François Lhomme

Édouard Petit

1892

La composition française aux examens du baccalauréat de l’enseignement secondaire moderne, d’après les programmes de 1891, aux examens de l’enseignement secondaire des jeunes filles et aux concours d’admission aux écoles spéciales

2019
François Lhomme et Édouard Petit, La composition française aux examens du baccalauréat de l’enseignement secondaire moderne, d’après les programmes de 1891, aux examens de l’enseignement secondaire des jeunes filles et aux concours d’admission aux écoles spéciales, Paris, Nony, 1892, in-8, XIV-503 p. PDF : Gallica.
Ont participé à cette édition électronique : Infoscribe (saisie XML-TEI) et Nolwenn Chevalier (édition XML).

Avertissement §

La Composition française est regardée, à bon droit, par les candidats aux divers examens et concours, comme une épreuve des plus difficiles. Il convient donc de s’y préparer par de nombreux exercices. C’est pour en offrir à tous le moyen et la facilité que nous publions ce livre. On y trouvera des plans, des développements, des devoirs d’élèves, et, pour chaque école, la plupart des sujets qui ont été proposés aux candidats, depuis de longues années. Ils ne seront donc point exposés à faire fausse route, et ils pourront diriger tous leurs efforts vers le but qu’ils veulent atteindre.

Il sera bon pour tirer de ce livre tout le profit possible de procéder avec méthode. Nous recommandons aux candidats de s’exercer d’abord sur les questions dont le développement leur est donné par nous. Ils compareront ensuite leur travail au nôtre et ils verront ce qu’ils ont omis et aussi ce qu’ils ont trouvé, car on n’a pas eu la prétention de leur présenter des modèles achevés. Ils développeront ensuite les sujets dont nous ne leur offrons que le plan, et là encore ils auront la faculté de contrôler, en partie, leur travail.

Quant aux sujets recueillis dans les examens ou proposés par nous, ils embrassent à peu près toutes les questions que les programmes peuvent suggérer aux examinateurs. On devra les lire attentivement, se demander ce qu’on pourrait dire sur chacun d’eux, noter [vi]ses idées et les mettre en ordre. Quiconque se soumettra à ces exercices variés pourra affronter les épreuves décisives avec confiance ; il aura, en effet, toutes les chances de succès.

Il est inutile de dire qu’on ne deviendra apte à traiter toutes ces questions qu’à la condition expresse de bien posséder les matières inscrites au programme de l’examen auquel on se prépare. Il faut d’abord lire de bons ouvrages, étudier des Précis, et chercher ensuite à faire usage de ce qu’on a appris. Les sujets proposés y aideront singulièrement les candidats. Ils s’habitueront ainsi à démêler ce qui convient à chaque question, et par là même à réfléchir et à voir clair dans leurs idées. Après quelques années d’études, les connaissances manquent bien moins que l’art d’en tirer parti. On sait beaucoup, mais confusément : ce sont les exercices pratiques qui mettent en état de se servir de son savoir. On ne peut donc trop les multiplier.

Si l’on veut bien parcourir ce livre tout entier, on reconnaîtra sans peine que les divers examens ou concours ont souvent ensemble plus d’une ressemblance. Les sujets qu’on traite au baccalauréat ne diffèrent pas sensiblement de ceux qu’on propose à l’agrégation, ou à l’entrée des écoles du Gouvernement. On est plus ou moins exigeant selon les candidats, mais les questions sont à peu près les mêmes. Les plans, les développements, les sujets s’adressent donc à tous. On en peut dire autant des grandes écoles scientifiques et des écoles de commerce. Ce qui convient à l’une convient aussi à l’autre. Il suffit, pour n’en pas douter, de lire seulement les questions qui ont été traitées ici et là.

Nous nous sommes efforcés de donner surtout des conseils pratiques. La bienveillance de MM. Eugène Manuel et Jacquinet nous a permis d’aider, sur plus d’un point, notre expérience de la leur, qui vaut mieux ; les [vii]candidats en profiteront. Nous avons indiqué de nombreuses lectures à faire. Il n’entre pas dans notre pensée de conseiller à personne l’achat de tous ces livres. On les trouvera, pour la plupart, dans les bibliothèques des lycées, des collèges et des institutions libres. Ceux qui travaillent sans maîtres choisiront à leur gré entre ces ouvrages qui sont également recommandables. Il suffira d’en lire un de chaque sorte et de le bien posséder. Des connaissances sûres valent mieux souvent que des notions très variées.

Nous espérons que tel qu’il est, ce livre sera utile aux candidats de tout ordre ; on ne leur a certainement ménagé ni les conseils, ni les exercices, ni les modèles. S’ils veulent bien en profiter ils ne seront pris au dépourvu sur aucune question.

F.L — E. P.
[ix]

Baccalauréat de l’enseignement secondaire moderne et baccalauréat de l’enseignement secondaire spécial §

[xi]La Composition française aux examens du Baccalauréat de l’Enseignement spécial était le plus souvent une dissertation ; on peut croire qu’il en sera de même au Baccalauréat Moderne. Les questions seront, sans doute, peu différentes ; elles porteront sur l’ensemble de la littérature française et plus spécialement sur les deux derniers siècles. On n’y saurait donner place à la littérature contemporaine puisque l’étude en est exclusivement réservée à la classe de Première.

De tous les exercices scolaires, la dissertation est le plus difficile, mais c’est aussi le meilleur et le plus profitable. On n’y réussit qu’à la condition d’avoir étudié de près les grandes œuvres classiques inscrites au programme. Il faut se faire une juste idée de chacune d’elles et lire ce qu’en ont écrit les principaux critiques. Un peu de forme n’y suffit pas, il y faut aussi du fond, et c’est là, sans doute, le résultat qu’on doit attendre d’études sérieusement faites.

La dissertation se présente de plus d’une manière, et il est nécessaire de se rendre, d’abord, un compte exact du sujet proposé. Expliquer ou développer un jugement, c’est l’accepter tel qu’il est, et dire sur quelles raisons il repose ; le discuter, c’est montrer dans quelle mesure il est vrai ou faux, c’est donner son avis et l’appuyer de considérations solides et bien déduites. On ne saurait donc trop, avant d’écrire, peser tous les termes de la question ; la réponse à faire y est souvent indiquée. Toute précipitation, on le voit assez, serait une cause d’erreur.

Le sujet compris, il importe de l’analyser, de réunir des idées et des preuves et de les disposer dans un ordre logique. On pose ordinairement la question dans un premier paragraphe, on la développe ensuite ou on la discute dans deux ou trois autres, puis on indique la conclusion. Cette dernière [xii]partie n’est souvent qu’un résumé très succinct des idées ou des arguments qu’on a présentés.

Un style simple, vif et animé s’il est possible, convient surtout à la dissertation. On ne saurait trop tenir les jeunes gens en garde contre les expressions vagues et recherchées et le langage prétentieux qu’une certaine critique a mis à la mode. Écrire ainsi, c’est prouver seulement qu’on ne s’entend pas soi-même. La langue de tout le monde, celle qui suffisait autrefois aux meilleurs écrivains, est la seule qu’il faille s’approprier. On apprendra l’autre assez vite.

Après la dissertation, c’est le discours et la lettre qui reviennent le plus souvent. Le discours repose avant tout sur l’histoire. Chaque personnage doit parler selon son caractère ; le ton dépend et de l’orateur et de l’auditoire ; c’est une question de bon sens. L’exorde est simple ou solennel, impétueux ou grave, selon les circonstances. Quant aux preuves, il faut les disposer dans un ordre rigoureux. Les rhéteurs recommandent d’en donner d’abord de fortes, de placer les plus faibles au milieu, et de réserver les plus solides pour la fin. Ce précepte est fondé sur la raison. Un résumé est toujours nécessaire ; quant à la péroraison, il faut qu’elle soit courte et animée. L’emphase est, ici, le défaut le plus à craindre ; on s’en préservera si l’on s’applique à n’exprimer que des pensées justes et solides.

La Lettre, celle-là du moins qu’on donne à écrire aux candidats, ressemble un peu tantôt à une dissertation et tantôt à un discours. Elle n’en doit pas moins garder quelque chose de son caractère propre. Elle indique les idées et les arguments plus qu’elle ne les développe ; elle passe plus vite sur chaque aperçu et sur chaque fait. On n’oubliera pas, toutefois, qu’elle ne saurait aller au hasard et qu’elle a besoin de s’astreindre à un plan bien arrêté. Ici encore il convient de bien savoir qui l’on fait parler et à qui l’on parle. Le ton importe avant tout et il ne faut manquer à aucune convenance.

Il n’y a rien à dire de la Narration et de la Description ; ce sont des exercices qu’on propose rarement aux candidats et [xiii]qui, d’ailleurs, sont d’un usage fréquent dans toutes les classes. Le Dialogue est plus difficile. Il faut conserver à chacun des interlocuteurs son caractère particulier et éviter surtout de lui faire débiter, d’une seule fois, tout ce qu’il lui appartient de dire. La conversation, enfin, doit se développer méthodiquement, et il est nécessaire que chaque idée importante soit attaquée et défendue. Il y a, en un mot, un sujet à traiter et il est à propos qu’on ne l’oublie pas.

Est-il besoin de recommander aux candidats d’écrire lisiblement, de se relire et de ne pas laisser de fautes d’orthographe ? C’est un conseil qu’on leur répète à tout moment ; l’expérience prouve assez qu’il n’est pas superflu. Il sera sage aussi de garder une juste mesure entre la sécheresse et la trop grande abondance. Celui qui sur un sujet difficile écrit sept ou huit pages en trois heures, montre plus de facilité que de jugement. Quand on sait choisir entre ses idées et les disposer en bon ordre, on peut tout dire en moitié moins d’espace.

Il n’y a pas de meilleure préparation que la lecture assidue des textes qu’on devra expliquer aux épreuves orales. On consultera, avec profit, l’Histoire de la Littérature Française de M. Nisard, celle de M. Géruzez, les Grands Maîtres duxviie siècle de M. Emile Faguet, les Études de MM. Urbain et Jamey sur Corneille, Racine et Molière, le Cours critique et historique de Littérature de M. A. Henry, et il sera utile de bien posséder un Précis d’histoire de la littérature. Les candidats pourront à leur gré choisir entre les ouvrages de MM. Demogeot, Doumic, Gazier et Petit de Julleville.

{p. 1}

Sujets donnes dans les facultes au baccalauréat de l’enseignement secondaire spécial §

Sujets littéraires §

Histoire littéraire. – Critique générale. §

Usage de la langue mythologique des anciens dans la littérature française.

1° A quelle époque et à la faveur de quelles circonstances s’est opéré ce retour à la langue poétique de l’antiquité ?

2° La mythologie dans les œuvres classiques du xviie et du xviiie siècles.

3° Ce procédé poétique est-il abandonné dans la littérature contemporaine ?

Prendre vos exemples de préférence dans les auteurs du programme.

(Lille, avril 1889.)

Que savez-vous de Port-Royal ? des hommes et des écrivains qui ont illustré Port-Royal ?

(Poitiers, août 1889.)

Quels sont les principaux genres de poésie ?

(Clermont, août 1887.)

Qu’est-ce qu’un moraliste ? Quels sont les principaux moralistes français du xviie siècle ?

(Clermont, juillet 1890.)

Quels sont les principaux prosateurs du xviie siècle ? Citer et apprécier leurs principaux ouvrages.

(Dijon, avril 1891.)

{p. 2}Pour désigner une certaine période de notre histoire littéraire, on s’est souvent servi de cette expression : le siècle de Louis XIV. Cette expression est-elle juste, et dans quel sens ? Quels sont les écrivains qu’il convient particulièrement de rattacher à Louis XIV et pourquoi ?

(Lille, juillet 1891.)

Quel est, parmi ceux de nos prosateurs du xviie siècle qui sont portés au programme de votre examen, celui que vous préférez ? Raisons de votre préférence.

(Marseille, juillet 1890.)

En quoi diffèrent surtout les littératures des xviie et xviiie siècles ?

(Caen, novembre 1890.)

Quel est, selon vous, le plus illustre prosateur du xviiie siècle ? – Nommez ses principaux ouvrages, en ayant soin, s’il y a lieu, de les classer par genres ; – parlez des qualités essentielles de son esprit et de son style ; ajoutez quelques mots sur l’influence qu’il a pu exercer sur son siècle.

(Marseille, juillet 1888.)

Quels sont les caractères généraux de notre littérature au xviiie siècle ? Quels genres nouveaux apparaissent et se développent alors ? Indiquer les causes qui les font naître, et insister sur les ouvrages où l’esprit du temps se marque le plus.

(Lille, avril 1888.)

Par quels caractères se distingue la littérature du xviiie siècle ? Quels sont les grands prosateurs de cette époque ? Citer et apprécier leurs principaux ouvrages.

(Dijon, avril 1888.)

Vous montrerez que le xviiie siècle a cultivé la prose avec plus de succès que la poésie et vous en donnerez les raisons.

(Dijon, juillet 1891.)

Le sentiment de la nature dans les œuvres littéraires du xviiie et du xviiie siècle.

(Rennes, juillet 1891)

Qu’est-ce que la satire ? En rappeler l’origine en tant que genre littéraire. Dire quel est son objet, son domaine. Citer les écrivains qui l’ont illustrée en insistant de préférence sur les principaux satiriques français du xvie au xviiie siècle inclusivement.

(Lyon, octobre 1888.)

{p. 3}La poésie lyrique dans notre littérature aux xviiie siècles et xviiie siècles et dans la première moitié du xixe.

(Lyon, juillet 1890.)

Qualités essentielles du style épistolaire.

(Clermont, août 1884.)

L’école romantique. – Sa naissance, ses théories. – Ses principaux représentants.

(Lyon, avril 1891.)

Les moralistes du xviie et du xviiie siècles ; leurs caractères, leurs ouvrages, leur différence.

(Lyon, mars 1887.)

Qu’est-ce qu’un moraliste ? Indiquer et caractériser les principaux moralistes français, en insistant surtout sur ceux du xviie siècle.

(Poitiers, novembre 1888.)

lettre de nicole a un ami de province sur la mort de pascal.

Il dira que Pascal, après de longues et cruelles souffrances, vient de rendre son âme à Dieu.

Il louera la puissance et l’étendue de cet esprit qui s’était placé dès l’abord au premier rang parmi les savants et les écrivains.

Il rappellera les services qu’il a rendus à Port-Royal dans sa lutte contre les Jésuites.

Il ajoutera quelques mots sur le grand ouvrage que Pascal n’a pu achever, et il terminera en exprimant l’intention de publier les Pensées.

(Marseille, juillet 1886.)

Montrer que Pascal a résumé toute sa doctrine dans cette pensée :« Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur, et il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. »

(Clermont, août 1891.)

La Bruyère a dit au début de la Préface de ses Caractères : « Je rends au public ce qu’il m’a prêté. » – Expliquez cette pensée et dites si l’œuvre de l’écrivain la justifie.

(Grenoble, août 1891.)

{p. 4}Brunetto Latini (xiiie siècle), dans la préface de son ouvrage intitulé : Li livres du trésor, explique pourquoi, bien qu’Italien, il a composé son livre en français et donne la raison suivante : « parce que la parleure des François est plus délitable et plus commune à toutes gens. » Un autre Italien, Martino da Canale, dit à son tour avoir mis l’histoire de Venise en français « porce que lengue frencese cort parmi le monde, et est plus delitable à lire et à oïr que nulle autre. »

Marquez les mérites et les caractères distinctifs de la langue française. Prenez, aux diverses périodes de notre histoire littéraire, parmi les grands écrivains français, quelques exemples.

(Bordeaux, avril 1891.)

L’histoire est aujourd’hui considérée comme étant à la fois une science et un art ; que faut-il entendre par là ? – En a-t-il toujours été ainsi dans notre littérature ? Rappeler les idées de Fénelon à ce sujet, et résumer les principales innovations de Voltaire dans le genre historique.

(Lyon, avril 1891.)

Exposer ce qu’a été l’histoire en France jusqu’au xixe siècle. Pour quelles causes le xviie siècle, où les lettres ont brillé d’un si vif éclat, est-il resté inférieur dans l’histoire ?

(Dijon, avril 1889.)

Après avoir rappelé brièvement dans quelles circonstances a été écrite la Lettre sur les occupations de l’Académie française, quels en sont le plan et l’esprit général, s’arrêter au chapitre sur l’Histoire, indiquer les principales qualités que Fénelon veut trouver en elle, et dire lequel, parmi les historiens français venus après lui, vous semble avoir le mieux suivi ses préceptes.

(Lyon, avril 1890.)

En quoi l’épopée diffère-t-elle de l’histoire ? L’histoire mise en vers serait-elle un poème épique ?

(Paris, avril 1890.)

Qu’est-ce que la critique historique ? Quelles sont les règles fondamentales de la critique historique ?

(Montpellier, juillet 1891.)

Exposer et apprécier les idées exprimées par Fénelon au sujet de l’histoire dans sa Lettre à l’Académie française.

(Besançon, novembre 1886.)

{p. 5}Quelles sont les qualités qui font le bon historien ?

(Clermont, novembre 1886.)

Les chroniques, les mémoires, l’histoire, la philosophie de l’histoire. – Caractériser ces différentes espèces d’écrits et citer, en les appréciant très brièvement, les écrivains français qui se sont distingués dans chacune d’elles.

(Caen, juillet 1885.)

« A mon avis, toute composition historique est un travail d’art autant que d’érudition : le soin de la forme et du style n’y est pas moins nécessaire que la recherche et la critique des faits. »

(A. Thierry, Conquête de l’Angleterre, préface de la 3e édition.)

Expliquer cette opinion et la justifier par des exemples empruntés surtout aux historiens français du xixe siècle.

(Lyon, juillet 1891.)

En quoi peuvent se ressembler et en quoi diffèrent les trois grands moralistes du xviie siècle : Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère ?

(Caen, juillet 1891.)

Que savez-vous sur les Provinciales ?

(Poitiers, août 1891.)

Analisez la quatorzième Provinciale.

(Paris, octobre 1891.)

Montrer quelle influence Voltaire exerça sur son siècle et comment son esprit fut accessible à toutes les connaissances.

En même temps qu’il écrivait des tragédies et des ouvrages philosophiques, il préparait des chefs-d’œuvre de narration historique et il faisait connaître les découvertes de Newton.

Précurseur de la révolution de 1789, il défend la cause de la liberté de conscience, de la liberté individuelle ; il réclame la liberté de la presse autant que l’adoucissement de la législation criminelle.

(Rennes, juillet 1886.)

{p. 6}
Le Théâtre. §
Sujets généraux §

Expliquer par des exemples, empruntés aux tragédies du programme, cette définition du poëme tragique.

« Le poëme tragique nous serre le cœur dès son commencement, nous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de nous remettre, ou, s’il nous donne quelque relâche, c’est pour nous replonger aussitôt dans de nouveaux abîmes et de nouvelles alarmes. »

(La Bruyère.)

(Clermont, avril 1891.)

Boileau dit dans son Art poétique :

Qu’en un lieu, qu’en un jour un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.

Discuter cette théorie dramatique.

(Rennes, juillet 1891.)

Commenter ces vers de Boileau :

Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.

(Clermont, août 1886.)

Résumer les préceptes de Boileau sur la comédie.

Dire quelles sont, selon lui, les sources du vrai comique, et quels modèles il recommande.

(Clermont, août 1891.)

Développer et discuter la pensée contenue dans ce vers :

« Le théâtre instruit plus que ne fait un gros livre. »

(Toulouse, octobre 1890.)

Faire brièvement l’histoire de notre théâtre au moyen âge.

(Clermont, novembre 1888.)

Les commencements du théâtre en France. La tragédie et ses règles. Le drame.

(Dijon, juillet 1890.)

{p. 7}Caractériser les principaux types d’œuvres dramatiques qui se sont succédé en France (les mystères, la tragédie, le drame), et indiquer les causes sociales qui ont présidé à la transformation de notre théâtre.

(Bordeaux, juillet 1888.)

Quelles sont les différences entre la tragédie classique et le drame moderne ?

(Toulouse, avril 1888.)

Faites connaître d’après Boileau et au moyen d’exemples que vous choisirez, la conception que le xviie siècle s’est faite de la tragédie.

L’art dramatique au xviie et au xixe siècle.

(Grenoble, juillet 1888.)

De la tragédie et du drame. A partir de quel moment l’un a-t-il remplacé l’autre ?

(Bordeaux, avril 1888.)

Dites quelle est celle des pièces du théâtre classique que vous préférez, et faites connaître les raisons de votre préférence.

(Grenoble, avril 1888.)

P. Corneille §

Corneille, vieux et pauvre, avait été rayé de la liste des pensions accordées par la Cour. Vous supposerez qu’un de ses amis écrit à Boileau à cette occasion. Il le prie d’user de son influence pour faire réparer cette injustice et rappelle les titres du grand poète à la protection du roi.

(Paris, juillet 1887.)

Rotrou a Corneille (mars 1637). – Le Cid avait, à son apparition, excité un enthousiasme général. Cependant les poètes, rivaux de Corneille, résistaient à ce sentiment commun d’admiration. Seul parmi eux, Rotrou avait le cœur assez généreux et l’esprit assez élevé pour rester fidèle à Corneille, même après son triomphe.

On suppose qu’au moment où éclate la querelle du Cid, Rotrou adresse au poète une lettre chaleureuse, où il montre que les critiques plus ou moins fondées dont le Cid est devenu l’objet, ne peuvent rien contre le mérite de l’œuvre.

(Montpellier, octobre 1890.)

{p. 8}Etudier et apprécier le rôle et le caractère du comte de Gormas dans le Cid.

(Paris, août 1888.)

Qu’appelle-t-on la règle des trois unités au théâtre ? Comment cette règle a-t-elle été observée dans le Cid et dans Horace ?

(Paris, août 1887.)

Qu’appelle-t-on dans notre histoire littéraire la querelle du Cid ?

En exposer les causes, les principaux incidents et le dénouement.

(Paris, août 1886.)

Montrer en quoi diffère le patriotisme des trois personnages de la tragédie d’Horace : le vieil Horace, le jeune Horace, et Curiace.

(Clermont, août 1889.)

Analyser et apprécier la tragédie de Cinna.

(Toulouse, avril 1890.)

Dans son Siècle de Louis XIV, Voltaire raconte que le grand Condé, à l’âge de vingt ans, assistant à la première représentation de Cinna versa des larmes à ces paroles d’Auguste :

Je suis maître de moi comme de l’univers.
Je le suis, je veux l’être……..
…………….
Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie.

Vous supposerez que le grand Condé, après la représentation, adresse à Corneille une lettre où il le remercie du plaisir de qualité si rare et si noble qu’il a goûté en écoutant sa tragédie ; il exprime ses sentiments sur le choix du sujet, sur le caractère des personnages ; il insiste particulièrement sur le grand effet moral produit par la clémence d’Auguste et sur l’émouvante leçon qu’elle donne aux princes, aux puissants et en général à tous les hommes.

(Nancy, avril 1890.)

Analyser la tragédie de Cinna et apprécier le caractère des principaux personnages.

(Paris, octobre 1887.)

Lettre de Mme de Sévigné à une de ses amies. Elle expose l’impression produite sur elle par la représentation de Polyeucte qui lui semble être le chef-d’œuvre de Corneille.

(Poitiers, août 1889.)

{p. 9}Dites quelle est la tragédie de Corneille que vous préférez et donnez les raisons de votre préférence.

(Clermont, août 1884.)

Expliquer par des exemples empruntés aux principales tragédies de Corneille le sens de ces expressions :

« Un héros de Corneille » – « Un style cornélien » – « Un mot cornélien. »

(Caen, juillet 1889.)

Analyser et apprécier le caractère de Pauline dans Polyeucte.

(Toulouse, octobre 1889.)

Montrer, en prenant les preuves dans les pièces du programme de l’enseignement spécial, que les tragédies de Corneille sont propres à donner des idées nobles et généreuses, à inspirer l’amour du devoir et de la patrie.

(Dijon, juillet 1889.)

Expliquer ce que Voltaire a voulu dire quand il a appelé le théâtre de Corneille une école de grandeur d’âme.

(Poitiers, août 1891.)

Vauvenargues a dit : « Les grandes pensées viennent du cœur. » Montrer la vérité de cette pensée en général et l’appliquer particulièrement au théâtre de Corneille et de Molière.

(Toulouse, juillet 1890.)

Montrer, en s’appuyant sur l’examen d’une tragédie de Corneille ou de Racine, comment, dans les personnages pour lesquels le poète laisse paraître sa préférence, la noblesse des passions et la dignité du caractère font des œuvres principales de notre théâtre classique un enseignement de la morale la plus élevée.

(Montpellier, novembre 1888.)

Nicole, dans son Traité de la Comédie (1659), avait fort maltraité le théâtre en général, et surtout la tragédie. Selon lui, de pareils spectacles, par le plaisir même qu’ils procurent, ont pour effet d’amollir les âmes, de les corrompre : car, en remuant le levain des passions, ils les font fermenter dans notre cœur.

On supposera que Corneille écrit à Nicole pour protester contre {p. 10}cette accusation d’immoralité. Lui du moins, dans le Cid, dans Horace, dans Cinna, dans Polyeucte, il s’est efforcé d’inspirer aux spectateurs des pensées hautes et vertueuses, d’exalter en eux le sentiment du devoir, de les rendre plus capables de l’accomplir toujours et malgré tout. Il ose croire qu’il y a réussi.

(Lyon, juillet 1888.)

Indiquer les principales différences qu’il y a entre le théâtre de Racine et celui de Corneille, en parlant successivement : 1° des modèles suivis ou imités par les deux poètes ; 2° de l’originalité de Corneille qui, peintre de l’héroïsme, s’est écarté de la poétique des anciens et a créé un système dramatique tout nouveau ; 3° du style des deux écrivains.

(Toulouse, juillet 1886.)

Racine §

Comparer dans Racine l’amour maternel d’Andromaque, de Clytemnestre, et d’Agrippine.

(Clermont, août 1891.)

Les mères et le sentiment maternel dans le théâtre de Racine.

(Alger, novembre 1890.)

Développer ce jugement de La Bruyère (Ouvrages de l’esprit, parallèle entre Corneille et Racine) :

« Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées ; Racine se conforme aux nôtres.

… Il y a plus dans le premier de ce que l’on admire et de ce que l’on doit même imiter ; il y a plus dans le second de ce que l’on reconnaît dans les autres ou de ce que l’on éprouve dans soi-même. »

(Caen, juillet 1890.)

La tragédie de Racine ne fait-elle que continuer celle de Corneille ; ou, si elle apporte un élément nouveau, quel est cet élément et, par suite, quelle est l’originalité propre du poète ? Les candidats chercheront leurs arguments dans celle des pièces de Racine qu’ils ont spécialement étudiée.

(Poitiers, août 1890.)

{p. 11}Quelle est la tragédie de Racine que vous préférez ? Donnez-en l’analyse rapide et indiquez-en les beautés.

(Poitiers, avril 1889.)

Analyse et appréciation de l’Andromaque de Racine.

(Montpellier, octobre 1889.)

Vous direz quels sont les principaux personnages de la comédie des Plaideurs de Racine, et vous ferez ressortir les traits caractéristiques de la physionomie de chacun d’eux.

(Nancy, novembre 1888.)

Montrer dans le Britannicus de Racine l’application de la règle des trois unités.

(Clermont, avril 1889.)

Un solitaire de Port-Royal à Racine.

(Poitiers, août 1888.)

Moliere §

Les Précieuses ridicules avaient soulevé contre Molière toutes sortes de protestations et de colères de la part des cercles où écrivains et belles dames se réunissaient pour faire assaut de bel esprit. Pédants et pédantes bafoués s’étaient emportés en attaques violentes contre le poète et il ne tint pas à eux que la pièce ne fût arrêtée en plein succès.

On supposera que Molière, à ce moment, écrit à Mme de Sablé, dont le salon était devenu, après la mort de Mme de Rambouillet et le mariage de Julie d’Angennes, fille de celle-ci, le rendez-vous de la société élégante et lettrée, pour se défendre et justifier ses intentions.

1° Il a conscience de s’être maintenu, d’un bout à l’autre de son œuvre, dans les limites de la satire honnête et permise. C’est ce que démontrerait une analyse impartiale de sa pièce où les fausses précieuses seules sont visées.

2° Quant aux vraies précieuses (et ici il définira avec soin le rôle de celles-ci), il n’a pour elles qu’estime et sympathie et elles ne sauraient s’offenser du ridicule dont il couvre Cathos et Madelon. Les vrais savants et les vrais braves ont-ils jamais songé à se plaindre {p. 12}des rôles grotesques que la comédie italienne fait jouer au docteur (type de pédant) et au Capitan (type de fanfaron) ?

3° Conclusions.

(Nancy, juillet 1890.)

Analyser les Précieuses ridicules et montrer à quelles préoccupations littéraires répondit cette comédie de Molière.

(Poitiers, août 1891.)

Lettre à un ami. – Vous venez d’expliquer le Misanthrope. Plein d’admiration pour ce chef-d’œuvre et pour l’auteur, vous communiquez vos impressions à un ami :

A-t-il lu cette pièce ? S’il ne l’a pas fait encore, qu’il se hâte : le sujet est très simple et peut se raconter en quelques mots, mais il n’en est pas moins charmant et profond. Les caractères sont tracés de main de maître ; les scènes sont pleines de vie, d’entrain et de finesse ; le style est souvent parfait.

Molière a été pourtant l’objet des critiques les plus vives ; Fénelon notamment ne l’a pas épargné dans sa Lettre à l’Académie. Quel singulier aveuglement !

Notre siècle, plus juste, accorde à cet incomparable poète une des premières places, sinon la première, parmi les grands écrivains qui ont illustré le siècle de Louis XIV.

(Poitiers, avril 1888.)

Énumérer et caractériser les personnages mis en scène dans les Femmes savantes. Quelle est la conclusion morale à tirer de cette comédie ?

(Paris, octobre 1883.)

Est-il vrai, comme l’a prétendu J. -J. Rousseau, que Molière ait ridiculisé la vertu sous la personne d’Alceste ?

(Paris, août 1884.)

Vous analyserez les caractères et les rôles d’Alceste et de Philinte, dans le Misanthrope. Quel est de ces deux personnages celui qui aime le plus l’humanité ?

(Clermont, août 1885.)

On a dit que dans le Misanthrope Molière avait rendu la vertu ridicule et le vice aimable. Montrer l’injustice de ce reproche en analysant le caractère d’Alceste et celui de Philinte.

(Paris, octobre 1883.)

{p. 13}Expliquer ce jugement de J.-J. Rousseau sur Alceste : « C’est un véritable homme de bien. »

(Clermont, août 1891.)

Faire connaître et comparer les caractères d’Alceste et de Philinte dans Le Misanthrope.

(Toulouse, août1888.)

Expliquer les caractères d’Alceste et de Philinte dans Le Misanthrope. Faire ressortir l’opposition de ces deux caractères par l’analyse de quelques scènes de l’ouvrage.

(Rennes, novembre 1888.)

Les femmes dans la comédie des Femmes savantes.

(Poitiers, décembre 1890.)

Déterminer et apprécier la moralité de la comédie de Molière intitulée : Les femmes savantes.

(Clermont, août 1888.)

Quelle est la comédie de Molière que vous préférez ? Analysez-la et appréciez-en les principaux caractères.

(Paris, octobre 1880.)

Définir l’honnête homme tel qu’on l’entendait au xviie siècle, et prendre des exemples dans l’histoire et dans les comédies de Molière.

(Grenoble, avril 1887.)

Sainte-Beuve a dit : « Aimer Molière, j’entends l’aimer sincèrement et de tout son cœur, c’est, savez-vous, avoir en soi une garantie contre bien des défauts, bien des vices et des travers d’esprit. »

Développer cette pensée.

(Caen, avril 1891.)

Dans sa lettre à d’Alembert sur les spectacles, J.-J. Rousseau écrit à propos de Molière : « Voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l’homme aimable, de l’homme de société, après avoir joué tant d’autres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu ; c’est ce qu’il a fait dans Le Misanthrope. » Que pensez-vous de cette opinion ?

(Toulouse, avril 1891.)

{p. 14}Dans la Lettre à l’Académie, Fénelon dit, en parlant de Molière :

« Il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles…. d’une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. Un autre défaut de Molière est qu’il a donné une austérité ridicule et odieuse à la vertu. » Montrez que ces critiques sont peu fondées, en prenant vos preuves dans les pièces du programme.

(Dijon, juillet 1888.)

En son chapitre Des ouvrages de l’esprit, La Bruyère dit : « Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme et d’écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle source de bonne plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images et quel fléau du ridicule ! »

Apprécier ce jugement en détail et avec des exemples à l’appui de chaque affirmation.

(Toulouse, avril 1889.)

Boileau écrit à Racine absent de Paris pour lui annoncer la mort de Molière. Il résume brièvement l’œuvre du grand comique et déplore cette mort qui, bien que pressentie par les amis de Molière, le frappe à cinquante et un ans, en pleine activité.

Il raconte sa mort et ses funérailles.

(Marseille, avril 1890.)

Boileau écrit à Racine pour lui apprendre la mort de Molière.

(Clermont, août 1883.)

La Fontaine. §

La Fontaine a dit qu’il fait dans ses fables : « une ample comédie à cent actes divers ».

Expliquez cette parole du poète et montrez qu’elle est vraie.

(Dijon, juillet 1891.)

Pourquoi La Fontaine est-il le plus populaire de nos poètes ?

(Clermont, octobre 1884.)

Déterminer et apprécier les caractères du Lion et du Renard dans les fables de La Fontaine.

(Clermont, avril 1887.)

{p. 15}Rousseau, dans le second livre de l’Émile, déclare qu’il ne fera pas apprendre à son élève les fables de La Fontaine. D’abord il ne les comprendrait pas, et s’il les comprenait ce serait pis encore, la morale de ses fables étant très mêlée et très disproportionnée à son âge, le porterait au vice plutôt qu’à la vertu.

Discutez ce jugement en vous appuyant surtout sur des exemples et en consultant vos impressions personnelles.

(Lyon, novembre 1886)

Dans plusieurs de ses fables, La Fontaine, fidèle en cela à la tradition de nos conteurs gaulois, a parlé malicieusement des femmes, en qui il relève la manie de contredire (La Femme noyée), – l’amour du bavardage et l’indiscrétion (Les Femmes et le Secret). – la pruderie dédaigneuse (La Fille), – la mobilité et l’inconstance (La Jeune Veuve).

Vous supposerez que quelque temps après la publication du deuxième recueil des Fables, Mme de Sévigné écrit à La Fontaine une lettre où elle prend avec enjouement et esprit, contre le fabuliste, la défense de son sexe.

(Nancy, juillet 1891.)

Le jeune duc de Bourgogne écrit à La Fontaine pour le remercier de lui avoir dédié le xiie Livre de ses Fables.

(Nancy, juillet 1891.)

Expliquer et discuter ce jugement porté par Lamartine sur La Fontaine : « On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine, mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie, me rebutaient. D’ailleurs ces histoires d’animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. »

(Clermont, août 1883.)

Dans son traité d’éducation intitulé Émile, J.-J. Rousseau s’indigne qu’on fasse apprendre aux enfants les fables de La Fontaine et donne les raisons pour lesquelles il se gardera bien de les mettre entre les mains de son élève. Il leur reproche surtout d’enseigner le contraire de la morale.

« Suivez, dit-il, les enfants apprenant leurs fables et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on veut les guérir ou préserver, ils {p. 16}penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres…

Dans toutes les fables où le Lion est un personnage, comme c’est d’ordinaire le plus brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion ; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s’emparer de tout ; mais quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire ; alors l’enfant n’est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coup d’aiguillon ceux qu’il n’oserait attaquer de pied ferme. »

Que pensez-vous de ce jugement de Rousseau sur La Fontaine ? Et le souvenir de l’effet que ces fables ont produit sur vous-même donne-t-il raison ou tort à l’auteur de l’Émile ?

(Nancy, novembre 1889.)

De la morale dans les fables de La Fontaine. – En faire ressortir l’esprit et la portée. – Citer des exemples.

(Paris, juillet 1891.)

Montrer comment, mieux qu’Ésope et que Phèdre, La Fontaine a su, dans ses fables, mettre en pratique le précepte qu’il a formulé en ces vers :

« En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;
« Une parole nue apporte de l’ennui ;
« Le conte fait passer le précepte avec lui. »

(Alger, novembre 1888.)

Supposez une lettre de La Fontaine à Boileau pour lui reprocher amicalement et sans réclamation personnelle d’avoir omis l’apologue dans son Art poétique.

La Fontaine défendra la fable : 1° par son antiquité, sa noblesse littéraire ; 2° par son agrément original et la variété des genres qu’elle implique (dialogue, description, action comique, tragique, etc.) ; 3° par la comparaison de la fable avec les petits genres dont Boileau a complaisamment parlé (sonnet, rondeau, épigramme, etc.), et qui sont manifestement inférieurs.

(Nancy, juillet 1890.)

Montrer comment les fables de La Fontaine sont « une ample comédie à cent actes divers ».

(Poitiers, novembre 1888.)

En quoi consiste l’intérêt des fables en général, des fables de La Fontaine en particulier ? Apprécier La Fontaine comme moraliste.

(Besançon, novembre 1888.)

{p. 17}
Boileau. §

Résumer les préceptes de Boileau sur la comédie. – Dire quelles sont, selon lui, les sources du vrai comique et quels modèles il recommande.

(Clermont, août 1891.)

Boileau-Despréaux. – Son caractère, son œuvre, son rôle littéraire, ses amis et ses ennemis au xviie siècle.

Qu’est devenue son autorité à l’époque de la révolution romantique ?

(Nancy, juillet1891.)

Rappelez les principaux satiriques avant Boileau. – Appréciez la satire, et surtout la satire littéraire, telle qu’elle a été comprise et traitée par Boileau.

(Paris, avril 1891.)

Quels sont les plus importants des genres étudiés par Boileau au 2e chant de l’Art poétique ? Quels en sont les principaux représentants dans notre littérature ?

(Lyon, octobre 1889.)

Vous indiquerez la nature des préceptes qui forment les matières principales du quatrième chant de l’Art poétique de Boileau et vous les résumerez.

(Nancy, août 1886)

Lettre de Mme de la Sablière à Boileau.

Elle a lu avec un extrême plaisir l’Art poétique qui vient de paraître. Elle y a retrouvé toutes les qualités de l’écrivain, bon sens, bon goût, élévation morale…

Mais elle s’étonne que dans l’énumération des différents genres poétiques, Boileau ait omis l’apologue, genre cultivé dès la plus haute antiquité et renouvelé au xviie siècle par le génie de La Fontaine. Elle cherche en vain les motifs de cet oubli et engage Boileau à le réparer.

(Paris, juillet 1888.)

{p. 18}Faire connaître et apprécier l’influence exercée par Boileau sur la langue et la littérature françaises au xviie siècle.

(Toulouse, juillet 1889.)

Boileau a Louis XIV.

Corneille touchait une pension royale qui fut supprimée vers la fin de sa vie, car Louis XIV n’aimait pas Corneille : vous direz pourquoi.

Boileau fait ressortir le tort que cette mesure pourra faire à la réputation du roi : Corneille, plus que tout autre, est digne de la faveur royale. D’ailleurs il n’a pas de fortune et il a de lourdes charges de famille. La suppression de sa pension va le réduire à la misère.

Boileau offre de renoncer, s’il est nécessaire, à sa propre pension, pour que Corneille continue à toucher la sienne.

(Clermont, août 1888.)

Éloquence §

Développer et expliquer par des exemples la pensée suivante :

« Il semble que la logique est l’art de convaincre de quelque vérité ; et l’éloquence un don de l’âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l’esprit des autres, qui fait que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît. »

(Besançon, juillet 1888.)

Une oraison funèbre de Bossuet prononcée devant la Cour.

Dépeindre l’assistance, le prédicateur, suivre le développement du discours. Effet produit par les principaux passages. Sous quelle impression s’est-on retiré ?

On choisira pour traiter ce sujet celle qu’on voudra des oraisons funèbres.

(Bordeaux, juillet 1889.)

L’éloquence de la chaire au xviie siècle. – Etablir un parallèle entre Bossuet et les principaux orateurs du temps.

(Toulouse, novembre 1888.)

{p. 19}Expliquer et commenter cette parole de Fénelon : l’orateur ne doit se servir de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu.

(Caen, juillet 1888.)

Qu’est-ce que l’éloquence politique ?

Sous quelle forme de gouvernement peut-elle se produire avec le plus d’éclat ?

Montrer l’importance qu’elle peut prendre par l’exemple du grand orateur français dont la parole a gouverné la Constituante en 1789.

(Marseille, juillet 1889.)

Analyser et apprécier au point de vue littéraire et au point de vue historique l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans.

(Paris, octobre 1886.)

Quel est le caractère des oraisons funèbres de Bossuet ? A l’appui de votre réponse, analysez et appréciez l’oraison funèbre de Henriette d’Angleterre.

(Paris, octobre 1891.)

Quelles sont les idées de Fénelon sur l’éloquence, d’après la Lettre de l’Académie.

(Poitiers, août 1891.)

Histoire §

Alexandre expose aux membres de son conseil son dessein d’élever, près de l’île de Pharos, une ville qui portera son nom et leur fait connaître les raisons qui lui dictent cette résolution.

[Alexandrie (Égypte), juillet 1889.]

La chevalerie : son influence sur les mœurs et la littérature du moyen-âge.

(Clermont, novembre 1885.)

{p. 20}discours de dunois a charles vii pour le dissuader de se retirer dans le midi (1429).

Il a quitté Orléans assiégé parce qu’il a jugé qu’il avait un devoir plus pressant à remplir à Bourges auprès du roi.

Se retirer dans les provinces du midi, c’est décourager les Français restés fidèles, c’est augmenter la confiance des ennemis qui poursuivront le roi dans sa retraite.

Le péril est grand mais tout n’est pas désespéré. Orléans n’est pas pris : les Anglais y peuvent échouer. Que le roi ait confiance pour redonner courage à son armée et à son peuple.

(Besançon, juillet 1891.)

le songe de jeanne d’arc.

Vous supposerez qu’étant encore à Domrémy, Jeanne d’Arc eut, une nuit, un songe où elle entrevit vaguement et comme dans un brouillard confus, les futurs et principaux événements de sa vie.

Vous essayerez de raconter ce songe.

(Nancy, juillet 1888.)

Jeanne d’Arc, dès le jour de son arrivée à Compiègne, fit une sortie et fut prise par les Bourguignons. Avant de se rencontrer avec elle, le duc de Bourgogne envoya dans sa prison celui de ses conseillers en qui il avait le plus de confiance. Il voulait savoir ce qu’était en réalité cette fille étrange qui, dans son camp et celui de ses alliés les Anglais, était considérée comme une aventurière. Vous supposerez que cet officier rapporte au duc ses impressions.

1° Il fera le portrait de la véritable Jeanne d Arc, telle qu’elle s’est révélée à lui.

2° Si le duc a pu avoir un instant la pensée de la livrer aux Anglais, il le supplie de n’en rien faire au nom de l’humanité, au nom de sa renommée de gentilhomme et de chevalier. C’est une femme, c’est une vaincue.

3° Qu’il laisse donc cette fille, désormais inoffensive, retourner dans son village, comme elle le demande, puisqu’elle dit sa mission finie, et que cet acte de clémence soit le commencement de la réconciliation avec Charles VII ; car au nom de l’intérêt politique, n’est-il pas temps de faire la paix avec le roi de France victorieux et de rompre définitivement avec l’étranger ?

(Nancy, novembre 1890.)

jeanne d’arc a rouen.

Vous êtes conseiller municipal à Rouen et, dans une réunion du {p. 21}conseil, vous prenez l’initiative d’un projet d’érection de monument à Jeanne d’Arc dans la ville où la grande patriote a subi son martyre.

Vous résumerez la carrière et les vertus de cette héroïne de la défense nationale.

Vous rappellerez sommairement les derniers mois de sa vie, son procès, ses réponses, son supplice.

Vous démontrerez que si les villes qui ont été le théâtre des actes glorieux de son existence lui ont élevé des statues, la ville de Rouen doit davantage à sa mémoire : là où elle a été le plus à la peine, il faut qu’elle soit le plus à l’honneur.

(Lille, juillet 1891.)

Montrer les progrès du patriotisme et de l’autorité royale en France, pendant la guerre de Cent ans.

(Clermont, août 1890.)

La Renaissance en France. – Savants, artistes, littérateurs.

(Paris, août 1885.)

Exposer et apprécier le rôle de Henri IV et de Sully.

(Poitiers, août 1891.)

discours de christophe colomb a son équipage révolté.

Colomb touchait au but de son voyage lorsque ses compagnons fatigués et désespérés se révoltèrent et prétendirent exiger de lui, en le menaçant de mort, qu’il les ramenât en Espagne. Colomb s’efforce de les faire rentrer dans le devoir ;

Sa résolution est inébranlable. Il ne cédera pas.

S’ils le tuent, comment pourront-ils, et comment oseraient-ils rentrer sans lui en Espagne ?

Quelle gloire les attend au contraire s’ils découvrent un nouveau monde !

Il ne leur demande plus que trois jours de persévérance.

(Besançon, avril 1890.)

On sait que le cardinal de Richelieu avait souvent avec Louis XIII d’importants entretiens où il lui exposait sa politique.

On supposera un de ces entretiens, où l’on développera ces paroles mêmes de Richelieu : « Je promets à Votre Majesté d’employer toute mon industrie et toute l’autorité qu’il lui plaira de me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous {p. 22}ses sujets en leur devoir, et relever son nom, dans les nations étrangères, au point où il doit être. » (Richelieu parlera seul.)

(Clermont, août 1890.)

Lettre de Richelieu à Louis XIII pour l’engager à réprimer le duel en édictant des peines sévères contre les duellistes (1626.)

(Clermont, novembre 1886.)

« Je rendrai, disait Cromwell, le nom d’Anglais aussi grand que l’a jamais été celui de Romain. »

Expliquer ce mot : Dire ce que Cromwell au xviie siècle, ce que la nation anglaise depuis cette époque, ont fait pour réaliser ce programme.

(Bordeaux, novembre 1888.)

Tracer le portrait de Mazarin et exposer les principaux résultats de son administration.

(Montpellier, avril 1889.)

Lettre du prince de Condé à Louis XIV, lors du traité des Pyrénées, pour solliciter sa rentrée en grâce.

1° Il compte, pour l’obtenir, sur les glorieux débuts d’une carrière tout d’abord consacrée au service du roi et à la grandeur de la France.

2° Il exprime le regret sincère d’avoir ensuite oublié tous ses devoirs en cédant à un accès d’ambition et de dépit.

3° Il espère que l’humble aveu de sa faute et le désir de la réparer bientôt par de fidèles services lui obtiendront la clémence du roi.

(On pourra s’inspirer, pour rédiger cette lettre, des idées émises par Bossuet dans l’oraison funèbre du prince de Condé.)

(Clermont, août 1889.)

Le grand Condé écrit au roi de France pour lui demander sa grâce ; il lui explique pourquoi il s’est retiré chez les Espagnols, ce qu’il souffre dans le camp ennemi, et il offre de nouveau son épée au jeune roi.

(Alexandrie (Égypte), juillet 1891.)

Montrer comment la monarchie absolue acheva de s’organiser sous Louis XIV et faire ressortir comment elle était dès lors condamnée à une rapide décadence.

(Montpellier, juillet 1889.)

{p. 23}Les deux grands ministres de Louis XIV : Colbert et Louvois ; leur œuvre et leur rôle.

(Chambéry, juillet 1888.)

Mettre en parallèle Condé et Turenne : apprécier leur rôle politique, leur génie militaire, leur caractère.

(Grenoble, avril 1889.)

Louvois, dans un conseil des ministres, propose à Louis XIV d’ériger l’Hôtel des Invalides.

1° Désir du roi d’améliorer la condition des gens de guerre : cet établissement remplira ses intentions.

2° Comme les lettres, les sciences et les arts qui sont récompensés, que l’armée reçoive le prix du sang qu’elle verse pour la France.

3° Reconnaissance des troupes ; zèle redoublé ; liens resserrés.

Résumé de ces considérations.

(Grenoble, octobre 1890)

Qu’entend-on par ces mots : Le siècle de Louis XIV ? Cette appellation est-elle justifiée ?

(Rennes, juillet, 1890.)

On sait que presque tout ce qui, sous Louis XIV, fut fait pour les lettres, les arts et les sciences, l’a été sous l’inspiration et sur la proposition de Colbert. Par lui étaient désignés au roi les hommes de mérite qui paraissaient dignes d’une pension ou d’une gratification, et c’était lui-même qui leur annonçait la faveur dont ils étaient l’objet par des lettres flatteuses rédigées de sa main.

Vous supposerez qu’en 1677, Colbert écrit à Racine pour lui conférer, de la part de Louis XIV, le brevet d’Historiographe du Roi.

Passant rapidement en revue les grands hommes, qui, dans les armées de terre et de mer, dans la diplomatie, dans les lettres et dans les arts, illustrent le présent règne, il dira que jamais plus riche matière ne fut offerte à un historien.

Par la force et la souplesse de génie dont, en dépit des envieux, Racine a fait preuve dans son théâtre, il est plus qu’aucun écrivain à la hauteur d’un pareil sujet.

(Lyon, octobre 1890.)

On vient d’élever, à Landrecies, un monument à la mémoire de Dupleix.

Dans une lettre à un ami, vous direz les réflexions que cette glorification vous suggère.

(Lille, novembre 1888.)

{p. 24}Les Colonies françaises au xviiie siècle. Lutte maritime entre la France et l’Angleterre. Les Indes et le Canada.

(Caen, octobre 1889.)

Le Grand Condé, Turenne, Villars, Maurice de Saxe. Indiquer rapidement ce que vous savez de la vie de ces grands généraux. Quelle a été leur carrière ? Quelles victoires ont-ils remportées ? Quelles ont été pour la France les résultats des campagnes qu’ils ont faites ?

(Chambéry, juillet 1886.)

Indiquer les principales erreurs de la politique extérieure des Bourbons sous Louis XIV et Louis XV.

(Clermont, août 1891.)

Rôle de Frédéric II dans l’histoire de la monarchie prussienne.

(Poitiers, août 1891.)

Résumer les principaux traits de la politique extérieure et les agrandissements territoriaux de la France aux xviie et xviiie siècles.

(Montpellier, avril 1888.)

Influence de l’esprit français en Europe au xviiie siècle. – Le mouvement des idées et les tentatives de réformes.

(Poitiers, août 1891.)

lettre de turgot à louis xvi.

Après avoir, en vingt mois de ministère, relevé nos finances, fait décréter la liberté du commerce des grains, détruit la corvée et les jurandes, préparé la transformation de l’impôt, le rachat des droits féodaux, Turgot fut révoqué le 12 mai 1776. La noblesse, le clergé, les parlements, le peuple lui-même, excité par la crainte de la famine, après une mauvaise récolte, tout le monde s’était tourné contre lui.

Avant de quitter le ministère, il écrivit au roi pour le remercier de sa confiance passée et lui donner respectueusement des conseils inspirés par un patriotisme plein de prévoyance.

(Lille, juillet 1888.)

Turgot. – Ses réformes et ses projets.

(Rennes, novembre 1889.)

{p. 25}Turgot avant son ministère ; – Turgot ministre ; ses actes et ses projets.

(Paris, avril 1887.)

Comment Colbert et Turgot, à des époques différentes et en s’inspirant de principes opposés, ont-ils voulu développer la richesse et la prospérité de la France.

(Chambéry, juillet 1890.)

Discours du ministre anglais Pitt à la Chambre des Communes pour proposer l’abolition de l’esclavage et de la traite des nègres dans les colonies anglaises (1788).

(Clermont, août 1886.)

Un négociant français, établi à Boston, rappelle sommairement à son fils, officier dans l’armée française, les causes de la guerre qui vient d’éclater entre l’Amérique et l’Angleterre (1774-1777). Il l’engage à se joindre à La Fayette qui se dispose à quitter la France pour soutenir les droits du peuple américain. Il ne doute pas que cet exemple ne soit suivi par beaucoup d’autres officiers français.

(Paris, novembre 1888.)

Lettre d’un jeune officier à La Fayette pour lui demander la permission de l’accompagner en Amérique.

(Marseille, avril 1891.)

Washington, président de la République des États-Unis, écrit au président de l’Assemblée nationale, pour lui annoncer la mort de Franklin, avril 1790. Il fait l’éloge du citoyen, du savant et du philosophe, et rappelle les relations que Franklin a eues avec la France.

(Paris, août 1884.)

Montrer comment les grands écrivains et les philosophes du xviiie siècle ont préparé le mouvement révolutionnaire.

(Rennes, juillet 1891.)

État de la France avant la Révolution française ; le gouvernement, l’administration et la société.

(Chambéry, juillet 1891.)

Vous supposerez qu’un avocat provençal, député du Tiers-Etat, vient d’assister au serment du jeu de Paume, et que, tout ému {p. 26}encore des grandes scènes dont il a été l’un des témoins et des acteurs, il écrit à ses amis et à ses électeurs de Provence.

(Marseille, novembre 1889.)

Définir ce qu’on entend par Principes de 1789. Montrer comment l’introduction de ces principes dans les sociétés modernes en a modifié le caractère.

(Poitiers, avril 1890.)

Qu’entend-on par principes de 89 ? – Montrer comment l’introduction de ces principes dans la société française en a profondément modifié le caractère.

(Caen, octobre 1888.)

On fera le discours d’un orateur de la noblesse proposant la suppression des privilèges, dans la nuit du 4 août.

(Clermont, août 1891.)

Vie de Mirabeau.

(Lyon, juillet 1890.)

Quelles sont les causes principales qui ont amené Louis XVI à convoquer à Versailles pour le 5 mai 1789 les États généraux ? Comment les États généraux sont-ils devenus l’Assemblée nationale constituante et quelles ont été les dates principales et les grands fait du reste de l’année 1789 ?

(Chambéry, juillet 1889.)

En 1774, lorsque le congrès de Philadelphie eut rédigé la déclaration des droits, des adresses furent envoyées au roi et au peuple d’Angleterre.

Un jeune avocat, John Jay, rédigea l’adresse au peuple de la Grande-Bretagne.

Il se plaint que le peuple anglais, qui a grandi par la liberté, veuille opprimer ses concitoyens d’Amérique.

Les colons américains ne veulent pas se soustraire aux charges que leur impose le titre de citoyens anglais, mais ils entendent jouir des franchises que ce titre leur assure.

Ils sont, eux aussi, les descendants des grands citoyens qui ont acheté au prix de longues luttes les libertés dont le peuple anglais est justement fier. Pourquoi les frustrer de ce légitime héritage ? Si le gouvernement anglais réussit à asservir les colons, ne sera-t-il {p. 27}pas tenté d’imposer le même joug aux Anglais eux-mêmes ? Que ceux-ci craignent de se donner des maîtres en voulant en imposer à leurs frères d’Amérique.

Les colons ne sont pas des séditieux, ce sont des hommes libres qui défendront leurs droits jusqu’au bout, en s’inspirant du souvenir de leurs ancètres.

(Besançon, novembre 1890.)

Quand on apprit en France la mort de Washington, le premier Consul adressa aux troupes un ordre du jour (20 pluviose an viii), par lequel il ordonnait à l’armée française de prendre le deuil pendant dix jours : « Le buste de Washington fut placé aux Tuileries ; son éloge funèbre prononcé solennellement par M. de Fontanes dans le temple de Mars ; son exemple proposé par l’illustre académicien au général Bonaparte. » (Guizot.)

Vous ferez le discours de M. de Fontanes.

Il rappellera le rôle joué par Washington, soit comme général dans la guerre de l’Indépendance, soit comme homme public et chef d’État.

Il insistera principalement sur les vertus civiques du grand homme américain et sur les beaux exemples que sa vie peut fournir à tous ceux qui, dans un Etat démocratique, sont à la tête du gouvernement.

(Nancy, avril 1891.)

Parallèle de Washington et de Franklin.

(Besançon, avril 1888.)

Le 13 août 1844, le maréchal Bugeaud gagnait la bataille de l’Isly sur l’armée de l’empereur du Maroc qui avait pris fait et cause pour notre grand adversaire en Algérie, Abd-el-Kader. On supposera que le lendemain du combat le maréchal écrit en France à un de ses amis et l’on écrira cette lettre.

Le maréchal annonce la victoire de nos troupes et loue l’intelligence des généraux qui servaient sous ses ordres et le courage de ses soldats : les uns et les autres ont bien mérité de la France. Il rappelle que pour beaucoup de Français l’occupation définitive de l’Algérie était une œuvre impossible ou dangereuse. Lui-même a partagé ce préjugé. Aujourd’hui la fortune a prononcé. La France est engagée d’honneur à conserver la terre arrosée du sang de ses soldats. La France du reste saura tirer parti de la conquête. Le maréchal prédit que dans un avenir prochain la France trouvera dans l’Afrique {p. 28}du Nord un vaste champ d’activité où elle récoltera à la fois gloire et profit.

(Besançon, juillet 1891.)

Rôle du xixe siècle dans l’histoire générale de la civilisation. De quelle nature sont les progrès accomplis ? Esquisser le tableau de ce progrès.

(Bordeaux, novembre 1889.)

Comparer le développement colonial des nations européennes, l’Angleterre, la France, la Hollande et l’Allemagne, depuis le traité d’Utrecht (1713) jusqu’à nos jours.

(Lyon, juillet 1889.)

Le régime parlementaire : transformations générales de ce régime en France, de 1815 à 1875.

(Poitiers, août 1891.)

Géographie – voyages §

Utilité des colonies.

(Clermont, août 1884.)

Exposer les progrès faits par les Européens dans l’occupation du monde depuis 1815.

(Montpellier, avril 1891.)

Un de vos amis a visité les Alpes pendant les vacances et vous a fait une relation pompeuse de ses impressions et aventures de voyage.

Vous lui répondez que sans être insensible aux merveilles de la nature, vous n’appréciez pas moins les merveilles de l’industrie humaine et qu’à ce dernier point de vue la région du Nord est une des plus curieuses de l’Europe et du monde entier ; qu’elle mérite d’être visitée tout autant que les Alpes et autres contrées recherchées des {p. 29}touristes. A l’appui de cette assertion, vous passez en revue, en les décrivant d’une manière brève et intéressante, les principales curiosités industrielles du Nord.

(Lille, novembre 1889.)

Un jeune homme annonce à un de ses amis qu’il va se joindre à une troupe d’explorateurs français pour pénétrer dans une des régions de l’Afrique centrale.

L’œuvre à laquelle il s’associe est civilisatrice et patriotique. Il explique à son ami en quoi elle est civilisatrice et en quoi elle est patriotique.

(Paris, juillet 1890.)

Pourquoi les nations européennes fêtent-elles le retour de ceux de leurs nationaux qui viennent d’explorer sous leurs couleurs quelques parties de l’Afrique ?

(Bordeaux, novembre 1890)

Un jeune homme, qui a profité des vacances de Pâques pour faire un voyage en France, écrit à son frère et lui fait part de ses impressions.

(Grenoble, avril 1890.)

Voyage d’exploration dans l’Afrique. – Vous êtes sur le point de partir pour explorer une région de l’Afrique que vous désignerez à votre gré ; et vous annoncez votre résolution à un de vos amis. Dans votre lettre vous dites que vous êtes heureux et fier de marcher sur les traces des hommes dévoués et courageux qui vont porter le nom de la France chez les peuples sauvages et de servir ainsi les intérêts de la patrie et la cause de la civilisation. Parmi les procédés employés par les voyageurs pour gagner l’amitié ou pour forcer le respect des indigènes, vous indiquez ceux que vous imiterez et ceux que vous répudiez.

(Lille, juillet 1891.)

Expliquer comment et pourquoi Paris est devenue la capitale de la France.

Faire ressortir les causes de sa prospérité passée et présente.

(Paris, octobre 1890.)

Expliquer et développer la phrase suivante :

« Les Alpes sont le relief le plus accentué de l’Europe, et, en {p. 30}conséquence, un château d’eau qui alimente quatre grands fleuves ; elles sont, pour la politique, une barrière ; pour l’économie rurale, un pâturage ; pour l’alpinisme, un gymnase ; pour tous ceux qui aiment la nature, un parc sans rival. »

(E. Levasseur, les Alpes et les grandes ascensions.)

(Bordeaux, avril 1889.)

« Il est bon de voyager quelquefois : cela étend les idées et rabat l’amour-propre. »

(Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. I, p. 333.)

Développer cette pensée d’une manière générale. Rappeler aussi quels sont ceux de nos grands écrivains qui nous ont fait profiter de leurs voyages.

(Lyon, juillet 1891.)

morale. – économie politique. – Sciences. Pensées et maximes. §

La notion du devoir : en établir l’existence, en faire l’analyse, en indiquer la signification dans la vie humaine.

(Lyon, juillet 1890.)

Définir et distinguer les devoirs de justice et les devoirs de charité. Citer des exemples à l’appui de cette distinction.

(Paris, août 1883.)

Distinguer les devoirs de justice et les devoirs de charité.

(Poitiers, août 1891.)

En quoi la loi morale se distingue-t-elle de la loi physique et de la loi civile ?

(Besançon, novembre 1889.)

{p. 31}Qu’est-ce que la personnalité morale ? Montrer en quoi les personnes diffèrent des choses ?

(Rennes, avril 1889.)

Les droits naturels de la personne dans les sociétés humaines. – Le fondement du droit – ses rapports avec le devoir.

(Lyon, octobre 1888.)

Qu’est-ce qu’une sanction ? Enumérer les principales sanctions morales, puis les comparer sous le rapport de l’efficacité.

(Rennes, avril 1891.)

Caractériser le bien, l’agréable et l’utile.

(Clermont, août 1888)

De l’induction et de la déduction appliquées aux sciences morales.

(Paris, octobre 1891.)

La doctrine utilitaire. – Quelles en ont été les principales formes ? Quelle en est la valeur ?

(Lyon, octobre 1890.)

Expliquer et discuter la pensée fondamentale du livre des Maximes de La Rochefoucauld : Que l’amour-propre est le mobile de toutes nos actions.

(Chambéry, novembre 1888.)

Est-il vrai, comme l’a prétendu La Rochefoucauld, que l’amour-propre soit le mobile de toutes nos actions ?

(Clermont, août 1886.)

Est-il vrai, comme l’a prétendu un moraliste célèbre, que l’intérêt personnel soit le mobile unique de toutes nos actions ?

(Paris, avril 1889.)

Développer cette parole de Gœthe : la loi seule peut nous donner la liberté.

(Alger, juillet 1888.)

Commenter cette maxime de Kant : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, en toi et dans les autres, toujours comme une fin, jamais comme un moyen. »

(Lyon, juillet 1891.)

Les arguments de la science contre la liberté : leur valeur.

(Lyon, juillet 1891.)

{p. 32}Le droit : son fondement.

(Lyon, juillet 1891.)

Celui qui ne demande à la vie que l’amélioration de son être, que le perfectionnement moral dans le sens du contentement intérieur…, est moins exposé que personne à manquer la vie. (Amiel.)

(Montpellier, juillet 1891.)

Qu’est-ce que la religion naturelle ?

(Poitiers, août 1891.)

Du droit et de la justice. – Du droit de propriété. – Exposer et apprécier les objections contre le droit de propriété.

(Poitiers, août 1889.)

Vous imaginerez un dialogue entre deux philosophes dont l’un attaque et l’autre défend le droit de propriété.

(Clermont, août 1885.)

Amour de la famille, amour de la patrie, amour de l’humanité. Montrer comment ces trois affections s’enchaînent et se concilient dans le cœur de l’homme.

(Paris, avril 1888.)

Quels sont les fondements et quelles sont les limites du pouvoir paternel ?

(Poitiers, août 1890.)

De la nature de l’autorité paternelle. Limites de cette autorité.

(Poitiers, août 1891.)

« Il n’est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause : il n’est point d’utilité, ny plus juste, ny plus universelle, que la protection du repos et grandeur de son païs. »Montaigne.

(Lyon, octobre 1890.)

Du patriotisme. – Est-il le même dans l’antiquité, au moyen âge et chez les nations modernes ?

Si vous en trouvez des formes différentes à travers l’histoire, analyser et déterminer ces formes d’après des exemples.

(Nancy, juillet 1891.)

{p. 33}Origine, développement, signification de l’idée de Patrie ; devoirs qui découlent de cette idée.

(Poitiers, octobre 1889.)

L’amour de la patrie. – Décrire le sentiment qui nous attache au pays natal ; montrer comment il s’étend, de l’espace très limité où nous avons vécu dans notre enfance, à un espace beaucoup plus vaste habité par des hommes qui parlent la même langue que nous, qui ont les mêmes habitudes, les mêmes usages, les mêmes intérêts et qui ont eu la même histoire.

(Clermont, avril 1890.)

Un moraliste ancien a dit : « Ma patrie c’est le monde entier. » Que faut-il penser de cette théorie ?

(Clermont, octobre 1887.)

Apprécier cette pensée d’un ancien :

« Où l’on est bien, là est la patrie. »

(Clermont, octobre 1887.)

Expliquer et apprécier cette maxime :

« La fin justifie les moyens. »

(Poitiers, juillet 1891.)

Discuter la question du duel. Examiner les arguments par lesquels on a essayé de le justifier.

(Poitiers, août 1890.)

1. Dites d’abord comment vous comprenez l’honneur.

2. Dépeignez la triste situation qui est faite dans la société à l’homme qui a perdu l’honneur.

3. Que pensez-vous du duel considéré comme moyen de réparer les outrages faits à l’honneur ?

4. Continuez par quelques considérations sur l’institution de l’ordre de la Légion d’honneur et racontez l’anecdote suivante : Abd-el-Kader vivait retiré à Damas où, en 1860, pour avoir sauvé 3.000 Maronites, il avait reçu le grand cordon de la Légion d’honneur. Un étranger, de passage à Damas, crut flatter les rancunes de l’ancien chef arabe, en lui racontant les désastres subis par la France en 1870. Pour toute réponse, Abd-el-Kader s’excusa d’avoir à sortir et rentra revêtu des insignes du grand cordon de la Légion d’honneur, faisant comprendre à son visiteur l’inconvenance de son langage.

(Lille, juillet 1890.)

{p. 34}Montrez que le duel est immoral, en vous inspirant des souvenirs que la xive provinciale vous a laissés.

(Clermont, août 1885.)

La Fontaine a-t-il dit juste dans la fable « Le laboureur et ses enfants » :

« Le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor. »

(Clermont, août 1884.)

Commenter cette pensée de Boileau :

« Le travail aux hommes nécessaire,
Fait leur félicité plutôt que leur misère. »

(Clermont, août 1885.)

La raison du plus fort est toujours la meilleure. Comment faut-il entendre cette moralité que La Fontaine a mise en tête de sa fable « le Loup et l’Agneau » ?

(Clermont, août 1884.)

Dans la première scène du Misanthrope, Alceste dit :

« Je veux qu’on soit sincère et qu’en homme d’honneur
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. »

Philinte réplique :

« Et parfois, n’en déplaise à votre austère humeur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur. »

Donnez votre opinion sur chacune de ces deux maximes de conduite.

(Lille, avril 1891.)

Expliquer et commenter ce vers de Racine :

Lâche qui veut mourir ; courageux qui peut vivre.

(Paris, octobre 1884.)

Alfred de Musset a dit dans un poème célèbre :

Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur.

Expliquer ce vers en développant les idées suivantes. Une grande douleur demande une grande force d’âme et un grand courage ; or c’est par une grande force d’âme que l’homme est grand. Une grande douleur transforme l’intelligence aussi bien que la volonté ; elle est {p. 35}instructive comme l’expérience. Celui qui a beaucoup souffert est plus disposé à la sympathie devant les misères d’autrui ; le malheur lui a enseigné la pitié. En résumé, l’homme vraiment heureux est celui qui a traversé de grandes épreuves et qui en a triomphé par l’effort personnel.

(Toulouse, octobre 1886)

Montrer comment l’extrême pauvreté et l’extrême richesse peuvent nuire au développement de la moralité.

(Rennes, avril 1890.)

« En toute chose, il faut considérer la fin. »

Dire quel conseil La Fontaine nous donne dans ce vers et montrer par des exemples combien le précepte est vrai.

(Dijon, octobre 1890.)

Après avoir tracé, à la façon de La Bruyère, le portrait de l’indécis, vous direz quelles peuvent être les causes qui produisent ce caractère.

(Nancy, avril 1888.)

La Bruyère a dit dans le chapitre des Biens de fortune :

« Ce que l’on prodigue, on l’ôte à son héritier ; ce que l’on épargne sordidement, on se l’ôte à soi-même. Le milieu est justice pour soi et pour les autres. »

Apprécier cette pensée au point de vue de la morale et des lois de l’économie politique ; à propos de cette phrase, apprécier le style de La Bruyère.

(Grenoble, août 1886.)

lettre d’un père a son fils pour le détourner des jeux de hasard.

1° Vous avez, dites-vous, joué une fois : c’est assez pour me causer une vive affliction. Ne tentez pas une seconde épreuve.

2° Quelles séductions n’a pas le jeu ! Avec quelle facilité un esprit faible peut s’y laisser entraîner.

3° Le gain est immoral : mais, dites-vous, celui qui gagne s’expose à perdre. Nul n’a le droit de spéculer sur le hasard.

4° La perte est honteuse. Les dettes de jeu ne sont pas avouables. D’horribles malheurs peuvent en être la suite. Le désespoir du joueur infortuné est aiguisé par le remords.

5° N’approchez donc plus de ces tables maudites où règne le {p. 36}hasard. Toute fortune acquise sans travail est une fortune sans honneur.

(Montpellier, avril 1890.)

De l’économie politique. – Est-ce une science et quelle est sa méthode ? – Raconter son histoire et exposer son but.

(Alexandrie, juillet 1891.)

« La vraie richesse d’un pays, a dit Voltaire, n’est pas dans l’or et l’argent : elle est dans l’industrie et le travail. »

Développer cette idée à l’aide de raisons historiques, économiques et morales.

(Besançon, avril 1891.)

L’étude de l’économie politique est pour un citoyen instruit un devoir et presque une nécessité.

(Bordeaux, avril 1890.)

L’épargne. Ses heureux effets : 1° au point de vue économique, 2° au point de vue moral.

(Rennes, avril 1888.)

Les ouvriers d’une usine demandent une augmentation de salaire qu’on leur refuse : une grève se déclare. – Rassemblements tumultueux : hommes, femmes, enfants. – Discours animés des différents groupes. – Un industriel respecté et aimé de tous cherche à calmer les esprits et à ramener les ouvriers à l’usine. – Effet de ses paroles.

(Clermont, août 1884.)

Définition de l’impôt. – Doit-il frapper surtout les personnes ou les choses ? – Réfutation de l’impôt unique. – Nécessité de l’impôt multiple.

(Besançon, juillet 1890 ; Grenoble, août 1890.)

Qu’entendez-vous par économistes ? Quelle est la part des économistes dans l’œuvre de la Révolution française ?

(Poitiers, avril 1891.)

Discuter cette pensée de Montesquieu :

« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. »

(Rennes, août 1888.)

{p. 37}Quelle est la part de la France dans les progrès sociaux, politiques et économiques accomplis au xixe siècle ?

(Poitiers, août 1890.)

Expliquer et justifier l’article 3 de la loi sur l’ivresse.

« Toute personne qui aura été condamnée deux fois en police correctionnelle pour délit d’ivresse sera déclarée par le second jugement incapable d’exercer les droits suivants :

1° De vote ;

2° D’éligibilité ;

3° D’être appelée ou nommée aux fonctions de juré ou autres fonctions publiques – ou aux emplois de l’administration – ou d’exercer ces fonctions ou emplois ;

4° De port d’armes pendant deux ans à partir du jour où la condamnation sera devenue irrévocable. »

(Montpellier, juillet 1890.)

Deux ouvriers assis pour déjeuner à côté du volant d’une machine à vapeur dans une grande usine métallurgique, discutent entre eux de l’influence des machines sur le sort des travailleurs.

(Bordeaux, juillet 1891.)

L’observation et le raisonnement. Leur rôle respectif dans le développement des sciences.

(Rennes, novembre 1890.)

Expliquer cette pensée de Bacon : « Personne ne commande à la nature qu’en lui obéissant. »

Citer, à l’appui de cette pensée, des exemples tirés des découvertes scientifiques.

(Alger, avril 1888.)

De l’hypothèse, son rôle dans les sciences.

(Chambéry, novembre 1889.)

Décrire la procédure que, logiquement, doit suivre l’investigateur dans son laboratoire pour arriver à la détermination d’une loi physique.

(Lyon, juillet 1888.)

Montrer, en comparant les sciences naturelles aux sciences mathématiques, que si les premières n’atteignent pas au même degré de {p. 38}certitude, elles ne sont ni moins utiles ni moins intéressantes que les secondes.

(Montpellier, juillet 1891.)

Qu’est-ce que l’observation et l’expérimentation ?

Quelles doivent être les qualités de l’observateur et de l’expérimentateur ?

[Saint-Denis (Réunion), août 1889.]

Expliquer et apprécier ce passage de l’opuscule de Pascal intitulé : « De l’esprit géométrique. »

« Cet ordre (l’ordre de la géométrie), le plus parfait entre les hommes, consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres ; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes et de prouver toutes les autres ; contre cet ordre pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d’elles-mêmes. »

(Montpellier, juillet 1888.)

Colbert écrit à Louis XIV en 1666 une lettre pour l’engager à créer l’Académie des sciences. Il dira les services que cette Académie serait appelée à rendre à la France, et la gloire qui serait attachée au nom du roi.

(Grenoble, octobre 1889.)

On lit au chapitre xxxi du Siècle de Louis XIV,de Voltaire :

« Quelques philosophes en Angleterre, sous la sombre administration de Cromwell, s’assemblèrent pour chercher en paix des vérités, tandis que le fanatisme opprimait toute vérité… C’est de là que sortirent plus tard les découvertes sur la lumière, sur le principe de la gravitation, l’aberration des étoiles fixes, sur la géométrie transcendante, et cent autres inventions qui pourraient, à cet égard, faire appeler ce siècle le siècle des Anglais, aussi bien que celui de Louis XIV.

En 1666, M. Colbert, jaloux de cette nouvelle gloire, voulut que les Français la partageassent ; et, à la prière de quelques savants, il fit agréer à Louis XIV l’établissement d’une Académie des Sciences. »

Vous ferez le rapport de Colbert au Roi ; vous y exposerez ses raisons, ses plans, ses espérances pour l’avenir et l’influence de cette institution qui sera le complément nécessaire de l’Académie française.

(Nancy, juillet 1889.)

{p. 39}Montrer comment le goût des sciences naît et se développe dans la société française au xviiie siècle. Marquer l’influence des écrivains à qui l’on en est redevable.

(Lyon, juillet 1891.)

La science et l’industrie doivent-elles nécessairement tuer la poésie ?

(Bordeaux, juillet 1890.)

Est-il vrai, comme on le dit souvent, que la science soit l’ennemie de la poésie, et que les progrès des sciences doivent amener la ruine de la littérature et des beaux-arts ?

(Toulouse, juillet 1891.)

Vous supposerez qu’un Français du siècle dernier se réveille de nos jours après un long sommeil et vous peindrez son étonnement à la vue des changements apportés par les inventions.

(Dijon, juillet 1890.)

Exposer les avantages de l’étude des sciences pour l’éducation.

(Grenoble, octobre 1888.)

Indiquer les principales qualités nécessaires à l’étude des sciences physiques et naturelles.

(Grenoble, novembre 1891.)

Pierre le Grand, empereur de Russie, nommé membre de l’Académie des sciences de Paris, lui adresse par lettre ses remerciements.

(Nancy, juillet 1891.)

Discours de Talleyrand à l’Assemblée constituante pour proposer l’adoption d’un nouveau système de poids, mesures et monnaies.

L’orateur insistera sur les points suivants : 1° il serait désirable que le même système de poids et mesures fût adopté dans toutes les parties de la France et même dans tous les pays civilisés ;

2° Il faudra prendre pour base de ce système une longueur invariable et susceptible d’être aisément retrouvée ;

3° Un rapport simple devra exister entre les unités de longueur, de surface, de volume, de poids et même de monnaie ;

4° On s’efforcera de simplifier les calculs.

En un mot, il faut que la réforme aboutisse à un système commode, durable et universel.

Talleyrand conclura en demandant qu’une commission, nommée par l’Académie des sciences, soit chargée de ce travail.

(Clermont, août 1886.)

{p. 40}Expliquer ce mot de Buffon : « Le génie est une longue patience. »

(Alger, novembre1889 ; juillet 1891.)

Développer cette pensée : « Un bon livre est un bon ami. »

(Clermont, août 1886.)

Montesquieu a dit quelque part : « L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. »

Vous ferez développer cette pensée par Montesquieu lui-même dans une lettre de consolation qu’il adressera à quelque ami maltraité par la fortune, par exemple un ministre tombé en disgrâce.

(Marseille, novembre 1888.)

Expliquer cette pensée de Montesquieu :

« L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. »

(Clermont, août 1891.)

Vous chercherez une définition précise de l’ennui et vous direz quels sont, selon vous, les meilleurs moyens de l’éviter.

(Clermont, novembre 1885.)

Pensez-vous avec Platon que les poètes soient inutiles dans la « République » et êtes-vous d’avis de les en chasser ?

(Nancy, juillet 1891.)

Expliquer et discuter cette pensée de Descartes :

« Lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays ; et lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci ». (Discours de la méthode, 1re Partie.)

(Clermont, octobre 1884.)

Développer cette pensée de Pascal :

« Nous ne vivons jamais ; nous espérons de vivre. »

(Alger, juillet 1891.)

Expliquer et développer cette pensée de La Bruyère :

« S’il est vrai que l’on soit pauvre par toutes les choses que l’on {p. 41}désire, l’ambitieux et l’avare languissent dans une extrême pauvreté. »

(Clermont, octobre 1890.)

Développer cette pensée d’un écrivain antique : Le genre humain vit par quelques-uns.

(Alger, juillet 1890.)

Que signifie ce vers d’André Chénier :

« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. »

(Alger, juillet 1891.)

Expliquer cette pensée de La Rochefoucauld :

« Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en ont fait. »

(Alger, juillet 1889.)

Développer cette maxime de La Fontaine : « Ni l’or, ni la grandeur ne nous rendent heureux. »

(Clermont, avril 1888.)

Expliquer ce vers de La Fontaine : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point » et montrer par des exemples combien cette pensée est vraie.

(Dijon, avril 1890.)

De l’utilité des livres et des lectures.

(Clermont, octobre 1889.)

Vous exposerez dans une lettre à un ami tous les avantages que présente la connaissance d’une langue vivante.

(Dijon, octobre 1888.)

Vos études terminées, vos obligations militaires remplies, vous partez : vous allez vous fixer dans une de nos colonies pour quelque entreprise industrielle ou commerciale. Comment composerez-vous la petite bibliothèque que vous emporterez avec vous ?

(Marseille, avril 1891.)

{p. 42}Rechercher dans notre histoire politique et littéraire et dans les traits les plus saillants de notre caractère national quelques preuves à l’appui de cette pensée d’un auteur contemporain :

« Tout homme a deux pays : le sien et puis la France. »

(Chambéry, novembre 1890.)

Expliquer cette phrase de Bacon : « L’esprit qui prétend tout tirer de lui-même ressemble à l’araignée, tissant sa toile, aussi fragile que légère. »

(Alger, avril 1890.)

Expliquer cette pensée de La Bruyère : « Amas d’épithètes, mauvaises louanges ; ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter ». (Des ouvrages de l’esprit.)

(Rennes, juillet 1889 ; Alger, avril 1891.)

A une époque de conquête, Racine, dans un discours de réception à l’Académie, ne craint pas d’égaler la gloire d’un grand écrivain à celle d’un grand capitaine.

Vous profiterez de cette pensée pour comparer sans emphase et sans fausse sensibilité, les arts de la paix et ceux de la guerre.

(Lille, novembre 1890.)

Un de vos amis vous a écrit qu’il apportait beaucoup d’ardeur à l’étude des sciences, mais très peu à celle des lettres, qui, dit-il, ne peuvent lui être utiles. Vous lui montrerez, dans votre réponse, que les lettres ont leur intérêt et leur utilité.

(Dijon, octobre 1889.)

Quel est le sens, quelle est la portée générale de ces lignes de La Bruyère (Du mérite personnel) :

« Votre fils est bègue ; ne le faites point monter sur la tribune. Votre fille est née pour le monde ; ne l’enfermez pas parmi les Vestales… etc. »

Montrer que le précepte contenu dans ce passage est particulièrement juste en matière d’instruction, et comment il est mis en pratique par le développement raisonné de l’enseignement spécial.

(Nancy, juillet 1889.)

Racontez à un de vos amis les souvenirs qu’a éveillés en vous une visite aux monuments de l’antiquité égyptienne et dire quels sentiments elle vous a inspirés.

(Alexandrie, juillet 1891.)

{p. 43}Lettre de François de Sales, évêque de Genève (1602-1622) a Charles-Emmanuel le Grand, duc de Savoie.

La vallée de Chamonix était plongée dans le deuil ; des avalanches avaient écrasé plusieurs villages ; presque tous les troupeaux, principale richesse du pays, avaient été détruits. François de Sales, évêque de Genève, partit aussitôt pour Chamonix. Il consola les malheureux habitants dont la détresse était encore plus grande qu’il ne l’avait cru. Il écrivit au duc de Savoie et obtint pour cette année-là l’exemption des tailles.

(Clermont, juillet 1887.)

Un riche Romain, Titus Ariston, atteint d’une maladie cruelle, convoqua ses meilleurs amis, et délibéra avec eux sur la question de savoir s’il devait mettre fin à ses souffrances en se donnant la mort.

Vous décrirez la scène, et vous composerez le dialogue.

(Clermont, juillet 1887.)

[n.p.]

Diplome d’etudes de l’enseignement secondaire spécial §

Sujets littéraires §

Qu’est-ce qu’une tragédie ? A quelle époque la tragédie française a-t-elle produit ses chefs d’œuvre ? Quels sujets a-t-elle traités de préférence ? Quels personnages, quels devoirs, quels sentiments a-t-elle surtout mis sur la scène ? Donnez une idée sommaire du théâtre tragique de Corneille et de Racine.

(Paris, août 1874.)

Vous supposerez que le soir même de la première représentation du Cid (1636), un bourgeois de Paris, grand amateur de théâtre, écrit à un de ses amis de Rouen, pour lui rendre compte de la nouvelle pièce et lui faire connaître le succès éclatant qu’elle a obtenu.

(Paris, août 1875.)

Analyser et apprécier l’une des tragédies suivantes de Corneille :

Le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte.

(Clermont, octobre 1877.)

Montrer comment Corneille a fait de la tragédie une école de grandeur d’âme.

(Clermont, octobre 1878.)

Quels enseignements la morale peut-elle tirer du théâtre de Corneille ?

(Paris, août 1882.)

Démontrer par des exemples tirés de ses plus belles tragédies la portée morale du théâtre de Corneille.

(Paris, août 1877.)

{p. 45}Appréciez les rôles de Joad et de Joas dans la tragédie d’Athalie.

(Paris, août 1878.)

Pourquoi dit-on qu’Athalie est le chef-d’œuvre de Racine ?

Paris, août 1882.)

A-t-on, en France, transporté sur le théâtre l’expression des sentiments religieux ? Avec quel succès ?

Vous prendrez vos exemples dans le xviie siècle.

(Paris, octobre 1878.)

La Fontaine a dit de ses fables qu’elles étaient :

« Une ample comédie à cent actes divers. »

Démontrer, par des exemples bien choisis et bien groupés, qu’il a su mettre en scène, avec une vérité parfaite, tous les âges, tous les caractères, toutes les conditions, et que c’est l’homme qu’il a peint au naturel, comme les meilleurs poètes comiques ont pu le faire.

(Paris, août 1874.)

Quels sont les principaux caractères et les principales conditions que La Fontaine s’est plu à peindre dans ses fables, sous la figure d’animaux ?

(Paris, octobre 1880)

Appréciez la fable de La Fontaine : « Le paysan du Danube », au point de vue de la composition, du sentiment et du style.

Paris, août 1877.)

Qu’est-ce que l’éloquence ? Sous quelle forme et pour quel objet s’est-elle surtout manifestée au xviie siècle ? Quels sont les chefs d’œuvre qu’elle a inspirés à cette époque ?

(Paris, octobre 1874.)

Discours de Bossuet sur l’Histoire universelle.

(Clermont, octobre 1881.)

Donnez une idée du Télémaque de Fénelon.

1° Quel est ce genre d’ouvrage ?

2° Quel intérêt offre-t-il ?

3° Quel a été le but de Fénelon en l’écrivant ?

4° D’où vient la longue popularité de ce livre, et l’abandon où il semble être tombé ?

(Paris, août 1879.)

{p. 46}1° Énumérer les principaux écrivains français en prose, de la première partie du xviie siècle, en rappelant leurs ouvrages.

2° Donner l’analyse d’un des ouvrages d’un des plus grands de ces écrivains.

(Paris, novembre 1869.)

Quelle a été l’influence de Boileau sur le goût de son siècle ? Sur quels préceptes a-t-il surtout insisté et quels reproches fait-il aux mauvais poètes ?

(Paris, octobre, 1877.)

L’Art poétique de Boileau.

(Clermont, octobre 1880.)

Les grands prosateurs du siècle de Louis XIV.

Quels sont les genres littéraires dans lesquels le xviie siècle a excellé, tant en prose qu’en vers ? Vous citerez des noms et des œuvres.

(Paris, octobre 1882.)

Qu’appelle-t-on les quatre grands siècles de l’histoire ? Pourquoi les a-t-on distingués et qualifiés ainsi ? Donnez une idée sommaire de chacun d’eux, en citant dans les lettres et les arts, des noms et des chefs-d’œuvre qui justifient le rang qu’on assigne à ces quatre siècles dans l’histoire de la civilisation.

(Paris, août 1874.)

Énumérer et apprécier les principaux auteurs en prose et en vers du siècle de Louis XIV.

(Paris, octobre 1873.)

Montesquieu : Grandeur et décadence des Romains.

(Clermont, août 1880.)

Voltaire : Siècle de Louis XIV.

(Clermont, août 1879.)

Quels ont été les principaux historiens du xviie et du xviiie siècles ? Quels sont leurs ouvrages les plus connus ? Quel reproche peut-on faire aux historiens de ces deux siècles ? Quels progrès la science historique a-t-elle faits au xixe siècle, et à quels écrivains la doit-on ?

(Paris, août 1876.)

{p. 47}Définissez les lettres, les arts et les sciences et dites ce que l’homme doit à leur culture.

(Paris, octobre 1878.)

Quel est le caractère propre de la poésie lyrique ? Donnez une idée sommaire de la poésie lyrique en France depuis le commencement du xviie siècle jusqu’en 1830.

(Paris, août 1876.)

Principaux genres en prose et en vers.

(Clermont, août 1881.)

Quelles sont les conditions nécessaires au développement de l’éloquence politique ? Vous prendrez vos arguments dans l’histoire de France.

(Paris, août 1881.)

Qu’appelle-t-on éloquence politique ? Quelles sont les qualités nécessaires à ce genre d’éloquence ? A quels défauts les orateurs politiques peuvent-ils être exposés ? D’où vient l’influence qu’ils ont si souvent conquise ? Pourquoi l’antiquité grecque et latine a-t-elle produit tant d’orateurs célèbres ? L’éloquence politique a-t-elle pu se faire jour sous l’ancienne monarchie ? Dans quelles circonstances ? A quelle époque de notre histoire nationale et dans quelles conditions l’éloquence politique a-t-elle inspiré le plus d’orateurs ? Donnez une idée sommaire de l’éloquence politique à la fin du dernier siècle et appréciez brièvement le génie de Mirabeau.

(Paris, août 1879.)

Qu’entendez-vous par la querelle des classiques et des romantiques ? Quelles causes l’ont préparée ?

Quel est le genre littéraire où la lutte devait être nécessairement la plus vive ?

Qu’avait-on à reprocher aux représentants du genre classique ? et quels étaient les défauts et les torts de leurs adversaires ?

Pourquoi cette querelle a-t-elle pris fin ? Et quels sont les principes de goût qui ont survécu ?

Quelle est aujourd’hui l’opinion la plus suivie ? L’une des deux écoles a-t-elle cédé à l’autre ? ou bien l’accord s’est-il fait ?

C’est à ces diverses questions que vous répondrez d’une façon suivie, en ne citant que les noms propres strictement nécessaires.

(Paris, août 1879)

{p. 48}Quelles sont les principales règles de la versification française, et sur quels principes reposent-elles ? Quelles sont les diverses espèces de vers français, et les combinaisons variées de rhythme auxquelles se prête particulièrement la poésie lyrique ? On donnera des exemples empruntés à nos meilleurs poètes.

(Paris, août 1878).

Histoire. – géographie §

Par quelles causes Montesquieu explique-t-il la grandeur et la décadence des Romains ?

(Paris, août 1877).

La poudre à canon, la boussole, l’imprimerie. Leur influence sur les évènements et sur la marche de la civilisation à partir du xve siècle.

(Paris, août 1882).

Donnez une idée sommaire des ministères de Colbert et de Louvois, et comparez les services et les caractères de ces deux hommes célèbres.

(Paris, août 1876).

Comparez Turenne et Condé.

Vous rappellerez ce qu’ont été ces deux grands hommes de guerre ; à quels événements ils ont été mêlés ; quel était le génie particulier de chacun d’eux, comment ils sont morts, et par qui leur gloire a été dignement célébrée au xviie siècle.

(Paris, octobre 1879).

Racontez sommairement le règne de Louis XIV depuis le traité de Ryswick jusqu’à la mort du roi.

(Paris, octobre 1876).

Racontez les derniers moments de Louis XIV ; dites quels contrastes il y avait entre la situation du roi et de la France à cette {p. 49}époque et celle que présentaient le royaume et la cour quarante ans auparavant.

(Paris, août 1877).

Montcalm. – Quelques mots sur son enfance, son caractère, ses idées. – Il devient gouverneur du Canada. – Dernières années de sa vie. – Sa mort héroïque et glorieuse.

(Clermont, octobre 1878).

Lettre de Washington a Lafayette (1er février 1784).

Washington raconte à Lafayette revenu en Europe, les événements qui ont suivi son départ (1781) et qui ont précédé la paix signée avec l’Angleterre. Il lui parle de la joie qu’il a éprouvée en rentrant comme simple particulier, dans sa résidence de Mount Vernont.

Vous placerez dans cette lettre tous les sentiments appropriés aux deux personnages.

(Paris, août 1879).

Donnez une idée de la cour de Louis XIV à Versailles, après le traité de Nimègue (1678). Montrez le grand roi, dans son palais ou dans ses jardins, entouré des plus illustres personnages de son temps dans tous les genres.

Opposez à ce tableau le spectacle que présentait le même palais, un peu plus d’un siècle après, à la date du 5 octobre 1789, et faites-nous connaître la situation du roi Louis XVI à cette époque.

(Paris, août 1873.)

Lettre d’un député du Tiers-État à un de ses électeurs après l’ouverture des États-Généraux, le 5 mai 1789.

(Clermont, octobre 1881.)

Un jeune officier français, témoin oculaire, a pris part aux événements de la campagne de Russie ; il est resté en correspondance avec un ami, à qui il écrit à de rares intervalles. Sa dernière lettre était datée de Smolensk, où les Français étaient entrés le 18 août 1812. Cet officier se retrouve une seconde fois à Smolensk, le 13 novembre de la même année, et sans être certain que sa nouvelle lettre puisse parvenir en France, il raconte à son ami, dans une brève et pathétique narration, les événements qui se sont écoulés entre ces deux dates, et particulièrement l’incendie de Moscou.

Il mêle à son récit les réflexions qu’une lettre comporte à cette époque.

(Paris, août 1879.)

{p. 50}Plusieurs jeunes gens appartenant à des familles de Lyon, après avoir achevé leurs études et obtenu le diplôme final, ont formé le projet de faire ensemble, pendant trois semaines, un voyage de touristes en Savoie et en Suisse.

Ils ont obtenu l’assentiment de leurs parents et réuni les ressources nécessaires.

Le plus âgé d’entre eux, le mentor et le banquier de la troupe, dans une réunion préparatoire, expose à ses compagnons le plan du voyage, les conditions qu’il exige, l’itinéraire qu’il juge le meilleur et le plus agréable, enfin le profit qu’ils en tireront à tous les points de vue. Vous donnerez, sans préambule, la parole à l’orateur.

(Paris, octobre 1879.)

Faites un voyage en Bretagne, en suivant plus particulièrement les côtes, de Saint-Malo à l’embouchure de la Loire et à Nantes. Citez les lieux célèbres par les souvenirs historiques et littéraires, par l’importance maritime, commerciale, industrielle ou agricole ; faites connaître le caractère des habitants, la physionomie du pays, les principales cultures, etc…

Vous pourrez donner à votre voyage la forme d’une lettre.

(Paris, octobre 1875.)

Voyage dans la vallée du Rhône et le département du Gard. Les aspects, les cultures, les industries, les souvenirs.

Vous prendrez la forme d’une lettre.

(Paris, août 1883.)

Décrivez le cours du Rhône depuis sa source jusqu’à son embouchure, non seulement au point de vue géographique, mais en insistant sur les aspects, les sites, les industries, les souvenirs historiques ; en dessinant, d’un trait rapide, les villes et leurs monuments, les campagnes et leurs cultures, les habitants et leurs physionomies diverses.

(Paris, octobre 1880.)

{p. 51}

Morale §

Sanction de la loi morale. La première consiste dans les joies et les remords de la conscience et souvent aussi dans le bien-être et le mal physique qui résulte des actes vertueux ou coupables. – Donner des exemples.

(Paris, novembre 1872.)

Fondement des devoirs de l’homme envers ses semblables. – Communauté de nature – fraternité humaine – destinée commune. – Le rôle de l’homme à l’égard de ses semblables est de favoriser de tout son pouvoir l’accomplissement de leurs devoirs et de leur destinée. – Donner des exemples à l’appui de cette dernière idée.

(Clermont, août 1877.)

Fondements des devoirs de l’homme envers ses semblables.

(Clermont, août 1880.)

De l’utile et de l’honnête.

(Clermont, août 1881.)

Distinction de l’utile et de l’honnête.

(Clermont, octobre 1879).

Justice et charité.

(Clermont, août 1881.)

Des devoirs compris dans la morale individuelle.

(Clermont, octobre 1878)

Montrez les rapports et les différences des lois positives et de la loi morale. Où les lois positives puisent-elles leur autorité ? Où la loi morale puise-t-elle la sienne ? Les codes de lois suffisent-ils pour assurer la moralité d’un homme ou d’un peuple ?

(Paris, août 1876.)

{p. 52}Développez cette idée que l’amitié ne peut exister qu’entre honnêtes gens et qu’elle n’est pas faite pour les cœurs corrompus.

(Paris, août 1881.)

Démontrez que l’on ne saurait fonder la morale sur l’intérêt personnel.

(Paris, octobre 1877.)

Quelles seraient les conséquences d’une morale fondée uniquement sur l’utile ?

(Paris, août 1875.)

Démontrez que l’intérêt, même bien entendu, ne suffit pas pour fonder une doctrine morale.

Vous insisterez sur le côté pratique de la question.

La forme doit être vive et animée.

(Paris, août 1880.)

Amour de la patrie : ce que l’amour de la patrie a produit de grand et de fécond aux différentes époques de l’histoire.

(Paris, août 1872.)

Du travail imposé à chaque homme selon son état et sa profession. – Influence salutaire du travail sur la moralité humaine.

(Clermont, août 1879.)

Faites voir que, malgré l’inégalité des conditions et des fortunes, la loi du travail est égale pour tous, et que chaque homme, selon son état et ses connaissances, est tenu de payer sa dette à la société. Montrez la moralité de cette loi.

(Paris, août 1878.)

La loi du travail. Vous direz le rôle du travail dans les sociétés, sa place dans la morale, sa nécessité, sa dignité.

(Paris, août 1883.)

{p. 53}

Sujets divers §

On décrira les sentiments qu’éprouve un proscrit rentrant dans sa patrie après un long exil, sa joie en revoyant les lieux témoins de son enfance, les êtres chéris dont il se croyait séparé pour toujours, sa douleur en comptant les vides que la mort a faits dans leurs rangs pendant son absence.

(Paris, août 1873.)

La mer et les montagnes : quels spectacles offrent-elles ? Quelles impressions l’homme leur doit-il ?

Vous pourrez donner à votre sujet la forme d’une lettre de voyage.

(Paris, août 1884.)

Quelle utilité doit-on retirer des voyages ? Quel intérêt présentent, en particulier, les voyages dans les pays étrangers ? Comment explique-t-on que les Français voyagent si peu, comparativement à d’autres peuples ? Faut-il les approuver ?

(Paris, août 1877.)

Imaginez un récit vif et animé dans lequel vous appliquerez à deux jeunes gens le fonds de la fable de La Fontaine, Le Lièvre et la Tortue et la moralité de cette fable :

« Rien ne sert de courir, il faut partir à point. »

(Paris, août 1882.)

Formez pour votre usage, à la campagne, une petite bibliothèque de choix ; vous direz quels auteurs, quels ouvrages vous y faites entrer, avec les motifs de votre préférence.

Vous pourrez donner à cette composition la forme d’une lettre à un ami.

(Paris, août 1881.)

Un jeune écolier aimait à lire, mais se plaisait surtout aux lectures frivoles et sans portée. Vous supposerez que son frère aîné, éloigné de lui, lui écrit, à ce sujet, une lettre pleine d’utiles conseils et {p. 54}d’indications pratiques. Il insistera surtout sur les inconvénients qui résultent de la lecture de livres purement amusants et sur les qualités que l’esprit acquiert dans le commerce de nos bons écrivains, prosateurs et poètes.

(Paris, octobre 1881.)

Depuis cinquante ans la France ne s’est pas contentée d’admirer ses grands hommes ; elle les a honorés encore d’une façon éclatante par le marbre et le bronze. Les villes qui ont vu naître des écrivains de génie, des hommes de guerre illustres, des savants et des inventeurs dont les travaux et les découvertes ont été utiles à leurs semblables, leur ont élevé des statues sur les places publiques, offrant ainsi aux yeux, avec l’image de leurs plus nobles enfants, le témoignage visible de leur respect et de leur reconnaissance.

Vous développerez cette idée sous la forme d’une lettre, écrite par un voyageur qui a parcouru la France et qui a été heureux de saluer, dans les villes que vous choisirez vous-mêmes, les statues des hommes célèbres dont vous direz les noms et les titres les plus glorieux.

(Paris, août 1878.)

Pourquoi a-t-on donné au xviie siècle le nom de siècle de Louis XIV ? Donner une idée générale de la grandeur de ce siècle sous le rapport des armes, des institutions et des lettres.(Paris, août 1870)

avant la bataille.

Les premiers feux du matin éclairent une vaste plaine où va se livrer un combat qui doit décider du sort de deux grands empires. Des régiments sont déjà rangés en bataille ; d’autres achèvent de se préparer à la lutte. Parmi les combattants, les uns rêvent la gloire ; les autres, graves et recueillis, songent seulement à faire leur devoir et à payer leur dette à la patrie. Combien ne répondent pas ce jour à l’appel de leur nom !…. Quel sera l’issue de la lutte ? La victoire a déjà plus d’une fois trahi nos armes…. De sombres pressentiments attristent la pensée de l’observateur qui contemple ce tableau.

(Paris, août 1873.)

Un élève de l’enseignement spécial avait reçu de son père, pour prix de ses succès dans ses études, une somme assez ronde, destinée à l’achat de livres classiques qui formeraient sa première bibliothèque. Il écrit à un de ses amis pour lui faire part de sa joie et lui {p. 55}donner connaissance des ouvrages qu’il a l’intention de se procurer, poètes, moralistes, historiens, etc…. Il fera preuve d’intelligence et de goût dans le choix de ses auteurs favoris.

(Paris, août 1876.)

Un ami de Franklin lui écrit pour le féliciter sur l’invention du paratonnerre.

(Clermont, août 1878.)

Au commencement de ce siècle, un Français, dont les révolutions de son pays avaient fait un colon américain, explorait depuis plusieurs années, avec quelques aventuriers comme lui, pour y faire le commerce des pelleteries, les parties les plus reculées du Canada, tantôt allant à la découverte de terres nouvelles, tantôt séjournant au milieu de tribus amies, ou retrouvant la trace d’anciens établissements de résidents français, que la cession du Canada à l’Angleterre avait fait disparaître.

Dans une relation qu’il a laissée de ses voyages (car c’était un esprit autrefois cultivé, bien qu’il n’eût plus ouvert un livre depuis sa vie aventureuse), il raconte qu’il rencontra un jour, dans une hutte de sauvages, parmi d’autres objets d’origine européenne, un volume dépareillé de Molière : c’était Don Juan, le Misanthrope, le Médecin malgré lui, Tartufe.

Vous imaginerez toute cette partie de son récit, comme un fragment détaché du reste ; vous direz avec quelle joie il refit cette lecture et quelles réflexions elle lui fit faire, dans un cadre si pittoresque, dans des conditions si différentes du passé.

(Paris, août 1880.)

Vous décrirez une de ces vastes usines où la vapeur fait mouvoir les plus puissants instruments de travail et de production que l’homme ait su créer, et vous en tirerez occasion pour parler des machines, pour justifier l’admiration si légitime qu’elles inspirent et pour développer cette idée que loin de faire tort aux ouvriers, elles ont servi leurs intérêts et ceux de l’humanité tout entière.

(Paris, août 1878.)

léopold Ier, duc de lorraine, et le patre duval.

Léopold, ce prince bienfaisant qui fut, on le sait, beau-père de l’impératrice Marie-Thérèse, chassait un jour dans une forêt aux environs de Lunévillè, lorsqu’il aperçut un jeune pâtre couché sur {p. 56}des cartes de géographie qui semblaient absorber toute son attention.

Il aborde le jeune homme, l’interroge et apprend comment il a pu s’élever à un degré d’instruction déjà remarquable. Charmé de ses réponses, le duc lui promet de ne pas l’oublier. Duval justifie les espérances de son bienfaiteur. Il devint sous l’empereur d’Allemagne François Ier, fils de Léopold, un des numismates les plus distingués de son temps.

(Clermont, août 1878.)

le czar pierre Ier a paris

(mai, juin 1717).

Pierre le Grand était alors parvenu au comble de la gloire et de la puissance. Depuis longtemps, il désirait voir la France. Enfin, il vint à Paris en 1717.

Il reçut de toutes les classes de la population l’accueil dont il était digne.

Il visita tout ce qui pouvait l’intéresser dans Paris, depuis les grands établissements dont s’honore cette capitale jusqu’aux ateliers de ses plus célèbres artistes.

On le vit aller à la Sorbonne, où il témoigna son admiration pour Richelieu ; à l’Académie des sciences, qui lui présenta des cartes géographiques dont il rectifia des erreurs ; à l’hôtel des Invalides, où il but à la santé de nos braves soldats.

(Clermont, août 1877.)

Que savez-vous d’essentiel sur les Grecs et sur les Romains ? A qui ces deux peuples doivent-ils surtout la place qu’ils occupent dans l’histoire de la civilisation et des idées ? D’où vient l’admiration qu’ils inspirent encore ? Que reste-t-il d’eux et de leur passé ?

Vous répondrez sommairement à ces questions sans faire aucun récit historique, en vous tenant à ce qu’il y a de plus général dans le sujet.

(Paris, octobre 1883.)

[n.p.]

Concours general de cinquième année (Seconde moderne actuelle.) 1880-1889 §

1° Résumer les campagnes de 1793 et de 1794. Détails sur la vie de Marceau, de Hoche et de Kléber.

2° Grandes villes manufacturières, principaux ports de commerce de la Grande-Bretagne.

(1880.)

Du courage civil.

Quel est le fondement moral du courage civil ? Dans quelles circonstances a-t-il lieu de s’exercer ? En donner quelques exemples empruntés à l’histoire de France. Dire pourquoi il est plus rare que le courage militaire.

(1881.)

De la Patrie. Dire ce qui constitue la patrie, quels devoirs nous avons envers elle, à quelles conditions elle est forte et prospère.

(1882.)

Analyser et apprécier le caractère d’Auguste dans la tragédie de Cinna.

(1883.)

Comparez d’après vos lectures, Voltaire et Rousseau comme écrivains.

(1884.)

Des caractères distinctifs de la tragédie française au xviie siècle.

(1885.)

{p. 58}Découvertes et colonies des Portugais et des Espagnols au xve et au xvie siècles.

Voyages et tentatives de colonisation des Français au xvie siècle. Résultats économiques des découvertes.

(1886.)

Faire connaître l’origine, les motifs et les applications du principe de la Séparation des pouvoirs.

(1887.)

I. La société européenne et le régime féodal au moyen âge, particulièrement au xiiie siècle.

II. – Les principaux groupes industriels de l’Allemagne.

(1888.)

Un jeune Français, après avoir perdu ses parents, est allé séjourner pendant quatre à cinq ans à l’étranger. Revenu en France pour s’engager dans l’armée, il veut revoir la maison dans laquelle s’est écoulée son enfance, vieux manoir isolé en pleine campagne, que le nouveau propriétaire a abandonné et laisse tomber en ruine.

Il décrit dans ses notes intimes les émotions de cette journée.

(1889.)

{p. 59}

Sujets proposés
(Programme du Baccalauréat de l’Enseignement secondaire moderne) §

Programme de la classe de seconde moderne §

– Quelle différence convient-il de faire entre les précieuses dont Molière s’est moqué et celles de l’hôtel de Rambouillet ?

– Que pensez-vous de Richelieu, protecteur des lettres ?

– Quel rôle l’Académie devait-elle jouer dans les projets de Richelieu ?

– La tragédie telle qu’on l’a comprise au xviie siècle avait-elle eu des modèles ? En quoi diffère-t-elle de la tragédie des anciens ?

– Était-il possible au xviie siècle de faire un théâtre semblable à celui d’Aristophane ? En quoi Molière diffère-t-il de ce poète ?

– Comment Boileau a-t-il compris la satire et dans quel genre de satires a-t-il excellé ?

– Quel était le but de Boileau en composant ses salires ? Contre qui combattait-il et en faveur de quels principes ?

– Qu’est-ce que la poésie didactique ? Quelles en sont les qualités principales ? Les trouvez-vous dans le meilleur des poèmes didactiques du xviie siècle ?

– Qu’est-ce qu’une fable et quel est le but de la fable ? La Fontaine a-t-il reculé les limites de ce genre ?

– Quelle utilité peut-on tirer de la lecture des moralistes ?

– Les moralistes du xviie siècle ont-ils épargné l’homme en général ? Quel est celui qui s’est montré le plus sévère pour notre nature ?

{p. 60}– En quoi l’éloquence de la chaire diffère-t-elle de l’éloquence politique et de l’éloquence judiciaire ?

– Quelle idée peut-on se faire de l’éloquence de la chaire à la lecture des meilleurs sermons du xviie siècle ?

– La Bruyère a-t-il eu raison de dire que les femmes allaient plus loin que les hommes dans l’art d’écrire des lettres ?

– Quelle est l’utilité des mémoires, et quel usage convient-il d’en faire pour écrire l’histoire ?

– Dans quels genres Montesquieu a-t-il excellé ? Donnez une idée de son esprit et de son style.

– Est-il vrai que l’intérêt qui dans la tragédie de Cinna se portait d’abord sur Cinna et sur Émilie aille ensuite tout entier à Auguste ? Quelles sont les raisons de ce changement ?

– Apprécier le rôle d’Auguste dans Cinna, et dire s’il est conforme au caractère que l’histoire prête à ce prince ?

– Le songe de Pauline dans la tragédie de Polyeucte est-il utile au sujet ? Que faut-il penser, en général, de l’emploi des songes dans les œuvres dramatiques ?

– Apprécier le caractère de Félix et montrer l’utilité de ce personnage dans la tragédie de Polyeucte ?

– Apprécier les caractères de Polyeucte, de Pauline et de Sévère.

– Faut-il s’étonner que les habitués de l’hôtel de Rambouillet n’aient pas compris Polyeucte ? L’histoire des querelles religieuses du temps n’explique-t-elle pas que les esprits devaient s’intéresser à cette pièce ?

– Apprécier le caractère d’Andromaque dans la tragédie de Racine ; est-il conforme au caractère que lui ont prêté les anciens ?

– Montrer, en prenant pour exemple la tragédie d’ Andromaque, la moralité du théâtre de Racine.

– Est-il vrai que la tragédie de Britannicus ne soit pas moins la peinture de la disgrâce d’Agrippine que celle de la mort de Britannicus ?

– Montrer que Néron, dans Britannicus, est bien le monstre naissant dont a parlé Racine.

– Pourquoi, dans Britannicus, prend-on plus d’intérêt aux efforts de Burrhus pour ramener Néron au bien qu’aux exhortations d’Agrippine ?

{p. 61}– Racine a dit :

Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la vengeance céleste.

Montrer la justesse de ces vers appliqués à Narcisse et à Mathan.

– Quelle est l’importance des chœurs dans Athalie ? Faut-il regretter que les chœurs n’existent pas dans nos tragédies ?

– Apprécier le rôle de Joad ; montrer qu’il est vraiment l’âme de la tragédie d’ Athalie.

– Comparer Burrhus à Abner.

– Expliquer pourquoi Athalie n’eut pas d’abord de succès à Saint Cyr.

– Quelles sont les principales idées de Pascal sur l’art d’écrire ?

– Expliquer, en prenant pour exemple les Sermons, ce jugement d’un critique sur Bossuet :

« Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf. »

– Que faut-il penser du jugement que Bossuet a porté sur le sénat romain ?

– Quels étaient les défauts littéraires qu’Alceste signalait dans le sonnet d’Oronte ? Par qui ces défauts étaient-ils surtout combattus à la même époque ?

– Faire d’après Acaste et Clitandre du Misanthrope un portrait du petit-maitre vers 1666.

– Apprécier le caractère d’Orgon dans Tartufe.

– Quel est le caractère du lion dans les Fables de La Fontaine ?

– Analyse du Vieillard et des trois jeunes hommes.

– Montrer par quelques exemples que La Fontaine prête à chacun des personnages « de son ample comédie » un langage conforme à son caractère.

– La Fontaine, dans le dénouement de la plupart de ses fables, est plus cruel que les poètes comiques. Expliquer la raison de cette différence.

– Quels sont les défauts contre lesquels La Fontaine nous met surtout en garde ?

– Quelles sont les principales qualités du style de La Fontaine ?

{p. 62}– Peut-on tirer encore quelque profit de la lecture de Buffon ? Quelles sont ses qualités et quels défauts lui reproche-t-on ?

– Comment Voltaire a-t-il compris l’art d’écrire l’histoire ?

– Est-il vrai que Voltaire ait exagéré la grandeur du xviie siècle ?

– Comparer les lettres de Voltaire à celles de Mme de Sévigné.

– Que faut-il penser de Voltaire poète ? Dans quels genres a-t-il excellé ? Et pourquoi ?

– Qu’entend-on quand on dit que Voltaire est le plus français de nos prosateurs ?

– Quels sont les principaux caractères du style de Rousseau ?

– Par quelles qualités et aussi par quels défauts Rousseau a-t-il surtout séduit ses contemporains ?

– En quoi le théâtre de Voltaire est-il inférieur à celui de Corneille et à celui de Racine ? Quelles en sont les qualités et les défauts ?

– Que faut-il penser de la tragédie au xviiie siècle ? Quels sont dans ce genre les écrivains dont les noms méritent de n’être pas oubliés ?

– Qu’est-ce que la tragédie larmoyante ou drame bourgeois ? Par qui a-t-elle été cultivée au xviiie siècle ?

– Quels sont les poètes comiques du xviiie siècle qui se sont surtout inspirés de Molière ? En quoi lui sont-ils inférieurs ?

– La comédie au xviiie siècles n’a-t-elle pas tenté des voies nouvelles avec Marivaux et Beaumarchais ?

– Les grands écrivains du xviiie siècle ont-ils écrit seulement pour le plaisir de bien dire, ne poursuivaient-ils pas un but commun ?

– Les grands écrivains du xviiie siècle sont souvent désignés sous le nom de philosophes ; quelle en est la raison ?

– Quels sont parmi les grands écrivains du xviiie siècle ceux qui sont surtout des savants ?

– Quelles sont les différences essentielles entre les prosateurs du xviie et ceux du xviiie siècle ?

{p. 63}

Histoire §

– Donner une idée de l’œuvre de Richelieu.

– Que faut-il penser de Mazarin ?

– Quels ont été pour la France les résultats de la guerre de Trente ans ? A qui les devons-nous ?

– Cromwell général et administrateur.

– Expliquer les causes de la décadence de l’Espagne après Charles-Quint.

– A quels événements et à quels hommes la Suède a-t-elle du sa prépondérance dans le Nord jusque vers 1660 ?

– Quelle a été l’influence personnelle de Louis XIV sur la politique de ses ministres ?

– Quels sont les événements qui, en Angleterre, ont préparé l’avènement de Guillaume III ?

– Indiquer les fautes qui pendant la seconde moitié du règne de Louis XIV, ont diminué la puissance de la France.

– Faites, d’après l’histoire et d’après Saint-Simon, un tableau de la cour de Louis XIV.

– Port-Royal ; son origine, ses luttes, sa suppression.

– Les beaux-arts sous Louis XIV.

– Quels sont, pendant les dernières années de Louis XIV, les hommes qui se proposèrent de réformer l’Etat ? Quel était leur chef et sur quel prince comptaient-ils ? Que pensez-vous de leurs projets ?

– Portrait de Pierre le Grand.  – Son œuvre.

– Parler des tentatives de réforme qui eurent lieu pendant la première partie du xviiie siècle.

– Expliquer le système de Law et faire l’histoire de cette tentative.

– Les guerres de Louis XV ont-elles été utiles à la France ?

– Frédéric II et la France.

– Que faut-il penser de Frédéric II ?

– Rivalité maritime et coloniale de la France et de l’Angleterre sous Louis XV.

{p. 64}– Politique et conquêtes de Catherine II.

– Apprécier le ministère de Choiseul.

– Luttes du parlement, du clergé et de la royauté sous Louis XV.

– Quelles étaient les réformes que réclamaient au xviiie siècle les philosophes et les économistes ?

– Parler de l’influence politique des lettres au xviiie siècle.

– Quels progrès les sciences ont-elles faits au xviiie siècle ?

– Faire le tableau de la société française avant la Révolution, d’après les livres, la presse et les salons.

– Montrer que c’est à ses libertés politiques que l’Angleterre a dû son influence au xviiie siècle.

– Quelles sont les réformes qui, sous l’influence des idées françaises, ont été accomplies en Europe au xviiie siècle ?

– Les idées et les institutions étaient-elles d’accord en France vers le temps de la Révolution ?

– Comparer Turgot à Necker.

– Washington et Franklin.

– Quel a été le rôle de la France pendant la guerre d’indépendance en Amérique ?

– Quelles étaient les ressources et la situation de la France en 1789 ?

Programme de la classe de troisieme moderne §

– Que savez-vous sur la poésie des trouvères et sur les chansons de gestes ; quelle est la principale de ces chansons ?

– Dans quels poèmes l’esprit caustique et malin, qu’on prêtait à nos ancêtres, s’est-il surtout manifesté au Moyen-Age ?

– Quelles ont été les premières formes de la poésie dramatique en France ? On en expliquera les transformations successives.

– Quelles différences convient-il de faire entre les chroniques, les mémoires et l’histoire. Joinville a fait des mémoires et Froissart des chroniques. Est-ce une même chose ?

– Qu’appelle-t-on la Renaissance ? Ce nom est-il justifié par les faits ?

{p. 65}– Est-il vrai que Clément Marot soit le dernier poète d’une ère qui s’achève et que Ronsard commence une ère nouvelle ?

– Quel était le but de Ronsard et des poètes de la Pléiade ? Leur œuvre a-t-elle été utile ?

– Le théâtre s’est-il élevé d’abord à la même hauteur que la poésie lyrique ? Faire l’histoire de la tragédie de Jodelle à Corneille.

– Quels sont les grands prosateurs du xvie siècle ?

– Quelle éducation Rabelais fait-il donner à Pantagruel ?

– Quelle a été l’utilité de la satire Ménippée ?

– Quelle doctrine Régnier a-t-il défendue dans son épitre contre Malherbe et son école ?

– Faire connaître, d’après Boileau, la réforme opérée par Malherbe.

– Comment Montaigne voulait-il qu’on élevât les enfants ?

– Faire, d’après Montaigne, l’éloge de la poésie et en montrer l’utilité et les agréments.

– Apprécier l’épître de Boileau à Racine sur la nécessité des ennemis.

– Racine remercie Boileau qui lui avait envoyé ses Epîtres. Il fait l’éloge du poète.

– Un secrétaire de Colbert remercie Boileau qui avait dédié à Louis XIV son épître sur les bienfaits de la paix.

– Dans quelle mesure une oraison funèbre peut-elle être conforme à la vérité ? On prendra pour exemple celle du prince de Condé par Bossuet.

– Charles Ier et Cromwell d’après l’histoire et d’après Bossuet.

– Lettre de Boileau à La Bruyère qui lui avait envoyé le livre des Caractères.

– Que faut-il penser du jugement de La Bruyère sur Molière ?

– Faire d’après le chapitre du mérite personnel et quelques passages des Caractères un portrait de La Bruyère à la cour de Chantilly.

– A quels défauts Molière s’attaque-t-il surtout dans les Précieuses ridicules et dans les Femmes savantes ?

– Apprécier les caractères de Belise, d’Armande et de Philaminte.

{p. 66}– Faire un portrait du pédant au xviie siècle d’après Trissotin et Vadius.

– Henriette dans une lettre à une de ses amies montre ce qu’est la maison d’une femme savante.

– Quelles sont les qualités qui vous ont surtout frappé dans les lettres de Mme de Maintenon ? Comparez ses lettres à celles de Mme de Sévigné.

– Rousseau recommande à un de ses amis de faire un long voyage à pied ; il lui vante les agréments de cette façon de voyager.

– On a dit de Rousseau qu’il avait rappelé les hommes de son siècle au sentiment de la nature. Qu’entend-on par là ? Citez des exemples.

– Est-il vrai que Bossuet dans son Histoire universelle soit orateur autant qu’historien ? A quelles marques reconnaissez-vous surtout l’orateur ?

– Quelles sont d’après Montesquieu les causes principales de la grandeur des Romains ?

– Apprécier le rôle du Sénat romain d’après Bossuet et Montesquieu.

– Donner, d’après Bossuet et d’après Montesquieu, une idée du patriotisme des Romains.

– Quelles différences essentielles remarquez-vous entre les trois grands tragiques grecs ?

programme de la classe de quatrieme moderne §

– Lettre de Balzac à un de ses amis de province sur le Cid de Corneille.

– A quelle querelle le Cid donna-t-il lieu ? et par quelles raisons a-t-on essayé d’expliquer la mauvaise volonté de Richelieu ?

– Du caractère paternel dans le Cid et dans Horace.

– Apprécier le patriotisme d’Horace et celui de Curiace.

– L’unité d’action est-elle observée dans Horace ? Y a-t-il unité d’intérêt ?

– Apprécier le caractère d’Iphigénie dans la tragédie de Racine.

Est-il vrai qu’elle ressemble à une jeune fille chrétienne moderne ?

– Comparer le caractère d’Agamemnon à celui de Don Diègue.

{p. 67}– La justice, les tribunaux et les avocats au xviie siècle d’après les Plaideurs.

– Analyser le caractère d’Harpagon.

– Faire d’après Molière un tableau de la famille d’Harpagon, et montrer comment l’avare se fait mépriser par tous et rend à tous la vie insupportable.

– Les médecins du xviie siècle d’après le Malade imaginaire.

– Quelles sont dans le Malade imaginaire les scènes qui relèvent surtout de la farce ?

– Le caractère du Loup dans les Fables de La Fontaine. On prendra des exemples dans les six premiers livres.

– Pourquoi la fable le Chêne et le Roseau est-elle comptée parmi les meilleures fables de La Fontaine ?

– La Fontaine aurait-il pu se passer de faire suivre d’une moralité la plupart de ses fables ?

– L’Histoire de Charles XII est-elle, comme on le prétend, un chef-d’œuvre de narration ? Et quelles sont les qualités d’une bonne narration historique ?

– Faire d’après Voltaire un portrait de Charles XII.

{p. 68} {p. 69}

Plans §

Quelle a été l’influence personnelle de Louis XIV sur la littérature de son siècle ? §

Louis XIV avait le goût du beau, du régulier, du grand. La Bruyère a constaté que tout ce qui s’éloignait trop de Racine et de Le Brun était condamné. Il est donc naturel que les écrivains, qui étaient tous désireux de lui plaire, aient cherché à s’approprier les qualités qu’il aimait. On le comprendra mieux encore si l’on songe qu’à cette époque le métier d’écrivain était peu lucratif et que le roi donnait des pensions aux gens de lettres.

Avant Louis XIV la littérature était fort mêlée ; si Malherbe et Corneille avaient donné de grands exemples, ils étaient peu suivis ; l’emphase, le burlesque, le style recherché et entortillé étaient à la mode ; on était grossier ou précieux.

Sous l’influence du roi, le théâtre se réforme ; la cour se distingue par ses mœurs polies et son langage agréable et délicat que la comédie adopte aussitôt. Si Molière écrivait le Bourgeois gentilhomme pour divertir le roi, il songeait aussi à lui plaire quand il donnait le Misanthrope et les Femmes savantes.

L’influence personnelle du roi est surtout visible dans le théâtre de Racine. « Louis XIV, dit M. Nisard, est dans presque toutes les pièces de Racine. Ses passions, sa grandeur, sa gloire, les principales circonstances de son règne, tous les beaux côtés de ce prince, en un mot, remplissent cet admirable théâtre. » Racine écrit ses premières pièces pour la jeunesse du roi, et ses dernières, Esther et Athalie, pour sa maturité.

L’éloquence religieuse se modèle aussi sur les goûts du roi. Elle était emphatique, affectée, surchargée de citations profanes, toute pleine de faux-brillants, elle devient grave, élevée, sublime. Elle se plaît à traiter les plus hautes questions de morale et de religion. Bourdaloue et surtout Bossuet subissent l’influence du roi.

{p. 70}En résumé, et bien que le goût de Louis XIV pour la régularité soit peut-être excessif, on peut dire que son influence a été heureuse.

L’influence de l’Hôtel de Rambouillet a-t-elle été utile ou nuisible aux lettres ? §

Le langage des camps était à la mode à la cour de Henri IV ; ce fut pour s’entourer de gens mieux élevés que Catherine de Vivonne ouvrit l’Hôtel de Rambouillet. Elle y mit en honneur les conversations polies et le bon ton ; elle rapprocha les hommes politiques des écrivains ; la langue et le goût ne pouvaient qu’y gagner.

Plus tard on alla trop loin ; on voulut raffiner sur la langue et sur les sentiments ; ce fut l’époque des premières précieuses ; le danger apparaissait. On goûtait trop l’esprit de Voiture et l’éloquence de Balzac. La dispersion de cette société d’élite se produisit à temps.

A tout prendre, l’Hôtel de Rambouillet a été utile aux lettres. Si les Précieuses ridicules, celles que Molière « a diffamées » risquaient de gâter la langue, les Premières précieuses, celles de l’Hôtel de Rambouillet l’ont plutôt perfectionnée et ont préparé le langage poli dont on ne cessa guère d’user dans la seconde moitié du xviie siècle.

Quel était le but de Boileau en composant ses Satires ? Contre qui combattait-il et en faveur de quels principes ? §

Boileau a composé des satires morales et des satires littéraires. Celles-ci sont de beaucoup les meilleures et ce sont les seules qui aient exercé une réelle influence. Boileau eut « dès quinze ans la haine d’un sot livre ». Il avait formé son esprit et son goût à l’école des anciens, il devait donc mépriser les auteurs à la mode vers 1660.

Il s’attaqua au faux goût ; il dénonça les réputations usurpées, il essaya (Satire II) de dire à quelles conditions se faisaient les bons vers. Il était l’ennemi des successeurs de Voiture, de ceux qui ne cherchaient, comme Benserade, que les traits d’esprit, ou que les pointes et le burlesque, comme Scarron. Il était aussi l’ennemi des poètes épiques qui décrivaient sans fin, de Chapelain, de Saint-Amand, etc… il condamnait la littérature facile où se complaisaient la plupart des poètes. (Voir Satire II à Molière et Satire IX, A mon Esprit.)

{p. 71}Les principes qu’il soutenait étaient ceux qu’avaient soutenus les critiques de l’antiquité. Il combattait pour le bon goût, pour la raison, pour la mesure. Il voulait que l’imagination fût en garde contre elle-même, et qu’elle fût toujours contenue par la raison.

Il cherchait aussi à préparer la voie aux bons écrivains. Il frappait sans pitié tous ceux qui gâtaient le goût du public, et il soutenait Molière, etc… Il essayait, en un mot, de préparer le public à accepter une littérature meilleure.

En quoi peuvent se ressembler et en quoi diffèrent les trois grands moralistes duxviie siècle : Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère ? §

Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyère se sont appliqués à connaître et à peindre l’homme et ils en ont fait un portrait qui ne le flatte point. On peut dire d’eux qu’ils sont durs pour la nature humaine. Qu’ils descendent dans les profondeurs de l’âme ou qu’ils s’arrêtent aux ridicules extérieurs, il est visible qu’ils n’ont qu’une médiocre estime de l’humanité.

Les différences sont d’ailleurs plus essentielles que la ressemblance. Pascal prend plaisir à nous faire comprendre la faiblesse de notre nature, il nous humilie, il se rit de notre orgueil, mais il se souvient qu’il est chrétien et il nous fait voir que si notre corps est faible nous sommes grands par l’intelligence et surtout par notre destinée immortelle. Il ne rabaisse l’homme que pour mieux l’élever.

La Rochefoucauld est, par excellence, le contempteur de la nature humaine. Il ramène toutes nos actions à l’égoïsme, il nous dépouille de toutes nos vertus, il nous enseigne à nous mépriser nous-mêmes et il ne nous laisse aucune illusion. C’est le plus triste et le plus dur des moralistes. Il ne croit ni à l’humanité comme les anciens, ni à la vie future comme Pascal.

La Bruyère n’a ni l’exaltation religieuse de Pascal ni le parti pris de La Rochefoucauld. S’il fait une grande part au mal, il admet le bien. Ce n’est pas le plus profond de ces trois moralistes, mais c’est peut-être celui qui a le mieux vu l’homme tel qu’il est. Littérairement Pascal et La Rochefoucauld lui sont supérieurs parce qu’ils ont l’air de ne songer qu’à leur pensée. L’art dont ils se servent est moins apparent et par là même il est d’un ordre plus relevé.

{p. 72}

Comparer dans Racine l’amour maternel d’Andromaque, de Clytemnestre et d’Agrippine. §

Racine a excellé dans la peinture de l’amour maternel comme Corneille dans celle de l’amour paternel. Dans trois de ses chefs d’œuvre il a mis en scène une mère que préoccupe le sort de son enfant. Andromaque et Clytemnestre aiment, celle-ci sa fille et celle-là son fils, d’un amour désintéressé ; Agrippine n’aime son fils que pour elle-même.

De ces trois mères Andromaque est la plus touchante ; elle est veuve et elle est captive. L’amour de Pyrrhus la place dans l’alternative cruelle de manquer à la mémoire de son mari ou de laisser immoler son fils. Astyanax ne parait pas sur la scène, mais il est l’objet des préoccupations constantes de sa mère ; c’est pour qu’il vive qu’elle se résout à épouser Pyrrhus ; elle s’est d’ailleurs promis de se tuer au sortir du temple. La tendresse est le trait principal du caractère d’Andromaque.

Clytemnestre aime sa fille et elle la défend contre Agamemnon. Celui-ci songe aux intérêts de la Grèce et à sa propre grandeur, Clytemnestre se souvient seulement qu’elle est mère. Elle combat la résolution d’Agamemnon avec emportement et avec éloquence ; elle excite Achille à défendre sa fille. La reine et l’épouse disparaissent et ne laissent place qu’à la mère. C’est un caractère naturel et vrai. Elle nous touche moins qu’Andromaque parce qu’elle est moins douce et moins malheureuse.

Agrippine n’aime Néron qu’en apparence. Elle a commis tous les crimes pour qu’il régnât, mais elle entend gouverner sous son nom. Si elle essaye de réconcilier son fils avec Britannicus, c’est parce qu’elle a besoin que Britannicus vive ; son existence est nécessaire aux desseins qu’elle a conçus. Il lui importerait assez peu que Néron se souillât d’un crime dont elle n’aurait pas à subir les conséquences. Cette femme égoïste et ambitieuse n’a pas les sentiments d’une mère réelle ; elle n’aime point son fils ; on n’est pas touché de ses plaintes. Elle mérite bien d’être la mère de Néron.

Commenter ces vers de Boileau : §

Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli,
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.

Boileau a résumé dans ces deux vers la règle des trois unités dont la tragédie classique s’était fait une loi. L’action doit se passer dans {p. 73}un seul lieu. Cela ne veut pas dire que toute la pièce doive être jouée dans le même appartement. Il suffit qu’elle se passe dans le même palais ou la même maison. On admet aussi qu’elle se transporte d’un quartier à un autre de la même ville. Cette règle a pour principe la vraisemblance, il faut que le spectateur puisse croire que pendant la durée de l’entr’acte les personnages ont pu se transporter d’un endroit à un autre.

L’unité de temps est la seconde que réclame Boileau. L’action doit s’accomplir en vingt-quatre heures. Ainsi resserré, le poète n’a pas le temps de se perdre en d’inutiles détails, il faut qu’il choisisse les péripéties intéressantes et qu’il se hâte vers le dénouement.

La troisième unité est celle d’action ou d’intérêt. On a contesté l’utilité des autres, mais on ne saurait nier l’absolue nécessité de celle-là. La tragédie, sous peine de manquer d’intérêt et de clarté, ne peut représenter qu’un seul fait. Boileau s’est justement moqué de l’Astrate de Quinault :

Son sujet est conduit de la belle manière
Et chaque acte en sa pièce est une pièce entière.

Toute œuvre dramatique est astreinte à cette loi.

Analyser et apprécier la tragédie de Cinna. §

Le sujet. – La tragédie de Cinna a été représentée pour la première fois à Paris en 1640. Corneille en a emprunté le sujet au traité de Sénèque sur la clémence où il raconte la scène fameuse d’Auguste pardonnant à Cinna. Montaigne l’a rapportée et amplifiée dans ses Essais. La disposition du sujet appartient tout entière à Corneille.

L’action. – Analyser très sommairement la pièce en quinze ou vingt lignes au plus. Dire ce qu’on pense de l’exposition, du nœud, de l’intrigue et du dénouement. On a dit que l’intérêt se déplaçait et allait de Cinna et d’Émilie à Auguste ; le montrer rapidement.

Les caractères. – Celui d’Auguste. Est-il ou non conforme à l’histoire ? Est-il naturel et soutenu ?

Parler également de Cinna, de Maxime, d’Émilie et de Livie et n’indiquer que les traits principaux et tout à fait saillants.

Le style. – Mérites principaux et caractères du style ; défauts. Indication des plus belles scènes.

{p. 74}

Boileau annonce à Racine la mort de Molière. §

Le théâtre comique vient de faire une perte irréparable ; Molière est mort. Il a été pris sur la scène de la crise qui l’a emporté.

Boileau sait que Racine et Molière étaient brouillés, mais il sait aussi que Racine rendait justice à Molière et que personne mieux que l’auteur de Britannicus n’était capable d’apprécier l’auteur du Misanthrope.

Molière a eu tous les dons qui font le grand poète comique ; il a connu les hommes ; il a su descendre jusqu’au fond de leur âme, il a su aussi, et en perfection, faire rire les honnêtes gens.

Si Boileau s’est permis quelquefois, entre amis, de critiquer Molière, c’était pour l’exciter à monter toujours plus haut ; il voulait que l’auteur du Misanthrope, de Tartufe et des Femmes savantes ne fit rien d’indigne de son génie.

Maintenant que ce grand homme est mort, il ressent vivement cette perte irréparable et il est convaincu que Racine n’en sera pas moins affligé que lui-même.

Montrer, en prenant pour exemple la tragédie d’ Andromaque, la moralité du théâtre de Racine. §

On est d’accord pour reconnaître la haute moralité du théâtre de Corneille. On accuse souvent Racine de s’être trop complu à la peinture des passions. Les héros de Corneille triomphent de leurs passions, ceux de Racine y succombent ; on en a conclu que son théâtre est moins moral et moins propre à corriger les hommes.

Si l’on veut y regarder de plus près on reconnaîtra que si les héros de Racine cèdent à leurs passions, ils en sont cruellement punis. C’est la leçon qu’a voulu donner Racine et c’est la moralité de son théâtre.

Deux personnages de la tragédie d’Andromaque, Oreste et Hermione, se laissent aller jusqu’au crime. Oreste, ambassadeur des Grecs auprès de Pyrrhus, le tue pour obéir à Hermione, qu’il aime, il nous apparaît à la fin de la pièce en proie aux Furies. Hermione elle-même l’accable de ses dédains et de ses injures. Il a commis un crime afin d’épouser Hermione et il est repoussé par elle. Hermione, qui a armé la main d’Oreste contre Pyrrhus, se repent de son crime et se tue. Ils sont punis l’un et l’autre.

Le théâtre de Racine nous montre qu’en cédant à nos passions, nous alions à notre ruine ; il est donc moral.

{p. 75}

Pourquoi, dans Britannicus, prend-on plus d’intérêt aux efforts de Burrhus pour ramener Néron au bien qu’aux exhortations d’Agrippine ? §

Burrhus et Agrippine s’efforcent l’un et l’autre de retenir Néron qui s’engage dans la voie du crime, mais ils obéissent à des motifs fort différents.

Burrhus est un bon citoyen ; il aime Néron dont il est le gouverneur et il aime aussi sa patrie. Il sait qu’il ne peut y avoir de bonheur pour son élève que dans la pratique des vertus et il l’engage à rester ce qu’il s’est montré jusque-là. Il sait aussi que la vertu de l’Empereur importe à l’Empire lui-même. C’est l’intérêt de Néron qui le touche et non le sien. Il obtiendrait plus de lui s’il le flattait, mais il est honnête homme et il tient à faire son devoir.

Agrippine n’obéit pas aux mêmes principes. Elle est ambitieuse, elle veut régner sous le nom de son fils, elle n’attache aucun prix à la vertu pour elle-même. Son intérêt lui conseille de soutenir Britannicus contre Néron et elle n’a pas d’autre guide. On comprend que si elle l’engage à faire une bonne action, elle ne pense pourtant qu’à elle-même ; elle le pousserait au crime si elle y trouvait quelque avantage. Qu’elle échoue ou qu’elle réussisse, peu nous importe.

C’est donc la pureté des intentions de Burrhus qui nous fait prendre intérêt à sa conduite et c’est l’égoïsme d’Agrippine qui nous rend indifférents à ses exhortations.

Dialogue entre Mme de Sévigné et Boileau après la première représentation d’ Iphigénie. – Boileau prend la défense de Racine. – Mme de Sévigné plaide en faveur de Corneille. §

Boileau vante le mérite d’Iphigénie. On ne dira plus après un tel chef-d’œuvre que Racine est inférieur à Corneille.

Mme de Sévigné convient que cette pièce est belle, mais il lui semble que Corneille s’est élevé plus haut. Elle parle du sublime de Corneille.

Boileau lui oppose la perfection de Racine.

Mme de Sévigné loue les héros de Corneille, elle exalte leur vertu, leur grande âme.

Boileau soutient que ceux de Racine sont plus près de la vérité et de la vie.

{p. 76}Mme de Sévigné parle de l’imagination de Corneille, de l’invention plus grande qui se révèle dans ses plans.

Boileau est d’avis que ceux de Racine sont plus simples, et plus naturels.

L’un et l’autre s’entretiennent ensuite du style. – Mme de Sévigné est plus touchée de la force et de l’éclat de Corneille. – Boileau est plus sensible à l’harmonie de Racine, à ses heureuses alliances de mots, etc…

Ils conviennent enfin que ce sont deux grands poètes et que la postérité sans doute hésitera comme eux à préférer l’un à l’autre.

Comparer le rôle de Narcisse dans Britannicus et celui de Mathan dans Athalie. §

Narcisse et Mathan sont l’un et l’autre les favoris des princes auprès desquels ils vivent et ils s’appliquent l’un et l’autre à les pousser au mal afin d’en tirer profit.

Narcisse est odieux parce que Néron hésite encore entre le crime et la vertu et qu’il le jette définitivement dans la mauvaise voie. (Citer les scènes où le rôle odieux de Narcisse se montre le mieux.)

Athalie n’a pas besoin de Mathan pour commettre ses crimes, mais Mathan, prêtre de Baal, est là pour rassurer sa conscience et lui épargner les irrésolutions. Son caractère de prêtre rend son rôle plus détestable encore. (Citations à l’appui.)

Il y a plus de décision dans l’esprit de Mathan et plus de souplesse et de ruse dans celui de Narcisse. Celui-ci n’est qu’un affranchi vil, formé à toutes les basses intrigues de cour ; il ne songe qu’à s’enrichir et à flatter son maître. Mathan est surtout orgueilleux, il veut perdre Joad, son rival ; il a plus de hauteur.

Expliquer et commenter cette parole de Fénelon : l’orateur ne doit se servir de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu. §

Il y a dans cette parole de Fénelon un conseil littéraire et un conseil moral. Ne se servir de la parole que pour la pensée c’est rejeter tous les faux ornements, c’est bannir de l’éloquence tout ce qui ne {p. 77}sert qu’à séduire les médiocres connaisseurs, c’est se montrer plus préoccupé des choses que des mots.

L’orateur réel se reconnaît à ce dédain des vains artifices. Il se sert de la parole « comme un honnête homme d’un vêtement pour se couvrir ». Démosthène qui faisait ainsi est par la même, de l’avis de Fénelon, supérieur à Cicéron qui cherche parfois à briller. Bossuet, par la même raison, l’emporte sur Fléchier.

Bien parler ne suffit pas, il faut encore que l’orateur soit homme de bien. S’il est ainsi il n’a rien plus à cœur que de défendre la vérité et de faire triompher la vertu. Toutes ses pensées tendent à ce dessein. Celui qui met son éloquence au service du mensonge et du mal manque au premier devoir de l’orateur. Il peut être disert mais il n’est pas. « cet homme de bien, habile à bien dire » dans lequel seul les anciens et Fénelon reconnaissaient l’orateur.

Qu’est-ce que la poésie didactique ? Quelles en sont les qualités principales ? Les trouvez-vous dans le meilleur des poèmes didactiques du XVIIe siècle ? §

La poésie didactique se propose d’instruire, de faire connaître les règles d’un art quelconque. Pour bien enseigner il faut de la méthode dans la division des faits et de la clarté dans leur exposition. Il est encore nécessaire pour que l’enseignement soit profitable qu’il soit donné avec chaleur, d’une façon vraiment communicative.

Le meilleur poème didactique du xvii e siècle, le seul qui soit aujourd’hui connu est l’Art poétique de Boileau. Le poète y enseigne l’art de faire des vers et les règles des différents genres. Sa méthode est bonne ; il donne d’abord des conseils généraux, puis il aborde les genres, etc….. Il termine par des conseils moraux. Il y a donc de la méthode dans son poème.

La clarté s’y rencontre aussi. Chaque précepte est net et facile à retenir. Ses vers sont bien tournés, élégants et précis, etc… Enfin le poème se lit tout entier avec plaisir.

L’Art poétique est donc un poème didactique qui remplit toutes les conditions du genre.

{p. 78}

Que faut-il penser de Voltaire poète, dans quels genres a-t-il excellé, et pourquoi ? §

La réputation de Voltaire poète est moins grande aujourd’hui qu’autrefois. Ses contemporains le comparaient comme poète tragique à Corneille et à Racine ; nous ne sommes plus de leur avis. Les héros de Voltaire ont peu de relief et laissent peu de souvenirs ; ses plans sont romanesques ; il écrit d’une façon plus brillante que solide et vraiment poétique.

Il a été plus heureux dans la poésie philosophique. Il y manque souvent de force et surtout d’une forme originale, mais il lui arrive aussi d’exprimer des idées justes dans un langage grave et concis. Il est inférieur à Lucrèce parmi les anciens.

Il brille dans la satire littéraire qui veut de l’esprit et de la malice ; s’il écrit souvent avec moins de soin que Boileau, il a des traits plus heureux et plus piquants.

Dans la poésie légère, dans le madrigal, dans l’épigramme il est au premier rang. Il a l’esprit, la grâce, l’imprévu, le trait et même l’abandon. C’est chez nous le modèle du genre.

S’il a surtout excellé dans les petits genres c’est qu’il avait plus de chaleur d’esprit que de cœur ; c’est aussi qu’il pensait et qu’il écrivait vite, c’est qu’une longue patience et une inspiration supérieure sont nécessaires à qui veut exceller dans les grands genres.

Vous montrerez que le XVIIIe siècle a cultivé la prose avec plus de succès que la poésie et vous en donnerez les raisons. §

Les principaux ouvrages du xviiie siècle sont tous écrits en prose. Parmi les grands écrivains de ce temps il n’y en a qu’un seul qui soit un poète, c’est Voltaire. Or, le Siècle de Louis XIV, Charles XII, l’Essai sur les mœurs, la partie critique du Dictionnaire, la correspondance, les romans, tout ce qui fait la réputation de Voltaire est écrit en prose. A la vérité, il a réussi dans la poésie philosophique, dans la satire, et dans la poésie légère, mais là même, le poète reste inférieur au prosateur.

Montesquieu, Buffon, Rousseau n’ont écrit qu’en prose. On ne peut sérieusement leur comparer les poètes, leurs contemporains. Gresset, Piron, Saint-Lambert, etc., sont des écrivains secondaires. Il faut aller jusqu’à André Chénier pour trouver un vrai poète.

{p. 79}La littérature du xviiie siècle a été surtout une littérature d’action ; elle s’est proposé de renverser tout ce qui faisait obstacle aux idées nouvelles ; il lui fallait une forme de langage rapide qui se prètât à ses desseins. La prose y convenait mieux que la poésie.

Celle-ci a besoin de tranquillité. Il faut au poète de la patience et du temps ; il doit chercher d’abord le beau ; il ne saurait donc prendre intérèt aux luttes quotidiennes de la politique.

Le xviiie siècle ayant aimé surtout la lutte, il en résulte qu’il devait user de la prose plus volontiers que de la poésie.

La Fontaine, dans le dénouement de la plupart de ses fables, est plus cruel que les poètes comiques. Expliquer la raison de cette différence. §

La Fontaine ne s’est pas préoccupé d’offrir aux hommes des modèles d’une morale relevée. Il a peint la vie telle qu’elle est ; les bons, chez lui, ont leurs faiblesses et personne ne se hausse jusqu’au sublime.

Les poètes comiques nous offrent également des images exactes de l’homme et de la société.

Mais le poète parle à un auditoire nombreux ; il doit l’égayer et le renvoyer content. Il faut donc que le vice soit puni dans la comédie. Si Tartufe s’installait dans la maison d’Orgon et en restait le tranquille possesseur, l’idée que nous avons du juste serait froissée.

La Fontaine ne s’adresse qu’à un seul lecteur à la fois. Il peut donc dire tout nettement ce qui arrive et voilà pourquoi les dénouements de ses petits drames sont souvent cruels. Citer quelques exemples.

Qu’est-ce que la tragédie larmoyante ou drame bourgeois ? Par qui a-t-elle été cultivée au XVIIIe siècle ? §

La tragédie larmoyante ou drame bourgeois met en scène des gens de condition moyenne. Diderot, qui en fut le théoricien, estimait que les malheurs ou les fautes d’un homme tel que nous devaient plus nous toucher que les infortunes des princes. Le caractère n’était pas à ses yeux l’important, c’était la condition. L’intérêt devait naître du contraste entre la condition et les faits, et c’était la situation qui décidait du caractère.

{p. 80}Cette théorie est contraire à celle de la tragédie classique et de la comédie. Le poète tragique et le poète comique mettaient des caractères aux prises avec des situations et c’était ainsi que ces caractères se manifestaient surtout. Alceste, à qui tout déguisement déplaît, se trouve en présence de Philinte et de Célimène. Burrhus, qui défend la cause de la vertu, est en face de Néron et d’Agrippine.

Diderot avait eu pour précurseur Nivelle de la Chaussée. Les meilleures pièces de cet auteur, le Préjugé à la Mode et Mélanide furent bien accueillies. Voltaire se moqua des sermons du Révérend Père La Chaussée ; Diderot eut moins de succès. Ses deux drames, le Père de Famille et le Fils Naturel sont déclamatoires et manquent d’intérêt. Beaumarchais s’inspira plus d’une fois des mêmes idées et ne fut pas plus heureux que Diderot ; Sedaine fit applaudir le Philosophe sans le savoir.

De nos jours la théorie de Diderot a été appliquée en partie par les meilleurs écrivains dramatiques. Ils ont rejeté les vers, pris leurs personnages dans la condition moyenne, et cherché le succès dans la peinture d’infortunes qui menacent chacun de nous.

Quelle a été l’influence littéraire de J.-J. Rousseau ? §

J.-J. Rousseau a exercé sur la littérature de son temps une influence considérable et cette influence s’est étendue au xixe siècle.

Voltaire et Montesquieu avaient donné l’exemple d’une phrase vive et courte, alerte et nerveuse. Rousseau revient au style périodique. Il rend à la prose l’éloquence, mais il y fait entrer la déclamation. Sa langue, travaillée avec soin, est harmonieuse et colorée, mais elle n’est pas toujours précise. Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël et les orateurs de la Révolution sont ses disciples.

Il inspire à ses contemporains l’amour de la nature et il crée toute une école d’écrivains descriptifs ; Chateaubriand et la plupart des poètes et des romanciers du xixe siècle le reconnaissent pour leur maître. Il est spiritualiste et il aide à la renaissance du sentiment religieux.

L’habitude d’étaler sans cesse sa personnalité, si rebutante chez les romantiques, vient de Rousseau. C’est à lui enfin qu’on a emprunté cette mélancolie prétentieuse qui nous a valu certaines œuvres d’un ridicule achevé, et aussi la croyance en la fatalité de la passion qui s’étale dans une multitude de romans.

A tout prendre, l’influence de Rousseau est mêlée de bien et de mal ; on la reconnaît également et dans les qualités et dans les {p. 81}défauts de ses disciples. L’avenir seul saura dans quelle mesure elle a été utile et nuisible.

Montrer que le XVIIe siècle est vraiment la grande époque de la Monarchie française. §

Jusqu’au xviie siècle, la royauté n’a guère cessé de lutter contre les seigneurs. Son autorité a été contestée et méconnue pendant les guerres de religion. Sous Louis XIII, et grâce à Richelieu, elle règne vraiment sur tout le royaume, et elle fait sentir son action à toutes les classes de la société.

Cette action se développe encore sous Louis XIV dont la domination est absolue. La royauté française apparaît, peu d’années après la Fronde, toute puissante à l’intérieur et prépondérante au dehors.

En même temps elle favorise le développement intellectuel. Le roi s’entoure des plus grands écrivains et des plus grands artistes ; il leur vient en aide et il les défend contre leurs ennemis. Grâce à eux l’influence de l’esprit français se fait partout sentir.

Avant le xviie siècle, la Monarchie n’avait pas eu cet éclat et elle ne le retrouva plus après lui.

Montrer l’abaissement de la Monarchie française au XVIIIe siècle. §

Le xviie siècle a été la grande époque de la Monarchie française. Au xviiie siècle elle conserve les mêmes institutions, mais elles vont chaque jour s’affaiblissant. L’opinion les trouve surannées et la royauté elle-même semble douter de leur efficacité.

Les succès de la diplomatie et des armées ne rapportent à la France que de médiocres avantages et les revers la ruinent. On les pardonne d’autant moins au pouvoir qu’ils sont dus à son incurie.

L’esprit français rayonne plus que jamais au dehors mais il échappe à la direction du monarque. Tous les grands écrivains dénoncent à l’envi les abus et demandent des réformes.

Le déclin de la Monarchie est donc évident et il est facile de prévoir la Révolution.

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Mathieu Molé aux seigneurs qui proposaient une alliance avec l’Espagne contre la Cour. §

Le Parlement a refusé d’enregistrer les édits bursaux et il s’est élevé contre Mazarin parce qu’il était irrité de sa mauvaise administration et touché des maux que souffrait le royaume.

La mauvaise foi de la cour et l’ambition de quelques particuliers ont déchaîné la guerre civile. Le Parlement et les gens de bien s’y sont résignés, mais ils la déplorent.

Voici maintenant qu’on parle d’une alliance avec l’étranger contre la cour, jamais le Parlement n’y saurait consentir. Agir ainsi, ce serait trahir la France. La discorde peut exister parmi les Français, mais le Parlement se souviendra toujours que l’ennemi réel c’est l’étranger.

Le roi d’Espagne veut profiter des troubles pour reprendre tout ce qu’il a perdu ; l’intérêt de la France ne saurait le toucher ; il faut être en garde contre tout service qui émane de l’ennemi.

Quant à lui, il rejette toute alliance avec l’étranger, et plutôt que de se résigner à une entente humiliante et coupable avec lui, il traitera avec la régente et il se contentera des plus médiocres concessions.

Comparer Richelieu et Mazarin. §

Richelieu et Mazarin ont gouverné tous deux l’État avec une puissance presque absolue, et ils ont dù se défendre le premier contre son roi lui-même et l’autre contre des intrigues de cour. La noblesse leur a été hostile à l’un et à l’autre, et ils ont fini par la dompter, Richelieu par la violence, et Mazarin à force de souplesse et d’habileté.

Richelieu a eu la décision, l’audace, l’énergie qui font entreprendre les grandes choses, Mazarin a eu l’intelligence qui les mène à bonne fin. On peut croire qu’il eût hésité à se jeter dans la guerre de Trente ans, mais on peut croire aussi que Richelieu se fût tiré moins habilement des complications de la Fronde. Mazarin succédant à Richelieu c’était bien, comme on l’a dit, le Renard succédant au Lion.

Tous deux ont aimé la France et tous deux ont voulu la faire grande et puissante. Il semble que Richelieu ait surtout voulu le pouvoir pour les grandes choses qu’il permet de faire ; Mazarin en a aimé le luxe et les jouissances.

{p. 83}L’un et l’autre ont été d’assez médiocres administrateurs, mais il ne faut pas oublier que leur attention était sans cesse tournée vers des guerres difficiles. Si Richelieu a fait peser sur la France de lourds impôts c’était pour les besoins de l’État et non pour lui. Mazarin, au contraire, a fait une fortune scandaleuse ; il s’est livré à d’odieux trafics ; toute probité lui a fait défaut. Richelieu, à tout prendre et malgré ses violences, a laissé une réputation plus haute et plus méritée.

Un conseiller d’Etat propose aux ministres de Louis XV le rétablissement de l’Edit de Nantes (1764). §

C’est une opinion presque générale aujourd’hui que Louis XIV a commis une grave faute politique en révoquant l’Édit de Nantes. Il a surtout servi les intérêts des ennemis de la France.

De nouvelles idées se sont répandues ; on proclame partout la nécessité de la tolérance. La France serait bien de donner l’exemple en rendant à plus d’un million de protestants les droits qui devraient appartenir à tous les citoyens.

Ces protestants qu’on a l’air de considérer comme des ennemis travaillent et s’acquittent de l’impôt. Ils soutiennent et ils perfectionnent les industries qui enrichissent la France ; il sont des sujets fidèles du roi.

Ceux qui pour échapper à la persécution ont quitté la France après la fatale révocation de l’Édit de Nantes sont morts en exil. Leurs fils n’ont pas tous oublié leur patrie. Il serait sage, il serait habile de leur en ouvrir les portes ; on effacerait ainsi de vieilles haines.

M. de Choiseul qui s’efforce de réparer les maux de la guerre et qui ne rejette point toutes les idées des réformateurs devrait accueillir celle-là. Ce serait là un acte de réparation et de justice vraiment digne de lui.

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Sujets traités §

Lettre de Vaugelas à un de ses amis de province sur le Cid de Corneille. §

Il vous appartient plus qu’à personne, Monsieur, d’apprécier les bons ouvrages, et vous me faites trop d’honneur en me demandant mon avis sur un poème tragique que vous pourriez juger vous-mème, avec une grande autorité. Vous êtes mieux placé que vous ne semblez le croire, en province, pour un tel travail, et vous n’obéiriez du moins qu’à vos seules préférences. Le Cid, comme tous les ouvrages célèbres, à leur apparition, a des détracteurs acharnés et des admirateurs enthousiastes, mais pas de juges. Dans les salons, chez les libraires, partout où le public lettré se donne rendez-vous, le chef-d’œuvre nouveau est exalté ou dénigré. Les poètes qui devraient se réjouir du succès de M. Corneille, forcés de reconnaître un maître dans leur rival d’hier, s’appliquent à rabaisser ce qu’ils ne peuvent égaler. Parmi ces poètes et ce public, j’ai de nombreux amis et il m’est difficile de me soustraire à tant d’influences si diverses ; je l’essayerai pourtant et j’apprécierai l’œuvre de M. Corneille avec toute l’impartialité dont je suis capable.

Je ne m’associe pas au sentiment de ceux qui reprochent à l’auteur du Cid le choix de ce sujet. Il n’en est pas de plus digne de la tragédie. L’amour de Chimène pour le meurtrier de son père, malgré les observations de M. de Scudéry, loin d’ètre un défaut capital, est une beauté de premier ordre. Non seulement le public ne regarde pas cette noble fille comme « une impudique et un monstre », mais il s’intéresse chaque soir à ses malheurs et pleure avec elle. Cette lutte constante entre le devoir et l’amour, où l’amour est toujours vaincu, est chose nouvelle au théàtre. Les anciens n’ont guère connu d’autres ressorts dramatiques que la terreur ou la pitié ; Corneille nous montre le combat des passions. D’un seul coup il crée la tragédie française et agrandit le champ de l’art dramatique. On lui reproche {p. 86}de n’avoir pas suivi les règles d’Aristote ; je suis peu touché de cette critique ; qu’importe, s’il en a créé d’autres qui ne valent pas moins. Les spectacles n’ont pas d’autre but que de plaire aux spectateurs. Le Cid a eu cette fortune. Il a réussi contre les règles de l’art ; je m’en réjouis ; c’est que M. Corneille possède un art secret supérieur à celui que nous connaissons. Vous voudrez bien, d’ailleurs, considérer que les détracteurs du Cid, poètes eux-mêmes, ne font pas grand cas des règles ni d’Aristote. Ils invoquent cette grande autorité pour en couvrir leur faiblesse.

Avant le Cid, notre théâtre n’existait pas. Tous les admirateurs de l’antiquité, tous les hommes de bon sens et de bon goût sentaient le ridicule de nos tragédies. Des intrigues sans nombre, des situations impossibles, des personnages qui n’avaient rien d’humain, telles étaient les créations de nos poètes. M. Corneille nous a donné tout ce que nous rêvions : une action vraiment tragique et d’un intérêt toujours croissant, des hommes qui parlent et qui agissent humainement. L’auteur du Cid s’est élevé bien au-dessus de ses contemporains ; il a puisé à la source de vérité que d’autres cherchaient vaguement, mais que lui seul a découverte, et dont nos poètes s’éloignaient chaque jour. Le Cid n’est pas seulement une belle tragédie, c’est une date dans l’histoire littéraire de notre patrie et de la langue française.

Je vous ai librement exprimé mon opinion ; me permettrez-vous maintenant d’entrer dans quelques détails, de signaler même au passage certains défauts qui, sans nuire à l’ensemble, font tache pourtant dans un tel chef-d’œuvre et que M. Corneille évitera sans doute à l’avenir ? Je n’aime pas également tous les personnages de sa tragédie. Chimène et Rodrigue sont des créations supérieures, comparables aux plus belles de l’art antique. Pour venger l’honneur de son père, Rodrigue n’hésite pas ; il sacrifie son amour et il expose sa vie. Jeune et sans expérience, il attaque un guerrier renommé dont il aime la fille. Chimène, elle aussi, met le devoir au-dessus de toute considération ; elle demande la mort de Rodrigue et elle la redoute. Il n’y a rien de plus moral au théâtre. Don Diègue est admirable ; c’est le modèle accompli des chevaliers de la vieille Espagne qui luttèrent avec tant de vigueur contre les Maures. Jeune, il se fût conduit comme Rodrigue ; tous deux mettent le devoir avant tout.

L’amour n’est qu’un plaisir ; l’honneur est un devoir.

Don Diègue connait admirablement le cœur humain ; il sait bien que Rodrigue en tuant le comte a perdu sa Chimène et que la vie lui est devenue insupportable. Il n’y a pas de meilleur moyen de relever l’homme abattu par la passion que de faire naître dans son {p. 87}cœur une autre passion. On ne console pas les grandes douleurs, on les distrait. Il envoie son fils combattre les Maures. Le roi est plein de justice et de modération, mais ne joue dans la tragédie qu’un rôle secondaire. Je voudrais qu’on pût faire disparaître l’infante, elle est inutile et presque ridicule. Le langage du comte est plein d’emphase et d’une vanité insupportable ; on comprend qu’un tel homme, blessé dans son amour-propre, se laisse emporter au dernier outrage envers un vieillard.

Vous avez pu, Monsieur, apprécier comme je viens de le faire les caractères de la tragédie du Cid ; quelque chose pourtant a dù vous échapper qui déplaît à la représentation. M. Corneille laisse souvent la scène vide ; il n’enchaîne pas toujours assez étroitement les situations ; c’est un défaut réel. Les Grecs n’en étaient pas exempts. Je ne vous parlerai pas du style, qui est partout admirable. Nous n’avions jamais rien lu de tel dans notre langue, les détracteurs les plus acharnés du Cid en demeurent d’accord.

Comment finirais-je mieux, Monsieur, qu’en vous invitant à suivre l’exemple que vous ont donné tant de provinciaux ? Laissez pour un moment vos occupations, et venez à Paris entendre ce chef-d’œuvre. Vous en rapporterez une émotion profonde et vous sentirez quel charme c’est, pour un admirateur zélé du beau, de voir se dérouler devant lui tant de scènes pathétiques, d’un génie si puissant, écrites dans le plus magnifique langage. Cette conviction vous suivra dans votre retraite que l’art dramatique est né parmi nous et que notre patrie déjà si glorieuse aura bientôt de nombreux chefs-d’œuvre à opposer à ceux de Sophocle et d’Euripide. Le mauvais goût est vaincu, et de jeunes esprits enthousiastes, formés aux leçons de M. Corneille, vont s’élancer sur ses traces et l’atteindre peut-être. Nous avons au théâtre un chef-d’œuvre et notre langue poétique est désormais fixée. L’heure des beaux ouvrages est arrivée.

Montrer pourquoi les sympathies qui, dans la tragédie de Cinna, allaient d’abord à Émilie et à Cinna, sont ensuite tout entières pour Auguste. §

Émilie et Cinna nous apparaissent d’abord comme les vengeurs de la liberté proscrite par Auguste. Nous n’entendons rien au premier acte que le récit des crimes par lesquels ce prince a fondé son pouvoir. Les proscriptions, l’assassinat, le pillage, la guerre civile, si l’on en croit ses ennemis, voilà par quels moyens il s’est {p. 88}élevé. Cinna nous en fait une peinture effroyable. Émilie n’est pas moins vive dans l’expression de son ressentiment et de sa haine. Le spectateur qui les écoute, n’a pas le temps de se dire que ce n’est pas là tout le règne d’Auguste. Il ne se souvient pas que si Octave a été l’un des triumvirs, il a pacifié plus tard Rome et le monde, et qu’il a racheté ses crimes. L’éloquence des ennemis d’Auguste agit seule sur lui ; il est avec eux ; il se fait le complice de leurs projets, et il en souhaite la réussite. On oublie, au tableau que Cinna fait des proscriptions, qu’il s’agit de faits déjà anciens ; on ne voit plus qu’Octave. C’est le triomphe de l’art du poète et celui de son éloquence.

Lorsque Auguste paraît, l’intérêt qu’on portait à Emilie et à Cinna se déplace. Ceux qu’on prenait tout à l’heure pour les vengeurs de la liberté ne semblent plus guère que des fanatiques. Cinna est odieux quand, consulté par Auguste qui veut, d’après son avis, se démettre du pouvoir absolu ou le conserver, il lui conseille de rester ce qu’il est afin d’avoir un prétexte à le tuer. Auguste, au contraire, préoccupé, avant tout, des intérêts de Rome, prèt à sacrifier des titres dont il sent tout le poids, sage et modéré dans sa toute-puissance, se montre digne de respect et d’admiration. Sa bonne foi, l’attention qu’il prète aux arguments de Maxime et à ceux de Cinna, la résolution de garder le pouvoir qu’il prend sans enthousiasme, avec l’unique dessein de servir les intérêts de Rome, nous gagnent à sa cause. Émilie aura beau rappeler la mort de son père, Cinna aura beau parler de liberté, nous ne croirons plus à leur désintéressement. L’occasion de rendre à Rome cette liberté qu’ils regrettent s’est présentée ; ils ont pu le faire sans violence et sans secousse et ils ne l’ont pas voulu. Ils ont sacrifié ou, du moins, compromis cette grande cause, Cinna pour l’amour d’Émilie, et celle-ci pour un vain désir de vengeance ; ils en sont rapetissés. On souhaite que leur complot échoue, on est contre eux parce qu’on ne peut plus les estimer.

Auguste, au contraire, ne va pas cesser de grandir de scène en scène. Il apprend le complot ; la persidie de Cinna lui est révélée. Ce qui le touche, c’est bien moins la pensée du danger qu’il a couru, que le chagrin de se sentir odieux. Il est affligé de la trahison de ses amis, il se demande si elle n’est pas le juste châtiment de ses crimes d’autrefois, il va jusqu’à s’accuser lui-même et à excuser ses ennemis. Ce premier sentiment, il est vrai, ne dure pas longtemps ; il songe à se venger. Il hésite toutefois, il délibère avec lui-même et il se laisse fléchir par Livie. On voudrait qu’il eût pris seul cette grande résolution, mais il est homme, il a été odieusement trahi, il lui faut vaincre la plus légitime colère, il est donc juste qu’il ne se décide {p. 89}point, sans efforts, à la clémence ; s’y résoudre, même à la prière d’autrui, est déjà la preuve d’une grande âme.

Au cinquième acte, cette grandeur se révèle tout entière. Auguste sait tout, il est en présence des coupables, il les voit impassibles, hautains, bravant sa colère, et il pardonne. Cinna et Émilie, il est vrai, s’honorent par leur attitude en face d’une mort qu’ils croient imminente. Ils ne nient pas leur dessein, ils s’en vantent, et ils ne font rien pour fléchir Auguste. Si cette conduite les relève à nos yeux, elle ajoute encore quelque chose à la grandeur d’Auguste. Pardonner son crime à un homme qui s’en accuse, qui se repent et qui supplie, c’est, sans doute, chose méritoire, mais les exemples en sont communs ; pardonner à des ennemis orgueilleux, presque arrogants, qui ne regrettent rien, qui vont même comme Émilie jusqu’à dire qu’ils n’useraient de leur liberté que pour recommencer, c’est le fait d’une grande âme, d’une âme vraiment héroïque. Telle est la conduite d’Auguste et elle lui gagne toute notre sympathie. Cinna et Émilie elle-même se sentent vaincus par tant de grandeur et tant de générosité ; ce que la crainte n’avait pu faire, le respect et l’admiration l’accomplissent. L’intérêt qui s’attache à Auguste est donc pleinement justifié ; il s’explique par toute sa conduite. Dès qu’il parait, il accable, pour ainsi dire, tout ce qui l’entoure de sa supériorité, et elle ne fait que grandir jusqu’à la fin.

Faire connaître brièvement quel a été le rôle de Boileau parmi ses contemporains et dire par quelle œuvre il a perpétué son influence. §

Malherbe avait enseigné l’art d’écrire en vers, il en avait donné d’illustres exemples ; il restait pourtant beaucoup à faire après lui. Il apparaît comme isolé entre les derniers imitateurs de Ronsard et les poètes qui furent à la mode jusque vers le temps où Louis XIV gouverna par lui-même. Corneille, il est vrai, fait exception, mais Corneille est un génie unique ; il doit son style à l’inspiration qui l’anime et il n’aspire point à jouer le rôle d’un réformateur. A côté de lui Voiture, Sarrazin, Chapelain, Saint-Amand et dix autres encore se disputent la faveur du public. Celui-ci ne distingue point encore le bon du médiocre ; il applaudit Polyeucte et il s’émerveille des jeux d’esprit de Voiture. Chapelain passe pour le premier des poètes ; la confusion est partout.

Boileau arrive à point pour débrouiller ce chaos. Il s’attaque {p. 90}d’abord à tous ceux qui détiennent injustement la faveur publique ; il réclame à la fois au nom de la rime et au nom de la raison ; il veut qu’elles s’accordent et il montre, par l’exemple de Molière, que cet accord est possible. A tous ces poètes faciles qui écrivent aisément deux cents vers dans une matinée, il prèche le travail pénible, celui de l’écrivain qui ne saurait souffrir à la rime une froide épithète, qui se corrige sans cesse, qui rature et qui, s’il écrit quatre mots, sait en effacer trois. Il se montre lui-même

Cloué sur un ouvrage,
Retouchant un endroit, effaçant une page,
Enfin passant sa vie en ce triste métier,

car l’art d’écrire est dur pour qui

Veut aux règles de l’art asservir son génie.

Chemin faisant il prend à partie Pelletier et ce Scudéri

Dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume.

Tel n’est pas le sort de ceux qui veulent et qui savent écrire. Pour son coup d’essai dans la satire littéraire, Boileau exile du Parnasse quiconque dédaigne le travail. On n’écrivait plus, il exige d’abord qu’on écrive et il affirme qu’on ne saurait le faire sans peine.

Ce n’était point assez d’attaquer les mauvais poètes, il fallait encourager et soutenir les bons. Boileau a pour amis Molière, La Fontaine et Racine. Il venge Molière des attaques injustes et ridicules que l’envie dirige contre l’Ecole des Femmes, il le proclame un maître en l’art d’écrire, il le signale à Louis XIV comme le premier des beaux esprits qui se disputent l’honneur d’amuser ses loisirs. Il compose une dissertation en faveur de La Fontaine et il est le conseiller, le guide, l’ami dévoué de Racine. Il le venge des cabales qui cherchent à le rabaisser, et c’est pour le consoler des basses intrigues du duc de Nevers qu’il lui adresse l’épitre sur l’utilité des ennemis. Il fait mieux encore que de soutenir les bons écrivains, il les excite à faire de mieux en mieux ; il veut qu’ils tentent toujours de plus hauts sujets et il les défend contre leur propre faiblesse. Décourager les mauvais poètes, leur arracher une réputation usurpée, soutenir, encourager les bons, appeler sur eux l’attention du public, c’est le rôle du vrai critique et c’est celui de Boileau.

Il a voulu que son influence ne cessât point avec sa vie, et la victoire remportée, il a composé l’Art poétique. Enseigner à tous à quelles marques on reconnaît le vrai poète et dicter au poète lui-même les règles de son art, c’était pour Boileau achever et perpétuer son œuvre. Il avait mis au premier rang des écrivains ceux qui {p. 91}avaient eu, à la fois, l’imagination et la raison ; il fait de ces qualités la condition même de toute poésie. Quiconque n’est pas né poète ne le deviendra pas, mais le don n’est pas tout ; il faut que l’imagination obéisse à la raison :

Le bon sens des bons vers est la source première.

Et le bon sens proscrit les faux brillants, les concetti, les jeux de mots, tout ce qui déshonorait la poésie à l’arrivée de Boileau. Satirique, il avait fait une critique impitoyable des écrivains trop pressés ; critique, il affirme que sans la langue « l’auteur le plus divin »

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Il avait condamné les équivoques grossières auxquelles se complaisaient certains écrivains, il affirme maintenant que

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Jeune il s’était formé à l’école des anciens et il avait blâmé tout ce qui s’éloignait trop de ces modèles accomplis, homme mûr il a fait passer dans son œuvre les préceptes essentiels d’Aristote et d’Horace. L’Art poétique explique donc et résume l’œuvre de Boileau. L’homme qui avait décrié les mauvais poètes et loué les bons, le critique judicieux qui, d’un coup d’œil, avait discerné l’excellent du médiocre, le juge qui avait rassuré Molière et Racine devait laisser à la postérité tout un code de lois qui perpétueraient son influence. On a pu contester certaines doctrines de Boileau, mais ses préceptes sur l’art d’écrire n’ont pas cessé d’être excellents et ils sont encore suivis par tous ceux qui aiment, avant tout, la raison.

Expliquer ce qu’on entend par le haut comique et montrer que le Misanthrope en est le chef-d’œuvre. §

Molière s’est proposé de divertir surtout les honnêtes gens, mais il a voulu aussi divertir le peuple. Le comique du Malade imaginaire n’est pas le même que celui des Femmes savantes. L’un et l’autre sont vrais et ils naissent l’un et l’autre d’une peinture exacte de nos travers. Un malade qui discute gravement les comptes de son apothicaire, une servante rusée et impertinente qui fait entendre gaiement de dures vérités à son maître sont, à coup sûr, des personnages comiques ; mais leurs idées et leurs paroles sont également vulgaires. Les travers de Philaminte et le bon sens d’Henriette sont d’un ordre plus relevé, comme aussi leur langage. Les deux comédies se développent différemment. Trissotin n’est pas plus sincère que Beline, mais il s’explique sur ses intentions avec plus de réserve. La {p. 92}ruse qui le confond ne ressemble point à celle qui découvre les vrais sentiments de Beline. Il y a donc plus d’une manière d’exciter le rire et de peindre les ridicules. Le haut comique dédaigne les moyens qu’emploie l’autre ; il se refuse aux bouffonneries, aux équivoques, aux tours d’adresse que le bas comique emploie sans scrupule. Les personnages de la haute comédie et ceux de la comédie bouffonne appartiennent à des mondes différents, sentent autrement, et ne parlent pas le même langage.

Une fable simple, des situations ordinaires, un langage choisi mais naturel, des caractères vrais, voilà, sans doute, ce que la haute comédie doit surtout nous offrir. Nulle part ces qualités ne se rencontrent mieux que dans le Misanthrope. L’intrigue y existe à peine et il importe assez peu de savoir lequel l’emportera des rivaux qui se disputent la main de Célimène. Les situations sont très simples, elles naissent toutes des caractères. Oronte, qui est avide de louanges en sa qualité de courtisan et de mauvais poète, essaie de se faire louer par Alceste qui ne sait pas déguiser sa pensée ; voilà l’explication de la scène fameuse du sonnet. Les petits maîtres encouragent Célimène à médire, Alceste qui l’aime et qui la voudrait parfaite, s’emporte et les tance vertement ; la cause en est encore à son caractère.

Le langage qu’on parle dans le salon de Célimène est celui de la haute société. Philinte est un homme d’esprit et un homme bien élevé ; Alceste n’aime pas plus l’affectation dans le langage que dans les manières ; une simplicité forte et de bon goût lui plaît surtout ; il pense, il sent comme Molière lui-même. Célimène, qui n’a pas de cœur, a tout l’esprit qu’on peut avoir ; chacune de ses paroles est un trait perçant, elle voit tous les travers, sauf les siens, et elle excelle à en faire la satire. Elle parle à merveille le langage acéré de la médisance, et c’est vraiment « ce feu dévorant qui détruit tout ce qu’il touche et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire ». Quand elle veut n’être que cruelle, rendre trait pour trait, puis se donner libre carrière et mordre à belles dents, elle accable Arsinoé de ses sarcasmes ; elle garde, pourtant, le ton du persiflage, et c’est toujours le langage de la haute comédie. Éliante, enfin, parle comme doit le faire une femme bien élevée, aimable et sincère.

Les caractères ne sont pas moins vrais que le langage. Alceste, qui ne sait ni taire ni farder la vérité et qui n’a pas de pitié pour les travers d’autrui, est un personnage réel ; Philinte, qui voit le mal et le souffre, qui ne s’indigne de rien et qui veut vivre tranquille, habile homme plutôt qu’honnête homme, ressemble à beaucoup de gens. Célimène la coquette spirituelle et sans cœur, Arsinoé la prude, sont aussi des caractères humains. Il n’y a pas jusqu’aux petits {p. 93}maîtres eux-mêmes, Acaste et Clitandre, esprits frivoles, préoccupés de riens, affectés et beaux parleurs qui n’aient pied dans la réalité. Il faut en dire tout autant d’Oronte, le bel esprit, qui affecte d’aimer la critique et qui fait une affaire à qui s’avise de trouver que ses vers sont « méchants ».

Intrigue, situations, langage, caractères, tout, dans le Misanthrope, appartient donc à la haute comédie. Cette pièce, avec toutes ces qualités, en est-elle le chef-d’œuvre ? Les Femmes savantes et Tartufe, pourraient seuls, peut-être, lui être comparés. Si l’on y regarde bien, on reconnaît vite que malgré de grandes beautés, les Femmes savantes sont inférieures au Misanthrope. Le comique y est sans doute d’un ordre très relevé, mais l’intrigue s’y développe moins simplement, et si le langage est exquis, aucun caractère n’a le relief de celui d’Alceste ou de Célimène. Le Tartufe a des qualités qui manquent au Misanthrope. L’intérêt en est plus vif parce que l’action vaut mieux ; il y a plus de passion et plus de feu. La haine que Tartufe inspire à Molière passe de l’âme du poète à celle du spectateur. On suit le développement de l’action comme s’il s’agissait d’un drame. La création de Tartufe fait honneur au génie de Molière, mais le personnage est vil et grossier ; son hypocrisie s’enveloppe d’un masque vulgaire ; c’est un homme mal élevé. Orgon pousse la sottise et l’aveuglement aussi loin qu’ils peuvent aller, il est dupé par des apparences qui ne trompent que lui. La servante qui voit juste et qui parle haut ressemble assez à d’autres servantes de Molière. La ruse, qui met à découvert la scélératesse de Tartufe est, sans doute, hardie, mais c’est un procédé scénique qui n’avait rien de nouveau. L’amour, enfin, y est à peu près épisodique. C’est parce que Molière s’est affranchi de toute convention dans le Misanthrope, parce qu’il en a banni toute intrigue vulgaire, parce qu’il n’y a montré que des personnages bien élevés et de bon ton, et aussi parce qu’Alceste, son héros, est, malgré ses travers, un honnête homme, que le Misanthrope est, tout bien pesé, le chef-d’œuvre du haut comique.

Montrer, en prenant pour exemple Andromaque, en quoi Racine fut novateur. §

Corneille, selon la remarque célèbre de La Bruyère, avait peint les hommes tels qu’ils devraient être ; il s’était fait du devoir et de l’héroïsme la plus haute idée et il avait créé des personnages qui semblent des demi-dieux, tant ils dépassent la mesure ordinaire de {p. 94}l’homme. Sa tragédie, on l’a dit, c’était l’idéal du possible. A des héros surhumains, il fallait des situations extraordinaires, où la force des caractères pût se manifester librement. Le poète accumulait, comme à plaisir, les obstacles devant ses personnages ; ils étaient de taille à les renverser quels qu’ils fussent. Le langage de tels hommes devait être surtout énergique, ferme, plein de feu et de vivacité, oratoire en un mot. Si l’on ne pouvait, après Corneille, rien souhaiter de plus haut, il était permis d’attendre un poète qui mettrait sur la scène les hommes tels qu’ils sont, subordonnerait les situations aux caractères, rapprocherait ainsi la tragédie de la condition commune, et se servirait d’une langue plus harmonieuse, plus variée et plus vraiment poétique. Racine fut ce poète.

C’est à la légende et à l’histoire que Racine emprunte le sujet de ses pièces, comme Corneille lui-même l’avait fait, mais tous ses héros n’en ont pas moins des proportions humaines. Aux noms retentissants d’Andromaque et d’Hermione, d’Oreste et de Pyrrhus, substituez des noms vulgaires, et le drame sera le même. La situation qui met aux prises, malgré eux, Rodrigue et Chimène est extraordinaire, elle est unique ; celle qui fait d’Oreste un assassin est commune, elle se présente chaque jour. Andromaque qui garde fidèlement le souvenir de son mari, qui ne consent à suivre à l’autel le fils du vainqueur d’Hector et le destructeur de Troie, que pour sauver Astyanax, est le modèle de l’épouse et de la mère, mais elle ne dépasse pas ce qu’on peut attendre d’une femme, de son cœur et de sa condition ; Pyrrhus, qui aime Andromaque et qui descend jusqu’à la menacer de livrer son fils aux Grecs, si elle s’obstine à le repousser, n’est pas, à coup sûr, un héros cornélien, mais c’est bien un homme ; Hermione qui arme le bras d’Oreste, qui le pousse au crime, et qui, vengée enfin, se retourne contre son vengeur et le maudit, est certainement bien humaine. Le public d’élite, qui accueillit avec des transports d’enthousiasme le premier chef-d’œuvre de Racine, ne s’y trompa point ; il comprit que quelque chose de nouveau venait de se révéler au théâtre. Corneille n’était pas surpassé, mais il était égalé, et par des qualités toutes différentes. C’étaient de vrais hommes qu’on voyait sur la scène, et la tragédie, par le naturel des sentiments, s’était rapprochée de la condition commune.

Ce qui n’était pas moins frappant que la vérité humaine des personnages, c’était la simplicité, comme aussi la force des situations et la facilité avec laquelle elles naissaient comme d’elles-mêmes de la lutte des caractères. Racine, visiblement, n’avait pas jeté ses héros au milieu d’une intrigue toute pleine de péripéties violentes et extraordinaires. Andromaque accueille tour à tour ou repousse {p. 95}Pyrrhus ; il en résulte que les espérances d’Hermione paraissent tantôt bien fondées et tantôt chimériques ; l’action marche au gré des caractères, et comme ces caractères sont bien humains, ils pèsent le pour et le contre, ils hésitent et leurs hésitations forment les péripéties du drame. La violence d’Hermione, outragée dans son orgueil, et blessée dans son amour, en fera le dénouement ; mais cette violence elle-même est le trait distinctif de ce caractère. On comprend qu’une telle femme, poussée à bout, ne recule point devant le crime ; or, Pyrrhus ne lui a pas ménagé les humiliations. Il n’y a là rien de romanesque ; chaque fait a sa cause et avec de pareils personnages tout ce qui arrive devait arriver. Cette subordination des situations aux caractères était aussi une chose nouvelle. Elle avait encore l’avantage de donner plus de vraisemblance à une pièce que des règles, alors universellement suivies, enfermaient dans un seul jour et dans un seul lieu.

La langue, enfin, n’était pas moins nouvelle que tout le reste. On n’y trouvait plus aucune de ces constructions embarrassées, de ces tours pénibles, de ces inversions forcées, de ces impropriétés dont Corneille est coutumier et qui sont autant imputables à son temps qu’à lui-même. Racine donnait l’exemple d’une irréprochable correction. Le style était aussi plus varié, il se prêtait à l’expression de toutes les nuances du sentiment. Il était admirablement simple, facile et coulant et c’était une vérité de plus, surtout dans la bouche des héroïnes d’un poète habile à lire dans les cœurs et à démêler les plus subtils sophismes de la passion. Ce style, d’ailleurs, savait être, au besoin, plein de vigueur et d’éclat ; il se prêtait également bien à la tendresse maternelle d’Andromaque, aux aveux passionnés de Pyrrhus, et aux violences d’Hermione. Les comparaisons et les images s’y rencontraient, mais étroitement unies à la phrase et sensibles seulement à qui y regardait de près. A la vérité, on pouvait relever certaines périphrases d’une élégance factice, quelques traits qui rappelaient trop le goût des Italiens et celui de Quinault, mais c’étaient des taches rares et légères. Racine allait bientôt s’élever plus haut encore dans Britannicus.

L’auteur d’Andromaque était donc bien vraiment un navateur. Ce chef-d’œuvre ne ressemblait à aucune des tragédies de Corneille. Il était moins sublime mais par là même plus humain et plus près de la vie, les situations y apparaissaient comme le résultat de la lutte des caractères, et la langue enfin s’y montrait plus souple et plus correcte. Corneille était égalé par un poète qui ne lui ressemblait en rien et la tragédie était renouvelée.

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Expliquer les principales idées de Pascal sur le style. §

Pascal n’a parlé du style qu’en passant, et il l’a fait avec cet esprit de justesse qui lui était propre. Il veut que l’écrivain soit homme de bien, qu’il se fasse entendre sans peine et avec plaisir, qu’il se renferme, le plus possible, dans le simple naturel, et qu’il rejette tous les ornements superflus. Justesse du fond, agrément des idées et chaleur de l’élocution, naturel du style, simplicité, voilà les qualités que recommande Pascal.

La justesse du fond est la première qualité de tout écrit. L’homme de bien s’efforce de penser juste ; il cherche en tout le vrai, et il ne se laisse éblouir ni par les paradoxes, ni par les sophismes. Il se fait une haute idée du métier d’écrivain, il estime qu’on ne doit livrer aux autres que le meilleur de soi-même ; il rejette donc ce qui n’est ni décent ni noble. C’est une belle âme qui se révèle à d’autres âmes. Ce souci de bien penser et de n’exprimer que des idées justes constitue la grandeur morale de l’écrivain ; elle passe dans son style et elle lui communique cette élévation dont Pascal lui-même est le parfait modèle. Tout livre qui ne donne pas de son auteur cette grande idée ne saurait être un bon livre. Il n’est pas fait de main d’ouvrier, car il n’élève pas l’esprit du lecteur et il ne lui inspire point de nobles sentiments.

Ce n’est pas assez pourtant de penser juste, il convient aussi d’exprimer des idées agréables, de charmer ou de subjuguer ses lecteurs, de se rendre maître de leur cœur ou de leur intelligence. On n’y réussit qu’à la condition de bien connaître l’homme et de posséder pleinement son sujet. Pascal est ici d’accord avec les meilleurs d’entre les anciens. La connaissance du cœur humain importe d’abord ; c’est d’elle qu’on tire les arguments dont les autres sont touchés. On n’est entendu, avec plaisir, qu’à la condition d’exprimer des idées dont chacun sente la justesse. « Cette correspondance entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle, d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert » constitue tout l’intérêt du discours. Les sujets les plus graves se prêtent, comme les autres, à ce genre d’agrément. Pascal l’estimait fort et il voulait qu’on s’en préoccupât toujours.

Pour penser juste et pour trouver les idées qui conviennent le mieux, il est nécessaire de méditer son sujet ; or, c’est de la méditation que sortira cette chaleur de style qui pénètre le lecteur et ce mouvement qui l’entraîne. L’écrivain, tout plein de ses idées, convaincu de leur excellence, trouvera, tout de suite, la forme qui leur convient. La parole viendra, comme d’elle-même, les revêtir et plus elle sera spontanée, plus elle sera juste. Les poètes n’écrivent jamais mieux {p. 97}que sous la dictée de l’inspiration ; l’orateur n’est jamais plus heureux que dans ses heures d’enthousiasme, et la meilleure page d’un bon livre est, le plus souvent, celle qui a le moins coûté de peine à l’écrivain. Ce n’est point là, d’ailleurs, l’effet d’un hasard heureux. Ce travail qui semble rapide a été préparé par une longue méditation ; il n’en est, en quelque sorte, que la phase dernière ou le résultat. Le secret de la forme, on le voit, réside bien moins dans des préceptes de rhéteur que dans le fond même des idées. Pascal qui se souciait peu des petites choses et qui ne craignait pas de répéter les mots, a voulu subordonner la forme au fond, convaincu qu’il était, qu’agir ainsi, c’était servir la forme elle-même.

Il semble qu’il ait attaché surtout du prix au naturel. Il demande qu’on s’y renferme le plus possible, qu’on ne fasse pas grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. « Quand on voit le style naturel, dit-il, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » Ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand, c’est, quant à la pensée, ne point s’écarter du vrai, et quant à l’expression, bannir du style tous les ornements ambitieux. « Ce n’est pas assez, en effet, qu’une chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet et qu’il n’y ait rien de trop, ni rien de manque ». L’honnête homme, quand il écrit, a quelque chose à dire ; il tient d’abord à montrer le vrai tel qu’il le sent ou qu’il le voit ; toute exagération serait à ses yeux une faute de goût et une faute morale. Chercher les vains ornements, faire l’auteur, dans le sens où l’entendait Pascal, lui paraît d’un ridicule achevé ; il ne saurait donc écrire que simplement. La vérité du fond et la simplicité de la forme, voilà le naturel.

Les préceptes de Pascal, on le voit, ne font point la part des minuties où se joue l’esprit ingénieux des rhéteurs. Penser juste afin de plaire au plus grand nombre et parler simplement afin d’être entendu de tous, ce sont là des conseils très généraux. Si l’on y regarde attentivement, on reconnaît vite que presque tout l’art d’écrire s’y trouve, en réalité, renfermé. Cette rhétorique, qui se vante de proscrire surtout « la rhétorique », se préoccupe, à la fois, du fond et de la forme et elle fait à chacun d’eux sa juste part. Les grands écrivains n’en ont pas connu d’autre ; c’est parce qu’ils ont bien pensé qu’ils ont bien parlé. Si leur style n’a point vieilli, c’est qu’il n’est que l’expression exacte d’une pensée toujours jeune. Ceux qui ont aimé le style pour lui-même et qui ont revêtu des idées communes d’un langage magnifique, n’ont eu qu’un succès passager. Toute l’histoire littéraire démontre, par d’éclatants exemples, la justesse des idées de Pascal.

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Supposez une lettre de La Fontaine à Boileau, pour lui reprocher amicalement et sans réclamation personnelle d’avoir omis l’apologue dans son Art poétique. §

La Fontaine défendra la fable : 1° par son antiquité, sa noblesse littéraire ; 2° par son agrément original et la variété des genres qu’elle implique (dialogue, description, action comique, tragique, etc…) ; 3° par la comparaison de la fable avec les petits genres dont Boileau a complaisamment parlé (sonnet, rondeau, épigramme, etc…), et qui sont manifestement inférieurs.

Je viens de lire votre Art poétique avec toute l’attention qu’on doit à vos ouvrages et j’y ai pris un plaisir infini. On ne saurait donner aux poètes de meilleurs conseils et dans un meilleur langage. Vous prenez tous les tons avec un égal bonheur et vous enseignez, par vos exemples, l’art difficile de « passer du grave au doux, du plaisant au sévère ». Aristote ne raisonne point avec plus de force et de sens ; Horace n’a pas plus de grâce et plus d’agrément. Vous avez égalé les anciens et je ne saurais rien dire qui fût plus à votre éloge. J’ai pourtant une critique à vous faire, ou, si vous l’aimez mieux, un reproche à vous adresser. La critique sera légère et le reproche sera doux. Je ne le fais pas, d’ailleurs, sans quelque hésitation, mais je m’y hasarde. Vous avez omis l’apologue dans votre Art poétique, et j’en ai vraiment regret. N’allez pas croire que je veuille plaider pour ma maison, ni que je réclame pour moi-même. J’aime les lettres pour la joie qu’on goûte à les cultiver bien plus que pour l’honneur qu’on en retire. Si j’essaie de défendre l’apologue c’est parce qu’il m’enchante, et parce qu’on ne l’estime point à sa juste valeur. Je serais heureux qu’il fût apprécié à son prix par un homme tel que vous.

Il a d’abord pour lui son antiquité. Sans parler des Indous que nous connaissons mal, la Bible nous offre plus d’une parabole et la Sagesse divine n’a pas craint d’user de l’apologue. Ésope l’introduisit chez les Grecs ou l’inventa. Il lui donna, du moins, la forme qu’il a toujours gardée depuis, et il en fit une leçon de morale à l’usage du maître et de l’esclave, du puissant et du faible. Socrate, dans sa prison, ne trouva pas au-dessous de lui de mettre en vers les sables d’Ésope, et nous savons qu’elles furent toujours estimées en Grèce. Elles l’étaient si bien qu’elles passaient de bouche en bouche sans que l’on songeât à les écrire. Phèdre les traduisit en latin, il les amplifia, il leur donna {p. 99}plus de force et une gravité toute romaine. L’apologue, vous le voyez, Monsieur, a de belles origines ; il a été cultivé par d’illustres personnages ; il a pour lui l’antiquité et la noblesse.

Nos pères l’ont agrandi ; ils n’ont pas dédaigné la moralité qui s’en dégage, mais ils ont cherché aussi à bien conter. Ils ont donné à la fable tout l’agrément qu’elle comporte. Marot nous en fournit d’illustres exemples et Régnier ne lui est pas inférieur. L’apologue, ainsi compris, n’est plus une leçon de morale, un peu moins sèche qu’une autre, puisque le récit la fait passer, c’est un genre littéraire et l’un des plus compliqués. Chaque fable est à la fois un poème et un drame. Tantôt le poète décrit le lieu où l’action s’accomplit et raconte lui-même cette action, tantôt il s’efface et laisse la parole à ses personnages. On se défend et l’on attaque, chacun plaide tour à tour sa cause. La scène est aux champs ou à la ville, dans le palais ou dans la chaumière. Toutes les conditions y ont leur place ; tous les travers y sont notés, tous les vices y sont condamnés. L’action varie avec les personnages ; elle est souvent comique, il lui arrive aussi d’être tragique. Le poète prend tous les tons, éveille tous les sentiments ; il loue et il blâme, il conseille, il critique, il enseigne toujours. Je ne vois nulle part plus de variété. Dans une action d’un moment, en quelques vers, il faut dire tout le nécessaire et rien que cela. Tous les genres sont là comme en raccourci ; ce n’est, si l’on veut, qu’une miniature, mais rien n’y manque. Quelle matière pour un vrai poète et quel talent ne faudrait-il pas à qui saurait s’y montrer égal ?

Tout est difficile en poésie et je crois avec vous « qu’un sonnet sans défaut vaut seul un long poème ». Je suis même d’avis qu’il vaut mieux si ce poème s’appelle Moïse ou la Pucelle. Je ne méprise point, non plus, le rondeau ; nos pères en ont fait d’excellents ; l’épigramme même, « ce bon mot de deux rimes orné », n’est point à dédaigner. J’en ai lu de vous quelques-unes, et je plains vos victimes. Notre ami M. Racine y excelle, Créqui le sait bien et aussi d’Olonne. Il me semble, pourtant, puisque ces petits genres ont trouvé grâce devant vous, que la fable méritait une place dans votre Art poétique. Elle est plus variée et plus difficile ; elle a plus d’ambition ; elle ne se contente pas d’amuser un moment, elle veut, à la fois, instruire et plaire. Ce n’est point un caprice, un tour de force, un jeu de société, c’est un œuvre sérieuse. Je regrette qu’il ne vous ail point paru à propos de lui donner des lois. Nous autres qui cultivons l’apologue, nous aurions trouvé là d’excellents conseils.

J’espère que vous ne me saurez pas mauvais gré d’avoir ainsi plaidé la cause de la fable. Vous trouverez peut-être que j’y apporte un peu trop de chaleur et de conviction. On défend ce qu’on aime comme on peut, et je n’aime pas médiocrement la fable. J’ai dit ce que je {p. 100}voudrais qu’elle fût ; j’ai montré le but et ne l’ai pas atteint ; ce n’est pas à moi, vous m’en croirez sur parole, que j’ai pensé. Vous m’avez appris dans votre Art poétique à quelles conditions on est un poète ; elles sont dures et je ne les remplis pas toutes. J’essayerai de prendre ma part de vos conseils ; votre poème n’a point de place pour la fable ; je ferai en sorte qu’elle profite, elle aussi, des leçons que vous donnez. Raison, rime, clarté, simplicité, tout lui est nécessaire ; elle en prendra chez vous d’incomparables leçons.

Analyser la fable de La Fontaine Le Savetier et le Financier. §

La Fontaine nous offre dans ses fables « une ample comédie à cent actes divers ». La comédie se propose de faire rire les hommes et elle a de plus la prétention de les corriger ; la fable, elle aussi, se pique d’amuser et d’instruire. Les conseils qu’elle donne n’ont rien d’austère, mais ils ne sont pas à dédaigner ; ils forment tout un cours de morale pratique, où l’exemple appuie le précepte. La Fontaine recommande souvent la vigilance, la patience, le travail, l’économie, la bienfaisance, mais il veut surtout qu’on sache se contenter de sa position et qu’on préfère la médiocrité à la fortune. L’Ane et ses Maîtres, le Bûcheron et Mercure, l’Ane et le Petit chien, le Berger et la Mer, les Souhaits, et dix autres fables prouvent à quel point cette idée lui tient au cœur. Il ne l’a, nulle part, mieux mise en relief que dans le Savetier et le Financier. Cette fable compte parmi les plus populaires de son recueil et elle a tous les mérites que le genre comporte.

Un savetier chantait du matin jusqu’au soir :
C’était merveille de le voir,
Merveille de l’ouïr, il faisait des passages
Plus content qu’aucun des sept sages.

Voilà le principal personnage de cette courte comédie mis sous nos yeux en quatre vers. Il est heureux, il chante, on est émerveillé de le voir et de l’entendre. Il n’a rien et il ne sait rien, mais il vit plus content qu’aucun des sept sages. On ne saurait faire un portrait plus vif et plus complet d’un homme gai et insoucieux de l’avenir. Le contraste va le relever encore et le faire valoir. L’échoppe du savetier est adossée contre un hôtel, et là on chante peu et l’on n’est pas heureux :

{p. 101}Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or
Chantait peu, dormait moins encor ;
C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le savetier alors en chantant l’éveillait ;
Et le financier se plaignait
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.

Le financier est tout cousu d’or, il a tous les biens qui manquent au savetier et il ne dort pas ; il est malheureux ; il en vient à souhaiter qu’on vende au marché le dormir comme le manger et le boire. La richesse ne lui donne pas le bonheur, il jouit de l’abondance et il se plaint. Ce n’est pas à lui qu’on porte envie, c’est au savetier. Les deux portraits sont achevés. Nous connaissons les personnages, écoutons-les parler. La Fontaine n’était encore qu’un conteur, il va faire œuvre de poète dramatique.

Le financier veut voir ce chanteur qui l’éveille toujours trop tôt et il le fait venir en son hôtel. – Un homme si gai doit faire de gros gains ; chanterait-il ainsi, d’ailleurs, s’il en était autrement et il lui demande ce qu’il gagne par an. – Le savetier s’étonne à bon droit d’une telle question, il ne compte point de cette manière ;

Chaque jour amène son pain.

Que gagne-t-il donc par jour ? Il ne le sait guère plus. Il est mécontent seulement qu’il faille chômer trop de jours.

… On nous ruine en fêtes :
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
De quelque saint nouveau charge toujours son prône.

Ne point travailler assez, voilà le seul mal à son avis. Il pense des jours fériés comme Colbert et comme Louis XIV et il trouve qu’ils sont toujours trop nombreux.

Cette franchise fait plaisir au financier, il rit, et soit bonté de cœur, soit jalousie contre cet homme si heureux, il lui donne cent écus.

Le savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait depuis plus de cent ans
Produit pour l’usage des gens.

Il tient à peine ce trésor qu’il en est tout troublé ; il n’a jamais vu tant d’argent ; il s’en exagère la valeur. De retour chez lui,

….. dans sa cave il enserre
L’argent et sa joie avec lui.

{p. 102}Cette fortune nouvelle lui ôte tout son bon sens ; il ne songe point à en jouir, à rendre son existence plus douce ; il se cache, il descend dans sa cave et il y enfouit son trésor et aussi sa joie.

Le poète nous avait fait admirer sa gatté, il va maintenant nous apitoyer sur son malheur. Le voilà riche et tous les maux qui assiègent le riche viennent fondre sur lui :

Le sommeil quitta son logis ;
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.

Il ressemble maintenant au financier ; il ne dort plus. Les soucis qu’il ignorait naguère le tourmentent, tout l’alarme, il soupçonne tout le monde. Le jour il n’est plus à son travail, il se méfie, il a l’œil au guet. Il n’y a plus de repos pour lui ; son imagination multiplie les fantômes devant ses yeux, et il n’y tient plus.

Il se souvient qu’il a vécu plus heureux, il sait d’où lui viennent tant d’ennuis et à quel prix il a acheté son trésor. Il trouve enfin qu’il a fait un marché de dupe et il court chez le financier qui, depuis lors, sommeillait le matin plus à l’aise :

Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.

Il échange l’or contre la joie ; il connaît maintenant le prix de celle-ci, et la richesse ne l’éblouira plus. Il pourrait dire, lui aussi, comme les bourgeois des bords du Gange :

Heureux les indigents !
La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.
Retirez-vous, trésors, fuyez, et toi, déesse,
Mère du bon esprit, compagne du repos,
Médiocrité, reviens vite !

Le pauvre qui a quitté sa condition la regrette ; la sagesse consiste à vivre content de son sort et le bonheur n’est pas dans les grands biens. La Fontaine ne se lasse pas de le répéter.

C’est bien une comédie qui vient de se jouer sous nos yeux. Les personnages s’y révèlent d’abord à nous avec leurs caractères ; le dialogue est vif, naturel, et chacun s’y montre tel qu’il est. L’intrigue se développe avec ses péripéties diverses, le dénouement est bien préparé et il est moral. Quant au langage, il a toutes les qualités à la fois. Il est net, vif, pittoresque. Le vers se raccourcit ou s’allonge au gré du poète ; il se prête à toutes les exigences du dialogue, il est coupé si à propos que l’enjambement, bien loin de nuire au rythme, {p. 103}en augmente l’harmonie. Chaque mot y est à sa place et produit tout son effet :

Tout le jour il avait l’œil au guet, et la nuit
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent.

Tout est dit, et tout est peint à merveille, parce que tout est bien choisi. La Fontaine n’épuise point sa matière, il se fie à l’intelligence de son lecteur, et il lui laisse beaucoup à deviner. C’est, en partie, le secret de son excellence.

Caractériser par quelques traits généraux chacun des orateurs de la chaire au XVIIe siècle. §

Lorsque Bossuet commença vers 1652 à prêcher régulièrement à Metz, la langue des vers venait d’être perfectionnée par Corneille, et la prose assouplie par Voiture, avait reçu de Balzac le nombre et l’harmonie ; elle était toute prête pour les grandes œuvres. Bossuet arrivait donc à point. Les critiques les plus récents ont distingué trois époques dans son éloquence. A Metz, de 1652 à 1659, il fait, en quelque sorte, son apprentissage d’orateur ; il a la grande imagination, le mouvement, la chaleur, mais il tâtonne encore ; son goût n’est point sûr ; il abuse des citations profanes, et sa diction est quelquefois heurtée et archaïque. A Paris, vers 1659, et jusqu’à sa nomination à l’évêché de Condom, il est tout à fait maître de son talent, et il déploie librement toutes ses qualités. Sa langue a la force avec la familiarité, l’ampleur avec la précision, et les plans de ses discours sont simples et lumineux. Il s’est dépouillé des ornements superflus et peu séants, et s’il emprunte quelque chose aux écrivains profanes, ce sont des tours hardis et des mouvements qui rehaussent sa propre éloquence et n’en altèrent point le caractère, il apparaît alors comme le premier des prédicateurs. Il apporte les mêmes qualités dans ses oraisons funèbres, et si ses contemporains en sont plus frappés, c’est que la matière même a, pour eux, quelque chose de plus éclatant : l’histoire s’y mêle à l’enseignement religieux ; le tableau est plus varié, plus large et plus attrayant. On peut dire même que cette dernière époque de l’éloquence de Bossuet fait tort aux deux autres et qu’elle les rejette dans l’ombre. On oublie le prédicateur, et si Bossuet passe pour le premier orateur de son temps, c’est à ses oraisons funèbres que ses contemporains en rapportent tout l’honneur.

{p. 104}Pour nous les sermons de Bossuet valent ses oraisons funèbres ; ils sont moins châtiés peut-être, mais ils sont plus naturels, et le génie de l’orateur s’y montre plus à l’aise. Les contemporains de Bossuet n’ont pas méconnu, comme on l’a souvent dit, le sermonnaire ; ils l’ont même mis au premier rang, mais Bossuet avait négligé de publier ses sermons. Quand il cessa de prêcher, le souvenir de ses succès s’effaça vite et Bourdaloue lui succéda dans l’estime du public. Le xviiie siècle crut, sans examen, que Bossuet, incomparable dans l’oraison funèbre n’avait été qu’un médiocre prédicateur. La publication de ses sermons, par Dom Deforis, en 1772, mit la critique à même de réformer ce jugement. Maury remarqua tout de suite la supériorité de Bossuet, mais Laharpe, Chateaubriand et d’autres encore plus frappés de quelques imperfections de détail que de beautés sublimes, ne voulurent point reconnaître que Bossuet eût excellé dans le sermon. De nos jours, Sainte-Beuve, et, après lui, toute la critique, ont donné à Bossuet sa vraie place, c’est-à-dire la première.

La réputation de Bourdaloue, qui commença à prêcher dans les églises de Paris vers le temps où Bossuet cessa d’y paraître, fut vite établie et se maintint pendant de longues années. Il n’a pas su, comme Bossuet, mêler dans une juste mesure le dogme et la morale ; il fait trop de place à celui-là, et ses discours en sont refroidis. Il abuse des divisions et des subdivisions, mais c’est un moraliste sûr et c’est par là qu’il conquit ses contemporains. Ils ont vanté à l’envi sa hardiesse, sa connaissance du cœur humain, sa logique puissante et l’ordonnance savante de ses arguments. Bourdaloue est surtout un logicien ; il touche peu, mais il convainc. Fénelon lui-même, bien qu’il goûte peu le talent de Bourdaloue, rend justice à sa logique. « Il est, dit-il, très capable de convaincre, mais je ne connais guère de prédicateur qui persuade et qui touche moins… outre qu’il n’a aucune manière insinuante et familière, il n’a rien d’affectueux, de sensible. Ce sont des raisonnements qui demandent de la contention d’esprit. » On peut dire que cette critique est comme étouffée au xviie siècle dans le chœur des louanges. Mme de Sévigné, surtout, est au premier rang parmi ceux qui admirent sans réserve. Voltaire et ses contemporains, tout en préférant Massillon à Bourdaloue, sont moins sévères pour lui que Fénelon. De nos jours, les avis sont partagés ; mais on s’accorde à lui laisser la seconde place.

Fléchier et Mascaron ont prêché l’un et l’autre dans les églises de Paris. Mascaron se fit une grande réputation par ses sermons, mais elle a passé avec lui. Ils sont surtout connus l’un et l’autre par une oraison funèbre de Turenne. Fléchier est plus élégant et plus disert, {p. 105}mais il y a dans la manière de Mascaron quelque chose de plus large et de plus grand.

Fénelon, de l’avis général, était plus apte que personne à rivaliser avec Bossuet. Il n’a laissé que peu de sermons, mais deux au moins sont des chefs-d’œuvre. Il a la netteté, la grâce, l’onction et aussi le pathétique ; il excelle à peindre les mœurs et il relève tout ce qu’il dit par un style d’un charme singulier. Sa facilité a nui à sa gloire d’orateur. Il improvisait sans peine, et il s’est épargné la fatigue d’écrire. On croit aussi que sa santé, toujours chancelante, le détourna de la prédication.

Massillon, que ses contemporains ont appelé « le Racine de la chaire » à cause de l’élégance de son langage, et aussi le Cicéron de la France, a été loué, sans mesure, par les philosophes du xviiie siècle. Ils admiraient surtout son style. La Harpe, qui nous rend assez bien l’opinion moyenne de son temps, le juge ainsi : « C’est dans les sermons que Massillon est au-dessus de tout ce qui l’a précédé et de tout ce qui l’a suivi, par le nombre, la variété et l’excellence de ses productions. Un charme d’élocution continuel, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au cœur ou qui parlent à l’imagination ; un assemblage de force et de douceur, de dignité et de grâce, de sévérité et d’onction ; une intarissable fécondité de moyens, se fortifiant tous les uns par les autres ; une surprenante richesse de développements ; un art de pénétrer dans les plus secrets replis du cœur humain, de manière à l’étonner et à le confondre …. ; un pathétique entraînant, et par dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir davantage parce que tout semble avoir peu coûté ; c’est à ces traits réunis que tous les juges éclairés ont reconnu dans Massillon un homme du très petit nombre de ceux que la nature fit éloquents. » Voltaire, Buffon et d’Alembert ne sont pas moins élogieux que Laharpe. De nos jours on a trouvé que Massillon n’est exempt ni de redites ni de longueurs. Il a quelques-uns des défauts du rhéteur et son éloquence nous paraît trop apprêtée.

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On lit au début de la préface des Caractères : « Je rends au public ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage ; il est juste que, l’ayant achevé avec toute l’attention dont je suis capable et qu’il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. » – La Bruyère n’est-il pas trop modeste, n’a-t-il pas donné plus qu’il n’avait reçu ? §

La Bruyère a peint dans ses Caractères les hommes de son temps ; c’est donc au public qu’il a emprunté la matière de son ouvrage. Il semble qu’il veuille d’abord répondre aux censures qu’il prévoit ; il se réduit à dessein au rôle d’un témoin qui raconte fidèlement ce qu’il a vu. A l’en croire, il a lui aussi « présenté le miroir » aux vices des humains, ils s’y sont réfléchis et il n’a fait que les observer et les noter au passage. Le début de son livre est d’un homme modeste et qui, tout de suite, veut se concilier l’esprit de son lecteur. La Bruyère a, en effet, rendu au public tout ce qu’il lui avait emprunté, mais il a fait plus et mieux encore. Le public lui avait prêté tout pêle-mêle, et il a tout débrouillé ; il lui avait prêté des traits épars, il les a choisis et rassemblés. Ce qui était confus s’est ordonné sous sa main ; ce qui était vague est devenu précis. Il n’avait guère que des individus et il a fait des caractères ; il a mêlé à la vérité humaine la vérité idéale et il ne s’est pas astreint à ne peindre que des portraits. Il a donné aussi au public son style, et c’est là un don presque inappréciable.

Les conditions étaient mieux déterminées au xviie siècle que de nos jours ; il y avait, dans les habitudes d’état et de profession, des différences notables ; le monde apparaissait plus varié. On se tenait dans son état, ou, du moins, on n’en sortait pas facilement. Chaque condition formait une sorte de petite société dont les membres avaient entre eux plus d’une ressemblance. C’est ce monde très varié qu’a vu La Bruyère et c’est lui qu’il nous a peint ; l’homme du xviie siècle revit dans son livre. Le souverain, dont il a fait le portrait, est assez reconnaissable ; il a tous les traits de Louis XIV. Autour de lui s’agitent les courtisans. Ils ne vivent que pour plaire au prince, ils n’aspirent qu’à sa faveur ; ils rampent devant lui, ils sont pleins d’orgueil partout ailleurs. L’avidité, la bassesse, l’hypocrisie sont leurs vices ordinaires. Ils n’ont d’autre but que leur intérêt et ils n’y vont que par l’intrigue. La vie qu’ils mènent les a faits ce qu’ils sont. La ville a aussi ses mœurs ; c’est elle surtout qui est partagée « en diverses sociétés qui sont comme autant de petites républiques » dont chacune a ses coutumes et ses usages. Voici d’abord l’homme de robe ; on le dédaigne à la cour, il s’en venge à la ville sur ses inférieurs ; il est hautain, entiché de sa noblesse qu’on lui conteste ailleurs ; dans sa jeunesse, il fait le petit-maître ; dans sa vieillesse, il affecte la gravité. Le partisan ne songe qu’à affliger le peuple pour faire fortune ; il se forme une âme insensible à la pitié, {p. 107}« il ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants ». S’enrichir est sa seule étude ; acquérir et ne point perdre sa seule volupté. Riche enfin, il étale un luxe fastueux, il éclipse les plus grands seigneurs, il achète leurs châteaux ou leur donne ses filles en mariage. Le bourgeois vit dans une ignorance profonde ; il ne sait rien des choses de la campagne, il ne distingue pas le blé d’avec le seigle, il ne sort point de Paris, il ne parle que d’aunage, de tarif et de sou pour livre. Sa femme n’aime que le luxe, elle ne fait cas que des gens de cour et des riches, elle s’ingénie à leur ressembler, et elle se rend ridicule. La campagne a ses hobereaux oisifs, ignorants, querelleurs, impertinents, inutiles à la patrie et à eux-mêmes, occupés toute leur vie de leurs parchemins et de leurs terres. Le paysan, noir, livide et tout brûlé du soleil, fouille et remue la terre avec une opiniâtreté invincible, il se retire la nuit dans une tanière où il vit de pain noir, d’eau et de racine. Voilà une partie de ce que La Bruyère a vu, ce que lui a prêté son siècle et ce qu’il lui a rendu. Tout cela est bien de son temps. C’est l’homme tel que le font les lois et les coutumes de l’époque où il vit.

Le livre des Caractères renferme encore autre chose ; l’homme de tous les temps s’y trouve aussi. Les travers changent, mais les vertus et las vices ne varient guère. L’ambition, l’hypocrisie, l’égoïsme peuvent prendre d’autres masques, selon les siècles, mais ils sont éternels comme l’humanité. Artemon que l’ambition dévore et qui fait le modeste, Onuphre qui prend les dehors de la piété et qui s’insinue dans les bonnes maisons, Gnaton qui ne pense qu’à lui vivront toujours. Les défauts de l’esprit ou du cœur, et les manies ne sont pas moins durables. Argyre qui tire son gant pour montrer une belle main et qui rit des choses plaisantes ou sérieuses pour faire voir de belles dents ; Arrias qui sait tout et qui a tout lu, Arsène qui du haut de son esprit contemple les hommes, Damophile qui voit tout en mal, Diphile qui passe sa vie à élever des oiseaux, Iphis qui voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode, regarde le sien et ne se croit plus habillé ; Ménippe, qui se pare du savoir d’autrui, Giton qui a l’œil fixe et assuré parce qu’il est riche, Phédon, qui marche les yeux baissés parce qu’il est pauvre, Timon, qui hait tout le monde, étaient des contemporains de La Bruyère et sont aussi les nôtres. Ils vivent dans les Caractères d’une vie plus intense que dans la société. Les traits dont leur physionomie est formée n’appartiennent tous à personne, mais se remarquent en partie chez plusieurs. L’écrivain les a vus, ils les a choisis et rassemblés, il les a disposés à sa manière et il en a fait des portraits. Il a uni dans une juste mesure l’imagination et l’observation, et il a créé des caractères. Il a fait de tous ses modèles un modèle unique qu’on ne {p. 108}dépassera plus. Il a rendu au public bien au delà de ce que celui-ci lui avait prêté.

La société ne lui avait offert qu’une matière confuse ; il a tracé un tableau d’une belle ordonnance où chaque figure apparaît dans son lustre et en pleine lumière. Sa plume a vraiment égalé le pinceau et elle a donné à ses portraits un coloris merveilleux. La variété était indispensable dans un tel sujet ; il fallait, pour piquer l’attention et pour la retenir, d’inépuisables ressources. La Bruyère a connu tous les secrets de l’art d’écrire et personne, mieux que lui, ne les a révélés. Il a la précision qui saisit le trait et le fixe dans le style ; il a la vivacité qui réveille et excite le lecteur, il a des tours singuliers et inattendus qui surprennent. Il est tour à tour calme et passionné, il est éloquent et ironique, il condense tout en quelques mots et il analyse avec complaisance. Il met en scène ses personnages ; il s’y met lui-mème, il établit des contrastes, il apostrophe et il interroge, il se repose de l’énumération par l’apologue. Son style n’a pas que le tour et le mouvement ; il a des alliances de mots ingénieuses, il est tout plein d’expressions vives et pittoresques. Pour tout dire il est vivant et il prête la vie à tout ce qu’il touche. Ce style, La Bruyère ne le doit qu’à lui-même et c’est par là qu’il a surtout rendu à ses contemporains plus qu’il n’avait reçu d’eux.

Il ne faut donc pas prendre La Bruyère au mot. La précaution dont il use ne prouve rien que sa modestie ou plutôt son habileté. Son siècle ne lui a fourni qu’une matière informe, une sorte de pierre brute ; il l’a taillée, façonnée, polie, et il en a fait un diamant rare par le fini du travail. Son œuvre est bien à lui.

Apprécier Saint-Simon comme écrivain et dire quelques mots du moraliste. §

Le style des Mémoires n’a pas eu de censeur plus dur que Saint-Simon lui-même. Cet homme si entiché de sa noblesse, si prompt à en réclamer toutes les prérogatives et d’une vanité si irritable, semble n’avoir pas eu conscience de son talent d’écrivain. Il en fait tout à fait bon marché et avec une sincérité entière. « Dirai-je enfin, écrit-il, un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui natt souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J’ai senti ces défauts ; je n’ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif {p. 109}à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. De rendre mon style correct et plus agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout l’ouvrage, et ce travail passerait mes forces, il courrait risque d’être ingrat. Pour bien corriger ce qu’on écrit, il faut savoir bien écrire ; ou verra aisément que je n’ai pas dû m’en piquer. » Négligence, obscurité, répétitions, synonymes trop multipliés, phrases trop longues, tous les défauts de Saint-Simon sont là ; mais il a des qualités et elles sont telles qu’elles le mettent au premier rang des écrivains. Il a d’abord et plus que personne peut-être, le don de bien voir et de rendre en perfection ce qu’il a vu. Ses personnages s’animent et vivent ; il nous les montre tels qu’ils ont été. Avant la publication des Mémoires on avait des histoires du règne de Louis XIV ; on en savait les splendeurs et aussi les misères ; mais rien ne se présentait en relief ; avec Saint-Simon, c’est Louis XIV lui-même et tout ce qui s’agite autour de lui, ministres, généraux, courtisans, princesses et dames d’honneur qu’on a sous les yeux ; le tableau est immense et chacun y a sa physionomie propre.

Saint-Simon n’est pas seulement un peintre de portraits incomparable, il sait encore, et mieux que personne, ordonner un tableau. Tantôt il esquisse un portrait en quelques lignes et il semble que rien n’y manque ; tantôt il prend son temps et ses mesures ; il multiplie les traits ; il les prodigue ; on croit qu’il s’égare ; mais regardez-y bien, l’ordre est parfait et rien n’est oublié. Les tableaux ne sont pas moins achevés que les portraits ; ils fourmillent de détails qui tous concourent à l’ensemble. Il n’y a point de surcharge, point d’obscurité, tout est vraiment à sa place et dans son jour. Les images empruntées à la peinture ne peuvent donner qu’une faible idée de ces scènes émouvantes où les effets se succèdent et s’accroissent sans cesse. Aucun écrivain n’a été plus hardi et n’a fait autant avec un égal bonheur. Il serait facile d’apporter des preuves et presque à l’infini.

Le narrateur vaut presque le peintre. Il a, quand il le veut, la rapidité, l’agrément, l’abondance sans superflu qui font les bons récits. Il sait mettre en relief le principal et démèler les circonstances qui sont utiles à l’intérêt. Il excelle à raconter les anecdotes ; il le fait avec un tour plaisant et vif, en homme d’esprit, qui indique le trait et qui n’insiste pas. C’est la bonne manière ; Retz et surtout Mme de Sévigné en étaient des modèles ; Saint-Simon n’est pas moins achevé. Il sait aussi raisonner et rapporter éloquemment ce qu’il a entendu, mais il ne le fait pas avec une verve égale. Il n’écrit bien que sous l’influence de la passion ; il n’est clair que lorsqu’il s’intéresse à ce qu’il raconte.

{p. 110}Avant tout Saint-Simon est un écrivain prime-sautier. Il a l’œil de l’artiste, mais il n’en a point l’éducation. Il sait l’essentiel, ce qui ne s’apprend guère, mais il ignore le métier. Il voit bien, et tout ce qu’il voit captive son attention ; il saisit les traits principaux, la vie elle-même, la physionomie, le geste, ce qui distingue l’individu, et il nous le montre debout et agissant. Il n’a point de procédé, point de méthode, il peint comme d’instinct ; nulle part le don de la nature ne se révèle avec plus d’éclat. L’écrivain qui sait son métier ne le marque jamais mieux que dans les matières de peu d’intérêt ; il les relève par l’élégance, par le tour, par la grâce et l’harmonie du style ; ainsi font Pascal, Bossuet, et mieux encore Racine et La Bruyère. Saint-Simon n’y entend rien du tout ; dès qu’il n’est plus soutenu par son sujet, il n’est pas seulement inférieur à lui-même, il est mauvais et presque illisible. Sa phrase parfois si courte, si nette, si lumineuse, s’égare alors en mille détours, se perd et ne se retrouve plus. On sent que l’âme est absente et que la plume va comme elle peut. Il a besoin, pour être lui-même d’être violemment ému ; et il n’écrit bien que s’il écrit vite ; quand il cherche ses mots et ses tours ; il ne les trouve jamais. Il doit tout à la nature et rien à l’éducation.

Le moraliste est peut-être moins grand que l’écrivain, ou, du moins, il se cache plus. Saint-Simon n’écrit pas la réflexion après le portrait, il ne s’attarde pas à moraliser. On en a conclu trop légèrement contre lui qu’il observait sans but. L’erreur est capitale. Il descend au fond des consciences, il démêle le vrai motif des actions, il l’indique, il fait comprendre que tout part de là ; il est donc inutile que, le portrait achevé, il épilogue sur son sujet ; ce serait vaine surcharge et pure gloriole. Le moraliste n’est pas seulement celui qui disserte sur le vice ou sur la vertu, c’est bien plutôt celui qui voit clair jusque dans les replis du cœur, et qui nous apprend à nous connaître nous-mêmes, en dépouillant les autres de tous les voiles dont ils s’enveloppent. Si la morale de Saint-Simon n’est pas optimiste, elle n’a point, comme celle de La Rochefoucauld, de parti pris contre l’homme ; elle est seulement en garde contre lui. Ajoutons que cette morale est sévère et d’une irréprochable probité ; elle croit au bien et elle s’émeut en faveur de la vertu ; elle déteste le mal, et elle trouve pour le maudire des paroles d’une force incomparable. A tout prendre la lecture des Mémoires est saine ; elle est fortifiante, elle laisse en nous un peu de cette indignation « que doit donner le vice aux âmes vertueuses ». Saint-Simon est un Alceste, et comme tel, malgré tous ses travers, il mérite l’estime.

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De quels progrès l’Histoire est-elle redevable à Voltaire ? §

L’Histoire, telle que l’antiquité l’avait comprise, était surtout une leçon de politique et de morale. Elle ne s’appliquait guère qu’à peindre les crises terribles où se décident les destinées des peuples ; elle cherchait matière à de grands tableaux. Les guerres de nation à nation et les guerres civiles, les compétitions de l’agora ou du forum, les intrigues et les crimes des cours sont ses sujets de prédilection. Le peuple n’existe point pour elle. On nous dit bien qu’il était vénal, qu’il flottait au gré des ambitieux, qu’il changeait sans cesse de dessein comme de passion, mais nous ne savons rien de plus. Les mœurs, les coutumes, les arts, la civilisation nous sont à peu près inconnus. Voltaire trouva que l’histoire ainsi comprise ne suffisait point à satisfaire notre curiosité ; il voulut, il est vrai, comme les anciens, « qu’elle pût servir d’instruction et conseiller l’amour de la vertu, des arts et de la patrie », mais il voulut encore qu’elle fût la reproduction animée et fidèle de toute la vie des peuples, et il essaya de la pourvoir de ce qui lui manquait.

Les anciens accueillaient volontiers les fables, ils les rapportaient avec complaisance et ils n’y voyaient que matière à d’agréables récits ; Voltaire les rejette. Il exige d’abord de l’historien des faits bien constatés, des dates précises et des autorités. Il ne s’agit plus seulement de développer un beau thème, de se montrer écrivain et orateur, il faut chercher le vrai. L’histoire qui était surtout un art devient une science. Si Voltaire, dans l’Essai sur les Mœurs, oublie trop souvent les règles qu’il a tracées, il s’y soumet dans son histoire du siècle de Louis XIV. Il interroge les témoins, il consulte les Mémoires, il les compare, il se fait une opinion d’après des documents authentiques, et il n’avance rien qu’il ne l’ait contrôlé. S’il cite quelques paroles du roi ou d’un ministre, il ne les leur prète point, il les rapporte telles qu’elles ont été prononcées. Il ne fait pas de discours, comme les anciens et comme Mézeray ; il se préoccupe moins de briller que d’être exact. Voilà pour la vérité.

Il agrandit en même temps le champ de l’histoire. Il veut qu’elle apporte plus d’attention aux usages, aux lois, aux mœurs, au commerce, aux finances, à l’agriculture et à la population. C’est là surtout ce qui distingue Voltaire des historiens qui l’ont précédé. Le roi n’est plus seulement un guerrier, c’est aussi un administrateur. Le secret de sa puissance nous est révélé. Si Louis XIV a pu constituer la meilleure armée qu’on ait vue jusque-là en Europe, c’est parce que Colbert lui a fourni les moyens de la recruter et de la nourrir ; c’est parce que Louvois l’a disciplinée et exercée. Toute gloire ne va {p. 112}plus au seul souverain. Nous n’assistons pas seulement aux batailles, nous voyons aussi quels étaient les usages et les lois de ce peuple qui se rendait si redoutable à tous les autres. C’est le tableau de la France, sous Louis XIV, que nous avons sous les yeux. Il y a une place pour la guerre et il y en a une aussi pour la paix. Les arts qui ont si fort contribué à la gloire du grand règne n’y sont pas oubliés. La belle ordonnance qu’aimaient les anciens et à laquelle ils sacrifiaient tout n’y trouve pas toujours son compte, mais Voltaire l’a dit, « la carrière s’est prodigieusement accrue », et il est impossible de la parcourir d’une seule fois. Tout ce que l’unité y perd, la vérité en fait son profit. Le tableau est vaste, et les scènes en sont variées comme la vie des peuples elle-même, mais tout concourt pourtant à un ensemble.

Voltaire demande encore que l’histoire d’un pays étranger ne soit point jetée dans le même moule que celle de France ; il veut une topographie exacte des pays dont on parle, et des détails sur la vie de chaque peuple. C’était déjà créer l’histoire pittoresque. Il en a donné surtout d’illustres modèles dans son Histoire de Charles XII. Le tableau de l’état de la Suède à la fin du xviie siècle et la description des plaines de la Pologne sont des pages vraiment nouvelles. Il ne nous laisse ignorer rien d’essentiel sur les mœurs des Suédois et des Russes, et il nous livre, avec les intrigues qui se nouent autour du sultan, le secret de sa politique sans suite et sans dessein. La vive intelligence de l’historien lui permet de tout saisir et de tout montrer.

Voltaire donne donc à l’histoire plus de vérité ; il en recule les limites et il la transforme. Après lui, la voie était ouverte et l’on pouvait s’y engager. Il y avait encore des progrès à accomplir, mais l’essentiel était fait. Voltaire est bien le créateur de l’histoire telle qu’on l’entend aujourd’hui. On a été plus loin que lui dans la recherche du vrai et dans l’expression du pittoresque, mais il a donné l’exemple à tous et c’est sa gloire.

Que faut-il penser de Voltaire comme poète ? L’opinion de ses contemporains est-elle encore la nôtre ? §

Les contemporains de Voltaire l’ont surtout regardé comme un grand poète. La Henriade passa d’abord pour un chef-d’œuvre et on la comparait à l’Iliade et à l’Énéide. Vers la fin du xviiie siècle, cet enthousiasme s’était refroidi. Laharpe, pourtant, a écrit toute une {p. 113}dissertation sur les beautés poétiques de la Henriade. Il a défendu l’ordonnance, les caractères, les épisodes et la morale de ce poème et il l’a fait aux applaudissements d’un public nombreux. Villemain se montra plus sévère et il fit comprendre tout ce qu’il y a d’artificiel dans le poème de Voltaire. Depuis, la critique n’a fait que renchérir sur les défauts, et la Henriade n’est plus pour nous qu’une œuvre froide, semée çà et là de morceaux brillants et de vers sonores. Voltaire s’est habilement servi de toutes les « machines épiques », mais l’imagination qui les met en mouvement lui a fait défaut. L’enthousiasme qui engendre les grandes œuvres et la patience qui les achève manquaient à Voltaire ; il avait moins que personne « la tête épique ».

Les tragédies de Voltaire ont moins perdu que la Henriade. Personne ne s’avise plus pourtant de les égaler aux chefs-d’œuvre de Corneille et de Racine. Voltaire a connu tous les ressorts dramatiques ; il a su faire une pièce, frapper l’imagination et les yeux, mais il n’a pas réussi à créer des caractères et à faire vivre ses personnages. Il a écrit de belles scènes plutôt que de belles pièces. Zaïre, Mérope, Alzire et Tancrède sont au premier rang des ouvrages secondaires. Ils ont excité l’enthousiasme des contemporains de Voltaire et ils nous plaisent encore, mais Britannicus, Phèdre, le Cid et Polyeucte sont remplis de beautés d’un ordre plus élevé. C’est l’opinion courante aujourd’hui, mais il a fallu du temps pour l’établir. Voltaire, avec la perspicacité du génie, comprenait tout ce qui manquait à ses œuvres tragiques ; il osait parfois se l’avouer à lui-même, il le confiait même aux autres. Le plus souvent il cherchait à se faire illusion sur ses défauts ; il retouchait une scène, polissait quelques vers, et il ne lui déplaisait pas d’apprendre à toute l’Europe qu’il avait travaillé vingt ans à faire de Mérope une tragédie parfaite. Ses disciples, qui savaient son faible, le louaient sans mesure. La Harpe le mettait au-dessus de Corneille et de Racine ; Marmontel ne permettait à personne de pousser plus loin que lui l’hyperbole et le public suivait les critiques comme il les suit toujours. Si l’on ajoute que ce théâtre de Voltaire avait après tout des beautés réelles ; qu’il étonnait par d’heureuses hardiesses, qu’il flattait les passions du temps, qu’il était philosophique et frondeur, on s’expliquera sans peine sa prodigieuse fortune. Avant comme après la Révolution, Voltaire était le poète à la mode. Chateaubriand lui-même à qui nous devons maintes pages de forte critique, fut séduit comme les autres ; il mit Zaïre et Mérope à côté d’Andromaque et d’Athalie.

Depuis, la critique a porté la main sur l’idole. Elle a fait voir que Voltaire avait fait de beaux romans plutôt que de belles tragédies ; {p. 114}elle a dénoncé la combinaison faible de ses plans, l’arrangement factice de ses situations où se révèlent plus de dextérité et plus d’artifice que d’art réel. Elle a comparé son pathétique forcé et larmoyant aux solides beautés de Racine qui naissent du fond du sujet, du jeu des passions et du choc des caractères. Elle a analysé ses tirades brillantes et elle en a fait sentir le vide, les idées superficielles et le clinquant. Elle s’en est prise au style lui-même, à ce style dont on vantait le coloris magique, et elle a prouvé, par des exemples, qu’il est le plus souvent lâche, diffus et gonflé d’épithètes oiseuses. Elle a osé dire aux rimeurs qui mettaient en pièces les hémistiches du poète, que sa versification était flasque, commune et prosaïque. On a reconnu, enfin, que la vivacité, la franchise, la limpidité, le tour naturellement français sont les qualités, non des vers, mais de la prose de Voltaire 1.

Il réussit mieux dans la poésie didactique, et il a exprimé, sinon avec éclat, du moins avec force et avec précision certaines idées philosophiques. Il est clair là où il est facile d’être obscur, et il a mis de la chaleur et du mouvement là où la plupart des poètes se traînent et nous fatiguent. Il est égal aux meilleurs dans l’épître et dans la satire. Il y porte, quand il veut, l’enjouement d’Horace. Boileau est un versificateur plus habile, mais Voltaire a des idées plus abondantes. Certaines de ses satires sont de vrais chefs-d’œuvre et il a des épitres d’une grâce incomparable. Dans la poésie légère, personne ne lui conteste la première place. Il a l’esprit, la malice, l’urbanité, le charme pour tout dire. On ne saurait désirer rien de plus parfait.

Si Voltaire mérite une place parmi nos plus grands poètes, il le doit surtout à celles de ses œuvres qu’il écrivait comme en se jouant. La Henriade ne compte plus guère, les tragédies ont fort perdu de leur éclat ; mais les satires, les épîtres et les poésies légères sont toujours jeunes et il est à croire qu’elles ne vieilliront pas.

Indiquer les principaux genres dans lesquels Voltaire s’est exercé, comme prosaleur, et donner une idée de son style. §

Voltaire prosateur est l’égal de nos meilleurs écrivains. Il a {p. 115}cultivé presque tous les genres et partout il est un maître. L’histoire, telle qu’on l’avait toujours comprise avant lui, était trop incomplète.

« On n’a fait, disait-il, que l’histoire des rois, mais on n’a point fait celle de la nation. Il semble que pendant quatorze cents ans, il n’y ait eu dans les Gaules, que des rois, des ministres et des généraux ; mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sont-ils donc rien ? » Il s’appliqua, en effet, à faire entrer dans l’histoire tout ce qui lui manquait, et il a été vraiment le précurseur et le guide de nos meilleurs historiens. Il a le tort de trop céder à ses passions. il ne comprend point la grandeur du moyen âge ; il méconnaît souvent les bienfaits du Christianisme et, comme l’a justement remarqué Montesquieu, « il écrit pour son couvent », c’est-à-dire pour les philosophes, ses amis. Quand il se contente de chercher le vrai, il trouve le beau par surcroît. Nous n’avons point de narration plus aisée et plus rapide que l’Histoire de Charles XII ; et l’on pourrait citer tels chapitres de l’Essai sur les mœurs, et du Siècle de Louis XIV où tout est dit avec cette concision ornée et forte qui devrait être l’idéal même de l’historien.

Sainte-Beuve regardait Voltaire comme l’un des premiers parm nos critiques littéraires. Quand on a lu certaines pages exquises du Dictionnaire où il traite des sujets didactiques, on est de l’avis de Sainte-Beuve ; tout y est raison et mesure ; on est charmé de rencontrer un auteur qui donne tant d’agrément à une matière qui semblait stérile. C’est une perpétuelle leçon de goût et elle est faite par un homme qui ne prend jamais le ton d’un docteur. Nulle part il n’a mieux enseigné que dans ses lettres. Il y a, là, tout un cours de littérature, et le plus exquis qu’on ait jamais écrit. C’est la raison même qui parle, mais une raison aimable et qui ne dédaigne que les ornements superflus.

Voltaire a eu, autant que les meilleurs, le don de conter vite et de conter avec esprit. Ses idées sont ingénieuses et hardies et sous le conteur le satirique se montre à tout moment. On ne désire ni plus d’agrément, ni plus d’intérêt ; on regrette parfois qu’un auteur si judicieux ne soit point un auteur plus moral. Voltaire, malheureusement, ne se refuse aucune licence.

Ses pamphlets sont pleins de cet esprit acéré qui était le sien. Il n’y épargne point ses ennemis et il ne sait mettre aucun frein à sa verve. Il trouve le mot piquant toutes les fois qu’il le veut, mais il ne s’interdit guère le mot grossier. Il va trop loin et quand il écrit sous l’influence de la colère, il dépasse toute mesure. Il est vrai qu’il eut affaire, lui aussi, à des adversaires qui ne le ménageaient pas. En tout cas, son insolence lui attira plus d’une verte réplique et il aurait pu faire son profit du conseil que lui donnait le président de {p. 116}Brosses « de ne jamais écrire dans ses moments d’aliénation d’esprit, pour n’avoir pas à rougir dans son bon sens de ce qu’il avait fait pendant le délire ».

La correspondance de Voltaire fait souvent plus d’honneur à son esprit qu’à son caractère. C’est pourtant son œuvre la plus parfaite. Il n’a, nulle part, dépensé plus d’esprit. Toutes ses idées sont là, et tout son style. Il s’y montre tel qu’il est et il n’y déguise pas plus sa pensée que sa parole. « Il eut, dit un de ses critiques, l’art du style familier, il lui donna toutes les formes, tout l’agrément, toute la beauté même dont il est susceptible. » Si l’on réfléchit que le style familier est le style même qui convient à la lettre, on ne s’étonnera point que la correspondance de Voltaire soit au premier rang, parmi ses œuvres.

Clarté et concision dans l’histoire, élégance et netteté dans la critique, agrément et rapidité dans le conte, finesse et vivacité dans le pamphlet, aisance, familiarité de bon goût et simplicité dans la correspondance, telles sont les qualités du style de Voltaire. On peut dire qu’il a été dans chaque genre, tout ce qu’il devait être. Si l’on essaye de se faire une idée plus générale de ce style, il semble qu’il apparaisse d’abord comme le plus limpide dont un écrivain ait jamais usé. Il plaît par le tour, par le ton, par la simplicité, par cet ensemble de qualités rares qu’on appelait, en Grèce, l’atticisme et que nous désignons du nom d’urbanité. Il est svelte et dégagé, il est facile, rapide et brillant. On lui a reproché de manquer de majesté, de corps et de profondeur. Il y a de plus grands styles certainement. Pascal a plus d’imagination et de force, Bossuet plus de hardiesse et d’éloquence, Fénelon plus d’harmonie, Montesquieu plus de nerf et de relief ; mais Voltaire est plus agile et plus net ; il a plus d’élégance et aussi plus d’abandon. On a dit de sa prose « qu’elle est la plus purement française de toutes les proses ». Cet éloge emporte sans doute, avec lui, plus d’une restriction, mais il suffit à la gloire de celui qui l’a mérité, et il lui assigne une belle place, parmi nos meilleurs écrivains.

Expliquer et développer cette pensée de Rivarol : L’homme de goût a reçu vingt blessures avant d’en faire une. – N’était-ce pas recommander l’indulgence plus encore que la critique ? §

Les critiques depuis Boileau ont toujours revendiqué, pour eux-mêmes, le droit de dire tout le mal qu’ils pensent d’un « sot livre ».

{p. 117}A les en croire ce n’est ni la haine, ni surtout le besoin de médire qui les fait parler ; ils n’attaquent pas, ils se défendent. Leur sensibilité a été blessée par un mauvais écrit ; ils ont souffert et ils se vengent en disant tout haut le motif de leur souffrance. Personne plus que Rivarol n’a usé de ce droit ; ses contemporains lui reprochaient même d’en abuser. « L’homme de goût, répondait-il, a reçu vingt blessures avant d’en faire une. » Sans examiner si Rivarol, jugeant en sa propre cause, a tort ou raison, on peut croire qu’il n’en a pas moins indiqué dans ces quelques mots, avec la fine précision de langage qui lui était particulière, les obligations d’une critique équitable, plus portée à l’admiration qu’au blâme, ne se fâchant qu’à bon escient, la seule qui convienne à l’homme de goût. Il ne condamne pas, en effet, un ouvrage pour quelques imperfections et s’il se décide à dire le mal qu’il en pense, c’est qu’il a été choqué par des fautes répétées.

Le goût, en littérature, est le sentiment prompt et délicat des beautés comme des défauts. Il n’accompagne pas toujours le savoir, mais sans quelque savoir, il n’y a pas de goût vraiment sûr. Le lecteur qui sait apprécier toutes les qualités d’un ouvrage, à qui n’échappent ni l’habile disposition des matières, ni le choix heureux des pensées, ni la mesure, ni la justesse des raisonnements ou la vérité des caractères, ni les nuances les plus délicates du style, passe, à bon droit, pour un homme de goût. Mais cet homme de goût est doué d’une sensibilité intellectuelle prompte à s’irriter. Il souffre à la lecture de certains écrits. La grossièreté et la platitude le rebutent, comme certains mets offensent son goût physique. Qu’un tel homme rencontre un de ces ouvrages où quelques phrases heureuses sont perdues dans un ensemble défectueux et confus, une tragédie sans plan et sans caractères, un poème lourd et traînant, et qu’enfin fatigué, mis en mauvaise humeur, il se décide à se venger de tant d’ennui par un mot spirituel et amer, n’est-il pas vrai de dire qu’il a souffert vingt fois avant de faire souffrir ?

Chapelain veut rimer et c’est là sa folie,

dira Boileau. Mais le poète a entendu débiter les vers de Chapelain et il a reçu mille blessures ; il a entendu les sots vanter à l’envi « la Pucelle » et c’est son bon goût irrité qui lui dicte ce vers. Voltaire, impatient des éloges qu’on donnait au style de Voiture, même de son temps, exprime d’un trait le jugement de la postérité : « Le langage de Voiture, dit-il, c’est du plâtre et du rouge sur le visage d’une poupée. » Ce n’est pas la haine, encore moins la jalousie, qui parle ainsi, c’est le bon goût longtemps outragé qui se venge. Blâmer Chapelain et Voiture, malgré les sots, c’est être équitable ; {p. 118}s’irriter d’imperfections choquantes, c’est faire preuve de goût ; mais si le vrai goût sait blâmer il est encore plus porté à l’admiration qu’au blâme.

Le goût, en effet, n’est pas seulement le sentiment des défauts, c’est aussi, c’est surtout le sentiment des beautés ; le don d’admirer avec enthousiasme est la plus haute prérogative de l’homme de goût. Le vrai goût est inconciliable avec cet esprit critique et chagrin qui n’aime rien, et qui sous prétexte de délicatesse n’a des yeux que pour une tache légère, dans un ouvrage d’ailleurs excellent. Une telle disposition n’est pas le goût, mais la fausse délicatesse, celle que rien ne saurait satisfaire. Elle est contraire au vrai goût, et c’est justement qu’on a blâmé tous ceux qui dans l’appréciation des chefs-d’œuvre, se sont arrêtés au vain plaisir de critiquer de minimes détails. C’est ainsi que Lamotte jugeait Homère ; Voltaire lui-même, n’a pas toujours su rester dans la mesure, en appréciant Corneille. La Harpe, trop fidèle aux leçons de son maître, en fut durement et à bon droit repris par Lebrun :

Ce petit homme, à son petit compas,
Veut sans pudeur asservir le génie.
Au grand Corneille il a fait avanie ;
Mais, à vrai dire, on riait aux éclats
De voir ce nain mesurer un Atlas.

Il n’est guère, en effet, d’écrits, même parmi les meilleurs, où une critique attentive ne relève quelques défaillances du goût ou de la raison. Condamnera-t-on pour quelques fautes légères tout un grand ouvrage ? Ce serait réclamer des écrivains une perfection chimérique. Lorsque Racine, dans Andromaque, fait dire à Pyrrhus, comparant les flammes de son amour à l’incendie de Troie :

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai ;

lorsqu’il mêle le jargon passager de la galanterie au langage durable de l’amour, l’homme de goût voudrait effacer d’un chef-d’œuvre ces expressions malheureuses. Oubliera-t-il, pour ne penser qu’à ces taches, les solides et éclatantes beautés de cette tragédie ? Une impression pénible, mais fugitive, va-t-elle corrompre tout son plaisir ? Et s’il s’agit même d’œuvres moins parfaites, mais où étincellent souvent des beautés sublimes, se vengera-t-il par une critique acerbe de maintes blessures faites à son goût ? Tout le monde reconnaît dans Horace une triple action : on y signale des personnages inutiles, on y trouve de la déclamation, des vers obscurs, et pourtant l’homme de goût admire Horace avec raison.

Rivarol nous semble donc avoir nettement indiqué les droits et les {p. 119}devoirs de l’homme de goût. C’est son droit lorsqu’il a été blessé de dire du mal d’un mauvais livre ; c’est son devoir d’admirer les beaux ouvrages, de respecter ceux-là même dans lesquels des fautes graves sont rachetées par des qualités éminentes. Les esprits, même éclairés et délicats, que les défauts touchent plus que les beautés, ne possèdent pas le vrai goût. La faculté d’admirer est son attribut principal. Avant de blesser autrui, il faut que l’homme de goût ait été lui-même blessé vingt fois. Tel nous parait être le sens de cette pensée de Rivarol et telles sont, du moins, quelques-unes des idées qu’elle éveille.

« La moquerie, a dit La Bruyère, est souvent indigence d’esprit. » A-t-il voulu par là condamner toute moquerie et blâmer tout railleur ? §

La Bruyère, lorsqu’il avance « que la moquerie est souvent indigence d’esprit », ne prétend pas qu’il faille se l’interdire, ni que tous les railleurs soient dépourvus d’esprit. Il y a des cas où la moquerie est permise. Quand la sottise s’étale, quand elle se montre toute gonflée d’amour-propre, il semble qu’elle provoque d’elle-même les railleries. Le mot juste et piquant qui la dénonce et la couvre de confusion est légitime, c’est la revanche de l’honnête homme contre le sot. Certains raisonnements ne méritent pas qu’on les réfute ; ce serait leur faire trop d’honneur que de l’entreprendre ; il suffit d’indiquer d’un mot qu’on n’en est pas dupe. Contre l’orgueil, contre la jactance, contre la prétention et contre le faux esprit la moquerie sera toujours un droit ; se moquer ainsi, en effet, ce n’est point attaquer, c’est se défendre. L’arme est légère, mais la pointe en est acérée. Il convient seulement de ne pas trop l’enfoncer ; une piqûre suffit.

Ainsi comprise, la moquerie n’est pas indigence d’esprit, elle est plutôt la marque d’un esprit avisé et délicat qui saisit vite le ridicule, qui en souffre mais qui sait se contenir. Il pourrait accabler l’adversaire, il se contente de l’avertir, de le tenir en garde contre lui-même, de le ramener au juste sentiment des choses. La Bruyère qui, plus que personne, a prodigué l’ironie, n’était point l’ennemi des railleurs, il voulait seulement qu’ils raillassent à propos. Il avait, comme nous tous, rencontré dans le monde de ces gens qui semblent prendre à tâche de tourner tout en ridicule, de trouver sottes toute parole et toute action d’autrui, de tout ravaler à leur niveau, de n’accorder ni raison ni sens à quiconque se conduit, sent {p. 120}ou pense autrement qu’eux-mêmes. Cette prétention avait irrité son esprit droit et juste, et c’est à ceux-là qu’il songeait quand il condamnait la moquerie. Il ne condamnait pas tous les railleurs, malgré tout, et sa sentence discernait les bons des mauvais.

Il y a, en effet, une raillerie qui ne prouve rien que l’esprit étroit du railleur. Toute œuvre qui dépasse la mesure commune a d’abord mis en verve l’esprit des mauvais plaisants. Ils l’ont tournée en ridicule parce qu’ils étaient impuissants à la comprendre. Les hommes de génie, les grands inventeurs, tous ceux qui ont étonné le monde, ont eu d’abord affaire aux railleurs. Bernard Palissy trouvait leurs plaisanteries plus amères que les plus cruelles déceptions ; Denis Papin s’en indignait, et il serait long de citer seulement les noms de tous ceux qui en ont souffert. Essayer de remonter en bateau le cours d’une rivière, sans rames, sans voiles, sans chevaux, jamais sottise pareille avait-elle pu naître dans une tète humaine, et la moquerie allait son train. De nos jours encore, après tant d’inventions merveilleuses qui auraient dù nous apprendre à tout attendre de l’intelligence et de la volonté de l’homme, de quels sots quolibets ne poursuit-on pas le rêveur obstiné qui cherche du nouveau ? Les écrivains ne sont pas plus que les savants et les inventeurs à l’abri de la moquerie. On ne l’épargna point à Malherbe quand il essaya de « dégasconner » et la cour et la langue ; Corneille sentit ses traits quand il fit Polyeucte ; elle fut assez forte pour s’opposer, pendant plus de vingt ans, au triomphe d’Athalie.

C’est contre la moquerie, dont l’ignorance est le principe, que La Bruyère s’est justement élevé. Elle ne marque rien, en effet, qu’un esprit faible, inhabile à saisir les pensées d’autrui, tout entier renfermé en lui-même, à la fois vaniteux et étroit. L’autre moquerie, celle qui ne s’adresse qu’à l’orgueil, à l’arrogance, à toutes les formes de la sottise, est, au contraire, légitime ; elle est l’arme, par excellence, du bon sens et de la raison.

Quelles sont les qualités essentielles du style épistolaire ? §

Une lettre est une conversation par écrit ; elle doit donc avoir toutes les qualités d’une conversation. La simplicité, le naturel, l’aisance et la vivacité font le charme des entretiens ; on les trouve aussi dans les meilleures lettres. La conversation a, pourtant, des franchises que la lettre ne saurait avoir. Le causeur le plus habile {p. 121}est rarement correct ; il n’achève point ses phrases ; il devine qu’il est compris à demi-mot et il passe. Il court de sujet en sujet ; les questions et les répliques l’entraînent souvent où il ne voulait point aller. On attend plus de la lettre ; on lui demande de la correction toujours, et quelque suite dans les idées. Elle n’est pas assujettie à un ordre sévère, elle n’a pas à ménager d’habiles transitions, mais elle ne doit pas s’égarer en mille détours. C’est, si l’on veut, une conversation, mais une conversation sans défauts.

La simplicité est la première des qualités du style épistolaire ; écrire simplement c’est dire ce qu’il faut, en termes clairs et précis, c’est éviter toute recherche dans la pensée et dans l’expression. L’esprit et les saillies ne sont point à la portée de tous ; l’agrément et la grâce sont des dons assez rares, mais la simplicité est naturelle à tous les esprits droits. Cette qualité convient à toutes les lettres, à quelque personne qu’on les adresse. Il en est beaucoup auxquelles elle convient seule. Les lettres d’affaires et de demande ne sauraient s’accommoder de rien autre chose.

Le naturel n’est pas moins nécessaire que la simplicité et il semble, d’ailleurs, qu’il lui soit intimement uni. Écrire naturellement c’est ne rien affecter, c’est se montrer tel qu’on est, c’est être gai on grave selon que la nature nous a fait l’un ou l’autre. Se torturer pour montrer de l’esprit quand on n’en a pas, c’est courir après la sottise ; essayer de paraître enjoué quand on est sévère, c’est perdre son caractère et manquer celui qu’on veut attraper. Il n’y a pas de défaut plus choquant.

Chacun pris dans son air est agréable en soi.

Ce conseil est excellent et il faut s’y tenir. L’affectation gâte les idées et le style, elle irrite le lecteur ; elle l’indispose contre l’auteur ; c’est une sorte d’hypocrisie de l’esprit. Les meilleurs écrivains épistolairesse sont peints tout entiers dans leurs lettres. Madame de Sévigné était aimable et enjouée, Madame de Maintenon sérieuse et raisonnable, Voltaire vif et spirituel ; ce sont précisément les caractères qu’on retrouve dans leur correspondance. Aucun d’eux n’a l’air d’autrui, ils se sont montrés tels qu’ils étaient ; c’est, en partie, le secret de leur perfection.

Il n’y a qu’à se laisser faire pour être simple et naturel ; l’aisance tient à la fois de l’esprit et du cœur ; elle demande de l’imagination et de la facilité ; en la développe plutôt qu’on ne l’acquiert. C’est proprement le charme de la lettre. Les esprits aisés ont l’art de toucher délicatement à toute chose, de s’insinuer dans la confiance du lecteur, de passer d’un objet à un autre sans effort et comme naturellement. Il semble qu’ils nous emportent avec eux d’un {p. 122}mouvement très doux ; nous les suivons où ils veulent aller. Cette qualité est rare, elle a manqué à de grands écrivains. Elle donne au style de ceux qui la possèdent une grâce, une politesse, un agrément merveilleux ; elle séduit à la fois le cœur et l’esprit. Elle exclut l’emphase, les faux-brillants, ce qui n’est qu’ornement superflu. Personne ne peut se flatter de l’acquérir, mais il n’est défendu à personne de s’en approprier quelque chose ; le travail et l’habitude mènent à la facilité et c’est une partie de l’aisance.

La vivacité, elle aussi, est un don ; l’étude la stimule et lui procure les moyens de s’exercer utilement, mais elle ne la crée pas. Elle n’est pas également nécessaire dans tous les genres d’écrits, mais elle est indispensable dans la lettre. On n’a le temps ni de disserter longuement, ni de raconter les faits en détail ; il faut ne dire, en toutes choses, que le nécessaire, ne voir et ne rapporter que l’essentiel. C’est le fait d’un esprit vif de comprendre d’abord et d’exposer clairement ce qu’il a compris. Le tour rapide du style, les allusions ingénieuses, les rapprochements délicats sont naturels aux esprits vifs. Ce qui parait aux autres plat et terne éveille en eux mille idées ingénieuses. La plupart des lettres de Mme de Sévigné ressemblent assez, pour le fond, à beaucoup d’autres qu’on écrit tous les jours, mais le tour, le ton, les réflexions piquantes, la variété, tout ce qui tient à un esprit vif, n’appartient qu’à elle seule.

Il est, enfin, une qualité qui convient à toute lettre, et sans laquelle tout le reste serait vain, c’est la convenance. Cette qualité ne s’enseigne point, elle nous est révélée par notre raison. Quiconque écrit sait à qui il s’adresse. On ne parle point sur le même ton à un supérieur et à un ami ; on ne badine pas avec un vieillard comme avec un jeune homme ; on n’écrit pas une lettre de reproche ou de condoléance comme une lettre d’affaires. Il faut que le ton convienne au sujet, voilà tout.

Simplicité, naturel, aisance, vivacité, convenance, telles sont les qualités essentielles du style épistolaire. Elles ne sont pas également indispensables, mais les meilleurs écrivains les ont possédées toutes. Madame de Sévigné en est avec Voltaire le plus parfait modèle, mais on aurait tort de l’imiter. Dans un genre où le naturel est nécessaire, l’imitation sera toujours un défaut.

Dialogue entre d’Argenson et Montesquieu. §

En 1747, d’Argenson, ministre des affaires étrangères, avait été renvoyé du ministère, « sans un éloge dans la Gazette et sans {p. 123}pension ». Vous supposerez que retiré à la campagne où il ne pouvait oublier sa disgrâce, il reçoit la visite de Montesquieu. Celui-ci essayera de le consoler, il lui vantera le plaisir de la lecture et lui dira que « l’étude a été pour lui le souverain remède contre les dégoûts de la vie et qu’il n’a jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé ». Il l’engagera à s’adonner à l’étude et aux lettres.

D’Argenson. – Je ne pouvais pas, dans la retraite où m’ont relégué mes ennemis, recevoir de visite qui me fût plus agréable que la vôtre. Les courtisans s’éloignent du ministre déchu, les philosophes le recherchent. C’est au tour de Callisthène à rendre courage à Lysimaque1

Montesquieu. – L’allusion est aimable et elle est de bon augure. Je n’ai pas dit la vérité aux rois, face à face, et ils ne m’ont pas traité comme Callisthène, mais Lysimaque recouvra ses dignités et mieux encore ; le roi vous rappellera.

D’Argenson. – Je n’ose l’espérer et pourtant je l’ai servi avec ardeur. Pendant trois ans, chaque jour, du matin au soir, j’ai travaillé sans relâche. Les grandes affaires m’occupaient et je trouvais aussi du temps pour les plus petites. Tant de zèle et pour récompense, une telle disgrâce ! J’en suis inconsolable.

Montesquieu. – On s’habitue mal à l’ingratitude et vos soins méritaient un tout autre salaire. La sagesse consiste peut-être à obliger les hommes et à ne point compter sur leur reconnaissance. Ces heures que vous donniez aux affaires, gardez-les pour vous-même.

D’Argenson. – J’aime le bruit, le mouvement ; le tracas des affaires m’égaye et m’aide à vivre. Ici, l’ennui me consume, mon activité est sans emploi et je ne sais plus que me tourmenter moi-même.

Montesquieu. – C’est l’oisiveté qui vous accable et c’est elle qu’il faut combattre. Essayez de vous créer des occupations, vous serez d’abord moins malheureux, puis vous y prendrez goût, et vous retrouverez le calme de l’âme et la gatté.

D’Argenson. – Que puis-je faire ici ? A quels travaux voulez-vous que se livre un ministre en disgrâce ? La politique m’est interdite ; j’assiste indigné aux sottises qu’on fait tous les jours et je ne puis rien dire. L’inaction m’est à charge et le silence auquel je suis réduit, est un tourment pour moi.

Montesquieu. – Laissez vos successeurs se tirer d’affaire comme {p. 124}ils pourront, et ne donnez pas à vos ennemis le plaisir d’apprendre que vous regrettez le pouvoir. La solitude n’est pas lourde à qui sait vivre pour lui-même. Méditez, lisez, instruisez-vous, écrivez.

D’Argenson. – J’ai fait ce rêve dans ma jeunesse ; je me suis plus d’une fois représenté une existence calme, tout entière adonnée à la lecture, aux lettres, à des loisirs studieux, mais l’ambition m’en a détourné, j’ai connu le pouvoir et je ne puis plus m’en passer.

Montesquieu. – Nous devons apprendre à nous passer des biens dont la source n’est pas en nous-même. Ministre, vous avez dignement servi et la France et le roi, vous avez fait tout ce qu’un homme intelligent et honnête pouvait faire, le reste ne vous appartenait pas. Profitez de vos loisirs, préparez-vous par l’étude à remplir mieux encore la charge qu’on peut vous rendre. M. d’Aguesseau a fait ainsi, et il a donné un bel exemple.

D’Argenson. – J’ai passé l’âge où l’on étudie ; c’est par la pratique des affaires qu’on s’instruit ; les livres ne sont utiles qu’aux jeunes gens.

Montesquieu. – Les livres peuvent être utiles à tous. L’histoire a des enseignements dont l’homme d’État fait son profit. Relisez-la, vous qui avez dirigé de grandes affaires, vous la comprendrez mieux et vous y prendrez plus de plaisir.

D’Argenson. – Vous parlez avec tant de conviction qu’on est tenté de vous en croire sur parole.

Montesquieu. – Faites-le et vous verrez si le conseil était bon. Ne lisez pas seulement les historiens, réservez quelques heures pour les philosophes et pour les moralistes ; vous trouverez dans leurs livres des consolations qui rendront vos regrets moins amers. Les poètes, eux aussi, ont des paroles suaves qui calment et qui rassérènent.

D’Argenson. – Il y a des regrets que rien n’affaiblit et les miens sont de ceux-là.

Montesquieu. – La méditation et la lecture vous divertiront et vous feront une âme toute nouvelle ; vous en serez bientôt tout récréé et vous verrez toute chose avec d’autres yeux. Vous n’avez vécu que pour les autres, vous apprendrez à vivre pour vous, et vous comprendrez vite que les joies de l’âme sont les seules désirables, les seules qui ne soient à la merci ni de la faveur, ni de la disgrâce.

D’Argenson. – M. Rollin me le disait quand j’étais jeune, mais vous le savez, l’expérience d’autrui ne sert à personne. Je me déciderais peut-être à lire si je vivais dans une compagnie nombreuse, et si j’avais à qui parler de mes lectures ; ce serait un beau thème à discussions.

Montesquieu. – Ces amis qui vous manquent, vous les trouverez dans vos livres eux-mêmes ; ils peupleront votre solitude et cette {p. 125}retraite où l’ennui vous tourmente, vous semblera bientôt agréable et même délicieuse.

D’Argenson. – Je voudrais le croire. Il me semble, à vrai dire, que vous en parlez trop en écrivain et en philosophe.

Montesquieu. – J’essaye d’exprimer ce que j’ai senti et mes paroles sont impuissantes à rendre toute ma pensée.

D’Argenson. – Vous avez aimé les livres comme j’ai aimé les affaires. Vous y avez cherché l’instruction, et, par elle, la réputation et les honneurs.

Montesquieu. – Je ne leur ai demandé que des consolations et des joies. J’ai aimé l’étude pour elle-même. Tout jeune, à Juilly, j’en faisais déjà mes délices ; plus tard conseiller puis président à mortier, je lui consacrais les loisirs que me laissaient mes fonctions. J’ai eu, comme tout homme, des ennuis et des déceptions ; je n’ai pas obtenu tout ce que j’ai souhaité, mais l’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie et je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.

D’Argenson. – Je vous porte envie et je veux essayer de vous imiter.

Montesquieu. – Vous avez été ambassadeur, diplomate, ministre. Vous avez formé des alliances, préparé des traités, vous avez vu la guerre, écrivez vos mémoires et vous serez utile à vos successeurs. C’est à nous autres, gens d’études, qu’on laisse le soin de raconter le passé, ce devrait être l’occupation des hommes d’État dans leur retraite.

D’Argenson. – Je goûte cet avis et j’en veux profiter. Je raconterai ce que j’ai fait ; je me justifierai ; la postérité sera la confidente de mes projets et je gagnerai ma cause devant elle.

Montesquieu. – Je suis heureux d’avoir pu vous inspirer une telle résolution et je souhaite que vous y persévériez. Les lettres ont fait mon bonheur, elles peuvent faire le vôtre. Elles sont clémentes à tous ceux qui les cultivent ; elles leur donnent le repos.

D’Argenson. – Elles donnent aussi à leurs favoris la sagesse et la gloire, par surcroît ; vous le savez bien et vous en êtes vous-même une preuve éclatante.

Montesquieu. – Le bonheur et la tranquillité suffisent. Ce sont là des trésors qu’elles ne refusent à personne ; le reste est vanité.

{p. 126}

La Galissonnière, après sa victoire sur la flotte anglaise de Byng devant Minorque, demande à Louis XV de porter surtout ses efforts sur la mer. La guerre continentale aura peu de résultats. Une guerre maritime lui permettra de fonder deux grands empires en Amérique et dans l’Inde. Ces colonies donneront à la France plus de prospérité et ce sera pour le roi un grand honneur de reprendre la politique de Louis XIV et de Colbert. §

La marine française vient de réparer glorieusement les défaites qu’elle a subies dans la dernière guerre. Votre Majesté a voulu que les flottes de la France, qui se sont illustrées jadis par tant d’actions d’éclat, pussent reparaître avec honneur sur les mers ; elle n’a rien épargné pour augmenter nos forces navales et elle a trouvé, en MM. Rouillé et de Machault, deux serviteurs habiles qui ont conduit à bien cette grande entreprise. Le succès a répondu à vos efforts. L’amiral Byng, attaqué dans les eaux de Minorque, a subi une irréparable défaite ; notre armée de débarquement a pu prendre terre et Porte-Mahon qui passait pour imprenable a été enlevé d’assaut par les soldats de Votre Majesté. L’attentat odieux de l’amiral Boscawen qui capturait nos vaisseaux avant toute déclaration de guerre, a attiré sur l’Angleterre un juste châtiment. Elle a été frappée à la fois dans sa puissance et dans son orgueil et c’est en plein jour que nous avons vaincu sa flotte.

Dieu me garde, Sire, d’oser donner des conseils à Votre Majesté ; elle sait mieux que moi quels sont ses intérêts et ceux de la France, mais je suis marin, j’ai vu de quel cœur combattait votre marine et je voudrais vous demander de mettre son courage à de nouvelles épreuves. La guerre continentale va s’engager ; je me rappelle les victoires de Fontenoy et de Rocoux et je ne doute pas que de nouveaux triomphes n’attendent nos armes. Je ne puis pas oublier, pourtant, que ces batailles qui font tant d’honneur à la France, ne lui rapportent que de médiocres avantages. Une guerre maritime contre l’Angleterre serait plus féconde en résultats. Cette guerre n’est point au-dessus de nos forces ; elle ne dépasse pas nos ressources. L’Angleterre, je ne l’ignore pas, a plus de vaisseaux que nous ; mais elle a aussi plus de territoires à défendre. Il lui faut pourvoir à plus d’agressions et pour nous résister, il est nécessaire qu’elle disperse ses forces sur toutes les mers. Nous sommes libres de choisir nos points d’attaque ; ce que nous avons fait à Minorque, nous pouvons le renouveler aux Antilles, sur les côtes de l’Inde, en Amérique, partout enfin où vous le voudrez. C’est là, pour nous, une chance de succès et nous en avons une autre qui ne vaut pas moins. Si l’Angleterre a plus de vaisseaux, la France a plus de soldats. Qu’elle se {p. 127}contente de faire une guerre défensive sur le Rhin ; qu’elle laisse à ses alliés le soin d’accabler l’ennemi, qu’elle porte aux colonies une faible partie seulement de ses soldats et le succès est assuré. L’Angleterre le sait bien, et voilà pourquoi elle s’efforce, à l’aide de subsides distribués sans compter, de nous créer des ennemis sur le continent. Déjouez cette politique, Sire ; tournez contre elle le meilleur des ressources et des forces de la France, et vous l’accablerez rapidement.

Vous savez, Sire, ce que le génie d’un seul homme a fait dans l’Inde. Dupleix, que les Anglais ont poursuivi de leur haine et de leurs calomnies, aurait pu, mieux secondé, donner à Votre Majesté un vaste empire. Ce qu’il a fait, avec des ressources médiocres, est incroyable. Reprenez son œuvre, faites soutenir la Compagnie par vos vaisseaux et par vos soldats. Quelques milliers d’hommes, et quelques millions de livres vous assureront la possession de la contrée la plus riche du monde et la plus peuplée. Notre influence y subsiste encore, elle y deviendrait vite irrésistible si nous le voulions ; or c’est notre intérêt, et c’est notre honneur de le vouloir. L’Inde n’est pas seule à nous offrir une conquête facile. Nous occupons le Canada et Votre Majesté sait de quel amour pour la mère-patrie sont animés nos colons. Les Français qui se sont établis sur l’Ohio et le long du Mississipi n’attendent eux aussi qu’un signal pour reprendre la lutte contre les Anglais. Venez à leur aide, Sire, mettez à leur disposition les soldats et l’or de la France et ces vastes régions où l’Angleterre médite d’établir à jamais sa domination sur nos ruines reconnaîtront votre autorité. Rien, à coup sûr, n’est plus enviable que de telles conquêtes, et rien ne serait plus facile que de nous les assurer.

Il serait superflu de vous dire quels avantages la nation tout entière retirerait de pareilles colonies. Vous savez tout ce que, pendant les huit années de paix qui viennent de s’écouler, nous avons dû de richesses à nos établissements des Antilles, de la mer des Indes et de la Louisiane. L’Angleterre ne l’ignore pas et si elle nous fait aujourd’hui la guerre, c’est parce que notre prospérité lui est odieuse, c’est parce que notre domaine colonial, même restreint comme il est, lui parait encore trop étendu. Sa jalousie voudrait nous réduire à n’être qu’une puissance continentale, mais l’intérêt et la position de la France exigent qu’elle soit aussi une puissance maritime. Votre illustre prédécesseur, Sire, l’avait bien compris. Secondé par Colbert, il développa notre marine, il en fit un moment la première du monde, et il s’en servit pour acquérir de vastes colonies et pour les défendre. La France n’a pas vu de plus beaux jours ni de plus grands.

Il vous appartient, Sire, de lui rendre à la fois cette prospérité et {p. 128}cette gloire. Bornez au nécessaire vos entreprises continentales, portez vos efforts sur la mer, multipliez vos vaisseaux, jetez dans l’Inde et en Amérique deux petites armées, et bientôt vous aurez vaincu l’Angleterre, et sa défaite sera décisive. Les marins qui ont battu l’amiral Byng, les soldats qui ont pris Port-Mahon sont capables de faire, pour votre service, des choses plus grandes encore. Ils n’attendent qu’un ordre de Votre Majesté ; ils seront fiers de la servir, de vaincre, et s’il le faut, de mourir pour elle.

Turgot, dans le conseil des ministres, expose ses projets de réformes. §

Les circonstances dans lesquelles le roi nous appelle à partager avec lui le fardeau du pouvoir et des affaires, sont, Messieurs, d’une gravité si exceptionnelle, que j’ai eu d’abord l’intention de me dérober à ce redoutable honneur. Sa Majesté a fait appel à mon patriotisme, elle m’a promis de me seconder de toutes ses forces, et j’ai dû céder à ses instances. M. de Maurepas, enfin, m’a fait des réformes qu’il veut accomplir, un tableau si séduisant que je n’ai pas cru devoir refuser mon concours à une œuvre si grande et si nécessaire. La tâche qui m’incombe est particulièrement lourde. Les guerres du dernier règne et la mauvaise administration des finances ont rendu difficile la charge de contrôleur général. Le temps des expédients financiers n’est plus, c’est par de larges réformes qu’il faut procéder. Renouveler toute l’administration d’un grand État comme la France, supprimer d’antiques privilèges, renverser de vieilles institutions, asseoir la fortune publique sur des bases toutes nouvelles, c’est là une des ces entreprises auxquelles on ne met pas la main sans quelque effroi. Ce que je veux faire, je l’exposerai devant vous. Si vous jugez que mes idées soient téméraires ou seulement prématurées, j’accepterai vos avis ; je ne puis, d’ailleurs, exercer ma charge qu’à la condition d’être libre d’accomplir des réformes que je crois nécessaires. J’ai besoin de votre concours pour me mettre à l’œuvre ; si mes projets vous paraissent bons, je suis sûr qu’il ne me fera pas défaut.

L’agriculture réclame d’abord notre attention ; c’est d’elle que vivent la plupart des Français et c’est, en grande partie, de sa situation que dépend celle du pays tout entier. La corvée pèse lourdement sur nos laboureurs ; elle leur enlève le meilleur de leur temps et ils ne reçoivent pas de salaire ; c’est un double impôt et {p. 129}cet impôt est hors de toute proportion pour le simple journalier qui n’a que le travail de ses bras. Mon intention est de supprimer la corvée. Les chemins seront faits à prix d’argent et les frais en seront supportés par ceux qui en auront le profit. Tous les propriétaires paieront une subvention territoriale ; le domaine du roi lui-même n’en sera pas exempt ; c’est vous dire qu’on ne connaîtra point de privilégiés. La libre circulation des grains sera la seconde réforme dont profitera l’agriculture. Elle ne sera plus réduite à vendre ses produits à un prix trop faible dans les années d’abondance et l’on ne mourra pas de faim dans l’Orléanais quand l’île de France aura fait une heureuse récolte. Les spéculateurs qui affament le peuple verront ainsi tarir la source de leur odieuse et coupable industrie. Il faut que la première, la plus indispensable des denrées alimentaires soit à la portée de tous.

L’état de l’industrie appelle aussi toute notre sollicitude. Les institutions qui l’ont autrefois développée et améliorée sont aujourd’hui des entraves à son extension. Il faut qu’elle soit libre comme l’agriculture. Il faut que la concurrence excite les producteurs à faire de mieux en mieux. Le droit de travailler est la propriété de tous les hommes et cette propriété est la première et la plus imprescriptible de toutes. L’Etat n’a pas le droit de la gèner par des règlements arbitraires ; il n’a pas le droit de condamner l’ouvrier à n’ètre toute sa vie qu’un mercenaire. Il est bon que chacun puisse s’établir à ses risques et périls. Le consommateur distinguera bien l’habile artisan du médiocre. Je demanderai la suppression des maîtrises et celle des jurandes. Le chef-d’œuvre n’est plus guère que la constatation d’une routine invétérée ; c’est l’obstacle au progrès. Les jurés n’admettent pas qu’on travaille mieux qu’eux-mêmes ni autrement. Les maîtrises et les jurandes vont disparaître.

Le commerce, auquel la liberté n’est pas moins nécessaire qu’à l’industrie, est entravé, comme à plaisir, par les douanes intérieures. Le prix des objets les plus utiles est augmenté sans mesure, par des péages multipliés sur les rivières, aux portes des villes, à la limite des provinces. Je détruirai toutes ces barrières et les produits circuleront librement d’un bout de la France à l’autre. Le commerce a surtout besoin d’argent et de crédit. On confond, par une inexplicable erreur, l’intérêt légitime et l’usure. J’essayerai de faire comprendre que le capital est, lui aussi, un agent de la production et qu’il doit à ce titre être rémunéré. Je créerai une caisse d’escompte et je ferai en sorte de développer le crédit. L’exemple du passé me mettra d’ailleurs en garde contre toute imprudence.

Ces mesures, je l’espère, seront plus utiles à nos finances que des expédients qu’on croit toujours habiles et qui ne sont qu’onéreux. {p. 130}Sur cette matière j’ai dit au roi tout ce que j’entendais faire et je le répète ici : point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts, voilà tout mon programme ; l’économie partout, voilà ma règle de conduite. J’ai mis le roi lui-même en garde contre sa générosité et sa bonté naturelle. C’est par de tels moyens que je compte relever nos finances. Quand la France sera riche, grâce au développement de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, les ressources de l’État croîtront d’elles-mêmes. Les impôts qu’on n’arrache au peuple que par la crainte et la violence seront acquittés sans peine et il sera facile de les percevoir à peu de frais. Si l’État acquitte à temps ses obligations envers ses créanciers, s’il inspire la confiance, si le mot de banqueroute n’est plus prononcé bien loin qu’on songe à la chose elle-même, l’État fera travailler et achètera à des prix moins élevés, et il fera face à toutes ses charges. Il faut qu’il apparaisse à tous comme le plus loyal des débiteurs et le plus sûr. La confiance qu’il inspire est sa force la plus solide.

Ce n’est pas tout de développer la richesse des particuliers et celle de l’État, il faut encore essayer d’améliorer les citoyens eux-mêmes. Une administration mauvaise nuit à la nation tout entière, il est juste que tous s’efforcent de concourir à une bonne administration. Il convient d’initier le peuple à la liberté politique. Mon projet est de créer une représentation nationale à tous les degrés. La commune et la province s’administreront elles-mêmes ; au-dessus de ces assemblées locales et provinciales j’établirai une grande municipalité du royaume, une assemblée nationale. La France entière jouira ainsi vraiment de la liberté ; elle s’associera à son roi pour la réforme de tous les abus, et sans secousse, sans violence, nous établirons un ordre et un gouvernement tout nouveaux.

Tels sont, Messieurs, les projets que j’ai dessein de réaliser. Ils constituent, vous le voyez, tout un ensemble de réformes. Je ne me dissimule pas que je trouverai, devant moi, plus d’un obstacle et plus d’une résistance, mais si j’obtiens votre concours, rien ne m’arrêtera. La France a besoin d’être régénérée ; toute demi-mesure serait intempestive. Les signes avant-coureurs des grandes révolutions sont manifestes, et personne ne sait où s’arrêtent les révolutions. Prévenons-les, donnons au peuple les institutions auxquelles il a droit, multiplions les richesses, supprimons les abus, accordons de sages et d’indispensables libertés, et nous aurons fait tout notre devoir. C’est ainsi que nous servirons vraiment ce jeune roi qui a fait de nous ses conseillers et ses ministres. Il aime son peuple, il veut le voir heureux et prospère, secondons ses efforts et sa bonne volonté et travaillons tous au bien de notre commune patrie.

{p. 131}

Devoirs d’élèves §

Lettre de Saint-Évremond à un de ses amis sur la mort de Corneille. §

Votre dernière lettre, mon ami, m’a apporté une bien triste nouvelle. Le grand Corneille est mort et l’on ne s’est presque pas aperçu de la disparition de ce noble génie, la gloire de notre siècle ; bien plus, il est mort pauvre, oublié, dédaigné ; c’est à rougir pour tous ces Parisiens légers et oublieux, pour la France dédaigneuse de sa propre gloire ! Corneille mort de misère ! Corneille, qu’Athènes aurait nourri au Prytanée et dont la statue aurait été placée entre celles d’Homère et d’Eschyle ! Soyez donc un génie, consumez votre vie à créer quelque chose de grand qui fasse passer votre nom à la postérité, pour que vos concitoyens dont vous avez élevé les âmes, pour que votre pays à qui vous donnez une gloire de plus, pour que les grands hommes nés et élevés sous votre souffle héroïque, vous laissent mourir faute d’un peu d’or ! Et certains me reprochent ma nonchalance et mon insouciance : ne vaut-il pas mieux jouir gaiement de la vie et n’en pas empoisonner la courte durée par un dur labeur qui ne sera pas récompensé, puisque les enfants de ceux que vous avez charmés passent indifférents à côté de vous trop fier pour demander l’aumône.

Vous ne vous souvenez donc plus que cet homme, sur qui la tombe vient de se fermer, est l’un des plus grands poètes qui aient jamais été. Vous ne comprenez pas que tous ces nouveaux auteurs que vous applaudissez maintenant ne sont que les fils ingrats du grand Corneille ! Avant lui, la scène française n’existait pas : la tragédie française sortit tout armée de sa tête comme une nouvelle Pallas d’un nouveau Jupiter. Au milieu du chaos, il apparut brusquement comme un prodige ; action, dialogue, sentiments, tout fut créé de toutes pièces. Alors se déroula une suite de chefs-d’œuvre où l’on entendit des hommes s’entretenir comme des dieux, avec la même majesté et {p. 132}la même grandeur. Le Cid jeta à nos yeux éblouis comme un reflet des vieilles épées féodales, gardiennes jalouses de l’honneur. Pui Auguste, Cinna, César vinrent faire entendre sur la scène étonnée les plus profonds discours politiques dont ait jamais dépendu le sort d’un État. Nous écoulions, transportés d’admiration, ces dialogues sublimes de l’amour et de l’honneur, du citoyen et du père, des roi et des grands, quand d’un coup d’aile encore plus vigoureux, Corneille s’éleva jusqu’aux miracles de la Grâce et de la Foi.

Son déclin même ne fut pas sans gloire. La mort de Pompée, Rodogune, Nicomède, Don Sanche, Sertorius portent encore l’empreinte toute vive de ce puissant génie. On y retrouve la même noblesse, la même grandeur d’âme qui nous forçait à l’admiration et élevait nos cœurs au niveau des sublimes modèles qui nous étaient offerts. Auguste parlait de la politique comme Richelieu la faisait ; Condé prit le feu qui l’animait à Rocroi dans l’âme de Rodrigue. Le peuple, les grands, les rois, prenaient des leçons de ces hommes parfaits qu’évoquait le génie. Ces héros, ce grand roi, ces poètes dont vous êtes si fiers, maintenant, c’est Corneille qui les a faits. Le nouvel Auguste qui gouverne la France, n’a qu’à se régler sur le sien pour surpasser le véritable souverain romain, car la grande âme de Corneille a buriné ses héros plus héroïques qu’ils ne l’étaient réellement. Le vrai Romain ce n’est pas Horace, c’est Corneille. Les Romains ne sont grands que parce qu’avant de nous être présentés ils ont passé par sa plume. Il nous a présenté l’homme tel qu’il devrait être, donnant ainsi à son siècle, à son pays, les modèles que doivent imiter les rois et les héros.

Il est le père de tout ce qui s’est fait et de tout ce qui se fera de grand dans ce siècle. Et cependant resté presque seul de tous ses anciens admirateurs, il a vu les fils de ceux qu’il fit vaincre à Rocroi, en leur faisant passer Mars dans le cœur, l’abandonner à la misère, et chose plus cruelle encore, applaudir à ses rivaux qui paraissent dédaigner la grandeur du vieux Maître par impuissance d’y atteindre. Oh ! les vieillards sont malheureux quand ils voient ainsi les dieux héroïques de leur jeunesse, méprisés pour de nouvelles idoles, plus parées, mais plus vaines, pâles copies des objets de leur culte !

Songez donc qu’il y a aujourd’hui un demi-siècle, nous étions jeunes, ardents et que nos lames tressaillaient dans le fourreau, tandis que nous écoutious les vers vibrants du Cid. Nous aimions alors comme Rodrigue, et l’amour au cœur et l’épée au côté, nous bravions même le redoutable cardinal, et nous mettions à leur place les pédants de l’Académie qui venaient secouer la poussière de leurs vieux Aristotes sur les lauriers du Cid et la grâce de Chimène. C’est en {p. 133}récitant des vers de Corneille que nous nous préparions à repousser l’Espagnol de nos frontières et le rebelle de Paris.

Vous sourirez peut-être à mon enthousiasme : vous vous direz que comme tous les vieillards, je vois ma jeunesse tout en beau et le présent bien terne. Mais toutes les railleries ne pourront m’ôter du cœur le respect et l’admiration pour le génie qui a donné au temps de ma jeunesse, un reflet d’amour, de lutte et d’héroïsme !

E.R.

Ce qu’était la fable avant La Fontaine, ce qu’elle est devenue avec lui. Opinion de Boileau sur la fable. §

La gloire de La Fontaine a fait tomber dans un oubli immérité la plupart des œuvres de ses devanciers. On a trop oublié que la nature ne procède pas par bonds, mais que ses productions les plus parfaites sont, en général, le dernier terme d’une évolution lente dont il est souvent difficile de reconstituer le patient travail. Il en est des genres littéraires comme des choses de la nature ; ils se développent peu à peu ; chacun des grands écrivains qui les cultivent les approchent de la perfection, enfin paraît un grand génie dont l’œuvre résume et complète celle de ses devanciers et donne à sa matière une forme définitive. Ceux-là sont les vrais génies créateurs, leurs œuvres semblent défier les imitateurs et décourager tous les écrivains qui seraient tentés de marcher sur leurs traces. Tel est Homère, tel est aussi La Fontaine.

Longtemps, bien longtemps avant lui, la fable avait pris naissance. On la retrouve à l’origine de toutes les sociétés humaines, chez les Chinois, chez les Indous ; elle est une des formes essentielles dont tous les peuples ont revêtu les idées générales qu’ils avaient acquises. Mais dès l’origine et partout où elle s’est développée avec quelque succès, la fable a toujours eu un caractère moral. Soit qu’elle eùt pour but de faire entendre la vérité à l’orgueilleux despote, soit qu’elle fût destinée à enseigner la sagesse au peuple ignorant, elle a toujours eu pour conclusion un précepte utile. C’est ainsi qu’elle nous apparaît dans l’Inde avec Bidpay, en Chine dans les contes moraux qui constituent le bagage littéraire du peuple, en Grèce avec Ésope et Babrius, avec Phèdre à Rome. Chez les Hindous, les Chinois, les Arabes et même chez les Juifs, le précepte moral est la conclusion d’un charmant récit exposé dans cette poésie étincelante et avec cette exubérance d’imagination qui caractérise les Orientaux. {p. 134}Plus pâles sont les fables d’Ésope. Dans son œuvre, plus de complaisants récits, plus de rapides et de brillantes images ; le récit qui forme l’action de la fable est court et sentencieux, on sent qu’il n’est là qu’à l’état d’accessoire pour amener la morale. Celle-ci ne revêt pas la forme élégante des maximes de La Fontaine ; elle est énoncée dans la forme sèche et concise propre aux proverbes populaires. Les progrès sont plus sensibles dans les fables de Phèdre ; avec lui, le récit s’allonge et prend de la couleur, l’action se dessine, les caractères sont tracés d’une main ferme et expérimentée, la fable est déjà un drame et le précepte moral, loin d’en être le thème principal, n’en est que la conclusion logique et nécessaire. Au moyen âge, la fable change de caractère, elle devient encyclopédique ; le récit s’allonge outre mesure, l’auteur n’oublie pas un détail, il ne sait pas choisir entre les traits divers qui peignent un personnage. L’inutile longueur des fabliaux ne légitime que trop l’oubli dans lequel la plupart sont tombés. Cependant quelques-uns de ces ysopets ou de ces fabliaux méritent de passer à la postérité grâce au charme et à la fraîcheur des récits, à la justesse et à la puissance de l’observation, à la vérité des caractères. Tels sont quelques épisodes du Roman de Renard comme celui d’« Isengrin peschiant des anguilles », et quelques ysopets de Marie de France comme Le Lion et le Rat. Au xvie siècle, Marot et Regnier composent quelques fables que La Fontaine lui-même n’a pas égalées, le Lion et le Rat, la Lionne et le Mulet. L’action y est simple et naturelle, les caractères sont tracés avec une vérité et une élégance qui séduisent, le style brille par la grâce et la naïveté. Mais, en général, les fables du xvie siècle sont encore trop longues, elles manquent de souplesse et de variété, le rythme uniforme dans lequel elles sont écrites ne convenait pas à la fable. Il restait à proportionner le récit, à choisir entre les traits qui peignent un caractère, à inventer un rythme qui pût se prêter au langage de toutes les conditions et de tous les personnages. Ce fut l’œuvre de La Fontaine.

Il a défini la fable une ample comédie à cent actes divers. Son œuvre est à la fois dramatique par la vérité et la puissance des actions dont elle présente le tableau, épique par la multiplicité et la variété des caractères qui y sont tracés, morale par l’efficacité de l’enseignement qu’elle nous donne. La fable de La Fontaine peut être décomposée en ses divers éléments tout comme une tragédie de Racine ou une comédie de Molière. L’exposition y est toujours simple et claire, le nœud toujours fort, les péripéties toujours vives et naturelles, et la morale en découle toujours avec la même logique et la même vérité. La Fontaine emploie tous les tons, tantôt le récit a la forme sombre du drame comme dans les Animaux malades. {p. 135}de la peste, tantôt la verve comique la plus séduisante comme dans le Meunier, son fils et l’âne. Certains de ses personnages ont un caractère vraiment cornélien, tel l’escarbot qui poursuit sa vengeance jusque dans le tablier de Jupiter et surtout l’immortel paysan du Danube dont la peinture est peut-être le chef-d’œuvre de La Fontaine. Ses personnages ont toujours le caractère qui leur est propre, caractère qu’un grand génie pouvait seul deviner. Les animaux de La Fontaine ne sont pas, comme on l’a trop répété, des hommes déguisés en bètes, ce sont des masques bien vivants dont la physionomie nécessaire tient à la connexité intime qui existe entre les sentiments et leur expression par la mimique. Dans la nature, le lion ne semble-t-il pas le type idéal de la force et de la majesté, le chat celui de la ruse et de la duplicité ? Dans les fables de La Fontaine, le renard est toujours souple et matois, le loup toujours féroco et toujours brutal, l’ours toujours grossier. L’œuvre de La Fontaine est une épopée en ce qu’elle est la peinture, non seulement de la société du xviie siècle, mais encore de la société humaine de tous les pays et de tous les temps. Le lion est le despote orgueilleux et redouté, mais toujours digne dont Louis xiv était la vive image ; autour de lui s’agite la foule des courtisans : sire renard, le flatteur poli et souvent cruel qui persuade au lion « que ses scrupules font voir trop de délicatesse » et qui fait écorcher le loup son ennemi ; Pours, le provincial rustique et grossier qui se bouche le nez dans l’antre du lion, le cerf qui se tire d’embarras par un conte habile. Au-dessus de ce roi et de cette cour est la masse du peuple, le financier tout cousu d’or, l’ermite qui s’est retiré du monde, le bourgeois qui cache son trésor, le savetier qui travaille du matin jusqu’au soir, et tous parlent, agissent, travaillent et meurent, chacun selon le caractère de son ordre et de sa condition. En outre, La Fontaine est un moraliste, non pas à la façon des Épictète et des Zénon qui nous proposent un idéal dont la réalisation est impossible ; sa morale est douce, simple, naturelle. L’expérience en est la seule base, son caractère est véritablement pratique ; elle nous enseigne ces vérités d’ordre général qui constituent la sagesse populaire. La Fontaine apprend à chacun à ne point forcer son talent et à se tenir dans sa condition ; il nous enseigne la défiance, mais il nous apprend aussi qu’il faut s’entr’aider et que l’amitié est le plus grand des biens. Une telle morale n’a rien de bien relevé, elle est quelquefois même répréhensible, mais elle est d’une application générale : tous peuvent la goûter et la comprendre. C’est bien là le caractère du génie de La Fontaine, le bonhomme ne se perd pas dans une métaphysique ténébreuse, il aime les humbles et les faibles et c’est pour eux qu’il a écrit son œuvre. Ajoutons encore que La Fontaine a découvert le seul {p. 136}rythme qui pût convenir à la variété des personnages et des caractères de la fable, cet inimitable vers libre dont il a emporté le secret avec lui. Son vers tantôt court « comme un jeune rat qui cherche à se donner carrière », tantôt se déroule lentement comme un écolier qui flàne, Il s’adapte à tous les tons, à toutes les situations ; l’art savant dont il fait preuve se dissimule sous le naturel et la simplicité ; rien ne trahit l’effort dans le style de La Fontaine, c’est là le caractère des œuvres parfaites. La Fontaine aimait la nature dans un siècle où tous les regards étaient attachés sur l’homme moral ; il est le plus simple et le plus aimable de nos poètes, il en est aussi le plus populaire et le plus gaulois.

Et cependant, Boileau a oublié la fable dans son Art poétique. Comment se fait-il que cet esprit à la fois si ferme et si clairvoyant, si sensé et souvent si généreux n’ait pas deviné le génie de La Fontaine ? M. Saint-Marc Girardin a montré que Racine et Boileau ont toujours témoigné à La Fontaine une certaine jalousie mêlée de dédain. Le bonhomme était si peu de son siècle, sa vie et son génie étaient si dépourvus de règles, son œuvre se présentait sous des dehors si modestes que les contemporains pouvaient aisément méconnaître le talent d’un homme si peu préoccupé des choses de la cour et si distrait. Il faut dire en outre que la fable était alors en médiocre estime ; on préférait l’unité à la diversité, la discipline à la liberté ; le législateur du Parnasse pouvait-il comprendre un génie aussi indépendant que celui de La Fontaine, un esprit si original, si simple et si modeste ? Les admirateurs des héros de Corneille et de Racine n’étaient pas préparés à goûter les peintures de La Fontaine. Comment s’intéresser aux discours de personnages vulgaires, aux actions d’un loup ou d’un chien, par exemple ? On était porté à juger la fable comme un passe-temps indigne de l’honnête homme du xviie siècle, comme l’amusement du premier âge. Boileau a donc négligé de classer la fable parmi les genres dignes d’être proposés aux poètes « qui courent du bel-esprit la carrière épineuse ». S’il a écrit une petite fable, La Mort et le Bûcheron, s’il a placé dans son œuvre l’histoire de l’hultre et des plaideurs, c’est à titre d’ornement ou en guise d’épigramme et non pour faire œuvre de fabuliste. Du reste, ces deux fables sont si froides et si sèches, leur allure est si lourde qu’elles méritent à peine d’être mentionnées parmi les œuvres de Boileau. Il appartenait au contemplateur, au grand Molière de deviner le génie de La Fontaine et de pressentir sa gloire future. N’a-t-il pas dit : « Ne nous moquons pas du bonhomme, il vivra plus que nous. »

A.B

{p. 137}

La Fontaine adresse à Maucroix le dernier livre de ses fables et il en prend prétexte pour dire un mot de la morale qu’il a enseignée aux hommes. §

Avant de m’endormir de mon dernier sommeil,
Je veux, pour quelques jours, vivre libre au soleil,
Et j’ai réglé mon compte avec la poésie.
L’Amour et le Travail ont partagé ma vie :
L’amour s’est envolé sur les ailes du temps ;
Heureux si mon travail n’a pas été stérile,
Si ton ami n’a point fatigué ses vieux ans
Pour surcharger Barbin d’un volume inutile.
J’offre aux yeux des humains, ainsi qu’en un miroir,
Leurs défauts tels qu’ils sont, tel qu’il est leur visage ;
Un peintre plus habile, il est vrai, mais moins sage,
Eût façonné leurs traits comme ils voudraient les voir.
Je ne sais pas descendre aux lâches complaisances.
Au glorieux paré du plumage d’autrui,
A tout vil plagiaire, à ces troupeaux immenses
De gueux enrubannés qu’à Versaille, aujourd’hui,
La vanité promène en pompeux équipage,
Je dis : Faites la roue et vous serez plumés.
A tout sot orgueilleux je tiens même langage ;
Toujours par les renards les corbeaux sont charmés.
Aux coquins effrontés dont la ville fourmille,
Financiers, partisans, fripons de tous états,
Je montre le chemin qui mène à la Bastille :
On y voit des Ratons les Bertrands n’y vont pas.
Le fourbe, s’il est fort, se rit de la justice
Et le faible, innocent, est conduit au supplice.
Jupiter, ici-bas, n’est pas dur aux méchants ;
Ses arrêts casseront un jour nos jugements.
On le dit, je le crois ; et pourtant c’est folie
De se laisser manger alors qu’on a des dents ;
De tes pieds, de tes poings, frappe et défends ta vie.
Quiconque en use ainsi n’a plus affaire aux gens.
– C’est aux petits surtout que j’offre mon ouvrage ;
Aidons-nous, supportons en commun nos malheurs :
Ils nous semblent moins lourds, ceux qu’un ami partage.
Point de procès : l’écaille est le lot des plaideurs ;
Et le juge, en riant, gruge l’huître à leur face.
{p. 138}Humains, pauvres humains, si votre engeance est lasse
Des maux qu’ont engendrés ses trop longues fureurs,
Sachez jouir en paix et des fruits et des fleurs !
Puis je m’en vais semant maint conseil en mon livre.
Je dis au fainéant qui s’endort au soleil :
Travaille, l’été fuit et la bise va suivre ;
Travaille, l’hiver seul est fait pour le sommeil.
A l’ignorant faquin lier de son opulence,
Qui s’enfle et fait la nique au mérite indigent,
J’explique quel trésor solide est la science
Et le peu qu’est au monde un faquin sans argent.
Prends garde d’être dupe et moqué ; défiance
Engendre sûreté ; compte sur toi toujours ;
Sur valets, sur parents, c’est souvent imprudence ;
Les renards vigilants forcent les basses-cours.
Et Ménélas trompé court après ses amours.
Mais surtout je répète au valet comme au maître,
Que leur mal le plus grand c’est leur ambition ;
Je compte tous les maux que ce fléau fait naître :
– Mon ami, mange en paix ta maigre portion ;
Guéris d’abord ton cœur. – Tels bourgs, telles provinces
Arrondiraient au mieux mes États trop étroits ;
Sur l’enclos du voisin mon père avait des droits.
– Va, mets-toi sur les bras les juges et les princes,
Et, le combat fini, calcule les profits ! –
Combien j’en ai connu sur la machine ronde
Qui, pouvant vivre à l’aise et vieillir sans soucis,
Ont armé des vaisseaux pour courir à Golconde :
L’Océan a tout pris, le bagage et les gens.
Le repos, le sommeil ! pour l’humaine faiblesse
Les dieux qui les ont faits sont des dieux indulgents.
O biens purs qui toujours avez fait ma richesse,
Si quelque sage, un jour, feuilletant mes écrits,
Veut condamner ma muse aux vices trop clémente,
Qu’il ait du moins pitié de qui vous a chéris !
– Maint critique prétend qu’à tout indifférente,
Sauf au plaisir léger de conter avec art,
Ma muse est un oiseau qui voltige au hasard.
Mon livre, ouvert à tous, suffit à ma défense.
Je ne sais point prêcher la parfaite innocence :
Il est telles vertus qu’il faut laisser aux saints.
{p. 139}L’apologue indulgent ne conseille aux humains
Qu’un peu de ces vertus dont s’embellit la vie ;
La chaire aura pour eux de plus hautes leçons.
J’ai voulu seulement corriger leur folie,
Aplanir sous nos pieds la route où nous marchons,
Dire à tous que nos maux sont souvent notre ouvrage,
Que la vie est moins dure à qui sait être sage
Et chercher le bonheur par les plus doux sentiers.
Peut-être qu’à ma suite on viendra volontiers ;
Plus d’un, qu’eût effrayé de sa triste rudesse
Une morale austère, entendra les avis
D’un poète facile et doux à sa faiblesse,
Et deviendra meilleur en lisant mes écrits.
Je me flatte peut-être ; est-il donc pour son livre
Auteur qui n’ait rêvé des destins éclatants ;
Tout père volontiers fait cas de ses enfants.
Plus sage, j’aurais mis tous mes soins à bien vivre.
J’avais, sur un coteau d’où l’œil au loin peut suivre
La Marne qui s’enfonce en sinueux détours,
Un toit qui suffisait pour y cacher ma vie.
Des amis, quelque amour, un cœur exempt d’envie,
Le vivre, c’est assez pour couler d’heureux jours ;
Mais j’ai voulu courir après la Renommée,
Et j’ai vendu ces biens pour un peu de fumée1.

M.L.

Apprécier le Jugement de Fénelon sur la Tragédie française (Corneille et Racine). §

Il ne faut point chercher, dans la Lettre à l’Académie un jugement complet sur nos deux grands tragiques. Fénelon considère la Tragédie en général, ou plutôt prend à partie quelques défauts propres à la Tragédie française, qui ressortent d’une comparaison avec les chefs-d’œuvre tragiques de l’antiquité ; il ne cite donc Corneille et Racine que pour les blâmer. Bien qu’il puisse avoir raison, (ce que nous apprécierons d’ailleurs), dans les reproches qu’il leur adresse, {p. 140}nous aurions aimé, dans sa critique, un mot de louange, un grain d’enthousiasme qui nous auraient prouvé que l’auteur de Télémaque avait compris et aimé les auteurs de Polyeucte et d’Athalie.

Fénelon regrette que l’amour profane tienne une si grande place dans nos tragédies ; mais il «ressent une véritable joie » de ce que cet amour exprimé avec emphase ou préciosité, soit trop peu naturel pour avoir une action amollissante sur les âmes. Cette appréciation, appliquée à Corneille seul, serait presque juste. Bien que le poète, d’accord en principe avec Fénelon, ait réclamé pour la Tragédie des passions plus « mâles » que l’amour, et plus « dignes » d’elle, il mêle à ses sujets, sans nécessité aucune, trop d’intrigues amoureuses ; et il est certain que, chez lui, le « langage de la passion » rappelle souvent l’hôtel de Rambouillet, par ses fadeurs, ses subtilités, ou le mauvais goût espagnol, par la pompe et l’enflure. Mais, malgré ces taches, que de passion vraie dans le Cid, dans Polyeucte ! Il est singulier que Fénelon n’ait pas senti la grandeur de ces luttes du cœur entre la passion et le devoir, où le devoir presque toujours triomphe. Comment le prélat n’a-t-il pas loué ces spectacles bienfaisants où l’âme, loin d’être amollie par une peinture trop naturelle de l’amour, se sent emportée par un souffle héroïque de vertu ! Oui, Corneille aurait dû trouver grâce à ses yeux.

Appliquée à Racine, l’appréciation de Fénelon est beaucoup moins juste encore. Ce dernier fait, il est vrai, de l’amour, un des principaux ressorts tragiques ; il ne lui oppose même plus le devoir ; il remplace la traditionnelle « lutte » par des conflits de passion. Mais comment Fénelon, qui l’accuse de bel esprit, ne reconnaît-il pas les incomparables beautés de son œuvre : l’intense vérité des sentiments, la noble simplicité de l’intrigue, la grâce et l’harmonie du style ! Comment lui, cet ami du vrai et du naturel, cet admirateur de la pureté classique, n’a-t-il pas aimé, Phèdre, Andromaque, Ilermione et Monime !

Une seule idée domine dans le Projet d’un traité sur la Tragédie et même dans toute la Lettre à l’Académie : Rien n’égale les chefs-d’œuvre antiques à la fois si grands, si nobles, si simples et si naturels ! Or Fénelon tout plein de cette idée préconçue n’a pas abordé l’étude de nos tragiques avec un esprit bienveillant et sympathique. Ses jugements ont du vrai : Corneille, à cause de son éducation intellectuelle, n’est pas toujours simple ; mais un souffle héroïque, grandiose, épique traverse ses œuvres ; il a pu tomber jusqu’au ridicule, mais que de fois n’a-t-il pas atteint au sublime ! Les vers de Racine se ressentent du milieu où le poète a vécu, société polie, raffinée où les instincts vicieux eux-mêmes se dissimulent sous l’élégance fleurie du langage. Mais sous cette élégance de la forme, quelle vérité profonde, éternelle !

{p. 141}Faut-il donner une impression finale et concluante ? On sait moins gré à Fénelon de ce qu’il a dit de juste sur la Tragédie française, qu’on ne lui tient rigueur pour ce qu’il a omis de dire.

L. N.

Analyser le caractère de Monime dans Mithridale. §

Les héroïnes de Racine offrent le type le plus accompli de la grâce féminine : un mélange exquis de sentiments ardents et voilés, tendres et chastes. Aux héroïnes de Corneille appartient, dit-on, la noblesse, la force d’âme. Mais il nous semble que certaines femmes de Racine ne sont pas dépourvues de cette grandeur qui fait la beauté morale des Emilie, des Chimène et des Pauline. Par l’analyse du caractère de Monime dans Mithridate, nous verrons que cette création bien racinienne était également digne du robuste pinceau de Corneille.

Monime a été donnée, par son père, à Mithridate, roi de Pont, et elle attend, à la cour de Nymphée, que le mariage s’accomplisse. Mithridate a deux fils, dont l’un, Xipharès, aimait Monime avant ses fiançailles, et était aimé d’elle. Au début de la pièce, le bruit court, de la mort de Mithridate. Pharnace, second fils du roi, accourt pour épouser Monime qui hait en lui l’allié des Romains, ennemis de sa famille ; elle le repousse avec énergie, et va, éperdue, implorer le secours de Xipharès. A peine Xipharès a-t-il avoué son amour à Monime qu’on dément la nouvelle de la mort de Mithridate par l’annonce de son retour. Le roi, surpris de voir à sa cour, son fils Pharnace, devine ses attaques contre Monime et est confirmé dans ce soupçon ; il va punir son fils quand ce dernier lui dévoile les amours de Xipharès et de Monime. Mithridate, plein de défiance, arrache par ruse le secret de Monime ; il va se venger, lorsque les Romains débarqués l’obligent à courir aux armes. Blessé mortellement, il expire entre les bras de son fils Xipharès, son hardi défenseur, auquel il accorde son pardon et la main de Monime.

La situation de Monime a donc quelque analogie avec celle de Pauline dans Polyeucte. Les deux héroïnes ont dû contraindre leur cœur pour obéir à leur père. Mais combien est plus triste la destinée de Monime ! Pauline, éloignée de Sévère, est unie à un homme qu’elle estime, admire, et finit par aimer. – Monime, isolée dans une cour étrangère, en présence de l’amant qu’elle a toujours fui, doit encore défendre son cœur contre les attaques de Pharnace. Que {p. 142}de périls, que de luttes ! Aussi ne peut-on entendre, sans être ému, ses plaintes à Xipharès, poignantes dans leur simplicité :

Seigneur, vous me verrez à moi-même rendue
Percer ce triste cœur qu’on veut tyranniser
Et dont jamais encor je n’ai pu disposer.

Monime a presque fait à Xipharès l’aveu de son amour, lorsqu’elle apprend tout à coup le retour de Mithridate. En cette circonstance, tout en restant bien femme, c’est-à-dire troublée, plaintive et passionnée, elle montre qu’elle connaît son devoir.

Phœdime, si je puis, je ne le verrai plus.

Dans sa première entrevue avec Mithridate, nous voyons en elle une esclave résignée ; mais le ferment de révolte enfermé dans son cœur, éclate brusquement dans un entretien avec Xipharès. On l’accuse d’aimer Pharnace :

Pharnace ? O ciel ! Pharnace ! Ah ! qu’entends-je moi-même ?
Ce n’est donc pas assez que ce funeste jour
A tout ce que j’aimais, m’arrache sans retour
Et que, de mon devoir, esclave infortunée
A d’éternels ennuis je me voie enchaînée ?
Il faut qu’on joigne encor l’outrage à mes douleurs !
A l’amour de Pharnace, on impute mes pleurs !

Ici, nous sommes loin des héroïnes de Corneille, considérant d’un œil calme le devoir le plus pénible, conscientes de leur force d’âme et presque payées de leur sacrifice par leur orgueil ! Monime est une désespérée qui se plie au devoir en gémissant, et s’oublie trop elle-même, pour se glorifier de son courage.

Enfin la voici aux prises avec les ruses de Mithridate. Là, elle montre l’intuition aiguisée des femmes et la confiance des âmes honnêtes et jeunes ; elle ne soupçonne pas, elle pressent un piège ; mais son exquise candeur la perd, elle laisse échapper son secret ; toutefois avec quelle discrétion, quelle pudeur craintive !

Si le sort ne m’eût donnée à vous,
Mon bonheur dépendait de l’avoir pour époux.
Avant que votre amour m’eût envoyé ce gage
Nous nous aimions………

Elle apprend enfin son erreur ; aussitôt sa résolution est prise ; elle hait Mithridate et ne l’épousera jamais. Elle ose même lui résister en face ; mais sans crainte pour elle-même, elle tremble pour Xipharès ; aussi déploie-t-elle envers Mithridate, pour sauver son amant, la fermeté douce, la mesure habile, la dignité exquise d’Audromaque envers Pyrrhus, pour sauver Astyanax.

{p. 143}Nous connaissons le dénouement : au moment où Monime s’apprête, avec enthousiasme, à embrasser la mort par ordre de Mithridate, le roi meurt et l’unit à Xipharès. – Il est inutile de dire que ces scènes sont extrêmement pathétiques et nous arrachent des larmes. Peut-être n’avons-nous pas réussi à esquisser la figure de Monime, mais qu’il nous soit permis de dire que ce type classique nous rappelle, par ses lignes pures, la beauté calme, troublante, idéale, des statues de la Grèce antique.

L.N.

Quelle différence y a-t-il entre discuter et disputer ? « De la discussion jaillit la lumière. » §

On confond souvent dans la conversation les deux mots discuter et disputer. Cependant il y a une grande différence entre une discussion et une dispute.

S’il y a controverse sur un sujet entre deux personnes, la discussion leur permettra de déterminer quelle est celle de leurs opinions qui doit être préférée. Chaque personne fait valoir ses raisons, mais sans avoir de parti pris : elle doit être prête à s’incliner devant un argument solide. La discussion sera donc une étude de la question proposée, mais cette étude sera beaucoup plus facile et ses résultats beaucoup plus complets que si chacun des adversaires l’étudiait seul.

En effet, les deux adversaires se communiquant leurs idées personnelles, le sujet traité pourra être envisagé de diverses manières. L’un apportant ses opinions, l’autre les critiquera bien mieux que si elles avaient été siennes ; justement parce qu’il a intérêt à ce que son avis soit préféré.

Chaque objection de l’un des adversaires pourra suggérer à l’autre une nouvelle pensée ; celle-ci amènera une nouvelle critique ; de sorte qu’insensiblement, grâce au concours de deux intelligences, la vérité se dégagera.

Le proverbe : De la discussion jaillit la lumière, se trouve donc justifié. Mais il y a des exceptions.

Du choc de la pierre jaillit l’étincelle, si la pierre a été convenablement frappée. Si les idées se rencontrent tumultueusement, sans ordre, la question restera toujours dans l’obscurité. Cela arrive lorsque les deux personnes en présence sont facilement irritables. Lorsque chacune prétend d’abord avoir raison, sans prendre la peine d’écouter l’autre, la discussion n’est plus possible. Il ne peut y avoir qu’une dispute. Là est la grande différence entre la discussion et la dispute.

{p. 144}La discussion demande du calme ; le moindre emportement peut en compromettre le succès, car ce n’est en somme qu’un raisonnement serré dont les termes fournis par les adversaires sont parfaitement reliés entre eux et tendent tous au même but.

La dispute au contraire exclut toute idée de calme. Les personnes en présence ont perdu leur sang-froid et par suite toute faculté de se mettre d’accord. Elles oublient même la question, ne pensant qu’à confondre un adversaire qui les humilie en prétendant imposer son avis. C’est à qui parlera davantage.

Dans de telles conditions on ne peut compter sur un heureux résultat. La dispute n’aura eu pour effet que de faire naître la colère des deux adversaires et la question ne sera pas plus avancée qu’au début.

En résumé, dans la discussion les deux parties s’associent pour rechercher avec calme ou du moins avec réflexion et sans idée préconçue la solution d’une question. Dans la dispute, les deux parties se divisent, chacune veut triompher de l’avis de l’autre, sans combattre cet avis même suivant le lois les plus élémentaires du bon sens.

D.

« Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie, la musique, la peinture, le discours public. » Apprécier cette opinion de La Bruyère. §

Définir la médiocrité semble tout d’abord nécessaire. Mais qui l’oserait aujourd’hui ? Il nous faudrait une esthétique fixe, immuable ; or les idées modernes sur le beau sont aussi différentes, aussi opposées que possible : décider entre les diverses écoles, se montrer même éclectique, c’est donner son goût personnel et la question reste en suspens.

La Bruyère ne semble pas avoir connu ces incertitudes. Il faut remarquer que sa critique, comme la critique d’alors, était très dogmatique et souvent peu éclairée : elle avait le tort de juger trop vite. Pour trancher avec assurance, il fallait bien au critique des instruments de précision, des règles fixes. Aussi La Bruyère, d’abord persuadé qu’ « il y a un bon et un mauvais goût et qu’on dispute des goûts avec fondement, » nous dit à peu près ce qu’il entend par le beau : « Quand une lecture vous élève l’esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage, il est bon et fait de main d’ouvrier. »

{p. 145}Est-il besoin de dire que ces idées ne sont plus les nôtres ? On se plaît à séparer aujourd’hui l’art de la morale. Donc une définition du médiocre d’après les principes dont La Bruyère semblait si sûr, ne serait pas acceptée par la plupart de nos contemporains. Pour en donner une qui ait quelque chance d’être vraie pour le plus grand nombre, il faudrait la rendre aussi générale que possible, la dépouiller de toute considération personnelle. C’est ce que nous allons tenter de faire.

Les principes esthétiques opposés s’accordent plutôt sur le médiocre que sur le bon et le mauvais ; parce que, tenant le milieu entre ces deux extrêmes, il reste presque fixe, varie peu, quel que soit le point de vue auquel on se place. Par exemple voici un amateur de classique, poésie, peinture, sculpture ou musique, d’esprit exclusif. Les belles œuvres romantiques choquent violemment ses idées. Il les comprend, puisqu’il est intelligent, mais elles restent en dehors de ses sympathies ; or, comme elles le heurtent, elles prêtent à une discussion passionnée, elles offrent enfin ample matière à la critique, et voilà pourquoi il les jugera franchement mauvaises mais non pas médiocres ; et tandis qu’un romantique aussi absolu que notre classique, dans ses idées, se portera aux extrêmes contraires, tous deux pourront s’entendre pour trouver médiocre certaine œuvre plate, incolore, qui sera au-dessous de la critique.

D’après cela, le médiocre serait donc essentiellement le banal, sans nulle idée neuve dans le fond, sans nulle touche originale dans la forme ; un assemblage de lieux communs exprimés par des procédés usés. Un vrai novateur, quel qu’il soit, ne sera donc jamais médiocre.

Le médiocre étant tel, il est bien certain qu’il est « insupportable » et nous voici enfin d’accord avec La Bruyère.

En poésie, en peinture, en sculpture, en musique, en éloquence, il faut que l’auteur nous intéresse par quelque chose de personnel, soit (ceci a trait à la poésie, la peinture et surtout la sculpture) par la profondeur de sa pensée. Soit par la finesse de son ; observation, soit par son habileté à traduire les réalités matérielles, soit encore par un art de la forme tel, que les choses nous plaisent uniquement par leur extérieur plastique en dehors de toute pensée.

En musique la médiocrité, plus aisée à sentir qu’à définir, nous parait encore résider dans le « banal ». Banalité du fond, dans ces thèmes d’allure vulgaire, dont l’oreille est vite lasse ; banalité de la forme, dans ces variations « brillantes », véritables avalanches de notes, sans phrase musicale qui les relie, sans idée.

Enfin en éloquence, nul art ne remplace les convictions fortes ; une vue claire du sujet jointe à un violent désir de persuader, font {p. 146}trouver sans effort l’expression juste et lumineuse. Ici encore, il faut donc avoir quelque chose d’original à émettre ; rien, même les traits d’esprit dont on se fatigue, ne vaut un fonds solide d’idées personnelles.

En résumé : Partout où l’homme, poète, artiste ou orateur, nous montre son individualité, nous sommes intéressés, sinon charmés ; et cela, moins peut-être par l’œuvre elle-même, que par l’échantillon humain qu’elle nous fait découvrir en l’auteur. Mais lorsqu’un esprit n’est que le pâle reflet d’un autre ou de plusieurs autres, et ne pique ni notre curiosité artistique, ni notre curiosité philosophique, il est bien vraiment médiocre. Alors, à la fois ennuyés par sa platitude, et irrités par la sotte vanité qui le pousse à produire en dépit de sa nullité, nous le trouvons « insupportable ».

L. N.

Dialogue entre l’ami des champs et le citadin. §

Agricola et Politeus se sont rencontrés sur la place, où le premier était venu vendre le lait de ses chèvres et le second acheter quelques riches toisons pour orner sa demeure. J’écoutai leur conversation et j’entendis ce qui suit :

Agricola. – Que les dieux soient bénis, oh ! Politeus, d’avoir favorisé notre rencontre ; depuis si longtemps que je me livre aux douceurs de la vie des champs, loin des tourments de la ville, quelle a été votre fortune et quel votre bonheur ?

Politeus. – Grâce au ciel, cher Agricola, mon existence s’écoule sans ennui au milieu de plaisirs toujours nouveaux, toujours variés ; mais vous sembliez tout à l’heure me dire : N’estimeriez-vous pas les agréments de la cité, et serait-ce volontairement que vous leur avez préféré la monotonie des champs ?

Agricola. – Il est vrai, Politeus, la campagne a pour moi un charme que vous ne sauriez comprendre : ce que vous appelez sa monotonie, je le ressens, moi, comme l’expression majestueuse de la nature souveraine, immuable dans ses lois, mais infiniment variée dans ses détails.

Politeus. – Quoi ! vous pouvez vivre loin du contact des hommes, du plaisir de la conversation ? Ainsi, vous ignorez les joies des fêtes, le bonheur que l’on goûte en entendant une comédie ou une tragédie qui touche notre cœur et élève notre esprit, la jouissance que procure à l’imagination la musique ou la vue d’un chef-d’œuvre de nos immortels artistes ?

{p. 147}Agricola. – Oui, mais je vois les fêtes de la nature au printemps ; je suis le drame éternel de l’homme demandant à la terre, sa mère, le pain quotidien, au prix d’un labeur incessant ; j’entends le chant des oiseaux, mélodie sans égale ; j’admire les œuvres de l’art véritable dans la délicatesse de la feuille ou dans la vénérable grandeur du chêne centenaire.

Politeus. – Je confesse que l’on peut trouver quelque plaisir à contempler pendant un temps ce spectacle, mais je crois que cela ne saurait suffire à l’activité humaine ; que si l’homme peut s’assimiler quelque chose des beautés naturelles pour nourrir son esprit, il ne saurait se passer du contact de ses semblables pour l’agrandir et l’élever ; j’estime que l’intelligence se développe surtout par la connaissance des œuvres d’intelligences plus grandes ; enfin, que le plaisir ne peut se trouver que dans une société nombreuse et non dans l’isolement.

Agricola. – Il se peut, mon ami, qu’il y ait quelque nécessité de vivre auprès des hommes pour rester homme soi-même : il me semble donc que l’idéal de la raison serait en cette matière de demander à la campagne tous les enseignements et les plaisirs de la nature à son réveil au printemps et pendant l’été ; puis lorsqu’elle s’endort dans son grand manteau blanc d’hiver, de venir chercher à la ville les plaisirs raffinés du théâtre et l’amusement des fêtes.

H. F.

L’Avare aux Enfers. §

Klausias est mort ; avare jusqu’en ses funérailles, il s’en est allé seul et pauvrement. Cependant tandis que ses héritiers admirent les trésors qu’il a laissés, Klausias erre dans le sombre royaume. Il faut, pourtant, qu’il se résolve à paraître devant le suprême tribunal pour y rendre compte de sa triste existence ; il atteint les bords du Styx, voit la barque fatale remplie d’ombres silencieuses, mais éprouve moins de terreur à prendre place auprès d’elles qu’à payer les quelques drachmes du passage ; déjà il s’approche du bord pour passer le fleuve à la nage, mais Caron l’a vu et d’un regard menaçant le cloue sur la rive ; il faut qu’il s’exécute et il entre dans l’embarcation. La barque glisse sur le fleuve endormi, Klausias sent un morne effroi l’envahir ; il débarque et suit les autres ombres sur le chemin du tribunal.

Au centre des enfers, dans une vaste plaine entourée par les replis du fleuve sacré, s’élève le palais de Minos ; une pâle lumière donne à ces lieux un aspect lamentable : Minos ayant à ses côtés Eaque et {p. 148}Rhadamante, siège dans l’enceinte toujours remplie d’une foule muette. Klausias attend son tour, il regarde et écoute, avide, le suprême entretien qui doit donner à chaque ombre le calme ou le tourment éternel.

Voici l’avocat Glossias qui essaye sans résultat l’effet de ses belles paroles : il a volé ses clients, plaidé de mauvaises causes et la sentence de Minos tombe implacable sur ce méchant ; il veut protester, mais les gardes l’entraînent. Le général Agathon s’avance calme, et un doux sourire vient sur ses lèvres lorsque Minos le félicite de sa belle vie et le fait conduire aux Champs-Élysées. Le courtisan Ménippe tente en vain d’attendrir l’inexorable tribunal ; Minos lui rappelle ses lâches flatteries et l’envoie en expiation sur un rocher désert du Phlégéthon enflammé.

Cependant un jeune homme a traversé la foule, ce n’est pas une ombre mais un mortel égaré, sans doute, en ces lieux ; éperdu, sa robe blanche fait ressortir sa mâle beauté, il étreint une lyre dans la main ; tombant à genoux devant les juges, il leur fait le récit touchant de son infortune en l’accompagnant des accents de sa lyre ; sa femme bien-aimée, sa chère Eurydice, a disparu, il l’a cherchée aux deux pôles et sous le soleil brûlant des tropiques et vient la demander à Pluton : « Orphée, vos malheurs touchent mon cœur, mais le remède n’est pas en mon pouvoir ; Pluton seul peut vous satisfaire ; rendez-vous à son palais. » Il dit, et le suppliant s’éloigne à travers la foule attendrie. Viennent ensuite le grec Alcoménès, traître à sa patrie ; le farouche Nemrod, empereur d’Assyrie, dont toute la gloire se résout en un châtiment perpétuel.

Le tour de Klausias arrive enfin ; d’une voix mal assurée, il proteste de son innocente vie. « Avare, répond Minos, ta peine sera de voir tes héritiers dissiper les trésors amassés par ta folle passion ; chaque pièce d’or sortie de tes coffres sonnera douloureusement dans ton cœur ; tu gémiras de ton impuissance et tu comprendras enfin que la seule richesse éternelle et valable en ces lieux est celle du cœur. »

Depuis ce jour, ombre invisible et lamentable, Klausias, sous le ciel bleu de l’Attique, erre, voyant sa richesse se fondre dans les mains joyeuses de ses neveux et sa muette plainte n’attendrit pas les dieux immuables. Le soleil continuera sa course féconde, la richesse circulera dans le monde, mais Klausias ne sentira pas les rayons du soleil et, nouveau Tantale, ne pourra pas saisir son or à jamais perdu.

{p. 149}

Discours français.

Le député Guadet propose à l’Assemblée législative de décerner le titre de citoyen français à l’Anglais William Wilberforce (26 août 1792). §

messieurs,

En proposant à l’Assemblée législative de décerner à l’Anglais William Wilberforce le titre de citoyen français, je ne pouvais me flatter de concilier dès l’abord à une idée aussi nouvelle l’unanimité de vos suffrages. Certes, c’est un nom glorieux entre tous que celui de citoyen ; les Romains s’en sont montrés justement avares, au moins pendant ces beaux jours où Rome vivait libre et prospère à l’ombre d’une Constitution républicaine ; à combien plus forte raison ce titre doit-il nous être cher, à nous qui ne l’avons obtenu que par des siècles d’humiliations, de misères, d’efforts désespérés et stériles ! Toutefois, Messieurs, ces souffrances même que nous a coûté le long enfantement de notre liberté, ces affronts dévorés en silence, ce sang que tant de Français ont répandu pour la défense de leurs droits, tout cela ne doit-il pas nous unir par d’indissolubles liens aux hommes qui sous d’autres cieux poursuivent une œuvre semblable à la nôtre, et qui, à travers les mêmes péripéties douloureuses, combattent le même combat ? Ne sont-ils pas nos frères, eux aussi ? N’ont-ils pas les mêmes droits devant l’Être Suprême qui nous protège, devant l’humanité qui nous contemple, qui nous écoute et qui se reconnaît en nous ? Je ne dis pas assez, Messieurs : en songeant à toutes ces nations qui peuplent notre planète, qui hier n’avaient de commun avec nous qu’une origine lointaine et peut-être aussi un passé de servitude, mais dont nous nous sentons solidaires depuis que nous avons pris conscience de notre humanité, n’avez-vous pas senti souvent je ne sais quelle affection profonde et mystérieuse s’éveiller pour tant d’êtres humains dans votre âme républicaine, n’avez-vous pas éprouvé le désir irrésistible de leur ouvrir toutes grandes les portes de notre Cité, et ne vous semble-t-il pas que la France affranchie et régénérée est digne de reconnaitre tous les peuples pour ses enfants ?

Je ne vais point toutefois jusqu’à vous proposer de répandre à travers l’Europe entière avec une prodigalité insouciante, le titre et les privilèges du citoyen français. Comme la plupart d’entre vous sans doute, j’estime qu’il faut ménager nos dons pour leur conserver tout leur prix : aussi n’est-ce point pour un inconnu ni surtout pour un indigne que je sollicite aujourd’hui vos faveurs. William {p. 150}Wilberforce, Messieurs, est une de ces âmes ardentes et élevées qui traversent l’existence, guidées et pour ainsi dire hantées par quelque rêve grandiose, par quelque sublime passion. Émanciper l’humanité ! L’imagination et le cœur de ce grand homme ne vont pas à un but moins haut que celui-là. Au-delà des océans qui bornent notre vue, son regard s’est arrêté, tout rempli de commisération et d’humaine pitié, sur ces continents lointains où des peuples entiers gémissent, courbés sous le fouet impitoyable d’homme qu’ils appellent leurs maîtres ; où ces peuples qui étaient nés comme nous pour la liberté sont devenus les instruments inertes et les victimes impuissantes de je ne sais quel trafic honteux dont la seule pensée nous fait reculer d’horreur, et lèvent en vain vers le ciel leurs mains depuis longtemps chargées de chaînes ! « Et cependant, ils sont des hommes » aurait dit La Bruyère : William Wilberforce l’a dit après lui. Pendant que nous revendiquions nos droits, il plaidait lui, il plaide encore avec une ardeur infatigable, avec une obstination généreuse la cause des nègres esclaves, et malgré les injures violentes ou les froids sarcasmes qui sembleraient devoir paralyser son courage, il ne cesse de réclamer pour eux une place au grand foyer des peuples libres !

Messieurs, vous connaissez tous l’homme de cœur dont je viens d’évoquer la glorieuse image ; bien des fois vos cœur ont tressailli aux échos vibrants de sa voix indignée ; eh bien, dites moi si vous n’avez pas oublié alors que William Wilberfoce était d’une autre race que la nôtre et appartenait à un peuple qui a été longtemps notre ennemi ; dites-moi si vous ne vous êtes pas sentis attirés vers lui par un attrait plus puissant que tous les préjugés de la haine ou de l’intérêt et si un pareil homme enfin n’appartient pas désormais à cette humanité, à laquelle il a consacré toute la puissance de son génie et toute l’ardeur de son âme ! Ne m’objectez pas que Wilberforce est un de ces utopistes pour lesquels le bon sens vulgaire n’a que dédains et railleries. Non, l’émancipation des esclaves n’est pas une utopie, pas plus que la disparition de la guerre, cette autre grande iniquité ! Sans doute, les partisans de la traite des nègres sont innombrables, et comme ils sentent leurs intérêts menacés, ils se serrent les uns contre les autres avec une indomptable tenacité et s’efforcent de couvrir de leurs clameurs irritées la voix de la Justice et de la Raison ! Mais il en est de ces clameurs comme des insultes dérisoires que la barbarie des peuples riverains du Nil jetait jadis à la majesté toute puissante du soleil ! Malgré les colères et les rancunes, la Liberté poursuit elle aussi sa marche triomphante et le jour n’est pas loin où elle inondera de ses clartés bienfaisantes une nouvelle humanité !

{p. 151}Associons-nous une fois de plus, Messieurs, à cette œuvre de lumière, que nous avons déjà puissamment secondée, j’ose le dire avec une légitime fierté, et dans ce dessin témoignons toute notre sympathie, toute notre admiration à celui qui a dévoué sa vie à l’émancipation des esclaves. J’estime qu’en déclarant William Wilberforce citoyen français l’Assemblée Législative fera œuvre de haute justice et s’honorera elle-même en même temps que ce grand homme. Elle fera plus encore : elle léguera à la nouvelle assemblée qui va bientôt prendre sa place un exemple fécond et un glorieux devoir. La Convention nationale comprendra qu’en décernant à Wilberforce les honneurs civiques, nous avons tenu à nous associer à ses énergiques protestations et que l’acte si simple en apparence que nous avons accompli n’est autre chose qu’une condamnation formelle et définitive de l’esclavage des nègres. Instruits par le spectacle de nos travaux et de nos efforts, nos successeurs ne failliront pas à la tâche qui leur incombe ; ils voudront que la France continue à marcher la première dans la voie des réformes humanitaires, et pour cela ils ne tolèreront pas un seul instant, sur toutes les terres où flotte notre drapeau, la lèpre hideuse de l’esclavage. L’Assemblée Constituante a supprimé le servage et les privilèges féodaux ; la Convention contribuera puissamment, par l’exemple qu’elle donnera, à émanciper tous les esclaves du monde civilisé ; que l’Assemblée Législative réclame aussi sa part de cette œuvre de justice en saluant du plus beau nom qui fut jamais sous le ciel le grand apôtre de la liberté !

Je vous propose, Messieurs, de donner à William Wilberforce le titre de citoyen français.

{p. 153}

Concours et examens de l’enseignement secondaire des jeunes filles §

Écoles spéciales §

{p. 155}Nous avons tenu à rédiger pour cette seconde partie qui a trait aux Écoles spéciales un Manuel pratique qui fût à la fois un répertoire et un guide pour les aspirantes et pour les candidats.

On y trouvera à peu près tous les sujets qui ont été donnés aux concours de ces dernières années et aussi des sujets proposés qui sont appropriés exactement au caractère de chaque école.

Il est facile de se rendre compte que nous avons eu pour règle l’intérêt même des élèves qui, si souvent, sont obligés de se préparer sans autre indication que les articles d’un programme médiocrement clair. Leur travail sera singulièrement facilité par les renseignements qui sont relatés dans les Conseils généraux que nous avons mis en tête de chaque école.

Mais tout se tient et s’enchaîne dans ce recueil forcément disparate en apparence. Les sujets et développements insérés dans les pages consacrées à un concours déterminé peuvent être utiles à des candidats qui se préparent à une autre école. Il y a corrélation entre eux. Connaître les extraits de rapports qui s’appliquent par exemple à l’agrégation des jeunes filles ne dispense pas d’étudier les sujets donnés et proposés au baccalauréat de l’enseignement moderne, et réciproquement. Telle narration traitée à l’École navale peut être dictée à un candidat au baccalauréat, à une école d’agriculture, etc.

{p. 157}

École normal de Sèvres §

Conseils généraux §

Les aspirantes ont à faire preuve de qualités à la fois solides et brillantes. Elles doivent posséder un fonds de connaissances qui les mette à même de faire l’historique d’une question littéraire, de présenter une analyse d’auteur, d’exposer les théories d’écoles relatives à un problème de morale. Elles ne doivent pas non plus se défier trop du trait, de l’imagination.

Nous leur recommandons de s’exercer fréquemment à la dissertation. Elles ne peuvent espérer le succès que si elles savent découvrir les idées, les grouper, les subordonner les unes aux autres selon leur degré d’importance, faire un plan, tracer des paragraphes sans développements oiseux, trouver des liaisons suffisamment dissimulées, unir les parties en un tout harmonieux.

Il en est d’une composition comme d’une œuvre d’art, comme d’une statue par exemple. Il doit s’en dégager une idée dominante, un sentiment précis, une impression forte qui se grave à toujours dans le souvenir.

L’écrivain est obligé de veiller avec soin à l’ordre, à l’arrangement des arguments et des preuves, comme l’artiste à la plastique, à l’anatomie et à la pose.

Dès que, dans un concours, le correcteur a la copie d’une élève en main, il faut qu’il voie, de toute évidence, qu’il a affaire à un travail méthodique, où tout est bien distribué et agencé.

Même la confection matérielle, la toilette du devoir, la disposition des paragraphes, ne sont pas à dédaigner car il faut produire un bon effet tout d’abord.

Après le Préambule qui sera toujours en rapport direct avec le sujet, après les divisions qu’on ne saurait trop nettement indiquer, après chaque point, chaque paragraphe, dont la longueur doit correspondre à peu près à l’étendue du développement qui précède et qui suit, il convient de mettre à la ligne. L’attention du correcteur {p. 158}sera guidée, dirigée – et il en saura gré à l’élève. Non qu’il faille écrire dans la marge des signes conventionnels tels que 1°, 2°. La précaution est inutile. Le fait aurait même quelque chose de désobligeant pour le professeur chargé de l’annotation.

En général, le vocabulaire des aspirantes est assez pauvre. Le style dont il faut faire usage est un peu particulier. Il y faut de l’aisance, de la souplesse, de la légèreté. Il est indispensable de s’initier, avant d’aborder l’École de Sèvres, à la langue de la critique littéraire.

Après qu’on aura étudié longuement, dans le texte, les auteurs, il y aura tout profit à se procurer quelques bons livres, comme : la Littérature de Nisard, le Cours de littérature dramatique de Saint-Marc Girardin, les Moralistes de Prévost-Paradol, les Etudes de Paul-Albert, Émile Faguet, les Extraits de Sainte-Beuve et de Chateaubriand.

Il sera bon de lire aussi des ouvrages plus courts, de simples précis, tels que les Éléments d’histoire littéraire (Littérature française), de René Doumic (Delaplane), le Précis historique et critique de la Littérature française, très riche en indications bibliographiques, d’Eugène Lintilhac (André-Guédon), le Précis de M. Gréard (Masson), les Leçons de M. Petit de Julleville (Masson), la Petite] Histoire de la Littérature française de Gazier (Armand Colin), et aussi, pour la partie philosophique, la Morale de Marion (A. Colin), de Paul Janet (Delagrave), les Notions de philosophie de Joseph Fabre (Delagrave), l’Éducation de Ludovic Carrau (Picard et Kaan).

Les aspirantes liront avec fruit les extraits des Rapports officiels insérés au Certificat d’aptitude et à l’Agrégation des jeunes filles. Elles prépareront les concours futurs – en préparant les concours présents.

Concours de 1881. §

La Bruyère a dit : « Quand une lecture vous élève l’esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon et fait de main d’ouvrier. »

Appliquer cette règle à la pièce du Cid et chercher dans les sentiments exprimés la démonstration de l’excellence de cette œuvre.

{p. 159}PLAN

Préambule. – Esquisser rapidement et discrètement les erreurs où l’abus de la critique entraîne l’esprit : timidité, absence d’admiration, d’élan, froideur, etc… Règle introduite par La Bruyère. C’est l’absence même de règle. Citer le mot. Tout procède du sentiment. C’est le cœur qui est souverain juge de l’art.

1erParagraphe. – Expliquer le terme : fait de main d’ouvrier ; le terme : élève l’esprit, le terme : sentiments nobles et courageux. Un bon livre, et bien écrit, nous élève toujours au-dessus de nous-même, fait appel à ce qu’il y a de meilleur, de plus noble, de plus généreux en notre âme. Un livre qui est pensé hautement, soulevé d’un beau souffle, par la force même de l’idée et du sentiment, par l’adaptation nécessaire de la forme au fond, est fait de main d’ouvrier. Il est d’un maître.

2eParagraphe. – Le Cid est-il tel ? Oui certes. – Il élève l’esprit, par la lutte du devoir et de la passion, par les grands et généreux souvenirs qu’il évoque, par l’intérêt du sujet. Il ennoblit, il fortifie l’âme par les sentiments qu’il y fait naître.

3e Paragraphe. – Quels sont-ils ? L’héroïsme chevaleresque, – l’honneur, – la vaillance, – l’amour filial, – la constance.

Conclusion. – Il est la lecture même que rêvait La Bruyère et qu’il définissait….

Concours de 1882. §

Littérature.

Développer, éclaircir par des exemples et, s’il y a lieu, discuter ces lignes d’une lettre de Voltaire :

« Je regarde la tragédie et la comédie comme des écoles de vertu, de raison et de bienséance. Corneille, ancien Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d’âme, et Molière a fondé celle de la vie civile. »

(Section des Lettres.)

PLAN

Préambule. – Remarquer le double parallélisme qui existe entre la première pensée et la seconde. La vertu s’applique à la Tragédie – et à Corneille (école de grandeur d’âme) – La Comédie correspond à raison et à bienséances – et à Molière (école de la vie civile).

{p. 160}1erParagraphe. – A. Montrer que la tragédie est une école de vertu. En effet, dans le théâtre classique, toujours le devoir l’emporte sur la passion. (A développer.)

B. Montrer – par des exemples empruntés aux pièces de Corneille – la vérité de la définition. La grandeur d’âme n’est-elle pas enseignée, comme en une école où constamment se donnent mêmes leçons, mêmes exemples, – par le Cid sacrifiant ses amours à son respect filial, – par Auguste sacrifiant sa vengeance au pardon, à la clémence, – par Horace sacrifiant sa famille à sa patrie ?

2eParagraphe. – A. Montrer que la comédie est une école de raison et de bienséances. Définir la raison : jugement pratique et sain pour se bien diriger dans la vie ordinaire – les bienséances : connaissance et application de ce qu’il faut faire et éviter, sous peine de tomber dans le ridicule, de devenir un type de comédie.

B. Montrer la raison et les bienséances en action dans le théâtre de Molière. Choisir des personnages. Henriette met en relief par sa raison, la sottise de Philaminte et d’Armande, – Philinte, par son instinct des convenances, ramène à la note juste l’emportement parfois brutal d’Alceste, etc…

3eParagraphe. – Discussion. – Pour la tragédie, on peut accepter à la lettre la définition de Voltaire, – Pour la comédie, on doit faire certaines réserves. Molière ne sort-il pas souvent des bienséances ? Ne risque-t-il pas, dans l’excès de sa verve, de sa force comique, bien des situations où la folie a plus de droits que la raison ? (Glisser rapidement de peur de souscrire aux jugements de Fénelon, de J.-J. Rousseau, etc.)

Conclusion. – En général, approuver la pensée – indiquer vos réserves pour la comédie, tout en les restreignant.

Morale.

Devoirs envers nos semblables. – Justice et charité.

(Section des Lettres et section des Sciences.)

Concours de 1883. §

Littérature.

Notre xviie siècle a réuni bien des conditions favorables au développement d’une grande et riche littérature : – langue préparée à point par la vie sociale et par une culture littéraire déjà longue ; société polie qui aimait les plaisirs de l’esprit ; chez les auteurs, étude des grands modèles et véritable originalité ; équilibre heureux {p. 161}de la raison, du sentiment et de l’imagination. Si d’autres conditions firent défaut, la France d’alors parut à peine s’en apercevoir.

(Section des Lettres.)

Morale.

L’Etat et les devoirs du citoyen envers l’Etat.

(Section des Lettres et section des Sciences.)

Concours de 1884. §

Discuter et apprécier cette opinion de la marquise de Rambouillet : « Les esprits doux et amateurs des belles lettres ne trouvent jamais leur compte à la campagne. »

(Section des Lettres.)

PLAN

Préambule. – Sens exact de la pensée. Madame de Rambouillet estime que les lettrés n’ont aucun avantage à retirer de la vie rustique, de la nature étudiée à la campagne.

1erParagraphe. – De son temps, au xviie siècle, les apparences lui donnent raison. Les esprits doux et amateurs des belles lettres fuirent les champs. Paris, la Cour, leur sont préférés. Descartes, Racine, Bossuet, Molière, etc., ne songent guère à la poésie des moissons, aux rêveries champêtres, aux harmonies de la nature, aux promenades contemplatives à travers les prés et les bois.

2eParagraphe. – Pourtant, déjà au xviie siècle, le séjour des champs est goûté par Mme de Sévigné, par La Bruyère qui dépeint le paysan de façon si vigoureuse et si saisissante ; par Fénelon (descriptions du Télémaque) ; par La Fontaine (ses arbres, ses montagnes, les objets inanimés parlent, vivent ; il les aime) ; par Boileau (Épitre à M. de Lamoignon. Les Plaisirs de la campagne) ; par les Solitaires de Port-Royal (ils travaillent, ils méditent, ils font leur retraite aux champs). Mme de Rambouillet, éprise surtout des conversations littéraires, n’ayant pour tout horizon que les murs de son salon, n’a pas compris le sentiment de la nature qui, déjà était contenu en germe, et même parfois éclos, dans les œuvres de ses contemporains.

3eParagraphe. – Mais c’est surtout depuis le xviiie siècle, que son affirmation absolue, que son « jamais », tranchant et catégorique, reçoivent des démentis. – Montrer comment les J.-J. Rousseau, les {p. 162}Bernardin de Saint-Pierre, les Châteaubriand, les Lamartine, Hugo, Musset, George Sand, etc., ont dû le meilleur de leurs inspirations à l’intime fréquentation de la nature…

Conclusion. – L’opinion de Mme de Rambouillet se justifie à moitié… ; elle parait fausse aujourd’hui par suite de l’évolution des idées et des sentiments littéraires ; les « esprits doux » trouvent leur compte à contempler et à rendre les spectacles de la nature.

Morale.

Qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que la charité ? Quels sont les rapports de la charité et de la justice ?

(Section des Lettres.)

Littérature.

« Que chacun de nous se contente de la part qui lui sera échue ; quelle que soit sa carrière, elle lui donnera des devoirs, une certaine somme de bien à produire ; l’accomplissement du devoir, voilà et le véritable but de la vie et le véritable bien. »

jouffroy.

(Section des Sciences)

Concours de 1885. §

Littérature.

Mme de Lambert (1647-1733) avait écrit à Fénelon qu’elle s’était inspirée pour élever sa fille et son fils des idées de l’auteur du Traité sur l’éducation des filles et du Télémaque.

On supposera que Fénelon répond à la marquise de Lambert pour la remercier de ce double éloge, le plus délicat et le plus complet qu’il pût souhaiter.

(Section des Lettres.)

Morale.

Qu’appelle-t-on conscience morale ?

Idées et sentiments qui s’y rattachent.

(Section des Lettres.)

Littérature.

Justifier cette pensée : « La culture littéraire est indispensable même aux esprits qui sont tournés plutôt du côté des sciences, parce qu’elle les ouvre et affine davantage – en les reposant. »

(Section des Sciences.)

{p. 163}
Concours de 1886. §

Littérature.

Montrer les principales différences entre les tragédies de Corneille et celles de Racine.

(Section des Lettres.)

Morale.

De la connaissance de soi-même comme moyen de perfectionnement moral.

(Section des Lettres.)

Littérature.

Développer ces lignes d’une lettre de Voltaire : « On s’accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit ; on se fait une habitude d’exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n’est point une étude ; il n’en coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela ; on n’a de maître que son plaisir et son goût ».

(Section des Sciences.)

Concours de 1887. §

Littérature.

Analyser, dans la comédie des Femmes savantes, les caractères, à la fois semblables et différents, de Philaminte, de Bélise et d’Armande.

(Section des Lettres.)

Morale.

De l’universalité des principes de la loi morale.

(Section des Lettres.)

Littérature.

Expliquer cette pensée de Nicole : « On se sert de la raison pour acquérir les sciences, et on devrait, au contraire, se servir des sciences comme d’un instrument pour perfectionner sa raison. »

(Section des Sciences.)

{p. 164}
Concours de 1888. §

Littérature.

Est-ce la prose, est-ce la poésie qui, au xviiie siècle, fut cultivée en France avec le plus de succès ?

Par quelles raisons peut-on expliquer cette supériorité de l’une sur l’autre ?

(Section des Lettres.)

PLAN

La prose et la poésie au xviiiesiècle.

Préambule. – Deux problèmes sont posés qui appellent une double solution.

A. Il est évident que la prose a plus d’importance que la poésie au xviiie siècle.

B. Les raisons du rôle joué par la prose sont à la fois politiques, sociales, scientifiques, etc.

De là deux grandes divisions – deux réponses aux deux questions posées.

1erParagraphe. – Mentionner rapidement les œuvres en vers et en prose les plus remarquables. Montrer que les œuvres en prose ont plus d’audience, exercent plus d’influence que la poésie.

2eParagraphe. – Insister sur les causes générales de leur suprématie : espoir et désir de réformes dans la société, – dans la vie politique, – découvertes scientifiques, – foi dans le progrès, – instinct de combativité. – Or, la prose est la langue de la vulgarisation et de la polémique. De là son fréquent emploi. De là sa force et sa prépondérance.

Morale.

De la tolérance comme devoir de justice.

(Section des Lettres.)

De la responsabilité.

(Section des Sciences.)

Concours de 1889. §

Littérature.

Pauline de Grignan, la petite-fille de Mme de Sévigné, était une « dévoreuse de livres ». Sa mère, Mme de Grignan, avait cru devoir. {p. 165}par scrupule, lui interdire la lecture de Corneille. Vous supposerez que Mme de Pomponne, « qui n’en usait pas ainsi avec sa fille Félicité, à qui elle faisait apprendre tout ce qui sert à former l’esprit » (Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 8 mai 1689), écrit à la mère de Pauline pour lui reprocher cette interdiction.

(Section des Lettres.)

Morale.

Sur cette parole de Socrate : « La vertu est une science. »

(Section des Lettres.)

Dans la préface de la traduction des Principes mathématiques de Newton par Mme du Châtelet (édition posthume de cet ouvrage de la marquise), Voltaire a écrit : « Jamais femme ne fut si savante qu’elle et jamais personne ne mérita moins qu’on dit d’elle : c’est une femme savante. »

(Section des Sciences.)

Concours de 1890. §

Littérature.

Montrer les qualités que réunit, pour la première fois peut-être dans notre langue, la prose de Pascal.

(Section des Lettres.)

(Voir préface des Pensées, par Havet.)

Morale.

En quoi l’imagination peut seconder ou entraver notre perfectionnement moral ?

(Section des Lettres.)

De l’éducation de soi-même.

(Section des Sciences.)

Concours de 1891. §

Littérature.

Qu’entendez-vous par un écrivain classique ?

(Section des Lettres.)

PLAN

Préambule. – Définir le sens exact du mot : classique. Etymologiquement, le « classicus », le « classique », est un citoyen qui {p. 166}appartient à la première des cinq classes instituées par Servius Tullius, roi de Rome. C’est un noble, un patricien, par le rang et par la fortune. – Plus tard, le classique sera l’écrivain qui, par le génie, exercera une sorte de patriarcat littéraire, occupera le premier rang dans la hiérarchie grâce à la perfection de ses œuvres.

1erParagraphe. – L’écrivain classique traduit les idées générales, dans une mesure exacte d’équilibre, d’harmonie, de goût.

2eParagraphe. – Il résume l’esprit national, les tendances particulières de l’esprit chez le peuple où il écrit.

3eParagraphe. – Il appartient à une époque où la langue est sortie de la période de tâtonnement et est arrivée à son point de maturité, d’excellence.

4eParagraphe. – Donner des exemples empruntés à la prose (Bossuet), à la poésie (Racine).

Lire : Sainte-Beuve (Extraits des Causeries du Lundi, par Pichon, préface de L. Robert, p. 593. – Garnier, édit.)

Morale.

Sur cette pensée de Larochefoucauld : « Nous avons plus de force que de volonté ; et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes, que nous nous imaginons que les choses sont impossibles. »

(Section des Lettres.)

« Les mathématiques rendent l’esprit juste en mathématiques, tandis que les lettres le rendent juste en morale. »

joubert.

(Section des Sciences.)

Sujets proposés §

section des lettres §

Mme du Deffand, qui lisait beaucoup, ne savait pas ce qu’une femme doit savoir en fait de littérature. Sainte-Beuve a pu dire d’elle : « En fait de lectures, elle ne s’était jamais rien refusé, que le nécessaire. »

Qu’est-ce que le nécessaire en fait de lectures ?

{p. 167}
Plan développé §

Préambule. – Mme du Deffand, célèbre au xviiie siècle par son salon, par ses relations littéraires, par ses rapports avec le président Hénault et Horace Walpole, par l’éclat de sa rupture avec Mlle de Lespinasse, a beaucoup écrit et surtout beaucoup lu. Mais, en fait de lectures, frivole comme la plupart des femmes mondaines, elle préférait ce qui plait à ce qui sert, l’agréable à l’utile. Elle avait le goût des romans, elle lisait les gazettes à la mode, les petits vers qu’on se passait sous le manteau. Par contre, elle dédaignait l’étude des écrivains classiques. Elle fuyait tout écrit qui aurait pu l’instruire. Elle courait au devant de toute production qui pouvait amuser son esprit. Aussi, un critique a-t-il pu dire d’elle : « En fait de lectures, elle ne s’était jamais rien refusé, que le nécessaire. »

Division. – Certes, le mot est joli. Il est trouvé spirituellement. Il séduit, et en même temps il est juste, il est vrai. Car, il y a dans la littérature, des lectures qui sont nécessaires et d’autres qui ne le sont pas.

1erParagraphe. – Le nécessaire dans la vie coutumière, c’est ce dont on ne peut se passer sans souffrance, ce qui est indispensable pour satisfaire les plus stricts besoins de la nature. Ainsi, il est nécessaire de manger, de boire, de dormir. Mait il n’est pas nécessaire de goûter à des mets exquis, de boire des vins délectables et de chercher le repos sur un lit moëlleux. Le superflu – chose si nécessaire, – n’est à vraiment parler pas le nécessaire… nécessaire…

2eParagraphe. – Il en est de même en littérature. Le superflu, ce sont les lectures faites au hasard de la rencontre. Ce sont les romans, les contes, les recueils d’anecdotes. Ils trompent l’appétit. Ils n’assouvissent pas la faim. Ou bien l’esprit ne les absorbe pas, ou bien il ne les retient pas. C’est donc peine perdue de leur accorder son attention, si distraite soit-elle.

3eParagraphe. – Le nécessaire, c’est l’ensemble des œuvres consacrées par le temps. Ce sont les idées générales, c’est le fonds commun où puise l’humanité pour se diriger. Ce sont les connaissances qui forment le viatique de la vie. Ce sont les grandes et belles pensées qui sont à la fois une récréation et un enseignement. Elles joignent l’agréable à l’utile. Elles forment un trésor que l’honnête homme ne peut se passer de posséder au moins en partie sous peine de confesser sa misère intellectuelle. Ces œuvres-là Mme du Deffand les négligeait. En citer quelques-unes….

Conclusion. – Petite morale à tirer du trait malicieux décoché avec tant de finesse par Sainte-Beuve à la marquise du Deffand.

{p. 168}– Que pensez-vous de ce jugement du philosophe Joubert : « Si… nous voulions écrire aujourd’hui comme on écrivait au temps de Louis XIV, nous n’aurions point de vérité dans le style, car nous n’avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs… Une femme qui voudrait écrire comme Mme de Sévigné serait ridicule, parce qu’elle n’est pas Mme de Sévigné. »

– Une soirée passée par La Bruyère chez un financier de son temps. Il y rencontre quelques-uns des originaux dépeints dans les Biens de fortune. Ils circulent, causent devant lui. Mettez en scène : Giton le riche, Phédon le pauvre, Chrysippe, « le premier noble de sa race », etc.

– Une réception à l’hôtel de Rambouillet. – La marquise et sa fille. – Les principaux hôtes. – Imaginez une conversation entre eux.

– En 1697, la France était en proie à de grandes calamités. Mme de Maintenon, pleine de confiance en Racine, et touchée, comme lui, des maux causés à la patrie par la guerre, lui conseille de rédiger, pour Louis XIV, un mémoire sur les moyens de remédier à tant d’infortunes.

– Un ingénieux critique a écrit : « On peut dire que notre littérature tout entière est une littérature mondaine, née du monde et pour le monde. » – Cette opinion n’est-elle pas fondée surtout pour la littérature française au xviie siècle ?

– La Bruyère va trouver Boileau à Auteuil pour lui lire ses Caractères. Le satirique est malade. Il écoute pourtant son hôte ; mais, à la fin, après l’avoir félicité : « Vous n’avez oublié qu’un caractère, dit-il, c’est celui de l’auteur qui lit sans pitié ses ouvrages aux pauvres malades. » – Vous décrirez la scène et vous développerez le caractère esquissé par Boileau.

– Comparer Corneille et Racine comme poètes comiques.

– Mme de Sévigné écrit à son cousin Bussy-Rabutin (juin 1666) pour lui dire son avis sur le Misanthrope, qui vient d’être représenté par les comédiens du Palais-Royal. Après avoir parlé d’Alceste, de Philinte, elle insistera sur les rôles de femme (Célimène, Arsinoé, Éliante, etc.). Enfin, elle terminera en louant Molière d’avoir su, avec les travers de l’humanité, saisir au vif les ridicules et les vices de son temps.

– Vous supposerez une lettre de Mme de Motteville, écrivant familièrement à Henriette d’Angleterre pour lui reprocher d’avoir mis aux prises Corneille et Racine, en demandant à l’un et à l’autre de traiter le sujet de Bérénice :

{p. 169}1° Si Mme de Motteville avait osé, elle aurait dissuadé Corneille d’accepter une lutte inégale.

2° Tout, en effet, dans cette rivalité, a été défavorable à l’immortel auteur du Cid.

3° Tout, au contraire, était favorable à l’auteur d’Andromaque.

– Mme de Maintenon écrit à une amie pour lui faire part de ses impressions sur la mort de Louis XIV. Elle se rappelle ces jours de fête passés à Saint-Cyr. Elle justifie sa conduite à l’égard du roi. Désormais, retirée du monde, elle se préparera par l’exercice de la piété et des bonnes œuvres à paraître devant Dieu.

– Comparer les caractères de Chimène, de Pauline et d’Émilie.

– Dans l’avant-propos de ses Précieuses ridicules, Molière dit : « Si l’on m’avait donné le temps…, j’aurais tâché de faire une belle et docte préface, et je ne manque pas de livres qui m’auraient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition et le reste. »

Faire cette préface que Molière n’a point faite.

– Comment Molière a-t-il conçu et décrit le caractère de « la femme savante » ?

– Une dame qui vient d’entendre prononcer l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, dans la basilique de Saint-Denis, écrit à une de ses amies pour lui faire part des impressions qu’elle a éprouvées.

– Commenter cette parole d’un moraliste : « On est plus sociable et d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit. »

– Expliquer cette phrase dans laquelle La Bruyère donne la supériorité aux femmes en ce qui concerne le genre épistolaire : « Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d’écrire. »

– Dans son chapitre « De la Société et de la Conversation », La Bruyère, après avoir donné une définition de la politesse, exprime la pensée suivante : « Dans les repas ou les fêtes que l’on donne aux autres, dans les présents qu’on leur fait, et dans tous les plaisirs qu’on leur procure, il y a faire bien, et faire selon leur goût : le dernier est préférable. »

Expliquez, développez et discutez cette réflexion.

– Apprécier et commenter le mot de Lamennais : « La femme est une fleur qui ne donne son parfum qu’à l’ombre. »

– Mme de Sévigné écrit à Boileau pour lui reprocher d’avoir omis dans son Art poétique la fable et La Fontaine. Elle ne croit pas {p. 170}pouvoir attribuer cet oubli à des motifs indignes du caractère bien connu de Boileau. L’importance de la fable comme genre littéraire. Caractère poétique qu’a su lui donner La Fontaine. Exemples à l’appui.

– L’absence de Mme de Maintenon, la mort de la duchesse d’Orléans avaient privé à la fois La Fontaine de ses deux protecteurs ; c’était d’autant plus fâcheux pour lui que son insouciance pour les affaires avait considérablement réduit sa fortune et que cependant il lui fallait pourvoir à l’éducation de son fils, alors âgé de onze ans. Mme de la Sablière tira La Fontaine de cette position embarrassante. A sa prière, M. du Harlay, premier président au Parlement de Paris, qui goûtait singulièrement les ouvrages de La Fontaine, se chargea de son fils et Mme de la Sablière retira chez elle le fabuliste.

On fera la lettre de Mme de la Sablière au premier président du Harlay.

– Mme de Sévigné disait un jour des fables de La Fontaine : « C’est comme un panier de cerises ; on commence par manger les plus belles, puis on finit par manger tout. » Cette charmante comparaison ne peut-elle pas s’appliquer aux lettres de Mme de Sévigné elle-même ? Dites ce que vous en pensez.

– 1° Expliquer et justifier par des exemples cette pensée de La Bruyère : « Il y a une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères ».

2° Montrer d’où naît ce sentiment et à quelles inclinations de notre nature il se rattache.

3° Dire quels devoirs il nous rappelle et quelles résolutions charitables il doit nous suggérer.

– Mme de Maintenon écrit à Racine, depuis longtemps retiré du théâtre, pour lui dire qu’après avoir fait jouer Andromaque par les jeunes filles de Saint-Cyr, elle renonce aux tragédies profanes. Elle prie le poète de chercher, dans l’Écriture sainte, le sujet d’une tragédie plus édifiante.

– Doux et tendre sont deux épithètes qu’on a souvent appliquées à Racine. Veut-on dire qu’il manque de force ?

– Pourquoi la langue française est-elle universelle ?

– Tirer une leçon de rhétorique de la scène du Sonnet dans le Misanthrope.

– Qu’est-ce que le 41me fauteuil ? Quels auteurs vous paraissent avoir été les plus dignes de l’occuper ?

{p. 171}– Dans les Femmes savantes, Molière se montre-t-il l’ennemi de l’instruction chez les femmes ?

– L’amour maternel dans le théâtre de Corneille, de Racine et de Voltaire.

– Vous avez lu des lettres choisies de Mme de Sévigné et de Voltaire. Appréciez, d’après cette lecture, et comparez les deux écrivains.

– Mme de Staël a dit que l’enthousiasme est de tous les sentiments celui qui donne le plus de bonheur. Montrez la vérité de cette pensée.

– Développer cette pensée de Mme de Lambert : « N’éteignez jamais le sentiment de curiosité. C’est un penchant de la nature qui va au devant de l’instruction. »

– Mme de Lambert disait à sa fille : « Approuvez, mais admirez rarement ; l’admiration est le partage des sots. » Que pensez-vous du conseil ?

– Un grand ministre, M. Necker, disait volontiers : « Voulez-vous faire prévaloir une opinion, adressez-vous aux femmes : elles la reçoivent aisément parce qu’elles sont ignorantes ; elles la répandent promptement parce qu’elles sont bavardes ; elles la soutiennent longtemps parce qu’elles sont têtues. »

Réfutez ce jugement peu aimable ; montrez qu’aujourd’hui surtout les femmes exercent leur influence par d’autres moyens, grâce à l’éducation et à l’instruction qui leur sont données.

– Expliquer ce que c’est que le remords, en développant cette pensée : « Le tigre déchire sa proie et dort ; l’homme devient homicide et veille. »

– Développer et discuter cette pensée d’Eugénie de Guérin : « Je lis, non pour m’instruire, mais pour m’élever. »

– « La plupart des femmes, dit Fénelon, sont passionnées sur presque tout ce qu’elles disent, et la passion fait parler beaucoup : cependant on ne peut espérer rien de fort bon d’une femme, si on ne la réduit à réfléchir de suite, à examiner ses pensées, à les expliquer d’une manière courte et à savoir ensuite se taire. »

Quelles sont les qualités que recommande ici Fénelon et quel en est le prix ? Vous semblent-elles définir exactement le rôle qui convient à la femme en général ? Lui suffiraient-elles, en tout cas, dans l’enseignement ?

– Vous tracerez d’après une scène célèbre du Misanthrope de Molière le tableau d’un salon mondain qu’on pourrait surnommer le {p. 172}cercle de la médisance. Portrait de la maltresse de maison : ton ordinaire de ses entretiens. Oppositions que présentent les caractères de ses habitués. Quelle différence faites-vous entre ce salon et celui de la marquise de Rambouillet ? Vous paraît-il appelé à un succès d’aussi bon aloi ?

– Quelle idée vous êtes-vous faite, en lisant les lettres de Mme de Sévigné, de l’histoire et des mœurs de son temps ?

– Rappeler à propos du chapitre V de La Bruyère (De la société et de la conversation), l’heureuse influence exercée par les gens du monde et particulièrement par les femmes sur le développement de la littérature française auxviie siècle.

– Quelles sont les idées qui vous ont le plus frappée chez les écrivains qui, auxviie siècle, se sont occupés de l’éducation des filles ?

– Dans quelle mesure peut-on dire que « la comédie corrige les mœurs » ? Voltaire indique-t-il cette mesure quand il loue Molière d’avoir été « le législateur des bienséances de son temps » ? Les travers, les ridicules que crée la mode sont plus aisés à guérir que les vices. Les précieuses se corrigent, Harpagon reste avare.

– Quelles sont, auxviie siècle, les femmes qui se sont fait un nom dans les lettres ? Dites ce que vous savez d’elles et de leurs principaux ouvrages.

– Définir la médisance et la calomnie.

Discuter le mot de Molière : « Contre la médisance il n’est point de rempart » et le mot de Beaumarchais : « Calomniez, il en restera toujours quelque chose. »

– Quel était le but de Mme de Maintenon en fondant Saint-Cyr ?

Donnez une idée du système d’éducation qu’elle y avait organisé.

– On a souvent répété que Mme de Sévigné était aussi éminente par le caractère et par le cœur que par le talent ; pensez-vous que ce jugement soit vrai, d’après les lettres de Mme de Sévigné que vous avez lues ?

– En tête des cahiers distribués aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon avait fait écrire : « C’est un mauvais caractère que celui de grand parleur », et plus loin : « On raille souvent les jeunes filles sur leur timidité, mais on les en estime davantage. »

Rapprochez ces deux jugements et dites ce que vous en pensez.

– Commentez et appréciez cette pensée d’un grand écrivain : « L’art d’être heureux c’est de ne pas chercher le bonheur, c’est de {p. 173}poursuivre un objet désintéressé, la science, l’art, le bien de nos semblables, le service de la patrie. »

– Dire ce que vous pensez et ce que vous savez des opinions le Mme de Sévigné sur quelques-uns des principaux auteurs de son temps, prosateurs et poètes.

– Discuter cette pensée : « Il n’y a pas une seule personne à qui on puisse confier ses peines, sans lui donner une maligne joie et sans s’avilir à ses yeux. »

– Segrais dit un jour à Mme de la Fayette qui ne fut pas médiocrement flattée du compliment : « Votre jugement est supérieur a votre esprit. » Donner votre opinion sur le mot de Segrais.

Section des sciences1 §

– Discutez, en le restreignant à l’enseignement, ce mot de Nicole : « On ne devrait se servir des sciences que comme d’un instrument pour perfectionner sa raison. »

– Condillac est-il fondé en raison de dire qu’une science n’est qu’une langue bien faite ?

– Qu’entendez-vous par la philosophie des sciences ?

– Expliquer cette maxime de Bacon : « Savoir véritablement, c’est savoir par la cause. »

– La définition : La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, a-t-elle des applications morales ?

– Développer et commenter cette parole de Galilée : « Dans les sciences naturelles, dont les conclusions sont vraies d’une vérité nécessaire et où la volonté humaine n’a aucune part, il faut bien se garder de prendre la défense de l’erreur, parce que mille Démosthènes et mille Aristotes échoueront devant l’esprit le plus médiocre qui aura eu la chance de s’appuyer sur la vérité. » (Lectures scientifiques, par Jules Gay ; – Hachette.)

– Qu’entendez-vous par l’esprit de système ? Quels sont ses avantages au point de vue scientifique et ses dangers ?

(Lectures scientifiques de J. Gay, p. 752. On y trouvera le développement par Biot.)

– Expliquer et commenter ce mot de Claude Bernard : « L’esprit vraiment scientifique devrait nous rendre modestes et {p. 174}bienveillants. Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes tous faillibles en face des difficultés immenses que nous offre l’investigation des phénomènes naturels. »

(Lectures scientifiques de Gay.)

– Commenter les paroles suivantes de Pasteur prononcées à l’inauguration de l’Institut qui porte son nom :

« Croire que l’on a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l’annoncer, et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s’efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu’on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c’est une tâche ardue.

Mais quand, après tant d’efforts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l’âme humaine, et la pensée que l’on contribuera à l’honneur de son pays rend cette joie plus profonde encore.

Si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit en avoir une, et c’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde. »

(Lectures tirées d’auteurs modernes, 3e partie : sciences.)

Copies d’élèves §

La morale de Mme de Sévigné et la morale de Mme de Maintenon. §

Par leur éducation, leur vie, leur caractère, Mme de Sévigné et Mme de Maintenon sont absolument différentes. Elles ne cheminent point côte à côte, elles ne vont point à l’encontre l’une de l’autre, elles suivent chacune sa route et ne peuvent guère être comparées. Aussi, si nous étudions, dans leur vie et dans leurs œuvres, la manière dont elles envisagent l’existence, dont elles comprennent le devoir, leur morale, en un moi, nous la trouverons très dissemblable.

Leur jeunesse le fut tellement ! Elles sont élevées, l’une par un oncle indulgent et bon, l’autre par une vieille tante intolérante ; pendant que Mme de Sévigné reçoit les leçons des meilleurs maîtres, cultive et élargit son esprit, Mme de Maintenon emploie toutes ses {p. 175}forces d’enfant à lutter contre une persécution religieuse qui finit par avoir raison d’elle ; à seize ans, l’une ne connaît presque de l’existence que les côtés faciles et charmants, l’autre n’en a vu que les côtés pénibles. Et lorsqu’elles entrent dans la vie, l’une, à la tête d’une belle fortune, épouse un homme de son rang, qu’elle aime et qui lui donne du moins une première année de bonheur ; l’autre, descendante des d’Aubigné, en proie à mille soucis matériels, doit choisir entre Scarron et un couvent.

Les faits ici sont éloquents : deux commencements de vie aussi différents eussent sans doute rendu opposées deux natures semblables à l’origine, et tel n’était pas le cas pour Mme de Sévigné et Mme de Maintenon. Elles étaient nées différentes, elles avaient commencé la vie diversement, elles la continuèrent de même.

Pour qui ne connaîtrait pas les lettres de Mme de Sévigné, l’étude même rapide de sa vie ferait comprendre quelle put être sa morale. Veuve très jeune, à l’âge de son plus grand charme, elle se consacre tout entière à ses enfants, renonçant à toute autre joie. A demi ruinée par les folies de son mari, elle rétablit sa fortune, grâce à une économie savante, à de longs séjours dans ses terres, sans jamais accepter les offres généreuses de ses nombreux amis, qui la regrettent et voudraient la voir revenir auprès d’eux.

Lorsqu’elle a réussi à remettre un peu d’ordre dans l’héritage de ses enfants, elle reparaît dans le monde ; mais sa vertu douce, aimable, facile, jointe à sa tendresse maternelle, la préserve de tout danger. Pendant de longues années, elle ne s’occupe guère que de ses enfants, de sa fille, la marie assez tard, et s’en sépare douloureusement. A partir de cette époque, les seules joies de sa vie sont les séjours trop rares de sa fille, les seules douleurs sont les séparations. Rien de plus simple que cette vie, qui ne fut exemple ni de chagrins, ni même de légers reproches, mais où nous voyons nettement paraître une grande dignité, une honnêteté foncière, le souci constant des devoirs maternels.

Auprès de cette vie si claire, rien de plus trouble, de plus bizarre, de plus déconcertant que celle de Mme de Maintenon. Tour à tour femme de Scarron, gouvernante des enfants de Mme de Montespau, et travaillant sourdement à détacher d’elle le roi, puis, épouse secrète de Louis XIV, et exerçant sur lui un ascendant souverain, elle passe son existence dans des positions équivoques, douteuses. Il semble que l’habileté ait été le principe de sa vie, et ce n’est pas là un principe de morale. Un esprit soucieux de justice, qui étudierait la vie de Mme de Maintenon sans connaître ses lettres, n’aurait qu’une ressource : s’abstenir de tout jugement, de peur d’être conduit par les faits à une sévérité excessive.

{p. 176}On peut étudier sans crainte les lettres de Mme de Sévigné, comme sa vie ; elle s’y montre tout entière, et presque toujours sous un aspect charmant, fait remarquable si l’on songe à l’immense quantité de lettres qu’elle a écrites, et dans tous les moments de sa vie.

Il est impossible, parlant de la valeur et de la doctrine morales de Mme de Sévigné, de ne pas insister tout d’abord sur sa grande et dominante passion pour sa fille. Mme de Sévigné est, avant tout, la mère de cette Marguerite parfois si froide, si dédaigneuse et toujours autant adorée. – Et son fils ? Elle l’aima, plus et mieux, je crois, que beaucoup de mères n’aiment leurs enfants, moins qu’il n’en était digne, si on le compare à sa sœur. Sa morale, sur ce point (sur d’autres encore, du reste) n’est donc pas fondée sur la justice ; Mme de Sévigné fut partiale, se laissa guider dans sa tendresse maternelle, par la passion et le sentiment ; mais, en somme, elle fut vraiment mère, ce qui est peut-être le premier devoir d’une femme, comme c’est son charme le plus pur.

Si cette morale, conduite par la tendresse, est dénuée d’une rigoureuse justice, elle l’est aussi d’égoïsme et d’amour-propre. – « J’aime à être comptée pour rien » dit Mme de Sévigné dans une de ses lettres. Rien de plus sincère que ce mot. Dans son amour pour sa fille, dans ses amitiés si nombreuses, et si solides dans les mauvais jours, elle se compte souvent pour rien, s’oublie pour les autres, et n’épargne pour eux ni son temps, ni sa peine ; elle n’est, comme elle le dit, « paresseuse que pour elle-même ».

Si Mme de Sévigné ne comprend pas toujours ses devoirs de justice, elle connaît du moins et pratique ses devoirs de charité ; dans ses lettres, si abondantes en traits de malice, il n’y a pas, je crois, une seule vraie méchanceté ; elle raillait souvent, mais avec la bonté, la bienveillance, la gatté qui font son charme et le fond de sa morale.

Je me trompe : son caractère a un autre charme, sa morale un autre fondement : c’est la franchise. Mme de Sévigné se montre à nous comme quelqu’un qui n’a rien de mauvais à cacher ; sa sincérité semble parfaite ; l’hypocrisie lui est étrangère ; elle ignore les sous-entendus, les équivoques, toutes les affectations : « Il faut être, « s’écrie-t-elle, il faut être si l’on veut paraître ; le monde n’a point « de longues injustices. »

L’amour maternel, si complexe, la bonté, la franchise, l’oubli de soi, telles sont les principales qualités que recommande la morale de Mme de Sévigné. Si parfois son amour pour sa fille l’emporte un peu trop loin, si elle nous paraît trop humble et soumise devant Mme de Grignan, si sa tendresse de grand’mère va jusqu’à lui permettre d’approuver la mise au couvent des filles aînées de M. de Grignan, {p. 177}afin que ses petits-enfants aient toute la fortune de leur père, pardonnons-lui ces taches en faveur de mille aimables qualités ; il y a peu de femmes écrivant beaucoup, qui pourraient supporter comme elle l’examen de leur correspondance ; et nous en trouverions bien rarement à qui pussent s’appliquer ces paroles de Mme de Sévigné : « Rien n’est bon que d’avoir une belle et bonne âme ; on la voit en toutes choses comme au travers d’un cœur de cristal. »

Autant Mme de Sévigné est expansive, ouverte, facile à connaître, autant Mme de Maintenon se livre peu. Elle écrivit moins sans doute que Mme de Sévigné, mais cependant beaucoup ; et, lorsqu’on a lu cette longue correspondance avec ses amis et sa famille, qui s’étend à presque toute sa vie, on ne la connaît pas mieux qu’auparavant. Elle n’est elle-même qu’à Saint-Cyr : c’est là qu’il faut l’aller chercher, pour trouver ce qui me paraît le fondement même de sa morale.

Mme de Maintenon (qui par bien des côtés justifie certaines paroles dures de La Rochefoucauld sur les mobiles des actions humaines) a écrit quelque part : « Je voulais faire un beau personnage, faire prononcer mon nom avec admiration, et avoir l’approbation des honnêtes gens : c’était là mon idole…. Il n’y a rien que je n’eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi. Je me contraignais beaucoup, mais cela ne me coûtait rien, pourvu que j’eusse une belle réputation : c’était là ma folie. Je ne me souciais point de richesse, j’étais élevée de cent piques au dessus de l’intérêt, mais je voulais de l’honneur. »

Ces mots éclairent toute sa conduite ; exposée dans sa jeunesse aux humiliations qui accompagnent trop souvent la pauvreté, elle voulait obtenir la considération ; et, s’étant dit sans doute, comme avant elle Mme de Sévigné, que le monde n’a point de longues injustices, elle a employé la vertu comme un moyen de parvenir à son but. Cela seul donne à son caractère une apparence d’hypocrisie qui éloigne, et, sa morale pratique fût-elle irréprochable, une telle théorie de la morale, fondée sur le « qu’en dira-t-on », la rabaisse singulièrement. Elle fut obligeante, charitable, je ne lui en sais aucun gré ; les services qu’elle rend à ses amis, les bienfaits qu’elle répand autour d’elle, me paraissent assez bien payés par l’honneur qu’elle en retire.

Presque tous ses actes peuvent s’expliquer de deux manières, dont l’une est favorable et l’autre non ; et, malgré soi, on se sent incliné à choisir l’explication défavorable.

Lorsque, par exemple, Mme de Maintenon enlève les enfants de son cousin de Villette pour les faire catholiques malgré leurs parents, on peut dire que, fermement catholique elle-même, elle croyait agir {p. 178}pour le bien de leur âme ; que, sachant la défaveur attachée aux protestants sous Louis XIV, elle voulait faire la fortune de ses neveux dans cette vie, comme leur salut dans l’autre.

On peut dire aussi que, fille de protestants, comptant des protestants dans sa famille, elle voyait toutes sortes d’avantages à faire ce que j’appellerais du zèle, s’il s’agissait de toute autre qu’elle. Cette explication a bien son prix.

Mme de Maintenon, qui fut avant tout institutrice, enseigne à ses élèves la morale qu’elle a pratiquée elle-même ; elle leur prèche l’humilité, parce qu’il est pénible d’être remise à sa place, et la vertu, parce que c’est le meilleur moyen d’être considérée ; elle leur donne le principe qu’elle a observé, et qui explique pourquoi sa correspondance nous la fait connaître si peu, principe qui consiste « à ne rien laisser voir, même à ses amis, dont ils puissent dans la suite se prévaloir contre nous s’ils venaient à changer. »

Enfin, Mme de Maintenon, qui, à tant d’égards, a été une institutrice remarquable, n’a pas connu un des principes de la morale, qui est de respecter l’enfance, et de ne pas venir, avec toute la sécheresse, toute la flétrissure de cœur que donne parfois la vie, déflorer les illusions de pauvres filles dont c’est la seule richesse !

Il est difficile d’être impartiale en parlant de Mme de Maintenon ; on est presque toujours injuste, et l’on exagère des choses vraies, l’amour-propre et l’habileté qui sont les fondements de sa morale.

Si maintenant nous rapprochons l’une de l’autre la morale de Mme de Sévigné, et celle de Mme de Maintenon, il semble que l’une se puisse caractériser du mot joie, et la seconde du mot tristesse ; que l’une, toute de sentiment, vienne du cœur, et que l’autre, sèche, raisonnable et utilitaire, vienne de la tête. On se sent attiré vers l’une, repoussé par l’autre ; l’on voudrait enfin donner à Mme de Sévigné les qualités qui lui manquent, enlever à Mme de Maintenon celles qu’on doit lui reconnaître.

X.,

Élève du collège Sévigné.

Les satires de Boileau permettent-elles de l’accuser, comme fait Fontenelle, de méchanceté ? §

La question est plus ambitieuse qu’elle ne paraît au premier abord ; où s’arrête le droit d’exprimer librement et sincèrement une opinion où une idée ? où commence la méchanceté, où finit la {p. 179}franchise ? Voilà des questions qui pourraient donner lieu, avec un peu de bonne volonté, à toute une théorie de la critique.

Nous n’irons pas si loin ; aussi bien, rien qu’en cherchant tout simplement si Boileau mérite ou non le reproche de méchanceté, nous risquons de nous tromper et d’être injustes.

Faut-il s’identifier avec Fontenelle, se mettre à sa place, pour bien comprendre son accusation ? Il est évident que son témoignage est suspect, qu’attaqué dans ses œuvres et ses amitiés littéraires, il est à la fois juge et partie, et que, pour voir clair dans un procès, ce n’est point à l’un des contestants que l’on doit s’adresser. Fontenelle, et en général tous ceux qui ont subi les railleries de Boileau, sont trop intéressés dans la question pour n’être point partiaux.

Faut-il donc rester nous-mêmes, et juger de la méchanceté de Boileau par l’impression que produit sur nous sa critique ? Moins encore, je crois. Si Fontenelle et ses amis sont touchés de trop près pour rester justes, nous sommes, nous, trop en dehors de ces moqueries. La portée, sinon le sens, doit nous en échapper parfois ; nous voyons – et encore, pas toujours – les allusions ; elles ne nous frappent pas comme elles pouvaient frapper les contemporains ; une raillerie qui nous parait générale et par conséquent innocente, allait sans doute s’appliquer à tel ou tel individu. – En outre, nous sommes reconnaissants pour qui nous amuse, et si Boileau nous amuse quelque part, c’est dans ses satires. – Enfin, nous avons ratifié les jugements de Boileau ; nous partageons son opinion sur Chapelain, sur Cotin ; et, bien loin de lui en vouloir, nous lui savons gré d’avoir fait de son temps justice, avec un sens critique bien rare, de tous ceux que nous avons maintenant oubliés ; et la preuve, c’est que nous lui pardonnons difficilement ses attaques contre Corneille vieilli ; c’est que les épigrammes sur l’Agésilas et l’Attila nous semblent dures, adressées à l’auteur de Polyeucte et du Ciel. Lancées contre tout autre, peut-être bien que nous les trouverions simplement amusantes. Car, nous sommes tentés de pardonner à Boileau des critiques qu’à sa place nous aurions faites et nous ne lui gardons rancune que de celles qui choquent nos goûts.

Cette idée peut sembler fausse, et je sais fort bien ce qu’on y doit répondre ; que Corneille est un grand poète, et que les grands poètes ont droit à des respects et à des indulgences que réclameraient en vain les méchants auteurs. Il est vrai : mais cela n’empêche pas qu’Attila et Agésilas ne soient deux des nombreuses erreurs de Corneille. Et de plus, pour les contemporains, la distinction était-elle si nette entre les grands et les mauvais poètes ? N’a-t-on pas préféré à Racine un Pradon ?

Nous sommes donc, nous aussi, comme Fontenelle, enclins à la {p. 180}partialité ; entre lui trop sévère, et nous trop indulgents, il faudrait essayer de trouver un milieu et de se faire sur la méchanceté de Boileau, l’idée qu’en pouvait avoir quelque honnête homme du xviie siècle.

La vie de Boileau, étudiée même avec un parti pris contre lui, ne peut vraiment le faire accuser de mechanceté. Peu de tendresse sans doute, mais des amitiés constantes et sérieuses, une vraie générosité, voilà ce que nous y trouvons, – ce qui prouve que la tendance naturelle à railler, le goût de la satire, sont compatibles avec la bonté.

Cette disposition à la raillerie est incontestable. Boileau aime à se moquer ; c’est parce qu’il y prend plaisir qu’il y réussit.

« Je ne puis pour louer rencontrer une rime »,

dit-il quelque part.

« Mais quand il faut railler, j’ai ce que je souhaite,
Alors, certes, alors je me connais poète.
Je sens que mon esprit travaille de génie. »

Partirons-nous de ces quelques mots pour nous indigner du cynisme avec lequel Boileau étale ses dispositions satiriques, et pour l’accuser de méchanceté ? Il faut auparavant, je crois, étudier les vers qui lui ont valu tant d’ennemis.

Nous avons dit que Boileau sait railler. Les preuves ne nous manqueront pas. Il sait trouver le point sensible de celui qu’il combat ; il sait varier ses attaques ; toutes formes, toutes armes lui sont bonnes.

Parfois, la raillerie est jetée d’un air d’indifférence et d’abandon, avec un détachement apparent :

« Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté ?
Le Jonas, inconnu, sèche dans la poussière.
Le David, imprimé, n’a point vu la lumière.
Le Moïse commence à moisir par les bords.
« Quel mal cela fait-il ? Ceux qui sont morts sont morts. »

Parfois c’est un admirateur même de celui que Boileau veut railler qui lui lance la plus grosse malice :

« La Pucelle est encore une œuvre bien galante
Et je ne sais pourquoi je baille en la lisant. »

Et plus loin :

« Les héros, chez Quinault, parlent bien autrement.
Et jusqu’à je vous hais, tout s’y dit tendrement. »

{p. 181}Dans la bouche même de ceux qu’il attaque, il met ses pires railleries :

« Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite.
La cabale l’a fait plutôt que le mérite »,

dit Chapelain lui-même, avec une belle candeur dans la parodie du Ciel. – Voici bien des railleries ; je ne prétends pas qu’elles soient toujours d’une finesse exquise ; mais ne sont-elles pas amusantes, et les coups bien portés ?

Boileau aime à railler, Boileau sait railler. En voilà, dira-t-on, bien assez pour l’accuser de méchanceté comme Fontenelle. Non : il faut encore voir de quel genre sont les moqueries de Boileau, ce qu’il attaque dans ses satires. Relisons ses œuvres : il traite, tantôt des sujets purement littéraires, tantôt des sujets de morale. Dans les premiers, les noms propres abondent ; dans les seconds, il n’y en a presque pas, et, à bien peu d’exceptions près, dès que paraît un nom, la critique devient littéraire, de morale qu’elle était auparavant. Qu’est-ce que cela prouve ? C’est que Boileau s’est attaqué aux écrivains, non aux personnes ; aux œuvres, non aux caractères ; aux défauts de l’esprit, non à ceux du cœur ; c’est que

« Jamais, blâmant les vers, il n’effleure les mœurs » ;

c’est qu’en un mot, il n’est pas entré dans la vie privée de ceux qu’il raillait, qu’il a respecté leur honneur tout en dédaignant leurs écrits.

La critique dans Boileau est donc toute littéraire ; ce n’est point un argument en sa faveur, c’est la constatation d’un fait. Mais dans ses attaques littéraires, Boileau a-t-il mis de la méchanceté ?

Cela dépend du sens que l’on donne à ce mot. Si l’on appelle méchanceté l’art de nuire, si l’on considère la satire, non dans la raison qui l’inspire, mais dans le résultat qu’elle produit, il est certain que Boileau a été méchant. Sans être tout-puissant comme on le dit parfois, il avait cependant une très grande influence ; il était bien en cour ; une simple malice de lui, connue et goûtée du roi, pouvait rendre un auteur ridicule aux yeux de Louis XIV, retirer de lui la faveur publique, et, qui sait ? peut-être décider de sa carrière. Une raillerie tout à fait incidente, dans le Repas ridicule, fit, dit-on, une telle fortune, que le public déserta les sermons de Cassaigne. Faut-il partir de là pour accuser Boileau d’avoir causé la folie de ce malheureux, qui perdit la raison peu après ? Non, évidemment, là où l’intention méchante n’existe pas, il n’y a pas de méchanceté.

Et pourtant Boileau ne serait guère excusable, sachant combien son influence était grande, d’avoir joué avec la fortune et la réputation littéraire d’un malheureux auteur, pour rien, pour le plaisir. Mais il avait d’autres raisons de railler que son agrément personnel. {p. 182}Au nom du bon sens, de la nature, de la vérité, il lui fallait combattre tous ces écrivains burlesques, ou pédants ou précieux. Boileau avait l’amour et le respect de la littérature, le souci de la dignité des poètes. Et si parfois, dans son œuvre, il semble faire exception à son habitude, à son principe de ne jamais toucher à la vie privée des poètes, c’est qu’il ne sépare pas le mérite moral du mérite littéraire ; c’est qu’il pense que l’un est la condition de l’autre, opinion discutable, mais originale et sincère ; c’est qu’à ses yeux

« Le vers se sent toujours des bassesses du cœur. »

On peut déshonorer les lettres par ses œuvres ; on le peut aussi par sa vie : Saint-Amand, Faret, d’Assoucy en sont la preuve. Boileau ne craint pas de le dire, pas plus qu’il ne craint d’attaquer les poètes à gage, ceux qu’inspire seul l’amour du gain.

Qu’il ait parfois dépassé la mesure, je l’accorde.

« Il est rustique et fier, il a l’âme grossière  ;
Il ne sait rien nommer si ce n’est par son nom,
Appelle un chat un chat, et Rollet un fripon »,

Et comme il veut

« Détromper les esprits des erreurs de leur temps »,

et que la tâche est rude, il ne craint pas, nous devons l’avouer, de frapper fort. Il a parfois la main bien lourde.

Après avoir montré – nous l’avons essayé du moins – que les moqueries de Boileau ont leur origine, non pas seulement dans une disposition naturelle, mais encore dans l’amour des lettres et le désir de faire triompher la vérité et le goût, il faudrait, je crois, montrer comment lui-même se défend contre le reproche de méchanceté dont on l’a poursuivi tant de fois. Il ne s’agit pas, assurément, d’exposer ici dans le détail (autant vaudrait transcrire la satire A son esprit) ses arguments, mais d’étudier rapidement ce qu’ils valent.

Boileau revendique, avant tout, le droit de dire librement son avis sur les écrivains de son temps, et la prétention que l’on a de lui fermer la bouche lui inspire une amusante indignation :

« Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire ?
On sera ridicule et je n’oserai rire ! »

tandis que tout lecteur en a le droit, que tout poète, par cela seul qu’il publie son œuvre, s’expose à la censure publique ?

Boileau est trop modeste dans ses réclamations ; il aurait pu, à notre avis, aller plus loin. Il aurait pu, sans excès d’orgueil, dire que si l’on permet aux petits clercs ignorants de

« Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille » ;

{p. 183}à plus forte raison un écrivain, qui a fait des lettres la principale affaire de sa vie, a le droit de penser et de juger comme il lui plaît.

A ceux qui lui reprochent d’avoir nommé ceux qu’il attaque, il aurait pu, au lieu d’invoquer l’exemple des anciens, répondre qu’attaquer sans nommer est inutile et lâche. Boileau procède par coups droits ; la perfidie, la médisance lui sont inconnues ; et comme la vérité est son grand amour, la franchise est sa grande vertu.

Mais un mot nous surprend dans la IXe satire. En parlant de ceux qu’il raille, et parfois si durement, il s’écrie : « Quel mal leur fais-je, enfin ? » Perrault, Chapelain, Le Serre, n’eussent pas été empêchés d’expliquer à Boileau quel tort il leur faisait. Que signifie donc cette question ?

Bien des fois dans son œuvre, Boileau revient sur cette idée que le goût public est incorruptible : « Le gros des hommes peut bien, « pendant quelque temps, prendre le faux pour le vrai…. mais il n’est pas possible qu’à la longue une bonne chose ne lui plaise. »

Ainsi, selon Boileau, ce qu’il pourra dire contre un bon livre ne saurait lui nuire, puisque le public est toujours juste, et ce qu’il dit contre un mauvais est légitime : personne ne peut lui en faire reproche.

Il y a, je crois, du vrai et du faux dans cette idée de Boileau. En effet, le public finit presque toujours par reconnaître l’excellence d’un ouvrage. Mais au bout de combien de temps ? quand l’auteur est mort, méconnu, découragé. La critique a plus d’influence que Boileau ne veut bien le dire ; que cette influence soit passagère, c’est possible ; elle n’en existe pas moins, au moment où l’œuvre parait, où chacun s’en occupe, lorsque la réussite ou l’insuccès peuvent décider de toute une vie.

Mais, que l’idée de Boileau soit juste ou non, il n’en reste pas moins qu’elle est sincère ; cela seul suffit pour le disculper et pour conclure que Boileau n’a pas mis dans ses satires, de véritable méchanceté.

« C’est un auteur malin, qui rit et qui fait rire. »

Et son rire, vraiment n’a rien de cruel.

Peut-être n’a-t-il pas toujours suffisamment résisté au « courant qui l’entraîne ». Mais il a su juger les autres et lui-même ; nous n’en donnerons pour exemple que ces deux vers :

« Souvent j’habille en vers une maligne prose ;
C’est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. »

X.,

Élève du collège Sévigné.

{p. 184}
Lettre d’Alceste à un ami de Benserade qui lui avait demandé son avis sur le sonnet de « Job » et sur le sonnet d’« Uranie ». §

Monsieur,

Vous me mandez des nouvelles de M. de Benserade et vous avez pour son sonnet de « Job » mille tendresses inconcevables. L’amitié qui vous lie à ce gentilhomme ne vous empêche pas d’ailleurs d’avoir pour l’« Uranie » les yeux de son auteur et vous m’avouez avec inquiétude que vous ne savez à qui des deux poètes donner la palme. Avec force compliments trop flatteurs, vous avez recours à moi pour faire cesser cette perplexité cruelle. « C’est à votre franchise que je m’adresse, me dites-vous, c’est d’elle et d’elle seule que je veux tenir une réponse sur un sujet qui m’intéresse plus que tout au monde. »

Soit, Monsieur, je vous dirai ma pensée tout entière et je le ferai d’autant plus volontiers qu’il m’en coûterait infiniment de la déguiser. Puisque vous attachez quelque prix à mon avis, je vous le donnerai en homme de cœur qui estime assez sa pensée pour ne point la sacrifier au désir de plaire.

Vous n’ignorez pas, Monsieur, que je vis loin de la Cour, loin des petites cabales qu’on y noue dans l’ombre et des petites nouvelles qu’on y colporte sous l’éventail. J’ai appris pourtant que notre brillante gentilhommerie française mène grand bruit autour de « Job » et d’« Uranie » ; à peine sortis de l’écritoire, ces nouveaux-nés créent plus de querelles que n’en suscita jamais la belle Hélène ! Notre brave ville de Paris se divisait naguère en papistes et huguenots ; elle se partage aujourd’hui en Uranistes et Jobelins : la dispute est toujours aussi vive, seul le motif est plus ridicule et plus mesquin. C’est une véritable guerre : aujourd’hui les Jobelins, par une contre-marche savante, gagnent du terrain, hier les Uranistes, par d’habiles manœuvres, ont enrégimenté dans le troupeau des amoureux d’Uranie tel personnage de haut rang : le siège a été dur, mais quelle magnifique victoire ! On s’échauffe, on cabale, on se querelle, on s’outrage, et, Dieu me pardonne ! je crois entendre le cliquetis des épées dans le carrefour le plus voisin ! « Êtes-vous pour le Job ? »

– « En tenez-vous pour Uranie ? » Voilà la question à la mode : de grâce, prenez garde à votre réponse, pesez-la bien, car au temps bizarre où nous vivons, c’est sur elle qu’on juge un homme ! Le roi vous honore de son estime, les plus honnêtes gens vous accordent leur amitié, vous êtes brave, loyal, vertueux, qu’importe aux amis {p. 185}de M. de Voiture ? Vous avez commis le crime de ne point vous pâmer d’aise à la lecture d’Uranie !

Je vous le dis, Monsieur, j’enrage d’être témoin d’une si bouffonne effervescence et de voir les esprits les plus policés du royaume faire une telle dépense d’ardent enthousiasme pour de pareilles fadaises. Eh oui ! M. de Benserade et M. de Voiture ont bien de l’esprit, oui, l’on n’en saurait trop avoir quand il est de bon aloi, mais ce qui me met hors de moi c’est qu’on n’en puisse avoir sans l’aveu de ces poêtes et de leurs admirateurs, c’est que l’esprit qu’on a se mesure aux éloges qu’on leur adresse ! Et puis je suis vraiment trop bon : ce n’est pas de l’esprit qu’ils ont, c’est du bel esprit. Ils ne daignent pas dans leurs vers parler comme le vulgaire, ils n’ont qu’un souci, remplir leurs petites pièces de pointes, de concetti, d’expressions rares et mignardes, de finesses guindées et maniérées qui forcent l’étonnement du lecteur. On sent dans leurs moindres œuvres un labeur immense que l’on déplore parce qu’il n’aboutit qu’à des puérilités indignes d’un honnête homme. Leur style au lieu de se développer avec aisance et naturel se tourmente à chaque instant, se hérisse de traits précieux et d’images subtiles et va sans cesse de l’emphase castillane à cette détestable afféterie italienne qui, comme une peste, semble gagner les plus sages esprits !

Ce clinquant de la forme, je l’excuserais, Monsieur, sans le comprendre, si la sincérité et l’élévation de l’idée venaient à point rafraîchir mon esprit et délasser mon entendement en s’adressant à mon cœur. Hélas ! que nous sommes loin de compte ! Vous croyez peut-être que nos coureurs de ruelles ne lèchent si fort leur style que pour ne point le rendre indigne du fond : vous vous trompez d’étrange sorte : la recherche pédante de l’expression n’est là que pour masquer le néant de la pensée. C’est, comme disait un de ces anciens que nos beaux esprits citent à tout propos sans jamais les comprendre, ni jamais les imiter, comme une amphore précieusement ornée, mais vide d’un vin généreux. Ainsi, la valeur du sonnet de M. de Benserade tient tout entière dans la pointe du dernier vers : avouez que c’est trop peu. Et quant au sonnet de M. Voiture, quoi de plus froid et de plus banal que cette galanterie sans objet qui voit une merveille dans toute femme, pourvu qu’elle soit précieuse de mise et de langage et qu’elle fréquente la chambre bleue ; quoi de plus sot, je ne veux pas dire de plus vil, que cette flatterie effrontée qui voit un homme éminent dans le plus plat de nos petits marquis, pourvu qu’il proclame bien haut l’esprit de M. de Voiture ? La vérité des sentiments ! la noblesse de la pensée ! où les trouver dans ces deux sonnets, dans ces deux poètes et dans tous nos auteurs à la mode ? Pensent-ils, ont-ils un cerveau, ont-ils une âme, ces {p. 186}assembleurs de rimes ? Ont-ils jamais trouvé ces accents émus qui touchent le cœur parce que c’est du cœur qu’ils viennent ? Ont-ils jamais chanté dans leurs vers la pitié, la douleur, l’espérance et tous les grands sentiments qui sont la vie de l’âme, les seuls qui fassent durer éternellement les œuvres, parce que, seuls, ils sont éternels ? Ont-ils seulement compris l’amour, ces poètes amoureux, l’amour avec ses joies ineffables et ses indicibles tourments ? Ils prononcent le mot, ils l’écrivent sans cesse, ils l’ont toujours à la bouche : au fond, l’amour vrai est absent de leurs vers comme il est loin de leur âme. Ce qu’ils prennent sottement pour de l’amour, ce qu’ils décorent de ce nom sacré, c’est une galanterie superficielle qui n’est elle-même que de la politesse exagérée. Ils disent à une marquise « je vous aime », comme ils disent à un grand seigneur « je suis votre serviteur ». Dans les deux cas c’est une simple formule.

Puisque je vous ai dévoilé ma pensée intime, laissez-moi vous faire une dernière confidence et vous présenter quelques vers dont je suis l’auteur. Ils n’ont, je le sais, aucun des mérites de nos poésies d’aujourd’hui : en revanche, ils ont la seule qualité qui leur manque, ils sont sincères :

a céliméne.

J’aimais son pas léger et vif comme un coup d’aile,
J’aimais son clair regard et ses jeunes appas,
Et sa grâce perfide à mon amour rebelle,
M’amusant savamment, me liait à ses pas.
Parfois, quand un flatteur trop empressé près d’elle
Glissait un tendre aveu qu’il murmurait tout bas,
Je voulais m’indigner et lui chercher querelle…..
Elle me souriait et mon cœur n’osait pas.
… Il a duré trop peu, ce bien-aimé martyre !
Elle a brisé mon cœur, et je ne puis maudire
La capricieuse enfant qui m’a tant fait souffrir !
J’ai fui l’homme, j’ai fui son commerce vulgaire.
Jaloux de ma douleur et toujours solitaire,
Ne pouvant plus aimer, je veux me souvenir !

Vous m’avez demandé mon sentiment, Monsieur, je crois vous l’avoir assez fait entendre. Vous m’avez prié de vous parler sans {p. 187}détours ; je l’ai fait avec cette franchise brusque que d’aucuns trouvent brutale. Et si vous me demandez maintenant comment il faut faire les vers, je vous dirai : « Faites le contraire de ce que font nos poètes beaux esprits : faites des vers aussi sincères que les miens, mais faites-les meilleurs, car en les relisant, je m’aperçois qu’ils sont détestables. »

Alceste.

Jules Prudhommeaux, élève du lycée de Nîmes.  – M. Morand, professeur.

{p. 188}

Certificat d’aptitude a l’enseignement secondaire des jeunes filles §

Conseils généraux §

Nous renvoyons pour les conseils généraux à ceux que nous donnons aux aspirantes à l’Ecole de Fontenay-aux-Roses.

Nous signalons d’une façon toute particulière les rapports et extraits de rapports qui suivent les sujets de composition. Ils en forment l’exact et vivant commentaire. Ils donnent la vraie physionomie de l’examen. Ils en marquent nettement le caractère. C’est l’impression causée au correcteur par les copies. C’est son jugement d’hier. Et c’est la pure doctrine classique exprimée en termes excellents.

Comme MM. Eugène Manuel et Jacquinet ne se contentent pas d’une note sèche et brève, comme ils écrivent en quelque sorte un plan des devoirs, des leçons orales, il est nécessaire de suivre leurs conseils, de profiter de leurs aperçus, de leurs vues toujours justes, toujours ingénieuses. Ils apprennent aux aspirantes l’art si difficile de la composition. Elles ne sauraient avoir de meilleurs guides, plus sûrs, mieux informés. Par les avertissements, par les indications et directions donnés à leurs devancières, elles verront la voie par où elles doivent passer.

Au vrai, c’est tout un traité du style que les auteurs des rapports offrent au public. Nous sommes certains qu’on nous saura gré d’avoir tiré des bulletins, revues et journaux où ils ont été imprimés chaque année et où ils sont comme enfouis, des fragments de ces documents où se dessine l’évolution du concours. Nous avons la conviction que leur lecture rendra d’inappréciables services aux aspirantes et à d’autres candidats aussi qui ont grand profit à tirer des leçons pleines de sens et de goût données avec tant de maîtrise.

Nous remercions vivement MM. Eugène Manuel et Jacquinet d’avoir bien voulu nous autoriser à publier les extraits de ces rapports, qui sont de véritables études sur l’instruction féminine.

{p. 189}
Examen de 1882. §

(ORDRE DES LETTRES)

Langue française.

1° Qu’entend-on par formation populaire et formation savante ?

2° Indiquer le sens de chère lie, par ce vers de La Fontaine :

La galande fait chère lie.

3° Syntaxe du conditionnel.

Littérature.

Développer et apprécier ces paroles de Fénelon :

« Il faut rendre raison aux enfants de tout ce qu’on leur enseigne.

Il faut toujours leur montrer un but solide et agréable qui les soutienne dans le travail et ne prétendre jamais les assujettir à une autorité sèche et absolue. »

Nous donnons un extrait du rapport présenté par M. Gidel, président du jury. C’est un point de départ. Il n’y a aucune appréciation sur les compositions écrites. Comme on le verra, le jugement est sévère. Depuis lors, que de progrès se sont accomplis !

 

« Les réponses sur la langue ont été, sauf cinq exceptions, des plus faibles. Les aspirantes n’ont ni assez de connaissances, ni assez de précision dans le peu de notions qu’elles possèdent. Elles en sont restées au degré le plus élevé sans doute, mais trop inférieur encore de l’enseignement primaire. Le sens net des mots leur est inconnu, elles ne savent pas distinguer les nuances de style. Les archaïsmes n’ont presque jamais trouvé une explication satisfaisante. Des termes de grammaire employés par les aspirantes sans qu’elles y attachent une signification rigoureuse, leur servent trop souvent à étuder les questions qui leur sont faites. Trop souvent aussi les faits les plus simples de l’histoire de la langue leur échappent. Elles n’ont pas fait remonter leurs études au-delà du xviie siècle.

En littérature, l’insuffisance de la méthode qui a présidé jusqu’ici à l’instruction des jeunes filles, se fait sentir d’une manière évidente. Les aspirantes ont la mémoire assez bien fournie de détails de biographie et d’histoire littéraire, mais elles n’ont lu que des fragments des auteurs. Quant à l’appréciation de la composition des morceaux qu’elles ont à examiner, il se trahit dans leurs réponses une inexpérience absolue.

{p. 190}« L’enseignement de la morale est d’introduction récente dans les programmes dressés pour les jeunes filles, on s’en est aperçu à la faiblesse de ces épreuves. La plupart des aspirantes s’en fient uniquement au sens commun pour répondre aux questions qui leur sont posées. Elles n’ont pas à leur disposition la terminologie de la science à laquelle appartient la morale. Leurs expressions sont vagues, sans justesse et quelquefois d’une naïveté enfantine. Il est à penser que les prochaines épreuves mettront en lumière des progrès accomplis sur ce point, parce que le jury n’a pas manqué d’insister sur l’insuffisance des développements qu’il a entendus, et de donner aux aspirantes des conseils qui ne peuvent que leur être très utiles. »

Examen de 1883 §

(ORDRE DES LETTRES)

Langue française.

Des synonymes. – Développer et expliquer par des exemples ce mot du grammairien Dumarsais : « S’il y avait des synonymes parfaits, il y aurait deux langues dans une même langue. » –

Extrait du rapport de M. Eugène Manuel, inspecteur général, président du jury :

« La plupart des aspirantes ont prouvé qu’elles possédaient une connaissance générale de ce qui a été écrit sur le sujet ; elles en ont fait une exposition presque toujours convenable, sans trace de mauvais goût ni de prétention. Le tort d’un grand nombre d’entre elles a été d’esquisser une théorie complète des synonymes, qui ne leur était pas demandée. Elles ont trop souvent reproduit avec fidélité une leçon évidemment apprise, ou un extrait des ouvrages sur la matière, en employant les mêmes exemples, et dans le même ordre. Elles n’ont pas fait toujours un emploi judicieux de ce qui leur avait été dit sur les formes similaires appartenant aux différents dialectes de l’ancienne France, et sur les Doublets. Le point de vue littéraire a été généralement négligé, et, dans une question qui touchait de si près aux secrets les plus délicats du style, on n’a guère vu qu’un problème grammatical… »

Histoire.

Nous donnons pour 1883 le sujet d’histoire et un extrait de l’appréciation émise par M. Eugène Manuel. Nous engageons les aspirantes à peser mot pour mot les paroles du rapporteur.

{p. 191}Le sujet de la composition d’histoire était :

Les Reines de France au XVIIe siècle : leur influence politique et littéraire.

 

« Sauf de rares exceptions, les connaissances historiques sont suffisantes et exactes, le style est correct, certaines parties du sujet sont traitées avec justesse et avec intérêt. Ici encore, ce qui parait manquer à la plupart des aspirantes, c’est l’art de composer. C’était du reste la seule difficulté sérieuse que présentât le sujet. Les unes semblent ignorer complètement ce qu’est un plan, un ensemble, ce qu’on entend par ordre et méthode. Les autres, bien préparées pour la connaissance des faits et préoccupées de les bien disposer, arrivent à la sécheresse par une fausse idée de l’ordre et par l’abus des divisions et des subdivisions. Il est évident que leur attention a été attirée d’une façon toute spéciale sur la nécessité de composer, mais que toutes n’ont pas l’esprit assez mûr pour s’assimiler ce qui leur a été enseigné, et pour l’employer dans la juste mesure. »

Littérature.

Quel profit peut-on tirer de la correspondance de Mme de Sévigné, pour l’histoire de son temps ?

Extrait du rapport de M. Eugène Manuel :

« Si un certain nombre des aspirantes ont trop volontiers supposé qu’elles pouvaient généraliser le sujet, faute peut-être d’en avoir connu suffisamment le point spécial, et se sont étendues sur la biographie de Mme de Sévigné ou sur le mérite littéraire de sa correspondance, la plupart ont fait preuve d’une connaissance réelle de la matière, et ont très heureusement mis en œuvre celles de ces lettres qui nous introduisent dans l’histoire du temps, avec le procès de Fouquet, avec la Bretagne et ses soulèvements, avec Turenne et les événements militaires, avec Vatel et les réceptions princières, avec Mme de Maintenon, Saint-Cyr et Racine, etc. Cette vive intelligence du sujet nous a frappés chez les élèves de Sèvres et chez deux ou trois aspirantes des départements. Des faits bien choisis, de la lecture, des vues justes ou ingénieuses, de la netteté et de l’aisance dans le style, de la distinction, de l’esprit même et une réelle originalité donnent à plusieurs des copies une valeur que nous nous plaisons à signaler. Ce sont des compositions agréables et qui se lisent avec un intérêt soutenu ; elles dénotent une culture littéraire déjà étendue et une remarquable maturité chez des élèves jeunes encore.

Il faut pourtant faire des réserves : plus d’une copie, parmi celles qui sont au-dessous de la moyenne, renferme des assertions hasardées, des souvenirs inexacts, des jugements contestables. Il y a {p. 192}quelque chose d’absolu dans les idées qui contraste avec l’indécision et l’inexpérience de la forme. Le plan est souvent défectueux ; les développements, au lieu d’être liés entre eux, sont juxtaposés ; le style est diffus, lâche ou banal, quand il n’est pas incorrect. Le mauvais goût est rare, mais la platitude fréquente dans les dernières copies. Deux seulement, et c’est encore trop, renferment des fautes d’orthographe. Ces deux copies n’appartiennent ni à Sèvres, ni à Paris.

Malgré ces réserves nécessaires, – et quel concours, quel examen en est exempt ? – le niveau des compositions de littérature est supérieur à celui de l’année dernière, et promet à l’enseignement des lycées et des colleges de jeunes filles un personnel déjà distingué, que l’agrégation mettra mieux encore en lumière. »

Examens de 1884. §
Ordre des lettres §

Langue française.

Bossuet a dit : « Il ne faut pas souffrir une fausse règle qu’on a voulu introduire, d’écrire comme on prononce. »

Exposez et jugez la réforme proposée par certains grammairiens et que Bossuet condamne.

Extrait du rapport de M. Jacquinet1, inspecteur général de l’instruction publique, président du jury. C’est un vrai corrigé que, sous forme de conseils, donne le maître :

 

« Cette question, pour être pleinement traitée, devait être prise sous deux aspects, au point de vue des principes et au point de vue de l’histoire. Ce qui tout d’abord rend inadmissible la réforme orthographique que projetaient, dès le xviie siècle, certains grammairiens, et contre laquelle s’élevait le bon sens judicieux de Bossuet, c’est que l’orthographe et la prononciation sont par elles-mêmes des choses absolument distinctes.

Elles n’ont ni la même origine, ni le même but. « L’orthographe est pour l’esprit et les yeux, la prononciation est pour l’oreille. L’orthographe est la forme visible et durable des mots, la prononciation n’en est que l’expression articulée, que l’accent qui varie selon les temps, les lieux et les personnes2. »

C’est en vertu de leur nature {p. 193}même qu’elles sont irréductibles l’une à l’autre. Cet ordre de considérations, essentiel dans un tel sujet, n’a été franchement abordé dans aucune des compositions, et, dans plus d’une, a été tout à fait omis. En général, on s’est trop exclusivement attaché à montrer les difficultés d’exécution que rencontrerait évidemment une telle réforme, et l’inévitable et grave préjudice qu’en effaçant l’origine des mots, et en dénaturant ainsi leur caractère, elle porterait à la langue même. Dans cette défense du français au point de vue de l’étymologie et de la dérivation, un assez grand nombre d’aspirantes, sans suivre un ordre de composition bien méthodique, ont montré de l’intelligence, un bon commencement d’instruction philologique, une certaine connaissance des récents progrès de la grammaire historique de notre langue. Il y a même de ce côté, chez quelques-unes, un peu d’excès, au détriment de l’exactitude ; la connaissance du latin, qui leur fait défaut, étant nécessaire pour s’engager sûrement, ou sans trop de chances d’erreur, dans le détail des preuves à l’appui d’une telle discussion. »

Morale.

Qu’est-ce que le patriotisme ?

Le patriotisme est-il un sentiment ?

Le patriotisme est-il un devoir ?

Les femmes ont-elles des devoirs de patriotisme ? Comment peuvent-elles les remplir ?

Extrait du rapport de M. Jacquinet.

« Bien qu’un grand nombre d’aspirantes aient mieux réussi en expliquant les devoirs du patriotisme qu’en cherchant, comme elles étaient invitées à le faire en premier lieu, à le définir, et quoique cette partie philosophique de la question ait été tantôt trop vite effleurée et résolue à trop peu de frais, tantôt, et plus souvent, traitée sans beaucoup d’ordre et de précision, cependant cette composition, dans son ensemble, a paru bonne ou tout au moins fort estimable au jury. Malgré l’espèce d’imperfection qui vient d’être signalée, elle témoigne d’un fonds sérieux d’études et porte trace visible d’un enseignement de la morale donné avec fruit par d’habiles maîtres ou tiré avec intelligence de solides lectures. Le meilleur esprit anime les pages où réponse est donnée sur ces points intéressants : « Les femmes ont-elles des devoirs de patriotisme ? Comment peuvent-elles les remplir ? » Cette partie du sujet a été traitée plus d’une fois d’une manière heureuse, avec une émotion et une chaleur qui n’ôtent rien à la justesse de l’idée ni à la simplicité du langage. En parlant surtout des services que la femme peut rendre au pays dans l’accomplissement des devoirs de mère et de ceux d’institutrice, quelques aspirantes ont fait preuve d’un jeune talent bien inspiré. »

{p. 194}Examen oral.

Extrait du rapport de M. Jacquinet. C’est, sur les leçons des aspirantes, une leçon à retenir…

« Lecture expliquée d’un texte français. – Cette épreuve ne consiste pas uniquement dans une explication de tous les endroits du texte désigné qui prêtent au commentaire de langue ou de goût ; il faut aussi, soit au début, soit plutôt en finissant, apprécier, au double point de vue de la composition et du style, la valeur du morceau choisi, en marquer le caractère propre, en faire ressortir par un jugement d’ensemble, brièvement, mais avec autant de précision que possible, l’intérêt et la beauté.

Trop peu d’aspirantes ont su se tirer à leur honneur de cette partie délicate, il est vrai, de l’épreuve. Plus d’une, s’étant jetée tout d’abord dans les observations de détail, n’a pas su en sortir à temps pour regarder et juger le tout d’une seule vue ; d’autres ont substitué à l’étude d’ensemble du morceau une analyse terre à terre et sans critique, ou quelques généralités banales, et comme apprises d’avance, sur le génie de l’écrivain d’où le texte était pris. Seules, plusieurs élèves de l’école de Sèvres et deux institutrices d’un mérite distingué ont cherché à donner au commentaire l’espèce de conclusion à laquelle il doit aboutir, et l’ont fait avec assez de succès.

Dans le détail du commentaire, la même élite a su faire preuve, à l’ordinaire, d’un savoir intelligent, d’un commerce fructueusement entretenu avec les modèles, d’un sens judicieux et même délicat. De ce côté, la note 14 a été méritée six fois, la note 16 quatre fois, la note 17 deux fois. Le reste est demeuré aux environs de la moyenne, soit au delà, soit en deçà. Beaucoup d’aspirantes, tout en apportant à cette partie de l’épreuve, avec une grande bonne volonté, des connaissances variées, soit philologiques, soit littéraires, et une facilité d’élocution assez soutenue, n’ont pas su éviter une erreur trop commune dans ce genre d’exercice. Faute de discernement, ou par un zèle d’admiration mal entendu, sans le vouloir ou à dessein, on s’arrête sur tout, on explique tout, ou à peu près tout, même ce qui n’appelle d’une façon particulière ni la curiosité grammaticale, ni l’étude réfléchie du sens, ni le commentaire esthétique. Il en résulte que les remarques utiles, nécessaires, attendues, ne sont pas faites avec le développement et l’insistance qui leur donneraient toute leur valeur, ou, faute de temps, n’arrivent pas ; et que le commentaire, en se dispersant ainsi sur toute la surface du texte, dégénère bientôt en une sorte de glose continue, de paraphrase diffuse, souvent oiseuse, dans laquelle les observations d’un réel à-propos, d’une véritable urgence, demeurent comme noyées. Des leçons de ce genre ainsi faites dans une classe soutiendraient peu l’attention des élèves, ou risqueraient de la fatiguer promptement, et il importe que celles des aspirantes auxquelles cette observation s’applique, s’exercent, par un travail assidu et bien dirigé, à {p. 195}mettre dans leurs lectures expliquées la prévoyance, le choix, la méthode, sans lesquels ne saurait être donnée, d’une manière intéressante et féconde, cette partie capitale de l’enseignement.

Dans cette première épreuve orale, les textes ont été généralement mieux dits qu’expliqués. Bien que parfois encore la lecture en ait été faite un peu trop vite ; que trop souvent l’expression saillante, le mot de valeur (comme on dit) à dégager dans la phrase ou dans la page, ait été trop faiblement accusé et laissé dans l’ombre ou dans la demi-teinte ; que les délicatesses de la ponctuation, j’entends surtout de celle qui n’est pas écrite dans le texte, et qui demeure à la charge du lecteur intelligent, n’aient pas été toujours senties et marquées comme elles auraient dû l’être ; en somme, la diction, par de réelles qualités, surtout par la netteté de l’articulation, la fermeté du débit, et même par la convenance des tons, a montré de quels soins, de quelle sollicitude de la part des maîtres, de quels efforts de la part des élèves cette étude est aujourd’hui l’objet : il y a de ce côté progrès nouveau et réel. »

« Leçons de morale. – … Les espérances que la valeur de la composition de morale nous donnait pour l’épreuve orale du même ordre ne nous ont pas trompés.

Soit que l’interrogation ait porté sur un des points de la morale pratique, soit qu’elle ait abordé les questions les plus essentielles de la morale générale ou théorique (principe du devoir, fondement et caractères de l’obligation, etc.), même sur ces dernières et plus délicates matières, la plupart de nos aspirantes ont prouvé qu’elles possédaient des notions saines, justes, puisées à bonne source, appuyées sur un fonds d’études psychologiques bien comprises, et qu’elles savaient les exposer dans un langage simple, assez net, même quand ce qu’il faut dire devient plus abstrait, sobre d’emprunts à la langue spéciale de la philosophie et (mérite que nous avons été particulièrement heureux de constater) ne sentant pas la leçon apprise. Quelques-unes, par la manière dont elles sont entrées dans certaines comparaisons de systèmes ou de doctrines, ont prouvé qu’elles n’étaient nullement étrangères à l’histoire de la philosophie, du moins quant à la morale, et ont fait, sans étalage de science, un judicieux emploi des lumières qu’elles pouvaient tirer de ce supplément d’études. »

 

Le rapport se termine sur une page charmante que nous nous reprocherions de ne pas offrir comme modèle – et comme encouragement aux aspirantes. L’éloge du talent de leurs ainées est chaleureux – et sincère :

 

…. « En ces nombreuses épreuves de la seconde partie du concours où elles ont eu à prendre, à garder quelque temps la parole, plus d’une fois sur de graves matières, et où elles produisaient une instruction plus ou moins développée sans doute, mais toujours très {p. 196}sérieuse, et, dans tous les cas, considérable, aucune, non seulement des plus jeunes et des moins aguerries, mais même de celles qu’un actif apprentissage d’enseignement a déjà exercées et formées, n’a laissé voir cette complaisance pour un savoir laborieusement acquis, cet empressement à le produire, cet excès d’insistance dans le ton et de souci de l’effet dans la parole, qui donnent au langage et à l’allure de la personne qui enseigne quelque chose de trop marqué et de plus magistral qu’il ne convient. Les leçons même qui nous ont le plus satisfait par l’ampleur et la solidité du fonds, les qualités de la méthode, la netteté et la fermeté du débit, nous ont offert d’un bout à l’autre une réserve de ton, une modestie dans le degré d’assurance nécessaire, une sincérité d’accent, qui en ont doublé pour l’auditoire le charme et l’intérêt. Si nous n’avions été persuadés déjà qu’une jeune fille peut beaucoup apprendre, savoir beaucoup, devenir une maîtresse fort instruite, sans rien perdre, pour cela, des grâces les meilleures de la femme, ni céder aux atteintes de la vanité et du pédantisme, l’instructive épreuve à laquelle nous venons d’assister eût suffi, ce semble, pour nous détromper à cet égard. Celles qui l’ont si convenablement subie garderont, sans nul doute, dans l’exercice de leur profession l’excellente mesure et la bonne grâce dont elles ont constamment fait preuve devant nous. Devant leurs élèves, elles joindront à l’autorité du savoir l’attrait que la simplicité d’un dévouement aussi modeste que sincère y ajoute ; et, dans le monde, comme la délicate figure de femme esquissée par le poète, qui sait ignorer les choses qu’elle sait, elles ne révèleront, à l’ordinaire du moins, la supériorité de connaissances et d’intelligence qu’elles devront à leur éducation et à leur fonction, que par le sérieux aimable de leur esprit, la distinction aisée de leurs manières, et la précision sans apprêt de leur langage. »

Ordre des sciences §

Littérature.

« Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place donnent plus d’éclat, plus de poids et d’autorité aux réflexions ; mais trop d’exemples et trop de détails énervent toujours un discours. »

Développer cette pensée de Vauvenargues et montrer son application à l’enseignement des sciences.

{p. 197}
Examens de 1885. §
Ordre des lettres §

Langue française.

de l’utilité des citations d’auteurs dans un dictionnaire de notre langue.

Voltaire regrettait fort que, dans son dictionnaire, l’Académie française se contentât de donner, pour les différents emplois de chaque mot, des exemples simplement tirés de l’usage courant le plus correct. Il eût voulu, pour rendre le dictionnaire plus intéressant et plus instructif tout ensemble, au lieu de ces locutions anonymes, des exemples copieusement recueillis chez les bons auteurs et textuellement cités. Il allait même jusqu’à dire qu’un dictionnaire, sans de telles citations, n’est qu’un squelette (Lettre à Duclos, 1760.)

Villemain (préface du dictionnaire de l’Académie, 1837) fait à ce vœu de Voltaire plusieurs objections. Où s’arrêter, demande-t-il, dans un pareil travail, la limite étant souvent peu distincte entre les expressions qu’un auteur emploie heureusement selon la langue et d’accord avec elle, et celles que crée plus ou moins son génie, et qui ne sauraient également faire loi ? – Un dictionnaire où la langue des auteurs serait largement représentée, alors même qu’il ne remonterait pas au-delà de Malherbe et de Balzac, ne favoriserait-il pas ce penchant à l’archaïsme qui se produit à l’arrière-saison des langues et des littératures ? – Un tel dictionnaire, excellent pour l’histoire de la langue, offrirait pour le goût, dans la richesse même de son répertoire d’expressions, plus d’un écueil.

Que pensez-vous de ces opinions de Voltaire et de Villemain ?

Extrait du rapport de M. Jacquinet. Il y a là des critiques dont il est bon que les futures aspirantes tiennent strictement compte :

« Composition de langue fançaise. – En traitant ce sujet délicat, beaucoup d’aspirantes ont fait preuve d’une certaine somme de connaissances grammaticales, philologiques et littéraires, sans apprécier exactement la valeur des deux opinions opposées, et sans donner elles-mêmes sur la question un avis formel et raisonné. Parmi celles qui ont évité le vague d’une composition flottante, et pénétré réellement dans le sujet, la plupart ont penché vers le vœu exprimé par Voltaire, ou formellement adhéré à l’innovation qu’il propose, en donnant d’assez bonnes raisons de leur choix ; peu ont pris soin de {p. 198}marquer comme il convenait, ou, tout au moins, d’indiquer dans quelle mesure devrait s’opérer, pour être sûrement utile, cette transformation du dictionnaire officiel de notre langue ; on n’a pas su non plus, tout en s’écartant de la pensée de Villemain, lui tenir compte, comme il était équitable de le faire, du scrupule vigilant, et moins chimérique qu’on ne l’a dit, auquel il obéissait en conseillant à l’Académie de rester fidèle à son premier dessein, et de continuer à écrire simplement le dictionnaire sous la dictée de l’usage. »

Littérature.

Qu’entend-on par un écrivain moraliste ? Sous quelles diverses formes le talent du moraliste peut-il se produire ? Fécondité, en ce genre d’écrivains, de notre littérature classique.

Extrait du rapport de M. Jacquinet :

« Composition de littérature. – Ce sujet, à trop peu d’exceptions près, n’a pas été pris dans son sens vrai et dans sa juste mesure. Le moraliste proprement dit, c’est Montaigne, c’est Pascal (du moins dans la première partie des Pensées), c’est La Rochefoucauld, etc. L’espèce d’écrivains que notre langue désigne expressément par ce mot, a sa manière propre et particulière de traiter des mœurs et de nous entretenir de nous-mêmes, qui, assurément, n’est pas celle du philosophe, ni du prédicateur, ni du poète satirique, ni du poète dramatique….. Il était important de débuter par une définition nette et aussi précise que possible. Faute de l’avoir su faire, un très grand nombre d’aspirantes se sont jetées dans un champ beaucoup plus vaste que celui qui leur était offert, ou, pour mieux dire, sans limite. Au lieu de se borner aux maîtres du genre, ou seulement aux principaux d’entre eux, en essayant de marquer, d’une touche rapide et juste, leurs caractères divers, on a cherché le moraliste ailleurs encore, et où ne l’a-t-on pas montré ? dans les sermons de Bossuet et de Bourdaloue, dans le Traité des passions de Descartes, dans les chefs-d’œuvre de notre théâtre tragique ou comique, dans les satires de Boileau, dans les fables de La Fontaine, etc. En se dispersant, par une fâcheuse erreur de point de vue, sur un aussi grand nombre de noms et d’ouvrages, on se condamnait à ne rien dire de précis ni d’intéressant sur aucun ; on s’exposait même, ce qui est arrivé plus d’une fois, à ne produire qu’une longue nomenclature, entrecoupée de formules d’admiration toutes faites. La convenance et même la correction du style ont nécessairement souffert de l’immensité d’un tel cadre, qui ne pouvait être parcouru que d’un pas rapide et à la hâte. Nous ne pouvons excepter de ces reproches qu’une vingtaine tout au plus de compositions, où, sans être toujours serré d’assez près, le sujet a été mieux saisi et dont la forme plus soignée offre quelques mérites de style. »

{p. 199}
Ordre des sciences §

Littérature.

J. -J. Rousseau dit, dans l’Émile :

« Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée et laissez-les lui résoudre. Qu’il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même ; qu’il n’apprenne pas la science, qu’il l’invente. »

Discuter cette opinion.

1° On montrera qu’elle repose sur une conception élevée de l’enseignement, et qu’elle tend à pénétrer de plus en plus dans la pratique ; on fera comprendre l’attrait qui peut en résulter pour l’élève, et plus encore pour une classe.

2° On se demandera toutefois si l’auteur ne s’est pas exprimé sous une forme trop absolue ; et, prenant par exemple une quelconque des sciences physiques ou naturelles, on indiquera dans quelle mesure il est avantageux et nécessaire d’y combiner la méthode préconisée par Rousseau avec les procédés didactiques ordinaires.

Examens de 1886. §
Ordre des lettres §

Langue française.

Fénelon, dans ses vœux pour l’enrichissement de la langue française par l’adoption de mots nouveaux, après avoir demandé qu’on n’abandonne pas au hasard, ou au vulgaire ignorant, ou à la mode des femmes, l’introduction des termes, de peur qu’il n’en vienne plusieurs qui n’auraient ni la clarté ni la douceur qu’il faudrait désirer, ajoute (§ III de sa Lettre à l’Académie) :

« Un terme nous manque, nous en sentons le besoin : choisissez un son doux et éloigné de toute équivoque, qui s’accommode à notre langue et qui soit commode pour abréger le discours. Chacun en sent d’abord la commodité. Quatre ou cinq personnes le hasardent dans une conversation familière ; d’autres le répètent par le goût de la nouveauté ; le voilà à la mode. C’est ainsi qu’un sentier qu’on ouvre dans un champ devient bientôt le chemin le plus battu, quand l’ancien chemin se trouve raboteux et moins court.

{p. 200}« Notre langue deviendrait bientôt abondante si les personnes qui ont la plus grande réputation de politesse s’appliquaient à introduire des expressions ou simples, ou figurées, dont nous avons été privés jusqu’ici. »

Que pensez-vous d’abord du vœu que Fénelon, à la date de 1714, soumettait à l’Académie française : ce vœu d’enrichissement pour la langue était-il justifié par l’état de celle-ci ?

En second lieu, quelle est la valeur du moyen que Fénelon imagine pour le réaliser ? – A quoi se réduit, en fait, pour notre langue, la part de la volonté intelligente et du choix dans l’introduction des néologismes ?

Morale.

Des dangers des lectures mal choisies.

Indiquer les principes que doit suivre une maîtresse dans le choix des lectures qu’elle conseille à ses élèves.

Extrait du rapport de M. Jacquinet, président du jury :

« Composition de langue française. – On avait à examiner certaines opinions émises par Fénelon dans le chapitre de sa Lettre à l’Académie française, où il appelle l’attention de ses confrères sur l’état et les besoins de la langue.

Au jugement de Fénelon, la langue que le xviie siècle léguait au xviiie n’était pas assez abondante : elle avait été gênée et appauvrie par le travail qui l’avait épurée et régularisée ; il fallait donc songer à l’enrichir, et l’on ne devait pas craindre d’y introduire des mots nouveaux, en s’y prenant, il est vrai, d’une certaine manière et par le moyen le mieux entendu.

A la suite des citations que j’abrège, la question suivante, en trois points était posée :

Que faut-il penser du vœu d’enrichissement pour la langue que Fénelon portait devant l’Académie en 1714 ?

Quelle est la valeur du moyen qu’il proposait pour y introduire des termes nouveaux ?

A quoi se réduit, en fait, pour notre langue, la part de la volonté intelligente et du choix dans l’introduction des néologismes ?

Ce sujet n’a pas été, tant s’en faut, compris ni traité aussi bien qu’il nous était permis de l’espérer. – Jamais, sans doute, même à l’heure de son plus heureux développement, une langue n’est parfaite et achevée, et celle même qu’on a lieu de regarder comme fixée, demeure ouverte aux acquisitions qui la complètent comme aux changements qui l’altèrent. Mais Fénelon ne se montrait-il pas étrangement difficile et exigeant lorsque, dans sa réponse à {p. 201}M. Dacier, il insistait en termes aussi formels sur la nécessité d’enrichir l’idiome que le xviiie siècle recevait du xviie, et dont il avait lui-même, dans son œuvre d’écrivain, si bien connu et mis à profit les ressources ? N’y a-t-il pas à se plaindre comme il le fait, des insuffisances de cette langue, sans presque rien dire de ses beautés, ingratitude et injustice tout ensemble ? C’est ce que, en général, contrairement à notre attente, on n’a pas assez senti. Beaucoup de nos jeunes aspirantes, au lieu de protester hautement, ainsi qu’il convenait, sur ce point, se sont bornées à l’expression de quelques doutes, ou ont timidement risqué quelques réserves. D’autres, dominées plus encore par le nom de Fénelon, ou peu préparées par leurs études à bien juger de notre langue classique, se sont associées sans scrupule au grief énoncé contre elle, et ont pris elles-mêmes à tâche de le justifier. D’autres, pour se mettre d’accord avec Fénelon, ont supposé qu’il visait plus particulièrement la langue du xviie siècle expirant et des premières années du xviiie, cette langue qui s’amollissait, s’énervait entre les mains de Massillon, ou s’aiguisait, en se rétrécissant, dans celles de La Motte et de Fontenelle ; distinction toute gratuite, que Fénelon n’a point faite, et qu’aucune de ses paroles n’autorise. La plainte qu’il se permet a plus d’étendue1. C’est bien la langue du xviie siècle, cette langue qui, même après Balzac, après Vaugelas, conservait dans son vocabulaire et dans sa grammaire un si riche fonds de mots et de tournures, et dont la généreuse fécondité s’était pliée sans effort à toutes les exigences des génies les plus originaux et les plus divers (Corneille, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine, etc. , etc.), c’est celle-là que Fénelon accusait sans détour de gêne et de disette et qu’il avait hâte de mettre à l’aise et d’enrichir !

Sur les deux autres parties du sujet on a moins hésité, on a aussi moins erré. Là cependant encore nous avons trop souvent constaté un défaut de clairvoyance et de précision. En général, on a jugé avec raison que le procédé imaginé par Fénelon, et qu’il propose avec tant de confiance, pour l’introduction des mots nouveaux, était peu pratique et d’un succès douteux. On aurait dû en marquer expressément, et d’une façon plus piquante, l’inefficacité, la chimère. Sur la dernière question, la réponse aurait été plus catégorique et plus nette si, en la traitant, on avait eu plus constamment en vue les néologismes proprement dits, ceux qui, pour la plupart, n’ont pas eu d’inventeur, dont la date précise d’apparition échappe, dont l’heureuse fortune et l’entrée définitive dans la langue, sous le contrôle de l’Académie, sont en réalité l’œuvre de tout le monde ; tout autres, par leur origine et leur destination, que les mots forgés scientifiquement à une certaine heure, pour désigner une découverte ou {p. 202}une industrie naissante, et dont un assez grand nombre, à raison de l’utilité populaire de la chose qu’ils expriment, passent dans toutes les bouches ; par exemple, aérostat, locomotive, lithographie, télégramme, téléphone, et autres mots qu’il importait de bien distinguer des vrais néologismes (patriote, patriotisme, anarchiste, actualité, réalisme, confortable, etc.).

Le sujet de la seconde composition, celle de morale, était celui-ci : « Du danger…… » Question de morale et de pédagogie tout ensemble, question ouverte à tous et de facile accès, mais qui n’en mettait pas moins à sérieuse et forte épreuve les aptitudes et les études de nos aspirantes. Nous étions sûrs que toutes y porteraient de très bons sentiments, un fonds de morale pure, des vues saines, et n’auraient que d’honnêtes conseils à donner aux maîtresses sur une de leurs responsabilités les plus délicates. Le difficile était de faire valoir ces idées sages, ces suggestions salutaires, par un développement quelque peu approfondi et bien suivi ; de se les approprier par le caractère et l’accent du langage, et de faire, en telle matière, œuvre personnelle d’intelligence, de tact moral et de talent. Plusieurs y ont réussi, sinon de tout point, assez du moins pour mériter une mention distinguée, entre autres une personne d’instruction très solide et de ferme jugement, à qui la profession d’institutrice a dit ses secrets, et quelques élèves de nos meilleures écoles, surtout de celle de Sèvres ; esprits jeunes, mais bien doués, en qui le goût du vrai et le sentiment de leurs futurs devoirs, développés par une excellente culture, suppléaient heureusement, dans cette occasion, au défaut de pratique et d’expérience.

Dans cette épreuve, plus certainement que dans aucune des autres, s’est révélée une élite d’intelligences et de vocations digne du meilleur accueil, malheureusement trop peu nombreuse, comme toute élite. Aux travaux d’une véritable valeur que nous venons de signaler, ont bientôt, trop tôt, succédé, en grand nombre, des essais irréprochables quant à l’esprit et pour le fond de la doctrine, mais sans forme précise, sans physionomie distincte, où le sujet imparfaitement médité, trop peu scruté dans ses parties essentielles, tourne plus ou moins à la dissertation banale et froide, ou, pour dire le mot, au lieu commun. L’étude du singulier empire que prend le livre, le livre qui agrée, sur des esprits tout neufs, tout entiers à leurs premières impressions, et trop facilement dominés par elle ; celle des atteintes secrètes qu’une âme jeune et sans défense peut recevoir d’une lecture imprudemment ou témérairement choisie, et du trouble intellectuel ou moral qui risque d’en être la suite, demandaient, pour être réellement instructives, une analyse moins sommaire, moins rapide, une psychologie, si l’on peut dire, plus attentive et plus fine. De même, pour s’adresser utilement aux institutrices et aux mères, les préceptes ou les conseils qu’on a pris soin d’ajouter, au sujet du choix de lectures le meilleur à faire, auraient dû s’éclairer d’une raison plus prévoyante et plus pratique, s’animer d’une sollicitude plus {p. 203}éveillée, plus inquiète, pour le sexe aussi bien que pour l’âge dont on avait à s’occuper. »

Ordre des sciences §

Littérature.

Faire le portrait d’une femme instruite suivant le vœu de Molière, c’est-à-dire ayant des clartés de tout.

Comment, dans l’état actuel de la science, pensez-vous qu’il faille concevoir et conduire une telle instruction ? Comment peut-on y concilier la variété et la solidité ?

N’est-ce pas à ce besoin que doit répondre plus spécialement l’enseignement secondaire des jeunes filles ?

Examens de 1887. §
Ordre des lettres §

Langue française.

Qu’entend-on par archaïsme et par néologisme ? – A quel âge d’une langue voit-on d’ordinaire se produire le goût de l’un ou de l’autre, et à quel moment d’une littérature ? Quelles sortes d’esprits, de talents, s’enhardissent volontiers à l’un et à l’autre ? Quels genres d’écrits y peuvent prêter davantage ? De l’usage et de l’abus, soit de l’archaïsme, soit du néologisme. – En quoi l’abus, des deux parts, est-il à redouter ?

Littérature.

Dire quels services peuvent rendre au goût, à la littérature, aux mœurs, les salons brillants et choisis, les cercles polis et lettrés, auxquels une femme, digne de ce rôle, préside. – A quelles conditions de telles sociétés auront-elles cette influence heureuse ? De quels travers d’esprit doivent-elles se garder ?

Extrait du rapport du président du jury, M. Jacquinet.

« 1° Langue française. – Faute de réflexion attentive, la plupart des aspirantes n’ont pas vu l’objet propre, ni observé les limites de la question ; aucune même n’a bien sû s’y tenir.

Il s’agissait ici du néologisme proprement dit, de celui qui {p. 204}s’attaque à une langue faite et fixée, et non pas d’hier, à une langue mûre, dont, par besoin sérieux ou par démangeaison d’innover, par raison, et plus souvent par caprice, on ne se contente plus. Il s’agissait surtout du néologisme littéraire, de celui que tentent, dans l’arrière-saison d’une langue et d’une littérature, certains talents, soit d’eux-mêmes, soit à la suite de l’imagination populaire et de concert avec elle.

D’autre part, ce que la question visait, c’était ce genre d’archaïsme artificiel, érudit, par lequel un écrivain tard-venu s’avise de réveiller, de rajeunir une langue dont un long usage a quelque peu énervé l’énergie ou défloré les grâces, et cherche à lui donner comme un regain piquant de fraîcheur et de nouveauté.

Il était donc bien inutile et tout à fait hors de propos de remonter à cet âge de débrouillement et de formation où notre langue s’enrichissait chaque jour de créations et d’importations nouvelles, et de nous entretenir de ce qu’on a très improprement appelé les néologismes de Rabelais, de Ronsard, de Montaigne. C’est beaucoup plus près, c’est à côté de nous qu’il fallait chercher des sujets d’étude et des exemples.

De même, on n’avait point à s’occuper, si ce n’est en passant, de cet archaïsme non prémédité, plus ou moins inconscient, qui nous charme dans la magnifique et copieuse langue de Bossuet involontairement en retard sur celle de Pascal, ni de cet archaïsme si naturel, jaillissant de source, pour ainsi dire, d’un La Fontaine, mais bien de celui auquel se plait l’ingénieuse et savante plume d’un Paul-Louis Courier, ou encore de celui qui se glisse si habilement dans le délicat tissu de la langue d’un Sainte-Beuve.

L’erreur d’interprétation que nous signalons, commise dès le début, ouvrait la porte aux considérations sans objet, aux développements à côté, ou même aux assertions contestables ou fausses. Les compositions, qui, en petit nombre, ont été jugées les meilleures, n’ont elles-mêmes échappé qu’en partie à ces défauts. Du moins, on s’est rapproché du sujet en venant à la dernière et à la plus intéressante des questions qu’il contient (de l’usage et de l’abus du néologisme et de l’archaïsme) ; question difficile et délicate. Entre cet esprit de conservation outré qui voudrait, en quelque sorte, immobiliser une langue une fois faite, et l’esprit contraire, librement ou même témérairement ouvert aux nouveautés, quel parti prendre, quelle sorte de milieu tenir ? D’ordinaire, on s’est borné sur ce point à de trop vagues indications. Sans se refuser à des concessions nécessaires, et, tout en s’y prêtant dans une juste mesure, on aurait dû se souvenir davantage et tenir plus grand compte des inépuisables ressources que notre belle langue classique ne cesse d’offrir, quoi qu’on ait pu dire, aux écrivains des temp nouveaux. « Une langue fixée par le temps et le génie, a dit Villemain, n’a pas besoin de se dénaturer pour traiter tous les sujets, suffire à toutes les idées. »

{p. 205}1° Le même n’a pas craint de dire :

« Les langues s’appauvrissent par leur abondance. Toute expression nouvelle qui n’est pas, à la rigueur, le nom propre d’un objet nouveau, est une surcharge plutôt qu’une richesse ; et quand une langue est bien faite, les nuances infinies des sentiments et des idées peuvent se traduire par la seule combinaison des termes qu’elle possède. C’est par ce travail même qu’est souvent excité l’art de l’écrivain, et les plus belles productions de l’esprit français ont été composées avant cette excroissance de termes synonymes et cette végétation stérile qui couronne les vieux idiomes. »

Composition de littérature. – Dans cette épreuve, nos aspirantes, hâtons-nous de le dire, ont montré plus d’intelligence et de compétence. Le sujet, par sa nouveauté, par sa nature même, leur agréait, et, d’une certaine manière, les flattait. Elles y sont entrées avec plaisir, plus d’une même avec une sorte d’entrain, plus d’une aussi avec une chaleur d’admiration pour les meilleurs dons de l’esprit féminin naïvement orgueilleuse et trop partiale. En somme, dans un bon nombre de compositions, les causes diverses, les conditions essentielles de l’espèce d’influence et d’action qu’il s’agissait de reconnaître et d’expliquer, ont été saisies d’une vue assez juste, parfois même assez fine, exposées amplement et non sans intérêt. L’histoire est venue, dans une assez large proportion, au secours de la théorie, les faits précis, les souvenirs expressifs se sont utilement mêlés aux considérations générales, moins complètement toutefois et avec moins d’exactitude pour une des périodes de vie sociale qu’il était à propos de parcourir. Après tout, il était permis de ne pas se trouver prête au même degré sur tous les points d’un tel sujet, et nous avons dû pardonner à nos jeunes lettrées de connaître beaucoup mieux les grands salons du xviie siècle, et d’abord le plus célèbre de tous, celui de l’Hôtel de Rambouillet, que ceux de l’âge suivant, que ceux des Du Deffand et des Geoffrin, surtout que celui de Mme d’Épinay. Avec les sérieux mérites de fond que je viens de relever, nous eussions voulu trouver celui d’une forme plus mesurée, plus choisie, plus appropriée, plus de style, moins de rédaction courante, abondante, un peu dissuse dans sa facilité. Il est vrai que la difficulté du style s’aggrave dans les questions de cette nature, dans ces études d’influences, d’influences aussi impalpables que certaines, où, pour fixer des aperçus délicats, presque fugitifs, l’expression doit redoubler de précision et de légèreté tout ensemble, où, plus que jamais, pour rendre tout ce que l’on a su discerner ou entrevoir, l’art des nuances est nécessaire. Quelques compositions cependant ont témoigné d’un commencement d’initiations à cet art difficile ; une, entre les meilleures, signée d’un des jeunes noms de l’École de Sèvres, s’est distinguée par un heureux et presque constant accord du savoir intelligent, de la critique judicieuse et du bien dire, et a conquis une note que les jurys d’examen ont rarement occasion de décerner.

{p. 206}
Ordre des sciences §

Littérature.

Une de vos élèves, jeune fille d’environ quinze ans, vous écrit pendant les vacances, et vous avoue qu’elle ne peut, comme vous le lui aviez recommandé, profiter de ses loisirs pour poursuivre ses études, parce que, dit-elle, elle se trouve à la campagne et sans livres.

Répondez-lui.

Examens de 1888. §
Ordre des lettres §

Langue française.

Qu’entend-on par histoire des mots au point de vue du sens ?

Choisir trois mots, et les suivre dans les différentes significations par lesquelles ils ont passé.

Montrer de quel intérêt et de quelle utilité peut être cette étude dans l’enseignement.

Morale.

Expliquer et discuter cette pensée de Pascal :

« La science des choses extérieures ne me consolera pas de l’ignorance de la morale au temps d’affliction : mais la science des mœurs me consolera toujours de l’ignorance des sciences extérieures. »

Pensées, Art. VI, 41, édit. Havet.

Extrait du rapport sur le concours de 1888 présenté par M. Jacquinet :

« Des trois compositions exigées, deux ont témoigné, chez le plus grand nombre des aspirantes, d’une bonne préparation, et ont assez heureusement répondu à notre attente. Celle de langue française ou de grammaire, bien que portant trace elle-même de sérieux efforts, ne nous a pas satisfaits au même degré, ou plutôt nous a paru assez sensiblement inférieure aux deux autres.

Ce qui a manqué de ce côté, ce n’est ni l’effort ni l’étude, mais un résultat d’études plus acquis, mieux possédé et plus utile. En vue de cette épreuve, nos futures maîtresses recueillent, avec plus de zèle que de discernement, dans les excellents livres de MM. Brachet, {p. 207}Aubertin, Darmesteter, les éléments d’un savoir spécial, qui, faute d’une insuffisante assimilation, demeure dans leur esprit un peu confus, indigeste même, et le charge plus qu’il ne l’éclaire. De là, dans le travail, d’une difficulté raisonnable pourtant, qui leur était cette fois demandé, des définitions peu exactes, des exemples mal choisis ou peu concluants, des vues théoriques hasardées. Seule, une élite trop peu nombreuse a su bien saisir la question, y répondre par des indications de grammaire générale ou historique, justes et précises, comme aussi se garder prudemment des méprises auxquelles l’ignorance de l’étymologie latine donne lieu trop aisément dans une étude de la nature de celle dont il s’agissait.

Dans l’épreuve qui suit, et dont le sujet est alternativement pris de la littérature ou de la morale, le tour de celle-ci revenait cette année. La question proposée, si haute et sérieuse qu’elle fût, ne s’est pas trouvée au-dessus des forces d’esprit de nos jeunes aspirantes, de la plupart d’entre elles du moins. Une belle et touchante pensée de Pascal, où le grand physicien, le grand géomètre demande aux études morales le soutien de l’âme et les consolations que la science lui paraît impuissante à donner, a été bien comprise et convenablement expliquée dans un bon nombre de travaux, développée, dans plusieurs, avec un vif sentiment de l’idée à mettre en lumière, parfois même avec un certain bonheur d’expression. »

Ordre des sciences §

Littérature.

La Bruyère a dit : « Si l’on juge par le passé de l’avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j’ose dire dans l’histoire ! Quelles découvertes ne fera-t-on point !….. Quelle ignorance est la nôtre ! »

Que voulait-il dire ? – Analyser et développer sa pensée.

S’il revenait au monde, la trouverait-il justifiée par les événements ? (Insister seulement sur les plus marquants ; faire un choix.)

L’état actuel de nos connaissances et l’histoire du temps présent ne permettraient-ils pas de la renouveler aujourd’hui avec une force nouvelle et une signification plus précise encore qu’il y a deux siècles ?

Examens de 1889. §
Ordre des lettres §

Langue française.

Qu’entend-on par les synonymes d’une langue ? – De l’usage plus ou moins juste que l’on fait de ce mot. – En quel sens a-t-on pu {p. 208}dire qu’il n’y a pas de synonymes ? – Comment entendez-vous cette phrase de La Bruyère : « Les esprits médiocres ne trouvent point l’unique expression et usent de synonymes. » – Importance de l’étude des synonymes pour l’écrivain. – Notre langue est-elle riche de synonymes ?

Littérature.

Voltaire a dit : « Voulez-vous une petite règle infaillible pour juger les vers ? La voici. Quand une pensée est juste et noble, il n’y a encore rien de fait : il faut voir si la manière dont vous l’exprimez en vers serait belle en prose ; et si votre vers, dépouillé de la rime et de la césure, vous parait alors chargé d’un mot superflu ; s’il y a dans la construction le moindre défaut, si une conjonction est oubliée, enfin, si le mot le plus propre n’est pas employé, ou s’il n’est pas à sa place, concluez que l’or de cette pensée n’est pas bien enchâssé. »

(Lettre à Helvétius du 25 février 1739.)

Et ailleurs :

« Que le lecteur applique cette remarque à tous les vers qui lui feront de la peine. Qu’il tourne les vers en prose, qu’il voie si les paroles de cette prose sont précises, si le sens est clair, s’il est vrai, s’il n’y a rien de trop ni rien de trop peu, et qu’il soit sûr que tout vers qui n’a pas la netteté et la précision de la prose la plus exacte ne vaut rien. »

(Remarques sur le Sertorius de Corneille.)

Que pensez-vous de ce moyen de distinguer les bons vers des mauvais ? Admettez-vous sans réserve ce critérium ? Le jugez-vous infaillible ? Voltaire et le monde lettré de son temps qui le laissait rendre sans le contredire, de tels arrêts, vous paraissent-ils s’être fait une idée suffisamment juste de la langue poétique, de la nôtre en particulier ?

Extrait du rapport de M. Jacquinet, président du jury :

« Composition de langue française. – Le sujet était celui-ci : « Qu’entend-on….. » Ce sujet délicat, très abordable cependant, et d’un intérêt facile à comprendre, n’a été convenablement traité dans ses diverses parties que par un assez petit nombre d’aspirantes.

« Cette fois encore, un étalage d’érudition philologique obtenue à peu de frais s’est substitué mal à propos, dans un bon nombre de compositions, ou s’est trop mêlé à l’étude directe et bien entendue de la question. Au lieu de s’appliquer uniquement à bien définir {p. 209}ce qu’il convient d’entendre par synonymes, et à montrer, par des exemples bien choisis, et, ce qui n’importait pas moins, attentivement, délicatement expliqués, combien, en réalité, sous ce nom, différent quant aux nuances du sens, même les mots en apparence les plus voisins ou les plus semblables par la signification, et quelles richesses en ce genre notre langue garde au génie ou au talent de l’écrivain, beaucoup de ces jeunes filles se sont jetées, par digression intempestive et développée, dans des considérations sur les diverses origines grammaticales des synonymes, sur leur classement par groupes suivant leur mode de formation (synonymes à racines différentes, synonymes par addition de préfixes ou de suffixes, synonymes syntactiques, etc.) véritablement étrangères au sujet ; sans compter que dans ces hors-d’œuvre, auxquels la mémoire de certaines lectures plus ou moins digérées avait plus de part qu’un savoir bien acquis, plus d’une fois des vues inexactes, des erreurs de fait, ou des méprises dues à l’ignorance de l’étymologie, se sont glissées, comme c’était à craindre.

Celles mêmes qui n’ont pas donné dans ce travers et ont su mieux comprendre la question et s’y tenir, ne se sont pas distinguées autant que nous l’eussions voulu, et pouvions l’espérer dans ces délicates études de synonymie auxquelles on était appelé par le sujet.

Même dans les compositions auxquelles une sérieuse estime est due, nous eussions désiré, surtout aux endroits où l’on s’attachait avec raison à vanter, à prescrire comme un des premiers et des plus impérieux devoirs de l’écrivain, la recherche du mot propre, du terme nécessaire, de l’exacte justesse d’expression, nous eussions désiré plus de style, une forme plus châtiée, plus choisie, tout au moins plus jalouse d’atteindre à ce mérite dont on dissertait, ou d’en approcher.

Composition de littérature. – On avait à étudier, à discuter un passage de Voltaire, où, pour nous aider, en cas de doute sur la valeur d’un vers, à en bien juger, il nous donne le conseil qui peut paraître singulier, de le tourner en prose, en le déconstruisant, et de l’examiner, ainsi dépouillé de la césure et de la rime ; moyen sûr, dit-il, infaillible, de s’assurer que rien n’y manque des mérites essentiels aux bons vers ; noblesse et justesse de pensée, choix parfait d’expressions, clarté, précision, propriétés sans taches. Il tire même de là une règle à mettre en usage par le critique et par le poète lui-même.

Étant donné ce sujet, la méthode la meilleure à suivre, celle qui d’elle-même se présentait, était d’appliquer tout d’abord sur des vers de divers caractères le critérium en question, et de voir si, de cette opération, résultait à coup sûr la lumière promise.

Si le moyen n’est pas inutile pour se bien fixer sur la valeur de certains vers, dont l’éclat et le retentissement cachent ou dissimulent à demi le vide, ou le vague, ou l’obscurité, l’effet, dans une foule d’autres cas, risque d’être tout autre ; et il est à craindre que certaines {p. 210}nouveautés ou audaces heureuses de langage, que des beautés, aussi légitimes que hardies, de vers très poétiques, destitués de la césure, du rythme et de la rime ne changent par là même de physionomie et d’aspect, au point d’agréer beaucoup moins, peut-être même d’étonner le goût dans ce nouvel état. – Cette expérience tentée sur des exemples choisis comme il faut, permettait de faire au juste la part de l’erreur dans le précepte, trop absolu, de Voltaire, d’en bien démêler l’inconvénient, le péril même.

Au lieu de prendre cette voie, la plus simple, la plus commode même, presque toujours on s’est borné à des vues générales, qui, d’ailleurs, appartenaient au sujet, sur les différences essentielles de la poésie et de la prose, on s’est élevé contre cette sorte d’assimilation de l’une à l’autre, au nom de la liberté du poète, des droits de son inspiration, des prérogatives de sa langue, des enchantements de sa musique. On l’a fait dans quelques travaux avec assez de méthode et de suite, dans la plupart avec peu de précision, peu d’ordre et peu de mesure. Voltaire, à ce propos, a essuyé d’ardentes réclamations, de rudes reproches, celui de sens critique fourvoyé, de goût rétréci par une aveugle et fâcheuse prévention en faveur de la prose, celui de « n’avoir pas l’âme poétique ».

On n’a pas manqué de mettre en cause son œuvre de poète, comme répondant trop souvent, par l’indigente sagesse, par la sèche précision des formes, par toute une veine de prosaïsme, à cet article paradoxal de sa poétique, à l’esprit du critérium en litige. Sans doute il y avait là certaines analogies à saisir, quelques vérités justes à dire, à condition de le faire délicatement, avec le tact, avec les ménagements qui s’imposaient envers la vive imagination, l’heureux génie à qui l’on doit l’Épitre à Horace, les Discours sur l’homme, tant d’exquises poésies légères, et pourquoi ne pas ajouter, tant de belles scènes de Zaïre, de Mérope….. Si l’on avait tout droit d’opposer, comme beaucoup ont pris plaisir à le faire en finissant, à ce culte exagéré, débordant, de la prose dans l’esthétique de Voltaire et dans la littérature de son temps, au dépérissement qui ne peut être contesté de la poésie parmi la société polie et raisonneuse du xviiie siècle, le puissant réveil d’imagination, la renaissance poétique, les riches moissons lyriques du nôtre, là encore il y avait mesure à garder, réserves à observer dans l’expression des admirations les plus légitimes. En glorifiant, selon leurs mérites, les grands poètes de notre âge, il eût été bon de rappeler en passant ce qu’ils ont souvent perdu à vouloir se créer une langue plus poétique, plus distincte de la prose, que ne le comporte au fond le génie de notre idiome ; et il eût été piquant de montrer comment, même aujourd’hui, pourrait être utilisée la pierre de touche imaginée par Voltaire, en l’appliquant à propos à certains vers, à tels vers de la nouvelle école, éblouissants, prestigieux, mais, à le bien prendre, plus riche de couleur et de son que de sens. »

{p. 211}
Ordre des sciences §

Littérature.

La science, l’industrie et l’art. – Les distinguer et les comparer.

Déterminer leur but, les besoins physiques ou intellectuels auxquels ils répondent, le caractère propre de l’invention dans chacun de ces trois ordres de travaux, et le mutuel concours qu’ils se prètent dans l’œuvre générale de la civilisation, particulièrement à notre époque.

Appuyer constamment la démonstration sur des exemples.

Examens de 1890. §
Ordre des lettres §

Langue française.

En quoi l’étude des langues étrangères peut-elle nous aider à mieux connaître et à mieux pratiquer la nôtre ? – Que pensez-vous de la crainte qu’exprimait Chateaubriand, lorsqu’en gardien singulièrement jaloux de l’originalité et de la pureté de notre langue, il s’avisait de dire, dans son Essai sur la littérature anglaise : « Il est très bon, très utile d’apprendre, d’étudier, de lire les langues vivantes, assez dangereux de les parler, et surtout très dangereux de les écrire. »

Morale.

J.-J. Rousseau a dit : « La continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demande pas moins de force que les actions héroïques…., et il vaut mieux avoir toujours l’estime des hommes que quelquefois leur admiration. » Cette pensée est-elle vraie, et si elle l’est, l’approuvez-vous sans réserve ?

Ordre des sciences §

Littérature.

La littérature, comme la science, a la vérité pour objet :

Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Mais s’agit-il dans les deux cas de la même vérité ? En quoi consiste le vrai dans les œuvres d’imagination, dans l’éloquence ?

Comparer la recherche de la vérité telle qu’elle se pratique dans {p. 212}les sciences de la nature, et la peinture des phénomènes naturels telle que la poésie nous la présente.

Comment la poursuite du vrai peut-elle se concilier avec celle du beau ?

Examens de 1891. §
Ordre des lettres §

Langue française.

« Nous nous applaudissons de voir notre langue presque aussi universelle que le furent autrefois le grec et le latin. » (Voltaire, Discours aux Welches.)

« Notre langue est devenue les délices des étrangers et l’objet constant de leurs études. » (Le même, Avertissement de l’édition de son Théâtre de 1768.)

« La langue française n’est ni si abondante et si maniable que l’italien, ni si majestueuse que l’espagnol, ni si énergique que l’anglais ; et cependant elle a fait plus de fortune que ces trois langues. » (Le même, Dictionnaire philosophique.)

Voltaire aujourd’hui n’aurait rien à rabattre de ces paroles. – Vous direz à quelles qualités notre langue est redevable de cette heureuse fortune, à laquelle, d’ailleurs, des causes diverses de succès ont contribué.

Composition littéraire.

Indiquer les raisons pour lesquelles il faut lire et apprendre par cœur aux enfants les poètes avant toute chose. Quels doivent être les caractères de la poésie qu’il importe de confier à leur mémoire ?

Ordre des sciences §

Littérature.

A l’époque de la Renaissance, le goût de l’érudition, poussé jusqu’au pédantisme, s’était répandu même parmi les femmes. « Les femmes et filles, dit avec enthousiasme un personnage de Rabelais, ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine. »

Montaigne, au contraire, avec son sens aiguisé de moraliste, blâmait chez « les dames » l’affectation qui les poussait à « se servir d’une façon de parler et d’écrire nouvelle et savante », à « alléguer {p. 213}Platon et saint Thomas » hors de propos, à étudier la rhétorique, le droit, la logique « et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin ». – « Si les bien nées me croient, dit-il, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses » ; et les seules études qu’il trouve bonnes à leur usage, ce sont, « pour le plus », la poésie, l’histoire et la morale. (Essais, III, 3.)

Expliquer les motifs de ce choix. – Tout en s’inspirant des mêmes principes, mais en tenant compte de la différence des temps, n’y a-t-il pas lieu de recommander aujourd’hui aux femmes d’autres études que celles-là, notamment certaines parties des sciences ?

Sujets proposés1 §

– Développer cette pensée de Vauvenargues : « Ce n’est point un grand avantage d’avoir l’esprit vif, si on ne l’a juste. La perfection d’une pendule n’est pas d’aller vite, mais d’être réglée. »

– La plupart des femmes, dit Fénelon, sont passionnées sur presque tout ce qu’elles disent, et la passion fait parler beaucoup : cependant on ne peut espérer rien de fort bon d’une femme, si on ne la réduit à réfléchir de suite, à examiner ses pensées, à les expliquer d’une manière courte et à savoir ensuite se taire. »

Quelles sont les qualités que recommande ici. Fénelon et quel en est le prix ? Vous semblent-elles définir exactement le rôle qui convient à la femme en général ? Lui suffiraient-elles, en tout cas, dans l’enseignement ?

– Expliquer et développer ce vers de Corneille :

La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne.

– Développer cette pensée :

« Savoir suggérer est la grande finesse pédagogique. »

Appliquer à ce sujet le passage suivant de Channing : « Le meilleur maître est celui qui éveille chez ses élèves la faculté de penser. »

– On sait que c’est à la prière de la duchesse de Beauvilliers {p. 214}que Fénelon composa, en 1687, son Traité de l’éducation des filles. Avant la publication de ce traité, Fénelon, dans ses lettres à la Duchesse ou dans ses entretiens avec elle, avait déjà touché à quelques points d’un sujet si bien approprié à son génie. Mme de Beauvilliers s’inquiétait particulièrement du danger que pourrait faire courir à de jeunes imaginations l’antiquité profane, et se demandait si la connaissance et la lecture de poètes anciens pouvait occuper une place dans l’éducation des femmes. Vous supposerez que Fénelon lui écrit pour rassurer ses scrupules. Celui qui, au sortir même du séminaire de Saint-Sulpice, souhaitait de partir, en missionnaire, pour la Grèce, et mêlait, dans un passage souvent cité, le souvenir de Socrate à celui de saint Paul et les délices de Tempé à l’église de Corinthe ; celui qui, plus tard, en composant le Télémaque, s’inspirait des plus beaux ouvrages des anciens, ne pouvait trouver dangereuse une étude dont il occupait lui-même ses loisirs avec ravissement. Il dira dans quelle mesure cette étude doit être faite, et comment une âme vertueuse et chrétienne n’a rien à redouter de la lecture d’Homère, de Sophocle et de Virgile.

– On a souvent dit que la littérature est l’expression de la société. Expliquez cette pensée. Vous prendrez pour exemple la France au xviiie siècle, dans ses plus grands prosateurs, sans négliger la poésie et le théâtre.

– Vos élèves ont remarqué le titre de récentes publications : la Vie des mots, l’Histoire des mots, et celui d’une étude de Littré : Pathologie du langage. Ils vous en ont demandé la signification. Vous la leur expliquez et vous leur faites à ce sujet une leçon sur la manière dont, au cours des siècles, les mots se forment et se transforment, soit quant au son, soit quant au sens. Donnez de nombreux exemples tirés de la langue française.

– En 1739, Buffon avait été choisi par Louis XV pour succéder à Dufay dans la direction du Jardin du Roi, devenu, depuis, le Jardin des Plantes de Paris et le Muséum d’Histoire naturelle.

Vous supposerez la lettre par laquelle Buffon remercie le roi de cette faveur et lui expose les plans qu’il a conçus pour l’extension de cet établissement si utile au progrès des sciences, et qui ne comprenait alors qu’une collection de plantes incomplète et quelques herbiers en désordre, avec quelques spécimens d’animaux empaillés et de minéraux non classés. Buffon voudrait rassembler toutes les créations de la nature et tâcher d’en écrire un jour l’histoire.

– « Il fault pour juger bien à poinct d’un homme, dit Montaigne, principalement contrerooller ses actions communes et le surprendre en son à tous les jours. »

{p. 215}Pascal a dit, à son tour, se souvenant sans doute de Montaigne : « Ce que peut la vertu d’un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par son ordinaire. »

Expliquez et développez cette maxime. Faites-en, surtout, l’application au mérite des écoliers.

– La Patrie. – Ce qui la constitue. – A quelles époques de notre histoire le sentiment de la patrie s’est-il révélé et manifesté avec le plus de force ?

– Buffon a dit dans son discours sur le style : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets ; s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme, le style est l’homme même. Le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer. »

On expliquera et on appréciera cette pensée.

– Développez cette pensée : – Le rire et le comique, soit dans la vie, soit au théâtre, naissent le plus souvent d’un contraste, d’une opposition.

– Comment la femme peut-elle servir son pays ?

– Mme de Sévigné a dit : « Mon fils a une qualité très commode, c’est qu’il est fort aise de relire deux fois, trois fois ce qu’il a trouvé beau ; il le goûte, il y entre davantage, il le sait par cœur, cela s’incorpore ; il croit avoir fait ce qu’il lit ainsi pour la troisième fois. »

Est-ce ainsi que l’on doit lire ? Essayez de montrer le profit intellectuel et moral qu’on peut retirer d’une lecture lente et réfléchie des auteurs classiques.

– Expliquer et commenter cet hémistiche de l’Art poétique : « Enfin Malherbe vint ! »

Dire quels sont les titres les plus sérieux du poète Malherbe à l’estime de la postérité.

– Donnez une idée des héros de Corneille.

– Donnez votre avis raisonné sur ce jugement de M. Emile Faguet :

« Une jeune fille élevée par Mme de Sévigné serait brillante, spirituelle, finement railleuse, mais assez frivole, tout compte fait, et, si {p. 216}elle se trouvait être la fille même de la marquise, rendue parfaitement égoïste par un amour maternel indiscret et aveugle. »

– L’idéal d’une jeune fille d’après Mme de Maintenon.

– Appréciez le jugement suivant de Voltaire sur l’Art poétique de Boileau :

« L’Art poétique de Boileau est admirable, parce qu’il dit toujours des choses vraies et utiles, parce qu’il donne toujours le précepte et l’exemple, parce qu’il est varié, parce que l’auteur, en ne manquant jamais à la pureté de la langue,

……………………………..sait d’une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. »

– Pascal a écrit de l’auteur des Essais : « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre. » Et Vauvenargues : « Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement, comme il l’a fait, car il peint la nature humaine. »

Appréciez ces deux opinions contraires1.

– Un philosophe contemporain propose le critérium suivant « pour juger, dit-il, les méthodes d’éducation et d’enseignement : Y a-t-il augmentation de force mentale, morale, esthétique ? La méthode est bonne. Y a-t-il simplement un emmagasinage dans la mémoire ? La méthode est mauvaise, car le cerveau n’est pas un magasin à remplir, mais un organe à fortifier. »

Apprécier ce jugement.

– Boileau blâmait chez Balzac « ce soin vicieux de dire toutes choses autrement que le reste des hommes ». Mme de Sévigné disait « qu’entre les bons amis il faut laisser trotter les plumes comme elles veulent ». Boileau avait-il tort de condamner Balzac et sa théorie du style épistolaire ? Faut-il suivre absolument le conseil de Mme de Sévigné ?

– Dans quelle mesure la Comédie, qui peint les mœurs, peut-elle les corriger ? Vous prendrez vos exemples dans Molière.

– Dites ce que vous savez du génie et du style de Bossuet.

– Bossuet, âgé de trente-quatre ans, n’était encore qu’archidiacre au diocèse de Metz, mais sa réputation d’éloquence grandissait de jour en jour. En 1661, il prêcha le carême aux carmélites du faubourg Saint-Jacques. Son secrétaire, Ledieu, rappelle qu’il fut alors très suivi par messieurs de Port-Royal, qui étaient les plus vifs à {p. 217}exciter les applaudissements. C’est dans cette station que fut prononcé le sermon sur la Mort.

Vous supposerez que Pascal, alors âgé de trente-huit ans et qui devait mourir un an après, s’est décidé, malgré ses souffrances et ses tristesses, à quitter son austère retraite pour entendre la parole du jeune abbé, et que, dans une lettre à sa sœur, il essaye de caractériser par des traits expressifs l’orateur éloquent dont il admire le génie et envie la foi sereine.

– Pendant un des voyages de Mme de Sévigné en Provence, Mme de Grignan tomba dangereusement malade. Lorsqu’elle se rétablit, Mme de Sévigné, âgée de soixante-dix ans, s’alita à son tour et mourut de la petite vérole, le 17 avril 1696.

Composer la lettre par laquelle Mme de Grignan annonce à une amie la mort de sa mère.

– M. Mézières, de l’Académie française, a écrit : « Un peu de science peut rendre une femme pédante ; beaucoup de science la rend modeste. »

Développez et commentez cette pensée.

– Apprécier ce passage de Fénelon : « Notre versification perd plus, si je ne me trompe, qu’elle ne gagne par les rimes ; elle perd beaucoup de variété, de facilité, d’harmonie. Souvent la rime, qu’un poète va chercher bien loin, le réduit à allonger et à faire languir son discours ; il lui faut deux ou trois vers postiches pour en amener un dont il a besoin. »

– Expliquez et justifiez la pensée contenue dans ce vers, souvent cité :

La critique est aisée, et l’art est difficile.
(Destouches, Le Glorieux, acte II, scène V.)

– Mme de Maintenon, dans une de ses lettres, s’exprime ainsi : « Cultivez soigneusement dans vos filles les sentiments d’honneur, qui sont comme naturels aux personnes de notre sexe, principalement aux nobles ; et n’allez pas exiger d’elles des pratiques qui pourraient affaiblir cette bonne gloire….. »

Discutez, à ce propos, ce que vaut le mobile de l’honneur dans l’éducation morale, en particulier dans celle que peuvent donner nos établissements d’instruction secondaire.

– Montrer la vérité de cette parole de Mme Dacier : « La modestie est l’ornement des femmes. »

– « Je pleurs, disait Jeanne d’Arc, quand je vois couler le sang d’un Français. »

Montrer que depuis Jeanne d’Arc, le patriotisme des femmes n’a {p. 218}pas changé et qu’il est devenu plus grand depuis qu’on a mieux connu la patrie.

– La Fontaine aux champs. – La Fontaine a erré tout le jour, seul, en rêveur, en poète, par les prés, par les bois. Il a surpris, curieusement observé et noté dans sa pensée trois ou quatre scènes qu’il traitera ensuite dans quelques-unes de ses plus belles fables. Il s’est attardé dans ses contemplations, dans ses méditations, et il est rentré bien après l’heure ordinaire du repas dans la maison amie, où il avait alors le gîte et le couvert. Sans même chercher à s’excuser, il conte avec enthousiasme ce qu’il a vu.

– Nicole a dit que les poètes dramatiques ont pour but de farder les vices afin de les rendre aimables.

Démontrer, par l’étude de la tragédie de Britannicus et de la comédie du Misanthrope, que l’assertion de Nicole n’est pas fondée.

– Présentez un tableau sommaire des progrès de la civilisation dans la première moitié du xixe siècle. Vous n’entrerez dans aucun détail technique. Ce sera comme un chapitre de l’histoire générale de cette période, sous une forme vive et animée.

Copies d’élèves §

Donner un aperçu de l’usage qu’on peut faire de Corneille et de Racine dans l’instruction des jeunes filles. (Culture de l’esprit. Éducation des sentiments.) §

Dès que nous commençons à lire un peu sérieusement, on place entre nos mains Corneille et Racine ; nous sommes instruites avec eux, mais sommes-nous instruites par eux ?

Leur influence sur nos idées, nos sentiments est tellement affaiblie par ce commerce journalier et si ancien, que nous en arrivons, pour eux, à une sorte d’indifférence ; nous en sommes trop imprégnées. S’ils ont quelque influence sur nous, elle est insensible, d’autant plus que nous les lisons fort longtemps, avant de les comprendre.

{p. 219}Pour qu’on pût faire usage de Corneille et de Racine dans notre instruction, je dis un usage efficace, il nous faudrait des âmes plus neuves.

Ils ont encore contre eux leurs longs alexandrins ; je connais des jeunes filles et non des moins intelligentes, pour qui, discerner sous les vers l’idée et même les sentiments, est un véritable travail ; (celles-là seront influencées par des prosateurs, non par des poètes).

Pourtant je crois que Corneille et Racine ont sur nous cette influence indéfinie dont je parlais plus haut et qui est formée d’une longue habitude, d’un amour irraisonné et d’une admiration qu’on nous a inspirée dès nos premières lectures.

Si l’on nous demandait quels sont nos favoris dans ce groupe du xviie siècle, je ne sais trop si beaucoup choisiraient Corneille et Racine ; or, je crois que, les connaissant et les comprenant à fond, cela augmenterait singulièrement la culture de l’esprit.

Quand nous lisons Corneille, nous sommes entraînées ; c’est une sorte de course au dénoûment ; nous sautons par-dessus les obscurités, les galanteries fades, les tirades vides, saluant seulement au passage les trois ou quatre mots sublimes qui sont signalés dans toutes les littératures. Ce n’est pas cela ; il faut revenir et, se séparant de tout parti pris, dégager les beautés du mauvais goût, repasser peu à peu et relire, ne pas se laisser gagner par la fougue du poète ; il n’en est pas avec lequel on soit plus exposée à admirer des platitudes ou des vers splendides et incompréhensibles.

Par cette critique, qu’il exige, il développe donc la sûreté du goût et du jugement : une admiration judicieuse de Corneille est chose rare parmi les jeunes filles.

Je crois qu’il serait bon de la lire avant Racine ; il a des heurts qui forcent à s’arrêter, quelque légère que soit la lecture. Puis ses personnages sont disposés en escalier, chacun représentant un degré de plus dans un sentiment unique qui les anime tous ; il met en scène des idées générales, exposées logiquement, presque scolastiquement, dans une marche ascendante et propre à frapper surtout les jeunes esprits ; les caractères sont uns, faciles à résumer, à classer, presque à numéroter ; tout cela discipline l’intelligence.

Corneille satisfait aussi ce désir qu’ont les jeunes filles d’être dirigées ; il est un impérieux, un doctrinaire. « Voici ce qu’il faut croire et faire. » Elles n’ont presque pas la peine d’examiner ses idées, et les admettent aveuglément ; cela n’a que peu d’inconvénients avec lui.

Je ne sais trop qui de nous essaierait de vivre selon les principes qu’il nous donne ; cela est un tort, sans doute ; mais il y a toujours cette accoutumance qui se met entre lui et nous, empêche {p. 220}l’enthousiasme et l’entrainement ; nous ressentons en assistant à ses tragédies une émotion esthétique, plutôt qu’intime ; nous n’avons pas idée que cela forme une philosophie.

Peut-être, de nos jours, allons-nous revenir un peu à lui, à sa simplicité, après les longs détours que nous avons faits dans le domaine de la psychologie que Racine nous a ouvert.

Foi – devoir et surtout sacrifice, voilà ce que nous enseigne Corneille ; sans doute il a cru les hommes meilleurs qu’ils n’étaient ; ses héros n’ont guère de compassion pour les faiblesses humaines ; ils effraient par leur hauteur ; les cœurs lâches les regardent d’en bas, et cela leur ôte toute idée de s’élever ; ceux-là ne valaient pas la peine d’être sauvés ; pour les autres, le vieux poète les met à rude école mais combien saine ! oui, il est chimérique et ses personnages sont des fictions, mais l’homme ne fait jamais tant de chemin que lorsqu’il veut saisir l’impossible, l’idéal.

Voici ce que nous dit Corneille. – Il faut aimer sa patrie, exclusivement, plutôt d’un amour un peu farouche que trop conventionnel, et la défendre rudement, sans idées amollissantes sur la fraternité.

– Il faut pardonner à ses ennemis – aimer un Dieu par-dessus toutes les créatures – avoir aussi la religion de la famille.

Mais surtout il nous enseigne que l’homme est maître de sa destinée, qu’il est ce qu’il veut être, que nulle passion ne peut excuser un crime.

Nous devons être maître de notre cœur ; il est fait pour être torturé et vaincu tout le long de la vie et non satisfait ; au reste, le bonheur ne réside pour nous que dans ces souffrances et ces sacrifices, qui sont le devoir.

Ces principes, les jeunes filles, comme les hommes, peuvent les appliquer. Celle de nous qui modèlerait ses sentiments sur ceux des héros cornéliens semblerait, il est vrai, un peu « paysan du Danube » ; l’esprit de sa morale, si nous le conservons, étonnera déjà assez, nous paraîtrons en retard de plusieurs siècles ou, au contraire trop en avance. Il faut le faire, pourtant ; ceci n’est pas un paradoxe ; Corneille peut nous être utile.

Au reste, je le prends comme premier degré ; il nous a donné quelques idées, il nous a inspiré quelques sentiments, faciles à discerner en nous ; cela est taillé un peu à coups de hache, mais solide ; nous pouvons raffiner en passant à Racine.

Il n’est guère mieux lu que Corneille ; chez lui, rien qui force les esprits superficiels à s’arrêter ; ils peuvent courir droit devant eux sans rien voir ; c’est bien aussi ce que font nombre de jeunes filles ; ou bien, si elles sont dirigées classiquement, elles veulent trouver des nuances d’idées ou de sentiment où il n’y en a réellement pas. {p. 221}Racine est encore plus perfide que Corneille ; ceux qui lisent vite l’ont comparé à une belle prairie unie et plane ; non ; mais il ne faut pas non plus admirer chaque brin d’herbe.

En le lisant, l’esprit des jeunes filles deviendra plus subtil, plus délié ; il montrera à beaucoup qu’un sentiment qu’elles croyaient un est composé de nuances infinies ; elles essaieront de les dégager par une patiente recherche ; mais il faut alors les surveiller de très près.

Elles sont là dans leur domaine propre : finesse, délicatesse, idées qui se confondent avec les sentiments ; elles sont déjà trop disposées à penser avec leur cœur ; il faut prendre garde et les suivre pas à pas.

Rien n’est plus difficile à résumer que les idées de Racine ; ce n’est plus, chez lui, une idée qui conduit tout ; chaque personnage a les siennes qui ne conviennent qu’à lui, et toutes semblent logiques, même quand elles sont criminelles ou diamétralement opposées.

Les jeunes filles seront désorientées ; il leur faudra choisir, ce qui leur est toujours difficile ; il faudra peut-être les guider un peu : elles ont souvent l’esprit contrariant.

Mais Racine leur donnera la souplesse, une vive compréhension, l’art d’entrer dans les idées, les sentiments de ceux qu’elles liront et écouteront.

Je ne suis pas de celles qui croient au danger de Racine pour les jeunes filles ; je suis tout à fait sûre qu’elles ne le comprennent pas ; j’entends le plus grand nombre. Cela n’a rien de très extraordinaire ; il y a des hommes connus qui en sont à ce point ; je trouve cela rassurant.

Il faut bien avouer que les rares, parmi elles qui déblaient les vers et arrivent aux sentiments, nous échappent ; notre action est finie sur elles ; elles cesseront de nous dire ce qu’elles pensent, dès qu’elles auront compris, quand ce ne serait qu’à cause des autres, qui écoutent. Celles-là sauront vite retrouver en Racine le fond sauvage et passionné et la nature déchaînée sous les mots tranquilles : c’est l’amour qui mène le branle de la vie humaine, comme la mort menait les vieilles danses macabres ; l’enseignement est dangereux, d’autant plus que Racine est à la fois romanesque et réaliste ; il s’empare de la réalité mais il la déforme ; il est le précurseur de nos romanciers modernes et parfois il est très près de nous.

Les jeunes filles après l’avoir lu, s’analyseront ; c’est inévitable ; se connaître est bon ; il peut leur enseigner cela ; mais où s’arrêteront-elles ? je parle de celles qui comprennent.

Une autre chose encore : Racine ne nous présente pas d’idéal à {p. 222}atteindre ; il se contente de nous montrer ce que nous sommes ; mais on sent qu’il a toujours eu une grande pitié pour ses héros les plus coupables, et nous ne saurions les condamner non plus ; chez lui l’homme subit la vie, et les circonstances le mènent : c’est l’apparition de la fatalité. Il faut donc prendre garde à lui ; sans doute il rendra les jeunes filles féminines, trop peut-être – elles se reconnaîtront dans la longue suite d’héroïnes tendres, douces et subtiles : Junie, Atalide, Monime, Iphigénie ; tâchez, tâchez qu’elles ressemblent à celles-là un peu, pas trop ; ce seront alors des créatures charmantes.

Et surtout, de temps en temps, il faut les faire revenir à Corneille, comme modérateur ; il faut qu’il leur serve de bouclier contre Racine.

Tous deux pourraient un peu leur donner l’idée que la vie se résume en une crise, avant et après laquelle il n’y a rien ; il faut écarter prudemment cette pensée, leur montrer que la vie est, non une crise, mais une suite de crises ; que le rassemblement de la vie en une seule, est arbitraire et que l’existence exige des recommencements.

Ceci est le dernier obstacle : il faut leur ôter du chemin les cailloux trop dangereux.

Pour le reste, laissez-les à elles-mêmes – qu’elles lisent assidûment Corneille et Racine ; je ne crois pas qu’ils soient de ceux qui s’emparent d’une âme et la conduisent ; mais ils peuvent avoir sur l’esprit et les sentiments une influence inaperçue, continue, insaisissable mais enfin, bienfaisante.

Z..,

ancienne élève du Collège Sévigné.

Commenter cette pensée de La Harpe : « On peut concevoir à la rigueur une barbarie savante. – On ne saurait concevoir une barbarie lettrée. » §

La Harpe ne saurait entendre par ce mot de « barbarie » un retour à l’état sauvage, car, dans ce cas, sa pensée n’aurait pas de sens : la science, en effet, ne donne-t-elle pas à l’homme la puissance sur la nature, le bien-être ; ne le tire-t-elle pas, au contraire, de l’état de nature pour le faire entrer dans la civilisation ? Il entend par là, pensons-nous, un état de civilisation où les relations sociales sont difficiles, les mœurs peu polies, parce qu’elles manquent de cette {p. 223}délicatesse, de ce charme, de cette grâce qui sont comme la fleur de la civilisation ; où les esprits manquent de souplesse, où les hommes ne sont ni justes ni bons. Si telle est la pensée de La Harpe, et si, par « savants », il entend des esprits livrés uniquement aux études abstraites ; ou bien des savants uniquement préoccupés du côté utilitaire de la science, nous pensons qu’on pourrait fort bien concevoir, en effet, une « barbarie savante ».

Les esprits géométriques, habitués à ne manier que des abstractions, ne comprennent rien aux choses de la vie ; ils ne savent pas compter avec la réalité, qui n’est jamais semblable à l’idéal. Quand ils se trouvent aux prises avec les faits, qu’ils manient des hommes, qu’ils descendent dans le domaine où règne la liberté, leur esprit rigoureux ne voit qu’une ligne de conduite, ne prévoit point d’obstacles ; aussi compromettent-ils tout, car les hommes ne sont point des unités. Celui qui voudrait porter la rigueur géométrique dans les rapports sociaux, ne ferait que des sottises ou des cruautés. « Rien ne dérange le compas du géomètre, tout dérange le cœur du philosophe » (Châteaubriand).

L’esprit géométrique n’est touché que de certaines vérités ; il lui faut l’évidence ; on le convainc ; rarement on le persuade. Or, il y a une foule de vérités, et peut-être les meilleures et les plus vraies, qui ne se peuvent démontrer comme des théorèmes ; et cependant ces vérités constituent le plus riche patrimoine de l’humanité. Les nobles aspirations, les croyances généreuses, qui intéressent non seulement l’esprit, mais l’âme tout entière, l’homme peut les rejeter sans tomber dans l’absurde, mais s’il ne les a pas, il ne « vaut point tout son prix ». Une société qui ne vivrait que d’évidence, qui ne manierait que des vérités abstraites, froides et mortes, des vérités sans corps ; une société où la raison régnerait en tyran, qui ne laisserait aucune place au cœur, au sentiment, serait vraiment une société barbare. Le beau, le bien, le vrai lui-même en seraient exclus, car le vrai ne s’adresse point seulement à la raison, il saisit l’âme, il l’éclaire, et il l’échauffe.

La Harpe pense qu’on ne saurait concevoir une barbarie lettrée ; si, par lettrés, il entend non point des rhéteurs, plaidant volontiers le pour et le contre, des esprits brillants, superficiels, et souvent faux, mais des esprits sincères, ayant le respect de la vérité et le vif sentiment du beau sous toutes ses formes, nous sommes tout à fait de son avis.

La culture littéraire développe tout l’homme, agrandit et orne l’intelligence et affine la sensibilité. « L’esprit de finesse » saisit des rapports plus intimes, plus profonds, plus délicats que ceux qui éclatent aux yeux de l’esprit géométrique. Il comprend mieux la réalité, {p. 224}parce qu’il comprend mieux l’homme ; il sait que l’humanité n’est pas toujours semblable à elle-même, aussi n’a-t-il point de système préconçu : il observe et il agit d’après ses observations. Peut-être est-il moins fortement attaché aux principes, mais il tient grand compte des conséquences. Voilà pourquoi les relations seraient plus faciles, plus douces, dans une société composée exclusivement de « lettrés » que dans une société où dominerait l’esprit géométrique. L’instinct de sociabilité serait plus développé, parce que l’imagination et la sensibilité y joueraient un plus grand rôle, que l’enthousiasme y serait plus vif, et que rien n’est aussi communicatif que l’enthousiasme.

La culture littéraire développe le goût, la simplicité, le sentiment des proportions, l’élégance, et ces qualités de l’esprit se communiquent peu à peu à la manière de vivre, aux mœurs publiques. L’utile n’est point, dans une telle société, la préoccupation dominante, le bien-être n’y passe point pour la seule chose désirable. Telle vérité qui, en apparence, ne sert à rien, y est accueillie avec enthousiasme. On pense que l’homme ne vit pas seulement de prose, mais encore, mais surtout de poésie. Qu’est-ce que la poésie, en effet, sinon les sentiments les plus profonds, les pensées les plus spontanées de l’homme ?

Mais il ne faut pas croire que la poésie ne puisse se trouver que dans les études littéraires. La vraie science, la science féconde, celle qui donne au monde des penseurs tels que Galilée, Bacon, Newton, Pascal, Descartes, Gœthe, celle qui procure à l’homme plus de bonheur, de dignité et d’indépendance, celle-là est toute poésie, elle est essentiellement civilisatrice. Le vrai savant est toujours poète, parce qu’à « travers des vérités d’ordre inférieur il s’élève, à des vérités plus hautes ». C’est avec toute son âme qu’il cherche, et voilà comment il découvre ces grandes vérités qui renouvellent l’humanité. S’il avait moins d’âme, il n’aurait pas autant de génie.

Le vrai savant voit l’ensemble et ne s’arrête pas au détail. Son esprit, habitué à saisir les idées générales, a une grande étendue : comment apporterait-il dans la vie pratique les préjugés et les petitesses d’un esprit étroit ? Frappé des grands spectacles de la nature, de l’ordre et de la majesté qui y règnent, son esprit vit dans une région sereine et calme. Il voit les rapports de l’homme avec l’univers, et il se met à sa vraie place dans la nature, il est à la fois modeste et animé d’une juste fierté, car il se sent faible et petit devant le tout, mais il connaît sa puissance sur la nature ; il sait qu’il est un roseau, mais un « roseau pensant ». Persuadé que la nature est soumise à des lois fixes et constantes et non livrée à une volonté {p. 225}capricieuse, il se soumet à cet ordre qu’il voit régner autour de lui, et il se sent appelé à le réaliser en lui-même. Il sait que tout a des causes ; il apporte donc dans la vie pratique un esprit libre de tout préjugé et de toute superstition. Habitué à chercher la vérité lui-même, au lieu de l’accepter aveuglément, il sait qu’on ne peut point l’imposer à l’esprit, et il n’essaie même pas de le faire. La passion du véritable savant, c’est la vérité, mais c’est aussi celle du véritable « lettré », et voilà pourquoi on ne saurait les opposer l’un à l’autre.

Le premier ne possède pas seulement l’esprit géométrique, il sait « faire la part de l’erreur, en se défiant de ses procédés, en limitant l’étendue de ses propres affirmations… » Il pense que « le doute discret, le sourire, l’esprit de finesse, ont bien aussi leur prix » (Renan).

Le second connaît le prix de l’observation patiente, minutieuse, sincère, il sait remonter aux causes et prévoir les conséquences. Ne cherchons donc point s’il peut exister une barbarie savante ou une barbarie lettrée, disons que l’homme ne « vaut tout son prix » que lorsqu’il joint à la culture littéraire la forte discipline scientifique.

X.,

Ancienne Élève de l’École de Fontenay-aux-Roses.

{p. 226}

Agrégation de l’enseignement secondaire des jeunes filles §

Conseils généraux §

Nous ne donnerons pas d’autre conseil aux aspirantes que de bien se pénétrer des rapports1 que nous reproduisons à leur intention. C’est un ensemble d’instructions appropriées à la nature du concours, c’est, sous une forme charmante, toute une doctrine, toute une méthode, tout un traité de rhétorique qu’il est indispensable d’étudier de très près.

LECTURES RECOMMANDÉES :

Sainte-Beuve Extraits. (Garnier, édit.)

Lanson Conseils sur l’art d’écrire. (Hachette.)

Lintilhac Précis critique et historique de Littérature. Tome 1. Le tome II paraîtra prochainement. (André-Guédon.)

G. Merlet Études littéraires. (Hachette.)

Gréard L’Éducation des femmes par les femmes. (Hachette.)

Jacquinet Les Femmes écrivains. (Belin.)

R. Doumic Littérature française. (Delaplane.)

Jeanroy et Puech  » latine. (Id.)

Max Egger  »grecque. (Id.)

Chauvin et le Bidois. La Littérature française par les écrivains contemporains (choix de jugements, extraits, analyses, etc.) C’est toute une encyclopédie (2 vol.). (E. Belin.)

Ammann Sujets et développements d’Histoire. (Nathan.)

{p. 227}Sciences.

Jules Gay Lectures scientifiques (Extraits de Mémoires originaux et d’études sur la science et les savants). (Hachette.)

Paul Janet Essai de philosophie scientifique. (Delagrave.)

A. Rebière Mathématiques et Mathématiciens. (Nony.)

Flourens Éloges.

Biot Mélanges.

Arago Eloges. Notices scientifiques.

Figuier Vies des savants illustres.

Bertrand Éloges.

Consulter la collection de :

La Revue de l’Enseignement secondaire des Jeunes filles. (Cerf, éd.)

La Revue de l’Enseignement secondaire et supérieur : J. Gautier, rédacteur en chef. (Dupont.) Une Bibliographie adaptée au Concours de chaque année y est donnée.

Le Bulletin littéraire de l’Enseignement moderne : L. Mention, directeur. (A. Colin.)

L’Instituteur : directeur, A. Vessiot. (Lecène et Oudin.)

L’Education nationale : Burdeau, directeur. (Picard et Kaan.) On y trouve un grand nombre de sujets indiqués et traités par des professeurs.

Concours de 1883. §
(Ordre des lettres) §

Littérature.

Lettre de Mme de Sévigné à son ancien maître Ménage sur la représentation d’Andromaque. Elle analyse la pièce, explique l’enthousiasme du public, et insiste sur la nouveauté de l’ouvrage.

Extrait du rapport de M. Legouvé1.

« Je n’entrerai pas dans le détail de nos opérations, et je me bornerai à signaler les résultats généraux.

{p. 228}« Un premier point que nous avons constaté avec grande satisfaction, c’est l’excellente tenue de toutes ces aspirantes. Toutes nous ont frappés par la simplicité de leur attitude, par la distinction de leurs manières, par la parfaite convenance de leur mise, par le choix de leurs termes en parlant. Ce point nous a paru avoir sa valeur réelle, car nos jeunes agrégées de lycées vont trouver dans leurs élèves des demoiselles pour qui le dehors compte beaucoup, sur lesquelles on n’agit guère sans le secours des qualités extérieures, qui sont promptes à saisir les petits ridicules de la personne, et qui jugent beaucoup par les yeux.

Un second fait plus important et que je suis heureux de signaler, c’est l’ardeur au travail de toutes nos aspirantes, leur désir de bien faire, leur conscience dans l’effort, et le succès de ces efforts.

Les défauts ont été généraux comme les qualités. Ce qui manque, même chez la plupart de nos agrégées, c’est la science pédagogique et l’esprit critique. Elles savent mieux qu’elles n’enseignent, elles racontent et décrivent mieux qu’elles ne jugent ; elles semblent s’être plus occupées de s’instruire que d’instruire, de connaître que d’apprécier.

Une autre conséquence de leur sexe et de leur âge, c’est qu’en général elles parlent trop bas, qu’elles n’articulent pas assez clairement, qu’elles ont plutôt l’attitude d’élèves passant un bon examen que de professeurs faisant une bonne leçon. J’ai eu l’occasion et le besoin, pendant toute la durée du concours, de les rappeler à leur rôle de maîtresses, de les prier de s’adresser à nous, non comme à des juges, mais comme à des auditeurs, de se supposer toujours dans une classe, et la peine que j’ai eue à les y amener a confirmé en moi cette conviction, qu’on ne saurait accorder dans les écoles normales trop d’importance à l’étude sérieuse de la lecture à haute voix ; la science du débit est une qualité de première nécessité pour tous les professeurs, mais surtout pour les professeurs femmes que la délicatesse de leur organe vocal, et parfois sa faiblesse, trahirait infailliblement dans l’exercice de leur professorat, si l’art ne leur venait en aide.

Ces observations se sont trouvées confirmées par l’inégalité dans les épreuves.

Des deux leçons purement littéraires, la correction d’un devoir, et l’analyse d’un morceau choisi, la première a été très supérieure à la seconde. Pourquoi ? Parce que, pour corriger un devoir, la connaissance des règles peut suffire ; mais l’analyse d’une belle page classique demande ou suppose une étude un peu approfondie du génie des grands écrivains, un jugement sérieux sur la poésie, sur le stylo, sur la langue, c’est-à-dire l’esprit critique.

Les épreuves d’histoire ont été généralement satisfaisantes. Les élues y ont fait preuve d’une connaissance réelle des faits, et d’un certain talent dans l’ordonnance des événements ; mais là encore, l’appréciation des actes et des individus a fait défaut. Une de nos {p. 229}agrégées, chargée de raconter les traités intervenus entre la France et l’Europe de 1795 à 1809, nous a étonnés par la sûreté de sa mémoire et sa facilité d’élocution, mais elle n’a pas trouvé un mot de blâme pour l’inique traité de Campo Formio, pour la rupture du traité d’Amiens, pour tant d’actes de folle ambition si funestes à la France. »

Concours de 1884. §
Ordre des lettres §

Langue française.

Du verbe dans la langue française.

Littérature.

La poésie lyrique au xviie, au xviiie et au xixe siècle. En marquer les caractères principaux et les différences à chacune de ces trois époques.

Extrait du rapport de M. Eugène Manuel1, président du jury :

Composition de langue française et de grammaire. – Le sujet était : « Du verbe dans la langue française. »

« Pour un examen d’un ordre aussi élevé que l’agrégation, faisant suite au certificat d’aptitude, qui lui-même exige ou le brevet supérieur de l’enseignement primaire ou le baccalauréat, il était bien évident que le sujet devait être traité à l’aide de la linguistique moderne, et c’est ainsi que l’ont compris les meilleures de nos aspirantes.

S’il importe de ne pas introduire prématurément dans nos études grammaticales les résultats encore douteux d’une science en voie de formation, qui se modifie d’autant plus vite que ses progrès sont plus rapides, il est nécessaire que des professeurs qui doivent beaucoup savoir pour enseigner peu, mais bien, profitent des acquisitions certaines et définitives, déjà classiques. Tout en laissant de côté les curiosités de l’histoire de la langue, ils sont tenus aujourd’hui de connaître les principes essentiels qui en fécondent l’étude et en éclaircissent les apparentes irrégularités. Nos agrégées ne peuvent se soustraire à cette obligation. Mais elles ne sauraient trop éviter les abstractions inutiles et les obscurités du langage technique, dont {p. 230}l’érudition contemporaine ne se fait pas faute, et qui n’ont qu’un rapport éloigné avec l’art de professer, fait de clarté et de simplicité. La saine pédagogie sait extraire de la linguistique, comme de toutes les autres sciences, ce qui est nécessaire à chaque degré d’enseignement, et le présenter sous la forme la plus accessible. Que de choses utiles et attrayantes on peut dire dans la langue de tout le monde ! Nous ne voudrions pas qu’on l’oubliât dans les concours auxquels nous présidons.

Pour ce travail sur le verbe, après avoir rappelé, sans s’attarder aux détails, que notre système de conjugaison est tiré du latin, auquel notre langue doit non seulement la racine de la plupart de ses mots, mais l’ensemble de son système grammatical, on devait montrer comment la tendance à l’analyse, qui est le propre des langues modernes, agissant sur les éléments du verbe fournis par le latin, avait augmenté le nombre des temps composés, au point de ne laisser, en français, au verbe passif, par exemple, que sa signification fondamentale, en lui faisant perdre ses formes simples remplacées par des locutions verbales, au moyen de l’auxiliaire et du participe passif. Il fallait signaler aussi, dans les verbes romans, la formation singulière du futur et du conditionnel, empruntés à l’infinitif du verbe et au présent ou à l’imparfait de l’auxiliaire avoir.

Ces éléments historiques de la formation du verbe français devaient servir de point de départ à toute la composition, pour expliquer logiquement la constitution du verbe français tel qu’il est aujourd’hui, sa conjugaison et sa syntaxe. Il était à désirer que cette étude formât un développement d’ensemble, un tout bien ordonné. Il fallait, par la façon de poser la question, de déduire les faits, de choisir les exemples, pour frapper l’attention des élèves dans une classe, faire preuve moins encore d’un savoir très étendu que de jugement, de netteté et de méthode. Ajoutons qu’il n’était nullement nécessaire de faire montre de la connaissance du latin, que nos aspirantes sont en droit d’ignorer, et qu’en s’exposant à commettre des barbarismes, elles empiètent bien inutilement sur l’enseignement des garçons…

Composition de littérature française. – Le sujet était : La poésie lyrique…

L’année dernière, on avait donné pour canevas de la composition française une lettre de Mme de Sévigné à Ménage, après la première représentation d’Andromaque. Ce sujet avait été fort agréablement traité, parce qu’il était restreint. Les études, les lectures, les exercices ordinaires de nos aspirantes y suffisaient. Ce qu’on connaît le mieux de notre littérature, c’est le théâtre. On pouvait se contenter d’analyser la tragédie avec une exactitude tour à tour enjouée ou émue, et louer le jeune Racine avec les réserves que devait faire l’admiratrice passionnée du vieux Corneille.

Mais cette fois, le Jury, non sans préméditation, pour se rendre compte de l’étendue réelle et de la maturité des connaissances {p. 231}littéraires chez des concurrentes qu’un an sépare du Certificat d’aptitude, et dont plusieurs sont déjà maîtresses dans des lycées, quelques-unes même professeurs libres depuis huit ou dix ans, avait choisi une matière plus complexe et plus difficile, qui se rapportait non plus à une œuvre limitée, mais à tout un genre de poésie, pour les trois grandes époques de notre littérature, et à un genre dont il est plus aisé de sentir les beautés que de les définir.

Il eût été déraisonnable, pour une épreuve dont la durée n’excède pas quatre heures, de demander un tableau complet de la poésie lyrique pendant trois siècles. Personne, Monsieur le Ministre, ne se méprendra sur ce que nous avions en vue. Il s’agit, d’ailleurs, de professeurs et non d’élèves. Nous pouvions exiger une esquisse, où un petit nombre de traits essentiels et d’auteurs bien choisis serviraient à la démonstration de quelques vérités d’ensemble, propres à éclairer l’histoire si riche et si variée de notre littérature. Nous voulions nous assurer que l’on savait reconnaître l’influence des idées, des mœurs, des événements, et aussi des théories littéraires dominantes, sur un ordre de compositions poétiques qui, par leur nature essentiellement personnelle, se ressentent plus que toutes les autres de l’état des esprits, quand elles ne sont pas un exercice purement artificiel et le triomphe du mécanisme.

Déjà, Monsieur le Ministre, le rapport de l’an passé signalait, d’une façon générale, un certain défaut de sens critique, qui s’était trahi surtout aux épreuves orales de littérature. Il nous a frappés, cette année, au milieu de réelles qualités de style, et dans les copies les plus agréables, comme un indice grave qu’on ne saurait négliger. Quelle vue confuse du sujet ! que d’assertions hasardées ! que d’omissions, et, sur quelques points, que d’erreurs ! Nous n’avons vu présenter sous leur véritable jour ni le xviie siècle, où les sentiments intimes, si discrètement voilés dans les œuvres des poètes, même hors du théâtre, n’avaient guère leur libre expansion que dans le secret des confidences religieuses, et où l’âme des plus grands écrivains avait des pudeurs dont elles s’est bien départie ; ni le xviiie siècle, où une philosophie et une science également réfractaires à l’inspiration poétique gouvernaient les plus hautes intelligences et, se trompant sur le fond comme sur la forme de la poésie, la tarissaient systématiquement à sa source même ; ni le xixe siècle qui, né à la suite des plus profondes transformations de la société française, voyait la poésie ressusciter du milieu des orages politiques et des lassitudes de la guerre, avec le spiritualisme, avec le sentiment plus vif de la nature, avec les vagues tristesses et les inquiétudes poignantes de notre destinée, avec l’enthousiasme de la liberté ou le souvenir de la gloire.

Qu’avons-nous trouvé dans un trop grand nombre de compositions, d’ailleurs écrites correctement et non sans élégance ? Un jugement à peine exact sur Malherbe, des citations et un commentaire des stances du Cid ou de Polyeucte et des chœurs de Racine, {p. 232}sans un mot sur la théorie de l’Ode, et sans une mention des opéras de Quinault ; le xviiie siècle uniquement représenté par J.-B. Rousseau, qu’on n’a même pas su placer à sa véritable date, ni apprécier par les seules qualités de facture qu’on lui accorde encore ; Gilbert, Lefranc de Pompignan, Voltaire, Lebrun, presque partout omis ; André Chénier négligé ; la Marseillaise oubliée ; les Messéniennes inconnues ; Béranger et la chanson (comme si tout y faisait peur) passés sous silence dans quinze copies sur dix-neuf ; toute notre grande poésie lyrique, qui n’est même plus contemporaine, peu comprise, mal jugée, admirée de confiance et en bloc ; Lamartine, Hugo, Musset, Barbier, nommés comme à la hâte dans les dernières lignes, sans que les différences de génie ou de tempérament qui les distinguent soient même indiquées, sans que les parties les plus éclatantes de leurs chefs-d’œuvre lyriques soient désignées, au moins, par les titres significatifs de recueils célèbres ; la poésie lyrique elle-même traitée, selon le mot de Montesquieu, « d’harmonieuse extravagance » ; et, d’un autre côté, par une confusion plus grave que bien des omissions, la poésie à peine distinguée de la prose et le poète dispensé d’écrire en vers ; Pascal, Bossuet, Fénelon, Buffon, venant, même avant J.-J. Rousseau et Châteaubriand, grossir les rangs clairsemés de nos poètes lyriques, et cités parfois pêle-mêle avec Malherbe, Racine et Lamartine ! Ainsi, tandis que certaines aspirantes appauvrissaient le genre lyrique par d’inexplicables oublis, d’autres l’enrichissaient démesurément par ces annexions inattendues qui dénotent bien le trouble des idées en littérature.

Comment cette ignorance et ces erreurs de jugement, à peine excusables dans les femmes du monde, pourraient-elles se justifier chez celles qui doivent occuper les plus hautes chaires de l’enseignement des jeunes filles ?

Il faut donc reconnaître qu’un admirable sujet, qu’il fallait savoir restreindre… a quelque peu trompé notre attente, tant il est difficile, sans un sérieux apprentissage, de toucher d’une main un peu exercée à ces problèmes d’histoire littéraire si nouveaux pour les jeunes filles, et de fixer en quelques traits ressemblants des physionomies de poètes où les nuances sont si délicates. Mais, dans la critique littéraire, comme ailleurs, la vérité est surtout faite de nuances, et c’est à la finesse ingénieuse des femmes qu’il appartiendrait de s’en souvenir… »

Ordre des sciences §

Littérature.

Quels ont été, au xviie siècle, les grands auteurs français qui ont écrit sur des sujets scientifiques, et quel est le caractère particulier de leur style ?

{p. 233}
Concours de 1885. §
Ordre des lettres §

Littérature.

Expliquez, et appliquez à la critique littéraire et à l’enseignement cette pensée de Vauvenargues :

« C’est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément. »

Langue française.

Indiquer les caractères de la langue de La Fontaine dans ses fables.

Extrait du rapport de M. Eugène Manuel, président du jury :

Le sujet choisi était celui-ci : Expliquez…. »

« En donnant cette matière, le jury a voulu prémunir les aspirantes contre une disposition trop commune à notre temps, même parmi la jeunesse. On blâme plus volontiers que l’on n’approuve. Pour ne parler que des auteurs, on s’évertue à découvrir leurs défauts avant de songer à mettre en lumière leur mérite. Un esprit de scepticisme littéraire, contre lequel il importe de protéger nos études, tend à dépraver le goût ou, tout au moins, à émousser le sens du beau et à paralyser la faculté d’admirer. En même temps que les pires écrits trouvent les lecteurs les plus nombreux, les chefs-d’œuvre consacrés excitent moins de transports. Dès qu’il faut employer les formules admiratives, on hésite, on entre en défiance ; on a peur de passer pour naïf en s’abandonnant aux plus naturelles émotions ; on ne veut paraître dupe ni de son esprit ni de son cœur. Pour n’être point accusés de superstition, des écrivains très distingués, à force de raffiner et de subtiliser, ont gâté leur plaisir et le nôtre. Tout ce qui est médiocre a suivi l’exemple, et ce qui n’était chez les premiers qu’une recherche savante ou un excès de délicatesse est devenu chez les autres une modération tournée en système, aussi pédantesque et insupportable que l’admiration irréfléchie. Si cette disposition a des inconvénients pour la critique en général, elle est surtout regrettable dans l’enseignement. Qui ne sait qu’une observation sévère sur un auteur pousse, chez les jeunes gens, de plus profondes racines qu’un éloge ? Un maître spirituellement imprudent a vite fait de discréditer le plus noble génie. On en arrive à se défendre de l’enthousiasme comme d’un ridicule, et il semble que l’intelligence, le savoir et le goût se mesurent à l’art même de critiquer avec plus de malice. Pour donner aux études {p. 234}une durable assise, c’est par le respect et l’admiration qu’il faut commencer. Ce serait un malheur si cette fausse délicatesse s’introduisait dans l’enseignement des jeunes filles, et si elle gagnait les femmes. Sans vouloir en aucune façon les priver du gain des solides connaissances, ni leur interdire ce champ du raisonnement critique qui précisément a été trop fermé pour elles, nous aimons qu’elles aient le sentiment très vif et très ingénu des beautés littéraires. L’admiration est, dans l’éducation des enfants, un élément de premier ordre ; il est bon, il est sage d’en confier la garde aux futures mères de famille. La morale y trouvera son compte, comme la littérature.

C’est dans cette pensée que nous avions emprunté le mot connu de Vauvenargues. Les idées qu’il éveille ont été heureusement présentées dans un certain nombre de copies, et plus particulièrement dans celles de l’École normale de Sèvres, dont plusieurs élèves ont fait preuve d’un jugement sûr, d’un goût déjà exercé, dans un style très agréable. Il y a là des esprits vraiment distingués, comme nous en souhaitons beaucoup au personnel de l’enseignement secondaire des jeunes filles. Celles des aspirantes qui n’ont point passé par cette discipline d’une excellente École ont montré, en général, moins de netteté dans les vues, moins de mesure dans les jugements, surtout moins d’ordre dans le développement et de justesse dans l’expression. Trouver les idées essentielles, les enchaîner, les graduer, les nuancer ; bien choisir les exemples propres à éclairer une démonstration ; rejeter les digressions inutiles, bien observer, bien raisonner et bien conclure, qu’il s’agisse de quelques pages ou d’un livre entier, c’est là le travail toujours difficile où les candidats à l’agrégation des hommes sont loin de donner toute satisfaction, malgré une longue et forte éducation littéraire. Y réussir est l’art délicat et supérieur, le triomphe de toutes nos études classiques. Cet art, nous l’avons presque trouvé dans quelques morceaux de choix. En revanche, nous avons dû noter assez bas les copies, en très petit nombre, où l’impropriété du style ajoutait à la confusion des idées. Deux aspirantes seulement n’ont pas compris le sujet, et ont pu croire, par une erreur singulière, qu’il s’agissait de distribuer l’éloge sans mesure aux devoirs et aux exercices de la classe, et non aux modèles qu’on y étudie. Sans doute, l’approbation est un stimulant nécessaire, et les bons maîtres savent, à l’égard de leurs élèves, en user à propos ; mais ici la question était d’un ordre beaucoup plus élevé : il fallait appliquer un grand principe de critique à un problème d’éducation.

2° Le sujet de la seconde composition, celle de Langue française, était :

Indiquer les caractères de la langue de La Fontaine dans ses fables. »

On voit sans peine quel était l’écueil de cette matière : l’étude devait porter sur la langue, non sur le style de La Fontaine. Les deux {p. 235}questions sont voisines, sans doute, mais différentes. Un certain nombre d’aspirantes les ont mal distinguées ; on a su bon gré à celles qui, séparant la langue du style, ont bien pénétré dans l’intelligence du sujet. D’autres, au contraire, peu nombreuses, il est vrai, n’ont guère parlé ni du style ni de la langue, et ont traité de La Fontaine en général, de l’agrément de ses fables, de sa morale, etc. Celles-là se sont égarées d’autant plus que le sujet leur semblait plus vaste et qu’elles trouvaient plus de facilité à s’y perdre. Ces copies ont été classées nécessairement les dernières. Dans les compositions réservées pour les premiers rangs, les aspirantes ont nettement aperçu ce que le jury demandait. Elles ont exposé, non sans précision, les sources et les traits particuliers de la langue de La Fontaine, ce qu’il doit au moyen âge, au xvie siècle, au latin, aux patois ; les archaïsmes de son vocabulaire et les particularités de sa syntaxe ont été signalés avec des exemples variés et bien choisis. Cette partie du travail, où la grammaire proprement dite et les citations tiennent une large place, aurait peu de mérite si les aspirantes avaient eu sous la main une édition des Fables, et surtout une édition annotée ; mais exécutée sans livres ni notes, et en si peu de temps, elle atteste une grande sûreté de mémoire et une rare abondance de notions précises sur l’histoire de la langue. Peut-être l’énumération est-elle quelquefois trop prolongée et l’ordre grammatical suivi avec un peu de monotonie ; néanmoins il y a là un ensemble de connaissances très dignes d’un concours d’agrégation. Dans les copies les plus faibles le sujet est surtout traité d’une façon vague et superficielle. Le plan a été tracé au hasard ; les digressions littéraires n’ont pas été évitées. Au point de vue grammatical, l’erreur la plus fréquente a consisté à attribuer spécialement à La Fontaine des façons de s’exprimer et des tours qui sont, en réalité, communs à lui et à tous les auteurs de son temps. Plus de lectures et une étude plus approfondie de la langue du xviie siècle mettront nos professeurs en garde contre de telles inexactitudes. Quant au style, nous en louerons, en général, la correction, la sobriété, le naturel. »

Ordre des sciences §

Littérature.

Pascal écrit :

« Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement ; car ils veulent d’abord pénétrer d’une vue, et ne sont point accoutumés à chercher les principes.

Et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes, et ne pouvant voir d’une vue. »

(Pensées, édit. Havet, art. vii, n° 33.)

{p. 236}Vous expliquerez cette pensée, vous l’apprécierez. Vous en tirerez des conclusions applicables à l’éducation de l’esprit, en général, et à l’instruction de la jeunesse, en particulier.

Concours de 1886. §
Ordre des lettres §

Littérature.

A quels points de vue différents peut-on se placer pour l’étude et la critique des ouvrages de littérature ? Quels sont les avantages, les inconvénients, les écueils de chaque système particulier ? Vous essaierez d’esquisser le portrait du véritable critique.

Langue française.

Commenter et apprécier ces lignes de Fénelon :

« Notre langue manque d’un grand nombre de mots et de phrases ; il me semble même qu’on l’a gênée et appauvrie, depuis environ cent ans, en voulant la purifier. Il est vrai qu’elle était encore un peu informe et trop verbeuse. Mais le vieux langage se fait regretter quand nous le retrouvons dans Marot, dans Amyot, dans le cardinal d’Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et dans les plus sérieux : il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. On a retranché, si je ne me trompe, plus de mots qu’on n’en a introduit. »

(Lettre sur les occupations de l’Académie française, 1714.)

Extrait du rapport de M. Eugène Manuel, président du jury :

Littérature. – Voici quel était le sujet de la composition littéraire : « A quels points de vue.…… »

« Le jury a pensé qu’il y avait profit à donner un sujet qui permit, en même temps, d’apprécier chez les concurrentes les vues générales, dans les questions de littérature, et les connaissances particulières ; l’étendue des lectures et l’intelligence des problèmes. La faiblesse relative de cette composition, pour le fonds surtout, a montré combien était nécessaire le choix d’une matière pareille, comme une indication et un avertissement. La plupart des aspirantes, en quelque sorte étrangères à l’histoire même de la critique, et uniquement préoccupées de Boileau et de Fénelon, comme si La Harpe, Mme de Staël, Villemain, Nisard, Sainte-Beuve, – pour ne {p. 237}citer que ceux-là, – n’avaient pas existé, se sont égarées loin de la question, et n’ont pas vu la portée d’un sujet dont les applications se présentent à chaque instant dans l’enseignement des lettres. La critique littéraire a été confondue tantôt avec l’histoire littéraire proprement dite, tantôt avec la correction pure et simple des fautes de goût et avec les remarques sur la langue, tantôt avec l’expression des préférences individuelles et le sentiment instinctif des belles choses. A peine a-t-on entrevu le rôle des théories esthétiques dans les diverses littératures, la place faite aux races, aux mœurs, à l’histoire générale, à la biographie, à l’influence des milieux, etc., soit pour adopter, soit pour repousser certaines conclusions. La grâce de quelques détails, la justesse des idées, pour tout ce qui touche au goût, et le tour agréable du style, ne suffisent pas pour suppléer à l’ignorance du sujet même…. »

Langue française. – Nous avons déjà eu l’occasion, deux années de suite, de remarquer que, sur les questions de langue française, la préparation des aspirantes était plus solide que sur celles de littérature. Le champ est évidemment plus restreint ; les livres, d’une consultation plus facile, parce qu’ils sont moins nombreux ; les idées plus précises, parce qu’elles reposent sur des faits ; il y a là la matière d’un enseignement déterminé, qu’on peut recevoir et reproduire. Les études grammaticales, qui occupent une si large place dans les examens primaires du degré supérieur, sont, d’ailleurs, une sorte de préparation. Pourtant ici le sujet était délicat et offrait de sérieuses difficultés. Il fallait beaucoup savoir, et bien savoir, pour discuter les opinions de Fénelon, les expliquer, les ramener à leur juste valeur et en tirer des conséquences propres à éclairer l’histoire de notre langue au xvie et au xviie siècle. La question a été bien comprise par la plupart des aspirantes ; mais toutes n’ont pas su classer dans un ordre logique les différentes parties qu’elle comportait. Ces défauts de la langue au xvie siècle, il fallait les présenter d’abord, puisque Fénelon les reconnaît tout le premier : elle est un peu informe, elle est trop verbeuse. Mais il fallait aussi insister, avec preuves, sur les qualités qu’il lui accorde : c’est un langage court, naïf, hardi, vif et passionné. Les recueils de textes que l’enseignement secondaire met aux mains des jeunes filles, pour le xvie siècle comme pour le reste, les lectures que demande la préparation à nos concours permettaient les observations précises, même les citations ingénieuses. Fénelon mettait les aspirantes sur la voie. Quant aux pertes que la langue a faites de 1614 à 1714, il importait ensuite de les signaler, d’étudier successivement l’influence de Malherbe et de Vaugelas, cette des Précieuses, celle de l’Académie, de Port-Royal, etc. Mais jusqu’à quel point est-il vrai que la langue ait été gênée et appauvrie au xviie siècle ? A quelles œuvres, à quels auteurs pouvait bien songer Fénelon ? De quelles entraves parlait-il ? Sur quels arguments pouvait-il fonder ce reproche, après Pascal, Corneille, Bossuet, Racine et Mme de Sévigné ? Comment, vingt ans après la première édition du {p. 238}Dictionnaire de l’Académie française, exprimait-il de tels regrets ? Il faut bien reconnaître aujourd’hui que les langues peuvent se perfectionner par les mots qu’elles perdent, comme elles peuvent s’altérer par ceux qu’elles acquièrent. Assurément Malherbe et Balzac n’étaient pas des écrivains comparables à Regnier et à Montaigne ; mais on comprend pourquoi la langue n’a pas été fixée avec ces derniers et l’a été avec Malherbe et Balzac. Ainsi le voulait l’unité même de la langue française, qui devint sa force, et qui la maintient. Fénelon ne l’a pas su voir en son temps ; quelques aspirantes ont su le dire.

Trois copies ont bien tracé le plan du sujet, l’ont suivi fidèlement, l’ont développé dans un style simple et précis, avec des notions suffisamment abondantes sur les faits, et des vues d’ensemble judicieuses. Le jury en a été satisfait. Dans la plupart des autres devoirs il a trouvé une connaissance assez complète de l’histoire de notre langue au xvie et au xviie siècle, mais peu d’ordre et peu de méthode dans le classement des faits mêmes. On fait trop appel à la mémoire, en entassant précipitamment tout ce qu’elle suggère. Nous rappelons à nos aspirantes que les questions de langue et de grammaire veulent être traitées avec une extrême sobriété de style, une sévère précision, qui n’exclut ni l’élégance, ni le bon choix des termes. »

Ordre des sciences §

Littérature.

La Bruyère écrit : « L’on n’a guère vu jusques à présent un chef-d’œuvre d’esprit qui soit l’ouvrage de plusieurs. » Il appliquait ce jugement à la collaboration littéraire. Comment expliquez-vous qu’au contraire les grandes inventions scientifiques soient souvent l’ouvrage de plusieurs ?

Concours de 1887. §
Ordre des lettres §

Littérature.

Quelle a été, sur la littérature française, au xviie siècle, l’influence de la société polie, et particulièrement des femmes ? – A partir de quel moment, et dans quels genres littéraires cette influence a-t-elle été surtout appréciable ?

{p. 239}Langue française.

Des doublets dans la langue française, de leur origine, de leur synonymie, de leur utilité.

Extrait du rapport présenté par M. Eugène Manuel, président du jury :

« 1° Composition littéraire. – …Cette influence des femmes sur les idées et les sentiments de nos bons auteurs, dans la seconde moitié du xviie siècle, sur la peinture des mœurs et des caractères, sur les qualités du langage et les nuances du style, il fallait la bien discerner à son origine, la bien suivre dans ses conséquences, sans tomber dans le défaut de la voir partout avec exagération, mais aussi sans omettre de la saisir là où elle est incontestable. S’en tenir à l’Hôtel de Rambouillet et à Voiture, refaire l’histoire des Précieuses pour aboutir aux Femmes savantes, ne quitter Mme de Sévigné que pour Mme de Maintenon, c’était ne voir que quelques parties du sujet, sans le pénétrer bien avant.

Il ne s’agissait ni uniquement des femmes qui ont écrit, ni uniquement des auteurs qui ont écrit sur les femmes ; mais, comme l’a heureusement dit, avec une rare netteté d’expression, une de nos agrégées, il fallait montrer « que cette influence était appréciable dans tous les genres qui ont eu les femmes pour auteurs, pour inspiratrices ou pour juges ». C’était là un plan tout fait. Comment donc s’expliquer que tant de concurrentes aient oublié le théâtre de Racine ? Est-ce que Molière ne fournissait pas matière à bien des observations ? Nos maîtresses ne doivent-elles pas apprendre à parler avec une discrète convenance de Junie, d’Iphigénie ou d’Esther, de Célimène ou d’Henriette ? On connaissait La Rochefoucauld ; mais n’avait-on rien à dire de La Bruyère, de Fénelon, de la chaire chrétienne ?

Il faut bien que nous le répétions : le sens critique fait encore trop défaut. La sûreté et l’étendue des jugements littéraires sont ce qui manque le plus à nos concours. La crainte peut-être de n’en savoir jamais assez sur la grammaire et la linguistique, avec quelques habitudes persistantes de l’enseignement primaire semblent un peu trop détourner nos aspirantes de l’étude générale de la littérature et de l’histoire littéraire proprement dite. S’il est indispensable de bien considérer les textes en eux-mêmes, – et nous l’avons toujours demandé, – on ne les étudie peut-être pas assez dans leurs rapports entre eux et avec la société. Les connaissances sont plutôt juxtaposées qu’enchaînées et coordonnées. On sait assez bien telle ou telle partie de notre littérature ; mais ce sont des points isolés dans un vaste pays mal exploré encore.

Causer agréablement de la société polie, des femmes, du genre {p. 240}épistolaire, des salons à la mode, bon nombre de ces aspirantes ont su le faire, bien que l’on puisse rarement détacher de leurs compositions une page entière vraiment écrite ; mais embrasser un sujet dans toute sa complexité, en distribuer les divers éléments, le traiter avec suite, justesse et proportion, faire avec les matériaux qu’on emploie une construction régulière, où tout se communique, c’est là ce que nous avons bien de la peine à obtenir, et c’est un point sur lequel nous ne cesserons d’appeler l’attention de nos concurrentes et peut-être aussi des maîtres qui dirigent leur préparation.

Composition de langue française. – Le sujet était : Des doublets dans la langue française, de leur origine, de leur synonymie, de leur utilité.

Selon une anecdote d’une authenticité plus que douteuse, à l’époque où la question des doublets venait d’être inscrite au programme de langue française de nos lycées, dans une réunion d’académiciens, de professeurs de Faculté et d’hommes de lettres, quelqu’un étant venu à parler de cette adjonction, personne dans l’assistance n’aurait pu dire ce que c’est qu’un doublet. Nous n’avons pas à faire l’injure à nos agrégées, ni même à leurs élèves, de les supposer capables aujourd’hui d’un pareil aveu, d’ailleurs suspect. Il est permis de ne point savoir le latin, mais non d’ignorer, dans ce qu’elle a d’élémentaire et d’incontesté, l’histoire de notre langue même, avec les traits essentiels de son vocabulaire.

La question de langue française n’avait pas été jusqu’ici aussi spécialement grammaticale. Ce caractère nouveau de l’épreuve n’a pas surpris. Non seulement le sujet était généralement bien connu, mais il a été traité avec une exactitude et une précision suffisantes. Des trois points à examiner, le mieux su était l’origine des doublets. Le mécanisme de ces transformations, la double loi qui les explique sont des curiosités qu’on n’oublie plus dès qu’on y a pénétré. Sur la synonymie, quelque confusion s’est produite dans plusieurs copies, touchant la distinction à faire entre les véritables doublets et les simples synonymes ou les mots dérivés du même radical. Enfin, sur l’utilité des doublets, beaucoup de copies, peut-être faute de temps, ont paru écourtées. On s’est attardé, au début de la composition, à rassembler beaucoup d’exemples ; dans les meilleures copies, ils sont peu nombreux, mais bien choisis et probants. »

Ordre des sciences §

Littérature.

Vauvenargues a dit : « Je n’approuve point la maxime qui veut qu’un honnête homme sache un peu de tout. C’est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir {p. 241}superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément ; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu’ils recherchent ne sert qu’à contenter leur vanité. »

Vous apprécierez cette pensée. Dans quelle mesure est-elle juste ? Y peut-on relever quelque chose d’exagéré ? Une culture un peu étendue de l’esprit est-elle tout à fait sans fruit ? N’y a-t-il pas quelque inconvénient à ne savoir qu’une seule chose ? Et, dans ces conditions, peut-on même la bien savoir ?

Concours de 1888. §
Ordre des lettres §

Littérature.

Comparer Corneille et Racine.

Langue française.

Dans son discours de réception à l’Académie française, prononcé en 1671, Bossuet disait à ses confrères :

« La langue vivra dans l’état où vous l’avez mise autant que durera l’empire français. »

Ce vœu et cet espoir étaient-ils bien fondés ? Les langues se fixent-elles tant qu’elles sont vivantes ? D’autre part les chefs-d’œuvre des grandes époques littéraires ne peuvent-ils modérer, ralentir ce mouvement qui emporte les langues vers de continuels changements ?

On étudiera, à ce point de vue, l’influence de la littérature sur la langue.

Ordre des sciences §

Littérature.

Du rôle utile et des dangers de l’imagination dans l’étude des sciences.

Abandonnée à elle-même, elle substitue trop souvent la fantaisie et la chimère à la déduction rigoureuse ; à l’observation patiente.

Sagement contenue, et dirigée par la raison et la réflexion, elle agrandit le champ de la science. C’est à la puissance de l’imagination que sont dues, en partie, les hypothèses fécondes, les grandes découvertes.

{p. 242}
Concours de 1889. §
Ordre des lettres §

Composition littéraire.

Que savez-vous de la querelle des anciens et des modernes à la fin du règne de Louis XIV ? Quels auteurs furent plus particulièrement engagés dans la lutte ? Quel fut l’intérêt de cette querelle, et comment faut-il l’apprécier aujourd’hui ? Vous exposerez, comme en une leçon de littérature française, cet épisode de notre histoire littéraire.

Langue française.

Qu’appelle-t-on langues synthétiques ? Langues analytiques ? Montrer que la langue française est plus analytique que synthétique, et que cette tendance s’est constamment marquée depuis ses origines par l’appauvrissement des flexions et l’emploi de plus en plus fréquent des articles, des pronoms, des auxiliaires, des propositions. Quelles conséquences a eues sur la syntaxe cette prédominance des procédés analytiques en français ?

Extrait du rapport présenté par M. Eugène Manuel, président du jury :

« 1° Composition sur un sujet de littérature. – … On se tromperait, avec la plupart des aspirantes, si l’on ne voyait dans le sujet choisi (et choisi, ce semble, à souhait), qu’un étroit intérêt de curiosité, un simple chapitre, et des moins importants, de l’histoire littéraire du xviie siècle, un motif ingénieux à portraits ou à anecdotes, sans portée ni conséquence.

Ce n’était pas uniquement une question restreinte d’histoire littéraire et une lutte de préséance que nous proposions à l’intelligence et à la perspicacité de nos aspirantes : c’était, avec un sentiment exact des beautés antiques et une saine appréciation des plus belles œuvres du xviie siècle, le problème de la loi du progrès, beaucoup plus marquée dans les sciences que dans les lettres, confusément entrevue par les défenseurs des modernes, passant, avec le xviiie siècle, du domaine de la littérature dans celui de la philosophie et de la politique, revenant, au xixe siècle, sur le terrain des lettres, avec la querelle des classiques et des romantiques, pour aboutir, après un nouvel et dernier apaisement, aux larges vues de la science {p. 243}et de la critique contemporaines, en état d’écrire désormais l’histoire comparée des littératures.

Sans espérer ni demander que le cadre de cette composition fût étendu à ce point, nous regrettons d’avoir à dire que, même beaucoup plus étroit, il a été généralement mal rempli. Trois ou quatre aspirantes, à peine, ont discerné l’intérêt et la portée du sujet. Outre les lacunes graves, la confusion des faits et des dates, et l’omission des écrivains les plus mêlés à la lutte, les vues d’ensemble font presque partout défaut. Nous aurions voulu constater que nos aspirantes étaient en mesure de parler avec quelque force de l’antiquité et du siècle de Louis XIV, qu’elles sauraient élever le débat au-dessus des épigrammes de Boileau et des injures de Mme Dacier. Enfin, nous réclamions une leçon de littérature, faite à des élèves dans une classe de 4e ou de 5e année. La déception a passé notre attente.

Le style même laisse fort à désirer ; et, sans compter le tour relâché de la phrase et les familiarités de la rédaction, nous devons mettre nos agrégées en garde contre l’emploi de mots peu corrects (basé, impressionné, intentionné, etc.), ou de termes à la mode, dont elles usent et abusent (réaliste, fantaisiste, pessimiste, etc.).

Composition sur un sujet de langue française. – Si nous avions besoin d’une preuve nouvelle pour nous confirmer dans cette conviction que les aspirantes à l’agrégation sont beaucoup mieux préparées pour les questions de langue et de grammaire que pour la littérature et la critique, les résultats de cette composition le démontreraient une fois encore de la façon la plus frappante. C’est que l’enseignement secondaire des jeunes filles plonge, jusqu’ici, par ses racines, dans l’enseignement primaire, où les connaissances grammaticales, on le sait, ont toujours occupé une place prépondérante au profil, sans doute, de la langue, de l’orthographe, et, pour tout dire, des mots ; mais aussi parfois au détriment du sens littéraire et des choses mêmes. Il y a là une habitude acquise et peut-être même une prédisposition particulière. C’est presque un goût spécial pour les curiosités et les subtilités grammaticales, qui aurait souvent besoin d’être modéré et réglé dans les classes mêmes de nos lycées de jeunes filles : la grammaire y déborde sur la littérature. Non que nous prétendions blâmer une étude si nécessaire, ou nous plaindre du succès qu’on y obtient : nous signalons seulement une tendance qui a de graves inconvénients, quand on s’arrête à la forme extérieure des langues et au vêtement de la pensée, sans voir suffisamment quel corps vivant ce vêtement couvre, et combien la forme et le fond, dans les œuvres les plus accomplies, sont adhérents et inséparables.

… L’épreuve était bonne en général, bien que le sujet exigeât des études très précises, une solide connaissance de l’histoire de la langue française, même une certaine familiarité des problèmes de linguistique comparée, et, en tout cas, un savoir assez étendu pour {p. 244}presque toutes les parties de la grammaire. Le texte indiquait à peu près le plan, qui a été bien compris et bien suivi. Les faits ont été convenablement présentés, et les conséquences logiquement déduites. Il est regrettable que dans un bon nombre de copies la forme ne vaille pas le fond. On sait beaucoup, mais on a le tort de vouloir tout dire, même ce qui est étranger au sujet, et de le dire négligemment. La mémoire, trop riche sur ces matières, est comme encombrée. Il est évident qu’on a fait beaucoup de recherches, qu’on a lu les meilleurs ouvrages concernant ces questions, ou reçu un enseignement très complet et très varié ; mais le jugement n’est pas encore assez exercé à discerner et à choisir ce qui est vraiment nécessaire et probant. Dans les meilleures compositions, on trouve de la prolixité et de l’excès, dans les moins bonnes du verbiage. La partie du travail qui touche à la transformation des mots, ou morphologie, et qui doit s’appuyer surtout sur des faits et des exemples, a été la mieux traitée ; celle qui concerne la syntaxe et qui exigeait, avec un moindre effort de mémoire, une plus grande part de réflexions et d’élaboration personnelles, parce qu’on ne la trouve pas toute faite dans les livres, a été plus faible et presque nulle dans quelques devoirs. Enfin, les conséquences qui naissent du caractère analytique ou synthétique d’une langue, et impriment une marque propre à la littérature et au génie d’un peuple (c’est, pour le français, son incomparable clarté), ont été à peine indiquées, bien que le sujet appelât cette conclusion naturelle.

Nos aspirantes l’auraient mieux compris si, chargeant un peu moins leur mémoire du poids de leurs lectures, elles s’appliquaient, après avoir saisi et groupé les faits principaux, à mieux comprendre les lois fortement appuyées d’un petit nombre d’exemples bien choisis.

Les notes attribuées à la majorité des copies montrent, néanmoins, que, tout compensé, la composition est satisfaisante. Elle atteste un travail considérable ; elle promet à nos lycées de bons professeurs de grammaire et de langue française.

Composition d’histoire. – Sujet : « Périclès et son siècle. » – Une préoccupation pareille à celle qui, pour la composition littéraire, nous avait fait choisir, cette année, un sujet où l’antiquité aurait indirectement sa place, nous a dicté le choix du sujet d’histoire. Relativement facile, ce sujet invitait les aspirantes à montrer, avec la sûreté de leurs connaissances, un certain art de bien disposer les choses, de les animer et de les faire revivre ; il s’agissait de prouver qu’on était en mesure d’intéresser les élèves par le tableau de toute une civilisation, et par l’esquisse d’une grande et originale figure.

Nous pouvions espérer que l’on se serait bien préparé à un tel travail, et nous ne nous étions pas trompés. Pour tout ce qui concerne la suite des faits, c’est-à-dire la partie plus spécialement historique et militaire, plusieurs copies sont très dignes d’éloge, et dénotent une sérieuse étude de l’histoire grecque. Nous avons trouvé {p. 245}moins de précision dans ce qui regarde les institutions d’Athènes et la vie intime du peuple athénien, sa physionomie propre, ses idées, ses sentiments, ses passions ; enfin, si les œuvres poétiques sont assez bien connues, si les tragiques grecs, en particulier, ont été appréciés avec justesse et intelligence, il semble que la prose soit restée plus étrangère aux études de nos aspirantes ; quelques noms propres pour l’histoire et la philosophie, accompagnés de jugements très superficiels, ne suffisaient pas. L’éloquence aussi était peu connue.

Enfin l’histoire de l’art, au plus beau siècle de la Grèce, sans être omise, n’a guère donné lieu qu’à des nomenclatures sèches de monuments, sans que l’art grec fût suffisamment caractérisé, sans qu’on justifiât assez l’admiration qui, depuis plus de deux mille ans, demeure fidèle à ces temples, à ces théâtres, à ces statues. Ajoutons que, si le style de ces compositions est généralement facile et correct, il manque d’élégance, de distinction et d’éclat. On n’en pourrait rien détacher qui méritât d’être cité. »

Ordre des sciences §

Composition littéraire.

Fontenelle, dans l’Éloge de Viviani (savant géomètre italien, mort en 1703) s’exprime ainsi :

« Il avait cette innocence et cette simplicité de mœurs que l’on conserve ordinairement quand on a moins de commerce avec les hommes qu’avec les livres ; et il n’avait point cette rudesse et une certaine fierté sauvage que donne assez souvent le commerce des livres sans celui des hommes. »

Vous développerez cette pensée, en montrant que la lecture des bons livres et la connaissance du monde sont nécessaires à la culture et au perfectionnement de l’esprit ; l’une ou l’autre, employée trop exclusivement, serait insuffisante, ou pourrait même devenir funeste.

Concours de 1890. §
Ordre des lettres §

Composition littéraire.

La Bruyère a écrit :

« Il y a dans l’art un point de perfection, comme de bonté et de maturité dans la nature ; celui qui le sent et qui l’aime a le goût {p. 246}parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au-delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l’on dispute des goûts avec fondement. »

Vous expliquerez, vous apprécierez l’opinion de La Bruyère ; vous appliquerez surtout ses idées à la littérature, et vous puiserez vos arguments et vos exemples dans l’histoire des lettres françaises.

Langue française.

On a dit quelquefois : « La grande attention qu’on porte aux mots empêche de penser. »

Que faut-il croire de ce reproche qu’on a souvent adressé aux études grammaticales ?

Extrait du rapport de M. Eugène Manuel, président du jury :

« …. D’une façon générale, il ne faut pas que nos aspirantes (et nous songeons surtout aux plus jeunes) fassent trop de fonds sur les dons naturels, incomplètement cultivés. Plusieurs d’entre elles ont trahi ce qu’il y avait encore de superficiel et d’un peu incohérent dans leur savoir, et montré combien quelques qualités brillantes, une certaine facilité à tout comprendre, ou plutôt à tout reproduire, une parole aisée et alerte suppléaient mal à l’exactitude des connaissances, à la sûreté du jugement, à l’esprit de suite, à la méthode. Le talent, nous l’appelons, nous le cherchons, nous le stimulons ; autant que possible, nous le récompensons : mais à la condition qu’il témoigne d’une préparation sérieuse, et qui ne soit pas en surface. L’Agrégation est le degré le plus élevé des épreuves de l’enseignement ; bien qu’une année seulement, ce qui est peu, la sépare du Certificat d’aptitude, il faut qu’elle s’en distingue, et qu’une plus grande maturité de l’esprit s’y fasse déjà sentir ; les connaissances doivent être solides et variées : mais nous exigeons l’art de les bien mettre en œuvre, de les communiquer, de les faire fructifier ailleurs. Le savoir de nos professeurs doit être un moyen, non un but ; nous voulons former des âmes, et des âmes de femmes ; tous nos exercices y doivent aboutir, et cette préoccupation ne saurait être trop visible chez nos aspirantes. Plusieurs de celles qui nous ont paru le mieux douées se sont montrées novices dans leur profession, et médiocrement en état de faire tourner leur science au profit de leurs élèves. Ces vives lueurs ne sont pas la lumière égale que l’enseignement réclame ; il n’y faut point de feux à éclipses. Celles à qui il arrive de voir juste et de bien éclairer les choses ont sur leurs concurrentes un grand avantage ; celles qui se trompent vont trop souvent jusqu’au bout de leurs erreurs, et les ressources mêmes dont leur esprit dispose ne leur servent alors qu’à s’égarer plus avant. De là, {p. 247}des échecs inattendus et regrettables. Ce qui a prévalu finalement sur les rencontres heureuses, sur les aperçus ingénieux, mais aussi sur les inégalités et les écarts, c’est le bon sens aimable, la maturité rassurante, la parole maîtresse de la pensée et d’elle-même…..

Mais arrivons aux épreuves mêmes, pour y trouver la matière d’observations plus précises.

Composition sur une question de littérature. – Il serait aussi injuste qu’invraisemblable de dire que, sur les cinquante et une copies corrigées, il ne s’en est pas trouvé un assez grand nombre présentant, pour le fond et la forme, des qualités réelles, ni que les copies réservées surtout n’offrent point de mérite. Peut-être même à des juges étrangers à nos études et à nos concours paraîtrons-nous très exigeants et très difficiles. Il faut pourtant dire la vérité : ce qu’on obtient le plus malaisément dans les matières comme celle que nous donnions à traiter, c’est la parfaite intelligence du sujet. Ou l’on n’en aperçoit qu’une partie, ou l’on étend démesurément le champ qu’on veut parcourir, et la question du goût devient ici tout un cours de littérature. On est presque toujours trop long ; on craint de n’en pas dire assez, et l’on tient à accumuler, sans utilité, des connaissances qui n’ont avec le sujet qu’un lointain rapport.

Une première erreur a été commise. Faute d’avoir étudié avec soin l’énoncé, la plupart des aspirantes n’ont pas vu qu’il était question non seulement des auteurs et du goût dont ils font preuve dans leurs ouvrages, mais de tous ceux qui lisent, qui jugent, qui veulent se rendre compte de la valeur d’une œuvre d’art, et déterminer selon quels principes elle a été faite. Sentir, aimer le point de perfection dans l’art, cela concerne tout autant le public que l’auteur ou l’artiste ; les deux questions sont connexes, et lorsque nous donnons ce sujet à des professeurs, dans un concours d’enseignement, il est bien évident que nous voulons surtout connaître d’après quelles règles les maîtresses de nos lycées expliqueront les textes et comment elles formeront le goût de leurs élèves. Il ne s’agissait pas de disserter sur l’art d’écrire, de prendre parti pour ou contre Boileau, ou de reconstruire le Temple du goût, en y mettant ceux que Voltaire en aurait écartés. Nous ne demandions pas davantage une étude philosophique sur le sens du beau, sur le sens esthétique ; le goût est autre chose encore que le jugement général que nous portons sur les choses belles ; c’est un discernement prompt et instantané qui fait reconnaître dans une œuvre d’art ce qu’elle a de plus louable, comme le palais, avant toute réflexion, décide des impressions, agréables ou non. Mais le goût sensuel, où les préférences personnelles ont leur place, ne saurait se comparer au goût intellectuel, produit d’une culture spéciale de l’esprit et même de la sensibilité, en rapport intime avec le sens moral, fondé sur un ensemble d’observations et de règles assez larges pour s’appliquer à la diversité des temps et des lieux et ne pas entraver l’essor des génies les plus originaux, assez précises pourtant et assez incontestées pour constituer le code de la {p. 248}raison éclairée, et permettre d’admirer, au même titre, et pour des motifs pareils, un monument, une statue, un tableau, une œuvre de poésie ou de musique, quelque diverses qu’elles puissent être pour des juges prévenus ou des esprits incultes et bornés.

C’est pourquoi il ne fallait pas s’en tenir uniquement au xviie siècle, mais arriver jusqu’au nôtre, et montrer que la conciliation est possible entre les systèmes en apparence les plus contraires. Il fallait étudier comment se fait l’éducation du goût, ou comment le mauvais goût s’introduit chez un peuple, par la lassitude du type officiel, par la recherche du nouveau, par le progrès des idées, par le changement des mœurs, par l’imitation étrangère, par d’autres causes encore, sans que la pensée de La Bruyère en soit sensiblement altérée. Mais il était nécessaire surtout d’expliquer ce qu’il entendait par aimer en deçà ou au-delà, et ce qu’était, en somme, ce point de perfection, quil compare à l’exquise maturité d’un fruit, et sur lequel ne se trompent plus ceux qui ont appris, par la comparaison, à le bien reconnaître, et en ont une fois goûté la délicate jouissance.

Nous ne parlons pas de quelques aspirantes qui ont mis en doute qu’il y eût même un goût et des principes de goût, et qui ont proclamé la liberté sans limites, non pas du génie seulement (on le leur pardonnerait presque) mais de l’imagination, quelle qu’elle soit, et dans toutes ses aberrations. Nous demanderions volontiers à ces jeunes filles si elles admettent ces fantaisies, déréglées dans leurs vêtements et leur toilette, et si elles appliqueraient à elles-mêmes ces théories irréfléchies. Elles sont femmes, et elles nieraient le goût ? Elles n’accepteraient pas cette grammaire de la parure, qui a été écrite, ne tiendraient nul compte des formes et des couleurs, et accorderaient toute licence aux folies de la mode ? Elles reculeraient devant les conséquences.

Nous ne rappellerons également que pour mémoire quelques copies où le texte de La Bruyère ne semble même pas avoir été lu avec attention ; où les affirmations vagues, les jugements hasardés ou confus, les contradictions, les omissions, les erreurs graves ont dénoté, une fois de plus, un sens critique incomplet ou une préparation insuffisante. Ces aspirantes sont professeurs ou le seront demain, et elles seraient incapables de dire ce qu’il faut entendre par un goût pur ou dépravé ? Elles loueront, elles blâmeront sans donner leurs motifs ? Elles enseigneront à écrire sans apprendre à juger, à choisir ? Que celles-là sachent bien que nous voulons une doctrine littéraire, comme nous voulons une doctrine morale, et que l’heure où nous sommes l’exige impérieusement.

Quant à la forme et au style de la plupart de ces compositions, ils donneraient lieu à bien des observations et à bien des réserves. Ici, l’on disserte avec une lourdeur didactique que le sujet ne comporte pas ; ces sortes de devoirs doivent être de construction élégante cl légère ; il n’y fallait pas faut de moellons et de pierres de {p. 249}detaille. Là, au contraire, on abuse du ton familier, décousu, négligé ; on ne fait ni à la pensée ni au style une toilette convenable. Dans les meilleurs devoirs, du bon sens, de la suite, une parole aisée et agréable, de jolies phrases, des mots heureux, des vues ingénieuses ; presque jamais une page entière, ni même un paragraphe entier, à citer, à détacher.

Composition de langue française. – Nous n’avons pas à traiter nous-même ici à fond le sujet de cette composition. Peu d’aspirantes l’ont bien saisi ; quelques-unes, qui l’ont entrevu, ne l’ont pas abordé franchement, et se sont égarées à l’entour. Sont-ce donc des énigmes que nous proposons ? Avons-nous affaire à des écolières novices, et non à des esprits déjà formés et qui ont, ailleurs, fait leurs preuves ? N’a-t-on pas vu que nous voulions opposer à l’étude surannée et stérile d’une grammaire qui verrait dans les mots et les règles leur propre raison d’être une autre grammaire, plus vivante, plus féconde, inséparable des choses, modelée sur elles, docile servante de la pensée même ? Oublie-t-on que les grammairiens et les grammaires n’ont paru qu’après le développement spontané des langues, souvent même après les chefs-d’œuvre des littératures ; et que les mots, les formes, les tours, les syntaxes ne sont que les évolutions de la pensée active, vérifiées, classées, coordonnées, contrôlées après coup ? Tout mot a été pensé d’abord ; toute opération matérielle du langage a été une modification de l’esprit, avant d’être la variation d’un son articulé ; et supposer qu’en prêtant aux mots trop d’attention on fait tort à la pensée, c’est croire que l’outil n’a point de relation avec l’œuvre, quand l’œuvre ici crée son outil, est outil elle-même.

La plus grande exactitude et la plus rigoureuse propriété de l’expression représentent le plus grand effort de l’esprit. Les beautés les plus éclatantes du style sont des inspirations directes de la pensée, et ses plus rares finesses l’inconscient emploi d’une grammaire latente. Une expression obscure, un terme impropre sont une maladresse, un mensonge ou une hypocrisie de la pensée. La justesse des mots est à la justesse des idées ce que la ressemblance d’un portrait est au visage même ; c’est ce qui rend si lumineux le style de Pascal, si nette et si claire la langue de Voltaire. On se dit : « Voilà la pensée, c’est elle ; impossible de ne pas la reconnaître ! Cette page parfaite est doublée d’une parfaite grammaire. » Et, puisque nos aspirantes doivent enseigner ces matières, qu’est-ce que bien écrire et bien parler, sinon choisir et trouver précisément pour chaque idée et chaque sentiment, et pour les moindres nuances de l’une et de l’autre, le mot le plus expressif, le mieux ajusté, celui qui, une fois trouvé, fait juger tous les autres pauvres et misérables ? La Bruyère lui-même l’a dit parfaitement dans un passage souvent cité, et il fallait s’en souvenir. Suffirait-il d’un dictionnaire ou d’une grammaire pour bien écrire ? A ce compte les étrangers instruits, à qui nos grammaires et nos vocabulaires sont souvent plus familiers qu’à nous-mêmes, l’emporteraient sur nos meilleurs écrivains.

{p. 250}« L’application que l’on apporte aux mots n’est donc que la vie même qu’on leur restitue ; dictionnaires et grammaires ne sont que des herbiers. La syntaxe, avec l’étude de ses constructions et de ses tours, n’est que le mouvement de la pensée en marche, avec son pas, son allure et son geste. Et la linguistique, cette science à peu près nouvelle, lors même qu’elle ne s’occupe que d’expliquer la présence, la suppression ou l’altération d’un son et d’une lettre, enregistre encore des faits de l’intelligence, des lois de l’esprit, dont elle révèle le secret longtemps caché.

En résumé, bien penser exige la plus grande somme d’attention aux mots, et bien parler ou bien écrire exige la plus grande préoccupation possible de la pensée : car on ne parle que par et pour la pensée.

Dans presque aucune copie nous n’avons trouvé les véritables développements du sujet. On aborde une foule de points, on ne s’arrête à aucun ; on passe parfois à côté de la question sans la voir. On n’avait ni à faire l’histoire de la grammaire, ni à s’occuper de la réforme de l’orthographe, ni à rechercher s’il est indispensable aux femmes de savoir le latin, ni à imaginer l’origine du langage, ou à déterminer l’influence de la langue sur les progrès de la civilisation. On sait beaucoup de choses, mais on les présente à contre temps ; et nous avons vu avec regret, dans bon nombre de compositions, que ces mêmes aspirantes à qui plaît la grammaire, et qui en ont fait une étude spéciale depuis l’école primaire, ne sont pas en mesure d’en attester la haute utilité pour le développement de l’esprit, ni d’en affirmer la vertu propre.

Composition d’histoire1.

Sujet : Annibal.

M. Eugène Manuel critique les copies qui ne sont pas composées, qui manquent d’ art.

« Ce sont tantôt des résumés sans vie, formés de notes transcrites au courant de la plume ; tantôt de simples portraits, accompagnés de jugements plus ou moins contestables. Trop souvent, c’est la froideur d’une rédaction que rien ne vient animer, et qui est à l’histoire ce qu’est la carte géographique par rapport à la géographie véritable du pays qu’on y voit dessiné. On vit trop avec les Précis ; on n’a pas assez lu Polybe et Tite-Live : on oublie que c’est aux sources mêmes que le passé a son écho le plus sonore ; le drame de l’histoire ne revit bien que dans les textes. Il n’est pas permis d’ennuyer avec Rome et Carthage, avec Scipion et Annibal. Sans demander à nos aspirantes l’émotion que nous avons ressentie, {p. 251}lorsqu’il nous a été donné de voir, près de Tunis, les collines nues, les ravins empierrés, la rive déserte et méconnaissable où fut Carthage, nous voudrions, dans le récit de ces grandes luttes, une expression plus intense et plus de chaleur d’àme. Surtout, il fallait mettre bien en relief le personnage principal, concentrer sur lui l’intérêt, ne pas l’abandonner presque, après son départ d’Italie, mais l’accompagner jusqu’à sa mort, trop négligemment rappelée dans bien des compositions. C’est que l’art d’intéresser est l’art même de composer. Trop court, le travail n’a plus rien d’attachant, et le récit ne laisse qu’une impression vite effacée ; trop long, il se traîne et fatigue l’attention. Ici, c’est le préambule qui manque, et là c’est la conclusion qui fait défaut. »

Ordre des sciences §

Composition littéraire.

Le célèbre naturaliste Lacépède, en dehors de ses savants travaux, remplissait encore de hautes fonctions administratives. Cuvier raconte qu’il conduisait des affaires multipliées, avec une facilité qui étonnait les plus habiles. Une heure ou deux par jour lui suffisaient pour tout décider, et en pleine connaissance de cause. Cette rapidité surprenait l’Empereur (Napoléon 1er), cependant assez célèbre aussi dans ce genre. Un jour, il lui demanda son secret. M. de Lacépède répondit en riant : « C’est que j’emploie la méthode des naturalistes. »« Ce mot, dit Cuvier, sous l’apparence d’une plaisanterie, a plus de vérité qu’on ne croirait. Des matières bien classées sont bien près d’être approfondies ; et la méthode des naturalistes n’est autre chose que l’habitude de distribuer, dès le premier coup d’œil, toutes les parties d’un sujet, jusqu’aux plus petits détails, selon leurs rapports essentiels. » (Éloge de Lacépède).

Vous expliquerez le sens de cette réponse laconique de Lacépède à Napoléon, et vous montrerez l’utilité d’une telle méthode, non seulement dans la recherche scientifique, mais en général dans la conduite de la vie.

Extrait du rapport de M. le président du jury1 :

« Un petit nombre d’aspirantes seulement ont bien compris le sujet, quoique leurs études scientifiques eussent dû, semble-t-il, les préparer toutes à l’entendre parfaitement.

{p. 252}

On ne saurait trop les engager à se bien pénétrer du sens des textes qu’on leur propose avant de les développer. Expliquer ce que c’est que la méthode des naturalistes appliquée à toute la conduite de la vie, c’était montrer l’avantage qu’il y a toujours à classer les choses d’après leurs caractères communs essentiels, non pas d’après leurs ressemblances accidentelles ou extérieures.

La plupart des aspirantes se sont bornées à louer, parfois en assez bons termes, l’utilité de la méthode en général et de l’ordre, dans l’étude et dans la vie.

Quant à l’ensemble de la composition, on peut dire qu’il est convenable, sans rien présenter de brillant. Dans les concours des années précédentes, les aspirantes classées en tête de la liste ont quelquefois fait preuve d’un vrai mérite littéraire. Cette année, nous n’avons rien trouvé qui dépasse le mérite estimable d’un développement sensé, présenté dans un style correct. »

Concours de 1891. §
Ordre des lettres §

Composition littéraire.

Que pensez-vous du regret que Voltaire, en terminant l’histoire du siècle de Corneille, de Bossuet, de Racine, exprimait pour le sien et pour le nôtre à l’avance ? On lit dans le chapitre XXXII du Siècle de Louis XIV, sur les beaux-arts :

« Quiconque approfondit la théorie des arts purement de génie, doit, s’il a quelque génie lui-même, savoit que ces premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts sont en petit nombre.

Il en est ainsi de l’art de la tragédie ; il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se varier à l’infini d’une manière neuve et frappante : tout a ses bornes. La haute comédie a les siennes. Il n’y a dans la nature humaine qu’une douzaine au plus de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. L’abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères : mais il faudrait que la nature en fil. Ces petites différences qui sont dans les caractères des hommes ne peuvent être maniées aussi heureusement que les grands sujets…

L’éloquence de la chaire est dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout cela devient lieu commun : on {p. 253}est réduit ou à imiter ou à s’égarer… Ainsi, le génie n’a qu’un siècle ; après quoi, il faut qu’il dégénère. »

Êtes-vous de cet avis ? Faut-il se rendre à cet arrêt ? Les genres que Voltaire condamnait ainsi à un immédiat et irrémédiable déclin étaient-ils à ce point épuisés ou appauvris par tout un siècle de production glorieuse ? Ne gardaient-ils pas bien des ressources encore au génie ? N’y avait-il pas, d’ailleurs, d’autres genres, encore imparfaitement cultivés ou délaissés, malgré leur importance et leur fécondité, qui promettaient d’heureuses compensations au désavantage dont Voltaire se plaint ?

Langue française.

étude comparée des trois textes suivants, au point de vue du vocabulaire, de la syntaxe et du style.

Monseigneur,

Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre foiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui.

……………………………

Chrétiens, que la mémoire d’une grande Reine, Fille, Femme, Mère de Rois si puissans, et Souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie ; ce discours vous fera paroître un de ces exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité toute entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de l’univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tète, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d’abord suivie de bons succès, et depuis, des retours soudains ; des changemens inouïs ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusqu’alors inconnus ; l’usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une Reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil ; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les tempêtes ; l’Océan étonné de se voir traversé tant de fois {p. 254}en des appareils si divers, et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignemens que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d’elles-mèmes.

(Bossuet. – Oraison funèbre de Henriette-Marie de France.)

C’est un bel et grand adgencement sans double que le grec et le latin, mais on l’achete trop cher. Je diray icy une façon d’en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayee en moy mesme : s’en servira qui vouldra…………… Tant y a que l’expedient que mon pere y trouva, ce feut qu’en nourrice, et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tres bien versé en la latine. Cettuy cy, qu’il avait faict venir exprez, et qui estoit bien cherement gagé, m’avoit continuellement estre les bras……

Quant au reste de la maison, c’estoit une regle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compaignie qu’autant de mots de latin que chascun avoit apprins pour iargonner avec moy. C’est merveille du fruict que chascun y feit : mon pere et ma mere y apprindrent assez de latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance pour s’en servir à la necessité, comme feirent aussi les aultres domestiques qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous latinizasmes tant, qu’il en regorgea iusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et on prins pied par l’usage, plusieurs appellations latines d’artisans et d’utils.

(Montaigne. – Essais, livre Ier, chapitre 25.)

Le goût peut se gâter chez une nation ; ce malheur arrive d’ordinaire après les siècles de perfection. Les artistes, craignant d’ètre imitateurs, cherchent des routes écartées ; ils s’éloignent de la belle nature, que leurs prédécesseurs ont saisie : il y a du mérite dans leurs efforts ; ce mérite couvre leurs défauts. Le public, amoureux des nouveautés, court après eux ; il s’en dégoûte, et il en paraît d’autres qui font de nouveaux efforts pour plaire : ils s’éloignent de la nature encore plus que les premiers ; le goût se perd ; on est encore entouré de nouveautés, qui sont rapidement effacées les unes par les autres ; le public ne sait plus où il en est, et il regrette en vain le siècle du bon goût, qui ne peut plus revenir : c’est un dépôt que quelques bons esprits conservent encore loin de la foule.

Il est de vastes pays où le goût n’est jamais parvenu ; ce sont ceux {p. 255}où la société ne s’est point perfectionnée, où les hommes et les femmes ne se rassemblent point ; où certains arts, comme la sculpture, la peinture des êtres animés, sont défendus par la religion. Quand il y a peu de société, l’esprit est rétréci, sa pointe s’émousse, il n’a pas de quoi se former le goût. Quand plusieurs beaux arts manquent, les autres ont rarement de quoi se soutenir, parce que tous se tiennent par la main, et dépendent les uns des autres. C’est une des raisons pourquoi les Asiatiques n’ont jamais eu d’ouvrages bien faits presqu’en aucun genre, et que le goût n’a été le partage que de quelques peuples de l’Europe.

Voltaire. – Dictionnaire philosophique. – Goût.)

Ordre des sciences §

Composition littéraire.

Sophie Germain, célèbre mathématicienne, née à Paris en 1776, morte en 1831, dans un Discours sur l’état des sciences et des lettres chez les anciens et chez les modernes, exprime cette opinion : que l’esprit humain, dans sa marche vers le vrai, ne connaît qu’une seule voie, et que la séparation qu’on prétend faire entre les facultés de l’esprit n’a rien de réel : « Dirigées vers un même but (la vérité) nos recherches, dans les différents genres d’études, emploient des procédés qui sont les mêmes. Les oracles du goût ressemblent aux arrêts de la raison. »

Cette affirmation vous paraît-elle fondée ? La rigueur absolue du raisonnement mathématique peut-elle convenir à tous les genres d’études ? Est-elle même applicable à toutes les formes de la recherche scientifique ? Ou bien la diversité des méthodes ne doit-elle pas répondre à la variété infinie des sujets ?

{p. 256}

Sujets proposés

Morale, littérature et langue françaises1 §

– Développer cette pensée :

« Ceux qui veulent le bien sont les seuls qui sachent clairement ce qu’ils veulent. »

– Expliquer et commenter cette maxime :

« Il est aussi impossible d’aimer le bien pour le bien que le mal pour le mal. »

– Que pensez-vous de cette parole de Pascal :

« … On ne voit presque rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat… Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »

– Commenter – en l’appliquant à votre sexe – la pensée de Mme de Staël :

« La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, mais le perfectionnement. »

– Développer et commenter – en l’appliquant à votre sexe – la pensée suivante :

« Il n’est pas honnête de s’asservir à l’opinion, mais il y aurait trop d’orgueil à la braver. »

– Commenter ce mot de Mme de Genlis :

« Plus on a d’imagination, plus il est utile d’avoir de l’instruction et de la mémoire. »

– Développer et apprécier cette pensée :

« La simplicité n’est pas un mérite vulgaire ; il faut en avoir beaucoup pour avoir celui-là. »

– Caractériser l’importance de l’histoire littéraire. N’est-elle pas chez nous le reflet de l’histoire générale ? Le prouver par des exemples pris dans chaque siècle.

{p. 257}– Est-il vrai de prétendre qu’un auteur ne rend bien que ce qu’il a ressenti lui-même ?

– Montrer la différence de la narration historique et de la narration oratoire.

– Que savez-vous de l’Académie française, de son but, de ses travaux, des services qu’elle a rendus, de ceux qu’elle rend encore ?

– Expliquer et commenter ce jugement de Voltaire : « La bonne comédie fut ignorée jusqu’à Molière. »

– Apprécier l’influence de l’imagination sur le bonheur.

– Expliquer et justifier ce mot de Pascal : « Ceux qui jugent d’un ouvrage par règle sont à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. »

– « Voulez-vous connaître la morale ? lisez les poètes », disait un penseur. Expliquer, commenter cette pensée et la justifier par des exemples.

– Expliquer et commenter cette pensée de La Bruyère : « Les esprits médiocres ne trouvent point l’unique expression et usent de synonymes. »

– La langue française au xviie siècle. Quels sont les écrivains qui ont le plus contribué à fixer la langue française ?

– « La vertu vaut mieux que la gloire », a dit Vauvenargues ; « Rien n’est plus beau que la gloire, si ce n’est la vertu », a dit à son tour Châteaubriand. Développez et commentez la pensée des deux écrivains.

– Principaux moralistes français : les caractériser.

– Principaux historiens français : les caractériser.

– Principaux orateurs sacrés français : les caractériser.

– Montrer que l’étude de l’histoire des littératures est le complément nécessaire de l’étude des chefs-d’œuvre.

– Développer et commenter ce mot de Pascal : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme. »

– La Bruyère a dit : « Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable, la poésie, la musique, la peinture, le discours public. » Qu’a-t-il voulu faire entendre par là ?

– Peut-on dégager des Fables de La Fontaine une théorie poétique ?

– « On peut dire que notre littérature tout entière est une {p. 258}littérature mondaine, née du monde et pour le monde », a dit un critique contemporain, M. Paul Janet. Cette opinion n’est-elle pas fondée, surtout pour la littérature française au xviie siècle ?

– Développer et commenter ce mot de Mlle Eugénie de Guérin :

« Je lis pour m’élever, non pour m’instruire. »

– L’on dit généralement : « De la discussion, naît la lumière. »

Grimm prétendait au contraire qu’elle n’était faite que pour le salut des sots. De ces deux opinions, quelle est la vraie ? La discussion ne vaut-elle pas par elle-même, et selon le sujet traité, et selon la manière dont elle est menée, et selon ceux qui la soutiennent ? Nos auteurs classiques n’abondent-ils pas en parfaits exemplaires de discussion ?

– Développer et commenter cette pensée :

« Chercher à briller, c’est penser à soi ; chercher à plaire, c’est penser aux autres. »

– Développer et commenter cette parole :

« Toute la destinée de la femme se résume en ces mots : épouse et mère d’un citoyen. »

– Développer et commenter cette pensée :

« C’est une erreur de vouloir faire tenir toutes les études dans le travail de quelques années de la jeunesse ; l’éducation est l’œuvre de la vie entière. » (O. Gréard.)

– Que pensez-vous du préjugé que l’on nourrit d’ordinaire contre la femme lettrée et contre la femme auteur ?

– Développer et apprécier cette pensée de Descartes : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées. »

– Qu’entend-on par la Renaissance des lettres en France au xvie siècle ? Quelles sont les principales influences qui se sont exercées sur la littérature ?

– Les lettres françaises sous Richelieu.

– Qu’entendez-vous par les deux générations littéraires du xviiie siècle ?

– Les satiriques français.

– La poésie épique en France. Est-il vrai que le Français n’a pas la tête épique ?

{p. 259}– Qu’entend-on par sens propre, dérivé, figuré ? Citer des exemples.

– Montre quel a été le réveil des études historiques au xixe siècle. Caractériser nos principaux historiens modernes.

– Qu’est-ce que la comédie ? Quelles sont les principales espèces de comédies ? Esquisser l’historique du genre en France jusqu’au milieu du xixe siècle.

Copies d’élèves §

Balzac, dans la première partie du XVIIe siècle, écrivait :« Il y a une certaine gaîté de style éloignée à égale distance de la bouffonnerie et de la tristesse. » Sans insister sur ce que cette réflexion peut contenir de regrets relatifs à sa manière d’écrire, vous paraît-elle applicable aux plus belles œuvres de l’esprit français au XVIIe siècle, fût-ce dans les genres les plus sérieux ? §

Pour comprendre le véritable sens et l’intérêt d’une réflexion qui semble peut-être, au premier abord, un peu ordinaire et trop vraie, il faut se reporter à cette époque hésitante, incertaine, à cette période de transition entre deux grands siècles littéraires, où Balzac commença d’écrire.

Rien ne nous empêche, en effet, puisque nous ignorons la date exacte de cette pensée, de la rapporter au début, plutôt qu’à la fin de la longue carrière de Balzac. Admettons donc qu’elle fut écrite à ce moment où pas un des grands génies du xviie siècle n’est encore développé, à ce moment où le précieux, le solennel et le burlesque se partageaient la littérature. Les belles périodes, un peu pédantes et guindées, dont Balzac nous a laissé des modèles, les plaisanteries rarement heureuses, plus souvent grossières et lourdes d’un Scarron, les raffinements d’un Voiture, éloignés également du naturel, pouvaient faire rêver autre chose, donner l’idée d’une manière différente d’écrire, et l’on pouvait désirer avec Balzac le jour où une {p. 260}certaine galté de style, exempte de grossièreté et de recherche, faite surtout de naturel et d’honnêteté, éloignée « à égale distance de la bouffonnerie et de la tristesse », prendrait leur place à toutes deux. Comprise ainsi, la réflexion de Balzac est donc avant tout une réclamation contre le présent.

C’est en même temps une prédiction que l’avenir se chargea de justifier : cette gaîté de style que Balzac demandait, nous la trouverons dans bien des œuvres du xviie siècle. Mais puisque nous l’étudions, ce siècle, à l’égard de la gaîté, qu’il nous soit permis d’établir une distinction, on ne peut plus naturelle d’ailleurs, entre les œuvres gaies et les œuvres non pas tristes, mais sérieuses.

Pour les premières, c’est-à-dire pour toutes celles dont le but apparent est d’amuser les hommes, la réflexion de Balzac est extrêmement juste. Corneille le premier, dans ses comédies, a mis cette réelle gaîté de style, sans rapport avec le burlesque, que nous retrouverons chez La Fontaine, chez Molière (qui n’a pas toujours du reste dédaigné la bouffonnerie, et il a eu grandement raison). Pascal, dans ses Provinciales, nous offre aussi cent exemples de cette plaisanterie à la fois honnête et libre, de ce style alerte et facile, auquel, j’en suis persuadée, songeait Balzac. Dans le Menteur, dans les Plaideurs, dans Boileau, dans la charmante bonne humeur de Mme de Sévigné, nous la trouverons encore, cette galté de style ; il faut renoncer à citer, on citerait des pages entières.

Tel est, je crois, le véritable sens de la pensée de Balzac ; elle s’applique naturellement aux œuvres dont le sujet, dont le fond, gai en soi, communique au style la galté, une galté qui fait, pour ainsi dire, partie intégrante d’un ensemble gai.

Si maintenant nous abandonnons ce que je crois être la réelle pensée de Balzac, pour prêter à ses paroles un sens tout différent de celui qu’il leur a donné, pourrons-nous à ce prix en faire l’application aux œuvres sérieuses du xviie siècle ?

Je crains que non ; je crains que si, poussant à l’extrémité l’antique distinction du fond et de la forme, nous cherchons dans les œuvres graves une galté de style existant par elle-même, en dehors du genre et du style traités, en dehors de la pensée de l’écrivain, nous ne la découvrions pas.

En principe, d’ailleurs, cette découverte n’est pas à désirer. Exprimer des choses sérieuses ou tristes dans un style gai, cela ne me paraît ni naturel, ni raisonnable, ni même possible ; et pour mon compte, je ne puis, en aucune façon, me représenter cette galté de style.

En fait, elle n’existe pas au xviie siècle ; ou du moins, la galté de style du Discours sur l’histoire universelle, des Sermons de Bossuet, {p. 261}des Pensées, des tragédies de Racine, est d’une espèce si fine et si rare qu’elle échappe aux esprits simples.

Le xviie siècle était épris de la raison : autant il sut mettre de vraie et de franche galté dans des comédies, dans des satires, dans des contes faits pour amuser, autant il devait être éloigné d’en mettre (à une époque où la distinction des genres avait toute sa valeur) dans des œuvres qui n’en comportaient pas.

Le xviie siècle, en outre, était soumis à la règle, à une règle commandant avant tout l’unité, l’ordre, l’harmonie ; il fallait une science minutieuse des limites et des caractères du genre traité, une unité savante dans l’ensemble de l’œuvre, un ordre rigoureux dans ses différentes parties, une harmonie étroite entre les mots et les idées, entre le fond et la forme. Quelle pouvait donc être, avec de pareilles théories, la place de la galté dans les genres sérieux ?

De plus, quelle que fût la règle, il suffit qu’il y en eût une pour que la liberté fût supprimée ou tout au moins fort amoindrie ; et la liberté est, je crois, une des conditions essentielles de la galté.

Considérons enfin le travail même des auteurs du xviie siècle. Combien ont écrit d’abondance ? Combien ont laissé aller leur plume à l’aventure la bride sur le cou ? Combien au contraire ont suivi les préceptes de Boileau, soignant et polissant, et repolissant leur style, enlevant par là même à leur œuvre tout air de verve et d’impromptu ?

La Bruyère presque seul écrit par petites phrases courtes, mais d’ailleurs pleines d’art et de retouches. Les autres emploient la grande période oratoire, savante et compliquée, dont les qualités d’équilibre et de beau développement n’ont, je crois, rien de primesautier. Aucun d’eux, ou presque aucun (je parle toujours des auteurs d’œuvres graves), n’a cette liberté, cette vivacité d’allure qui seules pourraient à la rigueur donner au style même sérieux, une certaine sorte de galté.

Bien des raisons concourent donc, au xviie siècle, à exclure du style la galté : elles concourent également à lui donner une autre qualité qu’elles ont presque toutes en commun. Le respect de la raison et de la règle, le travail appliqué et consciencieux, plus que tout cela peut-être, la force d’esprit d’un siècle sain et vigoureux, et l’intime jouissance que procure l’exercice de belles facultés bien employées, donnent au style de ce temps, dans presque tous les genres et toutes les œuvres, un caractère général de paix et de sérénité qui charme et repose aujourd’hui.

Mais, pas plus que le xviie siècle lui-même, le style de ce temps ne me paraît gai ; il me donnerait bien plutôt, le style des œuvres graves, une impression de tristesse paisible, comme celles qu’autrefois {p. 262}me donna Versailles, ou au grand soleil par un jour d’été, dans un âge où je ne songeais guère à un retour sentimental vers les belles années du grand siècle.

Y.,

Élève du Collège Sévigné.

Déterminer le point de départ, les origines, les causes des principales modifications éprouvées par la prose française au XVIIIe siècle. §

Rien de plus différent, on l’a répété bien des fois, que la littérature du xviie et du xviiie siècle ; de Bossuet à Voltaire il y a eu bien des changements : les idées ont progressé, les esprits se sont affranchis, les genres littéraires ont été renouvelés, le style même a été profondément modifié. Y a-t-il eu progrès, y a-t-il eu décadence dans l’art d’écrire ? Il est difficile de se prononcer, justement à cause de la dissemblance des deux littératures. Les uns, ne pouvant rien concevoir en dehors de la perfection du xviie siècle, traitent de médiocre tout ce qui a été fait au siècle suivant ; les autres, ne considérant que les réformes dues aux grands écrivains du xviiie siècle, vantent cette époque au détriment de l’époque précédente. Il y a des deux parts de l’exagération : la littérature du xviiie siècle, inférieure en réalité à celle du xviie siècle, est néanmoins fort intéressante, non seulement pour le fond, mais encore pour la forme.

Il est entendu que le siècle de Louis XIV a été le siècle de la perfection littéraire, qu’après Corneille, Molière, Bossuet…, la tragédie, la comédie, l’éloquence religieuse…, n’ont fait que décliner ; il est vrai que le xviiie siècle a été médiocre tant qu’il a voulu imiter les œuvres de ces grands écrivains, mais il a fait aussi œuvre originale et pour l’apprécier il faut voir ce qu’il a innové et créé.

Le spirituel P.-L. Courier disait : « En fait de langue, il n’est pas une femmelette du siècle de Louis XIV qui n’en remontrât aux Rousseau et aux Buffon. » La langue des grands écrivains du xviiie siècle n’est pas tant à dédaigner ; quoi qu’on en dise, ils savaient écrire, et si nous sacrifions volontiers leur poésie, nous devons reconnaître au moins que par la prose ils peuvent le disputer au siècle même de Louis XIV.

Le xviiie siècle est en effet par excellence un siècle de prose ; il compte de mauvaises tragédies, de mauvaises odes, mais il peut se glorifier d’œuvres en prose comme l’ Esprit des lois, le Contrat social, {p. 263}Charles XII… Cette prééminence de la prose s’explique par la nature des sujets que traitent les écrivains, les œuvres de polémique ne se prêtent pas à la poésie ; elle tient à l’esprit même du siècle, positif, pratique avant tout, trop engagé dans la lutte pour être sensible à l’idéal poétique. A la poésie les époques de calme, de sérénité ; à la prose les époques de lutte ; rappelons-nous cette prose ferme et saine du xvie siècle, lui aussi une époque de combat. Le triomphe de la prose est complet au xviiie siècle : des écrivains vont jusqu’à vouloir proscrire l’art des vers, et Buffon, dédaigneux de tout ce qui est rime, dit, louant par hasard quelque poème : Cela est beau comme de belle prose.

Le xviiie siècle ne s’est pas contenté d’avoir le culte de la prose ; il s’en est créé une, distincte de celle des Pascal, des Bossuet, des Fénelon, peut-être moins parfaite, mais à coup sûr originale et toute française.

Il a renoncé définitivement à la phrase large du xviie siècle, à ce style périodique qui embrasse dans un ensemble bien lié l’idée avec toutes ses dépendances, à cette prose étoffée, nombreuse et toujours harmonieuse qui se prêtait si bien à la gravité, à la solennité, à la majesté. Le style devient coupé, nerveux, court ; la phrase brève et rapide est morcelée ; la pensée jaillit et court.

Quant aux causes qui ont amené ces modifications dans notre prose, il est difficile de les démêler, car le changement s’est fait assez brusquement et la transition est à peine sensible. La Bruyère qui, le premier, à la fin du xviie siècle, adopta entièrement cette prose vive et brillante, disait : « L’on écrit régulièrement depuis vingt années ; l’on est esclave de la construction ; l’on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française ; l’on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d’auteurs depuis eux ont laissé perdre ; l’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable ; cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit. »

Ce sont bien là les réformes que La Bruyère inaugure dans son style dégagé en effet des entraves de la construction latine et du tour périodique, assoupli, coupé, brisé ; ce sont les réformes qui passèrent dans le style du xviiie siècle. Or La Bruyère a raison de dire que la phrase courte et légère est essentiellement française ; n’est-ce pas le tour de l’esprit français lui-même, vif, léger, brillant, piquant ? Le moyen age ne connaissait pas le style périodique, apanage des langues synthétiques et non des langues analytiques comme la nôtre ; c’est le xvie siècle, imitateur des Latins, qui gratifia notre idiome naturellement si vif, de la phrase longue, majestueuse, {p. 264}un peu froide et monotone quand elle est maniée par des écrivains de second ordre, avec son cortège de déductions et de conséquences. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que le style périodique, qui n’était qu’un emprunt, ait disparu pour faire place au style coupé qui est dans le génie de notre langue ? Rien de plus naturel ; le style change comme tout le reste, et il était inévitable que l’on cessât d’écrire comme au xviie siècle.

La Bruyère, lui, abandonnait la construction périodique, pour ne pas écrire comme tout le monde, pour être nouveau, sinon par le fond du moins par la forme ; mais le triomphe de la forme qu’il a employée tient au tour d’esprit du xviiie siècle. Quand il disait : « Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire ; les grands sujets lui sont défendus… », il semblait prévoir que des besoins nouveaux allaient se manifester et qu’un grand changement était proche. Les esprits commençaient en effet à s’agiter ; les idées fermentaient ; à la mort de Louis XIV tout fut changé, la littérature comme le reste. Les idées étaient nouvelles, on les exprima sous une forme nouvelle, et c’est ainsi que l’esprit et le style du xviiie siècle naquirent ensemble.

Le génie littéraire du xviie siècle avait grandi sous la triple influence de la religion, de l’antiquité et de la royauté ; le génie littéraire du xviiie siècle subit des influences contraires, dues peut-être à l’excès même et aux abus des doctrines du siècle précédent. La qualité de chrétien gênait pour aborder les grands sujets ; on s’en défit : on fut sceptique, athée, et l’on osa réclamer la liberté de conscience. L’antiquité s’imposait à l’admiration et réduisait les modernes, on s’en débarrassa, on proclama la supériorité des modernes sur les anciens, et laissant là le grec et le latin, on alla puiser des idées nouvelles dans les littératures étrangères. Enfin le prestige de la royauté disparut avec Louis XIV ; on s’attaqua aux abus de l’ancien régime, réclamant des réformes au nom de la liberté civile et politique.

Cette œuvre de destruction et de réédification, ce furent les écrivains qui l’accomplirent. La littérature du xviiie siècle devint un instrument de propagande, une arme de combat, et elle dut acquérir les qualités nécessaires pour le but qu’on se proposait.

Les écrivains du xviie siècle n’avaient pas à lutter, eux ; ils se trouvaient en communauté d’idées avec le public, religieux et monarchiste comme eux, aussi pouvaient-ils émettre leurs idées avec un calme parfait et faire usage de la période lente et tranquille sans craindre d’être réfutés ou de n’ètre pas compris. « Bossuet rend des oracles, dit M. Paul Albert, il démontre encore ce qui est ; il est persuadé que ce qui est sera toujours ; il a la sérénité de la force et {p. 265}les amples développements d’une magnificence devant laquelle tout se prosterne. » C’est fort exagéré, néanmoins il y a quelque chose de vrai.

Au contraire, au xviiie siècle, il faut que les écrivains combattent, attaquent, défendent ; ils s’engagent dans des chemins inconnus, ils ont à craindre les protestations, les poursuites : il ne s’agit pas de persuader par de longs raisonnements logiquement conduits, il faut conquérir d’un seul coup. C’est pourquoi il faut un style vif, brillant, hardi, aisé, rapide, qui frappe le lecteur et s’empare de son esprit. Tous les genres littéraires concourent au même but, tous adoptent ce style si utile à l’œuvre de propagande qu’on se propose.

Mais était-ce donc la première fois que l’on employait le style coupé ? N’avait-on pas déjà employé cette prose alerte dans les sujets qui demandent de la simplicité, comme les lettres, les pamphlets, les pièces comiques, les discours familiers ? La Bruyère a compris qu’un trait vif et court suffisait à ses peintures de la société ; mais avant lui, tout le xviie siècle a compris la même chose et a procédé par phrases courtes quand besoin en était. Est-ce que Voiture écrivait comme Balzac ? Est-ce que tous les grands écrivains du siècle de Louis XIV n’ont pas trouvé souvent la verve et la finesse dans le style ? Pascal a des phrases comme Descartes, celle-ci, par exemple : « On n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste ; et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » Mais quand il veut nous frapper, il a des phrases courtes comme Voltaire ; sa phrase se plie au sujet, tantôt elle se déroule en périodes majestueuses, tantôt elle court vive et rapide. Mais Bossuet lui-même, à qui, on ne sait pourquoi, on accorde si volontiers un style éternellement pompeux et solennel, Bossuet n’use du style périodique que lorsque le sujet le demande, dans l’oraison funèbre, par exemple, mais il se garde bien d’employer ce style dans des sujets plus familiers de ton. Il donne des modèles du style coupé dans ses Sermons et dans son Histoire des variations.

Les grands écrivains comprennent tous qu’il faut proportionner le style au sujet, et c’est pourquoi le xviie siècle a employé de préférence le style périodique, pourquoi le xviiie a employé de préférence le style coupé. Car il ne faudrait pas non plus exagérer la portée de la réforme de la prose et croire que la phrase ample et large ait disparu à tout jamais. Au début du siècle, nous la trouvons encore avec Lesage, avec Rollin ; plus tard, nous la verrons employée, on sait avec quel génie, par Rousseau et Buffon. Celui-ci a si bien employé le style périodique qu’il a outré le genre et dépassé les bornes de la {p. 266}belle prose large et noble, mais jamais pompeuse ou emphatique.

Ces restrictions faites, il n’en reste pas moins vrai que le xviiie siècle a eu son style bien à lui, le style de Montesquieu, le style de Voltaire.

C’est dans Voltaire qu’il faut aller chercher le modèle de cette prose si vive, si brillante, ce naturel, cette limpidité, cette verve abondante qui ont un attrait incomparable et charmant sans jamais lasser. C’est bien la prose la plus française de toutes les proses, instrument merveilleux pour l’exposition des idées et arme incomparable pour la polémique. Quand on lit la prose de Voltaire, on comprend qu’on la préfère même à celle de Bossuet, malgré le manque de force et de profondeur.

Malheureusement, tous les écrivains du xviiie siècle n’ont pas écrit comme Voltaire, et c’est quand on étudie la prose des auteurs secondaires, imitateurs des maîtres, que l’on se rend compte de l’infériorité de la prose coupée de cette époque comparée à la belle prose du xviie siècle.

Le style coupé a plus de gràce, de légèreté, de piquant que le style périodique, mais celui-ci a plus d’harmonie, de couleur, de substance. Le manque de grandeur se trouve même dans Voltaire.

« Sa prose, dit M. Vinet, est dégagée, mais mince, effilée, maigre ; elle n’a jamais de majesté ;
Légère et court vêtue, elle marche à grands pas,
mais on ne sent pas le sol trembler sous elle… Elle a la vivacité qui vient de l’esprit, rarement la chaleur qui vient du cœur… Elle n’a point de défauts, mais des qualités essentielles lui manquent. »

Les écrivains du xviiie siècle ont bien compris que la grandeur manquait à leur style, et pour y suppléer, ils sont tombés trop souvent dans la recherche et dans l’affectation ; ils ont voulu faire de l’esprit, comme le disait La Bruyère. Le grand défaut de la prose au xviiie siècle, c’est le manque de simplicité. Ce défaut, Voltaire seul ne l’a pas eu ; mais les autres écrivains du temps se sont plus ou moins éloignés du naturel sur les pas de Fontenelle, le précurseur du siècle ; on trouve de la recherche même dans Montesquieu, non seulement dans les Lettres persanes, mais encore dans l’ Esprit des lois ; c’est ce qui faisait dire à Voltaire, s’il était convenable « de faire le goguenard dans un ouvrage de jurisprudence ».

Enfin ce style si court, à force d’ètre bref, finit par consister en des phrases découpées, hachées ; c’est un style sautillant, comme le disait Buffon à l’adresse de Montesquieu, qui a quelque chose de tourmenté et fatigant à la longue par ces secousses continuelles.

« Après tout, comme le dit M. Vinet, l’idéal de la prose française {p. 267}a été donné par Bossuet et Fénelon. » Avec Montesquieu et Voltaire, qui savaient employer ce style coupé, Buffon et Rousseau, c’est-à-dire ceux qui se rapprochent le plus du xviie siècle par le style, sont les plus grands parmi leurs contemporains, et « le sceptre de la prose reste encore aux mains du xviie siècle ». Le xviiie siècle vient, il est vrai, tout de suite au deuxième rang, et la seconde place en littérature est encore bien belle.

X.,

Élève du Collège Sévigné.

(Cours du soir.)

[n.p.]

École normale de fontenay-aux-roses §

Section des lettres §

Conseils généraux §

Deux sujets sont proposés pour la section des lettres. L’un est d’ordre général. Il a un caractère tantôt littéraire, tantôt (et le plus souvent) historique.

On ne saurait trop recommander aux aspirantes de soigner la composition et de faire preuve de connaissances précises. Elles devront posséder à fond leur cours d’histoire et se mettre à même de rédiger un devoir où elles justifieront et de leur méthode et de leur savoir. Nous leur conseillons pour la Composition historique l’excellent petit volume de M. A. Ammann qui a pour titre : Sujets et développements d’histoire. Elles y trouveront des conseils, des plans, des copies d’élèves, des corrigés. Elles s’y habitueront à dominer une matière, à conduire les événements, à les grouper, à leur imprimer une unité directrice, à trouver des périodes, à introduire des comparaisons, à débuter, à diviser, à conclure. Elles se rendront compte que composer, en histoire comme en littérature, c’est ordonner, c’est combiner, c’est faire un tout harmonieux. Elles se défieront des phrases apprises par cœur, des souvenirs empruntés aux manuels et aux précis trop connus. Elles chercheront à faire œuvre personnelle.

Pour la Composition littérature, il va de soi qu’elles devront ne l’aborder qu’après s’être longtemps exercées, qu’après avoir rédigé nombre de copies. Nous leur renouvelons le conseil qu’on leur a souvent donné : « Lisez les auteurs de la liste officielle. Lisez-les dans le texte. Lisez-les une première fois pour en prendre une idée d’ensemble, une seconde fois pour saisir l’ordonnance, la régularité du plan, – une troisième fois, lentement, posément, par fragments, par passages bien choisis, pour pénétrer dans le détail du style, dans l’intimité des sentiments. Ne faites connaissance avec les critiques que {p. 269}lorsque vous aurez fréquenté les originaux, les créateurs. Faites-vous sur eux une opinion qui soit à vous. Alors, mais alors seulement, procurez-vous les ouvrages où l’on parle des auteurs inscrits au programme. Vous corrigerez vos erreurs, vous redresserez vos écarts de jugement, vous vérifierez la justesse de vos idées, vous compléterez, vous élargirez vos impressions. »

Mais quelles sont les lectures qu’il faut avoir faites pour bien connaître les alentours des questions littéraires, les biographies des écrivains, l’analyse des œuvres que l’on n’a pas à étudier précisément, mais qu’on ne doit pas ignorer ?

Nous sommes d’avis qu’il faut beaucoup lire, mais qu’il faut beaucoup lire après avoir déjà classé dans son cerveau des notions très nettes empruntées à trois ou quatre excellents ouvrages de fond, qui servent comme d’assise à la construction.

Nous signalerons surtout des publications un peu nouvelles, tenues au courant des recherches, et qui peuvent rendre de grands services à de futures éducatrices parce qu’ils ont été écrits pour l’enseignement.

Éléments d’Histoire littéraire, par M. René Doumie. (P. Delaplane.) – C’est le résumé de leçons très substantielles. Chaque chapitre a son sommaire, des indications de lectures, etc. C’est la pure doctrine classique. Il faut se tenir en garde pourtant contre des jugements un peu durs portés sur certains écrivains du xviiie et du xixe siècle.

Précis historique et critique de la Littérature française depuis les origines jusqu’à nos jours, par M. E. Lintilhac. (André-Guédon.) – C’est un livre tout à fait utile aux aspirantes. Il est fait par un professeur bien renseigné, très érudit, pour des professeurs.

Précis de littérature de M. Gréard. (Masson.) On y trouvera des résumés d’une concision pleine et riche, des modèles d’analyse.

Conseils sur l’art d’écrire, par M. Lanson. (Hachette.)

Leçons de littérature, par M. Petit de Julleville. (Masson.)

Quand on aura fait de ces ouvrages une étude approfondie, on pourra et on devra aborder le Cours de littérature dramatique de Saint-Marc Girardin, l’Histoire de la littérature de Nisard, le XVIIIe siècle de Villemain, la Prose, la Poésie de Paul Albert, le XVIIe, le XIXe siècle de M. Émile Faguet.

Qu’on n’oublie pas de se procurer deux volumes très intéressants récemment parus : la Lecture expliquée de M. Léon Robert (A. Colin), les Extraits des causeries du lundi de Sainte-Beuve, par M. Pichon, avec avant-propos de M. Léon Robert (Garnier, éd.).

Les biographies ne sont pas à négliger. La collection des grands écrivains publiée chez Hachette est à connaître. Nous signalons {p. 270}surtout : Mme de Sévigné par M. Gaston Boissier, Victor Cousin par M. Jules Simon, George Sand par M. Caro. Il faut consulter également, dans la Collection des classiques populaires (Lecène et Oudin), les Chroniqueurs de M. Debidour, le Fénelon de M. G. Bizos, le Victor Hugo de M. Dupuy, etc…

La Composition de pédagogie est très importante. Certainement il faut savoir de la pédagogie, connaître les théories, mais il faut surtout apporter des observations personnelles. Ne reproduisez pas sur le papier les pages d’un cours. Montrez que vous avez regardé autour de vous, que la vie scolaire vous est familière. Pas de science livresque. Fréquentez les enfants. Étudiez-les. Discernez leurs travers. Trouvez leurs qualités. Penchez-vous vers eux. C’est la vraie préparation, l’initiation indispensable.

Non qu’il ne faille pas lire. Mais lisez surtout les œuvres de ceux qui ont vu, de ceux qui sont du métier, qui ont mis, comme l’on dit, la main à la pâte.

BIBLIOGRAPHIE

O. Gréard Éducation et instruction (Hachette).

Mme Guizot L’Éducation domestique.

Gaufrès Horace Mann.

J. Simon L’École.

Compayré Œuvres diverses.

Anthoine A travers nos écoles.

Vessiot De l’éducation à l’école. – De l’enseignement à l’école.

O. Steeg L’honnête Homme.

Legouvé Une élève de seize ans.

Martin L’Éducation du caractère.

Vuibert L’Annuaire de la jeunesse.

E. Lavisse Questions d’enseignement national.

Mme Necker de Saussure. L’Éducation progressive.

MM. Defodon, Guillaume,

Mme Kergomard, etc.. Lectures pédagogiques.

Ludovic Carrau De l’éducation.

Janet. La Famille.

De Laprade Poèmes civiques.

E. Manuel Poésies de l’école et du foyer.

Mlle Jeanne Vaudouer… Lectures morales et littéraires.

E. Petit Alentour de l’école.

L’École moderne.

{p. 271}Gausseron Comment élever nos enfants ?

Que feront nos garçons ?

Que faire de nos filles ?

Les volumes de Gausseron, encore trop peu connus, forment toute une encyclopédie pédagogique, écrite sur un ton familier, et qui mérite de devenir populaire. Les citations d’auteurs français et étrangers, les commentaires ingénieux, les observations personnelles y abondent. C’est une mine d’idées finement rendues dont on pourra s’inspirer avec profit.

H. Durand Le règne de l’enfant.

Concours de 1880. §

SESSION D’AOUT

Pédagogie.

Quelles sont les facultés intellectuelles que vous voudriez surtout développer chez vos élèves ?

Littérature.

On ne lit pas assez dans nos écoles. Comment développeriez-vous le goût de la lecture chez les élèves de nos écoles normales ?

Lecture : Legouvé. – L’Art de la lecture.

SESSION D’OCTOBRE

Pédagogie.

Montrer que dans l’enseignement il faut considérer non seulement le savoir à communiquer, mais surtout l’éducation qu’en doit recevoir l’esprit de l’élève. – Prendre pour exemple l’histoire.

Composition française.

Les États-Généraux au xive siècle.

Concours de 1881. §

SESSION DE JANVIER

Pédagogie.

Dans quelle mesure et par quels moyens le travail des enfants dans l’école peut-il ou doit-il être rendu attrayant ?

{p. 272}Composition française.

Exposer les vœux de la nation au moment de la convocation des États-Généraux de 1789.

SESSION DE JUILLET

Pédagogie.

De l’utilité des lectures personnelles.

Lecture : Le goût de la lecture, par Michel Bréal (voir Lectures pédagogiques).

Littérature.

Faire connaître le Cid. Importance de cette pièce dans l’histoire de la poésie française.

Concours de 1882. §

SESSION DE JUIN

Pédagogie.

Quels conseils pratiques donneriez-vous à une jeune institutrice, munie du brevet élémentaire, qui veut se préparer à l’examen du brevet supérieur ?

Insistez sur l’enseignement des lettres.

Littérature.

Entre les classiques français, à quel poète donnez-vous la préférence, et à quelle œuvre de ce poète ?

Exposez vos raisons.

SESSION D’OCTOBRE

Pédagogie.

Quelles raisons vous attirent vers la carrière de l’enseignement dans les écoles normales, et quelles difficultés vous attendez-vous à y rencontrer ?

Composition française.

Remaniements politiques et territoriaux opérés en Europe de 1804 à 1815.

{p. 273}
Concours de 1883. §

SESSION DE JUILLET

Littérature.

Expliquer, avec des exemples à l’appui, ce qu’on appelle, dans une œuvre dramatique, l’exposition, le nœud, les péripéties, le dénouement.

Pédagogie.

Quels sont, à votre avis, les meilleurs moyens de faire régner l’ordre et la discipline dans une classe ?

SESSION D’OCTOBRE

Littérature.

Qu’avez-vous lu des historiens du xixe siècle ? Dites en particulier lesquels de leurs écrits ont le plus attiré votre attention et quelle impression vous en avez reçue ?

Pédagogie.

Entre les différentes matières d’études des écoles normales, en est-il une pour laquelle vous vous sentiez plus de goût et d’aptitude ?

Essayez de rendre compte de votre préférence.

Concours de 1884. §

Littérature.

D’après ce que vous connaissez de la correspondance de Mme de Sévigné, quelle idée vous faites-vous de son caractère et de son esprit ?

Pédagogie.

On vous recommande de lire de bons livres et de n’en lire que de bons. Mais qu’est-ce qu’un bon livre ; à quels signes le reconnaître ?

Concours de 1885. §

Littérature.

Expliquer ce mot de Buffon : « Bien écrire, c’est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; c’est avoir de l’esprit, de l’âme {p. 274}et du goût. » Pour en démontrer la vérité, on prendra pour exemple un des grands écrivains français à son choix.

Pédagogie.

Pourquoi les bons maîtres ont-ils moins que d’autres l’occasion de punir ?

Concours de 1886. §

Littérature.

Commentez et appréciez le mot de Montesquieu :

« L’étude a été pour moi le souverain remède contre les maux de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. »

PLAN

Préambule. – Définir le sens de la phrase. Le chagrin est-il vraiment une douleur profonde ? – Sens de dissipé : ne serait-il pas atténué, adouci ? – Sens du mot lecture, qui est renforcé du mot : étude. Il ne s’agit pas de lectures frivoles, mais de lectures patientes, sérieuses, qui nécessitent une attention suivie, et telles qu’en devait faire l’auteur de l’Esprit des Lois.

Division. – A. Marquer la part de vérité contenue dans la pensée. L’étude est une consolation.

B. Part d’erreur, d’exagération. Il y a, au moins dans l’expression de l’idée, sinon dans le sentiment même, une arrière-pensée d’égoïsme.

1er Paragraphe. – L’étude est un soulagement, un soutien, un réconfort. La lecture d’œuvres fortes élève l’esprit, inspire des sentiments qui chassent la tristesse et le découragement. Elle fournit un moyen d’oublier les maux d’ici-bas. Elle ranime le courage, etc.

2e Paragraphe. – Il faut pourtant reconnaître qu’il y a dans la forme de l’affirmation quelque chose de trop absolu, qui blesse. On se prend à souhaiter de l’attendrissement, de l’émotion. Le sentiment est trop stoïque. Décidément le chagrin dont parle Montesquieu ne pouvait être qu’une contrariété, qu’un ennui passager ; si la douleur eût été profonde, elle n’eût pu être apaisée aussi commodément.

Pédagogie.

Que pensez-vous du pensum, employé comme moyen de punition dans les écoles primaires ?

{p. 275}Exposez avec le plus de précision possible les motifs de votre jugement.

Concours de 1887. §

Littérature et grammaire.

I. – Expliquer quant à la forme grammaticale, à la versification, au tour littéraire, les vers de La Fontaine qui suivent :

Chacun a son défaut où toujours il revient :
Honte ni peur n’y remédie.
Sur ce propos, d’un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n’appuie
De quelque exemple.

II. – Entre toutes les qualités du style nommez-en deux (la correction mise à part) qui vous semblent devoir être cultivées de préférence.

Pédagogie.

Des qualités que doit avoir un bon livre de lectures à l’école primaire.

Concours de 1888. §

Littérature.

Étudier les caractères de femmes dans le Misanthrope (Célimène, Éliante, Arsinoé).

Pédagogie.

Commenter la pensée de Vauvenargues : « Trop de dissipation et trop d’étude épuisent également l’esprit et le laissent à sec. »

Concours de 1889. §

Littérature.

Commenter l’une des deux sentences de La Bruyère ci-après, à votre choix :

« La moquerie est souvent indigence d’esprit. »

« C’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. »

Morale.

Lequel est le plus difficile, de connaître les autres ou de se connaître soi-même ?

{p. 276}
Concours de 1890. §

Littérature ou grammaire.

1. – Pourquoi l’exercice de la lecture expliquée est-il généralement regardé comme l’un des plus difficiles ?

(On pourra faire usage, pour traiter ce sujet, du texte ci-après.)

II. – Expliquer, pour le sens, pour les principales particularités grammaticales et pour la forme littéraire, les vers suivants :

« Quant aux volontés souveraines
De celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,
Qui les sait que lui seul ? Comment lire en son sein ?
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ? »

La Fontaine, livre II, fable XIII. (L’Astrologue qui tombe dans un puits.)

Morale.

Commenter cette parole d’un moraliste :

« On est plus sociable et d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit. »

Concours de 1891. §

Littérature ou grammaire.

I. – Un jeune homme, qui se prépare à l’une de nos écoles savantes, exprime dans une lettre adressée à sa sœur son dédain pour les études littéraires, qui ne servent, dit-il, qu’à former de beaux esprits et des rhéteurs, inutiles à la société, tandis que les sciences nourrissent l’esprit de choses solides et contribuent à la prospérité de l’État.

La jeune fille, qui se destine à l’enseignement des écoles normales, lui répond.

Vous avez à composer cette réponse.

PLAN

Préambule. – La jeune fille s’excusera de plaider la cause des lettres. C’est bien prétentieux de sa part, bien hardi. Mais elle n’a pu résister. Passe encore si l’éloge des sciences n’avait pas été suivi d’une attaque contre les lettres.

{p. 277}1er Paragraphe. – Il convient d’accorder que les sciences offrent une nourriture solide à l’esprit. Il est juste aussi de reconnaître que, par leurs progrès, par leurs applications, elles contribuent à la richesse publique, à la prospérité de l’État.

2e Paragraphe. – Mais si elles contentent l’esprit, elles ne satisfont pas le cœur. Elles ne font rien pour l’amélioration morale de l’individu, pour l’éveil des sentiments nobles et généreux.

3e Paragraphe. – Les lettres, au contraire, s’adressent à toute l’âme, humanisent l’homme tout entier.

4e Paragraphe. – Elles sont des consolatrices, comme elles sont des éducatrices. Elles procurent des joies inoubliables.

Conclusion. – Pourquoi sacrifier les lettres aux sciences ? Pourquoi ne pas les unir, les accorder, les fondre en une riche harmonie, emprunter aux unes et aux autres ce qu’elles peuvent donner ?…

II. – Commenter au double point de vue de la pensée et du style les vers suivants de la fable : La mort et le mourant :

« La mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
On sortit de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte et faisant son paquet.
Car de combien peut-on retarder le voyage ? »

Morale.

Comment essayeriez-vous de corriger une jeune fille de l’esprit de moquerie ?

Sujets proposés §

Nous proposons surtout des sujets qui ont, à quelques exceptions près, un caractère spécial de littérature et de pédagogie féminines.

I. – Littérature §

– Lettre de Mme de Maintenon à Mme d’Aubigné, sa nièce, sur le style épistolaire.

{p. 278}Après avoir dit qu’il est difficile de soumettre à des règles fixes le genre de style qui convient aux lettres, Mme de Maintenon ajoute que le principal mérite d’une lettre est le naturel.

En quoi consiste le naturel ?

Elle recommande à sa nièce d’éviter l’abus de l’esprit. Enfin, elle la met en garde contre les dangers de l’imitation.

(Quelques mots à ce sujet, si possible, sur Balzac, Voiture et Mme de Sévigné.)

– Expliquer pourquoi nous avons tant de peine à bien écrire dans notre propre langue.

– Napoléon préférait de beaucoup les lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné. – Expliquez cette préférence et dites quelle est la vôtre.

– Vous avez lu les lettres de Mme de Sévigné ; quel profit en avez-vous tiré au point de vue de la connaissance de l’histoire, des mœurs et des écrivains de son temps ? Exemples à l’appui. Quelles qualités avez-vous admirées dans son style ?

– La duchesse d’Orléans remercie Racine de lui avoir dédié Andromaque.

1° Elle accepte la dédicace de la pièce et se tient pour fort honorée d’un si précieux hommage ;

2° Éloge de la pièce ;

3° Les amateurs du théâtre pourront se consoler de la vieillesse de Corneille, qui sera dignement remplacé par Racine.

– On sait que Boileau n’a point parlé de la Fable dans sa revue des différents genres poétiques. Vous imaginerez une lettre que lui adresse Mme de Sévigné, grande admiratrice du fabuliste, pour lui reprocher cet oubli.

– Caractérisez : 1° par des vues d’ensemble, 2° en faisant ressortir les traits distinctifs de chacune d’elles, les mères du théâtre de Racine.

– Suivre dans Polyeucte le développement du caractère de Pauline.

– Du caractère d’Andromaque, considérée comme épouse et comme mère, dans la tragédie de Racine.

– Des dangers des lectures mal choisies.

Indiquer les principes que doit suivre une maitresse dans le choix des lectures qu’elle conseille à ses élèves.

– Si vous aviez à choisir parmi les héroïnes de l’Histoire de France, quelle est celle que vous préféreriez ?

{p. 279}Fondez votre préférence sur des raisons.

– Vous écrivez à une de vos amies que vous venez de lire l’Histoire de la Révolution française. La vie, et quelquefois la mort de plusieurs femmes de cette époque vous ont beaucoup intéressée. Vous faites part à votre amie des impressions que vous avez éprouvées et vous lui racontez l’histoire de quelques-unes de ces femmes.

– En 1760, Voltaire ayant appris qu’une petite-nièce de Corneille était réduite au dénuement, la fit venir au château de Ferney.

Vous supposerez que, quelques années après, cette jeune fille écrit à une de ses amies d’enfance pour la mettre au courant de sa vie.

Elle rappelle l’accueil bienveillant qu’elle a reçu de Voltaire, la peine qu’il prend pour combler les lacunes de son instruction, la sollicitude avec laquelle il veille sur sa santé et sur son bien-être.

Ce n’est pas tout : il prépare en ce moment une édition des Œuvres de Corneille, dont le produit doit servir à la doter.

Elle s’applique de son mieux par son affection et sa docilité à reconnaître les bienfaits de son père adoptif.

– Vous exposerez quel usage on peut faire, selon vous, des écrivains épistolaires pour étudier l’histoire d’une époque en prenant comme exemple la correspondance de Mme de Sévigné et de Voltaire.

– Caractères des femmes dans les pièces de Corneille. Indiquer les avantages que l’étude de ces héroïnes peut amener dans l’éducation des jeunes personnes.

– Comparez, d’après la lecture que vous avez faite de leurs lettres, Mme de Sévigné et Mme de Maintenon.

– La tendresse maternelle et l’ambition féminine dans les tragédies de Racine.

– Lettre de Mme de Maintenon à Racine pour le prier de composer à l’usage des élèves de Saint-Cyr une tragédie religieuse.

– De Corneille et de Racine. – Vous vous attacherez moins à les comparer qu’à porter sur chacun d’eux un jugement précis, appuyé sur l’étude que vous avez dû faire de Polyeucte et d’Andromaque.

Vous vous attacherez surtout au rôle des femmes dans ces deux tragédies.

– Mme de Sévigné admirait fort La Fontaine et prenait en pitié les esprits durs et farouches qui n’entendent point le charme et la facilité de ses fables.

Vous supposerez que Mme de Sévigné vient de lire d’un trait les {p. 280}fables qui composent le 11e livre (1678) et qu’elle conte ses impressions à son cousin Bussy.

Ce qu’elle admire surtout dans La Fontaine, c’est le bel agencement du récit, la simplicité charmante des peintures, la précision du détail et une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans les autres auteurs.

– Comparer entre eux les rôles de femmes dans le Misanthrope en faisant ressortir les qualités et les défauts de chacune.

– Esquisser, d’après ses lettres, une journée de Mme de Sévigné en Bretagne : ses passe-temps, ses lectures, ses réflexions, ses visites ; à qui pense-t-elle le plus ?

– Mme de Sévigné avait affirmé que Racine passerait comme le café.

Sa prédiction ne devait pas se réaliser. Pour quelles causes ?

– Faites-nous connaître le caractère d’Éliante, dans le Misanthrope. Montrez comment ce caractère, tout en ayant des traits communs avec celui de Philinte, lui est cependant supérieur.

– Développer cette pensée de Joubert : « On ne devient pas très instruit quand on ne lit que ce qui plaît. »

– Esquissez les caractères de Célimène, d’Éliante et d’Arsinoé dans le Misanthrope, et analysez les scènes de cette comédie qui ont le plus captivé votre intérêt.

– Que pensez-vous de cette maxime de Port-Royal : « Il faut longtemps nourrir les enfants d’un même style ? »

L’adopteriez-vous et avec quels tempéraments ?

– Les chroniques, les mémoires, l’histoire, la philosophie de l’histoire.

Caractériser ces différentes espèces et citer, en les appréciant très brièvement, les écrivains français qui se sont distingués dans chacune d’elles.

– Fénelon a dit : « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays. » Voltaire a écrit : « J’ose croire que ceux qui liront l’histoire de Louis XIV verront bien que je suis Français. » Critiquer ces opinions et terminer en indiquant les qualités du véritable historien.

II. – Pédagogie et morale §

– Lettre de J.-J. Rousseau à une mère qui gâte son enfant.

Exposer, en particulier, quelques-unes des idées contenues dans le livre II de l’Émile.

{p. 281}– « Qui a pratiqué, à quelque degré que ce soit, l’enseignement, et n’en a pas compris, n’en a pas senti le charme passionnant, est pour moi sans excuse : qu’il aille casser des cailloux sur le bord de la route. »

(Anthoine, A travers nos écoles.)

– La Bruyère dit (chap. V, De la société et de la conversation) :

« L’esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres. »

Développer cette pensée.

– « Soignez bien vos lettres, disait Mme Campan, songez que l’on envoie de soi, en écrivant, une mesure de ses talents, de son esprit et de son éducation. »

Si cette pensée vous parait juste, pourriez-vous, d’après leurs lettres, esquisser le portrait de Mme de Sévigné et celui de Mme de Maintenon ?

– Commenter ce mot d’un pédagogue allemand : « Un bon maître se reconnaît moins à ce qu’il dit qu’à ce qu’il tait. »

– Développer cette pensée de Mme de Maintenon : « En quelque condition que soit une fille, le goût de l’ouvrage lui est nécessaire. »

– Vous direz en quoi consiste le patriotisme. Les femmes doivent-elles être patriotes ? – Pour quelles raisons, et quels sont les devoirs qui en résultent pour elles ? Citer brièvement quelques exemples de patriotisme féminin.

– Caractère du patriotisme chez la femme. Place que ce sentiment tient dans son existence et rôle qu’il joue dans l’éducation des enfants.

– Si vous aviez à inscrire une maxime sur les murs de votre classe, laquelle choisiriez-vous ? Indiquez les raisons de votre choix.

– Expliquez et développez cette pensée : « Les qualités du cœur sont beaucoup plus nécessaires que celles de l’esprit : l’esprit plaît, mais c’est le cœur qui lie. »

– Expliquez, par des exemples, cette pensée de Mme Lambert :

« Il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense ; il faut toujours penser ce que l’on dit. »

– Ne vous plaignez jamais du travail même ingrat, et acceptez-le comme une bonne chose, a dit George Sand. En vous inspirant de cette pensée, écrivez à une de vos amies qui se plaint qu’il lui faille travailler.

– Une de vos amies vient de vous écrire : pendant tout le {p. 282}temps qu’elle a fréquenté l’école, elle n’a jamais eu de goût pour les travaux à l’aiguille et les notions très simples d’économie domestique qui figurent au programme et qui, à son avis, n’y devraient pas être.

– Répondez-lui.

– Faites le portrait de la femme charitable. – Dites quel est son rôle dans la société.

– Expliquer et apprécier cette pensée de Mme Roland sur l’éducation des femmes : « Nous sommes plus utiles par nos vertus que par nos connaissances. »

– On vantait, dans une réunion, le savoir d’une jeune fille qui connaissait, outre sa langue maternelle, le latin, le grec et plusieurs langues vivantes. Une des personnes présentes demanda si elle savait coudre. – Expliquer le sens et la portée de cette question.

– Quelles qualités l’instruction développe-t-elle principalement chez les jeunes filles pour en faire de bonnes ménagères ? Que pensez-vous que doivent y gagner la tenue de la maison, le bien-être de la famille et l’amour du foyer domestique ?

– En tête des cahiers distribués aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon avait fait écrire : « C’est un mauvais caractère que celui de grand parleur » ; et plus loin : « On raille souvent les jeunes filles sur leur timidité, mais on les en estime davantage. » Rapprochez ces deux jugements et dites ce que vous en pensez.

– Quelle sorte de plaisir espérez-vous trouver dans l’enseignement ? Et à quel prix s’achète ce plaisir ?

– Comment feriez-vous comprendre à un enfant qui, pour s’excuser d’une faute, vous a répondu : « Je n’ai pu m’en empêcher, c’est plus fort que moi », qu’il s’accuse ainsi lui-même ?

– Quelles sont les bonnes pensées de travail, d’ordre et d’économie que vous inspire la vue d’une modeste aiguille à coudre ?

– Développez, expliquez, jugez cette leçon de Mme de Maintenon aux jeunes filles qu’elle faisait élever à Saint-Cyr :

« Apprenez à obéir, car vous obéirez toujours. »

– Qu’entend-on par devoirs professionnels ? Citez des exemples. En quoi consistent-ils d’une manière générale ? Montrer qu’ils exigent, dans certains cas, jusqu’au sacrifice de nos biens et de notre personne.

– Expliquez et développez cette pensée :

Dans la vieillesse de vos parents, souvenez-vous de votre enfance.

{p. 283}– Mme de Sévigné écrit, des Rochers, à Mme de Grignan pendant une saison de pluies continuelles :

« Sans la consolation de la lecture, nous mourrions présentement d’ennui. »

– Développez cette pensée de Mlle de Scudéry : « La politesse est un désir de plaire aux personnes avec qui on est obligé de vivre, et de faire en sorte que tout le monde soit content de nous : nos supérieurs de nos respects, nos égaux de notre estime, et nos inférieurs de notre bonté ».

– Une institutrice répondait à une de ses amies qui lui demandait les causes du succès de son école : « J’aime mes élèves ! » – Développez cette réponse.

– A quels signes peut-on reconnaître qu’une institutrice a la vocation de son état ?

– Expliquez ce précepte : « Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. » Faites-en l’application à la jeune fille dans l’école et dans la famille.

– Que faut-il penser de l’emploi des punitions corporelles dans l’éducation ?

– Une mère reconnaissante des bons soins et de la bonne direction que sa fille reçoit à l’école, écrit à l’institutrice pour l’en remercier. Elle lui dit à quels signes, à quels changements dans le caractère, les manières, les habitudes de son enfant elle reconnaît chez elle les effets d’une bonne éducation.

– Quelle est l’opinion de Molière sur l’éducation des femmes ? Où et comment la manifeste-t-il ? Apprécier son opinion.

– Une de vos jeunes amies vous écrit que sa maîtresse a lu en classe le portrait que Fénelon trace dans son « Télémaque » d’une jeune fille idéale à laquelle il donne le nom d’Antiope. Votre amie trouve d’abord que l’idéal n’est pas de ce monde, et que, comme on ne peut y atteindre, il importe peu de s’en approcher plus ou moins. Elle ajoute qu’elle ne voudrait même pas avoir certaines qualités d’Antiope comme celle que Fénelon relève dans ces lignes : « Elle ne parle que pour la nécessité… à peine l’avons-nous entendue parler. » Votre amie ne pourrait se taire ainsi, elle ne le voudrait pas, de peur de paraître inintelligente.

Vous qui êtes plus âgée et plus raisonnable, vous lui répondez.

– Que pensez-vous de l’opinion exprimée par Molière dans ce vers des Femmes savantes :

« Je consens qu’une femme ait des clartés de tout » ?

{p. 284}– On dit quelquefois, en parlant des enfants : « Il faut ployer le bois pendant qu’il est encore jeune et tendre. » Expliquez et commentez cette maxime.

– Par quels exercices faut-il commencer l’étude d’une langue étrangère avec une classe d’élèves ne connaissant que leur langue maternelle ?

– Un enseignement approprié à la condition des femmes doit développer et diriger l’instinct domestique chez les jeunes filles. Quel sera cet enseignement ?

– « Telle qu’une bergère, aux plus beaux jours de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et, sans mêler à l’or l’éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements,
Telle, aimable en son air et simple dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle. »

Inspirez-vous de ces vers de Boileau pour tracer une règle de conduite à l’une de vos amies chargée de la direction d’une école rurale.

Prouvez-lui qu’une institutrice manquerait à tous ses devoirs et se créerait bien des ennuis en cherchant à éblouir par de grands airs et par l’éclat de ses toilettes des populations qu’elle doit se contenter d’éclairer de ses lumières.

– Une institutrice explique à ses élèves, d’après son sentiment et par son propre exemple, cette pensée : « Le bonheur le plus délicat est de faire celui des autres. »

– Un pédagogue contemporain a dit : « Il y a pour un instituteur deux sujets à étudier : les enfants et lui-même ; deux choses à accomplir : leur éducation et la sienne. » – Développer cette pensée et en tirer des conclusions pratiques pour la profession d’institutrice.

– Sujet de lettre. – A une institutrice peu satisfaite des promenades scolaires, qui la dérangent, une amie, maîtresse elle-même, représente l’utilité de cette sorte de récréation, récemment instituée, et l’engage à en seconder de son mieux les bons effets.

Ces promenades sont une récompense et, par conséquent, un nouveau moyen d’émulation….. Elles sont salutaires et précieuses, comme délassement et comme instruction, à de pauvres enfants qui ne quittent presque jamais leur étroit quartier….. Au retour, chacune des jeunes filles qui ont eu cette joie doit raconter par écrit les impressions de son petit voyage, etc.

{p. 285}– Les enfants sont généralement portés à la délation. – Moyens à employer pour combattre ce défaut.

– Exposez les avantages de l’exactitude et les inconvénients de l’irrégularité dans la vie scolaire et dans les occupations du ménage.

– Dans son traité De l’éducation des filles, Fénelon demande qu’on leur apprenne les quatre règles de l’arithmétique et qu’on leur fasse faire souvent des comptes. « On sait assez, dit-il, que l’exactitude de compter souvent fait le bon ordre dans les maisons. » Montrez, par des raisons et par des exemples, la vérité de cette maxime, que vous pourrez rapprocher de celle de Mme de Maintenon : « Les femmes font et défont les maisons. »

– Que pensez-vous des qualités que demande Mme de Maintenon des demoiselles qui désirent être dames de Saint-Cyr, quand elle écrit à Mme de Berval (6 août 1698) : « Je crois, ma chère fille, que, dans le choix des sujets pour votre maison, vous devez vous attacher à la droiture de l’esprit et à la bonne humeur, car je ne parlera point ici de la piété et de la vocation, puisque vous ne pouvez avoir de doute là-dessus….. Prenez le milieu entre un trop grand goût pour l’esprit et la crainte des grands esprits….. Craignez les discoureuses, défaites-vous de ce que j’entends souvent : Cette fille, dit-on, n’a pas de talents pour l’instruction, et n’a pas de facilité à parler….. Tâchez de distinguer l’activité de la dissipation et de la légèreté….. Examinez la bonne foi jusque dans les moindres choses ; il y en a qui ne les font que superficiellement, qui balayent sans se soucier que le lieu en soit plus net, et ainsi du reste ; ces caractères sont mauvais et se portent en tout. Aimez les bonnes filles qui se donnent tout entières à ce qu’elles font…..  »

Terminez, en disant quelques mots du caractère de Mme de Maintenon elle-même.

– De l’importance des récréations, du rôle de l’institutrice dans cette partie du service scolaire.

– Une jeune fille qui sort d’une école primaire supérieure avec le certificat d’études, écrit à une amie qu’hier ses parents, après l’avoir interrogée, après avoir pris conseil de quelques amis, ont délibéré sur une grave question : savoir quelle carrière on lui ferait suivre.

On a examiné les avantages et les inconvénients de divers emplois dans le commerce, dans l’industrie, dans l’enseignement. Et finalement, la famille a opté conformément à la demande de la jeune fille.

Elle fait connaître à son amie la profession qu’elle a décidé d’embrasser et les motifs de ses préférences.

{p. 286}– Examiner, en l’appliquant aux écoles normales d’institutrices, cette maxime : « La chose inappréciable entre toutes dans l’éducation, c’est la formation de la personnalité morale. »

– Que pensez-vous de cette maxime : « La propreté est une demi-vertu » ?

– « Pourquoi s’en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes ? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d’ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu’elles ont lu et d’en rendre compte ou dans leur conversation, ou par leurs ouvrages ? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le talent et le génie qu’elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d’un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l’esprit, ou par un tout autre goût que celui d’exercer leur mémoire ? Mais, à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d’ailleurs par tant d’endroits, aient sur eux cet avantage de moins.

On regarde une femme savante comme on fait une belle arme : elle est ciselée artistement, d’une polissure admirable, et d’un travail fort recherché ; c’est une pièce de cabinet que l’on montre aux curieux, qui n’est pas d’usage, qui ne sert ni à la guerre, ni à la chasse, non plus qu’un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde. »

Portez sur la page que vous venez de lire, tirée d’un de nos classiques, un jugement qui en dégage les idées principales, les classe et les apprécie.

– De toutes les qualités d’une bonne ménagère, quelle est celle que vous appréciez le plus ?

Expliquez et justifiez votre manière de voir.

– Mme de Maintenon a dit : « C’est le propre d’un bon cœur et d’un bon esprit d’aimer à faire plaisir et à se rendre utile. »

Commentez ces paroles et faites connaître dans quelle mesure elles peuvent trouver leur application dans les diverses circonstances de la vie.

– La bibliothèque littéraire d’une jeune fille.

Vous avez dix-sept ans.

{p. 287}Autorisée par vos parents et guidée par vos maîtres, vous commencez à former votre bibliothèque.

Vous aimez l’étude, vous avez le goût des lettres, et une éducation attentive et libérale a développé en vous tous les sentiments nobles et délicats.

Quels chefs-d’œuvre, en prose et en vers, représentant surtout le xviie siècle, puis le xviiie siècle et un peu le xixe siècle, placerez-vous dans cette bibliothèque ? (Littérature, morale, histoire.)

Vous caractériserez brièvement les principaux ouvrages choisis et préférés par vous.

Vous pouvez traiter ce sujet sous forme de récit ou sous forme de lettre.

– Quel est le rôle des femmes en général dans la défense nationale en temps de paix et de guerre ? Leurs devoirs. Comment les remplir ? Donner des exemples à l’appui.

– Une de vos amies vous a écrit qu’elle ne trouvait aucun plaisir aux travaux manuels ; répondez-lui.

– Développez cette pensée de Mme de Maintenon : « Aimez la présence de ceux qui vous reprennent ; que votre conduite soit égale quand ils vous voient et qu’ils ne vous voient pas. »

– La vie d’une femme dans les divers rôles que la nature lui prépare : celle de fille, de sœur, d’épouse et de mère, se résume en deux mots : amour et dévouement.

– Vous discuterez, sous forme de lettre à une amie, le jugement porté par La Bruyère sur les enfants : « Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérés et des afflictions amères sur les très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal et ils aiment à en faire ; ils sont déjà des hommes. »

– Une directrice d’institution trace dans une lettre affectueuse à une de ses anciennes élèves ses devoirs de mère de famille et de maîtresse de maison.

– Quelle est l’opinion de Molière sur l’éducation des femmes ? Où et comment la manifeste-t-il ? Apprécier cette opinion.

– Discuter et apprécier ce jugement de M. Gréard sur Mme de Maintenon : « C’est à une certaine distance de son cœur que nous laisse sa correspondance. On ne résiste pas au prestige de cette raison armée, de ce bon sens fin, pénétrant, enjoué, tant qu’on a le livre en mains ; le livre fermé, le prestige s’efface et de cette {p. 288}nourriture si solide et si agréable, il reste comme un arrière-goût un peu âpre. »

(Extraits des Lettres de Mme de Maintenon sur l’Éducation.)

– Mme de Sévigné écrit, dans une de ses lettres : « La jolie, l’heureuse disposition, que d’aimer à lire ! avec elle, on évite l’ennui et l’oisiveté, deux vilains compagnons. » Commentez ces paroles dans une lettre que vous écrivez à une de vos amies.

– Expliquez et commentez le proverbe suivant : « Une once de vanité gâte cent livres de mérite. »

Montrez comment, en citant certaines circonstances, une jeune fille gagne en considération lorsqu’elle sait rester simple et modeste.

– Montrez la vérité de ce mot de Proudhon : « La femme qui sera vigilante aura toutes les vertus. »

– Du penchant à l’imitation, considéré particulièrement chez l’enfant. Parti qu’on peut en tirer dans l’éducation. Excès à éviter.

– Quelle est, parmi les reines de France, celle pour laquelle vous vous sentez le plus de sympathie ? – Rendez compte des motifs de cette sympathie.

– Expliquer ce mot d’un philosophe : « L’âge d’or, que les poètes placent si loin derrière nous, est devant. »

– Comparer l’étude des sciences mathématiques à celle des sciences physiques et naturelles au point de vue du développement des facultés chez l’enfant.

– Développez cette maxime : « Nos talents sont nos plus sûrs et nos meilleurs protecteurs. »

– Je voudrais, a dit Mme de Genlis, que l’usage de prendre une devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, se trace une règle de conduite et prend une sorte d’engagement.

Choisissez votre devise et expliquez les motifs de votre choix.

– Faites le portrait de la femme telle que vous rêvez de la former chez vos futures élèves. Parmi les qualités du caractère et de l’esprit que vous lui donnerez, indiquez celles qui vous paraissent surtout nécessaires dans une société démocratique.

« La santé d’abord, puis la fortune ; ensuite la joie, enfin ne devoir rien à personne, voilà tous mes souhaits. » (Philémon.)

N’a-t-on rien de plus à souhaiter en ce monde ?

{p. 289}PLAN

Préambule. – Chacun poursuit ici-bas son idéal de bonheur. – Tel rêve la fortune, tel autre la gloire… Les écrivains, les moralistes surtout se sont appliqués à tracer un plan d’existence heureuse. Les Épicuriens mettent la félicité dans la satisfaction des jouissances matérielles. Les Stoïciens la font consister dans l’accomplissement des devoirs. Un philosophe grec dit : (citer le texte).

1er Paragraphe. – (A) La santé (petit éloge de la santé, ses bienfaits, elle est un élément de bonheur).

(B) La fortune. Ne pas la confondre avec la richesse qui a ses soucis – il s’agit de la médiocrité qui est d’or.

(C) La joie. Entendre par là le contentement qui suit le bien-être.

(D) Ne devoir rien à personne. C’est-à-dire rompre tout lien avec la société, se détacher de toute chose, vivre pour soi.

2e Paragraphe. – Montrer que Philémon s’est enfermé systématiquement dans l’égoïsme, il a démêlé les éléments du bonheur matériel, mais il a oublié les joies de l’âme, les plaisirs moraux.

Tracer rapidement en une page la contre-partie de la maxime émise par Philémon. – La santé morale. La fortune immatérielle (Charité). La joie, plaisir qui résulte du devoir accompli. Les obligations morales, devoirs envers la famille, la patrie, l’humanité.

Conclusion. – Le bonheur complet, tel qu’on peut le rêver en dehors de toute théorie étroite et exclusive, n’est-il pas dans la réunion des devoirs envers soi-même et de l’amour envers ses semblables ? Ils doivent être une harmonie, une synthèse et non un fragment d’idéal.

« S’il y avait à préférer dans l’excellent, je préférerais parmi les lettres de Voltaire celles dont le sujet est littéraire. Je voudrais qu’on en fit un recueil. Ce cours de littérature sans plan et sans dessein, cette poétique sans dissertation, cette rhétorique sans règle d’école, seraient un livre unique. Voltaire parle des choses de l’esprit comme on en parle entre honnêtes gens qui songent plus à échanger des idées agréables qu’à se faire la leçon » (Nisard).

PLAN DÉVELOPPE

Préambule. – De toutes les lettres écrites par Voltaire, celles qui pourraient être le plus utiles pour la formation du goût sont celles qui renferment des sujets littéraires. Elles mériteraient d’être recueillies et d’être présentées au public. Aussi M. Nisard a-il pu dire :

(Reproduire la citation).

{p. 290}En effet, le goût trouve toujours soit à y admirer des modèles, soit à les imiter. On sait d’autant plus de gré à Voltaire de donner des conseils littéraires qu’il semble les semer comme par hasard et d’une main prodigue. Le plan, le dessin d’un ouvrage méthodique, d’un traité systématique n’existe pas chez lui. Mais on écoute ses leçons d’autant plus volontiers qu’il les présente sans pédantisme.

Divisions. – Ses lettres, selon M. Nisard, résument toute l’histoire littéraire du xviiie siècle surtout ; on y peut puiser les éléments d’une poétique, elles abondent en règles de rhétorique. Comme on le voit, il n’est peut-être pas impossible de mettre comme une sorte d’ordre dans des préceptes mondains dictés au jour le jour par l’occasion et les relations, les lectures et les études du moment.

1er Paragraphe. – Histoire littéraire. – A supposer que tous les mémoires, tous les traités spéciaux qui déroulent à nos yeux l’histoire littéraire du xviiie siècle aient disparu, les lettres seules de Voltaire suffiraient pour faire revivre l’époque oubliée. Voltaire a exercé une sorte de suprématie, de suzeraineté littéraire sur tous les écrivains de l’Europe. Il a échangé des lettres avec tous les hommes qui ont tenu la plume en ce siècle si fécond en littérateurs. Il connaît tous les auteurs, il connaît toutes les œuvres. Ses épîtres sont toutes fournies d’anecdotes, de traits, de jugements sur les hommes et sur les écrits. Il n’est que d’ouvrir sa correspondance pour être au courant du mouvement intellectuel qui a entraîné d’un si fier élan de xviiie siècle. Elle ouvre aussi des jours sur le siècle de Louis XIV, sur la Renaissance, sur l’antiquité. Les plus remarquables producteurs de l’esprit humain sont jugés par le plus merveilleux esprit qui fut jamais.

2e Paragraphe. – Poétique. – Si la correspondance de Voltaire embrasse l’histoire littéraire en général, elle ne néglige pas de pénétrer dans le détail des différents genres cultivés par les écrivains. C’est ainsi qu’on y trouve tout un traité de poésie. Un jeune poète commençait-il à tourner des vers et à essayer sa lyre, il envoyait son humble production au patriarche de Ferney avec un bout de compliment. Sensible à l’attention et à la déférence qu’on lui témoignait, le maître répondait par quelques conseils, où, bien souvent, sous couleur d’éloges, se cachait la note moqueuse. Tragédies, comédies, odes, pièces légères, petits vers badins, il analyse tout, il passe tout en revue. Il pénètre dans le mécanisme du vers : il encourage la césure classique, il morigène les timorés qui n’osent risquer une coupe hardie, il réprime les excès des novateurs qui veulent bouleverser la facture des hexamètres.

3e Paragraphe. – Rhétorique. – Il ne cesse de recommander à {p. 291}sa petite cour d’employer une langue bien simple ; il recommande l’usage de cette prose claire, vive, légère, dont il a donné un si parfait modèle. Sans professer, il enseigne.

Conclusion. – L’exemple faisait passer le précepte avec lui. C’était sans plan et sans dessein et ce n’était pas sans utilité. Les idées agréables, mais dont on pouvait tirer profit, se succédaient sous sa plume. On eût dit une causerie, non une thèse….

Copies d’élèves §
Dans quelle mesure les principales qualités pédagogiques peuvent-elles être acquises et développées par l’expérience et la réflexion ? §

Ce sujet nous parait si vaste que nous nous voyons forcée de le restreindre. Nous considérerons les qualités pédagogiques que nous jugeons indispensables à l’instituteur. Nous les diviserons en qualités intellectuelles et qualités morales ; et nous examinerons ce que peuvent sur elles l’expérience et la réflexion.

Un instituteur doit non seulement savoir très bien tout ce qu’il enseigne, mais il doit surtout savoir communiquer la science aux autres. Ce qui est dans son esprit doit passer dans celui des élèves. Il faut donc qu’il sache se mettre à leur portée, qu’il trouve le chemin de leur intelligence, qu’il sache varier ses moyens, se préoccupant avant tout d’être compris, et ne donnant aux esprits qu’il doit « instituer » que ce qu’ils peuvent saisir et embrasser. Il doit intéresser son auditoire, le tenir sous le charme, et cette condition est d’autant plus nécessaire que l’auditoire est plus jeune et plus distrait ; mettre de l’animation dans ses leçons et en varier la forme. Par conséquent l’instituteur doit avoir de la méthode, beaucoup de clarté et de netteté dans l’esprit et dans la parole, du tact, de la mesure et de la souplesse d’esprit.

Mais si l’éducation est une science, c’est aussi un art. On ne naît pas instituteur, on le devient. Sans doute il y a des esprits qu’une {p. 292}disposition naturelle pousse à communiquer aux autres le résultat de leurs recherches ; qui ne se contentent pas de savoir, qui éprouvent le besoin d’enseigner. Même chez ceux-là, les qualités pédagogiques dont nous avons parlé ont besoin d’être développées. Nous croyons qu’elles le seront par l’expérience et par la réflexion. Et ceux qui ne les possèdent pas peuvent-ils les acquérir ? Nous répondrons : oui, s’ils ont de l’énergie et de la bonne volonté, et s’ils savent profiter des leçons de l’expérience. Disons cependant que l’une d’entre elles nous semble très difficile à acquérir, c’est le tact. Si l’instituteur ne sent pas, ne devine pas l’impression qu’il produit sur son auditoire, il est incapable de se juger, et par cela même de faire des progrès. S’il a du tact et de la bonne volonté, tout est sauvé.

S’il s’aperçoit que ses paroles ne vont pas jusqu’à l’esprit de ses élèves, s’il constate que les physionomies qu’il a devant lui sont distraites et indifférentes, il s’interrogera, et voyant qu’il n’a pas réussi, il cherchera les causes de son échec. Alors, une foule de souvenirs très désagréables se dresseront devant lui comme autant d’accusateurs ; une leçon mal faite, sans ordre ni plan ; une exposition embarrassée et sans intérêt ; des interrogations mal présentées et mal conduites. Voilà le mal, se dira-t-il, cherchons le remède. D’abord, la nécessité de préparer consciencieusement sa classe s’imposera à lui. Avant de commencer, il saura exactement ce qu’il veut dire et dans quel ordre il veut le dire, il ne se livrera pas aux hasards de l’inspiration, il ne présentera à ses élèves que des leçons bien préparées. Et comme, dans ce travail de préparation, son esprit n’aura pas été seul en jeu, et que sa sensibilité aura été aussi intéressée ; non seulement il comprend le sujet, mais il le sentira, il en sera pénétré, et alors les expressions justes lui viendront naturellement ; son exposition sera claire, animée, pleine d’intérêt.

C’est ainsi que peu à peu, grâce à l’habitude et à la réflexion, l’instituteur acquerra ou développera les qualités dont nous avons parlé : l’esprit de méthode, la clarté, la netteté et la souplesse.

Mais les qualités intellectuelles sont bien loin de suffire à l’instituteur. Il ne doit pas seulement instruire l’enfant, il doit l’élever ; c’est-à-dire dégager sa personnalité, former sa volonté, en faire un homme. Or, pour exercer cette heureuse influence, il faut qu’il ait un sens moral élevé, afin de placer très haut le but à atteindre ; une volonté ferme, et la possession de lui-même ; car, pour dominer les autres, il faut d’abord se dominer soi-même. Il faut qu’il soit indulgent et patient, n’oubliant jamais que le plus sûr moyen d’agir sur l’enfant est de se faire aimer de lui ; n’oubliant pas non plus, que le plus sûr moyen d’être aimé est d’aimer soi-même, il aura une vive sympathie pour ses élèves et le désir d’en faire des hommes dans la plus noble acception du mot.

{p. 293}Quelques personnes appellent cela la vocation et croient qu’on l’apporte en naissant. C’est un instinct naturel, disent-ils, et non point un instinct acquis. Nous pensons que le milieu, les circonstances, l’éducation que l’on reçoit, les lectures que l’on fait, l’ordre d’idées dans lequel on se meut, contribuent puissamment à faire naître cette vocation. Nous sommes persuadée aussi que la réflexion et l’expérience peuvent développer, dans une large mesure, les qualités morales dont nous avons parlé.

Si l’instituteur sait très bien ce qu’on attend de lui, s’il a une haute idée de ses fonctions, et le sentiment très vif de sa responsabilité, le sens moral, chez lui, s’élèvera et s’épurera en quelque sorte. En étudiant l’enfant avec attention, il verra en lui tant de faiblesse, de légèreté, mais aussi tant de dispositions heureuses qu’il aura pour lui indulgence, patience en même temps que sympathie profonde. L’expérience lui montrera très vite que pour établir son autorité et par conséquent pour exercer l’heureuse influence qu’il doit avoir, il faut qu’il sache vouloir fermement, qu’il se possède lui-même, afin d’avoir le calme et la dignité naturelle qui imposent à l’enfant.

Toutes les qualités pédagogiques peuvent donc être développées dans une certaine mesure ; bien mieux, nous croyons que presque toutes peuvent être acquises.

Y.,

Ancienne élève de Fontenay-aux-Roses.

Expliquer cette pensée d’un pédagogique contemporain : « Le problème de la discipline peut être formulé ainsi : Préparer à la liberté en obtenant l’obéissance. » §

La pensée de ce pédagogue pourrait encore être formulée ainsi : « Mettre le plus tôt possible l’enfant en état de se gouverner lui-même. » Or ce n’est pas en lui demandant une obéissance passive qu’on l’habitue à se gouverner ; ce n’est pas en pliant constamment la volonté qu’on lui donne de la force. Assouplir les caractères ce n’est point les tremper ! Qu’est-ce à dire, faudrait-il n’imposer à l’enfant aucune règle, ne le soumettre à aucune discipline ? Loin de là. « Toute la force de l’éducation, a-t-on dit, est dans une discipline bien entendue. » La discipline bien entendue, en effet, fait régner l’ordre et l’harmonie autour de l’enfant, et l’amène peu à peu à coopérer à cet ordre et à le réaliser en lui-même. Grâce à la {p. 294}discipline, l’enfant se soumet à une loi ; au lieu de rester livré à tous ses caprices ; par là, il se prépare à l’exercice de la liberté. Car la liberté ne consiste pas à faire ce qui plaît, uniquement parce que cela plaît ; la liberté n’est pas le caprice, c’est la volonté mise au service de la raison, et suivant librement une loi que la raison lui dicte. Or, la raison de l’enfant n’est point capable de dicter des lois ; il faut donc qu’une autre se substitue à la sienne, et lui dicte une loi que l’enfant comprenne, accepte, qui ait à ses yeux un caractère de nécessité, et qui s’impose à lui comme le devoir. Alors l’obéissance de l’élève, bien loin d’être mécanique, automatique en quelque sorte, est réfléchie et volontaire, elle fortifie la volonté, bien loin de l’énerver ou de la briser. Ainsi l’enfant est libre tout en obéissant. Il est même aisé de lui faire entendre qu’il n’est libre que lorsqu’il se soumet à cette loi. Quand il désobéit, en effet, c’est son caprice qui a été le plus fort, il n’a pas su résister, il n’a pas été maître de lui-même, il n’a pas été libre. Mais, pour qu’elle soit comprise de l’enfant, pour qu’elle aille jusqu’à sa jeune âme, cette règle doit être souple et vivante : « Tout contraindre, tout plier sous le même niveau, traiter toutes les âmes, tous les esprits, tous les caractères de ce jeune peuple, tous les cœurs de la même façon, ne jamais condescendre, ne jamais s’adapter, ce n’est pas l’autorité, c’est la violence. » (Dupanloup.) Or la violence n’a jamais fait œuvre durable, elle peut imposer l’étude à l’enfant, elle ne la lui fait point aimer ni accepter librement ; le domaine des actes lui est soumis, non point celui des volontés ; or il ne suffit pas que l’enfant agisse, il faut qu’il veuille. – La règle que nous établirons ne sera ni trop étroite, ni tracassière ; gardons-nous de vouloir tout réglementer. « L’excès de la discipline étouffe toute spontanéité, elle fait des esclaves non des hommes. » On l’a dit avec raison, le souci du maître doit être de se rendre inutile le plus tôt possible ; dès lors, bien loin d’entourer l’élève de mille liens qui vont sans cesse se resserrant, il doit le mettre en mesure de marcher seul, et l’y habituer peu à peu.

La chose est difficile, m’objectera-t-on, nous ne pouvons pas nous passer de la soumission de l’enfant, or c’est la lutte qui trempe la volonté ; c’est l’habitude de se décider librement, et d’accomplir ce qu’on a résolu qui donne au caractère de la décision et de la fermeté. Sans doute, mais si l’enfant accepte la loi et veut lui obéir, il puise en lui-même le motif de ses déterminations, il se soumet en connaissance de cause. Mais pour cela, il faut que le maître, bien loin de se substituer à la règle, s’efface le plus possible derrière elle, qu’il use bien rarement du commandement et de la prière, qu’il parle au nom de la loi, alors il est vraiment fort !

{p. 295}La règle (nous la supposons juste et raisonnable), laisse simplement éprouver à l’enfant, comme le dit Herbert Spencer, « les réactions pénibles de ses mauvaises actions ». Ainsi, apprend-il à mesurer l’importance de ses actes, et à prévoir leurs conséquences. Mais, répétons-le, cette règle, bien qu’inflexible en ce sens qu’elle s’adresse à tous et exige de tous obéissance et soumission, doit être souple et vivante. Les élèves ne sont pas de simples unités. Le maître n’a pas devant lui des numéros mais des êtres vivants ayant chacun sa marque propre. Son office n’est point de couler toutes ces petites âmes dans le même moule, c’est d’éveiller dans chacune le sentiment de sa personnalité. « Il faut que l’élève, dit M. Gréard, sente qu’il n’est point perdu dans une foule indistincte. » Voilà pourquoi l’usage des notes et des livrets de correspondance est excellent. L’attention particulière dont il est l’objet éveille chez l’enfant le sentiment de sa responsabilité, il apprend à se juger, à se contrôler lui-même, donc, ce qui importe, avant tout, c’est que le maître étudie les caractères, et sache le régime qui convient à chacun. A un élève indécis il confie souvent de petites missions, il le met le plus possible en mesure de se prononcer, de se décider tout seul. Un autre ne sait-il qu’obéir, il lui donne quelquefois le droit de commander. D’ailleurs, le mieux est d’associer les élèves, dans une aussi large mesure que possible, au gouvernement de la classe.

Pourquoi le maître ne demanderait-il pas quelquefois l’avis de ses élèves, et ne le suivrait-il pas, toutes les fois que la chose est possible ? Surtout, qu’il les invite à exprimer librement leur opinion, et à la motiver ; il ne faut point qu’ils s’habituent à penser toujours comme leur maître, et c’est à ce dernier à les y amener. J’estime qu’une des plus grandes joies de l’instituteur est de découvrir chez ses élèves une opinion et une volonté personnelles. Ce jour-là il lui est permis de regarder l’avenir avec confiance. Son influence a été bonne, et la règle qu’il a établie est vraiment « la forte discipline dont nous avons parlé ».

Z. ,

Ancienne élève de Fontenay-aux-Roses.

{p. 296}

Section des sciences §

Conseils généraux §

Nous ne pouvons que renvoyer aux renseignements que nous avons donnés pour la section des lettres. Le sujet proposé est d’ordre pédagogique. Il convient donc de se reporter en général aux indications fournies précédemment.

Comme parfois le sujet est spécial à la section des sciences, il sera utile de consulter les Lectures scientifiques de M. Jules Gay, les Lectures tirées d’auteurs modernes, 3e partie (sciences), de E. Petit (Quantin, Picard et Kaan), les Extraits des économistes du xviiie et du xixe siècles, par M. Félix Frank, qui, sous ce titre correspondant assez peu au contenu du volume, donnent d’excellentes pages empruntées à des comptes-rendus, à des rapports, à des mémoires.

Les aspirantes auront tout intérêt à étudier de près les sujets donnés aux écoles scientifiques comprises dans le présent travail.

Concours d’octobre 18801. §

Pédagogie.

Montrer que dans l’enseignement il faut considérer non seulement le savoir à communiquer, mais surtout l’éducation qu’en doit recevoir l’esprit de l’élève. – Prendre pour exemple l’arithmétique.

Lecture : Gausseron. – Comment élever nos enfants, ch. iv.

Concours de juillet 1881. §

Pédagogie.

Utilité de l’étude de la botanique pour les futures institutrices.

Voir : Lectures pédagogiques de C. Defoden, Guillaume et Kergomard, p. 353-363.

{p. 297}
Concours de juin 1882. §

Pédagogie.

Quels conseils pratiques donneriez-vous à une institutrice, munie du brevet élémentaire, qui veut se préparer à l’examen du brevet supérieur ?

Insistez sur l’enseignement des sciences.

Voir : Lectures pédagogiques, p. 341.

Concours de juillet 1883 §

Pédagogie.

Quelles sont les principales notions scientifiques sur lesquelles doit reposer l’enseignement de l’hygiène ?

Voir pour l’hygiène l’excellent volume : Cours pratique d’hygiène par le Dr Balestre.

Concours de 1885 §

Pédagogie.

De quel profit peuvent être, au point de vue de l’enseignement des sciences physiques et naturelles, les promenades scolaires dans les écoles primaires de jeunes filles ?

Concours de 1889 §

(concours spécial aux aspirantes au certificat d’aptitude a la direction des écoles normales)

1re Composition.

Le respect. – Analyser ce sentiment et marquer sa place dans l’éducation.

2e Composition.

L’enseignement, tel qu’il se donne dans les écoles normales, vous paraît-il propre à former des institutrices populaires, appelées à instruire le peuple et à se plaire au milieu du peuple ?

{p. 298}3e Composition.

Des deux méthodes d’enseignement, l’une qui procède principalement par l’exposé oral du professeur, sans proscrire le Manuel, l’autre qui remet aux élèves eux-mêmes le soin d’exposer, chacun à son tour, devant le professeur, qui rectifie et compléte les diverses parties du cours, préparées à l’aide d’un ou plusieurs livres, laquelle adoptez-vous ?

Sujets proposés §

Nous complétons les sujets proposés pour la section des lettres.

– Dans quelle mesure pensez-vous que l’éducation modifie le naturel de l’enfant ?

(Voir Gausseron : Comment élever nos enfants ? chap. IV.)