Ferdinand Brunetière

1898

Manuel de l’histoire de la littérature française

2015
Ferdinand Brunetière, Manuel de l’histoire de la littérature française, Paris, C. Delagrave, 1898, VIII-531 p. Source : Gallica.
Ont participé à cette édition électronique : Éric Thiébaud (OCR et Stylage sémantique) et Stella Louis (Numérisation et encodage TEI).

Avertissement §

[p. I]En écrivant ce Manuel de l’Histoire de la Littérature française, qui est en même temps, je n’ose dire la promesse, mais du moins le « programme », d’une Histoire plus ample et plus détaillée, je me suis appliqué particulièrement à quelques points, que l’on verra bien, je l’espère, mais que l’on pourrait aussi ne pas voir, — si je n’avais pas su les mettre en évidence, — et que, pour ce motif, le lecteur m’excusera de lui signaler dans ce court Avertissement.

À la division habituelle par Siècles et, dans chaque siècle, par Genres, — d’un côté la poésie et la prose de l’autre ; la comédie dans un compartiment, le roman dans un second, l’« éloquence » dans un troisième ; — j’ai donc, premièrement, substitué la division par Époques littéraires. Et en effet, puisque l’on ne date point les époques de la physique ou celles de la chimie du passage d’un [p. II]siècle à un autre, ni même de l’avènement d’un prince, quelles raisons y a-t-il d’en dater celles de l’histoire d’une littérature ? Dans le courant de l’année 1800 les écrivains ont-ils songé qu’ils allaient être du dix-neuvième siècle ; et croirons-nous qu’ils se soient évertués à différer d’eux-mêmes pour le 1er janvier 1801 ? Mais la division par genres n’a rien de moins artificiel ou de moins arbitraire, si les genres ne se définissent, comme les espèces dans la nature, que par la lutte qu’ils soutiennent en tout temps les uns contre les autres. Qu’est-ce que la tragi-comédie, par exemple, sinon l’hésitation du drame entre le roman et la tragédie ? et comment le verrons-nous, si nous séparons l’étude du roman de celle de la tragédie ? À vrai dire, les Époques littéraires ne doivent être datées que de ce que l’on appelle des événements littéraires1 : — l’apparition des Lettres provinciales, ou la publication du Génie du christianisme ; — et non seulement cela est conforme à la réalité, mais c’est encore le seul moyen qu’il y ait d’imprimer à l’histoire d’une littérature cette continuité de mouvement et de vie, sans laquelle, à mon sens, il n’y a pas d’histoire.

[p. III]En second lieu, — et afin de mieux faire sentir cette continuité, — je n’ai pas négligé de noter les autres influences, celles que l’on se plaît d’ordinaire à mettre en lumière, influence de race, ou influence de milieu ; mais, considérant que de toutes les influences qui s’exercent dans l’histoire d’une littérature, la principale est celle des œuvres sur les œuvres, c’est elle que je me suis surtout attaché à suivre, et à ressaisir dans le temps. Nous voulons faire autrement que ceux qui nous ont précédés dans l’histoire : voilà l’origine et le principe agissant des changements du goût comme des révolutions littéraires ; il n’a rien de métaphysique. La Pléiade du seizième siècle a voulu faire « autre chose » que l’école de Clément Marot. Racine dans son Andromaque, a voulu faire « autre chose » que Corneille dans son Pertharite ; et Diderot, dans son Père de famille, a voulu faire « autre chose » que Molière dans son Tartuffe. Les romantiques en notre temps ont voulu faire « autre chose » que les classiques2. C’est pourquoi je ne me suis occupé des autres influences qu’autant que la succession des époques ne s’expliquait pas assez clairement par cette influence des œuvres sur les œuvres. Il ne faut pas multiplier inutilement les causes, ni, sous prétexte que la [p. IV]littérature est l’expression de la société, confondre l’histoire de la littérature avec celle des mœurs. Elles sont bien deux.

Enfin, — et parce que ni l’originalité, ni le génie même, ne consistent à n’avoir point d’ancêtres ou de précurseurs, mais le plus souvent à réussir où beaucoup d’autres avaient échoué, — j’ai donné plus d’attention qu’on n’en accorde d’habitude aux Époques de Transition. Faut-il montrer à ce propos, qu’en dépit de tout ce qu’on peut dire, il y a des « époques de transitions » ? et, puisqu’on les définit en histoire naturelle ou en physiologie, pourquoi ne les définirait-on pas dans l’histoire de la littérature ? Non seulement toutes les époques ne sont pas marquées des mêmes caractères, mais il y en a dont le caractère propre est d’en manquer. Rares en œuvres durables, elles sont souvent fécondes en écrivains de tout genre, et surtout en idées. Est-ce une loi de l’esprit humain qu’il n’aperçoive pas d’abord toute la portée de ses découvertes ou de ses inventions ? mais on ne voit presque rien aboutir en littérature ou en art qui n’ait été plusieurs fois et vainement tenté. C’est précisément ce qui fait l’intérêt des époques de transition. Elles expliquent les autres, puisqu’elles les préparent, et les autres ne les expliquent point ; et ainsi, de chronologique ou de purement logique, elles transforment le lien de l’histoire en un lien généalogique. [p. V]Tels sont les deux ou trois points que j’ai tâché de ne pas perdre de vue dans l’espèce de Discours qui forme à peu près une moitié de ce Manuel : voici maintenant ceux auxquels je me suis attaché dans les Notes perpétuelles qui en sont l’autre moitié ; et qui doivent servir à la première d’illustrations ou de preuves.

J’ai fait un choix parmi les écrivains, et je n’ai retenu, pour en parler, que ceux dont il m’a paru que l’on pouvait vraiment dire qu’il manquerait quelque chose à la « suite » de notre littérature, s’ils y manquaient. Il y en a de très grands, — pas beaucoup, mais il y en a deux : Saint-Simon et Mme de Sévigné, — dont je n’ai point parlé, parce que les premières Lettres de Mme de Sévigné n’ayant vu le jour qu’en 1725 ou même en 17343, et les Mémoires de Saint-Simon qu’en 1824, leur influence n’est point sensible dans l’histoire. Une méthode est une discipline, à laquelle il faut que l’on commence par se soumettre si l’on veut qu’elle rende tout ce que l’on en attend de services et d’utilité. En revanche, à d’autres écrivains, comme Honoré d’Urfé, par exemple, et comme Pierre Bayle, j’ai fait une place qu’on n’a point [p. VI]accoutumé de leur donner. Et il y en a enfin, tels que les Rollin et les d’Aguesseau, dont j’ai cru devoir « désencombrer » l’histoire. C’est un parti qu’il faut nous décider à prendre, si nous commençons à craindre que l’attention ne se lasse, et surtout qu’à voir ainsi défiler triomphalement tant d’auteurs, le sentiment des distinctions et des distances qui les séparent ne finisse par s’y abolir.

Ce livre étant un Manuel — je dirais presque un Aide-Mémoire — j’ai d’ailleurs disposé ces Notes de façon que chacune d’elles fût en son genre, et dans son cadre un peu étroit, mais aussi nettement délimité que possible, l’esquisse ou le « sommaire » d’une étude complète ; et, naturellement, j’ai proportionné les dimensions de cette étude, aussi mathématiquement que je l’ai pu, à la véritable importance de l’écrivain qui en était l’objet. Je dis : mathématiquement, parce que nos goûts personnels, en pareille affaire, n’ont rien encore à voir ; et on n’écrit point une Histoire de la Littérature française pour y exprimer des opinions à soi, mais, et à peu près comme on dresse la carte d’un grand pays, pour y donner une juste idée du relief, des relations, et des proportions des parties

Et, — toujours afin que le livre fut plus utile, d’un secours plus efficace et plus constant, — j’ai donné à la Bibliographie une attention toute particulière. Qui scit ubi scientia sit, ille est proximus habenti : [p. VII]c’est un vieux proverbe qui n’a nulle part de plus juste application qu’en matière d’histoire littéraire. On trouvera donc, à la fin de chacune de ces notices, l’indication presque complète des œuvres, et des meilleures éditions des œuvres de chaque écrivain, avec leur date ; et, en tête, l’énumération des principales sources auxquelles on pourra, si l’on le veut, se reporter. Il faudra même que l’on s’y reporte : premièrement, parce qu’on ne saurait négliger ces sources sans s’exposer à faire des découvertes qui n’en seraient pas ; et puis, parce que les jugements mêmes que les contemporains et ceux qui les ont suivis ont portés sur les œuvres de nos écrivains se sont comme incorporés à l’idée que nous nous formons d’elles. La critique de Boileau, par exemple, et celle de Voltaire, sont inséparables de la notion de la tragédie racinienne. J’ai aussi essayé de classer ces sources, et de les distribuer d’une manière qui en fût la critique, mais cette classification est trop imparfaite encore, — et c’est pourquoi je n’y insiste pas.

 

Je n’ai plus qu’à m’excuser des erreurs que l’on ne relèvera que trop aisément dans ce livre. Je n’ai rien épargné pour qu’il ne s’y en glissât pas trop, ni de graves, ou de trop graves, car, en un certain sens, toute erreur de fait ou de date est grave, dans un Manuel qu’on s’était flatté de fonder sur [p. VIII]une exacte chronologie comme sur sa base inébranlable. Mais le moyen de vérifier des milliers de dates et de contrôler des centaines de faits, que la mémoire ne s’y fatigue et que la vue même ne s’y brouille ? Aussi accepterai-je avec reconnaissance toutes les rectifications ou corrections que l’on voudra bien me faire passer4. Un livre de cette nature ne devient tout ce qu’il peut être qu’à force de longueur de temps ; — et surtout qu’avec l’indulgence, et avec la collaboration du public.

Livre premier.
Le Moyen Âge (842-1498) §

[Discours] §

I §

[p. 1h]« J’ai eu l’occasion — a dit quelque part un historien philosophe — d’étudier les institutions politiques du Moyen Âge en France, en Angleterre et en Allemagne ; et, à mesure que j’avançais dans ce travail, j’étais rempli d’étonnement en voyant la prodigieuse similitude qui se rencontre en toutes ces lois ; et j’admirais comment des peuples si différents et si peu mêlés entre eux avaient pu s’en donner de si semblables. » [p. 2h][Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, livre I, chap. iv ;] C’est la même admiration ou le même étonnement qu’inspire une étude attentive de la littérature européenne du Moyen Âge. Rien ne ressemble à une Chanson de geste comme une autre Chanson de geste, si ce n’est un Roman de la Table-Ronde à un autre Roman de la Table-Ronde, un Conte à un autre Conte, ou enfin un Mystère à un autre Mystère ; et deux gouttes d’eau ne sont pas plus semblables, ou, pour mieux dire, deux tragédies classiques, ni deux romans naturalistes. On y croirait d’abord apercevoir des différences, mais pour peu qu’on essaie de les [p. 3h]préciser, elles s’évanouissent, et tout se confond. Il semble ainsi qu’au Moyen Âge une façon de penser et de sentir commune, imposée à l’Europe entière par la triple autorité de la religion, du système féodal, et de la scolastique, ait opprimé en littérature, pendant plus de quatre ou cinq cents ans, et comme anéanti toutes les distinctions d’origine, de race et de personne.

Quis primus ?… D’où viennent les Chansons de geste et d’où nos Romans de la Table-Ronde ? La source première en est-elle romane ? ou germanique ? ou celtique peut-être, à moins que l’on ne veuille que, comme celle de nos fabliaux, elle soit arabe ou hindoue ? Le fait est que nous n’en savons rien. Cette littérature n’a pas d’état civil. [Cf. Pio Rajna, Le origini dell’Epopea francese, Florence, 1884.] Encore n’est-ce pas assez dire, et, sachant par ailleurs que tel Conte ou tel Mystère a vu le jour [p. 4h]pour la première fois en France, ou en Italie, c’est en vain que nous nous efforçons de reconnaître en lui des traces de son origine, une empreinte locale, quelqu’un enfin de ces traits de cc race », à la détermination psychologique ou esthétique desquels on a trop souvent, en notre temps, essayé de réduire toute l’histoire de la littérature. Une cathédrale gothique — opus francigenum — n’a rien aussi de plus français à Paris qu’à Cologne, ou de plus allemand à Cologne qu’à Cantorbéry. Et en effet, les « races » de l’Europe moderne ne représentent que des formations historiques, dont les littératures ne sont pas tant l’expression que l’un des multiples « facteurs ». Allemands ou Français, Italiens, Espagnols, Anglais, nous avons tous été, dans la littérature et dans l’art, comme dans l’histoire et dans la politique, des nations avant de devenir des « races ». Mais avant d’être des [p. 5h]nations nous n’avons tous formé qu’une même Europe, homogène, indivise, inarticulée, si l’on peut ainsi dire, — l’Europe féodale, l’Europe des croisades ; — et c’est pourquoi le premier caractère de la littérature française du Moyen Âge, c’est son caractère d’uniformité.

Étant uniforme, elle est de plus impersonnelle. Entendez par là qu’en aucun temps l’écrivain n’a moins mis de sa personne dans son œuvre. À cet égard, presque toutes nos Chansons pourraient être du même poète, et tous nos Fabliaux du même conteur. Nous en avons beau connaître les auteurs, les œuvres ne laissent pas pour cela d’être toujours anonymes, à la manière, disions-nous, de ces tragédies de La Harpe, — qui pourraient être de Marmontel, et réciproquement. Est-ce qu’empêché de sortir de sa condition par le poids, le nombre, et l’astreignante continuité des obligations qui l’y retiennent, [p. 6h]« l’individu », serf ou seigneur, clerc ou laïque, moine ou baron, ne s’appartient pas à lui-même ? est le représentant de son ordre ou de sa classe avant que d’être soi ? manque à la fois de la liberté, du loisir et de l’aiguillon qu’il faudrait pour oser se distinguer des autres ? Qui veut se distinguer n’y saurait réussir qu’en s’isolant d’abord ; et l’homme du Moyen Âge ne semble avoir pensé, ou même senti qu’en corps, pour ainsi dire, et en groupe, ou en troupe. Et, sans doute, c’est à cette raison qu’il faut attribuer la pauvreté de la veine lyrique au Moyen Âge. Mais surtout c’est ce qui explique cette absence entière de toute préoccupation d’art, qu’on a déguisée sous les noms spécieux de « spontanéité » ou de « naïveté ». « Les hommes d’alors, a-t-on dit, ne font pas à la réflexion la même part que nous ; ils ne s’observent pas ; ils vivent naïvement, comme les enfants. » [Cf. Gaston Paris, [p. 7h]La Poésie du Moyen Âge.] Et on a eu raison de le dire ! Mais aussi, comme les enfants, n’éprouvent-ils que des sentiments très généraux ou « typiques », dont l’expression est aussi générale qu’eux-mêmes ; et l’art est justement chose individuelle. Ce qui distingue un peintre d’un autre peintre, c’est ce qu’ils savent apercevoir l’un et l’autre de différent dans un même modèle. Le Moyen Âge, lui, n’y a guère vu que ce que l’on y reconnaît d’abord de pareil ou d’identique. Tous les hommes pour lui se ressemblent, un peu comme à nos yeux tous les nègres ou tous les Chinois ; et, au fait, ce qui diversifie les visages humains, et, en les diversifiant, ce qui les individualise, n’est-ce pas le reflet en eux d’une complexité intérieure, d’une richesse, ou d’une intensité de vie inconnue aux hommes de ce temps ? Leur littérature est donc très générale, dépourvue de signification individuelle comme de [p. 8h]signification locale, et c’est ce que l’on veut dire quand on en note le caractère d’impersonnalité.

Enfin, — et par rapport à la rapidité de succession des idées ou des formes d’art dans nos littératures modernes, dans nos littératures contemporaines surtout, — l’immobilité de la littérature du Moyen Âge en fait un dernier caractère. Car ce n’est pas seulement d’un bout de l’Europe à l’autre bout qu’une Chanson de geste ressemble à une autre Chanson de geste, ou un Mystère à un autre Mystère, c’est encore d’un siècle à un autre siècle, et du temps de Charlemagne à celui de saint Louis. Entre la Chanson de Roland, que l’on date de l’an 1080, et celle de Raoul de Cambrai, dont on place la rédaction aux environs de 1220, s’il y a quelques différences, n’étant guère que « philologiques », elles ne se révèlent donc aussi qu’aux seuls érudits. Précisons bien ce point. [p. 9h]Si l’on ne connaissait pas la date du Cid ou d’Horace, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que Britannicus ou Bajazet les ont assurément suivis. Mais la Chronique de Bertrand du Guesclin, du trouvère Cuvelier, pour être d’ailleurs plus plate que la Chanson de Renaud de Montauban, ne laisse pas de lui ressembler bien plus qu’elle n’en diffère. Même héroïque matière, et même manière de la traiter [Cf. Paulin Paris, Histoire littéraire de la France, t. XXIII]. Évidemment les heures coulent plus lentement alors que de nos jours, beaucoup plus lentement, d’une allure plus paresseuse ; on vit moins vite ; et comme on n’en vit pas pour cela d’une vie plus intense ou plus intime, il en résulte que, s’il s’opère quelque sourd travail au sein de cette immobilité, rien n’en paraît d’abord à la surface.

Mais le travail ne s’en opère pas moins, et c’est le [p. 10h]moment de dire que, comme cette impersonnalité ou comme cette uniformité dont nous parlions tout à l’heure, ainsi cette immobilité n’est et ne peut être que relative. Il n’y a rien d’absolu en histoire. Ajoutons même ici que, de n’avoir été précipitée ou contrariée dans son mouvement par aucune intervention du dehors ni par aucun caprice individuel, c’est ce qui fait le grand intérêt historique de la littérature du Moyen Âge. Elle s’est développée lentement, mais elle s’est développée de son fonds, sur place, en quelque sorte, et conformément à sa nature. Les philologues nous enseignent que la langue de Joinville et de Guillaume de Lorris, — la langue de la Vie de saint Louis et de la première partie du Roman de la Rose, — moins riche assurément, moins colorée, moins souple, moins subtile et moins raffinée que la nôtre, était cependant, en un certain sens, plus [p. 11h]voisine de sa perfection, comme étant plus logique ; et ils entendent par là plus conforme aux lois de l’évolution organique des langues. Et, en effet, prosateur ou poète, aucun grand écrivain n’avait encore eu l’audace d’en troubler le cours. Pareillement, et pour avoir elle aussi quelque chose de plus logique, l’évolution de la littérature du Moyen Âge n’en est donc que plus instructive. Il s’agit de savoir comment s’est faite cette évolution.

II §

On prétend quelquefois qu’elle aurait commencé par la poésie lyrique ; et, sans remonter jusqu’à ces chansons dont Salvien nous dit qu’elles servaient à nos pères de [p. 12h]consolation de leurs maux : — cantilenis infortunia sua solantur, — on nous parle de « cantilènes » dont nos grandes épopées ne seraient que l’assemblage, et le développement. Mais ces cantilènes n’ont absolument rien de lyrique et, pour peu qu’on essaie d’en imaginer la nature, elles ne sont à proprement parler que de l’épopée, diffuse, de l’épopée qui n’est pas encore, qui devient, mais déjà de l’épopée. Elles aspirent à se réunir ; et chez nous, comme en Grèce autrefois, on dirait avec vérité qu’elles n’ont de raison d’être que par et dans l’épopée qu’elles devaient être un jour.

C’est de l’épopée qu’il faut donc partir. Elle n’est d’abord, comme encore en Grèce, que de l’histoire, s’il ne faut pas douter que les hommes du Moyen Âge ne fussent aussi convaincus de la réalité des exploits de Roland que de l’existence de Philippe-Auguste ou de [p. 13h]saint Louis. Les enfants ne le sont-ils pas bien de l’existence du Petit Poucet et du Chat botté ? Mais c’est de l’histoire amplifiée, de l’histoire « héroïsée », si l’on risquer ce barbarisme ; et, à la faveur de cette amplification, qui n’est qu’un effort du poète pour égaler son langage à la grandeur des événements qu’il chante, s’insinue déjà dans l’histoire un commencement d’exagération, et bientôt un élément merveilleux ou fabuleux. On prête aux Roland, aux Guillaume, aux Renaud, des vertus qui excèdent la mesure de l’humanité ; on leur attribue des exploits dignes de leurs vertus ; on arme l’un de sa « Durandal », on met l’autre à cheval sur « Bayard ». Comme d’ailleurs cet élément fabuleux flatte plus agréablement les imaginations des hommes, il ne tarde pas à usurper sur l’élément historique, auquel même on le voit servir d’explication, jusqu’à ce qu’il prenne enfin toute [p. 14h]la place, dans les Romans de la Table-Ronde par exemple, où l’histoire ne sert plus que de prétexte au trouvère pour exercer la fertilité de son invention ; — et le roman se détache ainsi de l’épopée.

L’épopée ne cesse pas d’exister ; et les Chansons qui forment le « cycle de la Croisade », sont un témoignage assuré de la longue survivance du genre. Mais il n’est plus qu’une ombre, un reflet de lui-même, sans corps qui le soutienne, et d’où la couleur, d’où la vie se retirent insensiblement. D’un autre côté, à mesure que l’on conçoit mieux la grandeur purement humaine des événements historiques, l’épopée se change en chronique, comme dans la Chanson de Bertrand du Guesclin. Rien de plus prosaïque ni qu’il y ait moins de raisons de mettre en vers ! Les auteurs le sentent bien, et surtout leurs lecteurs, ou plutôt leurs auditeurs. Trois ou quatre [p. 15h]siècles avant l’Art poétique, ils se rendent compte que l’épopée

Se soutient par la fable et vit de fictions.

Et comment ne s’aviseraient-ils pas, en lisant la Vie de saint Louis, du sire de Joinville, ou la Conquête de Constantinople, de Geoffroy de Villehardouin, que l’emploi de la prose n’enlève rien à l’intérêt d’un récit, fut-il même héroïque ? Ce qu’en tout cas nous pouvons dire, c’est que maître Jehan Froissart, qui avait commencé d’écrire ses Chroniques en vers, pour faire plus d’honneur à Prouesse, les remet en prose ; — et voilà l’histoire à la fois détachée de l’épopée et distinguée du roman.

Le sens et la nature de l’évolution sont donc ici bien clairs : il s’agit d’une différenciation des genres. Au lieu d’un seul genre, nous en avons trois désormais, — auxquels, si [p. 16h]l’on voulait, on en pourrait ajouter de surcroît un quatrième, l’épopée satirique, de l’espèce de Baudoin de Sebourg ou du Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, — tous les trois nettement caractérisés ; et, comme nous le disions, ce n’est aucune intervention du dehors qui les a ainsi séparés l’un de l’autre, mais au contraire une nécessité du dedans. On remarquera que la même différenciation de genres s’était autrefois opérée en Grèce, l’Odyssée ayant certainement succédé à l’Iliade, et les Histoires d’Hérodote à l’Odyssée.

Une différenciation des classes, dont l’origine lointaine se retrouverait dans le progrès de la civilisation générale, semble à peu près contemporaine de la dernière phase de la différenciation des genres.

Richeut, le plus ancien des fabliaux qui nous soient parvenus, est de 1159, mais Richeut n’est qu’à peine un [p. 17h]fabliau, et « la plupart des autres semblent être de la fin du xiie et du commencement du xiiie siècle ». Les fabliaux attestent l’émancipation intellectuelle du vilain. On en peut dire autant du Roman de Renart et de la seconde partie du Roman de la Rose. Quelle que soit la portée satirique de ces œuvres, — et quand on la réduirait à ce que toute peinture de mœurs enferme nécessairement de moquerie, puisque enfin nous ne sommes pas des anges, — ce sont des œuvres « populaires », où toute une classe de la société s’est fait comme qui dirait une littérature à son image, et dont elle s’amuse. L’unité sociale, dont les Chansons de geste étaient le témoignage éloquent, se brise ; et la hiérarchie féodale s’immobilise un moment dans ses cadres. À des fonctions diverses répondent maintenant des habitudes nouvelles, et, de ces habitudes, s’engendrent des genres littéraires nouveaux. [p. 18h]Le vilain lui aussi veut avoir ses plaisirs ; et il en trouve un très vif, d’abord, à faire faire son portrait, puis, un plus vif, bientôt, à charger celui des autres, à en faire la caricature.

En même temps, dans la classe aristocratique, plus instruite, quoiqu’elle ne le soit guère, l’individu, sous la double influence des Romans de la Table-Ronde et de l’exemple des troubadours provençaux, commence à prendre conscience de lui-même ; et le lyrisme naît. Dans les formes conventionnelles qu’ils empruntent à ces premiers maîtres, et dont ils subissent docilement les exigences, quand encore ils ne les modifient pas pour en rendre la contrainte plus étroite et plus monotone, nos trouvères, — un Quesne de Béthune, le sire de Couci, Thibaut de Champagne, Huon d’Oisi, Charles d’Anjou, — tous de race noble, essaient de faire entrer [p. 19h]l’expression de leurs sentiments personnels. Ils n’y réussissent que très imparfaitement. Neufs et inhabiles à l’observation d’eux-mêmes, ils voudraient bien, mais ils ne savent pas, en célébrant leur « dame » ou leur « martyre d’amour », noter le trait caractéristique, donner la touche qui distingue et qui précise, traduire enfin leurs sentiments d’une manière qui n’appartienne qu’à eux. Peut-être aussi qu’ils sont venus trop tôt ! Leur temps est celui que l’on a quelquefois appelé l’âge d’or de la littérature du Moyen Âge, mais ce n’est pas encore le temps de rompre la solidarité qui lie l’individu à ses semblables. Ni l’état des esprits ni l’état des mœurs ne le permettent. Il faut attendre ; et, en attendant, toutes leurs Chansons, où il y a de réelles qualités sinon d’art, au moins de grâce, d’élégance et de mièvrerie, continuent toutes ou presque toutes de se [p. 20h]ressembler. Mais le signal n’en est pas moins donné, et cette poésie « courtoise », où le sentiment personnel s’efforce de se faire jour, est déjà le symptôme d’une émancipation prochaine de l’individu.

Est-ce pour s’y opposer que, de son côté, le clergé encourage la littérature des Miracles et des Mystères ? On peut dire du moins que les représentations qu’il en autorise, ou qu’il en favorise, nous apparaissent comme autant de distractions par le moyen desquelles il tâche à retenir un pouvoir qu’il sent qui lui échappe. Littérature d’édification, ou d’enseignement même, si les Miracles et les Mystères sont nés à l’ombre du sanctuaire, c’est qu’ils n’ont d’abord été qu’un prolongement du culte, à vrai dire ; et de cette origine, il en subsistera quelque chose jusque dans les représentations des Confrères de la Passion. C’est ce que ne sauront pas ceux [p. 21h]qu’on verra plus tard s’en moquer, ni peut-être ceux qui, de nos jours, essaieront d’en faire sortir les commencements du théâtre moderne. Mais c’est aussi pourquoi, si la pompe quasi liturgique des Mystères a d’abord continué dans la rue les cérémonies que l’on célébrait dans l’intérieur de l’église ; s’ils ont été, comme les processions, une manière d’intéresser les sens du populaire, son avidité naturelle de divertissements et de spectacle à la durée de la religion ; et enfin, s’ils ne sont morts, comme on le montrerait, que de l’anathème que l’Église a jeté sur eux, on peut dire et il faut dire que, comme la poésie, courtoise exprimait l’idéal de la noblesse et les Fabliaux celui du vilain, pareillement les Mystères ont commencé par exprimer l’idéal du clergé.

À cette différenciation des genres et des classes, nous voyons enfin se lier une différenciation des nationalités ; [p. 22h]et quand il est bien établi que ni la Papauté ni l’Empire ne peuvent maintenir l’unité de l’Europe contre la diversité des intérêts qui la divisent, ce sont, après les genres ou les classes, les nations à leur tour qui prennent conscience d’elles-mêmes.

On ne l’aperçoit nulle part mieux que dans l’histoire des littératures. Le fond de nos Chansons de geste continue bien de subsister en France, — et aussi celui de nos Romans de la Table-Ronde, qui défraiera les compilations de la Bibliothèque bleue, — mais on dirait que l’esprit en émigre d’une part en Allemagne, et de l’autre en Espagne. Par opposition au génie espagnol, qui va, lui, mêler ensemble ce que les Chansons de geste ou les Romans de la Table-Ronde ont de plus extravagant et ce que « la folie de la Croix » a de plus héroïque, l’esprit français se manifeste comme un esprit de « gausserie », [p. 23h]d’ironie, et déjà de révolte. Très différent de l’esprit anglais, tel qu’on le saisit presque à son origine dans les Contes de Chaucer, il ne l’est pas moins de l’esprit allemand. Mais ne l’est-il pas presque autant de l’esprit italien, tel que celui-ci commence alors de se déterminer dans la Divine Comédie, par exemple, ou dans les Sonnets de Pétrarque ? C’est ainsi que dans cette Europe naguère encore étroitement unie, les nationalités se forment, par agglomération du semblable au semblable, par une espèce de groupement autour de quelques idées ou de quelques sentiments que l’hérédité transformera plus tard en caractères de race.

On ne se demande pas sans quelque inquiétude ce qu’il fût advenu de l’esprit français s’il eût persévéré dans cette direction, ou plutôt, — car il y devait persévérer, et nous le verrons bien, — si cette influence de [p. 24h]l’esprit gaulois n’avait été, presque dès le début, contrebalancée par d’autres influences, au premier rang desquelles il faut placer celle de la scolastique. On a beaucoup médit de la scolastique en général ; et sans doute il y a quelque lieu d’en médire, quoique après tout saint Thomas ne soit peut-être pas fort au-dessous d’Aristote, ni Duns Scot inférieur à Hegel. Mais ce n’est pas ici la question ; et nous nous bornerons à dire que, si « tout l’art d’écrire, selon le mot de La Bruyère, consiste à bien définir et à bien peindre », la scolastique nous en a certainement appris une moitié. Faute d’une connaissance assez étendue, mais faute surtout d’une connaissance assez expérimentale de la nature, les définitions de la scolastique n’ont rien de « scientifique », au sens véritable du mot ; mais elles n’en ont pas moins discipliné l’esprit français en lui imposant ce besoin de clarté, de [p. 25h]précision et de justesse qui ne laissera pas de contribuer pour sa part à la fortune de notre prose. Peut-être encore devons-nous à l’influence de la scolastique cette habitude, non pas d’approfondir les questions, mais de les retourner sous toutes leurs faces, et ainsi d’en apercevoir des aspects inattendus, et des solutions ingénieuses, trop ingénieuses peut-être, assez voisines pourtant quelquefois de la vérité, qui est complexe, et qu’on mutile dès qu’on veut l’exprimer trop simplement. Mais, à coup sûr, nous ne pouvons pas ne pas lui être reconnaissants de nous avoir appris à « composer » ; et là, comme on le sait, dans cet équilibre de la composition, dans cette subordination du détail à l’idée de l’ensemble, dans cette juste proportion des parties, là sera l’un des traits éminents et caractéristiques de la littérature française. C’est comme si l’on disait qu’en même temps qu’il se [p. 26h]manifestait comme un esprit de satire et de fronde, l’esprit français se déterminait d’autre part comme un esprit de logique et de clarté.

Et il se déterminait enfin, par opposition à l’esprit féodal, qui est un esprit d’individualisme et de liberté, comme un esprit d’égalité, pour ne pas dire précisément de justice et de « fraternité ». Omnia quæ loquitur populus iste conjuratio est. De tous les caractères de la littérature européenne du Moyen Âge, il n’en est pas qui soit demeuré plus national et, si l’on ose ainsi parler, plus personnel à la littérature française que cette tendance à l’universalité. On pourrait soutenir, sans exagération, que, déjà, les « droits de l’homme » sont inscrits dans la deuxième partie du Roman de la Rose, celle de Jean de Meung, et, ce qui est mieux, on pourrait le montrer. Il est d’abord comme entendu que l’on n’écrira pas [p. 27h]en français pour écrire, mais pour agir ; et que cette action aura pour objet la propagation des idées générales. Rien, par la suite, ne servira davantage à étendre dans le monde entier la popularité de la littérature et de la langue françaises ; et au fait, n’est-ce pas ce que les étrangers aiment de notre « parlure » quand ils l’appellent, dès le xiiie siècle, la plus « délittable qui soit » ? L’explication s’en trouve : en partie, dans la persistance et la continuité de la tradition latine ; en partie dans l’effort de nos légistes pour faire triompher sur l’esprit germanique ou féodal l’esprit du droit romain ; et enfin dans l’encouragement que nos rois donnent à un effort qui fait les affaires de leur plus noble ambition, puisque aussi bien il fait celles de l’unification des volontés et de la formation de la patrie française.

III §

[p. 28h]Comment donc se fait-il que ce mouvement se soit brusquement interrompu ? et même, s’est-il interrompu ? Car nous connaissons assez mal cette longue période qui s’est étendue de l’avènement, des premiers Valois jusqu’à l’époque de la pleine Renaissance.

La langue se trouble, s’épaissit, s’alourdit, se complique sans se raffiner, devient à la fois plus obscure, plus pédantesque et plus plate. « Une ordonnance de saint Louis, a-t-on dit, et une ordonnance de Louis XIV sont toutes deux du français », ce qui revient sans doute à dire qu’une ordonnance de Jean le Bon ou une ordonnance de Charles VII n’en sont qu’à peine ou n’en sont point. [A. de Montaiglon, dans le [p. 29h]Recueil des poètes français, de Crépet.] Les anciens genres sont épuisés et, de leurs débris, les nouveaux ne se dégagent point encore. La veine épique est désormais tarie : plus de Chansons de geste ni de Romans. On ne compose plus de Fabliaux, et même les grands Mystères n’apparaissent que tout à fait à la fin de la période. [Cf. V. Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXIV.] La chronique, en revanche, a tout envahi. On chronique en vers, et on chronique en prose. Chroniqueur Eustache Deschamps, et chroniqueur Georges Chastelain. La très sage Christine de Pisan, et Froissart lui-même, ne sont encore que des chroniqueurs. La préoccupation du présent les absorbe tous tout entiers ; et aussi bien le conçoit-on si l’on songe en quel temps ils vivent.

En effet, ce n’est pas l’heure de rêver la conquête mystique du Graal, lorsque l’Anglais est maître des trois quarts [p. 30h]de la France, et on n’a pas le cœur à « gaber » parmi le tumulte des armes. Ajoutez la « peste noire », la « jacquerie », la folie du roi Charles VI, les sanglantes querelles des Armagnacs et des Bourguignons. Parmi toutes ces horreurs et dans l’universelle détresse, pour chanter « les dames » ou le retour du printemps :

L’année a quitté son manteau
De vent, de froidure et de pluie,

il y faut toute l’insouciance ou toute la légèreté de Charles d’Orléans. Et quand enfin, dans les dernières années du règne de Charles VII, ou sous Louis XI, la paix et la tranquillité renaissent, une ou deux exceptions n’empêchent pas je ne sais quelle lourdeur flamande ou bourguignonne de tout envahir, dans la littérature comme dans l’art, — voyez plutôt à Dijon le tombeau des ducs de Bourgogne, —  [p. 31h]et de tout écraser de son poids, que n’allège pas, qu’alourdirait plutôt l’étalage de la richesse. [Cf. Ernest Renan, Histoire littéraire de la France, t. XXIV.]

Sans doute, il y a Villon, François Villon, « né de Paris emprès Pontoise », vrai gibier de potence, mais vrai poète aussi, grand poète même, oserait-on dire ; et quelques-unes de ses Ballades ne sont assurément pas pour démentir ce que ce nom de poète, quand il est mérité, signifie de grâce et de force de style, de sincérité d’émotion, d’originalité de sentiment et d’idées. Qu’y a-t-il de plus « macabre » que la Ballade des pendus ? de plus haut en couleur que la Ballade de la grosse Margot ? d’une « enluminure » plus naïve que la Ballade que fit Villon à la requête de sa mère ? et — puisqu’on ne peut enfin le nommer sans la rappeler — qu’y a-t-il de plus humain dans sa mélancolie que la [p. 32h]Ballade des dames du temps jadis ? Mais ce n’est pas Villon qu’on a suivi. Ceux qui ont fait école, ce sont les « grands rhétoricqueurs » : Jean Meschinot, Jean Molinet, Guillaume Crétin, — le Raminagrobis de Rabelais, — Jean Marot, Lemaire de Belges. Déjà prosaïque aux mains d’Alain Chartier, la poésie, entre les leurs, est devenue prétentieusement didactique. L’ont-ils eux-mêmes senti ; et « ne pouvant la faire belle », est-ce pour cela qu’ils l’ont faite « artificieuse » en la surchargeant de complications infinies et de déplorables ornements ? C’est vraiment la reine de village dont Pascal parlera quelque part, la « jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, qui s’admire, mais qui fait rire ». Aussi n’est-il rien demeuré de leur œuvre, et on ne peut seulement pas dire que l’âge postérieur en ait utilisé les restes. Mais ils n’en ont pas moins en leur temps comme étouffé la réputation de [p. 33h]Villon, et plus de cinquante ans s’écouleront avant que les Lunettes des princes ou la Complainte sur le trépas de Messire Guillaume de Byssipat le cèdent dans l’estime des poètes au Petit et au Grand Testament.

Où la stérilité de l’époque n’est pas moins attristante que dans les rapsodies des « grands rhétoricqueurs », c’est dans la fausse abondance des Mystères, si toutefois les Mystères appartiennent à l’histoire de la littérature, et que le texte en ait plus de valeur que celui d’un moderne livret d’opéra. De même en effet que, dans un opéra, ce qui est essentiel à la définition du genre c’est la musique d’abord, et ensuite les décors, les costumes, le ballet, mais le texte n’en est proprement que l’occasion ; ainsi, dans nos grands Mystères, l’élément principal, capital et caractéristique, c’est le spectacle ou la représentation, ou mieux encore c’est l’exhibition. Clercs [p. 34h]ou laïques, les auteurs de nos Mystères, que l’on en appellerait plus exactement les fournisseurs, ne se proposent seulement plus de nous conter le « drame de la Passion », ni d’apprendre à la foule des vérités nouvelles, ou de lui présenter sous une forme nouvelle des vérités anciennes, mais leur dessein ou plutôt leur fonction, tout ce qu’ils sont et ce qu’on leur demande, n’est que de tracer une espèce de scénario qui serve aux bourgeois de Tours ou d’Orléans de prétexte à monter sur les planches, vêtus d’oripeaux éclatants, — et à se procurer ainsi le même genre de plaisir que leur donne de nos jours une « cavalcade » soi-disant historique. Que d’ailleurs, à ce titre même, et en raison de ce qu’ils contiennent de réalité vivante, d’actualité contemporaine de Louis XI ou de Charles VII, les Mystères nous soient de précieux documents pour l’histoire des mœurs, on n’en disconvient [p. 35h]pas. Mais, une « ordonnance royale » ou un « arrêt de Parlement » ne sont-ils pas aussi des « documents » ? et qui jamais a eu l’idée d’y voir de la « littérature » ?

Le seul nom de cette période, avec celui de Villon, qui surnage, et qui vive, c’est celui de Philippe de Commynes. On aurait tort, comme on l’a fait, de comparer Commynes à son contemporain Machiavel. Les Décades ou le Prince du grand Italien sont écrits d’un autre style ; ils sont d’une autre valeur et d’une autre portée que les Mémoires de l’adroit serviteur du Téméraire et de Louis XI. Mais il a bien aussi son mérite ! Commynes a peu de préjugés, ce qui est toujours une excellente condition pour écrire l’histoire ; il a de l’expérience ; et surtout il a vécu dans la familiarité de l’un des modèles les plus originaux que jamais peintre ait rencontrés. C’est dommage, après cela, qu’il ne soit rien sorti de lui, non plus que de Villon, [p. 36h]et qu’au contraire, bien éloigné d’être le commencement de quelque chose, en lui et avec lui finissent nos chroniqueurs. Son talent n’est qu’un accident, comme celui de Villon ; et non seulement ce n’est pas de lui que procéderont nos historiens classiques, mais c’est à peine si l’on peut voir en lui le précurseur de ces auteurs de Mémoires qui vont bientôt devenir si nombreux dans l’histoire de notre littérature.

Ainsi, de quelque côté que nous tournions les yeux, et en négligeant deux ou trois autres exceptions, puisqu’il faut bien qu’il y en ait toujours, nous ne voyons que symptômes de décadence, et il semble que, dans tous les genres, au moment climatérique de son développement, la littérature du Moyen Âge, en France du moins, se soit comme nouée. Ce qui équivaut à dire que toutes les qualités qui sont celles de l’enfance, elle les a eues ; et, pour [p. 37h]cette raison, nous pouvons encore aujourd’hui nous complaire à y rafraîchir, comme on ferait à une source plus pure, nos imaginations échauffées. Mais des qualités de l’enfance elle est passée tout aussitôt aux infirmités de la décrépitude, et rien ou presque rien n’a rempli l’entre-deux. Jamais peut-être, depuis les temps lointains d’Homère et de l’épopée grecque, matière épique n’avait été plus abondante, et plus riche, et plus neuve que celle des Chansons de geste ou des Romans de la Table-Ronde. Nous en vivons encore nous-mêmes ! Mais, d’un poème a l’autre, pendant quatre cents ans, des premières Chansons de geste aux dernières versions en prose de la Bibliothèque bleue, cette matière épique a flotté comme à l’état diffus, sans qu’aucun de nos vieux trouvères, ni l’auteur de Roland, ni celui d’Aliscans, réussît à lui imposer une forme qui la fixât, comme on dit, sous l’aspect de [p. 38h]l’éternité. Le drame ne s’est pas rendu compte qu’avant tout, dans sa nature ou dans son essence, il était action ; et pour ne s’en être pas rendu compte, on l’a vu devenir de procession, exposition d’abord, d’exposition spectacle, et finalement de spectacle étalage forain. Et la poésie lyrique, empêchée dans son essor par les circonstances, n’a pas eu plus tôt ouvert ses ailes qu’elle a dû les replier, et en emprisonnant dans des poèmes d’une impersonnalité convenue la liberté de son inspiration, se rabattre aux lieux communs de la poésie « courtoise ». C’est ce que l’on exprime d’une manière générale, en disant que le mouvement de la Renaissance n’a rien interrompu, bien loin de rien avoir détruit. Si la littérature du Moyen Âge n’était pas morte, elle agonisait depuis deux cents ans ou davantage quand l’esprit de la Renaissance commença de souffler sur le monde. Et il est possible, après cela, il est [p. 39h]même probable qu’à défaut de l’esprit de la Renaissance, un autre et nouvel esprit se fût emparé, pour le vivifier, de ce reste d’existence. Mais c’est ce qui n’est point arrivé ; et, en attendant, la Renaissance allait nous donner trois choses qui nous avaient jusqu’alors manqué : un modèle d’art, en nous proposant les grands exemples de l’antiquité ; l’ambition d’en reproduire, d’en imiter les formes ; et, pour remplir ces formes elles-mêmes, si je puis ainsi parler, de nouveaux moyens, une manière nouvelle d’observer la nature et l’homme.

[Notes.]
Les auteurs et les œuvres §

I. — La Formation de la Langue française §

[p. 1b]1º Les Sources. — Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, et Histoire de la Gaule sous la domination romaine ; — Roger de Belloguet, Ethnogénie gauloise, Paris, 1861-1868 ; — Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l’ancienne France, t. I, 2e édition, Paris, 1887.

G. Körting, Encyklopædie und Methodologie der romanischen Philologie, Heilbronn, 1884-1886 ; — G. Grober, Grundriss der romanischen Philologie, Strasbourg, 1888-1896.

Raynouard, Lexique roman, Paris, 1838-1844 ; — Édelestand du Méril : [p. 2b]Essai philosophique sur la formation de la langue française, Paris, 1852 ; — F. Diez : Grammaire des langues romanes, traduction française de Gaston Paris et Morel-Fatio, 3e édition, Paris, 1874-1876 ; — W. Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes, traduction Rabiet et Doutrepont, Paris, 1890-1895 ; — les Grammaires historiques de Brachet, Darmesteter, Brunot ; — les Dictionnaires étymologiques de Diez, Scheler, Körting ; — et les Dictionnaires historiques de Forcellini pour le latin classique ; du Cange pour le bas-latin ; La Curne de Sainte-Palaye et F. Godefroy pour l’ancien français.

2º Les Éléments successifs du français.

A. L’élément celtique ; — et de la difficulté d’en déterminer aujourd’hui la nature ; — si surtout les langues celtiques et la langue latine sont elles-mêmes des langues sœurs [Cf. William Edwards, Recherches sur les langues celtiques ; et Zeuss, Grammatica celtica]. — Que, si l’influence de l’élément celtique se retrouve dans le français, il semble que ce soit moins dans le vocabulaire que dans la syntaxe ; — et moins peut-être encore dans la syntaxe que dans la prononciation. — Considérations à ce sujet ; et de l’influence de la conformation des organes, ou de la nature des eaux, des airs et des lieux sur la prononciation. — Que, pour [p. 3b]mal définie que soit l’influence celtique, on ne saurait pourtant la révoquer en doute ; — et qu’on ne saurait s’expliquer sans elle la différenciation du français, et de l’italien ou de l’espagnol.

B. L’élément latin. — Latin littéraire et latin vulgaire ; — conquête et « romanisation » de la Gaule ; — vanité des arguments « patriotiques » en pareille matière. [Cf. Granier de Cassagnac, Les Origines de la langue française.] — Hypothèse de Raynouard sur la formation d’une « langue romane » intermédiaire entre le bas-latin ou latin vulgaire et les langues novo-latines ; — dans quelle mesure on peut la soutenir ; — et, en tout cas, de la commodité qu’elle offre. — Déformation ou transformation du latin vulgaire par les accents locaux ; — et par le seul effet du temps. — Parlers provinciaux : dialectes et patois.

C. L’élément germanique ; — et d’abord, dans quelles conditions se sont faites les « invasions barbares ». [Cf. Fustel de Coulanges, Histoire des institutions, etc.] — Comment et pourquoi la « germanisation » de la Gaule ne pouvait succéder à sa « romanisation »,

Gallia capta ferum victorem cepit…

De quelques catégories d’idées et de mots qui semblent avoir passé [p. 4b]du germanique dans le français [Cf. Gaston Paris, Littérature française au Moyen Âge] ; — termes de guerre, — termes d’architecture, — termes de marine, etc. — Si l’on en peut conclure à une pénétration bien profonde du français par le germanique ?

Les premiers Monuments de la Langue. — Les Gloses de Reichenau, viie-viiie siècle ; — les Serments de Strasbourg, 842 ; — la Prose de sainte Eulalie, vers l’an 880 ; — l’Homélie sur Jonas, première moitié du xe siècle ; — la Passion et la Vie de saint Léger, seconde moitié du xe siècle ; — la Vie de saint Alexis, vers 1040.

II. — L’Évolution de l’Épopée §

Les Sources5. — Cristoforo Nyrop, Storia dell’ Epopea francese nel medio evo, traduit du danois par Egidio Gorra, Florence, 1886 ; — Pio Rajna, Le origini dell’ Epopea francese, Florence, 1884 ; — Léon Gautier, Les Épopées françaises, Paris, 2e édition, 1878-1894 ; — Paulin Paris, « Les chansons de geste », dans [p. 5b]l’Histoire littéraire de la France, notamment t. XXII et XXV ; — Godefroi Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, Bruxelles, 1893 ; — Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, Paris, 1865 ; — Ambroise-Firmin Didot, Essai de classification des romans de chevalerie, Paris, 1870.

Léopold Constans, La Légende d’Œdipe dans le Roman de Thèbes, Paris, 1881 ; — Joly, Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie, Paris, 1870 ; — Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature du Moyen Âge, Paris, 1886 ; — Arturo Graf, Roma nella memoria e nelle immaginazioni del medio evo, Turin, 1882.

Paulin Paris, Les Romans de la Table-Ronde, Paris, 1868-1877 ; — Birsch-Hirchfeld, Die Sage vom Gral, Leipsig, 1877 ; — Alfred Nutt, Study on the Legend of the Holy Grail, Londres, 1888 ; — Gaston Paris, « Les romans de la Table-Ronde », dans l’Histoire littéraire de la France, t. XXX ; — J. Bédier, « Les Lais de Marie de France », dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1891 ; et Les Fabliaux, Paris, 1893.

2º Évolution de l’Épopée

A. L’Épopée héroïque. — Diverses formes de l’épopée ; — le [p. 6b]Mahabahrata ; l’Épopée homérique ; l’Épopée virgilienne ; les Niebelungen ; l’Épopée dantesque, l’Épopée française ; la Jérusalem délivrée. — Que le propre de l’épopée semble être à son origine : — 1º d’avoir un fondement historique ou cru tel ; — 2º de poétiser un conflit non seulement de « nationalités », mais de « races » ; — 3º et d’incarner le triomphe de l’une de ces races sur l’autre dans un héros « éponyme ». — Qu’il ne saurait être qu’à peine question, ces caractères une fois admis, d’une épopée mérovingienne ; — et qu’il devient presque indifférent de savoir ce que c’étaient que ces « cantilènes » ou vulgaria carmina qui auraient précédé l’épopée nationale. — Il n’y a pas lieu non plus d’examiner si l’épopée française est « romane » ou « germanique » dans son origine ; — et encore bien moins de faire de la question une question de patriotisme. — Le moment précis de la naissance de l’épopée française est celui de la rencontre ou du heurt de l’Orient et de l’Occident, de l’islamisme et du christianisme, de l’Arabe et du Franc ; — elle s’est incarnée d’abord dans la personne de Charles-Martel, que l’on a confondu plus tard avec son petit-fils Charlemagne ; — et ainsi on peut même dire « où » nos Chansons de geste sont nées : c’est sur le champ de bataille de Poitiers. [p. 7b]Comment on peut tirer, de ces caractères de l’épopée proprement dite, une division de son histoire. — Elle a dû débuter par les chansons du Cycle du roi, c’est-à-dire dont Charlemagne est le héros [Ex. la Chanson de Roland] ; — auxquelles ont succédé les chansons du Cycle de Garin de Montglane [Ex. la Chanson d’Aliscans] dont les héros sont les continuateurs de la lutte du grand Empereur contre le Sarrasin ; — et à celles-ci les chansons du Cycle féodal [Ex. Renaud de Montauban], dont les héros sont les barons en révolte contre une royauté qui ne remplit plus son office. — Coïncidence notable des chansons de ce dernier cycle avec le recul de l’Islam. — Le même temps doit être aussi celui des chansons qui nous montrent les nationalités intérieures en lutte les unes contre les autres [Ex. la Chanson de Garin le Loherain] ; — et celui des poèmes généalogiques [Ex. Les Enfances Guillaume], qui ont pour objet est de donner aux héros une origine et des débuts dont les merveilles s’accordent avec la grandeur de leurs exploits. — Comparaison des poèmes de ce genre avec les poèmes cycliques de la poésie grecque ; — et avec les « généalogies » sémitiques. — Que nos dernières Chansons de geste sont déjà, dans le vrai sens du mot, des épopées littéraires ; — non moins artificielles qu’en [p. 8b]d’autres temps une Henriade ou une Pétréide ; — mais que l’inspiration vraiment sincère se retrouve, en même temps que la cause reparaît, dans les chansons qui forment le Cycle de la Croisade [Ex. la Chanson du Chevalier au Cygne].

C’est presque aussitôt après que l’histoire proprement dite se dégage de l’épopée. — Geoffroi de Villehardouin et La Conquête de Constantinople, 1210-1215 ; — conditions « épiques » de l’événement, et allure « épique » du récit ; — comparaison à cet égard de l’évolution de l’épopée française et de celle de l’épopée grecque : — l’auteur de la Conquête de Constantinople est à l’auteur de la Chanson de Roland ce qu’Hérodote est à Homère. — Il serait plus arbitraire de prétendre retrouver le caractère « épique » dans la Vie de saint Louis, du sire de Joinville, 1275 ; — et cependant, si saint Louis en est le héros, ne peut-on pas dire que l’hagiographie est la véritable épopée chrétienne ? — mais si c’est Joinville lui-même, alors c’est déjà l’histoire sous forme d’autobiographie. — On retrouve les caractères de l’épopée, luttant pour ainsi dire avec ceux de l’histoire, dans les Chroniques de Froissart. — La Chronique de Bertrand du Guesclin, du trouvère Cuvelier ; — et la Geste des Bourguignons, « qui clôt la série des [p. 9b]poèmes en laisses monorimes », — nous conduisent de là jusqu’au seuil du xve siècle.

B. L’Épopée antique ; — et qu’il est abusif de nommer de ce nom des « romans d’aventures » qui n’ont aucun des caractères de l’épopée ; — le Roman d’Alexandre le Grand et le Roman de Troie sont les Trois Mousquetaires ou les Quarante-Cinq de leur temps ; — ce qui revient à dire que le Moyen Âge n’a vu dans les légendes de l’antiquité que ce qu’elles contenaient de « merveilleux » ou de « surprenant » ; — et qu’à cet égard, avec les moins historiques de nos chansons de geste, les épopées inspirées de l’antiquité servent de transition aux Romans de la Table-Ronde.

C. L’Épopée romanesque. — S’il faut chercher l’origine de l’épopée romanesque dans une transformation des mœurs ; — et, à ce propos, de l’opposition de l’Épopée courtoise et de l’Épopée nationale. — Que la véritable origine de l’épopée romanesque est dans la différenciation des éléments de l’épopée nationale ; — dont l’élément authentique est devenu de l’histoire ; — et l’élément merveilleux, symbolique et mythique est devenu le roman d’aventures. — Sources des romans de la Table-Ronde. — L’Historia Regum Britanniæ, de Geoffroi de Monmouth, 1135, et sa [p. 10b]Vita Merlini. — La Geste des Bretons ou Roman de Brut, de Wace [traduction en vers de Geoffroi de Monmouth], 1145. — Constitution du Cycle d’Arthur. — Les lais de Marie de France. — Le Tristan de Béroul. — Autres contes « anglo-normands ». — Rattachement des aventures de Tristan, et autres héros gallois, au cycle d’Arthur. — Crestien de Troyes s’empare de la matière de Bretagne ; — et c’est ici que, pour la première fois dans l’histoire de la littérature du Moyen Âge, on peut saisir l’influence du talent sur la transformation d’une littérature.

Caractères généraux de l’épopée romanesque ; — et qu’ils ne sont ni ceux de l’épopée héroïque, — ni ceux de la poésie provençale : — 1º le merveilleux n’y est pas celui des pays du soleil, non plus que le paysage en général ; — 2º l’adoration mystique à la fois et sensuelle dont la femme y est l’objet ne ressemble pas du tout à ce qui respire dans les chansons des troubadours ; — 3º la passion y affecte un caractère de tendresse et de profondeur qu’elle ne présente nulle part ailleurs ; — 4º et le tout s’y enveloppe d’un voile de mélancolie ou de tristesse même qui n’a certainement rien de méridional. — D’autres caractères ne différencient pas moins notre épopée romanesque de la poésie arabe ; — puisqu’on a prétendu [p. 11b]voir dans les Arabes les initiateurs de la « chevalerie ». — Elle diffère encore de l’inspiration des Niebelungen. — L’inspiration des romans de la Table-Ronde est foncièrement celtique.

Comment leur origine explique leur succès par leur nouveauté. — Longue influence des Romans de la Table-Ronde ; — leur diffusion à l’étranger ; — la compilation de Rusticien de Pise, 1270 ; — traductions, continuations, imitations italiennes, allemandes, néerlandaises, anglaises, espagnoles et portugaises. — Le Parsifal de Wolfram d’Eschenbach, et Tristan et Iseult de Gottfried de Strasbourg. — Pénétration réciproque du Cycle d’Arthur et du Cycle de la Croisade. — On met en prose les plus anciens Romans de la Table-Ronde ; — on en compose directement en prose, tels que Merlin, le Grand Saint Graal, etc. ; — ils deviennent sous cette nouvelle forme les sources d’inspiration des Amadis ; — et rattachent ainsi, par eux, le « roman » moderne et la littérature classique à la littérature et au roman du Moyen Âge.

Les Œuvres. — On trouvera dans l’ouvrage, plus haut cité, de M. C. Nyrop la liste complète de nos Chansons de geste ; et, dans l’article de M. G. Paris, Histoire littéraire de la France, t. XXX, l’analyse de la plupart des romans en vers qui se rapportent au [p. 12b]cycle breton. Nous y renvoyons donc le lecteur, et nous nous contentons ici d’indiquer plus particulièrement :

La Chanson de Roland, nombreuses éditions, parmi lesquelles il convient de signaler : l’édition F. Michel, Paris, 1837 ; — l’édition V. Génin, Paris, 1850, — l’édition ou les éditions Léon Gautier, Tours, 1872-1883 ; — les éditions Th. Müller, 1863, et 1878 ; — et l’édition W. Forster, Heilbronn, 1883 ; — la Chanson d’Aliscans, édition Guessard et Montaiglon, Paris, 1870 ; — la Chanson de Renaud de Montauban [Les Quatre Fils Aymon], édition Michelant, 1862, Stuttgart ; [Cf. un article de Taine dans ses Essais de critique et d’histoire] ; — la Chanson de Girart de Roussillon, édition ou traduction P. Meyer, Paris, 1884 ; — la Chanson de Raoul de Cambrai, édition Paul Meyer et Longnon, Paris, 1882 ; — et la Chanson du Chevalier au Cygne, édition Reiffenberg, Bruxelles, 1846-1848.

Les principaux monuments de l’Épopée antique sont : le Roman de Thèbes, édition L. Constans, Paris, 1890 ; — le Roman de Troie, de Benoît de Sainte-More, publié par M. A. Joly, Paris, 1870-1871 ; — le Roman d’Énéas, publié par M. J. S. de Grave, Halle, 1891 ; — et les Romans d’Alexandre le Grand, publiés par M. Paul Meyer, Paris, 1886. [p. 13b]Viennent enfin, parmi les romans de la Table-Ronde, et indépendamment des Œuvres de Crestien de Troyes, dont M. Wendelin Forster a entrepris la publication complète : [Crestien von Troyes sämtliche Werke, Halle, 1884, 1887, 1890] ; — les Lais de Marie de France, édition Karl Warnke, Halle, 1885 ; — Lancelot du Lac [analysé dans Paulin Paris, op. cit.] et édition Tarbé, 1849, Reims ; — Perceval, édition Potvin, Mons, 1866-1871 ; — Le Saint Graal, édition Hucher, Le Mans, 1874 ; — Merlin, édition G. Paris et Ulrich, dans la collection de la Société des anciens textes français, Paris, 1886 ; — et Tristan, recueil de ce qui reste de poèmes relatifs à ses aventures, édition Fr. Michel, Londres et Paris, 1835-1839.

III. — Les Chansonniers §

1º Les Sources. — Paulin Paris, son article sur « Les chansonniers » dans l’Histoire littéraire de la France, t. XXIII ; — G. Raynaud, Bibliographie des chansonniers français des xiiie et xive siècles, Paris, 1884 ; — V. Jeanroy, Les Origines de la poésie lyrique en France au Moyen Âge, Paris, 1889 ; — G. Paris, Les Origines de la poésie lyrique en France, Paris, 1892.

[p. 14b]2º Les diverses formes de la Poésie lyrique.

A. — Les Chansons de toile ou d’histoire ; — et qu’elles sont contemporaines de l’épopée nationale, comme le prouvent : — leur tour essentiellement narratif ; — le rôle que les femmes y jouent ; [ce sont elles qui font les avances, et les hommes les traitent avec la brutalité dont ils usent toujours en pareil cas] ; — enfin l’indistinction des éléments épique, lyrique, et même dramatique. — L’élément épique domine dans les Chansons d’histoire proprement dites ; — l’élément dramatique se dégage dans les Pastourelles et Chansons à danser, dont le développement ultérieur aboutit, — sous l’influence des divertissements des Fêtes de Mai, — à de véritables pièces, telles que le Jeu de Robin et Marion, d’Adam de la Halle, 1260 ; — mais le second, l’élément lyrique ou personnel, n’apparaît qu’au contact de la poésie provençale.

B. — Caractère artificiel de la poésie provençale ; — et qu’elle n’est qu’un jeu d’esprit ; — dont le thème invariable est l’amour « courtois » ; — mais dont la valeur d’art n’est pas moins grande pour cela : Materiam superavit opus [Cf. dans la littérature grecque les poètes de l’époque alexandrine] ; — et dont les défauts autant que les qualités expliquent la fortune aristocratique. [p. 15b]C. — Les principaux représentants de la poésie lyrique en langue d’oil sont : Conon ou Quesne de Béthune, — Gace Brûlé, — Blondel de Nesle, — Guy, châtelain de Coucy ; — Gautier d’Espinaus, — Gontier de Soignies, — Thibaut de Champagne, roi de Navarre, — Charles d’Anjou, roi de Sicile, — Colin Muset, — et Rutebeuf. — Quelques rares « bourgeois » se sont aussi exercés dans ce genre, — notamment dans les « puys » du nord de la France ; — et parmi lesquels on cite : Adam de la Halle, — Jean Bodel, — Baude Fastoul, tous les trois d’Arras6.

D. — Si les uns ou les autres ont ajouté quelque chose à leurs modèles provençaux, — et qu’il semble qu’ils aient pris l’amour plus au sérieux. — Mais peut-être cela ne tient-il qu’au caractère de la langue ; — moins formée, et par conséquent d’apparence plus naïve que la langue d’oc. — Ils ont toutefois exprimé quelques sentiments qu’on n’avait pas exprimés avant eux ; — et, sous le rapport de la forme, quelques-unes de ces Chansons courtoises sont peut-être ce que la littérature du Moyen Âge nous a laissé de plus achevé.

[p. 16b]E. — Dernière transformation de la poésie lyrique. — Développement des genres à forme fixe [Ballade, Rondeau, Virelai, Chant Royal]. — Disparition du sentiment personnel. — Guillaume de Machaut, — Eustache Deschamps, — Christine de Pisan, — Alain Chartier. — Caractère « circonstanciel » de leur œuvre ; — ils essaient de faire de la poésie avec l’actualité. — Qu’il y a lieu de s’étonner que, contemporains de Du Guesclin ou de Jeanne d’Arc, ils n’y aient pas mieux réussi [Cf. la plus connue des ballades d’Eustache Deschamps, sur du Guesclin] :

Estoc d’honneur et arbre de vaillance.

Ils s’efforcent aussi de « moraliser » ; — et, la poésie se confondant avec la prose, — il faut attendre au moins jusqu’à Charles d’Orléans et jusqu’à Villon pour voir reparaître le lyrisme.

3º Les Œuvres. — Romanzen und Pastourellen, édition Karl Bartsch, Leipzig, 1870 ; — Œuvres complètes d’Adam de la Halle, édition Coussemaker, Paris, 1872.

Chansons de Conon de Béthune, édition Wallenskold, Helsingfors, 1891 ; — Œuvres de Blondel de Nesle, édition Tarbé, Reims, [p. 17b]1862 ; — Chansons du châtelain de Couci, édition Fath, Heidelberg, 1883 ; — Poésies de Thibaut de Champagne, éditions Lévesque de la Ravallière, Paris, 1742, et Tarbé, 1851 ; — Trouvères belges du xiie au xive siècles, édition Scheler, 1re série, Bruxelles, 1876, et 2e série, Louvain, 1879 ; — Les plus anciens chansonniers français, édition Brakelmann, Paris, 1891, et Marbourg, 1896.

Les poésies de Guillaume de Machaut sont encore presque toutes inédites. En revanche, on a déjà publié jusqu’à huit volumes des Œuvres d’Eustache Deschamps.

IV. — Les Fabliaux §

1º Les Sources. — Victor Le Clerc, son article sur « Les Fabliaux », dans l’Histoire littéraire de la France, t. XXII ; — A. de Montaiglon, son introduction au Recueil général et complet des Fabliaux, Paris, 1875 ; — G. Paris, Les Contes orientaux dans la littérature française du Moyen Âge, 1875, Paris ; — J. Bédier, Les Fabliaux, étude d’histoire littéraire du Moyen Âge, 2e édition, Paris, 1895.

2º Caractères des Fabliaux. — Si nous avons perdu beaucoup [p. 18b]de fabliaux ; — et si l’on ne doit pas regretter au contraire qu’il nous en soit parvenu plus d’une centaine. — De l’origine des fabliaux ; — et s’il y a lieu de l’aller chercher jusqu’au fond de l’Orient [Cf. Gaston Paris, pour l’affirmative, et J. Bédier pour la négative]. — Qu’il se peut qu’en effet quelques fabliaux nous soient venus de l’Inde ; — mais qu’en général on a de notre temps beaucoup abusé des « origines orientales » ; — et que la plupart de nos fabliaux, comme Brunain, La Vache au Prêtre, ou Le Vilain Mire, ou La Bourgeoise d’Orléans, ne supposent pas un effort d’invention qui passe la capacité de l’expérience la plus vulgaire. — Grossièreté des fabliaux ; — et difficulté d’en transcrire seulement les titres ; — pour cause d’obscénité. — De la portée satirique des fabliaux ; — et, à ce propos, qu’ils semblent avoir évité d’attaquer les puissants du monde. — Comment, en revanche, ils traitent le prêtre, le « curé de village », non le moine, ni l’évêque ; — et comment ils traitent la femme. — De la valeur « documentaire » des fabliaux ; — et s’ils nous apprennent quelque chose de plus que les Dits, par exemple ; — ou tant d’autres « documents » de tout ordre. — Fortune européenne des fabliaux ; — et, au cas que l’origine n’en soit pas française, — du peu de gré qu’il faut savoir [p. 19b]à nos trouvères de la forme d’esprit que les fabliaux ont propagée dans le monde.

3º Les Œuvres. — Voyez Anatole de Montaiglon et Gaston Raynaud, Recueil général et complet des fabliaux, 6 vol. in-8º, Paris, 1872-1890.

V. — La Littérature allégorique §

Des avantages que l’on trouve à étudier d’un même point de vue toutes les œuvres de la littérature du Moyen Âge marquées du même caractère allégorique, — et qui sont : A. Le Roman de Renart ; — B. Les Bestiaires, les Dits et Débats ou Disputes ; — et C. Le Roman de la Rose. — On en saisit mieux le rapport avec les genres qui les ont précédées, et entre elles. — En observant qu’elles sont toutes, ou à peu près, du même temps, on s’aperçoit que l’« allégorie » caractérise toute une « époque » de la littérature du Moyen Âge ; — et on est conduit à chercher les raisons de ce goût pour l’allégorie. — Il s’en trouve de sociales, comme le danger qu’on pouvait courir à « satiriser » ouvertement un plus puissant que soi ; — mais il y en a surtout de littéraires, qui se tirent — du peu d’étendue de l’observation « directe » de la réalité au [p. 20b]Moyen Âge ; — du peu d’aptitude de la langue à exprimer les idées générales sans l’intermédiaire d’une personnification matérielle ; — et de la tendance des « beaux esprits » de tout temps à parler un langage qui ne soit pas entendu de tout le monde.

A. — Le Roman de Renart

Les Sources. — Édelestand du Méril, Poésies Latines du Moyen Âge, précédées d’une Histoire de la fable ésopique, Paris, 1854 ; — Léopold Hervieux, Les Fabulistes latins depuis le siècle d’Auguste jusqu’à la fin du Moyen Âge, Paris, 1884 [Cf. Saint-Marc Girardin : Les Fabulistes français] : — Léopold Sudre, Les Sources du Roman de Renart, Paris, 1892 ; — T. Rothe, Les Romans de Renart examinés et comparés, Paris, 1845 ; — W. J. Jonckbloet, Étude sur le Roman de Renart, Groningue, 1863 ; — Ernest Martin, Le Roman de Renart, Strasbourg, 1881-1887 ; — Jacobs, History of the Æsopic Fable, Londres, 1889 ; — G. Paris, « Le Roman de Renart », dans le Journal des savants, 1893.

2º Le développement du Roman de Renart. — Popularité des Isopets ou recueils de Fables plus ou moins « ésopiques », — prouvée par le nombre qui nous en est parvenu. — Comment leur [p. 21b]diffusion a dû être une provocation à observer de plus près le caractère des animaux familiers ; — et comment ainsi s’est formée l’« Épopée animale ». — Commentaire d’un mot de saint Augustin : Vitium hominis natura pecoris ; — on s’est aperçu que nous avons sans doute perfectionné nos vices, mais qu’ils sont en nous, et entre eux, comme des « animaux » qui se combattent [Cf. une belle page de Bossuet dans ses Élévations sur les mystères, IVe semaine, VIIIe élévation] ; — et, à ce propos, de l’emploi des apologues ou des « exemples » animaux dans les sermonnaires du Moyen Âge.

C’est la seconde phase de révolution du Roman de Renart. — On s’aperçoit des facilités infinies que ce nouveau cadre offre à la satire [Cf. Taine, La Fontaine et ses fables] ; — on ne plaisante plus la lourdeur ou la poltronnerie de son voisin ; — mais celles de Brun, l’ours, ou de Couard, le lièvre ; — et par là s’explique peut-être la disparition quasi soudaine des fabliaux : — si, de directe et de brutale, en devenant « allégorique » la satire est devenue plus générale et moins dangereuse. — Par là s’explique également le nombre et la diversité des branches du Roman de Renart : — sur toute l’étendue du territoire l’épopée animale sert de cadre [p. 22b]banal, et pour ainsi dire de « passe-partout » à la satire ; — on s’attache d’ailleurs à imiter plus exactement les mœurs des animaux ; — et de tout cela résulte quelque chose d’analogue à « l’ample comédie » de La Fontaine ; — mais d’un La Fontaine qui ne serait pas artiste ; — ni peut-être poète.

Enfin, dans une dernière période, — au seuil du xive siècle — les nouvelles « branches » deviennent purement satiriques ; — et allégoriques ; — « la grossièreté des pires Fabliaux s’introduit dans les récits » ; — ou bien « ils servent de véhicule à une satire âpre et excessive » [Cf. Gaston Paris, La Littérature française au Moyen Âge]. — La matière déborde le cadre ; — l’intérêt général cède le pas à l’intérêt d’actualité pure ; — et comme cette dernière phase coïncide avec celle de la perversion de la langue, — le Moyen Âge, une fois de plus, manque l’occasion de fixer une ingénieuse idée sous la forme d’un chef-d’œuvre.

3º L’Œuvre. — Voyez, pour le Roman de Renart proprement dit, l’édition Ernest Martin, indiquée ci-dessus. Il faut ajouter, de l’édition Méon, 1826, Paris : Le Couronnement Renart — Renard le Nouvel ; — et Renard le Contrefait, édition Wolf, 1861, Vienne. — Une pièce comme celle que Rutebeuf a intitulée [p. 23b]Renart le Bestourné peut servir à prouver la popularité du Roman, mais n’en fait d’ailleurs partie à aucun titre.

 

On peut rapprocher du Roman de Renart, pour leurs caractères plus ou moins allégoriques :

B. — Les Bestiaires, parmi lesquels on cite ceux : — de Philippe de Thaon, — de Guillaume Le Creu — et de Richard de Fournival. Ce sont des contes d’animaux moralises ; — ci d’où l’on tire tantôt, comme Philippe de Thaon, des enseignements chrétiens — ou, comme Richard de Fournival, des enseignements d’amour ;

C. — Les Dits et surtout, les Débats — comme la Bataille de Carême et de Chantage ; — dont Rabelais a repris le thème dans son récit épique de la lutte de la Reine des Andouilles et de Quaresme prenant ; — ou comme la Bataille des Sept Arts d’Henri d’Andeli ;

D. — Les Arts d’Amour, parmi lesquels on cite le De arte honeste amandi, d’André le Chapelain, traduit en français par Drouart la Vache ; — La Clef d’Amours, de Jacques d’Amiens ; — Le Conseil d’Amour, de Richard de Fournival ; — et par l’intermédiaire desquels la poésie courtoise s’insinue dans le Roman de la Rose.

[p. 24b]E. — Le Roman de la Rose.

1º Les Sources. — Paulin Paris, son article sur « Le Roman de la Rose », dans l’Histoire littéraire, t. XXIII ; — et son article sur « Jehan de Meung », dans l’Histoire littéraire, t. XXVIII ; — Langlois, Origines et sources du Roman de la Rose, Paris, 1891 ; — Gaston Paris, La Littérature française au Moyen Âge.

2º Le Contenu du Roman. — Les deux auteurs du Roman, Guillaume de Lorris et Jean de Meung ; — et de ne pas oublier qu’il y a quarante ans de différence entre eux ; — soit à peu près la distance qui sépare Le Couronnement Renart ou Renart le Nouvel des branches principales du Roman de Renart.

Rapports de « l’épopée psychologique » (Gaston Paris) de Guillaume de Lorris avec l’« épopée animale » du Roman de Renart. — Comme les auteurs de Renart ont personnifié dans leurs animaux les vices de l’humanité, ainsi fait Guillaume de Lorris, en son Art d’aimer, des nuances de l’amour. — Sa conception de l’amour ; — et ses rapports avec celle de la « poésie courtoise ». — Son habileté dans le maniement de l’allégorie ; — et qu’elle ne doit pas avoir été la moindre raison du succès du Roman de la Rose. — Pour [p. 25b]toutes ces raisons le Roman de la Rose peut être considéré comme l’expression idéale des sentiments de la même société dont le Roman de Renart est la peinture satirique.

Qu’il y aurait lieu de rechercher quelles œuvres ; — dans l’intervalle qui sépare G. de Lorris de Jean de Meung, — ont « fait fonction » du Roman de la Rose ; — et pourquoi Jean de Meung, qui l’allait dénaturer, l’a-t-il choisi pour le continuer, plutôt que le Roman de Renart ?

Le Roman de Jean de Meung ; — et que le poète n’a vu lui-même dans cette partie de son œuvre qu’une saillie de jeunesse ; — dont la signification n’est ainsi que plus caractéristique. — En respectant la fiction et le cadre de Guillaume de Lorris, Jean de Meung y introduit des intentions marquées de « satire sociale » et de « philosophie naturelle » ; — dont les premières le rapprochent des auteurs des « branches » additionnelles du Roman de Renart ; — avec lesquels il a encore de commun la violence de son langage, — et la licence de ses discours. — Ses intentions de « philosophie naturelle » semblent lui être plus personnelles ; — quoique d’ailleurs on puisse les rapprocher de la philosophie, très inconsciente, à la vérité, des auteurs de nos fabliaux. [p. 26b]Succès prodigieux du Roman de la Rose ; — et que Jean de Meung, après Crestien de Troyes, est un des rares écrivains du Moyen Âge dont on puisse dire que l’œuvre ait fait époque. — Attaques de Gerson ; — et de Christine de Pisan ; — témoignage de Pétrarque ; — « Puisque vous désirez un ouvrage étranger en langue vulgaire, écrit-il à Guy de Gonzague de Mantoue, je ne puis rien vous offrir de mieux que celui-ci [le Roman de la Rose], à moins que toute la France et Paris en tête ne se trompent sur son mérite. » — Nombreuses copies du poème ; — et, dès la première invention de l’imprimerie, nombreuses éditions du livre.

3º L’Œuvre. — Indépendamment de l’édition donnée par Marot au commencement du xvie siècle, on peut citer l’édition Méon, Paris, 1813 ; — et l’édition de Pierre Marteau [pseudonyme], avec traduction, Orléans, 1878-1879.

 

On voit par ces détails sommaires l’importance de la littérature « allégorique » au Moyen Âge ; — il resterait à rapprocher ces « personnifications » des « Entités » ou des « Quiddités » de la scolastique ; — et les unes et les autres de ce que l’on appellera plus tard « la réduction à l’universel » ; — ou, en d’autres termes, les [p. 27b]idées générales. — Que, malheureusement, si les intentions étaient bonnes, le moyen était faux ; — car, à mesure qu’on allégorisait davantage, l’idée n’en devenait pas plus claire ; — et on s’éloignait à mesure du naturel et de la vérité. — C’est ce que voulait dire Pétrarque, dans la lettre citée plus haut, quand il reprochait aux auteurs du Roman de la Rose que leur « Muse dormait » ; — et quand il opposait à leur froideur l’ardeur de passion qui respire dans les vers de « ces chantres divins de l’amour : Virgile, Catulle, Properce et Ovide ».

VI. — La Farce de Pathelin §

1º Les Sources. — Petit de Julleville, La Comédie et les mœurs au Moyen Âge, Paris, 1887 ; — Littré, Histoire de la langue française, Paris ; — Lenient, La Satire en France au Moyen Âge ; — Ernest Renan, « La Farce de Pathelin », dans ses Essais de critique et de morale.

2º Moralités, Farces et Soties. — Que l’examen des Moralités confirme les observations précédentes sur la « littérature allégorique », directement et indirectement : — directement, si les moralités ne sont qu’une forme de cette littérature : — par la [p. 28b]nature des personnages qui en sont les héros : Mal-Avisé, Bien-Avisé, Rébellion, Malefin, etc. ; — par l’intention de « moraliser » dont leur seul nom témoigne ; — et par ce qu’elles contiennent de satire enveloppée. — Les mêmes observations sont indirectement confirmées : — par la supériorité des Farces sur les Moralités ; — et par la nature de cette supériorité, — qui consiste essentiellement en ce que les personnages n’y sont point des allégories, — mais des personnages réels.

De la Farce de Maître Pathelin ; — et s’il y faut voir les « origines » de la comédie classique. — et dans son auteur un « précurseur de Molière ». — De l’abus qu’il y a dans cette perpétuelle recherche des « origines » ; — et qu’il ne suffit pas de quelques scènes d’un bon comique pour qu’on prononce le nom de Molière. La Farce de Pathelin n’est après tout qu’un fabliau dialogué ; — dont la donnée n’a rien de très spirituel, ni de très profond ; — quoique d’ailleurs la farce soit très bonne. — Qu’il faut maintenir la distinction des genres ; — et, à ce propos, d’une excellente page de Renan sur la bassesse de sentiments dont témoigne la Farce de Maître Pathelin.

Quelques mots sur les Soties ; — qui appartiennent à la période [p. 29b]encore presque inexplorée de la littérature du moyen Age. — Qu’il semble cependant qu’elles soient, à une Farce comme Pathelin, ce que les dernières branches du Renard sont aux premières ; — ou l’inspiration de Jean de Meung à celle de G. de Lorris : — c’est encore l’allégorie qui réagit elle-même contre elle-même, — en essayant de le sauver de la froideur par la grossièreté.

3º L’Œuvre. — La principale édition de la Farce de Maître Pathelin est celle de F. Génin, Paris, 1854.

VII. — François Villon [Paris, 1431…] §

1º Les Sources. — A. Campaux, François Villon, sa vie et ses œuvres, Paris, 1859 ; — A. Longnon, Étude biographique sur François Villon, Paris, 1877 ; — Aug. Vitu, Le Jargon du xve siècle, Paris, 1884 ; — Lucien Schöne, Le Jargon et Jobelin de François Villon, Paris, 1888 ; — A. Bijvanck, Essai critique sur les œuvres de François Villon, Leyde, 1883 ; — Œuvres de François Villon, publiées par M. Aug Longnon, Paris, 1892.

2º Le Poète ; — et qu’en saluant en lui le seul ou le « premier » de nos « vieux romanciers » ; Boileau ne s’est pas trompé. —  [p. 30b]L’écolier parisien du xve siècle ; — ses aventures ; — et comment elles ont failli le conduire au gibet ; — il était peut-être à la veille d’être pendu quand il a composé sa Ballade des pendus et ses deux Testaments ; — quoique d’ailleurs dans la littérature de son temps le Testament soit une forme consacrée. — S’il a fait partie d’une bande de voleurs, — et qu’en tout cas il était « ès prisons » de La Charité-sur-Loire lors de l’avènement de Louis XI. — Il en sortit à cette occasion, et, de ce moment, on perd sa trace. — Mais on en sait assez pour affirmer que la grande supériorité de son œuvre tient à ce qu’il a « vécu » sa poésie.

Qu’il a en effet toutes les qualités d’un grand poète et d’un poète lyrique ; — et même celles d’un homme d’esprit ; — quoique son esprit soit généralement de bien mauvais ton ; — et qu’on plaisante comme lui dans les bouges [Cf. la ballade de la Belle Heaumière et celle de la Grosse Margot]. — Mais il est touchant dans l’expression de son repentir [Cf. Le Grand Testament, 169-224], — dont la sincérité nous est prouvée par la Ballade qu’il fit à la requête de sa mère. — Il a eu d’autre part le don de voir et de susciter aux yeux l’image des « choses vues » [Cf. La Ballade des Contredits de Franc Gontier] ; — un vif sentiment du « macabre » [Cf.  [p. 31b]Grand Testament, 305-329 et 1728-1778] ; — infiniment de grâce et de délicatesse, quand il l’a voulu [Cf. La Ballade des dames du temps jadis] ; — une âpre éloquence de satirique ; — telle même que chez aucun de nos poètes on ne saisit mieux la parenté du lyrisme et de la satire ; — assez de virtuosité pour que personne en son temps ni depuis ne l’ait surpassé ou égalé dans la ballade ; — et puis, et enfin, de son œuvre entière sort un accent de détresse profonde qui nous remue nous-mêmes jusqu’aux entrailles.

Ajoutez que ce que Boileau croyait qu’il eût « débrouillé » le mérite appartient au moins à Villon de l’avoir « résumé ». — L’idéal de Villon est assurément très éloigné de celui de la « poésie courtoise — mais, s’il existe une poésie de l’aventure et de la vie de bohème, c’est la sienne ; — et il ne l’a pas inventée. — La forme sous laquelle l’idée de la mort a hanté les imaginations du Moyen Âge n’a pas eu non plus de plus éloquent interprète [Cf. les Vers de la Mort du moine Hélinand, dans l’Histoire littéraire de la France, t. XIII] ; — et si la poésie courtoise elle-même, tout en se trompant de route, — n’avait, pas moins tendu à libérer de toute contrainte l’expression de la personnalité du poète ; — c’est encore ce qu’a réalisé Villon.

[p. 32b]3º L’Œuvre. — Les œuvres authentiques de Villon se réduisent à ses deux Testaments et à cinq Ballades, dont la meilleure édition, citée plus haut, est celle de M. Longnon.

Il n’est l’auteur ni des Repues franches, ni du Franc archer de Bagnolet qu’on s’obstine à reproduire dans presque toutes les éditions de son œuvre ; — et des onze Ballades en jobelin ou en argot qu’on lui attribue, il y en a quatre au moins qui ne sont certainement pas de lui ; — mais toutes ces pièces ont le grand intérêt, puisqu’on les lui a attribuées, de prouver par là même le caractère représentatif de son œuvre ; — et que les contemporains l’ont aussitôt reconnu.

VIII. — Les Mystères §

1º Les Sources. — Onésime Leroy, Études sur les mystères, Paris, 1837 ; — Charles Magnin, « Les origines du théâtre moderne », Paris, 1846, 1847, 1858, Journal des savants ; — Édelestand du Méril, Les Origines latines du théâtre moderne, Paris, 1849 ; — Coussemaker, Drames liturgiques, Rennes, 1860 ; — Léon Gautier, « Les origines du théâtre moderne », dans le journal Le Monde, 1873 ; et Les Tropes, Paris, 1887 ; — Marius Sepet, [p. 33b]Le Drame chrétien au Moyen Âge, Paris, 1877 ; — et Les Prophètes du Christ, 1878 ; — Petit de Julleville, Les Mystères, Paris, 1880 ; — A. d’Ancona, Origini del teatro in Italia, Florence, 1872 ; — W. Creizenach, Geschichte des neueren Dramas, Halle, 1893.

2º Le Développement des Mystères

A. L’origine des Mystères ; — et, à ce propos, de l’analogie des origines du théâtre français du Moyen Âge avec celles du théâtre grec ; — .mais que, s’il convient de la signaler, il ne faut pas l’exagérer. — Des Tropes, ou interpolations des textes liturgiques, et dans quelle intention l’Église les a permis : — elle a voulu sans doute solenniser certains offices ou certaines fêtes ; — intéresser les fidèles d’une manière plus active à la célébration du culte ; — les retenir, se les attacher, et les instruire en « les amusant ». [Cf. jusque de nos jours les « pompes » et « processions ».] — Constitution graduelle du drame liturgique ; — par l’introduction de la langue vulgaire dans les textes consacrés ; — par la figuration matérielle et costumée du « mystère » du jour ; [Cf. les drames de l’Époux et des Prophètes du Christ] ; — par l’intervention des acteurs laïques. — La Représentation d’Adam, et le fragment de la Résurrection. — Déplacement du lieu de la scène. — Pourquoi [p. 34b]le développement du drame liturgique s’est-il interrompu pendant près de deux siècles ? — Impossibilité de répondre à la question ; — et si cette impossibilité ne jette pas quelque doute sur la prétendue « continuité » de l’évolution dramatique au Moyen Âge. — Qu’en tout cas les deux pièces qui nous restent du xiiie siècle [le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel, et le Miracle de Théophile, de Rutebeuf] ne rétablissent pas la continuité ; — non plus que les Miracles de Notre-Dame ; — lesquels n’ont avec les Mystères qu’un rapport éloigné.

B. Les Miracles. — Les Miracles sont une aventure de la vie commune, dénouée par l’intervention de la Vierge ou d’un saint ; — dont le dénouement même, et surtout « l’intrigue », n’ont rien d’obligatoire ; — les personnages n’en ont rien de forcément plus ou moins historique ; — c’est à peine si l’on peut dire qu’ils visent à l’édification, et moins encore à renseignement ; — ils sont d’ailleurs souvent hostiles au clergé ; — et on ne voit pas que l’Église les ait pris sous sa protection. — La principale relation qu’ils aient avec les Mystères est donc d’avoir entretenu le goût du théâtre ; — et, si l’on le veut, de l’avoir développé par l’intermédiaire des confréries, puys ou chambres de rhétorique. — Que, par opposition [p. 35b]à ces caractères, les Mystères, eux, sont vraiment la mise en scène des « mystères » de la religion ; — ce qui nous dispense d’épiloguer sur la signification et l’étymologie de leur nom. — Aussi leur véritable caractère est-il bien là, non ailleurs ; — et les scènes épisodiques dont ils sont remplis ne l’ont pas altéré ; — ce que prouve d’ailleurs la seule classification qu’on en puisse donner.

C. Les Cycles dramatiques. — Il y en a trois, qui sont : 1º le Cycle de l’Ancien Testament ; — 2º le Cycle du Nouveau Testament ; — et, 3º le Cycle des saints. — Que, dans le premier de ces trois Cycles aucune des données de la Bible n’est traitée pour elle-même, — comme dans l’Esther ou dans l’Athalie de Racine, par exemple ; — mais uniquement dans son rapport avec la venue du Christ, — dont la vie remplit uniquement le second. — Par là s’expliquent, et seulement par là : — le choix des épisodes [Job, Tobie, Daniel, Judith, Esther] ; — la grossièreté de quelques-uns d’entre eux, destinés à rehausser d’autant la figure du Christ ; — et la part enfin que le clergé pendant longtemps a prise à la représentation des Mystères. — Du Cycle des saints, et de son caractère généralement local ; — qui n’en est pas pour cela plus laïque. — Les Mystères sont des « leçons de choses », une manière d’enseigner aux foules les vérités [p. 36b]essentielles de la religion ; — et un moyen, comme on l’a dit, de se les attacher. — Qu’il n’y a que deux Mystères qui fassent exception : le Mystère du siège d’Orléans et le Mystère de Troie ; — mais que l’état d’esprit qui a inspiré le premier n’a rien d’incompatible avec le caractère essentiel des Mystères sacrés ; — et que le second n’a sans doute jamais été représenté.

D. La valeur des Mystères, — et qu’en général, au point de vue littéraire, ils sont la médiocrité même ; — ce qui s’explique aisément si le théâtre vit de son fonds, comme un art indépendant ; — et que l’histoire n’en coïncide qu’accidentellement avec celle de la littérature. — Mais les Mystères ne sont même pas du théâtre : ils ne sont que du « spectacle », — et leurs auteurs ne les ont traités que comme tel. — Que cette opinion est prouvée par les conditions mêmes de la représentation des Mystères. — Et cela ne veut pas dire qu’ils ne contiennent parfois des « aventures » intéressantes, comme quelques Mystères du Cycle des saints ; — des scènes où se retrouve quelque chose de la grandeur du modèle, comme les Mystères du Cycle de l’Ancien Testament ; — et des « épisodes » curieux, d’un caractère plus ou moins réaliste, comme les Mystères du Cycle du Nouveau Testament ; — mais cela veut dire qu’ils n’ont [p. 37b]aucune valeur littéraire ; — que l’on n’a pas à regretter leur décadence ni leur mort, — et qu’il n’a rien passé d’eux, même dans le théâtre « chrétien » de l’époque classique.

3º Les Œuvres. — Le Mystère du Vieux Testament, en 49 000 vers, dont la première édition est ou doit être des environs de l’an 1500 ; — Le Mystère de la Passion, d’Arnoul Gréban, publié par MM. Gaston Paris et Gaston Raynaud, Paris, 1878 ; — Les Actes des Apôtres, de Simon et Arnoul Gréban, en 62 000 vers ; — Les Mystères de sainte Barbe, saint Denis, saint Laurent, saint Louis, etc. ; — Le Mystère du siège d’Orléans, publié par MM. Guessard et Certain, dans la collection des Documents inédits sur l’histoire de France, Paris, 1862.

On trouvera d’ailleurs d’excellentes analyses de tous les Mystères qui nous sont parvenus, manuscrits ou imprimés, dans le second volume de M. Petit de Julleville sur les Mystères.

IX. — Philippe de Commynes [Château de Commynes, 1447 ; † 1511, château d’Argenton] §

1º Les Sources. — Lenglet du Fresnoy, dans son édition des Mémoires, 1747 ; — Mlle Dupont, « Notice », en tête de son édition des [p. 38b]Mémoires, Paris, 1840 ; — Kervyn de Lettenhove, Lettres et négociations de Philippe de Commynes, Bruxelles, 1867, 1874 ; — Chantelauze, « Notice », en tête de son édition des Mémoires, Paris, 1880 ; — Fierville, Documents inédits sur Philippe de Commynes, Paris, 1881.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Le favori du Téméraire et le conseiller de Louis XI. — Ses nombreuses missions et son rôle politique. — Sa disgrâce, 1486. — Il reparaît à la cour, 1492. — Sa retraite, 1498. — Ses tentatives pour rentrer en grâce auprès de Louis XII ; — Ses dernières années, 1505-1510 ; — Et sa mort.

Originalité de Commynes. — Il est lui-même, ce qui le distingue des chroniqueurs ses contemporains ; — lesquels ne sont guère, en français ou en latin, que l’expression de leur temps ; — et la voix de l’opinion plutôt que celle de leur pensée. — Son expérience des affaires. — Qualités de ses Mémoires ; — ils sont d’un politique ; — et aussi d’un psychologue [Cf. Mémoires, IV, 6 ; et VII, 9]. — On peut même dire qu’ils sont par endroits d’un philosophe [Cf. II, 6, par exemple, et V, 18]. — Mais ils ne sont pas d’un peintre [Cf. Froissart] ; — ni d’un historien moraliste ; — c’est-à-dire capable de tirer des faits une signification qui les dépasse ; [p. 39b]— C’est ce qui le distingue de son contemporain Machiavel, entre autres traits ; — et sans rien dire de son ignorance du latin ou de de la tradition classique. — Ses qualités d’écrivain ; — et ce qu’elles retiennent de l’esprit du Moyen Âge.

3º L’Œuvre. — Ses « négociations » mises à part, l’œuvre de Commynes se réduit à ses Mémoires, qu’il n’a pas eu le temps d’achever et qui s’arrêtent en 1498.

La première édition en a paru en 1524 sous le titre de Chronique de Louis XI ; et en 1528, pour la dernière partie, sous le titre de Chronique de Charles VIII.

Les meilleures éditions modernes sont celles de Mlle Dupont, Paris, 1840 ; — et l’édition Chantelauze, Paris, 1881.

Livre II.
L’Âge classique (1498-1801) §

Chapitre premier.
La Formation de l’Idéal classique (1498-1610) §

[Discours] §

I §

[p. 40h]C’est d’Italie que partit le signal et ce furent les humanistes qui le donnèrent. On appelle de ce nom d’humanistes les poètes, les beaux esprits, — et aussi les pédants, — qui ranimèrent ou plutôt qui retrouvèrent le [p. 41h]sens perdu de l’antiquité. Non pas qu’ils l’aient toujours elle-même très bien comprise, ni surtout que le Moyen Âge, comme on l’a cru trop longtemps, l’eût tout à fait ignorée. Le Moyen Âge avait connu Cicéron et Virgile, Tite-Live et Horace, Ovide et Sénèque, Plaute et Juvénal ; il les avait même traduits et imités ! Mais « il n’en avait usé, dit un historien peu suspect, — le chanoine J. Janssen, dans son mémorable ouvrage sur L’Allemagne et la Réforme, — que comme d’intermédiaires pour parvenir à une intelligence plus profonde du christianisme et à l’amélioration de la vie morale » ; et c’était sans doute une manière parfaitement légitime d’en user, mais on en pouvait concevoir une autre. La grande nouveauté de l’humanisme fut de donner, à l’étude ou à la connaissance de l’antiquité latine, cette connaissance elle-même ou cette [p. 42h]étude pour objet, et ainsi de transformer, rien qu’en les déplaçant, les bases mêmes de l’éducation ou de la culture intellectuelle. La différence est en effet profonde entre la disposition d’esprit qui consiste à chercher, dans les Tusculanes ou dans le sixième chant de l’Énéide, les signes avant-coureurs du christianisme déjà prochain, et celle qui consiste à n’y vouloir uniquement saisir, pour en jouir, que les témoignages du génie mélancolique de Virgile ou de l’éloquence de Cicéron. Quantité de choses qui échappaient dans le premier cas, au long desquelles on passait, pour ainsi parler, sans les apercevoir, apparaissent alors, surprennent et retiennent l’attention. Imaginez que de nos jours on ne prétendît voir dans Rabelais ou dans Molière que les « précurseurs de la Révolution française », qu’ils sont bien dans une [p. 43h]certaine mesure ou en un certain sens ; et comptez, de leurs traits les plus caractéristiques, essayez de compter combien il y en aurait de perdus pour nous. C’est une manière de lire Tartuffe que d’y chercher ce que Molière a pensé de la religion, mais évidemment ce n’est pas la seule, ni surtout la plus littéraire. [Cf. Janssen, L’Allemagne et la Réforme ; trad. française, Paris, 1887, t. I et II ; et Pastor, Histoire des Papes, trad. Furcy-Raynaud. Paris, 1888, t. I.]

D’un autre côté, si le Moyen Âge avait assez bien connu la littérature latine, il avait presque totalement ignoré la grecque. Græcum est, non legitur ! Le grec était la langue des grandes hérésies, la langue de Nestorius, d’Arius, d’Eutychès. Et, à la vérité, le proverbe n’empêche pas que saint Thomas d’Aquin, pour ne nommer que lui, ne [p. 44h]soit plein d’Aristote. Mais Homère, Hérodote, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Pindare, Démosthène, et les Alexandrins, il ne semble pas que le Moyen Âge les ait connus. Et comment l’aurait-il pu, s’il n’existait seulement pas une chaire de grec dans l’Université de Paris ? En se portant aux sources grecques pour s’y abreuver, c’était donc le signal d’une véritable révolution que donnaient encore les humanistes. On l’oublie trop quand on essaie, pour amoindrir sans doute notre dette envers elle, de contester l’originalité de la Renaissance. Si le mouvement n’a pas éclaté plus tôt, l’une des raisons en est probablement que le latin n’y pouvait suffire. Il y fallait cette conséquence de la prise de Constantinople par le Turc : la dispersion de l’élément grec à travers l’Europe entière du quinzième siècle. Et quand on ne saurait dire [p. 45h]de quelle manière, en quel point précis l’influence a opéré, les effets n’en seraient pas moins certains, mais plus intérieurs et plus profonds seulement. [Cf. Émile Egger, L’Hellénisme en France, Paris, 1869 ; et Voigt, Die Wiederbelebung des classischen Alterthums, trad. italienne de Valbusa, Florence, 1890.]

Et il faut tenir compte encore de la qualité propre du génie italien. « La plante humaine, selon le mot célèbre de Stendhal, naît-elle plus forte en Italie qu’ailleurs ? » C’est une question, qu’il y aurait lieu de discuter, et, dans cette sorte de stupeur admirative que nos dilettantes éprouvent ou feignent d’éprouver en présence d’un César Borgia, — lequel peut-être, en sa qualité de fils de son père, était espagnol autant qu’italien, — on trouverait qu’il entre bien de l’ingénuité. Mais ce que l’on ne peut [p. 46h]nier, c’est que Dante, et Pétrarque, et Boccace n’aient mérité d’être appelés les « premiers des modernes » que pour avoir été marqués de quelque signe qui les distinguait de leurs contemporains, et que nous allons tout à l’heure essayer de préciser. Encore moins pouvons-nous méconnaître les conséquences des guerres de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier. Le premier contact avec l’Italie fut en vérité pour nos Français une espèce de révélation. « Au milieu de la barbarie féodale dont le xve siècle portait encore l’empreinte, l’Italie, — dit Michelet, — offrait le spectacle d’une vieille civilisation. Elle imposait aux étrangers, par l’autorité antique de la religion et toutes les pompes de l’opulence et des arts. » On ne saurait mieux dire ni plus juste. Joignez la séduction du climat et des mœurs. L’Italie de la Renaissance, [p. 47h]envahie, dévastée, foulée aux pieds par ces hommes du Nord, Allemands ou Français, s’empara subtilement de ses grossiers vainqueurs, comme autrefois la Grèce. Ils conçurent l’idée d’une autre vie, plus libre, plus ornée, plus « humaine » en un mot, que celle qu’ils menaient depuis cinq ou six siècles. Un sentiment obscur du pouvoir de la beauté s’insinua jusque dans l’esprit des « gendarmes » ou des lansquenets ; l’Europe entière s’italianisa comme sans le savoir ; et c’est alors enfin que, repassant les monts avec les armées de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, le souffle de la Renaissance parut avoir détruit, en moins de cinquante ans, le peu qui survivait encore de la tradition du Moyen Âge.

À cet égard, la Renaissance est bien l’œuvre du génie italien. Lorsque deux ou plusieurs éléments sont mis en [p. 48h]présence l’un de l’autre, il ne suffit pas (la science elle-même nous l’enseigne) qu’ils aient l’un pour l’autre des affinités électives, et il faut qu’une force nouvelle intervienne du dehors pour opérer ou achever le mystère de leur combinaison. C’est à peu près ainsi que le génie italien a consommé l’œuvre de la Renaissance : il a été l’étincelle. Et non seulement, si l’on omettait l’élément italien, on méconnaîtrait le vrai caractère du mouvement de la Renaissance, mais c’est la formation aussi du classicisme qu’on aurait peine à s’expliquer, et ce sont les raisons de sa longue domination.

Le premier trait de ce nouvel esprit, c’est le développement de l’Individualisme. On va vouloir maintenant être « soi-même » avant tout ; on va vouloir l’être « le plus possible » ; et, conséquemment, on va vouloir l’être « à tout [p. 49h]prix ». Tandis qu’auparavant, si l’on se trouvait, à l’expérience, différer sensiblement des hommes de sa race ou de sa classe, on en était presque humilié, comme d’une tare ou d’une difformité, c’est au contraire si l’on croit avoir découvert en soi quelque chose de distinctif et de singulier que l’on s’en formera désormais un motif d’orgueil. Est sane cuique naturaliter, ut in vultu et in gesta sic in voce et sermone quiddam suum ac proprium, quod colere et castigare quam mutare quum facilius, tum melius atque felicius sit. Ainsi déjà s’exprimait Pétrarque dans une lettre à Boccace ; et en effet on mettra désormais son point d’honneur à développer en soi ce quiddam suum ac proprium, c’est-à-dire à différer des autres, pour arriver à les surpasser. Rien de plus conforme à l’esprit antique, ni de plus opposé peut-être à celui du Moyen Âge, Non [p. 50h]seulement on voudra « surpasser » les autres, mais encore et de plus, on voudra qu’ils avouent leur infériorité. C’est ce que Dante appelle quelque part : lo grand disio d’eccellenza, l’âpre désir d’exceller, et Boccace l’ambition de se survivre à soi-même : perpetuandi nominis desiderium. On ne se contentera pas d’une supériorité « latente », en quelque sorte, et qui trouverait dans l’orgueilleuse mais silencieuse conscience d’elle-même sa principale satisfaction. Il faudra que cette supériorité soit publiquement reconnue, proclamée, couronnée ; et elle le sera, comme on sait, non pas métaphoriquement, mais de fait. Le poète, l’écrivain, l’artiste se trouvent par là comme voués à une fatale, perpétuelle, et violente émulation de gloire. De toutes les manières, par tous les moyens, ils vont s’efforcer de se tirer de pair, et par tous les moyens [p. 51h]aussi, de toutes les manières, ils vont s’efforcer de discréditer leurs rivaux de popularité. [Cf. J. Burckhardt, La Civilisation de la Renaissance en Italie, trad. Schmitt, Paris, 1885.]

Qui ne connaît les querelles fameuses des humanistes italiens, leurs débordements de vanité, les injures qu’ils échangent, et dont la grossièreté n’a généralement d’égale que l’insignifiance des objets qu’ils débattent ? Vadius et Trissotin seront des « gens du monde » en comparaison de Philelphe et de Pogge. C’est un effet naturel du développement de l’individualisme. Il y en aura d’autres, et de plus heureux, au premier rang desquels, dès à présent, il convient de signaler la renaissance ou la naissance de la critique. Qui donc l’a dit, quel moraliste ou quel prédicateur, La Bruyère ou Bourdaloue, qu’à l’origine de [p. 52h]toutes les grandes fortunes on trouvait communément « des choses qui font frémir » ? Tel est précisément le cas de la critique ; et nous essaierions en vain de nous dissimuler qu’elle n’a d’abord été qu’une forme de l’envie littéraire ! Mais, en attendant, et à la faveur de cette rivalité même, les physionomies des hommes commencent, même en France, à se dessiner dans leurs œuvres.

C’est ce qui a fait hésiter quelques historiens de la littérature sur la place qu’il convient d’assigner à Villon, par exemple, ou à Commynes. Sont-ils la fin ou le commencement de quelque chose, les derniers de nos écrivains du Moyen Âge, ou les premiers de nos modernes ? Ce qu’il y a du moins de certain, c’est qu’ils sont déjà quelqu’un. À plus forte raison, maître Clément Marot, dont on peut dire avec vérité que les poésies ne sont remplies [p. 53h]que de lui-même ; et aussi bien le titre de son premier recueil : L’Adolescence clémentine, nous le déclare-t-il assez ouvertement. Il s’y raconte ; il s’y expose ; il s’y donne à nous en spectacle. De même encore, dans l’Heptaméron, — qui est bien d’ailleurs l’une des lectures les moins divertissantes que l’on sache, — c’est son expérience personnelle de la vie, et des hommes, ce sont même quelquefois ses propres aventures que Marguerite met en anecdotes. Ai-je besoin d’apporter ici le nom de cet Étienne Dolet, que l’on appelle quelquefois « le martyr de la Renaissance », et qui ne le fut à vrai dire que de l’orgueilleuse violence de son caractère ou du débordement excessif de sa personnalité ? On y en joindrait aisément dix autres. Et comme c’était la première fois que l’écrivain apparaissait distinctement dans son œuvre, c’est pour cela que l’on a [p. 54h]parlé, que l’on parle encore, couramment, et emphatiquement, de la richesse, de l’abondance, de l’originalité de la littérature française du temps de la Renaissance. Mais le fait est qu’elle est assez pauvre d’œuvres, plus pauvre d’idées, non moins pauvre d’hommes ; et pendant de longues années son originalité ne consistera guère que dans la liberté, toute nouvelle alors, avec laquelle chacun va s’y montrer tel qu’il est.

Il est vrai que, de l’exercice de cette liberté même, et de ce fond d’individualisme, une autre idée se dégage, que l’on peut appeler l’idée maîtresse de la Renaissance, et une idée dont les étrangers eux-mêmes conviennent que François Rabelais a été la vivante incarnation : c’est l’idée de la bonté ou de la divinité de la Nature. On en voit sans peine la liaison avec la précédente. Nous ne pouvons [p. 55h]développer en nous que ce que la nature y a mis, et ce qu’elle y a mis, la nature en a eu ses raisons. Ce n’est donc pas nous, à vrai dire, c’est elle que nous suivons quand nous développons en nous notre originalité, de même qu’inversement, ou réciproquement, obéir à la nature c’est assurer le développement de notre personnalité ; et telle est bien la « philosophie » du roman de Rabelais, ou, si l’on se refusait à voir tant de profondeur et de mystère sous l’énormité de son éclat de rire, telle est au moins la signification de son Pantagruel. Il prêche la morale facile de l’abbaye de Thélème, et « en sa règle n’est que cette clause : Fais ce que voudras ». Seulement, cette morale, quand on l’examine, va plus loin qu’on ne croirait d’abord ; elle a plus de portée, sinon plus de profondeur ; et la règle des Thélémites se trouve être finalement la [p. 56h]contradiction ou la négation même de tout ce qu’enseignaient depuis plus de mille ans alors et les mœurs, et l’école, et l’Église.

Nous en avons la preuve dans le commentaire, ou plutôt dans la justification que Rabelais a donnée de son Laissez faire, et qui est « que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice ». Autant vaut dire que Nature est d’elle-même institutrice de vertu, et c’est à cet égard que Pantagruel peut être à bon droit appelé « la Bible » de la Renaissance. Le naturalisme y coule à pleins bords, si cette conviction le remplit que tous les maux de l’humanité ne viennent que de ne pas suivre d’assez près, et assez fidèlement, la nature. Rappelons-nous plutôt [p. 57h]la mémorable allégorie de Physis et d’Antiphysie. « Physis, c’est Nature, engendra en sa première portée Beauté et Harmonie — Antiphysie, laquelle est de tout temps adverse de Nature, incontinent eut envie sur cestuy tant brave et honorable enfantement, et au rebours enfanta Amodunt et Discordance… Et depuis elle engendra les Matagots, Gagots et Papelards… et autres Monstres difformes et contrefaits en dépit de Nature. » [Pantagruel, livre III, ch. 32.] Et de fait, c’est au nom de Physis que Rabelais attaque ce qui demeure encore debout des institutions du Moyen Âge. C’est au nom de Physis qu’il trace le programme de l’éducation encyclopédique de son Gargantua. C’est au nom de Physis qu’il demande la réformation ou la suppression de tout ce qui s’oppose à la liberté de son développement. Et, il ne le dit point, n’étant pas le [p. 58h]prophète ou l’apôtre que l’on se représente, s’il n’est pas non plus le bouffon ou le Silène ivre, et n’ayant en vérité qu’un trait de commun avec son Panurge, qui est de craindre naturellement les coups ! Mais il fait mieux que de le dire, s’il le suggère comme sans avoir l’air d’y penser, et qu’il mette à le prouver moins d’esprit de système que d’involontaire ardeur et d’enthousiasme presque inconscient. Rien de la nature ne lui répugne ; et il en aime toutes les manifestations, sans en excepter les plus grossières ou les plus humiliantes, qui ne semblent éveiller en lui que l’idée de leur cause. Ne sont-elles pas ce qu’elles doivent être ? et saurions-110us mieux faire que de nous y conformer ? Grec, disaient les stoïciens, dont la formule résumait le plus haut enseignement de la sagesse païenne. Rabelais le répète après eux ; il le [p. 59h]répète après les Italiens ; et je ne veux pas dire par là qu’il l’ait lui-même appris des Italiens ni des stoïciens. Je pourrais le dire, puisque l’allégorie de Physis et d’Antiphysie ne lui appartient pas, et qu’assurément, aussi bien que personne en son temps, il a connu ses anciens. Mais, ce qui me paraît bien plus significatif, il n’est, dans cette adoration des énergies de la nature, que l’interprète inspiré des idées communes de son temps ; et par là son Pantagruel a vraiment ce que l’on peut appeler, ce qu’il faut même qu’on appelle une portée « européenne ». Dans un monde encore chrétien, une culture païenne a fait de lui, comme des Italiens de la Renaissance, un pur païen ; et d’autres l’ont donc été avant lui, ou en même temps que lui, mais personne avec plus d’ampleur, de verve, — et de lyrisme même. [p. 60h]Il y a d’ailleurs autre chose, dans ce roman fameux, et, par exemple, sous l’humaniste et sous l’érudit, on n’a pas de peine à retrouver le Gaulois, Gaulois de race et de tempérament, le continuateur ou l’héritier de Villon, du Roman de la Rose, des conteurs de nos vieux fabliaux. Nul n’a jamais rompu ni d’un coup, ni tout seul, avec une tradition plusieurs fois séculaire ! Et il y a du moine, ou du cordelier, pour mieux dire, dans l’indélicatesse de sa plaisanterie, dans la grossièreté de son langage, dans la liberté de ses manières. Il y a peut-être aussi du médecin. Mais quelque diversité de traits que l’on rencontre en lui, qui lui font une physionomie si complexe, et dont la complexité même n’est que plus expressive de la confusion des idées de l’époque, un de ces traits domine, résume et se subordonne tous les autres, qui est celui que nous essayons [p. 61h]précisément de mettre en évidence. Rabelais est le premier chez nous — et le plus grand peut-être, — il est aussi le plus sincère de ceux qui ont cru que Nature était bonne ; que le grand ennemi de l’homme se nommait des noms d’usage, de coutume, de règle, d’autorité, de contrainte ; que par tous les moyens, raillerie, violence et injure, c’était donc cet ennemi qu’il fallait attaquer, combattre et détruire ; et qu’enfin le chef-d’œuvre de l’éducation était de libérer l’instinct.

Cependant, et tandis qu’il étalait ainsi publiquement, cyniquement, sa religion de la nature, un autre sentiment, qui lui manque, naissait et se développait chez quelques-uns de ses contemporains : c’est ce sentiment de l’Art, que nous avons vu faire cruellement défaut au Moyen Âge, et dont la réapparition dans le monde est si [p. 62h]caractéristique de l’esprit de la Renaissance. Qui ne connaît l’expression que Raphaël en a donnée dans une lettre célèbre à Baldassare Castiglione : Essendo carestia di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene nella mente ? Je me rappelle encore un mot de Cicéron : Nihil in simplici genere ex omni parte perfectum natura expolivit. Ils veulent dire tous les deux que, dans la nature, notre imagination ne trouve jamais de satisfaction entière ; que rien de naturel, en aucun genre, n’épuise l’idée que nous nous formons de sa perfection ; et qu’ainsi nous y pouvons toujours ajouter quelque chose de notre fonds. C’est cette doctrine, inspiratrice des grandes œuvres de l’antiquité, qu’après l’avoir tirée de la méditation des modèles, et s’être efforcés de la réaliser à leur tour, les Italiens de la Renaissance ont répandue dans le monde ; [p. 63h]et, comme on pourrait le montrer, ce n’est pas seulement la conception de l’art ou de la littérature, c’est la conception de la vie elle-même qui en a été modifiée. « Le langage des Italiens de la Renaissance, — a-t-on pu dire avec vérité, — leur idéal mondain, leur idéal moral, la conception qu’ils se forment de l’homme, tout est chez eux conditionné et déterminé par l’idéal qu’ils se sont formé de l’art. » [John Addington Symonds, Renaissance in Italy : The Fine Arts, ch. i.] Ou, en d’autres termes encore, ayant retrouvé la nature et libéré l’individu, la Renaissance a compris que l’on ne pouvait remettre absolument au hasard le développement ni de l’un ni de l’autre, et elle a subordonné l’imitation de la nature, puis le développement de l’individu, à la réalisation de la beauté. [p. 64h]Le premier de nos Français qui ait, un peu confusément, mais profondément, éprouvé ce sentiment nouveau, c’est un poète lyonnais, Maurice Scève, dans sa Délie, objet de plus haute vertu, poème symbolique, imité de Pétrarque, et dont la nuit obscure, si l’on ose ainsi parler, étincelle de beautés singulières. Mais ce sont les poètes de la Pléiade qui en ont vraiment connu le pouvoir, qui nous l’ont révélé, Pontus de Tyard, Joachim du Bellay, Ronsard, Baïf ; et là même est le principe de la révolution qu’ils ont opérée dans la langue, dans la littérature et dans la poésie. Ils ont voulu « faire de l’art », et cette ambition, qui a chez eux dominé toutes les autres, en rend compte et les explique.

S’ils ont en effet essayé de réformer ou de transformer la langue, ce n’est pas en grammairiens ou, comme nous [p. 65h]dirions de nos jours, en philologues, mais en artistes, pour la rendre capable de traduire leurs « sublimes et passionnées conceptions », selon l’expression de l’un d’eux, et surtout pour en dégager ce qu’elle contenait de beautés plus intérieures et jusqu’alors inaperçues. Car les mots sont quelque chose de plus que les signes des idées, et une langue n’est pas seulement une algèbre, ou un organisme : elle est aussi une œuvre d’art. Il y a des langues pauvres, et il y en a de riches ; il y en a de rudes, et il y en a d’harmonieuses ; il y en a d’obscures, et il y en a de claires. Pareillement, s’ils ont condamné les anciens genres — la ballade, le rondeau, le virelai, le chant royal et « autres telles épisseries », — c’est qu’il leur a paru que la forme en avait quelque chose de contraint, d’étriqué, de « gothique » ; et c’est alors que, guidé dans sa [p. 66h]tentative par le génie même du rythme, Ronsard, sur le modèle des combinaisons des anciens, en a tant inventé lui-même qu’on en trouve encore aujourd’hui d’inutilisées dans son œuvre. Et ce qu’ils ont enfin essayé de ravir à l’antiquité, ce n’est pas sa « science » ou sa « philosophie », c’est son « art » : entendez ici le secret d’éveiller en nous l’impression de volupté presque sensuelle que leur procurait à eux-mêmes la lecture de l’Énéide ou de l’Iliade, celle de Pindare ou celle d’Horace. Dans quelle mesure y ont-ils réussi ? C’est une autre question, que nous trancherons d’un mot en disant qu’ils ont pu se tromper sur le choix des modèles, ce qui est assurément fâcheux et grave quand on imite ; et ils portent la peine de n’avoir pas toujours senti la différence qui sépare Homère de Quintus de Smyrne ou Virgile de Claudien. [p. 67h]Ils ont manqué de critique ou d’esprit de discernement ; et, dans leur impatience de produire, ils n’ont pas toujours connu les conditions de l’imitation féconde. Mais leur exemple n’a pas été perdu. Dans une littérature qui ne connaissait ni l’art de composer ni celui d’écrire, dont les chefs-d’œuvre n’avaient guère été jusqu’alors que d’heureux accidents, ils ont fait entrer pour la première fois le sentiment du pouvoir de la forme, ou du style ; et ce n’est pas là tout le classicisme, mais c’en est bien l’un des éléments ou des « facteurs » essentiels.

Que si nous rassemblons maintenant tous ces traits, — sentiment de l’art, glorification ou divinisation des énergies de la nature, et développement de l’individualisme, — on a déjà vu qu’ils se tiennent étroitement entre eux. L’idée même d’une perfection qui dépasse, ou qui achève [p. 68h]la nature, ne saurait se tirer que de l’observation de la nature, et se réaliser dans l’œuvre d’art qu’avec et par des moyens qui sont eux-mêmes de la nature. On notera d’autre part que, tous ensemble, et un à un, ces mêmes traits s’opposent aux traits caractéristiques de l’esprit du Moyen Âge. Non seulement le Moyen Âge n’avait pas eu le sentiment de la forme ; mais il s’était constamment défié de la nature comme d’une maîtresse d’erreur ou d’une puissance ennemie de l’homme ; et l’esprit de sa politique n’avait tendu qu’à emprisonner l’individu dans les liens de sa corporation, de sa classe, ou de sa caste. Et puisque toute chose créée porte en soi, dans les conditions même de sa naissance, le germe de sa mort future, on n’oubliera pas enfin de remarquer que, de même que le sentiment de la forme pouvait rapidement conduire à [p. 69h]l’idée d’une beauté indépendante de son contenu, ainsi la glorification des énergies de la nature pouvait mener à la justification de l’immoralité même ; et le développement de l’individualisme à la destruction de la société.

II §

Chose assez surprenante ! ce ne fut pas l’Église qui s’en aperçut d’abord, ni même la Royauté. Les Papes, — quelques papes du moins, — goûtèrent vivement le noble plaisir de faire de la capitale de la chrétienté la capitale de la Renaissance ; et, chez nous, François Ier, le « Père des Lettres », ou ne comprit pas la nature de la révolution qui s’opérait, ou ne s’attacha qu’aux profits qu’il en [p. 70b]pouvait immédiatement tirer. Mais quand on commença de voir de quelle corruption générale des mœurs cet orgueilleux élan était suivi, quand on comprit que ce que la philosophie de la nature mettait en péril, c’était en un certain sens le fondement même de la société des hommes, il sembla que ce fût payer trop cher les miracles de l’art ; — et la Réforme éclata.

Rien ne saurait être plus erroné ni d’une philosophie plus superficielle, que de se représenter la Réforme comme analogue en son principe à la Renaissance ; elle en est précisément le contraire ; et le seul point qu’elles aient eu de commun c’est d’avoir, un court moment, travaillé l’une et l’autre à l’émancipation de l’individu. Elles ont donc, un moment, rencontré les mêmes ennemis en face d’elles, scolastiques et théologiens, et, un moment, [p. 71h]elles ont combattu le même combat. Disons encore, si l’on le veut, que, pour détruire un état de choses abhorré, l’une et l’autre, et l’une après l’autre, elles ont pris ou cherché leur point d’appui contre le présent dans le passé. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Et, déjà, combien la seconde est-elle trompeuse si, tandis que la Renaissance ne tendait qu’à déchristianiser le monde pour le rendre au paganisme, tout au contraire, ce que la Réforme a tenté, c’est justement de ramener le christianisme à la sévérité de son institution primitive ? Faut-il rappeler à ce propos les paroles si souvent citées de Luther ? « Nous autres Allemands… nous sommes comme une toile nue, mais les Italiens sont peints et bariolés de toutes sortes d’opinions fausses… Leurs jeûnes sont plus splendides que nos plus somptueux festins… Si nous dépensons un florin en habits, ils en mettent dix à un vêtement de soie… Ils célèbrent le Carnaval avec une inconvenance et une folie extrêmes. » [p. 72h][Cf. Michelet, Mémoires de Luther ; et Merle d’Aubigné, La Réformation au temps de Luther.] Comment pourrait-il mieux dire que ce qui l’a transporté d’indignation dans Rome, c’est le spectacle même de la Renaissance ? Bien loin d’avoir aucune prise sur lui, les splendeurs des arts, la magnificence des fêtes, le luxe des habillements l’ont justement enfoncé dans le schisme. Et en prêchant la Réformation, ce n’est pas seulement la Papauté qu’il a combattue comme telle, ni le catholicisme, c’est l’esprit même de la Renaissance qu’il a voulu détruire et dont il a failli triompher.

Je ne sais si la même intention n’est pas plus manifeste encore dans l’œuvre de Calvin. Nous le comptons, [p. 73h]avec raison, pour l’un de nos grands écrivains, et l’Institution chrétienne est un des beaux livres du xvie siècle. Mais assurément on n’en imagine point qui puisse différer davantage du Pantagruel de Rabelais, et on n’en saurait nommer qui soit moins « confit en mépris des choses fortuites », ni qui respire moins de confiance dans la bonté de la nature. Personne, moins que Calvin, n’a cru qu’il fût possible à l’homme de se tirer, sans l’aide et le secours d’en haut, de son « ordure » native, ou de s’empêcher d’y retomber perpétuellement. Personne, moins que lui, n’a cru qu’il nous fût permis de nous abandonner à la liberté de nos instincts, et de borner à la joie de les rassasier l’unique ambition de notre destinée. Personne, moins que lui, n’a cru que la liberté même nous eût été donnée pour en user, et, au contraire, il en a vu le [p. 74h]véritable emploi dans son abdication. Voilà pour le fond. Mais quant à la forme, aucun livre n’est beau, dans sa sévérité monumentale, d’une beauté moins « esthétique », pour ainsi dire, ou plus logique que le sien. Dans aucun livre l’art n’a consisté plus manifestement à savoir s’en passer, et à se priver de tous les moyens, même les plus légitimes, d’intéresser la sensibilité du lecteur à la vérité de la doctrine que l’on enseigne. Dans aucun livre enfin une pensée d’ailleurs plus ferme n’a revêtu, comme dit Bossuet, un style plus « triste » pour s’exprimer ; — et je pense qu’il veut dire un style plus capable de décourager le lecteur. C’est également ce que pensa Ronsard, heurté, choqué, blessé dans tous ses instincts d’art par ce sombre puritanisme ; et je me trompais tout à l’heure en disant que l’Institution chrétienne ne diffère d’aucun livre plus [p. 75h]que du roman de Rabelais : elle diffère pour le moins autant des Sonnets à Cassandre, de l’Ode à l’Hospital et de l’Hymne de l’Or.

Mais c’est aussi pourquoi nous ne nous étonnerons pas de la résistance que la Réforme a rencontrée d’abord en France. La France ne s’était pas émancipée de la domination de la scolastique pour retomber aussitôt sous la tyrannie du puritanisme protestant. Elle n’avait pas goûté aux séductions de l’indépendance et de l’art pour s’en laisser désormais sevrer. Elle n’avait pas rejeté ce qu’elle trouvait de trop « germanique » dans sa constitution, sous les espèces du système féodal, pour y réintégrer, sous les espèces du protestantisme, quelque chose d’aussi « germanique » pour le moins. Car c’est encore un point par où l’esprit de la Réforme s’oppose à celui de la [p. 76h]Renaissance ; et peut-être même en est-ce le plus important. Quand on essaie d’atteindre le principe même de leur opposition, il semble qu’on le trouve dans une de ces oppositions de races qui sont de toutes les plus irréductibles. Les contemporains s’y sont trompés d’abord. Mais ils ont promptement reconnu leur erreur. Ils ont compris qu’il fallait choisir, devenir Allemands ou rester Latins, suivre dans ses voies l’humanisme ou donner le pas sur toutes les autres aux préoccupations morales ; et de ce conflit est résultée la différenciation des littératures du Nord et des littératures du Midi. [Cf. Mme de Staël, De l’Allemagne, et H. Taine, Littérature anglaise.] Elle coïncide exactement, on le voit, avec la division de l’Europe du Moyen Âge en deux grandes « nations » désormais séparées et qui ne se rapprocheront plus, qui ne se rejoindront plus [p. 77h]de longtemps maintenant. Le passage est accompli de l’homogène à l’hétérogène. Et le travail de différenciation ne va plus s’interrompre. C’est ici que finit, avec l’histoire du Moyen Âge, l’histoire de la littérature européenne, et que s’ouvre, avec l’histoire des nationalités, celle des littératures modernes.

III §

Un des premiers effets de la transformation qui commence est ce que l’on a heureusement nommé la Latinisation de la culture. [Cf. Burckhardt, Civilisation au temps de la Renaissance.] Peu à peu, sans presque s’en douter ni s’en apercevoir, tout en continuant d’affecter [p. 78h]une grande admiration pour les modèles grecs, c’est à l’école des Latins que nos poètes eux-mêmes se rangent ; c’est Horace qu’ils imitent plus volontiers que Pindare ; et il n’est pas jusqu’à Ronsard, dans sa Franciade, mais surtout dans sa théorie de l’épopée, qui, s’il invoque le grand nom d’Homère, ne s’inspire constamment de Virgile. Un érudit considérable, Jules-César Scaliger, fait un pas de plus dans sa Poétique, où il proclame ouvertement la supériorité des Latins sur les Grecs. Se rend-il compte peut-être que les Grecs, ainsi que le dira plus tard un philosophe [Hegel, Esthétique, trad. Bénard, t. I], n’ont connu que les Grecs et les barbares, tandis que les Latins ont vraiment connu l’homme ? Toujours est-il qu’à partir de 1560 ou environ, et en dépit de quelques efforts, — tels [p. 79h]que ceux d’Henri Estienne, dans sa Conformité du langage françois avec le grec, — on voit la langue d’Homère et de Platon se retirer pour ainsi dire de la circulation de l’usage et se réfugier dans l’ombre des collèges. Elle redevient matière d’érudition. Ce n’est plus à Sophocle ou à Aristophane que les premiers auteurs de nos tragédies ou de nos comédies « classiques » demanderont des leçons de leur art, c’est à Plaute et c’est à Sénèque. La seule « antiquité » qu’on imite est ou sera bientôt l’antiquité latine ; et ainsi, comme un ferment qui n’était destiné qu’à favoriser une combinaison dont il ne devait point faire partie, le grec, après avoir servi à déterminer l’idéal classique, s’en élimine.

C’est qu’aussi bien, si le grec a de rares qualités, le latin en a d’autres, et de plus convenables peut-être à la [p. 80h]nature du génie français. « Rien, a-t-on dit, n’égale la dignité de la langue latine… Elle fut parlée par le peuple-roi, qui lui imprima ce caractère de grandeur unique dans l’histoire du langage humain C’est la langue de la civilisation. Mêlée à celle de nos pères les barbares, elle sut raffiner, assouplir et pour ainsi dire spiritualiser ces idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons… Qu’on jette les yeux sur une mappemonde, qu’on trace la ligne où cette langue universelle se tut : là sont les bornes de la civilisation et de la fraternité européennes… Le signe européen, c’est la langue latine. » [Joseph de Maistre, Du Pape.] C’est ce que les Français de la Renaissance ont compris, et peut-être n’eussent-ils pas su les dire, mais ce sont bien là les raisons pour lesquelles, après la courte et poétique ivresse dont le grec les avait [p. 81h]un temps transportés, ils retournent en foule à la tradition latine.

Ils éprouvent en même temps le besoin d’égaler à la perfection de la forme, qu’ils croient avoir atteinte [Cf. Estienne Pasquier, Recherches de la France, livre VII, chap. 8, 9 et 10], la solidité, la gravité, la dignité du fond. J’en vois un curieux témoignage dans la coquetterie pédantesque et naïve avec laquelle, toutes les fois qu’ils expriment une idée générale, ils ouvrent les guillemets « » pour attirer l’attention du lecteur. Il en résulte qu’au lieu que les Italiens s’égarent déjà, pour achever bientôt de s’y perdre, dans les subtilités de l’alexandrinisme, et, — selon l’expression de l’un des meilleurs historiens de leur littérature [Cf. Francesco de Sanctis, Storia della Lett. ilaliana, t. II, ch. ii], — deviennent comme [p. 82h]« indifférents au contenu », dont la forme seule est encore capable d’intéresser leurs sens, c’est précisément « au contenu » ou au fond des choses que nos écrivains s’attachent ; et ce qu’ils essaient d’en exprimer, c’est ce qu’ils voient ou ce qu’ils croient voir en elles de plus permanent et de plus universel. C’est un second trait de l’idéal classique qui commence à se dessiner : le goût des idées générales ; ou, comme on va bientôt le dire, le goût de la réduction à l’Universel.

Là est l’explication du prodigieux succès d’Amyot et de ses traductions. Son Plutarque n’est qu’un rhéteur ; mais ce rhéteur a composé les plus intéressantes « biographies » que l’on connaisse peut-être ; et, de la manière qu’Amyot les a traduites, on ne saurait imaginer de « leçons de choses » plus instructives. [p. 83h]« Si nous sentons un plaisir singulier à écouter ceux qui retournent de quelque lointain voyage, racontant les choses qu’ils ont vues en pays étranges, les mœurs des hommes, la nature des lieux et si nous sommes quelquefois si ravis d’aise et de joie que nous ne sentons point le cours des heures en oyant deviser un sage, disert et éloquent vieillard, quand il va récitant les aventures qu’il a eues en ses verts et jeunes ans combien plus devons-nous sentir d’aise et de ravissement de voir en une belle, riche et véritable peinture, les cas humains représentés au vif. » Ainsi s’exprime-t-il dans la préface de ses Vies parallèles ; et on ne saurait mieux indiquer ce que ses Vies contiennent d’enseignements, ou, comme nous dirions aujourd’hui, de « documents » sur l’homme.

À la vérité, l’influence n’en a pas été louable à tous [p. 84h]égards ; et, si c’est bien Amyot dont le Plutarque nous a comme imbus de ce vague idéal d’héroïsme à la grecque ou à la romaine qui deviendra celui de notre tragédie classique ; et, deux cent cinquante ans durant, si ce sont bien ses Agésilas et ses Timoléon, ses Coriolan et ses Marius qui défraieront la scène française, ou plutôt qui l’encombreront, sans réussir toujours à la remplir ; — il est permis de le regretter. Que serait-ce après cela, si, depuis Poussin jusqu’à David, nous énumérions ici tout ce que nos peintres lui ont fait d’emprunts ? Et voudrait-on encore que nous lui fussions reconnaissants de l’idéal de fausse vertu, sentimentale et déclamatoire, dont ses Lycurgue et ses Philopœmen, ses Caton et ses Brutus ont offert des modèles à nos publicistes ou aux membres de nos assemblées révolutionnaires ? [Cf.  [p. 85h]J.-J. Rousseau dans ses Confessions ; et Mme Roland dans ses Mémoires et dans sa Correspondance.] Mais, d’un autre côté, toute cette antiquité qui flottait avant lui dans une espèce de brouillard mythologique ou légendaire, c’est vraiment dans ses Vies parallèles que les grandes figures en ont pris comme un air de réalité et de vie. Ressemblants ou non, — ce n’est pas là le point, — ses personnages ont de la consistance, ne sont plus de vains fantômes ; et il semble qu’on les touche du doigt. Oui ! son expression mérite qu’on la retienne : ce sont bien là des cas humains représentés au vif dont la description a enrichi notre connaissance de l’humanité. Entraînés au fil du récit, c’est à peine entre eux, mais plutôt avec nous-mêmes, sans nous apercevoir de la comparaison, que nous confrontons son Lysandre et son Sylla. Un [p. 86h]rapprochement inconscient s’opère, dont l’effet, s’il est d’une part d’abolir en nous le sens historique, — je veux dire le sens de la diversité des époques, — est d’autre part de nous enseigner l’identité foncière de la nature humaine. C’est ce que personne, avant Amyot, ne nous avait montré ; et si l’on s’étonnait là-dessus qu’un simple traducteur doive occuper une place aussi considérable dans l’histoire de la littérature de son temps, il suffirait de rappeler que ses « belles, riches et véritables peintures » ont éveillé la vocation de Michel de Montaigne.

Car, d’où vient l’intérêt que nous prenons à tous ces personnages, et quelle en est au vrai la nature ? Montaigne va nous le dire : c’est « que tout homme porte en soi la forme de l’humaine condition ».

[p. 87h]
Humani generis mores tibi nosse volenti,
Sufficit una domus…

Le vers est de Juvénal, et sans doute Montaigne est encore assez nourri de latin, son livre est encore assez d’un « humaniste », ou même un peu d’un pédant, pour qu’on le soupçonne d’avoir emprunté l’aphorisme au satirique latin. Ce grand liseur est un grand pillard, et il n’a pas toujours indiqué tous ses larcins, en vérité comme s’il eut craint que son livre n’y fondit tout entier. Précaution bien inutile, mais crainte encore presque plus vaine ! Quand les Essais ne seraient qu’un recueil, et, si je l’ose dire, une enfilade, un chapelet de citations, ils n’en seraient pas moins tout ce qu’ils sont dans l’histoire de notre littérature : le premier livre où un homme ait [p. 88h]formé le projet de se peindre, et, se considérant lui-même comme un exemplaire de l’humanité moyenne, le projet d’enrichir des découvertes qu’il faisait en lui l’histoire naturelle de l’humanité. « Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi, je n’ai affaire qu’à moi, je me considère, je me contrôle, je me goûte, … Les autres vont toujours ailleurs…

Nemo in se tentat descendere ;

moi, je me roule en moi-même. » Et par la comparaison que je fais des autres et de moi, pourrait-il ajouter, je ne me connais pas seulement moi-même, je connais aussi les autres, je me fais quelque image de cette générale et commune humanité dont je suis avec eux ou dont ils sont comme moi.

[p. 89h]Avertis de son dessein, représentons-nous maintenant l’auteur des Essais, conversant dans sa librairie, c’est-à-dire dans sa bibliothèque, avec ses auteurs favoris. Il vient de lire ses Tusculanes, et une phrase ou un mot de Cicéron l’ont frappé ; il se souvient à ce propos d’avoir lu quelque chose de semblable dans les Lettres à Lucilius, de Sénèque ; il s’y reporte ; et le voilà contrôlant Cicéron par Sénèque, et tous les deux par sa propre expérience qui tantôt confirme la leur et qui tantôt la contredit. Ou bien, et inversement, ayant d’abord observé sur lui-même les effets de la douleur ou de la passion, voici qu’en feuilletant son Plutarque ou son Tacite, il s’y reconnaît ; et ce qu’il vient d’apercevoir et de noter en lui, il s’étonne et il est heureux de voir que Cicéron, par exemple, ou Agricola l’ont éprouvé comme lui. C’est ainsi que son [p. 90h]livre, d’édition en édition, s’augmente, s’enrichit, se diversifie des trouvailles de son expérience ou des « rencontres » de ses lectures ; ainsi, que ses pilleries nous le peignent lui-même au naturel ; ainsi enfin qu’à mesure que dans ses lectures il apporte plus de critique, et que son expérience devient plus étendue, à mesure aussi s’aperçoit-il, et nous nous apercevons avec lui, que son Moi est toujours le sien, — mais c’est le mien aussi et le vôtre.

C’est pourquoi, tandis que « les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère », lui, le premier, se communique par son être universel, « comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, poète ou jurisconsulte ». Qui l’en empêcherait ? « N’attache-t-on pas aussi bien toute la philosophie à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe ? » [p. 91h]Est-il besoin d’être Aristide pour avoir connu l’ingratitude des hommes ? Alexandre ou César pour avoir éprouvé l’inconstance de la fortune ? Et là-dessus d’ajouter : « Si le monde se plaint que je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi. » Nous nous ignorons nous-mêmes ; et nous cachons notre ignorance ou nous la déguisons sous les moqueries que nous faisons de ceux qui étudient en eux l’histoire même de l’humanité !

Insisterai-je davantage, et ne voit-on pas la conséquence ? Au lieu de se traîner, comme ils avaient fait jusqu’alors, sur les traces des anciens, et de « pindariser » ou de « pétrarquiser », nos écrivains savent désormais qu’ils peuvent trouver en eux de quoi [p. 92h]remplir et comme nourrir ces formes dont ils n’avaient guère imité jusque-là que les contours. Ils descendront en eux. Que si peut-être ils n’y découvrent pas les mêmes raisons de se complaire en soi que cet épicurien, ils en rapporteront toujours quelque chose. C’est le trésor commun de l’humanité qui s’en augmentera. Et comme l’homme enfin, en tout temps, à tout âge, en tous lieux, est ce qu’il y a de plus intéressant, de plus instructif et de plus utile à connaître pour l’homme, l’œuvre littéraire nous apparaît désormais fondée sur l’Observation psychologique et morale.

À une condition cependant, qui est qu’une règle plus haute que celle de la nature devienne la guide et comme la loi de cette observation de nous-mêmes. Nous [p. 93h]étudierons en nous la nature, mais ce sera pour la discipliner. Catholiques ou protestants, c’est un point dont on ne tardera pas à tomber d’accord, et là est le bénéfice net, si l’on ose ainsi parler, du mouvement de la Réforme et des guerres de religion. On a eu peur, nous l’avons dit, de la sombre et désespérante morale de Calvin. Mais, de son enseignement, on n’en a pas moins retenu l’utilité, la nécessité, l’urgence même de réagir contre la licence croissante des mœurs. Lisez à cet égard les Discours politiques et militaires de La Noue ; la Sagesse de Charron et ses Trois Vérités ; ou encore la Philosophie stoïque de Du Vair. Par des chemins différents, tous ces écrits, d’origine et de caractères si divers, tendent ensemble à deux ou trois fins : dont la première [p. 94h]est de rendre à la morale éternelle quelque chose au moins de son ancien empire ; la deuxième, de soustraire l’esprit français à des influences étrangères que l’on regarde alors bien moins comme des entraves à sa liberté que comme les causes de sa corruption ; et la troisième enfin, d’imposer à l’individu, dans l’intérêt commun de la société, les qualités ou les vertus dont il ne se soucierait pas pour lui-même.

De ces trois intentions, la première se marque surtout dans les Discours du brave La Noue, si l’on ne saurait être en effet plus soucieux que cet homme de guerre de l’intégrité des mœurs, de l’éducation de la jeunesse, et de l’avenir de son pays. Guillaume du Vair ne l’est pas moins dans sa Philosophie des stoïques, dont le titre seul [p. 95h]indique assez l’esprit. Il s’y agit déjà, — comme le fera plus tard Pascal, — d’opposer Épictète à Montaigne, les leçons de l’effort volontaire à l’insouciance épicurienne, la philosophie de la raison à celle de la nature ! Il faut vivre selon la nature ; mais notre « nature » est déterminée par notre fin ; et « la fin de l’homme, de toutes nos pensées et de tous nos mouvements, c’est le bien » ; et « notre bien » ne consiste qu’en « l’usage de la droite raison, qui est à dire en la vertu ». Nous voilà loin de Rabelais ou de Montaigne même ! Que si du Vair ne fait là que paraphraser Épictète, c’est d’ailleurs un symptôme qui a son importance à lui seul que ce choix d’Épictète pour guide. L’expérience a fait comprendre la nécessité d’une direction morale. Les crimes de Catherine, les [p. 96h]débauches d’Henri III, la corruption de la cour ont comblé la mesure. On n’en veut plus ! Et, en attendant que ce mouvement se termine par un retour à la religion, on essaie de fonder en raison, de séculariser ou de laïciser les enseignements que la religion donnait naguère au nom de sa seule autorité.

Pour y parvenir, on essaie en même temps de se dégager de la pression ou de l’obsession des influences étrangères. Elles sont deux : l’italienne d’abord, qui, sous le long règne de la mère de trois rois, s’est étendue de la littérature à la langue, et de la langue aux mœurs ; et en second lieu l’espagnole, dont le progrès dans l’Europe entière a suivi les progrès de la politique ou des armes de Charles-Quint et de Philippe II. Tandis que les femmes [p. 97h]s’éprenaient du romanesque des Amadis, la langue usuelle se chargeait et se bigarrait d’italianismes. Termes de guerre et termes de cour, termes d’art et termes de débauche, Henri Estienne a dressé la liste de ceux qui sont entrés dans notre vocabulaire, et qui tous ou presque tous y sont demeurés depuis lors. La Noue, avec son Discours sur les Amadis, n’a pas prévalu davantage contre la mode des romans et l’imitation des mœurs espagnoles. Il put sembler un moment que les auteurs de la Satire Ménippée fussent plus heureux, mais n’a-t-on pas un peu exagéré l’importance politique de ce pamphlet célèbre ? En tout cas, et quand il aurait valu des armées, l’importance littéraire n’en est pas pour cela beaucoup plus considérable. Mais encore ici, comme plus [p. 98h]haut, le symptôme est significatif. Contre l’enthousiasme de la Pléiade et l’engouement des gens de cour pour les choses d’Italie ou d’Espagne, une tradition de résistance est créée. Un but aussi est indiqué, que l’on ne touchera pas tout de suite, mais que l’on ne perdra plus de vue. La « nationalisation » de la littérature, si les circonstances ne lui permettent pas de se réaliser encore, est devenue l’objet que les écrivains, la société, la royauté même vont se proposer ; et, en un mot, si l’idéal classique n’a encore qu’une conscience un peu vague de lui-même, il est cependant déjà formé. C’est ainsi que l’enfance du talent ou du génie s’agite confusément, se disperse en apparence ou même se dissipe, mais une force intérieure ne le dirige pas moins, de traverse en traverse, à son [p. 99h]but ; et son originalité s’enrichit de la contrariété même de ses expériences.

On lit encore dans un traité de Guillaume du Vair : « De tous les biens que la société civile nous apporte, il n’y en a point que nous devrions plus estimer et chérir que l’amitié des honnêtes gens ; car c’est la base et le pivot de notre félicité. C’est elle qui gouverne toute notre vie, qui adoucit tout ce qui y est d’amer, qui assaisonne tout ce qui y est de doux. Elle nous donne dans la prospérité a qui bien faire, avec qui nous réjouir de notre heur, en l’affliction qui nous secoure et console, en la jeunesse qui nous montre et enseigne, en la vieillesse qui nous aide et raisonne, en l’âge d’homme qui nous assiste et seconde. » Et d’abord on est tenté de ne voir là qu’un [p. 100h]lieu commun de morale. Mais quand on en pèse tous les termes « comme aux balances des orfèvres » ; et, d’autre part, quand on les confronte avec les événements de l’histoire du temps ; lorsque l’on sait enfin qu’ils sont contemporains de cette politique d’apaisement dont le souvenir demeure inséparable des belles années du règne d’Henri IV, il semble qu’ils revêtent une signification nouvelle. Parmi les maux de la guerre civile, compliqués de ceux de la guerre étrangère, on a compris ce que nous appellerions aujourd’hui la grandeur de l’institution sociale, et que le pire des malheurs était d’en voir les liens se briser ou seulement se détendre. On ne croit plus que l’objet de chacun soit le libre développement des puissances que la nature peut avoir mises en lui ; et on ne croit pas [p. 101h]davantage, avec l’auteur des Essais, que, comme des noix dans un sac, ainsi les hommes finissent toujours par « s’appiler » et se tasser dans une espèce d’inertie coutumière qui ressemble à de l’ordre. Mais tout de même que la santé du corps, que l’on croit être un don de la nature, n’est à vrai dire que le résultat d’une hygiène, et, par conséquent, d’un « travail » approprié, il ne suffit pas non plus d’abandonner le corps social à lui-même pour qu’il trouve son point d’équilibre, et il faut que chacun de nous travaille de sa personne à le rétablir constamment.

C’est ce que veut dire le bon Du Vair, et avec lui, comme lui, c’est ce que sentent ou ce que pensent le théologal de Condom, Pierre Charron, dans son [p. 102h]Traité de la sagesse, Honoré d’Urfé, le gentilhomme forézien, le mari malheureux de la belle Diane de Châteaumorand, dans cette Astrée qui va devenir le code de la société polie ; François de Sales encore dans son Introduction à la vie dévote. Nous ne sommes pas faits pour nous, mais pour les autres hommes, et même, ce que nous pouvons être, nous ne le devenons que par l’usage des autres hommes. Dans l’intérêt de la société des hommes, et par conséquent, dans son intérêt même, personnel et particulier, que chacun de nous abdique donc un peu de cet égoïsme qui lui est d’ailleurs si naturel ! Pour quelques sacrifices qu’il nous en coûtera, nous en serons plus que payés par les plaisirs d’une douceur toute nouvelle de vivre. Puisque nous avons tous un continuel besoin les [p. 103h]uns des autres, établissons entre nous les bases d’une « honnête amitié » qui, d’un secours ou d’une aide, nous deviendra tôt ou tard une jouissance. Organisons la vie sociale. Faisons qu’elle consiste non seulement dans un échange habituel de services, mais aussi de sentiments ou d’idées. Multiplions les occasions de nous réunir, ce sera multiplier les moyens de nous entendre ; et de chacun de nous se dégagera, pour ainsi dire, un modèle d’honnête homme, qui n’aura pas « d’enseigne » ou de « spécialité », comme nous dirions de nos jours. Nous tenons là l’idée dernière du classicisme, et l’histoire de la littérature française pendant cent cinquante ou deux cents ans ne va plus être que l’histoire des transformations ou des progrès de cette idée maîtresse. [p. 104h]Ainsi, dans les dernières années du règne d’Henri IV, si nous voulons mesurer, en quelques mots, le chemin accompli, nous voyons une littérature originale et nationale tendre à se dégager de l’imitation des littératures étrangères. À en juger par les plus caractéristiques des symptômes que nous avons signalés, cette littérature sera surtout « sociale » ; et on veut dire par là qu’elle se proposera d’entretenir, de développer, de perfectionner l’institution sociale. Étant sociale, elle sera générale, ce qui signifie qu’elle ne sera pas, ou rarement, l’expression de la personnalité de l’écrivain, mais plutôt celle des rapports de l’individu avec les exigences d’une humanité idéale, analogue ou identique à elle-même en tout temps, en tous lieux, éternellement subsistante, pour ainsi parler, [p. 105h]et à ce titre, définie par des caractères immuables. Sociale dans son objet, générale dans ses moyens d’expression, cette littérature sera encore morale, dans la mesure précise où il ne saurait exister de société sans morale. Entendez par cette restriction qu’elle s’attachera moins à traduire dans ses œuvres ce que toute morale a d’absolu dans son principe que ce qu’elle a toujours de relatif dans ses applications. Cette morale ne sera donc ni la morale chrétienne du détachement et du sacrifice, ni même la morale stoïcienne de l’effort : ce sera une morale « mondaine ». Et enfin cette littérature ne pourra manquer d’attacher une grande importance aux agréments de la forme, en premier lieu parce qu’il faudra qu’elle plaise pour persuader ; en second lieu, parce que la forme [p. 106h]seule est capable de sauver les généralités du « lieu commun », qui en est l’écueil ; et en troisième lieu, parce qu’elle a déjà refait sa « Poétique » et sa « Rhétorique » sur le modèle du latin. Voyons-la maintenant à l’œuvre et suivons-en le développement.

[Notes.]
Les auteurs et les œuvres §

Première Époque.
De Villon à Ronsard (1490-1550) §
I. — Clément Marot [Cahors, 1495 ; † 1544, Turin] §

[p. 40b]1º Les Sources. — L’Adolescence, et La Suite de l’Adolescence clémentine7 ; — Bayle : Dictionnaire historique et critique, art. Marot. — Lenglet du Fresnoy, dans son édition des Œuvres de Marot, t. I et VI ; — Goujet : Bibliothèque française, t. XI ; — Ch. d’Héricault : Œuvres choisies de Marot, introduction, Paris, 1867 ; [p. 41b]— O. Douen : Clément Marot et le Psautier huguenot, Paris, 1878 ; — G. Guiffrey : Œuvres de Marot, t. I et II, les seuls parus, Paris, s. d.

2º L’Homme et le Poète. — Quercynois ou Normand ? — L’élève de son père, Jehan Marot, et des grands « rhétoricqueurs » ; — sa jeunesse et ses amours ; — son édition du Rommant de la Rose, 1527. — Le valet de chambre de François Ier. — Les prisons de Marot. — La publication de L’Adolescence clémentine, 1532 ; et l’édition des Œuvres de Villon, 1533. — Marot et le protestantisme. — Le séjour de Ferrare. — Retour à Paris. — La traduction des Psaumes, 1541. — Marot à Genève ; — ses démêlés avec Calvin ; — il quitte Genève pour Turin, où il meurt en 1544.

Réputation de Marot ; — et qualités qui la justifient : esprit, clarté, malice. — Que ces qualités sont à peine d’un poète, mais plutôt d’un prosateur qui aurait mis des rimes à sa prose. — Marot n’a eu du poète ni l’intensité du sentiment, ni le pittoresque de la vision, ni l’éclat du style. — Comparaison à cet égard de Marot et de Villon ; — Banalité des idées de Marot ; — et qu’il ne faut point faire peu de cas de Marot ; — mais qu’il est pourtant nécessaire de le réduire à sa juste valeur, si l’on veut bien entendre la réforme et l’œuvre de Ronsard.

3º Les Œuvres. — Les œuvres de Marot se composent : 1º de [p. 42b]Traductions et d’Allégories, comme sa traduction des Métamorphoses, liv. I et II, et comme son Temple de Cupido, ou encore son Enfer ; — 2º de Chants royaux, Ballades et Rondeaux ; — 3º d’Élégies, d’Épîtres, d’Épigrammes ; — 4º de pièces de circonstance, qui figurent dans les recueils sous les titres d’Étrennes, Épitaphes, Blasons, Cimetières et Complaintes ; — 5º de sa traduction de Cinquante Psaumes de David.

Les meilleures éditions sont l’édition de Niort, 1596, chez Thomas Portau ; — l’édition Lenglet du Fresnoy, La Haye, 1731, Gosse et Néaulme ; — et, parmi les éditions modernes, celle de Lyon, chez Scheuring, 1869 ; — et celle de Guiffrey, qui est demeurée malheureusement inachevée.

II. — Marguerite de Valois [Angoulême, 1492 ; † 1549, château d’Odos] §

1º Les Sources. — Brantôme : Les Dames Illustres, Discours VI, article 6 ; — Bayle : Dictionnaire historique, article Marguerite ; — Génin : « Notice sur Marguerite », en tête de son édition des Lettres, Paris, 1841 ; — Leroux de Lincy : « Notice », en tête de son édition de l’Heptaméron, Paris, 1853 ; — La Ferrière : Le Livre de dépenses de la reine de Navarre, Paris, 1862 ; —  [p. 43b]Marguerite de Valois, par l’auteur de Robert Emmet [Ctesse d’Haussonville], Paris, 1870.

2º La Femme et l’Écrivain. — Les mésaventures d’une réputation royale ; — et comment Marguerite a été victime de l’excès ou de l’indiscrétion de son affection pour son frère, François Ier ; — du goût des biographes pour les anecdotes scandaleuses ; — et de son homonymie avec une autre Marguerite, qui est celle dont Le Pré-aux-Clercs, Les Huguenots et La Reine Margot ont popularisé la mémoire. — Mais les témoignages des contemporains, — et l’examen de ses œuvres elles-mêmes, y compris l’Heptaméron, — donnent d’elle une idée précisément contraire.

Composition de l’Heptaméron ; — témoignage de Brantôme ; — comparaison de l’Heptaméron avec le Décaméron de Boccace, et les Propos et Joyeux Devis de Bonaventure des Périers. — Que la grossièreté de certaines histoires n’y prouve que la grossièreté des mœurs et du langage du temps ; — mais que l’objet de Marguerite a été de réagir contre cette grossièreté ; — et que la preuve s’en trouve dans les Dialogues qui séparent les « journées ». — Les allusions historiques dans l’Heptaméron. — Qu’il est le livre d’une honnête femme, et même un peu prêcheuse ; — témoignage de Du Verdier, dans sa Bibliothèque, t. IV, édit. de 1772.

L’examen des Poésies et des Lettres confirme cette [p. 44b]interprétation ; — si les Poésies de Marguerite sont généralement des poésies pieuses ; — « Elle aimait fort à composer des chansons spirituelles, dit Brantôme, car elle avait le cœur fort adonné à Dieu » ; — et ses Lettres, quand elles ne sont pas des lettres d’affaires ou des lettres politiques, sont des lettres « mystiques ». — De l’attitude de Marguerite à l’égard du protestantisme. — L’affaire du Miroir de l’âme pécheresse. — Les dernières années de Marguerite, et sa mort.

3º Les Œuvres. — Les Marguerites de la Marguerite des Princesses, 1547 ; — L’Heptaméron des nouvelles de la Reine de Navarre, 1re édition, 1558, et 2e édition, 1559 ; — Lettres de Marguerite d’Angoulême, publiées par Génin, Paris, 1841, pour la Société de l’histoire de France ; — Dernières poésies de la Reine de Navarre, publiées par Abel Lefranc, Paris, 1896.

La meilleure édition de l’Heptaméron est celle de Leroux de Lincy.

III. — François Rabelais [Chinon, 1483, ou 90, ou 95 ; † 1552 ou 53, Paris] §

1º Les Sources. — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XXXII ; — Chauffepié, dans son Dictionnaire, article Rabelais, très copieux et très important ; — J. Ch. Brunet : [p. 45b]Recherches sur les éditions originales de Rabelais, Paris, 1834 ; et nouvelle édition, très augmentée, Paris, 1852 ; — A. Mayrargues : Rabelais, Paris, 1868 ; — Eugène Noël : Rabelais et son œuvre, Paris, 1870 ; — Émile Gebhart : Rabelais et la Renaissance, Paris, 1877, et 2e édition, Paris, 1893 ; — Jean Fleury : Rabelais, Paris, 1877 ; — Paul Stapfer : Rabelais, sa personne, son génie et son œuvre, Paris. 1889 ; — René Millet : Rabelais, Paris, 1892, dans la collection des Grands Écrivains français ; — et enfin les « Notices » ou « Notes » des éditions Le Duchat, Le Motteux, Desoer, Burgaud des Marets, Moland, et Marty-Laveaux.

2º La Légende de Rabelais. — Comment elle s’est formée : — les attaques des contemporains ; — l’épitaphe de Rabelais par Ronsard :

Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la panse
Du bon Rabelais qui boivait
Toujours, cependant qu’il vivait ; …

— les démêlés de Rabelais avec les moines ; — avec la Sorbonne ; — avec Calvin ; — les déclarations des Prologues ; — le caractère général du roman de Rabelais ; — et, à ce propos, qu’en dépit d’une tendance de la critique à vouloir que les hommes [p. 46b]ressemblent à leurs œuvres, — Rabelais n’a rien eu, ni d’un ivrogne, ni d’un bouffon, ni même d’un révolutionnaire ou d’un révolté. — L’opuscule de Ginguené sur l’Autorité de Rabelais dans la révolution présente (1791) ; — et les notes de l’édition Esmangart et Johanneau.

3º L’Œuvre de Rabelais.

A. Les Sources du Roman. — Le fond mythique ou mythologique [Cf. P. Sébillot, Gargantua dans les traditions populaires] ; — et qu’il est douteux que Gargantua soit un « mythe solaire ». — Il n’est pas certain non plus qu’il soit la caricature de François Ier. — Le fonds gaulois et la tradition du Moyen Âge ; — l’antiquité gréco-latine, et à ce propos de l’érudition de Rabelais : totius encyclopædiæ profundissimum abyssum ; — les écrivains de la Renaissance ; — de quelques emprunts de Rabelais : à Thomas Morus [l’abbaye de Thélème], — à Merlin Coccaie [les moutons de Dindenaut], — à Pogge [l’anneau d’Hans Carvel], — à Cœlio Calcagnini [l’allégorie de Physis et d’Antiphysie, les Paroles dégelées], — à Cœlius Rhodiginus, etc., etc. — Les allusions historiques dans le roman de Rabelais ; — et la satire des mœurs contemporaines. — Imitation générale de l’Iliade dans les premiers livres, et de l’Odyssée dans les derniers [Cf. dans l’édition d’Amsterdam, 1741, chez Frédéric Bernard, un amusant [p. 47b]Parallèle entre Homère et Rabelais, par Dufresny, l’auteur des Lettres siamoises].

B. Le sens du Roman ; — et n’étant pas nécessaire qu’un roman ait un sens ou une philosophie ; — comment se fait-il qu’on en cherche une dans le roman de Rabelais ? — Le Prologue du premier livre ; — deux vers de Théodore de Bèze :

Qui sic nugatur, tractantem ut seria vincat,
Seria quum faciet, die, rogo, quantus erit ;

et quatre vers de Victor Hugo :

Rabelais, que nul ne comprit ;
Il berce Adam pour qu’il s’endorme
Et son éclat de rire énorme
Est un des gouffres de l’esprit ;

— et du danger de voir dans le roman de Rabelais trop de mystère, et trop de profondeur.

Du roman de Rabelais comme satire des mœurs ; — et, à ce propos de l’authenticité du Ve livre. — Nécessité de préciser les dates : Pantagruel, livre premier, 1533 ; Gargantua, 1535 ; Pantagruel, livre second, 1546 ; Pantagruel, livre troisième, 1552. — Satire de la scolastique, — des moines en général, — de la Cour [p. 48b]de Rome, — des rois et des grands, — de la magistrature et de la justice.

Du roman de Rabelais comme expression de l’idéal de la Renaissance : — la pédagogie de Rabelais ; — le Pantagruélisme ; — la philosophie de la nature.

Du roman de Rabelais comme programme de réformes ; — et qu’en beaucoup de points il n’a pas dû déplaire sous ce rapport à François Ier, non plus qu’à Henri II. — Circonstances de la publication du troisième livre. — Les idées morales et politiques de Rabelais ; — la part du médecin et du physiologiste dans son œuvre ; — la part du moine.

De quelques lacunes du roman de Rabelais. — Le mépris de la femme, et qu’à cet égard on n’est pas plus Gaulois que Rabelais. — Ce que l’on veut dire quand on dit qu’il n’a pas eu le sentiment de la beauté [Cf. Gebhart : Rabelais et la Renaissance]. — Il n’a pas eu non plus le sentiment de la tragédie de la vie. — Que pour toutes ces raisons, les « ordures dont il a semé ses écrits », comme dit La Bruyère, ne recouvrent aucune profondeur d’intention. — Comparaison à cet égard de Pantagruel avec les Voyages de Gulliver. — De l’obscurité de Rabelais ; — et que là où il est obscur, c’est peut-être une question de savoir s’il s’est toujours compris lui-même.

[p. 49b]C. La valeur littéraire du Roman. — Abondance, richesse et complexité de l’imagination de Rabelais ; — et que possédant au plus haut degré le don de voir, celui de peindre, et celui de conter, — il a eu même le don d’inventer de véritables mythes. — Allégorie, Mythe et Symbole. — L’humour de Rabelais. — Le don du rire. — Le style de Rabelais, et qu’il convient de distinguer deux époques dans son style ; — dont la première est la meilleure. — De quelques procédés de Rabelais. — Le don de l’invention verbale ; — comment Rabelais s’y laisse entraîner ; — et, en s’y abandonnant, s’élève parfois jusqu’au lyrisme. — Qu’il ne semble pas que Rabelais ait fait école, et pourquoi ?

4º Le vrai Rabelais. — Que, bien loin d’avoir eu rien du bouffon ni du révolutionnaire de la légende, Rabelais a été le plus adroit des hommes, et le plus prudent. — Ses relations avec les du Bellay, le cardinal de Châtillon, François Ier et Henri II ; — Ses brouilleries avec Calvin, et avec Étienne Dolet [Cf. Richard Copley Christie : Étienne Dolet, le martyr de la Renaissance, trad. Stryienski, Paris, 1886] ; — qui avaient failli le compromettre. — Rabelais et la Cour de Rome. — Sa nomination à la cure de Meudon, en 1550. — Intervention personnelle du roi Henri II dans la publication du quatrième livre, en 1552. — Un passage de Théodore de Bèze : Pantagruel, cum suo libro quem fecit imprimere per favorem cardinalium[p. 50b]— Il résigne sa cure de Meudon en 1552. — Sa mort à Paris, en 1553.

5º Les Œuvres. — Si l’on néglige quelques Almanachs et deux ou trois brochures, les Œuvres de Rabelais se réduisent à son roman, et il suffit ici d’en indiquer les principales éditions, qui sont :

(En original) les éditions de 1533, 1535, 1542, 1546, 1548, 1552, 1562 et 1564 ; et

(En œuvres complètes) l’édition des Elzévirs, 1663 ; — l’édition Le Duchat, Amsterdam, 1711, H. Desbordes ; — l’édition de Le Duchat et Le Moteux, Amsterdam, 1741 ; J.-F. Bernard ; — l’édition D. L. (de L’Aulnaye) Paris, 1820, Desoer ; — et les éditions plus récentes, Rathery, Paris, 1857, F. Didot ; — Jannet, Paris, 1874, Picard ; — et Marty-Laveaux, Paris, 1868-1881, Lemerre.

IV. — Les Amadis §

On ne peut passer absolument sous silence un livre dont les contemporains ont dit : de son auteur « qu’il était le gentilhomme le plus estimé de son temps pour parler bien français et pour l’art oratoire » [La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque, article Nicolas de Herberay, Sieur des Essars] ; — et du livre lui-même « qu’on y pouvait cueillir toutes les belles fleurs de notre langue » [Ét. Pasquier, dans ses Recherches de la France]. Voyez [p. 51b]encore sur Amadis de Gaule : La Noue, dans ses Discours politiques et militaires.

Le sieur des Essars n’en a d’ailleurs traduit que les huit premiers livres, qui ont paru de 1540 à 1548 ; — et dont la meilleure édition est celle d’Anvers, 1561, chez Christophe Plantin.

V. — L’École Lyonnaise §

1º Les Sources. — La Croix du Maine, Bibliothèque française, articles Louise Labé, Maurice Scève, Permette du Guillet ; — Goujet : Bibliothèque française, t. XI et t. XII ; — Niceron : Hommes illustres. t. XXIII ; — Paradin : Mémoires de l’histoire de Lyon ; — Édouard Bourciez : Les Mœurs et la société polie à la cour d’Henri II, Paris, 1886 ; — Charles Boy : « Recherches sur la vie et les œuvres de Louise Labé », au t. II des Œuvres de Louise Labé, Paris, 1887.

2º Les Poètes. — Une page de Michelet sur le tempérament lyonnais [Hist. de France, t. II. Cf. Émile Montégut : En Bourbonnais et en Forez]. — L’émigration italienne à Lyon ; — les grands Imprimeurs ; — la ville de transit. — Maurice Scève et ses sœurs ou cousines, Claudine et Sybille ; — Pernette du Guillet ; — et Louise Labé. — Témoignages de Billion et de Pasquier : [p. 52b]« Suivant notre propos et en commençant à la ville de Lyon… il est notoire qu’elle se sent fière d’avoir produit… une singulière Marguerite du Bourg… et deux très vertueuses sœurs, appelées Claudine et Jane Scève, … et Claude Perronne… et Jeanne Gaillarde… et Pernette du Guillet » [Le Fort Inexpugnable de l’honneur féminin, Paris, 1555, Ian d’Allyer. Cf. Pasquier : Recherches de la France, liv. VII]. — La Délie de Maurice Scève, 1544 ; et les Rimes de Pernette du Guillet, 1552. — Les Œuvres de Louise Labé, 1555.

Caractères communs de ces œuvres ; — [Cf. Délie, dizains 331, 416, 418, 274, 168, 169, 273 ; et Louise Labé : Œuvres, élégie I et sonnets 8, 9, 14, 24.] — Les allusions savantes et l’obscurité calculée ; — et, à ce propos, du symbolisme de l’école lyonnaise ; — l’intensité du sentiment ; — la conception de l’amour douloureux et tragique. — Mysticisme et sensualité. — Influence croissante de l’italianisme ; — souci nouveau de la forme ; — et nouvelle conception de la poésie.

Des rapports de l’école lyonnaise avec la Pléiade. — Témoignage d’Estienne Pasquier : « Le premier, dit-il, qui franchit le pas fut Maurice Scève, Lyonnais » ; — et de Du Bellay [L’Olive, sonnet 59]. — Ils lui savent gré de

                                     S’être retiré
Loin du chemin tracé par l’ignorance,

[p. 53b]— et d’avoir ainsi rompu avec la poésie de cour, de circonstance, et d’occasion. — C’est à l’imitation de Scève que la Pléiade va composer ses Erreurs amoureuses, ses Olive, ses Sonnets à Cassandre, ses Amours de Francine. — Maurice Scève et Pontus de Tyard. — Relations personnelles de Louise Labé avec Pontus, et avec Olivier de Magny. — Commentaire d’un mot de Cicéron : Nihil est simul et inventum et perfectum.

3º Les Œuvres. — Les œuvres de Maurice Scève se composent, pour ne rien dire de quelques opuscules, de Délie, objet de plus haute vertu, Lyon, 1544 ; — et du Microcosme, poème descriptif en trois chants, Lyon, 1560.

Les Œuvres de Louise Labé comprennent : — 1º un dialogue en prose, Le Débat de Folie et d’Amour ; — 2º trois Élégies ; — et 3º vingt-quatre Sonnets, dont un en italien. Elles ont paru pour la première fois en 1555.

Il y a aussi des vers italiens dans les Rymes de Pernette du Guillet.

La Délie de Scève, et les Rymes de Pernette du Guillet, devenues de nos jours extrêmement rares, ont été réimprimées à Lyon, chez Scheuring, 1862 et 1864.

La dernière édition des Œuvres de Louise Labé est celle de M. Charles Boy. Paris, 1887, A. Lemerre.

Deuxième Époque.
À l’École de l’Antiquité (1550-1585) §
1º La renaissance de la Poésie §
I. — La formation de la Pléiade §

1º Les Sources. — Claude Binet : La Vie de Pierre de Ronsard. — Estienne Pasquier : Recherches de la France, livre VII. — Bayle, dans son Dictionnaire, articles Daurat et Ronsard. — Moréri : Dictionnaire, édition de 1750, article Dorat. — Goujet : Bibliothèque française, t. XII et XIII ; et Histoire du Collège de France, t. I. — Sainte-Beuve : Tableau de la poésie française au xvie siècle, 1828 ; et « Joachim du Bellay », dans les Nouveaux lundis, t. XIII. — A. Jeandel, Pontus de Tyard, Paris, 1860. — Plotz, Joachim du Bellay et son rôle dans la réforme de Ronsard, Berlin, 1874. — Marty-Laveaux : ses « Notices » dans la collection de La Pléiade française, Paris, 1867-1896.

2º La Poétique de la Pléiade. — La première rencontre de Ronsard et de Du Bellay ; — la maison de Lazare de Baïf ; — le [p. 55b]collège de Coqueret. — Formation de la Pléiade. — Origine du nom : la Pléiade astronomique ; la Pléiade mythologique ; la Pléiade alexandrine ; la Pléiade française ; — et de faire attention qu’en français comme en grec il faut qu’une « Pléiade » contienne plus de six et moins de huit noms. — Erreur générale du romantisme sur l’objet et l’œuvre de la Pléiade. — Publication de la Défense et Illustration de la langue française, 1550.

Quelques mots sur les Arts Poétiques de Pierre Fabri, 1521 ; [L’Art de pleine rhétorique] de Gracien du Pont, 1539 ; et de Thomas Sibilet, 1548. — Que, pour comprendre la Défense, il faut la rapporter à l’intention de réagir contre l’école de Marot ; — et que l’on voit alors que ce que les auteurs en ont voulu, ç’a été : 1º Le Renouvellement des thèmes d’inspiration ; — et en effet, depuis deux cents ans, même dans Marot, la poésie n’était que de la « chronique rimée » ; — tandis qu’il s’agit maintenant de chanter le passé, la nature, la gloire et l’amour. — Mais pour y réussir, il faut avant tout se débarrasser de la contrainte qu’exerce sur la liberté du poète la tyrannie des genres à forme fixe ; et de là : — 2º Le Renouvellement des genres ; — qui seront ceux de l’antiquité : poème épique, ode, satire, comédie, tragédie, etc. — On fait pourtant grâce au sonnet en faveur de Pétrarque. — Et pour enfin remplir ces formes d’un contenu qui soit digne de leur beauté, [p. 56b]il faut : 3º Réformer la Langue : — en en faisant une œuvre d’art. — Théories linguistiques de la Défense. — Combien elles diffèrent de celles des « Grécaniseurs »‘et « Latiniseurs » dont s’était moqué Rabelais dans son Pantagruel. — Insignifiance des innovations métriques de la Pléiade. — Les innovations rythmiques seront l’œuvre personnelle du génie de Ronsard.

Émoi suscité par la Défense et Illustration ; — Réplique de Quintil Horatian. — Hostilité de Mellin de Saint-Gelais. — Contre-réplique de Du Bellay. — Publication de l’Olive et des Odes, 1550 ; — Les protecteurs de Ronsard et de Du Bellay : — Triomphe de la Pléiade. — Elle a pour elle les hellénistes, les poètes, et le roi, quand Charles IX monte sur le trône. — Elle avait eu déjà Marie Stuart et Catherine de Médicis.

3º Les Œuvres. — La Défense et Illustration de la langue française ; — Du Bellay, Le Poète courtisan ; — Pontus de Tyard, Solitaire premier, Solitaire second ; — Ronsard, Abrégé de l’Art poétique, à M. A. d’Elbène, 1565 ; — Préface de la Franciade, 1572.

II. — Joachim du Bellay [Liré, 1525 ; † 1560, Paris] §

1º Les Sources. — Marty-Laveaux, Œuvres de Du Bellay, dans la collection de La Pléiade française ; — Sainte-Beuve, loc. cit. ; —  [p. 57b]F. Brunetière : Discours prononcé à l’inauguration de la statue de J. du Bellay à Ancenis, 1894.

2º Le Poète. — Un cadet de grande famille au xvie siècle. — La jeunesse de Du Bellay ; — sa grande maladie et ses études ; — sa liaison avec Ronsard. — Il entre au service de son parent le Cardinal. — Son séjour à Rome. — Liaison avec « Faustine » ; — Ennuis et dégoûts. — Retour en France. — Publication des Regrets. — Il se brouille avec le Cardinal.

Les premiers vers de Du Bellay ; — L’Olive et le Recueil à Mme Marguerite ; — et que de très beaux vers n’empêchent pas du Bellay d’y demeurer très au-dessous de ses premières ambitions. — Il s’en aperçoit lui-même ; et peut-être est-ce l’origine de sa mélancolie. — Sa pièce contre les Pétrarquistes. — Il trouve dans les ennuis mêmes de son existence auprès du cardinal du Bellay la matière de son chef-d’œuvre. — Originalité du recueil des Regrets. — Les Antiquités de Rome, et la poésie des ruines.

Que du Bellay a créé en France la « poésie intime » et la satire ; — Comparaison de ses élégies avec celles de Marot. — Il a la grâce, la délicatesse et la mélancolie. — Il a aussi l’ironie légère. — Pourquoi la flamme de ses poésies latines n’a-t-elle pas passé dans ses vers français ?

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de J. du Bellay se composent : —  [p. 58b]1º d’un recueil de sonnets amoureux, l’Olive, suivi, dans sa première édition, du Recueil à Mme Marguerite ; — 2º d’un autre recueil de sonnets, Les Regrets ; — 3º d’un troisième recueil, Les Antiquités de Rome, avec Les Jeux Rustiques ; — et enfin 4º d’une traduction en vers des livres IV et VI de l’Énéide.

Les principales éditions anciennes sont celles de Paris, 1561, Langelier ; — Paris, 1569, Frédéric Morel ; — et Rouen, 1597, chez F. Maillard. La meilleure est l’édition déjà citée de M. Marty-Laveaux, dans La Pléiade française, 1866-1867, A. Lemerre.

III. — Pierre de Ronsard [La Poissonnière, 1524 ; † 1585, Paris] §

1º Les Sources. — Aux ouvrages déjà cités, il convient d’ajouter ici : — Gandar, Ronsard imitateur d’Homère et de Pindare, Metz, 1854 ; — La Famille de Ronsard, par A. de Rochambeau, Paris, 1869 ; — P. de Nolhac, Le Dernier Amour de Ronsard, Paris, 1882 ; — Mellerio, Lexique de la langue de Ronsard, Paris, 1895 ; — et Pieri, Pétrarque et Ronsard, Marseille, 1895.

2º Le Poète.

A. Les Amours. — De la sincérité des Amours de Ronsard ; — Et à ce propos, de la poésie amoureuse au xvie siècle. — Elle tient plutôt du caractère artificiel de la « poésie courtoise », dans notre ancienne littérature, que du caractère passionné de la poésie [p. 59b]lyrique moderne. — Toutefois, si cette observation est vraie du recueil des Sonnets à Cassandre, elle l’est déjà moins du recueil des Sonnets à Marie ; — et Marie semble avoir réellement existé. — La langue des sonnets de Ronsard ; et qu’elle en fait peut-être le principal mérite. — Ce mérite est d’autant plus grand que Ronsard y exprime souvent des sentiments très subtils. — Une autre qualité des Sonnets est de paraître fondus d’un seul jet. — Nous savons cependant que Ronsard les a prodigieusement corrigés et refaits. — Les corrections ont-elles été toujours heureuses ? — Quoi qu’il en soit, aucun vers n’a l’air d’y être « rapporté ». [Cf. Sonnets 1, 20, 46, 62, 66, 94, 114, 133, 206 de l’édition de 1584] ; — La volupté dans les Sonnets de Ronsard ; — comment l’ardeur en est toujours tempérée de mélancolie ; — et, à ce propos, du paganisme et de l’épicurisme de Ronsard.

B. Les Odes, les Hymnes et les Poèmes. — Que ce sont les Odes et les Hymnes qui ont fondé de son vivant la réputation de Ronsard. — Les contemporains s’y sont-ils mépris ? — Et qu’y ont-ils admiré ? — 1º La diversité des tons : — s’il y en a de « pindariques » et il y en a d’« horatiennes » ; il y en a de « bachiques » et il y en a d’« héroïques » ; il y en a de « gauloises » et il y en a d’« élégiaques ». — Ils y ont encore justement admiré : 2º La variété des rythmes ; — et, à ce propos, de Ronsard comme inventeur de [p. 60b]rythmes ; — il a créé presque tous ceux dont nos poètes ont usé depuis lui et il en a créé qui sont encore inutilisés. — 3º L’ampleur du souffle ; — comparaison de l’Ode au chancelier de l’Hôpital et des Mages de Victor Hugo ; — comment un élément descriptif ou « objectif » s’y glisse ; — et fait insensiblement évoluer le lyrisme vers l’épopée.

L’inspiration épique dans les Hymnes de Ronsard ; — et qu’à force de vivre dans la familiarité des anciens il est lui-même devenu l’un d’eux ; — [Cf. Calays et Zéthès ou Castor et Pollux] ; — Il se meut dans la mythologie comme dans son élément naturel ; — et il y trouve la puissance de créer à son tour ses mythes ; — [Cf. l’Hymne de l’Or ou l’Hymne de l’Équité des vieux Gaulois] ; — Mais la pureté de son dessin n’y égale pas toujours la vigueur de son coloris. — Importance croissante de la description dans les Hymnes ; — et de la rhétorique ; — [Cf. l’Hymne de la Mort ou Le Temple de Messeigneurs le Connétable et des Chatillons]. — Du genre épique le poète évolue vers la prose oratoire.

Il n’y tombe pas encore tout à fait dans les Poèmes ; — et c’est qu’il lui faut auparavant passer par l’alexandrinisme, — [Cf. La Fourmi, L’Alouette, Le Houx, Le Frelon, La Grenouille]. — Définition de l’alexandrinisme ; — ses trois traits caractéristiques : — 1º L’indifférence au contenu, d’où résulte : —  [p. 61b]2º La préférence donnée aux petits sujets ; d’où résulte à son tour : — 3º La disproportion du développement avec l’intérêt, et des mots avec les choses. — On ne peut s’empêcher de noter ces trois caractères dans les Poèmes de Ronsard. — Aussi seraient-ils justement la partie la plus oubliée de son œuvre, s’ils ne contenaient des renseignements précieux pour l’histoire de sa vie, — [Cf. l’Élégie

Puisque Dieu ne m’a fait pour supporter les armes] ;

et pour l’histoire littéraire du temps ; — [Cf. Le Voyage d’Arcueil ou Les Îles Fortunées] ; — et puis, s’il n’avait fait la Franciade.

C. Les autres Œuvres. — Que la Franciade n’est pas pour cela méprisable. — Mais le cœur de Ronsard n’y était pas. — Des conditions de l’épopée ; — et que le sujet de la Franciade n’en réalisait aucune. — Mais, à mesure que l’inspiration poétique se retire de Ronsard, le prosateur ou l’orateur se développent en lui ; — [Cf. les Discours des misères de ce temps] ; — et, à ce propos, du catholicisme de Ronsard ; — et de la parenté du genre lyrique et du genre oratoire. — Des Discours de Ronsard comme témoins de cette parenté. — L’inspiration patriotique dans les Discours. — Si du Bellay a eu le pressentiment de la satire, ce sont les Discours de Ronsard qui l’ont constituée comme genre dans notre littérature. — Le dernier amour de Ronsard et les Sonnets pour Hélène.

[p. 62b]3º Les Œuvres. — Comme nous venons de parcourir les principales Œuvres de Ronsard, il suffira d’en indiquer ici les principales éditions, qui sont :

L’édition de G. Buon, Paris, 4 vol. in-16, 1560 ; — l’édition de 1567, Paris, 5 vol. in-8º ; — l’édition de 1584, 1 vol. in-fº, la dernière que Ronsard ait revue et corrigée ; — l’édition de 1623, 2 vol. in-fº ;

Et parmi les éditions modernes : — l’édition Blanchemain, 8 vol. in-18, Paris, 1857-1867. Frank ; — et l’édition Marty-Laveaux, 5 vol. in-8º, dans la collection de La Pléiade française.

IV. — Jean-Antoine de Baïf [Venise, 1532 ; † 1589, Paris] §

1º Les Sources. — Cf. ci-dessus ; — et ajoutez la « Notice » de Marty-Laveaux ; — et L’Académie des derniers Valois, par Ed. Fremy, Paris, s. d.

2º L’Homme et le Poète. — Pour quelles raisons, étant inutile d’étudier l’un après l’autre les poètes de la Pléiade, on préfère Baïf à Jodelle ou à Remy Belleau. — La caricature de Ronsard. — Un enfant de l’amour ; — sa jeunesse et son éducation ; — médiocrité de son œuvre. — Que là où il est le mieux inspiré, dans son Ravissement d’Europe ou dans son Hymne à Vénus, Baïf est à Ronsard ce que Primatice ou le Rosso sont à leurs maîtres. — Étendue de [p. 63b]son œuvre ; — et qu’elle représente éminemment ce qu’il y avait d’artificiel dans le mouvement de la Pléiade. — Sa réforme de l’orthographe ; — ses innovations métriques ; — ses tentatives de lier ensemble la musique et la poésie ; — son Académie.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Baïf se composent : — 1º de neuf livres d’Amours, comprenant les Amours de Francine, en quatre livres ; les Amours de Méline, en deux livres ; les Amours diverses, en trois livres ; — 2º de ses Météores ; — 3º de neuf livres de Poèmes sur toutes sortes de sujets ; — 4º de dix-neuf Églogues, plus ou moins traduites ou imitées de celles de Théocrite et de Virgile ; — 5º de cinq livres de Passe-temps ; — 6º et de quatre livres de Mimes, qui sont bien le plus fastidieux recueil de toutes sortes de trivialités et de moralités.

La meilleure édition, qui est aussi la seule moderne, est celle de Marty-Laveaux.

2º Érudits et Traducteurs §
V. — Henri Estienne [Paris, 1528 ; † 1598, Lyon] §

Les Sources. — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XXXVI ; — A. Renouard, Annales de l’imprimerie des Estienne, Paris, 1843 — Léon Feugère, Caractères et portraits du xvie siècle, [p. 64b]1859 ; et nouvelle édition, Paris, 1875. — Sayous, Les Écrivains français de la Réformation, 2e éd., Paris, 1881.

2º L’Éditeur, le Philologue et l’Écrivain. — La famille des Estienne [Cf. Prosper Marchand, Dictionnaire historique]. — Une éducation d’érudit. — La première publication d’Henri : Anacreontis Teij odæ, græce et latine, 1554. — La traduction est-elle d’Henri Estienne ou de Dorat ? — Ce qu’il y a de certain, c’est l’influence que ce mince volume a exercée sur la Pléiade. — Témoignages tirés des Œuvres de Ronsard et de Remy Belleau. — De quelques autres écrivains grecs édités pour la première fois par Henri Estienne ; — qu’ils sont tous du second ou du troisième ordre ; — et qu’il les traduit tous en latin. — Du goût d’Estienne pour les Analecta. [Cf. les Adages d’Érasme]. — La première traduction de l’Anthologie grecque en latin, et le premier Conciones, 1570 ; — Le Thesaurus Græcæ Linguæ, 1572-1573.

Les trois grands traités d’Estienne : — La Conformité du langage français avec le grec, 1565 ; Deux dialogues du langage français italianisé, 1578 ; La Précellence du langage français, 1579 ; — et leurs rapports entre eux. — La résistance à l’italianisme. — De l’opinion d’Henri Estienne sur les rapports du grec et du français [Cf. J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 2e Entretien ; et Egger, L’Hellénisme en France, leçons 10 et 11]. — Les étymologies [p. 65b]d’Henri Estienne. — Abondance de ses digressions et comment elles reviennent presque toutes à sa haine de l’italianisme ; — à son protestantisme ; — et à sa haine des Valois. — Il n’en aime que plus passionnément sa langue nationale. — Pourquoi, si l’importance de la Précellence ne consistait que dans son titre, elle serait encore considérable.

Henri Estienne est-il un « écrivain » ? — et qu’à tout le moins on ne retrouve dans ses œuvres ni la verve de Rabelais ni le souci d’art de Ronsard. — Est-il l’auteur du Quart livre de Pantagruel, 1564 ? — Son Apologie pour Hérodote, 1566. — En quoi le livre ment à son titre, et n’est au fond qu’un pamphlet protestant ; — Henri Estienne et Rabelais sur « les Gens d’Église ». — Comparaison de l’Apologie pour Hérodote et du Quatrième livre de Pantagruel. — Si quelques « nouvelles » agréablement contées nous permettent, comme on l’a fait, de placer Henri Estienne bien au-dessus de Bandello. — Qu’on a peine également à trouver dans l’Apologie un avant-goût des Provinciales [Cf. Sacy, Variétés littéraires]. — Le Discours merveilleux des déportements de Catherine de Médicis, 1575, est-il d’Henri Estienne ? — Ses dernières années et sa mort à l’hôpital de Lyon.

3º Les Œuvres. — On trouvera dans les Annales de l’imprimerie des Estienne, de Renouard, le catalogue, tant des « éditions » que [p. 66b]des « œuvres » proprement dites d’Henri Estienne. Nous avons cité les plus importants de ces livres ; nous nous bornerons donc à en mentionner ici les principales rééditions, qui sont :

Celle du Discours merveilleux, dans les Archives curieuses de l’histoire de France, de Cimber et Danjou ; — de La Précellence, par L. Feugère, Paris, 1850 ; — de la Conformité, par le même, Paris, 1853 ; — de l’Apologie pour Hérodote, par P. Ristelhuber, Paris, 1879 ; — et des Deux Dialogues du langage français italianisé, Paris, 1883.

VI. — Jacques Amyot [Melun, 1513 ; † 1593, Auxerre] §

1º Les Sources. — Roulliard, Histoire de Melun ; — Bayle, dans son Dictionnaire, article Amyot ; — Abbé Lebœuf, Mémoires sur l’histoire civile et ecclésiastique d’Auxerre ; — De Blignières, Essai sur Amyot, Paris, 1851 ; — Léon Feugère, Caractères et portraits du xvie siècle, Paris, 1859.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Une page de Montaigne sur Amyot [Cf. Essais, II, chap. iv]. — L’origine et la jeunesse d’Amyot ; — ses études ; — ses préceptorats ; — sa traduction du roman d’Héliodore, 1547. — Il est nommé abbé de Bellozane. — Sa traduction de Diodore de Sicile, 1554. — Sa mission au Concile de Trente [Cf. de Thou, Hist. universelle, t. VIII]. — Il est nommé [p. 67b]précepteur des enfants de France, 1554 ; — Grand aumônier, 1561 ; — et évêque d’Auxerre, 1570.

De quelques traducteurs antérieurs à Amyot ; — Lefèvre d’Étaples et sa traduction du Nouveau Testament, 1523 ; — Lazare de Baïf et sa traduction de l’Électre, 1537 ; — Pierre Saliat et sa traduction d’Hérodote, 1537. — L’opinion de Thomas Sibilet et de Du Bellay sur la traduction des anciens ; — et que veulent-ils dire quand ils estiment que « les translateurs nous apportent plus de profit que leurs auteurs mêmes » ? — La traduction des poètes grecs dans les œuvres de la Pléiade [Cf. Gandar, Ronsard imitateur d’Homère et de Pindare]. — Des traducteurs de Plutarque antérieurs à Amyot.

Du choix de Plutarque ; — et à cet égard de l’opinion de quelques modernes [Dacier, Villemain, Ch. Graux, dans son édition des Vies de Démosthène et de Cicéron] sur l’auteur des Vies Parallèles. — Attrait du genre biographique ; — habileté singulière de Plutarque à mettre ses héros « en scène » ; — tendance morale de son œuvre. — Que, comme auteur de ses Œuvres morales, Plutarque a fait le tour des idées de son temps ; — et, à ce propos, d’une supériorité des contemporains de l’Empire sur les écrivains plus classiques de la littérature grecque. — On ne pouvait donc mieux offrir que Plutarque aux lecteurs du temps de la Renaissance. [p. 68b]La traduction d’Amyot ; — et s’il a fait plus de « deux mille contresens » ainsi que le disait Méziriac. — Opinion de Ch. Graux : « la traduction d’Amyot possède une véritable valeur philologique ». — Que ce point est d’ailleurs ici secondaire ; — et que ce qui nous importe, c’est la forme du Plutarque d’Amyot. — Naïveté, naturel, grâce et force de la traduction d’Amyot. — Comparaison de quelques endroits d’Amyot avec les endroits correspondants de Rabelais [dans son Pantagruel, III, chap. xxviii, cf. Traité de la cessation des oracles] ; — de Shakespeare [dans son Jules César, cf. Vie d’Antoine] ; — de Joseph de Maistre [Traité des délais de la justice divine].

Dernières années de la vie d’Amyot. — Sa traduction des Œuvres morales et mêlées de Plutarque. — Amyot aux états de Blois. — Son rôle pendant la Ligue. — Sa rentrée à Auxerre et sa mort. — Idée générale du service rendu par les traductions. — Dans quelle mesure les circonstances de la vie d’Amyot ont profilé à son œuvre. — Une page de Rivarol sur l’utilité des traductions [préface de sa traduction de Dante]. — Longue influence du Plutarque d’Amyot, et raisons de cette influence.

3º Les Œuvres. — Théogène et Chariclée, 1547 ; — Les Sept Livres des histoires de Diodore Sicilien, 1554 ; — Daphnis et Chloé, 1559 ; — Les Vies des hommes illustres grecs et latins, 1re édition, 1559 ; [p. 69b]2e édition, 1565 ; 3e édition, 1567. — Œuvres morales et mêlées de Plutarque, 1re édition, 1572 ; 2e édition, 1574 ; 3e édition, 1575. On a encore d’Amyot quelques opuscules, comme le Projet de l’Éloquence royale, composé pour Henri III ; et l’Apologie où il se disculpe d’avoir trempé dans l’assassinat du duc de Guise.

La meilleure édition de son Plutarque est celle de Vascosan [3e édition des Vies et 2e des Œuvres mêlées] formant 15 volumes in-18.

VII. — Jean Bodin [Angers, 1530 ; † 1593, Laon] §

1º Les Sources. — Bayle, dans son Dictionnaire, art. Bodin ; — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XVII ; — Baudrillart, Bodin et son temps, Paris, 1853.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Pauvreté des renseignements. — Était-il d’origine israélite ? [Cf. Ant. Possevini de quibiisdam scriptis… judicium, 1583]. — Premières études de Bodin. — Il débute par une traduction des Cynégétiques d’Oppien. — Sa Réponse à M. de Malestroit, et les origines de l’économie politique. — Sa Méthode pour la connaissance de l’histoire, et sa querelle avec Cujas. — Comment sa protestation contre l’autorité du droit romain, — est du même ordre que les protestations de ses contemporains contre la souveraineté d’Aristote.

[p. 70b]Sa République. Originalité de Bodin ; — sa conception de l’histoire ; — et que, pour l’apprécier, il convient d’avoir sous les yeux l’Utopie de Th. Morus et le Prince de Machiavel. — Il essaie de concilier la morale et la politique. — Sa théorie de l’Esclavage, livre I, chap. v ; — son chapitre de la Monarchie, II, chap. ii ; — sa théorie des Révolutions, IV, chap. iii ; — sa théorie des Climats, V, chap. i. — Mélange en lui d’érudition et de crédulité. — Si l’on peut dire qu’il ait eu l’idée du Progrès [Cf. Sa Méthode, chap. vii. Confutatio eorum qui aurea sæcula ponunt ; et sa République, V, chap. i] ; — De Bodin comme précurseur de Montesquieu.

Autres ouvrages de Bodin ; — et comment l’auteur de la République se trouve être celui de la Démonomanie des sorciers et de l’Heptaplomeres. — De la croyance de ses contemporains à la sorcellerie ; — et que les protestants n’y croient pas moins fermement que les catholiques ; — Comment Bodin concilie-t-il sa croyance aux sorciers avec son scepticisme religieux ? — Histoire de l’Heptaplomeres. [Cf. Guhrauer, dans son édition, 1841, Berlin.]

3º Les Œuvres. — Traduction [en latin] des Cynégétiques d’Oppien, 1555 ; — Methodus ad facilem historiarum cognitionem, 1566 ; — Réponse aux paradoxes de M. de Malestroit sur l’enchérissement de toutes choses, 1568 ; — Six livres de la République, 1577 ; [p. 71b]— La Démonomanie des sorciers, 1582 ; — Amphitheatrum naturæ, 1596 ; — Heptaplomeres. Ce dernier ouvrage est demeuré manuscrit jusqu’à l’édition qu’en a donnée M. Guhrauer, en 1841.

Il n’existe pas d’édition moderne des œuvres de J. Bodin.

3º Les Origines du théâtre classique §
VIII. — La première époque du théâtre classique (1552-1570) §

1º Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français ; — L’Ancien Théâtre français, publié par Viollet-le-Duc ; — Ebert, Entwickelungsgeschichte der französischen Tragödie, 1856, Gotha ; — Édelestand du Méril, Du développement de la tragédie en France, Paris, 1869 ; — Émile Faguet, La Tragédie française au xvie siècle, Paris, 1883.

2º Les Auteurs et le développement de la tragédie. — L’arrêt du parlement de Paris [17 novembre 1548] portant interdiction aux confrères de la Passion de « jouer le Mystère de la Passion Notre Sauveur, ou autres Mystères Sacrés » ; — et si le Parlement., en rendant cet arrêt, a voulu sacrifier les Mystères « à l’enthousiasme païen des poètes de la Nouvelle École » ? — Origines italiennes du théâtre classique. — Les Triomphes de Pétrarque [Cf. notamment le Triomphe de l’Amour et le Triomphe de la Renommée] ; [p. 72b]— La Sophonisbe du Trissin, 1515 ; — La tragédie en Italie de 1515 à 1550 [Cf. Ginguené, Histoire littéraire d’Italie, t. VI, ch. 19, 20 et 21] ; — les traductions de Lazare de Baïf [Électre et Hécube] ; de Bonaventure des Périers [l’Andrienne] ; de Ronsard [le Plutus] ; — les représentations dans les collèges ; — la Cléopâtre de Jodelle, 1552. — Hésitation de la Pléiade entre la tragédie et la comédie.

La tragédie l’emporte, grâce à la Poétique de Scaliger, 1561 ; — grâce à la popularité des tragédies de Sénèque ; — et grâce enfin au succès du Plutarque d’Amyot.

La Mort de Jules César, de J. Grévin, 1560 ; — La détermination des caractères de la tragédie [Cf. Scaliger, Poetices libri septem, livre I, ch. 5, 6, 8, 9, 11, 16] ; — Le choix des sujets. — La règle des unités. — Jean et Jacques de La Taille. — De l’unité de ton dans la tragédie de la Renaissance. — De l’avantage que l’on trouve à traiter des sujets connus, et même déjà traités. — L’emploi de l’histoire dans la tragédie. — D’un mot d’Amyot sur les « cas humains représentés au vif ». — L’orientation de la tragédie classique est déterminée dès 1570.

3º Les Œuvres. — De Jodelle : Cléopâtre, Didon et l’Eugène ; — de Jean de La Taille, Médée, 1554 ; — de Ch. Toutain, Agamemnon, 1556 ; — de Jacques Grévin, La Mort de César, 1560 ; —  [p. 73b]de Gabriel Bounyn, La Sultane, 1561 ; — de F. Le Duchat, Agamemnon, 1561 ; — de Jacques de La Taille, Daire et Alexandre, 1562 ; — de N. Filleul, Achille, 1563 et Lucrèce, 1567 ; — de Florent Crestien, La Fille de Jephté, 1567 ; — de Jacques de La Taille, Saül le Furieux, 1568.

Peu de ces œuvres, à l’exception de celles de Jodelle, ont été réimprimées de nos jours. Il existe cependant une édition moderne de la Mort de César, Marburg, 1886.

IX. — Robert Garnier [La Ferté-Bernard, 1534 ; † 1590, Le Mans] §

1º Les Sources. — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XXI ; — A. Ebert, Entwickelungsgeschichte des französischen Tragödie, Gotha, 1856 ; — Émile Faguet, La Tragédie française au xvie siècle, Paris, 1883 ; — P. Bernage, Étude sur Robert Garnier, Paris, s. d.

2º L’Homme et le Poète. — Extraordinaire popularité des tragédies de Garnier ; — plus de quarante éditions en moins de quarante ans, de 1580 à 1616 ; — et ont-elles été représentées ? — Ses tragédies romaines : Porcie, Cornélie, Antigone ; — et qu’elles sont de l’histoire toute crue, mêlée d’intermèdes lyriques et descriptifs [Cf. Les chœurs ; et dans Porcie : Description des Enfers, v.  45-66 ; Description des âges de l’humanité, v. 725 et suiv. ; Les travaux d’Hercule, [p. 74b]v. 1076-1110]. — Abondance des traductions. — Influence de Sénèque. — Tragédies grecques : Hippolyte, Antigone et La Troade ; — Comment, dans cette dernière pièce, Garnier fond ensemble l’Hercule d’Euripide, ses Troyennes, et les Troyennes de Sénèque, — — Analyse d’Hippolyte. — Effort sensible du poète vers la psychologie [Cf. Hippolyte, vers 545-690 ; vers 1360 et suiv. ; vers 1963-2150]. — La première tragi-comédie : Bradamante. — Que la Bradamante de Garnier marque un moment décisif dans l’histoire du théâtre : la tragédie « recule » et cède la place à la tragi-comédie. — Coup d’œil sur l’état du théâtre en Europe à la même époque. — Si cette éclipse de la tragédie est ou non un symptôme d’émancipation à l’égard des anciens ? — Qualités des tragédies de Garnier : — noblesse de son imagination ; — son style est celui de l’école de Ronsard. — Comment d’ailleurs il s’est trompé sur la nature de l’action dramatique ; — sur les moyens d’intéresser le public ; — et sur le choix de ses modèles.

3º Les Œuvres. — Elles se réduisent presque à ses tragédies : Porcie, 1568 ; — Hippolyte, 1573 ; — Cornélie, 1574 ; — Marc-Antoine, 1578 ; — La Troade, 1579 ; — Antigone, 1580 ; — Bradamante, 1582 (tragi-comédie) ; — et Les Juives, 1583.

On cite encore de lui une Épître au roi (Henri III) ; — et son Élégie sur le trépas de Ronsard. [p. 75b]Une excellente édition du Théâtre de Robert Garnier a été donnée par M. Wendelin Förster, 4 vol., Heilbronn, 1882-1884.

X. — Les commencements de la comédie §

1º Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français ; — L’Ancien théâtre français, publié par Viollet-le-Duc ; — Ch. Magnin : « Les commencements de la comédie italienne en France », dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1847 ; — Rathery : Influence de l’Italie sur les lettres françaises, Paris, 1853 ; — Armand Baschet, Les Comédiens italiens à la cour de France, Paris, 1882 ; — Ad. Gaspary, Storia della litteratura italiana, trad. de l’allemand, Turin, 1891, t. II, seconde partie.

2º Les Auteurs et le développement du théâtre comique. — Les dernières soties. — Que l’origine de la comédie en France n’est ni française ni purement latine, mais italienne. — La comédie italienne du xvie siècle ; — ses origines latines ; — ses origines populaires et nationales : La Commedia dell’ Arte. — Influence des « novellieri ». — Les personnages de la comédie. — Travestissements, quiproquos et reconnaissances. — Le valet comme cheville ouvrière de l’intrigue ; — et qu’il doit le demeurer jusqu’au Mariage de Figaro. — Les comédiens italiens en France ; — La [p. 76b]troupe des premiers Gelosi ; 1571 [Cf. Baschet, op. cit.] ; — les seconds Gelosi, 1577 ; — et ont-ils effectivement joué les comédies de Pierre de Larrivey ?

Pierre de Larrivey [1540-1612] ; — son origine italienne ; — sa traduction des Facétieuses Nuits de Straparole, 1576 ; — ses comédies, 1579. — Il n’y en a pas une des neuf qui ne soit traduite ou « adaptée » de quelque comédie italienne. — Déclarations de Larrivey dans sa Dédicace à M. d’Amboise. — À noter également que ses comédies sont toutes en prose. — Ce sont de pures comédies d’intrigue. — Le principal intérêt qu’elles offrent est d’avoir été plus tard imitées par Molière [Cf. notamment L’Avare d’une part, et de l’autre Le Laquais, I, sc. 1 ; — La Veuve (dont l’original italien a pour auteur un Bonaparte), III, sc. 2 ; — et Les Esprits, III, sc. 6]. — D’une curieuse différence de ton entre les premières et les dernières comédies de Larrivey : La Constance, Le Fidèle, Les Tromperies ; — et en quoi celles-ci sont plus romanesques.

De quelques autres auteurs de comédies : Jean Godard, Odet de Turnèbe, etc. — Le développement de la comédie est interrompu, comme celui de la tragédie, par le succès de la tragi-comédie. — La société française du temps de Charles IX et d’Henri III était-elle mûre pour la comédie ? — Raisons d’en douter ; — dont la [p. 77b]principale est la licence qui régnait alors dans la satire. — On en peut trouver une seconde dans l’indétermination du caractère national : — ce qui fait rire une race n’en faisant pas rire une autre, et le caractère français étant à peine formé.

3º Les Œuvres : — de Jodelle, l’Eugène ; — de Remy Belleau, La Reconnue ; — de J.-A. de Baïf, ses traductions de l’Eunuque et du Miles gloriosus ; — de Grévin, La Trésorière, 1558, Les Esbahis, 1560 ; — de Jean de La Taille, Les Corrivaux, 1562 ; — de Louis le Jars, Lucelle, 1576 ; — de Pierre Larrivey, son premier recueil, contenant : Le Laquais, La Veuve, Les Esprits, Le Morfondu, Les Jaloux, Les Escoliers, 1579 ; — d’Odet de Turnèbe, Les Contens, 1580.

Les comédies de P. Larrivey ont été réimprimées dans L’Ancien Théâtre français de Viollet-le-Duc, t. V, VI et VII.

XI. — L’œuvre de la Pléiade §

1º Les Sources. — Cf. les textes indiqués ci-dessus, et ajoutez ; — Vauquelin de La Fresnaye : Art poétique, édit. G. Pellissier, Paris, 1885 ; — Mathurin Regnier, dans ses Satires, notamment Satire V et Satire IX ; — Émile Faguet, Seizième siècle, Paris, 1889 ; — Ferdinand Brunot, La Doctrine de Malherbe, Paris, 1891 ; — et Marty-Laveaux : La Langue de la Pléiade, dans la collection de La Pléiade française. On fera bien aussi de consulter sur ce [p. 78b]sujet, à un point de vue plus général : A. Couat, La Poésie alexandrine, Paris, 1882.

2º L’Œuvre de la Pléiade. — Au point de vue de la forme : elle a donné droit de cité à l’alexandrin dans la poésie française. — Comparaison du décasyllabe et de l’alexandrin. — La Pléiade a mis dans la circulation de l’usage poétique tous les rythmes dont nous nous servons ; — elle a considérablement enrichi la langue ; — et, à ce propos, que vaut le reproche qu’on adresse à Ronsard d’avoir « en français parlé grec et latin » ? — La Pléiade a encore enseigné à la poésie, et même à la prose française, le « pouvoir intrinsèque » des mots, c’est-à-dire, qu’en toute langue, et indépendamment de ce qu’ils signifient, il y a de « beaux » mots et de vilains mots. — De quelques exagérations des romantiques à ce sujet [Cf. Th. Gautier, « Notice sur Baudelaire »]. — Enfin la Pléiade a prétendu relever la dignité du poète en même temps que celle de la poésie ; — et elle y a réussi. — De l’acclimatation des genres de l’antiquité dans notre littérature.

Si elle n’a pas réussi davantage, c’est qu’elle a commis trois erreurs capitales : — 1º Elle s’est trompée sur le choix des modèles, qu’elle a toujours confondus, pourvu qu’ils fussent anciens, dans la même admiration ; — 2º Elle s’est trompée sur les conditions des genres, qu’elle a cru que l’on pouvait créer à volonté, sans égard au [p. 79b]temps, aux lieux, aux lois de l’esprit humain. — Théorie de l’Épopée, considérée comme expression d’un conflit de races ; — Théorie du Lyrisme, considéré comme expression de la personnalité du poète ; — Théorie du Drame, considéré comme une rencontre de la force des choses et de la volonté humaine. — Enfin, et 3º, la Pléiade s’est trompée sur ses forces réelles, en ne connaissant pas assez ce qui lui manquait du côté de l’expérience de la vie et de l’observation de l’homme.

Mais, et au point de vue même du fond, ses erreurs ne l’empêchent pas d’avoir comme délimité la circonférence du classicisme. — Elle a connu ou du moins entrevu le pouvoir de la forme ; — elle a vu en quoi consistait la véritable imitation ; — et comment de l’imitation on passait à l’invention [Cf. à cet égard André Chénier, Épître IV, à M. Lebrun, et L’Invention] ; — elle a communiqué à ses successeurs l’ambition d’égaler la langue française à la dignité du grec et du latin ; — et il n’est pas enfin jusqu’aux bornes de l’art classique qu’elle n’ait posées d’avance. — En ce sens Ronsard, moins le lyrisme, c’est déjà Malherbe ; — et Malherbe, en y ajoutant l’étendue de connaissances et la probité de réflexion qui lui manqueront, ce sera déjà Boileau.

Troisième Époque.
De la publication des « Essais » à la publication de l’« Astrée » (1580-15888 à 1608) §
I. — Bernard Palissy [Paris, 1510 ; † 1590, Agen] §

[p. 80b]1º Les Sources. — Bernard Palissy, Discours admirables de l’art de terre, édit. B. Fillon, t. II, p. 206 et suiv. ; — Lamartine, dans Le Civilisateur, juillet 1852 ; — Haag, La France protestante, article Palissy, 1857 ; — Louis Audiat, Bernard Palissy, Paris, 1863 et 1868 ; — A. Jacquemart, Les Merveilles de la céramique, t. II, Paris, 1868 ; — Louis Audiat, « Palissy, sa vie et ses œuvres », en tête de l’édition Fillon, Niort, 1888 ; — Ernest Dupuy, Bernard Palissy, Paris, 1891.

2º L’Artiste, l’Écrivain et le Savant. — De quelques éloges extravagants que l’on a faits de B. Palissy [Cf. l’article indiqué de [p. 81b]Lamartine, et Henri Martin, dans son Histoire de France] ; — et que les chefs-d’œuvre de l’art de terre ne méritent pas tant d’enthousiasme ; — s’il peut y avoir infiniment d’art, mais il n’y a pas de grand art où il n’y a pas de grand dessein ; — et il n’y en a pas dans un pot. — Intérêt littéraire de la distinction. — Vie et aventures de Bernard Palissy. — La page fameuse de l’Art de terre [Édit. Fillon, II, 206 et suiv.] ; — et qu’il y entre bien de la déclamation [Cf. Benvenuto Cellini, dans ses Mémoires] ; — mais c’est de la « déclamation » sincère, ou dont son auteur est dupe ; — et à ce propos, de Palissy comme écrivain.

Qu’il est fort de son ignorance ; — et, à cette occasion, d’une forme de vanité particulière aux « autodidactes ». — La dédicace des Discours admirables au seigneur de Pons. — L’œuvre de Palissy est le témoignage de l’état d’esprit d’un « povre artisan » de son temps. — C’est ce qui en fait la singularité, l’originalité et le naturel. — Talent du conteur [Les Ammonites de Marennes, éd. Fillon, I, 48, 49 ; — Le Débat des outils d’agriculture, I, 106, 107. — L’allégorie de l’Essay de la teste des hommes, I, 108, et suiv.]. — Le sentiment de la nature. — Dans son style, comme dans ses émaux, Palissy est de ceux qui ont su faire non seulement vivre, mais « grouiller » les êtres. — L’observateur et l’expérimentateur. [p. 82b]S’il faut en faire un « savant » ? — Pour quelles raisons il ne peut avoir eu que des pressentiments. — Témoignages de Cuvier [Histoire des sciences naturelles] et d’Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire [Histoire des règnes organiques]. — Ses attaques contre les alchimistes. — Importance de la forme qu’il a donnée à son œuvre [Dialogues entre Théorique, ou l’idée a priori, et Pratique, c’est-à-dire l’expérience]. — Il ne semble pas cependant qu’il ait fait aucune découverte importante ; — ni posé aucun principe de méthode ; — ni formé d’ailleurs aucun disciple. — Que son grand mérite est d’être émancipé de la servitude de son temps à l’égard des anciens.

3º Les Œuvres. — Recette véritable, par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors, 1563 ; — et Discours admirables de la nature des eaux et des fontaines, 1580.

La meilleure édition des Œuvres de Palissy est celle de M. Benjamin Fillon, déjà citée, Niort, 1888, Clouzot,

II. — François de La Noue [Fresnay-en-Retz (Loire-Inférieure) 1531 ; † 1591, Moncontour (Côtes-du-Nord)] §

1º Les Sources. — La Noue lui-même en ses Mémoires ; — Brantôme, dans ses Hommes illustres ; — Moïse Amyrault, [p. 83b]Vie de François, seigneur de La Noue, 1661 ; — Albert Desjardins, Les Moralistes français au xvie siècle, Paris, 1870 ; — H. Hauser, François de La Noue, Paris, 1892.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Celui-ci aussi, comme Bodin déjà, et comme Palissy, quoique dans un autre genre, est un « observateur ». — Sa carrière militaire ; — mais qu’il ne faut pas prendre son surnom de Bras de fer pour un témoignage de son énergie ; — et qu’il y a eu du politique dans ce soldat. — Les scrupules de conscience d’un capitaine protestant ; — comparaison de Montluc et de La Noue ; — supériorité morale du second. — Les Discours politiques et militaires. — Ils sont l’ouvrage de ses prisons. — Curieux rapports entre Bodin, Palissy et La Noue. — Division des discours de La Noue : Discours militaires proprement dits [11, 13, 14, 15, 16, 17, 18]. — Comparez la manière dont il y parle de la guerre avec une page célèbre des Soirées de Saint-Pétersbourg. — Discours politiques [1, 4, 6, 12, 20, 21, 22] ; — Comparez les vues politiques de La Noue et le « grand dessein « d’Henri IV. — Mais les plus intéressants pour l’histoire des idées sont les Discours moraux [5, 3, 5, 6, 7, 10, 19, 23, 24, 25] et parmi ceux-ci, les Discours 23, sur la pierre philosophale ; 6, contre les Amadis ; et 24, contre les Épicuriens ; — La Noue précurseur de Bossuet [Maximes sur la comédie] dans son Discours contre les Amadis ; — et de Rousseau dans son [p. 84b]Discours contre les Épicuriens. — C’est dire de lui qu’il est surtout un « moraliste ». — La composition dans les Discours de La Noue ; — le tour oratoire ; — la fermeté de la langue et du style ; — la passion patriotique. — Succès des Discours. — Quelques mots des Mémoires de La Noue. — Sa mort au siège de Lamballe.

3º Les Œuvres. — Discours politiques et militaires du sieur François de La Noue ; Bâle, 1587, François Forest.

Il n’en existe pas de rééditions modernes, et les plus récentes sont du commencement du xviie siècle ; mais on trouve des Lettres de La Noue dans un certain nombre de publications historiques.

III. — Guillaume de Saluste, seigneur Du Bartas [Montfort (Gers) 1544 ; † 1590, Montfort] §

1º Les Sources. — J. de Thou, dans son Histoire, livre 99 ; — Goujet, dans sa Bibliothèque française, t. XIII ; — Sainte-Beuve, Poésie française au xvie siècle ; et Revue des Deux Mondes, février 1842 ; — Poirson, Histoire littéraire du règne d’Henri IV, au quatrième volume de son Histoire, 2e édition, 1867 ; — G. Pellissier, La Vie et les œuvres de Du Bartas, Paris, 1882.

2º Le Poète. — Son éducation protestante ; — et que, par-delà Ronsard, tout en en profitant, c’est à l’auteur du Miroir de l’âme pécheresse qu’il faut qu’on le rattache. — La cour de [p. 85b]Jeanne d’Albret. — Vogue de Du Bartas en pays protestant ; — un jugement de Goethe [Œuvres complètes, Cotta, 1868, Stuttgart, t. XXV, p. 261]. — Son intention déclarée de réagir contre le paganisme ambiant. — La Première Sepmaine, 1579, et La Seconde, 1584. — La Première est une adoration de Dieu dans les merveilles de la nature ; — la Seconde est une sorte d’histoire universelle. — La description et l’éloquence dans les poésies de Du Bartas. — Du style de Du Bartas et de l’absence d’art qui le caractérise. — Qu’il est responsable avec Baïf du discrédit où est tombé Ronsard. — De Du Bartas comme caricature de Ronsard. — Efforts inutiles de la critique pour le relever. — Son influence est aussi difficile à saisir que son œuvre a été populaire en son temps. — Explication de cette singularité.

3º Les Œuvres. — La Muse chrétienne, 1574, contenant le Triomphe de la foi, Judith et l’Uranie ; — La Sepmaine ou Création du monde, 1578 ; — La Seconde Sepmaine ou Enfance du monde, 1584, comprenant Ier Jour : 1º L’Eden ; 2º L’Imposture ; 3º Les Furies ; 4º Les Artifices ; et IIe Jour : 1º L’Arche ; 2º Babylone ; 3º Les Colonies ; 4º Les Colonnes.

Il y faut ajouter, dans l’édition posthume de 1590-1591, chez Haultin, à La Rochelle : Les Pères et l’Histoire de Jonas, fragments du IIIe Jour ; Les Trophées, première partie du IVe Jour ; La Magnificence ; et une traduction en vers de la Lépanthe de Jacques VI, roi d’Écosse. On y trouve également le Cantique de la victoire d’Ivry.

Cette même édition de 1591 est précieuse pour les Commentaires qu’elle contient. Il n’y a pas de rééditions modernes de Du Bartas.

IV. — Michel Eyquem, seigneur de Montaigne [Château de Montaigne, près Bergerac, 1533 ; † 1592, au même lieu] §

Les Sources. — Les Essais eux-mêmes, et avant tout ; — Docteur Payen, Documents inédits sur Montaigne, 1847-1855-1857-1862, et Notice sur La Boétie, 1853 ; — Feuillet de Conches, Causeries d’un curieux, t. III, Paris, 1862 ; — A. Grün, La Vie publique de Montaigne, Paris, 1855 ; — Th. Malvezin, Michel de Montaigne, Bordeaux, 1875 ; — Paul Bonnefon, Montaigne, l’homme et l’œuvre, Paris, 1893 ; — Paul Stapfer, Montaigne, dans la collection des Grands Écrivains, Paris, 1895, et La Famille de Montaigne, Paris, 1896 ; — Villemain, Éloge de Montaigne, 1812 ; — J.-V. Le Clerc, « Discours sur la vie et les ouvrages de Montaigne », en tête de son édition des Œuvres ; — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, livre III, chap. ii et iii ; — Vinet, Moralistes français du xvie et du xviie siècle, Paris, 1859. — Gust. Allais, [p. 87b]Les Essais de Montaigne, Paris, 1887 ; — D. Motheau, « Notice sur Montaigne », en tête de l’édition des Œuvres, Paris, 1886 ; — Eug. Voizard, Étude sur la langue de Montaigne, Paris, 1885.

2º La Vie de Montaigne. — L’origine des Eyquem et les prétentions nobiliaires de Montaigne. — Ses études au collège de Guyenne. — Il est nommé conseiller à la cour des aides de Périgueux en 1557 ; — et conseiller au parlement de Bordeaux en 1561. — Sa liaison avec Estienne de La Boétie ; — et à ce propos du Contr’un, ou Discours sur la servitude volontaire, qui n’est qu’une déclamation de rhétorique pure. — Mort de La Boétie, 1563. — Mariage de Montaigne, 1565. — Mort de son père, 1568. — Montaigne publie en 1569 sa traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebon. — De Raymond Sebon et de sa Théologie naturelle ; — et de ne pas le confondre avec un autre Espagnol, Raymond Martin, l’auteur du Pugio Fidei. — En 1570, Montaigne quitte la robe et prend l’épée ; — mais il ne la tire point du fourreau. — Il fait paraître en 1580 la première édition de ses Essais. — Voyages de Montaigne [22 juin 1580-30 novembre 1581]. — Il est nommé maire de Bordeaux en 1581. — La peste de Bordeaux, et que Montaigne y fait preuve de peu d’héroïsme. — Il quitte la mairie en 1585 et publie la vraie seconde édition des Essais en 1588. — Relations avec Henri IV. — Ses dernières années. — Il meurt [p. 88b]le 13 septembre 1592, laissant à sa femme, et à sa fille d’adoption, la demoiselle Le Jars de Gournay, le soin de donner l’édition définitive des Essais, qui est celle de 1595.

Composition et caractère du livre des « Essais ».

A. La composition du livre. — Une phrase de Prévost-Paradol [Cf. Moralistes français] sur les citations de Montaigne et l’impossibilité de les détacher du contexte. — Mais il a oublié que l’édition de 1595 contenait plus de « six cents » additions au texte de 1588 ; — et, d’une manière générale, que le caractère des Essais se définit précisément par leur composition successive. — L’idée n’en doit pas remonter au-delà de 1572 [Cf. livre I, chap. xx]. — L’édition de 1580 ; — et pourquoi de bous juges y voient le portrait le plus ressemblant de Montaigne ; — elle contient moins de citations et, par suite, l’apparence en est moins pédantesque ; — les raisonnements, étant interrompus par moins de digressions, y sont plus faciles à suivre ; — et l’allure en a quelque chose de plus vif. — Comparaison du chapitre de l’Institution des enfants dans la première et la seconde éditions. — Comment le texte de Montaigne s’enrichit, et souvent s’encombre de la diversité de ses lectures ; — que Montaigne retranche rarement, qu’il corrige toujours ; — et qu’il ajoute beaucoup. — Comparaison de l’Apologie de Raymond de Sebonde dans les éditions de 1580 et de 1588 ; — Absence [p. 89b]entière de plan et de composition. — Les scrupules du styliste. — Dans quelle mesure il convient d’adopter les additions de l’édition de 1595.

B. L’inspiration du livre. — Le chapitre : Que philosopher c’est apprendre à mourir ; — et que la grande préoccupation de la vie de Montaigne a été de se soustraire à l’horreur de la mort. — De là procèdent : sa curiosité de lui-même ; — de la diversité des coutumes et des mœurs ; — de l’histoire. — De là aussi son épicurisme, que l’on a pu quelquefois appeler son christianisme ; — parce qu’en effet le christianisme n’est qu’une préparation à la mort ; — mais en réalité Montaigne n’a rien eu du chrétien. — Comment la préoccupation de la mort explique la profondeur et la richesse humaine de sa philosophie ; — un mot de Schopenhauer [Cf. Le Monde comme volonté, III, chap. xli]. — C’est par là que Montaigne se distingue de Rabelais. — Sa curiosité a quelque chose d’aigu, et en un certain sens de presque pessimiste. — C’est aussi ce qui fait justement la valeur singulière des Essais : — ils sont une confession ; — l’effort d’un homme pour faire de la connaissance de soi-même la base de la connaissance de l’espèce ; — et une tentative pour tirer de cette connaissance une règle de conduite. — Que les Essais sont un livre triste.

C. Le style de Montaigne. — Comment cette tristesse est déguisée [p. 90b]par le charme du style. — Que voulait dire Montesquieu quand il appelait Montaigne « l’un des quatre grands poètes » ? — Le style de Montaigne est une « création perpétuelle » ; — il n’y a pas plus de métaphores, ni de plus naturelles, ni de plus nouvelles, dans Shakespeare même ; — et, à ce propos, de la métaphore comme principe et moyen de la « fructification des langues ». — Universalité du vocabulaire de Montaigne. — Le jugement de Sainte-Beuve sur le style de Montaigne [Cf. Port-Royal, II, p. 443, 450, édition de 1878]. — Que c’est ce style aussi qui répare ce que l’étalage de soi-même aurait sans lui d’impertinent dans les Essais. — Détails étranges de Montaigne sur lui-même. — Mais, dans sa manière même de les rendre, il trouve moyen d’exprimer ce qu’ils ont d’humain autant ou plus que ce qu’ils ont d’individuel et de singulier.

4º Influence et portée du livre des Essais. — Que « tout homme porte en soi la forme de l’humaine condition » ; — et comparaison à cet égard des Essais de Montaigne et des Confessions de Rousseau ; — les rapports sont à l’extérieur, mais la différence au fond. — Montaigne a fondé la littérature française sur l’observation psychologique et morale. — Son influence à l’étranger : — sur Bacon [Cf. ses Essais de politique et de morale, 1597] ; — et sur Shakespeare [Cf. Philarète Chasles, Études sur Shakespeare, Paris, [p. 91b]s. d.]. — Nombreux emprunts de Shakespeare à Montaigne [Id., ibid.]. — Qu’à cet égard Montaigne renoue la tradition de l’influence européenne de la littérature française. — Ce qu’il y a dans les Essais qui devait déplaire à une autre génération. — Témoignages de Balzac [XVIIIe entretien] ; — de Pascal [Pensées] ; — de Bossuet [2e sermon pour la Toussaint] ; — de Malebranche [Recherche de la Vérité, II, 3e p. ch. v].

5º Les Œuvres. — Si l’on néglige sa traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebon, 1569 ; — et le Journal de ses Voyages, qui n’a été publié qu’en 1774 seulement ; — les Œuvres de Montaigne su réduisent à ses Essais, dont il suffira de noter ici les principales éditions.

Les Essais, 1re, 2e et 3e éditions, 1580, 1582 et 1587 [reproduites, la première dans le texte même, et les deux autres dans les variantes de l’édition de MM. R. Dezeimeris et Barkhausen, Bordeaux, 1874, Féret] ; — Les Essais, 4e édition, 1 vol., in-4, 1588, Abel l’Angelier [reproduite dans l’édition Motheau-Jouaust, 7 vol. in-18 ; Paris, 1872. 1875, Jouaust] ; — Les Essais, 5e édition, 1 vol. in-fº, 1595, Abel l’Angelier et Michel Sonnius [reproduite dans l’édition Courbet et Royer, 4 vol. in-8 ; Paris, 1872-1877, A. Lemerre].

On peut citer encore l’édition de P. Coste (celui qui rougissait quand on parlait devant lui de Montaigne), 3 vol. in-4 ; [p. 92b]Londres, 1724, à laquelle s’ajoute, dans le même format, le volume des Voyages ; — l’édition de Naigeon, 4 vol. in-8, Paris, 1802, Didot, — et l’édition J.-V. Leclerc, 5 vol. in-8, Paris, 1826, Lefèvre. — C’est cette édition qui est devenue la « vulgate » du texte de Montaigne.

V. — La Satire Ménippée [1593-1594] §

1º Les Sources. — Presque toutes les pièces un peu particulières, nécessaires ou utiles à l’intelligence de la Satire Ménippée, ont été réunies dans l’édition de Ratisbonne, donnée par Prosper Marchand, 3 vol. in-12, 1726, chez les héritiers de Mathias Kerner. — Joignez l’introduction de Charles Labitte à son édition de la Satire, Paris, s. d. ; — et, du même : Les Prédicateurs de la Ligue, Paris, 1841.

2º Le Pamphlet ; — et qu’il n’en faut exagérer ni le mérite, qui est tout à fait secondaire, ni la hardiesse, ni les conséquences. — La Satire n’a point « donné la France à Henri IV », puisqu’elle a paru en 1594, et que la guerre civile n’a été pacifiée qu’en 1598 ; — il n’y a point de hardiesse : 1º à se mettre cinq pour écrire un livre, et nous savons assez que la division des risques est le principe même de l’assurance ; — il n’y en a pas non plus : 2º à garder l’anonyme ; — et 3º à avoir publié un pamphlet de cette nature [p. 93b]neuf mois après la conversion, et trois mois après la rentrée d’Henri IV à Paris. — Toute la bravoure des auteurs ne consiste donc qu’à avoir royalement injurié des gens à terre et que d’ailleurs ils n’avaient pas eux-mêmes renversés. — Les auteurs de la Ménippée : Pierre le Roy, Gillot, Nicolas Rapin, Jean Passerat, Florent Crestien et Pierre Pithou : — et qu’ils n’ont pas fait preuve en se coalisant d’un talent qu’aucun d’eux ne possédait personnellement. — Il y a d’ailleurs dans quelques passages de la Satire une certaine verve de caricature ; — de satire même ; — et presque d’éloquence [Cf. la Harangue, souvent citée, du lieutenant civil Dreux d’Aubray]. — Mais on n’y trouve pas ombre d’élévation ni de noblesse ; — ce sont des bourgeois furieux d’être gênés dans leurs plaisirs ; — ce sont aussi de grands ennemis des Jésuites ; — et ils ont sans doute aimé leur patrie ; — mais la Satire Ménippée n’en est pas moins à rayer du nombre des « grands monuments de l’esprit français ».

VI. — Pierre Charron [Paris, 1541 ; † 1603, Paris] §

1º Les Sources. — Bayle, dans son Dictionnaire, article Charron ; — Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques, article Charron ; — Poirson, Histoire du règne d’Henri IV [V. ci-dessus] ; — Vinet : Moralistes français au xvie siècle.

2º Le Philosophe. — Caractère énigmatique du personnage : —  [p. 94b]il a été prêtre ; — il a même voulu se faire chartreux ; — de pieux prélats l’ont protégé ; — cependant il passe pour un « libertin » — et la contradiction qu’on remarque entre son personnage et sa réputation, se retrouve entre ses deux principaux ouvrages : — le Traité des trois vérités, lesquelles sont : 1º qu’il y a un Dieu ; 2º que ce Dieu n’a été connu que des chrétiens ; 3º que ce Dieu n’est adoré comme il l’a voulu que dans le catholicisme ; — et le Traité de la sagesse, où la plupart n’ont voulu voir qu’une systématisation du « scepticisme » de Montaigne. — Que la chronologie ne tranche pas la difficulté, puisqu’il connaissait Montaigne quand il a donné son Traité des trois vérités.

Examen du Traité de la sagesse. — Pour ne rien dire des anciens, trois contemporains y sont copiés sans scrupule : Bodin [Cf. Sagesse, II, ch. 44] ; Montaigne [Cf. II, chap. viii] ; et G. du Vair [Cf. III, chap. xxviii]. — Signification de ces plagiats. — Charron essaie de faire la synthèse des idées de son temps ; — et c’est ce que prouve l’effort vers la composition, qui est la principale originalité de son livre. — Trois idées maîtresses dans la Sagesse : 1º bonté de la nature [Cf. II, chap. iii] ; — et cependant ; 2º misère infinie de l’homme [Cf. I, passim] ; — d’où 3º mépris souverain de la mort [Cf. II, chap. ii]. — Liaison que Charron établit entre ces trois idées ; — sa confiance dans la raison humaine ; — dans le pouvoir de la volonté ; — dans l’universalité de la loi morale. [p. 95b]Qu’au sortir de cet examen, il nous apparaît comme un « type de transition » ; — précurseur de Descartes, — et de Pascal, — autant que disciple et continuateur de Montaigne. — Descartes l’a-t-il lu ? — Mais Pascal l’a sûrement beaucoup pratiqué ; — et à ce propos que les annotateurs de Pascal ont trop oublié Charron. — On sait comme il est facile et difficile à la fois de passer de Montaigne à Pascal ; — mais c’est vraiment Charron qui fait entre eux le pont. — Il n’a pas cru d’ailleurs qu’il pût être mauvais à la religion d’en fonder l’empire sur les bases de la raison ; — c’est ce qu’il a loyalement essayé de faire ; — et ainsi ses contradictions ne viennent que de ce qu’il n’a pas saisi la portée de quelques-unes de ses assertions.

3º Les Œuvres. — Les Trois Vérités contre les athées, idolâtres, juifs, hérétiques et schismatiques, Bordeaux, 1593 ; — Discours chrétiens de la Divinité, Création, Rédemption, Bordeaux ; — Traité de la sagesse, Bordeaux, 1601.

Ce dernier ouvrage est le seul des trois qu’on ait souvent réimprimé.

VII. — Guillaume du Vair [Paris, 1556 ; † 1621, Tonneins] §

1º Les Sources. — Richelieu, dans ses Mémoires ; — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XLIII ; — C. Sapey, Essai sur la vie et les ouvrages de G. du Vair, Paris. 1847 ; — E. Coligny, Guillaume du Vair, d’après des documents nouveaux, Paris, 1857.

[p. 96b]2º L’Homme et l’Écrivain. — Injuste oubli dans lequel est tombé Du Vair ; — quoique d’ailleurs il ait été évêque-comte de Lisieux, — premier président du parlement de Provence ; — et deux fois garde des sceaux de France ; — ou peut-être pour l’avoir été. — Son rôle politique ne semble pas en effet avoir ajouté beaucoup à sa réputation [Cf. Bazin, Histoire de France sous le règne de Louis XIII]. — Il n’a pas non plus laissé de trace bien profonde dans l’histoire de l’Église ; — n’ayant été fait évêque de Lisieux qu’à plus de soixante ans ; — mais il a beaucoup aimé les lettres ; — et nul avant lui n’a fait faire plus de progrès à l’éloquence française ; — par ses traductions d’Eschine, de Démosthène, de Cicéron [Pour et Contre Ctésiphon et Pour Milon] ; — par la collection de ses Arrêts rendus en robe rouge ; — et par le sentiment très délicat de ce qui manquait encore à la langue [Cf. son Traité de l’éloquence française, et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse].

Que son rôle philosophique n’a pas été non plus sans réelle importance. — De sa traduction du Manuel d’Épictète et de son Traité de la philosophie des Stoïques. — Comment son œuvre est connexe de celle de Charron, qu’elle éclaire ; — mais, de plus que Charron, il a été mêlé aux grandes affaires, et de là sa supériorité d’expérience ; — le champ de l’observation psychologique et morale s’en élargit d’autant. — Il se fait aussi de la dignité de la raison et du pouvoir de la volonté une idée plus [p. 97b]« stoïcienne » ; — et plus haute, par conséquent, de la hauteur dont le point de vue stoïque dépasse le point de vue épicurien. — Enfin, dans son Traité de la sainte philosophie, il accomplit le dernier pas : — après avoir essayé de séculariser la morale, il y renonce ; — et ne voyant plus de remède à la corruption que dans le retour à la morale chrétienne, il en proclame la nécessité. — Analogie de cette évolution avec celle de la pensée de Pascal. — Les Traités philosophiques de Du Vair sont aussi nécessaires que la Sagesse à l’intelligence du mouvement d’où va sortir le jansénisme.

3º Les Œuvres. — Les éditions de Du Vair étant très nombreuses, nous suivons ici pour l’énumération de ses œuvres l’ordre de la plus complète, qui nous a paru être celle de 1617 à Cologne, chez Pierre Aubert. — 1º Actions et Traités oratoires, 1586-1614, parmi lesquels on notera : Exhortation à la paix adressée à ceux de la Ligue et la Suasion de l’arrêt pour la loi salique au Parlement ; — 2º De l’éloquence française, comprenant le traité proprement dit et les trois traductions ci-dessus citées ; — 3º Arrêts prononcés en robe rouge, dont il y a trois de plus dans l’édition de 1641, in-fº, que dans l’édition de 1617, soit en tout huit ; —  [p. 98b]4º Traités philosophiques, comprenant, en plus des ouvrages déjà mentionnés, un Traité de la Constance et une Exhortation à la vie civile ; — 5º Traités de piété et méditations, comprenant le Traité de la sainte philosophie, et des Méditations sur l’Oraison dominicale, sur le cantique d’Ézéchiel, sur les Psaumes de la Pénitence, etc., etc.

Nous ne connaissons pas d’édition moderne de Du Vair.

VIII. — François de Sales [château de Sales, en Savoie, 1567 ; † Lyon, 1622]. §

1º Les Sources. — Charles-Auguste de Sales, Histoire du bienheureux François de Sales, 1634 ; — Bossuet, Panégyrique de François de Sales, 1662 ; — Bulle de canonisation de saint François de Sales, 1665 ; — Sainte-Beuve : Port-Royal, livre I, chap. ix et x et Causeries du lundi, t. VII ; — A. Sayous : La Littérature française à l’étranger, t. I, chap. i et ii, Paris, 1853 ; — Robiou : Essai sur la littérature pendant la première moitié du xviie siècle, Paris, 18589.

2º Le Controversiste, l’Écrivain, l’Orateur. — François de Sales appartient à l’histoire de la littérature comme controversiste, [p. 99b]écrivain « ascétique » et prédicateur. — Sa famille et son éducation. — Le collège de Clermont et l’université de Padoue. [Cf. Antonio Favaro : Galileo Galilei e lo studio di Padova. Florence, 1883]. — Les débuts de François de Sales. — Son entrevue avec Théodore de Bèze. — La mission du Chablais [1594-1598] ; — et les premiers écrits de François de Sales : Les Controverses et la Défense de l’étendard de la Croix. — De la précision de coup d’œil, et de la netteté d’argumentation avec laquelle il réduit l’essentiel de la controverse entre protestants et catholiques à la matière de l’Église. — Son séjour à Paris en 1602 ; — et l’Oraison funèbre du duc de Mercœur. — Il est sacré évêque de Genève, 1602.

De l’Introduction à la vie dévote ; — et comment dans ce livre François de Sales continue l’œuvre de Du Vair. — Charme et séduction du livre. — Les « harmonies de la nature » dans le livre de François de Sales. — Il est le premier des Savoyards qui vont illustrer la littérature française [Cf. Sayous, Littérature française à l’étranger]. — Dans quelle mesure peut-on dire qu’il ait rendu la dévotion traitable, mondaine et séduisante ? — Sévérité réelle de sa doctrine ; — et que, s’il la présentait d’une autre manière, elle ne serait plus le christianisme, mais le stoïcisme. — Le Traité de l’amour de Dieu.

De François de Sales comme prédicateur ; — et pourquoi l’a-t-on [p. 100b]oublié parmi les « précurseurs de Bossuet » [Cf. Jacquinet : Les Prédicateurs du xviie siècle avant Bossuet ; et Freppel, Bossuet et l’éloquence sacrée au xviie siècle]. — Comparaison du Sermon pour la fête de l’Assomption, 1602, avec ceux de Bossuet sur le même sujet. — Utilité de ce genre de comparaisons, et qu’il n’y a pas de plus sûr moyen de caractériser les divers orateurs de la chaire. — Autre comparaison du Sermon pour la veille des Roys avec celui de Fénelon sur le même sujet. — Le Traité de la prédication, et la rhétorique de François de Sales. — « Le souverain artifice est de ne pas avoir d’artifice ». — Si François de Sales a toujours été lui-même fidèle à sa propre recommandation ? — Qu’il y a quelque afféterie, quelque affectation de mignardise et de naïveté dans sa manière. Recommandation singulière qu’il fait au prédicateur de semer son discours d’« exclamations familières : comme ô Dieu ! bonté de Dieu ! ô bon Dieu ! Seigneur Dieu ! vrai Dieu ! eh ! hélas ! ah ! mon Dieu ».

3º Les Œuvres. — Elles se divisent en deux groupes : Œuvres polémiques et Œuvres ascétiques. Les premières comprennent : Les Controverses, — La Défense de l’estendard de la Croix — et quelques opuscules de moindre importance. — Les secondes se composent de l’Introduction à la vie dévote, 1608 ; — du Traité de l’amour de Dieu, 1612 ; — et des Entretiens spirituels, qui n’ont paru pour la première fois qu’en 1629. — Il y faut joindre quelques [p. 101b]opuscules, notamment l’opuscule sur les Degrés d’oraison, les Lettres spirituelles ou de direction, et les Sermons. — La correspondance laïque du saint vaut aussi la peine d’être lue.

Peu de livres ont été plus souvent réédités que l’Introduction à la vie dévote. — Quant aux Œuvres complètes, il y en a deux bonnes éditions, mais que remplace dès à présent celle qui se publie en ce moment même « par les soins des religieuses de la Visitation du premier monastère d’Annecy », et dont il a déjà paru huit volumes ; Annecy, imprimerie Niérat.

IX. — Mathurin Regnier [Chartres, 1573 ; † 1613, Rouen] §

1º Les Sources. — Goujet, dans sa Bibliothèque française, t. XIV ; — Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvie siècle : « Mathurin Regnier et André Chénier », 1829 ; — Viollet-le-Duc, « Notice », en tête de son édition des Satires, 1853 ; — Robiou, Essai sur l’histoire de la littérature et des mœurs, etc., Paris, 1858 ; — Garsonnet, Étude sur Mathurin Regnier, Paris, 1859 et 1877 ; — Courbet, « Notice », en tête de son édition des Satires, Paris, 1875. — J. Vianey, Mathurin Regnier, Paris, 1896.

2º L’Homme et le Poëte. — Que Regnier, quand il commence d’écrire, n’est déjà qu’un « attardé » ; — comme libertin, qui s’efforce de retenir la licence des mœurs d’un autre âge ; — et comme disciple de Ronsard, qu’il copie outrageusement. — Ses [p. 102b]qualités : — franchise de l’expression et verdeur de la langue, poussée souvent jusqu’à la grossièreté [Cf. Satire xiii ; — le don de voir, de peindre et de satiriser [Cf. Satire viii] ; — l’apparence au moins, sinon toujours la réalité de l’aisance et du naturel [Cf. Satires iii et viii]. — Ses défauts : — l’incorrection et la prolixité [Cf. Satire i] ; — le manque de goût et l’absence d’art [Cf. Satire x] :

Ses nonchalances sont ses plus grands artifices ;

— le manque d’invention et d’idées. — D’où vient sa réputation ? — De ce qu’il a plu à Boileau de le tirer de l’ombre ; — de ce qu’il est Gaulois ; — et de ce qu’en un certain sens, par la force de quelques-uns de ses vers, il fait un des anneaux entre Rabelais, par exemple, et Molière.

3º Les Œuvres, — Si l’on met à part quelques épigrammes, — deux Élégies ; — et quelques pièces obscènes égarées dans la collection du Cabinet satyrique ; — les œuvres de Regnier se réduisent à ses Satires, qui sont en tout au nombre de dix-neuf.

La meilleure édition qu’on en ait est celle de Courbet, Paris, 1875, Lemerre ; — à laquelle deux opuscules de M. Dezeimeris. Bordeaux, 1876 et 1880 ; — et les recherches de M. Vianey [1896] permettraient d’apporter encore de nombreuses améliorations.

X. — Honoré d’Urfé [Marseille, 1568 ; † 1625, Villefranche, Alpes-Maritimes] §

[p. 103b]1º Les Sources. — D’Urfé lui-même, en plusieurs épisode de son Astrée, qui ne sont que son histoire personnelle « romancée » ; — Patru : Éclaircissements sur l’histoire de l’Astrée, dans la collection des Plaidoyers et œuvres diverses de M. Patru, Paris, 1681, Mabre-Cramoisy ; — Auguste Bernard, Les d’Urfé, Paris, 1839 ; — Robert Bonafous, Études sur l’Astrée et Honoré d’Urfé, Paris, 1846 ; — Louis de Loménie, « L’Astrée et le roman pastoral », dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1858 ; — Émile Montégut, En Bourbonnais et en Forez, Paris, 1880 ; — Körting, Geschichte des französischen Romans im XVII. Jahrhundert, Leipsig et Oppeln, 1885-1887.

2º Les Origines de l’Astrée. — Biographie d’Honoré d’Urfé : — Son premier écrit : Les Epistres morales, 1598 ; — son mariage avec Diane de Châteaumorand ; — ses malheurs conjugaux ; — son poème du Sireine, 1606. — La composition de l’Astrée. — Le mélange de la fiction et de la réalité [Cf. Patru, Éclaircissements, etc.]. — Le cadre du récit et la Diana enamorada de Georges de Montemayor. — La couleur du récit et le roman pastoral ; — la vogue européenne du roman pastoral ; — les Arcadia de Sannazar et de Sydney ; — Les descriptions du Forez dans le roman de [p. 104b]d’Urfé [Cf. Montégut, En Bourbonnais, etc.] ; — les anecdotes de cour ; — l’intention symbolique [Cf. la dédicace de l’Astrée]. — Des rapports de l’Introduction à la vie dévote et du roman de l’Astrée.

3º Le caractère de l’Astrée. — Aspect général de l’œuvre ; — et que, bien loin que les épisodes y soient, comme dans d’autres romans de la même forme, des hors-d’œuvre par rapport au récit principal, c’est le récit principal qui n’est que le prétexte ou l’occasion des épisodes. — Diversité d’intérêt qui en résulte : — 1º Episodes historiques [Eudoxe et Valentinian, IIe partie, livre 12] ; — 2º Allusions contemporaines [Euric, Daphnide et Alcidon, IIIe partie, livre 3] ; — 3º Inventions personnelles [Damon et Madonthe, IIe partie, livre 6]. — La forme des récits n’est pas moins variée : — descriptions [IIe partie, livre 5] ; — conversations [IIe partie, livre 12] ; — narrations [IIIe partie, livre 7], on y trouve des modèles de tout, de lettres encore et de sonnets d’amour ; — sans compter quelques pages d’une touche plus réaliste ou plus brutale. — Du style de l’Astrée : — son élégance et sa clarté ; — sa douceur et sa fluidité ; — sa justesse dans l’abondance, — sa valeur psychologique ; — et, comme conséquence, de la peinture des variétés de l’amour dans l’Astrée. — L’amour sensuel et brutal [Eudoxe et Valentinian, IIe partie, livre 12] ; — l’amour volage et capricieux [Hylas, Ire partie, passim] ; — l’amour jeune et passionné [p. 105b][Chryséide et Arimant, IIIe partie, livres 7 et 8] ; — l’amour chevaleresque [Rosanire, Céléodante et Rosiléon, IVe partie, livre 10] ; — l’amour mystique [Céladon et Astrée]. — Variété des caractères. — Qu’il ressort enfin de l’ensemble du livre une impression de charme et d’apaisement sans analogue jusqu’alors dans la littérature ; — qui explique sa fortune, l’une des plus prodigieuses qu’il y ait dans l’histoire littéraire : — et sa longue influence.

4º De l’influence de l’Astrée. — S’il faut lui faire une part dans la formation de la société précieuse ? — Qu’en tout cas, c’est d’elle que vont procéder, pendant plus de vingt ans le théâtre ; — et pendant plus de cinquante ans le roman ; — si la Princesse de Clèves n’est à vrai dire qu’un épisode de l’Astrée. — On peut aller plus loin encore [Cf. Montégut, En Bourbonnais, etc.] et retrouver quelque chose de l’inspiration de l’Astrée : — dans les tragédies de Racine ; — dans les comédies de Marivaux ; — dans les romans de Prévost ; — dans J.-J. Rousseau ; — et peut-être de nos jours même jusque dans certains romans de George Sand. — C’est comme si l’on disait que le succès de l’Astrée a donné son orientation à tout un grand courant de notre littérature.

5º Les Œuvres. — Nous avons déjà cité Les Epistres morales, 1598 ; — et Le Sireine, 1606 ; — Il y faut joindre la Sylvanire, fable bocagère, 1627, et les Amours de Floridon.

Quant à l’Astrée, les deux premiers volumes en parurent en 1610 [p. 106b]ou peut-être en 1608 ; les deux seconds en 1616 ; le cinquième et le sixième en 1619. Les quatre autres sont posthumes ; et on n’y peut guère distinguer la part qui en revient à d’Urfé de celle qui appartient à Baro, son continuateur. C’est pour cela que nous n’en avons pas tenu compte dans l’analyse du roman.

La meilleure édition de l’Astrée est celle de 1647, chez Toussaint Quinet et Antoine de Sommaville.

Chapitre II.
La Nationalisation de la Littérature (1610-1722) §

[Discours] §

I §

[p. 107h]Je ne sais si la guerre est « divine », mais il semble bien que la lutte soit « une loi du monde » ; aucun triomphe n’est vraiment pacifique ; et les idées elles-mêmes [p. 108h]n’établissent guère leur empire qu’aux dépens et sur les ruines d’autres idées, qu’elles remplacent. Pour que la littérature française achevât de réaliser son véritable caractère, plusieurs conditions étaient donc encore nécessaires au commencement du xviie siècle ; et il fallait en premier lieu que l’opinion achevât de soumettre ou de refouler cet esprit d’individualisme, d’indiscipline et de licence qu’aussi bien, dans l’ordre politique lui-même, Henri IV n’avait pas entièrement comprimé ni réduit. L’un des livres les plus énigmatiques de notre littérature, qui en est aussi l’un des plus orduriers, Le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville, est contemporain de l’Astrée, qui [p. 109h]n’est pas exempte elle non plus, de quelque impudence de langage ou de grossièreté de sentiments ; et l’obscène collection de ce Parnasse satyrique, dont à peine ose-t-on citer le titre, suffirait toute seule à faire foi de l’état des mœurs aux environs de 1610.

Nous en avons un autre témoignage dans les Satires de Mathurin Regnier. Souvent citées, pour quelques vers heureux, — devenus avant ceux de Boileau proverbes en naissant, — peu lues, mais d’autant plus vantées, les Satires de Regnier sont comme qui dirait la protestation de l’esprit gaulois contre le nouvel idéal. Ennemi naturel, non seulement de toute contrainte, mais de toute règle [p. 110h]ou de toute loi, ce que Regnier défend et soutient dans ses Satires, non pas dogmatiquement, mais avec cette nonchalance, — qui est « son plus grand artifice » et son charme, — c’est l’entière et absolue liberté de l’individu. Chacun de nous est bien comme il est ; il a le droit de continuer de l’être ; et quiconque prétend l’en empêcher n’est de son vrai nom qu’un pédant. Je ne sache pas au moins d’idée sur laquelle il revienne plus souvent et plus complaisamment dans ses vers, si ce n’est peut-être celle-ci, que tout est relatif ; et, comme on le voit bien, c’est la même. Une nombreuse école, autour de lui, pense ou sent comme lui, qui n’est pas proprement une école, en ce [p. 111h]sens qu’elle ne procède ni de lui, ni de personne qu’on en puisse appeler le chef, mais qui représente avec lui cet esprit ou plutôt cet instinct de résistance : épicuriens vulgaires, comme les Motin, les Sigogne et les Berthelot ; irréguliers et libertins, comme ce Théophile, contre qui le père Garasse écrira sa Doctrine curieuse des beaux esprits ; libres-penseurs hardis et cyniques, tels qu’on en trouve de portraiturés par douzaines dans les Historiettes de Tallemant des Réaux. Ne vaut-il pas la peine de noter en passant que toutes les « régences » de notre histoire en ont vu ou en verront surgir de semblables : régence de Catherine, régence de [p. 112h]Marie de Médicis, régence d’Anne d’Autriche, et régence de Philippe d’Orléans ?

À qui faut-il faire honneur d’avoir contrarié d’abord, interrompu, et finalement endigué ce courant ? et une fois de plus, nous écrierons-nous avec Boileau :

Enfin, Malherbe vint ?…

Non sans doute, si quatre ou cinq très belles Odes, et quelques paraphrases des Psaumes ne sont après tout que de la rhétorique ; et puis, si Malherbe lui-même, sans afficher le libertinage ou l’incrédulité, ne laisse pas d’avoir en prose, et dans sa vie, tout à fait manqué de distinction ou [p. 113h]de vraie noblesse d’esprit. D’un autre côté, ses plus beaux vers, épars de son vivant et un peu perdus dans les Recueils du temps, n’ayant été réunis pour la première fois qu’en 1630, deux ans après sa mort, on ne voit pas bien comment se serait exercée son influence. Et puisqu’enfin, si nous en croyons les Mémoires de son fidèle Racan, il n’a guère eu d’idées que sur son art, nous chercherons donc ailleurs que dans son influence les causes d’une transformation qu’il a lui-même éprouvée bien plus qu’il ne l’a faite, ou seulement conçue. La transformation qui s’opère dans l’histoire de la littérature entre 1610 et 1630, — mettons 1636, pour aller [p. 114h]d’un seul trait jusqu’au Cid, — est l’œuvre des Précieuses.

On n’a généralement retenu d’elles que le souvenir de leurs ridicules, et il faut avouer qu’elles en ont eu beaucoup, dont la comédie de Molière et la satire de Boileau nous dispensent de parler ici plus longuement. Ce qu’on pourrait surtout leur reprocher, ce serait d’avoir remis la littérature française à l’école de l’Espagne et de l’Italie, — d’Antonio Perez et du cavalier Marin, de Guarini et de Gongora, — supposé du moins qu’elles eussent pu l’éviter, dans une cour tout italienne, et dans un temps où l’influence espagnole rentrait chez nous par toutes nos frontières. Mais elles nous ont, après cela, rendu de grands [p. 115h]services, et des services qu’on ne saurait oublier, méconnaître ou négliger, sans fausser vingt ou trente ans de l’histoire des mœurs et de la littérature. C’est ainsi qu’étant femmes, et du monde, elles ont affranchi la littérature de ce pédantisme dont elle est encore tout embarbouillée dans Ronsard ou dans Montaigne même. On dirait parfois que Ronsard et Montaigne n’ont écrit que pour les gens de collège. L’étalage indiscret, ou plutôt complaisant, de leur érudition ; leurs allusions perpétuelles à une antiquité dont nous n’avons pas comme eux fréquenté les scoliastes et les grammairiens ; l’admiration naïve, parfois même un peu suspecte, qu’ils témoignent [p. 116h]pour les « fausses beautés » de Cicéron ou de Sénèque ; leur manie de ne rien avancer qu’ils n’appuient de l’autorité d’un ancien ; tout cela, qui peut bien éblouir d’abord notre ignorance, ne tarde pas longtemps à nous fatiguer, à nous impatienter, et, tranchons le mot, à nous ennuyer. Il nous déplaît qu’un poète traîne à son pied, comme un boulet, le commentaire perpétuel de Marc-Antoine Muret ou de Pierre Marcassus ; et, pour entendre un livre français, nous ne voulons pas commencer par apprendre le latin. Tel était du moins le sentiment des précieuses ; et c’est pourquoi, rien qu’en se mêlant de littérature, et à la littérature, elles ont donc d’abord [p. 117h]obligé l’écrivain à secouer la poussière de sa bibliothèque ou de sa « librairie » ; elles lui ont imposé quelques-unes des exigences de leur sexe ; et, par là même, une littérature jusqu’alors presque purement érudite est devenue déjà mondaine.

Elle l’est également devenue, et presque en même temps, grâce à elles, par un air de décence et de politesse qui lui manquait encore. Ce que les libertins et les irréguliers de la régence ne revendiquaient pas moins hautement que la liberté de suivre en tout leur fantaisie, c’était celle aussi de s’attarder dans les habitudes et dans la tradition du pire esprit gaulois. On voulait être [p. 118h]grossier, cynique et impudent à loisir. Point de concessions aux femmes : on ne les estimait faites, comme Mlle de Montaigne, que pour tenir le ménage de monsieur leur mari, lui donner des enfants, perpétuer sa race, ou — comme les Cassandre, les Marie de Ronsard, la Francine de Baïf, l’Hippolyte de Desportes — pour leur être un instrument de plaisir et un moyen de réputation littéraire. Les précieuses ont exigé des hommes qu’ils leur rendissent les respects auxquels toute femme a droit, comme femme, dans une société civilisée ; et elles l’ont obtenu. Sans doute, on trouverait encore aisément, dans Balzac et dans Voiture, des plaisanteries dont l’indécence, la [p. 119h]crudité naïve, le mauvais goût étonnent. Mais, d’une manière générale, sous l’influence des précieuses, la littérature, les mœurs même s’épurent, ou si l’on veut, se polissent. Ni Mme de Rambouillet, « l’incomparable Arthénice », ni sa fille, Julie d’Angennes, pour qui soupira si longtemps Montausier, ni tant d’aimables femmes, formées aux conversations de la célèbre « chambre bleue », ne supportent qu’on leur offre à l’esprit, dans la causerie ou dans les livres, l’image toute nue de ce que, dans la réalité de la vie quotidienne, chacun de nous s’efforce à cacher. Ni tout ce qui se fait ne peut se dire, ni tout ce qui se dit ne peut s’écrire. Il faut avoir désormais égard [p. 120h]à la condition, au temps ou à la circonstance, à l’âge, au sexe. La situation des femmes en est aussitôt et singulièrement relevée. On comptera désormais avec elles, on ménagera leurs pudeurs, on les traitera d’égales. Et si quelque survivant attardé de l’autre siècle est incapable de cette contrainte, les cabarets lui sont ouverts, la Pomme de pin, le Mouton blanc, où il ira rimer, entre hommes, ses couplets bachiques et ses chansons ordurières.

Quand les mœurs se polissent, le langage aussi s’épure, et, n’était la crainte de paraître jouer sur les mots, je dirais volontiers que « politesse » et « polissure » sont choses qui vont naturellement ensemble. La distinction [p. 121h]des mots suit celle des habitudes, et le choix des idées entraîne celui des termes. La victoire de la préciosité a donc été l’origine d’une révolution de la langue, et même c’est à cela que l’on a ramené trop souvent et, à tort, toute la préciosité. Pour beaucoup d’historiens de la littérature, le rôle des précieuses n’aurait consisté qu’à rayer quelques mots du vocabulaire, à y en introduire quelques autres, et surtout à remplacer l’usage habituel du terme propre, direct et précis, par l’emploi de la métaphore. Et je conviens qu’elles l’ont fait ! Mais ce qui est peut-être plus intéressant, et en tout cas plus important, que d’énumérer ici quelques mots ou quelques locutions dont [p. 122h]elles ont été les introductrices, c’est de démêler les raisons qui ont dirigé le choix de ces locutions et de ces mots eux-mêmes. Nous venons de l’indiquer. Il y a des actes qui sont ignobles, comme d’aller à la garde-robe, et généralement tous les actes qui sont la trace en nous de notre origine animale : les mots qui servent à les nommer participent de leur ignominie ou de leur bassesse, si l’on ne doit dire qu’ils l’exagèrent, du fait de l’intention dégradante qu’on y joint quand on les emploie. D’autres actes sont indifférents, comme de marcher, par exemple, ou de s’asseoir, et les termes qui les traduisent n’ont donc aussi rien que d’indifférent. Mais il y a des [p. 123h]actes nobles, comme de se dévouer, ou, sans aller jusque-là, comme tous les actes qui sont une victoire de l’esprit sur la chair, de la volonté sur l’instinct, de la civilisation sur la nature ; et de ces actes la noblesse s’en communique aux mots et pour ainsi parler jusqu’aux syllabes qui les expriment. Il y a donc un juge même de l’usage, quoi qu’on en ait pu dire. Nous nous révélons dans nos manières, que l’on connaît à nos paroles encore bien plus qu’à nos gestes ; une race ou un peuple se trahissent dans le caractère de la langue qu’ils parlent ; et une époque, enfin, se peint dans le choix de ses mots et dans le tour de ses phrases. [p. 124h]C’est ce que les précieuses ont admirablement senti. Leurs façons de dire n’ont été que l’expression de leur manière de penser ; et le jugement qu’il convient d’en porter ne relève pas tant de la linguistique ou de la philologie que de la psychologie. Ce n’est pas principalement, comme les poètes de la Pléiade, qu’elles ont essayé d’épurer ou de réformer la langue, mais secondairement, et pour avoir entrevu que la réforme de la langue pouvait seule assurer la réforme des habitudes littéraires. Et sans aucun doute, en y travaillant par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, elles n’ont pas résisté au désir ou à la tentation de se singulariser, de former des [p. 125h]coteries entre elles, et comme l’on dit, de se « distinguer ». Mais, parmi les manières de se distinguer, si l’on en connaît une qui soit assurément excusable, et légitime même à de certains égards, n’est-ce pas celle qui consiste à vouloir sentir, penser, et agir plus noblement, plus délicatement, plus finement ? De là la vogue, en des genres bien différents, des petits vers de Voiture, au nombre desquels il y en a de charmants ; des Lettres ou des Traités de Balzac ; et des romans de Gomberville et de Gombaud, de l’Endymion et du Polexandre. La raison en est aussi que tandis que le grand épistolier s’efforce à trouver des expressions et des tours dont l’emphase [p. 126h]réponde à ce que l’on appelle autour de lui le « grand goût », les autres, les romanciers, dans leurs interminables récits s’essaient aux subtilités de l’observation et de l’analyse psychologique.

Autre service encore dont nous sommes redevables aux précieuses : dans la conversation des ruelles, ce n’est pas la langue seulement qui s’est dénouée ou déliée, c’est l’esprit aussi qui s’est affiné. On étudie de plus près le développement des sentiments ou des passions, et voici que l’on commence à discerner une foule de nuances dont il semble bien que les « anciens » n’eussent pas eu l’idée, ni même les écrivains de la génération précédente. [p. 127h]Quand ce ne serait que pour mieux distinguer entre eux les termes du bel air ou du bon usage, ne faut-il pas qu’on analyse les notions qu’ils expriment, ou, pour mieux dire encore, qu’on les « anatomise » ? Qu’est-ce qui est noble ? On ne peut le savoir qu’en y regardant. À la faveur de la préciosité, la propriété de l’expression et la finesse de l’analyse s’introduisent donc ensemble dans le discours. En devenant curieux de grammaire et de politesse, on l’est insensiblement devenu de psychologie. Pendant qu’on ne cherchait qu’à dire, d’une manière neuve, originale et au besoin bizarre, des choses anciennes, ce sont des choses nouvelles que [p. 128h]l’on a découvertes ; on va se piquer maintenant d’en trouver d’autres ; ce sera bientôt la grande affaire des faiseurs de Maximes ; — et, un jour, La Rochefoucauld ne sera, de son vrai nom, que le dernier des illustres précieux.

Il convient d’ajouter que tout ce travail se fait en commun, non seulement entre gens de lettres, mais entre « honnêtes gens » ou « gens du monde » ; et sans doute c’est pour cette cause que la « préciosité », d’une manière générale, n’a pas eu le même sort en France qu’en Angleterre, en Espagne, et en Italie. Car pourquoi l’euphuisme en Angleterre, ou le marinisme en Italie, ou le [p. 128h]gongorisme en Espagne n’ont-ils pas exercé la même influence que chez nous la préciosité ? C’est qu’en France l’intention purement littéraire a été dominée par l’intention sociale, et la manie de se singulariser par le besoin d’avoir en foule des approbateurs de sa singularité. Nos précieuses n’ont jamais oublié quels adversaires elles avaient d’abord dû combattre, et qu’ils étaient les ennemis de toute discipline et de toute régularité. C’est pourquoi, tandis qu’en Espagne ou en Italie, le gongorisme ou le marinisme aboutissaient à de nouveaux excès de l’individualisme, au contraire, chez nous, c’était finalement l’esprit de société qui sortait vainqueur de la crise. Cette tendance [p. 130h]intérieure de la littérature à se rendre plutôt l’interprète des « idées communes » ou générales que des opinions particulières, et qu’on a déjà vue poindre chez quelques écrivains de l’âge précédent, ce sont nos précieuses qui l’ont développée, fortifiée et consolidée. Elles ont fait ainsi la fortune de ces genres qu’on appelle « communs », dont le caractère est de n’exister qu’autant qu’il existe un public pour les y encourager. Entendez qu’on peut bien composer une « élégie » pour soi-même, et une « satire », au besoin ; on peut écrire un roman et l’enfermer sous une triple clef ; on peut être l’annaliste secret des hommes et des choses de son temps, mais on n’a jamais eu l’idée [p. 131h]de préparer un « discours », ni de faire, pour soi tout seul, une tragédie en cinq actes, et en vers.

Ce sont toutes ces influences qui ont préparé d’abord, soutenu, et consacré le succès du « grand » Corneille, si personne moins que lui n’a ressemblé au bonhomme de génie dont on retrouve le profil héroïque dans toutes nos histoires, et au contraire si nul n’a mieux su reconnaître et prendre le vent de l’opinion pour y incliner la souplesse de son talent. Il tient, et à bon droit, dans le Grand Dictionnaire des Précieuses, de Bodeau de Somaize, une place considérable, une place d’honneur, et il y est appelé [p. 132h]« le plus grand homme qui ait jamais écrit des jeux du cirque ». C’est la note juste ; et qu’on l’étudie dans les comédies de sa jeunesse : Mélite, La Veuve, La Galerie du Palais, ou dans les chefs-d’œuvre de sa maturité, la grande préoccupation de Corneille a été de gagner le suffrage des précieuses.

Il se vante lui-même, dans son Examen de Mélite, d’avoir pour ses débuts établi le règne de la décence et des mœurs sur une scène où les libertés qu’on prenait avant lui rendaient le théâtre inabordable aux femmes. S’il emprunte un sujet à l’Espagne, — parce que l’Espagne est à la mode, — il imprime donc à ses personnages, dans Le Cid ce caractère d’humanité, dans [p. 133b]Le Menteur ce caractère de politesse, et, dans l’un et dans l’autre, ce caractère de généralité qui sont autour de lui les caractères des « honnêtes gens », et comme les signes auxquels ils se reconnaissent entre eux. Pareillement, dans son Horace, dans son Cinna, dans sa Rodogune, lorsqu’il mêle ensemble les choses de la politique et de la galanterie, ne vous imaginez pas que ce soit Justin qu’il imite, ni Sénèque, ni Tite-Live, mais ce sont bien les mœurs de son temps, et des « modèles » qui posent devant lui. Quelle est cette précieuse dont nous parle Somaize, [p. 134h]« qui ne s’est pas seulement acquis, nous dit-il, beaucoup d’estime par sa beauté, mais encore par la grandeur de son âme et dont l’esprit ne s’est pas seulement arrêté à la bagatelle, mais s’est élevé jusqu’aux affaires de la première importance » ? Nous le savons ; et qu’avant de s’appeler Émilie dans le Cinna de Corneille ou Cléopâtre dans sa Rodogune, elle a donné, dans la réalité de l’histoire, sous son vrai nom de duchesse de Chevreuse, plus d’une inquiétude au grand Cardinal. Que de rapprochements on pourrait faire encore ! Dans son Sertorius, dans son Othon, dans son Attila, si Corneille compliquera, s’il embrouillera, s’il enchevêtrera ses intrigues à plaisir, ce ne sera pas tant pour obéir à sa propre inspiration que pour disputer aux Gomberville, [p. 135h]aux La Calprenède, aux Scudéri, l’empire du romanesque !

Et son génie n’en est pas diminué ! S’il s’accommode ainsi des variations et des exigences du goût de son temps, sa supériorité n’en reçoit point d’atteinte, puisqu’ils sont plusieurs autour de lui, — Mairet, Rotrou, du Ryer, Scudéri, La Calprenède, — qui suivent comme lui la mode, et qui n’ont cependant écrit ni Le Cid, ni Polyeucte, ni Pompée, ni Héraclius. Je dis seulement que sa grandeur n’est point faite de son isolement, et que, pour dépasser ses rivaux de toute la tête, il n’en est pas moins de leur famille. Il est surtout de cette société [p. 136h]précieuse qui s’est elle-même reconnue et applaudie en lui, qui lui demeurera fidèle jusqu’à la fin, qui le soutiendra contre de jeunes et hardis rivaux ; et c’est pourquoi les précieuses peuvent bien avoir eu leurs défauts, ou leurs ridicules même, mais le théâtre de Corneille subsiste pour témoigner de la noblesse, de la grandeur, et de la générosité de leur idéal d’art.

Un autre homme ne s’y est pas trompé : c’est Richelieu que je veux dire, et là même est le secret motif de ce qu’on le voit faire pour et contre Corneille. Du moment que l’écrivain ou le poète, au lieu de s’isoler en eux-mêmes, se mêlaient au monde, et, pour lui plaire, commençaient par [p. 137h]accepter la discipline que le monde leur imposait, Richelieu conçut la pensée de faire servir cette docilité nouvelle aux desseins de sa politique. Utiliser le pouvoir de l’esprit et s’en faire un instrument de règne, ou, si l’on veut, intéresser les gens de lettres à la réalisation de ses plans ambitieux, sans leur en livrer le secret, il lui sembla que ce serait sans doute une grande chose, et que ce qu’il voyait autour de lui lui en offrait les moyens. Toutes ces petites coteries littéraires qui s’étaient formées à l’imitation de l’hôtel de Rambouillet, et qui n’en étaient, à vrai dire, que la caricature, témoignaient d’un besoin de voir régner, jusque dans les choses de l’esprit, quelque [p. 138h]ordre et quelque discipline. Par d’autres chemins que les siens on semblait tendre à cette unité, ou, pour dire quelque chose de plus, à cette homogénéité qui était le principal ou l’unique objet de sa politique intérieure. Comme il voulait faire de la monarchie française le type en quelque manière de l’État moderne, vraiment un, vraiment vivant, vraiment organisé, la littérature, elle aussi, semblait tendre vers le même idéal d’organisation et de vie commune. Et, de même enfin qu’au dehors il voulait faire de l’État français le régulateur de la politique européenne, ainsi l’ambition qui couvait jusque dans le cœur des grammairiens et des critiques, — de Vaugelas, [p. 139h]par exemple, ou de Chapelain, — c’était de faire succéder la langue française à la dignité de la latine ou de la grecque. Il devait être facile de s’entendre ; et, après quelques tâtonnements, c’est de cette entente qu’est sortie la pensée de l’Académie française. L’Académie française n’a pas été créée pour autre chose que pour inféoder les destinées de la littérature à celles de la France même ; et pour qu’il ne fût pas dit qu’une force sociale aussi considérable qu’était déjà celle de l’esprit pût échapper entièrement à l’action du pouvoir central.

Mais sur quel terrain s’achèverait l’entente ? Car, en plusieurs occasions, et au lendemain même de la [p. 140h]fondation de son Académie, Richelieu s’était bien aperçu, — par l’affaire de Corneille et de la critique du Cid, — qu’il ne gouvernerait pas les gens de lettres comme il faisait ses « intendants ». Les gens de lettres n’ont pas toujours cet « esprit de suite » que le cardinal exigeait de ses protégés ; et leur obéissance, qui peut d’ailleurs très bien aller jusqu’à la bassesse, n’en a pas moins toujours quelque chose de capricieux et d’intermittent.

C’est ici que les historiens de la littérature française placent l’action de Descartes et de son Discours de la méthode ; lequel est en effet de 1637. « L’influence de Descartes, a écrit Désiré Nisard, fut celle d’un homme de génie qui avait appris à chacun sa véritable nature, et, avec l’art de reconnaître et de posséder son esprit, l’art d’en faire le meilleur emploi. » [p. 141h]Et dans un autre endroit : « Voilà pourquoi les écrivains qui vinrent immédiatement après lui… sont presque tous cartésiens. Ils le sont par les doctrines qu’ils adoptent entièrement ou en partie ; ils le sont par la méthode qu’ils appliquent à tous les ordres d’idées comme à tous les genres. » Nisard donne encore à Descartes cet éloge d’avoir « atteint en français la perfection de l’art d’écrire » ; et il ajoute que cette perfection consisterait « dans la parfaite conformité de la langue de Descartes avec le génie français ». Mais [p. 142h]je ne crois pas que l’on puisse se tromper davantage ; et sans parler de la « perfection du style de Descartes », dont je dirais volontiers, selon le mot célèbre, qu’elle ressemble « à l’eau pure, qui n’a point de saveur particulière », l’influence de Descartes, on le verra plus loin, ne s’est exercée ni dans le sens que l’on dit, ni surtout dans le temps précis où on la place. En fait, bien loin d’être suivie d’aucun progrès de la raison ou du bon sens, la publication du Discours de la méthode n’est suivie chronologiquement que d’un retour offensif des influences étrangères : l’espagnole d’abord ; l’italienne ensuite ; et toutes les deux bientôt mêlées ensemble. L’explication [p. 143h]n’en est pas difficile à donner. L’œuvre de Richelieu a été interrompue par la mort avant qu’il eût pu l’achever ; la Fronde a éclaté ; et pendant dix-huit ans ce sont une reine espagnole et un ministre italien qui règnent : Anne d’Autriche et Mazarin.

On date ordinairement du grand succès du Cid et du Menteur l’influence espagnole ; mais, si l’on veut parler de quelque chose de plus que d’un échange de sujets entre les deux littératures, c’est trop tard ou c’est trop tôt. C’est trop tard, si, bien avant Corneille, l’Astrée n’était, comme nous l’avons vu, qu’un remaniement à la française de la Diane de Montemayor ; si Hardy, si Mairet, si [p. 144h]Rotrou n’avaient guère fait qu’imiter ou traduire Cervantes, Lope de Vega, Rojas ; si les précieuses, comme on l’a dit, n’avaient d’abord essayé que d’acclimater le gongorisme en France. Mais c’est trop tôt s’il s’agit de fixer le moment où cette influence a vraiment menacé, comme autrefois l’italienne, le développement de la littérature nationale. En effet, ce n’est guère qu’entre 1645 et 1660 que nos auteurs dramatiques, Thomas Corneille, Scarron, Quinault, — pour ne rappeler que ceux dont le nom n’a pas péri tout entier, — se jettent à corps perdu dans l’imitation du théâtre espagnol, et qu’ils en viennent jusqu’à ne pouvoir plus seulement écrire une pièce de leur [p. 145h]cru sans en placer la scène à Lisbonne ou à Salamanque. Il se produit alors, dans tous les genres, une espèce d’exaltation ou d’enflure qui va jusqu’à l’extravagance. Le grand Corneille en personne se persuade, et proclame, dans la préface de son Héraclius, « que le sujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable ». Ce Gascon de Gautier de Costes de La Calprenède, — son nom mérite qu’on l’imprime tout au long, — et ce Normand de Scudéri, qui n’est d’ailleurs en ceci que le prête-nom de sa sœur Madeleine, écrivent leurs Ibrahim et leurs Cassandre, leurs Cléopâtre et leurs Artamène, vrais romans d’aventures, qui passionnent autour d’eux toutes les [p. 146h]imaginations, tandis qu’avec les Scarron, les d’Assouci, les Saint-Amant le burlesque s’engendre, pour ainsi parler, du picaresque. L’influence italienne se mêle à l’espagnole. C’est de Robortelli ou de Castelvetro que l’on s’autorise pour chicaner Corneille. Les faiseurs d’épopées, rendus prudents depuis un demi-siècle par l’insuccès de la Franciade, reprennent alors courage au contact du Tasse et de sa Jérusalem. Mazarin introduit l’opéra dans nos mœurs françaises. La Fontaine, qui débute, achève son éducation littéraire dans le Décaméron ; Molière donne son Étourdi ; Boileau gronde et s’écrie, dans une tirade qui plus tard a disparu de sa première satire :

[p. 147h]Qui pourrait aujourd’hui, sans un juste mépris,
Voir l’Italie en France, et Rome dans Paris !
… Je ne puis sans horreur et sans peine,
Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine,
Et traîner dans Paris ses mêmes, ses farceurs,
Sa langue, ses poisons, ses crimes, et ses mœurs.

Où trouve-t-on trace en tout cela de l’action de Descartes et du cartésianisme ? Non ! en vérité, le Discours de la méthode n’a point fait époque dans l’histoire de notre littérature. Pleins d’admiration pour le géomètre, les contemporains du « philosophe » l’ont presque ignoré comme tel. Et si la littérature a fini par secouer le joug de toutes ces influences qui semblaient conjurées contre elle [p. 148h]pour l’empêcher de devenir purement française, elle le doit à de tout autres causes, dont la première et la plus importante a été le réveil de l’idée chrétienne sous la forme de l’idée janséniste.

Quelque différence en effet qu’il puisse y avoir, et qu’il y ait sans doute, entre l’idée chrétienne et l’idée janséniste, on ne l’a pas reconnue d’abord ; et s’il ne nous est plus permis aujourd’hui de les confondre ensemble, on les a cependant un moment confondues. Les Jansénius, les Saint-Cyran, les Saci, les Arnauld n’ont pas cru travailler à une autre œuvre que les Vincent de Paul, les Olier, les Bérulle, les François de Sales ; et ce qu’il y [p. 149h]avait entre eux d’émulation première pour le bien ne s’est changé que plus tard en opposition. Si d’ailleurs, comme il le faut dans l’histoire des idées, nous entendons moins, sous le nom de jansénisme, une doctrine théologique rigoureusement définie qu’une manière générale de sentir et de penser, ce n’est pas seulement chez les écrivains de Port-Royal qu’on la retrouve, mais c’est encore chez quelques-uns de leurs plus illustres adversaires. Le style qui ressemblera le plus à celui de Nicole, « un style grave, sérieux, scrupuleux », ce sera le style du père Bourdaloue. Et quand enfin le jansénisme, comme avant lui le [p. 150h]protestantisme, n’aurait rendu d’autre service à l’idée chrétienne que d’en imposer la préoccupation aux « gens du monde », c’en serait assez pour notre objet. Nous n’avons pas le droit d’en appeler des décisions de Rome en matière de foi, ni celui de rouvrir la querelle, ni celui de prétendre qu’à défaut du jansénisme une autre cause n’en eût pas opéré les effets ; mais nous avons le droit de lui rapporter ces effets, s’ils sont siens ; et d’affirmer que, dans l’histoire de notre littérature, la victoire de l’idée janséniste a été le triomphe de l’idée chrétienne.

C’est à ce titre que l’apparition du livre d’Arnauld sur [p. 151h]la Fréquente communion, en 1643, marque une date considérable. « Aucun livre de dévotion, a-t-on dit, n’eut plus de suites », ne fut plus lu, plus discuté, même par les femmes, et ainsi ne contribua davantage, sans enlever aux précieuses la direction de l’opinion littéraire, à les détourner elles-mêmes des questions simplement agréables vers des questions plus sérieuses. Il paraissait d’ailleurs au moment précis qu’il fallait pour interrompre les progrès possibles du cartésianisme, en rétablissant dans ses droits cette autorité de la « tradition » dont le Discours de la méthode eût risqué, sans cette [p. 152h]contrepartie, d’affaiblir étrangement le pouvoir. Ajouterons-nous qu’il était écrit en français ? Mais en 1643, quoi qu’on en ait dit, la nouveauté n’en était plus une que par rapport à l’Augustinus de Jansénius ; et malheureusement, comme l’a fait observer Sainte-Beuve, l’appareil en était tout scolastique ou théologique encore. Il était réservé à Pascal d’en finir avec cet appareil, et de fonder la prose purement française, en mettant le talent ou le génie du côté du jansénisme, dans ses Lettres provinciales.

Là, et non ailleurs, se trouvent réunies toutes les qualités à la poursuite desquelles on s’efforçait depuis une [p. 153h]cinquantaine d’années. Ces grands problèmes dont il semblait, en vérité, que les théologiens eussent voulu comme nous dérober l’intelligence ou nous masquer l’intérêt, en les alourdissant du poids de leur érudition et de leur dialectique, les Provinciales, presque pour la première fois, les mettaient à la portée de tout ce qui savait lire. Il n’était pas jusqu’à cet air du monde, cette aisance et cette distinction d’allures, cet enjouement et cette grâce de plaisanterie, dont on faisait tant de cas, et tant de mystère, dans les « ruelles », qui ne s’insinuât parmi toute cette théologie. Le ton y changeait de lettre en lettre, avec les [p. 154h]exigences de la polémique, et quelque grand intervalle qu’il y eût de la satire directe et personnelle à la plus haute éloquence, l’auteur le franchissait avec une agilité dont c’est le cas de dire qu’elle « ravissait » le lecteur. Aucune comédie n’avait paru « aux chandelles » qui fût aussi réjouissante. Aucune parole qui fût plus éloquente n’était tombée même du haut de la chaire. Si d’ailleurs à la corruption des mœurs, au relâchement croissant de l’ancienne discipline, on reconnaissait la nécessité d’opposer une morale, non pas certes nouvelle, mais plutôt oubliée de quelques-uns même de ceux qui avaient pour [p. 155h]mission de l’enseigner, les Provinciales la contenaient. Et enfin et surtout, — je ne parle qu’au point de vue de la littérature, — si l’on aspirait au naturel, et qu’on y tendît sans y pouvoir atteindre ; si l’on s’était trompé jusqu’alors sur les moyens d’y toucher ; les Provinciales étaient ensemble le signal et le modèle attendus. « Le premier livre de génie qu’on vît en prose, a dit Voltaire, fut le recueil des Lettres provinciales » ; et, un peu plus loin, il y rapporte l’époque de « la fixation de la langue ». On ne saurait mieux dire, mais on peut en dire davantage ; et une autre époque date également des Provinciales, [p. 156h]plus importante encore, qui est celle de la fixation des caractères de la littérature et de l’idéal classiques.

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles !

Si ce vers de Scudéri n’était quelque peu ridicule, ce serait le moment et le lieu d’en faire une juste application. Le « naturel » des Provinciales n’a fait sur les hommes de la génération précédente, tels que le vieux Corneille, aucune impression ; et, après six ou sept ans de bouderie, quand l’auteur du Cid reparaîtra sur la scène, en 1659, ce sera avec son Œdipe, bientôt suivi de son [p. 157h]Sertorius ou de son Othon ! Mais, en revanche, tout ce qu’il y avait de jeune et d’ardent en a été frappé comme d’une révélation.

Dirai-je que Bossuet lui-même en est comme transformé ? Le mot semblerait un peu fort ; et cependant, si son éloquence n’a jamais fait de plus grand progrès que dans le passage de sa première manière à la seconde, entre 1653 et 1658, — du Sermon sur la bonté et la rigueur de Dieu au Panégyrique de saint Paul, — comment s’empêcher d’observer que ce progrès coïncide justement avec la plus grande vogue des Lettres provinciales ? [p. 158h]C’est également l’exemple de Pascal qui a mis en liberté la pensée de Boileau, si, comme nous le savons, les premières Satires ont été composées entre 1658 et 1660, et d’autre part, si nous n’ignorons pas l’admiration que Boileau gardera jusqu’à son dernier jour pour les Provinciales. À vrai dire, ce sont elles qui finiront par le rendre janséniste ! Mais en attendant, ce sont bien elles aussi qui ouvrent, ou pour ainsi parler qui dessillent les yeux de Molière. Car L’Étourdi est de 1653, et Le Dépit amoureux est de 1655, mais de quel chef-d’œuvre en son genre ces imbroglios à l’italienne sont-ils à leur tour suivis ? [p. 159h]Évidemment Molière, Boileau, Bossuet ont lu les Lettres provinciales. Mais, quand nous n’en aurions pas la preuve, il resterait qu’en achevant de purifier l’atmosphère littéraire du temps, et d’en balayer les derniers nuages qui l’obscurcissaient encore, les Provinciales ont au moins, en le rendant possible, préparé tout ce que nous allons voir leur succéder maintenant de chefs-d’œuvre. À mi-côte ou à mi-chemin de l’emphase de Balzac et de la préciosité de Voiture, qui procédaient aussi bien l’une et l’autre de la même prétention d’orner, d’embellir, de déguiser la nature, elles ont fondé l’école du naturel ; et, [p. 160h]par une de ces ironies fréquentes dans l’histoire, il se rencontre ainsi que, de tous nos grands écrivains, c’est celui dont l’intransigeance morale a été le plus hostile à la nature, — et même à la raison, — qui néanmoins a le plus fait pour diriger nos Molière et nos Boileau, j’y ajoute maintenant nos La Fontaine et nos Racine, dans la voie de « l’imitation de la nature » et du respect des « droits de la raison ».

On ne saurait guère imaginer de génie plus différent de celui de Molière que le génie de Racine, à moins peut-être que les rapports ne soient plus difficiles encore [p. 161h]à préciser entre la nonchalance épicurienne de La Fontaine et la sévérité bourgeoise de Boileau. Cependant ces quatre grands hommes ne s’en sont pas moins, non seulement connus et appréciés, mais aimés ; et l’hôtellerie sans nom où se rencontrèrent, un jour de l’année 1548, Ronsard et Du Bellay, n’est pas plus célèbre dans l’histoire littéraire que « cabaret classique » du Mouton blanc, où se réunissaient Ariste et Gélaste, Acanthe et Polyphile. Qu’y avait-il donc de commun entre les quatre amis ? Deux ou trois idées seulement, pas davantage, mais deux ou trois idées fécondes. Ils croyaient tous les quatre que le principe de [p. 162h]l’art consiste essentiellement dans l’imitation de la nature, et, à ce propos, je me suis efforcé de montrer, en plus d’une occasion, que, ce qu’ils admiraient dans les anciens, c’était la fidélité de cette imitation [Cf. L’Évolution des genres, t. I, Paris, 1889]. Ils ne les admiraient pas du tout d’être les anciens, et ils l’ont dit assez clairement : « Les anciens sont les anciens et nous sommes les gens de maintenant » ; mais ils les admiraient « d’avoir bien attrapé la nature », sans doute comme étant plus près d’elle : Novitas tum florida mundi ! Ils croyaient, en second lieu, que, si l’imitation de la nature est le principe [p. 163h]ou le « commencement » de l’art, cela veut dire sans doute en bon français qu’elle n’en est pas l’objet ou la « fin », et que l’écrivain manque à sa mission ou à sa fonction, qui ne se propose pas en quelque mesure, comme le dira bientôt Bossuet, de « perfectionner la nature » : il n’a pas dit de « l’embellir » ! Et ils croyaient enfin que le moyen le plus sûr d’atteindre ce but, ou, — si l’on me permet cette expression un peu pédantesque, — de dégager cette « fin » de ce « principe », était le perpétuel souci de la forme ou du style.

C’est cette communauté d’idées qu’on retrouve partout, [p. 164h]dans les Satires de Boileau comme dans les Comédies de Molière, dans les préfaces de Racine comme dans les aveux de La Fontaine. Et rien n’était plus nouveau, si l’on ne regarde autour d’eux qu’aux idées de leurs contemporains, mais rien aussi ne l’était moins, si c’était bien le but qu’on s’était proposé depuis tantôt cent ans. Après un siècle de tâtonnements et d’efforts, pendant lequel on avait demandé tour à tour aux Anciens, aux Italiens et aux Espagnols les moyens d’atteindre ce que l’on ne voyait pas très clairement, on le voyait enfin, et [p. 165h]les moyens n’en consistaient qu’à s’affranchir de l’imitation des Espagnols et des Italiens, pour se mettre, comme autrefois les Anciens, en face de la nature. « L’imitation de la nature, voilà le grand point, dira plus tard un peintre illustre, et toutes les règles ne sont faites que pour nous mettre à même de l’imiter plus aisément. » [Cf. une Conférence d’Oudry dans le Dictionnaire des beaux-arts de Watelet, t. I, Paris, 1760.] Une dernière coïncidence, de celles que l’on ne peut prévoir, et qui font, pour cette raison même, l’attrait changeant et toujours [p. 166h]nouveau de l’histoire, allait sauver ce principe des conséquences abusives qu’on en eût pu tirer en d’autres temps : Mazarin venait de mourir ; Anne d’Autriche allait bientôt le suivre dans la tombe ; et Louis XIV venait d’inaugurer par trois ou quatre coups d’éclat son gouvernement personnel.

II §

Il était jeune alors, le grand roi, galant et magnifique ; et rien n’était moins compassé, moins solennel, moins pompeux que sa jeune cour, ne ressemblait moins à l’idée que l’on s’en forme sur le modèle de ses dernières années. [p. 167h]Interrogez plutôt les témoins des débuts du règne : Mme de Motteville en ses Mémoires, Mme de La Fayette dans son Histoire de Madame Henriette, Montglat, Loret dans sa Gazette, Bussy dans son Histoire des Gaules, et Molière enfin, Molière lui-même, l’adroit Molière, dans sa relation des Plaisirs de l’Île enchantée. Au sortir de la contrainte un peu mélancolique, chagrine même, du règne précédent, et au lendemain des agitations, puériles, mais pourtant [p. 168h]désastreuses, de la Fronde, une ardeur de divertissement, une avidité de jouir, une sorte de fureur de vivre s’était emparée de la cour, et du prince, et de la brillante jeunesse, hommes et femmes, qui lui faisait cortège. Dans ces jardins « enchantés » de Versailles et de Fontainebleau, — c’est Mme de Motteville qui les appelle ainsi, — mille intrigues se nouaient, se dénouaient, s’enchevêtraient, se contrariaient, qui faisaient gronder [p. 169h]d’indignation les pédants de vertu, ceux que Molière, du consentement du roi, peut-être, et en tout cas à son grand contentement, attaquait dans son Tartuffe. Il semblait, — dit un historien, dont je me reprocherais d’emprunter l’idée sans en reproduire aussi la phrase, — « il semblait que la volupté s’empressât d’entourer de ses guirlandes et de couvrir de ses fleurs ce trône qu’elle se montrait jalouse de disputer à la gloire » [Cf. Walckenaer, [p. 170h]Mémoires sur Madame de Sévigné, t. II, Paris, 1844]. Ce n’était que festins, collations, promenades, carrousels, divertissements sur l’eau, « bains en rivière », mascarades, concerts, comédies et ballets, d’où naissait et se dégageait, non sans quelque dommage des mœurs, une politesse nouvelle, moins apprêtée, plus libre que l’ancienne, également éloignée

De la grande raideur des vertus des vieux âges [p. 171h]et des cérémonies de la préciosité, qu’elle rendait les unes et les autres diversement, mais également ridicules. Elle s’insinuait rapidement, dans les manières d’abord, qui devenaient à la fois plus élégantes et plus naturelles ; dans le langage, qu’elle achevait d’épurer ; dans les sentiments, qui devenaient plus subtils et plus compliqués. Le succès du Misanthrope en 1666, celui d’Andromaque en 1667, celui d’Amphitryon en 1668 en célébraient le [p. 172h]triomphe. Elle gagnait la ville, bientôt même les provinces ; et, plus loin encore, à l’étranger, dans les petites cours d’Allemagne ou sur le trône restauré des Stuarts, l’exemple et la leçon qu’elle était pour la France, elle les devenait pour l’Europe entière, à son tour.

C’est qu’aussi bien, en même temps qu’une époque de l’histoire des mœurs, le changement en marquait une aussi de la grandeur française ; et, parmi tout cela, du [p. 173h]milieu même des divertissements, l’action du maître se faisait sentir : l’énergie de sa volonté, la puissance de son application, l’ubiquité de son regard et le poids de son bras. Il n’avait pas accepté seulement, il avait pris, et gardé tout entier pour lui, l’héritage de pouvoir que lui avaient comme accumulé les Mazarin et les Richelieu. Plus de ministres, des commis ! Plus de conseillers, des courtisans ! Plus d’égaux, non pas même au dehors, mais, sur [p. 174h]les bords de la Tamise ou dans les sables du Brandebourg, des « pensionnaires » et des « clients ». Il n’y fallait qu’à peine cinq ou six ans. Sous l’influence de cette action souveraine on voyait l’ordre se rétablir, la paix régner dans les provinces, la justice y pénétrer, la probité rentrer dans les affaires, le commerce, l’industrie, les arts, attirés et transplantés de Flandre ou d’Italie en France, y prendre comme un nouvel essor. L’état [p. 175h]français devenait bientôt, de tous les états de l’Europe, le plus riche et le plus populeux. Et quand le traité d’Aix-la-Chapelle, après quelques mois de campagne, couronnait l’œuvre des Pyrénées et de Westphalie, s’il n’y avait pas de cour plus brillante que celle de Louis XIV, il n’y avait pas non plus de prince mieux obéi de ses peuples, plus admiré, plus redouté ni plus envié de ses rivaux que ce souverain de vingt-neuf ans ! [p. 176h]Nous étonnerons-nous qu’en de semblables conditions les « gens de lettres » l’aient admiré, comme les autres ; et, comme les autres aussi, qu’ils se soient rangés tous ensemble à l’obéissance, ou encore, si l’on préférait une expression plus noble, et plus juste peut-être, — qu’ils aient tous gravité, comme vers un centre naturel et inévitable d’attraction, vers ce soleil levant. Leurs intérêts les y engageaient, les intérêts mêmes de leur art, et le [p. 177h]souci de leur dignité. Si, par exemple, ils avaient besoin d’un Dieu qui leur fît des loisirs, — et comment, en un temps où l’on ne concevait pas l’idée qu’un écrivain pût vivre de sa plume, s’en seraient-ils passés ? — la protection du roi les émancipait de la domesticité du grand seigneur ou du traitant ; les dispensait d’écrire désormais des « dédicaces à la Montauron » ; les classait à un rang, modeste encore sans doute, mais toutefois défini [p. 178h]dans la hiérarchie sociale. Qu’importe après cela qu’ils aient payé cette protection de quelques flatteries ? et par hasard, s’ils avaient manqué de gratitude, les Molière, les Boileau, les Racine en seraient-ils plus grands ? Mais ils se rendaient bien compte que, dans une société tout aristocratique, ni leur talent, ni leur génie n’auraient suffi pour leur permettre d’accomplir librement leur œuvre ; pour les imposer à la considération de leurs adversaires ; [p. 179h]pour triompher des résistances des coteries et de l’opinion. Sans la protection de Louis XIV, Molière eut succombé sous l’acharnement de ses ennemis ; et c’est bien lui, le roi, qui prendra sur lui d’imposer les chefs-d’œuvre de Racine à l’admiration des courtisans eux-mêmes de l’ancienne cour. Ils préféraient tous Corneille ; et, pour ne rien dire ici de la cabale des deux Phèdre, qui ne connaît le mot de Mme de Sévigné sur l’auteur [p. 180h]d’Andromaque ? Je crains aussi pour leur mémoire, — et pour les épaules du poète, — qu’en un autre temps, les Chapelain et les Montausier n’eussent fait bâtonner l’auteur des Satires. Et enfin, sans presque y tâcher, je veux dire par le seul effet de l’exemple et de l’autorité, si Louis XIV, en les mêlant aux « gens de cour », a obligé les « gens de lettres » à dépouiller insensiblement je ne sais quelle morgue bourgeoise ou quelle rouille [p. 181h]pédantesque dont ils étaient encore comme encrassés ; s’il les a mis ainsi du nombre des « honnêtes gens » ; s’ils ont acquis, au contact et dans la fréquentation des hommes d’État, des « gens du monde », et des femmes, quelques qualités qui ne germent point d’ordinaire dans l’arrière-boutique d’un « maître tapissier » ou dans le ménage d’un greffier du Palais, méconnaîtrons-nous aujourd’hui la grandeur du service ainsi rendu à la littérature française ? [p. 182h]C’est en effet à ce moment, sous l’influence et par un effet du concours de toutes ces causes, que la littérature devient vraiment humaine, dans le sens le plus large du mot, en même temps que vraiment naturaliste ou naturelle. Qu’y a-t-il de plus « naturel » que la comédie de Molière, si ce n’est la tragédie de Racine ; et qu’y a-t-il de plus humain ? C’est par ce caractère d’humanité qu’elles s’opposent, tout en les continuant, à la tragédie de [p. 183h]Corneille, au roman de La Calprenède, à la comédie burlesque de Scarron, — L’Écolier de Salamanque ou Dom Japhet d’Arménie, — et comme le dit La Fontaine, parlant des Fâcheux :

Nous avons changé de méthode,
Jodelet n’est plus à la mode,
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d’un pas.

[p. 184h]Il est d’ailleurs bien entendu que, de cette nature, que l’on suit à la trace, on n’imite que ce qu’elle offre elle-même à l’observation de plus général et de plus permanent, mais aucun des accidents, aucune des exceptions, aucune des difformités qui l’altèrent ou qui la corrompent, pour ne pas dire qui la « dénaturent ». C’est que, s’il n’est pas douteux qu’un borgne, un boiteux, un bossu soient des hommes, on pense, et on a raison, [p. 185h]non pas précisément que la vue ou la représentation en sont affligeantes, mais qu’ils font eux-mêmes défaut, pour ainsi parler, à la définition de l’homme. Pareillement on ne nie point la réalité d’un Attila, ni celle d’un Jodelet ou d’un dom Japhet d’Arménie, — quoique d’ailleurs on le pourrait, si l’on le voulait, — mais on estime que ce qu’il y a d’extraordinaire en eux les excepte et les tire hors de la nature et de l’humanité. Rien de plus encore, [p. 186h]et il faut se garder de confondre les temps ! On ne se propose que de plaire aux honnêtes gens. Mais on est obligé, pour leur plaire, d’entrer d’abord dans leurs sentiments, et comme ces sentiments ne nous sont connus, comme nous n’en pouvons trouver une expression qui dure qu’à la condition de les avoir éprouvés nous-mêmes, le rare ou le singulier s’élimine insensiblement de la conception de la littérature. [p. 187h]« Qu’est-ce qu’une pensée… neuve ? dira bientôt Boileau. Ce n’est point, comme se le persuadent les ignorants, une pensée que personne n’a jamais eue, ni dû avoir : c’est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu’un s’avise le premier d’exprimer. » Rappelons-nous là-dessus une Satire ou une Épître de Boileau lui-même, une comédie de Molière, L’École des femmes ou Le Misanthrope, une tragédie de Racine, Andromaque ou Bajazet, une fable [p. 188h]de La Fontaine, Les Animaux malades de la Peste ou Le Meunier, son Fils et l’Âne, une maxime de La Rochefoucauld, un sermon de Bossuet ou de Bourdaloue. Quelque diverses que soient ces œuvres, le premier mérite en est d’être de tous les temps, de tous les lieux, vraies de l’homme universel et non pas seulement du Français du xviie siècle, naturelles en tant qu’humaines, humaines parce que naturelles, — et si je ne craignais que [p. 189h]l’expression ne parût un peu métaphysique, — je dirais : un fragment de nature et d’humanité réalisé sous l’aspect de l’éternité.

Ce caractère d’humanité ne les empêche pas d’être en même temps nationales, et je voudrais exprimer trois choses par ce mot, qui se tiennent, mais qu’on peut et qu’il faut distinguer. S’ils se mettaient, comme autrefois leurs pères, et quelques attardés, à l’école de l’étranger, [p. 190h]des Espagnols ou des Italiens, nos écrivains croiraient donc désormais trahir « la pensée du règne », et faire publiquement acte d’ingratitude envers le roi qui les protège. C’est pourquoi, dans les œuvres les plus admirées de la précédente génération, — la Jérusalem délivrée du Tasse, par exemple, et la Diane enamourée de Georges de Montemayor, — ils ne veulent plus voir, pour eux, que l’obstacle qui les a trop longtemps détournés d’être [p. 191h]eux-mêmes. Lisez plutôt à cet égard la Dissertation de Boileau sur Joconde, — qui est l’une de ses premières œuvres, — et voyez avec quelle assurance il y donne à La Fontaine, dans un sujet emprunté de l’Arioste, la supériorité sur l’Arioste ! C’est comme s’il disait que le fond n’est rien, dans l’œuvre d’art, c’est la forme qui est tout ; et, tout le monde admettant d’ailleurs que les Grecs et surtout les Latins sont à peine des étrangers pour nous, [p. 192h]mais plutôt des ancêtres, c’est d’abord en se libérant, par l’originalité de la forme, de toute influence étrangère, que la littérature devient véritablement nationale.

Elle le devient, d’une autre manière, en développant dès lors, de son propre fond, et comme à l’abri de toute action du dehors, des qualités plus intérieures, assez difficiles à définir, et dont la nationalité se reconnaît à ce signe que les étrangers ou ne les voient pas, ou ne [p. 193h]les sentent point. Telles sont, entre autres, les qualités que nous goûtons peut-être le plus dans Racine : profondeur, subtilité d’analyse ou d’observation morale ; négligence apparente mais étudiée du style, dont le contour sinueux imite en quelque sorte ce qu’il y a de plus caché dans les mouvements de la passion ; harmonie des proportions ; et, généralement, tout ce que la forme oratoire de sa tragédie semble, en vérité, dérober à tous ceux qui n’ont [p. 194h]pas en naissant respiré l’air de France. Telles sont aussi quelques-unes des qualités de Bossuet. On rend universellement justice à la force et à la précision de sa langue ; on admire en lui l’historien et le controversiste ; on rend hommage à l’orateur, plus abondant que Cicéron et plus nerveux que Démosthène. Je ne sais si l’on apprécie hors de France tout ce qu’il y a de naturel, de simplicité, j’oserai dire de familiarité sous la splendeur de cette [p. 195h]inimitable éloquence, combien peu de rhétorique et d’apprêt, quelle absence d’amour-propre et de vanité littéraire ! Et La Fontaine encore, combien y a-t-il d’étrangers qui comprennent ce que nous avons d’admiration singulière pour cet alliage, unique en lui, de nonchalance épicurienne, de malice gauloise, et de pure poésie ? Ils ont peine surtout à concevoir que « le plus français de nos poètes » soit en même temps le plus [p. 196h]« inspiré des anciens » ; et qu’un recueil de Fables, dont il n’y en a pas une qui ne soit empruntée de quelque source étrangère, ne soit cependant qu’une perpétuelle création.

Ce n’est pourtant pas tout encore, et dans toutes ces œuvres, ce que je trouve de plus national, c’est l’impossibilité même d’y séparer ce qui est proprement et purement français de ce qu’elles contiennent d’universel. Elles sont universelles ; et on ne conçoit pas qu’elles eussent [p. 197h]pu naître ailleurs qu’en France, et au xviie siècle ! Et cependant d’être de tous les temps et de tous les pays, non seulement cela ne fait point qu’elles ne soient aussi du leur, mais il semble qu’une part au moins de leur originalité consiste en cela même. Elles sont en ce sens l’équivalent de la peinture italienne de la renaissance ou de la sculpture grecque de la grande époque, dont il faut bien que les chefs-d’œuvre soient nationaux de leur [p. 198h]universalité même, puisqu’enfin on les a partout imités et cependant nulle part, je ne veux pas dire égalés, mais reproduits seulement. Ainsi la tragédie de Racine, ou la comédie de Molière ; et s’il est difficile d’éclaircir le mystère, ce n’est pas toutefois une raison de le nier. Naturelles en tant qu’humaines, disions-nous tout à l’heure ; et maintenant il nous faut dire : nationales en tant qu’universelles, et universelles en tant que nationales. [p. 199h]Un troisième caractère en dérive, ou s’en compose, explique les autres et s’explique par eux, qui est qu’en même temps que du désir de plaire, toutes ces œuvres sont animées de l’ambition d’instruire, didactiques ou morales, dans le sens élevé, dans le sens large de l’un et l’autre de ces deux mots. Que ce caractère s’aperçoive d’abord, et, presque sans métaphore, qu’il saute aux yeux dans un sermon de Bossuet ou de Bourdaloue, dans un [p. 200h]chapitre de Malebranche ou dans une Satire de Boileau, rien de plus naturel, si même ce n’est un peu de naïveté que d’en faire ici la remarque. Il est déjà plus intéressant de retrouver la même intention dans les Maximes de La Rochefoucauld et dans les Fables de La Fontaine, de tous ces grands écrivains le plus irrégulier sans doute, et celui que l’on se plaît, trop volontiers peut-être, à regarder de nos jours comme une exception en son temps. Parce [p. 201h]qu’il sait bien « qu’en France on ne considère que ce qui plaît », que « c’est la grande règle et même la seule » pour ainsi dire, il s’est donc bien gardé d’y manquer ! Mais il a soin de dire ailleurs : [p. 202h]« Ces badineries, — il parle de ses Fables et non de ses Contes, on pourrait s’y tromper, — ces badineries donc ne sont telles qu’en apparence, et dans le fond elles portent un sens très solide. Et comme par la définition du point, de la ligne, de la surface et par d’autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et les conséquences que l’on peut tirer de ces Fables, on se forme le jugement et les mœurs et on se rend capable des grandes choses. » Ai-je besoin de montrer qu’à son tour si Molière n’a jamais formé le dessein de « corriger » les mœurs ou de les « épurer », son Tartuffe, son Misanthrope, ses [p. 203h]Femmes savantes sont là pour nous répondre qu’à tout le moins il a bien prétendu les « modifier » ou les « façonner » ? C’est comme si l’on disait qu’aucun grand écrivain de ce temps n’a séparé l’idée de l’art de l’idée d’une certaine fonction ou destination sociale. Bien loin d’affecter, comme avant eux les précieuses ou les grands écrivains de l’âge précédent, le mépris du vulgaire, et de répéter avec eux : [p. 204h]Rien ne me plaît, hors ce qui peut déplaire

Au jugement du rude populaire ; ils ont essayé, comme l’explique admirablement La Fontaine, d’élever ce « populaire » jusqu’à eux ; ils ont écrit pour « tout le monde » ; et dans quelque sens enfin que l’on prenne l’expression, — car elle a plusieurs sens, — jamais plus que la leur aucune doctrine [p. 205h]ne différa davantage de ce que nous avons depuis lors appelé le paradoxe de l’art pour l’art.

On a soulevé là-dessus la question de savoir si « les caractères de grandeur qui distinguent le plus singulièrement le xviie siècle ne tiendraient pas à la marche générale de la civilisation européenne plutôt qu’à l’influence et aux destinées de la France ? » Et, en effet, la question valait la peine d’être posée. Si d’ailleurs on y répondait, [p. 206h]comme l’auteur même de la question [Cournot, Considérations sur la marche des idées dans les temps modernes, t. I, Paris, 1872], que « le privilège de la France de Louis XIV consiste à s’être trouvée placée dans des circonstances où son mouvement propre était dans le sens du mouvement général de l’Europe… de manière à la rendre l’interprète ou le véhicule des idées communes », on aurait jeté sans doute une vive lumière sur [p. 207h]un temps de l’histoire de notre littérature, et particulièrement on en aurait assez bien expliqué la rapidité de propagation. Mais il resterait à montrer comment ou pourquoi la France s’est trouvée investie de cette « prérogative » ; et, sans entreprendre ici cette recherche un peu longue, n’est-il pas permis de penser que le caractère de notre littérature, celui de la civilisation française du temps de Louis XIV, et l’influence enfin de Louis XIV [p. 208h]lui-même ne sont pas tant à ce point de vue même des effets que des causes ? Peut-on dire que les idées de Pascal ou celles de Bossuet, par exemple, fussent « dans le sens du mouvement général de l’Europe » ? Ne le dirait-on pas mieux des idées de Locke ou de Grotius ? Et, en France même, d’où donc aurait procédé la résistance, l’opposition qu’ont rencontrée les Molière, les Boileau, les Racine et dont je répète que, sans l’intervention [p. 209h]personnelle de Louis XIV, ils n’auraient pas triomphé ? Mais ce qu’il importe surtout d’observer c’est que le « siècle de Louis XIV » n’a guère duré plus de vingt-cinq ans, ce qui est peu pour un siècle, si l’on ne regarde qu’au nombre des années, et ce qui est beaucoup si l’on fait attention qu’il n’y a pas une de ces vingt-cinq années qui ne soit illustrée de quelque chef-d’œuvre. Nous n’avons pas plus tôt gravi l’un des versants de la colline, [p. 210h]qu’il en faut redescendre l’autre ; et pourquoi nous en plaindrions-nous si la vie ne consiste que dans le mouvement même ?

En fait, le traité de Nimègue, en 1678, qui semble marquer l’apogée de la puissance de Louis XIV, commence précisément d’en marquer le déclin. La galanterie des débuts du règne avait dégénéré en scandale public, et c’est en vain que les prédicateurs avaient tonné du haut [p. 211h]de la chaire ! Aux leçons de Bourdaloue Louis XIV avait continué de préférer celles de Molière :

Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore…

Maintenant c’est l’excès ou l’enivrement de la puissance qui l’engage dans des entreprises au-dessus de ses forces. Son air de hauteur et d’« estime de soi », qu’aucune [p. 212h]familiarité désormais ne tempère et qui l’immobilise dans une attitude de solennité ; ses abus de pouvoir ; ses chambres de réunion, sa grande querelle avec la cour de Rome, la révocation de l’Édit de Nantes ; son intervention dans les choses d’Angleterre, la politique brutale et despotique de Louvois indisposent, inquiètent, irritent l’opinion, soulèvent contre lui les armes de l’Europe entière. Et, dans l’infatuation où il est de sa personne, quand il n’a plus de Colbert pour diriger ses finances, de Turenne, [p. 213h]de Condé, de Luxembourg pour diriger ses armées, de Lionne, enfin, ni de Pomponne pour diriger sa diplomatie, c’est le moment qu’il choisit pour se précipiter dans la guerre qui doit aboutir au funeste traité d’Utrecht.

Cependant, au dedans, tout s’assombrit aussi. La scandaleuse et tragique affaire des poisons entrouvre brusquement aux yeux comme un abîme d’ignominie [Cf. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV, V, VI, VII, Paris, 1870-1875]. Si la France en masse est [p. 214h]malheureusement complice de la révocation de l’Édit de Nantes, ce n’est pas seulement le commerce et l’industrie qu’on tarit dans leurs sources, en expulsant les protestants, mais c’est la moralité publique qui en est comme atteinte jusque dans ses fondements. La cour elle-même change de caractère. La Vallière expie ses amours dans les austérités du cloître ; Fontanges est morte, « blessée au service du roi » ; Mme de Montespan a dû quitter la cour ; et à leur place à toutes, dans une condition [p. 215h]douteuse, qui tient ensemble de celle de la maîtresse, et de la femme de charge, ou de la gouvernante, c’est Mme de Maintenon qui règne. « Voilà l’état où les choses s’en trouvaient en 1690, — nous dit un témoin, l’envoyé de Brandebourg, Ézéchiel Spanheim — et en sont encore autant qu’on sait, et qui, après tout, d’une simple demoiselle, vieille, pauvre, la veuve d’un auteur burlesque, la suivante de la maîtresse du Roi, d’une cour d’ailleurs la plus galante de l’Europe, en ont fait la confidente, la maîtresse et comme on croit l’épouse même d’un grand monarque » [p. 216h][Cf. Ézéchiel Spanheim, Relation de la Cour de France en 1690. Paris, 1882]. Épouse ou maîtresse, la vieille demoiselle n’imagine qu’un moyen d’assurer à la fois et de se faire pardonner sa fortune, qui est d’affecter la dévotion et la pruderie. Altri tempi, altre cure ! Sa grande affaire est de diriger le roi dans les voies du salut. Elle le dirige ; et Nanon sa servante, la gouverne. Les beaux jours sont passés ! C’est [p. 217h]à peine, — après Ryswick et le mariage de Savoie, — si la vivacité de la duchesse de Bourgogne ranimera quelque étincelle des splendeurs éteintes. Si le roi vit toujours, et quand il vivrait dix ans, quinze ans, vingt ans encore, le règne est terminé ! Plus de ris ni de jeux désormais ; une tristesse morne ; et voici qu’insensiblement, sur les restes de ce qui fut « la cour la plus galante de l’Europe », se tisse et s’étend le voile terne, opaque, et lugubre de l’ennui.

III §

[p. 218h]Mais à la ville, aussitôt, les coteries se reforment. Molière est mort et Racine converti ; Boileau, chargé d’écrire l’histoire des campagnes du prince, ne se sent pas de joie « d’être engagé dans le glorieux emploi qui l’a tiré, dit-il, du métier de poésie » ; il se tait ; et voici qu’aussitôt les victimes qu’ils croyaient les uns et les autres avoir tuées ressuscitent ; elles font de nouveau les agréables ; et la préciosité renaît. Mme Deshoulières en tient école, et, soutenus par elle,

Avec impunité les Pradons font des vers ! [p. 219h]Quelques jésuites aussi s’en mêlent, et, comme autrefois ils donnaient des leçons de morale, donnent maintenant des leçons de goût. Les professeurs envahissent la critique. Le Père Bouhours publie ses Dialogues sur la manière de bien penser dans les ouvrages de l’esprit. Il y enseigne qu’on doit imiter la nature. Mais comme exemple d’une pensée parfaitement naturelle, c’est dommage qu’il cite la suivante : « Les actions des princes ressemblent aux grandes rivières dont peu de gens ont vu l’origine, et dont tout le monde voit le cours. » Le Père Rapin, son confrère, entre deux chapitres de son Histoire du Jansénisme, discute avec Bussy la question de savoir « si l’on doit tutoyer sa maîtresse » ; et sans doute ce n’est [p. 220h]qu’une question de style, mais Pascal l’eût trouvée « jolie ». Cependant Quinault triomphe : le succès de ses Atys, de ses Persée, de ses Armide le venge des attaques de l’auteur des Satires ; et une demi-douzaine de livrets d’opéra lui refont une réputation dont l’éclat, après quatre-vingts ans, corrompra le jugement de Voltaire. Les romans se multiplient, dans le genre de l’Histoire amoureuse des Gaules, sous la plume des pamphlétaires, de l’espèce de Courtilz de Sandras, l’auteur des Mémoires de Rochefort et des Trois Mousquetaires, — je veux dire des Mémoires de M. d’Artagnan. En même temps, sur la scène illustrée par Molière, et dont ils ont fait « un échafaud », — selon la forte expression de [p. 221h]Racine, — les Montfleury, les Poisson, Dancourt, qui débute, exposent leurs « turlupinades ». La Fontaine, vendu par la disparition ou l’éloignement de ses anciens amis à son vrai tempérament, n’écrit plus guère que des Contes ; et quels Contes, si l’on songe qu’il a passé la soixantaine ! Le vieux Saint-Évremond, de l’autre côté du détroit, l’encourage. On se grise royalement, au Temple, chez les Vendôme, où d’ailleurs ce n’est pas ce que l’on fait de pis. Les princesses du sang fument la pipe. Et pour qu’enfin à tous égards les dernières années du siècle en ramènent le commencement, après ou avec les débauchés et les précieux, ce sont maintenant les « libertins » qui rentrent à leur tour en ligne. [p. 222h]Un seul homme eût peut-être pu leur faire tête, les contenir et leur imposer : c’est Bossuet, qui ne prêche plus, à la vérité, qu’en de rares occasions, mais qui prononce pourtant en 1685, 1686, 1687 ses dernières Oraisons funèbres ; et qui, soulagé ou libéré de l’éducation du Dauphin, donne précisément alors presque tous ses plus grands ouvrages. Le Discours sur l’histoire universelle est de 1681, et l’Histoire des variations des Églises protestantes est de 1688. C’est le premier surtout qu’on loue. Mais il faut dire du second que l’on n’a pas écrit de plus beau livre en notre langue, si d’abord il contient, comme les Provinciales, d’impérissables modèles de tous les genres d’éloquence ; et qu’il ait encore sur elles cet [p. 223h]l’avantage d’être un vrai livre, divers et un en toutes ses parties, dont il n’y a pas une page, ou même une ligne, qui ne s’inspire de l’idée de l’ensemble, et ne concoure à en démontrer la justesse. De récentes recherches ont établi que d’ailleurs jamais œuvre de polémique n’avait été plus laborieusement ni plus impartialement préparée [Cf. Rébelliau, Bossuet historien du protestantisme, Paris, 1891]. Et pourquoi n’ajouterions-nous pas qu’on en citerait peu dont le dessein soit plus noble ou plus généreux, si l’auteur ne l’a conçu que pour travailler à cette « réunion des églises », qui a été, dès le temps de sa première jeunesse, le plus cher de ses rêves, et qui est demeurée jusqu’à son dernier jour la plus tenace de ses illusions ? [p. 224h]Les Avertissements aux protestants, qui complètent ou qui fortifient l’Histoire des variations, sont de 1689 et de 1691. Mais ni la « réunion » ne devait aboutir, ni Bossuet, en dépit de son éloquence et de l’autorisé de sa dialectique, ne devait réussir à retarder beaucoup les progrès du « libertinage ».

Ce n’est pas certes qu’il ne les eût vus, et tant de passages qu’on pourrait extraire de son œuvre suffisent à le prouver [Cf. notamment le Sermon sur la divinité de la religion, 1665 ; le Discours sur l’histoire universelle, IIe partie, 1681 ; et l’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague, 1685]. Il a très bien vu, du premier coup d’œil, où tendait l’exégèse de Richard Simon, ce qui n’était pas si [p. 225h]facile à voir, dès 1678 ; et il a pressenti, puisque l’expression est de lui, « le grand combat qui se préparait contre l’Église sous le nom de cartésianisme », dès 1687. Il ne s’est pas trompé non plus quand il a cru que, si l’on voulait opposer aux progrès du libertinage une résistance efficace, il fallait que l’on commençât par rassembler en un seul corps les membres épars de l’Église ; et c’est un point sur lequel non seulement le temps, mais aussi les aveux de l’orthodoxie protestante lui ont donné raison. Pourquoi donc a-t-il échoué ? En premier lieu parce que les protestants, qu’encourageaient à ce moment même les succès de la grande guerre de la Ligue d’Augsbourg, ont cru qu’ils profiteraient de tout ce que perdrait le [p. 226h]catholicisme, ce qui s’est trouvé politiquement vrai, mais moralement faux. Et encore, parce qu’au lieu d’accepter la discussion sur la question de l’Église, qui était capitale, ils ont dérivé la controverse sur des questions secondaires, comme celle de l’authenticité des livres deutérocanoniques [Cf. Leibniz, Œuvres, édition Foucher de Careil, t. I et II], ou de l’époque de la formation du dogme de la Trinité [Cf. Jurieu, Lettres pastorales]. Et enfin et surtout, parce qu’avec cette sorte d’ingénuité qui le caractérise, Bossuet a trop imprudemment suivi ses adversaires sur un terrain où l’opinion laïque, perdant pied, ne s’est plus sentie juge des coups ni seulement partie dans la bataille. [p. 227h]C’est ce qui lui est également arrivé dans la querelle du quiétisme. Assurément, dans cette querelle mémorable, où il y allait, comme il disait, de toute la religion, on ne saurait trop admirer ce qu’il a déployé de vigueur, d’éloquence, et d’ardeur passionnée. C’est dans son Instruction sur les états d’oraison, qui est de 1697, que sont en quelque sorte enfouies quelques-unes de ses plus belles pages ; et il n’a rien écrit qui soit d’un style plus vif et plus pressant que la Relation sur le quiétisme, qui est de 1698. La Relation sur le quiétisme est le plus personnel de ses livres, et sous la contrainte qu’il s’y impose pour ne pas offrir trop de prise à la malignité publique, assez amusée déjà de cette dispute d’évêques, on [p. 228h]sent gronder l’indignation, la colère même de l’honnête homme odieusement trompé. On « s’arracha » la Relation sur le quiétisme, et on la « dévora ». La victoire suivit de près, et le quiétisme fut condamné. Mais pendant cinq ans entiers une question de théologie pure, et de théologie mystique, n’en avait pas moins détourné Bossuet d’un objet peut-être plus urgent. Ici encore, l’opinion s’était désintéressée d’une lutte dont elle comprenait si peu la violence qu’elle en avait cherché et trouvé des raisons aussi peu honorables pour l’un que pour l’autre des combattants. « Je vous assure, écrivait la princesse palatine, que cette querelle d’évêques n’a trait à rien moins qu’à la foi. » Elle citait l’épigramme :

[p. 229h]Dans ces combats où nos prélats de France
          Semblent chercher la vérité,
          L’un dit qu’on détruit l’espérance,
          L’autre que c’est la charité.
C’est la foi qu’on détruit et personne n’y pense.

Et finalement, à l’ombre de la controverse, le libertinage grandissait de tout ce que la religion perdait de prestige et d’autorité.

Car tandis qu’il semblait qu’on livrât ainsi « le secret du sanctuaire » [Cf. Diderot, Apologie pour l’abbé de Prades], le cartésianisme était là, qui n’attendait que le moment d’entrer dans la place, un cartésianisme dégénéré, si l’on veut, de la vraie pensée de Descartes, mais un cartésianisme logique, logiquement déduit des [p. 230h]principes du philosophe ; et c’est ici le temps de montrer sa véritable influence.

« Toute philosophie, a dit Sainte-Beuve [Cf. Port-Royal, l. IV, ch. 5], quelle qu’elle soit au premier degré et dans son premier chef et parent, devient antichrétienne, ou du moins hérétique, à la seconde génération ; c’est la loi, et il faut bien savoir cela. » Le doux, l’éloquent, et le candide Malebranche en peut servir d’un instructif exemple. Disciple non seulement convaincu, mais passionné de Descartes, il s’avise un beau jour de vouloir appliquer les principes de son maître à la démonstration ou au développement des vérités de la foi ; et voici tout d’un coup que, par une déchirure du [p. 231h]rideau, la grande contradiction apparaît. On ne saurait être ensemble chrétien et cartésien ! et il éclate aux yeux que l’universel déterminisme du philosophe est incompatible avec l’idée de la Providence divine. C’est ce que Pascal avait si bien vu. C’est ce que voit bien aussi Bossuet, puisque c’est même alors qu’il fait écrire par Fénelon, contre Malebranche, la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce. C’est ce que voit enfin celui qu’on appelle encore en ce temps-là le grand Arnauld. « Plus je me souviens d’être chrétien, écrit l’un, plus je me sens éloigné des idées qu’il (Malebranche) nous présente » ; et le second, à son tour : [p. 232h]« Plus j’avance dans ce travail (c’était également une Réfutation du Traité de la nature et de la grâce), plus je suis touché des renversements que ces imaginations métaphysiques font dans la religion. » Mais vous avez mis bien du temps à vous en apercevoir, ô grand docteur ! et puis vous avez d’autres qualités, mais vous n’avez pas pour vous ce style, le style abondant, fluide, et enveloppant du Père Malebranche. On ne vous lit point, et on le lit. Vous avez contre vous maintenant l’écrivain, le véritable écrivain, le grand écrivain, qui avait manqué jusqu’alors au cartésianisme ! Ainsi, Malebranche fait école. Tandis que Bossuet et Fénelon s’épuisent en d’autres combats, lui, continue son œuvre du fond de sa petite chambre, et cette œuvre consiste à humaniser, — nous dirions à [p. 233h]« laïciser », — ce que la doctrine chrétienne offre de plus dur ou de plus contraire à la raison. Il adoucit le dogme de la chute ; il adoucit la doctrine de la grâce ; il relègue Dieu loin du monde ; il soustrait à son intervention les affaires des hommes ; il a une façon d’interpréter le surnaturel qui n’en fait qu’une conformité plus lointaine aux lois de la nature ; et à tout cela les contemporains ne s’y sont pas trompés : ils ont reconnu le cartésianisme.

Ils le reconnaissent encore dans le scepticisme ou le criticisme de ce Pierre Bayle, — dont on ne consulte guère aujourd’hui que le grand Dictionnaire, — mais dont les Pensées sur la comète sont de 1682. Nul ouvrage n’a fait plus de bruit en son temps ni apporté plus d’aide au parti [p. 234h]du libertinage. Or, qu’est-ce en trois mots que le criticisme de Bayle, sinon une extension du doute cartésien aux matières dangereuses que Descartes avait adroitement réservées et comme exceptées de l’application de sa méthode ? Enfermé, lui aussi, dans son « poële de Hollande », armé de son cartésianisme, ce que Bayle ose le premier soumettre à l’analyse de sa critique dissolvante, c’est la religion, c’est la morale ; et d’abord vous diriez qu’il ne critique et qu’il ne doute que pour le seul plaisir de douter ou de critiquer. Mais regardez-y de plus près ; et pesez attentivement quelques-unes des conclusions. Il ne fait point de paradoxe et il sait parfaitement ce qu’il dit, quand il écrit [p. 235h]« qu’il vaut mieux être athée qu’idolâtre » ; et surtout il sait bien où il va. Qui ne l’entend encore quand il oppose « les évidences de la raison » aux « vérités de notre religion » ; et qui ne voit ou qui ne devine quel est son objet ? À vrai dire, sur les ruines de la tradition et de l’autorité, ce prétendu sceptique est en train d’établir la souveraineté de la raison raisonnante. « Nous avons eu des contemporains dès le règne de Louis XIV », dira de lui Diderot, et en effet il sera le maître à penser des encyclopédistes. Descartes n’avait été que le précurseur du rationalisme, c’est Bayle qui en est le vrai père.

Où cependant ce rationalisme trouvera-t-il de quoi se fonder lui-même ? quel sera le modèle ou le type de la [p. 236h]certitude ? le point d’appui ? « la dernière base constante » ? le terme et le roc où nous nous attacherons pour n’être point emportés et comme noyés dans l’océan du doute ? Nous les trouverons dans la science, répond à point nommé le spirituel auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes ; — et celui-ci encore est un cartésien.

Neveu des Corneille, — et à ce titre ennemi-né des Molière, des Boileau, des Racine, — on n’a longtemps voulu voir dans Fontenelle que le Cydias de La Bruyère, « un composé du pédant et du précieux » dont l’originalité n’aurait guère consisté, c’est toujours La Bruyère qui parle, [p. 237h]« qu’à éviter uniquement de donner dans le sens des autres, et d’être de l’avis de quelqu’un » ; et toutes ces critiques il les a méritées. Sa tragédie d’Aspar ne nous est connue que par l’épigramme de Racine ; mais nous avons ses Églogues, nous avons ses Lettres galantes du chevalier d’Her*** ; et que veut-on que Boileau ait pensé de ce petit morceau :

« On nous a dit, monsieur, que vous devenez philosophe, mais d’une philosophie la plus extraordinaire du monde. Vous ne croyez plus qu’il y ait de couleurs !… J’en parlais un jour à Mme de B… qui est de vos amies, et qui en vérité a regret à votre raison. Elle étranglerait Descartes, si elle le tenait. Aussi faut-il avouer que sa philosophie est une vilaine philosophie : elle enlaidit toutes les dames. S’il n’y a donc point de teint, [p. 238h]que deviendront les roses et les lys de nos belles ! Vous aurez beau leur dire que les couleurs sont dans les yeux de ceux qui les regardent et non dans les objets ; les dames ne veulent point dépendre des yeux d’autrui pour leur teint ; elles veulent l’avoir à elles en propre, et s’il n’y a point de couleur la nuit, M. de M… est donc bien attrappé, qui est devenu amoureux de Mlle D. L. G. sur son beau teint, et qui l’a épousée. »

Voiture n’a rien écrit de plus précieux ni Balzac de plus affecté. Mais ce que ni Balzac ni Voiture n’ont connu, c’est l’art d’envelopper ainsi de préciosité ou d’affectation une vérité scientifique ; et là est l’originalité de Fontenelle. Il met positivement le cartésianisme en madrigaux, l’astronomie, la physique, [p. 239h]l’histoire naturelle ; et sous ce point de vue les Entretiens sur la pluralité des mondes sont un chef-d’œuvre unique en son genre. Galamment et tout doucement, ils font entrer pour la première fois dans la littérature tout un ordre d’idées ou de faits qui jusqu’alors y étaient demeurés étrangers. Des préoccupations nouvelles commencent de hanter les esprits. Fontenelle s’ingénie à les entretenir ; il y réussit ; très répandu dans le monde, elles deviennent, grâce à lui, la matière des conversations mondaines ; et grâce à lui que manque-t-il encore à la victoire du cartésianisme ou de la science même ? Tout justement et uniquement ce qu’y vient ajouter la querelle des anciens et des modernes. [p. 240h]Un homme d’esprit et de mérite, Charles Perrault, — qui n’a d’autre tort que d’avoir débuté, comme Scarron, par « travestir » Virgile, et aussi de se moins connaître en bonnes lettres qu’en « bâtimens », — conçoit un jour l’idée de flatter son roi d’une manière un peu nouvelle ; et, d’abord, n’en trouve pas de meilleure que de nommer son siècle le Siècle de Louis le Grand : n’avons-nous pas le siècle d’Auguste et le siècle de Périclès ? Mais, est-ce bien assez de dire que le siècle de Louis XIV n’a rien qui le cède à ceux d’Auguste et de Périclès ? Perrault ne le croit pas. Le siècle de Louis XIV n’égale pas seulement les siècles de Périclès et d’Auguste ; il les surpasse ! et d’autant que le maître lui-même est au-dessus [p. 241h]d’Auguste et de Périclès, d’autant Bossuet, par exemple, est-il au-dessus de Démosthène, Molière au-dessus de Plaute ou de Térence, Racine au-dessus d’Euripide, la France au-dessus d’Athènes ou de Rome ; et généralement les modernes au-dessus des anciens. Ainsi commence ou s’émeut la dispute, sans que Perrault lui-même en ait envisagé les suites. Il n’a voulu que flatter son prince ; et, content d’avoir fait acte de bon courtisan, il en fût resté là, si les partisans des anciens ne l’avaient comme obligé de voir clair dans son paradoxe. C’est en effet l’idée de progrès, vague encore, diffuse ou éparse, à peine consciente d’elle-même, mais c’est bien elle, qui circule dans les Parallèles des Anciens et des Modernes. En vain Racine, [p. 242h]La Bruyère dans ses Caractères, 1688-1696 ; Boileau dans ses Réflexions critiques sur Longin, 1694, essaient de réagir ou de résister. On leur répond assez spirituellement qu’eux-mêmes prouvent par leurs ouvrages cette supériorité qu’ils s’irritent qu’on accorde aux modernes. « Combien, s’écrie Perrault, le public n’a-t-il pas préféré aux Caractères du divin Théophraste les réflexions du Moderne qui nous en a donné la traduction ! » [Cf. Parallèles, etc., troisième dialogue, 2e édition, 1693.] Les jeunes gens, les femmes se rangent en foule du côté des modernes, sans parler des « Quarante », qui ne sont pas six en tout du côté de Racine et de Boileau. Pareillement les « gens du monde ». Car, si l’on veut, [p. 243h]disent-ils tous, examiner les choses dans la rigueur, c’est nous qui sommes vraiment les anciens. Nous savons plus de choses que nos pères, et nos fils en sauront plus que nous. Assez et trop longtemps « des hommes revêtus de noir et le bonnet carré en tête nous ont proposé les ouvrages des anciens, non seulement comme les plus belles choses du monde, mais comme l’idée même du Beau » ! Le moment est venu de nous émanciper de cette servitude. On s’en émancipe donc, et de cette émancipation, trois conséquences en résultent.

La curiosité se déplace ; et de la connaissance ou de la méditation des œuvres des anciens elle se porte tout entière vers l’observation des choses voisines, réelles, et [p. 244h]contemporaines. C’est la revanche des Femmes savantes. « C’est une chose presque infinie, — écrit Perrault dans son cinquième et dernier Dialogue, — que les découvertes que l’on a faites en notre siècle » ; et, en effet, si les historiens de notre littérature, en général, ont mal daté le triomphe du cartésianisme, de trente ou quarante ans trop tôt, ils ont en revanche daté de trente ou quarante ans trop tard ce que l’on pourrait appeler l’avènement de l’esprit scientifique (Cf. sur ce point F. Cournot, Considérations sur la marche des idées, t. I, livre III). À vrai dire, la réorganisation ou le renouvellement de l’Académie des sciences, en 1699, est une date presque aussi importante, dans l’histoire de l’esprit français, que [p. 245h]celle de la fondation de l’Académie française, en 1635, et non moins significative. Que Boileau rime donc, s’il lui plaît, sa Satire des femmes :

……………………… Bon ! c’est cette savante
Qu’estime Roberval et que Sauveur fréquente ;

la géométrie n’en intéresse pas moins désormais jusqu’aux femmes ; et le spectacle d’une « dissection », que Molière trouvait si comique, lorsqu’il le faisait offrir par Thomas Diafoirus à l’Angélique du Malade imaginaire, est maintenant le spectacle où le sexe court en foule. Ce qui paraît naturel, c’est d’être, comme le dit l’anatomiste Du Verney, présentant à la duchesse du Maine [p. 246h]Mlle de Launay, « la fille de France qui connaît le mieux le corps humain » ; et, au contraire, ce qu’on trouve étrange, c’est qu’il se trouve encore, pour admirer Pindare, des hommes qui se croient du jugement et du goût. Nous sommes les gens de maintenant ! et ce qu’il nous faut avant tout connaître, c’est le monde où nous vivons, dont nous sommes. Que peuvent en savoir ? que peuvent là-dessus nous apprendre Aristote, qui était de Stagyre, et Cicéron qui était d’Arpinum ?

On ne tarde pas à voir l’effet de ces idées nouvelles, ou, pour mieux dire, de cette nouvelle orientation de la curiosité, jusque chez les partisans eux-mêmes de l’antiquité, dans les Caractères de La Bruyère, par exemple, ou dans [p. 247h]le Télémaque de Fénelon, qui datent respectivement, la dernière édition des Caractères, de 1696, et le Télémaque de 1699. C’est La Bruyère qui a essuyé le premier les attaques ou les railleries des modernes ; et, pour Fénelon, jusqu’à son dernier jour, il restera fidèle aux anciens. Mais à quoi s’intéresse effectivement La Bruyère ? Il nous l’a dit en propres termes, dans un endroit bien curieux de son livre, qui n’est pas un livre, mais un recueil d’observations, d’observations directes et d’observations précises sur ses contemporains. [p. 248h]« Il se fait dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l’industrie, de la capacité, du vice, de la faiblesse, de la vertu, de la stupidité, de la pauvreté, de l’impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble en mille manières différentes et compensées l’une par l’autre, forment aussi les différents états et les différentes conditions. » Et ce sont, dirons-nous après lui, ces mille combinaisons qu’il aime à démêler dans ses Caractères, les différentes conditions, les différents états, et non plus « l’homme en général ». Non seulement il peint d’après nature ; mais c’est véritablement de « l’actualité » qu’il s’inspire, et toute son ambition n’est que de représenter au vif « les mœurs de son temps ». Telle est aussi la grande raison du grand succès de son livre. On y reconnaît les gens de son quartier. Voilà [p. 249h]Diphile, et voici Théodecte ! On sait qui est Irène, qui Laïs, et qui Césonie. C’est ce qui amuse ; c’est ce qui instruit ; c’est ce qui nous apprend en combien de manières un homme peut différer d’un homme ; et s’il se plaint après cela que « les grands sujets lui soient interdits », laissons passer cinq ou six ans encore, et Fénelon les aborde dans son Télémaque.

Je ne crois pas qu’il y ait de livre, de livre célèbre, et justement célèbre, où l’antiquité nous soit présentée sous de plus fausses couleurs que dans le Télémaque ; non ! pas même le Cyrus ou la Clélie de Mlle de Scudéri, dont aussi bien il procède autant que de Sophocle ou d’Homère. Bossuet le trouvait « indigne » d’un prêtre, et je [p. 250h]crains bien qu’il n’eût raison. Mais lisez-le comme il faut le lire, en le remettant à sa date, et l’aspect en est aussitôt modifié. Comme La Bruyère, ce sont aussi des « portraits », et des « portraits contemporains » que Fénelon nous trace. Il est Mentor, et son Télémaque est le duc de Bourgogne. Il fait la leçon à son prince, et il la lui fait moins sur la morale que sur l’article du gouvernement.

Le conte fait passer le précepte avec lui.

Il a des vues d’homme d’État, et elles peuvent bien être « chimériques », mais le rapport en est étroit avec l’état de la France de son temps. C’est donc aussi de [p. 251h]« l’actualité » qu’il s’inspire. Il tend vers un but, et ce but n’est pas éloigné, mais prochain ; ni vague, mais précis. Comment donc les contemporains n’auraient-ils pas lu le Télémaque avec passion ? n’y auraient-ils pas vu que c’était d’eux qu’il s’agissait ? n’auraient-ils pas cherché à deviner sous les leçons du précepteur ce que serait le gouvernement de son royal élève ? C’est ainsi que, comme les Caractères, le roman de Fénelon répond à ce besoin nouveau de connaître ou de savoir. C’est le livre d’un réformateur, et quoique d’ailleurs l’idéal aristocratique de l’archevêque de Cambrai soit tout entier dans le passé, nous le savons bien aujourd’hui, mais personne alors ne s’en aperçoit. Il intéresse les hommes de son temps à [p. 252h]eux-mêmes ; et c’est précisément ce que lui demandait la coterie des modernes.

D’autres œuvres encore, dont le mérite littéraire est moindre, ne sont pas moins significatives de la transformation qui s’opère ; et dût-on y voir un peu d’irrévérence, il y a plus d’intérêt encore et plus de vérité que d’irrévérence, à rapprocher du roman de Fénelon et des Caractères de La Bruyère la comédie de Dancourt. C’est effectivement dans le théâtre de Dancourt, dans ses « levers de rideau » comme dans ses grandes pièces, — dans son Moulin de Javelle, dans sa Foire de Besons, dans ses Vendanges de Suresne, comme dans son Chevalier à la mode, dans sa Femme d’intrigues, dans ses [p. 253h]Agioteurs, — que la comédie de caractères se transforme en « comédie de mœurs » ; et qu’est-ce que la « comédie de mœurs », sinon, dans un cadre tout contemporain lui-même, la satire des ridicules du jour ou des sottises du temps ? Elle est précisément le miroir où l’auteur comique nous invite à nous reconnaître ; et, nous, sous l’exagération convenue de la caricature, qu’aussi bien nous rapportons d’instinct aux nécessités de l’optique dramatique, ce que nous y cherchons, c’est notre ressemblance. Mais, d’une telle comédie, quelle qu’en soit d’autre part la valeur littéraire, l’agrément en est donc fait, comme celui des Caractères, de la fidélité de l’observation. On n’en attend plus l’auteur à débrouiller [p. 254h]une intrigue, ou à prouver une « thèse », mais à bien attraper ses modèles ; ce qui le conduit lui-même à faire de l’actualité la maîtresse du choix de ses sujets, comme de la manière dont il les traite. Tel est bien le cas de Dancourt, qui n’a point de génie, dont le talent est mince, le comique peu profond, la plaisanterie souvent grossière, mais dont le théâtre abonde en détails de mœurs, en bouts de dialogues pris sur le fait, rendus au vif, et je n’ose pas dire en portraits, ce serait trop d’honneur, mais en silhouettes au moins de personnages qui s’habillent et qui parlent, qui marchent ou qui s’agitent, qui sentent et qui pensent à la mode de l’an 1700. Vienne maintenant un peintre plus habile, plus consciencieux [p. 255h]surtout, plus amoureux de son art, et qui fasse mieux, s’il le peut ! Mais, en attendant, la comédie de Molière n’en est pas moins et dès lors menacée, ou déjà même entamée, comme la politique de Bossuet, comme l’esthétique de Boileau, et toutes les trois par le même patient, presque invisible, et subtil ennemi.

Cet ennemi que l’on pourrait appeler, si l’on le voulait, le mépris ou plutôt le dédain de la tradition, je préfère encore le nommer la fureur ou la rage de la nouveauté. Rien ne donne plus de piquant ou de « montant » aux œuvres littéraires qu’un air de nouveauté ! Mais le malheur est que la vérité, « pour avoir de la barbe au menton », comme disait Malebranche, ne cesse pas d’être [p. 256h]la vérité ; et d’un autre côté n’est pas nouveau qui veut, quand il le veut, et parce qu’il le veut. Il nous faut également nous souvenir qu’en aucun temps la tradition n’est tout le passé, mais seulement et au contraire le peu qui en a survécu. La tradition, ce n’est pas Mévius ni Bavius, qui sont parfaitement morts, c’est Virgile et Horace, qui vivent. Et pourquoi vivent-ils ? Boileau l’a dit en fort bons termes : « C’est qu’en réalité l’estime que l’on fait d’eux ne se règle point par le temps qu’il y a que leurs ouvrages durent, mais par le temps qu’il y a qu’on les admire », et c’est qu’à vrai dire : [p. 257h]« L’antiquité d’un écrivain n’est pas un titre certain de son mérite, mais l’antique et constante admiration qu’on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu’on les doit admirer ». (Cf. Réflexions critiques sur Longin, réflexion VII.) C’est le langage même du bon sens. Mais, en l’an 1700, Boileau n’est plus de ceux qu’on écoute, si même il n’est de ceux dont on se moque ; et l’on ne se soucie plus, comme en son temps, de faire mieux, mais de faire « autrement » que ceux qui nous ont précédés. Le mot est de Massillon, à qui l’on demandait, fort impertinemment, s’il se flattait de surpasser, en montant après eux dans la chaire chrétienne, les Bossuet et les Bourdaloue. « Je prêcherai autrement », répondit-il à l’indiscret. Et — c’est une justice à lui rendre — il a tenu parole, il a prêché autrement, mais moins bien ; et de cette rage [p. 258h]de nouveauté, dont il est un éloquent exemple, la suite est aussitôt ce qu’on pouvait prévoir : la décadence ou l’abaissement de tous les genres nobles ou élevés.

Quelques-uns de ces genres se sont-ils peut-être comme épuisés d’eux-mêmes, pour avoir trop produit, trop de chefs-d’œuvre en trop peu de temps ? C’est la raison dont se paiera Voltaire ; et nous ne nierons pas qu’elle enferme une part de vérité. Les genres se fatiguent, ils s’épuisent, ils meurent, comme les espèces dans la nature, et, comme elles, quand les conditions nécessaires à leur développement viennent à faire défaut autour d’eux. Le génie même s’essaierait alors vainement à les ranimer. Mais bien plus sûrement encore meurent-ils quand ils se méconnaissent ; [p. 259h]et c’est ainsi qu’au moment où nous arrivons, le lyrisme — dont nous avons vu qu’il s’était déjà peu connu dans Malherbe — achève de se méconnaître tout à fait dans les Odes et dans les Cantates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce Jean-Baptiste est le modèle ou le type du faux homme de talent. Je ne parle que pour mémoire de la comédie de Regnard, — Les Ménechmes, Les Folies amoureuses, Le Légataire universel, — dont la moindre erreur est de se croire nouvelle en retournant, après cinquante ans, aux lazzi et aux imbroglios de la comédie italienne. Accordons-lui toutefois d’être spirituellement écrite ! C’est ce qu’on ne saurait dire de la tragédie du vieux Crébillon, — Atrée et Thyeste, Rhadamiste et Zénobie, ses [p. 260h]chefs-d’œuvre ! Mais si la tragédie n’avait réussi à se constituer qu’en expulsant de sa définition l’usage du romanesque, il y rentre avec le noir poète, et même il y « coule à pleins bords ».

Un Auvernat fumeux, tout mêlé de Lignage
Se vend chez Crébillon pour vin de l’Ermitage.

Et l’éloquence de la chaire, à son tour, qui ne sait ce qu’elle devient dans les Sermons de Massillon ? « Une volupté, dit un de ses contemporains, dont il semble que les sens même participent » ; et s’il dit vrai, comme je le crois, de quels termes, je le demande, plus flatteurs, mais plus profanes, pourrait-on se servir pour [p. 261h]caractériser le mérite d’un madrigal, d’une élégie d’amour, ou d’une odelette anacréontique ?

Sous l’influence de toutes ces causes, la langue, elle aussi, change de caractère. À la grande phrase, un peu longue parfois, mais si belle en son ampleur, à la phrase complexe et vraiment « organique » de Pascal et de Bossuet, de Racine et de Malebranche, à cette phrase périodique dont les détours imitaient si bien le mouvement même et les replis de la pensée, succède maintenant une phrase plus légère, plus rapide, court-vêtue, plus allante, pour ainsi parler, et la période, après un temps d’alourdissement, se désarticule ou se brise, [p. 262h]« L’on écrit régulièrement depuis vingt années, — disait déjà La Bruyère en 1688, — l’on est esclave de la construction, l’on a enrichi le langage de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française. » Il veut dire que l’on a posé les règles d’un style bien plus impersonnel encore que régulier. Chaque mot aura désormais sa place marquée dans le discours, et il faudra qu’il l’occupe : défense de placer désormais le sujet après le verbe, ou l’attribut avant le sujet ! Il ajoute plus loin : « L’on a mis dans le discours tout l’ordre et la netteté dont il était capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit. » C’est ce qu’il a fait lui-même, et c’est ce que son exemple encourage les autres à faire. Il eût encore mieux parlé, s’il eût dit qu’on y met plus de brillant ou de [p. 263h]clinquant que d’esprit. « Il me semble avec vous, cher Sacy, écrit Mme de Lambert à un de ses amis, qu’en citant du latin je franchis les bornes de la pudeur, et que je vous fais part de mes débauches secrètes. » Encore au moins la comprend-on ! Mais que croyez-vous que veuille dire Massillon, quand il reproche aux grands de ce monde « de transporter dans le champ du Seigneur ce qui occupe inutilement de la place dans le leur » ? Il veut leur faire honte de donner à l’Église les fils ou les filles qu’ils ne peuvent doter. Mlle de Launay, plus savante, et plus claire, écrit dans ses Mémoires : [p. 264h]« Il me donnait la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer, et dans les commencements de notre connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place. Je vis alors qu’il la traversait par le milieu : d’où je jugeai que son amour était diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré. » Si diverses qu’elles soient, toutes ces manières de parler se ressemblent, au fond ; et ne sont-ce pas celles dont s’était tant moqué Molière ? Mais elles trahissent le désir de plaire, et c’est un dernier caractère de la transformation de la langue : plus logique et plus simple en sa construction, plus facile à suivre en son tour et plus spirituelle, elle devient en même temps plus « sociale », ou si l’on veut plus mondaine.

Je me suis demandé quelquefois s’il ne conviendrait [p. 265h]pas d’attribuer une part dans cette transformation à ce retour offensif de l’influence espagnole, qui coïncide, entre 1700 et 1714, avec l’avènement d’un petit-fils de Louis XIV au trône de Charles-Quint, ou plutôt qui en est la suite. Mais il faudrait pour cela que le seul homme d’un réel talent qui témoigne de cette influence, — c’est le romancier Le Sage, — ne fût pas aussi le seul à s’être moqué de cette nouvelle préciosité. Il ne l’avait qu’effleurée dans son Diable boiteux, qui parut en 1707. Mais il y revient à deux ou trois reprises dans son Gil Blas, dont la première partie est de 1714 ; et, avec une hardiesse renouvelée de La Bruyère et de Molière, il y met en scène, sous le nom de la marquise de Chaves, Mme de Lambert [p. 266h]elle-même. Enfin, et bien plus tard, dans son Bachelier de Salamanque, se rappelle-t-on l’ironique éloge qu’il a fait de l’idiome proconchi ? « Si vous me demandez ce que c’est que le proconchi, je vous répondrai que c’est une langue qui a ses déclinaisons et ses conjugaisons, et qu’on peut apprendre aussi facilement que la langue latine, plus facilement même, puisque c’est une langue vivante qu’on peut posséder en peu de temps en conversant avec les Indiens puristes. » C’est un Espagnol qui parle, et il continue : « Au reste elle est harmonieuse et plus chargée de métaphores et de figures outrées que la nôtre même. Qu’un Indien qui se pique de parler bien le proconchi s’avise de vous faire un compliment, il n’y emploiera que des pensées bizarres, singulières, et des expressions recherchées. C’est un style obscur, enflé, un verbiage brillant, un pompeux galimatias, mais c’est ce qui en fait l’excellence. C’est le ton de l’Académie de Petapa. » [p. 267h]Seulement, comme autrefois celles de La Bruyère et de Molière, les plaisanteries du bon romancier font long feu. Le Sage a de l’esprit, beaucoup d’esprit, et il a fait de bonnes humanités, dont il aime à faire un peu parade. Oserai-je dire qu’il n’est pas très intelligent ? et qu’il a peu de monde ? Les raisons de la transformation qui s’opère lui échappent, et, n’y entendant rien, il s’en moque, ce qui est éminemment français. Mais de plus avisés que lui s’y rendent au contraire [p. 268h]attentifs, et bien que ne voyant pas, ou voyant mal ce qui sortira de là, deux ou trois avantages de la transformation les frappent, et ils réservent leur jugement.

S’ils voulaient répondre au romancier, ils l’accuseraient d’abord, d’ingratitude, et sans insister sur les réminiscences classiques dont il charge lui-même son style, et qui ne laissent pas d’en ralentir quelquefois la rapidité, ils lui feraient observer que cette transformation, dont il plaisante, il en profite le premier. Du mode proprement oratoire la prose française de cette fin de siècle évolue vers le mode narratif. Cinquante ou soixante ans s’écouleront maintenant avant que nous rencontrions dans l’histoire de notre littérature une page vraiment [p. 269h]éloquente. En revanche, et depuis que Marguerite et Rabelais sont morts, combien avons-nous eu de conteurs ? ou combien, depuis Amyot, de véritables « historiens » ? Ne nommons pas ici Mme de Sévigné, dont on ne sait rien, à la date où nous sommes, puisque ses premières Lettres ne verront le jour qu’en 1726. Bossuet lui-même, Bossuet surtout, n’est qu’un orateur dans l’histoire, — in historia orator ; — et à moins qu’on ne fasse de la Psyché de La Fontaine plus de cas que nous n’en saurions faire, La Fontaine n’a conté qu’en vers. Si donc Le Sage est assurément en français un des maîtres de l’art de conter, n’avons-nous pas le droit de croire qu’il doit bien quelque chose de sa supériorité dans cet art à ces habitudes nouvelles contre lesquelles cependant il proteste ? Il eût [p. 270h]moins bien conté quelque vingt ans auparavant ; et ce qui tendrait à le prouver, c’est de voir comme autour et au-dessous de lui les conteurs deviennent de jour en jour plus nombreux, depuis l’auteur des Mémoires de Rochefort et de d’Artagnan, que nous avons déjà nommé, jusqu’à l’auteur de Fleur d’épine et des Quatre Facardins. Et si l’on cherche la raison de ce progrès du style narratif, où la trouvera-t-on, que dans l’intérêt nouveau qu’on prend aux choses voisines et contemporaines ? Il n’est pas facile, et il serait assez ridicule de raconter « oratoirement » les aventures de Gil Blas. Le moyen de mettre en belles périodes éloquentes la médecine du docteur Sangrado ?

En même temps, et pour la même raison, — quoi [p. 271h]qu’on en dise avec et sur l’autorité de Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie française, — le vocabulaire s’enrichit considérablement. Quelques vieux mots se perdent, et l’effigie s’en démonétise : ils n’ont plus cours, et on les voit d’eux-mêmes se retirer de la circulation. Mais d’autres mots, bien plus nombreux, les remplacent. « Nous avons ajouté beaucoup de mots », écrit en 1718 le rédacteur de la Préface de la seconde édition du Dictionnaire de l’Académie ; et en un autre endroit, il fait cette observation, qui n’intéresse pas uniquement la langue : [p. 272h]« L’Académie n’a pas cru devoir exclure certains mots, à qui la bizarrerie de l’usage, ou peut-être celle de nos mœurs… a donné cours depuis quelques années… Il semble qu’il y ait en effet entre les mots d’une langue, une espèce d’égalité comme entre les citoyens d’une république ; ils jouissent des mêmes privilèges et sont gouvernés par les mêmes lois ; et comme le général d’armée et le magistrat ne sont pas plus citoyens que le simple soldat, ou le plus vil artisan… de même les mots de Justice et de Valeur ne sont pas plus des mots français, ni plus français, quoiqu’ils représentent les premières de toutes les vertus, que ceux qui sont destinés à représenter les choses les plus abjectes et les plus méprisables. » Veut-on connaître quelques-uns de ces mots ? La Préface elle-même nous signale les mots de Falbala, Fichu, Battant l’œil, Ratafia, Sabler ; et on le voit tout de suite, ce sont des termes populaires ou des termes concrets, tirés de l’usage de la [p. 273h]vie commune. D’autres encore sont termes de toilette, par exemple, ou termes de sciences, — de mécanique, de physique, d’histoire naturelle. Ils introduisent avec eux la préoccupation des choses qu’ils désignent. On tire de ces choses des comparaisons, puis des figures, des métaphores nouvelles. On incorpore à la littérature tout un vaste domaine qui n’était pas encore le sien. Il vient aussi des mots de Hollande, où les Journaux en forgent pour exprimer des idées qui n’avaient pas de nom en France ; il en vient d’Angleterre, qui ne sont pas précisément anglais, mais français et « réfugiés », si l’on peut ainsi dire. La plasticité de l’esprit français absorbe, s’assimile tous ces éléments disparates, les conforme à ses exigences, les réduit aux règles de sa grammaire. Et finalement [p. 274h]qu’en arrive-t-il ? Il en arrive, et il le faut dire, que si l’on a jadis écrit ou parlé un français plus noble, plus grave, plus sérieux, on n’en a jamais parlé de plus « joli » qu’entre 1685 et 1715 ou à peu près, ni de plus transparent, qui fût un calque plus fidèle de l’idée, ni qui fût aussi plus concret. Lisez plutôt Fontenelle et Le Sage, Mme de Lambert et Mlle de Launay, Regnard et Massillon. Cela ne manque en vérité que de composition, de profondeur et d’harmonie, qui sont de grandes choses, — mais non pas en tout temps ni partout nécessaires, puisque le manque même allait en contribuer à la fortune européenne de notre littérature.

C’est qu’aussi bien, et comme à mesure que l’étreinte royale se desserrait en quelque sorte, la « société » se [p. 275h]ressaisissait elle-même, et loin du maître, loin de la cour, à la ville, comme on disait alors, les salons, et dans les salons les femmes reprenaient leur empire. On les avait un peu écartées de la littérature et de l’art, entre 1660 et 1690. On les avait réduites à un rôle un peu effacé. Mais maintenant que le vieux roi ne se soucie plus d’elles, en attendant que le régent les traite comme on sait qu’il fera, leur naturelle influence renaît, et pour préluder aux « grandes nuits de Sceaux », voici briller chez Mme de Lambert les beaux jours, qu’on croyait évanouis, de l’hôtel de Rambouillet. Et puisque d’un côté les hautes spéculations les effarouchent, que les grandes passions leur font plutôt peur, on s’ingénie à les leur présenter sous une forme qui les amuse ; mais elles, à [p. 276h]leur tour, achèvent d’épurer la langue de tout pédantisme, et la pensée même de l’espèce d’orgueil dont elle se nourrit dans sa solitude. C’est pourquoi cette pensée d’une part, et de l’autre cette langue, deviennent la plus ressemblante image qu’il y ait de l’esprit français, si cet esprit, comme nous avons tâché de le montrer, est surtout un esprit de « sociabilité ». On n’écrit vraiment plus déjà que pour les autres, pour les amuser, pour leur plaire, pour être applaudi ; — et un peu pour leur être utile. D’où que l’on vienne, dans quelque condition déjà que l’on soit né, quelque idée que l’on ait de son fonds, l’apprentissage de l’écrivain est d’en chercher le rapport ou l’accord avec les idées de son temps. La fortune littéraire, l’autorité, la gloire, la réputation ne s’acquièrent [p. 277h]plus autrement. C’est une manière de comprendre la littérature, et nous venons d’en voir les avantages. Mais ces avantages ne sont-ils pas peut-être compensés par quelques inconvénients ? C’est ce que nous examinerons dans le chapitre suivant.

[Notes.]
Les auteurs et les œuvres §

Quatrième Époque.
De la formation de la société précieuse à la « première » des « Précieuses ridicules » (1610-1659) §
I. — L’hôtel de Rambouillet §

[p. 107b]1º Les Sources. — Tallemant des Réaux dans ses Historiettes ; — Balzac et Voiture, dans leurs Lettres ; — Madeleine de Scudéry, dans son Artamène, ou le Grand Cyrus ; — Bodeau de Somaize, Le Grand Dictionnaire des Prétieuses, 1661 ; — Fléchier, Oraisons funèbres de la duchesse, et du duc de Montausier.

Rœderer : Mémoire pour servir à l’histoire de la société polie, Paris, 1835 ; — Walckenaer, Mémoires sur Mme de Sévigné, t. I et II, Paris, 1852 ; — V. Cousin, La Société française au xviie siècle, Paris, 1858. — A. Fabre, La Jeunesse de Fléchier, Paris, 1882.

2º Théorie générale de la Préciosité.

A. De la préciosité comme conception littéraire. — Elle consiste à croire : — 1º que le plaisir littéraire, comme le plaisir musical, ou [p. 108b]comme le plaisir pittoresque, a quelque chose de spécifique, ou d’unique en son genre, — ce qui est vrai ; — 2º que ce plaisir procède essentiellement de la forme, c’est-à-dire du tour ou de la façon que l’on donne aux choses que l’on dit, — ce qui est déjà moins vrai ; — et, 3º qu’il est en proportion de l’effort qu’on a fait ou des difficultés qu’on a dû surmonter pour trouver cette façon de dire, — ce qui n’est plus du tout vrai. — Analogies et différences de cette conception avec la conception de l’art pour l’art. — Que la principale en consiste en ceci qu’au lieu de la réalisation de la « beauté », c’est celle de la « mode » que la préciosité se propose pour objet. — Conséquences qui en résultent : — 1º On prend le pédantisme, et l’érudition, ou la tradition même en horreur ; — 2º on n’apprécie, dans les choses de l’esprit comme dans la conversation, comme dans le vêtement, que l’air de modernité ; — 3º on tend, par suite, à exagérer la distance qui sépare les « honnêtes gens » du vulgaire.

B. De la préciosité comme maladie du langage. — Qu’elle consiste à traiter le langage, non plus même comme « œuvre d’art » ; — mais comme occasion de faire soi-même étalage de sa virtuosité.

E del poeta il fin la maraviglia.
Chi non sa far stupir, vada alla striglia. [Marino]

[Cf. de Sanctis : Storia della Letteratura italiana, t. II ; Menendez y Pelayo, Historia de las ideas esteticas en España, t. II ; et Mézières, [p. 109b]Prédécesseurs et contemporains de Shakespeare.] — Quelques caractères de la maladie : — ne rien nommer par son nom, mais procéder toujours par périphrase, allusion, ou sous-entendu ; — exagérer plaisamment les petites choses, et abaisser les grandes au ton de la conversation ; — jouer sur les mots, faire des pointes, des concetti, des agudezas,

Ne dis plus qu’il est amarante
Dis plutôt qu’il est de ma rente ;

tirer des comparaisons d’où l’on ne les attendait point ; — pousser à bout ses métaphores [Cf. Les Femmes savantes] ; — transposer enfin tout ce que l’on dit dans un langage d’initiés ; — et, à ce propos, que, si les deux mots sont les mêmes, c’est que l’argot et le jargon sont un peu la même chose.

C. De la préciosité comme tournure ou disposition d’esprit. — Elle consiste dans un dégoût naturel ou acquis du lieu commun ; — danger de ce dégoût ; — mais, d’un autre côté, ses avantages ; — et qu’il a pour contrepartie le goût des choses fines, délicates, subtiles, complexes. — Comment cette disposition d’esprit tourne à la préoccupation habituelle des choses de l’amour ou de la galanterie. — Grand avantage qu’en retirent : la conversation ; — la politesse des mœurs ; — et généralement les relations sociales. — Les femmes entrent dans la littérature ; — et avec elles y entrent les qualités qui sont les leurs ; — dont ni les Montaigne ni les Rabelais n’avaient eu l’idée ; — ni peut-être quelques-uns des plus grands parmi les anciens. [p. 110b]3º L’Hôtel de Rambouillet.

A. De Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet [1588, † 1665]. — Sa famille ; — et de ne pas prendre son père, quoique marquis de Pisani, pour un seigneur italien ; — son mariage avec Charles d’Angennes, marquis de Rambouillet. — Son portrait par Tallemant [Historiettes, édition Paulin Paris, in-8º, II, 485] ; — par Mlle de Scudéry [Le Grand Cyrus, édition de 1654, t. VII, 489] ; — par Fléchier, dans son Oraison funèbre. — Son idée de génie a été de réunir, dans sa « ruelle » ou dans son « alcôve » grands seigneurs et gens de lettres sur un pied d’égalité momentanée. — Des Salons dans l’histoire de la littérature française. — Qu’il est étrange que ce soit Mme de Rambouillet que l’on plaisante encore, — et Mme Geoffrin dont on parle avec admiration.

B. La vivante incarnation de la Préciosité. Vincent Voiture [Amiens, 1598 ; † 1648, Paris]. — Ses Poésies, — et qu’il y en a dans le nombre de bien fades ; — mais qu’il y en a quelques-unes d’exquises ; — très supérieures à beaucoup de celles de Cl. Marot ; — et comparables aux plus vantées de Voltaire [Cf. Stances à Silvie ; — Épître à Condé ; — Impromptu pour Anne d’Autriche]. — Ses Lettres ; — et s’il est vrai, selon le mot de Voltaire, qu’elles ne soient qu’un « baladinage » ? — Boileau a été plus juste. — Les Lettres amoureuses de Voiture pèchent évidemment par trop d’esprit ; — mais, dans ses Lettres diverses, il y en a de très jolies [Cf. nos 123, 109, 101, 63, 90 de l’édition Ubicini] ; — et quelques-unes de vraiment émues.

C. De Julie d’Angennes, duchesse de Montausier [1607, † 1671]. —  [p. 111b]Que personne plus qu’elle n’a contribué à rendre l’hôtel de Rambouillet ridicule ; — et qu’en tout cas, les témoignages contemporains ne signalent rien en elle que d’assez déplaisant. — Le trop d’hommages l’a gâtée ; — ses soupirants ou ses « mourants » ont encouragé chez elle trop de prétentions à l’esprit ; — il semblé qu’elle ait été beaucoup plus entichée que sa mère de la dignité de sa naissance et de la hauteur de son rang ; — et enfin la longue attente qu’elle a imposée à Montausier ne laisse pas d’avoir jeté sur tous les deux quelque chose d’un peu comique. [Cf. sur Montausier, Montausier et son temps, par Amédée Roux ; Paris, 1860.]

4º Influence de la Préciosité.

A. Sur la Langue. — Travail d’épuration, d’enrichissement, et d’ennoblissement. — La préciosité a épuré la langue d’une rouille pédantesque dont elle était encore embarrassée, dans Montaigne même ; — elle l’a également épurée d’une grossièreté qui la déshonorait [Cf. Béroalde de Verville, dans son Moyen de parvenir, et Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes]. — Elle a enrichi la langue : — par détermination du sens précis des mots ; — par acquisition, invention ou création de manières de parler nouvelles ; — et surtout en enseignant « le pouvoir d’un mot mis en sa place ». — Enfin la préciosité a ennobli la langue ; — et il est vrai d’ailleurs qu’en l’ennoblissant elle a établi entre l’usage du vulgaire et celui des « honnêtes gens » une ligne de démarcation trop profonde.

B. Sur les Mœurs. — Exagération de Rœderer à ce sujet ; — et de Victor Cousin ; — dans leurs études sur la Société polie. —  [p. 112b]D’un mot de Pascal sur la malice et la bonté du monde en général, « qui est toujours la même » ; — mais qu’il importe cependant beaucoup de quels noms on nomme les choses. — Comment la préciosité a relevé le ton de la conversation ; — et la condition de la femme. [Cf. Huet, Sur l’origine des Romans.] — Qu’elle a d’autre part habitué l’esprit français à traiter trop légèrement les choses sérieuses ; — et, en le réduisant à l’observation du beau monde, elle l’a détourné d’une observation plus large et plus sincère de la réalité.

C. Sur la direction de la littérature. — En établissant l’empire des mœurs de salon la préciosité a achevé de détruire le lyrisme : — parce qu’on ne va pas dans un salon pour y faire étalage de soi ; — bien moins encore pour y contredire ; — si même il ne faut se garder de rien tant que d’y être « original » ; — et tout cela, c’est le contraire du lyrisme ou de la littérature personnelle. — Que si d’autre part la préciosité a contribué au développement des « Genres communs », — éloquence et théâtre, — son influence n’a pas été, même en ce point, sans quelques inconvénients ; — si c’est pour plaire aux précieuses que notre théâtre, en général, s’est interdit toute imitation trop vive de la réalité ; — qu’il a mérité qu’on l’appelât « une conversation sous un lustre » ; — et que la galanterie au lieu de la passion en est devenue l’âme ? — En revanche, la préciosité a singulièrement aidé aux progrès du genre épistolaire ; — du genre des Maximes ou des Caractères ; — et du roman psychologique.

II. — Irréguliers et Libertins §

[p. 113b]1º Les Sources. — Leonardi Lessii, De providentia numinis et animi Immortalitate libri duo adversus atheos et politicos, Anvers, 1613 ; — Garasse, La Doctrine curieuse des Beaux Esprits de ce temps, Paris, 1623 ; — Tallemant des Réaux, Historiettes, articles des Barreaux, Luillier, Pcesse Palatine, etc. ; — Bossuet, Oraison funèbre d’Anne de Gonzague ; — Bayle, dans son Dictionnaire, articles Des Barreaux, Hesnault ; et passim ; — Œuvres complètes de Théophile de Viau, de Saint-Évremond, de La Motte Le Vayer ; — La Bruyère, dans ses Caractères.

Sainte-Beuve, dans son Port-Royal ; — Victor Cousin, « Vanini, ses écrits, sa vie et sa mort », dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1843 ; — Ch. Bartholmess, Giordano Bruno, Paris, 1847 ; — F. Fiorentino, Bernardino Telesio, ossia studi storici sull’idea della natura nel risorgimento, Florence, 1874 ; Alleaume, sa « Notice » en tête des Œuvres de Théophile, Paris, 1856 ; — T. Perrens, Les Libertins au xviie siècle, Paris, 1896.

Voyez encore, sur Théophile en particulier : — Gautier, dans ses Grotesques ; — et Ph. Chasles : Les Victimes de Boileau.

2º Des Libertins en général. — Signification de ce nom au xviie siècle ; — et qu’il s’applique autant à « la liberté de penser » qu’à la « licence des mœurs ». — Qu’au point de vue philosophique comme au point de vue littéraire, les libertins sont les « attardés » du siècle de Montaigne ; — et les « bohèmes » de leur temps ; — mais que cela ne les empêche point de professer des principes très [p. 114b]arrêtés ; — et que, s’ils n’en avaient pas eu la formule, Lessius, dans son de Providentia ; — et Garasse, dans son livre de la Doctrine curieuse des Beaux Esprits, la leur auraient fournie. — Qu’en leur qualité des disciples de Montaigne et même de Rabelais, ils étaient naturellement hostiles à presque tout ce que tentaient les Précieuses ; — puisque aussi bien elles le tentaient contre eux.

3º Théophile de Viau [Clairac, 1590 ; † 1626, Paris.] — Sa première éducation ; — ses relations avec des Barreaux et avec Balzac ; — sa tragédie de Pyrame et Tisbé, 1617 ; — et qu’elle vaut mieux que les deux vers qui l’ont immortalisée :

Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître
Fut souillé lâchement ; il en rougit, le traître !

Il y a dans cette tragédie des parties de lyrisme d’une verve singulière ; — et des parties de dialogue déjà presque cornéliennes. — D’autres œuvres de lui valent la peine d’être retenues ; — pour la chaleur du mouvement qui les anime [L’Ode du Roi, éd. Alleaume, I, 135] ; — pour le sentiment très vif qu’elles respirent de la nature [La Lettre à son frère (en vers) II, 178] ; — pour une certaine grâce sensuelle ou épicurienne [La Solitude, t. I, 176]. — C’est dommage qu’elles soient déparées par des traits de la plus choquante vulgarité. — Voyez encore ses Satires [t. II, p. 238 et p. 241]. — Si ce sont ses Satires, ou son Traité de l’Immortalité de l’âme, ou son Parnasse, qui lui ont valu son premier exil, en 1619 ? [p. 115b]— À partir de ce moment la vie du poète est comme désemparée ; — la publication du livre du père Garasse, dirigée contre lui, lui porte le dernier coup ; — on instruit son procès ; — il est condamné par arrêt du 1er septembre 1625 au bannissement à perpétuité.

4º Tactique nouvelle des Libertins. — C’est à dater de ce moment que les libertins changent de tactique. — Ils gardent leurs idées ; — mais ils vont s’abstenir de les exprimer publiquement ; — ou du moins, comme Saint-Évremond et comme La Mothe Le Vayer, ils vont y mettre une sourdine ; — ou un masque. — Leurs convictions ne sont pas assez profondes pour qu’ils essaient de les faire prévaloir contre l’opinion commune ; — et pourvu qu’on les laisse vivre à leur gré, c’est tout ce qu’ils demanderont. — De là, par contrecoup, le discrédit qui les atteint ; — et dont ils ne se relèveront guère qu’après un demi-siècle avec Bayle.

5º Les Œuvres. — Nous avons de Théophile : des Poésies [Odes, Stances, Élégies, Sonnets, Satires] ; — une tragédie : Pyrame et Tisbé ; — des Lettres ; — et un Traité de l’Immortalité de l’âme, paraphrase du Phédon, en prose mêlée de vers. Ajoutez quelques pièces relatives à son procès. La meilleure édition et la plus complète est celle que nous avons signalée, de M. Alleaume, dans la Bibliothèque elzévirienne, Paris, 1896.

Les meilleures éditions de Saint-Évremond et de La Mothe le Vayer sont, pour le premier : l’édition d’Amsterdam, 1739, Cóvens et Mortier, 7 vol. in-18 ; — et pour le second, l’édition de Dresde, 1749, chez Michel Groell, 7 vol. in-8º, divisés en 14 tomes.

III. — Alexandre Hardy [Paris, 1570 ; † 1631, Paris] §

[p. 116b]1º Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français ; — Ad. Ebert, Entwickelungsgeschichte, etc., déjà cité plus haut, pages 71 et 73 ; — Édelestand du Méril, Évolution de la tragédie française, etc. ; — E. Lombard, « Étude sur Alexandre Hardy », dans la Zeitschrift für neufranzösische Literatur, t. I et II, 1880-1881 ; — Eugène Rigal, Alexandre Hardy et le théâtre français, Paris, 1889.

2º La Seconde Époque du théâtre Français. — Qu’Alexandre Hardy peut être considéré comme un de ces « irréguliers » ou de ces « attardés » qui continuent les mœurs littéraires de l’âge précédent. — Le « comédien de campagne » au commencement du xviie siècle [Cf. Scarron, dans son Roman comique ; S. Chappuzeau, Le Théâtre français ; et H. Chardon, La Troupe du Roman comique, Le Mans, 1876]. — De l’état du théâtre aux environs de 1610. — Organisation matérielle, acteurs et spectateurs [Cf. surtout Eugène Rigal, loc. cit. et sa brochure : Esquisse d’une histoire des théâtres de Paris de 1548 à 1653, Paris, 1887]. — L’invraisemblable fécondité d’Alexandre Hardy.

De la concurrence des formes dramatiques dans le théâtre d’Alexandre Hardy. — Le mot d’Aristote : Grec. — Pastorales, tragédies et tragi-comédies. — Qu’en histoire littéraire comme dans la nature, la concurrence est d’autant plus âpre que les espèces sont plus voisines. — Confusion croissante du dramatique avec le [p. 117b]romanesque ; — et que le « père du théâtre français » n’a rien débrouillé du tout ; — si à tous égards, et sauf en un seul point, ses tragédies sont en retard sur celles de Robert Garnier. — Leur manque absolu de valeur littéraire. — Elles sont à peu près à la tragédie classique ce que les mélodrames de Guilbert de Pixerécourt seront un jour au drame romantique de 1830. — Que, pour s’y intéresser, il faut les considérer comme des « expériences » à la recherche des lois ou des conditions du théâtre futur ; — et aussi comme un témoignage de la recrudescence de l’influence espagnole ou italienne.

Qu’en se plaçant à ce point de vue il faut reconnaître à Alexandre Hardy le mérite, et c’en est bien un, d’avoir transformé un divertissement de collège en une action publique. — Il a également essayé de différencier la tragi-comédie de la tragédie. — Digression à ce sujet, et de quoi dépend la différence des deux genres ? — Il semble que ce soit de la condition des personnes ; — de la nature du dénouement ; — et de la réalité des personnages dans l’histoire. — Hardy a-t-il eu le sentiment de l’importance de l’histoire dans la tragédie ?

3º Les Œuvres. — Nous avons de Hardy quarante et une pièces, qui sont : une interminable tragi-comédie de Théagène et Chariclée, tirée du roman d’Héliodore, en huit journées ; — onze tragédies empruntées de l’antiquité, dont une Didon, une Mariamne et un Alexandre ; — douze tragi-comédies, de sujet antique ou moderne, imitées de l’italien ou de l’espagnol, Gésippe, Phraarte, Cornélie, La Force du sang, Félismène, La Belle Égyptienne ; —  [p. 118b]enfin cinq Pastorales ; — et cinq Pièces mythologiques, dont une Alceste et une Ariane.

La meilleure, et aussi bien la seule édition moderne du Théâtre d’Alexandre Hardy est celle de M. Stengel, 5 vol. in-18, Marburg, 1883, 1884, Elwert.

IV. — François de Malherbe [Caen, 1555 ; † 1628, Paris] §

1º Les Sources. — Racan, « Vie de Malherbe », en tête ou à la fin de la plupart des éditions de Malherbe ; — Godeau, « Discours sur les œuvres de M. de Malherbe », en tête de l’édition de 1666. — Lettres de Malherbe ; — Bayle, dans son Dictionnaire, article Malherbe ; — Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française ; Causeries du lundi, t. VIII ; et Nouveaux lundis, t. XIII ; — G. Allais, Malherbe et la poésie française à la fin du xvie siècle, Paris, 1891 ; — F. Brunot, La Doctrine de Malherbe, Paris, 1891 ; — V. Bourrienne, Points obscurs et nouveaux de la vie de Malherbe, Paris, 1895 ; — Duc de Broglie, Malherbe, Paris, 1897.

2º L’Homme, le Poète et le Réformateur.

A. — Que Malherbe, en dépit de ses allures dédaigneuses, n’a pas autant qu’on le dit rompu avec le passé. — Sa conception générale de la poésie est celle de Ronsard ; — et la ressemblance s’étend au détail : — il fait des « pointes » comme Ronsard ; — il use et il abuse, comme Ronsard, de la mythologie [Cf. Stances à M. du Perier ; — Ode à Marie de Médicis ; — Stances sur le départ de Louis XIII] ; — et ses sentiments enfin, comme ceux de Ronsard, sont purement païens [Cf. Consolation à Caritée]. — De quelques [p. 119b]anecdotes que l’on conte de lui, et qui viennent à l’appui de cette dernière indication [Cf. Tallemant des Réaux, I, 287, 290, 284],

B. — Que les qualités qui font le poète sont en lui médiocres ou nulles, mais qu’il a possédé celles d’un excellent versificateur. — On ne manque pas plus que lui d’enthousiasme ; — le mot du cavalier Marin. — Absence en lui d’imagination. — La mythologie, vivante encore chez Ronsard, n’est plus qu’une « machine » chez Malherbe ; — et les « figures » n’y sont plus des peintures de son émotion, mais de simples « ornements » du discours. — Son manque de sensibilité. — C’est de sensibilité, si c’est de chaleur, que le mouvement manque dans ses Odes, et encore plus de variété. — Son manque enfin de naturel. — Mais il a en revanche le sens du développement logique ; — celui de l’harmonie oratoire ; — le goût de la chose bien faite. — Ses théories sur l’importance et sur la richesse de la rime ; — sa sévérité de grammairien [Cf. Racan, dans sa Vie de Malherbe] ; — et qu’il est étrange à cet égard que les Banville et les Gautier de nos jours n’aient pas reconnu en lui leur véritable ancêtre.

C. — Que le caractère même des leçons de Malherbe en explique la portée, sans qu’il en soit pour cela plus grand. — Son idéal, comme celui de Ronsard vieillissant, a tendu à « épurer » le lyrisme de tout ce qu’il contenait de personnel ; — et conséquemment à le transformer en éloquence. [Cf. Les Stances au roi Henri le Grand partant pour le Limousin.] — C’était justement alors ce que l’on demandait ; — et aussi bien ce qu’avait fait Bertaut dans quelques-unes de ses pièces, ou le cardinal du Perron [Cf. le [p. 120b]Recueil des plus beaux vers de ce temps, 1606] ; — Malherbe n’a rien fait de plus, mais il a mieux fait. [Cf. le sonnet sur la Mort de son fils ; — l’Ode sur l’attentat de 1605 ; — l’Ode à M. de Bellegarde.] — Qu’il est donc ainsi le témoin, plutôt que l’ouvrier, de la réforme à laquelle on attache son nom ; — qu’au surplus le premier recueil de ses Poésies, jusqu’alors éparses un peu partout, n’a paru qu’en 1630 ; — qu’on ne voit point qu’il ait laissé de vrais disciples, si les deux seuls qu’on nomme sont Maynard et Racan ; — et que l’Académie naissante n’a pas critiqué moins vivement les Stances de 1605, son chef-d’œuvre, que Le Cid lui-même.

3º Les Œuvres. — Les œuvres de Malherbe se composent : 1º de ses Poésies, soit en tout 125 pièces, dont la première : Les Larmes de saint Pierre, a paru en 1587 ; et les dernières, qui sont, les Vers funèbres sur la mort d’Henri le Grand, et l’Invective contre le maréchal d’Ancre :

Va-t’en à la malheure, excrément de la terre,

dans l’édition de 1630 seulement ; — 2º de son Commentaire sur Desportes, qui n’a paru qu’en 1825 ; — 3º de ses traductions du XXIIIe Livre de Tite-Live, 1621 ; du Traité des bienfaits ; et des Lettres de Sénèque à Lucilius, 1637, 1638, 1639 ; — 4º de sa Correspondance, très intéressante pour l’histoire du temps de la régence de Marie de Médicis.

Parmi les éditions de Malherbe, et après la première, donnée en 1630 chez Charles Chappelain, il convient de signaler : [p. 121b]— l’édition de 1666, chez Thomas Joli, avec les observations de Ménage ; — l’édition de 1757, Paris, chez Barbou ; — l’édition Charpentier, 1842, à laquelle on a joint les commentaires d’André Chénier ; — et l’édition Lalanne, Paris, 1862, Hachette.

V. — Jean-Louis Guez de Balzac [Angoulême, 1594 ; † 1654, Angoulême] §

1º Les Sources. — Ogier, Apologie pour M. de Balzac, 1627 ; — Goulu, Lettres de Phyllarque à Ariste, 1628 ; — Balzac lui-même « pro domo sua » dans ses Entretiens : Relation à Ménandre (Maynard) et Les Passages défendus ; — Cassagne, « Préface sur les œuvres de M. de Balzac », en tête de la grande édition de 1665 ; — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XXIII ; — Bayle, dans son Dictionnaire ; — d’Olivet, dans son Histoire de l’Académie.

Rœderer, Mémoire pour servir à l’histoire de la société polie ; — Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, appendice au tome II, sur Balzac le Grand Épistolier ; — F. Lotheisen, Geschichte des französischen Literatur, t. I, p. 165-201, Wien, 1877.

2º L’Influence de Balzac. — Du privilège de poésie, et qu’il explique seul que la réputation de Malherbe ait survécu à celle de Balzac. — Admiration des contemporains : témoignages de Descartes [édition V. Cousin, t. VI, p. 189] ; — de Bossuet [« Sur le style et la lecture des écrivains pour former un orateur », dans Floquet, Études, t. II] ; — de Boileau [Réflexions sur Longin, VII]. — L’influence de Balzac, presque contemporaine de celle de Malherbe, a été bien plus considérable ; — et en un certain sens plus [p. 122b]heureuse, comme n’ayant rien dû détruire pour trouver à s’exercer. — Qu’elle a d’ailleurs agi dans le même sens ; — et qu’ils ont bien pu médire l’un de l’autre ; — mais ils ont eu mêmes disciples et même admirateurs.

Des principales qualités que les contemporains ont admirées dans Balzac. — 1º La pureté de l’élocution : — définition de ce mot et qu’il implique le choix, la propriété et l’agrément des termes. — 2º L’harmonie de la phrase et de la période [Cf. la Préface de Cassagne et le Discours de Godeau sur Malherbe]. — 3º La hardiesse, la justesse et l’abondance des figures. — Si Balzac à cet égard imite les Espagnols ; — et, à ce propos, de l’influence d’Antonio Perez [Cf. Philarète Chasles, Études sur le xvie siècle, et de Puibusque, Histoire comparée des littératures française et espagnole]. — Une observation de Cassagne : « M. de Balzac, dit-il, choisit toujours bien ses métaphores, et il ne manque pas de les suivre après les avoir choisies. » — Qu’il faut ajouter à ces qualités, naturelles ou acquises, un perpétuel souci de les observer [Cf. la lettre à Costar sur la grande éloquence].

Que le principal défaut qui gâte ses qualités ne procède pas tant chez Balzac de leur exagération que du manque d’idées. — Juste remarque de Boileau, — qu’en composant surtout des Lettres, Balzac s’est mépris sur la convenance du genre épistolaire et de la nature de son talent. — C’est ce qu’on voit bien quand on compare ses Traités ou ses Dissertations avec ses Lettres proprement dites. — Qu’il manque d’ailleurs dans ces Traités eux-mêmes d’une certaine expérience des choses dont il parle ; — sa politique est encore [p. 123b]toute « livresque » ; — et sa philosophie s’est formée tout entière dans le cabinet. — Que cependant ni Pascal [Cf. le Prince, p. 27 de l’édition de 1665] ; — ni Bossuet [Cf. Socrate chrétien, p. 239, 240] — ne semblent l’avoir lu sans profit. — Mais Corneille surtout l’a médité [Cf. les quatre Dissertations politiques, à Mme de Rambouillet, sur les Romains et sur la gloire].

On peut donc dire qu’avec tous ses défauts c’est un peu plus que sa « rhétorique » selon l’expression de Sainte-Beuve, qu’il a fait faire à l’esprit français. — Il a su où étaient les sources, et, comme disaient les anciens, les « lieux » de la grande éloquence ; — il a fait preuve en plus d’une occasion d’un sens critique assez juste et assez exercé [Cf. ses jugements sur Ronsard et sur Montaigne] ; — et il a enfin tendu constamment à l’élévation. — Que toutes ces raisons font de son personnage un personnage considérable de notre histoire littéraire. — On l’a beaucoup suivi, beaucoup imité ; — c’est en lui que s’est achevée la transformation du lyrisme en éloquence ; — et sa plus grande erreur, qui est celle de toute son époque, n’a été que de croire que l’objet de l’art était d’orner la nature, pour la faire plus belle. — Il faut connaître les moyens qu’il y en a, pour en user le moins possible ; — et les proportionner aux sujets et aux conjonctures.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Balzac se composent : 1º de 27 livres de Lettres dont les premières ont paru en 1624 et les dernières après sa mort. Six livres de ces Lettres sont adressés à Chapelain, et quatre à Conrart. Elles offrent toutes ou presque toutes le plus grand intérêt pour l’histoire littéraire du temps. [p. 124b]— 2º de ses Entretiens ou Dissertations, au nombre de 67, ainsi divisés : Dissertations chrétiennes et morales, 25 ; — Dissertations politiques, 14 ; — Dissertations critiques, 28. [La Relation à Ménandre et Les Passages défendus, qui sont sa propre défense contre les attaques du père Goulu, l’auteur des Lettres de Phyllarque à Ariste, font partie des Dissertations chrétiennes. Les trois dissertations sur les Romains sont les trois premières des Dissertations politiques.] — Enfin viennent : 3º les Traités, c’est-à-dire : Le Prince, 1631 ; — Le Barbon, 1648 ; — Socrate Crestien, 1652 ; — et Aristippe, 1658. Ajoutons, pour terminer, — 4º un Recueil de lettres latines.

Les meilleures éditions des Œuvres de Balzac sont : — celle que l’on forme en réunissant les six volumes imprimés par les Elzevier, soit à Leyde, soit à Amsterdam, auxquels on ajoute le Socrate chrétien ; — et la grande édition de 1665, en 2 vol. in-fº, Paris, chez Louis Billaine.

Il n’y en a pas d’éditions modernes, à moins que l’on ne compte comme telle un « choix » en deux volumes, donné par M. Moreau, Paris, 1854, Lecoffre.

VI. — Claude Favre de Vaugelas [Meximieux (Ain), 1585 ; † 1650, Paris] §

1º Les Sources. — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XIX ; — Pellisson et d’Olivet, Histoire de l’Académie française ; — Goujet, Bibliothèque française, t. I ; — Abbé Lambert, Histoire littéraire du siècle de Louis XIV, t. III ; [p. 126b]Moncourt, De la méthode grammaticale de Vaugelas, Paris, 1851 ; — Sayous, Littérature française à l’étranger, Paris et Genève, 1853, t. I, ch. t. 3 et 4. — Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VI. — Chassang, « Notice », en tête de son édition des Remarques sur la langue française, Paris et Versailles, 1880.

2º Le rôle de Vaugelas. — Origine de Vaugelas ; — et, à cette occasion quelques mots de l’Académie florimontane. — Le père de Vaugelas : Antoine Favre ; — ses relations avec François de Sales et Honoré d’Urfé. — Vaugelas précepteur dans la maison de Carignan.

Importance des Remarques sur la langue française. — En proclamant que l’usage est le maître des langues, Vaugelas a soustrait l’évolution de la langue aux caprices du goût individuel ; — en distinguant un bon et un mauvais usage, il a séparé le langage de la « cour » de celui des « crocheteurs du Port au foin » ; — et en faisant de l’usage « parlé » le modèle et le juge de l’usage « écrit », il a imprimé son caractère essentiel à la langue classique, qui est d’être une langue parlée. — Digression à ce sujet ; — et que Bossuet, Molière, Saint-Simon, et tant d’autres écriront comme « ils parleront ». — Par là s’évanouissent la plupart des incorrections ou des licences que quelques grammairiens leur reprochent ; — et par là s’expliquent les qualités d’ordre intérieur ; — de clarté vivante ; — de mouvement et de naturel qui sont celles de la langue classique. — Les scrupules de Vaugelas ; — et de leur concordance avec ceux de Balzac ; — et avec les leçons de Malherbe. — Le mot de Bossuet sur « ce qu’on ne confie rien d’éternel à des langues toujours changeantes » ; [p. 126b]— et, à ce propos, de la fausse comparaison d’une langue avec un organisme. — Qu’il y a de la différence entre « immobiliser », une langue, et la « fixer » : — Vaugelas a voulu « fixer » l’usage ; — et dans quelle mesure il y a réussi.

Vaugelas à l’hôtel de Rambouillet, — et à l’Académie Française. — Contradictions que ses Remarques soulèvent. — L’opuscule de La Mothe Le Vayer touchant les Remarques de la langue française. — Jugement du P. Bouhours sur Vaugelas [Cf. Entretiens d‘Ariste et d’Eugène.]

3º Les Œuvres. — Remarques sur la langue française, Paris, 1647, in-4º ; — et Quinte-Curce : de la vie et des actions d’Alexandre le Grand, traduit par le sieur Cl. Favre de Vaugelas, Paris, 1653, in 4º.

Nous avons signalé plus haut l’excellente édition des Remarques donnée de nos jours, 1880, par M. A. Chassang.

VII. — Pierre Corneille [Rouen, 1606 ; † 1685, Paris] §

1º Les Sources10. — Bibliographie cornélienne ou description raisonnéedes ouvrages relatifs à Corneille et à ses écrits, par M. Émile Picot, Paris, 1876 ; — Fontenelle, Vie de Corneille, [p. 127b]1685, 1729, 1742 ; — Thomas Corneille, Dictionnaire géographique, article Rouen ; — Goujet, Bibliothèque française, t. XVIII ; — F. Guizot, Corneille et son temps, 1re édition, 1813, dernière édition, 1852 ; — Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Pierre Corneille, 1829 et 1855 ; — Marty-Laveaux, « Notice », en tête de son édition des Œuvres, Paris, 1862 ; — F. Bouquet : Les Points obscurs de la vie de Corneille, Paris, 1888.

Corneille : Discours, et Examens de ses propres tragédies. — Granet, Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine, Paris, 1740, chez Gisseq et Bordelet. — Voltaire, Commentaire sur Corneille, 1764. — La Harpe, Cours de littérature, 1799, 1805. — Schlegel, Cours de littérature dramatique, 1809 ; — et traduction française, 1814. — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, 1829 ; Port-Royal, t. I, 1837 ; et Nouveaux lundis, t. VII, 1864. — Desjardins, Le Grand Corneille historien, Paris, 1861. — Levallois, Corneille inconnu, Paris, 1876. — J. Lemaître, Corneille et Aristote, Paris, 1882.

Frédéric Godefroy, Lexique de la langue de Corneille, Paris, 1862 ; — Marty-Laveaux. Lexique, etc., Paris, 1868, formant les deux derniers volumes du Corneille de la collection des Grands Écrivains.

2º L’Homme et le Poète.

A. Les émules de Corneille ; — et, à ce propos, de l’urgence de « désencombrer » l’histoire de la littérature ; — et que Mairet, ou même Rotrou, n’ayant laissé qu’un nom et pas une œuvre, ils ne sont bons à connaître qu’en « fonction » de Corneille. — Comment [p. 128b]et dans quelle mesure ils lui ont préparé les voies. — La Sophonisbe de Mairet, et que Corneille l’a bien connue, puisqu’il lui a emprunté les imprécations de sa Camille. — Prédominance de l’élément romanesque dans le théâtre de Mairet. — La préface de la Silvanire, 1625, et la règle des trois unités [Cf. Breitinger, Les Unités avant le Cid de Corneille, Zurich, 1883]. — Tendance générale des tragiques à travailler sur des sujets déjà traités. — Les quatre Sophonisbe [Trissino, 1515 ; Mellin de Saint-Gelais, 1559 ; Claude Hermel, 1593 ; Moncrestien, 1596]. — Retard de la comédie par rapport à la tragédie. — Les Galanteries du duc d’Ossonne. — L’imitation du théâtre espagnol dans le théâtre de Rotrou [Cl. Puibusque, Histoire comparée des littératures française et espagnole, Paris, 1842 ; et Jarry, Essai sur les œuvres dramatiques de Rotrou, Paris, 1858]. — Comment le romanesque y tend perpétuellement à l’extravagance ; — et le sentiment à l’enflure. — Les traces de l’influence de Rotrou dans l’histoire du théâtre français : — sur Corneille, sur Molière, sur Racine.

B. La Jeunesse de Corneille. — Fausse idée que l’on se fait d’un Corneille constamment héroïque ; — et qu’au contraire ses débuts ont été d’un poète comique. — Mélite, 1629 ; Clitandre, 1632 ; La Veuve, 1633 ; La Galerie du Palais, 1633 ; La Suivante, 1634 ; La Place Royale, 1634 ; L’Illusion comique, 1636. — Intérêt littéraire des comédies de la jeunesse de Corneille. — Elles ne doivent rien à l’imitation de l’étranger ; — ce sont des aventures de la vie commune à peine « romancées » ; — et dont les personnages sont déjà de condition presque bourgeoise. — La galanterie dans les [p. 129b]comédies de Corneille ; — et qu’elle y est une parfaite imitation du langage des ruelles ; — et, à ce propos, qu’il y a un style Louis XIII en littérature comme en architecture. — La « jeune fille » dans les comédies de Corneille ; — le style des comédies. — Caractère singulier de L’Illusion comique ; — et d’où viennent, vers 1635, tant de comédies des comédiens. — Médée, la première tragédie de Corneille. — Quelles raisons ont poussé Corneille, vers la tragédie [Cf. Hatzfeld, Les Commencements de Corneille, 1857 ; — P. Vavasseur, Corneille poète comique, 1864 ; — et F. Hémon, son « Étude sur les comédies de Corneille », en tête de son édition des Œuvres, 1886].

C. Les chefs-d’œuvre. — Le Cid, 1637 ; Horace, 1640 ; Cinna, 1640 ; Polyeucte, 1641 ; Pompée, 1641 ; Le Menteur, 1642 ; La Suite du Menteur, 1643 ; Rodogune, 1645 ; Théodore, 1645 ; Héraclius, 1647 ; Andromède, 1650 ; Don Sanche d’Aragon, 1650 ; Nicomède, 1651 ; Pertharite, 1653. — De quelques influences qui ont sans doute agi sur Corneille : — et, à ce propos, de l’actualité dans le théâtre de Corneille ; — Le Cid et la question des duels ; — l’influence de Balzac et de ses Entretiens sur les Romains [Cf. sa lettre à Corneille sur Cinna] ; — les conspirations contre Richelieu et la tragédie de Cinna ; — Polyeucte et le jansénisme [Cf. Sainte-Beuve, dans son Port-Royal]. — Comment Corneille perd une partie de son génie quand il se jette dans les sujets « d’invention » pure. — Les complications d’intrigue dans Rodogune et dans Héraclius. — Mais que, là même encore, son intention est de rivaliser avec les romanciers ses [p. 130b]contemporains : La Calprenède et Scudéri. — De la peinture des mœurs de la Fronde dans les chefs-d’œuvre de Corneille. — Comment il ajoute à ce que ses modèles romains ou espagnols ont déjà de trop empanaché. — Il essaie un moment, dans Don Sanche et dans Nicomède, d’une comédie plus tempérée ; — mais il y renonce tout de suite dans son Pertharite ; — dont l’échec l’éloigne pour sept ans du théâtre.

D. Le génie et le système dramatique de Corneille ; — et de ne consulter sur ce point qu’avec beaucoup de précautions ses Discours et ses Examens ; — parce qu’ils ne sont qu’à peine et indirectement dogmatiques et explicatifs, mais plutôt justificatifs et polémiques ; — l’abbé d’Aubignac et sa Pratique du théâtre [Cf. Arnaud, Théories dramatiques au xviie siècle, Paris, 1887]. — Des caractères de l’imagination de Corneille. — Il l’a eue d’abord forte et hardie ; — c’est-à-dire portée de nature, et aussi par les circonstances, vers l’extraordinaire ou l’invraisemblable ; — et de là, sa théorie que le sujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable [Voyez l’édition Marty-Laveaux, V, 147] ; — de là, sa théorie sur l’emploi de l’histoire dans le drame [Voyez l’édition Marty-Laveaux, I, 15], — de là, sa théorie de l’héroïsme :

Le sort qui de l’honneur nous ouvre la carrière
Offre à notre constance une illustre matière…

— De là encore, dans son théâtre, l’allure épique des personnages [Cf. dans La France d’Henri Heine une jolie page à ce sujet] ; —  [p. 131b]l’absence relative d’analyse et de psychologie ; — la subordination des caractères aux situations [Cf. Saint-Évremond, Sur l’Alexandre de M. Racine]. — Comparaison à cet égard de Rodogune et de Ruy Blas, ou de Cinna et Hernani. — Que le goût de la complication aurait dès lors conduit Corneille au mélodrame.

Mais, en même temps que forte et hardie, il avait aussi l’imagination noble et haute ; — c’est-à-dire que, dans l’extraordinaire et dans le romanesque, il préfère ce qui est noble à ce qui est bas ; — ce qui exalte l’âme à ce qui la déprime ; — et généralement les héros aux monstres. — Qu’il n’est pas vrai cependant que, comme on l’a dit [Cf. V. de Laprade, Essais de critique idéaliste], son théâtre soit le triomphe du devoir sur la passion [Cf. Le Cid, Horace, Rodogune, Héraclius] ; — il n’est que le triomphe de la volonté [Cf. J. Lemaître, Corneille et Aristote] sur les obstacles qui s’opposent à son développement ; — et de là, dans ce théâtre : — le goût de la tragédie politique, dont le domaine est justement le « lieu » de l’exercice de la volonté ; — le mépris des passions de l’amour, qu’il considère comme étant trop « chargées de faiblesse » ; — l’intention ou plutôt l’apparence de l’intention morale ; — de là encore, la tension des sentiments ; — et de là enfin, cet art d’épuiser les sujets qu’il traite [Cf. Examen de Rodogune, édition Marty-Laveaux, IV, 621], — « Le second acte passe le premier ; le troisième est au-dessus du second ; et le dernier l’emporte sur tous les autres. » — Il est le maître de ses sujets comme ses héros sont les maîtres de leurs destinées, [Voyez le contraire dans le drame romantique.] [p. 132b]C’est dommage, après cela, qu’il ait l’imagination subtile et processive] — ce qui revient à dire qu’il a en lui, sinon du Bas-Normand, ou de l’avocat, mais assurément du casuiste. — Les « cas de conscience » dans la tragédie de Corneille ; — et comment ils en font la grandeur ; — mais aussi la subtilité. — De là, dans son théâtre, les actions qu’il appelle « implexes » [Cf. dans Horace le personnage de Sabine, ou dans Polyeucte celui de Sévère] ; — analyse d’Héraclius ; — aveux de Corneille à ce sujet. — Comment à la complication de l’intrigue il ajoute celle des motifs ; — et observations de Schlegel sur ce point [Cf. Littérature dramatique, trad. de Saussure, II, p. 41 et suivantes]. — Machiavélisme de Corneille : — et qu’on pourrait extraire de son œuvre autant de maximes d’immoralité que du livre du Prince.

Tous ces crimes d’État qu’on fait pour la couronne,
Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne.

Prétentions politiques de Corneille ; — mots que l’on cite à ce sujet, de Condé après Sertorius : « Où donc Corneille a-t-il appris la guerre ? » — et de Grammont après Othon.

E. La vieillesse de Corneille. — Œdipe, 1659 ; Sertorius, 1662 ; — Sophonisbe, 1663 ; Othon, 1664 ; Agésilas, 1666 ; Attila, 1667 ; — Tite et Bérénice, 1670 ; Pulchérie, 1672. — De Corneille, peintre d’histoire ; — et de la fausseté du paradoxe de Desjardins dans son Grand Corneille historien. — La couleur locale dans l’œuvre de Corneille. — Que les défauts de ses dernières [p. 133b]pièces se développent du même fond que les qualités de ses chefs-d’œuvre. — Qu’elles ne sont plus que plaidoiries et thèses. — Le machiavélisme des motifs [Cf. Pertharite, t. VI, p. 571 ; — Othon, t. VI, p. 632 ; — Attila, t. VII, p. 107, p. 162]. — Comment la noblesse et la grandeur y dégénèrent : — en affectation [Nicomède, t. V, p. 531] ; — en enflure [Don Sanche, t. VI, p. 458] ; — en inhumanité [Attila, t. VII, p. 172] ; — et comment enfin la forme de son imagination se change eu une fureur d’inventer, d’innover, et de compliquer sans raisons. — C’est pour cela qu’« il charge maintenant ses sujets de matière » ; — qu’après voir expulsé l’amour, il l’y réintroduit, sous les espèces de la galanterie la plus froide [Cf. Othon, t. VI, p. 587. et Attila, t. VII, p. 140, 141] ; — et qu’il fausse l’emploi de l’histoire de la tragédie.

F. La langue et le style de Corneille. — Que, dans ce naufrage de ses anciennes qualités, un don demeure et survit chez le poète, — si personne peut-être n’a mieux écrit en vers que Corneille. — [Cf. les discours d’Auguste dans Cinna et les récits du Menteur.] — Qualités de son style ; — et pour nous en rendre compte, comparaison du style de Polyeucte avec celui d’Andromaque ; — ou encore du style comique de Corneille avec celui de Molière et de Regnard. — Propriété et fermeté de la langue. — Plénitude et nombre du vers. — Ampleur et force de la période. — En quel sens Corneille demeure naturel et conforme à lui-même jusque dans le galimatias et dans la préciosité. — De quelques rapports de Corneille avec les romantiques ; — et, par conséquent, de la littérature romantique avec la littérature du temps de Louis XIII.

[p. 134b]3º Les Œuvres. — En dehors de ses tragédies ou de ses comédies, la seule œuvre de Corneille un peu importante est sa traduction en vers de l’Imitation de Jésus-Christ.

Nous citerons donc seulement ici, parmi les éditions de ses Œuvres : — l’édition de 1660, en 3 vol. ; — celle de 1664, en deux volumes in-fº, la plus monumentale, mais où manquent malheureusement les pièces de sa vieillesse ; — l’édition de 1738, avec les commentaires de Jolly ; — l’édition de 1764, la première qui contienne les commentaires de Voltaire et les figures de Gravelot ; — et enfin, de nos jours, pour ne rien dire de beaucoup d’autres, l’édition de Marty-Laveaux, dans la collection des Grands Écrivains de la France, Paris, 1862, Hachette.

VIII. — La fondation de l’Académie française, 1635 §

1º Les Origines de l’Académie. — Les académies italiennes du temps de la Renaissance [Cf. Pellisson, Histoire de l’Académie] ; — l’Académie des derniers Valois [Cf. sous ce titre le livre de M. Édouard Fremy, Paris, s. d.] ; — l’Académie florimontane. — Une phrase de l’abbé d’Olivet sur Balzac : « Les beaux esprits, dit-il, avaient formé jusqu’alors une république où les dignités se partageaient entre plusieurs, mais cette république devint tout à coup une monarchie où Balzac fut élevé à la royauté par tous les suffrages. » — Que la première ébauche de l’Académie de Conrart [Cf. ses Mémoires] a répondu précisément à cette intention de mettre de l’ordre et de la hiérarchie dans les lettres. — Coïncidence de cette intention avec les désirs de l’hôtel de Rambouillet ; [p. 135b]— avec le vœu commun des gens de lettres ; — et avec les desseins plus généraux du cardinal de Richelieu. — Les Lettres patentes du 29 janvier 1635. — Pourquoi le Parlement a refusé deux ans de les enregistrer ? — Les corps constitués n’aiment peut-être pas à en voir constituer d’autres à côté d’eux. — Mais Richelieu finit par l’emporter. — Les premiers académiciens. — Les Statuts de l’Académie. — [Cf. Pellisson et d’Olivet, Histoire de l’Académie française, édition Livet, Paris, 1858 ; — Paul Mesnard, Histoire de l’Académie, Paris, 1857 ; — les Préfaces successives du Dictionnaire de l’usage ; — et l’abbé A. Fabre, Chapelain et nos deux premières Académies, Paris, 1890.]

2º L’Objet de l’Académie. — Qu’il ne diffère pas en principe de celui que s’étaient proposé les Précieuses, Malherbe, Balzac et Vaugelas : — il s’agit d’élever la langue française à la dignité du grec et du latin ; — et par conséquent à leur antique universalité. — Conformité de cette intention très précise avec l’intention de Ronsard et de la Pléiade. — Pourquoi tous les traducteurs en réputation alors ont-ils fait partie de l’Académie ? — Parce que la traduction n’avait alors elle-même pour objet que de faire passer et comme d’incorporer à la substance de l’esprit français la connaissance entière de l’antiquité. — Les « belles infidèles » de Perrot d’Ablancourt. — Pourquoi tous les grammairiens ? — Parce qu’il leur appartenait de dresser l’état ou l’inventaire des richesses, des ressources, et des « possibilités » de la langue. — Et pourquoi tous les critiques ? — Parce que l’on croyait alors qu’il existe une relation nécessaire entre la perfection des œuvres et l’observation [p. 136b]des règles ou des lois des genres dont elles relèvent. — Les Préfaces de Chapelain. — Controverses relatives à l’excellence de la langue française [Cf. Goujet, Bibliothèque française, t. I]. — Premiers travaux de l’Académie ; — services généraux rendus par l’Académie française ; — et dans quel sens on peut dire qu’elle a vraiment fixé la langue.

3º L’Influence immédiate de l’Académie. — Elle a substitué d’abord l’autorité d’un centre littéraire à la dispersion des coteries ; — et ainsi les efforts individuels ont commencé par elle et en elle de converger vers un but commun. — Inconvénients et avantages de la centralisation littéraire. — L’institution de l’Académie a enfoncé dans les esprits cette idée que la gloire des lettres fait partie intégrante et nécessaire de la grandeur d’un peuple [Cf. Du Bellay, Défense et illustration, etc.]. — Elle a ainsi relevé la condition de l’homme de lettres ; — dans l’État ; — et à ses propres yeux. — Enfin, en se proposant de « fixer » la langue, il a semblé d’abord qu’elle y dût réussir ; — et en tout cas, en en maintenant le respect, elle en a préparé ce que cent cinquante ans plus tard les étrangers appelleront eux-mêmes l’universalité [Cf. Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue française, en réponse à la question proposée par l’Académie de Berlin].

IX. — Les Origines du jansénisme §

1º Les Sources. — Ranke, Histoire de la Papauté aux xvie et xviie siècles ; — M. Philippson, La Contre-révolution religieuse au xvie siècle, [p. 137b]Paris et Bruxelles, 1884 ; — Dejob, De l’influence du concile de Trente sur la littérature, Paris, 1884.

Molina, Concordia liberii arbitrii cum gratiæ donis, 1595 ; — Jansenius, Augustinus, seu sancti Augustini doctrina de naturæ humanæ sanitate, ægritudine, medicina, 1640 ; — C. Mazzella, Gratia Christi, Woodstock Marylandiæ, 1878.

Dom Clémencet, Histoire générale de Port-Royal, 10 vol. in-12. Amsterdam, 1756 ; — N. Rapin, Histoire du jansénisme depuis son origine jusqu’en 1644, publiée [et arbitrairement mutilée] par l’abbé Domenech, Paris, 1861 ; — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I et II ; — l’abbé Fuzet [évêque actuel de Beauvais], Les Jansénistes et leur dernier historien, Paris, 1876.

2º La Formation de la doctrine. — De l’importance du jansénisme dans l’histoire des idées religieuses ; — de la littérature française ; — et de la politique. — Acharnement encore actuel de tout un parti contre lui.

Le mouvement de la contre-réforme [Cf. Ranke, Histoire de la Papauté] ; — la concentration du catholicisme sur lui-même ; — et la renaissance de la ferveur religieuse dans les dernières années du xvie siècle. — Du molinisme [qu’il ne faut pas confondre avec le molinosisme] ; — et comment il semble avoir accrédité l’idée que nous serions les maîtres de nos destinées. — C’est en travers de cette « corruption » du christianisme que se mettent Du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran [1581 ; † 1643], et Jansénius ou Janssen [1585 ; † 1638]. — Premiers écrits de Saint-Cyran. — La Question royale, 1609 ; [p. 138b]— l’Apologie pour Henride la Rocheposay, évêque de Poitiers, 1615. — Rencontre de Saint-Cyran et d’Arnauld d’Andilly, 1620 ; — leurs relations avec les Pères de l’Oratoire ; — la Réfutation de la Somme du Père Garasse, 1626 ; — la publication du Petrus Aurelius, 1631 ; — translation à Paris du Port-Royal des Champs, 1626. — Saint-Cyran, directeur de Port-Royal ; — son embastillement en 1638 ; — Jansénius fait paraître son Augustinus en 1641.

Analyse de l’Augustinus. — Les cinq propositions [Cf. l’abbé Fuzet, Les Jansénistes et leur dernier historien ; et sur le fond de la question de la grâce, C. Mazzella, De Gratia Christi prælectiones scholastico-dogmaticæ]. — Qu’il y va dans cette controverse : — du libre arbitre ; — de la définition de la nature humaine ; — et finalement de toute la conduite. — Qu’il y va d’autre part, au point de vue de l’histoire littéraire, de l’intelligence des Provinciales et des Pensées.

X. — René Descartes [La Haye (en Touraine), 1596 ; † 1650, Stockholm] §

1º Les Sources. — F. Cournot, Considérations sur la marche des idées dans les temps modernes, t. I, liv. III, ch. 1, 2, 3, 4 ; Paris, 1872 ; — Fiorentino, Bernardino Telesio, Florence, 1874 ; — Maximilien Marie, Histoire des sciences mathématiques et physiques, t. IV, Paris, 1883-1885.

A. Baillet, La Vie de Monsieur Descartes, Paris, 1691.

J. Millet, Histoire de Descartes avant 1637, Paris, 1867 ; — Louis [p. 139b]Liard, Descartes, Paris, 1882 ; — A. Fouillée, Descartes, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1893.

Bordas-Demoulin, Le Cartésianisme, Paris, 1843 ; — V. Cousin, Fragments philosophiques, t. IV et V : Philosophie moderne, Paris, 1845 ; — Francisque Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, 1854 ; — Ravaisson, Rapport sur le prix Victor Cousin, 1884 ; — G. Monchamp, Histoire du cartésianisme en Belgique, Bruxelles, 1886 ; — F. Brunetière, Études critiques, IVe série.

2º L’Homme, le Philosophe et l’Écrivain. — Où en était avant Descartes la conception de la science et de la philosophie ? — et qu’en lui faisant honneur d’avoir renversé la philosophie d’Aristote on ne se trompe que de quelque cent ans. — Le rôle de l’Italie dans la constitution de l’idée de science. — Galilée [Cf. Fiorentino, op. cit., et J. Bertrand, Les Fondateurs de l’astronomie moderne, Paris, 1865]. — Quelques mots de Bacon, et de son peu d’influence [Cf. Liebig, Bacon, Paris, 1866 ; et Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, Paris, 1865]. — De la savante ignorance de Descartes ; — et combien il a profité de ses prédécesseurs. — Qu’il avait certainement lu le Traité de la sagesse de Charron ; — la Doctrine curieuse du Père Garasse ; — et, de son propre aveu, les Lettres de Balzac. — S’il a été, comme le croyait Huyghens, « fort jaloux de la renommée de Galilée ».

Éducation de Descartes ; — ses premières études au collège de la Flèche, 1604-1612 ; — ses débuts à Paris, et sa passion du jeu [Cf. Baillet, ch. 8] ; — sa carrière militaire, 1617-1621 ; — il assiste à la bataille de Prague, 1620. — Son voyage d’Italie et son [p. 140b]pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, 1624-1625 ; — il séjourne à Paris, 1625-1629 ; — et il y compose probablement ses Regulæ ad directionem ingenii. — Les allusions mythologiques et la préciosité de l’expression dans les Regulæ : — on dirait du latin de Bacon. — Que ces détails nous font voir dans Descartes un tout autre homme que le spéculatif de la légende. — Nul philosophe plus mêlé au monde ; — qui ait traversé plus de « milieux » ; — et avec l’intention d’y apprendre « à connaître le genre humain ». — Il a tiré de la vie et de l’observation des hommes ce que l’auteur des Essais demandait à l’observation de lui-même et aux livres. — Il prend la résolution de se fixer en Hollande, et s’établit à Amsterdam, mars 1629. — Son roman : Hélène et Francine.

De quelques particularités du caractère de Descartes, — et comment ses historiens n’en ont-ils pas tenu plus de compte ? — Étendue de sa curiosité. — Que sont devenus ses vers sur La Paix de Münster ? — et la comédie « en prose mêlée de vers » dont il est fait mention dans l’inventaire de ses papiers ? — Son inquiétude habituelle ; — ses distractions ; — ses changements de lieux ; — sa vie cachée ; — ses manies. — Curieux fragments de son Journal ; — ses illuminations et ses songes ; — la mémorable nuit du 10 novembre 1619, où « il lui sembla que du haut du ciel l’esprit de vérité descendit sur lui pour le posséder ». — On ne trouve point de semblables traits dans la vie de Corneille ; — et encore moins dans celle de Malherbe. — Qu’il serait temps de les faire entrer dans la composition du caractère historique de Descartes, — et dans les considérants du jugement à porter sur sa philosophie. [p. 141b]La publication des Essais de philosophie [in-4º, Leyde, 1637] comprenant : le Discours sur la méthode, la Dioptrique, le Traité des météores, et la Géométrie. — Sa polémique avec Voet [Cf. J. Bertrand, dans la Revue des Deux Mondes, 1891]. — Il fait paraître ses Méditations métaphysiques, 1641 ; — ses Principes de philosophie, 1644. — « Il tombe dans des dégoûts pour la qualité d’auteur qui lui font perdre toute envie de rien imprimer » [Cf. Baillet, Vie de Descartes]. « Mais les compliments et les honnêtetés que lui font les Jésuites approbateurs de sa philosophie lui relèvent un peu le courage. » — Son goût pour les études d’histoire naturelle et de physiologie. — Son dernier voyage en France, 1648. — Désappointement qu’il y éprouve [Cf. ses Lettres sous cette date]. — Que les troubles de la Fronde auraient d’ailleurs suffi pour le chasser de sa patrie. — Ses relations avec la reine Christine de Suède. — Il se fixe à Stockholm, octobre 1649 ; — et il y meurt [11 février 1650].

Si le style de Descartes mérite les éloges qu’on en fait quelquefois ? — Qu’à le considérer sans parti pris il semble écrire clairement ; — et qu’il dit assez bien ce qu’il veut dire ; — mais son style n’a rien de très supérieur à celui d’Arnauld dans sa Fréquente communion. — Le principal mérite en est de manquer des « ornements » ou des « agréments » dont Voiture et Balzac « enrichissaient » volontiers le leur. — En revanche, et pour être parfaitement « naturel », il lui manque d’être une peinture de son vrai caractère ; — la raison seule parle dans sa prose ; — et cependant nul philosophe n’a mis plus d’imagination dans sa vie.

[p. 142b]3º Les Œuvres. — Elles se composent des Essais de philosophie, publiés en 1637 ; — des Méditations métaphysiques, 1641 ; — des Réponses aux objections, 1641-42 ; — de la Lettre à Gisbert Voet, 1643 ; — des Principes de philosophie, 1644 ; — et, en œuvres posthumes : — du Traité des passions, 1650 ; — du Traité de l’homme, 1662 ; — du Traité du fœtus, 1662 ; — et du Traité du monde, 1664. — Il y faut joindre une volumineuse Correspondance, publiée pour la première fois en 1657, par Clerselier.

Ajoutez, sous la date de 1701, les Regulæ ad directionem ingenii, et l’Inquisitio veritatis per lumen naturæ.

Il existe plusieurs éditions des Œuvres de Descartes qui sont : — 1º l’édition d’Amsterdam, 8 vol. in-4º, 1670-1683, et 9 vol. in-18, 1692-1713 ; — 2º l’édition de Paris, 1724-1729, 13 vol. in-12 ; — et 3º l’édition de Victor Cousin, 11 vol. in-8º, Paris, 1824-1826, Levrault.

M. Foucher de Careil a publié deux volumes de Supplément aux œuvres de Descartes, Paris, 1859-1860, Durand.

XI. — Port-Royal et les Arnauld §

1º Les Sources. — Ajoutez aux Sources de l’art. IX : Bayle, dans son Dictionnaire, article Arnauld ; — Histoire du jansénisme, 3 vol. in-12, Amsterdam, 1700 [par Dom Gerberon] ; — Mémoires du P. Rapin [faisant suite à son Histoire du jansénisme, et s’étendant de 1644 à 1669], publiés par M. Léon Aubineau, 3 vol. in-8º, Paris, 1865 ; — Mémoires d’Arnauld d’Andilly, dans les collections Petitot, ou Michaud et Poujoulat ; — P. Varin, [p. 143b]La Vérité sur les Arnauld, 2 vol. in-8º, Paris, 1847 ; — P. Faugère, Lettres de la mère Agnès Arnauld, 2 vol. in-8º, Paris, 1858.

2º Les Arnauld, et en particulier Antoine Arnauld [Paris, 1612 ; † 1694, Bruxelles]. — Une lettre de Balzac sur les Arnauld : « Tout raisonne, tout prêche, tout persuade en cette maison… et un Arnauld vaut une douzaine d’Épictètes. » — Les origines de la famille. — Militaires, administrateurs, hommes de cour, prêtres et religieuses. — Arnauld d’Andilly, le père du ministre Pomponne et l’auteur des Mémoires [1588 ; †1674] ; — Angélique Arnauld, la réformatrice de Port-Royal [1591 ; † 1661] ; — Agnès Arnauld, l’auteur des Lettres [1593 ; † 1671] ; — Antoine Arnauld, celui que ses contemporains ont, avec Louis XIV seul, appelé du nom de Grand.

La publication du livre de la Fréquente communion, 1643. — Origine du livre [Cf. Rapin, Mémoires, I, 22, et Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II]. — S’il est vrai, comme le dit Rapin, qu’on n’eût rien vu de mieux écrit dans notre langue ; — et que fait-il de l’Introduction à la vie dévote ? — Véritable nouveauté du livre ; — et qu’elle est d’avoir mis la théologie proprement dite à la portée du public laïque. — De l’autorité des laïques en matière de théologie. — Le prince de Condé [le père du Grand Condé] réfute le premier le livre d’Arnauld, dans ses Remarques chrétiennes et catholiques, 1644 ; — autre réfutation du savant Père Petau : De la pénitence publique, 1644. — La cause du livre d’Arnauld se trouve liée à celle de l’Augustinus, dont il entreprend d’écrire l’apologie contre la bulle du pape Urbain VIII ; — et ainsi le [p. 144b]Port-Royal devient la forteresse du jansénisme. — Démêlés d’Arnauld avec la Sorbonne ; — sa condamnation ; — entrée en scène de Pascal.

Le jansénisme achève de se constituer en parti ; — étendue de ses liaisons ; — les « Mères de l’Église » : Mme de Gueménée, Mme du Plessis-Guénégaud, Mme de Sablé, la duchesse de Luynes, la duchesse de Longueville ; — et à ce propos, de l’imprudence des plaisanteries de l’abbé Fuzet [Cf. Les Premiers Jansénistes, p. 154 et suiv.]. — Progrès croissants du parti sous la Fronde. — Alliance du jansénisme et du gallicanisme. — Un jugement de Ranke sur le jansénisme : « Pendant que les Jésuites entassaient de l’érudition dans d’énormes in-folio, ou se perdaient dans le labyrinthe des systèmes scolastiques sur la morale et sur le dogme, les jansénistes s’adressaient à la nation » [Histoire de la papauté, trad. française, t. III, p. 307].

3º Les Œuvres. — Nous avons d’Arnauld d’Andilly ses Mémoires ; une traduction des Confessions de saint Augustin ; les Vies des Pères du désert, sans compter d’autres traductions, et un assez grand nombre d’opuscules d’édification ou de polémique ; — 2º d’Agnès Arnauld, les Lettres publiées ou plutôt rassemblées, par M. Faugère ; — 3º et d’Antoine Arnauld, « le Docteur », cent quarante volumes d’œuvres, dont on trouvera l’énumération dans le Dictionnaire de Moréri.

Nous ne sachions pas qu’on en ait réimprimé plus de deux ou trois ; elle seul qu’on lise encore est sa Logique de Port-Royal [en collaboration avec Nicole], 1662.

XII. — Le Roman depuis l’« Astrée » §

1º Les Sources. — Huet, « De l’origine des romans », en tête de la Zayde de Mme de La Fayette, Paris, 1671 ; — Gordon de Percel [Lenglet-Dufresnoy], De l’usage des romans, 2 vol. in-18, Amsterdam, 1734 ; — G. Körting, Geschichte des französischen Romans im XVII. Jahrhundert, Oppeln et Leipzig, 1885-1887. — A. Lebreton, Roman au xviie siècle, Paris, 1890 ; — P. Morillot, Le Roman en France depuis 1610, Paris, 1893.

V. Cousin, La Société française au xviie siècle ; — Rathery, Mademoiselle de Scudéry, Paris, 1873 ; — René Kerviler, Marin Le Roy de Gomberville, Paris, 1876.

2º L’Évolution du Roman. — Que l’action de Descartes ne s’est pas plus fait sentir dans le roman qu’au théâtre ; — et que, pas plus qu’elle n’a détourné Corneille de ses voies, elle n’a détourné les romanciers, ni leurs lecteurs, des modèles de l’Astrée. — Si l’on peut dire qu’il y ait une esthétique cartésienne [Cf. Émile Krantz, L’Esthétique de Descartes, Paris, 1882] ? — et qu’en tout cas on ne saurait s’en douter en lisant le Grand Cyrus ou le Faramond. — C’est l’influence de la préciosité qui continue de s’exercer ici.

Tendance idéaliste du roman au xviie siècle ; — et que des parodies, comme celle de Sorel dans son Francion, ne font qu’en confirmer l’existence ; — si l’on ne parodie que ce qui est à la mode. — La complication de l’intrigue ; — et à ce propos, des rapports de la tragédie de Corneille avec le roman de La Calprenède et avec celui de Mlle de Scudéri. — Même emploi de l’histoire et même [p. 146b]préoccupation de l’actualité. — On donne seulement au hasard ce que Corneille imputait à l’action de la volonté. — L’allure épique et le caractère impersonnel dans le roman du xviie siècle. — Son intérêt « documentaire », et sa valeur psychologique.

A. Marin Le Roy de Gomberville [Chevreuse ou Étampes, 1599 ou 1600 ; † 1674, Paris]. — Son Polexandre [1629-1637]. — Combinaison, dans ce roman, du genre d’intérêt des Amadis avec la curiosité géographique : — l’aventure du prince Zelmatide et l’histoire du Mexique ; — l’histoire d’Almanzaïre, reine du Sénégal ; — l’aventure de la princesse Perselide et la cour du Maroc. — Analogie du genre d’intérêt que présente le Polexandre avec certains romans « exotiques » de nos jours.

B. Gautier de Costes de La Calprenède [Cahors, 1609 ou 1610 ; † 1663, Andely-sur-Seine]. — Quelques mots sur le théâtre de La Calprenède : son Mithridate, 1635 ; son Essex, 1639 ; son Herménégilde, 1643. — Comment il essaie de fondre le genre d’intérêt qu’il voit que l’on prend aux tragédies de Corneille et aux traductions de Du Ryer. — L’emploi de l’histoire dans les romans de La Calprenède ; — et des sous-titres qu’on pourrait leur donner : Cassandre, ou la dissolution de l’Empire d’Alexandre ; — Cléopâtre, ou la dissolution de l’Empire romain ; — Faramond, ou la fondation de la monarchie française. — Témoignages de Mme de Sévigné sur La Calprenède. — « La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements, et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m’entraîne comme une petite fille » [lettre du 12 juillet 1671] ; et, dans une lettre du 15 juillet : [p. 147b]« Pour les sentiments… j’avoue qu’ils me plaisent et qu’ils sont d’une perfection qui remplit mon idée sur les belles âmes. » — Si d’ailleurs le style de La Calprenède est aussi « méchant » que la même Mme de Sévigné le prétend au même endroit. — Que les qualités n’en supportent pas la comparaison avec le style de Corneille ; — mais que les défauts en sont les mêmes, ou de la même famille. — Abondance de l’imagination de La Calprenède. — Que toute sa poétique est d’exciter « l’admiration », et qu’il y a réussi. — Analogie lointaine, mais certaine du genre des romans de La Calprenède avec ceux d’Alexandre Dumas.

C. Madeleine de Scudéri [Le Havre, 1607 ; † 1701, Paris]. — Si son rôle ne consisterait pas à avoir « embourgeoisé » la préciosité ? — Toujours est-il qu’elle en a été la vulgarisatrice, en ajoutant, dans son Artamène, aux aventures du Polexandre, et aux détails historiques de la Cléopâtre : — 1º les allusions et les portraits des hommes et des femmes de la société précieuse [Cf. Cousin, Société française au xviie siècle] ; — 2º des épisodes contemporains, comme dans sa Clélie, l’histoire de Scaurus et de Lydiane (Scarron et Françoise d’Aubigné) ; le songe d’Hésiode (tableau de la littérature) ; la description du pays de Tendre ; — et 3º une politesse ou une galanterie très supérieure à celles de La Calprenède et de Gomberville. — Finesse de quelques analyses. — Les romans de Mlle de Scudéry sont des romans « psychologiques ».

Que le succès de tous ces romans a été considérable. — C’est ainsi que l’on connaît quatre ou cinq éditions, en moins de vingt ans, de la Cassandre de La Calprenède. — Les Elzevier ont [p. 148b]imprimé sa Cléopâtre, ce qui était le commencement de la gloire [Cf. la lettre de Balzac à MM. les Elzevier dans A. Willems, Les Elzevier, Bruxelles, 1880]. — On en connaît des traductions allemandes et italiennes ; — des imitations anglaises ; — et si l’on en croit Pradon, le Grand Cyrus aurait passé même en arabe [Remarques sur tous les ouvrages du sieur Despréaux, La Haye, 1685]. — Qu’il faut chercher les raisons de ce succès dans l’accord de tout ce romanesque avec l’esprit du temps ; — et qu’autant ou plus que des œuvres plus vantées ces inventions ont aidé à établir la suprématie de la langue et de la littérature françaises.

3º Les Œuvres. — 1º De Gomberville : — la Carithée, 1621 ; — le Polexandre, 1629-1637 ; — la Cythérée, 1640 et années suivantes [2e édition des premiers volumes en 1642] ; — la Jeune Alcidiane, 1651 : « C’est un roman de janséniste, a écrit Tallemant, car les héros, à tout bout de champ, font des sermons et des prières » [Historiettes, IV, 467]. On a encore de Gomberville un Recueil de vers.

2º De La Calprenède : Cassandre, 1642 ; — Cléopâtre, 1647 — Faramond, 1661, les trois premières parties seulement. Le roman a été achevé par P. de Vaumorière, 1665. Nous avons dit que La Calprenède avait aussi laissé des tragédies.

3º De Madeleine de Scudéri : Ibrahim ou l’illustre Bassa, 1641 ; — Artamène ou le Grand Cyrus, 1649-1653 ; — Clélie, histoire romaine, 1654-1661. — Il n’y a pas de doute sur l’auteur de ces trois romans, et quoique Georges les ait « signés », ils sont bien de Madeleine. — On est moins certain qu’elle soit l’auteur aussi [p. 149b]d’Almahide ou l’esclave reine, 1660, 1663 [inachevé d’ailleurs] ; — mais elle a certainement écrit Mathilde d’Aguilar, 1667, courte nouvelle, qui, — avec celles de Segrais, publiées sous le titre de Les Divertissements de la princesse Aurélie11, — relie les longs romans de cette période à Zayde et à La Princesse de Clèves.

On a encore de Mlle de Scudéri des Conversations morales, Paris, 1886 ; — et une intéressante Correspondance.

XIII. — Le Poème héroïque §

1º Les Sources. — Les Préfaces de l’Adone, 1623 ; — de l’Alaric, 1654 ; — de La Pucelle, 1656 ; — du Saint Louys, 1658 ; — Boileau, Art poétique, chant iii, 1674 ; — Voltaire, Essai sur la poésie épique, 1728.

J. Duchesne, Histoire des poèmes épiques français du xviie siècle, Paris, 1870.

Théophile Gautier, article Scudéry, dans ses Grotesques. — Rathery, Mlle de Scudéry [Cf. ci-dessus].

Chapelain, Correspondance, publiée par M. Tamizey de Larroque, dans la collection des Documents historiques, 1880, 1883. — Les Douze Derniers Chants de la Pucelle, introduction de M. René Kerviler, Orléans, 1882 ; — l’abbé Fabre [évêque actuel de la Réunion], Les Ennemis de Chapelain, Paris, 1888.

René Kerviler, Jean Desmarets de Saint-Sorlin, Paris, 1879.

H. Rigault, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, Paris, 1856 ; — P. Delaporte, S. J., [p. 150b]Le Merveilleux dans la littérature française sous le règne de Louis XIV, Paris, 1891.

2º Les Auteurs. — De la parenté naturelle du roman et de l’épopée ; — et, à ce propos, des Histoires d’Hérodote et de l’Odyssée d’Homère. — Que le xviie siècle a bien connu cette parenté [Cf. les préfaces de Polexandre et d’Ibrahim, et Boileau dans ses Réflexions sur Longin]. — Que cependant les poèmes héroïques de l’époque ne procèdent d’aucune communication naturelle des deux genres ; — mais, tout simplement, on a suivi Ronsard ; — on a eu l’ambition de rivaliser avec le succès européen de la Jérusalem délivrée du Tasse ; — et, à cette occasion, de l’influence du Tasse dans la littérature française. — On a cru enfin qu’il était de la dignité de la France d’avoir ses Virgile et ses Homère. — Double erreur du classicisme : — sur les conditions nécessaires de l’épopée ; — et sur le pouvoir des règles. — Elle n’est nulle part plus apparente que dans l’histoire des tentatives du genre de l’Alaric et de la Pucelle. — Autre espèce d’intérêt que présentent ces œuvres manquées et illisibles : — elles ont posé la question du « merveilleux chrétien » et par cette question, ainsi qu’on le verra, elles ont ouvert la querelle des anciens et des modernes.

A. Georges de Scudéri [Le Havre, 1601 ; † 1667, Paris]. — Le premier vers de son Alaric :

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

— Mélange de l’histoire, du roman et du merveilleux ; — la table des matières du poème d’Alaric : table des « descriptions », et table des « comparaisons ». — Infaillibilité du mauvais goût de Scudéri ; —  [p. 151b]et comment il en devient presque spirituel, en nous donnant l’impression d’une parodie de lui-même.

B. Jean Chapelain [Paris, 1595 ; † 1674, Paris]. — Qu’on ne saurait être moins « parisien » et moins « gaulois » que Jean Chapelain, né à Paris, qui vécut quatre-vingts ans à Paris, et mourut à Paris. — Étrange idée qu’on a eue de vouloir le réhabiliter [Cf. V. Cousin, La Société française, t. II, p. 158]. — Son admiration pour le cavalier Marin, et sa Préface de l’Adone, 1623 ; — sa traduction du Guzman d’Alfarache, 1631 ; — sa réputation de critique, — et de prosateur. — Son rôle dans la Querelle du Cid ; — et que les Sentiments de l’Académie sur le Cid demeurent son meilleur ouvrage. — Le caractère de l’homme ; — et qu’il ne s’en est guère vu de plus plat, ni d’ailleurs de plus rancunier.

Le sujet de la Pucelle ; — et s’il est vrai, comme le veut Cousin, qu’il n’y en ait pas de plus beau. — De ne pas mêler inutilement le patriotisme et l’esthétique ; — et que ce que Cousin admire dans le « plan » de la Pucelle est précisément ce qui en fait l’infériorité. — Logique et Poésie. — La grande prétention de Chapelain : — il a voulu que son poème fût à la fois de l’histoire, de la poésie, et de l’allégorie morale [Cf. sa Préface]. « Afin de réduire l’action à l’Universel, suivant les préceptes, et de ne la priver pas du sens allégorique par lequel la Poésie est faite un des instruments de l’architectonique, j’ai disposé toute ma matière de telle sorte que… la France représente l’Âme de l’homme, … le roi Charles la Volonté, … l’Anglais et le Bourguignon les transports de l’appétit irascible, … Amaury et Agnès l’appétit concupiscible, … Tanneguy l’Entendement, … la Pucelle la Grâce divine », etc. — Que [p. 152b]de telles préoccupations eussent pu refroidir une imagination plus ardente que celle de Chapelain. — Prosaïsme de ses vers [Cf. son Père éternel, ch. i ; son portrait d’Agnès Sorel, ch. v ; la description du bûcher de Jeanne d’Arc, ch. xxiii].

Qu’il faut bien savoir qu’en dépit de la légende — la publication de la Pucelle n’a rien enlevé à la réputation ni à l’autorité littéraire de Chapelain. — Sa Pucelle a eu six éditions en moins de deux ans. — Éloges pompeux qu’en ont fait Godeau, Ménage, Gassendi, Huet, Montausier [Cf. Goujet, Bibliothèque française, t. XVII, p. 378 et suiv.]. — C’est Chapelain que choisira Colbert, en 1661, pour en faire en quelque sorte le « surintendant des lettres » ; — et, en effet, jusqu’à Boileau, on ne reprochera à la Pucelle que d’être « ennuyeuse » ; — mais on en avait dit autant de Polyeucte.

C. Jean Desmarets de Saint-Sorlin [Paris, 1595 ; † 1676, Paris]. — Celui-ci a essayé de tout : — du roman, dans son Ariane, 1632 ; — de la comédie, dans ses Visionnaires, 1637 ; — de la tragédie, dans son Érigone, 1638 ; — dans son Scipion, 1639 ; — de la poésie lyrique dans son Office de la Vierge, 1645 ; — et de l’épopée dans son Clovis, 1657. — L’unique intérêt du Clovis est d’ailleurs dans la Préface de 1673, où l’un des premiers, Desmarets a posé clairement la théorie du « merveilleux chrétien ».

Qu’il n’y a pas lieu de parler des émules de Desmarets et de Chapelain dans l’épopée. — Rien de plus mort que le Saint Louys du Père Le Moyne, — et quoi que l’on ait fait pour le ressusciter. — Le siècle était déjà trop raisonnable, — et surtout trop réglé pour qu’il y pût naître des épopées. — Mais l’amour-propre [p. 153b]français ne va pas moins s’obstiner à en imaginer de génération en génération ; — et l’on parle de la continuité de la production dramatique ; — mais celle de la production pseudo-épique ne sera pas moins régulière chez nous.

XIV. — La Comédie de 1640 à 1658 §

1º Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. VI, VII et VIII ; — Léris, Dictionnaire des théâtres ; — de Puibusque, Histoire comparée des littératures française et espagnole, Paris, 1843 ; — L. de Viel-Castel, « Essai sur le théâtre espagnol », dans la Revue des Deux Mondes, 1840, 1841, 1846 ; — V. Fournel, Les Contemporains de Molière, Paris, 1863-1875.

Goujet, Bibliothèque française, articles Scarron, t. XVII, et Quinault, t. XVIII ; — Morillot, Scarron, sa vie et ses œuvres, Paris, 1888 ; — G. Reynier, Thomas Corneille, Paris, 1892.

2º La Transition de Corneille a Molière. — De l’utilité de la statistique ; — et que rien ne la vaut pour démontrer que l’histoire de la littérature et l’histoire littéraire sont deux. — De 1640 à 1660, en vingt ans, il s’est joué, ou imprimé plus de deux cents tragédies, tragi-comédies, comédies ou pastorales ; — et combien en demeure-t-il ? — ou de combien d’auteurs avons-nous conservé les noms ? — Entre Le Menteur et Les Précieuses ridicules, il semble donc qu’il n’y ait rien… qu’un trou ; — et de là, l’honneur que l’on fait au Menteur d’avoir ouvert les voies à la comédie de Molière. — Ce qu’il faut penser de cette allégation [Cf. Les Époques du théâtre français]. — Qu’il s’est pourtant passé quelque chose entre [p. 154b]1640 et 1660 ; — et qu’il y a moyen de le dégager de la statistique elle-même.

La tragédie continue de gagner du terrain ; — et de ces deux cents pièces elle en réclame à peine moins de la moitié pour elle ; — dont Horace et Cinna, Polyeucte, Pompée, Rodogune, Héraclius, pour ne rien dire de Théodore ou Pertharite ; — et bien au-dessous, mais à un certain rang encore, le Saint Genest, 1646 ; le Wenceslas, 1647 ; le Cosroès, 1649, de Rotrou ; — le Saul, 1639, et le Scévole, 1646, de Du Ryer ; — La Mort de Sénèque, 1644 ; La Mort de Crispe, 1645 ; La Mort du Grand Osman, 1647, de Tristan l’Hermite. — Mais la tragi-comédie recule, qui ne compte pour la même période que cinquante pièces seulement ; — et, ce qu’elle perd ainsi de son domaine, c’est la comédie qui s’en empare. — Exactement, d’après les frères Parfaict, de trente-neuf pièces [1639-1646] la tragi-comédie tombe à seize [1646-1653], puis à douze [1653-1660], tandis que la comédie monte de dix-huit à vingt-cinq et de vingt-cinq à vingt-huit. — Conclusion : les espèces franches refoulent, et vont bientôt anéantir l’espèce hybride ou douteuse.

Mais si la première s’est déterminée et, comme disait Aristote, a reconnu sa vraie nature dans les chefs-d’œuvre de Corneille, la seconde hésite entre deux ou trois directions ; — on sait où est la source des larmes ; — on ignore encore l’art de toucher celle du rire. — Thomas Corneille [1625 ; † 1709] cherche le succès dans la complication romanesque des aventures ; — Philippe Quinault [1635 ; † 1688], dans l’alliage d’un réalisme de détails qui sent son origine populaire ; — et d’une fadeur de galanterie qui fait prévoir [p. 155b]ses opéras ; — Paul Scarron [1610 ; † 1660], dans ce que Molière appellera la turlupinade, ou dans l’énormité de la caricature, à moins que ce ne soit dans l’obscénité. — Tous les trois continuent d’ailleurs d’emprunter leurs modèles à l’Espagne. — Dom Japhet d’Arménie, 1652, est une adaptation d’une comédie de Moreto ; — Les Rivales, 1653, ne sont qu’une reprise des Pucelles de Rotrou, qui passent elles-mêmes pour être empruntées à Lope de Vega ; — Le Charme de la voix, 1653, est une imitation d’une comédie de Moreto. — Il semble que tous ces auteurs aient « des yeux pour ne point voir » et « des oreilles pour ne point entendre » ; — et c’est ce qui fait que tout ce théâtre n’a, en un certain sens, d’intérêt que pour les curieux.

Il accoutume toutefois le public à dissocier les éléments de son plaisir pour l’éprouver plus vif et plus complet ; — et en effet ce n’est que dans le roman de Rabelais qu’on rit d’un œil en pleurant de l’autre. — On ne voudra bientôt plus du mélange des genres ; — et c’est un premier pas vers le naturel. — La langue aussi devient plus naturelle ; — elle s’assouplit, elle se diversifie ; — Thomas Corneille a de l’abondance ; Quinault de la fluidité ; Scarron souvent a de la verve ; — et, à ce propos, comparaison du comique de l’Écolier de Salamanque ou de Dom Japhet d’Arménie avec celui de Ruy Blas et de Tragaldabas. — Enfin il n’est pas jusqu’au goût du burlesque qui n’exige une certaine observation ; — s’il ne saurait y avoir de bonnes caricatures que celles dont on reconnaît la ressemblance avec leurs modèles.

3º Les Œuvres : — de Scarron : Jodelet ou le maître valet, 1645 ; — Les Trois Dorothées, 1646 ; — de Th. Corneille : [p. 156b]Les Engagements du hasard, 1647 ; — Le Feint Astrologue, 1648 ; — de Scarron  : L’Héritier ridicule, 1649 ; — de Th. Corneille : Don Bertrand de Cigarral, 1650 ; — L’Amour à la mode, 1651 ; — de Scarron : Dom Japhet d’Arménie, 1653 ; — de Th. Corneille : Le Berger extravagant, 1653 ; — Le Charme de la voix, 1653 ; — de Quinault : Les Rivales, 1653 ; — de Scarron : L’Écolier de Salamanque, 1654 ; — de Th. Corneille : Les Illustres Ennemis, 1654 ; — de Quinault : L’Amant indiscret, 1654 ; — de Scarron : Le Gardien de soi-même, 1655 ; — de Th. Corneille : Le Geôlier de soi-même, 1655 ; — de Quinault : La Comédie sans comédie, 1655 ; — de Scarron : Le Marquis ridicule, 1656.

La meilleure édition de Scarron est celle d’Amsterdam, en sept volumes, 1752, chez Wetstein ; — de Thomas Corneille, celle de Paris, en cinq volumes, 1748, chez David ; — et de Quinault, celle de Paris, chez la Vve Duchesne, 1778, en cinq volumes.

XV. — Le Burlesque §

Il suffirait d’avoir nommé le burlesque, et de renvoyer à Boileau, si ce n’étaient trois observations relatives à l’origine du genre ; — à son vrai caractère ; — et à ses conséquences :

1º D’origine, il n’est pas français, ni gaulois ; — et Saint-Amant, Scarron ou d’Assouci ne continuent en rien la tradition de Rabelais ; — mais il est italien [Cf. Vianey, Mathurin Regnier, Paris, 1896] ; — et compliqué d’espagnol [Cf. toute la série des Romans picaresques].

Pour son vrai caractère on est tenté de l’associer à la préciosité. — Voiture, dans ses petits vers [Cf. la pièce [p. 157b]À une demoiselle qui avait les manches de sa chemise retroussées et sales, et la pièce À Mlle de Bourbon qui avait pris médecine], a visiblement une tendance au burlesque ; — et d’un autre côté Saint-Amant et Scarron appartiennent à la société précieuse. — Les précieux raffinaient sur la nature et sur la vérité ; — les burlesques font profession de les « outrer » l’une et l’autre ; — mais tous ensemble ils sont de l’école dont nous avons cité plus haut la devise :

Chi non sa far stupir, vada alla striglia...

Ils veulent se faire admirer ; — et leur moyen à tous est d’exciter l’étonnement.

Enfin une conséquence importante du burlesque a été de diviser le parti du libertinage : — d’un côté les Scarron ou les Saint-Amant, qui s’arrangeront de tout, pourvu qu’on ne contraigne pas leur humeur ; — et de l’autre, ceux qui ne se soucient pas tant de la liberté de vivre à leur guise que de penser comme il leur plaît.

XVI. — Blaise Pascal [Clermont-Ferrand, 1623 ; † 1662, Paris] §

1º Les Sources. — Mme Périer (Gilberte Pascal), Vie de Pascal, 1684 ; — Bayle, dans son Dictionnaire, article Pascal, 1696 ; — Condorcet, Éloge de Pascal, dans la collection de ses Œuvres, 1776 ; — Bossut, Discours sur la vie et les ouvrages de M. Pascal, 1779 ; — Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, t. II et III ; — Victor Cousin, Jacqueline Pascal, 1844 ; — Lélut, L’Amulette de Pascal, [p. 158b]1846 ; Gazier, « Le roman de Pascal », dans la Revue politique et littéraire du 24 novembre 1877 ; — J. Bertrand, Blaise Pascal, Paris, 1891 ; — Ch. Adam, Pascal et Mlle de Roannez, Dijon, 1891.

Bauny, Somme des péchés qui se commettent en tous états, 1630 ; — Caramuel y Lobkowicz, Theologia moralis ad clarissima principia reducta, 1643 ; — Escobar, Liber theologiæ moralis, 1656, Paris, 42e édition [Cf. sur le fond de la question : Institutiones morales Alphonsianæ, ad usum scolarum accommodatæ studio et cura Clementis Mare, 7e édit., Rome, 1893, ex typographia Pacis] ; — les « Notices » en tête de la plupart des éditions des Provinciales ; — les PP. Annat, Nouet et Brisacier, S. J., Réponses aux Lettres provinciales, 1657 ; — Daniel, S. J., Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe, 1694 ; — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III.

Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits, 1623 ; — Ét. Périer, Préface [anonyme] de la première édition des Pensées, 1670 ; — Voltaire, Remarques sur les pensées de M. Pascal, 1728 — 1734 ; — Boullier, Sentiments sur la critique des Pensées de Pascal, 1741 ; — Condorcet, son édition des Pensées, 1776 ; — les « Notices » en tête des éditions des Pensées, depuis celle de Frantin, Dijon, 1835, jusqu’à celle de M. Guthlin, Paris, 1896 ; — A. Vinet, Études sur Blaise Pascal, 1833-1844 [réunies en un volume sous la date de 1848] ; — Victor Cousin, Études sur Pascal, Paris, 1842, 1844 ; — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III ; — Gory, Les Pensées de Pascal considérées comme apologie du christianisme, Paris, 1883 ; — Édouard Droz, Étude sur le scepticisme de Pascal, [p. 159b]Paris, 1886 ; — Sully Prudhomme, « La philosophie de Pascal », dans la Revue des Deux Mondes, juillet et novembre 1890.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Diversité des opinions que l’on s’est formées de Pascal. — Les uns [Voltaire et Condorcet] n’ont vu guère en lui qu’un « fanatique », ou pour le moins un « sectaire » ; — d’autres en ont fait un « mystique » ; — et d’autres [Sainte-Beuve] un quasi-romantique, incroyant ou croyant par accès. — Il y en a aussi qui l’ont attaqué sur son « scepticisme » [Cf. V. Cousin, Études sur Pascal ; et en sens opposé, Droz, Étude sur le scepticisme de Pascal, p. 18 et suiv.], — et, à ce propos, de la quantité d’idées fausses que V. Cousin a jetées dans la circulation littéraire. — Que la diversité de ces interprétations ne procède : — que de l’état de mutilation où nous sont parvenues les Pensées ; — de l’erreur que l’on commet en y voulant voir une espèce de « confession » de Pascal, tandis qu’elles ne sont que les matériaux d’une « Apologétique » ; — et du peu d’attention que l’on donne à la succession des époques de la vie de Pascal.

Naissance de Pascal. — Sa famille ; — son éducation ; — précocité de son génie [Cf. J. Bertrand, Pascal] ; — son Traité des sections coniques, 1639 ; — sa machine arithmétique, 1642 ; — ses expériences sur le vide, 1646 ; — et que tout cela suffit à caractériser en lui ce don de grande invention qu’on lui a ridiculement disputé [Cf. une diatribe de Nodier, dans ses Questions de littérature légale]. — Sa conversion au jansénisme, 1646 ; — et sa première grande maladie [Cf. Mme Périer, Vie de Pascal] ; — premiers rapports avec Port-Royal. — La vie mondaine de Pascal, 1649-1653 ; — sa liaison avec le chevalier de Méré et le duc de Roannez. [p. 160b]— Le prétendu roman de Pascal. — Si Pascal a été « joueur », comme le veut Sainte-Beuve ; — « beau, souffrant, plein de langueur et d’ardeur, impétueux et réfléchi, superbe et mélancolique », comme le peint Cousin ; — ou, comme le croit un autre encore, s’il a rêvé de jouer un personnage politique [Cf. Derôme, dans son édition des Provinciales]. — Que nous n’avons pas besoin de ces suppositions pour comprendre qu’il se soit occupé du calcul des probabilités ; — qu’il ait écrit le Discours sur les passions de l’amour, en admettant qu’il en soit l’auteur ; — et ceux que Nicole nous a résumés sous le titre de Discours sur la condition des grands. — La seconde conversion de Pascal, 1654 ; — et qu’il faut l’entendre du passage d’une religion plus libre en ses pratiques à une religion plus exacte. — Ses visites à Port-Royal. — Influence que prend sur lui sa sœur Jacqueline [Cf. V. Cousin, Jacqueline Pascal, notamment les deux lettres de la sœur Sainte-Euphémie [Jacqueline] à Mlle Périer, p. 240 et suiv.]. — S’il faut placer à cette époque l’Entretien avec M. de Saci ; — l’invention du haquet ; — celle de la brouette ; — l’idée des omnibus — Conversion définitive et entrée à Port-Royal, 1655. — Le miracle de la sainte Épine, mars 1656 [Cf. Jacqueline Pascal]. — Si Pascal n’a pas conçu dès lors le dessein de ses Pensées, et si l’occasion des Provinciales n’est pas venue le traverser ? — Avantages de cette hypothèse. — Elle explique à la fois la croissante audace des Provinciales à partir de la sixième et de la septième ; — et, dans les dernières, l’étroite soudure, et trop inaperçue, qui se fait de la conclusion des Provinciales au dessein général des Pensées. [p. 161b]La question de fait dans les trois premières Provinciales, — et qu’elle est de peu d’importance. — Comment Pascal, en changeant de tactique à partir de la quatrième lettre, a posé la vraie question, la question de fond, — et sur son vrai terrain. — Il s’agissait de savoir qui prendrait la direction de l’opinion, jésuites ou jansénistes ; — et plus généralement laquelle des deux triompherait, d’une morale presque mondaine, ou d’une morale intransigeante [Cf., dans les Pensées, le fragment intitulé : Comparaison des premiers chrétiens et de ceux d’aujourd’hui]. — Qu’il se pourrait que Pascal, en ayant raison d’attaquer les excès du probabilisme, eût toutefois eu tort d’envelopper la casuistique dans ses railleries ; — et que ce tort est bien plus grave que d’avoir, comme il l’a fait, « arrangé » quelques citations. — Car, pour quelques citations dont on peut discuter l’exactitude entière, il en eût trouvé vingt autres ; — mais s’il conquérait à sa sévérité quelques âmes très pures, il risquait d’en irriter de moins pures, qui sont aussi des âmes [Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, livre III, dans son chapitre sur la morale des honnêtes gens]. — Les Provinciales, de la quatrième à la quinzième inclusivement, ont failli ruiner le crédit moral des Jésuites ; — mais quelque chose de la religion même y aurait également péri ; — si le dessein des Pensées futures ne transparaissait déjà dans les trois dernières.

La première édition des Pensées, 1670 ; — et les enrichissements successifs du texte : — en 1727 [lettre de l’évêque de Montpellier à l’évêque de Soissons], — en 1728 [Mémoires de littérature et d’histoire du Père Desmolets], — en 1776 [édition Condorcet], — en 1779 [édition Bossut], — en 1841 [rapport de V. Cousin], — en 1844 [p. 162b][édition Faugère], — en 1879 [édition Molinier]. — Peut-on rétablir le dessein de l’Apologie de Pascal ? — Tentatives en ce sens de Frantin, 1835 ; — Faugère, 1844 ; — Astié, 1856 : — Rocher, 1873 ; — Molinier, 1879. — Qu’elles ont toutes échoué, comme elles échoueront toutes en tant qu’il s’agira de mettre à leur vraie place les fragments du livre inachevé. — Mais on peut s’en former une idée générale ; — dont l’esprit est donné par l’esprit même de l’Augustinus ; — si les Pensées de Pascal sont les fragments d’une apologétique janséniste. — Joignons maintenant à l’Augustinus, parmi les lectures de Pascal : les Essais de Montaigne ; la Sagesse de Charron ; l’Épictète et la Sainte Philosophie de Du Vair ; les Lettres et les Traités de Balzac. — C’est ce qu’il a comme ajouté de mondain [on veut dire de propre à persuader le monde] aux raisonnements de l’Augustinus. — Il y a ajouté, de son fonds plus personnel encore, son intention de convertir les « libertins », — qu’au courant de sa vie mondaine il avait eu l’occasion de connaître et même de fréquenter ; — et sa conviction d’avoir été, dans le miracle de la sainte Épine, l’objet d’un décret nominatif de Dieu. — Si nous tenons compte après cela de la succession des dates, soit : 1654, l’Entretien avec M. de Saci ; — 1655, l’entrée à Port-Royal ; — 1656, le miracle de la sainte Épine ; — 1657, les dernières Provinciales ; — et 1658 ou 1659, l’exposition du plan de son Apologie tel que nous l’a transmis son neveu Étienne Périer, nous pouvons nous figurer le dessein de Pascal à peu près de la manière suivante :

Tout en nous, et autour de nous nous crie notre misère ; — et, dans la débilité de notre machine, — comme dans les vices de [p. 163b]l’organisation sociale, — ou comme encore dans l’impuissance de la raison ; — nous ne trouvons que des motifs de désespérer. — = D’où vient donc la protestation qui s’élève du fond de ce désespoir même ? — l’exception qu’à ce titre nous constituons dans la nature ? — et l’invincible confiance que nous avons dans une destinée meilleure ? — C’est ce que nous saurons si nous acceptons le dogme d’une chute originelle, — l’obligation qui nous a été imposée de l’expier, — et le dogme de la rédemption, — lesquels se trouvent être précisément les dogmes essentiels du christianisme. — Répugnons-nous peut-être à les accepter ? — Considérons en ce cas qu’il nous suffit d’y croire pour être aussi bons que nous le puissions être parmi les hommes ; — que ces dogmes ont d’ailleurs été figurés par l’ancienne loi, — annoncés par les prophètes, — confirmés par les miracles ; — et qu’enfin, à défaut de notre raison, nous y pouvons toujours incliner nos volontés.

Qu’il n’y a pas un « seul » fragment des Pensées qui ne tende à établir quelqu’une des propositions précédentes ; — mais que, pour bien s’en rendre compte, il faut songer que, dans la pensée de Pascal, son apologie était à la fois dirigée contre les libertins, — contrôles philosophes, — contre les Jésuites, — et contre les Juifs. — Importance de cette observation. — De la valeur apologétique actuelle des Pensées de Pascal. — [Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, aux appendices, et A. Gory, Les Pensées de Pascal considérées comme apologie du christianisme, Paris, 1883.] — De quelques faits nouveaux dont l’apologétique doit aujourd’hui tenir compte ; — et, à ce propos, de la science des religions comparées. — D’une confirmation singulière apportée à l’apologétique de [p. 164b]Pascal par le pessimisme de Schopenhauer ; — et par la doctrine de l’évolution [Cf. Brunetière, La Moralité de la doctrine évolutive, Paris, 1896]. — Que la valeur morale de l’apologie de Pascal subsiste tout entière en tant que la certitude rationnelle n’est pas la seule forme ou la seule espèce de certitude ; — que l’homme ne naît pas bon ; — et que rien d’humain ne s’organise sur des principes purement humains.

Du style de Pascal, — et qu’il n’y a rien en français qui soit au-dessus de quelques-unes des Provinciales ; — à moins que ce ne soient quelques fragments des Pensées. — Si la grâce, ou (pour ne pas avoir l’air de jouer sur les mots) si la tendresse et la douceur y manquent ? — Mais qu’en tout cas, de la simplicité la plus familière à la plus haute éloquence, ce style remplit tout l’entre-deux. — La « rhétorique de Pascal », — et qu’elle ne consiste pas à n’en point avoir du tout ; — mais à en faire servir les moyens mêmes à leur destruction ; — et à n’user de l’art que pour imiter plus fidèlement la nature. — Du sentiment de l’obscur dans la prose de Pascal ; — de sa manière d’intervenir de sa personne dans la cause qu’il plaide ; — de la profondeur de sa sensibilité ; — et de la « poésie » qui résulte du mélange de tous ces éléments. — De quelques autres qualités du style de Pascal : — sa concision tranchante ; — sa plénitude, — et sa « densité ». — Le mot de Sainte-Beuve : « Pascal, admirable écrivain quand il achève, est encore supérieur là où il fut interrompu ».

3º Les Œuvres. — Nous ne mentionnons ici que pour mémoire les Œuvres scientifiques de Pascal, parmi lesquelles nous citerons les Essais pour les coniques, 1640 ; — son Avis à ceux qui verront la machine arithmétique, 1645 ; — les Expériences touchant le vide, [p. 165b]1647 ; — son Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs, 1648 ; — son Traité du triangle arithmétique, 1654 ; — et les écrits relatifs à la Roulette, 1658 [Cf. A. Desboves, Étude sur Pascal et les Géomètres contemporains, Paris, 1878].

Les principales éditions des Provinciales et des Pensées sont : Des Provinciales : — les éditions originales, 1656-1657, dont les recueils factices présentent entre eux d’assez grandes différences ; — la traduction latine donnée par Nicole, sous le nom de Wendrock, 1658 ; — l’édition de 1659, à Cologne, chez Nicolas Schouten ; — l’édition Maynard ; Paris, 1851, Firmin Didot ; — l’édition Derôme, Paris, 1880-1885, Garnier ; — l’édition Faugère, Paris, 1886-1895, Hachette.

Des Pensées : — l’édition originale, Paris, 1669-1670, dont on connaît au moins cinq exemplaires assez différents ; — l’édition de Condorcet, Paris, 1776 ; — l’édition Frantin, Dijon, 1835, Lagier ; — l’édition Faugère, Paris, 1844, Andrieux ; — l’édition Havet, Paris, 1852, 1887, Dezobry, et Delagrave ; — l’édition Astié, Lausanne, 1857, Bridel ; — l’édition Rocher, Tours, 1873, Marne ; — l’édition Molinier, Paris, 1879, Lemerre ; — l’édition Guthlin, Paris, 1896, Lethielleux ; — et l’édition Michaud, Friburgi Helvetiorum, 1896, dans la collection des Collectanea Friburgensia.

Aucune de ces éditions ne reproduit la précédente, et il n’y en a pas une que l’on ne doive consulter pour des raisons particulières : théologiques, critiques, littéraires ou paléographiques.

On joint d’ordinaire aux Pensées quelques opuscules dont les plus importants sont : l’Entretien avec M. de Saci ; — Trois discours sur la condition des grands ; — De l’esprit géométrique ; — la Préface du Traité du vide ; — et les Lettres à Mlle de Roannez.

Cinquième Époque.
De la « première » des « Précieuses ridicules » au début de la Querelle des Anciens et des Modernes (1659-1687) §
I. — François [VI], duc de La Rochefoucauld [Paris, 1613 ; † 1680, Paris] §

[p. 166b]1º Les Sources. — La Rochefoucauld lui-même, dans ses Mémoires [Cf. Mémoires du cardinal de Retz et Lettres de Mme de Sévigné] ; — Sainte-Beuve, Portraits de femmes [Mme de Longueville, Mme de Sablé, Mme de La Fayette, M. de La Rochefoucauld], 1840 ; — V. Cousin, Madame de Sablé, 1858 ; — Éd. de Barthélémy, Les Amis de Mme de Sablé, Paris, 1865 ; — Gilbert, « Notice sur La Rochefoucauld » en tête de son édition des Œuvres, Paris, 1858 ; — d’Haussonville, Madame de La Fayette, Paris, 1891 ; — J. Bourdeau, La Rochefoucauld, Paris, 1893.

A Vinet, Les Moralistes français au xviie siècle : « La Rochefoucauld », 1837 ; — Prévost-Paradol, Études sur les moralistes français, 1865.

[p. 167b]2º L’Homme et l’Écrivain. — Sa famille et ses débuts dans le monde ; — le liseur de romans. — L’Ami des femmes : — la duchesse de Chevreuse commence sa fortune, — qu’il compromet dans son aventure avec la duchesse de Longueville ; — il se console de ses ambitions déçues dans l’intimité de la marquise de Sablé ; — et il termine une vie d’épicurien auprès de la comtesse de La Fayette. — À cette expérience des choses de l’amour et du grand monde ajoutez celle de la politique ; — ou du moins de l’intrigue ; — et les qualités ou les défauts du grand seigneur homme de lettres, qui sont : — la supériorité d’aisance et de goût ; — la préoccupation de n’être pas dupe ; — l’indépendance d’esprit ; — et l’impertinence [Cf. Fénelon et Chateaubriand].

Comment s’est composé le livre des Maximes, — et qu’il est une quintessence de l’esprit précieux. — Les dîners de Mme de Sablé, ses « potages » et ses « confitures » [Cf. Cousin, Madame de Sablé, p. 105 et suiv.]. — La fureur des Maximes dans le salon de Mme de Sablé. — Comment cette fureur procède, quant au fond, du même état d’esprit que les analyses psychologiques du roman de Mlle de Scudéri ; — et quant à la forme du goût régnant à l’hôtel de Rambouillet. — Premiers écrits de La Rochefoucauld : son Portrait par lui-même, 1659 ; — ses Mémoires, 1662 ; — et, à ce propos, de l’état d’esprit d’un homme qui publie lui-même ses Mémoires de son vivant [Cf. Chateaubriand]. — La préparation du livre des Maximes. — On le communique aux amis [Cf. Gilbert, dans son édition, t. I, Jugements des contemporains, p. 372-398] ; — et on le donne même au public sans le lui donner [Cf. Willems, Étude sur la 1re édition des Maximes, 1864]. — Si cette manière d’éprouver l’opinion était aussi fréquente qu’on l’a quelquefois prétendu ?

De la valeur des Maximes, et qu’on l’a étrangement surfaite. — La Rochefoucauld a-t-il un système ou seulement une « doctrine » ? [p. 168b]— Qu’elle ne consiste, s’il en a une, qu’à s’en prendre aux hommes en général des défauts de sa propre nature. — Les Maximes ne sont que le résumé de son expérience de la vie ; — et l’expérience de La Rochefoucauld est bornée de trois côtés : — par sa grande ignorance ; — par l’étroitesse relative du milieu où il a vécu ; — par son indifférence aux grandes questions. — Banalité de quelques-unes de ses Maximes [Cf. édition Gilbert, Max., 2, 31, 79, 132, 134, 174, etc.]. — Répétitions dans les Maximes [Cf. sur l’amour, 74, 76, 77, 136, ou sur la fortune, 53, 57, 58, 60, 165, 470]. — Absence de composition et d’ordre dans les Maximes. — Le style des Maximes et sa conformité avec l’idée du style précieux [Cf. 4, 115, 175, 252, 355, etc.]. — Si cette préciosité ne va pas jusqu’au galimatias [Cf. 69, 78, 97]. — Mais il en reste quelques-unes qui méritent la réputation qu’on leur a faite : — de réelle ingéniosité [Cf. 165, 182, 218] ; — de vivacité [Cf. 19, 367, 370] — et surtout de netteté. — Comment cette dernière qualité, tout à fait rare jusqu’alors, a sans doute assuré le succès du livre.

Si La Rochefoucauld a été le collaborateur de Mme de La Fayette ? — Le mot du Segraisiana : « Mme de La Fayette disait de M. de La Rochefoucauld : “Il m’a donné de l’esprit, mais j’ai réformé son cœur.” » — Les premiers romans de Mme de La Fayette : La Princesse de Montpensier, 1660 ; — Zayde, 1670 ; — La Princesse de Clèves, 1672. — Témoignage à ce sujet de Mme de Scudéri [Cf. Correspondance de Bussy-Rabutin, éd. Lalanne, III, 340], — et de ne pas confondre Mme de Scudéri, la femme de Georges, avec Madeleine, sa belle-sœur. — Qu’en dernière analyse, il est difficile de rien reconnaître dans La Princesse de Clèves qui porte la marque de La Rochefoucauld ; — qu’il est seulement vrai que La Princesse de Clèves et les Maximes sont également, et en des genres un peu différents, des « fleurs » naturelles de l’esprit précieux ; — et qu’il n’y a ni dans les unes ni dans l’autre de trace [p. 169b]de « cartésianisme » ; — mais qu’il est facile d’y en signaler du « jansénisme » [Cf. la préface de la première édition].

De la place de La Rochefoucauld dans la littérature de son temps ; — et de l’abus qu’il y aurait à en faire « un grand écrivain ». — Un « grand écrivain » est toujours abondant, fécond, et plus varié surtout que ne l’a été La Rochefoucauld. — Qu’à ce titre, et dans tous les sens du mot, ©n peut l’appeler « un rare écrivain » : — rare en tant que stérile ; — rare en tant qu’original ; — et là où il est bon, rare enfin en tant qu’exquis.

3º Les Œuvres. — Portrait de M. de La Rochefoucauld, dans la collection des Portraits de Mlle de Montpensier, 1659 ; — Mémoires de M. D. L. R., Cologne, 1662, Vandyck ; — Réflexions ou sentences, et Maximes morales. La Haye, 1664, J. et D. Stencker, réimprimé par M. Alphonse Pauly, Paris, 1883, D. Morgand. — L’édition vraiment « originale » n’en demeure pas moins l’édition de 1665, Paris, chez Barbin.

Nous avons encore de La Rochefoucauld quelques Opuscules ou fragments que l’on a joints, suivant leur nature, tantôt aux éditions de ses Mémoires, et tantôt aux éditions de ses Maximes ; — et une centaine de Lettres.

La dernière édition qu’il ait donnée lui-même de ses Maximes est celle de 1678, contenant 541 maximes au lieu de 314 ; — la meilleure édition des Œuvres est celle de MM. Gilbert et Gourdault ; Paris, 1868-1883, Hachette.

II. — Jean-Baptiste Poquelin de Molière [Paris, 1621 ; † 1673, Paris] §

1º Les Sources12. — Bayle, dans son Dictionnaire, article [p. 170b]Poquelin, 1695 ; — Grimarest, La Vie de M. de Molière, 1705 ; — Baillet, Jugements des savants, nº 1520, t. V de l’édition de 1722 ; — les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. X, 1747 ; — J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, 1825, — et 5e édition, 1863 ; — Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, 1847, 1848,1849, 1851 ; — Soulié, Recherches sur Molière et sur sa famille, Paris, 1863 ; — Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, articles Béjart et Molière, 1864, et 2e édition, Paris, 1872 ; — J. Loiseleur, Les Points obscurs de la vie de Molière, Paris, 1877 ; — L. Moland, Molière, sa vie et ses ouvrages, 2e édition, Paris, 1885 ; — Henri Chardon, Monsieur de Modène… et Madeleine Béjart, Paris, 1886 ; — G. Larroumet, La Comédie de Molière, l’auteur et le milieu, Paris, 1887 ; — Paul Mesnard, Notice, formant le tome X du Molière de la collection des Grands Écrivains de la France, 1889 ; — G. Monval, Le Moliériste, 10 volumes, de 1879 à 1889. [Les brochures relatives au passage de Molière dans telle ou telle ville de province, trop nombreuses pour qu’on puisse ici les énumérer, sont presque toutes visées dans ces cinq derniers ouvrages.]

Vauvenargues, Réflexions critiques sur quelques poètes, 1746 ; — Diderot, Entretiens sur le Fils naturel, et Essai sur la poésie dramatique, 1758 ; — Rousseau, Lettre sur les spectacles, 1758 ; — Chamfort, Éloge de Molière, 1769 ; — N. Lemercier, Cours analytique de littérature, 1810-1816, t. IV ; — Schlegel, Cours de littérature dramatique, 1809-1814 ; — Sainte-Beuve, dans ses Portraits littéraires, 1835 ; dans son Port-Royal [livre III, ch. 15 et 16] ; et dans ses Nouveaux lundis, 1864 ; — P. Stapfer, La Petite Comédie de la critique littéraire, Paris, 1866 ; — Louis Veuillot, Molière et Bourdaloue, Paris, 1863 et 1875 ; — F. Brunetière, « La philosophie de Molière » [Études critiques, t. IV] et Les Époques du théâtre français. — J. Lemaître, Impressions de théâtre, 1886-1896.

[p. 171b]F. Génin, Lexique comparé de Molière, Paris, 1845 ; — Paringault, De la langue du droit dans le théâtre de Molière, Paris, 1861 ; — Alexandre Dumas fils, dans la préface d’Un père prodigue, 1868 ; — Edmond Scherer, Une hérésie littéraire, 1886 ; — Ch. Livet, Lexique comparé de la langue de Molière, Paris, 1895-1897.

V. Fournel, Les Contemporains de Molière, Paris, 1863-1875.

Samuel Chappuzeau, Le Théâtre français, accompagné d’une préface et de notes par Georges Monval, Paris, 1876 ; — Eugène Despois, Le Théâtre français sous Louis XIV, 4e édition, Paris, 1894.

2º L’Homme et le Poète.

A. Les années de jeunesse, d’apprentissage et de voyage [Cf. Goethe, Wilhelm Meister]. — La famille de Molière ; — son père, Jean Poquelin, et sa mère, Marie Cressé ; — second mariage du père de Molière, 1633. — Études de Molière au collège de Clermont ; — et qu’il n’y a pas eu le prince de Conti pour « camarade » ; — mais qu’en revanche il a fréquenté la maison de Luillier, le père naturel de Chapelle [Cf. l’Historiette de Luillier dans Tallemant des Réaux, t. IV, et, là même, les notes de Paulin Paris] ; — et qu’il y a peut-être connu Gassendi ; — lequel très assurément n’était pas un cartésien. — Si Molière, dans un passage connu du Misanthrope,

La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée, … etc.,

a traduit un passage non moins connu de Lucrèce ? — et que d’autres en tout cas l’avaient imité avant lui ; — dont Desmarets dans ses Visionnaires, et Scarron dans son Japhet d’Arménie. — Que ces premières fréquentations de Molière n’étaient pas les meilleures que pût avoir un jeune bourgeois de 1640 ; — et comment elles sont devenues pires quand il a eu lié connaissance avec les Béjart [Cf. Jal, dans son Dictionnaire, et Henri Chardon, [p. 172b]Monsieur de Modène, etc.]. — Il renonce à la charge de tapissier valet de chambre du roi pour se faire comédien, 1643. — Fondation de l’Illustre Théâtre, 1643. — L’entreprise ne réussit pas ; — une seconde échoue plus rapidement encore au jeu de paume de la Croix Noire ; — Molière prisonnier pour dettes, 1645. — Modification de la troupe, et départ de Molière pour la province, fin 1646 ou commencement de 1647.

À travers la province [Cf. Chardon, La Troupe du Roman comique dévoilée, Paris, 1876]. — Les étapes de Molière : — 1647, Carcassonne, Toulouse et Albi ; — 1648, Nantes et Fontenay-le-Comte ; — Angoulême ? — Limoges ? [On remarquera que Limoges est la seule ville de France dont un nom de rue soit spécifié dans le théâtre de Molière] ; — 1649, Toulouse, Narbonne ; — 1650, Agen ; — et comment ce séjour d’Agen permet de croire que Molière a joué deux ou trois fois auparavant à Bordeaux [Cf. Études critiques, t. I] ; — 1651, Pézenas, Carcassonne ; — 1652, Lyon ; — 1653, Lyon, la Grange des Prés [Cf. Mémoires de Daniel de Cosnac] ; — 1654, Montpellier, Lyon, Vienne ? — 1655, Montpellier, Lyon, Pézenas ; — 1656, Pézenas, Narbonne, Béziers ; — 1657, Béziers, Nîmes, Lyon, Dijon, Avignon ; — 1658, Grenoble et Rouen. — Le 24 octobre de la même année, Molière débute devant le roi, « dans la salle des gardes du vieux Louvre », par une représentation de Nicomède et du Docteur amoureux.

Du profit que Molière a retiré de ses années de voyage. — Il y a appris son métier, d’abord ; — et, à ce propos, qu’il est singulier qu’aucun « moliériste » n’ait eu l’idée d’essayer de reconstituer le Répertoire de Molière. — Il y en aurait plusieurs moyens, comme : [p. 173b]— si l’on recherchait quelles pièces ont réussi à Paris, de 1646 à 1658 ; — si l’on s’informait des auteurs avec qui les Béjart étaient en relations personnelles [et on en connaît au moins trois : Rotrou, Magnon, et Tristan l’Hermite] ; — si l’on retrouvait enfin dans sa bibliothèque [Cf. Eud. Soulié, Recherches] des pièces qu’il eût imitées dans les siennes, et qu’il n’aurait jamais jouées à Paris [Cf. Les Visionnaires, de Desmarets ; Le Déniaisé, de Gilet de la Teyssonnerie ; Le Pédant joué, de Cyrano] — Autres avantages que Molière a tirés de ses campagnes. — Pendant les guerres de la Fronde, il a vu la province in naturalibus ; — et à ce propos, de l’utilité des révolutions pour la littérature. — En sa qualité de bohème ou de comédien, il a vu du dehors les ridicules des autres ; — et il a mesuré l’inégalité des conditions ; — la sottise des puissants du monde ; — la force de résistance ou d’inertie des préjugés. — Acteur, auteur et directeur de troupe, il a pris enfin l’habitude des responsabilités ; — qui est une chose que son ami La Fontaine, par exemple, ne connaîtra jamais ; — et de tout cela, s’il est résulté quelque amertume, c’est à cette amertume qu’il a dû la supériorité de son génie.

B. Le théâtre de Molière.

Pourquoi il convient d’en étudier d’abord la langue, et qu’il y en a deux raisons au moins ; — parce que c’est presque le seul point sur lequel on « chicane » encore aujourd’hui Molière ; — et puis, parce que c’est d’abord comme écrivain qu’il fait contraste avec tous ceux qui l’ont précédé, sauf Pascal. — Erreur d’Alexandre Dumas quand il croit qu’on reprocherait à Molière l’enchevêtrement de ses qui et de ses que [Cf. préface d’Un père prodigue]. — On lui reproche au contraire — de n’avoir pas le style organique [Scherer] ; — de s’embarbouiller dans ses métaphores [Scherer, Fénelon, La Bruyère] ; — de cheviller « abominablement » [Scherer] — et d’être souvent incorrect [Vauvenargues, Bayle, La Bruyère]. — On peut répondre : que beaucoup de ses incorrections n’en sont pas, non plus que celles que Voltaire trouve à blâmer dans Corneille [Cf. son Commentaire] ou Condorcet dans Pascal [Cf. Éloge de Pascal] ; — qu’à la vérité les chevilles abondent dans ses [p. 174b]vers, parce qu’il écrit trop rapidement ; — mais que la régularité des métaphores est un caractère de cette « préciosité » dont il se déclare ouvertement l’ennemi [Cf. les métaphores de Saint-Simon ou celles de Montaigne] ; — et que la comédie n’est pas enfin le lieu du « style organique ». — Que, d’autre part, Arnolphe ne saurait parler comme Agnès, Agnès comme Armande, Armande comme Angélique ; — et qu’ainsi le style de Molière se conforme au caractère de ses personnages ; — il est dramatique et il est comique ; — ou, en d’autres termes, il est d’abord expressif de la vérité des caractères. — Si Molière écrivait comme Térence, il ne serait qu’un « demi-Molière ». — Qu’après cela, pour des raisons de tempérament, — d’origine, — et d’expérience personnelle de la vie, — le style de Molière est : — bourgeois, « qui le distingue du style de Racine ; — « cossu », selon le mot de Sainte-Beuve, ce qui le distingue du style de Regnard [Cf. J.-J. Weiss dans son Éloge de Regnard] ; — il est « vivant », ce qui le distingue du style de Boileau, lequel, bien que coulant de la même veine, demeure cependant « livresque » ; — enfin, et comme étant constamment prosaïque, ce qui le distingue du style de La Fontaine, le style de Molière est éminemment réaliste ou « naturaliste ».

Du naturalisme de Molière ; et comment il se traduit premièrement dans son attitude ; — si l’on fait exception pour ses deux pièces de début ; — et qu’on l’étudie dans ses Précieuses ridicules, 1659 ; son Sganarelle, 1660 ; son École des maris, 1661 ; son École des femmes, 1662 ; sa Critique de l’École des femmes, 1663 ; son Impromptu de Versailles, 1663, et son Tartuffe, celui de 1664. — Précieux et pédants ; — marquis et bourgeois ; — comédiens et auteurs ; — gens de cour ou d’église ; — prudes et « turlupins » ou grotesques, — tous ceux qu’il y attaque ce sont ceux qui déguisent, ou qui fardent la nature ; — ce sont tous ceux qui interposent le pédantisme des règles ou le respect des préjugés [p. 175b]entre l’art et la représentation de la vie ; — et ce sont surtout ceux qui prétendent contraindre ou discipliner la nature. — On ne refait pas la nature ; — et là même, dans la vanité des efforts que l’on entreprend pour la refaire, est la source du comique de Molière. — Là aussi est le principe de son indépendance à l’égard des règles ; — et à l’égard de l’étranger ; — plus de Bertrand de Cigarral ni de dom Japhet d’Arménie ! — Et de là encore les attaques de Molière contre Corneille et les « grands comédiens », qui sont ceux de l’hôtel de Bourgogne ; — si ces gens-là ne travaillent pas d’après le modèle vivant ; — mais d’après un idéal dont nous ne pouvons pas vérifier la justesse dans la nature.

Que ce naturalisme se retrouve dans la philosophie de Molière ; — et, en effet, liaison de ces principes avec ceux des « libertins » ; — et avec ceux de Montaigne et de Rabelais [Cf. ci-dessus, p. 59 et 88]. — Dans ses premières pièces, et jusque dans Tartuffe, Molière ne paraît point douter que la « nature soit bonne » ; — et en tout cas qu’il vaille mieux la laisser à elle-même que s’efforcer de la « dénaturer ». — De l’interprétation de Tartuffe, — [Cf. Stendhal, Racine et Shakespeare ; Louis Veuillot, Molière et Bourdaloue ; abbé Davin, « Les sources du Tartuffe », dans le journal Le Monde des 2, 13, 15, 22, 27 août, et 3, 15, 19 septembre 1873 ; Louis Lacour, Le Tartuffe par ordre de Louis XIV, 1877] ; — et que, si l’on veut comprendre les colères qu’il a soulevées, c’est du côté du personnage d’Orgon qu’il faut l’examiner. — Que les jansénistes y sont pris à partie comme les Jésuites ; — et que l’attaque à la religion y est indubitable, en tant que la religion est conçue comme « principe réprimant ». — Des raisons que Molière a eues de croire que Louis XIV l’approuverait ; — et des tracas dont son Tartuffe a été l’origine et la cause pour lui.

Que ces tracas coïncident avec la période critique de la vie de Molière ; — avec ses ennuis conjugaux ; — et avec les [p. 176b]commencements de sa maladie. — Sa philosophie de la « nature » en est-elle ébranlée ? — Caractère incertain et presque énigmatique des pièces qu’il donne entre 1664 et 1669 : Don Juan, 1665 ; Le Misanthrope, 1666 ; Tartuffe (le second), 1667 ; L’Avare, 1668 ; Georges Dandin, 1668. — La signification n’en est pas claire ; — il y semble admettre que la nature ait besoin quelquefois d’être modifiée ; — il subit sans doute aussi l’influence de « la politesse » ambiante ; — et ses obligations de courtisan le gênent pour suivre la tendance de son tempérament. — Mais l’autorisation de jouer enfin publiquement Tartuffe l’émancipe de sa contrainte, 1669 ; — la vanité de la médecine le raffermit dans ses idées [Cf. Maurice Raynaud, Les Médecins au temps de Molière] ; — et ses pièces redeviennent aussi claires que jamais.

Monsieur de Pourceaugnac, 1669 ; Le Bourgeois gentilhomme, 1670 ; Les Fourberies de Scapin, 1671 ; Les Femmes savantes, 1672 ; La Comtesse d’Escarbagnas, 1672 ; Le Malade imaginaire, 1673. — Comment Monsieur de Pourceaugnac nous ramène à l’époque de L’Étourdi et du Dépit amoureux, si surtout on y joint Les Fourberies de Scapin. — Pareillement, Les Femmes savantes nous ramènent aux Précieuses ridicules ; — sans que peut-être il y en eût alors de bien bonnes raisons ; — et Le Malade imaginaire nous ramène au Médecin malgré lui. — Du caractère des plaisanteries de Molière contre les médecins, — et qu’il leur reproche essentiellement de vouloir être plus habiles que la nature. — On ne « refait » pas la nature quand elle est « défaite », — mais plutôt on achève de la défaire [Cf. Malade, III, sc. 3]. « La nature nous a mis sur les yeux des voiles trop épais pour connaître les mystères de notre machine… Lorsqu’un médecin vous parle de… remettre la nature dans une pleine facilité de ses fonctions… il vous fait le roman de la médecine… Si nous sommes malades, la nature, d’elle-même, se tire doucement du désordre où elle est tombée. » [p. 177b]Dans l’art de Molière enfin, — son naturalisme se manifeste par le choix de ses sujets, qui sont de moins en moins compliqués. — Il n’y a presque plus de « matière », comme dira bientôt Racine, et presque pas d’intrigue dans Le Misanthrope, 1666 ; dans L’Avare, 1668 ; dans Le Bourgeois gentilhomme, 1670 ; dans La Comtesse d’Escarbagnas, 1672 ; dans Le Malade imaginaire, 1673 ; — ou quand il y en a le semblant d’une, comme dans Les Femmes savantes, on ne s’y intéresse point ; — et, à ce propos, des dénouements de Molière. — En second lieu, et tandis que jusqu’à Tartuffe les comédies de Molière ne mettaient en scène que des individus, c’est « la famille » qu’il nous montre constamment dans les dernières ; — dans L’Avare ; dans Georges Dandin ; dans Le Bourgeois gentilhomme ; dans Les Femmes savantes ; dans Le Malade imaginaire ; — et la raison en est que nos ridicules ou nos vices ne prennent toute leur valeur ou ne portent toutes leurs conséquences que dans nos rapports avec les autres. — Et troisièmement, et en dernier lieu, Molière élargit de plus en plus le champ de son observation, de manière à y faire entrer la totalité de son expérience de la vie : — ce qu’il connaît de la province, dans Pourceaugnac et dans La Comtesse d’Escarbagnas ; — de la petite bourgeoisie, dans Le Bourgeois gentilhomme ; — de la demi-bourgeoisie dans Georges Dandin. — C’est comme si l’on disait que, d’œuvre en œuvre, il appelle de plus nombreux spectateurs ; — plus divers, à juger de la vérité de ses peintures ; — et à se reconnaître eux, leurs enfants, et leurs voisins dans les représentations de la vie qu’il leur offre. — Que là même est la raison de l’amertume qui est au fond d’une partie de son œuvre ; — et, à ce propos, de la liaison du « naturalisme » en littérature avec le « pessimisme ». — Si cette liaison, entrevue par Molière, ne l’a pas obligé, de peur de tomber dans le drame, à augmenter la part de la bouffonnerie dans ses dernières œuvres : [p. 178b]Monsieur de Pourceaugnac, Le Bourgeois gentilhomme, Le Malade imaginaire ; — et si quelque tristesse n’est pas inhérente à toute observation un peu profonde de la vie ?

Comment Molière a échappé aux conséquences de son naturalisme ; — et, d’abord, qu’il n’y a pas toujours échappé ; — dans son Dandin par exemple ou dans son Malade imaginaire. — Mais qu’ayant absolument besoin de la protection de Louis XIV, il a tâché de se conformer au goût du prince ; — et, à ce propos, de Molière courtisan [Cf. Tartuffe et Amphitryon]. — Comment le principe de la subordination des situations aux caractères l’a encore plus sûrement sauvé de son naturalisme ; — parce qu’il y a peu de « caractères » dans la nature, peu de Tartuffes, d’Harpagons, ou d’Alcestes ; — mais les commencements en sont dans tout le monde ; — et de conduire ces commencements jusqu’à leur terme, c’est ajouter quelque chose à la nature ; — et en l’imitant c’est la dépasser [Cf. les « types » du roman de Balzac, dans Eugénie Grandet ou le Père Goriot]. — Que l’idéal ne consiste pas uniquement dans la représentation de la beauté ; — mais aussi dans la peinture des caractères ou des types. — Ajoutez à cela que la plupart des grandes comédies de Molière sont un peu des « thèses » ; — et la thèse, au théâtre comme dans le roman, implique un jugement sur la nature même qu’on imite ; — pour ne pas dire une intention de la corriger. — C’est justement le cas de Molière ; — et là même est ce qui fait la force « satirique » de sa comédie. — Enfin Molière écrit généralement en vers ; — et quelque prosaïque, en général aussi, que soit son vers ; — il y a des choses qu’on ne saurait jamais faire dire au vers.

C. L’Influence de Molière ; — et qu’en aucun genre, sur les œuvres du même genre, il ne s’en est vu de plus considérable. — Son influence sur Regnard ; — Les Folies amoureuses ne sont qu’un déguisement à l’italienne, avec travestissements et lazzi, de [p. 179b]L’École des femmes ; — Le Légataire universel n’est qu’un mélange habile du Malade imaginaire et des Fourberies de Scapin. — Son influence sur Le Sage : — Turcaret n’est qu’une combinaison du Bourgeois gentilhomme et de La Comtesse d’Escarbagnas ; — et Gil Blas lui-même n’est que la comédie de Molière, transposée sur le ton de la narration, et versée dans le cadre du roman. — Que son influence n’a pas été moins grande à l’étranger [Cf. Macaulay, Le Théâtre anglais sous la Restauration]. — Les comédies de Fielding ne sont encore que des « adaptations » de la comédie de Molière ; — et pareillement l’un des chefs-d’œuvre de la scène anglaise, L’École du scandale de Sheridan [Cf. Louis Moland, Histoire posthume de Molière]. — Qu’on retrouve enfin Molière dans le chef-d’œuvre de Beaumarchais, qui est Le Barbier de Séville [Cf. L’École des femmes, pour la donnée principale, et pour les détails du sujet, comme la scène du maître à chanter, Le Malade imaginaire]. — Que l’on pourrait donc presque dire que, depuis deux cents ans, une comédie est bonne à proportion qu’elle se rapproche de la comédie de Molière ; — et médiocre ou mauvaise, à mesure qu’elle s’en éloigne ; — ou, qu’en d’autres termes, il a constitué, depuis deux cents ans, la « comédie européenne » comme genre.

Il a d’ailleurs moins agi sur les idées, — et, comme on le verra plus loin, ses attaques ont tout à fait échoué contre la préciosité Cf. Rœderer, Mémoire sur l’histoire de la société polie]. — Pourquoi les femmes n’aiment pas Molière. — A-t-il réussi contre la religion ? — C’est ce qu’il ne semble pas non plus ; — et il n’a même pas réussi contre la « dévotion » ; — si, comme peinture de mœurs, son Tartuffe serait presque plus vrai de la société française de 1690 que de celle de 1665 [Cf. La Bruyère]. — Mais où il a réussi moins encore qu’ailleurs, c’est contre les médecins ; — et justement, c’est depuis qu’il les a poursuivis de ses plaisanteries que les médecins sont devenus de véritables directeurs de conscience. — S’il [p. 180b]faut conclure des échecs de Molière que l’art ne doive avoir d’autre objet de lui-même ?

Non ! si Molière est demeuré pour beaucoup d’hommes un maître de conduite. — Exagérations des Moliéristes à ce sujet, — et de Sainte-Beuve lui-même [Cf. Nouveaux lundis, t. V, 1864]. — D’une parole de Goethe [Cf. Entretiens avec Eckermann] ; — et que ni la perfection de ses chefs-d’œuvre, — ni les chagrins de l’existence de Molière ne sauraient nous empêcher de voir et de marquer les bornes de son génie. — Qu’une partie de sa philosophie est faite de la caricature ou de la dérision de toute délicatesse [Cf. Bossuet, Maximes sur la comédie, et Rousseau, Lettre sur les spectacles] ; — et que là même est la raison de son insuccès dans le combat qu’il a livré contre la préciosité ; — parce qu’il a enveloppé dans ses railleries ce que l’esprit précieux représente de légitime résistance à la grossièreté naturelle. — Si l’on peut dire que cette haine de la préciosité ferait le fond de l’esprit gaulois [Cf. Renan, « La Farce de Pathelin et la Théologie de Béranger », dans ses Essais de morale et de critique]. — Qu’une erreur plus grave de Molière, inséparable aussi peut-être de l’esprit gaulois, est d’avoir constamment attaqué toute idée de contrainte et de discipline,

Notre ennemi, c’est notre maître,
Je vous le dis en bon français…

Et il ne faut pas lui reprocher d’avoir manqué de noblesse et d’élévation ; — parce que ce n’est pas des leçons d’élévation ni de noblesse que l’on demande à la « comédie » ; — les grands sentiments n’étant pas de son domaine ; — ni même peut-être une politesse trop exacte. — Mais Molière n’en serait certainement pas moins grand pour avoir modéré la force ou la violence même de quelques-uns de ses traits. — Et son théâtre eût pu prêcher une morale moins facile.

[p. 181b]3º Les Œuvres. — Nous pouvons ici nous contenter d’ajouter les Œuvres dont nous n’avons pas eu l’occasion de faire mention dans cette note, et qui sont : Le Médecin volant, et La Jalousie du Barbouillé, deux canevas dont l’authenticité est douteuse ; — Boni Garde de Navarre, 1661 ; Les Fâcheux, 1661 ; La Princesse d’Élide, 1664 ; Le Mariage forcé, 1664 ; L’Amour médecin, 1665 ; Le Médecin malgré lui, 1666 ; Mélicerte, 1666 ; Le Sicilien, 1667 ; et Les Amants magnifiques, 1670 ; — deux pièces de vers : le Remerciement au roi et La Gloire du Val-de-Grâce ; — enfin ses Préfaces ou Dédicaces et les Placets au roi à l’occasion de Tartuffe.

Les principales éditions sont, comme éditions originales, ou capables d’en tenir lieu, l’édition de 1666 ; — l’édition de 1673 ; — l’édition de 1674 ; — et l’édition de 1682, procurée par Lagrange et Vivot. Elles forment, toutes les quatre une première famille, à laquelle on peut joindre les éditions elzéviriennes. L’édition de 1682, que quelques éditeurs prennent encore aujourd’hui pour type, est aussi parfaitement incorrecte que laide.

Viennent ensuite : l’édition de 1734 [avec le commentaire de Joly et La Serre, et les illustrations de Boucher], 6 vol. in-4º, Paris, Prault ; — et l’édition dite des Libraires associés [avec le commentaire de Bret, et les illustrations de Moreau], Paris, 1773. La première est plus belle, et la seconde plus estimable.

On peut enfin citer de nos jours, parmi beaucoup d’autres éditions : l’édition A. Regnier, 5 vol. in-4º, Paris, 1878, Imprimerie nationale ; — et l’édition de la collection des Grands Écrivains, par MM. Eugène Despois et Paul Mesnard, Paris, 1873-1893, Hachette, 11 vol. in-8º.

III. — Jean de La Fontaine [Château-Thierry, 1621 ; † 1695, Paris] §

1º Les Sources. — Baillet, Jugements des savants, t. V de [p. 182b]l’édition de 1722, nº 1551 [Cf. Furetière dans son second Factum] ; — Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père, 1747 ; — Matthieu Marais, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, publiée pour la première fois en 1811 ; — Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, Paris, 1820, 1822, 1824, 1858 ; — Paul Mesnard, « Notice biographique » en tête du La Fontaine de la collection des Grands Écrivains, Paris, 1883.

C. Robert, Fables inédites des xiie, xiiie et xive siècles et Fables de La Fontaine, Paris, 1825. — Lessing, Abhandlungen über die Fabel [1759], dans la collection de ses Œuvres, t. VIII, édition Göschen, 1868, Leipzig ; — Saint-Marc Girardin, La Fontaine et les fabulistes, cours fait en 1858-1859 et publié en 1867 ; Paris. — Max Muller, « La migration des fables », dans ses Essais de mythologie comparée, Londres et Paris, 1870.

Chamfort, Éloge de La Fontaine, 1774 ; — Taine, La Fontaine et ses fables, Paris, 1853-1860 ; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, 1829, et Causeries, t. XIII, 1857 ; — G. Lafenestre, La Fontaine, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1895.

Damas-Hinard, La Fontaine et Buffon, Paris, 1861 ; — P. de Rémusat, « La Fontaine naturaliste », dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1869 ; — Nicolardot, La Fontaine et la Comédie humaine, Paris, 1885.

Marty-Laveaux, Essai sur la langue de La Fontaine, Paris, 1853 ; — Th. de Banville, « La Fontaine », 1861, dans le recueil des Poètes français, de Crépet, t. II, et à la suite de la 2e édition de son Petit traité de poésie française, Paris, 1881.

2º L’Artiste, l’Homme et le Poète. — La première partie de la vie de Jean de La Fontaine [1621-1660]. — Son éducation négligée ; — son passage à l’Oratoire ; — son mariage [1647] ; — et comment, sans Molière, il n’eût sans doute été qu’un « précieux » et un « libertin ». — Son adaptation de l’Eunuque de Térence, 1654. [p. 183b]— Le pensionnaire du surintendant Fouquet, 1657. — Sonnets, Madrigaux et Ballades. — Le poème d’Adonis [Cf. l’Adonis de Shakespeare], 1658. — Le Songe de Vaux, 1658 ; — l’Élégie aux nymphes de Vaux, 1661. — Liaison de La Fontaine avec Molière, Boileau et Racine [Cf. le Prologue de Psyché ; et Scherer, « Le Cabaret du Mouton blanc », dans ses Études critiques]. — Il passe de la protection de Fouquet sous celle de la duchesse de Bouillon [Cf. Amédée Renée, Les Nièces de Mazarin]. — Les premiers Contes, 1664-1666 ; — et les premières Fables, 1668.

Du caractère de La Fontaine. — Son insouciance et son égoïsme ; son manque de dignité ; — son parasitisme. — Que fût-il advenu de la condition de l’homme de lettres, si nous avions eu beaucoup de La Fontaine ? — La gauloiserie de La Fontaine ; — et ce qu’il faut entendre par ce mot [Cf. Taine, La Fontaine et ses fables]. Du danger qu’il peut y avoir à témoigner trop d’indulgence pour La Fontaine ; — que ses Contes, en général, sont une œuvre malsaine ; — et comment il aggrave le texte même de Boccace [Cf. Marc Monnier, la Renaissance, de Dante à Luther, Paris, 1884]. — Comment les contemporains ont accueilli les Contes. — Que la « naïveté » de La Fontaine ne l’a pas empêché de se peindre en beau dans le Prologue de Psyché ; — ni de s’entendre admirablement à « vivre sans rien faire » ; — et comment, en dépit de la morale, ses défauts mêmes se sont tournés en quelques-unes de ses plus rares qualités.

A. L’Artiste. — Un mot de Mme de La Sablière sur le Fablier. — Pour la raison même qu’il n’a jamais pris la vie au sérieux, et qu’il a vécu comme en marge d’elle, la vie n’a donc été qu’un spectacle pour lui. — En quoi cette disposition d’esprit est éminemment « artiste » [Cf. G. Flaubert, Préface pour les œuvres de L. Bouilhet] ; — et qu’en même temps que le décousu de l’existence de La Fontaine elle explique le caractère unique de ses Fables en leur temps. —  [p. 184b]Corneille a eu des intentions ; — Molière a soutenu des thèses et des combats ; — La Fontaine ne s’est proposé que de peindre ce qui lui plaisait ; — ou même ne s’est rien proposé du tout, que de se faire plaisir. — Explication par là du caractère de sa prétendue satire ; — et exagération de Taine à ce sujet. — Que les hommes soient pervers et les femmes bavardes ; — que les riches soient insolents et que les pauvres soient habituellement plats ; — que les grands soient tyranniques et que les petits soient complaisants ; — ou que le lion soit enfin le roi des animaux et que l’âne en soit l’éternelle dupe, rien de tout cela n’indigne ou n’irrite La Fontaine ; — ce qui est pourtant la première condition de la satire. — Il n’y a point de satire sans intention morale. — Mais La Fontaine « constate » et ne juge jamais. — Sa malice ne va pas au-delà de l’amusement qu’un pauvre diable de philosophe trouve à prendre un des grands de ce monde en flagrant délit de sottise ; — il estime d’ailleurs que tout ce qui est humain, étant « naturel », a les mêmes droits à l’attention du peintre ; — et c’est ainsi que son épicurisme d’artiste le conduit insensiblement au naturalisme.

B. Le Naturaliste. — Qu’il ne faut pas toutefois abuser de ce mot pour faire de La Fontaine un curieux « inspectateur » des mœurs des animaux [Cf. Paul de Rémusat, La Fontaine naturaliste] ; — et qu’on peut même se demander s’il les a observés de très près. — De la vérité scientifique et de la vérité poétique. — Qu’il suffit en tout cas que les animaux de La Fontaine soient quelque chose de plus pour lui que les masques des hommes ; — et ils le sont effectivement. — Ils ont pour lui leur physionomie très individuelle et nettement caractérisée ; — ils ont leur pelage ; — et ils ont surtout leurs mœurs. — Mais en le qualifiant de naturaliste, on veut dire :

Que sa curiosité de la nature et la liberté de l’imitation qu’il en fait n’ont jamais été retenues ou modérées chez lui ; — ni par la [p. 185b]nécessité de « faire sa cour » ; — ni par des obligations comme celles que les exigences du théâtre imposaient à Molière et à Racine ; — ni enfin par aucune considération de morale. — Il a pris ainsi l’habitude de s’intéresser à plus de choses que beaucoup de ses contemporains ; — et, de là, cette conséquence qu’il y a dans son œuvre une plus grande part de nature enclose et représentée que dans l’œuvre de pas un de ses contemporains. — Eux n’ont représenté que l’homme, et encore pas l’homme tout entier ; — La Fontaine, au contraire ; — et jusqu’à nous le montrer dans des attitudes qu’il eût mieux fait de ne pas représenter. — Il a aussi peint les animaux ; — et c’est en quoi la vie de sa Fable diffère de la sécheresse de la fable ésopique [Cf. Lessing, Abhandlungen]. — Et il a peint aussi des astres, des ciels et des eaux, toute une « nature extérieure » qui est absente de l’œuvre des autres. — C’est ce qui en fait le charme ; — et au moins par un côté, quoi qu’on en ait dit [Cf. J.-J. Rousseau, dans son Émile], c’est ce qui rend sa Fable éminemment convenable à l’éducation de l’enfance. — La fréquentation des Fables de La Fontaine est pour l’enfance une promenade au Jardin des plantes ; — et quand on y apprendrait « qu’il ne faut point juger des gens par l’apparence » ou encore que de tout temps « les petits ont pâti des sottises des grands », quel inconvénient y voit-on ? — Le même caractère de familiarité se retrouve dans son style. — Quelque travaillé qu’il soit, ce style encore est d’un « naturaliste » ; — par la liberté dans le choix des mots, qui sont chez lui de toutes les conditions ; — par la rareté des termes abstraits ou l’heureux mélange qu’il en fait avec les termes de l’usage populaire ; — et enfin par la liberté d’un tour qui suit toujours plus volontiers les indications de la sensibilité que les règles de la logique.

Comment, par cette façon d’être « naturaliste », La Fontaine se rapproche de Molière ; — et qu’ils ont bien tous les deux la même [p. 186b]« philosophie » ; — quoique d’ailleurs moins raisonnée chez La Fontaine que chez Molière. — La Fontaine est un épicurien pratique, mais non pas militant ; — de la famille de Saint-Évremond autant que de celle de Molière, — plus occupé de jouir que de prêcher ; — et assez insouciant pour ne pas même se fâcher si la fortune s’avise de le troubler dans sa jouissance. — Mais il est surtout poète ; — et c’est ce dernier trait qui achève de le distinguer de quelques-uns de ses illustres contemporains.

C. Le Poète. — Le choix qu’il a fait du vers libre ou « lyrique » en est un premier témoignage ; — et, à ce propos, de la peinture ou de l’expression du sentiment par la diversité du rythme. — Que l’alexandrin n’est devenu « lyrique » qu’en devenant « romantique », c’est-à-dire en rompant avec son uniformité classique. — De la versification de La Fontaine [Cf. Théodore de Banville, La Fontaine]. — Étrange opinion de Lamartine à ce sujet ; — et qu’en reprochant à La Fontaine ses vers « inégaux », il avait sans doute oublié combien il en a fait lui-même. — Le poète se reconnaît encore chez La Fontaine à la discrète mais constante intervention de sa personne dans son œuvre ; — c’est lui-même qui nous renseigne sur ses goûts, sur sa vie, — au besoin sur son mobilier ; — et ceci, dans la mesure où le réduit le goût du temps, c’est encore du lyrisme. — Joignez le don de peindre, d’évoquer la vision des choses ; — le nombre et l’harmonie, la musique du vers ; — et le don supérieur d’enlever à la réalité, même dans ses Contes, « qu’elle a de trop matériel, et de la spiritualiser. — Il a des vers qui sont tout un paysage :

Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent…

Il en a qui sont pour ainsi dire toute une saison de l’année :

Quand les tièdes zéphirs ont l’herbe rajeunie…

[p. 187b]et il en a qui sont, en même temps qu’une caresse pour les yeux et une volupté pour l’oreille, des vers de rêve et d’illusion :

Par de calmes vapeurs mollement soutenue
La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas…

Si ces qualités en font un homme « unique en son espèce », l’exceptent-elles de la littérature de son temps ? — Non ; et son idéal d’art est très conforme à celui de ses illustres contemporains. — Par sa manière générale de penser, il est de la famille de Molière et de Boileau ; — par sa façon de rendre et d’exprimer, il est de la famille de Racine ; — et nous avons dit qu’il avait commencé par être de l’école de Voiture et de Racan. — Toute la différence consiste en ce qu’il a écrit surtout pour lui ; — ce qui est sans doute permis dans la Fable comme dans l’Ode, — et en revanche qui ne l’est pas au théâtre.

Dernières années de La Fontaine. — Admiration qu’excitent ses Fables ; — et pourquoi Boileau n’en a-t-il rien dit dans son Art poétique ? — Suppositions à ce sujet ; — et qu’en tout cas la Dissertation sur Joconde nous empêche d’en faire de désobligeantes pour Boileau. — Les éditions successives des Contes : 1667 ; 1669 ; 1671 ; 1674. — Le lieutenant de police se décide à les faire saisir. — Les Fables de 1678 [livres 7, 8, 9, 10 et 11]. — Témoignages de Mme de Sévigné. — L’affaire de l’Académie, 1683. — Si La Fontaine a tenu la promesse qu’il avait faite « d’être sage » ? — Les Aveux indiscrets et Le Fleuve Scamandre. — Ses relations avec Mme d’Hervart — avec les Vendôme [Cf. Desnoiresterres, Les Cours galantes, et, du même : La Jeunesse de Voltaire] — avec Mme Ulrich [Cf. Œuvres de La Fontaine, édit. Regnier, lettres 26 et 27]. — Qu’il est fâcheux que la dernière protectrice du poète ne nous soit connue que par des notes de police. — La maladie de 1692 et la conversion de [p. 188b]La Fontaine. — Il fait des poésies pieuses. — Sa dernière lettre à son ami Maucroix, — et sa mort.

3º Les Œuvres. — Nous avons de La Fontaine, sans parler de ses Fables, dont nous avons ci-dessus indiqué les dates de publication successives : — 1º cinq livres de Contes, dont nous avons également relevé les dates ; — 2º cinq Poèmes, qui sont : Adonis, 1658, publié pour la première fois en 1669 ; le poème du Quinquina, 1682 ; La Captivité de saint Malc, 1673 ; Philémon et Baucis ; et les Filles de Minée, 1685 ; — 3º des Poésies diverses, soit six Élégies, neuf Odes, treize Ballades, vingt-cinq Épîtres, et des Dizains, Sizains, Chansons, Madrigaux, etc. ; — 4º quelques opuscules, en prose mêlée de vers : Psyché et Cupidon ; le Songe de Vaux [fragment] ; Lettres à sa femme ; — et 5º son Théâtre, douze pièces en tout, depuis son adaptation de l’Eunuque, 1654, jusqu’aux deux premiers actes d’un Achille qui n’ont été publiés pour la première fois qu’en 1785. La Fontaine n’avait point le génie du théâtre.

Les éditions particulières des Contes ou des Fables sont trop nombreuses pour qu’il nous soit possible d’en énumérer ici même les principales, et nous nous bornerons à signaler, pour la beauté de l’illustration, l’édition de 1735-1759, 4 vol. in-fº, pour les Fables, avec les figures d’Oudry ; — et l’édition des Contes dite des Fermiers Généraux, Amsterdam [Paris], 1 vol. in-8º, 1762, avec les figures d’Eisen.

Les meilleures éditions de ses Œuvres complètes sont : — l’édition ou les éditions successives de Walckenaer, qui s’était fait comme un fief littéraire de la vie et de l’œuvre de La Fontaine, Paris, 1822, 1826, 1835, 1838, 1840 ; — l’édition Marty-Laveaux, dans la Bibliothèque elzévirienne, Paris, 1857-1877 ; — et l’édition H. Regnier, dans la collection des Grands Écrivains, Paris, 1883-1892, Hachette.

IV. — Jacques-Bénigne Bossuet [Dijon, 1627 ; † 1704, Paris] §

[p. 189b]1º Les Sources. — Lévesque de Burigny, Vie de Bossuet, 1761 ; — cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet, Paris, 1814 ; — Floquet, Études sur la vie de Bossuet, Paris, 1855 ; et Bossuet précepteur du dauphin, Paris, 1864 ; — abbé Guettée, Journal [1 vol.] et Mémoires [3 vol.] de l’abbé Le Dieu, Paris, 1856 ; — abbé Réaume, Histoire de Jacques-Bénigne Bossuet, Paris, 1869 ; — abbé Delmont, Quid conferant latina Bossuetii opera ad cognoscendam illius vitam… Paris, 1896.

P. de La Rue, Oraison funèbre de Bossuet, 1704 ; — Maury, Essai sur l’éloquence de la chaire, 1777 ; — Dom Deforis, ses « Notices », en tête des volumes de la première édition des Sermons de Bossuet, 1772 ; — Jacquinet, Les Prédicateurs du xviie siècle avant Bossuet, Paris, 1863, et 2e édition, 1885 ; — abbé Vaillant, Étude sur les sermons de Bossuet, Paris, 1851 ; — Gandar, Bossuet orateur, Paris, 1867 ; et, à cette occasion, Edmond Scherer, dans ses Études, 1867 ; — abbé Lebarq, Histoire critique de la prédication de Bossuet, Paris, 2e édition, 1891 ; — Freppel, Bossuet et l’éloquence sacrée au xviie siècle, Paris, 1893 [leçons professées à la Sorbonne en 1855, 1856, 1857].

Gérin, Recherches sur l’assemblée du clergé de France en 1682, Paris, 1870, 2e édition ; — abbé J.-T. Loyson, L’Assemblée du clergé de France en 1682, Paris, 1870 [Cf. les livres de J. de Maistre, Du Pape et De l’Église gallicane, dont le second surtout est dirigé contre Bossuet].

Voltaire, Essai sur les mœurs ; — Turgot, Discours de Sorbonne et Fragments historiques, dans la collection de ses Œuvres, t. II ; — Herder, Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité.

Rébelliau, Bossuet, historien du protestantisme, Paris, 1891.

Abbé Bellon, Bossuet, directeur de conscience, Paris, 1895.

Abbé de La Broise, Bossuet et la Bible, Paris, 1890. [p. 190b]Th. Delmont, Bossuet et les saints Pères, Paris, 1896.

Tabaraud, Supplément aux histoires de Bossuet et de Fénelon, Paris, 1822 ; — A. Bonnel, La Controverse de Bossuet et de Fénelon sur le quiétisme, Mâcon, 1850 ; — Guerrier, Madame Guyon, sa vie et sa doctrine, Paris, 1881 ; — Crouslé, Bossuet et Fénelon, Paris, 1894.

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. X, 1854 ; t. XII, 1856 ; t. XIII, 1857 ; et Nouveaux lundis, t. XII. — Poujoulat, Lettres sur Bossuet, Paris, 1854 ; — G. Lanson, Bossuet, Paris, 1891.

2º La Vie, le Rôle et l’Influence de Bossuet. — Que Bossuet n’ayant jamais écrit une ligne qui ne fût un acte, l’histoire de sa vie et celle de son œuvre sont donc inséparables. — Son origine, et qu’il importe de noter qu’il sort d’une famille de magistrats ; — ses études à Dijon [collège des Godrans] ; — et à Paris, au collège de Navarre, et en Sorbonne. — Il est ordonné prêtre et nommé archidiacre de Sarrebourg, 1652 ; — son séjour à Metz [Cf. Floquet, t. II, et Gandar, Bossuet orateur] ; — et que, de 1653 à 1659, c’est à Metz qu’il a comme arrêté presque toutes ses idées. — Si Bossuet a eu des doutes ? — et comment il faut entendre la question. — Observation sur son caractère, et que peu d’hommes ont moins ressemblé à leur style. — Qu’il ne semble pourtant pas que ses doutes aient jamais ébranlé chez lui le fondement de la foi. — Dans quelle mesure ses perplexités ont ressemblé à celles de Pascal, et dans quelle mesure elles en ont différé. — De la prédilection de Bossuet, parmi les Pères grecs pour saint Jean Chrysostome, et parmi les Pères de l’église latine pour saint Augustin. — Si, dans sa vie studieuse, il n’a pas un peu négligé d’étudier les hommes ? — Différence à cet égard de Pascal et de lui. — Son premier écrit public : la Réfutation du catéchisme de Paul Ferry, 1655. — Ses premiers sermons [Cf. Gandar, et surtout Lebarq, Histoire critique]. — Il se fixe à Paris, 1659.

[p. 191b]A. Les Sermons de Bossuet. — Histoire des Sermons de Bossuet [Cf. Lebarq, Histoire critique]. — Il a prêché à Paris : le Carême de 1660, aux Minimes de la place Royale ; — le Carême de 1661, aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques ; — le Carême de 1662, à la cour ; — l’Avent de 1665, à la cour ; — le Carême de 1666, à la cour ; — l’Avent de 1668, à Saint-Thomas du Louvre ; — et l’Avent de 1669, à la cour. — Il faut dater environ du même temps l’Oraison funèbre de Nicolas Cornet, 1663 ; et celle de la reine d’Angleterre, 1669. — Celle-ci est le second écrit qu’il ait fait imprimer, sur les instances de Madame, duchesse d’Orléans. Les trois manières de Bossuet. — La première est surtout « théologique et didactique » [Cf. Sermon sur la Bonté et la Rigueur de Dieu ; — Premier sermon pour le Vendredi Saint ; — Panégyrique de saint Gorgon ; — Panégyrique des saints Anges gardiens]. — Les Sermons de cette manière sont plus longs ; — plus embarrassés de dissertations ; — moins habilement composés ; — d’un réalisme de termes quelquefois excessif ; — mais par cela même plus « colorés ». — Le chef-d’œuvre de cette première manière est le Panégyrique de saint Paul, 1657, — où d’ailleurs on peut voir aussi bien l’annonce de la seconde manière. — Celle-ci est surtout « philosophique et morale » ; quoique non pas du tout pour cela « laïque » ; — et d’ailleurs pourvu qu’on ne prenne pas ces distinctions au pied de la lettre [Cf. Sermons : sur la Providence, 1656 et 1662, — sur la Mort, 1662, — sur l’Ambition, 1662 et 1666, — sur le Délai de la conversion, 1665, — sur la Justice, 1666, — pour la fête de la Toussaint, 1669]. — Bossuet s’efforce de démontrer, comme Pascal, qu’indépendamment de tant d’autres raisons qui commandent d’y croire, la religion est encore, de toutes les « philosophies », celle qui explique le mieux l’homme et la nature. — La composition, plus libre, est aussi plus originale ; — le style, moins coloré peut-être, [p. 192b]a plus d’ampleur et de mouvement, est plus oratoire ou « lyrique » même. — Enfin, et si l’on ne tenait compte que des Sermons proprement dits, la troisième manière serait plutôt « homilétique », — et on veut dire, moins tendue, plus indulgente, moins autoritaire surtout ; — l’esprit de la Bible ou de l’Ancien Testament y occupe moins de place, et celui de l’Évangile une plus grande [Cf. les Sermons pour la Pentecôte, — (troisième) pour la fête de la Circoncision ; — (troisième) pour le jour de Noël]. — On a moins de Sermons de cette dernière manière ; — Bossuet improvisant avec plus de liberté, sans doute ; — et il faut se souvenir qu’ils sont contemporains des grandes Oraisons funèbres.

Les contemporains ont-ils apprécié les Sermons de Bossuet à leur valeur ? — Témoignages à ce sujet [Cf. Études critiques, t. V, « L’éloquence de Bossuet »]. — Qu’il semble qu’en tout cas la gloire du controversiste ait nui à celle de l’orateur. — Que, de dire de Bossuet qu’il était trop supérieur à son auditoire pour en être apprécié, c’est se tromper étrangement sur des auditeurs qui étaient les lecteurs de Pascal et les spectateurs de Racine. — D’un mot de Nisard à ce sujet. — C’est méconnaître également la manière dont agit l’éloquence. — Que si, comme le dit Voltaire, « Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur quand Bourdaloue parut », la raison en est bien simple ; — c’est que Bourdaloue aborde les chaires de Paris au moment où Bossuet en descend, — pour n’y plus remonter qu’à de rares intervalles ; — à partir de sa nomination comme évêque de Condom, 1669 ; — et comme précepteur du Dauphin, 1670.

B. Du rôle de Bossuet à la cour. — Il publie son Exposition de la doctrine de l’Église sur les matières de controverse, 1671 ; — il essaie de détacher Louis XIV de Mme de Montespan ; — ses Lettres au roi, 1675 ; — sa Lettre au maréchal de Bellefonds, 1675. — Si Bossuet a manqué de courage dans cette occasion ? — et que [p. 193b]voudrait-on qu’il eût fait davantage ? — De l’éducation du Dauphin, et comment Bossuet l’a dirigée [Cf. la Lettre au pape Innocent XI, du 8 mars 1679]. — L’affaire de la régale et l’assemblée du clergé [Cf. Gérin et Loyson]. — Si Louis XIV eût été jusqu’au schisme ? — Le Sermon sur l’unité de l’Église, 1681. — Comment ses origines parlementaires ; — son éducation de Sorbonne ; — une complaisance de sujet fidèle ou de bon Français ; — et l’idée qu’il se faisait du pape Innocent XI portaient Bossuet à l’attitude qu’il a prise à cette occasion. — Paroles caractéristiques de Joseph de Maistre dans son livre De l’Église gallicane [Liv. II, ch. 8]. — Les quatre articles. — Mariage du Dauphin, 1680 ; — Bossuet est nommé aumônier de la Dauphine, 1680 ; — et, l’année suivante, évêque de Meaux.

C. Le Discours sur l’histoire universelle. — Le Discours est, de tous les écrits que Bossuet a composés pour l’éducation du Dauphin, le seul qu’il ait publié lui-même. — Des raisons qu’il a eues de le publier ; — et qu’elles sont analogues à celles de Pascal lorsqu’il composait son apologie. — Des objections que l’on a faites au Discours, et que les unes ne tiennent pas compte que le Discours que nous avons devait être suivi d’un second ; — qu’il y en a d’autres qui proviennent de ce qu’on le lit mal, et qu’on en néglige la seconde partie : La Suite de la Religion. — Que cependant cette seconde partie est la plus importante ; — en ce sens que Bossuet y répond : aux attaques des « libertins » contre la religion ; — au Traité théologico-politique de Spinoza ; — et à la naissante exégèse de Richard Simon. — Beauté du plan du Discours. — Simplicité, vigueur et majesté du style. — Dans quelle mesure l’érudition moderne a-t-elle ruiné le Discours sur l’histoire universelle ? — Aveu de Renan sur ce point ; et que le dernier effort de sa « philologie » a été de reconnaître qu’il n’y avait que « trois histoires de premier intérêt : la Grecque, la Romaine et la Juive » ; [p. 194b]— et que par conséquent d’acheminer les deux premières jusqu’à leur rencontre avec la troisième, quand ce ne serait qu’une méthode, ce serait encore la bonne. — Que, ce point accordé, les jugements particuliers de Bossuet conservent une valeur « scientifique » réelle ; — et contiennent des observations dont on n’a depuis lui dépassé ni la justesse ni la profondeur. — Ajoutez qu’il a fondé dans la littérature européenne la « philosophie de l’histoire » [Cf. Robert Flint, La Philosophie de l’histoire].

D. La grande idée de Bossuet : la réunion des Églises. — Quelles raisons il a eues de croire cette réunion possible. — Nombreuses conversions auxquelles il a coopéré. — La conversion de Turenne. — Embarras des protestants à réfuter la doctrine de l’Exposition. — La Conférence avec M. Claude, 1682. — Les grandes Oraisons funèbres. — Les progrès du « libertinage » et l’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague. — Oraison funèbre de Michel Le Tellier et la révocation de l’Édit de Nantes. — Que, comme l’idée de la Providence domine toute la philosophie de Bossuet, l’idée ou le rêve de la réunion des Églises domine toute sa controverse. — Que par là s’expliquent ; — son indulgence [Cf. Ingold, Bossuet et le jansénisme, Paris, 1897] pour le jansénisme ; — sa sévérité contre les casuistes ; — son rôle dans l’assemblée de 1682 ; — et sa méthode apologétique. — Entre protestants et catholiques il n’y a pour lui qu’une question, qui est la question de l’Église ; — et il n’a entrepris son Histoire des variations que pour montrer à quels signes certains se reconnaissait la véritable Église.

E. L’Histoire des variations des églises protestantes, 1688. — Discussions récentes à ce sujet [Cf. Rébelliau, Bossuet historien] — et que Bossuet, dans ce grand livre, a fait vraiment œuvre d’historien. — Solidité de son érudition ; — finesse et impartialité de sa critique. — Que d’ailleurs dans ce livre trop peu lu se trouvent quelques-unes des plus belles pages de [p. 195b]Bossuet. — Les portraits dans l’Histoire des variations ; — les narrations ; — la dialectique. — Sobriété, force et rapidité du style de Bossuet. — Effet produit par l’Histoire des variations. — Elle est attaquée par Burnet, et par Jurieu, dans ses Lettres pastorales. — Bossuet répond à Burnet dans sa Défense de l’Histoire des variations, 1691 ; — et à Jurieu par ses Avertissements aux Protestants, 1689-1691. — Comment les Avertissements font corps avec l’Histoire des variations. — Les trois premiers Avertissements [Cf. Pressensé, Les Trois Premiers Siècles de l’Église chrétienne ; et Ad. Harnak, Lehrbuch der Dogmen Geschichte, 2e édition, Fribourg, 1888-1890] ; — le quatrième Avertissement, sur le Mariage chrétien ; — le sixième Avertissement ; et si Bossuet n’y a pas prévu, indiqué et décrit par avance l’évolution du protestantisme contemporain ? — Qu’en tout cas, le problème est toujours de savoir comment on conciliera l’individualisme protestant avec la prétention du protestantisme à former des églises. — De la clarté souveraine dont Bossuet a illuminé ces questions difficiles et obscures ; — et qu’il n’y a rien de plus oratoire, même dans ses Sermons, que dans les Avertissements, ou dans l’Histoire des variations.

F. Autres travaux de Bossuet. — Sa Defensio cleri gallicani [ouvrage posthume]. — Sa Défense de la tradition et des saints Pères contre Richard Simon. — Du respect de Bossuet pour la tradition. — Le jugement de l’envoyé de Brandebourg sur le rôle de Bossuet [Cf. Ezéchiel Spanheim, Relation de la cour de France en 1690]. — Correspondance avec Leibniz [Cf. Foucher de Careil, Œuvres de Leibniz, t. I et II, Paris, 1867]. — Les Maximes sur la comédie, 1693. — L’affaire du quiétisme. — Comment Bossuet s’y est trouvé mêlé sans y avoir songé. — Importance de la question, et comment elle s’est compliquée d’une question politique [Cf. A. Griveau, Étude sur la condamnation du livre des Maximes des saints, [p. 196b]Paris, 1878]. — Le parti du Dauphin et le parti du duc de Bourgogne [Cf. la correspondance de Madame, duchesse d’Orléans]. — Du rôle que Bossuet a tenu dans la controverse. — Comment il comprend le mysticisme. — L’Instruction sur les états d’oraison et la Relation sur le quiétisme, 1697-1698. — Que, s’il a manqué de « charité » dans l’ardeur de la lutte, ses adversaires y ont manqué de franchise. — Les dernières années de Bossuet [1700-1704]. — Il met la dernière main à ses anciens travaux. — Il achève sa Politique ; — ses Élévations et ses Méditations ; — il reprend sa Défense de la tradition des saints Pères. — Son œuvre de direction. — Ses préoccupations de famille, et sa faiblesse pour son neveu. — Ses sollicitations auprès du roi. — Sa mort.

G. Les Élévations sur les mystères et les Méditations sur l’Évangile. — Dans quelles conditions ont été composés ces deux ouvrages ; — et que Bossuet y a voulu faire passer la substance de ses anciens sermons. — C’est ce qu’il a fait aussi dans sa Politique [Cf. les sermons sur tes Devoirs des rois et sur la Justice]. — Qu’il est possible encore qu’il y ait dans les Méditations et les Élévations quelque chose de ce que Bossuet avait dû rapprendre pour combattre Fénelon. — Plan des Élévations et des Méditations. — Originalité des premières, et leur portée philosophique. — Les premières semaines des Élévations contiennent quelques-unes des plus belles inspirations de Bossuet. — De l’accent de tendresse des Méditations ; — et, à ce propos, de la douceur du caractère de Bossuet. — Témoignages à ce sujet : — du Père de la Rue, dans son Oraison funèbre ; — de l’abbé Le Dieu, dans son Journal ; — de Saint-Simon, dans ses Mémoires. — Que les titres mêmes des Méditations et des Élévations nous révèlent ce qu’il y a de lyrique dans le tempérament de Bossuet [Cf. les Élévations de Vigny, les Méditations de Lamartine]. — Que, pour cette raison, [p. 197b]les Élévations et les Méditations forment peut-être ensemble le plus « personnel » des ouvrages de Bossuet ; — et qu’ainsi, en le ramenant aux préoccupations de ses débuts, elles terminent harmonieusement sa vie : — après l’enthousiasme de la jeunesse, les agitations, les inquiétudes, les combats de l’âge mur ; — peut-être aussi les faiblesses ; — et, pour finir, la retraite dans le sanctuaire des hautes idées et de l’espérance.

II. De l’influence que Bossuet a exercée sur ses contemporains, — et de l’injustice du reproche qu’on lui fait [Cf. Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, et Renan, introduction à l’Histoire de l’Ancien Testament de Kuenen] de n’avoir pas deviné Voltaire. — Comment, au contraire, une partie de son œuvre est dirigée contre « les libertins » ; — comment une autre a pour objet d’empêcher qu’on augmente les difficultés de croire ; — et comment une autre enfin prouve qu’il a compris que le premier danger que courût sa religion était dans la division des chrétiens [Cf. Sermons sur la Vérité de la religion, 1665 ; — l’Oraison funèbre de la Princesse palatine, 1685 ; — la Lettre à un disciple du P. Malebranche, 1687 ; — le sixième Avertissement aux protestants, 1691]. — Qu’il a également bien vu où tendait la critique de Richard Simon ; — et qu’on ne peut raisonnablement lui faire un grief de n’avoir pas admis, avec le « père de l’exégèse moderne », que la Bible fût un livre de la nature de l’Iliade ou du Ramayana. — Qu’en réalité Bossuet : pendant près d’un siècle, a été le maître de la pensée orthodoxe ; — aussi, est-ce contre lui que les « philosophes » porteront bientôt leur principal effort ; — et pour cette raison, on ne saurait comprendre Voltaire, si l’on ne connaît d’abord Bossuet.

3º Les Œuvres. — On peut distinguer les Œuvres de Bossuet, qui ne forment pas moins d’une quarantaine de volumes [dans l’édition de Versailles] en Œuvres d’exégèse ; — Œuvres d’édification et de piété ; — Œuvres de controverse et de polémique ; [p. 198b]— Œuvres composées pour l’instruction du Dauphin ; — et Œuvres diverses.

A. Ses Œuvres d’exégèse nous appartiennent à peine, comme étant écrites en latin ; — et celles qui sont écrites en français, — comme son Explication de l’Apocalypse, 1689 ; et ses deux Instructions sur la version du Nouveau Testament imprimé à Trévoux, — faisant aussi bien partie, ou même à plus juste titre, de ses Œuvres de controverse.

B. Ses Œuvres d’édification et de piété, sans parler de ses Œuvres pastorales, peu nombreuses d’ailleurs, comprennent : ses Œuvres oratoires, Sermons, Panégyriques et Oraisons funèbres ; — ses Élévations sur les mystères, ses Méditations sur l’Évangile ; — et ses Lettres de direction.

De ces Œuvres il n’a paru du vivant de Bossuet que les six grandes Oraisons funèbres, 1670, 1670, 1683, 1685, 1686, 1687 ; et le Sermon dit de l’Unité de l’Église, 1682.

Les Élévations et les Méditations, qu’il avait lui-même destinées à l’impression, n’ont paru qu’en 1727 et 1730-1731, par les soins de son neveu, l’évêque de Troyes.

Les Lettres de direction, presque toutes adressées à des religieuses, et dont les plus importantes sont les Lettres à la sœur Sainte-Bénigne [Mme Cornuau] et les Lettres à Mme d’Albert de Luynes, ont été publiées, les premières en 1746 et 1748, les secondes en 1778.

Quant aux Sermons, qui existent pour le plus grand nombre en manuscrits à la Bibliothèque nationale, ils ont paru pour la première fois, de 1772 à 1778, par les soins de Dom Deforis. Ils ont été révisés par M. Lachat, pour son édition des Œuvres, Paris, 1862 et ann. suiv., Vivès. Enfin et plus récemment ils ont été de nouveau révisés, et classés pour la première fois dans l’ordre chronologique, par M. l’abbé Lebarq, dans son édition ses [p. 199b]Œuvres oratoires de Bossuet, Paris, 6 vol. in-8º, 1890-1896 ; Desclée et de Brouwer.

C. Les Œuvres composées pour l’éducation du Dauphin, — ou, pour mieux dire, à l’occasion de l’éducation du Dauphin, sont : 1º le Discours sur l’histoire universelle, publié par Bossuet lui-même en 1681 ; — 2º la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture Sainte, publiée par son neveu, avec la Lettre au pape Innocent XI sur l’éducation du Dauphin [en latin], 1709 ; — 3º le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, publié pour la première fois, en 1722, comme étant de Fénelon, dans les papiers duquel on l’avait retrouvé, et pour la seconde, sous le nom de son véritable auteur, en 1741 ; — et 4º, un Abrégé de l’histoire de France qui n’a paru pour la première fois qu’en 1747.

On range aussi dans cette classe le Traité du libre arbitre, publié par l’évêque de Troyes en 1731, mais nous avons peine à croire qu’il ait été composé pour l’éducation du Dauphin.

D. Les Ouvrages de controverse comprennent : 1º Les ouvrages Contre les protestants, dont les principaux sont : l’Exposition de la doctrine de l’Église catholique en matière de controverse, 1671 ; — la Conférence avec M. Claude, 1682 ; — l’Histoire des variations des églises protestantes, 1688 ; — les six Avertissements aux protestants, 1689-1691 ; — et les deux Instructions sur les promesses de l’Église, 1700 et 1701. Il y faut joindre le recueil de Dissertations et de Lettres, composées dans la vue de réunir les protestants d’Allemagne à l’Église catholique, publié pour la première fois en 1753 ; complété dans les éditions successives des Œuvres ; et, par M. Foucher de Careil, dans les deux premiers volumes de son édition inachevée de Leibniz, 1867.

2º Les ouvrages relatifs au Quiétisme, dont les principaux sont : — l’Instruction sur les états d’oraison, 1697 ; — le recueil intitulé : Divers écrits sur les Maximes des saints, 1698 ; — et la [p. 200b]Relation du quiétisme, 1698. — Il y faut joindre une volumineuse Correspondance, qui n’a paru qu’en 1788, et qui ne remplit pas moins de trois tomes entiers de l’édition de Versailles.

3º Les ouvrages relatifs à la Question Gallicane, presque tous composés en latin.

4º Enfin les ouvrages relatifs à Richard Simon, et dont les principaux sont : — les Instructions sur la nouvelle version du Nouveau Testament donnée à Trévoux, 1702 et 1703 ; — et la Défense de la tradition et des Saints Pères, qui n’a paru qu’en 1753.

E. Une dernière classe peut être formée des Écrits ou Opuscules divers et de la Correspondance de Bossuet. Nous nous bornerons à citer parmi ces écrits : — les Maximes sur la comédie, 1693 ; — le Traité de la concupiscence ; — le Traité du libre arbitre, 1731 ; — et le Traité de l’usure, 1753. La Correspondance est assez considérable, et du plus grand intérêt pour l’histoire de Bossuet.

Les meilleures éditions de Bossuet sont l’édition de Versailles, en 43 volumes in-8º, Versailles, 1815-1819, de l’imprimerie de Lebel ; — et l’édition de M. Lachat, 31 volumes in-8º, Paris, 1862, Vivès. — Il y faut joindre aujourd’hui l’édition des Œuvres oratoires donnée, comme nous l’avons dit, par l’abbé Lebarq, Paris, 1890-1896.

V. — Jean Racine [La Ferté-Milon, 1639 ; † 1699, Paris] §

1º Les Sources. — La Correspondance de Racine, notamment avec Boileau, dans la plupart des éditions des Œuvres ; — Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père, 1747 ; — Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, livre VI, chap. 10 et 11 ; — Paul Mesnard, « Notice biographique », en tête de son édition des Œuvres.

Saint-Évremond, Dissertation sur l’Alexandre, 1670 ; — Longepierre, Parallèle de Corneille et de Racine, dans Baillet, Jugements des savants, édition de 1722, t. V, nº 1553 [Le morceau est [p. 201b]de 1686] ; — La Bruyère, dans ses Caractères, 1688 ; — Fontenelle, Parallèle de Corneille et de Racine, 1693 ; — abbé Granet, Recueil de plusieurs dissertations sur les tragédies de Corneille et de Racine, 1740 [contenant entre autres la Dissertation de Saint-Évremond, et le Parallèle de Longepierre] ; — les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, 1734-1749, t. IX, X, XI, XII ; — Stendhal, Racine et Shakespeare, 1823 et 1825 ; — A. Vinet, Les Poètes français du siècle de Louis XIV, cours de 1844-1845 ; Paris, 1861 ; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1830 ; et Nouveaux lundis, t. III, 1862, et t. X, 1866 ; — Taine, Essais de critique et d’histoire, 1858 ; — F. Deltour, Les Ennemis de Racine au xviie siècle, Paris, 1859 ; — P. Robert, La Poétique de Racine, Paris, 1890 ; — F. Brunetière, Histoire et littérature, t. II ; Études critiques, t. I ; et Les Époques du théâtre français, 1893 ; — J. Lemaître, Impressions de théâtre, 1886-1896.

Marty-Laveaux, Lexique de ta langue de Racine, Paris, 1873, au tome VIII de l’édition Mesnard.

2º Les Débuts de Racine. — Sa famille. — Si l’on se douterait qu’il est le compatriote de La Fontaine ? — et à ce propos de la théorie des « milieux ». — Son éducation à Port-Royal ; — et que seul ou presque seul des grands écrivains de son temps il y a bien appris le grec ; — et que cela se voit dans son œuvre, où il faut noter d’abord qu’il n’entrera pas moins d’esprit et de « virtuosité » que de génie. — Son goût précoce pour les romans ; — ses premières poésies : — la Promenade de Port-Royal, — et à cette occasion, du sentiment de la nature au xviie siècle. — La Nymphe de la Seine, 1660 ; — le séjour de Racine à Uzès ; — les Stances à Parthénice, 1661-1662 [Cf. la pièce de Voiture :

Je me meurs tous les jours en adorant Sylvie…

[p. 202b]édit. Ubicini, nº 9] ; — l’Ode sur la convalescence du roi et la Renommée aux Muses. — Qu’aucune de ces pièces ne semblait présager un poète dramatique ; — et qu’en d’autres temps Racine peut-être n’eût été qu’un élégiaque ; — ou un romancier. — Compatriote, ami de jeunesse, et allié de La Fontaine [par Mlle Héricart, femme de La Fontaine], il eût même versé comme lui dans la préciosité, si ce n’avaient été l’amour des comédiens ; — les réunions du Mouton blanc ; — la soif d’une réputation que le théâtre donnait plus bruyante alors qu’aucun genre littéraire ; — les facilités que lui offrit l’amitié de Molière ; — et une ardeur intérieure de passion ou de génie qui ne pouvait se contenter de sentir modérément [Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal].

Les deux premières tragédies de Racine : La Thébaïde, 1664, — et Alexandre, 1665 ; — elles lui suscitent de nombreux ennemis ; — autant qu’autrefois Le Cid à Corneille, et Corneille lui-même au premier rang. — Les ennemis de Racine sont aussi ceux de Boileau et de Molière. — Racine a beau passer du théâtre de Molière à l’hôtel de Bourgogne, et Corneille de l’hôtel de Bourgogne au théâtre de Molière, les situations demeurent les mêmes. — Brouille de Racine avec les maîtres de Port-Royal ; — et qu’en écrivant sa Lettre à l’auteur des Visionnaires, 1666, il semble prendre publiquement contre eux le parti de Tartuffe [Cf., dans la seconde lettre, le passage sur Tartuffe, qui laisserait peu de place au doute, si la lettre avait été imprimée]. — Comment la lutte s’établit entre deux écoles ou deux systèmes dramatiques [Cf. d’Aubignac, La Pratique du théâtre, 1657] ; — et comment la coïncidence du succès d’Andromaque, 1667, avec l’échec d’Attila rend l’opposition plus vive encore. — Britannicus, 1670, et les critiques de Robinet, de Boursault, de Saint-Évremond [Cf. sa lettre à M. de Lionne]. — Madame, duchesse d’Orléans, exaspère la rivalité des deux poètes en les mettant aux prises sur le sujet de Bérénice ; — et, à cette [p. 203b]occasion, de la cruauté de son étourderie ; — et combien cette frivole et perfide Henriette est heureuse d’être protégée par son Oraison funèbre. — La Préface de Bérénice, 1670 ; — et comment on y saisit enfin l’opposition radicale des deux Poétiques.

3º La Poétique de Racine.

A. La théorie de l’invention. — Corneille avait écrit dans la Préface de son Héraclius [édit. Marty-Laveaux, V, 147] : « Je ne craindrai pas d’avancer que le sujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable » ; — et Racine lui répond : « Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie » [édit. Mesnard, II, 367]. = — Conséquences de ce principe. — 1º Les actions rares, extraordinaires et « complexes » de Corneille remplacées par des actions simples, « chargées de peu de matière », et d’expérience quotidienne [Cf. Le Cid, Horace, Rodogune, Héraclius d’une part, et de l’autre, Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet]. — Peu d’hommes se sont trouvés dans la situation d’Horace ou de Rodogune, — mais beaucoup de femmes ont connu celle d’Hermione ou celle de Bérénice, invitas invitant. — Une comparaison plus décisive encore est celle d’Andromaque avec Pertharite, qui sont le même sujet ; — ou de Bajazet avec Floridon [Cf. Segrais, Les Divertissements de la princesse Aurélie]. — 2º L’imitation de la réalité vivante se substitue aux combinaisons du romanesque. — Du mot de Fontenelle sur les caractères des personnages de Racine, « qui ne sont vrais, dit-il, que parce qu’ils sont communs » ; — et qu’en voulant critiquer Racine on ne saurait mieux le louer. — Les héros de Racine nous ressemblent ; — son invention est plus hardie que celle de Corneille de tout ce que ses sujets ont de plus ordinaire ; — de plus voisin de nous ; — de plus semblable à ce qui se passe autour de nous tous les jours. — D’une erreur de Taine à ce sujet [Cf. Essais de critique et d’histoire] — et que, de Corneille et de Racine, c’est bien Corneille [p. 204b]qui est le « précieux ». — 3º La matière même de l’invention se déplace. — Il ne s’agit plus d’ajouter à la réalité, de l’embellir, de lui « donner le grand goût » ; — mais, de la mieux voir et de la mieux rendre. — Prédilection singulière de Racine pour les sujets déjà traités [Cf. Les Époques du théâtre français] ; — et comment il y trouve moyen d’inventer. — Que Molière et que La Fontaine ont entendu l’invention de la même manière ; — et c’est de quoi leur en veut Fontenelle quand, comme il le dit de Racine, il les trouve « bas à force d’être naturels ».

B. De la psychologie et de l’art de Racine ; — et avant tout qu’ils ne font qu’un ; — comme le « système dramatique » de Corneille et la « qualité de son imagination ». — La peinture des caractères, objet principal de Racine [Cf. Molière, dans la Critique de l’École des femmes, et Boileau, dans l’Épître à Seignelay]. — Importance nouvelle donnée dans la tragédie aux passions de l’amour ; — comme étant les plus « communes » ou les plus générales de toutes ; — comme étant les plus « naturelles », et peut-être les plus tragiques [Cf. le mot d’Aristote sur Euripide, qu’il appelait Grec ; — comme étant celles enfin qui sur un fond d’identité manifestent le mieux la diversité des caractères. — Il y a en effet moins de manières d’être « avare » qu’il n’y en a d’être « amoureux » ; — l’amour d’Hermione diffère de celui de Bérénice, et l’amour d’Iphigénie de celui de Phèdre ; — mais l’amour de Néron ne diffère pas moins de celui de Titus, et l’amour d’Achille de celui de Xipharès. — Erreur de Voltaire à ce sujet [Cf. son Temple du goût]. — Comment de cette diversité de la peinture des caractères se dégage un système dramatique nouveau, — fondé, comme l’a très bien vu Saint-Évremond [Cf. sa Dissertation sur l’Alexandre], sur la subordination des situations aux caractères. — Comparaison à cet égard de Rodogune et de Bérénice. — Comment toutes ces choses se tiennent, — et se ramènent [p. 205b]au principe de la vraisemblance. — Observations à ce sujet ; — et qu’il y a des écoles entières qui ont fondé l’art sur « l’altération des rapports réels des choses ».

C. Le style de Racine ; — et 1º qu’il est également sous la loi du principe de la vraisemblance, — pour son degré de naturel, — et à ce propos d’une observation de Sainte-Beuve : « Le style de Racine, a-t-il dit, et sauf l’élégance toujours observée du contour, côtoie volontiers la prose. » — Justesse et fécondité de la remarque. — Il n’y a pas en effet de prose plus simple ; — on pourrait presque dire plus nue que celle de Racine [Cf. son Abrégé de l’histoire de Port-Royal] ; — et c’est cette prose elle-même qui, dans son théâtre, se colore, se nuance, s’anime, s’échauffe et s’enflamme de la passion de ses personnages. — 2º Que cette simplicité du style de Racine en fait un instrument d’analyse psychologique incomparable ; — et, par suite, de la complexité des sentiments qu’il exprime avec « les mots de tout le monde » :

J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler [Brit.].
Prends soin d’elle, ma haine a besoin de sa vie [Baj.].

Que cette manière d’écrire est précisément l’inverse de celle des précieux ; — qui disent des choses fort simples d’une manière très compliquée. — 3º Que d’ailleurs cette simplicité ne nuit ni à l’élégance, ni surtout à la hardiesse ; — et que Racine est l’un des écrivains les plus audacieux qu’il y ait ; — ses alliances de mots ; — ses « raccourcis » d’idées [Cf. P. Mesnard, Étude sur le style de Racine]. — Autres qualités du style de Racine ; — harmonie, mouvement, couleur, plasticité [Cf. Époques du théâtre français] ; — et que le soin qu’il met à les dissimuler nous ramène encore en finissant au principe de la vraisemblance.

4º La seconde Vie de Racine. — Dégoûts que lui procurent son [p. 206b]Mithridate, 1673 ; — son Iphigénie, 1675 ; — et enfin sa Phèdre, 1677 [Cf. Deltour, Les Ennemis de Racine, et Amédée Renée, Les Nièces de Mazarin]. — Les deux Phèdre. — Si la hardiesse même des tragédies de Racine n’a pas été l’une des causes de l’acharnement de ses ennemis contre lui ? — On refusait de reconnaître la vérité des peintures qu’il traçait de l’amour ; — et, parce qu’elles étaient trop « vraies », on les trouvait « excessives ». — Une citation de Subligny : « Je trouverais M. Racine fort dangereux, s’il avait fait cette odieuse criminelle (Phèdre) aussi aimable et autant à plaindre qu’il en avait envie. » — Que l’on n’a pas assez appuyé sur le caractère de la tragédie de Racine ; — mais qu’il l’a bien reconnu lui-même ; — qu’en sollicitant pour sa Phèdre l’approbation du grand Arnauld, c’est une « absolution » qu’il lui a demandée ; — et que, l’ayant obtenue, il ne s’en est pas contenté. — La déposition de la Voisin dans l’affaire des Poisons [Cf. Ravaisson, Archives de la Bastille]. — Le motif le plus intérieur de la conversion de Racine a été l’horreur de ses propres fictions ; — et c’est pour cela qu’à partir du jour où il a eu quitté le théâtre, il ne s’est même plus soucié des rééditions de ses propres pièces ; — et qu’il s’est renfermé dans ses fonctions d’historiographe et ses devoirs de père de famille.

Mais que, dans cette retraite, bien loin de s’affaiblir, son génie se soit fortifié en s’épurant, c’est ce que suffisent à prouver son Esther, 1689 ; — et son Athalie, 1691. — Dans quelles conditions ces deux pièces ont été composées. — Qu’il est remarquable qu’en choisissant le sujet d’Esther, Racine soit revenu à un sujet traité cinq ou six fois avant lui sur la scène française. — Succès d’Esther à Saint-Cyr, — et à cette occasion, mauvaise humeur des ennemis de Racine. — Les variations de Mme de Sévigné [Cf. les Lettres de 1690]. — Jugement dédaigneux de Mme de La Fayette, dans ses Mémoires. — Athalie, 1691. — Redoublement des critiques, — et [p. 207b]nouveaux dégoûts de Racine. — Faut-il voir dans Athalie, avec Boileau et avec Voltaire, « le plus bel ouvrage » de Racine ? — Les dernières années de Racine. — Racine historiographe et Racine courtisan. — Son intervention dans la querelle des anciens et des modernes. — Son détachement de ses propres œuvres [Cf. la lettre à Boileau, datée du 4 avril 1696]. « Il y a longtemps que Dieu m’a fait la grâce d’être assez peu sensible au bien et au mal qu’on peut dire de mes tragédies, et de ne me mettre en peine que du compte que j’aurai à lui en rendre quelque jour » : — Il se rapproche de Port-Royal ; — et c’est sans doute pour cette raison qu’il encourt la disgrâce du roi [Cf. Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père]. — Sa mort, le 21 avril 1699.

5º Les Œuvres. — On peut bien dire des œuvres de Racine que, si l’on met à part les Poésies de la jeunesse, et quelques Épigrammes ; — toutes ou presque toutes extrêmement mordantes et malicieuses ; — elles se réduisent aux onze tragédies que nous avons de lui, et à sa comédie des Plaideurs.

Les principales éditions en sont : — l’édition de 1697, Paris, chez Barbin, qu’il n’est pas certain du tout que Racine ait revue lui-même ; — l’édition de 1743, Amsterdam, chez J.-L. Bernard, avec les remarques de l’abbé d’Olivet ; — l’édition de 1807, en 7 volumes in-8º, avec le commentaire de La Harpe, Paris, chez Agasse ; — l’édition de 1808, en 7 volumes également, avec le commentaire de Geoffroy, Paris, chez Lenormand ; — la série des éditions d’Aimé Martin, 1820, 1822, 1825, 1844, chez Lefèvre ; — et l’édition P. Mesnard, dans la collection des Grands Écrivains de la France, Paris, 1865-1873, Hachette.

VI. — Louis Bourdaloue [Bourges, 1632 ; † 1704, Paris] §

1º Les Sources. — Mlle de Pringy, « Éloge du P. Bourdaloue », dans le Mercure galant de juin 1704 ; — abbé Lambert, [p. 208b]Histoire littéraire du règne de Louis XIV, 1751, t. I ; — Maury, Essai sur l’éloquence de la chaire, 1777.

Vinet, « Bourdaloue », dans Le Semeur, 1843, et dans ses Mélanges ; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX ; — J.-J. Weiss, « Bourdaloue », dans la Revue des cours littéraires, septembre 1866 ; — abbé Hurel, Les Prédicateurs sacrés à la cour de Louis XIV, Paris, 1872 ; — A. Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son temps, Paris, 1874 ; — le P. Lauras, S. J., Bourdaloue, sa vie et ses œuvres, Paris, 1881 ; — abbé Blarapignon, « Étude sur Bourdaloue », en tête de son Choix de sermons du P. Bourdaloue, Paris, 1886 ; — Sommervogel, article Bourdaloue, dans la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Paris, 1891.

Louis Veuillot, Molière et Bourdaloue.

2º L’Orateur. — Absence de renseignements sur sa jeunesse ; — et manque de toute espèce d’événements dans sa vie ; — sincérité de sa vocation ; — simplicité de son existence ; — et unité de son œuvre. — Ses débuts dans les chaires de Paris, 1669 ; — et du mot de Voltaire : « que Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur dès que Bourdaloue eut paru ». — Bourdaloue à la cour : — Avents de 1670, 84, 86, 89, 91, 93, 97, et Carêmes de 1672, 74, 76, 80, 82, 95. — Succès prodigieux de Bourdaloue [Cf. les Lettres de Mme de Sévigné, passim, et le Journal de Dangeau]. — Si ce succès doit être attribué au caractère exclusivement moral et rarement dogmatique de sa prédication ? — Exagération de Nisard à ce sujet. — Si la cause du succès de Bourdaloue est dans les « portraits » ou « allusions » que contiendraient ses Sermons ? — Difficulté de répondre à cette question. — Nous n’avons pas les vrais Sermons de Bourdaloue ; — mais ses Sermons retouchés, refondus et réduits plusieurs en un seul. — Les « portraits » de Pascal, dans le Sermon sur la médisance ; — et d’Arnauld, dans le Sermon sur la sévérité chrétienne ; — et si ce sont vraiment des « portraits » ? [p. 209b]— La « hardiesse » de Bourdaloue ; — et qu’il ne semble point qu’elle ait passé l’ordinaire de la chaire chrétienne en son temps. — Il faut chercher ailleurs l’explication du succès de Bourdaloue ; — et on la trouve aisément :

A. Dans la richesse de son invention oratoire. — Diversité des plans dans les Sermons de Bourdaloue, et, à ce propos, des Quatre sermons pour la Toussaint, — ou des trois Sermons : sur la Crainte de la mort, — sur la Préparation à la mort, — sur la Pensée de la mort. — Beauté particulière de ce dernier sermon. — Sévérité de la méthode ; — et, à cette occasion, du paradoxe de Fénelon dans ses Dialogues sur l’éloquence. — Qu’il est aussi puéril de reprocher à un sermon d’être divisé d’ordinaire en trois points qu’à une tragédie de l’être en cinq actes ; — que Bourdaloue n’a d’ailleurs pas pensé qu’il convînt de faire le bel esprit dans la chaire chrétienne ; — et qu’on ne saurait trop diviser, distinguer et appuyer quand on se préoccupe avant tout, comme lui, d’instruire et de « moraliser ». — Les transitions dans l’éloquence de Bourdaloue ; — et, plus généralement, de l’importance des transitions dans l’art oratoire ; — comme servant à « faire communiquer » les idées entre elles ; — à en établir la gradation naturelle ; — et à les « changer » en idées voisines. — De la clarté souveraine, — mais surtout continue, — que ses qualités donnent aux sermons de Bourdaloue ; et qu’il y faut voir la première raison de son succès. — On en trouve une autre :

B. Dans le caractère pratique de sa prédication. — Les sermons de Bourdaloue sont de ceux où abondent les règles précises de conduite. — [Cf. les Sermons sur les Devoirs des pères, — sur le Soin des domestiques, — sur les Divertissements du monde, — sur la Restitution.] — Il ne se contente pas de dire ce qu’il ne faut pas faire ; — mais il dit ce qu’il faut faire ; — ses instructions sont concrètes, et ses conseils déterminés. — Comment Bourdaloue [p. 210b]s’inspire de l’actualité [Cf. le sermon sur l’impureté]. — La polémique contemporaine dans les Sermons de Bourdaloue [Cf. les Sermons sur la Sévérité chrétienne, contre le jansénisme ; — sur l’Obéissance due à l’Église, contre le gallicanisme ; — sur l’Hypocrisie, contre Molière et son Tartuffe]. — Une dernière raison du succès de Bourdaloue se trouve :

C. Dans la nature de son éloquence et de son style. — Bourdaloue est le plus continûment éloquent de nos prédicateurs. — Par où l’on veut dire : — qu’il répand une lumière égale sur toutes les parties de son sujet ; — que le mouvement ordinaire de son éloquence a moins de variété que d’ampleur ; — et qu’il n’a presque point de traits ni de morceaux. — Simplicité du style de Bourdaloue. — Son dédain de toute rhétorique, — et si peut-être il ne l’a pas poussé au-delà des justes bornes ? — Que la manière de l’homme que l’on a justement appelé « la vivante réfutation des Provinciales » est la plus janséniste qu’il y ait ; — après celle de Nicole ; — et que cette manière même l’a servi en son temps. — Et qu’elle est trop exacte ; — ou trop « raisonnable » pour notre goût contemporain ; — mais qu’il ne faut pas qu’elle nous cache la finesse, — la profondeur, — et l’étendue de sa psychologie. — Comparaison à ce propos des Essais de Nicole, et des Sermons de Bourdaloue ; — admiration égale de Mme de Sévigné. — Que toutes ces raisons, qui expliquent le succès de Bourdaloue dans le sermon, — expliquent son infériorité dans l’Oraison funèbre, le Panégyrique et la prédication des Mystères.

En revanche, et pour les mêmes raisons, — que Bourdaloue demeure en français le vrai maître du développement oratoire ; — si nul mieux que lui n’a su poser, diviser et ordonner un sujet ; — le traiter selon sa constitution ; — et n’y rien ajouter d’extérieur ou de superflu. — Cette entière sincérité ne fait pas moins d’honneur à son caractère qu’à son talent — ou plutôt son talent et son [p. 211b]caractère ne font qu’un. — Témoignages que lui ont rendus ses contemporains [Cf. Lauras, S. J., Bourdaloue, sa vie et ses œuvres] ; — et tous ceux qui en ont parlé ; — catholiques ou protestants.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Bourdaloue ne se composent que de ses Sermons ; — de fragments de ses Sermons, réunis par ses éditeurs sous le titre de Pensées ; — et d’un très petit nombre de lettres.

L’édition originale des Sermons ou des Œuvres de Bourdaloue, préparée certainement en partie par lui, mais donnée par le Père Bretonneau, son confrère, a paru de 1707 à 1734, chez Rigaud, directeur de l’imprimerie royale, et comprend : — un volume pour l’Avent, 1707 ; — trois volumes pour le Carême, 1707 ; — deux volumes de Mystères, 1709 ; — deux volumes de Sermons de vêture, Panégyriques, Oraisons funèbres, 1711 ; — trois volumes de Dominicales, 1716 ; — et enfin cinq volumes de Distractions chrétiennes, Exhortations de retraite, ou Pensées diverses, 1721-1734.

Les meilleures éditions modernes sont : — l’édition de 1822-1826, Paris ; — et l’édition Guérin, 1864, Bar-le-Duc.

VII. — Nicolas Boileau-Despréaux [Paris, 1636 ; † 1711, Paris] §

1º Les Sources13 — Desmaizeaux, La Vie de M. Despréaux, Amsterdam, 1712 ; — Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père, 1747 ; et en tête ou à la fin de plusieurs éditions de Racine ; — Cizeron Rival, Lettres familières de MM. Boileau-Despréaux et Brossette, Lyon, 1770 ; — d’Alembert, « Éloge de Despréaux », dans la collection de ses Éloges académiques, Paris, 1779 ; — Berriat Saint-Prix, Essai sur Boileau, Paris, 1830.

[p. 213b]Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I ; Port-Royal, liv. VI, ch. vii ; et Causeries du lundi, t. VI ; — Philarète Chasles, « Les victimes de Boileau », dans la Revue des Deux Mondes, juin et août 1839 ; — F. Brunetière, article Boileau dans la Grande Encyclopédie, 1887 ; « Notice » en tête des Œuvres poétiques de Boileau, 1889 ; et L’Évolution des genres, t. I, 1890 ; — P. Morillot, Boileau, dans la collection des Classiques populaires, 1891 ; — Lanson, Boileau, dans la collection des Grands Écrivains français, 1892.

Delaporte, S. J., L’Art poétique de Boileau commenté par ses contemporains, Lille, 1888.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Origine et jeunesse de Boileau ; — le Palais en 1640 ; — grande robe, moyenne robe, petite robe. — Les « études théologiques » de Boileau ; — ses études de droit ; — ses premières pièces ; — la composition des premières Satires, 1660, 1661 ; — les Stances pour l’École des femmes, 1662. — Liaison de Boileau avec Molière, La Fontaine et Racine. — Encore le Cabaret du Mouton blanc. — La Dissertation sur Joconde. — Lecture des Satires dans les compagnies. — Le recueil de Hollande, 1665. — Boileau se résout de se faire imprimer, 1666. — Émotion produite par les premières Satires [I, VI, VII, II, IV, III, V] — et particulièrement dans la « Société précieuse ». — Répliques de Cotin : La Satyre des satyres, 1666, — et de Boursault, 1669. — Leur violence injurieuse. — Courage et persévérance de Boileau. — Le Discours sur la satire, 1668. — Coalition des ennemis de Boileau. — Chapelain et les Perrault l’empêchent d’être inscrit « sur la liste des bienfaits du Roi » ; — et essaient de l’empêcher d’obtenir le privilège nécessaire pour l’impression de ses œuvres ; — pendant que M. de Montausier le menace de voies de fait. — L’Épître au Roi ; — Boileau la fait présenter au [p. 213b]roi par Mme de Montespan ; — et à ce propos des services rendus aux gens de lettres par Mme de Montespan, — qui expliquent, sans les excuser, les flatteries qu’ils lui ont tous ou presque tous adressées. — Pouvaient-ils être plus prudes que Vivonne, le frère de la dame ? — et vivant eux-mêmes comme ils faisaient [Cf. Lettres de Mme de Sévigné, 1671] ; — les accuserons-nous de « bassesse » ? — Publication des premières Épîtres ; — de l’Art Poétique ; et des premiers chants du Lutrin, 1674. — Le « sieur Despréaux » figure pour la première fois sur la « liste des bienfaits du Roi » en 1676 ; — il est nommé pour « écrire l’histoire du Roi », 1677 ; — et renonce au « métier de poésie ».

A. La Critique de Boileau. — Du mérite éminent de la critique de Boileau, qui est : — d’avoir enlevé leurs lecteurs aux Chapelain et aux Scarron ; — d’avoir presque révélé Molière [Cf. les Stances sur l’École des femmes] ; — La Fontaine [Cf. la Dissertation sur Joconde] ; — Racine [Cf. le Dialogue sur les héros de roman], à eux-mêmes autant qu’au public ; — et d’en avoir de haute lutte comme imposé l’admiration. — Haines que cette manière d’entendre la satire a naturellement soulevées ; — et comment Boileau y a fait tête ; — sans avoir contre elles d’autre protection que sa probité [Cf. Discours sur la satire et Satire IX]. — Supériorité morale de Boileau [Cf. Satires I, V, VIII, et Épîtres III, V, VI] sur la plupart de ses adversaires ; — et sur deux au moins de ses illustres amis. — Son indépendance entière de situation, d’humeur, et de goût ; — sa liberté de jugement [Cf. Satire V, sur la Noblesse, et Épîtres VIII et IX] ; — et qu’elle va beaucoup plus loin qu’on ne croirait d’abord. — Fécondité de sa critique, — et, à ce propos, si la « critique des défauts » ne suggère pas l’intelligence des qualités qui en sont le contraire. — De l’influence personnelle que Boileau a pu exercer sur Molière ; — sur La Fontaine ; — sur Racine ; —  [p. 214b]et d’une opinion de Sainte-Beuve à ce sujet. — De l’Art poétique ; — et comment il continue l’œuvre « critique » de Boileau [Cf. notamment le chant III]. — Les « règles » de l’épopée y sont à la fois l’éloge littéraire de Virgile et la satire de la Pucelle ; — comme les « règles » de la tragédie y sont ensemble l’apologie de la tragédie de Racine et la critique de celle de Corneille. — C’est encore ainsi que le Lutrin est la critique en action du Virgile travesti. — Comment une doctrine s’est naturellement dégagée de cette critique ; — et quelle est cette doctrine ?

B. La Doctrine de Boileau. — Que le point de départ en est l’imitation de la nature :

Jamais de la nature il ne faut s’écarter ;

— et de là, comme dans la comédie de Molière, l’égale condamnation du burlesque ; — et de la préciosité. — Nouveauté du conseil à sa date si presque personne depuis tant d’années ne l’avait donné ; — à l’exception du seul Pascal. — Comment d’ailleurs le principe général de l’imitation de la nature est restreint dans la doctrine de Boileau ; — par son indifférence de bourgeois de Paris à la nature extérieure ; — par le goût qu’il tient de ses contemporains pour l’observation purement morale ; — et par les exigences de la politesse ambiante.

Ne présentez jamais de basse circonstance.

De l’utilité de ces restrictions ; — et de leurs dangers ; — dont le plus considérable est de réduire l’imitation de la nature à ce qu’elle a de commun en tous les hommes ; — et par conséquent la nature elle-même à ce qu’elle a de plus abstrait. — Comment Boileau, qui [p. 215b]l’a bien senti, a essayé d’éviter ce danger ; — en donnant à la forme l’importance qu’il lui a donnée :

Dans cet art dangereux de rimer et d’écrire
Il n’est pas de degrés du médiocre au pire,

et en prêchant l’imitation des anciens ; — dont les œuvres ne sont pas seulement des modèles à ses yeux ; — mais encore constituent le trésor de l’expérience accumulée des hommes ; — et sont comme autant de témoins de l’identité de la nature humaine sous les variations extérieures qui l’affectent. — Comment la doctrine de Boileau se couronne d’une morale ; — et combien sa morale est plus haute que celle des gens de lettres ses contemporains.

C. La Polémique de Boileau contre les Modernes. — De l’utilité des polémiques pour nous obliger à voir clair dans nos propres idées. — La traduction du Traité du sublime, 1674 ; — et les Réflexions critiques sur Longin, 1694. — S’il n’entre pas un peu de superstition dans l’admiration de Boileau pour les anciens ? — et que croyait-il avoir mis de « pindarique » dans son Ode sur la prise de Namur, 1693 ? [Cf. son Discours sur l’Ode]. — Qu’en tout cas la querelle a obligé Boileau de reviser ses principes ; — et qu’il ne les a pas abandonnés ; — mais qu’il en a prolongé les conséquences ; — et mieux défini les applications. — La septième Réflexion sur Longin, 1694. — De la distinction que Boileau convient qu’il y a lieu de faire entre Lycophron et Homère ; — et de l’importance de cette distinction ; — si de Ronsard à Corneille on avait justement « confondu » tous les anciens ensemble. — Qu’il a fait encore un pas de plus ; — en déterminant les « conditions historiques » de la perfection des œuvres ; — qu’il a placées le premier dans la rencontre ou coïncidence du point de perfection des genres avec le [p. 216b]point de maturité de la langue. — Les dernières œuvres de Boileau : les trois dernières Épîtres, 1695 ; — la préface de l’édition de 1701, contenant la Lettre à M. Perrault ; — et les trois dernières Satires, 1694, 1698 et 1705.

De Boileau comme poète, — ou plutôt comme écrivain ; — ses aveux à cet égard [Cf. Satires II, à M. de Molière, et XII, sur l’Équivoque, et les Épîtres VI et X]. — Si l’on se douterait, à le lire, de la parenté de la Satire et du Lyrisme ? — Combien son art est plus étroit que sa critique ; — et surtout moins hardi. — Les qualités qui lui manquent sont aussi celles qui manquent trop souvent à Molière ; — élévation, distinction et grâce ; — et ce ne sont pas seulement quelques-unes des qualités essentielles du poète ; — mais ce sont aussi les qualités « aristocratiques » du style ; — et à cette occasion que, tout en combattant les précieuses, — il eût pu recevoir d’elles plus d’une utile leçon. — En revanche, et comme aussi Molière, il a les qualités « bourgeoises », — et premièrement, dans les limites de sa vision, le sens de la réalité pittoresque — [Cf. le Repas ridicule, la Satire des Femmes, les quatre premiers chants du Lutrin] ; — il a encore la plaisanterie vulgaire, mais souvent mordante ; — et il a enfin, à un haut degré, le don d’enfermer sa pensée dans le raccourci du proverbe ; — qui est le don tout simplement de mettre l’expérience commune sous une forme portative. — Les mêmes qualités et les mêmes défauts se retrouvent dans sa prose [Cf. sa Correspondance, son Discours sur la Satire, ses Préfaces] — avec moins de contrainte ; — et quelque chose de primesautier ou de brusque ; — qui est la vive peinture de son caractère ; — et qui lui fait honneur.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres poétiques de Boileau se composent — de ses Satires, au nombre de douze ; — de ses Épîtres, au nombre de douze également ; — de son Art poétique, en quatre [p. 217b]chants ; — de son Lutrin, en six chants ; — et enfin de quelques Poésies diverses, dont l’Ode sur la prise de Namur, et un certain nombre d’Épigrammes.

Ses Œuvres en prose comprennent : — la Dissertation sur Joconde et le Dialogue sur les héros de roman, qu’il n’a point publiés lui-même ; — sa traduction du Traité du sublime, — ses Réflexions critiques sur Longin ; — les Préfaces des différentes éditions de ses Œuvres, 1666, 1674, 1675, 1683, 1685, 1694, 1701 ; — et un volume entier de Lettres dont les plus intéressantes sont les Lettres à Racine et les Lettres à Brossette.

Les premières éditions des Satires, et notamment celle de 1666, contiennent d’assez nombreux passages qui ont été supprimés, transposés ou modifiés dans les éditions suivantes. Et il est sans doute intéressant de savoir que, d’un autre côté, la première édition de la Satire des femmes, qui est de 1693, ne contenait pas le célèbre portrait du lieutenant criminel Tardieu :

Mais pour mieux mettre ici leur crasse en tout son lustre…

Boileau l’avait retranché, sur le conseil de Racine. Mais d’une manière générale les éditions qui font foi pour le texte de Boileau n’en demeurent pas moins l’édition de 1701 ; — et dans une certaine mesure, l’édition de 1713, qu’il semble bien qu’il ait préparée lui-même pour l’impression.

Les meilleures éditions posthumes sont : l’édition Saint-Marc, Paris, 1747, en cinq volumes ; — l’édition Berriat Saint-Prix, Paris, 1830 ; — et l’édition Gidel, Paris, 1880.

Sixième Époque.
De la cabale de « Phèdre » à la publication des « Lettres persanes » (1677-1722) §
I. — Les commencements de l’Opéra français §

[p. 218b]1º Les Sources. — Goujet. dans sa Bibliothèque française, articles Benserade et Quinault ; — Chauffepié, dans son Dictionnaire, article Quinault ; — Titon du Tillet, dans son Parnasse français, articles Quinault et Lully ; — Grimm, dans l’Encyclopédie, article Poème lyrique ; — « Vie de Quinault », en tête de l’édition de ses Œuvres, Paris, 1778 ; — Léris, Dictionnaire des théâtres.

Nuitter et Thoinan, Les Origines de l’Opéra français, Paris, 1886 ; — Romain Rolland, Histoire de l’Opéra en Europe, Paris, 1895.

2º Le Conflit de l’Opéra et de la Tragédie. — Que le triomphe des espèces pures, tragédie et comédie, n’a pas tout à fait anéanti les espèces hybrides : tragi-comédie, pastorale et ballet. — Les pièces à machines : l’Andromède, 1650, et La Toison d’or de Corneille ; — Isaac de Benserade et ses Ballets ; — les comédies-ballets de Molière : La Princesse d’Élide, 1664 ; Mélicerte, 1666 ; Psyché, 1671. [p. 219b]— Analogie de toutes ces tentatives, et qu’elles ont pour objet : — de donner aux yeux les satisfactions que la tragédie leur refuse ; — d’utiliser les fables de la mythologie ; — et de mettre en liberté l’élément musical que contient en soi toute « poésie ». — La fondation de « l’Académie de musique », 1669, — et le premier opéra français : Pomone, 1671. — Jean-Baptiste Lully [Cf. les Mémoires de Mlle de Montpensier]. — Sa collaboration avec Molière, — et avec Quinault. — Leurs premiers opéras : Cadmus et Hermione, 1673 ; — Alceste, 1674 ; — Thésée, 1675 ; — Atys, 1676 ; — Isis, 1677.

Du génie particulier de Quinault pour l’opéra ; — pompeux éloge que Voltaire en a fait ; — et que, de Quinault et de Lully, c’est bien le premier qui cent cinquante ans durant a passé pour « le grand homme ». — Libertinage aimable de l’imagination de Quinault ; — fluidité de son style ; — et, à ce propos, de l’abondance dans ses vers des comparaisons tirées de la nature « liquide » ; — sa constante préoccupation de plaire ; — et, pour plaire, de ne jamais approfondir la passion. — Des « lieux communs de morale lubrique » dans les opéras de Quinault.

Comment le succès du genre opéra a fait dévier l’évolution de la tragédie. — Les triomphes de Quinault ont certainement excité la jalousie de Racine ; — et qui pis est son émulation. — De l’intention de rivaliser avec Quinault dans la Phèdre de Racine [Cf. Les Époques du théâtre français]. — Que la retraite de Racine a favorisé le développement de l’opéra. — La Psyché de [p. 220b]Thomas Corneille, 1678 ; — le Bellérophon de Fontenelle, 1679 ; — la Proserpine de Quinault, 1680. — Les « auteurs tragiques » prennent l’habitude de s’exercer indifféremment dans la tragédie, ou dans la tragédie lyrique. — De quelques conséquences de cette habitude ; — et comment, après avoir agi sur le style, dont elle relâche le tissu, — elle s’étend de la forme au fond ; — amollit la conception du drame ; — et, à l’art de peindre des caractères ou des passions, — substitue l’art d’émouvoir la sensibilité.

3º Les Œuvres. — De Quinault : Cadmus, 1673, — Alceste, 1674, — Thésée, 1675, — Atys, 1676, — Isis, 1677 ; — de Fontenelle et Th. Corneille : Psyché, 1678, — Bellérophon, 1679 ; — de Quinault : Proserpine 1680, — Persée, 1682, — Phaéton, 1683, — Amadis, 1684, — Roland, 1685, — Armide, 1686 ; — de Campistron : Acis et Galathée, 1686 ; — Achille, 1687 ; — de Fontenelle : Thétis et Pélée, 1687, — Énée et Lavinie, 1690.

II. — Nicolas Malebranche [Paris, 1638 ; † 1715, Paris] §

1º Les Sources. — Fontenelle, Éloge de Malebranche ; — Tabaraud, article Malebranche dans la Biographie universelle.

Cousin, Fragments de philosophie moderne ; — Francisque Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, 1854 ; — Sainte-Beuve dans son Port-Royal, liv. VI, chap. v et vi ; Blampignon, Étude sur Malebranche, 1861 ; — Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, 1870.

[p. 221b]Le Père André : Vie du Père Malebranche, publiée par le Père Ingold, Paris, 1886.

2º Le Philosophe ; — et avant tout, du juste hommage qu’il convient de rendre à l’écrivain. — Bel éloge que Daunou, — se souvenant d’avoir été lui-même de l’Oratoire, — a fait du style de Malebranche [Cours d’études historiques, VI et XX]. — Simplicité parfaite ; — naïveté ; — éloquence ; — et surtout aisance de ce style, — d’autant plus admirable que les matières qu’il traite sont plus éloignées de l’usage commun. — Il n’y a pas en français de style philosophique comparable à celui de Malebranche.

Le disciple de Descartes [Cf. son Éloge, par Fontenelle] ; — et que la philosophie de Malebranche est un essai de conciliation du christianisme et du cartésianisme. — Confiance démesurée de Malebranche dans le pouvoir de la raison, — et dans sa capacité d’expliquer « naturellement » l’inexplicable. — Son optimisme ; — et que, s’il lui vient de Descartes en droite ligne, — il n’en est pas pour cela plus conforme à la conception chrétienne de la vie. — L’idée de la Providence dans la philosophie de Malebranche ; — et qu’à peine diffère-t-elle de l’idée que s’en formaient les stoïciens de l’antiquité. — Que toutes ces théories tendaient à établir la suffisance de la « religion naturelle » ; — et qu’en effet, contre son gré sans doute, l’influence de Malebranche a produit ce résultat.

Les critiques de Malebranche : — Arnauld, — Bossuet, — Fénelon, — Leibniz ; — une Lettre de Bossuet [21 mai 1687] à un disciple du [p. 222b]P. Malebranche. — Fénelon réfute le Traité de la nature et de la grâce. — Qu’ils en ont surtout à la théorie de l’action de Dieu par « les voies générales », — à l’abri de laquelle ils voient poindre la théorie de la « stabilité des lois de la nature » ; — c’est-à-dire la négation du surnaturel ; — et tomber du même coup la possibilité du miracle ; — la nécessité de la révélation ; — et l’utilité de la religion.

3º Les Œuvres. — La Recherche de la vérité, 1674-1675 ; — Conversations chrétiennes, 1676 ; — Traité de la nature et de la grâce, 1680 ; — Méditations chrétiennes, 1683 ; — Traité de morale, 1684 ; — Entretiens sur la métaphysique, 1688 ; — Traité de l’amour de Dieu, 1697 ; — Entretien d’un philosophe chrétien et d’un philosophe chinois, 1708 ; — Réponses à M. Arnauld, quatre volumes, dont le dernier est de 1709 ; — Réflexions sur la prémotion physique, 1715.

Victor Cousin, dans ses Fragments de philosophie moderne, t. II, a publié une importante Correspondance de Malebranche, dont l’intérêt littéraire est de nous le montrer en relations avec Mairan et le groupe de Fontenelle.

Il n’existe qu’une édition de ses Œuvres complètes, en deux volumes in-4º, Paris, 1837.

Jules Simon a publié en 1871 une édition des Œuvres de Malebranche en quatre volumes, qui contient les Entretiens sur la métaphysique, les Méditations chrétiennes, et la Recherche de la vérité.

III. — Pierre Bayle [Le Carlat (Ariège), 1647 ; † 1706, Rotterdam] §

[p. 223b]1º Les Sources. — Calendarium Carlananum, 1660-1687, et Correspondance de Bayle, dans la grande édition de ses Œuvres ; — Desmaizeaux, Vie de M. P. Bayle, 1730, dans les dernières éditions du Dictionnaire ; et au tome XVI de l’édition Beuchot ; — abbé Marsy, Analyse raisonnée des œuvres de Bayle, 1755 ; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, 1835 ; — L. Feuerbach, Pierre Bayle, ein Beitrag zur Geschichte der Philosophie und Menschheit, Leipsig, 1838 et 1848 ; — Damiron, Essai sur l’histoire de la philosophie en France au xviie siècle, Paris, 1846 ; — A. Sayous, La Littérature française à l’étranger, Paris et Genève, t. I, 1853 ; — Lenient, Étude sur Bayle, Paris, 1855 ; — Arsène Deschamps, La Genèse du scepticisme érudit chez Bayle, Bruxelles, Bonn et Liège, 1878 ; — Émile Gigas, Choix de la correspondance inédite de Pierre Bayle, Copenhague et Paris, 1890 ; — F. Brunetière, Études critiques, Ve série, Paris, 1893.

2º La Critique de Bayle.

A. La Jeunesse et les premiers essais de Bayle. — Ses origines protestantes ; — ses études à Puylaurens et à Toulouse, 1666-1669 ; — il se convertit au catholicisme. 1669 ; — il se reconvertit au protestantisme, 1670 ; — son départ pour Genève, et ses préceptorats : — chez M. de Normandie ; — chez le comte de Dhona ; —  [p. 224b]son retour en France, 1674. — Bayle professeur de philosophie à l’académie protestante de Sedan, 1675-1681 [Cf. son Cursus philosophiæ, et Bourchenin, Les Académies protestantes]. Suppression de l’académie de Sedan. — Bayle s’établit à Rotterdam, 1681, — comme professeur libre de philosophie, pensionné par la ville. — Publication des Pensées sur la comète, 1682, — et de la Critique générale de l’histoire du calvinisme du Père Maimbourg. — Caractère singulier de ces deux ouvrages ; — dont la forme est en retard ; — et les idées en avance de trente ou quarante ans sur celles de ses contemporains. — Bayle entreprend la publication des Nouvelles de la République des lettres, 1684. — C’est un journal ou une « Revue » sur laquelle il faut se garder de le juger : — « Je n’y faisais point de critique, a-t-il écrit lui-même, et ne voyais dans les livres que ce qui pouvait les faire valoir. » — Révocation de l’Édit de Nantes. — Bayle publie ses deux pamphlets : Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, 1686 ; et le Commentaire philosophique sur le Compelle intrare, 1686 ; — indignation du parti protestant, et de Jurieu en particulier. — L’adversaire de Bossuet n’est pas moins celui de Bayle ; — auquel il reproche amèrement de « prêcher le dogme de l’indifférence des religions et de la tolérance universelle ». — Bayle se cache d’être l’auteur de son livre ; — en parle lui-même avec ironie dans ses Lettres ; — se plaint dans ses Nouvelles qu’on le lui impute ; — et inaugure ainsi la tactique assez déloyale qui sera [p. 225b]celle de Voltaire. — Il a le « courage de ses opinions », et la peur de leurs conséquences. — De l’Avis aux réfugiés, 1690 ; — et si Bayle en est l’auteur [Cf. Sayous, Littérature française à l’étranger] ? — Intérêt de la question. — La polémique s’envenime entre Bayle et Jurieu. — Jurieu l’accuse d’athéisme ; — les « ministres protestants » relèvent à l’appui de l’accusation de Jurieu les passages caractéristiques des Pensées sur la comète ; — les magistrats de Rotterdam enlèvent à Bayle sa pension ; — et sa permission d’enseigner. — Passage curieux d’une lettre de Bayle [28 décembre 1693], — d’où il résulte que c’est en lui le cartésien qu’on a surtout voulu frapper : — « Les ministres de Rotterdam, dit-il, sont entêtés d’Aristote, qu’ils n’entendent pas, et ne peuvent ouïr parler de Descartes sans frémir de colère. »

B. Le Dictionnaire historique et critique. — La première intention du Dictionnaire [Cf. le projet de 1692] ; — et qu’elle était d’un pur érudit ; — n’ayant en vue que de dépister et de rectifier les erreurs des autres Dictionnaires. — Mais le projet se transforme en avançant ; — des rancunes s’y mêlent ; — et Bayle s’avise que « la découverte des erreurs n’est ni importante ni utile à la prospérité des États ». — Il contracte en outre, dans une étude plus approfondie des systèmes et de l’histoire, l’espèce de scepticisme que cette étude engendre ; — et, à cet égard, comparaison de Bayle et de Montaigne. — Mais il est encore plus frappé, — depuis que Descartes a passé par là, — des obstacles que les [p. 226b]préjugés, la coutume, la tradition, — opposent aux progrès de la raison ; — et, insensiblement, d’une « chambre d’assurances de la république des lettres contre l’erreur » ; — le Dictionnaire devient l’arsenal du rationalisme.

Le contenu du Dictionnaire. — Lacunes singulières qu’on y remarque ; — il n’y a point dans le Dictionnaire historique d’articles sur Socrate, sur Platon, sur Cicéron, sur Thomas d’Aquin, sur Descartes, sur Pascal, — ni généralement sur les auteurs dont le dogmatisme eût gêné les opinions de Bayle ; — mais en revanche il y en a sur Épicure, sur Anaxagore, sur Zénon d’Élée, sur Lucrèce, sur Xénophane, sur Érasme ; — et, par hasard, ce sont les plus développés. — La clef du Dictionnaire de Bayle. — Il se propose, en entrechoquant les leçons de la religion et les enseignements de la raison [Cf. les articles Manichéens et Pyrrhon] — d’ébranler fondamentalement le dogme de la Providence [Cf. les articles Rorarius, Timoléon, Lucrèce] ; — et d’en conclure que l’humanité ne doit tenir compte que d’elle-même dans l’établissement de sa morale. — Comparaison de ce dessein avec celui de Malebranche — et de Spinoza. — Subtilité de la dialectique de Bayle ; — et sa manière d’user des « renvois » [Cf. Diderot, dans son article Encyclopédie].

De quelques vices du Dictionnaire ; — et particulièrement du goût de Bayle pour les disputes oiseuses [Cf. les notes des articles Achille, Amphitryon, Loyola] ; — pour des formes d’impiété [p. 227b]déjà voltairiennes [Cf. les notes des articles Adam, David, François d’Assise] ; — et pour les obscénités. — La dissertation sur les obscénités. — S’il n’y a pas quelque politique dans cette manière de faire ? — et qu’il faut se souvenir que Bayle est un homme du xvie siècle ; — et un érudit. — Du goût des érudits pour les obscénités. — Qu’en tout cas le moyen a servi comme d’un passeport aux idées les plus hardies de Bayle [Cf. Voltaire dans son Candide et Montesquieu dans ses Lettres persanes]. — Succès prodigieux du Dictionnaire ; — estime qu’en fait Boileau.

— Il se succède en quarante ans huit éditions de ces gros in-folio [1697, 1702, 1715, 1720, 1730, 1734, 1738, 1740] ; — et deux traductions anglaises [1709 et 1734-1741]. — C’est déjà dans le Dictionnaire de Bayle qu’il faut voir l’idée et le plan de l’Encyclopédie.

C. Les autres œuvres et les dernières années. — La publication du Dictionnaire réveille les ennemis de Bayle. — Il est traduit devant le consistoire de Rotterdam ; — et il écrit pour se justifier les quatre éclaircissements sur les Athées ; — sur les Manichéens ; — sur les Obscénités ; — sur les Pyrrhoniens. — Observations à ce propos sur la « tolérance protestante » et la « liberté de Hollande ». — Les Réponses aux questions d’un provincial, 1703 ; — et la Continuation des Pensées sur la Comète, 1704. — La théorie de l’incompétence du consentement universel ; — et le chapitre : « Qu’il n’est point sûr que les impressions de la nature soient un signe de vérité » [p. 228b][Cf. Continuation, ch. 23 et 24]. — Mort de Bayle. — Dignité parfaite de sa vie. — Son désintéressement. — Il n’a eu que des vices intellectuels ; — et comme Spinoza ; — quoique d’ailleurs son existence ait eu moins de noblesse ; — il est l’un des premiers chez qui le libertinage des mœurs — n’ait pas été l’occasion du libertinage de la pensée. — Importance de ce fait [Cf. Bossuet et Bourdaloue contre les libertins] ; — et combien il a contribué à la propagation des idées philosophiques de Bayle.

3º Les Œuvres. — Nous avons énuméré les principales Œuvres de Bayle, et nous n’avons plus à y ajouter qu’une volumineuse et intéressante Correspondance.

La meilleure édition des Œuvres est la grande édition de 1727, 1731, en 4 volumes in-folio, La Haye, chez Husson, Johnson, Gosse, etc. [réédition de 1737, contenant environ 150 lettres de plus] ; et la bonne édition du Dictionnaire, celle de 1720, en 4 volumes également, Rotterdam, chez Michel Bohm.

Beuchot a donné en 1820 une édition du Dictionnaire, enrichie des commentaires ou des observations de tous ceux qui ont repassé sur les traces de l’auteur, Prosper Marchand, Chauffepié, Leclerc, Joli, etc., en seize volumes, chez Desoer.

On ne saurait trop regretter qu’il n’existe pas de modernes éditions des Œuvres, non pas même du célèbre Avis aux réfugiés ou des Pensées sur la comète.

IV. — Bernard le Bouvier de Fontenelle [Rouen, 1657 ; † 1757, Paris] §

[p. 229b]1º Les Sources. — Grimm, dans sa Correspondance littéraire, février 1757 ; — abbé Trublet, Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle, 2e édit., Paris, 1761 ; — Villenave, « Notice », en tête de son édition des Œuvres de Fontenelle, Paris, 1818 ; — Garat, Mémoires sur la vie de M. Suard, Paris, 1820 ; — Flourens, Fontenelle ou de la philosophie moderne, Paris, 1847 ; — Sainte-Beuve, « Fontenelle », dans les Causeries du lundi, t. III ; — J. Bertrand, L’Académie des sciences de 1666 à 1793, Paris, 1869.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Le Cydias de La Bruyère, — et que La Bruyère n’a pas assez vécu pour connaître et apprécier le vrai Fontenelle. — Universalité de Fontenelle ; — il a fait des tragédies, des églogues, des opéras, des comédies ; — et des dissertations, des dialogues, des romans, des travaux qui confinent aux travaux d’histoire et de critique. — Son trait caractéristique est d’avoir été « un homme d’esprit », — dans tous les sens du mot ; — c’est-à-dire un bel esprit, un homme spirituel, et presque un grand esprit ; — et qu’il est un remarquable exemple de ce que peut et de ce que ne peut pas l’esprit.

A. Le Bel Esprit. — Le neveu de Corneille ; — et à ce titre l’ennemi-né de Racine et de Boileau ; — ses débuts littéraires dans [p. 230b]le Mercure galant, 1677 ; — il collabore aux opéras de Psyché et de Bellérophon, 1678 et 1679 ; — sa tragédie d’Aspar [Cf. l’épigramme de Racine] ; — les Dialogues des morts, 1683 ; — les Lettres du chevalier d’Her…, 1683 ; — et de l’air de famille qu’elles ont avec les Lettres de Voiture. — Éloge que Bayle en fait [Cf. Nouvelles de la République des lettres, 1686, décembre]. — Fontenelle publie ses Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686. — Succès du livre et nature de ce succès [Cf. Garat, Mémoires sur M. Suard]. — Injustice de La Bruyère. — Par les Entretiens sur la pluralité, la science entre pour la première fois dans le domaine de la littérature ; — ou même de la conversation mondaine. — Autres écrits de Fontenelle ; — ses Mémoires sur le nombre 9 ; — ses Doutes sur le système des causes occasionnelles ; — son Histoire des oracles, 1687. — Comment le bel esprit sert à Fontenelle pour faire passer autant de nouveautés que de hardiesses. — Étendue et diversité du monde où son esprit se meut par rapport à l’étroitesse du monde où s’étaient renfermés les Racine et les Boileau.

B. L’Homme d’Esprit. — Acception nouvelle que prend ce mot d’esprit précisément au temps de Fontenelle ; — et qu’il exprime d’abord l’étendue de la curiosité. — Fontenelle est curieux de beaucoup de choses ; — et du fond des choses [Cf. dans ses Dialogues : « Laure et Sapho », « Agnès Sorel et Roxelane », « Socrate et Montaigne », « Anne de Bretagne et Marie Tudor », « Brutus et Faustine »]. — En [p. 231b]second lieu, un homme d’esprit est un homme qui ne fait pas des choses plus de cas qu’elles n’en méritent ; — et, pour user d’une de ses locutions favorites, Fontenelle est encore « cet homme-là » [Cf. dans ses Dialogues : « Érasme et Charles-Quint », « Alexandre et Phryné », « Guillaume de Cabestan et Frédéric de Brandebourg », « Straton et Raphaël »]. — Son goût pour les nouveautés [Cf. Digression sur les Anciens et les Modernes]. — Son indépendance à l’égard de la tradition. — Et enfin un homme d’esprit, c’est un homme qui voit les liaisons ou les appartenances des choses [Cf. l’Histoire des oracles] ; — et qui en suggère à son lecteur d’autres encore ; — de plus inattendues ou de plus éloignées. — Comment Fontenelle fait penser ; — et qu’une part de son esprit consiste dans la finesse ; — et dans la portée de ses sous-entendus.

C. Le Grand Esprit ; — et qu’il a suffi à Fontenelle pour en mériter le nom d’appliquer son esprit à de grandes choses. — La Préface de l’Histoire de l’Académie des sciences, 1699. — Elle est peut-être la première expression littéraire qu’il y ait de l’idée « de la solidarité des sciences » ; — et de la « constance des lois de la nature ». — Les Éloges de Fontenelle [Voyez plus particulièrement les éloges de Vauban, d’Argenson ; Newton, 1727, Boerhaave, Malebranche, Leibniz] ; — souplesse d’esprit dont ils témoignent ; — capacité de comprendre beaucoup de choses ; — et de les réduire sous le même point de vue. — Croissante autorité de Fontenelle parmi les savants ; — dans le monde ; — parmi les gens [p. 232b]de lettres. — Derniers ouvrages de Fontenelle ; — sa Vie de Corneille, 1729 ; — ses Réflexions sur la poétique ; — sa Théorie des tourbillons cartésiens, 1752. — En combien de points Fontenelle annonce Voltaire ; — par combien de traits ; — et que lui a-t-il manqué pour jouer le rôle de Voltaire ?

Il lui a manqué un certain degré d’originalité d’abord, — et surtout un certain degré de conviction. — Le mot de Mme de Tencin : « C’est de la cervelle que vous avez à la place du cœur » ; — et, à ce propos, du scepticisme de Fontenelle ; — qui ne consiste pas tant à croire qu’il soit impossible d’atteindre la vérité ; — qu’à la croire d’essence aristocratique ; — incommunicable à la foule ; — et d’ailleurs assez inutile. — Comment le bel esprit se retrouve dans cette conception de la vérité ; — le mondain et l’épicurien. — Si ce n’est pas cette philosophie qui a empêché Fontenelle de se concentrer dans une grande œuvre ? — Les Fragments d’un traité de la raison humaine. — Et qu’en tout cas elle l’a empêché d’exercer l’influence qu’il n’eût d’ailleurs tenu qu’à lui d’exercer. — Mais que, d’autre part, il n’en a pas moins été, avec Bayle, le grand éducateur de la génération des Encyclopédistes.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Fontenelle étant trop peu connues, nous croyons devoir ici rapidement indiquer le contenu des huit volumes de l’édition de 1790.

T. I. — Pièces relatives à la biographie de Fontenelle ; —  [p. 233b]Dialogues des morts anciens, — Dialogues des morts anciens avec les modernes.

T. II. — Entretiens sur la pluralité des mondes ; — Théorie des tourbillons. — Histoire des oracles.

T. III. — Histoire du théâtre français ; — Vie de Corneille ; — Réflexions sur la poétique ; — Description de l’empire de poésie [Cf. la carte du pays de Tendre]. — On y trouve les ligues suivantes, qui allaient évidemment (1678) à l’adresse des Racine et des Boileau : « La Haute poésie est habitée par des gens graves, mélancoliques, refrognés, et qui parlent un langage qui est à l’égard des autres provinces de la poésie ce qu’est le bas-breton à l’égard du reste de la France ». — Les Opéras de Fontenelle, et ses tragédies, dont une en prose, complètent le volume.

T. IV. — Les Comédies, au nombre de huit : Macate, Le Tyran, Abdolonyme, Le Testament, Henriette, Lysianasse, La Comète et Pygmalion, dont sept en prose, et la dernière seulement en vers.

T. V. — Les Églogues, au nombre de dix ; — les Poésies ; — la Digression sur les Anciens et les Modernes ; — les Fragments d’un traité de la raison humaine ; — et quelques autres opuscules du même genre badin et philosophique.

T. VI, VII. — Les Éloges.

T. VIII. — Les Doutes sur le système des causes occasionnelles ; — les Lettres galantes du chevalier d’Her… ; — et les Lettres de Fontenelle. [p. 234b]Il existe des Œuvres de Fontenelle une édition moderne, sous la date de 1817.

Les Entretiens sur la pluralité des mondes et les Éloges ont été plusieurs fois réimprimés de nos jours.

V. — Le Renouvellement de l’Académie des sciences §

1º Le Mouvement scientifique avant Fontenelle — : et de l’erreur que l’on en commet en en ignorant l’importance. — C’est dans les premières années du xviie siècle que les sciences mathématiques et physiques ont fait leurs grandes découvertes ; — les sciences naturelles quelques-unes des leurs ; — et ni les unes ni les autres n’en feront de plus considérables jusqu’à la fin du siècle suivant. — C’est ce que suffisent à prouver quelques noms : Kepler, 1571-1630 ; — Galilée, 1564-1642 ; — Descartes, 1596-1650 ; — Pascal, 1623-1662 ; — Huyghens, 1629-1695 ; — Newton, 1642-1727. — Ou encore, dans les sciences naturelles : Harvey, 1578-1658 ; — Malpighi, 1628-1694 ; — Leuvenhoeck, 4632-1723 ; — Swammerdamm, 1637-1680. — Effets produits par leurs découvertes. — Télescope et microscope. — La page de Pascal sur les deux infinis [Cf. Pensées] ; — la physiologie dans le Traité de la connaissance de Dieu, de Bossuet ; — l’astronomie dans les Caractères de La Bruyère [Cf. le chapitre des Esprits forts] ; — et encore dans les Entretiens sur la pluralité des mondes. — Une [p. 235b]page de Perrault dans ses Parallèles [cinquième et dernier dialogue, édition de 1696, p. 41 et suiv.].

2º L’Académie des sciences. — La première fondation, 1666 — et les premiers travaux [Cf. Fontenelle, et J. Bertrand, L’Académie des sciences]. — La construction de l’Observatoire, 1667. — On appelle en France Huyghens et Rœmer. — Le laboratoire de l’Académie. — Le roi assiste à la dissection de l’éléphant de la ménagerie de Versailles. — Réorganisation du Jardin royal des Plantes, 1671. — La « seconde naissance » de l’Académie, 1699. — Le nombre des académiciens est porté de seize à cinquante. — Les sections de : Géométrie, Astronomie, Mécanique, Chimie, Anatomie et Botanique. — L’Académie passe de la tutelle précaire du ministre sous la protection personnelle du roi.

3º Quelques conséquences du renouvellement, — ou quelques preuves de la diffusion du goût de la science. — Les cours de chimie de l’apothicaire Lémery [Cf. Fontenelle, Éloge de Lémery]. « Les dames mêmes, entraînées par la mode, ont l’audace de venir se montrer à des assemblées si savantes. » — Elles courent de même en foule aux dissections de Du Verney ; — ce que font également de nombreux étrangers [Cf. Fontenelle, Éloge de Du Verney]. — Témoignages concordants des Mémoires de Mme de Staal-Delaunay. — Les expériences de chimie du duc d’Orléans [Cf. Saint-Simon, IX, 268 et suiv., et Fontenelle, Éloge de Homberg]. — La détermination de l’idée de science — et [p. 236b]la formation de l’idée de progrès [Cf. Brunetière, Études critiques, V].

VI. — Charles Perrault [Paris, 1628 ; † 1703, Paris] §

1º Les Sources. — Perrault, ses Mémoires, publiés pour la première fois en 1759 ; — P. Clément, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, notamment t. V ; — Niceron, dans ses Hommes illustres, t. XLIII ; — d’Alembert, « Éloge de Charles Perrault », dans ses Éloges académiques ; — Sainte-Beuve, « Charles Perrault », dans ses Causeries du lundi, t. V, et Nouveaux lundis, t. I ; — Ch. Giraud, « Lettre critique », en tête de son édition des Contes de fées, 1864 ; — Arvède Barine, « Les Contes de Perrault », dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1890.

2º L’Homme et l’Écrivain.

A. Le Premier commis des Bâtiments. — La famille des Perrault ; — les Boileau et les Perrault ; — Pierre Perrault, le traducteur de la Secchia rapita, 1678 [Cf. Racine, dans la préface de son Iphigénie] ; — Nicolas Perrault, Claude Perrault, l’architecte-médecin [Cf. Fontenelle, Éloge de Claude Perrault] ; — Charles Perrault ; — ses premières études et ses premiers vers ; — le « travestissement » du VIe livre de l’Énéide ; — et à ce propos de la renaissance du burlesque. — Colbert fait de Perrault le secrétaire de l’Académie des inscriptions ; — Perrault lui suggère l’idée de la première Académie des sciences ; — il travaille avec [p. 237b]Chapelain à la « Liste des bienfaits du Roi ». — Le contrôleur des Bâtiments ; — ses travaux ; — il inspire à son frère l’idée de la colonnade du Louvre ; — ses dégoûts et sa retraite. — Les pièces de circonstance. — Le Saint Paulin, 1686 ; — et à cette occasion, de la renaissance de l’épopée. — Le Siècle de Louis le Grand, 1687 ; — et des deux titres de l’ouvrage à notre attention, qui sont : — d’avoir donné à Voltaire l’idée du Siècle de Louis XIV ; — et d’avoir déchaîné la querelle des Anciens et des Modernes.

B. L’Apologiste des Modernes. — Les Parallèles des Anciens et des Modernes, 1688-1696. — Émotion qu’excitent ces dialogues ; — Boileau et Perrault ; — Perrault et La Bruyère ; — le but de l’œuvre et la thèse de Perrault [Cf. ci-dessous La Querelle des Anciens et des Modernes]. — Politesse et courtoisie de Perrault, dans la discussion. — Qu’il y a d’ailleurs de fort bonnes choses dans les Parallèles. — Comment il faut les lire ; — en ne lui imputant que les opinions de l’Abbé de ses Dialogues. — Réconciliation de Perrault et de Boileau. — La publication des Hommes illustres de ce siècle, 1696-1700.

C. L’Auteur des Contes de fées ; — et que d’Alembert dans son Éloge n’en a pas fait seulement mention ; — ce qui est une omission fâcheuse ; — Cendrillon et Le Chat botté demeurant le meilleur de l’œuvre de Perrault ; — et, de 1680 à 1715, aucun genre n’ayant été plus fécond que celui des Contes de fées. — De quelques émules de Perrault ; — Mme d’Aulnoy, l’auteur de L’Oiseau bleu —  [p. 238b]Mlle de La Force ; — Mlle Lhéritier ; — et s’il ne convient pas de rapprocher de ce goût pour les Contes de fées, — celui qu’on témoigne également pour les Contes orientaux ? — La traduction des Mille et Une Nuits, 1704-1708. — Si les Contes de Perrault méritent les éloges qu’on en a fait ? — Sunt bona, sunt quædam mala, sunt mediocria plura. La naïveté des Contes de Perrault n’existe que dans l’imagination de ceux qu’ils amusent ; — le mot de La Fontaine sur Peau d’âne ; — agrément original des sujets de Perrault ; — et sécheresse du style dont il les a lui-même revêtus.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Perrault se composent : 1º d’un certain nombre de pièces de circonstance, telles que le Discours sur l’acquisition de Dunkerque par le Roi, 1663, ou Le Parnasse poussé à bout, sur la difficulté de décrire la conquête de la Franche-Comté, 1668 ; — 2º de son Poème sur la peinture, 1668 ; de son Saint Paulin, 1686 ; de son Siècle de Louis le Grand, 1687 ; — 3º de ses Parallèles, cinq dialogues en quatre volumes, publiés, ainsi qu’il a été dit, de 1688 à 1696 ; et auxquels il faut joindre, comme tendant au même but, son recueil des Hommes illustres, 1696-1700 ; — et enfin, 4º de ses Contes de fées, qui sont : — La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon Rouge, La Barbe bleue, Le Chat botté, Les Fées, Cendrillon, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet, en prose ; — et Griselidis, Peau d’âne, et Les Souhaits ridicules, en vers. [p. 239b]Ils ont paru pour la première fois, séparément, en Hollande, de 1694 à 1701 ; et en un volume, chez Barbin, sous le nom de Perrault d’Armancour, fils de Charles Perrault, en 1697-1698.

Les éditions modernes en sont innombrables.

L’Oiseau bleu, qu’on y joint fréquemment, est de Mme d’Aulnoy ; et Finette ou l’Adroite Princesse, de Mlle Lhéritier.

VII. — Jean de La Bruyère [Paris, 1645 ; † 1696, Paris] §

1º Les Sources. — Suard, Notice sur la vie et les écrits de La Bruyère, 1781, et en tête de plusieurs éditions modernes. — Walckenaer, « Étude sur La Bruyère », en tête de son édition des Caractères, Paris, 1845 ; — Sainte-Beuve, dans ses Portraits littéraires, t. I ; Nouveaux lundis, t. I et t. X ; — A. Vinet, Moralistes français des xvie et xviie siècles, Paris, 1859 ; — Édouard Fournier, La Comédie de La Bruyère, Paris, 1866 ; — Étienne Allaire, La Bruyère dans la maison de Condé, Paris, 1886.

2º L’Homme et l’Écrivain.

A. Le Moraliste. — Origines de La Bruyère ; — ses études, — et que seul des grands écrivains de son temps il a su quatre ou cinq langues, dont l’allemand ; — sa famille et ses années de jeunesse [Cf. Servois, Notice biographique]. — Il est nommé trésorier des finances dans la généralité de Caen ; — il entre dans la maison de Condé comme précepteur du jeune duc de Bourbon, 1684. — Ce qu’on voyait chez les Condé [Cf. Saint-Simon, dans ses Mémoires]. [p. 240b]— Liaisons de La Bruyère avec Bossuet ; — et avec Boileau. — Du prétendu « roman » de La Bruyère ; — et que l’histoire littéraire n’en a rien à tirer. — Si La Bruyère, en formant le dessein de son livre, s’est inspiré de la Galerie de Portraits de Mlle de Montpensier ? — ou des « portraits » répandus dans les romans de Mlle de Scudéry ? — Invraisemblance de cette supposition. — Qu’en revanche il est plein de La Rochefoucauld, — de Pascal, — et de Malebranche [Cf. Auguste Damien, Étude sur La Bruyère et Malebranche, Paris, 1866]. — Si les Caractères de Théophraste n’ont été pour lui qu’un prétexte ; — ou s’il s’est mépris sur leur valeur littéraire ; — comme Boileau sur Longin, et son Traité du sublime ? — La première édition des Caractères, 1688 ; — et qu’à peine contient-elle une demi-douzaine de portraits ; — ce sont les Maximes qui dominent ; — et La Bruyère n’est dans ce premier essai de son livre qu’un émule de La Rochefoucauld.

S’il y a « un plan » dans les Caractères ; — et qu’en tout cas Boileau ne l’y avait point vu ; — et qu’il est certain que si le chapitre du Mérite personnel était après le chapitre de l’Homme ; — ou le chapitre de la Conversation avant le chapitre du Cœur ; — on ne voit pas non plus que l’économie du livre en fût altérée. — Mais que cela ne prouve point que le chapitre des Esprits forts ne soit qu’une précaution ; — et au contraire, en un certain sens, on peut soutenir, avec l’auteur, que tout le reste du livre y tend. — L’ami, le protégé de Bossuet, le futur auteur des Dialogues sur le quiétisme, [p. 241b]a voulu faire œuvre d’apologiste ; — ou tout au moins de moraliste ; — et c’est au surplus ce qui ressort de la lecture suivie de la première édition du livre ; — comme du Discours sur Théophraste. — La Bruyère a voulu du même coup opérer contre les Modernes et contre les Libertins, — comme s’il eût entrevu la solidarité de leur cause ; — répondre au Siècle de Louis le Grand de Perrault ; — en même temps qu’aux Entretiens sur la pluralité des mondes ; — et cette double actualité l’a peut-être, dans les premières éditions de son livre, autant servi que son talent.

B. L’Artiste. — Mais il y avait un « artiste » en La Bruyère ; — nous dirions aujourd’hui un styliste ; — bien plus encore qu’un moraliste ; — et nous en trouvons la preuve dans cette étrange parole : — « Moyse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au dessus des autres écrivains que par leurs images. » — Boileau, qui eût été volontiers de cet avis, y avait mis du moins la restriction :

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

Du style de La Bruyère ; — et que tout en manquant de continuité, — il ne laisse pas d’être néanmoins oratoire ; — en ce sens que les Caractères sont le répertoire de la rhétorique classique. — Ni aucun des « mouvements » : interrogation, exclamation, [p. 242b]suspension, digression, interpellation, adjuration, n’y manque ; — ni aucune des « figures » : litote, hyperbole, synecdoche, catachrèse ou prosopopée ; — ni, depuis l’ironie jusqu’à l’emphase, aucune des « modalités » ou des modulations cataloguées dans les traités. — Mais que cette rhétorique est sauvée de ses propres excès ; — par sa tendance au réalisme ; — ou à l’exacte imitation de la nature ; — et à ce propos du « naturalisme » de La Bruyère. — Combien il est soucieux de faire le tour de ses modèles ; — de noter en eux ce qui les distingue individuellement les uns des autres ; — et de faire que leurs portraits ne conviennent qu’à eux. — Les clefs de La Bruyère ; — et, sans préjuger de ses intentions de satire personnelle, — qu’elles témoignent de la véracité de ses peintures. — Qu’une autre preuve s’en trouve dans son pessimisme ; — et, à ce propos, retour sur la liaison du pessimisme et du réalisme — Si La Bruyère est plutôt triste, — c’est pour avoir tâché de rendre, — et pour les rendre, de voir les choses telles qu’elles sont. — On peut d’ailleurs le soupçonner de les avoir vues plus laides ; — ou plus ridicules qu’elles ne sont ; — afin d’en tirer de plus beaux effets de style ; — et ainsi d’avoir été ramené, par les artifices même de sa rhétorique, — à l’exagération qu’il voulait éviter,

C. Le Satirique. — De l’intérêt de cette question pour en résoudre une autre ; — qui est celle de la portée philosophique du livre de La Bruyère. — De la parole célèbre : [p. 243b]« Un homme né chrétien et français se trouve contraint dans la satire ». — La quatrième édition des Caractères, 1689 ; — et de la hardiesse croissante de La Bruyère, jusqu’à la neuvième, 1696. — Mais qu’il faut faire attention que, n’épargner personne, c’est presque aussi n’attaquer personne. — Quand on raille également les hommes et les femmes ; — les gens de la cour et ceux de la ville ; — les partisans et les gens de justice ; — les dévots et les libertins ; — on est sans doute un pessimiste, — mais non pas un révolutionnaire [Cf. Taine, Nouveaux essais de critique et d’histoire]. — Cette observation une fois faite, on peut et on doit convenir : — que les indignations de La Bruyère ont assurément quelque chose de plus profond que celles de La Fontaine ; — qu’il s’est moins aisément arrangé que Molière de la société de son temps ; — et qu’on voit percer une pitié chez lui qui n’est pas dans Boileau. — C’est l’idée d’humanité qui commence à se faire jour.

De quelques autres mérites des Caractères ; — et en particulier de quelques portraits et de quelques narrations ; — qui annoncent la prochaine fortune du roman [Cf. Le Sage, dans son Diable boiteux] — Le livre de La Bruyère fait la transition du caractère tel qu’on l’entend dans la comédie de Molière, — aux caractères tels qu’on les entendra dans le roman de mœurs. — Les ennemis de La Bruyère. — Il leur répond dans son Discours de réception à l’Académie, 1693, — et dans la Préface qu’il met à ce Discours. —  [p. 244b]Il essaie d’y définir « le plan » de son livre ; — mais un peu tard, comme autrefois La Rochefoucauld, dans l’Avertissement de ses Maximes ; — et il réussit bien à montrer que tous les autres chapitres se subordonnent au dernier ; — mais non pas qu’il y ait entre eux un ordre, ou une gradation, ou un rapport perpétuel à son idée principale. — Qu’il vaut d’ailleurs la peine de noter que cette idée principale est déjà « toute laïque » ; — la religion de La Bruyère étant d’un degré moins chrétienne que la religion de Malebranche ; — si même on ne peut l’appeler une religion purement naturelle. — Des Dialogues sur le quiétisme — et qu’ils n’ont rien ajouté à la gloire de La Bruyère.

3º Les Œuvres. — Nous avons énuméré toutes les Œuvres de La Bruyère.

Les éditions à consulter sont, depuis la première, celle de 1688, rééditée de nos jours dans le Cabinet du bibliophile, Paris, 1868, toutes les éditions qui ont suivi, jusqu’à la neuvième inclusivement, celle de 1696.

Nous nous bornerons à citer, parmi les éditions modernes — l’édition Walckenaer, 1845 ; — l’édition Destailleur, 1854 ; — et l’édition G. Servois, dans la collection des Grands Écrivains de la France, Paris, 1865-1878, Hachette.

Deux éditions « classiques » méritent aussi d’être mentionnées : — l’édition Hémardinquer, 1849, 1854, 1872, 1890, Delagrave ; — et l’édition Rébelliau, 1890, Hachette.

VIII. — François de Salignac de la Mothe-Fénelon [château de Fénelon, près de Sarlat, 1651 ; † 1715, Cambrai] §

[p. 245b]1º Les Sources. — La volumineuse et intéressante Correspondance de Fénelon, faisant suite à la grande édition des Œuvres dite édition de Versailles, 1820-1830, et complétée, jusqu’à nouvel ordre, par un assez grand nombre de Lettres publiées sous les dates de 1849, 1850, 1853, 1869, 1873 et 1892.

La Harpe, Éloge de Fénelon, 1771 ; — d’Alembert, Éloge de Fénelon, 1774 ; — cardinal de Bausset, Histoire de Fénelon, 3e édition, 1817 ; — abbé Gosselin, Histoire littéraire de Fénelon, 1843 ; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, 1850, et t. X, 1854 ; — P. Janet, Fénelon, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1892.

O. Douen, L’Intolérance de Fénelon, 2e édition, Paris, 1875.

Tabaraud, Supplément aux histoires de Bossuet et de Fénelon, Paris, 1822 ; — A. Bonnel, La Controverse de Bossuet et de Fénelon sur le quiétisme, Mâcon, 1850 ; — Algar Griveau, Étude sur la condamnation du livre des Maximes des saints, Paris, 1878 ; — Guerrier, Madame Guyon, sa vie et sa doctrine, Paris, 1881 ; — Crouslé, Fénelon et Bossuet, Paris, 1894.

Emmanuel de Broglie, Fénelon à Cambrai, Paris, 1884.

Albert Le Roy, La France et Rome de 1700 à 1715, Paris, 1892.

Voyez encore, avec précautions, les Mémoires de Saint-Simon ; [p. 246b]— les Lettres de la duchesse d’Orléans ; — et La Beaumelle : Mémoires et Correspondance de Madame de Maintenon.

2º L’Homme et l’Écrivain. — D’un écrivain de plus qui ne ressemble point à son style ; — et qu’autant il y a de douceur ou d’onction même dans le Télémaque, autant le vrai Fénelon fut dur, imployable et cassant. — Si l’on ajoute, à ce trait essentiel, une très haute idée de soi-même, de sa race, et de sa dignité personnelle ; — une préciosité naturelle qui se traduit par le goût des opinions rares et singulières ; — enfin une espèce d’insincérité dont il n’a presque pas conscience ; — on aura le premier Fénelon, — dont le second ne s’est dégagé que très tard ; — et on ne l’aura pas tout entier, le personnage étant étrangement complexe et ondoyant ; — mais on aura de quoi le comprendre ; — et de quoi ramener à une sorte d’unité, sa vie, son rôle et son œuvre.

A. La jeunesse de Fénelon. — Sa famille ; — ses premières études : Cahors, le collège du Plessis, et le séminaire de Saint-Sulpice. — Ses lettres de jeunesse [à Bossuet, à la marquise de Laval] ; — et qu’elles sont marquées aux signes de la préciosité. — Il est nommé directeur des Nouvelles catholiques. — S’il en faut croire Saint-Simon sur les intrigues de l’abbé de Fénelon pour se pousser ? — et qu’en règle générale, il est toujours prudent de commencer au moins par ne pas croire Saint-Simon. — A-t-il seulement jamais vu Fénelon ? — Qu’en tout cas Louis XIV [p. 247b]a commencé par se défier de Fénelon ; — qu’il n’a jamais, en dépit de ses premiers succès oratoires [Cf. le Sermon pour la fête de l’Épiphanie, 1685], — appelé à prêcher à la cour ; — et auquel, après les succès de sa « Mission de Saintonge », 1686-1687, — il n’a jamais voulu conférer ni l’évêché de Poitiers, — ni celui de la Rochelle. — Comment Fénelon a triomphé des préventions du prince ; — par l’intermédiaire du duc de Beauvilliers ; — par l’intermédiaire de Mme de Maintenon ; — et par l’intermédiaire enfin de Bossuet. — Il fait partie de l’entourage ordinaire de Bossuet. — Il écrit pour lui, contre Malebranche, la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce. — Sa nomination de précepteur des enfants de France, 1689.

B. Ses premiers ouvrages. — Le Sermon pour la fête de l’Épiphanie, 1685, — et qu’il marque presque une époque de l’éloquence de la chaire. — Séduction, charme et noblesse de la manière de Fénelon. — Le Traité de l’éducation des filles, 1686 ; — et, à ce propos, du chemin accompli depuis Molière et ses Femmes savantes. — Le Télémaque, 1693-1694 ? — et des principales questions qu’il soulève. — Quelle a été l’intention de Fénelon en l’écrivant ? — N’y a-t-il pris qu’une satisfaction d’artiste à « défigurer » l’antiquité selon l’image qu’il s’en formait ? — ou s’il y a mis une intention de satire ? [Cf. la Lettre à Louis XIV] ; — à moins encore qu’il n’y ait tracé son programme de gouvernement ? — Quelle part Fénelon a-t-il prise à la publication de 1699 ? — et à cet égard d’une [p. 248b]phrase étrange du Mémoire où il se disculpe d’y avoir pris la moindre part : — « il a mieux aimé, dit-il, le laisser paraître informe et défiguré que de le donner tel qu’il l’avait fait ». — Si le copiste infidèle qu’il accuse de lui avoir dérobé son manuscrit n’a pas été bien inspiré de ne le publier qu’après la nomination de Fénelon au siège de Cambrai, 1695 ? — et Fénelon lui-même encore plus heureusement d’avoir attendu jusque-là, — depuis deux ans que traînait l’affaire du quiétisme, — pour entrer en lutte avec Bossuet ?

C. Les grands combats. — L’affaire du quiétisme [Cf. ci-dessus l’article de Bossuet]. — Difficultés de la situation de Fénelon. — Sa politique dilatoire ; — et sous les apparences de la douceur, — sa résistance invincible. — Le fond de la controverse et la question de l’amour pur, ou désintéressé. — Ce que la doctrine avait de séduisant pour l’âme aristocratique et singulière de Fénelon. — La politique s’introduit dans l’affaire. — Ambition de Fénelon ; — et qu’elle est surabondamment prouvée ; — par sa Lettre à Louis XIV ; — son Télémaque, et ses Tables de Chaulnes. — L’utopie de Fénelon ; — et son caractère rétrograde. — S’il faut regretter que son élève n’ait pas régné ? — La condamnation du 12 mars 1699 et les Lettres patentes du 14 août. — L’exil de Cambrai. — Du fond de son exil Fénelon continue d’entretenir des relations avec son parti [Cf. sa Correspondance avec le duc de Bourgogne], — et de dessiner le plan de son gouvernement futur. — Son combat contre le jansénisme ; — et du peu de scrupule [p. 249b]dont il y a fait preuve. — Qu’il est permis d’y voir une revanche de sa défaite ; — et en tout cas tout un côté de sa politique. — Imprudence de cette politique ; — si la destruction de Port-Royal n’a pas moins contribué que la révocation de l’édit de Nantes à frayer les voies au libertinage. — Espérances que conçoit Fénelon à l’époque de la mort du Dauphin [Cf. lettre du 14 avril 1711] ; — c’est à ce moment même qu’il rédige ses Tables de Chaulnes. — Mort du duc de Bourgogne [février 1712].

D. Les dernières années de Fénelon. — Une fois tombées les espérances qui l’avaient soutenu pendant quinze ans, — il ne s’abandonne pas lui-même ; — et au contraire il en accepte l’anéantissement comme un décret de Dieu sur lui [Cf. sa Correspondance, années 1712, 1713, 1714]. — Son mot au duc de Chaulnes : « Ô mon cher duc, mourons de bonne foi » [mars 1712] ; — et on peut dire qu’à dater de moment, il ne fait plus que se préparer passionnément à la mort. — Il essaie bien de se distraire ; — et compose sa Lettre sur les occupations de l’Académie française, 1714 ; — peut-être aussi retouche-t-il ses Dialogues de l’éloquence ; — et son Traité de l’existence de Dieu. — Il continue encore de combattre les restes du jansénisme ; — et administre admirablement son diocèse. — Mais il est touché à mort ; — et d’année en année, presque de mois en mois, rien n’est un plus beau spectacle que son dépouillement successif de lui-même.

E. De quelques autres ouvrages de Fénelon. — La [p. 250b]Lettre sur les occupations de l’Académie française ; — et qu’on y retrouve à la fois l’esprit rare et singulier de Fénelon. — Son jugement sur la poésie française ; — qu’il plaint d’être soumise aux lois de la versification. — Son jugement sur Molière. — Son Projet d’un traité sur l’histoire. — Ses Dialogues sur l’éloquence [parus en 1718] ; — et qu’ils contiennent sur ou contre l’éloquence de la chaire toutes les objections que Voltaire relèvera soigneusement un jour ; — qu’à ce titre, ils sont d’un bel esprit plutôt que d’un évêque ; — et souverainement injustes en ce qui regarde Bourdaloue. — Fénelon est même déjà de l’avis d’un critique de nos jours ; — et on lui ferait presque dire avec Edmond Scherer : « que le sermon est un genre faux ». — Du Traité de l’existence de Dieu ; — et, dans la première partie du livre, de l’influence du mouvement scientifique du temps. — Comparaison de la seconde partie avec les Entretiens sur la métaphysique de Malebranche ; — et de la facilité qu’il y aurait d’en tourner plus d’une page au sens du panthéisme.

On ne peut après cela se dispenser d’ajouter : — que, si le style de Fénelon n’est pas « l’homme — et s’il ne lui ressemble qu’en ce qu’ils ont tous les deux de merveilleusement ondoyant ; — un charme très vif s’en dégage ; — une sorte d’optimisme social ; — et un sentiment très vif aussi de ce que l’on appellera l’humanité. — Fénelon est en effet très bon ; — pour tous ceux qui reconnaissent sa supériorité ; — et il est aussi très sensible. — Ce sont [p. 251b]évidemment les caractères qui lui ont valu sa réputation de philosophe ou même de philanthrope [Cf. La Harpe, dans son Éloge, et le Fénelon de Marie-Joseph Chénier] ; — et ainsi, de lui comme de Bossuet, on s’est formé une idée qui n’est d’ailleurs fausse qu’autant qu’on veut conclure de la nature de leurs écrits à celle de leur vrai caractère.

F. Les Œuvres. — Elles se divisent, ou plutôt on les a divisées, dans l’édition de Versailles, en cinq classes :

1º Ouvrages de théologie et de controverse, dont les principaux sont le Traité de l’existence et des attributs de Dieu, 1712, 1718 ; — la Lettre à l’évêque d’Arras sur la lecture de l’Écriture sainte en langue vulgaire, 1707, 1718 ; — et la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce, qui n’a paru pour la première fois qu’en 1820 [t. I, II et III]. — Les tomes IV, V, VI, VII, VIII et IX sont remplis par les différents écrits de Fénelon sur le sujet du quiétisme, à l’exception des Maximes des saints ; — et les tomes X, XI, XII, XIII, XIV, XV et XVI par ses écrits sur ou contre le jansénisme.

2º Ouvrages de morale et de spiritualité, comprenant : — les Sermons, dont les principaux sont le Sermon pour l’Épiphanie, 1685, et le Sermon pour le sacre de l’Électeur de Cologne, 1707 ; — des Lettres sur divers points de spiritualité, 1718, 1738 ; — et, on ne sait trop pourquoi, le Traité sur l’éducation des filles, 1687 [t. XVII et XVIII]. [p. 252b]3º Recueil des mandements de Fénelon, 1701 à 1713 [t. XVIII].

4º Ouvrages de littérature, comprenant les Fables, au nombre de trente-six ; — les Dialogues des morts, vraisemblablement imités de ceux de Fontenelle, et publiés successivement au nombre de quatre en 1700, — quarante-sept en 1712, — soixante-neuf en 1718, — soixante-quatorze en 1787, — et quatre-vingt-un en 1823 ; — les Aventures de Télémaque, 1699 et 1717 ; — les Dialogues sur l’éloquence, 1718, et divers opuscules, dont la Lettre sur les occupations de l’Académie française, 1716 [t. XIX, XX, XXI et XXII].

5º Écrits politiques, comprenant divers Mémoires concernant la guerre de la succession d’Espagne ; — l’Examen de conscience sur les devoirs de la royauté ; — et l’Essai philosophique sur le gouvernement civil, qui n’est point de Fénelon, mais du chevalier de Ramsai, « d’après les principes de M. de Fénelon », Londres, 1721 [t. XXII].

Il y faut joindre la Correspondance, en douze volumes, ainsi divisés : Correspondance avec le duc de Bourgogne [t. I] ; — Lettres diverses [t  II, III, IV] ; — Lettres spirituelles ou de direction [t. V et VI] ; — Lettres relatives au quiétisme [t. VII, VIII, IX, X, XI]. — Le tome XII contient une bonne Revue des ouvrages de Fénelon ; — et les Tables des trente-trois volumes.

IX. — La Querelle des Anciens et des Modernes §

1º Les Origines de la querelle. — Trois vers d’Horace :

[p. 253b]
Ætas parentum, pejor avis, tulit
Nos nequiores, mox daturos
Progeniem vitiosiorem ;

— et qu’en dépit de Bodin [Cf. ci-dessus l’article Bodin] ; — de Bacon et de son De augmentis ; — de Descartes [Cf. Discours de la méthode, VI] ; — et de Pascal [Fragment d’un traité du vide] ; — l’idée que ces trois vers expriment a été, jusqu’aux environs de 1680, celle de « toutes les têtes pensantes ». — La vraie querelle, — comme beaucoup de choses considérables qui sont sorties de commencements très humbles, — a sa triple origine : — 1º dans les controverses relatives au « merveilleux chrétien » ; — qui ne pouvaient manquer d’amener la question de la supériorité du christianisme sur le paganisme [Cf. Desmarets de Saint-Sorlin, Préfaces de Clovis et de Marie-Magdeleine] ; — 2º dans le spectacle même des progrès réalisés par les sciences entre Descartes et Newton ; — et 3º dans l’idée qu’eut Charles Perrault, pour mieux flatter Louis XIV, de lui sacrifier les Anciens en bloc. — La séance de l’Académie française du 27 janvier 1687 [Cf. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes]. — Indignation des partisans des anciens : La Fontaine, Boileau, Racine. — Fontenelle vient au secours de. Perrault dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes, 1688. — La première édition des Caractères paraît presque en même temps [le privilège est daté [p. 254b]d’octobre 1687] ; — et Perrault prend la résolution d’écrire ses Parallèles, — dont le premier volume paraît en octobre de la même année. — Entrée de Fontenelle à l’Académie française, 1691 ; — et de La Bruyère, 1693. — Boileau répond aux Parallèles par ses Réflexions critiques sur Longin, 1694 ; — Perrault publie le dernier de ses Parallèles en 1696 ; — c’est celui qui traite de la supériorité des Modernes en matière de sciences ; — et la querelle semble apaisée par la Lettre à M. Perrault, 1701.

2º Importance de la querelle ; — et du tort qu’on a eu de la réduire à une querelle de pédants. — Le livre estimable de Rigault sur ce sujet a besoin d’être complété par une leçon d’Auguste Comte [Cf. Cours de philosophie positive, t. III, 47e leçon] ; — et par l’opuscule de Pierre Leroux sur la Loi de continuité qui relie le xviie au xviiie siècle. — En effet, ce qui est en cause dans la querelle, c’est :

A. Au point de vue pédagogique, — si les Anciens demeureront les instituteurs éternels de l’humanité ? — pour quelles raisons ? — et en vertu de quel privilège ? — Ronsard était tout grec encore ; — et Malherbe purement latin ; — il s’agit de savoir si le temps n’est pas venu d’être uniquement français ? — C’est ce que La Bruyère a finement démêlé dans son Discours sur Théophraste ; — en fondant l’empire de la tradition sur ce que les Anciens contiennent d’éternelle vérité ; — comme étant plus près de la nature ; — et comme ayant exprimé des idées dont nous reconnaissons encore la [p. 255b]justesse après trois mille ans écoulés ; — dans un si grand changement des mœurs, — des habitudes, — et de la manière même de concevoir la vie. — En second lieu :

B. Au point de vue philosophique ; — il y va de la question du progrès ; — confusément, mais très certainement entrevue ; — et dont on a tort de faire honneur à Turgot. — Passages précis des Parallèles : — [Cf. t. IV, p. 40] le progrès arithmétique. — [Cf. t. IV. p. 72] le progrès organique. — [Cf. t. IV, p. 119], l’évolution, ou le progrès par différenciation ; — et qu’à cet égard c’est bien Perrault qui a emporté les convictions ; — que Pascal et Descartes n’avaient fait qu’ébranler.

C. Au point de vue esthétique ou littéraire ; — il s’agit de savoir si les Anciens ont atteint la perfection ; — et posé des lois qu’on ne saurait transgresser sans détriment pour l’art ; — ou, au contraire, si les genres littéraires ne doivent pas s’enrichir ou se transformer du fait seul du progrès du temps.

3º Quelques conséquences de la querelle. — Elle a déplacé l’âge d’or de l’humanité ; — porté ainsi un coup sensible à la tradition ; — et achevé le triomphe du cartésianisme. — Quelles que soient en effet les divisions des cartésiens, ils s’entendent tous en ce point : — que la raison autorise l’optimisme ; — ou que l’optimisme est seul raisonnable [Cf. à cet égard l’Éthique de Spinoza, les Entretiens de Malebranche, et la Théodicée de Leibniz]. — Une autre conséquence de la querelle a été de faire passer la littérature tout entière [p. 256b]sous l’empire de la mode, qui n’est que la recherche de la nouveauté, en fait d’idées comme d’habits ou d’usages ; — et, à ce propos, de l’abondance des femmes de lettres à la fin du règne de Louis XIV : — Mme Deshoulières [Cf. Sainte-Beuve, « Une ruelle poétique sous Louis XIV », dans ses Portraits de femmes] ; — Mme de Villedieu, Mlle Bernard, Mme Durand, Mlle de La Force, Mme d’Aulnoy, Mlle Lhéritier, Mme de Murat [Cf. l’abbé de La Porte, Histoire littéraire des femmes, et Gordon de Percel (Lenglet du Fresnoy), Bibliothèque des romans]. — Et, de toutes ces conséquences, une autre conséquence résulte à son tour, qui est la désorganisation de l’éloquence de la chaire ; — et de la tragédie ; — la parodie du lyrisme ; — la transformation de la comédie et du roman.

X. — Jean-Baptiste Massillon [Hyères, 1663 ; † 1742, Clermont-Ferrand] §

1º Les Sources. — D’Alembert, « Éloge de Massillon », dans ses Éloges académiques ; — Maury, Essai sur l’éloquence de la chaire ; — abbé Bayle, Massillon, Paris, 1867 ; — abbé Blampignon, Massillon, Paris, 1879, et L’Épiscopat de Massillon, 1884 ; — F. Brunetière, L’Éloquence de Massillon, Paris, 1881 ; — abbé Allais, Massillon, Toulouse, 1883 ; — M. Cohendy, Correspondances, Mandements, etc., de Massillon, Clermont, 1883.

2º L’Éloquence de Massillon. — Du caractère « profane » des [p. 257b]Sermons de Massillon ; — et des défauts, mais aussi des qualités, qu’il faut entendre par ce mot. — Nul n’a su dire moins de choses en plus de paroles ; — ni les dire d’ailleurs plus harmonieusement ; — et nul n’a plus abusé de tous les moyens de rhétorique ; — mais nul aussi n’a su mieux s’en servir ; — pour animer des vérités abstraites ; — pour donner à son discours un air d’« élégance » ou de distinction continue ; — et pour mettre enfin sa religion à la portée d’un auditoire de belles dames et de courtisans.

La même rhétorique se retrouve dans les plans des Sermons de Massillon. — Il compose par le dehors ; — et il faut entendre par là qu’il dessine le plan de son sermon avant de bien savoir ce qu’il y mettra. — De la part d’ingénuité que ce genre de composition suppose ; — et de la part aussi d’artifice. [Cf. les Sermons sur la Mort du pécheur et la Mort du juste ou sur l’Enfant prodigue.] — Comparaison à ce propos des procédés de Massillon et des moyens de Bourdaloue. — De l’importance des détails dans les sermons de Massillon. — Affectation de préciosité.

Comment cette préciosité réagit jusque sur la doctrine ; — et jette Massillon dans l’excès du rigorisme ; — ou dans celui de la complaisance. — Les mots l’entraînent au-delà de sa pensée ; — comme quand il déclare que « l’ambition est le trait le plus marqué d’une âme vile » ; — ou comme quand il exagère les forces de la nature pour le bien. — C’est ce que l’on veut dire quand on lui reproche de n’avoir été qu’un rhéteur ; — et il faut seulement ajouter que ce [p. 258b]rhéteur est l’un des plus agréables qu’il y ait ; — ce qui explique le succès de sa prédication ; — l’admiration qu’affecteront pour lui les Encyclopédistes ; — et le charme réel qu’on éprouve à le lire.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Massillon comprennent deux Avents fondus en un seul, et formant ensemble dix sermons, — un Grand Carême, en quarante et un sermons ; — son Petit Carême, dix sermons ; et en outre — huit sermons sur les Mystères ; — dix Panégyriques ; — six Oraisons funèbres, dont celles de Louis XIV et du Dauphin ; — quatre Sermons de vêture, et enfin, — un certain nombre de Conférences, Mandements, Discours synodaux, etc.

Si l’on met à part les Oraisons funèbres, les douze sermons qui forment le Petit Carême ont seuls une date absolument certaine ; ils sont de 1718, et ont été prêches dans la chapelle des Tuileries, pour et devant Louis XV encore enfant.

La première édition authentique de Massillon est celle qu’en donnée son neveu, le père J. Massillon, de l’Oratoire, en 1745, en en l’absence des manuscrits, c’est celle que tous les éditeurs ont dû suivre. [Cf. Sacy, Variétés littéraires et morales.]

XI. — La Tragédie française de 1680 à 1715 §

1º Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. XII à XX ; — Léris, Dictionnaire des théâtres ; — Petitot, Répertoire du théâtre français, t. I et II ; — d’Alembert, Éloges de Campistron et de Crébillon ; — Villemain, [p. 259b]Littérature française au xviiie siècle ; — A. Vitu, « Crébillon », notice en tête de son édition des Œuvres, 1885.

2º La Succession de Racine. — Jonction de la troupe de l’hôtel de Bourgogne avec celle de Molière [août 1680], — et fondation de la Comédie-Française. — Première soirée de la Comédie-Française : Phèdre et Les Carrosses d’Orléans. — J. G. Campistron [1656, † 1723], — et si ses pièces, comme l’a dit Voltaire, « sont mieux intriguées que celles de Racine » ? — Il veut dire sans doute quelles sont plus romanesques. — Arminius, 1684, et Andronic, 1685. — Le premier Règlement de la Comédie-Française, avril-octobre 1685 [Cf. Histoire du théâtre français, t. XII]. — Le grand succès de Pradon : Régulus, 1688. — Installation des « Comédiens du Roy » dans leur hôtel de la rue des Fossés-Saint-Germain [actuellement rue de l’Ancienne-Comédie] ; — et leur première représentation, du 18 avril 1689 : Phèdre et Le Médecin malgré lui. — Le Brutus de Mlle Bernard [en collaboration avec Fontenelle], 1690. — La première tragédie de Lagrange-Chancel : Adherbal, 1694 ; — et la première de Longepierre : Médée, 1694. — La dernière tragédie de Thomas Corneille, Bradamante, 1695. — Antoine de La Fosse [1653, † 1708] ; — et le succès de son Manlius Capitolinus, 1698 ; — dont Villemain parle encore comme d’une espèce de chef-d’œuvre. — Mais sans rien dire du regain de nouveauté qu’entre 1790 et 1820 un Manlius a pu tirer de la faveur des circonstances ; — et du génie de Talma ; — ce qu’il y a de mieux dans Manlius appartient [p. 260b]à Saint-Réal, pour sa Conjuration des Espagnols contre Venise ; — ou à Thomas Otway, le poète anglais, pour sa Venice Preserved ; — et le reste seulement à l’auteur de notre Manlius. — Les premières tragédies de Crébillon : Idoménée, 1705 ; — et à ce propos de l’influence de Télémaque sur la conception que l’on va désormais se faire de l’antiquité ; — Atrée et Thyeste, 1707.

3º Le Théâtre de Crébillon. Prosper Jolyot de Crébillon (1674, † 1762) ; — ses origines et sa première jeunesse ; — son défaut d’éducation première et de culture d’esprit ; — le mot de Boileau sur Crébillon : « Les Scudéri et les Pradon, dont nous nous sommes tant moqués dans ma jeunesse, étaient des aigles auprès de ces gens-là. » — Un mot de Montesquieu en sens contraire ; — et que veut-il dire quand il dit que Crébillon « le faisait entrer dans les transports des bacchantes » ? — Les grands succès de Crébillon : Atrée, 1707 ; — Électre, 1708 ; — Rhadamiste, 1711. — Comment le romanesque se réintroduit dans la tragédie par l’intermédiaire des « chefs-d’œuvre » de Crébillon. — Le choix des sujets ; — et qu’en les choisissant ordinairement « atroces », Crébillon est encore plus soucieux de les choisir « extraordinaires » [Cf. le sujet d’Atrée, celui de Rhadamiste, ou encore celui de Pyrrhus]. — La nature de l’intrigue dans le théâtre de Crébillon ; — et de deux signes auxquels on reconnaît ce qu’elle a de romanesque, — d’artificiel et d’arbitraire : — l’action part d’une pour se nouer par un quiproquo et se dénouer par une reconnaissance. — La peinture des [p. 261b]caractères dans le théâtre du Crébillon ; — et, que n’y étant pas plus consciencieuse que la peinture des passions n’y est fidèle, — ses tragédies manquent de tout intérêt général ou humain. — De quelques autres traits du théâtre de Crébillon ; — et de l’affectation déclamatoire qu’il prend pour de l’éloquence. — Les tragédies de Crébillon ne sont que des « mélodrames » en vers.

4º Les Précurseurs de Voltaire ; — et les tendances nouvelles de la tragédie. — Abondance des tragédies « chrétiennes » : la Gabinie de l’abbé Brueys, 1699 ; — le Saül de l’abbé Nadal, 1705 ; — et, coup sur coup : — Hérode, 1709, — Joseph, 1710, — Absalon, 1712 — Jonathas, 1714. — La première représentation de l’Athalie de Racine, 1716. — Les sujets mythologiques, — et qu’ils procèdent de l’influence croissante de l’Opéra : le Méléagre de Lagrange-Chancel, 1699 ; — le Thésée de La Fosse, 1700 ; — Corésus et Callirhoë, 1703 ; — Polydore, et Idoménée, 1705 ; — La mort d’Ulysse, 1707 ; — Les Tyndarides, et Atrée et Thyeste, 1707 ; — Électre, 1708 ; — Ino et Mélicerte, 1713 ; — et comment ce genre de pièces achève de désorganiser la conception de la tragédie ; — qu’elles éloignent à mesure de l’observation de la réalité ; — pour n’en faire qu’un divertissement inutile et sans portée. — Si cette erreur est compensée par les intentions politiques qui se glissent dans quelques tragédies, — et qui font pressentir l’approche de Voltaire ? — Mais c’est vainement qu’on essaie de rajeunir le genre ; — et rien ne saurait prévaloir contre le sentiment qui s’accrédite ; — qu’on ne va plus au théâtre [p. 262b]pour y être ému ; — mais diverti ou amusé ; — et que le premier charme de la fiction consiste justement dans son air d’irréalité. — Les sujets ne sont plus désormais que prétextes à combinaisons ou à vers ingénieux ; — et les auteurs n’y croient, comme les spectateurs, — que dans la mesure qu’il faut pour agréablement passer une heure ou deux.

5º Les Œuvres. — De toutes les pièces qu’on vient d’énumérer, il n’y en a pas six dont on ait gardé la mémoire ; — ni seulement une que l’on osât encore jouer ; — et il n’y a pas un auteur à qui l’histoire de la littérature doive plus qu’une mention.

On peut cependant consulter dans le Répertoire du théâtre français : l’Andronic de Campistron ; — le Manlius de La Fosse ; — l’Amasis de Lagrange-Chancel ; — et pour Crébillon, l’édition de la Collection des classiques Lefèvre ; ou l’édition Vitu, citée plus haut, Paris, 1885.

XII. — Jean-Baptiste Rousseau [Paris, 1671 ; † 1741, La Genette, près Bruxelles] §

1º Les Sources. — Seguy, « Notice », en tête de l’édition de 1743 ; — Voltaire, Vie de Jean-Baptiste Rousseau, 1748 ; — Cizeron Rival, Remarque sur les œuvres de Jean-Baptiste Rousseau, 1760 ; — La Harpe, Cours de littérature, partie II, ch. 9 ; — Amar, « Notice » en tête de l’édition de 1820 ; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1829, t. I.

2º Le Poète ; — et d’abord de l’inutilité de parler de l’homme, — qui fut un triste personnage ; — mais dont les œuvres et la vie n’ont presque pas de rapport ensemble ; — et cette observation suffit par contrecoup à juger le lyrique. — Le « lyrisme » de Rousseau est le lyrisme impersonnel ; — qui est le contraire même du lyrisme ; — et rien n’est plus difficile à expliquer que sa réputation. — Ses débuts malheureux au théâtre. — Ses paraphrases des Psaumes ; — ses Odes et ses Cantates ; — ses Allégories. — Comment il essaie de suppléer au sentiment personnel absent, — par les mouvements désordonnés ou les contorsions dont l’auteur de l’Art poétique avait semblé faire le caractère essentiel de l’ode ; — par l’emphase ou la déclamation du langage ; — et par l’entassement des allusions mythologiques [Cf. l’Ode au comte du Luc :

Tel que le vieux pasteur du troupeau de Neptune,

et la Cantate de Circé :

Sa voix redoutable
Trouble les enfers,
Un bruit formidable
Gronde dans les airs].

Rapports étroits de cette fausse conception du lyrisme avec la fortune du genre de l’opéra ; — et comment s’explique par là le [p. 264b]vague et la généralité des abstractions de Rousseau. — En quoi et comment cette forme du lyrisme n’en est que la caricature inconsciente ; — si le principe en est de feindre des mouvements que l’on n’éprouve pas ; — et de revêtir ceux qu’on éprouve d’une prétendue noblesse ; — qui ne consiste que dans les termes ; — et n’a rien de commun avec celle des idées ou du sentiment.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Rousseau se composent : — 1º de son Théâtre, comprenant une petite pièce en prose, Le Café, représentée en 1694 ; — deux opéras, Jason, 1696, et Vénus et Adonis, 1697 ; — et cinq comédies en vers, dont on n’en a d’ailleurs joué que deux : Le Flatteur, 1696, et Le Capricieux, 1700 ; — 2º de ses Poésies lyriques, comprenant quatre livres d’Odes, dont le premier contient ses paraphrases des Psaumes ; deux livres d’Allégories, et une vingtaine de Cantates ; — 3º de ses autres Poésies, formant deux livres d’Épîtres, quatre livres d’Épigrammes, dont le dernier n’est rempli que d’obscénités grossières ; et un livre de Poésies diverses ; — 4º de ses Lettres, parmi lesquelles on trouve à glaner quelques renseignements littéraires.

Il convient d’ajouter que, de 1710 à 1820, peu d’auteurs ont été plus réimprimés que Jean-Baptiste Rousseau.

XIII. — La Comédie depuis Molière jusqu’à Destouches §

1º Les Sources. — [Cf. ci-dessus, article XI] et ajoutez : Petitot : Répertoire du théâtre français, t. VIII, IX et X. —  [p. 265b]Gherardi, Théâtre italien ; — Sainte-Beuve, « Regnard », au tome VII des Causeries du lundi ; — J.-J. Weiss, « Éloge de Regnard », 1859, dans ses Essais sur l’histoire de la littérature française ; — Gilbert, « Regnard », dans la Revue des Deux Mondes, 1859 ; — Édouard Fournier, « Notice », en tête de son édition, Paris, 1874, 1875 ; — « Notice sur Dufresny », en tête de l’édition de ses Œuvres, Paris, 1747 ; — J. Lemaître, Le Théâtre de Dancourt, Paris, 1882.

2º La Transformation de la comédie.

A. Jean-François Regnard [Paris, 1655 ; † 1709, Grillon].

Ses origines purement parisiennes ; — sa vie d’épicurien ; — ses voyages et ses aventures : — une justification inattendue des dénouements de Molière, et la captivité de Regnard en Alger. — Ses débuts au Théâtre italien : Le Divorce, 1688 ; L’Homme à bonnes fortunes, 1690 ; Les Chinois, en collaboration avec Dufresny, 1692 ; — ses comédies de caractères : Le Joueur, 1696 ; Le Distrait, 1697 ; Démocrite, 1700 ; — et comment il essaie d’y combiner l’imitation de Molière avec celle de La Bruyère. — Mais son observation manque de profondeur et de force ; — pour ne pas dire de conscience ; — et manifestement il ne prend au sérieux ni ses sujets ni son art. — C’est pourquoi ses vrais chefs-d’œuvre : — Les Folies amoureuses, 1704, et Le Légataire universel, 1708, — sont d’un autre genre ; — où, dans des intrigues mieux liées, et d’un mouvement plus pressé, — reparaissent les personnages de la comédie italienne ; — vêtus [p. 266b]à la moderne française ; — et parlant le langage du monde extrêmement libre où fréquente Regnard. — Du style de Regnard, — et s’il mérite l’éloge excessif que l’on en a fait ? — Ses qualités réelles de vivacité, de souplesse et d’éclat ; — et qu’autant ou plus que les siennes, elles sont les qualités de la langue de son temps ; — celles que l’on retrouve dans le Crispin ou dans Le Diable boiteux de Le Sage, 1707 — ou dans les Mémoires de Gramont, 1713.

B. Florent Carton Dancourt [Fontainebleau, 1661 ; † 1725, Courcelles en Berry].

L’élève préféré du père de La Rue ; — ses exploits de jeunesse ; — il enlève la fille du comédien La Thorillière ; — se fait comédien pour elle ; — débute comme acteur en 1685 ; — et comme auteur dramatique en 1686, par sa comédie des Fonds perdus. — Elle est suivie du Chevalier à la mode, 1687 ; — de La Femme d’intrigues, 1692 ; — des Bourgeoises à la mode, 1692 ; — et si l’on rapproche de ces pièces, qui sont toutes en prose, — des pièces de moindre importance, telles que La Maison de campagne, 1688 ; — La Parisienne, 1691 ; — La Gazette, L’Impromptu de garnison, 1692 ; — on voit poindre une comédie nouvelle ; — plus attentive à « l’actualité » ; — plus voisine des mœurs contemporaines ; — moins satirique et plus « plaisante » que la comédie de Molière. — C’est la comédie de mœurs.

De la comédie de mœurs dans le théâtre de Dancourt ; — et ce [p. 267b]qu’elle conserve encore de la tradition de Molière. — Les sujets consacrés et d’ailleurs plus ou moins réels : le tuteur berné [Cf. Le Tuteur, 1695 ; — Les Enfants de Paris, 1699 ; — Les Trois Cousines, 1700 ; — Madame Artus, 1708] — et le fourbe démasqué : [Cf. Le Chevalier à la mode, 1687 ; — L’Été des coquettes, 1690 ; — La Femme d’intrigues, 1692 ; — Les Agioteurs, 1710]. — Mais, dans cette ressemblance générale, des traits nouveaux se distinguent. — C’est toute une catégorie sociale que Dancourt met en scène, — et c’est ce qu’indique le pluriel de ses titres [Les Enfants de Paris, Les Bourgeoises à la mode, Les Agioteurs]. — Plusieurs personnages, désormais, sont chargés d’exprimer ce qu’un seul représentait jusqu’alors ; — et de là, la dispersion de la satire, qui devient plus superficielle ; — mais, en revanche, de là aussi son caractère d’actualité [Cf. La Foire de Bezons, 1695 ; — Le Moulin de Javelle, 1696 ; — La Loterie, 1697 ; — Le Mari retrouvé, 1698]. — Subordination du choix du sujet au fait divers anecdotique ; — et de la qualité de la plaisanterie aux exigences de la mode.

Valeur « documentaire » de la comédie de Dancourt ; — et, à ce propos, d’un paradoxe d’Eugène Scribe [Discours de réception] sur l’indépendance du théâtre par rapport aux mœurs. — Les types de la comédie de Dancourt. — Les gens d’argent [Cf. La Femme d’intrigues, 1692. ou Les Agioteurs, 1710]. — Le demi-monde ou le monde interlope [Cf. Le Chevalier à la mode, 1687 ; — Les Bourgeoises à la mode, 1692 ; — La Femme d’intrigues, 1692], —  [p. 268b]Comparaison du théâtre de Dancourt et du roman de Le Sage. — Les commencements de l’art réaliste ; — et en quoi il diffère de l’art naturaliste. — Les dernières pièces de Dancourt : Sancho Pança, 1713 ; — Le Vert galant, 1714 ; — Le Prix de l’arquebuse, 1717 ; — La Déroute de Pharaon, 1718. — Ce qui lui a manqué pour laisser une trace plus profonde dans l’histoire du théâtre français.

C. Charles Rivière-Dufresny [Paris, 1648 ; † 1724, Paris].

Débuts tardifs de Dufresny. — Le valet de chambre de Louis XIV ; — l’amateur de jardins et le dilettante ; — sa collaboration avec Regnard ; — ses débuts au Théâtre italien : L’Opéra de campagne, 1692 ; — Les Adieux des officiers, 1693 ; — son début au Théâtre-Français : Le Négligent, 1692 ; — Le Chevalier joueur, 1697, — et si Regnard en a pris l’idée à Dufresny ? — C’est ce que permet de croire le caractère même de Dufresny ; — qui fut un « homme à idées », — et auquel il semble bien que Montesquieu ait pris plus tard l’idée de ses Lettres persanes ; — qu’une autre idée de Dufresny a été de se soustraire à la domination de Molière [Cf. le prologue du Négligent] ; — et dans quelle mesure il y a réussi ? — Sa Malade sans maladie, 1699 ; — et son Esprit de contradiction, 1700. — Que Dufresny s’y peint un peu lui-même. — Ses grandes pièces : La Joueuse, 1709 ; — La Coquette de village, 1715 ; — La Réconciliation normande, 1719. — Nouveauté cherchée de l’intrigue ; — du dialogue ; — et même de la facture du vers dans le théâtre de [p. 269b]Dufresny. — Si l’on ne peut pas dire qu’il y a déjà quelque chose en lui de Marivaux ?

3º Les Œuvres. — Indépendamment de son théâtre, nous avons de Regnard des récits de voyages : en Flandre, en Laponie, en Pologne, en Allemagne ; — une sorte de roman, La Provençale, qui est le récit de ses aventures « en Alger » ; — et quelques poésies diverses, parmi lesquelles il convient de signaler sa Satire contre les maris, et le Tombeau de Mr Despréaux.

La meilleure ou la plus belle édition de ses Œuvres est celle de 1790, Paris, chez la Vve Duchesne.

On n’a de Dancourt que son théâtre, dont il n’existe aucune édition « critique », ni même complète.

La meilleure édition de Dufresny, qui n’est pas bien bonne, est l’édition de 1747, dont les trois premiers volumes renferment son Théâtre, et le dernier quelques morceaux en prose, parmi lesquels on peut citer les Amusements sérieux et comiques ; — un Parallèle de Rabelais et d’Homère ; — et une douzaine de Nouvelles historiques, dont on dirait les scénarios d’autant de vaudevilles ou de comédies.

XIV. — Alain-René Le Sage [Sarzeau (Morbihan), 1668 ; † 1747, Boulogne-sur-Mer] §

1º Les Sources. — Gordon de Percel (Lenglet-Dufresnoy), Bibliothèque des romans ; — La Harpe, Cours de littérature, IIIe partie, [p. 270b]Livre premier, chapitre V, section 4 ; chapitre VII, section 2 ; et Livre second, chapitre III ; — Malitourne, « Éloge de Le Sage », et Patin, « Éloge de Le Sage », en tête de l’édition de 1810-1823 ; — Audiffret, « Notice sur Le Sage », en tête de l’édition de 1822, Paris ; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II ; et « Jugements sur Gil Blas et Le Sage », en tête de la Table des Causeries du lundi ; — F. Brunetière, Études critiques, t. III ; — Léo Claretie, Le Sage romancier, Paris, 1890 ; — Lintilhac, Le Sage, dans la collection des Grands Écrivains français, 1893.

François de Neufchâteau, Examen de la question de savoir si Le Sage est l’auteur de Gil Blas, 1818, et en tête de l’édition Lefèvre, Paris, 1820 ; — Llorente, Observations critiques sur le roman de Gil Blas, Paris, 1822 ; — Franceson, Essai sur la question de l’originalité de Gil Blas, Berlin, 1857 ; — Veckenstedt, Die Geschichte des Gil Blas Frage, Berlin, 1879.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Sa jeunesse obscure ; — ses difficultés de famille ; — et ses débuts littéraires : Lettres galantes d’Aristénète, 1695. — Ses relations avec l’abbé de Lionne. — Il publie son Théâtre espagnol, 1700 ; — et une traduction du Don Quichotte d’Avellaneda. — Ses débuts au Théâtre-Français, 1707, — et son Turcaret, 1709. — Comment et en quoi Turcaret concentre et résume ce qu’il y a de nouveauté dans le théâtre de Dancourt ; — quoique sans s’écarter de la tradition de Molière. —  [p. 271b]Pourquoi Turcaret n’a jamais réussi ; — et si Le Sage avait le génie dramatique ? — Les « traitans » essaient de faire interdire Turcaret ; — intervention du Dauphin, fils de Louis XIV ; — Le Sage se brouille avec les comédiens ; — et se jette par dépit dans le théâtre de la Foire. — Il consacre désormais aux forains tous les loisirs que le roman lui laisse. — La collaboration de Le Sage, d’Orneval et Fuzelier ; — et de l’intérêt documentaire du théâtre de la Foire. — Le Diable boiteux, 1707 ; — et Gil Blas, 1715, 1724, 1735.

A. Les éléments antérieurs dans le roman de Le Sage. — Le développement de la nouvelle entre 1680 et 1700 ; — et le passage du style oratoire au style narratif ; — l’abondance des Mémoires ; — et la forme du récit personnel. — Ce que Le Sage doit à La Bruyère ; — et qu’en un certain sens Le Diable boiteux n’est qu’une série de portraits ou de caractères [Cf. La Vieille Coquette, Le Vieux Galant, L’Allemand, — Le Français, — Le Maître d’école, etc.]. — Comme dans la comédie de Dancourt, c’est à la « peinture des conditions » que le romancier demande maintenant l’intérêt ; — et à ce titre Gil Blas lui-même n’est qu’une comédie. — Les allusions contemporaines dans le roman de Le Sage ; — et s’il est plus sincère, quand il s’en défend, que l’auteur des Caractères ? — L’imitation de l’espagnol dans les romans de Le Sage ; — et, à cette occasion, du roman picaresque (Cf. Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, et Eug. de Navarrete, dans la Collection des Classiques espagnols [p. 272b](Ribadeneira). — Nombreux emprunts de Le Sage ; — et puérilité des reproches qu’on lui en a faits (Cf. Llorente, loc. cit.) ; Baret, Littérature espagnole ; F. Brunetière, Histoire et littérature, t. III et Léo Claretie, op. cit.].

B. L’originalité du roman de Le Sage ; — et que, naturellement, pour en juger, il faut retrancher de son Gil Blas les histoires supplémentaires qui interrompent le récit principal [Cf. Les Amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédés]. — Ce qu’il a imité du roman picaresque, Le Sage l’a « humanisé » ; — et que, pour comprendre la valeur de ce mot, il suffît de comparer son Gil Blas avec sa traduction d’Estevanille Gonzalez, 1734. — De la confession des mauvais drôles du roman picaresque, il a fait un tableau de la vie humaine ; — et d’une succession d’aventures indifférentes une satire des conditions de son temps. — En d’autres termes encore, il a « réduit à l’universel » ce qu’il y avait de trop singulier dans ses modèles ; — et donné ainsi une portée morale à des anecdotes quelconques.

C. L’importance du roman de Le Sage ; — et qu’elle est d’avoir constitué le roman réaliste comme genre littéraire. — Après La Bruyère, et avec des procédés analogues, il a fait passer, de la scène dans le livre, la satire des mœurs ; — et ainsi il a ouvert une voie véritablement nouvelle. — Sa bonne fortune a été d’établir la distinction fondamentale du théâtre et du roman. — Le héros de [p. 273b]roman est toujours la victime ou la créature des circonstances ; — et il s’y abandonne ; — mais le héros de théâtre prétend en demeurer le maître. — L’imitation de la vie commune dans le roman de Le Sage ; — et que ni le déguisement espagnol ; — ni l’intention constamment satirique n’en sauraient masquer l’exactitude. — Comparaison de l’histoire « fictive » de Gil Blas avec l’histoire vraie de Dubois ou d’Alberoni. — Du caractère des événements dans le roman de Le Sage ; — et qu’ils n’ont rien de « romanesque », — en tant que le mot est synonyme d’arbitraire ou d’extraordinaire. — L’erreur que l’on commet parfois à ce sujet ne provient que de mal connaître les mœurs privées du temps de Louis XIV et de la Régence. — Abondance de traits réalistes dans le roman de Le Sage ; — et comment, ainsi que dans la satire de Boileau, — l’excès en est constamment tempéré par son éducation littéraire. — D’une parole étrange de Nisard sur Le Sage considéré comme moraliste ; — et qu’il n’y a rien de commun, que l’abus des citations latines, entre Le Sage et Rollin.

Les dernières œuvres et les dernières années de Le Sage. — Sa traduction de Guzman d’Alfarache, 1732. — Ses romans exotiques : Les Aventures du chevalier de Beauchesne, 1732 ; — et son Bachelier de Salamanque, 1736. — Il continue en même temps de travailler pour le théâtre de la Foire ; — et, au théâtre comme dans le roman, de satiriser ses grands ennemis, qui sont : — les comédiens [p. 274b]eux-mêmes ; — les gens d’argent ; — et les précieux. — Ses jugements littéraires [Cf. dans Gil Blas les conversations de Gil Blas avec Fabrice ; dans Le Bachelier de Salamanque les plaisanteries sur Mme de Lambert et sur l’académie de Petapa ; et Hönncher : Die litterarische Satire Le Sage’s, Leipsig, 1886]. — Ce romancier réaliste est presque le dernier des « classiques ». — Sa longue vieillesse. — Ses dernières publications : La Valise trouvée, 1740, — et Le Mélange amusant, 1743. — Son influence en France et à l’étranger.

3º Les Œuvres. — Elles se composent, ainsi qu’on l’a vu : — 1º de son Théâtre ; — 2º de ses traductions de l’espagnol, drames, comédies, ou romans picaresques ; — 3º de ses romans originaux qui sont : Le Diable boiteux, Gil Blas, Les Aventures du chevalier de Beauchesne, Le Bachelier de Salamanque ; — 4º de son Théâtre de la Foire, en collaboration avec d’Orneval et Fuselier [quatre volumes] ; — et 5º d’un certain nombre de travaux « de librairie », parmi lesquels on cite sa révision des Mille et Un Jours de l’orientaliste Pétis de la Croix.

L’édition « définitive » de Gil Blas, eu quatre volumes, est celle de 1747.

Les rééditions modernes sont innombrables.

Deux bonnes éditions des Œuvres sont l’édition de 1810-1823, — et l’édition Renouard, 1820, Paris.

XV. — Le salon de Mme de Lambert §

[p. 275b]1º Les Sources. — Lettres choisies de M. de La Rivière, Paris. 1751 : — Fontenelle, Éloge de Mme de Lambert ; — Mémoires de Mme de Staal-Delaunay, de D’Argenson, du président Hénault ; — D’Alembert, Éloges de Sacy, de Sainte-Aulaire, de La Motte ; — Sainte-Beuve, « Mme de Lambert », au t. IV des Causeries du lundi ; — Desnoiresterres, Les Cours galantes ; — Ch. Giraud, La Maréchale de Villars ; Paris, 1881 ; — Lescure, « Étude » en tête de son édition des Œuvres de Mme de Lambert, Paris, 1883 ; — Emmanuel de Broglie, « Les mardis et les mercredis de la marquise de Lambert », dans Le Correspondant des 10 et 25 avril 1895.

2º La Renaissance de la Préciosité ; — et qu’il y faut voir, comme à son origine, une protestation des femmes contre la grossièreté du langage ; — l’indécence des mœurs ; — et la tendance au naturalisme. — Anne-Marie Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert [1647, † 1733] ; — sa jeunesse ; — son mariage et ses premiers écrits. — Sa « correspondance » avec Fénelon. — Les Avis d’une mère à son fils et les Avis d’une mère à sa fille. — Mme de Lambert s’installe à l’hôtel de Nevers, 1698 [aujourd’hui la Bibliothèque nationale] ; — et se donne à elle-même le rôle de protectrice des lettres. — Ses mardis et ses mercredis. — Comme à l’hôtel de Rambouillet jadis, les gens de lettres s’y mêlent aux [p. 276b]grands seigneurs, — et les actrices [Cf. les Lettres d’Adrienne Lecouvreur publiées par M. G. Monval, Paris, 1892, Plon] aux grandes dames [Cf. Giraud, La Maréchale de Villars]. — Mais le ton y est sensiblement plus libre ; — ou libre d’une autre manière ; — et les conversations s’y étendent à d’autres objets.

3º Le grand homme du salon de Mme de Lambert. — Antoine Houdart de La Motte [1672, † 1731]. [Cf. l’abbé Trublet, Mémoires sur M. de La Motte, et d’Alembert, Éloge de La Motte.] — Ses triomphes à l’Opéra ; L’Europe galante, 1697 ; Issé, 1698 ; Amadis de Gaule, 1699. — Ses Odes, 1706, et ses fables, 1719. — Son Discours sur Homère, 1714 — et la réponse de Mme Dacier : Des causes de la corruption du goût. — Intervention de Mme de Lambert dans la querelle. — Le « Salon » tout entier se range du parti des Modernes ; — et, comme il se trouve représenter à la fois la politesse et le goût, — l’opinion littéraire achève de se détacher des Anciens. — Autres ouvrages de La Motte. — Ses tragédies : Les Macchabées, 1721 ; — Romulus, 1722 ; — Inès de Castro, 1723. — La Motte triomphe encore dans le « discours académique » ; — et devient l’oracle littéraire du salon de Mme de Lambert.

4º La formation de l’opinion publique. — De ce mélange de beaux esprits et d’hommes d’affaires dans le salon de l’hôtel de Nevers se forme l’opinion publique. — Mme de Lambert devient la grande électrice de l’Académie française ; — et leur influence à [p. 277b]toutes deux s’en augmente d’autant. — L’indifférence du pouvoir y aide ; — ainsi que le désordre croissant. — La cour, qui a perdu le gouvernement des esprits, — ne se rend pas compte du mouvement qui s’opère. — Ce n’est plus à Versailles que les talents « naissants » vont chercher la consécration de leur mérite ; — c’est dans le salon de Mme de Lambert. — Si Fontenelle et La Motte y règnent, Marivaux et Montesquieu y débutent. — La discussion des « grands sujets », sous une forme précieuse, y entre avec eux ; — comme avec l’abbé de Saint-Pierre [Cf. G. de Molinari, L’Abbé de Saint-Pierre, Paris, 1857 ; et Goumy, Étude sur la vie et les écrits de l’abbé de Saint-Pierre, Paris, 1859] ; — et avec l’empire des salons se fonde le pouvoir de l’esprit.

Chapitre III.
La Déformation de l’Idéal classique (1720-1801) §

[Discours] §

I §

[p. 278h]La littérature n’est pas toujours « l’expression de la société », quoi qu’on en ait pu dire, mais quand une fois elle l’est devenue, il est sans doute assez naturel que ses destins suivent la fortune de la société dont elle est [p. 279h]l’expression. C’est ce que l’on vient de voir commencer, et c’est ce qui achève de se produire dans les premières années du règne de Louis XV.

Délivrés ou débarrassés des protestants, du jansénisme, et de Louis XIV, les « Libertins » ne cessent de gagner du terrain et deviennent les guides et les maîtres de l’opinion. « S’il a paru autrefois des impies, — s’écrie Massillon dans son Petit Carême, — le monde lui-même les a regardés avec horreur… Mais aujourd’hui l’impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire ; c’est un mérite qui donne accès auprès des grands, qui relève, pour ainsi dire, la bassesse du nom et de la naissance, qui donne à des hommes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité. » [Cf. Petit Carême, 3e sermon, sur le Respect dû à la religion.] Les princes du [p. 280h]peuple, ce sont les Vendôme, à moins que ce ne soit Philippe d’Orléans lui-même, puisque nous sommes en 1718 ; et ces hommes obscurs, dont la profession d’athéisme ou de libertinage « ennoblit la roture », nous les connaissons également : ce sont les beaux esprits qui se réunissent au café Procope ou au café Gradot ; c’est ce « petit Arouet », comme on l’appelle, et qu’on vient d’embastiller, l’an dernier. S’ils ne sont pas encore du monde, ils en seront bientôt, et pour s’en rendre dignes, ils en prennent, ou plutôt ils en ont déjà les manières. On les rencontre dans les salons, chez Mme de Lambert, où la liberté de leurs propos amuse l’oisiveté des femmes et l’insouciance des hommes. Ils s’insinuent jusque dans les boudoirs, où l’esprit triomphe avec eux de l’inégalité des conditions. Et, en attendant qu’ils forment une espèce [p. 281h]de « corps », ou presque d’État dans l’État, la fortune et la naissance s’étonnent un peu d’abord, font mine de s’irriter, mais au fond ne s’effarouchent pas, et finalement s’arrangent d’être traitées par eux avec autant de désinvolture et d’agréable impertinence qu’elles se permettaient de les traiter autrefois.

C’est qu’aussi bien, depuis quelques années, il s’est fait de singuliers mélanges de la naissance et de la fortune elles-mêmes : « Le corps des laquais — écrit Montesquieu dans ses Lettres persanes, en 1721 — est plus respectable en France qu’ailleurs ; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, et quand ils ne peuvent suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles, qui sont comme une espèce de {p. 282h}fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides » [Cf. Lettres persanes, nº 99], La Bruyère, dans ses Caractères, avait dit quelque chose de cela. Relisons là-dessus la deuxième partie de Gil Blas ; elle est datée de 1725 ; on y voit un laquais devenir « par de sales emplois » l’arbitre de la monarchie espagnole ; et si nous étions tentés de méconnaître la valeur « documentaire », la signification politique, la portée sociale du roman, songeons quels étaient hier encore les maîtres effectifs de l’Europe : un Dubois, le fils de l’apothicaire de Brive-la-Gaillarde, ou un Alberoni, le fils du jardinier de Parme ! Rouvrons aussi les Lettres historiques et galantes de Mme Dunoyer, ou les Mémoires de Saint-Simon. Mais songeons surtout au renversement opéré dans les conditions par le système de Law, 1716-1721, et que rien de pareil [p. 283h]ne s’était vu jusque-là. « Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses… L’étranger a tourné l’état comme un fripier tourne un habit… Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres ! » [Cf. Lettres persanes, nº 138]. C’est encore Montesquieu qui parle, un satirique, assurément, mais un homme grave, un magistrat. Et c’est ainsi que, du fond de la société, comme une écume, en bouillonnant, toute une lie monte à la surface, et s’y étale, et y demeure. Une nouvelle aristocratie se forme, douteuse ou impure en sa source, ignorante à plaisir, cynique et débraillée dans ses mœurs, raffinée [p. 284h]toutefois dans ses goûts, et qui sans doute ne saurait désormais reprocher aux gens de lettres l’humilité de leur extraction, puisqu’enfin, des frères Pâris ou du petit Arouet, c’est encore celui-ci « le mieux né ».

Au milieu de ce déclassement universel, ou plutôt à la faveur de ce déclassement même, l’influence des femmes continue de grandir, et pour la première fois depuis cent ans, voici qu’avec la marquise de Prie, sous le ministère du duc de Bourbon — 1723-1726 — leur pouvoir s’exerce jusque dans l’État. Mme de Lambert ne faisait que des académiciens ; la marquise de Prie fait une reine de France ; Mme de Tencin fera des cardinaux et des ambassadeurs. « Il n’y a personne — écrit Montesquieu — qui ait quelque emploi à la cour dans Paris ou dans les provinces, qui n’ait une femme par les mains de qui passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu’il peut faire » ; [p. 285h]et, naturellement, cette « femme » n’est pas la sienne. Aussi, qui voudra faire désormais son chemin dans le monde, faudra-t-il qu’avant tout il ait pour lui les femmes, le talent de leur plaire, de les intéresser à sa fortune ou à sa réputation. C’est ce que les écrivains comprennent ; et, il faut bien l’avouer, si leur complaisance ne laisse pas d’avoir des dangers, dont le moindre est de les ramener, comme autrefois les précieux, au rôle de serviteurs ou de courtisans de la mode, il en résulte pourtant d’abord un avantage. « L’âme française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu, l’artificiel, semble gagner un degré de chaleur » [Cf. Michelet, Histoire de France ; Louis XV] ; et grâce aux femmes, et pour s’emparer d’elles, la sensibilité s’émancipe de la tutelle [p. 286h]étroite et soupçonneuse où l’avaient retenue les maîtres de l’âge précédent.

Timidement, pour commencer ; mais bientôt avec plus d’audace, on la voit poindre et s’essayer dans la comédie de Marivaux : — Le Jeu de l’amour et du hasard, 1730 ; Les Serments indiscrets, 1732 ; La Mère confidente, 1735 ; Les Fausses confidences, 1737, — dix autres pièces, qui non seulement vengent les femmes des dédains de Molière, mais encore qui font passer la comédie sous l’empire de leur sexe, l’y rangent, et l’y maintiendront à l’avenir. Non qu’il n’y ait de l’esprit, trop d’esprit, de la recherche et de la subtilité dans les chefs-d’œuvre de Marivaux, et du « marivaudage » ; car où voudrait-on qu’il y en eût ? Il y a aussi de la sécheresse, et, souvent, une ironie qu’il semble avoir héritée de son maître et ami [p. 287h]personnelle. Mais si la sensibilité n’y occupe pas toute la place, elle en fait l’âme ; et s’il est une qualité que l’on ne puisse disputer aux Araminte et aux Silvia de ce galant homme, c’est d’être en vérité ce qu’on appelle « touchantes ». La Zaïre de Voltaire, 1732, son « Américaine » Alzire, 1736, sont plus que touchantes ; elles sont pathétiques ; et, ainsi que l’a fait observer un bon juge [Cf. A. Vinet, Littérature française au xviiie siècle, II, 24, 37], il ne suffirait pas de dire que leurs aventures nous émeuvent : elles nous désolent. À cet égard, — comme à plusieurs autres, — les tragédies de Voltaire sont autant au-dessus de celles de Crébillon ou de La Motte que les comédies de Marivaux sont au-dessus de celles de Destouches, de Regnard même. Et quand on a fait la part de ce que ses inventions contiennent de « romanesque » et de « mélodramatique » [p. 288h]oserons-nous dire qu’après cent cinquante ans écoulés, son Alzire, et surtout sa Zaïre, nous arrachent encore de vraies larmes ? Mais un autre poète en fait couler de plus abondantes : c’est l’auteur de Manon Lescaut, 1731 ; de Cleveland, 1733 ; du Doyen de Killerine, 1735, le bon, le faible, le sensible abbé Prévost. Tempérée chez Marivaux, ou retenue par quelque crainte du ridicule, et mêlée dans la tragédie de Voltaire à d’autres nouveautés, et d’un autre ordre, c’est ici, dans les romans de Prévost, que la sensibilité se déborde. Comme elle en est l’unique inspiratrice, elle en fait aussi l’unique attrait. Observateur superficiel des mœurs de son temps, écrivain abondant, facile, harmonieux, mais inégal et négligé, ce que Prévost a de plus original et de plus communicatif, c’est sa promptitude à s’émouvoir de ses propres imaginations. [p. 289h]Elles l’intéressent, elles le bouleversent. Il pleure, il sait pleurer ! si l’on peut ainsi dire ; et voici qu’avec lui tout son siècle se met à pleurer.

C’est une seconde, et grave, et profonde atteinte à l’idéal classique, la première étant, nous l’avons vu, l’abandon de la tradition. Si, comme on l’a dit en effet, nous ne saurions « rien confier d’éternel à des langues toujours changeantes » [Cf. Bossuet, Discours de réception], il est également vrai qu’on ne donne à rien de « changeant » ce caractère d’éternité qui est la condition même ou la définition de l’œuvre d’art ; et, d’un homme a un autre homme, ou, dans le même homme, d’un moment à un autre, qu’y a-t-il de plus changeant que la sensibilité ? Qui donc a dit à ce propos, qu’étant [p. 290h]« une disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l’imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à craindre, à admirer, à pleurer, à s’évanouir, à secourir, à crier, à fuir, à perdre la raison, à n’avoir aucune idée précise du vrai, du bon, du beau, à être injuste, à être fou », la sensibilité, pour toutes ces raisons, n’était que la « caractéristique de la bonté de l’âme et de la médiocrité du génie » ? Il se pourrait que ce fut Diderot, en un jour de franchise [Cf. son Paradoxe sur le comédien ; et de fait, en tout temps, comme en tout genre, il semble bien que la sensibilité, livrée à l’impétueuse irrégularité de son cours, n’ait rien produit que d’inférieur ou secondaire. Les romans de Prévost lui-même ou les comédies de la Chaussée : La Fausse Antipathie, 1733, Le Préjugé à la mode, 1735, Mélanide, La Gouvernante, en peuvent [p. 291h]ici servir d’assez bons exemples ! Et si l’on en demande la raison, c’est encore Diderot qui nous la donne, en remarquant que « l’homme sensible est trop abandonné à la merci de son diaphragme… pour être un profond observateur et conséquemment un sublime imitateur de la nature ». Voilà soi-même se connaître ! À travers un nuage de larmes, — il a raison ! — nous ne voyons rien que de brouillé, de confus, de flottant ; et l’un des premiers effets de ce débordement de la sensibilité est de modifier profondément l’observation de la nature et la nature de l’observation.

Les grands écrivains de la précédente génération ne l’avaient pas prévu, qu’en rendant une certaine tendance sociale comme adéquate à l’idéal classique, la conséquence en serait un jour de faire prédominer le point de [p. 292h]vue de l’agrément mondain ou de l’utilité sociale sur la réalisation de la beauté et sur l’imitation de la nature ! C’est cependant ce qui arrive, et c’est comme si l’on disait que l’observation psychologique et morale, qui depuis cent cinquante ans avait servi de base ou de support à l’idéal classique, se change en observation sociale. « L’homme n’est point une énigme, comme vous vous le figurez pour avoir le plaisir de la deviner Il n’y a pas plus de contradiction apparente dans l’homme que dans le reste de la nature… Quel est l’homme sage qui sera plein de désespoir parce qu’il ne connaît que quelques attributs de la matière ? » [Cf. Voltaire, édition Beuchot, t. 37, p. 41, 46]. C’est en ces termes que Voltaire argumente contre Pascal ; et en effet toutes ces questions ne l’intéressent plus, lui, Voltaire, ni ses contemporains. Il croit [p. 293h]savoir de l’homme tout ce qu’on en peut connaître ; il estime que le temps est passé de descendre en soi-même : in sese descendere, comme disait Montaigne ; et qu’au contraire le moment est venu d’en sortir. Là est l’explication de cette universelle curiosité dont son Charles XII, 1732, sa Zaïre, 1732, ses Lettres anglaises, 1734, son Alzire, 1736, et bientôt son Essai sur les mœurs sont autant d’assurés témoignages. Ses contemporains, à l’exception du seul Vauvenargues, ne sont pas d’un autre avis. Eux aussi croient connaître assez l’homme, ses mobiles intérieurs, ses motifs secrets d’action, ses passions, ses instincts ; et ils ne s’attachent en tout, comme Voltaire, qu’à la peinture des mœurs. Qu’ils écrivent pour le théâtre, comme Gresset, dont Le Méchant est daté de 1747, ou qu’ils se piquent d’être philosophes, comme [p. 294b]

Duclos, dont les Considérations sur les mœurs vont paraître en 1750, leur observation n’atteint que l’homme social, et de cet homme-là même n’essaie point d’atteindre, le fond, qu’elle suppose en tout et partout identique. Voltaire le dit en propres termes : « La nature est partout la même ». Il ne se lasse pas de répéter le mot d’Arlequin : « Tutto il mondo é fatto come la nostra famiglia ». S’il étudie l’histoire, c’est pour y trouver des preuves de la vérité du dicton ; et c’est même ce qu’il appelle « la lire en philosophe ». D’une époque à une autre, s’il aperçoit bien quelques différences, il ne les impute qu’à la lenteur du « progrès des lumières ». S’il n’y prend pas une très haute idée de la nature humaine, il ne continue pas moins d’estimer que « nous sommes des espèces de singes, que l’on peut dresser à la raison comme à la folie », [p. 295h]et c’est tout justement l’objet qu’il se propose ; Mais c’est ainsi que se forme l’idée d’un homme universel, maniable et ployable en tout sens, qui ne diffère en aucun lieu de lui-même, qui n’est à vrai dire ni Français ni Anglais, mais homme, et dont la diversité de mœurs n’est intéressante à connaître que dans la mesure où l’on peut se flatter de la ramener un jour à l’uniformité.

Telle est également l’idée de Montesquieu, dans son Esprit des lois, 1748, si du moins on n’en voit pas d’autre qui puisse éclairer les obscurités de ce livre célèbre et en concilier les contradictions. Car le livre est obscur, on ne saurait le nier ; et la preuve s’en trouve dans la diversité des interprétations qu’on en donne. Montesquieu ne s’est-il proposé que d’y recommencer ou d’y continuer des Lettres persanes ; et ce grand ouvrage, qui fut celui [p. 296h]de vingt ans de sa vie, ne serait-il ainsi qu’un pamphlet politique, où par hasard, à côté des maux que l’auteur y dénonce, on trouverait quelquefois l’indication des remèdes qu’il croit propres à les guérir ? C’est un peu ce que croyait Voltaire ; c’est ce qu’il voulait dire, quand il reprochait à Montesquieu « d’avoir fait le goguenard dans un livre de jurisprudence universelle », et c’est aussi l’opinion du dernier éditeur de l’Esprit des lois. Ou bien Montesquieu, comme avant lui l’auteur de la Politique tirée de l’Écriture sainte, a-t-il voulu tracer l’image du meilleur des gouvernements, et, de même qu’avant lui Bossuet l’avait reconnue dans la Bible, l’a-t-il découverte, lui, selon son expression, « dans les bois » ? C’est encore ce que quelques-uns de ses commentateurs ont pensé, d’Alembert, par exemple ; et Tracy, depuis d’Alembert ; [p. 297h]et plusieurs autres, depuis Tracy. D’autres encore se sont demandé si son intention n’aurait pas été de soumettre les données de l’histoire à la systématisation de la science naturelle, et d’appliquer ainsi, bien avant qu’on l’eût inventée, la « méthode positive » à l’un des sujets qui de nos jours même la comportent sans doute le moins. Et c’était l’opinion d’Auguste Comte ; et c’est celle où s’est rangé Taine dans son Ancien régime. Mais la vérité, c’est qu’aucunes de ces interprétations ne s’excluent. Si l’Esprit des lois manque de clarté ; si la lecture en est plus laborieuse que celle de l’Essai sur les mœurs ; si nous n’y pouvons discerner que l’ébauche d’un grand livre, c’est qu’il est confusément et ensemble trois ou quatre choses dont Montesquieu n’a pas pu réussir à démêler les liaisons. [p. 298h]« Si l’on veut chercher le dessein de l’auteur, a-t-il écrit, — dans une Préface qui est un monument de vanité littéraire, — on ne le pourra bien découvrir que dans le dessein de l’ouvrage », et c’est une manière détournée d’avouer ou plutôt de dissimuler qu’en effet et au fond il n’a pas eu de « dessein ». Osons enfin le reconnaître : l’Esprit des lois est un livre manqué, et on ne pourra jamais le réduire à l’unité d’un seul plan, par la bonne raison que Montesquieu n’a lui-même jamais bien su ce qu’il y avait voulu faire.

Comment donc et pourquoi le succès en a-t-il été si vif en son temps, si considérable, européen autant que français ; et nous-mêmes, qu’en aimons-nous ou qu’en admirons-nous encore ? Les contemporains en ont goûté l’esprit ou l’humour grave, le ton et le tour épigrammatiques, le chapitre sur le Despotisme ou le chapitre sur [p. 299h]l’Esclavage ; les allusions, les citations, les singularités, la façon discrète et licencieuse à la fois dont il y est parlé des usages bizarres ou indécents du Bénin, de Calicut et de Bornéo ; les anecdotes ; la nouveauté des informations ; l’éloge de l’honneur et celui de la vertu. Grâce à Montesquieu, les femmes, à leur toilette, ont cru pour la première fois comprendre le langage du droit ; et, dans les salons comme à la cour, où il avait plus d’un ami, la « jurisprudence universelle » est devenue, grâce à lui, un sujet de conversation. Aussi bien était-ce, comme naguère Fontenelle, toute une province nouvelle, une grande province qu’il annexait effectivement au domaine de la littérature. Nous lui en savons encore gré, si c’est le signe du grand écrivain que de rendre ainsi « littéraire » ce qui ne l’était pas ; de le faire entrer d’un seul coup, [p. 300h]dans la circulation de l’usage ; et de l’y maintenir, après lui, par la seule autorité de son œuvre et de son nom. Mais surtout, dans un temps où l’on jouissait profondément de « la douceur de vivre », on lui était reconnaissant du respect ému, quasi religieux, qu’il professait pour « l’institution sociale » ; des raisons profondes qu’il semblait qu’il eût trouvées pour en placer les titres au-dessus même des lois ; on lui était reconnaissant des perpectives de perfectionnement croissant qu’il ouvrait à ses contemporains ; — et nous, encore aujourd’hui, si cette religion ne suffit pas à nos yeux pour faire l’unité de l’Esprit des lois, elle en fait du moins la noblesse.

« Tout homme — avait-il écrit dans ses Lettres persanes — est capable de faire du bien à un autre homme, mais c’est ressembler aux Dieux que de faire le bonheur d’une société entière ! » [p. 301h]Montesquieu a voulu ressembler aux Dieux, comme ces stoïciens qu’il admirait si fort, et le moyen qu’il en a pris, ç’a été, comme eux, de tout rapporter au bien de la société. Nous ne sommes hommes, pour l’auteur de l’Esprit des lois, que dans la mesure où nous sommes aptes à la société. C’est l’utilité sociale qui détermine pour lui non seulement la nature ou la valeur des lois, mais le bien ou le mal moral, mais la vérité même ; et ne lui est-il pas échappé d’écrire que, du mauvais principe de la négation de l’immortalité de l’âme, « les stoïciens avaient tiré des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société » ? [Cf. Esprit des lois, XXIV, ch. 19.] Il dit encore, en un autre endroit [Cf. Esprit des lois, XXIV, ch. 1] : [p. 302h]« Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qui sont les moins épaisses… ainsi l’on peut chercher entre les religions fausses celles qui sont les plus conformes au bien de la société. » Et si nous voulons aller jusqu’au bout de sa pensée, quel reproche — en s’enveloppant, pour le lui faire, de précautions infinies — voyons-nous qu’il adresse à la « vraie religion » ? C’est que quelques-unes de ses lois peuvent nuire au bien de la société. « Quel moyen de contenir par les lois un homme qui croit être sûr que la plus grande peine que les magistrats lui pourront infliger, ne finira dans un moment que pour commencer son bonheur ? » [Cf. Esprit des lois, XXIV, ch. 14.] C’est l’idée maîtresse de son livre, et c’est donc à ce point de vue qu’il nous faut nous placer si nous voulons « découvrir le dessein » de tout l’ouvrage. Quelque désordre de composition que l’on aperçoive dans son livre, et quelque bizarrerie dans cette variété de lois [p. 303h]qui en fait la matière, nous n’avons qu’à rapporter la variété de ces lois au « bien de la société » pour en voir les raisons apparaître, et en même temps son livre s’éclairer d’une lumière nouvelle. Montesquieu a ici sa revanche. Ce qui était obscur l’est moins ; ce qui était dispersé se rassemble ; ce qui semblait contradictoire ne l’est plus. Et l’Esprit des lois n’en demeure pas moins un livre manqué ; mais on ne le trouve plus indigne de sa haute fortune ; on comprend que l’influence en ait passé le mérite ; et on se l’explique en considérant que le génie de Montesquieu a sans doute été supérieur à son œuvre.

Ce n’est pas toutefois que cette idée lui appartienne uniquement ; et au contraire on la retrouverait chez presque tous les contemporains. Une littérature « sociale » y [p. 304h]devait tôt ou tard aboutir ; gagner ainsi d’abord en étendue ce qu’elle perdait en profondeur ; et sinon périr, du moins se déformer et se désorganiser par un effet de l’exagération de son principe. Dans le temps même que Montesquieu mettait la dernière main à son Esprit des lois, Vauvenargues publiait son Introduction à la connaissance de l’esprit humain, 1746, et on y lisait : « Afin qu’une chose soit regardée comme un bien par toute la société, il faut qu’elle tende à l’avantage de toute la société, et afin qu’on la regarde comme un mal, il faut qu’elle tende à sa ruine : Voilà le grand caractère du bien et du mal moral. » Il traitait alors brièvement, non de « l’esprit », mais de « l’origine » des lois ; et il ajoutait : [p. 305h]« Nous naissons, nous croissons à l’ombre de ces conventions solennelles ; nous leur devons la sûreté de notre vie et la tranquillité qui l’accompagne. Les lois sont aussi le seul titre de nos possessions : dès l’aurore de notre vie nous en recueillons les doux fruits, et nous nous engageons toujours à elles par des liens plus forts. Quiconque prétend se soustraire à cette autorité dont il tient tout ne peut trouver injuste qu’elle lui ravisse tout, jusqu’à la vie. Où serait la raison qu’un particulier ose en sacrifier tant d’autres à soi seul, et que la société ne pût par sa ruine racheter le repos public ! » Voilà des principes hardis, que nous n’avons pas d’ailleurs à discuter ici, mais dont il ne serait pas impossible que Montesquieu eût eu quelque connaissance, et en tout cas dont on voit la ressemblance avec ceux de l’Esprit des lois. C’est sans doute qu’ils flottaient dans l’air, épars et indéterminés, et l’un après l’autre, l’auteur de [p. 306h]l’Introduction à la connaissance de l’esprit humain, comme celui de l’Esprit des lois, comme celui de l’Essai sur les mœurs n’ont fait que leur donner une forme littéraire en les appropriant chacun à son sujet, à son vague « dessein », et à sa nature d’esprit.

Une autre idée vers la même époque achève aussi de se déterminer : c’est cette idée de progrès que nous avons vue se dégager, il y a quelque cinquante ans, de la querelle des anciens et des modernes ; qui depuis s’est comme enrichie de tout ce que perdait l’esprit de tradition ; et qui pénètre maintenant jusque dans le sanctuaire de la routine : on veut dire en Sorbonne. Si les Voltaire et les Montesquieu ne l’ont pas eux-mêmes nommée du nom que nous lui donnons, croirons-nous qu’ils n’aient pas eu pour cela [p. 307h]« le pressentiment du grand rôle qu’elle allait remplir sur la scène du monde » ? Nous les aurions donc lus d’une manière bien distraite, car le fait est qu’ils en sont pleins. Douterons-nous que Montesquieu ne sût ce qu’il disait quand il écrivait que « les lois humaines, — par rapport aux lois de la religion, — tirent leur avantage de leur nouveauté » [Cf. Esprit des lois, XXVI, ch. 2], ou Voltaire, quand il se faisait toute une affaire avec son Mondain ? Mais ce que nous ne craindrons pas d’affirmer, c’est qu’il avait lu Voltaire et Montesquieu, si même il ne s’inspirait d’eux, le jeune bachelier qui s’exprimait en ces termes dans un Discours daté de 1750 : [p. 308h]« On voit s’établir des sociétés, se former des nations qui tour à tour dominent d’autres nations, ou leur obéissent…… L’intérêt, l’ambition, la vaine gloire, changent perpétuellement la scène du monde et inondent la terre de sang, mais au milieu de leurs ravages, l’esprit humain s’éclaire, les mœurs s’adoucissent, les nations isolées se rapprochent les unes des autres, le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe, et la masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, vers une perfection plus grande » [Cf. Turgot, Œuvres, édit. Daire, t. II]. Sans rien vouloir ôter à Turgot de son mérite, ni des honneurs qu’on lui rend, il est permis de faire observer qu’il n’y a pas un mot dans ce passage, ni d’ailleurs une ligne dans tout son Discours, qui ne rappelle quelque endroit de l’Esprit des lois ou de l’Essai sur les mœurs. Il en traduit encore plus manifestement l’esprit même, si Voltaire n’a conçu son Essai sur les mœurs qu’à dessein de montrer la [p. 309h]supériorité de son siècle sur les autres ; et si Montesquieu, de son côté, convaincu que « l’histoire n’a rien à comparer à la puissance de l’Europe de son temps » s’est efforcé d’en trouver la raison dans la supériorité de ses lois ? Ajouterons-nous après cela que le Discours de Turgot, écrit et prononcé en latin, par un inconnu, a passé presque inaperçu ? et n’aurons-nous pas quelque droit de conclure qu’il a peut-être le premier « nommé » l’idée de progrès, mais, et avant lui, ce sont bien ses maîtres qui l’ont répandue dans le monde ?

Et comment, aussi bien, — pour ne rien dire des perfectionnements des arts mécaniques ou de la vie commune, — les découvertes des sciences, à elles seules, ne la leur auraient-elles pas presque nécessairement suggérée ? Ils étaient presque des savants eux-mêmes. Montesquieu avait [p. 310h]débuté par des discours sur l’Usage des glandes rénales, 1718, sur la Cause de la pesanteur des corps ; et le premier grand ouvrage dont il eut formé le projet c’était une Histoire physique de la terre. On faisait cas de l’Essai de Voltaire sur la Nature du feu, et de ses Doutes sur la mesure des forces motrices, 1741. Il avait rapporté d’Angleterre la philosophie de Newton, Si l’on pouvait douter que son Alzire ou sa Zaïre l’eussent mis au-dessus de Racine ou de Corneille, on ne pouvait douter qu’il ne connût beaucoup de choses que n’avaient connues ni pu connaître l’auteur du Cid et celui d’Andromaque. Il se rendait compte, et on se rendait compte autour de lui que de nouveaux horizons s’étaient ouverts pour l’esprit humain. C’est tout cela qui, joint ensemble, et non pas une vue théorique de bachelier de Sorbonne, concourait [p. 311h]a la formation, au développement, à la popularité de l’idée de progrès. La conception s’autorisait du nombre et de la diversité des récentes acquisitions de la science. C’est pourquoi si la science n’était pas encore l’idole qu’elle devait devenir, le respect ou la superstition s’en imposait pourtant à tout le monde, et la préoccupation scientifique faisait un caractère nouveau de la littérature. Buffon, qui avait, pour ainsi parler, appris à lire dans les écrits mathématiques du marquis de l’Hôpital, débutait « dans les lettres » par une traduction de la Statique des végétaux, de Haies, et de la Méthode des fluxions, de Newton, 1740. On faisait bien encore des tragédies, des romans, des comédies, mais c’était avec un nouveau Système de notation musicale, 1741, que Rousseau arrivait de Genève ou de Lyon à Paris ; et c’étaient les [p. 312h]Pensées sur l’interprétation de la nature qui commençaient à tirer Diderot de son obscurité. Ce nouveau caractère de la littérature allait se préciser maintenant de jour en jour, et finalement trouver son expression dans l’Encyclopédie, 1750.

Quelle a été, dans ce mouvement, la part de l’influence anglaise ? C’est ce qu’il est difficile de dire avec exactitude [Cf. sur ce sujet : Tabaraud, Histoire du philosophisme anglais, Paris, 1806 ; et Leslie Stephen, English Thought in the XVIIth Century, Londres, 1881]. L’influence n’est pas douteuse, et s’il ne s’agissait que d’en dater l’origine, il n’importe pas beaucoup que l’on choisisse l’année 1725, qui est celle de la publication des Lettres sur les Anglais, de Béat de Muralt ; ou l’année 1733, qui est celle de la fondation du journal de l’abbé Prévost ; [p. 313h]ou encore l’année 1734, qui est celle de la publication des Lettres philosophiques de Voltaire. Nous savons d’autre part que Voltaire, dès 1726, Montesquieu en 1729, Prévost vers le même temps, ont visité l’Angleterre. Pour les traductions de l’anglais, l’énumération seule en tiendrait ici plusieurs pages ; et l’on peut avancer sans exagération que, de 1725 à 1750, tout Pope et tout Addison, tout Swift et tout Richardson, sans parler des moindres, ont passé de leur langue en français [Cf. Joseph Texte, Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, Paris, 1895]. Si nous ne nommons ni Locke ni Bacon, c’est que Bacon a surtout écrit en latin, et par conséquent, il y avait cent cinquante ans, en 1750, que le Novum organum, le De augmentis scientiarum, l’Instauratio magna étaient à la portée des lecteurs simplement [p. 314h]cultivés ; et il y avait moins de temps, mais il y avait pourtant plus d’un demi-siècle que l’on pouvait lire en français, de la traduction de Coste, l’Essai sur l’entendement humain, 1700.

Cette remarque a son importance, et nous aide à comprendre la nature de l’influence anglaise. Puisque en effet ce sont bien Locke et Bacon qui vont devenir désormais les « maîtres à penser » de la génération nouvelle, et puisqu’ils ne le sont pas devenus plus tôt, c’est sans doute que l’influence anglaise n’a pas agi par infiltration, pour ainsi parler, comme autrefois l’influence espagnole, mais par substitution d’un nouvel idéal à l’ancien. Ou, en d’autres termes, aussi longtemps que l’idéal classique a dominé sur l’esprit français, et que, comme on l’a vu, notre littérature, tout en étant « sociale », est demeurée [p. 315h]« nationale » nous n’avons pas subi l’influence-anglaise, mais quand l’idéal classique a commencé de se déformer, l’influence anglaise a passé aussitôt par la brèche, qua data porta, et elle est devenue souveraine. C’est ce qui nous permet d’en mieux voir les effets et de dire qu’ils n’ont pas d’abord été très heureux.

« Nous avons pris des Anglais les annuités, les rentes tournantes, les fonds d’amortissement, la construction et la manœuvre des vaisseaux, l’attraction, le calcul différentiel, les sept couleurs primitives, l’inoculation. Nous prendrons insensiblement leur noble liberté de penser, et leur profond mépris pour les fadaises de l’école. » C’est Voltaire qui écrivait en ces termes à Helvétius, en oubliant d’ajouter que, pour son compte, et de plus, il avait pris Micromégas à Swift, son Poème de la loi naturelle à [p. 316h]Pope, et Zaïre à Shakespeare. Et, lui-même, ayant pillé Shakespeare, il eût sans doute bien fait de ne pas détourner ses contemporains de l’une des sources de poésie les plus profondes et les plus pures qu’il y ait au monde. Mais si nous examinons ce qu’il appelait la « noble liberté de penser » des Anglais, nous trouvons que c’est l’agressive incrédulité des Bolingbroke, des Collins, des Toland. Et quant au « mépris des fadaises de l’école » c’est sans doute le nom qu’il donne à l’étroit utilitarisme de Locke : « Il n’y a de connaissances vraiment dignes de ce nom que celles qui conduisent à quelque invention nouvelle et utile, et qui nous apprennent à faire quelque chose mieux, plus vite, ou plus facilement qu’auparavant » [Cf. Joseph Texte, loc. cit., p. 100]. La conclusion est-elle difficile à tirer ? Entre 1730 et 1750 la pensée anglaise a tout [p. 317h]justement agi sur nos François par ce qu’il y avait en elle de moins analogue, de plus contraire, de plus hostile même à l’idéal classique. De « psychologique et de moral » devenu d’abord « social » ; et de social « scientifique » ; l’objet de la littérature, sous l’influence de Bacon et de Locke, va désormais devenir purement pratique. Forts de l’autorité de Newton, qui a quelque part traité la poésie de « niaiserie ingénieuse », les géomètres demanderont bientôt ce que « prouve » une tragédie ? Et d’Alembert enfin, dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie, ne craindra pas d’écrire « que si les anciens eussent exécuté une Encyclopédie, comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte des autres ».

II §

[p. 318h]Une conséquence de ces nouveaux principes, c’est que, n’y ayant rien de moins « littéraire » au monde, et en soi, que l’Encyclopédie de D’Alembert et de Diderot, elle n’appartient qu’à peine à l’histoire de la littérature. Nous ne raconterons donc pas ici, comment, d’une simple traduction de la Cyclopædia d’Ephraïm Chambers, qu’elle devait être à l’origine [Cf. John Morley, Diderot and the Encyclopædists, Londres, 1878], l’Encyclopédie française est devenue la plus grosse affaire de librairie qui se fût encore vue, ni comment, d’une entreprise d’abord purement commerciale, les circonstances, beaucoup plus que les [p. 319h]hommes, en ont fait la plus formidable machine de guerre qu’on eût encore dressée contre la tradition. Nous n’essaierons pas non plus d’en dégager l’idée générale ou maîtresse, qui n’a jamais sans doute été très « générale » dans l’esprit sec, dur et borné de D’Alembert, ni très claire dans la cervelle fumeuse de Diderot [Cf., dans les Œuvres de Diderot, son article Encyclopédie] ; et qu’au surplus le nombre des collaborateurs appelés à en faire l’application ne pouvait manquer d’obscurcir encore. Il ne se fait point de chefs-d’œuvre à deux, et bien moins à plusieurs. Et enfin, quel qu’en fût l’intérêt anecdotique, nous ne dirons point comment, d’aventure en aventure et de « suppression » en « suppression », elle est devenue la compilation monumentale dont Chesterfield écrivait à son fils, qui lui demandait s’il en devait faire l’emplette : [p. 320h]« Vous l’achèterez, mon fils, et vous vous assoirez dessus, pour lire Candide ». Mais, puisque l’on fait souvent encore entre « l’esprit de l’Encyclopédie » et « l’esprit classique » une confusion fâcheuse, qui rappelle celle que l’on a longtemps faite entre l’esprit de la réforme et l’esprit de la Renaissance ; puisque même on a voulu voir dans l’esprit encyclopédique le terme en quelque sorte préfix et l’aboutissement nécessaire de l’esprit classique [Cf. Taine, L’Ancien Régime] ; il faut essayer de dissiper cette confusion, et de montrer qu’entre eux, comme entre l’esprit de la Renaissance et l’esprit de la Réforme, il peut bien se rencontrer un ou deux traits de communs, mais tout le reste, à vrai dire, n’a été qu’opposition et que contradiction.

Par exemple, « l’esprit classique » ne s’était déterminé [p. 321h]qu’en achevant de se libérer, lui, nous avec lui, et notre littérature avec nous, de toute influence étrangère, mais, on vient de le voir, c’est au contraire en se mettant à l’école du « philosophisme anglais », que l’« esprit encyclopédique » a pris conscience de lui-même. Il a fait mieux, ou pis : il s’est méconnu dans Descartes et dans Bayle pour ne se retrouver que dans Locke et dans Bacon. Qui ne sait que l’Esprit des lois, en un certain sens, n’est qu’une apologie de la constitution anglaise ? Le Traité des sensations n’est également qu’une « adaptation » des Essais sur l’entendement humain. Elle-même, l’Encyclopédie, nous venons de le dire, n’est originairement que la traduction d’un Dictionnaire anglais ; et, si Diderot a sans doute quelque droit de passer pour l’incarnation de l’esprit encyclopédique, on ne trouve [p. 322h]rien que d’anglais dans l’œuvre de l’homme que l’on appelle encore souvent le « plus allemand » des Français. Il a commencé par traduire l’Histoire de Grèce de Stanyan ; son Essai sur le mérite et la vertu n’est qu’une paraphrase de Shaftesbury ; c’est Richardson et Sterne qu’il imite dans ses contes et dans ses romans, Moore et Lillo dans ses drames ou dans ses tragédies bourgeoises… Il est inutile de multiplier les exemples ! Mais quand avec autant d’empressement qu’on évitait naguère d’imiter l’étranger, on le traduit maintenant et on s’en inspire, peut-on dire que rien n’ait changé ? peut-on y voir l’effet des mêmes causes ? et si l’on ne le peut pas plus en histoire qu’en logique, c’est une première différence de l’« esprit encyclopédique » et de l’« esprit classique ».

En voici une seconde : si l’esprit classique s’était [p. 323h]montré, depuis Ronsard jusqu’à Boileau, cent cinquante ou deux cents ans durant, plus que respectueux des anciens et de la tradition, au contraire, l’esprit encyclopédique n’est composé que du mépris des anciens et de la haine de la tradition. Les mots ne sont pas trop forts. Nos encyclopédistes n’ont pas seulement méconnu les anciens, ils les ont méprisés ! Ils n’ont vu qu’un préjugé, et un sot préjugé, pour ne pas dire une hypocrisie pédantesque, dans l’admiration que de rares humanistes osaient encore professer pour Virgile et pour Homère.

« On me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en lisant l’Iliade, — fait dire l’auteur de Candide au sénateur Pococurante, — mais cette répétition continuelle de combats… me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture… [p. 324h]Tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait l’avoir dans sa bibliothèque comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce » [Cf. Candide, ch. 25].

De cet endroit de Candide rapprochons un passage du Discours sur l’histoire universelle [Cf. partie III, ch. 5] :

« Une des choses qui faisait aimer la poésie d’Homère est qu’il chantait les victoires et les avantages de la Grèce sur l’Asie. Du côté de l’Asie était Vénus, c’est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du côté de la Grèce était Junon, c’est-à-dire la gravité avec l’amour conjugal, Mercure avec l’éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l’Asie était Mars impétueux et brutal, c’est-à-dire la guerre faite avec fureur ; du côté de la Grèce était Pallas, c’est-à-dire [p. 325h]l’art militaire et la valeur conduite par esprit… La Grèce, depuis ce temps, … ne pouvait souffrir que l’Asie pensât à la subjuguer, et en subissant ce joug, elle aurait cru assujettir la vertu à la volupté, l’esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistait seulement dans la multitude. »

On n’a jamais mieux défini ce que l’esprit classique avait vu dans les chefs-d’œuvre de l’antiquité : des leçons de morale sociale enveloppées sous les plus poétiques fictions. Mais les encyclopédistes n’y ont vu qu’un enfantillage, et n’ont pas entendu la leçon. Aussi la tradition, en littérature, comme en tout, n’est-elle à leur égard qu’un empêchement superstitieux qui gêne également leur liberté de penser, la « diffusion des lumières », et le progrès de la raison. [p. 326h]« C’est en affaiblissant la stupide vénération des peuples pour les lois et les usages anciens, écrit Helvétius, qu’on mettra les souverains en état de purger la terre de la plupart des maux qui la désolent et d’assurer la durée des Empires » [Cf. De l’esprit, discours II, ch. 17]. Qu’est-ce à dire, sinon que le progrès ne consiste qu’à s’émanciper de la tradition ? Et n’avouerons-nous pas qu’il y a bien quelque différence à ne s’autoriser en tout que de la tradition, ou au contraire à ne la traiter en tout que comme un obstacle et une ennemie ?

Combien d’autres différences ne pourrait-on pas, ne devrait-on pas signaler, de morales ou de philosophiques, et même de politiques, s’il ne fallait craindre que, dans une histoire de la littérature, l’indication n’en parût un peu hors de son lieu ! Autant donc l’esprit classique avait en général témoigné de juste défiance de l’instinct et des [p. 327h]passions, autant au contraire l’esprit encyclopédique a mis en eux de confiance insolente et cynique. « On devient stupide, dès qu’on cesse d’être passionné », écrit Helvétius [Cf. De l’esprit, discours III, ch. 8] ; et quant à Diderot, le vice de « toutes les institutions politiques, civiles et religieuses », est à ses yeux d’avoir « empoisonné l’homme d’une morale contraire à la nature » [Cf. Supplément au voyage de Bougainville]. Ce que l’esprit classique avait le plus énergiquement combattu dans le cartésianisme, c’était le dogme alors tout nouveau de la toute-puissance et de la souveraineté de la raison, cette raison qui croit « que deux et deux font quatre », et qui nie, quand elle ne se fait pas un jeu de le bafouer, tout ce qui échappe aux prises de ses déductions. « Taisez-vous, raison imbécile ! » disait Pascal. Mais l’esprit encyclopédique, au [p. 328h]contraire, n’a vu de source de vérité qu’en elle ; et tout ce qu’il a trouvé d’« irrationnel » dans le monde, le proclamant « déraisonnable », il ne s’est rien proposé de plus urgent que de la détruire. Et l’esprit classique avait cru que ce sont les mœurs qui font les lois, ou en d’autres termes que le bien public se compose de l’accord des bonnes volontés particulières, mais l’esprit encyclopédique a répandu cette idée dans le monde que « si les lois sont bonnes, les mœurs seront bonnes, si les lois sont mauvaises, les mœurs seront mauvaises ». Ainsi s’exprime encore Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville ; et telle est aussi l’opinion qu’Helvétius a sans doute ramassée dans quelqu’un des « salons » de son temps : [p. 329h]« Les vices d’un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation : c’est là qu’il faut fouiller pour arracher la racine productrice de ses vices » [Cf. De l’esprit, discours II, ch. 15]. Et puisque c’est ainsi partout, entre l’esprit classique ou l’esprit encyclopédique, la même irréductible opposition ou la même contradiction qui éclate, n’est-il pas assez naturel que nous la retrouvions encore dans la littérature ?

D’Alembert en fait naïvement l’aveu, dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie. « On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique, si à la mode aujourd’hui, qui veut tout voir et ne rien supposer, s’est répandu jusque dans les belles-lettres : on prétend même qu’il est nuisible à leurs progrès, et il est difficile de se le dissimuler. Notre siècle semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment. » Et, en effet, de la manière qu’il définit lui-même l’esprit [p. 330h]philosophique, c’est à savoir par le goût de « l’analyse » et de la « combinaison » comment, je ne dis pas la poésie ou l’éloquence, mais l’observation psychologique elle-même y résisteraient-elles ? Je crois bien avoir avancé quelque part que, dans les Mémoires du moindre frondeur ou de la moindre femmelette du xviie siècle, — dans les Mémoires de Mme de Motteville, ou dans l’Histoire de Madame Henriette, de Mme de La Fayette, — il y avait une connaissance plus étendue de l’homme, et surtout plus approfondie que dans l’Encyclopédie tout entière. On en saisit peut-être maintenant la raison, qui est que les encyclopédistes ne se sont point souciés d’étudier l’homme, ni les hommes, mais seulement les « rapports des hommes » ; et quand on n’étudie que les « rapports des hommes », ce que l’on perd le plus promptement de vue, c’est la diversité de [p. 331h]nature qui distingue les hommes entre eux. Voltaire en est un bon exemple, qui reproche à Racine que ses Pyrrhus et ses Néron, ses Hippolyte et ses Achille se ressemblent tous [Cf. Le Temple du goût] ; et d’Alembert en est un autre, qui s’étonne que Marivaux, « donnant, pour ainsi dire, toujours la même comédie sous différents titres, n’ait pas été plus malheureux sur la scène » [Cf. Éloge de Marivaux], Toute cette psychologie si fine, si déliée, si subtile, n’est à leurs yeux que de « la métaphysique », ou autant dire du galimatias. Les nuances des caractères leur échappent. Où ils n’aperçoivent pas la différence, ils la nient sans plus de scrupule ; et quand par hasard ils l’entrevoient, ce sont, disent-ils alors, « des cheveux coupés en quatre ». Qui s’étonnera là-dessus qu’il n’y ait pas ombre de psychologie dans les tragédies de [p. 332h]Voltaire, dans sa Sémiramis, dans son Orphelin, dans son Tancrède ? qu’il y en ait moins encore dans celles de Marmontel, son disciple ? dans les Incas, dans le Bélisaire ? et généralement que toute cette littérature encyclopédique, — à force d’être philosophique, — ne manque de rien tant que de réalité, de substance et de vie ?

Autant en dirons-nous de la langue. On connaît le Commentaire sur Corneille, de Voltaire, et on sait de quelle timidité de goût ce Commentaire est l’instructif et attristant témoignage ! Pour d’Alembert, les Préfaces de Racine sont faiblement écrites, et celles de Corneille sont aussi « excellentes pour le fond des choses que défectueuses du côté du style » [Cf. Mélanges littéraires, art. Élocution]. Et Condorcet ne se plaindra-t-il pas, quelques années plus tard, [p. 333h]« de trouver dans les Provinciales un trop grand nombre d’expressions familières et proverbiales, qui paraissent maintenant manquer de noblesse » [Cf. Éloge de Pascal] ? C’est qu’en effet ils ont beau protester de leur admiration pour « les modèles » ; au fond, ils ne doutent pas que les « progrès » de l’esprit philosophique ne se soient étendus insensiblement de la manière de penser à la manière d’écrire. Et il est vrai que, de franche et d’un peu rude, mais de pleine, et de libre, et de familière qu’elle était jadis, en même temps qu’éloquente, la langue s’est transformée pour subvenir aux besoins de leur propagande. On y a mis, ils y ont mis non pas plus d’ordre, mais un autre ordre, inverse de l’ancien, très différent aussi de celui qu’on y avait mis au commencement du siècle, un ordre vraiment « encyclopédique », et non plus seulement logique, mais [p. 334h]algébrique. Les mots, à leurs yeux, ne sont plus que des signes conventionnels, artificiels, arbitraires ; la phrase n’est plus qu’un « polynôme » qu’on « ordonne » conformément aux règles ; et le style enfin n’est plus pour eux que l’équation de la pensée pure. C’est justement en cela qu’ils ont cru que consistait le progrès, dans l’appauvrissement du vocabulaire, dans une contrainte plus rigoureuse de la syntaxe, dans l’abus des « termes généraux », dans la subordination de l’originalité de chacun aux exigences de tout le monde ; et aussi bien Condorcet l’a-t-il textuellement déclaré : « On a senti que le style devait être plus élevé et plus soutenu que la conversation… La conversation même a pris un ton plus noble… et c’est peut-être à elle que nous devons l’avantage d’avoir, à cette époque de notre littérature, — il écrit en 1776, — un plus grand nombre de gens de lettres qui écrivent avec agrément et avec élégance » [p. 335h][Cf. Éloge de Pascal].

Plus on considère attentivement tous ces faits et plus il est difficile de voir dans la formation ou dans le développement de l’esprit encyclopédique une suite naturelle de l’esprit classique ; et plutôt on est tenté de les regarder comme étant le contraire l’un de l’autre. Si quelque idée plus générale a réuni les encyclopédistes, autour de D’Alembert et de Diderot, dans l’arrière-boutique du libraire Lebreton, ou dans l’entresol de la rue Taranne, si quoique intention les a groupés, ç’a été de changer l’orientation de l’esprit français ; et en somme ils y ont réussi. En art comme en philosophie, en littérature comme en morale, c’est le contrepied de Corneille et de Racine, de Pascal et de Bossuet, de La Bruyère et de [p. 336h]Boileau qu’ils ont pris. C’est l’ancien idéal qu’ils ont voulu détruire ; et qu’importent après cela quelques douzaines de tragédies dont les médiocres auteurs croient imiter Andromaque, mais en la perfectionnant ? Il convient seulement d’ajouter que l’influence des encyclopédistes a été tout à la fois aidée et contrariée dans son cours par une autre influence, dont il est extrêmement délicat de démêler la nature : c’est l’influence de Rousseau que je veux dire ; et je doute qu’il s’en fût vu depuis Pascal de plus considérable ou de plus révolutionnaire.

III §

Quos vult perdere Jupiter dementat ! Les Dieux commencent par aveugler ceux qu’ils ont résolu de perdre, et, de [p. 337h]fait, on s’expliquerait malaisément le progrès, la fortune, et, après un peu d’incertitude au début, la rapidité de propagation de la doctrine encyclopédique, si nous ne rappelions quelle part y ont prise, avec la plus regrettable imprudence ou la plus insigne maladresse, tous ceux dont la doctrine menaçait les intérêts : les adversaires eux-mêmes de l’Encyclopédie, le gouvernement, et surtout les « salons ».

Les a-t-on assez loués, célébrés et vantés, ces salons du xviiie siècle ! et tandis qu’une habitude s’établissait de ne parler des « ruelles » du siècle précédent, qu’avec les plaisanteries et sur le ton de Molière dans ses Précieuses ridicules ou dans ses Femmes savantes, nous n’avons encore aujourd’hui même qu’indulgence et que complaisance pour tant d’aimables personnes qui surent, comme les Tencin [p. 338h]et comme les d’Épinay, si bien allier ensemble le désordre des mœurs et le pédantisme de la philosophie. À la vérité nous faisons moins de cas de Mme du Deffand, qui n’a pas aimé les Encyclopédistes, qui n’a pas même craint de s’en moquer dans sa Correspondance ; ou de la maréchale de Luxembourg, qui les a toujours un peu tenus à distance, et qui joint à ses autres torts celui d’avoir protégé Rousseau. Mais Mlle de Lespinasse, cette « grande amoureuse », et Mme Geoffrin, cette « grande bourgeoise », de quelle atmosphère de sympathie, pour ne pas dire de quelle auréole de respect, leurs noms ne sont-ils pas entourés ! Nous cependant, qu’elles n’ont pas entretenus, — je veux dire hébergés, meublés et nourris, — et qui ne leur devons donc pas la même reconnaissance que d’Alembert et Marmontel, nous oserons dire que leur [p. 339h]rôle, puisqu’il faut bien convenir qu’elles en ont joué vraiment un, a été désastreux. C’est dans leurs bureaux d’esprit à toutes que s’est fondée la réputation de tant de médiocrités littéraires, ce Marmontel que nous nommions, un Morellet, un Thomas, un M. Suard. Elles ont faire croire à l’Europe et au monde que « toute la France en hommes » n’était que le peu qu’on en rencontrait à leur table ou dans leur salon. On leur doit cet usage de traiter spirituellement les questions sérieuses, — c’est-à-dire à contresens, car comment traiterait-on spirituellement la question de la misère ou celle de l’avenir de la science ? — et sérieusement les bagatelles. Leurs flatteries ont encouragé dans les gens de lettres l’émulation du paradoxe, en même temps qu’elles détruisaient la véritable originalité, « Elles ont dit à l’énergie : [p. 340h]« Vous mettez trop d’intérêt aux personnes et aux choses » ; — à la profondeur : « Vous nous prenez trop de temps » ; — à la sensibilité : « Vous êtes trop exclusive » ; — à l’esprit enfin : « Vous êtes une distinction trop individuelle ». Tel est du moins le jugement qu’une femme a porté d’elles [Cf. Mme de Staël, De l’Allemagne, 1re partie, ch. xi]. Mais on comprend après cela quelles auxiliaires elles ont été pour les Encyclopédistes. Si elles n’ont pas vu plus clair que Diderot dans la confusion de son propre génie, et si surtout elles n’ont pas mesuré la portée de la doctrine dont elles se faisaient les zélatrices, elles ne leur ont pas moins donné la consécration du monde et de la mode. Il a été « bien porté », grâce à elles, d’être « philosophe » [Cf. Taine, L’Ancien Régime, livre IV], Et, encore une fois, il est naturel et même honorable pour eux que [p. 341h]les « philosophes » leur en aient su gré. Mais nous, c’est autre chose, et si, de soi, pour les raisons qu’on a dites, l’esprit encyclopédique tendait à la désorganisation de la littérature, quelles raisons aurions-nous de féliciter ces dames d’avoir été les preneuses de l’Encyclopédie ?

Moins apparente, et surtout moins bruyante, la complicité du gouvernement de Louis XV n’a pas été moins effective que celle des salons. C’est ce que l’on n’a pas assez dit, et c’est ce qu’il faut pourtant savoir. L’entreprise encyclopédique s’était constituée sous les auspices du chancelier d’Aguesseau et du ministre d’Argenson, — le comte d’Argenson, ministre de la guerre. Lorsque l’on eut mis Diderot à Vincennes, sur la sollicitation du savant Réaumur, dont il avait plaisanté la maîtresse, ce furent ses libraires qui réussirent à l’en tirer, comme éditeurs de [p. 342h]l’Encyclopédie, et afin qu’il y pût travailler. Quand un arrêt du Conseil du roi, en 1753, eut momentanément suspendu la publication de l’Encyclopédie, le directeur de la librairie, M. de Malesherbes, n’en laissa pas moins l’ouvrage continuer de paraître. Il fit mieux encore, en 1758, après la condamnation définitive ; « et ce fut dans son propre cabinet qu’il offrit une retraite sûre aux papiers de Diderot » [Cf. Mme de Vandeul, Mémoires sur la vie de son père]. La même condamnation n’empêcha point d’Alembert de demeurer inscrit sur la liste des « censeurs royaux », et pour ce motif, sans doute, quand Fréron attaquait les Encyclopédistes dans son Année littéraire, c’était L’Année littéraire qu’on suspendait, ou Fréron qu’on embastillait. Aussi bien, loin d’y rien perdre, l’Encyclopédie gagnait-elle à la suppression de son privilège, dont [p. 343h]la seule conséquence était de la soustraire au visa de la censure. Quand M. de Malesherbes abandonnait la direction de la librairie, Mme de Pompadour, à l’instigation de Quesnay, son médecin, prenait l’ouvrage sous sa protection. Elle et les philosophes se réjouissaient ensemble de l’expulsion des Jésuites, 1762. Et lorsqu’elle mourait, en 1764, ne fallait-il pas bien que quelqu’un la remplaçât aussitôt dans ce rôle de protectrice, puisque les dix derniers volumes de l’Encyclopédie se distribuaient librement dans Paris, 1765 ? Ce sont naturellement ceux qui contiennent les articles les plus audacieux et les plus violents.

Il faut d’ailleurs avouer que, dans cette admiration des salons comme dans cette quasi collaboration du pouvoir à l’entreprise, les adversaires de l’Encyclopédie ont leur [p. 344h]grande part de responsabilité, pour la maladresse de leurs attaques, pour la faiblesse de leur polémique, et pour leur absence entière de talent. Qui ne le sait, hélas ! que la vérité ne brille pas toujours de sa propre lumière, et que de très bonnes causes ont eu cruellement à souffrir d’être mal défendues ? Or, on ne peut rien lire de plus malveillant, mais d’ailleurs de plus plat que les Nouvelles ecclésiastiques, — c’est le journal janséniste, — qui ne savait guère que traiter de « sottises » ou « d’inepties » toutes les productions de l’école encyclopédique. Si Fréron, le rédacteur de L’Année littéraire, n’a pas toujours manqué d’esprit, de bon sens, et surtout de courage, il serait difficile de rien imaginer de plus court, de plus étroit, de plus superficiel que sa critique ; et sa mauvaise réputation, qu’elle fût ou non justifiée, — ce n’est pas ici le [p. 345h]point, — enlevait tout crédit à ce qu’il pouvait dire. À peine faisait-on plus d’estime de Palissot, l’auteur de la comédie des Philosophes, 1760, où tout ce qu’il avait trouvé de plus comique était de travestir, sous le nom de Cydalise, Mme Geoffrin en femme auteur ; — Mme Geoffrin dont l’ignorance était proverbiale, et dont on disait qu’elle la respectait « comme le principe actif et fécond de son originalité » ! [Cf. Garat, Mémoires sur M. Suard, t. I, livre VI]. On a aussi de Palissot de Petites lettres sur de grands philosophes, dont La Bruyère eût pu dire, comme du Mercure de son temps, qu’elles sont « immédiatement au-dessous de rien ». Et faut-il parler de ce pauvre diable d’Abraham Chaumeix ? C’est pourquoi toutes les pointes des adversaires de l’Encyclopédie s’émoussaient ou se brisaient contre elle. On pouvait rire un moment du libelle [p. 346h]impuissant de l’avocat Moreau : Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs, 1757, sans discerner d’ailleurs très nettement si l’on y riait de l’auteur ou de ceux qu’il attaquait. Mais ce que l’on voyait très bien, c’est qu’aucune de ces critiques, sérieuse ou plaisante, n’atteignait le fond des choses, n’en approchait seulement de loin ; et non moins fiers de l’inutilité des efforts de leurs adversaires que de leurs propres talents, la réputation des Encyclopédistes et la fortune de l’Encyclopédie s’accroissaient, se fortifiaient, et se consolidaient par ces efforts mêmes.

« C’est à ce moment même, écrit Garat, qu’une voix qui n’était pas jeune et qui était pourtant tout à fait inconnue, s’éleva, non du fond des déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés, de ces académies et de cette philosophie où tant de lumières faisaient naître et nourrissaient tant d’espérances… et au nom de la vérité, c’est une accusation qu’elle intente, devant le genre humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la société même » [p. 347h][Cf. Garat, Mémoires sur M. Suard, t. I, p. 164]. Et — renseignement précieux ! — « ce n’est pas, ajoute-t-il, comme on le dit, le scandale qui fut général ; c’est l’admiration et une sorte de terreur qui furent presque universelles ». Il faut rapprocher ce passage d’un endroit des Confessions : « Audacieux, fier, intrépide, écrit Rousseau, je portais partout une assurance d’autant plus ferme qu’elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m’avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j’écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences, comme j’écraserais un insecte entre mes doigts » [Cf. Confessions, partie II, livre 9, sous la date de 1756]. [p. 348h]Il a raison, et Garat aussi. C’est le mépris de « leurs mœurs », de leurs « préjugés », de leurs « maximes », qui ont détaché violemment Rousseau de ses anciens amis les philosophes. Il a ouvert, à lui tout seul, une route nouvelle. Et, parce qu’ils le verront bien, ou plutôt, et avant de le voir, c’est parce qu’ils s’en doutent, c’est pour cela que tous ensemble, les Marmontel et les Morellet, les Grimm et les Diderot, d’Alembert, la société du baron d’Holbach et celle de Mme d’Épinay, Voltaire lui-même, à dater de la Lettre sur les spectacles, 1758, — qui est la déclaration de guerre du « citoyen de Genève », — ils [p. 349h]vont former contre lui la plus compacte et la plus acharnée des coalitions.

On discute encore quelquefois l’inutile question de savoir qui des deux, de Diderot ou de Rousseau, a comme qui dirait le premier « retrouvé » cette idée de « nature », contre laquelle trois ou quatre générations d’écrivains et de penseurs avaient jusqu’à eux si vigoureusement réagi ? Admettons que ce soit Diderot, et, aussi bien, puisqu’il en a revendiqué la gloire, admettons qu’il ait « pâli » sur les premiers ouvrages de Rousseau. Il eût donc bien fait en ce cas de nous expliquer comment aucun de ses ouvrages, à lui, Diderot, n’a produit la même impression « d’admiration et de terreur universelles » que les deux premiers Discours de Rousseau. Que ne se vante-t-il aussi d’avoir pâli sur l’Émile, sur le Contrat social, sur les [p. 350h]Lettres de la Montagne ? Mais la vérité, c’est qu’en s’emparant de cette idée de « nature » Rousseau en a saisi toutes les conséquences, y compris celles que l’imagination trop prompte et trop fuligineuse de Diderot n’avait point vues ; il l’a faite sienne, vraiment sienne, uniquement sienne à sa date ; et réchauffant alors de l’ardeur de ses rancunes, de ses haines, de son orgueil, l’enrichissant, pour ainsi parler, de sa propre substance, et lui communiquant la flamme de son éloquence et de sa passion, il lui a donné un degré d’importance et une vertu de contagion qu’elle n’avait jamais encore eus.

Considérons en effet, que, de la manière qu’il opposait la nature, non plus comme autrefois les Rabelais ou les Montaigne, aux vices qui la déshonorent, mais à l’art lui-même, Rousseau décrétait, pour son coup d’essai, non [p. 351h]seulement de caducité, mais d’erreur originelle tout ce qu’on avait fait depuis deux cent cinquante ans, pour « artialiser la nature ». On se trompait depuis plus de deux siècles ! Il n’y avait qu’« erreur et folie dans la doctrine des sages » de l’Encyclopédie. On ébranchait les préjugés sans en atteindre ou sans en voir seulement la racine, et comment voulait-on qu’elle ne poussât pas d’âge en âge de nouveaux rejetons ? « Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés fortes et mâles à notre fausse délicatesse ? » [Cf. Lettre sur les spectacles et rapprochez Nouvelle Héloïse, partie II, lettres 14, 17, 21], Ou, en d’autres termes, dites-nous combien votre art, en exigeant de vous des concessions que votre nature lui eût certainement refusées, a rabaissé votre génie. Vous avez dit, non ce que vous aviez à dire, mais ce que vous avez cru qui plairait à [p. 352h]vos contemporains. Vous ne vous êtes pas contenté de vouloir leur plaire, mais vous avez imité, vous avez subi, pour leur plaire, des modèles que vous n’aviez point choisis, que vous avez souffert que l’on vous imposât. Il vous fallait être approuvé du public ! Né pour être vous-même, unique peut-être en votre espèce, vous avez accepté la tyrannie de la mode, et vous avez mis votre gloire à ressembler à d’autres, aux autres, à tous les autres. Mais si c’est ainsi que l’art, bien loin d’aider en vous la nature, l’y a d’abord comprimée, puis asservie, et finalement pervertie, quel est le remède à ce mal, et quel enseignement votre exemple nous donne-t-il ? C’est de retourner à la nature pour nous y conformer ; et, rien qu’en posant ce principe, mais surtout en l’appuyant de ces « considérants », Rousseau renversait à la fois l’antique autorité des règles, le peu qui [p. 353h]survivait du pouvoir de la tradition, et celui que la communauté s’arrogeait sur les sentiments de l’individu.

Car, nos sentiments c’est nous-mêmes, ou plutôt, chacun de nous n’est soi qu’autant que ses sentiments s’expriment en toute liberté, et c’est cette liberté même qui est la nature : « Nous naissons tous sensibles… Sitôt que nous avons, pour ainsi dire, conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent. Ces dispositions s’étendent et s’affermissent… mais contraintes par nos habitudes, elles s’altèrent plus ou moins. Avant cette altération elles sont ce que j’appelle en nous la nature » [Émile, I, 1]. Qu’est-ce à dire, sinon qu’autant qu’à l’art en particulier « la nature » s’oppose à la civilisation en général ? Rousseau le dit en propres termes : [p. 354h]« Tout est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme… Les préjugés, l’autorité, la nécessité, l’exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étouffent en nous la nature » [Émile, I, 1]. Quel sera donc l’objet de la véritable éducation ? Ce sera de nous débarrasser des préjugés qui empêchent en nous la nature de se développer conformément à elle-même. « Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme, et quiconque est bien élevé pour celui-là, ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent… En sortant de nos mains notre élève ne sera ni magistrat, ni soldat, ni prêtre, il sera premièrement homme : tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit » [Émile, I, 1]. Avons-nous [p. 355h]besoin de faire observer que c’est ici le renversement de l’ancienne discipline, celle qui se proposait avant tout de former l’homme pour la société ? celui de l’ancienne morale, dont le principe était de substituer en nous des motifs généraux d’action à l’impulsion personnelle de l’instinct ? et le renversement de l’ancienne esthétique, dont le premier article consistait justement à se défier de la sensibilité comme étant de toutes nos facultés la plus ondoyante, la plus mobile, et la plus diverse ?

Mais ce n’est pas tout encore, et l’homme n’étant pas à lui seul toute la nature, il reste à voir quels sont les rapports de la nature et de l’homme. Qu’est-ce donc que l’homme dans la nature ? Si Rousseau s’était tout à l’heure emparé d’une idée de Diderot, c’est la grande idée de Buffon qu’il s’approprie maintenant, pour la pousser à [p. 356h]bout. La nature est la cause des effets que nous sommes. Nous sommes donc à son égard dans une dépendance entière ; et par conséquent nous ne nous devenons intelligibles à nous-mêmes qu’autant que nous nous saisissons dans la complexité des rapports qui nous unissent à elle. Là même est le secret du bonheur. « Il n’est rien tel qu’un heureux climat pour faire servir à la félicité de l’homme les passions qui font ailleurs son tourment » [Nouvelle Héloïse, partie I, lettre 23] ; et c’est la nature seule qui a procuré à Rousseau lui-même « quelques instants de ce bonheur plein et parfait, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir » [Cf. Lettres à M. de Malesherbes]. Livrons-nous donc à la nature, et ne faisons plus désormais consister notre orgueil à la dominer, mais notre sagesse à lui obéir. Ne [p. 357h]rompons pas, n’essayons pas de briser ou de relâcher les liens qui nous rattachent à elle. « Plongeons-nous dans son sein », comme dira bientôt le poète, et rendons-lui la conduite d’une destinée dont le malheur n’a été fait jusqu’ici que de notre rage de la vouloir soumettre au raisonnement ou à la raison. C’est ainsi qu’après avoir émancipé l’individu de la tyrannie de la communauté, et substitué la sensibilité dans les droits de l’intelligence même, Rousseau achève son œuvre en posant ce principe qu’on exprimera désormais l’homme en fonction de la nature. Il ne se pouvait guère d’idée plus contraire à l’humanisme, puisqu’elle en est la contradiction même, ni qui portât en conséquence une plus grave, une dernière et mortelle atteinte à l’idéal classique.

Qu’est-ce que les contemporains ont pensé de toutes [p. 358h]ces nouveautés ? et comment les ont-ils accueillies ? Ils les ont applaudies ; et jamais peut-être, — on le sait, — réputation littéraire ne s’est établie plus promptement ni plus universellement que celle de Rousseau. Dix ou douze ans lui ont suffi pour égaler Voltaire même dans l’estime de son temps ; et l’opinion ne s’est trompée ni dans l’estime qu’elle en a fait, ni dans les raisons de cette estime. Dans le Discours de Dijon, dans le Discours sur l’inégalité, dans la Lettre sur les spectacles, les contemporains ont reconnu les accents de cette éloquence dont on pouvait craindre que depuis cinquante ans le secret ne se fût perdu. Ils ont senti frémir dans la Nouvelle Héloïse cette ardeur de passion qu’ils ne connaissaient plus eux-mêmes, mais dont ils se rendaient si bien compte que le théâtre et le roman ne leur donnaient qu’une impuissante et [p. 359h]misérable parodie. « Les femmes s’enivrèrent du livre et de l’auteur » [Confessions, II, 2], Et les hommes, à leur tour, dans l’Émile, dans la Lettre à l’archevêque de Paris, dans le Contrat social, crurent entendre gronder sourdement ils ne savaient quelle menace ! Mais on ne comprend pas toujours ce que l’on admire, ni même ce que l’on redoute ; et, en réalité, les contemporains de Rousseau ne l’ont pas compris : premièrement, parce qu’ils sont les « mondains » qu’ils sont, les habitués des « salons » qu’il attaque ; et puis, parce qu’en leur qualité de mondains, après un peu d’émoi que leur a causé ce citoyen de Genève, d’autres distractions, d’autres curiosités, d’autres discussions, de toutes parts, les sollicitent, les appellent, et les retiennent.

Ne vient-on pas en effet d’expulser, mieux encore que [p. 360h]cela, de supprimer les Jésuites ? et quel « sujet de conversation » ! mais quelle victoire pour la philosophie ! Voltaire en a tressailli d’allégresse ; et d’Alembert y voit le juste châtiment de la malveillance que les Jésuites se sont permis de témoigner à l’Encyclopédie. « Leurs déclamations à la ville et à la cour contre l’Encyclopédie avaient soulevé contre eux une classe d’hommes plus à craindre qu’on ne croit, celle des gens de lettres » ; et il ne faut jamais se faire des ennemis qui, « jouissant de l’avantage d’être lus d’un bout de l’Europe à l’autre, peuvent exercer d’un trait de plume une vengeance éclatante et durable ! » [Cf. d’Alembert, édition de 1821, t. II, p. 48 ; et Diderot, Lettre à Mlle Volland, du 12 août 1762]. Ce n’est pas au moins de lui, ni de Diderot, mais de Voltaire qu’il parle en ces termes. Le commencement de [p. 361h]l’affaire des Jésuites a précédé le brûlement de l’Émile ; l’affaire des Calas le suit immédiatement. Jamais émotion ne fut plus légitime, si jamais erreur judiciaire ne fut plus déplorable. « D’un bout de l’Europe à l’autre », c’est le cas de le dire, le scandale en retombe sur la magistrature entière, et voici que tout le système du droit criminel de France en est remis en question. Encore ici c’est Voltaire qui mène la campagne, et le Traité de la tolérance, 1763, rend à lui seul son nom plus populaire en un jour que toute son œuvre en un demi-siècle. Le parlement de Paris répond en condamnant au feu le Dictionnaire philosophique, 1765. Mais, une fois encore, l’odieuse procédure d’Abbeville et le supplice du chevalier de la Barre mettent l’opinion du côté des philosophes. Déjà vainqueurs du clergé, ils le sont maintenant de la magistrature [Cf.  [p. 362h]Félix Rocquain, L’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, livre VII ; Paris, 1878]. Il ne leur reste plus, pour achever leur triomphe, qu’à jeter le discrédit sur l’administration ; et justement, aux environs de 1768, les « Économistes » paraissent pour leur en donner l’occasion. On feint de voir en eux les « prôneurs et les fauteurs de l’autorité despotique » ; on leur reproche « leur langage apocalyptique et dévot » ; ce sont « les ennemis des beaux-arts » [Cf. Grimm, Correspondance, octobre 1767]. Voltaire écrit contre eux L’Homme aux quarante écus, qui n’est pas, à vrai dire, une de ses meilleures facéties, qui n’en réussit pas moins, dont le titre passe même en proverbe. Et eux aussi, — grâce au patriarche de Ferney, — les voilà pour un temps refoulés, battus et pas contents.

Nous disons bien : grâce au patriarche ; car en vérité, [p. 363h]si ce n’était l’intervention de Voltaire dans toutes ces affaires, elles n’appartiendraient qu’à peine à l’histoire de la littérature, et surtout, si cette intervention ne lui avait assuré la place qu’il occupe dans l’histoire de son siècle. C’est pour être intervenu dans la question du « produit net » et du « despotisme légal » qu’il est Voltaire ; et il ne le serait pas s’il n’était devenu le défenseur des Calas et du chevalier de la Barre. On n’examine point d’ailleurs ici les motifs plus ou moins politiques de son intervention, et on ne veut pas décomposer en quelque sorte l’élan de sa générosité. On constate seulement qu’en vérité sa vie fut son chef-d’œuvre. Si ses contemporains n’ont rien tant admiré chez lui qu’une extraordinaire faculté d’assimilation, servie par une facilité d’exécution ou d’expression non moins [p. 364h]extraordinaire, on constate qu’ils les ont d’autant plus admirées qu’ils les ont vues s’appliquer, tour à tour ou ensemble, à plus d’objets, plus différents, plus étrangers eu apparence à ses intérêts d’amour-propre et de vanité. Et on constate enfin que s’il n’avait été jusqu’aux environs de 1760 qu’un homme de lettres entre beaucoup d’autres, — unus ex multis, — c’est à dater de ce moment qu’il est devenu l’homme de son siècle et de l’histoire. C’est donc aussi par lui que tous ces faits, qu’on y eût pu croire indifférents, appartiennent à l’histoire de la littérature. Ils ont dégagé le vrai Voltaire de lui-même. Ils lui ont fait entendre à lui-même la nature de son pouvoir. Ils l’ont tiré de pair. Ils l’ont élevé au rang de cette « douzaine d’hommes » dont Diderot disait encore en 1762, que [p. 365h]« sans s’élever sur la pointe du pied, ils le passeraient toujours de toute la tête » [Cf. Lettre à Mlle Volland, du 12 août 1762]. Ils lui ont enfin procuré « dans la nation » cette universalité, cette autorité d’influence qu’il avait inutilement poursuivie, qu’on lui avait disputée, refusée jusqu’alors ; et, de cette unique situation que les événements lui ont faite, dominatrice, quasi souveraine, quelques conséquences essentielles en sont presque aussitôt résultées.

C’est ainsi que, dans les dernières années du règne de Louis XV, et la question religieuse mise à part, on voit succéder au grand tumulte et à l’agitation des années précédentes, une sorte d’apaisement, et non pas de réconciliation, mais de trêve au moins des partis. Si la Sorbonne censure le Bélisaire de Marmontel, [p. 366h]« ni la cour ni le parlement ne se mêlent de l’affaire ; on fait dire seulement à l’auteur de garder le silence » ; et Bélisaire continue de s’imprimer et de se vendre avec privilège du roi [Cf. Marmontel, Mémoires, livre VIII]. La doctrine encyclopédique se réduit d’elle-même aux termes du déisme de Voltaire. Le Parlement condamne bien le Système de la nature, 1770, du baron d’Holbach ; mais il refuse d’insérer dans son Arrêt le réquisitoire de l’avocat général Séguier, et c’est Voltaire qui entreprend de combattre et de réfuter le livre. Le même Voltaire revient à la charge quand paraît en 1773 l’ouvrage posthume d’Helvétius : De l’homme. On ne pense plus à Rousseau, qui vit obscurément dans son pauvre logis de la rue Platrière. « Il a voulu fuir les hommes, écrit La Harpe, et les hommes l’ont oublié. » D’Alembert traduit Tacite, et Diderot travaille à son [p. 367h]Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Grimm, qui présageait en 1768 « une révolution imminente et inévitable », déclare en 1770 que « jamais la tranquillité publique ne fut mieux assurée ». C’est aux applaudissements de la littérature qu’en 1771 le chancelier Maupeou opère son coup d’État contre les parlements. Les gens de lettres sont devenus les soutiens du pouvoir. Lorsque Louis XVI monte sur le trône, en 1774, les Encyclopédistes et les Économistes se réconcilient au ministère, en la personne de Malesherbes et de Turgot. Les voilà maîtres des affaires ; et il faut maintenant les entendre se moquer des jeunes gens « qui se croient en sortant du collège obligés d’apprendre aux puissances à diriger leurs États » !

À la faveur de cet apaisement il se produit un mouvement curieux, et on dirait qu’avant d’abandonner ses [p. 368h]positions démantelées, l’esprit classique se ramasse et se concentre pour livrer un dernier combat. Il essaie le peu de forces qui lui reste encore contre « l’anglomanie », dont « les progrès effrayants » lui semblent également menacer « la galanterie des Français, leur esprit de société, leur goût pour la toilette », et leur littérature. Voltaire écrit : « Quelques Français transportent chez nous une image de la divinité de Shakespeare, comme quelques autres imitateurs ont érigé depuis peu à Paris un Vauxhall, et comme d’autres se sont signalés en appelant les aloyaux des roastbeef… La cour de Louis XIV avait autrefois poli celle de Charles II, aujourd’hui Londres nous tire de la barbarie. » La Harpe lui fait écho dans sa Correspondance littéraire. Les traductions du grec et du latin abondent, s’opposent à celles de [p. 369h]Shakespeare et d’Ossian. Les Géorgiques de l’abbé Delille, en 1769, ont fait événement et Voltaire les a déclarées, — avec les Saisons de Saint-Lambert, il est vrai, et après l’Art poétique, — « le meilleur poème qui ait honoré la France ». De 1770 à 1789, il paraît quatre traductions, deux en vers et deux en prose, de l’Iliade et de l’Odyssée. L’archéologie même et l’érudition, que le Discours préliminaire de l’Encyclopédie condamnait naguère si dédaigneusement, redeviennent à la mode. Un jeune écrivain, dans les notes qu’il griffonne aux marges de son exemplaire de Malherbe, décide que, « même quand nous traçons des tableaux et des caractères modernes, c’est d’Homère, de Virgile, de Plutarque, de Tacite, de Sophocle, d’Eschyle qu’il nous faut apprendre à les peindre ». Il écrira bientôt en vers :

[p. 370h]           De ce cortège de la Grèce
           Suivez les banquets séducteurs ;
           Mais fuyez la pesante ivresse
           De ce faux et bruyant Permesse
Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs !

Boileau lui-même eût-il pu mieux dire ?

Sera-t-on peut-être surpris qu’en témoignage de cette renaissance de l’esprit classique nous rappelions ici l’auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro ? En effet, c’est à peine un homme de lettres que Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais ; c’est un homme d’affaires, de quelles affaires, souvent, ou même à l’ordinaire ! et certes, si quelqu’un n’a pas beaucoup pratiqué les anciens, c’est bien lui. On ne les rencontre pas dans les sociétés qu’il fréquente. Mais il n’en est que plus intéressant, et surtout son exemple plus significatif. Car aussi [p. 371h]longtemps qu’il a suivi les traces de Diderot et de Sedaine, dans son Eugénie, dont il a placé la scène en Angleterre, 1767, et dans ses Deux Amis, 1770, il n’a fait que de médiocre besogne. Mais voici qu’en revanche, après ces Mémoires dont la verve excite la jalousie de Voltaire, — et auxquels, pour être classiques, il ne manque en vérité que d’être de bon goût, et surtout de bon ton, — il s’avise de reprendre, lui troisième, le sujet des Folles amoureuses et de L’École des femmes, le tuteur de l’ancienne comédie, dupé par l’éternelle ingénue ; il l’encadre dans le décor espagnol, celui du roman de Le Sage, du théâtre de Scarron, et en l’écoutant on songe à Gil Blas : c’est le Barbier de Séville, 1775. Il récidive en 1783 : c’est le Mariage de Figaro. Et que son Figaro soit lui-même, Pierre-Augustin, dépeint au vif, avec son absence entière [p. 372h]de scrupules et son fonds de gaieté, ou qu’on y veuille voir un « précurseur de la Révolution », ce qu’il est de plus et avant tout, c’est Frontin, c’est Crispin, c’est Scapin, c’est le valet de l’ancienne comédie, c’en est le dernier et le plus amusant. N’est-ce pas comme si nous disions qu’aussitôt qu’il a repris les traces de Regnard et de Molière, ou plutôt de la tradition, Beaumarchais a trouvé le succès qu’il avait en vain demandé à l’imitation de Sedaine et de Diderot ? Et qu’y a-t-il de plus caractéristique du mouvement dont nous essayons de préciser la nature ? Laissant toujours à part les derniers pamphlets de Voltaire et les derniers volumes de l’Histoire naturelle de Buffon qui sont des « suites », on ne trouve, en dix ans, de 1775 à 1785, que deux « nouveautés » qui survivent, et ce sont deux comédies, qui peuvent d’ailleurs [p. 373h]avoir toutes les autres qualités ou défauts que l’on voudra, mais dont l’inspiration est « classique ».

Vers le même temps, et moins heureuse en ce sens qu’elle ne nous a rien laissé, je ne dis pas qui soit comparable au Barbier de Séville ou au Mariage de Figaro, mais dont on soutienne aujourd’hui la lecture, il semble que, comme la comédie, la tragédie retourne à ses premières origines. Après avoir fait le tour du monde, cherché des sujets au Mexique, au Pérou, en Chine, au Malabar, jusqu’en Nouvelle-Zélande, et exploré dans toutes les directions, pour en tirer du nouveau, l’histoire nationale, elle finit par en revenir aux Grecs et aux Romains, avec ses Coriolan, ses Virginie, ses Hypermnestre et ses Philoctète. On reconnaît que la [p. 374h]« simplicité des anciens peut encore instruire notre luxe, car ce mot convient assez, dit La Harpe, à nos tragédies que nous avons quelquefois un peu trop ornées ». On s’avise que « notre orgueilleuse délicatesse, à force de vouloir tout ennoblir, peut nous faire méconnaître le charme de la nature primitive ». Et on conclut que sans doute « il ne faut pas imiter les Grecs en tout, mais dès qu’il s’agit de l’expression des sentiments naturels, rien n’est plus pur que le modèle qu’ils nous offrent dans leurs bons ouvrages » [Cf. La Harpe, Cours de littérature, partie I, livre I, chap. 5]. Mieux encore ! on dirait que la tragédie reflue vers sa source, pour s’y retremper ; et rien ne ressemble davantage à sa lutte contre le mélodrame des Diderot, des Mercier, ou bientôt des Guilbert de Pixerécourt, que la lutte autrefois soutenue par la tragédie cornélienne contre la tragi-comédie des Rotrou, des Mairet, des Hardy. Les hommes de la [p. 375h]Révolution, après cela, feront un pas de plus en arrière, et on le sait, ce n’est pas les Romains de Balzac ou de Corneille qu’ils croiront ressusciter dans la vie publique, ce seront les Grecs et les Romains de Plutarque, — ou d’Amyot.

Cependant un autre écrivain, un poète, et le seul en son temps qui ait eu le sentiment de l’art, remonte plus haut encore, jusqu’aux origines du classicisme ; et c’est vraiment Ronsard qui revit dans André Chénier. On aimerait parler longuement et à loisir d’André Chénier. Mais son œuvre est posthume, et nous ne pouvons l’envisager ici que comme représentative de l’état des esprits, ou de quelques esprits de son temps. Au moins pouvons-nous dire que, comme Ronsard, il a été tout latin et tout grec ; et comme Ronsard, mais avec une conscience plus claire des raisons de son choix, c’est aux érotiques latins, c’est aux [p. 376h]poètes d’Alexandrie que son industrieuse imitation est allée. Comme Ronsard, il a cru que toute beauté, toute perfection était « enclose » dans les chefs-d’œuvre des anciens, et par suite, comme Ronsard, il a donc cru que toute invention, tout génie même ne consistait qu’à vêtir sa pensée de ces formes immortelles.

Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.

Païen comme Ronsard, aussi profondément païen dans ses Idylles que l’auteur des Hymnes et des Sonnets à Cassandre, c’est comme lui, Ronsard, qu’il a aimé, qu’il a senti, qu’il a conçu la nature. Sensuel et voluptueux comme Ronsard, sa mélancolie, comme celle de Ronsard, n’a guère été que celle des grands épicuriens. Et pourquoi ne dirait-on pas qu’il a été plus Ronsard que Ronsard, s’il représente de plus que Ronsard la réaction contre Malherbe et la [p. 377h]protestation du lyrisme contre l’éloquence ? Et c’est pourquoi, si le classicisme eût pu être sauvé, il l’eût sans doute été par le fils de la Grecque. Mais quoi ! le classicisme pouvait-il être sauvé ?

Nous ne le croyons pas, et pour plus d’une raison, dont la première est celle-ci, qu’il avait vécu cent cinquante ans. Rien d’humain n’est éternel, et quelque effort qu’il fasse pour fixer son objet sous l’aspect de l’éternité, tout idéal d’art participe de la caducité de l’espèce. En second lieu, si le classicisme — on l’a vu, ou du moins nous avons essayé de le faire voir — ne s’était déterminé dans sa forme que pour des raisons sociales autant que littéraires, il était inévitable qu’il mourût de l’exagération de son propre principe, ou, en d’autres termes, qu’il suivît la fortune de la société dont il avait été l’expression. C’est à peu près ainsi que le génie des grands [p. 378h]maîtres de la peinture italienne n’avait pu préserver leur art d’aboutir à la rhétorique des Carrache, et, dans un monde tout nouveau, le naturalisme hollandais de succéder à leur humanisme. Et si enfin le classicisme français, dans ses chefs-d’œuvre, n’avait été, pour ainsi parler, qu’une projection de l’esprit français sur le plan de la littérature générale, on ne conçoit pas comment il eût pu éviter d’être refoulé dans ses propres frontières par le progrès même de cette littérature, et ainsi de mourir de son propre triomphe. Idéal commun de l’Europe entière pendant cent cinquante ans, le classicisme ne pouvait durer qu’autant que cette Europe elle-même ; mais cette Europe venant à se défaire, il ne se pouvait pas que le classicisme ne se déformât, ne se désorganisât, et ne disparût finalement avec elle.

Rendons-nous-en bien compte en effet : il y avait [p. 379h]quelque chose de contradictoire dans le rêve d’André Chénier. Sur des « pensers nouveaux » on ne fait pas de « vers antiques », et lui-même en est la preuve, s’il y a certes des « vers antiques » dans le Mendiant ou dans l’Oaristys, mais où y sont les « pensers nouveaux » ? Pareillement, on ne prend pas non plus la tragédie de Corneille ou de Racine pour modèle quand on a cessé de sentir ou de penser comme eux. On ne leur dérobe point le secret de leur forme en leur abandonnant le fond de leurs idées. Ç’a été la grande erreur de ceux qu’on pourrait appeler les néo-classiques ou les pseudo-classiques du temps de la Révolution, — Marie-Joseph Chénier, Gabriel Legouvé, Népomucène Lemercier, combien d’autres encore, — qui n’ont pas absolument manqué de talent ni d’idées, et dont les rapsodies ne le cèdent cependant, pour la médiocrité de la forme ou la misérable [p. 380h]pauvreté du fond, qu’à l’éloquence verbeuse des Robespierre et des Saint-Just. Ils ont fait seulement moins de mal. Et qu’on ne dise pas que les lettres « se taisent » parmi les discordes civiles ! Ni le théâtre, ni la librairie n’ont chômé durant la tourmente révolutionnaire, ni sans doute la tribune. Mais, avec une méconnaissance entière de la diversité des temps et des conditions de la parole ou de la littérature, on a considéré que l’on pouvait encore emprunter des formes aux générations dont on ne partageait plus les idées, et que les maîtres qui n’étaient plus des « maîtres à penser » pouvaient encore servir de « maîtres à écrire ». Et c’est pourquoi, tandis que le classicisme achevait lentement de périr, si l’on cherche quels hommes, en cette fin de siècle, continuent d’agir sur l’opinion, nous en trouvons jusqu’à trois qui n’ont entre eux que ce trait de commun d’avoir rompu résolument [p. 381h]avec le passé : ce sont Condorcet, Buffon, et Bernardin de Saint-Pierre.

On a dit de Condorcet « qu’il était le produit supérieur de la civilisation du xviiie siècle » et, sans doute, c’est bien en lui que se résume le meilleur et le pire à la fois de la doctrine encyclopédique. On pourrait encore l’appeler, si ces deux mots ne hurlaient pas d’être, comme on dit, accouplés ensemble, un Fontenelle fanatisé. Disciple de Voltaire et ami très particulier de Turgot, membre de l’Académie française et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, je ne crois pas que ses travaux scientifiques témoignent de beaucoup d’originalité ni d’érudition ; et on ne l’a jamais pris pour un grand écrivain. Nous n’en vivons pas moins encore de lui, si c’est lui qui a vraiment organisé notre système d’éducation dans ses Mémoires sur l’instruction publique, dont on n’a, [p. 382h]pour en sentir toute la supériorité, qu’à faire la comparaison avec ceux de son ami Cabanis, par exemple ; et puis, il est l’auteur de ce livre fameux : l’Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, qui n’est peut-être pas l’expression la plus éloquente que l’on ait donnée de l’idée de progrès, mais qui en est l’une des plus persuasives. Les contemporains ne s’y sont pas mépris, et la Convention nationale a bien su ce qu’elle faisait quand le 13 germinal an III [2 avril 1795] elle en a décrété, sur le rapport du « sage » Daunou, l’impression par ordre, et la distribution « dans toute l’étendue de la République ». Et en effet quand on prend, comme Condorcet, le progrès scientifique pour mesure du progrès, qui ne serait frappé de tout ce que nous savons aujourd’hui et qu’on ne savait pas autrefois ? L’Esquisse de Condorcet a fondé la religion de la science, et transmis ainsi jusqu’à nous, sous [p. 383h]une forme pour ainsi parler portative et maniable, tout ce qu’il y a d’erreur et de vérité contenues et mêlées dans la doctrine encyclopédique.

C’est à répandre aussi cette religion de la science que le grand Buffon a contribué par son Histoire naturelle. Les encyclopédistes lui avaient parcimonieusement mesuré leurs éloges, et, pour ne rien dire de Grimm, dans sa Correspondance, c’est presque une caricature de l’homme, et une caricature haineuse que ce plat Marmontel nous en a tracée dans ses Mémoires [Cf. Marmontel, Mémoires, livre VI]. Mais une génération nouvelle s’était déjà montrée plus juste. Les Époques de la nature, dès 1778, avaient mis Buffon à son rang ; c’est de lui qu’André Chénier se fût inspiré dans son Hermès ; et je veux bien que l’abbé Delille n’ait réussi qu’à le ridiculiser dans ses Trois Règnes, mais telle n’était pas assurément son intention. [p. 384h]Buffon avait eu d’ailleurs cette bonne fortune qu’ayant laissé son œuvre inachevée, ses collaborateurs l’avaient continuée, Daubenton, Guéneau de Montbeillard, Lacépède, Lamarck, en attendant bientôt les Cuvier et les Geoffroy Saint-Hilaire. Une science nouvelle était née de lui : la science de la vie. Autant que des découvertes de Buffon lui-même, elle allait maintenant s’enrichir, elle s’enrichissait tous les jours de la discussion de ses hardies hypothèses. Et découvertes ou hypothèses, comme elles tendaient toutes à déposséder l’homme non pas précisément du rang (qui demeurait toujours le premier), mais de la souveraineté qu’il s’attribuait dans la nature, elles ne pouvaient manquer tôt ou tard de produire des effets analogues à ceux de la découverte de Newton quand, cessant d’être le « centre du monde », la terre était devenue l’une des « petites planètes » d’un système qui n’en [p. 385h]est qu’un lui-même entre une infinité d’autres [Cf. E. Hæckel, Histoire de la création naturelle, ch. i et ii].

Bernardin de Saint-Pierre a-t-il pressenti quelques-unes de ces conséquences ? Un petit roman, Paul et Virginie, qui a fait verser, lui aussi, plus de larmes qu’« Iphigénie en Aulide immolée », défend seul aujourd’hui sa mémoire. Mais il vaut plus et mieux que cela ! Moraliste sensible, et sincère, quoique d’ailleurs égoïste, homme a projets, homme à succès, dont les galanteries sont mêlées d’un onctueux et déplaisant patelinage, c’est un admirable écrivain que Bernardin de Saint-Pierre ; et on ne sait pas assez de quel agrément et de quel éclat de coloris, dans ses Études de la nature, ou de quelle délicatesse et de quelle infinie variété de nuances il a diversifié la langue de la description : on aurait envie de dire : « la palette ». Il a aussi voulu protester contre le [p. 386h]rationalisme étroit des encyclopédistes, et, à sa manière, sauver Dieu, sauver surtout la Providence, de l’anéantissement dont il les a vus menacés dans les esprits de son temps. Et il est vrai que de la façon qu’il s’y est pris, il a bien montré qu’il n’était pas ce que l’on appelait alors une « tête pensante ». On ne connaît que trop l’usage et l’abus qu’il a fait des causes finales, et, pour nommer les choses de leur vrai nom, c’est jusqu’à la niaiserie qu’il a porté l’excès du sentimentalisme. Mais surtout il a eu le malheur d’avoir été précédé de Rousseau, et suivi de Chateaubriand. Toute son œuvre, en tant qu’une pensée s’y manifeste ou essaie de s’y faire jour au travers de son verbiage, n’est qu’un développement ou une amplification de la Lettre sur la Providence ; et toute son œuvre, en tant qu’il y revendique les droits du sentiment, n’est qu’une introduction ou une préparation [p. 387h]au Génie du christianisme. Pareillement, son style, moins sobre, moins ferme, moins éloquent que celui de Rousseau, n’a pas l’éclat, la beauté, l’allure hautaine de celui de Chateaubriand. Il n’est pas jusqu’à sa vie qui ne participe à la fois du caractère aventureux de celle de Chateaubriand et de Rousseau, sans avoir l’intérêt psychologique de la vie du second ni l’intérêt public ou presque politique de celle du premier. Et que ce soit, au reste, la faute des circonstances ou la sienne, on ne peut dire ainsi de lui ni qu’il termine une époque, ni qu’il en ouvre une autre. C’est à Chateaubriand qu’appartient cet honneur ; c’est avec lui que commence une époque vraiment nouvelle ; et pour une fois dans l’histoire, par le plus grand des hasards, il se trouve que l’ouverture en coïncide avec celle d’un siècle nouveau.

[Notes.]
Les auteurs et les œuvres §

Septième Époque.
Des « Lettres persanes » à la publication de l’« Encyclopédie » (1722-1750) §
I. — Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu [château de La Brède, près Bordeaux, 1689 ; † 1755, Paris] §

[p. 278b]1º Les Sources. — Maupertuis, Éloge de Montesquieu, 1755 ; — d’Alembert, « Éloge du Président de Montesquieu », 1755, au t. V de l’Encyclopédie ; — Voltaire, Siècle de Louis XIV, au Catalogue des Écrivains, 1756 ; son article Esprit des Lois dans son Dictionnaire philosophique, 1771 ; et Commentaire sur l’Esprit des lois, 1777 ; — Villemain, Éloge de Montesquieu, 1816 ; — Garat, Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, 1820 ; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, 1852 ; — Louis Vian, [p. 279b]Histoire de la vie et des ouvrages de Montesquieu, Paris, 1879 ; — Albert Sorel, Montesquieu, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1887.

Bertolini, Analyse raisonnée de l’Esprit des lois, 1754, et au tome III de l’édition Laboulaye ; — d’Alembert, Analyse de l’Esprit des Lois, 1755, et en tête de l’édition Parrelle ; — Crévier, Observations sur te livre de l’Esprit des lois, 1764 ; — Destutt de Tracy, Commentaire sur l’Esprit des lois, Philadelphie, 1811 ; et 1819, Paris ; — Sclopis, Recherches historiques et critiques sur l’Esprit des lois, Turin, 1857 ; — Laboulaye, Introduction à l’Esprit des lois, Paris, 1876.

Voyez encore Auguste Comte, Cours de philosophie positive, t. V et VI, Paris, 1842 ; — Ernest Bersot, Études sur le xviiie siècle, Paris, 1855 ; — J. Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au xviiie siècle, Paris, 1865 ; — P. Janet, Histoire de la science politique, Paris, 1858 ; et 2e édit., 1872 ; — Robert Flint, La Philosophie de l’histoire en France, trad. française, Paris, 1878 ; — H. Taine, L’Ancien Régime, Paris, 1875 ; — Émile Faguet, Dix-huitième siècle, Paris, 1890.

2º L’Homme et l’Écrivain. — Les origines de Montesquieu ; — Gascon, gentilhomme et magistrat. — Il entre au parlement de Bordeaux, 1714 ; — et il y succède à un de ses oncles dans la [p. 280b]charge de président à mortier, 1716. — Intéressante analogie de ce commencement de carrière avec les débuts de celle de Montaigne. — Premiers travaux de Montesquieu ; — leur caractère scientifique ; — ses Discours sur la Cause de l’écho, 1718 ; sur l’Usage des glandes rénales, 1718 ; — et qu’on retrouvera dans l’Esprit des lois la trace de cette culture scientifique. — Bizarrerie de ses goûts littéraires ; — son admiration pour les tragédies de Crébillon, « qui le font entrer, dit-il, dans les transports des bacchantes » ; — il publie ses Lettres persanes, 1721-1722.

A. Les Lettres persanes ; — et d’abord la question bibliographique ; — Pierre Marteau de Cologne et ses fausses éditions. Les sources des Lettres persanes ; — et qu’on fait à Dufresny trop d’honneur en les voyant uniquement dans ses Amusements sérieux et comiques. — Mais, autant que de Dufresny, Montesquieu s’est inspiré des Caractères de La Bruyère et du Diable boiteux de Le Sage ; — du Télémaque de Fénelon [Cf. l’épisode des Troglodytes] ; — des récits de voyages de Tavernier et de Chardin ; — et même des Mille et Une Nuits. — Fâcheux développement de l’intrigue de harem dans les Lettres persanes ; — et que Montesquieu ne renoncera jamais à ce genre de tableaux [Cf. son Temple de Gnide ; Arsace et Isménie, etc.]. — La satire des mœurs contemporaines dans les Lettres persanes [Cf. notamment lettres 48, [p. 281b]57, 72, 143, etc.] ; — et qu’elle va bien plus profondément que la satire de Le Sage ou de La Bruyère [Cf. 24, 29, 44, 68, etc.]. — La dernière partie du livre. — De la singulière importance que l’auteur y donne, longtemps avant Malthus, à la question de la population [Cf. 113 à 123]. — Ses perpétuelles comparaisons de l’Europe à l’Asie. — Grand succès des Lettres persanes ; — Montesquieu se démet de sa charge de président, 1726 ; — il entre à l’Académie française, 1728 ; — et entreprend une série de voyages, — qui lui font connaître à peu près toute l’Europe civilisée, 1728-1731 [Cf. Voyages de Montesquieu, Paris et Bordeaux, 1892, 1894, 1896]. — Il se fixe dans son domaine de la Brède ; — et fait paraître ses Considérations en 1734.

B. Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. — À quelle intention Montesquieu a écrit cet ouvrage ; — et si peut-être il n’y faut voir qu’un « fragment » de l’Esprit des lois ; — ou si l’auteur s’est vraiment proposé d’y rivaliser « avec Tacite et avec Florus » ? — De la prédilection de Montesquieu pour Florus [Cf. son Essai sur le goût] ; — et généralement pour les Latins de la décadence ; — ce qui ne l’empêche pas de reprocher à Tite-Live « d’avoir jeté des fleurs sur les colosses de l’antiquité ». — Comparaison du livre de Montesquieu avec la troisième partie du Discours sur l’histoire universelle ; —  [p. 282b]et dans quelle mesure Montesquieu a eu l’intention de combattre Bossuet. — Sa théorie des causes ; — et sa philosophie de l’histoire.

C. L’Esprit des Lois. — Du lien qui rattache les Lettres persanes à l’Esprit des lois ; — et dans quel sens on peut dire que Montesquieu n’a vraiment écrit qu’un seul ouvrage. — Du dessein du livre ; — et qu’il faut bien qu’il ne soit pas clair ; — puisqu’il n’est le même pour aucun des commentateurs de Montesquieu. — Qu’à vrai dire l’ambition de Montesquieu a été de faire un grand livre ; — mais qu’il n’y a qu’à moitié réussi. — Indétermination de son plan ; — tour fâcheux de sa plaisanterie ; — insuffisance ou légèreté de sa critique [Cf. Voltaire dans son Commentaire]. — De quelques erreurs qu’il s’est plu à laisser subsister dans son livre [Cf. livre VII, ch. 16 ; livre XV, ch. 4 ; livre XXI, ch. 22] ; — et quelles raisons il peut bien avoir eues de ne pas les réparer ? — Ce que Sainte-Beuve a voulu dire, en disant « que les ouvrages de Montesquieu n’étaient guère qu’une reprise idéale de ses lectures » ; — et que cela équivaut à dire qu’ils manquent d’ordre et de logique. — Du mot de Mme du Deffand sur l’Esprit des lois ; — et qu’il caractérise bien les défauts de la manière de Montesquieu. — Mais, que toutes ces observations n’empêchent pas Montesquieu d’avoir fait entrer dans le domaine de la littérature tout [p. 283b]un ordre d’idées qui n’en faisait point partie ; — d’avoir esquissé le premier une philosophie de l’histoire purement laïque ; — d’avoir entrevu les analogies de l’histoire avec l’histoire naturelle ; — et, à un point de vue plus général, d’avoir éloquemment exprimé, — sur la liberté, — sur la tolérance, — et sur l’humanité, — des idées qui ne sont point, même de nos jours, aussi banales et aussi répandues qu’on le dit. — Succès de l’Esprit des lois, tant à l’étranger qu’en France ; — et si les défauts du livre n’y ont pas contribué autant que ses qualités ?

Des moindres écrits de Montesquieu : Le Temple de Gnide, 1725 ; — le Voyage à Paphos, 1727 ; — le dialogue de Sylla et d’Eucrate, 1745 ; — Lysimaque, 1751-1754 ; — Arsace et Isménie, 1754 ; et l’Essai sur le goût, 1757. — Des qualités du style de Montesquieu ; — et qu’il est bien de la famille du style de Fontenelle ; — quoique d’ailleurs plus grave, plus plein, et plus dense ; — et, à cette occasion, de la préciosité de Montesquieu. — De l’art et de la capacité de former des idées générales ; — et qu’ils font encore un caractère éminent du style de Montesquieu ; — ainsi que le pouvoir d’exprimer en peu de mots non seulement beaucoup de choses, — mais beaucoup de choses différentes et conséquemment beaucoup de rapports. — Les dernières années de Montesquieu. — Il fréquente chez Mme de Tencin et chez Mme Geoffrin [p. 284b][Cf. Marmontel dans ses Mémoires, et P. de Ségur, Le Royaume de la rue Saint-Honoré, Paris, 1897]. — Sa situation unique dans le monde littéraire ; — et dans l’opinion européenne de son temps.

3º Les Œuvres. — Nous venons d’indiquer les principales œuvres de Montesquieu. Il y faut ajouter cent cinquante ou soixante Lettres familières (exactement 152 dans l’édition Laboulaye) ; — et trois volumes d’Œuvres inédites, publiés par le baron de Montesquieu [Paris et Bordeaux, 1892, 1894, 1896].

Les principales éditions de Montesquieu, indépendamment des éditions originales qu’il faut toujours consulter, au moins pour les Lettres persanes et pour l’Esprit des lois, sont : — l’édition Parrelle, dans la Collection des classiques français, Paris, 1826, Lefèvre ; — et l’édition Laboulaye, Paris, 1875-1879, Garnier.

II. — Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux [Paris, 1688 ; † 1763, Paris] §

1º Les Sources. — D’Alembert, Éloge de Marivaux, 1785 ; — Marmontel, dans ses Mémoires ; — Geoffroy, Cours de littérature dramatique, 1825, t. III ; — Sainte-Beuve, « Marivaux », dans ses Causeries du lundi, t. IX, 1854 ; — Édouard Fournier, « Étude sur Marivaux », en tête de son édition du Théâtre complet, Paris, 1878 ; — Lescure, Éloge de Marivaux, Paris, 1880 ; — Jean Fleury, [p. 285b]Marivaux et le marivaudage, Paris, 1881 ; — G. Larroumet, Marivaux, sa vie et ses œuvres, Paris, 1882 ; — F. Brunetière, Études critiques, t. II et t. III, 1881 et 1883 ; et les Époques du théâtre français, 1892 ; — G. Deschamps, Marivaux dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1897.

2º L’Écrivain. — La famille de Marivaux. — Sa première éducation ; — ses premières fréquentations à Paris ; — ses premiers protecteurs ou patrons littéraires : Fontenelle et La Motte : — Sa tragédie d’Annibal. — Son premier roman : Pharsamon ou les folies romanesques, 1712 ; — et comment, dans la veine du précieux, Marivaux remonte jusqu’au Grand Cyrus et jusqu’au Polexandre. — Son mépris de l’antiquité : l’Iliade travestie, 1716 ; — et à ce propos, du caractère particulièrement haineux des travestissements de Marivaux.

A. Le Romancier. — Les Effets surprenants de la sympathie, 1713-1714 ; — La Voiture embourbée, 1714 ; — et, à cette occasion, de la pauvreté d’imagination de Marivaux ; — la Vie de Marianne, 1731-1741 ; — et Le Paysan parvenu, 1735-1736. — Caractères essentiels des romans de Marivaux. — Ce sont des romans réalistes ; — par la condition des personnages, — ordinairement bourgeois ou même au-dessous du bourgeois ; — par la simplicité de l’intrigue ; — par la fidélité de la peinture de la vie commune. [p. 286b]— Ce sont en second lieu des romans psychologiques ; — dont le principal intérêt ne consiste que dans l’analyse des sentiments ; — et où les aventures tiennent si peu de place ; — ont si peu d’importance pour l’auteur lui-même, que Marianne et Le Paysan sont demeurés inachevés. — Et ce sont enfin des romans sinon d’amour, au moins de galanterie ; — ce qui les distingue des romans de Le Sage. — S’ils sont d’ailleurs aussi « décents » et aussi « moraux » qu’on l’a prétendu ? — Comparaison à cet égard de Gil Blas et du Paysan parvenu. — Du goût bizarre de Marivaux pour « les gens de maison ».

B. L’Auteur dramatique ; — et que son originalité consiste en trois points, qui sont : — d’avoir abandonné les traces de Molière ; — d’avoir transposé la tragédie de Racine dans la vie commune ; — et d’avoir mis le principal de l’intrigue dans la transformation des sentiments : La Double Inconstance, 1723 ; — La Seconde Surprise de l’Amour, 1728 ; — Le Jeu de l’amour et du hasard, 1730 ; — Les Fausses Confidences, 1737 ; — L’Épreuve, 1740. — Critiques des contemporains, et réponse de Marivaux. — « Il s’agit dans toutes ses pièces de faire sortir l’amour d’une des niches où le retiennent l’amour-propre, la timidité, l’embarras de s’expliquer ou l’inégalité des conditions. » — Importance des rôles de femmes dans le théâtre de Marivaux. — Caractère original qui résulte de [p. 287h]cette importance des rôles de femmes : — diminution de la part de la satire ; — accroissement de la partie sentimentale dans la notion même de la comédie ; — et révolution qui s’en suit nécessairement au théâtre. — La comédie de Marivaux et la peinture de Watteau. — Marivaux et Shakespeare ; — et qu’avec le décor vaguement poétique, et les noms italiens, — ce qu’il y a de plus shakespearien dans Marivaux, — c’est peut-être le « marivaudage ». — « Marivaudage » et « Euphuisme ». — Que d’ailleurs la préciosité n’empêche pas Marivaux d’être souvent assez sec ; — et même quelquefois grossier. — Le Jeu de l’amour et du hasard, et le Ruy Blas de Victor Hugo.

C. Le Publiciste. — D’un mot de Sainte-Beuve sur « certains côtés sérieux de l’esprit de Marivaux » ; — et qu’il faut les chercher dans ses « feuilles ». — Le Spectateur français, 1722-1723 ; — et que l’idée en est visiblement prise du Spectateur d’Addison. — L’Indigent philosophe, 1728, et Le Cabinet du philosophe, 1734. — Emprunts qu’y ont faits l’auteur du Neveu de Rameau et celui du Mariage de Figaro [Cf. Brunetière, Études critiques, t. III]. — De quelques idées de Marivaux ; — sur la critique ; sur l’organisation du « maréchalat » littéraire ; — sur la condition des femmes et sur l’éducation des enfants ; — sur l’inégalité des conditions humaines. — Dans quelle mesure Marivaux lui-même a pris ses idées au [p. 288b]sérieux ? — et comment son œuvre prépare la génération de Vauvenargues et de Rousseau.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Marivaux comprennent :

1º Ses opuscules, dont nous venons d’indiquer les principaux et auxquels, pour en avoir l’énumération suffisamment complète, il suffit d’ajouter quelques articles du Mercure.

2º Son théâtre, composé de 34 pièces en tout, dont les principales sont : Arlequin poli par l’amour, 1720 ; — La Surprise de l’amour, 1722 ; — La Double Inconstance, 1723 ; — Le Prince travesti, 1724 ; — La Seconde Surprise de l’amour, 1727 ; — Le Jeu de l’amour et du hasard, 1730 ; — Les Serments indiscrets, 1732 ; — L’Heureux Stratagème, 1733 ; — La Mère confidente, 1735 ; — Le Legs, 1736 ; — Les Fausses Confidences, 1737 ; — L’Épreuve, 1740 ; — et Le Préjugé vaincu, 1746.

3º Ses romans : Pharsamon, 1712, mais publié seulement en 1737 ; — Les Effets surprenants de la sympathie, 1713-1714 ; — La Voiture embourbée, 1714 ; — la Vie de Marianne, en onze parties, 1731-1741 [La douzième partie, qui ne figure pas dans toutes les éditions, est de Mme Riccoboni] ; — et Le Paysan parvenu, en cinq parties, 1735-1736. Il faut ajouter l’Iliade travestie, 1716 ; et le Télémaque travesti, 1736.

La meilleure édition de Marivaux, ou pour le moment la plus [p. 289b]complète, car elle n’est pas d’ailleurs très bonne, est l’édition de 1781, en 12 volumes, Paris, chez la Vve Duchesne.

III. — Antoine-François Prévost d’Exiles [Hesdin, 1697 ; † 1763, Saint-Firmin, près Chantilly] §

1º Les Sources. — Les romans de Prévost lui-même, et en particulier : les Mémoires d’un homme de qualité ; Cleveland ; et l’Histoire de M. de Montcal [Cf. aussi son journal : Le Pour et Contre]. — Bernard d’Héry, sa « Notice » en tête des éditions de 1783 et de 1810 ; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I et III ; et Causeries du lundi, t. IX, 1853 ; — Ambroise-Firmin Didot, article Prévost, dans la Biographie universelle ; — A. de Montaiglon, Notice bibliographique, à la fin de l’édition de Manon Lescaut, Glady frères, 1875, Paris ; — F. Brunetière, Études critiques, t. III ; — Henry Harrisse, L’Abbé Prévost, 1896, Paris ; — et diverses « Notices », en tête des éditions de Manon Lescaut, notamment celles d’Alexandre Dumas fils, et de Guy de Maupassant.

2º L’Homme et le Romancier. — Sa jeunesse aventureuse. — Jésuite, militaire, et bénédictin, 1721. — Il collabore à la Gallia christiana. — Il abandonne les bénédictins, 1728 ; — publie la première partie des Mémoires d’un homme de qualité, 1728 ; — et passe en Angleterre ; — et de là en Hollande [Cf.  [p. 290b]Mémoires du chevalier de Ravannes, et Mélanges de Bois-Jourdain]. — La première édition de Manon Lescaut, 1731 ou 1733 ? — Retour en France. — Publication de Cleveland, 1731 ; — Le Pour et Contre, 1733. — Prévost aux gages des libraires ; — Le Doyen de Killerine, 1735. — Prévost devient « aumônier du prince de Conti ».

De l’utilité de ces détails pour l’intelligence des romans de Prévost : — il a vraiment vécu son œuvre ; — les hasards de sa vie en expliquent le décousu ; — et ce qu’il n’en a pas vécu, il l’a moins « imaginé » que « senti ». — Du caractère sombre et mélodramatique des romans de Prévost ; — et combien ils diffèrent des romans de Le Sage et de Marivaux. — La passion de l’amour dans les romans de Prévost ; — comment elle les remplit à peu près uniquement ; — et qu’elle y affecte les mêmes caractères de soudaineté ; — de violence ; — et de fatalité que dans les tragédies de Racine. — Que là même, et non pas du tout dans une peinture de la fille ou de la courtisane, est le mérite éminent de Manon Lescaut. — La peinture des mœurs dans les romans de Prévost ; — et combien elle y est insignifiante ou superficielle. — Les romans de Prévost sont des romans idéalistes ; — nullement psychologiques d’ailleurs ; — et le style en est celui de la passion ; — c’est-à-dire, tantôt capable de la plus haute éloquence ; — et tantôt de la pire banalité ; — toujours facile d’ailleurs, harmonieux, abondant et prolixe. [p. 291b]Les dernières années de Prévost ; — et son rôle d’intermédiaire entre les littératures française et anglaise : — ses traductions de Richardson : Paméla, Clarisse, Grandisson ; — de Hume : Histoire d’Angleterre ; — et de Middleton : Vie de Cicéron. — Il collabore au Journal étranger ; — et à l’Histoire générale des voyages. — Ses relations avec Rousseau ; — et qu’il est avec Marivaux le seul homme de lettres dont il soit parlé avec sympathie dans les Confessions ; — raisons naturelles de cette sympathie ; — et intérêt de cette observation. — De quelques témoignages sur les romans de Prévost ; — et notamment de ceux de Mlle Aïssé ; — et de Mlle de Lespinasse. — La légende de la mort de Prévost [Cf. Henry Harrisse, L’Abbé Prévost].

8º Les Œuvres. — Les Œuvres de Prévost se composent de ses romans, parmi lesquels nous citerons : les Mémoires d’un homme de qualité, dont Manon Lescaut forme la septième partie, 1728, 1731 ; — l’Histoire de M. Cleveland, 1731 ; — Le Doyen de Killerine, 1735-1740 ; — l’Histoire d’une Grecque moderne, 1740 ; — les Campagnes philosophiques ou les Mémoires de M. de Montcal, 1741 ; — et les Mémoires d’un honnête homme, 1745.

Il a de plus rédigé, lui tout seul ou presque seul, les 20 volumes du Pour et Contre, 1733-1740 ; — traduit ou « adapté » l’œuvre entière de Richardson, plusieurs volumes de Hume, etc. ; — et enfin [p. 292b]rédigé, dit-on, les 17 premiers volumes de l’Histoire générale des voyages, 1745-1761.

Il existe deux éditions des Œuvres de Prévost, jointes à celles de Le Sage, formant ensemble 54 volumes, dont 39 pour Prévost, et publiées à Paris, l’une en 1783, et l’autre de 1810 à 1816.

Les éditions de Manon Lescaut sont innombrables.

IV. — Pierre Claude Nivelle de La Chaussée [Paris, 1691 ou 1692 ; † 1754, Paris] §

1º Les Sources. — D’Alembert, Éloge de La Chaussée ; — Geoffroy, Cours de littérature dramatique, t. III ; — Lanson, Nivelle de La Chaussée et la comédie larmoyante, Paris, 1887.

2º Les Origines du drame bourgeois. — Le premier succès de La Chaussée : La Fausse Antipathie, 1733 ; — et que son idée n’a pas tant consisté à « mélanger » les genres, — qui l’étaient déjà dans la comédie de Marivaux, — qu’à prendre au sérieux, — et à tourner au tragique bourgeois ; — les mêmes événements de la vie commune dont Dancourt, Destouches et Marivaux avaient déjà fait la matière de leur théâtre. — Comment cette idée se précise dans Le Préjugé à la mode, 1735 ; — dans L’École des amis, 1737 ; — et dans Mélanide, 1741. — Il s’agit de procurer le même genre d’émotion que la tragédie : — sans décor historique ; —  [p. 293b]sans personnes princières ; — et sans passions trop violentes. — Que cette conception ramène la comédie au roman ; — et qu’en effet les comédies de La Chaussée ne sont que des romans ; — en attendant le drame de Diderot et celui de Beaumarchais. — De l’idée singulière que La Chaussée a eue de tenter en vers ce genre de drame ; — et quand on considère les sujets qu’il a traités [Cf. Lanson, loc. cit., p. 170, 175], — ainsi que la fortune qui leur était promise un jour, — que là peut-être est l’explication de l’oubli dans lequel il est tombé. — La comédie est déjà difficile à traiter en vers ; — et le drame bourgeois impossible.

3º Les Œuvres. — La Fausse Antipathie, 1733 ; — Le Préjugé à la mode, 1735 ; — L’École des amis, 1737 ; — Mélanide, 1741 ; — Amour pour amour, 1742 ; — Paméla, 1743 ; — L’École des mères, 1744 ; — Le Rival de lui-même, 1746 ; — La Gouvernante, 1747 ; — L’École de la jeunesse, 1749 ; — L’Homme de fortune, 1751 ; — Le Retour imprévu, 1756.

On a encore de La Chaussée des Contes en vers, assez grossiers ; — une Épître en faveur des anciens, qui, sous le titre d’Épître de Clio, commença, en 1731, la réputation de son auteur ; — et une détestable tragédie, du nom de Maximien, 1738.

La seule édition qu’il y ait de ses Œuvres complètes est celle de Paris, chez Prault, 1761-1762.

V. — La première époque de la vie de Voltaire [1694-1750] §

[p. 294b]1º Les Sources. — Voltaire, lui-même et d’abord, dans ses Œuvres complètes, édition Beuchot ; — et dans les dix-huit volumes de sa Correspondance, édition Moland, Paris, 1878-1882 ; — Condorcet, Vie de Voltaire, 1787 ; — G. Desnoiresterres, Voltaire et la société française au xviiie siècle, deuxième édition, huit volumes, Paris, 1871-1876 ; — et G. Bengesco, Bibliographie des œuvres de Voltaire, quatre volumes, Paris, 1882-1890.

L’ouvrage de Desnoiresterres et celui de M. Bengesco peuvent à eux seuls tenir lieu de la plupart des autres, qu’ils résument, ou auxquels ils renvoient

Nous y ajouterons cependant, afin qu’on ait sur Voltaire l’opinion de l’étranger ; John Morley, Voltaire, Londres, 1874 ; — J. F. Strauss, Voltaire, six conférences, traduit de l’allemand sur la troisième édition, Paris, 1876 ; — James Parton, Life of Voltaire, Londres, 1881 ; — et W. Kreiten, S. J., Voltaire, ein Characterbild, 2e édition, Fribourg-en-Brisgau, 1885.

2º La Jeunesse de Voltaire. — Sa famille et ses origines bourgeoises [Cf. ci-dessus les articles Molière, Boileau, Regnard] ; — son éducation au collège de Clermont ; — ses premiers maîtres [p. 295b][les PP. Porée, Tournemine, Thoulié (d’Olivet)] ; — ses premiers amis [les d’Argenson, Cideville, Maisons, d’Argental] ; — et ses premières fréquentations mondaines, 1711. — La société des Vendôme ; — et les leçons qu’on y trouvait, de galanterie, de crapule, et d’impiété. — L’aventure de Hollande et les premières amours d’Arouet [Cf. Correspondance, sous la date de 1713-1714, et les Lettres historiques et galantes de Mme Dunoyer]. — Ses premières pièces satiriques. — Premier exil à Tulle, puis à Sully-sur-Loire, 1716. — Son retour à Paris ; — on lui attribue deux nouvelles satires ; — et on le met à la Bastille pour la première fois [mai 1717-avril 1718]. — La première représentation d’Œdipe [novembre 1718] et le premier grand succès d’Arouet ; — qui prend à cette occasion le nom de Voltaire. — De l’importance d’un succès de théâtre à cette époque ; — et des liaisons que son Œdipe vaut à Voltaire ; — liaisons d’honneur [les Villars, les Richelieu, la Dsse du Maine] ; — et liaisons d’utilité [le banquier Hogguers et les frères Pâris]. — L’homme d’affaires s’éveille dans Voltaire ; — ses intrigues auprès de Dubois pour entrer dans la diplomatie ; — et son goût pour les missions secrètes. — Second voyage de Voltaire en Hollande. — L’Épître à Uranie, 1722 ; — et pourquoi il importe d’en retenir la date. — La première publication de la Henriade, 1723 ; — Marianne, 1724. — Succès de Voltaire auprès [p. 296b]de la marquise de Prie. — L’affaire du chevalier de Rohan [décembre 1725] ; — le second embastillement [avril 1726] ; — et l’exil en Angleterre [2 mai 1726].

Les premières impressions de Voltaire en Angleterre [Cf. Beuchot, t. XXXVII] ; — et, à ce propos, quelques mots sur la colonie française à Londres en 1726 [Cf. Prévost, Histoire de M. de Montcal, et J. Churton Collins, Bolingbroke… and Voltaire in England, Londres, 1886]. — Liaisons de Voltaire avec Bolingbroke, que d’ailleurs il connaissait déjà ; — avec Pope ; — avec « le marchand » Falkener, etc. — Il apprend l’anglais, il étudie Newton, Locke, Bacon ; — il voit jouer les comédies de Congreve, — et les drames de Shakespeare. — Il compose son Essai sur la poésie épique. — Les « libres penseurs » anglais [Cf. Tabaraud, Histoire du philosophisme anglais, Paris, 1806 ; et Leslie Stephen, English Thought in the 18th Century, Londres, 2e édit., 1881] ; — et qu’en tenant compte de leur influence sur Voltaire, — il faut se rappeler combien ils doivent à Bayle. — Du profit que Voltaire a tiré de son séjour en Angleterre [Cf. John Morley, Voltaire] ; — et qu’il se pourrait qu’on l’eût un peu exagéré.

L’Histoire de Charles XII, 1731, et les Lettres philosophiques. — D’où est venue à Voltaire l’idée d’écrire l’histoire de Charles XII ? — et qu’elle date probablement du temps de ses liaisons avec le [p. 297b]baron de Görtz. — Caractère de l’œuvre ; — et qu’en la concevant à la manière d’une tragédie, — Voltaire n’a rien négligé pour en faire une œuvre historique sérieuse [Cf. Bengesco, Bibliographie, I, 373 et suiv.]. — De l’emploi des témoignages oraux dans le Charles XII ; — et qu’ils font une partie de la valeur du livre. — Les commencements de l’histoire philosophique dans le Charles XII [Cf. l’Essai sur les guerres civiles et les notes de La Henriade] ; — et, à ce propos, du mélange curieux d’admiration et d’indignation que Voltaire éprouve pour son héros. — Zaïre, 1732. — La publication des Lettres philosophiques, 1734. — Portée du livre et combien elle dépasse celle des Lettres persanes ; — si surtout on a soin de n’en pas séparer les Remarques sur les Pensées de Pascal ; — qui en sont contemporaines. — Le contenu des Lettres. — Religion et tolérance [Lettres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7]. — Gouvernement, politique et commerce [8, 9, 10]. — Science et philosophie [11, 12, 13, 14, 15, 16, 17]. — Littérature anglaise et condition des gens de lettres [18, 19, 20, 21, 22, 23, 24]. — De quelques idées communes à Voltaire et à Montesquieu : — sur la grandeur de l’institution sociale ; — sur les dangers de la religion,

— Tantum, religio potuit suadere malorum !

[p. 298b]sur la constitution laïque de la société future ; — et sur la force de l’opinion. — Condamnation des Lettres philosophiques [juin 1734].

Le séjour de Cirey. — Liaison de Voltaire avec Mme du Châtelet ; — et son installation à Cirey [Cf. Eugène Asse, ses éditions des Lettres de Mme de Graffigny, Paris, 1879 ; et des Lettres de Mme du Châtelet, Paris, 1882]. — Variété des travaux de Voltaire : — son Alzire, 1736 ; — Le Mondain, 1736 ; — et de la netteté avec laquelle s’y trouve exprimée l’idée de progrès. — La comédie de L’Enfant prodigue, 1736 ; — Voltaire entre en correspondance avec le prince royal de Prusse, depuis Frédéric II ; — l’Essai sur la nature du feu, 1737 [Cf. Émile Saigey, La Physique de Voltaire, Paris, 1873] ; — les Discours sur l’homme, 1738 ; — les Éléments de la philosophie de Newton, 1738 ; — Querelle avec Desfontaines, 1738-1740 [Cf. Maynard, Voltaire, sa vie et ses œuvres, Paris, 1867, t. I ; et Nisard, Les Ennemis de Voltaire, Paris, 1853] ; — Zulime, 1740 ; — Doutes sur la mesure des forces motrices, 1741 ; — Mahomet, 1742 ; — Mérope, 1743.

Du Théâtre de Voltaire. — [Cf. Geoffroy, Cours de littérature dramatique, t. III ; Émile Deschanel, Le Théâtre de Voltaire, Paris, 1886 ; et H. Lion, Les Tragédies de Voltaire, Paris, 1896.] — Passion de Voltaire pour le théâtre ; — et réalité, souplesse, [p. 299b]variété de ses aptitudes dramatiques. — Influences successives de Racine ; — du vieux Crébillon ; — de Shakespeare sur la conception dramatique de Voltaire. — Zaïre, 1732 ; — et si Voltaire s’y est souvenu davantage de Bajazet ou d’Othello ? — La Mort de César, 1735 ; — et l’idée de la tragédie « sans amour ». — De quelques nouveautés introduites par Voltaire au théâtre français. — Les sujets de pure invention. — L’extension du lieu de la scène et le développement de la couleur locale : — Zaïre et le monde musulman ; — Alzire et l’Amérique ; — L’Orphelin de la Chine et le monde asiatique. — Les souvenirs nationaux ; — et, à ce propos, de l’influence de la Henriade sur la tragédie du xviiie siècle. — L’abus des procédés romanesques dans la tragédie de Voltaire ; méprises et reconnaissances [Cf. à cet égard encore le théâtre de Crébillon]. — Du pathétique de Voltaire ; — et s’il mérite les éloges qu’on en a faits [Cf. Vinet, Littérature française au xviiie siècle] ? — Comment Voltaire a compromis ses qualités d’invention dramatique ; — en se faisant de la tragédie un instrument de propagande philosophique ; — en conformant le choix de ses sujets aux exigences du goût de son temps plutôt qu’à aucune idée d’art ; — et en devenant de plus en plus incapable de « s’aliéner » de ses personnages. — Que, pour toutes ces raisons, l’examen du théâtre de Voltaire peut s’arrêter à sa Sémiramis, 1748 ; — et qu’à dater [p. 300b]de ce moment, — sauf peut-être dans son Tancrède, — il ne donnera rien dans la tragédie, — et encore moins dans la comédie, — qui ne soit de beaucoup au-dessous de ses premiers essais. — Quelques mots sur la médiocrité des comédies de Voltaire.

Voltaire à la cour. — Ses relations avec Mme de Châteauroux ; — et surtout avec Mme de Pompadour. — Il se flatte que la nouvelle maîtresse fera passer le roi du côté des philosophes ; — et il l’accable de ses flatteries ; — qui lui valent le titre d’historiographe de France [1745]. — Le Poème de Fontenoy, 1745, et Le Temple de la Gloire, 1745. — Élection et réception de Voltaire à l’Académie française [mai 1746]. — Il est nommé gentilhomme ordinaire du roi [décembre 1746]. — Imprudences de Voltaire. — Il fatigue le roi de ses flagorneries ; — Mme de Pompadour de ses familiarités ; — et les courtisans de son importance.

Sa retraite à Sceaux, chez la duchesse du Maine, 1747. — Les premiers contes de Voltaire : Le Monde comme il va, Cosi Sancta, Zadig, Micromégas, 1747 ; — sa brouillerie avec la duchesse du Maine. — Départ de Voltaire pour Cirey ; — et séjour à la cour de Lorraine. — Trahison de Mme du Châtelet ; — et à cette occasion, quelques mots de la cour de Lorraine, du roi Stanislas et du marquis de Saint-Lambert ; — mort de Mme du Châtelet, 1749 ; — et retour de Voltaire à Paris. — Difficultés de sa situation ; — comme [p. 301b]également suspect à la cour, et à la nouvelle génération des « gens de lettres ». — Sa rivalité dramatique avec le vieux Crébillon. — Son Oreste, 1750, et sa Rome sauvée, 1752. — Frédéric lui propose de venir s’établir à Berlin. — Hésitations de Voltaire [Cf. Marmontel, dans ses Mémoires]. — Les coquetteries de Frédéric avec Baculard d’Arnaud le décident. — Son départ pour Berlin [18 juin 1750] ; — et son arrivée à Potsdam [10 juillet 1750]. — Sincérité de son enthousiasme pour Frédéric ; — et, à ce propos, du profit que Voltaire devait tirer de son séjour en Prusse ; — si l’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux. — Parti de Paris en suspect, — et n’y comptant encore que comme un homme de lettres parmi beaucoup d’autres ; — le séjour de Berlin, — et la familiarité de Frédéric, — en dépit de l’aventure de Francfort, — vont en faire en moins de trois ans un homme unique désormais ; — le confident littéraire des puissances ; — et déjà presque le maître de la littérature européenne.

VI. — Jean-Baptiste Gresset [Amiens, 1709 ; † 1777, Amiens] §

1º Les Sources. — D’Alembert, Réponse au discours de réception de l’abbé Millot, 1777 ; — le Père Daire, Vie de Gresset, Paris, 1779 ; — Maximilien Robespierre, Éloge de Gresset, Paris, 1785 ; — « Principaux traits de la vie de Gresset », en tête de l’édition Renouard, [p. 302b]Paris, 1811 ; — Campenon, Essai sur la vie et les ouvrages de Gresset, Paris, 1823 ; — E. Wogue, Gresset, Paris, 1894.

2º Le Poète ; — et que son unique mérite est de représenter un moment très particulier de l’art d’écrire en vers ; — la publication de Ver-Vert en 1734 ayant été presque un événement littéraire ; — et Le Méchant, qui date de 1747, étant certainement la meilleure comédie en vers que nous ait léguée le xviiie siècle ; — sans en excepter la Métromanie, elle-même, d’Alexis Piron. — Elle ne manque même pas d’une certaine force de satire ; — et de quelque valeur « documentaire » ; — si le type du « méchant » forme la transition entre les petits-maîtres de Marivaux [Cf. L’Épreuve] et les héros des Liaisons dangereuses. — La palinodie de Gresset, 1759 ; — et les vers de Voltaire :

Gresset se trompe, il n’est pas si coupable……

Si nous avons beaucoup perdu à l’autodafé des manuscrits de Gresset ? — et qu’il n’a sans doute rien mis de plus dans son Ouvroir, ou dans son Gazetin (inédits) que dans son Ver-Vert.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Gresset se composent :

1º De ses Poèmes, comprenant Ver-Vert, Le Carême inpromptu, Le Lutrin vivant, La Chartreuse, des Épîtres, des Odes ; — et une assez faible traduction en vers des Églogues de Virgile.

[p. 303b]2º De son Théâtre, comprenant Édouard III, tragédie ; Sidney, drame en vers ; Le Méchant, comédie.

Et 3º de quelques pièces en prose, parmi lesquelles on cite son Discours de réception, 1748. On a publié de lui en 1810 un poème posthume, en vers libres, Le Parrain magnifique.

La meilleure édition de ses Œuvres est l’édition Renouard, 2 volumes, Paris, 1811.

VII. — Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues [Aix, en Provence, 1715 ; † 1747, Paris] §

1º Les Sources. — Suard, « Notice » ; et Saint-Maurice, « Éloge de Vauvenargues », en tête des tomes I et III de l’édition de 1821 ; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III, 1850 ; — A. Vinet, Littérature française au xviiie siècle ; — Prévost-Paradol, Moralistes français ; — Gilbert, « Éloge de Vauvenargues », en tête de son édition, Paris, 1857 ; — Maurice Paléologue, Vauvenargues, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1890.

2º Le Moraliste. — Une destinée mélancolique ; — et un type de transition. — Le caractère propre et original de Vauvenargues est d’avoir uni en lui quelques traits du pessimisme de Pascal à l’optimisme de J.-J. Rousseau ; — et son œuvre inachevée est la confession d’une âme.

[p. 304b]Carrière militaire et campagnes de Vauvenargues ; — son amour de la gloire ; — sa générosité de cœur ; — et son amour de l’humanité. — Comparaison à cet égard de Vauvenargues et de La Rochefoucauld. — Si Vauvenargues a une doctrine ? — et qu‘en tout cas sa mort prématurée ne lui a permis ni d’en concilier les contradictions, — ni d’en développer toutes les conséquences. — Son culte pour l’institution sociale [Introduction à la connaissance, etc., ch. 43]. — Son indulgence pour les passions, et l’apologie qu’il en fait [Cf. Introd., livre II, ch. 42, et Réflexions et maximes, éd. Gilbert, 122, 123, 124, 149, 151, 153, 154]. — Sa croyance à la bonté de la nature ; — et sa théorie de la supériorité du sentiment sur la raison [Cf. Réflexions et maximes, passim, et Réflexions sur divers sujets, 54]. — Analogie de ces idées avec celles que Rousseau va bientôt exprimer ; — et d’où provient-elle ? — de la ressemblance des temps ? — ou de ce que Vauvenargues est, comme Rousseau, ce qu’on appelle un « autodidacte » ? Combien d’ailleurs la qualité de son âme est supérieure à la qualité d’âme de Rousseau ; — si son talent demeure inférieur. — Éloquence de Vauvenargues. — Accent mélancolique de quelques-unes de ses pensées. — Finesse de son goût littéraire.

3º Les Œuvres. — Les Œuvres de Vauvenargues se composent : 1º de son Introduction à la connaissance de l’esprit humain, qui a [p. 305h]paru pour la première fois en 1746, et à laquelle étaient joints des Réflexions sur divers sujets, des Conseils à un jeune homme, des Réflexions critiques sur quelques poètes ; et quelques Caractères, dans le goût de La Bruyère ; — 2º de ses Dialogues ; — 3º de sa Correspondance avec Voltaire, Fauries de Saint-Vincent, et le marquis de Mirabeau.

Vauvenargues n’ayant d’ailleurs eu le temps de mettre la dernière main qu’à son Introduction, les autres parties de son œuvre se sont successivement enrichies de fragments inédits qui ont fini par en doubler le volume.

C’est ainsi que Suard a donné pour première fois en 1806 le Traité sur le libre arbitre ; — que quinze de ses dix-huit Dialogues n’ont vu le jour qu’en 1821 ; — et qu’enfin sa Correspondance avec Mirabeau ne figure que dans la dernière édition qu’on ait donnée de lui. C’est l’édition Gilbert, en 2 volumes in-8º ; Furne, 1857, Paris.

VIII. — Charles Pinot Duclos [Dinan, 1704 ; † 1772, Paris] §

1º Les Sources. — Duclos, ses Mémoires (inachevés) ; — Mme d’Épinay, Mémoires ; — Noual de la Houssaye (neveu de Duclos), Éloge de Duclos, 1806 ; — Villenave, « Notice », en tête de son édition des Œuvres, 1821 ; — Sainte-Beuve, [p. 306b]Causeries du lundi, t. IX, 1853 ; — Lucien Perey et G. Maugras, La Jeunesse de Mme d’Épinay, Paris, 1882 ; — L. Brunet, Les Philosophes et l’Académie française au xviiie siècle, Paris, 1884.

2º L’Écrivain. — Sa jeunesse libertine, — et ses allures volontiers cyniques. — Originalité de son humeur ; — et médiocrité de son talent. — Ses romans : Histoire de la baronne de Luz, 1741 ; — et les Confessions du comte de…, 1742 ; — et qu’ils sont de la famille de ceux du jeune Crébillon ; — c’est-à-dire aussi indécents, aussi ennuyeux, et sans doute aussi faux. — Son Histoire de Louis XI, 1745, est à peu près illisible aujourd’hui. — En revanche, ses Considérations sur les mœurs de ce siècle, 1750, — qui sont assez proprement écrites, — contiennent sur différents objets des remarques assez intéressantes ; — et utiles surtout à l’intelligence des mœurs de son temps [Voyez notamment le second chapitre, sur l’éducation et les préjugés ; — le cinquième, sur la réputation, la célébrité, la renommée et la considération ; — le septième, sur les gens à la mode ; — le onzième, sur les gens de lettres]. — Le succès de ce livre a d’ailleurs été considérable ; — nul homme de lettres à son heure n’ayant été plus à la mode que Duclos ; — et n’ayant su mieux gouverner sa fortune. — Il a su aussi très bien défendre son indépendance ; — et sa dignité ; — non seulement contre les gens en place ou les gens du monde, — mais surtout [p. 307b]contre les gens de lettres ses confrères ; — et particulièrement contre les Encyclopédistes. — C’est ce qui donne à son personnage une signification que n’ont pas ses œuvres ; — et c’est pourquoi son nom mérite vraiment d’être retenu.

3º Les Œuvres. — En dehors de ses Romans, de son Louis XI, et de ses Considérations, on a de Duclos :

1º Un certain nombre de Mémoires dans le Recueil de l’Académie des inscriptions, dont les deux plus importants sont relatifs à l’Origine et les révolutions des langues celtique et française ; — une édition annotée de la Grammaire de Port-Royal, 1754, et imprimée d’après un nouveau système d’orthographe ; — la Préface de la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie, 1762 ;

2º Des Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, qui n’ont paru qu’en 1791 ; et dont l’intérêt a beaucoup diminué depuis la publication de ceux de Saint-Simon ;

3º Des Considérations sur l’Italie [1766-1767], également publiées pour la première fois en 1791 ;

4º Un Essai sur les corvées, 1759, et des Réflexions sur le même sujet, 1762, qui sont bien du même auteur, sans qu’il soit d’ailleurs absolument prouvé que cet auteur soit Duclos.

L’édition la plus complète des Œuvres de Duclos est celle de Villenave, Paris, 1821.

Huitième Époque.
L’Encyclopédie et les Encyclopédistes (1750-1765) §

[p. 308b]1º Les Sources. — Les Mémoires et Correspondances du temps, et notamment : la Correspondance de Voltaire ; — les Mémoires de D’Argenson ; — de Barbier ; — de Morellet ; — de Marmontel ; — la Correspondance de Frédéric le Grand [édition Preuss] ; — Ravaisson, Archives de la Bastille, t. XII, années 1709 à 1772 ; — Barruel, Histoire du jacobinisme, t. I ; Londres, 1797 ; — Picot, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique pendant le xviiie siècle, Paris, 1806, et dernière édition, 1853-1857 ; — Fréron, dans son Année littéraire ; — Grimm, dans sa Correspondance littéraire ; — P. Rousseau [de Toulouse], sa collection du Journal encyclopédique.

Les Œuvres complètes de D’Alembert, édition Belin, Paris, 1821 ; — de Diderot, édition Assézat et Maurice Tourneux, Paris, 1875-1877 ; — de Voltaire, édition Beuchot, et plus particulièrement les Mélanges [t. 37 à 50] ; — d’Helvétius, édition Didot, Paris, 1795 ; — et de Condorcet, édition O’Connor et Arago, Paris, 1847-1849. [p. 309b]Pour Diderot en particulier : sa Correspondance avec Volland ; son Paradoxe sur le comédien ; et son Neveu de Rameau ; — Mme de Vandeul [sa fille], Mémoires sur Diderot, 1787 ; — Naigeon, Mémoires historiques et philosophiques sur M. Diderot, Paris, 1821 ; — Rosenkranz, Diderot’s Leben und Werke, Leipsig, 1866 ; — John Morley, Diderot and the Encyclopædists, Londres, 1878 ; — Edmond Scherer, Diderot, étude, Paris, 1880.

Pour la seconde époque de la vie de Voltaire, et en plus des sources indiquées ci-dessus, p. 294 : — Correspondance de Mme du Deffand, édition Lescure, Paris, 1865 ; — Lucien Perey et G. Maugras, La Vie intime de Voltaire aux Délices, Paris, 1885 ; — G. Maugras, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, Paris, 1886.

Pour d’Alembert : sa Correspondance avec Frédéric ; — la Correspondance de Mme du Deffand, édition Lescure, 1865 ; — et celle de Mlle de Lespinasse, édition Eug. Asse, 1876 ; — Condorcet, « Éloge de D’Alembert », dans la collection de ses Éloges académiques, 1784 ; — Charles Henry, Correspondance inédite de D’Alembert, Paris, 1887 ; — J. Bertrand, D’Alembert, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1889.

On trouvera encore d’utiles renseignements dans Malesherbes, Mémoires sur la librairie, Paris, 1809 ; — Garat, Mémoires sur la vie de M. Suard, Paris, 1820 ; — Félix Rocquain, [p. 310b]L’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, Paris, 1878 ; — J. Küntziger, La Propagande des Encyclopédistes français en Belgique, Paris, 1879 ; — Henri Francotte, La Propagande des Encyclopédistes français au pays de Liège, Bruxelles, 1880 ; — Edmond Scherer, Melchior Grimm, Paris, 1887.

Et on consultera enfin, à un point de vue plus général : Damiron, Mémoires pour servira l’histoire de la philosophie au xviiie siècle, 1858-1864 ; — Lanfrey, L’Église et les philosophes au xviiie siècle, 1855 ; — Ernest Bersot, Études sur le xviiie siècle, 1855 ; — Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au xviiie siècle, 1865-1866 ; — et H. Taine, L’Ancien Régime, 1875.

I. — Les Commencements de l’entreprise §

Les Encyclopédies de la Renaissance — et notamment l’Encyclopædia omnium scientiarum d’Alstedius ou Alstedt, 1620. — Le Dictionnaire de Bayle [Cf. ci-dessus, p. 225], 1696-1706 ; — et la Cyclopædia anglaise d’Ephraïm Chambers, 1728. — On en propose la traduction au libraire Lebreton ; — qui en accepte l’idée, 1740 ; — mais la mésintelligence s’étant mise entre les traducteurs et l’éditeur, — l’entreprise demeure en suspens jusqu’à l’intervention de l’abbé du Gua de Malves [Cf. sur du Gua de Malves, Diderot, dans ses Salons ; et Condorcet, Éloge de Du Gua de Malves]. —  [p. 311b]Celui-ci élargit le plan de l’entreprise ; — mais ne réussit pas non plus à s’entendre avec Lebreton ; — qui s’adresse enfin à d’Alembert et à Diderot. — Le plan de l’affaire s’élargit encore ; — Lebreton s’adjoint de nombreux commanditaires ; — d’Alembert et Diderot recrutent de nombreux collaborateurs ; — et on obtient de D’Aguesseau le privilège nécessaire à la publication de l’œuvre, 1746. — Du privilège de librairie sous l’ancien régime et de sa vraie nature [Cf. Saugrain, Le Code de la librairie, 1744 ; Diderot, Lettre sur le commerce de la librairie, 1767 ; et Malesherbes, Mémoires sur la librairie, 1809]. — Que le pouvoir n’a pas du tout vu d’un mauvais œil l’entreprise encyclopédique ; — et comment Diderot s’étant fait mettre à Vincennes, — ce sont ses libraires qui obtiennent qu’on le remette en liberté, — pour travailler à l’Encyclopédie, 1749. — Le Prospectus de l’Encyclopédie, — et de la double intention qu’il annonce : 1º de systématiser les connaissances humaines ; — 2º de donner aux « arts mécaniques » la place à laquelle ils ont droit dans ce système. — Que cette intention se retrouve dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie. — Autres nouveautés du Discours, qui vont beaucoup plus loin qu’on ne le croirait d’abord ; — et qu’elles ne procèdent pas moins de l’inspiration de Descartes que de celle de Bacon. — Qu’il faut d’ailleurs joindre au Discours, pour en avoir le véritable [p. 312b]sens, l’article Encyclopédie. — Le Discours était de D’Alembert et l’article est de Diderot.

II. — Jean Le Rond d’Alembert [Paris, 1717 ; † 1783, Paris] §

Sa naissance [il était fils de Mme de Tencin, et, dit-on, du commissaire Destouches] ; — ses études au collège Mazarin ; — sa vocation pour la géométrie ; — ses premiers travaux : Sur la réfraction des corps solides, 1739 ; et Sur le calcul intégral, 1740. — Sa nomination à l’Académie des Sciences, 1741. — Son Traité de dynamique, 1743, et son Mémoire sur la cause générale des vents, 1746 [Cf. sur la valeur des travaux scientifiques de D’Alembert, J. Bertrand : D’Alembert]. — Quelles raisons le libraire Lebreton a-t-il eues de lui donner la direction de l’Encyclopédie ; — et, à ce propos, de la situation d’un académicien sous l’ancien régime. — Ce qui n’est aujourd’hui qu’un titre d’honneur, était presque une fonction dans l’état ; — mais surtout une protection ; — et en entrant dans une académie, on entrait dans la classe des « privilégiés ». — Autres avantages que trouvait le libraire dans la personne de D’Alembert ; — agrément de son humeur ; — ses fréquentations mondaines ; — ses liaisons avec Mme du Deffand ; — et qu’elles doivent dater de 1746 ou 1747 [Cf. Lescure, son édition de la Correspondance de Mme du Deffand, Paris, 1865] ; —  [p. 313b]ses relations avec Mme Geoffrin. — Il est déjà presque un personnage quand il accepte de s’occuper de l’Encyclopédie ; — et c’est en 1752 que Frédéric lui offre la présidence de son Académie des sciences, — en survivance de Maupertuis.

III. — Denis Diderot [Langres, 1713 ; † 1784, Paris] §

La famille de Diderot ; — premières études de Diderot, Langres et Paris [collège d’Harcourt] ; — son refus d’être médecin, avocat ou procureur ; — et sa brouille avec sa famille. — Sa jeunesse besogneuse ; — il se met aux gages des libraires ; donne des leçons de mathématiques ; — et songe même à se faire acteur. — Ses « tours de page » [Cf. Mme de Vandeul, Mémoires, et Naigeon, loc. cit.]. — Son mariage, 1743 ; — et comment il achève de le brouiller avec son père. — Ses premières traductions : l’Histoire de la Grèce de T. Stanyan, 1743 ; — et le Dictionnaire de médecine de James, 1746 ; — sa paraphrase de Shaftesbury : Essai sur le mérite et la vertu. — Son premier ouvrage original : les Pensées philosophiques, 1746 ; — et s’il est vrai qu’il l’ait écrit pour satisfaire un caprice de Mme de Puisieux, sa maîtresse ? — Elle l’aurait en tout cas plus mal encore inspiré quand elle lui a dicté ses Bijoux indiscrets, 1748 ; — un mauvais roman dans le goût de ceux de Duclos et de Crébillon ; — infiniment plus grossier ; — et un [p. 314b]livre dont il dira plus tard « qu’il se couperait volontiers un bras pour ne pas l’avoir écrit ». — Sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, 1749 ; — et de l’intérêt qu’en offre la comparaison avec le Traité des sensations, de Condillac. — Elle vaut d’ailleurs à Diderot d’être mis à Vincennes ; — non point pour aucune hardiesse qu’elle contienne ; — mais pour une phrase qui déplaît à Mme Dupré de Saint-Maur, — l’amie de Réaumur, de l’Académie des sciences. — De la différence de situation entre Diderot et d’Alembert ; — et qu’il n’est pas impossible qu’elle soit pour quelque chose dans les tiraillements qui se produiront entre eux. — Le vrai portrait de Diderot tracé quelque part par Bacon : « Sunt qui cogitationum vertigine delectantur, ac pro servitute habent fide fixa aut axiomatis constantibus constringi. »

IV. — Les premières difficultés de l’Encyclopédie §

Si les Jésuites qui rédigeaient le Journal de Trévoux ont été jaloux du succès de l’Encyclopédie ? [Cf. Diderot, Lettre au P. Berthier, t. XIII des Œuvres ; Voltaire, Le Tombeau de la Sorbonne, t. XXXIX ; et d’Alembert, Sur la destruction des Jésuites]. — La thèse de l’abbé de Prades, collaborateur de l’Encyclopédie pour la théologie ; — et sa condamnation en Sorbonne [Cf. Picot, op. cit., III, 185]. — Jésuites, jansénistes et gens en place en prennent [p. 315b]occasion pour s’élever contre l’Encyclopédie. — L’abbé de Prades, exilé de Paris, part pour Berlin ; — Voltaire s’emploie pour lui auprès de Frédéric ; — et à cette occasion entre pour la première fois en rapports un peu étroits avec d’Alembert et Diderot. — L’Encyclopédie est « supprimée » par arrêt du Conseil, 1752 [Cf. Mémoires de Barbier, t. V ; et de D’Argenson, t. VII]. — Mais comme elle a des protecteurs en cour, — dont Mme de Pompadour, que Quesnay, son médecin, intéresse à l’entreprise ; — et dans le ministère, dont M. de Malesherbes lui-même [Cf. Mme de Vandeul, Mémoires sur Diderot], on laisse continuer la publication ; — et les tomes III, IV, V, VI et VII se succèdent régulièrement de 1753 à 1757. — Les Encyclopédistes profitent des conflits du parlement et de la cour, 1756 [Cf. Rocquain, L’Esprit révolutionnaire, etc.] ; — leurs imprudences [Cf. l’article Encyclopédie] ; — et leurs aveux. — Le pamphlet de l’avocat Moreau : Mémoires pour servir à l’histoire des Cacouacs, 1757 ; — et l’article Genève. — Réclamation des pasteurs de Genève, indignés d’être loués de leur tendance au « socinianisme ». — Intervention de Voltaire et de Rousseau dans la querelle ; — Rousseau écrit sa Lettre sur les spectacles, 1758. — Découragement de D’Alembert. — Diderot publie son Père de famille, et Helvétius son livre de l’Esprit, 1758. — Mandement de l’archevêque de Paris. — Le Parlement évoque à lui l’affaire ; —  [p. 316b]on lie le sort de l’Encyclopédie à celui du livre d’Helvétius. — Réquisitoire du procureur général ; — condamnation de l’Encyclopédie ; — et révocation définitive du « privilège », mars 1759. — Rétractation piteuse d’Helvétius ; — retraite de D’Alembert ; — et défection de Rousseau.

V. — La seconde époque de la vie de Voltaire [1750-1762] §

Le séjour de Voltaire à Berlin, 1750-1753 ; — et s’il a trouvé dans Frédéric un maître plus indulgent que Louis XV ? — Ses maladresses de conduite ; — il exige du roi que celui-ci renvoie Baculard d’Arnaud ; — et ne prenne pas Fréron pour correspondant. — L’affaire du juif Hirschel [Cf. Desnoiresterres, t. IV ; et Strauss, Voltaire]. — Liberté du langage et des allures de Voltaire à l’égard de Frédéric. — Ses querelles avec Lessing et avec La Beaumelle. — Il se brouille avec Maupertuis, — l’ancien ami de Mme du Châtelet, — et le président de l’Académie des sciences de Berlin. — La Diatribe du docteur Akakia, 1752. — Frédéric fait brûler le pamphlet par la main du bourreau. — Colère, humiliation et soumission de Voltaire [Cf. Correspondance, édition Preuss, 1752-1753] ; — il se décide à demander un congé pour aller prendre les eaux de Plombières ; — Frédéric s’empresse de le lui accorder ; — et accepte la démission que Voltaire donne de son titre de [p. 317b]« chambellan du roi de Prusse ». — Départ de Voltaire, 26 mars 1753. — L’aventure de Francfort. — Il s’arrête successivement à Strasbourg, Colmar, Lyon et Genève.

L’Œuvre historique de Voltaire. — À cette époque de la vie de Voltaire appartiennent ses deux grandes œuvres historiques : — le Siècle de Louis XIV, dont la première édition paraît à Berlin, en 1751 ; — et l’Essai sur les mœurs, dont la première édition sous ce titre est datée de Genève, 1756 ; — mais dont il y avait alors onze ans que des morceaux détachés avaient commencé de paraître dans le Mercure de France. — Les Annales de l’Empire sont également de cette époque, 1753 ; — et aussi l’édition définitive du