses fils ou divinités agrestes ou aux pieds de chèvre, habitaient les bois et les montagnes ; et les Panisques ou Petits Pans, dieux champêtres de la taille des Pygmées, dont nous avons vu Pygas la reine métamorphosée en Grue par Junon, étaient aussi enfans du dieu Pan.

Ici se borne la fable grecque et romaine mais nous verrons que Pan chez les Egyptiens, tenait un rang plus important car ils le rangeaient au nombre de leur huit grands dieux, comme l’un des principaux compagnons d’Osiris, dans son expédition des Indes avec Anubis et Macédo ; il était en outre le dieu suprême des Pélasgues. Enfin on rattachait à Pan, la déesse Latine qui présidait à la destruction des loups.

Après ce Dieu, nous allons parler des Satyres, appelés aussi Capripèdes, ressemblant en tout point à Silène ; d’où nous savons qu’ils devaient descendre. Cependant on les fait naître ou de Mercure et de la nymphe Yphtimé, ou de Bacchus et de la naïade Nicéa. Mais cette dernière naissance est peu croyable, car Junon leur avait confié à garder Bacchus qui s’échappa toujours de leurs mains en changeant continuellement de formes ; à la fin, la déesse irritée punit ces mauvais surveillans en leur donnant des cornes et des pieds de chèvre ; d’où leur venait le nom de Capripèdes. Ensuite, quand ils arrivaient à la vieillesse, on les nommait Silénes. Les noms de Chromis et de Cycinnis, sont les seuls des Satyres du cortège de Bacchus, que l’on ait conservés : du reste, tous les Satyres [ILLISIBLE]aient des divinités fort {p. 223}redoutées par les bergers et les bergères. Pline a supposé qu’ils n’étaient autre chose que des singes de grande espèce dont le nombre dans quelque contrée aura effrayé les habitans qui, pour les apaiser, leur auront offert des sacrifices, et les prémices de leurs fruits et de leurs troupeaux.

Ces animaux divins et demi dieux se subdivisaient en plusieurs variétés ; ainsi l’on connaissait les Pans et Egipans, ou enfans de Pan, que l’on voyait particulièrement dans les montagnes, les Satyres qui étaient les plus hideux, mais dont l’humeur bouffonne faisait pardonner la laideur, puis les Faunes et les Sylvains.

Les Faunes ou Faunisques inconnus aux Grecs, passaient chez les Romains pour être moins hideux et plus doux dans leurs amours que les Satyres, quoique présentant les mêmes formes ; ils présidaient plus spécialement aux travaux agricoles et mouraient, dit-on, après une vie de plusieurs siècles. Ils descendaient de Faunus et de Fauna, divinités tutélaires des Romains qui voulant également en descendre, prenaient par cette considération le surnom de Faunigentes ou Faunigènes. Ce Faunus était fils de Picus et frère et époux de Fauna, d’abord appelée Marica et puis Bonne-Déesse ; l’on croyait qu’il avait régné en Italie vers l’an 1300 avant J.-C., et qu’il y avait importé d’Arcadie, les travaux de l’agriculture ; pour inspirer plus de respect, il ne se montrait jamais à son peuple, il fit élever un temple à Pan, sur le mont Palatin, fit un dieu de son père, et fut divinisé lui-même après sa mort, comme protecteur des forêts, et sa femme aussi, comme exemple de la fidélité conjugale. Tous deux rendaient des oracles, savoir : Fauna aux femmes, Faunus aux hommes ; d’où vint le nom des oracles Fatidiques, Fatuelis et Fatuela, Fatuus ou Fatuelius et Fatua. On avait institué en leur honneur des fêtes appelées Faunalies qui avaient lieu le 9 novembre ou 5 décembre, en mémoire de leur départ pour l’Arcadie, et les 11, 13 et 15 février en mémoire de leur arrivée d’Arcadie. Faunus passait pour avoir eu de Fauna Dryas, ennemie des hommes et déesse de la pudeur, à laquelle aucun homme ne pouvait offrir le moindre sacrifice ; Eurymédon, Maïa, femme de Vulcain ; Latinus, époux d’Amate et roi des Arborigènes dans le Latium, où nous verrons Enée venir y épouser sa fille Lavinie et fonder ainsi la tige des Romains. Faunus, par suite de ses amours avec la nymphe Dryope et Simœthée, nymphe de Sicile, eut de la première, Tarquitus, qu’Énée mit à mort, et de la seconde, le berger Acis, amant heureux de la néréide Galatée, qui préférait sa jeunesse et sa beauté à la laideur du cyclope Polyphème ; mais un jour le pauvre Acis fut surpris avec sa maîtresse, par son rival qui l’écrasa sous un rocher ; alors Galatée s’échappa en se jetant dans la mer, puis elle pleura et pria tant le père des eaux, qu’il changea le pauvre amant en un fleuve que la jeune néréide put ensuite visiter souvent. Les Romains regardaient en outre Nemestinus ou Nemestrinus, fils de Faunus, comme le dieu souverain des Faunes et des Dryades, nymphes que nous retrouverons avec toutes les autres en parlant de Neptune ; puis ils offraient leurs hommages en outre aux Intercidons qui présidaient à la coupe des forêts et défendaient les femmes grosses contre les insultes des Sylvains.

Enfin la bande joyeuse de Bacchus se composait encore des Sylvains ou demi-dieux, protecteurs des forêts ; ils étaient {p. 224}les Égipans des Grecs, comme les Faunes Latins en étaient les satyres. Les Sylvains, originaires de Sicile, n’eurent donc un culte sérieux qu’en Italie ; leur père ou Sylvain, recevait les surnoms de Dendrophore ou le porteur d’arbres, Hircipes ou aux pieds de bouc, Pecudifer ou le protecteur de la multiplication des troupeaux. Il passait pour fils d’un berger de Sybaris ou de Saturne, ou même de Faunus, avec lequel souvent on le confond. Il avait aussi le buste d’un homme et les jambes d’une chèvre, il avait comme Pan la syrinx ou le chalumeau ou le pedum ou la serpette ou bien un bâton recourbé par le haut ou une simple branche de cyprès à la main, en mémoire d’une tendre amitié qu’il avait eue pour un jeune homme du nom de Cyprès ; il avait en outre une couronne de pin sur la tête ; quelquefois, en sa qualité d’inventeur des limites pour marquer les possessions, lorsque l’on commence l’ensemencement des terres, on le représentait sous forme d’une borne, comme le dieu Terme.

Sylvain avait deux temples à Rome, savoir : le Littoral ou celui placé sur le bord de la mer, et un autre sur le mont Viminal ; ses fêtes étaient les Dendrephories, dans lesquelles ses prêtres, qui formaient un des principaux colléges de Rome, lui offraient, sur ses autels ornés de branches de pin et de cyprès, d’abord du lait, puis une mule et un cochon. Ce Dieu passait pour ennemi des enfans parce qu’ils aiment à casser les branches d’arbres, et les femmes en couche le redoutaient et imploraient contre lui Intercida, Pilumnus et Deverra ou Deverrona.

Quant au dieu Terme, pour lequel on prenait souvent Sylvain ; c’est un dieu également tout Romain, inventé par Numa pour limiter et protéger les possessions rurales ; il lui fit bâtir un temple sur la roche Tarpéienne, et lorsque Tarquin-le-Superbe éleva un temple à Jupiter, sur le Capitole, on dérangea tous les dieux, excepté le Dieu terme qui resta toujours à la même place, aussi l’appelait-on Placidus ou l’immobile, et Quadratus ou le carré. En effet, on lui donnait toujours la forme d’une borne carrée, à tête humaine, sans pieds et sans bras. Les Romains célébraient en son honneur, au mois de février, les Terminales ; alors on entourait de guirlandes toutes les bornes des champs, on lui offrait du lait et l’on sacrifiait des agneaux dont le sang était précieusement répandu sur ces mêmes bornes.

Avant d’abandonner Bacchus et son cortége, dans lequel on trouvait encore les Cobales ou génies malins et mystificateurs, espèces d’esprits follets qui servaient de gardes et de bouffons au dieu du vin, nous dirons que les Romains honoraient tous ces dieux et demi-dieux sous le nom générique de Patellarii Dii ou dieux des libations, et qu’ils rendaient encore hommage à Méthyne, déesse du vin nouveau et du vin pur, à Bibésie et à Edésie, présidant, la première à la boisson, et la seconde aux festins que Dète ou la Diète avait inventés probablement à la suite de quelque longue abstinence.

Ces festins avaient surtout pour dieu Comus qui présidait en outre aux plaisirs, aux danses nocturnes, à la toilette et à la joie ; les Spartiates l’appelaient Kéraon. Pour le fêter, les jeunes garçons et les jeunes filles couraient aux flambeaux, de maison en maison, après le souper et faisaient toutes les débauches possibles. Comus était représenté jeune, rond d’embonpoint, couronné de roses, la face enluminée de vin, tenant un flambeau dans la main droite et s’appuyant de la gauche {p. 225}sur un pieu, ou portant dans cette main une coupe d’or ou un plat chargé de fruits. A sa suite, on voyait Adelphagie ou la Gourmandise, ainsi que la triade de Daitès, de Dipne et de Splanchnotomos représentant la personnification du cuisinier, du repas et du découpeur ou des réunions. Mais revenons aux autres fils de Jupiter.

Carius, était fils de Torrébie, il enseigna la musique aux Lydiens qui, par souvenir de ce bienfait, le divinisèrent et lui élevèrent un temple magnifique sur une montagne à laquelle ils donnèrent son nom.

Carne ou Carnée, fils de Jupiter et d’Europe, fut celui qui institua les combats de musique et de poésie, en l’honneur de Latone. Il tomba victime des Héraclides, lorsqu’ils passèrent par l’Étolie pour marcher sur l’Attique. Mais une épidémie se manifesta chez ces descendans d’Hercule qui pensant que cette peste venait pour les punir de leur crime, élevèrent un temple à Apollon, afin de l’expier, et l’on vit aussitôt se terminer ce funeste fléau.

Castor et Pollux, jumeaux que l’on regarde l’un et l’autre comme fils de Léda et de Jupiter ; mais le plus souvent Pollux seul passe pour être né ainsi qu’Hélène de Léda et de Jupiter, tandis que Castor et sa sœur Clytemnestre, sont crus enfans de Léda et de son mari Tyndare. De cette naissance douteuse, vinrent les noms et surnoms qu’on leur donnait : on les appelait donc : Dioscures ou fils de Jupiter, quand on les considérait comme nés de ce dieu, et Tyndarides ou fils de Tyndare, lorsqu’on ne les envisageait que comme enfans de Léda, épouse de Tyndare ; puis on les surnommait : Ambulii ou les protecteurs de la vie ou les promeneurs ; Anaces ou les rois ou les bienfaiteurs et conservateurs ; Aphésiens ou présidant aux barrières des jeux publics ; OEbalidès ou descendans d’OEbalus ; Soteres ou protecteurs des vaisseaux en danger.

Déjà l’on connaît les amours de Léda avec Jupiter qui se transforma en cygne, pour arriver à la séduire ; alors, au dire des poètes, elle eut deux œufs : l’un de son mari, Tyndare, roi de Sparte, produisit Castor et Clytemnestre, tous deux mortels, l’autre de Jupiter, donna naissance à Pollux et à Hélène, héritant de l’immortalité de leur père. Cependant on fait naître aussi Castor et Pollux seulement de Jupiter et de Léda. Quoi qu’il en soit, Mercure par ordre de ce dieu, prit les deux frères aussitôt après leur naissance, les transporta à Pallène, où l’on prit soin de leur enfance et de leur éducation. Bientôt une amitié des plus étroites les lia pour toujours, malgré les efforts que fit Eurymne ou le brouillon pour les diviser. Ces deux frères par la suite furent ensemble se combler de gloire : d’abord ils purgèrent la mer Egée et tout l’archipel des pirates que l’on y voyait. Ce premier exploit les fit passer pour des Dieux marins et invoquer pendant les tempêtes ; ensuite ils furent en Colchide, où nous les trouverons avec Jason et tous les Argonautes, prendre part à la conquête de la toison d’or. Ce fut dans cette expédition que Pollux vainquit au combat du ceste, et tua Amycus, roi des Bébrices, fils de Neptune, et le plus redouté des athlètes de son temps, chez lesquel les Argonautes s’étaient momentanément arrêtés pendant les jeux olympiques. Après cette victoire, Pollux passa pour le Dieu protecteur des lutteurs. Quant à Castor, il devint le patron des courreurs et des écuyers, car habile cavalier, il eut les mêmes honneurs par suite de son talent à dompter les chevaux.

{p. 226}Pendant ce voyage des Argonautes, il arriva aux Dioscures un événement, qui plus tard les fit regarder en outre comme divinités tutélaires de la navigation : à peine venait-on de lever l’ancre du Promontoire de Sigée, qu’une tempête violente se déclara ; mais bientôt une auréole couvrit la tête des Tyndarides, et tout à coup l’orage cessa et les flots se calmèrent ; aussi depuis, quand les matelots voyaient briller dans les airs deux de ces lueurs, ils les prenaient pour signe de beau temps ; mais quand il n’en paraissait qu’une, ils l’appelaient alors Hélène, et la croyaient le présage infaillible d’une tempête prochaine. Lorsqu’ils furent de retour dans leur patrie, les Dioscures s’emparèrent de la ville d’Aphidna, où, comme ils l’avaient appris de Décèle, Thésée, alors âgé de plus de cinquante ans, avait caché leur sœur Hélène qui n’avait que huit ou dix ans et qu’il avait enlevée ; ils lui reprirent cet enfant et emmenèrent captive la vieille Oetra, mère de ce héros, mais ils épargnèrent les autres habitans, qui, en souvenir de cette clémence, leur donnèrent le surnom d’Anaces ou de rois bienfaiteurs, et les initièrent aux mystères de Cérès Eleusine. Plus tard, ayant été invités aux noces de Lyncée et d’Idas, fiancés à Phœbé et à Talyra, filles de Leucyppe, frère de Tyndare, ils s’éprirent de leurs cousines, puis les enlevèrent et les épousèrent. Ce rapt ayant excité la fureur et l’indignation des jeunes fiancés, ces deux princes poursuivirent les Dioscures, et les attaquèrent près du mont Taygètes. Ce combat eut les plus tristes résultats pour les deux familles, car Lyncée étant mort de la main de Castor, celui-ci fut tué par Idas que Pollux fit périr à son tour. Cette perte de Castor affligea tellement Pollux, qu’il supplia Jupiter de rendre son frère à la vie ou de le faire mourir lui-même, mais cette grâce ne pouvant être accordée par suite d’un arrêt de l’inflexible destin, l’immortalité de Pollux fut partagée entre les deux frères, de sorte qu’ils vivaient et mouraient alternativement, ou chaque jour, ou d’après quelques auteurs, de six mois en six mois. Quant à celui qui revenait des enfers, il se mettait à parcourir la terre sur un petit cheval appelé Cyllarus. Plusieurs années après, Jupiter voulant récompenser cette tendre amitié, transporta ces deux frères au ciel, pour y former dans le Zodiaque, la constellation des Gémeaux.

Voici quels furent les descendans de ces deux héros : Castor, époux de Phœbé, en eut Anacés ; puis il eut d’Ilaire, Anacis et Androthoée, quant à Pollux, il eut aussi de Phœbé, Ménasine et Mnésilas. Leur apothéose eut lieu quarante ans après leur mort ou peu d’années après l’enlèvement d’Hélène par Paris, et quelque temps après la prise de Troie. Alors de simples mortels, les Dioscures devinrent de grands Dieux pour toute la Grèce et particulièrement pour l’ile de Céphalonie ; alors Sparte, lieu de leur naissance et de leur sépulture, Athènes qu’ils avaient sauvée du pillage, pendant leur guerre avec Thésée, leurélevèrent des temples magnifiques, et les Romains comme les Grecs, juraient par eux et par leurs temples, en s’écriant Ecastor, Mecastor ou Iedepol. Souvent on chercha dans ces contrées à faire croire à leur réapparition sur la terre ; du reste leur culte jouissait partout de la plus haute vénération. On leur immolait des agneaux blancs, et l’on célébrait en leur honneur de joyeuses fêtes appelées Anacées, Anactés et Dioscuries. On les représentait montés sur des chevaux blancs, armés d’épées, courant à côté l’un de l’autre, et coiffés d’un bonnet surmonté d’une étoile, {p. 227}mais sur les monumens un seul parait, ayant une flamme au dessus de son casque, et tenant d’une main une lance et de l’autre la bride d’un cheval au repos, pour montrer qu’ils n’étaient jamais tous les deux sur la terre, espèce d’immortalité astronomique, indiquant peut-être que l’une des étoiles du signe des Gémeaux, se cache sous l’horizon quand l’autre paraît. Quant à la morale de cette fable, elle est toute naturelle : c’est l’apologie de l’amour fraternel, dans la bonne, comme dans la mauvaise fortune.

Colaxès, fils de Jupiter et de la nymphe Ora, fut roi dans la Bisaltide, petite province de Thrace ; ses soldats portaient au milieu de leurs boucliers un Jupiter, orné de la foudre en mémoire de sa naissance.

Corinthus, fils de Jupiter, donna son nom à la ville d’Ephyre, qui depuis s’appela Corinthe.

Crès, fils de Jupiter et de la nymphe Idée, fut le premier roi de l’ile de Crète, qui prit son nom ; il fut l’inventeur des objets les plus nécessaires à la vie et fit bâtir la ville de Gnosse, où il éleva un temple à Cybèle. C'est dans la personne de Crès que l’on personnifie les premiers habitans de la Crète. Il mourut et laissa son fils Tale sur le trône.

Crinacus, fils de Jupiter et père de Macarée, fut le premier habitant de l’île de Lesbos.

Cronius, fils de Jupiter et de la nymphe Himalie, était surnommé le Cyprien.

Cyrnus, fils de Jupiter et de Cyrno, fut le premier homme aux yeux des habitans de Thérapné, qui prirent de lui le nom de Cyrnos.

Cytus, fils de Jupiter et de la nymphe Rhodienne Himalie.

Deucalion : nous ne reviendrons pas sur ce fils de Prométhée, et époux de Pyrrha, sa parente, dont il eut trois enfans : Hallen, Amphiction et Protogénie. Il est probable qu’il était venu du midi de la Scythie s’établir près du mont Parnasse en Thessalie ; il augmenta son empire aux dépens de l’Attique, de la Phocide et de la Béotie et fit bâtir un temple à Jupiter, dans la ville d’Athènes où il institua les Hydrophories, en mémoire de ce qu’il avait été sauvé des eaux.

Dardanus, fils de Jupiter et d’Electre, fille d’Atlas, naquit en Tyrrhénie. Après la mort de son frère Jasius, qu’il aimait tendrement, il ne put supporter la vue des lieux qu’il avait parcourus avec ce frère chéri, alors il passa en Asie et resta aux lieux où s’éleva depuis la ville d’Ilion. Il épousa Batée, fille de Teucer, auquel il succéda. Batée le rendit père d’Ideus et d’un Erichthonius, qui lui succéda au trône, et fut père de Tros.

Dioscures, nom que l’on donne à un grand nombre de héros et demi-dieux, mais c’est à propos de Castor et Pollux, fils de Jupiter, qu’il est personnifié.

Eaque, fils de Jupiter et d’Europe, ou plus habituellement d’Egine fille d’Asope, aida Mercure et Apollon à entourer de murailles la ville de Troie. Pendant ce travail, on vit surgir trois énormes dragons, qui voulurent franchir les murailles, deux périrent dans cette tentative, et le troisième y parvint par la muraille qu’Eaque avait élevée. Ce fils de Jupiter, épousa Endéis, fille de Chiron, dont il eut deux fils, Pelée et Télamon. Il eut aussi de la Néréide Psamathée, un fils nommé Phocus. Télamon, après s’être marié, comme {p. 228}nous le savons, avec Hésione, devint père d’Ajax et de Teucer. Après sa mort on mit Eaque au nombre des juges des enfers, chargé de juger les Européens, pour le récompenser de sa rare probité. Egine et Athènes lui rendirent des honneurs divins. On disait que ses états ayant été ravagés par une peste effroyable, il obtint de son père que les Fourmis, appelées en grec Myrmex, fussent changées en hommes, Ce qui repeupla l’île d’Enopie ou Egine de nouveaux habitans, auxquels en mémoire de leur origine, il donna le nom de Myrmidons ; allégorie qui prêterait à croire que ce prince, après un fléau quelconque, repeupla les états d’Egine, avec quelques émigrés Thessaliens, probablement appelés Myrmidons.

Egipan, cru fils de Jupiter, et d’Ega, épouse de Pan, dieu des vergers. Ce fut cet Egipan qui prêta son secours à Mercure, pour réunir les membres dispersés du maître des Dieux, et lui rendre la vie après sa défaite par Typhoé. Egipan enseigna à se servir de la conque marine, en guise de trompette, ce qui le fit représenter sur les monumens avec une queue de poisson. Ses descendans devinrent des espèces de divinités champêtres.

Ellops, fils de Jupiter, donna son nom à une tribu de l’île d’Eubée, qui prit de là, celui d’Ellopie.

Epaphe, fils de Jupiter et d’Io, épousa Cassiopée, dont il eut Libye. Junon, jalouse, avait ordonné aux Curètes d’enlever Epaphe encore enfant ; mais Jupiter s’y opposa en les foudroyant. Un jour, il eut une dispute avec Phaéthon, dans laquelle il lui reprocha de n’être pas issu des dieux. Mais la preuve que Phaéthon lui en donna, fit mourir ce fils d’Apollon.

Ethalion, fils de Jupiter et de Protogénie, fille de Deucalion.

Ethlétères ou Lutteurs, noms que l’on donnait à Caslor et Pollux, fils de Jupiter.

Ethlios, fils de Jupiter et de Protogénie, fut l’époux de Calyce, qui le rendit père d’Endymion. Il fut, dit-on, le premier roi des Eléens.

Gargare, fils de Jupiter, naquit en Troade, et donna son nom à une montagne, une ville et un lac, situés en cette province.

Géreste, fils de Jupiter, donna son nom à une ville de l’île d’Eubée.

Hercule, le fils de Jupiter, le plus célèbre des Demi-Dieux, portait aussi plusieurs noms et surnoms. On l’appelait : Acœus et Alcimus ou le puissant, Adamanus ou l’invincible, Adephagus ou le mangeur insatiable, Alcée et Alcide ou petit-fils d’Alcée, Alexicacus ou le secourable ou le destructeur des monstres, Amicus ou l’ami protecteur des réussites, Amphitrioniadès ou fils d’Amphitrion, Anicete ou l’invisible, Æonius Deus ou le dieu de l’Aonie ou Béotie à Thèbes, Astralogus ou le devin, parce qu’il se brûla le jour pour lequel il avait annoncé une éclipse de soleil, Baulus ou de Baule, en Campanie, Briarée, Buphagus ou le mangeur de bœufs, Buraïcus ou de Bura en Achaïe, Callinique ou le brillant et excellent vainqueur, nom que Télamon lui donna pour se faire pardonner d’être entré dans la ville avant lui, Candaule ou des Lydiens, par suite du nom de l’un des Héraclides, ses descendans, Charops ou le furieux, à Samos et dans toute la Béotie, en raison de la montagne où l’on disait qu’il était monté en ramenant au jour le chien gardien des enfers, Claviger ou le porteur de massue, Coraopius ou le protecteur contre les sauterelles, Cynosargès ou de Cynosarges en Attique, Défenser ou le défenseur du temple romain dans lequel les gladiateurs {p. 229}suspendaient leurs armes après avoir reçu leur congé, Deus Oniensis ou l’hercule des Celtes, importé à Rome, Diodas en Phrygie et en Phénicie, Dosane et Dorsane ou l’Hercule importé de l’Inde, Engonase, c’est-à-dire l’agenouillé ou l’Hercule importé d’Égypte, Eridanatas ou l’Hercule de Tarente, Fossor ou le creuseur du canal de l’Olbius, en Arcadie, Gaditanus ou de Gadès, actuellement Cadix, Héraclammon ou l’hercule, fils de Jupiter-Ammon, Héraclès c’est-à-dire Hercule en grec, Hippodète ou qui lia ensemble la queue des chevaux des ennemis des Thébains, Index ou qui indiqua en songe à Sophople, le voleur d’une coupe d’or que l’on avait enlevée du temple d’Hercule, Ingenicule ou Eugenasis ou Hercule à genoux, Ipoctonos ou qui détruit les vers, Jovius ou fils de Jupiter, Libys ou le fondateur de Capsa dans la Libye, premier nom de l’Afrique, Lindius ou de Linde, ville de l’île de Rhedes, Maciste ou de Maciste en Tryphilie, Manticlus ou du chef Messenien, Manticlus qui bâtit un temple à Hercule, dans la Sicile septentrionale, Mélampyge ou aux fesses noires : nom bizarre qui lui fut donné parce qu’une mère ayant menacé ses deux enfans, Achemon ou Achmon et Basalas ou Passalus, tous deux frères Cécropes cherchant querelle à tout le monde, avec menace de les donner au Mélampyge, ils rencontrèrent Hercule, qui après avoir été attaqué par eux, les lia par les jambes à sa massue et les porta la tête en bas derrière son dos, de sorte qu’en pleurant ils s’écrièrent dans cette posture. voilà le Mélampyge, d’où vint la menace proverbiale des Grecs : « Prends garde au Mélampyge ! » Melios ou auquel on sacrifia faute de brebis une pomme taillée et représentant cet animal, Ménédème compagnon d’Hercule, qui lui indiqua comment nétoyer les étables d’Augias et dont le nom se prend quelquefois pour celui d’Hercule lui-même, Monœcos ou seul dans son temple ou de Monœcos ville de Ligurie, où ce héros s’arrêta en allant combattre Géryon, OEteus ou du mont OEta où il se brûla, Olenus se prend quelquefois pour Hercule, comme fils de Jupiter, Olivarius ou à la massue d’Olivier, Opsigonos ou né tard parce qu’il vint au monde après Eurysthée, Polyphagus ou qui mange tout, Porphyrtan ou tout de pourpre, Promaque ou le défenseur, Rhinocolustès ou le coupeur de nez aux députés d’Orchomène, qui demandaient en sa présence aux Thébains de leur payer un tribut, Saxanus ou le perceur de routes ou l’assommeur des Liguriens sous la forme de pierres, Scytalosagitti peltiger ou le porteur de massue, de flèches et de bouclier, Soter ou le sauveur, Sondon ou l’Hercule Lydien, Taurophonos ou le mangeur de taureaux, Thasius ou de Thasos qu’il delivra de ses tyrans, Tyrinthius ou de Tirynthe, Trinoctius ou engendré dans trois nuits, Triumphalis ou à la statue élevée par Evandre, en mémoire de la défaite de Cacus ; Victor ou le vainqueur des monstres.

Hercule est encore un de ces personnages multiples qui réunissent en un seul les faits appartenant à plusieurs. Aussi les écrivains, tels que Varron par exemple, ont porté à quarante-trois le nombre des individus remarquables de ce nom. Cependant d’après Diodore, on ne connut dans l’origine que trois ou quatre Hercules : l’un né en Egypte, marqua sa puissance, en établissant une colonne sur les confins de l’Afrique, l’autre Crétois et Devin fut un Dactyle idéen et commandant d’armées, auquel {p. 230}on dut l’institution des jeux olympiques ; le troisième fut le fils de Jupiter et d’Alcmène, son existence ne remonte qu’à peu d’années avant le siège de Troie. Il était sujet d’Eurysthée, fut heureux dans toutes ses entreprises, et éleva une colonne sur les frontières sud de l’Europe. Enfin un quatrième était Phénicien et, peut-être, un cinquième existait-il dans les Gaules, car on y connaissait du moins une divinité analogue à l’Hercule Grec, et peut-être était-ce celui auquel on donnait Europs pour père. Cicéron compte six Hercules qu’il classe ainsi : le plus ancien, dit-il, est fils de Lysite le premier de tous les Jupiter, il se battit contre Apollon, brisa son trépied sacré parce que sa prêtresse avait refusé de répondre à une question qu’il lui avait adressée. Le second est l’Egyptien, fils du Nil ; le troisième est un des Dactyles indéens ; le quatrième honoré par les Tyriens, et passant suivant eux pour le père de Carthage, est fils de Jupiter et d’Astérie sœur de Latone. Le cinquième nommé Bel est adoré dans les Indes, et le sixième est le fils de Jupiter et d’Alcmène, femme d’Amphytrion, et c’est le grand Hercule des Grecs, celui sur lequel ils réunirent les hauts faits de tous les autres, celui enfin dont ils firent un Demi-Dieu, pour lequel ils avaient le respect le plus religieux.

Voici la fable dont ils l’avaient entouré. Amphytrion, disaient-ils, fils d’Alcée et petit fils de Persée, ayant tué par accident Electryon roi de Mycènes son oncle, fut obligé de s’éloigner de cette ville sa patrie, et de se retirer à Thèbes où il épousa Alcmène sa cousine. Amphytrion devenu souverain de ces contrées, fit la guerre aux Théléboens, défit Ptérélas leur chef et devint redoutable à tous ses voisins. Mais pendant le cours de ces conquêtes et tandis qu’il était occupé à ces guerres et qu’il se laissait adoucir par les complaisances de Cométho, fille de son ennemi, Jupiter, sachant qu’il avait été forcé de quitter momentanément son épouse, prenait les traits de sa figure, s’introduisait chez Alcmène qui ne se défiant nullement de la fraude, le recevait conjugalement. Dans cette erreur, elle se livra pendant trois nuits au plaisir de revoir cet époux adoré. Cependant après cette triple nuit, Jupiter se retira et laissa Amphytrion seul et unique possesseur de son épouse. Quelque temps après, le tonnerre se fit entendre à coups redoublés et Alcmène accoucha de deux fils, Iphillus ou Iphiclès et Hercule. Junon, toujours jalouse et désireuse de se venger de cette imprudente mortelle qui n’avait pas su repousser les caresses de Jupiter, suscita contre Hercule, encore enfant, deux énormes serpens ou dragons qu’il saisit et étouffa en un instant. Cependant on dit aussi que ce fut Amphytrion qui, voulant savoir lequel des deux était son fils, mit ces deux serpens auprès du berceau des enfans, alors Iphicle en fut effrayé ; mais Hercule prouva qu’il était le fils du maître des dieux en étranglant les deux reptiles. Junon, malgré la haine qu’elle ressentait pour Hercule, fut émerveillée de cet acte de courage, aussi elle se radoucit à la prière de Pallas, et consentit même à donner son sein à ce jeune héros, mais Hercule aspira le lait avec une telle force, qu’elle ne put supporter la douleur et le repoussa avec violence. Aussitôt le lait jaillit et se répandit dans l’espace aérien où il forma ce que nous appelons maintenant la voie Lactée, tache blanche que l’on aperçoit au ciel et que les anciens regardaient comme la porte du palais de Jupiter et {p. 231}celle par où passaient les héros. Hercule apprit d’Amphitryon à conduire un char ; d’Autolycus, la lutte ; d’Euryte ou de Rhadamanthe à tirer de l’arc ; d’Eumolpe, la musique ; de Linus, à jouer des instrumens. Avec Harpalique ou Castor et Pollux il apprit encore les exercices gymnastiques. Il avait un caractère tellement dur et indocile, qu’il tua ce pauvre Linus qui lui faisait quelques reproches. Il garda les troupeaux d’Amphitryon jusqu’à l’âge de dix-huit ans, c’est à cette époque que la mollesse ou la volupté et la vertu courageuse se disputèrent son cœur. L'une, grande, belle, majestueuse, et, cependant, avec la pudeur dans les yeux et la modestie dans les gestes, vint simplement lui offrir les hauts faits que produisent la valeur, et l’autre au contraire mit à sa disposition toutes les jouissances qu’elle montrait assez avoir à ses ordres par son embonpoint, ses vives couleurs et ses brillans habits. Mais Hercule ne balança point, et donna la préférence à la valeur.

Hercule pendant le temps de son éducation, prit une taille et une force gigantesque ; aussi bientôt il se distingua par les plus brillants exploits, et pour commencer, quoique à peine sortant de l’enfance, il affranchit les Thébains d’un tribut qu’ils payaient à Erpinus roi d’Orchomène. En effet, ayant rencontré les envoyés de ce roi, qui allaient réclamer aux Thébains ce tribut de cent bœufs, Hercule, encore adolescent, les attaqua, les soumit et leur coupa le nez et les oreilles. Les Orchomeniens, voulant venger cette injure, prirent les armes ; mais ils furent défaits et forcés de payer aux Thébains, par les ordres d’Hercule, un tribut double de celui qu’ils en tiraient. Peu après, il épousa Mégare, fille de Créon, et fut avec elle s’établir à Tirynthe, ville de l’Argolide, fondée par Tiryntius, fils d’Argus. Ce fut en outre vers ce même temps, qu’il prêta l’appui de son bras à Jupiter, contre les Géans.

Mais de gré ou de force, il fallut que ce héros naissant, se soumit aux ordres du destin, ou du moins à un serment de Jupiter ; car celui-ci ayant promis à Junon, que celui qui naîtrait le dernier du fils d’Alcmène, ou de celui de Sthénélus, serait forcé d’obéir aux ordres de l’autre. Junon avança la naissance d’Eurysthée, fils de Sthénélus, et dès-lors, Hercule étant né le dernier, dut se décider à rester pour toujours, son très-humble sujet. D'abord, dit-on, il ne le voulut pas ; mais l’épouse du maître des dieux, pour le punir le frappa d’un délire furieux, en le faisant piquer au talon par un cancer ou un scorpion, délire dans lequel il tua les enfans qu’il avait eus de Mégare. Ensuite, Junon lui rendit la raison. Alors il consulta l’Oracle, et apprit qu’en restant douze ans aux ordres d’Eurysthée, il expierait le crime qu’il venait de commettre, et obtiendrait après les honneurs divins. Il se soumit donc à Eurysthée, roi de Mycènes, né de Sténélus et de Nicippe, fille de Pélops, et époux d’Antimaque ; mais cet Eurysthée eut tant de frayeur de la puissance de ce simple sujet qui avait des droits au trône de l’Argolide, que pour s’en débarrasser, il lui imposa les entreprises les plus pénibles. Ce sont ces entreprises que l’on apelle les douze travaux d’Hercule savoir : 1° le lion de Némée, 2° l’Hydre de Lerne, 3° la biche aux pieds d’airain, 4° le sanglier d’Erymanthe, 5° les étables d’Augias, 6° le centaure Eurythion, 7° les oiseaux de Stymphale, 8° le taureau de Marathon, 9° les chevaux de Diomède, 10° la délivrance Hésione, 11° la défaite d’Antée, 12° la mort de Géryon.

{p. 232}1° Le Lion de Némée ravageait les forêts entre Cléona et Némée, près du mont Aphesas, dans l’Argolide. Il était d’une taille énorme ; cependant Hercule âgé de 16 ans, l’attaqua d’abord à coups de traits ; mais voyant qu’il ne pouvait pénétrer sa peau, et que sa massue de fer venait de se briser sur ses reins, il saisit ce lion furieux entre ses bras, l’étouffe, le dépouille de sa peau, en couvre pour toujours ses épaules, afin qu’elle lui serve de bouclier, et va présenter les restes de ce redoutable animal à Mycènes aux yeux d’Eurysthée.

2° L'Hydre de Lerne était un monstre épouvantable, né de Tiphoé et d’Echidna, qui ravageait les marais de Lerne et toute l’Argolide. Cette Hydre avait sept, neuf ou cinquante têtes. A peine Hercule monté sur un char, en avait-il coupé une, qu’il en renaissait une autre. A la fin le héros, en voyant ce prodige, ordonna à son neveu Iolas, qui lui servait de cocher, de brûler la plaie à mesure qu’il couperait une tête, mais un cancre vint au secours du reptile. Néanmoins, Hercule écrasa ce cancre et tua l’Hydre ; puis il trempa ses flèches dans le sang vénéneux de cet immense reptile ; et par suite ces flèches firent des blessures incurables et mortelles à tous ceux qu’elles touchèrent : ainsi Chiron, Nessus, Philotecte et Hercule, lui-même, en furent de tristes et malheureux exemples. Eurysthée, dit-on, ne voulut pas recevoir cette victoire pour l’un des douze travaux auxquels les Dieux avaient condamné Hercule. On explique ce mythe, en regardant cette Hydre comme un, ou plusieurs serpens qui infestaient les marais de Lerne, et dont Hercule délivra le pays, avec ses compagnons, en mettant le feu aux roseaux du marécage, ou bien en considérant ce reptile comme l’emblème d’une armée ennemie qui s’augmentait à mesure qu’elle se rendait maîtresse du pays.

3° La Biche aux cornes d’or et aux pieds d’airain, consacrée à Diane, et qui habitait sur le mont Ménale, dut être apportée vivante à Eurysthée. Hercule la poursuivit pendant une année, il ne put s’en emparer que sur les rives du Ladon, en Arcadie, après l’avoir estropiée avec une de ses flèches. Ce fut pendant qu’il poursuivait cette biche, qu’il trouva sur les bords du Danube l’olivier, dont il transplanta plus tard quelques sujets auprès d’Olympie.

4° Eurysthée avait encore exigé de lui, qu’il lui apportât également vivant le sanglier d’Erymanthe, qui désolait tous les environs de cette montagne d’Arcadie. Après une longue lutte, il le prit, le chargea sur ses épaules et fut le présenter à Eurysthée ; mais à la vue du héros et du monstre, le roi eut tellement peur, qu’il fut se cacher sous une cuve d’airain On explique ce prodige, en disant que ce terrible sanglier était simplement une rivière dont la source était sur l’Erymante, et qu’il fallutdétourner ou arrêter par une digue.

5° Il fut encore, mais accidentellement, condamné à nétoyer les étables d’Augias, roi d’Elide, l’un des Argonautes, fils de Phorbas ou d’Hélios, et de Naupidame, fille d’Amphidamas, ou d’Hyrmine, fille de Nyctée ou d’Egée, et femme de Phorbas. Ces écuries étaient remplies de 3000 bœufs, et n’avaient point été nétoyées depuis trente ans. Ayant appris l’arrivée d’Hercule sur son territoire, ce roi lui proposa le 10e de son troupeau s’il voulait entreprendre ce difficile travail : pour y parvenir, Hercule détourna les eaux du fleuve Alphée. Mais cet ouvrage étant terminé, Augias refusa le salaire {p. 233}qu’il avait promis ; alors Hercule voulant se venger de ce roi parjure, se mit à la tête de quelques Eléens, tua Augias, et plaça sur le trône d’Elide, le jeune Phylée qui, après avoir jugé le différend entre Augias son père et Hercule, en faveur de celui-ci, avait été chassé par Augias, et s’était réfugié depuis, dans l’île de Dulichium.

6° Hercule tua aussi le centaure Eurytion, qui, après avoir eu l’insolence de forcer Dexamène, roi d’Olène en Arcadie, à lui livrer sa fille Mnésimaque ou bien Hippolyte, supposée sa fille ou son épouse, voulait encore lui enlever Déjanire ; mais cette entreprise passe rarement pour un des travaux d’Hercule.

7° Il purgea le lac Stymphale, aujourd’hui Vulcino, en Arcadie, d’oiseaux gigantesques qui ne vivaient que de chair vivantes, et épouvantaient par leurs ravages, les hommes et les animaux, oiseaux que l’on croyait nés de Stymphale, roi d’Arcadie, fils d’Elate et de Laodicé. les uns disent qu’il les perça tous de ses flèches, d’autres assurent qu’il ne fit que les chasser dans une autre contrée. Ils étaient si monstrueux suivant la fable, qu’ils obscurcissaient l’air quand ils volaient, en interceptant la clarté des rayons du soleil ; leurs ailes, leur tête, leur bec et leurs ergots étaient de fer ; ils pouvaient en outre lancer en guise de flèches contre leurs ennemis, des plumes d’airain, et Mars lui-même avait pris à tâche de les instruire aux combats. Hercule avec le secours des conseils de Minerve les chassa d’abord de leur repaire, en frappant sur une espèce de tymbale d’airain, dont le bruit les effraya ; puis il les perça tous à coups de flèches : habituellement, on regarde ces oiseaux comme des brigands dont Hercule purgea l’Arcadie.

8° Les environs de Marathon ou Marathuse, en Attique ou en Crète, étant ravagés chaque jour par un taureau furieux dont les narines lançaient des flammes, et que Neptune, irrité contre les Grecs, avait jeté sur cette malheureuse contrée, Eurysthée donna l’ordre à Hercule d’aller délivrer cette île. Aussitôt le héros y court, dompte le terrible animal et l’amène devant le prince ; puis lui donne la liberté, car il était consacré aux Dieux, et avait été, disait-on, l’amant heureux de Pasiphaé, l’épouse du roi Minos.

Diomède, fils de Mars et de Cyrène, roi des Bistones en Thrace, avait des chevaux furieux qui vomissaient du feu par la bouche, et qu’il nourrissait de chair humaine en leur donnant à manger tous les étrangers qu’il pouvait faire arrêter. Hercule sans rien craindre, se transporte encore par ordre d’Eurysthée chez ce roi barbare, l’attaque, le soulève et le fait dévorer par ses propres chevaux, amène ensuite ceux-ci à Eurysthée, qui les lui fit lâcher sur le mont Olympe, où ils furent mis en pièces par les bêtes féroces de la contrée.

10° Hésione, fille de Laomédon, fut exposée à un monstre marin, Hercule brisa ses chaînes, tua le monstre, et emmena la princesse de la Troade en Grèce. Déjà, nous avons vu comment le fait arriva ; mais rappelons encore que Laomédon avait promis des chevaux marchant sur l’eau en récompense, et sa fille à Hercule ; qu’il les lui refusa après la destruction du monstre marin ; qu’Hercule à son retour de l’expédition des Argonautes, fut obligé de venir assiéger Troie, séjour de Laomédon, qu’il immola toute la famille de ce parjure, à l’exception de Priam, son fils, qu’il mit sur le trône et qu’il donna à Télamon, son ami, Hésione {p. 234}en mariage. Plus tard, nous verrons comment irrité de voir sa sœur la proie d’un étranger, ce Priam envoya Paris son fils, en Grèce pour la réclamer, ou pour enlever plus tôt par représailles, Hélène, femme de Minos. Ce qui fut cause de la fameuse guerre de Troie, dont nous donnerons bientôt la description.

11° Antée, fils de la Terre et de Neptune, était un géant de 64 coudées de hauteur, qui régnait à Irasa, en Libye. Habile lutteur, il défiait et mettait à mort tous ceux qui passaient par ses états, afin, disait-il, d’élever un temple à son père avec les crânes de ses faibles adversaires. Hercule étant arrivé, fut attaqué, mais le fils d’Alcmène, après l’avoir terrassé trois fois, s’aperçut que la Terre, sa mère, lui rendait de nouvelles forces à chaque fois qu’il la touchait ; alors, il l’enleva en l’air, et l’étouffa dans ses bras.

Ce fut après ce trop sérieux combat, qu’Alcide endormi fut attaqué par une armée tout entière, et pour lui cependant fort peu redoutable, par celle des Pygmées, dont la reine Pigas, avec ses plus braves soldats, voulut faire échec à la tête du héros ; mais celui-ci s’étant réveillé par suite des chatouillemens que lui faisait toute cette immense armée ; s’amusa des vains efforts de cette guerrière, la mit dans sa peau de lion avec toute son armée, et porta aux pieds d’Eurysthée, cette nombreuse et faible population.

12° La victoire qu’il remporta sur Géryon, roi de Gadès, dans l’île d’Erythie, ou de Cadix en Espagne, ou roi d’Epire suivant d’autres, fut le douzième de ses travaux. Ce Géant célèbre par son triple corps, muni de six mains, de six pieds, et de six ailes, était fils de Chrysaor, et de Callirhoé. Il passait pour le plus fort de tous les hommes, et avait pour garder ses troupeaux Eurytion, chien ou ministre à deux têtes, et Orthos, dragon à deux ou sept têtes, monstre, moitié femme et moitié serpent, que l’on disait fils de Tiphoé et d’Echidna, frère de Cerbère et de l’Hydre de Lerne, et père du Sphinx et du Lion de Némée, par suite de son alliance avec la chimère que Bellérophon détruisit. Hercule, par ordre d’Eurysthée, combattit ces deux monstres, tua Géryon, et conduisit ses bœufs à Tirynthe. Géryon, dit-on encore, avait un oracle célèbre en Italie, et ces trois corps ne sont que la représentation de trois corps ne sont que la représentation de trois armées, de trois provinces, ou de trois frères qui, malgré leur coalition, furent vaincus par un célèbre héros.

Comme il était en Espagne, Hercule ouvrit, dit-on, un passage à la Méditerrannée, en séparant la masse qui se présentait devant lui. Alors, il forma le promontoire, que l’on voit en Afrique, vis-à-vis de celui de Gibraltar, alors, aussi croyant ce point le plus éloigné du monde, les peuples adorateurs de ce héros, en lui prêtant ce trait fabuleux, donnèrent à ces deux rochers, le nom de Colonnes d’Hercule.

Cependant ce héros n’emmena pas les bœufs de Géryon, sans éprouver quelques difficultés ; car, Dercynus et Albion ou Bergyon, géans, fils de Neptune, lui enlevèrent ces bestiaux, lors de son passage dans la province des Gaules, appelée Ligurie, et les conduisirent en Etrurie, d’où il ne put les retirer, qu’en tuant ces deux célèbres voleurs.

Une autre fois, après la défaite de Géryon, Hercule ayant conduit sur les bords du Tibre son troupeau, s’endort. Pendant son sommeil, un fils de Vulcain, le géant Cacus, personnage ayant beaucoup de rapport avec Typhon, homme {p. 235}monstrueux, à demi satyre et qui vomissait des flammes par la bouche, lui vole quelques génisses, en les emmenant comme Mercure à reculons dans son antre placée sur le mont Aventin. Quand il fallut partir Hercule fut instruit du vol, par les mugisgissemens des taureaux ; aussitôt il court furieux à l’antre que fermait une énorme pierre ; arrivé près du géant, il le soulève, l’étouffe, et élève sur la place de son triomphe, un autel à Jupiter sauveur : autel autour duquel les peuples des environs vinrent, chaque année, célébrer une fête en l’honneur d’Hercule.

Lors de son arrivée aux environs de Naples, un autre brigand redoutable appelé Lacinius, qui ravageait les côtes de la Grande Grèce, voulut encore lui enlever ces mêmes bœufs. Mais Hercule s’en débarrassa promptement, et bâtit en souvenir de cette victoire, un temple à Junon Lacinia.

Etant obligé de passer à travers la Sicile avec ses bestiaux, plusieurs Siciliens cherchèrent à l’en empêcher. Alors, il se mit en fureur, et extermina tour à tour Buphonas, Cauchate, Crytidas, Cygée, Idis, et Pédicrate. Mais comme il allait sortir de l’île, Charybde, fille de Phorcus, lui vole quelques bœufs. Aussitôt Hercule la perce de ses flèches ; puis il laisse Phorcus recueillir le corps de sa fille, dans un chaudron, et le faire étuver jusqu’à ce qu’elle soit rendue à la vie. Cependant pour la punir de son vol, on admet le plus généralement, qu’elle fut foudroyée par Jupiter et changée en un gouffre perfide, placé vis-à-vis celui de Scylla, dans le détroit de Sicile, qui, par suite de la position de ces deux écueils devint si dangereux, qu’il donna lieu au proverbe : tomber de Charybde en Scylla.

Ce fut encore en Sicile qu’il fut provoqué par le roi d’une partie de cette île, par Erix fils de Butès, ou de Neptune et de Vénus ; Hercule l’ayant vaincu, l’enterra sur la montagne qui depuis porta son nom.

Enfin, comme Hercule traversait l’isthme de Corynthe avec les bœufs de Géryon, le géant Alcyoncée, qui avait déjà souvent volé des chevaux à Apollon, pendant qu’il était simple berger sur la terre, enleva encore à Hercule douze chariots richement chargés ; puis écrasa vingt-quatre de ses compagnons et quelques bœufs, sous un éclat de rocher. Mais le héros ayant paré avec sa massue une autre pierre qu’il venait de lancer contre lui, le frappa subitement et l’étendit à ses pieds.

Habituellement, voilà quels étaient les douze travaux d’Hercule. Cependant quelquefois on change l’ordre de ces travaux que l’on indique alors, de la manière suivante : 1° Le Lion, 2° l’Hydre, 3° le Sanglier, 4° les Oiseaux, 5° la Biche, 6° le Taureau, 7° les Etables d’Augias ; 8° les chevaux de Diomède, 9° la défaite des Amazones, 10° l’enlèvement des Pommes d’or des Hespérides, 11° Géryon, 12° l’enlèvement de Cerbère. Par conséquent, on prétend qu’en place du centaure Eurytion, de la délivrance d’Hésione, et de la défaite d’Antée, on doit mettre les travaux ci-dessus indiqués en italique et dont voilà la description :

9° La défaite des Amazones arriva par suite d’une fantaisie d’Eurysthée, qui donna l’ordre à Hercule d’aller enlever la ceinture d’Hippolyte reine de ces guerrières. Aussitôt il part à la recherche de ces femmes célèbres par leur courage, qui d’abord habitaient l’Afrique long-temps avant la guerre de Troie, et dont le nom Grec indiquait qu’elles n’avaient qu’une {p. 236}des mamelles afin de pouvoir mieux tirer de l’arc, de ces femmes qui subjuguèrent successivement les Atlantes, les Numides, les Ethiopiens, tous peuples d’Afrique, et qui furent arrêtées par la peuplade des Gorgones qu’elles finirent par détruire et qui furent s’établir dans la Chersonèse, sur le lac Tritonie, où peut-être Hercule fut obligé d’aller les combattre. Là elle se mariaient après avoir servi dans l’armée plusieurs années, mais elles laissaient à leurs maris l’éducation des enfans et les autres soins de l’intérieur du ménage. Comme cette population femino-martiale se rencontrera souvent par la suite, nous allons donc indiquer celles de ces femmes qui se distinguèrent le plus dans les temps fabuleux de l’antiquité ; ce sont :

Alcippe la reine de Pont, Antioche ou Antiope sœur d’Hippolyte, Astérie, Atalante, la reine Camille, Climène, Cyme d’Asie, Cynnade de Thrace, Dioxippe, Egée, Eorpata, Eribée, Glauca, Harpa, la reine Hippolyte, Hippothoé, la reine Lampéto d’Asie, Larina, suivante de Camille, la reine Marpésie, la reine de Pont Martésie, la reine Ménalippe, Molpadie, Myrlo maîtresse de Mercure, Ocyale, Œlla, la reine de Pont Orithyie, Philippie, Polydore, Prienne, Prothoé, Sinope, Thoé et Xantée.

A peine Hercule a-t-il commencé à marcher contre ces femmes célèbres, que Mygdon et Amycus frères d’Hippolyte reine des Amazones, veulent lui barer le passage ; mais ils sont vaincus. Alors l’amazone OElla vient bravement l’attaquer ainsi que l’audacieuse Prothoé, qui pour se mesurer avec le héros, fait tomber sous son glaive sept de ses compagnons ; mais rien ne peut résister à la force d’Hercule, il se défait d’Œlla, frappe à mort Prothoé et Philippie ; puis fait prisonnières Antiope, Astérie et même la reine Hippolyte qu’il donna ensuite en mariage à son ami et compagnon, le brave Thésée.

L'enlèvement des pommes des Hespérides était au moins aussi difficile que de vaincre les Amazones. Ces Hespérides ou Atlantides étaient petites filles d’Hespérus, fils de Japet et frère d’Atlas, et filles de ce même Atlas et d’Hespérie, née du riche milésien Hespara, et mariée à son oncle. On compte trois, sept ou même treize Hespérides ou Atlantides, appelées aussi Pléïades : Aréthuse ou probablement Hypéréthuse, Astrapa ou l’Eclair, Asterope ou Stérope, Crétée, Eglée, Erythéis, Hespéra et Vesta. Mais sous le nom d’Atlantides on désignait plus spécialement : Ambrosie ou l’immortelle, Astérie, mère du roi de Pise OEnomaüs, Céléno, Clie, Esile, Eudora, Halcyone, Mérope, femme de Sisyphe, Méra, femme de Lycaon et mère de Tégéate, Pitho, Polixo, Taygète et Timarate. Ces filles d’Atlas placées sous la garde du berger Dracon avaient dans leur jardin un arbre qui portait des pommes d’or, arbre que Junon avait donné à Jupiter le jour de leurs noces. Les fruits de cet arbre étaient si précieux qu’ils possédaient la vertu, ou de jeter la jalousie dans les cœurs, comme on le vit au mariage de Thétis, ou de séduire les plus rebelles, comme Hippomène l’éprouva avec la fière Atalante, ou de donner de l’éloquence. Aussi avait-on mis pour défendre l’approche de ces fruits Hespérius ou Ladon, fils de la Terre ou de Typhoé et d’Echidna, dragon terrible à cent têtes, dont les yeux étaient sans cesse ouverts. Hercule, sur la demande d’Eurysthée, se mit à la recherche de ces pommes, sans savoir où il les trouverait ; d’abord il interroge les nymphes de l’Éridan ou du Pò, fleuve de {p. 237}l’Italie, qui le renvoient à Nérée. Aussitôt le héros va saisir ce dieu maritime, pendant son sommeil, et le force à lui avouer que Prométhée seul peut les lui indiquer. Alors Hercule vole au rocher de Prométhée, perce d’une de ses flèches le vautour qui le dévorait, déchaîne ensuite cet illustre captif duquel il apprend enfin que ce jardin est situé dans la Mauritanie. Satisfait sur ce point, Hercule se dirige vers l’Afrique, immole à ses pieds le terrible dragon, enlève les pommes qu’il recherchait et les porte à Eurysthée. Cependant le fait, dit-on encore, ne se passa pas tout-à-fait ainsi, car selon d’autres, après avoir trouvé Atlas, il l’aurait prié de lui procurer trois de ces pommes ; pour satisfaire à cette demande, Atlas se serait débarrassé sur lui du fardeau de la terre et serait allé les lui chercher, puis lorsqu’il revint, Hercule fatigué, l’aurait prié de l’aider à changer de position, et aurait profité du secours qu’Atlas lui prêtait pour lui laisser de nouveau tout le fardeau sur les épaules et s’emparer des pommes. Cependant plus tard, Minerve reprit ces pommes et les replaça dans le jardin. Cette fable merveilleuse est fort obscure, et toutes les explications que l’on a voulu en donner, n’ont rien présenté de bien clair. Ici les pommes sont des oranges ou des citrons, et c’est l’interprétation la plus habituelle ; là c’est un avare sous la forme d’un dragon ; plus loin, les Hespérides sont des fontaines, et d’autres fois elles sont les heures du soir, ou des pommes, ou des étoiles, et le dragon est le zodiaque, puis Hercule est le soleil levant qui fait disparaître les astres.

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L'Enchaînement de Cerbère est l’entreprise la plus audacieuse d’Hercule. Nous ne dirons pas actuellement que Cerbère était un chien à trois têtes, gardien des enfers, permettant à chacun d’y entrer et à personne d’en sortir ; nous le retrouverons en parlant de ce sombre empire, seulement nous ajouterons que pour obéir à une simple fantaisie d’Eurysthée, Hercule descendit aux enfers, combattit ce chien l’enchaîna et l’entraîna avec lui ; mais lorsqu’il retourna dans l’empire de Pluton pour y chercher Alceste, fille de Pélias que son impitoyable frère Acaste immola, comme nous le savons, aux mânes de son père, en place de son époux Admète, fils de Phérès et de Périclymène qui l’avait épousé après avoir perdu sa première femme Théoné, et lorsqu’il y fut pour en ramener Alcmène, sa mère, ou quand il y descendit pour y secourir son ami Thésée, resté prisonnier pour s’étre risqué un peu étourdiement avec Pirithoüs, afin d’enlever Proserpine, dont celui-ci était amoureux, ce terrible dogue ne lui disputa plus le passage des enfers, Quoi qu’il en soit, Hercule se trouvant dans l’empire de Pluton, déchaîna Cerbère, l’arracha du trône du dieu près duquel il s’était réfugié et l’emmena dans la Thessalie où, dans sa fureur, ce terrible animal en répandant sur une foule de plantes, sa bave venimeuse, en fit des poisons mortels.

Hercule ne se contenta pas de ces douze ou quinze travaux qui lui avaient été ordonnés, il en entreprit encore beaucoup d’autres au fur et à mesure que l’occasion se présenta. Ainsi, continuons à le suivre au milieu de ses hauts faits :

Pendant qu’il était auprès d’Atlas à chercher les moyens d’obtenir les pommes des Hespérides, il apprit que Busiris, roi d’Espagne ou d’Egypte, venait de débarquer avec plusieurs de ses compagnons, et qu’il avait osé faire enlever les Atlantides {p. 238}au milieu de leur jardin. Aussitôt, il court au rivage, arrête les ravisseurs qui voulaient le charger de chaînes, les fait tomber sous ses coups, et immole Busiris, et son fils Ephidamas, aux pieds de Jupiter. Ce service décida peut-être Atlas à lui procurer les trois pommes ; mais il le porta du moins à lui enseigner les premières notions d’astronomie, qui furent importées en Grèce par Hercule.

Lors de la chasse du sanglier d’Erymanthe, il se fit encore remarquer par l’extermination des Centaures Argée, Eurytion, Homade, Thérée, Isopale, Dupos, Palémon et beaucoup d’autres ; le fait eut lieu accidentellement. Un jour, étant logé et fort bien hébergé par le Centaure Pholus, Hercule voulut au milieu du festin, entamer un muid de vin appartenant aux autres Centaures, ceux-ci prétendirent s’y opposer et l’attaquèrent vivement. Bientôt le combat s’échauffa ; la plaine ne fut plus assez grande ; les arbres, les rochers furent déracinés, et lancés par les Centaures contre Hercule, qui, cependant, fit face à tout, écarta peu à peu ses ennemis à coups de flèches, et se débarrassa des autres, en les faisant tomber sous sa redoutable massue. A la fin, poursuivis de trop près, les Centaures se retirèrent à Malée, ou Chiron, le maître du héros vivait dans la retraite, mais Hercule impitoyable, les immola tous à sa colère. Chiron, lui-même, fut blessé mortellement au genou par une flèche perdue ; en vain son élève voulut le guérir, en appliquant sur la blessure, le cataplasme dont il lui avait montré la composition. Pas un Centaure, dit-on, du moins de ceux présens, n’échappa, car Pholus lui-même, qui était reste simplement occupé à rendre la sépulture aux morts, s’étant blessé avec une des flèches empoisonnées, périt de cette blessure. Ce combat que l’histoire ne fait pas remonter au delà de l’an 743 avant J.C., lors de la première guerre de Mycènes, semble indiquer une défaite de cavaliers Thessaliens, qui s’enfuirent dans les montagnes d’Arcadie. Plus loin, nous verrons cependant encore Pirithoüs et Thésée, combattre également plusieurs de ces monstres auxquels on donnait le nom de Centaures.

Après cette victoire, Hercule continue à détruire les êtres malfaisans qu’il peut rencontrer. Ainsi, chez ces mêmes Thraces, il tue Sarpédon, fils de Neptune, pour s’être emparé du trône de Cotys, roi voluptueux de la contrée ; près du Rhône, il perce de ses flèches meurtrières, d’audacieux insulaires, qui voulaient l’arrêter. Puis en passant d’Italie en Sicile, il tue le vorace Scylla et plus tard, il donne la mort aux brigands Termère et Cycnus.

Mais revenons à la marche chronologique des triomphes d’Hercule ; il prit tour à tour pour théâtre de ses exploits, l’Asie, l’Afrique, l’Espagne et l’Italie. A peine venait-il de rentrer dans le Péloponèse, qu’il se signala contre Nélée, roi de Pylos, né ainsi que Pélias de Neptune et de Tyro, femme de Créthée, roi d’Iolchos. Ce roi étant mort, son fils légitime Eson, voulut faire valoir ses droits, malheureusement il fut le plus faible contre Pélias et Nélée, et celui-ci même fut ensuite chassé d’Iolchos par ce Pélias, et obligé de se réfugier chez le roi de Messène Apharée, qui, par grâce, lui permit de bâtir sur la côte de son royaume, la ville de Pylos.

Bientôt la fortune sourit de nouveau à ce petit souverain, alors il épousa Chloris, fille d’Amphion ; il en eut une fille et douze fils, famille nombreuse dont il fut si {p. 239}]fier, qu’il osa en former une armée, et ligué avec Augias, il marcha contre Hercule, qui tua cet imprudent, et tous ses fils, parmi lesquels on distinguait Agéroque, le fier Chromius, Epidaus, Eurymène, Euribios, Evagore, Lycaon, Péro, Périclymène, Taucus ou Tanius, à l’exception de Nestor ou Néléius, que nous verrons figurer à la guerre de Troie.

Hercule encore jeune, tua en outre un lion énorme qui ravageait les environs du mont Cithéron, près de Thèbes en Béotie, et qu’il ne faut pas confondre avec celui de Némée. Thespius ou Thestius, roi de ces contrées, fut tellement charmé du courage de ce jeune héros, qu’il lui donna en mariage ses cinquante ou cinquante-deux filles, que le Demi-Dieu rendit mère d’un garçon dans une seule nuit, ou suivant d’autres, au bout de cinquante-deux jours, à l’exception de la plus jeune qui resta vierge et lui servit de prêtresse.

Ce Thespius fils d’Erecthée ou d’Agénor ou de Mars et d’Andronice ou Démonice, fille d’Agénor, avait eu non-seulement un fils appelé Eurypyle, tué par Méléagre, mais encore ces cinquante-deux filies ou Thespiades de plusieurs femmes, au nombre desquelles, on range Eurytémis fille de Cléobé, Leucippe, Déidamia, Mégamède ou Mégamène fille d’Arnée, Laophonte, fille de Pleuron et de Xantippe mère d’Althaca et Léda.

Ces Thespiades s’appelaient : Aglaïa, mère d’Antias et d’Onesippus ; Althaea ; Anthippe ; Antiope, mère d’Alopius ; Archédice, mère de Dynastès ; Argéla, mère d’Hippodrome, et d’un Cléodée, et peut-être de Cléolas ; Asopis, mère de Mentor ; Chryseis, mère d’Onésippe et d’Oreas. Claométis, mère d’Astybias ; Clythippe, mère d’Eurycrate ; Crathé, mère de Polylaüs ; Dynaste ; Endéis, mère de Ménipie ; Entétis mère d’Entétidès ; Eone, mère d’Amestrius ; Epilaïs, mère d’Astyanax ; Erato, mère d’Asopide ; Eschréis, mère de Leuconès ; Eubée, mère d’Olympe ; Euboté, mère d’Eurypile et d’Eubotès. Euryce, mère de Teleutagoras ; Euryphyle, mère d’Archédice ; Eurytèle, peut-être, mère de Leucippe ; Exole ; Héliconis, mère de Phalias ; Hésychia, mère d’Œstroblès ; Hippocraté ; Hippodromé, mère d’Hippodrome ; Hippodamie ; Hypermnestre, mère d’Amphiaraüs et d’Iphianire ; on lui donne aussi pour époux Oidée, avec lequel elle aurait également eu cette dernière ; Iphis, mère de Celeustanor ; Laonomène, mère de deux fils, Ménippe et Télès ou Célès, et deux filles, Stentédice et Lysidice ; Laothoé, mère d’Anthippe ou d’Antitus ou d’Antidus et suivant d’autres de Celeustanor ; Léda ; Lysidie, mère de Thélès ; Lyse ; Lysippe, mère d’Erasippe ; Marsé, mère de Bucole, et de Leucippus ; Meline, mère de Laomédon ou de Laomède ; Nicippe ; Olympase, mère d’Halocrate ; Oria, mère de Lanomène ; Panope, mère de Panope ; Parthénope, crue aussi fille de Stymphale et mère d’Evérès ; Patro, mère d’Archémaque ; Praxithée, mère de Lycurgue et de Bucolion ; Procris, mère d’Antiléon ; Pyrhippe, mère de Patrocle ; Stratonice, mère d’Atromas ; Telphissa, mère de Lyncée ; Terpsicratie, mère d’Euryops ; Toxicrate, mère de Lycius.

Quelquefois l’on donne encore à Thespius le nom de Tethras ou Teuthras, et on les confond ensemble. Cependant on regarde ce dernier comme fils de Pandion, roi de Cilicie et de Mysie, et l’on prétend alors que ce furent ses cinquante filles qu’Hercule rendit mères dans une seule nuit.

Arrivé en Grèce, Hercule devint {p. 240}amoureux des charmes de Déjanire, fille d’OEnée, roi de Calydon, né de Parthaon et d’Euryte. Ce roi avait eu d’un premier mariage avec Althée, plusieurs enfans, au nombre desquels on trouve Déjanire et Méléagre que nous rencontrerons bientôt à la chasse d’un redoutable sanglier : il eut en seconde noces, Tydée, père de Diomède, avec Péribée qui, s’étant laissée séduire par un prêtre de Mars, fut chassée par son père Hipponoüs, puis reçue comme épouse par le roi de Calydon. La belle Déjanire ayant également séduit le fleuve Acheloüs, fils de l’Océan et de Téthys ; ce fleuve voulut la disputer à Hercule. Vaincu d’abord, il se transforme en serpent, mais il est encore défait ; puis il revient à la charge, sous la forme d’un taureau ; alors, pour en finir, Hercule lui arrache une de ses cornes et le force à courir cacher sa honte au fond du fleuve Thoas appelé ensuite Acheloüs. Quant à la corne, elle fut remplie de fleurs et de fruits par les nymphes de ses bords et offerte, dit-on, à la déesse de l’abondance. Cette fable semble indiquer un fleuve limitrophe, inconstant, qui débordait continuellement, donnait lieu à des contestations entre les riverains, et dont les eaux capricieuses resserrées dans un seul lit, par les travaux d’un puissant architecte, ramenèrent la paix et la fertilité dans cette contrée.

Après cette victoire, Hercule retourna chez lui avec Déjanire, mais dans leur voyage, ils furent arrêtés par le grossissement subit des eaux du fleuve Événus. Alors Nessus, centaure qui s’était échappé aux coups du héros, propose de passer Déjanire sur son dos. Hercule accepte cette offre et passe le premier, à peine est-il à l’autre bord, qu’il aperçoit le centaure qui loin de vouloir lui ramener son épouse cherche, pour se venger du héros, à faire violence à sa maîtresse. Aussitôt Hercule lance contre lui une de ses flèches empoisonnées avec le sang de l’hydre de Lerne et le blesse à mort ; mais Nessus avant d’expirer, remet à Déjanire sa tunique ensanglantée et la prévient qu’en la faisant revêtir à son mari, elle lui rendra toujours son cœur, dès qu’il voudra devenir volage.

Hercule ayant tué ce centaure, vint reprendre Déjanire et tous deux continuèrent leur voyage ; mais en Thessalie, ils furent encore assaillis par les Dryopes, brigands qui ravageaient cette contrée. Le héros, après avoir tué Phylas, leur chef, les conduisit à OEta ou à Ceyx pour qu’il les surveillât. Cependant, ayant recommencé leurs rapines et même pillé le temple de Delphes, Hercule fut encore à leur poursuite, tua leur roi Laogoras, et les chassa définitivement tous de la Thessalie. Puis ce héros fut mettre à la raison les Thesprotes et les Lapithes. Quelquefois il porta beaucoup plus haut sa valeur, car il fut jusqu’à menacer les Dieux mêmes. Ainsi fatigué des persécutions de Junon, il la blessa au sein avec une flèche à trois pointes ; un autre jour il atteignit Pluton qui fut obligé de monter au ciel pour se faire guérir par le médecin de l’Olympe ; un autre jour les rayons du soleil l’irritant, il tend son arc contre cet astre qui sourit de son courage, et le récompensa en lui donnant un gobelet d’or sur lequel il s’embarqua ; puis aux jeux Olympiques, il eut l’honneur de lutter avec Jupiter. L'avantage ayant été égal des deux côtés, son père se découvrit à lui et le félicita sur sa force et son adresse.

Cependant, non satisfait de ces victoires célèbres, il apprend qu’Euryte, roi d’Œchalie et fils de Mélas, a promis sa {p. 241}fille Iole à celui qui le surpasserait dans l’art de tirer de l’arc ; Hercule vole à sa cour, gagne le prix ; mais Euryte, malgré les conseils de son fils Iphitus, refusa sa fille à Hercule. Alors celui-ci furieux fait seul le siége d’OEchalie, tue à coups de massue le roi, son fils Molion et quatre-vingt-seize hommes, puis il fait alliance avec Iphitus. Malheureusement ce jeune prince ayant eu la légéreté d’accuser ensuite Hercule d’avoir emmené les chevaux de son père qu’Autolycus, nous le savons, avait volé. Le héros revient, monte sur une tour élevée de Tyrinthe avec Iphitus, et lui montrant que ses chevaux ne sont pas dans les campagnes des environs, il précipite ce jeune imprudent sur les rochers, pour le punir de sa fausse accusation ; puis il enlève la princesse Iole qui s’abandonna à lui dans le temple d’Apollon, à Delphes, malgré les menaces de la prêtresse Xénoclée.

Hercule, après cet acte d’impiété et de cruauté, tomba malade et l’oracle ordonna qu’on le vendit publiquement et que l’argent de cette vente fût donné aux enfans d’Iphitus ; alors Mercure fit cette vente et livra Hercule à Omphale, reine de Lydie, fille de Jardanus, et femme de Tmolus, aux pieds de laquelle Alcide amena enchaînés les Percopes ou anciens habitans d’Éphèse. Bientôt éprise de ce héros, cette reine lui rendit la liberté, mais il n’en profita point et resta pendant trois années auprès de cette princesse qui le dominait au point que lui, abandonnant et sa peau de lion et sa massue redoutable, et mollement étendu à ses pieds, passait des journées entières à manier la quenouille et le fuseau. Cependant, il s’échappa un jour de ce doux esclavage, retourna à Trachine, et y conduisit sa conquête, la jeune Iole, fille d’Ecryte. A cette nouvelle, Déjanire prévenue de l’infidélité de son époux p