Guillaume Apollinaire

Articles à l’Intransigeant

2015
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2015.

Transcription sur les sources originales, voir cartouche bibliographique pour chaque item.

Ont participé à cette édition électronique : Éric Thiébaud (Édition et correction) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

[1909-06-14] P.-N. Roinard §

L’Intransigeant, 14 juin 1909, p. 000.
[OP2 1022-1023]

Dans une rue lointaine et montante, à Belleville, au fond d’un verger, se cache la vieille petite maison où vit le poète Roinard. C’est là que celui que son temps voulut ignorer, celui qui dut errer pendant de si longues années, a pris enfin son gîte.

La gloire est venue l’y couronner et les jeunes poètes y sont allés, apportant des témoignages de leur admiration.

Paul-Napoléon Roinard ! Il faut que le public connaisse enfin cette figure, une des plus nobles de la littérature contemporaine, il faut que l’intelligence lyrique d’un des précurseurs les plus puissants de la poésie nouvelle sorte du cercle étroit où l’injustice du siècle la reléguait, la damnait dans des supplices moraux plus terribles que ceux de l’enfer dantesque.

L’œuvre de Roinard est pure comme sa vie. Il a mis dans sa Mort du rêve,dans ses Miroirstant de grandeur simple, tant d’humanité et tant de raison qu’on s’étonne de savoir que ces œuvres sont encore incomprises. La France aime ces qualités certaines. Sous prétexte de grandeur, d’humanité et de raison, on y glorifie à cette heure un trop grand nombre d’œuvres mesquines, moins humaines que les cadavres et aussi déraisonnables.

Qu’un juste courant vienne entraîner le goût vers des profondeurs sublimes. Il est temps que la foule fasse son devoir. Elle doit admirer une tragédie et un poème pleins d’idées nouvelles. La vie désintéressée et admirable de Roinard ne peut pas demeurer indifférente. La vie des grands poètes est un mode de leur lyrisme. Celle de Roinard est douloureuse et harmonieuse. Ceux qui l’approchent l’aiment aussitôt, car il leur dit les paroles divines qui donnent en chacun confiance en soi-même et ceux qui lisent ses livres deviennent dévots à leur pureté, à leur vérité.

Ce poète, toute la jeunesse littéraire le fêtera demain. Se prenant par la main et entourant Roinard, les jeunes poètes lui dédieront cette couronne qu’ils auront formée et qui sera plus belle et plus vive que les feuillards à baies du laurier ou les scions de l’ache.

Et la légitimité de cette manifestation éclate quand on pense qu’il s’agit d’un des poètes qui ont le plus aimé la poésie.

[1910-01-25] Choses vues

Impressions d’un inondé §

L’Intransigeant, nº 10786, 25 janvier 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP3 407-409]

Comme en Hollande. Ceux que l’on attend. Les enfants s’amusent. L’ascension des meubles. Et l’eau monte toujours

J’habite au premier étage d’une vieille petite maison de la rue Gros, à Auteuil.

Vendredi matin, au moment où je sors de chez moi, on m’apprend que la rue voisine, la rue Félicien-David, est inondée. J’y vais aussitôt et je me réjouis du spectacle charmant et imprévu qui m’apparaît. Me voici, non pas à Venise, comme disent les journaux, mais dans une petite ville de la Hollande.

Il m’en souvient à Dordrecht, des maisons basses se miraient ainsi dans un canal où les rayons d’un pâle soleil mettaient parfois d’éblouissants reflets. À Dordrecht comme dans cette rue de Paris, une barque venait au loin, avec un rameur, un chien et, debout, une dame bien habillée près d’un monsieur mélancolique…

 

Les catastrophes ne m’effraient pas : enfant, j’ai assisté à un tremblement de terre et, les secousses finies, j’en espérais encore…

Je laisse la rue Félicien-David presque gaie sous le soleil…

Chez moi, les caves sont inondées, il y a près de deux mètres d’eau, et les visages expriment l’inquiétude. Je n’en ressens aucune. Dieu n’a-t-il pas promis à Noé que les hommes ne périraient plus par un déluge ? En témoignage, il colora un immense pont de lumière jeté entre la terre et le ciel. Je regarde : point d’arc-en-ciel au firmament. Dieu a-t-il oublié sa promesse ?

 

Dans la rue Gros, la foule s’est amassée. Le soleil a disparu. Au lieu d’une barque, il y a dans la rue Félicien-David des tombereaux où les tristes habitants jettent pêle-mêle leurs objets les plus précieux ; et l’on descend des enfants par les fenêtres. Près de moi, une femme sanglote et s’écrie : « Quel malheur ! » Un homme accuse les ingénieurs du Nord-Sud. L’eau monte toujours et envahit maintenant la rue Gros…

Je m’en vais le cœur serré.

Vers 4 heures, je reviens à Auteuil. La Seine immense et furieuse charrie sous mes yeux un arbre plein de feuilles et un bœuf blanc et roux. C’est Le Déluge du Poussin…

 

Rue Gros, l’eau est arrivée devant chez moi. Des ouvriers murent la porte de ma maison jusqu’à la hauteur de cinquante centimètres pour empêcher que le flot inonde le rez-de-chaussée. Les enfants s’amusent, enchantés de ce qui arrive. Une jeune commère dit à un monsieur, du ton dont elle parlerait de gens qu’elle aurait invités à une soirée :

« Nous attendons l’Yonne, le Loing, l’Armançon et le Seraing. »

Et le monsieur de répondre :

« Plus on est de fous, plus on rit. »

 

… Rue des Calèches, de pauvres gens que l’inondation a expulsés de chez eux se lamentent, ne sachant où aller coucher…

 

Le soir, impossible de rentrer chez moi. La rue Gros n’est plus qu’un lac qui s’élargit sans cesse. Mon voisin et ami Eugène Morel rit de bon cœur, tandis que je grimpe sur le dos d’un égoutier qui me passe jusqu’à ma porte…

Pendant la nuit, la foule ne diminue pas, reculant seulement peu à peu devant l’inondation et, le samedi matin, des cris de désespoir me réveillent. Bientôt j’apprends que soudain l’eau est entrée à torrents dans la maison.

Il est peut-être venu des rivières que la jeune commère n’avait pas invitées…

 

Les habitants du rez-de-chaussée viennent de me prier de les laisser mettre leurs meubles chez moi, à l’abri de l’inondation. Et peu après, c’est un entassement désolant de lits, de sièges, d’armoires, de tables, de linge, de touchants souvenirs de famille. On espère que le flot n’atteindra pas mon premier étage.

Qui sait ?

Je boucle ma valise et je m’en vais, abandonnant mes livres. Ce soir personne ne couchera dans la petite maison d’Auteuil.

En bas, dans les couloirs, l’onde coule avec un doux murmure. Elle ne paraît pas méchante… False as water…

Des planches me conduisent presque à pied sec vers une barque qui me mène sur la rive de la rue Théophile-Gautier que gagne aussi l’inondation.

 

Pont d’arc-en-ciel encore et l’eau monte toujours…

… Il neige…

[1910-01-30] Choses vues

L’arc-en-ciel §

L’Intransigeant, nº 10791, 30 janvier 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP3 410-412]

Les miracles de la charité. L’ancien séminaire de Saint-Sulpice transformé en asile pour les inondés

Par un miracle, cette nuit, malgré les réverbères éteints un arc-en-ciel illuminait les tragiques ténèbres de Paris : c’était la charité pleine de grâce.

 

Il faut avant tout mettre en valeur les noms de ceux et de celles qui ont contribué à transformer l’ancien séminaire de Saint-Sulpice en hôtellerie où sont recueillis les malheureux que les eaux ont chassés de leurs maisons.

Le premier de tous, M. Réal, songea à utiliser dans un but charitable, notre musée des Artistes vivants. Que M. Réal soit béni… Son initiative est de celles qui honorent un homme pour la vie…

M. Réal est attaché au commissariat de police du quartier. Il dirige en ce moment le service de surveillance du caravansérail de la rive gauche. M. le curé de Saint-Sulpice soutint par un premier don, l’entreprise de M. Réal et les Dames de France arrivèrent bientôt apportant leur dévouement et leur courage. Il faut exalter trois femmes, trois anges, qui se nomment Mmes Duval-Arnould, Chabanaud et Delpouy. Le mari de cette dernière le docteur Delpouy dirige le service médical conjointement avec le docteur Guillet. Il faut encore citer les noms de M. Pottecher, de Mme Thierry et de Mme Chagneux qui, lorsque Saint-Sulpice-Palace lui parut bien aménagé, s’en alla dans le Ve arrondissement organiser une nouvelle hôtellerie. Tous les jours les dons en nature ont afflué : Le Bon Marché a envoyé des quantités de matelas, de couvertures, de courtes pointes, une autre maison a fait apporter vingt lits-cages complets…

 

Cette nuit, près de six cents misérables ont couché à Saint-Sulpice. Un casquettier, sa femme et ses trois enfants dormirent à poings fermés dans la cellule où Renan méditait et doutait jadis dans l’insomnie.

 

J’ai vu toute cette misère…

Je sonnai à Saint-Sulpice en même temps qu’une femme bien habillée. Quand nous fûmes entrés, elle parla la première et des larmes coulaient sur ses joues.

« Je n’ai plus de domicile, disait-elle, et la mairie m’a envoyée ici… »

 

Les larmes aux yeux, je suppliai qu’on me laissât parcourir respectueusement, religieusement les dortoirs…

Un agent me précédait, portant une torche. Nous traversâmes le réfectoire où, sur des chaises, s’efforçaient de dormir les derniers venus, ceux qui n’auront pas même un lit.

 

Terrible odeur humaine !

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle des femmes seules. Elles dorment sur des matelas, ces malheureuses. J’entends ce cri : « Mon Dieu ! » et l’une d’elle chante à mi-voix le refrain d’une chanson de Thérésa, chanson qui fut gaie et que les circonstances rendent lugubre :

L’eau pure rend fraîche une jeune fille.
Colas, Colas, j’somm’ trop près de nos maisons…

Dans une autre salle dorment les ménages sans enfants. Aucun bruit, tout y est calme. À chaque couchette, deux têtes sortent des couvertures. Ces couples sont immobiles. Je suis dans une nécropole aux momies géminées…

Dans une troisième salle gémissent les hommes seuls. Beaucoup ne peuvent s’endormir. Quelques-uns pleurent. D’autres, qui se taisent, me regardent et leurs yeux sont effrayants… D’autres, enfin, ronflent…

 

Au premier étage, dans les cellules, on a mis les familles qui ont des enfants. Des poêles, placés dans les corridors, répandent une douce chaleur… Un homme remet du charbon dans un poêle ; l’agent lui dit : « C’est bien, cela, de ne pas laisser le feu s’éteindre ». Et l’homme répond :

« Vous comprenez, c’est pour mes petits enfants. »

 

Au rez-de-chaussée, avant de partir, je visite les cuisines.

Il y a des montagnes de pains de quatre livres, des paquets de macaroni, de légumes. La Soupe populaire du VIe arrondissement s’occupe des repas.

« Et le jour ? demandai-je à l’agent qui éteint maintenant sa torche tandis qu’une odeur aillée de gaz acétylène remplace maintenant celle de la sueur et de la fièvre, et le jour, que fait tout ce monde ?

— La plupart des hommes vont travailler, et parmi les femmes, beaucoup restent ici, cousant ou s’occupant des enfants. »

 

En me dirigeant vers la porte de sortie, j’ai de nouveau passé devant des dortoirs.

Terrible odeur humaine !

[1910-02-28] L’Exposition annuelle du Cercle de l’Union.
Ce que l’on remarque au Salon de la rue Boissy-d’Anglas §

L’Intransigeant, nº 10820, 28 février 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 129-130]

Le Cercle de l’Union artistique convoquait aujourd’hui la critique à son exposition annuelle.

Peintures aimables, sculptures spirituelles… Les salons de la rue Boissy-d’Anglas ne contiennent, comme on pense, qu’un art de bon ton. On peut regretter toutefois, puisqu’il existe une peinture pour gens du monde, qu’elle ait subi l’influence des peintres anglais du xviiie siècle si superficiels et en somme si peu élégants… Quel indice lamentable du mauvais goût contemporain que cette anglomanie artistique et comme les qualités charmantes du xviiie siècle français mériteraient d’être mieux comprises qu’aujourd’hui.

Il n’y a plus rien à dire sur l’art de M. Bonnat. Il expose deux portraits, celui de M. Isidore Leroy et celui du Dr Pozzi. Le premier paraît plus fini, mais le second est plus enlevé. Les deux portraits de femme de M. Dagnan-Bouveret manquent un peu de caractère. Celui de M. Jean Aicard en costume d’académicien, par J.-F. Bouchor, est au contraire d’une netteté et d’une ressemblance achevées. On remarquera l’Étude d’Alfred Agache, le portrait spirituel, trop spirituel même, où M. Axilette a campé un homme du monde le matin au Bois.

On peut remercier les peintres qui exposent rue Boissy-d’Anglas de ne pas nous avoir donné de tableaux représentant la crue, nous en verrons assez aux autres Salons. M. Billotte nous montre La Seine à la Jatte, c’est une Seine d’avant l’inondation, une Seine bien tranquille et qui fait plaisir à voir. C’était la Seine à faire et M. Billotte a beaucoup d’esprit. On trouvera charmants les envois de M. Guirand de Scévola, que l’Amérique va enlever pour quelque temps. M. Henri Gerveix et M. François Flameng soutiennent leur réputation et l’on doit encore citer les portraits de M. Gabriel Ferrier, les tableaux de genre de M. Harlamoff et les envois de MM. Harrison, Edgar Maxence, Frédéric Montenard, Paul-Franz Namur, Maurice Réalier-Dumas, François Schommer, Sérendat de Belzim, Paul Tavernier, Paul Vignon, du baron J. de Vilmarest et les sculptures de M. Denys Puech, du comte Gude Ruillé et de M. Raoul Verlet.

[1910-03-01] Le Cinéma à la Nationale §

[OP1 1401-1402]
L’Intransigeant, nº 10821, 1er mars 1910, p. 1-2. Source : Gallica.

La Bibliothèque a reçu les scénarios et elle ne les a pas catalogués ; elle a reçu les films et elle refuse de les communiquer.

On nous dispute le progrès !

Je m’intéresse avant tout au progrès. Toute invention trouve en moi un admirateur sinon éclaire, du moins enthousiaste.

D’autre part, les lettres et les arts sont ma consolation et satisfont mon amour de ce qui est beau, de ce qui est sensé.

Après cela, on imagine sans peine que le phonographe et le cinématographe ont pour moi un attrait sans pareil. Ils satisfont à la fois mon amour pour la science, ma passion pour les lettres et mon goût artistique.

* * *

Dans l’intention de prendre des notes en vue d’un ouvrage intitulé : Comment le déroulement à rebours des films cinématographiques influe sur les mœurs, je m’en allai à la Bibliothèque nationale.

* * *

Cet établissement imposant donne de la noblesse à la rue de Richelieu. L’aspect des salles de lecture y est tout à fait de style second Empire, et pour que tout y soit de style, les encriers, ces encriers dont l’encre est fournie par la troisième République, portent la marque : B.  I., qui signifie Bibliothèque Impériale.

* * *

Je fouillai consciencieusement les catalogue imprimés ou manuscrits, d’abord au mot cinématographe, ensuite au mot scénario, puis à scénarii ; argument me fit perdre trois minutes, de même que canevas et que plan. Alors, renonçant brusquement à toute recherche, je pris une fiche verte où j’écrivis mon nom, mon adresse et cette demande indiscrète : Quelques scénarios pour cinématographe.

* * *

… Au bout d’une heure, pendant laquelle je lus le Moniteur, un garçon me frappa sur l’épaule en disant qu’on me demandait au bureau… j’allais dire au comptoir. J’y fus. Un monsieur sévère me parla en ces termes.

« Vous voudriez quelques scénarios de cinématographe, monsieur, et cette demande est formulée de telle façon qu’il nous est impossible de la satisfaire… Voyez-vous nos lecteurs demandant quelques ouvrages de médecine, ou bien quelques lexiques de langues étrangères ?… Reprenez votre plume, monsieur, et demandez un scénario dont vous déterminerez le titre, le format, le lieu et la date d’impression. Vous avez droit à dix demandes rédigées sur dix bulletins différents. »

« — Monsieur le bibliothécaire, répliquai-je, ce que vous me dites-là est peu raisonnable. Sans doute ne savez-vous pas que les scénarios pour cinématographe sont généralement écrits à la machine à écrire et que c’est sous cette forme qu’en est fait le dépôt légal. On ne les voit point en librairie, de sorte que je ne pourrais indiquer ni le format, ni le lieu, ni la date d’impression ; tout au plus puis-je me souvenir de certains titres apparus un instant avant que le film ne se déroulât sur l’écran, dans la chapelle de couvent abandonné où, en compagnie des gens de mon quartier, j’ai coutume d’aller voir le spectacle moderne par excellence : le cinématographe.

« — Faites donc ! me dit le bibliothécaire. Faites donc !… »

Et il reprit une lecture interrompue, celle des Contes de la Bécasse, de Maupassant…

* * *

Je rédigeais dix bulletins portant les titres de dix scènes cinématographiques auxquelles j’avais assisté récemment. C’étaient :

M. Rostand écrivant Chantecler ; M. Maurice Rostand lisant l’histoire de Mme Mac’Miche ; Mme Rostand recopiant Chantecler ; les membres de la famille Rostand se faisant part le soir des vers écrits dans la journée ; M. Rostand chez son tailleur ; M. Rostand fait porter à la Banque les millions qu’a produits son génie ; le Coucher de M. Rostand : avant de s’endormir, il prend un lait de poule ; les Dames de la Halle viennent offrir des bouquets à M. Edmond Rostand ; M. Rostand harangue les élèves du collège Stanislas ; Dans le parc de Cambo, en compagnie de M. Edmond Rostand ; l’Auteur des Oiseaux, Aristophane sort des Enfers pour féliciter l’auteur de Chantecler.

J’indiquai soigneusement le nom de la Compagnie cinématographique propriétaire de chacune de ces scènes dont les scénarios sont soigneusement déposés pour éviter la contrefaçon. Et j’attendis une heure.

* * *

Au bout de ce temps, un employé me refrappa sur l’épaule, sans rien me dire. Et le comprenant, je m’en allai lentement vers le bureau. Le bibliothécaire referma ses Contes de la Bécasse et me reparla en ces termes :

« Monsieur, le bibliothécaire chargé de faire les recherches me fait dire que vous êtes le premier lecteur qui ait demandé des scénarios de cinématographes. Mais ne vous réjouissez pas. Sans doute ne serez-vous pas le premier à en lire dans cette salle. Ainsi que vous me l’avez appris, car je ne le savais pas, ces scénarios sont dactylographiés sur deux ou trois feuilles volantes réunies par une agrafe. Nos magasins en contiennent un grand nombre, l’an dernier seulement on en a reçu plus de 3.000. Mais, je dois avouer, qu’on n’a pas encore catalogué ces scénarios, on les entasse voilà tout. Les fera-t-on relier par année, ou cartonnera-t-on séparément chacun de ces scénarios. Je n’en sais rien.

« L’administration n’a encore rien décidé à leur égard…

« Ah ! Monsieur, le livre prend une drôle de tournure, feuilles volantes, agrafées, machine à écrire… Et quelle étonnante littérature ce doit être, je dois ajouter, toutefois, que le bibliothécaire chargé des recherches me prie de vous communiquer ses réflexions touchant les titres des scénarios choisis par vous.

« Ils lui paraissent récents et depuis cette année nous ne recevons plus les scénarios cinématographiques, mais les films eux-mêmes.

« Cela nous débarrasse aux imprimés d’une chose dont on ne savait que faire. Les films — soixante mètres de photographies successives — vont aux estampes. »

J’y allai et je rédigeai ma demande. En vain. L’employé m’assura qu’il ne connaissait pas de films dans la maison.

« Des films ! C’est peut-être même des films de mauvaise vie que vous voulez. »

Sur mon insistance, un bibliothécaire s’approcha, m’écouta en silence et répondit :

« Comme vous êtes peu raisonnable. Dix films !… Non, monsieur, nous ne sommes pas encore outillés pour communiquer ces choses-là… Songez donc, vous voudriez dérouler ici dix fois soixante mètres de ruban fragile. Non, monsieur, nos employés ne sont pas là pour enrouler ce que vous avez déroulé… Votre place, monsieur, présenterait à la fin de la séance un spectacle désolant et peu banal… 600 mètres de ruban photographique… Mais, monsieur, nous aurions l’impression que la Bibliothèque Nationale est affligée d’un ver solitaire… Non, non, non, pas de ça Lisette… On ne communiquera les films que lorsqu’on aura découvert la façon de les communiquer… Au revoir, Monsieur ! »

Très bien !… Mais ces films, ces scénarios n’ont pas été envoyés à la Bibliothèque Nationale pour y pourrir dans les caves. Il faut que le plus tôt possible on puisse les communiquer au public qui aime avant tout et en tout le progrès.

Pascal Hédégat.

[1910-03-02] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10822, 2 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1305]

M. Eugène Montfort prépare une nouvelle édition de La Turque qui paraîtra illustrée par Maxime Dethomas. La Turque est, comme on le sait, le meilleur roman d’Eugène Montfort ; le chef de l’école naturiste a tracé là un caractère de courtisane entièrement nouveau. Ajoutons pour être juste que Montfort n’a jamais été en Turquie et qu’il n’a jamais connu de désenchantée.

[1910-03-03] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10823, 3 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1306]

On a découvert récemment un manuscrit inédit de Cagliostro qui nous le révèle sous un jour nouveau. Il paraît que les projets du fameux occultiste étaient grandioses et très humanitaires. Le manuscrit que l’on vient de retrouver en fait foi. Une librairie de la Rive gauche va le publier luxueusement.

Pourvu que Cagliostro ne vienne pas réclamer des droits d’auteur. On sait qu’il prétendait être né avant l’ère chrétienne, il peut bien être encore vivant en 1910.

[1910-03-04] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10824, 4 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1294-1295]

On se souvient d’avoir vu, il y a deux ans au Salon de la Nationale, un tableau de M. Zuloaga qui représentait un nain portant des outres.

Le modèle de M. Zuloaga vient de mourir : il était d’une laideur très remarquable et cachait dans un corps contrefait une âme passionnée. Il eut même de grands chagrins d’amour et le pauvre nain a laissé par écrit un récit succinct de sa vie dont il a légué le manuscrit à son peintre.

M. Zuloaga a résolu d’en tirer le livret d’un opéra plus farouchement espagnol que Carmen. Il n’y aura que de l’amour, du sang et de la mort. Le compositeur qui fera la musique n’est pas encore connu, mais on sait d’ores et déjà que Mme Bréval, tentée par la grandeur romantique de cette histoire tragique, a l’intention de s’en faire l’interprète.

* * *

Les poètes et les esthètes américains ont découvert un nouveau paradis artificiel. C’est le mescal (Anhabonium Lewinii), sorte de cactus dont les Indiens Kiowas, qui habitent au nord du Mexique, font une consommation rituelle, dans leurs cérémonies religieuses. Ils aiment ce poison si passionnément que les missionnaires ont en vain, pour les en détacher, fait appel au bras séculier.

Les visions que donne le mescal sont très particulières : les objets paraissent plus grands qu’ils ne sont en réalité ; leur aspect devient brillant, ils semblent surchargés de pierres précieuses ; on aperçoit des champs de bijoux, des pluies d’or, parfois surgissent toutes les nuances d’une même couleur en une succession rapide. L’air ambiant s’imprègne de parfums exquis. On entend des chants harmonieux.

Attendons-nous à voir ce rival du haschich et de l’opium faire bientôt son apparition en Europe.

On dit même qu’un poète, retour d’Amérique et qui habite Versailles, aurait rapporté une certaine quantité de mescal et que des expériences auraient déjà eu lieu dans la ville du Roi-Soleil.

[1910-03-05] La Vie artistique

Exposition Louise Breslau §

L’Intransigeant, nº 10825, 5 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 130-131]

« Un portraitiste est un confident qui s’impose et qui rend à ses modèles ce qu’ils ne croyaient pas avoir dit. »

Cette phrase de M. Arsène Alexandre caractérise bien le talent de Mme Louise-Catherine Breslau. Elle a médité devant des petites filles et leurs jeunes corps, leurs yeux clairs lui ont inspiré des pastels délicats et expressifs. La Petite Fille en mousseline blanche a l’air d’une petite tsarine

Qui savait tout d’avance et n’a jamais souri.

Les Deux petites sœurs dont l’une tient une tapisserie et l’autre des ciseaux évoquent je ne sais quel conte d’Andersen où la laine et les ciseaux auraient un sens symbolique bien émouvant.

La Petite Fille aux souliers rouges comme la dame de Nohant se nomme George et ce véritable prénom romantique inscrit au coin du tableau lui confère une signification plus précise.

Mme Louise-Catherine Breslau donne un peu dans cet archaïsme ou plutôt ce démodé tout proche, qui nous paraît si séduisant : l’archaïsme, le démodé d’hier même, du xixe siècle.

Elle peint avec amour des Jeunes filles récitant avec la harpe, une Jeune fille à côté d’un piano-forte, et dans cette dernière composition un bouquet de muguet a tant de fraîcheur qu’il semble d’aujourd’hui tandis que tout le reste du tableau, jeune fille et piano-forte, s’évanouit dans le passé.

À côté de ces pastels Mme Louise Breslau expose des fleurs et quatre Dessus de porte destinés à deux petits salons de fêtes. Si notre époque arrive à avoir un style véritable, il lui viendra des peintres. Les artisans suivent à distance les grands artistes. Aussi est-il toujours très intéressant d’examiner une décoration dont la destination a été bien déterminée par le peintre.

[1910-03-05] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10825, 5 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1295-1296]

Extrait du dernier numéro de L’Essor congressiste : « J’estime que les rênes du char glorieux qu’est le beau vaisseau de l’État français républicain ne doivent pas être aux mains de politiciens véreux ou tartufes. »

N’est-ce pas une invention fort utile que ce char qui se transforme en vaisseau ?

L’article est signé : « Étienne Coullet », candidat, et dans la colonne suivante on trouve un délicieux « Hymne congressiste » dont voici la première strophe :

Nous voulons, ô Coullet, consacrer ta carrière.
Nous voulons tous suivre tes pas
Et debout, espérant ta victoire première.
Nous marchons, avides de combats.
Tremblez, députés de France !
Candidats assoiffés d’orgueil.
Regardez, notre flot s’avance
Bourgeois, commandez un cercueil.

N’est-ce pas qu’un peu de bière de mars viendrait plus à propos que ce lugubre cercueil ?

* * *

M. Octave Mirbeau s’est bien amusé ces jours-ci : la Senne a débordé à Bruxelles.

« Ces bons Belges n’en font jamais d’autres ! » s’est écrié l’auteur des Affaires sont les affaires. « Il ne leur suffisait pas d’avoir imité le nom de notre fleuve, voilà qu’ils font déborder leur ruisseau parce que la Seine a inondé Paris et qu’ils veulent en tout singer cette grande ville. »

M. Octave Mirbeau a eu là-dessus un accès de gaieté folle, puis il a manifesté l’intention d’aller voir la crue à Bruxelles même sur sa 628-E 8.

* * *

Lyon va élever une statue à Laurent Mourguet, le créateur de Guignol. Tout le monde connaît la face camuse, les yeux étonnés, la bouche riante, la bonne humeur de ce fantoche, type caractéristique du canut de la Croix-Rousse.

Parmi les amateurs parisiens du Guignol lyonnais, citons M. Jules Claretie, qui a de bien jolis souvenirs sur Gnafron, le bailli, Madelon et Guignol lui-même ; Xavier Privas, prince des chansonniers, né à Lyon, et qui sait par cœur les plus anciennes pièces du répertoire guignolesque, comme Les Frères Coq ou Le Déménagement.

Il faut ajouter, d’ailleurs, que le Guignol lyonnais est en décadence : la parodie, la chanson de café-concert l’ont envahi…

Hélas ! tout s’en va ! Les marionnettes elles-mêmes…

[1910-03-06] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10826, 6 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1306]

M. Georges Le Cardonnel, le frère du poète Louis Le Cardonnel, prépare un nouveau roman de mœurs provinciales : Mademoiselle Gaufre auquel nous souhaitons le succès des Soutiens de l’ordre, le précédent roman du même auteur.

[1910-03-07] La Vie artistique

Exposition du Syndicat des artistes femmes peintres et sculpteurs §

L’Intransigeant, nº 10827, 7 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 131-132]

Grands noms de France… Œuvres agréables… Ensemble de bon ton… Voilà qui caractérise la gracieuse exposition du syndicat.

Mme la duchesse de Rohan, que tous les arts préoccupent, expose des Œillets à désespérer toutes les jeunes filles de France et d’Amérique qui peignent à l’aquarelle.

La Diane en bronze de Mme la duchesse d’Uzès est hautaine comme il convient à une chaste chasseresse. Mlle Louise Abbéma a envoyé une Tête de femme et un Paysage.

Les plâtres et les dessins de Mlle Jozon ont de la personnalité et il y a quelque audace dans les pastels de Mme Bourgonnier-Claude. Les Oiseaux des bois et les Joueurs de boule de Mme Rey-Rochat de Théollier témoignent d’une âme ingénue… Mme la marquise de Courtarvel est un orfèvre fort habile et nous citerons encore les envois de Mlle Louppe, de Mme la princesse L. Murat, de Mme de la Riva-Muñoz, de Mme de Valmalette et de Mlle d’Autemarche…

Mais en voilà assez sur cet intéressant mouvement syndical.

[1910-03-08] La Vie artistique

Exposition des artistes décorateurs au pavillon de Marsan §

L’Intransigeant, nº 10828, 8 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 132-134]

Cette 5e Exposition des artistes décorateurs est extrêmement intéressante. Toutefois, on doit regretter la tendance qu’ont, aujourd’hui, un grand nombre d’artistes à signer leurs travaux d’artisans.

L’ouvrier d’art qui cisèle, tourne ou découpe un objet usuel devrait rester anonyme. Le goût dont témoigne cet objet, la décoration qui l’agrémente appartiennent à une époque, à une race, à un milieu. Pour ma part, je préférerais qu’on ne connût aucun des peintres qui décorèrent les vases grecs et il y a belle lurette que j’aurais oublié le nom de Douris s’il n’évoquait pour moi le nom semblable d’un ami disparu…

Bizarre époque que celle où nous vivons ! Nous côtoyons partout la laideur. Nous laissons sans protester d’horribles autobus déshonorer les voies parisiennes, nos maisons sont aussi laides que possible… Pourtant, il n’y a pas de jeune fille qui, sortant avec sa mère, n’emporte sur soi un musée tout entier. C’est une bague signée ceci, un couvre-livre en cuir repoussé signé cela, une ceinture signée un tel, etc.

Notre époque aura un style lorsqu’on attachera moins d’importance aux signatures et alors les autobus eux-mêmes auront de la grâce. Je reconnais cependant qu’il y a plus que des promesses dans cet effort presque général des artistes en vue de nous doter d’un style. Il est bien possible, au demeurant, que nous en ayons un… sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.

* * *

Ceci dit, livrons-nous à la joie de regarder ces meubles, ces bijoux, ces broderies pleines d’ingéniosité et où le bon goût — le goût français — apparaît très souvent. Ne nous laissons pas rebuter par le disparate des objets exposés. Disons-nous vite que cette Exposition décorative n’est pas un ensemble et regardons chaque chose à part.

Il faut mentionner les vases et les panneaux décoratifs de Maurice Denis ; les meubles de Th. Lambert, Majorelle, Landry, Croix-Marie, Rapin, Gaulard ; les travaux de toute sorte de Bellery-Desfontaines qui expose des broderies, des meubles, des estampes, etc. ; les panneaux décoratifs d’Hubert de La Rochefoucauld, André Morisset, H. de Waroquier, Piébourg, Bouchard, Deloy, Waldroff, Chauchet ; les bijoux d’Archimbaud, Feuillâtre, Rivaud, Dufrêne, Mme Bédot-Desdote, Stern ; les tapis et les coussins de Mme Bunoust ; les velours de Thibaut ; les éventails de dentelle de Mlle Le Clerc ; les dentelles de Merrara et de Mme Berthelot, les réticules de Mme Wegorif-Cravestan ; les boîtes laquées de Bartard ; les buvards et les reliures de Mlle Germain ; les écailles ciselées de Mlle Mauger ; les ferronneries de Schenck ; les objets de toilette d’Henri Méault ; les étains de Berthe Cazin ; les céramiques de Decœur, le service de table cuivre et argent d’André Scheinedecker ; les vases de Deurcheman, les reliures de Marius Michel dont le nom sera célèbre comme celui de Le Gascon ; les céramiques, les bibelots de Badet, Niès frères, Dammouse, Brunon, Gandar, Gardey, Barboteaux, Mangeant ; les lustres en fer forgé de Broudt ; les cuirs ciselés de Mlle Le Félicé ; les bois sculptés de Le Bourgeois, les coffrets de Roblin.

Cette longue énumération, forcément un peu sèche et malheureusement incomplète, donne une idée de [la] variété des objets exposés au pavillon de Marsan.

Rien de ce qui est utile à la vie n’a été oublié, sauf le vêtement, étoffes, dentelles, broderies qui m’ont paru un peu délaissées. Cela vient sans doute de ce qu’il y a aujourd’hui un style du vêtement et je crois même un grand style, dont la tradition n’est pas près de se perdre, étant tout entière entre les mains de ces artisanes anonymes, adroites et gracieuses, que sont nos ouvrières en mode, les « midinettes »…

[1910-03-08] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10828, 8 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1306]

On connaît le nom d’Albert Fleury, poète sentimental, triste et plein, çà et là, de beauté.

Il va publier un volume de vers, Des automnes et des soirs, qui viendra rompre un silence qui dure depuis sept ou huit ans déjà.

Le poète est en ce moment à Paris, où la tuberculose l’a amené.

À Pau, la seule visite qu’il ait eue est de Francis Jammes, son voisin presque. De Paris, les seules lettres qu’il reçoive sont de Saint-Georges de Bouhélier…

Quel abandon et quelle tristesse !

[1910-03-09] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10829, 9 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1296-1297]

Un mot se répand, charmant et parisien en diable, pour désigner celles qu’Aurélien Scholl — Aristote du perron Tortoni — appelait les péripatéticiennes du Boulevard.

On les nomme maintenant des Madeleine-Bastille.

Madeleine-Bastille, vous savez bien, c’est l’omnibus qui parcourt le boulevard dans un sens pour le reparcourir dans l’autre quand il est au bout, c’est un nom aussi doux que Manon Lescaut, un nom frivole peut-être, mais pas canaille, en somme…

* * *

Les eaux diminuent…

Sur les travaux de défense contre la crue des eaux, on a construit, place de la Concorde, de petits ponts chinois, à dos d’âne, et rien n’est drôle comme de voir les gens passer en souriant sur ces passerelles.

Parions qu’elles seront encore sur la place de la Concorde l’année prochaine !

* * *

Depuis quelque temps, la mode est aux inédits des grands hommes.

On ne se contente plus d’exhumer des lettres d’amour, les correspondances avec les éditeurs, on découvre maintenant des manuscrits de chefs-d’œuvre.

Après les inédits de Flaubert, on a annoncé la publication d’ouvrages inédits de Goethe, d’après un manuscrit découvert à Zurich.

On apprend maintenant que le professeur F. Stein, directeur du concert académique de l’Université, vient de retrouver une symphonie en do majeur de Beethoven.

Voilà qui va faire plaisir aux musiciens.

[1910-03-10] La Vie artistique

Exposition Bonnard §

L’Intransigeant, nº 10830, 10 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 134]

J’aime beaucoup la peinture de M. Bonnard. Elle est simple, sensuelle, spirituelle dans le meilleur sens du mot et, je ne sais pourquoi, me fait obstinément penser à une petite fille gourmande.

Certes, mes préférences vont à des peintres plus ambitieux, qui s’efforcent vers le sublime de la plastique, qui, en faveur d’un art si élevé, ne redoutent même pas le trébuchement. Toutefois, je me laisse volontiers aller au charme de la peinture séduisante et cultivée de M. Bonnard.

La grâce et la délicatesse de certains tableaux de nu comme ceux intitulés S’essuyant et Demi-nue n’ont pas d’analogues dans l’histoire de l’art.

Parmi les paysages, il y a des morceaux d’une grande force et sans brutalité, témoin Le Train et les Chalands, d’un effet très puissant et très léger à la fois. Il y a de l’émotion, une émotion un peu narquoise dans une petite toile où l’on voit un toit violet, un mur ruineux, un ciel sur le point de s’assombrir et deux tout petits enfants qui s’en vont aux champs.

M. Bonnard a de la fantaisie et de l’ingénuité. Devant ses tableaux, quelqu’un me disait qu’il avait envie de réciter une fable de La Fontaine et, de mon côté, je songeais à Bernardin de Saint-Pierre… Un jour, en s’amusant, M. Bonnard devrait illustrer Paul et Virginie.

[1910-03-10] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10830, 10 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1297]

L’extraordinaire, le mystérieux ne diminuent point, malgré les progrès de la science.

Un vieillard connu sous le nom du « médecin des fièvres » vient de mourir dans le Sud de la France.

Il lui suffisait de connaître le nom, les prénoms et l’âge du malade pour le guérir, et voici comment il procédait : il s’en allait dans la campagne, pieds nus et, après quelques invocations bizarres prononcées dans la direction des quatre points cardinaux, piquait en terre un couteau neuf en prononçant les noms et l’âge de la personne à guérir…

On assure que certains habitants du Var, peu croyants et peu superstitieux, suivaient « le médecin des fièvres » pour prendre les couteaux après son départ.

[1910-03-11] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10831, 11 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1297-1298]

Une amusante question d’étymologie est de nouveau à l’ordre du jour à la suite du vol de Rougier au-dessus du col de la Turbie.

L’aéroplane de Rougier a contourné la montagne appelée la Tête-de-Chien, qui domine Monaco.

Dans la région, les habitants accoutumés à cette dénomination vous diront que la montagne dont il s’agit ressemble réellement à une tête de bouledogue. En réalité, cette ressemblance est purement imaginaire et vient d’une confusion entre les mots camp et can, qui signifient, l’un « campement », et l’autre « chien », dans le patois ligure du port d’Hercule.

On imagine facilement quelle confusion fit d’une tête de camp romain une simple tête de chien.

[1910-03-12] La Vie artistique

Exposition Charles Guérin. Cercle international des arts §

L’Intransigeant, nº 10832, 12 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 135-136]

Je préfère aux peintures modernes de M. Charles Guérin les tableaux où il cherche à évoquer les fêtes galantes telles que se les figurèrent Banville et Verlaine, les romans de 1830, la grâce vieillotte un peu gauche et un peu grossière des lithographies, les crinolines et jusqu’aux grâces d’antan. En un mot, tout ce bonheur de vivre qui va de la Régence à la démission du président Grévy.

On a beaucoup parlé contre la peinture littéraire et il y en a moins qu’on ne croit.

Une peinture issue d’un sentiment analogue à celui qui a inspiré des poètes et des romanciers a parfaitement sa raison d’être, de même que de la musique peut s’adapter à des paroles, à des sentiments qui ressortissent à la littérature. Et certains petits tableaux de M. Charles Guérin, tableaux pleins de vivacité, où éclatent des nuances prises à l’aile en feu des oiseaux d’outre-mer, démontrent assez ce que j’avance. Le Billet doux rappelle une nouvelle de Stendhal. Le Bouquet avec ses femmes ensoleillées près de géraniums en fleur attend un graveur qui mette sous l’estampe quatre vers de Musset.

Puisque peinture littéraire il y a, puisque M. Charles Guérin s’émeut en imaginant des mascarades, des mandolinades d’une autre époque, qu’il laisse son pinceau nous raconter des histoires tendres et romanesques, un peu vulgaires à la vérité, mais mieux venues que ses portraits et que ses natures mortes…

* * *

Le Cercle international des arts a ouvert sa première exposition où figurent des œuvres d’Aman-Jean, de Baude, Baffier, Biessy, Bourdelle, Bourgoin, Brandel, Buyko, Cavaillon, Cazin, Mme Cazin, Calbet, Chanzy, Clara, John Crooke, Centore, Charles Cottet, Dampf,

André Danchez, Mlle Delorme, Doigneau, Diderick, Diriks, Fréau, Froment-Maurice, Mme de Frumerre, Mme Galtier-Boissière, Geneviève Oranger, Dorothéa George, Germain, Gusman, Harrison Xavier d’Herbeline, Mme de Katona, Lagare, Lamourdedieu, Lendeke, L’Hoir, Mlle Maurice, Paul-Franz Nanur, Pirola, Vibert, Wettner, etc.

[1910-03-12] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10832, 12 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1298]

Un grand marchand d’oiseaux installé près de la Seine possède un couple de mynahs, qui est un oiseau du genre sansonnet et qui a comme ce dernier et comme le perroquet le don de la parole ; mais, contrairement à ce que l’on a observé jusqu’ici chez les oiseaux, le mynah parle avec une certaine réflexion, c’est-à-dire qu’il semble se servir de son vocabulaire, naturellement très restreint, avec un instinct voisin de l’intelligence.

Ceux qui sont en ce moment à Paris répondent en français à ceux qui leur adressent le bonjour : « Bonjour ! Bonjour ! » et quand on les quitte, ils crient : « Au revoir ! » Mais si intelligents soient-ils, les mynahs ne sont pas encore à la hauteur des volatiles de Chantecler qui parlent en vers.

[1910-03-13] La Vie artistique

Exposition de peintres et de sculpteurs §

L’Intransigeant, nº 10833, 13 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 136]

L’exposition de l’ancienne « Société nouvelle » forme un ensemble excellent. Auguste Rodin a envoyé deux bustes. Albert Besnard nous montre des œuvres un peu sévères mais sans austérité. Le prince Troubetzkoï, Michel-Ange du minuscule, a envoyé un petit monsieur qui, paraît-il, est un grand personnage ; il a tenté en outre de fixer la grâce des mouvements chorégraphiques.

M. Jacques-Émile Blanche peint toujours pour Pétrone, arbitre des élégances, et pour Brummel, dont le chic étonna la bonne société à Caen en Normandie. Ces dandies n’ont aujourd’hui personne qui les égale. Mais la peinture de M. Blanche est faite à leur image.

On regarde encore un morceau de sculpture de Despiau, les tableaux sans vie de M. Henri Martin, le Cirque de Morrice, les marines de M. Ullmann, la Maison au bord de l’eau de Le Sidaner, le Buste d’Aman-Jean, la Prairie bordée d’arbres d’André Dauchez, les envois d’Anatole de la Gandara, de Walter Gay, de M. René-Xavier Prinet.

Carnet. — Sous le titre d’« Exposition de bienfaisance au bénéfice des inondés », un comité sous la présidence de M. A. Guillemet a l’intention de grouper les tableaux se rapportant aux inondations de Paris et des environs.

Pour tous renseignements, s’adresser à M. de Volde, 45, rue Joubert.

[1910-03-14] La Vie artistique

Exposition Louise Hervieu §

L’Intransigeant, nº 10834, 14 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 137]

Mlle Louise Hervieu expose à la galerie Biot une soixantaine de peintures, aquarelles et dessins.

Il y a là des illustrations pour un livre de prières, pour des livres d’enfants, quelques natures mortes et de petites compositions où il y a du sentiment, de la tendresse, mais aussi bien de la laideur. Le poète de La Nef désemparée, André Fontainas, dont on connaît l’autorité en matière d’art moderne, a écrit une préface pleine d’émotion au catalogue de Mlle Hervieu.

« Parfois, dit-il, son dessin semble lourd, chargé de traces d’hésitation, de reprises, d’insistances pour obtenir le relief et l’expression, d’autres fois, il est comme jaillissant, parfumé de fraîcheur et d’une grande tendresse. Mais jamais du moins (et ce qui importe le plus, puisque toujours il apparaît, tantôt à première vue et tantôt à la longue, regorgeant de signification et de vie), jamais il ne rappelle tel ou tel maître, jamais il n’est convenu, jamais il n’imite ni ne reproduit ce qui a été fait ailleurs. »

Carnet. — Au Cercle de la librairie s’est ouvert le Salon annuel des peintres de montagne. Cette exposition démontre bien que l’alpinisme est un sport et non un art.

— Le vernissage du Salon des artistes indépendants, primitivement annoncé pour le 19 mars, est irrévocablement fixé au 18 mars.

[1910-03-14] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10834, 14 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1306-1307]

André Gide, qui vient de faire paraître un petit livre ému sur Oscar Wilde, va quitter Paris pour quelques mois, il ira d’abord en Normandie et de là dans le Midi. Il compte achever un nouveau roman, qui sera sans doute plein de beautés comme cette Porte étroite, dont le succès dure encore.

[1910-03-15] La Vie artistique

Aquarelles de M. A. Birck. — Paysages d’Alfred Veillet §

L’Intransigeant, nº 10835, 15 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 138]

Les cinquante aquarelles de M. A. Birck représentent toutes des arènes ou des paysages algériens. La casbah d’Alger, Bou-Saada dans le Sud algérien l’ont retenu longtemps et il a peint avec légèreté et avec précision les Mauresques, les marchands d’oranges, les Kabyles, les cafés maures, les porteurs d’eau, les Gitanes espagnoles, les danses d’Ouled-Naïl, les négresses, etc.

Toutefois, l’orientalisme de M. Birck est très occidental et d’autres peintres nous ont habitués, sinon à plus de couleur locale, du moins à plus de langueur, à plus de soleil, à plus de style.

* * *

La peinture de M. Alfred Veillet est simple, trop simple même. Ces paysages un peu maigres ont du moins une qualité : la netteté. M. Veillet a consacré quelques toiles à représenter les inondations de 1910. Et ces œuvrettes sont ce qu’il a exposé de meilleur.

On sent qu’elles ont été peintes sous l’empire d’une grande émotion.

[1910-03-16] La Vie artistique

Exposition Maurice de Vlaminck §

L’Intransigeant, nº 10836, 16 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 138-139]

Une exposition très importante vient de s’ouvrir chez Vollard, rue Laffitte. Le catalogue que précède une lettre de M. Roger Marx ne contient qu’une quarantaine de numéros.

Il n’y a là que des toiles de premier ordre…

M. Maurice de Vlaminck est l’un des peintres les mieux doués de sa génération. Sa vision est large, puissante ; sa facture sobre et intensive laisse aux lignes toute leur liberté, aux volumes tout leur relief, aux couleurs toute leur clarté, toute leur beauté.

M. de Vlaminck affectionne les sites des environs de Paris et avant tout les bords de la Seine. Viaducs, pont de Chatou, pont de Triel, pont de Meulan, coteaux de Louveciennes, remorqueurs aux couleurs crues, bélandres ventrues, chalands qui descendent lentement au fil du fleuve, ce sont là des sujets très simples que traite le plus souvent ce peintre audacieux. Lorsqu’il lui arrive de délaisser ces bords fleuris qu’arrose la Seine, de Vlaminck s’en va jusqu’à Versailles et il en rapporte de prestigieuses interprétations du château, du parc. La peinture de M. de Vlaminck est comme surbaignée dans l’azur. L’intensité de ses ciels communique au tableau tout entier un éclat remarquable et très particulier à ce peintre. Cela est si vrai qu’il doit modifier sa manière dès qu’il veut rendre autre chose qu’un paysage : une nature morte par exemple. Instinctivement, il tire alors des formes colorées qu’il étage sur la toile un effet décoratif que dans les plein air, par des contrastes de taches, par des oppositions de lumières, il demandait à ses ciels même.

De Vlaminck expose aussi des faïences : assiettes et vases peints, un peu barbares, mais du plus rare et du plus somptueux effet.

[1910-03-18] Prenez garde à la peinture !
Le Salon des artistes indépendants. Six mille toiles sont exposées §

L’Intransigeant, nº 10838, 18 mars 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 140-145]

L’aspect général de la 26e Exposition annuelle. Pas de noms nouveaux. La déroute de l’impressionnisme. Les jeunes artistes reviennent à la composition §

On m’a raconté dernièrement une anecdote délicieuse.

C’était le temps où, en butte aux moqueries du public, Manet exposait quand même ses tableaux.

Stéphane Mallarmé enseignait l’anglais, et l’un de ses élèves l’avait agacé au point que le maître s’était vu forcé de lui infliger une retenue.

Dans tous ses états, la mère de l’enfant vint supplier le professeur de lever la punition.

« Je vous en prie, monsieur, dit-elle, laissez sortir mon fils. Il y a en ce moment une exposition de Manet. Tout Paris défile devant ses toiles pour en rire. Je ne me consolerais pas si mon enfant était privé de cette joie unique et qui peut servir en outre à former son goût.

— Madame, répondit Mallarmé, votre fils a été insupportable. C’est la première fois que je me suis cru obligé d’infliger une punition à l’un de mes élèves. Eh bien, cette punition, je la double. Au revoir, madame. »

Si l’enfant dont je parle vit encore et s’il lui arrive d’aller au Louvre, il doit être bien étonné que l’on ait exposé à une place d’honneur cette Olympia qui faisait tant rire sa mère et que, au prix même d’une injustice, Mallarmé n’avait pas voulu qu’il vît dans de mauvaises conditions…

Je pensais à tout cela, ces jours-ci, en préparant le compte rendu de la 26e Exposition des artistes indépendants. Avec quelle prudence, il faut se garder de prononcer des jugements hâtifs. Il est si facile de se tromper et l’on n’a pas toujours auprès de soi un Mallarmé qui veuille bien doubler la punition que mérite un rire sacrilège.

Aujourd’hui, dans les arts plastiques, la France règne incontestablement. Le Salon des indépendants est chaque année très propre à nous renseigner sur les tendances des jeunes artistes français et par là nous pouvons prévoir ce que deviendra avant peu le goût universel. Malgré un encombrement inévitable d’œuvres médiocres ou ridicules, malgré les fumisteries en très petit nombre, les Indépendants prédisent chaque année l’avenir de la plastique, ainsi qu’un baromètre annonce le temps qu’il va faire.

L’Exposition de 1910, si elle a permis à quelques artistes d’affirmer un talent que l’on connaissait déjà ou du moins dont on se doutait, n’impose à l’attention du public aucun nom nouveau.

N’allez pas croire que la France produise moins d’artistes. Cela vient tout simplement de ce que depuis la démolition des serres du Cours-la-Reine, la Société des indépendants n’a plus de domicile et les baraquements qu’elle édifie et qui lui coûtent très cher lui interdisent de recevoir de nouveaux adhérents dont elle ne serait pas assurée de pouvoir accrocher les tableaux. Tel quel, le Salon des indépendants contient six mille œuvres et c’est beaucoup. Si nous devions traduire le sens général de cette exposition, nous dirions volontiers — et avec quelle joie  ! — qu’elle signifie : déroute de l’impressionnisme. On se rendra facilement compte de cela en examinant les salles 18 et 21 où sont exposées les œuvres vraiment significatives de ce Salon.

P, artiste intègre. Othon Friesz, Manguin, Puy, de Vlaminck et Marquet §

Chaque salle est divisée en trois parties. Salle 18, on trouve dans la partie de droite les tableaux de Henri Matisse, d’Othon Friesz, de Manguin, de Puy, de Vlaminck, de Marquet.

Parlons d’abord d’Henri Matisse, un des peintres les plus décriés du moment. N’a-t-on pas vu récemment la presse tout entière (y compris ce journal) le combattre avec une rare violence  ? Nul n’est prophète en son pays et tandis que l’acclamant l’étranger acclame la France, celle-ci se prépare à lapider un des artistes les plus séduisants de la plastique contemporaine. Je suis heureux que l’occasion me soit offerte de louer encore une fois l’intégrité de cet art. Matisse est un des rares artistes qui se soient complètement dégagés de l’impressionnisme. Il s’efforce non pas d’imiter la nature mais d’exprimer ce qu’il voit et ce qu’il sent par la matière même du tableau, ainsi qu’un poète se sert des mots du dictionnaire pour exprimer la même nature et les mêmes sentiments.

Il possède avec cela un talent véritable et son unique tableau exposé au milieu d’œuvres où l’influence des impressionnistes se fait encore sentir ressort bien davantage. C’est là une œuvre d’art authentique…

L’Adam et Ève d’Othon Friesz marque une étape importante de sa vie artistique. C’est un effort considérable en vue de la composition.

Je signale de curieuses recherches dans les figures. Le paysage auquel une faune et une flore de choix prêtent leur charme est extrêmement joli. D’autre part, j’aime beaucoup une petite toile où Friesz a représenté des patineurs. Il y a une interprétation plastique du costume moderne qui est très neuve.

Manguin intitule Le Reflet une toile très travaillée et très harmonieuse où il a représenté une femme nue devant une glace. Mais j’aime peut-être autant sa Tête de femme au turban vert, petite toile simplement élégante et très réussie.

Puy est en grand progrès. Ses paysages avec la mer sont transparents comme aux plus beaux jours et sa femme nue toisonnée a la minceur et la hardiesse d’une petite courtisane vénitienne qu’aurait aimée une fois Casanova et devant qui Jean-Jacques aurait été gêné. Laprade expose une importante Nature morte où il y a de la sensibilité, de l’art et de l’assurance.

Les deux toiles de Marquet si simples soient-elles s’imposent à l’attention. Ce peintre regarde la nature avec bonté. Il y a en lui un peu de la douceur de saint François. La Mer à Naples, Une rue hollandaise pavoisée reflètent cette bonté, cette tranquillité, cette joie. Voici encore les fleuves de Vlaminck, avec des bateaux, des remorqueurs, des voiles blanches, visions larges et très belles des bords de la Seine et les notations minutieuses de Lacoste.

Le mysticisme de Girieud. le charme de Marie Laurencin. un nu solide de Jean Metzinger. La vulgarité de Van Dongen §

Dans la partie du milieu de la salle 18 se trouvent les toiles de Girieud qui s’efforce vers le sublime mystique. C’est un mysticisme moderne qui reflète un idéal humain très élevé.

Le talent de Raoul Dufy ne va pas sans analogies, d’une part, avec les peintres de l’Ombrie et, d’autre part, avec les graveurs sur bois d’autrefois. Ses tableaux sont bien ordonnés et il peint avec certitude. Il faut attacher un grand prix à ces petites choses qu’il s’est contenté d’exposer.

Les trois tableaux de Mlle Marie Laurencin marquent chez cette artiste un progrès considérable. Son art est plus mâle que celui des autres femmes qui s’adonnent aux arts plastiques. Et cette virilité idéale s’allie à une grâce, un charme qu’on ne trouverait pas ailleurs. On sent dans ces toiles intitulées La Coiffeuse, Étude, Nature morte une science sûre d’elle-même et une imagination d’un lyrisme plastique très décoratif.

La pureté d’un tel art est l’honneur d’une époque.

Jean Metzinger expose une femme nue solidement construite — d’autres diraient maçonnée —, des vues d’Avignon, de Laon et le portrait de votre serviteur. Metzinger vise haut. Il entreprend — un peu froidement peut-être — des travaux dont beaucoup de maîtres ne se tireraient pas. Son art n’est jamais mesquin. Ce petit garçon a droit qu’on fasse attention à lui.

Robert Delaunay a moins d’inquiétude. Il n’est pas comme Metzinger prêt à tout tenter en faveur de l’art. Mais sa sagesse ne l’éloigne point des bizarreries et l’influence d’un Friesz, d’il y a quelques années, nous vaut cette fois-ci des toiles solidement peintes qui ont l’air malheureusement de commémorer un tremblement de terre.

Rouault expose des tableaux sinistres. Ces caricatures effrayantes des œuvres de Gustave Moreau font vraiment peine à voir. On se demande à quel sentiment inhumain obéit l’artiste qui les conçoit.

Les tableaux de M. Van Dongen sont l’expression de ce que les bourgeois souffrant d’entérite appellent aujourd’hui de l’audace. Pour ma part, j’y vois bien quelques dons de peintre, mais aussi une vulgarité que l’artiste cherche à transformer en brutalité. Citons Modigliani, Lhote, la Vue de Camaret et le Nu de Jack et passons à Rousseau, le Douanier. Il a envoyé un grand tableau intitulé Le Songe  ; sur un sofa 1830, dort une femme nue. Tout autour pousse une végétation tropicale qu’habitent des singes et des oiseaux de paradis et, tandis qu’un lion et une lionne passent tranquillement, un nègre — personnage de mystère — joue du galoubet. De ce tableau se dégage de la beauté, c’est incontestable… Je crois que cette année personne n’osera rire… Demandez aux peintres. Tous sont unanimes : ils admirent. Ils admirent tout, vous dis-je, même ce canapé Louis-Philippe perdu dans la forêt vierge, et ils ont bien raison. Mentionnons encore les grandes figures de Le Fauconnier qui oriente ses recherches du côté de la noblesse et de la majesté, allant même jusqu’à sacrifier la beauté.

La lumière des néo-impressionnistes. Roussel, Bonnard, Maurice Denis. Signac expose un chef[-d’œuvre] de l’impressionnisme §

Dans la salle 21 nous trouvons réunis quelques impressionnistes et ces néo-impressionnistes qui firent une théorie sur la façon de peindre cette lumière que les impressionnistes avaient brutalement rendue.

Roussel et Bonnard, peintres tendres et spirituels qui séduisent M. Octave Mirbeau, sans doute pour la même raison qui fait se promener nos robustes gardes municipaux avec de toutes jeunes femmes bien mignonnes, ont envoyé chacun une toile  ; M. Maurice Denis expose Nausicaa conçue selon un sentiment décoratif moderne et un esprit antique. Il y a là de la pureté, mais aussi de l’imprécision. M. Maurice Denis n’est pas à l’aise avec Homère  ; après avoir tenté d’appliquer à la peinture le précepte d’André Chénier

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques

il interprète avec plus de bonheur un miracle catholique, la légende de saint Georges.

L’exposition de Signac est admirable. Ce talent s’est épanoui merveilleusement sans être gêné par cette minutieuse discipline du pointillisme. L’Arbre est un des chefs-d’œuvre du néo-impressionnisme — qui n’est pas l’impressionnisme du tout, en somme. Signac expose encore une aquarelle vibrante et parfaite et je ne sais quelle ville du Levant superbe et lumineuse.

Mais à côté de ce maître, les disciples font moins bonne figure. Il faut citer néanmoins Henri-Edmond Cross et Lucie Cousturier.

M. Lebasque expose des Poissons, des Enfants mangeant des fruits devant un paysage marin, c’est de bonne et de belle peinture, honnête et sobre. Il n’y a plus rien à dire de l’art de Sérusier. Hélas  !… il vaut mieux regarder les panneaux décoratifs de Valtat représentant des poissons, une jolie décoration de Deltombe : des fleurs, des fruits, des légumes harmonieusement mêlés. Les Arbres de Jean Deville sont d’un joli sentiment, il expose encore un Paysage avec un chemin de fer, et une Nature morte délicate. Mme Georgette Agutte fait de la grande peinture d’amateur. Ce n’est pas très réjouissant et, comme elle a de l’audace, on demeure effrayé de ce qu’elle ose faire… Regardons encore les tableaux de Leboil, Ottmann, Selmersheim, Eugénie Violette, Jean Martin, Pozion, Alice Bally, Peské, bien mauvais et ennuyeux, Maximilien Luce, rude et probe, Petitjean qui paraît bien déplacé auprès d’artistes comme Luce, Bonnard ou Signac…

[1910-03-19] Au Salon des artistes indépendants.
Le vernissage §

L’Intransigeant, nº 10839, 19 mars 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 146-149]

Plus de dix mille personnes, aux baraquements du Cours-la-Reine, piétinent un sol humide que la Seine recouvrait il y a un mois. Un temps gris, un vernissage gai §

Vernissage… mot complètement détourné de son sens, les peintres ne vernissent plus, ou du moins vernissent avant ou ailleurs. Hier, c’était le vernissage des marchands de tableaux qui venaient faire les achats. On vit aussi M. Dujardin-Beaumetz qui achète pour le compte de l’État. Il n’a pas encore fixé son choix et reviendra un de ces jours. Aujourd’hui, ce fut le vernissage du public. La foule s’écrasait dans les baraquements du Cours-la-Reine :… l’inondation humaine après l’inondation fluviale dont le sol est encore humide ! Il y a de cela un mois à peine, la Seine montait jusque-là…

L’arrangement général du Salon est du plus heureux effet. Au lieu des portières orientales qui ornaient l’an dernier les entrées de salles, on a employé cette fois de la toile grise qui ne gêne pas les tableaux.

L’impression du public est excellente. Ce Salon est gai, jeune et agréable à parcourir. Rarement les tendances artistiques ont été mieux marquées… L’influence d’un Renoir, celles d’un Picasso ou d’un Matisse dominent parmi d’autres influences moins nettement indiquées.

Salle 12, on remarque surtout l’exposition de Diriks. Le peintre norvégien a envoyé un tableau représentant une Femme blonde à demi nue, dont l’étrangeté tranche sur la robustesse habituelle de Diriks. Tout auprès, le peintre expose son portrait, frappant de ressemblance et d’une grande maîtrise. Au-dessus, s’étagent des vues de fjords norvégiens peintes avec une vigueur calme, une sérénité puissante et habile de maître français de 1830. Non loin de Diriks, signalons Hillaires et la Grande-Rue de Chaloé, de Jean Balthus.

Inutile de regarder les gaillardises de Galard, pauvres et tristes… La chair est triste, hélas !… Examinons plutôt les envois de René Juste qui a le sens très juste de l’espace. Emmanuel Barcet expose un Nu de fillette, un Chat noir et un aspect de la Seine pendant la crue, avec des épaves à la dérive. Notons Jacques Sarrou, Albert Joseph, Pierre Chapuis, qui semble un Van Gogh peignant avec des bonbons fondants. Chapuis est tout de même un peintre ; ses Fleurs, son Cagneux et surtout La Halte sont jolis. Pierre Vaillant a réuni des Vues de Bretagne, des études de Bretonnes très travaillées. Gabriel Roby se souvient des aquarelles de Jeanès et après avoir cité Jacques Ruhlmann, Louis Debourg, Gorgilegno et Dusouchet, passons à la salle suivante.

Manzana, vulgaire et truqué ; Tristan Klingsor, peintre et poète ; des noms, des noms…

On voit dans la salle 13 : des Paysages de neige de Louis Charlot, des Baigneuses de Weise ; on sent dans ce joli tableau l’influence directe de Cézanne. Toutefois, Weise a une personnalité qui paraît déjà. Il s’adonne avec raison à la recherche de la composition. L’orientalisme factice de Manzana a obtenu déjà les plus grands succès… Rien de plus vulgaire, de plus truqué cependant que ces panneaux décorés non pas avec des couleurs mais avec cette cire à cacheter de couleurs métalliques dont se servent les jeunes filles. Ces empâtements imités d’Anglada, cette virtuosité qui n’atteindra jamais le style ne me disent rien qui vaille ! Voici les tableaux de Tristan Klingsor dont j’admire infiniment les poèmes délicats et délicieux.

Et des noms : Marque, Jaulnes, les Intimités gaies et adroites de Chapuy, les Natures mortes de Martin, Louis Périnet qui note poétiquement la mélancolie des crépuscules, Émile Roustan, Chinard-Huché, sérieux et qui peint à l’huile comme s’il se servait de pastels, W. Donkcheff, Jehan Le Liepvre, Delfosse, Javanelle et Paterne-Berrichon, qui expose trois natures mortes probes et d’un sentiment agréable.

Dans la salle 14, on remarque l’expression comique des Canotiers endormis dans une barque, par A.-M. Le Petit, les tableaux de Loubaud, ceux de Renaudot, inspiré par Süe et par Guérin, retiennent l’attention, ainsi que ceux de Gabriel Rousseau, de Meisel, de Paul Seguin, de Bertault, de Boisgegrain, d’Henri Georget, de Louis Fidritz dont les

Faneuses ont un mouvement très justement rendu. Dans ses grands paysages, Alfred Pichon s’inspire de Seganfini tandis que ses dessins sentent évidemment l’influence de Luce.

Un mort : Lempereur. Beaucoup de noms en « sky », la peinture religieuse de la Petite-Russie §

Dans la salle 15, on a accroché, ornés d’un crêpe noir, quelques tableaux de Lempereur, mort l’an dernier. Ce peintre dont le talent était considérable, je l’avais connu au collège, où il était mon aîné. Je le revois dessinant sans cesse, surtout des soldats : des chasseurs alpins. Ce n’est pas sans émotion que j’examine cette exposition posthume. Une toile chatoyante et gaie, peinte aux courses, retient surtout mon attention. Briaudeau expose de belles choses et sa nature morte est — dans le sens où il s’efforce — un morceau très réussi. Piat expose un marché de Bretagne. Jasinsky, qui s’inspire des Chinois, des Persans, des Hindous et des Aztèques, n’est pas encore dégagé de l’influence de l’école de rénovation byzantine dont je vais parler. Person a dû beaucoup admirer les Turner. Mlle Stettler peint comme Simon. Le mystique Ladureau représente des cimetières bretons et des cloîtres abandonnés. Le grand panneau décoratif de Brunelleschi étonne par son insignifiance. Il atteste beaucoup de prétention et pas de science.

Après Nivouliès, voici Pruskowski, intelligent, spirituel, mais dont l’esprit n’a rien de français. Josué Gaboriaud a regardé avec insistance l’Histoire de Psyché exposée par Maurice Denis au Salon d’automne il y a deux ans. Chatroff pastiche d’une façon éhontée Odilon Redon. Volot, Jordaens de ce Salon, expose des nudités énormes.

L’influence d’André Derain se fait sentir dans la salle 16 sur Eckert. J’aime les tableaux sérieux et simples de Blanchet. Il expose une Plage avec une femme nue où l’on sent un talent plastique véritable et non superficiel. Son Paysage est très beau. Ses deux autres toiles également intéressantes manifestent avant tout l’influence de Maurice Denis. J. Crotti a adopté la théorie pointilliste non pour obtenir des tons purs mais simplement pour se distinguer, se donner un chic. Marinot cherche des effets décoratifs.

Citons Pierre Dumont, les nus très vilains de Duchamp, Kantchalowsky, qui peint à coups de bottes, Lewitska dont un tableau représentant un couple nu dansant dans un parc est assez joyeux et passons à l’école de rénovation byzantine qui groupe trois peintres, trois artisans plutôt, deux hommes et une femme : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite-Russie.

Ils réussissent pleinement et leurs travaux bien achevés, bien dessinés sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse Voies, L’Architecte, La Liseuse, Idylle, etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignent un monsieur à faux col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits-Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes dorées des cathédrales de l’Ukraine.

Cette école de rénovation byzantine comprenait bien plus d’adhérents.

Un certain nombre d’entre eux forme maintenant une secte dissidente dont les œuvres imparfaites ont été placées auprès des peintures canoniques dont M. Boïtchouk dirige l’exécution.

Quelques tableaux byzantins (orthodoxes ou schismatiques) ont été exposés dans la salle 17 où l’on voit aussi les dessins et les peintures de Ricardo Florès. Francis Jourdain a envoyé entre autres toiles une nature morte représentant une table et un pot, où trempent des fleurs qui s’harmonisent délicatement avec des japonaiseries dont le fond est décoré. Il y a aussi un joli sous-bois avec un ruisseau dans lequel une femme et une fillette déjà demi-nues s’apprêtent à se baigner. Voici quatre toiles jolies de couleurs et gracieuses où Mme Marval a représenté les saisons d’après Clodion. Au-dessus s’étale une grande toile représentant de beaux, de somptueux chrysanthèmes.

[1910-03-20] Le Salon des artistes indépendants.
Continuons à parcourir des kilomètres de peinture §

L’Intransigeant, nº 10840, 20 mars 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 150-152]

Avant de continuer notre promenade le long de cette allée immense, décorée de tableaux, qu’est le Salon des indépendants, demeurons encore un peu de temps dans cette salle 17, une des plus intéressantes de l’exposition.

Jacques Blot a une bonne composition. Les gravures en couleurs de Mlle Krouglikoff

Jacques Blot expose une toile débordante de joie lyrique. C’est l’été et voici la mer. Des barques, des vaisseaux, des jardins qui descendent jusqu’au rivage, de partout viennent en courant des jeunes femmes, des fillettes nues — naïades ou dryades — qui se jettent à la mer et s’ébattent, faisant jaillir cette écume toujours prête à former le corps divin et nouveau d’Aphrodite. M. Blot expose encore un beau portrait de dame à robe bleue avec des chrysanthèmes dans une potiche bleue, une Maternité rose et reposée avec de curieuses recherches d’expression dans le visage de l’enfant et un séduisant bouquet placé sur un socle de velours grenat devant un fond composé d’un tapis persan.

Mentionnons encore Alcide Le Beau, toujours japonisant, Barbier, Gaignères, les forêts de MM. Taquoy, Beaufrère, Hassenberg, Asselin, Bichet, les toiles impressionnistes et assez plaisantes de Tarkhof, les Ouled Nail de Céron, les Fleurs de Paule Gobillard, les envois peu significatifs de Dufresnoy et passons à Flandrin dont les œillets sont jolis. J’aime moins sa Vue de Saint-Marc, un peu banale.

Louis Süe expose deux natures mortes, très décoratives, surtout l’une avec un éventail japonais et des portraits de femmes modernes ; peinture un peu sensuelle mais aussi un peu superficielle. Les gravures en couleurs de Mlle Krouglikoff sont parmi les plus belles que l’on ait faites de nos jours. L’exposition de Fornerod est honnête. Les Niniches sont amusantes. L’ensemble est un peu noir avec un effort vers la gaieté. On sent ici l’influence de Pichot. L’unique différence vient de ce que Pichot peint de petites figures et Fornerod, avant tout, des natures mortes. Il y a également chez Fornerod plus de brio. Mais Pichot a plus de sensibilité.

Mme Meta Mutermilch expose une toile intitulée Estampe japonaise, un peu noire, des Arums dans un vase, les Dunes dans la mer du Nord avec un amoncellement de nuages, et une toile de Bretagne intitulée le Calvaire.

M. Josué Gaboriaud, plus Josué que Gaboriaud, ferait mieux de renoncer à la peinture et d’écrire des romans policiers comme faisait son homonyme duquel Bismarck goûtait infiniment les ouvrages.

Passons devant les Fleurs de Woldecki, de Billette et jetons un coup d’œil sur les naïves compositions de Pichot, le Teniers catalan dont les magots — selon le mot de Louis XIV — sont loin d’être aussi expressifs que ceux du peintre flamand. Laissons de côté la salle 18, que nous avons examinée le premier jour.

Passons à la salle 19, où sont exposés les dessins d’Abramoviz et ceux de Séverin Rappa, confesseur de physionomies, artiste délicat et sincère. Citons Germaine Magnus, Delaporte, Nonnel dont la personnalité s’est égarée, Cohendry, Thomas Jean qui a joliment peint une femme pelant une orange, Hazledine, ancien pointilliste qui maintenant peinturlure vulgairement ces foules grotesques que savaient rendre avec tant d’esprit et de vigueur les anciens Flamands, Doucet, que ses danseuses de bal montmartrois et ses portraits misérables séparent à jamais, j’espère, de ses anciens amis de l’Abbaye. Voici Paul Manceau, Ludovic Rodo, Levier, et les Nudités roses et grasses de Juives d’Alger par Jeanne Beaudot, les Fleurs, de Jane Rouguet.

Dans la salle 20, on remarquera les dessins d’un beau style de Maurice Robin. Ce sont des aspects de Paris très nets et aérés. Dans ces grèves marines, il y a de l’espace. Un arbre situé devant la mer, avec des voiles, ne manque ni de puissance ni de grandeur. Tavernier, est-ce un pseudonyme de Charles Guérin dont voici le modèle, dont voici la peinture ?… Voici Georges d’Espagnat, artiste médiocre sans dessin, avec des couleurs sales. Voici Lombard qui démarque Van Dongen dont il n’a pas la vigueur, ni les dons de peintre. Voici Picart Le Doux, Bord, Marcel Fournier, très supérieurs à d’Espagnat auprès de qui ils se trouvent, les Fleurs de Charles Stern et les Paysages provençaux de Bausil.

Un humoriste russe, Léon Schulmann, se force à rire. Paviot a envoyé Les Vendanges et Une jeune femme au corset dont j’aime beaucoup la facture nette, colorée, aérée. Après avoir regardé les paysages harmonieux de Jean Plumet il faut s’arrêter un instant devant les tableautins prétentieux de Zak qui mêle sans les grandir Bouguereau, Redon, Holbein, les Byzantins.

Une salle porte à elle seule les numéros 22 et 23. On remarque avant tout l’exposition de Mme Vasticar. Ce sont des meubles décorés d’aquarelles délicates. C’est là un emploi inattendu et tout à fait charmant de la peinture à l’eau. L’envoi de Mme Vasticar sera sûrement très remarqué. Le ton chaud et sombre du bois luisant, les formes neuves, commodes, légères et très simples des meubles choisis par l’artiste, tout concourt à faire ressortir la grâce et la fraîcheur des aquarelles.

Vladislav Granzow, dont je m’étonnais de ne pas avoir encore rencontré les tableaux, a envoyé Le Parc et deux Paysages de Corfou d’un effet très lyrique et peints dans ses tons dégradés dont l’aspect seul favorise grandement le rêve. Voici les dessins pleins de sensibilité de Louise Hervieu, la ferronnerie de Lanson où je signale un malheureux emploi du cuivre conjointement au fer. Et je crierai volontiers : « Au voleur ! » en regardant une belle Ève voluptueusement sculptée, un Relief de trois jeunes femmes aux formes rondes qui ont — l’Ève et le Relief — l’air d’être d’Aristide Maillol et qui sont d’Hœtger. Cet artiste, qui prend son bien où il le trouve, s’était déjà approprié un bien appartenant soit à Constantin Meunier, soit à Bourdelle, soit à Rodin. Mais Hœtger a beaucoup de talent et après tout il a le droit de faire ce qui lui plaît, de plagier même, comme firent beaucoup de grands hommes. De même Ciolkowski, lité, et cet art pour invertis, il l’invertit encore plus. Laissons de côté la salle des humoristes. Mentionnons toutefois Pascin qui a de l’esprit et cette misérable Cible peinte en trompe-l’œil par Abadi.

[1910-03-20] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10840, 20 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1307]

On va élever une statue à Ugo Foscolo sur une place de Florence.

Foscolo ne va pas sans analogie avec notre Moréas. Profondément mêlé au mouvement romantique italien, de même que celui-ci fut un des fondateurs de l’école symboliste, Foscolo était de sang grec, comme l’auteur des Stances. Son lyrisme a une grande pureté et Moréas l’estime comme poète.

On ne connaît guère en France de Foscolo que son Jacopo Ortis qui sort directement du Werther de Goethe. Comme auteur dramatique, il est surfait et sa Ricciarda, si on la jouait, paraîtrait bien démodée.

[1910-03-22] Le Salon des artistes indépendants.
Fin d’une promenade le long de six mille tableaux §

L’Intransigeant, nº 10842, 22 mars 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 153-155]

J’en étais resté à la salle des humoristes.

Le Boronali est une aimable plaisanterie pas excessive du tout. Rien de rare comme l’excessif, rien d’aussi difficile surtout. Les héros de l’Iliade se disent des injures excessives. Depuis Homère on a été bien rarement excessif. N’est pas homérique qui veut.

Buszck. Le portrait du poète Arcos par Gleizes, Stuckgold, Halpert §

Salle 24, j’ai regardé avec plaisir l’envoi de Victor Dupont : Le Coin de cheminée, L’Attelage, Le Bord du lac, les toiles de Verhœven sont un monument d’ignorance et de mauvais goût. Lombard imite Van Dongen sans avoir aucun des dons de ce peintre.

Salle 25, on a exposé les toiles et les intéressantes maquettes de décors de M. Paul Bersonnet. On remarquera encore les œuvres de Capone, les terres cuites de Chamard et les tableautins de Boszek, byzantin dissident, qui fait preuve de personnalité.

Salle 26, Albert Gleizes a exposé le Portrait du poète Arcos. J’aime mieux les paysages de Gleizes que ce portrait. Il faut signaler encore la Fillette à la dérive de Paul-Jacob Hianx.

Salle 27, je note Henri Ghéon, peintre appliqué, écrivain très délicat et peut-être médecin brutal.

Salle 30, il faut regarder avec respect l’envoi de Marcel Lenoir parce qu’il y a dans ses toiles de la piété et de la pitié. Il faut regarder aussi avec attention l’exposition de Stuckgold qui s’attarde un peu, semble-t-il, à des recherches que d’autres artistes ont fait aboutir mais dont l’effort est loin d’être banal. On ne sait vraiment que dire de M. Dunoyer de Segonzac. Il use inutilement beaucoup de toile et de couleur. Il n’en est pas de même de Mlle Maroussia qui peint avec sobriété, recherche l’expression et la force un peu au détriment de la beauté. Qu’elle ne m’en veuille pas de dire ce que je pense. Un autre fier artiste, de qui j’ai dit quelque chose d’analogue, m’en voudrait, m’a-t-on dit. M. Le Fauconnier aurait tort, car personne n’est mieux disposé que moi à son égard. J’attache du prix à une œuvre d’art dans la mesure où, à mon sens, l’artiste s’est approché de la beauté et non pas de la puissance, de la force, de la bonté ou de tout autre attribut de la divinité.

Signalons encore, dans une de ces salles lointaines, l’envoi intéressant et trop sacrifié de Halpert.

Boleslas Biegas, David Edström, Séon, Ilma Graf §

Retournons maintenant sur nos pas et parcourons ces salles du commencement où, en petit nombre, quelques œuvres méritent de n’être point oubliées.

Dans la salle 1, il faut regarder de près un petit pastel touchant où Giraudet représente Rodin habillé de rose et coiffé d’une casquette anglaise, agenouillé dans un jardin devant sa statue de Balzac. Dans les salles suivantes notons Castelucho, les Portraits d’Hervé, de Ferrer, de Cipriani par Alexandrovitch, les peintures spirites et fades de Boleslas Biegas.

Salle 3, l’exposition du sculpteur et céramiste David Edström mérite un peu d’attention. En petites statuettes, il a essayé de nous restituer synthétiquement des passions comme l’orgueil, des impressions comme la peur, et des états comme la misère.

Tout près chatoie le séduisant envoi de Mme Ilma Graf ; d’amusantes Marionnettes au repos et d’autres natures mortes : Oignons et carottes, ou bien encore Œillets d’Inde, Oignons et aulx.

Salle 6, M. Alexandre Séon expose un rébus d’humaniste, mais d’une pauvreté navrante. C’est qu’il ne suffit pas d’avoir parcouru le Songe de Poliphile pour avoir des secrets à dissimuler. Ne doutons point toutefois de la culture de M. Séon, elle est évidente, mais son talent plastique n’y répond point.

Salle 7, on regardera curieusement de bien vieilles choses : les Marines de Valton, la rétrospective plus vieillotte encore et plus ratatinée si possible d’Alfred Le Petit, l’envoi de Géobelouët.

Salle 8, on s’arrêtera devant les tableaux tendres et jolis de Marie Boylesve.

Salle  9, je signale les études d’Edmond Poullain et l’envoi de Gardanne, ami et voisin de Rousseau le Douanier, excellent. Ailleurs, on voit encore la Vierge d’Audierne de Quillivic, les tableaux de Robert Grégory, qui a des dons de peintre et de la sensibilité.

Conclusion §

L’ensemble du Salon des artistes indépendants nous révèle que les tendances de la jeunesse artistique sont à la composition. Pour composer les artistes emploient un grand nombre de moyens. On n’a jamais vu d’art aussi systématique ni de systèmes artistiques aussi différents.

[1910-03-24] La Vie artistique

Au petit musée Baudouin : peintres d’eau et de montagnes. Exposition J.-J. Gabriel §

L’Intransigeant, nº 10844, 24 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 155-156]

Les expositions ont été un peu délaissées ces derniers jours, à cause des Indépendants. Il faut rattraper le temps perdu.

Le petit musée Baudouin a groupé quelques peintres de marines, de l’eau et des montagnes. Si j’ai bien compris, ces peintres fréquentent généralement des marines, de l’eau et des montagnes, car pour ce qui est de l’exposition actuelle elle contient peu de tout cela. Mme Constance Schwedelor a envoyé trente toiles sages et pas ennuyeuses. Mlle Rose Dujardin-Beaumetz expose quelques aspects de Venise, agréables, et une marine de Concarneau. Les vues de Tolède et de Majorque qu’expose M. Vladislav Granzow sont infiniment poétiques et d’un style pur et large.

Citons encore Mlle Jeanne Romain, Emmanuel de la Villéon et les études de Corse de T. William Marshall.

Détail particulier à cette exposition : le catalogue contient le prix des œuvres exposées. C’est là, ce me semble, une innovation malheureuse. Quel intérêt les gens qui n’achètent pas de peinture ont-ils à connaître le prix auquel Mlle Dujardin-Beaumetz, par exemple, estime sa peinture ?…

Les tableaux de J.-J. Gabriel proviennent tous des pays basques. Pendant que l’artiste peignait La Nive, à Cambo, M. Rostand regardait peut-être par-dessus son épaule… J.-J. Gabriel est un artiste probe et sincère dont les impressions d’atmosphère et de lumière ne sont pas négligeables. Ses eaux-fortes représentent des vues de Venise, de Marseille, de Bruges. Elles indiquent un métier très sûr, mais un peu sec.

[1910-03-25] La Vie artistique

Vues d’inondation à la galerie Ch. Brunner. Tableaux à la détrempe de Southall §

L’Intransigeant, nº 10845, 25 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 156-157]

La galerie Brunner a organisé une exposition très réussie de tableaux se rapportant aux inondations de Paris et de ses environs. Les bénéfices seront consacrés aux sinistrés. M. Dujardin-Beaumetz est venu inaugurer l’exposition et a acheté, au nom de l’État, quelques tableaux qui s’en iront où vont les achats de l’État : on ne sait où. On voudrait que la Ville de Paris acquît, pour son musée Carnavalet, quelques-unes de ces toiles si intéressantes pour l’histoire parisienne. Il faut citer avant tout M. Bonneton, M. Lèvent, H. Menneret, trois peintres dont des œuvres ont été achetées par M. Dujardin-Beaumetz, M. Van de Velde, auquel il a été décerné un prix spécial de l’État.

Ces scènes de désolation qui donneront à l’année 1910 une renommée de terreur, les peintres en ont rendu avec émotion les aspects inattendus. Mentionnons Mme Nallet-Poussin, Henri Boutet, Leymarie, Ancelmeles, Vues de Paris de Bonnefon, les Quais d’Auteuil de Clain, Lainé, Lamford, Montégin, Alberti, Berthelon, Dufour, Mme Zoreger, Veillet, Félix Bouchor, Allouard, Gaston Durel, Samson, Silice, Meruzzi, Giorgio Luigi, Boissart, Ernest Pernelle.

À la galerie Georges-Petit, M. Joseph E. Southall expose des légendes, des allégories, des contes de fées dans le style des préraphaélistes anglais — Burnejones, Rossetti. La technique de Southall est intéressante. La détrempe se prête bien aux compositions énigmatiques qu’affectionne ce peintre qui a des dons et de la culture, mais qui tend vers un style un peu factice et un peu mièvre quoique fort agréable.

[1910-03-31] Ce qui se passe

Au seuil d’une tombe. Jean Moréas va mourir. Les derniers instants du poète. Sa vie et son œuvre §

L’Intransigeant, nº 10851, 31 mars 1910, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 1030-1031]

Jean Moréas s’éteint doucement à la maison de santé de la Chaussée-de-l’Étang, à Saint-Mandé. Il est entré hier en agonie. Aux dernières nouvelles, il est certain que le dénouement approche. Il n’est plus qu’une question d’heures, peut-être de minutes.

Le grand poète des Stancesmeurt citoyen français, ainsi qu’il l’avait désiré.

D’origine albanaise, il était né à Athènes le 15 avril 1856. Il se plaisait à parler de ses ancêtres épirotes, de son aïeul Toirmazis qui accomplit maint exploit naval pendant la guerre d’indépendance et brûla plus d’un vaisseau ottoman. De son vrai nom, il s’appelle Papadiamantopoulos, qui est une forme grecque d’un grand nom albanais, Diamantis. Il se souvenait d’avoir contemplé, pendant une traversée, l’île d’Hydra où le sol et toutes les maisons sont de marbre, où les Albanais qui l’habitent, qui sont du sang le plus pur, le plus ancien de la Grèce et même de l’Europe, ne laissèrent jamais pénétrer le Turc…

Pendant sa jeunesse, Moréas, dont l’éducation avait été toute française, parcourut l’Allemagne, puis se fixa à Paris dont le ciel et le fleuve lui firent comprendre, disait-il récemment, pourquoi les dieux l’avaient fait naître à Athènes.

À partir de ce moment, la biographie de Moréas se confond avec l’histoire de la littérature contemporaine. Il débuta en novembre 1882 à La Nouvelle Rive gauche,en 1884, il fit paraître Les Syrtes,puis les Cantilènes(1886). La même année, il publia dans Le Figarole Manifeste du symbolisme.Ce n’est qu’ensuite qu’il fonda l’École romane ayant pour disciples : Maurice Du Plessys, Raymond de La Tailhède, Ernest Raynaud et Charles Maurras. À cette époque il publia Le Pèlerin passionné,ouvrage plein de beautés poétiques et tout luisant de cette illumination délibérée dont parlait le poète. Mais le chef-d’œuvre de Jean Moréas, ce sont Les Stances,livre d’une rare perfection : « Maître de son style et de ses images », dit Jean de Gourmont, « l’auteur nous donne l’exemple d’un retour à la discipline classique : on songe à Jean Racine. »

Jean Moréas a écrit une tragédie, Iphigénie,qui, représentée à Orange, à l’Odéon, à Tunis, en Grèce, sera jouée en juin à la Comédie-Française.

Il laissera aussi quelques ouvrages écrits dans une prose parfaite.

J’ai vu Moréas dans les derniers jours de sa vie. Il va mourir comme un sage, sans peur de l’avenir et sans rien regretter.

Maître, adieu !… Je vous ai beaucoup aimé, je garderai pieusement votre souvenir…

[1910-03-31] La Vie artistique

Exposition Wenceslas Radimsky §

L’Intransigeant, nº 10851, 31 mars 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 157]

Les paysages de M. Wenceslas Radimsky apparaissent comme noyés dans une lumière blanche, trop blanche — lumière artificielle. La clarté ne constitue pas ici la matière colorée du tableau, comme chez un Signac par exemple. On pourrait dire que, chez M. Radimsky, la lumière est de trop. Elle éclaire exagérément les objets nettement dessinés et laisse apercevoir trop de détails dans le paysage.

Les qualités se trouvent toutes dans le dessin, dans la construction. Les vues d’Île-de-France de M. Radimsky ont un agrément dont aujourd’hui ne se soucient pas toujours les peintres : elles sont situées. Et si elles n’ont pas l’incomparable douceur argentée des tableaux de Corot auquel M. Radimsky a songé, elles ont du moins une netteté, une honnêteté rares aujourd’hui.

[1910-04-02] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 10853, 2 avril 1910, p.2 . Source : Gallica.
[OP2 158]

Il faut signaler à la galerie Henry-Graves une très intéressante exposition de gravures anciennes et modernes représentant des portraits de femmes et d’enfants de l’école anglaise du xviiie siècle.

Chez Georges-Petit, les expositions se font de plus en plus nombreuses.

Celles d’aquarelles de Degallaix, de peintures et dessins de Bretagne et d’Italie par Le Gost-Gérard viennent de finir.

Elles ont été honorées de la visite de M. Dujardin-Beaumetz qui acquit des tableaux pour le compte de l’État. Souhaitons autant de bonheur à M. H. Le Riche qui expose des pastels à la même galerie.

On y voit aussi les expositions de M. Henry Cassiers dont les gouaches sont d’un métier très sûr, et les œuvres du peintre Alex de Broca, qui interprète volontiers les intimités modernes.

On verra au Salon un étrange tableau de M. Jean Sala, représentant Polaire en danseuse espagnole ; à ses côtés, MM. Max et Alex Fischer, retour du Siam, jouent, l’un de la guitare, l’autre des castagnettes.

[1910-04-03] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10854, 3 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1298-1299]

Un jour, Moréas était assis à la terrasse du Vachette. Un jeune homme barbu se présente à l’auteur du Pèlerin passionné :

« Je suis, dit-il, un poète turc et j’écris en français. Je viens de terminer un poème de cinq mille vers dont je vais vous lire le prologue. »

Moréas ne répond point, laisse le jeune homme barbu déclamer des vers pendant une heure.

« Que pensez-vous de mon prologue ? dit l’Ottoman.

— C’est très bien, répond Jean Moréas, mais pourquoi n’écrivez-vous pas en turc ? »

* * *

Le poète Jean Moréas cultivait l’épigramme, une épigramme discrète, dont Mlle de Gournay aurait dit qu’elle était à la grecque, c’est-à-dire sans pointe.

Voici quelques-uns de ces distiques que le poète déclamait à ses amis de sa voix forte et grave :

Qu’entends-je ? C’est Gaubert qui crie à perdre haleine
Albalat, Albalat, Albalat, morne plaine…

Lorsque M. Antoine Albalat connut cette épigramme, il passa une main sur son crâne chauve en disant : « Je me demande pourquoi Moréas se moque de ma calvitie… »

Un autre distique célèbre du poète des Stances avait trait à M. Rappoport, notoire dans le parti socialiste :

Qui donc est cestuy-ci ? C’est Rappoport l’Ancien,
Athéiste disert et carpocratien.

Il convient d’ajouter que Moréas avait composé cette épigramme bien avant que Mme Edmond Rostand eût mis le mot carpocratien à la rime.

C’est ainsi que le grand poète se récréait en rimant encore…

Un jour, une dame de lettres connue pour son humeur batailleuse et ses minauderies, l’agaçait en lui demandant avec insistance un autographe, Moréas improvisa ce madrigal :

Vous nous faites songer, adorable Clorinde,
Au lapin, au rat blanc et même au cochon d’Inde…

Les distiques de Moréas seront recueillis sans doute un jour ou l’autre.

[1910-04-04] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10855, 4 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1300]

Au coin de la rue du Vieux-Colombier et du boulevard Raspail, les chantiers de démolitions, de constructions entravent la circulation ; on a laissé un passage pour permettre à l’omnibus fantôme Auteuil-Saint-Sulpice de passer. Mais lui seul a le droit de passer. Une chaîne tendue empêche les voitures et même les piétons d’aller et de venir. Chaque fois que sonne la corne d’Auteuil-Saint-Sulpice, un homme à casquette galonnée accourt, détache la chaîne et laisse passer le lourd véhicule. Ensuite la chaîne barre de nouveau la voie. Et cela a quelque chose de ridiculement moyenâgeux.

[1910-04-05] La Vie artistique

Aux Pastellistes français. Expositions diverses §

L’Intransigeant, nº 10856, 5 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 158-160]

L’importante exposition de la Société des pastellistes français a ouvert aujourd’hui ses portes. Vingt-six artistes ont envoyé leurs œuvres. Ce sont tous des virtuoses de leur art. Et leur virtuosité apparaît plus prestigieuse encore en s’exerçant au pastel.

M. Aman-Jean a envoyé des portraits énigmatiques et une Sirène dont on voudrait bien entendre le chant. Les Parisiennes de M. Avy sont séduisantes comme il sied. On regardera avec admiration l’envoi de M. Albert Besnard : Mère et enfant, L’Éventail, La Lettre, où il y a de jolies couleurs et surtout un violet imprévu… l’ultraviolet, la Nymphe, dont la nudité chatoie de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Les pastels de M. Albert Besnard laissent éclater d’étonnants contrastes entre les couleurs et la lumière, je ne dis pas entre les ombres et la lumière, mais les fonds sont d’une tristesse immense. On s’intéressera aussi aux tableaux de M. Gervex, au Presbytère où M. Le Sidaner a peint des anges de pierre parmi la neige devant une fenêtre éclairée. Je plains M. Bodslève de s’être laissé tirer un portrait par M. Lévy-Dhurmer qui, dans Le Lac et Les Nuées, se souvient — mais mal — des aquarelles de Jeanès. Les Souvenirs de l’inondation de Nozal sont précis, agréables et émouvants. Cet artiste connaît bien la technique du pastel et ne cherche point à lui faire rendre plus qu’il n’est possible. Au contraire, M. Gilbert nous donne un portrait fort ressemblant du prince des poètes, M. Léon Dierx, mais un portrait qui a l’air peint à l’huile. Il était donc inutile de se servir du pastel. Mentionnons encore la Fontaine de Jean Véber, les envois d’Ulmann, d’Abel-Truchet, de Théveray, de Rivoire, de Montenard, de Meslé, de Loigini, de Loup. Les paysages de Léon Lhermitte, les tableaux de Léandre, de Lagarde, de Guignard, d’Abel Faivre qui rivalise avec Greuze, d’André Dauchez, de Maurice Eliot, d’Henri Dumont, de Cornillier.

À l’Université des annales, un nouveau groupement artistique ouvre le Salon des assurances.

Ce Salon vient prendre son rang parmi les autres Salons artistiques professionnels, celui des chemins de fer, des P.T.T., des membres du barreau, etc.

Cette année, les organisateurs ont groupé environ trois cents envois de peintures, sculptures, dessins, aquarelles, arts décoratifs qui forment un fort heureux ensemble.

Si les assurances s’en mêlent, les arts sont assurés de ne pas périr.

La galerie Barbazanges vient de clore une exposition qui a attiré l’attention de tous les amateurs d’art.

Joachim Sunyer nous y a montré une série d’œuvres fortes et éclatantes bien faites pour montrer les progrès accomplis par cet artiste très doué.

Renouvelant une tradition qui remonte à Manet, M. Freleau expose, également à la galerie Barbazanges, quatre tableaux refusés par le jury de la Nationale. Évidemment rien ne désignait spécialement ces toiles, bien équilibrées, à la haine d’un aréopage artistique.

M. Freleau, qui est un peintre breton de mérite, a bien fait de nous montrer quand même ses ouvrages de cette année.

Souhaitons que, l’an prochain, le jury lui soit favorable.

[1910-04-05] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Raymond de La Tailhède] §

L’Intransigeant, nº 10856, 5 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1024-1025]

Raymond de La Tailhède est petit et trapu. Il a l’air rêveur et modeste, trop modeste. Il aime la solitude. Il est brun et pâle. Son âge ? La quarantaine. Au fond, c’est un orgueilleux, et l’orgueil est une vertu chez les poètes.

Depuis son recueil : De la métamorphose des fontaines, poème suivi des Odes,des Sonnetset des Hymnes,Raymond de La Tailhède n’a plus fait paraître de vers ; Moréas chantait encore et La Tailhède se contentait d’écouter.

Maintenant qu’est mort le « Poète parfait », nous entendrons de nouveau la voix de celui que Moréas appelait familièrement : « Raymond » !

Il a promis un Orphée,il doit mettre à la scène un Ajax d’après Sophocle…

La Tailhède, ce poète trop silencieux, a une voix d’or que l’on veut entendre.

Il s’approchera s’il veut de la perfection sans ressembler à personne.

Travaillez, « Raymond », car nous voulons des poètes qui se soucient d’être parfaits…

[1910-04-05] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10856, 5 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1300]

Paul Déroulède va vendre sa villa de Croissy…

C’est presque un monument historique. Pendant l’exil du grand patriote, le dimanche, les couples qui se promenaient sur les berges de la Seine s’arrêtaient et regardaient la vieille petite maison aux volets fermés. Point de grille pour interdire l’entrée dans le jardin, point de porte. Le sol est seulement surélevé et maintenu par un mur de pierres non cimentées. Et l’accès est permis par un petit escalier.

Le péager du pont de Bougival avait la garde de la villa. Il entretenait soigneusement un drapeau tricolore flottant sur la façade.

Cette année, le péage du pont de Bougival sera supprimé. Le péager s’en ira et Paul Déroulède vend sa vieille villa sans grille…

* * *

Edmond Rostand peut être assuré de sa gloire. Une fabrique de Marseille vient de lancer dans le commerce une pipe « Chantecler » dont le fourneau représente le visage de l’auteur de Cyrano, tandis que sur le tuyau un coq à face humaine chante pour faire paraître le soleil.

« La gloire, disait Émile Goudeau, la gloire, c’est une tête de pipe. »

[1910-04-06] La Vie artistique

Exposition Othon Friesz §

L’Intransigeant, nº 10857, 6 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 160-161]

Voici une exposition que visiteront avec un grand plaisir tous ceux qui aiment la peinture française, cette pure lumière ni trop pâle ni aveuglante, qui éclaire les toiles du Poussin aussi bien que celles du Lorrain, cette expression qui donne tant de vérité aux portraits de Clouet, aux figures des frères Le Nain.

Sans vouloir écraser M. Friesz sous le poids de ces noms si justement fameux, je veux le louer de sa tendre violence qui force la nature même à se conformer aux dimensions que le peintre a conçues.

Chez les grands peintres, chaque toile est un microcosme du monde sensible. Il est fort possible que l’avenir aperçoive cela dans ce Paysage qui porte le numéro 20 du catalogue. Une lumière douce et éclatante donne à cette toile une qualité qu’on ne retrouverait point dans les tableaux peints hors de France ou conçus dans un autre esprit que celui qui domine dans l’art français.

Voyez la simplicité, la douceur et la lumière de l’Entrée de Cassis, toile de premier ordre que l’on a placée parmi des Études en Provence, encore très impressionnistes et ensoleillées un peu brutalement. À cette heure, M. Friesz, dégagé de l’impressionnisme, en a gardé un amour légitime et une science véritable de la lumière.

Les Acrobates témoignent d’une recherche de style dans l’expression. Le Pêcheur, tout nu dans cette lumière couleur de pervenche, est une œuvrette forte et délicate. On regardera aussi les deux compositions intitulées L’Eau, dont la plus petite contient peut-être le plus de grandeur.

Pour ma part, j’aime beaucoup une aquarelle intitulée Le Port, qui rappelle des marines d’autrefois. Une felouque aux voiles gonflées entrant dans un port où travaillent des mariniers, peut-être des forçats.

J’ai revu le Travail à l’automne, et cette toile de grandes dimensions m’a causé plus d’émotions qu’autrefois. Au fond, les masses immobiles de la forêt et des maisons, au premier plan, le groupe mobile des ramasseurs de bois et de fruits et cette mère étendue qui nourrit son enfant forment une composition pleine d’émotion et de grandeur. Il n’a peut-être manqué ici à l’artiste que d’être tout simplement l’interprète d’une doctrine universelle à une époque de croyances religieuses pour exécuter un chef-d’œuvre.

M. Friesz expose aussi un certain nombre d’études de Munich et de natures mortes, auxquelles je préfère ses paysages : la lumière, l’onde et la végétation qu’habitent des figures essentielles.

[1910-04-06] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 10857, 6 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1307]

Henri Sauval, avocat au Parlement, hôte assidu de l’hôtel de Rambouillet et l’un des érudits les plus célèbres du xviie siècle, mourut laissant en manuscrit des Recherches sur les antiquités de Paris. Son travail est resté classique, mais ses éditeurs n’ayant pas osé imprimer l’une des parties les plus curieuses du manuscrit, il manque à toutes les éditions de Sauval : La Chronique scandaleuse de Paris. Cette chronique, retrouvée par le bibliophile Jean à la Bibliothèque nationale, paraît dans La Bibliothèque du Vieux Paris. C’est une intéressante contribution à l’histoire de la capitale.

* * *

Il paraît que, par testament, Jean Moréas a chargé son ami M. Maurice Barrès d’examiner tous ses papiers. L’auteur de Colette Baudoche devra détruire tout ce qui ne lui paraîtra pas digne de grandir la mémoire du poète des Stances.

[1910-04-08] La Vie artistique

Tableaux du Nord par Anne Boberg. Exposition de la place Pigalle §

L’Intransigeant, nº 10859, 8 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 161-162]

Mme Boberg a la première tenté de dépeindre les aspects imprévus et l’atmosphère fantasmagorique de l’Extrême-Nord. L’artiste a rapporté des îles Lofoten une série de tableaux maniérés, mais ne manquant pas d’une certaine grandeur. On dirait d’un contraire de Ziem.

5, place Pigalle, s’est ouvert loin des marchands de tableaux et des sociétés de peinture, un petit Salon où quelques artistes aimés du public exposent leurs œuvres.

On y admirera des tableaux de Diriks, de Bernard Naudin, de Dufrénoy, de Lacoste, de Mlle Gobillard, de Gustave Assire, d’André Barbier, de Mlle Bissonet, de Léon Lebègue, de Lucien Mignon, de Morrice, de R. O’Connor, d’Ouvré, de Joseph Pankiewicz, de Mme Prévost-Roqueplan, de Gaston Pannier, de Léon de la Quintinie, de Paul Renaudot, de Rouart, de G. Roby, des bois de P.-E. Vibert et des miniatures de Mme Van Bever.

Souhaitons à ces intéressants artistes, dont quelques-uns sont des maîtres, de voir leur entreprise réussir.

[1910-04-08] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Jean Royère] §

L’Intransigeant, no 10857, 8 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1025]

Jean Royère est petit avec une tête deux fois trop grosse pour son corps rondelet. Son crâne est chauve, mais une couronne de cheveux frisottants et assez longs l’entoure. M. Royère a ainsi l’aspect monacal et l’air ennuyé d’un frère Jean des Entommûres qui ne retrouverait plus, place Pigalle, son abbaye de Thélème.

L’élégance de sa prose et le bon sens qu’il y fait paraître ont valu à frère Jean Royère le surnom d’« H. Harduin du symbolisme ». Il dirige une revue ni de jeunes, ni de vieux. Détail particulier : M. Royère met au net ses souvenirs sur Stéphane Mallarmé qu’il n’a jamais rencontré, avec lequel il n’a jamais correspondu. Il convient d’ajouter que Jean Royère est un poète de talent qui observe ce qui, à son sens, est la discipline mallarméenne.

Sapristi ! J’allais oublier le principal : Jean Royère, qui vante sans cesse le vers libre, n’écrit qu’en vers réguliers.

[1910-04-10] La Vie artistique

Première Exposition de la Parisienne. Cent tableaux d’Alexandre Altmann. L’Affiche d’art §

L’Intransigeant, nº 10861, 10 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 162-163]

Hier, à 2 heures, a eu lieu l’inauguration de la première exposition de la Parisienne. C’est une idée charmante que celle de grouper les œuvres d’art inspirées par ce qu’il y a de plus joli, de plus gracieux, de plus élégant du monde.

Un des grands peintres de cette époque, Renoir, un artiste comme Raffaëlli ont envoyé des œuvres significatives. L. Andréotti expose des cires perdues très remarquées. L’envoi de Caze-Delvaille est brillant comme toujours et ses esquisses sont agréables. Le pastel de Mary Cassatt est touchant. Georges Redon est un intimiste qui se plaît dans le somptueux ; Louis Legrand évoque la grâce d’attitudes imprévues. Abel Trochet peint des trottins dont les bonnets ont été depuis longtemps jetés par-dessus les moulins de Montmartre. Jean Véber, Albert Guillaume, Fabiano, Lunois, de Losques sont des humoristes de bon ton qui silhouettent agréablement les Parisiennes modernes.

Notons encore les envois d’Adrien Étienne, de Jungbluth, de Lévy-Dhurmer, Georges Redon, Gabriel Nicolet.

M. Pierre Mortier, dans une causerie fine et pleine d’aperçus ingénieux, a fait l’éloge de la peinture de M. Alexandre Altmann qui expose en ce moment cent tableaux chez Devambez.

M. Altmann est un artiste sobre qui, notant avec émotion les jeux parfois cruels de la lumière, atteint souvent à la grandeur. J’aime ses grands tableaux où les paysages sont construits de façon architecturale, ainsi que cette composition intitulée Souvenir de mon pays dans laquelle la nuit bleuit les pins et la neige. Le Monastère est également bien composé. On admirera sans nul doute la grande toile intitulée L’Inondation, magistralement exécutée.

M. H.-G. Ibels a fait, au lycée Lamartine, une conférence fort applaudie sur « L’Affiche d’art ». Il a vanté les œuvres de Chéret, de Toulouse-Lautrec, de Steinlen, de Willette, de Grasset, dont le talent mit de la joie dans les rues des villes modernes.

[1910-04-10] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10861, 10 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1301]

M. de Royaumont, conservateur de la Maison de Balzac, rue Raynouard, a l’intention de réunir pendant les beaux jours, vers le soir, les littérateurs et les artistes habitant Passy ou Auteuil.

On deviserait d’art, de poésie, des nouveaux romans dans le petit jardin où, après déjeuner et avant de se mettre au travail, l’auteur de La Comédie humaine faisait les cent pas.

[1910-04-13] Avant le vernissage du Salon de la Société nationale des beaux-arts.
Coup d’œil d’ensemble pendant le vernissage des peintres §

L’Intransigeant, nº 10864, 13 avril 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 163-165]

En se multipliant outre mesure, les expositions particulières enlèvent aux grands Salons annuels d’ensemble une partie de leur intérêt. La curiosité du public n’est plus aussi vive. Tels peintres ont déjà montré dans les galeries la part la plus importante, sinon la meilleure, de leur effort d’une année. Néanmoins, les grands Salons ont un mérite indéniable. Ils donnent aux amateurs d’art, aux artistes même l’occasion de comparer, de contrôler le goût.

À cet égard, le 20e Salon de la Société nationale des beaux-arts contient les renseignements les plus précieux.

Les artistes qui exposent sont ceux dont le public apprécie le plus les œuvres. Presque tous possèdent une virtuosité, une habileté qui peuvent bien remplacer la maîtrise à notre époque où ne manquent ni les talents originaux ni les théories originales, mais où, le plus souvent, les grandes traditions ont été oubliées.

Il est juste d’ajouter que dans ce Salon, on remarquera, çà et là, et dans la peinture et dans la sculpture, des œuvres qui font foi chez les artistes qui les ont conçues d’une santé morale et d’une discipline véritable. Ailleurs, et chez de très grands artistes, on devine une inquiétude, un souci de rivaliser avec les maîtres des musées qui doit combler de joie tous ceux qui aiment l’art.

Peu d’œuvres romantiques, au mauvais sens du mot. À côté des élégances parfois étourdissantes des portraitistes les plus modernes, l’influence du Poussin, celle des maîtres italiens, celle de Corot donnent à ce Salon une noblesse timide qu’il faut louer.

En outre, cette exposition a une rare qualité : elle n’est point ennuyeuse. C’est sans fatigue que l’on en parcourt les nombreuses salles.

La sculpture, cette année, est représentée par quelques œuvres de premier ordre.

La foule ne comprendra pas, sans doute, tout ce que les morceaux envoyés par Rodin contiennent de recherches savantes. Ces modelés où la lumière joue librement indiquent une maîtrise incomparable.

Bourdelle cherche à donner du style à l’art fragmentaire de Rodin et tout le monde sera frappé des grandes intentions contenues dans son Hercule tuant les oiseaux du Stymphale. Mes préférences vont à l’art plus sobre de Despiau qui expose une merveille malheureusement inachevée : un buste de fillette en marbre où l’on retrouvera l’unité de plan et le modelé antiques.

L’influence de Despiau apparaît aussi dans les excellents envois de Cavaillon, de Wlerick, et même dans ceux de Drivier et de Jane Poupelet. On regardera aussi les œuvres de Desbois, de Waller, de Niederhausern-Rodo, le buste du Comte de Montesquiou-Fezensac par Rechberg, et le fragment de Bartholomé dont le symbolisme nous échappe.

À la peinture, on demeure ébloui devant la vive lumière du Matin audacieux et triomphal de Besnard. Jacques

Blanche expose, entre autres tableaux prestigieux, un Portrait de la duchesse de Rutland. Au rez-de-chaussée, une série de préparations, d’études, de fragments renseignent sur le métier de ce peintre célèbre et sont en même temps d’un excellent enseignement touchant le goût raffiné de notre époque.

Les portraits de grandes dames de la Gandara ont une grâce un peu fanée, un peu triste de laquelle se dégage un grand charme. Les portraits électriques de Boldini sont modernes à souhait. On regardera sans curiosité l’exposition rétrospective de Guillaume Dubufe, les portraits bourgeois de Dagnan-Bouveret, les fantaisies cramoisies de Carolus-Duran. Un paysage de Jules Flandrin fait grand honneur à cet artiste et nuit un peu aux paysages antiques de René Ménard. Simonidy a envoyé un Portrait du poète Vielé-Griffin, et Cappiello un Portrait d’Henri de Régnier. Les toiles puissantes de Lucien Simon contrastent avec les personnages éthérés d’Aman-Jean. On a vraiment mal placé l’envoi de Jules Guérin, qui mériterait mieux.

Signalons encore les envois excellents d’Anquetin et d’Armand Point, ceux d’Olga de Bosnanzka, de Maurice Denis, de Bollery-Desfontaines, de Boutet de Monvel, de Rupert-Bunny, de Caro-Delvaille, de Ma [?] Duhem, de Le Sidaner, de Willette, d’Anthonissen.

[1910-04-14] Au Grand Palais. Le président de la République inaugure le Salon de la Société nationale.
Examen en détail. Promenade chez les sculpteurs. L’Exposition rétrospective §

L’Intransigeant, nº 10865, 14 avril 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 165-169]

Le président de la République et Mme Fallières, accompagnés de M. Ramondou, secrétaire général de la présidence, se sont rendus à 2 heures au Grand Palais pour y visiter le Salon de la Société nationale des beaux-arts.

Le chef de l’État a été reçu par MM. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts ; Roll, président de la Société nationale des beaux-arts ; Carolus-Duran, Jean Béraud, Besnard, Rodin et un grand nombre de personnalités artistiques, officielles et mondaines.

Le cortège, accompagné de M. Dujardin-Beaumetz et de M. Lépine, commence la visite des salles de peinture.

Il s’arrête devant les tableaux de Simon, d’Anquetin, et regarde longtemps le Portrait du roi de Suède [d’]Osterman, les toiles de Jacques Blanche.

Après avoir pris un verre de champagne au buffet et avoir passé en souriant devant le Boutet de Monvel, le président contemple longtemps le tableau de Besnard.

M. Jean Béraud présentait les œuvres et leurs auteurs au président.

Ensuite, on s’est rendu à la sculpture ; là, c’est Auguste Rodin qui fait les honneurs au président, qui regarde longtemps la Douleur humaine de Desbois. Il s’est arrêté devant la grande composition de bronze de Bourdelle, ensuite on lui a présenté le sculpteur Lamourdedieu ; il a longuement regardé les Rodin, dans lesquels il a reconnu le portrait du duc de Rohan.

M. Dujardin-Beaumetz était déjà venu procéder dans la matinée aux achats de l’État.

Ensuite, le président a fait le tour de la section d’arts décoratifs.

Une promenade rapide nous ayant donné hier une idée générale du Salon de 1910, nous commencerons aujourd’hui à l’examiner en détail.

Un pastel de Dufresne §

Je tiens avant tout à signaler un pastel exposé dans une salle du rez-de-chaussée. La Chaste Suzanne, de Dufresne, est un des meilleurs tableaux du Salon et laisse loin derrière soi l’orientalisme de pacotille auquel on nous a accoutumés.

Maintenant, procédons par ordre, et regardons attentivement les sculptures.

Rodin, le plus grand sculpteur moderne. L’influence de Despiau. Bourdelle, artiste puissant. Jane Poupelet. Henri Arnold. Niederhausern-Rodo. Desbois §

En ce moment, la sculpture est un art représenté par des œuvres plus pures que la peinture. Auguste Rodin est le maître autour de qui se sont groupés des sculpteurs de premier ordre dont quelques-uns, comme Despiau, exercent à leur tour une influence bienfaisante.

La sculpture possède aujourd’hui une qualité qui manque à presque tous les peintres, sauf peut-être à quelques-uns, qui n’exposent pas dans les Salons officiels. Cette qualité, Goethe l’appelait la virilité et la définissait : « Une certaine force pénétrante qui, dans les siècles précédents, se répandait dans tous les arts. » Il l’appelait aussi : le caractère, disant que « dans les arts et la poésie, le caractère, c’est tout ».

C’est ainsi que si l’on contemple les Torses de femmes que Rodin a envoyés à la Nationale, on ne sent pas seulement la virtuosité de l’artiste mais aussi combien il est puissant et pour concevoir et pour exécuter ; c’est ainsi qu’une sensibilité énergique anime le buste de Despiau et que la pensée du sculpteur a pénétré toutes les parties du visage de marbre.

Cette puissance du caractère artistique, nous la retrouvons en partie chez Bourdelle, artiste fort et doué d’un style, mais qui n’a peut-être pas compris le meilleur enseignement de Rodin. Il paraît ne s’être complu que dans les œuvres fragmentaires du maître. Avec son Hercule archer, ouvrage noble et d’un beau mouvement, Bourdelle expose un Portrait de Rodin en dieu Terme. Je crois pouvoir certifier qu’il n’y a là aucune allusion au 15 avril, jour d’ouverture du Salon.

Jeanne Poupelet est aussi de cette école délicate et forte dont fut Lucien Schnegg, dont est Despiau.

Mlle Poupelet expose une Femme se mirant dans l’eau et une Étude sans mièvrerie. Je souhaite que l’on remarque un buste sérieux et charmant d’Henri Arnold qui rappelle Verrochio et les Bustes d’enfants d’Élisée Cavaillon. Ces œuvres sont exposées dans l’atrium circulaire qui se trouve devant l’entrée du Grand Palais du côté de l’avenue d’Antin ; c’est là aussi que sont exposés l’Andante, la Psyché et la Bacchante de Niederhausern-Rodo, où se retrouvent toutes les qualités de cet artiste, le fragment de Bartholomé, un marbre de Jouvray, un Buste de femme de Kafker, un Portrait colossal de Rodin par Soubdinine, le Buste du comte de Montesquiou par Arnold Rechberg, un petit bronze élégant d’Aubier.

À gauche de l’atrium se trouve une audacieuse sculpture de Desbois représentant La Douleur humaine, le marbre souriant de Despiau, la Baigneuse de G. Toussaint, la Diane d’une jolie jeunesse de Lamourdedieu, la Jeune femme à la chèvre d’Escoula, les plaques de plomb où Pierre Roche a modelé des allégories représentant les sept œuvres de miséricorde, le Torse, la Jeune femme se coiffant de Dejean, les statuettes d’Auguste Cornu représentant, non sans un certain style, des ouvriers : lamineur, cingleur (avec une cagoule couvrant son visage), rouleur, etc. Deux de ces statuettes sont en bois. Dampf a [une ligne sautée] de femme en marbre.

À gauche de l’atrium se trouve l’envoi de Fix-Masseau : un Buste d’Eugène Delacroix appartenant à la Ville de Paris, un Buste du docteur Paul Lecène, la Médaille du professeur H. Hartmann. Une cire de M. de Monard représente Henry IV à Ivry. Henri Valette a poli minutieusement un Lévrier de pierre rose. Froment-Meurice se montre habile animalier en exposant : un Cerf, un Cheval boulonnais, etc. On regarde aussi la Course de haies, de Jean-Louis Brown, et la curiosité s’attachera à l’énorme pied de marbre rouge que M. Semdoz a sculpté avec un bel enthousiasme. Beaucoup de gens disent que ce pied est un portrait… Mais je ne vous dirai pas de qui.

Paul Aubé expose un monument rustique et naïf dédié au docteur Goujon.

Exposition rétrospective de Lucien Schnegg. Robert Wieriek. Casanovas-Roy §

Au jardin de la sculpture, il faut examiner avant tout l’exposition d’ensemble du regretté Lucien Schnegg. Ce fut un beau sculpteur à qui l’on doit beaucoup ; cet artiste se donnait en même temps la peine d’être un artisan. Il a indiqué la voie à un grand nombre d’entre les jeunes sculpteurs. Beaucoup de ses œuvres sont d’un art très pur, comme ce bronze admirable représentant la tête d’Aphrodite, comme ce vieillard de pierre qui évoque le souvenir de Donatello ; cet artiste d’un talent très français rappelle parfois Houdon. Lucien Schnegg comptera dans l’histoire de la sculpture moderne, et même dans les œuvres où il ne s’était pas encore dégagé des défauts du mauvais réalisme, il y a de justes inquiétudes artistiques.

Les bustes de plâtre de Robert Wieriek sont parmi les meilleurs envois de ce Salon. J’aime surtout son Buste de jeune fille, d’une grâce charmante. Le Torse de femme de Drivier n’est pas sans mérites. Gras expose une cheminée où paraît sa connaissance des œuvres de la Renaissance. L’art de M. Bugatti est factice. Il a modelé un Fourmilier et cette statuette a l’étrange particularité d’être sans profil. Les plaques de bronze de Carabin ressortissent à l’art impressionniste. Stelletzky expose un amusant pastiche des bois polychromés auxquels excellaient au xve siècle les artistes byzantins, qui florissaient en Russie. Casanovas-Roy a envoyé une Femme de plâtre, pleine de qualités plastiques véritables. Brunelleschi expose un Portrait de sa mère, sérieusement exécuté. Il faut aussi mentionner les plaquettes de bronze et la Femme endormie de Durousseau, et les médaillons de Roques.

[1910-04-15] Au Grand Palais. Le vernissage de la Nationale.
Nombreuse affluence par bien mauvais temps §

L’Intransigeant, nº 10866, 15 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 169-173]

Malgré la pluie, le vernissage du 20e Salon de la Nationale a été très brillant. Le temps était sombre, le public n’a pas remarqué aujourd’hui combien l’éclairage du Grand Palais était meilleur que l’an dernier, mais on en jugera au premier rayon de soleil. En voici la raison : les vitrages n’avaient été nettoyés ni balayés depuis l’année 1900. La lumière ne les traversait plus. La Société nationale des beaux-arts, à grands frais, fit procéder au lavage de ces vitrages aussi sales que saint Labre, et le jour pénètre de nouveau dans le Grand Palais. La curiosité du public s’est avant tout portée à la sculpture dont j’ai signalé l’excellence dès avant-hier.

Si la peinture n’offre point cette année à la Nationale tout l’intérêt présenté par la sculpture, néanmoins on rencontrera en petit nombre de bonnes toiles.

Bellery-Desfontaines. Les belles madames de La Gandara. Henri Lebasque §

Salle 1. Les Chevaux cabrés d’Henri Baudot pourraient être signés Watts. Lucienne Boulanger expose un portrait un peu quelconque d’Andrée Paréal du théâtre Sarah-Bernhardt. Le public aimera les teintes transparentes d’un grand tableau de Guignard : un troupeau de moutons dans la campagne vers le soir. Jacques Bourgnies expose des portraits agréables à voir. On a réuni un certain nombre d’œuvres de feu Bellery-Desfontaines. On remarquera surtout une toile intitulée Entre amis : soirée chez un artiste bourgeois, on prend du thé, on regarde des estampes, les hommes fument la pipe, les femmes n’ont pas l’air de s’amuser, je préfère le portrait d’Antoine Jorrand. La peinture de Bellery-Desfontaines ne va pas sans qualités de métier, mais elle est ennuyeuse et triste. Ce même fond de tristesse se retrouve dans les belles dames peintes par La Gandara dont la peinture ne manque ni de distinction ni de probité. Ces qualités jointes à la virtuosité de l’artiste font regretter qu’il n’emploie pas son talent à servir un idéal artistique véritable. Le vent de l’enthousiasme n’a jamais soufflé sur ce peintre attristé, aux élégances un peu froides. On souhaite, s’il en est temps encore, que, ainsi que dans la chanson,

Le vent soulève la Gandara.

Myron Barlaw a un idéal de carte postale artistique. Ramon Garrido est violent sans audace et sans goût. L’Espagne a de meilleurs peintres. La Femme blonde en toilette, de François Lafon, est peinte avec habileté.

Salle 2. Il faut mettre hors de pair l’exposition d’Henri Lebasque, lumineuse et harmonieuse. La Fillette à la chèvre, la Fillette au piano, la Jeune femme en chemise, la Fillette en robe jaune sont des toiles où la sensibilité de l’artiste se confond avec la lumière qui l’inspira. Harrison expose de grandes marines, et J.-J. Weerts de tout petits portraits. L’Après-midi d’un faune, de Lucien Monod, est loin, très loin de l’admirable poème de Mallarmé.

Quant à M. Lévy-Dhurmer, il a évidemment oublié de décorer les Panneaux décoratifs qu’il expose ; ces artistes sont si souvent distraits ! La Baigneuse de Shannon est d’une fantaisie assez voluptueuse, et il convient de citer la Danseuse espagnole de L. Barreau. Il ne faut pas le confondre avec Émile Bareau qui expose dans la même salle auprès de L. Vaysse et de Colombano.

Le portrait du roi de Suède. Gustave Courtois, peintre préféré du Douanier Rousseau §

Salle 3. On voit un bon paysage de Lechat, le suggestif Déguisement de Costantini, les portraits de Rixens, Une taverne d’E. Hope, les toiles de l’orientaliste Nivouliès. M. Émile Osterman a envoyé un portrait sévère. Bernard Osterman expose un Roi de Suède fort ressemblant sans doute et la poitrine barrée d’un beau ruban bleu. Il faut mentionner les paysages de Maurice Courant et la Pièce d’eau automnale d’Altamura.

L’Hercule aux pieds d’Omphale, de Gustave Courtois, est efféminé à souhait. Cette mauvaise peinture plairait certainement au prince d’Eulenbourg.

Mais convient-il d’apprendre au public que M. Gustave Courtois est aussi le peintre préféré d’Henri Rousseau le Douanier… Mentionnons encore Pierre-Émile Cornillier, C. Molliet, Stewart et ses Vues de Venise.

« Le Matin », d’Albert Besnard §

Dans la salle 3 bis éclate la lumière éblouissante du Matin, d’Albert Besnard. Un faune écartant un buisson de feuilles et de fruits découvre deux nymphes endormies au soleil matinal. Cette toile avait été déjà vue chez Georges-Petit. J’aurai bientôt l’occasion de parler d’Albert Besnard à propos de l’exposition de son œuvre décorative qui sera inaugurée demain à l’Union centrale des arts décoratifs.

Henry Gsell expose un portrait de jeune fille blonde, en noir, assise sur un canapé rouge. Léon Houyoux a bien rendu le charme tranquille de l’automne à Bruges. Les Arabes d’Albert Aublet sont ternes. Henri Duhem, Marie Duhem peignent des paysages, des troupeaux de moutons marchant sous les nuages, et ces toiles rappellent Le Sidaner. On regarde avec plaisir la jeune femme au turban turquoise, au manteau jaune de Raymond Woog.

Émile Osterman expose ici un portrait officiel du défunt roi de Suède Oscar II en uniforme. Gabriel Rousseau a peint sur une petite toile le grouillement et la hâte des maraîchers le matin aux Halles. Citons encore les Marines de Dauphin, la Léda d’Albert Fourié et les toiles humoristiques, sans personnalité, mais pleines de bonne humeur de Cadel.

Le portrait d’Henri de Régnier par Cappiello. Anquetin §

Salle 3 ter. Leonetto Cappiello expose un portrait fort ressemblant d’Henri de Régnier. Le poète est debout en costume de ville. Son visage aux moustaches retombantes a cette expression dédaigneuse et rêveuse qui donne à ceux qui reconnaissent l’auteur de la Sandale ailée l’impression que son corps étant présent, son esprit est ailleurs. L’œuvre de Cappiello est ici un bon tableau dont on peut louer la sobriété et une certaine force contenue. Ce portrait, toutefois, ne diminuera point le plaisir que j’aurai à regarder, comme par le passé, sur les murs de Paris, les jolies et vives affiches où s’agitent les jambes lestes d’un seul personnage.

Mentionnons encore le portrait de Polaire en danseuse espagnole par Jean Sola, les Intérieurs d’église par Marius Michel, les Amazones et La Plage à la mode de R.-X. Prinet, le Portrait de R. Binet, architecte de gouvernement par Paul Renouard.

Salle 4. On regardera les délicates Vues de Rio par Gabriel Biessy. Bernard Boutet de Monvel expose de grands portraits. Il s’est évidemment souvenu de ces admirables gravures où Callot représentait les nobles de la

Lorraine. Toutefois, ce monsieur chic, sur la place de la Concorde, ce Joueur de polo ne sont que de prétentieuses caricatures. On peut sourire en passant devant, comme fit M. Fallières. Il faut ensuite s’arrêter longtemps devant les tableaux d’Anquetin, qui sont de premier ordre. Il y a là une science de la couleur du dessin qui [est] au-dessus de tout éloge. Qu’importe si en regardant ces toiles l’on se souvient de tel ou tel maître ancien ou récent ! Anquetin ne s’est soucié que de leurs qualités, et il a eu raison. Ses Nudités, ses Paysages sont des morceaux excellents.

Mentionnons encore un grand panneau décoratif : La Musique par Victor Koog, un Jardin fleuri de Girom Max et des Paysages de P. Madeline.

[1910-04-17] Au Grand Palais. Le vingtième Salon de la Nationale.
Suite de la promenade chez les peintres §

L’Intransigeant, nº 10868, 17 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 173-177]

Il existe aujourd’hui une véritable école de sculpture. Un maître, Rodin, a des élèves qui exécutent sous ses ordres, apprennent tout ce qu’il leur importe de connaître avant de devenir maîtres à leur tour.

C’est ainsi qu’un praticien comme Despiau, n’ignorant rien de son métier, peut méditer son art. En peinture, au contraire, les maîtres n’existent plus, puisqu’il n’y a plus d’élèves, mais des artistes sans certitudes qui subissent des influences incertaines. C’est pourquoi, à défaut de la maîtrise, il faut parfois louer dans cette peinture de la Nationale la virtuosité et même le pastiche consommé.

Raffaëlli. Henri de Nolhac. Les malades d’Aman-Jean. Lucien Simon. Willette §

Salle 4 bis. J.-F. Raffaëlli expose des vues de Paris, une Inondation, qui ne diminueront en rien la réputation de l’artiste. Le Portrait de Pierre de Nolhac dans son cabinet de travail, par Henri de Nolhac, est sérieux et bien réussi. Voici les Intérieurs élégants de Walter Gay, un Crépuscule, une Tête de petite fille, un Poupon dodu prenant un bain avec sa poupée, de Rosset-Granger. Les paysages de Meslé sont agréables. Il y a quelque ironie de la part de M. Aman-Jean d’intituler sa grande toile : La Collation. Je sais bien que les fantômes ne mangent point, et les personnages que peint M. Aman-Jean ne sont-ce pas de ces personnages pâles habitants des limbes, où l’on n’est ni heureux, ni malheureux, ni gai, ni triste ? Appliqué à la décoration, le procédé de M. Aman-Jean est supportable. Des âmes en peine et qui sourient, des noces de poitrinaires, ce sont là, certes, des sujets qui en valent bien d’autres. J’aime moins ses portraits d’Intellectuels malades. M. Chialiva s’intéresse aux bergères. L’exposition de Lucien Simon est intéressante. Ce peintre robuste a des intuitions qui lui révèlent certains secrets de la véritable peinture. Peut-être tout simplement connaît-il avec les musées les peintres les plus récents. Les cinq toiles qu’il expose sont intéressantes à cause des tendances, mais c’est bien tout. Ce peintre, s’il a compris qu’il fallait se renouveler, n’a pas su s’y prendre. Willette a peint cette année L’Amour et la Folie, d’un symbolisme assez difficile à saisir, mais où se retrouvent tout son esprit et le charme sentimental qui s’en dégage. Il faut encore mentionner un joli portrait de jeune femme par Hubert de La Rochefoucauld, le portrait de jeune fille brune par Crebassa, et l’habile portrait de Mrs. Nickers, par Shannon.

Charles Cottet. Louis Gillot. Armand Point. Gervex. Un paysage de Jules Flandrin §

Salle 5. G. Buysse expose des paysages délicats. Je ne raffole pas de la sombre élégance de Gumery et mieux que ces Gitanos, les livres de George Borrow nous donneront une juste idée des mœurs et coutumes des Bohémiens. Le grand tableau en trompe-l’œil de Charles Cottet : Cérémonie dans la cathédrale de Burgos, manifeste l’influence de Zurbaran et même celle de Lucien Simon. De Cottet, j’aime mieux les Soleils couchants et les Barques de pêche.

Louis Gillot peint d’élégants paysages industriels : hauts fourneaux, borinage pour salons de riches usiniers.

Je ne m’étonne pas que ce peintre ait remporté récemment de gros succès en Angleterre. Il traite ses sujets avec la maestria et le chic superficiel de l’école anglaise.

Armand Point expose une Vénus triomphale, pastiche habile et de grand style. De tels pastiches contiennent un enseignement, et il y a ici tant d’œuvres inutiles ! Je cite encore Boulard et Philippe Fox.

Salle 6. Mentionnons la Vieille regardant sa couronne de fleurs d’orangers, de Marguerite Klel ; les Moissonneurs, de L. Lhermitte ; la Fillette aux longs cheveux, d’Annette Ardron ; les tableaux d’Eugène Martel et les six Aspects de Venise délicats et précis de Guillaume Roger, dont on trouvera au rez-de-chaussée de jolies aquarelles vénitiennes.

Voici salle 6 bis : Kiki avec ses jouets, toile d’un joli sentiment et de couleurs harmonieuses, par Ilma Grof. Voici un jardin séduisant de Stetbler, les barques à voiles bleues de Raulin, la Rue à Vannes de Lépine, le Bord de Stone.

Salle 6 ter. Il faut regarder le beau paysage calme et d’un grand sentiment de Jules Flandrin. C’est une des meilleures toiles du Salon et de beaucoup la meilleure de cette salle. Ce tableau, malgré qu’on l’ait placé au-dessus d’une porte, n’est pas sans causer quelque dommage aux paysages antiques de René Ménard. Voici un Intérieur rustique, très bon tableau de Marie Boilesve, la Maison du marin, d’Édouard Elle, les Fleurs d’eau féeriques de Desbordes, les Marines, les Moulins de Vautbrin, l’Allégorie endeuillée d’Agache, consciencieusement exécutée. Les portraits bourgeois de Dagnan-Bouveret sont aussi insipides que son Ophélie de romance. On regardera aussi les paysages tendres de Georges Griveau, les salles à manger de Grace-Grassette, les Peupliers et les Moissons de Popesen, les portraits de Walton et de Schwedele. Notons encore l’envoi robuste du peintre vaudois Burnand.

Caro-Delvaille. Le portrait de Vielé-Griffin par Simonidy §

Salle 7 domine l’envoi de Caro-Delvaille à qui l’on souhaiterait des intentions plus hautes. Sa Femme endormie contient de beaux dons dont l’artiste, trop préoccupé de virtuosité, ne fait aucun usage. Voici de Sternberg-Davids un joli portrait de femme, de Gaston Latouche encore Un pianiste qui doit toucher bien mal son instrument ! M. Abel Truchet a envoyé Musique, amusante toile de genre. Le Tendron à toquet bleu de M. Louis Picard est séduisant. Simonidy a campé sur une haute cime Le Poète Vielé-Griffin. On connaissait déjà une effigie de l’auteur de Phocas le jardinier par Blanche. La toile de Simonidy est plus largement exécutée, mais avec le même art factice. On connaît les Fleurs embrumées de Lisbeth Devolvé-Carrière et les Cathédrales de David-Nilleh.

Maurice Denis. Olga de Bosnanska. Les vues de Paris nocturnes par Le Sidaner §

La salle 8 est entièrement consacrée à une exposition rétrospective du peintre Guillaume Dubufe. En peignant ses plafonds il se souvenait mal de Tiepolo. De ses autres ouvrages il n’y a rien à dire. Que la terre lui soit légère.

Salle 9, on regarde surtout les Maurice Denis qui, à mon sens, pourrait mieux faire. Je parle surtout au point de vue de l’exécution. Néanmoins, son exposition est une des plus sympathiques de ce Salon et il y a un sentiment délicatement religieux dans son Christ au milieu de la famille de l’artiste qui s’est peint contemplant cette scène touchante. Saluons en passant les tableaux de Guirand de Scévola que l’Argentine nous enlève. M. Henri Dumont a une signature originale. La manière allemande de Mlle Olga de Bosnanska a beaucoup d’admirateurs. Ses portraits sont tristes, pensifs et discrets. Signalons encore les fantaisies de Hawkins et les Fleurs de Karbowsky.

Salle 10 sont exposées les marines — genre oléogravure — de Mesdag, célèbre peintre hollandais, des portraits de Guillaume Alaux. M. Chevalier a envoyé des Marais salants que tous les visiteurs prennent pour les canaux de Mars. Voici des nudités ensoleillées de Frieseke. Gaston Prunier voyage… et se renouvelle. Sa Baie des Trépassés est une œuvre où il y a de la puissance. Les Marines de Mlle Rose Dujardin-Beaumetz sont largement peintes mais peu attrayantes. Jean Sala nous prouve que MM. Max et Alex Fischer ont un beau cabinet de travail. Les vues de Paris nocturne, par Le Sidaner, mettent en valeur la virtuosité de l’artiste et le côté mièvre de sa manière. Néanmoins, ces brumes illuminées sont peintes avec goût et ne manquent pas de saveur.

[1910-04-19] Le vingtième Salon de la Nationale.
Fin de la promenade dans le Grand Palais §

L’Intransigeant, nº 10870, 19 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 177-181]

Il faut féliciter M. Dujardin-Beaumetz de son goût éclairé. Le buste de fillette, en marbre, exposé par Despiau au Salon de la Nationale, a été acquis par l’État. On reverra au nouveau musée du Luxembourg ce buste dont j’ai signalé les qualités.

Jacques Blanche §

Salle 11, Jacques Blanche expose six tableaux où paraît cette anglomanie qui a corrompu le goût de tant de nos contemporains. Au rez-de-chaussée, on a réuni dans une salle un grand nombre d’esquisses, de préparations, de tableaux inachevés du même peintre. On trouve dans cette salle : une main de la comtesse de Noailles, le portrait du romancier Thomas Hardy, celui de M. Bernstein ; dans un groupe d’automobilistes du panneau décoratif : La Panne, on reconnaît M. Maurice Barrès. Ce sont des documents consciencieux et importants, sur les célébrités contemporaines. La sèche autorité de M. Blanche a beaucoup d’admirateurs. L’Angleterre a pris une grande importance en art. Lors de l’exposition des Cent Portraits, le public ne savait pas comment exprimer son admiration dans la salle des portraits anglais, souvent grossièrement exécutés, mal dessinés, peints avec vulgarité mais aussi d’une manière délibérée et riches d’aspect. On vit même des snobs parcourir distraitement et presque avec mépris la salle où les portraits français étalaient leur grâce et leur noblesse. En fait, l’anglomanie est aussi regrettable dans la peinture que dans la langue et M. Blanche ne pense-t-il pas que certaines de ses œuvres pourraient bien ressembler au langage de ceux qui se croient obligés de parler un français farci de mots anglais ? Au demeurant, ses tableaux sont très propres à renseigner sur le goût raffiné de notre époque… Quel sujet de thèse pour un savant de Boston en l’an 2000 : Jacques Blanche et la littérature élégante de son temps.

Salle 12, Maurice Eliot expose des paysages et un portrait de jeune femme blonde. Legoût-Gérard a envoyé des Bretonnes et une toile amusante : La Place Saint-Marc à Venise. Jef Lempoels a des modèles bien séduisants. Les Poissonnières, L’Auberge, de Charles Milcendeau, sont des toiles qui retiennent l’attention. Moutenard a peint Le Jeu de la Targne à Toulon. Pierre Waidmann a eu l’idée de fixer un des plus curieux aspects de l’inondation à Paris le jour où il neigea.

Boldini. Alfred Gast. Jean Véber. Louise Breslau. Jules Flandrin §

Salle 13, le maniérisme sensuel et crispé de M. Boldini ne rappelle pas d’autre peintre. Mais ces portraits trop élégants n’ont rien à voir avec l’art… Voici les paysages de Dagnaux, de Daniel Mordant, d’Alfred Smith. Hawels a envoyé une jolie et délicate scène de masques vénitiens. Les portraits de femme de Loup sont discrets. Notons encore le Veuf et le Fumoir de Jean Béraud et les Œillets d’Inde de Marthe Moisset.

Salle 14, il faut regarder les intimités un peu brutales mais intéressantes de Saglio, un bouquet de Mme Marval. Delachaux expose une Femme à sa toilette. Les nudités d’Armand Berton ne sont pas sans mérites.

Il faut citer l’Espagnole à son balcon de Gustave Colin, les tableaux orientalistes de Girardot et le Petit Enfant au diabolo de Guignet. E. Dinet fait lutter des Bédouines.

Alfred Gast a envoyé un grand paysage plein de qualités. Son tableau est bien composé et l’impression qu’on ressent à le regarder est grande et noble.

Galtier-Boissière a envoyé d’habiles natures mortes et Émile-Bastien Lepage d’agréables paysages.

Salle 13. L’humour photographique de Jean Véber se renouvelle. Il expose dans son ancienne manière un peu usée : Le Baladin et La Géante, qui rappellent Bruegel juste assez pour qu’on le remarque. Sa nouvelle manière qu’attestent les Visites et la Cour d’assises est plus subtile. Raymond Woog expose un amusant portrait de garçonnet. Le Pierrot de Paul Robert est un tableau curieux.

Salle 16 on verra les vergers fleuris de Cariot et les paysages forestiers d’Albert Moullé. J’aime une petite toile de Lucien Griveau représentant des Marrons d’Inde ou les parcs aux feuilles mortes, aux statues moussues, aux bassins tachés de soleil :

Un automne jonché de taches de rousseur,

de M. Raymond Charmaison.

M. Auburtin se souvient gaiement de Puvis de Chavannes. J’avoue que le Jardin de la mer me laisse froid.

Salle 17. On regardera un portrait par Gaston Schnegg, où il y a un effort vers le style. Le portrait de femme aux lèvres rouges de Lavery est plus personnel que les Paysages de J.-A. Muenier. Albert Guillaume est humoristique et libertin comme toujours. Voici de Corteau des paysages tendres et poétiques, et une grande toile de Golaschmidt représentant une femme prenant du thé dans un jardin.

Salle 18. Comme faisait autrefois Francis Jammes, Mlle Jeanne Denise aime les petits veaux et les peint avec attendrissement. M. André Dauchez expose un paysage tragique bien composé. Louise Breslau évolue ; son envoi est important. Elle expose une Dentellière rousse, un Portrait de femme brune en noir, une Femme lisant, une Fillette qui hésite à se lever. On retrouve dans ces tableaux, avec plus de vigueur, les qualités qui ont valu à l’artiste tant d’admirations. Voici enfin les paysages de Provence d’Anthonissen.

À l’étage du Grand Palais, hors des salles, on trouve encore de la peinture, et les tableaux qui ont été ainsi exposés dans d’assez mauvaises conditions ne sont pas toujours les pires. Voici de Mlle Marie Bermond deux toiles : Contemplation de la nature, Desfemmes et desfruits, où il y a un juste sentiment décoratif et du charme. Minaritz peint à la façon des peintres d’enseigne. On retrouve en Kousnitzoff l’esthétique mystique et indécise de la revue russe : La Toison d’or. José Belon expose d’intéressantes notations de lumière. Il s’attache à exprimer les rapports entre l’éclairage des diverses parties de son tableau. Sa Rue du Croissant au moment de la crue est amusante. Mme Mutermich est influencée à la fois par ses maîtres munichois, Van Gogh, Dirke et Zak. Les deux tableaux de Charles Guérin ont été bien mal placés. Son art est cependant plus intéressant que le plus grand nombre des toiles que l’on voit ici. Les tableaux de Flandrin ont été dispersés. On trouvera groupés Un arc-en-ciel, un aspect de Florence et surtout le Vallon boisé qu’animent deux figures parfaitement en harmonie avec le paysage.

Félix Borchardt expose un grand portrait de femme. C’est de l’impressionnisme berlinois. Rupert Bunuy triomphait il y a dix ans à la Nationale. Il paraît aujourd’hui bien oublié. Notons encore les paysages aérés et lumineux d’H.-G. Ibels.

Gravures. Dessins. Art décoratif §

Également à l’étage, et hors des salles, on trouve la gravure en couleurs, mollement défendue par Lefort des Ylouses, Claudius Denis, Dauphin, J.-J. Rousseau, Manuel Robbe.

La gravure a un bon représentant en Desmoulins qui expose les portraits de Mistral et de Catulle Mendès. Les pointes sèches de Chahine, un peu mièvres, sont agréables. Alphonse Lévy expose comme toujours des lithographies représentant des Scènes de la vie juive. La gravure sur bois n’inspire pas les artistes de la Nationale. Il faut pourtant mentionner les illustrations gravées sur bois pour Hésiode par Paul-Émile Cottin. Il ne faut pas oublier non plus les vernis mous de Legrand, qui font songer à Rops et à Degas.

Les dessins, les aquarelles, les pastels ont été exécutés pour la plupart par des artistes déjà cités. J’ai déjà mentionné le Pastel de Dufresne où l’on trouve des intentions artistiques rares en ce Salon. Les petits tableaux de Zak sont tout à fait à leur place : ils ne choquent point. Notons encore les aquarelles de Luigini et les miniatures de Minerva Chapman.

À l’architecture, on a organisé une exposition d’ensemble de l’architecte catalan Gaudi. Puissent nos architectes ne pas s’inspirer de ses fantaisies.

L’art décoratif, qui devait être un des principaux soucis de la Société nationale des beaux-arts, est franchement mauvais. Je ne vois guère à citer que les poupées artistiques de Mme Laffitte-Désiraf, les bijoux de Mme Myto René-Jean, les belles et sérieuses reliures de Mlle Denise Germain.

Pour finir, je tiens à signaler une maquette pour le décor du Cinquième acte des « Huguenots », par Paul Bersonnet.

[1910-04-23] Au palais de Glace.
Le quatrième Salon des humoristes. La gaieté française est toujours vivante §

L’Intransigeant, nº 10874, 23 avril 1910, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 181-183]

Grâce au journal Le Rire, grâce à de parfaits organisateurs comme MM. Valmy-Baysse et Édouard Gazanion, chaque année, un Salon d’une élégance vernale et pimpante assemble les productions artistiques de l’esprit parisien, de la gaieté fine et spirituelle, de la gauloiserie même qui est une forme de l’esprit français fait de mesure et de franchise.

La grande caricature, celle qui ressortit à ce « sublime comique », dont parlait récemment M. Émile Godefroy, cette caricature dont Daumier donna l’expression la plus parfaite et la plus pénétrante, ne paraît pas avoir aujourd’hui de représentant autorisé. Sur ce point, la littérature semble mieux partagée que les arts plastiques.

La satire de mœurs, la fantaisie amusante, l’affiche décorative règnent incontestablement au Salon des humoristes. Cappiello y triomphe avec ses affiches aux couleurs endiablées, représentant toute une mythologie mystérieuse et joyeuse de demi-dieux gastriques ou hygiéniques, de petits génies industriels, vifs et soudains comme des flammes de sorcellerie. Ils agitent rapidement et rythmiquement leurs jambes et le rapport de leur mouvement à la saveur ou aux qualités qu’ils prétendent exprimer est vraiment miraculeux.

Henri Avelot a envoyé d’amusants dessins rehaussés et des peintures à l’huile inspirées par les chansons de France, ou représentant de piquants aspects des coulisses de l’Opéra. Il y a de spirituelles scènes de genre aux femmes voluptueuses et lasses de Ferdinand Bac. Emmanuel Barcet expose, entre autres folâtreries, son Projet de couverture pour la môme Pigalle, de Willy. Voici d’innocentes gauloiseries de Lubin de Beauvais. L’envoi d’Édouard Bernard fait honneur à son métier et à son habileté.

* * *

L’exposition d’Henri Boulot prouve que la gravure en couleurs peut encore connaître de beaux succès si les artistes consentent à s’écarter des procédés mécaniques qui ne peuvent que trahir la pensée artistique. Brunelleschi a peint de charmantes illustrations pour les Fêtes galantes de Verlaine. Léonce Burret montre un peu mélancoliquement la grâce des carnavals défunts. Eugène Cadel s’est consacré à des scènes villageoises finement joviales.

Carlègle expose de gracieux dessins décoratifs. Delannoy est ici un des seuls représentants de la caricature politique. Sa violence généreuse n’est pas desservie par son talent qui est réel. Voici la bonhomie lyriquement ironique de Georges Delaw qui trouve moyen de nous faire rire en nous montrant un apothicaire qu’un assassin vient d’éventrer : Le pharmacien restera ouvert toute la nuit !…

* * *

Il y a également l’Exécution des cigares qui, paôle d’honneu victimée ! eût follement amusé les merveilleuses sous le Directoire. Voici de jolies scènes d’après les Mémoires de Casanova, par Drésa. On regardera encore les aquarelles tendrement spirituelles de Mir Elen, les sveltes nudités de Fabiano, les dessins d’Abel Faivre pleins de verve et toujours imprévus ; le Cauchemar, le Veuf et les Confidences de Fernand Fau. Ricardo Florès a envoyé une forte satire de l’édilité parisienne : Les Enlaidissements de Paris. On retrouvera les Parisiennes mutines de Gerbault. Albert Guillaume n’a pas changé sa manière un peu graveleuse mais spirituelle. La satire de mœurs d’Hermann-Paul est sérieuse et pénétrante. Les caricatures de M. Kuhn Régnier sont à la grecque comme les épigrammes dont parlait Mlle de Gournay ; mais cela ne veut pas dire qu’elles soient sans pointe ; mentionnons les marrons sculptés de M. Lavinau, l’envoi imponant de Charles Léandre, les curieuses et précises notations théâtrales de Daniel de Losques. En mars, qui éveilla les sens de bien des jeunes gens, survit l’âme de l’Armand Silvestre de Mme Laripète et du général Kelpudubec. Métivet a envoyé de gracieux panneaux pour décorer une loge de ballerine. Il y a un bon panneau décoratif de Louis Morin : Le Dîner des comédiens.

[1910-04-24] Les Humoristes vernissent.
Parisiens et Parisiennes viennent sourire à leur art fantaisiste §

L’Intransigeant, nº 10875, 24 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 183-184]

Les Parisiennes les plus charmantes, les vrais Parisiens de Paris, de province ou d’ailleurs se sont rencontrés aujourd’hui au palais de Glace pour le vernissage du Salon des humoristes, que nous avons commencé à parcourir hier soir.

On remarquait les enseignes artistiques qui signalent à l’attention du public l’exposition de chaque artiste. L’artiste même les a exécutés en laissant un libre cours à sa fantaisie.

Les fines et franches silhouettes de Vallet ont obtenu un franc succès.

Poulbot a exposé un ensemble important. On y retrouve ces Gosses amusants et touchants qui ont fait sa réputation. Le talent délicatement sensuel de Préjelan nous vaut de pimpantes sanguines et de frais pastels. Ray expose une décoration pour chambre d’enfant, de couleurs gaies, aux sujets justement puérils. Il y a un très bel envoi d’Adolphe Willette et notamment un délicieux Projet de plafond pour magasin de nouveautés. Les expositions rétrospectives permettront aux contemporains de rendre justice à des talents comme ceux de Grévin et d’Henri Pille. L’étranger a fait de bons envois : signalons l’ensemble des dessins originaux publiés dans les Meggendorfer Bloetlet de Munich. Il y a encore de curieuses sculptures sur bois par un Danois ou un Norvégien dont je n’ai pas trouvé le nom et de folles sculptures sur éponges d’un bizarre artiste dont je n’ai pas trouvé mention au catalogue. Pour finir, citons les aquarelles très amusantes de Miarlo : Chantecler au théâtre de la nature, Luna Park, etc., les bons envois d’Hémard, de Jarach, de Léonnec, de Mesplès, de Minarix, de Moriss, d’O’Galop, de Petitjean, de Testevuide, de Louis Vallet, de Touraine, les amusants bois sculptés de Réalier-Dumas, l’exposition excellente de Roubille, maître du genre et véritable artiste, et celles de Gabriel Blétel, de Mme Camille de Sainte-Croix, de Mme Hélène Buisson.

[1910-04-28] La Vie artistique

Alexandre Urbain. Le petit musée Baudouin. International Art Union. 4e Exposition des artistes rouennais §

L’Intransigeant, nº 10879, 28 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 184-185]

Alexandre Urbain a réuni, à la galerie Blot, une cinquantaine de paysages dont les plus remarquables sont, à mon sens, ceux que l’artiste a rapportés d’un voyage en Italie. On trouve dans ces toiles un harmonieux sentiment de l’ordre ; leur coloris est agréable et le dessin en est juste. Urbain est un peintre en voie de grand progrès. Nous aurons l’occasion de reparler de lui.

* * *

Le petit musée Baudouin expose en ce moment un bel ensemble d’œuvres de quatre peintres : René Bertaux, Vladislav Granzow, Maurice Koziérowski, T. William Marshall. Les paysages de René Bertaux sont variés. Il excelle à choisir les sites et en exprime avec délicatesse, non seulement les détails, mais l’atmosphère même. Quelques natures mortes, quelques intimités mettent en valeur le talent consciencieux de Maurice Koziérowski. On connaît les paysages de grand style qui ont fait la réputation de Vladislav Granzow. Ce peintre affirme ici ses qualités. Il harmonise avec ferveur les diverses tonalités d’un décor bien composé. On regardera aussi avec plaisir les vues de Corse de T. William Marshall.

* * *

L’International Art Union a groupé des œuvres intéressantes parmi lesquelles il faut signaler les Objets en métal exécutés avec goût par Mlle Borghilde Arnesen ; un portrait de jeune homme par Mlle Olga de Boznanska ; des Fleurs, de Lisbeth Devolve-Carrière ; un Étang à l’automne, de Marie Duhem ; quelques gravures très verlainiennes de Miss Dorothée George ; des médailles de Geneviève Granger ; deux fraîches aquarelles de Mlle Berthe Reboul ; des miniatures de Minerva G. Chapman, etc.

* * *

La 4e Exposition des artistes rouennais remporte un grand succès. On y remarque quelques paysages excellents, lumineux et largement composés. Il faut mettre hors de pair les eaux-fortes envoyées à ce Salon par Jonas-Poutrel. Ces gravures, représentant des monuments de Rouen, sont exécutées avec une grande science et une puissance véritable. Il faut encore citer parmi les peintres : Joseph Delatre, Ch. Fréchon, Frère, W. Guilbert, Mascart, P. Baudouin, Conchaux, R. Thiry et, parmi les graveurs : G. Le Meilleur et G. Manesse.

[1910-04-30] Le président de la République inaugure le Salon des artistes français.
L’exposition est de plus intéressantes. Le nombre des œuvres exposées est considérable §

L’Intransigeant, nº 10881, 30 avril 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 185-188]

Le président de la République et M me  Fallières, accompagnés de M. Ramondou et du commandant Bard, ont inauguré à 2 heures le Salon des artistes français au Grand Palais.

Ils ont été reçus par MM. Doumergue, Dujardin-Beaumetz, de Selves, Lépine, par le président et les membres du conseil d’administration.

La visite des salles a commencé aussitôt.

Il y a de cela deux ou trois jours, je contemplais le spectacle inoubliable qu’offre le Grand Palais pendant l’installation des œuvres de sculpture. C’est un chaos de marbre et de plâtre. Les statues encore incomplètes, les praticiens au bonnet de police en papier, les camions, les chevaux, les artistes au classique costume de rapin qu’on ne voit plus qu’aux Artistes français formaient un ensemble hétéroclite qui ne manquait pas de grandeur…

Mon attention fut détournée par l’arrivée d’une petite troupe de personnages vêtus de noir et coiffés du chapeau haut de forme. À leur tête marchait un homme robuste dont la démarche vive avait aussi quelque chose de saccadé. Il se retournait souvent, criant à ses compagnons des phrases brèves en anglais… Lorsqu’un son chuintant lui venait aux lèvres, il exécutait une grimace extraordinaire, faisant prendre à sa bouche la forme magique de l’hexagramme. Et cette étoile à six branches vermeilles ouvertes sur des dents desserrées et prêtes à mordre me révéla mieux que son accent américain l’identité du personnage. C’était le président Roosevelt lui-même qui porte sur sa face, quand il veut, le symbole stellaire des États-Unis d’Amérique. Parfois, Roosevelt arrêtait sa troupe de Yankees corrects auxquels se mêlaient d’austères physionomies de membres de l’Institut. Il haranguait tout ce monde en anglais, gesticulait et, avec ses gants, donnait de sa main droite à sa main gauche de vigoureuses anguillades… Après avoir regardé quelques instants les groupes de marbre exécutés par le sculpteur américain Barnard pour la grande entrée du Palais législatif de Pennsylvanie, le président Roosevelt se retourna et s’adressant, cette fois, aux membres de l’Institut, qui s’efforcèrent de sourire, il leur dit en français :

« Messieurs, je regrette de ne pas savoir assez de français pour vous faire part des impressions artistiques que j’ai éprouvées pendant cette visite. Je dirai seulement que tout ce que j’ai vu… c’est vraiment étonnant ! »

Il cria ensuite quelques phrases anglaises, laissa apparaître encore deux ou trois fois sur son visage une des étoiles de l’Union et aussitôt partit en automobile…

Aucune description, aucune explication ne saurait mieux caractériser ce 128e Salon de la Société des artistes français que l’exclamation due à l’éloquence concise du président Roosevelt : « C’est vraiment étonnant !… »

« Artistes français » et « Nationale »

Et l’on est étonné tout d’abord du nombre prodigieux des œuvres exposées ; œuvres de toutes sortes comprenant le grand tableau historique et la fleur artificielle, la fontaine monumentale et la miniature sur ivoire. On est plus étonné encore que cet ensemble, où ne manquent pas les œuvres puériles et inutiles, contienne plus d’enseignements, somme toute, que le maniérisme qui domine à la Nationale où sont exposées les œuvres d’art à la mode, tandis qu’ici presque tout paraît démodé.

L’anglomanie, qui est une des folies artistiques de ce temps, se manifeste ici avec plus de timidité que partout ailleurs, le Salon des indépendants excepté.

La peinture démocratique ne se voit qu’aux Artistes français. L’accident du travail donne beaucoup cette année.

L’esprit novateur apparaît quelquefois, mais il ne faut pas s’en inquiéter ; ne m’a-t-on pas dit que M. Comerre lui-même avait passé autrefois pour un révolutionnaire en art.

Les portraits sont rares et ceux de femmes en particulier. Il semble que la clientèle ait passé à la Nationale où exposent tous les peintres qui se sont fait une spécialité de l’élégance.

La caractéristique des Artistes français c’est, malgré tout, l’honnêteté artistique. Cette qualité est importante entre toutes, mais elle ne saurait remplacer les autres. La plupart de ces artistes retardent ; si presque tous ont appris le rudiment de leur art, ils paraissent ignorer la vie et la beauté même des œuvres exposées dans les musées… Et voilà des gens sincères, habiles dans leur métier, condamnés trop souvent à une médiocrité perpétuelle.

Il y a aux Artistes français quarante-trois salles de peinture sans compter les balcons, sans compter les salles du rez-de-chaussée, sans compter la sculpture ni l’architecture.

Quelques œuvres principales

Une promenade rapide à travers cette exposition ne permet de signaler aujourd’hui qu’un petit nombre d’œuvres dont il sera reparlé.

Édouard Detaille a envoyé deux grands tableaux : le Service funèbre du général Danrémont devant la brèche de Constantine et La Barricade de la rue du Petit-Pont, le 29 juillet 1830.

Il y a quelques portraits de personnalités importantes : celui de Jean Richepin par Baschet ; celui de l’économiste Edmond Théry par Bonnat ; celui de M. Georges Berthoutat par André Brouiliet ; celui de M. Aynard, membre de l’Institut par Gabriel Ferrier ; Mlle Louise Abbéma a envoyé une Chasse à tir. M. Jonas a peint une toile tumultueuse, Le Tyran, allégorie dont je n’ai pas bien saisi le sens. Anselmo Bucci aura du succès avec Jeunesse.

Fernand Cormon a représenté Le Vingt et Unième Livre de l’« Iliade ». Devambez nous montre Paris vu de la tour Eiffel. Il y a un grand tableau d’après l’inondation par Chocarne-Moreau. Laszlo expose un portrait de M. de Montesquiou. On retrouve les autres noms habituels comme Etcheverry, Didier-Pouget qui n’abandonne pas ses bruyères, Jean-Paul Laurens qui expose de la peinture officielle exécutée pour le gouvernement américain, etc., etc.

À la sculpture, qui est loin de valoir celle de la Nationale, il faut citer les animaux de Gardet, le monument aux Aéronautes du dirigeable « République », par Bouchard, les envois de Larrivé, de Niclausse, etc.

La miniature, les pastels, la gravure sont représentés par un grand nombre d’œuvres parmi lesquelles celles de Mme Debillemont-Chardon, de M. Louis Muraton et de M. Jonas Poutrel.

[1910-04-30] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10881, 30 avril 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1301-1302]

Un journal du matin a interviewé M. Armand Dayot au sujet de l’article où nous nous élevions contre les attributions un peu osées d’œuvres de second ordre à des maîtres hollandais.

Voici ce qu’a répondu l’inspecteur général des Beaux-Arts, qui est en même temps l’organisateur de l’exposition des « Grands et petits maîtres hollandais » :

« Je sais mieux que personne que quelques attributions de tableaux, très beaux d’ailleurs, peuvent et doivent être discutées — et cette discussion ne peut qu’être profitable à tous les amis des arts et aux chefs-d’œuvre exposés ici —, mais il faut tenir compte d’une chose : c’est que nul n’est à l’abri de la critique, et, s’il y a quelques erreurs d’attribution, je suis le premier à désirer que la critique les signale dans le sens que je prévois, et ceci dans l’intérêt de l’histoire de l’art. »

La modération de cette réponse montre le bien-fondé de notre information. Mais pourquoi, au lieu d’attribuer tout de go un tableau quelconque à un grand maître, ne pas placer avant son nom la mention : Attribué à… ?

* * *

Un expert qui se livre aussi à la vente des tableaux, au lieu d’employer la formule : Attribué à… qui dénonce trop souvent la fausseté d’un tableau et n’en relève pas la valeur marchande, a trouvé un moyen assez franc d’écouler des croûtes.

Il écrit gravement des choses dans ce genre : « Voici un tableau dont on ne peut pas dire qu’il soit de Rembrandt, d’Hobbema ou de Hals, mais il est excellent, je vous l’assure, et vaut bien des œuvres de ces maîtres. »

Voilà de la franchise.

* * *

Notons en passant que certains tableaux hollandais pourraient, avec un peu d’invention, être attribués à différents maîtres et que, pour être juste, on devrait les mentionner de la façon suivante. Attribué à Rembrandt, à Chardin, à Delacroix et à un maître inconnu de la butte Montmartre.

Mais voilà qui serait peu commercial.

[1910-05-01] Au Grand Palais. Le vernissage du Salon §

L’Intransigeant, nº 10882, 1er mai 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 189-192]

Le vernissage du Salon a été, cette année, aussi brillant que jamais depuis 1673, date de la fondation de la Société des artistes français.

Belles dames, beaux messieurs, académiciens, généraux, peintres, modèles, bourgeois, gens de lettres et bas-bleus s’arrêtaient devant Le Tyran de Jonas, les toiles de Detaille, le Monument de Ferry, etc. Malgré l’incertitude du temps, il y avait beaucoup de toilettes claires. On se montrait les originaux des portraits et l’on papotait, l’on papotait…

Il est très agréable, pour un homme de lettres, de se promener au Salon des artistes français. L’histoire y est enseignée sous la forme la plus attrayante qui soit : celle des images ; les anecdotes gaies ou tristes qui ont inspiré les peintres peuvent aussi bien séduire l’imagination du romancier et du dramaturge ; l’archéologue et l’historien peuvent constater avec quelle fidélité les artistes ont reproduit des sites célèbres ou reconstitué l’accoutrement des héros.

Je connais un homme dont la réputation est d’être un causeur délicieux. Chaque année, il fait deux ou trois visites aux Artistes français. Il y puise de quoi alimenter sa conversation jusqu’au prochain printemps et notez que cet homme d’esprit se garde d’aborder les questions d’actualité. Les autres Salons n’offrent pas cet avantage.

L’écrivain d’art doit ici borner son rôle presque seulement à l’explication des œuvres exposées. Exécutées d’après des principes légitimes, elles échappent à la critique, mais, l’inspiration et l’invention faisant souvent défaut, il est rare qu’elles méritent l’éloge.

Dans la première salle on s’arrêtera tout d’abord devant la grande toile sur laquelle M. Béringuier a représenté le Vote municipal du 3 février 1793 à Clichy-la-Garenne. C’est pour le monde entier de la petite histoire, mais les habitants de Clichy-la-Garenne doivent légitimement accorder une grande importance à cet événement.

M. Auguste Koopman a peint La Chanson du vieux troubadour. Elle a trait sans doute aux tribulations de la belle Drusiana à la recherche de l’oublieux Boves d’Hanstonne…

L’Improvisation de M. Tessier représente une jeune femme jouant du violon dans la campagne à l’heure du crépuscule. C’est drôle…

La Mort d’Henri Regnault, par Frédéric Levé, est vigoureusement peinte. C’est une des toiles impressionnantes de ce Salon où les artistes n’hésitent pas à exposer des tableaux dont le sujet est effrayant. Il y a ici un art équivalent à ce que le « mélo » est à l’art dramatique. Toutefois, la toile de M. Frédéric Levé, sobrement exécutée avec un très petit nombre de personnages, échappe à cette appréciation. M. Orange aura un vif succès avec ses Chasseurs de la garde chargeant le peuple dans la calle de Alcala, le 2 mai 1808.

M. Pierre Ribera nous montre une Carmen contemporaine. Cette peinture ne manifeste aucune influence des maîtres espagnols. M. A. Bloch, séduit par les sujets officiels, a reconstitué pour les historiens à venir la Réception du roi d’Italie à l’Hôtel de Ville de Paris. Le paysage fantôme de M. Paul Steck a de quoi séduire ceux qui aiment le flou dans les arts.

M. Majorelle a peint un portrait de son père où paraît un sentiment filial véritable. Il faut louer les peintres qui peignent de tout leur cœur car ils sont rares.

M. René Avigdor rivalise avec Jacques Blanche. M. Fred Lauth fait preuve d’une agréable virtuosité dans un portrait de jeune fille à grand chapeau et aux longues boucles brunes.

Le pastelliste Gratia a quatre-vingt-quatorze ans et il est le doyen des peintres. M. Q. Demange expose le portrait de ce vénérable artiste et de son épouse. M. Lucien Simon-net, qui pourrait se contenter d’être, d’après son nom, un petit Lucien Simon, a une personnalité qui apparaît nettement dans sa vue de Saint-Malo.

Par contre, l’influence de Lucien Simon se manifeste, à mon sens, dans une œuvre voisine, simple et forte : Enterrement dans les Deux-Sèvres, par M. Gourdault.

M. Anselmo Bucci intitule Jeunesse un excellent tableau dans lequel une jeune femme en camisole et une jeune fille en corsage rouge, en robe à fleurs violettes, cueillent des grenades. C’est là, selon moi, un des meilleurs tableaux du Salon. M. Prati expose des Fruits au vif coloris…

Il faut encore citer H. Louvet, Madeleine Carpentier, L’Inondation d’A. Jacob, Pierre Petit-Gérard, Sébillot, un Combat de coqs par Vigoureux et une Nature morte aux camélias par Sabert.

Salle 2, on rencontre le premier exemple de cette peinture démocratique qui abonde aux Artistes français. M. Jules Adler a représenté de robustes enfourneurs travaillant à l’Intérieur d’une fabrique mécanique de bouteilles.

M. Dambresa se plaît à peindre des Troupeaux rentrant après l’orage. L’âme de ce peintre est tendre. Moins cependant que celle de M. Colin Libour qui a peint un couple dans une mansarde lisant des Nouvelles de l’enfant en nourrice.

La Femme nue de M. Biloul est grasse, sans manquer de grâce. Ce tableau a été acquis par l’État. Notons aussi la Chapelle rustique de M. Amédée Buffet.

Salle 3, se trouve un bon tableau de M. Aubry intitulé Après-midi. Plusieurs jeunes femmes viennent prendre un bain. L’une est encore demi-nue, une servante lui essuie les pieds. Cette composition ne va pas sans charme, un charme voluptueux de Décaméron moderne.

M. Balestrieri, dont les œuvres ont connu les honneurs populaires de la reproduction à des milliers d’exemplaires, nous offre avec ses Travaux du métro un autre aspect de la peinture démocratique dont j’ai parlé.

On s’arrêtera avec complaisance devant le portrait très ressemblant de Jean Richepin, par Marcel Baschet. Le poète est en robe de chambre rouge et plusieurs visiteurs n’ont pas manqué de le prendre pour un cardinal.

M. Deyrole nous montre un pâtre qui a l’air de bien s’ennuyer parmi ses brebis. Paul Buffet expose un paysage poétique et la Visite de l’amateur chez le peintre, toile qui, on ne sait pourquoi, est pleine de tristesse.

M. Émile Adan a peint une Fuite en Égypte assez jolie. La mère et l’enfant se reposent auprès d’un puits. Saint Joseph en profite pour mener son âne paître. Le Départ du sardinier, par M. Henri Thiébault, est une belle œuvre, sincère, sobre et vraie.

Dans la salle 4, M. Joseph Bail expose la Cuisine de l’hospice de Beaune, où le peintre manifeste la virtuosité coutumière avec laquelle il peint au naturel le cuivre, l’eau, les légumes et tout ce qui existe. Toutefois, le sentiment médiéval qui anime l’hospice de Beaune n’apparaît pas dans cette toile trop consciencieuse. Il faudrait être poète pour traduire cela.

L’État a acquis la Nature morte de M. Maurice Bompard. M. Bougain, qui a de la bonhomie, nous montre un gendarme, un douanier, un marin jouant aux boules avec des paysans qui, à leurs moments perdus, doivent se livrer à la contrebande.

Deux toiles cocasses de M. Brispot arrêtent ceux qui aiment la bonne humeur. L’une de ces toiles représente le Récit du capitaine, scène où se trouvent réunis plusieurs cardinaux. (Le cardinal joue un rôle important aux Artistes français.) L’autre tableau est intitulé Le Repos hebdomadaire, sujet démocratique : un honnête employé en bras de chemise, portant son gosse et suivi de sa femme, sort du Bois par la porte Dauphine au crépuscule :

Dimanches de Paris, comme vous êtes tristes !

[1910-05-03] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10884, 3 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1302]

Notre campagne a été écoutée. Nous félicitons les organisateurs de l’exposition des « Grands et petits maîtres hollandais » d’avoir retiré quelques toiles manifestement fausses… Encore un peu de courage ! Et qu’on fasse disparaître quelques attributions douteuses.

[1910-05-03] Polémique d’art. À propos d’une critique §

L’Intransigeant, nº 10884, 3 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1556]

Mon cher Directeur,

Si des réponses comme celle qui parut, il y a deux jours, dans vos colonnes se multipliaient, la critique d’art deviendrait impossible.

Cette lettre relève un passage de mon explication des « Indépendants » mal interprété par l’artiste intéressé.

Deux lignes tombées à la composition attribuaient aux dessins dont il était question une ressemblance avec les œuvres du dessinateur anglais Aubrey Beardsley qui eut conscience de la perversité de son art au point qu’à son lit de mort, il fit détruire les planches d’une de ses œuvres maîtresses.

Au demeurant, je ne suis pas l’ennemi d’un tel art et même j’admire Beardsley, délicieux illustrateur qui se souvenait excellemment des peintres de vases grecs et notre Eisen. Mais, Beardsley imité par les snobs et par les misses américaines me paraît aussi détestable que les vers de collégiens qui imitent Baudelaire.

Je laisse aux critiques desquels les appréciations délicates, érudites et diverses donnent tant de saveur à la lettre dont il s’agit, la responsabilité des opinions qu’ils ont émises, me contentant, d’accord, je crois, avec un Arsène Alexandre, dont la perspicacité d’écrivain d’art fait honneur à ce temps, de regretter que l’anglomanie envahisse les arts pour le plus grand dommage du goût français.

Veuillez recevoir, etc.
Guillaume Apollinaire.

[1910-05-03] Promenades au Grand Palais. Le Salon des artistes français §

L’Intransigeant, nº 10884, 3 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 192-195]

On n’écrit plus de parallèles. C’est dommage. Il y en aurait de piquants à établir entre le Salon des artistes français et celui des indépendants, entre la Nationale et le Salon d’automne…

Notre promenade à travers les cadres nous avait amenés jusqu’à la salle 5, où sont exposées d’honnêtes peintures de M. Léon Comerre qui passa, m’a-t-on dit, pour un terrible révolutionnaire. À quelle époque, grand Dieu ! M. Comerre a peint des nymphes d’une race peu divine, dryades qui n’ont pas oublié l’écorce grossière sous laquelle elles naquirent. Un canal vénitien, de M. Maurice Bompard, est à mon sens le meilleur tableau de cette salle. On a placé très haut une bonne marine de Gribble, d’un goût ancien. Un combat naval se prépare… branle-bas… vaisseaux de haut bord. Ces tableaux font toujours bon effet dans les musées de petites cités, dans les hôtels de ville hollandais et même chez les particuliers. Je m’étonne que le combat naval soit un sujet rarement traité. Il est vrai qu’il exige de l’artiste un grand effort de composition et des dons somptueux. Citons encore l’envoi de Max Bohm, un paysage poétique de Montholon, un nu délicat de Ludovic Alleaume, un portrait d’homme de Dawant, un paysage sobre de des Fontaines, et de Balaÿ un tableau représentant de douces Bretonnes au rouet, interrompant leur travail pour lire une lettre.

Salle 6, on trouvera Le Tyran, qu’il est convenu d’appeler le clou du Salon. Je ne puis que répéter ce que je disais le premier jour : je n’ai pas bien compris le sens de cette allégorie. Le jour du vernissage, on avait inventé un petit jeu très amusant qui consistait à demander à ceux qu’on rencontrait : « Qui est le tyran ? » et à contester la réponse quelle qu’elle fût. Terrible plaisanterie qui a quelque chose d’athénien… Mais soyez certain que tout Paris va jouer au jeu du tyran. La toile de M. Jonas ne saurait être expliquée ; il y a là un tribun à cravate rouge, un officier belge, des bouchers, une statue équestre dont le cavalier de bronze gît brisé sur le sol tandis qu’un voyou a enfourché la monture. C’est encore de la peinture démocratique, il s’y mêle de la philosophie creuse et un symbolisme obscur qui fait songer à Wiertz. M. Tanner a peint des fantômes bleuâtres qui doivent passer pour des personnages de la Bible. La Convalescente de M. Descudé est traitée d’une façon un peu trop indécise. L’ambition de M. Descudé est de rivaliser à la fois avec Carrière et avec Maeterlinck. Il pense y réussir en donnant à ses personnages l’expression égarée qu’ont ceux d’Aman-Jean. Trois procédés c’est trop pour un seul homme. Les tableaux de Grau sont vigoureux, sans plus. Il y a un bon effet de neige par Alexandre Altmann, mais je dois avouer que les grands tableaux de ce peintre me paraissent très supérieurs à ses toiles de petite ou de moyenne taille. Victor Marec expose des chanteurs de cour dont il n’y a pas grand-chose à dire, non plus que des scènes militaires de M. Jean Berne-Belle-Bouligny, Les Enrôlements volontaires.

Le tableau de M. Clovis Cazes a été acquis par l’État : l’artiste représente un centaure agacé par une nymphe qu’il porte en croupe, un faune joue de la flûte tandis que danse une faunesse. Cette toile ne reflète pas des qualités suréminentes, néanmoins il y a là un sentiment artistique véritable. Le cadre de M. Cauvy est amusant. Des Espagnoles d’aujourd’hui essaient des masques. Amusant mais rien d’autre.

Salle 7, les éternelles fillettes au bain de M. Paul Chabas, ont été tremper cette année leurs charmes dans le lac d’Annecy. Le même peintre nous montre un excellent portrait de Mme H. Lavedan. M. Bauhof fait de petits cadres de genre. Celui de cette année est gentil. Un gosse vient de déchirer sa culotte, il se tient en bannière devant sa grand-mère qui répare le dommage. M. H. d’Estienne nous montre une jolie laitière versant du lait dans des bols.

La Boutique de barbier hollandais qu’a peinte M. Benedito présente des couleurs bellement réalistes. C’est un bon document sur la propreté hollandaise, or des boucles d’oreilles, cuivre du plat à barbe, parquet, sabots et visage, tout est reluisant. Les costumes sont, je crois, de Volendam, mais la scène est digne de se passer à Broek in Waterland dont les habitants sont, assure-t-on, les gens les plus propres du monde. M. Béroud nous montre un graveur en train de copier La Joconde au Louvre. Notons encore une kermesse à Volendam, en Hollande, par H.-T. Bellan.

Salle 8. M. Cormon n’expose qu’une esquisse : Le Vingt et Unième Livre de l’« Iliade ». Dans le ciel et portés sur des nuées les dieux qui défendent Ilion combattent ceux qui ont pris parti pour l’armée d’Agamemnon. Sur terre Achille trace son sillon sanglant dans l’armée ennemie. F. Humbert expose un attrayant portrait de femme à la toque de fourrure. Il y a une savoureuse et discrète nature morte de Damin, je n’aime pas beaucoup les Danseuses de M. Destrem. Mais je tiens M. Foreau pour un artiste véritable dont la Charrue est un cadre d’émotion contenue. On aimerait à voir M. Foreau s’écarter du réalisme…

Salle 9, on regardera une petite toile amusante d’un orientalisme romantique un peu démodé, de M. Georges Clairin : La Fête du fils du chef. Laszlo a peint deux portraits : celui de M. de Clermont-Tonnerre et celui de M. de Montesquiou. Il y a dans cette salle une peinture à la fresque : Le Reliquaire, par M. Charrier, peintre dont le grand savoir pourrait être mieux utilisé. M. Avy nous montre des jeunes filles buvant du champagne. Cela s’appelle Le Buffet. Il est destiné sans doute à une salle de danse. M. Arthur Chaplin intitule Le mystère, c’est la lumière un cadre représentant un jeune homme blond, déjà viril, mais gardant encore toute la fraîcheur de l’adolescence. Des étoiles semblent tourner au loin ainsi que les girandes aux feux d’artifice. Une pâle lumière, pareille à la lueur qui éclaire à peine les limbes, répand sur l’œuvre de M. Chaplin une apparence de mystère.

[1910-05-04] Aux Artistes français. Le Salon.
La peinture §

L’Intransigeant, nº 10885, 4 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 195-198]

Que le modèle ait nui au talent d’un grand nombre de peintres qui exposent aux Artistes français, qui voudrait en douter ? Si l’habileté de la plupart d’entre eux leur permet de peindre avec plus ou moins de vérité le modèle et la nature, combien sont incapables de créer eux-mêmes un modèle et une nature qui seraient l’expression de leur art !

Salle 11, la grande composition de M. Édouard Detaille, La rue du Petit-Pont le 29 juillet 1830 au moment où le drapeau tricolore, apparaissant sur les tours de Notre-Dame, annonce aux défenseurs de la liberté la fin de la lutte, est dans son genre une œuvre très réussie, d’aucuns diraient trop réussie. Un talent prodigieux, une patience extraordinaire ont été dépensés là-dedans. C’est l’art du trompe-l’œil poussé à l’extrême : fumée véritable, maisons parfaitement imitées, attitudes plus que vraisemblables. On a l’impression non pas d’assister à la scène même, mais d’être au panorama. Certes, la couleur n’est pas opulente, mais l’ensemble est spirituel, plein de bonne humeur. Cette gaieté, on la sent dans tous les détails de la composition depuis cet élégant en pantalon violet, en redingote verte, en gilet canari, qui, au premier plan, meurt sur un matelas, jusqu’au polytechnicien qui se dresse sur la barricade à côté d’un gavroche. Il est possible que l’avenir reconnaisse du lyrisme dans cet ouvrage. Il dénote incontestablement un sens rare du pittoresque, sans manquer de sobriété. Dois-je ajouter que tout cela ne représente pas mon idée artistique ? Mais il y a des qualités de vivacité et de précision qui sont précieuses et françaises entre toutes. Les toiles comme celle-ci ne vont pas sans analogies avec les chansons de Béranger.

Au contraire, Les Sinistrés pendant l’inondation, par Chocarne-Moreau, ressortissent à un art populaire moins franc : la romance lamentable qui se traîne en vers presque corrects et tente vainement de rivaliser avec la complainte. M. Deutsch a peint sa Barque sur le Nil pleine de pastèques pour montrer quels bienfaits on peut attendre de l’inondation lorsqu’on y est habitué et qu’on sait s’en servir. Sentiment louable, peinture satisfaisante. Il faut citer encore une belle Chasseresse de Mlle Louise Abbéma.

* * *

Salle 12, on trouve une nouvelle grande composition de M. Detaille où se retrouvent ses qualités. Horace Vernet était moins net. Sans visées plus hautes sa peinture était plus désordonnée. Peut-être son imagination n’aurait-elle pu lui fournir une scène aussi théâtrale. Ce Service funèbre du général Damrémont sous les murs de Constantine a quelque chose d’émouvant. Le cercueil tout noir, l’aumônier qui dit la messe sans ornements se tiennent sur une sorte de pyramide composée de sacs. C’est la minute de l’élévation, les zouaves au turban vert ont mis un genou à terre, les officiers s’inclinent, tandis que le prêtre porte vers le ciel l’hostie, au-dessus d’un autel fait de tambours. La composition a de quoi plaire…

M. Devambez est une sorte de Gulliver et il habite depuis quelques années à Lilliput où, paraît-il, les aéroplanes s’exercent à voler dans un lieu nommé Port-Aviation. Il y a aussi dans la capitale du royaume une tour Eiffel du haut de laquelle les habitants ne paraissent pas plus grands que les puces de la célèbre dompteuse Mme Sténégri. M. Devambez, qui sait être amusant, remporte un beau succès. Le nu de Mlle Delasalle semble plutôt destiné à être exposé à la Nationale. Le portrait de Mlle Régina Radet dans la scène d’orgie d’Aphrodite sera très remarqué, et avec raison. Mentionnons un Portrait de Mme H. P., par A. Calbet, image agréable dont le titre seul déconcerte, H. P. signifiant le plus souvent cheval-vapeur et étant généralement précédé d’un chiffre qui indique le nombre de chevaux.

* * *

Salle 13, M. Bonnat expose deux portraits : celui de M. Isidore Leroy et celui de l’économiste Edmond Théry. On ne saurait faire plus ressemblant. Toutefois, j’avoue que ces portraits, et bien d’autres, je les donnerais pour un des dessins de Rembrandt que possède M. Bonnat et qu’il m’a été donné de voir lors de leur exposition à Leyde, en 1907. Celui qui a réuni une pareille collection est un homme au goût très sûr.

Voici de M. Caputo une Avant-scène pleine de jeunes femmes. M. Tadée Styka a peint dans une manière qu’il aurait mieux valu éviter un portrait du violoniste Kubelik. La terrible bataille de théâtre d’un orientalisme d’atelier, par M. Clairin, plaira aux femmes.

Une Édith au Col de Cygne retrouvant le corps d’Harold dans la forêt d’Epping, près de l’abbaye de Waltham, après la bataille d’Hastings, fait se souvenir des vers de Heine :

Édith au Col de Cygne retrouva
Le cadavre du roi
Elle ne dit pas un mot et sans pleurer
Elle baisa la face pâle…

Salle 14, pas plus que le tableau de M. Joseph Bail, celui de M. Geoffroy ne donne une idée de ce qui demeure de médiéval dans cet endroit unique : l’hospice de Beaune. Voici la Vestale condamnée, de M. Jules Lefebvre. Mme Consuelo Fould donne à ses Salamandres filles du feu des formes peu en harmonie avec les pensées élevées qui paraissent lui être familières.

Salle 16, La Reddition de Yorktown, par Jean-Paul Laurens, commande de l’État américain destinée au palais de justice de Baltimore, est amusante mais d’une composition déconcertante. Le côté droit est vide tandis qu’à gauche se pressent en rangs serrés les uniformes rouges des soldats anglais. Combien il faut préférer à cette enluminure de grandes proportions la petite toile du même peintre exposée dans la salle 17 ! Cela se passe au Moyen Âge, dans une église une jeune fille explique l’histoire sainte à des enfants.

Salle 18, M. Gabriel Ferrier expose le portrait de M. Aynard de l’Institut. Pour ne pas être confondu avec Henri Matisse, M. Matisse-Auguste fait des tableaux sombres. Sur le pourtour, derrière l’horloge, M. Mondineu nous montre le Porteur d’appeaux, scène de chasse à la palombe dans les Landes. M. Yarz nous montre des moissons : impressionnisme en trompe-l’œil.

Salle 21, deux bons portraits de François Flameng voisinent avec un arbre d’Harpignies. Ce bon tableau évoque toute l’école de Barbizon et nous montre bien que le lyrisme doit se renouveler avec chaque génération.

La salle 22 est consacrée aux pacifistes. M. d’Estournelles de Constant fera bien de la visiter en détail, elle mérite ses éloges. Humbert-Vignot nous montre les horreurs de la grève. M. Chigot expose une décoration pour le palais de la Paix à La Haye. Cette commande de l’État redoublera l’admiration que les Hollandais professent pour Paul Potter. Ils se réjouiront. Une kermesse s’ensuivra. On peut déjà la voir dans le cadre de M. Hanicotte, cadre fougueux, joyeux, simple, en un mot plein de qualités et le meilleur tableau du Salon. M. Stanhope Forbes ressortit à l’art pacifiste. Son tableau, peinture démocratique à la manière américaine, a mérité une mention au Carnegie Institute.

Salle 23, on remarquera la musicienne automnale de Maxence et La Parade un peu lourde de Jonas.

Salle 25, M. Chabannes la Palice nous raconte une de ces terribles anecdotes que trop de peintres aux Artistes français ne craignent point de nous conter. Dans quel but, Seigneur ! Ici, l’histoire est tirée du Courrier de Saigon. Des Boxers en sont les héros et deux Françaises les malheureuses héroïnes. M. Lecomte du Noüy peint à la gloire de Venise et nous rappelle les noms de ceux qui chantèrent ou peignirent Venise : Byron, Musset, George Sand, Ruskin, Véronèse, Tiepolo, Ziem, etc. Puisque des vivants font partie de cette liste pourquoi avoir négligé le nom de M. Barrès ? Voici un nouveau cadre de mélancolie par Maxence, une toile pleine d’espièglerie, La Marmotte, par Jules Cayron, et un effet de neige fortement rendu, par Nozal.

[1910-05-05] Aux Artistes français. Le Salon.
Fin de la promenade chez les peintres §

L’Intransigeant, nº 10886, 5 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 199-202]

Nous voici à la vingt-sixième salle du Salon…

Mlle Morstadt admire la peinture d’Anglada et s’en souvient même en peignant des moutons mérinos. Mlle Morstadt se cherche, sans savoir encore se servir de toutes ses qualités. M. Loir-Luigi a envoyé, comme toujours, des aspects de Paris auxquels, bien entendu, il a ajouté une scène d’inondation.

Voici, salle 27, de la peinture démocratique de M. Jules Pagès : des haleurs tirent une bélandre qui, soyez tranquille, ne deviendra jamais le bateau ivre. M. Roger expose de la peinture plus démocratique encore, s’il est possible, que M. Pagès : Un accident du travail. En regardant Les Agents fluviaux et le Chien sauveteur de M. Paul Legrand on ressent un sentiment d’orgueil véritable à habiter une ville où la police apparaît sous tant de formes différentes. Mentionnons la Tentation d’Ève, toile harmonieuse de M. Maillart. L’Atelier, de Mlle Jeanne Maillart, est plein de détails agréables qui disparaissent dans une si grande toile.

Dans la salle 28, M. Laparra expose un portrait délicat et M. Fernand Sabatté ayant peint un aspect de la rue que j’habite pendant l’inondation, je n’y trouve pas, hélas ! la maison où je demeure. L’artiste l’a négligée. Il faut signaler le double portrait de M. Oswald Birley. Les deux hommes qu’il a tirés tiennent l’un un faucon et l’autre un coq.

Salle 29, il y a quelques solides peintures démocratiques de Rizzi, de Tuod.

La salle 30 est importante, on y trouve la Procession en Espagne de Tito Salas. Cette toile a été acquise par l’État et cela montre bien la largeur d’esprit qui règne aux Beaux-Arts. On y protège la peinture religieuse aussi bien que les autres… La femme nue de M. Albert Laurens n’est pas amusante du tout. M. Jean Patricot expose le portrait d’Un patriote enveloppé dans les plis du drapeau tricolore. Sentiment élevé, peinture faible. M. Patricot ne regrette-t-il pas le temps où il gravait, prêtant à Gustave Moreau un style véritable qui venait peut-être plus du graveur que du peintre ?

M. Henri Zo nous montre un coin de marché en Espagne. Je signale l’idéalisme enflammé de M. Marcel-Beronneau, dont la Salomé a l’air de regretter le départ du bon roi Hérode, massacreur d’innocents, et qui finit malheureux à Lyon.

M. André Brouillet a fait deux bons envois d’un art franc et délicat : une Parisienne vive et charmante et le portrait sobre et bien étudié de M. Georges Berthoulat. Il faut encore mentionner une gentille toile d’Alexis Vollon qui pourrait s’appeler La Lessive

* * *

Salle 31 il y a un tableautin d’Antonin Mercié qui est une chose très jolie : une Nymphe endormie. Au fond du paysage antique luttent deux bouviers.

Le paysage de M. Ponchin est bien composé et ne va pas sans charme. M. T. Robert-Fleury a donné à la jalousie d’agréables traits. Mlle Réal Del Sarte nous montre une jeune fille fumant dans un compartiment de dames seules. Cadre amusant… Citons un grand paysage de Valentine Pepe avec de curieuses lumières et passons à la salle 32 où M. Ch. Walhain a tiré d’après nature Le Duc de Nemours et son poney. Un petit tableau amusant de M. G. Pierre montre une porteuse d’eau dans je ne sais quelle ville flamande. Et continuons la promenade.

La salle 33 a été fort admirée par les Américains. Quelques Allemands y ont fait aussi leurs dévotions. M. Max Nordau a longtemps contemplé et longuement commenté en anglais le carton de M. Gorguet pour une tapisserie destinée au tribunal de Rennes et que doivent exécuter les Gobelins. On pourrait peut-être leur faire exécuter autre chose… M. Vayson expose un énorme triptyque qui raconte la touchante légende de saint Gens, patron du Comtat Venaissin. Dans le premier volet du triptyque, saint Gens prêche aux pâtres. Au milieu, saint Gens laboure. À sa charrue sont attelés un bœuf et un loup, des oiseaux viennent se reposer sur les épaules du bienheureux. Dans le dernier volet, saint Gens dort son dernier sommeil dans une tombe qu’il s’est creusée dans le roc, et au-dessus son loup, désespéré, hurle à la lune. Signalons un grand tableau froid et convenu de Mlle Rondenay : Les modèles attendant à l’entrée de l’École des beaux-arts.

Salles 34 et 35 il y a une Salammbô de M. Surand qui prête au sourire. Mais j’aime beaucoup la façon dont M. Corabœuf se souvient d’Ingres. Toutefois, M. Corabœuf devrait éprouver son talent en donnant, l’an prochain, un nu et un portrait d’homme.

Une Venise au xviiie siècle, de M. Saint-Germier, évoque le souvenir de Casanova et de ses nonnes galantes.

Salle 36, un Icare regrettable de M. Styka ne nous donne pas, j’espère, une idée de ce qu’est l’art actuel en Pologne.

Salle 37, M. Suau s’est peint lui-même avec ses enfants dont l’un construit un château de cartes. Tableau sérieux qui évoque la plus sérieuse des fables de Florian, celle dont la morale s’applique de façon si juste et si imprévue aux conquérants et aux fondateurs d’empire… Le portrait de Jean Aicard en académicien, par J.-F. Bouchor, fut déjà remarqué à l’Épatant. Un paysage de Pointelin, bien composé, déconcerte par le sentiment un peu quelconque qui s’en dégage.

* * *

Salle 38, il y a un beau tableau de Pascau : La Robe à ramages. C’est opulent et délicat et le titre cache une énigme que permet de deviner un grand cadre voisin dû à M. Zingg… Vous souvenez-vous que ce mot, que M. Rostand est seul à avoir employé, se trouve dans L’Aiglon où il sert à la fois de rime et d’onomatopée… Et maintenant vous en savez autant que moi sur La Robe à ramages de M. Pascau…

Décidément, on a mis des tableaux de MM. Jean et Tadé Styka dans presque toutes les salles. En voici encore.

Salle 39, M. Richier expose un tableau amusant, Mon ami Dupont de Mexico. La Famille de peintres, par M. Pharaon de Winter, est sérieuse, presque austère. Tout le monde peint, dans le cadre de M. de Winter, tout le monde, même la bonne. M. Henri Zo a groupé pittoresquement les jeunes danseurs de la cathédrale de Séville.

Salle 40, la fatalité a mis encore un tableau de Styka… Il vous faut une revanche picturale, messieurs les Polonais ! Voici la Fête à papa, de Desch, et une Terrasse aux bains de mer, par R. du Gardier.

Salles 41, 42 et 43, citons les envois de Didier-Tourné, de Zwiller, de Worms, de Weiz, de Renaudin, la Chute de l’Aigle, de Chartier, les Repasseuses, de Bédorez. M. l’abbé Van Hollebeke nous montre un prêtre quittant son presbytère Après la séparation. C’est une toile émue et la seule qui ait trait à ce grand événement religieux. Je conseille fortement à l’État d’acquérir cette toile et de la mettre au Luxembourg. C’est un document et une étude pittoresque bien venue. Mentionnons encore Morlot, Louis Ridel, M. Pierrey, Synave, André, Ramart. Il faut aussi signaler, au rez-de-chaussée, un ensemble de soixante-douze toiles d’Italie ou de Paris dues au peintre Émile Boggia.

[1910-05-06] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10887, 6 mai 1910, p. 2.
[OP2 1302]

Au Salon, devant le tableau remarqué de Grün, Un vendredi aux Artistes français, le public très nombreux s’amuse à reconnaître les personnalités du Tout-Paris que l’artiste a groupées, ce dialogue entre deux jeunes femmes :

« Qui est ce monsieur, assis de trois quarts et qui a un air si distingué ?

— Ce doit être un académicien. »

Là-dessus elles vont plus loin, et le portrait qu’elles désignaient est celui de l’auteur d’un beau livre : Ce que mes yeux ont vu, M. Arthur Meyer, que son talent et son amour des lettres désignaient, en effet, pour prendre place parmi les quarante immortels.

[1910-05-07] Aux Artistes français. Le Salon §

L’Intransigeant, nº 10888, 7 mai 1910, p. 2-3. Source : Gallica.
[OP2 202-207]

Aquarelles, miniatures, dessins, gravure, vitraux, objets d’art, architecture §

Les aquarelles, les pastels ou autres dessins, les miniatures, les gravures, les objets d’art sont en si grand nombre que l’écrivain d’art doit renoncer à en donner une explication détaillée qui risquerait d’encombrer le journal qui l’imprime.

Au reste, tout ce qui n’est pas sculpture ou peinture, au Salon des artistes français, est un peu sacrifié. C’est pour ainsi dire pêle-mêle que l’on rencontre les pastels, les miniatures, la gravure. M. Lalauze a envoyé une aquarelle militaire du temps du Premier Empire. Cette époque tente également M. Georges Scott qui, ayant peint Cambronne à l’huile, a employé le pastel pour son portrait du petit Tambour Bara.

M. U. Checa se sert agréablement du pastel et son orientalisme me paraît être pris sur le vif.

C’est le pastel aussi qui donne aux paysages de M. Cachoud leur mélancolie. Les dessins aux trois crayons de Schommer ont du chic. Les miniatures de Mme Debillemont-Chardon sont présentées avec une science consommée. Mme Van Bever de La Quintinie n’a envoyé qu’une seule miniature, portrait de femme excellent. Mlle Hortense Richard peint des miniatures modernistes, portrait d’un chauffeur au volant de son auto. Les miniatures de Mlle Jeanne Lévy sont imprégnées d’un mysticisme qui ne paraît pas seulement superficiel. Mlle Thérèse Martin montre une grande habileté dans les minuties de la miniature. Il y a d’attrayantes aquarelles parisiennes de M. Élie Pavil. Les portraits d’hommes au pastel par M. Louis Muraton sont deux œuvres excellentes. Des colorations du Portrait de M. L… donnent de la noblesse à l’ensemble du cadre, et le portrait de M. *** sur un fond de paysage est un tableau délicat et pénétrant.

* * *

Parmi les dessins, il faudra regarder un grand portrait de jeune fille emmitouflée dans des fourrures, sans doute le portrait de l’artiste elle-même, Mlle Valentine Dubois. C’est un fusain très sobre et la figure seule est colorée au pastel. L’ensemble a du charme. Mme Richard-Troncy expose un pastel délicat d’après un modèle délicieux intitulé Jeune fille en bleu. La Parisienne, au pastel, par Mlle Marguerite Barbé, est une œuvre très personnelle. Je m’en voudrais de ne pas signaler les miniatures de Mlle de Callias exécutées avec une inexpérience charmante et avec un sentiment artistique véritable. L’habileté inimaginable de Mme Pauvert rend précieuse une miniature où l’artiste a représenté une aiguière en onyx.

* * *

Parmi les gravures, il faut signaler celles de M. Corabœuf et de M. Munier d’après le même dessin d’Ingres, la figure et le plan de Poitiers d’un dessin archaïque, par M. Bessé. On sait à quelle puissance M. Jouas-Poutrel peut atteindre dans ses eaux-fortes. Toutefois, dans sa vue de Rouen intitulée Le Christ bénissant la ville j’aime mieux le fond que les détails gothiques du premier plan auxquels l’artiste a donné, me semble-t-il, une importance excessive.

M. Corabœuf, qui a tous les talents, brille également dans l’eau-forte en couleurs. Il faut noter les lithographies d’Albert Weber et les gravures sur bois polychromes de Vibert. Il y a en ce moment une renaissance de la gravure sur bois. Beaucoup d’artistes de talent s’efforcent de remettre en honneur cette forme véritable de l’illustration artistique du livre. Toutefois, aucun Salon n’a encore montré cela au public… Parmi les graveurs sur bois, on remarquera Mlle Fanny Prunaire dont le Chemin de croix est plein de qualités. On regardera avec curiosité un bois de Prunaire d’après un ancien dessin de Forain représentant Léon Dierx. Le Prince des poètes possède plusieurs dessins et peintures de Forain parmi lesquels, je crois, deux de ses portraits.

* * *

Les objets d’art sont innombrables, il y en a d’admirables et de fort laids.

Mlle Languerand renouvelle l’art de faire des fleurs artificielles. File ne cherche pas à imiter la nature, son envoi est amusant et d’une dextérité très remarquable. M. Lalique expose une vitrine de verreries et de bijoux et mentionnons Marianne, porcelaine charmante de Henning, et les envois de Blanche Lauzanne, de M. Émile Robert, etc.

Les vitraux sont en petit nombre. M. Échivard a exécuté une grande verrière à la gloire de Napoléon II, titre : L’Aiglon. MM. Matisse-Auguste et Chigot ornent leurs vitraux d’oiseaux divers. Le premier utilise les grues et les pélicans, le second se contente de palombes. M. Lefebvre fait des vitraux aux paysages délicats et de colorations agréables.

L’architecture est un peu plus délaissée par le public qui n’entend rien aux plans. Toutefois, on trouvera dans cette section des envois intéressants et des idées nouvelles. M. Dauthe expose des aquarelles d’après les églises de Bretagne. Les Habitations ouvrières de M. Léautey méritent l’attention de ceux qu’intéressent les questions sociales.

Les aquarelles de Paul Leclerc d’après le Vieux Paris attireront l’attention de tous les Parisiens.

La sculpture §

La sculpture est bien installée aux Artistes français. D’ailleurs, jamais avant cette année, on n’avait vu au Salon un aussi grand nombre de statues colossales, de monuments gigantesques.

Qu’il y ait en France une renaissance de la sculpture, ce n’est pas niable. Toutefois, il faut bien avouer que l’ensemble de sculpture si mal exposé dans les vestibules obscurs de la Nationale donne plus que ce que nous voyons ici les preuves véritables de cette renaissance.

Passons rapidement dans la foule blanche des statues. Il y a un Évêque d’Hippolyte Lefebvre, et sa mitre est d’une taille monumentale. Les animaux de Gardet et particulièrement ses Cerfs géants sont, à mon sens, l’envoi le plus important de ce Salon de sculpture.

Comme à la Nationale, il y a chez les jeunes sculpteurs d’ici une tendance à la simplicité expressive. Il faut signaler à ce propos les Vieilles femmes de Niclausse. Le visage, cependant, paraît d’un autre métier que celui de l’ensemble. Cette même tendance entraîne de bons artistes à des méprises. Se revoir ! de M. Roger Bloche, le Violoniste, de F. David, pourraient ici servir d’exemple.

Il y a beaucoup de bustes. Derré a envoyé ceux de Sully Prudhomme et de Lamennais. La Cantinière de Jean Bérengier a l’air joyeux sur son bourricot. Parmi les choses énormes, il faut noter la Fontaine, de Charpentier.

Le monument de Mustapha Pacha Kemal paraîtra d’une esthétique imprévue au grand sphinx égyptien. Il en jasera avec les quarante et un siècles qui logent au-dessus de lui.

M. Landowski est un sculpteur fort en vue, il expose un monument aux Anonymes que l’État, plein de sollicitude pour les grands hommes, même inconnus, va faire ériger au Panthéon, ce qui ne manquera pas de réjouir grandement les intéressés.

L’Homme, de Dimitriadis, indique des dons excellents de statuaire et le modelé de sa Femme accroupie est d’un métier très sûr.

L’Honorable Thomas B. Reed, pour n’être point connu en

France, jouit dans certaines contrées anglo-saxonnes de quelque notoriété, ce qui lui a valu une statue de Burr Churchill Miller.

M. Barnard est un sculpteur officiel américain. L’État de Pennsylvanie lui a commandé deux groupes qui seront placés à l’entrée du Palais législatif. M. Barnard intitule ses œuvres La Vie humaine, et il a raison, car il y a beaucoup de disparates là-dedans. Mais qu’eût dit Penn et ses quakers de tant de nudités ?

Le Portrait et le Semeur, de M. Georges Bareau, sont des œuvres sérieuses et extrêmement intéressantes.

Mentionnons des Bretonnes curieuses de Quillivic. M. Villeneuve s’est efforcé de traduire plastiquement L’Inondation, et je ne pense pas qu’il ait réussi. Jules Ferry aura un monument imposant qu’a exécuté M. Gustave Michel.

M. Charles Perron s’adonne à la sculpture polychrome et sa Lanceuse de Globos, qui est un souvenir du carnaval du Pérou, traduit artistiquement un jeu pratiqué en Espagne au temps des Maures, quand on jetait

Alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs ou bien encore de parfums. L’usage s’en perpétue au Pérou.

Raymond Sudre expose le Monument du peintre Perrault et un buste d’homme. Bon envoi. On regardera le Centaure Nessus de Marqueste. J’aime le Jeune faune de Théo Hervé. L’Orage, de Larrivé, est une œuvre simple et puissante. Il y a un Monument à des aéronautes un peu déclamatoire. Mentionnons la Femme arabe, de Poisson, le groupe sobre de Piquemal, Amour guetté par la mort, les œuvres intéressantes de Mme Ernesta Robert Mérignac, les bustes de sénateurs de Pourquot, l’envoi de Mlle Popoff, celui de Mlle Piffard, et les statuettes de Mlle Geneviève Granger.

Avant d’achever ce compte rendu du Salon, il faut porter à la connaissance de ses organisateurs que les artistes dont les œuvres sont exposées dans la salle sombre des arts décoratifs (sculpture) se plaignent que cette salle qui se trouve au rez-de-chaussée n’est indiquée par aucun écriteau, si bien que le public ne la visite pas.

Il suffira, sans doute, de signaler ce défaut pour qu’on s’empresse de le réparer.

Qu’on me permette de signaler en terminant les tableaux de M. Georges Bailleul et un cadre très intéressant de Louis Galibert : Les Pêcheurs de sable.

[1910-05-07] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10888, 7 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1302-1304]

Quelques-uns de nos amis s’étant émus de notre sévérité à l’égard de l’exposition des « Grands et petits maîtres hollandais », nous sommes heureux qu’il y ait à Paris encore des esprits clairvoyants et de véritables amants des arts, ne s’en laissant pas imposer. C’est ainsi que Le Cri de Paris de cette semaine manifeste de son côté les doutes qui lui sont venus à propos d’un certain nombre de tableaux hollandais exposés sous le patronage de sa très gracieuse majesté la reine de Hollande.

* * *

Mais le témoignage qui nous paraît décisif, c’est celui de M. Arsène Alexandre. L’écrivain d’art du Figaro est bien connu pour sa compétence indiscutable et un désintéressement trop rare actuellement. Il publie aujourd’hui dans Comœdia, sous le titre : « Les Faux Tableaux de l’exposition hollandaise », un feuilleton artistique d’une ironie courtoise, dont la sévérité documentée fera mieux ressortir, s’il était possible, notre modération à l’égard des toiles douteuses exposées sur la terrasse des Tuileries.

« Mais certainement, des tableaux faux, dit M. Arsène Alexandre, il y en a même peut-être plus qu’on n’en discute !

« Les faux tableaux, en outre, ajoute le maître de la critique d’art contemporaine, sont surtout indispensables aux gens qui ont le goût assez délicat pour connaître et apprécier les vrais. Ces gens-là n’ont nullement besoin que la foule partage leurs admirations, parce qu’elle les gênerait et les empêcherait de regarder. Ils tiennent également à la bienfaisante existence des faux tableaux, parce que le spectacle de la sottise chez certains amateurs et du cynisme chez certains marchands ajoute beaucoup à la jouissance qu’ils éprouvent en présence des belles œuvres inattaquables, de celles que connaissent les initiés.

« Ce ne serait donc pas la présence de quelques tableaux qu’on ne peut qualifier de douteux, car il n’y a aucun doute à leur égard, qui serait regrettable. »

* * *

M. Arsène Alexandre reconnaît, comme nous l’avons fait, que l’exposition est, en fin de compte, « non pas éblouissante et inoubliable comme certaines, mais fort intéressante et digne d’une visite, même pour ceux à qui on ne fait pas avaler des croûtes pour des œuvres de valeur, et des Bols (extrêmement alimentaires pour ceux qui les vendent) pour des Rembrandt. Les tableaux authentiques et dépourvus d’un très grand intérêt qui figurent à l’exposition des “Grands et petits maîtres”… ces tableaux estimables et point émouvants, je ne vous les désignerai pas. À quoi bon ? Ils intéressent leurs possesseurs. Cela suffit… »

* * *

Le conservateur du palais de Compiègne n’épargne même pas la Vieille femme avec une bible : « Déjà rencontrée dans plusieurs expositions et que je n’ai jamais pu comprendre qu’on proclamât et acceptât Rembrandt, eût-elle tous les passeports, cartes d’identité, certificats de bonne vie et mœurs qu’on voudra. »

Mais M. Arsène Alexandre considère qu’il lui serait égal qu’il n’y eût que huit tableaux de vrais (des Jan Steen) à l’exposition des Tuileries, « et que les deux cents autres fussent faux ».

Cela ne nous serait pas moins égal, et à Sa Majesté Wilhelmine aussi…

Et nunc erudimini…

[1910-05-09] Un souverain généreux §

L’Intransigeant, nº 10890, 9 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP3 412-413]
Le pays de Cocagne
Se trouve en Allemagne…

Et connaissez-vous son nom ? Il est un peu dur pour des oreilles françaises : Schaumbourg-Lippe. C’est une principauté autonome qui fait partie de l’Empire allemand.

On vient d’apprendre à l’étranger avec un étonnement mêlé d’admiration que le prince qui y règne a donné, de sa propre poche, ou si l’on préfère, sur sa cassette particulière, la somme de 100 000 marks, soit 125 000 francs, pour augmenter la pension des instituteurs et des fonctionnaires dans sa principauté.

Voilà un souverain généreux, dira-t-on, et les habitants de Schaumbourg-Lippe doivent être fort heureux.

Il y a plus encore, la largesse dont il vient d’être question n’est pas le moins du monde exceptionnelle, car loin de toucher une liste civile comme tous les autres souverains et chefs d’État en rétribution des soins qu’il met à gouverner une principauté de 340 kilomètres carrés et de 45 000 habitants, le souverain de Schaumbourg-Lippe fournit encore chaque année au budget de sa principauté une somme de 200 000 marks, soit 250 000 francs par an.

On n’a pas idée de ça en France… ni ailleurs. Voit-on M. Fallières consacrant les revenus de Loupillon à alimenter le budget ?…

Il convient d’ajouter que le prince qui donne aux gouvernants de toutes les nations un si bel exemple de générosité est non seulement un des plus riches princes régnants d’Allemagne, mais encore un des hommes les plus riches du monde.

On ne s’étonnera pas d’apprendre, en outre, qu’en Schaumbourg-Lippe, les impôts sont peu élevés et que la question sociale n’y est guère agitée pour le moment.

Un prince débonnaire et généreux fait le bonheur de ce pays dont la Prusse, un jour ou l’autre, détruira l’autonomie.

[1910-05-10] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10891, 10 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1304-1305]

M. André Hallays écrit ce matin, en tête du Gaulois, un éloquent article pour défendre la maison de Racine et de Pascal, à Port-Royal, qui va prochainement être mise en vente.

Nous avons vu l’autre jour cette historique propriété des Granges qui sera mise en adjudication dimanche prochain. Déjà, le silence de la demeure était troublé par les importuns. Des curieux circulaient dans la vieille demeure de ces messieurs et aussi dans la nouvelle, qui est d’ailleurs fort laide. Au premier, on se montrait le tonneau qu’inventa Pascal pour élever l’eau du puits profond de la cour jusqu’à la maison. Dans le parc, une allée moussue laisse encore voir les cent marches de pierre qui conduisaient à « la solitude », au vallon de Port-Royal.

Toutes ces reliques vont être livrées aux enchères. La demeure si calme, le potager, la ferme vaste et vénérable, le puits ancien, les charmilles, tout ce que les familles successives avaient pieusement conservé tombera aux mains d’un nouvel acquéreur.

Et déjà, l’autre jour, un personnage important, au fort accent métèque, entouré d’une famille imposante, se promenait dans les parterres, évaluait, calculait et jouait au nouveau maître. Quel dommage !…

[1910-05-11] La Vie artistique

Exposition Gauguin §

L’Intransigeant, nº 10892, 11 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 207-208]

Parmi les figures étranges si nombreuses du xixe siècle, aucune n’est plus mystérieuse que celle de Paul Gauguin qui, de la Bourse de Paris, s’en alla mourir dans une case de sauvage aux îles Marquises.

Tous ses tableaux, ceux de Bretagne, ceux d’Arles, ceux de Tahiti, ceux des Marquises, il les conçut dans le même esprit de piété.

Peinture liturgique où les couleurs ont un sens symbolique qui double leur attrait décoratif, l’œuvre du plus religieux des peintres modernes s’opposa la première à l’impressionnisme qui malheureusement règne encore non seulement dans les arts plastiques mais aussi dans les lettres contemporaines.

M. Vollard expose en ce moment rue Laffitte une quinzaine de tableaux de Gauguin, choisis parmi les meilleurs de chaque époque.

À vrai dire, la piété de Gauguin envers son art ne se modifie jamais. L’unité de son œuvre est remarquable. Il n’y a de ce peintre ni plusieurs manières ni plusieurs époques, mais une seule où il demeura constamment, bien qu’à plusieurs reprises il s’efforçât de changer de race et, partant, de sujet.

Ses paysages bretons ou marquisiens interprètent un sentiment unique de piété artistique devant les merveilles décoratives et sans cesse renouvelées de la nature. Ses compositions d’Océanie ne sont pas plus religieuses que ses tableaux de Bretagne, comme cette Lutte de Jacob avec l’ange, d’un dessin admirable, d’un coloris si énergique et chantant, pour ainsi dire, la gloire de la Sainte Trinité…

Des tableaux de Gauguin sont entrés au Luxembourg, c’est tout droit au Louvre qu’on devrait mettre ces ouvrages harmonieux d’un homme qui en faveur de son art « se complut, dit M. Charles Morice, dans la douleur et toutes les douleurs ».

Avec ces qualités suréminentes qui sans doute le feront mettre au rang des plus grands artistes, Paul Gauguin retourna aux limites de l’humanité pour surprendre la pureté divine de l’art…

[1910-05-13] Au Palais de Bagatelle. On inaugurera demain une exposition rétrospective de portraits d’enfants et de jouets §

L’Intransigeant, nº 10894, 13 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 208-209]

« Les enfants célèbres » !… Ces mots évoquaient pour nous, lorsque nous étions nous-mêmes des enfants, une gloire à laquelle il nous paraissait impossible de ne point participer pour l’étonnement de nos maîtres, pour la joie attendrie de nos mères.

Qui de nous n’a point songé à être aussi courageux que ce jeune Spartiate qui se laissa ronger le ventre par un renardeau qu’il avait dérobé ?… Qui de nous ne s’est vu à la place de Bara, battant du tambour ?… On se mettait en imagination dans la situation désolante du malheureux et mystérieux Gaspard Hauser… Jusqu’à ce pauvre nain du roi de Lorraine avec le souvenir duquel on s’exerçât à rivaliser de gentillesses…

« Les enfants célèbres » ! Leurs portraits ont été réunis à Bagatelle par les soins de la Société nationale des beaux-arts. C’est une idée charmante d’avoir mis ensemble toutes ces frimousses, que d’anciens enfants viendront regarder en souriant mélancoliquement…

Anciens enfants qui apprîtes la vie dans les histoires adorables et cruelles de Mme la comtesse de Ségur, née Rostopchine, et dans les romans merveilleux et réalistes de Jules Verne, vous interrogerez le regard immobile de ces enfants d’autrefois qui lisaient les ouvrages de Mme de Genlis ou les contes de Bouilly, l’hypocondre.

Avec quelle inquiétude des incertains avenirs ne regardera-t-on pas tous ces portraits d’enfants du temps de Louis XVI et surtout ceux du Dauphin dont la destinée est encore pour tous une énigme !…

Un raffinement bien propre à amener à son comble l’émotion des visiteurs a fait réunir, en même temps que les divers portraits de l’enfant royal, ceux de l’enfant impérial dont la destinée ne fut pas moins tragique.

Le Roi de Rome, par Prud’hon, par Isabey, par Benoist et par Roger semble sourire avec tristesse au Dauphin peint par Drouais, par Greuze…

Louis XVII et Napoléon II règnent ici sur un peuple délicat et charmant d’enfants, de leur temps jusqu’à nos jours. Voici des pastels du xviiie siècle, voici des toiles de Greuze, de Fragonard, de Drolling. Voici Le Duc d’Orléans par Greuze, Le Duc de Bordeaux par Dubois-Drahonet et par Hersent. Voici un pastel de La Tour représentant Le Neveu de Pigalle, et Metternich enfant par Lawrence. Voici Les Enfants de Murat par Ingres.

Voici les enfants modernes dont la plupart vivent encore. Il faut remarquer en passant avec quel art Renoir a su exprimer la grâce, la fraîcheur et l’innocence espiègle des enfants.

Voici un Dumas fils par Boulanger, Albert Besnard par sa mère, Jacques de Nittis par Degas, Les Enfants de Pailleron par Sargent, Les Enfants de Carrière. Ces bébés, les petits garçons, les fillettes de Delannay, de Dubufe, de Carrier-Belleuse, de Bastien-Lepage, de Diaz, de Millet, de Lépine, de Reynolds, de Chassérion, de Cabanel, de Gavarni, de Cazin, de Cognet, de Stevens, d’Hébert, de Winterhaller, de Cheffiard, de Couture.

En même temps que les portraits de ces enfants de jadis, on a exposé leurs jouets précieux et charmants. Quels bonshommes Noël, au costume surbrodé et si démodé, quels saints Nicolas d’Ancien Régime vous apportèrent à es fils de rois, jouets d’enfants riches, jouets trop somptueux, faits tout exprès pour figurer dans une exposition rétrospective ?

Et cependant, enfants célèbres, enfants de naguère vous aviez aussi des jouets avec lesquels on pouvait jouer, des jouets bon marché, qu’on brisait pour voir ce qu’il y avait dedans !

[1910-05-15] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 10896, 15 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 210]

Romaine Brooks expose chez Durand-Ruel six ou sept tableaux d’une sombre élégance. Visages pâles, robes noires, silhouettes semblables à des souvenirs, tout ce que nous présente Romaine Brooks a cette sévérité : le charme ne manque point, mais bien la couleur, et même la nuance. Ce peintre peint avec fermeté, mais avec tristesse, oui, vraiment, avec trop de tristesse…

* * *

Le Cercle international des arts a commencé la première série de ses manifestations régionales. Mlle d’Orliac a traité, dans une conférence applaudie, de « L’art en Gascogne ».

Une exposition des artistes de la Gascogne réunit des artistes comme Calbet, Henri Martin, Laperre, Bourdelle, Marie Dermond, Blessy, Lagare, J.-P. Laurens, Caro-Delvaille, Mlle Dulac, Schmitt, Mengue, Toussaint-Lobre, etc.

* * *

Marcel Rieder expose en ce moment toute une série d’intérieurs. Les effets de soir sont les plus nombreux. On remarquera surtout : L’Heure de la soupe, Jeune mère, Les Rideaux rouges, Le Chemin de fer. Il y a aussi quelques effets de jour, parmi lesquels Quatre mains, Vent arrière sont agréables…

[1910-05-16] Nos échos. On dit que… §

L’Intransigeant, nº 10897, 16 mai 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1305]

Nous sommes heureux de voir que la médiocrité des tableaux exposés à Bagatelle par la haute brocante n’a pas échappé aux connaisseurs. Et avec son autorité, M. Gabriel Mourey écrit dans le Journal :

« Sur cent soixante-douze toiles exposées on aurait de la peine à en compter trente dont la vue réjouisse vraiment les yeux. »

Les collectionneurs ne sont-ils pas choqués de servir constamment de paravents et de répondants à des marchands ?

[1910-06-07] La Vie artistique

Exposition Georges Desvallières §

L’Intransigeant, nº 10919, 7 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 211]

Parmi les maîtres qui professèrent à l’École des beaux-arts, Gustave Moreau fut celui dont l’enseignement forma sans doute le plus de novateurs.

Nul, entre les élèves de Gustave Moreau, n’est plus inquiet de nouveautés que M. Georges Desvallières. On peut même craindre qu’il ne soit atteint de ce mal moderne qui fait prendre comme but unique de l’art l’expression de la vie contemporaine. C’était là le dernier des soucis de Gustave Moreau. Il hante, aujourd’hui, un petit nombre de peintres. Cette préoccupation leur vient des peintres impressionnistes qui la tenaient des peintres romantiques et l’on en trouverait l’origine dans cette passion du vraisemblable, du raisonnable, une des plus légitimes qu’aient nourrie les esprits français.

Toutefois, on a le droit de penser que ce sentiment si louable de la vérité a été faussé. Chaque œuvre d’art doit trouver en elle-même sa logique, sa vraisemblance et non pas seulement dans les aspects fugitifs de la vie contemporaine.

Tout le talent, toute l’intelligence, tous les efforts de M. Desvallières paraissent avoir été absorbés jusqu’ici par cette conciliation inutile de son art qui s’est élevé avec les aspects modernes de la nature. On voudrait que le présent inquiétât moins un artiste si heureusement doué.

[1910-06-14] La Vie artistique

Exposition Manguin §

L’Intransigeant, nº 10926, 14 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 213]

M. Manguin est un peintre voluptueux. Il expose à la Galerie Druet une cinquantaine de tableaux d’une sensualité un peu nonchalante. Coloriste, il se cantonne dans l’expression de contrastes d’où jaillit une lumière mi-partie livide, mi-partie couleur de chair.

L’étrangeté de ces teintes heurte le dessin académique de ses nudités. Un charme réel mais déconcertant résulte de cette bizarre opposition d’un peintre et d’un dessinateur qui ne sont qu’un même artiste.

Les nus de Manguin ont une franchise païenne. Ses paysages émerveillés disent la jeune gloire des sites, en juin, après le lever du soleil.

Bien construites, les natures mortes de Manguin flattent l’œil plus peut-être que ses autres tableaux. C’est que dans ses compositions l’instinct du coloriste qu’est M. Manguin se révèle tout entier sans être gêné comme dans les nus, par la préoccupation de dégager des principes.

[1910-06-15] La Vie artistique

Exposition Manet §

L’Intransigeant, nº 10927, 15 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 213-214]

C’est à la galerie Bernheim, une agréable réunion de tableaux à l’huile et de pastels de celui qui, rompant avec le vieux préjugé du clair-obscur, est responsable de toutes les nouveautés de la peinture contemporaine.

On aura le plaisir de revoir ici les beaux Manet de la collection Pellerin : Le Déjeuner dans l’atelier, Marcellin Desboulin, Nana, Au café, La Promenade, La Dame rose, Manet à la palette et cet étonnant Bar aux Folies-Bergère qui, coloris et composition, paraît prêt à être pasteurisé par Seurat, le microbiologiste de la peinture.

Certains pastels de Manet contiennent déjà Toulouse-Lautrec. Mais celui-ci ne s’est jamais élevé plus haut, tandis que Manet…

Il convient d’ajouter que les tableaux que l’on a réunis pour cette exposition sont d’inégale valeur.

Il y en a de très supérieurs à cette Olympia d’un intérêt avant tout historique et dont on a fait au Louvre un pendant inattendu à L’Odalisque d’Ingres. Il y a là aussi des œuvrettes sans importance, des tableautins insignifiants.

Telle quelle, cette exposition de Manet est très intéressante. En la visitant, nous assistons en quelque sorte à l’origine de ces formidables mouvements qui ont révolutionné la plastique à la fin du xixe, qui n’ont pas encore abouti et aboutiront qui sait où et qui sait quand.

L’enseignement serait plus complet si cette rétrospective Manet était suivie d’une exposition de Cézanne…

[1910-06-15] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Georges Lecomte] §

L’Intransigeant, nº 10927, 15 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1025-1026]

Georges Lecomte, qui vient de publier Les Allemands chez eux,ressemble un peu à Henri IV ; il se préoccupe, comme le bon roi, du bonheur populaire.

Georges Lecomte est un des plus importants romanciers, et nul n’a mieux étudié les mœurs administratives qu’il ne l’a fait dans ses Cartons verts.Il a aussi montré le relèvement de la France au lendemain de 70. N’oublions pas qu’il a écrit un chef-d’œuvre dramatique La Meule, qu’on devrait bien reprendre dans un théâtre subventionné ou ailleurs.

Il a été président de la Société des gens de lettres et le sera encore. On pense communément que l’académie Goncourt le guette à moins que l’autre ne le réclame, l’autre, celle qui regardel’aveugle du pont des Arts.

[1910-06-16] La Vie artistique

L’œuvre gravé de Richard Ranft §

L’Intransigeant, nº 10928, 16 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 214-215]

Richard Ranft expose à la galerie J.-Chaîne-et-Simonson sa collection particulière de ses propres œuvres. C’est dire qu’il s’agit d’épreuves rares, d’états uniques, d’essais gravés qui ne seront jamais retirés.

Les eaux-fortes originales en couleurs de celui qui passe en Angleterre pour le meilleur interprète de Turner sont d’une élégance juste. Ranft évoque avec intelligence les fantaisies raffinées que lui montre son imagination et les spectacles rares qu’offre la civilisation de nos villes. Il aime les masques, les ballerines, les clowns avec la même tendresse qui le pousse à graver un vieux chaland ou un moulin sur la falaise.

C’est que Ranft ne borne point la nature à ses aspects urbains ou rustiques ; les inventions poétiques des cerveaux de génie lui paraissent avoir autant de réalité que l’océan.

Tels vers de Ronsard ou de Gustave Kahn lui ont inspiré des choses charmantes.

Ainsi que le dit ce dernier poète dans la préface qu’il a écrite pour cette exposition :

« Ce peintre n’est pas un peintre littéraire, c’est un peintre lettré, ce qui est tout différent. »

Richard Ranft aime assez les lettres pour leur prêter le prestige de son art si évocateur. Il a illustré excellemment plusieurs livres luxueusement offerts To the happy few.

Ses illustrations des délicieux et poétiques Contes hollandais de Gustave Kahn rendent bien l’ironie richement imagée et l’opulente mélancolie de ces nouvelles légendaires.

On eût aimé voir ici les illustrations — cent soixante-huit cuivres en repérage en couleur — que Ranft a exécutées pour Le Crépuscule des dieux, l’admirable roman tragique d’Élémir Bourges, édité par la Société du livre contemporain.

On aurait voulu savoir de quelle façon l’artiste se serait accordé avec le style d’acier taché de sang royal qui paraît dans la belle œuvre du plus grand auteur contemporain, du grand poète de La Nef.

Un accident nous prive de ce plaisir. Souhaitons, toutefois, que le mal ne soit pas irréparable.

[1910-06-17] La Vie artistique

Aquarelles et notes de voyage de Jeanès §

L’Intransigeant, nº 10929, 17 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 215-216]

Jeanès est un peintre raffiné qui a élevé très haut l’art de l’aquarelle. Le caractère évocateur de ses tableaux, l’éclat rare et sobre de ses couleurs, les sommets qu’il se complaît à peindre lui donnent un droit incontestable au titre de « Turner de la Montagne ». Mais l’antonomase est une figure de rhétorique bien passée de mode.

On dira plus simplement que Jeanès est un des rares artistes européens qui aient su peindre l’altitude même des monts et toute leur noblesse.

Il expose à la galerie Chaîne-et-Simonson une cinquantaine de tableaux parmi lesquels on trouvera des visions lyriquement colorées des Vosges et des Dolomites.

On aimera aussi les cadres délicats et violents dont des aspects de Venise, longuement médités, furent le prétexte.

Quelques paysages d’Île-de-France complètent heureusement une exposition qui sans donner une idée complète du talent de Jeanès en offre du moins un résumé bel à voir.

Matins verts de Venise, aubes des Dolomites, aurores des Vosges, peupliers des rives de la Seine, aquarelles, pastels lavés, toutes les œuvres de Jeanès paraissent peintes avec des pierres précieuses broyées.

[1910-06-19] La Vie artistique

Tableaux modernes. M. Antoon Van Welie. Benjamin Rabier §

L’Intransigeant, nº 10931, 19 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 216-217]

On a organisé à la galerie Druet une intéressante exposition de tableaux modernes de Mme Georgette Agutte, de M. Renard Brault, M. Denis, Georges Desvallières, G. Dufrénoy, J. Flandrin, Othon Friesz, Charles Guérin, Francis Jourdain, P. Laprade, H. Manguin, A. Marquet, G. Rouault, K.-X. Roussel, Van Rysselberghe, P. Sérusier, Paul Signac, Vallotton, etc. On y voit aussi des œuvres du regretté Henri-Edmond Cross.

M. Antoon Van Welie expose chez Georges-Petit des portraits parmi lesquels on remarque ceux d’Edmond Rostand, de Sarah Bernhardt, de Cécile Sorel, etc. M. Van Welie se divertit agréablement en commentant plastiquement la physionomie de ses plus notoires contemporains et il donne à toutes leurs figures la même expression souriante. Ils sont contents de leur gloire, contents d’eux-mêmes. Ils sont heureux d’être peints par M. Van Welie.

* * *

La galerie Deplanche montre quelques aquarelles inédites de Benjamin Rabier pleines de bonne humeur. Les histoires sans paroles de Benjamin Rabier représentent des animaux parlants comme les montrait, il y a un siècle, l’abbé Casti, poète impérial. Histoires sans paroles, animaux parlants, cela paraît difficile à concilier dans une même aquarelle. Mais Rabier s’en charge pour l’ébaudissement de son nombreux public.

[1910-06-21] La Vie artistique

Trois cents dessins de Steinlen. Pastels de John S. Eland §

L’Intransigeant, nº 10933, 21 juin 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 217-218]

L’éditeur d’art, M. Édouard Pelletan, nous convie à visiter une exposition de trois cents dessins originaux de Steinlen ayant servi à l’illustration de La Chanson des gueux (édition intégrale), et des Dernières chansons de mon premier livre, de Jean Richepin.

On a presque tout dit sur le vérisme de Steinlen. Il a joué un trop grand rôle dans la formation, je ne dis pas seulement des gens de lettres, mais aussi et surtout des peintres de la génération dont je suis pour qu’on en parle à la légère. Aujourd’hui encore, l’idéal artistique et littéraire du plus grand nombre, n’est-ce pas la représentation des misères, des tristesses de la vie contemporaine ?

Ces illustrations contiennent tout cela et commentent avec saveur la truculence lyrique des poèmes. Sait-on, à propos de ceux-ci, que l’édition originale — et intégrale — de La Chanson des gueux se trouve encore à l’enfer de la Bibliothèque nationale ?

Les illustrations de Steinlen pour les chansons de Jean Richepin plairont généralement et cependant l’entreprise était risquée. N’est-ce pas une gageure que d’illustrer de la poésie avec des dessins sans tendance décorative ?

Le vérisme sévère et mélancolique de Steinlen et l’exaltation imagée et puissante de M. Jean Richepin s’accordent fort bien.

Les galeries Arthur-Tooth-and-Sons exposent des pastels sur vélin de M. John S. Eland A.R.C.A. Ces cadres représentent des portraits de femmes conçus dans la manière distinguée des peintres anglais.

[1910-08-07] La Vie artistique

2e Congrès national de l’Union du dessin §

L’Intransigeant, nº 10980, 7 août 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 218-219]

Le 2e Congrès national de l’Union du dessin a eu lieu du 1er au 5 août à l’École nationale des beaux-arts. Parmi les principales matières traitées, on compte l’unification des signes et des symboles employés dans le dessin.

La question fut développée avec talent par M. J.-F. Pillet, ingénieur. Il me semble que la science aujourd’hui négligée du blason pourrait servir de base à cette unification. La symbolique religieuse pourrait aussi fournir des éléments, si toutefois il était certain que l’unification projetée fût nécessaire.

Avec un bon sens artistique dont il faut le louer, le Congrès recommande la culture du dessin de mémoire.

Le Congrès réclame aussi la création d’un diplôme spécial de professeur de technologie dessinée.

L’enseignement artistique supérieur a spécialement retenu l’attention. M. Genuys, sous-directeur de l’École nationale des arts décoratifs, a décidé le Congrès à émettre comme vœu les conclusions entières de son rapport qui sont : organisation dans les principales villes de France et spécialement dans celles où existent des universités, d’écoles supérieures d’art, instituts ou facultés des arts et métiers, répondant aux besoins régionaux. Ces institutions seraient pourvues de tout l’outillage d’expériences nécessaire : atelier, laboratoire, collections, musées, serres, etc.

P.-S. — Parmi les croix artistiques décernées à l’occasion du 14 juillet, on remarque celle de M. Désiré Lucas, le peintre bien connu. Un de ses tableaux est un des ornements de notre musée des Artistes vivants. Sa façon de distribuer poétiquement la lumière et l’ombre dans ses tableaux lui a conquis un public nombreux qui, chaque année, vient les admirer au Salon des artistes français.

[1910-09-27] La Vie artistique

Figures de Cézanne chez Vollard §

L’Intransigeant, nº 11031, 27 septembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 219-220]

M. Vollard a pour coutume de prolonger ses expositions au-delà du terme qu’il a fixé. Celle des Figures de Cézanne dure encore. C’est ainsi que ceux qui n’ont pas été voir cet ensemble sévère et émouvant pourront le faire pendant qu’il en est temps encore. Cette visite peut être utile avant l’ouverture du Salon d’automne. Elle servira à mesurer une part de l’influence du maître aixois sur la jeune peinture. On le sait, la plupart des peintres nouveaux se réclament de cet artiste sincère et désintéressé.

* * *

On a dit que Cézanne s’était fait primitif pour préparer un nouveau classicisme et cela semble vouloir signifier que sa peinture pleine d’ignorance et de défauts pourrait servir d’enseignement pour un art intègre et légitime.

Eh quoi ! Le mal donnerait naissance au bien ? Le ciel ne serait qu’un mode de l’enfer ? Le beau pourrait être la vieillesse du laid et le parfait ne serait que la rançon de l’imparfait ?

Il est vrai que je m’abuse peut-être sur le sens donné au mot classicisme. Il est devenu équivoque, chacun l’entend à sa manière. Mais si nous nous en tenons à la définition la plus anciennement adoptée, nous trouverons que classique qualifie les œuvres généralement approuvées et qui font autorité, ce n’est pas à moi de décider si Cézanne est classique ou non.

Mais, je sais bien qu’en tout cas il ne me serait pas possible de voir en Cézanne un primitif. Je ne trouve point de place dans son art pour l’agréable minutie qui donne un charme équivoque aux ouvrages des artistes primitifs comme aux littératures imparfaites.

Cézanne un primitif, un ignorant, un peintre non doué de raison ? Allons donc ! La minutie des primitifs va jusqu’à la sécheresse. La raison de Cézanne contourne la grande simplicité. Peignant d’après nature, il concentra son génie jusqu’à hausser l’impressionnisme à être un art de raison et de culture.

Tout cela apparaît nettement dans ces figures expressives que nous montre présentement M. Ambroise Vollard, tableaux qu’une main indiscrète a vernis témérairement, dérangeant ainsi — momentanément espérons-le — l’harmonie générale.

Mais quelle délicatesse extrême et pleine de force dans ces portraits très simples, et si sévères ! Peintre transcendant, artiste provincial, Cézanne manque parfois de charme. Mais ses figures — même les plus rustiques — ont de la noblesse et l’on est assuré qu’il dépassait toujours l’humanité de ses modèles.

[1910-09-30] Petit vernissage au Grand Palais.
Les artistes allemands vont donner l’assaut au faubourg Saint-Antoine §

L’Intransigeant, nº 11034, 30 septembre 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 220-224]

L’exposition de peinture et l’exposition de meubles. Vue d’ensemble sur le Salon d’automne. Les Allemands n’ont pas exposé de pendules §

Demain, 30 septembre, les Allemands donneront l’assaut au faubourg Saint-Antoine. Les troupes bavaroises campées avenue d’Antin occupent dix-huit salles au rez-de-chaussée du Grand Palais. Elles gênent fort le Salon d’automne dont le vernissage aura lieu pendant la bataille.

Le manque de place a donc forcé nos peintres à n’exposer qu’un très petit nombre de toiles.

Elles ne nous apprennent rien de nouveau sur les préoccupations des jeunes artistes français.

Dans l’ensemble, c’est le même mépris de la forme sacrifiée à l’effet qui prend ici le nom de couleur. Quelques-uns parmi les plus jeunes ont assez de vigueur d’esprit pour s’efforcer à n’être plus les esclaves de leurs sensations. Ils soupçonnent qu’elles doivent être épurées et ordonnées pour concourir à la création d’une œuvre d’art véritable.

Toutefois, ils manquent généralement de culture et s’accommodent trop bien de ce léger défaut.

Un grand nombre de talents vigoureux n’exposent pas au Salon d’automne.

Et l’on affirme que le manque de place a obligé le jury à refuser la presque totalité des envois faits par les artistes non sociétaires. Mais ce qui est plus fâcheux pour la Société du Salon d’automne, c’est la qualité de la plupart des cadres qui ont échappé à la proscription. Leur médiocrité a de quoi confondre. Et l’on songe avec tristesse que des jurys de même sorte s’opposaient à l’admission des œuvres d’Henri Rousseau, ce pauvre vieil ange que le bon Dieu vient de mettre au paradis ! On reprochait au Douanier son ignorance. Que ne lui reprochait-on plutôt d’être inspiré, car pour l’ignorance il a des frères en abondance et dans le passé et dans le présent, et même dans ce Salon d’automne…

On sait le succès de ce livre spirituel À la manière de… où le pastiche a été élevé à la hauteur d’un genre littéraire. Il y a beaucoup d’À la manière de… au Salon d’automne de cette année et l’esprit n’entre pour rien dans ces compositions. On verra de faux Marquet, de faux Friesz, de faux Girieud sans parler des ouvrages faussant les peintres qui n’exposent pas dans ce Salon.

A-t-on bien fait d’accorder un emplacement aussi considérable aux arts décoratifs allemands ? Je ne sais. Mais il serait injuste de ne pas ajouter que les arts décoratifs français prennent également beaucoup de place.

Il se tient chaque année, au Grand Palais, un Salon de l’ameublement qui pouvait fort bien accueillir les uns et les autres.

Arts décoratifs munichois §

Le public pensera que l’importance prise cette année par l’ameublement et l’art décoratif bavarois est peut-être excessive. Les artistes et les industriels de Munich n’ont rien à nous montrer qui puisse nous étonner. Pour quelques ouvrages agréables où se reconnaît l’influence du goût français ou du goût anglais, on nous en présente beaucoup de médiocres. Et, ma foi, j’espérais qu’un peu de bizarrerie donnerait quelque apparence de nouveauté à ces ameublements le plus souvent bêtement industriels. Je le dis nettement : entre le bizarre et l’ennuyeux je n’hésite point et j’aime mieux le bizarre.

Mais quelle erreur d’avoir exposé en même temps que des objets d’ameublement des tableaux dus à des peintres allemands ! Les efforts sincères des artisans bavarois pour égaler le goût des artisans français ou anglais se trouvent très diminués par l’évidente pauvreté de la peinture munichoise.

Néanmoins, parcourons les dix-huit salles allemandes. Voici tout d’abord un vestibule décoré d’agréables mosaïques dues à M. Julius Diez. Le grand salon de M. Theodor Veil a bonne apparence. On louera volontiers le tapis dont les couleurs sont harmonieuses. Les lustres à pendeloques de cristal et nos meubles Louis-Philippe semblent être fort à la mode en Allemagne. Je n’ai point vu de pendules dans cette pièce. Il y a d’ailleurs fort peu de pendules, et l’on comprendra pourquoi.

La bibliothèque due à M. Troost paraît heureusement conçue et des livres bien présentés pourront influencer sainement le goût de nos éditeurs. Il vaut mieux ne pas parler des peintures qui ornent cette pièce. La salle à manger qui suit est très bourgeoise, trop bourgeoise même. Elle est l’œuvre de M. Niemeyer. Il a exécuté également une salle de bains qu’il était inutile d’exposer. On en voit de semblables chez les marchands et l’art n’a rien à voir là-dedans. Seul, certain meuble intime retiendra l’attention. Il est de fortes dimensions et pourvu de quatre robinets. On nous a fait grâce du petit endroit.

Passons sur les porcelaines bien connues de Nymphenborg et traversons un couloir où un Manneken-Piss de bronze amusera les visiteurs par son air effronté. Nous voici dans un boudoir fait d’après les dessins de M. Otto Baur qui ne manque pas toujours de goût, mais les cadres argentés des glaces ne me paraissent pas une heureuse trouvaille.

La pièce suivante représente la chambre à coucher de Madame. M. Karl von Bertsch, qui en est l’auteur, n’a peut-être pas toute la délicatesse de goût qu’il faudrait avoir. Mais il convient de louer son courage à affronter le goût si sûr et si exercé des Françaises.

Pour la chambre à coucher de Monsieur, elle n’est pas belle, mais il paraît qu’elle est pratique. Un miroir à trois faces fixes y triomphe, commode mais encombrant. M. Riemerschmid a le sens du confort. De là, nous passons dans la salle des objets d’art : il y a là de jolis coffrets, de curieuses cires et même un cierge pascal, des bijoux sans caractère, des poupées par Mme Wenz.

La salle des écoles royales des métiers et arts décoratifs de Munich vaut à elle seule le reste de cette exposition munichoise. Ce sont des travaux d’apprentis qui s’exercent le soir et, ma foi, sont déjà fort habiles. Je crois qu’à Munich les écoliers dépassent la plupart des maîtres.

Il y a ici des travaux exécutés dans la pierre et destinés à servir d’enseignes, qui sont très intéressants, des étoffes peintes à la cire d’après le procédé appelé batikke, des médailles même qui ne sont pas sans mérite. Il convient donc de louer sans restriction les professeurs de l’école : MM. Berndl, Niemeyer et Waderé.

Dans la salle du Künstlertheater de Munich sont exposés les costumes de Chantecler. Du moins, on le croirait. Renseignements pris, il s’agit des Oiseaux d’Aristophane. La renommée de M. Rostand forçant les Allemands à se mettre à l’école des Grecs, voilà qui en dit plus que tout sur l’influence française à travers le monde ! Il y a d’amusantes marionnettes et des esquisses de costumes et décors théâtraux qui, je crois, ne manquent pas d’intérêt. Un salon de M. Berndl conçu avec quelque goût est déparé par une sorte de poêle assez vilain. Il est suivi d’un salon de M. Wenz dont je ne sais que dire, et d’une salle de musique qui m’a paru quelconque.

Elle est de M. von Seidl qui est, m’a-t-on dit, l’architecte le plus connu d’Allemagne. On aperçoit au plafond des baies en forme de chapeau de gendarme qui seraient peut-être à leur place dans un corps de garde.

En résumé, rien de bien nouveau : quelques meubles honnêtement agréables, exécutés avec soin sinon avec goût, beaucoup de choses médiocres.

Il ne m’a pas encore été donné de voir ni l’orfèvrerie d’art ni les médailles, mais pour les autres objets d’art il n’y a guère que des erreurs.

Cependant, l’exposition des écoles m’a paru excellente.

Allons, l’assaut du faubourg Saint-Antoine se terminera pacifiquement. Les assaillants, dirigés par l’obligeant M. Walther Zimmermann et par l’actif M. Grautoff, Allemand fort averti des choses françaises, reprendront tout bonnement le chemin de Munich pour y débiter le plus grand nombre possible de fauteuils Louis-Philippe, tandis que nos braves ébénistes continueront quoi qu’on en ait, à propager l’Henri II ou le Louis XVI afin de ne pas déranger les Français dans leurs habitudes.

[1910-10-01] Vernissage d’automne.
Peu de surprises en peinture, presque pas de sculpture, mais beaucoup d’art décoratif §

L’Intransigeant, nº 11035, 1er octobre 1910, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 224-228]

Le vernissage du Salon d’automne a été fort brillant. On se pressait devant les décorations de Maurice Denis, de Sert, on admirait l’ameublement français au premier étage. On discutait l’art décoratif munichois. Les tableaux de Matisse faisaient scandale comme toujours.

Le Carpeaux, de Bourdelle, la Pomone, de Maillol, étaient l’objet de commentaires variés. On voyait beaucoup d’étrangers, surtout des Russes et des Allemands.

En fait de peintures, le Salon d’automne ne nous réserve cette année que peu de surprises. Les deux panneaux décoratifs de M. Henri Matisse sont d’un effet puissant. La richesse de la couleur, la sobre perfection du dessin sont cette fois indéniables et l’on peut croire que le public français ne boudera plus un des peintres les plus significatifs de ce temps. Le Vieux pêcheur, d’Othon Friesz, est un des meilleurs ouvrages de l’artiste. Longuement médité, ce tableau dramatique vaut aussi par des qualités poétiques. Il y a beaucoup d’humanité dans ce vieillard usé par les tempêtes et dont les yeux gardent comme un reflet des pays lointains. Et le fond, avec la mer, un vaisseau, concourt à soutenir l’émotion.

Je signale une Médée de Marinot qui est loin d’être une toile insignifiante. Le métier écarté, M. Marinot a beaucoup d’audace.

M. Van Dongen fait des progrès dans la banalité, mais ses dons de peintre sont évidents.

M. Lombard a un talent riche, il l’emploie à exécuter des ouvrages de grande taille et paraît se tirer déjà très heureusement d’affaire. Son art est encore très factice, souhaitons-lui de conquérir sa liberté.

M. Pierre Girieud expose des Baigneuses qui sont parmi les œuvres les plus importantes de ce Salon. J’aime moins son projet de vitrail qui, à mon sens, est une erreur. M. Lallemand expose des fleurs où il se souvient de Girieud. Verhœven est compliqué dans l’insignifiance. Notons en passant l’envoi de Mlle Bernouard. La Vue de Marseille par Laprade, sans nous apprendre rien sur cet artiste, nous prouve que sa virtuosité n’entame point sa sensibilité. Le Nu de Guérin est agréable. Le Christ flagellé de M. Desvallières témoigne des préoccupations et des angoisses de cet artiste.

On regardera avec plaisir les toiles ruisselantes d’azur qu’a envoyées M. de Vlaminck. Son métier devient plus agréable sans rien perdre de la force. M. Alcide Le Beau a-t-il fait peindre ses toiles à Nagasaki ? Son envoi est amusant.

M. Lebasque fait de louables progrès dans la belle simplicité, de même que Camoin dont le paysage est un des seuls de ce Salon à être plus qu’une simple vue… Les nudités de M. Manguin sont peintes avec effort.

M. Vuillard nous montre des ouvrages qui dans leur genre sont parfaits. Cet artiste est maintenant dans la plénitude d’un talent fait de goût et de vigueur délicate. Kars s’est mis, semble-t-il, à l’école de Friesz. Diriks a exposé de beaux nuages aux formes rondes, comme sont les anges. Il vaut mieux ne pas s’arrêter cette année devant le Vallotton. En revanche, on regardera avec plaisir les tableaux de Francis Jourdain, une Nature morte de Tristan Klingsor et le Jardin au printemps de Mme Agutte.

Les huit panneaux qu’expose M. Maurice Denis et qu’il intitule Soir florentin ont leurs mérites, encore qu’on y cherche en vain comment ils ont pu être inspirés par le Décaméron de Boccace, ainsi qu’il est dit au catalogue. En voulant obstinément la pureté, M. Maurice Denis aboutit à l’étrange. Il peint des fantômes.

Les académies d’après Cézanne qu’expose M. Russell sont regrettables. Mlle Dufau expose deux compositions allégoriques destinées à décorer la Sorbonne : ce sont la Zoologie et la Géologie. M. Jacques Blot nous montre une jolie marine, et il faut regarder avec soin l’envoi de Constantin Parthenis, Albanais qui s’étant mis à l’école des plus récents paysagistes français peint avec ferveur les sites de la Grèce.

La décoration importante que M. Sert appelle La Danse de l’Amour témoigne d’une longue culture et d’une sûre discipline artistique. Ce peintre ne se défend point d’avoir une imagination poétique. Elle est rare de nos jours.

L’œuvre exposée de M. Sert et qui gagnera encore à être vue en place constitue assurément l’un des ensembles les plus dignes d’attention de ce Salon.

On regardera l’envoi de Jean Deville qui est d’un artiste probe. M. Manzana-Pissarro expose de Mme Delarue-Mardrus un portrait tout en or et en argent qui, à mon sens, est une grave erreur artistique.

Dans un coin, en pénitence pourrait-on dire, on a pendu les deux toiles de Jean Metzinger qui s’est donné la tâche d’expérimenter tous les procédés de la peinture contemporaine. C’est peut-être perdre un temps précieux et se disperser sans profit. Cela se voit assez dans cet envoi qui me paraît un recul pour l’artiste. Qu’il choisisse sa voie et s’y tienne. Il est triste de voir un peintre cultivé se gaspiller ainsi en efforts stériles.

Le Fauconnier a peint dans des tons gris, très difficiles, un paysage assez bien conçu, sinon très bien construit.

Cet artiste a fait de véritables progrès dont il convient de le féliciter. M. Stuckgold expose des fleurs. Il en a fait un tableau très coloré et plein de sensualité. Raoul Dufy n’a pas envoyé de tableaux mais de belles gravures sur bois très décoratives. Il expose en même temps des spécimens d’illustrations gravées sur bois et destinées à illustrer un livre de poèmes. Le Christ aux bohémiens de Naudin est une œuvre tumultueuse, émouvante et habilement gravée. On aimera une miniature très minutieuse de Mme Van Bever de La Quintinie. Notons encore une Vénus en noir et blanc de Ciolkowski ; Drésa ; Zak, Eckert ; Simon Bussy ; Dusouchet ; Tarkhof ; Lepape ; Fornerod ; Mme Mutermilch, etc.

Exposition rétrospectives

On trouvera, cette année, au Salon d’automne trois expositions rétrospectives dont la plus importante et la plus significative est celle des œuvres de Frédéric Bazille qui mourut en 1870, au combat de Beaune-la-Rolande. Bazille était l’ami de Monet, de Manet, de Renoir, de Sisley, de Pissarro, de Fantin-Latour. L’influence de Manet sur ce peintre est évidente, et l’on dit que dans le tableau intitulé Intérieur d’atelier un morceau est dû au pinceau de Manet lui-même. Toutefois, on découvre aussi l’influence de Courbet et plus encore celle de Stevens. L’exposition de Lempereur, décédé cette année, réunit des paysages très agréables. Il y a aussi une rétrospective des œuvres de Trigoulet.

Arts décoratifs

MM. Süe, Baignères, Bonnard et Miss Lloyd ont composé et meublé un appartement d’apparence très agréable. Dans l’une des pièces, M. Bonnard a peint des panneaux décoratifs du plus heureux effet. Il y a là des singes, des gazelles, des colombes, des fillettes, tout cela capricieusement ordonné et avec beaucoup de goût, les paysages qui composent les fonds sont exécutés avec la même fantaisie franche et spirituelle. Je citerai encore un fauteuil de M. Paul Follot à qui l’on doit des ameublements bien conçus et des proportions très justes.

M. Follot a le sens du meuble, bel à voir et confortable à la fois. Il a composé des bijoux de bon goût dont il y a ici une vitrine. Signalons encore les grès de Francisco Durio, les vases de Massoul, etc.

Sculpture

La sculpture n’est représentée que par un petit nombre d’œuvres au Salon d’automne.

Le Carpeaux d’Émile Bourdelle s’impose avant tout à l’attention. Toutefois, je ne suis pas loin de croire que cette statue qui est belle, l’eût été davantage si l’artiste lui avait donné d’autres proportions, beaucoup plus réduites. La Pomone de Maillol est une œuvre remarquable que j’avais déjà eu l’occasion de voir, coulée en bronze. J’avoue que je la préfère comme elle apparaît dans ce salon. Les statuettes de Mme France Raphaël témoignent d’un talent vigoureux, son Étude de nu est d’une grande audace et la grâce n’y fait point défaut. On regardera un beau bénitier en argent repoussé par Francisco Durio qui sait plier les formes humaines à être des objets usuels et notons pour finir une déconcertante Fécondité de Quillivic qui l’imagine, à ce qu’il semble, sous les traits d’un obèse Bouddha femelle.

[1910-10-18] La Vie artistique

Marcel Lenoir §

L’Intransigeant, nº 11052, 18 octobre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 230]

L’académisme des enluminures hiératiques de M. Marcel Lenoir aurait pu suffire à un artiste moins inquiet. Il aurait pu, se contentant d’être habile et sincère, tenter la réhabilitation de l’imagerie religieuse telle qu’on la conçoit aux alentours de Saint-Sulpice. Bientôt rebuté, il laissa son tempérament enthousiaste s’exalter pour les diverses et difficiles tentatives qui bouleversent plusieurs fois par an les arts plastiques. Il peignit hâtivement, dessina fiévreusement, se renouvela avec une fréquence qui déconcerte un peu. Aujourd’hui, M. Marcel Lenoir expose au Cercle international des arts du boulevard Raspail une centaine de toiles et de grands dessins et, pour dire l’intérêt que présentent ces ouvrages, il n’est pas inutile d’ajouter que M. Auguste Rodin n’en a pas acquis moins de quatorze.

S’il n’est pas encore dégagé des influences les plus disparates, M. Marcel Lenoir possède de la maîtrise et une imagination où il y a souvent de la grâce. Mais l’incertitude, le désir excessif et insatisfait jusqu’ici d’être nouveau, empêchent parfois l’aboutissement d’efforts qui, pour un grand nombre de raisons, méritent beaucoup d’éloges. Toutefois, nul doute que M. Marcel Lenoir ne soit fait pour des travaux plus minutieusement achevés, plus lentement conçus, moins hâtivement exécutés, et de quel droit éluder ces peines qui sont l’indice de si hautes qualités ?

[1910-10-27] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11061, 27 octobre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1308]

On assure dans certains milieux littéraires qu’un éditeur aurait commandé à un de nos confrères quarante romans à signer Jean Lorrain.

Sans doute, la nouvelle est-elle complètement controuvée ou pour le moins très exagérée.

[1910-10-31] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11065, 31 octobre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 231-233]

Les peintres russes impasse Ronsin. La vérité sur l’affaire Steinheil §

Qui disait que l’affaire Steinheil était finie ?… Les peintres russes viennent de lui redonner de l’actualité, j’avoue que le spectacle qui m’attendait impasse Ronsin était bien fait pour impressionner l’homme le plus calme. Dans le jardin où se dresse la sinistre et célèbre villa rôdaient des personnages vêtus de lévites, des Juifs russes ou polonais sans doute. Je m’approchai d’eux et apercevant leurs visages je connus soudain la vérité touchant l’affaire Steinheil.

Les soi-disant Juifs de l’Ukraine étaient en réalité une troupe de peintres français parmi lesquels je reconnus et je les cite selon l’ordre où me les présente ma mémoire : M. Henri Matisse, M. Othon Friesz, Mlle Marie Laurencin, M. Van Dongen, M. Alcide Le Beau, auxquels s’était joint un sculpteur, M. Bourdelle. Je pense qu’il ne faut point hésiter après ce que j’ai vu, à rendre ces honorables artistes responsables d’un crime qui demeure encore impuni et s’ils n’ont pas tué le corps du médiocre disciple de Meissonier, du moins ont-ils assassiné son œuvre, avec une cruauté, un cynisme inouïs jusqu’à présent. La nouvelle peinture, animée de préoccupations véritablement artistiques, reprenant les traditions des époques fécondes en chefs-d’œuvre, s’efforçant de créer des ouvrages puissants, conçus et exprimés avec force et avec grâce, a tué cette triste peinture où les tours de main pouvaient tenir lieu de style et de talent.

Par un raffinement inimaginable, ces rares assassins viennent exposer leurs cadres dans l’atelier même où M. Steinheil peignait les siens. Et pour continuer jusqu’au bout la fantaisie qui leur fit choisir comme mascarade les lévites des ghettos polaires, nos peintres ont invité quelques artistes russes ou polonais à exposer avec eux. Le prince Troubetzkoï a envoyé quelques-unes de ces figurines nerveuses et délicates qui ont fait sa réputation de sculpteur.

Le statuaire Élie Nademann nous montre des dessins où le charme d’une exécution parfaite s’allie à un style noble et gracieux qui justifie les prétentions d’un artiste trop inconnu encore à prétendre se rattacher à la tradition des grands sculpteurs de la Grèce. M. Stuckgold expose des paysages, des natures mortes, des portraits, des esquisses qui sont le résultat d’efforts pleins de mérite. Le dessin hardi des nudités qu’il a conçues tend à exprimer l’âme en même temps que le corps et avec une sensualité à laquelle plus de culture prêtera des contours agréables.

Mlle Vassilieff compose avec une science voluptueuse des portraits de jeunes femmes aux yeux subtils, aux gestes félins où l’acidité du coloris moderne met un charme qui rachète parfois la brutalité des formes. Mme Olga Meerson a de la vigueur. Mme Hassenberg s’exprime avec grâce, non sans se souvenir des Japonais. Le graveur Yérêmisch est habile et la poésie n’est pas étrangère à son talent minutieux.

Il faut mentionner encore une tête de plâtre de M. Soudbinine qui fait de la sculpture humoristique et colossale.

Dans une salle contiguë à l’atelier, on expose des Koustarys, qui sont des poteries, des broderies, des ouvrages en bois exécutés par les paysans russes et le goût, le sens décoratif qui apparaît dans ces ouvrages est propre à donner une haute idée des facultés artistiques du peuple russe.

Mais qui l’eût dit ? Qui l’eût cru ?

L’affaire Steinheil n’était qu’une farce de rapins.

Henri-Edmond Cross §

On expose en ce moment un certain nombre d’œuvres d’Henri-Edmond Cross. Avec Signac, Luce et quelques autres, il fut un des peintres qui, sous l’influence du grand artiste Seurat et des théories de Charles Henry, créèrent cette classe de l’école néo-impressionniste connue sous le nom de pointillisme. Cet art qui peut se réclamer des mosaïques byzantines et de certaines peintures italiennes, a produit, ces vingt dernières années, un certain nombre d’ouvrages extrêmement lumineux.

Ces toiles d’Henri-Edmond Cross sont de la dernière période de l’artiste, mort il y a quelques mois. L’éclat aveuglant de ces paysages, les blancheurs fulgurantes des nudités, le lyrisme qui apparaît partout assurent à tant de splendides harmonies d’indéfectibles admirations.

« Écoutons », dit dans une préface émue et nourrie M. Maurice Denis, qui fut un ami de l’artiste disparu, « écoutons, dans les vibrations de ses ciels et le flamboiement de ses terrains accablés sous la chaleur du jour le retentissement des harmonies terrestres ; mais plutôt entendons ici les palpitations d’un cœur et la voix d’une âme éblouie. »

[1910-11-09] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Judith Gautier] §

L’Intransigeant, nº 11074, 9 novembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1026]

Il y a dans l’œuvre de Judith Gautier l’histoire délicieusement triste d’une poétesse japonaise, princesse d’une admirable beauté, qui s’est retirée du monde, loin des courtisans et des admirateurs. Ils découvrent sa retraite et viennent supplier la solitaire de revenir au milieu d’eux.

Ce récit où chatoie un orient de perles évoque l’histoire de la grande poétesse, de la merveilleuse romancière que ses admirateurs de l’académie des Dix viennent de tirer de sa hautaine solitude. Elle y vit parmi les œuvres d’art orientales au milieu des souvenirs de son père, et dans sa nouvelle dignité d’académicienne cette belle romantique se prépare sans doute à faire aimer à ses collègues les œuvres d’imagination que leurs tendances naturalistes ou néo-naturalistes font trop souvent écarter du laurier d’or qu’ils décernent chaque année.

[1910-11-11] La Vie artistique

Exposition Ramon Pichot §

L’Intransigeant, nº 11076, 11 novembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 233]

M. Ramon Pichot fait partie de cette pléiade de peintres espagnols qui continuent à Paris la tradition de Goya, voire de Vélasquez ; il en est même qui, ainsi que Pablo Picasso, servis par une haute et forte culture, ont appliqué leur génie au sublime plastique, produisant des œuvres dont l’influence ira grandissant dans le monde entier. Il en est comme Zuloaga dont les dons d’observation réaliste et la virtuosité ne le cèdent à personne.

C’est surtout par ses prestigieuses eaux-fortes en couleurs que Ramon Pichot est de l’école espagnole. Ce sont des gitanes, de vieux marins, des éventails et des fleurs de grenadiers.

Dans ses peintures où il représente souvent des fêtes, des foires d’Espagne, Ramon Pichot nous offre des cadres populeux ainsi que des Teniers et colorés comme des Bruegel de Velours.

Il y a dans cette exposition quelques natures mortes savoureuses et des fleurs si délicates et si bien disposées qu’on les dirait peintes par une femme. On regardera aussi un pastel représentant une jeune femme dont l’expression est émouvante et qu’une âme anime.

[1910-11-13] La Vie artistique

10e Exposition de peintres-graveurs français §

L’Intransigeant, nº 11078, 13 novembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 234]

L’art de la gravure est plus en honneur que jamais, et les moyens mécaniques qui paraissaient devoir lui porter un grave préjudice ont seulement servi à faire ressortir ses mérites artistiques.

L’ensemble de cette exposition est agréable.

Les eaux-fortes d’Auguste Lepère ont autant de saveur que ses bois. Sa Grande marée aux rochers de Sion témoigne de qualités très remarquables et d’une science qui détient des secrets.

Bernard Naudin travaille consciencieusement dans la manière des maîtres français et espagnols. Son inspiration est raffinée et pittoresque. Cet artiste possède déjà un public qui le suit et le soutient.

Louis Legrand s’est donné la tâche d’inventer des vernis, des tours de main, et les effets qu’il obtient sont généralement appréciés. Il s’est spécialisé dans l’interprétation d’attitudes de rats de ballet presque impubères.

Notons encore les Nus de fillettes par Jacques Villon, les scènes de théâtre de Hallo, les Chorus girls de Tony Minariz, les Scènes de clochers de Beaufrère, les comédiens japonais de Georges Janniot, le Pont des Arts de Béjot, les envois de Géry-Bichart, Charles Heynen, Auguste Bronet, de J.-L. Brémond, de Delatre, de Jacques Beurdeley, de Camille Fonce, de Heutre, de Simon, de Zilken, de Beltrand, les tirages en noir des planches en couleurs de Henry Detouche et d’Abel-Truchet, les paysages d’Henri Rivière, les aquatintes de Victor Prouvé.

[1910-11-19] L’Exposition des P.T.T.
M. Dujardin-Beaumetz l’inaugure §

L’Intransigeant, nº 11084, 19 novembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 236-237]

Que messieurs les fonctionnaires sont heureux ! Ils peuvent se livrer en paix à leur penchant pour les arts. Aux Postes et Télégraphes, les arts plastiques ont la préférence et M. Dujardin-Beaumetz a inauguré aujourd’hui à

2 heures l’exposition des Postiers. Si les pneumatiques ont eu du retard aujourd’hui, ne vous étonnez pas. Le personnel tout entier visitait son Salon annuel.

Il faut signaler le Portrait d’enfant, de M. Ralph Serres, qui, Prix de Rome, est en ce moment l’hôte de la villa Médicis.

Cazals expose de petites choses pleines d’âme, des documents émouvants et très précieux, le portrait d’un lord, un croquis ancien d’après Verlaine, et un dessin crayonné d’après notre cher Jean Moréas, sur son lit de mort. Puis, voici les impressionnistes des P.T.T. : MM. Somveille et Jacquemet, qui soulèvent des indignations chez les ambulants et sont soutenus par les facteurs d’imprimés et les demoiselles du téléphone.

Les marines de M. Borel opposent leurs tons gris au chaud coloris des marines de M. Morier. Signalons les dessins et la Clairière, de M. Eugène André, fondateur de ce Salon, les assiettes peintes de M. J.-B. Lavaud, les peintures de MM. Labro, Jeunet, Comba, Feissel, Hec, Hurey, Skopetz, Quentin, Roucoules, Trinquier, Méheux, les toiles automnales de M. Ancelme, les envois de Mlle Gairaut, de Mme Lhote, les caricatures de Cheval, de Hautot qui met des autos dans tous ses ouvrages, les illustrations de Lagé, les instruments de musique anciens du luthier Fischesser, les sculptures de M. Carbonel et les photographies de M. Gonnot.

Les P.T.T. ne perdent pas de temps.

[1910-11-25] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11090, 25 novembre 1910, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 237-238]

M. T. E. Butler expose en ce moment, à la galerie Bernheim, une quarantaine de toiles. Il y a là des vues de New York, des aspects du 14 juillet à Paris, des paysages français, un certain nombre d’études peintes pendant l’inondation. On regardera aussi les marines et les figures d’un peintre sur le talent duquel nos plus récents maîtres français ont eu de l’influence.

* * *

La galerie Brunner offre à l’appréciation du public quelques toiles où M. Pierre Tolentino a noté ses impressions sur Venise et l’Algérie.

On remarque des vues du Lido traitées avec goût et des études de têtes fort expressives.

On sait que le statuaire Jules Desbois a soumis au comité formé pour l’érection d’un monument à Gérard de Nerval une maquette gracieuse et émouvante qui évoquera excellemment la physionomie du mystérieux poète des Chimères, grand prosateur du Voyage en Orient. Ce monument, surmonté du buste de Gérard, ne sera point de ceux qui déshonorent Paris. Le charme mélancolique qui se dégage de l’œuvre conçue et exécutée par Jules Desbois est digne du puissant sculpteur auquel l’art contemporain doit quelques ouvrages d’une importance capitale.

* * *

L’exposition des Dix, à la galerie Libaude, comprend des tableaux de Th. Couture, Th. Ribot, L. Simon, Ten Cate, Caro-Delvaille, Bernard Naudin, Cottet, Gauguin, Lebourg et Marquet.

* * *

M. Eugène Blot nous convie à voir une exposition de sculptures, bois et poteries exécutés par Gauguin pendant son séjour à Tahiti. Cet artiste au sentiment religieux imprécis mais profond et qui sentit si vivement le besoin de vivre à l’état de nature aux antipodes, était un artisan plein d’adresse et de charme.

* * *

Chez Bernheim, nous pouvons admirer les toiles de Luce, peintre robuste, talent délicat et plein de franchise auquel l’art contemporain doit des paysages émouvants et des dessins empreints d’humanité véritable.

[1910-11-29] La Vie artistique

Cercle international des arts §

L’Intransigeant, nº 11094, 29 novembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 239]

Une fort intéressante exposition d’ensemble vient de s’ouvrir dans la salle du boulevard Raspail, sous la présidence de M. Dujardin-Beaumetz.

M. Bornet, l’intelligent organisateur, a réuni des œuvres dues aux talents les plus divers.

Citons quelques exposants. Ce sont : Aman-Jean, Baffier, Mme Buisson, Buyko, Biésy, Mlle Barmekow, Bugatti, Bourgoin, Émile Bernard qu’une élite regarde comme un des grands artistes de ce temps, Béclu, Jacques Blanche, L. Banche, Cavaillon, Charles Cottet, Mme Marie Cazin, Mme Michel Cazin, M. Michel Cazin, Mlle de Cordoba, John Crooke, Edison Connell, A. Chansy, Centore, Mme Camille de Sainte-Croix, Juan Clara, José Clara, Carolus Duran, Dehérain, Mlle Delorme, Mme Dampt, M. Dampt, Mme Degen, Didérick, le puissant Diriks, Doucet, Ricardo Florès, Fléau, Froment-Meurice, Geneviève Granger, les travaux précis et pleins de poésie de Dorothée George, Mme George, Mlle Gaucher, Mme Galtier-Boissière, Mlle Van Grommingen, Huyot X. du Médic, Bernard Harrisson, Victor Kooss, Lagare, La Gandara, Laneyrie, Lechat, M. et Mme Lecreux, Lejeune, Paul Manrou, l’automnal Maxence Muller, Edgar Muller, Maillaud, Jeanne Mesens, Paul Franz Namur, Mme Madeleine Namur, Nathan, Mlle Nordenskjold, Oger, Mme Onichimowska, Pannemaker, Alice Pihen, Georges Philippe, Popinot, Quidor, Jean Rémond, Mme Denis Rault, Rieuner, Sarniguet, Steinlen, Tanner, Mme Van Trigt, Miss Temple, Mlle Villedieu, Paul Villiers, Charles Waltner, Wuillaume, Mlle Jeanet, Marcel Roux et Marcel Lenoir qui veut explorer toutes les régions du grand empire des beaux-arts.

[1910-11-29] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Max Jacob] §

L’Intransigeant, nº 11094, 29 novembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1026-1027]

Max Jacob a des manières élégantes et il est vêtu d’une façon un peu désuète. Il s’est composé un système astrologique duquel il a tiré un art poétique et une métaphysique. Dites-lui votre acte de naissance, il vous dira aussitôt votre avenir, votre carrière et illustrera sa démonstration par des parallèles avec les grands hommes nés le même jour que vous.

Il aime la bonne cuisine, la Bretagne, les friandises et les chapeaux hauts de forme. Et si vous le compariez à quelqu’un il serait furieux.

Détail particulier : Max Jacob écrit un poème chaque matin, l’après-midi il peint pour se récréer et le soir il le consacre à ses amis, à ses cousins et aux grâces.

[1910-12-01] La Vie artistique

Peintures d’André Lhote §

L’Intransigeant, nº 11096, 1er décembre 1910, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 240]

Voici la première exposition d’ensemble d’un jeune peintre sur lequel on fonde beaucoup d’espoir. Les cadres qu’il réunit à la galerie Druet rencontreront à coup sûr des admirateurs. À propos d’André Lhote, M. Charles Morice s’est plu à évoquer les noms de Carrière, de Gauguin, voire de Rubens. C’est dire l’importance qu’il accorde à l’artiste qu’il a découvert.

« Il regarde directement la vie dans son agitation variée », écrit, dans une préface pleine de lyrisme, Charles Morice, « et c’est de la réalité objectivement considérée qu’il cherche l’expression décorative… Il apporte dans cette observation directe de la vie une passion dont le foyer reste intérieur, et c’est cette ardeur intime qui permet de tout espérer. »

Un tel enthousiasme honore singulièrement celui qui en est l’objet. Aussi, tous ceux qui aiment l’art divin de la peinture iront-ils examiner l’œuvre initiale d’André Lhote, non pas seulement avec curiosité, mais avec cette dévotion qu’exigent et que malheureusement n’obtiennent pas toujours à leurs débuts les artistes promis pour de hautes destinées.

[1910-12-07] La Vie artistique

Peintures de Granzow §

L’Intransigeant, nº 11102, 7 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 240-241]

Depuis sa première exposition dont j’eus le plaisir d’écrire la préface, Vladislav Granzow a, par un travail assidu, donné plus de forces à ses dons de décorateur.

Comme Granzow a raison de nous montrer ses très belles copies de Vélasquez, de Rubens, de Ribera, de Titien ! Qu’on ne voit point là une vaine ostentation de voyageur soucieux de prouver qu’il connaît les grands musées d’Europe. C’est avant tout le désir que possède un peintre épris de son art de nous montrer qu’il a étudié les maîtres et s’est efforcé de pénétrer les secrets de leur génie. Une haute culture n’est point chose si honteuse, comme voudraient le faire croire nos grands ignorants et les belles ignorantes.

Ces copies des maîtres ne nuisent point par leur voisinage aux tableaux originaux de Granzow. De tant d’études dans les musées, devant les cadres les plus sublimes, il a acquis un goût de la composition qui l’a préservé des excès du réalisme moderne et qui rend plus appréciables encore toutes les qualités de sa peinture. On sent, chez cet artiste indépendant, des formules académiques et, des autres, des tendances qu’il s’efforce de concilier en généralisant les compositions dans un sens décoratif. Granzow tente de s’élever à un style.

[1910-12-12] La Vie artistique

Premier groupe à la galerie Druet §

L’Intransigeant, nº 11107, 12 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 241-242]

La galerie Druet vient d’ouvrir une exposition de son premier groupe de peintres modernes.

Nous retrouvons là un tableau connu de M. Maurice Denis. M. Vallotton expose des dessins colorés dans le style d’Ingres. Il y a encore M. Laprade et un pointilliste belge, M. Van Rysselberghe.

M. Odilon Redon, qui expose rarement, a envoyé de petites taches mystiques fort curieuses. Le modeste M. Sérusier a été relégué dans un coin où ses cadres paraissent méditer sur ceux de Gauguin. Le sculpteur Maillol est là avec un parent, M. Gaspard Maillol, dont l’art paraît plus incertain que le sien. Voici pour terminer, les belles fatma de M. Verhœven, très ohé ! ohé ! Quelques Hermann-Paul et des peintures de Lebasque qui s’épuise à vouloir paraître dans toutes les expositions de l’année. Je suis certain que le quatrième groupe de la galerie Druet sera le plus intéressant de ces expositions collectives.

Attendons-la.

[1910-12-15] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11110, 15 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 242-243]

La 28e Exposition de la Société internationale de peinture et de sculpture présente un grand intérêt au point de vue de la sculpture. On peut y être témoin, en contemplant les œuvres qui y ont été envoyées, de cette grande lutte entre l’académisme assommant et ce besoin de créer à tort et à travers qu’éprouvent aujourd’hui les artistes, même les moins doués. Que diable ! Tout le monde ne peut plus être Dieu… Mais louons M. Théodore Rivière parce qu’il aime les matières précieuses. Sa sculpture éléphantine : Bacchus, est agréablement dionysiaque. La Danseuse de M. Landowski rythme à merveille un pas sacré. Parmi les envois de peinture, notons le portrait du jovial M. Brisson (qu’on ne nous parle plus de sa tristesse, pour la gaieté il est du Portugal, et sans remords, depuis la république), qui est évidemment le clou de l’exposition. Outre ce tableau historique de M. Carrier-Belleuse, il y a des envois de MM. Henri Zo, Gorguet, Laparra, etc.

* * *

M. Alcide Le Beau offre à l’admiration de ses visiteurs, dans son propre atelier, une importante exposition de ses œuvres. Il y a là une grande variété d’inspiration, une ingéniosité instinctive et beaucoup d’acquis. Alcide Le Beau s’amuse à interpréter à la française l’art des Japonais. Et les artistes ont toujours raison quand ils s’amusent !

* * *

À la galerie Blot, une cinquantaine de petites peintures de Bretagne et d’Italie, œuvres nouvelles de Maurice

Asselin, plaisent par la spontanéité, par un don des couleurs qui arrive parfois à rendre de belles lumières italiennes. Mais combien nous préférons les paysages d’Asselin à ses figures et même à ses natures mortes.

[1910-12-17] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11112, 17 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 243]

MM. Tristan Klingsor, Louis Le Bail, Charles Milcendeau exposent leurs œuvres à la galerie L’Amateur, 43, rue Lafayette. On sait qu’il ne faut pas confondre Tristan Klingsor, le peintre, avec le poète, son homonyme. Ils ne font qu’un, c’est entendu, mais leurs talents sont si opposés !

* * *

Jusqu’au 31 décembre, on pourra visiter à la galerie Georges-Petit l’exposition de la Comédie humaine, que préside M. Arsène Alexandre. On y remarque des œuvres de Drésa, qui eut un si franc succès en brossant le décor du Sicilien qu’il mit en scène d’une façon pleine d’agrément. Parmi les exposants, mentionnons encore le prestigieux Cappiello, Brunelleschi, Chapuy, Georges Delaw, Devambez, Abel Faivre, Gosé, Jeanniot, Milcendeau, Ricardo Florès, Sem, Steinlen, Jean Veber et Vogel.

* * *

L’exposition G. Dola, au Cercle international des arts, ne comprend pas moins de cent soixante-treize numéros comprenant quatre-vingt-trois peintures de Paris, de l’Île-de-France, de Franche-Comté, etc. Quelques maquettes d’affiches de théâtre, des illustrations et des estampes.

[1910-12-21] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11116, 21 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 244]

On vient d’inaugurer à la galerie Vollard une exposition de premier ordre. Ce sont des tableaux de Pablo Picasso. Bien qu’il s’agisse là d’œuvres anciennes, de jeunesse, pourrait-on dire, la personnalité de l’artiste, la force de son talent, la beauté des ouvrages exposés donnent à cette manifestation une grande importance. Et comme Picasso ne participe à aucun Salon, tout le monde [va] voir rue Laffitte ces belles peintures jusqu’ici inconnues du public.

[1910-12-23] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11118, 23 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 244-245]

On a ajouté à la galerie Vollard, rue Laffitte, quelques toiles caractéristiques de Pablo Picasso. Ces toiles, jointes à celles qui sont exposées depuis trois jours, forment un ensemble très beau dont il sera reparlé.

* * *

Jean Deville, qui est un peintre varié, plein d’énergie et dont on connaît aussi des bois très remarquables, portraits de Nietzsche, de Moréas, expose dans son atelier, à Montparnasse, ses dernières œuvres ; une belle préface de M. Léon Werth présente au public l’artiste inquiet, plein de dons qui s’appelle Jean Deville.

* * *

À la galerie Bernheim-Jeune, on voit une exposition collective de tout premier ordre, que l’on a intitulée « La Faune ». On y voit des bœufs de Corot et de Van Gogh, les chats de Bonnard qui se font la raie comme des messieurs chics, des cerfs de Courbet, des chevaux [de] Degas, de Delacroix, de Constantin Guys, de K.-X. Roussel, de Maurice Denis ; des chiens de Gauguin, de Manet, de Monticelli, de Toulouse-Lautrec ; des paons de Cézanne ; des fauves de Barye et de Delacroix. Ensemble admirable qu’il faut aller contempler. On y verra aussi Le Cirque de Seurat et l’esquisse d’Un dimanche d’été à la Grande-Jatte, œuvres où sont contenues tout ce que l’art moderne peut avoir trouvé de nouveautés.

[1910-12-25] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11120, 25 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 245-246]

À la galerie des Artistes modernes, 19, rue Caumartin, on visite la 3e Exposition de l’éclectique, dont M. Anatole France est président d’honneur. Les arts appliqués ont aujourd’hui beaucoup de fervents qui s’attachent à les régénérer et il faut dire que parfois l’artiste réussit fort bien sa besogne d’artisan. Citons Mme Mito René-Jean qui expose de très beaux bijoux ; Mme Le Meilleur, Mlle de Félice, Mme Le Roy-Desrivières, MM. Bastard, Bigot, Bonvallet, L. Brachet, P. Calmettes, H. Calvet, J. Coudyser, Dammouse, E. Decœur, Désiré-Lucas, Dufrêne, Dunaud, A. Grosjean, Feuillatre, Ganesco, Grandhomme, Ch. Rivaud, E. Robert, M. Roll, Frank Scheldecker, P. Seguin, Van der Weyden, Ch. Vincent, P. Waldmann, Vuillaume, dont les talents divers s’appliquent soit à la joaillerie, soit aux dentelles, soit aux reliures, soit à la céramique, etc.

* * *

Le peintre Alexandre Altmann expose dans son atelier du passage de Dantzig à Vaugirard quelques paysages aérés qui touchent par leur sobriété et par la vivacité d’un coloris agréablement nuancé.

* * *

Quelques lecteurs s’inquiètent au sujet du catalogue de l’exposition Picasso qui est ouverte en ce moment à la galerie Vollard, rue Laffitte. Il n’en a pas été fait, pas plus qu’il n’a été envoyé, de cartes d’invitation. Les toiles n’ont même pas été encadrées. Les œuvres d’une aussi haute valeur artistique se passent de la pompe des cadres, toutefois la simplicité un tout petit peu moins décidée n’eût pas semblé déplacée.

[1910-12-26] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11121, 26 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 246]

J’ai visité, à l’École des beaux-arts, l’exposition des achats que l’État a faits cette année dans les divers Salons. Avant que ces œuvres aillent dormir dans les musées de province, on permet aux Parisiens de les contempler toutes ensemble. Comme on pense, le plus grand nombre de ces acquisitions est honnête, sans plus. Les seules choses significatives se trouvent à la sculpture avec Rodin, Despiau, Bourdelle et le groupe de Landowski, groupe qui témoigne au moins d’un grand savoir. Vous reverrez avec plaisir ou déplaisir, selon vos tendances esthétiques, le grand panneau d’Henri Martin et l’énorme amas de peintures informes dues à des peintres des cinq parties du monde. Et pendant ce temps-là, les plus belles toiles modernes sont acquises par les musées étrangers.

* * *

Chez Bernheim-Jeune, en même temps que la très belle exposition de « La Faune », on peut visiter une trentaine de dessins de Constantin Guys représentant des femmes. Les croquis de cet artiste sont des œuvres définitives et l’on comprend l’enthousiasme de Baudelaire pour cet art nerveux, précis, moderne, rapide et essentiel.

[1910-12-26] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11121, 26 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1308]

Il est fort possible que l’on voie, un de ces jours, le nom d’Eugène Montfort dans les sommaires de La Revue des Deux Mondes. C’est qu’au fond la vieille revue est encore plus avancée d’allures que nombre de revues jeunes.

* * *

Voici des « vers Vachette », de Jean Moréas, que nous communique un de ses amis et qu’on nous assure être inédits.

Qui donc est cestuy-là ? C’est Rappoport l’Ancien
Bellâtre d’athéiste et carpocratien.

Quittant le Vachette, il s’en va
Gonflé contre Casanova D’un venin ésotérique,
Et bientôt Riccio Canudo
Gémira sur l’affreux Lido
Avec la pâle Adriatique.

Gustave Fréjaville
Soupire : je me vois
Bien mieux sous les frais bois
De Meudon, de Chaville
Que dans l’Hôtel de Ville.

Fréjaville, grand cœur, que Vénus favorise.
Sans le secours de l’art, eût bien réduit Florise.

[1910-12-28] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11123, 28 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 247]

À la galerie Hébrard, on expose en ce moment quelques maquettes, quelques bustes de Dalou.

* * *

Raoul Dufy expose chez Druet des bois gravés destinés à illustrer le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, qui paraîtra en janvier. Ces bois qui témoignent d’une grande sûreté de métier sont traités d’une manière large où les détails qui ne sont jamais évités ne deviennent point des minuties. Il faut signaler la curieuse interprétation que Dufy a donnée de la fabuleuse figure des sirènes. Comme elles ont disparu en même temps que le gouffre de Scylla, lors de l’inoubliable catastrophe qui ruina Messine, on serait en peine de savoir quelle était, en réalité, leur figure. Les Grecs en faisaient des oiseaux à visage et poitrine de femme, pour les Latins les monstres charmants se terminaient en queue de poisson, desinit in piscem ; Dufy s’est souvenu de ces deux conceptions, ses sirènes sont ailées, et leurs corps s’achèvent vifs, ronds et fermes comme ceux des thons.

[1910-12-29] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11124, 29 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 247]

À la Galerie des arts décoratifs, 7, rue Laffitte, on voit une exposition de céramique par M. Simmer qui sait trouver des formes heureuses. J’aime moins son ornementation maintenue selon la mode d’aujourd’hui dans cette neutralité décorative si chère aux gens qui tendent leurs murs en toile-ficelle.

[1910-12-29] Un canard à la rouennaise

Comment on fit connaître un Racine ignoré §

L’Intransigeant, nº 11124, 29 décembre 1910, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 1202-1204]

On se souvient des incidents qui marquèrent, à l’Odéon, les conférences de M. René Fauchois sur Racine.

On croit généralement que ces manifestations furent spontanées, que le bon goût des spectateurs se révolta contre un conférencier qui tentait de saboter un chef-d’œuvre. En réalité, la première conférence de M. Fauchois se passa sans bruit et il n’est peut-être pas inutile de rapporter ici des faits qui pourront servir de contribution à une future histoire de la réclame littéraire en France.

Avant sa première conférence, M. René Fauchois achevait de déjeuner dans un restaurant voisin de l’Odéon. L’auteur de Beethovenest de Rouen. Quoi d’étonnant si dans la vieille querelle qui divise depuis longtemps les Français en cornéliens et en raciniens, un Rouennais a tenu à se montrer l’adversaire de Racine en faveur du grand tragique qui est la gloire de Rouen ? M. Fauchois se disposait donc à ne point goûter Racine, comme firent avant lui Mme la marquise de Sévigné, Victor Hugo et M. Granier de Cassagnac. Le jeune conférencier reçut alors un mot signé : Masson-Forestier, où cet auteur l’avisait qu’il viendrait à l’Odéon pour l’applaudir, lui annonçait qu’il publiait un volume sur Racine, lui faisait connaître quelques faits destinés à nourrir la conférence et le priait de ne le point nommer.

La conférence eut lieu. À aucun moment elle ne fut houleuse. Une fois seulement, M. Fauchois ayant avancé au sujet du règne du Roi-Soleil quelques considérations qui déplurent à un spectateur royaliste, celui-ci se leva en s’écriant qu’il ne permettrait pas que l’on insultât Louis XIV. Mais cette protestation n’eut point d’écho. Les autres spectateurs ne s’en mêlèrent point et le conférencier ayant déclaré qu’il ne faisait pas de politique, qu’il ne mettait point au compte de la royauté des faits qui concernaient non un système de gouvernement mais une époque, étant d’avis que si la France avait été en république au temps de Racine l’hygiène n’y eût pas été plus en honneur, on l’applaudit chaleureusement.

Son discours achevé, les bravos rappelèrent quatre fois le conférencier sur la scène. Personne ne se souvenait de l’interruption et M. Fauchois l’avait oubliée lorsque le soir une note du Tempsfit connaître à l’univers entier que de violents incidents avaient troublé la conférence de l’Odéon, que M. Fauchois n’avait pu parler devant une salle debout qui l’apostrophait. Tous les journaux s’en mêlèrent, la querelle devint épique. La littérature et la politique s’y mêlèrent dans des proportions si singulières que le tout aboutit au brouhaha qui marqua la seconde conférence et dont on connaît les circonstances.

Mais ce que l’on ne sait pas, ce que l’on apprit seulement plus tard, c’est que la note du Tempsqui déchaîna toute l’affaire et qu’en faveur de la ville natale de M. Fauchois nous appellerons un canard à la rouennaise, avait été communiquée à notre grand confrère par M. Masson-Forestier lui-même qui attira ainsi l’attention du grand public sur Racine et qui faisait paraître ces jours-là, à la librairie du Mercure de France, un gros livre agrémenté d’un portrait d’ailleurs contesté de l’auteur de Phèdreet intitulé : Autour d’un Racine ignoré.

Qu’un auteur aime la réclame… Soit ! Mais que pour s’en faire il risque de compromettre un nom sublime et ravale la grande ombre de Racine au rang de courtier de publicité, c’est trop, beaucoup trop…

[1910-12-30] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11125, 30 décembre 1910, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 248]

Un poète, marchand de tableaux ? Cela ne s’était peut-être jamais vu et il en existe un depuis peu. M. Charles Vildrac est ce poète-là, et il semble bien que parmi les professions artistiques aucune ne soit plus poétique que celle qu’il a choisie. Ut pictura poesis sera désormais, sans aucun doute, sa devise.

M. Vildrac, donc, après s’être associé à M. Marseille, a ouvert sa galerie rue de Seine, presque à l’angle de la rue des Beaux-Arts. Il expose des tableaux, des statues, des dessins, des gravures des artistes novateurs qui sont les plus discutés en ce moment. On y voit des œuvres de Charles Guérin, Pierre Girieud, Bourdelle, Marie Laurencin, Gleizes, Marcel Lenoir, Herbin, Raoul Dufy, etc.

On vit même, il y a peu de jours, une toile déjà célèbre faire un court passage à cette galerie. C’était un grand tableau de Picasso, dont l’exposition obtient tant de succès rue Laffitte, à la galerie Vollard. Le tableau en question, reproduit autrefois dans La Plume, figura il y a quelques années à l’exposition de Venise ; acquis par un amateur français dont la mort dispersa la collection, il passa des enchères à la rue de Seine où il ne séjourna point.

[1911-01-03] L’Art jaune.
Raphaëls et Rembrandts chinois. Mme de Wegener expose à Paris sa fameuse collection §

L’Intransigeant, nº 11129, 3 janvier 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 250-252]

Plusieurs fois déjà on a annoncé que la fameuse collection de peintures rapportées de Chine par Mme de Wegener allait être exposée à Paris.

L’an dernier, on s’en souvient, on devait voir ces peintures au musée Guimet. Les cartes d’invitation furent imprimées et expédiées, mais on ne vit pas la collection Wegener. Au dernier moment, cette dame berlinoise interdit que l’on ouvrît les caisses qui contenaient les précieux rouleaux.

Aujourd’hui, c’est chose faite, et, grâce à M. Brummer, les peintures des Raphaëls et des Rembrandts de la Chine sont accrochées dans la galerie Bernheim-Jeune, où le public peut aller les voir.

Lorsqu’elle fut exposée à Londres, la collection de Mme de Wegener obtint un très grand succès, et le British Museum acquit pour plusieurs centaines de mille francs de ces peintures anciennes.

Ce fut un beau tapage à Berlin ! On reprocha violemment aux musées allemands d’avoir laissé échapper une collection allemande du premier ordre, tandis que l’on achetait à grands frais la Flora faussement attribuée à Léonard de Vinci. Mais il était trop tard, et pour ne pas avoir l’air de revenir sur leurs décisions, les représentants des musées allemands continuèrent à bouder la collection de Mme de Wegener.

* * *

On dit, d’autre part, que Mme de Wegener ne voulut pas laisser exposer ses peintures au musée Guimet parce que les salles lui parurent trop sombres.

* * *

L’ensemble de l’exposition présente un aspect original. Les peintures chinoises, kakémonos peints sur soie ou sur papier avec des couleurs végétales, offrent l’aspect de pancartes infiniment précieuses. Ce sont, en effet, des rouleaux que l’amateur chinois déroule lorsqu’il veut les contempler, il les enroule ensuite et les conserve ainsi dans des boîtes à l’abri de la lumière.

* * *

La plus précieuse de ces peintures est, paraît-il, celle qui représente un Berger et ses moutons. Elle remonterait au ixe siècle après Jésus-Christ. Il y a une Assemblée de dieux qui rappelle Giotto et une peinture représentant Deux sœurs qui fait songer à Botticelli. On regardera avec curiosité sinon avec émotion un grand kakémono représentant deux femmes dont l’une, assise, est le propre portrait d’une concubine de je ne sais quel empereur chinois du xvie siècle. Les calomnies déterminèrent l’empereur à la faire étouffer.

Je préfère, pour ma part, une charmante peinture figurant une jeune femme à robe rouge transparente et quelques figures de bêtes et d’oiseaux d’une grâce et d’une vérité parfaites.

Il y a aussi des peintures de la fin de la dynastie des Ming qui rappellent la délicatesse nerveuse et la fraîcheur des paysages impressionnistes.

Je vous donnerais bien les noms des grands peintres chinois qui figurent dans la collection de Mme de Wegener. Mais à quoi bon ? Ces noms sont difficiles à retenir et ils ne risquent point de devenir populaires en France.

Tout de même, l’art chinois large, puissant, élevé, pourrait bien hériter de l’admiration que l’on professait jusqu’ici pour les Japonais qui, singes du grand art chinois, n’ont produit qu’un art nain.

[1911-01-03] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11129, 3 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1309]

La Nouvelle Revue française (janvier) publie le commencement d’Isabelle, par André Gide, et le deuxième acte de L’Otage de Paul Claudel. Et ce sont, différentes par la forme et le souci, deux belles choses.

[1911-01-04] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11130, 4 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 252]

Parmi les anciennes peintures chinoises de la collection Olga-Julia Wegener, nous avons omis de signaler de précieux kakémonos (les kakémonos se déroulent horizontalement) représentant des dames, des chevaux, des paysages.

* * *

M. Gustave Brisgand, officier de l’instruction publique, expose dans les galeries Arthur-Tooth-and-Sons des portraits de femmes et une série de nus qui sont des choses auxquelles répond excellemment, dans l’ordre de la confiserie, le sucre d’orge. Quelques noms d’artistes aimés du public et dont M. Brisgand a tiré le portrait donnent quelque intérêt à cette exposition. Quelles démarches ne ferait-on pas pour voir les portraits de Mlles Régina Badet, Gilda Darthy, Polaire, Gaby Deslys ?…

* * *

M. Ambroise Vollard a fermé sa galerie jusqu’au 12 janvier. À cette date, l’exposition Picasso rouvrira ses portes jusqu’à la fin février.

[1911-01-05] La Cimaise. Sa troisième exposition chez Georges-Petit §

L’Intransigeant, nº 11131, 5 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 253-254]

C’était aujourd’hui le vernissage de la Cimaise, chez Georges-Petit. La Cimaise dont M. Couyba est président d’honneur, a mis sa troisième exposition sous le patronage d’Albert Samain. Il est décidément le poète à la mode, ce qui est souvent une façon d’être démodé. Ce n’est pas le cas, en l’occurrence, et les sociétaires de la Cimaise ont été fort bien inspirés en mettant en épigraphe à leur catalogue de beaux vers comme celui-ci :

Fais ton pain simplement dans la paix du Seigneur.

Voilà une fort spirituelle manière d’insinuer que l’on n’expose pas de croûtes.

* * *

On goûtera avant tout de fort belles eaux-fortes de M. Jacques Beurdeley, qui s’attache et réussit à fixer en gravure les délicatesses de l’atmosphère. Le Chemin des noyers, notation de matin, La Lisière du bois, notation de soir, sont des morceaux achevés.

Les eaux-fortes de M. Jouas-Poutrel sont également parmi les œuvres intéressantes de cette exposition. Vues de Rouen, conçues avec un très vif sentiment de l’exactitude et exécutées avec énergie.

M. Marcel Bain a séjourné au pays basque et en montre des paysages.

Les broderies de Mme Marguerite Bossard sont extrêmement précieuses et d’un travail très minutieux.

Les lustres de M. Brindeau de Jarny sont simples et de bon goût. Il faut encore signaler un modèle de couvert très sobre et qui doit être fort agréable à manier.

M. Édouard Morerod a envoyé quelques tableaux que l’on pourrait intituler L’Espagne en Suisse et que domine le souvenir de M. Van Dongen.

Le Jugement de Pâris, de M. Bloomfield, se ressent peut-être de l’influence de M. Maurice Denis.

On regardera les cires perdues de M. Henry Bouchard, les natures mortes de M. H.-B. Calvet.

M. Paul de Castro encadre fort bien les peintures qu’il a rapportées de Toscane.

Les pâtes de verre polychrome de M. François Décorchemont dénotent une grande science technique et sont assez nouvelles, mais d’une matière peu agréable en somme.

M. Fornerod peint consciencieusement et l’on goûtera son Panier renversé.

M. Jean de La Houghe a noté les détails d’Une répétition à la Schola cantorum.

Les statuettes de Mlle Jeanne Jozon ont de la grâce et tout particulièrement ses Danseuses.

Citons les paysages italiens de M. Édouard Monchablon et une charmante toile du même peintre, Départ incertain, œuvre d’une grande distinction, le Ciel orageux de M. Jean Rémond, les animaux exécutés en marbres de couleur par M. Édouard Sandon, les portraits de Mlle Magdeleine Térouanne, les Chats en ébène de M. Henri Valette, les Remparts de Saint-Malo par M. Lucien Penat, les aquarelles de M. Henri Marret qu’il ne faut pas confondre avec M. Méret qui expose un Petit Trianon et d’agréables vues de Saint-Jean-Pied-de-Port, le Bouquet de roses de M. Georges Marcolesco, les paysages du Berry par M. Fernand Maillaud, l’impression de soir par M. Paul Lefebvre, les gravures en couleurs, fleurs et fruits, de M. Gaston Lecreux, les marines de M. Albert Lechat, le Vieux cimetière de Mlle Suzanne Labatut, les gravures sur bois de M. Joyan, les lithographies de M. Paul Jouve, les vues d’Italie de M. Bernard Harrisson, les gravures de MM. François Debérain, Desch, Amédée Féan, Les Cyprès de M. Dabadie, les lampes de M. Colot, les pastels de M. P.-E. Colin, les différents portraits de Ghemma par M. Chahine, les vues d’Alger par M. Cauvy.

C’est un ensemble varié, de bon ton et où l’on remarquera surtout de belles gravures et d’excellents travaux d’art appliqué.

[1911-01-05] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11131, 5 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1309]

La souscription pour le buste de Charles-Louis Philippe que vient d’achever Bourdelle et qui doit orner à Cérilly la tombe de l’auteur de Marie Donadieu est close. Dans la dernière liste on lit les noms de Mmes de Noailles, Marguerite Audoux, M. Francis Jammes, etc.

[1911-01-06] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11132, 6 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 255]

M. Robert Vannah expose chez Georges-Petit quelques portraits et des paysages élégants pris sur la Côte d’Azur, à Fontainebleau, sur les bords du Loing. Il nous montre quelques vues de Monaco où il exprime suffisamment le charme du petit pays auquel nous devons Emmanuel Gonzalès et l’océanographie.

On voit encore dans la salle où sont les peintures de M. Robert Vannah des sculptures de Mme Bessie Potter, La Danse et L’Écharpe.

[1911-01-07] Un petit vernissage.
L’Association des artistes de Paris et du département de la Seine ouvre rue Royale sa deuxième exposition §

L’Intransigeant, nº 11133, 7 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 255-256]

L’A.A.P.D.S. a ouvert aujourd’hui — et M. de Selves l’a inaugurée — sa deuxième exposition qui sera publique du 6 au 28 janvier, rue Royale, à la galerie Brunner. C’est un Salon en miniature où les tableaux, pressés les uns contre les autres, sont trop nombreux. Il y a, au demeurant, cinquante exposants qui ont envoyé plusieurs œuvres ; c’est beaucoup.

* * *

Les deux portraits de femmes par M. Louis Biloul ont de la distinction. Les portraits sont d’ailleurs les envois les plus amusants de cette exposition, et tout particulièrement le portrait de Mgr le comte de Bourgade-la-Dardye, camérier secret de S. S. Léon XIII, très singulier document sur une époque où les hommes sont sceptiques et se vêtent en gris.

On regardera les jolies toiles de Chapuy : En plein champ, Liseuse et Pointe de l’île de Billancourt.

Le Pardon de Sainte-Anne-la-Palud, par M. Cheffer, est une pochade où Tristan Corbière n’a rien à voir. Les nus de M. Chéreau ont des lignes gracieuses.

Qu’ils sont peu américains, les Peaux-rouges de M. Cormon ! On dirait des figurants exécutant dans l’ancien champ de courses du Vésinet une scène pour le cinématographe. M. Raphaël Collin a envoyé un Coin de parc, et M. Dagnan-Bouveret une Étude. Les paysages de M. Jules Donzel sont discrets et pleins de fraîcheur. Notons La Coquetterie de M. Gumery, L’Étang de Saint-Cucufa de M. Alexandre Nozal, et l’Allée herbue de M. Alfred-Philippe Roll.

La section de sculpture renferme un bas-relief édilitaire, La Ville de Paris créant l’école Estienne, et un Jeune chat en marbre de Gardet. On admirera en même temps que ses Dentelles la longue patience de M. Mezzera. M. Roty, qui est sans aucun doute un des artistes dont les œuvres sont les plus populaires, a envoyé quelques médailles auxquelles les gens avares préféreront sa Semeuse.

Parmi les gravures, on remarquera un Portrait de Gambetta très IIIe République, par M. Lefort, et, du même artiste, une charmante vignette représentant Mme Judith Gautier, dont le nom est porté au catalogue avec une déplorable faute d’orthographe.

[1911-01-10] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11136, 10 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 256-257]

Il y a dans les productions des arts du feu un attrait pour ainsi dire imprévu qui est ce que l’on pourrait appeler : la part du feu. Les céramiques de grand feu, la porcelaine flammée, les grès patinés que M. Rumèbe expose à la galerie Moleux possèdent en outre un charme personnel. M. Rumèbe emploie avec discrétion des motifs décoratifs très simples et réussit certains coulages noirs ou gris d’une matité très rare.

Dans la même galerie on peut voir les peintures de H. Brugnot qui aime les paysages délicats et frais, noyés dans une atmosphère légère. H. Brugnot rend avec une fine simplicité la campagne anglaise, les jardins de France, les bords de la Tamise et les rives de la Somme. Il a encore trouvé en Espagne, dans la Sierra Nevada, des coins de nature aérés et discrètement fleuris.

* * *

L’exposition G. Dola dont nous avons déjà parlé et qui a lieu au Cercle international des arts, boulevard Raspail, est prolongée. Deux de ces paysages exacts et émus ont été acquis par l’État.

* * *

Aimez-vous la photographie ? M. Druet en a mis partout dans sa galerie. Ce sont de belles photographies reproduisant d’une façon très satisfaisante des tableaux célèbres de Léonard de Vinci à Maurice Denis en passant par le Titien, Ingres, Toulouse-Lautrec et Cézanne.

Et je connais quelqu’un qui va vite acheter la reproduction du Cirque de Seurat, non parce qu’il aime la photographie, mais parce qu’il aime beaucoup Seurat.

[1911-01-11] Encore l’Art jaune.
Est-ce une réponse du tac au tac ? Après Mme Wegener, Mme Langwell nous révèle l’art chinois §

L’Intransigeant, nº 11137, 11 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 257-258]

Décidément, les arts exotiques sont à la mode. La collection de peintures chinoises anciennes de Mme Wegener n’était pas plus tôt exposée chez Bernheim-Jeune que l’on annonçait l’exposition, chez Durand-Ruel, des peintures chinoises anciennes de la collection de Mme F. Langweil. Sans doute, la série n’est-elle pas finie, et les expositions de peintures chinoises anciennes ne font-elles que commencer. L’art chinois va faire fureur. Et il est bien remarquable que ce soit, avant tout, des dames qui s’y intéressent : Mme Wegener, Mme Langweil. Les collectionneuses ont eu plus de flair que les collectionneurs.

* * *

Ainsi Mme Langweil expose une centaine de peintures chinoises, dont quelques-unes très belles, dont beaucoup sont des œuvres secondaires. On aurait pu se dispenser d’exposer celles qui appartiennent à des artistes japonisants.

* * *

Outre ces peintures dont on déplore parfois les encadrements, Mme Langweil expose un ensemble inestimable de sculptures, de terres cuites très anciennes, recueillies au cours de fouilles pratiquées à l’extérieur de la Chine.

Ces spécimens infiniment précieux, d’un art très beau et peu connu, ces statuettes, ces cavaliers, complètent heureusement l’enseignement que nous valent ces deux expositions simultanées d’art chinois ancien.

[1911-01-11] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Jean-Jacques Brousson] §

L’Intransigeant, nº 11137, 11 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1027]

Jean-Jacques Brousson est un jeune homme joli, mince et brun avec des yeux ardents. Critique passionné et qui se montre parfois lettré, il se pique d’être juste. Aucune considération, aucune situation acquise ne sont capables d’influencer son jugement. Du moins il le dit. Il a une érudition et une imagination de normalien. Il a vécu dans l’intimité d’Anatole France et si l’on en croit le dicton : « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es », Jean-Jacques Brousson est un esprit distingué. Il nous doit un livre sur le maître. On dit que Jean-Jacques Brousson se dispose à publier un roman.

[1911-01-12] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11138, 12 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 258-259]

« Le réalisme, l’école du plein air, l’impressionnisme », dit M. Théodore Duret dans une préface qu’il a écrite pour l’exposition de Jean Puy à la galerie Blot, « ont donné naissance à des formes banales, de même que le classicisme et les écoles traditionnelles qui les avaient précédés. Il n’a pas été plus difficile, à la longue, de peindre d’une manière conventionnelle, en tons tranchés et en couleurs vives juxtaposées, qu’il ne l’avait été en employant des oppositions d’ombre et de lumière et en éteignant les clartés sous une pénombre générale. »

Ces justes réflexions ne caractérisent point l’œuvre de Jean Puy ; elles en blasonnent cependant une partie, certaines baignades, certains morceaux, comme cette peinture d’après un torse de plâtre, et même certains paysages.

Cependant, le talent de Jean Puy et son originalité souvent indéniables sont hors de question. Ses nudités toisonnées et charmantes sont ici d’une sensualité qui justifierait la fougue aventureuse d’un Casanova. La peinture de Puy est sans tristesse et tout imprégnée d’une grâce spirituelle et voluptueuse, rare aujourd’hui.

On aimera une composition intitulée Le Peintre, qui gagnerait à paraître dans des proportions plus grandes et qui sont peut-être en dehors des moyens de l’artiste. Mais le meilleur morceau est, à mon sens, une petite toile intime et gamine que le catalogue appelle Au piano. Le Vieil homme témoigne d’un effort véritable vers le style, la noblesse, et y atteint, sans perdre aucune qualité de coloris et de finesse qui sont les dons les plus aimables de Jean Puy.

[1911-01-14] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11140, 14 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 259]

M. E. Leteurtre expose d’intéressantes aquarelles à la galerie P.-Le-Chevallier.

Il interprète consciencieusement de jolis coins de nature, des paysages urbains ou ruraux dont l’intérêt est toujours augmenté par la célébrité du site ou des gens qui le hantèrent. Voici Le Jardin d’Eugène Delacroix, rue de Furstemberg ; voici le Vieux puits du musée de Cluny ; voici [lacune] et le lac du Bourget ; voici de Vieilles maisons à Enval. La fraîcheur des tons de l’aquarelle donne encore plus d’attrait à ces fines compositions d’après nature où passent de prestes et très vivantes silhouettes.

[1911-01-19] Au Cercle Volney.
Une exposition intéressante où l’on verra surtout beaucoup de portraits §

L’Intransigeant, nº 1145, 19 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 260]

L’exposition de peinture et de sculpture du Cercle artistique et littéraire offre chaque année à la curiosité du public un avant-goût des grands Salons. Cette fois, M. Bonnat a voulu adoucir son talent pour peindre un portrait de femme. Les portraits sont nombreux, au demeurant, et M. Cormon a mis dans celui qu’il expose toute la force la plus sombre dont il est capable. Mentionnons encore parmi les portraits ceux peints : MM. Marcel Baschet, Gabriel Ferrier, J.-J. Weerts, Sérendat de Belzim, Cayron, Dawant, Laparra, Raymond Woog, F. Lauth, Zwiller, Paul Chabas.

M. Luc-Olivier Merson expose un Mariage de Louis XII et d’Anne de Bretagne ; F. Lauth a envoyé Le Magasin des accessoires dans un théâtre de province. De jolis intérieurs ont été envoyés par M. Gabriel Guay (Le Pot-au-feu), Chanaleilles (Conversation au coin du feu), M. Paul Thomas (La Chambre aux cretonnes), Émile Renard (Intérieur de paysans dans les Ardennes). Il faut signaler la partie de cartes de M. Déchenaud, Les Poteries persanes de M. Maurice Bompard. Et nous noterons encore les figures d’Henri Royer, Auguste Leroux, Eugène Favier, Tattegrain, Laissement, les peintures de genre de Jules Grün, de Pierre Prunier, la fillette en robe de velours bleu de M. Guillonnet, les vues d’Alsace de Frédéric Régamey, les paysages de Nozal, Paul Buffet, Iwill, Chigot, Bouchor, Rigolot, Oberkampf, Damoye, Guignard, Koechlin, Le Goût-Gérard, les intérieurs d’églises de M. Gaston Renault, Ch. Rivière, les fleurs de M. Gaston Lecreux.

À la section de sculpture on verra, de M. Paulin, un Portrait de M. Léonce Bénédite, de M. Gréber le Portrait de Frémiet, décédé il y a quelques mois à peine, et d’autres morceaux de MM. Henri Allouard, Cordonnier, Stanislas Lami, Sicard, Levasseur, Patto, Choquet, etc.

[1911-01-20] Au Grand Palais. Demain, le 8e Salon de l’école française ouvrira ses portes au public §

L’Intransigeant, nº 11146, 20 janvier 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 261-262]

Il y avait autrefois le Salon, nous avons eu ensuite les Salons ; il y a maintenant les grands et les petits Salons, mais voici enfin un Salon moyen. Il s’intitule Salon de l’école française, mais ne représente pas tout l’art français contemporain. Il s’en faut même de beaucoup. Mettons qu’il en représente une toute petite partie, la plus touchante à la vérité, car nous retrouvons ici cet art naïf, minutieux, un peu gauche que l’on a coutume de voir chaque année dans les premières salles des Indépendants. Si quelques artistes peuvent séduire ici par leur application, leur bonne foi et leur bonne volonté, un petit nombre de toiles, de-ci de-là, sollicite l’attention.

Les deux premières salles contiennent des dessins, des aquarelles et des pastels parmi quoi on devra regarder une curieuse Chaumière par M. C. Clain, qui donne à ce qu’il peint un aspect héroïque, et de délicats Paysages au pastel de M. A. des Fontaines. Le Ruisseau, de M. Ed. François, est une aquarelle vigoureuse qui rappelle la manière de certains aquarellistes anglais, un peu sombres. Rosenstock se plaît à peindre à l’eau et en teintes pâles des Coins de Versailles par le soleil couchant.

Dans la salle 3, où ne manquent point les banalités, il y a un Dante plus pénible encore que les traductions françaises que l’on a faites du grand poète.

On regardera avec plaisir tous les détails très imprévus des petites toiles de M. Ch. Bieber-Moret. Il y a là des chevaux, de la mythologie, des violons et bien d’autres choses très touchantes. Dans la salle 4 les frères Delahogue, orientalistes, ont exposé leurs notations récentes dans des cadres sculptés à la mauresque. Un panneau de Mme Louise Desbordes est plein de mystère. M. Albert Duprat a vu de la végétation à Venise, et peut-être est-il le seul peintre qui soit dans ce cas. Outre cette originalité fort remarquable, il y a chez M. Duprat des dons de peintre.

Dans les salles suivantes, il y a beaucoup de portraits auxquels le temps, sans doute, conférera de l’intérêt ; des scènes d’inondation, par Margueritat ; des figures féminines, par M. Kireesky ; des tableaux de fleurs où il y a de la fraîcheur, par Mlle Hélène Lespagnol ; des Danseuses, de Mesplès ; quelques gravures, des statuettes, des dentelles, etc.

[1911-01-21] Quelques.
C’est un petit Salon réservé aux dames. Elles y exposent de la peinture et de la sculpture §

L’Intransigeant, nº 11147, 21 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 262-263]

Quelques ! Ce titre bizarre désigne l’exposition des œuvres de quelques femmes, parmi lesquelles il se trouve quelques artistes.

Peu de personnalité dans la plupart de ces peintures et, chose étonnante, peu ou point de goût ni de grâce.

Il y a de l’adresse et de l’élégance dans les ouvrages de Mme Béveridge, qui peint avec enthousiasme de sveltes nudités.

Les toiles de Mlle Olga de Bosnomska jouissent d’une sorte de célébrité chez ceux qui aiment la peinture d’âmes, décolorée, délavée. Je vois surtout là-dedans de la peinture munichoise, trop munichoise.

Mme Jeanne Duranton a eu la singulière idée de peindre des oignons et des carottes arrangés en décoration pour la campagne. L’effet n’en est pas très heureux…

Les hortensias et les roses de Mme Lisbeth Devolvé-Carrière se perdent toujours dans un brouillard couleur de vieux chocolat, qui ne manque ni de distinction ni de piété filiale.

Mais que dire de Mme Méla Mutermilch ?

Chaque année aggrave son erreur, qui n’est peut-être pas de peindre, mais de peindre avec tant de sérieux et si peu de goût.

L’envoi de Mme Marthe Stettler est peu important. Cette artiste, qui a des dons de peintre, se sent de Tinfluence de Lucien Simon et, à travers lui, cherche péniblement sa personnalité.

Il faut mentionner les paysages de Mme Bristol-Stone ; les plages de Mme Ethel Carrick ; l’Enfant aux hortensias de Mme Marie Cazin ; les études de Mme Alice Dannenberg, de Mme Desbordes-Jonas ; les intérieurs de Mme Germaine Druon ; les arbres de Mme Florence Esté ; les fleurs de Mme Galtier-Boissière, les pastels de Mme Béatrice How ; les envois de Mmes Marguerite Kloe, Géraldine Reed-Millet, Suzanne Pichon et Paule Séailles.

À la sculpture, on remarquera l’envoi important de Mme France Raphaël : Mère et enfant, Femme accroupie, Femme se coiffant et un Torse. Mme France Raphaël a le sens des dimensions monumentales, même dans les ouvrages de petites proportions.

Mlle Jane Poupelet, qui est peut-être aujourd’hui le meilleur sculpteur de son sexe, n’a envoyé que de toutes petites choses, parmi lesquelles une Tête de femme délicieuse. Mlle Geneviève Granger expose un bon médaillon de bronze, Portrait du poète Gustave Kahn. Il faut encore citer le Masque riant de Mme Sara, Morris Greene et les Chiens de Mme Katherine Wallis.

[1911-01-22] Le Salon d’hiver.
Cette 11e exposition hivernale comprend un très grand nombre de toiles réparties dans quatorze salles. La foule y va §

L’Intransigeant, nº 11148, 22 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 263-265]

L’Association syndicale professionnelle des peintres et sculpteurs français, fondée en 1897, a eu l’heureuse idée d’appeler son exposition annuelle : Salon d’hiver, et ces simples mots décideront peut-être de sa fortune. Après les formalités de l’admission dans le syndicat, aucun jury ne préside à l’admission des œuvres au Salon. C’est encore une fort heureuse idée…

« Petit poisson deviendra grand ». Cette onzième exposition est déjà imposante par la quantité des envois et par le nombre de salles qu’ils remplissent : quatorze salles, sans compter une rotonde et un buffet où l’on voit aussi de la peinture ! Il est regrettable que la qualité ne réponde pas encore cette année à la quantité. Mais comment tout avoir ? Et le Salon est tout jeune, il n’a encore que deux ans. Faisons crédit à MM. les syndiqués. Les talents viendront bientôt en foule. Du moins, souhaitons-le !…

Comme on pense, les exposants sont tous français. Seule, une exposante naquit à Cologne, encore était-ce de parents français…

Les noms connus n’abondent pas encore. Cependant, M. Gabriel Ferrier a envoyé deux portraits d’hommes, parmi lesquels celui de Me Barboux, l’académicien.

Parcourons rapidement les salles en signalant les quelques œuvres de valeur qui s’y trouvent, ou encore celles qui retiennent particulièrement l’attention de la foule.

Salle 1. Quelques paysages, vues de Lorient, de Concarneau, de Quimper, par Henri Hélis.

Salle 2. L’abbé Van Hollebeke a envoyé quelques études : Mon église, un Vestibule, etc., qui marquent de réels progrès depuis l’an dernier. Il y a encore des paysages ensoleillés de David Junès.

Salle 3. Une Marine de Lambert, des Chaumières picardes, une Ferme vosgienne par Georges Laugée, qui s’applique à éveiller le souvenir de Millet, ô fatale collection de Chauchard ! M. Sérendat de Belzim connaît de francs succès. On se presse autour de ses Brunette, Ninette, Lydia, Amorosa et de son Retour au pays. Je ne dirai pas que j’aime beaucoup cela… M. Lapierre-Renouard expose le Portrait d’un commandant et une Vestale. Voilà des raisins de toutes sortes, du chasselas de Fontainebleau à ces grains allongés qu’on appelle à Rome pisciotello, en passant par les variétés de muscat, le tout peint par Kreyder. Les natures mortes de M. Alfred Magne sont de très habiles trompe-l’œil. Et voici un morceau de résistance : la Psyché de M. Comerre : toute nue, avec ses ailes de papillon, elle a l’air, ma foi, d’une joyeuse commère, si blonde qu’elle pourrait être de Windsor. Mais passons à la

Salle 4. Ce sont des aquarelles, des dessins de Magdeleine Popelin, Choisnard, Antoine Barbier, Espérance Broquet, Deslignières, etc.

Rotonde. On y voit de belles tapisseries de M. Delarbre, des miniatures et des objets d’art de Mmes Delarue-Le Febvre, Houber, Rosenfeld.

Salle 5. Dessins, aquarelles, pastels de Barrois, Biva, Jacques Weissmann et des portraits lithographiés par Guillaume Desgranges.

Salle 6. Janssaud expose d’agréables pastels de Pardons, de Marchés en Bretagne. C’est vif et coloré. Voici les paysages effacés, embrumés de Marcel-Béronneau et la Clôture des Jacobins, le 20 brumaire, an III, toile historique de Louis Massin.

Salles 7, 8, 9, 10. Des tableaux couleur feu par Mme Lucy Odéro ; des femmes nues dans des positions invraisemblables par M. Penot. Un Intérieur d’église par Charles Rivière. Le Tigre et les Clowns, étude puissante à la gouache par Christian Rouiller. Une Ophélie nue parmi les nénuphars par Alleaume. Des Cerises près d’un gobelet d’argent par Georges Vasselon. Une barque pleine de jeunes filles par Vasselon.

Salles 11, 12, 13, 14. Le Nocturne de Bonfils ; Le Beffroi de Bruges par Constant Duval et quelques morceaux pas dénués d’intérêt par l’orientaliste Antoine Druet. Notons encore quelques noms : Mlle Coignet, MM. Cariot, Caucannier, Cesbron, Chanut, Cœuret, Dantu, Delobre, Alberti, Arnavielle, etc., etc., et, pour finir, citons le mot du vieux kaiser pendant la charge du général Margueritte : « Ah, les braves gens ! »

M. Dujardin-Beaumetz a inauguré ce Salon cet après-midi.

[1911-01-24] Les « Unes ».
À l’exposition des « Unes », Galerie Beaudoin, on voit aussi quelques toiles des « Uns » §

L’Intransigeant, nº 11150, 24 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 265-266]

À la galerie Beaudouin, rue Saint-Honoré, les « Unes » exposent leurs peintures, sculptures et objets d’art. Elles ont convié leurs confrères les « Uns » à exposer avec elles. On remarquera une marine de Mlle Marguerite Bernard Kahn, un dessin à la mine de plomb — des roses — par Mme Chaland-Barrier, une Figure de vieille femme par Mme Barrier, une Vue de Pompéi par Mme Desnoux, des illustrations pour des livres de MM. D’Annunzio, Mon-tesquiou et Anatole France par Mlle Alice Fensgard. Mme Stéphane Keller a envoyé la maquette d’un tableau destiné à l’hôtel de ville de Belfort. M. Kirchoffer expose des Paysages des Alpes-Maritimes. Citons encore des bijoux de Mlle Moussy, les Paysages d’Auvergne de Mme Poirier, les Vues d’Alsace de M. Frédéric Régamey.

Voici, de M. Schutz-Robert, des fusains intéressants pour les lettres : Portraits de Nicolas Golberg, de Tolstoï, de Mme Vera Starkoff, etc. Mme Geneviève Bourget se montre fort adroite dans l’art des cires colorées dont la mode semblait passée. Dans l’envoi de Mme la comtesse de Buffon, on regardera le portrait de Mlle Vellini qui, savante comme Hrotsvitha, abbesse de Grandersheim, dont elle a traduit les drames, est aussi aujourd’hui une des rares actrices fondées dans l’art de déclamer les vers.

Mme la duchesse d’Uzès s’intéresse au sort du poète Gilbert qui montait mal à cheval et était un faux pauvre. Voici sa statue…

Mme Ernesta-Robert Mérignac expose des médailles, parmi lesquelles beaucoup de portraits d’escrimeurs. D’ailleurs l’escrime, l’escrime française, paraît être fort en honneur chez les « Unes ».

[1911-01-25] La Vie artistique

Exposition du peintre Lyonnais Joseph Trévoux, « Bel exemple de décentralisation artistique  ». Exposition de Grand-Jouan §

L’Intransigeant, nº 11151, 25 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 266-267]

La centralisation artistique a été telle pendant le xixe siècle qu’on pouvait croire que toutes les écoles provinciales avaient disparu. Il n’en était rien. L’éclat dont brillaient les arts à Paris n’a pas obscurci complètement les arts régionaux et il est possible qu’au xxe siècle nous assistions à leur renaissance. Aussi fait-on bien de nous donner à connaître des artistes comme Joseph Trévoux qui, né en 1831 et mort en 1909, fut, à côté de Louis Gaumot, Ravier, Seignemartin, Carrand, Vernay, Paul Borel, David Girin, un des maîtres de l’école lyonnaise.

Ces paysages harmonieux se sentent du goût des Lyonnais qui sont des âmes où les idées les plus fortes et les plus belles sont souvent mal servies par un penchant immodéré vers le plus chimérique des sublimes. On reconnaît chez Trévoux un amour religieux pour les formes de la nature, en ce qu’elles ont de lyrique. Tout est rendu avec sagesse, et comme cela arrive souvent chez les Lyonnais, avec trop de sagesse.

* * *

Dans les salles d’exposition du Courrier français, on voit en ce moment des dessins de Grand-Jouan destinés à fixer les attitudes d’Isadora Duncan, la plus fameuse de ces jeunes femmes qui, invoquant l’esthétique et l’archéologie, se sont taillé ces derniers temps une enviable renommée en faisant de la gymnastique suédoise sur la scène.

* * *

Nous avons omis, dans le compte rendu de l’Exposition de l’école française, de signaler les aquarelles de Gabriel Blétel, les paysages d’André des Fontaines et les crépuscules de Paul Rue. C’est chose faite.

[1911-01-26] Adolphe Willette.
On expose ses œuvres au Louvre, dans le musée des Arts décoratifs §

L’Intransigeant, no 11152, 26 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 267-269]

Ah ! Willette, comme vous savez composer de belles allégories. L’une d’elles, que vous peignîtes avec amour, vous donne un droit incontestable au Prix Nobel. Vous l’avez expliquée par la phrase suivante : « Désarmée, la France n’en sera que plus belle. » En effet, dans votre tableau, on voit la France sous les traits d’une fille ravissante et pleine de force se dégager nue d’une armure qui ne pouvait que l’enlaidir !

La « profession de foi » de Willette tient en trois lettres que vous pourrez lire finement dessinées au musée des Arts décoratifs où son exposition restera ouverte jusqu’au 12 février. Amo, dit Willette. — Quand il sera bien vieux, il se souviendra, comme saint Augustin : Amabam amare.

Et cependant, cet amoureux a trois haines pour le moins : la haine de M. Bérenger, la haine des Anglais, la haine de la guerre.

Il est vrai que MM. les Anglais et M. Bérenger voient l’amour d’un mauvais œil ; l’amour, bizarre chose, dont la pratique n’est point interdite, mais dont la description et la figuration sont regardées comme délictueuses, sous le vain prétexte qu’il y a des enfants. Je vous demande un peu !… Mais, braves gens, s’il n’y avait pas d’amour, il n’y aurait pas d’enfants !

Sur l’amour, les arts et les lettres, Remy de Gourmont a dit ce qu’il y avait à dire. Lisez ses Nouveaux dialogues des amateurs. C’est un livre délicieux et plein de bon sens. Willette aussi a défendu l’amour contre les entreprises des prédicants. Il l’a fait parfois avec impertinence, mais toujours avec goût et pour le grand profit de l’art. Car l’amour, ce n’est pas seulement l’art français, c’est l’art même, c’est l’art universel.

Pour la guerre, Willette devait fatalement la détester, puisqu’elle est le contraire de l’amour, et l’on peut dire que le plus blanc Pierrot qui vive sur la Butte a fait presque autant de dessins contre la guerre que contre l’hypocrisie de ceux qui détestent la beauté. Je le répète : si quelqu’un mérite le Prix Nobel, c’est Willette et, s’il l’obtenait, c’est M. Bérenger qui ferait un nez !

* * *

L’art de Willette consiste surtout en une alliance charmante de l’esprit et de la poésie, de la peinture et de la chanson, de l’allégorie et de la vie même. S’il y a beaucoup de gaieté et d’insouciance sur tous les visages de ses tableaux, l’on y découvre aussi de la mélancolie.

Pierrots, Colombines, rêveurs, fillettes espiègles aux beaux seins, Eve montmartroise qui, pour sauter à la corde, avez pris le serpent, et vous-même, Willette, vous tous, qui souriez avec tant de douceur, vous êtes charmants

Et tristes comme l’amour même.

[1911-01-28] La Vie artistique

Aquarelles de Signac. Tapisseries de Maillol §

L’Intransigeant, nº 11155, 28 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 269]

Mosaïques byzantines, Libreria de Sienne, assez d’œuvres d’art du passé justifient la technique pointilliste du néoimpressionnisme. La division des couleurs a fait connaître aux peintres tout l’éclat dont elles sont susceptibles. La lenteur d’exécution exigée par cette discipline engagea les peintres à se préoccuper de la composition des tableaux. Ces bienfaits évidents suffiraient à donner de l’importance à une école dont le nombre d’adeptes fut restreint. Elle produisit encore des peintres de premier ordre : Seurat, qu’il faut placer parmi les plus grands ; Henri-Edmond Cross, et Paul Signac qui expose en ce moment chez Bernheim ses dernières œuvres. Quelques peintures, des aquarelles aux tons purs et les cartons qui servent à Signac pour préparer ses tableaux. On ne les connaissait pas encore. Ce sont de très beaux dessins, largement exécutés et bien composés. Les œuvres de Signac, dessins, aquarelles et peintures, ne révèlent aucune hâte et par là s’éloignent de l’impressionnisme.

Les aquarelles se rapportent toutes aux aspects de la Seine dans Paris et elles sont réunies sous ce titre : Ponts de Paris, et n’est-ce pas ce que Paris a de plus beau : la Seine et ses ponts ?

Dans la même galerie, on voit en ce moment des tapisseries d’Aristide Maillol. La matière en est belle, mais les compositions sont ridicules.

[1911-01-31] La Vie artistique

Exposition G. Carette, chez Georges-Petit §

L’Intransigeant, nº 11157, 31 janvier 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 270]

L’art de M. G. Carette est charmant. Ses paysages sont comme enveloppés dans une atmosphère colorée sous laquelle transparaît la grâce des fleurs, le cours de l’onde et de l’azur. Avec quelle délicatesse pleine de vérité Carette rend la beauté pure et simple des quais de Paris ! D’autres bords de fleuve indiquent que ce peintre s’est donné la tâche de fixer les caprices de l’eau. Il est hanté par la limpidité des rivières et le calme transparent des mers qu’animent les voiles des barques au large. Il aime aussi les bassins sans jets d’eau et il a voulu fixer un aspect de la dernière inondation à un point où ce désastre avait du charme et comme un style. La richesse pâle des vergers de pommiers, de cerisiers ou d’amandiers aux purs pétales l’a séduit également et il a senti toute la beauté des printemps fleuris. Il connaît d’autres jardins où éclosent d’autres fleurs et il rend leur coloris sans brutalité, arrive à la vérité par les nuances et à la beauté par le goût.

L’exposition Carette est petite, mais les tableaux qui y paraissent sont extrêmement intéressants, à cause surtout de la modestie qui caractérise l’auteur et qui l’a empêché de tomber aussi bien dans la brutalité impressionniste que dans la fadeur et l’a, en quelque sorte, obligé à se tenir dans une vraisemblance pleine d’art et de poésie.

[1911-02-01] Les Arts précieux §

L’Intransigeant, nº 11158, 1er février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 270-272]

Il y a des peintres célèbres pour avoir peint des tableaux grands comme l’ongle. La Société de la miniature, de l’aquarelle et des arts précieux a organisé, à la galerie Georges-Petit, une exposition où l’on peut voir qu’une telle conception de l’art n’a pas disparu. Il y a là des miniatures auprès desquelles une carte de visite serait démesurée. Il y a surtout, il y a un grand nombre de vitrines qui renferment des fleurs en mie de pain. Parfaitement, en mie de pain ! On s’est donné beaucoup de peine pour façonner cette matière et, ma foi, bien inutilement.

Au demeurant beaucoup de choses inutiles dans cette exposition, où il faudrait beaucoup plus d’objets précieux, mais qui fussent véritablement précieux.

On s’est beaucoup occupé de réhabiliter les matières vulgaires, mais les artistes ont pour ainsi dire abandonné aux industriels les plus précieuses.

Parmi les miniatures sur verre, on regardera celles de M. Antigne, de Mlle L. de Bailliencourt, de Mlle Marthe Blain, qui sont fort jolies, de Mlle Suzanne de Callias, de Mlle Carbonel, de Mme Chrétien, de Mlle Cousin, de Mme Debillemont-Chardon qui connaît toutes les ressources de son art, de Mme Gallet-Levadé, de Mlle Bessie Gibson dont les ouvrages ont beaucoup d’élégance, de Mlle Godet, de Mlle Laforge, de Mlle Mac Lean, de Mlle Martinet, de Mme Berthe Matrod-Desmures, de Mlle Van Migom, de Mme Pomey-Ballue, de Mme Portret-Gaveau qui expose deux toutes petites miniatures représentant des natures mortes — l’une des fleurs, l’autre des fruits. C’est exécuté avec beaucoup de talent ; de Mlle Prevet, de Mlle Rallier du Baty, de M. Rendero, de Mlle Sonia Routchine dont les œuvres sont encadrées avec goût et dont le talent est gracieux, de Mlle Schoeffler, de Mlle Varrollier, de Mme Benoît d’Annecy. Il faut noter aussi les miniatures sur vélin de M. de Callias, de M. Foucher, et les miniatures-aquarelles de Mme Landerset.

Mais qui donc donnera une jeunesse à l’art charmant et si français de la miniature ?

Les reliures sont en très petite quantité. Il faut citer celles de M. Ralli, Blanche Fretière et de Mme Leroy-Desrivières, de M. de Lignereux Saint-André. Les broderies de Mme Haillot imitent l’aquarelle. Les miroirs de M. Paillet sont bien exécutés, avec le moins d’imagination possible. Tout cela est bien fait et ça date.

Il y a encore un grand nombre d’aquarelles, parmi lesquelles celles de M. Alphonse Lalauze sont les plus réputées.

Mais quels mécènes au goût fastueux feront renaître les arts précieux ?

[1911-02-05] Le Salon des femmes peintres et sculpteurs.
Au Grand Palais, beaucoup mais pas trop de fleurs ; et quel dommage ! Trop peu d’« ouvrages de dames » §

L’Intransigeant, nº 11162, 5 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 272-274]

Aujourd’hui, à 2 heures, a eu lieu au Grand Palais l’inauguration du 30e Salon de l’Union des femmes peintres et sculpteurs.

Partout ailleurs qu’en France, en Italie même peut-être, une exposition de même ordre serait ridicule, prétentieuse. Mais en France, dans les choses les plus insignifiantes même, il y a quelque grâce et de la fraîcheur qui les sauvent. Ainsi, voilà une exposition où les œuvres importantes ou remarquables manquent presque totalement, et cependant il y a tant de jolis paysages, de frais bouquets de fleurs, d’innocents portraits de jeunes filles qu’on demeure ravi.

Je ne suis pas de ceux qui méprisent à l’avance les œuvres des femmes et surtout des femmes françaises. Je suis d’avis que leur influence dans les arts sera bienfaisante. Je compte sur leur goût, sur la bonne grâce avec laquelle elles s’efforcent d’imiter ce qui leur paraît le beau, sur leur sens de l’arrangement et de l’élégance pour ramener les peintres eux-mêmes vers la simple et pure beauté que connut l’Antiquité, que retrouva la Renaissance. Cependant nous ne rencontrerons ici aucune de ces femmes qui, si elles le veulent, peuvent jouer ce rôle dans la renaissance qui sortira des ruines de l’impressionnisme. Je ne les nomme point pour qu’on les devine.

Mais parcourons cette exposition où, à défaut de force et de grâce sublime, apparaît encore un charme très délicat.

Vanité des formules ! L’impressionnisme en était une et il a donné des œuvres très faibles sous des pinceaux de femmes, on ne le verra que trop ici même.

Salle 1. On regardera un nu de Mlle Landré, les paysages de Marie Garnier, les envois de Madeleine Gervex, Delphine Arnould de Cool et Delarue Le Febvre.

Salle 2. Mentionnons les tableaux de Mathilde Haute-rive, de Mme Marie-Anne Toudouze, M. C. Berthon, Collas, Achille-Fould, Delacroix-Garrier.

Salle 3. Mme Ballot expose des toiles qui ressortissent au tachisme, mais qui sont fraîches et point désagréables. Une nature morte de Mlle Delalain présente quelque intérêt. Mme Akermann peint des bibelots d’Orient et met ses toiles dans de beaux cadres chinois. Il faut citer la Gitane de Mlle Cannet, les envois de Mme Magali-Cabane, L. Acoquat, Daynes-Grassot, Lauvernay-Petitjean, et le portrait d’une belle jeune fille par Mme Begagli.

Salle 4. On y voit des miniatures de Mlles Martinet, Marie Laforge, Jeanne Labesse, etc.

Salle 5. Mme Séailles expose une tête dans le goût de Carrière. Il y a de grands portraits par Mme Bourrillon-Tournet, les Serres au roi des Belges par Mlle Marcotte et une grande vue de Venise par Nanny Adam.

Les autres salles et le pourtour sont occupés par des aquarelles où les fleurs dominent et par des pastels. Et il y a là des œuvres charmantes. Qu’on y regarde les envois de Marie Brenot, Olga Slom, la Jeune harpiste de Mme de Valmalète, les Livres de Charlotte Cottin, les Fleurs de Lucie Louppe.

Mlle Jenny Zillhardt est adroite et ses pastels crayonnés indiquent une véritable personnalité. On examinera les œuvres de Mathilde Delattre, Céline Salard, les grandes aquarelles traitées comme des peintures à l’huile par Mlle L. Leroy, les fleurs décolorées, assez élégantes de Mlle E. Jué, les tableaux de Laure Prevet, Camille Prouvost, A. Maupin-Chalumeau, les fleurs artificielles d’Ysabel Minoggio, les orchidées signées : duchesse de Rohan, les aquarelles et les pastels de Marie d’Epinay, d’Alice Boubeau, de Mme Bellamy et surtout l’aquarelle froide, mais d’une habileté déconcertante qu’expose Mlle Juliette Goury. Mentionnons encore à la peinture le portrait de femme envoyé par Mme Louise Bellanger. Traversons vite la section de sculpture où beaucoup d’œuvres exposées sont connues et plus vite encore les salles consacrées aux arts décoratifs. Il y manque trop de ces travaux charmants qu’on appelle : ouvrages de dames.

Citons encore les émaux translucides de Mlle Jeanne de Montigny, les jolis éventails de Mlle Elder, les travaux en corne de Mlle Lannes. Une salle particulière a été consacrée aux œuvres de sculpture de Mlle Blanche Morix.

[1911-02-06] Les Peintres orientalistes français.
Leur vingtième exposition se tient au Grand Palais ; elle est supérieure à celle de l’an dernier §

L’Intransigeant, nº 11163, 6 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 274-276]

Aujourd’hui a eu lieu l’inauguration de la 20e Exposition des peintres orientalistes français. Hier, j’étais au vernissage, un vrai vernissage, sans public, sinon celui des écrivains d’art. Les peintres accrochaient leurs toiles et vernissaient comme on ne l’a plus fait depuis 1830, les sculpteurs polissaient et M. Léonce Bénédite, très affairé, s’occupait lui-même de la disposition et de l’accrochage dans la salle consacrée aux œuvres du peintre Gasté qui, né à Paris en 1869, mourut à Madura, il y a quelques mois à peine.

Dans son ensemble l’exposition de cette année paraît meilleure que celle de l’an dernier. Mais que d’œuvres médiocres encore et même de mauvaises ! On finit par ne regarder avec plaisir que les pochades documentaires à cause des renseignements ethniques qu’elles apportent.

Dans la grande salle ont été exposées des œuvres de gravure et de dessin. Un important panneau a été consacré au fusain, au croquis, aux lithographies de M. Alphonse Lévy, dont les scènes de la vie juive sont bien connues ; on retrouvera ici son exactitude, il manque toujours de pittoresque, ses rabbins, ses kabbalistes, ses brocanteurs semblent regretter qu’un Callot, qu’un Goya ne les ait point vus et dessinés. M. Edgar Chahine expose ici des pointes sèches que l’on avait déjà vues. Cette femme en costume oriental paraît déguisée… M. Raymond nous fait voir des oiseaux… Il y a aussi en ce moment, au Grand Palais, une exposition d’aviculture ! Que dire des gypsographies égyptiaques de M. Pierre Roche ? Elles sont si pâles, si maigres, si incertaines ! Voici treize eaux-fortes de M. Manzana-Pissarro. Elles sont d’une mollesse qui me chagrine. Est-ce là Çakountalâ et ses formes avaient-elles si peu de noblesse ? Les vautours de M. Paul Jouve ont l’air bonhomme et les félins de M. Oger paraissent assez traitables.

Les lithographies de M. Suréda ont des titres qui font frémir : La Kasbah mystérieuse, L’Homme assassiné. Il y a aussi, dans cette salle, des statues de M. Herbert Ward, officier dans l’expédition Stanley (1884-1889). Il s’attache à ces productions un intérêt scientifique qui serait bien plus grand si…

Dans les salles de droite, on regardera avec curiosité les documents adroits et subtils que M. de La Nézière a rapportés de Chine ; les pochades où il y a des traits gracieux et sans doute bien observés par Andrée Karpelès, aux Indes. Mais quelle pensée est venue à M. Dulac de travestir les personnages des contes de Perrault en Orientaux. La plaisanterie ne paraît pas heureuse. Les gouaches que Franz-Jonas Ohlsen a tirées du roman de Voltaire, La Princesse de Babylone, sont aussi peu voltairiennes que possible, mais elles plairaient en Allemagne.

J’ai déjà vu plusieurs fois et sous des titres différents la toile que M. Vollet intitule cette fois Un ménage colonial ; il s’agit d’une fumerie d’opium. Je préfère les dessins teintés où M. Vollet montre des Chinois d’après nature. Il y a là de la verve.

Il faut encore citer les femmes mauresques de M. Migonney, l’important envoi de M. Léon Carré, et passer aux salles de gauche, où l’on verra les études d’Algérie de Lys Forster, de petites pochades raffinées de M. Dagnac Rivière, une toile connue de Dinet, les paysages sahariens de Ballot.

M. Poisson expose une terre cuite peinte : La Vis arabe. Citons les envois d’Antoni, les Cimetières de M. Doigneau, les cadres de M. Émile Bernard ; une Femme arabe et Ombre et lumière, excellents ouvrages d’un artiste supérieur. Mlle Grâce Raulin, qui a du talent, signe en arabe beaucoup de ses toiles. Citons Paul et Amédée Buffet, Girardot, noms connus ; les petits cadres amusants de M. Claudio Padilla, les Espagnols de M. Lauth, figures qu’on ne voudrait pas rencontrer au coin d’un bois ; les gondoles vénitiennes de Mme Georgette Agutte, qui ne doit pas aimer Venise.

Dans la galerie située autour du grand escalier sont accrochés les envois des concurrents aux bourses d’étude de l’Algérie. Il faut signaler les envois de M. Tavernier.

[1911-02-06] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11163, 6 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1309]

Un jour, Maurice Magre disait à quelqu’un : « Je ne comprends pas pourquoi il est défendu de faire rimer parfum avec fin, qui se prononcent la même chose. » N’oublions pas que Maurice Magre a l’accent du Midi.

[1911-02-09] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11166, 9 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 276]

Mlle Émilie Charmy expose à la galerie Druet, 20, rue Royale, soixante-cinq peintures à l’huile ou à l’eau.

Ce sont principalement des vues d’Ajaccio, il y a aussi quelques natures mortes, des fleurs et des figures en petit nombre. Mlle Charmy imite avec ardeur les derniers impressionnistes.

Ce n’est certes pas un mince mérite de savoir imiter et les vrais talents commencent toujours par là.

* * *

À la galerie Bernheim, rue Richepanse, on verra trente tableaux de Ribot. C’est un nom qui ne nous rajeunit pas et c’est une peinture qui ne réjouit point.

[1911-02-10] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11167, 10 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1309]

M. Fernand Fleuret va donner une édition du poète Sigogne. Il a trouvé des documents à rendre jaloux Pierre Louÿs qui a étudié avec soin le même auteur.

[1911-02-14] La Vie artistique

Le dernier état de la peinture §

L’Intransigeant, nº 11171, 14 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 276-278]

Dans un petit livre très important : Le Dernier État de la peinture, l’écrivain d’art des Marges, M. Michel Puy, définit les artistes et les écoles qui ont succédé à l’impressionnisme. « L’intérêt du mouvement pictural, en ces dernières années », dit très bien M. Puy, « s’est concentré sur les peintres qui se rattachent à l’impressionnisme. » Et le livre débute par un éloge inattendu et très piquant de M. Jacques Blanche ; on passe au néo-impressionnisme et à Signac. Un chapitre traite des peintres que M. Maurice Denis réunit jadis dans son Hommage à Cézanne : Roussel, Bonnard, Vuillard, Sérusier, M. Maurice Denis lui-même et M. Vallotton. « Il semble », ajoute M. Puy, « que Bonnard peut être considéré comme le plus incontestablement doué des peintres de l’heure actuelle. » Le livre traite ensuite des peintres que l’on a fort improprement appelés les fauves et qui, par leur goût de la composition et du dessin, en dépit d’erreurs graves, sont aujourd’hui les dépositaires de la tradition artistique la plus élevée. M. Puy parle excellemment de Matisse : « Il est sensible », dit-il, « à toutes les inflexions de la forme, à toutes les variations de la couleur. » Sans indiquer suffisamment tout ce qu’il y a de belle sensualité dans l’œuvre de son homonyme Jean Puy, Michel Puy dit ce qu’il pense de Marquet, de Manguin, de de Vlaminck, de Friesz, de Girieud, de Van Dongen, de Braque, et les observations justes abondent sous sa plume. Peut-être le dessin de Mlle Marie Laurencin est-il plus volontaire et plus longuement médité que ne pense M. Puy et s’il ne rend pas à Derain toute la justice qui lui est due, non seulement comme artiste, mais encore comme novateur, et ne parle point de l’influence de ce peintre sur un Matisse par exemple, il est plus injuste encore pour un Picasso, qu’il ne cite pas une seule fois et dont l’œuvre, en dépit de l’aveuglement de ceux qui devraient être plus clairvoyants… mais comment expliquer ces choses dans un journal à une époque où, dans tous les palais de Paris, triomphent les plus médiocres peintures, tandis que les Indépendants, victimes de haines trop explicables, poursuivis par tous les ânes de l’univers, ne trouvent pas un asile ? Lisez le petit livre de Michel Puy, c’est une excellente esquisse de l’état actuel de la jeune peinture en France. « À parler de la tradition et à l’invoquer », dit en terminant l’auteur, « on risque d’être dupe d’un mot ; pour l’école, aucun des grands peintres du xixe siècle, ni Delacroix, ni Corot, ni Chassériau, ni Courbet, ni Manet, ni Puvis, ne représente la tradition ; Ingres lui-même ne l’a guère représentée de son vivant. Ce qui justifie les peintres nouveaux, c’est qu’ils n’ont bousculé les préceptes, gratté les formules que pour retrouver les lois de la peinture. »

[1911-02-15] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11172, 15 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 278-279]

Chez Marseille-et-Vildrac, 16, rue de Seine, M. Henri Doucet expose un assez grand nombre de tableaux un peu disparates où se combattent les influences les plus éloignées ; elles vont de Signac à Georges Desvallières en passant par Gauguin, Marie Laurencin, Le Fauconnier, Verhoeven, ou s’égarant vers Lavery. Influences qui, chez Doucet, s’expliquent par un défaut de personnalité, avec avant tout — et cela se voit aux progrès accomplis en peu de temps — mais avant lui, une volonté, une émotion, une droiture artistique tout à fait louables. De curieux bois sculptés rehaussent l’intérêt de cette exposition.

* * *

Mlle Mathilde Sée expose chez Georges-Petit des aquarelles de fleurs qui indiquent beaucoup de goût. La rose est la fleur qui me touche particulièrement et Mlle Sée en peint de fort belles dans les vases qui leur convenaient le mieux. Mlle Sée a composé aussi quelques natures mortes choisies avec art.

* * *

À la galerie J.-Moleux, 68, boulevard Malesherbes, trois artistes italiens, MM. A. Tealdi, Luigi Scopinie et Mino Busetto, proposent des cadres d’un art fort incertain, mais qui répond, parait-il, au goût officiel puisque l’État vient d’acheter plusieurs tableaux de ces messieurs.

* * *

À la galerie Arthur-Tooth-&-Sons, boulevard des Capucines, on a inauguré hier l’exposition du Souvenir napoléonien. On y voit des toiles de E. Perboyre, F. Flameng, R. Desvarreux, des aquarelles et des dessins de Georges Scott, Berne-Bellecour, E. Detaille, J. Duflot, R. de Cavaillon, et beaucoup de gravures signées Boilvin, Pierre Laguillermie, G. Appleton ou Ardail et reproduisant des œuvres célèbres de Meissonier, Detaille, etc.

[1911-02-19] Les Aquarellistes français.
Leur trente-troisième exposition a lieu chez Georges-Petit §

L’Intransigeant, nº 11176, 19 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 279-280]

Le président de la République et M. Dujardin-Beaumetz ont inauguré l’Exposition des aquarellistes français et ce dévouement, cet enthousiasme pour les arts seraient charmants s’ils s’exerçaient en faveur d’ouvrages intéressants. Hélas ! Chaque jour amène à l’écrivain d’art une dizaine d’expositions. Hélas ! trois fois hélas ! que deviennent tous les tableaux que l’on expose ? Je pense qu’ils fondent. « Mais où sont les neiges d’antan ? » Et c’est le mieux qu’on leur puisse souhaiter. Pourquoi, pourquoi expose-t-on la plupart des aquarelles que l’on voit ici ? Quelle rage pousse tant de gens estimables à tous égards à vouloir être artistes en dépit de l’art même ? Quelle singulière habitude — atavisme ou éducation — force nos yeux à voir ici des paysages, des portraits, des bêtes peintes, toutes choses absentes et que puissent nos neveux ne plus jamais apercevoir !

Notons des tableaux et des noms de peintres : M. Adam et ses coins de Versailles. Quel attendrissement m’a pris devant les portraits d’enfants de Maurice Boutet de Monvel. Ils sont peints avec un soin minutieux, ce sont plutôt des miniatures. Je me souviens d’un livre souvent relu quand j’étais petit. Il était de Lucien Biart, Boutet de Monvel l’avait illustré et il était intitulé : Quand j’étais petit ! Voici les dessins rehaussés d’aquarelle par Mlle Carpentier. Ce sont des aspects de Versailles et dans deux ou trois de ces dessins il y a un joli sentiment. Les aquarelles qu’a rapportées d’Égypte M. Georges Clairin ont longtemps retenu l’attention de M. Fallières, M. Doigneau s’intéresse aux centaures et aux centaurèles. M. Albert Guillaume expose les maquettes d’une frise décorative destinée à un hôtel de province. M. Loir Luigi note toujours des aspects de Paris. M. Edgar Maxence expose un automne rehaussé de gouache. M. Gaston Roullet a parcouru le monde, et l’on regardera sa Nuit sur le lac Manitoba au Canada. Citons encore le Soldat d’Italie, de Georges Scott, les coins de Turquie d’Asie, de Vignal, et les portraits de Maurice Faure.

[1911-02-23] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11180, 23 février 1911, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 280-282]

La Société moderne tient sa troisième exposition dans les galeries Durand-Ruel, 16, rue Laffitte. À défaut de chefs-d’œuvre, la Société moderne expose du moins avec beaucoup de variété, ce qui ne va pas toujours sans offenser le goût. Cette façon de placer les objets et les figures de guingois sur la toile, qui sera une caractéristique de l’impressionnisme, domine ici encore dans maints tableaux.

Mentionnons M. Alluand, M. Caro-Delvaille, ses portraits de femmes et sa composition intitulée Septembre, M. Augustin Carrera, M. Maurice Chabas dont certaines toiles et la façon de peindre rappellent Vladislav Granzow, M. Maxime Dethomas qui, certes, ne cherche pas la beauté, M. Henri Désiré dont les amazones évoquent la peinture du Guerchin, ô décadence italienne ! M. Jacques Drésa, Mme Louise Galtier-Boissière, les peintures à l’eau de Jeanès avec leurs inappréciables tons bleus, les deux toiles lumineuses de Lebasque…

Il faut s’arrêter devant la série de M. Alcide Le Beau d’après La Tentation de Saint Antoine. Ce n’est pas particulièrement remarquable comme peinture, mais cela est singulier à souhait. Voici des imaginations inattendues, un peu comiques mais personnelles ! Le Beau ne traduit pas Flaubert qui lui a inspiré des bizarreries. Elles ne peuvent cependant laisser indifférent, surtout les peintures qui traduisent : Je me suis réfugié à Colzim et ma pénitence fut si haute, et encore : J’ai envie de voler, et par-dessus tout le : J’ai envie de nager

Il faut aussi citer : Louis Legrand, les toiles troubles de Lévy-Dhurmer, les panneaux d’émail et les gouaches de Manzana-Pissarro, Henry Ottmann, un portrait banal de Jules Romains par Picard-Le-Doux et les délicats bouquets de fleurs champêtres d’Odilon Redon.

* * *

Sans aucun doute, une des plus intéressantes expositions de peinture ouvertes en ce moment est celle de Vuillard (galerie Bernheim). On peut y comparer les récentes productions de l’artiste avec des œuvres plus anciennes. Pour ma part, j’accorde la préférence à ses peintures de 1910, où l’élégance qui distingue tous les ouvrages de Vuillard paraît plus forte, plus pure, plus simple. Les détails sont achevés et l’ensemble révèle un grand calme. La délicatesse des tons est surprenante et les couleurs s’opposent délicieusement. Art familier et charmant ! L’esprit y tient lieu de sublime.

* * *

La signature de M. Henri Rousseau ressemble un peu à celle de son homonyme : le Douanier.

Mais que le premier se rassure, personne ne songera à confondre leurs tableaux. Ceux que l’on voit en ce moment chez Georges-Petit ont comme principal intérêt cette similitude de signature.

* * *

Chez Druet, M. Hermann-Paul fait la caricature des tableaux de M. Vallotton. Rien de plus désagréable que les erreurs des gens d’esprit, et M. Hermann-Paul en a beaucoup.

* * *

La Revue de la vie mondaine expose, sous le titre : « L’Espagne pittoresque », des peintures et des dessins de Vasquez-Diaz. M. Jules Bois, invité au vernissage et n’ayant pu venir s’en est excusé par lettre. Rien d’autre à dire sur cette exposition.

* * *

M. Cachoud aime la nuit et le prouve en exposant un grand nombre de tableaux nocturnes chez Georges-Petit. « Ça fait rêver », dit le catalogue. Locution aimable qui signifie avant tout « ça fait dormir ».

* * *

Dans la même galerie, M. Paul Lecomte expose des aquarelles : Bords de l’Oise, Bords de la Marne, Bords du Cher, Coins de Paris, de La Rochelle, etc. M. Lecomte a beaucoup voyagé en France, en Algérie, et s’est diverti.

[1911-02-24] La Vie artistique

Les Américains de Paris §

L’Intransigeant, nº 11181, 24 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 282-283]

Un groupe d’artistes américains de Paris vient d’organiser chez Devambez une exposition fort agréable à visiter. Ces Américains ont, pour ainsi dire, tous subi l’influence de la peinture française contemporaine. On trouvera ici les tendances de nos différentes écoles de peinture, hormis toutefois celle de la rue Bonaparte.

M. Alfred H. Maurer se souvient visiblement de Matisse, et jusque dans la signature. Les Couchers de soleil au bord de la mer par M. Butler ont des tons évanouis, trop verts, trop roses, trop pâles. L’Attente de K. A. Buehr est le prétexte d’une opposition de bleu et de jaune assez amusante. Beaucoup de souvenirs Scandinaves ! Les Américains de Paris vont beaucoup en Norvège et y peignent. Ainsi firent M. Walter Griffin et M. W. H. Singer, M. Edward J. Steichen peint des cadres symboliques où l’on voit le Balzac de Rodin nimbé de clair de lune et encore un Paysage printanier peint de couleurs tendres, ou Un après-midi d’été avec des branches fleuries agréablement décoratives, ou Une nuit de printemps verte avec une nymphe qui s’y dénude.

M. Eugène-Paul Ullmann peint des marines qui rappellent celles de Boudin. Miss Francesca Thomason trouve ses inspirations au jardin du Luxembourg, dont Jean Moréas vantait la noblesse et la beauté. M. Lionel Walden peint des brumes avec trop de conscience et trop de brume.

Notons encore une jeune femme potelée, en déshabillé, qui se mire par Friesecke. Le Lavoir à Vannes de Parke-Custis Dougherty, les gouaches pâles d’Harold Hearth, le Nu de Richard Miller, un portrait par Lawton Parker et Le Coucher de W. E. Schumacher.

À la gravure, on remarquera les belles et délicates pointes sèches de Joseph Pennel, notamment Une vue cavalière de la ville du Puy et Une vue de Tolède. M. Webster a noté en eaux-fortes quelques aspects du Vieux Paris. Citons encore les eaux-fortes de M. Aid, les bois de Timothy Cole, froids comme des gravures sur acier ; les gravures de M. Mac Laughlin ; les fusains de M. Fromuth et les bronzes de M. Bartlett. En somme, à défaut d’une véritable personnalité on trouvera dans les ouvrages de ces artistes américains de l’adresse, de l’intelligence et parfois de l’élégance.

[1911-02-25] Les Arts décoratifs.
Le 6e Salon a été « verni » aujourd’hui au pavillon de Marsan §

L’Intransigeant, nº 11182, 25 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 283-286]

Bien que le 6e Salon des artistes décorateurs, dont le vernissage a eu lieu aujourd’hui au Louvre, ne soit pas un ensemble excellent — loin de là —, c’est du moins un ensemble. Il semble qu’il y ait plus d’unité que les années précédentes dans les recherches de ces artistes.

C’est ainsi que les mobiliers se ressemblent presque tous. Ils sont presque tous exécutés avec une timidité décorative un peu pénible. L’an du meuble est un art mineur. On ne devrait innover dans cet art que le moins possible et seulement en se conformant aux innovations qui apparaissent dans les arts majeurs comme l’architecture et la peinture. Mais la première est dans une décadence évidente. Que les artistes de mobilier s’attachent donc à suivre — de loin — les peintres.

Le meilleur ensemble mobilier de ce Salon est sans contredit la salle à manger de M. Paul Follot, qui n’a pas cherché à innover dans le mauvais sens du mot, qui ne s’est pas attaché à reproduire les stylisations d’écoles d’art décoratif et dans laquelle les natures mortes les plus modernes ne paraîtront pas déplacées. Ce n’est pas que l’ensemble de M. Follot échappe à la critique. Il n’y a que des fauteuils dans sa salle à manger où les chaises paraîtraient indispensables, et ces fauteuils ont une raideur qui contraste avec la grâce de l’ensemble.

J’aime moins les meubles de M. Eugène Gaillard. La chambre à coucher de M. Raymond Bigot, exécutée en collaboration avec Mme Marie Le Meilleur, a pour mérite d’être simple, ainsi que le petit salon et le cabinet de travail de M. Georges Bourgeot. Le salon de M. Loys Brachet est d’une simplicité inutile, car un salon supporte d’être orné. Mentionnons la salle à manger sans angles de M. Dufrène. Le cabinet de travail de M. Jallot est d’une exécution parfaite ; dommage que l’artiste n’ait pas renoncé à des nouveautés qui ont déjà vieilli. Mentionnons le vitrail qui est du peintre verrier Armand Paris. Le cabinet de travail de M. Louis Majorelle est plein de bonnes intentions qui n’ont pas été réalisées. La simplicité y semble atteinte avec peine. M. Rapin, s’il le veut, sera de ceux à qui l’art du meuble devra beaucoup de progrès ; sa salle à manger est « confortable » et ne manque pas d’une forte élégance.

Le cabinet de travail fumoir de M. Pierre Selmersheim sera plus agréable pour les visiteurs que pour celui qui l’habitera. D’autre part, le bureau a été placé de telle sorte que la lumière tombe de droite. On peut donc supposer qu’il est destiné à un gaucher. Citons encore la salle à manger, le boudoir et la chambre à coucher de M. Tony Selmersheim et la salle à manger de M. Tissier.

Ces mobiliers ont une autre tenue que les affreuses Louisphilippades pour esthètes munichois que nous montra le Salon d’automne. Néanmoins, il ne faut pas se dissimuler que le Style qui commence à paraître ici n’ait avant tout le grave inconvénient d’être fort ennuyeux.

Et seule la salle à manger de M. Follot échappe entièrement à cette critique. M. Follot est la perle de ce garde-meuble. Il convient de l’en féliciter avec d’autant plus de force que nous ne lui ménagerons pas les critiques pour ses bijoux. Il semble s’être donné beaucoup de mal pour faire des bijoux de jeune fille et quelques autres qui ont l’air d’être en toc.

M. Georges Bastard expose des choses à la mode. Ces objets précieux, éventails, boîtes, échappent le plus souvent à la critique, la matière où ils sont ouvrés est précieuse, et pour l’exécution, ils ne relèvent que de la mode. L’art a beaucoup moins à voir là-dedans qu’on ne pense. L’adresse de l’ouvrier et la matière suffisent à leur donner du prix. Mentionnons les broderies de Mme Bellery-Desfontaines.

Les objets d’orfèvrerie de M. Bugatti évoquent un art plus allemand qu’italien. Il y a là une sorte de vase en argent, ayant pour décoration des poissons qui ressemblent à Bismarck, qui plairait à Berlin. fous les grès exposés ici sont généralement beaux : mentionnons ceux de M. Dammouse et de M. Rumèbe, Les pâtes de verre de M. Decorchement sont déparées par de désagréables ornements tirés de la figure humaine. Le cuir est peu employé, c’est cependant une matière dont on peut tirer de très heureux effets décoratifs. Mentionnons les petits objets de cuir exécutés avec goût par Mlle de Félice. Les reliures sont toutes, ici, d’une laideur qui déconcerte. M. Guimard expose des photographies de maisons dont il est l’architecte, des meubles, des bijoux et d’autres menus objets. Rien à en dire. C’est le style Guimard et vous connaissez le métro. Je recommande surtout des manches de parapluie ; ils sont en bronze couleur d’aluminium du moins heureux effet. Les bijoux et les objets d’art de Lalique sont connus. Il y en a ici qui paraissent fort précieux. Je souhaite à ces toiles de Rambouillet la fortune de celles de Jouy. Les soies brodées et les boîtes de Clément Mère sont d’un art raffiné. Ses patines sont savoureuses, ses broderies imprécises sont délicates. Il a des semis de points qui émerveillent et ses soies rappellent parfois les teintes des étoffes indiennes à la cire.

Mentionnons encore les objets en corne de Mlle O’Kin ; le Manteau de cour pour le couronnement de George V, de M. Placet, les bijoux de M. Rivaud réalisés suivant les procédés anciens. J’aime moins sa joaillerie en platine. Elle semble en acier.

Je veux signaler pour finir ce qui, avec la salle à manger de M. Follot, me paraît le meilleur envoi de ce Salon, je veux parler des terres cuites rustiques de M. Pierre Roche.

Il y a là de fort beaux carrelages de revêtement et un arc de croisettes qui est charmant.

[1911-02-26] Au Cercle Volney.
Exposition d’aquarelles, dessins, gravures §

L’Intransigeant, nº 11183, 26 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 286]

Les pastels de M. Marcel Baschet sont les morceaux les plus intéressants de cette exposition et, notamment, un Portrait de jeune fille, expressif, largement dessiné dans des tons sombres. La place me manque pour signaler tous les envois. Je veux cependant mentionner les trois pastels de M. Georges Charpentier qui présentent de belles harmonies de couleurs et indiquent une vraie connaissance de la composition.

Les dessins et les peintures à l’eau de M. René Choquet ne manquent pas non plus de poésie. Ils sont d’une belle sobriété. M. Luc-Olivier Merson a envoyé une gouache, Moines d’Occident, sujet grandiose et qui n’a pas été réalisé.

M. Régamey expose un ensemble à la gloire du maître d’armes Kirchhoffer. Il faut encore signaler les pastels de M. Bouchor, qui s’est attaché à peindre des costumes de Hollandaises ; les dessins de M. Cayron ; le Portrait de Mlle Irène Bordoin par René Carrère ; les Paysages corses de M. de Fontanes, les aquarelles de M. Nozal, la Vue de Dordrecht par M. Iwill, les Vues de Constantinople de M. Vignal et les dessins de M. Guinier pour illustrer Les Méditations de Lamartine.

[1911-02-27] Au Cercle de l’Union artistique.
Le vernissage de l’Exposition de peinture a été très élégant §

L’Intransigeant, nº 11184, 27 février 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 287-288]

L’exposition de peinture qui a lieu annuellement au Cercle de la rue Boissy-d’Anglas offre un intérêt de premier ordre, puisqu’on y voit des toiles qui figureront ensuite au Salon.

Parmi les portraits, on remarquera les envois d’Ablett, de Jules Aviat, le Portrait de M. de Dion par Marcel Baschet, le Portrait de Mme J*** et de ses enfants par Jacques Baugnies, un fin Portrait du prince Troubetzkoï par Jean Béraud. M. Bonnat expose le Portrait de M. P. Hervieu, d’un art brutal et sans tendresse. Le regard est froid et dur, la bouche est sans bonté, le visage est symétrique. J’ai vu M. Hervieu, il m’a paru plus souriant et plus hautain à la fois. M. Maurice Boutet de Monvel a envoyé un grand Portrait de jeune fille qui est finement dessiné dans le style simple qui caractérise cet artiste. Il y a des détails charmants dans la guipure du corsage, dans la tenture en Jouy, un ruban bleu et une rose thé. L’ensemble évoque à merveille la grâce d’une jeune fille. M. Bracquemond expose une petite toile intitulée Mlle Lantelme chez elle. Mademoiselle ? M. Bracquemond serait-il un adversaire du mariage ? Voici un portrait — robe noire, hermine, rose rouge — par M. de Chabannes La Palice. M. Paul Chabas expose un Portrait de femme où il se souvient visiblement de Boldini. Voici encore des portraits, par MM. Commerre, Dagnan-Bouveret, Dawant, Gabriel Ferrier, Henri Gervex ; un Portrait de fillette par M. Guirand de Scévola, les portraits minutieux de M. de Cuvillon ; le Portrait de M. de Yturbe en costume de golf par Paul-Franz Namur.

M. Alexandre Nozal expose deux toiles qui sont sans doute les meilleures qu’il ait peintes, une Vue de Sisteron et un Lever de lune. Le Verger fleuri de M. Bouchor ne manque pas non plus de mérite. La Cueillette des olives de M. Montenard évoque le souvenir de Guillaumin.

M. Pianelli a peint une jolie toile, Les Environs de Nice. Il faut encore citer : Après le bain, une svelte nudité brune par Bridgman ; La Messe des pauvres à Séville, d’un romantisme agréable, par Georges Clairin ; la Tête de petite fille par M. Harlamoff ; la Porte bleue des M. Join-Lambert ; le Petit lever par Lamy ; les intérieurs minutieux de M. Lassuchette ; le Mercure énigmatique et roux de M. Maxence ; Le Repos — une nymphe à la fontaine — par Antonin Mercié ; La Messe de Saint-Hubert, un amusant « document » par Henri Tenré, et les intérieurs de Paul Thomas.

À la sculpture, on verra un portrait en marbre par M. de Saint-Marceaux, le Portrait du président Forichon par Raoul Verlet et Le Prince Pierre de Grèce, buste en terre cuite par M. Denys Puech.

[1911-03-04] « Les Amateurs ».
Les tableaux que l’on voit à l’Alcazar d’été sont signés des plus grands noms du Gotha §

L’Intransigeant, nº 11189, 4 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 288-290]

Le vernissage de la Société artistique des amateurs aura lieu demain.

L’exposition se tient aux Champs-Élysées, à l’Alcazar d’été. Le véritable intérêt, comme on pense, réside plutôt dans les signatures que dans l’excellence des ouvrages exposés. L’attrait des noms prime ici l’attrait esthétique. Faut-il ajouter que ces ouvrages ne sont pas à vendre ? S’ils l’étaient, nul doute que tout au moins ceux qu’ont signés des Altesses royales seraient vite enlevés par les amateurs !

Le plus mondain des Salons offre aux gens que les grands noms émeuvent des fleurs peintes à l’aquarelle par Mme la duchesse de Rohan, un Portrait de M. Jean Richepin par Mme la baronne Lambert de Rothschild, des émaux du comte du Suau de La Croix, des Oiseaux morts, aquarelles de Mme la duchesse d’Estissac ; des intérieurs de Mme la comtesse de Cossé-Brissac, des Paysages qui ne manquent pas de mérite par Mme Brouardel. M. Guy de La Rochefoucauld a envoyé des vues de Paris. Il faut mentionner aussi l’envoi du comte de Vogüé et le buste de M. Étienne

Lamy par M. de Lavergne. Le Carnet de voyage de Mme la duchesse de Vendôme excitera la curiosité. Elle l’a écrit et orné d’aquarelles. Voici la Bataille de Malplaquet, composition de M. de Cossé-Brissac.

M. Fournier-Sarlovèze a voulu fixer pour l’avenir La Fête de Jeanne d’Arc à Compiègne, Mme la duchesse de Noailles a envoyé des Portraits de femmes où il y a de la recherche. Voici un Intérieur du duc de Guiches. Le Portrait de Mme la princesse Louis d’Orléans-Bragance a été peint par Mme la princesse Pierre d’Orléans-Bragance, Altesse royale par une Altesse royale. Mme la princesse Stourdza expose des Études de figures en plein air. Il y a des Plages délicates par M. Hustin. Il faut avouer que les ouvrages exposés dans la section étrangère sont supérieurs à ceux que l’on voit dans la section française.

La Russie est représentée par des Églises de M. de Beckendorf, ancien ambassadeur de Russie à Paris. L’Autriche offre des noms éclatants. L’archiduchesse Marie-Josèphe d’Autriche et l’archiduchesse Marie-Thérèse exposent des Paysages où revit le souvenir des sites peints par Boecklin, peintre surfait. Mlle Nemès nous montre des caricatures pleines de verve. Il faut encore citer, à propos de l’Autriche, les envois de la comtesse Revertera, de la baronne de Gablentz et de la comtesse Kielmansegg-Wrède.

L’Allemagne est représentée par de grands noms. Le prince Charles de Hohenzollern, cousin de l’empereur, peint solidement. Sa manière rappelle celle de Lenbach. Il expose deux bons portraits : celui du comte de Flandre et celui du duc d’Alençon. La grande-duchesse Mathilde de Saxe nous montre une bonne Vue de Dresde. Parmi les amateurs anglais, il faut mentionner le colonel Gol, Lady Bunsen, MM. Inglis et Grahame.

La Belgique a envoyé un Étang de Mme la comtesse de Flandre, des Portraits de la duchesse d’Ursel, des pastels de la princesse de Ligne. Il faut aussi citer l’envoi de la princesse de Caraman-Chimay.

L’Italie n’a envoyé qu’un petit nombre de toiles. Voici le Portrait de Mme Tittoni par la comtesse Taverna, des Paysages de la marquise Campanare, de la princesse Pignatelli et de la princesse de Teano.

Pour les quelques roturiers perdus parmi ces gens de qualité, je citerai la fable de Bailly :

La renoncule un jour, dans un bouquet,
Avec l’œillet se trouva réunie.
Elle eut le lendemain le parfum de l’œillet.
On ne peut que gagner en bonne compagnie.

[1911-03-05] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11190, 5 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1309-1310]

Sur les quais, tous les jours de beau temps, un peu avant la tombée de la nuit, M. Remy de Gourmont va voir les boîtes des bouquinistes. Il se hâte et fait souvent des trouvailles. Autrefois on voyait là M. Anatole France. Remy de Gourmont prend sa place, il a commencé par les quais et peut-être un jour traversera-t-il la rue, en face du pont des Arts, et quelqu’un prendra sa place sur le quai, près des boîtes des bouquinistes.

* * *

Paul Signac, qui possède de beaux tableaux et de bons livres, garde aussi précieusement quelques manuscrits parmi lesquels celui des Complaintes de Jules Laforgue. Petite écriture nerveuse…

[1911-03-05] « Groupe libre ».
Ce sont des peintres et des sculpteurs qui exposent leurs œuvres chez Devambez §

L’Intransigeant, nº 11190, 5 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 290-291]

Le poète Gustave Kahn qui a écrit la préface de cette exposition dit : « Chacun de ces artistes, en une exposition particulière, mériterait l’intérêt, réunis ils le forcent. » M. Henry Arnold qui nous a montré des sculptures intéressantes au Salon de la Nationale expose ici des figurines modernes et quelques portraits. M. Marcel Bach peint des chemineaux, des couturières et des paysages. M. René Bertaux peint les flots de l’Océan et des cieux sombres. M. Anselmo Bucci s’est attaché à rendre le mouvement de Paris. Il a gravé hâtivement ses pointes sèches intitulées Paris qui bouge, et où l’on sent de la fièvre, où il montre de l’observation. Il arrive à nous donner synthétiquement l’idée d’une foule par un simple trait qui en marque le contour. Intéressantes études d’un artiste bien doué pour la composition.

M. Félix Denoyer expose des paysages mélancoliques. M. Godchaux expose des pastels et des sanguines.

M. Igounet de Villers peint des coins pittoresques de Paris. M. Paul Jacob-Hians marque de la prédilection pour les paysans et les mendiants. M. Jacquemot peint des potiches de la Chine. M. Georges Le Serrer de Kervilly expose des Pastorales, jolies scènes de danse. Il peint de belles jeunes filles. Il y a dans ces toiles d’agréables recherches de tons verts et des violets alanguis. C’est un art tout de nonchaloir qui ne manque pas de charme.

Il faut aussi mentionner les effets de neige de Georges Offner et la Vintimille de M. Henri Rioux.

Carnet. — M. Schmitz expose dans son atelier, 15 bis, rue Théophile-Gautier, trente-trois tableaux, parmi lesquels des compositions qui marquent un gros effort, des nus, des fleurs et quelques portraits.

[1911-03-06] Les Rosati.
Leur première exposition a eu lieu à la galerie J.-Moleux §

L’Intransigeant, nº 11191, 6 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 291]

Encore une nouvelle société, celle des Rosati. Elle ne comprend aucun artiste novateur. On n’y trouve pas la plus timide audace. Les Rosati sont très « artistes français » et, pour tout dire, le dessin qui paraît sur le catalogue est de Jonas, mais le paysage qui forme le fond de ce dessin est d’Harpignies. Au demeurant, tous ces artistes sont du Nord de la France. Je me contenterai de signaler leurs noms : M. Agathe, avec une Étude sévère ; M. Ariès, avec ses aquarelles d’un Versailles fleuri et joyeux ; M. Bédorez, avec des Paysages dans les tons gris et mélancoliques ; M. Carolus-Duran expose le Portrait de M. Bouchard, Prix de Rome, et un grand Paysage gris. M. Pierre Carrier-Belleuse expose des Danseuses à l’accoutumée. M. Eugène Feuillâtre nous montre toute une vitrine contenant des bijoux et objets d’art émaillés en forme de papillons, de libellules. M. Quillement expose quelques Paysages. M. Harpignies a envoyé deux Natures mortes à l’aquarelle. Voici encore Le Triquet et Le Port d’Ostende de M. Lucien Jonas. M. Jules Magnier a peint des Chaumines et un Moulin. M. Paul-Franz Namur a peint Le Pont de Londres. L’abbé Van Hollebecke est décidément le peintre de la séparation. M. Weerts expose les Portraits au philosophe aristotélicien Ravaisson, membre de l’Institut, et du Chansonnier Chebroux.

[1911-03-07] La Vie artistique

Les peintres de montagne et quatre autres peintres §

L’Intransigeant, nº 11192, 7 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 292]

La 14e Exposition des peintres de montagne vient de s’ouvrir au Cercle de la librairie. On y voit beaucoup d’œuvres d’amateurs. L’ensemble est pompier à souhait. Nous nous contenterons de noter les envois de MM. Carolus-Duran, Noirot, Bal, Beauvais, Bourgeois, Bon, Choisnard, Guénot, Didier-Pouget, Eysseric, Giron, Iwill, de Martenne, Cachoud. L’envoi de Nozal a de la tenue. Il faut encore mentionner Le Soleil sur le mont Perdu de Schrader, La Neige dans les Vosges par Waidmann, L’Hiver dans les Alpes, sept études de Jean Rock. On sait que Segan-tini devint divisionniste par force et parce que ses couleurs se congelant sur sa toile, il ne pouvait les mélanger lorsqu’il peignait à de grandes hauteurs. Il n’y a pas de divisionnistes parmi nos peintres de montagnes. Sans doute sont-ils moins intrépides que Segantini et préfèrent-ils, plutôt que de les gravir, voir les monts de la vallée !

* * *

Quatre peintres exposent en ce moment à la galerie Barbazanges : MM. Boutet de Monvel, Jacques et Pierre Brissaud, Lepape. M. Boutet de Monvel expose les Dandys déjeuner de chasse, Le Lion, La Lionne, La Promenade, La Toilette. J’avoue que ces évocations, qui se conçoivent fort bien au point de vue littéraire, sont déplaisantes en peinture. M. Jacques Brissaud donne plus d’importance au décor où vivent ses modèles : mentionnons Les Jockeys. M. Pierre Brissaud est plus gai que ses confrères en dandysme.

M. Georges Lepape paraît bien sévère parmi trois peintres qui semblent faire un cas tout particulier de la futilité.

[1911-03-09] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11194, 9 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 293]

À la galerie Bernheim on a pu voir jusqu’au 11 mars la collection de M. Maurice Masson, un amateur éclectique qui, forcé de quitter la France pour se fixer aux colonies, a dû se séparer de ses chers tableaux. M. Masson, qui prétendait n’acquérir que des œuvres capitales, y a réussi souvent et sa collection, où n’entrent qu’un petit nombre de peintres et de tableaux, est importante. On y compte un Carrière, L’Enfant au chien, que je considère comme le meilleur tableau que je connaisse de ce peintre. Un seul petit tableau représente insuffisamment Corot ; un seul pastel représente Degas. Voici Harpignies, Jongkind, Henner, Lépine, Boudin, Bonnard. Voici, d’autre pan, de très beaux Monet : La Cabane du douanier, La Débâcle, Les Falaises de Varengeville, Le Portail de la cathédrale de Rouen ; quatre Pissarro, deux admirables natures mortes de Renoir, trois Sisley, La Buveuse, de Toulouse-Lautrec. Voici encore une aquarelle de Rops, un Ribot, un Monticelli, un Maurice Denis, un Ziem, un Montenard, un Henri Martin, plusieurs Lebourg, un Diriks. Certes, la collection Masson témoigne d’un goût très accueillant, sinon très décidé. Les morceaux les meilleurs sont, sans contredit, L’Enfant au chien, de Carrière, les Monet, les Renoir, le Degas et le Lautrec.

* * *

M. Henri Le Sidaner expose en ce moment dix-sept tableaux à la galerie Georges-Petit, où l’on verra aussi des toiles de M. Mattéo Brondy. À la galerie Marcel-Bernheim a lieu la deuxième exposition des aquarelles de M. C. Jacquet : ce sont des paysages flamands et hollandais.

[1911-03-11] L’ancienne « Société nouvelle ».
On a inauguré aujourd’hui son exposition sous la présidence d’Auguste Rodin §

L’Intransigeant, nº 11196, 11 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 294-295]

L’ancienne Société nouvelle a ouvert aujourd’hui chez Georges-Petit son Salon annuel, sous le nouveau nom d’Exposition de peintres et de sculpteurs. Cette exposition a été, avec raison, placée sous la présidence de Rodin. En effet, la sculpture est ce que ce Salon nous offre de plus audacieux, de plus achevé et de plus inspiré.

Auguste Rodin a envoyé une tête d’homme, en bronze, figure pleine de vie, de fierté et de force. La main de Rodin ne faiblit pas et son art est plein d’une adorable jeunesse.

Despiau a envoyé un portrait de plâtre, Buste de Mme Fabre. C’est un des meilleurs ouvrages de l’artiste. La tête vit de cette vie harmonieuse qui anime les véritables œuvres d’art. Despiau travaille en général dans le marbre même, il a ici une statuette — femme nue — qu’il est en train de faire naître du bloc immaculé comme une écume figée qui renfermerait le corps d’Aphrodite. Tout le haut de cette statuette — tête, torse, hanches — est délicieux.

Mlle Jane Poupelet expose un bronze Vache rentrant à l’étable, qui est une belle œuvre digne des plus grands sculpteurs. C’est le morceau capital de ce Salon et de cette artiste si bien douée. Mlle Poupelet expose encore un nu audacieux, d’un art où tout est achevé harmonieusement. Le prince Troubetzkoï a aussi envoyé quelques statuettes de bronze.

La peinture que l’on expose ici ne présente pas le même intérêt que la sculpture. Ce sont des ouvrages de peintres très arrivés et qu’on ne peut plus discuter. Il faut citer des panneaux décoratifs de M. Aman-Jean. La Salomé de M. Jacques Blanche, danseuse au repos et en costume de ville, seuls les chaussons de danse rappellent la profession du modèle. M. Blanche expose aussi un portrait du danseur Vaslav Nijinski, des intérieurs, des paysages anglais. M. Cottet nous mène, cette année, en Bretagne, à Sainte-Anne-la-Palud, à Plougastel-Daoulas. M. André Dauchez expose à l’accoutumée des paysages durs aux arbres-squelettes. Voici les habituels portraits mondains de M. de La Gandara, La Joie maternelle, Le Sommeil agité, Peau d’Ane de M. Gaston La Touche. Voici les confettis ensoleillés de M. Le Sidaner, des paysages de M. Henri Martin.

Voici encore la Bucolique crépusculaire de M. Ménard, le Saint-Cloud de M. Morice, les vues d’Espagne de M. Prinet, la Cathédrale d’Amiens, les vues de Quimperlé de M. J.-F. Raffaelli, Le 14 Juillet à Pont-l’Abbé par M. Lucien Simon.

[1911-03-13] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11198, 13 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1310]

On sait l’influence que les écrits de Charles Henry ont exercée sur la peinture il y a dix ou quinze ans. La plupart de ces écrits gisent dans quelques brochures et surtout dans les revues. Charles Henry ne fait plus parler de lui et ne publie plus rien, on le croyait mort. Il vit cependant, petit fonctionnaire parisien. Il ne s’occupe plus ni des arts, ni des lettres, mais on voudrait bien qu’il réunît ses articles et les publiât en un volume.

[1911-03-15] La Vie artistique

Le 2e groupe de la galerie Druet §

L’Intransigeant, nº 11200, 15 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 295-296]

Voici un ensemble peu homogène où l’envoi de M. Jules Flandrin paraît le plus sensé. Il expose Les Moissonneurs, matin d’été, une Auberge dauphinoise, un portrait du danseur Nijinski. Ce sont des tableaux calmes qui ne manquent pas d’une poésie tempérée. M. Georges Desvallières nous montre des tableaux de livres et des Anémones. M. Maxime Dethomas quelques dessins coloriés exécutés pour Le Carnaval des enfants au théâtre des Arts. M. Georges Rouault expose des projets de décoration pour faïences où il y a quelque grandeur tumultueuse et comme une haine touchante de la beauté.

Les toiles de Mme Marval comme Les Endormis manifestent de la grâce nonchalante, mais peu ou point de fantaisie décorative.

Il faut mentionner encore les natures mortes de Dufrénoy et de M. Piot, quelques éventails que je n’aime pas beaucoup. Le sculpteur Albert Marque a envoyé des statues : une baigneuse, des enfants, un buste et des médailles, efforts certes, mais dont l’effet n’est pas celui qu’on attendait. Les invités de ce groupe sont M. Jaulmes qui expose quelques études sans grande signification et M. Charles Lacoste qui aime la minutie même maladroite.

[1911-03-17] Le Pastel.
M. Dujardin-Beaumetz a inauguré l’exposition de cette société présidée par M. Cormon §

L’Intransigeant, nº 11202, 17 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 296-297]

Aujourd’hui a été ouverte au public l’exposition du Pastel, qui a lieu à la galerie Brunner. M. Dujardin-Beaumetz est venu l’inaugurer. Ce sont de ces ouvrages dont il n’y a pas grand-chose à dire. On serait mal venu à discuter la virtuosité de ces pastellistes.

Il ne peut être question, bien entendu, de tendances artistiques. M. Paul Abbert expose un Intérieur, M. Allouard a ici une Nature morte, habile. Mme Auffray Geneftoux et Mlle Louise Boissière exposent des portraits. M. Émile Boeswilwald nous montre des pastels d’apparence très allemande ; ses bacchantes, ce sont des nixes. Il y a dans les pastels de M. Bracquemond des recherches, on dirait de TAman-Jean. M. Carette expose quelques paysages, Le Pont d’Avignon, des inondations. M. Chabanian a envoyé des plages avec des fillettes qui pataugent. C’est papillotant. M. Henry Darieu, comme un grand nombre de peintres, s’est voué à Venise. Il y a du sentiment dans les pastels de M. Émile Devé, pas autant que dans les envois de M. Jules Fléchelle qui, heureusement pour lui, est le plus inhabile des exposants du Pastel. Mais il a quelque chose de plus qu’eux tous, de l’émotion. M. Fournier a un paysage agréable de Turquie d’Asie : Fontaine à Roumché Hissar. M. Édouard Gelnay fait des intérieurs : Le Petit Déjeuner, Intérieur rustique. M. Iwill expose des pastels crépusculaires ou non, brr… qu’il y fait froid. M. Laissement s’efforce à être large. Il expose un Retour des champs, des Glaneuses, mais lui manque, à mon sens, le sentiment rustique. M. Louchet expose des forêts d’hiver, qui sont habiles, nettes, finies, et les plus froides choses qu’on puisse voir. M. Massin expose une vue de Quimper.

M. Louis Muraton et Mme Philippar-Quinet des portraits. M. Régamey a envoyé un portrait de M. Kirchhoffer. Mlle Olga Slom expose de grands pastels qui dénotent du goût : Le Château de Sirmiore, Une rue à Maleisine, Le Matin sur le lac de Garde. M. Henry Tenré expose des Parisiennes. Les portraits de Mme Vallet-Bisson sont élégants à souhait. Il y a encore à signaler les nus de M. Pierre Carrier-Belleuse, les portraits de M. Georges Claude, les envois de M. Gabriel de Cool, de M. Albert Cresswell, de M. Albert Depré, de M. Eugène Favier, de M. Ferdinand Queldry et de M. Albert Rigolot.

[1911-03-20] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11205, 20 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1310-1311]

Albert Savine publie la traduction d’un nouveau roman de Conan Doyle, Les Recrues de Montmouth, et, chose plus exquise, sa nouvelle version d’Une maison de Grenade, le délicieux recueil de contes d’Oscar Wilde.

* * *

André Gide publie de Nouveaux prétextes, réflexions sur quelques points de littérature et de morale. Après ce livre, dit-on, le jeune maître renoncera à la critique et connaissant les âmes, aimant ce qui nous dévore, il se consacrera au roman. On trouvera dans ces Nouveaux prétextes des essais sur M. Remy de Gourmont, le « Baudelaire et M. Faguet » qui fit du bruit, l’examen de quelques livres et les plus modernes, et ce « Journal sans date », notes de voyage et de littérature mêlées, dans le style le plus précis et le plus nourri qui soit aujourd’hui, animé par cette tendresse et cette malice incomparables qui font à l’auteur du Prométhée mal enchaîné et de La Porte étroite une place à part et au tout premier rang dans les lettres modernes.

[1911-03-24] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11209, 24 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1311]

Non, MM. Fauchois et Jules Romains n’ont pas fraternisé au Lapin-Agile. Mais ils y furent ensemble. Et M. Fauchois dit de ses vers avec succès ; il n’avait pas l’air gêné, M. Marinetti non plus. Quant à M. Carco, qui était là, il se tailla un vif succès dans des chansons de café-concert. MM. Fauchois et Romains ensemble mais ne communiant pas, quelle défaite de l’unanimisme !

Mais voilà mise au point une petite histoire littéraire, et pendant ce temps on entendait braire l’âne Boronali dans son étable.

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Dans La Plus Forte, M. Alain Valvert tente d’écrire le roman de la jeune fille qui veut s’affranchir des faiblesses et des servitudes auxquelles son sexe est généralement soumis. Mais la jeune étudiante en médecine ne garde pas longtemps la liberté de son cœur et bientôt l’amour est plus fort que la Plus Forte.

[1911-03-30] La Vie artistique

K.-X. Roussel. Georges Barbier (Larry) §

L’Intransigeant, nº 11215, 30 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 297-298]

M. K.-X. Roussel a rajeuni le tableau mythologique. Ame éprise d’hellénisme, poète des formes et des couleurs, il rappelle bien par quelques côtés de son talent très cultivé Théocrite et Virgile, le Tasse de l’Aminta et André Chénier. L’exposition qu’il fait en ce moment de ses œuvres à la galerie Bernheim nous le montre peignant ses oaristys, ses idylles pastorales selon une tradition qui par-delà Poussin remonte à l’Italie et à la Grèce même. Cette exposition est sans aucun doute une des plus belles que nous ayons eues cette année.

* * *

M. Pierre Louÿs aime beaucoup le talent de M. Georges Barbier (Larry) qui expose en ce moment à l’Art moderne d’agréables dessins, d’aimables coloriages que l’on peut bien, en passant par un grand nombre de dessinateurs russes, par Aubrey Beardsley, par les illustrateurs français du xviiie siècle, faire remonter jusqu’aux peintres de vases grecs. Sensible à la danse, aux spectacles de théâtre, M. Barbier a rendu les attitudes de Mlle Rubinstein ; il se plaît aussi à dessiner ces sultanes si modernes, qui semblent sortir d’une pièce fiabesque de Gozzi pour errer dans des jardins fleuris de roses, de jonquilles et de jasmins.

[1911-03-31] Les Dessinateurs humoristes.
Le vernissage de leur premier Salon aura lieu demain au palais des Modes §

L’Intransigeant, nº 11216, 31 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 298-299]

La délicieuse affiche de Forain qui orne les murs en ce moment attirera demain tout Paris au 15, rue de la Ville-l’Evêque, où se tient le premier Salon des dessinateurs humoristes. On y verra avec plaisir que la grande caricature d’idées (celle des mœurs et de la politique) est en train de renaître. Elle est florissante en Alsace-Lorraine où Zislin et Hansi raillent avec force le germanisme et soutiennent la cause de la France qui est celle de la civilisation. Justement Zislin expose ici quelques-unes de ses caricatures les plus virulentes : Les mots « cafard » et « Prussien » sont synonymes en alsacien, Le Pangermain, etc. C’est Hansi qui a organisé l’exposition de Zislin prisonnier. Hansi expose lui-même quelques dessins joyeux et moqueurs, La Fête du Kaiser, Tout va bien en Alsace-Lorraine, etc. Les caricaturistes politiques de France s’en prennent maintenant à la République. O’Galop expose Le Repuzzlblique, jeu de salon taillé « dans le bois dont on fait des flûtes ». Ajoutons que cette République est « à vendre ». Paul Poncet nous montre une République israélite. Jean Veber a imaginé une puissante allégorie, N.-D. des Colonies. Leroy nous mène chez le bistrot fondé en 1793, Muller désabusé a vu les deux mamelles taries et pendantes de la France : L’Agriculture et les Humoristes. Lortac nous fait aller plus bas encore : Toutes les Républiques au Salon. Il y a Marianne, Helvétie, etc. ; il a oublié la République portugaise, mais la négresse ne fait pas défaut, la sombre Libéria. Forain évoque dramatiquement un Groupe d’électeurs et L’École des snobs, Hermann-Paul raille aussi, et non sans force, Le Cher Maître, etc. H.-G. Ibels se moque des plaisirs bourgeois, Le Jardinage, La Fête en plein air.

La jupe-culotte est ici à l’honneur. On ne la raille guère. Au contraire il semble que tous ces humoristes l’aient vue d’un fort bon œil, et ils nous la montrent comme un vêtement charmant.

Il ne me reste que peu de place pour signaler les trésors d’humour, de joie même, car la gaieté semble renaître aux dépens de ce sourire pincé qu’est l’humour, qui ont été dépensés dans ce Salon. Lubin de Beauvais expose des triptyques : Les Pommes, La Piqûre d’un libertinage aussi agréable que celui des dessins de M. Édouard Bernard, Barn est plein d’humour, Pierre Bernard silhouette les contemporains ainsi qu’Arnoux qui a vieilli le visage solaire de M. Gérault-Richard.

Carlègle a décoré le Salon de médaillons et de guirlandes. Chapuy nous montre encore une République, Delannoy est un des plus puissants caricaturistes politiques ; citons ses Conseillers municipaux, son Pain cher, etc. Dethomas, lui, glorifie la République. Henry Detouche nous montre une Marianne qui cherche encore à plaire. Drésa fait L’Éducation de Marianne. Mia Elen a croqué les attitudes des danseuses d’aujourd’hui. Mme Forain a ici de charmantes marionnettes. Citons l’envoi de Galanis, les croquis parlementaires de Gassier, une aquarelle de Pierre Gatier, les caricatures cauchemars de Gayac, les danseuses de Gir, les envois de Jeanniot, de Jossot, la bannière de Léandre, une jolie frise moderne de Legrain, on dirait un makemono chinois ; les dessins de Malteste sont drôles. M. Boutet de Monvel préfère la crinoline à la jupe-culotte. Louis Morin expose une belle décoration pour Une salle à manger. Moriss, Nam, Charly sont amusants. Bernard Naudin veut rivaliser avec Callot, Rembrandt et Goya et son envoi est un témoignage de ses efforts. M. Poulbot aime les enfants. Il a aussi des dessins d’un autre ordre : Biribi, Les Mariés, etc. Les portraits charges de Rip sont ressemblants. Thelem connaît bien les chevaux. Abel-Truchet nous mène dans un bar ; et pour finir, mettons hors de pair les charmantes fantaisies de Willette, La Gourmandise, La Valse chaloupée et les Danses anciennes, et signalons la République de M. Widhopff.

[1911-03-31] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11216, 31 mars 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1311]

M. René Fauchois se fait peindre par un peintre padouan qui exige de longues matinées de pose.

[1911-04-05] La Sorbonne est ébranlée §

L’Intransigeant, nº 11221, 5 avril 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 1204-1205]

Je me souviens de l’étonnement où je fus plongé, il y a deux ou trois ans, lorsque des Américains, dans la maison desquels je fréquentais, me parlèrent pour la première fois de « laboratoires de philologie », de « manipulations de textes », d’« ateliers de psychologie ». Je n’osai pas demander à mes amis yankees à quelles bizarres besognes manuelles on pouvait se livrer dans ces locaux, ni de quels instruments, de quels outils se servaient les ouvriers qui y travaillaient. J’avais grand-peur de passer pour un ignorant. J’entendis encore beaucoup parler des laboratoires de psychologie autrichiens, puis le renom des travaux linguistiques de M. l’abbé Rousselot venant jusqu’à moi, je compris que les sciences, les arts, les lettres et la poésie elle-même, tout cela se ferait désormais à la machine.

J’admirai une fois de plus combien les humains sont industrieux et je souhaitai une occasion d’apprendre le maniement d’une de ces intelligences mécaniques au prix desquelles mon cerveau ne me paraissait plus qu’un joujou inutile.

Mais la lecture d’un livre excellent et plein de sens, intitulé L’Esprit de la nouvelle Sorbonne, a dissipé mon erreur. Il est vrai que M. l’abbé Rousselot fait de la linguistique au phonographe et que M. de Souza se sert de la même machine pour faire des vers, mais ces « laboratoires », ces « ateliers », ces « manipulations », ne sont que des termes venus d’Allemagne et qui remplacent aujourd’hui les termes moins galants et moins démocratiques de « salles d’études » et des « études » mêmes.

S’il n’y a pas encore, outre le phonographe à poésie, de machine à histoire ou à philologie, les travaux auxquels on se livre en Sorbonne y sont, en quelque sorte, aussi mécaniques. Au dire d’Agathon, l’auteur de l’ouvrage qui m’a si bien renseigné, on y passe son temps à ranger des fiches bibliographiques relatives à un sujet, on y épluche les textes, non pour en sentir les beautés, mais pour en connaître l’histoire. Et, certes, il n’est pas injuste d’appeler « ouvriers » ou « opérateurs » les jeunes gens qui s’adonnent à des travaux aussi ingrats et de si peu de profit pour leur esprit : il est juste aussi que les locaux où ils travaillent soient nommés des « ateliers » ou des « laboratoires », et je m’étonne même que l’on ne se soit pas servi des termes plus vastes de « manufactures » et d’« usines ».

Mais si la terminologie des professeurs de la nouvelle Sorbonne paraît se rapporter exactement à l’état où ils ont amené les études, on peut bien trouver dangereux ce mépris de la culture générale, cette manie de spécialisation, ce dédain de la simple beauté littéraire, cet abus de la critique historique, qui sont les plaies du nouvel enseignement.

Abandonner le grec, le latin, le français même, au profit d’une science illusoire et mesquine, d’un langage hybride sans nerf et sans vertu, aussi plat que la prose dont on se sert dans les autres nations, c’est à cela que l’on pousse les jeunes générations. Qu’on ne s’y trompe point, il ne faudrait pas vingt ans de cette pédagogie pour que la France perdît tout le bénéfice d’une culture générale patiemment acquise et qui lui donne une place à part parmi les nations modernes, comme l’héritière de l’eurythmie que connut la Grèce antique.

Qu’on se tourne délibérément vers l’hellénisme ! Qu’on réapprenne passionnément dans les exemplaires grecs le sens de la beauté que l’on avait oublié, les savants et les marchands ne manqueront pas plus à la France qu’ils ne manquèrent, en Grèce, pendant l’Antiquité, et les soldats naîtront ici d’eux-mêmes pour défendre une terre d’élection.

[1911-04-05] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11221, 5 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 300]

Le peu de place dont nous disposons ne nous a pas permis de rendre compte d’expositions intéressantes et fort importantes, telles que celle du groupe de l’Effort, celle de M. Marcel-Jacques, statuaire, celle de dessins, pastels, terres cuites, sculptures qu’exposait M. Joseph Bernard à la galerie Marseille-et-Vildrac.

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Le peintre Gabriel Biessy qui fit le voyage d’Argentine avec M. Clemenceau a rapporté de ce pays quelques toiles pleines de charme dont quelques-unes avaient été exposées au dernier Salon de la Nationale. On goûtera aussi ses paysages du Brésil, ses vues de Paris, de Bretagne, d’Espagne et des intérieurs savoureux. Gabriel Biessy expose à l’International Art Gallery.

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Le Cercle international des arts a ouvert sous le titre « Les Animaliers » une agréable exposition d’œuvres de Mme Amen de Sparre, Charlotte Bertrand, Hélène Butner, M. Graham, de Liniers, Ladevèze, Cauchois, Morstadt, de Mlles J. Poupelet, Sandsbrum, de MM. Benjamin Rabier, Bugatti, Bourdelle, G.-J. Brown, Cournel, Jean Dompt, Édouard Doigneau, Jacques Froment-Meurice, J.-B. Gélibert, Malher, de Monard, Ferdinand Oger, Peter, Riché, Rotig, J.-J. Rousseau, Sanchez, Steinlen, Surand, Georges Scott, Süe, Sarniguet, Tourgeneff, Thévenin, prince Troubetzkoï, Valette, Wilkie. Il convient de mettre hors pair les envois de Mlle Poupelet et de M. Bourdelle.

[1911-04-06] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[François Bernouard] §

L’Intransigeant, nº 11222, 6 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1027]
Architypographe des Muses
François Bernouard tu t’amuses
À publier les petits vers
Des jeunes gens doux et pervers.

Cet impromptu ne vous donne point une idée du charmant jeune homme qu’est M. François Bernouard. Regardez son portrait, qui sert de justification au tirage à Futile. Sachez aussi qu’il est blond, qu’il aime le Luxembourg, et qu’il reçoit chaque jour un télégramme ou une lettre de M. Maurice Rostand. Outre cela, il est plein de bon sens, rond en affaires et porte toujours le premier exemplaire de ses impressions à M. Remy de Gourmont. Au demeurant, François Bernouard est frivole à souhait, ce qui est la seule façon moderne d’être sérieux.

[1911-04-07] Les Pastellistes français.
Le vernissage de leur vingt-septième Exposition a eu lieu à la galerie Georges-Petit §

L’Intransigeant, nº 11223, 7 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 301-302]

L’Exposition des pastellistes français a cette année moins d’accent que d’habitude. M. Albert Besnard n’expose pas. Les portraits de femmes sont en petit nombre. C’est un attrait dont les expositions de ce genre se passent difficilement. M. Abel-Truchet a envoyé une Fête foraine et Un cirque d’une truculence spirituelle. M. Avy montre quelques études où apparaît nettement l’influence de M. Albert Besnard. M. Henri Dumont expose toute une flore mystérieuse, chrysanthèmes, lilas, azalées vus le soir.

M. Maurice Eliot, outre des paysages corses, a ici un portrait de petite fille blonde, en robe bleue, qui est amusant. M. Abel Faivre a fixé les traits du grand peintre Renoir. Ses portraits féminins sont plaisants, visages jolis et jeunes. M. Henri Gervex expose La Toilette, une nudité blonde et grasse, quelques portraits et des études de danseuses. M. René Gilbert a envoyé un grand portrait de femme élégante, brillamment et spirituellement exécutée. C’est avec la Marie-Bertrande de M. Guirand de Scévola le plus grand cadre de ce petit Salon.

Mme Madeleine Lemaire a ici trois cadres, Fleurs, Fleurs et fruits et Le Repos, trois œuvres où se révèle une fois de plus l’éblouissante virtuosité de la célèbre artiste. M. Lévy-Dhurmer expose un portrait de M. Henry Bérenger où il y a de la netteté et des paysages enveloppés de brume colorée, mais les contours en sont visibles. Ce sont des vues de Turquie, des minarets… Les pastels de M. Léon Lhermitte sont nets, les détails sont nombreux et s’harmonisent sans se mêler. Les paysages antiques de M. Ménard ont les mêmes qualités que ses tableaux précédents. Cependant, à la longue, on trouverait qu’il manque d’accent. L’art architectural qui embellissait les paysages de Grèce ne paraît guère, M. Ménard s’en tenant à je ne sais quel rêve bucolique de vie pastorale par des temps pluvieux qui pourrait lasser…

Les paysages provençaux de M. Montenard sont frais, colorés, animés et fort agréables. M. Alexandre Nozal a des dons certains et sait s’en servir, ses Falaises l’Étretat, ses Pins sont de bons paysages, un peu dramatiques. Il faut encore citer les portraits de MM. Axilette, Cornillier, Calbet, et les envois d’André Dauchez, de Gaston Guignard, de Léandre, de Loup, de Luigini, de Rivoire, de Thévenot et d’Ullmann.

[1911-04-08] L’Art anglais. Les pastellistes au XVIIIe siècle.
L’exposition de la rue Royale. Les œuvres les plus remarquées §

L’Intransigeant, nº 11224, 8 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 302-304]

Je dois dire avant tout qu’il n’y a pas de comparaison à établir entre les pastellistes anglais du xviiie siècle et les pastellistes français de la même époque, pas plus qu’on ne saurait comparer en général l’art français et l’art anglais au xviiie siècle.

Les Anglais perdraient trop à cette comparaison et pour ne parler que du pastel on n’a rien, en Angleterre, à opposer aux La Tour, aux Perronneau.

Cela dit, je m’empresse d’ajouter que l’on prendra un très vif plaisir à visiter l’exposition qui vient de s’ouvrir aux galeries Brunner, 11, rue Royale.

Si les pastellistes anglais ont moins d’art, une tendance souvent plus caricaturale que leurs émules de France, ils ont eu des modèles féminins d’une beauté incomparable, leurs portraits d’hommes et de femmes ont un accent qui dévoile les tempéraments. Richardson et Fielding, et plus près de nous Dickens et Thackeray, nous ont donné l’équivalent littéraire des visages expressifs que l’on nous montre aujourd’hui.

Les Anglais italianisants sont, comme on pense, les moins intéressants, sauf toutefois cet Hoare que je ne connaissais pas et dont une figure, la Dormeuse, rappelle Ingres.

Au xviiie siècle, la vie anglaise, surtout à Londres, fut extrêmement libre et voluptueuse. Les courtisanes triomphaient à tous les degrés de l’échelle sociale, depuis ces malheureuses qui, les yeux peints à l’encre de Chine, passaient leur nuit dans les tavernes attendant les débauchés, jusqu’à ces jeunes femmes que l’on trouvait dans les bagnos, dans les seraglios, au Vaux-Hall ou sur la liste du gérant de la Tête de Shakespeare, jusqu’aux belles gueuses de la province, comme cette Mary Mac-Intyre, surnommée Polly Brown, qui vécut en Ecosse, et dont on verra, rue Royale, un beau portrait par Masquerier, jusqu’à cette adorable Lady Hamilton que ses défenseurs calomnient en l’imaginant vertueuse. On verra ici, de cette aimable furie, une belle esquisse par Henry Singleton.

Le rang du modèle excuse seul l’exposition d’un mauvais Portrait de la reine Charlotte par la célèbre Suissesse Angélica Kauffman, dont la réputation dépassa beaucoup le talent. Elle fut un peintre détestable mais elle eut beaucoup d’amants parmi les peintres, comme Reynolds, et ailleurs. On a même jasé touchant ses relations avec la reine Charlotte. N’insistons pas et admirons sans réticences l’admirable série des portraits peints par John Russel que le catalogue appelle justement « le plus grand pastelliste de l’école anglaise » : le charmant Portrait de Miss Winifred Egan ; le Portrait de M. Russel, oncle de l’artiste, pastel magistral d’après un modèle à ravir Dickens ; La Petite Fille aux fraises, portrait plein d’accent de la petite-fille de l’artiste ; le portrait truculent du Révérend John Newton qui fut un caricaturiste rabelaisien ; la voluptueuse esquisse d’après Miss Dowden ; le Portrait de l’artiste, tête fine et forte, aux yeux qui scrutent, aux cheveux gris sur un visage jeune ; cette maternité joyeuse, le Portrait de la femme de l’artiste et de son fils William ; le portrait romantique de John Bacon fils ; le portrait du baigneur de Brighton, Old Smoaker, personnage de Thackeray ; le portrait d’un aimable More : Mohammed Sumny, au regard langoureux ; le portrait dramatique de Mme Wilton et le visage piquant, sous un grand bonnet, de Mme Wormald. On regardera aussi le joli pastel qui s’efface : Portrait de Mary et Élisabeth Beauclerck, par Lady Diana Beauclerck.

Il ne s’attachera pas moins de curiosité au Portrait d’un enfant du marquis de Bristol, par la comtesse de Bucking-hamshire, qui, née Bertie, est l’arrière-grand-mère de l’ambassadeur d’Angleterre.

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Les pastellistes irlandais, avec leurs fonds gris, leurs teintes délicates plairont en France, tel George Chinnery. On verra un portrait par le paysagiste Constable. Le portrait de La Comtesse d’Errol, fine et joyeuse commère, par Francis Cotes, le « père du pastel anglais ».

Un des plaisirs de cette exposition sera dans la découverte des pastels de Gardner, un des Anglais les plus artistes, sans aucun doute. On aimera particulièrement son Sir John Taylor, net et élégant. On regardera la Jeune Folle qui fut la première œuvre exposée par Sir Thomas Lawrence. On verra un portrait d’enfant par Pack, dont les œuvres signées sont rares et dont beaucoup passent sous le nom illustre de Russel. Citons encore le joli Portrait d’Élisa Phelps, miniaturisteau grand chapeau de paille, visage piquant, mine ravissante.

Citerai-je le Portrait de Peter Pindar, le fameux satiriste Wolcott par Opio, les pastels de Reynolds, de Reaburn, une petite œuvre exquise de Gainsborough, les deux portraits de femme par Romney, le grand débauché, les œuvres aimables et singulières des filles de Russel, l’Enfant au furet d’Henriette Russel ?

Poussière colorée et charmante, vous plairez singulièrement au public parisien, trop même à mon gré, car toutes ces œuvres raffinées des Anglais ne vont pas sans un bizarre mélange de fadeur et de brutalité, de grâce et du mauvais goût le plus puéril et le plus aimable qui devrait un peu déconcerter les Français. Mais l’anglomanie a ses droits. Et ne voit-on pas un des meilleurs écrivains de ce temps et des plus pénétrants, M. Abel Hermant, goûter avec une inconcevable passion l’art anglais ? C’est qu’à la vérité il y a là une franchise qui peut bien séduire et une bonne humeur qui doit réjouir.

[1911-04-09] La Vie artistique

Les arts décoratifs de la femme §

L’Intransigeant, nº 11225, 9 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 305-306]

Aujourd’hui au musée des Arts décoratifs du Louvre a eu lieu l’inauguration d’une nouvelle exposition réservée aux arts de la femme, autrement dit, aux ouvrages de dame. Quelques hommes, artistes décorateurs, s’en sont mêlés pour mettre en valeur dans leur vrai cadre les œuvres des femmes artistes. C’est ainsi que M. Follot a ordonné avec goût un petit salon de repos où l’on voit un fort beau paravent, ouvrage de cuir de Mlle de Felice, un curieux fauteuil à pampilles de Mme Waldeck-Rousseau, une tapisserie de Mme Dry-Robin : Les Fontaines jaillissantes. M. Jaulmes a installé également un petit bureau qu’il a tendu en toile de Rambouillet : cette façon de toile de Jouy est agréable à l’œil, néanmoins, les essais de Raoul Dufy dans ce genre sont plus variés, plus neufs et même plus décoratifs. Il faut signaler encore les broderies en raphia de Mme Lebucher, les broderies de Mme Le Meilleur, les broderies de Mlle du Puygaudeau, les dentelles exécutées par des femmes arabes sous la direction de Mme Seyrig, les tapisseries de Mme Mailland, la chambre d’enfant de Mme Lecreux.

On a adjoint à cette exposition une section italienne où l’on remarquera les copies d’étoffes anciennes de Marioli Fortuny, de Venise, etc.

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Chez Druet, on voit des dessins de M. Maxime Dethomas, originaux qui ont servi à illustrer Le Trust de Paul Adam et La Turque d’Eugène Montfort… Dessins consciencieux.

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Demain, on inaugurera à la villa Steinheil, impasse Ronsin, une exposition de dessinateurs russes (« L’Art du livre »). On peut citer MM. Bapst, Bilibine, Fournie, Doboujinsky, Maloutine, Mitrochine, Narbout, Mme Ôstrooumoff…

[1911-04-14] Le 21e Salon de la Nationale.
Vernissage des peintres. L’aspect général de l’exposition de la Société des beaux-arts §

L’Intransigeant, nº 11230, 14 avril 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 306-309]

Cette année les écrivains d’art seront surmenés. En moins d’une quinzaine, il faudra examiner minutieusement les trois Salons de la Nationale, des indépendants et des artistes français. Les difficultés que les pouvoirs publics ont soulevées à propos de l’Exposition des indépendants sont cause du retard apporté à l’ouverture de cet intéressant Salon et tandis que d’ordinaire c’est par lui que commence la saison artistique, cette fois, la Société nationale des beaux-arts sera inaugurée la première.

La peinture §

L’abondance d’œuvres décoratives donne au Salon de cette année une physionomie particulière. On distingue comme un effort général vers l’harmonie, vers le style. C’est une heureuse tendance et je pense qu’on ne saurait trop la louer.

Avec quelle ferme raison M. Eugène Burnand a dessiné son Sermon sur la montagne, œuvre sévère et ardente où, sous la figure inspirée du Christ, l’artiste a groupé tout un peuple avide d’entendre la Parole sainte ! Un art noble éclate dans ces cartons. Chaque personnage est rendu avec une austère vérité. Le paysage aride et grandiose qui borne l’horizon forme un décor harmonieux. Tant de foi et tant de grandeur ont de quoi émouvoir. Et il n’est pas jusqu’à la colline triangulaire et splendide qui s’élève derrière le Christ dont la signification n’apparaisse clairement dans cette composition simplement et excellemment ordonnée.

Le fragment du plafond que M. Besnard a peint pour la Comédie-Française est une œuvre brillante qu’on ne peut encore juger qu’imparfaitement. D’après ce que l’on nous montre aujourd’hui, ce sera une belle œuvre et elle paraît très décorative. La partie qu’expose M. Albert Besnard est une allégorie heureusement exprimée. Elle représente le premier drame. À droite du panneau, on voit l’arbre de la science du bien et du mal où le serpent, qui s’humanise en un buste féminin, tend la pomme au premier couple. Les figures de la Tragédie et de la Comédie se trouvent auprès, tandis qu’assises dans la gloire les statues de Racine, de Corneille, de Molière et d’Hugo assistent à ce spectacle, cependant que les Renommées l’exaltent.

Allégorie aussi le carton que M. Anquetin a peint et qui sera exécuté en tapisserie aux Gobelins. Il symbolise la Bourgogne et c’est une œuvre où il n’y a rien à reprendre, mais qui est conventionnelle et si peu personnelle que le mieux qu’on en puisse dire c’est qu’elle semble la copie d’un ouvrage célèbre.

Œuvres décoratives toujours les fresques [que] M. Charles Duval a peintes pour récréer les hôtes d’une maison de convalescence, et l’artiste semble bien avoir atteint son but, car son œuvre est agréable à voir.

Œuvres décoratives toujours les fresques de M. Paul Baudouin, qui sont d’une belle matière, mais d’une expression un peu faible.

Œuvre décorative, Le Labour de M. René Ménard, composition noble et simple, œuvres décoratives l’Offrande des amants, de M. Caro-Delvaille, le Gué de M. Gaston La Touche, les envois de M. Aman-Jean, de M. Lévy-Dhurmer, de M. Maurice Denis, de Willette.

Parmi les paysages, il faut signaler avant tout celui de M. Claus qui se trouve dans la salle 8. C’est une belle floraison printanière où tous les détails sont exprimés avec amour. On regardera aussi La Rentrée du troupeau et Dans les prés de M. Flandrin.

L’Enterrement du pêcheur à Volendam, en Hollande, pendant l’hiver, par M. Hanicotte, retiendra aussi l’attention. C’est une grande toile trop tragique, et l’expression des visages n’est pas sans trop de caricature. L’impression est forte et elle est fortement exprimée et cependant l’ensemble est moins heureux que cette Kermesse qui l’an dernier fit plaisir à tout le monde. On regardera aussi, comme il est juste, les tableaux qu’ont inspirés à M. Jacques Blanche les Ballets russes, et ses natures mortes. M. Jacques Blanche change sa manière. Il quitte Londres pour Téhéran. Les portraitistes officiels des belles mondaines, MM. Antonio de la Gandara et M. Boldini, ne sont pas moins brillants que de coutume. M. Boldini, outre ses portraits électriques, expose une nature morte peinte avec une grande virtuosité. M. Armand Point a envoyé quelques portraits achevés et une Salomé conventionnelle, mais gracieuse. Il faut encore noter, dans cette première visite à la Nationale, La Leçon de clavecin de Mue-nier, où il y a des parties charmantes, le chapeau posé sur le sol et le rayon de soleil, par exemple, mais où le bouquet détonne, car il n’est pas de même époque que celle qui est figurée dans le reste du tableau, et c’est un détail extrêmement choquant.

La sculpture §

À la sculpture, on trouvera cette année en petit nombre des œuvres excellentes.

Ce matin, ni Rodin ni Bourdelle n’avaient encore envoyé leurs statues, et nous en reparlerons. Il me semble toutefois que le grand groupe de pierre Amour et servitude, de M. Marcel-Jacques, est avant tout l’honneur de ce Salon. C’est un ouvrage du premier ordre, d’un art sain. Il est bien conçu et parfaitement exécuté. Et, pour ma part, j’ai été ravi de le voir. L’envoi de Mlle Jane Poupelet est excellent, lui aussi ; tout est harmonieux et d’une simplicité forte et gracieuse à la fois dans le plâtre intitulé Devant la vague, dans le bronze, Vache rentrant à l’étable. On éprouve à regarder cet ouvrage un très grand plaisir.

M. Henri Arnold expose une Statue délicieuse de fillette : Lilette, et un buSte de femme qui est très beau. Je n’aime pas moins les trois bustes de M. Wlérick, et en particulier son buste décoratif de plâtre. L’exposition de Niederhausern-Rodo est importante et d’une qualité exceptionnelle. Tout m’a paru excellent dans son envoi et je tiens à signaler sa Danseuse de bronze et la décoration de bon goût du socle ; il nous montre aussi un torse qui est parmi les meilleurs morceaux de ce Salon. Il faut regarder aussi avec attention l’envoi d’Elisée Cavaillon et surtout ses bustes et sa Laveuse. Sans doute son bas-relief : Hommes baignant un cheval, réunira plus de suffrages que les œuvres précédentes, et cependant il m’a semblé d’un archaïsme un peu trop faiblement expressif. La Sérénité, de M. Yrurtia, tête expressive, est encore une des choses agréables de ce Salon. D’autre part, on remarquait Le Miracle d’Andreotti, le Tambour de Wattignies de Fagel et son buste de Carpeaux.

[1911-04-15] Vernissage présidentiel au Salon de la Nationale §

L’Intransigeant, nº 11231, 15 avril 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 309-312]

Le président de la République s’est rendu aujourd’hui au Salon de la Société nationale des beaux-arts, accompagné par M. Dujardin-Beaumetz et par quelques notabilités du monde des arts. Il a parcouru les salles de l’exposition se faisant présenter de nombreux artistes. À la sculpture, il a particulièrement admiré les envois de Rodin, de Bourdelle et de Marcel-Jacques. À la peinture, il s’est arrêté longuement devant le plafond de la Comédie-Française par M. Besnard, devant les Roll, devant le René Ménard, devant les envois d’Eugène Burnand, devant les cartons pour les fresques du Petit Palais, par Paul Baudouin, etc.

* * *

Commençons aujourd’hui à visiter le Salon en détail. Et parcourons avant tout les emplacements du rez-de-chaussée réservés à la sculpture.

La sculpture §

Hier soir, à 6 heures, les envois de Rodin, Buste du duc de Rohan, Buste xviiie siècle, signalés au catalogue n’étaient pas encore arrivés. Par contre, le grand sculpteur avait envoyé un marbre qui est une œuvre splendide où la lumière joue à merveille sur des formes parfaitement belles. Les envois de Bourdelle sont également très beaux : Le Fruit, statue de jeune fille en bronze, le Buste de l’écrivain Charles-Louis Philippe, Une blonde, buste de femme en pierre. Bourdelle a restitué la ressemblance essentielle de Charles-Louis Philippe, le buste de femme est plein d’une grâce perverse et le fruit est une œuvre fière et sensuelle.

D’autre part, j’ai dit l’admiration que m’avait inspirée le beau groupe de Marcel-Jacques où il ne manque rien de ce qui est essentiel, où tout indique un talent robuste et du premier ordre. On peut souhaiter que cet ouvrage, commande de l’État, ne quitte point Paris et en embellisse quelque coin où il consolera des vilaines choses qu’on nous force à voir sur les places et dans les jardins.

L’envoi de Dejean est remarquable. J’ai particulièrement goûté sa Femme en soirée, œuvre simple du plus gracieux effet. Il faut aussi remarquer l’exposition de Durousseau, un cadre contenant trente plaquettes de bronze, un buste d’enfant, un buste de jeune fille et un plâtre intitulé Jeune femme lisant, œuvres pleines de mérite. J’ai signalé, hier, les envois excellents de Mlle Poupelet, a Arnold, de Cavaillon, de Niederhausern-Rodo et le beau buste de femme par Wlérick. J’ai cité Le Miracle d’Andreotti. Il faut mentionner encore les envois d’Ielmoni, de Jouvray, d’Halou, de Voulot, de Wittig, La Fontaine aux escargots, de Mars-Valett qui habite aux Charmettes, dans la maison de Jean-Jacques, le Torse de femme et la Jeune fille de Lehmbruck, œuvres très intéressantes, et le Portrait de Mlle Germaine T***, par Georges Deniker. Notons encore de Tolstoï fils une tête de son père.

Les salles de peinture §

Salle 1. On y voit une peinture de Roll, Le Libérateur José de San Martin, destinée à être exécutée en tapisserie par les Gobelins, pour la république Argentine. J’aime mieux Les Étudiantes de Fox et certains détails de son Repos, bien que certaine chemise mauve et l’ensemble… Le Chagrin, que M. José Belon a situé en Provence, est une toile bien éclairée et consciencieuse. M. de la Gandara nous montre une dame en robe grise d’amazone, bottes de cuir jaune, gants en peau de daim ; une jeune fille en robe de satin vieux rose avec de la dentelle et des rubans au corsage, et une dame en noir avec une écharpe en dentelle et une rose rouge sombre. Notons aussi l’envoi de Rusinol, le portrait du Docteur Bordas parmi ses cornues et ses éprouvettes, par Henri Bénard, le Calvaire au bord de la mer de M. Sternberg-Davids, le Parc fleuri agréable à voir de M. Charmaison, le fin paysage de M. Frédéric Régamay, les portraits de M. Ablett sur fond représentant une tenture en toile de Jouy, les Berges de la Seine, près du Louvre, par Edwin Scott, œuvre seulement ébauchée, le Paysage de neige par Louis Charlot. J’ai parlé de L’Enterrement du pêcheur par Hanicotte.

Salle 2. On y voit les envois de Lavery, de Dagnan-Bouveret, un Intérieur et une jolie nature morte de Marthe Moisset, des paysages gris d’Ullmann. L’ensemble important de cette salle est constitué par l’envoi de M. Aman-Jean. La Saltimbanque et La Vielleuse, suite de décorations appartenant au musée des Arts décoratifs. M. Aman-Jean expose encore un panneau décoratif et des portraits, parmi lesquels celui de Mme Lucie Dela-rue-Mardrus. Le tout ressortissant au maniérisme accoutumé de l’artiste et qui donne à son œuvre entière je ne sais quelle apparence d’eau morte, d’eau glauque, de lagune ou d’étang.

Salle 3. M. Alexandre Séon y expose un Orphée couché, couronné d’or pâle et tenant la lyre primitive ; il est à demi vêtu et le site où il médite est une grève de mer avec des rochers. J’en aime l’esprit, mais j’en déteste la vue.

Je note les envois de Guirand de Scévola, les petits enfants de Mlle How qui en expose toute une pouponnière, les Chevaux blancs courant au bord de la mer de M. Henry-Baudot, le Clair de lune de Gaston Guignard.

Salle 3 bis. On y retrouvera les grandes toiles décoratives de M. Gaston La Touche, Le Gué avec son carrosse rouge et ses laquais en houppelande et bonnet, l’Heure heureuse, etc. ; les paysages de M. André Dauchez, décoratifs et sévères, l’exposition de Mlle Olga de Boznanska, d’un maniérisme un peu allemand qui lui a permis de rendre à merveille l’aspect germanique du poète Émile Verhaeren.

Salle 5. On y regardera avant tout le Fragment du plafond de la Comédie-Française, par M. Albert Besnard. J’en ai parlé hier ! L’envoi de Willette est très amusant et d’une audace dont rougiront les demoiselles et les hypocrites. Il y a La Sieste et une Tentation de saint Antoine tout à fait moderne. An populaire très pimpant et fort amusant.

Salle 4. On y verra La Bourgogne, carton d’Anquetin, dont j’ai parlé, un squelette qui se promène dans un jardin, par Marcel Roll, le paysage de Lebourg qui aime bien Turner et cette femme nue devant un miroir à trois faces, tour de force de M. Bracquemond qui est parvenu à nous montrer une femme vue de dos, de face, de profil de droite et de celui de gauche en dissimulant le ventre et le sexe. C’est un nu ad usum Delphini et qui plaira à M. Bérenger.

Salle 4 bis. M. Jeanniot y montre des soldats en marche — quarante kilomètres sans boire… — et de jolis paysages. Voici un beau portrait d’homme par Albert Besnard ; les Paysages de M. de La Villéon, les envois de Ganny, de Loup, de Bunny, les grandes images de M. Bieler, les fins paysages, Pont des Arts, Quai des Grands-Augustins, par Raffaelli, un Versailles de M. Charmaison, les tableaux marocains de M. Girardot.

Salle 3 ter. Le Divan rose, de M. R.-X. Prinet, est une chose plus agréable que sa Leçon de géographie qui l’est aussi. Voici les tableaux de M. Le Sidaner, pointillisme nocturne, La Brune et la Blonde, de M. Courtois et l’envoi d’Hopkins.

Salle 6. On y verra la frise de M. Duval dont j’ai parlé et les envois de Myron Barlow, de Louis-Picard, de Morrice, des nus et un portrait de jeune fille par Friant, Les Muses par Wilfrid de Glehn.

Salle 6 bis. M. Agache pense qu’il y a plus de visages que de masques et il l’exprime fortement, mais non sans sévérité un peu ennuyeuse. M. José Belon a ici Le Premier Bain, toile colorée et tendre. Mais il faut mettre hors de pair Le Labour, de M. René Ménard, dont j’ai parlé.

[1911-04-16] Le vernissage du Salon de la Nationale.
Une foule élégante se presse au Grand Palais §

L’Intransigeant, nº 11232, 16 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 313-316]

Enfin, tous les envois de Rodin sont arrivés. Outre ce beau morceau en marbre d’Italie dont j’ai parlé hier et qui, intitulé Le Lys brisé, est destiné à la tombe d’un jeune homme, voici le Portrait du duc de Rohan, c’est une réplique en marbre d’Asie Mineure du buste de bronze qu’on a pu admirer l’année dernière et, pour ma part, je préférais le bronze.

* * *

Reprenons notre visite dans les salles de peinture.

Salle 7. On y voit les beaux paysages de fin de journée par Jules Flandrin, qui expose aussi des fleurs : Chrysanthèmes, Tulipes roses.

L’exposition de M. Georges Desvallières est aussi l’une des plus intéressantes de ce Salon. L’inquiétude de cette âme d’artiste est émouvante. La Vigne et l’Annonciation sont des œuvres méditées qui doivent retenir.

M. Charles Guérin avec son Écharpe rose et sa Nature morte mérite aussi l’attention d’un public plus habitué à goûter le métier et la virtuosité que la grâce des recherches artistiques.

Avec MM. Francis Jourdain, Guérin, Flandrin, Desvallières et Maurice Denis, c’est l’esprit nouveau qui se manifeste à la Nationale.

M. Abel-Truchet a ici un ensemble agréable. Mentionnons aussi un portrait de femme rousse par Louise Breslau et un Pardon vivement coloré par H.-G. Ibels.

Salle 8. C’est ici que se trouve le carton pour un vitrail par M. Eugène Burnand. J’en ai dit, avant-hier, beaucoup de bien et cet ouvrage est parfaitement approprié à sa destination.

Voici encore le paysage de Claus que j’ai loué comme il convenait, une fresque de Marie Cazin et des paysages de Gabriel.

Salle 8 bis. Les trois tableaux décoratifs de M. Maurice Denis, et je ne goûte pas entièrement leur esprit, sont intitulés Les Premiers Pas, Soir de septembre, La Plage ensoleillée. C’est, comme on pense, un des envois les plus significatifs du Salon et ils tranchent sur la banalité de l’ensemble. Avouons qu’ils trancheraient moins aux Indépendants ou au Salon d’automne.

Salle 9. On y verra de fins paysages de Lhermitte, les envois de Braquaval et d’Henri Dumont.

Salle 10. M. Lévy-Dhurmer expose une toile décorative, brume bleuâtre, agréable à voir. M. Hawkins a envoyé quelques portraits, M. Gillot une usine au bord de l’eau et une vue de Paris.

Il faut citer aussi les envois de Marie-Paule Carpentier, de Harrison, d’Aimé Perret.

Salle 11. Un Mesdaggris, le portrait de Mistral par Valdo Barbey, des Guillaume amusants et l’important envoi de M. Jacques Blanche dont j’ai parlé avant-hier.

Salle 12. M. Gervex expose ici deux portraits de femmes et des paysages, Mlle Lucienne Boulanger nous montre la maison de Balzac vue de la rue Berton. Il faut que M. de Royaumont ait cela pour son musée. Mais les morceaux importants de cette salle ce sont les fresques de M. Paul Baudouin.

Salle 13. On y voit les belles dames de Boldini, crispées et qui semblent peintes d’un seul coup de pinceau. Cela serait nerveux s’il n’était énervé… Voici les envois de Guillaume Alaux, de Milcendeau chez qui M. Tristan Lealère trouve des rapports avec Charako…

Salle 14. Un salon de club, bien observé par M. Jean Béraud, des fleurs de Maurice Eliot, des paysages d’Iwill et l’envoi de Jef Lempoels.

Salles 15 et 16. M. Auburtin a peint des sirènes cette année et ce n’est pas ces oiseaux qui trompaient les navigateurs et qu’inventèrent les Grecs, mais des Scylles finissant en poissons. Il faut citer les envois de Lerolle, de Boyer, de Dagnaux.

Salle 17. Voici des envois dont j’ai parlé, ceux de M. Muenier et Armand Point et les toiles de Damoye, de Guignet.

Salle 18. Le Sacrifice des amants, de M. Caro-Delvaille, est d’une ingénuité voulue, un peu fausse. C’est du moins mon sentiment. Citons encore les envois de MM. Hugues de Beaumont, Desmoulin.

Rotonde et Escalier. On y trouvera les envois de M. Le Serrec de Kervilly, de M. Cornillier, de M. Lemordant,de M. Georges Ballot, un jeune homme vêtu d’une façon assez comique par M. Brunner, les tableaux de Suréda, de Laurent-Gsell, de J.-L. Brown, les portraits de M. Gabriel Biessy et ses deux paysages dont l’un est de nuit, un portrait féminin de Mme Brémond, Le Cèdre de Cariot, Toussaint de M. Chapuy, Les Chrysanthèmes, joli tableau d’un bel effet par Mme Ilma Graf-Dreyfus, un portrait par M. Gottlieb, le beau portrait du Sculpteur Eugène Bourgouin par Marcel Lenoir, le Portrait de M. Potocki, par Mme Mutermilch, le Portrait de M. Georges Goyau par M. de Nolhac, Le Pont de Cannon Street par M. Gaston Prunier, un portrait de fillette par Gaston Schnegg, les portraits de M. Weerts, portraits de M. Laloux, de la Vicomtesse de La Nonneraye, de M. Bellon, président du conseil municipal, du Docteur Graux, et du même artiste une grande toile décorative, Concours d’éloquence sous Caligula à Lyon, et pour finir citons encore les envois de M. Minartz, de Mme Stettler, de M. Zak.

Gravure

On y verra de beaux envois par M. Rousseau, Louis Legrand, les illustrations de M. Dauchez pour un livre de M. Souvestre, la fine Solitude de Mlle Dorothée George, les très belles eaux-fortes de M. Jacques Beurdeley, des eaux-fortes en couleurs par M. Eugène Delatre, des bois très habiles de M. Germain d’après Poussin, Watteau et le Lorrain, les eaux-fortes de M. Le Meilleur, les lithographies de M. Séverin Rappa et le Saint Matthieu que M. Waltner a gravé d’après Rembrandt pour la chalcographie du Louvre.

Arts décoratifs

M. Bourgouin expose la Couronne pour le Sacré-Cœur. Il faut faire un cas tout particulier de l’envoi de Brindeau de Jarny, des lustres électriques exécutés avec goût et bonheur. J’aime beaucoup des ampoules qui ont l’aspect des oursins. M. Brindeau de Jarny travaille d’après nature et n’évite ni ne dissimule les éléments rationnels tels que les vis et les clous. Ses ferrures, serrures et clefs sont d’excellents ouvrages, très raisonnables. Avec quel art précis, minutieux et point vulgaire il a rendu une feuille rongée par le soleil, une cerise becquetée ; à ces détails on reconnaît l’artiste. M. Carabin expose une jolie pendule en améthyste. M. O’Kin, qui est japonais, expose de belles coupes en corne et l’une d’elles, dont la forme est charmante, est, au surplus, d’une couleur exquise. Mme Myto René-Jean expose une vitrine contenant des bijoux d’un goût excellent et des plus raffinés. Mentionnons encore les broderies de Mme Le Meilleur et les travaux en cuir de Mlle de Felice.

[1911-04-19] Visions d’horreur

En flânant de Messine à Cadix §

L’Intransigeant, nº 11235, 19 avril 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 1175-1177]

Lors du tremblement de terre qui détruisit Messine et Reggio, un détail de la catastrophe passa presque inaperçu. C’est que, la mer aussi changeant de face, on put alors signaler la disparition de l’antique remous de Charybde et le chant des sirènes n’ayant plus d’objet, elles s’envolèrent toutes trois, laissant l’écueil où elles nichaient aux scylles terminées en queue de poisson. Et j’eusse voulu au lendemain de la catastrophe errer dans ces villes mortes à l’improviste et dont la mer abandonnée des sirènes baignait les ruines.

J’eusse voulu scruter l’horreur des décombres là où s’étaient écroulées ces villes fameuses et anciennes.

J’eusse voulu converser avec les survivants d’un aussi grand désastre et voir l’amour fécond naître de la puanteur des charniers ainsi que la beauté naquit de l’écume.

C’est cela qu’a passionnément regardé Eugène Montfort et il nous le raconte dans un livre attachant : En flânant de Messine à Cadix.

Il nous mène ensuite à Palerme et nous voici aux Cappuccini où il y a encore trente ans les nobles Palermitains mettaient leurs morts :

« C’est naturellement le plus horrible et le plus effrayant spectacle qui se puisse voir. Ces têtes grimaçantes, ces robes flottantes ou rembourrées, ces manches vides, et l’un, que le moine nous a fait remarquer, dont la peau est restée sur les os, et cet autre qui a conservé toutes ses dents, et celui-ci dont la mâchoire est au contraire disloquée, et celui-là qui est très grand, et cet autre qui est très petit, et les têtes penchées sur l’épaule du voisin, et le rire, toujours le rire… Il y a là beaucoup de dames de l’aristocratie sicilienne : étendues en belles robes dans leur bière, le crâne appuyé sur un coussin et la couronne de baronne ou de comtesse posée sur le corps. Quelquefois à côté d’elles, leur photographie, la photographie d’une jolie femme […] »

Ce sont des sensations inoubliables et il fallait les fixer. De nouvelles Reggio et Messine s’élèvent déjà aux Cappuccini, bientôt sans doute les morts seront enfermés et Eugène Montfort en quête de spectacles exceptionnels et dédaignant les mirages que projette la fée Morgane, de son castel sans retour sur le mont Gibel, s’en va vers Tanger y voir comment on organise la conquête du Maroc… Mais les Maures n’ont pas retenu longtemps notre ami, le voici à Gibraltar, passant de l’Islam en Angleterre, et il sait bien nous faire sentir tout ce qu’a de piquant, de choquant même, ce contraste, — ce coq-à-l’âne géographique…

Mais avec quel art, après nous avoir promenés en Espagne, Eugène Montfort parle de Naples ! Avec quelle piété, avec quelle patience il a deviné un à un les secrets de cette ville antique, la dernière peut-être qui soit encore en Europe !

« En vérité, je vous le dis, ajoute-t-il, hâtez-vous d’aller à Naples si vous voulez avoir encore une idée de ce que fut cette ville antique. »

Cette antiquité de Naples, Eugène Montfort s’est plu à l’exalter. Il salue les traces du paganisme plus visibles ici que partout ailleurs :

« Ici, à Naples, on fait toujours les bacchanales, on fête Bacchus le 7 octobre, au commencement des vendanges. Le prétexte chrétien de cette fête est de célébrer la Madone de Piedigrotta. C’est une réjouissance extrêmement curieuse. Il s’agit de faire un bruit énorme, incomparable. Cent mille Napolitains soufflent, jusqu’à bout de souffle, dans d’énormes trompes en fer blanc. Ils ne sont pas gais, ils ne rient pas, ils soufflent dans leurs trompes. C’est la tradition de la bacchanale qui les pousse et ils ne résistent pas ! »

Tout cela est écrit avec un art simple et charmant. Une tendre ardeur anime ces descriptions et ces aventures dans les ruines de la Sicile, à Naples, chez les Maures, dans les jardins ou parmi les danseuses de l’Espagne et aussi sur les flots de cette Méditerranée que j’adore.

[1911-04-20] Les Indépendants.
Le vernissage aura lieu demain. — Coup d’œil général sur l’exposition. — Le triomphe du Douanier Rousseau §

L’Intransigeant, nº 11236, 20 avril 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 316-317]

Cette année, nous avons un excellent Salon de la Société des indépendants. Les luttes qu’elle a eu à entreprendre ont affermi cette société. Plus de quatre cents sociétaires nouveaux sont venus s’ajouter à ceux que nous connaissions. On croyait avoir mis les Indépendants à terre. Mais ils subissent le destin d’Antée, et terrassés se relèvent plus forts que jamais.

* * *

L’aspect général du Salon est entièrement modifié. Certains groupes qui ces dernières années formaient un bloc compact se sont maintenant divisés et se tiennent loin l’un de l’autre. On peut signaler une sorte de scission du groupe dit des fauves, scission qui n’est pas seulement visible dans les salles, mais qui est surtout remarquable dans les esprits. L’effort vers la composition prime maintenant l’effort impressionniste et il ne reste plus guère de traces d’impressionnisme dans les salles 41 et 43 où résident cette année tout l’effort et toute la nouveauté du Salon. Je reparlerai de ces salles  ; qu’il me suffise aujourd’hui de signaler salle 41 les œuvres importantes de Delaunay, de Le Fauconnier, de Marie Laurencin, de Metzinger, de Gleizes, de Léger, de Lehmbruck, de Maroussia, de Vlaminck, de Girieud, de Van Dongen, et salle 43, les œuvres de Dunoyer de Segonzac, d’Albert Moreau, de La Fresnaye, de Detalle, d’André Mare, de Mainssieux. Ce n’est pas qu’il n’y ait d’autres salles où il y ait des œuvres pleinement réalisées, mais elles n’ont pas le même accent de nouveauté. Salle 27, il y a le tableau de Matisse, qui est une merveilleuse harmonie de couleurs fortement personnelles, et l’exposition discrète et très belle de Raoul Dufy  ; salle 40 se trouvent les compositions de Lhote et de Granzow et salle 28 une admirable exposition d’Henri-Edmond Cross, mort l’an dernier, et un lumineux ensemble de Signac. J’en reparlerai en détail, mais aujourd’hui je veux m’étendre sur Rousseau le Douanier.

* * *

La jeunesse artistique a voulu témoigner de l’honneur où elle tient les œuvres de ce pauvre vieil ange qu’était Henri Rousseau le Douanier, qui mourut à la fin de l’été. Elle a organisé une exposition rétrospective des œuvres de celui qu’on pourrait appeler le maître de Plaisance, tant à cause du quartier où il demeurait qu’en raison de ce qui rend ses tableaux si agréables à regarder. Cette rétrospective a été placée dans la salle 42, justement entre les deux salles les plus significatives du Salon qui s’ouvrira demain et qui sont, comme j’ai dit, les salles 41 et 43.

Peu d’artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier et peu d’hommes opposèrent un front plus calme aux railleries, aux grossièretés dont on l’abreuvait. Ce vieillard courtois conserva toujours la même tranquillité d’humeur et par un tour heureux de son caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l’intérêt que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner à son œuvre. Cette sérénité n’était que de l’orgueil bien entendu. Le Douanier avait conscience de sa force. Il lui échappa une ou deux fois de dire qu’il était le plus fort des peintres de son temps. Et, il est possible que sur bien des points il ne se trompât point de beaucoup. C’est que s’il lui a manqué dans sa jeunesse une éducation artistique (et cela se sent), il semble que, sur le tard, lorsqu’il voulut peindre, il ait regardé les maîtres avec passion et que presque seul d’entre les modernes, il ait deviné leurs secrets.

Ses défauts consistent seulement parfois dans un excès de sentiment, presque toujours dans une bonhomie populaire au-dessus de laquelle il n’aurait pu s’élever et qui contrastait un peu fort avec ses entreprises artistiques et avec l’attitude qu’il avait pu prendre dans l’art contemporain.

Mais à côté de cela que de qualités  ! Et il est bien significatif que la jeunesse artistique les ait devinées  ! On peut l’en féliciter, surtout si son intention n’est pas seulement de les honorer, mais encore de les recueillir.

Le Douanier allait jusqu’au bout de ses tableaux, chose bien rare aujourd’hui. On n’y trouve aucun maniérisme, aucun procédé, aucun système. De là vient la variété de son œuvre. Il ne se défiait pas plus de son imagination que de sa main. De là viennent la grâce et la richesse de ses compositions décoratives. Comme il avait fait la campagne du Mexique, il avait gardé un souvenir plastique et poétique très précis de la végétation et de la faune tropicales. Il en est résulté que ce Breton, vieil habitant des faubourgs parisiens, est sans aucun doute le plus étrange, le plus audacieux et le plus charmant des peintres de l’exotisme. Sa Charmeuse de serpents que l’on verra aux Indépendants le montre assez. Mais Rousseau ne fut pas seulement un décorateur, ce n’était pas non plus un imagier, c’était un peintre. Et c’est cela sans doute qui rend la compréhension de ses œuvres si difficile à quelques personnes. Il avait de l’ordre et cela se remarque non seulement dans ses tableaux, mais encore dans ses dessins ordonnés comme des miniatures persanes. Son art était pur et il comporte dans les figures féminines, dans la construction des arbres, dans le chant harmonieux des différents tons d’une même couleur, un style qui n’appartient qu’aux peintres français, et qui signale les tableaux français où qu’ils se trouvent. Je parle, bien entendu, des tableaux de maîtres. On a traité Rousseau soit de sauvage, soit de simple d’esprit, et il n’était évidemment ni l’un ni l’autre.

La volonté de ce peintre était des plus fortes. Comment en douter devant ses minuties qui ne sont pas des faiblesses, comment en douter quand s’élève le chant des bleus, la mélodie des blancs dans cette Noce où une figure de vieille paysanne fait penser à certains Hollandais. Comme peintre de portraits, Rousseau est incomparable. Il y a aux Indépendants un portrait de femme à mi-corps avec des noirs et des gris délicats qui est peut-être poussé aussi loin qu’un portrait de Cézanne. J’ai eu deux fois l’honneur d’être peint par Rousseau, dans son petit atelier clair de la rue Perrel, je l’ai vu souvent travailler et je sais quel souci il avait de tous les détails, quelle faculté il avait de garder la conception primitive et définitive de son tableau jusqu’à ce qu’il l’eût achevé et aussi qu’il n’abandonnait rien au hasard et rien surtout de l’essentiel.

Parmi les belles esquisses de Rousseau, on admirera la petite toile intitulée la Carmagnole. C’est l’esquisse du Centenaire de l’Indépendance qui n’est pas ici et sous lequel Rousseau avait écrit :

Auprès de ma blonde
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon…

Un dessin nerveux, la variété, l’agrément et la délicatesse des tons font de cette esquisse un petit morceau excellent. Ses tableaux de fleurs montrent les ressources de charme et d’accent qui étaient dans l’âme et la main du vieux Douanier.

Le public comprendra-t-il l’importance de cette exposition ? Il y a des cabarets où les mets mijotés par la patronne, où les vins soignés avec amour par le patron sont plus délectables que ceux de certains restaurants brillants où tout est supérieur à ce que l’on y sert. C’est ainsi que la peinture du Douanier est une chose excellente dans un milieu qui n’est pas luxueux. Ah ! ce n’est pas de l’art hygiénique, c’est de l’art sain, tout simplement, et qui vaut qu’on s’y arrête.

[1911-04-21] Le Salon des indépendants.
La jeunesse artistique et les nouvelles disciplines §

L’Intransigeant, nº 11237, 21 avril 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 317-320]

Après avoir dit mon sentiment sur Rousseau, j’aborde la salle 41. Elle est la plus intéressante du Salon, avec la salle 43. C’est sans doute pour cela que presque tous mes confrères, les écrivains d’art, les négligent. On y trouve cependant avec plus de force que partout ailleurs, et non seulement aux Indépendants, mais sans doute dans le monde entier, la marque de l’époque, le style moderne que l’on fait semblant de désirer, que l’on recherche sans vouloir le reconnaître où il se trouve. Il se forme en ce moment un art dépouillé et sobre dont les apparences parfois encore rigides ne tarderont pas à s’humaniser. On dira plus tard l’influence qu’ont eue les œuvres d’un Picasso dans le développement d’un art aussi neuf. Mais les influences que l’on pourrait retrouver en remontant jusqu’aux plus nobles époques de l’art en France et en Italie n’enlèvent rien aux mérites des peintres nouveaux. Parmi les mieux doués de ces artistes, on doit saluer Robert Delaunay, dont le talent robuste a de la grandeur et de la richesse. L’exubérance qu’il manifeste garantit son avenir. Il se développe dans le dessin et dans le coloris qui sont forts et vivants. Sa Tour Eiffel a de la puissance dramatique et son métier est déjà très sûr. Le gros effort de Le Fauconnier a abouti à L’Abondance, riche composition, sobre de couleurs et où les formes des figures, des objets et du paysage sont conçues dans un même esprit et se lient excellemment par l’accent et la sensibilité. L’envoi de Marie Laurencin, sobre, ferme, audacieux, un Portrait et Jeunes filles, est un de ceux qu’on peut priser le plus haut pour la grâce et la noblesse et quant au goût dont elle fait preuve, je ne connais guère que Picasso qui en montre autant.

Metzinger est ici le seul adepte du cubisme proprement dit et il nous prouve par l’agrément répandu dans ses ouvrages que cette discipline n’est pas incompatible avec la réalité. Cet art cinématique, en quelque sorte, a pour but de nous montrer la vérité plastique sous toutes ses faces et sans renoncer au bénéfice de la perspective. Au demeurant, ce n’est pas ennuyeux et c’est fermement écrit. Art où l’on joue avec la difficulté qui reste vaincue. Je goûte pleinement les peintres dont je viens de parler.

Les paysages à grands plans, à teintes délicates d’Albert Gleizes, rappellent encore ceux de Le Fauconnier. De là ne vient pas uniquement leur mérite. Gleizes a fait un grand effort qui a abouti à ses figures : Homme nu, Femme aux phlox, où il y a de la personnalité, de la vigueur. M. Fernand Léger a encore l’accent le moins humain de cette salle. Son art est difficile. Il crée, si l’on ose dire, la peinture cylindrique et n’a point évité de donner à sa composition une sauvage apparence de pneumatiques entassés. N’importe  ! La discipline qu’il s’est imposée mettra de l’ordre dans ses idées et l’on aperçoit déjà la nouveauté de son talent et de sa palette. Signalons les toiles instinctives de Maroussia où il y a de la joie et du sentiment. Lehmbruck, sculpteur, qui n’est pas sans mérite, a ici des dessins.

Quelques vieux fauves

Cette salle contient aussi des toiles des vieux fauves, de Van Dongen qui expose des sortes d’affiches, de Girieud, triste, triste… et de Maurice de Vlaminck qui devrait entreprendre des travaux plus importants. À lui les grandes toiles tumultueuses  ! Il gâche son tempérament à peindre des cartes de visite. C’est un crime.

Quelques jeunes fauves

On les trouvera à la salle 43. Luc-Albert Moreau nous montre quelques toiles expressives d’un sentiment baudelairien assez intense. Dunoyer de Segonzac qui sait dans ses dessins fixer la grâce des mouvements chorégraphiques tend sa volonté pour peindre avec force. Son Groupe de nus bien écrit nous prouve que sa palette s’humanise. Il expose aussi un Paysage délicat. Le Cuirassier, de La Fresnaye, est un excellent morceau. Cet artiste aborde la peinture militaire avec une entière franchise et des moyens tout neufs. C’est là un des beaux envois du Salon. Il faut que M. de La Fresnaye aborde maintenant de grandes compositions. Mais qu’eût été Gros sans les batailles de l’Empire  ? La Fresnaye se doit de souhaiter une guerre. Le maniérisme de l’envoi de G. de Miré n’est pas désagréable. Il faut hautement louer Marchand, dont La Légende de saint Martin est une toile excellente. Son talent n’est pas sans analogie avec celui de Raoul Dufy, je parle pour la palette. On peut attendre beaucoup de Marchand et pour ma part je suivrai avec attention la marche de ce peintre. Signalons les Baigneuses de Paul Véra et l’envoi de Lotiron, de jolies natures mortes. Chabaud n’est pas dénué de dons non plus et son talent est plein de franchise.

Les fauves du temps jadis

Ils se sont groupés dans la salle 27, très loin de leurs jeunes rivaux. Il y a quelque coquetterie de leur part à se vieillir ainsi. Jamais le talent d’Henri Matisse n’a été plus jeune. Voici quatre ans que je m’efforce de défendre ce beau peintre. Il avait contre lui presque tous les écrivains d’art. Et voyez comme on s’habitue à tout. Matisse n’a pas changé. Il est plus audacieux encore dans le coloris que jamais. Son dessin a la même personnalité que les années précédentes. Et cette année, les yeux des critiques accueillent, sans en être éblouis, cette Andalouse si expressive et si harmonieusement peinte qu’il nous montre. L’exposition discrète de Dufy est d’une haute tenue  ; il a envoyé une nature morte d’un sentiment mystique et poétique très élevé et quelques épreuves des bois admirables de métier et d’accent qui font de mon Bestiaire un ouvrage digne des hautes époques de la typographie. On l’a si bien remarqué qu’un homme de goût ayant créé une école d’art décoratif me disait hier que c’était là le seul ouvrage moderne dont il laissait voir les gravures à ses élèves.

[1911-04-22] Le Salon des indépendants.
Les néo-impressionnistes et l’art du point. La salle russe, etc. etc §

L’Intransigeant, nº 11238, 22 avril 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 320-323]

Je me suis étendu sur les peintres dont l’importance me paraissait devoir être mise en valeur. Mais il y a aux Indépendants bien d’autres peintres dont le talent et les mérites sont de premier ordre. C’est ainsi que dans la salle 27 l’exposition de Camoin, de Mlle Charmy, de Mme Marval, de Laprade, de Manguin, de Lebasque, de Manzana-Pissarro est des plus intéressantes.

Rouault est en très grand progrès et j’aime beaucoup ses projets de décoration pour faïences. La toile de Friesz est excellente et pleine de sensibilité.

Cross, Signac, Luce, etc., etc §

On ne peut qu’admirer hautement la rétrospective d’Henri-Edmond Cross. C’est un des peintres les plus lyriques qui soient. Son paysage d’architectures avec des bœufs est un admirable poème lumineux. Signac demeure le maître incontesté du point. Cet art réfléchi a des mérites uniques et il a produit des peintures excellentes. À côté des grands tableaux de Signac, on admirera ses aquarelles et un carton, préparation achevée d’un tableau. L’Échafaudage de Luce est sans aucun doute une de ses toiles les mieux construites. Il sait peindre les ouvriers avec goût. Art très simple, sans accent déclamatoire.

Les Russes §

Les peintres russes sont ceux qui, à l’étranger, semblent avoir le mieux compris les leçons des peintres français. On a eu raison de grouper quelques-uns de ces artistes dans la salle 44. Mme Vassilieff aime l’exotique, Mlle Szerer est ici la dernière adepte du néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les Indépendants de ses peintures et de celles de ses élèves, non sans profit peut-être pour les Français à qui c’était une façon de rappeler que les peintres, aussi bien que les poètes, peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant. Machkoff est très bien doué. Je cite aussi Roudnieff, Chapchal, etc., et le sculpteur Archipenko, qui a des dons. En somme, ces artistes russes ont de la personnalité et leurs recherches sont pénétrantes.

Les premières salles §

Citons les envois de Mme Stettler, la rétrospective du peintre Valton, qui fut longtemps le président de la Société, l’exposition importante de Ciolkowski, décorateur au talent très cultivé et dont la Little Ann fait songer à la pauvre Anne qui fut si bonne pour Thomas de Quincey ; les paysages mélancoliques et tendres de Périnet, les figures voluptueuses de Bénoni-Auran, qui se souvient de Guérin, un Intérieur agréable de Mlle Marcelle Gillot, un triptyque plein de force et de grâce de Mlle Germaine Vasticar, dont les meubles avaient été remarqués l’an dernier, les Intérieurs attendris et délicats de Mlle Rosenberg, l’envoi noirâtre de Fornerod, l’Inondation dramatique d’Altmann, les campements gitans de Ramon Pichot, un Nu d’Isabel Beaubois.

Les trois grands panneaux de Lacoste ont de la beauté. Cet artiste s’est agrandi. J’aime beaucoup les dessins de Claude Chéreau d’après les danses d’Isadora Duncan ; Picart Le Doux expose le Portrait de Jules Romains. Il faut faire un cas particulier de l’exposition de Stuckgold. Il se cherche passionnément et voluptueusement. J’aime son Étude pour Vénus et Psyché et ses portraits.

Il faut aussi goûter les portraits solides de Mlle Merson. L’envoi d’Urbain est délicat. L’exposition de Terrus est très séduisante. Les paysages de Mme Follot-Vendel sont d’une belle sensibilité. J’aime beaucoup également les paysages catalans de Bausil.

On a réuni les poètes Tristan Kdingsor, Henri Ghéon et Paterne Berrichon dans la salle 13, nombre à leur porter bonheur. On goûtera pleinement l’envoi si mesuré, d’un sentiment bucolique si juste, de Déziré. Les intimités de Chapuy sont jolies. On peut louer Mlle Marthe Galard qui a entièrement changé sa manière et renouvelé entièrement sa palette. Ses toiles sont fines et harmonieuses. On regardera avec attention les envois de Valtat, de Sérusier, les nus de Mme Agutte qui humanise son dessin, les toiles de Lombard, peintre intelligent, la Vue de Florence d’Asselin, les dessins de Louise Hervieu, les nus intéressants de Jacques Blot qui nous montre aussi une tour Eiffel toute petite.

Deltombe est un décorateur harmonieux et sobre. Voici les Cavaliers au bois et des fleurs de Jules Flandrin dont j’aime surtout les paysages, le Bouquet plein d’émotion de Jean Deville, le portrait de Lebasque par Plumet et des toiles délicates et audacieuses d’Ottmann dont le talent est très personnelle signale des fresques très intéressantes de Jean-Paul Laffitte, les envois de Parthenis, d’Anselme Bucci, très synthétique, de Le Serrec de Kervilly, de Diriks dont je goûte les Enfants dans la forêt, les Enfants au bord de la mer, d’un sentiment très poétique, les expositions de Dusouchet, d’Edmond Poullain et de Blanchet, qui a moins d’accent que l’an dernier, les Nus comme désabusés de Suzanne Valadon, les Fleurs et les natures mortes de Dulot. Voici encore la composition pleine de sentiment et de maniérisme de Zak, la Partie de plaisir d’André Lhote, un peu inexplicable. Je préfère du même peintre son Étude pour le port de Bordeaux. Voici enfin le paysage de Vladislav Granzow, mesuré, d’un accent juste et d’un effet très lyrique. Son Nu a également de la force.

Les dernières salles §

J’y note les nobles compositions d’Alexandre Séon, des paysages d’Henri Doucet, les sculptures pleines de mérite d’Albert Marque, les curieuses statues de bois par Agéro, les aimables essais de Mme Valentine de Saint-Point et les compositions hésitantes de Picard du Chambon qui se signale à l’attention autrement que par sa peinture, car cet inconnu est un des plus nobles poètes de ce temps et du plus rare accent lamartinien. Qu’on se souvienne de son nom…

Le vernissage du Salon des humoristes §

Les Salons de toutes sortes vont, cette année, plus vite que la pensée, et le coup d’œil des écrivains d’art. Pas moyen de suffire. On a verni aujourd’hui le très intéressant Salon des humoristes, au palais de Glace. J’en parlerai demain.

[1911-04-23] Le Salon des humoristes.
Extravagances, folies charmantes, fusées d’esprit, gaieté endiablée, voilà ce que l’on trouve au palais de Glace §

L’Intransigeant, nº 11239, 23 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 323-324]

Comme une oasis fraîche et reposante au centre de ce Sahara artistique qu’est l’époque des Salons, où les tableaux sont plus nombreux que les grains de sable au désert, se trouve le Salon des humoristes, organisé par Le Rire. Par ironie, sans doute, on l’organise chaque année au palais de Glace.

Les expositions rétrospectives comprennent cette année celle d’Alfred Le Petit, qui était du temps des caricaturistes à grosse tête. On le citera plus tard honorablement à la suite d’André Gill. La rétrospective d’Adrien Wély est intéressante : on trouve dans les ouvrages de cet artiste de l’observation et de l’invention.

Georges Delaw n’est pas seulement un humoriste, c’est un poète. Il nous vient de la Wallonie, où, dans les forêts, au bord des ruisseaux, dans les villages, vivent des vieilles légendes joyeuses ou mélancoliques. J’aime beaucoup son peuplier, ses maquettes de décors. Delaw, c’est un grillon qui chante dans l’âtre d’une maison rustique des Ardennes.

Roubille, artiste excellent et décorateur adroit, demeure un des maîtres de ce Salon. Voici Genty, revenu de Salo-nique pour errer à la Butte-aux-Cailles et sur les fortifs. Cappiello invente sans cesse des êtres séléniens ou solaires, prestes et inquiétants qui sont aujourd’hui les génies familiers de l’industrie et du commerce. Vive Cappiello ! On lui doit la joie répandue sur les murs de Paris, car aujourd’hui presque toutes les affiches procèdent de celles de Cappiello. Voici Ferdinand Bac aux femmes pâmées et qui s’est plu à étudier la face de Voltaire « et son hideux sourire ». Voici Vallet, peintre des militaires et des petites femmes. Voici Abel Faivre, le féroce Abel Faivre aux légendes si mordantes, aux compositions si fantaisistes. Voici Ricardo Florès, plein de talent. Voici Guillaume et sa fresque des Chasseurs, déjà vue ; voici Brunelleschi et ses fêtes galantes ; voici les belles callipyges de Mars, les scènes de chambrée de Villemot, L’Arche de Noétrès amusante de Miguel Zamacoïs, les demi-nus de Raphaël Kirchner sont extrêmement suggestifs. Il sort un hippomane à rendre fous des sénateurs. M. Kirchner, s’il veut, peut être le Clinchtel de ce temps.

Kuhn-Régnier est antique à sa façon, ou plutôt à la façon de Meilhac et Halévy dans La Belle Hélène. Fabiano et Préjelan sont lestes et prestes à souhait. M. Blix, qui demeurera pour avoir mis la révolution norvégienne en caricatures, car Norvégien il a lutté par le crayon contre la Suède, se trompe fort s’il croit spirituelles ses déformations des tableaux du Louvre. Hémard est très drôle. Sem est incisif et pénétrant. Gerbault, Grün sont espiègles. Hellé nous montre comment L’armée du roy s’en va-t-en guerre, c’est charmant.

Voici les découpages habillés de Job qui utilise aussi l’électricité. On presse sur un bouton et l’on voit la lune ou Napoléon, c’est très ingénieux. Citons encore Barrère, Robida, Cadel, Léonnec, Barcet, le très gentil et spirituel Métivet, de Losques, Mesplès, Gottlob, les animaux de Réalier-Dumas, Cardona, Touraine, Eug. Bofa, Leymarie, Harry Eliot, Ray, Jarach, etc.

[1911-04-25] La Vie artistique

3e groupe Druet. Andreotti. Planquette, Filliard. Le Paris moderne. Albert Gouget. Fernand Rumèbe. Quelques noms oubliés dans les comptes rendus des salons §

L’Intransigeant, nº 11241, 25 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 325-326]

Beaucoup d’expositions sollicitent en ce moment l’amateur d’art. Voici chez Druet, le petit Salon de son troisième groupe : Albert Braut, Camoin, Friesz et son esquisse du Paradis, Francis Jourdain, Manguin, Marquet avec des Figures nues et deux aspects de la Trinité, selon l’atmosphère, R. de Mathan, Jean Puy, avec ses Poissons, La Petite Artiste et une belle faïence représentant le jugement de Pâris, Duchamp-Villon, G.-A. Simon. Exposition très intéressante.

D’autre part, on ira voir chez Bernheim l’exposition du sculpteur Andreotti. Je ne goûte qu’imparfaitement le talent de cet artiste, son impressionnisme qui me paraît déraisonnable, ses statues bizarres et réalistes qui me semblent inexplicables. Mais c’est une exposition à voir, Andreotti a rénové l’art italien des médailles à l’effigie de poètes, de peintres contemporains.

Voici encore à la galerie Georges-Petit, l’exposition du peintre Félix Planquette, les aquarelles de M. E. Filliard et le Salon des peintres du Paris moderne, où l’on remarquera parmi beaucoup d’envois séduisants, les œuvres de G. Carette, Igounet de Villers, Anselmo Bucci, G. Le Meilleur, Louchet, Mlle Bourgoin, etc.

À la galerie Deplanche, 18, rue de la Chaussée-d’Antin, M. Albert Gouget expose des marines et des paysages de France, en tout trente-huit vues de Bretagne, de la Provence et du Limousin. Ce sont des impressions de nature, de fines observations d’atmosphère…

Il faut également signaler à la galerie Devambez, les grès flammés et les porcelaines-céramiques de grand feu — de Fernand Rumèbe, potier excellent.

* * *

De nouvelles visites aux divers Salons nous permettent de repérer quelques oublis involontaires. C’est ainsi qu’au Salon de la Nationale, il faudra regarder la maquette de M. Bersonnet pour un décor de Carmen. Au Salon des dessinateurs humoristes, de la rue de La Ville-l’Évêque, j’ai négligé de mentionner l’envoi de M. Maurice Neumont, simple oubli de compte rendu, mais j’avais goûté les œuvres de M. Neumont. Aux Humoristes du palais de Glace, on remarquera l’envoi de M. Blétel qui expose aussi aux Indépendants. Dans ce dernier Salon, où plusieurs visites sont nécessaires, on examinera avec intérêt l’exposition de Capone, les toiles de Mme Louise Bellanger et les belles décorations de M. Jean Crotti qui expose aussi une nature morte.

[1911-04-26] La Vie artistique

Céramiques et miniatures persanes. La Parisienne §

L’Intransigeant, nº 11242, 26 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 326-327]

La galerie Barbazanges, faubourg Saint-Honoré, expose en ce moment une collection remarquable de céramiques, miniatures, étoffes, livres et verreries d’art persan.

La visite de cette exposition est propre à compléter ce que l’on avait vu à l’exposition d’art musulman qui fut organisée au musée des Arts décoratifs. L’ensemble de la galerie Barbazanges est très instructif. Les céramiques sont admirables, d’une pureté qui n’est pas sans rapport avec l’art grec. Il y a des vases irisés qui ont l’orient des plus belles perles, des jarres solennelles et comme sacrées. L’ordre, le goût, le raffinement des miniatures rares réunies ici sont propres à jeter de la lumière sur le développement d’un tel art et comme suprême enseignement, nous pouvons voir quel danger l’exotisme fait courir à une époque de style. Il y a là des miniatures d’influence italienne ou flamande qui prouvent que les Persans ne comprenaient pas l’art occidental et les morceaux de cet ordre sont mauvais comme des peintures de l’École ou les pires morceaux de Munkacsi.

Quelques dessins de bêtes exposés ici sont sans prix, ainsi que quelques faïences et carreaux de revêtement venus des fouilles de Thatgès, Hamadan, Sultanabad, villes célèbres et disparues.

* * *

La Parisienne a ouvert ses portes aujourd’hui à la galerie Allard. On y verra d’aimables envois d’Abel-Truchet, Jules Cayron, Claudius Denis, Henry Detouche, Fabiano, Gir, Marguerite de Glori, Hochard, Louis Legrand, Lévy-Dhurmer, Lunois, Roubille, Touraine, etc.

Trop peu de sujets galants, cependant. Il semble qu’un peu de galanterie serait à sa place dans cette exposition, et il n’y en a que très peu.

[1911-04-27] L’exposition Ingres.
Avec ses tableaux et ses dessins, on expose sa palette et son violon §

L’Intransigeant, nº 11243, 27 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 327-329]

M. Henry Lapauze, à qui la gloire de M. Ingres tient à cœur, a pu, grâce au concours bienveillant de leurs possesseurs, réunir les tableaux célèbres et quatre cent cinquante dessins du maître montalbanais. Tout cela est groupé autour de son violon qui a passé en proverbe.

M. Lapauze pense ainsi convier « à une double leçon d’énergie et de beauté » la jeunesse artistique qui est bien capable de l’entendre si toutefois elle veut l’écouter jusqu’au bout, mais ce n’est pas sûr, et les maîtres officiels en auraient un plus grand besoin encore, de la double leçon  !

M. Ingres est le seul peintre qui ait bien connu l’antique. C’est qu’il arriva à un temps où l’architecture se transformait. Toutes les merveilles des grandes époques de l’art grec, soudain révélées, lui apprirent qu’il fallait chercher le Style là où les Grecs l’avaient trouvé : dans la nature même.

Et tandis qu’à Florence le sculpteur Bartolini, dont on verra le portrait à la galerie de Georges Petit, condamnait l’antique conventionnel de Canova, M. Ingres, « révolutionnaire à sa manière », selon le mot de Baudelaire, protestait à l’écart contre l’érudition, le faux romain et le faux grec de l’école de David.

C’est au moment du romantisme qu’éclata la renommée du peintre, lorsque, au Salon de 1824, il exposa le Vœu de Louis XIII, prêté par la cathédrale de Montauban à l’exposition qui vient de s’ouvrir. Et cependant, M. Ingres n’était pas un romantique  ; à moins que l’on n’appelle ainsi ceux qui ont un vif sentiment de la nature. Et il ne la quittait pas d’un pas comme on peut voir dans ses figures qui toutes sont caractérisées, ainsi que tout être vivant porte en lui son individualité et le signe de sa destinée. Mais où M. Ingres se rapproche des Grecs et se montre leur disciple, c’est en démêlant dans chaque figure et sous un aspect sublime la beauté qui lui appartient. Le style n’est rien d’autre.

Et en caractérisant ses modèles, M. Ingres a voulu douer de leur beauté propre ceux-là mêmes qui étaient laids.

Il le fit par amour de la nature où la laideur peut encore être considérée avec bonheur comme l’incarnation d’un caractère. Il voulait exprimer le beau et le vrai : admirable dessein de donner la vie qui est dans l’individu au type, qui est de l’ordre spirituel.

Et cela se voit magnifiquement dans la beauté lisse et choisie de l’Angélique au cou gonflé, au regard égaré.

* * *

Pour connaître le style, Ingres interrogeait la nature  ; aux Grecs il demanda leur mesure et le sentiment de la beauté  ; les Étrusques lui donnèrent le goût de la simplification, qui est une cause de grandeur.

C’est encore cette façon forte d’exprimer la vie par le style qui donne tant de pureté à L’Âge d’or, petite réplique de la décoration inachevée du château de Dampierre, commandée par le duc de Luynes. Et ce petit tableau si achevé a été peint à quatre-vingts ans. Voici avec plus de grandeur encore le maître dessin d’Ingres, l’Homère déifié, qu’il mit vingt-cinq ans à parachever et qui range définitivement M. Ingres parmi les carpocratiens, sectaires qui adoraient Homère, et chez lesquels je veux bien que l’on me mette. Voici Les Trois Tragiques grecs, voici la Naissance des Muses en présence de Jupiter qui a la simplicité forte et gracieuse d’une fresque.

On verra prochainement la Vierge à l’hostie que le tsar vient d’expédier à Paris et qui est de 1839.

* * *

J’aime moins certaines petites toiles d’Ingres  ; caprices qui le prenaient de vouloir rivaliser à tort et à travers avec les époques et les artistes les plus opposés : les primitifs allemands, les émailleurs et bien d’autres. On sent trop dans ces compositions que l’imagination qu’elles exigeraient manquait entièrement à un peintre qui possédait peut-être et à un degré très élevé tous les autres dons naturels.

J’en excepte, toutefois, L’Odalisque esclave qui, miraculeusement achevé et réussi, surpasse par la noblesse et l’accent toutes les miniatures persanes, en ayant l’invention et toutes les qualités qui sont le propre de cet art ordonné et raffiné.

* * *

Peintre énergique de la beauté et même de celle qui se cachait, M. Ingres a su concilier l’art et la nature, la vie et le style.

Il peignait à la fois l’idéal et le réel.

Il fallait, pour accomplir une tâche aussi difficile, des dispositions qui ne s’acquièrent point, mais que la raison développe.

S’il n’a pas eu de disciples véritables, c’est qu’il n’en pouvait pas avoir. Il lui manquait les dispositions et la raison qui sont l’essentiel.

[1911-04-28] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11244, 28 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 330]

Le vernissage du Salon d’art religieux aura lieu le dimanche 30 avril et le lundi 1er mai, 104, rue de Richelieu.

Le prix d’entrée pour ces deux jours est fixé à 5 francs, au profit de différentes œuvres de bienfaisance.

Le manque de place a fait supprimer de mon article sur Ingres ce que je disais des portraits et une coquille dans la dernière phrase me fait dire qu’Ingres manquait de dispositions et de raison, alors que c’est de ceux qui se croyaient ses disciples que j’avais voulu parler.

[1911-04-28] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11244, 28 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1311]

Son livre militaire, M. Jaurès l’a écrit tout entier de sa main à raison de trois lignes par feuillet et il a fallu une voiture de déménagement pour emporter chez l’imprimeur un aussi volumineux manuscrit.

[1911-04-29] Le Salon.
Cette année, les Artistes français n’ont pas été inaugurés par le président de la République. Néanmoins, le petit vernissage a été brillant §

L’Intransigeant, nº 11245, 29 avril 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 330-333]

Les écrivains d’art, ces quinze derniers jours, ont eu à examiner plus de vingt mille œuvres de peinture et de sculpture.

La foire aux œuvres d’art qui chaque année, en avril, s’ouvre à Paris, mériterait de n’être pas moins fameuse que les célèbres foires du Moyen Âge.

Ensemble du Salon §

Après le bel ensemble de sculptures exposé à la Nationale, après les nouveautés parfois déconcertantes, mais pleines de jeunesse, de talent et de vigueur, les ouvrages que l’on verra aux Artistes français paraîtront le plus souvent dénués d’accent.

Ce n’est pas que l’impressionnisme s’étant vulgarisé on ne trouve ici beaucoup d’œuvres ressortissant à cette doctrine. Mais elles paraissent être en retard, la théorie ayant perdu tout crédit auprès des jeunes générations.

On regarderait avec plus d’attention les œuvres où sont appliquées les recettes de l’École pour tâcher d’y démêler ce qui reste des règles véritables. Mais il en reste si peu de chose qu’on éprouve un grand sentiment de malaise dans toutes ces salles où il y a tant de choses estimables et si peu de remarquables.

La peinture §

On ne verra, cette année, que bien peu de tableaux tapageurs, de ces grands tableaux historiques ou sentimentaux qui attirent l’attention du public innocent des dimanches et qui alimentent les conversations pendant deux ou trois mois. Lucien Jonas avait, l’an dernier, son Tribun que l’on s’amusait à expliquer et que personne, je pense, n’expliqua. Cette année il s’impose davantage peut-être à l’estime mais beaucoup moins à l’attention avec sa Consultation médicale et son portrait d’Harpignies. Hanicotte, dont la kermesse avait provoqué beaucoup d’admiration, a passé à la Nationale. Édouard Detaille n’a pas exposé.

Cormon §

M. Cormon, membre de l’Institut, expose sa Décoration du Petit Palais, qui paraîtra peu propre à embellir l’édifice auquel elle est destinée. L’ensemble est extrêmement trouble et sans accent. Le plafond i, intitulé L’Histoire ancienne, est une salade peu appétissante où se mêlent, sans que l’on puisse bien les démêler, des Gaulois, des Romains, des Francs, des croisés, Jeanne d’Arc, Henri IV, Louis XIV, Descartes, Rabelais, Voltaire, Jean-Jacques, jetés sans ordre dans le ciel le plus terne. Le grand plafond, destiné à symboliser La Révolution française, présente un désordre analogue, non moins grand que celui qui règne dans le plafond 3, où se montrent sous l’apparence de fantômes les grands hommes de l’époque moderne, Rude, David, Géricault, Delacroix, Ingres, Corot, Berlioz, Hugo, Lamartine, Balzac, Pasteur, Berthelot, Littré, Curie, les chemins de fer, l’automobile, l’aéroplane, tout un bric-à-brac scientifique, le moins décoratif possible.

Il est vrai que l’on ne regarde guère les plafonds et il est bien possible que, monotone et vague, celui de M. Cormon passe sans doute inaperçu au Petit Palais.

La sculpture §

Un petit nombre d’œuvres seulement mérite qu’on les regarde. M. Henry Bouchard expose le groupe en granit de Bretagne : Monument aux aéronautes militaires victimes de la catastrophe du « République ». Cet ouvrage est évidemment supérieur à l’habituelle médiocrité des commandes officielles. Il est conçu avec simplicité et sévérité. C’est un monument funéraire fort émouvant qui gagne à être vu exécuté en pierre.

La statue de Claus Sluter, à qui l’on doit le puits de Moïse, est également une œuvre sérieuse et intéressante qui honore le talent de M. Bouchard. La Nourrice sèche et les Bergers de M. Niclausse sont parmi les meilleurs envois de ce Salon et même parmi les bonnes sculptures qu’ait produites cette année. Le talent rustique et sobre de M. Niclausse a été remarqué puisque l’on voit au Salon un grand nombre de figures paysannes mais conçues d’une façon moins sculpturale et beaucoup plus anecdotique.

Le groupe de plâtre de M. Wolfers, intitulé Possidere, est dans un autre genre une œuvre qui indique beaucoup de talent.

Terre cuite §

Une exposition spéciale a été consacrée aux envois d’œuvres en terre cuite. On y remarquera une Tête d’enfant, de Nicot, et des statuettes de M. Calvet.

[1911-04-29] La Vie artistique

Grands et petits maîtres hollandais §

L’Intransigeant, nº 11245, 29 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 333]

L’article documenté d’hier me dispense de parler d’une exposition où je me suis promené non sans plaisir, je dois l’avouer. Évidemment, toutes les toiles exposées à la salle du Jeu de paume ne sont pas de même qualité. Cependant, les bons morceaux ne manquent point : quelques Rembrandt, des Jan Steen, le portrait du fils de Franz Hais, un beau Van Goyem, un dessin de Potter, les dessins admirables mais déjà connus de Rembrandt, un Ravenstein… Pour le demeurant, je n’exerce pas le métier d’expert en tableaux.

[1911-04-30] Aux Artistes français. Vernissage du Salon §

L’Intransigeant, nº 11246, 30 avril 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 333-336]

La peinture : quelques bons paysages. L’influence de M. Maurice Denis. Femmes peintres. Les tableaux militaires §

Une trentaine de bons paysages, c’est à peu près tout ce que le Salon contient de peint avec un souci un peu harmonieux des règles. Le reste est plein d’un désordre qui n’a même pas la prétention d’être révolutionnaire.

Mais, mon Dieu ! combien on sent l’influence de M. Maurice Denis aux Artistes français. On retrouve dans presque toutes les salles des baigneuses comme les siennes qui s’efforcent d’être à la fois antiques, chrétiennes, modernes, russes et allemandes.

Outre quelques bons paysages, on ne rencontre guère parmi les ouvrages intéressants exposés ici que bien peu de tableaux, portraits ou compositions dont plusieurs ont des femmes pour auteur.

La peinture militaire est en décadence et semble s’être réfugiée au Salon des indépendants.

Visite dans les salles §

Salle 1. C’est la plus grande salle de ce Salon et il faut près de deux heures pour la voir en détail. On y verra une Femme au cygne de Martens dont le divisionnisme est conçu dans le genre de celui d’Henri Martin.

Jean-Gabriel Domergue, qui est un tout jeune homme, a un talent plein de promesses. Son portrait séduisant et pervers de Mlle Gina Maletti en travesti sera certainement remarqué. Il ne faut pas que l’auteur se dissimule cependant que son tableau emprunte beaucoup de son charme à celui du modèle… Mais je crois que l’on peut attendre de M. Domergue des œuvres sérieuses.

Le triptyque rustique de Canniccioni a de la simplicité assez heureuse. Le portrait féminin de M. Ricard est un peu grand pour son talent.

M. Bertin, au nom illustré par Ingres, nous montre des nymphes exsangues auxquelles il faudrait des pilules-pour-personnes-pâles.

Arthur Midy nous fait voir sous un pauvre jour Le jour des pauvres, peinture adaptée au sujet. M. de Pibrac a peint un portrait qui dépasse ses moyens actuels. Il progressera… Son homonyme des temps passés écrivait des quatrains ; il faut savoir se borner. Je cite Régereau et Godin. Voici un marché de jarres en Espagne de M. J. Vilay Prades ; les châteaux en Espagne sont passés de mode.

M. Guillaume a peint une nudité poivrée avec des pois verts. Voici une procession bretonne de Tito Salas. La toile de M. Baude serait beaucoup plus intéressante si elle n’avait que de petites dimensions. Cette Mort de Werther manque d’air et cependant elle est vivante et dramatique.

M. Jules Benoît-Lévy symbolise la Bretagne dans un triptyque singulier.

Louis Béroud, qui ne quitte pas le Louvre, nous mène cette année devant l’Embarquement pour Cythère et La Cruche cassée.

Voici le gros morceau de la salle, le plafond peint par M. Calbet pour le théâtre d’Agen. Ce plafond vaut bien celui de M. Cormon. On pourrait faire un échange : mettre l’œuvre de Calbet au Petit Palais et à Agen les cataplasmes de M. Cormon qui ont justement la teinte des pruneaux mûrissants.

Voici un spahi équestre de M. Jacquier, un Enlèvement de Déjanire, de M. Aubry.

M. Didier-Pouget nous montre avec ses habituelles bruyères un paysage lunaire : onde et forêt de pins qui fera bien en carte postale.

M. Joseph Aubert nous montre quelques colonnes de L’Église, froide peinture, très digne et très ennuyeuse.

M. Gaston Bussière a composé et orné une Cléopâtre d’opéra de province s’apprêtant à boire le vinaigre marga-rité. Voici un Nil impressionniste de Deutsch. Un bon paysage de Montagné et un Fiord de Noirot.

M. Stoenesco a ici une bonne toile Horde de Tsiganes en marche et j’ai du goût pour la toile de M. Arthur Nyons que j’ai cherché en vain au catalogue. Cela rappelle par morceaux le dessin et les tons de Seurat.

Salle 2. J’ai de l’estime pour les toiles de M. Devambez : L’Ancien Théâtre de Montmartre et sa Barricade sous la Commune. Il y a là de l’accent et de l’observation.

M. Gorguet expose un carton de tapisserie où l’on voit les armes de Quimper.

C’est assez pour que je recommande ce carton au poète Max Jacob qu’intéresse tout ce qui se rapporte à sa ville natale.

M. Dupuy expose un portrait de femme. Voici de G. Clairin une scène dans un harem : C’est la danse des aimées comme dit la chanson.

Salle 3. Mlle Delasalle transfuge de la Nationale expose des baigneuses un peu lourdes, mais d’un coloris aimable dans un paysage agréable.

Mme Virginie Demont-Breton expose des phoques et par une bizarrerie inexplicable elle a donné à l’un de ces amphibies la ressemblance de Verlaine.

Le paysage de M. Henry Delacroix, Vaches buvant à la mare, est charmant. La couleur et le dessin sont personnels et délicats. Voici encore un paysage mélancolique et fin de M. Dieterle.

La Villa à Florence de M. Duvent comporte un ensemble de choses très poétiques : fontaine, baigneuses, singes, lauriers-roses. Comment le peintre n’arrive-t-il à nous servir avec tout cela qu’un si pauvre ragoût ?

M. Deyrolle fait chanter à son pinceau : Il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons. M. Dawant nous montre le portrait d’un Collectionneur de tanagres authentiques. On verra dans la salle suivante le portrait d’un Collectionneur de faux tanagres. M. William Gore a ici un joli petit tableau tout simple et M. Guignery, un joli paysage d’été.

Voici enfin la toile populaire de la salle : Leblanc gagnant du Circuit de l’Est, arrivée à Issy-les-Moulineaux, par Duvent… Document intéressant pour l’histoire de l’aviation.

Il faut encore signaler un beau paysage de Vincent Lorant-Heilbronn ; un portrait intéressant et sincère de M. Henry Pradeaux et enfin un Portrait d’homme et Dans les rochers, de M. Victor Guétin, solide peinture, consciencieuse et bien observée.

[1911-04-30] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11246, 28 avril 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1312]

Grand émoi au Mercure de France. Personne n’a reçu le livre de Claudel : Les Odes, publié à peu d’exemplaires par L’Occident. Les abonnés réclament un compte rendu. Il est possible qu’après tout, Claudel, par humilité chrétienne, n’ait pas envoyé le livre à la critique…

[1911-05-02] Le Salon.
Aux Artistes français. Suite de la promenade parmi les peintures §

L’Intransigeant, nº 11248, 2 mai 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 336-338]

Salle 4. On y trouvera Le Marché de Lucerne de Max Kahn. La Méditerranée, très bleue comme il convient et comme l’a vue M. Maurice Réalier-Dumas. MM. Joubert et Dufour ont fait les meilleurs envois de cette salle et le sujet qu’ils ont choisi est à peu près le même, ce sont des paysages riverains d’une rivière.

Salle 5. Mlle Delasalle a ici un portrait d’homme en blouse dans un décor gothique. M. André-Gabriel Ferrier a peint une allégorie sur l’épiphonème que voici :

« Endormi par le parfum d’une fleur fanée, j’ai souvenir d’une femme que je n’ai jamais vue. » Jules Renard n’aurait pas goûté tant d’imprécision.

M. Louis-Antoine Leclercq a peint une jeune fille se disposant à peindre une rose mousseuse. C’est joli. Mais voici le gros morceau de la salle, il est de M. Debat-Ponson, c’est la France, « cavale indomptable et rebelle », qui vient de briser les reins au Corse à cheveux plats. Peinture rétrospective pour une série : la poésie à travers les âges.

Voici encore les Demi-soldes de Guédy. Ils dînent au cabaret et fort bien ma foi, et après le dessert et la demi-tasse lisent une gazette ; mais passons à la salle suivante.

Mlle Dufau. Jules Grün

Salle 7. Mlle Dufau expose deux portraits de femmes, portraits qui séduiront certes, mais où il n’y a pas beaucoup d’accent. Les modèles étaient cependant bien choisis. Voici Mme Jane Mortier, musicienne accomplie, d’une beauté grave. On nous la montre en grande toilette mais sans que rien ne soit parlant. On dirait d’une esquisse très poussée plutôt que d’une toile achevée. Je ne pense pas non plus que Mlle Dufau ait dégagé tout ce qu’il y a de rare dans la grâce énigmatique de Mme Aurel. Elle s’est plutôt attachée à peindre l’apparente douceur de son visage.

Jules Grün qui prie les écrivains d’art de ne point mettre d’M devant son nom, ne voulant pas être appelé monsieur ; Jules Grün a peint un Vendredi aux Artistes français qui fait quelque bruit. C’est une commande de l’État et l’on aurait mauvaise grâce à contester le caractère documentaire de cet ouvrage.

Nous y voyons pêle-mêle les portraits de beaucoup de gens notoires, Mmes Daniel-Lesueur, Lantelme, Yvette Guilbert, Mlles Dufau, Louise Abbéma, MM. Donnay, Frantz Jourdain, Detaille, Guillemet, Bénédite, Lapauze, Arthur Meyer, Mariani, Fursy, etc.

M. Baader a peint un ivrogne pour le salon de réception d’une ligue antialcoolique et M. Fougerat un tableau officiel qui montre M. Thomson faisant un discours,

M. Briand l’écoutant d’un air accablé et M. Barthou pensant à des choses plaisantes. Voici un portrait sur fonds de Jouy par William Laparra.

Guillemet. Mlle Labatut. Jean Roque

M. Guillemet nous montre la cité de Carcassonne. C’est un beau tableau et ceux qui l’auront regardé ne pourront plus dire comme la chanson de Nadaud : « Je n’ai jamais vu Carcassonne. »

Salle 8. Un bon portrait de femme par Julius Feld.

M. Pail s’inspire peut-être de M. Didier-Pouget, peut-être ne s’en inspire-t-il pas. En tout cas ce sont peintres du même genre.

M. Grégoire Finez a des dons de peintre et sa Jeunesse les révèle, mais il lui manque un goût délicat pour choisir ses sujets. Citons les portraits de femme par MM. Gantheret Franzini d’Issoncourt.

Salle 9. On y trouvera un tableau plein de dons et de promesses : Coin de marché dans le Sud-Ouest, par Mlle Labatut.

M. Jean Roque a beaucoup d’amis. J’avoue que pour ma part je ne goûte qu’incomplètement ses Barques, peinture figée, où l’audace est comme prisonnière d’une plus forte timidité. Il y a des dons et du savoir… Attendons.

[1911-05-03] Le Salon.
Fin de la promenade à travers les salles de peinture §

L’Intransigeant, nº 11249, 3 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 338-341]

La promenade que j’ai faite au Salon au moment où les salles n’étaient pas complètement en ordre comporte forcément quelques erreurs ou omissions. Ainsi dans la salle 6 je n’ai pas signalé un beau Portrait de M. Gérault-Richard par Henri Guinier, un Portrait du président Forichon par Gabriel Ferrier et un tableau intéressant de M. Gustave Florot : À l’ombre. Je note encore les toiles émues de Désiré-Lucas, Le Berceau vide et Port de pêche, une belle marine de Hirszenberg : le Temps nuageux en mer, deux portraits par Stanislas Lentz qui sont parmi les bons portraits de ce Salon, un portrait d’homme par Isabel Beau-bois de Montoriol et un tableau excellent de Paul Rue : En temps de crue.

Je m’étais arrêté hier à la salle 9 où il faut encore signaler un bien étonnant Nocturne de M. Ad. Faugeron. On y voit une nymphe, des personnages de la comédie italienne, le tout dans un parc de fête galante, cependant qu’à gauche M. Henri de Régnier marche résolument dans la nuit en donnant le bras à deux dames modernes qui signifient sans aucun doute l’École parnassienne et l’École symboliste. Allégorie dont la tristesse ne va pas sans être un peu burlesque.

Salle 11. M. Léandre nous montre des scènes de première communion des petites orphelines. Cela se passe dans une cave. Voici la Consultation de Jonas que goûteront les amateurs d’anecdotes. Etcheverry renonce aux scènes d’amour qui l’avaient rendu populaire parmi les midi-nettes. Ses Jeunes Italiens à la fontaine seront sans doute moins goûtés de son public.

Salle 12. M. de Joncières y expose une infante, « grave, préoccupée », selon le poème de M. Henry Bataille. Voici encore, de M. Lucas-Robiquet, le portrait d’un général. Voici encore Dans les rochers de M. Victor Guétin, envoi intéressant.

Salle 13. On y verra le Chevalet de M. Jean-Paul Laurens, qui voudrait être terrible et cruel, mais qui a passé l’âge où l’on est sans pitié.

La scène arabe, par Anne Morstadt, est excellente. J’aime moins la petite fille regardant les poissons rouges par Marguerite Delorme. On nous a montré beaucoup de poissons rouges cette année dans les expositions de peinture ! Voici encore une Fantasia de M. Aimé Morot et les portraits dans un cadre de deux jolies fillettes.

Salle 14. M. Franc Lamy a peint une petite gitane de Grenade qui a pour effet de me rappeler le beau voyage d’Eugène Montfort. Fauconnier a peint une toile mystique sur le sujet suivant : « Une barque miraculeuse conduite par deux aigles blancs rapporte à Noble-Val la tête et la main gauche de saint Antonin, martyr de Pamiers. » Art noble et consciencieux. M. Albert Lynch aime les anecdotes, il nous montre La Fête de grand-mère, sujet gracieux.

Voici une infante-fantôme de M. Taupenot. Pour ne pas ressembler à son homonyme Henri Matisse, qui aime la couleur, M. Matisse Auguste fait des tableaux de plus en plus noirs. Celui qu’il expose dans cette salle est une toile de deuil. Les deux Matisse se connaissent et lorsque Auguste rencontrait Henri alors très attaqué : « Mettons toujours nos prénoms, lui disait-il, ça vaut mieux. Comme ça on ne nous confondra pas. »

Salle 16. On y verra les décorations de M. Cormon. J’ai dit tout le mal que je pensais de cet envoi.

Salle 17. M. Paul Gervais y expose de grandes tartines genre troubadour.

Salle 18. M. Petitjean a ici un beau paysage du Midi de la France. M. Maxence passe de la rousse à la blonde et celle-ci tient comme l’autre un livre d’heures. C’est mélancolique. Voici un excellent envoi de Miller, La Toilette, qui est une des meilleures choses que l’on verra au Salon.

Balcon. M. Anselmo Bucci a envoyé une composition importante, L’Automne où il y a du style et de l’inspiration. Storfjord de M. Adelstein Norman est un tableau curieux qui révèle des dons de peintre un peu froid mais sérieux et délicat.

M. Tapissier a envoyé comme on peut penser un carton de tapisserie.

Salle 21. M. Orange nous montre le Premier Consul visitant le marché du Caire où l’on ne s’embêtait pas, car il y avait de belles esclaves nues. Achille-Fould donne aussi dans l’anecdote napoléonienne avec une Mme Sans-Gêne, encore blanchisseuse.

Salle 22. Mlle Louise Abbéma y expose une dame aux yeux verts. M. Rotig nous montre L’Embuscade ; un lion et une lionne attendent l’antilope qu’ils dévoreront. Voici des déliquescences verdâtres de M. P. Marcel-Béronneau et encore des poissons rouges. Ils sont de M. Fernand Toussaint. On dit que le cyprin est à la mode à cause des expositions chinoises de cette année. Mme Lucas-Robiquet qui a été autorisée à peindre dans le camp des tirailleurs à Settat nous a rapporté une bonne toile prise sur le vif : L’Heure de la soupe.

Salle 23. M. Matignon nous montre une fumeuse d’opium de roman. La drogue a bien des défauts et des inconvénients, mais elle a plus de charme. M. Philippe Lacharie aime les sujets sinistres et La Vrillée l’est entièrement.

Salle 25. Il faut y signaler une peinture militaire qui n’est pas sans mérite par M. Pierre Petit-Gérard et un paysage de Renaudin.

[1911-05-04] Le Salon.
Les dernières écoles de peinture §

L’Intransigeant, nº 11250, 4 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 341-343]

Bonnat, Rochegrosse, etc §

Salle 26. M. Bonnat expose ici deux portraits probes et bourgeois : le Portrait de Mme Audard et celui de M. Alexis Rostand, solides effigies sans vains ornements mais qui ne sont des ouvrages ni indifférents ni inutiles. M. Louis Ch. Spriet a dans cette salle un excellent tableau, Masure à l’entrée d’un village. Cette toile pleine d’accent avec des délicatesses et des recherches de couleur très intéressantes méritait qu’on la fit ressortir. Il faut encore citer un paysage plein d’émotion de Nozal.

Salle 27. Mlle Rondenay nous montre comme Impression d’Espagne un paysage équestre. La Prairie au matin de Mlle Rosenberg a de l’accent. M. Lionel Royer sait émouvoir avec une toile de très petites dimensions et qui est fort émouvante : Exécution du duc d’Enghien. Cela ne sent nullement l’anecdote historique, mais c’est fort et simple comme un récit de Mérimée. Voici encore la Mosquée de Cordoue de M. Henri Zo.

Salle 28. M. Rochegrosse y expose un Combat de Marathon plein de jeunes guerriers fardés et qui plutôt que de se battre ont l’air d’aller se faire corrompre par Socrate.

Salle 30. Voici Les Étendards de M. Georges Clairin : trabans, reîtres, armures, coursiers : c’est très romantique.

Salle 31. On y voit un timide Sermon sur la montagne de M. Paul Buffet et de M. Brispot, un cardinal chez un antiquaire.

Commerre, Carrera et Maurice Denis §

Salle 32. M. Commerre nous montre un Déluge à l’eau blanche. C’est vilain à souhait. Citons La Loge de M. Oswald Birley.

Salle 33. M. Robiquet nous mène à la charge de Reich-shoffen. M. Carrera nous montre des femmes nues au bord de la mer. L’influence de M. Maurice Denis est visible. Je l’ai déjà notée dans beaucoup de salles. C’est le moment pour M. Maurice Denis de se présenter à l’Institut. Son talent, ses travaux, ses opinions esthétiques ou autres, ses relations même lui donnent un droit incontestable à cet honneur. Il pourrait aussi modifier l’esprit de la maison où il entrerait, en modifier l’esprit dans le sens le plus libéral et par là rendre aux arts d’inappréciables services.

Biloul, Joseph Bail, etc §

Salle 34. M. Ribera porte un nom assez difficile à porter. M. Biloul nous offre une Olympia, tout simplement, comme si on recommençait un chef-d’œuvre.

Salle 35. On y voit les envois de Jules Adler et les toiles minutieuses de Frank Bail.

Salle 36. M. Richter a ici la toile la plus comique de ce Salon : de grosses femmes faisant les folles dans la forêt.

Salle 37. Tes Servantes pliant le linge de M. Joseph Bail sont une œuvre agréable et intime qui méritait d’être peinte. M. Bail l’a fait avec goût, il y a aussi de l’austérité et de la douceur.

Salle 38. Notons-y les envois de MM. Louis Béroud, Georges Binet, Terouanne, impressionniste attardé, Charpentier, Camy.

Salle 39. On y verra un portrait de M. Henri Rochefort par un peintre dont je n’ai pu trouver le nom et les envois de MM. Marius Buzon, Henry Brémond, Louis Cabanes, etc.

Salle 40. Voici un fort beau paysage de Nozal et encore des poissons rouges d’Euler. Décidément, c’est une obsession !

Salle 41. Voici un intérieur riche, par Henri Tenré, et une République de neige par M. Boutigny. Peut-être est-ce là une toile symbolique ? Mais j’avoue n’avoir pas très bien compris.

M. Pierre Ballue a peint un paysage agréable qu’eût bien voulu contempler le fameux La Balue qui vivait dans sa cage cardinalice.

Corabœuf, Georges Scott §

Salle 42. M. Corabœuf expose un délicat portrait de Mlle Geneviève Vix. La beauté du modèle et le talent de l’artiste se sont heureusement rencontrés dans un ouvrage excellent de dessin. Le coloris toutefois n’est pas sans reproche. Comme chez Ingres, la couleur n’est chez Corabœuf qu’un ornement, toutefois il n’y apporte pas encore toute la vie, la vivacité et la précision que l’on admire dans les portraits du maître montalbanais. Mais que le dessin de Corabœuf a de précision et comme on aimerait être tiré par lui !

Salle 43. M. Henry Bonnefoy nous montre un Robinson savetier, rôle que pourrait tenir Gnafron dans la pièce du guignol lyonnais.

Si le journalisme mène à tout, le reportage dessiné ne mène pas moins haut. Il a fait la gloire de Constantin Guys et a mené M. Georges Scott jusqu’à la cour d’Angleterre où il a peint le portrait officiel de His Majesty the King. Il paraît qu’on a organisé des bateaux et des trains spéciaux qui amèneront les insulaires chanter au Grand Palais le God save the King. Pour nous, contentons-nous de crier : « Vive la République ! »

[1911-05-04] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11250, 4 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1312]

Le poète Paul Castiaux va reprendre la publication des Bandeaux d’or qu’il avait interrompue depuis plus d’un an.

[1911-05-05] Le Salon.
Suite de la visite aux Artistes français §

L’Intransigeant, nº 11251, 5 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 343-345]

Marcel Baschet §

Avant de passer aux salles de dessins il faut mentionner élogieusement les deux portraits qu’expose M. Marcel Baschet et dont est celui de M. de Dion.

Notons encore une toile de M. Fernand-Antonin Mercié : Dans la dune.

Dessins, cartons, aquarelles, pastels, miniatures, vitraux et émaux §

Cette section du Salon de 1911, si elle abonde en travaux intéressants, ne comporte guère d’ouvrages qui aient de l’accent et qui soient particulièrement remarquables.

La miniature qui est un art éminemment français semble malgré le grand nombre d’œuvres se trouver dans une situation très critique.

La photographie et les arts mécaniques de reproduction lui font un tort dont on n’a point à s’étonner. Cependant, à côté d’eux, la miniature, art précieux, pourrait avoir une place enviable. De plus en plus, elle n’est exercée que par des femmes dont beaucoup sont maladroites, dont un très grand nombre manquent de goût, dont presque toutes manquent de la patience d’un Augustin.

Citons les dessins rehaussés de M. Jules Adler, les aquarelles de M. Désiré Bourgoin, un pastel de M. Brisgand, la Jeune Fille hollandaise de Miss Burgess, un pastel de Dom. Busetti, les pastels lunaires de M. Cachoud, le Mardi gras parisien de Mlle de Caillas, une aquarelle de Mlle Campbell. Voici encore un pastel de M. Capgras qui, dans la salle 25, a une peinture intéressante : Vieux amis. Regardons avec attention les beaux dessins de M. Jean Cora-bœuf et une aquarelle du même artiste. M. Danger expose un dessin à la plume où il y a de l’art : Saint François d’Assise. Mme Debillemont-Chardon conserve encore les traditions de la miniature. Elle expose deux portraits féminins qui sont peints minutieusement et avec goût. Mentionnons les miniatures de Mlles Gordon, Grâce Vernon, Graham, les dessins de M. Guillonnet, les pastels de M. Guinier, le fusain de Mlle Labatut, les Lanciers rouges de la garde de M. Lalauze, les études algériennes de Mlle Morstadt, les dessins rehaussés de M. Nozal, une gouache de M. Saint-Germier, les miniatures de Spenight, une fort jolie miniature peinte avec sentiment et adresse par Mme Van Bever de La Quintinie, une miniature charmante de Mlle Mag.-Marcelle Weil : Portrait de Mlle Suzette Dejean.

Gravures et lithographie §

Mentionnons les eaux-fortes d’Armington, les burins de Jean Corabœuf : La Vierge à la chaise et le Portrait de Leconte de Lisle ; une lithographie de Mlle Gaudefroy, le burin de M. Greuze d’après un tableau de son homonyme trop cher à Diderot, les eaux-fortes de M. L’Homme, les paysages d’après Corot et Van der Neer, pointes sèches consciencieuses de M. Lopisgich, une lithographie de M. Maurice Neumont, les eaux-fortes originales de M. Jouas-Poutrel qui reproduit avec goût et beaucoup de sentiment des aspects du Vieux Rouen, les bois gravés de M. Pierre-Eugène Vibert et notamment un portrait du grand écrivain Rémy de Gourmont.

[1911-05-05] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11251, 5 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1312]

Théo Varlet, qui est un des poètes les plus intéressants de la nouvelle génération, est de passage à Paris. Rasé et portant depuis peu lunettes d’or, il a l’air très américain. Il vient de parcourir l’Italie et se rend à Cassis où il demeure.

[1911-05-06] Le Salon.
Fin de la promenade aux Artistes français §

L’Intransigeant, nº 11252, 6 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 345-347]

Il convient de signaler encore parmi les belles miniatures exposées au Grand Palais celles de Mlle L.-M. Rallier du Baty.

La sculpture §

L’ensemble des sculptures exposées aux Artistes français est loin de valoir ce qu’on a pu voir à la Nationale. Autour du sublime Rodin, on trouve de grands sculpteurs comme Marcel-Jacques, Bourdelle, de Niederhausern-Rodo, de jeunes statuaires qui, éclairés par les œuvres du regretté Schnegg, de l’admirable Despiau qui n’a pas exposé cette année, vont droit à la beauté et la plus antique et la plus nouvelle. Je veux parler d’artistes admirablement doués comme Durousseau, purs comme Wlérick qui est un des meilleurs, délicieux, délicats et simples comme Jane Poupelet, fervents et pleins de savoir comme Arnold et Cavaillon. Cette pléiade est l’honneur de la statuaire contemporaine. On ne saurait rien lui opposer ni en France ni à l’étranger. Et malgré l’absence presque totale d’architectes fondés dans leur art, qui est le plus grand de tous, on peut beaucoup espérer des artistes que je viens de citer. Leur effort, véritable connaissance plastique, ne peut demeurer Stérile. C’est la beauté même et la civilisation tout entière qui seraient en jeu. Mais il faut souhaiter qu’un architecte paraisse qui rende possibles les grandes œuvres qu’un Marcel-Jacques, qu’un Bourdelle, qu’un Despiau pourraient concevoir.

Aux Artistes français il y a beaucoup de sculptures et peu d’œuvres véritables. Il n’y a pour ainsi dire pas de beaux buStes comme on en voit en assez grand nombre à la Nationale. Je mets hors pair les figures ruStiques de Niclausse qui est de la bonne école, je prise encore très haut le Monument funéraire d’Henry Bouchard et son Claus Sluter, et je dois encore citer avec honneur un buste de plâtre par Robert Delandre, Le Sans famille, et La Bacchante de Théo Hervé, le Portrait d’enfant, buste de marbre de Paul Landowski, un des sculpteurs les plus en vue de ce Salon, les envois intéressants de Mme Kazimiena de Malac-zynska, M. Ernest Schellingjouant la barcarolle de Chopin, et un Portrait de jeune fille en marbre, l’envoi de M. Giovanni-Pinotti Cipriani : le Buste de l’avocat Démange. Il faut encore mentionner parmi les belles choses les envois de Marcel Wolfers : Possidere, groupe de plâtre, et Aurora, masque de plâtre, et citer pour finir un médaillon de Balzac par janitass. Il ornera, dit-on, la Maison de Balzac.

Arts décoratifs §

On y verra peu ou pas de noms nouveaux. Il paraît que l’on a été fort sévère pour les admissions cette année. On y verra beaucoup de choses précieuses, comme La Renaissance protectrice des arts, orfèvrerie d’or par Falize, le Groupe allégorique en argent patiné d’or par M. René Rozet, la vitrine de verrerie et de bijoux d’art par M. René Lalique qui, paraît-il, aurait été sur le point de quitter les Artistes français pour passer à la Nationale, etc., etc.

[1911-05-09] La Vie artistique

Jean Julien §

L’Intransigeant, nº 11255, 9 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 349]

Un jeune peintre, Jean Julien, expose pour la première fois ses œuvres à la galerie Boutet-de-Monvel. Ces œuvres, ou plutôt ces études d’après nature, indiquent des dons et des qualités qui se développeront. Jean Julien a de l’enthousiasme et de l’ardeur, il sait bien observer. Que faut-il de plus pour assurer l’avenir d’un artiste ? Toutes ces études ferventes ont été peintes en Provence et Jean Julien a fort bien rendu les figures, les couleurs et l’atmosphère des paysages provençaux.

Une préface charmante d’André Salmon orne le catalogue.

« En ces quarante études, dit-il, pas de fausse joaillerie… Comme sa passion l’emporte et sa raison le guide, Jean Julien, par un effort soutenu, dont nous devons beaucoup attendre, dépasse ce que l’impressionnisme désormais a de scolaire pour préparer une œuvre lucide, humaine et de religieuse ferveur. »

On ne saurait mieux dire, ni souhaiter rien de mieux à un artiste. Souhaitons que Jean Julien, qui habite loin de Paris, y revienne de temps en temps pour nous prouver qu’il progresse dans son art, où il y a déjà plus que des promesses.

[1911-05-09] L’Art chinois.
Un vernissage au parc Monceau. Exposition rétrospective d’objets d’art de la Chine §

L’Intransigeant, nº 11255, 9 mai 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 347-348]

M. Steeg, ministre de l’Instruction publique, et M. Bellan, président du conseil municipal, ont inauguré, ce matin, l’exposition rétrospective d’art chinois, organisée au musée Cernuschi par son administrateur, M. d’Ardenne de Tizac, bien connu dans les lettres sous le pseudonyme de Jean Viollis.

Une année d’art chinois §

L’art chinois a été fort à la mode, cette année ; les deux expositions de chez Bernheim et de chez Durand-Ruel et l’exposition magnifique qui s’ouvre au musée Cernuschi forment trois leçons dont l’enseignement sera profitable aux esprits d’Europe. Il y a dans tout l’art chinois un sentiment non mesquin du côté précieux des œuvres d’art, un raffinement sans mièvrerie qui est excellent.

Les collectionneurs §

C’est grâce à la bonne volonté des collectionneurs que M. d’Ardenne de Tizac a pu réunir tant d’objets rares et sans prix. Il faut signaler la rapidité vraiment américaine et charmante avec laquelle Mme Potter Palmer a répondu à la demande de l’organisateur de l’exposition. Cette dame retenue auprès de son père, malade à Chicago, reçut, avant-hier, un télégramme où on la priait de prêter sa collection qui est inestimable et hier à midi les objets merveilleux qui la composent étaient dans leurs vitrines au musée Cernuschi. Mentionnons encore les belles collections de Mme la marquise de Ganay, de Mme Langweil, de Mme Camescasse, de MM. le docteur Niève, Bouasse-Lebel, Michon, Doucet, Rouart, Philippe Berthelot, Wanninck, Claude Anet, etc.

L’exposition §

Il serait vain de vouloir dénombrer dans un article de journal toutes les merveilles que l’on verra au musée Cernuschi. Un des ensembles les plus délicats et les plus beaux est sans contredit la collection des jades et des ambres admirables de Mme Potter-Palmer. Blocs d’ambres sculptés à la perfection, irisés, teintés des tons les plus rares, enfermant — et c’est alors que les Chinois les prisent le plus — des insectes et parfois de petites plantes.

La nouveauté archéologique de l’exposition est composée par des pierres funéraires gravées de la plus grande rareté, de la plus grande ancienneté. Il a fallu corrompre tous les fonctionnaires d’une province pour se les procurer.

Les tapis chinois constituent aussi un des attraits de l’exposition. On en connaissait peu. Le plus beau est un petit tapis tigré datant du xve siècle et appartenant à M. de Goloubew.

Les poteries et terres cuites sont ici en très grande abondance ; on n’en avait pas encore réuni une aussi grande quantité. On y reconnaît l’influence hellénique dans les attitudes, l’expression vraiment humaine. Il y a de ces terres cuites, dont quelques-unes sont vernissées, qui sont des œuvres de premier ordre. On sait qu’elles sont extrêmement rares et l’on n’en avait guère vu quelques-unes qu’à l’exposition de Mme Langweil, chez Durand-Ruel.

On verra encore au musée Cernuschi le trésor pillé au palais d’Été par Palikao et qui figure à Fontainebleau. Je ne parle pas des babioles que l’on a mises ici pour amuser la foule : bijoux en plumes de martin-pêcheur, éventail de Marie-Antoinette, boîte à jeux de la princesse de Lamballe, éventail peint sans talent particulier par cette grande impératrice de Chine qui, morte récemment, fut de son pays à la fois l’Agrippine, la Catherine et la Victoria.

[1911-05-10] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11256, 10 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 349-350]

Je viens de recevoir un livre dont la page de garde est agrémentée de trois ex-dono, celui de l’auteur, celui de l’illustrateur et celui de l’imprimeur. Ces trois personnages, par leurs talents particuliers, ont contribué à orner l’ouvrage et il leur appartenait en effet à chacun de donner un livre où ils ont mis beaucoup de leur personnalité. Il s’agit des Danses d’Isadora Duncan, 25 dessins de Dunoyer de Segonzac précédés de la Danseuse de Diane par Fernand Divoire et imprimés par François Bernouard sur les presses de La Belle Édition.

Fernand Divoire, qui éprouve pour la chorégraphie de Miss Duncan une admiration que je ne professe point, a dit son enthousiasme en une belle prose lyrique dont les cadences sont au-dessus de tout éloge.

Les dessins de Dunoyer de Segonzac sont gracieux et vivants. Ils rendent bien les mouvements de la danseuse et la fixent justement dans les instants où, par hasard, il me serait peut-être possible [de] goûter le caractère de ses pas. Après tout, Divoire et Segonzac ont plutôt célébré la danse, cet art exquis et sacré de l’eurythmie, cet art ardent du mouvement.

Et le livre bien imprimé sur un bon papier est très agréablement présenté.

Vendredi, 12 mai, aux Artistes français, M. Albert Ballu fera une conférence sur les Ruines de Timgad.

[1911-05-10] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11256, 10 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1312-1313]

André Mary, qui vient de publier Le Cantique de la Seine, est de ces poètes que l’exemple de Moréas entraîna à suivre leur cœur et leur raison. Écoutez ce beau quatorzain :

Qui prétend le miracle impossible ? La Muse
En fait quand il lui plaît. Dans ce bon vigneron
Qui d’un chapeau de feuille enveloppe son front,
Je peux voir un Silène à la face camuse.

Nageuse au jeune bras, tu fends le flot serein,
Folâtre, sans soucis, et ris à l’embellie,
Ignorant qu’à mes yeux ondule et se replie
Ton corps glauque et luisant, charmant monstre marin.

Poète escamoteur qui retrousses ta manche
Ton vrai maître est le preux chevalier de la Manche :
Tu prends le moindre bourg pour quelque autre Ilion ;

Bienheureux ton pareil qui, le soir, lorsqu’il vente,
Caressant au grenier une jeune servante
Croit tenir Briséïs sur des peaux de lion.

Voilà de l’élégance, de la poésie, une clarté charmante et la plus heureuse facilité.

[1911-05-11] La Vie artistique

« Pastels anglais », par R.-R.-M. Sée §

L’Intransigeant, nº 11257, 11 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 350-351]

Se trouvant à Naples de 1786 à 1788, Goethe y vit, chez un diplomate et un archéologue, Sir William Hamilton, une jeune Anglaise nommée Miss Harte qui laissait admirer sa merveilleuse beauté en la montrant dans un cadre doré que Sir William Hamilton avait fait construire pour elle. Sur un fond noir, elle reproduisait en des poses pleines de vérité les plus belles statues antiques, ou bien quelque figure d’après une fresque de Pompéi. Parfois encore, elle dansait avec une grâce qui paraissait renouvelée de la Grèce.

Emma Harte, qui inaugura les « attitudes » et la « danse pantomime », allait devenir sous le nom de Lady Hamilton une des femmes les plus célèbres de l’Europe, tandis que s’y propageait la mode des « poses olympiennes », des « tableaux vivants », comme nous disons encore, des living statues comme disent les Anglais.

* * *

Et lors d’une récente visite que je fis aux Pastellistes anglais il me sembla revoir Emma Harte dans son cadre doré ainsi que la vit Goethe chez Sir William Hamilton, et tous les portraits s’animèrent soudain, me laissant admirer les plus aimables « tableaux vivants » qu’on puisse voir. Car ce n’est pas un des moindres charmes des pastels anglais que la vie ne les ait point quittés.

Et dans son cadre doré de Naples, Miss Harte semblait, sans aucun doute, moins vivante que l’esquisse d’Henry Singleton, et toutes ces fraîches et expressives physionomies peintes par Russel, la Belle Irlandaise de Chinnery, les ouvrages charmants des filles de Russel, les figures de Gardner ont ici grâce à un art plein de franchise une vie élégante et gracieuse qui prolonge à merveille la vie naturelle.

* * *

Il eût été dommage qu’une exposition aussi plaisante et aussi raffinée se terminât sans qu’il n’en demeurât rien et il faut grandement louer M. R.-R.-M. Sée, qui avec M. Robert Dell eut l’idée de rassembler ces portraits, d’avoir publié un livre qui par la précision des dates et des détails biographiques, par l’abondance et la beauté des reproductions sera non seulement un magnifique souvenir de l’exposition de 1911, mais rendra encore les plus grands services, en fixant un point intéressant de l’histoire de l’art. Pastels anglais (1750-1830) est un ouvrage important et qui paraît définitif.

M. R.-R.-M. Sée a publié tout ce qu’il est utile de savoir sur les pastellistes anglais. Il lui reste maintenant à publier les carnets sténographiques de Russel et, s’il veut, il peut devenir notre plus important historien d’art, en ce qui concerne l’Angleterre. La matière est mal connue.

Elle peut fournir une occupation fort agréable et remplir toute une vie d’homme.

[1911-05-12] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11258, 12 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 352]

M. Jules Grün fait savoir que s’il demande aux écrivains d’art de mentionner son prénom en même temps que son patronyme, c’est afin que les coupures de journaux où l’on parle de lui ne s’égarent point chez ses homonymes qui comme il fait suivent la carrière artistique.

* * *

À la galerie Druet, M. Harry Blomfield expose vingt-sept peintures composées de dessus de portes, de panneaux décoratifs, de nus, de portraits, de natures mortes, et d’une copie d’après Bellini.

* * *

Aristide Maillol, qui est un des sculpteurs bien doués et un des grands artistes de notre époque, expose dans son atelier à Marly-le-Roi, rue Thibault, un ensemble de sculptures dont deux en pierre partiront pour l’Allemagne. Cette exposition du premier ordre sera visible jusqu’au 22 mai.

* * *

La galerie Barbazanges est occupée en ce moment par une intéressante exposition de peintres hollandais modernes. On peut y mesurer la distance qui sépare de leurs grands prédécesseurs les artistes bataves d’aujourd’hui. Et dans le cas où cet art vous plairait, cela vous donnerait peut-être le goût d’aller à Laren, petite ville hollandaise qui étant la résidence de la plupart des peintres du pays est aussi leur centre commercial et comme elle est bien située, elle est également habitée par une secte de végétariens qui, vêtus de lin, y vivent en plein air.

[1911-05-14] Les faux tableaux de Bagatelle.
Ils ont été authentiqués aujourd’hui même par M. Fallières, président de la République §

L’Intransigeant, nº 11260, 14 mai 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 353-355]

Chaque année, tandis qu’elle expose au Grand Palais les tableaux de ses peintres vivants, la Société nationale des beaux-arts organise à Bagatelle quelque exposition rétrospective du plus grand intérêt. Sous le titre de « Portraits et costumes », on ouvrira demain, au bois de Boulogne, une exposition charmante de portraits, de dessins, de gravures, de miniatures, de costumes, d’éventails, de gants, de cannes et de mille autres bagatelles délicieusement fanées et si mélancoliquement frivoles qu’on ne saurait les regarder sans s’attendrir et sourire à la fois. Et le nom même de l’exquise demeure où on les étale semble lui avoir été donné en leur honneur.

* * *

Dommage que la commission choisie par la Société nationale des beaux-arts pour l’organisation de cette exposition ne se soit pas montrée plus difficile, sinon pour l’admission des tableaux qui lui ont été gracieusement prêtés par les amateurs et les marchands, du moins pour les attributions de certains de ces ouvrages à tel ou tel maître célèbre.

On comprend l’intérêt que peut présenter pour le possesseur d’un tableau sa mention dans un catalogue de la Société nationale des beaux-arts, ce que l’on comprend moins c’est que cette société accepte aussi légèrement la mission qui lui a été dévolue d’authentiquer un si grand nombre d’œuvres douteuses.

* * *

Je me garderai bien de discuter l’authenticité de la Tête d’enfant qui porte au catalogue le numéro 26 et qui est mentionnée comme étant de Chardin. Il paraît que ce tableau est muni de papiers établissant son origine. On le ferait venir tout droit d’Italie que je n’y verrais aucun inconvénient.

Mais les Goya sont indescriptibles. Goya aurait pu peindre cet invraisemblable Portrait de la duchesse d’Albe à l’anneau et au serin ? Qu’on me permette, au moins, de n’en rien croire !

Comme les peintres et les connaisseurs dont se compose la commission ont dû s’amuser ! Et dire qu’on demande peut-être 50000 francs de ce Goya-là !

Voilà un Portrait de jeune fille attribué au baron Gros. Il appartient à un homme de goût. N’a-t-il pas vu que ce tableau est repeint en grande partie ? Il ne faut pas être un grand clerc pour voir que s’il y a des craquelures dans la chevelure, il n’y en a plus du tout dans le visage, où l’on chercherait en vain la technique des peintres de l’Empire, mais où l’on trouverait bien plutôt celle des Anglais.

Sur les six Largillière, il y en a au moins un qu’il semble bien avoir peint : c’est un portrait de femme qui appartient au comte André de Ganay.

Pour le numéro 95, Portrait de l’architecte d’Aviler, de sa femme et de ses trois enfants, c’est sans aucun doute un excellent tableau ancien, mais qui semble être plutôt d’un contemporain de Largillière. La Diane chasseresse est un tableau en partie ancien, ce n’est pas douteux, mais on en a refait plus de la moitié.

Jusqu’au joli portrait de Mme de Montmorency-Laval, par Nattier, qui semble bien avoir été repris, et fort habilement ma foi !

Le Portrait de Bellecourt en Crispin vous séduirait-il ? Je pense qu’il faudrait y voir un morceau italien plutôt qu’un Carle Vanloo.

Et voici le bouquet, L’Accordée de village, attribuée à Watteau, un Watteau de derrière les fagots, et qui sent furieusement le fagot grâce auquel on devrait le faire flamber avec son voisin, un singulier portrait de Chardin par lui-même qu’on n’a même pas mis au catalogue. Le président de la République, qui a visité tout cela, a vu bien d’autres faux, car ils pullulent et font grand tort aux beaux tableaux, aux trois portraits de Baudry, au charmant petit Léonard Defrance, peintre liégeois, aux grands tableaux anglais de Gainsborough, de Hoppner, aux deux très beaux portraits par Roslin, au Premier Lord Melville par Raeburn, au beau Manet, Le Bar des Folies-Bergère, aux dessins de Fragonard, aux dessins excellents de Chassé-riau, aux Constantin Guys, au Lami, etc.

* * *

Mais, Seigneur, assez de faux tableaux dans les expositions officielles ! Certes, il est difficile qu’il ne s’en glisse pas quelques-uns, même dans une collection de premier ordre, mais qu’on n’expose plus en si grande quantité des tableaux sur l’authenticité desquels personne n’a de doutes. Qu’on les envoie en Amérique, mais qu’on n’en montre plus aux Parisiens.

Messieurs les marchands, faites-nous grâce de ce que vous avez encore dans vos boutiques.

[1911-05-16] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Mme L.-H. Du Rieux] §

L’Intransigeant, nº 11262, 16 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1028]

Une poétesse frêle et charmante comme une petite princesse de miniature persane, c’est Mme L.-H. Du Rieux, dont le talent ne va pas sans analogie avec celui de Marceline Desbordes-Valmore.

Écoutez se plaindre notre nouvelle muse :

Pourquoi mes yeux ce soir s’emplissent-ils de pleurs ?
D’où venez-vous sanglots qui mourez sur nos lèvres ?
Je voudrais ! je voudrais ! Quoi donc ? Que voudrais-tu ?
Pauvre cœur incertain ? Pauvre âme torturée ?
Le vent, comme un soupir, dans les arbres s’est tu…

Après ces vers, on est fixé. Mme Du Rieux est un poète et ses souffrances s’exhaleront en sanglots harmonieux.

[1911-05-17] La Vie artistique

Mme Clifford Barney §

L’Intransigeant, nº 11263, 17 mai 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 355-356]

Mme Clifford Barney, de Washington, expose à la galerie Devambez soixante pastels environ qui témoignent d’un goût raffiné et d’une habileté admirable.

La moitié de cette exposition est occupée par des portraits, morceaux achevés ou simples esquisses qui nous livrent beaucoup plus que la physionomie apparente des modèles que Mme Clifford Barney a caractérisés à merveille.

Parmi les portraits de contemporains célèbres, le morceau qui piquait le plus vivement ma curiosité, c’était de G. K. Chesterton, Esq., journaliste anglais en passe de devenir illustre en France et qui mêle dans ses ouvrages le mysticisme, le burlesque, l’épouvante et la bouffonnerie. Et, malgré ces disparates, il a du bon sens, et « c’est un fameux lapin », comme m’écrivait un jour Jean Florence, qui tente de l’introduire en France où il est déjà goûté par Paul Claudel, Elémir Bourges, André Gide.

Mme Clifford Barney nous montre un Chesterton qui ne va pas sans ressemblance avec notre Stuart Merrill, mais qui paraît plus jovial, et cette jovialité-là ne va pas sans amertume.

Mme Clifford Barney nous a donné encore de grands pastels d’après Mme Lucie Delarue-Mardrus, d’après Mme Wanda Landowska au piano, d’après M. Francis de Miomandre, d’après la danseuse Ruth Saint-Denis, d’après le peintre José de Charmoy. L’artiste s’est plu aussi à représenter plusieurs fois son gracieux visage.

À ces portraits se mêlent d’autres compositions dont quelques-unes sont symboliques : peinture décorative qui, inspirée des fresques d’Italie, est assez personnelle pour qu’on la regarde et qu’on la goûte entièrement. D’autres pastels contiennent des intimités, pour ainsi dire : reflets de miroir, lumière d’une lampe, maternité, danseuses de Malaga, etc.

Quelques nus montrent combien de souplesse et de ressource a l’art de Mme Clifford Barney et comment elle sait donner de la vie à un peu de poussière colorée.

[1911-06-06] Au pavillon de Marsan.
Légion d’honneur, turqueries et céramiques §

L’Intransigeant, nº 11283, 6 juin 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 356-357]

On a inauguré l’autre jour, au musée des Arts décoratifs du Louvre, trois expositions rétrospectives.

L’exposition de la Légion d’honneur et des décorations françaises présente avant tout un intérêt historique, mais les précieuses reliques, les honorables bijoux que l’on a exposés, sont présentés avec goût et leur aspect est souvent charmant. Quelques portraits, les costumes des ordres de chevalerie, des travaux exécutés par les demoiselles de la Légion d’honneur, tout cela complète fort heureusement un ensemble qui plaira beaucoup au public. Il convient d’ajouter que c’est M. Maurice Bucquet qui a été l’âme de cette exposition et qu’il a été fort bien secondé par M. Paul Feuillâtre, archiviste de la Légion d’honneur…

* * *

Il est bien heureux que l’exposition de « L’Orientalisme au xviiie siècle » dure jusqu’en octobre. On trouvera peut-être l’occasion d’en reparler, quand l’installation en sera achevée, quand le catalogue aura paru. En l’absence de toute notice, il est bien difficile de parler de toutes les jolies choses que l’on a réunies.

On sait qu’au xviiie siècle, les arts et la littérature mirent souvent l’Orient à contribution et de même qu’aujourd’hui, les femmes se donnaient l’air persan quitte à se demander ensuite comment on pouvait l’être. Les turque-ries dominèrent un instant les petits arts et la petite littérature. C’était l’époque des romans mahométans : Godard d’Aucourt publiait les Mémoires turcs, Fromaget, Le Neveu de Mahomet, Voisenon. La Popelinière, Crébillon le fils, Montesquieu ne parlaient plus que de sultanes et parfois ces belles Turques, Turquoises ou Turquines se changeaient en Moscovites ou encore en Polonaises, Polaques ou Polonnes. C’est cet instant charmant de l’élégance des arts et des lettres en France qu’ont voulu célébrer les organisateurs de la nouvelle exposition et ils ont réuni d’admirables tapisseries des Gobelins, de Beauvais, des Flandres, des faïences et porcelaines, des bijoux, des éventails, de jolis tableaux, des dessins et des pastels de Liotard exécutés avec une simplicité pleine d’accent et qui seront remarqués.

* * *

M. Imbert expose au même musée et pour une année entière sa belle collection de céramiques italiennes des xve et xvie siècles.

[1911-06-19] La Vie artistique

Exposition Druet. Marcel Lenoir. Dessins d’Aman-Jean. Sculptures de Mme Bernières-Henraux §

L’Intransigeant, nº 11296, 19 juin 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 359-360]

Le peintre Druet expose à la galerie Berlitz, 31, boulevard des Italiens, une centaine de toiles : notations de l’Inde, palais magnifiques des rajahs où, sur les terrasses, errent des tigres, bêtes royales, types mauresques observés minutieusement en Algérie ou en Tunisie.

Ces toiles, fruits de voyages lointains, ne sont pas seulement des morceaux fort agréables, mais des documents extrêmement précieux.

Dans d’autres peintures, M. Druet a fixé l’image d’un certain nombre de personnages parisiens très en vue et ces portraits expressifs, rendus avec la simplicité et la patience d’un peintre primitif, sont pleins d’âme. Dans un grand tableau intitulé Audition chez le directeur de l’Opéra, le peintre a groupé avec le même art consciencieux beaucoup de physionomies connues. J’avoue cependant que j’ai surtout regardé avec plaisir les études que M. Druet a rapportées des Indes. Il semble particulièrement doué pour noter les aspects merveilleux des paysages, des architectures, des costumes exotiques. Un Portrait de général boer, exposé à la galerie Berlitz, fait souhaiter que le peintre réussisse un jour prochain un ensemble d’œuvres consacrées à l’Afrique du Sud, pays neuf où l’amour de l’or et des pierreries attire les aventuriers de toutes sortes.

* * *

Le peintre Marcel Lenoir expose au Cercle international des arts un ensemble important de ses œuvres dont beaucoup ont été prêtées par des amateurs. Il y a là une sensualité quasi mystique qui n’est pas négligeable.

* * *

À la galerie Boutet-de-Monvel sont exposés en ce moment vingt et un dessins rehaussés de pastels par Aman-Jean. C’est d’un art délicat qui ne va pas sans maniérisme. À côté des dessins d’Aman-Jean, Mme Bernières-Henraux réunit quelques sculptures, bronzes, marbres et un surtout de table en argent. La préface de cette exposition a été écrite par Achille Segard, écrivain d’art excellent.

[1911-06-28] Les Gobelins au Petit Palais §

L’Intransigeant, nº 11305, 28 juin 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 360-361]

M. Henry Lapauze nous gâte. Après avoir organisé l’admirable exposition Ingres, après avoir publié sur le maître montalbanais un livre qui est un monument biographique et critique de premier ordre, il convie les Parisiens à venir admirer au Petit Palais, dont il est le conservateur, une importante exposition de tapisseries des Gobelins.

C’est dans la salle Carriès, transformée, et dans celle qui lui fait suite que l’on a exposé les tapisseries provenant des garde-meubles et prêtées à la Ville de Paris par M. Dujardin-Beaumetz.

On regardera dans la salle Carriès quatre tapisseries de la suite des mois Lucas exécutées aux Gobelins sous Louis XIV d’après des cartons attribués à Lucas de Leyde. On y verra aussi deux pièces de l’histoire de Coriolan, tapisserie des Flandres datant de la fin du xvie siècle.

Mais la partie importante de cette exposition se trouve dans la salle suivante, ou salle des Médailles. Ce sont six pièces de la suite célèbre de don Quichotte, se composant de vingt-huit sujets dus à Charles Coynd et qui, de 1714 à 1794, furent tissés huit fois aux Gobelins et, chaque fois, avec un encadrement différent. Les alentours des pièces exposées au Petit Palais sont d’Audran, exécutées sur fond damassé rose vif du plus merveilleux effet. Ces tapisseries charmantes sont dans un état de conservation unique. On y verra don Quichotte se battant contre les moulins à vent, la Maritorne, don Quichotte et Sancho sur le cheval de trois, don Quichotte aux genoux de Dulcinée, Sancho à table dans l’île de Barataria et tout furieux de voir les plats s’en aller avant qu’il ait eu le temps d’y toucher, etc., etc.

Fantaisies délicieuses d’après le plus beau et le plus illustre roman qu’on ait jamais écrit. On regardera encore dans les vitrines une gracieuse terre cuite anonyme du xviiie siècle : Bal chez Mme Tallien, et un médaillon de Chinard représentant Mme Récamier.

J’ajoute qu’il faut se hâter d’aller voir ces belles tapisseries à fond rose qui ne sont exposées au Petit Palais que pour peu de temps.

[1911-06-29] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

Pierre Quillard §

L’Intransigeant, nº 11306, 29 juin 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1028-1029]

Parmi les poètes et les écrivains français qui ne jouissent point en France de toute la renommée qui devrait leur revenir, on peut mettre Pierre Quillard au premier rang. On se souvient qu’au moment de l’Affaire, ardent défenseur de Zola, il l’accompagnait chaque jour en voiture au Palais, mais c’est dans le camp adverse que le poète de La Fille aux mains coupéesavait ses admirateurs, et le colonel Du Paty de Clam, assis derrière lui au banc des témoins, récitait pendant l’audience, à Pierre Quillard, des vers de Quillard lui-même.

La politique, l’Arménie, ont fait à ce poète digne d’être de la Pléiade un tort que l’on devrait réparer. Il ne s’en soucie guère, accordant aux causes sociales les plus imprévues un temps que les Piérides réclamaient. On affirme que Pierre Quillard est plus célèbre en Arménie qu’en France.

Poète harmonieux, aux nobles cadences, il n’a pas abandonné la forme qui est une des frontières de l’art poétique et cependant épris de nouveautés, ce poète impeccable qui disserte avec autorité dans le Mercure de Francesur la poésie, défend dans ses critiques les tentatives les plus hardies.

Helléniste consommé, il a traduit Jamblique et les fragments d’Hérondas.

Esprit nourri des meilleures lettres, il fait souhaiter qu’un humaniste comme lui consacre désormais toute son activité à la poésie française, où il excelle.

[1911-07-12] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11319, 12 juillet 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1313]

Maurice Raynal, qui fut un des amis de Jarry et dont les soirées un temps furent célèbres sur la Rive gauche, va sortir d’un long silence et se prépare à publier un ouvrage curieux et dont voici le titre long mais suggestif : Manuel du parfait homme d’esprit en vingt-cinq théorèmes et propositions, suivis d’exemples. Ouvrage propre à inspirer aux gens de lettres et du monde le désir et les moyens de briller dans l’art de la conversation et celui des belles-lettres. L’épigraphe de ce livre est une trouvaille : « L’esprit est une science et non pas un art. »

Les arts s’en vont, il ne reste plus que des sciences. La vie va-t-elle devenir plus ennuyeuse qu’elle ne l’est déjà ?

[1911-07-16] Le cimetière couvert de Blois §

L’Intransigeant, nº 11323, 16 juillet 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 361-362]

Si le hasard d’un voyage vous amène à Blois, n’oubliez pas d’aller dans le faubourg de Vienne. C’est là, dans la rue Munier actuelle, anciennement la rue du Poirier, qu’est situé l’enclos du cimetière de la paroisse Saint-Saturnin. Ce cimetière couvert ou à galeries est un des rares cimetières de ce genre qui restent en France. Il est encore presque intact et il a été classé comme monument historique. Il paraît être de la même époque que la partie de l’église qui fut construite grâce à la munificence de la reine Anne de Bretagne. Le style de la grande porte ogivale et son guichet n’indiquent pas une moindre ancienneté. La charpente des galeries, très bien conservée, est d’un travail remarquable et il reste quelques lambris avec quelques traces de fresques en camaïeu.

Les sculptures des piliers en pierre de la galerie face au nord sont encore très bien conservées sous une couche épaisse de badigeon qui a fait croire jusqu’à présent que ces sculptures n’étaient dues qu’à des ouvriers inhabiles.

Cependant, elles ne sont pas sans mérite, loin de là, et elles offrent, quand on gratte le badigeon, des traces de peinture et de dorure qui ont conservé dans les fonds tout leur éclat primitif.

C’était là le cimetière de l’aristocratie de la ville. Ajoutons qu’il était aussi un lieu de rendez-vous pour les désœuvrés. À de certains jours, on y dansait et ces fêtes se terminaient souvent par des scènes de débauche.

Aujourd’hui, l’enclos funéraire sert de buanderie à l’hospice de la ville de Blois. On y plante des clous qui servent à tendre les cordes sur lesquelles on étale le linge. Si on n’y prend garde, ce curieux monument sera mutilé avant peu. Les habitants de Blois l’estiment assez peu et ignorent généralement son histoire. Cependant, il s’est trouvé un M. Jean-Gaston Lafore, architecte qui, ayant entrepris de décrire le cimetière couvert, l’a fait avec une conscience absolue et en a dessiné les moindres détails. Il aurait voulu que l’administration lui permît de gratter le badigeon pour mettre au jour les sculptures peintes qu’il recouvre et demandait aussi qu’on l’autorisât à prendre des moulages qu’il destinait au musée de sculpture comparée du Trocadéro. Le tout à ses frais. L’administration s’y est opposée, donnant comme raison que les chapiteaux étant en pierre tendre souffriraient de ces travaux et s’effriteraient. Il se trouve, au contraire, que cette pierre est fort dure et, même s’ils étaient en pierre tendre et destinés à s’effriter, ce serait, semble-t-il, une raison d’en prendre le moulage afin d’en conserver l’apparence. Mais l’administration est inexorable. Elle interdit que l’on admire le cimetière de Blois, elle défend d’enrichir le musée de sculpture comparée du Trocadéro. Un cimetière couvert et qui fut un lieu de débauche, fi ! Un semblable édifice peut tout au plus servir de buanderie à un hospice. Et M. Lafore, désespéré, va de bureau en bureau, suppliant qu’à ses frais on lui permette de sauver son cher cimetière.

[1911-07-19] Le dessin par les grands maîtres §

L’Intransigeant, nº 11326, 19 juillet 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 363-365]

« Le Dessin par les grands maîtres », ouvrage qui paraît par fascicules mensuels, apportera aux artistes des documents inappréciables et fera connaître les trésors que possède le Louvre.

Quand je me rappelle la classe de dessin au collège, je revois les misérables lithographies que l’on nous donnait pour modèles, ouvrages sans art de vagues professeurs de dessin qui, avec le moins d’audace possible et une application solennelle, dessinaient le plus mal du monde.

Leurs gribouillages timides étaient bien propres à dégoûter de l’art ceux-là mêmes qui étaient destinés à l’adorer plus tard.

Et cependant il y avait la nature, « maîtresse des maîtresses », comme l’écrivait l’Arétin à propos, je crois, de Titien ; il y avait aussi les dessins des grands maîtres. Mais les maîtres seuls savent regarder la nature, et les écoliers ne la soupçonnent pas encore. Quant aux dessins des maîtres, un collégien, dans une petite ville sans musée, ignore qu’ils existent.

* * *

On dispose aujourd’hui de procédés de reproduction perfectionnés et très peu coûteux. On croirait volontiers que les quarante et quelque mille dessins de maîtres qui forment l’incomparable collection du musée du Louvre ont été reproduits à des milliers d’exemplaires.

Il n’en est rien cependant. La presque totalité des dessins du musée du Louvre n’a pas été reproduite et même elle est, pour ainsi dire, inconnue du public.

C’est donc une belle œuvre de vulgarisation et d’enseignement que celle à laquelle se sont adonnés MM. Louis Lumet et Ivanhoë Rambosson en publiant Le Dessin par les grands maîtres, ouvrage qui paraît par fascicules mensuels, renfermant des planches en phototypie d’après les plus beaux dessins du musée du Louvre.

Ces planches sont accompagnées de notices explicatives dues à des écrivains d’art très compétents et les reproductions de ces pièces précieuses sont exécutées avec un minutieux souci d’art. On a eu soin de les présenter sous forme d’estampes volantes, si bien qu’encadrées elles composeront dans les écoles ou dans les demeures particulières une décoration du goût le plus élevé.

Pris dans toutes les écoles françaises et étrangères, parmi les académies, les études d’ensemble et de détail, les paysages, les fleurs, les animaux, les scènes d’histoire, les scènes religieuses, etc., ces dessins sont reproduits avec exactitude et vendus — c’est là un des points les plus intéressants de la publication — à un prix extrêmement modique.

Selon le vœu de ses auteurs, cet ouvrage s’adresse donc bien aux écoles et aux gens de goût dont les ressources sont modestes. Il fournira aux élèves d’admirables modèles tout en formant dans son ensemble un véritable cours sur l’histoire de l’art.

* * *

Les premiers fascicules parus sont composés d’études de Poussin, d’André del Sarto, de Van Dyck, de Raphaël, d’Holbein, du Tintoret, de Lebrun, de Watteau, de Claude le Lorrain, etc.

Ces dessins ont été choisis avec une conscience artistique, avec une compétence incontestable pour répondre à leur double but d’enseignement et de décoration.

Les artistes y trouveront des documents inappréciables ; les amateurs et les collectionneurs feuilletteront avec une joie rare ces portefeuilles merveilleux qui sont le premier ouvrage bon marché dont des reproductions soient satisfaisantes au point de vue artistique.

* * *

Mais Le Dessin par les grands maîtres aura encore un autre effet — c’est le plus invraisemblable. Il fera connaître les trésors que possède le Louvre, donnant au public le désir de regarder les dessins qui y sont exposés et aux conservateurs la pensée d’exposer ceux qu’ils ne montrent point et qui s’effacent ou se gâtent lamentablement dans les mansardes nationales.

[1911-07-19] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11326, 19 juillet 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1313-1314]

L’influence de Zuloaga en littérature :

Le roman intitulé Mademoiselle, que René Maizeroy va bientôt faire paraître, porte un titre énigmatique.

Il se rapporte à l’héroïne, une Parisienne devenue gouvernante en Espagne.

Le héros est une sorte de don Juan violent et plein de contrastes. L’action se déroule dans une Espagne qui n’est ni celle des guides, ni celle de Gautier. René Maizeroy la connaît admirablement et c’est le peintre Zuloaga qui la lui fit visiter.

On trouvera dans ce roman des choses inouïes : une procession singulière où un camp de chrétiens combat contre un camp juif, des cagoules, toutes choses encore vivantes mais que l’on ne voit pas et que les auteurs espagnols n’ont pas décrites.

René Maizeroy les mettra à la mode.

[1911-07-23] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11330, 23 juillet 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1314]

Il y a peu de temps, une des personnalités de la Comédie-Française les plus qualifiées pour prendre des responsabilités, sortait de l’Institut et, tandis qu’il montait en auto avec un autre monsieur, un indiscret l’entendit dire : « Moréas… Iphigénie… jamais… on n’en parle plus… Dame à la faulx… peut-être… on pourra voir… »

Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

[1911-07-25] Gaston Chérau §

L’Intransigeant, nº 11332, 25 juillet 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1023-1024]

Un de ses dons les plus certains, c’est la sensibilité. Celle qui permet de ressentir et d’exprimer non seulement les nuances les plus délicates de la vie, mais aussi ses aspects les plus violents.

Dans La Prison de verre,où la dame du lac avait enfermé Merlin à l’époque indéfinie de la légende celtique, Gaston Chérau, enchanteur moderne, a emprisonné son héroïne aux cheveux blonds comme ceux de la Viviane légendaire.

Et, de ce roman qui, ainsi que Madame Bovary,est une étude puissante de la vie provinciale, l’originalité, l’émotion et l’intégrité de style sont indéniables.

La physionomie de l’écrivain laisse deviner cette faculté exquise qu’il possède de s’émouvoir devant les douleurs, physionomie où il y a de la volonté, de l’inquiétude et un peu d’amertume. S’il parle, son langage est un mélange d’ironie et de tendresse.

La vie et l’univers lui apparaissent comme une énigme sacrée qu’avec un soin délicieux il s’efforce de deviner, et non sans crainte.

Superstitieux comme presque tous les hommes de talent, il redoute un peu le jeudi, et c’est en souriant qu’il raconte les méfaits du jour qui lui semble néfaste.

Celui qui a évoqué avec tant de force les funérailles du petit Christian est un observateur qui saisit tous les détails qui caractérisent une scène, un paysage, un personnage, et dont le ton peut aller de l’âpreté la plus rude jusqu’à la douceur la plus passionnée.

Que ce soit dans Monseigneur voyage,dans Champi-Tortu dans La Prison de verrequi en est en quelque sorte la suite, dans ses contes hebdomadaires, Gaston Chérau étale toutes ses qualités.

Elles sont rares aujourd’hui, où tant d’ouvrages bâclés connaissent le succès, où le souci de la précision n’existe plus guère, où les romans sont devenus ou bien de banales et faciles autobiographies, ou encore l’illustration ennuyeuse de quelque théorie scientifique, psychologique ou philosophique.

Et, sans bannir de ses livres ces préoccupations contemporaines très élevées, Gaston Chérau est devenu un des maîtres du roman de caractère, genre le plus attrayant pour le lecteur mais genre aussi où il est difficile d’exceller après Balzac et après Flaubert.

[1911-08-07] La Vie artistique

D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme §

L'Intransigeant, nº 11345, 7 août1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP 2 1523]

On vient de donner une édition courante de la rare plaquette de M. Paul Signac qui avait paru à un très petit nombre d’exemplaires aux éditions de la Revue blanche.

D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, c’est le titre du petit ouvrage que Paul Signac a dédié à la mémoire de son compagnon, le grand peintre Georges Seurat.

On ne l’apprécie pas encore à sa valeur. Ses oeuvres, outre le mérite des nouveautés qu’elles apportaient dans l’art par l’application, qu’il fit le premier, des théories néo-impressionnistes, ont dans le dessin, la composition, la discrétion même des luminosités un style qui les met à part et peut-être bien au-dessus de la plupart des ouvrages des peintres, ses contemporains.

Aucun peintre ne me fait songer à Molière comme Seurat, mais au Molière du bourgeois gentilhomme qui est un ballet plein de grâce, de lyrisme et de bon sens. Et des toiles comme le Cirque ou le Chahut sont aussi des ballets pleins de grâce, de lyrisme et de bon sens.

Les peintres néo-impressionnistes, dont M. Paul Signac est le plus doué et le plus célèbre, sont ceux qui, pour citer notre auteur, « ont instauré et, depuis 1886, ont développé la technique dite de la division en employant comme mode d’expression le mélange optique des tons et des teintes ». Cette technique pourrait être rattachée à l’art des mosaïstes byzantins, et je me souviens qu’un jour, dans une lettre adressée à Charles Morice, M. Signac se réclame aussi de la Libreria de Sienne.

Mais à quoi bon remonter si haut !

Dans son livre, Signac prouve abondamment que cette technique si lumineuse et qui mettait de l’ordre dans les nouveautés impressionnistes fut devinée, appliquée même par Delacroix, auquel elle avait été révélée par l’examen des tableaux de Constable.

M Signac étudie encore minutieusement l’apport des impressionnistes et de leur précurseur Jongkind.

Puis il arrive à Seurat qui, en 1886, exposa le premier tableau divisé Un dimanche à la Grande-Jatte.

Le pointillisme était né et devait donner des œuvres éclatantes dont personne n’ose plus se moquer. Aujourd’hui la peinture semble prendre une voie opposée à celle qu’ont prise les néo-impressionnistes. Les deux phrases célèbres de Delacroix : « L’ennemi de toute peinture est le gris ! » et « Bannir toutes couleurs terreuses », ne seraient plus comprises par les jeunes peintres qui veulent revenir aux principes pour les formes et le dessin, comme avant eux on était revenu aux principes pour la composition, la lumière et l’intensité de la couleur.

Au contraire, les nouveaux peintres peignent dans de difficiles tons gris et ils cherchent l’élégance dans les couleurs terreuses.

L’art des néo-impressionnistes n’a réuni qu’un petit nombre d’adeptes. Il demande, en effet, beaucoup d’application et de science, sans parler du talent.

Les soins qu’il exige rebutent les artistes inconstants ou pressés.

Il a fourni à l’art moderne un certain nombre d’œuvres très belles et très lumineuses, celles de Seurat, de Signac, d’Henri-Edmond Cross, de Luce, de Van Rysselberghe, etc., qui sont justement admirées aujourd’hui et dont l’avenir se souviendra.

Le petit livre de M. Signac marque une date importante dans l’histoire de l’art contemporain.

[1911-08-08] Nos échos. La boîte aux lettres §

L’Intransigeant, nº 11346, 8 août 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1314]

Pierre Corrard vient de faire paraître des poèmes : À volets clos, où l’auteur dit ses sentiments, chante la vie quotidienne, les combats de boxe, les chemins de fer, les saisons et les fleurs. Il a trouvé des images très fortes et des correspondances toutes neuves entre son âme et les choses de son temps. Un train qui roule est pour lui matière à belles trouvailles poétiques.

Car la roue et le rail sont identique essence,
Car la roue et le rail ont un même destin,
Et voués l’un à l’autre, au repos, en démence,
Leur amour est brutal, symbolique et sans fin.

Livre charmant et édité avec goût.

[1911-08-22] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Georges Chennevière] §

L’Intransigeant, nº 11360, 22 août 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1029]

Georges Chennevière est un jeune homme simple et ne paraissant pas avoir de malice. Il n’est ni trop gros ni trop maigre, mais plutôt un peu replet. Il est musicien et poète. En cette dernière qualité il a débuté par une longue symphonie : Le Printemps,où il y a des choses fort réjouissantes, comme un certain « homme qui boit », qui est unanimiste comme on ne l’est plus.

Disciple de Jules Romains, Chennevière sait par cœur des tas de vers d’un genre nouveau. On croit généralement qu’il a du talent et l’on espère qu’il le prouvera un jour.

Il a eu l’honneur, dans une conférence que l’on fit aux Artistes humoristes, d’avoir des fragments de son poème au programme. On les lut d’abord ligne à ligne, selon l’ordre où ils étaient imprimés, puis on les reprit en commençant par la fin.

[1911-08-22] « Mademoiselle » par René Maizeroy §

L’Intransigeant, nº 11360, 22 août 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1177-1178]

L’auteur dit que c’est un roman, mais le nom de poème conviendrait aussi bien à ce récit lyrique où contrastent les paysages de la France et ceux de l’Espagne, le mysticisme et l’égarement des sens, l’amour et la mort.

Prenons garde encore que ce livre violent ne renferme un symbole de races. Pour ma part, je pense qu’il en est ainsi. Nous y trouverons la France toujours séduite par l’Espagne. N’est-ce pas en Espagne que les lettres françaises allèrent parfois demander un nouvel aliment à cette puissance de perfection qui caractérise le langage dont nous nous servons ?

Le titre même, Mademoiselle,est une trouvaille singulièrement heureuse qui montre à merveille ce qu’il y a de français et ce qu’il y a d’espagnol dans un livre où, avec raison, le décor compte pour quelque chose.

Un grand esprit féminin, aujourd’hui bien oublié, Mme Clémence Royer, demandait la suppression du vocable « mademoiselle », dont le sens actuel est tout récent et qui sépare bien inutilement les femmes en deux classes, celles qui sont mariées et les autres. On n’a pas établi pour les hommes de ces distinctions. N’empêche que « mademoiselle » est un mot charmant, digne de vivre et d’ailleurs tout plein de vie. Il exprime, pour M. René Maizeroy, toute la grâce française et, comme les Espagnols nous ont emprunté ce mot avec les sens de gouvernante, d’institutrice particulière, il exprime aussi, et d’une manière imprévue, l’Espagne avec les mœurs des classes élevées de la péninsule.

Mais l’ingéniosité du titre est dépassée par celle du récit, histoire tragique d’un être innocent et vertueux sur lequel s’acharne le malheur. La fatalité domine le livre et l’amour y est sans cesse vaincu. Mais on se laissera aller avant tout au charme, parfois un peu morbide et toujours très prenant, de scènes comme celles de la folie ou encore la rencontre aux courses de taureaux, qui sont de la vie même puissamment observée.

Et les processions bizarres et pittoresques se déroulent, les Gitanes prédisent la destinée, les castagnettes claquent pour rythmer les danses et trois aveugles chantent sur un rythme moqueur de petenera : « Je trouve aussi impossible — de renoncer à ton amour — que d’écrire sur l’eau — ou de tirer du sang d’une pierre » tandis que des cierges votifs brûlent devant les madones miraculeuses et qu’une mendiante éparpille sur une jeune fille morte les fleurs d’oranger dont sa besace était emplie.

[1911-08-24] Et la garde qui veille aux barrières du Louvre…
Le rapt de « La Joconde » §

L’Intransigeant, nº 11362, 24 août 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 365-366]

La Joconde était si belle que sa perfection faisait partie désormais des lieux communs de l’art.

Il n’y en a pas beaucoup.

L’Apollon au Belvédère, la Vénus de Milo, La Joconde, la Madone sixtine, Le Jugement dernier, L’Embarquement pour Cythère, L’Angélus, L’Île des morts, ce sont là, à peu d’œuvres près, tout ce que l’humanité a mis à part dans la production artistique de tous les siècles. Ce sont là les ouvrages les plus célèbres du monde entier.

Cela ne veut point dire, au demeurant, que la réputation de quelques-uns de ces ouvrages ne dépasse leur valeur d’art. L’Île des morts de Bœcklin et L’Angélus de Millet sont prisés sans aucun doute plus haut qu’ils ne valent, mais la renommée de La Joconde égalait sa beauté, si même qu’elle n’était en dessous…

Mais que dire de

La garde qui veille aux barrières du Louvre ?

Il n’y a même pas un gardien par salle ; les petits tableaux des salles hollandaises qui courent autour de la galerie des Rubens sont, à la lettre, abandonnés aux voleurs.

Les tableaux, même les plus petits, ne sont pas, comme dans la plupart des musées étrangers, cadenassés à la muraille. Il est certain, d’autre part, que jamais les gardiens n’ont fait la répétition générale des opérations de sauvetage à effectuer si le feu éclatait.

C’est le laisser-aller, l’indifférence, l’incurie…

Le Louvre est plus mal gardé qu’un musée espagnol.

Toutefois, s’il fallait à tout prix chercher une consolation à la disparition d’un chef-d’œuvre, nous irons la chercher en Allemagne où les conservateurs et les restaurateurs ont, pendant le xixe siècle, effacé et puis repeint toutes les œuvres anciennes qui leur étaient confiées. Si bien que dans les musées allemands, on ne voit plus de peinture ancienne, mais les ouvrages criards de tel ou tel Herr Professor aussi coupable, en somme, que le ravisseur de La Joconde.

[1911-09-16] Une exposition des arts décoratifs modernes à Paris, en 1915 §

L’Intransigeant, nº 11385, 16 septembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 366-367]

Pour provoquer la renaissance des arts décoratifs en France, les Sociétés des artistes décorateurs, des artistes français, l’Encouragement à l’art et à l’industrie, la Société nationale des beaux-arts, celle du Salon d’automne, l’Union centrale des arts décoratifs, l’Union provinciale des arts décoratifs émettent le vœu que le parlement et le gouvernement décident l’organisation et l’ouverture à Paris, en 1915, d’une Exposition internationale des arts décoratifs modernes.

On estime indispensable que cette manifestation soit spécialisée à tous les arts décoratifs, appliqués à l’architecture, au mobilier et à la parure et soit réservée à des œuvres d’une inspiration nouvelle, à l’exclusion de toute copie ou pastiche du passé.

Cette idée ralliera sans aucun doute les suffrages de tous ceux qui ont à cœur le relèvement et le développement des arts décoratifs en France.

Il ne faut pas que ce projet reste à l’état de vœu. Il faut qu’il soit mis à exécution et les bonnes volontés ne manqueront point qui aideront à la réalisation de cette exposition nécessaire.

Cette nécessité est démontrée non seulement par des raisons artistiques, mais encore par des raisons économiques.

« En 1884, dit le rapport, on employait à Paris 3 000 sculpteurs sur bois ; en 1910 on n’en comptait plus que 1500, avec chômage de 50 %, soit 750. En 1885 travaillaient 2 000 menuisiers en fauteuil ; en 1910 il en reste 300. Parmi les élèves sortis de nos écoles professionnelles, 57 % sont obligés de renoncer à leur métier d’art. (Séance du Sénat du 24 mars 1910.) »

Cette exposition aurait une durée de six mois, de mai à octobre inclus. Il ne faut donc pas songer à ce qu’elle ait lieu au Grand Palais, ni sur l’esplanade des Invalides.

On peut songer aux fortifications dont la démolition est projetée soit de la porte Maillot à la porte Dauphine, soit de la porte Maillot à la porte Champerret. Mais, les démolitions seront-elles terminées à temps ?

Il faudrait plutôt regarder comme des emplacements possibles le champ d’entraînement de Bagatelle ou celui d’Issy-les-Moulineaux, soit l’espace des fortifications compris entre la Muette et la porte du Point-du-Jour, soit même le parc de Saint-Cloud.

On compte avec raison sur la bienveillance des pouvoirs publics.

Il est nécessaire, pour les arts et pour l’industrie, qu’une Exposition internationale des arts décoratifs modernes ait lieu à Paris, en 1915.

[1911-09-21] La Vie artistique

Un office de garantie des œuvres artistiques §

L’Intransigeant, nº 11390, 21 septembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 367-368]

Me José Théry compte reprendre sa campagne pour la création d’un office de garantie des œuvres artistiques.

On sait qu’il s’agit de créer une sorte d’état civil des œuvres d’art, ce qui serait pour l’acheteur moins précaire que les preuves d’authenticité admises aujourd’hui.

La création d’une semblable organisation serait un remède contre l’industrie des faux qui décuple, centuple même la production des artistes célèbres.

Les registres de l’Office de garantie formeraient l’inventaire, le livre de vérité des œuvres artistiques contemporaines.

D’autre part, l’artiste toucherait un tant pour cent sur la plus-value acquise par son œuvre, lorsqu’elle passerait en vente. C’est là un point qui doit faire souhaiter à tous les artistes la prompte création de l’Office de garantie.

Certes, il y aurait toujours de belles œuvres dont l’Office ne posséderait pas l’état civil. Mais, il est certain que la plupart des œuvres importantes seraient inscrites dans les registres de l’Office dont le rôle au moyen de succursales pourrait s’étendre à l’étranger.

[1911-09-30] Le Salon d’automne.
Avant le premier vernissage §

L’Intransigeant, nº 11399, 30 septembre 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 368-371]

Les salles du rez-de-chaussée ne sont pas prêtes. Une promenade au premier étage §

Il y aura cette année deux inaugurations du Salon d’automne, une pour les salles du premier étage, une autre pour les salles du rez-de-chaussée où seront exposés les ensembles décoratifs, mobiliers, décors, etc. Destinées à être le clou du Salon, elles n’ont pas été prêtes à temps  ; le public des vernissages sera convoqué de nouveau dans une dizaine de jours.

Les rétrospectives. Camille Pissarro §

Cette année, c’est le triomphe de la céramique, qui est parvenue à un degré très élevé de perfection. La disposition et la répartition des tableaux dans les salles font le plus grand honneur au goût et au talent d’organisateur du placeur, M. Le Bail. On regrette cependant que l’on n’ait pas cru devoir organiser d’exposition rétrospective importante, comme on faisait les autres années. Les prétextes ne manquent point. On aurait pu nous montrer un ensemble de peintures et de lithographies de Daumier, ou bien des dessins et des lithographies de Delacroix. Il y a aussi Jongkind et beaucoup d’autres.

Il y a bien deux petites expositions rétrospectives, celles des eaux-fortes et lithographies de Camille Pissarro, et celle de Konrad Starke, sociétaire décédé. On ne saurait dire grand-chose de la seconde, et la première aurait gagné à être soutenue par de la peinture. Il y a là quatre-vingts eaux-fortes si claires qu’il faut se mettre très près pour les voir et une vingtaine de lithographies très claires également. Tout cela est exposé dans la salle 2 et l’on aurait mieux fait de mettre ces belles gravures dans un meuble tournant pour qu’on pût les regarder commodément. Voilà les vues de Rouen qui sont célèbres, le portrait de Cézanne, des vues et des personnages rustiques. Ces œuvres caractéristiques sont exécutées d’après nature. Elles sont fermement dessinées et leur ensemble constitue une des curiosités les plus intéressantes de l’impressionnisme dont Camille Pissarro fut une des grandes figures.

Aspect d’ensemble §

L’ensemble du Salon est excellent. On a l’impression que tous les peintres sont ici en progrès, tandis que les nouveautés légitimes ne manquent point. Salle 8, on verra les cubistes dont je parlerai demain. Dans les salles 1, 3, 3 bis, 4 et 5, appelées les salles des chefs-d’œuvre, il y a en tout cas des ouvrages de premier ordre. On remarquera les panneaux décoratifs de Bonnard, ceux de Flandrin, les toiles de Roussel, de Francis Jourdain, de Le Bail, de Charles Guérin, d’Henri Matisse, de Marchand, de Marquet, de Valtat, de Girieud, de Friesz, etc.

Le clou du Salon aurait pu être la salle des cubistes, s’ils avaient tous exposé, s’il ne manquait ni Delaunay ni Marie Laurencin, s’il ne manquait pas non plus dans une salle toute proche ces jeunes maîtres dont on ne parle guère et dont l’influence cependant se fait sentir : Picasso, Derain, Braque, Dufy. Telle quelle, la salle 8 est la plus neuve, la plus intéressante du Salon et celle que l’on discutera le plus.

Le clou du Salon d’automne, c’est incontestablement l’exposition des œuvres d’Henri de Groux.

Henri de Groux §

Comment exprimer les sentiments contraires qu’ont suscités en moi depuis une semaine les œuvres d’Henri de Groux  ? Je les ai vues arriver au Grand Palais dans une voiture de déménagement — presque une voiture cellulaire — et longtemps j’ai regardé les portefaix qui en tiraient tant de personnages géniaux et illustres : Napoléon, Tolstoï, Wagner, Baudelaire, etc. Puis dans la salle 10, où s’organisait son exposition, j’ai vu le peintre assis mélancoliquement sur les caisses d’emballage, comme un exilé au milieu des ruines. Je ne connaissais ni Henri de Groux ni sa peinture, et de l’homme seulement je savais la légende qui est merveilleuse et invraisemblable. Je pensais, au demeurant, que bien des années s’étaient écoulées depuis sa mort, quand brusquement je me trouvais en présence d’un ressuscité plein de vie, spirituel, dont la conversation est nourrie, dont le visage rappelle celui de Baudelaire. Et tout d’abord sa peinture me parut la chose la plus démodée au monde  ; il me semblait qu’il n’y avait dans ces évocations dantesques ou shakespeariennes que de la littérature. Avec quelle tristesse je regardais sans oser m’y arrêter Le Christ aux outrages, le tragique Napoléon Crusoé, les portraits. Puis, je me fis à ce tumulte poétique, l’imagination lyrique d’Henri de Groux se révéla à moi, je compris le sens de ce délire plastique  ; soudain, les foules romantiques, les solitaires douloureux s’animèrent.

Certes, la technique du peintre belge n’est pas neuve. Elle est démodée aujourd’hui et tranche violemment sur toutes les œuvres exposées au Salon d’automne. Dans cette œuvre, l’imagination a la plus grande part. Où est le mal  ? Il y a peut-être trop longtemps que les peintres se fient soit à la nature, soit à des théories, et cependant l’imagination enfante aussi de grandes œuvres.

L’ensemble exposé par Henri de Groux donne l’impression d’un labeur immense et d’un tempérament de premier ordre. Une toile comme Le Christ aux outrages est digne de n’importe quel musée. Et si les autres tableaux ne commandent pas tous l’admiration, ils retiennent du moins l’attention par la probité avec laquelle ils ont été exécutés, par la culture dont ils témoignent, par le talent et l’enthousiasme qu’ils décèlent. Cette manifestation, sans aucun doute, aura d’heureux effets. Beaucoup de jeunes peintres regarderont d’abord avec une méfiance mélancolique les œuvres d’Henri de Groux et peu à peu la simplicité avec laquelle l’artiste a laissé voir ses moyens, ses pensées poétiques, le travail de son cerveau, la franche habileté de sa main, sa fougue de visionnaire toucheront ceux qui aiment vraiment leur art et, de ces toiles déjà anciennes, ils tireront d’excellents enseignements.

[1911-10-10] Le Salon d’automne.
L’attention exceptionnelle accordée par la presse au cubisme prouve son importance §

L’Intransigeant, nº 11409, 10 octobre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 371-373]

En fournissant beaucoup de copie aux journaux, la guerre italo-turque a retardé la publication des articles d’art. Je prie donc les peintres d’excuser l’Italie, mère des arts.

Avant de parcourir les salles de peinture, il faut que je m’arrête au cubisme. Aussi bien, je me vois presque seul parmi les écrivains d’art à défendre des artistes dont je connais les efforts et dont j’aime les ouvrages. Les moqueries qui ont accueilli l’exposition de leurs œuvres au Salon d’automne, tout en montrant l’importance de leur manifestation, ne prouvent absolument rien contre leur art. Ceux qui prennent le cubisme pour une fumisterie se trompent complètement. Ils font voir simplement que si la leçon d’Ingres n’a pas été perdue pour ces artistes, le public et avec lui beaucoup d’écrivains d’art ne l’ont pas du tout comprise.

Les cubistes

Dans une toute petite salle, la salle 8, on a réuni les envois de quelques peintres connus sous la dénomination de cubistes. Le cubisme n’est pas, comme on pense généralement dans le public, l’art de tout peindre sous forme de cubes.

En 1908, on vit quelques tableaux de Picasso où il y avait des maisons qui simplement et fermement dessinées donnèrent au public l’illusion de ces cubes, d’où vint le nom de notre plus jeune école de peinture. Elle a déjà été passionnément discutée. Au demeurant, le cubisme n’est nullement un système, mais il forme bien une école, et les peintres qui la composent veulent renouveler leur art en revenant aux principes pour ce qui concerne le dessin et l’inspiration, de même que les fauves — et beaucoup de cubistes ont fait partie de cette école — étaient revenus aux principes, en ce qui concerne la couleur et la composition.

Cependant, le public, habitué aux taches éclatantes mais presque informes des impressionnistes, n’a pas voulu comprendre du premier coup la grandeur des conceptions formelles de nos cubistes. Les contrastes des formes sombres et des parties éclairées ont tout d’abord choqué parce qu’on n’était habitué qu’à de la peinture sans ombres. Dans l’apparence monumentale des compositions qui dépassait la frivolité contemporaine, on n’a pas voulu voir ce qui y est réellement : un art noble et mesuré, prêt à aborder les vastes sujets pour lesquels l’impressionnisme n’a préparé aucun peintre. Le cubisme est une réaction nécessaire, de laquelle, qu’on le veuille ou non, il sortira de grandes œuvres. Car se peut-il, peut-on croire un instant que les efforts indéniables, je crois, de ces jeunes artistes, demeurent stériles  ? Je vais plus loin même, et sans méconnaître les talents de toutes sortes qui se manifestent au Salon d’automne, je sais bien que le cubisme est ce qu’il y a de plus élevé aujourd’hui dans l’art français.

L’imagination de Metzinger nous a donné, cette année, deux toiles élégantes de tons et de dessin, qui témoignent pour le moins d’une grande culture. Metzinger achève ses tableaux, autre mérite peu commun aujourd’hui. Son art lui appartient maintenant. Il s’est dégagé des influences et sa palette est d’une richesse raffinée. Gleizes nous a montré deux côtés de son grand talent : l’invention et l’observation. Voyez le Portrait de Jacques Nayral, il est très ressemblant et cependant il n’y a pas dans cette toile impressionnante une forme, une couleur qui n’aient été inventées par l’artiste. Ce portrait revêt une apparence grandiose qui ne devrait pas échapper aux connaisseurs. La peinture grandiose semblait réservée à M. Detaille, qui en a fait l’usage que l’on sait. Il est temps que les jeunes peintres se tournent vers le sublime de leur art. La Chasse, de Gleizes, est bien composée et de belles couleurs y chantent.

Fernand Léger est à la recherche de sa personnalité. Son envoi est intitulé Essai pour plusieurs portraits. Cette toile témoigne d’un grand effort, elle décèle encore beaucoup de modestie et encore plus de talent.

Le Fauconnier ne nous a envoyé que trois petits paysages. Ils sont de premier ordre. Les délicatesses du coloris sont l’un des mérites de cet artiste. Les sites qu’il a peints sont attirants et il s’en dégage un charme inexprimable.

M. de La Fresnaye n’a pas envoyé seulement une Statue qui est un des meilleurs morceaux de sculpture du Salon, mais encore des gravures sur bois d’un bon métier, une figure nue et deux paysages excellents.

Voici le puissant Combat de boxe de D. de Segonzac, dont la palette, dont les moyens d’expression sont en progrès, le Nu d’Albert Moreau, dont l’imagination mélancolique s’exprime avec beaucoup de lyrisme, les envois intéressants de Duchamp, de Kars, de Doucet de qui les tableaux, ainsi que l’importante composition de Lhote, le Port de Bordeaux, semblent bien dépaysés dans la salle du cubisme.

[1911-10-11] Le deuxième vernissage du Salon d’automne.
Les décorateurs §

L’Intransigeant, nº 11410, 11 octobre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 373-374]

On court aujourd’hui après un style du mobilier  ; et sans doute l’aura-t-on trouvé pour l’Exposition des arts décoratifs en 1915. Le Salon d’automne invitait aujourd’hui le public à visiter les ensembles mobiliers, parmi lesquels il faut signaler les meubles achevés de Paul Follot, la Salle à manger et le Cabinet de travail qu’a conçus avec un goût parfait André Mare et qu’il a exécutés avec l’aide de Mlles Laurencin et Bernouard, de MM. Rouault, La Fresnaye, Duchamp-Villon, Segonzac, Villon, Moreau, Léger, Miré, Desvallières. Citons encore les Bureaux de Louis Sue. Le Petit salon de Groult. Les ensembles auxquels ont collaboré Miss Lloyd, Mmes Robin, Pauline Faure, Gallé, Dufrène, Châtel, Tassinari, Leroux, Jouhaud, Gruber, etc. J’en reparlerai, s’il est possible, mais je tiens, dès aujourd’hui, à attirer l’attention du public sur les ensembles de Paul Follot et d’André Marc.

[1911-10-12] Le Salon d’automne.
Promenade à travers les salles de peinture §

L’Intransigeant, nº 11411, 12 octobre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 374-376]

Je l’ai déjà dit, sauf les cubistes, il y a au Salon d’automne fort peu de nouveautés sensationnelles. Toutefois, l’ensemble est excellent, et il n’y a peut-être pas de salles où il n’y ait de très bons tableaux. D’autre part, on s’est beaucoup moqué des cubistes, sans vouloir remarquer que leur influence se fait déjà sentir sur beaucoup d’autres peintres, et cette observation que l’on pourra vérifier lors d’une visite légitime suffisamment un effort dont on se gausse sans pouvoir le nier, que l’on tourne en ridicule tout en en admettant, par force, l’importance.

Salle 1. Les envois de Roger Deverin, d’Albert Joseph, de Piet, de Lehmann, deux charmantes intimités de Chapuy, L’Âge d’or de Déziré, bien composé, La Sieste, d’Ottmann, qui progresse en puissance, et un beau panneau décoratif de Charles Guérin, Femmes, fleurs et fruits. C’est sans contredit un des meilleurs envois du Salon. La composition et le coloris en sont séduisants. C’est une sorte de Fête galante qu’eût aimée Verlaine.

Salles 3, 3 bis, 3 ter. Il y a un phare de Marquet d’une maîtrise simple. Les paysages viennois de Girieud ont une apparence timide à laquelle l’artiste ne nous avait pas habitués. Son art se dépouille de tout ce qui n’est pas religieux. Voici Laprade, élégant et nerveux, Asselin et ses paysages, un Nu délicat de Manguin, Thomas-Jean, Hermann-Paul, Léon Voguet, Valtat qui montre dans des cadres argentés ses Baigneuses d’une puissance un peu trop débordante, Le Bail qui est en possession de moyens logiques et qui ne vont pas sans hardiesse. Voici Roustan, Alcide Le Beau et ses jolies Japoneries d’automne, Camoin avec une bonne toile, Au piano, Louis Charlot, Mlle Charmy, Dufrénoy et ses Venises trop robustes, Puy avec un envoi important : j’aime beaucoup La Petite Dentellière et À travers bois.

Salles 4 et 5. La Méditerranée, en trois panneaux décoratifs, de Bonnard, est un savoureux ragoût de couleurs, moins belles cependant que celles d’Henri Matisse qui a su lorsqu’il l’a voulu peindre plus formellement. Bonnard et Matisse nous offrent dans leurs tableaux une absence complète de formes. C’est là le contraire même du cubisme. Mme Marval expose le plus joli tableau de la salle, Hommage à Gérard de Nerval, où l’on voit la blonde Adrienne chantant une chanson populaire. L’artiste n’a pas osé faire entrer dans cette gracieuse composition l’image du poète qui avait l’air, comme on sait, d’un petit professeur de province. Voici Maxime Dethomas, Zak, Bussy, Bouche, Baignères, G. d’Espagnat, les beaux paysages de Francis Jourdain, les décorations de Manzana-Pissarro, le paysage pyrénéen de Lacoste. Voici les fleurs de Mme Georgette Agutte, qui expose aussi un ferme et séduisant portrait de femme, peinture hardie et enthousiaste. J’aime la poétique composition de Marchand et les mythologies de K.-X. Roussel, braves et belles comme les sonnets des poètes de la Pléiade ; Georges Desvallières expose une décoration grave et harmonieuse destinée à une bibliothèque. Voici les toiles à effet de Van Dongen, une Marine lyrique et une Oasis mystérieuse de Friesz, les truculences fluviales de Vlaminck, La Fenêtre ouverte de Lombard avec des qualités de peintre et une absence complète de composition. Voici encore des Flandrin d’une élégance un peu froide.

Salles 6 et 6 ter. De pittoresques paysages de Tristan Klingsor, des études délicates de Jacques Blot, effets de soleil dans un bois, un Pardon vigoureux de Chenard-Huché, des natures mortes de Briaudeau, une vue de Cadaquès par Pichot, une composition lyriquement religieuse de Marcel Lenoir, Le Sentier au bord de l’eau de Jean Plumet, Les Chevaux de bois de Verdilhan.

Francisco Iturrino et les derniers fauves

Il expose dans la salle 6 bis un ensemble consacré à la vie en Espagne. Peintes dans les tons clairs, les toiles d’Iturrino sont ce que la peinture espagnole a produit sans doute de plus lumineux. Ses baigneuses, ses cigarières, ses gitanes, ses danseuses auront du succès. Iturrino le retrouvera lorsque l’an prochain il aura cultivé ses ambitions de décorateur et coloriste doué, renforcé, varié les tons de sa palette.

Salle 7. Nous y trouvons les toiles hautes en couleur des épigones du fauvisme. Un portrait très ressemblant d’Henri Matisse par Mme Meerson donne à cet ensemble la signification d’un hommage au chef des couleurs puissantes et suaves. Voici encore de belles toiles de Tarkhoff et l’envoi émouvant de Mme Mutermilch.

[1911-10-14] Le Salon d’automne.
Fin de la promenade au Grand Palais §

L’Intransigeant, nº 11413, 14 octobre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 376-379]

Après nous être attardé dans la salle espagnole d’iturrino, passons à la salle 2. — Envois de Dreyfus-Gonzalez ; le Portrait d’un chasseur par Borchardt ; deux très jolies toiles de Grass-Mick, de Fernand Nathan, dont La Fontaine au figuier est un des bons envois de ce Salon.

Salles 12, 13, 14, 15. Il faut mettre hors de pair l’exposition d’Echevarria qui expose, entre autres excellents morceaux, un Portrait de P.-P. Plan, à qui les bonnes lettres doivent tant de reconnaissance. On n’a généralement pas pris garde que l’envoi d’Echevarria révélait un tempérament de premier ordre. Les œuvres de Dusouchet sont aussi parmi les belles œuvres de ce Salon. Il faut citer encore Brunner, Benoni, Allard, Schulmann, Tooker, Boggio, Mme Séailles. Voici Chamaillard et ses clairs envois de Bretagne. Voici les Négresses de Steinlen, les portraits joufflus de Jacques Villon, les envois de Forne-rod, Morerod, Richard Ranft, Van Coppenolle, Ribemont-Dessaignes, les espagnoleries de Carre, d’Angel Zarraga, Le Port de La Rochelle, de Maufra, et l’envoi de Mlle Rose Dujardin-Beaumetz.

Salles 16, 17 et 18. On y verra avant tout les Fleurs, de Jean Deville, peintre émouvant, coloriste doué dont les efforts et les réalisations méritent beaucoup plus que les succès d’estime qu’il a remportés jusqu’ici. La toile sévillane d’Auguste Bréal est une œuvre inattendue, sentie et très agréable. Voici les paysages de Madeline, l’envoi intéressant de Paviot, la Femme à la draperie de Marinot, les paysages de Ricardo Florès, la belle et grande marine de Diriks aux nuages monumentaux, les paysages de Mme de La Quintinie, l’envoi séduisant de Mlle Mia Elen, l’envoi d’Altmann dont la palette s’enrichit et dont la sensibilité est toujours aussi aiguë et le beau Port de mer d’Urbain.

Pourtour §

Il faut citer Cosyns dont la belle composition révèle un labeur intelligent, Mme Judith dont les dons de composition et de coloriste méritent de retenir l’attention. Ses toiles ne sont pas sans puissance décorative. Voici encore Faber du Faur, Fauconnet, Lehmbruck, Mainssieux, Pilatrie, Weise, Chabaud et ses peintures violentes qui dénotent un grand talent, Suzanne Valadon, Beaubois de Montoriol, Lemordant, quatre peintres qui eussent mérité un emplacement plus favorable.

Rez-de-chaussée §

Voici une Parade foraine de Lemordant injustement exilée dans l’ombre, et les envois de Quillivic, Freymann, Gottlieb, Arango, etc.

Sculpture §

L’envoi le plus important est constitué par les fragments d’un Monument à Beethoven, de José de Charmoy. Il en a souvent été parlé ici et sans doute verra-t-on bientôt cette œuvre colossale sur une place publique. Jean Baffier sur lequel une étude intéressante de M. Charles Achard vient de paraître expose un buste et des morceaux décoratifs ; la Baigneuse de Marque, le Buste de Bourdelle, le buste en bois de Maurice Denis par Lacombe, les bustes de Pimienta, de Niederhausern-Rodo, la Gorgone d’Andreotti, le Baudelaire de Duchamp-Villon, l’envoi d’Archipenko sont parmi les bons morceaux de ce Salon ou l’on a exposé fort peu de sculptures.

Théâtre des arts §

L’effort que la direction du théâtre des Arts avait demandé a des peintres reçoit ici sa consécration officielle. On a exposé les maquettes des décors, les costumes conçus par Dethomas, Delaw, Drésa, D. de Segonzac, etc.

Gravure §

Il faut citer les noms de Bernard Naudin, de Bloos, de Manzana, de Stummer, les belles lithographies en couleurs de Bonnard, de Vuillard et des bois d’une facture large et puissante par Ouvré.

Arts décoratifs §

On peut déplorer que Raoul Dufy n’ait pas jugé à propos de nous montrer ses impressions en couleur sur tissus précieux. C’eût été sans aucun doute le clou de la section décorative du Salon d’automne. J’ai parlé des ensembles mobiliers, ils montrent, et tout particulièrement les sobres ensembles d’André Mare, que le moment va arriver ou nous allons enfin voir des meubles nouveaux qui ne soient pas des horreurs. Peut-être se défie-t-on un peu trop de la dorure, et néglige-t-on sans raison la tapisserie. MM. Groult, Louis Sue, Jaulmes, Paul Follot sont parmi les premiers de ces décorateurs nouveaux.

Citons encore les ouvrages de cuir de Mlle de Félice les ouvrages délicats et harmonieux de Mlle Suzanne Befnouard, les broderies de Mme Ory-Robin, les céramiques de Méthey, de Rumèbe, de Massoul, de Simmen, etc.

[1911-10-31] La Vie artistique

Exposition Sacha Guitry §

L’Intransigeant, nº 11430, 31 octobre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 379]

M. Sacha Guitry utilise ses loisirs de la façon la plus aimable et la moins innocente. Entre deux succès au théâtre, il caricature avec talent ses contemporains.

Il expose en ce moment à la galerie Bernheim des portraits bien amusants et l’un d’eux, qui représente Marcel Schwob à la fin de sa vie, avec son teint de cire, son aspect de vieil aigle débonnaire et déplumé, est fort émouvant.

Il y a encore un Henri de Régnier à la moustache circonflexe extrêmement comique, un Ernest La Jeunesse, un Tristan Bernard, un Anatole France…

Cependant, même quand M. Sacha Guitry peint, on sent qu’il n’est pas peintre, mais sa verve, son esprit, son talent suppléent aisément à des qualités qui ne sont pas nécessaires qu’aux gens de métier.

Voyez son portrait à l’huile de M. Victor H***. Il suffit d’y jeter les yeux pour voir qu’il va encore publier un volume de vers cette année.

Il y a encore un Renan, L’Artiste par lui-même, Mme Colette Willy, des fleurs, des paysages exécutés avec du talent, de l’audace, et encore plus de bonne humeur.

[1911-11-03] La Vie artistique

Œuvres d’Axel Haartman et Suen Otto Lindstrom §

L’Intransigeant, nº 11433, 3 novembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 380]

Aujourd’hui s’est ouverte, à la galerie Boutet-de-Monvel, l’exposition de deux peintres Scandinaves, MM. Axel Haartman et Otto Lindstrom, qui nous montrent l’un et l’autre des paysages de la Scandinavie, car si l’un peint la Finlande, l’autre peint la Normandie.

Les tableaux de ces deux peintres sont agréables à voir et si la technique du premier est plus neuve, plus personnelle, celle du second a quelque chose de tendre, de gracieux, qui séduit peut-être davantage.

Comme le dit André Salmon dans la jolie préface au catalogue :

« Axel Haartman et Lindstrom révéleront au public parisien une face nouvelle de l’art scandinave. Après Thaulow, après Diriks, ils apportent un élément inapprécié encore : leur art allègre et franc leur assure la sympathie du public français. »

[1911-11-19] Un vernissage §

L’Intransigeant, nº 11449, 19 novembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 380-381]

La Galerie d’art contemporain a ouvert aujourd’hui au public une exposition où sont représentées les différentes tendances de la jeune peinture française.

Je n’ai presque pas de place pour vous en parler. Allez-y, cela vaudra encore mieux.

Le groupe le plus audacieux est bien représenté par Mlle Marie Laurencin, Albert Gleizes, R. de La Fresnaye, Fernand Léger, Duchamp, très en progrès, Jean Metzinger, devenu coloriste.

Ce m’est une occasion de déclarer une fois de plus que je considère les préoccupations des jeunes artistes que l’on a appelés les cubistes comme les préoccupations artistiques les plus élevées que l’on puisse avoir aujourd’hui. Il faut encore signaler les envois de Dunoyer de Segonzac, Luc-Albert Moreau, Lotiron, Verdilhan, Alfred Lombard. Il faut mentionnera part un très beau Nu de Raoul Dufy ; un Calvaire, œuvre hallucinée d’Alcide Le Beau, les envois de Mme Hassenberg, Paul Véra, etc., les sculptures de MM. Archipenko et Duchamp-Villon.

Il manque, à cette exposition, qui aurait alors sa pleine signification, des œuvres de Picasso, de Derain et du grand peintre Seurat, et je tiens tout particulièrement à mentionner ce dernier nom.

[1911-11-26] Les bijoux du Sultan.
La force armée surveille. Les Parisiens défilent §

L’Intransigeant, nº 11456, 26 novembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 384]

L’exposition des bijoux du sultan Abdul-Hamid II a commencé ce matin. Dès 10 heures, le public commence à défiler. Les journaux ont annoncé qu’aujourd’hui on ne serait admis qu’avec des cartes d’invitation, mais on laisse entrer tout le monde. Au demeurant, il y a des sergents de ville partout, à la porte de la galerie Georges-Petit, dans les escaliers, à l’entrée de la salle et devant chaque vitrine.

On admire les zarfs ou coquetiers d’or et de pierreries, les colliers de perles, les brillants, les émeraudes ; on regarde avec curiosité les montres qui comportent sur le boîtier le tracé du chemin de fer de Bagdad en rubis, les cadres à photographies pavés de brillants, les écritoires, les boîtes à bonbons ; tout un rêve d’Orient très moderne…

Les turqueries sont à la mode. Voici des turqueries bien authentiques et qui viennent directement de Stamboul. Elles ne ressemblent pas aux turqueries d’autrefois, mais c’est le même luxe, inouï, exagéré que les Parisiens pourront apprécier demain dimanche, jour d’exposition publique.

Et l’on regardera avec plus de curiosité encore que le reste ces chapelets de perles qu’égrenait le sultan aux instants de terreur…

Et la police veille partout dans la salle.

[1911-12-02] La Vie artistique

Portraits et panneaux par Mlle Hélène Dufau. Cercle international des arts. Les danseuses de Gir §

L’Intransigeant, nº 11462, 2 décembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 385-386]

Mlle Hélène Dufau retrouvera, avec ses vingt portraits exposés à la galerie Brunner le succès qu’eurent au dernier Salon des artistes français ceux de Mme Aurel et de Mme Jane Mortier, portraits qui parmi d’autres plaisent autant qu’auparavant.

Entre les nouveaux portraits on remarquera sans doute plus particulièrement ceux de l’auteur, de Mme la baronne Frachon, de Mme Edmond Rostand, de M. Maurice Rostand, etc. Trois panneaux décoratifs, Les Fruits du Sud, accompagnent agréablement ces vingt portraits et achèvent de donner tout son sens à une exposition qui est présentée au public par M. Francis de Miomandre, qui s’y exprime très délicatement sur l’art de Mlle Hélène Dufau et me permettra de détacher de sa préface une définition pleine de finesse : « La science n’est que l’expression verbale de vérités sensibles dont notre corps et notre âme gardent au plus profond d’eux-mêmes l’intuition éternelle. »

* * *

Au Cercle international des arts se tient en ce moment une importante exposition où sont réunies des œuvres de MM. Jean Baffier, Barbey, B. Boutet de Monvel, Bourdelle, Cavaillon, Charles Cottet, Cantore, Désiré Lucas, Charles Guérin, M. et Mme Gaston Lerreux, Mlle Dorothée Georges, Mme Mutermilch, Paul-Franz Namur, Mme Madeleine Franz Namur, Tobeen, etc. On remarquera l’envoi plein de promesses de Mlle Gisèle Bunau-Varilla, les œuvres d’une haute inspiration de Marcel Lenoir et les délicieuses statuettes de Mme Camille de Sainte-Croix.

* * *

À la galerie Boutet-de-Monvel, le public ira voir avec plaisir les Danseuses de Gir, statuettes, dessins, pastels, fines silhouettes, mouvements gracieux, exquis, amusants, d’un métier original, plein d’intelligence, de vivacité et d’une sensibilité très agréable.

[1911-12-13] La Vie artistique

La Comédie humaine. Premier groupe Druet. Kees van Dongen §

L’Intransigeant, nº 11473, 13 décembre 1911, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 386-387]

C’est une comédie délicieuse, celle que jouent en ce moment chez Georges-Petit les exposants de la Comédie humaine. Depuis les Ballets russes, les expositions persanes de ces dernières années et celle des Turqueries du xviiie siècle, qui eut tant de succès il y a quelques mois, le travesti est en honneur dans les arts humoristiques. Et cela nous vaut des œuvres charmantes. Ce ne sont qu’arle-quines, que Vénitiens masqués, que princesses androgynes à la Beardsley, que belles esclaves de Samarcande.

Parmi les plus personnels de ces artistes délicats qui ont su créer un art très français avec des souvenirs d’Orient et de Venise, il faut mettre au premier rang Mme Léone Georges-Reboux, dont les personnages gracieux et graciles paraissent sortis d’une pièce fiabesque de Gozzi. Cet art s’adapte très bien à la miniature et sans doute aussi à l’illustration des livres.

L’humour et le folklore vont maintenant de compagnie : M. Devambez met les contes de Perrault en compositions minuscules et dont tous les détails sont achevés. Le talent spirituel de Jean Veber se complait aussi dans la fantaisie poétique. Abel Faivre expose des nus voluptueux. On connaît le talent de Cappiello, l’humour de Sem. Notons encore les envois de H.-G. Ibels, de Louis Morin, de Brissaud, de Maxime Dethomas, de Gosé, de Lepage, de Mossa de Brunelleschi, de Métivet, de Synave, de Fernand Fau de Ray, de Cadel, et les animaux de Réalier-Dumas.

* * *

À la galerie Druet, une exposition importante réunit les envois de Maurice Denis, d’Hermann-Paul, de Laprade, des peintures ensoleillées de Lebasque, des statues et une tapisserie d’Aristide Maillol, quelques tableaux merveilleux d’Odilon Redon, un envoi important de Paul Sérusier, une jolie toile de Vallotton, Le Carrefour, des peintures puissantes de Gaboriaud, des tableaux de Valtat, de Van Rysselberghe, et quelques bustes de Mlle Zimmern.

* * *

Van Dongen a écrit la préface de son exposition. « Voici des tableaux. Des danseuses lascives. Une femme qui passe. Un bel enfant. Une mère qui allaite son petit. De la musique. Des fleurs. Des couleurs. Du vert qui est l’optimisme qui guérit, du bleu qui est la lumière et le repos, du jaune royal, quelques couleurs d’oubli et toutes les couleurs de la vie. »

Une exposition de Van Dongen est une fête des couleurs. On retrouvera à la galerie Bernheim les dons de coloriste qui caractérisent l’artiste énergique, voluptueux et gai qu’est Van Dongen.

[1912-01-11] La Vie artistique

La Cimaise. Henry Hayden. Gsell Maury. Jacques Jourdan. Valdo Barbey. Frantz Charlet §

L’Intransigeant, nº 11502, 11 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 388-389]

La 4e Exposition de la Cimaise s’est ouverte chez Georges-Petit : on y verra de belles eaux-fortes de M. Jacques Beurdeley, des bronzes à cire perdue d’Henry Bouchard, des travaux d’art appliqué parfaitement exécutés et conçus avec beaucoup d’intelligence et de goût par M. Brindeau de Jarny, d’agréables paysages d’André Chapuy, des peintures de Rodolphe Fornerod dont on goûtera la Femme à la rose, des peintures et des eaux-fortes de M. Jonas Doutrel qui mérite le surnom de Canaletto rouennais, des études prises sur le vif au Maroc par M. Morerod.

À la galerie Druet, les peintures de M. Henry Hayden connaissent un succès justifié. On reconnaît à travers les influences desquelles l’artiste n’est pas encore dégagé une personnalité qui apparaîtra mieux lors d’une prochaine exposition.

M. Gsell Maury a convié le public à visiter son exposition de peinture à la galerie Gallot. M. Gsell Maury est un artiste de premier ordre qui a su prendre une place importante dans la petite phalange des peintres qui ont voué leur talent à la renaissance de la fresque, cet art si grand, si franc et si délicat à la fois.

Il faut encore signaler à la galerie Georges-Petit une exposition de M. Jacques Jourdan dont j’aime l’art pénétrant et subtil, de Valdo Barbey qui peint des portraits parfois amusants, de Frantz Charlet qui aime à peindre l’étendue marine lorsque la mer est calme.

[1912-01-13] La Vie artistique

Nouvelles expositions au musée des Arts décoratifs : Outamaro. Laques japonais. Daniel Vierge §

L’Intransigeant, nº 11504, 13 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 389-390]

On vient d’inaugurer au pavillon de Marsan trois expositions qui dureront un mois. La 4e Exposition d’estampes japonaises est entièrement consacrée à Outamaro. À ce propos on peut se demander pourquoi les organisateurs de cette exposition se sont cru obligés d’orthographier Utamoro le nom du grand artiste japonais. Les Allemands l’orthographient ainsi, transcrivant le nom dans leur langue ; les Français doivent également transcrire dans leur langue et non pas copier les transcriptions allemandes ou anglaises comme les érudits en ont pris l’habitude depuis quelques années. Écrivons Outamaro, comme écrivait Edmond de Goncourt, et allons voir les deux cent cinquante pièces que l’on a réunies au musée des Arts décoratifs. Outamaro est avant tout le peintre de la femme japonaise par excellence : courtisanes, bourgeoises, dames de la cour. Parmi les planches exposées il y a pas mal d’œuvres médiocres ou douteuses ; elles ont d’ailleurs leur place dans cette exposition d’ensemble. Les laques sont à la mode ; on a exposé des laques chinois, voici les laques japonais. C’est un art qui atteint à la plus grande beauté quand il est appliqué aux petits objets et, à cet égard, on verra au pavillon de Marsan des œuvres précieuses de premier ordre.

En même temps que ces expositions d’art japonais, on verra au musée décoratif un ensemble important des œuvres de Daniel Vierge, l’illustrateur aveugle. On y verra d’agréables aquarelles, des documents précieux et les originaux qui ont servi à illustrer des livres célèbres.

[1912-01-16] La Vie artistique

Sculptures de Mme Julien Ochsé. Peintures de Paul Prudhomme §

L’Intransigeant, nº 11507, 16 janvier 1902, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 390]

Le talent de Mme Julien Ochsé a de la force. Elle peut modeler un buste qui ait de la noblesse. À une époque où l’on commence à discuter que l’interprétation du corps humain ne soit le but artistique le plus élevé, comme si l’art du nu n’avait pas été jusqu’ici l’art suprême, il est réconfortant de voir que les sculpteurs au moins sont encore sensibles à la beauté. Mme Ochsé expose à la galerie Boutet-de-Monvel une série d’études et de morceaux achevés qui représentent le travail inspiré de plusieurs années : têtes expressives, bustes frémissants, mains dont la noblesse et le métier excellents sont dignes d’admiration.

Le nombre des femmes sculpteurs a toujours été fort restreint. Elles apportent dans l’art difficile de la statuaire des qualités particulières qui se reconnaissent dans la délicatesse du modelé, dans la simplicité des attitudes. Il n’y a, dans les œuvres de Mme Ochsé, aucun maniérisme.

À la même galerie, M. Paul Prudhomme expose des œuvres intéressantes, peintures d’une technique qui ne va pas sans nouveauté, paysages où la nature est largement interprétée.

[1912-01-17] La Vie artistique

Vernissage au Cercle Volney §

L’Intransigeant, nº 11508, 17 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 391-392]

Aujourd’hui a eu lieu, au milieu d’une affluence élégante, le vernissage de l’exposition annuelle du Cercle Volney.

On y verra beaucoup de portraits, comme toujours.

Le Portrait de Mme L. G***, par M. Ferdinand Humbert, exécuté dans les tons gris, attirera avant tout l’attention comme un morceau très réussi. Le Portrait de Huguenet par M. Fournier sera aussi une des œuvres remarquées de ce Salon. Voilà encore un Portrait de Mme Berthe Cerny exécuté avec brio par M. Jules Cayron, qui expose aussi un beau Portrait de sa mère. Le Portrait de Mme P*** de M. Paul Chabas est un des meilleurs morceaux de l’artiste. Voici encore un beau Portrait de femme par M. Raymond Woog.

M. Gabriel Ferrier nous donne le Portrait de M. Cartier, bâtonnier de l’Ordre des avocats, c’est le portrait le plus important du Salon. On regardera encore parmi les portraits d’hommes celui de M. d’A*** par M. Gaschet, de M. Chédanne par M. Cormon, de M.E.L. par Dawant, de M. P*** par Georges Claude, de M. S*** par Jean Sala, et les petits portraits minutieux de M. Weerts.

Parmi les portraits de femme, on remarquera, outre ceux que nous avons mentionnés, le portrait de Mme G*** par M. Gorgues, de Mme T*** par M. Lauth et celui de Mme Mac Carthy par M. Boisselier.

Signalons parmi les paysages un beau crépuscule de M. Nozal, de petites toiles d’un beau coloris par M. E. Chigot, des notations de Bretagne par M. Bouchor, par M. Maurice Bompard, l’Automne de M. Baran, l’Effet d’orage de M. Rémond, les Vues des Flandres de M. Waldmann, une Procession à Venise de M. Saint-Germier, la Baie d’Avranches par M. Brugairolles, la Tour de Philippe le Bel à Avignon par M. Johannes Son et les envois de MM. Le Goût, Gérard Knight, Iwill, Dambéza, Diéterle, Paul Girardet, Guillonet, Guignard, Gueldry, etc.

On goûtera les Grandes manœuvres en aéroplane de M. André Devambez.

À la sculpture, le buste éminemment académique de M. Émile Faguet par M. Dubois sera un des morceaux dont on parlera le plus dans les milieux littéraires. On remarquera encore pour les goûter les envois de M. François Sicard, de M. Paul Roussel, de M. Jean Hugues et de M. Landowski.

[1912-01-20] Le Salon d’hiver.
Un vernissage au Grand Palais §

L’Intransigeant, nº 11511, 20 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 392-394]

Aujourd’hui a eu lieu le vernissage du Salon d’hiver, au Grand Palais des Champs-Élysées. C’est le plus jeune de nos grands Salons. Il a vite grandi et l’on peut prévoir que dans peu d’années il atteindra la taille de ses aînés. Le Salon d’hiver, cette année, est bien meilleur dans son ensemble qu’il ne l’était l’an dernier. On y trouve des talents jeunes, des coloristes pleins d’enthousiasme, des paysagistes qu’enivrent le plein air et la lumière. C’est une surprise agréable. Nous ne sommes plus habitués à voir dans les Salons des tableaux peints avec une fraîche et naïve nouveauté. La place me manque pour parler en détail comme je le voudrais de tous les envois intéressants. Qu’on me pardonne de n’avoir pu le faire.

M. Alleaume a envoyé un grand tableau plein de soleil et de coquelicots. C’est un bon morceau. La Petite Tonkinoise, de Mme Angélany, joue du bilboquet au milieu d’objets singuliers et gigantesques. Comme c’est surprenant ! Voici les Bruyères de M. Anglade, rival de Didier Pouget. On regardera avec plaisir un important paysage de M. Henri Biva. Les sévères Suissesses de M. Cabane ont des traits agréables. Voilà de solides paysages de M. Cariot, dont les couleurs sont éclatantes de soleil estival.

L’envoi de M. Raoul Carré est un des mieux venus. La Joyeuse Bohémienne, Indienne, etc., sont des toiles habilement peintes et qui dénotent un tempérament véritable. Je signale un Potiron de M. Caucannier et, de M. Victor Charreton, de bonnes impressions lumineuses, peintes avec art par quelqu’un qu’influencent avec bonheur Monticelli et Henry-Edmond Cross ; de M. Léon Commerre, un buste de jeune femme intitulé Au soleil. M. Georges Dantu a rapporté du Japon de bonnes études décoratives, qu’ornent glycines mauves et cerisiers en fleurs, au crépuscule.

M. Gabriel Ferrier a exposé un portrait de femme et deux portraits d’homme : celui de M. le général Lacroix et celui de M. Georges Cain, toile curieusement impressionniste avec un faux col rouge et vert et un visage violet. Les professeurs de l’École des beaux-arts veulent, eux aussi, devenir modernes.

Les marines de M. Lambert, influencées de Turner, sont bien jolies. Victor Lecomte aime à rendre en toutes petites toiles des effets de lampe. M. Pierre-Marcel Béronneau expose un Intérieur plein de sentiments. Qu’on regarde avec attention les dessins de M. Léon Martin, qui sont parmi les bons envois de ce Salon. Une curieuse toile de M. Massin, Conquête de la Hollande, rappelle heureusement et par hasard, la Retraite de Russie de M. Henri de Groux. M. Mussa a du talent, ses vues de Bretagne ont de la force et de la poésie.

Une partie du public regardera avec prédilection Au volant, de M. Martin Kavel ; le Caramba de Mme Lucy Odéro ; l’effrayante Mort de Galope-Chopine, dont M. Renard Brault a demandé l’inspiration aux Chouans de Balzac. Je préfère m’attarder devant les paysages agréables de M. Alexandre Nozal et les sites décoratifs d’un coloris personnel qu’a envoyés M. Lucien Perroudon et le très curieux envoi de M. Georges Raynard, dont le coloris (et particulièrement celui de la nature morte intitulée Effet de lampe au crépuscule) rappelle celui de la Nature morte cubiste récemment exposée par M. Metzinger.

Les marines de M. Gaston Roullet sont nettes, simples et agréables. Mlle Blanche Rouiller expose un très bon pastel, vigoureux et amusant, Fiancée tunisienne. La Druidesse de M. Royer-Lionel, l’impressionnante Inondation à Alfortville, de M. Henri de Sachy, les paysages de M. Johannes Son, l’envoi de M. Sérendat de Belzim seront remarqués ainsi qu’une bizarre petite toile de M. Philibert Vigoureux, qui représente d’une façon réaliste un miracle rapporté dans les Fioretti.

M. Antoine Druet expose de bonnes études exotiques, scènes de l’Inde ou de Tunisie. Le grand paysage de l’abbé Van Hollebeke n’est pas sans mérite. Notons enfin les envois de Mmes Jeanne Mazeline, Becagli, de MM. Choisnard, Stephen Jacob, Lapierre-Renouard, Georges Raynard, G. d’Avignon, Lavergne, Cesbron, Mestrallet, etc., etc.

[1912-01-21] La Vie artistique

Maximilien Luce. Le lévrier dans les arts §

L’Intransigeant, nº 11512, 21 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 394-395]

L’abondance exceptionnelle des expositions collectives ne doit pas nous empêcher de rendre hommage au mérite du bon peintre Maximilien Luce qui expose, en ce moment, chez Bernheim-Jeune, de beaux tableaux. C’est un très noble artiste et une toile comme celle qu’il a intitulée Les Bardeurs est une œuvre admirable, aérée, simple comme une fresque. Il se dégage de ce tableau, qui n’est pas de très grandes dimensions, un sentiment de calme et un lyrisme véritable. Les œuvres importantes ne manquent pas dans cet ensemble dont plusieurs pièces renferment un sentiment analogue à celui que l’on ressent à voir certains tableaux des frères Le Nain. La vie des ouvriers a inspiré à Luce des œuvres fortes. Cependant le peintre s’est rarement élevé à la même noblesse que l’on trouve dans ce tableau des Bardeurs. Un aspect de l’inondation de 1910, La Seine au pont de la Tournelle, s’élève toutefois aussi haut et pourrait se mettre à côté d’une belle toile puissante de Huet.

On vient d’ouvrir une exposition consacrée au lévrier. Elle présente à la fois un intérêt artistique, sportif et héraldique. On ira à la galerie Devambez si l’on a du goût pour la vénerie, si l’on aime les animaux, si même on se souvient tout simplement d’une chanson connue La Levrette en paletot. Ceux qui aiment l’art y trouveront des choses charmantes : gravures anglaises, un Monticelli, des Vernet et aussi quelques œuvres modernes très agréables. Sachons gré à MM. Boulenger et Vaudoyer d’avoir organisé cette fête de l’élégance et de la curiosité.

[1912-01-27] La Vie artistique

Les pompiers. Félix Vallotton §

L’Intransigeant, nº 11518, 27 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 395-396]

L’académisme n’est pas à la mode. On ne le voit que trop en visitant l’exposition des pompiers à la galerie Georges-Petit. Ces peintres-là se disent pompiers : ils le sont et voudraient ne pas l’être. Leur première exposition, d’ailleurs, est très réussie. Le catalogue est superbe, orné d’un sonnet de M. Jean Aicard, et bien illustré. Quant à choisir parmi les œuvres exposées, je laisserais volontiers ce soin à d’autres, s’il n’y avait pas ici les envois de MM. Baschet, d’Harpignies et une toile de Ziem qui est parmi les meilleures qu’il ait laissées.

Au demeurant, vous ne me ferez pas dire pourquoi je n’aime pas les toiles, les dessins ou les sculptures de MM. Joseph Bail, Bompard, Bouchor, Brokman, Paul Chabas, Raphaël Collin, Dagnan-Bouveret, Déchenaud, Friant, Gosselin, Laparra, Jules Lefebvre, Lorimer, L.-O. Merson, de Migl, Miller, Aimé Morot, Meunier, Olive, Pointelin, H. Royer, Saint-Germier, Vignal, A. Vollon, Cordier, E. Dubois, A. Injalbert, Peter, C. Puech, Sicard, Verlet et Vernon. Ces messieurs sont tous plus ou moins de l’Institut et l’on ne corrige pas l’orthographe d’un académicien.

Si M. Vallotton n’est pas un pompier, il voudrait bien l’être.

Mais, n’osant se mettre à l’école de M. Courtois, il fait semblant de s’inspirer d’Ingres, tandis qu’il imite un des plus étonnants parmi les peintres modernes et le seul pompier que les pompiers ne parviennent pas à comprendre, parce qu’il est pompier et quelque chose de plus, je veux parler du Douanier Rousseau. M. Vallotton l’imite avec amour. Voyez la Charrette, les Peupliers, le Ravin, et d’autres toiles encore, sans parler des natures mortes.

Rousseau eût été enchanté d’avoir un tel élève, mais je ne pense pas qu’il eût voulu signer aucune de ses toiles.

[1912-01-31] La Vie artistique

Paul Deltombe. L’Effort §

L’Intransigeant, nº 11522, 31 janvier 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 396]

Hier a été ouverte, à la galerie Blot, l’exposition de Paul Deltombe. C’est un peintre qui aime les couleurs claires et vives et les aspects décoratifs des choses naturelles. Les fleurs et les fruits l’intéressent avant tout. Il sait les disposer agréablement. On aimera aussi ses paysages solidement construits et pleins d’émotion. « Émotion toujours simple », dit M. René Gailleré, qui a signé la préface du catalogue, « parfois de douceur grave et de tendresse, recueille hommage, si je puis dire, à la première manière de son cœur — le plus souvent de joie, de joie saine, forte, volontaire. »

À la galerie Richelieu, il faut signaler la première exposition de l’Effort, qui réunit des toiles, des dessins, des gravures et des sculptures de Mlles Flourens, Guillaumet, Line Desailly et de MM. Juan Bisson, Baniche, de Castro, Déziré, Messemin, Morerod, Pallady, Payret-Dortail, Pissarro, Ch. Rameau, Rennefer, Roustan. C’est une exposition discrète et pas ennuyeuse.

[1912-02-01] La Vie artistique

Prix du Salon et boursiers de voyage. Chevalier. Evello Torent §

L’Intransigeant, nº 11523, 1er février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 399-400]

Les bons élèves, ceux qui ont tous les prix, ne sont pas toujours ceux qui brillent le plus dans l’existence. Il en va de même pour ce qui concerne les prix, les bourses de voyage artistiques et littéraires dont le nombre en peu d’années est devenu considérable. Il est vrai qu’un chef-d’œuvre serait éminemment propre à empêcher son auteur d’obtenir la bourse ou le prix convoité.

On ne saurait donc en vouloir aux Prix du Salon et aux boursiers de voyage de n’avoir exposé au Grand Palais aucun chef-d’œuvre. Signalons le portrait intéressant qu’a tiré de Georges Normandy le peintre Bourgonnier et, par ordre alphabétique, les envois d’Adler dont le pompiérisme a des tendances démocratiques, Avy, Bellan, Benner, Bergès, Bompard, Bourgeois, Brouillet, Carrera, Cazes, Chalias qui est pompier et qui s’en flatte, Charpentier, Chigot, Cormon, Charles Cottet, Mlle Delasalle, Mlle Delorme, Désiré-Lucas, Deuilly, Duvent, Fouqueray, Friant qui dessine en pensant à Ingres autant que certains cubistes et que M. Vallotton, Godeby, Gorguet, Guillonnet, Guimer, Henri Martin, Jacquier, Jonas qui est unanimiste, Lemordant, Loup, Montagné, Morisset, Muenier, pompier discret et non pompeux, Orange, Planquette, Rochegrosse, Royer, Saint-Germier, Zingg, Zo.

À la sculpture, s’il n’y a pas de chefs-d’œuvre, il y a des œuvres élevées : les envois de Mlle Poupelet et de Niclausse. On peut encore mentionner : Alexis Andrieu, Bordery, Alfred Boucher, Camus, David, Dubois, Gardet, Fix-Masseau, Halou, Laporte-Blaisy, Larche, Lenoir, Loiseau-Rousseau, Loysel, Moncel, Verlet, Roger-Bloche.

Il faut encore citer les gravures de Corabœuf, dessinateur excellent.

À la galerie Georges-Petit, M. Chevalier expose de bonnes marines et des paysages délicats.

À la galerie Manuel, Evello Torent, à qui l’on doit un bon portrait de Laurent Tailhade, expose des scènes de danse en Espagne d’un talent personnel.

[1912-02-03] La Vie artistique

Association des artistes de Paris et du département de la Seine. Butler. La phalange des fontaines. Henri Jourdain. Lesage. Rosenstock. Édouard Morerod §

L’Intransigeant, nº 11525, 3 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 405-406]

La 3e Exposition de l’Association des artistes de Paris et du département de la Seine a lieu à la galerie Ch.-Brunner. On y voit des œuvres honnêtes.

Les peintres ont aujourd’hui le goût des dénominations ridicules. Ils souffrent qu’on les appelle cubistes ou pompiers. Ceux qui m’occupent en ce moment méritent plutôt le nom de pompiers, qui est bien porté. Mentionnons les envois de MM. Alberti, Arnavielle, Biloul, Clément, Chassagne, Raphaël Collin. — Dieux ! que M. Pierre Louÿs a mauvais goût en peinture ! — Cormon, Dagnan-Bouveret, Iwill, Frédéric Lauth, Alexandre Nozal qui expose de jolis paysages, Roll qui expose une Vague dont on parlera moins que de celle de Courbet, Paul Villiers dont les ciels ressemblent, m’a-t-il paru, à ceux de Diriks. Il y a ici quelques gravures d’un bon métier par Mme Louveau-Rouveyre, Waltner et Lefort et une rétrospective des œuvres de Roty à qui l’on doit la savonneuse pièce de vingt sous à la Semeuse.

Chez Bernheim, on pourra voir l’exposition annuelle de l’Américain Butler.

L’exposition discrète et agréable de la Phalange, à la Galerie des artistes modernes, mérite aussi une visite. On y verra des œuvres de MM. Jules Adler, Landowsky, Gourdault, Deschenaud, Pagès, Carrera, etc. ; mais aucun portrait de M. Jean Royère.

Chez Georges-Petit, il pleut des expositions. Les Peintures et pastels de M. des Fontaines traduisent agréablement l’atmosphère et les sites des Deux-Sèvres.

Henri Jourdain a fixé dans de jolis dessins rehaussés quelques points de Passy aujourd’hui disparus, ainsi que des aspects de Versailles, de Tours, de Blois, de Rouen, de Semur.

Lesage a rapporté d’Italie, d’Égypte, de Provence, de Bretagne des aquarelles.

C’est aussi des aquarelles qu’expose M. Rosenstock : fleurs et paysages, vues du Grand Trianon, effets d’eau bien traités.

À la Galerie des artistes modernes, on verra aussi l’exposition d’Édouard Morerod, qui a rapporté du Maroc de bonnes études sobrement peintes. L’atelier de Morerod à Tanger est déjà célèbre. Il figu[re]ra sans doute en bonne place dans le livre sur la Mauritanie, que nous doit Eugène Montfort.

[1912-02-07] La Vie artistique

Les peintres futuristes italiens §

L’Intransigeant, nº 11529, 7 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 406-407]

« La simultanéité des états d’âme dans l’œuvre d’art : voilà le but enivrant de notre art. »

Cette déclaration des peintres futuristes italiens dit l’originalité et le défaut de leur peinture. Ils veulent peindre les formes en mouvement, ce qui est parfaitement légitime, et ils partagent avec la plupart des peintres « pompiers » la manie de peindre des états d’âme. Tandis que nos peintres d’avant-garde ne peignent plus aucun sujet dans leurs tableaux, le sujet est souvent ce que les toiles des pompiers ont de plus intéressant. Les futuristes italiens prétendent ne point renoncer au bénéfice du sujet et cela pourrait bien être l’écueil contre lequel viendrait se briser leur bonne volonté plastique.

Les futuristes sont des jeunes peintres auxquels il faudrait faire crédit si la jactance de leurs déclarations, l’insolence de leurs manifestes n’écartaient l’indulgence que nous serions tentés d’avoir pour eux.

Ils se déclarent « absolument opposés » à l’art des écoles françaises extrêmes et n’en sont encore que les imitateurs.

Voilà Boccioni, qui me paraît être le mieux doué des peintres futuristes. L’influence de Picasso est ainsi indéniable, comme elle n’est point niable sur toute la peinture contemporaine. La meilleure toile de Boccioni est la plus directement inspirée des derniers ouvrages de Picasso. Il n’y manque même point ces nombres en chiffres d’imprimerie qui mettent dans les récentes productions de Picasso une si simple et si grandiose réalité.

Les titres des tableaux futuristes paraissent fréquemment empruntés au vocabulaire de l’unanimisme. Que les futuristes se méfient des synthèses qui ne se traduisent point plastiquement et ne mènent le peintre qu’à la froide allégorie des pompiers.

Il faut encore regarder avec attention cette Danse du pan-pan à Monico, qui est jusqu’à maintenant l’œuvre la plus importante qu’ait peinte un pinceau futuriste. C’est une toile où le mouvement est bien rendu et le mélange optique des couleurs ne s’y faisant point, tout y remue selon le souhait de l’artiste. J’aime moins les autres toiles de Severini, trop influencées par la technique néo-impressionniste et par les formes de Van Dongen.

Mentionnons encore Carra, sorte de Rouault plus vulgaire que le nôtre, et qui rappelle parfois encore l’académisme d’un Mérodack-Jeaneau, peintre oublié.

Russolo est le moins influencé par les jeunes peintres français. Il faudrait chercher ses maîtres à Munich ou à Moscou. Nous le retrouverons un jour plus préoccupé d’idées véritablement plastiques.

Les jeunes peintres futuristes peuvent rivaliser avec quelques-uns de nos artistes d’avant-garde, mais ils ne sont encore que les faibles élèves d’un Picasso ou d’un Derain et, quant à la grâce, ils n’en ont pas idée.

[1912-02-08] La Vie artistique

Deuxième groupe à la galerie Druet. Le Foyer coopératif §

L’Intransigeant, nº 11530, 8 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 412-413]

Le deuxième groupe des peintres de la galerie Druet vient d’ouvrir son Exposition annuelle. C’est un ensemble qui, cette année, paraît un peu vide. On remarquera les Baigneuses de M. Paul Baignères. Un Saint Sébastien de M. Georges Desvallières — décidément, c’est un saint qui n’aime ni les lettres, ni les arts contemporains. L’Étude de femme, du même artiste, mérite l’attention, ainsi que les voyages du Charolais, de Dufrénoy, les envois de MM. Flandrin, Charles Guérin, de René Piot, de Georges Rouault, de Mme Maryal, de Lucien Mainssieux et de Roger de La Fresnaye que M. Desvallières veut enlever au cubisme.

Albert Marque expose plusieurs morceaux de sculpture très intéressants.

Au Foyer coopératif, 18, rue de Varenne, on verra des œuvres de M. Henry de Pontaumont, artiste sincère qui peint les sites du Cotentin ; Hélie Brasilier, Paul Fachet, Henry Polort, Vignal, Marguerite Viot, J.-A. Martin, Marie Bureau, Charlotte Berthout et Marthe Ovro.

[1912-02-09] La Vie artistique

Frank Brangwyn. Alexandre Altmann §

L’Intransigeant, nº 11531, 9 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 413-414]

Chez Durand-Ruel, la Galerie des arts décoratifs a organisé une exposition de dessins, eaux-fortes et lithographies de Frank Brangwyn.

L’habileté de cet artiste est au-dessus de tout éloge. Il connaît son métier d’aquafortiste autant qu’on peut le connaître. Et le succès qu’il a trouvé dans toute l’Europe fut la récompense d’efforts méritoires. Pourquoi faut-il que tant d’adresse sans objet, tant de grandeur vide ne me touchent point !

J’aimerais mieux que Brangwyn se consacrât à graver de petites planches où il pourrait se montrer puissant sans forcer son talent. Quant aux gravures qu’il a consacrées aux ouvriers, elles sont d’une pauvreté due au sujet beaucoup plus qu’à l’artiste. Brangwyn réussirait mieux des scènes empruntées aux tristes grandeurs et aux misères de la vie bourgeoise, peut-être même son goût du mystère trouverait à s’exercer utilement dans les pays d’Orient où les costumes sont somptueux.

Je ne dirai rien de la peinture de Brangwyn dont on nous montre un lamentable échantillon. Il est possible qu’elle plaise à Verhaeren : je la trouve vide et molle.

Composée surtout d’études des environs de Paris et du pays basque, la deuxième exposition d’Alexandre Altmann se tient chez Devambez. Il y a là quelques paysages délicats rendus avec sensibilité et dans la grande toile intitulée La Tonnelle, Altmann s’est élevé jusqu’à la décoration. Dans l’ensemble il s’est consacré à rendre les formes des arbres, les apparences des frondaisons, les silhouettes des arbrisseaux penchés sur les étangs ou les rivières… Alexandre Altmann ou l’ami des arbres…

[1912-02-11] Le vernissage de l’Union des femmes peintres et sculpteurs §

L’Intransigeant, nº 11533, 11 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 414-416]

Le 31e Salon de l’Union des femmes peintres et sculpteurs s’est ouvert par un jour d’hiver qui, par galanterie, avait tenu à ressembler à un jour de printemps. Les rayons de soleil traversant les verrières éclairaient agréablement toutes ces œuvres gracieuses ou fortes, dues au goût et au talent d’artistes féminins. Plus qu’à aucune autre époque, les femmes exercent aujourd’hui leur ingéniosité artistique.

Mme Achille-Fould expose un beau portrait décoratif de femme blonde. La Fin du jour de Mme Nanny-Adam est une œuvre forte qui évoque avec vérité les crépuscules de la Provence. L’Anxiété de Mme Angélany serait digne d’un élève de Léonard. Il y a dans les portraits d’homme de Mme Delphine Arnould de Cool des morbidesses de tons qui font parfois songer à Aman-Jean. L’audace des toiles impressionnistes de Mme Clémentine Ballot est servie par un talent authentique. Mme Becagli dessine avec netteté, ses couleurs sont franches et personnelles. On goûtera Les Roses blanches de Mlle Suzanne Beck dont le pinceau a de jolies délicatesses. La sensibilité de Mme Bourgonnier-Claude se retrouve dans de petites toiles charmantes : Un modeste intérieur, des Pommes près d’un panier renversé, le Rosier grimpant. Je n’aime pas autant une grande toile du même artiste, La Raccommodeuse de tapis. Mme Paule Collas excelle à peindre des natures mortes, un peu sèches mais pleines de vérité et justes de ton. Il y a de l’audace dans le coloris de Mme Colonna de Cesari Rocca qui peint surtout avec des terres. Mlle Henriette Damart peint dans l’ivresse du soleil. L’Aquarium en trompe-l’œil de Mme Darriet est amusant. L’éloge des miniatures de Mme Debillemont-Chardou n’est plus à faire. Le Crépuscule d’été de Mme Defresne rappelle certaines marines de Diriks, mais avec une douceur que n’a pas le peintre norvégien. Les nus de Mme Delacroix-Garnier sont habiles et voluptueux. Mais quelle jolie idée dans la Veille de fête au cloître de Mlle Delattre, presque toute la toile est occupée par des fleurs, dont une religieuse se prépare à faire des bouquets.

La manière floue de Mme Delorme Cornet lui est très personnelle. C’est une habileté prodigieuse qu’il faut signaler dans la Nature morte de Mme Dubron et dans l’envoi de Mme Durruthy-Layrie. De l’envoi de Mlle Galezowska où tout est d’un goût raffiné, je préfère un ravissant pastel intitulé Citrons. Les jolis paysages de Mlle Hautrive seront certainement remarqués. On peut mettre hors de pair l’envoi de Mme Alice Hesse. Ses tableaux de fleurs sont excellents d’un faire large et d’un coloris agréable et juste. Le talent de Mlle Jouclard est viril. On goûtera ses pommiers en fleur. Les broderies sans envers de Mme Labric seront certainement très remarquées. Mlle Loupe expose une Carrière d’une belle sobriété. L’impressionnisme en ce qu’il a de bon a touché Mme Maliquet, dont Le Thé à la ferme est une belle toile lumineuse. Voici encore un envoi de premier ordre, celui de Mlle Morgand, et un joli pastel dans le goût de certains pastels anglais, Le Cerisier cassé, de Mlle Rouiller. Les ports et les marines de Mlle Simonnet réunissent la séduction d’un coloris moderne à de jolis détails comme on en trouve dans certaines marines anciennes.

À la sculpture, j’ai remarqué une jolie et noble statuette de Mme la duchesse d’Uzès : Projet de monument à la marquise de Sévigné ; le bel envoi de Mme Mérignac, surtout son médaillon de marbre, et les sculptures impressionnistes de Mme Camille de Sainte-Croix, familières et lyriques. Je retournerai à ce Salon des femmes artistes pour voir si je n’ai pas oublié d’œuvres importantes.

[1912-02-13] Exposition de la Société des aquarellistes français.
Le Président de la République et Mme Fallières, accompagnés de M. Ramondou et du colonel Cuise y sont venus ce matin §

L’Intransigeant, nº 11535, 13 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 416-417]

Chez Georges-Petit, une exposition d’aquarelles où l’on voudrait plus de fantaisie peut-être, plus de tons frais et vivaces. Et combien de ces petits tableaux ont l’air d’avoir été accrochés longtemps dans l’hôtel d’une biche ! C’est très Second Empire et ne va pas du tout sans un charme que nous ne sentions pas hier, que nous goûterons pleinement demain. C’est donc une agréable et fine mélancolie qu’éveillent les gracieux paysages de M. Adam, les souvenirs d’Égypte de M. Aublet, les miniatures et les sépias si vraiment « jeune fille » de Mlle Baily, le Harpiste de M. Bourgain, l’envoi très varié de M. de Broca, les nus fripons de Calbet, les impressions de Versailles de Mlle Carpentier, les sobres paysages bretons de M. Georges Clairin, les vues du Maroc de M. G. Claude, les portraits d’enfants de Mme J. Contai.

L’actualité est bien représentée par des aquarelles d’Édouard Detaille pour la nouvelle tenue des fantassins. Il y a un joli trompette très galonné… qui mérite d’inspirer autant de chansons populaires que le joli tambour des gardes françaises, M. Georges Scott a exposé de son côté un projet pour la réforme des uniformes de la cavalerie et quelques uniformes plus anciens et reproduits avec exactitude. Citons encore les nostalgiques compositions d’Edgar Maxence : Prière et Libellule, les vues hollandaises de M. Courant, les portraits de M. R. de Cuvillon, les Bretonnes et les sujets de chasse de M. Doigneau, les paysages de M. Henri Duhem, les études de M. Faure, les vues de Paris, le soir, de M. Loir Luigi, les fleurs de Mme FauxFroidure et de M. Filliard, un joli portrait des travestis et des intérieurs par M. H. Tenré, les écoliers fameux de M. Jean Geoffroy, les vues de Paris, si nettes, de M. Gilbert, des souvenirs d’Italie de M. Gorguet, les spirituelles scènes de mœurs de M. Guillaume, les travestis piquants de Maurice Leloir, les précises notations vendéennes de M. Georges Jeanniot et les envois de Mlles d’Hazon et Sonrel, de MM. Lucien Gros, Henri Jourdain, Paul Lecomte, Le Meins, Émile Meyer, Moreau-Néret, Paillard, Maurice Ray, Rivoire, Rossert, P. Vignal, G. Vuillier et Jules Worans.

[1912-02-14] La Vie artistique

Salon de l’école française §

L’Intransigeant, nº 11536, 14 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 417-418]

L’hiver, les artistes ne chôment point. Ils nous montrent leurs travaux de l’automne. Il est certain, néanmoins, qu’il y a dans la saison froide trop d’expositions collectives dont les tendances sont les mêmes. « Salon d’hiver, École française », etc., tout cela semble être le même Salon. Je crois, pour ma part, que la fusion des Salons hivernaux se fera, et les peintres qui y exposent acquerront ainsi plus d’autorité qu’ils n’en ont. Cela dit, venons-en au Salon de l’école française où les envois intéressants ne manquent point. Les petits tableaux de M. Léopold Delbeke représentant des intérieurs du château de Versailles sont peints avec beaucoup de distinction et dans une très agréable lumière blonde. J’ai remarqué les deux jolis paysages de l’Ain de M. Gabriel Blétel, les sites délicatement mélancoliques de M. Alfred Veillet et les portraits expressifs de M. Henry de La Tourrasse, qui expose aussi des dessins fermement tracés et qui ne manquent pas de grâce. J’ai noté encore une Nature morte de Mme Benoit, les Agarics champêtres de Mlle Bernard qui, comme peintre de champignons, peut rivaliser avec le grand naturaliste Fabre, l’Automne roux et languide de M. Blondin, le Grain de M. Abel Boyé, une nature morte, Violettes et citrons, de M. Chanussot, un nu sobre et bien composé de Mlle Carlo-Chéry. C’est par une certaine distinction de coloris que valent les envois de MM. J. Chappée et G. Carpentier. M. Eugène Damblans est un peintre patient qui réussit des morceaux savamment exécutés, témoin sa Vénus accroupie où il y a des rouges très hardis. Je tiens aussi à mentionner les envois de Mmes Dayacs-Grassot, Desbordes-Jonas, de M. Lupin dont les vues de Bruges sont peintes dans un joli sentiment, de M. Magnier qui a le sens de l’actualité tout en sachant rester peintre, de M. Paul Plument qui dépeint avec une louable simplicité la vie de Saint Albert de Messine, de M. Quélvol qui trempe dans une belle lumière son allégorie de l’Été, de M. Rougeot aux tons mats et rares, M. Weismann dont les Harengs saurs bien peints m’ont remis en tête le fameux monologue de Charles Cros : « Un hareng saur… long… long… long ».

Les enluminures de M. Guinier commémorent avec art des événements familiaux : naissances, mariages… idée charmante. M. François Pillet, architecte entreprenant, expose un projet pour la transformation des alentours de l’École militaire. M. Pillet sait être audacieux et moderne en se conformant aux nécessités imposées par le voisinage de l’œuvre de Gabriel. Il faut signaler, pour finir, une curieuse vitrine de grès flammés où les artistes, MM. Ponchelet et Léger, ont su artistiquement amalgamer des coulures métalliques d’un heureux effet.

[1912-02-25] La Vie artistique

Nouvelle promenade au Salon des femmes peintres et sculpteurs. Peintures de Mme Marval. Aquarelles, faïences et terres cuites par Roux-Champion §

L’Intransigeant, nº 11547, 25 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 418-419]

Une nouvelle promenade au Salon des femmes peintres et sculpteurs me permet de réparer quelques oublis : les six toiles de Mme Lavrut qui sont des portraits fort bien venus et tout particulièrement un buste de femme en chapeau noir, les trois portraits féminins par Mme de Montchenu-Lavirotte dont l’effort mérite l’attention et l’envoi très intéressant de Mme Louise Bellanger, etc., etc.

À la galerie Druet, a lieu l’exposition d’une des plus remarquables artistes de ce temps, Mme Marval. C’est, je crois, sa première exposition importante et est aussi une des plus intéressantes expositions de cette année. Le talent de Mme Marval est un mélange de franchise et de grâce. Elle peint largement et lorsqu’elle se laisse aller à sa fantaisie naturelle, à son imagination poétique, ses compositions ont une apparence allègre et charmante qui me ravit. La fantaisie authentique et vraiment personnelle est très rare dans la peinture contemporaine. Mme Marval en possède dans son dessin et dans son coloris. Et l’on ne saurait trop admirer une toile comme Les Odalisques.

M. Roux-Champion, qui expose à la galerie Eugène-Blot des aquarelles et des poteries, est aussi hardi dans son métier de potier que dans son art de peintre. M. Gustave Geffroy qui a écrit la préface au catalogue de cette exposition, nous fait savoir que l’artiste qu’il aime est « heureux ». On l’eût deviné à la joyeuse lumière qui colore ses aquarelles, à la décoration gaie des faïences, aux formes harmonieuses des terres cuites et des céramiques. Heureux l’homme heureux s’il connaît son bonheur ! Outre son bonheur, M. Roux-Champion, ce qui est mieux encore, ne manque point de talent.

[1912-02-26] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11548, 26 février 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 419-420]

Les artistes qui composent la Société moderne, dont la 4e Exposition a lieu chez Durand-Ruel, obéissent à des tendances diverses sans aller jamais aux extrêmes ni dans l’académisme, ni dans la nouveauté. Les gravures d’Alluaud sont d’une fantaisie précise et élégante. Henry Bouchard représente ici la statuaire avec de jolis bronzes fondus à cire perdue. Augustin Carrera n’avait-il pas un peu trop de facilité ? Mais son talent a fait de grands progrès. On aimera son tableau Au soleil. M. Jacques Drésa a fait mieux que ce qu’il expose cette fois-ci, mais quelle charmante couverture il a peinte sur le catalogue de cette Société ! Mme Louise Galtier-Boissière expose des fleurs qui méritent de grands éloges. Elle est une des artistes femmes qui ont droit à notre attention, et souvent à notre admiration. On connaît le grand talent de Jeanès : ses aquarelles sont toujours de beaux poèmes de grâce naturelle et lyrique. Mais pourquoi assourdit-il ses belles couleurs ? Francis Jourdain est arrivé à cette riche sobriété qu’il voulait atteindre. E. de La Villéon est en progrès : ses paysages romantiques indiquent une personnalité très forte. Voici encore les gravures de Louis Legrand, ce Guys de la pointe sèche, les belles compositions réalistes de Lemordant, les compositions décoratives de Manzana-Pissarro, les envois de Quillivic, Claude Rameau, et les beaux bijoux d’argent et d’ambre ciselés par M. Charles Rivaud.

[1912-03-05] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11556, 5 mars 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 421-422]

Exposition du Cercle de la rue Boissy-d’Anglas §

L’Épatant vient d’inaugurer son exposition annuelle. Nous reverrons d’ailleurs la plupart de ces toiles au Salon dont cet ensemble trié sur le volet n’est qu’un avant-goût.

Complétant la série de ses études pour de nouveaux costumes militaires, M. Édouard Detaille expose un petit panneau où il en a groupé plusieurs. Au Salon, le public fera un grand succès à cette charge de cuirassiers, pleine de mouvement et dont faute de catalogue, je ne saurais pas mieux préciser le titre. Comme toujours, les portraits sont la principale attraction de cette exposition.

Le portrait de femme blonde, assise sur un canapé jaune, en robe de soirée blanche et avec une étole de fourrure sur le dos, sera parmi les plus remarqués, ainsi que le portrait de Mme Marcelle Tinayre, en robe verte, à laquelle il manque un ruban de la couleur complémentaire, par Lauth, qui expose encore un portrait de jeune homme en gris.

À côté d’un coin de Versailles, M. Guirand de Scévola nous montre un grand portrait féminin où l’artiste reste égal à lui-même.

Les deux portraits exposés par M. Gabriel Ferrier : un portrait de femme et celui de M. Sedelmeyer forment sans doute, avec la toile de M. Baschet, l’envoi le plus important du Salon.

Parmi les portraits, on remarquera encore un portrait d’homme, celui d’un petit garçon par Aimé Morot, un grand portrait élégant de femme dans la neige par M. Gervex, le groupe aristocratique de M. F. Flameng, de grands portraits modernes d’Ablett, le riche portrait d’une jeune fille en Salammbô par Georges Clairin, un portrait de jeune homme en costume d’équipage de bugle par M. Jean Béraud, et différents portraits peints ou sculptés par MM. Chabas, Etcheverry, Dawant, Puech, Verlet, Antonin Carl.

Parmi les autres envois, on remarquera les nus de Roll, l’Intérieur de M. Tenré, la jeune fille lisant de M. Courtois, la femme méditative de M. Maxence, la petite fille déjeunant de M. Muenier.

Les paysages sont peu nombreux ; ils sont choisis : un crépuscule de Guignard, une jolie chose de M. Nozal…

Marie Laurencin. Robert Delaunay §

À la galerie Barbazanges, Mlle Marie Laurencin, invitée par M. Robert Delaunay, expose un petit nombre de toiles et d’aquarelles choisies pour la plupart parmi ses dernières productions. L’art raffiné et élégant de Mlle Laurencin est un des plus évidemment originaux qui soient aujourd’hui. Et si ces peintures ne rappellent absolument rien, ni par la composition ni par le coloris ni par le dessin, on découvre aisément que les sentiments et le goût qui les ont inspirées ne vont point sans analogie avec ceux qui ornaient l’âme des artistes français de la Renaissance. Et j’imagine que lorsque Mlle Laurencin peint, les Grâces et les Muses se tiennent près d’elle pour l’inspirer.

Artiste d’avenir, ainsi que Mlle Laurencin, Robert Delaunay, qui montre ici la plus grande partie de sa production, est un des rares peintres de la jeune génération qui, après avoir fait partie, tour à tour, des premières écoles artistiques, se soit isolé pour réagir contre leurs tendances uniquement décoratives. L’art de Robert Delaunay est mouvementé et ne manque pas de force. Les pâtés de maisons, les perspectives architecturales des villes, la tour Eiffel surtout, voilà quels sont les thèmes les plus caractéristiques d’un artiste qui a de l’univers une vision monumentale, décomposée en lumières violentes. Dommage que la plupart des grandes toiles de Robert Delaunay, volontairement ou non, soient inachevées. On aimerait à savoir l’effet que produit dans une œuvre très travaillée son coloris, qui a de l’intensité. Robert Delaunay occupait déjà une place importante parmi les artistes de sa génération. Cette exposition est bien faite pour renforcer la bonne opinion que l’on avait de l’intégrité de son art.

[1912-03-19] La Vie artistique

Le Salon des indépendants §

L’Intransigeant, nº 11570, 19 mars 1912, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 426-428]

C’est demain, aux baraquements du quai d’Orsay qu’aura lieu le vernissage. Un coup d’œil d’ensemble

Au moment où les Indépendants vont ouvrir leur exposition, je puis dire que depuis sept ans j’ai énoncé sur l’art contemporain dans diverses publications et dans les colonnes de ce journal des vérités que nul autre que moi n’aurait osé écrire. Ces vérités éblouissaient parfois comme une lumière trop vive. J’avais cependant la satisfaction de savoir qu’elles éclairaient une élite. On s’habitue vite à la clarté. Mes flammes ont encore allumé d’autres flambeaux. Je ne suis plus seul aujourd’hui à défendre les disciplines des jeunes écoles françaises. Mais dorénavant, comme naguère, je parlerai de tout ce qui est digne d’arrêter l’attention des artistes et du public.

Les tendances

Le Salon de cette année est un des plus importants qu’on ait vus depuis longtemps. On avait limité les envois des peintres à trois toiles. Et avec une ferveur admirable, chacun d’eux a voulu qu’un envoi aussi réduit parût au moins tout particulièrement significatif. Tout le monde a fait un gros effort. Le Salon a vingt salles de moins que celui de l’an dernier. Il ne s’étend plus à l’infini et les exposants ont envoyé ce qu’ils avaient de meilleur.

Les groupes ne sont plus aussi bien formés que les années précédentes. Et l’on trouve des peintres de même tendance dans des salles fort éloignées l’une de l’autre.

Il y a la tendance Friesz-Dufy, la tendance Vallotton, la tendance Douanier Rousseau et la tendance Matisse qui n’est plus représentée que par un très petit nombre de peintres.

On trouvera réunis, tout au fond du Salon, les pointillistes dont l’exposition est très belle avec une composition religieuse pleine de noblesse et d’inspiration par M. A. de La Rochefoucauld, les tableaux lumineux de Signac, de Mme Cousturier, de Luce. Les cubistes et les artistes de même tendance occupent la salle 20. J’apprécierai dans mon prochain article l’effort de F. Léger, de Metzinger, qui ne songe plus qu’à la grâce et à la Beauté, de Gleizes, qui a construit avec force une œuvre difficile, de Segonzac, avec une bonne nature morte de Luc-Albert Moreau, de R. de La Fresnaye, de Lhote, de Marchand, de Mme Lewitska.

À propos de quelques-uns de ces derniers artistes, une équivoque est en train de s’établir. Ils pensent esquiver les difficultés de la peinture en se laissant aller au goût déplorable pour l’imagerie.

Je soulignerai mieux, prochainement, ce que j’appellerai une interprétation erronée de l’enseignement qui émane des œuvres de Friesz et surtout de Dufy.

Le grand événement, c’est sans conteste le rapprochement entre Robert Delaunay et les néo-impressionnistes qui exposent dans les dernières salles. Décidément, le tableau de Delaunay est le plus important de ce Salon. La Ville de Paris est plus qu’une manifestation artistique. Ce tableau marque l’avènement d’une conception d’art perdue peut-être depuis les grands peintres italiens. Et s’il résume tout l’effort du peintre qui l’a composé, il résume aussi et sans aucun appareil scientifique tout l’effort de la peinture moderne. Il est exécuté largement. La composition est simple et noble. Et tout ce que l’on pourra trouver pour l’amoindrir n’ira pas à l’encontre de cette vérité : c’est un tableau, un vrai tableau, et il y a longtemps qu’on n’en avait vu.

Le tableau de Le Fauconnier, Le Chasseur, représente un effort plus grand encore. De son voyage en Italie, l’artiste a rapporté le goût des fonds pris dans la nature et un amour de la composition que Le Fauconnier sait bien ne pas confondre avec l’anecdote.

Parmi les peintres nouveaux, il faut signaler Juan Gris, Jankes, Mme Benz-Bizet.

À la sculpture, trois noms retiendront l’attention : Brancusi, Centore, Archipenko. Et maintenant, visitons le Salon en détail…

[1912-03-20] Vernissage aux Indépendants.
Il a été très brillant et très parisien. Le soleil était de la partie §

L’Intransigeant, nº 11571, 20 mars 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 428-430]

Le vernissage des Indépendants a été très couru aujourd’hui. Dès l’ouverture, ce matin, une foule compacte se pressait dans les petites salles des baraquements du quai d’Orsay. Mais M. Bérard ne pourra faire que demain sa visite. J’ai donné hier le détail des diverses tendances que suivent nos jeunes peintres. Les premières salles de l’exposition sont, comme de coutume, les moins intéressantes, quelques tableaux de-ci de-là retiennent cependant l’attention.

Salles 2, 3, 4. Un tableau inspiré par un rare sentiment de l’au-delà et signé Germaine Vasticar retient ici l’attention. Il faut signaler le singulier triptyque de Jacques Garnier, le tombeau de Jean-Jacques et surtout l’envoi de Jankes, peintre encore inconnu, d’un talent plein d’inquiétude. L’Armide et la Vénus de Kern sont intéressantes. Avec des sujets anciens, Kern fait de la peinture nouvelle. Mme Andrée Benz-Bizet méritait mieux que d’être exposée dans les premières salles. Elle a des dons certains de coloriste. Mentionnons encore les paysages divisionnistes de Leveillé.

Salles 5, 6, 7. L’envoi de Mignote est le plus curieux de ces salles et n’est pas un des moins intéressants du Salon. Mignote rappelle parfois Rousseau, mais un Rousseau qui n’aurait pas été au Mexique. Ses tableaux ne manquent pas de force et il s’élèvera bientôt, s’il le veut, jusqu’à la composition décorative. M. Jacques Lederer imite Mme Gyp quand elle dessine sous le nom de Bob, et M. Jack Yeats expose une folie représentant un homme dans un tonneau d’où il lance des bâtons.

Salles 8, 9, 10. Voici Hervé, l’impressionniste, un vrai peintre populaire qui vend sa peinture en plein air, voici un joli petit paysage de E. de Beaupré, des tableaux intéressants de Barret qui rappelle un peu Courbet.

Salles 11, 12, 13. Citons les noms de Dameron, de Goldner, de Lemaître qui rappelle encore le Douanier et qui expose des paysages minutieux et charmants.

Salle 14. Dubois est une sorte de Rousseau trop lâché et sans âme.

Salle 15. Les gens pressés feront bien de ne visiter le Salon qu’à partir de cette salle où se trouvent les premières œuvres vraiment significatives. Le Russe Chagall expose un âne d’or fumant de l’opium. Cette toile avait offusqué la police. Un peu d’or rajouté à propos sur une lampe délictueuse a tout arrangé. Encély expose un tableau touchant de provincialisme bébête et délicieux. René Picard du Chambon, poète inconnu et du premier ordre, expose ici des tableaux vaguement spirites. Paul Jat-Belle-Isle est un paysagiste dont le dessin rappelle Rousseau tandis que son coloris évoque celui de Van Dongen dans ses petits tableaux.

Mérodack-Jeaneau s’est entièrement renouvelé. Il évolue dans le sens de Verhœven… Stuckgold est le peintre le plus important de cette salle. Il expose une grande décoration dont le dessin s’apparente encore à celui de Matisse, tandis que le coloris est maintenant entièrement personnel.

[1912-03-25] Le Salon des indépendants.
Suite de la promenade à travers les salles §

L’Intransigeant, nº 11576, 25 mars 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 430-431]

Reprenons notre visite à la salle 16 où se trouvent les envois de Cardoso, le portrait par Saunier du jeune et excellent helléniste Mario Meunier, qui semble commenter les vers de Nonnos sur Narcisse. L’envoi de Verdilhan, peintre passionné, violent, est le plus significatif de cette salle. Il faut que cet artiste obéisse à son instinct et l’on ne peut lui souhaiter qu’une chose : l’inspiration qui lui dictera un jour une grande œuvre.

Salle 17. Mme Exter se souvient des anciennes études de Delaunay, dramatiques comme des écroulements. Dans cette salle n’exposent que des étrangers. L’envoi de Mme Lewitska est un des meilleurs envois féminins du Salon. Elle a regardé les paysages du Douanier, mais sa personnalité est restée entière et le sentiment qui anime sa toile, La Campagne, est large comme ces chœurs que chantent les villageois dans son pays. Kandinsky expose les Improvisations qui ne sont pas sans intérêt, car elles représentent à peu près seules l’influence de Matisse. Mais Kandinsky pousse à l’extrême la théorie de Matisse sur l’obéissance à l’instinct et il n’obéit plus qu’au hasard. Mme Münter nous montre ce qui se passe dans le ménage d’un végétarien pauvre de Montparnasse, et ce n’est point réjouissant. Les études de Goetz dénotent un tempérament d’artiste qui se cherche. Juan Gris expose un Hommage à Picasso, où il faut louer surtout un grand effort et un grand désintéressement. L’envoi de Juan Gris pourrait s’appeler le Cubisme intégral, et un peintre tchèque, auquel le hasard qui préside à la distribution des patronymes attribua le nom de Kubista, se promenant hier aux Indépendants afin de chercher les œuvres de ses presque homonymes français les cubistes, après avoir fait le tour du Salon, s’arrêta devant les tableaux de Juan Gris et y serait encore si le fâcheux « On ferme ! » n’avait interrompu sa méditation.

Salle 18. La peinture de M. André Lhote est un compromis entre les diverses tendances que se partagent nos jeunes peintres de talent. Ses images ne pourront manquer de plaire à ce grand enfant, le public. J’aime beaucoup le dessin qu’expose Marchand, j’aime moins sa grande image populaire, le Labour, il y a bien là des recherches curieuses de mouvement, mais j’aime mieux l’envoi de Mlle Bailly, qui a su, en un an, élever son art, et dont les grandes figures déplaisantes par leur coloration lie de vin sont d’une composition très estimable. Les vues de Laon de Lotiron sont probes et calmes. Dusouchet expose des fresques auxquelles il m’est impossible de pardonner leurs tristes couleurs. Voici Tobeen, dont les Pelotaris forment une composition agréable, où s’agitent une dizaine de portraits de M. Olivier Hourcade, grand maître du cubisme en Aquitaine. Verhœven envoie des tableaux moins colorés, mais plus construits, Frank Burty ou le cubiste timide, Suzanne Valadon, Pierre Huard, etc.

[1912-03-27] Vernissage.
Le Salon de la Société des dessinateurs humoristes.
Un second vernissage aura lieu ce soir, de 9 heures à minuit §

L’Intransigeant, nº 11578, 27 mars 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 438-440]

Aujourd’hui, le soleil riait de toutes ses forces, c’est qu’il visitait le Salon de la Société des dessinateurs humoristes, 64 bis, rue La Boétie. Les Français n’ont pas oublié le grand art du rire. On verra avec quel talent Hansi et Zislin se chargent d’enseigner cette vérité aux Allemands. Aucun homme, sinon Molière, ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. Voici Willette avec Tignasson la Sale, aux belles mirettes, Willette qui est le Musset du dessin. Voici Chéret qui porta haut l’art de décorer les rues. Voici Léandre, le Jordaens de la caricature et dont les dessins eussent désopilé la rate du jeune Gargantua. Voici Léone Georges-Reboux, princesse de mille et une nuits qui montre comment on peut être persane sans cesser d’être française. Voici Louis Morin, qui a rapporté de Venise et de Nice des choses pimpantes et charmantes. Guy Arnoux renouvelle l’art populaire des tableaux à horloge. Moriss, dans ses légendes, est encore homme de théâtre et ses bonshommes se tordent de rire comme ceux qui les voient. Voici Maxime Dethomas qui a rénové l’art du décor, des costumes et de la mise en scène. Voici Jules Depaquit, dont la renommée n’est pas encore à la hauteur de son talent, qui est du premier ordre.

L’exposition rétrospective des œuvres de Delannoy fera apprécier les dons de cet artiste, avivera les regrets de ceux qui savaient ce qu’on en pouvait attendre.

Voici les paysanneries de Jean Guiet, les envois de G. Ri, d’Auglay, de Lucien Laforge, de Laboureur, de Léon Kern, les femmes d’Henri Detouche, dont l’envoi est charmant.

Jacques Drésa expose une turquerie exquise. Voici Édouard Bernard qui a illustré le Vieux marcheur, d’Henri Lavedan. Voici Dollian, Mlle Mia Hélen, Louis Icart, Grellet, Florane, Luc Leguey, Louis Malteste, Misti, Maurice Motet, Jehan Testevuide, Abel-Truchet, Weiluc. Galanis est au courant de toutes les nouveautés artistiques et ne les dédaigne pas. Son dessin a de l’atticisme. Voici Gir et ses danseuses, Gir a un talent délicat et très personnel. Voici le buste de Georges Normandy, par Henrich. Citons encore les envois de Mlle Renée de Vériane, de Bernard Boutet de Monvel, de René Berger, de Paul Bour, de Th. Barn, de Mlle Cahen, de Cesbron-Lavau. Voici Charly et ses troupiers, frères cadets du merveilleux Chapuzot de notre enfance. Voici Gil Baer, Gayac, Gravelle, Falké, Formisy, H.-P. Gassier, André Hellé dont le talent est si divers et sait être cocasse à souhait. Louis Jou a de la force et sait observer.

Il faut mentionner Illero, Léo Labusquière, Grass-Mick, Puechmagre. Poulbot, interprète ému et émouvant des gosses, expose ici des œuvres délicieuses. Je cite Vallée, Trilleau, Touchet, Stephen, Stecchi, Sevelinge, Rebelli, Pozzi, Jeanne Pétua, Parcel, Ochs, Nollat, Michot, Matet, Georges Redon, Marc Saurel, Synave, Thomen, Valvérane, Chastenet, Callot, Berson, Berquin, Beppe, Gillet,

Golden, Guérin. Markous raille avec esprit les diverses écoles de la peinture moderne, cubisme, fauvisme, pompiérisme et futurisme. Jean Véber, c’est l’ironie lyrique. Carlègle a illustré à merveille La Rôtisserie de la reine Pédauque. Les Revenants, de Tiret-Bognet, imposent la comparaison avec Raffet. Voici H.-G. Ibels dont les œuvres aiguës sont toujours surprenantes. Le temps n’est pas loin où l’on découvrira ce grand artiste. Voici Hermann-Paul, observateur impitoyable, Widhopff, Charles Martin, Maurice Neumont dont le talent incisif sait dégager la grâce des sujets qu’il traite, O’Galop, etc.

Le triomphateur de ce Salon c’est incontestablement Poulbot auquel beaucoup de ses confrères ont voulu rendre un hommage dont il est digne. Dans quelques jours, dans les sous-sols, on ouvrira un Musée des horreurs, dont il sera reparlé. Et maintenant, à grand renfort de bésicles, allez contempler les horrifiques et désopilantes images des dessinateurs humoristes.

[1912-04-02] La Vie artistique

Robert Mortier §

L’Intransigeant, nº 11584, 2 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 440-441]

Ce fut un vernissage élégant, à la galerie Devambez. Théoricien du billard, musicien distingué, M. Robert Mortier est encore un peintre de talent.

Curieux et raffiné, l’artiste a étudié toutes les nouvelles formules dont s’inspirent aujourd’hui nos jeunes peintres. L’art de Cézanne l’a retenu longtemps ; Monticelli l’a séduit par ses pâtes qui semblent faites de pierres précieuses écrasées, voyez D’un coin du parc ; Van Gogh lui a beaucoup appris, voyez les Collines de Compiègne ; Matisse a poussé devant lui ses grands cris colorés, voyez Matin ; M. Mortier a regardé la lumière avec Sisley, voyez Juillet sur les maisons du faubourg, Routes et maisons ; les recherches du cubisme même ne lui sont point étrangères et un grand nombre d’études témoignent ici de sa volonté de construire. J’ose avancer que ces essais, qui ne sont point timides, forment la partie la plus intéressante de cette exposition, voyez Arbres et eau, Une ville au loin, Route et montagne, Aspect et montagne, Étang en forêt. Ces recherches de dessins et de coloris combinés se retrouvent dans une toile excellente, Dans le jardin, où les couleurs vives, diverses s’illuminent harmonieusement. Il faut mentionner encore une étude fine et délicate, Arbre sur le ravin. Robert Mortier est un peintre sensible et suffisamment personnel pour ne pas craindre les influences. Son talent n’est point forcé et a de la fraîcheur. On remarquera enfin de charmants empâtements qui forment des bouquets de fleurs, de jolis pastels, quelques figures…

[1912-04-03] Le Salon des indépendants.
Fin de la promenade à travers les salles du quai d’Orsay §

L’Intransigeant, nº 11585, 3 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 431-434]

Salle 19. Le meilleur tableau de cette salle et l’un des meilleurs du Salon est celui que Mlle Marie Laurencin a intitulé Femmes et éventails. C’est une composition gracieuse, personnelle et nouvelle par l’arrangement des lignes et par le choix des couleurs. L’envoi de Vlaminck ne montre pas où en est aujourd’hui cet artiste dont nous avons vu dernièrement des œuvres plus récentes. Le tableau militaire de R. de La Fresnaye est d’un art moins pur que celui de l’an dernier. Cette fois, il rapetisse un peu son sujet. Son Portrait de femme, qui paraît moins réussi, dénote cependant un effort plus sérieux et très personnel, surtout dans le coloris.

Luc-Albert Moreau nourrit le songe d’une peinture voluptueuse et mélancolique : il peint des corps pleins de langueur… « et tristes comme l’amour même ». Cette pointe, d’un sonnet admirable de Théodore de Banville, on peut la répéter devant la nature morte de D. de Segonzac, Vénus de plâtre, où la lumière joue avec art sur les formes où revivent la Beauté qui suivait le chemin de Paros et l’Antiquité qui tressaille encore sous l’amas des ruines. Mentionnons encore les envois de Billette, de Monnissieux, de Peer Kroog, de Destable, qui fournit une rime trop facile à détestable.

Salle 20. C’est peut-être la salle la plus importante du Salon. Les gens clairvoyants sauront y voir autre chose que des folies. J’ai parlé des tableaux de Le Fauconnier et de Gleizes. Celui de F. Léger mérite aussi l’attention. C’est une œuvre inachevée qui ne peut frapper que des esprits avertis. Elle s’apparente pour le sujet aux œuvres de Seurat et le dessin de Léger a cet esprit qui distingue le maître du point.

Molière et Voltaire eussent goûté ce peintre. Metzinger veut s’élever jusqu’à la grande tradition. Il a compris la leçon d’Ingres. Son Port de mer est une toile parfaite qui figurerait fort bien au Luxembourg où l’on ne voit rien des ouvrages de nos peintres nouveaux. Il n’est peut-être plus temps de parler de cubisme. Le temps des recherches est passé. Nos jeunes artistes veulent maintenant réaliser des œuvres définitives.

Il s’agit avant tout de ne pas confondre la peinture, l’imagerie, l’art décoratif et la caricature…

Salles 21 à 30. Citons Hayden, Kirstein, Chabaud, La Forêt, Mme de Jongh qui se souvient de Matisse, L’Écuyère de Vincent Anglade. Les envois charmants de Mme Ilma Graf, les scènes de bal de Hourtal, les gracieuses peintures de M. Le Serrec de Kervilly, les envois de Marcel Lenoir, les belles marines de Pierre Bertrand, les tableaux d’Auclair d’Aly, peintre agréable, de Janssaud, de Deslignères, de Pierre Brune, artiste curieux, de Villard, de Delaporte, de Sivade, de David Wallin, enveloppé, les envois de Destrem qui mérite qu’on le remarque, de Laurent Gsell, de Mary Franklin, de Vasquez Diaz. Augustin Carrera est en grand progrès, c’est un peintre bien doué.

Salles 31 à 36. Il faut mentionner Benvin-Auran, savoureux et sincère, Vallet, Evelis Torent, Bourly, Pann qui rit avec douceur, Gaston André fin et habile, René Juste qui aime la noblesse des petites places provinciales, Bausil qui célèbre avec enthousiasme et talent la lumière de son Roussillon, Harard, Périnet peintre des crépuscules verts et pâles, Gaston Prot, la Femme en rose de Marcel Roll, Marinot que l’on place toujours mal et qui mérite l’attention par de rares qualités, Perrou, Anselmo Bucci dont La Japonaise est une bonne toile peinte avec une belle franchise de coloriste, Bendu, Urbain dont les fleurs sont groupées avec harmonie, Bernouilli, Parent et ses natures mortes conçues dans un art très vivant, Fiebig dont on connaît des œuvres plus décidées, plus fortes, est un peintre de valeur.

Salles 37 à 41. Fornerod change de manière, il se tourne maintenant vers l’élégance. Les fleurs de Foske font songer à Matisse. Mlle Astrid Holm a un talent pénétrant de dessinateur. Voici Tristan Leclère qui garde pour la poésie son surnom de magicien, Klingsor.

Voici encore Audibert, Hugonnet, Delfosse, Barat-Leroux, portraitiste de mérite. Marcel Fournier, qui a rapporté de Madagascar des toiles délicatement nuancées et d’un sentiment colonial intense, Makowski, peintre d’un talent véritable dont nous aurons sans doute à reparler. Zak, Lepreux, Hassenberg, Piet, Chapuy, Charlot, Roustan et ses recherches très loyales, Chenard-Huché avec de jolis paysages provençaux, Finch qui rappelle Vallotton, Lacoste peintre de Francis Jammes, Marquet, peintre déjà illustre, Camoin, que Cézanne encouragea. Asselin, dont l’instinct acquiert sans cesse plus de sûreté, Dufrénoy, Mlle Charmy, Lanrade, Lebasque, toujours ensoleillé, J. Puy, dont l’envoi montre une maîtrise évidente, Charles Guérin, Manguin, Robin, qui dessine sobrement et avec force, Rouault, peintre puissant et dépouillé dont les compositions sont irréprochables. Séverin Rappa, Victor Dupont avec deux nus lyriques et bien modelés.

Salle 41 à la fin. Jacques Blot a fait de grands progrès. Sa Jeune femme lisant est une œuvre de valeur. Blanchet Maurice dessine avec talent. Deltombe est fait pour la grande décoration, qu’on lui confie des murs à peindre. J’ai dit tout le bien que je pense de la grande toile de Robert Delaunay, La Ville de Paris. Ferninges est amusant et poétique. Mme Georgette Agutte peint des œuvres nerveuses et violemment exécutées, Alexandre Séon peint tristement ses rêves d’humaniste, Francis Jourdain n’a envoyé qu’une toile qui est excellente. Voici encore Ottmann, Josué Gaboriaud, dont les œuvres ont de la noblesse et sont bien équilibrées. La dernière salle contient les envois des néo-impressionnistes dont j’ai parlé : le grand Signac, A. de La Rochefoucauld, André Faure, Jousset, Reymond, Rodo, Luce, etc., etc.

Sculpture et art décoratif. Les envois de sculpture sont peu nombreux à ce Salon. Ils sont cependant très significatifs. Voici Centore, qui peut hardiment sculpter de grandes œuvres, Brancusi, sculpteur délicat et très personnel dont les œuvres sont des plus raffinées, Archipenko, qui a le sentiment de l’élégance comme l’avaient certains imagiers gothiques, Lehmbruck, dont le talent fait passer sur tout ce que les statuaires de Düsseldorf lui ont légué de banal et de guindé, Agéro, qui cette fois a réalisé un beau buste, simple, probe et d’un noble sentiment avec une technique très neuve. Les arts décoratifs n’ont fourni que très peu d’envois. Citons les reliures, de Mare, qui sont charmantes et personnelles.

[1912-04-04] Vernissage §

L’Intransigeant, nº 11586, 4 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 441-443]

Les Pastellistes français. L’inauguration aura lieu ce soir, à 9 heures §

Ce soir, à 9 heures, aura lieu à la galerie Georges-Petit l’inauguration de la 28e Exposition de la Société des pastellistes français, sous le patronage de Mme la marquise de Ganay. On y verra quatre pastels éblouissants et profonds d’Albert Besnard, six morceaux charmants d’Abel Faivre, et notamment sa femme rousse où chantent des bleus délicats, les danseuses de Gervex, des portraits de Léandre, de Le Riche, des impressions de montagnes qui montent vers le ciel comme des prières par M. Lévy-Dhurmer, des bords de Marne par Léon Lhermitte, des paysages d’eau excellents par Luigini, un Soleil couchant sur le marais qui semble le poème du recueillement par E. R. Ménard, de bons paysages de Provence par Moutenard, des impressions lumineuses rapportées d’Italie par Paillard, une marine intéressante par Noyal, les fantaisies où Jean Veber met ses songes ironiques et poétiques, un Cabaret, une Princesse couleur d’aurore dansant avec un roi nain au milieu de truands et de violoneux.

Citons encore parmi les pastels que l’on remarquera le plus les portraits intelligents et sensibles de Mlle Breslau et les envois d’Ulmann, de Thévenot, de Fr. Rivoire, Rémond, de G. Picard, de S. Loup, de Guirand de Scevola, de Gaston Guignard, de R. Gilbert, de Dumont, d’A. Douchez, de P.-E. Cornillier, de F. Charlet, de R. Billotte, les Venise d’Abel-Truchet et les jolis portraits gris et fins de M. Axilette.

Au musée Cernuschi §

M. d’Ardenne de Tizac a entrepris de nous faire connaître les meilleures œuvres d’art asiatiques des collections particulières. Après nous avoir révélé les tapis chinois, les statuettes en terre cuite de l’époque Tang, les jades, les ombres, les pierres tombales chinoises, il invite le public à venir voir des peintures du premier [ordre] venues de Chine. Ces pièces sont de toute beauté et l’on sait que les belles peintures chinoises sont rares en Europe, car les amateurs célestes les conservent jalousement.

Voici les anciens bronzes. C’est une des nouveautés de cette exposition, voici encore les vieux jades. Tout cela est admirable et ceux qui aiment les arts de l’Asie ne manqueront point de faire une visite au musée Cernuschi.

Nos décorateurs feraient sagement en interrogeant les vieux maîtres chinois qui leur révéleront peut-être des secrets importants.

L’attraction, aux yeux du public, sera incontestablement le jardin japonais, jardin minuscule aux arbres nains aussi anciens que les vieux arbres de nos forêts.

Il est juste de citer les noms de ceux qui ont bien voulu tirer de leurs collections ces œuvres d’art infiniment précieuses pour les prêter au musée Cernuschi et au public. Ce sont MM. Bensen, Ed. de Rothschild, Ph. Berthelot, Bing, Bonassé Lebel, Bullier, de Cane, E. Chavannes, le comte Desmazières, Jacques Douet, Mme Julien Fau, le docteur Fournier, Mme E. Gallé, le docteur Gieseler, R. Fry, E. Guimet, Heliot, Henraux, Kann, Mme Langueil, Mme la princesse E. Murat, Meyer, Michon, Marteau Petrucci, Rivière, Rosenberg, vicomte M. Gartigues, comte de Semallé, Stoclet, Vever, Viau, Ch. Vignier, Vissière.

[1912-04-13] Au Salon.
Avant le vernissage de la Nationale §

L’Intransigeant, nº 11595, 13 avril 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 447-449]

Visite officielle du président de la République. Coup d’œil d’ensemble

À 2 heures, cet après-midi, le président de la République et Mme Fallières, accompagnés de M. Ramondou, secrétaire général de la présidence, sont arrivés au Grand Palais.

Reçu par le président de la Société nationale des beaux-arts, le président de la République a visité les diverses salles du Salon, s’arrêtant de-ci de-là devant les toiles ou les marbres qui lui semblaient le plus remarquables.

À 3 heures et demie, la visite était terminée ; le président de la République regagnait aussitôt l’Elysée.

Les différences qui caractérisent les quatre grands Salons s’effacent peu à peu. Dans peu d’années, on ne les distinguera plus l’un de l’autre. Les hardiesses de la peinture moderne ont pris d’assaut les Salons officiels et cette année, celui de la Nationale ressemble comme un frère au Salon d’automne.

Qu’on ne regrette pas cette vie nouvelle, tant de fraîcheur et de talent inquiet ! D’autre part, tandis que la majeure partie des peintres français s’éprennent de nouveautés, il y a un petit groupe de peintres qui défend avec maîtrise la peinture ancienne.

Il ne s’agit pas de ceux qui ont revendiqué le nom de « pompiers » et qui sont des indépendants qui s’ignorent et manquent d’audace. Je veux parler d’Armand Point qui pousse le souci de la maîtrise jusqu’à patiner ses tableaux comme le temps a fait aux peintures des musées, je veux parler d’Anquetin que Franz Hals et Rubens n’empêchent pas de dormir, puisqu’il n’ignore aucun de leurs secrets, je veux parler encore de José-Maria Sert qui expose un grand plafond de salle à manger où, sans imitation directe, l’artiste a rivalisé avec les Vénitiens, mais sans vaine recherche de vétusté. Il ne s’agit point, en effet, de pastiche. Ce plafond est un des envois importants du Salon, et le fond est entièrement indépendant des figures. Je veux parler surtout de Zuloaga, artiste de premier ordre qui expose trois morceaux qui seront peut-être les plus remarqués au Salon : La Victime de la fête, Le Christ du sang, Mon oncle Daniel et sa famille.

Les sujets de Zuloaga sont modernes, il peint comme les maîtres espagnols et cela est parfaitement légitime. Ces peintures cependant sont avant tout des tableaux de musée et qui, ailleurs, ne seraient point à leur place. Je veux parler encore de M. Caro-Delvaille qui expose des décorations où il y a de belles nudités païennes et enfin de M. Maurice Denis qui veut rejoindre les maîtres par l’inspiration, par la composition, et dont la technique est toute moderne. Les quelques artistes que je viens de citer seraient plus fondés que n’importe quels autres à revendiquer le nom de « pompiers », s’il est vrai que dans un sens euphémique ce péjoratif serve désormais à désigner les disciples des peintres anciens.

Outre un petit nombre d’artistes misonéistes, il y a à la Nationale les toiles de bon nombre de peintres qui se soucient d’affirmer leur personnalité. On admirera sans réserve le portrait du Pianiste Sauër, par Albert Besnard, et l’important envoi de Lepère qui mérite d’être mis tout à fait à part comme un ensemble neuf et excellent. Les Éléments d’Aman-Jean constituent un effort considérable durant lequel l’artiste s’est entièrement renouvelé. La Marguerite au sabbat de M. Dagnan-Bouveret n’est pas non plus une toile négligeable, loin de là. De jeunes talents comme ceux de MM. Desvallières, Flandrin, Guérin, Lebasque, Bausil, Cariot apportent de la vie et de la couleur. L’envoi important de Raffaëlli, les Fresques de Baudouin, le Printemps à Volendam d’Hanicotte méritent l’attention de tout le monde. Citons encore, au hasard, les envois de MM. de la Gandara, Boldini, Gaston Prunier, Ernest Vauthrin, Lévy-Dhurmer, Abel-Truchet, Gabriel

Biessy, Auburtin, Malherbe, Jean Béraud, E. Burnand, Carrier-Belleuse, Le Sidaner, Dagnaux, Gervex, Gottlieb, A. Roll, Marcel Roll, Willette, etc., etc., et de Mlles de Boznanska, Louise Breslau, Marthe Stettler, Mme la princesse Murat, Mme Mutermilch, etc., etc.

À la sculpture, dont je parlerai demain en détail, c’est la Pénélope de Bourdelle qui occupe la place d’honneur, car Rodin n’a rien envoyé. Aujourd’hui, contentons-nous de mentionner les envois les plus remarquables : ceux de Despiau, de Marcel-Jacques, de Mlle Poupelet, d’Elisée Cavaillon, de Wittig, de Wiérik, le Laurent Tailhade de Niederhausern-Rodo, le haut-relief d’Andreotti, et les œuvres de MM. Philippe Besnard, Henry Arnold, Desbois, Halou, Durousseau, Aronson, Bartholomé, Mme Camille de Sainte-Croix, Fix-Masseau, Froment-Meurice, etc., etc.

[1912-04-14] Choses d’art.
Vernissage du Salon de la Nationale §

L’Intransigeant, nº 11596, 14 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 449-451]

Foule bigarrée, femmes élégantes, fourrures, le beau soleil, un froid de chien, des groupes discutant devant les Zuloaga, les Besnard, les Maurice Denis, le plafond de Sert, tournant autour des statues de Bourdelle, de Despiau, de Marcel-Jacques, de Wittig, s’attardant dans le beau jardin si bien orné d’une fontaine d’Halou et des poteries de Roche. Voilà le bilan du vernissage d’aujourd’hui.

La sculpture

La Pénélope de Bourdelle est une œuvre puissante, d’un effet décoratif saisissant. C’est la statue de l’Espoir et du Désespoir à la fois.

Belle Philis, on désespère
Alors qu’on espère toujours.

Le buste de femme du même artiste retiendra peut-être davantage encore par sa vigueur et sa vivante simplicité.

Un buste en marbre de Despiau est une des œuvres les plus lumineuses de la sculpture moderne. Voilà Despiau sorti du style. Il aborde maintenant la vie avec franchise. Ce buste, où l’influence de Rodin est manifeste, est cependant par la douceur et la subtilité des lumières qui l’éclairent une œuvre très personnelle.

Je mets hors de pair cette Poursuite du rêve où Marcel-Jacques a mis tout son labeur, toutes ses méditations. Il a poursuivi longtemps comme un rêve la réalisation de cette œuvre simple et grande. Elle a des qualités de premier ordre. On aimera aussi les bustes de jeunes filles du même artiste.

L’Ève de M. Wittig évoque cette géante aux formes parfaites qu’avait imaginée Baudelaire. Nos sculpteurs sont revenus aux formes simples et pleines. Ils s’éloignent de plus en plus de cet art fragmentaire qui, ces dernières années, avait été le seul but de leurs efforts. L’Ève de Wittig est un exemple excellent des nouvelles tendances de la statuaire qui ne bannit aujourd’hui ni le style ni la vie.

La Frise nuptiale de M. Andreotti est un morceau vigoureux et sans maniérisme. Elle est d’un bel effet décoratif, pleine de noblesse et de sentiment.

Il faudra regarder avec attention les statuettes d’Arnold, sculpteur de talent, dont on peut beaucoup espérer. Les portraits d’hommes, bronzes de Philippe Besnard sont aussi parmi les œuvres excellentes de ce Salon qui est le plus important de tous pour la bonne sculpture qui s’y trouve exposée. Je signale encore le beau masque de Théophile Gautier par Dejean, un buste de femme par Desbois, l’Éros, œuvre intéressante au point de vue des lignes et des volumes par Durousseau.

L’exposition d’Halou est très importante, j’en reparlerai à propos du jardin.

Les bustes de Wlérick ne valent peut-être pas ceux qu’il exposa l’an dernier. Son envoi est cependant parmi ceux qui comptent. L’Ensemble décoratif de Cavaillon me paraît être une œuvre du premier ordre. La Baigneuse de Mlle Jane Poupelet est grande malgré ses petites proportions. Dommage qu’il y manque la tête et que cette œuvre se réduise ainsi à un fragment.

L’envoi de Niederhausern-Rodo retiendra longtemps. Le portrait de Laurent Tailhade qui ressemble ainsi à un empereur romain est un morceau d’un grand caractère ; voici encore le Supplice du feu, œuvre nerveuse et inquiétante d’une patine singulière.

Voici un buste de Bartholomé, le portrait de M. Bellan par Mlle Demagnez, le portrait de M. Messimy et les Cuirassiers de M. Froment-Meurice, le portrait de M. Claretie par M. de Saint-Marceaux, les bustes où il y a de la puissance de Mme L. Ochsé, une scène impressionnante, intéressante Chez la couturière, par Mme de Sainte-Croix, et les envois de MM. Bourgouin, Bugatti, Carabin, Fix-Mas-seau, Lamourdedieu, Mars-Valett, Ed. Waller, Henri Vallette, Léonard, etc.

[1912-04-16] Le Salon de la Nationale.
Promenade à travers les salles §

L’Intransigeant, nº 11598, 16 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 451-452]

Salle 1. On regardera le Ballet russe qui a inspiré M. Hochard comme il a inspiré beaucoup d’artistes. Son 14 Juillet en province est une toile amusante ainsi que sa Procession sortant de la cathédrale de Rouen. Henry-Baudot continue à faire galoper des poulains. Il a peint aussi un tigre que monte une bacchante nue. Gaston Guignard nous montre toujours des troupeaux de moutons dans la brume. Citons encore la danseuse espagnole et les baigneuses de Lewysohn, le portrait de femme de Delécluze, la femme aux fourrures noires de Boldini, un groupe élégant d’Ablett, la femme à l’ombrelle de Leempoels, La Fête au village de Lambert et passons à

Zuloaga

dont les trois grandes toiles constituent cette année la véritable attraction du Salon de la Nationale.

Dans ces trois tableaux l’artiste a voulu, non pas copier la nature, mais donner en s’inspirant de la réalité, une vision synthétique de l’Espagne, sol et race. Pour cela, il a pris le parti de caractériser de façon romantique la vie de famille, les divertissements et le mysticisme des Espagnols. Mon oncle Daniel et sa famille, où un portrait de vieille femme assise, à gauche, est un morceau excellent et d’un sentiment très juste. La Victime de la fête, c’est le lamentable cheval de corrida qui se profile sanglant sur un paysage dénudé de la Vieille Castille. Enfin le Christ du sang avec ses personnages maigres à la Greco, les cierges, le Christ livide et saignant, à chevelure de femme, est une image assez précise de la religion mystique et sensuelle qui fait le fond des croyances en Espagne où se déroulent encore des processions de flagellants, où la joie de la douleur transporterait encore les âmes comme au temps de sainte Thérèse.

Cependant, on ne sent point, dans cette toile à tendances mystiques, l’inspiration qui animait le Candiote dont les œuvres si dépouillées unissent aux beautés de l’hellénisme toutes les splendeurs de la foi chrétienne.

Cette réserve faite, on est plus à l’aise pour louer les qualités qui se trouvent dans les œuvres de Zuloaga.

Salle 2. Guirand de Scévola y expose des portraits : celui d’une jeune femme, celui de M. Pierre Laffitte et celui du professeur Widal. Je signale aussi une petite toile délicate que l’on a accrochée un peu trop haut : Bruges la Morte par M. Ernest Vauthrin. Voici encore l’excellent envoi de M. Eugène Burnand, des impressions de jardin et une Maternité d’un sentiment simple et juste. Les petites toiles de Myron Barlow sont charmantes dans leur préciosité sentimentale et avec leurs tons attendris.

[1912-04-18] Le Salon de la Nationale.
Promenade à travers les salles §

L’Intransigeant, nº 11600, 18 avril 1912, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 452-455]

Dans la salle 3, les six paysages de Raffaëlli règnent : arbres riverains, villages qui se reflètent dans le Loing ; Antibes et la lumière méditerranéenne. Il faut mentionner aussi un Petit port hollandais, par Ernest Vauthrin ; la Femme au bracelet de jade, par Lavery, les Danseuses de Carrier-Belleuse, la Femme en rose de Gsell, le Portrait du général Liberman, par Jean Gounod ; les Contrebandiers, de Michel Cazin, et le Baiser au clair de lune, de Jean Sala.

Salle 3 bis. Laszlo a peint un bon portrait de la duchesse de Rohan. Abel-Truchet a rapporté de Venise des impressions vraies. La Revue de Spithead, par Louis Gillot, présente les figures un peu gauches qu’on retrouve souvent dans les commandes officielles destinées à commémorer un événement. Voici un beau Portrait de M. Hüe, par Georges-Bertrand, les notations orientales de Girardot, et les bretonneries de David Millet.

Salle 3 ter. On y remarquera surtout la décoration d’une sensualité païenne que M. Caro-Delvaille a composée pour une maison de Buenos-Ayres. Le Bel Été, Le Bosquet de Pan, Les Présents de la terre sont des œuvres inspirées de la Renaissance, mais qui ne manquent point de quelque fraîche spontanéité. Le groupe de Charlet, qui représente la famille d’un bourgmestre flamand, exprime excellemment le caractère de la race. C’est un des bons envois du Salon. Je signale encore l’Atelier de couture, de M. Brindeau de Jarny, les Bébés d’Elisabeth Nourse, et un portrait de M. Marcel Hutin par Fidrit.

Salle 4. Le Matin, de M. Aman-Jean, me paraît être la meilleure peinture de cette salle. Voici encore un bon portrait de M. Victor Margueritte, par Gabriel Biessy, qui expose aussi quelques-uns de ses souvenirs de voyage en mer. M. Gaston Prunier a peint un Entouré de montagnes, impression grandiose de nature. Citons les envois de Giran-Max, Henry Gsell, Albert Aublet et un portrait de Mme Émile Zola, par Desmoulin.

Salle 4 bis. M. Valentin de Zubiaurre, dont le nom pourrait être le titre d’un poème de Francis Jammes, est un imagier émouvant. Le carton de Willette, Le Moulin de la Galette, est une œuvre charmante, tendre et spirituelle. Voici Le Bon Larron, de Desvallières, qui témoigne d’une âme inquiète. Les portraits de Mlle de Boznanska, expressifs et délicats. La Danseuse de Lebasque, toile pleine de lumière, et surtout les paysages de Lepère, lumineux, aérés, bien dessinés, francs, et peints dans de justes et belles tonalités.

Salle 5. Le grand panneau décoratif qu’Aman-Jean a peint pour la nouvelle Sorbonne est le résultat d’un gros effort pour l’artiste qui a donné plus d’intensité à son coloris. Cependant, Aman-Jean n’a exprimé que faiblement l’allégorie des Éléments. Quelques détails toutefois ont de la grâce. Les paysages romantiques de M. de La Villéon évoquent poétiquement la féerie des frondaisons mystérieuses.

Salle 6. Montenard nous montre sainte Madeleine quittant la Sainte-Baume : il nous la fait voir aussi prêchant les mariniers de Marseille. Une foi douce et simple anime ses jolies compositions. Henri Morisset a peint un portrait intelligent et vigoureux de M. Raoul Pugno.

Salle 6 bis. Il y a de la beauté dans l’œuvre émouvante de M. Dagnan-Bouveret, Marguerite au Sabbat. Voici un portrait d’acteur par une célébrité portugaise, M. Columbano. Voici encore les paysages de Lebourg, de Claus, les fleurs de Mme Louise Galtier-Boissière, et les portraits de MM. Raffaëlli, Ad. Brisson, Marius Vachon, par Weerts.

Salles 6 ter et 7. Les compositions un peu convenues d’Auburtin ; les peintures pleines de virtuosité d’Anquetin ; des nus intéressants de Marie-Paule Carpentier et de M. Saglio ; enfin une sorte de Piété émue de Pilichowski.

Salle 8. M. Maurice Denis donne de plus en plus dans le convenu, sauf cependant dans quelques figures de son Âge d’or, où il se laisse franchement aller à son sentiment de la vérité, et qui sont excellentes. Autour de Maurice Denis se sont groupés quelques nouveaux venus : Charles Guérin dont la palette est si personnelle, Maufra, Cariot et Louis Charlot dont Le Buveur mérite d’être remarqué.

Salle 9. Jean Veber nous montre l’humanité tirant le diable par la queue, et d’autres toiles aussi amusantes et aussi singulières. Voici les fresques de Baudouin qui a rénové un art presque oublié. Voici quelques compositions décoratives qui sont composées avec beaucoup de goût par Mlle Louise Breslau.

Salle 10. Armand Point, qui consacre beaucoup de talent à donner à ses œuvres l’aspect des tableaux anciens. Voici le portrait du roi de Suède par Bernard-Osterman, et celui du prince Georges de Serbie par Mary Kasack.

Salle 11. Les fantaisies parisiennes d’Albert Guillaume retiennent ici l’attention de la foule, parmi les envois de Valdo, Barbey, d’Iwill, de Walter Gay, etc.

Salle 12. Les La Touche sont délicieux et pleins de verve, La Cible, La Tentation de saint Antoine sont des œuvres agréablement fantaisistes. Voici l’envoi de Charmaison qui s’est entièrement renouvelé : Jardins romains de la Riviera. Les portraits de M. de la Gandara et particulièrement celui de Mme Cavalieri ont cette élégance hautaine et lointaine qui se retrouve dans les romans de M. Henri de Régnier.

Salle 13. Cinq beaux portraits de M. Carolus-Duran et une allégorie mythologique de M. Gustave Courtois.

Salle 14. Les Boldini sont toujours aussi prestigieux, aussi lumineux, aussi brefs, oserait-on dire, et aussi agréablement imprévus.

[1912-04-25] La Vie artistique

Albert Besnard §

L’Intransigeant, nº 11607, 25 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 455-456]

Albert Besnard, en nous révélant une Inde nouvelle, saura aussi vivifier l’art des orientalistes qui était en train de périr. Il lui restitue cette vivacité, ce pittoresque, cette grâce que les artistes contemporains sont obligés d’aller chercher dans les pays exotiques parce que le pittoresque européen ne consiste plus guère que dans la sévérité ou la misère des costumes.

L’exposition qui a lieu à la galerie Georges-Petit comprend des peintures à l’huile, à la détrempe, des aquarelles, des gouaches, des carnets de notes qui seront parmi les documents les plus précieux de l’art et de l’orientalisme modernes.

Puisse cette exposition d’un maître créer un mouvement parmi les peintres. Peindre des ouvriers, des femmes du monde, des vues des environs de Paris, Venise, les canaux d’Amsterdam, le pont de Londres, c’est bien. Mais certains spectacles moins familiers, certains sites pour le moins aussi grandioses, certaines lumières plus éclatantes méritent tout autant sinon plus d’arrêter l’attention des artistes.

Et cette leçon que l’on peut facilement tirer de la belle exposition d’Albert Besnard, retour des Indes, je la comparerais volontiers à celle que l’on peut déduire de l’exclamation lyrique et furieuse qui se trouve dans une lettre de Flaubert à Huysmans :

« Il y a le Gange, n… de D… »

[1912-04-30] Le Salon.
Demain, vernissage aux Artistes français.
Tout le monde voudra y aller, car la recette sera consacrée à l’aviation militaire §

L’Intransigeant, nº 11612, 30 avril 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 456-457]

M. Fallières a inauguré à 2 heures le Salon des artistes français.

Le Salon des artistes français offre cette année au public, comme les années précédentes, des milliers d’œuvres d’art de toutes sortes ; parmi les commandes de l’État et des municipalités, anecdotes, portraits, etc. Presque tous ces ouvrages sont exécutés avec une honnêteté artistique au-dessus de tout éloge.

Et l’honnêteté n’est pas un petit mérite aussi bien dans les arts que dans la vie. Ce n’est pas ici le lieu où se révèlent d’ordinaire ces personnalités passionnantes ou déconcertantes qui forment l’intérêt des autres grands Salons. Toutefois, il se trouve ici des artistes audacieux dont quelques-uns affirment leur maîtrise sans sortir des régies, dont quelques autres parviennent à imposer leur technique particulière. On nous avait promis une importante exposition d’art décoratif, j’ai le regret de devoir dire que l’effort tenté en ce sens ne répond pas du tout à ce que nous espérions.

C’est toujours le même ensemble de bijoux, d’éventails, d’objets précieux et charmants que l’on a disposés au rez-de-chaussée et dans l’ombre, au lieu de les exposer sur le balcon où on pouvait beaucoup mieux les voir. Mais tout cela ne casse rien et cependant la société s’honorerait en faisant un effort pour encourager ces arts décoratifs dont l’évolution est aujourd’hui l’objet de tant de recherches intéressantes. On me pardonnera aussi de ne pas trop insister sur les œuvres du petit nombre d’orientalistes qui exposent à ce Salon.

On comprendra qu’après avoir vu et revu l’admirable exposition d’Albert Besnard, je me trouve sans forces pour admirer des œuvres beaucoup moins belles. Exception doit être faite toutefois pour la toile de M. Édouard Fer qui a introduit aux Artistes français la technique néo-impressionniste avec une toile audacieuse représentant une Japonaise. M. Fer a heureusement évité la déformation et sa toile dont le dessin est conforme à celui des maîtres ne choquera personne. Dans la salle 1, on trouvera quelques-unes des œuvres capitales, les Pêcheurs débarquant du poisson de M. Jean Roque, où le jeune peintre a fait preuve d’une grande puissance de coloriste, l’énorme toile décorative de Jean-Paul Laurens : Première séance solennelle des jeux floraux (3 mars 1324), est d’un dessin maigre et d’un coloris sans accent et l’on ne saurait en aimer que le paysage lumineux qui forme le fond. La toile de M. Louis Belle est non seulement une des meilleures de ce Salon, c’en est également la plus émouvante. Résignation, c’est une jeune malade qui par la fenêtre ouverte regarde Paris s’illuminer au crépuscule. Il y a là une poésie triste et tranquille unie à un métier excellent et délicat qui ne doit laisser personne indifférent.

Parmi les bonnes toiles, voici encore des Espagnoles en voiture, Après la corrida, par Martin ; L’Étourdie de Tessier, scène charmante où il y a un bel effet de soleil et une profusion de roses répandues ; La Trève de Poughéon, les bœufs au labour de Girodon, les Baigneuses de Raymond Glaize, un Portrait de Victor Guétin, une toile brutale, mais non sans qualités de Joron, Jugement de Pâris à l’atelier ; la Répétition de Caputo, où chantent des couleurs vives ; les Bruyères de M. Didier-Pouget qui ont été tant imitées ; une grande décoration un peu conventionnelle avec ses guirlandes et ses amours, par M. Gorguet ; L’Oiseau de France de M. Bettannier, toile gracieuse où l’artiste a su bien grouper des Alsaciens dans leur costume national, tandis qu’un aéroplane s’en vient de l’ouest ; l’Automne de M. Aubry, la Vision d’Orphée, œuvre païenne et mystérieuse de M. Marcel-Béronneau, et la Légende Saint Ferréol de M. Joseph Aubert.

[1912-05-01] Le vernissage des Artistes français. La recette, pour l’aviation militaire, est bonne §

L’Intransigeant, nº 11613, 1er mai 1911, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 458-459]

Vernissage ! Ce nom évoquait autrefois des échelles, des pinceaux plats, de jolis modèles admirant leur propre image et tenant un bouquet de muguet à la main, le vieil amateur examinant un tableautin à la loupe, quelques bousculades, une palette poussant comme une fleur au bout d’un appuie-main, et des discussions passionnées des peintres devant ce qu’ils appelaient les grandes machines. C’est depuis quelques années un rendez-vous élégant du Tout-Paris. Il en fut de même aujourd’hui et la société fut encore plus choisie que de coutume, parce que toutes les entrées étaient payantes, mais malgré le temps frais et incertain, non moins nombreuses, parce que la recette sera consacrée à l’aviation militaire.

On signalait parmi les visiteurs le comte et la comtesse Jean de Segonzac, le comte Meckenheim, le duc et la duchesse d’Audiffret-Pasquier, M. Léon Bonnat, le marquis et la marquise d’Eyragues, le duc et la duchesse de Trévise, MM. Trouhanowa, le comte Bertrand d’Aramon, l’infant don Luis, la princesse Baratoff, le comte de Massa, le comte Vitali, le comte de Jumilhac, M. Georges Lecomte, M. Jean Boucher, Mme Aurel, M. Alfred Mortier, M. Élémir Bourges, M. Brieux, etc.

Avant de quitter la première salle, il faut y signaler un bon tableau de M. Bucci : Printemps, où il y a de la puissance et de la grâce.

Salle 2. Une vision moderne et délicate de la capitale de l’Adriatique. Ce sont Les Hirondelles de Venise, de M. Franc Lamy. Une turquerie précieuse et achevée arrête l’attention : Rêverie du soir à la Corne-d’Or, par M. Ernst. M. Joron nous montre dans la même toile plusieurs portraits de M.L.S. dans différentes positions. Serait-ce du futurisme ? M. Joubert expose de bonnes vues des bords de la Seine. Citons encore la Bataille de Lutzen de M. Robiquet, L’Entrée des bassins du Doubs de M. Morlot, le Portrait du docteur Malherbe de M. Jules Monge et la jeune fille en demi-figure de M. Maillait.

Salle 3. M. Lauth a exposé deux portraits de femme dont j’ai dit du bien. Je les ai revus avec un grand plaisir. Celui de Mme Marcelle Tinayre, en vert sur un fond brun, sera certainement très admiré. M. Lucas Robiquet a peint une Hollande très vraie avec des couleurs vives. L’envoi de M. Quinn, Frères, est charmant. M. Loir Luigi s’est intéressé cette année au carnaval parisien.

Salle 4. M. Jean-Paul Laurens nous montre des amoureux parmi les tombeaux, scène renouvelée des romans d’Ann Radcliffe. M. Lapeyre précise avec talent de quelle façon les femmes spartiates se crêpaient le chignon. J’aime la toile claire et séduisante où M. Cécil Jay représente une jeune fille en robe blanche ornée de rubans bleus. Voici encore des moissonneurs, tableau simple et excellent de M. F. Maillaud. M. Paul-Albert Laurens nous montre une Suzanne rousse, prête à se baigner, épiée par les vieillards.

Salle 5. Le morceau capital de la salle, et peut-être du Salon, ce sont Les Dévideuses de M. Henri Martin, qui peint comme l’on sait, par hachures, selon un procédé qui lui est personnel, car tandis que les néo-impressionnistes comptent que leur coloris s’unifiera par le mélange optique des tons purs, on dirait qu’au contraire M. Henri Martin s’attache à empêcher le mélange optique des tons qu’il emploie. Il est vrai que cela donne à ses ouvrages une poésie indéniable. Voilà l’intensité poétique, voilà le but que vise M. Henri Martin et s’il y atteint, son procédé est évidemment légitime. Il faut avouer toutefois que la composition des Dévideuses est loin d’être heureuse, elle figure un M déconcertant, et celui qui voudrait la louer à tout prix devrait dire que cette composition est doublement pyramidale. Abondance de pyramides nuit-elle ou ne nuit-elle pas ?

Signalons encore dans cette salle le Diogène de M. Lecomte du Nouy, l’Alexandre sacrifiant à Achille de M. Jean du Nouy, la femme en vert avec un turban violet de M. J.-Pierre Laurens, les envois de MM. Lhuer, Jumet, Maurice Lévis et G. Nicolet.

[1912-05-07] Le Salon des artistes français.
Promenade à travers les salles §

L’Intransigeant, nº 11615, 7 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 460-462]

Dans la salle 6, on retrouve M. Henri Martin avec une composition : L’Automne, plus richement ornée et plus franche que ses Dévideuses. Le soleil a rougi les vignes vierges dont l’adorable incendie éclate avec une poétique douceur. Et tout le charme de l’arrière-saison est personnifié en tendres figures féminines.

Le portrait qu’expose Mme de Montchenu-Lavirotte a toute l’importance d’une composition, où le mobilier, le chien, la jeune femme en noir concourent à créer une atmosphère d’art intense. Les modèles ont été observés avec passion et c’est dans ce sentiment beaucoup plus que dans son habileté consommée que l’artiste a trouvé les moyens d’accomplir un tableau dont les difficultés étaient grandes. Les figures énigmatiques de M. Sarluis sont des œuvres achevées. Le David taciturne que l’artiste a paré des grâces de l’Androgyne joint aux séductions des peintures du Sodoma les mythiques profondeurs des divins carmes de Nonnos.

Dans l’atelier d’Albert Maignan, M. Lucien Jonas a groupé quelques élèves du maître et c’est une œuvre qui révèle un grand talent. M. Jonas, toutefois, ne paraît pas avoir le sentiment de tous les moyens dont il dispose ni de la direction qu’il pourrait suivre. La même remarque s’applique à L’Ange de l’Épiphanie, matin de procession en Pays basque par M. William Laparra, dont l’envoi est plein de puissance et d’inquiétude. Il faut encore citer les puiseuses harmonieusement groupées de Roganeau, le portrait de femme peint avec de jolies couleurs vives par Richard Miller, la jeune fille au soleil de Mondineu, Le Vent, grand paysage plein de sentiment par Lailhaca, et un coucher sur la mer par Nozal dont j’aime les beaux ciels si justes.

Salles 7, 8 et 9. La Jeune fille à la rose de Lenoir est une œuvre charmante. Les envois d’Henri Jacquier, de Laissement, d’Alexis Vollon, de Jean Pape sont des œuvres de mérite. M. Ernest Laurent expose un groupe féminin dont la technique divisionniste est extrêmement attrayante. On dirait d’une brume colorée. Elle revêt cette œuvre d’une poésie intense. Parmi les œuvres d’un grand sentiment poétique, voici encore les envois de M. Maxence tout pénétrés d’un lyrisme contenu qui n’ont rien de conventionnel. Voici un tableau de genre, peint avec le soin le plus touchant : La Mort de Molière. Citons encore les tableaux de Schommer, de Samaran et un bon paysage de Renaudin.

Salles 11 et 12. On y verra une bonne toile dans la technique divisionniste de Martens, un portrait féminin plein de caractère par Mouchablon, un bon portrait rose de Synave, la Crypte de Chamigny de M. Sabatté, un portrait raffiné par Léon Ruffe, les Laveuses aux îles Borromées de Mlle Thivet, La Litière de M. Rochegrosse, dont le coloris a de la vivacité, et les envois de Sigrist, de Weneker, de Saint-Germier.

Salles 13 et 14. La Douleur de Vénus de M. Antonin Mercié est une œuvre séduisante, dont la grâce mièvre retient longtemps… Mlle Louise Abbéma expose un sobre Portrait du général Berthaut. Voici encore un charmant portrait de jeune femme à l’allure romantique par M. Richard-Putz, deux portraits excellents et très personnels parmi lesquels celui du sculpteur Jean Boucher, par M. Jean Patricot, les Pilleurs d’épaves de M. Tattegrain, le Marché aux fleurs de Georges Binet, le Port, plein de couleur, de M. Paul-Émile Lecomte, la Chambre du duc d’Orléans à Fontainebleau par Rosenberg et les envois de Matisse Auguste, de Surand, de Saintpierre, de Pierre Petit-Gérard, de Ridel, de Prunier, de Zwiller.

Salle 16. La Chevauchée de Georges Scott vise à l’épopée et reste beaucoup en deçà. La Chiourme de M. Monchablon est une toile pathétique où l’artiste n’a pas ménagé les belles couleurs. L’effet cherché est atteint, mais comme la composition du tableau est sans fermeté ! Pourquoi ce trou vide au premier plan ? Pourquoi la figure du comité est-elle si petite ?

J’aime beaucoup la composition de M. Max Bohm, Jeunesse joyeuse, l’invention en est très heureuse. La baigneuse de M. Chabas ressemble à toutes les baigneuses de M. Chabas et n’est pas au-dessous de celles que nous connaissions. La Lectrice de M. Joseph Bail est imprégnée d’un sentiment délicat, et l’habileté de l’artiste est trop connue pour qu’il soit besoin de la signaler. Mlle Maillart a peint l’atelier de son père. C’est une scène de genre tout à fait réussie, d’une délicatesse très féminine, servie par un bon métier. On remarquera encore les envois de Penot, de Serrier, de Tanquerey, d’Albert Vos, d’Henri Dabadie, de Dupain, d’Umbricht, et la Sérénade d’Avy.

[1912-05-15] La Vie artistique

Exposition des œuvres de Carpeaux et de Ricard §

L’Intransigeant, nº 11627, 15 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 462-463]

On reconnaîtra plus tard que le Second Empire fut une époque de style. Et l’expression la plus pure de ce style artistique se trouve dans les œuvres du sculpteur Carpeaux qui a été le plus complètement du monde l’homme de son époque. L’exposition qui s’ouvre demain à la salle du Jeu de paume est la première où soit réuni l’œuvre presque complet du grand statuaire. On pourra admirer un ensemble de marbres originaux qui, pensais-je, n’avaient jamais été groupés ; le Portrait de Mlle Benedetti, celui de l’architecte Garnier, l’exquise Frileuse à laquelle il manque des doigts que l’artiste brisa dans un mouvement nerveux, la Flore charmante, l’admirable buste de la Baronne de Sipierre, près du non moins admirable buste de Mme Lefèvre née de Sourdis, ce buste présente encore à l’étonnement de ceux qui aiment l’art des mains exquises et à l’annulaire de l’une d’elles une bague est le témoignage d’un autre mouvement nerveux du sculpteur qui dissimula ainsi la réparation d’un doigt brisé. Parmi les terres cuites, on aimera par-dessus tout celle du groupe de la danse, terre cuite qui ne le cède point au groupe de l’Opéra. On sait que Mlle Racowitza qui mourut dernièrement dans des circonstances tragiques et qui avait mené une vie agitée posa pour la figure du génie de La Danse. On raconte que lorsque le groupe fut en place, une dame écrivit à l’artiste, lui demandant l’adresse de son modèle, car il représentait à merveille son idéal masculin qu’il ne lui avait jamais été donné de rencontrer.

Voici encore un hautain portrait de S. M. l’impératrice Eugénie, le portrait de la Palombelle qui fut la première aventure amoureuse de Carpeaux. Parmi les plâtres, on admirera le Portrait du prince impérial. Les bronzes à cire perdue, les études charmantes pour le monument de Watteau, pour la fontaine du Luxembourg, un projet de Façade pour l’hôtel de ville de Valenciennes, qui n’a pas été exécuté et qui est exposé sur la demande de Rodin, seront très admirés. Parmi les peintures du sculpteur qui sont toutes intéressantes, on regardera curieusement La Tarentelle, petit tableau dont l’artiste ne se séparait jamais et d’où est née l’idée de La Danse.

On a bien fait de réunir dans une même exposition deux artistes de tendances opposées comme Carpeaux et Ricard. M. Charles Roux et le musée de Marseille ont grandement contribué à cette exposition. Voici de ravissants portraits de femmes et tant de « chères mains, aux longs doigts délicats ! » Et ce sont ces mains qu’avant tout je dois admirer dans les portraits de Ricard. Ces portraits mystérieux, élégants et charmants, ce sont ceux de Mme Arnavon, de Mme Coppens de Fontenay, de la Marquise de Lendolfo Carcano, de Mme Szarvady, etc. On ne remarquera pas moins les portraits d’homme, celui si noble et si pittoresque du Prince Demidoff, ceux des peintres du temps, Ziem, Hamon, Papety, Paul Chenavard, etc. Mais c’est aux portraits de femmes que l’on reviendra et l’on rêvera longtemps devant une étude délicieuse qui représente tout simplement une main de femme.

[1912-05-17] La Vie artistique

Œuvres de Mme Madeleine Lemaire et Mlle Suzanne Lemaire §

L’Intransigeant, nº 11629, 17 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 463-464]

Il y a dans l’art de Mme Madeleine Lemaire de la grâce et une grande maîtrise.

Sa personnalité de femme apparaît toujours dans ses ouvrages et leur donne beaucoup de charme, qu’elle peigne de grandes toiles comme les Apprêts du festin, qu’elle lave de prestigieuses aquarelles — bouquets de roses, violettes, mimosas —, qu’elle illustre Le Crime de Sylvestre Bonnard, d’Anatole France, Mme Lemaire continue la tradition des miniaturistes du xviiie siècle et de l’Empire, dont l’art minutieux était léger et gracieux.

Mlle Suzanne Lemaire expose dans la même salle de la galerie Georges-Petit deux séries de gouaches dont la première est inspirée des Nymphéas du Petit Palais. Dans la seconde série on goûtera la gouache intitulée Dans la roseraie où il ne manque que la figure surannée du bonhomme Redoubé peignant des roses. À ces gouaches Mlle Lemaire a joint quelques bijoux délicats et de jolies bonbonnières.

[1912-05-21] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11633, 21 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 464-465]

Au Lyceum Club, rue de Penthièvre, Mme Besnard expose trois sculptures qui représentent avec bonheur sa sensibilité et son talent. Le buste de jeune fille est une œuvre hardie et gracieuse où la lumière joue agréablement. Le masque de terre cuite et une tête de femme âgée, en plâtre patiné, sont des œuvres de style qui mettent Mme Besnard au rang des mieux douées parmi les sculptrices contemporaines.

Les études de Mlle Térouanne valent par le choix et l’arrangement heureux des couleurs. Il y a de la tendresse dans ses toiles. Ses portraits sont gracieux et mesurés.

Le pinceau habile de Mlle Pauline Adour nous montre de nobles paysages, des soirs apaisés, des jardins mouillés, des dunes et des landes.

* * *

À la galerie Druet, exposition de M. Jules Flandrin, qui excelle à peindre les paysages de l’Isère. Ils éveillent une sorte de mélancolie délicate. Et si dans le calme des champs et des futaies, au détour d’un chemin, le peintre fait surgir la fine silhouette d’une amazone, c’est qu’ayant vivement le sentiment de la nature, il n’a pas moins celui de l’élégance. J’aime aussi la Scène des Ballets russes, qui est très juste, et La Danseuse Orange à l’Olympia.

M. Bérard, bien inspiré, a acquis pour l’État un des plus beaux paysages de M. Flandrin, celui-là même dont la reproduction orne le catalogue. Souhaitons qu’il aille au Luxembourg, dont la collection est désormais trop pauvre en œuvres des artistes nouveaux.

[1912-05-22] Nos échos. La boîte aux lettres. Silhouettes

[Paul Gabillard] §

L’Intransigeant, nº 11634, 22 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 1029-1030]

Le pauvre poète Paul Gabillard vient de mourir à l’hôpital de la Charité. Sept personnes suivaient son enterrement. Il était de cette génération d’esprits généreux qui avaient suivi Verlaine dans les cafés où il se tua petit à petit et qui l’imitaient encore en préférant le rêve à l’action, l’apéritif au banquet de la vie, les livres que l’on écrira à ceux que l’on a écrits et l’onde glauque des absinthes sans sucre était pour eux couleur d’espérance.

Paul Gabillard, qui n’était pas sans talent, avait connu un moment de quasi-célébrité il y a une quinzaine d’années. Puis ses amis, Édouard Dubus et d’autres étaient morts et il s’était trouvé seul avec son art d’avant-hier… Il n’était plus de son temps. Mais il laisse quelques œuvres où au temps de sa force il avait mis le meilleur de lui-même…

Un roman de Paul Gabillard allait paraître dans un journal du matin… Et le pauvre poète s’en va au moment où il allait connaître un peu de calme… Il a désigné Guillaume Apollinaire pour être son exécuteur testamentaire.

[1912-05-27] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11639, 27 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 465-466]

Louis Morin est fantaisiste de la meilleure qualité. Il se rattache à la tradition du xviiie siècle. Son art léger sait évoquer les fantômes exquis de Venise agonisante, les masques pimpants du carnaval niçois, les folies de Montmartre et les travestis voluptueux des cortèges des Quat’-z’-Arts et de l’Internat.

C’est tout cela que verront les visiteurs de son exposition à la galerie Marcel-Bernheim.

* * *

M. Charles Stern expose à la galerie Bernheim-Jeune des peintures à l’huile, des dessins, des pastels, des aquarelles, des gouaches dont beaucoup sont inspirés des Ballets russes, dont l’influence semble avoir été grande sur beaucoup de peintres.

On aimera aussi les tentatives d’un art décoratif très personnel où le même artiste montre un goût subtil et précieux.

* * *

Les pastels et les peintures que M. Nicolas Gropeano a réunis chez Georges-Petit se rapportent presque tous à la vie populaire en Roumanie. Ce sont donc, en dehors même de leur valeur artistique qui est grande, des documents du premier ordre.

[1912-05-31] La Vie artistique

Claude Monet §

L’Intransigeant, nº 11643, 31 mai 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 466]

Venise n’est plus la porte de l’Orient et c’est ce que dans son souci de vérité nous apprend aujourd’hui Claude Monet. Il a peint les aspects brumeux de la cité des canaux. Et cette nouvelle technique pleine de réserve et presque terne du maître impressionniste surprendra quelque peu ceux qui s’étaient accoutumés à sa palette si riche en couleurs et ceux qui dans le public ne voient dans Venise qu’une ville où tout est bariolé jusqu’au ciel lui-même. Jusqu’ici Venise fut pour les peintres une sorte de mirage dont la fée Morgane suscitait les vives teintes au-dessus de l’Adriatique. Claude Monet a dissipé ce prestige, mais la Venise nouvelle qu’exalte son art véridique, si elle paraît moins lointaine, n’est pas moins belle que cette cité aux couleurs d’arc-en-ciel que l’on croyait avoir vue.

[1912-06-06] La Vie artistique

La renaissance des arts décoratifs §

L’Intransigeant, nº 11649, 6 juin 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 466-468]

Il paraît qu’il n’y a pas de style moderne. Pour ma part, je crois bien que l’on se trompe et je pense que le style moderne existe, mais ce qui caractérise le style d’aujourd’hui on le remarquerait moins dans les façades des maisons ou dans les meubles que dans les constructions de fer, les machines, les automobiles, les bicyclettes, les aéroplanes. J’ai entendu une fois cette conversation qui s’échangeait sur le pont d’Iéna entre deux peintres :

« Comme c’est laid, la tour Eiffel, ça manque de style !

— Pardon, elle est de style Louis XIV. »

En effet, la tour Eiffel ne manque pas de style, elle est peut-être même de style Louis XIV mais elle est avant tout de style moderne comme les œuvres d’art de la Renaissance fondées sur l’imitation de l’antique n’en sont pas moins et avant tout de la Renaissance.

Les chefs-d’œuvre de style moderne sont en fonte, en acier, en tôle. L’invention de l’aéroplane a donné aux artisans l’occasion de s’exercer sur le bois et c’est de ces efforts qui ne manqueront pas d’avoir quelque influence sur le goût domestique que naîtra ce que plus tard, on appellera le style du xxe siècle. En attendant, plusieurs styles depuis vingt ans se sont succédé sans parvenir à arrêter définitivement le goût du public.

Nous avons eu le modem style auquel a succédé le style Exposition universelle, plus récemment nous avons vu une renaissance de l’art du tapissier, elle s’élabore actuellement et paraît basée sur l’imitation du mobilier Louis-Philippe, de même que le modem style semblait sorti des œuvres d’art japonaises.

À la vérité, toute époque a son style, mais on ne s’en aperçoit que longtemps après qu’elle est passée.

Nos décorateurs modernes sont pleins d’imagination, quelques-uns d’entre eux ont du goût, un petit nombre enfin sont des gens de métier, ils ont du savoir-faire et ce sont eux qui exécutent les œuvres que l’avenir admirera.

Il est vrai aussi que le goût du bric-à-brac avait entravé les efforts de nos artisans modernes.

Les meubles, les objets d’art du xviiie siècle régnaient partout. Il est vrai qu’on fit alors des œuvres d’art d’un goût parfait et que l’on en fit beaucoup, mais de combien de vilaines choses ne s’encombrait-on pas sous prétexte qu’elles étaient du xviiie siècle et, de même que la Belgique est le pays de l’instar, les beaux appartements de Paris et de New York devinrent les appartements de l’époque. Il n’en sera plus ainsi et c’est tant mieux. Les Goncourt qui avaient créé cette situation peuvent frémir dans leur tombe.

Mme la comtesse Greffulhe, fée du bon goût et du bon ton, a décidé que les efforts des artisans, des décorateurs contemporains ne seraient plus dédaignés au profit de mobiliers de second ordre et d’authenticité douteuse.

La double exposition qui s’ouvre aujourd’hui, 15, avenue des Champs-Élysées et 1, rue de Talleyrand, consacre la renaissance des arts décoratifs : tapisserie, ferronnerie, tissage, broderie. Ce sont encore des tableaux modernes : les décorations de Willette, peintes pour l’Auberge du Clou, et des œuvres prêtées par M. Denys-Cochin et M. le prince de Wagram. Et comment douter qu’il y ait un style moderne quand d’admirables Delacroix, des Corot, des Puvis de Chavannes, des Renoir délicats, des Monet, des Cézanne, des Van Gogh montrent que jamais époque ne fut plus fertile en miracles décoratifs !

[1912-06-16] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11659, 16 juin 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 468]

Aujourd’hui s’est ouverte, au pavillon de Marsan, une exposition de « Miniatures persanes anciennes ». Il n’y a guère là que des pièces de premier ordre, prêtées par MM. Doucet, de Goloubew, Vignier, Claude Anet, Édouard Ducoté, etc.

Les arts d’Orient n’ont pas été sans exercer une vive influence sur les peintres qui, en France, se sont consacrés à une renaissance des arts décoratifs. C’est ainsi que l’influence des Persans se retrouve dans les ouvrages d’Édouard Fer, d’André Maré, de Léone-Georges Reboux, de Drésa, de Barbier, etc. Ajoutons que la technique des miniaturistes de la Perse ne va pas sans analogie avec celle de nos divisionnistes, dont l’art entièrement français est appelé à renouveler entièrement la décoration.

Au Lyceum de France, la princesse Eriston (Kazak) expose une dizaine de portraits interprétés d’une façon très intéressante et très pénétrante. On remarquera particulièrement les portraits du musicien Sacha Vetitchenko, du prince Alexis Karageorgewitch, de Mlle Kousnezoff, de la princesse Argoukmisky Dolgorouki, etc.

[1912-06-22] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11665, 22 juin 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 469]

Le charmant Bonnard triomphe chez Bernheim avec ses œuvres récentes. Sa fantaisie est fille de la vérité. Nous retrouvons en lui cette allégresse mystérieuse qui caractérise pour nous le xviiie siècle.

* * *

De même que Marseille a eu son Salon de mai, Rouen a son Salon de juin, organisé par la Société normande de peinture moderne qui manifeste ses préférences pour les artistes des écoles nouvelles. Le catalogue lui-même, illustré d’œuvres de M. Marcel Duchamp, de Mlle Marie Laurencin, d’Albert Gleizes, Léger, Juan Gris et Picabia, constitue un document important d’art moderne. Outre ces artistes, on remarque encore, parmi les exposants, Raoul Dufy, Verdilhan, Mlle Ritleng, J. Laurier, Marchand, André Lhote, Mme Lewitska, Jacques Villon, Tobeen, R. de La Fresnaye, Pierre Dumont, A. Agero, etc.

[1912-06-28] La Vie artistique

Boleslas Biegas §

L’Intransigeant, nº 11671, 28 juin 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 469-470]

L’Amicale des arts a organisé une exposition des œuvres (sculpture et peinture) de Boleslas Biegas, au théâtre Fémina.

L’idéalisme de cet artiste a produit des ouvrages qui ne sont point fades. Il exprime les sentiments les plus profonds et les plus purs de l’humanité. Longuement méditées, les compositions sont harmonieuses et calmes. Son allégresse est pieuse et, quand il s’attriste, sa douleur n’est point amère. Le firmament où sa ferveur l’élève est peuplé d’êtres aux couleurs symboliques, aux formes belles et souples, auxquelles l’artiste imprime le mouvement mélodieux des sphères.

Cet art élevé, qu’il faut rattacher à l’art religieux, est digne d’arrêter l’attention.

[1912-06-30] La Triennale.
Exposition d’art français.
A la salle du Jeu de paume.
Les quatre Salons fondus en un seul §

L’Intransigeant, nº 11673, 30 juin 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 470-471]

Le nombre toujours croissant des Salons collectifs et des expositions particulières, s’il atteste la vitalité de l’art français, diminue cependant l’intérêt que le public prenait autrefois à ces manifestations.

Les organisateurs de la Triennale ont pensé remédier à la dispersion des efforts artistiques en groupant tous les trois ans les ouvrages de nos quatre Salons principaux. L’idée a du bon, mais elle a le défaut de créer un nouveau Salon.

Un éclectisme éclairé a présidé au choix des œuvres qui ornent cette exposition ; auprès de certains grands morts de l’art français contemporain, on trouvera des noms comme Signac, comme Marquet, comme Henri Matisse.

Et à ce propos, on peut se demander pourquoi allant jusqu’à Matisse les organisateurs de la Triennale n’ont pas été jusqu’à Derain dont l’influence sur la jeune peinture a été considérable, jusqu’aux cubistes mêmes qui quoi qu’on en puisse penser représentent la tendance la plus nouvelle de l’école française. On est éclectique ou on ne l’est pas.

On verra à la salle du Jeu de paume deux admirables tableaux de Puvis de Chavannes, Les Vendanges et une pietà, peinte sous l’influence de Chassériau ; le catalogue annonce le buste de Puvis par Rodin qui, d’après ce que l’on dit, a finalement décidé de ne rien exposer.

Delacroix a été complètement négligé sans que rien ne puisse compenser son absence, mais voici la Vierge couronnée d’Ingres dont le buste par Bourdelle semble regarder d’un air courroucé les tableaux des impressionnistes et particulièrement ceux de Marquet qui cependant sont des toiles excellentes.

Voici encore Cézanne, Corot, Courbet, Daumier, Manet, Toulouse-Lautrec, et un tableau intéressant de Viollet-le-Duc, Intérieur de Notre-Dame de Paris le jour du mariage de l’empereur Napoléon III.

Les artistes vivants ont envoyé pour la plupart des tableaux exposés récemment et qui paraissent bien étonnés de leur voisinage.

Citons Aman-Jean, La Femme au loup d’Avy, une détrempe de Besnard, Marchand de bracelets à Bénarès, qui ne perd rien à se trouver parmi tant d’ouvrages disparates, bien au contraire, trois belles Études de Jacques Blanche, de fines décorations de Bonnard, le Portrait de Mme L*** et de ses enfants de Caro-Delvaille, deux Claude Monet de premier ordre, Le Sillon d’Achille de Cormon, un merveilleux Renoir qui appartient à Mlle Dieterle, trois tableaux de Charles Cottet, un Degas merveilleux, la Femme au tub, un Le Village à l’automne d’Henri Martin, un panneau décoratif de M. Desvallières, un important envoi d’Édouard Detaille, Grenadiers de la Garde de Rezonville (16 août 1870), fragment de panorama, les intérieurs d’église de M. Subatté, deux études pénétrantes de Forain, et les envois de Dethomas, Mlle Dufau, G. d’Espagnat, Francis Jourdain, Charles Guérin, Jeanniot, Laprade, Gaston La Touche, Lebasque, Louis Legrand, Le Sidaner, Manzana-Pissarro, Maurice Denis, René Ménard, Gaston Prunier, K.-X. Roussel, Les Menhirs de Lucien Simon, Steinlen, Vuillard, C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, charmant panneau de Willette appartenant à M. le curé de Saint-Ferdinand-des-Ternes, etc., etc.

Parmi les ouvrages intéressants de sculpture on remarquera un buste de Mme Besnard, le Faucheur de Bouchard, le Victor Hugo et les belles études de Jean Boucher, le beau Portrait du Dr W*** par Despiau, la Charmeuse de paons par Landowski.

[1912-07-03] La Vie artistique

Gustaw Gwozdecki §

L’Intransigeant, nº 11676, 3 juillet 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 472-473]

Il ne faut pas s’attarder outre mesure aux truculences colorées de Gustaw Gwozdecki. Elles ne sont pas chez lui que le signe de la liberté esthétique qui s’oppose à cet académisme international, avec quoi les Italiens de la décadence ont enchaîné les arts.

Cette dramatisation enluminée des formes lui ouvre une voie nouvelle qui le mènera tout droit au lyrisme de la composition.

Maître de sa matière, Gustaw Gwozdecki qui sait, quand il le veut, être maître de son dessin, a produit jusqu’à maintenant des paysages harmonieux dans les difficiles tons gris qui, mieux peut-être que ses œuvres plus achevées, sont le gage de son avenir.

Ses natures mortes et ses nus décoratifs ont le mérite d’un coloris personnel et l’éclat parfois savoureusement barbare de ses toiles se résout toujours dans une harmonie rare et pleine de sensualité.

J’ai vu de Gwozdecki de singuliers dessins où le raffinement s’alliait à une science certaine digne des grandes époques de l’art et tels peintres de vases grecs, comme Douris par exemple, ont envié l’imagination pénétrante et l’adresse digne du jeune artiste qui nous occupe. Comme sculpteur, Gwozdecki a produit un petit nombre de bustes expressifs d’une plastique puissante et savoureuse que la pleine lumière ne rapetisse point.

Peu de gens jeunes, parmi les artistes étrangers, sont aujourd’hui aussi bien doués et bien peu surtout connaissent cette mesure qui est l’apanage des grands artistes.

Gwozdecki peut aborder maintenant la grande composition, pour exprimer le drame où se mêlent l’univers, l’humanité et l’individu.

Après tant d’analyses neuves et héroïques, j’attends maintenant une synthèse psychologique et plastique. L’art de Gwozdecki depuis ses premières tentatives jusqu’à ses œuvres actuelles a été constamment éloigné de l’imagerie, de l’anecdote, aussi bien que de l’allégorie et contient ainsi la promesse d’un an qu’animent à la fois la réalité et l’imagination, la vie et l’intelligence.

[1912-09-30] Demain a lieu le vernissage du Salon d’automne.
Un coup d’œil d’ensemble avant l’inauguration §

L’Intransigeant, nº 11765, 30 septembre 1912, p. 1-2. Source : Gallica.
[OP2 476-477]

Le vernissage du Salon d’automne aura lieu demain lundi. Il n’a pas cette année cet aspect de champ de bataille qu’il avait en 1907, en 1908 et l’an dernier. Henri Matisse, Van Dongen, Friesz, admis maintenant par le grand public, occupent les places d’honneur des salles où ils sont. Défendus et admirés par beaucoup d’élèves de l’École des beaux-arts, ils souriraient sans doute si on les appelait encore des fauves, car ils sont bien apprivoisés.

À vrai dire, Van Dongen avait tenté un petit scandale, mais on le lui a évité malgré lui en n’exposant pas la toile qui aurait pu choquer quelques provinciaux. Les cubistes massés au bout de la Rétrospective de portraits, dans une salle sombre, ne sont plus moqués comme l’an dernier. Maintenant, ils suscitent des haines. Ils se préparent à leur exposition d’ensemble : « La Section d’or », dont le vernissage aura lieu le 10 octobre.

L’intérêt du Salon d’automne, qui cette année manque un peu d’accent, se concentre dans l’exposition de portraits du xixe siècle, intéressante au premier chef, mais pleine de lacunes qu’on aurait dû combler. Les jeunes artistes qui visitaient hier les salles regrettaient tout particulièrement l’absence de David, d’Ingres et de Prud’hon. Par contre, nos artistes vivants, à quelque Salon qu’ils appartiennent, sont très bien représentés. Voici Bonnat, Carolus-Duran, Albert Besnard, Renoir, Degas, Jacques Blanche, Hermann-Paul, Charles Guérin, Lebasque, Bonnard. Il y a aussi des Cézanne, un Fantin-Latour de tout premier ordre et un portrait de femme par Vallotton, qui fait regretter que l’artiste ait un peu changé sa manière.

Le clou véritable du Salon d’automne de 1912 sera constitué par les ensembles d’art décoratif qui se trouvent au rez-de-chaussée et au premier étage. Malheureusement on ne saurait encore en parler, parce que MM. les décorateurs ne sont pas prêts. M. André Mare seul sera sans doute prêt demain. Mais on peut dire de ces ensembles décoratifs, d’après le peu qu’on en a pu voir, qu’ils sont élégants, simples et de bon goût. Le sens du confortable que n’avaient point ceux qui avaient conçu l’Art nouveau, nos jeunes décorateurs l’ont retrouvé. Je crois que le public sera vivement frappé par les progrès accomplis cette année dans l’art domestique.

[1912-10-01] Vernissage.
L’inauguration du Salon d’automne.
Un petit incident au Grand Palais §

L’Intransigeant, nº 11766, 1er octobre 1912, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 477-480]

Aujourd’hui, vernissage du Salon d’automne. MM. les décorateurs travaillent. Leurs ensembles ne sont pas prêts.

À 10 heures, M. Guist’hau, ministre de l’Instruction publique, arrive au Grand Palais. M. Frantz Jourdain, président de la Société du Salon d’automne, le reçoit, entouré des vice-présidents, des présidents de sections et des membres du comité. Et la visite des salles commence aussitôt.

La saison parisienne s’ouvre ; elle battra son plein dans quelques semaines. En effet, le Tout-Paris des expositions artistiques est là ; dans la foule élégante qui envahit les salles à la suite du ministre, on remarque les notabilités du monde des arts et aussi les habitués et les habituées des vernissages.

Parmi les assistants, le compositeur Debussy, MM. Théodore Duret, Paul Fort, Ernest La Jeunesse, Rouché, directeur du théâtre des Arts, etc.

Un petit incident a eu lieu ce matin. Quelques peintres cubistes ont pris à partie un de nos confrères, M. Vauxcelles, et l’ont copieusement injurié. Mais tout s’est borné à un échange de paroles vives.

* * *

On regarde le monument de Joseph Bernard, Aux victimes de l’Inquisition, et ses différents envois : L’Étreinte, le Portrait du poète André Rivoire, etc.

Pour la peinture, il n’y a pas de groupements nouveaux. Les tableaux des différentes tendances sont disséminés dans les salles et l’on n’a guère groupé que les cubistes. Ceux-ci forment, cette année encore, le groupe caractéristique du Salon d’automne. Cependant, ils n’ont guère été favorisés par le jury, et si la plupart d’entre eux n’avaient été sauvés, au repêchage, nous n’aurions pas, cette année, d’exposition cubiste. C’eût été dommage pour le Salon d’automne, qui est avant tout un Salon d’art moderne. À vrai dire, le jury n’est revenu sur ses premières décisions qu’à cause de l’importance qu’a prise en un an le groupe de ces jeunes peintres français. L’influence que cet art exerce déjà à l’étranger n’a pas échappé aux organisateurs du Salon d’automne.

Ensembles nouveaux réalisés, non plus avec les éléments de la réalité de vision, mais avec ceux plus purs de la réalité de conception, les œuvres cubistes se prêtent bien en détail à la critique, mais les tendances auxquelles elles obéissent me paraissent dignes d’intéresser ceux qui ont souci de l’avenir de l’art.

* * *

Une rapide promenade à travers les salles nous amène à remarquer une nerveuse statuette de M. Andreotti ; de beaux paysages de M. Alexandre Altmann ; un Intérieur de café de M. Arango ; des sculptures délicates et pleines de promesses de M. Archipenko ; des envois de M. Asselin ; un beau buste de M. Adrien Mithonard par Jean Baffier ; l’envoi plein d’accent de Mlle Bally ; la Neige à Versailles de M. Barbier ; les envois de M. Barwolf, de Mme Beaubois de Montoriol, de M. Blanchet, La Terrasse et Le Pigeonnier, œuvres intéressantes de Jacques-Émile Blot. Les quatre tableaux de Bonnard sont parmi les plus agréables qu’on puisse voir ; il y a là de la grâce et de l’esprit ; le double médaillon que Bourdelle consacre à commémorer deux grands écrivains bretons, Édouard et Tristan Corbière, a du caractère et de [la] noblesse.

Mentionnons les masques de la Comédie italienne exposés par M. Brunelleschi, les paysages sincères et forts de M. Camoin, les deux portraits de M. Auguste Chabaud qui paraît s’assagir, une toile pleine d’émotion de M. de Chamaillard, Les Vieux Châtaigniers, la Liseuse de Chapuy, quelques sites du Morvan, tels qu’ils ont provoqué l’émotion de M. Louis Charlot ; les études de M. José de Charmoy me semblent plus plastiques que ses réalisations précédentes.

Je note les envois de Mlle Charmy, de Mme Chauchet-Guilleré ; des paysages provençaux de M. Chenard-Huchet ; les envois de M. Jean Crotti, de Mlle Dannenberg, une Image en couleurs de M. Georges Delaw, une esquisse séduisante de M. Dethomas, la Baigneuse et le Jeune berger jouant de la flûte de M. Henri Déziré, les marines de Diriks, une toile exaltée et incompréhensible de M. Van Dongen, Aux marins, aux voyageurs et aux saltimbanques un paysage vénitien de M. Dufrénoy, une intéressante Étude de tête de M. Pierre Dumont, des paysages sans maniérisme de M. Dunoyer de Segonzac, peintre d’une âpre franchise.

Le Portrait de don Cayetano Cervirez, par Echevarria, est un des bons morceaux de ce Salon. Il y a dans cette œuvre de l’audace et de la maîtrise. On regardera les portraits de M. Georges d’Espagnat, une délicate et singulière aquarelle de M. Fauconnet : Napoléon à Sainte-Hélène ; de puissantes vues d’Italie par M. Fiebig ; l’envoi important de Fornerod ; les Baigneurs et le Joueur de cartes de M. R. de La Fresnaye, qui a fait un effort intéressant ; Les Femmes à la fontaine de M. Othon Friesz qui rapporte du Portugal de neuves visions de nature ; deux peintures de Mlle Galard ; les fleurs de Mme Galtier-Boissière ; Les Trois Grâces de Girieud.

[1912-10-02] Le Salon d’automne.
Suite de la promenade à travers les salles de peinture §

L’Intransigeant, nº 11767, 2 octobre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 480-481]

Les œuvres intéressantes exposées par des femmes ne manquent point cette année. J’en ai déjà mentionné quelques-unes et toute la presse a enregistré le succès obtenu et mérité par Mme Marval. Voilà encore des esquisses agréables de Mme Geneviève Granger et de curieux projets de carrelages par Mme Rosa Riera.

M. Gropeano expose des scènes de vie populaire vues avec justesse. Je note les envois importants de M. Charles Guérin, les Baigneuses de M. Guéroult, le Pot vert de M. Gwozdecki, un joli buste de femme par Halou, l’envoi remarquable d’Henri Matisse, des études d’Hermann-Paul, une neuve vision de Normandie par H.-G. Ibels, Le Jardin d’orangers par Jaulmes, une sévère et pénétrante eau-forte de Louis Marcoussis, les paysages originaux et chatoyants de Francis Jourdain, la Danseuse de Jean Metzinger, œuvre d’une poésie singulière et prenante, le Nègre aux gants jaunes de Kars, le Fumeur paisible du peintre-poète Tristan Klingsor, les monotypes de Mlle Krouglicoff, les bois bien gravés et dans un sentiment très moderne par Laboureur, le beau bloc de bois où Georges Lacombe a sculpté le portrait d’Antoine, roi d’Odéonie, les Pantins, œuvre de sensibilité par Laprade, les plein air de Léon de La Quintinie, les paysages fabuleux de La Villéon.

Les deux grands tableaux de Picabia, ensembles nouveaux très bien peints par un artiste qui s’est longtemps cherché et qui connaît son art, le Jugement de Pâris, œuvre un peu hésitante d’André Lhote, les Fleurs dans la brume de Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière, les Montagnards attaqués par un ours, œuvre très importante de Le Fauconnier, la Fortunia, de Lombard, les gracieux paysages de M. Madeline, les sites d’Italie de Mainssieux, L’Homme au balcon où se manifeste l’énorme progrès accompli depuis l’an dernier par Albert Gleizes. Voici l’envoi de Marcel Lenoir dont les intentions symboliques sont élevées, Les Nymphes de la Seine peintes dans un sentiment très moderne par Luc-Albert Moreau, les impressions marocaines de Morerod et de Morrice, La Femme en bleu, œuvre dont le charme très prenant n’est pas mesquin, œuvre de peintre par Fernand Léger, un bronze qui rappelle les œuvres de la Renaissance : le Jongleur par Nadelman, La Vague, un beau marbre de Niederhausern-Rodo, l’envoi d’Henry Ottmann, les compositions de M. de Rzecki, deux belles études de femme par M. Malherbe, la vallée du Rhône par Paviot, les aquarelles de Gabowski, des dessins de Picard-Ledoux, des vues du Roussillon par R. Pichot, des sites dénudés de banlieue par Fernand Piet, les paysages de Rubezak, un bronze, tête de vieille femme, par Quillivic ; le Ballet d’Armide de Richard Ranft, les paysages de Ricardo Florès, de jolies gouaches de Roubille, les sites montagnards de Roustan, de charmantes études de Mme Séailles, les impressions algériennes de Suréda, Les Poupées de Synave, une miniature délicate de Mme Van Bever de La Quintinie.

[1912-10-03] Le Salon d’automne.
Fin de la promenade au Grand Palais §

L’Intransigeant, nº 11768, 3 octobre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 481-483]

Bientôt tous les ensembles décoratifs seront prêts. Ceux qui étaient achevés hier et avant-hier attiraient la curiosité sympathique du public. Déjà, on parle d’un style nouveau qui se rattache aux traditions. Il est en tout cas certain que cette exposition fera complètement oublier cet art munichois dont L’Intransigeant fut presque seul à signaler le mauvais goût.

Terminons la visite chez les peintres. Verdilhan expose d’éclatantes vues de Provence. Marchand se pose en précurseur des futuristes. Je signale encore les violentes impressions d’Ile-de-France et d’Angleterre par Maurice de Vlaminck, le dessin étrange de Marcel Duchamp, la nature morte pleine de nouveautés de Jacques Villon, etc.

Portraits du xixe siècle

Organisée par MM. Denys Cochin, Hermann-Paul, Koechlin, J. Mayer, de Monfreid, Moreau-Nélaton, C. Murat et Rouché, cette rétrospective, malgré de regrettables lacunes, a rencontré un véritable succès auprès du public qui, en dehors de la qualité même des œuvres exposées, s’intéresse toujours aux portraits. On a plus particulièrement regardé les deux portraits de femme par Renoir, purs chefs-d’œuvre, l’admirable Portrait de famille d’Albert Besnard, le Degas, d’un art aussi pénétrant que celui d’Holbein, les trois sobres peintures de M. Jacques Blanche, le Portrait de Rachel par Amaury-Duval, les deux bronzes de Jean Baffier, les tableaux d’Aman-Jean, les jeunes filles de Baignères, les deux beaux portraits de Paul Baudry, L’Impératrice Eugénie de Bovy, le Portrait de Mlle Marthe Régnier par Boldini, les portraits féminins de Pierre Bonnard, le Carpeaux de Bourdelle, l’élégant portrait d’homme par Bernard Boutet de Monvel, un Portrait de jeune femme en noir par Mlle de Boznanska, le Portrait de Goncourt par Bracquemond, deux portraits féminins par Louise-Catherine Breslau, les portraits de la baronne de Bourgoing qui fut la petite doyenne de la Comédie-Française par Cabanel, le Barbey d’Aurevilly par Carolus-Duran, l’Alphonse Daudet d’Eugène Carrière, trois Cézanne qui ne sont pas tous de la même qualité, le célèbre Portrait de Renan par Bonnat, un très noble Chassériau, le Portrait de Lucien Simon par Charles Cottet, deux admirables figures de Corot, le Jules Vallès et le Léon Cladel de Gustave Courbet, le François Coppée d’Henry Cross, le Berlioz très romantique de Daumier, le Portrait de George Sand par Delacroix, trois Élie Delaunay, une sculpture délicieuse de Despiau, un buste de Desbois, les portraits délicats de Maurice Denis, d’inquiètes peintures de Georges Desvallières, le Rodin de Falguière, le Mes deux sœurs de Fantin-Latour, œuvre merveilleusement inspirée, trois beaux Gauguin, La Duchesse de Grillon, portrait plein de fraîcheur, par le baron Gérard, le Delacroix de Géricault, un Goya, le beau Portrait du peintre Salomé par Henner, une Femme blonde par Charles Guérin, le Cézanne d’Hermann-Paul, deux superbes portraits de Lebasque, le beau bronze d’Aristide Maillot, Portrait du peintre Terrus, deux Manet où l’on voit bien qu’il fut le peintre le plus moderne qui ait jamais existé, le charmant Portrait de Mme Marval par elle-même, trois Millet, de bons Monticelli, le Portrait de Cézanne par Camille Pissarro, deux Puvis de Chavannes, deux Raffaëlli dont l’un ira au Luxembourg, le beau Portrait de Mme Szarvady par Ricard, deux bronzes de Lucien Schnegg, dont l’influence sur la jeune sculpture fut bienfaisante, le Portrait de M. Aman-Jean par Seurat, trois Toulouse-Lautrec, orgueilleux et impitoyables, deux sculptures de Paul Troubetzkoï, un très beau portrait de femme par Vallotton, Le Père Tanguy, curieuse effigie que fit Van Gogh d’un marchand de tableaux dont l’histoire sera sans doute racontée un jour par M. Octave Mirbeau à qui appartient le tableau, un Whistler, deux Vuillard délicats et le Verlaine de Vibert.

L’exposition rétrospective des œuvres d’Albert Braut comprend la plus grande partie de l’œuvre peinte par cet artiste sensible, raffiné et souvent mélancolique.

À l’Exposition du livre, organisée par M. Paul Gallimard, on remarque les ouvrages exposés par M. F. Bernouard, éditeur et poète ; les ouvrages d’une exécution typographique parfaite publiés par M. Crès ; les éditions de L’Indépendant qui comprennent les belles et pures illustrations d’Angel pour le Jubilé de Jeanne d’Arc par Maurice Barrès et la lithographie de Charles Lacoste pour Un pauvre de Francis Jammes ; les éditions de Manzi, de Pelletan, etc., etc.

[1912-10-08] La Vie artistique

« Ensembles » de Cappiello §

L’Intransigeant, nº 11773, 8 octobre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 484]

Leonetto Cappiello a rénové l’art de l’affiche. Il a peuplé les rues de petits génies industriels qui, prestes, éclatants de lumières versicolores, annoncent aux passants les mérites des produits dont son talent a su dégager les éléments artistiques.

Cappiello, qui n’avait pas craint de contribuer à la décoration de la rue, était tout désigné pour aborder l’art décoratif intérieur. Il convie le public à venir admirer la Salle de thé, la Salle de lecture et le Fumoir qu’il a conçus et exécutés pour un grand magasin. Les grands magasins sont-ils autres qu’une annexe de la rue ?

Cappiello a réussi au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer. Ses ensembles, joyeusement colorés, gracieusement découpés, délicatement assemblés, sont merveilleusement modernes, où l’on aimera tout, où l’on admirera tout, depuis le vitrail du Fumoir, aux lustres du Salon de lecture, aux tapis, au kiosque, aux verrières, aux costumes des serveuses de la Salle de thé.

Il faut aller voir ces « ensembles » — comme on dit maintenant — il faut aller voir les salles décorées par Cappiello dans un grand magasin de la rive droite.

[1912-10-10] À la Section d’or.
C’est ce soir que les cubistes inaugurent leur exposition §

L’Intransigeant, nº 11775, 10 octobre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 486-487]

On est à la Section d’or, ce nouveau Salon qui a pris son nom à l’ancienne Mesure de beauté et dont le vernissage aura lieu ce soir de 9 heures à minuit. Par intrigues ou autrement quelques jeunes femmes élégantes ont pu pénétrer dans la salle de la rue La Boétie pendant l’accrochage. Les peintres dirigent les ouvriers qui accrochent. Papotages.

Louise, qui se flatte de comprendre le cubisme : Ma foi ! Je pensais que c’était bien plus difficile à comprendre.

Germaine : Je n’y comprends rien, mais il y a des couleurs, des lignes qui me plaisent.

Louise : Voilà une bonne façon de comprendre. Ces tableaux éveillent en toi des sentiments esthétiques comme fait la musique. C’est quelque chose.

Marcelle : Évidemment, mais tout le monde dit que ces peintres sont des fumistes et qu’ils se moquent du public.

Louise : Si c’était vrai, ce serait fort extraordinaire, car dans l’histoire des arts on ne signale pas un seul cas de supercherie collective. Ce fait qui se produirait pour la première fois mériterait qu’on s’y intéressât.

Marcelle : D’accord. Ainsi d’après toi, il s’agirait ici d’une sorte de musique plastique, d’un art mystique au suprême degré.

Louise : Je ne dis pas cela. Chacun de ces peintres a sa tendance. Les uns sont réalistes et les autres mystiques. Mais comme ils se préoccupent tous du rythme de leurs tableaux on peut se laisser aller à ce qu’il y a de musical dans leurs compositions.

Marcelle : Après tout, c’est possible. Mais je préfère m’en tenir à mes anciennes admirations. J’aime les maîtres des grandes époques de la peinture et par-dessus tout j’aime les impressionnistes, qui sont pour moi les maîtres de la peinture moderne.

Louise : C’est entendu. Mais, pour moi, ces jeunes peintres français forment la suite naturelle des impressionnistes et on a tort de les confondre avec les futuristes.

Germaine : Je voudrais bien connaître les noms de ces peintres qui m’étonnent et m’inquiètent encore un peu.

Louise : Voilà Metzinger dont l’art est raffiné, Juan Gris, le démon de la logique, Albert Gleizes, qui a fait de grands progrès, Marcel Duchamp qui est inquiétant, Jacques Villon qui essaye de se dégager de quelques formules artistiques, Dumont dont l’effort m’intéresse, Valensi qui essaye d’exprimer le charme de belles villes méditerranéennes, R. de La Fresnaye dont le talent se précise, Marcoussis qui est très moderne, Picabia dont les compositions ont un lyrisme très puissant, Léger dont les tableaux ont de belles couleurs…

Marcelle : Je crois, ma chère Louise, que tu te moques de nous. Je ne vois dans tout cela qu’un chaos de formes et de couleurs absolument incompréhensible.

Louise : Le grec est aussi incompréhensible pour toi que ces tableaux. Il y a cependant des gens qui entendent le grec comme je comprends ces tableaux.

Marcelle : Ce n’est pas la même chose. Mais avoue donc que ces peintres se moquent trop du public…

La discussion continue pendant qu’elles s’en vont.
Pour notation conforme :
Guillaume Apollinaire.

[1912-10-16] La Vie artistique

Art contemporain §

L’Intransigeant, nº 11781, 16 octobre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 490]

Il faut aller voir, rue de la Ville-l’Évêque, l’exposition d’art contemporain organisée dans les salons Manzi et Joyant. Ce n’est pas seulement une récréation pour les yeux, c’est encore une excellente préparation à un art plus pur.

Certes, l’agrément que l’on trouvera à visiter l’exposition actuelle de la rue de la Ville-l’Évêque n’est pas de même sorte que l’agrément apporté par l’exposition des maîtres impressionnistes qui eut lieu il y a quelques mois à la même galerie.

Néanmoins, le goût et l’instinct n’étant en France jamais en défaut, on goûtera pleinement la plupart des œuvres exposées et surtout les Odilon Redon, les portraits pénétrants et élégants de Vuillard, de beaux Desvallières, les Maurice Delcourt, Laprade, Puy, Flandrin, Manguin, Dufrénoy, les poétiques Guérin et Marquet, si simple, si précis, si ému. Voici encore le trésor — or, argent et pierreries — prestige surgi du pinceau délicat de Manzana-Pissarro, les céramiques de Méflay, les bronzes de Bourdelle, de Camille Desboix, d’Yvonne Serruys et surtout ceux de Maillol.

[1912-11-08] La Vie artistique

L’Exposition des Dandys, Nel Ariès §

L’Intransigeant, nº 11804, 8 novembre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 490-491]

Elle est d’actualité. Aujourd’hui, tout est dans le goût de la première moitié du siècle écoulé, mode et mobilier. Les dandys contemporains, les peintres, les poètes et leurs amies regarderont avec complaisance et non sans émotion les anciens costumes, habit bleu barbeau, pantalon de nankin, robe de chambre en soie jaune brochée, les chapeaux hauts de forme, les binocles et les lorgnons, les cravaches, les bijoux romantiques et fashionables de la collection de M. Henri Vever ; les breloques-cachets ou « clé-clés », les bourses, les boites, les bonbonnières, les tabatières, les nécessaires, les trousses à rasoir, les pistolets, les meubles, les pendules, etc. À ces objets de haute curiosité, MM. Jacques Boulenger et Henri Clouzot, qui ont organisé l’exposition, ont joint des gravures, des lithographies, des aquarelles, des dessins de Gavarni, de Guys (La Sortie de chez Tortoni), d’Eugène Lami, de Victor Adam, de Devéria, d’Henri Monnier, des gravures de modes, des programmes, des reliures à la cathédrale, des livres : Instruction sur la manière de se bien raser et d’entretenir ses rasoirs, L’Art de payer ses dettes, par Marco de Saint-Hilaire (imprimé chez Balzac) ; L‘Art de mettre sa cravate de mille et une manières, L’Art de fumer et de priser sans déplaire aux belles, etc.

On verra encore à la galerie Devambez des autographes de Barbey d’Aurevilly, de Roger de Beauvoir, d’Alfred de Musset, de Lord Seymour, de Nestor Roqueplan, etc. ; une Quittance signée du comte d’Orsay pour le Prix Royal remporté par sa jument Malvina, 5 septembre 1830, et des cartes de visite de Dumas père (gravé sur carton rose gaufré), de Félix Aryers, de Nanteuil (écrite), d’Isabey, de Nodier, etc.

À la galerie Georges-Petit, M. Nel Ariès expose des aquarelles et des pastels dont on aimera le sentiment délicat, le coloris agréable, l’expression adroite et le charme très prenant.

M. Nel Ariès est un artiste consciencieux dont je goûte l’art et l’inspiration.

[1912-11-14] La Vie artistique

Déziré. Le Douanier Rousseau §

L’Intransigeant, nº 11810, 14 novembre 1912, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 491-492]

À la galerie Druet, M. Déziré expose une partie importante de son œuvre. Ses pastorales un peu froides — blanc et vert —, ses divinités passablement exsangues, comme il convient à des personnages mythologiques, toucheront moins qu’une certaine bonhomie, une certaine fraîcheur qui donne un grand prix aux ouvrages de Déziré. Ce que j’aime en cet artiste, ce n’est ni le coloris, ni la composition, mais cette paix que ses tableaux communiquent à ceux qui les regardent. Âme délicate et tendre. On cite toujours Virgile à son propos, et l’on a raison.

* * *

À la galerie Bernheim, une trentaine de toiles du Douanier sollicitent l’attention. Aujourd’hui, que de grands collectionneurs, aussi bien en France qu’à l’étranger, se sont mis à ramasser ses ouvrages. On dit d’Henri Rousseau : « le Douanier », comme de La Fontaine on disait : « le Bonhomme ».

J’ai beaucoup connu le bonhomme de Plaisance et j’ai été l’un des premiers à en parler avec sympathie dans ce journal même.

Le voici aujourd’hui entré dans le paradis des galeries illustres, en attendant les musées.

On ne manquera pas de dire que la destinée est injuste, qui réserve à un artiste durant sa vie toutes les moqueries et tous les déboires et le couronne deux ans après sa mort, mais le bon Rousseau ne voulut jamais entendre aucune moquerie, tandis qu’il était fort sensible à un compliment. Il vécut ainsi dans un bonheur parfait et si un amour contrarié ne l’avait point tourmenté et fait mourir, nous le verrions, radieux, chanter de sa vieille voix cassée devant son chef-d’œuvre, la Fête de l’Indépendance :

Auprès de ma blonde.
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon…

[1912-11-23] La Vie artistique

Louis Bausil §

L’Intransigeant, nº 11819, 23 novembre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 493]

À la galerie Georges-Petit, le peintre Bausil expose un certain nombre de paysages frais, vivants, ensoleillés. Sites du Roussillon, printemps graves aux ombres mauves, belles atmosphères, cet art est franc, simple et clair. Bausil, qui se rattache aux meilleurs impressionnistes, a une sensibilité vraiment personnelle et poétique. Il est sans aucun doute un des bons paysagistes d’aujourd’hui, moins peut-être par la science que par l’inspiration qui doue ses petites compositions de cette limpidité analogue au mystère et qui fait le charme principal des chansons populaires.

Coloriste bien doué, Bausil se doit de cultiver un don si lumineux : je lui souhaite aussi d’entreprendre des compositions plus grandes que celles où il nous a montré jusqu’ici son beau talent. Son art, où il y a de la puissance et de la fermeté, gagnerait à s’épanouir plus librement.

[1912-11-29] La Vie artistique

La gravure sur bois. André Méthey. « La Jeune Peinture française » §

L’Intransigeant, nº 11825, 29 novembre 1912, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 493-494]

Au pavillon de Marsan, l’intéressante exposition de la gravure sur bois met en avant les noms de Jacques Beltrand, de Laboureur, graveurs audacieux, dignes d’illustrer les beaux livres, car les illustrations des beaux livres devraient toujours être des gravures sur bois. On y verra encore un ensemble important de Bernard Naudin et une exposition rétrospective de papiers peints gravés en bois. On a surtout admiré la décoration murale représentant Renaud et Armide et l’original se trouvant exposé avec la reproduction, on peut juger du fini et de la variété d’un métier que des efforts louables cherchent à régénérer.

À la galerie Hébrard, M. André Méthey expose de nouvelles céramiques. M. Méthey est le plus coloriste des potiers. Ses faïences, ses grès, ses porcelaines sont des merveilles de goût et de technique. On reverra ici son mur bleu turquin qui fut tant admiré au Salon d’automne.

André Salmon vient de publier dans la collection des Trente, un livre charmant, La Jeune Peinture française. Cet ouvrage spirituel et délicatement écrit contient beaucoup de renseignements utiles à ceux qui veulent connaître l’évolution des jeunes artistes en France, fin certain nombre d’idées exprimées ici sont les miennes et m’ont fait goûter entièrement ce livre. C’est ainsi que sur la peinture féminine contemporaine je m’exprimai naguère en termes presque semblables à ceux de Salmon. Des anecdotes divertissantes ajoutent à l’intérêt de ce livre qui est aussi bien imprimé qu’il est bien écrit.

[1912-12-15] La Vie artistique §

L’Intransigeant, nº 11841, 15 décembre 1912, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 496-498]

Mme Madeleine Lemaire. M. Jean Marchand §

À la galerie Devambez, Mme Madeleine Lemaire expose des « dessins, aquarelles et peintures » où l’on retrouve la distinction et la grâce que l’on a toujours admirées dans les œuvres de cette artiste prestigieuse.

Les folies où sont tombés tant de gens qui confondent les maîtres impressionnistes avec leurs piètres héritiers n’empêchent point que dans les écoles d’avant-garde les jeunes artistes admirent des peintures comme celles de Mme Madeleine Lemaire. Elles paraissent un peu apprêtées, ce qui ne va pas sans charme, et leur fraîcheur révèle un goût délicat et franc.

À la galerie Marseille, l’exposition Jean Marchand a eu pour premier résultat de rendre aux lettres M. Jean Vignier qui les avait abandonnées et qui avant de signer la préface au catalogue de cette exposition avait été connu comme poète et comme un des fondateurs de l’école symboliste.

Jean Marchand que certains envois aux Indépendants ont fait considérer comme un précurseur du futurisme appartient dans ses meilleures peintures au cubisme. Cet artiste qui a subi des influences multiples nous montre ici surtout d’anciens tableaux. On peut aimer ces paysages mélancoliques, ces portraits attendris, cette peinture méditative et poétique.

La Comédie humaine §

Le Salon de la Comédie humaine, où M. Arsène Alexandre nous convie chaque année, est maintenant un événement parisien.

Le titre balzacien choisi par les exposants indique le but de l’œuvre : remettre en honneur l’observation des mœurs, l’étude de la vie, le tableau de genre, qui a presque disparu des Salons officiels ou non. Du moins ce qui l’avait remplacé était indigne de retenir l’attention. À côté du tableau de genre, nous assistons ici à une renaissance de la fantaisie gracieuse. Les œuvres charmantes de Mme Léonie Georges-Reboux ont dans ce genre une originalité qui, timide d’abord, s’assure, augmente à chaque exposition. La Perse, la comédie italienne, les comédies fabuleuses de[s] Vénitiens, les recherches des couturiers, le maniérisme archaïque du meuble moderne, tout cela l’aide à nous révéler une sensibilité féminine très personnelle. Les dessins d’Abel Faivre, ses jeunes femmes ; les moralités de Jean Veber ; les délicieuses inventions de Willette ; l’envoi de Steinlen ; les danseuses de Gir, pastels charmants ; les fantaisies de Drésa ; les scènes observées avec sincérité par Dethomas ; Les Filles de Rassen-Josse ; le triptyque de Métivet, voilà je crois ce que l’on regardera avec le plus d’attention, sans négliger les envois amusants, sincères et pleins de talent d’artistes tels que Gatier, Pierre Brissaud, Gosé, Mme Laffitte-Désirat, Mlle de Vérienne, Jacques Brissaud, Claudius Denis, Puechmagre, Cardona, Deluc, Marcel Clément, Pérelmagre, Charlotte Shaller.

J’ai goûté aussi comme ils méritent de l’être les œuvres de Pichot, de Roy, de Loris, de Snow Gibbs, l’humanité minuscule de Devambez, les persaneries de Lepage, les petites filles de Suzanne Valadon, les toiles de Grün, l’envoi de Maurice Taquoy, d’Hemard, de Brunelleschi, etc.

[1913-01-28] La Vie artistique

Les Aquarellistes français §

L’Intransigeant, nº 11885, 28 janvier 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 499-500]

Malgré leurs excellentes couleurs, les Anglais n’ont point aujourd’hui d’aquarellistes qu’on puisse comparer aux Français. Cet art délicat et spirituel est cultivé ici par des artistes de premier ordre qui n’exposent pas tous au joli petit Salon qui s’est ouvert aujourd’hui à la galerie Georges-Petit.

Les œuvres intéressantes ne manquent pas. Maurice Boutet de Monvel a interprété avec âme les Fioretti de saint François. Les aquarelles de M. Guillouet retraçant la vie de Jeanne d’Arc sont une œuvre des plus heureuses, car sans pasticher les enluminures anciennes, elles ne donnent pas non plus dans l’anachronisme conventionnel si fort à la mode aujourd’hui. Elles sont vigoureuses et ferventes.

Beaucoup d’ouvrages gracieux : le Versailles de M. É. Adan, les Impressions tunisiennes de M. Aublet, les miniatures élégantes de Mlle C. Baily, les vues de Semur par Bourgain.

M. A. de Broca est un orientaliste distingué et son Bou-Saodi, nègre du Soudan est amusant.

M. Albert Guillaume a toujours cet esprit que l’on connaît. M. Calbet peint de pimpantes nudités. L’Égypte du xixe siècle inspire toujours M. Georges Clairin. Les Versailles de Mlle Carpentier sont des aquarelles très décoratives. Il faut encore citer les paysages de M. G. Claude, les miniatures de Mme Jeanne Contal, les marines de Courant, les portraits de M. R. de Cuvillon, les aquarelles provençales de M. Doigneau, les Venise de M. Duhem, les cinq aquarelles de M. Jeanniot, celles de M. Loir et les envois de M. Maurice Faure, de Mme Eugénie Faux-Froidure, de M. E. Filliard, de M. Jean Geoffroy, de M. Lucien Gros, de Mlle d’Hazon, de MM. H. Jourdain, P. Lecomte, G. Le Maing, Meyer, Pujol, Maurice Ray, Paul Rossert, Saint-Germier, de Mlle G. Sonrel, de MM. Pierre Vignal, G. Vuillier et Worms.

Je n’oublie pas les sujets militaires de M. Georges Scott et les Intérieurs de M. Tenré, mais il faut mentionner à part les têtes de femmes où M. Edgar Maxens met de la poésie, et les fleurs que M. François Rivoire a peintes avec beaucoup de sensibilité.

[1913-01-30] La Vie artistique

Vernissage du Cercle Volney. Peintres du Paris moderne. Paul-Émile Colin. Eugène Delestre §

L’Intransigeant, nº 11887, 30 janvier 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 500-501]

Aujourd’hui a eu lieu la visite présidentielle du Salon annuel du Cercle Volney qui est, comme on sait, un des événements artistiques et mondains importants de ce mois.

La variété et le nombre des œuvres exposées méritent une attention spéciale et nous y reviendrons à loisir.

À l’exposition des Peintres du Paris moderne qui exposent à la galerie La Boétie, il faut signaler les envois intéressants de M. Raymond Charmaison et de M. Mortier qui, après avoir évolué selon plusieurs des tendances de la jeune peinture, semblent être moins inquiets.

M. Barthou, bibliophile averti, a inauguré l’exposition du graveur Paul-Émile Colin qui est aujourd’hui un des meilleurs illustrateurs du livre de luxe.

À la galerie Georges-Petit, M. Eugène Delestre expose des peintures, des pastels, des aquarelles, des dessins, des lithographies, œuvres d’art dont M. Gabriel Mourey, qui a préfacé le catalogue, dit qu’« elles composent un hymne joyeux à la beauté des éléments, à leurs grâces et à leurs forces éternelles ». Il convient donc de ne pas les passer sous silence.

[1913-02-01] La Vie artistique

Josué Gaboriaud. Van Houten. Pierre Prins. Gleizes, Léger et Metzinger §

L’Intransigeant, nº 11889, 1er février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 509-510]

Josué Gaboriaud, dont on peut voir l’exposition à la galerie Druet, est un artiste bien doué, probe et qui a de la puissance. Je dois signaler à la galerie Blot l’exposition Van Houten où il y a des œuvres qui révèlent sinon une très forte originalité, du moins une sensibilité qui sait s’exprimer.

Parmi les œuvres exposées en ce moment rue La Boétie, on remarque celles de Pierre Prins, artiste de talent dont nous eûmes souvent à signaler les envois dans divers Salons et qui vient de mourir.

À la galerie Weill, rue Victor-Massé, MM. Albert Gleizes, Fernand Léger, Jean Metzinger exposent des peintures et des dessins qui représentent assez bien le développement de leur évolution.

Une préface d’un magistrat parisien, M. J. Granié, constate les progrès qu’a faits dans le public la nouvelle peinture.

Une erreur m’a fait situer à la galerie Georges-Petit l’exposition de M. Delestre. C’est à la galerie Devambez qu’il expose.

[1913-02-02] La Vie artistique

Exposition au Cercle Volney §

L’Intransigeant, nº 11890, 2 février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 510-511]

L’impressionnisme envahit lentement mais sûrement tous les Salons, toutes les expositions de peinture. Au train dont vont les choses, vers l’an 2000, la plupart des peintres feront de l’orphisme aux Artistes français.

Le Salon annuel du Cercle Volney n’est pas de ceux où l’on expose des œuvres particulièrement audacieuses, et cependant l’envoi de M. Guillonnet, Sous les citronniers, est d’une certaine audace picturale. Nonobstant les couleurs vibrantes de M. Guillonnet, les maîtres sont ici M. Cormon — mythologique — et M. Gabriel Ferrier, dont les portraits ont de quoi rassurer à jamais ceux qu’inquiètent les nouveautés des jeunes peintres.

Parcourons donc ce Salon, et, sans inquiétude, goûtons calmement les qualités de M. Émile Adan dont l’Ange est une toile intéressante ; il y a encore de la sensibilité dans les vues provençales de M. P. Bellanger-Adhémard, dans les paysages lunaires de M. Cachoud, dans l’envoi de M. P. de Castro, d’un impressionnisme un peu banal mais assez agréable ; dans l’Automne en Flandres de M. Chigot.

M. Eugène Favier nous montre une esquisse de vue piquante comme un Lautrec.

M. Gorguet est le second coloriste de ce Salon et le tapis framboise du Restaurant à la mode m’a longtemps retenu et j’entendis quelqu’un en passant prononcer le nom de Matisse.

Il faut enfin signaler les ciels que M. Iwill a aimés au bord de l’Adriatique. Un portrait de femme aux cheveux de feu par M. Frédéric Lauth ; les vues du Finistère de Legoût-Gérard ; Le Soir en Provence de M. Muller, où il y a de la poésie ; l’envoi de M. Régamey ; les sculptures de MM. Allonard Carlier, un buste de femme, marbre intéressant, de M. Landowski, les reliures de M. Saint-André, etc.

[1913-02-06] La Vie artistique

Les orientalistes français. Cinq peintres et un ferronnier. Van Dongen §

L’Intransigeant, nº 11894, 6 février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 511]

Après un vernissage brillant et la visite de M. Bérard, le Salon des peintres orientalistes français a ouvert ses portes au public.

Ces toiles quelconques ou prétentieuses font ressortir le charme et la lumière de quelques peintres doués qui gardent à l’orientalisme son renom ensoleillé. Il en sera reparlé.

À la galerie Druet, s’est ouvert un petit Salon réunissant les œuvres de six peintres et d’un ferronnier, M. R. Desvallières, qui expose des chenets, un garde-feu, un lutrin, un balcon d’un goût simple et délicat.

Il y a de la sincérité et de la sensibilité dans les peintures de Maurice Asselin.

Il faut estimer les dons de MM. Lucien Mainssieux, Claude Rameau et Émile Roustan dont les paysages foré-siens sont pleins d’émotion. Il y a plus de maniérisme chez Henri Doucet et surtout chez M. Zak.

À la galerie Bernheim, M. Van Dongen expose trente-sept tableaux qui me paraissent les plus inutiles du monde. Il y a en ce moment sur les murs de Paris un grand nombre d’affiches qui, sans prétendre au grand art, contiennent presque autant d’art — au point de vue du métier aussi bien qu’au point de vue de la pensée — que les trente-sept toiles de M. Van Dongen qui, cette fois, a vraiment trop compté sur son talent et sa facilité.

[1913-02-07] La Vie artistique

Les orientalistes §

L’Intransigeant, nº 11895, 7 février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 512]

Les voyageurs s’étaient efforcés de nous donner de l’Inde contemporaine une idée juste ; cependant, aucun peintre, je crois, avant Albert Besnard, n’avait tenté la même chose. Le triomphe éclatant qui accueillit l’an passé l’ensemble des peintures rapportées de l’Inde par Albert Besnard se prolonge, conférant une importance nouvelle à ce Salon des peintres orientalistes, où l’artiste nous montre encore l’Inde et sa lumière profonde où, les épidémies les forçant parfois à changer de place, de grandes villes sont instables et des hommes restent immobiles par vertu.

Il faut encore mettre hors de pair l’envoi de Dufresne, celui d’Émile Bernard.

Mme Georgette Agutte, dont la sensibilité artistique s’est aiguisée, peint des Venise véridiques. D’autres femmes, voyageuses à la recherche des sites pittoresques, exposent avantageusement dans ce Salon : Mlle Carrick, qui a regardé avec joie Alger et Tanger, Miss Grace Ravlin, qui a séjourné également à Tanger — mais que de femmes peintres au Maroc ! — Mme de Bailleul, qui peint en Tunisie, Mlle Morstadt, Mme Séailles, etc.

Je n’ai rien vu de Morérod. Son envoi m’a peut-être échappé.

Je mentionne encore les sculptures de Paul Landowski, Quillivic, et les vues d’Alger de Léon Cauvy, les vues d’Espagne de M. Gaston Balande, celles d’Annam de M. Galand, les notations d’Extrême-Orient de M. Marliave, les envois d’Antoni, Bompard, Bigot, Dagune-Rivière, Louis Cabanes, H. Vilain, Mill, Suréda, Manzana Pissarro, Lévy-Dhurmer, Dinet, Exuth, Labrouche, etc., etc.

[1913-02-13] Mort de M. Clovis Sagot §

L’Intransigeant, nº 11901, 13 février 1913, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 513]

La jeune peinture vient de faire une grande perte dans la personne de M. Clovis Sagot, emporté par une congestion cérébrale.

M. Clovis Sagot était une personnalité originale. C’était en quelque sorte le père Tanguy des jeunes peintres d’aujourd’hui. Les amateurs aimaient à venir fureter dans sa boutique. Ils y trouvaient d’excellentes choses, qu’il voyait partir avec regret, car il savait qu’il vendait des chefs-d’œuvre au-dessous de leur valeur.

Pauvre Clovis Sagot ! Il s’en va au moment où les œuvres qu’il avait défendues envers et contre tous commençaient à devenir célèbres.

Le grand événement de la vie de M. Clovis Sagot était sa rencontre avec Picasso. Il devina l’avenir de ce peintre pauvre et je me souviens du jour où pour acheter des tableaux du jeune artiste, M. Sagot, pour arrondir la somme nécessaire, alla mettre sa chaîne au clou. Je ne sais s’il la dégagea, mais je sais qu’il ne la reprit plus sur lui.

On pouvait voir chaque jour M. Sagot assis à la terrasse d’un café du carrefour de Châteaudun de 1 heure à 1 heure et demie. Il prenait son café en examinant les nouveaux catalogues de peinture, en lisant les critiques, car il se tenait soigneusement au courant du mouvement des jeunes.

C’était un brave homme et parmi les jeunes peintres qui le regretteront, on peut citer avec Picasso, Herbin, Juan Gris, Mlle Marie Laurencin, Utrillo, Savreux, Mme Valadon, Metzinger, Van Rees, Chabaud, Gleizes, Léger, Vilette, Marchand, Mme Lewitska, etc.

[1913-02-21] La Vie artistique

Simon Bussy §

L’Intransigeant, nº 11909, 21 février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 514]

Aucun maître ne sut mieux développer la personnalité et la sensibilité de ses élèves que Gustave Moreau. Songez que Georges Desvallières, Henri Matisse, Rouault et Simon Bussy sortent de son atelier.

Les pastels de Simon Bussy sont de délicates images, précieuses comme des miniatures persanes. La netteté et la fraîcheur de Simon Bussy sont les caractéristiques de son talent, et son coloris chante parfois aussi haut que celui de Matisse. Vues de Roquebrune, lacs d’Écosse, Venise, Simon Bussy a promené sur tous ces sites pittoresques un regard singulièrement clairvoyant.

[1913-02-22] Au Grand Palais Union des femmes peintres et sculpteurs §

L’Intransigeant, nº 11910, 22 février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 514-515]

Bien plus qu’il ne représente toutes les tendances de l’art féminin d’aujourd’hui, ce Salon est un résumé fidèle des Salons officiels. On préférerait peut-être moins de science, moins d’habileté et plus de féminité. Cependant les œuvres fraîches, coquettes, gracieuses, précieuses même ne manquent point. En dehors des œuvres qui ne sont qu’habiles on peut en citer qui décèlent de l’inspiration.

Pour goûter les Chardons de Mme Louise Bellanger, point n’est besoin d’être un âne. Une tête de jeune femme de Mlle Chauchefoin est pleine de délicatesse. L’exposition particulière de Mme Ernesta Robert-Mérignac mérite une attention spéciale. Elle a sculpté des portraits expressifs où la lumière se joue à l’aise : portraits de Mme la duchesse d’Uzès, du docteur Roux, du pape Pie X, de M. L. Chevillard, de M. Léopold Flameng, etc. Il y a lieu de citer encore les œuvres de Mlle Louppe, de Mlle Laruel surtout, dont l’imagination a deux l, comme le nom. Mlle Jeanne Maillait, dont le talent est très grand, expose Une leçon d’accompagnement et un Portrait. Mlle Michaud se souvient des leçons de son maître Detaille. Dans « Les Glorieuses Reliques », Mme Ventrillon-Horber expose un Paravent en cuir d’un bel effet et une vitrine d’objets en fer ciselé. Mlle Mureaux met beaucoup de grâce dans ses tableaux de fleurs. Mme Verchère montre une certaine force dans sa nature morte : Légumes et vases de cuivre. Mme la duchesse de Rohan expose deux aquarelles : Bûche de Noël et Couronne de jasmin, qui sont charmantes. Mlle Hauterive montre beaucoup d’imagination dans son Berger de la campagne romaine, et Mlle Hœrner une certaine vigueur dans le Portrait de son père. Mme Huntington expose Un vieux moine et La Femme et le Pantin, aquarelle et croquis pleins de fantaisie. Mme Gervex-Emery a composé un Paravent Louis XVI assez personnel et très délicat. Mme de Cistello expose à son tour une peinture des plus gracieuses : Sous les pommiers.

Enfin il y a lieu de citer encore les œuvres de Mme Chalaud, de Mlle Carpentier, de Mme Bourgonnier-Claude, de Mlle Borde, de Mme Bouillier, de Mlle Moria, de Mme Godchaux-Colinet et de Mme Boyer-Breton, etc., etc.

[1913-02-26] La Vie artistique

Salon des artistes animaliers §

L’Intransigeant, nº 11914, 26 février 1913, p. 2. Source : Gallica.
[OP2 515-516]

On rend généralement justice à Barye ; le Louvre et l’exposition qui vient de s’ouvrir rue La Boétie nous offrent maintenant les plus sûr