Jules Barbey d’Aurevilly

1906

Les œuvres et les hommes : XXII. Femmes et moralistes

2015
Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes : XXII. Femmes et moralistes, Paris, A. Lemerre, 1906, 340 p. Source : Gallica. Graphies modernisées.
Ont participé à cette édition électronique : Iris Genoux (OCR et stylage sémantique) et Stella Louis (Numérisation et encodage TEI).

[Dédicace] §

La matière manquant pour une seconde série de Bas-Bleus que Barbey d’Aurevilly voulait dédier à

MADAME C. COIGNET,

c’est à ce volume-ci qu’il attacherait son nom ; c’est ici qu’il lui dirait quelle place exceptionnelle elle tenait à ses yeux parmi les femmes qui écrivent.

Mercier §

Tableau de Paris.

{p. 1}Non seulement la renommée répète depuis dix et quinze ans les mêmes noms, mais la plupart de ceux qui les portent répètent à leur tour les mêmes choses ! À très peu d’exceptions près, c’est une émulation de redites. Réimpressions d’œuvres contemporaines, réimpressions d’un autre siècle, partout ce signe de la stérilité. Chose naturelle et logique d’ailleurs, loi d’équilibre qui ne trompe jamais ! Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’une époque dont la littérature défaille se rejette aux œuvres connues ? — imitant en cela les mères sans fécondité, qui gâtent le petit nombre d’enfants qu’elles eurent dans leur chétive jeunesse ou qui adoptent ceux des autres mères. Les réimpressions sont les gâteries ou les adoptions des époques {p. 2}impuissantes à produire. Ainsi dans les arts, quand ils tombent aussi, comme la littérature, l’archéologie vient remplacer les créations spontanées. Dans l’ordre matériel, réimprimer les anciennes œuvres est un fait qui correspond à la reproduction des anciennes formes dans l’ordre intellectuel et artistique. Hasard heureux quand ces formes sont reproduites avec le double sentiment de l’exactitude et de la vie, et quand ces ouvrages qu’on réimprime sont choisis avec discernement !

Telle est la question que nous nous sommes faite à propos du Tableau de Paris1. Gustave Desnoiresterres a taillé dans les douze volumes de Mercier un livre substantiel et presque compact, comme Jules Janin tailla autrefois un livre concentré dans les longueurs de Clarisse. Seulement, ce qui fit trembler pour Clarisse ne pouvait troubler personne pour le Tableau de Paris, œuvre informe à peu près oubliée, et sur laquelle Desnoiresterres a pu pratiquer tous les arrangements et retranchements jugés nécessaires dans l’intérêt de l’ensemble.

Et, en effet, le Tableau de Paris serait resté dans la poussière des bibliothèques que la postérité s’en serait, j’imagine, fort peu inquiétée. La postérité n’a de temps, de justice et d’entrailles, que pour les grandes œuvres. Elle s’émeut beaucoup quand on lui déterre {p. 3}un poème de Milton ou une philosophie de Vico, mais les mérites relatifs sont pour elle peu de chose. Or, la postérité est restée, à propos du Tableau de Paris, sous l’empire d’un mot cruel prononcé par un esprit séducteur : « C’est un livre — disait Rivarol — pensé dans la rue et écrit sur la borne », comme si la rue n’était pas un théâtre d’observation tout comme un autre, quand il s’agit des mœurs d’une grande ville, et même meilleur qu’un autre, quand il s’agit de ses monuments ! Et pour ce qui est d’écrire sur la borne, les moralistes, comme les voyageurs, n’écrivent-ils pas où ils peuvent ? Les pantoufles brodées et la table de palissandre ne sont pas, que je sache, rigoureusement nécessaires à un écrivain… Le mot de Rivarol n’est donc qu’un mot, et rien de plus.

Sans exagérer la valeur de Mercier et refaire une réputation posthume à un homme qui de son vivant eut sa part de célébrité, cependant nous croyons que son livre, réduit à des proportions qui le rendent plus clair et plus ferme, et passé, qu’on nous permette le mot ! au philtre d’un homme de goût, peut attirer la curiosité et la satisfaire. L’idée de ressusciter ce livre était excellente. Figurez-vous quel bonheur ce serait pour nous s’il y avait eu autrefois un Mercier à Herculanum et qu’on retrouvât son Tableau ?… Sans doute, nous sommes aujourd’hui bien près du xviiie siècle pour apprécier le bonheur d’avoir le daguerréotype de cette époque. Les mémoires, les romans, — tout ce {p. 4}que nous n’avons point de l’Antiquité, hélas ! — tout ce que nous avons du xviiie siècle, rend le Tableau de Paris, fût-il un chef-d’œuvre, moins piquant que ne le serait le Tableau d’Herculanum. Cependant, qu’on en soit certain ! tout importe dans l’histoire des mœurs d’un peuple : non-seulement le détail des mœurs lui-même, mais les moralistes qui en portèrent le poids ou le rejetèrent, en les jugeant. La Bruyère, qui retrouve la grande nature humaine sous le grand costume du xviie siècle, La Bruyère nous fait comprendre son temps autant par son genre de talent, sa manière à lui, que par la peinture qu’il en trace. Mercier n’est ni de cette portée, ni de ce style, ni de cette époque ; mais, tel qu’il est, c’est un La Bruyère de bas-étage, comme le xviiie siècle lui-même est un siècle descendu. Il ne manque ni de perçant dans l’observation, ni de nerf dans le style. Cette main, qui n’a pas l’adorable tournure de la main des maîtres, a des muscles et des veines, et sa force, on la sent, même quand elle est gauche ou brutale. Évidemment son siècle, tel que Mercier le représente, n’était pas digne d’avoir un peintre ou un moraliste plus grands que lui.

C’était un siècle didactique et corrompu auquel répondaient parfaitement, ce semble, le Tableau de Paris, c’est-à-dire la topographie et la statistique de toutes choses, et ce moraliste sans croyances livré, comme un autre moraliste (Duclos) auquel il ressemble, à ces instincts d’honnêteté grossière qui ne {p. 5}sont rien quand la religion ne les a pas fortifiés. Échappant aux règles du goût par l’excentricité même de sa nature intellectuelle, — car c’est un excentrique que Mercier, et il a je ne sais quoi dans l’esprit qui rappelle la bizarrerie de certaines imaginations anglaises, — méconnaissant l’autre règle de la vie, plus importante que le goût, c’est-à-dire la religion, qui, en nous éclairant le cœur, fait monter la lumière jusqu’à la pensée, Mercier s’adapte exactement à l’époque qu’il a plutôt inventoriée que peinte. De son temps, on ne peignait plus. Avec la religion, avec le goût, lui manque la vie. Il ne l’a pas, il ne la crée jamais, même quand il se plaint, quand il blâme ou s’indigne, quand ses sentiments sont le plus remués par ce qu’il voit.

Tout son Tableau n’est qu’un dessin, tracé d’un crayon philosophique (dans le sens que le xviiie siècle donnait à ce triste mot) ; mais voilà peut-être pourquoi il est bon. Tel peintre, tel modèle, est encore la meilleure théorie de la ressemblance ! Une époque qui aurait vécu plus que ce siècle, glacial et forcené tout ensemble, qui niait tout et qui croyait que nier tout c’était vivre, aurait eu un peintre doué de ce don merveilleux de la vie. Voyez le xixe siècle ! Certes ! ce n’est pas nous qui le flatterons jamais ! mais il faut dire qu’il y a vingt ans2 à peu près (étaient-ce les {p. 6}dernières flammes, plus vives de leur agonie, de notre crépuscule intellectuel ?…) il y eut un moment unique de vie retrouvée. Le siècle se sentait… Eh bien, ce moment de vie trouva son peintre, doué du don de la vie dans des proportions plus grandes que la vie réelle. Ce fut Balzac, l’illustre et à jamais regretté Balzac.

Lui aussi a fait des Caractères comme La Bruyère, et un Tableau de Paris comme Mercier. Mais ce tableau et ces caractères, c’est toute l’époque, vivant, avec quelle intensité ! dans les cent actes d’un drame sublime. Les moralistes de l’avenir qui voudront faire poser devant eux la première moitié du xixe siècle iront la chercher dans les dix-sept volumes de La Comédie humaine, et ce Tableau-là, personne n’oserait et ne pourrait l’abréger !

Henriette d’Angleterre §

Madame de La Fayette, Histoire de Madame Henriette d’Angleterre, première femme de Philippe de France, duc d’Orléans, publiée par feu A. Bazin.

{p. 7}Plus bibliographe que critique, cette fois, nous tenons pourtant à signaler un livre retrouvé d’une des plus aimables contemporaines de madame de Longueville3. C’est une Histoire de Madame Henriette d’Angleterre, première femme de Philippe de France, duc d’Orléans4, par madame de La Fayette. Imprimé en Hollande cinquante ans après la mort de l’héroïne, vingt-sept ans après celle de l’auteur, ce livre était semé de fautes hollandaises, les plus belles fautes qui puissent étaler leur sottise sur le sens ou la langue d’un ouvrage. Un écrivain dont nous regretterons longtemps {p. 8}la perte, — un esprit assurément moins original, moins profond, moins artiste que Stendhal, mais qui était de la même race, qui en avait l’acier, moins damasquiné mais aussi pur, et surtout le fil, — Bazin, l’auteur du Louis XIII, ce sobre historien que les imbéciles peuvent croire sec, avait entrepris de restaurer le livre de madame de La Fayette, et c’est cette restauration, accomplie avec le tact d’une connaissance approfondie, que l’éditeur Techener a publiée. Matériellement, c’est un vrai joyau typographique. Intellectuellement, c’est tout madame de La Fayette, avec sa douceur de regard, sa pureté de style, sa lueur de perle… Quoique fort bienvenue de cette éblouissante Henriette, qui a laissé inextinguibles dans l’Histoire l’éclair de sa vie et l’éclair de sa mort ; quoique mêlée à ces intrigues, voilées de décence, d’une cour qui commençait alors de mettre la convenance par-dessus toutes ses passions, madame de La Fayette ne nous donne pas sur les hommes et les choses de son temps des lumières bien nouvelles. Un œil si doux peut-il rien percer ? Mais le charme simple de sa manière communique des grâces inconnues à l’histoire, et un genre de pathétique, naïf et réprimé en même temps, d’une incomparable noblesse. La tragédie de cette mort, que Bossuet raconte avec des éclats de tonnerre, madame de La Fayette nous la dit avec cette émotion contenue de grande dame de son temps, où le cœur ne rompait pas le busc, et où la Convenance, sœur de {p. 9}l’Opinion et reine comme elle, n’empêchait pas les larmes de naître, mais les empêchait de tomber. Tout ce qui sort de cette chaste plume de colombe héraldique mérite d’être lu.

Cousin, dans son livre sur madame de Longueville, salue en passant le tendre génie de madame de La Fayette, et il a raison. Seulement, il a tort quand il la donne, avec une légèreté impérieuse, comme très supérieure à madame d’Aulnoy. Cousin n’a donc pas lu les Mémoires de madame d’Aulnoy sur la cour d’Espagne ? Un chef-d’œuvre d’observation aiguë et coupante, qui ne serait, certes ! pas sorti de la tête rêveuse de madame de La Fayette. Madame d’Aulnoy, qui a créé Le Prince gracieux, est souvent un Tacite qui s’ignore, et elle a des portraits, dans ses Mémoires, — comme celui, par exemple, de la grande camerera-mayor, la duchesse de Terra Nuova, — d’un terrible aussi sombre que si les plus sinistres peintres de l’Espagne y avaient passé !

La Femme et l’Enfant §

Alphonse Jobez. La Femme et l’Enfant, ou Misère entraîne oppression.

{p. 11}On dit que le xviiie siècle est mort. Ce serait trop heureux. Il n’en est rien encore. Un siècle n’expire pas si vite, et celui-là, entre tous les autres, eut, à son agonie, de si vastes convulsions, que nous en ressentons l’ébranlement jusque dans nos nerfs et nos veines. D’ailleurs, presque jamais un siècle ne finit sur la dernière année qui le termine et qui le ferme. Les idées qui se sont soulevées, qui ont lutté, qui ont écumé, comme des vagues, dans ce bassin du temps qu’on appelle un siècle, passent — ainsi que les flots matériels — par-dessus la limite de leurs rivages, et vont presque toujours, dans la durée, — comme les autres flots dans l’espace, — plus loin que la barre qui devrait les arrêter et les contenir. L’erreur sur le {p. 12}xviiie siècle vient d’une confusion. Parce que bien des choses de ce temps sont mortes, on croit que rien n’en subsiste plus. Ainsi, par exemple, sa philosophie a péri, et si bien péri que personne n’oserait en relever ou en défendre le cadavre, et qu’à présent c’est le spiritualisme — un spiritualisme antireligieux — qui continue l’œuvre de destruction que le matérialisme avait commencé. Évolution nécessaire ! Ne fallait-il pas que, partie du même point, en lui tournant le dos, la philosophie de Bacon rencontrât, à la fin, et face à face, la philosophie de Descartes, pour se faire l’une à l’autre l’aveu de leur propre néant à toutes deux ?…

Mais si la philosophie du xviiie siècle a péri, il est né d’elle une fille qui la continue, tout en dégénérant de sa mère, selon la loi qui inflige à l’Erreur comme au Vice de se dégrader et de s’appauvrir à chaque génération nouvelle ; et cette fille de la philosophie du xviiie siècle est l’Économie politique. Or, il ne faut pas s’y tromper ! quand nous disons l’Économie politique, nous n’entendons nullement cette physiologie, ou, pour mieux parler, cette anatomie sociale qui décrit et examine des faits ; mais nous entendons cette science datée d’Adam Smith, qui a l’orgueil de ses axiomes, qui s’imagine créer la vie avec de simples combinaisons, et affirme que la loi des sociétés tient toute dans le développement de la richesse.

Pour celle-là, nous l’avons vue à l’œuvre ; nous avons vu ses plus illustres têtes poser les {p. 13}problèmes et s’efforcer de les résoudre. Elle n’a ni la honte ni l’hypocrisie de ses prétentions, qui sont immenses. Elle ne les abrite point sous de modestes statistiques, la seule chose bien faite et utile qu’on lui doive. Elle les exprime clairement et hautement, car elle sait ce qu’elle est, surtout en France. Elle sait que, dans ce pays où la pensée, plus pratique qu’ailleurs, ne s’enivre point de ce capiteux Idéalisme qui est comme l’opium de l’Allemagne, elle est toute la philosophie. En France, le matérialisme, vaincu dans la théorie, prend sa revanche dans l’application, et un Diderot économique comme Proudhon peut très bien y remplacer un Diderot philosophique impossible.

Enfin, elle est si bien parmi nous toute la philosophie, que dans le langage habituel, dans ce langage qui dit mieux la pensée d’un peuple que les livres de ses écrivains, les intérêts de la conscience et de l’esprit, lesquels sont, en définitive, nos intérêts les plus légitimes, sont traités de choses moins positives que les plus grossières matérialités.

Une science si fausse et si viciée dans son origine a beau être jugée, par les esprits pénétrants et fermes, comme déjà vieille d’une décrépitude de deux jours, elle n’en paraît pas moins jeune et pleine d’avenir aux jouvenceaux du xixe siècle, et elle exerce une influence dangereuse sur les esprits qui débutent dans la vie intellectuelle, et qui vont prendre leur premier pli dans ce premier livre dont on dépend un peu {p. 14}toujours ! En vain aurait-on, par les instincts de sa pensée, le tempérament de son esprit, la droiture de son être moral, ce qu’il faut pour échapper à des conséquences qu’on ne voit pas très bien, tant elles sont fondues avec tout ce qui nous entoure, la logique est impitoyable comme le destin… Quand on ne rompt pas nettement avec de certaines idées, on les partage. Le livre d’Alphonse Jobez : La Femme et l’Enfant, ou Misère entraîne oppression5, sous un titre beaucoup trop sentimental et déclamatoire, et qui semble exhaler je ne sais trop quel air de socialisme avancé, est une preuve assez claire de ce que nous affirmons. Assurément, l’esprit qui a écrit un pareil ouvrage n’est point un mauvais esprit, à le prendre dans son essence première. Le sentiment d’ordre moral qui manque à tant d’intelligences de notre époque ne lui manque pas, quoiqu’il soit en lui troublé et confus. Il y a enfin, dans son travail, des parties d’études sensées et réussies. Et cependant, malgré tout cela, son livre n’en pèche pas moins par l’âme même, par le fond, par la conclusion. Il a été évidemment écrit sous l’empire du plus grand préjugé de notre âge, dans la foi exaltée ou calme, superficielle ou profonde, d’un croyant moderne à cette Économie politique qui a succédé à une détestable philosophie, et voilà ce qu’avant tout la Critique devait signaler.

{p. 15}Et ce que nous disons là, nous ne l’induisons pas des tendances générales du livre en question ; nous avons mieux que cela pour le condamner. Nous le tirons des paroles même de l’auteur. Frappé de l’état d’oppression et de servage dans lequel la femme et l’enfant ont été tenus jusqu’ici chez tous les peuples de la terre, et là où la civilisation s’est le plus élevée et grandit encore, Jobez, après avoir fait l’histoire de ces deux touchantes Faiblesses, l’enfant et la femme, se demande ce qu’il faudrait pour que l’oppression contre laquelle il s’indigne cessât entièrement, et pour qu’on vît s’ouvrir enfin la période d’affranchissement que doivent également provoquer l’homme d’État et le philosophe ; et il se répond sans hésiter, avec une simplicité légère, que la solution du douloureux problème est tout entière dans l’accroissement de la richesse. Singulier et maigre résultat, quand il s’agit de tarir la source des larmes ! Augmenter de plus en plus la richesse publique, tel est, pour Jobez, le but véritablement social et la seule amélioration possible de la dure condition humaine. Selon lui, produire, — et nous dirons plus tard comment il entend la production, du moins pour notre pays, — produire encore, produire toujours, voilà la fin de la misère. Selon nous, jamais erreur ne fut plus grande ; mais c’est toute l’erreur de ce temps. Et comment, en effet, un siècle qui a éteint en lui le sens lumineux des choses divines verrait-il dans le phénomène terrible de la misère, de {p. 16}l’oppression et de la douleur, autre chose qu’un fait matériel auquel on répond par un fait matériel contraire ?… Un tel aveuglement n’était-il pas forcé ?… Seulement, pour ceux qui ne croient pas que la solution du problème économique soit à fleur de terre, mais à fond d’âme, dire simplement et superficiellement que les maux qui affligent l’homme, et par l’homme l’enfant et la femme, viennent uniquement de ce que la richesse n’est pas encore montée au degré qu’elle atteindra plus tard et qu’elle doit nécessairement atteindre, c’est répondre à une question morale par une raison économique, et c’est là bouleverser, en les mêlant, toutes les notions.

Il n’en est pas moins ainsi, qu’on le croie bien ! dans la réalité des choses. Soit pour la femme, soit pour l’enfant, ces deux racines, horizontale et verticale, qui attachent nos cœurs à la terre, disait Jean-Paul avec une expression inspirée, soit pour l’homme même qui les opprime, pour la créature humaine enfin, la douleur et la misère ont leur source là où aucune philosophie et nulle économie politique ne sauraient pénétrer jamais. Et là où est la source du mal, là peut se trouver le remède. Inutile de s’abuser ! Dans ce monde tel que l’a fait, ou que l’a défait plutôt la philosophie, tout n’est pas, pour l’apaisement du cœur et pour le bonheur de la vie, dans l’étanchement des besoins corporels et dans ce qu’on appelle le bien-être. Malgré les succès actuels d’une philosophie {p. 17}qui mutile l’homme pour le simplifier, les questions morales, en fin de compte, seront toujours les grandes questions, les questions premières ou dernières, et l’homme se prendra dans ses propres efforts comme dans un filet inextricable toutes les fois qu’il méconnaîtra son âme, et qu’il demandera à une autre cause que son âme l’explication et l’amélioration de sa destinée. C’est là ce que Jobez, qui est économiste, c’est-à-dire plus ou moins matérialiste, qu’il le sache ou qu’il l’ignore ! n’a pas vu, en raison de sa science ; car il n’est donné qu’à l’idée fixe d’une science quelconque de passer les yeux ouverts auprès des plus grosses vérités sans les voir, et seule, peut-être, une intelligence d’économiste ou de philosophe, émoussée par la préoccupation de la matière et de ses vaines combinaisons, devait attendre uniquement d’un peu de poussière : de la production matérielle, le soulagement de cette souffrance organisée et infinie qui constitue l’âme humaine, et à laquelle les hommes, par leurs institutions ou par leurs vices, ont trouvé moyen d’ajouter. Ah ! il faut avouer que sur ce point, comme sur tant d’autres, l’Église avait vu plus juste et plus loin que les sciences écloses hors de son sein. À toute cette époque depuis qu’elle est établie elle avait préparé la solution du problème social dans le fond du cœur de chaque homme. C’est là qu’il est, en effet, et non ailleurs. Mère à qui la tendresse avait appris la vraie science, l’Église savait mieux que l’Économie {p. 18}politique de nos jours le mystère de la douleur humaine et ses profondes complexités.

Elle ne s’arrêtait point à un des effets du mal quand il s’agissait de remonter à toutes les causes, et en inspirant la résignation aux classes dénuées et opprimées, en appuyant à de sublimes espérances la moralité défaillant sous toutes les croix de ses épreuves, elle avait plus fait pour diminuer l’oppression et la misère, et, disons davantage, doubler la richesse sociale, par la modération ou les renoncements de la vertu, que l’Économie politique qui reprend à son tour le problème résolu par l’Église depuis tant de siècles, et qui prétend le résoudre aujourd’hui, avec toutes les convoitises excitées de la nature humaine, aussi aisément et plus complètement que l’Église avec toutes ses abnégations.

Voilà pourtant ce que l’auteur du livre de La Femme et l’Enfant n’a pas compris, ou ne s’est pas rappelé, quand il a pensé à alléger la masse de douleurs et de misères pour lesquelles l’Église catholique a plus fait que toutes les civilisations réunies. L’Histoire ouverte et splendide lui offrait un enseignement plus fécond que tous les systèmes ; mais il s’est détourné de l’Histoire, et, homme de système avant tout, il s’est mis à tourner autour de la chimère de ce temps : la production de la richesse. Cette méprise, et, tout ensemble, cet esclavage du système, ont communiqué à la partie qui traite du sort de l’enfant et de la femme une {p. 19}sécheresse incompatible avec le sujet. On s’attendait réellement à mieux qu’à des détails, intéressants d’ailleurs et d’une grande variété de renseignements, sur les souffrances et l’état d’abaissement de la femme et de l’enfant chez tous les peuples de la terre. Doué d’un de ces esprits chez lesquels le principe sensible domine le principe pensant, Jobez a tué avec les conclusions insuffisantes de sa science la meilleure partie de son esprit et de son livre. L’économiste semble si sûr de son résultat scientifique que son émotion y perd, et qu’avec de l’émotion il aurait fait, peut-être, un livre éloquent, ce qui vaut toujours mieux qu’un livre didactique. En présence des misères qu’il avait à invoquer et à décrire, un homme, un chrétien, se serait passionné ; mais, avec sa panacée universelle de l’accroissement de la richesse, l’auteur de La Femme et l’Enfant n’est plus qu’un honnête économiste animé de philanthropie, et nous connaissons depuis longtemps l’accent très peu émouvant de cette philanthropie, qui est la caricature glaciale de la charité. D’un autre côté, par cela même que Jobez, comme, du reste, tous les économistes de père en fils, déplace la question sociale et la met dans un accroissement de richesse au lieu de la mettre dans un accroissement de moralité, toutes les questions qui suivent celle-là et qui auraient dû trouver place dans ce livre n’y sont pas même abordées. On voit trop bien qu’il n’en soupçonne ni la portée ni la valeur. {p. 20}Ainsi, par exemple, un esprit qui aurait voulu voir, dès le début de son travail, jusqu’à quel point il devait aller et s’arrêter, se serait demandé si la Douleur, contre laquelle la sensibilité se révolte avec tant d’énergie, n’a pas sa raison d’être, sa nécessité profonde, et si tout le progrès humain, toute la civilisation du monde, consiste à de plus en plus la diminuer et l’effacer. Dans le mouvement d’idées qui s’est produit depuis quelque temps, cette grande question a été posée, au milieu des économistes ébahis.

L’un d’eux, qui ne ressemblait guères aux autres, car il était chrétien, a prononcé ces scandaleuses paroles : « Le problème économique n’est plus que dans le problème infini. Partout les hommes ont parlé de jouir. Ne rêvant plus aux biens du ciel, ils ont cherché des biens sur la terre. Aujourd’hui, un ordre nouveau se présente ; ne croyez pas que la douleur va s’affaiblir. Plus l’âme s’accroît, plus la sensibilité augmente. L’existence en dehors de Dieu (comme la veut la science moderne) s’explique par la liberté, mais la liberté ne s’explique que par la douleur. L’homme est le produit de sa force. Il est le fils de l’obstacle. Retirer la douleur, ce serait retirer la création tout entière. » Quand l’Économie politique, telle qu’elle s’est posée depuis sa naissance, a soulevé de pareilles répliques à ses prétentions obstinées, il n’est plus permis, enfin, sous peine de superficialité, de traiter une question économique en la détachant {p. 21}de sa tige, c’est-à-dire de tout un système philosophique qui l’appuie et dont elle soit la conséquence et l’achèvement.

Certes ! nous croyons bien qu’en pressant un peu ce livre de La Femme et l’Enfant il serait aisé d’en faire jaillir une philosophie, et, comme nous l’avons dit, ce serait cette philosophie du xviiie siècle dont on ne se défie plus parce qu’on la croit morte, lorsqu’elle vit et qu’elle est partout, il est vrai, sous un autre nom. Seulement, nous le demandons à Alphonse Jobez, pourquoi, si cette philosophie est sienne, s’il l’a acceptée après examen, ne l’a-t-il pas hardiment posée au front de son livre, pour qu’elle pût donner à ce livre l’autorité d’un ensemble de vues sans lequel l’Économie politique ne sera jamais rien ? Et si, au contraire, comme nous le pensons, il ne veut pour l’heure, en quoi que ce puisse être, se réclamer de la philosophie du xviiie siècle, s’il croit même qu’elle est de nature à compromettre ses idées, pourquoi ne s’est-il pas rendu compte des influences latentes et ambiantes sous l’empire desquelles il a écrit ? Car, s’il les avait aperçues, averti par tout ce qui eût répugné à sa pensée dans cette philosophie dont il est un des derniers disciples malgré lui, il aurait certainement à relier une donnée économique, qui ne peut jamais être qu’une conclusion, à un système plus élevé que la philosophie du xviiie siècle. En effet, nous le répétons, et même il est bon d’en prendre acte, dans l’état actuel {p. 22}des discussions nul ne saurait être écouté sur une question économique sans dire à quelle philosophie on rattache la solution qu’il propose, ou sans inventer une philosophie à l’appui de ses assertions, — ce qui, pour tous, est la chose importante, mais ce qui restera pour les économistes, bien plus riches en faits qu’en idées, une redoutable difficulté.

Du reste, on le voit, ce livre, contre lequel on n’a pas beaucoup plus à dire que contre tous les autres ouvrages économiques de notre temps, n’apporte pas plus que ceux-là de solution nouvelle à cette question de la misère qui épouvante les intelligences sans religion et sans courage. C’est toujours l’éternelle redite que nous avons lue tant de fois. Modifier ingénieusement le cadre dans lequel on pose aujourd’hui la question de la misère, la traiter au point de vue du double intérêt de l’enfant et de la femme, ne change rien à la solution connue et au mot d’ordre de l’école : produire dans l’ordre matériel. En d’autres termes, faire de la richesse, comme si la richesse se faisait, comme si elle ne se mesurait pas à la vertu de l’homme, aussi bien que la pauvreté à son désir ! La seule partie de l’ouvrage de Jobez que nous devons arracher à la condamnation dont le livre peut être frappé par une critique sévère, c’est la dernière partie, relative à l’agriculture. Ici, l’esprit pratique et le bon sens l’ont emporté sur les préjugés de l’école. On le conçoit. Dès qu’il ne s’agissait plus de la rigueur d’une solution {p. 23}absolue, mais tout simplement d’un moyen à prendre pour arriver aux bénéfices de cette solution, c’est-à-dire, pour nous, en d’autres termes, à un accroissement relatif de la fortune publique, Jobez, qui sait les faits, ne pouvait se tromper. Il a parfaitement compris que, pour la France, la meilleure source de prospérité était dans le développement de sa production agricole : « L’agriculture, — dit-il, — cet atelier inépuisable de toutes les productions essentielles, se détache sur le fond assombri de nos misères, et quand une fois on a sondé le gouffre des souffrances humaines, c’est en reportant les yeux sur la terre que l’on voit poindre l’espérance. » Brutus embrassa la terre et l’appela sa mère. Sans croire, comme Alphonse Jobez, que la terre, avec toutes les richesses qu’elle pourrait donner, renferme assez de biens pour assouvir cette âme de l’homme qui n’a point été faite avec une si grossière substance, mais avec un souffle de Dieu ; sans avoir cette mysticité du sol, nous croyons aussi, pourtant, que les peuples et les hommes dépendant de leurs besoins et de leur bien-être, — quoique ces besoins et ce bien-être soient le plus petit et le plus bas côté de leur destinée, — la voie de prospérité la meilleure est encore la culture du morceau de globe sur lequel ils sont nés. Cela est vrai en général de toutes les nations, même des nations commerçantes, à plus forte raison de la France en particulier. Jobez est de ceux-là, du moins, que le développement {p. 24}de notre production industrielle n’a pas enivrés. Nous l’avons éprouvé, le verre à bière d’Adam Smith était plein d’autant d’illusions que la coupe irisée d’un poète… Aussi est-ce déjà beaucoup, pour un esprit moderne et un économiste, d’avoir sauvegardé la justesse de son coup d’œil en regardant son pays. Or, après l’erreur sur laquelle repose carrément l’Économie politique, comme une idole qui n’est pas d’or, sur des pieds d’argile, il y a l’erreur sur laquelle chez nous elle se meut, et cette erreur, c’est la préoccupation du développement industriel dans la tête d’une nation naturellement agricole. Heureusement, Jobez est de cette race d’économistes, et il faut l’en féliciter, qui va du vieux Sully, homme de génie à force de bon sens, au vieux Mirabeau, qui n’eut de bon sens qu’à force de génie, et dont, à distance et à la hauteur où il se tenait de tout, était aussi le vieux Bonald. Il n’entend guères que la France joue à ce pastiche de dupe irressemblant et dangereux, l’imitation de la Hollande et de l’Angleterre ; et s’il nous cite ce dernier pays, c’est pour nous donner un exemple frappant de l’énorme profit qu’une nation, industrielle pourtant de nécessité et par excellence, a tiré de l’agriculture, en appliquant les plus actifs procédés d’une exploitation intelligente aux ingratitudes natives de son sol… Alphonse Jobez, il est vrai, a vu ce qu’il est impossible de ne pas voir quand on regarde l’Angleterre. Il a constaté que la division des propriétés, cette {p. 25}vermine du plus beau sol, qui le ronge parcelle à parcelle, n’existe pas dans ce fort pays de droit d’aînesse, et que la grande propriété peut aisément y faire les frais de la grande culture qui féconde. Sachant comme nous les raisons politiques, d’instinct ou de préjugé, qui s’opposent, hélas ! à ce que les choses soient en France ce qu’elles sont en Angleterre, il a présenté son expédient. Ce que les grands propriétaires font en Angleterre, il veut que l’État le fasse en France : « En patronnant le travail rural — dit-il — l’État augmentera la richesse générale, et avec cette richesse améliorera la situation de ceux qui souffrent. En cherchant sérieusement à créer une population agricole, au lieu de laisser presque au hasard et à la misère le soin de retenir dans les campagnes les enfants qu’il y a placés, l’État agrandira le domaine fécondé de la patrie, et pourra donner à la fois et des leçons et des exemples utiles à l’avenir du pays. » Et, plus loin, ajoute-t-il encore : « L’agglomération de grands territoires dans une seule main, par suite des substitutions aristocratiques, étant impossible avec nos mœurs françaises et un passé historique qui remonte aux propriétés morcelées de Tacite, il faut, de toute nécessité, chercher dans la généralisation d’un principe appliqué aujourd’hui dans les manufactures ce que le droit de primogéniture avait jusqu’ici réalisé. L’association des intérêts individuels a grandi les travaux {p. 26}manufacturiers. Deviendrait-elle impuissante quand il faudra féconder le travail de la terre par l’application de la science unie à une direction intelligente ? C’est ce qu’il est permis à l’État de décider par l’expérience. »

Nous n’avons pas, nous, à juger ici l’expédient proposé par Jobez. Il en appelle à l’expérience, et il a raison. Tout expédient ne relève que de l’expérience. Mais nous disons que cette partie de son travail mérite de fixer l’attention des hommes compétents. La Critique n’a point de parti pris. Si elle cherche vainement dans les résultats connus de l’Économie politique l’étoffe d’une véritable science, elle ne nie pas et n’écarte point, avec un dédain étourdi, les obligations qu’on peut avoir à l’Empirisme. L’Empirisme n’est insolent et insupportable que quand il se pose comme une Loi.

Madame de Maintenon §

Théophile Lavallée, Histoire de la Maison royale de Saint-Cyr : 1686-1793.

{p. 27}Parmi ces travaux historiques que nous appelions un jour le bon sens du xixe siècle, il convient de parler du livre de Théophile Lavallée sur la Maison royale de Saint-Cyr6. Ce n’est, il est vrai, que la première partie d’un ouvrage qui doit embrasser, sous un titre plus vaste, toute l’histoire de cette maison de Saint-Cyr, d’abord maison royale, ensuite maison militaire ; mais ce fragment lui-même est un tout qui a sa plénitude et sa rondeur. L’établissement de madame de Maintenon et de Louis XIV — car, ici, il faut mettre madame de Maintenon avant le grand roi, — n’a, au fond, rien de commun que le nom avec ce Prytanée de 1805, devenu une école d’officiers ; et, {p. 28}cependant, sous le nœud de ce nom commun qui les lie, ne dirait-on pas une même institution à double visage, autrefois visage de jeunes filles, maintenant visage de jeunes soldats ? Forcément attaché à l’ordre des temps, Lavallée nous dessine aujourd’hui le profil virginal et charmant. Le profil viril et glorieux viendra plus tard. Mais, nous devons le dire, nous souhaitons que celui-ci soit aussi ferme que celui-là est pur, et qu’il ressorte avec la même clarté d’idées et la même expérience de style, calme et simple, sur le même fond de renseignements et de lumière. Plus que personne, Lavallée était en position de nous donner sur Saint-Cyr un livre intéressant et riche de détails. Professeur dans la maison même dont il nous fait l’histoire, il a eu sous la main toutes les sources, même les plus cachées jusqu’ici, de la tradition à laquelle sa fonction semble le mêler. Il n’a point failli au hasard de son heureuse destinée. À en juger par ce volume-ci, nous pensons que son ouvrage n’aura pas besoin d’être recommencé : il sera complet.

Seulement, si complet qu’il continue d’être, nous ne croyons pas que la seconde partie, qui nous est inconnue, ait pour personne l’intérêt si vif et si incessamment attisé de la première, et cela en vertu d’une foule de raisons. D’abord la grande société monarchique du temps de Louis XIV est finie, et par le fait fatal et triste de cette âpre curiosité qu’on a pour les choses qu’il est impossible de revoir, et aussi par {p. 29}le fait du contraste de nos mœurs avec ces mœurs évanouies, nous nous attacherons pendant longtemps encore à remuer cette poussière et à lui demander ce qu’elle fut du temps qu’elle vivait. Eh bien, qui le croirait, ou plutôt qui ne le croirait pas, après avoir lu le livre de Lavallée ? Cette institution de Saint-Cyr, étudiée comme il nous la montre, exprime mieux la société de ce temps que toutes les autres institutions. Il n’y avait là, si on veut, qu’une poignée de jeunes filles, pauvres et nobles, à qui le roi payait le sang des pères morts pour lui, mais ces jeunes filles élevées par le roi, dirigées par madame de Maintenon, surveillées par Bossuet et par Fénelon, ces jeunes filles qui, dans leurs divertissements littéraires, avaient Racine pour répétiteur, devenaient un jour des mères par la chair ou l’esprit, — car celles qui ne se mariaient pas étaient dames de Saint-Cyr à leur tour : des mères spirituelles, — et, toutes, elles faisaient descendre dans la société, dans le sang social, par leurs enfants ou par leurs élèves, ce qu’elles avaient puisé au sein d’une éducation sensée et religieuse, où le grandiose touchait à la simplicité. Là plus qu’ailleurs, dans cette maison de deux cents jeunes filles à peine, se concentrait l’esprit du xviie siècle dans ce qu’il avait de plus épuré, de plus nuancé, de plus ondoyant, de plus fugitif et de plus inimitable !

« La France — a dit Sterne — n’a de salique que sa monarchie. » En ce pays, qui tient les femmes tient le {p. 30}fond même de la société, le secret de la civilisation. Or, l’élève de Saint-Cyr, de 1688 à 1715, était la civilisation française dans une de ses plus adorables incarnations. Les idées et les sentiments de ce siècle, si splendidement civilisé, se réfléchissaient et se raffinaient en ces jeunes personnes chez qui l’éducation s’ajoutait à la race, de même que les choses les plus grandes qui nous environnent peuvent se réfléchir dans une des facettes de la pierre précieuse qu’on porte au doigt, tout en s’y opalisant des propres couleurs de la pierre. Assurément, aux yeux de qui sait discerner et sait conclure, l’histoire de la maison de Saint-Cyr, du temps de Louis XIV et de madame de Maintenon, telle que Lavallée nous la raconte, est une vue, prise par un côté nouveau, sur l’esprit et les mœurs du grand siècle, saisis, comme au plus frais et au plus pur de leur source, dans l’âme des jeunes filles qui y étaient élevées et dans l’éducation qu’on leur donnait. Si la science a quelquefois recherché les formes de l’arbre dans son germe, il semble qu’on puisse s’expliquer, par cette organisation de Saint-Cyr, la destinée et l’influence de toutes ces femmes qui allaient devenir la tige en fleurs de la société de leur pays et de l’Europe. Sans doute — et pourquoi Lavallée en fait-il la remarque ? — une telle histoire manque d’événements. Mais que sont les événements pour des moralistes d’une certaine profondeur ? Bien souvent rien de plus que les gesticulations de l’histoire. Ce qui est {p. 31}au-dessus de l’événement, ce qui lutte avec lui et quelquefois le modifie, c’est l’âme humaine et le degré de développement, de vertu et de vérité, que, sous une bonne discipline, elle est capable de recevoir. Or, telle est souverainement la question qui préoccupe et qui surexcite quand on lit Lavallée. Il nous montre la femme du xviie siècle, non la femme individuelle, la femme d’exception, qui déforme toujours beaucoup plus les mœurs qu’elle ne les fait, et dont les portraits ne nous manquent jamais ! — car on les trouve pêle-mêle dans les Mémoires du temps, léchés par la flamme de la Passion ou gravés sous les acides du Vice ; — mais, au contraire, la femme qui fait les mœurs et dont rien ne reste quand les mœurs d’un siècle ne sont plus : la femme générale, le type de toutes les autres femmes à une certaine hauteur de société. Et ce n’est pas tout : il nous montre aussi la solution éclatante de ce terrible problème de l’éducation que chaque époque pose et reprend à sa manière, et qui, grâce à une femme et à des circonstances inouïes, a été résolu une fois. Nous le répétons, voilà qui donne à ce livre un intérêt incomparable, que la suite de son histoire ne retrouvera plus. Il ne s’agit pas d’opposer avec une imagination vulgaire le nid d’aiglons au nid de colombes. L’histoire d’une école militaire, quelques services qu’elle ait rendus à la patrie, n’est, après tout, que l’histoire d’une armée… future, c’est-à-dire, qu’on nous passe le mot ! d’une héroïque et savante {p. 32}spécialité. Si admirablement élevés qu’aient été nos officiers sortis de Saint-Cyr depuis 1805, — et même en raison de cette éducation militaire qui passe l’uniforme à l’esprit, — ils ne représentent pas la société de leur temps dans toutes ses nuances, comme ces belles jeunes filles, qui touchaient, elles, par tous les points de leur éducation et de leur vie, à toutes les idées et à tous les sentiments du xviie siècle, représentent celle du leur et la traduisent à l’imagination charmée. Cette grande Rêveuse que chacun de nous a dans l’esprit, cette Sultane favorite de nos facultés, l’imagination, préférera toujours aux lignes géométriques d’un camp les arabesques infinies d’une société, à moitié effacées sous le pied du Temps, et, à cause de cela, plus mystérieuses.

Du reste, on laisserait de côté cette explication inattendue du xviie siècle, trop fine peut-être pour frapper et pour attirer la majorité des esprits, qu’on ne pourrait pas oublier la grande personnalité historique qui remplit le livre, et qui, à elle seule, aurait suffi pour appeler et justifier, dans l’esprit d’un homme ayant l’instinct des grandes choses humaines, l’idée d’une histoire de l’institution de Saint-Cyr. Ici, qui n’a pas nommé madame de Maintenon ? Elle est à chaque page du livre de Lavallée, le remplissant de son action, de sa pensée, et l’on oserait presque dire de son ubiquité, tant elle est partout et s’y multiplie. L’historien de la maison qu’elle a fondée est trop {p. 33}près d’elle, il a trop touché à son œuvre, — aux débris de son monument, — pour ne pas rendre justice à la hauteur de sa raison, à la fermeté de son esprit, à toutes les qualités décisives et souveraines dont elle était douée. Dominé par le cadre de son sujet, Lavallée n’avait à parler que de la fondatrice de Saint-Cyr et de cette illustre éducatrice qui, pendant de si longues années, y déploya tant d’activité et d’intelligence. Par la manière dont il s’est acquitté de sa tâche, on regrette qu’il n’ait pas eu à dire davantage, et que les limites de son livre ne lui aient pas permis de juger madame de Maintenon tout entière. Il nous met en goût d’impartialité sur le compte d’une femme qui en a peu trouvé dans l’histoire, et qui attend encore, dans les confusions de sa renommée, l’historien à l’arrêt suprême et au burin ineffaçable qui doit définitivement la classer.

Et, en effet, jamais personne plus digne des respects de l’histoire n’a été plus maltraité par elle que cette grande femme, qui fut pendant trente-deux ans reine de France sous cet étrange nom de Maintenon, qui dit presque sa destinée. La haine et la jalousie des âmes basses que souleva l’immense Fortune qui s’abattit sur elle, comme un aigle, et qui l’enleva dans ses serres d’or à toutes les misères de la vie ; cette haine et cette jalousie semblent, après plus d’un siècle, fouler sa tombe et charger sa mémoire. Aurions-nous la simplicité de nous en étonner ? Il était dans la {p. 34}destinée de madame de Maintenon d’avoir contre elle les deux plus fortes influences qui pussent agir sur la tête d’un pays comme la France : la Philosophie du xviiie siècle, et, au xviie, la magie du Talent le plus atroce à ses ennemis qui ait peut-être jamais existé ! Saint-Simon et la Philosophie, voilà les deux causes des préjugés qu’on trouve encore dans les meilleurs esprits de nos jours quand il s’agit de madame de Maintenon. Comment résister à l’action de ces deux dissolvants terribles ?… Saint-Simon et la Philosophie ! Saint-Simon surtout, l’honnête homme qui n’a pas craint, avec toute sa probité, de fausser magnifiquement l’Histoire — comme Pascal, cet autre honnête homme ! — jusqu’à la limite de ses passions. Ôtez Saint-Simon et la Philosophie, et peut-être madame de Maintenon aurait-elle dans l’histoire une place aussi haute que la place qu’elle eut dans la vie, c’est-à-dire, selon nous, celle qu’on lui doit. Pourquoi ne le dirions-nous pas ? La Critique doit-elle donc s’arrêter à l’épiderme des choses ? N’a-t-elle pas une initiative à prendre contre les préjugés d’opinion, les injustices et les jugements absurdes entretenus par les livres ou que les livres ne redressent pas ? Madame de Maintenon, « cette vieille fée », comme dit Saint-Simon, « cette intrigante », comme l’ont écrit tant de plumes d’oie avec une insultante superficialité, madame de Maintenon est, en réalité, l’une des femmes les plus incontestablement supérieures de son temps {p. 35}et de tous les temps. Il y a des gloires pour les femmes qui font d’elles (même quand elles sont charmantes) d’horribles monstruosités. Mais la gloire de madame de Maintenon n’est pas de celles-là. Elle a été grande, et, chose rare parmi les créatures frappées de cette grandeur qui souvent est une plaie, elle a gardé son sexe ! C’est par le génie de son sexe qu’elle a dominé. Elle en avait tout perdu : la beauté, la jeunesse ; elle n’en avait jamais eu l’abandon ; mais elle en avait gardé le génie. C’est par là que, n’étant plus jeune, et que, n’étant presque plus belle, elle avait arraché Louis XIV — l’homme le plus difficile à séduire et le plus difficile à captiver — à la plus belle de ses maîtresses, à la plus altière, à la plus sanguinement spirituelle, à cette Armide des Mortemart qui l’avait enlacé par plus puissant que ses bras, — l’habitude, — et qui lui avait mis aux quatre membres ce boulet des enfants qui fait enfoncer un homme dans une liaison encore plus que le boulet de bronze ne fait s’enfoncer celui qu’on y jette dans la mer ! C’est par ce génie, qu’aucune femme n’eut à un degré plus élevé, qu’elle rendit Louis XIV confiant et fidèle jusqu’à sa dernière heure, lui qui pouvait tout et qui l’avait associée à sa vie de roi !

Madame de Maintenon n’est ni une maîtresse ni une favorite ; mais pour cela elle n’est pas moins femme, et c’est ce qu’on ne saurait trop admirer. Certes ! il est assez de favorites et de maîtresses dans l’histoire du {p. 36}passé, et même de maîtresses devenues des épouses ; mais prenez-les toutes et comparez-les à madame de Maintenon, vous aurez la mesure de sa grandeur ! Les maîtresses ont un règne d’une heure, orageux et quelquefois sanglant. Les favoris ou les favorites ont un règne qui dure davantage, parce qu’ils établissent leur empire non sur les fougues éphémères des sens ou du cœur, mais sur les faiblesses, à poste fixe, de l’esprit ou du caractère. Seulement, quelle favorite ou quelle maîtresse eut jamais, comme madame de Maintenon, ce règne de trente-deux ans que la mort seule de l’homme qu’elle dominait put interrompre ?

Comparée à madame de Maintenon, qu’est, par exemple, la princesse des Ursins, sa contemporaine, malgré ses habiletés, ses profondeurs et les ambages de ses desseins et de ses conduites ? Il faut bien en convenir, ce n’est qu’une soubrette politique, « une laceuse de brodequins », ambitieuse, frémissante et fière dans son garde-infant de camerera-mayor, et qui se vengeait sur la monarchie espagnole de sa cruelle domesticité !… Que, si une favorite d’une autre époque, la Léonora Galigaï, la magicienne de Florence, accusée de philtres et de charmes pour expliquer son inexplicable puissance sur Marie de Médicis, répondait que toute sa sorcellerie était l’influence d’une âme forte sur une âme faible, on aurait pu se demander plus tard quelle devait donc être celle d’une femme sur un homme dans toute la {p. 37}maturité de son âme et de son génie, sur un homme qui était le roi du bon sens, de la convenance, de la fierté et de l’ennui, sur un Louis XIV de quarante-cinq ans ?… D’ordinaire, à cet âge-là, ce sont les hommes qui mènent les femmes au lieu d’être menés par elles, mais madame de Maintenon, de deux années plus âgée que Louis XIV, fit mentir ce qui semble une loi. Assurément, en présence de ce prodigieux ascendant qui déconcertait Saint-Simon, et qui étonna si longtemps la France et l’Europe, nous ne nierons pas qu’il y eût des manèges infinis, mêlés à des abnégations sublimes, mais, abnégations ou manèges, dévouements et effacements ou entente de situation et habileté, quelle autre femme pourtant que madame de Maintenon, et toute-puissante comme elle, aurait eu la force d’âme romaine de jouer le rôle anonyme qu’elle consentit à jouer dans l’Histoire, et à s’enfermer modestement sous ses coiffes de veuve au lieu de vaniteusement resplendir sous la couronne qu’elle aurait pu porter ? Si, pour les hommes véritablement ambitieux, le père Joseph du Tremblay est plus beau dans sa bure de capucin que le cardinal de Richelieu dans ses flots de pourpre, si la puissance sans titre, l’influence sans nom, mais effectives, sont plus que le costume, l’éclat et l’attitude du commandement, de quel sentiment ne devons-nous pas être pénétrés pour cette admirable vieille femme que Louis XIV appelait Sa Solidité et consultait en plein conseil de ministres, {p. 38}et qui, majestueuse et discrète, « toujours vêtue d’étamine noire ou feuille-morte », resta toute sa vie une humble chrétienne, avec des manières de femme du monde à tout relever ! Imposante, originale et profonde figure, près de laquelle les historiens passent trop vite, et qu’ils devraient plus attentivement regarder. Il y a du Sixte-Quint adouci dans cette robe feuille morte, qui a la retenue de son ambition, comme le Cordelier, plus ardent et plus noir, avait l’hypocrisie de la sienne. Comme lui, c’est en s’effaçant qu’elle arrive. Mais, comme lui, une fois arrivée, elle ne se redresse pas, et c’est au contraire en paraissant ne pas gouverner qu’elle gouverne. Réellement, de la plupart des femmes qui ont touché de leurs mains frêles le terrible affiquet du Pouvoir, elle est la plus voilée et la plus inexplicable. On s’explique un peu Élisabeth par Burleigh, et Catherine Il par son peuple, mais on ne s’explique madame de Maintenon que par Louis XIV, le moi solitaire et royal… ce qui redouble la difficulté.

Du reste, elle n’aurait pas rencontré sur le chemin de sa renommée Saint-Simon et la Philosophie, cette grande haine et cette longue rancune, que, dans un pays comme la France surtout, madame de Maintenon n’aurait jamais été populaire. Elle devait y échouer par la hauteur et le sérieux de ses qualités. Dans le pays des choses extérieures, où les grands hommes sont tenus d’avoir de l’éclat, la simplicité et la profondeur ne feront jamais leurs affaires. Elles {p. 39}n’inspirent point d’enthousiasme et n’entraînent aucune sympathie. Voyez comme La Bruyère lui-même, un grand esprit pourtant, bien au-dessus des apparences, a traité cette profonde figure de Guillaume d’Orange, qui finit par devenir poétique à force de soucis et d’ombres redoublées sur son front souffrant ! Madame de Maintenon l’emportait trop par la raison, par le caractère, par la dignité dans la vie, par le sentiment religieux qui planait perpétuellement sur son âme, et teignait ses mots et ses actes de ses reflets les plus graves et les plus solennels, pour avoir ce que l’on appelle de la grâce, ce joli mouvement des natures légères… Littérairement, il est resté d’elle des choses d’une beauté rare, une correspondance qu’aucune femme d’aucun temps ne recommencerait. Eh bien, l’Opinion, et l’opinion éclairée et savante ! met les lettres de madame de Maintenon bien au-dessous du gracieux caquetage de madame de Sévigné, et cela seul n’est-il pas comme une image de sa destinée et de sa vie ? Le calme et la solidité qui nous donnent l’idée des choses éternelles, et qui faisaient comme la substance de l’esprit de madame de Maintenon, n’attirent guères que les esprits qui savent ce que valent, et quelquefois ce que coûtent, de telles qualités. Madame de Staël disait : « Ceux qui se ressemblent se devinent. » Aussi, pour que la gloire jaillisse bien, et dans toute sa force, du visage que l’historien a pour devoir d’éclairer, il faut, entre le peintre et le {p. 40}modèle, des pentes de nature, des analogies de tempérament au moins intellectuel, et de telles rencontres de génie ne se répètent pas à tous les siècles. Pourquoi Rembrandt n’a-t-il pas peint Philippe II ? Quand madame de Maintenon aura trouvé un peintre qui s’ajuste à elle, nous serons tout étonnés de n’avoir pas vu dans cette femme ce que très aisément il nous montrera.

Lettres portugaises §

{p. 41}Il est des réputations qui finissent par prendre, au bout d’un certain temps, la solidité de la gloire, et qu’il est difficile d’entamer. En France, surtout, c’est presque impossible… Le courage contre tout le monde n’est pas connu dans ce pays… Or, tout le monde a, pour une raison ou pour une autre, contribué de sa propre badauderie à ces réputations qui semblent être des préjugés venus en pleine terre, mais cultivés en pot par des gens d’esprit, et même par des connaisseurs, comme des capucines par des grisettes. Si nous voulions donner la preuve de ce que nous disons là, nous trouverions peut-être plus d’un grand exemple à l’appui de notre opinion. Mais qu’on se rassure ! nous ne voulons pas faire de scandale. Nous nous contenterons de vous parler de ces fameuses lettres d’une {p. 42}religieuse portugaise, publiées, sous le titre de Lettres portugaises7, conformément à l’édition de 1669 de Barbin.

Ces lettres — on le sait — ont position officielle de chef-d’œuvre. C’est là un fait acquis. Dès qu’on parle de l’expression enflammée d’une passion vraie, il est de bonne rhétorique de citer les Lettres portugaises, et les esprits les plus forts d’appréciation comme les plus faibles, les esprits qu’on bride le plus et les esprits qu’on bride le moins, ou qui sans bruit vont sur la foi d’autrui, reprennent alors la phrase d’admiration qui traîne partout et y ajoutent leur petite arabesque… Écoutez tous ceux qui ont dit leur mot sur les lettres de la Religieuse portugaise, depuis madame de Sévigné, la Célimène de la maternité… — et qui ne sait pas plus que l’autre Célimène ce que c’est qu’une passion trahie, ce que c’est que cette morsure de l’Amour, qui s’en va après l’avoir faite, — jusqu’à Stendhal, le Dupuytren du cœur, et qui n’aurait pas dû se tromper sur les tressaillements de ses fibres, et vous entendrez de tous côtés le même langage : une symphonie de pâmoisons. Les lettres de la Religieuse portugaise ! Mais c’est un livre sorti tout saignant des entrailles ! Ce n’est pas même un livre, ce sont des pages inspirées, arrachées à l’âme comme ses cris et ses larmes, et dans lesquelles l’Amour, sans le savoir, a produit ce que {p. 43}l’Art, qui le sait, produit dans les œuvres des hommes de génie ! Telle est la tradition littéraire. Touchez-y donc, si vous l’osez ! Et cependant ce petit livre vanté par tout le monde, ce chef-d’œuvre d’éloquence et de passion sincère, nous venons de le relire dans la nouvelle édition qu’on nous en donne, et il nous a été impossible d’y trouver tout ce qu’on s’obstine à y chercher et à y voir. À cet égard, la déception a été encore une fois si complète, que nous nous sommes demandé pourquoi cette incroyable renommée faite à quelques lettres d’une recluse dont la passion est, après tout, moins grande que le crime, pour qui lit ce qui nous en reste sans faiblesse et sans parti pris ?

Pourquoi ? Ah ! pourquoi… Faites dire ses petits secrets à la Gloire, et vous aurez éclairé le côté le plus profond de la Critique. Vous expliquerez ce qui est plus difficile à comprendre que les mystérieux procédés du talent, ses richesses ou ses indigences. Oui ! pourquoi la réputation des Lettres portugaises ressemble-t-elle à tant d’autres réputations que le talent — il faut bien le dire ! — n’a pas faites, mais qui, au contraire, ont fait voir le talent où il n’était pas ? Qui donc était intéressé à ce succès ? Qui le décida dès l’origine ? Car ces lettres ne l’attendirent pas. On les lut d’abord sous le manteau et manuscrites, avec les frémissements d’une curiosité infinie. On les lut comme on lisait celles de madame de Sévigné, — comme on {p. 44}lut aussi ces autres Petites Lettres de Louis Montalte, ce pseudonyme bientôt mis en pièces par le puissant nom de Pascal, qui passa brusquement à travers ! Pour les lettres de madame de Sévigné, quoi d’étonnant à leur électrique popularité ? C’étaient les seules gazettes du temps. Tout le monde y cherchait son nom, et de plus elles étaient écrites avec toutes les grâces d’un talent qui a la légèreté des dentelles que portaient nos grand’mères, et qui, comme les dentelles, semblent avoir gagné en vieillissant. Pour celles de Pascal, la Haine se chargeait de leur gloire, et elle leur en coulait une dans un tel bronze qu’aujourd’hui même nous ne conseillerions point à la Critique, si elle ne voulait pas se voir jeter dans sa propre fournaise, de toucher à ce livre accepté comme un chef-d’œuvre, quoiqu’il soit vrai pourtant de dire que le comique en a vieilli et qu’on n’y trouve jamais que la même ironie, ramenée et répétée… le croira-t-on ? dans ces dix-huit lettres dix-huit fois ! Depuis Pascal et madame de Sévigné, il fut encore des succès faciles et des livres dont on peut expliquer la tranquille possession d’état parmi les œuvres qu’on ne discute plus, sans avoir recours au phénomène du génie. Ainsi, par exemple, au xviiie siècle, le roman sans couleur, sans profondeur et sans idéal, de l’abbé Prévost, dont le héros est un escroc et l’héroïne une fille de joie, n’a-t-il pas été vanté comme un modèle littéraire par l’immoralité reconnaissante d’une époque abominablement dégradée ? {p. 45}Ainsi, plus tard, au xixe siècle, n’avons-nous pas vu l’étrange fortune de ce petit roman d’Adolphe, si horriblement sec de fond et de forme, et dont personne n’eût parlé peut-être si l’auteur, plus roué qu’on ne croit, n’eût intéressé la fatuité humaine à la réussite de son ouvrage ; car tout homme, en disant que ce livre est vrai, ne semble-t-il pas révéler qu’il a connu le friand tourment d’une Ellénore ? Mais la Religieuse portugaise, si ses lettres ne valent pas le bien qu’on en dit… comment expliquer son succès, tout à la fois instantané et durable ?…

Elle n’était pas, elle, comme madame de Sévigné, une mondaine du xviie siècle. Elle vivait au loin, dans son pays, au fond du cloître qu’elle avait souillé, et à peine si ceux qui lisaient ses lettres en France savaient son nom étranger. Son séducteur, raconte l’histoire, ne reportait pas sur son front voilé l’éclat de ces facultés sataniques qui distinguent parfois les séducteurs. Ce n’était ni don Juan, ni Lovelace, ni Valmont, pas même Richelieu. À en croire les Mémoires de Saint-Simon et de Duclos, c’était même un assez pauvre homme, officier général, il est vrai, mais qui n’avait pour toute poésie (car c’en est une !) que sa noble casaque de soldat. Dans tout cela, peu de causes de bruit ; et, d’ailleurs, tout ce qui n’intéresse qu’une société périt avec elle. Si donc le talent n’explique rien et n’existe pas réellement dans les lettres de la Religieuse portugaise, le piquant problème que nous {p. 46}signalions plus haut à la Critique n’est-il pas le seul qui lui reste aujourd’hui à poser ?…

C’est le seul, en effet. Nous prenons sur nous de le dire, de talent, dans ces Lettres portugaises que réimpriment les bibliothèques dites choisies, il n’y en a pas. Le sentiment qui remplit ces lettres est de tous les sentiments le plus vulgaire. L’âme qui s’y agite et y respire peut attendrir l’âme qui lui ressemble, une âme du même niveau moral ; mais elle n’y contracte jamais cette supériorité de passion et cette profondeur exaltée qui constitue cette chose à part que l’on appelle le talent. Dès les premiers mots de cette larmoyante élégie, soupirée lâchement aux pieds d’un homme et où le tonnerre du grand nom du Dieu qu’on outrage ne retentit pas une seule fois, l’imagination est cruellement trompée. Dans ces pages qu’on dirait écrites par quelque plaintive Aïssé du xviiie siècle, et non par une fille des sanctuaires fermés du Seigneur, on cherche en vain la Portugaise, la femme de ce pays où le soleil et la Dévotion font bouillir ces têtes virginales sous leurs frais et chastes bandeaux de lin, et les préparent aux incendies intérieurs et aux ravissements de l’extase. On parle de passion sincère ! Mais la passion d’une religieuse pour un homme, si elle est possible, doit être quelque chose de terrible, d’inouï, de tragique à faire pâlir Phèdre, et le livre qui l’exprime, s’il est éloquent comme vous le prétendez, doit porter un caractère de désordre, de fatalité, de {p. 47}folie, de douleur à la fois abjecte et sublime, auquel, dans l’histoire des littératures, il n’y a rien à comparer. Pensez-y donc ! une religieuse ! une épouse de Jésus-Christ ! nourrie jusque-là du pain eucharistique, et tombée des hauteurs de la Pureté et de la Grâce dans les fanges de la passion humaine, et demandez-vous ce que doivent être l’amour et sa faute, pour une pareille femme, sinon le plus grand des crimes, le plus affreux des adultères, l’infidélité à Dieu même, le sacrilège dans la trahison ! Même avant d’avoir lu une ligne de ces lettres, où l’enfer doit brûler par avance, ne vous attendez-vous pas à des luttes sans fin entre l’amour, le remords, l’épouvante ? N’entrevoyez-vous pas déjà les épreuves du plus pathétique des martyres ? Ne rêvez-vous pas des déchirements, des blasphèmes, des revanches contre la prière abandonnée, et à travers tout cela l’idée, qui offusque tout dans une âme perdue, de la damnation éternelle ? Eh bien, le livre où vous croyez trouver ces choses, il est là, dans vos mains, et vous n’y voyez rien de plus qu’une femme qui pleure en se regardant pleurer, comme dans toutes les romances ! Et nous disons romances, et non pas romans ; car le romancier le plus vulgaire, avec ce sujet d’une religieuse séduite et abandonnée, apostate de Dieu par amour d’un homme, aurait mis certainement plus de sang du cœur dans les larmes qu’il eût fait verser à sa chimère qu’il n’en passa jamais sur les joues de {p. 48}cette religieuse, qu’on nous donne comme une réalité.

Car voilà le mot qu’un tel livre nous oblige d’écrire ! Exista-t-elle ? Cette religieuse, dont tout le monde parle et qu’on vante, est-ce vraiment une réalité ? Est-ce une vraie femme ? une vraie religieuse ? Et les lettres qu’on lui attribue sont-elles bien écrites de sa main ? Si elles sont d’elle, en effet, on ne saurait trop admirer le mot qu’on s’est donné (et qu’on s’est tenu) de les traiter imperturbablement de chef-d’œuvre en fait d’expression passionnée. Pour nous, qui venons de nous en assurer encore, c’est du Crébillon fils tout au plus, auquel il manque des cantharides, et qu’on a détrempé dans le Lait des Sultanes du nauséabond Dorat. Nous portons le défi à la critique la plus amoureuse de la Religieuse portugaise de citer une seule phrase de ces lettres où la passion vraie, la passion presque sainte de vérité, même quand elle est coupable, halète et frissonne ! Il n’y en a pas. Lorsque cette pauvre madame de Sévigné, cette prude dont Bussy se moquait, parlait de la tendresse des Lettres portugaises, elle n’était pas fort difficile. Elle trahissait sa faible intelligence des choses du cœur. Certes ! Chateaubriand, cet artiste surfait, ce Lucain en prose de notre décadence, a trouvé rarement sous sa plume à effet des pages sincères, mais la lettre d’Amélie dans René, cette lettre criée à moitié par l’amour, à moitié étouffée par la pudeur et par la peur du crime, est bien supérieure en passion profonde à toute la {p. 49}correspondance de cette autre religieuse, qui ne se cache plus, qui ne rougit plus, et qui, à chaque page, reboit froidement sa honte en recommençant ses aveux.

Cette absence radicale de talent, qui implique celle de l’âme, quoi qu’on en dise, est, à ce qu’il nous semble, le meilleur argument à dresser contre la réalité des Lettres portugaises et l’existence de leur auteur. Qu’on insiste tant qu’on voudra sur leur authenticité historique ! Nous n’y croyons pas. Ces lettres d’une religieuse qui n’a pas un remords, — qui n’a pas un scrupule, — qui, nous le répétons, ne parle pas une seule fois de Dieu dans sa chute, qui n’a pas même sur son front le signe de la Bête dont Dieu marque ses réprouvés, ce coup de marteau donné à l’arbre qui doit être coupé pour l’enfer ; — ces lettres à mignardises éplorées et à obscénités hypocrites sont apocryphes en nature humaine, et nous n’hésitons pas à le déclarer ! Non ! tout cela n’est pas vrai. Quelqu’un a menti ! Nous ne savons pas le nom du menteur, mais qu’importe ! Nous n’en tenons pas moins pour certain que la femme qui écrivit de pareilles lettres n’appuya jamais son sein bouleversé contre les marches d’un autel. Madame de Sévigné s’y est trompée, mais la pauvre sœur Louise de la Miséricorde, interrogée, aurait répondu, du fond de ses Carmélites de Chaillot, que les passions qui souffrent ont d’autres accents dans les maisons du Seigneur… Madame de Sévigné, le xviiie siècle, Saint-Simon, et plus tard {p. 50}Duclos, toute la terre enfin, ont été dupes de quelque mystification inconnue. Le fat qui montre des lettres de femmes, dans l’intérêt de son amour-propre, n’est-il pas capable de les altérer ?… D’ailleurs, ces lettres ont-elles eu besoin d’être altérées ? Nous avons nié la religieuse ; un autre que nous a nié la femme… un autre qui se connaissait aux passions et à leur langage : « Je parierais que les lettres de la religieuse portugaise sont d’un homme ! » écrivait Rousseau à d’Alembert.

Et si cela est, si l’intuition de Rousseau est juste, est-il alors bien difficile de comprendre la renommée faite au livre de cette soi-disant religieuse, et le problème que nous avons posé au commencement de ce chapitre ne se résout-il pas tout seul ? Est-il bien difficile de comprendre alors l’amour très vif du xviiie siècle, et de tous ceux qui ont du xviiie siècle sous la peau, pour cette chétive production du xviie, cette Religieuse portugaise qui précède (est-ce innocemment ?) dans le temps une autre Religieuse, plus complète en désordre, en impiétés, en horreurs de toutes sortes, l’épouvantable Religieuse de Diderot, qui, du moins, est un affreux chef-d’œuvre, et pour laquelle le talent de l’exécution a dû se montrer au moins l’égal de la scélératesse de la pensée ? Que cette Religieuse portugaise, trois étoiles d’un Francaleu quelconque, fût une fille perdue par son propre cœur ou qu’elle ne fût qu’une vocation forcée, il importait {p. 51}peu au xviiie siècle ! Où qu’on la prît, la thèse était bonne à soutenir, et c’était un joli prélude, quoique lointain, aux Victimes cloîtrées, la fin de toute cette littérature dirigée contre les plus belles et les plus saintes institutions ! Les ennemis de l’Église jouaient alors contre elle leur grande partie, et tout leur était bon pour la gagner. Là est le secret, sans nul doute, de leur admiration posthume pour une production misérable sur laquelle le flot du temps n’aurait pas dû impunément passer. Seulement, puisque aujourd’hui on la réimprime, comme on réimprimait hier aussi les Lettres d’Héloïse et d’Abailard, — une production du même ordre pour la fétidité de l’inspiration et la nullité du talent, — il faut bien que la Critique littéraire, indignée d’un tel choix de publications, y fasse barre avec son mépris !

Sainte Térèse §

Œuvres complètes de sainte Térèse. Traduites par le P. Marcel Bouix.

I §

{p. 53}Quand les contrastes crient, ils sont mieux entendus. Ce n’est pas sans dessein que nous rapprochons les Lettres portugaises de la traduction des Œuvres complètes de sainte Térèse8. Certes ! nous sommes trop catholique, nous connaissons trop le respect qu’on doit à une sainte dont les pieds transfigurés posent actuellement sur nos autels, pour risquer une opposition inconvenante entre la grande mystique de l’Espagne et cette nonne d’un comte Ory impossible, introduite au xviie siècle dans la légende dorée du scandale. Et, cependant, pourquoi ne le dirions-nous pas ? si les {p. 54}gens du monde, endoctrinés par les faux docteurs du cœur humain, ont vu la passion suprême dans les pages frelatées d’une religieuse de fantaisie, inventée plus ou moins pour les besoins d’un parti ou les intérêts de la vanité d’un homme, ils pourront du moins apprendre aussi dans ces œuvres de sainte Térèse, traduites pour eux, ce que c’est qu’une vraie religieuse, et ils en pourront étudier le merveilleux idéal.

En France, où l’on a assez d’esprit pour se permettre l’ignorance, on parle quelquefois de sainte Térèse, mais on ne la connaît pas, et les idées qu’on se fait de cet ange de la spiritualité sont assez confuses. Ôtez : Le malheureux ! il n’aime pas ! en parlant du démon, et un autre mot non moins superbe, cité par madame de Staël, le brillant phalène intellectuel qui allait, de plein vol, à la flamme, partout où elle était allumée, et vous n’avez plus de sainte Térèse que le portrait presque populaire de Gérard, qui n’est pas elle, mais un mensonge.

II §

Il y a déjà quelque temps que l’abbé Marcel Bouix a traduit, avec un talent éclatant de fidélité, les œuvres complètes de sainte Térèse, de cette femme qui eut deux génies, quand il n’en faut qu’un seul à un {p. 55}homme pour être immortel. Et cependant on peut se demander qui donc s’est occupé de cette publication parmi ceux-là même dont la fonction, dans la littérature contemporaine, est d’attacher à la tête des livres qui en valent la peine les bouffettes de la publicité. Malgré l’importance et la difficulté du travail de l’abbé Bouix, quelle est la plume, se croyant grave parmi toutes celles qui se croient amusantes, qui ait eu seulement le courage d’en toucher deux mots ? Quel critique enfin a signalé au public, d’une façon quelconque, l’existence d’une traduction qui met à sa portée une œuvre littéraire comptée au premier rang dans la littérature espagnole, et qui, de plus, lui fait connaître une de ces prodigieuses individualités, comme on dit maintenant, d’autant plus curieuse qu’elle est inexplicable à la sagacité purement humaine de l’Histoire, mais dont, pour cette raison peut-être, l’Histoire aime peu à s’occuper. Probablement, sur un tel sujet la Critique a pensé comme l’Histoire. Toujours est-il qu’elle s’est tue sur l’ouvrage de l’abbé Bouix, et qu’il est arrivé à la traduction des œuvres de sainte Térèse ce qui était arrivé à la traduction de la Somme de saint Thomas d’Aquin. Que voulez-vous dire, en effet, quand on n’en peut pas rire, du travail d’un jésuite sur une Sainte, cette Sainte-là fût-elle sainte Térèse ?

Car, il faut en convenir, sainte Térèse, par exception, n’a pas été frappée de l’impopularité dédaigneuse ou moqueuse dont sont frappés les autres Saints, dans {p. 56}ce siècle d’impertinentes lumières. On a même des bontés pour elle. Pourquoi ? Qui sait ! D’abord elle est d’Espagne. Nous nous soucions fort peu, il est vrai, de l’Espagne de saint Isidore de Séville, de saint Ignace de Loyola, de la terre catholique d’Isabelle et de Ximenès ; mais, en revanche, nous raffolons depuis trente ans de l’Espagne moresque, de l’Espagne des boléros, des fandangos, des basquines et des castagnettes, et c’est, ma foi ! un avantage, même pour une sainte, que d’être du pays de la marquise d’Amaegui.

Raillerie à part, d’ailleurs, sainte Térèse, qui n’est guère connue en France, comme nous venons de le dire, que pour deux ou trois mots sublimes, exprime l’amour avec une telle flamme qu’elle a vaincu, avec ces deux ou trois mots, l’ironie du peuple le moins romanesque de la terre, et elle a eu pour lui le charme du romanesque ! Elle a été pour lui la personnification traditionnelle de l’amour, et en faveur du substantif on a excusé l’épithète. On lui a pardonné d’aimer Dieu, en faveur de l’amour ! Même Voltaire, qui a déshonoré Jeanne d’Arc, ne se serait pas moqué de sainte Térèse. Même les sales historiens qui ont expliqué par de la pathologie l’héroïsme surnaturel de cette autre Sainte qui n’a encore été canonisée que par la patrie, n’auraient pas osé tacher cette pure lumière qu’on appelle sainte Térèse. Même Renan, l’ennemi des Saints modernes, n’oserait pas soutenir que le bandeau de sainte Térèse n’est pas vraiment une {p. 57}auréole. C’est ainsi que la Philosophie, si elle n’est pas charmée, est au moins gênée devant les yeux baissés de l’immaculée Carmélite, qui n’est pas seulement la gloire de l’Espagne, mais de la Chrétienté et de l’âme humaine, et aussi de l’esprit humain ; et c’est pourquoi, sans aucun doute, dans l’embarras où tant de gloire la jette, elle aime mieux se taire que parler.

Mais, nous, nous parlerons ! Sainte Térèse, grâce à cette traduction de ses œuvres complètes, peut être maintenant aussi profondément connue du public français que jusqu’ici elle l’était peu ; et nous désirons qu’elle le soit. Or, si avec ces quelques mots toujours cités, quand on parlait d’elle, elle exerçait je ne sais quel irrésistible empire sur les imaginations les plus ennemies, que sera-ce quand on pourra lire et goûter tant d’écrits marqués à l’empreinte d’une âme infinie, de cette âme qui, sans en excepter personne dans l’histoire de l’esprit humain, — quand elle fut obligée d’écrire, soit pour se soulager d’elle-même, soit pour remplir un grand devoir, fit tenir, dans les limites étouffantes d’une langue finie, le plus de son infinité ?

III §

L’infinité ! Voilà, en effet, le caractère des œuvres de sainte Térèse. Voilà la marque distinctive et à {p. 58}part de ce talent qui n’est pas un talent, de ce génie qui n’est pas un génie, quoiqu’on lui donne ce nom pour l’exprimer, parce qu’il n’y a pas de nom au-dessus de ce nom. L’infinité ! Certainement, il y a de l’infini dans toute âme, mais il y est, et même dans les plus grandes, à l’état latent, mystérieux, sommeillant, comme l’Esprit sommeillait sur les eaux, tandis que dans l’âme de Térèse l’infini déchire son mystère, se fait visible, et passe dans le langage où la pensée déborde les mots.

Cette héroïne de la vie spirituelle est infinie d’intuition, de profondeur, de subtilité. Mais ne l’entendez pas dans le sens littéraire qui voudrait dire : excessivement intuitive, excessivement profonde, excessivement subtile. Vous vous tromperiez ! Elle est infinie, infinie dans le sens métaphysique. Elle est infinie comme, depuis elle, Pascal l’a été quelquefois dans quelques-unes de ses Pensées. Seulement, ce ne fut que quelquefois, et sainte Térèse, c’est toujours ! Et ce n’est pas non plus toute la différence à mettre entre sainte Térèse et Pascal. Pascal est infini dans le doute, dans l’anxiété, dans la crainte, et sainte Térèse l’est dans la foi, dans l’amour et dans l’espérance ; et de même que l’espérance, l’amour et la foi, sont au-dessus de la crainte, de l’anxiété et du doute, sainte Térèse est au-dessus de Pascal !

Je sais bien que les littérateurs qui ne sont que littérateurs n’en conviendront pas, ni non plus le {p. 59}vulgaire des hommes ; mais c’est là la raison qui le prouve, au contraire, si l’on veut avec force y penser. Le scepticisme, l’inquiétude et la peur, qui firent pousser de si magnifiques cris d’aigle épouvanté à l’âme de Pascal, sont plus communs que la foi, l’amour et l’espérance, et les hommes sont faits ainsi qu’ils entendent mieux la voix qui les crie. Soumis à la loi qui régit les choses pesantes, les hommes sont plus près de tomber dans les gouffres d’obscurité qui sont en bas qu’ils ne sont capables de s’élancer aux gouffres de lumière qui sont en haut, et voilà pourquoi sainte Térèse, qui monta et ne descendit jamais, sainte Térèse, la Ravie et la Ravissante, l’emporte sur Pascal, dans les œuvres que nous avons d’elle, autant qu’elle l’emporta dans sa vie sur le farouche Solitaire qui ne réussit pas à être un Saint.

Moins encore que Pascal, qui songeait peu à faire de la littérature lorsque dans ses Pensées il essayait de se faire de la foi, sainte Térèse, dont la littérature espagnole a le très juste orgueil, n’était pas littéraire, et c’est pourquoi peut-être ce qu’elle nous a laissé est si beau ! Elle était une Sainte, mais c’était là son genre de génie. La sainteté ne se met à part de rien dans les créatures. Elle y envahit, elle y prend tout, pour peu qu’elle y entre. Elle prend le corps, le cœur, l’esprit, leur dresse un Thabor sous les pieds et les transfigure. Sans la Sainteté, que serait Térèse ? Nous chercherions sans les trouver son esprit, son âme, {p. 60}et ce parfum d’un corps transfiguré, — comme son esprit et son âme, — ce parfum immortel qu’exhale encore ce qui nous reste d’elle, nous affirment ceux qui l’ont respiré.

IV §

Et que disons-nous ? Nous ne les chercherions même pas. L’oubli l’eût dévorée. Elle n’eût point passé dans la vie en y laissant de trace, mais la vie eût passé sur elle, et en passant l’eût engloutie. Dès l’origine, rien n’annonçait dans ses facultés éphémères qu’elle était plus qu’une jeune fille, — la jeune fille-type, la jeune fille éternelle, la charmante et volage combinaison de poussière rose, qui croule si vite en cendres grises sur nos cœurs ! Légère comme la robe qu’elle portait, et dont elle aimait l’éclat ou la grâce, vaine comme les romans qu’elle lisait, heureuse de plaire, inclinant, comme la fleur au vent, aux conversations frivoles, elle avait les défauts de son sexe, ces défauts presque impersonnels, mais dont elle s’accuse dans sa Vie comme s’ils n’appartenaient qu’à elle seule ! Avouant les avoir retrouvés dans l’entre-deux de ses vertus longtemps encore après qu’elle se crut avancée dans les voies chrétiennes, elle fut peut-être, qu’on me passe le mot ! quelque chose comme une Célimène {p. 61}en herbe, — ce n’est pas assez dire ! — comme une Célimène en fleur.

Mais l’herbe fut coupée bien tendre ; mais la fleur fut coupée à peine entr’ouverte ; et toutes deux, à ras de terre, par une faux qui est celle de l’amour, — de cet amour fort comme la mort, et qui tranche l’âme comme la mort tranche la vie. Elle en avait senti le fil de feu s’abattre sur elle et sur son frère, à la lecture de la Vie des Saints. Aussi tous les deux, après cette lecture, s’en étaient-ils allés chercher le martyre au pays des Maures. Rattrapés par leurs parents sur ce grand chemin du martyre au bout duquel ils l’auraient peut-être trouvé, ils se rabattirent à être ermites. Folies touchantes, héroïsme naïf et printanier d’une enfance où le laurier a odeur de rose et la rose odeur de laurier ! Ces deux Rêveurs, d’âge de page tous les deux, mais qui voulaient l’action, — et quelle action ! — au sortir de leurs rêveries gardèrent en eux ce grand et précoce amour du Dieu qui les fît plus tard des Saints l’un et l’autre. Mais Térèse en particulier, Térèse surtout, fut payée de ses premières folies pour Dieu en recevant de lui le don de toutes les sagesses.

Elle devint, cette fille coquette, innocemment coquette, qui aimait le monde et les propos du monde, elle devint une épouse ardemment chaste et tendrement austère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une carmélite incomparable, qui, ne trouvant pas son ordre assez sévère, le réforma et le mit pieds nus. Elle devint {p. 62}cette petite fourmi, comme elle s’appelle avec une grâce d’humilité délicieuse en une femme qui avait le cœur plus grand que tous les mondes parce que Dieu, en l’habitant, l’avait élargi ; elle devint, non pas uniquement la créature d’élection et de perfection surnaturelle dont le souvenir plane encore sur le monde ému, mais aussi la première, la plus grande, la plus auguste des supérieures d’Ordres, ornée, avec toutes les vertus du Ciel, de toutes les qualités prudentes, politiques, humaines, de la terre ! Elle était née sans aucune mémoire, sans aucune imagination, disait-elle, et de plus parfaitement incapable de discourir avec l’entendement ; mais la Prière, la Prière plus forte que toutes les sécheresses, lui donna toutes les facultés qui lui manquaient ; car la Prière a fait Térèse, plus que sa mère elle-même : « Je suis en tout de la plus grande faiblesse, — dit-elle, — mais, appuyée à la colonne de l’Oraison, j’en partage la force. » Malade, pendant de longues années, de maladies entremêlées et terribles qui étonnent la science par la singularité des symptômes et par l’acuité suraiguë des douleurs, Térèse, le mal vivant, le tétanos qui dure, a vécu soixante-sept ans de l’existence la plus pleine, la plus active, la plus féconde, découvrant des horizons inconnus dans le ciel de la mysticité, et, sur le terrain des réalités de ce monde, fondant, visitant et dirigeant trente monastères : quatorze d’hommes et seize de filles. Double vie, qui suppose la plus puissante tranquillité de corps et {p. 63}d’âme, ou quelque chose de bien plus étonnant encore que cette tranquillité… Il est évident que, pour elle, les lois humaines sont renversées, et que la meilleure manière de la comprendre, c’est de dire qu’on ne comprend plus !

Non ! on ne comprend plus, si l’on veut faire l’entendu à la manière humaine, si on la tire hors de son nimbe, cette tête divinement incompréhensible qui doit y rester, et qui se joue, de là, de l’observation scientifique et des proportions naturelles. On ne comprend plus, même le langage de sainte Térèse, ce langage trop simple, trop raréfié, trop irrespirable pour l’épaisseur de nos esprits. C’est ici pour la première fois que la simplicité nuit au génie, comme un air trop pur qui serait mortel à la santé. Quand sainte Térèse, dans sa Vie, nous rend compte de ses contemplations intérieures, qu’elle nous dresse une carte de mysticité comme pilote n’en dressa jamais des mers qu’il aurait parcourues, et où tout est marqué, même les plus imperceptibles écueils ; quand sa pensée va du recueillement à la quiétude, de la quiétude à l’extase, et de l’extase au ravissement, sainte Térèse s’exprime rarement par des images, et lorsqu’elle en a, c’est comme Dante : elle les tire des objets les plus familiers et les plus agrestes. Mais, d’ordinaire, elle a la transparente splendeur de la pensée, la diaphanéité du sublime.

Dans ses ardeurs vers Dieu, le feu qui la consume, {p. 64}ce feu mystique, est blanc comme la neige, à force d’être concentré, et voilà pourquoi les âmes accoutumées à la grossièreté de la terre et à l’expression violente et morbide de ses passions peuvent trouver sans couleur et sans fulgurance cette flamme divinisée en Dieu, et qui a perdu l’écarlate de la flamme humaine ! Qui voit qu’une lampe est allumée quand on la pose en plein soleil, quand on noie sa goutte de clarté dans l’océan des rayons solaires ? Et ce n’est pas tout que cette incompréhensibilité relative de langage. Il y a celle de la perfection même de l’âme qui parle ce langage, inouï d’humilité dans le fond, comme il est inouï de simplicité dans la forme.

Allez donc faire comprendre aux âmes du xixe siècle les humilités de la Sainte, qui s’appelle criminelle, elle qui n’a jamais péché mortellement selon l’église, et qui l’est à ses yeux parce qu’elle emprunte un peu de la lumière de Dieu pourvoir l’infinie petitesse des plus grandes vertus ! Essayez !

De pitié pour tant de scrupules, le xixe siècle lèvera les épaules, ses épaules chargées d’iniquité, et passera outre, sur ces atomes grossis, comme un aveugle marcherait sur de fines perles, et il sourira de l’innocence de la Sainte, et peut-être de la rouerie paradoxale du critique qui voudrait la faire admirer !!!

V §

{p. 65}C’est que, pour comprendre sainte Térèse, la suprême beauté morale de sainte Térèse, il faut avoir au moins la notion de la beauté chrétienne. La profondeur de la pureté ne se révèle qu’aux yeux qui commencent d’être purs, et ils n’y pénètrent qu’en se purifiant davantage.

C’est avoir profité que de savoir s’y plaire,

a dit un poète de la lecture d’un autre poète ; mais c’est bien plus vrai de la lecture de sainte Térèse. Le Système du monde de Laplace n’a qu’un petit nombre de lecteurs qui l’entendent et peuvent le juger, mais les écrits de sainte Térèse sont plus difficiles à comprendre, dans les arcanes de leur beauté, que les livres même de Laplace. Nous parlons surtout de ses grandes œuvres spirituelles, sa Vie écrite par elle-même, et ce Château de l’âme sur lequel un jour nous reviendrons. Seulement, avant de terminer, nous voulons dire un mot d’un livre plus facile à comprendre pour les esprits positifs du siècle (positifs ! ils le croient du moins !) et qui va nous montrer, dans la sainte Térèse entrevue, une autre sainte Térèse inconnue : c’est le livre des Fondations.

{p. 66}Sainte Térèse est toujours pour l’imagination ou l’ignorance françaises le fameux portrait de Gérard : la belle Sainte à genoux, avec sa blancheur de rose macérée, son œil espagnol qui garde, sous la neige du calme bandeau, un peu trop de cette mélancolie qui ne vient pas de Dieu, car il n’en vient nulle mélancolie, et ces mains de fille noble qui, jointes très correctement sur le sein, disent aussi un peu trop à la bure sur laquelle elles tranchent qu’elles étaient faites pour la pourpre. Telle est la Térèse de Gérard. Peinte pour Chateaubriand et pour la société qui était redevenue chrétienne en lisant le Génie du Christianisme, c’est la sainte Térèse de ce livre rhétorico-religieux, mais ce n’est pas la Térèse de la Tradition espagnole et de l’Histoire.

On cherche en vain dans cette aristocratique religieuse agenouillée, sous ce visage, à l’ovale si pur, que l’austère et strict bandeau fait paraître plus pur encore, la mystique dont l’âme, à force d’énergie, détruisit le corps, la paralytique aux os écrasés et aux nerfs tordus, cet amas sublime d’organes dissous sur lesquels flamboyait l’Extase, l’ombre de fille consumée qui vécut deux trous ouverts au cœur, les deux trous par lesquels le glaive du Séraphin avait passé, et si physiquement et si réellement qu’après sa mort, sur le cœur même, on put constater la blessure.

Non ! la Térèse que vous trouvez ici peut tout aussi bien s’appeler Héloïse. Ce n’est ni la brûlante {p. 67}Visionnaire de la Vie, la pluie de larmes qui coula toujours, ni l’Extatique torturée, l’ardente poétesse d’après la Communion qui nous a laissé ce livre des Exclamations où les phrases ne sont plus que des cris, et ce n’est pas non plus la sainte Térèse du livre des Fondations. La sainte Térèse des Fondations a été dévorée par le feu de l’autre Térèse, aux yeux éblouis de ces pauvres hommes qui répugnent toujours à accepter, dans un seul être, deux grandeurs.

En effet, fermez cette poitrine entr’ouverte. Essuyez la sueur de sang qui perle au lin de ce bandeau. Tarissez ces larmes dans ces yeux pâmés vers le ciel, et qui, fermes et attentifs, redescendent tout à coup sur la terre, et vous avez la seconde grandeur de sainte Térèse, vous avez la Térèse des Fondations ! La Térèse des Fondations est la Marthe de la Volonté, calme et toute-puissante, après la Marie de l’Amour, après la Marie des Sept-Douleurs et des Sept-Joies ! La Térèse des Fondations est une des plus majestueuses femmes d’État qui se soient assises par terre ou sur un escabeau au lieu de s’asseoir sur un trône ! C’est une Blanche de Castille au cloître, mais supérieure à la mère de saint Louis par cela seul qu’elle est restée vierge et n’en fut pas moins mère, — la mère de tous ceux qu’elle enfanta à la vie religieuse et qu’elle éleva pour les cieux !

Cette sainte Térèse-là, inconnue, n’est révélée que par sa Vie. À certaines places de ce récit merveilleux {p. 68}où le surnaturel a complètement remplacé la nature, on voit surgir du fond de cette Contemplative, éperdue et perdue dans son Dieu, une raison plus forte que toutes ces flammes, qui met la main sur le cœur qui palpite et dit à ce cœur : « N’es-tu pas ta proie à toi-même ? Tes pensées sont-elles tes pensées ? N’est-ce pas le démon qui t’agite ? N’es-tu donc pas coupable de tant palpiter ? » Et, effrayée, humblement et raisonnablement effrayée, elle appelle à soi la Science, la Doctrine, la paternité du Confesseur ; elle y appellerait toute l’Église, pour s’attester qu’elle ne se trompe pas, que ses visions ne sont pas des pièges de l’Orgueil. Elle consulte partout et elle s’éprouve, et alors elle écrit les superbes pages de conseil et de précaution qui resteront pour l’instruction des âmes futures engagées sur ces escarpements, ces rebords de la vie spirituelle où tout pas conduit à un sommet, et tout sommet peut conduire à un gouffre. Alors apparaît et s’annonce cette grande conductrice d’âmes qui devait littéralement gouverner, du fond de son monastère d’Avila, tout un peuple de religieux et de religieuses, et déployer dans cette conduite une prudence, une fermeté, une science des obstacles, et enfin un bon sens (ce bon sens maître des affaires, a dit Bossuet) qu’aucun chef d’État n’eut peut-être au même degré que sainte Térèse, l’Extatique, la Sainte de l’Amour.

Malheureusement, du reste, ce n’est pas dans un {p. 69}chapitre de la nature de celui-ci que nous pouvons donner une idée complète de la vie de Sainte Térèse écrite par elle-même ; il faudrait s’arrêter plus longtemps que nous ne le pouvons. Dire que c’est la vie d’une âme éprise de Dieu et de perfection, qui a monté pendant quarante ans, chaque jour, une marche du ciel, le chrétien seul nous comprendrait, le chrétien qui sait à quel prix sanglant s’achète cette lente et magnifique Assomption de l’Amour ! Or, le livre de sainte Térèse n’est pas seulement un chef-d’œuvre pour les Initiés de la Foi. En restant dans une appréciation purement humaine et littéraire, et en écartant toutes les questions théologiques qui se rattachent à une existence prodigieuse et impossible à expliquer avec les lois physiologiques dont nous sommes si fiers, la Vie de Sainte Térèse, confessée par elle, est un de ces grands fragments de l’esprit humain qui importent à l’esprit humain tout entier.

Si des hommes comme Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sont des colosses d’investigation et de profondeur dans les sciences naturelles, dans le monde extérieur de la vie, une sainte Térèse est un colosse du même ordre, à l’opposite de ces sciences, dans le monde interne de la spiritualité. Elle a percé, comme eux ont percé, dans leur sphère. Elle a retourné les racines du cœur, en nous étalant le sien. Ce n’était pas uniquement, comme ceux qui ne l’ont pas lue ont {p. 70}la bonté de le concéder, une femme supérieure par l’imagination, par la disposition poétique, exaltée par la Prière, et trouvant dans réchauffante macération de la Règle et du Cloître l’expression embrasée qui ressemble chez elle à un encensoir inextinguible, le cri qui épouvante presque les cœurs et qui fait croire que le Génie a des rugissements comme l’Amour. Non ! elle était encore la femme puissamment rassise dans la raison telle que les hommes conçoivent la raison quand l’Extase, qui enlève l’esprit au ciel et ce corps de boue volatilisé dans les airs, la lâchait et la mettait par terre. C’était une grande scrutatrice humaine, un esprit trempé et aiguisé pour découvrir. Cette Voyante, en tout, ne voyait pas que le monde surnaturel. Elle voyait l’autre aussi. Elle plongeait dans les ténèbres des âmes, pour elles transparentes. Il fallait qu’elle les sût pour les conduire, cette grande Directrice qui les a conduites et soumises à un gouvernement inconnu des hommes, — le gouvernement de l’Amour ! Sa Vie, comme elle nous l’a laissée, cette longue poésie écrite tout en élans, est un des plus beaux livres assurément de la littérature espagnole, mais elle est aussi le plus beau traité de psychologie appliquée qu’il y ait dans quelque littérature que ce soit. Les philosophes, qui croient avoir inventé ce qu’ils retrouvent, s’imaginent que la psychologie est d’hier. La traduction de sainte Térèse pourra leur montrer, en attendant que l’abbé Bouix leur traduise {p. 71}aussi le docteur Séraphique (saint Bonaventure), où elle était, cette psychologie toute vivante, avant qu’on la vît morte et disséquée dans leurs écrits, comme sur des marbres d’amphithéâtre.

Les Femmes de la Révolution §

Michelet, Les Femmes de la Révolution.

{p. 73}C’est toujours une bonne idée, pour qui tient à être lu et à faire son petit bruit immédiat, que d’écrire un livre sur les femmes… les femmes quelconques. Que ce soient les femmes de telle société, de telle époque ou de telle autre, dont on s’occupe et dont on jase ; que ce soient les femmes de l’Antiquité ou du Moyen Âge, de la Renaissance ou des temps modernes, de la Régence ou de la Révolution, peu importe ! mais que ce mot de femmes miroite dans le titre du livre qu’on publie, et les hommes s’y jetteront… quittes à être attrapés. Par tout pays, c’est un prestige. Mais en France, c’est un talisman.

Michelet l’a pensé comme nous ; Michelet n’a pas {p. 74}toujours feuilleté l’Histoire pour y porter le trouble ou pour l’y trouver… Celle du passé a dû lui apprendre que la France, selon l’heureuse expression d’un moraliste anglais, n’a jamais eu de salique que sa monarchie, et l’histoire du présent a dû ajouter à cette notion vraie que, sur cette vieille terre du Vaudeville et de la Galanterie, la femme continue d’être pour les hommes, malgré l’épaisseur de leurs manières et la gravité de leurs cravates, la première et la plus chère de toutes les préoccupations. Michelet sait donc à merveille de combien de bonnets de femmes se compose, en France, l’opinion publique. À son cours, quand il pérorait en public, il avait l’art de grouper beaucoup de ces bonnets-là autour de sa chaire. C’est sans nul doute à ces reines de l’opinion, à ces belles affligées, veuves de sa parole, qu’il a dédié l’ouvrage intitulé : Les Femmes de la Révolution9.

Mais pourquoi les femmes de la Révolution ? Quand on s’appelle Michelet, et quand on a fait un livre dans lequel on a poussé le panthéisme historique jusqu’à dépouiller de leur personnalité les chefs de la Révolution française au profit du peuple anonyme et de la chose révolutionnaire, pourquoi l’inconséquence d’un livre intitulé : Les Femmes de la Révolution ? Pourquoi les femmes, quand on ne croit pas même aux hommes de la Révolution ? À quoi bon ces biographies {p. 75}individuelles ? Dans quel but cette aristocratie féminine ? Pourquoi ce Livre d’Or d’une noblesse recherchée et retrouvée dans cette foule, que le poète Barbier appelle une sainte canaille, et qui est bien au-dessus de tous les blasons du génie, de la gloire et du caractère, privilèges insolents de toutes les grandes personnalités de l’Histoire ? Selon Michelet, c’est la masse acéphale, c’est le peuple obscur, qui l’emporte sur tous les états-majors de la Révolution, en instincts, en vertus, en dévouements, et, qu’on nous passe le mot ! en spiritualité révolutionnaire ; c’est le peuple qui est le vrai chef dans cette terrible campagne contre les principes éternels des sociétés et contre Dieu ; c’est le peuple qui est le grand, et, de fait, l’unique acteur de ce vaste drame, le bourreau masqué de sa masse même, comme le bourreau de Whitehall l’est de son voile noir ! Voilà l’opinion de Michelet, et c’est aussi la nôtre. Nous la partageons, mais en l’expliquant. Oui ! pour nous aussi, le peuple est tout dans ce renversement d’une société. Les plus forts, les plus gigantesques de ses chefs apparents, qu’il poussait devant lui sous le coup de fourche de son inflexible volonté, ne furent, entre ses mains de Briarée, que d’énormes pantins qu’il fit jouer et qu’il brisa. Ni Danton, ni Robespierre, ni Marat, ni celui qui devait se mettre en travers du boulet qui l’eût coupé en deux si la mort — venue à temps — ne lui eût épargné cette leçon cruelle, ni Mirabeau, ce Pitt manqué de {p. 76}la Monarchie française qui a ressuscité sans lui, ni aucun de ceux qui se sont taillé un bout de renommée dans la colossale famosité de la Révolution, ne furent des personnalités libres, puissantes par elles-mêmes, possédant ce qui investit les vrais chefs, les vraies têtes de gouvernement, c’est-à-dire : l’autorité incontestée d’un commandement, plus forte que les passions, qui frémissent de subir le commandement mais qui le subissent ! Tous, sans exception, agirent sous la pression de cette tassée d’hommes qui venaient derrière eux, et en qui, millions de poitrines haletantes de haine et d’envie, soufflait l’Esprit qui avait poussé Alaric à brûler Rome. Excité par la Providence, seul ce terrible souffle mit à flot tous ces chétifs brûlots humains, porte-noms, porte-enseignes et porte-flammes d’une révolution signée : Dieu ! et ce fut ainsi que se réalisa une fois de plus le beau mot de Balzac l’ancien sur la France : « La France est un vaisseau qui a pour pilote la tempête. » Évidemment, en présence de ces événements et de ces immensités, l’écrivain peut se tenir dispensé du maigre travail des biographies, ou, s’il lui plaît d’en faire encore, ce ne doit pas être pour mesurer la grandeur des hommes, mais pour montrer leur petitesse, et la montrer avec l’implacable exactitude d’un niveau.

Malheureusement, ce n’est point ainsi que Michelet a compris ses biographies. Il n’est point un Pascal de l’Histoire, un rabaisseur de l’orgueil humain devant {p. 77}la grandeur de la Providence. Lui, qui a essayé d’écrire l’histoire de la Révolution française, l’histoire prise dans son esprit et dans son idée, a bientôt perdu la tête à cette hauteur d’abstraction, et il est retombé dans les habitudes de l’idolâtrie personnelle. Pour lui, la Révolution, qu’il disait — et avec raison — ne s’incarner dans aucun homme, se fait femme aujourd’hui, et tout aussitôt, avec la piété d’un enlumineur de fétiches, le voilà qui se met à nous peindre ce multiple visage de femme sous lequel l’idée révolutionnaire lui apparaît, peut-être d’autant plus puissante… Il est vrai qu’un remords le prend vers la fin de son travail : « Le défaut essentiel de ce livre — dit-il — c’est de ne pas remplir son titre. Il ne donne pas les femmes de la Révolution, mais quelques héroïnes, quelques femmes plus ou moins célèbres… Il dit telles vertus éclatantes, et il tait un monde de sacrifices obscurs d’autant plus méritants que la gloire ne les soutint pas. » Mais pourquoi ce remords tardif ? Le livre est fait quand Michelet nous dit cela, et s’étale fastueusement sous le pavillon de son titre. Tel qu’il est, du reste, inconséquent ou fallacieux, ce livre, qu’on nous permette de l’examiner.

Et d’abord, littérairement, c’est peu de chose. La plupart des portraits qu’il contient et qui passent sous nos yeux, nous les avons vus déjà dans d’autres panneaux, et il est aisé de les reconnaître. Vous les {p. 78}retrouveriez, trait pour trait et presque mot pour mot, dans cette Histoire de la Révolution française maintenant terminée, si vous vouliez les y chercher… et telle est la première sensation désagréable que nous cause ce livre, fait avec un autre livre, dans lequel la pensée, devenue inféconde, se reprend à couver la coquille vidée d’un œuf éclos. En effet, puisqu’un écrivain comme Michelet revenait à l’histoire personnelle et à la défroque biographique, puisqu’il abordait un sujet (les femmes) si cher aux imaginations françaises, on pouvait croire, n’est-il pas vrai ? que les portraits tracés par lui accuseraient sinon l’éclat d’un talent… bien fatigué maintenant, au moins l’effort d’une œuvre nouvelle. Or, même cela eût été une déception. Michelet, malgré sa dévotion pour les Saintes révolutionnaires dont il écrit la légende, a mieux aimé (peut-être n’était-il pas libre dans ce choix) se répéter et se recopier que de penser et d’écrire à neuf. On dirait que son enthousiasme n’a qu’un certain nombre de phrases clichées et de moules, et que ces phrases une fois écrites, et que ces moules une fois remplis, il est obligé de recommencer mécaniquement un tel travail. Triste procédé, qui pourrait dispenser la Critique de s’occuper d’un ouvrage dont le fond est déjà connu, si, d’un autre côté, le nom de l’auteur, le titre du livre, et les quelques points de suture qui tiennent les morceaux dont il est composé rapprochés, ne révélaient pas suffisamment l’éternel dessein de {p. 79}propagande contre lequel on ne saurait mettre trop en garde les esprits faibles sur lesquels Michelet, avec son talent mystico-sensuel, peut beaucoup agir.

Car là est le danger du livre en question. S’il n’y avait de dangereux que les chefs-d’œuvre, la Critique pourrait devenir sans inconvénient une bonne fille et le nouveau livre de Michelet rester bien tranquille dans sa primitive innocence. Mais, hélas ! il n’en est point ainsi pour lui et pour nous. Le livre qu’il publie aujourd’hui comme pourraient être publiés les plus mauvais et les plus chétifs par le talent et par la forme, n’en est pas moins relativement dangereux. S’il ne s’adressait qu’à cette race de Vésuviennes… licenciées, qui, depuis le coup de foudre épurateur du deux décembre, se sont remises à rêver… en attendant leur émancipation définitive, nous l’aurions laissé aller peut-être à son adresse sans l’intercepter ; car nous sommes de ceux-là qui croient à l’endurcissement des idées fausses et à l’impénitence finale de certains partis. Mais Les Femmes de la Révolution n’ont pas été destinées seulement à ces Nina humanitaires qui disent chaque jour : « Ce sera pour demain. » C’est un livre arrangé, combiné et écrit pour tout le monde. Ce n’est pas uniquement une consolation pour quelques-unes, c’est aussi pour toutes un exemple. Les héroïnes-modèles de Michelet, transportées de l’ensemble d’événements auxquels elles appartiennent, et mises à part dans des cadres et des fonds qui {p. 80}repoussent vigoureusement ce que Michelet croit leurs beautés, peuvent produire sur la moralité de celles qui les lisent un effet de jettatura funeste. Est-ce que l’Admiration et la Séduction ne sont pas sœurs ?… Et voilà pourquoi, ici, — comme toujours et partout, — la question morale domine la question littéraire. Voilà pourquoi toute critique qui va plus loin que l’œuvre d’art et l’édifice de la composition, ne doit pas laisser circuler, sans avertir et sans y attacher une étiquette, ce sachet de graines vénéneuses, ce haschich préparé pour les têtes ardentes, ce petit poison de Java dans lequel les Tricoteuses des temps futurs peuvent tremper la pointe de leurs aiguilles, et qu’on nous débite, en ce moment, avec des airs vertueux et sensibles dignes de la femme de l’apothicaire de Roméo !

Sans doute, il faut le reconnaître, tout n’est pas dans le livre de Michelet de la même pureté de poison. À côté de l’aconit, il s’y trouve des laitues assez fades ; mais l’impression générale de cette olla podrida de venin distillé et d’herbes à tisane est une impression dont le cœur ou l’esprit, quand il l’a reçue, doit se ressentir bien longtemps. Michelet distingue entre les drogues de son bocal, mais quoique les unes ne puissent jamais neutraliser les autres, celles qu’il préfère et qu’il recommande sont précisément celles-là que nous voudrions lui voir rejeter. Les femmes qu’il expose… et propose à nos admirations, n’ont pas pour lui (et on le comprend bien, du {p. 81}reste !) la même valeur, la même grandeur, le même héroïsme. Égalitaire battu par les lois mêmes de sa pensée, il ne peut pas les trouver égales devant la loi de son esprit. Ici, les hiérarchies impossibles à abolir reviennent, et, ne riez pas !… Michelet se rencontre avec l’opinion de saint Paul. Pour Michelet, pour cet hagiographe de la Révolution française, les saintes de la Révolution ne sont pas toutes à la même place dans le ciel, et les très grandes saintes, comme sainte Olympe de Gouges, sainte Rose Lacombe, sainte Théroigne de Méricourt, sainte Roland, sainte Duplay, y sont bien au-dessus, par exemple, de sainte Condorcet et de sainte de Staël.

Quant à sainte Condorcet, il fait ce qu’il peut pour la placer très haut dans le paradis jacobin et philosophique entr’ouvert à ses mystiques regards au-dessus de la tête de la déesse de la Raison, et ce n’est pas sa faute, à lui, si elle n’y a pas une des plus splendides auréoles : « Elle ressemblait — dit-il — à l’ange de la métaphysique. » Apparemment, un des anges du paradis en question ! Un historien célèbre nous avait déjà donné l’ange de l’assassinat, en parlant de Charlotte Corday10. Nous aimons encore mieux l’ange de la métaphysique, quand même il devrait assassiner le bon sens. Seulement, n’est-il pas singulier que des écrivains qui ne croient pas au Dieu personnel du {p. 82}Christianisme viennent, dans leur indigence de métaphores, prostituer cette pure et spirituelle notion d’anges aux actrices, plus ou moins jeunes-premières, de leurs révolutions ?… « Madame de Condorcet — dit Michelet — avait la mélancolie d’un jeune cœur auquel quelque chose a manqué… L’enfant, le seul enfant qu’elle eut, naquit neuf mois après la prise de la Bastille… Ce fut elle qui donna à Condorcet le sublime conseil de… terminer l’Esquisse des progrès de l’esprit humain. » Tels sont les seuls et singuliers mérites de Sophie Condorcet que Michelet a pu trier dans toute sa vie, et c’est sur ce triple mérite que l’hagiographe exécute l’assomption de cette glorieuse sainte. Mais, pour sainte de Staël, c’est bien différent ; on voit l’instant où la canonisation va se trouver impossible. Michelet a des rancunes contre madame de Staël. Sensible, inconséquente, entraînée, vraie femme au fond sous ses airs grenadiers de virago, amazone de la pensée qui n’eut jamais le sein coupé, madame de Staël se prit d’horreur pour la Révolution qu’elle avait aimée. Elle l’a flétrie dans ses plus belles pages, elle l’a foulée sous ce pied que Rivarol, toujours magnifique, même quand il s’abaissait jusqu’au calembour, appelait avec flatterie : un piédestal. Pour la punir, Michelet lui a refusé net le génie : « La naïveté profonde — dit-il — et la grande invention (qu’appelle-t-il la grande invention ?), ces deux traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez elle. » {p. 83}C’était « une bourgeoise enrichie », le fait est vrai ; mais Michelet veut dire qu’elle était restée bourgeoise d’esprit et de cœur, — ce qui est faux ! Rien de moins bourgeois que madame de Staël ! Elle avait bien des défauts et nous les reconnaissons… Pédante si l’on veut, quelquefois sans grâce et précieuse, esprit faux en philosophie, bas-bleu à ravir l’Angleterre de l’éclat enragé de son indigo, madame de Staël, par la distinction de sa pensée, par la subtilité de son observation sociale, par son style brillant d’aperçus, par ses goûts, ses préoccupations, ses passions même, tendait vers la plus haute aristocratie, vers la civilisation la plus raffinée. Bourgeoise, elle ! C’est Rousseau, devant lequel Michelet s’incline comme devant son calife, qui est un bourgeois. C’est madame Roland qui est une bourgeoise. Tout est, en elle, bourgeois : ménage, vertu, talent, quand elle en a ; déclamation, quand elle déclame. Scribe comme Robespierre, trop scribe même (l’observation est de Michelet), et comme lui, eût-il pu ajouter, une pharisienne, un sépulcre blanchi… — mais blanchi ! — elle a, dans sa robe blanche, quelque chose de la prosaïque propreté de l’habit bleu de Robespierre, et, s’il est un nom qui lui convienne et qu’on ne lui a pas donné encore, c’est : la bourgeoise de la liberté !

Du reste, ce n’est point sur le compte de madame Roland que l’auteur des Femmes de la Révolution augmente la somme des connaissances acquises et des {p. 84}renseignements connus. Il se contente de nous dire une fois de plus ce que tout le monde en sait. Rien d’étonnant ! Madame Roland est un des grands lieux communs de la Révolution française. La vie de cette femme est percée à jour. On pourrait peut-être l’éclairer encore par l’aperçu, par l’originalité du jugement ; mais, pour cela, il faudrait une impartialité et une profondeur que depuis longtemps Michelet ne possède plus. Il en est de même pour Charlotte Corday. La biographie qu’il en fait est détachée intégralement de l’Histoire de la Révolution française (volume VI ou VII). Vous revoyez passer la figure déjà dessinée, les mêmes détails, entre lesquels il est bon de ne pas oublier la mort philosophique, sans confession, et le petit éloge de la femme de Marat, épousée devant le soleil et la nature, de cette femme dévouée dont l’Histoire n’aurait jamais parlé sans Michelet. À côté de ces figures d’une gloire officielle, l’historien des Femmes de la Révolution nous en montre d’autres entourées d’un nimbe moins éclatant et moins large. Ainsi Théroigne de Méricourt, Théroigne, à propos de laquelle Michelet ne craint pas de dire, page 113 : « Entourée d’amants en Angleterre, elle leur préférait un chanteur de chapelle italienne, laid et vieux, qui la pillait et vendait ses diamants, et en France… » Nous ne pouvons achever la citation sur cette touchante Théroigne, la meurtrière de Suleau, et qu’on pourrait appeler aussi l’ange de l’assassinat, puisque {p. 85}le mot est consacré ! Ainsi encore, après Théroigne de Méricourt, une figure moins terrible, une sainte plus douce, mademoiselle Kéralio, madame Robert, une fille noble, mal mariée, devenue ambitieuse, et tombée, à force d’abjection et de folie, dans le mépris de madame Roland, et si bas que Michelet, ému jusqu’aux entrailles dans la personne de cette petite madame Robert, se risque à protester contre le portrait déshonorant qu’en fait madame Roland dans ses Mémoires : « Ce qui prouve — ajoute-t-il mélancoliquement — que les plus grands caractères ont leurs misères et leurs faiblesses ! » Ainsi, encore, ces intéressantes mesdemoiselles Duplay, dont la vie se passait « à dérider le front soucieux de Robespierre » : les Vestales de ce feu sacré ! Tant qu’enfin, arrivé à n’avoir plus à copier des médaillons historiques, il est obligé de revenir à l’éloge et à la glorification en masse des Femmes de la Révolution, depuis les femmes du 6 octobre jusqu’aux dames jacobines (dames est joli !) de 1790. Tel est le livre de Michelet.

En avons-nous succinctement donné une idée ? Nous en avons nommé les héroïnes ; mais ce qui dépasse infiniment l’admiration et le culte que Michelet leur a voués, c’est le sentiment qui anime son livre de la première page à la dernière ; ce sont les détails à côté de ces quelques portraits épars, mis là pour attirer peut-être la curiosité sur autre chose que sur ces portraits. Qui ne connaît Michelet ? Qui ne sait l’outrance {p. 86}de la pensée de l’écrivain qui a écrit Le Prêtre, la Femme et la Famille ? Cet homme peut-il foncer d’une nuance de plus cette pensée extrême ? Peut-il faire un seul pas de plus dans la route où le fanatisme de sa passion l’a placé ?… N’est-ce pas assez de se soutenir au niveau de soi-même, et de continuer l’auteur du Prêtre et de La Femme dans Les Femmes de la Révolution ? Michelet n’y a pas manqué ; par ce côté-là, du moins, il n’a pas vieilli. Dans ses Femmes de la Révolution, il a retrouvé tout entière son ancienne rage contre le prêtre, à propos des femmes près desquelles il le voit toujours, et qui furent hostiles à la confiscation des biens de l’Église, à la boucherie de l’échafaud ! Cette rage retrouvée l’aveugle au point que lui, l’historien, l’homme des faits, dans une note de la page 129 qu’il nous est impossible de transcrire, non par pudeur, mais par honte (que le lecteur la lise sans nous !), et qui commence ainsi : « Ne cherchez point le prêtre dans les sciences ou les lettres, etc., etc. », il écrit avec aplomb que le prêtre « peut garder les petites facultés d’intrigue et de manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l’invention, ne se développent jamais dans cet état maladif… Depuis cent cinquante ans surtout, il s’est énervé et n’a plus rien produit ».

Encore une fois, les phrases de Michelet, nous ne les citons pas. Est-ce que jamais plus insolente négation de la vérité avait échappé à un homme qui se dit {p. 87}historien encore ? Est-ce que, sans remonter les cent cinquante dernières années et en restant parmi les contemporains que nous avons coudoyés : Mezzofanti, Ventura, Lacordaire11, Gratry, Balmès, Rohrbacher, ne répondent pas, comme un tonnerre, à Michelet ? Et Lamennais ! Lamennais lui-même ! car c’est le Sacerdoce qui l’a fait, Lamennais, ce Lamennais qui a donné, par son apostasie, un grand athlète de plus au parti de la Révolution !

Les Femmes de l’Évangile §

P. Ventura, Les Femmes de l’Évangile.

{p. 89}Et, puisque nous venons de nommer le P. Ventura, c’est presque au moment où l’on annonçait Les Femmes de la Révolution que paraissaient Les Femmes chrétiennes12, du théologien-philosophe. Nous l’avouerons, avant d’ouvrir ce livre d’un titre qui nous fit rêver, nous pensions que c’était aussi, comme le livre de Michelet, un livre d’histoire ; dans notre pensée, nous l’opposions au livre de Michelet, et nous faisions de tous les deux une grande et frappante antithèse.

Les femmes chrétiennes, les héroïnes historiques du Christianisme, mises en regard des héroïnes de la Révolution, c’était là un spectacle et c’était là une leçon !… Où qu’on prît ces héroïnes, qui ne forment pas un bataillon, mais toute une armée dans l’histoire ; {p. 90}qu’on les prît sur notre terre de France, que ce fût sainte Radegonde, sainte Geneviève, sainte Clotilde, et tous ces cœurs vaillants de la vaillance de Dieu jusqu’à Jeanne d’Arc et depuis elle, n’importe où l’historien allât les choisir, elles étaient dignes de s’aligner en face des plus grandes (s’il y en avait) de la Révolution française, et de faire baisser les yeux à leurs portraits, plier le genou à leurs cadavres. Peintes par un homme de talent qui, sans être austère, aurait eu le chaste pinceau de la force, quelle galerie magnifique elles auraient formée devant le petit Panthéon de terre cuite de Michelet ! Le P. Ventura, homme d’immense doctrine, de foi profonde, de vigueur de parole, un vrai lion évangélique enfin, n’aurait-il pas pu se reposer de ses travaux de prédicateur en nous écrivant cette majestueuse histoire ? Nous l’avions cru, et il nous eût été doux de rendre compte d’un tel ouvrage ; il nous eût été doux de démontrer la différence qu’il y a entre les héroïnes de la foi en Dieu et les héroïnes de la foi en soi-même ; car, malgré l’éternelle mêlée des systèmes et le fourré des événements, il n’y a que cela dans le monde : le parti de Dieu ou le parti de l’homme ; et il faut choisir !

Mais, encore une fois, nous avions rêvé. Les Femmes chrétiennes du P. Ventura ne sont pas le travail d’histoire que nous avions espéré, et que nous désirons encore… C’est tout simplement un substantiel recueil d’homélies, prononcées par le célèbre {p. 91}prédicateur du haut de cette chaire française qu’il illustre de son talent étranger. Ses Femmes chrétiennes sont les femmes de l’Évangile : la Chananéenne, la femme malade, la fille de Jaïre, la femme adultère, la veuve de Naïm, la Samaritaine, Madeleine, Marthe, Marie, les saintes femmes au tombeau, etc., créatures de grâce ou de conversion, d’humilité et de repentance, ces perles dont l’écorce était l’amour de Dieu, les premières que l’Évangile propose à nos imitations ! Trop élevé, trop pratique, trop acte, en un mot, pour tomber sous le regard d’une critique purement littéraire, le livre du P. Ventura ne pourrait être examiné que dans un travail spécial de la plus haute gravité et par une plume plus compétente que la nôtre. Tel qu’il est cependant, et au point de vue où le livre de Michelet nous a placés, c’est un enseignement qui fait du bien et qui redresse… Les Femmes de l’Évangile sont plus que de l’histoire ; mais elles sont aussi de l’histoire, et, comme tout se tient dans la vérité et dans le Christianisme, elles peuvent démontrer, à ceux qui croiraient à l’héroïsme des femmes là où le met Michelet, l’erreur profonde dans laquelle il s’enfonce sur leur destinée et sur leurs vertus.

En effet, Michelet, qui a une passion malheureuse pour les idées générales, Michelet, qui veut toujours aller du fait à l’idée, — ce qui est un glorieux chemin, mais dans lequel il tombe toujours, — Michelet se préoccupe beaucoup, dans son histoire des {p. 92}Femmes de la Révolution, de la destinée future de la femme, et nous vous dirons qu’à plus d’une page il n’est pas médiocrement embarrassé. Que seront et que doivent être les femmes dans la société de l’avenir ? Il y a un chapitre du livre intitulé : « Chaque parti périt par les femmes » ; un autre : « La réaction par les femmes dans le demi-siècle qui suit la Révolution ». Ne sachant trop que penser, lancé dans un sens par sa passion politique ou philosophique, relancé dans la voie contraire par ce que l’Histoire, dont on n’éteint pas complètement la lueur en soi, lui a pendant si longtemps enseigné, il ne sait à quoi se résoudre. Auront-elles la responsabilité politique ou ne l’auront-elles pas ?… Rien de plus orageux, de plus étranglé, rien qui se débatte plus que la pensée de Michelet sur ce point. Troublé comme tous les philosophes, qui ont altéré ou ruiné la grande notion de la famille chrétienne, il ne sait plus que faire de la femme qu’il a tirée de la fonction sublime entre le père et l’enfant pour la voir sur la place publique et, que sais-je ? partout où les idées philosophiques s’obstinent aujourd’hui à la voir, et où elle est si profondément déplacée. Il est des penseurs dans les infiniment petits qui ont beaucoup parlé des nuances infinies de la femme, et qui nous en ont compté les variétés sans les épuiser. Laissons ces enfants ! Pour les esprits qui ne passent pas leur vie à couper en quatre des fils de la Vierge avec de microscopiques {p. 93}instruments, il n’y a que trois femmes en nature humaine et en histoire : La femme de l’Antiquité grecque (car la matrone romaine, qui tranche tant sur les mœurs antiques, n’est qu’une préfiguration de la femme chrétienne), la femme de l’Évangile, et la femme de la Renaissance, — pire, selon nous, que la femme de l’Antiquité, pire de toute la liberté chrétienne dont la malheureuse a si indignement abusé. En trois mots, voilà toute la question de la femme historique, et à ces trois termes nous défions d’en ajouter un de plus ! Les héroïnes de Michelet, toutes ces femmes modernes qui ne sont pas de vraies chrétiennes, toutes ces femmes plus ou moins libres, avec les droits politiques qu’elles rêvent ou jalousent, avec leurs vaniteuses invasions dans les lettres et dans les arts, avec cet amour de la gloire, le deuil éclatant du bonheur, disait madame de Staël, et qui est le deuil aussi de la vertu ; toutes ces femmes, il ne faut pas s’y tromper ! continuent les femmes de la Renaissance. Or, Michelet sait bien, au fond de sa conscience d’historien (et les embarras de son livre, et le vague tourment de sa pensée dans les conclusions de ce livre, le prouvent avec éloquence), que ce n’est pas aux femmes de la Renaissance qu’une société qui fut chrétienne peut rester aujourd’hui sans périr !

Les Femmes d’Amérique §

Bellegarrigue, Les Femmes d’Amérique.

{p. 95}Si le nom, assez peu connu, du reste, de Bellegarrigue, n’était pas au front de ce petit livre, on pourrait se demander par qui une pareille… chose a été écrite. Est-ce par Harpagon ? Est-ce par Turcaret ? Est-ce par Diogène ? Car le livre semble porter la marque de ces trois charmantes individualités. Les femmes dont il y est question, les Femmes d’Amérique13, n’y sont guères qu’un exemple à l’appui d’une incroyable théorie qu’y formule l’auteur, et que la contemplation de la société américaine lui a inspirée. Si, comme on devait naturellement le croire d’après son titre, ce livre sur les femmes d’Amérique n’avait été que de l’observation {p. 96}consciencieuse et exacte, nous n’avons jamais assez aimé, dans les lointains où elle nous apparaît, la société américaine, pour nous irriter contre un daguerréotype impassible et cruel, qui nous montre les femmes de New-York ou de Philadelphie dans leur effroyable réalité. Mais le livre en question a bien d’autres prétentions, vraiment ! L’auteur n’y fait pas seulement le peintre, mais le philosophe, et quel philosophe ! À propos de femmes, il y joue pesamment aux axiomes sociaux, cette fossette des petits garçons philosophiques, et il nous déballe tout un système de morale, monstrueux et bouffon à la fois ; car, dans ce système de comédie, les usuriers à soixante pour cent seraient des saints Vincent de Paul. Comme vous le voyez, c’est assez nouveau… et pour nous autres vieux Européens, qui avons toujours pensé que la morale consistait dans l’abnégation, le désintéressement, le sacrifice, c’est assez impertinent aussi, comme vous allez voir !

Jusqu’ici, en effet, nous n’avions pas encore rencontré, parmi ces moralistes qui ont retourné l’âme humaine comme un gant, d’homme assez bronzé par les idées fausses et l’amour dépravé des énormités pour s’agenouiller publiquement et ventre à terre devant cette affreuse bête, — qui d’ailleurs est si bête, — et qui de temps immémorial s’appelle le Veau d’Or. Nous savions bien, et qui ne le sait ? que beaucoup de gens avaient en secret cette {p. 97}idolâtrie ; mais, quoique nous soyons assez disposés à faire la théorie de nos vices, il ne s’était encore trouvé personne pour faire la théorie de celui-là. L’amour effréné de l’argent a toujours été mis au ban de tous les mépris dans l’Histoire, et même dans l’opinion des nations robustes qui savaient le mieux le gagner. Disons-le à l’honneur de tout le monde, de ce côté-ci de l’hémisphère personne, même parmi ceux que l’or qu’ils remuent dans leurs mains puissantes devrait fasciner, n’aurait voulu penser tout haut que l’amour de l’argent et sa production fussent le dernier mot de la moralité humaine, l’idéal enfin de la perfection absolue pour les individus et pour les peuples. Un poète, il est vrai, Lord Byron, mais Lord Byron malade, spleenétique, agacé, mâchant du mastic et buvant du soda-water, a fait un jour l’éloge osé et peut-être ironique de l’avarice, la passion la plus intellectuelle, disait-il ; ce qui n’est pas une recommandation bien forte pour Bellegarrigue, lequel comprend, lui, l’amour de l’or sous des formes moins concrètes et moins immobiles. Mais à cela près de cette boutade d’un poète, d’un hypocondriaque sublime, plus capricieux qu’une femme et qu’une nuée, on n’avait pas vu un esprit sérieux et honnête, ayant réfléchi seulement deux minutes sur ce qui constitue la beauté ou la grandeur de la vie, proclamer « le tout-puissant écu » comme la religion philosophique (deux mots qui s’étranglent !) la seule éclairée, la seule vraie, {p. 98}la seule qui doive durer dans l’avenir. Une telle théorie de haute impudence manquait au Montfaucon intellectuel du xixe siècle, où tant de théories pourrissent. Dorénavant, elle n’y manquera plus, et elle ajoutera la supériorité de son infection aux autres miasmes de ce charnier.

Et qu’on ne s’imagine pas qu’ici le dégoût exagère ! Nous n’exagérons pas. L’écu, le tout-puissant écu, dans ce siècle de religions diverses poussées en pleine terre de folies, doit s’établir comme la religion définitive de la Raison et du Progrès, et Bellegarrigue est le Guèbre prosterné de ce soleil nouveau : la pièce de cent sous. Toute la philosophie sociale de ce formidable penseur, qui a pour la pauvre Europe l’insolence d’un homme repu pour un affamé, et qui nous revient d’Amérique enrichi du moins d’une pacotille d’idées générales et d’observations individuelles, — marchandises mêlées dont nous voulons vous montrer les échantillons ; — toute la philosophie sociale de Bellegarrigue, comme il le dit lui-même en un langage digne des mendiants de Callot, consiste « dans la recherche de la monnaie » (textuel). Rien de plus, mais c’est tout à ses yeux. Si, pour lui, l’Américain est le plus grand des peuples, le peuple modèle, que tous les autres devraient imiter, c’est qu’il recherche exclusivement « la monnaie », et que toute la vie des hommes et des femmes pivote sur ce « tout-puissant écu », le seul axe du monde moral ! Encore une fois, {p. 99}il faut citer, pour qu’on nous croie : « La première femme, — dit dogmatiquement Bellegarrigue, page 88 de son volume, — la première femme qui échangea son célibat contre espèces a bien mérité de l’humanité ; car elle a proclamé le grand principe de la paix publique et de la prospérité universelle. » Certes ! voilà une grandeur de mérite dont, malgré la bonne opinion qu’elles peuvent avoir d’elles, ne se doutent pas les gracieuses personnes qui visent, dans tout pays, à un mariage d’intérêt, et font la traite innocente de leur propre chair, comme si elles avaient des lettres de naturalité américaine dans leur poche ! Eh bien, selon Bellegarrigue, c’est le mérite incontestable de toutes les Américaines, sans aucune exception ! Les ayant étudiées tout en les admirant, il nous en donne le délicieux camée suivant, qui a l’inflexibilité et la plénitude d’une définition :

« Les Américaines — dit Bellegarrigue, page 8, — sont des femmes vivant en contemplation d’elles-mêmes, dédaignant les hommes et adorant la monnaie (toujours la monnaie). » Et pour être mieux compris, pour mieux faire briller le diamant de sa découverte psychologique, le foudroyant moraliste ajoute à la page 9, après avoir froncé son terrible front de penseur : « La sensibilité étant inhérente au cœur humain, les Américaines ne l’ont détournée des objets auxquels l’appliquent ordinairement les femmes d’Europe que pour se l’approprier, ce qui {p. 100}revient à dire (bien obligé, nous avions entendu !) qu’au lieu d’aimer extérieurement, elles concentrent leur affection dans elles-mêmes et se l’adjugent exclusivement, s’habituant, en femmes bien avisées et rigoureusement justes, à ne voir dans l’homme qu’un élément de rentes. » Nous ne savons pas si le portrait est ressemblant, mais élément de rentes est bien joli ! et nous pouvons toujours admirer ce coup de pinceau. Seulement, si peu Américain que nous soyons, nous ne voudrions pas outrager les femmes d’Amérique d’un pareil éloge.

En supposant que Bellegarrigue ne le couvre pas de l’obscurité de son nom, il serait curieux de savoir comment un tel éloge serait accepté par les femmes auxquelles on l’adresse, et par les hommes qui, d’ordinaire, les font respecter. Ces hommes eux-mêmes l’accepteront-ils pour leur propre compte ?… Souffriront-ils patiemment qu’on les pose dans le monde et dans les sentiments de leurs femmes comme de simples éléments de rentes, eux si vite cabrés autrefois pour une observation de mistress Trollope ou une plaisanterie de Charles Dickens ? Et s’ils le souffrent, ils sont donc devenus d’un bien excellent caractère ? Quant à nous autres Européens, nous leur serions encore inférieurs en ceci… Vieilles momies qui avons du cœur, et qui voulons que nos femmes en aient, nous n’accepterions pas l’insolent éloge offert à l’Amérique. À part le fond des choses, qui, selon nos ridicules et {p. 101}chers préjugés, déshonore une nation dont on ose les dire, nous ne voudrions pas, même pour la forme, du panégyrique de Bellegarrigue, fût-il une flatterie ! Nous ne voudrions pas sentir, même de loin, la caresse de cette affreuse amabilité !

En effet, son admiration a des manières tellement ingénieuses de se traduire et de s’affirmer, que très souvent on se demande, en le lisant, si l’homme qui a écrit de telles pages, qui brûle un encens de ce fumet pour la plus grande gloire des dames américaines, s’entend lui-même, ou s’il ne serait pas plutôt un mystificateur de premier ordre, un ironique profond, un Masque-de-Fer d’ironie, comme on a prétendu que l’avait été Machiavel-le-Sphinx quand il écrivit la tactique de la Tyrannie. Mais cette hauteur de raillerie impénétrable et glacée ne tenterait qu’un esprit grandiose, et, il faut bien l’avouer, la vulgarité abaissée de l’expression, le style, enfin, cette voix qui trahit un homme quand il aurait tous les déguisements autour de sa pensée, attestent assez haut que Bellegarrigue est sérieux, qu’il est naïf dans sa dégradante apothéose. Il est de bonne foi comme un peintre qui verrait et peindrait les objets à la renverse, et qui soutiendrait qu’ils sont d’aplomb et à leur place ; car c’est ainsi que, dans tout le cours de son livre, il ne manque pas de procéder.

Voyez plutôt ! les preuves abondent. Dès le début de ce livre inouï, l’auteur, pour honorer les Américaines, {p. 102}se met tranquillement à les comparer à ces misérables prostituées de France, dont la lâcheté de nos mœurs a cru voiler élégamment l’ignominie en les appelant des lorettes : « Ce type, chez nous (la lorette), — dit-il, aux pages 8 et 9, — n’est que le modèle d’une catégorie féminine. Il n’exprime qu’une classe et ne représente qu’un parti, parti brillant, à la vérité, plein d’audace et affranchi de préjugés, mais auquel le sexe, en général, ne veut pas être assimilé. Moins scrupuleuses, les Américaines ont accepté le type à titre universel, et c’est pour cela que j’en fais ici une propriété nationale de cet excentrique pays… » Et il ajoute, pour l’apaisement d’un scrupule : « Je ne veux pas dire que les Américaines répugnent au mariage et, occupant le côté officieux de la vie civile, se livrent par profession à l’exploitation de l’homme et changent en rapports de contrebande les relations légitimes des sexes… mais j’avoue que le divorce, sous le régime duquel elles vivent, peut, aux yeux de bien des gens, ressembler aux inconstances des Américaines de Paris… » Et, de fait, il a raison ; elles ont le divorce, les Américaines d’Amérique ! Le divorce, que Bellegarrigue, dans son style mécanique, appelle un mariage à soupape, pour l’opposer au mariage en cul-de-sac, ainsi qu’il nomme ignoblement la sainte indissolubilité du mariage contracté, en vue des enfants, pour l’éternité, devant Dieu.

Et ce n’est que le début, cela, de toutes les {p. 103}admirations étranges dont le livre est plein, de ces admirations qui, pour nous, Européens, semblent s’exclure ou se suicider. Être des lorettes du mariage à soupape ou du concubinage légalisé, voilà, pour Bellegarrigue, l’honneur des femmes américaines. Voici pour les hommes, à présent ! La gloire et la force du peuple américain, c’est la bâtardise : « La transplantation des races européennes — dit-il, l’anti-Européen, — a eu pour premier effet sinon de dissoudre entièrement, au moins d’affaiblir le principe de la famille. » Et plus bas, devenant plus explicite, il ajoute : « Le passage de l’Européen outre-mer a toujours eu pour cause une protestation contre l’autorité paternelle, une déclaration d’indépendance individuelle, une sorte d’assimilation à l’état de bâtardise. » Et le singulier penseur, qui lit l’histoire les yeux retournés, non seulement ne voit pas les conséquences éloignées du vice originel de l’Amérique, mais, lui qui parle tant de réalité, il ne voit pas même les réalités présentes ; car, à l’heure qu’il est, tout le monde sait, sans avoir eu besoin d’aller en Amérique, que le peuple américain est un peu gêné en ce moment par son heureuse bâtardise ; que la question de l’indigénat est une des plus grosses questions qui aient jamais été agitées dans les États de l’Union, et que cette question n’est pas autre chose que la nécessité — sous peine de dissolution complète — de se faire une espèce de légitimité contre l’envahissement {p. 104}croissant de toutes les bâtardises de l’Europe, contre le flot montant des immondices qu’elle rejette ! Les Américains, que Bellegarrigue a des manières très particulières à lui d’adorer, ne pensent donc pas, sur ce qui fait leur force et leur gloire, comme leur audacieux et compromettant panégyriste. Il est douteux aussi — du moins, nous le croyons, — qu’ils admettent sans un modeste embarras la conclusion, logiquement très bonne, mais historiquement suspecte, que Bellegarrigue sait tirer de cette absence de la famille aux États-Unis : « L’autorité paternelle — dit-il — ayant abdiqué en Amérique, sinon en totalité, du moins en grande partie, il est arrivé que la famille n’y existe pas… et que l’extrême civilisation autorise les mœurs à ressaisir la simplicité de l’état sauvage. »

Mais cet éloge, une fois jeté en passant, des Américains, qui ne sont pas l’objet spécial du livre, l’auteur revient aux femmes d’Amérique ; car sans la femme, nous dit-il avec une galanterie vraiment philosophique, la masculinité ne serait pas ! et dans cette absence féconde et bienfaisante de la famille, il nous montre ce qui la remplace avec une si grande supériorité. Ce sont des maisons d’éducation gigantesques, où les élèves, en dehors des classes, jouissent d’une liberté illimitée. Le grand moraliste américain appelle cela : « Apprendre la vie ! Dans de pareils établissements, — ajoute-t-il, page 19, avec une délicatesse bien touchante, — les jeunes misses ont des chances pour ne {p. 105}pas s’ennuyer. D’autres diraient pour se corrompre ; mais ce dernier mot manque de sens moral en Amérique. »

Or, dans ces maisons où l’on ne s’ennuie pas, et que Bellegarrigue appelle des maisons d’éducation précisément parce que l’éducation — l’instruction du cœur — y est nulle, on traite le cerveau des jeunes filles comme un cerveau d’homme. On le bourre de toutes les connaissances positives qui mettent leur plomb sur les ailes fragiles de l’imagination et de la Rêverie, et c’est ainsi qu’on fait de ces jeunes filles les ravissants monstres d’orgueil et d’égoïsme matériel qui, à dix-huit ans, ne voient plus dans l’homme — dans l’homme, qu’on a la bêtise d’aimer en Europe, — autre chose « qu’un fait monnayé dont la valeur est nulle, s’il ne s’agit pas de la mettre en portefeuille (page 65). » Il est vrai que, pour le penseur vigoureux auquel nous avons affaire aujourd’hui, l’Orgueil est la plus haute des vertus, et l’Égoïsme matériel la plus haute des intelligences. Comme vous le voyez, de telles affirmations ressemblent à une gageure, et à une gageure qui n’a pas coûté de grandes entorses de cerveau au triste esprit qui l’a risquée ! Il a suffi de prendre le contrepied de tout ce qui est admis et salué comme la vérité dans le monde, depuis qu’il existe, et le tour qu’on voulait faire a été fait.

Nous pourrions multiplier les citations du livre, mais nous pensons que nous en avons dit suffisamment et que le lecteur en a assez, de cette pensée et de ce {p. 106}style. Bellegarrigue, qui, certes ! n’a rien de commun avec Alcibiade, semble, comme Alcibiade, avoir voulu couper la queue de son chien dans son petit livre à outrance sur les Femmes d’Amérique. Mais son chien se moque de lui ; sa queue frétille. Un vieux paradoxe n’est plus un paradoxe Bellegarrigue a raté l’originalité qu’il visait. On le connaît. On l’a déjà vu. C’est un homme foule. Il est vulgaire comme un passant, et un passant déjà passé, car son livre est de 1853. Et qui en a parlé ?… Personne. Le peintre des Femmes d’Amérique est tout simplement un homme qui a lu Rousseau, qui traduit l’Émile dans un français… américain… qui, la main sur le cœur, l’honnête homme ! affirme l’excellence de la nature humaine, qui pense que toute direction morale comme tout gouvernement politique est un abus, et que l’adoration de l’homme par l’homme, ou de la femme par la femme, et la satisfaction de tous les besoins, n’importe à quel prix ! est le seul but raisonnable de la vie. C’est un de ces esprits qui croient que le nombre fait la loi morale : « La vertu, — dit-il à la page 16, — la vertu se compose de tous les vices autorisés. » Un pareil homme est depuis longtemps usé sur toutes ses faces. Il porte les noms de tous les matérialistes du xviiie siècle et de tous les panthéistes du xixe. Il s’appelle légion. Il a appliqué plus ou moins légèrement des idées faites à l’Amérique et à ses femmes, mais, lui qui parle de l’individualité, de sa grandeur et de ses droits, avec l’orgueil ivre de {p. 107}l’eau qu’il a troublée, on cherche en vain celle de son esprit… on ne la trouve pas !

Et nous avons dit : légèrement. Comment, eux, les Américains, diront-ils ?… Leur nouvel historienne nous fait point l’effet d’un cerveau de taille à inventer un monde ; mais on dirait pourtant qu’il a ce genre d’invention qui s’appelle hâblerie dans le vocabulaire des voyageurs. C’est peut-être là un faux semblant ; mais, si les faits qu’il rapporte sont tous vrais, il en ébranle un peu la vérité par les conclusions qu’il en tire. Qu’on nous permette encore cette dernière citation ! « L’orgueil de l’Américain, cette vertu suprême, est si grand qu’il n’est plus vulnérable ni à la louange ni à l’injure… » — (Et ; par parenthèse, tant mieux pour Bellegarrigue ! si on lit son livre en Amérique.) — Or, pour montrer à quel point cet orgueil est stoïquement invulnérable, il nous raconte une éloquente anecdote, dans laquelle il ne casse pas la cuisse d’Épictète, mais crache un jour par inadvertance sur un Américain qui passait, et qui ne se retourna même pas. « J’admirai — dit-il — dans ce simple détail, dans cette indifférence profonde, toute la superbe résumée de ce grand peuple. » Et, cependant, malgré l’anecdote, que nous acceptons parce que nous sommes trop Européen pour ne pas être poli, ce grand peuple, indifférent et superbe, n’est pas si bien encore pétrifié par l’orgueil qu’il ne pratique le terrible duel au fusil et qu’il ne se boxe dans {p. 108}ses assemblées législatives, ou ne s’y tire des coups de pistolet à bout portant !

Mais qu’importe, du reste ? Nous n’avons nullement à défendre l’Amérique contre l’étrange fanatisme de son peintre… Qu’ils s’arrangent entre eux ! Seulement, nous ne craignons pas d’affirmer que si les choses, les hommes, et particulièrement les femmes, sont en Amérique ce que Bellegarrigue les représente, c’est le plus abominable pays qui ait jamais existé. Nous savions bien, comme tout le monde, que c’est le pays de la matière, du travail, du négoce, de l’industrie, une forge d’enragés Cyclopes, mais nous savions aussi que dans sa limaille de fer et sa poussière de charbon il poussait de temps en temps un écrivain, un poète, un rêveur, une jeune fille qui n’était pas miss Martineau. Aujourd’hui, s’il faut s’en rapporter à ce voyageur, qui traite familièrement les poètes de détraqués, il n’est plus rien de tout cela, ou, si cette terre du Progrès, de la Raison positive et de l’Argent, s’oublie encore à produire de ces choses misérables et charmantes, si elle a encore de ces distractions, tout fait espérer que sous peu le progrès l’emportera, et qu’elle marchera à l’accomplissement de la seule mission qu’il y ait pour l’humanité sur la terre : « Faire des écus et les employer à en faire d’autres, pour que la femme, cette lorette du concubinage légalisé, les dépense ! » Telle est, selon Bellegarrigue, la destination de l’homme fait à l’image de Dieu. En Europe, ceci s’appellerait du {p. 109}cynisme. Nous avons parlé de Diogène, mais que disions-nous ? Diogène est un spiritualiste ; il n’avait pas pour la matière et ses jouissances les goûts hardis de Bellegarrigue, dont l’unique mesure intellectuelle et morale est l’argent, et dont l’épouvantable théorie nous donnerait le droit de le mépriser lui-même s’il n’est pas, à cette heure, riche comme un nabab.

Quant aux Américains, que depuis longtemps les philosophes de l’École radicale s’obstinent à regarder comme le peuple de l’avenir qui doit renouveler tous les autres, s’ils sont peints ressemblants dans ce livre scandaleux, écrit à leur gloire, l’Europe peut être bien tranquille. Elle peut ne pas rougir d’elle-même en les regardant, et affronter la rivalité. Ce n’est pas avec de tel sang qu’on rajeunira ses vieilles veines Des penseurs malappris, confondant la vitalité morale d’un peuple avec la nouveauté de ses institutions politiques, nous parlent sans cesse de la jeunesse des Américains, comme s’ils n’étaient pas aussi vieux que nous, — comme si la décrépitude européenne ils ne l’avaient pas emportée, ces fils de vieillards, en quittant le sol de leurs pères ! Est-ce que, d’ailleurs, leur foi en l’argent, leur amour de l’argent, pour lequel on les exalte, n’est pas une passion de vieillard ? Est-ce enfin avec ce matérialisme effréné qu’on peut ranimer des peuples, mourants — comme meurent toujours les peuples ! — de Matérialisme ?

« Quand le colossal et terrible matérialisme romain {p. 110}se fut développé dans l’empire, — dit un écrivain qui n’est pas suspect, Henri Heine, — il y eut une réaction nécessaire et bienfaisante du dogme chrétien. » Et le Spiritualisme sauva le monde ! Que si les Américains, malgré leur activité et leur énorme génie industriel, ne sont pourtant que les matérialistes immondes, les insolents et orgueilleux gagneurs d’argent de Bellegarrigue, ils ne sont ni ne valent les Barbares ; car les Barbares étaient, eux ! vraiment des peuples jeunes, chez lesquels ce qui sauve les peuples en les régénérant, la Spiritualité, débordait !

La Bruyère §

Caractères de La Bruyère. Notes d’Adrien Destailleur.

I §

{p. 111}Les réimpressions d’anciens livres se sont multipliées, et nous avons des premiers applaudi à cette initiative de la librairie intelligente. Ce mouvement rétrospectif, reconnaissant, réfléchi, qui nous fait revenir sur de grandes œuvres éclatantes ou replacer dans une juste lumière des ouvrages oubliés ou méconnus, doit être d’autant plus encouragé par la Critique qu’il n’est pas dans la nature du Génie français, lequel, en toutes choses, se porte en avant avec sa proverbiale furie, et mêle si joliment l’ingratitude à ses distributions de gloire.

Ceux qui aiment les livres le savent seuls. En France, {p. 112}le nombre est infiniment plus grand qu’on ne croit des ouvrages épuisés, très dignes pourtant d’avoir leur place au soleil des bibliothèques, et dont les Allemands, par exemple, s’ils les avaient dans leur littérature, n’auraient pas manqué de faire des éditions de toute espèce. Il est vrai que les Allemands sont des Allemands, — un peuple de rêveurs, — tandis que nous sommes des hommes d’affaires. Par suite donc d’affaires, comme dit le vieux Turnpenny dans Walter Scott, nos réimpressions n’ont été jusqu’à ce jour que des réimpressions purement ou impurement mercantiles, s’adressant à l’esprit de parti et aux passions les moins littéraires du public. Pendant des années (et combien d’années, bon Dieu !), on n’a guère réédité que Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Mirabeau l’orateur, et tous les sophistes du xviiie siècle, parce que nous étions devant ce siècle-là et ses petits grands hommes dans la position d’Alberoni devant le duc de Vendôme. Aujourd’hui, un mouvement se produit, faible encore, il est vrai, mais qu’on serait heureux de voir s’animer, et ce mouvement semble se manifester en dehors de toute espèce de préoccupation qui ne serait pas l’intérêt et la curiosité littéraires. C’est là un progrès auquel il faut prendre garde, et que la Critique, pour que la Spéculation n’en abuse pas, doit attentivement surveiller.

Commençons par rendre justice à tout le monde. La maison Jannet s’est surtout distinguée dans ce {p. 113}progrès de la librairie que nous venons de signaler ; elle a eu la première l’heureuse idée de renouveler la forme si connue et si estimée des Elzévirs. Enhardie par le succès de sa tentative, elle nous promet, en ce moment, toute une bibliothèque elzévirienne. Nous verrons comme elle la composera. Mais, en attendant ses publications ultérieures, voici un ouvrage qu’elle offre au public, marqué du caractère qui provoque la réimpression et la justifie : Les Caractères de La Bruyère14, d’une grande gloire acquise.

II §

La Bruyère est une des réputations les moins contestées, les plus limpides, les plus facilement étendues qui se soient jamais déployées dans le ciel orageux de la célébrité. Sa place dans l’histoire littéraire est une place bleue, — du plus bel azur, lumineux et inaltérable. Pour employer une de ses expressions en parlant de la gloire, la sienne, en paraissant et en s’étendant, ne fit aucun remue-ménage. C’était un homme probe et cultivé, de naissance médiocre, mais de mœurs élevées, placé par la fortune de son génie en dehors de toutes les prétentions {p. 114}et de toutes les passions de son temps, ayant le pied, — un pied digne du talon rouge, — et l’œil, — un œil capable de tout embrasser, — dans les deux sociétés qu’on nommait alors la cour et la ville, et que sa vocation était d’observer et de reproduire. Si nous consultons les mémoires de son temps, qui n’en parlent pas assez, ce grand Spectateur ne se mêla guères à l’action de son époque, et voilà pourquoi il la vit si bien ! Il y jouissait du loisir et de la dignité qui doublent les forces de la vie et de la pensée. Rien ne fit trembler dans sa main et ne ternit sous sa paupière le pur cristal de la lorgnette qu’il promenait sur tous les étages de cette grande salle de spectacle qu’on appelle le monde, et quand, de son encoignure, il se prit tout à coup à dire ce qu’il voyait, de cette belle voix d’or qui ressemble à la voix de Montaigne, mais sans ses fêlures et ses quintes, nulle des clameurs que soulève d’ordinaire la beauté d’organe du génie ne couvrit cette magnifique voix d’une si pleine et si merveilleuse résonnance ! On l’écouta et on l’entendit.

Deux ou trois sots, que le sort lui devait bien pour adversaires, et qu’il châtia, en passant, de sa noble plume, comme l’aigle secoue de sa grande aile les crottes tombées de l’escarbot sur la robe de Jupiter, constituèrent tous les malheurs de ce favori de la gloire, qui, avec deux volumes à peine, et mourant à quarante ans, honoré comme s’il ne le méritait pas, s’établissait, avec la sereine majesté d’un grand homme {p. 115}qui rentre dans sa demeure après sa journée, dans la plus solide et la plus tranquille immortalité.

Tel fut La Bruyère et sa destinée. Son mérite apparut à tous les esprits tellement incontestable que, de peur d’avoir l’air de le contester, on ne le juge même pas. On ne se demanda point si l’observateur l’emportait en lui sur le peintre, si le penseur était au-dessous ou au-dessus de l’écrivain. On ne vanna pas tout ce grain, qui était des perles. On dit de partout : « Voilà un grand moraliste, voilà un adorable écrivain ! » Et on adora. Le style, un style unique de trait, de tour et de mouvement, — le style, cette magie d’Alcine et d’Armide ! — frappait et refrappait, de sa baguette de fée enchanteresse, sur nos fronts charmés, et nous aveuglait de ces coups délicieux qu’on aime… Mais nous osons écrire qu’il nous aveuglait ! Seul, Boileau, chagrin et chagrinant, avait dit de ce style que La Bruyère, en écrivant ses Caractères, s’était épargné ce qu’il y a de plus difficile, — la peine des transitions. Mais un juge plus fort que Boileau avait répondu : « Oui ! mais il s’en est donné une autre, celle des aggroupements. Or, pour la transition, un seul rapport suffit ; mais pour l’agrégation, il en faut mille ; car il faut une convenance naturelle, profonde et complète. » Ainsi défendu, quoiqu’il n’eut pas besoin de défense, La Bruyère, accepté et magnifié à tous les titres de moraliste, de philosophe, d’observateur et d’écrivain, {p. 116}manquait de cette page de critique qui épure la gloire d’un homme en la passant au feu d’un ferme regard, car dans la gloire, dans ce lacryma-christi de la gloire, telle que les hommes la font et la versent, il y a encore des choses qu’il faut rejeter du verre, — pour que l’ivresse en soit divine !

Or, c’était cette page de critique souveraine, qui manque toujours sur La Bruyère, que nous attendions à la tête d’une nouvelle édition de ses œuvres. Nous pensions et nous espérions que l’on sortirait de l’éloge confus et de la petite explication à ras de terre, pour pénétrer dans cette haute valeur intellectuelle, dans le mystère de ce talent, et pour nous le faire bien comprendre ; Adrien Destailleur semblait un commentateur digne de La Bruyère. Il avait pendant neuf ans (nous disait-on) étudié amoureusement les beautés de cet écrivain et cohabité avec son génie. Nous nous disions qu’il aurait l’admiration révélatrice et féconde, et qu’il sortirait de la tourbe des gens d’esprit qui ont commenté, chacun à son tour, La Bruyère, et qui se sont efforcés — qu’on nous passe le mot en faveur de sa vérité ! — de mettre leur grain de sel sur la queue de cet aigle d’intelligence, qu’on ne comprend pas plus aisément, par un tel procédé, que les enfants ne prennent de moineaux.

Eh bien, nous l’écrivons avec le sentiment du regret, notre espérance a été trompée ! Adrien Destailleur a un mérite trop modeste ou une admiration trop {p. 117}timide. Nous avons certainement beaucoup d’estime pour l’homme qui passe neuf ans de sa vie — une année de moins que pour prendre Troie — à purifier le texte imprimé d’un grand écrivain, à lui ôter, avec une loupe pour les voir mieux, ses plus imperceptibles grains de poussière, et à le rétablir dans toute la force et dans toute la beauté de ses points et de ses virgules ; mais il nous reste dans l’âme encore beaucoup d’estime que nous lui aurions offerte, et avec quel élan ! si, à tous les travaux inspirés par sa fervente piété d’éditeur, il en avait joint un autre, moins microscopique, et s’il nous eût donné la mesure juste de son La Bruyère. Pour cela, il eût fallu oser une biographie intellectuelle, et ne pas suspendre à la tête de son édition ce vieux morceau de tapisserie académique, ouvrage oublié du bonhomme Suard ! Il eût fallu entrer dans le vif de ce talent, bien plus senti qu’il n’est jugé, caractériser ce prestigieux écrivain, le plus piquant du xviie siècle, qui, à force de style, s’est fait croire un grand moraliste, quoique son observation aille plus au costume qu’à la personne, à la convention sociale qu’au tréfonds de la nature humaine, — en cela inférieur à La Rochefoucauld, qui n’a pas tout dit non plus, mais qui a vu plus loin que La Bruyère dans la misère constitutive de l’homme, et, comme le Pouilleux de Murillo, a mieux écrasé notre vermine au soleil. Quand, au xixe siècle, on réédite et l’on commente les Caractères {p. 118}de La Bruyère, après les gens de goût, cette race de lilliputiens littéraires, après Coste, Suard, Auger, madame de Genlis, il est exigé par la Critique du xixe siècle, cette Critique qui s’élève jusqu’aux idées par l’expression et jusqu’à l’homme par les idées, de creuser plus avant que des remarques grammaticales et des appréciations de Le Batteux. Quoique Destailleur ait le sentiment fort juste des beautés de détail de son auteur, nous sommes sûr qu’il pouvait, en s’abandonnant à une admiration plus courageuse, trouver mieux, pour les mettre en saillie, que des interjections qui ressemblent à des étiquettes, que les parfait ! de Prudhomme, et les pro-di-gi-eux ! du pauvre Dominus Sampson.

Ainsi, qu’il nous permette de le lui dire en toute bienveillance, les notes historiques et littéraires dont Destailleur a accompagné son édition sont insuffisantes, autant pour lui, commentateur, que pour l’auteur, qui méritait bien cette rampe allumée d’un commentaire et qui n’en craignait pas le jour hardi, à pleins bords et à fond. Reste, pour l’honneur de cette édition soignée, nous le reconnaissons, par le côté de l’orthographe, de la ponctuation et de la langue, le texte même, qui a été filtré, goutte par goutte, avec un grand soin. Une lettre de la Bruyère, retrouvée par Destailleur, ajoute son intérêt à cette réimpression et montre à quel point le fidèle annotateur a poussé l’investigation ; car de tous les hommes peut-être qui {p. 119}tiennent une grande place dans les chroniques de l’Esprit humain, La Bruyère est celui qui a le moins laissé transpirer sa vie. Excepté son livre, rien ne reste de cet homme, qui eut un cœur pourtant, une humeur, un tempérament, une existence à la façon des autres hommes, et qui n’apparaît dans l’histoire que comme un grand esprit impersonnel, un observateur qui s’efface dans l’intérêt de son observation, et qui provoque d’autant plus la curiosité qu’il la désespère.

Oui ! la personnalité des hommes ! On ne sait pas assez à quel point elle importe dans l’étude de leurs œuvres et dans le jeu de leurs facultés. Voltaire, ce singe de Satan, qui a brisé le miroir de la Vérité en mille miettes, a dit avec son ineffable superficialité que la vie des hommes de génie n’est jamais que dans leurs écrits, et de bons esprits ont accepté cela comme un axiome. Voltaire n’est rien de plus que le maréchal de Richelieu de la littérature, et ceux qui l’admirent le jugent comme les femmes, à qui il avait fait perdre la tête, jugeaient le maréchal de Richelieu. Destailleur, qui est un esprit distingué et juste, s’est-il rappelé le mot de Voltaire, ou l’aurait-il subi, non seulement en passant aussi vite qu’il l’a fait sur la personnalité de son auteur, dont il ne nous dit que ce que dit l’histoire, mais en négligeant de nous donner la clef de ses divers Caractères, sortis, tous, de l’étude de quelque personnalité ? « Nous ne faisons pas — dit-il — plus de {p. 120}cas qu’Auger (voilà à quoi sert l’autorité de ce qu’on appelle un homme de goût !) de cette clef systématique… Néanmoins, — ajoute-t-il avec un retour de bon sens, — il n’est pas sans intérêt de connaître les interprétations de l’époque… » Assurément, ce n’est pas sans intérêt ! car c’est là l’intérêt suprême.

Nous n’avons besoin d’aucun commentateur, d’aucun savant, d’aucun scoliaste, pour savoir ce qu’il y a d’humain et d’universel dans les Caractères de La Bruyère. Cette vérité-là est comme le soleil. Mais nous avons besoin, nous qui voulons connaître et les procédés de composition des hommes de génie, et l’action de leur esprit sur leur société, et la réaction de leur société sur leur esprit, nous avons besoin qu’on nous dévoile le secret de leurs inspirations et la variété de leurs sources. L’embryogénie littéraire est une des branches de la Critique, lorsque la Critique est profonde. « Lors donc — continue Destailleur — qu’il s’agira de personnages connus et historiques, de faits ou de détails de quelque importance (comme si tout n’était pas important dans la question !), nous donnerons des explications et des éclaircissements… » Et, de fait, il en donne alors, mais encore, selon nous, d’une façon beaucoup trop rapide ; car, en n’appuyant pas sur cette partie de son sujet, il manque la critique et il manque l’histoire, et, comme dit l’expression pittoresque et vulgaire, il reste assis par terre entre deux selles, le commentateur !

{p. 121}En vérité, nous en sommes désolé ! Avec un peu de hardiesse, un peu de confiance dans un esprit qu’il n’a pas assez tiré des brassières des La Harpe, des Auger et des d’Olivet, et qui aurait pu très bien se mouvoir tout seul, Destailleur nous aurait donné un commentaire qui aurait valu par le renseignement ce que son édition vaut par la correction du texte et l’exactitude méthodique des tables, et sa publication n’eût rien laissé à désirer. C’eût été excellent. Malheureusement, il a succombé par deux qualités charmantes, qui sont presque des vertus : le respect de ses prédécesseurs et la modestie. Horace Walpole disait un jour : « Si je suis quelquefois modeste, ce n’est que par excès d’ambition. » Certes ! ce n’est pas ainsi que l’a été Destailleur. Il l’a été plutôt par excès de timidité, de goût et même de pruderie. En effet, dans ses appréciations littéraires et grammaticales, tracées du bout des doigts et de la plume, dans ces petites notes qui sont de véritables épluchettes, il se montre souvent fort collet-monté, et un fait que nous citerons donnera mieux l’idée de la portée de ce commentateur que tout ce que nous pourrions ajouter : « Parler et offenser — dit quelque part La Bruyère — est pour de certaines gens absolument la même chose. Ils sont piquants et amers. Leur style est mêlé de fiel et d’absinthe. La raillerie, l’injure, l’insulte, leur découlent des lèvres comme leur salive. » Salive est de trop, selon Destailleur. Il est évident que ce {p. 122}mot-là le choque comme une malpropreté. C’est là, sans doute une délicatesse… mais il est évident aussi que des délicats de cette espèce ne sont pas faits pour traiter largement un mâle sujet littéraire et nous l’ouvrir jusqu’aux entrailles ; il est évident qu’ils n’ont pas été créés et mis au monde pour ne rien comprendre aux énergiques trivialités des grands écrivains, et qu’il leur faut renoncer à écrire la biographie intellectuelle du Génie, aussi bien qu’à peigner, la crinière des lions !

Laïs de Corinthe et Ninon de Lenclos §

A. Debay, Laïs de Corinthe (d’après un manuscrit grec) et Ninon de Lenclos.

I §

{p. 123}Dans la préface, d’un ton fort sérieux, qui précède le livre intitulé Laïs de Corinthe et Ninon de Lenclos15, Debay nous apprend qu’il habitait la Grèce en 1828, et que de 1828 à 1834 il avait visité avec fruit toutes les ruines du Péloponèse. Or, en supposant qu’il n’eût que dix-huit ans alors, il n’aurait eu guères moins de quarante-quatre ans en écrivant son livre. C’est l’âge de la maturité. À quarante-quatre ans, le regard est ferme et doit avoir toute sa portée. On a {p. 124}trouvé le néant au fond de tant de choses, que les ivresses sont difficiles… À cet âge tristement viril, quand on parle de courtisanes, quand on se tache les doigts à cette poussière légère que toute la sainteté de la mort ne peut sauver des profanations de la vie, il faut le faire en moraliste et en observateur, non pour glorifier des mémoires trop heureuses, selon nous, de couler à fond dans l’oubli, mais pour prendre le niveau moral d’un pays ou d’une époque et mesurer le vice de tout le monde à la taille de celles qui l’ont inspiré. Laïs, Phryné, Ninon de Lenclos, Henriette Wilson, lady Hamilton, toutes les célèbres courtisanes qui ont fait boire les grands hommes ou les sots de leur temps dans cet abreuvoir de bêtes à cornes qu’on appelle la coupe de Circé, peuvent donc venir individuellement et tour à tour se ranger sous un regard grave, mais à la condition que ce regard, après s’être abaissé sur elles, saura se relever ! C’est une manière comme une autre d’écrire l’histoire des mœurs et des influences, que de tracer la biographie des courtisanes qui ont trouvé une espèce de gloire dans leur infamie. Seulement, si les juges amoureux sont ridicules et bien près d’être corrompus, que dire des historiens chez lesquels la momie déterrée du Vice suffit, pour troubler la raison ?…

Hélas ! ce que l’on peut en dire, devrons-nous le dire de Debay ? Debay n’est point un moraliste, et, comme on ne se fait pas, à soi-même, ses propres {p. 125}facultés, nous n’avons pas plus à l’en blâmer qu’à l’en absoudre ; mais nous avons cherché vainement dans son livre le sentiment moral dont personne n’est dispensé. Il ne s’en doute même pas. C’est un sensualiste naïf qui ne se préoccupe que de la forme, un païen parfaitement digne d’une époque qui a toutes les aberrations de la Renaissance sans leur excuse, s’il y en a… Debay ne voit dans le monde que la femme, et dans la femme que sa beauté matérielle. Il a consacré toute sa vie et toutes les forces de sa pensée à cet imposant et profond sujet de méditations. On a de lui beaucoup de livres, qu’il appelle avec assez de fatuité et de rengorgement les classiques du boudoir. Ces livres, qui doivent être l’admiration des coiffeurs et des modistes, portent des titres comme les suivants : L’Hygiène et le perfectionnement de la beauté humaine. — Les Parfums et les Fleurs, comme auxiliaires de la beauté. — L’Hygiène des mains, de la poitrine et de la taille. Et nous ne citons pas beaucoup d’autres traités du même agrément et de la même importance, car Debay est le colonel Amoros de la beauté humaine en littérature ! S’il s’en était tenu à des productions aussi spéciales et aussi techniques, il est bien probable que nous n’eussions jamais parlé de lui ; mais cette fois il vient à nous par Laïs et Ninon, c’est-à-dire par l’histoire, et, dans un temps où les plus honnêtes femmes vont rêver aux dramatiques apothéoses des Dames aux camélias, il est peut-être bon de dire un mot des {p. 126}grandes courtisanes, remises avec tant d’admiration en lumière, pour dégoûter des petites qui y sont. On juge bien les laquais par les maîtres, et les maîtres par les laquais !

II §

Il est vrai que des deux séductrices dont Debay s’est fait encore plus le poète que l’historien, une seule est parfaitement connue, Ninon de Lenclos. Laïs, comme toutes les courtisanes grecques qui ont laissé leur nom aux imaginations libertines de la postérité, — Phryné, Rhodope, Thaïs, Aspasie, Callixène, — Laïs n’est guère qu’un nom, une renommée, une fumée vague, qu’aucune recherche, aucune histoire, ne parviendront à condenser. Une des raisons de cela a été déjà exprimée. Les Grecs — peuple tout extérieur — n’ont point laissé de mémoires, et leur individualité, qui ressemble à leurs statues, ne se voit qu’à la place publique et sous les draperies d’un art et d’un mensonge qui ne les abandonnent jamais. Un homme plus savant sur la Grèce que Debay, malgré son séjour dans le Péloponèse, et dont le talent a pour caractère distinctif une sagacité redoutable, Prosper Mérimée, a regretté quelque part, avec le sentiment d’une curiosité indigente et trompée, cette absence de {p. 127}mémoires, qui nous enlève d’un seul coup la moitié du monde grec sans espoir de la retrouver, et précisément la moitié dans laquelle se produisaient, en se variant, l’influence et l’action des courtisanes.

Pour obvier à cet inconvénient, qui frappe de stérilité la biographie que l’auteur du livre dont il est question voulait écrire, non pour Laïs elle-même, mais pour l’honneur de cette chose que Laïs représente dans le monde ancien et Ninon dans le monde moderne, et que nous ne savons comment nommer avec décence, Debay a découvert (nous ne dirons pas qu’il l’a inventé un manuscrit grec dont l’original, trouvé, dit-il, au couvent de Mégaspitron, et confié aux soins de Vietti le Polyglotte, a complètement disparu depuis la mort de ce savant. Ce précieux papyrus, qui était signé par Aristophane de Bysance, affirme bien une fois de plus une influence que personne ne conteste, mais il ne l’explique pas, et, nous disons plus, il ne pouvait pas l’expliquer. Les Grecs ne voient que l’effet produit ; le dedans des choses leur échappe. Ce romanesque manuscrit dont nous parle Debay, sans nous dire quelle en était la teneur, sans déterminer où commencent et où s’arrêtent les notions qu’il y a puisées, ne nous apprend que des faits déjà connus ou insignifiants, à l’aide desquels il est facile de composer une mosaïque de pièces de rapport, jointes ensemble par le procédé d’imagination, à présent vieilli et délaissé, de Barthélemy et de {p. 128}Wieland, mais dont il est impossible de tirer le détail intime qui nous illumine une figure, et nous la fait réellement comprendre en la ressuscitant devant nous.

En effet, qu’y a-t-il pour nous d’important et de nouveau dans cette enfance de Laïs, remarquée d’abord pour sa beauté et bientôt choisie pour modèle par le sculpteur Scopas, chez une nation où la sculpture était adorée ? Qu’y a-t-il d’intéressant et de surprenant dans les sacrifices de Laïs à Vénus Aphrodite et dans l’adoption de cette jeune fille par le vieil Eupatride Léontidès, que nous raconte Debay avec les airs d’un homme qui a découvert des merveilles et qui a un morceau de la toison des Argonautes dans sa poche ? Y a-t-il rien de plus naturel et de plus vulgaire que la position de Laïs quand elle eut hérité des grands biens de son Eupatride, et quand, riche, belle et courtisane, elle conviait à ses repas les hommes les plus célèbres de son temps et faisait bavarder, après boire, toutes ces pauvres sagesses, doublement enivrées ? Les soupers de mademoiselle Quinault, rapportés par Diderot, sont bien autrement spirituels que les soupers de Laïs, par Debay. Enfin, quoi de plus ordinaire, dans la vie des femmes comme Laïs, que la passion longtemps bravée et méprisée les saisissant tout à coup, quand la vieillesse, cet affreux cancer, vient dévorer la beauté dont elles furent si vaines ? Or, voilà tout ce que nous savons à peine de Laïs ; voilà l’énorme découverte dont, avec l’ombre de son manuscrit {p. 129}grec, l’ingénieux Debay se sert pour nous ouvrir cette vie, jusque-là fermée et impénétrable, pour nous éclairer cette domination d’une femme sans mœurs qui a régné sur son époque, et qui n’a pas dit son secret !

Et elle ne l’a pas dit seulement parce qu’elle n’a pas laissé de mémoires, mais pour une raison bien meilleure encore. Elle ne l’a pas dit, parce qu’il n’y en avait pas ! Le tort des écrivains qui, comme Debay, respectent et admirent les courtisanes, et se persuadent bonnement que les ronds de jambe de ces danseuses-là importent à la postérité, c’est de croire qu’elles subjuguent et entraînent les hommes en vertu d’une habileté quelconque, d’un don de l’esprit ou de l’âme uni à cette beauté du corps qui rend le triomphe si facile. L’illusion, c’est de s’imaginer qu’il doit y avoir dans ces femmes, abîmes de néant, un de ces grands mystères de charme comme on en rencontre parfois dans l’histoire du cœur humain. Ainsi Diane de Poitiers, qui fut aimée de deux générations, et avec une passion plus folle à la seconde qu’à la première ; ainsi madame de Maintenon, qui, sans jeunesse, inspira à Louis XIV blasé un amour durable, et fut plus forte dans ce cœur qui avait tout éprouvé que le spleen de la toute-puissance, sont des exemples éclatants de ce pouvoir étrange que les moralistes cherchent à expliquer, mais qui leur résiste et les étonne. Seulement, Diane de Poitiers malgré ses erreurs, {p. 130}madame de Maintenon malgré les calomnies, ne furent jamais des courtisanes. Des courtisanes comme Laïs la Corinthienne, une âme grecque plus légère que la huile de savon appendue au chalumeau d’un enfant, ou comme Ninon, la grande égoïste française dont le cœur fut une plaisanterie éternelle, n’ont point de ces replis où dort l’ensorcellement des âmes, et de ces ineffables manèges qui prennent les cœurs et ne les rendent plus.

Elles ne sont que la branche fleurie qui appelle l’oiseau, mais d’où il s’envole, et leur domination éphémère est beaucoup trop simple pour qu’on n’en déplace pas la cause… On la cherche vainement dans une existence qui ne pesa pas assez pour laisser des traces. Une fois que Dieu a ôté la chair et brisé ce jouet de la beauté corporelle, on ne trouve plus que le vide et l’inanité. La cendre interrogée reste muette. Le mot de l’énigme n’est pas là. Il n’y était pas davantage quand cette cendre palpitait d’une vie à laquelle venait s’attacher la flamme errante de nos désirs… Ici, ce qui fait le pouvoir, c’est la lâcheté des esclaves ! Les courtisanes tiennent leur empire d’une corruption qu’elles n’ont pas créée, mais qu’elles augmentent. Ce n’est pas plus compliqué que cela ! Le mot méprisant d’Oxenstiern : « On ne sait pas combien il faut peu de génie pour gouverner les hommes… » est bien plus vrai quand il s’agit de ces dominations inférieures que les femmes exercent sur nous. « Ôtez le père, — a dit {p. 131}suprêmement bien un moraliste religieux, — nous autres hommes, nous sommes tous des jeunes gens. » Il faut, en effet, tout le trouble de la jeunesse, pour ne pas s’apercevoir de l’immense bêtise qu’il y a au fond de ces empires qui ont des flatteurs et des poètes à des siècles de distance. Quelque éclat qu’ils aient jeté, c’est toujours le règne de la bête, quand la bête serait aussi spirituelle que Laïs l’était peu et que Ninon de Lenclos le paraît, sans l’être beaucoup davantage. Puisque de tels règnes ont des histoires, nous parlerons du plus long et du plus beau de tous peut-être. Ninon appartient à notre genre de civilisation. Nous touchons de la main le temps où elle vécut. Jamais tradition ne fut plus vivante. Qui peut le plus peut le moins : en jugeant Ninon nous aurons jugé Laïs, nous aurons jugé toutes les glorieuses prostituées dont les désordres paraissent à certaines gens des mérites et des grâces, et, par là, nous pourrons nous faire une idée de la pauvreté de ces idoles devant lesquelles toute une société n’a pas rougi de se mettre à genoux.

III §

Dans son livre sur Laïs et Ninon, Debay, qui tient à prendre la mesure phrénologique du petit front grec {p. 132}de la charmante Corinthienne, nous rapporte une foule de mots qui lui font l’effet, à lui, d’être supérieurs. Si ces mots ne sont pas apocryphes, ils prouvent que la courtisane fut aimée des Grecs comme madame de Talleyrand fut aimée de son mari : parce qu’elle lui reposait l’intelligence. Il est vrai que l’esprit tel que nous le concevons, nous autres modernes, était inconnu aux anciens, comme il est inconnu à l’Orient… Les mots de Laïs rapportés par Debay sont des lapalissades. Quant à Ninon, il est impossible de supposer que Debay ait eu la bonté d’ajouter ses puissances d’aperçu ou de rédaction à l’esprit de cette femme célèbre. Les mots de Ninon sont trop connus, ses lettres authentiques et les livres qui nous parlent d’elle ne sont point des manuscrits grecs, confiés à des savants qui meurent (peut-être du plaisir de les lire), et qui ne se retrouvent plus.

Nous savons donc ce qu’intellectuellement était Ninon, et, si nous la désenveloppons des adorations de son siècle, nous ne voyons rien dans cette femme qui justifie le bruit qu’elle a fait. Les mots qu’elle a dits ne dépassent jamais le joli de la légèreté. Il s’en dit de pareils vingt par soir dans les salons de Paris, qu’on ne songe pas même à citer au déjeuner du lendemain. On s’étonne qu’on puisse les relever chez une nation qui a des esprits sur place et argent comptant de la force de Rivarol, de Chamfort, de Voltaire, de Fontenelle, du prince de Ligne et de madame de Staël. Un {p. 133}grand artiste, qui écrivait, mais qui ne parlait pas, Chateaubriand, a écrit sur Ninon deux ou trois pages excellentes, dans lesquelles il lève, du bout de sa plume, ce falbala qui cache un squelette, avec le dédain de Charles Ier quand il toucha, de sa longue badine, la masse d’armes placée devant l’Orateur du Parlement. Désillusionné par la vie, l’auteur de Rancé a traité comme elle le méritait la grande Épicurienne du xviie siècle. Cette « probité d’honnête homme » dans une malhonnête femme ne lui a pas paru si sublime, et le trait du dépôt rendu, dont on nous rabat les oreilles, valoir la peine que toute une époque en parlât comme du Qu’il mourût des Horaces. Seulement, moins heureux dans tout ce qui tient à l’appréciation de l’intelligence qu’à l’appréciation de la moralité du caractère, Chateaubriand a trop consacré une réputation d’esprit dont il n’était pas juge ; car, dans ses Mémoires, on se rappelle comment il a traité Rivarol. L’esprit de conversation désorientait de ses feux et de ses éclats ce génie nonchalant et triste, qui broyait longtemps ses couleurs en silence. Les lettres de Ninon qu’il loue, agréables de ton, ne dominent en rien le ton général des hautes sociétés que voyait mademoiselle de Lenclos. Comme la plupart des femmes, elle réfléchissait son monde. Elle était le caméléon épistolaire de la société. « Il fallait — dit beaucoup trop vite Chateaubriand — qu’elle eût beaucoup d’esprit, pour que mesdames de la {p. 134}Suze, de Castelnau, de la Ferlé, de Sully, de Fiesque, de Lafayette, ne fissent aucune difficulté de la voir. » Le bel-esprit, qui n’est pas l’esprit, était le lien de ces compagnies qui parfilaient la langue et la galanterie à l’hôtel de Rambouillet. Or Ninon, femme de qualité d’ailleurs, était bel-esprit et vantée par les hommes qui se piquaient de beau langage. Elle était l’amie de Saint-Évremond, exilé qui remplissait tout de sa personne absente, philosophe qui prenait son égoïsme pour de la sagesse, et qui était bien digne de s’accointer à Ninon, plus égoïste que lui encore, espèce de Fontenelle en femme, qui cachait sa monstruosité morale sous cette beauté sans grandeur qui conseille aux hommes l’insolence.

Telle elle était, — rien de plus, — et ce fut suffisant pour lui constituer un empire auquel travaillèrent les hommes et les femmes : les hommes, vaniteux et sensuels, les femmes, curieuses, curieuses de voir cette maîtresse de tout le monde, et la regardant comme les sauvages regarderaient un beau fusil. Ce succès inouï qui dura près de cent ans, car Ninon régna plus longtemps que Louis XIV, est, selon moi, la plus terrible accusation que l’on puisse porter contre le grand siècle. Malgré les variétés de gloire et sous la pluie de ses rayons, il y a, dans le xviie siècle, des boues molles et tièdes, déposées là et croupissant depuis la Renaissance, et que le xviiie siècle se chargera de féconder. Ninon, pour qui sait observer, est une {p. 135}figure de la Renaissance attardée. Elle est païenne. Elle est incrédule. Elle est impie. Elle a jeté d’élégantes draperies sur sa conception. Et le siècle de Louis XIV, du grand Condé, de Bossuet, s’est incliné devant elle. On conçoit parfaitement l’adoration posthume du xviiie siècle pour Ninon, et que sur les autels qu’il a brisés il lui en ait élevé un. Elle lui avait légué Voltaire. Mais que mademoiselle de Lenclos ait été honorée dans son infamie par le siècle même de l’honneur, que cette déesse Raison, qui précéda les autres déesses de ce nom et de ces mœurs, soit allée de pair avec les plus illustres dames de la cour de la Convenance, que la prude madame de Sévigné en ait rêvé, que la comtesse de Sandwich l’ait recherchée, que la reine Christine ait voulu l’emmener à Rome comme son amie, que madame de Maintenon ait été liée avec elle, que Louis XIV ait eu la pensée de se la faire présenter, c’est là un de ces spectacles qui font croire à l’enivrement de tout le monde, mais le philtre qui a produit cette ivresse, ce n’est pas Ninon qui l’avait versé !

On dit que sur son lit de mort elle avoua qu’elle aimerait mieux mourir de la main du bourreau que de recommencer sa vie… cette vie que Debay a écrite et qu’il a transformée en apothéose. Nous sommes de son avis. Nous pensons comme elle. Mais il y a l’opinion de Debay contre nous deux !

Les Nièces de Mazarin §

Amédée Renée, Les nièces de Mazarin. Mœurs et caractères au xviiie siècle.

I §

{p. 137}Après la grande histoire, il y a la petite. Quand un grand homme a cessé de vivre, quand il est sorti de la phase historique qu’il a marquée de la double empreinte de son esprit et de son caractère, il laisse souvent après lui, et dans l’histoire même, quelques gouttes de son sang : — une famille, que la curiosité aime à étudier pour y retrouver les influences de sa gloire et de son génie ; car ceux qui croient le plus à la personnalité du mérite posent, malgré eux, la question de race à propos de tout, comme si c’était une fatalité ! Tous les grands hommes n’ont pas que des filles à la manière d’Épaminondas… Tous les grands {p. 138}ministres, même ceux qui furent cardinaux, ne sont pas des moines comme Ximénès et ne sombrent pas tout entiers sous leur cilice et dans la tombe, et il est intéressant de suivre, après eux, la destinée de ces familles au sein desquelles ils ont brillé, — dont ils étaient l’âme et la puissance ; il est intéressant d’apprendre comment se sont écartées et rompues ces racines, verticales et horizontales (comme dit un écrivain allemand), qui les attachaient à la terre ! C’est de l’histoire de second degré, qui ressemble à la grande histoire comme les nuages, teints de son or et de sa pourpre, ressemblent à du soleil encore lorsque l’astre lui-même est couché. C’est de l’histoire qui s’affaiblit, qui s’épuise, et qui va mourir tout à l’heure dans la vie romanesque ou vulgaire ; mais c’est de l’histoire. Les coloristes doux, les talents fins, les hommes de pastels et de nuances, trouvent leur compte à ces dégradations d’une splendeur qui vient de disparaître dans la magnificence de son centre, à ces demi-teintes qu’elle a laissées et qui ne manquent ni d’éclat, ni de profondeur, ni surtout de mélancolie.

Amédée Renée a voulu aborder ce genre dans l’histoire. Il avait déjà touché à l’histoire de plain-pied, à l’histoire politique, d’une main ferme et compétente. Ce livre-ci va montrer qu’il a également la délicatesse de la main. Continuateur de Sismondi, Amédée Renée y avait ajouté en le continuant. Aussi prudent, aussi renseigné que l’écrivain dont il achevait l’œuvre {p. 139}interrompue par la mort, il avait montré dans son Louis XVI une largeur, un relief et une vie inconnus à la plume de plomb de ce Genevois, l’économiste de l’histoire ! Aujourd’hui, il a concentré des facultés plus grandes que son sujet dans un travail d’application et de miniature qui demandait beaucoup de finesse, et il nous a donné cette collection de médaillons, délicieusement réussis, qu’il appelle Les Nièces de Mazarin16.

Sous un air de facilité et presque d’abandon, sous une simplicité de récit qui fait de l’auteur un Tallemant des Réaux élevé, chez qui la convenance est tempérée par le sourire, et qui veut être reçu chez les honnêtes gens et y plaire, le livre de Renée est conçu avec beaucoup d’art. Quoiqu’il n’ait pas eu le dessein de reproduire les traits de Mazarin dans ce qu’ils ont d’arrêté, de gravé, de connu, mais bien plutôt dans ce qu’ils ont de fuyant, de mystérieux encore ; quoiqu’il ait dit, avec cette sobriété et ce tact qui sont le goût : « N’abusons pas de l’oncle en parlant des nièces », l’auteur des Nièces de Mazarin n’a pas cependant pensé qu’à elles seules. En groupant toutes ces têtes de femmes autour du beau visage du cardinal Jules, en l’entourant de cette guirlande de fleurs humaines, il nous a éclairé d’un reflet velouté qui nous les achève les traits charmants de ce ministre de la souplesse, de la grâce insinuante et de la flatterie, qui {p. 140}régna sur la France par une femme, et dont la politique fut la force dans la douceur.

II §

On voit, en effet, Mazarin, dans ce livre où il ne pose pas. On l’y voit plus ressemblant, plus vrai, plus nature que dans les livres où il est et où on le cherche. Seulement, par une particularité qui est peut-être un procédé de l’écrivain, les traits qui nous le font bien voir sont comme épars dans le livre et ne se rassemblent guères que dans la pensée du lecteur. Lui, l’auteur, ne veut peser sur rien. Jamais vous n’avez rencontré d’érudition si légère, si ailée, si insoucieuse d’elle-même, et qui passe plus vite sur les épis de blé sans les courber ; mais non sans les couper, car elle les coupe et les emporte ! Le Mazarin qui est ici n’est pas celui de l’île des Faisans et du traité de Munster, le pacificateur de la France, qui recula devant ses ennemis jusqu’à la fuite derrière la frontière, mais qui revint, a dit un grand peintre dans un seul trait, « ramené par l’amour fidèle d’une femme et tenant Louis XIV par la main ». Ce n’est pas non plus uniquement le Mazarin des Mazarinades, quoique Amédée Renée nous l’y montre davantage, parce qu’il est toujours actuel d’opposer les peintures stupidement spirituelles de {p. 141}l’opinion et des partis aux peintures justes et définitives de l’Histoire. Mais c’est l’un et l’autre de ces Mazarins, avec quelque chose de plus essentiellement lui-même… avec ce quelque chose d’inexpliqué jusqu’ici, mais non d’inexplicable, qui fait que l’Histoire, malgré la gravité de son langage et les immenses services rendus par le cardinal à la France, ne peut s’empêcher de l’appeler, d’une façon un peu méprisante : le Mazarin ! Problème singulier dont le livre de Renée donne le mot plus que tout autre livre. Le cardinal de Mazarin est sans contredit le premier homme de son époque. Devant lui Condé, le grand Condé, tombe du prince jusqu’au mousquetaire. En politique, nul ne le vaut. Ce magot révolté de cardinal de Retz, qui lui tire éternellement la jarretière dans ses Mémoires, parce qu’en s’allongeant de toute sa haine comme un serpent il ne lui vient jamais que là, le cardinal de Retz ne peut affecter ce visage, serein comme la Beauté Antique, des contorsions de son injure et des grimaces de son dédain. Par le calme, par la bonne humeur dans les difficultés et dans la lutte, par l’habileté infatigable et toujours lucide, par la patience qui boit l’outrage comme un vin pur et sourit tranquillement après, ne donnant pas à ses ennemis le spectacle infime d’un dégoût ou d’une colère, par son intelligence de l’état de la France, par la magnificence de son goût pour les arts, Mazarin — presque un Médicis ! — est digne du geste de Richelieu, quand Richelieu {p. 142}le prit sur l’échelon où le souple Italien était parvenu et le fit monter sur sa main souveraine. Mais pourquoi tout cela, qui lui constitue dans l’Histoire une si haute fortune, ne lui constitue-t-il pas une grandeur ?

C’est que la grandeur ne vient ni des facultés, ni de leur emploi, ni de leur réussite, mais d’une imposante manière d’être, soit dans la vertu, soit dans le talent, soit même dans le vice ; et Mazarin manqua toujours de ce naturel et mystérieux ascendant. Il est des hommes qui passent obscurs dans la vie, et qui seraient grands si l’occasion historique leur venait. Il en est d’autres qui ne le seraient jamais, quand même, comme Mazarin, ils auraient une étoile. Mazarin, l’Italien Mazarin, résume en lui les qualités et les défauts de l’Italie des derniers temps. Il en a le charme extérieur, la prudence, la profondeur cachée ; mais il en a aussi la fausseté, la corruption aimable, la politesse humble et terrible, le baise-main éternel. Une femme disait en plaisantant : « Ne saluez jamais ainsi, quand même vous salueriez Dieu le Père ! » Mazarin n’eût pas été de son avis. N’était-ce pas lui qui avait inventé la maxime : « Lorsqu’on est le maître, on ne salue jamais trop bas. » Étudiez-le avec attention ! Il y a en lui tout à la fois de l’aventurier, du masque et du Sigisbé. De l’aventurier : — on ne sait d’où il était sorti. Amédée Renée montre une véritable sagacité de critique en discutant les différentes versions qui ont couru sur sa naissance ; mais il résulte à peu {p. 143}près de la discussion à laquelle il se livre que Mazarin n’a pas d’ancêtres. Et qu’en avait-il besoin ? Il en était un. Le mot sublime du général Augereau : Je suis un ancêtre ! peut s’appliquer mieux à Mazarin qu’à personne ; car il avait l’ardent souci de la descendance, cet amour de la famille qu’eut aussi Talleyrand, et qui, dans une sphère plus haute, serait le génie dynastique. Seulement, ce génie aux longues et prévoyantes pensées rendit Mazarin avare et avide ; et, dans le fond de ces richesses de kalife qu’il fut sur le point d’entasser un jour à Vincennes, l’Histoire retrouve l’ancien pipeur au jeu, le parvenu, l’aventurier. Sans Richelieu, — qui paraît tout à coup dans sa vie et dont la confiance donne du sérieux à ce singulier capitaine qui, devant Casal, vole la croix du légat et fait faire la paix à force de coups de chapeau et en criant : La paix ! la paix ! entre les deux armées, — Mazarin débuterait comme Casanova. C’est un joueur, un homme de brelan et d’intrigue, qui touche presque à l’entremetteur quand, plus tard, au pinacle, il mande ses nièces d’Italie pour se préparer des instruments de règne et se fourbir de jolies armes. Si, plus tard encore, il s’opposa, dans des lettres magnifiques, écrites pour piper l’histoire, au mariage de Louis XIV et de sa nièce Marie, la raison qu’il ne nous a pas dite, et que Renée pénètre, n’est ni l’honneur du roi ni le bien de l’État, mais la peur de voir Marie lui arracher le pouvoir en lui arrachant Louis XIV. — Renée a vu très clair {p. 144}sous ce désintéressement et cette grandeur de carnaval. Mazarin est du pays des masques. Le sien n’est point de fer, mais de soie. C’est un masque d’Arlequin ou de Scaramouche : d’Arlequin qu’il fut sous son costume militaire, dans ses bas violets de monsignor romain, et jusque dans sa pourpre de cardinal. Souple comme un des gants d’Anne d’Autriche, Mazarin était toujours prêt à sauter par-dessus la portière pour lui abaisser le marchepied de son carrosse. — Enfin, Sigisbé. Ce fut là son empire ! Pendant de longues années il donna à la France, qui n’y comprenait rien, le spectacle d’un mariage à l’italienne. Les uns disaient qu’il était l’amant, les autres le mari de la reine. Amédée Renée ne croit guères au mariage clandestin d’Anne d’Autriche, et le dément par des lettres fort curieuses qu’il cite. Damoiseau de quarante ans, efféminé, soignant ses mains, frisant ses moustaches, parfumé comme les jardins d’Armide, Mazarin est le cavaliere servente dans son expression la plus triomphante, et c’est ce que l’Histoire, à côté des plus rares mérites et des actes les plus utiles, voit toujours avec le sourire que Renée a sur les lèvres. Richelieu disait, du haut de cette grandeur que ses vices et ses ridicules n’ont pu diminuer : « Je suis timide par nature. Je n’ose rien entreprendre sans y avoir beaucoup pensé. Mais, mon parti pris, je vais droit au but. Je renverse, je fauche, puis je couvre le tout de ma robe rouge. » Mais l’aventurier, le masque et le Sigisbé, {p. 145}voilà ce que la robe rouge du cardinal Mazarin n’a jamais pu cacher ni même couvrir !

III §

Les nièces qu’il fit élever avec beaucoup de soin, et parmi lesquelles se faufila un neveu, — Philippe Mancini, duc de Nevers, — étaient au nombre de sept : Laure Mancini, duchesse de Mercœur ; Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti ; Laure Martinozzi, duchesse régente de Modène ; Olympe Mancini, comtesse de Soissons ; Marie Mancini, connétable Colonna ; Hortense Mancini, duchesse de Mazarin ; Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon ; et ce sont ces sept nièces dont Renée nous donne l’histoire. Toutes célèbres à des titres divers, cette cargaison de nièces, venues d’Italie par le coche, étaient et furent les crampons à l’aide desquels l’officier de fortune, devenu cardinal et ministre d’État, entra dans le cœur des plus grandes familles de son temps. Renée nous les déballe et nous les peint d’un pinceau galant et charmant, mais sans enthousiasme, sans que la magie de ses déesses fasse une seule fois trembler son pinceau. Certes ! on ne dira pas de lui ce qu’on a dit de Cousin, le Tithon des aurores passées du xviie siècle, qu’il est {p. 146}le tardif amoureux des beautés dont il exhume les charmes.

Il n’a point de ces enjouements d’imagination. Il juge les femmes qu’il peint en homme que la bonne compagnie ne trouble point, parce qu’il la connaît. Attiré, mais non enivré, esprit trop solide pour ne pas savoir résister à l’ivresse, Amédée Renée a la légèreté et l’aplomb qu’il faut pour badiner agréablement avec ces dentelles et passer outre, et, comme les femmes qu’il nous raconte touchaient à tout dans le monde de leur temps, il se rencontre qu’en ayant l’air de ne s’occuper que de cette heptarchie de nièces, il nous raconte le temps lui-même, et nous le montre par des côtés moins solennels et moins pompeux que ceux-là sous lesquels nous sommes habitués à le regarder. Son livre pourrait s’appeler les coulisses du xviie siècle. Louis XIV n’est encore le soleil (nec pluribus impar) que dans les ballets et dans le cœur des filles d’honneur de la reine sa mère. Le moment n’est pas venu où il doit imposer, à la société dont il sera le maître, le ton de convenance superbe et de décence majestueuse qui nous fait d’ici baisser les yeux. L’espèce de chronique qu’Amédée Renée nous entrouvre ne manque donc ni de vif, ni de risqué, ni même de scandaleux ; mais l’historien se possède si parfaitement qu’il est impossible d’indiquer avec plus de sûreté et moins d’insistance à la fois les vices de cette société, dont la corruption très réelle et très foncée {p. 147}ne nous frappe plus parce que le vermillon effronté de la Régence et du règne de Louis XV l’a décolorée par le contraste. Plus on sait l’histoire, mieux on doit l’avouer : les fortes mœurs françaises finissent avec le Moyen Âge. La Renaissance a tout empesté. Sans parler des équipées des nièces de Mazarin, qui gardèrent toujours un peu l’air aventurier de monsieur leur oncle, il y a telle anecdote dans cette piquante histoire qui donne une idée singulière du ton et du goût du grand siècle dans sa jeunesse. On pourrait citer celle de Cateau-la-Borgnesse (page 178), et la plaisanterie un peu forte de l’accouchement supposé de Marie-Anne Mancini, à qui, jeune fille, le cardinal Mazarin voulut persuader qu’elle avait fait un enfant (page 372). Renée, qui cite souvent madame de Sévigné, se fie-t-il à l’enchantement de cette belle diseuse (comme il l’appelle) pour voiler gracieusement un fond de choses qui n’a rien d’élevé et de pur ? Les citations qu’il multiplie de cette gazette épistolaire cachent peut-être une finesse de plus. Le moraliste du xixe siècle met sa gravité à l’abri derrière l’éventail de cette commère charmante, à qui l’opinion a pardonné d’être naïvement la plus immorale des créatures. Car l’immoralité la plus profonde n’est pas dans l’indécence, mais dans la superficialité.

Et, cependant, Renée n’avait besoin de se mettre derrière personne. Il a un langage à lui, un tour à lui, une manière désabusée et presque languissante de {p. 148}dire les choses à travers laquelle on sent l’ironie : une des formes de ses condamnations. Au-dessus de l’éventail de madame de Sévigné on voit un front viril, attentif, accoutumé aux sévérités de la grande histoire, et qui se détend un instant aux curiosités de la petite ; mais l’air de ce front est ce qu’il doit être. Il a l’expression de la physionomie d’un homme qui désapprouve par une nuance et châtie dans un demi-mot. Le sens moral, inconnu à madame de Sévigné, vit en Amédée Renée et dans son livre ; mais plus perceptible que montré. L’auteur, pour ne pas vouloir être un pédant, de moralité comme d’autre chose, n’est jamais inconsistant. Le sens moral, on le retrouve jusque dans cette indulgence, ou cette pitié, qu’il sangle si bien au visage des gens, avec un mouvement très retenu et très doux. La marquise de Villars disait : « Son amant (à Marie Mancini, la connétable Colonna), ne l’aime point du tout, à ce qu’elle m’a dit. Elle se trouve heureuse cependant qu’il soit comme cela. » Et Renée ajoute un mot qui donnera aux esprits qui sentent, dans le moindre détail de style, toute la manière d’un écrivain : « Elle aimait donc pour aimer, — simplement : elle avait autant de désintéressement qu’elle avait d’imagination, la pauvre femme ! » N’est-ce pas charmant, et presque touchant ?… Tout a son compte ici, et la femme, et la nature humaine, et comme il est réglé vite, non pas sans tristesse, mais sans se fâcher ! {p. 149}Encore une fois, c’est le sourire qui est le trait de ce livre, le sourire qui entre dans le sérieux, et qui en sort pour y rentrer ! L’auteur des Nièces de Mazarin est un Aristophane historique discret, qui s’arrête à temps, et qui vous enlève une figure sans la faire grimacer jamais. Voyez, par exemple, ce caractère, comme aurait dit La Bruyère, que Renée n’imite pas ! et dites si la touche n’est pas de ce comique exquis qui n’éclate pas, mais qui rit pourtant, avec toute la bonne sensation du rire. Il s’agit du duc de la Meilleraie, qui épousa Hortense Mancini, la plus belle des Mancines, et qui reste connu, dans la splendeur d’un ridicule égale à sa fortune, sous le nom de duc de Mazarin. Il fut l’héritier des grands biens et des charges de son père : « Pour tout cela, cet heureux homme n’eut que la peine d’épouser la plus belle femme de France. » Il l’épousa en 1661. Mais ses gouvernements, et surtout celui de sa femme, affaiblirent bientôt un esprit qui n’était pas de la plus forte trempe, comme vous allez en juger !

« Les visites fréquentes du roi à sa femme — dit Renée — le jetèrent dans une inquiétude extrême, et il n’imagina pas d’autre moyen d’échapper aux dangers qu’il entrevoyait que de tenir la belle Hortense dans un état de locomotion perpétuelle. Ils ne posèrent plus nulle part ; en dépit de ses grossesses fréquentes, il la traînait de gouvernement en gouvernement, de ville en ville, de Bretagne en Alsace, {p. 150}sans se faire annoncer nulle part, exposant sa compagne de route à mille fâcheuses aventures, comme d’accoucher en pleine hôtellerie ou dans quelque incommode manoir. L’image du roi, et peut-il être de beaucoup d’autres, le poursuivait, et ne laissait reposer nulle part ce Juif errant de la jalousie. D’autres préoccupations vinrent encore s’emparer de lui : il se jeta dans la dévotion la plus outrée ; il se fit des scrupules inouïs. Nous avons vu que les jansénistes de la Fronde s’étaient scandalisés qu’un cardinal eût dans sa maison des statues et des portraits légèrement vêtus ; le duc de Mazarin s’en fit aussi un cas de conscience, toutes ces nudités le révoltèrent : et que fit-il ? Il ne se borna pas, comme Tartuffe, à y jeter son mouchoir : un marteau à la main, il parcourut, un beau jour, sa galerie, en brisant de ces beaux marbres ce qui choquait le plus ses regards. Les peintures des Titien et des Corrège, quand elles s’écartaient des règles expresses de la décence, subirent des réformes tout aussi radicales : elles furent religieusement barbouillées. Sur le bruit de ses faits et gestes, le roi envoya Colbert, qui trouva M. de Mazarin poursuivant ses exécutions. L’ancien intendant, qui savait par livres et deniers ce qu’avaient coûté tous ces chefs-d’œuvre, fit ce qu’il put pour sauver le reste ; mais le roi, habitué à l’affection et aux égards pour le grand-maître (il était grand-maître de l’artillerie, ce destructeur), se contenta {p. 151}de déplorer ses aberrations. Visitant le Louvre plusieurs années après, il disait à Perrault, en apercevant un marteau : “Voici une arme dont M. de Mazarin se sert fort bien !”

« Malheureusement pour sa femme et pour ses héritiers, ce réformateur de la statuaire et de la peinture ne devint pas positivement fou. Au milieu de toutes les singularités que l’on raconte, il conserva les apparences de la gravité, les manières d’un grand seigneur, la conversation d’un honnête homme. Ses travers avaient d’ailleurs leurs partisans… C’était l’Alceste des bonnes mœurs et de la décence ; mais les dévots qui l’entouraient firent de lui un Orgon ; ils le poussèrent à de scabreuses démarches. Comme les amours du roi le chagrinaient presque autant que les nudités de ses tableaux, il profita de ses grandes entrées pour lui faire des représentations ; il lui déclara un jour que l’ange Gabriel l’avait averti qu’il lui arriverait malheur s’il ne rompait vite avec mademoiselle de la Vallière. Le roi se moqua de lui. Ses étranges imaginations seraient longues à raconter. Cet homme, qui avait tant de provinces à gouverner et tant de biens à régir, n’avait pas sans doute assez à faire, car il était heureux qu’on lui fit des procès ; il en eut jusqu’à trois cents, dit l’abbé de Choisy, et qu’il a presque tous perdus… “Je suis bien aise, disait-il, qu’on me fasse des procès sur tous les biens que j’ai eus de M. le cardinal. {p. 152}Je les crois tous mal acquis ; et, du moins, quand j’ai un arrêt en ma faveur, c’est un titre, et ma conscience est en repos (toujours Alceste).”

« Il faisait, dit Saint-Simon, des loteries de son domestique, en sorte que le cuisinier devint son intendant, et le frotteur son secrétaire. Le sort marquait, selon lui, la volonté de Dieu. Le feu prit au château de Mazarin, chacun accourut pour l’éteindre. “Lui, à chasser ces coquins qui attentaient au bon plaisir de Dieu.” Grâce à cette manière d’administrer, il se débarrassa en partie de cette immense fortune dont sa conscience était accablée. »

Une telle page, que nous n’avons pas voulu mutiler et qui n’est pas la seule (il y en a plus de sept dans ces sept nièces de Mazarin !), une telle page est un modèle de tenue dans la gaîté railleuse, et de caricature historique. Il y a là tout ensemble l’amusement et la dignité. À côté de ces éclaircies, où le rayon se joue sous la plume dans la goutte de lumière qu’elle vient de verser, vous avez aussi des pages graves et fortes dans lesquelles l’historien remonte au niveau de son propre esprit et de son talent éprouvé. Une surtout nous a beaucoup frappé, et nous la citerons parce qu’elle grandit, dans un aperçu juste, celle des Mancines à qui l’histoire attache l’intérêt romanesque du premier amour de Louis XIV. Amédée Renée nous retrace admirablement le jeune roi, ivre de carrousels, {p. 153}et quand le carrousel cessait, presque aussi ennuyé que son père, et Marie de Mancini s’emparant par l’amour de son esprit et de son âme, apprenant l’italien à son Sargine couronné, lui faisant lire ses poètes, même contre son oncle, le poussant enfin à être roi !

« Marie Mancini — nous dit-il avec une mélancolie reconnaissante — avait d’heureuses facultés : elle était généreuse, courageuse, spirituelle et fière. Elle ressemblait un peu à cette reine Christine, avec qui elle vivait intimement à Rome : elle aussi subordonna tout à ses désirs et à ses passions ; elle franchit hardiment la dernière barrière qu’une société facile lui opposait encore. Elle fit mentir toutes les prédictions de l’astrologie, car elle ne bouleversa point le monde ; la pauvre femme, hélas ! ne dévasta que sa propre vie. Mais son influence fut salutaire ; et sait-on bien tout ce qu’on lui doit ? Il se peut qu’elle ait sauvé Louis XIV d’une vie semblable à celle de Louis XV. Chez cet homme si sensuel, en qui la chair pouvait tout engloutir, ce fut elle qui, la première, éveilla le sentiment et la pensée. Elle lui fit comprendre, par l’attrait de l’amour, les beaux-arts, les œuvres de l’esprit, la politique. Elle tourna son orgueil aux grandes choses ; elle vint à temps, et son action fut décisive. Dans sa chute profonde, elle contemplait peut-être avec orgueil le règne de Louis XIV. Elle n’a eu qu’une page, il est vrai ; mais cette page couvre {p. 154}toute sa vie, et l’histoire n’oubliera pas ces mots charmants : “Vous m’aimez, vous êtes roi, et je pars !” »

Voilà certainement de l’éloquence, et surtout de la profondeur. Nous aussi, nous croyons à l’influence bienfaisante de Marie Mancini sur Louis XIV, cet heureux Sardanapale que les femmes auraient amolli, si, au début de sa vie, il n’avait pas trouvé cette Marie qui a inspiré à Amédée Renée un si beau passage, et, au déclin, cette madame de Maintenon, qui n’est pas la plus idéale, la plus héroïque, mais qui est indubitablement la plus respectable des femmes de l’Histoire ! Madame de Maintenon vint comme les années, comme la raison, après la poésie ; comme l’amour chaste après l’amour orageux ! Son action, à elle, fut autrement puissante que celle de cette Italienne qui passa dans la vie de Louis après l’amour troublé. Elle y resta et la purifia pour toujours. Mais la gloire de Marie Mancini, quoique inférieure, et de beaucoup, à celle de madame de Maintenon, n’en sera pas moins d’avoir préparé le grand homme que madame de Maintenon acheva, et d’avoir fait ainsi, dans des proportions différentes, le roi Louis XIV à elles deux !

IV §

Nous voudrions nous résumer sur ce livre d’un historien qui s’est amusé à l’écrire, et qui trouve encore {p. 155}le moyen de nous instruire en s’amusant. Les Nièces de Mazarin ne sont guères là qu’un titre et un prétexte, quoique le titre soit justifié et que le prétexte puisse passer fort bien pour un motif. Nous l’avons dit déjà, nous avons dans ce livre beaucoup plus qu’un Mazarin en famille ; nous avons toute une société retrouvée et saisie en pantoufles et en négligé. L’auteur, qui est un esprit très littéraire, a rencontré de la littérature dans son remue-ménage historique. Son Philippe de Nevers est un petit chef-d’œuvre de critique, de discernement et de choix dans la citation, d’appréciation suavement dégustée. Saint-Évremond, cet homme supérieur dont personne ne parle, ce pauvre assassiné par Voltaire et par Montesquieu, qui l’ont outrageusement volé, est jugé avec une fermeté de raison et une justice qu’il faut honorer ; car les injustices littéraires ne valent pas mieux que les autres, et le courage en littérature est aussi une vertu. Beaucoup de duperies historiques y tombent devant le renseignement inattendu.

Notre adorable La Fontaine, qui passe si malhonnêtement pour une bête de génie, s’y transforme en homme dont les femmes ne riaient pas, ce qui cause un plaisir immense ! Il était la séduction même, et comme Swift, mais bien plus aimable, il inspira des passions après cinquante ans. Il y a une biographie du marquis de Vardes qui fait rentrer sous terre les Améric Vespuce de sa gloire, les Lauzun, les Richelieu, {p. 156}et toute cette race de fats heureux, le caprice des femmes et leurs tyrans. Ce Vardes, qui sauta dans l’éternité séduisant et sexagénaire, est un Ninon mâle en justaucorps… Le livre de Renée, qui renferme donc ce qu’on y cherche, contient aussi ce qu’on s’attend le moins à y rencontrer. Tous ceux qui voudront ajouter à leurs notions sur le grand siècle devront consulter cet ouvrage, où l’érudition brille et fourmille sous les douces lueurs d’un esprit qui a les grâces que donne la vie, et qui est, comme toutes les supériorités expérimentées, tout à la fois désabusé et charmant.

Lettres d’une mère à son fils §

Hyacinthe Corne, Adrien, ou Lettres d’une mère à son fils.

I §

{p. 157}Est-ce vraiment un livre sur l’éducation que ces Lettres d’une mère à son fils17 d’Hyacinthe Corne ? Ne serait-ce pas plutôt une forme ingénieuse toute trouvée pour un petit et joli livre de morale dans les nuances mondaines, un prétexte, un honnête prétexte pour esquisser, d’une plume qui ne manque ni de sagacité, ni de raison, ni même de grâce, quelques observations bien faites ?… Les livres sur l’éducation sont prodigieusement difficiles et rares ; malgré des {p. 158}tentatives et des travaux assez nombreux, on peut même dire qu’il n’y en a pas. Tous ceux qui se sont avisés d’écrire sur ce rude sujet ont mêlé et compliqué l’écheveau qui embarrassait la grande et sage main carrée de Leibnitz ; car tous, quel que fût leur but, soit le développement général de l’homme, comme Rousseau et Montaigne, soit son développement spécial, comme Jacotot, sont partis de leurs propres données, d’une manière personnelle à eux de concevoir l’homme, c’est-à-dire d’une rêverie et non de la réalité. La plupart des éducateurs sont des philosophes individuels, caressant leur chimère, comme la femme du camée antique. Et même ceux-là qui, comme Hyacinthe Corne, pensent le moins à l’être, et qui affectent, au contraire, de se rapprocher le plus du bon sens et de l’expérience dans leurs sources pures en parlant tout simplement comme l’âme d’une mère.

Mais l’âme d’une mère n’y suffit pas non plus. Qui n’est qu’une mère n’est qu’une sentimentalité sublime, et il faut plus que des sentiments et des instincts pour élever un homme ; il faut de ces toutes-puissantes notions que nous ne trouvons pas uniquement dans les divinations de nos cœurs. L’éducation est plus qu’une maternité : c’est un sacerdoce. Que la mère en soit le prêtre, ah ! certes ! nous n’y répugnons pas. Mais il est nécessaire que le prêtre y soit, c’est-à-dire le père appuyé sur la tradition religieuse ; car, au {p. 159}point où nous voilà arrivés dans l’Histoire, impossible d’élever un enfant en dehors des idées chrétiennes. Ce serait le déporter en dehors de la civilisation et de la pensée. L’Histoire est une seconde destinée. Même les moins chrétiens sont chrétiens encore. Il roule du Christianisme involontaire, du Christianisme séculaire, dans les veines pourries des plus mauvaises générations. Excepté le fatalisme, qui n’a pas le droit d’enseigner et qui n’en saurait avoir la prétention sans inconséquence, il n’y a que trois philosophies qui veulent se partager l’empire de la nature humaine en l’expliquant. Il y a celle qui soutient que l’homme est bon et que la société le déprave ; celle qui prétend qu’il est également propre au bien comme au mal ; et enfin celle qui pose, comme le catholicisme, avec sa netteté souveraine, que l’homme est en chute, mais qu’il peut glorieusement se relever ! Or, au regard de ces trois philosophies, — et il n’y en a pas de quatrième, — le problème de l’éducation est toujours le schisme éternel qui existe primitivement entre nos facultés et leurs opérations, et la transfiguration qui doit rétablir l’équilibre entre elles. Rivarol disait, avec la belle voix d’or de son esprit : « La grandeur de nos facultés dépend de Dieu, mais de nous dépend leur harmonie. » Quel que soit donc celui des trois systèmes sur la nature humaine que l’on adopte, il est d’observation indéniable qu’il y a au fond de nous-mêmes une tendance prononcée à nous croire le centre de tout, à ne {p. 160}juger les choses que par rapport à nous, à traverser incessamment et dans tous les sens le plan de l’ordre avec mépris, et même les armes à la main. Cette tendance, d’où nous vient-elle ?… Tous, tant que nous sommes, ne la sentons-nous pas en nous ? N’est-elle pas comme un apanage de la vie ? — mais aussi comme un contre-sens dont nous subissons la loi, un ennemi que nous devons combattre, si nous ne voulons pas nous blesser à tous les angles de la création ici-bas ?… C’est ce que la tradition catholique nous désigne sous le nom de vice originel, et ce qu’un examen approfondi trouve en nous et reconnaît avec la force d’une certitude. L’être humain existe, cependant, indépendamment de cette impulsion naturelle, fatale obstinée et sensible, que nous devons aider la famille et l’ordre à transformer en agissant avec une intrépide constance sur le ressort de notre liberté, comme le marin sur le gouvernail de son navire.

Eh bien, ce concours de notre intelligence et de notre volonté, ce consentement éclairé de la liberté à la loi, de l’individu à l’ordre, c’est l’éducation ! L’éducation, problème composé d’une foule de problèmes ! Si c’est une nécessité, en effet, de purifier la nature humaine des souillures du vice originel, il ne s’agit pas de s’en faire accroire. La bonté de l’homme a ses plaies ; un charme particulier l’obsède. Voilà pourquoi, dans son application à toute la vie, le détail de l’éducation est infini. Ce détail minutieux et infini, {p. 161}qui doit embrasser la triple sphère de notre activité physique, intellectuelle et morale, le trouvons-nous abordé ou seulement indiqué dans ce petit volume ?… Et s’il n’y est pas, s’il ne peut pas être en ces quelques lettres sur des points si peu nombreux, quand il fallait tant en toucher, y a-t-il, au moins, dans ce livre, la grande vue qui couvre tout de son illumination féconde et qui, à force de lumière, nous empêche de rien regretter ?…

II §

Non ! Ni longue-vue, ni microscope ! Égale absence de force réelle dans l’ensemble du livre et dans ses détails ! L’auteur est un charmant et facile esprit, d’une plume limpide, qui a de la raison et de la distinction dans le langage, chose assez rare dans ce temps d’esprits hâves, incorrects, troublés. Mais, tel qu’il est, son ouvrage ne diminuera pas beaucoup les difficultés de l’éducation et de la vie. — Dans l’intention la plus sérieuse de leur auteur, les Lettres d’une mère à son fils sont évidemment un traité d’éducation mis sous une forme romanesque, comme, par exemple, l’Adèle et Théodore de madame de Genlis, à la différence près que le livre de madame de Genlis, esprit balourd, mais non sans puissance, a de vastes {p. 162}et imposantes proportions, tandis que celui de Corne en a d’un exigu et d’un grêle !… On dirait que le sexe de la femme est de son côté… Adrien est à l’âge de la vie où la première instruction acquise, l’éducation, est surtout nécessaire pour donner le fini à la moralité d’un homme. Étudiant, il vit à Paris, éloigné de sa mère, qui lui envoie dans ses lettres des conseils et des enseignements. Jusque-là, c’est un enfant encore, qui ne sait rien, quoi qu’il ait appris ; car on ne sait pas pour avoir déposé dans sa mémoire des notions qu’on peut y reprendre, a dit profondément un penseur. Madame d’Alonville, la mère d’Adrien, est une jeune veuve, et nous aimons cette idée de veuve, cumulant le père et la mère dans la fonction sacerdotale de l’éducateur ; mais cette femme aimable, raisonnable, expériente des choses du monde, n’est, au fond, en matière d’éducation, qu’une agréable nullité. Il y a un mot de Kant, magnifiquement niais et bien digne, du reste, d’un anthropomorphite comme lui : « Quand un être parfait — dit-il quelque part — en aura élevé un autre, on saura alors quelles sont les limites du pouvoir de l’éducation. » On ne le saura donc jamais ; car d’êtres parfaits, il n’y en a point dans ce monde. Mais il y a des doctrines parfaites à s’assimiler, un idéal de perfection à poursuivre, et ce sont ces doctrines, c’est cet idéal que n’a point l’excellente et aimable madame d’Alonville. Femme honnête et du monde, voilà tout ! madame d’Alonville n’a que {p. 163}l’empirisme de ses observations personnelles pour faire une sagesse à son fils. C’est une chrétienne comme on ne peut se dispenser de l’être quand on est femme et à une certaine hauteur de société, mais c’est une chrétienne au type effacé, et nous savons bien pourquoi : elle ressemble à la tête d’où elle est sortie ; elle fait partie de cette triste majorité de chrétiens involontaires que nous sommes tous, malgré nos systèmes, nos passions, nos sottises et nos vices. Si elle était plus franchement chrétienne, si Corne n’avait pas oublié cette glorieuse épithète dans son titre, et qu’il eût intitulé son ouvrage : Lettres d’une mère chrétienne à son fils, toute l’économie en aurait été bouleversée. Le livre aurait été transfiguré. Il ne porterait pas pour épigraphe ces mots irréfléchis, tracés par madame d’Alonville elle-même : « Destiné à vivre parmi les hommes, médite ces mots et prends-les pour devise : connaître, tolérer, aimer, servir. » Car la destinée de l’homme est d’habiter un jour le ciel conquis par ses œuvres, et non pas de passer chétivement parmi ses semblables trente-trois ans et demi, en moyenne actuelle. Et tolérer, cette chose lâche, n’a rien à faire avec ces choses courageuses : connaître, aimer, servir. Tolérer quoi, d’ailleurs ? Est-ce le sophisme ? l’hétérodoxie ? le mensonge ?… On le voit, dès le premier mot du livre, ce qui lui manque, c’est le robuste et le net d’une doctrine, d’une doctrine qui empêcherait un esprit aussi {p. 164}distingué que Corne de glisser dans les logomachies bêtes de ce temps ; c’est l’efficacité d’un enseignement précis ; ce sont les principes supérieurs qui engendrent forcément une pratique de vie et maîtrisent l’homme. Corne se moque, dans un des endroits de son livre, de cette morale comme nous l’ont faite, ou plutôt défaite, les philosophes ; de cette morale qui ne s’appuie pas sur un dogme, et il sourit de cette inanité. Mais s’appliquera-t-il sa propre moquerie ? s’infligera-t-il son propre sourire ? et son livre sur l’éducation n’est-il pas aussi, à sa manière, de la morale qui ne s’appuie pas sur un dogme, — par conséquent sans autorité ?

Ne nous y trompons point ! Là est le secret de la faiblesse du livre d’Hyacinthe Corne. Et, qu’il nous permette de le lui dire, d’autant plus que sa valeur n’est pas toute certainement dans ce livre ! cette faiblesse est radicale et incurable. Elle tient à cette absence d’une doctrine et d’une foi bien déterminées nécessaires à l’éducateur. Quoique Corne mette, avec l’insolence moderne, pour laquelle il n’est pas fait, le nom de Platon avant le nom de Jésus-Christ, quand il en parle, cependant rien ne nous fait croire qu’il soit l’ennemi raisonné du Christianisme. Au contraire. Mais, s’il n’est pas l’ennemi philosophique du Christianisme, et s’il n’a pas, comme Kant et Rousseau, de système préconçu sur l’homme, pourquoi ne fait-il pas davantage apparaître dans son livre l’idée chrétienne avec sa {p. 165}splendeur ? Elle lui aurait donné, à elle seule, tout ce qu’il n’a pas. Indépendamment du point de vue d’ensemble, elle lui aurait donné, dans l’application de l’éducation à la vie, un embrassement d’horizon qu’il n’a pas plus que la supériorité de la doctrine. L’idée chrétienne, fortement et savamment entendue, quel grand parti n’en aurait-il pas tiré ! Quelles fautes n’eût-il pas évitées ! Elle aurait empêché la mère d’Adrien, madame d’Alonville, de vouloir faire l’éducation morale de son fils sur le seuil du monde, à la veille des passions qui vont tout à l’heure éclater. Elle lui aurait appris que le nécessaire intellectuel et moral de l’homme doit être prêt et complet avant cet âge décisif et funeste, et que la conscience ne s’improvisait pas en quelques leçons, au bout de l’enseignement du collège, comme l’art de danser ou de tenir la bride de son cheval ! De cette façon, ce livre n’aurait pas couru le risque d’être un après-coup perpétuel et de nous montrer la morale après l’événement, le principe après la circonstance, la loi le lendemain de l’épreuve, et l’exercice sur le champ de bataille. Toutes les questions de l’éducation ne se seraient pas bornées, comme dans ces lettres, au maigre inventaire qu’on y trouve. Quand madame d’Alonville, qui a de l’esprit et qui aime à faufiler de la tapisserie de caractères, nous a parlé de la bienveillance, de l’égoïsme, de l’orgueil, de la vanité, du devoir d’être de son temps, de la grâce d’être jeune, de l’avantage d’être timide (quand on a {p. 166}vingt ans), de la susceptibilité, du loisir contraire à l’ordre de la nature, de l’esprit de conversation, de la réprobation de l’épigramme, des horreurs du jeu, de la Bourse (enfin !), et de la nécessité de résister à sa première inclination, vous avez fait tout le tour de cette monumentale collection d’idées sur laquelle repose l’éducation comme l’entend Hyacinthe Corne. Après cela, il n’y a plus rien. Tous les problèmes secondaires qui rentrent dans le problème intégral de l’éducation sont résolus ; toutes les difficultés aplanies… ou plutôt oubliées. La Critique, si elle était sévère, pourrait donner une véritable nomenclature des oublis singuliers de Corne. La mère de son livre, en effet, cette mère qui n’est pas une philosophe, mais une chrétienne à la manière des gens du monde, ne parle — le croira-t-on ? — dans l’éducation morale, c’est-à-dire dans l’éducation de la volonté de son fils, ni de la religion dans laquelle il a été élevé probablement, ni de la prière, ni des préjugés (ceux qu’il faut rejeter et ceux qu’il faut admettre), ni du point d’honneur, ni du respect humain, ni de la charité, ni de la fonction sociale, ni de la famille, ni des rapports avec les subalternes, ni du théâtre, ni des moralistes, ni de la crédulité aux livres, — la grande superstition des peuples qui ne croient plus aux hommes ! — ni du choix des relations, ni des dettes, ni des partis politiques, et, puisque la religion n’est pas une seule fois invoquée, ni du confesseur (est-il donc besoin de le {p. 167}dire ?), ni des devoirs périodiques fortifiants, purificateurs et efficaces, qui arment le chrétien contre les dangers, les tentations et les angoisses de la vie. Comme il est aisé de s’en convaincre après ce simple aperçu, l’excellente et intéressante madame d’Alonville est un peu inférieure, il faut l’avouer, à la catholique madame de Maintenon, cette grande femme qui éleva des filles et qui aurait pu élever des hommes, et même à la protestante madame Necker de Saussure, qui, du moins, toute protestante qu’elle fût, entendait la moralité humaine avec une certaine profondeur ! Corne a tout dit quand il nous a parlé de la vie sociale sans nous montrer en quoi elle consiste, et du monde, cette notion aplatie entre les deux tempes d’une tête de femme ; car le monde, c’est six mille ans de tradition, d’influences et d’Histoire que nous portons tous plus ou moins sur notre pensée, — c’est cent cinquante générations d’un milliard chaque, et non pas le xixe siècle tout court, et à Paris !

III §

Ainsi, en retirant l’éducateur, trop insignifiant pour qu’on le discute et pour qu’on s’en occupe plus longtemps, nominis umbra, il reste en Corne le moraliste, {p. 168}comme nous l’avons dit, et encore devra-t-il être trouvé léger ! C’est un moraliste de petit salon, qui épingle des observations assez fines, sur le métier à dentelles d’une femme… La femme, avec sa simplicité, sa raison dans les petites choses, son expression fluide et gracieuse, a été assez bien jouée par lui.

Mais, au lieu d’être madame d’Alonville et d’avoir le sens des petites choses, elle aurait pu être une madame de Créqui, par exemple, et avoir le sens des plus grandes, s’il l’avait voulu et s’était moins perdu dans les vagues aspirations de son temps. C’était effectivement une femme comme madame de Créqui (la Créqui des lettres publiées par Sainte-Beuve) qu’il fallait pour mère à Adrien. Au lieu de cela nous avons une bourgeoise, une Clarisse Harlowe veuve et sans les malheurs de Clarisse, une prêcheuse froide de moralité sensible et de convenance ; au lieu de la forte mère de l’Évangile, presque un bas-bleu de maternité ! Du reste, en acceptant ce type de femme, nous disons que Corne a su l’animer, et parfois jusqu’à l’illusion. Nous avons cru, à certaines places des lettres, qu’elles avaient été écrites par une autre main qu’une main d’homme, et même que toute la collection de ces lettres n’avait pas été publiée. Ce n’est qu’à la réflexion que nous avons vu la peau de femme qu’il avait revêtue laisser passer le bout de la grande oreille de l’écrivain.

Mais ce bout d’oreille — empressons-nous de le {p. 169}dire ! — n’est pas celui qu’on voyait sous la peau du lion. Hyacinthe Corne a du talent littéraire. Il a une forme claire et pure, un style exercé, doux et ferme. Il est tout prêt pour les idées, quand les idées auront la bonté de venir à lui. C’est un esprit qui a l’honorable désir de se montrer sérieux, lorsque tant d’autres, assez lourds pour l’être, sont affolés de se montrer frivoles. Son livre, mollement pensé, mais agréablement écrit, nous donne l’espoir qu’il fera mieux un jour. C’est un chapeau qui garde une place, mais il y aura une tête au chapeau ! Comme écrivain, Corne a de l’élégance, et il est même rare qu’on en ait tant avec des idées communes. Il semble que noblesse implique un commencement d’originalité. Il a celle-ci qu’il est tout à la fois élégant et vulgaire : élégant par la forme des choses, vulgaire par le fond. Il a la badauderie des opinions courantes, qu’il ferait bien mieux de laisser courir. Il se prend à la glu des mots vagues. Il admire beaucoup le vers sublime (ce détail le peint assez bien) :

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !

et il donne même quelque part comme un aphorisme philosophique cette métaphore blasphématoire et souverainement absurde ; car que peut être un dieu tombé ? L’infini tombe-t-il de l’infini ? Se souvient-on de ce qu’on possède par nature ? Le souvenir ne {p. 170}suppose-t-il pas une éclipse ?… L’homme n’est qu’un homme. Il ne faut pas enfler ses pipeaux. Mais il ne faut pas surtout, quand on est un esprit fait, de constitution normale, pour le vrai, comme Corne, prendre ces pipeaux enflés des troubadours contemporains pour la voix de la vérité.

Marie-Antoinette §

Jules et Edmond de Goncourt, Marie-Antoinette.

I §

{p. 171}Lorsque les journaux annoncèrent qu’Edmond et Jules de Goncourt allaient publier une histoire de Marie-Antoinette18, nous crûmes — pourquoi ne le dirions-nous pas avec franchise ? — que ce serait là encore un livre de l’École trumeau ; car MM. de Goncourt sont de cette École. Ils y ont pris position il y a quelques années. Cantonnés dans le xviiie siècle, ils s’en sont fait presque un majorât d’études, et, jusqu’ici du moins, ils avaient exclusivement travaillé dans le camaïeu et le vieux-sèvres. De Portraits intimes en portraits intimes de cette époque dont ils ont le goût, {p. 172}qui est déjà une corruption, ils sont arrivés à cette grande figure de Marie-Antoinette, plus grande que le cadre du siècle dans lequel elle est renfermée ; et, le croira-t-on ? ces mièvres artistes, voués au joli du temps qu’ils aiment, ont essayé de la reproduire !

Nous comprenions bien, du reste, qu’ils en eussent la pensée ; mais nous, nous avions peur pour leur audace. Au regard de ceux qui vont au fond de cette femme, peut-être plus profonde qu’on ne croit, Marie-Antoinette, cette reine de Trianon avant d’être la reine de France et la reine du Temple, Marie-Antoinette, qui fut un instant si frivole d’apparence avant d’être si sublime de réalité, ne semblait-elle pas avoir un côté historique bien tentant pour les statuaires en pâte tendre ? Seulement, le vers plaisant et fameux :

À mon gré le Corneille est joli quelquefois,

nous revenait à la mémoire ; car il s’agissait ici d’un sublime encore plus touchant que celui du vieux Corneille. Il s’agissait de ce sublime de grandeur morale, de pathétique et de beauté, qui, dans le drame de l’Histoire, a précisément commencé par ce joli inconnu à Corneille, — le charme et la grâce de la vie !

II §

{p. 173}Mais, nous l’écrivons avec joie, nous avions tort d’avoir peur, et nous sommes rassuré. La Marie-Antoinette de MM. de Goncourt n’est pas certainement le portrait définitif, la toile historique irréprochable de cette femme, qui attendra longtemps un peintre digne d’elle. Mais, du moins, c’est une ébauche émue, qui a son éclat et sa vérité.

Le sujet a pris les historiens, les a pénétrés, les a grandis ! ils n’ont plus qu’un pied dans le trumeau, mais ils en sont sortis par la tête et par la poitrine. Ces frères de Goncourt, qu’on aurait pu appeler les sœurs, les voilà qui ne chiffonnent plus dans l’Histoire, mais qui l’écrivent pour la première fois !

C’est qu’il n’y a plus de marchandes à la toilette dans l’histoire du xviiie siècle quand il est question de Marie-Antoinette ! Montrez tout ce que vous voudrez des ruines de cette femme, et la poignée de cheveux s’il vous en reste, de ces cheveux blanchis en une nuit, et les souliers percés qu’elle traînait à la prison de ses pieds de reine, et la pauvre robe d’indienne brune et blanche, et toute rapiécée, qu’elle portait au Temple, et le mouchoir trempé par Mingault dans le sang de l’échafaud, et même la robe de {p. 174}linon immortelle de cette reine qui commença par le bonheur pour mieux finir par le martyre ! Montrez-nous-les dans le plus grand détail !

Ce sont les reliques de l’Histoire. Pour les toucher dignement, il faudrait mieux que la main d’un historien ; il faudrait quelque chose comme la main d’un prêtre. Mais qu’elles soient bénies une fois de plus ! Elles transforment toutes les mains qui les touchent respectueusement, fût-ce les plus légères, — et, pour peu qu’elles tremblent, on les aime, ces mains, et on voudrait les serrer !

III §

Ah ! rien d’étonnant, sans nul doute, à cette magie de l’émotion, qui a donné tout à coup à MM. de Goncourt le sérieux dont leur talent manquait. On a beau se faire du xviiie siècle par la pensée, par l’étude, par l’admiration, par les affectations, on a gardé un peu de son cœur, on l’a arraché aux mauvaises mains de son esprit ; et le moyen de ne pas être grave, même à Trianon, même à la comédie chez les Polignac, quand on y suit cette reine enchanteresse qui sera au Temple tout à l’heure ! qui sera sur l’échafaud tout à l’heure ! et qui ne se doute pas que l’Ange de la Mort l’a marquée.

{p. 175}« Ô Mort ! ô Mort ! — s’écrie Bossuet, dans l’oraison funèbre de Madame Henriette, quand il nous dépeint toute cette belle jeunesse coupée aussi dans sa fleur, — tu m’offusques tout de ton ombre ! » Cette ombre qui offusque Bossuet, l’aigle qui perce tout d’ordinaire, rien d’étonnant à ce qu’elle tombe pesamment, n’est-ce pas ? sur des cœurs moins forts et moins grands, et que des historiens comme MM. de Goncourt, par exemple, l’aient sentie d’avance, dès les premières pages de leur livre, mêler son noir aux roses et aux vermillons, parfois fatigants, de leur palette, et donner du profond à ces superficielles couleurs. Redevenus naturels de pitié, de respect et d’irrésistible enthousiasme pour cette victime royale qui seule, peut-être, empêchera Dieu de pardonner à la Révolution, ces mignards enfants d’un siècle faux, qui n’avaient jusque-là compris que les jouissances arrangées et savantes de la vie, ont, du premier coup et sous l’empire des impressions que Marie-Antoinette causera toujours à toute âme passablement faite, peint la douleur et peint la mort comme jamais ils n’avaient peint les joies de l’existence et ses ivresses. Et ce n’est pas tout. Par une de ces anomalies, par une de ces ironies de la puissance qui se joue de l’esprit de l’homme, c’est le côté sombre et poignant de la mort que ces riants historiens de la vie, dépaysés cette fois, ont le mieux rendu et le mieux compris !

Chose étrange, et qu’il faut relever ! Dans la {p. 176}Marie-Antoinette d’avant l’échafaud, d’avant la prison, et même d’avant la calomnie ; dans la Marie-Antoinette de la jeunesse et du bonheur, dans celle-là que Prudhon aurait peinte, que Goujon et Canova auraient sculptée ; dans cette idéale reine aux cheveux d’or, pour qui non-seulement un diadème pesait trop, mais une simple guirlande ; dans celle-là, enfin, la Marie-Antoinette à la robe de linon qui semblait ressortir plus particulièrement de leur art, à ces historiens de la Vie, il y avait une femme qu’ils ont oubliée, un génie de femme qu’ils auraient dû dégager et qu’ils n’ont pas vu, comme s’il était dans le destin de la divine Malheureuse d’être méconnue par l’Histoire autant qu’elle avait été calomniée. Eh bien, c’est cette femme et c’est ce génie que nous demanderons la permission d’indiquer !

IV §

Quand la fille de Marie-Thérèse épousa le petit-fils de Louis XV, dit le Bien-Aimé, la France, qui avait inventé ce beau mot : « tomber en quenouille », y était tombée, et ce n’était pas la quenouille de Blanche de Castille que la sienne. De toutes, c’était la plus honteuse : c’était la quenouille des maîtresses. Depuis Henri IV et Louis XIV, qui reconnaissaient leurs {p. 177}bâtards et leur donnaient des maisons princières, jusqu’à Louis XV, qui éleva l’adultère à la Fonction dans la personne de madame de Pompadour et de madame du Barry, des générations successives de maîtresses avaient suivi des générations successives de Bourbons sur le trône, en sorte que l’on aurait pu croire que, si le Roi ne mourait pas en France, la Maîtresse du Roi ne mourait pas non plus…

Nous ne craignons pas de le dire : c’est là le grand crime des Bourbons, la tache indélébile qu’on ne lavera point dans toute leur gloire. L’adultère public de ces Rois très-chrétiens, dont l’exemple frappait au cœur la famille et la pourrissait, explique plus, selon nous, que toutes les fautes de la politique, les malheurs de cette race brillante et infortunée. Héroïques, séduisants, spirituels, les Bourbons resteront en tout Bourbons dans l’Histoire excepté en fait de femmes ; mais par les femmes ils retournent à leur origine, ils ne sont plus que les Bourbeux !

Or, cet affaiblissement par les Bourbons de la monarchie en France et dans le monde, cet affaiblissement qui nous faisait tomber dans le mépris d’un roi de Prusse, — car Dieu, qui s’entend au mépris, sait choisir la coupe d’où il le verse ! — personne en Europe ne le prévoyait mieux que la sage et pieuse Marie-Thérèse. Femme d’un grand sens, que la religion éclairait de ses lumières surnaturelles, elle ne s’y trompait pas ; et, d’ailleurs, si elle avait pu l’oublier, un {p. 178}souvenir cruel l’aurait avertie. Lorsque nous portons à notre fierté cette plaie de la honte qui coule toujours, cela ne se ferme point et ne se guérit pas comme les autres blessures. Marie-Thérèse pouvait se rappeler qu’elle avait traité de cousine madame de Pompadour. Nul penseur historique n’a pesé, sur aucun document, ce qu’un tel souvenir a eu d’influence sur la destinée de Marie-Antoinette ; mais l’Histoire s’arrache aussi du fond des âmes !…

Pour qui sait un peu son cœur humain, il n’est pas permis d’en douter : quand l’impératrice disait avec tant d’élan à madame Geoffrin, passant à Vienne et caressant la petite archiduchesse : Emportez-la ! emportez-la ! quand, plus tard, elle cherchait tous les maîtres capables de donner à l’enfant grandie ce qu’on appelait alors les grâces françaises, elle avait alors une magnifique prévoyance. Comprenant que l’ancienne inimitié de la France et de l’Autriche n’avait plus de raison pour exister, elle pensait, en regardant cette belle enfant, par l’éducation faite française, à opposer l’épouse, qui sauve tout, à ces maîtresses qui avaient tout perdu dans cette maison de Bourbon, l’humiliation vivante des Reines, et ainsi à relever, par les mœurs et par la famille, cette monarchie qui périssait par la famille et par les mœurs !

Oui ! nous oserions en jurer, telle fut la pensée de Marie-Thérèse. Marie-Antoinette avait été élevée, dans les idées de Marie-Thérèse, pour la France, le {p. 179}service, l’amour, le salut de la France. Marie-Thérèse, la femme forte et prudente, qui mettait Dieu au-dessus des États et les intérêts immortels au-dessus de tous les intérêts terrestres, n’aurait pas désiré, avec l’ardeur qu’elle y mit, le mariage de sa fille avec le Dauphin de France, si l’idée d’une grande chose chrétienne n’avait plané sur son dessein. Elle n’aurait pas destiné sa fille à un pays qui, de corruption, ressemblait alors à une Tour de la Peste, si elle ne l’avait dressée de longue main, non pour un sacrifice, mais pour une victoire !

Marie-Antoinette, fille des Césars, cœur de César et beauté césarienne, ne devait pas être l’holocauste de l’autel abject des maîtresses, mais elle devait le renverser. Il fallait qu’un jour enfin l’ordre se refit et que la Reine fût la vraie maîtresse ! Il ne fallait pas qu’elle pût recommencer, entre l’oratoire et la tombe, les martyres cachés de Marie Leczinska et de l’Espagnole Marie-Thérèse, et c’est pour cela qu’on l’avait faite belle, et charmante, et pieuse, et bonne, et surtout Française, c’est-à-dire légère comme on l’était alors ; car il fallait être légère dans cette malheureuse nation, éperdue d’élégance, pour faire accepter toutes les vertus !

Et sa vie tout entière révéla cette pensée, et cette pensée, inspirée par sa mère, explique seule sa vie ! Elle en explique tout : et la confiance, et la gaîté, et l’entraînante coquetterie, et les torts imprudents, {p. 180}comme disent les gens plus légers qu’elle qui l’ont accusée de légèreté, et les malheurs, et les calomnies, et les larmes ! Dans cette lumière qu’il faut allumer, et que MM. de Goncourt n’ont pas allumée, on distingue, on discerne jusqu’au fond mystérieux, mais clair, de cette merveilleuse source d’innocence ; on peut enfin juger cette vie, dont on dira encore : « Est-ce sûr ? » quand dix mille préjugés entassés ne font pas une preuve contre une femme, et que nous en avons un million pour elle ! Vous allez le voir. Suivez-nous ! Avec cette pensée de relever la royauté avilie dans le cœur d’un Roi devenu fidèle, la vie de Marie-Antoinette prend un sens qu’elle ne perdra plus.

V §

Nul ne s’en douta de son temps, ni parmi les courtisans, ni parmi les philosophes, ni parmi les profonds, ni parmi les superficiels. Nul ne se douta que cette enfant, qui venait d’Allemagne avec ses dix-huit printemps en fleurs, que cette délicieuse Étourdie, qui poussait l’étiquette devant elle et désespérait si spirituellement les maîtresses des Cérémonies, cachait un plan très habile et très arrêté sous ces légèretés apparentes, et réalisait, non plus un Traité du Prince, mais un Traité de la Reine, qui était le machiavélisme {p. 181}de la pureté quand même. Plus fine que tous ces Français, cette Allemande, qui semblait naïve quand elle faisait dire à ce vieux campagnard de génie, Mirabeau l’Ancien, père de Mirabeau le Superbe, quand elle lui faisait dire, dans son style magnifiquement bourru : « Je me suis dit que Louis XIV serait un peu étonné s’il voyait la femme de son arrière-successeur en habit de paysanne et tablier, sans suite, ni page, ni personne, courant le palais et les terrasses, demandant au premier polisson de lui donner la main, que celui-ci lui prête seulement jusqu’au bas de l’escalier. Autres temps, autres soins ! »

Il fallait, en effet, dans ce temps-là, d’autres soins que ceux du temps de Louis XIV ; mais il n’y voyait goutte, malgré tout son génie, le vieux Mirabeau ! car si cette monarchie des adultères de Louis XIV et de Louis XV pouvait encore être sauvée, c’était par cette enfant qui faisait entrer le naturel à Versailles, et qui avait compris que pour être la maîtresse triomphante, comme elle était la femme légitime et la Reine, il fallait d’abord chasser l’étiquette et humaniser le plaisir !

Il fallait les battre avec leurs propres armes, ces coquines charmantes et amusantes, qui avaient ôté cette ceinture, par trop serrée, de l’étiquette, à ces sultans lassés qu’elle blessait… Il fallait que la vertu, chez soi, fût aussi aimable que le vice, sans cesser d’être la vertu ; et ce jeu difficile et dangereux, que {p. 182}seule une femme pure et trempée dans le Styx de sa propre innocence pouvait se résoudre à jouer, elle le joua hardiment, presque héroïquement, et elle perdit… Dieu ne voulut pas que la fille de Marie-Thérèse épargnât à la France et à la maison de Bourbon le châtiment qu’elle méritait pour avoir subi des Pompadour.

Elle eut bientôt tout le monde contre elle, et les puritains de l’étiquette, comme le vieux Mirabeau, et toutes les Du Barry possibles de la Cour et de la ville, qui durent viser au cœur de Louis XVI, cette cible heureusement répulsive, que, Dieu merci ! elles n’atteignirent pas. Les femmes, elles, se connaissent en femmes ; elles ont le flair les unes des autres. La race des maîtresses ne se méprit point sur Marie-Antoinette. Elles virent le péril et s’ameutèrent. Elles virent que l’empire, leur empire à elles, allait rester à celle qui ne l’usurpait pas ; et de terreur, de désespoir, ce fut un déchaînement de fureur, d’atrocités et de perfidies, comme des femmes qui perdent le sceptre doivent en inventer. Certes ! nous ne faisons pas responsable de ces horreurs cette partie de la nation qui vivait dans l’ordre et dans la famille ; mais tout ce qui à la Cour était pour les maîtresses, comptait sur les maîtresses et vivait par elles, entra dans cette immense insulte conspirée contre Marie-Antoinette ; oui ! même ceux qui aimaient le Roi, même les royalistes ! Le premier pamphlet contre la Reine est {p. 183}de Champcenetz. Et l’Histoire a été souillée à une si grande profondeur par ce débordement d’infamies, qu’elle en est noire encore, comme la mer après un orage, quand cet orage a été affreux !

VI §

Telle est, en quelques mots que nous voudrions pouvoir appuyer davantage, la Marie-Antoinette que MM. de Goncourt n’ont pas cherchée au fond de l’échafaud, et qui s’y trouve pourtant, qui n’est pas une chimère, soyez-en bien sûrs ! Cette Reine des premiers jours, ils n’en effleurent que la robe flottante. Elle passe dans sa nuée rose, et c’est tout. Ils n’arrêtent pas, ils ne dessinent pas assez net cette gladiatrice de la beauté, de l’esprit, de la grâce suprême, cette jeune épouse qui ressemble à l’Archange du mariage chrétien, et qui vient engager le dernier combat contre le Démon des couches royales ! Cette perle-là, MM. de Goncourt ne l’ont point sertie, quoiqu’elle fût dans leur écrin. En racontant comme ils l’ont fait Marie-Antoinette, ce règne qui passe entre deux insultes : l’insulte de Louis XV, qui osa bien présenter madame Du Barry à la Dauphiné, femme de son fils, et l’insulte des Tricoteuses qui vouaient à la mort l’Autrichienne, ils n’ont raconté que la Reine, {p. 184}mais pas assez la femme du Roi. Ils ont dit aussi, et parfois admirablement, les agonies et les déchirements de la mère, de la mère qui a le plus souffert certainement sur la terre, après celle qu’on appelle la Mère de Douleur.

Mais il importait encore plus peut-être de montrer la femme dans Marie-Antoinette, et la femme avant que le malheur, la prison et toutes les tortures l’eussent rejetée plus fortement sur le cœur de son époux ; car ce qu’est souverainement Marie-Antoinette, ce qu’elle est par-dessus tout, c’est l’Épouse ! C’est le retour aux mœurs ! Avant d’être Reine, c’est la Femme ! Et voilà ce que toute l’encre des Lauzun et des Michelet ne peut effacer ou voiler. À l’heure où elle apparaît dans l’Histoire, Marie-Antoinette y représente toutes les femmes légitimes ; et quand la Révolution la frappe, ce n’est pas seulement une femme, mais c’est le Droit même de la Femme qui tombe frappé et décapité avec elle !

Vauvenargues §

Œuvres de Vauvenargues, avec notes et commentaires par D.-L. Gilbert.

I §

{p. 185}Le service très réel que D.-L. Gilbert a rendu aux lettres, à la critique et à l’histoire, n’est pas l’édition de Vauvenargues19, à proprement dire, qu’on lui doit. On connaissait les Pensées et maximes du moraliste du xviiie siècle, — ce petit livre qui tiendrait sur quelques cartes à jouer, — et ce que Gilbert ajoute à cette œuvre mince n’est pas de nature, et dans aucun sens, à beaucoup l’augmenter. Toutes ces limailles pouvaient très bien rester au pied de l’étau où fut poli ce travail d’un goût laborieux.

La main pieuse qui les a remuées n’a soulevé que {p. 186}de la poussière qui brille peu et qui doit retomber. Le service et la découverte ne sont pas là… Ils sont bien plutôt dans la publication de la correspondance, formant presque un volume entier, entre Vauvenargues et ses amis, et en première ligne le marquis de Mirabeau, père de l’orateur. Ceci est particulièrement intéressant, instructif, excellent et nécessaire à connaître pour juger d’un talent que Voltaire s’est amusé à grandir outre mesure, et d’une moralité que ses éloges ont rendue suspecte. Quand on n’a que le livre d’un homme, on n’a guères que la lettre morte de son talent et de son âme ; mais quand on étudie l’un et l’autre à la lumière d’une correspondance ou d’une autobiographie, on en tient réellement la lettre vivante, et la Critique peut hardiment se prononcer.

D’ailleurs, avant cette correspondance, on ne savait rien ou presque rien de précis sur Vauvenargues. On ne savait que ce que Voltaire en avait dit. Il est vrai qu’il en avait dit des choses inouïes. Excepté du roi de Prusse, à l’adoration duquel il y a une contrepartie, Voltaire n’avait parlé ainsi de personne. C’était presque un ton d’amoureux ! « Aimable créature, beau génie, — écrivit-il à Vauvenargues, dès 1744, — j’ai lu votre premier manuscrit. J’y ai admiré cette hauteur d’âme qui s’élève si fort au-dessus des petits brillants des Isocrates… Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres. Vous êtes le dernier. Je vais vous lire encore… » {p. 187}« Votre état me touche (continuait-il en 1745), à mesure que je vois les productions de votre esprit si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime… » Et, en 1746, faisant toujours la boule de neige de ces incroyables éloges : « Je vais lire vos portraits, — lui mandait-il. — Si jamais je veux tracer celui du génie le plus naturel, de l’homme du plus grand goût, de l’âme la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas… » Ailleurs, à propos de cette détestable et ridicule déclamation, fausse comme les larmes d’un catafalque, sur la mort d’Hippolyte de Seytres, tué dans la campagne de Bohême, il avait déjà comparé Vauvenargues à… Bossuet ! Assurément, une telle furie d’admiration touchait au délire. Venant de Voltaire, cela ressemblait à une ironie ou à une gageure ; mais Voltaire, qui a tant ri, ne riait pas. L’immense farceur était pipé. Il croyait réellement au mérite transcendant de Vauvenargues. Il ne le présentait pas et il ne le recommandait pas à la Gloire comme un jeune homme à qui on veut du bien. Avec ce débutant, resté débutant, il ne se permettait pas ces airs protecteurs dont la grâce adoucissait l’impertinence et qu’il eut avec tant de jeunes gens dont il immortalisa la médiocrité. Comme le sculpteur qui finit par adorer sa statue, il aimait et respectait le Vauvenargues qu’il avait créé, et qui lui appartenait aussi bien que L’Orphelin de la Chine. Pour lui, c’était la Galatée de la Sagesse. Il en était le Pygmalion ! {p. 188}Car de Vauvenargues tel que celui qu’il loue et qu’il invente, il n’y en a point, et la Postérité le cherche.

Elle le cherchera sans le trouver. Vauvenargues est un esprit distingué, réfléchi, délicat, plus élevé certainement que les hommes de son temps, parce qu’il vécut à l’écart d’eux ; mais entre ces qualités et celles que lui donnait Voltaire, il y avait l’imagination et le caprice de cet esprit de vif-argent et de feu grégeois. Quand on place Vauvenargues à côté de Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyère, — ce La Bruyère qu’il a contrefait bien plus qu’il ne l’a imité, — on le trouve aussi petit que l’est son siècle à côté du siècle de Louis XIV. On ne peut parler que de ce qu’il y a de réussi dans ses œuvres ; or, si vous exceptez les Pensées (il y en a neuf cent quarante-cinq, en comptant celles qu’il supprima), tout est à peu près avorté. Or, encore, quelques gouttes d’essence, fussent-elles de l’ambre le plus pur, filtrées avec beaucoup de peine et en trop petit nombre pour parfumer autre chose que le mouchoir de poche d’un homme d’esprit, ne suffisent pas pour mériter ce nom glorieux et sévère de moraliste auquel Vauvenargues prétendit et qu’on ne lui a pas assez marchandé. Un homme de la fin du même siècle qui n’a exprimé aussi de sa pensée que quelques gouttes, mais autrement puissantes, d’un citron autrement pénétrant et parfois autrement mortelles que celles que Vauvenargues fit tomber de la sienne, Chamfort, si au-dessus de Vauvenargues par tout {p. 189}excepté par le caractère, n’est pas un moraliste non plus, quoiqu’il en ait révélé les profondes aptitudes. Mais Chamfort, qui n’était pas valétudinaire comme Vauvenargues, Chamfort, l’Hercule et l’Apollon des boudoirs mythologiques de son temps, et dont la vigueur n’était pas une fable, n’a pas eu de Voltaire qui l’ait pris dans son vitchoura d’Astrakan comme Hercule prenait les Pygmées dans sa peau de lion : Voltaire, le Roi de son époque, a la manie du favoritisme comme les rois. Vauvenargues fut un de ces favoris, qui n’ont d’autre raison pour exister que le bon plaisir de leur maître.

Sur une lettre, très peu merveilleuse, que nous pouvons lire dans l’édition de Gilbert, et dans laquelle Vauvenargues s’amuse à l’éternel parallèle, cher aux rhétoriques, du génie de Corneille et du génie de Racine, Voltaire prend feu comme un jeune homme pour cet officier du régiment du roi qui s’ennuie de son métier, et qui lui envoie, avec tous les salamalecs d’usage, de la littérature de garnison. Au reçu de ce simple hommage, Sa Majesté Voltaire, dont la tête ne baissait pas encore (il avait cinquante ans), s’exalte et se met à faire pleuvoir un déluge de titres sur son modeste correspondant. C’est une avalanche de faveurs ! Presque immédiatement, il le chamarre de tous les Ordres de la sagesse, de la vertu, du grand goût, du génie, de la magnanimité ; il le constelle de tous les crachats de la flatterie d’un souverain ; enfin, {p. 190}il en fait son Potemkin intellectuel ! Si Vauvenargues n’était pas mort au milieu de cette gloire, il aurait eu le sort de tous les favoris. La main qui, sans raison, l’avait mis au-dessus des autres, l’aurait laissé retomber. Mais il mourut jeune, à temps, avec la beauté d’une espérance que la mort a trompée, mais que la vie n’a pas trahie. Il mourut au moment où Voltaire lui disait le mot de Virgile : « Tu seras Marcellus ! (Tu Marcellus eris !) » Le sérieux de la mort communiqua aux éloges de la plume la plus légère qui ait jamais joué avec toutes choses la consistance du style lapidaire d’un tombeau. Certes ! puisqu’il aimait la gloire, Vauvenargues a bien fait de mourir. La mort lui a été favorable comme la maladie. Sans la maladie, sans la douleur qui lui a donné le peu de fil et de mordant qu’on trouve dans ses œuvres, il aurait été, comme tous les humanitaires de son temps, un badaud, un optimiste, un philanthrope, un niais d’esprit, et sans la mort prématurée qui le fait vivre, il serait mort, sur pied, de son vivant !

II §

Et ceci est certain : Voltaire se serait dépris. L’engouement eût cessé, et la mobilité d’un pareil homme n’eût pas seule expliqué cette inévitable réaction… {p. 191}Malgré les éloges du commentaire qui suivirent les éloges des lettres, on la voit poindre… Dans ce cristal, on discerne la fêlure par laquelle il doit éclater. Il y a dans Vauvenargues, dans son jeune sage, dans son ami, dans son modèle, des choses qui affligent la philosophie de Voltaire. Il les a notées, ces deux ou trois choses, et, sans loupe, elles sont énormes. Elles lui ont fait écrire le mot terrible et réprobateur qui est le « raca » de messieurs les philosophes : le mot « capucin ». « Et de quoi, diable ! n’es-tu pas digne, si tu n’es pas digne d’être capucin ? » disait un jour le Régent à un de ces braves grenadiers de la haire et du froc, qui sont la gloire même des armées de Dieu. Si Vauvenargues était revenu aux idées qu’il exprime dans sa Méditation sur la foi, par exemple, Voltaire eût pensé vite comme le Régent. Il aurait trouvé « le capucin » indigne, et la sifflante moquerie aurait, en un clin d’œil, remplacé l’admiration. Gilbert, dans son édition de Vauvenargues, a parfaitement mis en lumière ces points, très peu aperçus jusqu’ici, qui auraient été les causes de rupture entre Vauvenargues et Voltaire, et c’est ici que la publication qu’il a faite éclaire pleinement un Vauvenargues trop laissé dans l’ombre, et nous révèle, en l’auteur des Pensées et maximes, une moralité qui n’était pas du tout la philosophique et la païenne que Voltaire lui avait bâtie comme une pyramide de Rhodope.

C’est la moralité du gentilhomme, de l’homme de {p. 192}qualité, élevé probablement par une mère chrétienne, qui a gardé en lui la première impression des leçons de sa mère, ce qui l’a empêché, dans un siècle de philosophie et malgré les entortillantes flatteries de Voltaire, d’être nettement un philosophe. Sans être le vertueux des vertueux et le sage des sages, sans réaliser le type de l’Alcibiade-Zénon que Voltaire avait composé, Vauvenargues, ce malheureux officier du régiment du roi, qui n’avait que la cape et l’épée, et dans sa cape un corps malingre et épuisé, l’emporte, il faut le reconnaître, sur la plupart des hommes de son temps par la fierté, le calme, la pureté des sentiments, la souffrance noblement supportée. À coup sûr, il n’est pas le stoïque, revêtu des grâces de Platon, de la contrefaçon Voltaire ; le juste d’Horace, que les ruines frappaient sans émouvoir, même celles de son corps. D’immenses tristesses, au contraire, sont en Vauvenargues, voilées dans ses œuvres, mais perceptibles au fond, et dévoilées dans sa correspondance. Il est malheureux, impatienté, piétinant sous son harnais de guerre qui l’écrase, et s’il n’a pas assez d’ardeur pour couvrir d’écume le mors qu’il ronge, il y laisse de son sang. Mais, tel que le voilà et que la réalité consciencieusement étudiée le montre, il l’emporte pourtant en moralité sur tous les heureux et les célèbres de son époque, et justement parce qu’il eut le hasard d’être pauvre, et l’honneur d’être un officier ! Supposez-le riche et lancé dans le monde d’alors, il n’y {p. 193}aurait point englouti un puissant esprit qu’il n’avait pas, mais il y eût abaissé son âme. Il y aurait perdu une originalité de cœur plus belle à nos yeux que l’originalité du génie. Grâce à Dieu, retiré, contre les pestes de son temps, dans ce lazaret d’un régiment, la dernière chose de l’ancienne monarchie qui ait été corrompue, s’il n’échappa point à tous les miasmes contemporains, ce qui est impossible à l’être perméable que l’on appelle l’homme le plus fort, il échappa du moins au plus grand nombre et aux plus dangereux. Sa vie militaire le sauva. Moraliste qui se voit de travers, le croirait-on ? il se plaint de cela dans ses lettres. Il sourit amèrement quand il parle à son ami Mirabeau « de traîner son esponton dans la crotte », et il n’a pas l’air de comprendre que cela, qui le dégoûte, le préserve de traîner son âme, plus avant que son esponton, dans les fanges brillantes de son siècle !

En effet, il ne le comprenait pas. Nous avons parlé des miasmes du temps qui l’atteignirent. Celui qui le pénétra davantage fut la préoccupation des choses littéraires. La gloire des lettres, presque toujours si vaine quand elle n’est pas du plus haut parage, l’attirait avec empire, et c’était peut-être par là qu’il avait pris Voltaire, Voltaire charmé de voir un gentilhomme venir aux lettres et se détourner de ce métier des armes, exécré par les philosophes, qui prétendent que la guerre est une barbarie, et qui croient dire, en disant cela, une chose profonde. Eh bien, même sur {p. 194}ce point, comme sur les autres, Vauvenargues faisait sa réserve de gentilhomme : « Il n’y a pas de gloire, — écrit-il quelque part, — de gloire complète, grande, sans l’éclat des armes ! » Ah ! ceci n’est pas du xviiie siècle ! Ainsi, au fond de ce griffonneur qui envoyait ses essais à Voltaire, le gentilhomme tenait bon comme le chrétien, et c’est ce fond de Vauvenargues — puisque son nom se prononce encore — qui mérite l’étude et l’intérêt de l’histoire. Quand tout ce qui était littéraire se faisait philosophe, Vauvenargues était philosophe comme les autres, puisqu’il avait la rage d’être littéraire ; mais il n’était ni athée comme d’Holbach ou La Mettrie, ni ennemi de Jésus-Christ comme Voltaire, ni matérialiste comme Diderot, ni déiste raccourci et bourgeois comme Jean-Jacques, et il ne parvenait qu’à être sceptique, dans un temps qui ne connaissait que le dogme de toutes les erreurs et leur affirmation la plus véhémente. Le xviiie siècle répugne au scepticisme. Il sait à quoi s’en tenir. Il ne doute pas. Celui de Hume, pour qui sait voir, est une négation profondément articulée. Vauvenargues, avec sa Méditation sur la foi et les autres passages de ses écrits que Voltaire appelait des « capucinades », en se priant de les excuser, est un sceptique du xixe siècle qui a devancé le temps où il aurait dû vivre. Il n’a aucune conclusion arrêtée et ferme dans l’esprit sur les grands problèmes de la destinée spirituelle ; mais il a des impressions d’enfance et des instincts. Comme {p. 195}lord Byron, il a jusqu’à ses heures de prière… Encore une fois, un pareil homme devait, un jour ou l’autre, être à couteaux tirés avec Voltaire, qui n’aimait pas les capucins de Saint-François, mais qui n’en était pas moins le capucin de la philosophie, quêtant perpétuellement pour son Ordre, et qui croyait avoir recruté Vauvenargues parmi les Frères de son couvent.

III §

Et il n’y a pas que par le scepticisme qu’il appartient au xixe siècle ; il lui appartient encore par la gravité et par la tristesse. Gilbert a insisté sur la haine du rire qu’avait Vauvenargues, et qui venait beaucoup plus de son naturel que des embarras et des misères de sa vie ; car les gens gais de tempérament le sont partout, même dans le malheur, quand la grosse bourrasque est passée. Vauvenargues, s’il avait vécu à Paris de 1824 à 1840, eût compté dans la légion de ces jeunes graves cravatés de noir : « l’espoir du siècle », comme disait Stendhal, qui s’en moquait. C’était un René raisonnable, précédant le René poétique. Il est vrai que ce René semblait avoir des motifs suffisants pour se permettre de la mélancolie. Le René de Chateaubriand, qui fut Chateaubriand lui-même, était un Argan idéal et tragique ; mais {p. 196}Vauvenargues, ni au physique ni au moral, n’était un malade imaginaire.

Chateaubriand avait tout, lui, pour être heureux. Il eut la naissance, la beauté, la santé, le succès, la gloire de bonne heure, une femme qui l’aimait et qu’il n’aimait pas (deux profits : il était adoré et il était tranquille), toutes les bonnes fortunes et la grande : la fortune de l’ambition, des millions, des décorations, une vieillesse illustre, la chapelle ardente de madame Récamier, et enfin un tombeau préparé à l’avance, comme un arc de triomphe, en face de cette mer qu’il avait tant aimée, si jamais il aima quelque chose ! Comparez cela à la destinée de Vauvenargues, pauvre, malade, défiguré, presque aveugle, mourant à trente et un ans, criblé de petites dettes, grandes comme des trous de crible ; espèce de Job qui manquait jusque de fumier ! Assurément, des deux, c’était bien celui-ci qui semblait le plus avoir le droit de se plaindre, et ce fut pourtant le moins malheureux. La philosophie n’en avait pas fait le beau buste de marbre blanc que disait Voltaire, mais il croyait aux hommes et il était ambitieux ; tandis que Chateaubriand, au milieu de tous ses bonheurs, n’avait jamais cru qu’au profond néant de la vie !

C’est, en effet, cette ambition, même infortunée, qui empêcha Vauvenargues de toucher au malheur suprême ; car l’ambition est faite dans nos cœurs avec de l’orgueil et de l’espérance, et Vauvenargues mourut {p. 197}avant de désespérer. Il était ambitieux. L’était-il parce qu’il était impuissant, comme les gens boiteux haïssent le logis ? Mais enfin, il l’était. Il aspirait aux affaires et au gouvernement des hommes. Il se croyait fait pour les diriger. De nombreux passages de ses écrits, relevés avec discernement par Gilbert, semblent indiquer cette préoccupation de Vauvenargues, devenue plus profonde dans l’oisiveté d’une garnison. Pour son compte, le commentateur ne doute ni de la préoccupation de cet homme d’État qui se rêvait, ni de son aptitude. À chaque instant il donne Vauvenargues comme un ambitieux qui ne s’était mis à regarder les hommes que pour plus tard les gouverner.

Contemplateur dans un but qui n’était pas la connaissance de l’homme elle-même, laquelle est le but unique du moraliste pur, il fut un moraliste malgré lui, en attendant le jour de l’action, et qui sait ? c’était peut-être à cause de cela qu’il fut un moraliste médiocre. En écrivant sur la nature humaine, il s’entretenait cette main inutile qu’il ne put allonger jamais sur les hommes pour les discipliner ou pour les conduire. Il pelotait, comme on dit, en attendant partie ; mais la partie ne fut pas jouée. Le grand politique, — si réellement il y en avait un en lui, — le grand politique ignoré, qui avait la conscience de sa force, est mort trop tôt pour l’exercer. Dieu lui a épargné de vieillir, de porter longtemps cette force désespérée et vaine qui n’a pas d’autre emploi que de nous peser {p. 198}sur le cœur. Il n’a été qu’un mort de plus dans ce cimetière de Gray où sont rangées les grandeurs qui n’ont pu aboutir, les génies qui ont gardé leur lumière ! et ni le grand écrivain ni le grand penseur ne nous consolent du grand homme d’État que nous n’avons pas.

Des deux côtés, il a manqué la gloire. La renommée qu’il doit à Voltaire tombera en miettes devant la Critique qui le touchera d’un doigt ferme, comme un vieux tableau pulvérisé. Son nom restera dans l’histoire des lettres, car il est dans la correspondance du diable d’homme qui tient son siècle dans sa main, comme Charlemagne tenait son globe ; mais on s’étonnera des mérites que Voltaire a mis sous ce nom. Pour nous, il en a deux qui sont oubliés et qu’il faut remettre en mémoire. Le premier, c’est qu’il resta marquis de Vauvenargues, malgré sa pente vers les idées et les innovations de son temps ; et le second, qu’il eut les jambes gelées dans la campagne de Bohême pour le service de la France et du Roi.

Madame de Montmorency §

Amédée Renée, Madame de Montmorency.

{p. 199}Amédée Renée continue ses études de femmes au xviie siècle. Après Les Nièces de Mazarin, dont le succès a été brillant et mérité, il publie Madame de Montmorency, qu’il fera suivre, dit-on, d’autres portraits et d’autres biographies. Renée, au milieu des distractions d’une vie politiquement active, est resté littéraire et se maintient tel. Il faut l’en féliciter. Sa Madame de Montmorency20, dont il s’occupait avec un soin presque religieux, cette histoire qui commence par la Cour, l’éclat et le monde, et qui finit par l’affliction et une cellule, sa Madame de Montmorency a été pour lui pendant longtemps comme une espèce d’oratoire littéraire dans lequel il revenait à la dévotion de {p. 200}toute sa vie : l’amour des choses de l’esprit et des recherches de l’histoire. Encore une fois, ceci nous plaît, mais sans nous étonner. Ceux qui sont les plus dignes des lettres leur sont fidèles dans toutes les fortunes.

Or, pour aller droit tout d’abord au nouveau livre de Renée, quelle est cette madame de Montmorency qu’il a choisie pour nous la représenter avec un pinceau si épris d’elle ?… Dans ce fouillis de gloire qu’on appelle les Montmorency, il doit y avoir, si on fait l’histoire de chaque tombe, bien de hautes vertus, de fières et chastes physionomies de femmes, de destinées sublimes de grandeur et de simplicité, qu’on pourrait nommer aussi : Madame de Montmorency, comme l’héroïne de Renée, et qu’on ne distinguerait pas, à la première vue, sous ce nom collectif porté comme un pavois par soixante générations, et qui nous brouille tout de sa splendeur. Assurément, depuis Denise de Montmorency, qui sous Charles VI défendit si vaillamment le château de son mari contre les Anglais, jusqu’à cette vieille abbesse de Montmorency, qui mourut sur l’échafaud en 1794, après avoir béni, comme si elle avait été dans sa stalle de chœur et la crosse à la main, la religieuse qui portait sa croix et qui mourut après elle, on peut ranger bien des Montmorency, de nom ou d’alliance, qui eurent aussi, comme celle d’Amédée Renée, l’éclat dans la vie, la force de l’âme, le malheur, et le cloître pour dôme à tout cela, — le {p. 201}seul dôme qui aille bien à toutes nos poussières. Le titre du livre de Renée ne dit pas assez de laquelle de ces femmes, couchées et perdues sous la gloire de leur maison comme sous un marbre massif qui les accable de son poids et de son silence, il va nous parler. Il ne nous indique point, avec l’étincelante netteté que doit avoir un titre, la Montmorency, héroïque ou charmante, qu’il s’en va tirer de la gloire de famille où elle est ensevelie et où, si fameuse en son temps, elle est maintenant trop oubliée !

Pour le savoir, il faut ouvrir le livre même. C’est la femme de ce Henry de Montmorency, maréchal de France, qui fut décapité à Toulouse en 1632 pour cause de révolte, le cousin de cet autre Montmorency-Boutteville, décapité aussi, pour cause de désobéissance. Qui ne le sait ? Qui l’a oublié ? Richelieu a fait couler deux fois sur l’échafaud ce sang splendide et chargé de passé des Montmorency, et, à notre avis, les Montmorency lui en doivent obligation et non rancune… Terni, presque souillé par la désobéissance et la révolte, les plus grands crimes sociaux et les plus grands crimes militaires, ce sang reprit son lustre sur l’acier de la hache, tant il était fait pour l’acier !

II §

{p. 202}Telle est l’héroïne que Renée a préférée pour nous en raconter l’histoire à toutes les femmes du xviie siècle, de ce temps complet qui commença par les grandes femmes et qui finit par les grands hommes. Née des Ursins, de race pontificale, et Montmorency par mariage, cette femme, qui ne fut jamais qu’une épouse et une veuve chrétienne, a plus attiré son délicat biographe que les gloires tapageuses d’une époque où les femmes se dessinaient, avec plus ou moins de prétentions ambitieuses, des rôles politiques et littéraires. Rambouillet et la Fronde sont sortis de ce temps. L’hôtel de Rambouillet, cette caserne du bel esprit que Molière fit crouler, Jéricho ridicule, sous le son vif de son sifflet, était de fondation féminine ; et la Fronde, cette bataille de dames, cette guerre où les femmes tiraient le canon comme on l’a vu tirer à des serins et à des colombes, était une guerre enrubannée et galante où les villes se prenaient pour les beaux yeux des belles, comme disait le maréchal d’Hocquincourt.

La madame de Montmorency de Renée, quoique, par la hauteur de son rang, elle pût partager le vertige des femmes élevées de cette époque de {p. 203}belles spirituelles et d’amazones, n’en ressentit jamais l’éblouissement et l’ivresse. Italienne et Romaine, c’est-à-dire exclusivement faite pour l’amour et sans les vanités françaises, elle se contenta d’être une vraie femme d’abord, et ensuite une sainte femme, et à aucune époque de sa noble vie elle n’eut le souci ni le goût du célèbre salon bleu d’Artémise, dans lequel le grand Condé lui-même se rapetissait. Renée est si littéraire qu’il semble regretter que madame de Montmorency n’ait pas été une des lionnes (c’est le mot de ce temps-là comme du nôtre) de l’hôtel de Rambouillet, et il écrit, pour s’en consoler : « Il est vrai que les beaux jours de cette société n’étaient pas venus encore, et que l’histoire s’est médiocrement occupée de ces premières années. » Ah ! tant mieux qu’elle ne s’en soit pas occupée, si nous devions retrouver dans les ombres dissipées de cette époque Marie de Montmorency, l’Artémise chrétienne, changée soudainement en Cathos ! Nous croyons, nous, qu’elle a gagné à ne pas porter ce reflet bleu du salon de Rambouillet sur la rougeur de sa joue chaste, et qu’on voit mieux ainsi la pureté divine de son type, bien au-dessus, par le calme et par la tendresse, des affectations de ce temps.

Elle aima son mari, voilà toute sa gloire ; mais elle l’aima avec l’abandon, la résignation, la grandeur, la simplicité et la fidélité après la mort d’une héroïne de Corneille. C’était une Romaine, nous l’avons dit ; mais une Romaine baptisée, adoucie, attendrie par cette {p. 204}religion qui aurait donné des entrailles à la louve d’airain de Romulus. C’était une Pauline qui eut son martyre et qui ne le tint pas seulement du bourreau. Montmorency lui fut bien infidèle. Il lui perça le cœur bien des fois. Bon de cette bonté qui tue ceux qui aiment, Montmorency la tua tous les jours de sa vie. Il la tuait avec une douceur immense, un respect profond et ce que les indifférents appellent des procédés généraux ; mais rien ne mourut dans ce cœur frappé de tant de coups ! Elle continua d’aimer l’époux auquel Dieu l’avait unie, quoiqu’il fût indigne d’elle, et pour que son destin fût accompli, pour que rien ne manquât à son calice d’amertumes, elle souffrit plus de la mort sanglante de son mari qu’elle n’avait souffert de sa vie, — de sa mort qui fut un crime encore, mais du moins qui ne le fut pas envers elle. Amédée Renée nous a raconté avec toutes les nuances du détail cette vie, cette mort, et enfin ce survivre, le pire des malheurs pour l’âme humaine, a dit un homme qui se connaissait en douleur, et de tout cela il a tiré un chef-d’œuvre d’intérêt légitime qui ne sera peut-être pas compris à cette époque d’adultère, mais qui, s’il l’était, aurait l’éloquence d’une leçon.

Et il n’y a pas que cette touchante histoire d’une femme qui aima, dans la Madame de Montmorency de Renée. À ce cœur qui palpite au fond se rattache tout un long fragment du règne de Richelieu, qui acheva de tourner vers Dieu ce cœur déchiré, en lui arrachant {p. 205}son idole et en la jetant à l’échafaud. Cette partie du livre, plus extérieure et plus générale, est traitée avec une incontestable habileté. On y reconnaît la plume d’un homme fait pour mieux que pour écrire des biographies, si réussies qu’elles soient, et très capable de lutter contre les grands sujets historiques et leurs excitantes difficultés. La politique de Richelieu que nous rencontrons ici, non pas dans son ensemble, mais dans une des particularités les plus formidables de son action, est une des difficultés qu’aucun historien n’a, selon nous, jusqu’ici vaincue. Presque tous saisis par la fierté du geste, dupes de l’éternelle duperie de l’attitude, ils ont consenti la grandeur de l’homme, même ceux qui l’ont insultée ; mais nul d’entre eux n’a dit une fois pour toutes le vrai, le pur, l’exact jugement. L’impérieux génie de Richelieu a traité la gloire comme la France. Il a fait obéir l’Histoire… Amédée Renée n’a pas plus définitivement jugé que les autres la politique du grand Cardinal. Il ne le pouvait pas, du reste, dans le cadre étroit où le choix de son sujet le place et devait le retenir. Seulement, si l’ardente sympathie qu’il éprouve pour madame de Montmorency lui donne le courage de regarder, les yeux bien ouverts, cette robe rouge qui les fait ordinairement baisser, tant elle est rouge, trempée du sang des Montmorency ! — pourpre contre pourpre ! — cette robe, éclatante et terrible, n’a-t-elle pas quelque peu troublé son regard ?

III §

{p. 206}Voilà la question et voilà notre seul reproche. Malgré le tact, qui est très fin et le plus souvent très sûr chez Renée, l’historien est en lui, évidemment, d’inclination pour Montmorency contre Richelieu ; et, même avant que le Cardinal ne se lève dans cette biographie, d’abord intime et domestique, Renée est encore et toujours trop pour Montmorency. Montmorency, en somme, est vulgaire. Il a la bravoure d’un soldat et la beauté d’un capitaine, mais c’est tout. Il n’a pas d’esprit, et peu importe pour nous, d’ailleurs, qu’on l’eût trouvé sans conversation à l’hôtel de Rambouillet, s’il avait eu la délicatesse, cette fleur des âmes bien nées qui vaut mieux que l’intelligence ! Mais il était grossier. Tout l’atteste, même Renée, qui cite de lui des mots adressés à Bassompierre, gros comme les poings d’un gendarme et aussi lourds dans leur brutalité. Renée nous dit quelque part que madame de Montmorency aimait tellement le duc son mari que, le cœur dévoré par la jalousie, elle sentait un involontaire attrait pour les femmes qui le rendaient infidèle, et qu’il lui fallait toute la dignité de l’épouse outragée pour se roidir et résister à la pente qui l’entraînait vers elles. Eh bien, Renée a un peu ce {p. 207}sentiment pour son héroïne ! Il aime aussi un peu trop tout ce qu’elle aimait. Les peines qu’il se donne, dans la première partie de son récit, sont incroyables quand il s’agit de créer une importance, une valeur, une poésie quelconque à ce beau buste vide. C’est du dévouement à la duchesse, mais c’est aussi de l’illusion, comme s’en font les hommes qui ont une palette. On n’est véritablement soulagé pour Renée que quand ce bel insignifiant de Montmorency se met enfin à vivre, et devient quelque chose à l’heure de mourir !

Il est des vies qui n’ont, en effet, que la mort, et ces vies-là ne sont pas rares dans l’Histoire. Presque de nos jours, n’avons-nous pas eu Louis XVI et Marie-Antoinette, dont la mort sera la vraie vie devant la postérité ? Au xviie siècle, Henry de Montmorency, si admiré et si brillant comme grand seigneur et comme homme de guerre, oublié maintenant ainsi que tant d’autres, sans sa mort, historiquement, n’aurait pas vécu. Les services qu’il avait rendus, très comptés par l’État, et d’ailleurs récompensés par le rang qu’il tenait dans le royaume, n’auraient pas suffi cependant pour lui valoir ces deux lignes d’histoire qui empêchent un nom de périr. Sa révolte contre son souverain, son opposition au gouvernement de Richelieu, sa prise d’armes enfin et sa défaite, l’Histoire les aurait flétries, en passant, de ce mot d’équipée qui déconsidère jusqu’au crime, et complice de Gaston, le duc d’Orléans, et de sa turbulence de cadet, elle {p. 208}l’aurait couvert du mépris qu’elle a pour Gaston. Parmi les remuements des impuissants d’alors contre la forte main qui tenait la France, ce ne serait qu’un mouvement de plus réprimé. Poussière soulevée et retombée qu’on ne verrait plus ! La mort seule de Montmorency a donné une mémoire à ces choses. Il fut coupable, mais par sa mort il racheta sa faute, car il ne la nia pas, et il mourut bien.

Renée a supérieurement raconté cette mort, dont il a senti la grandeur et dont il a fait admirablement ressortir le caractère. C’est une mort de grand seigneur d’une espèce perdue, qu’il faut apprécier avec l’esprit des anciens jours. Le génie chrétien de sa race assista Montmorency à son heure suprême, et lui communiqua une idéale beauté morale dont le beau superficiel ne se doutait pas ! Montmorency, en face du billot, ne houssina pas la hache comme Charles Ier ; il ne se fit point superbe avec elle. Il fut doux. Il regardait le coup qu’elle allait frapper comme une délivrance. Hélas ! il avait toujours été si heureux qu’il avait sans doute le sentiment du néant de la plus belle vie ! Il ne chicana point la sienne. Il ne sophistiqua même pas avec lui-même. Il convint de tout et qu’il méritait bien sa peine, quoique dans ces têtes de gentilshommes qui faisaient la guerre au roi pour le roi, ces ultras armés, la notion de patrie ne fût pas établie comme dans la nôtre, ce qui rendait le crime moins grand. Ce fut donc d’un laisser-aller {p. 209}magnifique que cette fin de Montmorency. Pour lui, mourir fut aussi simple que de changer sa veste de couleur musc d’Espagne contre la veste blanche dans laquelle il voulut marcher à l’échafaud, par une dernière coquetterie. La mort, qui le combla de ses bontés, le fit même ce qu’il n’avait jamais été : pour une minute spirituel. Il légua au cardinal de Richelieu son tableau du martyre de saint Sébastien. Mais, si c’était une ironie, ce fut aussi une fatuité.

Il n’y avait pas de martyr, en effet, et de martyr d’aucune espèce, dans Henry de Montmorency ; il y avait un homme justement condamné. Renée a écrit le mot de justice — justice orgueilleuse, il est vrai, — à la page 144 de son livre. Pourquoi, à la même page, a-t-il accusé ce moine (Richelieu fut un prêtre) de couper par haine et par envie la tête du plus grand seigneur de France ?… Nous non plus, comme Renée, nous ne croyons pas à l’impersonnalité de Richelieu ; nous ne croyons à l’impersonnalité de personne… pas même à celle de Dieu ! « Richelieu — dit Renée — fut jaloux, ingrat, vindicatif, implacable. » Cela est vrai souvent, mais ce n’est pas ici, et il fallait le reconnaître. Renée ne le reconnaît pas : « La raison d’État — nous dit-il — n’avait pas toujours été une religion pour Richelieu… Sa foi datait de son entrée au ministère. » Mais un homme aussi apte et aussi accoutumé aux choses de l’Histoire que l’auteur de Madame de Montmorency ne sait-il donc pas à quel point {p. 210}la Fonction ouvre, élargit et élève le regard, et que de ce sommet de la Fonction on voit ce qu’on ne voyait pas encore du bas de la vie ? Encore une fois, voilà la tâche d’un livre qui pour nous est une perle. Il est évidemment trop conçu en vue de la diminution de Richelieu, figure ambiguë — nous en convenons — dans sa grandeur et dans sa force. Mais le lion a le pas oblique, et il n’en est pas moins le lion ! Richelieu, moins grand que Louis XI, continue Louis XI après Henri IV, et prépare Louis XIV ; et cet entre-deux dans l’Histoire est bien suffisant pour qu’il y soit à jamais respecté. D’ailleurs, ce grand faucheur, qui avait pris au sérieux la méthode de Tarquin, n’abattit point de fleurs innocentes ; toutes, plus ou moins, étaient empoisonnées, et si « les successeurs de Richelieu — nous dit Renée dans un dernier trait — n’eurent pas besoin de cette politique de sang pour réussir », c’est que la besogne avait été bien faite. Ils n’eurent à recueillir que l’héritage du sang, sans le sang par lequel il avait fructifié, et que Richelieu, lui, n’a pas craint de prendre à sa charge, devant les hommes et devant Dieu !

IV §

Et c’est là ce que l’Histoire ne cessera d’honorer. L’aimable et spirituel historiographe de Madame de {p. 211}Montmorency a vu Richelieu à travers les larmes de la plus touchante des femmes affligées, mais qu’y a-t-il de plus décomposant que les larmes ?… D’un esprit politique trop ferme pour ne pas comprendre la grandeur de Richelieu, tout en l’accusant, il a été entraîné, charmé, par son sujet ; mais il reprendrait tout son regard demain, s’il rencontrait Richelieu ailleurs qu’entre l’échafaud de Montmorency et la cellule de sa femme. Après la mort de son héros, cette noble infortunée, qui n’avait jamais, hélas ! été une heureuse, cette sainte de l’amour, comme dit Renée, eut le courage de devenir une sainte tout à fait. Au moment de mourir, Montmorency lui avait écrit : « Mon cher cœur (et c’était bien son cœur, en effet !), je vous conjure, par le repos de mon âme… de modérer vos ressentiments et de recevoir de la main de notre doux Sauveur cette affliction. » Deux fois soumise, et à Dieu et à son époux, son autre Dieu, elle obéit à cette consigne donnée presque du fond de la mort. Persécutée d’abord à cause du nom qu’elle portait, et des influences qu’on lui savait dans cette province du Languedoc que son mari avait gouvernée, elle ne sortit de prison, quand la persécution se détourna d’elle, que pour se retirer à Moulins, dans le couvent de Sainte-Marie, où elle garda pendant quelque temps sa maison.

Elle y était venue, attirée par son amie madame de Chantai, qui en était supérieure, et elle y resta, captivée par la règle de ce François de Sales qui savait {p. 212}mêler à tout un miel divin. C’est là qu’elle apaisa son âme, qu’elle la modéra, comme le lui avait recommandé son époux ; c’est là qu’elle put trouver la force de pardonner au lâche et imbécile Gaston, à Louis XIII le Juste, et enfin, même, à Richelieu ! Ce fut là sans doute son dernier pardon. Mais il y eut pour elle plus difficile que de détacher les haines de son âme, ce fut d’en détacher son amour, d’en ôter un à un tous les rêves et les souvenirs de sa vie. Il le fallait pourtant, et, Dieu aidant, cela arriva. Elle se dépouilla des derniers songes, et, quand ce fut fini, cette veuve de saint Paul, à la fidélité immortelle, ne crut pas manquer de foi à son époux, cet époux sanglant du billot de Toulouse qu’elle avait toujours dans la pensée, en choisissant un autre époux, sanglant aussi, le divin Époux de la Croix. Elle devint religieuse. Le livre de Renée nous fait assister à sa vie cloîtrée, avec autant de renseignement et d’animation qu’il nous avait fait assister à sa vie du monde. Sans avoir deux manières, l’habile et souple écrivain est de taille et d’aisance avec les deux peintures que la vie de madame de Montmorency lui a permis d’exécuter, et on voudrait que la dernière durât plus longtemps. Malheureusement, madame de Montmorency ne vieillit pas. L’encens consumé monta vite. L’amie de madame de Chantai, qui l’avait remplacée, ne porta pas loin sa charge d’âmes ! Épuisée d’amour et de vie, transfigurée déjà, elle alla bientôt parachever sa transfiguration dans le ciel. {p. 213}« Ce fut le 5 juin 1666 — nous dit Renée — que cette belle âme, honneur de son siècle, quitta la terre. Elle n’avait souhaité que le silence et l’oubli ; son vœu devait être exaucé, car son nom est à peine resté dans la mémoire des hommes. C’est que le monde se prend surtout par les contrastes. La Vallière a l’attrait de ses fautes pour faire aimer sa vertu. Saint Augustin nous touche de plus près que les autres Pères de l’Église ; il semble que sa sainteté se détache et ressort mieux sur l’orage de ses passions. Entre les femmes célèbres par le dévouement et l’amour, il n’y en a pas de plus grande que la veuve de Montmorency, mais sa vertu n’a pas eu d’ombre, et s’est ensevelie dans sa perfection. »

Telles sont les pénétrantes paroles par lesquelles finit un volume qui nous prend l’âme avec une main tout à la fois puissante et douce, et dont on sent autour de son cœur l’empreinte longtemps. Nous avons voulu les citer et terminer aussi par elles. Qu’aurions-nous dit de mieux et de plus ?… Et même, pour donner une idée de l’accent de l’auteur, qu’y avait-il ?… Dans ce livre, il ne s’agit pas seulement du mûrissement complet d’un talent qui a toujours fait l’effet d’être mûr, tant il avait de saveur et de goût. Il s’agit d’une faculté plus rare, la faculté d’être entièrement pénétré par le sujet qu’on traite, que n’ont pas, certes ! tous les talents, et même les talents supérieurs. Selon nous, rien de plus délicieux. Le talent d’Amédée Renée a été {p. 214}perméable à l’âme de madame de Montmorency, et il la respire comme ces haleines de femme qui gardent l’odeur de la fleur qu’elles ont respirée. Madame de Montmorency fut parfaite et oubliée. Nous n’avons pas dit que ce livre n’eût pas d’ombre, et nous en avons trouvé une. Mais il a pourtant aussi sa perfection, ce livre de pureté dans le style et dans la pensée, d’attendrissement contenu, de reflets charmants et même d’intelligence chrétienne. Seulement, sa perfection, à lui, sera plus heureuse que celle de madame de Montmorency, qui s’est ensevelie dans la sienne. Il ne s’y ensevelira pas.

Si j’avais une fille à marier ! §

Alexandre Weill, Si j’avais une fille à marier !

I §

{p. 215}Si j’avais une fille à marier !21 Voilà un titre qui n’a pas été placé là, comme on dit, pour des prunes. Eh bien, je vous demande pardon ! Il y a été placé pour les prunes du succès facile et de la publicité immédiate à faire tomber dans son chapeau ! C’est parfaitement en vue du succès sur place et de l’effet à produire sur l’opinion, tout de suite, qu’Alexandre Weill a choisi pour titre de son ouvrage cette phrase, où s’étale si rondement l’abdomen de ce Je que Pascal ne pouvait pas souffrir. Mais, dame ! il est vrai que cette râpe de Pascal ne jouait pas à la bonhomie ! Sans ce besoin, plein de coquetterie, de se recommander au seigneur public et de se concilier ses chères bonnes grâces, {p. 216}Weill n’eût peut-être pas collé au front de son livre cette locution usuelle, vulgaire, qui semble chercher des échos dans l’esprit de tous ceux qui la débitent, et qui doit plaire par sa simplicité familière aux amateurs du simple et du familier (et on sait s’ils sont nombreux, ces braves gens-là !), à tous ces messieurs Jourdain de lecteurs qui aiment que, dès le début, un auteur leur frappe, sans façon, sur la cuisse, et leur dise à la bonne franquette : « Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi ! »

Et c’est aussi pour y mettre un gendre — à dîner avec soi — que Weill l’a écrite, puisqu’il s’agit dans son livre de fille à marier ! Marier sa fille et la marier bien, l’élever, de longue main, en vue de ce grand fait du mariage qu’il croit la destinée la plus sublime de la femme, ce notable embarras qui a tant fait gauloiser l’esprit français, cette vieille difficulté que les moralistes de l’ancien temps, les moralistes anti-rêveurs, croyaient éternelle, — comme, du reste, ici-bas, toutes les manières d’être heureux, — Alexandre Weill a cru qu’il pourrait, en s’y prenant bien, la diminuer, ou complètement s’en rendre maître. Il a cru, l’habile homme ! que ce n’était là qu’une façon de bien jouer, et il a fait comme ces joueurs de trente et quarante qui inventent les plus ingénieux calculs pour dompter l’indomptable chance, prévoir le hasard et organiser l’imprévu, toutes choses semblables.

Il a cru que dans le mystère, le mystère profond de {p. 217}la vie, une question d’éducation pouvait toujours résoudre une question de destinée : ce qui rendrait la vie aussi plane en réalité qu’elle est hérissée de complications formidables ; et alors, moraliste appliqué exclusivement à la femme, il est devenu le Chesterfield de mademoiselle sa fille, et il l’a formée pour un mari dans une suite de chapitres où il parle à la seconde personne, et qui ressemblent à des lettres, absolument comme le lord anglais, plus superficiel, formait pour le monde et la politique son gentilhomme de fils qui, je crois, aurait été un assez pauvre diplomate, et, à ce qu’il paraît, a eu toute sa vie assez mauvais ton !

Décidément le vent souffle de plus en plus aux panacées ! Nous parlions récemment de ce pauvre petit bon diable de docteur Feuchsterleben, ce divertissant médecin d’Allemagne qui enseigne qu’avec l’Apollon du Belvédère et de la musique on peut guérir de tout, comme avec un air de violon on guérit de la tarentule. Et voici Alexandre Weill, qui n’est pas Allemand, mais qui ne doit pas être né très loin de l’Allemagne si j’en crois certains reflets gardés sur sa pensée, qui pense à son tour qu’en disant sans biaiser à mademoiselle sa fille ses idées, à lui, sur les femmes et sur le gendre qui doit lui agréer, il trouvera ce merle blanc, comme il l’appelle, qui n’est blanc souvent que parce qu’il s’est fourré de la poudre de riz quand il allait faire la cour à sa femme, mais qui finit toujours par redevenir l’autre merle que nous connaissons. Et si ce {p. 218}n’était là qu’une illusion de père de famille, dite en famille, nous n’en parlerions pas, et peut-être serions-nous touchés ; mais le livre a des prétentions à la théorie générale.

C’est la politique du mariage écrite pour des Césarines, qui ne sont pas Borgia, par un Machiavel plein d’innocence. À ce titre, il nous appartient. Il nous appartient à d’autres encore. Weill est un écrivain qui a de la vie, dans ce monde livré aux pâteux ! Nous l’aimons pour cette raison et nous le lui avons dit, quoiqu’il l’ait oublié… C’est, de naturel, un très agréable conteur, naïf et attendri, une espèce de Greuze littéraire, qui aurait toute la pureté de son talent s’il se débarbouillait de cette fumée de pipe qu’on appelle « la philosophie allemande » et qui encrasse (je pourrais dire un mot plus laid si je parlais la langue des tabagies) les plus jolies parties de ses tableaux.

Malheureusement, Weill, qui a parfois de l’aperçu, veut être philosophe, et il abandonne trop la délicieuse rêverie du sentiment, qui est une plénitude, pour cette rêverie de la pensée, qui est un vide ! Il y a bien encore çà et là dans ce livre, qu’il a écrit pour la tête blonde de sa fillette, de ces touches honnêtes, tendres et rosées du Greuze qu’il fut dans ses meilleurs jours ; mais ce qui domine le livre, ce qui lui donne sa physionomie, c’est le philosophe, et le philosophe qui ne doute pas une minute de son fait et qui morgue le lecteur de son aplomb suprême ! Mon Dieu, oui ! Weill, {p. 219}retournant Jean-Jacques Rousseau, triste besogne ! nous dit dans la préface de son volume « qu’il ne sera lu avec fruit que par les hommes d’honneur et les femmes honnêtes, mais que les sots ne le liront pas sans danger… ». Bénédiction !

Nous haïssons tant les sots que nous sommes fort reconnaissant envers Alexandre Weill de leur faire courir un danger quelconque, et fort curieux de constater ce danger que les sots vont courir. Voyons donc cela !

II §

Ce livre qui, malgré le déboutonné de son titre, était un livre très difficile à faire, car c’est le catéchisme des filles à marier, commence, non par Dieu, comme le catéchisme ordinaire de Nos Seigneurs les Évêques, mais par l’homme et la femme, lesquels sont, du reste, les dieux de ce temps humaniste et laquais, qui porte la livrée d’Hegel sur toutes les coutures. « Tu ne sais pas ce que c’est qu’une femme, ma fille, — dit Weill, — et il faut qu’avant de te marier tu apprennes ce que c’est qu’un homme (sic), et de nécessité il faut que tu le saches pour te marier et être heureuse par le mariage. » Tel est exactement le préambule de Weill. Il va donc initier devant nous {p. 220}sa jeune enfant à la connaissance de l’homme et de la femme, — ces deux problèmes qui ont fait blanchir bien des poignées de cheveux aux moralistes quand ils ont voulu à eux seuls les résoudre, — et, père inquiet, faire balustrade à la petite pour qu’elle puisse sans danger se pencher sur ces deux abîmes !

Weill est un moraliste qui ne croit point à la supériorité de l’homme sur la femme : « Il faut qu’un homme soit bien sottement infatué de son sexe — dit-il, presque avec colère, — pour pouvoir admettre un instant (quoi ! pas même un instant !) qu’un être qui l’a formé, qui l’a nourri de son sang, sa mère, ou bien qu’un être né de ses entrailles, sa fille, lui soit inférieur. » On pourrait peut-être rétorquer à Weill le sang et les entrailles de sa phrase, et lui demander de quoi donc il est infatué, lui qui reproche à l’homme l’infatuation de son sexe ?… mais nous ne voulons qu’exposer ces bienheureuses idées qui font courir un danger aux sots ! Weill, qui nie la supériorité de l’homme, ne veut pas davantage de l’égalité de l’homme et de la femme. Ah ! bien oui ! Il veut la supériorité absolue de la femme : — sa supériorité morale, entendons-nous ! car Weill est plus qu’un vert-galant, c’est un vertueux galant. Pour lui, la femme, mais fidèle ! est au-dessus de tout.

En vain y a-t-il au commencement de son livre (page 22) une petite distinction dont la clarté est telle qu’en la transcrivant je renvoie à l’auteur la {p. 221}responsabilité de sa lumière : c’est que « une femme n’étant jamais pareille à l’homme, et autre chose étant l’égalité, autre chose la disparité, la femme est psychiquement l’égale de l’homme, et physiquement elle ne l’est pas ». Cette distinction n’empêche nullement Weill de répéter, en la variant, cette affirmation, à laquelle il tient bien davantage : c’est que « la femme mariée qui fait son devoir est supérieure à l’homme (même quand il fait le sien ?), et tous les privilèges sociaux de l’homme (p. 31) doivent disparaître et disparaissent devant la grandeur de la vertu de la femme ». Weill, qui est fin comme M. Josse, passe tout le temps de son livre à faire reluire la beauté de cette vertu aux yeux de sa fille, comme celle d’un bijou dont il voudrait lui faire envie, et il a raison ! Seulement, comme un tel bijou de vertu ne se trouve point dans le pas de la première bottine venue, il faut bien dire d’où la femme le lient et à qui ou à quoi elle doit le demander…

Eh bien, elle doit le demander à la physiologie et à son papa… et, sur ce point, Alexandre Weill est explicite : « Je ne te parle pas au nom de la religion, ma fille… (on le voyait bien !…) je te parle au nom de la nature, qui est la même partout, chez les civilisés comme chez les sauvages, à Constantinople comme à Paris, et que les hommes ont violée partout par des lois particulières, malheur des femmes… » Or, c’est cette nature interrogée, cette physiologie bien {p. 222}apprise, qui donneraient à la jeune fille de Weill, s’il avait vraiment une fille à marier, les notions nécessaires pour résister à tout, même à l’infidélité de son mari, s’il était jamais infidèle.

Alexandre Weill rejette avec beaucoup de mépris, et je l’en estime, la morale folle ou perverse des romans du temps, qui prêchent philosophiquement ou poétisent l’adultère ; mais il croit — Weill, que nous appellerons désormais Candide et non plus Alexandre ! — qu’il empêchera les influences de ces romans ou leur curiosité, qui est déjà une influence, de pénétrer dans l’esprit de sa fille, en y opposant son système concentré de physiologie paternelle. Son livre n’en est que la leçon. Une leçon donnée en termes nets, qui pourraient bien faire lever de dégoût, dans sa poitrine virginale, ce jeune cœur divin de fille innocente.

On y voit, en effet (page 36), que « la concupiscence de la femme est illimitée ; (page 49) que les plaisirs de l’amour, dès qu’ils ne sont plus légitimes, exposent l’homme et la femme à d’horribles maladies ; (page 36) que la femme infidèle à un homme, par sa nature même n’est plus fidèle à aucun autre homme », ce qui n’est que la moitié du vrai, par parenthèse, car le vrai tout entier c’est que la femme n’est, de nature, fidèle à aucun homme, et ne le peut si Dieu ne l’aide pas ! En sa qualité de bon physiologiste, l’auteur de Si j’avais une fille à marier ! n’oublie aucune des négations et des impossibilités de la nature de la femme ; seulement, {p. 223}il oppose cette nature très positive, qu’elle sent en elle, à la grande Nature vague, qu’elle n’a jamais vue ni entendue, et qui lui dit, par la bouche de monsieur son père, qu’elle « a voulu (elle, la grande Nature !) que l’idéal de la femme résidât dans sa fidélité à un seul homme », loi sans texte, mais qu’en fille suffisamment instruite de ses devoirs physiologiques la fille de Weill admettra.

III §

Tels sont les enseignements de ce catéchisme pour l’instruction présente et le bonheur futur des filles à marier. Cela n’est pas, comme vous voyez, très saisissant ni très original, mais, en revanche, c’est un peu grossier, non pas dans les mots, mais dans le fond des choses ; car la science, encore plus que le latin, brave l’honnêteté et s’en croit le droit. Je conviens qu’ici elle brave l’honnêteté pour l’honnêteté ; mais cela ne diminue point sa bravade. Matérialiste autant qu’il puisse l’être de doctrine et d’inspiration première, Weill, qui n’est pas un philosophe à une philosophie, mais un philosophe à plusieurs, n’est pas seulement matérialiste par le fond réel de son livre ; il prétend être encore spiritualiste par l’intention et par le détail.

Oui ! philosophe, mais n’ayant pas une philosophie {p. 224}ordonnée et conséquente qui lui soit propre, pas plus qu’écrivain il n’a un talent littéraire tranché et pur, quoiqu’il en ait un, — mais non assez essuyé de ces fumées philosophiques qui en ternissent la couleur quelquefois charmante. Moitié artiste et moitié philosophe, moitié Français et moitié Allemand, Weill est confusément une foule de choses ; il n’est rien avec précision, avec la précision qui fait la nette, l’indéniable supériorité !

Son livre l’exprime bien, et c’est un livre fait, de langage du moins, avec des notions exprimées de cinquante systèmes différents. On dirait un flacon d’essence extrait de je ne sais combien de philosophies, — une eau de Mille fleurs philosophique, dans laquelle on reconnaît bien, quoique affadies les unes par les autres, toutes les erreurs qui portent aux têtes faibles et qui se confondent dans une petite infection très satisfaisante : ainsi le matérialisme français et le naturalisme du xviiie siècle, et l’humanisme du xixe et l’idéalisme allemand et l’hégélianisme, mais l’hégélianisme en gouttelettes, dosé homéopathiquement, à peu près comme dans le petit flacon si bien bouché à l’émeri du baron de Feuchtersleben !

Weill ne pourrait pas, quand il le voudrait, être hégélien. Le grain de poésie qui est en lui, et qui l’a fait peintre d’intérieur et de paysages dans quelques nouvelles et quelques romans, l’empêchera toujours de se donner entièrement aux idées de ce monstre {p. 225}d’abstraction… et de concrétion, qui comparait les étoiles, ces radieuses fleurs du ciel, à une éruption de petite vérole. Et d’ailleurs, sentimental, attendri, cordial, aimant la famille, un naïf au fond, une bonne pâte d’homme, que la Fantaisie, cette boulangère ravissante, qui a des écus intellectuels et des trésors de sensation, roulera jusqu’au dernier moment dans sa fleur de farine, sous ses roses mains potelées, l’auteur de Si j’avais une fille à marier ! ne pouvait ni se couler ni se figer dans ce dur moule a philosophe qu’on appelle l’hégélianisme ; mais s’il ne le pouvait pas, et précisément parce qu’il n’est point du métal qui doit y entrer et en ressortir pour faire trou partout comme les balles, il n’en a pas moins en lui de l’hégélianisme en gouttelettes, et son idéal, par exemple, ce mot inventé pour esquiver le mot de Dieu dans une foule de cas, est extrait de l’idée d’Hegel !

Mais, matérialiste ou spiritualiste, ou naturaliste, ou tous les deux ou tous les trois, qu’importe ! Qu’importent le genre des philosophies et les mélanges qu’il s’en est permis dans la chatoyante inconséquence ou confusion de son langage ! Ce qui importe, et ce qui nous attriste dans ce livre, c’est la méconnaissance profonde de tout ce qui est religieux, — de tout ce qui est plus pratique et plus puissant que de la physiologie et de l’idéal pour faire des filles fidèles et heureuses ; car elles seraient résignées, le seul bonheur qu’on puisse se créer ici-bas !

{p. 226}L’étiquette à mettre sur la philosophie ou les philosophies de Weill m’est bien indifférente, mais ce qui me cause presque de l’horreur dans ce livre dont je me promettais tant de joie, c’est la radicale impiété que j’y trouve, malgré l’âme honnête que j’y sens ; c’est enfin l’extinction, et l’extinction la plus complète, du sentiment chrétien, — de ce sentiment par lequel Weill, l’ingrat, est encore tout ce qu’il est quand il a raison contre l’immoralité de ce temps ! Le Dieu d’aucune religion n’est invoqué dans son livre. La femme toute seule, y est-il dit, voyant l’illimitation de sa convoitise, y invente « elle-même sa vertu » (textuel). Qu’a-t-elle besoin de Dieu, en effet, puisqu’elle peut inventer son bonheur et sa vertu à elle seule, et, le croirez-vous ! « de prime saut », vous qui pensez que la vertu est une lutte, ou du moins une difficulté ?…

L’auteur de Si j’avais une fille à marier ! finit par étrangler son esprit avec son sujet. À force de regarder sa fille et d’attendre à l’horizon le gendre qui doit y apparaître, il ne voit plus, moraliste raccourci, les autres jeunes filles d’un monde très compliqué, très varié, plein de vocations différentes, et que le seul mariage n’explique pas comme au premier jour de la création. Ainsi la vierge qui se consacre au service des pauvres et se fiance à Dieu n’est pas de son ressort paternel, et ne lui semble pas, comme la femme mariée à un être de son espèce, « la véritable prêtresse de l’amour (encore textuel) ».

{p. 227}Il faut pourtant se résumer sur un pareil livre. Pourquoi ne le dirions-nous pas ? C’est la plus mauvaise des publications d’Alexandre Weill, lesquelles cependant sont nombreuses et vont chaque jour se multipliant. Alexandre Weill écrit vite. Il a des impatiences d’auteur et un esprit plus facile que vraiment fécond, plus hâté de produire que mâle de production. Or, jamais il n’en a donné une preuve plus frappante qu’en écrivant ce livre, qui semble, ma foi ! n’avoir pas trois ans de façon, quoiqu’il nous le dise, et qui ne calmera pas par une grande et forte satisfaction d’intelligence les démangeaisons qui prennent son auteur d’écrire.

Ce livre est un diamant faux à trente-six faces. Faux en métaphysique, si on peut dire qu’il y ait de la métaphysique dans ces bigarrures de philosophie sans étoffe ; — faux en morale, puisqu’il la fait naturelle ; — et faux en conception du rôle social de la femme, qui n’est plus qu’un rôle physiologique, car l’idéal est imposé par la nature au nom des lois physiologiques, lesquelles, pour Weill, doivent comprendre toutes les espèces de lois, il est faux encore, le plus souvent, par le style romanesco-philosophique, et, par-dessus tout cela, il n’est pas amusant ! Je doute que les jeunes filles s’y plaisent et qu’il les persuade. Peut-être même ces têtes légères en riront-elles quelquefois, malgré les adroites paroles croquemitaines claquant si dru dans la préface, vous vous en souvenez : « Un {p. 228}pareil livre ne sera lu avec fruit que par des femmes honnêtes et des hommes d’honneur ! »

Mais, fruit pour fruit, les femmes honnêtes et les hommes d’honneur aimeront mieux celui qu’ils ont retiré déjà et qu’ils peuvent retirer à nouveau de la lecture des petits romans à la Greuze de Weill, faits ou à faire, que de son traité des filles à marier, adressé à mademoiselle sa fille. Pour mon compte, à moi, je m’attendais à mieux… J’y ai cherché, tout le long de ce livre, qui n’est long que par la sensation, ce danger qu’il cause auquel il devait exposer les sots, et ce bienheureux danger, auquel je m’attendais, je le cherche encore. Je n’en ai trouvé qu’un. Weill devinera bien comme il s’appelle ; mais il n’était pas pour les sots.

Francis Wey §

Francis Wey, Dick Moon.

I §

{p. 229}Il y a beaucoup de hardiesse — mais un Français est toujours hardi — à faire l’Anglais, quand on n’en fait pas une indigne caricature. Or, c’est là ce qu’a essayé Francis Wey. Il a voulu faire l’Anglais, mais sans bredouillement et sans grimace, en style très français, très ferme et très pur. Lui, Français et même un peu Gaulois, il a essayé de s’établir dans le fond d’une nature anglaise pour, de là, jeter son regard d’observateur sur la France, nous juger, et même nous raconter à nous-mêmes, d’une façon un peu plus nouvelle que s’il partait uniquement de ses impressions, que nous partageons, de Français. Comme, un jour, {p. 230}il avait écrit déjà Les Anglais chez eux, il a voulu écrire aussi Les Anglais chez nous. Il connaît bien son pays, et il s’est fait étranger pour avoir plus de succès dans son pays. C’était une idée. Idée, du reste, qui était venue avant lui au Bordelais nommé Montesquieu !

Ce très peu grave président, qui aimait l’antithèse, et dont le génie pincé et… pinçant tondait sur l’Histoire des épigrammes comme un avare tondrait de la laine sur un œuf, Montesquieu, lui, au xviiie siècle, avait fait le Persan pour être plus impertinent contre la France, sachant bien que la France est une femme de goût qui aime l’impertinence quand l’impertinence a de la grâce, — de la grâce, cette folie de nous tous, qui ferait aimer, je crois, les coups de bâton, si on savait gracieusement les donner ! Seulement, faire le Persan comme Montesquieu, au xviiie siècle et même au xixe, s’il en prenait envie à quelqu’un, n’est pas si difficile que de faire l’Anglais. Au xviiie siècle, qu’est-ce que l’on savait de la Perse ? Il n’était pas malin de faire croire qu’on était Persan à ceux qui demandaient comment on pouvait l’être, et depuis, — depuis que nous les connaissons mieux, les Persans, — ce n’est pas bien malin encore. On s’en tirerait.

L’esprit oriental n’est pas très compliqué… Mais faire l’Anglais, c’est-à-dire entrer, tout botté, dans l’originalité du peuple le plus original, le plus profond, le plus insulaire d’esprit, d’impression, de jugement, qui ait jamais existé ; pénétrer, pour se les {p. 231}assimiler un instant, dans les manières de sentir et d’exprimer d’une nation qui a jusqu’à une gaîté à elle, — laquelle ne ressemble à la gaîté de personne et dont le nom même est intraduisible, et reste, dans toutes les langues, de l’humour, — c’est là une chose qui demandait plus qu’une prodigieuse souplesse de talent. Cela demandait du génie…

Ce n’est ni la souplesse ni le talent qui ont manqué. Mais, malheureusement, c’est l’Anglais ! L’Anglais promis, l’Anglais que je cherchais, n’est point dans le livre de Wey. Du moins, il n’y est pas assez et comme il eût fallu l’y mettre, car il fallait l’y mettre beaucoup ! Francis Wey nous devait (il nous la doit toujours) la contrepartie d’Hamilton, qui, lui, Anglais de pied en cap, a été si complètement et si adorablement Français dans les Mémoires de Grammont. C’eût été bien joli, cela ! Il fallait rendre sa politesse à l’Angleterre. Il fallait lui retourner, pour ses Mémoires du comte de Grammont par un Hamilton, les Mémoires d’un Hamilton par un comte de Grammont, et même je dispensais le Grammont en question de parler anglais !

Eh bien, nous n’avons eu, au lieu de cette chimère caressée, que les Mémoires de Dick Moon22 par Francis Wey, qui est un homme d’esprit, mais d’un esprit très français, incommutablement français ! Son {p. 232}Dick Moon (Dick veut dire Richard et Moon veut dire lune en anglais, — une lune trompeuse !), son Dick Moon est un Anglais abstrait, pâle comme la chose qu’exprime son nom, incertain, et, le long du livre, décroissant comme elle.

C’est un Anglais inventé par un lettré ingénieux qui parle à des blasés, et qui a besoin d’une forme littéraire un peu neuve pour donner à ce qu’il va dire de l’inattendu et du piquant. Ce n’est que cela ; mais, après tout, c’est cela ! Pour ma part, je ne l’oublierai pas. Pour ma part, je serai toujours reconnaissant, comme d’une attention qu’on aura eue pour moi, de voir un homme se préoccuper d’être piquant et chercher des formes nouvelles, quand il ne les attraperait qu’à moitié. Oui ! je sais bon gré à Francis Wey des pointes d’anglais qu’il a mêlées à son omelette française, à ce livre de causerie et d’observation sur la France, pour en relever le goût et en augmenter la saveur. Mais j’en eusse voulu davantage. En littérature, je suis plus Anglais que son Dick Moon, que son monsieur Clair-de-Lune. J’aime le porto et le gingembre et suis un mangeur de caviar.

II §

Cela dit brusquement à Wey, pour l’honneur d’une conception première qui me plaisait excessivement, {p. 233}mais qui supposait la chose la plus rare : l’impersonnalité, ou plutôt la personnalité caméléonesque d’un poète dramatique, je n’ai plus qu’à louer un livre vrai, spirituel, érudit, attentif à tout, et qui, sous prétexte de voyage, nous parle tour à tour politique, art, histoire, morale, société, avec une originalité qui n’a pas le profond, le mordant, la couleur étrange de l’originalité anglaise, mais qui, après tout, a la sienne. Originalité solitaire qu’il faut compter à Wey, parce qu’il ne la tient que de la nature propre de son esprit. Quand un homme est original en Angleterre, il l’est toujours deux fois, parce qu’il a l’originalité de sa race par-dessus ou par-dessous la sienne, tandis qu’en France, quand on l’est, on ne l’est qu’une fois, et même c’est beaucoup ! la race, ici, adorant l’uniforme et l’égalité, et chacun de cette aimable race voulant être son voisin bien avant d’être soi… Eh bien, Wey, — rendons-lui cette justice ! — dans son Dick Moon, n’a pas été son voisin, il a été lui-même, et savez-vous ce que c’est que lui ?…

C’est un écrivain de verte allure, qui a des idées et des aperçus et qui les risque, et qui, dans ce temps de badauderie suprême et de bourdes infinies où l’on va du progrès universel aux tables tournantes, est de ces esprits à qui les paysans, qui rédigent leur phrase à la Montaigne, appliqueraient leur litote, comique et familière : « Il est de ceux-là qui ne culottent pas un niais. » Pour moi, un grand éloge ! N’être pas niais dans un {p. 234}temps comme le xixe siècle, où le génie lui-même peut glisser là-dedans… et où la niaiserie est passée presque à l’état de mysticité, halte-là ! je trouve cela agréable et téméraire ! et je cause volontiers avec ceux qui échappent à cette loi de notre temps !…

Francis Wey a le ferme bon sens qui devient, en toutes choses, très vite le grand sens, et il a aussi cette mâle finesse de la prudence qui n’est pas la prudence femelle, celle de la lâcheté… Son style, à la trame serrée, étoffée à pleine main, solide, et dont je me permettrai de dire qu’on en sent le grain comme celui d’un maroquin étincelant qui prend et retient la lumière, est bien le style qui convient à un esprit net, avisé (que les sots croiront retors parce qu’il est avisé), sagace enfin, et dont la sagacité naturelle a été aiguisée par l’étude première et continuée de toute sa vie, — l’étude de l’Histoire.

Car l’auteur de Dick Moon est un historien. C’est un moraliste aussi, je le sais, et je le montrerai ; mais c’est un moraliste qui, si je ne me trompe pas, a commencé d’étudier son latin de moraliste à l’École des Chartes. C’est là qu’il a fait ses humanités et appris son humanité, l’homme étant dans l’Histoire tout entier, espèce, genre et individualités. Emporté, quand il sortit de cette nursery des petits Mabillons qu’attend toujours la France, emporté à trois ou quatre facultés diverses, Francis Wey eut une manière de s’égayer à lui. Il fit de la philologie, mais nationale (toujours {p. 235}Français !) et non pas étrangère, et dans un livre très amusant, et svelte à étonner, sur la langue et la littérature françaises, il mit des idées sous des mots, comme tant d’autres ne mettent que des mots sur des idées. Moraliste, d’ailleurs, parce qu’il était historien, et précisément parce qu’il était l’un et l’autre, il écrivit des romans, des histoires de cœur, un genre d’histoire pour lequel il n’y a pas d’École des Chartes, mais beaucoup d’autres écoles, dont l’enseignement est plus dur et qui n’ont pas été fondées par Guizot.

Son goût pour les arts était vif. Il écrivit sur les arts. Mais, toujours historien, il inclina surtout aux biographies des grands artistes, et il nous donna celle d’Hogarth, — un Anglais chez lui, qu’il amena chez nous ! Au milieu de ces distractions laborieuses, Francis Wey, cependant, se maintint dans sa voie d’éducation et d’études historiques, et il est récemment devenu quelque chose comme un des inspecteurs des Archives de France. Mais, fonctionnaire trop vivant pour s’encadrer exactement dans sa fonction sans la dépasser jamais, et s’endormir quand elle est remplie, c’est en courant des Archives d’un département aux Archives d’un autre département qu’il nous a écrit son Dick Moon, ce Guide des voyageurs comme on n’en avait pas encore vu, ce livre de poste intellectuel dans lequel, à travers tant de choses, l’Érudition trotte et galope, légère, court vêtue, en petite veste, les houppes rouges au fouet qui claque et qui cingle, et ne s’était point {p. 236}vue en pareil costume et à pareille course, cette formidable cul-de-jatte d’Érudition, décente Callipyge qui d’ordinaire reste assise et qui n’a jamais enlevé sa base de plomb dans les airs !

Tel est, pourtant, le tour de force et de souplesse que Francis Wey a fait faire à cette vénérable Empêchée. Il l’a dépêtrée, fourrée à cheval, et il a fouaillé la bête ! Boute-en-train qui, de l’entrain, lui en a donné. Quoique nourri de cartulaires et rassasié de parchemins, — du moins je l’imagine quand je vois ceux qu’il a consommés, — Wey ne ressemble nullement à ces sédentaires de cabinet à qui la digestion de tout ce qu’ils ont avalé pèse. Lui digère très bien et très vite, porte légèrement les choses vastement absorbées ; digestion leste, mémoire leste, esprit leste, par suite d’un estomac intellectuel très bon. En somme, il a toujours passé pour un gaillard d’érudition, très vif, très éveillé, très dispos, et dont la riche santé et le tempérament heureux ont dû inquiéter et mécontenter souventes fois ses maîtres, les bilieux ennuyés de l’Histoire majestueuse ! Comme les rats de La Fontaine :

Qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents,

Wey est bien savant jusque-là, mais il les montre toujours dans un sourire très franc, ces dents saines que la science n’a pas gâtées et sur lesquelles le {p. 237}Pédantisme n’a jamais allongé son insupportable moue et fait son museau de dignité. Voilà Wey ! Francis Wey ! qui devrait bien plutôt s’appeler François et laisser là son nom anglais. Tel est ce Roger Bontemps, ce bénédictin de robe courte qui l’a rentrée dans sa culotte de peau, et qui postillonne pour le compte de l’Histoire et nous rapporte, des postes qu’il court, toutes sortes de fleurs d’érudition oubliées dans nos archives, ces serres de choses mortes ! Tel, enfin, cet adroit et aimable dédaigneux de la peinture d’enseigne de l’Histoire, qui n’a pas eu cette ambition grosse et a mieux aimé d’être ce miniaturiste charmant qu’on appelle un anecdotier historique.

Il y a, en effet, des anecdotes excellentes dans son Dick Moon, et jusqu’ici inconnues, et c’est là le côté par lequel ce livre à plusieurs faces me plaît le plus… Vous êtes-vous quelquefois rendu compte de l’importance de cette toute petite chose, l’anecdote, en histoire ?… L’anecdote serre l’homme de près, le déshabille, l’habille et ne babille point, mais le pointille souvent d’un mot ! C’est la verrue de Cromwell, vue au microscope. L’anecdote éclaire souvent l’Histoire comme une lentille de cristal. Francis  Wey l’adore, mais il la veut nouvelle, et il a, pardieu ! raison. L’anecdote lieu commun est horrible. Elle perd, à l’instant même, son caractère de point d’or dans le clair-obscur. Celles que Wey nous donne en beaucoup d’endroits de son livre, disons qu’il en a la primeur. {p. 238}Il en cite plusieurs sur Louis XI, qu’il appelle spirituellement l’échevin Louis le Onzième, et qui peignent l’homme, cet homme de bonhomie que Béranger prenait — oh ! oh ! — pour un Tibère, parce qu’il eut quelques sévérités dans un temps qui les méritait toutes ; Loys Unze (appelons-le ainsi toujours ; il me semble mieux lui sous ce nom !), Loys Unze, le seul bourgeois que j’aie jamais aimé !

Wey nous en a donné encore de curieuses sur les Templiers (Philippe le Bel et Clément V dans le souterrain de Poitiers), mêlées à des renseignements non moins curieux, tirés du chartrier poitevin. Impossible de citer toutes les anecdotes de ce livre qu’il faut lire, et qui se lèvent de tous les chartriers des villes que parcourt, dans son carrick anglais, cet antiquaire, qui n’est pas celui de Scott, lequel nous amuse en nous faisant rire un peu de lui à ses dépens, il faut bien le dire ! tandis que celui-ci nous divertit sans qu’il soit jamais pour rien de sa personne que de son esprit dans le divertissement qu’il nous a donné.

III §

Eh bien, voilà, selon moi, le meilleur de Francis Wey et de son Dick Moon à Paris, c’est-à-dire en province, car il faut s’entendre avec ce narquois de Wey, qui {p. 239}sait pourtant, d’ordinaire, dire très bien la chose comme elle est ! Le meilleur, en lui, c’est l’antiquaire, c’est le déchiffreur de titres, c’est le savant, — un savant rare, le savant qui ne rabâche jamais ! Il n’est pas qu’antiquaire pourtant, l’auteur de Dick Moon ; il ne regarde pas que de vieux textes dans des greffes et de vieilles inscriptions dans des cryptes. Il regarde tout, ce rôdeur, d’un œil grand ouvert, perçant, lumineux ! Il regarde le dedans et le dehors, le dessous comme le dessus des choses, l’envers et l’endroit, la ville en ruines, la ville bâtie, la ville partie, la ville qui reste, la grande tournure des monuments, le profil des maisons, la rue, le visage des passants, le paysage, et jusqu’à l’air ambiant et la lumière dans lesquels tout vit, se tient ou se meut ! Son regard fait jusqu’à des percées dans les sociétés de ces villes qu’il traverse et au foyer desquelles il faudrait s’asseoir pour bien les connaître. Il n’y a pas qu’un descripteur et un artiste, je l’ai dit, il y a un moraliste dans Wey. Il a, à un très haut degré, l’indépendance du moraliste, qui ne se laisse imposer par aucune hypocrisie de sentiment ou de société.

Lisez, pour en juger, son chapitre sur les médecins, ces confesseurs du corps qui tiennent, par en bas, une société matérialiste, et dont on ne dira jamais le mal qu’on a dit des confesseurs de l’âme, qui, du moins, tenaient la société par en haut ! Lisez son chapitre sur les enfants, les petits bas bleus et jambes {p. 240}écossaises, sur le règne du bambin, comme il dit. Un des bons ridicules de ce temps ! Lisez même son chapitre des deuils maternels, que je n’ai pas la force de louer, mais qu’il a eu la force d’écrire. Lisez tout cela, et vous verrez qu’un moraliste, de bonne trempe, est là sous ce sourcil, trop froncé, d’Alceste. Alceste, ah ! j’ai toujours cru qu’on ferait un fameux écrivain avec seulement quatre styles, qu’on mêlerait adroitement : le style d’Alceste, de Philinte, des deux Marquis et de Célimène. Seulement cela ! L’Alceste est, par moments, dans Wey, mais j’y voudrais les autres, qui n’y sont pas plus que l’Anglais, — l’Anglais sterling sur qui, d’après le titre, j’ai eu la précipitation de compter !

Mais, en résumé, avec ses défauts et ses indigences, le Dick Moon augmentera, j’en suis persuadé, la bonne renommée de son auteur. Je l’aime, cet auteur, quoique je ne pense pas toujours comme lui, et j’aime son livre pour les choses nouvelles et vraies qu’il y a mises, et quoiqu’il y ait quelques erreurs. Je me permettrai d’en indiquer une petite, — un grain de poussière que d’une chiquenaude Francis Wey fera tomber. Elle est sur Lemierre, qui n’a fait qu’un beau vers dans l’opinion de son siècle, lequel en resta stupéfait. Il n’y avait pas de quoi.

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Et ce vers, Wey en orne Esménard ! Je me permets {p. 241}cette revendication, parce qu’il ne faut pas voler à un pauvre le seul écu qu’il ait jamais eu, fût-ce pour le donner à un autre pauvre, d’ailleurs, comme Esménard, plein d’indignité. Les autres erreurs de Dick Moon, qui ont un caractère moins immoral, ne regardent pas mon ignorance. Elles n’empêcheront pas le plaisir qu’on prendra à ce livre attachant, qu’on lira en wagon, et ailleurs. Et cependant j’ai presque contre Francis Wey une rancune. Dans son livre de Dick Moon, je vois l’Est, le Midi, le Nord, et même un peu de l’Ouest de la France, puisque j’y trouve la Bretagne. Seule, la pointe de ma bien-aimée presqu’île du Cotentin n’y est pas. J’aurais tant aimé à vous en parler !

Madame de Sévigné §

Hippolyte Babou, Les Amoureux de madame de Sévigné ; Les Femmes vertueuses du grand siècle.

{p. 243}Quand un livre n’est pas un livre, on lui met indifféremment deux titres. On pourrait même en mettre trois. Quel rapport y a-t-il, je vous le demande, entre Madame de Sévigné, qui fut vertueuse comme… Célimène, et les femmes réellement, robustement vertueuses du xviie siècle ?… J’avoue que je n’en vois aucun. Est-ce que les deux ou trois amoureux assez ridicules et assez méprisés que je trouve dans l’ouvrage d’Hippolyte Babou seraient, à ses yeux connaisseurs, une preuve de sa vertu, à elle ?… Mais sans être madame de Sévigné, quelle femme n’a dans sa vie deux ou trois amoureux ridicules, deux ou trois de ces bonnes potiches à sentiment dont on ornemente son boudoir… et son amour-propre ?…

{p. 244}Madame de Sévigné et ses amoureux, ces patiti qu’elle régalait de petites faveurs innocemment perverses, n’a donc rien à faire avec les femmes vertueuses pour de bon du xviie siècle, avec ces saintes dont l’abbé Maynard, l’éminent auteur du Saint Vincent de Paul, nous écrit en ce moment la vie ; et si Hippolyte Babou, de cette main légère qui est la sienne, nous les môle à madame de Sévigné et à ses amoureux, dans son volume, comme des cartes à jouer qu’on fait se retrouver dans le même paquet, c’est que Babou, qui sait bien ce qu’il fait et qui ne fait que ce qu’il veut, ne veut être aujourd’hui qu’un faiseur de tours de cartes avec l’Histoire. Demain, il sera, s’il lui convient, un historien de point en point. Attendez demain ! mais, pour aujourd’hui, vous n’aurez qu’un recueil d’essais historiques très jolis (vous voilà bien malade !) sur des figures célèbres ou oubliées du xviie siècle, et cela dans le but respectable de rire un petit et de nous amuser.

Hélas ! rire un petit, c’est à présent une grande affaire ! Le livre que voici est la révolte (ce n’est pas la revanche) d’un homme d’esprit, qui vit encore, contre l’ennui qui nous tue partout, même dans l’Histoire. Tenez ! dernièrement, je lisais le livre sur Louvois de Camille Rousset. Camille Rousset est un de ces assassins, du plus grand mérite, qui nous tuent d’ennui, et j’admirais avec quelle peine, quel labeur, quelle conscience, quelle correction et quelle {p. 245}perfection, il avait obtenu celui de son livre, qui véritablement est de première qualité. Eh bien, c’est cette peine, ce labeur, cette conscience et cette perfection dans l’ennui, dans cet ennui que l’on tire de l’histoire la plus intéressante avec une force de plusieurs chevaux, qu’Hippolyte Babou n’a pas voulu prendre à sa charge !

J’endormirai monsieur tout aussi bien qu’un autre !

Parbleu ! il l’aurait pu. Il aurait pu nous endormir et nous plomber de ce sommeil-Rousset qu’on débite avec le brevet d’invention délivré par l’Académie. Mais il a mieux aimé nous tenir éveillés. Il a mieux aimé être agréable, être piquant, et même çà et là surprenant, sur des sujets usés et aplatis par le rouleau de tant de pédants qui passe dessus depuis des années ! piquant et intéressant sur ce vieux et archivieux thème du xviie siècle, après Cousin, Sainte-Beuve, Bordas-Dumoulin, Pierre Clément, Lanfrey, Thomas, Fournier, qu’il cite, le traître comme s’il les estimait, et derrière lesquels il se met, l’hypocrite ! avec un respect qui m’inquiéterait, moi, si j’étais de la bande, car un mouvement est bientôt fait, et Babou est très souple ! Aux surprises que son livre nous cause, il pourrait ajouter celle-là pour ces messieurs… On n’est jamais sûr de ce qu’on tient ou de ce qu’on attrape. Quand on recherche autant l’agrément et l’amusement dans l’Histoire, que sait-on ? On peut les pousser jusque-là !

{p. 246}Car, je l’ai dit, amuser et surprendre, voilà toute la visée actuelle d’Hippolyte Babou, qui est un homme d’esprit comme Rivarol l’entendait, et pas autrement. Ne vous y trompez pas ! La notion de l’esprit est maintenant fort gâtée. L’esprit (disait ce docteur en cette chose) a pour essentiel caractère de surprendre, d’étonner, de remuer, de déranger, de faire coup de pistolet, lumière, bruit et trouée dans les cerveaux environnants ! Or, c’est là ce que Babou a voulu faire en plaçant sous la même couverture Les Femmes vertueuses du grand siècle et Les Amoureux de madame de Sévigné23. Impatienté, je le conçois, de toutes les lectures qu’on nous force à remâcher sur le xviie siècle et qui nous laissent parfaitement tranquilles, Babou s’est dit : « Sont-ils assez éteints ? » Et avec ce geste, passablement fat, je l’avoue, qu’il a en causant avec nous, quand il enflamme l’allumette de son cigare à la hauteur de son front joyeux, il a ajouté, l’incendiaire : « Je m’en vais tout à l’heure vous montrer qu’on peut mettre de l’esprit dans l’histoire ! J’en mettrai comme vous autres, mes bons hommes, y mettez des faits ! Je vais vous montrer qu’on peut être substantiel comme un monsieur lourd, — exact comme un monsieur imbécile, — fidèle comme un commissionnaire qui répète ce qu’on lui a dit, — et cependant rester léger, brillant, pénétrant, ce qu’on est, parbleu ! avoir enfin, {p. 247}encore une fois, les qualités qui furent françaises et qui maintenant ne le sont plus ! »

Et là-dessus, paf ! (un de ses mots encore), il a retourné l’usage antique ! il a supprimé le solennel ! Il a trouvé que Cousin adorait les coquines, et du coup il a adoré la vertu. Je le comprends, c’est à en dégoûter… Il a fait du Vieux neuf mieux que Fournier. Très dandy par ce côté-là qu’il étonne, mais qu’on ne l’étonne pas, il a raconté sans s’indigner les faits qui indignent les dadais honnêtes. Il se moque bien des tragédies ! Il a eu ce joli mouvement qui dit : « Je n’y tiens pas ! » des choses que les autres seraient heureux de ramasser… Il a gardé sa bonne humeur jusqu’à la fin, gai à trois pas du sérieux. Il a eu de la force tout près de la grâce, et, ma foi ! pour que la surprise y fût mieux, une ou deux fois il s’est risqué à être profond, et il l’a été, cet esprit capable de tout. Il l’a été à deux places sur lesquelles nous nous arrêterons, s’il vous plaît…

Oui ! il a été profond ! et il a si bien réussi qu’il trouvera bon de l’être encore et que, plus tard, il reviendra à cette profondeur qu’on n’aurait pas, certes ! soupçonnée dans l’auteur épigrammatisant des Lettres satiriques, le romancier aux nuances fines des Païens innocents, le boute-en-train qui, quand cela lui plaît, rigole avec l’Histoire, — qui la ferait sauter comme une femme ou comme un bouchon de champagne rose versé dans la coupe mousseline d’un style transparent, semé d’étincelles, et offert {p. 248}à ceux-là qui aiment l’Histoire, — corsée, mais non pesante, — et qui savent que les vins les plus purs doivent se boire dans les cristaux les plus légers !

II §

Vous rappelez-vous le mot du vicomte de Bonnay au comte de Mirabeau, un soir d’une de ces orgies politiques connues sous le nom de séances de l’Assemblée Nationale ? Mirabeau l’apoplectique, le pourpré, le chevelu, qui prélassait alors à la tribune son épouvantable bedaine que son génie faisait trouver belle (ô omnipotence du génie !), Mirabeau donc, à qui l’on venait d’opposer une raison historique, s’écria qu’il méprisait l’Histoire, quand de Bonnay — un Rivarol de la droite — lui lança, d’une voix qui vibra comme une flèche : « Elle vous le rendra bien, monsieur de Mirabeau ! » et la prophétie s’est accomplie, comme si de Bonnay avait été de Jérusalem. Eh bien, Hippolyte Babou ne méprise pas l’Histoire ! Il laisse cette sottise à Mirabeau embarrassé. Mais dans son volume d’aujourd’hui, excepté à ces deux endroits qu’il est convenu que je vous montrerai, il ne l’étreint pas assez vigoureusement, l’Histoire ! Il monocordise des doigts avec elle. Il badine. Il la traite sans cérémonie, et l’Histoire, ainsi traitée, le lui rend un peu. C’est là ce qui sans {p. 249}doute explique qu’un homme comme lui ait pu se laisser prendre par madame de Sévigné, comme s’il eût été du bois dont on fait les Walckenaer !

On périt souvent par ses meilleures qualités. Ce qu’Hippolyte Babou doit surtout craindre et surveiller en lui, c’est cette légèreté d’esprit si rare à présent, et que, pour mon compte, je trouve charmante… Il l’a rencontrée dans madame de Sévigné, et nous sommes tous des Narcisses ! Il en a raffolé. Il est tombé, lui aussi, amoureux de cette créature si légère d’esprit, de conduite et de tout, qu’il n’a pas osé mettre, il est vrai, dans ses Femmes vertueuses du grand siècle, mais dont il a parlé comme si elle était une vertu, elle qui n’était qu’une coquetterie ! À la page 76 du présent volume, n’a-t-il pas écrit : « La vertu de cette âme enjouée… » ? Oh ! l’enjouement, monsieur, c’est vous qui vous moquez de nous pour l’heure ! Babou ne nous a pas donné de notice particulière et précise sur madame de Sévigné. Il ne nous l’a fait voir que réverbérée dans les sentiments et dans les lettres de ses amoureux Ménage et Bussy-Rabutin, et du posthume qui se nomma Horace Walpole. Mais cette Sévigné de reflet lui a suffi, et il en tient aussi pour elle :

Vous en êtes un peu, dans votre âme, entiché.

Il l’est même si fort qu’il a écrit sur elle de ces mots poétiques et idéalisants qui la déguisent, et que je suis fâché de trouver sous cette plume de goût, qui {p. 250}devrait peindre ressemblant, en parlant d’une femme aussi connue que cette blonde espiègle : « À quinze ans, — dit-il, — Marie (c’est madame de Sévigné) n’avait rien de cette timidité virginale, ou, si l’on veut, de cette gaucherie innocente que les jeunes filles rapportent du couvent dans les plis de leur robe montante. » Et cela, je crois bien que c’est vrai ; mais que dirons-nous de ce qui suit ? « Le feu de ses yeux éclairait l’espace autour d’elle ! Malgré sa pureté rayonnante, ce regard savait tout, parce qu’il avait tout deviné ! »

Oh ! oh ! Babou est du Midi, je crois, et voilà qui est diablement chaud, diablement soleil de Narbonne ! Pour ma part, je ne crois pas beaucoup que les yeux bleus, spirituels et taquins de madame de Sévigné éclairassent l’espace autour d’elle. Il y avait des lustres pour cela ! Ils se contentaient de briller de malice et de gaîté, dans cet espace qui était une ruelle ou le cabinet bleu d’Arthénice, ou quelque salon du Marais. Je ne crois point au feu des yeux de madame de Sévigné ; je crois à leur lumière.

Je ne crois pas non plus à sa pureté rayonnante, ni même à sa pureté du tout. Elle fut sage, mais elle ne fut pas pure, cette femme qui jouait aux amoureux et qui, dans le livre même de Babou, se laisse manger ses bras nus par de vilains hommes comme Ménage, qu’elle avait raison de ne pas aimer. Elle fut sage, comme le poisson est frais lorsqu’on le met dans de {p. 251}la glace. Naturellement elle y était. Elle a dit quelque part, avec cette expression hardie qu’elle avait, comme un page, dans cette société qui montrait sa gorge comme on ne la montre plus, mais qui était collet-monté dans le langage ; elle a dit, de je ne sais plus quelle froideur de son temps : « C’était de la citrouille fricassée dans de la neige. »

Elle n’était pas de la citrouille, elle, mais elle était de l’ananas ! Oui ! de l’ananas dans de la neige, c’est un sorbet exquis, et c’est madame de Sévigné ! Allez ! ses yeux n’étaient qu’une gelée bleue. On les trouvait jolis, scintillants, dardants, agaçants ; ils plaisaient à l’esprit ; mais ils ne disaient rien à l’âme ! Prude, en somme, sous ses airs de page, honnête toute sa vie sans que cela lui coûtât un sou d’effort pour le rester, coquette d’esprit, de coiffure, de corsage, de bras nus abandonnés, qui se donnaient à tous et qui n’ont jamais étreint personne, coquette même de maternité, madame de Sévigné résume en elle deux figures de Molière qui, dédoublées, font la femme française : Elmire et Célimène. Elle est Elmire par le fond, et Célimène par la forme ; Elmire au centre, Célimène par les extrémités. C’est une Française accomplie. Esprit français, tempérament français, gaîté française, génie de style, — intraduisible, tant il est français !

Madame de Sévigné est certainement une des femmes les plus typiquement françaises qui aient jamais existé, et voilà pourquoi les esprits très français, {p. 252}comme Babou, sont un peu chauvins de cette femme. Ils se prennent à la magie de cette espièglerie française qui les enivre de plaisir, et, quand ils sont enivrés, leur fait écrire des phrases idolâtres, que l’auteur des Lettres satiriques appellerait des sottises s’il les trouvait sous une autre plume que la sienne, mais qui n’y seraient pas, du reste, de cette façon-là !

Pardieu ! j’aurais bien voulu le voir, lui qui se permet l’amphigouri de la passion sur elle, j’aurais bien voulu le voir à la place de Bussy, par exemple, ou bien encore de Gilles Ménage, et je suis bien sûr que notre amoureux d’Hippolyte aurait baissé de quelques tons les cordes de sa guitare d’aujourd’hui. Madame de Sévigné, en effet, ce type exquis de la Française, est de toutes les femmes du monde la plus détestable à aimer. Son amant, à elle, ce n’est pas quelqu’un. C’est tout le monde ! Elle n’est pas faite pour la chambre à coucher, mais pour le salon. Elle a l’amabilité meurtrière. Quand elle ne vous oppose pas sa froideur, cette opposition si nette ! — elle vous oppose son bon sens, et quand ce n’est pas son bon sens, c’est sa plaisanterie. Elle ne rompt jamais le charme…

Voyez-la, dans le livre de Babou, avec cet affreux pédant de Ménage, qui méritait si bien de s’appeler Gilles ! Elle le rebute et elle le relance. Elle a la cruauté curieuse et despotique de l’enfant qui arrache les ailes à un hanneton, et qui, si le hanneton blessé s’éloigne et s’enfuit sur ses pattes, l’arrête et veut qu’il reste là ! {p. 253}Quand il boude, elle lui tend l’appeau de ses beaux bras, frais comme l’indifférence, et que le pauvre timbré aimait à baiser ! Enfin, tant que dure cette liaison qui n’est ni chair ni poisson, ni amitié ni amour, et qui a duré la vie de Ménage, le sentiment va et vient de l’amour qu’on désespère à l’amitié qu’on agace ; et il en fut de même avec un bien autre homme que Ménage, avec Bussy, ce capitan, ce monsieur moi, disait Walpole !

Dans les affections toujours trompées qu’elle inspirait, rien de précis que l’impatience, que le dépit, le ressentiment, la colère. Elle vous riait au nez et même vous faisait rire de vous ! Excepté son mari, Sévigné, qui la traita comme ces sortes de femmes — tout vanité, mutinerie, gaîté et caprices, — doivent être traitées pour qu’elles aiment : avec la cravache des procédés indifférents, impertinents et cruels ; excepté son mari, pour lequel elle eut cet amour par pique dont parle Stendhal dans ses diverses classifications de l’amour, elle n’aima personne que sa fille, et encore quand elle était loin !… Pour tout ce qui n’était pas sa fille, et absente, elle avait la douceur de l’égoïsme et du satin : tout y glisse. Sa fraîcheur de blonde n’a pas une tache de larmes. Aussi, dans une société aussi correcte, aussi élégamment hypocrite que la sienne, elle ne se compromit jamais.

Elle sauva sa réputation quand madame de Maintenon, une bien autre âme et une bien autre vertu {p. 254}qu’elle, perdait la sienne ! Française toujours, elle a résolu le grand problème français de ne pas se compromettre. Mais j’aime mieux madame de Maintenon, et je la respecte davantage. Et malgré tout ce qu’il nous conte, peut-être que Babou est de mon sentiment sur madame de Maintenon. Vous allez voir !

III §

Nous voilà enfin arrivés à l’une des deux places de son volume où l’auteur de ces délicieuses bribes d’histoire, enlevées comme des bulles de savon et aussi colorées, se métamorphose et se permet la fantaisie d’être profond… C’est justement quand, dans l’ordre de ses Notices, il arrive à madame de Maintenon, et que lui, l’amoureux de madame de Sévigné, il passe à l’ennemi, si on peut dire l’ennemi d’une femme qui, pour avoir la raison la plus haute qu’une tête féminine ait jamais possédée, avait autant d’agrément à sa manière que la vive et brillante Sévigné.

Dieu sait si j’ai toujours recherché les portraits ressemblants de madame de Maintenon, — de cette femme si difficile à peindre, parce qu’on ne peut s’empêcher de la voir à travers cette monstrueuse et scélérate caricature de Saint-Simon, qui ne nous lâche pas les yeux et qui nous fait trembler la main quand {p. 255}nous voulons la corriger ! Mais j’avoue que je n’ai vu nulle part rien de mieux réussi, de mieux aperçu, de pensé plus avant que cette notice, qui est mieux qu’un portrait, et où toutes les causes de l’élévation de madame de Maintenon et de son empire sont expliquées avec une si éloquente sagacité. La conception qu’a Babou de madame de Maintenon est digne d’elle.

Il a scruté non pas seulement en historien, mais en moraliste, cette âme profonde, et, comme il l’a dit : d’une ambition de gloire infinie, — ce qui ne veut pas dire la plate ambition de n’être que la femme de Louis XIV ! Aucun des côtés, déformés par la Calomnie, de cette honnêteté héroïque (le mot y est et l’épithète aussi), n’a échappé à Hippolyte Babou, qui a redressé et rectifié les lignes de cette majestueuse et touchante figure abîmée par d’imbéciles iconoclastes historiques, et qu’il a rétablie dans sa beauté première… J’espère bien qu’après cela on n’y touchera plus !

Eh bien, ce chef-d’œuvre sur madame de Maintenon, qui ne sera, j’ose le dire, surpassé par rien de ce qu’on écrira désormais sur cette grande femme vertueuse, parce qu’il est un point au-dessus duquel il est impossible de se placer : c’est celui de la vérité absolue ! ce chef-d’œuvre n’est encore que le moindre de mes deux étonnements ; car, vous vous le rappelez, j’en ai compté deux. Madame de Maintenon est, en effet, encore un sujet d’histoire humaine, et nous allons aborder maintenant un sujet d’histoire surnaturelle ! {p. 256}Madame de Maintenon n’est que la première des femmes qui ne furent que vertueuses dans le grand siècle.

Or, parmi ces femmes vertueuses dont Babou nous a donné les images, il y en a une qui fut une sainte, et qui n’est un sujet d’histoire que dans le livre des Anges, si, comme je le crois, ils suivent du ciel les mouvements de nos âmes et sont, là-haut, nos historiens ! Celle-là, c’est la comtesse de Dalet. Son histoire, à celle-là, — oubliée par la grande Histoire, — est assez obscure devant les hommes ; mais elle éclate devant Dieu, et Babou a su nous dégager de cette obscurité visible le rayonnement intérieur. La comtesse de Dalet fut une malheureuse femme battue par son mari, mais autrement qu’avec la cravache morale du marquis de Sévigné. Le comte de Dalet, excusez ! la cravachait avec son épée ! Elle n’en finit pas moins par se faire adorer de son terrible mari, ce à quoi ne put jamais parvenir la brillante caillette de Sévigné avec le sien.

Cette adorable battue devint une adorable mystique dans la règle et dans la foi, et fut une admirable contemplative. Elle est restée une des gloires de l’ordre de la Visitation. Babou n’a pu résister à nous en dire l’histoire, et il l’a fait avec des mains qui ont touché à saint François de Sales, et qui en sont toutes parfumées ! J’ai dit qu’il était souple. Il se joue comme le poisson dans l’eau dans les idées mystiques, qu’il {p. 257}comprend très bien, et avec ce sentiment catholique qui va jusqu’à la règle, mais ne la déborde jamais. Ne doit-ce pas être là le plus fort de mes étonnements ?… Ou diable Babou, qui jusqu’ici était un peu diable, a-t-il appris ces choses ?… Quoi ! le voilà hagiographe maintenant ? Lui, l’auteur des Païens innocents, et d’une notice sur le président de Brosses qui est du paganisme coupable, voilà qu’il nous écrit avec le sentiment le plus catholique la vie d’une sainte, et avec la même aisance qu’il eût écrit celle de Ninon ! Est-ce une conversion ? N’est-ce que le caprice du talent, tenté par un sujet d’une beauté infiniment difficile pour une plume de ce temps ? Mais voilà ce qui est, et ce qui vous étonnera comme nous, n’est-ce pas ? vous qui demandez toujours du nouveau comme au temps de Démosthène, ô Athéniens !

Jules Vallès §

Les Réfractaires.

{p. 259}Étudier la raison d’un succès est toujours une belle question en critique… S’il est un livre pour lequel le journalisme ait battu de tous ses tambours, — et aux champs encore, — c’est ce livre des Réfractaires24… L’auteur en fut un, m’a-t-on dit ; ce qui prouve, Dieu merci ! qu’ils ne s’en vont pas tous finir à la Morgue et à Bicêtre, mais qu’il en est qui se décident à emboîter le pas… gymnastique, pour aller plus vite, derrière cette société en marche qu’ils ne voulaient ni servir ni suivre, et même à avoir avec elle de ces manières très peu sauvages à l’aide desquelles on prend le succès à Paris.

Et j’en fais mon compliment à Jules Vallès, et mon compliment très sincère. Le Sicambre de la misère {p. 260}bravée et de la vanité folle des premiers jours de la vie a baissé la tête parce qu’il l’avait intelligente. Il l’a baissée au lieu de se la casser. Cela valait mieux. Le réfractaire n’a été qu’un retardataire. Le conscrit social en révolte, qui ne voulait pas être soldat parce qu’on ne le faisait pas tout d’abord Maréchal de France, a rejoint le régiment, sans gendarmes, et il ne s’est pas coupé le doigt qui tire la languette dans le coup de fusil, pour se rendre impropre au service… Non ! de par Dieu ! il a le doigt, la languette, le fusil, et il sait tirer ! et il tire aujourd’hui sur ses troupes ! et il entend à merveille le petit ménage de sa poire à poudre ! et il ne perdra pas un seul grain de la charge de son fusil ! et il dit à ceux qui le regardent ou qui ne le regardent pas, il leur dit, avec ce besoin d’être vu qui est l’âme de ces Insurgés solitaires : « Tenez ! c’est ainsi que je tire ! Comment trouvez-vous ce coup-là ?… »

Nous le trouvons tiré en ligne et pas mal ajusté, monsieur. Mais pourquoi n’est-il pas mortel ?… Est-ce donc que l’ancien réfractaire aurait encore l’involontaire émotion du passé, la larme à l’œil qui empêche de bien voir et le tremblement de la main, quand il tire sur ses camarades d’indiscipline et de débandade ?… En d’autres termes, si le peintre est dans ces Réfractaires, le peintre amer, âpre et féroce, qui nous les a faits si cruellement ressemblants, pourquoi le moraliste n’y est-il pas, le moraliste qui jugerait en {p. 261}dernier ressort tous ces Bohèmes de l’orgueil et de la paresse, tous ces Échappés de la Loi Sociale, et qui les internerait au bagne du Mépris, à perpétuité, pour leur peine d’avoir lâchement refusé de prendre leur part des travaux forcés de la vie ?… Assurément, c’est très bien que de fusiller toutes ses sottises, quand on est un homme ; mais il ne faut pas qu’une seule en réchappe… Il faut les laisser toutes bien réellement mortes sur la place. Et si elles n’étaient que blessées, il faut les achever !

Eh bien, Jules Vallès ne les achève pas !… et voilà la grande critique à faire de son livre, qui ne conclut point, qui n’a aucune des conséquences sévères et absolues auxquelles je m’attendais en ouvrant cet ouvrage, dont le titre est plus grand que l’idée. En effet, Les Réfractaires tout court impliquent les grands comme les petits réfractaires, et ici je ne vois que les petits.

Oui ! les petits, — et encore les petits de Paris, visibles seulement à Paris, connus uniquement entre le Gros-Caillou et les Buttes-Montmartre, et dont l’espèce est perdue — entièrement perdue — et n’existe plus passé la banlieue et ses derniers cabarets. Les réfractaires de Jules Vallès n’appartiennent pas à la grande nature humaine. Ils sont aussi particuliers et locaux à leur manière que les plus corrompus, les plus dépravés des Chinois le sont à la leur. Ils sont exclusivement de Paris, et du {p. 262}Paris du xixe siècle. Ils sont de Paris comme les chiffonniers, qui valent mieux qu’eux, — comme les cocottes, ces autres réfractaires, qui ont aussi leurs historiens et leurs Vallès, non dégoûtés et quittant la place comme le Vallès, d’aujourd’hui, mais, au contraire, voulant y entrer ! En dehors de Paris, en dehors de cette espèce de cuve qui a ses sorcières, comme la marmite de Macbeth, mais plus jolies, et où tous les champignons gâtés du fumier civilisé bouillonnent incessamment sous le feu des plus diaboliques vanités, on ne sait pas et on ne comprendrait pas un seul mot de l’histoire que Jules Vallès a écrite avec une verve poignante. Pour cela, il est nécessaire de connaître la vie de Paris, les bouges de Paris, et surtout la littérature de Paris ; car, ne vous y trompez pas ! ces réfractaires de Paris et de Vallès ont le rêve et la prétention littéraires… Ils sont nés de cette démangeaison.

Cette tarentule dont on meurt, la plume, les a piqués. Ils ont pourri par cette piqûre. Tous ou presque tous, si vous voulez y regarder, ils sont plus ou moins les frères en bâtardise des Bohèmes célèbres et surfaits, les Edgar Poe25, les Mürger, les Gérard de Nerval. Seulement, eux ! ils ont raté avant le coup. Lazzaroni dépenaillés et beaux diseurs, ce sont les Fiers-à-bras de la Médiocrité, avec l’insolence du {p. 263}génie que n’a pas le génie, des don César de Bazan sans naissance, ruinés avant de venir au monde, et dont les haillons dans lesquels ils se drapent n’ont jamais eu assez d’étoffe pour faire un manteau. Sans la prétention littéraire qui les distingue et qui est leur caractéristique, ils ne seraient que des pauvres, non pas de ceux-là que l’admirable Église catholique appelle « les membres de Jésus-Christ », titre sublime qui révolterait leur orgueil ; non pas de ces pauvres honteux qui sont si touchants ; mais des pauvres sans honte, faméliques, paresseux, envieux, impudents, enragés, comme il en existe partout, dans toutes les sociétés du monde, — le fond commun de l’humanité, qui se répète, hélas ! comme la mer se balance, à nous donner le mal de cœur, et qui n’est pas, la rabâcheuse, originale tous les jours !

Ainsi, trop circonscrit et trop local, pas assez vaste, pas assez historique ; car j’en connais, de beaux réfractaires, dans l’Histoire ! le sujet de Vallès a l’inconvénient de tous les sujets circonscrits : il manque de l’intérêt qui prend, d’emblée, tous les esprits et tous les cœurs ! Je crois bien que son livre pourra très vivement intéresser dans un siècle ou deux les Mérimées de l’avenir, les archéologues et les antiquaires de l’histoire (qui demanderaient qu’on leur servît tout chaud un Tallemant des Réaux du temps de Périclès, afin de faire un feuilleton piquant de ses commérages de mœurs mortes et de singularités {p. 264}sociales oubliées), mais pour nous, qui sommes encore de ce siècle, et qui n’avons que trop frotté nos coudes au coude percé de ces fainéants de l’orgueil et de la jactance, lesquels disent à la société, dure parfois, je le sais ! mais, au bout du compte, toujours leur mère : « Je ne suis pas fait pour entrer dans tes catégories ; je suis trop grand pour passer, même en courbant la tête, sous tes misérables portes Saint-Denis ! » pour nous, enfin, qui avons connu à fond cette race de drôles, spéciale aux cabarets du Paris du xixe siècle, il n’y a guères d’intérêt dans la peinture de Vallès que sa peinture. Or, cette peinture trouve son cadre trop tôt. Quand le grand Callot, qui, lui aussi, peignait des réfractaires, nous donnait ses fameux pauvres et ses bandits, c’était toute la société délabrée de son temps qu’il étreignait et qu’il maîtrisait sous

son observation puissante, c’étaient toutes les misères lamentables ou grotesques, abjectes ou terribles, que l’épouvantable guerre de Trente Ans et les vices de cent avaient faites ! Il n’avait pas que quelques types, que deux ou trois curiosités, deux ou trois variétés de la même figure. Mais Vallès n’a pas vu autant que Callot, et il ne peint que ce qu’il a vu. Ce n’est pas sa faute… mais c’est là peu de chose. Comme Callot, il a mis dans sa peinture ses souvenirs personnels, et il a raison. Je ne l’en blâme pas ! Les meilleures couleurs de nos palettes ne sont jamais que le sang qui coula de nos cœurs… Seulement, ce {p. 265}que je lui reproche, c’est de n’avoir pas assez de souvenirs. Lui qui crie un peu trop : place aux jeunes ! a le tort ici de n’être pas assez vieux. L’homme ébauché borne l’artiste. Ce que je lui reproche, c’est de ne traîner dans tout son livre, qui commence par cette eau-forte des Réfractaires suivie de l’eau faible des Irréguliers de Paris, qui sont encore des réfractaires, mais des clairs de lune de réfractaires, et qui finit par ce roman de pitres et de monstres, qui sont des réfractaires encore, mais, ceux-là, descendus à la plus basse puissance du dégoût ; oui ! ce que je lui reproche, c’est de ne traîner jamais que le boulet, trop lourd et trop rivé, d’un seul souvenir personnel. Le cas est triste. J’en voudrais au moins deux ! Un ombilic à regarder, ce n’est pas le tour du monde, quand vous le prendriez dans la panse même de Falstaff ! À force de se regarder le bout du nez, le plus beau visage finit par se donner un genre de regard qui ne doit pas faire beaucoup de conquêtes, et il faut se défier de la grimace, à poste fixe, du talent.

Car Jules Vallès a du talent, et je tiens à ce qu’il ne nous le gâte pas et qu’il nous le conserve… Puisque j’ai parlé de Callot, je ne dirai pas, certes ! que Vallès a les immenses qualités pittoresques de ce peintre de réfractaires, ou sa noblesse inouïe quand l’objet qu’il retrace est bas, ou son idéalité restée toujours pure dans l’observation la plus exacte. Je ne dirai pas non plus qu’il ait la tragique impassibilité d’Hogarth, de {p. 266}cet autre peintre de vices et de misères, qui fut un moraliste comme Vallès ne l’est pas ; mais je dis avec bonheur qu’il a la verve sombre, le feu noir, le nerf, le mordant, le trait brutal, qui viole, mais féconde, et l’amertume de la caricature, s’il n’en a pas toujours la gaîté. Évidemment, ce sont des dons, cela, et je lui en sais d’autres encore ! Ce meurt-de-faim d’hier qui n’en mourra pas (heureusement !) et qui s’est repris par l’énergie à la famine, a dans son livre peut-être trop de cris d’estomac, mais il a aussi des cris de cœur. Les intestins n’empêchent pas les entrailles. Il est sensible, et il a souffert. On trouve chez lui de ces mots qui ressemblent à des sanglots qui crèvent, mais qu’il étouffe vite dans sa phrase crispée et rapide. En écrivant toute cette histoire, qui fut un peu la sienne, il renfonce les larmes que Diderot laisserait couler : Diderot, qui écrivit l’histoire du réfractaire Neveu de Rameau, Diderot, qui fit des sermons à un louis pièce pour manger, qui fut un réfractaire comme Vallès, et qui n’en devint pas moins bourgeois de Paris, académicien, père de famille, un gros bonhomme en robe de chambre et en serre-tête, comme un jour le sera peut-être Vallès. Dieu a tant d’esprit ! C’est une de ses meilleures plaisanteries que de faire, de ces crânes indomptés de réfractaires, tout bonnement de braves bourgeois de Paris !

Seulement, ce n’est pas tout que d’être sensible, il faut être élevé ; il faut que, chez l’artiste qui sent et {p. 267}qui fait sentir, la pensée ennoblisse l’émotion, et s’il se peut la sublimise. Eh bien, franchement ! est-ce bien cela chez Vallès ?… Quand il nous expose ses réfractaires, ses irréguliers, ses pitres et ses monstres de foire, tout ce monde de toqués, de tiqués, de contrefaits par le vice, l’insanité et la sottise, dont son livre est la vitrine en cristal, Vallès nous relève-t-il l’âme de cette boue, et n’est-il pas un peu trop un de ces peintres dont parle Chamfort, qui, dans un palais, choisissent les latrines pour les peindre ?… La source de l’inspiration de Vallès est-elle bien tout ce qu’elle doit être ?… J’ai déjà dit que le moraliste, l’homme plus haut que ce qu’il voit et qui le juge, n’était pas en lui. Il n’y a pas une place dans tout ce livre des Réfractaires, une seule place ! où souffle le vent d’un principe, une ligne où l’on sente que l’auteur a en lui ce point fixe des notions premières qui sont comme les gonds de la vie et sur lesquels elle tourne, mais sans jamais s’en détacher… Eh bien, à part cette nécessité d’être moraliste pour être vraiment supérieur dans un livre comme Les Réfractaires, y a-t-il même dans le coup de pinceau de Vallès, qui est énergique, autre chose que de la force qui fait montre de ses biceps, comme messieurs ces Hercules qu’il aime ?… J’y ai cherché vainement une phrase qui eût de la grâce, de la grâce, ce dernier développement de la force qui lève sa massue avec légèreté ! Comme écrivain (uniquement comme écrivain, bien {p. 268}entendu), Vallès est le jeune homme dont Proudhon est l’homme fait. Il a ce style ferme, sain, robuste, qui plaît en France et porte l’idée ; mais, que diable ! il faut une idée à porter. Ce style, très certainement, Vallès en tirerait parti s’il le mettait au service de quelque chose de grand. Il ne doit pas s’en servir pour nous peindre la Cour des Miracles, dans des livres qui pourraient être signés très bien « Clopin Trouillefou ». Assez comme cela de Cours de Miracles ! Jules Vallès pourra peut-être en faire, mais à condition d’en sortir !

Henri Rochefort §

Les Français de la décadence.

I §

{p. 269}Henri Rochefort est un des plus beaux fils de cette Chronique que j’accusais récemment d’être un genre mortel à la littérature et au talent, et qui, comme la Révolution française, comparée par Vergniaud à Saturne, doit dévorer tous ses enfants… La Chronique ne coupera point la tête aux siens, comme la Révolution française, mais elle leur videra le cerveau.

Eh bien, je regretterais beaucoup, j’ose le dire, celui d’Henri Rochefort, si, dans un temps donné, la Chronique, cette Jourdan vide-tête, allait nous en priver ! Je regretterais beaucoup de voir tant d’excellente substance cérébrale employée, tout entière, à {p. 270}faire les bulles de savon du jour le jour, si recherchées des amateurs, quoique chez Rochefort, par exception, les bulles de savon soient moins bulles que balles, — et balles visées juste et mises très bien en pleine tête (s’ils en ont) des petits ridicules contemporains. Les bulles de ce singulier faiseur n’ont rien d’aérien, d’onduleux, de coloré, d’arc-en-cielesque et de fragile. Comme les balles, elles sont dures, rapides, cassant tout très net sur leur passage, et le chalumeau d’où elles sortent ressemble beaucoup au tube de fer d’un pistolet… Henri Rochefort a, dans l’esprit, les qualités de son nom, qui exprime deux fois la force. Mais il n’est pas de force qui ne puisse s’énerver, et Dalila, de sa main flatteuse, rasa Samson, comme l’eût fait le plus malin et le plus habile Figaro. C’est cette force que je voudrais sauver… Il y a du Chamfort dans Rochefort. Rochefort est un Chamfort jeune, qui n’a pas encore l’âge d’être un misanthrope amer, empoisonné, brisé et bronzé, et blessé, et jetant son sang à poignées à la tête d’une société haïe ; mais qui le deviendra, pour peu qu’il vive. Lisez son livre, et voyez si déjà, dans ce jeune homme d’hier, il n’y a pas assez de pénétration, assez de profondeur prématurée, assez de mépris admirablement exprimé, pour arriver très vite à cet état de l’âme dont les hommes ont fait une fatalité, — la misanthropie. Et tant mieux, du reste, puisque son talent y gagnera ! Oh ! le talent ! Je ne sais qu’une définition du talent qui {p. 271}me satisfasse : C’est un tas de coups reçus dans le cœur !

II §

Excepté ce livre : Les Français de la décadence26, j’ignore à peu près tout de Rochefort, et ce livre est fait avec les chroniques du Figaro, qui, du matin au soir, l’ont classé. Avant cela, il avait essayé, je crois, du Charivari et du théâtre. Il avait ainsi tâté l’eau de la publicité. Il avait essayé du rire, du rire à large fente, et il s’en est fait un comme à la scène on se fait une tête ; car naturellement, si j’en crois le livre que j’ai sous les yeux, il n’est pas un esprit gai ; il n’a pas la promptitude, et la sveltesse, et le pétillement et la couleur rose qui font ce qu’on appelle la gaîté, du moins comme on l’entend en France, le seul pays où on la comprenne. Rochefort a d’autres dons que je lui reconnais. Il n’a pas celui-là. Il peut être comique : il l’est parfois ; mais gai, jamais, — car je demande en grâce à ceux qui me lisent de ne pas confondre le comique avec la gaîté. Le comique, c’est la gaîté réfléchie. Il y a un comique la mine grave, les sourcils froncés, et peut-être est-ce le meilleur de tous. {p. 272}Molière, le sérieux, le pensif et mélancolique Molière, n’est point gai, en ses sublimes comédies, et il n’est pas moins le plus grand comique qui soit dans les littératures du monde connu. Pascal, bien autrement triste que Molière, Pascal, le janséniste rechigné, l’inquiet, l’épouvanté, le hagard Pascal, qui certainement n’a pas ri une seule fois dans sa vie tourmentée, a donné, en ses Provinciales, un exemple d’impayable comique que Molière aurait pu admirer… Les esprits les plus gais qu’on ait vus, au contraire, ont parfois manqué de comique. Je ne veux point parler de notre grand Rabelais, qu’il ne faut mettre à côté de personne, tant il est au-dessus de tous ! et qui a le comique et la gaîté en des proportions égales et immenses. Mais Regnard, que nous crûmes longtemps un second Molière, parce que nous prenions son rire pour le nôtre, Regnard est bien moins comique qu’il n’est gai. Voltaire, qui riait de tout, et de quel rire ! n’a pas pu faire une comédie, même de second ordre. Et Beaumarchais, avec les deux chefs-d’œuvre de légèreté dont il orna le théâtre, et le troisième (ses Mémoires), dont il orna la littérature, eut tout son génie en gaîté, dans la plus vraie et la plus vive acception du mot, — et ni la satire politique qu’il aiguisait, de toutes les satires la plus cruelle, ni le craquement d’un monde qui s’en venait bas et dont il précipita, lui aussi ! la chute, ni ce monde tombé à la fin, ni un monde nouveau qui s’est élevé, ni le temps qui fait {p. 273}guenille de tout et qui a passé sur ses œuvres légères, rien n’a eu pouvoir de flétrissure sur cette gaîté inaltérablement charmante ! Rabelais, Regnard, Voltaire, Beaumarchais, ce n’est pas de cette lignée d’esprits que descend l’auteur des Français de la décadence ; mais s’il n’est pas leur descendant, s’il est apparenté à d’autres, il est cependant trop du même pays pour ne pas savoir quelle force la plaisanterie donne à la pensée et quelle fortune c’est pour un homme que de la manier avec supériorité. Et voilà pourquoi, dans son livre, il s’est forgé une plaisanterie qu’un esprit gai, quoique de moindre valeur que le sien peut-être par l’observation et même par la force comique, aurait trouvée, pour ainsi dire, à fleur de peau des choses, — sans tant la chercher !

Or, cette plaisanterie, qui n’est pas le fond du livre d’Henri Rochefort, mais sa forme, je me permettrai de la décrire et de l’examiner ; car la forme d’un livre quelconque, fût-ce L’Esprit des Lois ou le Traité du Prince, est plus importante que le fond, malgré tous les pédants qui le nient ou qui pourraient le nier. Le Traité du Prince et L’Esprit des Lois, dépassés, jugés, presque méprisés, dans leur fond, à cette heure, grâce à notre éducation et à notre expérience politiques, sont encore vivants par leur forme, qui, si elle n’est pas immortelle, mettra du moins plus de temps à mourir… Et s’il en est ainsi pour les œuvres de Machiavel et de Montesquieu, qui eurent leur jour de {p. 274}nouveauté et de profondeur dans la pensée, à plus forte raison pour un livre inférieur à ceux-là, pour un recueil, écrit au jour le jour, d’observations piquantes, — je le veux bien ! — mais éphémères, sur les grimaces les plus extérieures d’une société qui s’en sera allée où s’en vont les vieilles lunes et toutes les grimaces, pas plus tard que demain matin.

III §

En effet, ces observations, qu’Henri Rochefort, victime des exigences de la Chronique, nous donne trop en petits paquets, que seraient-elles, je vous le demande, sans la plaisanterie qui les accompagne, et sans son sel ranimant et conservateur ?… Eh bien, cette plaisanterie, qui est, en fin de compte, tout le livre, cette plaisanterie qui pourrait être originale et appartenir au tour d’esprit de l’écrivain, cette plaisanterie qui n’est pas française, puisqu’elle n’est pas gaie, il me semble que j’en connais l’accent, et qu’ailleurs je l’ai entendue !… Tenez ! vous rappelez-vous ce clown anglais qui jouait la pantomime au Cirque, il y a seulement quelques années ?… Il était supérieur, ce clown… Le revoyez-vous par le souvenir, avec sa face immobile et pâle, — sa face de craie, glacée et figée, — son geste précis et coupant, — tout à la fois {p. 275}bouffon et sinistre ?… Il a longtemps représenté pour moi la plaisanterie anglaise dans son idéal le plus profond et le mieux réalisé, et voilà que le livre de Rochefort me le rappelle ! C’est que la plaisanterie de Rochefort est anglaise… Pourquoi, d’ailleurs, ne le serait-elle pas ? Je ne crois pas à la théorie rabougrissante de Taine sur les milieux et sur les climatures. Le prince de Ligne, le plus Français des hommes par le génie, était Belge ; pourquoi la plaisanterie d’Henri Rochefort, qui est parfaitement Français, ne serait-elle pas anglaise ? Or, elle l’est… Quant à moi, je lui reconnais toutes les qualités de la plaisanterie anglaise la plus formidable, — et la sécheresse aristocratique (mon Dieu, oui ! aristocratique, monsieur de Rochefort, qui, m’a-t-on dit, êtes un démocrate !), et la crudité brusque, et l’atrocité dans l’ironie, et la morsure que l’on refait dans la morsure ; et, par-dessus tout, la chose la plus profondément et la plus essentiellement anglaise : je veux dire l’exagération qui va jusqu’à l’impossible et l’extravagant, dans la pensée, avec le froid qui contracte, le froid le plus glacé, dans l’expression.

Mais, ici, pour être compris, un exemple de cela est nécessaire. Il y a un passage dans son livre où l’auteur des Français de la décadence se moque, comme il sait se moquer (à tort ou à raison, ce n’est pas la question), des percements de rue qui ont lieu à Paris en ce moment ; et, pour exprimer les ironiques {p. 276}inquiétudes que lui causent tous ces percements de rues nouvelles (pages 290 et suivantes), non seulement il parle avec effroi d’une rue qui traverserait les tableaux du Titien et de Raphaël : Les Noces de Cana et La Belle Jardinière, lesquels sont actuellement au Louvre, mais encore d’une « autre rue, qui traverserait à son tour, d’outre en outre, les deux pots de réséda posés sur sa fenêtre, et qui continuerait jusqu’à son lit de plumes, en passant sur sa table de nuit ». Et ce n’est pas là tout encore que ces prodigieuses hyperboles ! Rochefort ajoute qu’il « va céder sa femme à l’État, parce qu’elle peut être coupée en deux par une rue nouvelle ». Ce genre de raillerie qui touche au froid par son énormité même, ces hoax à la Swift, débités avec l’impassibilité et le sérieux d’un Anglais convaincu, et qu’écrit Rochefort dans une phrase qui ressemble à un visage où pas un muscle ne bouge, donnent toute la manière habituelle au spirituel écrivain ; mais, anglaise. Je l’ai vue aussi ailleurs qu’en Angleterre. Je l’ai vue étaler son énormité dans les pages joyeuses du Tintamarre, où Rochefort, je le dis au hasard, mais je ne le dis pas pour ravaler son talent, certes ! pourrait bien avoir collaboré. Le Tintamarre est un journal plein de hardiesse et d’originalité, qui porte, et qui ne cache pas, car il le montre assez ! beaucoup de bon sens, du meilleur bon sens français, sous son chapeau de fou à sonnettes. Mais chez les moqueurs du Tintamarre, il y a la gaîté et le {p. 277}comique rabelaisiens, appliqués au xixe siècle. Au Tintamarre, ce sont les Bacchanales de l’esprit français, dans sa verve la plus échevelée. Il y a là quelque chose d’enivré, de chaud et d’aimablement fou dans la forme, qui n’est pas en Rochefort, au talent, pour moi, trop frappé de glace. Le vin de champagne est meilleur quand il est glacé, mais il ne faut pas que les glaçons tombent du goulot de la bouteille. Il aurait perdu son parfum…

IV §

Telle est la plaisanterie de Rochefort… On conviendra que si elle manque de chaleur et trop souvent de variété, elle ne manque point de puissance. Qui sait ? elle en a peut-être d’autant plus qu’elle tranche davantage sur notre plaisanterie française, et qu’en France on aime l’accent, le ton, l’air étranger… Acéré d’ailleurs, et acéré avant tout, aiguisé sur les quatre côtés de sa lame, dès les premiers mots qu’écrivit le talent vibrant de Rochefort, quand il débuta dans la Chronique, on reconnut le petit sifflement de l’acier ou de la cravache dans la main qui les prend et qui sait s’en servir. On sentit que ce chroniqueur qui débarquait dans le commérage n’était pas une commère, mais un compère, qui pourrait bien faire de la {p. 278}Chronique une polémique, et pratiquer une bonne trouée dans les choses du temps. Aussi Rochefort, ignoré de la veille, n’attendit pas son succès en piétinant, comme tant d’autres, avec des pieds ardents, et il l’eut tout de suite, comme s’il ne le méritait pas ! La trouée qu’on espérait dans les choses du temps, il la fit bravement, et nous espérons encore qu’il l’agrandira. Je sais bien que l’Histoire des Français de la décadence est un titre plus grand que le livre qui ose le porter, mais, en somme, il y a dans ce livre un aigu de regard et un nerveux de poignet que rien n’a faussé ni fait faiblir. Il y a, sous la pantomime, fort bien exécutée, de ces coups de cravache impitoyablement et froidement appliqués à toutes les vanités et les avidités ambiantes, par ce jeune chroniqueur qui ne se contente pas de raconter, mais qui châtie ; un faire de moraliste eu germe, de moraliste pour plus tard… Car le moraliste n’existe pas seulement en vertu de l’indignation d’un noble esprit ou d’un cœur haut. Il faut autre chose que cela dans un pauvre temps comme le nôtre, qui n’a plus ni la religion des principes ni les principes de la religion. Henri Rochefort, si supérieur par les instincts qu’il puisse être aux autres jeunes gens de sa génération, n’a pas encore, je le crains bien, sa valise de moraliste complètement faite pour les expéditions morales. Son outillage est imparfait…

Y ajoutera-t-il ? L’Histoire des Français de la décadence deviendra-t-elle l’égale de son titre ?… Le {p. 279}Tallemant des Réaux de la Chronique, qui a su ajouter le fouet à sa lorgnette, deviendra-t-il le moraliste que je voudrais ? La Chronique le permettra-t-elle ? La Chronique, cette Armide du Journalisme pour les jeunes esprits qu’elle amollit, retiendra-t-elle et dépensera-t-elle à son service stérile de poste aux lettres cette force vive que je vois en Rochefort ? Pulvérisera-t-elle cet esprit ? Le réduira-t-elle en atomes, dispersés en cancans, autour d’elle, chaque matin ? Armide ! Qu’est-ce donc que j’écris là ! Je suis bien bon de l’appeler Armide, cette méchante fée de la Chronique, qui prend les plus belles facultés et qui les broie dans son petit moulin à phrases et à paroles, lequel tourne, tourne sans jamais s’arrêter ! Ah ! la Chronique ! l’esprit de Voltaire lui-même, l’homme pourtant le mieux organisé pour elle, avec son activité aux cent plumes, ne pourrait pas y résister.

Alexandre Dumas fils §

L’Affaire Clémenceau.

I §

{p. 281}Alexandre Dumas fils vient de faire un nouveau roman pour se reposer de ses drames, ou peut-être pour y ajouter. Dans ce temps si pauvre d’invention et… d’autre chose, on fait volontiers avec ses œuvres ce que le Gascon fait avec sa cravate, quand il n’en a pas de rechange, ce qui s’appelle même, je crois, la lessive du Gascon : il la retourne. On retourne ses œuvres. On retourne en drame ce qu’on avait d’abord tourné en roman. Épargne d’un sujet pour les têtes stériles, et, grâce à la publicité sans pareille du théâtre, pour le malheureux roman, qui pourrissait silencieusement {p. 282}dans le cimetière d’une boutique d’éditeur, écus et brouhaha… Tout profit !

Tel fut le commencement, du reste, de la fortune littéraire de Dumas fils, maintenant parachevée. Alexandre Dumas fils, si on se le rappelle, n’est enfin sorti, après combien d’efforts et d’années ? de dessous le nom de son père, que par sa fameuse Dame aux camélias, qui, roman, ne l’avait pas tiré de dessous ce nom écrasant, mais qui, drame, un soir, l’en tira. Le Racine fils du romantisme, plus heureux que l’autre, qui n’osa pas toucher aux tragédies, est arrivé au bruit par le drame, comme son père… Cela parut naturel et presque juste… En fait de théâtre, Alexandre Dumas fils est tellement né là-dedans, il est tellement l’enfant de cette balle, et le théâtre de ces derniers temps doit tant à son père, que ce théâtre semblait comme tenu de le faire réussir… Il n’y a pas manqué.

Car Alexandre Dumas fils n’est, en somme (j’ai presque l’air d’écrire une naïveté), que le fils de son père. C’est Dumas père, mais rapetissé, froidi, durci, réfléchi, contracté, ressemblant et différent, semblable et contraire. C’est un Dumas… Non pas celui que d’aucuns appellent en riant le Grand Dumas, et qui auraient eu peut-être raison de le dire sans rire s’il n’avait pas pris toutes ses facultés, les unes après les autres, et s’il ne les avait pas toutes jetées par les fenêtres comme les riches y jettent quelquefois leur {p. 283}argent. C’est un Dumas, qui n’est pas plus le Petit que l’autre n’est le Grand ; qui, lui, ne jette rien par les fenêtres, et qui ramasserait même ce que son père y jette, si les facultés se ramassaient comme des écus. Dumas fils est à monsieur son père ce que la recette est à la dépense, ce que Sully, par exemple, est au duc de Choiseul. Ce qui est drôle, renversant et renversé, c’est que Choiseul ait engendré Sully ! Dumas tous deux par l’absence de principes, de moralité littéraire, de philosophie supérieure, l’un, le père, fut l’inspiration, — non pas la divine, non ! mais l’animale, la sensuelle, la physiologique, celle qui vient, comme la toison de nos poitrines, plus du tempérament que de la pensée, mais, après tout, l’inspiration spontanée et fougueuse, qui a fini, hélas ! par s’éteindre et se noyer dans la mer d’un verbiage immense, admiré des sots, qui s’imaginent que le génie est une prodigieuse facilité ! L’autre, le fils, est la Réflexion volontaire, le parti pris, la combinaison cherchée et recherchée et pas toujours trouvée, comme aujourd’hui ; l’esprit enfin qui ne s’éteindra jamais dans rien, car pour s’éteindre il faut flamber, et on ne se noie pas dans la sécheresse. Je pourrais, si je le voulais, suivre longtemps cette comparaison et ces contrastes entre le père et le fils, le plus sage ouvrage de son père, qui peuvent dire tous deux plaisamment, l’un : « Je vous présente un fils qui est plus vieux que moi », et l’autre : « J’ai l’honneur de vous présenter un père bien jeune, {p. 284}et dont la jeunesse inconséquente donne beaucoup de souci et d’inquiétude à la vieillesse de son fils ! »

Mais, aujourd’hui, moi aussi, j’ai ma présentation à faire. Il faut que je vous présente L’Affaire Clémenceau27.

II §

Déjà les journaux en ont parlé comme d’une œuvre puissante, comme d’un livre qui veut être, maugre-bleu ! quelque chose, et quelque chose de fièrement tortillé et retortillé encore ! À coup sûr, si la Critique indépendante n’intervenait pas au plus vite, Alexandre Dumas fils a un si grand crédit sur la place qu’on le croirait. On croirait à quelque fort ouvrage de ce robuste travailleur à froid… On se tromperait pourtant. Voyez plutôt ! Voici la donnée de ce livre qu’on nous donne pour fort. Un artiste amoureux épouse une jeune fille, et de cette race de filles qu’on souligne. Il est bientôt… tout ce que vous savez, sur toutes les coutures. Georges Dandin sterling qui, à force d’être dandinisé, à trois minutes d’Othello, tue sa femme, puis se constitue prisonnier, ni plus ni moins que tous les portiers et chapeliers du monde dans le même cas qui croient ainsi sauver leurs têtes, et, en {p. 285}attendant qu’on le juge, écrit son autobiographie pour servir de notes à son défenseur. C’est là tout. Rien de plus. Y a-t-il, au fond, idée plus commune et plus retour de Pontoise que cela ?…

Il est vrai que tous les jours une idée est commune et que le talent s’en empare et sait revêtir cette idée de détails, grandioses ou charmants, qui la font disparaître comme disparaît le bois de la bobine sous le fil d’or qu’on peut enrouler à l’entour. Il est vrai aussi — et c’est là son excuse — que par cela même que Dumas fils est plus spécialement auteur dramatique, il est forcément voué à l’idée commune, la seule qui réussit pleinement au théâtre, et que, de toutes les idées communes, la plus sympathique à ce public de Sganarelles passés, présents ou futurs, qui remplissent nos salles de spectacle, c’est l’idée du mari… trompé, ce double type, comique ou tragique, à volonté, pour le poète. La Critique pourrait donc admettre, même en l’admirant, l’idée commune, comme dans César Birotteau, par exemple, où elle est relevée par des détails tels qu’au lieu d’être une infériorité, elle devient un mérite de plus. D’un autre côté, la Critique pourrait admettre encore que si Alexandre Dumas fils n’avait pas cette puissance de détails qu’ont les grands inventeurs dans l’ordre du roman comme Balzac, il était bien capable — lui qui passe pour l’esprit le plus dramatique de notre temps quand il s’agit de mettre en œuvre une idée quelconque, lui qui fait de {p. 286}l’arrangement d’un drame une espèce de création, lui, enfin, l’orthopédiste dramatique qui redresse les enfants mal venus, mal bâtis, bossus ou bancroches, et qui dernièrement a failli faire de ce talent-là une industrie, — de tailler quelque chose de grand, de profond et de nouveau, dans l’idée commune de son roman que lui ont soufflée ses habitudes de théâtre, et de se rattraper de son impuissance radicale de romancier sur son habileté de grand poète dramatique, puisqu’on dit qu’il l’est ?…

Eh bien, c’est là ce qu’il n’a pas fait de cette fois ! Je ne sais pas s’il pouvait le faire, mais je sais qu’il ne l’a pas fait. Le poète dramatique qui devait au moins se montrer, se prouver, dans ce roman sans valeur de roman, ne s’est point attesté dans son œuvre. Au poète dramatique il faut des situations et des caractères, et des implications formidables entre ces caractères et ces situations. Tout l’art du drame est en cette ligne. Mais dans le livre que voici, où sont les situations et les caractères ?… Est-ce une situation, en effet, au sens dramatique, que la description d’un tête-à-tête qui dure tout le livre ? que la bucolique de Fontainebleau ? que le séjour à Rome ? que la scène qu’on n’ose pas décrire, parce qu’elle n’est pas descriptible, qui précède le coup de couteau de la fin ? Et pour les caractères ! Est-ce un caractère que Pierre Clémenceau, le sculpteur, le héros du livre, que j’écrirais Clément-sot pour le mieux nommer, si {p. 287}je ne craignais pas d’être désagréable à Dumas ? Est-il possible d’être moins homme que cet homme, qui a été chaste dans sa jeunesse, la force des forces pour qui connaît le cœur humain, et qui, après avoir été trompé, berné, humilié, trahi et raillé par sa femme, dont il se sépare, en redevient l’amant une dernière fois, et, pour s’achever, se cocufie lui-même ; car de telles bassesses, de telles abjections, rappellent les vieux mots bannis qui ne faisaient pas peur à nos ancêtres ! Est-ce un caractère que cette mère de Pierre Clémenceau, qui sait la femme de son enfant infidèle avec des circonstances d’infidélité et d’infamie exceptionnelles, qui n’intervient pas entre le mari outragé et la femme outrageante, et qui meurt sans dire une seule fois à son fils qu’elle adore : « Tu es trahi ! tu es ridicule ! tu es déshonoré ! prends garde à toi ! » Est-ce un caractère que l’officier Constantin Ritz, l’ami de Pierre, l’ami brusque, cruel, dévoué, qui par dévouement est cruel, qui dit tout, nomme les choses par leurs noms les plus affreux, opère les cataractes atrocement avec la pointe de son sabre, et, après avoir montré la solidité de l’acier qui coupe, s’en va crouler aussi comme une fange dans le lit de la prostituée qu’il méprise ?… Est-ce enfin (car les voilà tous), est-ce enfin et cela peut-il s’appeler un caractère que cette Iza, épousée pour sa beauté seule par cet homme chaste et réfléchi, dont elle fait, en un tour de reins, une marionnette {p. 288}voluptueuse, le polichinelle de l’amour ?… Est-ce que ce n’est pas toujours ce vieux type, trop peu compliqué, trop odieusement simple, de la fille, pour qu’un inventeur dramatique de quelque profondeur en veuille encore ?… La fille et la mère de la fille !! Est-ce que Dumas fils, qui rumine ces drôlesses-là un peu trop à la fin, ne les a pas usées pour son propre compte à la scène dans La Dame aux camélias, dans Le Demi-Monde et partout ! comme s’il n’y avait pas d’autres femmes à observer que ces coquines, qui envahissent — je le sais bien ! — le xixe siècle, mais qui, au point où nous en sommes, devraient envahir un peu moins les œuvres des observateurs qui, portant leurs regards loin et haut, après avoir observé veulent conclure, et croient, sous l’artiste, cacher des penseurs ?

III §

En effet, ne nous y trompons pas ! c’est penseur qu’Alexandre Dumas voudrait être. Ce n’est pas auteur dramatique. Il l’est et il croit l’être, et le plus carabiné, le plus rayé de tous. Il est bien tranquille à cet égard. Ce n’est pas romancier non plus… quoiqu’il s’efforce au roman. Non ! c’est penseur. C’est par là qu’il se rêve et qu’il se désire. Penseur ! c’est là {p. 289}l’ombilic qu’il regarde. Voilà sa vie. Voilà l’utopie de son amour-propre. Il aime les idées et il les suit dans ses livres, comme on suit les femmes dans la rue, bien souvent sans les attraper ! Ah ! je ne m’étonne nullement, à cette heure, qu’il ait été lié avec Girardin, l’homme d’une idée par jour, qui, lui, plus heureux, les attrape ! Il y a dans ces deux esprits des sympathies d’idéologues, et ce n’est pas l’amour des choses dramatiques qui les avait fait travailler au même drame, c’était l’amour de l’idée que le drame exprimait, c’était l’éducation du public, c’était la commune ambition de moraliste et de législateur. Dans L’Affaire Clémenceau, il y a tout un côté Girardin qui touchera probablement jusqu’aux larmes l’homme avec qui Alexandre Dumas fils s’est brouillé, pour cause de paternité partagée… et qui le ramènera peut-être à Alexandre Dumas fils, en vertu d’un attendrissement intellectuel et généreux ! La question de la bâtardise, la possession d’état de l’enfant naturel, la position que doit faire la législation à la fille-mère, toutes ces questions sont touchées dans L’Affaire Clémenceau avec une curiosité enfantino-frémissante ; et, quoiqu’elles n’y soient pas résolues, quoiqu’elles n’y soient agitées que comme l’enfant agite la boîte où il a mis des scarabées et qu’il colle contre son oreille pour les entendre qui remuent, on sent que la partie de son livre que Dumas fils estime davantage, c’est le remuement de ces questions…

{p. 290}Du reste, ce côté inattendu et révélé dans le nouveau roman d’Alexandre Dumas fils ne l’a pas empêché cependant de rester parfaitement le fils de son père, même à propos de cette question du bâtard qui s’étend sous les pieds de tout dans son livre, et qui en est comme le sous-sol. Pour qui se rappelle Antony, il est évident que Pierre Clémenceau est de la même race, avec les différences de tempérament et d’années qui séparent Alexandre Dumas père d’Alexandre Dumas fils. Où, en effet, Antony poussait un cri de révolte contre un état de l’opinion dont on ne souffrait plus grand-chose déjà de son temps, Pierre Clémenceau écrit, du nôtre, des fragments de traité contre cet état entièrement assourdi et apaisé de l’opinion dont on ne souffre plus du tout. Et cela seul suffirait, il faut bien le dire ! pour donner au roman de Dumas fils quelque chose de vieux, d’arriéré, de déclamatoire et de faux ; mais si vous ajoutez à la fausseté de l’impression de l’artiste qui ne sent pas juste, vous arrivez à des résultats plus que superbes de fausseté et de déclamation. Telle est l’histoire de cette Affaire Clémenceau.

Comme tous les écrivains qui ne sont que des volontaires, Dumas fils manque de naturel et de vérité. Il a, si vous voulez, une certaine force de métier, mais il n’en a jamais assez pour rentrer, par le fait de cette force, dans le naturel de la vie. Le croiriez-vous jamais de cet homme de sobriété de manière et {p. 291}d’impitoyabilité d’observation ? disent ses amis… Au xixe siècle, en l’an de grâce 1866, Dumas fils, qui lave, brosse et vernit ses moindres petits mots avant de les risquer dans la circulation, tutoie le printemps et la nature et leur parle comme si c’étaient des personnes ! Il se fait enfin une tête de Jean-Jacques à mettre dans un cerisier pour épouvanter les oiseaux ! Personne, pas même eux, ne pourrait être dupe d’un si enragé maquillage, et c’est là surtout ce qui doit déconsidérer le plus profondément aujourd’hui Dumas, comme romancier. — L’immoralité des tableaux est une fière chance de succès, sans doute, mais la déclamation rend tout insupportable, même le vice, pour les vicieux qui l’aiment. Or, puisque nous cherchons à prévoir quelle doit être la destinée de ce livre, c’est là-dessus que nous voulons compter !

Les Femmes et la société au temps d’Auguste §

Blaze de Bury, Les Femmes et la société au temps d’Auguste.

I §

{p. 293}Il ne fait pas l’effet, ce livre, de sortir de la Revue des Deux-Mondes, — car il est spirituel, — et pourtant il en sort. L’auteur a des parentés dans la place. Il tient par mariage à cette Revue, et le népotisme littéraire paraît très simple aux benêts qui s’indignent le plus contre le népotisme papal… Jamais, je crois, Blaze de Bury n’aurait été vu à cette vitrine de la Revue des Deux-Mondes s’il en avait été réduit à son mérite personnel. Cette revue n’aurait pas supporté un homme qui, comme dans son livre des {p. 294}Femmes au temps d’Auguste28, se permet la fantaisie dans les choses graves et le dandysme dans le ton, cette grâce un peu hautaine qui fait affoler les lourdauds.

Blaze de Bury est un écrivain assez difficile à classer. Il n’est pas d’hier. Il a beaucoup écrit. Il a publié des Poésies, des essais de critique et d’histoire, des traductions de l’allemand, et toujours dans la Revue des Deux-Mondes, cette crypte obscure où l’on a froid… L’Allemagne et la Revue des Deux-Mondes, quelle combinaison ! Être là-dedans, c’est à noyer l’esprit le plus ailé dans la viscosité de l’ennui le plus empâtant, le plus filandreux et le plus tenace. Eh bien, Blaze de Bury n’y a pas noyé le sien !… Il y est resté vivant auprès de tant de gens qui y sont morts. Il fallait qu’il eût de la vie ! Et c’est là précisément le caractère de son talent : il a de la vie, et même de la jeunesse, malgré les années, les expériences, les fatigues et les frottements contre les choses d’Allemagne ! Quoiqu’il ait écrit des Poésies, ce n’est pas un poète cependant, dans le sens absolu de ce grand nom qui suffit à la gloire d’un homme quand il le mérite ; il n’est point un poète dans sa plus haute signifiance, mais il a de l’imagination poétique, et le livre que voici en est la preuve la plus incontestable. Il n’est pas non plus ce qu’on appelle un philosophe, et je lui en fais mon compliment ; mais il ne nous en donne pas {p. 295}moins, avec un laisser-aller charmant, toute une philosophie de l’histoire. Une philosophie de l’histoire très sur la hanche, morbleu ! qui écarte comme d’un bout de cravache, léger et méprisant, toutes les autres théories historiques, fussent-elles marquées de la griffe de lion du Dante ou de la griffe d’aigle de Bossuet. Blaze de Bury, ce lettré compétent à tant de choses, mais qui, de nature, répugne aux classements et aux catégories, a certainement autant de talent que beaucoup d’écrivains de ce temps qui font plus de tapage que lui. Il n’est jamais pédant comme Taine, né coiffé en fait de talent et d’esprit, mais qui met trop souvent sa coiffe dans sa poche. Il vaut bien, pour le moins, Octave Feuillet ; mais il ne coule pas l’esprit qu’il a dans le moule banal du roman et du drame. Il a, lui, au pied levé, des idées, des aperçus, de ces rapports, soudainement saisis, qui sont l’esprit même, et, pour les exprimer, un style qui se joue du convenu, de la phrase classique, du poncif des Écoles Normales chères à sa maison… En cherchant bien, pour déterminer le genre de Blaze de Bury, quelle est la note juste ?… C’est, pour moi, à la fois un dilettante et un dandy. C’est original, un dandy, à la Revue des Deux-Mondes, où tout le monde endoctrinaille, et où, il y a quelques années, un petit puritain exigu eut pour consigne d’insulter Brummell ! On a dû y empiler bien des choses ennuyeuses pour faire passer cet amusant et indécent {p. 296}beau-frère, sans qu’on s’en aperçût, dans le tas ! Mais en livre comme aujourd’hui, on s’apercevra peut-être qu’il est amusant.

Il l’est jusque dans les choses rebattues, usées, épuisées ; par exemple dans l’Antiquité, qu’il aborde avec des idées et un style à lui. Il nous donne les femmes et la société du temps d’Auguste, et pour commencer ses impertinences de dandy, que je ne hais pas, il place Cléopâtre sous Auguste, quoiqu’elle fût à côté, et quoique, des femmes sous Auguste, il n’y en ait dans son livre que deux : Livie et Julie, — plus Horace, qui, selon moi, n’était d’aucun sexe, lui, mais un impuissant de tête et de cœur, habile seulement dans l’art physique de faire des vers. C’est ainsi que Blaze de Bury entend l’exactitude et la précision de son titre ! Il laisse sans doute ces qualités inférieures aux pédants. Comme tous les dandys, il ne se gêne pas. Il a l’aisance de ce qu’il fait. Il n’a, comme les dandys, de respect pour rien, ni pour les traditions, ni pour les solennités, ni pour les témoignages de l’Histoire, appuyés par les plus grands noms… Si vous mettez, entre parenthèses, son incroyable amour pour Cléopâtre, qui détonne avec son dandysme, et qui rappelle l’amour sénile du philosophe Cousin pour la duchesse de Longueville, Blaze de Bury semble revenu de l’Histoire comme d’autre chose. Ce Blaze est blasé… C’est un grand dégoûté de l’Histoire, qui la sait comme les grands dégoûtés de la vie savent la vie, — et qui cherche à se {p. 297}ragoûter d’elle en l’interprétant à sa manière… « Je crois à l’Histoire, mais je n’y étais pas », a dit un autre dandy avec une profondeur légère, et voilà le scepticisme qui a engendré la théorie de Blaze de Bury, lequel ne l’a inventée que parce qu’il « n’était pas » à l’histoire. Seulement, il ne faut point s’y tromper ! cette théorie n’est pas une méthode ; c’est une divination. C’est la divination de Shakespeare, — de l’ignorant et sublime Shakespeare, qui, avec deux ou trois phrases de Plutarque, refaisait un César, un Brutus, un Coriolan, plus vrais, plus vivants, plus Romains que ceux-là qui sont sortis des plumes romaines… Or, c’est peut-être un peu fat que de croire qu’en regardant devant soi et en tournant sa plume d’une certaine façon on peut faire comme Shakespeare ? — mais la fatuité, c’est l’accomplissement du dandy !

II §

Faire comme Shakespeare, — si on peut, — c’est sans contredit une chose excellente et même glorieuse ; mais l’auteur des Femmes du temps d’Auguste a trop de ressources dans l’esprit pour s’en tenir à ce trop simple et trop audacieux conseil. C’est évidemment de l’admiration de Shakespeare qu’il est parti pour arriver à une théorie historique dont le puissant génie de {p. 298}Shakespeare, agissant tout uniment comme les mères qui font de beaux enfants, ne se doutait pas ; et cette théorie, il l’a détaillée, il l’a caressée dans une introduction qui n’est pas, certes ! la moins curieuse partie de son ouvrage. Blaze de Bury, qui ne doit croire qu’à lui-même, comme tous les dandys de tous les temps, sacre dans sa personne la personnalité humaine. Il a la bonté grande de se généraliser au profit du genre humain. Pour lui, on ne pénètre l’Histoire que par « le sentiment », et comme il va s’agir de l’Antiquité dans son livre, il pose au préalable qu’il est impossible d’interpréter le monde antique autrement que par l’impression personnelle, et il ajoute même, avec la crânerie d’une idée générale qui est le chapeau sur l’oreille de ce fantaisiste : « Écrire l’histoire, c’est donner notre manière de voir sur l’histoire. » Je ne sais pas si, de principe, de Bury est cartésien, mais jamais le moi de Descartes n’a été mieux appliqué à quelque chose qu’il ne l’est, sous sa plume, à l’Histoire. Blaze de Bury est un psychologue, et il ne fait si grand cas de Plutarque parmi les historiens de l’Antiquité que parce qu’il est un psychologue, ayant bien plus pour visée le vrai humain que le vrai historique… Pour lui, l’histoire, en fin de compte, n’est qu’un art, comme la peinture et la statuaire, — et comme l’art n’existerait pas et qu’il ne serait qu’une abstraction sans l’artiste, voilà qu’une telle définition tue, d’un seul coup, l’histoire, mais au profit de {p. 299}l’historien ! Aussi la conclusion de l’aventureuse théorie est-elle qu’il faut voir et saluer l’historien dans toute histoire, qui, d’ailleurs, ne vaut jamais que par lui, parce qu’où l’artiste ne serait pas dans un degré quelconque, l’histoire ne serait plus.

Eh bien, ma parole d’honneur ! je la trouve un peu osée, cette théorie ! Si elle n’était venue à Blaze de Bury qu’à propos de l’Antiquité, peut-être que je ne dirais rien. Peut-être que je me risquerais à monter sur son hippogriffe. Dans l’Antiquité, en effet, comme l’a très bien remarqué l’auteur des Femmes au temps d’Auguste, il n’y a pas de critique historique. Il n’y a pas d’Académie des Inscriptions, pas de bureau de renseignements, pas de notes à la fin d’un volume, pas de discussion sur le moindre fait. Ah ! bien, oui ! Ces élégants ou fastueux traîneurs de robes et de toges, ces dandys à la ceinture lâche, qui comprenaient probablement l’histoire comme Blaze de Bury, étaient trop artistes, trop préoccupés de l’effet esthétique dans leurs œuvres, pour se perdre en ces chicanes minutieuses où s’usent des milliers d’yeux et d’esprits modernes… La Critique historique, telle que l’esprit moderne la conçoit et l’exige, était inconnue au temps de Tacite et de Suétone, qui se tirent de toute chose douteuse avec un mot ou deux : Rumor ou ut referunt, dits de très haut, et passent… Esprits superbes, qui n’insistent pas, qui ne s’attachent pas à un texte. Ils ne le poinçonnent pas. Ils {p. 300}ne le soumettent à aucune comparaison, à aucun rapprochement avec un autre texte, à aucune analyse. Ces travaux d’esclave ne sont pas faits pour ces patriciens de la Pensée et de la Forme… L’amour sévère et consciencieux du vrai n’est point une vertu païenne. C’est le Christianisme qui l’a inventée. Pour les Grecs et pour les Romains, il n’y a que la Beauté et que la Patrie. Pour eux, on peut dire justement que l’Histoire est un art… Mais l’Histoire, comprise par les Modernes, dont les besoins de vérité et de moralité sont bien supérieurs à ceux des Anciens, l’Histoire a la noble ambition d’être une science indépendante de l’historien, et d’arriver à l’objet de toute Science, qui est la Certitude, quel que soit le talent ou l’art de celui qui s’est donné fonction de l’écrire. Quand l’écrivain serait lourd, gauche, maladroit, sans style et sans manière ; quand il serait bête comme Dangeau, par exemple, ni sa lourdeur, ni sa gaucherie, ni sa maladresse, ni même sa bêtise n’invalideraient l’autorité du renseignement qu’il apporte, si ce renseignement résiste à l’examen et aux expériences de la Critique. Et c’est ce renseignement qui est l’Histoire. La maladresse du sculpteur qui manque sa statue n’empêche pas le marbre ou le bronze dont il s’est servi d’être du marbre et du bronze, deux choses en soi, deux éléments, deux réalités ! Et encore ma comparaison n’en dit pas assez, car le bronze mal venu et le marbre mal taillé ne sont plus de l’art, et il faut recommencer {p. 301}l’œuvre manquée, chercher et atteindre une forme plus savante ou plus idéale ; tandis que l’historien sans talent, sans valeur par lui-même, n’empêche pas l’Histoire qu’il a mal écrite d’être encore de l’Histoire. Il n’était pas à la hauteur de son sujet ; l’édifice, trop pesant à soutenir, a cassé en deux la cariatide ; mais les renseignements qu’on doit à cet historien inférieur constituent l’Histoire elle-même. Esthétiquement, elle n’existe pas, je le veux bien ; mais telle qu’elle est, elle est l’Histoire… L’Histoire sans historien pour l’heure, mais, soyez tranquille ! la vérité a toujours tenté la pensée : un jour ou l’autre elle en aura un.

Distinction importante et nécessaire, et qu’il fallait faire, entre l’histoire ancienne et l’histoire moderne, pour culbuter, dès qu’elle se serait montrée, le système historique de Blaze de Bury, si brillamment qu’il l’eût pavoisé ! L’auteur des Femmes au temps d’Auguste a écrit, avec beaucoup de notions de plus, comme on pouvait écrire du temps d’Auguste, et c’est en raison de ces notions de plus que nous le préférons à un ancien de ce temps-là. Il n’a pas pensé seulement que, depuis ce temps-là, il s’est produit dans le monde une société chrétienne, et il ne s’est pas souvenu de beaucoup de choses que cette société dont il fait partie a dû déposer dans son esprit. À part son diable de goût pour Cléopâtre, qui me paraît un peu païen, pour ne pas dire pis, Blaze de Bury n’est cependant pas — du moins dans ce livre-ci — un de ces {p. 302}paganisants comme il en pousse partout, et même à la Revue des Deux-Mondes ; de ces petits Julien l’Apostat, moins l’Empire, et avec dix-huit cents ans de plus de Christianisme sur la tête, ce qui les forcera, avant de la lever tout à fait, de ramper encore quelque temps ! Blaze de Bury n’a pas l’air de croire, comme Boissier, par exemple, ou tout autre de ces païens posthumes, que le Christianisme n’est qu’une poussée naturelle du paganisme, et que si on l’avait laissé tranquillement faire, ce paganisme, gros du germe de toutes les vertus, il eût très aisément conduit le monde à ses fins de civilisation, de lumières et de moralité, sans Constantin et les Conciles, et même sans Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont on aurait pu très bien se passer ! Blaze de Bury n’est pas plus païen que chrétien dans son livre. Il est indifférent. Il a l’indifférence de l’homme qui n’aime que ses rêves, et qui ne s’intéresse qu’à mademoiselle sa fantaisie. Il n’est que ce que j’ai dit qu’il était : — un dilettante et un dandy littéraires. Il nous a fait l’honneur de nous oublier dans son livre, nous autres chrétiens. Il nous a tourné le dos. Mais si de nous oublier a été une raison pour qu’il n’ait pas vu clair dans sa théorie de l’Histoire, je me contenterai de le signaler, et de passer aux qualités vraiment distinguées et charmantes d’un livre intéressant et amusant (je n’en rabattrai rien), et qui jure si joliment avec le ton et la morne gourme de l’ennuyeuse Revue dans laquelle il fut publié.

III §

{p. 303}Ces qualités sont des plus étonnantes et des plus rares, et n’importe où !… C’est la vie, l’imagination, la jeunesse, retrouvées là où la plupart de ceux qui les eurent un jour, ces qualités, ne les retrouveraient jamais plus. Blaze de Bury s’est rajeuni en écrivant ses Femmes au temps d’Auguste. Voici peut-être ce qui s’est passé… Le dilettante littéraire rassasié, dégoûté de cette vieille histoire romaine racontée par des copistes et des professeurs, et de l’éternelle sensation théâtrale qu’elle nous cause, a voulu se donner un petit quart d’heure de plaisir en la descendant, sans cérémonie, de son socle, et en la racontant comme il la voyait dans les vaporeux souvenirs de ses lectures, dans les raisonnements et quelquefois les rayonnements de son cerveau ; car c’est là surtout qu’il l’a vue. Et vous avez eu ce livre inattendu et piquant et qu’on aime, mais comme une belle fille en qui, hélas ! on n’a pas foi. Le dilettante, le raisonneur, le psychologue, comme Blaze de Bury s’appelle, le chercheur du vrai humain plus que du vrai historique, n’a pas craint d’aller, qui sait ?… disons le mot ! jusqu’au visionnaire, dans son histoire, et le dandy qui s’ajoute en lui au dilettante s’en est bien {p. 304}moqué, du reste, quand il a écrit, avec son élégant sang-froid, que l’Histoire se construisait et se faisait comme un roman. Quelle recommandation pour une histoire ! Et cependant, il faut être juste, l’auteur des Femmes au temps d’Auguste n’est pas uniquement un romancier. Il y a, dans son livre, beaucoup de vrai historique, à côté de ce vrai humain dont il est si friand… Il sait évidemment — et très à fond — l’époque d’Auguste et les affreuses mœurs romaines, qui ne le troublent pas beaucoup, d’ailleurs, et contre lesquelles il ne fait jamais la moindre déclamation, le moindre petit signe de moralité indignée : les dandys n’étant, par état, ni des prudes ni des bégueules. Mais il mêle ce qu’il sait à ce qu’il déduit ou à ce qu’il invente, et il entrelace, avec un art de sorcier, la réalité historique à sa fantaisie individuelle, et il les étreint dans une telle intimité qu’on ne sait bientôt plus où l’on en est, — si c’est chair ou poisson ce qu’on mange. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on a une sensation neuve ; c’est que le condiment qui la donne est très subtilement arrangé ; que le tout est très savoureux, et qu’on prend goût à cette cuisine.

On se dit bien un peu : « Suis-je sûr de ce que je tiens là ?… » Car ce qu’on a lu de la théorie historique de l’auteur dans son Introduction vous tinte dans le souvenir, mais c’est égal, on ne lâche rien parce que ce qu’on tient est suspect. Si cela n’est pas vrai, — rigoureusement vrai, — cela a tant l’air de l’être ! On se {p. 305}grise des raisonnements de l’auteur, qui ne manquent pas de capiteux ! On boit voluptueusement ce verre de champagne historique qu’il nous verse. Imagination poétique enivrée par un vin plus fort, — le vin de Shakespeare ! car c’est la Cléopâtre de Shakespeare, et pas une autre, qui l’a grisé, — Blaze de Bury nous fait presque une minute partager son ivresse. Dans l’espèce d’illusion magnétique qu’il a la puissance de créer, nous voyons passer dans son histoire de grandes figures étranges que nous ne reconnaissons qu’à moitié ; mais qui nous attirent et nous captivent tout à la fois par ce que nous savons d’elles et par ce que nous n’en savons pas. C’est à se croire chez Cagliostro ! Blaze de Bury fait assez l’effet d’un Cagliostro historique. Après Cléopâtre, la folie esthétique et presque sensuelle de l’auteur, il y a Livie, la femme d’Auguste, la Catherine de Médicis romaine, et Julie, la fille d’Auguste, cette duchesse de Berry d’un père plus cruel, plus implacable que le Régent. On les reconnaît encore, ces deux figures, à travers les interprétations psychologiques de leur historien ; mais il n’en est pas de même de l’inquiétante figure de Tibère, qui est ici presque un grand homme de grandeur pure, un justicier, — le croira-t-on ? — un anachorète à Caprée, farouche comme Hippolyte, dont il eut la beauté et dont il n’a plus la jeunesse ; un Tibère contre la vertu terrassante duquel on n’a pour toute ressource que le buste de la Galerie de Florence. Sans le {p. 306}souvenir de ce terrible buste, qui dit tout à qui peut lire dans la physionomie humaine, Suétone et Tacite disparaissaient dans l’atmosphère créée par Blaze de Bury, cet incantateur qui produit nos illusions avec les siennes, et l’on était emporté !

IV §

Enfin, observation dernière, il n’y a pas que les points de vue qui soient nouveaux dans cette histoire, où l’imagination et les raisonnements de l’auteur frétillent allègrement comme le poisson dans l’eau. Jusqu’au style a ici sa nouveauté. Blaze de Bury est un esprit profondément moderne, et qui reste partout moderne. Il ne joue pas à l’ancien, comme tant d’écrivains, parce qu’il écrit une histoire ancienne. Il ne fait pas de l’histoire romaine comme David faisait de la peinture romaine. Il n’a ni la raideur ni la morgue classiques, il ne tient pas puérilement à la couleur locale et à ce que les pédants appellent, avec des airs suprêmes : la convenance dans le langage. Il ne pue point l’académicien. Il ne se pince pas comme Montesquieu. Non ! c’est un moderne, qui se jette et tombe dans son sujet avec son armature moderne, — et c’est d’une originalité et d’une sensation surprenantes que cette langue moderne, hardie, familière, pittoresque, {p. 307}cette langue que nous parlons tous dans le plain-pied de notre vie : à souper, entre les portants de deux coulisses, partout ; la langue du monde et non de la littérature, qui touche presque à l’argot et au néologisme, qui ne craint ni le mot plaisant, ni le mot débraillé, ni le mot cru, ni le mot nu, et que voici parlée comme les chroniqueurs de notre temps la parleraient dans un journal de notre temps, et appliquée hardiment aux plus hauts sujets et aux plus majestueuses figures, avec une aisance, un sans-façon et un brio dignes de Fervacques et de Bachaumont dans des chroniques d’hier ! Cette langue chaude, que Blaze de Bury parle si bien, introduit un courant de vie de plus dans cette histoire de choses mortes revivifiées, et, ce que je ne compte pas moins, doit ajouter au déconcertement des vieux classiques, des vieilles gens de goût, ces momies ! Le savant, chez Blaze de Bury, est caché par l’homme d’agrément. Quelle chose gracieuse ! Aussi sera-t-il lu par tout le monde. Je le lui promets. L’historien des femmes sous Auguste sera lu par les femmes de ce temps sans Auguste. Mais qu’il prenne bien garde !… Si l’aigle du succès vole à sa droite, comme disaient les Romains, le corbeau se montre à sa gauche. La vieille corneille de la Revue des Deux-Mondes est bien capable de s’apercevoir avec regret que l’œuf qu’elle a couvé n’était pas un oiseau de son nid. Et alors… bataille de beaux-frères ! Ma foi ! ce serait gai !

La Femme au XVIIIe siècle §

Edmond et Jules de Goncourt, La Femme au xviiie siècle.

I §

{p. 309}J’attendais la nouvelle édition de ce livre pour parler de l’auteur de La Fille Élisa, — de cette production jalouse et désespérée, sur laquelle j’ai gardé le silence par respect pour l’homme qui l’a écrite. J’attendais ce livre, qui m’en fera parler mieux… MM. de Goncourt, qu’on pourrait appeler M. de Goncourt, tant ces deux adorables frères n’étaient qu’un, sont, en fait, — qu’on en convienne ou qu’on n’en convienne pas ! — une des grandes importances littéraires de ce temps-ci par l’action qu’ils ont exercée ; et il est facile d’expliquer leur succès et leur influence. Leur talent — incontestable, d’ailleurs, — est dans le sens des passions et des manies de leur époque. Il n’y a de succès qu’à ce prix. Populaires, mais en haut et non point en {p. 310}bas, populaires parmi les lettrés et les artistes, ils sont devenus peu à peu, et comme sans y penser, des Chefs d’École. Ils le sont devenus sans programme et sans fracas. Ils n’ont point fait de Préface de Cromwell, eux ! ils n’ont pas pompeusement dogmatisé. Ils n’ont pas battu en brèche la tradition et l’histoire. Ils n’ont point, à un jour donné, proclamé qu’ils allaient changer le monde et métamorphoser la littérature. Non ! ils ont fait modestement un livre, — puis deux, — puis trois, et la littérature du temps a été modifiée. Il y avait en ces livres une manière — il faut bien le dire ! — inconnue avant eux ; et c’est cette manière-là, imitée, précisée et exagérée par leurs imitateurs, et par eux-mêmes, hélas ! qui est devenue, en quelques années, la monstruosité inaperçue d’abord et plus tard affirmée et nommée : le réalisme, et que voilà établie partout, dans les lettres et les arts du xixe siècle, et y souillant tout, comme les Harpies à la table des Troyens.

L’aurait-on cru ! L’auraient-ils cru eux-mêmes, quand ils écrivaient le livre que voici, ces distingués, ces aristocrates de talent, ces élégants, ces admirateurs des élégances pomponnées du xviiie siècle, le plus artificiel des siècles, le plus recherché et le plus quintessencié dans ses mœurs et dans ses arts, et dont le Diogène fut Rousseau, qui eut la prétention de le ramener à la nature ? Dieu sait, du reste, par quels chemins il l’y ramena et comme il l’y ramena, — à {p. 311}cette nature que le menteur qu’il était faussa davantage !

Car tel a été le point de départ d’Edmond et Jules de Goncourt : — le xviiie siècle et son histoire… Et non pas sa grande histoire, l’histoire de ses faits et gestes politiques, littéraires et sociaux, mais la petite histoire de sa petite société, de ses petites mœurs, de ses petites passions, de ses petits arts, à tout ce petit monde qui n’eut de grand que sa corruption. Excepté leur étude sur Marie-Antoinette, dans laquelle ils se haussent par le sujet et par l’émotion jusqu’à la grande histoire, MM. de Goncourt ne firent que celle des frivolités de ce siècle frivole, — qui rendit frivole jusqu’à l’âme de Marie-Antoinette, retrouvée tout à coup si sérieuse et si héroïque devant l’échafaud ! Ils écrivirent : Les Maîtresses de Louis XV, — Portraits intimes du xviiie siècle, — et cette Femme au xviiie siècle29. Quand le xviiie siècle fut épuisé, quand cette orange de madame Dubarry eut été sucée par eux jusqu’à la dernière goutte, ils en rejetèrent l’écorce et se retournèrent vers le xixe siècle. Ils abordèrent le roman contemporain ; mais ils y portèrent des yeux accoutumés à regarder les petites choses du xviiie siècle et à tenir compte des moindres détails de cette société de dessus de porte et de trumeau. Ils exercèrent sur le xixe siècle les facultés d’observation {p. 312}qu’ils avaient développées sur le xviiie. Ils écrivirent, à diverses époques : Charles Demailly, Manette Salomon, Madame Gervaisais, Renée Mauperin, Germinie Lacerteux, Sœur Philomène. Mais tout en écrivant ces romans avec un procédé littéraire de pointillement dans le détail que je trouve inférieur, et qu’ils avaient pris dans le genre d’étude qu’ils avaient fait du xviiie siècle, ils perdirent peu à peu le sentiment moral qui se révoltait souvent en eux contre le siècle même qu’ils aimaient tant, et dont ils n’avaient entrepris de faire l’histoire que parce qu’ils l’aimaient. Chose inouïe ! ils perdirent cette flamme de moralité éloquente. Dans leurs romans, ils se desséchèrent. Ils racontèrent pour raconter. Ils devinrent des observateurs impassibles, — scientifiques, disaient-ils (ils s’en sont assez vantés !), — méconnaissant l’idéal ou le rapetissant jusqu’à n’être que la photographie exacte des formes extérieures de la vie. Au lieu de choisir, acceptant tous les sujets, et préférant même les plus bas aux plus nobles : « J’ai pensé — a dit l’un d’eux — que les larmes avaient assez coulé en haut, et qu’il fallait les faire couler en bas. » De ce jour-là, le réalisme était né, et ils le lançaient dans le monde. Il y grandit sous la plume de Flaubert. Il y grossit sous celle de bien d’autres. Et il atteignit un si profond degré de difformité sous la plume de Zola, qu’un degré de plus n’était pas possible. Le monstre était accompli.

{p. 313}Et cela est si vrai, ce que j’écris là, le réalisme est si bien l’œuvre de MM. de Goncourt, — aveugles comme toutes les paternités, qui ne savent pas l’enfant qu’elles font, — qu’éclairé après L’Assommoir, et fier comme ces bêtes de pères, qui sont fiers de leurs petits hiboux, Edmond de Goncourt (le survivant des deux) s’est senti jaloux de Zola, et, pour prouver qu’en fait de réalisme le dernier venu ne l’emportait pas sur le premier, il a commis La Fille Élisa.

II §

Mais il s’est trompé. La Fille Élisa n’est qu’un mauvais livre inutile. Zola n’a point de rivaux. Il est, en ce moment, le premier des réalistes dans l’espace. M. de Goncourt ne l’est que dans le temps. C’est lui et son frère qui ont donné le la de l’horrible musique qu’à présent on chante. Je crois même que si on remontait jusqu’à cette Femme au xviiie siècle, leur meilleur livre pourtant, on pourrait y retrouver quelque chose des premiers linéaments, des premiers traits de ce réalisme dont ils ont été les générateurs, et le dégager de ce livre où il n’apparaît pas encore avec cette netteté qui viole le regard… L’abus du détail, l’accumulation des infiniment petits dans la description effrénée, illimitée, aveuglante, qui tient toute {p. 314}la place de l’attention et qui prend celle de la pensée, la matérialité plastique exagérée et impossible en littérature, on pourrait, en cherchant bien, trouver tout cela dans cette Femme au xviiie siècle, qui, quand elle fut publiée pour la première fois, a passé sans qu’on y vit tout cela. On l’y trouverait peut-être, mais en germe. On l’y trouverait, indécis et charmant comme tout ce qui commence, — comme on retrouve un joli enfant dans le vilain homme que ce pauvre enfant est devenu. Mais, sûrement, mais, au moins, ce qu’on n’y trouverait pas c’est l’insouciance de la chose morale, c’est l’impassibilité devant les faits qu’on décrit et qui ne sourcille ni devant leur hideur, ni devant leur abjection ! ce sont ces deux laideurs du réalisme qui le rendent si affreux. La Femme au xviiie siècle ne nous parut, quand on la publia, qu’un livre très neuf d’inspiration, ayant des qualités parfois exquises, d’autres fois des défauts, et même, à certaines places, des vices ; mais nul des plus sagaces d’entre nous n’y put voir, sous la flamme morale qui y circulait et y flambait encore, ce qui allait, sous la plume des imitateurs, se développer comme l’incurable mal de la littérature actuelle. On ne l’y vit pas plus qu’on ne voit dans un éclatant tissu des Indes l’atome de peste qu’il rapporte, tapi dans ses plis !

Ce livre, que j’aime à opposer aux autres livres de MM. de Goncourt, ce livre très pailleté et très étincelant, n’avait point d’analogue alors dans la littérature {p. 315}contemporaine. Rien ne lui ressemblait positivement. Mais quelques brillants coups de plume dans la grande histoire auraient pu le faire pressentir. Avant MM. de Goncourt, des historiens modernes : Michelet, Audin, Dargaud, saisis, tous les trois, en raison des plus rares facultés artistiques, de cet amour des arts plastiques devenu presque la seule passion d’une société qui gâte ses passions les meilleures par les affectations de sa vanité, et qui les déshonore bientôt en les transformant en manie, avaient deviné le parti qu’on peut tirer, pour l’histoire d’un temps, de l’art de ce temps, et ils l’avaient souvent évoqué dans leurs œuvres. Et non seulement ces Lavatériens de l’Histoire s’étaient servis des portraits d’une époque pour en connaître mieux les hommes, mais ils s’étaient emparés de tous les produits d’art laissés par les sociétés derrière elles pour expliquer l’état moral de ces sociétés. L’idée était juste et lumineuse ; elle avait passé sous les plumes de ces historiens comme un éclair perçant et pénétrant dans l’Histoire. Mais personne, avant MM. de Goncourt, n’avait appliqué cette idée à l’Histoire avec une telle précision et même une telle exclusion que si vous ôtiez de la leur les gravures, les miniatures, les portraits, les caricatures, l’ameublement, l’ornementation des appartements, tout le bric-à-brac, tout l’inventaire artistique du xviiie siècle, on se demanderait ce qui resterait de l’Histoire !… Elle est surtout faite de tableaux vus et {p. 316}souvenus… Et en la lisant tulle qu’ils l’écrivent, on se demande si c’est la société du xviiie siècle qui reflète son art, ou si c’est l’art du xviiie siècle qui reflète sa société, et quel des deux est le caméléon ?… MM. de Goncourt traduisent littérairement les tableaux des Fragonard, des Chardin, des Greuze, etc., en cherchant à rivaliser de plasticité avec ces tableaux par le relief et par la couleur de leur style. Ils ne sont pas des moralistes exprimant largement, comme La Bruyère, toute une époque dans des Caractères, — étude humaine et grandiose ! Ils ne regardent pas si profondément dans le fond des cœurs. Mais, grande ou petite, voilà leur originalité et l’explication de leur succès parmi nous, les affaiblis de la raison, qui n’avons d’intérêt que pour les arts de l’imagination et de la main ! MM. de Goncourt ont compris les goûts de leur temps, ou plutôt ils les ont partagés, si même ils ne les ont subis ; et j’avais raison tout à l’heure de dire qu’avant eux, et avant que les choses de l’art eussent parmi nous leur toute-puissance, personne n’avait pensé, comme eux, à faire tenir toute l’histoire d’un temps dans un catalogue de peinture, et à l’écrire comme Diderot écrivait son Salon.

Toute ?… Non ! pourtant. Je dis trop ou je dis trop peu. Ils l’ont fait tenir ailleurs encore. Ils l’ont trouvée dans les correspondances secrètes, les papiers intimes, les mémoires, les recueils de scandale ou de mode, les journaux, les comédies, les vaudevilles, les {p. 317}chansons, dans toutes les plus futiles publications d’une époque passionnée et futile. C’était moins neuf, ceci, que l’histoire par l’art et toutes ses manifestations ; car on ne pouvait tirer d’une autre source que de celle-là l’histoire des mœurs d’une société morte et qu’on n’a pas observée soi-même sur le vif. L’histoire de la Femme au xviiie siècle, qui est très complexe, — qui, socialement, n’est pas la femme égalitaire simplifiée du xixe, mais qui se scindait en plusieurs classes, qui était timbrée de plusieurs estampilles : titrée et à la cour, bourgeoise et à Paris, — cette femme différait de société, de salon, de langage, de mœurs et de ton. Il fallait la prendre de sa naissance à son mariage et de sa naissance jusqu’à sa mort, et depuis la naissance du siècle jusqu’à la mort du siècle. C’est ce que firent MM. de Goncourt, entassant ces cent années dans l’étroitesse d’un volume qui les étreignait, — les pressant dans un fourmillement éblouissant, enlevant à la force du poignet cette surcharge des livres d’une époque qui a immensément écrit, et la lançant d’un train si rapide qu’on pourrait regarder les deux auteurs de La Femme au xviiie siècle comme les deux plus brillants postillons de l’Histoire, et qui l’aient jamais menée avec la vigueur de ce train-là !

III §

{p. 318}Franchement, c’était prestigieux d’exécution et curieux d’érudition, de mots recueillis, de citations et d’anecdotes, et il y avait là une vie d’impression, d’imagination et d’âme, très intense, que ne connurent pas, depuis, les romans de MM. de Goncourt. Le seul reproche à faire à leur livre d’alors et d’aujourd’hui, puisqu’on le réimprime, était encore un beau reproche. C’était l’enthousiasme égaré pour un siècle qui, selon moi, n’en méritait aucun. MM. de Goncourt, je l’ai dit plus haut, adoraient le xviiie siècle. Ils étaient trop du xixe pour ne pas l’adorer. Très modernes, et fous de son art, ils en avaient l’idolâtrie, et de leur livre il sortait clairement un xviiie siècle plus grand que la réalité. Quoiqu’ils y eussent vu pourtant aussi, avec une masse trop forte, et, selon moi, exagérée de vertus et de sentiments individuels, les corruptions, les dépravations et les abominations de ce temps d’une immoralité à côté de laquelle peut-être rien ne peut être mis, sans déchet, dans l’histoire du monde, il n’en résultait pas moins, de l’effet prismatique de leur livre, que, tout compte fait, le xviiie siècle était une époque qui valait mieux que ce qu’on en croyait et que ce qu’il en fallait croire. Et cependant, {p. 319}malgré leur enthousiasme pour ce siècle, ils s’efforçaient de le juger. Ils ne le racontaient pas pour le raconter, et ils ne le peignaient pas pour le bonheur et le mérite stériles de le peindre. Non ! ces jeunes gens, qu’aucun système, à cette époque, n’avait faussés, ambitionnaient encore l’aperçu qui sort des faits et qui, retombant sur eux comme une gerbe de lumière, les illumine. Ils mêlaient leur personnalité ardente et jeune aux récits qu’ils faisaient, et qu’ils ne voulaient pas impersonnels. Ils avaient enfin la passion, l’éloquence et la verve, tout ce que le réalisme fait mine de mépriser, et qu’on ne leur revit plus, dans cette proportion, désormais !

Et, chose dont il faut leur tenir compte encore plus que de l’enthousiasme et de la vie dont ce livre déborde par-dessus les frivolités dont il est plein, c’est le sentiment moral opposé bien souvent à l’enthousiasme que le xviiie siècle leur inspire, et créant même, à certains moments, un enthousiasme contraire. En ce temps-là, les de Goncourt n’avaient pas la visée d’être scientifiques, et, dans un but d’enseignement social, d’exposer des faits répugnants ou odieux, avec l’impassibilité de la science. Dans leur chapitre consacré à « l’amour » au xviiie siècle, et quand ils arrivent à la dépravation de ce sentiment tel qu’il est peint dans Les Liaisons dangereuses, par exemple, ce hideux chef-d’œuvre qui n’est pas le conte d’un infernal génie, mais une infernale réalité, ces {p. 320}historiens, sensibles et non impassibles, de la Femme au xviiie siècle, ont une indignation et un accent superbes, et, pour mon compte, je ne crois pas que leur talent soit allé jamais au-delà ! Je cite rarement, mais il faut citer, pour que le Goncourt qui nous reste, le réaliste d’à présent, le jaloux de Zola, comprenne où est la vérité littéraire dans ce qu’elle a de plus profond, de plus pathétique et de plus grand, c’est-à-dire de plus moral. Après avoir fait la terrible histoire de l’amour dépravé de l’homme au xviiie siècle, MM. de Goncourt passent à celui de la femme, objet de leur livre : « La femme — disent-ils — égala l’homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau, où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d’esprit de son sexe, se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne l’épouvante. La rouerie s’éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l’être, une observation profonde, un coup d’œil pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science, qui ne leur laissaient voir dans l’amour que des faits à méditer et à recueillir, c’étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents et une {p. 321}politique capables de faire la réputation d’un ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres ; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché, et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun. Décidées à respecter les dehors et le monde, à s’envelopper et à se couvrir d’une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé avec elles-mêmes ce qu’on pouvait faire, ce qu’on devait penser, ce qu’on devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le plaisir, dans la haine, un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame, mêlé d’une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans l’innocence. Elles martyrisent l’honnête femme dont la vertu leur déplaît ; et, font-elles touchée à mort, elles poussent ce cri de vipère : “Ah ! quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, la blessure est incurable…” Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre : elles mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent ! On pourrait dire d’elles, dans le sens moral, qu’elles dépassent {p. 322}de toute la tête la Messaline antique. Elles créent en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que l’on serait tenté d’appeler une corruption idéale : le libertinage des passions méchantes, la Luxure du Mal ! » Et voilà comme ils peuvent, quand ils le veulent, écrire l’histoire, MM. de Goncourt ! Est-ce assez vu, cette page ? Est-ce assez analysé, assez approfondi, assez jugé ?… Ne sent-on pas, sous la phrase froidie par la volonté de rester dans le calme de l’historien, palpiter, contenus, l’horreur, le mépris, la colère qui donnent au talent une force que le talent n’a jamais seul ?… Et cette page est suivie de beaucoup d’autres de la même énergie, frémissante et surmontée. Après Laclos vient de Sade, sous la plume de MM. de Goncourt ; de Sade, dont ils ne disent qu’un mot et qui suffit : « Il vint pour mettre, avec le sang des guillotines, la Terreur dans l’Amour… C’en est assez, — ajoutent-ils, — ne descendons pas plus bas, ne fouillons pas plus loin dans les entrailles pourries du xviiie siècle. L’histoire doit s’arrêter à l’abîme de l’ordure. Au-delà, il n’y a plus d’humanité ; il n’y a plus que des miasmes où l’on ne respire plus rien, où la lumière s’éteindrait d’elle-même aux mains qui voudraient la tenir. »

Et ils ont raison. Ou plutôt, ils avaient raison ! mais dans ce temps-là ! Et nous avons marché ! Ils auraient peut-être tort maintenant… Dans ce {p. 323}temps-là, ni l’un ni l’autre de ces Goncourt qui ont écrit le livre de La Femme au xviiie siècle n’eût voulu descendre de cette conception littéraire, qui repousse l’ordure, l’observation, l’étude de l’ordure, comme indigne de l’esprit humain, et n’aurait voulu écrire La Fille Élisa !

La Papesse Jeanne §

Emmanuel Rhoïdis, La Papesse Jeanne.

I §

{p. 325}Ce livre : La Papesse Jeanne, « roman historique, accompagné d’une importante (sic) Étude historique », m’est arrivé dagué à mon adresse pur l’éditeur. Je ne l’avais pas demandé. Il fut écrit en 1866, si j’en crois la date de l’avertissement, et on l’a publié seulement en 1878. J’avoue très humblement mon ignorance. Ce livre, grec d’origine, m’était inconnu, et qui sait s’il ne l’est pas également à la majorité des lecteurs français, — moins les professeurs de l’École d’Athènes, retour d’Athènes, et peut-être encore !! Il n’en est pas de même, à ce qu’il paraît, dans les autres pays de l’Europe. Il eut, dès qu’on le publia, — dit le traducteur ; mais c’est le traducteur !! — un immense succès, non seulement en Grèce, mais en Allemagne, en Italie, en Russie, en Danemark, où il fut {p. 326}immédiatement et passionnément traduit. Seule, la France, ce pays de la furia francese, ne le traduisit pas, et, sur ce point, manqua totalement de furie. Il est vrai, un traducteur attardé vient enfin de poindre et veut faire poindre ce livre, dont il ne signe pas la traduction. Pourquoi ?… Est-il modeste, ce traducteur ! Il cache son nom comme la tortue, dont il a la lenteur, cache sa tête sous son écaille… Lorsque, pour ne parler que de ceux-là, François Hugo et Émile Montégut traduisirent Shakespeare, ils ne s’en cachèrent point, et ce fut avec une juste fierté qu’ils signèrent la traduction d’une œuvre qui faisait tomber sur leur nom un rayon de sa glorieuse beauté. Mais le traducteur du livre que voici, et qui a déjà eu tant de traducteurs, n’a pas signé la sienne… et, franchement, ce n’est pas aimable pour son grand homme à lui, — pour Emmanuel Rhoïdis, — un nom mélodieux, par parenthèse, très facile à répéter pour la Gloire, si la Gloire était une mijaurée qui zézéyât comme Alcibiade, et n’avait pas cette bouche d’airain capable de tout prononcer !

Donc, Emmanuel Rhoïdis, — s’il existe, s’il n’est pas quelque pseudonyme doublé d’un traducteur anonyme, ce qui ferait masque sur masque et rendrait la mystification plus sûre, — Emmanuel Rhoïdis, l’auteur de cette Papesse Jeanne30 qui paraît si tard, {p. 327}serait coupable, dans ce cas, d’avoir mis un bien joli nom au bas d’une bien vilaine chose. Et c’est là, c’est la vilenie de cette chose qui, jusqu’à nouvel ordre et nouveaux renseignements, me fait douter du Grec qui a écrit une œuvre si peu grecque, de ce romancier grossier et pataud qui est du pays de Lucien, de ce comique épais et sans goût qui continue si étrangement le doux Ménandre et le grand Aristophane. En vain le traducteur, qui se cache, et qui, par conséquent, ne risque rien, se permet-il d’être insolent pour la Grèce par honnêteté pour le Grec qu’il traduit, et nie-t-il l’originalité de la Grèce littéraire de l’heure présente pour faire ressortir celle qu’il trouve à Emmanuel Rhoïdis. En vain nous dit-il que la Grèce TOUT ENTIÈRE, quand le livre parut, se tordit de rire… (était-ce dans les Jeux olympiques ?)… et qu’on admira La Papesse Jeanne « d’Athènes à Constantinople et de Trébizonde à Corfou ». Ce rire à tordions, de TOUTE la Grèce, me semble une calomnie de l’esprit grec, qui ne peut pas rire d’un si gros rire sous peine d’être cruellement dégénéré. Oui ! parole d’honneur, tout cela me paraît un peu bien suspect, et ressemble à un petit coup monté dans l’intérêt d’un livre dont on veut exagérer les proportions et l’importance. Vous vous le rappelez, il y avait autrefois un homme qui retenait son vent pour dérouter la sagacité de ce diable d’ours, qui le sentait aux narines et le retournait avec sa serre. L’homme d’ici ne retient pas son vent, {p. 328}mais le pousse et l’augmente, au contraire, pour faire croire qu’il est très vivant, comme l’autre homme, en retenant le sien, voulait faire croire qu’il était bien mort. Et, pardonnez-moi ! je me défie, comme l’ours se défiait…

II §

Cela dit, en manière de préface, je veux bien prendre ce livre de La Papesse Jeanne comme on nous le donne, sans discuter ses origines. C’est de très grande prétention. Une histoire d’abord, et un roman ensuite. L’auteur de cette Papesse Jeanne, Rhoïdis ou non, Rhoïdis ou Grisélidis, est une espèce de Janus littéraire à deux faces, burlesque et grave, dont l’une (la burlesque) rit et veut faire rire le public, en tirant une langue qui compromettrait Quasimodo, et dont l’autre (la grave) se fronce et se grime en visage de pédant, coiffé de textes et poudré de poussière. Malgré son nom qui rappelle les roses, Rhoïdis n’en est point une, placée dans les feuillets des livres et qui les parfume… Il n’est que le cloporte qui les ronge, et qui vit dans la feuille moisie… C’est, du reste, par amour idéal pour la Papesse Jeanne qu’il est devenu le cloporte des bibliothèques. C’est pour elle qu’il s’est fait savant ; qu’il a remué toutes les chroniques ; qu’il {p. 329}a grignoté, mangé, dévoré et digéré tous les manuscrits ; et, de cette digestion, fait sortir cette Papesse Jeanne, pondue enfin dans les champs de l’imagination, après d’effroyables efforts scientifiques et pour satisfaire tous les goûts ! L’auteur de La Papesse Jeanne, et son consubstantiel traducteur, se croit un génie ambidextre. Les Anglaises ont deux bras gauches, disait Rivarol. Emmanuel Rhoïdis s’imagine avoir deux bras droits, armés chacun d’une arme terrible : l’une, petit pistolet de poche, péniblement travaillé pour être léger, et d’une balle plus meurtrière que celle du plus fort calibre, — et c’est le pistolet du romancier, qui veut faire rire ni plus ni moins que Rabelais et Voltaire ! — et l’autre, c’est le vieux pistolet d’arçon d’un savant qui croit ne pouvoir jamais être, scientifiquement, désarçonné. Seulement, ils ratent tous les deux, les deux pistolets !

Il les a tirés contre l’Église, Rhoïdis, l’Église catholique, la grande cible dans laquelle ils tirent tous, les uns après les autres, leur coup inutile, comme s’ils tiraient contre le ciel ! et c’est bien contre le ciel qu’ils tirent. Mais, fusillée ainsi depuis des siècles, et restée debout, martyre immortelle, l’Église catholique répond aux coups par les tranquilles rayons qu’elle envoie dans les yeux de ceux qui la frappent, et qui, pour les éviter, voudraient maintenant la retourner contre le mur et la fusiller par derrière comme un otage ! Emmanuel Rhoïdis est de l’armée de ces ennemis de {p. 330}l’Église qui sont partout, sous toutes les formes, et qui se transforment de tout, excepté de leur immuable haine… Il est vrai que, pour son compte, Rhoïdis s’est peu transformé. Il est aussi attardé à sa manière que son traducteur à la sienne. Nous le connaissions avant de le lire, et même, dans son genre, nous connaissions mieux… Allez ! il n’est pas si grec qu’on le dit être. Il est plutôt de Paris et du xviiie siècle, ce Grec du xixe ! Dans son roman de La Papesse Jeanne, c’est un goguenard qui, à coup sûr, n’est pas d’Athènes ! Il a cette vieille goguenardise impie qui se vante d’être tombée du bonnet de Rabelais, dont le génie n’a pas mérité l’outrage d’être rappelé à propos des gargouillades de Rhoïdis, et qui, tombée de ce sublime bonnet, a glissé jusque dans les culottes cyniques de Diderot, pour aller se perdre dans les culottes, plus ordes encore, de l’auteur du Compère Mathieu. Rien de plus usé, d’ailleurs, que cette goguenardise impie et libertine du xviiie siècle, qu’un esprit vaillant mettrait son honneur intellectuel à ne jamais rappeler. Je sais bien qu’il est difficile d’être impie, spirituel et nouveau, après Voltaire. Cependant Henri Heine l’a été. Mais Rhoïdis n’est pas Henri Heine. Il y a quelque différence entre ce Prussien et ce Grec ! Rhoïdis n’a rien d’un poète. C’est un esprit sans verve et sans couleur, laborieusement monotone dans son expression, toujours la même, et dont l’unique procédé dans la plaisanterie est de dégrader les choses élevées en les {p. 331}comparant aux choses basses, et de les dégrader encore en comparant les choses basses aux choses élevées… Tout le temps de son livre, il ne cesse de se balancer comme un singe sur cette puérile et fatigante escarpolette de l’antithèse. Cet homme, qui, selon son traducteur, a fait « se tordre de rire toute la Grèce », avec sa grossière fable de La Papesse Jeanne, n’a pas, pour nous Français qui savons rire, — qui, du moins, le savions autrefois, — une seule page gaie pour en racheter l’inspiration irrévérente et mensongère, et qui nous fasse involontairement rire, — quitte, après, à nous repentir d’avoir ri !

III §

C’est donc tout simplement ennuyeux, ce double et ambitieux travail d’une histoire et d’un roman qu’on nous donne comme un chef-d’œuvre, et qu’un traducteur de loisir a déterré, comme l’auteur avait déterré son sujet de La Papesse Jeanne. Ce sujet, en effet, n’est plus qu’une vieille loque historique percée par la science et répudiée par le mépris. Mon Dieu ! je consens très bien à ce que la Critique soit très large avec le génie. Je suis de ceux qui croient qu’il peut tout, s’il n’a pas le droit de tout, et qu’il reste encore le génie en faisant une scélératesse. Est-ce que le plus {p. 332}fort, par le talent, des livres de Voltaire, n’est pas le plus grand de ses crimes ?… Mais, dans La Papesse Jeanne de Rhoïdis, il n’y a ni génie ni scélératesse, quoique l’intention scélérate y soit, et même y soit la seule chose qui y brille. Or, je suis de ceux-là encore qui pensent, de plus, que le talent, quand il est grand, peut s’emparer de la platitude d’un sujet et venir à bout glorieusement de cette platitude. Le Childebrand dont Boileau se moque ne m’a jamais fait peur… La Papesse Jeanne, tout erreur, mensonge et haillon historique délaissé qu’elle puisse être, pouvait trouver son romancier, qui l’eût transfigurée. Mais le critique ne pouvait pas, lui, décemment toucher à son histoire ! Excusé, sinon absous, comme tant d’autres talents qui ont touché à des sujets scabreux, par le charme magique qu’ils ont su y répandre, et quoique ici le sujet pût brûler les doigts les plus purs, le romancier n’était pas tenu d’y mettre forcément des turpitudes ; mais l’historien, sous aucun prétexte, ne devait refaire, en la faussant, l’Histoire, pour justifier son roman et donner des racines à son conte dans ce qu’il cherche à établir comme la vérité. Eh bien, c’est là pourtant ce qu’a fait Emmanuel Rhoïdis, historien avant d’être romancier, et romancier pour atteindre plus loin que l’historien dans l’erreur et dans le mensonge, et c’est aussi ce qui a donné à son livre, tout avorté de talent et de gaîté qu’il soit, la gravité dangereuse d’une mauvaise action !

{p. 333}Et c’est une mauvaise action recouverte par de l’hypocrisie, l’hypocrisie de la superficialité. Rhoïdis fait le superficiel. C’est le Tartufe de la frivolité. Il prend des airs très fats… « J’ai fait ce roman — dit-il — pour ceux qui aiment à rire (et on sait ce que le mot de ce siècle : “histoire de rire”, peut signifier !), et je les dispense, et ils peuvent se dispenser très bien, de lire la dissertation qui précède mon roman et les notes qui l’accompagnent. » Quel ton superbe de dandy, qui ne tient pas plus à sa science, qu’il croit énorme, que lord Byron ne tient à son génie dans quelques-unes de ses préfaces ! Selon Emmanuel Rhoïdis, la chose à lire de son livre, c’est le roman, et cela n’est vrai ni dans sa pensée ni hors de sa pensée. La chose à lire, au contraire, c’est la dissertation historique sur la Papesse Jeanne. Le roman n’est que de la fantaisie libre, voluptueuse ou plaisante. C’est le coup de fouet de l’imagination joyeuse qui claque dans le vide de l’azur. Mais la chose importante, qui va à fond, le trait à emporter, c’est la dissertation historique qui établit, ou qui tente d’établir, un point de fait qu’on croit déshonorant pour l’Église romaine, et avec lequel il s’agit de la déshonorer. Aussi, pour s’assurer qu’on la lira, cette dissertation, le charmant auteur de La Papesse dit, avec toute la langueur de l’indifférence : « Ne la lisez pas ! » ayant assez d’esprit, quoiqu’il n’en ait pas immensément, pour savoir que le principe de la contradiction est si fort dans la nature humaine que {p. 334}quand on lui dit de ne pas faire une chose, elle la fait toujours !

IV §

Cette dissertation est surtout écrite pour les ignorants, c’est-à-dire pour le plus grand nombre. Trompe-l’œil grossier, elle n’est guères qu’un kaléidoscope de citations que l’auteur fait tourner devant vous pour vous éblouir, et auxquelles citations la Critique, une critique informée et compétente, a péremptoirement et depuis longtemps répondu. La légende de la Papesse Jeanne, qui avait dû régner, au mépris de la chronologie, deux ans et quelques mois, entre Léon IV (mort le 17 juillet 855) et Benoît III (élu dès juillet de la même année), cette légende du ixe siècle qui a dupé l’imagination naïve du Moyen Âge, malgré son invraisemblance, et peut-être même en raison de son invraisemblance, était, comme une foule de légendes, tombée en désuétude et en oubli, de même qu’un champignon qui n’est pas vénéneux tombe silencieusement en poussière sur le fumier qui l’a produit, quand, de cette poussière ramassée, la Haine, un jour, voulut faire un poison, qu’on se mit alors à sévèrement analyser… On sait la date de ce jour-là. Ce fut dans le xviie siècle que les catholiques se crurent obligés de répondre à {p. 335}l’absurde commérage des chroniqueurs du Moyen Âge, dont nous pouvons juger la consistance par celle des reporters de nos jours. Déjà quelques esprits imposants comme Baronius et Bellarmin avaient répondu, en passant, à ce commérage, comme on répond à une erreur qui n’a pas l’étoffe d’un mensonge. Mais au xviie siècle, après deux cents ans de protestantisme, de ce protestantisme l’inventeur de cette guerre de textes qui continue, et qui aboutit en France à des Renan et à des Soury, il fallut se remettre en garde contre une légende oubliée que Rhoïdis, ce Soury grec, veut faire passer pour une histoire… et cette légende fut coulée à fond ! Et si bien à fond, qu’il faut encore plus compter aujourd’hui sur la haine que sur l’ignorance pour oser la faire remonter sur l’eau. On a les noms et les opinions de tous ceux qui ruinèrent ce vieux conte… Et, chose particulièrement remarquable et inattendue ! ce furent les protestants les plus distingués par l’éclat de la science et la hauteur de leur moralité, comme Basnage, Bochart, Blondel, Charnier, Dumoulin, Leibnitz, Jurieu, Burnet, Cave, qui confirmèrent les opinions catholiques de Baronius, Onuphre Panvinio, Robert Parsons, Georges Schérer, Bellarmin, Florimond de Remond, Coeffeteau, Maimbourg, de Launoy, le P. Labbe. Et Bayle lui-même, le fameux Bayle, le père de la critique dissolvante, affirma que d’hésiter devant la fausseté de la légende de la Papesse Jeanne serait d’un pyrrhonisme monstrueux ! Malgré cette discussion {p. 336}terrassante, trop vaste pour qu’on puisse rapporter ici les opinions qu’elle fît valoir et triompher, le xviiie siècle, qui se souciait bien d’être faux et même imbécile quand il s’agissait de jeter le sophisme le plus abject ou l’opinion la plus bête à la figure du catholicisme, pour peu qu’il y jetât quelque chose, allait reprendre l’immonde légende de la Papesse Jeanne quand la Révolution éclatant mit son bruit par-dessus le petit sifflement du reptile, et, de sa main d’Hercule, étouffa la légende rampante qui voulait encore resiffler…

Mais vous voyez ce qui arrive ! Au bout de plus de quatre-vingts ans après cet étouffement, qu’on pouvait croire définitif, voici que la vivace légende remue une queue qui n’est pas celle du Diable, car celle du Diable est spirituelle, ni celle du scorpion, car elle est brûlante et empoisonnée, mais une queue de rat, — la ridicule queue d’un maigre rat de bibliothèque, à qui le coup d’épée d’Hamlet ferait certainement trop d’honneur ! Incroyable opiniâtreté du plus sot mensonge, qui a toujours la chance d’être éternel ! Savez-vous ce qu’il a fallu pour que cette légende de la Papesse Jeanne, chassée comme une ignominie de toutes les Histoires ecclésiastiques qui se respectent, tuée et retuée : tuée in-folio, tuée in-quarto, tuée in-octavo, tuée in-douze, se remit à bouger sur sa planche pourrie ? Il a fallu, le croira-t-on ? que sous le ciel bleu de la Grèce, chez un peuple qui aima la lumière, il se rencontrât une tête indigne de cet azur, — une tête {p. 337}grecque que Phidias n’aurait pas sculptée, car il l’eût faite plus intelligente, — qui allât s’enfouir dans la crasse et dans la poussière des plus noires bibliothèques allemandes, pour en rapporter le détritus de chroniques ignares et menteuses ! Il a fallu qu’un niais pervers (combinaison rare !) reprît à son compte ces niaiseries et ces perversités. Et il les a reprises, en effet. Il n’y a rien changé. Pas un mot ! Pas une lettre ! Pas une virgule ! Il n’y a pas apporté, dans la discussion, un seul mot inconnu, un nom vierge de flétrissure parmi ceux qu’il cite, et qui sont tous suspects quand ils ne sont pas déshonorés. Y changer rien ? Il n’y a pas même ajouté un pauvre petit mot de son cru… car il n’a pas de cru. C’est un stérile voué au rabâchage des choses que les autres ont dites, et qui ont été expliquées, réfutées, anéanties cent fois !

C’est toujours, pour preuve que la légende de la Papesse Jeanne est une histoire, c’est toujours les mêmes interpolations des copistes à la marge des manuscrits originaux, écrites, après coup, d’une autre main que celle qui a écrit le texte, et, la première fois, à quelques siècles de distance. Quelle sûreté d’érudition et quelle impudence ! C’est enfin, partout, la volière ouverte, hélas ! sur tant d’histoires ! des oies de la Badauderie, qui avalent tout, et des perroquets de l’Erreur, qui dégoisent tout ; — et aussi toujours double, toujours bouffon et grave, toujours historien et romancier, c’est Rhoïdis qui se campe à la suite de ces {p. 338}tout-puissants oiseaux, sans qu’on puisse exactement dire s’il est une oie de la volière, ou s’il est un perroquet !

J’inclinerais vers le perroquet. L’oie n’a pas une tête inventive, et il y a peu d’invention dans le roman de Rhoïdis. Mais le perroquet y est trop pour que l’oie y trouve beaucoup de place, car ce roman, c’est son histoire répétée, et son histoire, c’est la légende répétée, dans sa partie la plus scandaleuse et la plus infecte et la plus impossible. Et laissez-moi énumérer ! C’est la légende de la Papesse, avec sa longue mascarade en moine, ses amours et ses pèlerinages, ses habitations et ses succès de galanterie dans les monastères d’hommes, sa cellule partagée avec un jeune compagnon un peu plus moine qu’elle ; puis la tiare escroquée, la grossesse tardive du fait du camérier, et l’accouchement, en pleine procession, sous les yeux de Rome, qui se tordait peut-être de rire, comme toute la Grèce ! Certes ! il faut bien en convenir, Emmanuel Rhoïdis n’a pas inventé cela. Si bête et infâme que ce soit, c’est encore trop inventé pour lui. Il n’est pas si fort que cela. Mais comme il a répété cela ! Comme il a décrit cela ! Comme il a lapé cela ! Comme il s’est voluptueusement roulé dans tout cela ! Et, en dehors de tout cela, il y a si peu de chose dans son roman qu’on y cherche le romancier sans le trouver, comme on cherche l’historien, sans le trouver, dans son histoire. Il n’y a là {p. 339}partout que la légende seule, la légende, absurde et abjecte, mise à confire, pour la servir aux friands, dans d’exquises malpropretés de détails, par ce pudibond et roséabond Rhoïdis, dont la vertu fait des gorges si chaudes des vices de l’Église romaine et nous en fait aussi de telles peintures… par pudeur !

V §

Voilà donc tout ce roman et toute cette histoire ! Voilà ce qui fait présentement la gloire de la Grèce, de ce pays de Démosthène, d’Aristophane et de Platon ! Et voilà ce qui manquait à la France, avant qu’un traducteur, qui n’a pas voulu courir les risques de sa traduction, l’ait traduit pour elle, mais en se cachant… Était-ce dans la cave de Marat, — de l’athée Marat, qui aurait avec joie trempé son museau dans ces affreuses porcheries ?… Où que cela ait été ténébreusement traduit, du reste, cela ne nous manquera plus. Nous l’avons ! Nous pouvons nous sentir une noble jalousie pour cette gloire de la Grèce moderne qui doit exciter entre peuples une émulation généreuse, dans l’intérêt de la multiplication des chefs-d’œuvre ! Pour attirer à celui-ci, on a placé, à son frontispice, le portrait de la Papesse Jeanne, tiare en tête, avec son bâtard dans les bras ; et comme on l’a posée, elle a l’air de {p. 340}rappeler, avec affectation, une image sacrée… Intention lâchement sacrilège ! Le livre nous dit que ce portrait est copié sur le manuscrit de Cologne. Rhoïdis, coupable de son livre, n’est donc pas coupable de cet atroce portrait. Mais il l’a choisi, — et il aurait pu l’inspirer.

FIN.