Joseph Voisin

1671

La défense du traité du Prince de Conti

Édition de Doranne Lecercle
2018
Source : Joseph Voisin, La défense du traité de Monseigneur le Prince de Conti, Paris, Coignard, 1671.
Ont participé à cette édition électronique : François Lecercle (Responsable d’édition), Clotilde Thouret (Responsable d’édition) et Chiara Mainardi.

[FRONTISPICE] §

LA DEFENSE
DU TRAITTÉ
DE MONSEIGNEUR LE PRINCE
DE CONTI,
TOUCHANT LA COMEDIE,
ET LES SPECTACLES.
OU
LA REFUTATION D’UN LIVRE INTITULÉ
Dissertation sur la condamnation des Théâtres.
Par le sieur De Voisin Prestre, Docteur en
Théologie, Conseiller du Roi.


A Paris,
Chez Jean Baptiste Coignard,
ruë S. Jacques, à la Bible d’or.
M.DC.LXXI.
Avec Approbation, et Privilège du Roi.

A son Altesse Sérénissime Monseigneur Le Prince de Conti. §

Monseigneur,

Je présente à Votre Altesse la défense de la Vertu, contre les spectacles du Théâtre. Les partisans de ce divertissement ne [aii]se contentent pas de le vouloir faire passer pour un plaisir indifférent, ils prétendent même qu’il est honnête, et digne des Chrétiens. Ils tâchent ainsi d’allier la Comédie avec la Religion ; l’impureté avec les bonnes mœurs ; le dérèglement des passions avec le repos de la conscience ; l’esprit du monde avec l’esprit de dévotion : ou plutôt ils détruisent la Vertu, pour mettre les vains divertissements en sa place. Vous êtes Fils, Monseigneur , d’un Père qui s’opposa fortement pendant sa vie, à cette profanation ; et qui fit connaître à tout le monde, qu’il n’y a que la seule Vertu toute pure qui puisse rendre les actions honnêtes, et dignes du Christianisme. Et comme vous êtes l’héritier de sa piété, aussi bien que de sa grandeur ; c’est à vous, Monseigneur , que la Vertu s’adresse aujourd’hui pour être maintenue dans son rang, et dans ses droits ; n’ayant point de plus puissants moyens pour arrêter l’injustice de ses adversaires, que de leur opposer la Vie de cet illustre Prince, et la Conduite de la vôtre dans l’exacte observation des règles de notre Religion. Votre Altesse en a reçu de si belles instructions, qu’elle est persuadée que l’homme n’a [aiiv]point été créé à l’image et ressemblance de Dieu, pour se plaire à des jeux qui ne servent qu’à effacer ces traits divins, par les mauvaises impressions que l’on y reçoit. Le péché qui a banni l’homme du Paradis vous paraît si détestable, que vous ne pouvez souffrir ce qui en a seulement quelque apparence : Et les représentations des crimes qui portent les spectateurs à les commettre, ne sont point pour vous un sujet de divertissement. En effet la bonté que Jésus-Christ a eue de nous délivrer par son sang, des peines éternelles, mérite bien que nous lui donnions cette marque de notre reconnaissance, de ne pas quitter les saintes assemblées de son Église, pour aller à celles du Théâtre, qui sont les écoles du vice. Et d’ailleurs Votre Altesse, ne doute point que le vœu que nous avons fait au Baptême de renoncer au Démon, à ses pompes, et à ses œuvres, ne nous oblige aussi à renoncer à la Comédie. Continuez donc, Monseigneur , de suivre ces divines Maximes sous la Conduite toute sainte de cette grande Princesse, Madame votre Mère : Aimez la vertu ; fuyez tout ce qui est contraire au nom Chrétien, qui a toujours été si auguste dans la Famille [aiii]Royale d’où vous tirez votre Naissance : Et vous attirerez ainsi sur Vous les bénédictions que Dieu donne aux Princes qu’il a élus pour son service, et pour sa gloire. Ce sont les souhaits que fait pour Votre Altesse, celui qui est avec un très profond respect,

Monseigneur,
De Votre Altesse Sérénissime,
Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur J. de Voisin.

[vii] 

Abrégé de la vie de feu Monseigneur le Prince de Conti §

Je n’ai point entrepris de décrire la Vie de feu Monseigneur le Prince de Conti dans toute l’étendue que mérite un sujet si illustre, et si rare : j’ai considéré cette entreprise au-dessus de mes forces. Mais en donnant au public la défense d’un de ses ouvrages, j’ai cru être obligé de laisser à la postérité un recueil de ses vertus ; et de rendre ce devoir à la mémoire de ce grand Prince, puisque j’ai eu l’honneur d’être à lui durant plus de vingt années, et que je l’ai accompagné dans ses voyages, et dans ses plus grands emplois.

Je ne représenterai point la suite des Rois, et des Princes dont il est descendu. Il suffit de dire sur ce point, qu’il était Prince du Sang Royal le plus noble, et le plus illustre qui soit sur la terre.

[viii]Je ne décrirai point aussi le cours de son enfance, parce que les grandes actions qu’il a faites dans la maturité de son âge, ne me permettent pas de m’arrêter à des choses qui n’en sont que les images : « Lusus puerorum simulacrum est negotii majoris.S. Augustin in fragmenta 9. sermonis 5. » Je dirai seulement que la nature en lui ne s’opposait point à la Grâce, de sorte qu’on peut appliquer à son enfance, ce que le Sage dit de la sienne : « Puer eram ingeniosus, et sortitus sum animam bonam.Sapientiae 8, v. 19. » Ses inclinations naturelles allaient à la vertu : et outre les dons de la Grâce, il avait reçu de la nature une beauté, et une force d’esprit toute extraordinaire : il exprimait ses pensées d’une manière si agréable, si nette, et si propre à persuader, que les personnes les plus habiles ne pouvaient l’entendre sans l’admirer. La douceur de ses mœurs et la ferveur de sa piété ne ravissaient pas moins les cœurs, que la force de son éloquence. Et quel plus grand sujet d’admiration, que de voir un Prince du Sang à l’âge de seize ans savoir la Théologie aussi parfaitement que ceux qui font profession de l’enseigner ?

Le cours de sa jeunesse jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans fut traversé d’une infinité d’accidents fâcheux, soit par la mort de Monseigneur le Prince son Père, et de Madame la Princesse sa Mère ; soit par le malheur d’un temps plein de troubles, et de désordres si funestes, qu’il mériterait d’être enseveli dans un oubli éternel. [ix]Il suffit de savoir que dans un dérèglement si général, ce jeune Prince n’eut pas la force de résister au torrent, et à la violence des tentations qui l’environnaient. « II pécha, comme les Princes ont accoutumé de faire ; mais il fit pénitence, ce que les Princes n’ont pas coutume de faireS. Ambrosius Apologia I. David. cap. 2. » : de sorte qu’on peut dire que cette chute est devenue le sujet de son Eloge, puisqu’elle a servi à l’humilier devant Dieu, et à l’attacher à lui avec plus de vigilance, et de ferveur. Elle apprend aux peuples qu’il ne faut pas qu’ils se plaisent à imiter les Princes dans leurs chutes, mais qu’au contraire il faut que la chute des Princes augmente leur crainte, et leur vigilance. C’est pour cela que bien loin de cacher le péché de David, on le publie même dans l’Église à cause de sa pénitence ; afin que ceux qui ne sont pas encore tombés, l’écoutent de peur de tomber : et que ceux qui sont déjà tombés, l’écoutent pour se relever.

Lorsque l’homme se penche vers les affections de la terre, son cœur est comme courbé et appesanti ; mais quand il s’élève vers le Ciel, ce cœur se redresse, et devient l’objet de la bonté de Dieu ; car « Dieu est bon à ceux qui ont le cœur droit.« Quam Bonus Israël Deus his qui recto sunt corde. » Psaume 72, v. 1. » C’est pourquoi, comme remarque S. Augustin, encore que David eût commis de grands crimes, Dieu ne laisse pas de dire qu’il l’a trouvé selon son cœur, à cause de sa pénitence : « Inveni David secundum cor meum.« Verissime dictum est, Inveni David secundum cor meum. » Act. 13, v. 22. « Quia licet secundum cor Dei non esset quod ille peccavit; tamen secundum cor Dei fuit quod pro peccatis suis congrua pœnitentia satisfecit. » S. Augustinus de 8. Duleitii quæstionibus. quæstionibus ult.  » C’est donc justement que nous pouvons dire, [x]que le Prince de Conti imitant la pénitence de David, a été un Prince selon le cœur de Dieu.

Mais voyons quels ont été les moyens dont le Père des miséricordes s’est servi pour le rendre selon son cœur. « Ô abîme des richesses de la sagesse, et de la science de Dieu ! Que ses secrets jugements sont incompréhensibles, et que les raisons de sa conduite sont impénétrables !« O altitudo divitiarum sapientiæ, et scientiæ Dei ! quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles viæ ejus ! » Romains 13, v. 13.  » Il arrive souvent qu’il abandonne pour un temps ses élus aux désirs déréglés de leurs cœurs, et qu’il les laisse entrer dans un état auquel ils ne sont point appelés, afin de faire éclater ensuite la puissance de sa Grâce, et la grandeur de sa miséricorde, en les retirant pour les mettre dans la voie de leur vocation, et pour les conduire selon son cœur.

C’est ce qu’il a fait voir en la personne de ce Prince. Il fut engagé dès la première jeunesse dans l’état Ecclésiastique : et quoiqu’il reconnut assez qu’il n’y était point appelé, il y demeura jusqu’à la vingt-quatrième année de son âge, que Dieu le fit entrer dans l’état du mariage, où il l’appelait, prenant le soin de lui choisir une sage et vertueuse compagne pour l’aider à se conduire : « Faciamus ei adjutorium simile sibi.Genèse 2, v. 19. »  Car Dieu nous déclare lui-même par la bouche du Sage, que c’est de sa main qu’on reçoit une femme prudente, et vertueuse. « A Domino datur proprie uxor prudens.Proverbes 19, v. 24. » Aussi ce Prince reconnaissant la Grâce que [xi]Dieu lui avait faite, disait souvent dans son cœur avec le Roi Prophète : « Seigneur, vous m’avez pris par la main, et vous m’avez conduit selon votre volonté.« Tenuisti manum dextram meam, et in voluntate tua deduxisti me. » Psaume 72, v. 24. » 

Quelque temps après son mariage, il s’en alla en Catalogne commander l’armée du Roi en qualité de Vice-Roi, où il fit paraître la grandeur de son courage, et la prudence de sa conduite, par la prise de plusieurs villes, et par la conquête de plusieurs ProvincesVillefranche, Puycerda, Cadaques, et Castillon, Conflent, Cerdaigne, et une partie de la Catalogne..

Au retour de sa dernière Campagne étant à Pézenas, où il tenait les États de Languedoc, il eut quelques conférences avec M. L’Évêque d’Alet, que Dieu bénît d’une manière si admirable, que ce Prince prit une ferme résolution de s’appliquer entièrement au service de Jésus-Christ. Et comme il ne faut pas se conduire sans avis dans une affaire aussi importante qu’est le règlement de la vie, et de la conscience, il se soumit pleinement à la direction de ce saint Prélat, et à celle de M. l’Abbé Ciron, que cet Évêque lui donna pour le conduire en son absence.

C’est ici proprement où commence la vie de ce grand Prince« Initium sapientiæ Timor Domini. » Psaume 110, v. 10. : car la crainte des jugements de Dieu, qui est le commencement de la sagesse, ayant fait naître dans son cœur une bonne volonté, et un ardent désir de vivre selon les règles de l’Evangile, il n’eut point de peine à se soumettre à la conduite de ceux que la Providence lui avait choisis. Et s’étant [xii]entretenu longtemps avec soi-même durant plusieurs retraites qu’il fit, repassant dans l’amertume de son cœur, toute sa vie passée, et ayant examiné soigneusement si la résolution qu’il avait prise, était assez forte, et assez puissante pour lui faire changer de vie, il fit une confession générale avec un si grand ressentiment de douleur, avec une si profonde humilité, et avec tant de passion d’obéir aux conseils de son Directeur, que les fruits de pénitence qui l’ont suivie, ont été des marques visibles d’une véritable conversion : Et nous pouvons dire avec S. Bernard que la crainte de Dieu commença à produire en lui la plénitude des vertus« Homini se propter Deum subjiciens, ipsam ei bonam voluntatem committit in Deo formandam in sensu et spiritu humili. Jam timore Dei incipiente operari in eo omnium virtutum plenitudinem, dum per justitiam defert majori : per prudentiam non credit se sibi : per temperantiam refugit discernere : per fortitudinem totum se obedientiæ subjicit, non discernendæ, sed adimplendæ. » S. Bernardus de vita solitaria cap. 11..

Il exécuta ponctuellement tout ce qu’on lui prescrivit pour la conduite de sa Vie, et pour le règlement de sa maison. Il modéra sa dépense, et retrancha toute sorte de superfluités ; le Bal, la Comédie, le Jeu furent interdits à tous ses domestiques. Il eut soin de les faire instruire dans la doctrine, et dans la piété chrétienne. Mais rien ne faisait tant d’impression sur leur esprit que l’exemple de ce Prince, qui n’exigeait rien d’eux qu’il ne pratiquât le premier. On le voyait toujours occupé dans la méditation, et la prière ; dans la lecture de l’Ecriture, et des vies des Saints, et dans l’exercice des œuvres de charité.

Il faut que je dise ici quelque chose touchant la manière de ses prières, et de ses méditations : [xiii]Il s’y préparait par une grande attention à la présence de Dieu ; et il y recherchait plus les mouvements du cœur, que les pensées de l’esprit : Il récitait l’office de l’Eglise ; et retenant dans sa mémoire les passages les plus touchants de l’Ecriture, il s’en entretenait souvent en lui-même durant la journée, et avant le repas il prenait quelque temps pour prier, et pour faire l’examen de sa conscience. Lorsqu’il voulait prendre quelque résolution, il examinait auparavant avec soin les raisons de part, et d’autre et ne se déterminait que suivant les lumières qu’il recevait dans les prières qu’il présentait à Dieu pour cet effet.

Mais comme l’homme spirituel ne se nourrit pas seulement de bonnes instructions, mais aussi de bons exemples« Primam ætatem haber novus homo in uberibus utilis historiæ quæ nutrit exemplis. » S. Augustin de vera Religione, cap. 26. ; ce Prince s’était proposé celui du Roi S. Louis son Aïeul, dont il tâchait d’imiter la sainteté. Il n’y avait point de personnes recommandables par leur vertu, dont il ne recherchât l’amitié : Il les visitait, il conférait avec eux, et en tirait des lumières pour son avancement dans la perfection ; de sorte qu’il pouvait dire avec le Roi Prophète« Particeps ego sum omnium timentium te, et custodientium mandata tua. » Psaume 118, v. 63. : « Seigneur je suis lié d’affection, et de société avec tous ceux qui vous craignent, qui gardent vos commandements. »

Il y a beaucoup de gens qui se plaisent à visiter des personnes vertueuses ; mais il y en a si peu qui se servent de ces visites, pour amender leur vie, qu’un ancien Auteur a sujet de s’en [xiv]plaindre« Sunt nonnulli qui curam non habent ad munditiam cordis, neque ut vitia, et passiones resecent ex anima sua, moresque componant; sed hoc tantum student ut videant aliquem sanctorum Patrum, et audiant ab eis aliqua verba, quæ narrantes aliis, gloriantur se ab illo, vel illo didicisse : Et sicubi forte vel audiendo, vel discendo parum aliquid scientiæ conquisierint, continuo doctores fieri volunt, et docere non ea quæ egerint, sed ea quæ audierint, et viderint ; et despiciunt cæteros : Nescientes quia minoris condemnationis est, si quis ipse virtutibus polleat, alios tamen docere non audeat ; quam si quis ipse passionibus et vitiis prematur, et alios de virtutibus doceat. » Rufinus in vita S. Ioannes Ægyptii. :«  « Il y en a, dit-il, qui négligeant le soin de purifier leur cœur, de réformer leurs mœurs, de quitter le vice, et de dompter leurs passions vont trouver de saints personnages pour avoir seulement la satisfaction de les voir, et de leur entendre dire quelques paroles excellentes, qu’ils ont ensuite le plaisir de raconter aux autres par un esprit de vanité, se glorifiant de les avoir apprises de la bouche de ces Saints. Que s’il leur arrive par ce moyen d’acquérir quelque petite connaissance des choses spirituelles, ils conçoivent aussitôt du mépris pour les autres, et se mêlent d’en faire des leçons. Ils enseignent ce qu’ils ont vu, et ce qu’ils ont entendu dire, mais ils ne le pratiquent point. Ils devraient néanmoins considérer que ceux qui se défiant de leur capacité, quelques vertueux qu’ils soient, n’osent entreprendre d’instruire les autres, sont bien moins coupables que ceux qui étant accablés du poids de leurs passions, et de leurs vices, s’ingèrent de prêcher la vertu. » Il faut donc visiter les personnes de piété, et de savoir, non pour satisfaire sa curiosité, et sa vanité, mais pour profiter de leur conversation dans la conduite de sa vie.

Ainsi ce Prince s’étant avancé dans la vertu par les instructions, et par les exemples, entra dans un âge plus parfait de la vie spirituelle, où l’on ne demeure plus, comme dit S. Augustin, dans le sein, et comme entre les bras de l’autorité humaine ; mais où l’on s’avance par les pas de la raison purifiée, vers la loi souveraine, et immuable.

[xv]C’est ici que ce Prince commença à tirer de l’Ecriture Sainte, et de la Tradition de l’Eglise des maximes, et des règles pour s’acquitter saintement de ses obligations.

Dans ce qui regarde ses devoirs envers Dieu ; Il savait parfaitement qu’il était indigne d’un Chrétien de douter qu’on soit obligé d’exercer des actes d’amour envers celui qui nous commande de l’aimer de tout notre cœurDeutéronome 6, v. 5. Luc 10, v. 27., de toute notre âme, de toutes nos forces, et plus que toutes les choses du monde.

Que plus les Princes sont grands, et élevés devant les hommes, plus ils sont obligés de s’humilier devant DieuS. Augustin épitre 54..

Qu’ils le doivent craindre comme leur Juge souverainS. Gregorius Papa livre II épitre 44 et livre 6 épitre 7., et penser dans toutes leurs affaires, à la sévérité de ses jugements, parce que l’Ecriture nous apprend que les Grands seront jugés à la rigueur, et que les Puissants seront tourmentés puissamment« Potentes potenter tormenta patientur. » Sapientiæ 6, v. 7..

Qu’ils doivent plus que les autres mettre toute leur confiance en Dieu, avec une entière soumission aux ordres de sa providence, tant dans la prospérité, que dans l’adversitéS. Gregorius Papa livre 9 épitre 70..

Qu’ils doivent rapporter à Dieu la gloire de toutes leurs bonnes actions, et ne s’attribuer à eux-mêmes que leurs propres fautesIdem liber 7 indict. 1 épitre 136..

Qu’ils doivent être obéissants, et fidèles à Dieu, afin d’avoir des sujets qui leur soient fidèles et obéissantsIdem liber 7 indict. 1 épitre 5..

Qu’ils doivent prendre garde que ce qu’ils [xvi]offrent à Dieu, soit bien acquisCassiodorus épitre 7..

Enfin qu’ils sont obligés de faire observer ses commandements, et de ne pas laisser impunies les offenses qui se commettent contre sa divine Majesté ; comme ils sont obligés de pardonner celles qu’on commet contre leurs personnesS. Gregorius Papa livre 11 épitre 44..

Dans ce qui regarde l’Eglise, il avait pour maxime, que les Princes étant plus exposés que personne, à la tentation, et au péché, ont aussi besoin plus que personne, d’implorer le secours, et la miséricorde de Dieu. C’est pourquoi ils doivent aimer, et honorer son Eglise, à qui il a donné le pouvoir de les absoudre de leurs péchésIdem livre 11 épitre 44..

Il avait une dévotion particulière au Saint Sacrifice de la Messe, et à l’Office divin : et il ne souffrait point que ses gens y assistassent qu’avec une attention, et une modestie respectueuse. Ceux qui y assistent, disait-il, sans révérence, et qui s’entretiennent dans l’Eglise de choses vaines, et inutiles, ne satisfont pas au précepte, et par conséquent ils pèchent mortellement, et seraient obligés selon les Canons, de jeûner dix jours au pain et à l’eau« Fecisti quod quidam facere solent, dum ad Ecclesiam venerint. In primis parum labia commovent, quasi orent, propter alios circumstantes, vel sedentes ; et statim ad fabulas, et ad vaniloquia festinant. Et cum Presbyter eos salutat, et hortatur ad orationem, illi ad fabulas suas revertuntur, non ad responsionem, nec ad orationem. Si fecisti, decem dies in pane, et aqua pœnitere debes. » Burchardus livre chap. 8, c. 147..

« Les maisons particulières, dit S. ChrysostomeS. Chrysostome sermon 32 in Matthieu., étaient autrefois des Eglises, les Eglises aujourd’hui ne sont plus que des maisons particulières. Les Chrétiens alors ne parlaient que des choses du Ciel dans leurs maisons ; et aujourd’hui ils ne parlent plus dans les Eglises que des choses de la terre. » Cet excès [xvii]est si criminel, et si injurieux à Dieu, que ce grand Saint déclare qu’il ne peut être puni trop sévèrement : « Ne savez-vous pas, dit-il« Nescis quod cum Angelis stas, cum illis cantas, cum illis hymnos dicis; et stas, et rides ? Non esset mirum si fulmen demiteretur non solum in illos, sed etiam in nos. » S. Chrystostome homilie 24 in Acta., que vous êtes dans l’Eglise avec les Anges, que vous y devez chanter avec eux les louanges de Dieu ? Et cependant vous y demeurez debout, vous n’y faites que rire. Il n’y aurait pas de quoi s’étonner si la foudre tombait sur ces personnes, et sur nous-mêmes qui les souffrons sans les reprendre. » C’est pourquoi le Concile de Trente défend de célébrer le saint Sacrifice de la Messe, si l’on ne voit auparavant que ceux qui y assistent, soient dans une posture décente, témoignant qu’ils y sont présents non seulement de corps, mais aussi d’esprit avec une sincère dévotion de leur cœur« Ne sanctum hoc sacrificium peragi patiantur, nisi prius qui intersunt, decenter composito corporis habitu declaraverint se mente etiam, ac devoto cordis affectu, non solum corpore adesse. » Concil. Trident. session 22 de sacrificio Missa capitolo de observatione..

Il serait encore à souhaiter que tout le monde y pûtI assister avec intelligence selon ces paroles du Roi Prophète : « Bienheureux est le peuple qui entend ce qu’il chante« Beatus populus qui intelligit jubilationem. » Psaume 88, v. 16. » : car encore que ceux qui n’entendent pas ce qu’on dit à la Messe, et à l’office divin, ne laissent pas de faire une action de piété, et de mérite devant Dieu lorsqu’ils joignent leur intention à celle de l’Eglise ; il est néanmoins très utile et très avantageux d’entendre ce qui s’y dit : « Nous devons , dit S. Augustin« Quid hoc sit intelligere debemus ut humana ratione, non quasi avium voce cantemus ; nam et Meruli, et Psittaci, et Corvi, et Picæ, et hujusmodi volucres sæpe ab hominibus docentur sonare quod nesciunt : scienter autem cantare, non avi, sed homini divina voluntate concessus. » S. Augustin in expositio 2 in Psaume 18., entendre ce que nous disons, afin que nous chantions raisonnablement, et non pas comme ces oiseaux qui apprennent souvent des hommes à prononcer, et chanter ce qu’ils n’entendent pas ; puisqu’il n’appartient qu’à l’homme de chanter avec intelligence. »

[xviii]C’est pour cette raison que feu Monseigneur le Prince de Conti fit traduire en notre langue toutes les Messes de l’année, et l’Office de la semaine sainte, afin que les fidèles pussent entendre ce qui se dit dans l’Eglise, et profiter des instructions qui sont contenues particulièrement dans la Messe, comme le Concile de Trente le marque en termes exprès« Missa magnam continet populi fidelis eruditionem. » Concil. Trident. session 24, c. 8..

C’est encore pour cette raison qu’il voulait que ces gens assistassent les Dimanches à la Messe de la Paroisse, afin d’entendre l’explication qu’on donne au peuple de ce qui s’y fait, et de recevoir de leur Pasteur la nourriture spirituelle de leurs âmes.

Il savait de plus que les Princes sont les gardiens, et les protecteurs de la paix de l’EgliseS. Gregorius Papa livre 6 épitre 6..

Qu’ils doivent faire paraître l’amour qu’ils ont pour le culte de Dieu, en honorant les Prêtres, et surtout les EvêquesIdem livre 4 épitre 54..

Qu’ils doivent trouver bon que les Prélats leur représentent ce qui est utile pour le service de Dieu, et pour leur salutIdem livre 9 épitre 54 et 60..

Qu’ils sont obligés, principalement lorsqu’ils ont le gouvernement de quelques Provinces, d’aider les Evêques dans les besoins qu’ils peuvent avoir de leur secours pour l’exécution de ce qui regarde le service, et la gloire de DieuIdem livre 2, indic. 2, épitre 60 et livre 9, épitre 17..

Et que bien loin d’avoir querelle avec les Evêques ; s’il arrive quelque différend entre eux [xix]ils doivent poursuivre leur cause de sorte que la charité ne soit point blessée, ni le respect qui est dû à leur dignité.

Ce grand serviteur de Dieu avait un déplaisir si sensible de voir violer les sacrés Canons, qu’il a fait pénitence durant tout le cours de sa vie d’avoir tenu plusieurs bénéfices contre ce qu’ils défendent expressément. Je l’ai vu souvent déplorer l’état de ceux qui en retiennent plusieurs, quoique simples, l’un étant suffisant pour les entretenir selon les bornes de la tempérance Ecclésiastique. Le Concile de TrenteConcil. Trident. session 24 de reform. can. 17., disait-il, et les Conciles Provinciaux de MilanConcil. Medio. 4. tit. de collat., qui en sont les fidèles interprètes, sont si formels sur ce sujet, qu’il faudrait s’aveugler soi-même pour n’en demeurer pas d’accord.

Et quant aux dispenses qu’on obtient pour les tenir ; il exhortait ceux qui s’en servent, de consulter leur conscience, s’ils les avaient obtenues gratuitement, pour une juste et pressante cause, et pour un plus grand bien de l’Eglise ; car sans cela leurs dispenses ne pouvaient passer que pour subreptices, selon le Concile de Trente.

« Que tout le monde sache, dit ce Concile« Sciant universi sacratissimos Canones exacte ab omnibus ; et quoad fieri poterit indistincte observandos. Quod si urgens justaque ratio, et major quandoque utilitas postulaverit cum aliquibus dispensandum esse; id causa cognita, ac summa maturitate, atque gratis, a quibuscumque ad quos dispensatio pertinebit, erit præstandum. Aliterque facta dispensatio, subreptitia. » Concilium Tridentinum, session 25 de reform. ap. 18., que tous doivent observer les sacrés Canons exactement, et sans aucune distinction, autant qu’il sera possible. Que si l’on est obligé quelquefois d’accorder des dispenses à quelques personnes, pour un sujet juste et pressant, ou pour un plus grand bien, on ne les [xx]accordera qu’avec connaissance de cause, avec un très grand discernement, et gratuitement. Autrement ces dispenses seront tenues pour subreptices.  »

Il leur représentait encore ces paroles de saint Bernard« Ubi necessitas urget, excusabilis dispensatio est : ubi utilitas provocat, dispensatio laudabilis est : utilitas dico communis, non propria. Nam cum nihil horum est, non plane fidelis dispensatio ; sed crudelis dissipatio est. » S. Bernard, livre 3 de consideration, c. 10, ex editione Rom jussu Papæ Clement VIII. : « Lorsque la nécessité presse, la dispense est excusable : lorsque l’utilité la demande, elle est louable : j’entends l’utilité commune de l’Eglise, et non l’utilité des particuliers. Car lorsqu’il n’y a rien de cela ; ce n’est pas une fidèle dispensation mais une cruelle dissipation. »

Ecoutons parler ce Prince dans un Traité qu’il a composé sur cette matière : « L’opinion, dit-il, la plus sûre, et la seule véritable est, que le Bénéficier n’est pas le propriétaire des fruits, mais n’en est que le dispensateur ; en sorte qu’après avoir pris ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance, il doit distribuer fidèlement le reste pour les nécessités des pauvres, et de l’Eglise. Cette maxime est claire, premièrement dans l’intention des fondateurs, qui n’ont donné leur bien à l’Eglise, que dans cette vue : secondement dans l’intention même de l’Eglise, qui ne peut avoir dessein de tendre un piège au salut des Bénéficiers, en fomentant leur avarice, et leur cupidité ; mais qui prétend plutôt que le bien qu’elle leur donne, leur serve à acquérir le Ciel par les aumônes qu’elle les oblige de faire. Il n’est pas même permis de posséder un seul Bénéfice pour la seule commodité temporelle : ou de passer d’un [xxi]petit, à un plus grand, par ce motif ut lautius vivat, comme dit saint Thomas, qui assure que cela rend illicite la possession même d’un seul Bénéfice, qui est permise en soi. »

« Et pour ce qui regarde les pensions, il faut convenir , dit ce Prince, que la pension étant ce qui reste après la subsistance du Titulaire devrait être employée par lui, s’il en jouissait, à entretenir, et soulager les pauvres, ou à pourvoir aux nécessités de l’Eglise ; et qu’ainsi le pensionnaire ôte aux pauvres, ou à l’Eglise ce secours. Il faut encore convenir que l’ordre des Canons permet seulement l’établissement des pensions pour ceux qui ont rendu des services considérables à l’Eglise, et qui ont besoin de son assistance pour leur entretien ; ou en faveur de ceux qui ayant longtemps servi un Bénéfice, sont réduits par maladie, ou par vieillesse dans l’impuissance de le faire ; car alors il est de la justice que celui qui s’est consumé au service de l’Eglise, soit secouru dans ses infirmités aux dépens de cette même Eglise ; surtout s’il n’a pas d’ailleurs de quoi s’entretenir. Mais pour ceux qui ne gardent des pensions que par avarice ; ils dérobent aux pauvres ce bien qui leur appartient : et c’est avec justice qu’on leur peut appliquer ces paroles terribles de saint BernardS. Bernard de moribus et officiis, Episcop. Chap 2. : "Clamant pauperes post nos : nostrum est quod expenditis : nobis crudeliter eripitur [xxii]quidquid in superfluos usus inaniter expenditur.” Que si les laïques sont obligés de donner aux pauvres le superflu de leurs revenus patrimoniaux ; à combien plus forte raison les Ecclésiastiques, qui doivent donner aux autres l’exemple d’un désintéressement vraiment Chrétien ?

« Je sais qu’il se trouvera quelques nouveaux Auteurs qui pourront tenir une doctrine contraire par des raisons purement philosophiques, et qui ne tendent qu’à énerver la pureté de la Morale Chrétienne ; mais le meilleur moyen de bien juger entre ces dogmes corrompus, et cet écrit, est de voir devant Dieu, laquelle de ces deux opinions on serait plus aisé d’avoir suivi à l’heure de la mort, lorsqu’on sera prêt de rendre compte à Dieu de toutes ses actions, et que nos richesses nous abandonnant, nous ne serons suivis que de nos œuvres bonnes ou mauvaises. » Ce sont les propres paroles de cet Illustre Prince, par lesquelles il fait paraître le zèle qu’il avait contre le dérèglement de la Morale corrompue.

Il avait un si grand respect pour le chef visible de l’Eglise, qu’il disait d’ordinaire que les fautes personnelles des Papes ne devaient point faire perdre dans l’esprit des Princes, la vénération qu’ils doivent avoir pour le saint Siège Apostolique.

Il considérait ses obligations envers le Roi, [xxiii]et l’Etat comme inséparables de celles qu’il avait à l’égard de Dieu ; puisque l’Ecriture sainte les joint ensemble « Deum timete; et Regem honorificate. » I Petri 2, v. 18. : « Craignez Dieu ; et respectez le Roi. » C’est ce qui le portait à exécuter les ordres de sa Majesté avec tant de fidélité, et avec une si prompte obéissance : Et comme il lisait l’Ecriture pour apprendre ses devoirs en qualité de Chrétien ; il lisait de même les Ordonnances, et les Edits du Roi pour s’acquitter de ses obligations en qualité de Prince, et de Gouverneur de Province. Et c’est par là qu’il était persuadé de la nécessité de la résidence des Gouverneurs dans leurs Provinces. Il tenait pour une maxime indubitable qu’on ne peut être fidèle à Dieu, si l’on n’est fidèle au Roi ; et sur ce fondement solide, il établissait cette vérité, qu’il n’y avait point de meilleur moyen pour réunir les prétendus Réformés dans le sein de l’Eglise, que de les tenir dans l’obéissance, et dans la fidélité qu’ils doivent au Roi, leur faisant observer ponctuellement les Edits, les Déclarations, et tous les Ordres de sa Majesté : Il en fit un projet excellent dans une de ses retraites, dont j’ai une copie entre mes mains. Il ajoutait ce qu’il avait lu dans S. GrégoireS. Gregorius Papa livre 7, indict. 2, épitre 97., qu’il fallait traiter favorablement, et avec beaucoup de charité ceux qui reviennent dans le sein de l’Eglise, afin d’inviter les autres par ce bon traitement à se convertir. Il employa des sommes considérables pour une œuvre si [xxiv]sainte, et si importante pour le service de Dieu, et du Roi.

C’est sur ce même principe que j’ai rapporté, qu’il a travaillé si heureusement pour éteindre la fureur des duels, n’ayant point trouvé d’expédient plus propre pour cet effet, que de tenir fortement la main à l’exécution des Ordres de sa Majesté, obligeant tous les Gentilshommes de son Gouvernement de confirmer par leur propre seingII, la promesse qu’il tirait d’eux, de ne se battre jamais plus en duel.

Enfin ce Prince était si exact dans la fidélité qu’il devait au Roi, qu’il n’a jamais rien entrepris dans son Gouvernement sans être auparavant assuré de l’intention, et de la volonté de sa Majesté. Aussi elle était tellement persuadée de sa fidélité, et de sa prudence, qu’elle a recommandé à son successeur dans le Gouvernement de Languedoc, de suivre en toutes choses la conduite de feu M. le Prince de Conti. Ces paroles sorties de la bouche du plus grand, et du plus éclairé Roi du monde, suffiraient pour faire l’éloge entier de cet illustre Prince.

Quant aux obligations qui regardaient sa personne en particulier, voici quelques-unes de ses maximes : Qu’il n’y a qu’un même Evangile pour les Princes, et pour les autres Chrétiens, parce que nous avons les uns, et les autres un maître commun dans le Ciel« Quia et illorum, et vester Dominus est in cœlis : et personarum acceptio non est apud eum. » Ephésiens 6, v. 9., qui n’aura point d’égard à la condition des personnes« Nec verebitur magnitudinem cujusquam, quoniam pusillum, et magnum ipse fecit, et æqualiter est illi cura de omnibus », chap. 6, v. 8. : [xxv]Il ne respectera point la grandeur de qui que ce soit, parce qu’il a fait les petits, et les Grands ; et sa providence s’étend sur les uns, aussi bien que sur les autres : de sorte, disait-il, que la considération de la qualité de Prince, bien loin de me dispenser de suivre les règles de l’Evangile, m’y oblige davantage par l’exemple que je dois donner aux autres, et par la reconnaissance que je dois avoir de la grandeur que j’ai reçue de Dieu.

C’est pourquoi les Princes sont obligés de régler leur temps pour pouvoir s’acquitter de leurs devoirsCassiodorus, livre 1, épitre 46..

Ils doivent être bien instruits dans la Religion Chrétienne, et dans les belles lettresIdem, livre 10, épitre 3 et livre 3, épitre 11..

Ils doivent aimer la véritéIdem, livre 3, épitre 3..

Ils ne doivent point se plaire aux discours des flatteursS. Gregorius Papa, livre 9, épitre 39..

Ils doivent prendre garde de ne se point laisser surprendre par les artifices des hypocritesIdem, livre 4, épitre 34..

Ils ne doivent pas croire légèrement ce qu’on leur ditIdem, livre 3, épitre 4..

Ils doivent croire les choses, et en juger selon ce qu’elles sont véritablement, et non pas selon le rapport des autresIdem, livre 4, épitre 31..

Ils doivent régler leur dépense, afin de ne point foulerIII leurs sujets, et afin d’avoir de quoi faire des aumônes, et des libéralitésCassiodorus, livre 10, épitre 3..

Ils doivent fuir l’avarice comme un obstacle à toutes sortes de bonnes œuvresIdem, livre 4, épitre 39..

[xxvi]Ils doivent prendre garde de ne rien acquérir, ni posséder injustementS. Gregorius Papa, livre 9, épitre 57..

Ils doivent avoir soin que ceux qui sont près de leurs personnes soient vertueux, et capables de leur représenter ce qui se doit faire selon la justiceIdem, livre 2, épitre 65..

Ils doivent être persuadés qu’il ne leur est pas permis de faire tout ce qu’ils peuvent ; mais ils doivent régler leur puissance par la raisonIdem, livre 5, épitre 36. Cassiodorus livre 1, épitre 12..

Pour ce qui est de ses obligations envers le prochain, il considérait que Dieu a établi les Princes pour porter leurs sujets à son serviceS. Gregorius Papa, livre 2, épitre 62..

Qu’ils doivent donner bon exemple aux peuples, considérant que le dérèglement des Grands est la ruine des bonnes mœursCassiodorus, livre 3, épitre 16, livre 1, épitre 44..

Qu’ils sont obligés d’aimer leurs sujets, de les soulager, et de leur procurer leur repos, et leurs avantages, et de les conserver dans leurs privilèges, et leurs libertésS. Gregorius Papa, livre 9, épitre 60, livre 11, épitre 36..

Qu’ils ne doivent point se laisser emporter aux passions de vengeance, et de colère, même dans la punition des coupablesIdem, livre 8, épitre 51, livre 7, indict. 2, épitre 126..

Qu’ils se rendent coupables des péchés de leurs sujets, en ne les corrigeant pas lorsqu’ils en ont le pouvoirIdem, livre 3, épitre 23, livre 9, épitre 64..

Qu’ils ne doivent point favoriser ni protéger les méchantsIdem, livre 4, épitre 18..

Qu’ils doivent suspendre leur jugement jusqu’à ce qu’ils aient ouï les deux partiesIdem, livre 7, indict. 2, épitre 43..

[xxvii]Que les Princes, et les Gouverneurs de Provinces ne doivent point souffrir que sous prétexte d’un faux zèle, on persécute comme hérétiques ceux que l’Eglise n’a pas déclarés telsIdem, livre 9, épitre 39..

Qu’ils doivent accomplir leurs promessesIdem, livre 9, épitre 14..

Qu’ils doivent donner gratuitement les charges à ceux qui les méritentIdem, livre 12, épitre 27..

Qu’ils ne doivent point user de violence, mais doivent agir selon la justiceIdem, livre 7, épitre 120..

Qu’ils doivent être équitables, même dans les moindres chosesIdem, livre 8, épitre 36. Cassiodorus, livre 6, épitre 4..

Qu’ils ne doivent jamais recommander des affaires aux Juges qu’avec cette condition, en tant que la justice le permetS. Gregorius Papa, livre 8, épitre 51..

Qu’ils doivent réparer les dommages que leurs troupes ont causésCassiodorus, livre 2, épitre 8..

Qu’ils doivent travailler à accorder les différends, se souvenant qu’ils sont les pères des peuplesIdem, livre 1, épitres 5, 23, et 32..

Qu’ils doivent accorder de bon cœur les justes demandes qu’on leur fait ; et ne point différer à faire du bienIdem, livre 4, épitres 11 et 14 et livre 3, épitre 40..

Qu’ils doivent prendre garde que les riches ne se déchargent pas sur les pauvres de ce qu’ils sont obligés de payerIdem, livre 1, épitre 19..

Qu’ils doivent être persuadés que leur plus grande gloire est d’assister les pauvres, et les misérablesS. Grégoire Naziane, épitre 76. S. Chrysostome, épitre 5..

Qu’ils doivent avancer ceux qui ont du mérite, de la science, et de la vertuCassiodorus, livre 2, épitres 15 et 16..

[xxviii]Qu’ils ne doivent point exercer leurs libéralités envers quelques-uns au préjudice des autresIdem lib. 2. epist. 7..

Qu’ils doivent garantir les pauvres de l’oppression des riches, et des puissantsIdem lib. 3. epist. 20..

Enfin qu’ils ne doivent rien omettre de ce qui peut servir à réformer les mœurs des peuplesS.Gregorius Papa. Lib. 9 epist. 60..

Jugez quelle était la vie d’un Prince qui se conduisait par des maximes si saintes. C’est sur ces principes qu’il fit les règlements de sa maison, de ses terres, et de son Gouvernement, entrant dans le troisième âge de la vie spirituelle, où, selon Saint AugustinS.August. lib. De vera Relig. cap. 26., la partie inférieure s’unissant avec la supérieure, l’âme se plaît tellement dans la pratique des vertus, qu’elle est si éloignée d’avoir besoin qu’on la force pour bien vivre, qu’elle ne voudrait pas pécher, quand toute la terre le lui permettrait. « Ut etiam si omnes concedent peccare non libeat. »

Et la Grâce de Dieu lui faisant faire de grands progrès, il s’avança aussitôt dans le quatrième âge de la vie spirituelle« Quartam ætatem habent novus homo emicantem in virum perfectum, atque aptam, et idoneam ominbus etiam perfecutionibus, et mundi hujus tempestatibus, ac fructibus sustinendis atque frangendis. » S. Aug. lib. De vera Relig. cap. 26., où l’on commence à entrer dans l’état d’homme parfait, et où l’on est capable de soutenir la violence des persécutions qui nous viennent de la part des hommes, et de résister à toutes les tempêtes que le monde peut exciter contre nous. Combien de difficultés et d’obstacles lui fallut-il surmonter pour faire démolir tant [xxix]de Temples que les Calvinistes avaient bâtis contre les Edits dans son Gouvernement ; pour délivrer les Catholiques de leur oppression ; pour détruire la violence et la tyrannie que les puissants exerçaient sur les faibles ; pour abolir les duels ; pour apaiser les querelles, et les différends ; pour arrêter le cours des usures, des voleries, du jeu, et de la débauche ; pour rétablir la piété, et le culte de Dieu ? Certes il eut besoin de toute sa sagesse, et de toute sa puissance pour exécuter de si grandes choses.

Entrant dans le cinquième âge de la vie spirituelle« Quintam habet ætatem pacatam, atque ex omni parte tranquillam. » S. August. ibid., il jouit de la paix, et de la tranquillité dont les fidèles serviteurs de Dieu ont accoutumé de jouir en cette vie. Cette paix néanmoins, et cette tranquillité des Justes, qui consiste dans le témoignage de leur conscience, n’est pas exempte de crainte. Car encore que leur conscience ne leur reproche aucune chose, ils n’ont garde toutefois de s’estimer innocents, sachant bien que c’est Dieu qui les doit juger« Nihili mihi conscius sum, sed non in hoc justificatus sum. Qui autem judicat me. Deus est. » I. Cor. 4. v.4., lui dont les yeux pénètrent dans les cœurs, et y découvrent souvent des plaies qu’ils ne sentent pas. C’est pourquoi les justes s’accusent, et se condamnent continuellement eux-mêmes, afin que par le mérite de cette humiliation volontaire, ils puissent effacer leurs fautes involontaires« Unde nos ipsos jugiter damnare, et accusare debemus, ur per vilitatem voluntariam, lapsus non voluntarios abjiciamus, et diluamus. » S. Joannes Climacus Grad. 25. de humilitate.. Car si nous ne devions point craindre les fautes involontaires, et cachées que nous commettons par ignorance ; [xxx]pourquoi David dirait-il ? « Seigneur, ne vous souvenez point de mes ignorances.« Ignorantias meas ne memineris Domine. » Ps. 24. v. 7.. » Et en un autre endroit : « Qui est-ce qui connaît ses péchés ? Purifiez-moi des offenses qui me sont cachées.« Delicta quis intelligit ? Ab occultis meis munda me. » Psal. 18. v.13. »

Mais comment n’aurions-nous pas sujet de craindre pour les péchés que nous commettons par ignorance, puisque nous avons sujet de craindre même pour nos bonnes actions ? Parce que, selon saint Grégoire« Sæpe sibi de se mens ipsa mentitur. » S. Greg. Pap. In pastor. I. part. cap. 9., « souvent l’esprit de l’homme séduit l’homme, et se déguise à lui-même ». Et selon saint Bernard« Verendum valde cum ad hoc ventum fuerit, ne sub tam subtili examine multæ nostræ justitiæ (ut putatur) peccata appareant. » S. Bernardus Serm. 55. in Canticum., « nous devons extrêmement appréhender que plusieurs de nos actions que nous prenons pour des vertus, ne paraissent des vices dans un examen aussi rigoureux qu’est celui du Tribunal de Dieu, où les justices mêmes sont jugées« Ego justitias judicabo. » Psal. 74. v. 3.. J’ai appris par ma propre expérience , dit ce Père en un autre endroit« In veritate didici nihil æque efficax esse ad gratiam promerendam, retinendam, recuperandam, quam si omni tempore coram Deo inveniaris non altum sapere, sed timere ; "Beatus homo qui semper est pavidus." Prov. 28. Time ergo cum arriserit gratia : time cum abierit : time cum denuo revertetur. Et hoc est semper pavidum esse…Cum adest, time ne non digne opereris ex ca. Nam hoc monet Apostolus. "Videte, inquiens, ne in vacuum gratiam Dei recipiatis." 2. Cor. 6. Et ad discipulum. Noli, inquit, negligere gratiam qua in te est. 2. Timot. 4. Et de semetipso dicebat : "Gratia Dei me vacua non fuit." 1. Cor. 15. v. 10. Sciebat homo consilium Dei habens, redundare in contemptum donantis, donum negligere, nec expendere ad quod donatum est : idque intolerabilem esse superbiam judicabat. » S. Bern. ser. 54. in Cant., qu’il n’y a rien de si efficace pour attirer la grâce, pour la conserver, et pour la recouvrer, que de ne s’élever jamais devant Dieu ; mais d’être toujours dans un état de crainte, et d’abaissement.Bienheureux l’homme, dit le Sage, qui est toujours dans la crainte.” « Craignez donc lorsque la Grâce est présente ; craignez lorsqu’elle se retire ; craignez lorsqu’elle revient : Et c’est ainsi vivre toujours dans la crainte : lorsque la Grâce est présente, appréhendez de n’y pas correspondre assez dignement. C’est l’avis que donne l’Apôtre, lorsqu’il dit, “Prenez garde de ne pas recevoir en vain la Grâce de Dieu.” Et écrivant à son disciple Timothée, “Ne négligez pas, dit-il,la Grâce qui est en vous” : Et [xxxi] parlant de lui-même : “La Grâce de Dieu n’a pas été inutile en moi.” Cet homme admirable qui pénétrait les secrets de Dieu, savait que négliger les dons du Seigneur, et ne s’en pas servir pour l’usage qu’on les a reçus, est faire injure à celui de qui on les tient : c’est d’un orgueil insupportable. »

C’est donc avec raison que M. le Prince de Conti était toujours dans la crainte, et qu’il se défiait de ses actions quelques bonnes qu’elles lui parussent. Il était bien éloigné de la présomption de ceux qui n’ont point de scrupule de faire des actions illicites sous prétexte que leur intention est droite ; et se croient justifiés, en disant, qu’ils ne croyaient pas mal faire.

Il était encore bien éloigné des sentiments de ces personnes qui n’ont point de scrupule de faire des actions qu’ils ne croient bonnes que sur une opinion moins probable, et qui n’étant par conséquent que moins probablement bonnes, ont quelque apparence de mal. Car il considérait que si les actions qui paraissent les plus justes, doivent être jugées ; on doit à plus forte raison appréhender la rigueur du jugement de Dieu pour des actions qui ne sont que moins probablement bonnes. Il savait que « nous devons, selon l’Apôtre« Omnia probate : quod bonum est, tenete : abstinere vos ab omni specie mali. » 1. Thess. 5. v. 21. et 22., éprouver tout, et retenir ce qui est bon, et nous abstenir de tout ce qui a quelque apparence du mal. Je vous conseille, mes frères, dit saint Augustin« Fratres, nimis timendum esse volo : melius enim non vobis dare securitatem malam. Non dabo quod non accipio : timens terreo. Securos vos facerem, si securus fierem ego. Ignem æternum timeo. » S. Aug. in Ps. 80., d’avoir [xxxii]plutôt trop de crainte, que trop de confiance. Il ne nous est point avantageux de vous donner des assurances mal fondées. Et quand je le voudrais, je ne puis vous donner une assurance que je n’ose pas prendre pour moi-même. Je vous avoue que je suis dans la crainte, et que les jugements de Dieu m’épouvantent. Je vous donnerais, comme je viens de dire, de l’assurance, si j’étais assuré moi-même. Je ne vous le cèle point : je crains les feux éternels. »

C’est par cette sainte conduite que ce Prince s’avança dans le sixième âge de la vie spirituelle : où, selon saint Augustin« Habet ætatem spiritualem sextam omnimodæ mutationis in æternam vitam usque ad totam oblivionem vitæ temporalis. » S. August. lib. de vera Relig. cap. 26., l’homme se renouvelant, et se changeant entièrement, oublie toute cette vie temporelle, et passagère, et ne pense plus qu’à l’éternelle. Le règlement qu’il dressa pour Messieurs de son Conseil, fait bien voir combien il était détaché des biens de la terre, pour ne penser plus qu’aux éternels. Il leur recommanda premièrement de prendre garde de mesurer les affaires par le droit, et non par son autorité. D’accepter toujours avec facilité les bonnes ouvertures d’accommodement : et aux affaires douteuses se pencher plutôt pour les autres, que pour lui, surtout lorsque ce sont des pauvres.

De châtier sévèrement les mauvaises procédures des Officiers de ses terres.

D’accorder des diminutions raisonnables aux Fermiers ruinés, avec connaissance de cause.

[xxxii]D’être très réservés à accorder des interventions, et à permettre aux Fermiers de se servir de committimusIV pour les personnes éloignées, et aux affaires de petite conséquence.

De prendre le fait et cause des oppressés avec chaleur.

D’éviter surtout d’entreprendre sur les droits de l’Eglise : et d’y donner promptement la main quand ils sont clairs, et même douteux.

Et de se servir peu de prescriptions contre l’Eglise, lorsque le droit est bien établi.

Les sommes immenses que ce Prince a employées en œuvres de justice, de piété, et de charité, sont encore de plus grandes preuves de son détachement des biens de ce monde. Il y a de quoi remplir un gros volume du détail de l’emploi des sommes qu’il a données pour le soulagement des nécessités des pauvres, pour les besoins des hôpitaux, pour l’entretien des personnes converties, pour la réparation des Eglises, pour les Missions tant dans ses terres, et dans presque toutes les provinces du Royaume, que dans les pays étrangers.

Mais comme la charité doit être bien ordonnée, parce qu’il ne suffit pas de faire de bonnes œuvres ; mais qu’il les faut encore bien faire ; ne vous imaginez pas qu’en faisant tant d’aumônes, ce Prince ait omis de payer ses dettes, et de satisfaire à ses autres obligations. [xxxiv]Il était trop éclairé pour commettre cette faute. Il savait qu’il vaut mieux ne rien donner, que de donner le bien des autres« Melius est nihil dare omnino, quam rem aliorum aliis dare. » S. Chrysostomus homil. 85. in cap. 26. Math. v. 67 et 68. : et que ces sortes d’aumônes qui font pleurer ceux aux dépens de qui on les fait, ne sont point agréables à Dieu, qui défend de couvrir son autel de larmes« Altare meum lacrimis opetiebatis. » Malach. 2. v. 13.. Il commença donc par payer ses dettes, et les gages de ses Domestiques ; et par réparer les dommages que les peuples avaient soufferts par ses troupes.

Je ne puis omettre ici une chose très considérable. Il avait obtenu autrefois une dispense pour pouvoir s’approprier les revenus des Bénéfices dont il avait joui dans sa première jeunesse, en distribuant aux pauvres une somme assez médiocre. Il ne voulut point se servir de cette dispense, et ne retintV rien de tous ces grands biens, dont la jouissance lui faisait quelque juste peineS. Gregorius Papa. lib. 5. epist. 10. et lib. 6. epist. 9.. Et comme selon les règles des sacrés Canons, les revenus des Bénéfices doivent être employés aux réparations des Eglises, et au soulagement des pauvres des lieux où sont situés les Bénéfices ; après avoir satisfait à ces devoirs, il obtint une nouvelle dispense pour employer le reste en d’autres œuvres de piété.

Ce Prince était si détaché des biens de la terre, qu’il pressa M. l’Evêque d’Alet avec instance de trouver bon qu’il quittât tout son bien, et qu’il passât le reste de ses jours avec un seul valet. Ce saint Prélat lui ayant répartiVI [xxxv]que Dieu n’exigeait point cela de lui, qu’il ne lui conseillait point de quitter tout son bien ; mais d’en faire part aux pauvres, n’en retenant pour lui que ce qui lui était absolument nécessaire. Ce Prince se soumettant à l’avis de ce sage Prélat, le pria de régler ce qu’il jugeait lui être absolument nécessaire. Ce qu’il fit. Et ce Prince a employé jusqu’à sa mort tout le reste de ses revenus, à réparer les dommages que les peuples avaient soufferts par ses troupes durant les désordres du temps ; pendant que Madame la Princesse de Conti secondant le zèle de Monseigneur son mari, vendait toutes ses pierreries, pour en distribuer l’argent aux pauvres qui mouraient de faim. S. Chrysostome disait autrefois« Haud e vobis aliqua facile induci possit, ut aliquid ex hujusmodi auro frangat, et esurientes alat. » S. Chrysost. homil. 89 in cap. 28. Math. qu’il était bien rare de trouver une femme qui voulût se résoudre à vendre quelque chaîne d’or, ou quelqu’une de ses pierreries pour nourrir un pauvre. Qu’eût-il dit s’il eût vu de son temps une Princesse vendre toutes ses pierreries pour soulager les nécessités d’un nombre infini de misérables ?

Mais ce qui est admirable, c’est que l’affection naturelle qui porte d’ordinaire les hommes à multiplier leurs revenus pour enrichir leurs enfants, portait au contraire ce Prince à faire de plus grandes aumônes, parce qu’il savait bien qu’il ne pouvait pas mettre ses richesses en de meilleures mains qu’en celles de Dieu.

Un père moins pieux aurait craint d’appauvrir [xxxvi]ses enfants ; mais ce Prince avait des sentiments bien plus relevés, et plus chrétiens. Il se représentait en distribuant son bien aux pauvres, ce que répartitVII autrefois l’illustre Paule à ceux qui lui disaient qu’elle appauvrissait ses enfants par ses charités ; Que ce qu’elle faisait en cela, était pour laisser une succession beaucoup plus grande que la sienne ; c’est-à-dire, la miséricorde de Jésus-Christ« Spoliabat filios, et inter objurgantes propinquos. majorem se eis hæreditatem, Christi misericordiam dimittere loquebatur. » S. Hieronymus in Epitaphio Paula..

Ce Prince était persuadé que le plus grand trésor qu’il pouvait laisser à ses enfants, était une bonne instruction. C’est pourquoi dès que Monseigneur son Fils aîné eut atteint l’âge de trois ans, il s’appliqua lui-même avec Madame la Princesse sa Femme, à lui apprendre les principes, et l’abrégé de la doctrine Chrétienne, avec l’Histoire du vieux et du nouveau Testament : ce que ce jeune Prince apprenait avec une facilité merveilleuse, en se jouant, et avec un plaisir extraordinaire, donnant des marques d’un esprit, et d’un jugement qui surpassait son âge. C’est ce qui porta Monseigneur le Prince son Père à penser à l’instruction qui lui serait nécessaire dans un âge plus avancé. C’est pourquoi il composa un traité du devoir des Grands, qu’il avait dessein d’accompagner de la Tradition de l’Eglise sur l’éducation des enfants. Et comme il était convaincu qu’il n’y a rien de si dangereux, ni qui donne de plus pernicieuses impressions aux enfants que la Comédie, il composa un excellent discours [xxxvii]contre la Comédie, y joignant tout ce qui se trouve de plus fort dans les Conciles, et dans les écrits des saints Pères sur ce sujet. Il travailla à ces Ouvrages dans une maison des champs proche de ParisNoisy., où il s’était retiré pour prendre l’air, après une maladie qui l’avait tellement affaibli qu’il ne se pouvait soutenir.

La plupart des hommes ne pensent d’ordinaire dans leurs infirmités qu’à soulager leur corps, et n’évitent rien avec plus de soin, que la grande application d’esprit, comme étant nuisible à la santé. Ce Prince au contraire en faisait son divertissement, appliquant son esprit à la prière, à la méditation, et à la lecture des saints Pères, et surtout à celle de S. Augustin, et de S. Bernard, à l’imitation du Roi saint Louis son aïeul« Non libenter legebat in scripturis magistralibus ; sed in sanctorum libris authenticis, et probatis. » In vita S. Ludovici Regis.. Et comme ce saint Roi s’occupait à traduire en français ce qu’il lisait des saints Pères« Quando studebat in libris, et aliqui de familiaribus suis erant præsentes, qui litteras ignorabant ; quod intelligebat legendo, proprie et optime noverat coram illis transferre in Gallicum de Latino. » Ibidem. ; De même ce Prince se mit à traduire plusieurs ouvrages de saint Augustin : Il choisit ceux que l’Eglise a adoptés par l’approbation de ses Conciles, et qui portent l’homme à s’humilier devant Dieu, et à ne s’attribuer pas par une ingratitude sacrilège ce qu’il a reçu de sa libéralité, et à ne croire pas par une malheureuse présomption, qu’il se peut donner à lui-même, ce qu’il ne peut recevoir que de Dieu seul. Ainsi il traduisit l’Epître 105. de S. Augustin à Sixte, et ensuite le livre de la Prédestination des Saints. Et après son retour de la campagne, sa maladie ne lui permettant pas d’aller [xxxviii]dans son Gouvernement, il traduisit les lettres de Prosper et d’Hilaire à S. Augustin ; et le livre de ce saint, du don de la persévérance.

L’utilité qu’il retirait de ces saintes occupations, lui faisait dire souvent, qu’il n’y a rien qui nous fasse mieux supporter les maux avec patience, et qui entretienne plus fortement la pureté dans nos âmes, que la science du Christianisme. Il rendait grâces à Dieu des lumières qu’il lui en avait données. Et c’est pour cette raison qu’il avait résolu de faire instruire à fondVIII Messeigneurs ses enfants.

C’est une grande erreur, disait-il, de s’imaginer qu’il suffit aux Princes d’avoir une légère teinture des bonnes lettres ; puisqu’étant établis de Dieu pour conduire les peuples, personne n’est plus obligé qu’eux d’apprendre parfaitement tout ce qui est nécessaire pour cela, en se rendant capables de juger des choses par leur propre connaissance, et non pas par le rapport des autres. Il vaudrait mieux être tout à fait ignorant, que demi-savant ; parce que l’ignorance fait qu’on se défie de soi-même, et qu’on prend conseil ; au lieu qu’une science imparfaite, et superficielle ne sert qu’à remplir l’esprit d’une vaine présomption, qui fait que pensant savoir ce qu’on ne sait point, on tombe à chaque pas dans l’erreur.

L’autre utilité que ce Prince recevait de la science du Christianisme, était de prendre sa [xxxix]maladie en pénitence, et de regarder cette occasion de porter sa croix, et d’avoir ainsi quelque part aux souffrances de Jésus-Christ, comme une rencontre favorable que Dieu lui envoyait pour faire son salut. Il se représentait ce que dit Yves Evêque de Chartres« Consilium damus, ut corporales molestias patienter supportes, quas pro igne purgatorio severa Dei misericordia tibi contulit ad purgationem vitiorum custodiamque virtutum. Neque enim credimus tibi timendum esse alium ignem purgatorium, si hunc patienter sustinueris, et in gratiarum actione permanseris. » Ivo Episc. Carn. epist. 255., que les maladies étant endurées en esprit de pénitence, nous tiennent lieu des peines du Purgatoire.

Il tirait encore de sa maladie cette considération, qu’elle l’aidait à détacher son affection de cette vie temporelle ; et il en donna bientôt une grande preuve. Il n’avait pu aller dans son Gouvernement l’année précédente : Il ne voulut point différer davantage, quelque danger qu’il y eût d’aigrir son mal, quelque infecté que fût l’air de Languedoc : Il se résolut de partir, ne craignant point d’exposer sa vie pour ne rien omettre de ce qui pouvait contribuer au salut des peuples qui lui étaient commis : Il disait avec S. Paul« Nihil horum vereor ; nec facio animam meam pretiosiorem quam me, dummondo consummem cursum meum, et ministerium meum. » Act. 20. v. 24. : « Rien de cela ne me fait peur, la vie ne m’est pas plus précieuse que mon devoir, pourvu que j’achève ma course, et que je m’acquitte de mes obligations.  » Il se rendit donc à Béziers, où il fit l’ouverture des Etats. Bientôt après le travail excessif qu’il avait pris en l’état où il était, et le soin des affaires échauffèrent tellement son poumon, que la fièvre le prit avec des accès, et des douleurs si violentes qu’il fut à l’extrémité. On crut que le changement d’air, et le repos le pourraient soulager ; mais il [xl]était si ponctuel en ce qui regarde le service du Roi, qu’il ne voulut point quitter les Etats sans un ordre exprès de sa Majesté. Dès qu’il l’eut reçu, il se fit porter en sa maison de la Grange proche de Pézenas : Il commença à s’y trouver mieux durant quelques jours. Ce qui lui fit prendre la résolution de venir à Paris, dans un dessein semblable à celui qu’eut autrefois le saint Comte Elzéar peu de jours avant sa mort, de remettre son Gouvernement entre les mains du Roi, et de se retirer dans une maison des champs, où étant éloigné du bruit, et des embarras des choses de la terre, il pût mieux goûter la douceur de celles du ciel. Et c’est pour cette raison qu’il avait donné ordre qu’on lui achetât une maison à la campagne proche de Paris.

Sur quoi je ne puis omettre une particularité qui fait voir combien l’esprit de ce Prince était éloigné des vanités du monde, et attaché à ses devoirs. Il ne voulut point que pour acheter cette maison, on empruntât de l’argent qu’on remplacerait de ses revenus, de peur de diminuer le fonds qu’il avait destiné pour les œuvres de justice, et de charité ; de sorte qu’il fallut vendre de ses terres où il n’y avait point de bâtiments, pour faire cet achat. Mais comme il eut appris qu’on lui en avait acheté une très bien bâtie, il eut quelque appréhension qu’elle ne fût trop magnifique pour une personne qui voulait passer sa vie en [xli]pénitence : Et n’eut point l’esprit en repos, jusqu’à ce qu’il eût reçu sur cela les avis de plusieurs Docteurs recommandables par leur savoir, et par leur piété. « Heureux celui qui met son espérance au Seigneur, et qui ne s’arrête point aux folies, et aux vanités du siècle.« Beatus vir cujus est nomen Domini spes ejus, et non respexit in vanitates, et insanias falsas. » Ps. 39. v. 5.. »

Comme ce Prince était sur le point de revenir à Paris, M. l’Evêque d’Alet le vint visiter. Il reçut une grande consolation de l’entretien qu’il eut avec ce S. Prélat. M. Ciron dont Dieu s’était servi pour le conduire depuis sa conversion, arriva tout aussitôt après le départ de M. l’Evêque d’AletLe 20. du mois de Février 1666.. Son Altesse en reçut une joie extrême ; et la nuit suivante s’étant trouvé extraordinairement mal d’une grande oppression de poitrine, il fit appeler M. Ciron, et lui dit, qu’il reconnaissait que l’heure de sa mort approchait ; qu’il rendait grâces à Dieu de l’avoir envoyé pour l’assister dans ce dernier moment, afin d’achever ce qu’il avait commencé. Il lui fit sa confession avec la disposition que peut avoir une âme juste, et pénitente, qui se prépare à sortir de cette vie. Il demanda le saint Viatique ; mais il lui arriva la même chose qu’à S. François de Sales ; il ne le put recevoir. Sur quoi nous pouvons lui appliquer ce que dit M. l’Evêque de Vence à ce sujet, dans la vie de ce Saint : Il adora le jugement de Dieu sur lui, et reçut cette privation comme une espèce d’abandonnement de son Juge, qui voulait en se retirant [xlii]de lui dans son Sacrement, l’humilier, et le purifier par une haute participation de celui qu’il souffrit en la Croix, lorsqu’il dit à son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé ? Mon Père, je remets mon âme entre vos mains.Ps. 22. Math. 27. V. 46. Luc. 23. v. 46.. »

On peut encore dire, que comme ce Prince avait une extrême ardeur pour la pénitence, Dieu le voulut traiter, comme l’on traitait dans les premiers temps de l’Eglise, les plus grands pénitents, auxquels on ne donnait point de Viatique à l’heure de la mort. Il reçut donc cette privation comme une peine qu’il avait méritée : Il demanda et reçut dans cet esprit l’Extrême Onction, qui est, selon Yves Evêque de Chartres« Unctio infirmorum publicæ pœnitentiæ est sacramentum. » Ivo Epist. Carnot. epist. 255., le Sacrement de la pénitence publique ; c’est-à-dire, le sceau de la réconciliation des pécheurs avec l’Eglise. Il n’eut point de frayeur de la mort, à laquelle il y avait longtemps qu’il se préparait. Son esprit était rempli de cette pensée de S. Cyprien que S. Augustin rapporte dans le livre de la Prédestination des Saints, que son Altesse Sérénissime a exprimée ainsi dans la traduction qu’il nous en a laisséeChap. 14. : « Pourquoi nous qui devons être avec Jésus-Christ, qui sommes certains de la vérité de ses promesses, n’aurions-nous pas de joie, lorsqu’il nous appelle à lui ; et qu’il nous va mettre dans une sûreté parfaite de ne tomber jamais en la puissance du Démon ? Pourquoi ne courons-nous pas ? Pourquoi ne nous pressons-nous pas pour aller [xliii]en notre patrie ? Jusques à ce que nos âmes soient séparées de leurs corps, nous avons toujours lieu de craindre les tentations, et les dangers de pécher ; mais après la mort nous sommes en sûreté contre ces craintes. » Il se représentait encore ce qu’il avait traduit du livre de ce grand Saint, du don de la persévérance« Bonæ spei est homo si eum sic proficientem dies ultimus hujus vitæ invenerit, ut adjiciantur ei quæ proficienti defuerunt, et proficiendus judicetur. » S. Aug. de dono perseverantia cap. 21. ; « que celui qui finit ses jours en s’avançant toujours dans la vertu, meurt avec cette sainte confiance, qu’il va se présenter devant le tribunal de Dieu pour recevoir l’accomplissement, et la perfection de ce qui lui restait à faire ».

C’est dans cette sainte paix que donne le témoignage d’une bonne conscience, que ce Prince étant prêt de sortir de cette vie, regarda la mort comme la fin du vieil homme« Finis veteris hominis mors est. » Idem de vera Relig. cap. 26. ; et rendit son âme à Dieu si doucement qu’à peine put-on s’en apercevoir.

Y a-t-il rien de plus doux que la mort qui succède à une bonne vie« Bona mors, non vitæ, sed mortis. » S. Bernardus epist. 42., et qui conduit à l’éternité ? Y a-t-il rien de plus doux que de mourir pour aller recevoir la récompense de ses travaux ? Comme ce Prince s’était hâté durant sa vie de s’avancer dans la vertu, et de faire de dignes fruits de pénitence, et de justice, la bénédiction de Dieu s’est aussi hâtée de lui donner sa récompense« Benedictio Dei in mercedem justi festinat. » Eccl. II. V. 24..

Si nous considérons l’âge de ce Prince par le nombre de ses années, il semble que sa mort ait été bien précipitée, puisqu’il est mort à l’âge de trente-six ans. Mais si nous considérons son âge par son progrès dans la vertu, nous [xliv]trouverons qu’elle lui avait acquis toute la maturité de la vieillesse ; car l’Ecriture nous apprend« Senectus venerabilis est non diuturna, neque annorum numero computata  : cani autem sunt sensus hominis, et ætas senectutis, vita immaculata. » Sap. 4. v. 8. que la vieillesse la plus digne de vénération, et d’honneur, n’est pas celle qui est la plus longue, et qui se mesure par le nombre de ses années ; mais la sagesse de l’homme est sa véritable vieillesse ; et la pureté de sa vie, la longue durée de cette vieillesse. « Tous les hommes, dit saint Augustin« Non aliud majus, et aliud brevius est, quod iam pariter non est. » S. Aug. lib. 1 de civit. Dei cap. 11., soit que leur vie soit longue, soit qu’elle soit courte, finissent les uns et les autres ; et la mort est le terme de la vie de tous. » On ne peut pas donc dire, que ce qui n’est plus, soit plus long, ou plus court. L’importance n’est pas de mourir bien tôt, ou de mourir bien tard ; mais de bien mourir ; et pour bien mourir, il faut avoir bien vécu.

Si nous considérons les jugements des hommes, il était raisonnable que la Vie de Monseigneur le Prince de Conti eût été d’une plus longue durée. Mais les jugements de Dieu sont bien différents de ceux des hommes : et il est bien plus raisonnable que sa volonté s’accomplisse que la nôtre. Dieu n’accorde pas aux hommes toutes choses à souhait en cette vie : et il leur refuse souvent ce qu’ils souhaitent le plus ardemment, pour les réduire à reconnaître qu’ils sont ici-bas dans une région de misère et de mort.

Dieu toutefois par une disposition particulière de sa providence a fait paraître dans cette rencontre des effets de sa bonté paternelle [xlv]envers ce Prince qu’il retirait de ce monde ; en mettant Messeigneurs ses Enfants sous la conduite d’une Mère si vertueuse, et si capable de les élever, que c’aIX été la plus sensible consolation que feu Monseigneur ait reçue en lui disant le dernier adieu.

« Nunc tibi commendo communia pignora natos,
Hæc cura et cineri spirat inusta meo.
Fungere tu, Mater, vicibus Patris. »

Dieu qui est le protecteur des orphelins, et des veuves, bénit tellement le soin qu’elles prennent de l’éducation de leurs enfants, qu’il a voulu que l’instruction que le plus sage des Princes avait reçue de sa Mère, ait été mise au rang des Oracles de la sainte Écriture ; et qu’en même temps que ce Prince déclare que Dieu lui a servi de maître, il témoigne qu’il est aussi redevable de son instruction, à sa Mère « Verba Lamuelis Regis, id est Salomonis eruditi a Deo : Et visio, id est instructio, qua erudivit eum mater suaProverb. 31.. »

Nous lisons encore dans nos histoires, que la sainteté du Roi saint Louis, a été le fruit de l’éducation de la Reine Blanche sa Mère. Ainsi nous ne doutons point que Madame la Princesse de Conti n’attire sur elle, et sur Messeigneurs les Princes ses Enfants de semblables bénédictions de la bonté de Dieu, qu’elle sert avec une pareille ferveur. Et c’est dans cette espérance de voir revivre les vertus de feu son Altesse sérénissime, dans Messeigneurs les [xlvi]Princes ses Enfants, que nous avons sujet de nous consoler de notre commune perte. Certainement c’est une perte commune à tout le Royaume : Nous avions tous besoin que ce Prince eût vécu plus longtemps ; mais nous ne méritions pas de jouir plus longtemps de sa présence. Nos péchés ont causé la perte que nous avons faite ; et nous pouvons dire avec le Sage« Consummatus in brevi explevit tempora multa : placita enim erat Deo anima illius ; propter hoc properavit educere illum de medio iniquitatum. » Sap. 4. v. 13 et 14., que ce Prince a en peu d’années rempli plusieurs siècles ; car son âme était agréable à Dieu. C’est pourquoi il s’est hâté de le retirer du milieu de l’iniquité.

Si nous sommes donc touchés d’un véritable regret d’avoir perdu ce Prince ; témoignons-le en punissant nos crimes qui nous l’ont ravi ; et tâchons de profiter des instructions, et des exemples qu’il nous a laissés. [xlvii]

Préface §

Il est arrivé par une étrange rencontre, qu’au même temps que le Traité de la Comédie et des Spectacles, composé par feu Monseigneur le Prince de Conti, fut imprimé ; L’on publia une Dissertation sur la condamnation des Théâtres, dont les sentiments sont entièrement opposés à la Tradition de l’Eglise, que son Altesse avait fidèlement représentée dans son Traité. Encore que cette Dissertation soit très méprisable en elle-même, et qu’elle soit désapprouvée généralement de toutes les personnes de Savoir, et de Piété ; néanmoins comme elle favorise l’inclination déréglée de ceux qui n’aiment que les plaisirs des sens, et qui sans se mettre en peine d’examiner si ce qu’ils lisent, est solide et véritable, s’attachent à ce qui leur paraît agréable, et qui flatte leur humeur ; on a jugé qu’il était nécessaire de réfuter les erreurs de cette Dissertation. Et j’y ai été engagé par une obligation presque indispensable, puisque ayant donné au public le Traité de feu Monseigneur le Prince de Conti, par l’ordre exprès qu’il m’en avait donné quelques mois avant son décès : il était de mon devoir d’en entreprendre la défense après sa mort, contre les illusions de cet écrit.

Cet illustre Prince a fait voir évidemment, par la Tradition perpétuelle de l’Eglise, que les Comédies ont toujours été condamnées, et que leurs Acteurs ont été excommuniés, et notés d’infamie. L’Auteur de la Dissertation prétend tout le contraire : et toutes ses preuves ne sont fondées que sur des suppositions visiblement fausses. La première est, que les Saints Pères n’ont condamné les Comédies de leur [xlviii]temps, qu’à cause de l’Idolâtrie dont elles étaient souillées ; D’où il tire cette conséquence, que les Comédies de notre temps étant exemptes d’Idolâtrie, elles ne peuvent être condamnées ? Cette supposition, dis-je, est visiblement fausse, parce que les Saints Pères déclarent formellement, qu’encore que les Comédies ne fussent point souillées d’Idolâtrie, elles ne laisseraient pas néanmoins d’être criminelles, à cause qu’elles ne peuvent servir qu’à corrompre les mœurs. D’où il s’ensuit par une conséquence nécessaire, qui détruit celle de la Dissertation, que les Comédies de ce temps doivent être condamnées par cette même raison qu’elles ne servent qu’à faire vivre les passions et corrompre les bonnes mœurs. Mais quand même les Saints Pères n’auraient condamné les Comédies de leur temps, qu’à cause seulement qu’elles étaient souillées d’Idolâtrie (ce qui n’est pas) il ne s’ensuivrait pourtant pas que celles de notre temps ne dussent être condamnées, puisqu’encore qu’elles ne soient pas consacrées aux Idoles, elles sont toutefois des restes du Paganisme, d’où elles tirent leur origine.

C’est donc inutilement que l’Auteur de la Dissertation dit dans le premier Chapitre, que les Spectacles des Anciens ont fait partie de la Religion Païenne : Dans le second, Que la représentation des Comédies, et des Tragédies, était un acte de Religion : et dans le troisième, Que les Anciens Pères de l’Eglise défendirent aux Chrétiens d’assister aux Jeux du Théâtre, parce que c’était participer à l’Idolâtrie. D’où il conclut dans le quatrième Chapitre, Que la représentation des Poèmes Dramatiques ne peut être défendue par la raison des Anciens Pères de l’Eglise. Car tout cela n’est qu’un faux raisonnement qui se détruit de lui-même, si les Comédies de ce temps sont des restes de l’Idolâtrie ; et si les Anciens Pères ont défendu aux Chrétiens celles de leur temps, non seulement à cause qu’elles étaient souillées [xlix]d’Idolâtrie ; mais encore à cause qu’elles corrompaient les mœurs, comme je le fais voir dans toute la suite de ma Réponse : où je montre aussi que les plus sages des Païens les ont condamnées pour la même raison.

Secondement, L’Auteur de la Dissertation suppose que les Anciens Romains n’ont jamais compris les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, sous le nom d’Histrions et de Scéniques. D’où il infère dans le neuvième Chapitre, que les Acteurs des Poèmes Dramatiques n’étaient point infâmes parmi les Romains, mais seulement les Histrions, et les Bateleurs. Et les Censures, dit-il, dont l’Eglise a frappé les Histrions, et les Scéniques, et l’infamie dont les Lois Civiles les ont notées, ne tombent point sur les Acteurs de Comédies, et de Tragédies. Mais cette supposition n’est qu’une pure illusion ; car il est constant par le témoignage des plus célèbres Auteurs de l’Antiquité, que les Romains ont compris les Acteurs de Comédies, et de Tragédies sous le nom d’Histrions, et de Scéniques. Et par conséquent l’Eglise en excommuniant les Histrions, et les Scéniques généralement, et sans aucune exception, a aussi excommunié les Comédiens, et les Acteurs de Tragédies : et les Lois Civiles en notant d’infamie les Histrions, et les Scéniques généralement, et sans aucune exception, ont aussi déclaré infâmes les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, puisqu’ils étaient compris sous le nom d’Histrions, et de Scéniques.

Et c’est en vain que l’Auteur de la Dissertation fait un si long discours de l’impudence des Jeux Scéniques dans le V Chapitre : Des Poèmes Dramatiques représentés aux Jeux Scéniques, dans le VI. De la distinction des Acteurs des Poèmes Dramatiques, et des Histrions, et Bateleurs des Jeux Scéniques dans le VII. Des erreurs des Modernes sur ce sujet dans le VIII. et de la condamnation de l’extrême impudence des Jeux Scéniques, et des Histrions dans le X. [l]Car cette rhapsodie ne sert de rien, et ne mérite pas qu’on s’y arrête, puisque les Lois Ecclésiastiques et Civiles ne distinguent tous les différents Acteurs du Théâtre, que selon la différence de leurs vices ; et les condamnent tous selon qu’ils sont plus, ou moins vicieux, et que d’ailleurs il est certain que les Conciles, les Saints Pères, et les Jurisconsultes, condamnent en termes exprès les Comédies, et les Tragédies avec leurs Acteurs.

En troisième lieu, L’Auteur de la Dissertation suppose que Ars ludicra ne signifie autre chose que l’Art de bouffonner. D’où il infère que les Lois Civiles en notant d’infamie ceux qui montent sut le Théâtre pour exercer Artem Ludicram, n’imposent cette peine qu’aux Bouffons, et non pas aux Comédiens. Mais c’est une ignorance grossière de ne pas savoir que Ars Ludicra signifie l’Art de représenter toutes sortes de Jeux, et particulièrement les Comédies, comme on le peut apprendre par la seule lecture de Valère Maxime, et par l’interprétation de tous les Jurisconsultes. Et pour peu d’intelligence qu’on ait de la Jurisprudence, on ne peut douter que tous ceux qui montent sur le Théâtre pour le gain, ne soient notés d’infamie par les Lois. Mais il est difficile de comprendre comment l’Auteur de la Dissertation a pu dire que les Comédiens n’ont jamais été notés d’infamie, en même temps qu’il allègue une Déclaration de l’an 1641. par laquelle il paraît que les Comédiens avaient toujours été notés d’infamie jusqu’à cette année-là ; et qu’ils n’en furent alors relevés que sous des conditions qu’ils n’ont jamais observées. S’il avait lu le Rituel de l’Eglise de Paris, il y aurait trouvé une Ordonnance, qui exclut de la Sacrée Communion les Comédiens, comme étant notoirement excommuniés, interdits, et manifestement infâmes.

Enfin l’Auteur de la Dissertation, après avoir supposé dans le Chapitre XI. que les Poèmes Dramatiques [li]ont toujours été si honnêtes qu’ils n’ont point été condamnés ; conclut dans le dernier Chapitre, que la représentation des Comédies, et des Tragédies, ne doit point être condamnée, tant qu’elle sera modeste, et honnête. Mais c’est supposer ce qui n’a jamais été, et ce qui ne peut être, comme il paraît par les preuves de tous les Siècles passés depuis l’origine des Comédies, jusqu’à notre temps. L’expérience d’une si longue suite d’années, a fait assez connaître que quelque soin qu’on ait pris pour tâcher de rendre la Comédie honnête, on n’a jamais pu en venir à bout ; parce que la nature même de la Comédie y répugne ; de sorte que si elle était dépouillée de tous les vices qui l’accompagnent, ce ne serait plus une Comédie.

Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet, de peur qu’il ne semble que je veuille préoccuper les esprits de ceux qui prendront la peine de lire cet Ouvrage. Je les avertis seulement que j’ai suivi partout l’ordre de mon Adversaire, en rapportant ses propres paroles, et marquant la page où elles se trouvent dans sa Dissertation : et que j’ai donné le nom d’Observations, aux Réponses que je fais à ce qui regarde le Paganisme, pour les distinguer de celles que je fais à ce qui concerne les sentiments contraires à la pureté de la Religion Chrétienne, auxquelles je donne le nom de Réfutations.

[lii] 

Table des observations, et des réfutations. §

Chapitre I. §

I. Observation. §

Tous les Jeux, et les Spectacles de l’antiquité n’ont pas fait la plus grande, et la plus solennelle partie de la Religion Païenne, 1. Parce que selon les sentiments des Philosophes, et des gens d’esprit, ils ne faisaient pas même tous partie de la Religion. 2. Parce que ceux qui étaient célébrés à l’honneur des faux Dieux des Païens, n’appartenaient à leur Religion, qu’en tant qu’ils faisaient une partie, et encore la moindre de la solennité de leurs Fêtes.

II. Observation. §

Réfutation du faux raisonnement de l’Auteur de la Dissertation, d’où il s’ensuivrait que les Jeux, et les Spectacles, quelque déshonnêtes, déréglés, et impies qu’ils fussent, auraient été des moyens plus grands, et plus solennels pour obtenir des grâces des Dieux, que n’étaient les Sacrifices, les Processions, les Vœux, et les Prières publiques : que les Théâtres auraient été plus Saints, et plus sacrés que les Temples : et que les Acteurs des Jeux, et des Spectacles auraient été plus vénérables, et plus considérables, que les Pontifes, et les Prêtres des Dieux.

III. Observation. §

Les exemples que l’Auteur de la Dissertation rapporte dans ce premier Chapitre, lui sont inutiles pour établir sa proposition, et nous servent au contraire pour la détruire.

IV. Observation. §

Les Jeux et les Spectacles, principalement ceux que les Païens représentaient aux jours ouvriers, n’étaient que de simples divertissements, et non pas des actes de Religion.

 

[liii]

Chapitre II. §

I. Observation. §

Les Comédies et les Tragédies furent condamnées dès leur origine.

II. Observation. §

Les Païens mêmes ont estimé que les Théâtres étaient très pernicieux, et très préjudiciables aux bonnes mœurs.

III. Observation. §

Valère Maxime témoigne que les représentations du Théâtre déshonoraient la Religion.

IV. Observation. §

Erreur de l’Auteur de la Dissertation, touchant un Passage de Quintilien qu’il a très mal traduit, ne l’ayant pas entendu.

V. Observation. §

Faux raisonnement de l’Auteur de la Dissertation pour avoir confondu les Allégories, et les Mythologies avec les Mystères ; et pour n’avoir pas connu la différence qu’il y avait entre les choses qui appartenaient à la Théologie fabuleuse, et celles qui appartenaient à la Théologie Naturelle, et à la Civile. Les raisons pour lesquelles les Philosophes Païens improuvaient X les Comédies, et les Tragédies, font la conclusion de cette Observation.

Chapitre III. §

I. Observation. §

Les Jeux du Théâtre, et les autres Spectacles n’appartenaient à la Religion païenne, que selon l’erreur populaire : mais les Théologiens, les Philosophes, et les gens d’esprit n’étaient point de ce sentiment.

II. Observation. §

Les Païens distinguaient les Temples d’avec les Théâtres ; et tout ce qui se disait, et ce qui se faisait dans les Temples, d’avec ce qui se disait, et ce qui se faisait dans les Théâtres ; comme des choses honnêtes, et infâmes. Et saint Augustin soutenait au contraire contre les Païens que selon les principes de leur doctrine, et selon la pratique de leur Religion, les Temples n’étaient point plus purs que les Théâtres. L’Auteur de la Dissertation a pris l’argument de saint Augustin pour l’opinion des Païens.

Réfutation. §

Raison pour laquelle dans la suite de ce Livre, on se sert du [liv]terme de Réfutation. Dans celle-ci l’on fait voir que c’est sans raison que l’Auteur de la Dissertation allègue Tertullien pour appuyer sa proposition, Que les Spectacles faisaient la plus grande partie des cérémonies du Paganisme ; puisqu’il n’y a pas un seul mot de ce qu’il avance dans Tertullien.

Suite de la Réfutation. §

Où l’on montre que l’Auteur de la Dissertation a falsifié dans sa traduction le texte de Tertullien.

Chapitre IV. §

I. Réfutation. §

Les Spectacles du Théâtre de notre temps sont des restes exécrables du Paganisme ; et par conséquent il les faut détruire par les raisons que les Anciens Pères ont employées pour détruire l’Idolâtrie des Spectacles du Paganisme, qui sont le principe, et la source de ceux qui restent encore parmi nous.

II. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation ne rapporte pas fidèlement ce que l’Empereur Constantin fit à l’égard des Statues des Temples des Païens : et il applique encore plus mal cette Histoire à ce qui est arrivé à la Comédie.

III. Réfutation. §

Erreur, et contradiction de l’Auteur de la Dissertation.

IV. Réfutation. §

Il n’est point vrai que sous l’Empire de Constantius, les Spectacles étaient exempts de toute superstition, et quand même ils l’auraient été (ce qui n’est point) il ne s’ensuivrait pas qu’ils eussent été dignes des Chrétiens ; parce que d’ailleurs ils avaient des vices qui les en rendaient indignes.

Ve Réfutation. §

Les Spectacles n’étaient point dignes des Chrétiens sous l’Empire de Théodose.

VI. Réfutation. §

Les Jeux et les Spectacles n’étaient point dignes des Chrétiens sous le Règne d’Arcadius et d’Honorius.

VII. Réfutation. §

Encore que les Empereurs Chrétiens Gratien, Valentinien, Théodose, Léon, et Anthémius, n’eussent défendu les Spectacles qu’aux jours des Fêtes marquées dans leurs Lois ; II ne s’ensuivrait pas néanmoins qu’ils fussent licites aux Chrétiens les autres jours, soit parce qu’étant des choses mauvaises, au moins à cause des circonstances qui les accompagnent, et à cause de leurs effets, il n’est jamais permis aux Chrétiens, ni de les [lv] représenter, ni d’y assister : soit parce qu’étant défendus absolument aux Chrétiens par les Lois de l’Eglise, ils ne leur sont licites en aucun temps.

VIII. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation allègue Sidonius Apollinaris, de mauvaise foi.

IX. Réfutation. §

L’exemple de Baudouin, Empereur d’Orient, ne sert de rien pour justifier les Spectacles, puisque l’Eglise les a toujours condamnés, comme étant indignes des Chrétiens.

X. Réfutation. §

Illusion de l’Auteur de la Dissertation, en ce qu’il a pris le Théâtre de la Chapelle du Pape, pour le Théâtre de la Comédie.

Les Chapitres V. VI. VII. VIII. ne traitant que de la différence des Acteurs du Théâtre, et de leurs Noms, sont tout à fait inutiles, et hors de propos ; car cette distinction des différents Acteurs du Théâtre ne regarde point la Morale, qui ne les distingue que selon la différence de leurs vices, et qui les condamne tous selon qu’ils sont plus, ou moins vicieux.

Chapitre IX. §

I. Réfutation. §

Les Romains ont compris les Comédiens sous le nom d’Histrions, et de Scéniques : et par conséquent en condamnant absolument et sans distinction les Histrions, ils ont aussi condamné les Comédiens. Ainsi le titre que l’Auteur de la Dissertation a mis à la tête de ce Chapitre, est entièrement détruit : et tout ce qu’il a dit dans les quatre Chapitres précédents, est inutile.

II. Réfutation. §

Il n’est point vrai que les Grecs n’aient rien prononcé contre les Comédies, ni contre leurs Acteurs.

III. Réfutation. §

Les Romains estimant que l’art des Jeux, et tous les Spectacles du Théâtre étaient des choses infâmes, non seulement ils ont privé ces sortes de gens qui en sont les Acteurs, des honneurs, et des dignités de leur République ; mais ils les ont même notés d’infamie, et les ont exclus de leurs Tribus.

IV. Réfutation. §

Les Comédiens sont notés d’infamie par l’Edit du Préteur, [lvi]puisqu’ils sont compris parmi ceux qui montent sur le Théâtre pour le gain, en y exerçant l’art des Jeux. L’Auteur de la Dissertation falsifie le texte de l’Edit, en traduisant artis ludicrae causa pour exercer l’art de bouffonnerie ; au lieu de traduire, pour exercer l’art des jeux.

V. Réfutation. §

La Loi Si fratres dans le Code nous apprend que les Comédiens étaient notés d’infamie, puisqu’ils étaient du nombre de ceux qui montaient sur le Théâtre, et qui exerçaient l’art de représenter les jeux.

VI. Réfutation. §

La Loi Si quæ C. de spect. nous fait voir que le Théâtre était un lieu infâme.

VII. Réfutation. §

La Loi Imperialis C. de nupt. et la Loi Julia ff. de ritu nupt. marquent que les Comédiens étaient notés d’infamie.

VIII. Réfutation. §

La Loi Senatoris ff. de ritu nupt. et la Loi quædam ff. de pœnis, condamnent la Comédie.

IX. Réfutation. §

La Loi consensu C. de Repud. et la Novelle 22. de iis qui nupt. iter. condamnent le Théâtre.

X. Réfutation. §

Néron est blâmé d’avoir récité des Tragédies sur le Théâtre.

XI. Réfutation. §

Emilius Probus témoigne que les Comédiens étaient infâmes parmi les Romains.

XII. Réfutation. §

Tertullien témoigne que les Comédiens étaient infâmes.

XIII. Réfutation. §

Les Atellanes qui n’exerçaient pas l’art de représenter les Jeux, étaient exempts de la note d’infamie, mais non pas ceux qui exerçaient cet art, et qui montaient sur le Théâtre pour le gain.

XIV. Réfutation. §

Les Comédiens que les Romains comprenaient sous les noms d’Histrions, et de Scéniques, étaient notés de l’infamie de droit à cause de leur profession : Mais ceux d’entre eux qui avaient d’ailleurs de bonnes qualités, encore qu’ils fussent notés de l’infamie de droit, à cause de leur métier, n’étaient pas notés de l’infamie de fait.

XV. Réfutation. §

Les Athlètes, les Conducteurs de Chariots, les Thyméliques, ou Musiciens, et les Ministres du Cirque, qui étaient employés aux Jeux des sacrés solennités, n’étaient point notés d’infamie : [lvii] Mais ceux qui exerçaient cette profession pour le gain, étaient infâmes. L’Auteur de la Dissertation se trompe grossièrement en accusant Tertullien d’ignorance sur ce sujet.

XVI. Réfutation. §

Erreur de l’Auteur de la Dissertation en ce qu’il prétend sans raison que les Conciles n’ont point excommunié les Athlètes, et les Conducteurs de Chariots au Cirque, et encore moins les Acteurs de Tragédies, et de Comédies, et qu’ils n’ont point estimé que ces sortes de gens fussent infâmes.

XVII. Réfutation. §

Saint Augustin condamne les Comédies, et montre qu’elles étaient infâmes, et que leurs Acteurs étaient notés d’infamie parmi les Romains.

XVIII. Réfutation. §

Nos Rois, et les Rois d’Espagne : les Lois Romaines, et le Parlement de Paris ont condamné les Comédies, et leurs Acteurs.

Chapitre X. §

I. Réfutation. §

Tatien, et Minucius Félix condamnent les Comédies et les Tragédies.

II. Réfutation. §

Tertullien condamne les Comédies, et les Tragédies.

III. Réfutation. §

Saint Cyprien condamne les Comédies, et les Tragédies.

IV. Réfutation. §

Saint Chrysostome condamne les Comédies en termes formels.

V. Réfutation. §

Saint Cyrille Evêque de Jérusalem condamne généralement, et sans exception toutes sortes de spectacles, et par conséquent ceux des Comédies, et des Tragédies.

VI. Réfutation. §

S. Basile a condamné les Comédies, et les Tragédies.

VII. Réfutation. §

Clément d’Alexandrie condamne généralement tous les spectacles sans aucune exception, et par les mêmes raisons pour lesquelles les Tragédies, et les Comédies doivent être défendues.

VIII. Réfutation. §

Illusion de l’Auteur de la Dissertation en ce qu’il prétend que les Hébreux n’ont pas estimé les Poèmes Dramatiques indignes de leurs soins, ni contraires à la sainteté de leur Religion.

[lviii]

IX. Réfutation. §

Autre illusion de l’Auteur de la Dissertation en ce qu’il s’est imaginé qu’il y avait des Tragédies, et des Comédies du temps des enfants de Caïn.

X. Réfutation. §

Le Concile Elibertin, ou d’Elvire, et celui de Constantinople in Trullo condamnent les Acteurs de Comédies, et de Tragédies.

XI. Réfutation. §

Passage de Saint Augustin dont le droit Canonique a formé la Canon Donare dist. 86. où ce grand Docteur montre que ceux qui donnent aux Comédiens à cause des Comédies qu’ils jouent, offensent Dieu.

XII. Réfutation. §

Le 1. Concile de Milan a condamné les Comédies.

XIII. Réfutation. §

Illusion de l’Auteur de la Dissertation sur un passage de GaufrédusXI, pour avoir ignoré qu’en cet endroit le mot Inventores signifie Trouvères, ou Troubadours.

XIV. Réfutation. §

Salvien condamne les Comédies, et les Tragédies.

Chapitre XI. §

I. Réfutation. §

Abrégé de ce qui a été dit dans les Réfutations précédentes contre les Comédies, et les Tragédies.

II. Réfutation. §

Fausse citation de Tertullien, qui d’ailleurs est inutile à l’Auteur de la Dissertation : à qui l’on fait voir évidemment que Tertullien condamne les Comédies, et les Tragédies.

III. Réfutation. §

Saint Cyprien déclare que les Acteurs de Comédie, et de Tragédies méritent d’être excommuniés : Et ils le sont aussi dans le Rituel de l’Eglise de Paris.

IV. Réfutation. §

Excellent passage de Saint Augustin, que l’Auteur de la Dissertation a tronqué, et falsifié ; dans lequel ce grand Docteur nous apprend que les Comédies, et les Tragédies étaient comprises dans les Jeux Scéniques, ou de la Scène ; et que par conséquent les Romains en condamnant tous les Jeux Scéniques ou de la Scène, et en notant d’infamie leurs Acteurs, ont aussi condamné les Comédies, et les Tragédies, puisqu’elles [lix] faisaient partie des Jeux de la Scène. Autres passages de Saint Augustin mal entendus par l’Auteur de la Dissertation.

V. Réfutation. §

Lactance condamne les Comédies, et les Tragédies.

VI. Réfutation. §

Les Canons qui défendent de lire les Comédies, défendent aussi par conséquent de les voir représenter. Et cette défense est un précepte, et non pas un simple conseil.

Chapitre XII. §

I. Réfutation. §

Les Comédies et les Tragédies sont mauvaises selon leur genre, selon leur espèce, selon leurs circonstances, selon leur fin, et selon leurs effets. C’est pourquoi les Lois Civiles, et Canoniques les condamnent.

II. Réfutation. §

Plus les Comédies sont ingénieuses, et éloquentes, plus elles sont dangereuses.

III. Réfutation. §

L’Eglise défend de représenter sur le Théâtre le martyre, et la vie des Saints.

IV. Réfutation. §

Des Tragédies des Collèges.

V. Réfutation. §

Illusion de l’Auteur de la Dissertation touchant la réformation des Comédies, et des Tragédies.

VI. Réfutation. §

Erreur de l’Auteur de la Dissertation touchant le rétablissement des jeux de Majuma.

VII. Réfutation. §

L’Eglise n’a jamais approuvé qu’on représentât des Comédies dans les lieux sacrés ; Et le Parlement même ne souffre pas qu’on les représente dans les Auditoires de la justice.

VIII. Réfutation. §

Les Comédies, et les Tragédies qui représentaient la Passion de Notre Sauveur, les Actes des Apôtres, et les Histoires du vieux, et du nouveau Testament ont été condamnées par le Parlement de Paris.

IX. Réfutation. §

La Déclaration du Roi Louis XIII en faveur des Comédiens, ne leur a été accordée que sous des conditions, qu’ils n’ont jamais exécutées.

[lx]

X. Réfutation. §

Une femme est d’autant plus vertueuse, que plus elle s’éloigne du Théâtre.

XI. Réfutation. §

Les Comédies, et les Tragédies qu’on représente d’ordinaire sur le Théâtre, ne servent qu’à corrompre les mœurs.

XII. Réfutation. §

Touchant l’explication d’un passage de saint Thomas.

Preuves du xiv. siècle. §

Contre la Comédie.

Preuves du xv. siècle. §

Contre la Comédie.

Preuves du xvi. siècle. §

Contre la Comédie.

Preuves du xvii. siècle. §

Contre la Comédie.

Explication des sentiments de S. François de Sales Evêque de Genève. §

Touchant la Comédie.

{p. 1} 

Réfutation d’un livre intitulé Dissertation sur la condamnation des théâtres. §

Chapitre premier.
Que les spectacles des anciens ont fait partie de la Religion Païenne. §

Tout le monde demeure d’accord que les Spectacles des Païens faisaient partie de leur Religion ; de sorte qu’il n’était pas nécessaire que l’Auteur de la Dissertation se mît en peine de le prouver : Et je ne me serais pas aussi arrêté à ce qu’il dit sur ce point, s’il l’eut traité avec exactitude. Mais comme il n’en parle que superficiellement, et sans beaucoup de discernement ; J’ai été obligé de faire quelques observations sur le premier et sur le second chapitre de sa Dissertation.

{p. 2}Pour ôter toute équivoque, il faut remarquer que par le mot de Spectacles on entend toutes sortes de divertissements publics, comme S. Charles Borromée l’a très bien remarqué : « On sait assez, dit ce S. PrélatS. Charles Borromée dans son traité contre les Danses et les Comédies, chap. 14., que le nom de Spectacles comprend généralement toutes sortes de divertissements qui ont été fréquentés, et qui sont recherchés pour le plaisir : et les lois que nous avons citées dans le chapitre précédent le déclarent encore assez. »

Ainsi les Spectacles et les Jeux ne signifient qu’une même chose selon divers regards. On donne le nom de jeu à l’action, et à la représentation ; et l’on donne le nom de spectacle, à la vue de l’action et de la représentation. C’est en ce sens que le Maître des sentences dit« Cohibeat se a ludis, et a Spectaculis sæculi, qui perfectam vult consequi remissionis gratiam. » Magist. sent. lib. 4 Dist. 16., « Que les Pénitents qui désirent obtenir la grâce entière et parfaite de la rémission de leurs péchés, doivent s’abstenir des Jeux, et des Spectacles ». Sur quoi S. Thomas remarque« Spectacula sunt rerum inspectio. » S. Thom. In 4, sent. Dist. 16., que les Spectacles signifient la vue des choses.

Et selon les Jurisconsultes« Spectacula sunt loca erecta, ut ex iis ludi spectentur. » Schardius in Lexico Juridico., les Spectacles signifient les lieux qui sont établis pour voir les Jeux.

Dissertation pag. 2. §

« Tous les Jeux, et les Spectacles de l’Antiquité ont fait la plus grande, et la plus solennelle partie de la Religion Païenne. »

Première Observation. §

L’Auteur de la Dissertation ayant entrepris de montrer que les Spectacles des Anciens ont fait partie de la religion Païenne, dont nous demeurons tous d’accord ; la passion qu’il a pour les Spectacles, l’a emporté plus avant dès l’entrée de son discours, s’engageant de prouver que tous les Jeux, et les Spectacles de l’Antiquité ont fait la plus grande et la plus solennelle partie de la religion Païenne.

{p. 3}Cette nouvelle proposition mérite d’être examinée ; mais il faut auparavant remarquer 1° que la religion comprend le culte divin, qui regarde la croyance : et la manière de rendre ce culte qui regarde l’usage, et la pratique de la religion.

2° Que la croyance du peuple Païen était qu’il y avait plusieurs Dieux ; et dans la pratique il les adorait en toutes les manières qui étaient autorisées par les lois, et par la coutume, quelques superstitieuses qu’elles fussent.

3° Que les Philosophes, et les gens d’esprit qui étaient parmi eux, avaient une croyance, et des sentiments bien différents de ceux du peuple touchant leurs Dieux, et le culte qu’on leur doit rendre ; car ils croyaient que les Dieux que le peuple adorait, n’étaient que de faux Dieux : « Vous voyez, dit Cicéron« Videtis ne ut a physicis rebus bene ac utiliter inventis, tracta ratio est ad commentitios, et falsos Deos ? Quæ res genuit falsas opiniones, erroresque turbulentos, et superstitiones pene aniles et formæ enim nobis Deorum, et ætates, et vestitus, ornatusque noti sunt : genera præterea, conjugia, cognationes, omniaque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ…Hæc dicuntur et creduntur stultissime, et plena sunt futilitatis, summæque levitatis. » Cicero lib. 2. De natura Deorum., comment des choses naturelles bien et utilement inventées, l’on s’est laissé emporter, jusqu’à en forger de faux Dieux. C’est de là que les opinions fausses, que les erreurs fanatiques, et les superstitions ridicules se sont introduites dans le monde. De là nous sont venues les formes des Dieux, leur âge, leurs habits, leurs ornements et leurs livrées. Cela a aussi donné lieu à leurs généalogies, et à leurs mariages, et leur a fait attribuer tout ce qui est de la faiblesse humaine de même que s’ils étaient hommes. ... Il y a de la folie et à dire et à croire toutes ces choses qui ne sont que vanité, que mensonge et qu’imposture. »

Mais encore que la croyance, et les sentiments que ces Philosophes avaient des Dieux, et de leurs cultes, fussent très différents de ceux du peuple ; néanmoins dans la pratique de la religion, ils adoraient les Dieux extérieurement et en apparence, en la même manière que le peuple les adorait, condamnant dans leur cœur ce culte comme une superstition qui n’était point agréable à la Divinité.

Ainsi Sénèque dans le livre contre les superstitions que S. Augustin allègue dans le 6e livre de la Cité de Dieu chap. 10. donne cet avis à un homme sage, sur {p. 4}ce qui regarde le culte des Dieux« Quæ omnia sapiens servabit tanquam legibus jussa, non tanquam Diis grata. » Seneca in libro contra supertitiones apud S. Augustinum I. 6. de Civit. Dei cap. 10., « d’observer tout ce qu’on y observe, comme des choses qui sont ordonnées par les lois, mais non pas comme des choses qui soient agréables aux Dieux  ». Et dans le même livre« Omnem illam ignobilem Deorum turbam, quam longo ævo longa superstitio congessit, sic adorabimus ; ut meminerimus cultum ejus magis ad morem, quam ad rem pertinere. » Seneca ibid.. « Adorons , dit-il, toute cette méprisable troupe de Dieux, qu’une longue superstition a établie depuis tant de siècles ; mais en telle sorte que nous nous souvenions que cette adoration est plutôt une déférence que nous donnons à la coutume, qu’un culte véritable que nous leur rendons. »

Ainsi Platon, selon S. Chrysostome« Dicitur Plato, etiamsi recte sciret res Deorum esse erronem, ad celebrandos tamen eorum dies, et ad alia omnia se demisisse, ut qui non posset repugnare consuetudini. » S. Chrysost. in homilia 7. in Corinth. cap. 2., encore qu’il sût bien que l’Idolâtrie n’était qu’erreur, et qu’imposture, ne laissa pas de célébrer les fêtes des Dieux, et de faire toutes les autres choses qui regardaient leur culte, n’ayant pas assez de force pour résister au torrent de la coutume. Et Cicéron adorant extérieurement les Dieux en la manière que le peuple les adorait, croyait rendre à un seul Dieu un vrai culte de religion, et être exempt de Superstition, et d’Idolâtrie, parce qu’il la condamnait en son cœur, et qu’il ne reconnaissait point pour Dieux ceux qu’il adorait extérieurement, concevant sous leurs noms les divers effets de la puissance d’un seul Dieu.

« Après avoir, dit-il« Sed tamen his fabulis spretis ac repudiatis Deus pertinens per naturam cujusque rei, per terras Ceres, per maria Neptunus, alii per alia poterunt intelligi, qui qualesque sint, quoque eos nomine consuetudo nuncupaverit. Quos Deos venerari, et colere debemus. Cultus autem Deorum est optimus, idemque castissimus atque sanctissimus plenissimusque pietatis, ut eos semper pura, integra, incorrupta mente et voce veneremur. » Cicero lib. 2. de natura Deorum.,rejeté et condamné toutes ces fables, nous pouvons concevoir un Dieu qui passe et qui pénètre dans la nature de chaque chose, sous le nom de Cérès dans la terre ; sous celui de Neptune dans la mer ; et sous d’autres noms dans les autres choses : Quels que soient ces Dieux, et quelques noms que la coutume leur ait donnés, nous devons les adorer. Or le culte des Dieux le meilleur, le plus pur, le plus saint, et le plus pieux, consiste à les adorer toujours avec une pureté, et une sincérité de cœur, dans les prières qu’on leur fait. »

Tous ces détours que ces grands hommes du Paganisme prenaient pour ajuster leur religion avec la superstition et l’idolâtrie du peuple, ne servaient qu’à les rendre plus coupables devant Dieu. Car le peuple ignorant, et grossier adorait ce qu’il croyait être adorable ; et ceux-ci adoraient ce qu’ils croyaient ne {p. 5}mériter pas leurs adorations, et leurs hommages. « Ils révéraient, comme dit S. Augustin parlant de Sénèque« Colebat quod reprehendebat, agebat quod arguebat, quod culpabat adorabat ; quia videlicet magnum aliquid cum Philosophia docuerat, ne esset superstitiosus in mundo, sed propter leges civium, moresque hominum, non quidem ageret fingentem scenicum in Theatro, sed imitaretur in Templo ; eo damnabililius quod illa quæ mendaciter agebat, ita ageret ut eum populus veraciter agere existimaret. Scenicus autem ludendo potius delectaret, quam fallendo deciperet. » S. Augustinus lib. 6. de civit. Dei cap. 10., ce qu’ils blâmaient : ils faisaient ce qu’ils improuvaient, ils adoraient ce qu’ils condamnaient, parce que la Philosophie leur avait enseigné comme une grande maxime, qu’il ne fallait pas être superstitieux dans le monde ; mais qu’à cause des lois des citoyens, et de la coutume des hommes, ils pouvaient les imiter, et faire ce qu’ils faisaient dans le temple, sans y faire un faux personnage, comme font les Comédiens sur le Théâtre. En quoi ils étaient d’autant plus coupables, qu’ils faisaient de telle sorte ce qu’ils feignaient de faire ; que le peuple croyait pourtant qu’ils le faisaient avec sincérité, et sans aucun déguisement, au lieu que les Comédiens divertissaient plutôt le peuple par leurs jeux, qu’ils ne le trompaient par leurs fictions. »

C’est de ces sortes de gens que l’Apôtre dit« Qui cum Deum cognovissent, non sicut Deum glorificaverunt. » Rom. 1. v. 21., « Qu’ils ont connu Dieu, mais qu’ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu ». Toutefois la Providence de Dieu qui sait tirer le bien du mal, et tourner toutes choses à sa gloire, a fait que la connaissance que ces Philosophes ont eue de la vérité, a servi aux Chrétiens pour combattre la superstition et l’idolâtrie des Païens par le témoignage de leurs propres auteurs.

Cela étant présupposé, examinons maintenant la proposition de la Dissertation. Nous pouvons prendre pour règle de cet Examen ou les sentiments des Philosophes du Paganisme ; ou la croyance du peuple. L’Auteur de la Dissertation déclare dans le 2. chapitre pag. 51. et 52. qu’il faut juger de ces matières selon les sentiments que les Théologiens, les Philosophes et les Gens d’esprit en avaient ; et non pas selon la croyance du petit peuple ignorant et grossier. Suivons donc cette règle qu’il nous propose lui-même ; et voyons s’il est vrai selon les sentiments des Théologiens, des Philosophes, et des gens d’esprit, « Que tous les Jeux et les Spectacles de Antiquité ont fait la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion Païenne ».

Tite-Live nous apprend dans le 7. livre de sa première {p. 6}Décade, que l’institution des jeux scéniques est un effet de la superstition. Nous rapporterons ici le passage tout entier, parce qu’il est tronqué dans ce 1. chapitre de la Dissertation pag. 11. Voici les paroles de Tite-Live« Et hoc, et insequenti anno T. Sulpitio Petico, C. Licinio Stolone Coss. pestilentia fuit : eo nihil dignum memoria factum, nihi quod pacis Deorum exposcendæ causa tertio tum post conditam urbem lectisternium fuit. Et cum vis morbi nec humanis consiliis, nec ope divina levaretur, victis SUPERSTITIONE animis, ludi quoque scenici, nova res bellicoso populo : nam Circi modo spectaculum fuerat ; inter alia cœlestis iræ placamina instituti dicuntur. » Tito Livio lib. 7. Decad. I.. « La peste continua tout le long de cette année, et de l’année suivante, sous le consulat de T. Sulpitius Peticus, et de C. Licinius Stolon. Et durant ce temps-là il ne se fit rien de mémorable, si ce n’est que pour apaiser la colère des Dieux on célébra les Lectisternes pour la troisième fois depuis la fondation de la ville. Comme l’on vit que le mal ne diminuait point, ni par le secours des hommes, ni par l’assistance des Dieux ; Enfin on se laissa vaincre par la Superstition : et l’on dit qu’entre autres choses pour apaiser l’indignation du Ciel, on institua les jeux scéniques, chose nouvelle parmi un peuple belliqueux ; car auparavant il n’y avait point d’autres jeux que ceux du Cirque. »

D’où il s’ensuit que puisque les Jeux Scéniques faisaient partie de la superstition ; ils ne faisaient point partie de la Religion. Car selon Cicéron, la superstition est un vice, qui est opposé à la Religion. « Non seulement, dit-il« Non Philosophi solum, verum etiam Majores nostri superstitionem a Religione separaverunt….Ita factum est in superstitioso et religioso, alterum vitii nomen, alterum laudis. » Cic. Lib. 2. De nat. Deor., les Philosophes ; mais aussi nos Pères ont séparé la superstition de la Religion…. Ainsi le mot de superstitieux est un nom de vice ; et celui de religieux est un nom de louange et de vertu. »

Il n’est donc pas vrai selon les sentiments de ces grands hommes, que tous les jeux et les spectacles de l’Antiquité aient fait la plus grande, et la plus solennelle partie de la Religion païenne ; puisque les jeux scéniques n’étant qu’un effet de la superstition, ne faisaient pas même partie de la religion. Valère Maxime, quoiqu’il dise que les jeux publics avaient été inventés pour honorer les Dieux, et pour divertir les hommes ; néanmoins considérant les combats sanglants qui se faisaient sur le théâtre, ou que ces spectacles causaient par les divers partis qui s’y formaient sur leur sujet, bien loin de les regarder comme des choses de religion ; il déclare qu’ils déshonoraient la religion. « Après avoir parlé, dit-il«  Proximos militaribus institutis ad urbana castra, id est Theatra, gradus faciendus est, quoniam hæc quoque sæpe, numero animosas acies instruxerunt. Excogitata namque cultus Deorum, et hominium delectationis causa, nonsine aliquo pacis rubore voluptatem, et religionem civili sanguine scenicorum portentorum gratia macularunt. » Val. Max. lib. 2. cap. 4., de ce qui regarde les {p. 7}combats qui ensanglantent la campagne, passons à ceux qui se font dans les villes : c’est-à-dire, parlons des Théâtres, dont on a fait souvent un champ de bataille ; car ayant été inventés pour le culte des Dieux, et pour le divertissement des hommes ; ils ont corrompu la pureté des plaisirs de la paix ; et ont déshonoré la religion par le sang des citoyens que les spectacles monstrueux de la Scène y font répandre. »

Pour ce qui regarde les jeux des Gladiateurs, et les autres combats sanglants, la peinture que Sénèque en fait est si horrible, qu’il n’y a point lieu de douter qu’il ne croyait pas que ces spectacles pussent faire une des plus solennelles parties de la Religion.

« Tous ces spectacles, dit-il« Mera homicidia sunt. Mane leonibus, et ursis homines : meridie spectaroribus suis objiciuntur. Interfectores interfecturis jubentur objici : et victoria in aliam detintent cædem : exitus pugnantium mors est : ferro et igne res genitur. Hæc fiunt dum vacat arena. Sed latrocinium fecit aliquis ? Quid ergo meruit ? ut suspendatur. Occidit hominem : Quia occidit. Ille meruit hoc pateretur. Tu quid meruisti miser, ut hoc spectes ? Occide, ure, verbera. Quare tam timide incurrit in ferrum ? Quare parum audacter occidit ; Quare parum libenter moritur ? Plagis aguntur in vulnera, et mutuos ictus nudis et obviis pectoribus excipiunt. Intermissum est spectaculum : interim jugulantur homines ne nihil agatur. Age ne hoc quidem intelligitis, mala exempla in eos redundare qui faciunt ? » Seneca Epist. 7. lib. 2.,ne sont rien autre chose que des homicides. Le matin on fait combatte des hommes contre des lions et des ours. A midi on les abandonne à la discrétion de leurs spectateurs. Aussitôt qu’il y en a un qui a tué son homme, on le met aux mains avec un autre, qui le tue : et jamais on ne laisse le victorieux en repos jusqu’à ce qu’un autre l’ait égorgé. Enfin le peuple ne s’en va point que tout ne soit mort : tout passe par le fer, et par le feu. C’est ce qui se fait tandis que l’Amphithéâtre n’est point occupé, si quelqu’un a volé, il mérite d’être pendu ; s’il a tué il doit souffrir la mort. Mais toi, pauvre misérable, qu’as-tu fait qui ait mérité qu’on te condamnât à des spectacles si inhumains, où le peuple crie sans cesse ? tue, brûle, frappe. Pourquoi craint-il si fort l’épée de son adversaire ? Que n’est-il plus hardi à tuer ? Que ne meurt-il avec plus de résolution, et de constance ? On les entraîne aux coups avec des filets : et il faut que tout nus ils cherchent l’épée l’un de l’autre, et se l’enfoncent dans le sein. Le spectacle est-il cessé ? On égorge des hommes plutôt que de demeurer sans rien faire ; et cependant vous ne prenez pas garde, que vous donnez des exemples pernicieux qui peuvent tourner à votre ruine. »

Plutarque avait tant d’horreur de la manière d’honorer les Dieux en leur immolant des hommes, qu’il estime qu’il vaudrait mieux n’avoir jamais eu aucune connaissance des Dieux, que de croire qu’il y en ait {p. 8}de si cruels, qu’ils se plaisent à être honorés par des meurtres« An non fuisset tolerabilius nullam unquam Deorum notitiam, nullam opinionem, aut historiam habuisse, quam tales eos facere qui cæsorum hominum delectentur sanguine ? » Plutarch. In lib. De superstit..

Quant aux autres jeux non sanglants, ce que Tacite en a remarqué, est fort considérable. Lorsque l’Empereur Néron introduisit dans Rome des jeux à l’imitation de ceux de la Grèce qui se célébraient tous les cinq ans, les sentiments que les plus sages eurent de ces jeux, et de tous ceux du Théâtre, nous font voir clairement qu’ils ne les regardaient pas comme des choses appartenant à la Religion, mais comme des choses profanes, et pernicieuses« Nerone quartum, Cornelio Cosso Coss. Quinquennale ludicrum Romæ institutum est ad morem Græci certaminis varia fama, ut cuncta ferme nova. Quippe erant qui Cn. Pompeium incusatum a senioribus ferrent, quod mansuram Theatri sedem posuisset. Nam antea subitariis gradibus, et scena in tempus structa, ludos edi solitus : vel si vetustiora repetas stantem populum spectavisse : si consideret, Theatro dies totos ignavia continuaret. Ne spectaculorum quidem antiquitas servaretur, quoties Populus Romanus sederet, nulla cuiquam civium necessitate certandi. Cæterum abolitos paulatim patrios mores, funditus everti per accitam lasciviam ut quod usquam corrumpi et corrompere queat, in urbe visatur, degeneretque studio externo, juventus, gymnasia, et otia, et turpes amores exercendo. Principe et Senatus authoribus, qui non modo licentiam vitiis permiserint, sed vim adhibeant. Proceres Romani specie orationum, et carminum scena polluantur. Quid superesse, nisi ut corpora quoque nudent, et cæstus assumant, easque pugnas pro militia, et armis meditentur ? An justitiam Auguris, et Decurias Equitum egregium judicandi munus expleturos, si fractos sonos, et dulcedinem vocum perite audissent ? Noctes quoque dedecori adjectas, ne quod tempus pudori relinquatur ; sed cœtu promisquo quod perditissimus quisque per diem concupiverit, per tenebras audeat. » Tacit. Lib. 14. Annal.. « Néron étant Consul pour la quatrième fois avec Cornelius Cossus, on établit à Rome des jeux à l’imitation de ceux de la Grèce qui se célèbrent tous les cinq ans. Cette nouveauté fut reçue diversement, comme toutes les autres : les uns disaient que Pompée même avait été repris par les vieillards de son temps, pour avoir fondé un Théâtre perpétuel. Car auparavant on n’en dressait qu’à mesure qu’on en avait à faire : et dans le commencement de Rome le peuple assistait aux Spectacles tout debout. On disait qu’en faisant des Sièges, on avait fait des trônes à l’oisiveté, et à la paresse, où l’on passait les jours entiers à ne rien faire. Qu’on ne gardait pas seulement l’ancienne coutume, qui ne contraignait aucun citoyen à s’y trouver, ni à monter sur le Théâtre ; Mais que foulant aux pieds les lois de nos Ancêtres, nous donnions entrée chez nous aux vices des étrangers ; afin que Rome fût le réceptacle de toute sorte d’ordure, et de corruption. Que notre jeunesse se laissait aller peu à peu à l’oisiveté des Grecs, et prenait leurs plaisirs, leurs exercices, et leurs sales amours, par l’autorité du Prince et du Sénat, qui ne se contentaient pas de souffrir les vices ; mais les commandaient. Que les principaux sous ombre de faire des versets et des harangues montaient déjà sur le Théâtre ; et qu’il ne leur restait plus qu’à descendre tout nus en l’arène, et de prendre le Ceste au lieu de la cuirasse, et de l’épée. Que les Augures n’apprendraient point à vivre saintement ; et les chevaliers à devenir bons juges, en ne s’étudiant qu’à savoir toute la mollesse des tons, et des nombres {p. 9}de la Musique ? Qu’on avait même choisi la nuit pour accroître l’infamie, et pour ne laisser aucun asile à la pudeur ; et qu’il était bien facile aux débauchés parmi la confusion, et les ténèbres, d’exécuter les convoitises du jour, et les adultères prémédités pendant la lumière. »

Je ne doute point que Sénèque ne fût de cet avis, puisque dans l’épître 7. qu’il écrit à Lucile, il condamne généralement tous les Spectacles. « Il n’y a rien, dit-il« Nihil est tam damnosum bonis moribus, quam in aliquo spectaculo desidere. Tunc enim per voluptatem facilius vitia surrepunt. Quid me existimas dicere ? Avarior redeo, ambitiosior, luxuriosior, immo vero crudelior, et inhumanior. » Senec. lib. 1 Epist. 7., de plus pernicieux, ni de plus nuisible aux bonnes mœurs, que de s’arrêter à quelque Spectacle ; car alors les vices se glissent plus facilement dans l’âme, par le plaisir qu’on y prend. Que pensez-vous que je dise ? j’en deviens plus avare, plus ambitieux, plus dissolu, et qui pis est, plus cruel et plus inhumain. »

Cicéron n’improuvait pas moins les Spectacles, comme il le témoigne dans la lettre qu’il écrit à Marius, sur le sujet des Jeux que Pompée fit célébrer à la consécration du Théâtre qu’il avait bâti. « Si quelque douleur du corps, dit-il« Si te dolor aliquis corporis, aut infirmitas valetudinis tuæ tenuit, quo minus ad ludos venires, fortunæ magis tribuos, quam sapientæ tuæ. Sin hæc quæ cæteri mirantur, contemnenda duxisti et cum per valetudinem posse, venire tamen noluisti ; utrumque lætor, et sine dolore corporis te fuisse, et animo valuisse, cum ea quæ sine causa mirantur, alii neglexeris. Nobis autem erant ea perpetienda quæ scilicet P. Macius probavisset : omnino, si quæris, ludi apparitissimi : sed non tui stomachi, conjecturam enim facio de meo. » Cicero lib. 7. Epist. ad Famil. Ep. I., ou quelque autre indisposition vous a empêché de vous trouver aux Jeux publics ; il faut plutôt attribuer cela au hasard, que le prendre pour un effet de votre sagesse. Que si vous portant bien vous n’avez pas voulu néanmoins y venir, par un mépris que vous avez pour ces sortes de choses qui font l’admiration des autres ; je me réjouis de l’un, et de l’autre, de votre santé, et de votre bon sens qui vous fait mépriser ce que les autres admirent sans raison…. Pour nous il nous a fallu souffrir les pièces de Théâtre que P. Macius avait approuvées. Et afin de vous en dire librement ma pensée, ces jeux étaient très magnifiques ; mais ils n’eussent pas été certainement à votre goût, dont je juge par le mien. »

Il faut avouer que Cicéron, ni Marius n’auraient point eu tant de mépris pour les Jeux, et pour les Spectacles, s’ils eussent cru qu’ils faisaient la plus grande, et la plus solennelle partie de la Religion.

Julien l’Apostat, qui était si passionné pour le culte des faux Dieux que les Païens adoraient, était si éloigné de croire que les Jeux et les {p. 10}Spectacles des Théâtres fissent la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion ; qu’il les regardait au contraire comme« Theatra turpissima opera, et fœdissima vitæ munia. » Julian. in Misopog. « Odi spectacula, et studeo religionem ac pietatem in templis colere. » Ibid. « des choses très infâmes, et comme des occupations les plus honteuses de la vie, pour lesquelles il avait, , dit-il, autant d’aversion et de haine, qu’il avait de vénération et de zèle pour le culte des Dieux dans les temples ». Mais comme ces grands esprits du Paganisme ne laissaient pas de s’accorder avec le peuple dans la pratique de la Religion ; il ne sera pas inutile d’examiner encore la proposition de la Dissertation selon la pratique de la Religion Païenne.

Examen de la proposition de la Dissertation selon la pratique de la Religion Païenne. §

Les gens d’esprit parmi les Païens séparaient la Religion de la Superstition, ainsi que nous l’avons fait voir ci-dessus. Mais dans l’usage commun du peuple, la Religion comprenait toutes sortes de cultes des Dieux, quelques superstitieux qu’ils fussent, lorsqu’ils étaient autorisés par les lois, ou par la coutume. Ainsi Varron, selon le témoignage de S. Augustin, met les Jeux Scéniques au rang des choses divines, non pas selon son sentiment, mais selon l’usage commun dans la pratique de la Religion. « Varron, dit S. Augustin« Vir doctissimus apud eos Varro, et gravissimæ authoritatis, cum rerum humanarum, atque divinarum dispartitos faceret libros, alias humanis, alios divinis pro sua cujusque rei dignitate distribuens, non saltem in rebus humanis, sed in rebus divinis poneret ludos scenicos : eum utique si tantummodo boni et honesti homines in civitate essent, nec in rebus humanis ludi scenici esse debuissent. Quod profecto non authoritate sua fecit, sed quoniam eos Romæ natus et educatus in divinis rebus invenit. » Varro apud S. August. lib. 4. de Civit.Dei cap. 1., le plus docte des Païens, et de très grande autorité, composant divers livres des choses divines et humaines ; et traitant des unes et des autres séparément selon leurs différences, n’a pas mis les Jeux de la Scène au rang des choses humaines ; mais au rang des choses divines. Au lieu que dans un état, où il n’y aurait que des personnes de probité, et d’honnêtes gens, on n’eût pas dû même les mettre au rang des choses humaines. Mais certes ce n’est pas de son autorité qu’il en a usé de la sorte ; Ce qui l’y a obligé est qu’à Rome, où il était né, et où il avait été élevé, il avait trouvé ces Jeux reçus au rang des choses divines. »

{p. 11}Cicéron dans le second livre des lois traitant de la Religion, et des choses qui appartiennent à la Religion, y comprend aussi les Jeux publics ; mais avec cette condition ; « qu’ils soient dans la modération prescrite par la loi« Dummodo ea moderata sint, ut lege prescribitur. »Cicero l. 2. de legib. »

Aussi les Censeurs avaient un grand soin de faire observer cette modération dans les Jeux publics jusques là que lorsqu’on commença à dresser des Théâtres, Scipion Nasique s’y opposa, et en fit vendre tout l’appareil à l’encan. Et le Sénat défendit par Arrêt de dresser aucunsXII sièges, ou échafauds pour voir les Jeux étant assis, soit dans la ville, soit à demi-lieu près de la ville« Quæ theatra inchoata quidem sunt, cæterum authore P. Scipione Nasica omnem apparatum operis eorum subjectum hastæ vænire placuit. At etiam senatusconsulto cautum est, ne quis in urbe, propiusve passus mille subsellia posuisse, sedensve ludos spectare vellet. » Val. Max. lib. 2. cap. 4. ; « Afin de ne pas dresser des trônes à l’oisiveté et à la paresse  », comme dit Tacite.

Il n’est donc pas vrai que tous les Jeux et les Spectacles absolument, et sans exception fissent la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion ; puisqu’ils ne faisaient pas même tous partie de la Religion, les lois en exceptant ceux qui n’étaient pas dans la modération qu’elles prescrivaient.

Les lois qui ordonnaient au Pontife de ne pas souffrir qu’on introduisît des Religions sales et honteuses ; mais de les condamner comme impies« Publicus Sacerdos audaciam in amittendis religionibus fœdis damnet, atque impiam judicet. » Cicero 2. de legib. ; Ne condamnaient-elles pas aussi les Spectacles honteux et déshonnêtes ? N’est-ce pas pour cela qu’elles déclaraient infâmes les acteurs des SpectaclesL. Athletas ff. de his qui notantur infamia. ?

Si ces Spectacles eussent fait la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion, pourquoi aurait-on défendu d’y mener les enfants ? Car Aristote déclare que « les Législateurs ne doivent point souffrir que les jeunes gens aillent aux Comédies ni aux Tragédies « Juniores autem neque jamborum, neque Comœdiarum spectatores esse sinat Legislator. » Aristot. lib. 7. Politic. c. 17.».

Pourquoi l’Empereur Julien l’Apostat aurait-il ordonné au grand Pontife des Païens dans la Galatie, d’exhorter ses Prêtres de ne point aller aux Théâtres« Julianus Aug. Arsacio summo Sacerdoti Galatiæ : Sacerdotes hortare, ut ad Theatrum non accedant. » Sozomen. Hist. Eccles. lib. 5. c. 16. ?

Pourquoi aurait-on défendu aux femmes d’être spectatrices des Jeux Olympiques« Exclusæque expectant præmia Matres. » Stat. Lib. 1. Thebaid. ?

Pourquoi l’Empereur Auguste aurait-il défendu {p. 12}aux femmes de se trouver aux Jeux des Athlètes« Athletarum spectaculo muliebrem sexum omnem submovit. » Suet. in Octav. lib. 2. ?

Si les Romains eussent cru que tous les Jeux et les Spectacles étaient des choses de Religion ; les maris n’eussent point eu droit de répudier leurs femmes pour y être allées sans leur permission. Et toutefois « P. Sempronius répudia la sienne seulement à cause qu’elle avait eu la hardiesse d’aller voir les jeux sans sa permission« P. Sempronius Sophus conjugem repudii nota affecit, nihil aliud quam se ignorante ludos ausam spectare. » Valer. Maxim. lib. 6. cap. 3.. »

Si la ville de Marseille eût été persuadée que tous les Jeux et les Spectacles faisaient la plus grande, et la plus solennelle partie de leur Religion ; en aurait-elle exclu les Mimes ? « La ville de Marseille, dit Valère Maxime« Eadem civitas severitatis custos acerrima est, nullum aditum in Scenam Mimis dando, quorum argumenta majore ex parte stuprorum continent actus ; ne talia spectandi consuetudo, etiam imitandi licentiam sumat. » Valer. Max. lib. 2. cap. 6., garde si exactement la sévérité de sa discipline, qu’elle ne laisse pas monter sur le Théâtre les Mimes, qui ne représentent dans la plupart de leurs pièces, que des amours impudiques ; de peur que ses Citoyens s’accoutumant à voir ces représentations, ne prennent la liberté de les imiter. »

Si tous les Jeux étaient des choses de Religion, pourquoi les Pantomimes n’osèrent-ils pas se trouver aux Jeux sacrés que Néron faisait célébrer. « Encore que les Pantomimes, dit Tacite« Redditi quamquam Scenæ Pantomimi, certaminibus sacris prohibebantur. » Tacit. Annal. lib. 24., eussent la liberté de monter sur le Théâtre, il ne leur fut pas néanmoins permis de se trouver à ces Jeux qui étaient sacrés. »

Le Peuple Romain croyait-il que ces Jeux des Pantomimes fissent une partie solennelle de la Religion, lorsqu’il pria l’Empereur Trajan de les abolir ? Ce que Pline second représente excellemment dans son Panégyrique en ces termes« Vita Principis censura est eaque pepetua, ad hanc dirigimur ad hanc convertimur, nec tam imperio nobis opus est, quam exemplo : quippe infidelis recti magister est metus : melius homines exemplis docentur, quæ imprimis hoc in se boni habent, quod approbant, quæ præcipiunt fieri posse. Et quis terror valuisset efficete, quod reverentia tui effecit ? Obtinuit aliquis ut spectaculum Pantomimorum Populus Romanus tolli pareretur ; sed non obtinuit, ut vellet. Rogatus es tu quod cogebat alius : cœpitque esse beneficium, quod necessitas fuerat : neque enim a te minore concentu, ut tolleres Pantomimos, quam a Patre tuo, ut restitueret, exactum est. Utrumque recte : nam et restitui oportebat, quos sustulerat malus Princeps ; et tolli restitutos. In his enim quae a malis bene fiunt, hic tenendus est modus, ut appareat Authorem displicuisse, non factum. Idem ergo populus ille aliquando Scenici Imperatoris Spectator, et applausor, nunc in Pantomimis quoque adversatur, et damnat effœminatas artes, et indecora sæculo studia. Ex quo manifestum est, Principium disciplinam capere etiam vulgus, cum rem, si ab uno fiat, severissimam fecerint omnes. Macte hac gravitatis gratia, Cæsar, qua consecutus es, ut quod antea vis et imperium, nunc mores vocarentur. » Plin. 2. in Panegiric. : « La bonne vie du Prince est la censure perpétuelle de nos mœurs : c’est elle que nous nous proposons d’imiter : C’est sur elle que nous avons continuellement les yeux tournés : Nous n’avons pas tant besoin de commandements, que d’exemples ; la crainte étant peu capable et ayant d’elle-même peu de force pour nous porter au bien : les exemples nous instruisent beaucoup mieux ; car ils ont cet avantage, et cette utilité, qu’ils nous font voir que ce qu’ils nous proposent, n’est pas impossible. En effet quelle terreur eût jamais été capable de faire ce qu’a fait le respect, et la vénération qu’on a pour votre Majesté ? Un de nos Princes (Domitien1) obtint à {p. 13}la vérité des Romains qu’ils souffrissent qu’on abolît les Spectacles des Pantomimes ; mais il ne put obtenir que ce fût de leur plein gré qu’ils y consentissent. Il n’en est pas de même de vous ; car ils sont venus d’eux-mêmes vous supplier de leur accorder ce que ce Prince exigeait d’eux par force : et ils ont reçu comme un bienfait, ce qui leur était autrefois une nécessité de souffrir malgré qu’ils en eussent. Car tout le Peuple vous conjura d’une commune voix d’abolir les Spectacles des Pantomimes avec autant d’empressement qu’il en avait témoigné à votre Père lorsqu’il le supplia de les vouloir rétablir. Il y a eu en cette rencontre de la justice de part et d’autre. Car il fallait rétablir ces Jeux, parce qu’un méchant Prince les avait ôtés, et il fallait les abolir après les avoir rétablis. C’est ainsi qu’on doit se conduire à l’égard des bons règlements que les mauvais Princes ont faits, afin qu’il paraisse que ce n’est pas l’action qu’on improuve ; mais que c’est à cause qu’on n’en peut supporter l’Auteur. Ce peuple donc qui se plaisait autrefois à voir jouer un Empereur sur le Théâtre, et qui lui donnait des applaudissements, est à présent le même qui se déclare contre les Pantomimes, et qui condamne ces Jeux infâmes, et ces divertissements honteux à notre siècle. Cela nous fait connaître clairement, que le menu peuple même est capable de se régler sur la bonne vie du Prince, et que tout le monde se porte à la vertu, quelque sévère qu’elle soit, lorsque le Prince la pratique. Continuez donc, ô César, cette sérieuse conduite qui vous attire tant de vénération et de respect, que ce qu’on ne faisait auparavant que par force et par crainte, on le fait maintenant par l’amour de la vertu et des bonnes mœurs. »

Enfin si nous considérons comment les Jeux et les Spectacles faisaient partie de la Religion Païenne, nous verrons que la proposition de l’Auteur de la Dissertation n’est nullement soutenable : « Que tous les Jeux et les Spectacles de l’Antiquité ont fait la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion Païenne. »

{p. 14} 

Comment les Jeux et les Spectacles faisaient partie de la Religion Païenne. §

Les Jeux et les Spectacles de l’Antiquité faisaient partie de la Religion Païenne, en tant qu’ils faisaient partie de la solennité de leurs Fêtes. Macrobe nous l’apprend par ces paroles« Festis insunt sacrificia, Epulæ, Ludi, Feriæ… Sacra celebritas est, vel cum sacrifica Diis offeruntur, vel cum dies divinis Epulationibus celebratur, vel cum ludi in honorem aguntur Deorum, vel cum Feriæ observantur. » Macrob. lib. 1. Saturn. C. 16. : « Les Fêtes comprennent les sacrifices, les festins sacrés, les Jeux et les fériesXIII… C’est une sacrée solennité, lorsqu’on offre les sacrifices aux Dieux, ou lorsque le jour se passe en festins sacrés, ou lorsqu’on célèbre les Jeux en l’honneur des Dieux, ou lorsqu’on observe les féries. »

Or les Jeux et les Spectacles ne faisaient pas la plus grande partie des Fêtes, puisque des quatre parties des Fêtes ils n’en faisaient tous ensemble qu’une seule, et encore la moindre, au moins au regard des sacrifices, et des féries ; et par conséquent les Jeux et les Spectacles ne faisaient pas la plus grande partie de la Religion Païenne. Ils ne faisaient pas non plus la plus solennelle partie des Fêtes. Car il est certain que c’étaient les sacrifices qui faisaient la principale solennité des Fêtes ; puisqu’il n’y avait point de Fêtes sans sacrifice, comme le nom même de Férie nous le fait entendre, qui vient, selon Festus

« Feria a feriendis victimis appellata.

Ferias antiqui festas vocabant. » Festus.

, a feriendis victimis, c’est-à-dire, de ce qu’on immolait en ces jours des victimes aux Dieux. Au lieu qu’il y avait une infinité de Fêtes sans Jeux, et sans Spectacles : et qu’ils ne rendaient point solennels les jours auxquels il n’y avait point de sacrifice. Car il y avait des Jeux et des Spectacles les jours ouvriers, ainsi qu’on le peut apprendre par ces paroles de l’Empereur Julien l’Apostat« Semper odi Circenses, perinde ut forum qui obstricti sunt ære alieno. Itaque raro ad eos venio, nempe in Deorum festo. » Julian. in Misopog. : « J’ai toujours autant fui les Jeux du Cirque, que ceux qui sont chargés de beaucoup de dettes, fuient la place publique. C’est pourquoi je n’y vais que rarement ; à savoir les jours de Fête. » D’où il s’ensuit qu’il y avait des Jeux et des Spectacles en d’autres jours qu’aux jours de Fête.

Et pour montrer que cet Empereur n’estimait pas {p. 15}que ces Jeux et ces Spectacles fissent la plus solennelle partie de sa Religion ; il ne faut que rapporter ce qu’il ajoute ensuite« Neque ibi diem consumo sed spectato sexto fere cursu, neque id cum voluptate, immo hercle cum molestias et fastidio libens discedo. » Ibid. : « Je ne m’y arrête pas tout le long du jour ; mais après avoir vu environ la sixième course, sans plaisir, ou plutôt avec ennui, et avec dégoût, je me retire bien aise de m’en être dégagé. »

Un Empereur qui assistait avec tant d’assiduité aux sacrifices qu’on offrait aux Dieux dans leurs temples et qui était si passionné pour leur culte, aurait-il parlé de la sorte des Jeux et des Spectacles, s’il eût cru qu’ils faisaient la plus grande, et la plus solennelle partie de sa Religion ?

Les sentiments de Cicéron n’étaient pas aussi fort éloignés de ceux de cet Empereur, lorsqu’il préfère les exercices de ses études aux Fêtes des Jeux. « Qui est-ce, dit-il« Quis tandem me reprehendat, aut quis mihi jure succenseat si quantum cæteris ad suas res obeundas, quantum ad festos dies ludorum celebrandos, quantum ad alias voluptates, et ad ipsam requiem animi, et corporis conceditur temporis, quantum alii tribuunt tempestivis conviviis, quantum denique aleæ, quantum pilæ, tantum mihi egomet ad hæc studia recolenda sumpsero ? » Cic. In Orat. pro Archia Poëta., qui trouvera mauvais, ou qui me reprendra avec raison, si je prends pour employer à l’étude le temps que les autres donnent à leurs affaires, aux Fêtes des Jeux publics, à leurs autres plaisirs, au repos même du corps, et de l’esprit, et que quelques-uns passent à la débauche des festins, aux jeux de hasard, ou à la paume ? »

Si le Peuple Romain eût cru que tous les Jeux et les Spectacles faisaient la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion ; ce sage Politique se fût bien gardé de parler de la sorte devant un Préteur du Peuple Romain, devant des Juges graves et sévères, et en une audience si célèbre.

Justin l’Historien n’eût pas aussi osé dire que les Fêtes des Jeux, et des Spectacles étaient la principale cause de la corruption des mœurs, et de la ruine des Etats. Voici ce qu’il dit« Hujus (Epaminondæ) morte etiam Atheniensium virtus intercidit : siquidem amisso cui æmulari consueverant, in segnitiem corporemque resoluti, non, ut olim, in classem, exercitumque, sed in dies festos, apparatusque ludorum reditus publicos effundunt, et cum Actoribus nobilissimis Poëtisque theatra celebrant, frequentius Scenam, quam castra visentes : Versificatores, oratoresque meliores quam Duces laudantes. Tunc vectigal publicum quo ante milites, et remiges alebantur, cum urbano populo dividi cœptum. Quibus rebus effectum est, ut inter otia Grecorum, sordidum et obscurum antea Macedonum nomen emergeret. Et Philippus obses triennio Thebis habitus, Epaminondæ, et Pelopidarum virtutibus eruditus, regnum Macedoniæ, Græciæ, et Asiæ cervicibus, veluti jugum servitutis imponeret. » Justin. in fine lib. 6. : « La mort d’Epaminondas contribua aussi beaucoup à affaiblir le courage des Athéniens : car comme ils n’eurent plus en tête celui dont la vertu leur donnait de l’émulation, ils commencèrent à devenir stupides et fainéants, et à dépenser le revenu de la République, non à faire équiper des vaisseaux, et à soudoyerXIV des armées, comme autrefois ; mais à célébrer des Fêtes et des Jeux magnifiques. Ils ne firent autre chose depuis que de fréquenter {p. 16}les Théâtres avec les Acteurs, et les Poètes, se trouvant plutôt aux Spectacles de la Scène, qu’aux armées, et faisant plus d’état des faiseurs de vers, et de harangues, que des plus grands Capitaines. Ils commencèrent à partager avec le peuple de la ville les deniers publics qu’on levait auparavant pour l’entretien des armées de terre et de mer. Pendant que les Grecs vivaient dans cette oisiveté, leurs débauches furent cause que les Macédoniens, qui jusqu’alors avaient paru fort méprisables, se mirent en grande réputation ; et que Philippe qui avait été retenu trois ans en otage dans Thèbes, où il eut pour maîtres ces vaillants hommes Epaminondas, et les PélopidesXV, assujettit la Grèce, et l’Asie à la domination des Rois de Macédoine. »

Et pour ne rien omettre sur ce sujet, il faut remarquer que la Fête des Jeux du Cirque avait deux parties, l’une de la pompe, et l’autre des Spectacles : la pompe était la cérémonie de la procession que les Pontifes et les principaux de la ville conduisaient du Capitole, dans le Cirque, portant les images des Dieux, et faisant des sacrifices. Ces deux parties sont marquées dans l’Arrêt que le Sénat donna pour refaire les Jeux, sur ce qu’Attinius dit que Jupiter lui avait révélé en songe, qu’il était offensé de l’irrévérence de ceux qui avaient fait passer au milieu du Cirque un esclave chargé d’une potence, à laquelle il devait être attaché ; c’est pourquoi il voulait qu’on refît les Jeux. Sur quoi « le Sénat ordonna qu’on referait la Pompe, et les Jeux« Deo pompam, ludosque instaurari suo decreto jussit Senatus. » Dionis. Halicarnas. lib. 7. ».

Il est question de savoir quelle était la plus solennelle partie de la Fête du Cirque. Il n’y a point de doute que ce ne fût la Pompe, puisque c’était elle qui rendait les Jeux et les Spectacles solennels ; comme Ovide nous l’apprend« Circus erit celeber Pompam, numeroque Deorum. » Ovid. lib. Fast. : « Les Jeux du Cirque , dit-il, seront solennels par la Pompe, et par le nombre des Dieux. » Et par conséquent les Jeux et les Spectacles ne faisant pas la plus solennelle partie de la Fête du Cirque ne faisaient point aussi la plus solennelle partie de la Religion. Enfin lorsque Pompée ayant bâti un {p. 17}Théâtre, et un Temple au-dessous à l’honneur de Vénus, appela le peuple à la consécration de cet édifice, il ne l’invita qu’à la consécration du Temple, sans parler du Théâtre, comme il paraît par l’édit qu’il publia, qu’on peut lire dans Tertullien, et dans le Traité de la Comédie et des Spectacles de Monseigneur le Prince de ContiTertullien des Spectacles chap. 10. et dans le Traité de la Comédie de Monseigneur le Prince de Conti, pag. 39.. Ce que Pompée n’eût point fait, et n’eût pas même dû faire, si le peuple Romain eût cru que les Jeux publics et les Spectacles faisaient la plus grande, et la plus solennelle partie de la Religion.

Cela suffit pour faire voir que la proposition de la Dissertation, n’est point absolument véritable. Examinons les raisons dont l’Auteur prétend se servir pour l’appuyer.

Dissertation pag. 3. §

« Tout y était mystérieux, et sacré, soit de la part de ceux que l’on croyait les avoir institués, et à qui ils étaient consacrés ; soit pour les causes non seulement de leur institution ; mais aussi de leur célébration, soit par la qualité de ceux qui devaient y présider, et en prendre soin ; ou par les vœux des combattants, et les actions de grâces que les vainqueurs rendaient à leurs Dieux, ou par l’estime, et la révérence pour ceux, qui en avaient souvent remporté le prix. »

Pag. 9.

« C’est avec raison qu’ils avaient accoutumé de vouer à leurs Dieux les Jeux, et de les célébrer en leur honneur, pour en obtenir quelques grâces, et le plus souvent pour les remercier de celles qu’ils en avaient reçues. »

II. Observation. §

Voilà tout le raisonnement de l’Auteur de la Dissertation, qui ne prouve rien de ce qu’il s’était proposé de prouver : Car quelle raison y a-t-il dans tout ce discours qu’on ne puisse alléguer pour {p. 18}les Sacrifices, pour les processions et prières publiques, pour les Triomphes, pour les mystères, et cérémonies des Fêtes, avec cet avantage que les Acteurs des Jeux, et des Spectacles n’étaient que des personnes infâmes, et que les Ministres de ces autres parties de la Religion étaient des personnes illustres, et vénérables ? Comment donc l’Auteur de la Dissertation a-t-il pu conclure de ce raisonnement, que tous les Jeux et les Spectacles du Cirque, du Théâtre, et de l’Amphithéâtre faisaient la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion ?

Pour prouver cette proposition, il faudrait qu’il fît voir que les représentations du Théâtre, quelques déshonnêtes, déréglées, et impies qu’elles fussent, que les fureurs du Cirque, et les cruautés de l’Amphithéâtre étaient des moyens plus grands, et plus solennels, pour obtenir des grâces des Dieux que n’étaient les sacrifices, les processions, les vœux et les prières publiques. Il faudrait qu’il montrât que les Théâtres étaient plus saints, plus sacrés que les Temples ; et que les Acteurs des Jeux et des Spectacles étaient plus vénérables, et plus considérables, que les Pontifes, et les Prêtres des Dieux. Mais est-il possible qu’on se persuade que l’infamie ne soit pas incompatible avec la plus solennelle partie de la Religion ?

Dissertation pag. 20. et 21. §

« Et quand même ils n’avaient point de sujet pour les célébrer, ils les faisaient seulement comme un acte de piété, et par vœu qu’ils exécutaient soigneusement. Le Sénat enjoignit au Dictateur Manlius de faire les Jeux qu’ils appelaient grands, que Marcus Emilius Préteur avait faits sous le Consulat de Flaminius Servilius, et qu’il avait encore voués pour cinq ans après. Ce que Manlius exécuta, et les voua encore à pareil temps. Ce qui est d’autant plus notable, que ce Manlius fut élu Dictateur pour tenir les assemblées, et faire ces Jeux seulement. »

{p. 19} 

III. Observation. §

Tous les exemples qui sont rapportés dans ce premier chapitre de la Dissertation ne peuvent servir qu’à montrer que les Jeux et les Spectacles faisaient partie de la Religion Païenne. C’est pourquoi comme tout le monde demeure d’accord de ce point, je ne m’y arrêterai pas. Mais parce qu’en cet endroit l’Auteur de la Dissertation nous avertit de remarquer comme une chose notable, que Manlius fut élu Dictateur pour faire les Jeux, prétendant inférer de là, que les Jeux faisaient la plus solennelle partie de la Religion, puisqu’il était nécessaire de créer un souverain Magistrat pour les faire ; je suis obligé de faire cette observation, afin de montrer que non seulement cet exemple lui est inutile pour établir sa proposition ; mais qu’il nous fournit au contraire de quoi pouvoir la détruire.

Car premièrement il paraît que Manlius ne fut pas élu Dictateur pour faire les Jeux seulement, mais principalement pour tenir les assemblées, comme nous le voyons dans l’Ordre que le Sénat donna aux Députés qu’il envoya vers le Consul T. Quintius Crispinus à Capoue« Hi nuntiare Consuli jussi, ut si ad comitia ipse Roman venire non posset, Dictatorem in agro Romano diceret comitiorum causa. » Tit. Liv. l. 27. « Si Consul Tarentum profectus esset, Q. Claudium Prætorem placere in eam regionem inde abducere legiones, in qua plurimas sociorum urbes tueri posset. » Ibid. : « Le Sénat donna ordre à ses Députés de dire au Consul, que s’il ne pouvait pas venir à Rome pour tenir les assemblées, il nommât dans le territoire de Rome un Dictateur pour les tenir : et comme le même ordre portait, que si le Consul s’était retiré à Tarente, le Préteur Q. Claudius conduisît les troupes en un lieu d’où il pût plus aisément défendre un plus grand nombre de villes alliées » ; Le Consul voyant que le Préteur ne pourrait se trouver à Rome pour faire les Jeux, il élut Manlius Dictateur pour tenir les assemblées et pour faire les Jeux : mais c’était principalement pour tenir les assemblées, selon l’ordre du Sénat.

Secondement ce n’était pas seulement pour tenir les assemblées, et pour faire les Jeux qu’on nommait {p. 20}un Dictateur, on en élisait aussi pour établir les Fêtes : « Le Sénat ordonna, dit Tite-Live« Senatui placuit Dictatorem feriarum constituendarum causa dici. Dictus P.Valerius Publicola. » Tit. Liv. lib. 7., qu’on élût un Dictateur pour établir les Fêtes ; et P. Valérius Publicola fut élu. »

De sorte que les Jeux n’ayant aucun avantage en cela sur les Fêtes, on ne peut pas dire que les Jeux fissent une plus grande, et plus solennelle partie de la Religion que les Fêtes.

Troisièmement lorsqu’on nommait un Dictateur pour faire les Jeux, ce n’était pas à cause que les Jeux étaient si considérables, qu’il fût nécessaire que le premier Magistrat de la République les fît, mais parce que le Préteur qui les devait faire n’y était pas, comme Manlius fut élu Dictateur pour faire les Jeux, parce que le Préteur Q. Claudius était à l’armée. Tite-Live nous l’apprend encore plus clairement sur la fin du 8. livre, où il remarque que cet emploi n’était pas fort considérable, et qu’il était presque indigne d’un Dictateur. « On ne doute point, dit-il« Nec discrepat quin Dictator eo anno A. Cornelius fuerit. Id ambigitur belline gerendi causa creatus sit, an ut esset qui ludis Romanis, quia L. Plautius Prætor gravi morbo forte implicitus erat, signa mittendis quadrigis daret ; functusque eo haud sane memorandi Imperii ministerio, se dictatura abdicaret. » Tit. Liv. in fin. l. 8., qu’en cette année A. Cornélius n’ait été Dictateur ; mais on doute s’il fût créé Dictateur pour faire la guerre ; ou s’il le fût seulement afin que le Préteur L. Plautius étant travaillé d’une grande maladie, il y eût quelqu’un aux Jeux Romains qui donnât le signal pour la course des chariots, et qui quittât la Dictature après cette fonction, qui en vérité n’était pas fort considérable pour signaler sa souveraineté. » Ces paroles de Tite-Live renversent de fond en comble la proposition de l’Auteur de la Dissertation ; Et s’il y fait réflexion, il n’aura plus sujet d’avoir une si haute idée des Jeux, et des Spectacles de l’Antiquité.

Quatrièmement si à cause qu’une cérémonie ne se pouvait faire que par le premier Magistrat de la République, il s’ensuivait qu’elle fît la plus solennelle partie de la Religion, il faudrait avouer que la cérémonie qui se faisait, ou pour marquer les années, ou pour apaiser la colère des Dieux dans quelque grande calamité, en mettant un clou dans le Capitole, était la plus solennelle partie de la Religion, puisque, comme {p. 21}dit Tite-Live« A Consulibus postea ad Dictatorem, quia majus Imperium erat, solenne clavi figendi translatum est. » Tit. Liv. lib. 7., « Le pouvoir de faire cette cérémonie a passé des Consuls au Dictateur, parce que sa charge était plus grande. » Et par conséquent la proposition de l’Auteur de la Dissertation n’est pas véritable, que tous les Jeux et les Spectacles faisaient la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion Païenne. Enfin quelque tour qu’il puisse donner à l’exemple qu’il a rapporté, il n’y trouvera jamais que la condamnation de sa proposition.

Dissertation pag. 34. §

« Qu’il demeure donc pour constant que les spectacles des Anciens n’étaient pas de simples divertissements que l’on donnait au public ; mais des actes de Religion. »

IV. Observation. §

Cette proposition peut avoir deux sens ; premièrement que les Jeux et les Spectacles étaient, selon leur origine, et leur institution, des actions de Religion, et non pas de simples divertissements : En ce sens la proposition de la Dissertation est véritable ; parce qu’il n’y avait point de Jeu ni de Spectacle qui ne fût consacré à quelque faux Dieu.

Secondement on peut entendre cette proposition selon les motifs, et l’intention des Acteurs, et des Spectateurs : En ce sens il n’est pas généralement vrai que les Acteurs, ou ceux qui donnaient ces Jeux, et les Spectateurs mêmes, y cherchassent plutôt la Religion, que le divertissement. Car il y avait plusieurs sortes de Jeux, les uns étaient célébrés aux Fêtes des Dieux soit ordinaires, soit extraordinaires : Et en ceux-là je ne doute point que ceux qui avaient quelque sentiment de piété, ne s’y trouvassent pour faire des actes de Religion ; Quoique Varron et Sénèque nous apprennent que la plupart de ceux qui y étaient, y cherchaient plutôt leur divertissement, {p. 22}que le culte de leurs Dieux, puisqu’ils témoignaient n’avoir que du dégoût et de l’ennui dans les actions de Religion qui s’y faisaient devant que de commencer les Jeux. « La Pompe, dit Varron« Pompa populo ingrata fuit, quia ludis mora. » Varro lib. 4. de ling. Lat., c’est-à-dire la cérémonie sacrée de la procession solennelle, et des sacrifices, déplaisait au peuple, parce qu’elle retardait les Jeux » : et Sénèque dans la Préfacé de ses Controverses, « Vous n’ignorez pas , dit-il« Non ignoras quam sit odiosa Circensibus Pompa. » Seneca in præfat. Controvers., combien la Pompe est odieuse aux Acteurs et aux Spectateurs des Jeux du Cirque. »

Il y avait d’autres Jeux qu’on demandait, et que les Magistrats donnaient au peuple pour l’avoir favorable dans les assemblées, où l’on obtenait les dignités par son suffrage. Et dans ces Jeux le principal but de ceux qui les donnaient, et de ceux qui les demandaient, était le divertissement, comme Cicéron nous l’apprend dans l’Oraison pour Muréna, où représentant les raisons qui avaient porté le peuple à se déclarer pour Muréna lorsqu’il fut élu Consul, il allègue la magnificence des Jeux qu’il avait donnés étant Préteur, pour le divertissement, dit-il, du peuple ; sans parler d’aucun acte de Religion. «  Ne méprisez pas tant, dit Cicéron« Noli ludorum hujus elegantiam, et scene magnificentiam valde contemnere, quæ huic admodum profuerunt. Nam quid ego dicam populum ac vulgus imperitum ludis magnopere delectari ? minus est mirandum, quamquam huic causæ id satis est ; sunt enim populi, ac multitudinis comitia ; quare si populo ludorum magnificentia voluptati est ; non est mirandum eam L. Murenæ apud populum profuisse. Sed si nosmetipsi qui et ab delectatione omni negotiis impedimur, et in ipsa occupatione delectationes alias multas habere possumus, ludis tamen oblectamur, et ducimur. Quid tu admirare de multitudine indocta ?....delectant homines, mihi crede ludi etiam illos qui dissimulant non solum eos qui fatentur. » Cicero in orat. pro Murena., la magnificence de la Scène, et la beauté des Jeux que Muréna a donnés au peuple, dont il a tiré un grand avantage. Car si je vous dis que le peuple ignorant et grossier se plaît extrêmement aux Jeux, cela ne doit pas vous surprendre ; et cela néanmoins suffit pour le gain de cette cause, puisque si le peuple qui peut tout dans les assemblées, a pris un grand plaisir à voir la magnificence de ces Jeux-là, il ne faut pas trouver étrange qu’il lui ait été favorable dans ses suffrages. Que si nous-mêmes à qui les affaires ne permettent pas de prendre du plaisir à ces sortes de divertissements, et qui trouvons assez d’autres plaisirs dans nos occupations, nous ne laissons pas de nous plaire aux Jeux ; Pourquoi trouverez-vous étrange que le petit peuple s’y plaise…. Les Jeux, croyez-moi, donnent du plaisir, non seulement à ceux qui l’avouent franchement, mais aussi à ceux qui feignent de n’en point recevoir. »

Si le peuple eût regardé les Jeux, non pas comme {p. 23}un simple divertissement, mais comme un acte de Religion, Cicéron n’eût pas omis cette circonstance, dont il eût pu tirer un grand avantage, pour relever le mérite des Jeux que Muréna avait donnés au peuple.  

Il y avait encore d’autres Jeux qui se faisaient aux jours ouvriers, comme il paraît par les paroles de l’Empereur Julien l’Apostat, que nous avons rapportées dans la première Observation : car il dit qu’il ne se trouvait aux Jeux que les jours de Fêtes ; d’où il s’ensuit qu’il y avait des Jeux qui se faisaient aux autres jours. Et S. Chrysostome nous l’apprend clairement dans l’Homélie 6. sur le chap. 2. de S. Mathieu« Quando vos cernunt et artes proprias et ipsa exercendi quotidiani operis loca, et illum quem ex his paratis quæstum, et prorsus omnia simul illius spectaculi amore deserere. » S. Chrysost. hom. 6. in cap. 2. Matth. Dans le Traité de la comédie de Monseigneur le Prince de Conti. pag. 62. et 82., lorsqu’il se plaint de ce que les artisans quittaient leurs boutiques, et leurs travaux pour aller aux Spectacles. On ne peut pas douter qu’en cette rencontre le peuple ne regardât ces Jeux comme un simple divertissement.

C’est de ces Jeux que parle Sénèque dans le chapitre 7. qu’il distingue de ceux qu’il appelle ordinaires, c’est-à-dire, qui se faisaient aux Jours de Fêtes marqués dans les Fastes, et de ceux que le peuple demandait, et que les Magistrats lui donnaient.

« Je suis allé, dit-il« Casu in meridianum spectaculum incidi, lusus spectans, et sales et aliquid laxamenti, quo hominum oculi ab humano cruore acquiescant : contra est, quiquid ante pugnatum est, misericordia fuit. Nunc omissis nugis mera homicidia sunt : nihil habent quo tegantur ad ictum totis corporibus expositi, numquam frustra manum mittunt. Hoc plerique ordinariis paribus, et postulaticiis præferunt. » Senec. Epist. 7., aujourd’hui par hasard au Spectacle qu’on représente à midi, pour y voir les Jeux, pour entendre quelque bon mot, et pour y trouver quelque divertissement plus agréable que le combat sanglant des gladiateurs ; Mais j’y ai trouvé tout le contraire de ce que je pensais. Tous les combats précédents que j’avais vus, étaient pitoyables, et dignes de compassion en comparaison de ceux-ci : car on ne s’amuse plus à des bagatelles. Ce ne sont plus que des homicides : Ceux qui combattent n’ont rien qui les couvre, leurs corps sont entièrement exposés aux coups ; aussi n’en donnent-ils point qui ne portent. Quelques-uns préfèrent ces Jeux aux Jeux ordinaires, et à ceux qu’on demande. » Et dans l’Epitre 96. « L’homme, dit-il« Homo sacra res, homo jam per lusum et jocum occiditur ; et quem eruditi ad inferenda, accipiendaque vulnera nefas erat, is jam inermisque producitur, satisque spectaculi in homine mors est, in hac ergo morum per versitate, desideratur solito vehementius aliquid quod mala inveterata discutiar. » Seneca Epist. 96., qui est une chose sacrée, est tué par un autre homme par divertissement et par jeu. C’était autrefois un crime de l’instruire à porter, ou {p. 24}à recevoir des coups ; il y est maintenant exposé tout nu et sans armes ; et l’on se fait un divertissement de sa mort. Dans une aussi grande corruption de mœurs qu’est celle que l’on voit à présent, l’on a donc besoin de remèdes plus forts et plus efficaces que ne sont ceux dont on s’est servi jusqu’ici, pour tâcher d’arrêter le cours de ces maux invétérés. »

Il est vrai qu’encore que la plupart n’allassent aux Jeux que pour un simple divertissement ; ils ne laissaient pas néanmoins d’être souillés d’Idolâtrie, parce qu’ils prenaient leur divertissement des choses qui étaient consacrées à leurs faux Dieux, et dans des lieux qui leur étaient aussi dédiés : « Encore, dit Scaliger« Licet animi gratia convenirent, nequaquam tamen sine Deorum titulo fiebant. » Jul. Scaliger. Poëtic. lib. I. c. 28., qu’on n’allât aux Jeux que pour se divertir ; toutefois ces Jeux ne se faisaient point que sous le nom de quelque divinité. » C’est pourquoi les Saints Pères défendaient aux Chrétiens d’aller aux Spectacles des Païens ; car encore qu’ils n’y allassent que pour leur simple divertissement, et non pas pour y faire des actes d’Idolâtrie ; néanmoins c’était participer à l’Idolâtrie, que de se plaire à des choses qui étaient consacrées aux faux Dieux, que les Païens croyaient en être les Auteurs. « Nous renonçons à vos Spectacles, dit Tertullien« Æque spectaculis vestris in tantum renuntiamus, in quantum originibus eorum quas scimus de superstitione conceptas. » Tertull. in Apolog. c. 38., comme nous en condamnons les diverses origines par la connaissance que nous avons que ce sont des effets de la superstition et de d’Idolâtrie. »

«  Vous qui êtes Chrétiens, dit-il en un autre endroit« Oderis, Christiane, quorum authores non potes non odisse. » Idem de Spectacul. c. 10., haïssez et détestez ces choses, dont les Auteurs ne peuvent être que l’objet de votre haine, et de votre aversion. »

« Un serviteur de Dieu, dit-il encore« Non sola ista conciliabula spectaculorum, sed etiam templa ipsa sine periculo disciplinæ adire servus Dei potest urgente causa simplici duntaxat, quæ non pertineat ad proprium ejus loci negotium, vel officium. Cæterum et plateæ, et forum, et balnea, et stabula, et ipsæ domus nostræ sine Idolis omnino non sunt : totum sæculum Satanas et Angeli ejus repleverunt ; non tamen quod in sæculo sumus, a Deo excidimus, sed si quid de sæculi criminibus attigerimus. Proinde si Capitolium, si Serapeum sacrificator, vel adorator intravero ; a Deo excidam, quemadmodum Circum vel Theatrum spectator. Loca nos non contaminant per se ; sed quæ in locis fiunt, a quibus et ipsa loca contaminari altercati sumus. » Tertull. de Spect. c. 8., peut aller non seulement en ces lieux où se font les Spectacles, mais aussi aux Temples des faux Dieux sans danger de blesser la discipline Chrétienne, lorsque quelque affaire pressante l’oblige d’y aller ; pourvu que ce ne soit pas pour le sujet des choses qui s’y font. Car il y a des Idoles partout, dans les rues, dans les places publiques, dans les bains, dans les hôtelleries ; et nos maisons mêmes n’en sont pas tout à fait exemptes : Satan et ses Anges ont rempli tout le monde ; Néanmoins nous ne nous écartons pas de Dieu, à cause que {p. 25} nous sommes dans le monde, mais nous l’abandonnons lorsque nous nous rendons participants des crimes du monde. Ainsi je quitte Dieu, si j’entre dans le Capitole, ou dans le temple de Sérapis pour y offrir des sacrifices, ou pour y rendre des adorations ; comme aussi si je vais au Cirque, ou au Théâtre pour être spectateur de ce qui s’y fait. Ce ne sont point les lieux par eux-mêmes qui nous souillent ; mais ce qui nous souille, ce sont les choses qui s’y font, lesquelles rendent ces lieux mêmes impurs, comme nous l’avons montré dans ce discours.  »

Chapitre II de la Dissertation.
Que la représentation des Comédies et Tragédies était un acte de religion parmi les Grecs, et les Romains. §

Cette proposition est véritable à l’égard de la représentation des Comédies, et des Tragédies dans leur origine et dans leur institution, parce qu’elles ne contenaient que les louanges des Dieux, à l’honneur desquels elles étaient représentées. Mais si l’on prétend que toutes les Comédies, et toutes les Tragédies généralement et sans nulle exception étaient des actes de religion ; Il est aisé de faire voir le contraire par le témoignage même des Païens, qui en condamnent la plupart comme impies, et déshonnêtes, et qui ne servaient qu’à remplir les esprits d’erreurs, et à corrompre les mœurs, ainsi que nous le prouverons dans les observations suivantes.

Dissertation pag. 39. et 40. §

« La Comédie et la Tragédie commencèrent par les danses et par les chansons qui furent faites dans Icarie, l’un des bourgs d’Athènes à l’entour d’un bouc qu’IcarusXVI avait {p. 26}tué, comme l’ennemi de Bacchus, au milieu d’une vigne, dont il gâtait, et mangeait les fruits. Et cette cérémonie s’étant ainsi continuée durant quelque temps, passa dans la ville, et sur les Théâtres ; et fut appelée Tragédie du nom du bouc que l’on y sacrifiait à Bacchus ; ce qui dura plusieurs siècles, jusqu’à tant que Thespis pour donner quelque repos au Chœur de Musique, y inséra un acteur qui récitait quelques vers. Et Eschyle y en mit deux. Et ces récits s’éloignant peu à peu des louanges de Bacchus, ses Prêtres en firent de grandes plaintes, n’ayant pu retenir les Poètes, qui par ce moyen plaisaient au Peuple. »

I. Observation. §

Ce que l’Auteur de la Dissertation dit en cet endroit, étant fidèlement rapporté suffit pour détruire sa proposition.

«  Anciennement, dit Suidas« Olim carminibus in Bac chum scriptis certebant, quæ et Satirica dicebantur. Postea vero ad Tragedias scribendas aggressi, paulatim ad fabulas et historias se converterunt, nullam Bacchi amplius mentionem facientes, unde acclamarunt : Nihil ad Bacchum. » Suidas., on s’exerçait à faire des vers à l’honneur de Bacchus, qu’on appelait satyresXVII. On fit après des Tragédies, et ensuite on se mit à représenter des fables, et des histoires, sans parler de Bacchus ; Ce qui fit crier le peuple, disant que cela n’était point à propos, n’étant point à l’honneur de Bacchus. »

Zénodote raconte cela en cette sorte, et Erasme après lui« Zenodotus ait ; antiquitus in choris dithyrambos in Bacchum cani solitos : deinde Poëtas mutata consuetudine, Ajaces, Centauros, atque id genus fabulas cœpisse describere deinde spectatores per risum acclamasse, Nihil ad Bachhum : Quo convitio moniti, deinceps satyros inducere cœperunt, ne Dei prorsus obliti viderentur. » Erasm. Chili. 2. Cent. 4. adag. 57.. « Anciennement on avait accoutumé de chanter dans les Chœurs des Dithyrambes à l’honneur de Bacchus ; mais les Poètes ensuite changeant cette coutume, ne représentaient que des Ajax, des Centaures, et d’autres semblables Fables : sur quoi les Spectateurs s’écrièrent par moquerie : Cela n’est point à propos, cela n’est point à l’honneur de Bacchus ; Ce qui fit que les Poètes touchés de ce reproche, commencèrent à introduire des satyres, afin qu’il ne semblât pas qu’ils n’eussent rien fait à l’honneur de Bacchus. »

Cela nous fait voir clairement que les Tragédies où l’on ne parlait point de Bacchus, n’étaient pas considérées comme des actes de religion, mais comme des choses qui ne se rapportaient point à l’honneur de ce Dieu.

{p. 27}Ajoutons ce que dit Plutarque des Tragédies de Thespis« Thespin ipsum agentem, ut mores erat veterum, spectavit Solon. Mox post ludum convenit eum, quæsivitque ; ecquid ipsum puderet in tanta corona tanta proferre mendacia. Ubi respondit Thespis, non esse indignum ea per ludum vel dicere, vel facere ; Solon terra baculo gerviter percussa ; at brevi, inquit, qui approbamus, et amplectimur hunc ludum reperiemus eum in contractibus, et negotiis. » Plutar. in Solonis vita. : « Solon alla un jour voir Thespis qui jouait lui-même ses tragédies, comme c’était la coutume des Anciens ; et après que le jeu fut fini, il l’appela, et lui demanda s’il n’avait point de honte de représenter tant de choses fausses en la présence de tant de monde. Thespis lui répondit, qu’il n’y avait point de mal de faire, ni de dire ces choses par jeu et par divertissement. Alors Solon frappant de son bâton, contre terre, Nous ne tarderons guère, dit-il, à voir dans nos contrats, et dans le commerce ces mêmes faussetés que nous louons à présent, et que nous approuvons dans nos Jeux. »

Solon donc était bien éloigné de regarder les Tragédies comme des actes de religion, puisqu’il les condamnait comme des choses très pernicieuses au public.

Dissertation pag. 43. §

« Et chez les Romains il y avait toujours sur le Théâtre deux Autels, l’un à la main droite consacré à Bacchus, comme au Dieu du Théâtre ; et l’autre à la main gauche au nom de celui en l’honneur duquel on faisait les Jeux en ce jour-là. »

II. Observation. §

Cela nous fait voir que le Théâtre était consacré à Bacchus, et que les Comédies, et les Tragédies y étaient représentées à l’honneur de quelque divinité : Mais il ne s’ensuit pas de là, que le Théâtre ne fût d’ailleurs très pernicieux, et très préjudiciable aux bonnes mœurs, comme nous l’avons prouvé ci-devantDans la 1. Observation sur le 1. chapitre.. Cela était si connu que les Poètes mêmes l’ont publié. « Les femmes, dit Ovide

« Spectatum veniunt, veniunt spectentur ut ipsæ.

Ille locus casti damna pudoris habet. »

Ovid. lib. 1. de arte amandi.

, vont au Théâtre pour voir, et pour y être vues. Ce lieu cause la ruine de la chasteté, et de la pudeur. »

Et dans un autre endroit.

{p. 28}« Qu’on ôte, dit-il

« Tollatur circus, nam tuta licentia non est.

Hic sedet ignoto juncta puella viro. »

Idem lib. 2. Trist.

, le Cirque, car la licence y est si grande, que l’honneur des filles n’y est pas en sûreté, étant assises auprès des hommes qui leur sont inconnus. »

Il ne s’ensuit pas non plus de ce que les Comédies et les Tragédies étaient représentées à l’honneur des Dieux, qu’il n’y en eût de très mauvaises remplies d’impiétés, d’erreurs, et d’impuretés, et qui par conséquent n’étaient pas des actes de Religion comme nous le ferons voir dans la 5. observation de ce chapitre. Je dirai seulement en cet endroit, que selon le témoignage d’Ovide« Ludi quoque semina prebent nequitiæ. » Ovid. lib. 2. Trist., « ces Jeux jettent dans l’âme les semences du vice »,  », Et que selon Properce « Illic te multi potentur corrumpere ludi. » Idem lib. 2. Eleg. [NDE] L’attribution correcte serait Properce, lib. 2. Eleg. ; « Les jeux du Théâtre corrompent les bonnes mœurs. C’est pourquoi on ne jouait point de Comédies, ni de Tragédies parmi les Lacédémoniens, pour ne point écouter, non pas même en se jouant, ceux qui parlaient contre les Lois« Comedias et Tragedias non admittebant Lacones, ut neque serio, neque joco, eos qui legibus contradicerent, audirent. » Plutarch. De instituit. Lacon... »

Nous lisons dans la vie de Platon, qu’ayant fait dans la maturité de son âge des Tragédies comme il allait les réciter sur le Théâtre, il rencontra Socrate qui le toucha tellement par ses discours, qu’il jeta aussitôt ses Tragédies dans le feu, disant ; « Vulcain, viens à mon aide, Platon a besoin de toi« Plato maturior quoque Tragedias scripsit, quas cum in Dionysii Theatro recitaturus esset, in Socratem incidit, et ejus Syrene delinitus Philosophiæ opera dare cœpit, poëmata igni tradidit, inquiens. hic, ô Vulcane, Plato tua ope indiger. » Diogen. Laert. in vitat. Platonis... »

De sorte que tant s’en faut que Platon crût que ses Tragédies fussent des actes de religion, qu’au contraire il fut persuadé que c’était faire un acte de religion, que de les sacrifier à Vulcain, et de les brûler.

Dissertation pag. 44. et 45. §

« Et Valère dit « Excogitata cultus Deorum et hominum delectationis causa. » Valer. Max. lib. 2. cap. 4. que les Théâtres ont été inventés pour rendre honneur aux Dieux, et donner du plaisir aux hommes. »

III. Observation. §

L’Auteur de la Dissertation est malheureux en citations ; car il nous fournit souvent de quoi {p. 29}détruire ses propositions par les mêmes passages qu’il allègue. Il prétendait prouver, que les représentations du Théâtre étaient des actes de religion, et pour cet effet il a cité ce passage de Valère Maxime, qui dit tout le contraire : car il dit qu’encore que les Théâtres eussent été inventés pour rendre honneur aux Dieux ; néanmoins les représentations de la Scène étaient si monstrueuses, et les actions qui s’y faisaient, si criminelles, qu’elles déshonoraient la religion. Est-ce faire des actes de religion que de déshonorer la religion ? J’ai déjà rapporté le passage de Valère tout entier dans la première observation du chapitre précèdent ; mais il ne sera pas inutile de le répéter encore en cet endroit, parce qu’il est tronqué dans ce 2. chapitre de la Dissertation.

« Après avoir parlé, dit Valère« Proximus militaribus institutis ad urbana castra, id est Theatra gradus faciendus est. Quoniam hæc quoque sæpe numero animosas acies instruxerunt. Excogitata namque cultus Deorum, et hominum delectationis causa, non sine aliquo pacis rubore, voluptatem, et religionem civili, sanguine scenicorum portentorum gratia macularunt. » Valer. Max. lib. 2. cap. 4., de ce qui regarde les combats qui ensanglantent la campagne, passons à ceux qui se font dans les villes : c’est-à-dire, parlons des Théâtres, dont on a fait souvent un champ de bataille ; car ayant été inventés pour le culte des Dieux, et pour le divertissement des hommes ; Ils ont corrompu la pureté des plaisirs de la paix, et ont déshonoré la religion par le sang des Citoyens, que les Spectacles monstrueux de la Scène font répandre. »

Dissertation. pag. 47. §

« Quant à la célébration de ces Jeux sacrés, Quintilien dit Quinti. lib. 3. capit. 8. qu’elle commençait toujours par l’honneur des Dieux, et que c’est un sentiment de religion de nommer le Théâtre un temple ou un sanctuaire. »

IV. Observation. §

Je ne pense pas que l’Auteur de la Dissertation eut Quintilien devant les yeux, lorsqu’il lui a fait dire des choses si éloignées du sens de ses paroles, qu’il ne faut que les rapporter fidèlement, pour le reconnaître ; Elles sont si claires, et si intelligibles qu’il n’est {p. 30}pas presque possible qu’une personne qui entend le Latin, ait lieu de s’y tromper. Mais la préoccupation est une chose étrange : elle fait qu’on trouve dans un livre ce qui n’y est point, et qu’on n’y voie pas ce qui y est en termes exprès. Voici les paroles de Quintilien dans l’endroit qu’allègue l’Auteur de la Dissertation« Quibusdam videtur esse nonnunquam de jucunditate sola consultatio : ut si de ædificando Theatro, instituendis ludis deliberetur. Sed neminem adeo solutum luxu puto, ut nihil in causa suadendi sequatur præter voluptatem. Præcedat enim semper aliquid necesse est, ut in ludis honor Deorum ; in Theatro non inutilis laborum remissio, deformis, et incommoda turbæ, si id non sit, conflictatio. » Quintil. lib. 3. cap. 8. .

« Il y en a qui estiment qu’on peut quelquefois fonder une délibération sur le seul plaisir ; comme lorsqu’on délibère si l’on doit bâtir un Théâtre et instituer des Jeux. Mais je ne crois pas qu’il y ait des gens si abandonnés à leurs plaisirs, que dans les délibérations ils n’aient en vue autre chose que la volupté ; il faut nécessairement qu’il y ait toujours quelque autre motif qui précède, savoir celui de l’honneur des Dieux en ce qui regarde les Jeux ; et à l’égard du Théâtre, celui de l’utilité que produit le relâche du travail ; ce qui serait désagréable et incommode au peuple à cause de la presse, s’il n’y avait point de Théâtre.

Nous y ajoutons aussi le motif de la Religion, en disant que le Théâtre est comme une espèce de Temple, où l’on rend aux Dieux ces honneurs sacrés« Et nihilominus eadem illa religio, cum Theatrum veluti quoddam illius sacri templum vocabimus. » », c’est-à-dire, où l’on fait des Jeux à l’honneur des Dieux. Voilà ce que dit Quintilien. Y a-t-il rien qui en soit plus éloigné, que ce que lui fait dire l’Auteur de la Dissertation ? Quintilien dit que celui qui voudrait persuader qu’on doit instituer des Jeux, ne devrait pas seulement représenter qu’on le doit, parce que cela est divertissant ; mais qu’il faudrait représenter quelque autre motif précédent, disant qu’on le doit faire ; parce que c’est rendre un honneur aux Dieux que d’instituer des Jeux : Et l’Auteur de la Dissertation fait dire à Quintilien, « Que la célébration des Jeux sacrés commence toujours par l’honneur des Dieux ».

Quintilien dit que pour persuader de bâtir un Théâtre, on doit encore alléguer le motif de la Religion, en disant que le Théâtre est comme une espèce de Temple où l’on fait des Jeux à l’honneur des Dieux ; et l’Auteur de la Dissertation lui fait dire : « Que c’est {p. 31}un sentiment de Religion de nommer le Théâtre un Temple, ou un Sanctuaire ».

Ainsi ce que Quintilien propose comme un exemple d’une matière de délibération et par conséquent comme une chose douteuse (car comme il dit dans le même chapitre, « Toute délibération est d’une chose douteuse« Omnis deliberatio de dubiis est. » Quintil. Ibidem. ») l’Auteur de la Dissertation veut que ce soit le sentiment constant de Quintilien. C’est justement comme s’il disait ; que c’est le sentiment indubitable de Quintilien, qu’il faut colorer le mal, parce qu’il dit« Dandus est illis deformibus color, idque etiam apud malos : nec enim est quisquam tam malus, ut malus videri velit. » Quintil. Ibid. ; « que pour persuader même aux méchants des choses infâmes, il faut leur donner quelque couleur ; parce qu’il n’y a point d’homme quelque méchant qu’il soit, qui veuille passer pour tel ».

Si l’Auteur de la Dissertation avait lu avec attention ce que Quintilien décrit dans ce chapitre qu’il cite, il aurait pu remarquer ; que lorsque Quintilien propose les raisons qui peuvent servir à persuader qu’on doit instituer des Jeux, ou bâtir un Théâtre, il fait entendre en même temps qu’il y a des raisons contraires qui peuvent servir à persuader qu’on ne doit point instituer des Jeux, ni bâtir des Théâtres ; en disant que ce n’est point rendre des honneurs aux Dieux, que de faire des Jeux qui corrompent les bonnes mœurs ; et que par conséquent le Théâtre où ces Jeux se font, n’est point comme une espèce de Temple où l’on honore les Dieux, mais que c’est plutôt une sentine, et un égout d’ordure et d’impureté. Car autrement s’il n’y avait point des raisons de part et d’autre qui formassent un sujet de douter ; il n’y aurait point lieu de délibérer. « Lorsqu’une chose, dit Quintilien « Ubi contradictioni locus non est, quæ potest esse causa dubitandi ? Ita fere omnis suasoria nihil est aliud, quam comparatio. » Quintil. Ibid., ne souffre point de contradiction, quelle raison peut-on avoir d’en douter. De sorte que toute délibération n’est presque autre chose qu’une comparaison de différentes raisons de part et d’autre. » Ainsi il est constant que ce que dit Quintilien en cet endroit sur le sujet des Jeux et du Théâtre, n’est qu’un exemple qu’il propose d’une manière de délibération, qui par conséquent est une chose {p. 32}douteuse, et qui souffre contradiction, y ayant des raisons contraires de part et d’autre.

En voici encore un exemple semblable tiré de Tacite sur le même sujet : J’en ai rapporté une partie dans la première observation du 1. chapitre ; mais il est nécessaire de répéter ici, ce que j’en ai dit, pour faire voir la comparaison entière des différentes raisons de part et d’autre sur cette question, si l’on doit instituer des Jeux et bâtir un Théâtre.

Raisons pour persuader qu’on ne doit point instituer des Jeux, ni bâtir un Théâtre. §

« Néron,dit Tacite

« Nerone quartum Cornelio Cosso Cons. quinquennale ludierum Romæ institutum est ad morem Græci certaminis, varia fama, ut cuncta ferme nova. » Tacit. lib. 14. annal.

« Quippe erant qui Cn. quoque Pompeium incusatum a senioribus ferrent, quod mansuram Theatri sedem posuisset. Nam antea subitariis gradibus, et scena in tempus structa, ludos edi solitos ; vel si vetustiora repetas, stantem populum spectavisse. Si consideret Theatro dies totos ignavia continuaret : Ne spectaculorum quidem antiquitas serveretur, quoties Populus Romanus sederet, nulla cuiquam civium necessitate certandi ; Cæterum abolitos paulatim patrios mores, funditus everti per accitam lasciviam, ut quod usquam corrumpi, et corrumpere queat, in urbe visatur ; degeneretque studio externo juventus, Gymnasia, et otia, et turpes amores exercendo, Principe et Senatu autoribus, qui non modo licentiam vitiis permiserint : sed vim adhibeant. Proceres Romani specie orationum, et carminum scena polluantur, quid superesse, nisi ut corpora quoque nudent, et Cæstus assumant : easque pugnas pro militia, et armis meditentur ? an Justiniam Augures, et decurias Equitum judicandi egregium munus expleturos si fractos sonos, et dulcedinem vocum perite audissent ? noctes quoque dedecori adjectus, ne quod tempus pudori relinquatur, sed cœtu promiscuo quod perditissimus quisque per diem concupiverit, per tenebras audeat. »

, étant Consul pour la quatrième fois, avec Cornelius Cossus, on établit à Rome des Jeux qui se célèbrent tous les cinq ans à l’imitation de ceux de la Grèce. Cette nouveauté fut reçue diversement comme toutes les autres. »

Les uns disaient que Pompée même avait été repris par les vieillards de son temps pour avoir fondé un Théâtre perpétuel ; car auparavant on n’en dressait qu’à mesure qu’on en avait à faire. Et dans les commencements de Rome le peuple assistait aux spectacles tout debout. On disait qu’en faisant des sièges, on avait fait des trônes à l’oisiveté, et à la paresse, où l’on passait les jours entiers à ne rien faire. Qu’on ne gardait pas seulement l’ancienne coutume, qui ne contraignait aucun citoyen à s’y trouver, ni à monter sur le Théâtre ; mais que foulant aux pieds les lois de nos ancêtres, nous donnions entrée chez nous aux vices des Etrangers, afin que Rome fût le réceptacle de toute sorte d’ordure et de corruption. Que notre jeunesse se laissait aller peu à peu à l’oisiveté des Grecs, et prenait leurs plaisirs, leurs exercices, et leurs sales amours, par l’autorité du Prince, et du Sénat, qui ne se contentaient pas de souffrir les vices mais les commandaient. Que les principaux sous ombre de faire des vers et des harangues, montaient déjà sur le Théâtre : et qu’il ne leur restait plus qu’à {p. 33}descendre tout nus en l’arène, et de prendre le Ceste au lieu de la cuirasse et de l’épée. Que les Augures n’apprendraient pas à vivre saintement, et les Chevaliers à devenir bons Juges, en ne s’étudiant qu’à savoir toute la mollesse des tons, et des nombres de la Musique. Qu’on avait même choisi la nuit pour accroître l’infamie, et pour ne laisser aucun asile à la pudeur ; et qu’il était bien facile aux débauchés parmi la confusion, et les ténèbres, d’exécuter les convoitises du jour, et les adultères prémédités pendant la lumière. »

Raisons pour persuader qu’il est raisonnable d’instituer des Jeux, et bâtir un théâtre. §

« D’autres trouvaient « Pluribus ipsa licentia placebat : ac tamen honesta nomina prætendebant : Majores quoque non abhorruisse spectaculorum oblectamentis, pro fortuna quæ tunc erat ; eoque ad Thuscis accitos histriones, ad Thuriis equorum certamina : et possessa Achaia, Asiaque ludos curatius editos. Neque quamquam Romæ honesto loco ortum, ad Theatrales artes degeneravisse ducentis jam annis a L. Mummii triumpho, qui primus id genus spectaculi in urbe præbuerit, sed et consultum parsimoniæ ; quod perpetua sedes theatro locata sit, potius quam immenso sumptu singulos per annos consurgeret ac strueretur : nec perinde Magistratus rem familiarem exhausturos, aut populo efflagitandi Græca certamina ad Magistratibus causam fore, cum eo sumptu respublica fungatur. Oratorum ac Vatum victorias incitamentum ingeniis allaturas : Nec cuiquam Judici grave aures studiis honestis et voluptatibus concessis impartire : lætitiæ magis, quam lasciviæ dari paucas totius quinquennii noctes, quibus tanta luce ignium nihil illicitum occultati queat. » même cette licence agréable ; mais ils déguisaient leurs vices sous des noms honnêtes : ils disaient que la sévérité de nos Ancêtres, n’avait pas même été ennemie du divertissement des Spectacles, et qu’ils en avaient tout le soin, qu’on en pouvait avoir alors : Qu’ils avaient envoyé quérir en Toscane des farceurs et des baladins, et tiré d’un autre endroit les plaisirs du Cirque : Qu’étant maîtres de la Grèce et de l’Asie, ils avaient fait leurs jeux avec plus d’appareil ; et que cela avait apporté si peu de corruption, qu’en l’espace de deux cents ans qu’il y avait depuis le triomphe de Mummius, qui avait introduit ces plaisirs dans Rome, il ne s’était trouvé personne d’honnête famille qui fût monté sur le Théâtre. Qu’en établissant un lieu perpétuel pour les exercices, on avait eu égard à l’épargne, à cause des dépenses infinies qu’il fallait faire tous les ans pour ce sujet. Que le peuple ne demanderait plus ces jeux aux Magistrats, et ne les ruinerait plus pour les donner, comme il faisait auparavant, depuis que la République en aurait fait la dépense. Que les combats de la prose, et de la poésie servaient d’aiguillon aux beaux esprits ; et qu’un juge ne perdrait rien de sa gravité pour donner quelques heures de récréation aux voluptés honnêtes et permises. Que c’était plus pour allégresse publique que par amour de la débauche qu’on destinait quelques nuits tous les {p. 34} cinq ans à ces exercices : et que parmi tant de feux, et de clartés, il était difficile qu’il s’y pût rien passer de déshonnête. »

Il y a cette différence entre l’exemple de Quintilien, et celui de Tacite que dans cette délibération sur le sujet des Jeux et du Théâtre, Tacite n’allègue point d’une part, ni d’autre, le motif de la Religion parce que si l’on prouve que les Jeux et le Théâtre corrompent les bonnes mœurs, et donnent l’entrée aux vices, il est indubitable qu’ils ne peuvent servir à honorer les Dieux, et la Religion.

Que si l’on veut savoir quel était le sentiment de Tacite sur ce sujet, il n’est pas difficile de reconnaître qu’il condamnait les Jeux et le Théâtre ; puisque rapportant les raisons qu’employaient ceux qui voulaient persuader qu’il était raisonnable d’établir des Jeux, et de bâtir un Théâtre, il dit« Pluribus ipsa licentia placebat ; ac honesta nomina prætendebant. », « Qu’ils trouvaient même la licence des Jeux du Théâtre agréable, et qu’ils déguisaient leurs vices sous des noms honnêtes. »

Il n’est pas aussi moins facile de montrer quel était le sentiment de Quintilien sur ce même sujetQuintil. Instit. lib. 1. cap. 8., puisqu’encore qu’il crût que la lecture des Comédies était très utile pour apprendre l’éloquence ; il ne voulait pas néanmoins qu’on la permît aux enfants que lorsqu’ils seraient dans un âge plus avancé, et lorsque cette lecture ne pourrait plus nuire à la pureté de leurs mœurs, « Cum mores in tuto fuerint ». D’où nous pouvons aisément juger qu’a plus forte raison il estimait que la représentation des Comédies sur le Théâtre était encore beaucoup plus nuisible aux bonnes mœurs : bien loin de croire que le Théâtre fût un Temple, ou un Sanctuaire, selon l’imagination de l’Auteur de la Dissertation.

Dissertation pag. 51. 52. et 53. §

« En quoi certes il ne faut pas dire que les Anciens se moquaient de ceux qu’ils adoraient comme Dieux, en représentant {p. 35} des actions que l’on pouvait nommer criminelles, comme des meurtres, des adultères, et des vengeances : ni qu’ils avaient dessein d’en faire des objets de Jeux et de risée, en leur imputant des crimes que l’on condamnait parmi les hommes, car toutes ces choses étaient mystérieuses, et bien que le petit peuple ignorant et grossier fût peut-être incapable de porter sa croyance au-delà des fables que l’on en contait ; il est certain que leurs Théologiens, leurs Philosophes, et tous les gens d’esprit en avaient bien d’autres pensées. Et tout ce que nous lisons maintenant de la naissance de leurs Dieux, et de toutes leurs actions avait une intelligence mystique, ou dans les secrètes opérations de la nature, ou dans les belles maximes de la morale, ou dans les merveilles incompréhensibles de la Divinité. Nous l’apprenons de la Poétique d’Aristote, des allégories d’Héraclide Ponticus, des Saturnales de Macrobe, de Maxime de Tir, de Cicéron, de Sénèque, de Léon Hébreu, de Lilius Giraldus, et de tous les Auteurs des Mythologies. Ce qui nous découvre que tout ce qui se faisait dans le Théâtre et tout ce qui s’y disait touchant les faux Dieux, était des actes de révérence. »

V. Observation. §

L’auteur de la Dissertation n’est pas plus heureux dans ses raisonnements, que dans ses citations. Car ayant à prouver que la représentation des Comédies et des Tragédies était un acte de Religion parmi les Païens ; et voyant que les Comédies, et les Tragédies représentaient souvent des actions criminelles, comme les meurtres, les adultères, les parricides, et les vengeances de leurs Dieux, il s’est imaginé que pour en faire des actes de Religion et de révérence envers les Dieux, il fallait dire « que tout ce qui se faisait dans le Théâtrepag. 53., et tout ce qui s’y disait touchant les faux Dieux, était des choses mystérieuses selon le sentiment de leurs Théologiens, de leurs Philosophes et des gens d’espritpag. 51. et 52. ; et que par conséquent, c’étaient des actes de révérence ».

{p. 36}Il s’ensuit de ce raisonnement que ces infâmes représentations n’étaient donc pas des actes de Religion, ni de révérence envers les Dieux, à l’égard du petit peuple ignorant et grossier, qui « était peut-être incapable de porter sa croyance au-delà des fables que l’on en contaitpag. 52. ».

C’est néanmoins tout le contraire ; Car c’était le petit peuple ignorant et grossier qui croyait que les Dieux étaient honorés par les Comédies qui représentaient leurs adultères et leurs autres actions honteuses ; comme il croyait aussi qu’ils étaient honorés par les peintures de ces mêmes choses dont ils ornaient leurs temples selon le témoignage de Sénèque : « Les adultères des Dieux, dit-il « Deorum adulteria picta sunt in templis : positæ sunt picturæ Herculis liberos occidentis. » Seneca lib. 10. controver. Controv. 1., sont peints dans les Temples ; et l’on y met les tableaux d’Hercule égorgeant ses enfants. »

Mais leurs Théologiens et leurs Philosophes estimaient que c’était se moquer des Dieux de croire qu’on les honorait par des peintures infâmes, et par des représentations comiques si honteuses et si criminelles ; encore qu’ils feignissent de se conformer à l’usage du peuple dans ce culte extérieur, dont ils se moquaient aussi bien que de ces Dieux que le peuple croyait se plaire à ces sortes d’ordures ; ne regardant ces choses, selon le témoignage de Cicéron, que comme des fictions que les Poètes, et ensuite les Peintres, et les Sculpteurs avaient introduites dans le monde« Auxerunt hæc eadem poetæ, pictores, opifices. » Cicer. lib. 1. De natur. Deorum.. « Les Poètes, dit-il encore« Poetæ ira inflammatos, et libidine furentes induxerunt Does : feceruntque ut eorum bella, pugnas, prælia, vulnera videremus, odia præterea, dissidia, discordias, ortus, interitus, querelas, lamentationes, effusas in omni intemperantia, libidines, adulteria, vincula, cum humano genere concubitis, mortalesque ex immortali procreatos. » Ibid., ont introduit des Dieux enflammés de passion et de colère, et agités de furieux transports de lubricité ; Ils nous ont aussi représenté leurs guerres, leurs combats, et leurs blessures, leurs haines, leurs divisions, leurs discordes, leur naissance, leur mort, leurs plaintes et leurs regrets, leurs débordements en toutes sortes d’impuretés, leurs adultères, leurs chaînes, des Dieux amoureux des femmes : des Déesses amoureuses des hommes ; et enfin des hommes engendrés des Dieux. »

C’est pourquoi Aristote défendant les peintures impudiques et déshonnêtes, excepte par moquerie {p. 37}celles des Dieux que les lois autorisent ; Si toutefois, ajoute-t-il, il y a des Dieux qui se plaisent à ces impuretés. Voici ses paroles« Cum vero dicere quidquam turpe interdixerimus, clarum est quia et aspicere aut picturas, aut actus deformes prohibemus : sit igitur cura magistratibus nullam neque picturam neque statuam esse talium rerum imitatricem nisi apud Deos quosdam, tales, quibus etiam lasciviam lex tribut. » Aristotel. 7. Politic. cap. 17..

Comme nous avons défendu toutes sortes de paroles déshonnêtes, il est évident que nous défendons aussi de regarder des peintures, ou des actions déshonnêtes, et honteuses. Que les Magistrats aient donc soin qu’on ne fasse point de peintures, ni de statues qui représentent ces impuretés ; si ce n’est pour le culte de quelques Dieux, s’il y en a de tels, dont les lois autorisent l’impudicité.

Sur quoi un savant Interprète d’Aristote a fait cette excellente remarque« Quod subjungit Aristoteles, nisi apud quosdam Deos tales ironice est intelligendum : hac tamen cautela vitabat Areopagum. Et Deos, ritusque Deorum turpes, etiam habuisse Athenienses ex Euterpe Herodoti cognoscere promptum est. Et gentium stultitiam etiam illic aperte idem damnat historicus, quæ Deos colerent, quorum neque qui essent, neque quales, neque nomina agnoscerent ; qui ante Homerum, et Hesiodum nomina non habebant, nisi forte nominibus quibusdam barbaris appellarent Græci, Beelzebub, Astaroth, Beelphegor, et ejusmodi horrendis appellationibus : inquit enim. Unde singuli deorum extiterint an cuncti semper fuerint, aut qua specie, hactenus est ignoratum, nisi nuper, atque heri, ut sic dicam : nam Hesiodum, atque Homerus, quos annis quadrigentis non amplius, ante me opinor extitisse, fuere qui Græcis Deorum prole introduxerunt, eisque tam et cognomina, quam honores, et diversa artificia, et figuras attribuerunt : hæc Herodotus. » Faber Stapulensis in cap. 17. lib. 7. Politic. Aristotelis..

« Il faut observer que lorsqu’Aristote ajoute ensuite ces paroles, “Si ce n’est pour le culte de quelques Dieux, s’il y en a de tels, etc.” Il ne dit cela que par moquerie ; se servant néanmoins de cette précaution pour éviter la sévérité de l’Aréopage. Car les Athéniens avaient des Dieux impudiques, auxquels ils rendaient des honneurs sales et honteux ; comme Hérodote nous l’apprend dans son livre intitulé Euterpe   : où cet Historien condamne la folie des peuples, qui adoraient des Dieux qui leur étaient inconnus, et dont ils ne savaient ni les qualités, ni les noms ; Aussi devant Homère, et Hésiode ils n’avaient point d’autres Dieux que sous des noms barbares, comme Belzebuth, Astaroth, Belphégor, et quelques autres semblables qui font horreur. “On a ignoré , dit-il, jusqu’à aujourd’hui l’origine des Dieux ; on ne sait s’ils ont toujours été, ni quelle forme ils ont, sinon depuis hier, pour ainsi dire : car Hésiode et Homère qui vivaient il y a environ quatre cents ans, ont été les premiers qui ont introduit parmi les Grecs la race des Dieux, et qui leur ont donné des noms, des honneurs, des métiers, et des figures.” Ce sont les paroles d’Hérodote. »

Et comme la Poésie est une peinture parlante« Loquentis Picturæ nomine Poësis : Pictura tacentis poësis afficitur. » Plutarc. De audiend. Poësis., de même que la peinture est une Poésie muette ; Aussi Aristote ne condamne pas moins les infâmes représentations de la Poésie, que celles de la Peinture : car dans le chapitre 25. de sa Poétique, après avoir parlé des Poèmes Dramatiques qui représentent les {p. 38}choses ou telles qu’elles sont, ou telles qu’elles doivent être ; Il dit« Quod si neutro modo quales esse dicuntur, sicut quæ de Diis dicuntur. Forte enim neque rectum est ita loqui ; neque vera sunt. » Aristotel. Poëtic. cap. 25. « qu’il y en a qui ne les représentent ni de l’une ni de l’autre de ces deux manières, comme sont les représentations des choses qui regardent les Dieux ; car ce qu’ils en disent, n’est point vrai, et il ne faudrait pas non plus le dire ».

Cicéron remarque la même chose dans le second livre de la nature des Dieux. « On introduit, dit-il « Perturbatis animis introducuntur Dii : accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias, nec vero, ut fabulæ ferunt, Dii bellis, præliisque caruerunt : non solum, ut apud Homerum, cum duos exercitus contrarios alii Dii ex alia parte deffenderent ; sed etiam, ut cum Titanis, et cum gigantibus propria bella gesserunt. Hæc et dicuntur, et creduntur stultissime ; et plena sunt futilitatis, summæque levitatis. » Cicer. De natur. Deorum lib. 2., des Dieux comme étant sujets aux passions ; En effet nous ne savons que trop leurs convoitises, leurs tristesses, et leurs fureurs. Et certes s’il s’en faut rapporter aux fables, les Dieux n’ont pas manqué de guerre ; ils ont donné des combats, non seulement comme on le voit dans Homère, lorsque deux armées ennemies avaient chacune des Dieux dans leur parti ; mais lorsqu’ils ont pris les armes pour eux-mêmes contre les Titans, et les Géants. Cependant il y a de la folie, et à dire et à croire toutes ces choses qui ne sont que mensonge, et qu’imposture. »

D’où il s’ensuit que puisque ces Philosophes estimaient qu’il y avait de la folie et à dire, et à croire ces actions honteuses des Dieux, ils ne faisaient pas de la représentation de ces choses-là des actes de révérence, et de religion.

Et c’est sans raison que l’Auteur de la Dissertation a recours aux allégories, et aux mythologies, pour dire que ces Philosophes par l’intelligence mystique qu’ils avaient de ces choses, en faisaient des actes de révérence : Car s’il eût bien lu Varron, et Macrobe, il aurait appris que les Philosophes condamnaient et ces fables honteuses des Dieux ; et leurs allégories.

Varron, selon le témoignage de S. Augustin, comprend les fables des Dieux, et leurs allégories et mythologies dans la Théologie fabuleuse qu’il condamnait.

« Les Poètes, dit S. Augustin« Multa et ipsi (Poëtæ) ad eundem modum interpretati sunt (ut ostendantur rerum significare naturam) usque adeo ut quod ab eis immanissimum, et infandissimum dicitur ; Saturnum suos filios devorasse ; ita non nulli interpretentur, quod longinquitas temperis, quæ Saturni nomine significatur, quidquid gignit, ipsa consumat : vel sicut idem opinatur Varro, quod pertineat Saturnus ad semina, quæ in terram de qua oriuntur, iterum recidunt. Itemque alii alio modo ; et similiter cætera. Et tamen Theologia fabulosa dicitur, et cum omnibus hujuscemodi interpretationibus suis reprehenditur, abjicitur, improbatur : nec solum a naturali, quæ Philosophorum est ; verum etiam ab ista civili, de qua agitur, quæ ad urbes, populosque pertinere asseritur, eo quod de Diis indigna confinxerit, merito repudianda discernitur. » Varro apud S. Augustinum lib. 6. de civit. Dei. cap. 8., expliquent la plupart de leurs fables en la même manière, disant qu’elles signifient la nature des choses ;Jusque-là que sur ce qu’ils ont avancé de plus cruel, et de plus détestable, qui est que Saturne {p. 39} avait dévoré ses enfants ; Quelques-uns donnent cette interprétation, que la longueur du temps, qui est signifié par Saturne, consume tout ce que le temps produit ; ou bien selon Varron, on entend par cette fable de Saturne que les semences retombent dans la terre d’où elles étaient sorties ; d’autres l’expliquent d’une autre sorte ; et ainsi du reste : et néanmoins tout cela n’est que Théologie fabuleuse qui est condamnée, rejetée, et improuvée avec toutes ses interprétations semblables, et elle est non seulement séparée de la naturelle, qui est la science des Philosophes ; mais elle est encore séparée et rejetée avec raison de la civile qu’on tient être la science des villes, et des peuples, parce qu’elle a introduit des fictions indignes des Dieux. »

Et Macrobe dans le 1. livre sur le songe de Scipion chap. 2. « Lorsqu’on traite, dit-il « Cum veritas argumento subest, solaque fit narratio fabulosa, non unus reperitur modus, per figmentum vera referendi : aut enim contextio narrationis perturpia, et indigna numinibus, ac monstro similia componitur, ut Dii adulteri et c. Quod genus totum Philosophia nescire maluit. Aut sacratum rerum notio sub pio figmentorum velamine, honestis et tecta rebus, et vestita nominibus enunciatur et hoc est solum figmenti genus, quod cautio de divinis rebus philosophantis admittit. » Macrob. lib. 1. in somn. Scipion. cap. 2., des choses véritables et qu’il n’y a que la seule narration qui soit fabuleuse ; il y a plusieurs manières de les représenter par des fictions. Car, ou la narration contient des fictions honteuses et indignes de la majesté des Dieux, et comme monstrueuses ; par exemple lorsqu’on raconte les adultères des Dieux ; et cette manière de traiter les choses véritables par des fictions honteuses et indignes des Dieux, n’est point reçue par les Philosophes, qui aiment mieux l’ignorer tout à fait : Ou bien l’on exprime par des noms honnêtes ce qu’on dit des choses sacrées, sous le voile pieux de quelques fictions ; et c’est le seul genre de fictions que la prudence des Philosophes admet, lorsqu’ils traitent des choses divines. »

L’Auteur de la Dissertation peut reconnaître par là combien son raisonnement est faux ; et qu’il faut conclure au contraire, que lorsque les Philosophes assistaient aux représentations des actions honteuses des Dieux, pour se conformer à l’usage du peuple, quelque intelligence allégorique qu’ils eussent de ces actions infâmes, ils ne laissaient pas de les condamner, et de les regarder comme des choses indignes des Dieux, et qui les déshonoraient ; bien loin d’en faire des actes de révérence, et de Religion : En un mot, feignant de faire ce que le peuple faisait à cause {p. 40}des lois et de la coutume ; ils ne l’observaient néanmoins que comme des choses qui étaient ordonnées par les lois ; mais non pas comme des choses qui fussent agréables aux Dieux, « tamquam legibus jussa, dit Sénèque, non tamquam Diis grata  » ; ce n’était donc pas des actes de révérence, et de ReligionSeneque dans le livre contre les superstitions. Voyez ci-dessus ce qui est remarqué dans la 1. Observation sur le 1. chapitre..

Ce qui a trompé l’Auteur de la Dissertation, c’est qu’il a confondu les allégories, et les mythologies, avec les mystères : et les choses allégoriques et mythologiques avec les mystérieuses ; et qu’il n’a pas connu la différence qu’il y avait entre les choses qui appartenaient à la Théologie fabuleuse, et celles qui appartenaient à la Théologie naturelle et à la civile.

C’est pourquoi afin de le détromper, il est à propos de lui en donner quelque éclaircissement tiré de ce qui nous reste des écrits de Varron dans les livres de S. Augustin de la Cité de Dieu.

La différence des choses qui appartenaient à la Théologie fabuleuse, et de celles qui appartenaient à la Théologie naturelle, et à la civile ; et ensuite la différence des mystères et des allégories ou mythologies. §

«  Varron dit « Varro tria genera Theologiæ dicit esse, id est rationis, quæ de Diis explicatur : eorumque unum mythicon, seu fabulosum appellari ; alterum physicon, seu naturale ; tertium civile. » Varro apud S. August. lib. 6. de civit. Dei, cap. 5. «  Myticon appellant quo maxime utuntur Poëtæ, Physicon, quo Philosophi : civile, quo populi.  » Ibid. «  Prima, inquit, Theologia maxime accomodata est ad Theatrum : secunda ad mundum : tertia ad urbem. » Ibid. «  Primum, inquit Varro, quod dixi in eo sunt multa contra dignitatem, et naturam immortalium ficta : in hoc enim est, ut Deus alius ex capite, alius ex femore sit, alius ex guttis sanguinis natus. In hoc ut Dii furati sint, ut adulteraverint, ut servierint homini. Denique in hoc omnia Diis attribuuntur, quæ non modo in hominem, sed etiam quæ in contemptissimum hominem cadere possunt.  » Ibid. «  Quam fabulosam Theologiam libere a se Varro putavit esse culpandam. » Ibid. qu’il y a trois genres de Théologie, c’est-à-dire, de discours qui traitent des Dieux, dont l’un est la Théologie fabuleuse, l’autre la naturelle, et le troisième la civile.

« La Théologie fabuleuse est celle dont se servent principalement les Poètes : la naturelle est celle dont se servent les Philosophes : la civile est celle dont se servent les peuples.

« La Théologie fabuleuse regarde particulièrement le Théâtre : la naturelle regarde le monde : la civile regarde les villes.

« Quant au premier genre de Théologie, c’est-à-dire, quant à la Théologie fabuleuse ; elle contient plusieurs choses feintes contre la dignité et la nature des Dieux immortels : car on y voit qu’un Dieu est né de la tête ; un autre de la cuisse, {p. 41} et un autre de gouttes de sang : on y voit des Dieux larrons, des Dieux adultères, des Dieux esclaves des hommes : enfin dans cette Théologie on attribue aux Dieux tout ce qui est propre non seulement aux hommes ; mais même aux plus méprisables des hommes. »

Et c’est cette Théologie fabuleuse, dit S. Augustin, que Varron a cru lui être permis de condamner librement : et par là nous voyons comme Varron condamne le Théâtre et les représentations du Théâtre, puisque ce sont des choses qui appartiennent à la Théologie fabuleuse que Varron condamne, de quelques allégories ou mythologies qu’on les puisse revêtir ; comme nous l’avons montré dans la précédente partie de cette Observation. Et partant ces représentations du Théâtre n’étaient pas des actes de révérence, comme prétend sans raison l’Auteur de la Dissertation ; mais c’étaient au contraire des irrévérences contre la dignité et la nature des Dieux, selon Varron le plus savant des Romains.

« Le second genre de Théologie, dit Varron« Secundum genus est quod demostravi, de quo multos libros Philosophi reliquerunt, in quibus est, Dii qui sint, ubi, quod genus, quale, ex quonam tempore, an a sempiterno fuerint, an ex igne sint, ut credit Heraclitus : an ex numeris, ut Pythagoras ; an ex atomis, ut Epicurus : sic alia quæ facilius intra parietes in schola, quam extra in foro ferre possunt aures. Nihil in hoc genere, culpavit, (Varro) quod Phisicon vocavit et a Philosophos pertinet. » Ibid., est celui dont les Philosophes nous ont laissé plusieurs livres, où ils traitent de la nature des Dieux, du lieu où ils sont, de leur origine, de leurs qualités ; s’ils ne sont que depuis un certain temps, ou s’ils sont de toute éternité ; s’ils sont formés de feu, comme a cru Héraclite ; ou des nombres, selon Pythagore ; ou des atomes, selon Epicure, et ainsi du reste, qu’il vaut mieux agiter en particulier dans les écoles, qu’en public, où tout le monde n’est pas capable d’entendre ces choses : Varron n’improuve rien, dit S. Augustin, dans ce genre de Théologie qu’il appelle naturelle, et qui appartient aux Philosophes.

Le troisième genre de Théologie , dit Varron « Tertium genus est, inquit, quod in urbibus cives, maxime sacerdotes nosse atque administrare debent ; in quo est, quos Deos publice colere, quæ Sacra, et sacrificia facere quemque par fit. » Ibid., est celui que les citoyens, et principalement les Prêtres doivent savoir, et pratiquer dans les villes. Elle enseigne quels Dieux il faut adorer publiquement ; quelles cérémonies, et quels sacrifices chacun doit faire.

Varron ajoute « Ait enim Varro, ea quæ scribunt Poëtæ, minus esse quam ut populi sequi debeant. quæ vero Philosophi, plusquam ut vulgum scrutari expediat, quæ sic abhorrent, inquit, ut tamen ex utroque genere ad civiles actiones assumpta sint non pauca. » Ibid. cap. 6., « que les choses écrites par les Poètes sont au-dessous de ce que le Peuple doit suivre ; et que celles {p. 42} que les Philosophes enseignent, sont au-dessus de ce qu’il est expédient que le petit peuple recherche. Ces choses néanmoins, dit-il, ne sont pas tellement incompatibles, que de l’un, et de l’autre genre de Théologie ; c’est-à-dire de la fabuleuse, et de la naturelle, on n’en ait fait passer plusieurs choses dans les actions civiles. »

Ainsi les mêmes actions infâmes des Dieux, qui étaient représentées par les Poètes dans leurs vers, et par les Comédiens sur le Théâtre, étaient aussi représentées par les Peintres dans les Temples, et par les Prêtres dans les honneurs qu’ils rendaient à leurs Dieux, d’une manière encore plus sale: Et néanmoins ils condamnaient, et rejetaient celles-là, comme des choses déshonnêtes, honteuses, et indignes« Hæc cum deformiora sint omni scenica fœditate ; quid est quod fabulosa de Diis figmenta Poetarum ad Theatrum videlicet pertinentia velut secernere nitantur a civili Theologia quam pertinere ad urbem volunt, quasi ab honestis, et dignis, indigna et turpia. » Ibid. cap. 7.  ; et ils avaient de la vénération pour celles-ci, comme pour des choses honnêtes, et dignes du culte des Dieux ; parce qu’étant revêtues de quelques interprétations qu’on leur donnait pour remarquer les divers effets de la nature, et étant accompagnées de quelques cérémonies que les Prêtres y joignaient, ils croyaient qu’elles étaient sanctifiées, et qu’elles devenaient honnêtes.

« Les Prêtres des Païens, dit S. Augustin « Sacerdotes velut sacris ritibus conantur fingere Deorum, quæ nulla est, honestatem. » S. August. lib. 6. De Civitate Dei cap. 7.,tâchent par des cérémonies sacrées de donner quelque apparence d’honnêteté aux fables des Dieux, quelque déshonnêtes qu’elles soient », c’est ce qu’ils appelaient des mystères, et des choses mystérieuses. « On trouvera, dit Cicéron« Majorum gentium Dii qui habentur, hinc a nobis profecti in cœlum reperientur. Quære quorum demonstrantur sepulchra in Græcia, reminiscere, quoniam es initiatus, quæ tradantur mysteriis. » Cicer. Lib. 1. Tuscul. quæst., que les plus considérables des Dieux sont sortis de la terre pour aller prendre place au ciel : Cherchez l’origine de ceux dont l’on voit encore les tombeaux dans la Grèce ; et comme vous êtes initié, et instruit dans les choses de la religion, rappelez dans votre mémoire les choses que ces mystères nous représentent. »

Ainsi les actions infâmes des Dieux, qui étaient représentées sur le Théâtre, quoique dans l’usage de la Théologie fabuleuse elles fussent rejetées comme honteuses, déshonnêtes, et indignes de la Majesté Divine, ne laissaient pas d’être reçues avec respect {p. 43}et vénération lorsque la Théologie civile les proposait comme des mystères aux jours de leurs Fêtes. Il n’y avait point de différence entre ces choses que selon les divers usages qu’en faisait la Théologie fabuleuse, ou la Théologie civile, comme le remarque excellemment S. Augustin. « La Théologie fabuleuse, dit-il « Illa fabulosa Theologia, de Diis turpia fingendo seminat : hæc (civilis) favendo metit. Illa mendacia spargit : hæc colligit. Illa res divinas falsis criminibus infectatur : hæc eorum criminum ludos in divinis rebus amplectitur. Illa de Diis nefanda figmenta hominum carminibus personat : hæc ea Deorum ipsorum festivitatibus consecrat… Sed illa quæ Theatrica est, publicam turpitudinem profitetur ; Ista quæ urbana est, illius turpitudinem ornatur. » S. August. lib. 6. de Civit. Dei. cap. 6., sème par ses fictions des choses infâmes touchant les Dieux ; la Théologie civile les moissonne par l’approbation qu’elle leur donne : Celle-là répand des mensonges : celle-ci les ramasse : Celle-là souille les choses divines de faux crimes : celle-ci comprend dans les choses divines les Jeux qui représentent les crimes : Celle-là fait retentir par les vers des Poètes ses fables détestables des Dieux : celle-ci les consacre aux Fêtes des mêmes Dieux : Mais celle-là fait une profession publique de turpitude sur le Théâtre ; et celle-ci se pare de la turpitude de l’autre dans les choses civiles », c’est-à-dire, dans le culte des Dieux que les hommes ont inventé, et dans les réjouissances publiques des villes.

Ce que nous venons de dire nous fait remarquer deux choses. Premièrement que les interprétations honnêtes qu’on donnait aux fables honteuses des Dieux, n’étaient277 mystérieuses que dans l’usage de la Théologie civile, où elles étaient accompagnées de cérémonies sacrées : Secondement que les représentations des Comédies, et des Tragédies n’étaient des actes de religion et de révérence que dans l’usage de la Théologie civile ; c’est-à-dire, dans les Fêtes des Dieux, ou dans les réjouissances publiques des villes, comme faisant partie des solennités sacrées.

Il est encore constant qu’elles n’étaient des actes de religion et de révérence que selon l’opinion du peuple, qui en cela ne faisait pas ce qu’il devait faire, suivant plutôt les Poètes, que les Philosophes.

Car Varron dit« E quibus major societas debet esse nobis cum Philosophis, quam cum Poetis. » Varro apud. S. August. cap. 6., « qu’en ces choses, nous devons plutôt nous attacher aux Philosophes qu’aux Poètes ».

S. Augustin, après avoir bien examiné ce que Varron a écrit sur ce sujet, conclut que ces grands esprits {p. 44}n’improuvaient pas moins la Théologie civile, que la fabuleuse, et que par conséquent ils ne condamnaient pas moins les Comédies, et les Tragédies qui contenaient les actions infâmes de leurs Dieux, et qui étaient représentées aux jours de leurs Fêtes, et de leurs réjouissances publiques, faisant en ce cas partie de la Théologie civile, que celles qui étaient représentées aux autres jours, et qui ne faisaient en ce cas que partie de la Théologie fabuleuse ; quoique en condamnant celles-ci ouvertement et avec toute sorte de liberté, ils n’osassent condamner les autres publiquement, craignant la sévérité des lois.

« Ces hommes subtils et très savants, dit S. Augustin« Quoniam acutissimi homines, atque doctissimi, a quibus ista conscripta sunt, ambas improbandas intelligebant, et illam scilicet fabulosam, et istam civilem ; illam vero audebant improbare, hanc non audebant ; illam culpandam proposuerunt ; hanc ejus similem comparandam exposuerunt, non ut hæc præ illa tenenda eligeretur ; sed ut cum illa respuenda intelligeretur, atque ita sine periculo eorum qui civilem Theologiam reprehendere metuebant, utraque contempta, ea quam naturalem vocant, apud meliores animos inveniter locum. Nam et civilis, et fabulosa ambæ fabulosæ sunt, ambæ civiles. Ambas inveniet fabulosas, qui vanitates, et obscœnitates ambarum prudenter inspexerit, ambas civiles, qui ludos scenicos pertinentes ad fabulosam, in Deorum civilium festivitatibus, et in urbium divinis rebus adverterit. » S. August. lib. 6. de Civit. Dei cap. 8.,qui ont écrit de ces choses, jugeaient bien qu’on devait condamner ces deux genres de Théologie, savoir la fabuleuse et la civile ; mais ils improuvaient celle-là librement, et n’osaient pas improuver celle-ci ouvertement ; ils ont donc proposé celle-là pour la condamner ; et celle-ci, pour la comparer avec l’autre, afin que par cette comparaison on reconnût qu’elles étaient semblables : le dessein de ces grands hommes n’était pas qu’on choisît l’une plutôt que l’autre ; mais qu’on jugeât que l’une et l’autre devaient être rejetées, et qu’ainsi sans que ceux qui craignaient de reprendre ouvertement la Théologie civile, courussent aucun péril, toutes les deux étant rejetées, les plus sages fussent portés à embrasser celle que l’on nomme naturelle. En effet la Théologie fabuleuse, et la civile sont toutes deux fabuleuses, et toutes deux civiles : Car quiconque considérera mûrement les faussetés, et les ordures de l’une, et de l’autre, reconnaîtra qu’elles sont toutes deux fabuleuses : et quiconque remarquera comme les Jeux Scéniques, qui appartiennent à la Théologie fabuleuse entrent dans la solennité des Fêtes des Dieux civils (c’est-à-dire, qui sont institués par les lois civiles) et comme dans les villes ces jeux sont mis au rang des choses divines », il jugera aussitôt que la Théologie civile, et la fabuleuse sont toutes deux civiles, et qu’ainsi puisqu’on improuve la fabuleuse, il faut aussi improuver la civile.

{p. 45}L’Auteur de la Dissertation pourra donc apprendre de Varron et de S. Augustin, qu’il est constant que les Théologiens, les Philosophes et les gens d’esprit d’entre les Païens, n’ont jamais cru « que tout ce qui se faisait dans le Théâtre, et tout ce qui s’y disait touchant les faux Dieux, était des actes de révérenceDissert. pag. 53. ».

Les raisons pour lesquelles les Philosophes Païens improuvaient les Comédies et les Tragédies. §

L’unique but de la Comédie est de donner du plaisir, comme le Prologue de l’Andrienne de Térence nous le fait assez connaître en ces termes

« Poëta cum primum animum ad scribendum appulit.

Id sibi negotii credidit solum dari.

Populo ut placerent quas fecisset fabulas. » Teren. In Prol. Andr.

 : « Lorsque le Poète s’est mis à écrire, il a cru que la seule chose qu’il avait à faire, était de rendre ses Comédies agréables au peuple. » Et c’est une des principales raisons qui fait que la Philosophie les rejette. « Il y a des fables, dit Macrobe « Fabulæ auditum mulcent, velut Comœdiæ, quales Menander, ejusve imitatores agendas dederunt : vel argumenta fictis casibus amatorum referta, quibus vel multum se arbiter exerevit, vel Apuleieum nonnunquam lusisse miramur. Hoc totum fabularum genus, quod solas aurium delicias profitetur, e sacrario suo in nutricum cunas sapientiæ tractatus eliminat. » Macrob. l. 1. in somn. Scipion. c. 2., qui ne font que flatter l’oreille, comme sont les Comédies de Ménandre, et les autres qui ont été données au public par ceux qui l’ont imité, ou comme sont les ouvrages qui sont remplis d’amours fabuleuses, en quoi Pétrone s’est beaucoup exercé : et même Apulée s’y est diverti quelquefois, ce qui nous donne sujet d’étonnement. La Philosophie, qui est l’étude de la sagesse, bannit de son sanctuaire tout ce genre de fables, qui ne fait que flatter l’oreille, et le renvoie au berceau des nourrices. »

Secondement les Philosophes improuvaient la Comédie et la Tragédie, à cause de l’impression qu’elles donnent de l’amour infâme. Voici, dit Cicéron« Ille apud Tabeam Chærea : », ce que le Poète Trabéa fait dire à Chérée

« Læna delixita argento nutum observabit meum,
Quid velim, quid studeam adveniens.
Digito impellam januam, fores patebunt.
De improviso Chrysis me ubi adspexerit,
Alacris obviam mihi veniet, complexum exoptans meum,
Mihi se dedet,
Quam hæc pulchra putet, ipsa jam dicet.
Fortunam ipsam anteibo fortunis meis. »

Cic. lib. 4. Tusc.Quæst.

 ; et le Sieur Du Ryer le traduit ainsi :

« Par l'appas de l'argent notre vieille gagnée
Suivra la volonté que j'aurai témoigné.
Je heurterai du doigt, la porte s'ouvrira :
Je surprendrai Chrysis, son œil me charmera,
Et de cette surprise, et contente, et ravie,
Cette belle qui fait tout le bien de la vie,
{p. 46}Se donnant elle-même à mes embrassements,
Ne refusera rien à mes contentements. »

Il va dire aussitôt l’estime qu’il fait de toutes ces choses.

«  Je serai plus heureux que la fortune même.  »

« Il est aisé de connaître, ajoute Cicéron « Hæc lætitia quam turpis sit, satis est diligenter attendentem penitus videre. Et ut turpes sunt, qui efferunt se lætitia, tum cum fruuntur venereis voluptatibus ; sic flagitiosi, qui eas inflammato animo concupiscunt. Totus vero iste, qui vulgo appelatur amor, (nec, hercule, invenio quo nomine alio possit appellari) tantæ levitatis est, ut nihil videam quod putem conferendum. quem Cecilius. » Ibid., combien cette joie est honteuse si l’on y fait attention : et comme ceux-là sont infâmes qui ne la sauraient couvrir dans la jouissance des plaisirs et des voluptés. Aussi les autres sont dépravés et vicieux qui les souhaitent et les cherchent avec une ardeur, et une passion déréglée. Quant à ce qu’on appelle ordinairement amour, et pour qui je ne saurais trouver un autre nom, il est si extravagant et si léger, que je ne vois rien qui puisse lui être comparé. Cécilius en parle de la sorte

« Deum qui non summum putet,
Aut stultum, aut verum esse imperitum existimet,
Cui in manu sit quam esse dementem velit,
Quem sapere, quem sanari, quem in morbum njici.
Quem contra amari, quem accersiri,quem expeti. »
.

« Qui ne croit pas qu’Amour soit des Dieux le plus grand,
Qu’il s’estime insensé, qu’il s’estime ignorant.
Il fait quand il lui plaît ou des fous, ou des sages.
Il guérit, il abat, sans épargner les âges.
C’est lui dont le pouvoir de la haine est vainqueur,
Et qui fait les objets les plus chéris du cœur. »

« O que la Poétique est une admirable réformatrice des mœurs« O præclaram emendatricem vitæ poëticam, quæ amorem flagitii, et levitatis autorem in Concilio Deorum collocandum putet ! De Comœdia loquor, quæ si hæc flagitia non probaremus, nulla esset omnino. Quid autem ex Tragedia princeps ille Argonautarum ? » Ibid., laquelle place dans l’assemblée des Dieux, l’amour qui est l’auteur du vice, de l’extravagance, et de la légèreté ?

« J’entends parler de la Comédie, qui ne pourrait subsister, et qui serait il y a déjà longtemps exterminée, si nous n’approuvions toutes ces ordures et ces vilénies. Mais que dit dans la Tragédie le Prince des Argonautes ?

« L’amour plus que l’honneur t’oblige à me sauver « Tu me amoris magis, quam honoris servasti gratia. ».

Combien l’amour de Médée a-t-il causé d’embrasements et de misères« Quid ergo hic amor Medeæ quanta miseriarum incendia excitavit ? Atque ea tamen apud alium Poëtam patri dicere audet se conjugem habuisse. » « Illum amor quem dederat, qui plus pollet, potiorque est patre. » ? Cette femme furieuse ose dire à son père, dans un autre Poète, qu’elle ne reconnaît pour son mari que celui "Que lui donna l’amour plus puissant que son père". »

Mais laissons les Poètes« Sed Poëtas ludere sinamus, quorum fabulis in hoc flagitio versari ipsum videmus Jovem. » Ibid. se jouer dans les fables, où nous voyons même Jupiter souillé de ce vice, et esclave de l’amour. »

{p. 47}Troisièmement les Philosophes improuvaient les Comédies et les Tragédies, à cause du mauvais usage qu’elles faisaient de la raison, pour établir des maximes pernicieuses qui blessaient les lois, et corrompaient les mœurs, apprenant à faire le mal par raison, et donnant des adresses et des moyens pour le faire. Cicéron nous en fournit plusieurs exemples dans le troisième livre de la nature des Dieux : Voici comme Médée parle dans une Tragédie« Qui vult, quod vult, ita dat se res, ut operam dabis. » :

« Tout ce qu’on veut succède, et même avec excès,
Quand on fait ce qu’il faut pour avoir du succès. »

« Ces vers, dit encore Cicéron,«Qui est versus omnium seminator malorum. », sont comme une semence de toutes sortes de méchancetés, et de maux. 

« Il a donné lui-même à mon ressentiment
« Ille transversa mente mihi hodie tradidit repagula ?
Quibus ego iram omnem recludam, atque illi perniciem dabo.
Mihi mœrores, illi luctum, exitium illi, exilium mihi. »
,
Et puis à ma fureur un funeste aliment.
Suivons la passion dont je suis combattue,
Je me perds, il est vrai, mais au moins je le tue. »

« Considérez ce qu’elle fait en fuyant son père et son pays« Atque eadem Medea patrem, patriamque fugiens. » :

« Lorsque son père approche, et qu’elle se voit prête
« Postquam pater appropinquat, iamque pene, ut comprehendatur parat.
Puerum interea obtruncat, membraque articulatim dividit,
Perque agros passim dispergit corpus, id ea gratia
Ut dum nati dissipatos artus captaret parens
Ipsa interea effugeret, illum ut mœror tardaret sequ,
Sibi salutem ut familiari pareret parricidio. »
De tomber en ses mains, et d’être sa conquête ;
Elle égorge son frère, et sème par les champs
Les membres de son corps déchirés et sanglants ;
Et le fruit qu’en attend cette sœur inhumaine,
Est d’amuserXVIII son père, et de fuir sans peine,
Tandis que de douleur ce vieillard transpercé,
Ramassera son fils en pièces dispersé.
Ainsi pour éviter le courroux de son père,
Elle veut se sauver par la mort de son frère. »

« Comme la méchanceté ne manqua pas à cette femme« Huic ut scelus, sic nec ratio quidem defuit. quid ? Ille funestas epulas fratri comparans nonne versat huc et illuc cogitatione rationem ? » ; la raison ne lui manqua pas aussi. Mais celui qui prépare à son frère un festin si funeste, ne se sert-il pas de la raison, et ne la tourne-t-il pas de tous côtés. »

« Il est besoin de maux et plus grands et plus forts
Major mihi moles, majus miseriarum est malum,
Qui illius acerbum cor contundam et comprimam.
,
Pour dompter de son cœur les infâmes transports.

 «Il ne faut pas pourtant oublier Thyeste même2, qui ne se contente pas de corrompre la femme de son frère ; sur quoi Atrée dit fort bien » :

« Ce que je trouve ici de plus épouvantable,
« Quod re in summa summum esse arbitror
Periculum, matres coinquinari, Regiam
Contaminari stirpem, misceri genus
At id ipsum quam callide qui regnum adulterio quæreret ?
Addo, inquit, hac quod mihi portento cælestium pater
Prodigium misit regni stabilimen mei
Agnum inter pecudes aurea clarum coma
Quondam Thyestem clepere ausum esse e regia
Quam adjutricem cœpit sibi. »
{p. 48} C’est de souiller des Rois la maison, et le rang 
C’est de confondre enfin et la race, et le sang.

« Mais avec combien d’adresse se gouverna-t-il, lui qui voulait ravir la Royauté à son frère par un adultère ? »

J’ajoute que le traître, et le lâche Thyeste,
Ce frère détestable, à son frère funeste,
Osa de mon palais enlever cet Agneau,
Qu’une perruque d’or rend précieux, et beau,
Et que par un miracle et que par un prodige,
Qui me flattait alors, qui maintenant m’afflige,
Autrefois m’envoya le souverain des Dieux,
Pour l’affermissement d’un trône glorieux.
Le traître en ce dessein si digne du supplice,
Se servit de ma femme, il en fit son complice.

« Ne vous semble-t-il pas qu’il a fait une grande méchanceté avec beaucoup de raison ? Le Théâtre est rempli de semblables crimes « Videtur ne summa improbitate usus, non sine summa esse ratione ? Scena referta est his sceleribus. » Cic. lib. 3. de nat. Deorum.. »

Diogène Laërce raconte« Euripide ita de virtute disserente, ut diceret præclarum esse temere eam dimittere ; surgens egressus est, turpe esse dicens, mancipium si non inveniatur, dignum inquisitione judicare, virtutem vero perire permittere. » Diogenes Laërt. in vita Socratis. que Socrate étant allé à une Tragédie d’Euripide, comme il vit qu’il se moquait de la vertu, disant, qu’il était bon de la laisser échapper, sans se mettre en peine de la suivre ; il se leva, et dit en se retirant de dépit, que c’était une honte de croire qu’un esclave qui s’est dérobé, mérite bien qu’on coure après lui, pour tâcher de le retrouver ; et de laisser perdre une chose aussi précieuse qu’est la vertu.

« Que dirons-nous, dit Cicéron « Quid levitates Comicæ ? » Cicero lib. 3. de nat. Deorum.,des extravagances de la Comédie ? » En voici un exemple tiré d’une Comédie intitulée Les Synéphèbes ; qui instruit les fils de famille à dérober leur père, par des fourbes, par des tromperies, et par de mauvais traitements. Un débauché parle en ces termes dans cette pièce :

« Que c’est une douceur d’avoir un père avare
« Ille in Synephebis suave esse dicit : Parentem habere avarum,
Illepidum, in liberos difficilens,
Qui te nec amet, nec studeat tui,
Aut tu illum fructu fallas, aut per litteras
Avertas aliquod nomen, aut per servulum
Percutias pavidum, postremo a parco patre
Quod sumas, quanto dissipas libentius. »
,
Peu facile, sévère, à ses enfants barbare,
Qui ne vous aime point, et sans cesse en courroux,
Vous refuse le soin qu’il doit avoir de vous.
Ou par un beau semblant vous pouvez le tromper ;
Ou par l’appât d’un fruit vous pouvez l’attraper ;
{p. 49}Ou bien par une lettre et fausse et contrefaite,
Vous pouvez finement lui soustraire une dette ;
Ou vous pouvez encore au lieu de le flatter,
Même par un valet le faire maltraiter.
Enfin quand on a pris de quoi se rendre riche,
Dedans le cabinet d’un père avare, et chiche,
Combien plus librement dissipe-t-on ce bien
Que l’on conte pour rien. »

C’est donc avec raison que les Lacédémoniens rejetaient les Comédies, et les Tragédies, pour ne point écouter, dit Plutarque« Comœdias et Tragedias non admittebant Lacedemonii, ut neque serio, neque joco, eos qui legibus contradicerent audirent. » Plutarch. de just. Lacon., non pas même en se jouant, ceux qui contrevenaient aux lois.

Ce même Auteur nous apprend que les Athéniens estimaient les Comédies si indécentes, et si insupportables, qu’il y avait une loi parmi eux qui défendait aux Aréopagites de faire des Comédies« De dramatibus autem, Comœdiam ita censuerunt Athenienses esse rem indecorem et intolerabilem, ut lege cautum esset, ne qui Areopagita Comœdiam faceret. » Idem de gloria Atheniensium..

Et les sages Romains condamnaient encore les Comédies des Grecs, à cause de l’insolence avec laquelle elles déchiraient la réputation des hommes. « Parmi les lois des Grecs, dit Scipion, dans les livres que Cicéron avait composés de la République« Apud Græcos fuit lege concessum ut quod vellet Comœdia nominatim, vel de quo vellet, diceret. Itaque sicut in iisdem libris (de Republica) loquitur Affricanus, quem illa non attigit, vel potius quem non vexavit, cui pepercit ? Esto populares homines improbos, in republica seditiosos, Cleonem, Cleophontem, Hyperbolum læsit. Patiamur, inquit, etsi hujusmodi cives a Censore melius est, quam a Poëta notari : sed Periclem cum jam suæ civitati maxima authoritate plurimos annos domi et belli præfuisset, violari versibus, et eos agi in scena non plus decuit, quam si Plautus, inquit ; noster voluisset, aut Nævius, Publio et Cneo Scipioni, aut Cæcilius Marco Catoni maledicere. » Cicero in lib. de Republica apud S. August. lib. 2. de Civitate Dei, cap. 9., il y en avait une qui permettait de parler librement de tout sur le Théâtre, d’y nommer et d’y reprendre toutes sortes de personnes. C’est pourquoi, comme Scipion l’Africain continue dans ces mêmes livres, Qui est-ce que la Comédie n’a point attaqué, ou plutôt qui n’a-t-elle point outragé, à qui a-t-elle pardonné ? Souffrons-la toutefois si elle a offensé des méchants du menu peuple, si elle a repris des séditieux, qui aient excité des troubles dans la République, comme un Cléon, un Cléophon, un Hyperbole : souffrons-lui cette liberté ; quoiqu’il eût pourtant mieux valu que ces sortes de gens eussent été repris par un Censeur que par un Poète. Mais qu’elle se soit attaquée à Périclès, et qu’elle l’ait déchiré par ses vers après tant de services qu’il avait rendus à son pays, après l’avoir gouverné tant d’années ; et en paix et en guerre, avec tant d’éclat et de gloire ; c’est ce qui est aussi peu supportable, que si nos Comiques Plaute, Névius, et Cécilius eussent eu l’insolence d’outrager les deux Scipion, et Caton même.

{p. 50}« Il ajoute peu après« Deinde paulo post : nostræ, inquit, contra duodecim Tabulæ, cum perpaucas res capite sanxissent ; in his hanc quoque sanciendam putaverunt, si quis actitavisset, sive carmen condidisset, quod infamiam faceret, flagitium alteri. Præclare ! Judiciis enim, ac Magistratuum disceptationibus legitimis propositam vitam, non Poëtarum ingeniis habere debemus, nec probrum audire, nisi ea lege ut respondere liceat, et judicio defendere... » : « Nos lois des douze tables, ont établi une discipline toute contraire à la coutume des Grecs, et quoique elles soient fort retenues à punir de peine capitale, néanmoins elles prononcent cette peine contre ceux qui ont noirci l’honneur de quelqu’un sur le Théâtre, ou blessé sa réputation par des vers injurieux. Et certes c’est avec grande justice qu’elles ont fait cette ordonnance ; car si notre vie doit être soumise à la puissance de la Justice, à la censure et à la connaissance légitime des Magistrats ; elle ne doit pas être en proie à la licence des Poètes : et il ne doit point être permis de nous dire une injure, sinon à condition que nous y puissions répondre, et que nous ayons la liberté de nous en défendre, et d’appeler l’autorité publique à notre secours...

« Cicéron passe ensuite à d’autres discours ; et pour conclure il montre enfin que les anciens Romains ne pouvaient souffrir qu’un homme vivant fût ni loué, ni blâmé sur le Théâtre « …Dicit deinde alia ; et sic concludit hunc locum, ut ostendat veteribus disciplicuisse Romanis, vel laudari quemquam in scena vivum hominem, vel vituperari. » Idem.

Je finirai cette observation par un extrait d’un excellent discours que l’Orateur Aristide a composé contre la Comédie : où il reprend les Grecs de ce qu’ils représentaient des Comédies aux Fêtes de leurs Dieux ; leur remontrant qu’il n’y avait rien de plus opposé à la solennité de ces jours : Et il rapporte ensuite les raisons pour lesquelles on doit entièrement abolir la Comédie, qui ne sert qu’à corrompre les mœurs : « J’estime, dit-il

Texte en grec.

, qu’on doit célébrer les Fêtes de Bacchus, et même de Vénus, et de tous les autres Dieux, en leur offrant des sacrifices, en chantant des hymnes, en portant des couronnes en leur honneur, et en n’omettant rien de ce qui regarde le culte religieux qui leur est dû. Mais je soutiens qu’on doit entièrement abolir une chose qu’on y joint, laquelle a été accordée au peuple par condescendance, et qui déplaît extrêmement aux honnêtes gens : à savoir les discours injurieux, et diffamatoires, et tous ces jeux des Comédies...

« N’est-il pas raisonnable Texte en grec. qu’aux jours de Fête nous ayons un grand soin de ne nous entretenir que de bons discours, de {p. 51} n’avoir dans notre esprit que des pensées honnêtes, et de nous rendre les uns aux autres des témoignages d’affection, considérant que l’amitié, et l’union des cœurs sont des dons dont les Dieux récompensent nos vœux ; et que les Fêtes sont, pour ainsi dire, des marques solennelles d’amitié ? En effet il n’y a point de plus beau sacrifice, ni qui soit plus cher et plus agréable aux Dieux, que le soin que nous prenons de leur présenter notre cœur aussi pur qu’il nous est possible : et quelle plus grande preuve peut-on donner de la vénération qui leur est due, que de ne rien dire, et de ne rien écouter d’indécent en leur présence ?...

« Il y en a Texte en grec. qui ont la hardiesse de dire qu’il est bon de permettre des mauvais discours sur le Théâtre ; parce, disent-ils, que par là ceux qui ont mal vécu, sont repris, et les autres de peur d’être joués dans la Comédie, prennent soin de se bien conduire. Pour moi, s’il était possible d’instruire ainsi les hommes, j’estimerais que l’ivrognerie y serait encore plus propre : Mais il est bien difficile de croire que des ivrognes pussent donner aux autres des instructions pour devenir sages, et devant que d’être désenivrés, apprendre aux autres à bien vivre...

« Nous savons tous Texte en grec. premièrement qu’il n’appartient pas à tout le monde de donner des instructions, non plus que de faire des lois, et dogmatiser parmi le peuple : et comme l’on dit ordinairement, il n’appartient pas à tout le monde de naviguer à Corinthe, comment donc tous les hommes seront-ils capables de conduire tout le cours de leur vie en la manière qu’il faut ? Tous sont-ils capables de cet emploi : et doit-on souffrir que chacun se mêle de conduire la jeunesse comme il lui plaira ? Nous faisons le choix des Athlètes, de sorte que celui qui ne se trouve pas habile, est contraint de se retirer avec honte, et en reçoit le châtiment. Et toutefois en ce qui regarde les Maîtres et les Précepteurs de la vertu, nous en faisons un mauvais discernement, en les prenant de toutes sortes de métiers, qu’il semble que nous ayons nous-mêmes besoin de Précepteurs. Nous servons-nous de toutes sortes de gens pour être portiers ? ne prenons-nous pas les plus fidèles que nous pouvons trouver, afin qu’il {p. 52} n’arrive aucun désordre dans nos maisons ? Et cependant nous abandonnerons la conduite des enfants, des femmes, du peuple, et en un mot, des Magistrats à quiconque s’en voudra mêler ; et nous nous confierons à des ivrognes que nous condamnons lorsqu’ils sont encore à jeun ?

« Que si nous considérons Texte en grec. le temps des Bacchanales, ou des Fêtes Samiennes, ou de celles qu’on célèbre pendant toute la nuit ; certes c’est un temps de divertissement, et non pas d’étude. Est-il donc raisonnable que lorsque nos enfants sortent de l’école de leurs véritables Précepteurs, ils aillent sous d’autres qui n’en ont point la charge, et qui s’ingèrent eux-mêmes de leur faire des leçons ?

« Quant au lieu Texte en grec. (où l’on représente la Comédie) il n’est point propre à y prendre des leçons ; et il est absurde de lui donner le nom d’école ; car ce n’est point aux Théâtres où les Précepteurs doivent aller pour instruire leurs disciples ; puisque les Théâtres ne sont établis que pour le plaisir, et le divertissement. Mais il y a d’autres lieux qui sont destinés pour l’étude de la sagesse, comme leur nom le marque....

« Je n’estime point aussi Texte en grec. que ce soit une manière propre à instruire la jeunesse, de railler, et de noircir la réputation d’autrui avec impudence ; mais la jeunesse doit être élevée, ainsi qu’il convient à des personnes libres ; et sur toutes choses on lui doit apprendre à se garder de rien faire qui soit indécent.

« Ceux qui n’ont point l’honneur en recommandation Texte en grec. , et qui sont tout corrompus par leurs mauvaises habitudes, ne perdent rien lorsqu’on les joue sur le Théâtre ; mais au contraire ils tiennent à un grand avantage d’être connus par là de tout le monde. Mais ceux qui y sont joués injustement et sans sujet, combien sont-ils détournés par là des exercices qu’il faut pratiquer pour acquérir la sagesse ? On ne doit donc pas permettre la Comédie afin que vos enfants en deviennent meilleurs ; mais c’est pour cette raison, quand il n’y en aurait point d’autre, qu’on doit abolir la Comédie, afin que vos enfants puissent librement s’exercer dans la vertu, sans crainte d’être joués sur le Théâtre.

« N’est-il donc pas tout à fait évident Texte en grec. que la Comédie est {p. 53} très odieuse, et qu’il vaut mieux l’abolir entièrement ?

« Quels sont ceux Texte en grec. qu’on représente dans la Comédie, tels sont d’ordinaire tous ceux qui se plaisent à ces représentations.

« Où y a-t-il plus de malignité dans la diction Texte en grec., plus d’impudence dans les vers, plus d’infamie dans les postures ? Et il n’y a point de Comédie qui soit exempte de ces vices, et la volupté n’y a point de bornes. Direz-vous que vous permettez tout cela comme des choses honnêtes ? Mais y a-t-il rien de plus honteux ? Direz-vous qu’il est utile d’entendre, et de voir ces choses ? Mais ce n’est qu’un amas de corruption. Car lorsqu’un homme, ou une femme se sont accoutumés à entendre de mauvais discours qui blessent leur réputation, et à supporter des outrages les plus indignes, leur esprit se relâche et s’abat facilement : et ils apprennent à devenir vicieux, quand même ils auraient été vertueux. »

Chapitre III de la Dissertation.
Que les anciens Pères de l’Eglise défendirent aux Chrétiens d’assister aux Jeux du Théâtre, parce que c’était participer à l’Idolâtrie. §

Il faut voir sur ce sujet la Tradition de l’Eglise dans le traité que feu Monseigneur le Prince de Conti a composé de la Comédie et des Spectacles.

Dissertation. §

« Puisqu’il est indubitable que tous les Jeux du Théâtre, aussi bien que les autres spectacles des anciens étaient des actes de Religion, il ne faut pas trouver étrange que les Docteurs de la primitive Eglise aient défendu si rigoureusement aux Chrétiens d’y assister. »

{p. 54}

I. Observation. §

J’ai montré évidemment dans les Observations précédentes que les Jeux du Théâtre, et les autres Spectacles n’appartenaient à la Religion que selon l’erreur populaire : Et que les Théologiens, les Philosophes, et les gens d’esprit n’étaient point de ce sentiment. Cela est si indubitable, que S. Augustin, et les autres Pères de l’Eglise se sont servis du témoignage de ces grands personnages du paganisme, pour détruire cette erreur populaire.

Dissertation pag. 57. §

« Il ne fallait point lors distinguer les Théâtres d’avec les Temples ; ils étaient également religieux, ou plutôt abominables ; on rencontrait dans les uns et dans les autres les mêmes Autels, et les mêmes Sacrifices, les mêmes Divinités, et les mêmes mystères. »

II. Observation §

L’Auteur de la Dissertation veut qu’on l’en croie sur sa parole. Mais il s’est engagé si mal à propos qu’il se trouve qu’il a pris l’argument des Chrétiens pour l’opinion des Païens : et je crois qu’il l’a fait sans y penser ; car s’il avait lu dans S. Augustin l’objection des Chrétiens sur ce sujet, il y aurait pu remarquer la différence que les Païens mettaient entre les Temples et les Théâtres.

Le dessein de S. Augustin dans le 6. livre de la Cité de Dieu, est de montrer que le culte des Dieux, qui appartenait à la Théologie civile, devait être rejeté par la même raison dont Varron se servait pour rejeter la Théologie fabuleuse, qui comprenait les Théâtres, les Jeux et les Spectacles ; réfutant la différence que cet habile Païen prétendait établir {p. 55}entre ces deux genres de Théologie ; et entre les choses infâmes qui étaient représentées sur les Théâtres, et celles qui étaient représentées dans les Temples, et dans le culte qu’on rendait aux Dieux. Voici le raisonnement de S. AugustinVoyez la 5. Observation du chapitre précédent 2. part. : La Théologie fabuleuse qui comprend les Théâtres, les Jeux, et les Spectacles, doit être rejetée selon Varron, comme infâme, et indigne de la majesté divine à cause des fictions honteuses des Dieux qu’elle représente dans ses vers, et sur le Théâtre.

Or la Théologie civile, qui comprend le culte divin, les Temples, les Sacrifices, les cérémonies, et les mystères, représente ces mêmes fictions honteuses dans les Temples des Dieux, et dans le culte qu’on leur rend.

Et par conséquent la Théologie civile ne doit pas moins être rejetée, que la fabuleuse ; et on ne doit pas moins condamner les Temples, et le culte qu’on y rend aux Dieux, que les Théâtres, et ce qui s’y fait.

Saint Augustin montre ensuite comment la Théologie civile représente dans les Temples, et dans le culte qu’on y rend aux Dieux les mêmes fictions honteuses que la Théologie fabuleuse représente sur le Théâtre.

« Les simulacres, dit-il« Quid enim aliud ostendunt illa simulacra, formæ, ætates, sexus, habitus Deorum ? » , des Dieux, leurs formes, leurs âges, leurs sexes, leurs postures, et leurs ornements, nous en fournissent assez de preuves.

« N’y a-t-il que les Poètes qui représentent Jupiter avec une barbe« Numquid barbatum Jovem, imberbem Mercurium Poëtæ habent ; Pontifices non habent…. An aliter Priapus stat adorandus in locis sacris, quam procedit ridendus in Theatris ? » S. August. lib. 6. de Civitat. Dei cap. 7. ; et Mercure sans barbe ? Les Pontifes ne les représentent-ils pas de même ? Et le Dieu de l’impureté est-il d’une autre manière dans les lieux sacrés où l’on l’adore ; qu’il ne l’est sur les Théâtres, où l’on l’expose à la risée du peuple. »

Et dans le chapitre 6. « Les Dieux, dit-il« Nec alii Dii rideantur in Theatris, quam qui adorantur in Templis. Nec aliis ludos exihibeatis, quam quibus victimas immolatis. » Ibid. cap. 6., dont vous riez, et dont vous vous moquez dans les Théâtres, sont les mêmes que vous adorez dans les Temples. Les Dieux à l’honneur desquels vous célébrez des Jeux, sont les {p. 56}mêmes à qui vous immolez des victimes. »

Et dans le même chapitre. « Quelqu’un, dit-il« Videri fortasse cuipiam nimis harum rerum ignaro potest ea sola de Diis talibus indigna majestate divina et ridicula, detestabiliaque celebrari, quæ poëticis cantantur carminibus, et ludis scenicis actitantur ; sacra vero illa, quæ non histriones, sed sacerdotes agunt, ab omni esse dedecore purgata et aliena. Hoc si ita esset, nunquam theatricas turpitudines in eorum honorem quisquam celebrandas esse censeret : nunquam eas ipsi Dii præciperent sibimet exhiberi. Sed ideo nihil pudet ad obsequium Deorum talia genere in Theatris, quia similia gerentur in Templis. » Ibid., qui ignore ces choses, s’imaginera qu’il n’y a que ces fables des Dieux que les Poètes chantent dans leurs vers, et qui sont représentées dans les Jeux de la Scène, qui soient ridicules, détestables, et indignes de la Majesté divine ; mais que ces mystères sacrés que célèbrent les Prêtres, et non pas les Acteurs de la Scène, sont purs et éloignés de toute sorte d’impureté, et d’infamie. Si cela était ainsi, personne n’estimerait jamais qu’on dût célébrer à l’honneur des Dieux les honteuses représentations du Théâtre ; et les Dieux ne commanderaient jamais qu’on les célébrât en leur honneur. Mais on n’a point de honte de faire ces choses dans les Théâtres pour le service des Dieux ; parce que on en fait de semblables dans leurs Temples. »

Enfin après avoir bien prouvé que les Temples n’étaient pas plus purs que les Théâtres, « Qu’ils tâchent, dit-il « Eant adhuc et civilem Theologiam, a Theologia fabulosa ; urbes a Theatris, templa a scenis. Sacra Pontificum a carminibus Poëtarum : velut res honestas a turpibus, veraces a fallacibus, graves a levibus, serias, a ludicris : appetendas a respuendis, qua possunt quasi conentur subtilitate discernere. » Ibid. cap. 9., encore de distinguer, avec toute la subtilité dont ils se peuvent servir, et de séparer la Théologie civile de la fabuleuse ; les villes, des Théâtres ; les Temples, des Scènes ; les mystères et les cérémonies sacrées des Pontifes, des vers des Poètes : comme si ces choses-là étaient honnêtes ; et que celles-ci fussent infâmes : comme si celles-là étaient véritables ; et que celles-ci fussent fausses et trompeuses : comme si celles-là étaient considérables par leur gravité ; et que celles-ci ne fussent que des légèretés et des extravagances : comme si celles-là étaient sérieuses ; et que celles-ci ne fussent que des jeux et des passe-temps : et comme si celles-là devaient être recherchées ; et que celles-ci dussent être rejetées. »

Il est aisé de voir par là que les Païens distinguaient les Temples d’avec les Théâtres, et tout ce qui se disait, et ce qui se faisait dans les Temples d’avec ce qui se disait, et ce qui se faisait dans les Théâtres ; comme des choses honnêtes et sacrées, d’avec des choses honteuses et infâmes : Et S. Augustin soutenait au contraire que les Temples n’étaient point plus purs que les Théâtres ; de sorte qu’il est évident {p. 57}que l’Auteur de la Dissertation a pris l’argument de S. Augustin pour l’opinion des païens. S’il avait lu encore ce qu’en a écrit l’Empereur Julien l’Apostat ; il se serait bien gardé de dire que parmi les Païens les Théâtres n’étaient pas moins religieux que les Temples ; car cet Empereur déclare« Theatra turpissima opera, et fœdissima vitæ munia. » Julian. in Misopog. que « les Théâtres sont des ouvrages d’impureté, et des occupations les plus honteuses de la vie ».

Les Païens estimaient les Théâtres si peu religieux, qu’ils les faisaient servir de lieux pour la punition des criminels. Ainsi nous lisons dans Suétone qu’Auguste fit fouetter un nommé Stéphanion dans trois Théâtres, et puis le bannit« Stephanionem per trina theatra virgis cæsum relegavit. » Sueton. in vita Augusti..

Philon le Juif nous apprend« Flagellabantur Judæi in medio theatro, et igne ferroque torquebantur. » Philo. in Flacuum et c. que le Président Flaccus faisait fouetter les Juifs au milieu du Théâtre d’Alexandrie, et leur faisait souffrir les tourments du feu et du fer.

Dissertation. pag. 61. §

« Mais le fondement général que Tertullien prend pour interdire tous les Spectacles aux Chrétiens, est qu’ils faisaient la plus grande partie des Cérémonies du Paganisme, ce qu’il traite fort au long, comme la plus puissante, et la plus importante raison que l’on puisse mettre en avant. »

Réfutation. §

Lorsque j’ai remarqué les erreurs de la Dissertation en ce qui regarde le Paganisme, je me suis contenté de donner le nom d’Observation à ce que j’ai dit, sur ce qui m’a paru digne d’être repris. Mais comme les erreurs de la Dissertation concernent maintenant la Religion Chrétienne, les Décrets des Conciles, et les sentiments des Pères de l’Eglise, j’ai cru être obligé de me servir du nom de Réfutation, pour distinguer ce qui regarde les choses de notre Religion, d’avec ce qui concerne les choses profanes.

{p. 58}Après que dans les Chapitres précédents l’Auteur de la Dissertation s’est efforcé en vain de prouver par le témoignage des Païens que tous les Jeux et les Spectacles de l’Antiquité faisaient la plus grande et la plus solennelle partie de la Religion Païenne ; il prétend dans ce chapitre montrer par l’autorité de Tertullien, que « les Spectacles faisaient la plus grande partie des cérémonies du Paganisme » ; mais il y a si mal réussi, qu’en tout ce qu’il en rapporte, il n’y a pas un seul mot de ce qu’il avance dans sa proposition : et toutefois, ce qui est encore plus étrange, il veut que de cette proposition, qui n’est point dans Tertullien, Tertullien « ait fait le fondement général qu’il prend pour interdire les Spectacles aux Chrétiens, comme la plus puissante, et la plus importante raison que l’on puisse mettre en avantDissert. pag. 61. ».

Il n’y a personne qui lise ces paroles de l’Auteur de la Dissertation, qui ne s’attende de voir en termes exprès dans ce qu’il va rapporter de Tertullien, cette proposition qu’il assure être la plus puissante, et la plus importante raison qu’on puisse mettre en avant, « Que les Spectacles faisaient la plus grande partie des cérémonies du Paganisme » ; Et néanmoins il n’y en a pas un seul mot, comme il paraît par la lecture de ce qu’il en allègue.

Dissertation pag. 61. et 62. etc. §

« Et voici comme Tertullien en parle Tertul. de spectac. cap. 4.  : “Il ne faut pas s’imaginer que la défense que nous faisons aux Chrétiens d’assister aux Spectacles du Paganisme ne soit qu’une invention de la subtilité de l’esprit. Faites seulement réflexion sur le Sacrement qui nous a donné ce caractère : En le recevant nous avons renoncé au diable, et à ses pompes, et où sont-ils plus forts, et plus considérables que dans l’Idolâtrie ? De sorte que si les Spectacles en sont procédés, et soutenus, il ne faut point douter qu’ils ne soient compris en cette renonciation générale. Or il est aisé de vous le justifier {p. 59} par leur origine, et leur accroissement : par leurs représentations accompagnées de mille superstitions « Exinde apparatus, quibus superstitionibus instruantur. » " : par ceux qui président dans tous les lieux destinés à ces magnificences : et par les inventeurs des arts qui s’y pratiquent."

« Et après avoir traité toutes ces choses séparément et doctement, il poursuit. Ibid. cap. 8. "Regarde donc, Chrétien, les noms des esprits immondes qui se sont emparés du Cirque, tu ne dois point avoir de part à cette Religion, où tant de démons sont les maîtres."

« Enfin il ajoute :“le Théâtre est le vrai sanctuaire de Vénus et de Bacchus ; c’est leur palais, et tu dois haïr toutes les choses, dont tu ne saurais te dispenser de haïr les Auteurs.” Et il conclut en ces termes. Tertul. cap. 14.Donc si toutes les choses sont introduites dans les Spectacles par les démons, s’ils sont faits pour eux, et si tous les ornements y viennent d’eux, ils sont assurément de ces pompes des démons, auxquelles nous avons renoncé, sans qu’il nous soit libre d’y participer ni par les actions ni par les regards. Personne ne se jette ni dans le camp, ni dans le parti des ennemis sans avoir abandonné les armes et les enseignes sous lesquelles il combattait.”

"Aussi lorsque l’on exorcisa cette femme qui se trouva possédée d’un démon à la sortie des Spectacles Ibid. cap. 26. , et qu’on lui demanda de quel droit il avait entrepris sur une Chrétienne ; il répondit qu’il l’avait fait justement, puisqu’il l’avait rencontrée dans son empire."

« Et lorsqu’il veut rendre raison aux Païens pourquoi les Fidèles refusaient d’assister à leurs spectacles, il dit en un mot : In Apolog. cap. 38. "Nous y renonçons parce que nous savons bien qu’ils sont les ouvrages de la Superstition. »

Suite de la Réfutation. §

Voilà tout ce que l’Auteur de la Dissertation rapporte de Tertullien : où nous voyons bien qu’il {p. 60}interdit aux Chrétiens les spectacles, parce qu’ils procèdent de l’Idolâtrie, et que les démons en sont les maîtres, et les auteurs ; parce qu’ils sont faits pour eux ; parce qu’ils sont les ouvrages de la Superstition ; parce que tous leurs ornements viennent des démons ; parce que le Théâtre est le sanctuaire de Vénus, et de Bacchus : mais nous n’y voyons pas un seul mot de cette proposition, « Que les Spectacles faisaient la plus grande partie des cérémonies du paganisme » ; et certes Tertullien ne l’aurait pas omise, s’il eût cru qu’elle était « le fondement général pour interdire les Spectacles aux Chrétiens, comme la plus puissante et la plus importante raison qu’on puisse mettre en avant », selon l’Auteur de la Dissertation.

Mais pourquoi a-t-il falsifié le texte de Tertullien dans le premier passage qu’il a citéTertul. de Spectac. cap. 4., traduisant ainsi ces paroles de TertullienDissert. pag. 63. : « Exinde apparatus, quibus superstitionibus instruantur. » « Par leurs représentations accompagnées de mille Superstitions ». Je ne vois pas qu’il ait prétendu tirer d’autre avantage de cette falsification, si ce n’est qu’il a voulu incorporer les cérémonies avec les représentations des Spectacles, afin d’inférer de là qu’ils faisaient la plus grande partie des cérémonies. Mais le texte de Tertullien dit tout autre chose, et il s’explique si clairement qu’on ne peut pas douter du sens de ses paroles : car ce qu’il dit, « Exinde apparatus, quibus superstitionibus instruantur », signifie, « Nous ferons voir après avec combien de Superstitions leurs appareils sont dressés. » Et ensuite Tertullien montre qu’il entend par ces appareils la pompe des cérémonies sacrées : « Les Jeux, dit-il« Communis origo ludorum utriusque generis, communes et tituli, ut de comunibus causis, perinde apparatus communes habeant necesse est de reatu generali Idololatriæ conditricis suæ. Sed Circensium paulo pompatior suggestus, quibus proprie hoc nomen, pompa præcedens quorum sit in semetipsa probat, de simulachrorum serie, de imaginum agmine, de curribus, de thensis, de armamaxis, de sedibus, de coronis, de exuviis, quanta præterea sacra, quanta sacrificia præcedant, intercedant, succedant, quot collegia, quot sacerdotia, quot officia moveantur, sciunt homines illius urbis in qua dæmoniorum conventus consedit. » Tertul. de Spectacul. cap. 7., de l’un et de l’autre genre, c’est-à-dire, les Jeux sacrés, et les Jeux funèbres, ont une origine commune : Ils ont des titres communs, comme ils ont des causes communes de leurs institutions ; il est aussi nécessaire qu’ils aient des appareils communs, qui sont souillés de la tache générale de l’Idolâtrie qui les a formés. Mais l’appareil des Jeux du Cirque est un peu plus pompeux, à qui proprement ce nom de Pompe est donné : la Pompe qui précède {p. 61}fait assez connaître en elle-même de qui elle est, par la suite des simulacres, par le nombre des images qu’on y porte, par les chariots, par les carrosses, par les chars sacrés, par les sièges, par les couronnes, par les dépouilles, ou reliques. Combien outre cela y a-t-il de mystères sacrés, combien de sacrifices devant, au milieu, et après ; combien de compagnies différentes, combien de Prêtres, combien d’officiers et de Ministres qui marchent en procession ? Ceux-là le savent qui habitent dans cette ville, où les démons tiennent leurs assemblées. »

Ainsi l’appareil des Spectacles, selon Tertullien, n’est autre chose que la pompe des cérémonies de la Religion païenne, qui précédait les Spectacles, de sorte qu’on ne les commençait point, qu’après que les cérémonies étaient achevées, comme nous l’avons montré sur la fin de la première Observation du 1. Chapitre. D’où il s’ensuit que les Spectacles ne faisaient pas la plus grande partie des cérémonies ; premièrement, parce que les cérémonies étaient finies, lorsqu’on commençait les Spectacles ; secondement, parce que les Spectacles, et les cérémonies étaient deux choses séparées et distinctes, comme nous l’avons fait voir dans la 2. Observation de ce Chapitre par ces paroles de S. Augustin, « Que les Païens, dit-il « Eant adhunc et conentur discernere sacra Pontificum a carminibus Poëtarum. » S. August. lib. 6. de Civit. Dei. cap. 9., tâchent de distinguer les mystères, et les cérémonies sacrées des Pontifes, d’avec les vers des Poètes ? » Troisièmement, parce que les Jeux et les Spectacles, les sacrifices, les festins sacrés, et les féries faisaient séparément partie des fêtes selon le témoignage de Macrobe : « les Fêtes, dit-il

« Festis insunt sacrificia, epulæ, ludi, feriæ. » Macrob. lib. 1. Saturnal. cap. 16.

« Sacra celebritas est, cum sacrificia Diis offerumur, vel cum dies divinis epulationibus celebratur, vel cum ludi in honorem aguntur Deorum, vel cum feriæ observantur. » Idem.

, comprennent les sacrifices, les festins sacrés, les Jeux, et les féries…. C’est une solennité sacrée, lorsqu’on offre des sacrifices aux Dieux ; ou lorsque le jour se passe en festins sacrés ; ou lorsqu’on fait des Jeux à l’honneur des Dieux, ou lorsqu’on observe les féries. »

Ainsi les Jeux et les Spectacles ne faisaient pas la plus grande partie des fêtes, ni par conséquent des cérémonies du paganisme ; puisque de quatre parties des fêtes, ils n’en faisaient tous qu’une seule, et {p. 62}encore la plus petite, au moins à l’égard des Sacrifices. Voyez ce que j’en ai dit dans la 1. Observation du 1. Chapitre, où j’ai montré comment les Jeux et les Spectacles faisaient partie de la Religion païenne.

C’est donc sans raison que l’Auteur de la Dissertation dit que « le fondement général que prend Tertullien pour interdire aux Chrétiens les Spectacles, est qu’ils faisaient la plus grande partie du Paganisme, comme la plus puissante, et la plus importante raison qu’on puisse mettre en avant » ; quoique Tertullien n’en dise pas un seul mot.

Mais la raison de Tertullien est ; parce que les Spectacles sont des ouvrages de la superstition ; parce que les démons en sont les auteurs ; parce qu’ils se font à l’honneur des faux Dieux, et sous le titre de quelque fausse divinité, à laquelle ils sont consacrés ; parce que ceux qui y assistent ayant pris leurs places de bonne heure, assistent aussi aux sacrifices, et aux autres cérémonies de la Pompe des Dieux qui précède l’ouverture des Jeux ; et qu’ainsi c’est se souiller d’Idolâtrie, c’est célébrer les fêtes des Dieux avec les Païens.

Chap. IV de la Dissertation.
Que la représentation des Poèmes Dramatiques ne peut être défendue par la raison des anciens Pères de l’Eglise. §

L’Auteur de la Dissertation veut dire que les anciens Pères de l’Eglise ayant défendu la représentation des Poèmes Dramatiques, à cause de l’Idolâtrie dont ils étaient souillés, on ne peut maintenant se servir de cette raison des anciens Pères pour défendre la Comédie de ce temps qui est exempte d’Idolâtrie. C’est ce que nous allons examiner dans la {p. 63}réfutation suivante ; avertissant cependant le lecteur que les saints Pères n’ont pas défendu la Comédie seulement à cause de d’Idolâtrie, mais aussi parce qu’elle corrompt les bonnes mœurs, comme nous le ferons voir en son lieu.

Dissertation pag. 89. §

« Il ne faut point trouver étrange que l’on ait interdit aux premiers Chrétiens avec tant de rigueur les Jeux du Théâtre, et tous les autres Spectacles du paganisme, puisqu’ils avaient partout les marques de l’hommage honteux et détestable que l’on y rendait aux démons. Mais maintenant qu’ils sont purifiés de toutes les cérémonies de cette impiété, et que la Religion païenne est entièrement abolie parmi les peuples de l’Occident, cette raison qui fut autrefois si puissante dans la bouche des Pères de l’Eglise, n’est plus maintenant considérable ; et cette défense qu’ils prêchaient avec quelque sorte d’anathème, n’a plus ce fondement dans notre siècle : Il n’y a plus lieu d’y craindre l’apostasie des Fidèles : on ne saurait plus les accuser d’entrer dans la société des Idoles, que l’on ne voit plus au Théâtre qu’avec des sentiments dignes des Chrétiens, je veux dire, qu’avec horreur, ou avec mépris ; et ce qui fut autrefois un sacrilège, n’est plus maintenant qu’un divertissement public, agréable et sans crime à cet égard ? On n’y reconnaît plus Bacchus, et Vénus pour des divinités, mais pour des fantômes de l’Enfer, ou tout au plus pour des songes de la Poésie : il n’y a plus d’autels ni de sacrifices, si ce n’est pour représenter quelques vieilles fables, qui font aussi peu d’impression sur nos esprits que les contes ridicules des Fées. On n’y reconnaît plus ces anciens Prêtres ministres de l’Idolâtrie, comme souverains Pontifes ; ce n’est plus à l’honneur de quelques fantastiques divinités que nos Poètes et nos Acteurs consacrent leurs travaux, ni qu’ils rendent des actions de grâces, quand ils y reçoivent des applaudissements. Tous leurs soins ne vont qu’à complaire à la Cour de France, et à la ville de Paris ; et leurs remerciements ne sont que pour les bienfaits dont nos Princes {p. 64} les honorent. Enfin que l’on considère le Théâtre de tous les côtés ; les consciences n’y sont plus en péril de participer aux abominations du Paganisme, dont il n’y reste plus de vestiges, ni de mémoire ; et si tous ceux qui se sont opiniâtrement attachés à le combattre par les paroles de nos anciens Pères, eussent bien examiné toutes ces choses, ils auraient retranché plus de la moitié des textes qu’ils en ont emprunté : ils n’en auraient pas tiré de fausses conséquences, et n’auraient pas détruit un plaisir public, et de soi-même innocent, par des maximes qui ne servaient qu’à condamner l’Idolâtrie, et qui n’ont plus aujourd’hui de causes ni de prétextes. »

Réfutation. §

Il semble que l’Auteur de la Dissertation n’ait jamais ouï parler des restes de l’Idolâtrie, et du soin que l’Eglise a toujours eu de les détruire de siècle en siècle jusqu’à notre temps ; s’il en eût eu quelque connaissance, il se serait bien gardé de faire un raisonnement aussi faux qu’est celui qu’il avance dans ce 4. Chapitre. Car selon le raisonnement de cet Auteur, il eût été permis aux Chrétiens du temps de S. Augustin d’apporter du pain, du vin, et quelques viandes aux Chapelles des Martyrs ; et néanmoins S. Ambroise défendit aux Chrétiens cette coutume, parce qu’elle avait trop de rapport à la superstition des Païens : il est à propos de représenter ici ce qu’en a écrit S. Augustin. « Ma Mère, dit-il

« Itaque cum ad memorias Sanctorum, sicut in Africa solebat, pultes et panem et merum attulisset, atque ab ostiario prohiberetur, ubi hoc Episcopum vetuisse cognovit, tam pie atque obedienter amplexa est, ut ipse mirarer quod tam facile accusatrix potius consuetudinis suæ, quam disceptatrix illius prohibitionis effecta sit. non enim obsidebat spiritum ejus vinolentia, eamque stimulabat in odium veri amor vini, sicut plerosque mares et fœminas, qui ad canticum sobrietatis, sicut ad potionem aquaram madidi nauseant. Sed illa cum attulisset canistrum cum solennibus epulis prægustandis, atque largiendis, plus etiam quam unum pocillum pro suo palato satis sobrio temperatum, unde dignationem sumeret, non ponebat. Et si multæ essent quæ illo modo videbantur honorandæ memoriæ defunctorum. Idem ipsum unum quod ubique poneret, circumferebat quo jam non solum aquatissimo, sed etiam tepidissimo cum suis præsentibus per sorbitiones esiguas partiretur, quia pietatem ibi quærebat, non voluptatem.

« Itaque ubi comperit a præclaro prædicatore, atque Antistite pietatis præceptum esse, ista non fieri, nec ab eis qui sobrie facerent, ne ulla occasio se ingurgitandi daretur ebriosi ; et quia illa quasi parentalia, superstitioni gentilium essent simillima ; abstinuit se libentissime ; et pro canistro pleno terrenis fructibus, plenum purgatioribus votis pectus ad memorias Martyrum afferre didicerat, et ut quod posset, daret egentibus, et sic communicatio Dominici Corporis illic celebraretur, cujus Passionis imitatione immolati, et coronati sunt Martyres. » S. August. lib. 6. Confess. cap. 2.

, selon la coutume de l’Afrique ayant apporté du pain, du vin, et quelques viandes aux Chapelles des Martyrs, et le Portier de l’Eglise lui ayant dit qu’il ne lui pouvait permettre de présenter cette offrande, à cause que l’Evêque l’avait défendu ; elle reçut cet ordre avec tant de respect, et d’obéissance, que je ne pus voir sans admiration qu’elle se fût si facilement résolue à condamner plutôt la coutume qu’elle suivait auparavant, qu’à examiner pourquoi on ne lui permettait pas de la suivre. Aussi l’intempérance ne pouvait rien sur son esprit ; {p. 65}et l’amour du vin ne portait pas à la haine de la vérité, comme il arrive à beaucoup d’autres de l’un, et de l’autre sexe, qui étant ivrognes n’ont pas moins de dégoût des exhortations qu’on leur fait touchant la sobriété, que du vin qui est mêlé avec beaucoup d’eau. Lorsqu’elle apportait à l’Eglise son petit panier plein de viandes qu’elle devait offrir à l’honneur des saints Martyrs, pour en goûter, et donner le reste aux pauvres, elle ne réservait pour elle que fort peu de vin bien trempé, afin d’en user très sobrement. Et s’il arrivait qu’elle voulût honorer de cette sorte plusieurs Martyrs, elle ne portait partout que la même chose. Et ainsi le vin qu’elle buvait, n’était pas seulement fort trempé, mais aussi fort chaud ; et elle en donnait à goûter à ceux qui l’accompagnaient en cette dévotion, parce qu’en ces exercices religieux, elle ne cherchait qu’à satisfaire à sa piété, et non par à son plaisir. Ainsi lorsqu’elle eut appris que selon l’ordre de ce saint Evêque, et de cet illustre Prédicateur de votre parole, cette coutume ne se devait plus pratiquer par les personnes mêmes qui l’observaient avec plus de sobriété, afin de ne point donner sujet d’en abuser à ceux qui étaient plongés dans l’intempérance, et parce qu’elle avait trop de rapport à la superstition des Païens dans les funérailles de leurs parents, et de leurs amis ; elle s’en départit très volontiers : et au lieu d’un panier plein de fruits terrestres, elle apprit à apporter sur les tombeaux des Martyrs un cœur plein de vœux purs et religieux ; et se réservant de faire ailleurs ses aumônes aux pauvres selon son pouvoir, elle se contentait de participer dans l’Eglise au corps précieux de Christ dans la célébration des divins mystères, puisque ç’a étéXIX par l’imitation du sacrifice de ce même Corps en la Croix que les Martyrs ont été immolés et couronnés. »

Et cette défense de S. Ambroise a été reçue de toute l’Eglise, de sorte qu’encore aujourd’hui elle défend aux Chrétiens cette coutume d’apporter du pain, du vin, et des viandes sur les tombeaux des Saints, comme ayant du rapport à la superstition des Païens.

{p. 66}Selon le raisonnement de l’Auteur de la Dissertation l’Eglise n’aurait pas dû défendre, et ne devrait pas défendre encore maintenant les mascarades, comme étant des restes du Paganisme ; et toutefois elle les a toujours défendues, et les défend encore présentement aux Chrétiens.

« Nous offrons, dit S. Augustin « Dæmonum est suave sacrificium cum aut dicitur a nobis alioquid aut fit, quo honestas, quæ est amica justitiæ, improbis actibus violata discedat. Quid enim est tam demens, quam virilem sexum in formam mulieris turpi habitu commutare ? Quid tam demens quam deformare faciem et vultus induere, quos ipsi etiam demones expavescant ? Quid tam demens, quam incompositis motibus, et impudicis carminibus vitiorum laudes inverecunda delectatione cantare ? indui ferino habitu, et capræ aut cervo similem fieri ? Ut homo ad imaginem Dei et similitudinem factus, sacrificium dæmonum fiat ? Per hæc ille malorum artifex se intromittit, ut captis paulatim per ludorum similitudinem mentibus dominetur…Admonete ergo familias vestras, ut infelicium Paganorum sacrilegas consuetudines non observent. » . August. in serm. 2. de Cal. Ianv., un sacrifice très agréable aux démons, lorsque nous disons, ou faisons quelque chose qui blesse, et bannit l’honnêteté, qui est l’amie de la justice. Y a-t-il une folie pareille à celle qui porte les hommes à s’habiller en femmes par un honteux déguisement ? à défigurer son visage par des masques, qui sont capables de faire peur aux démons ? ou enfin à mettre impudemment son plaisir à chanter les louanges des vices avec des vers lascifs, et avec des postures tout à fait ridicules, et impertinentes ? Y a-t-il de plus grande folie que de se déguiser en bête, et de se rendre semblable à une chèvre ou à un cerf ; afin que l’homme qui a été formé à l’image et à la ressemblance de Dieu, devienne le sacrifice et la victime du démon ? C’est par là que cet ouvrier d’iniquité s’insinue, et s’introduit, afin qu’ayant gagné insensiblement les esprits des hommes sous l’apparence du divertissement, il établisse sa domination sur eux…. Vous donc qui êtes Pères de famille, avertissez vos domestiques de ne point suivre ces coutumes sacrilèges des misérables Païens. »

Et en un autre sermon sur le même sujet, « Ceux, dit-il« Qui enim aliquid de Paganorum consuetudine in istis diebus observare voluerint. timendum est ne eis nomen Christianum prodesse non possit. » Idem Serm. 1. de calend. Ianvar., qui veulent faire quelque chose de ce que les Païens ont accoutumé de faire en ces premiers jours du mois de Janvier, doivent craindre que le nom de Chrétien qu’ils portent, ne leur serve de rien. »

Le second Concile de Tours, tenu l’an 567. défend aussi ces restes du paganisme, déclarant que de les garder, c’est participer à l’Idolâtrie.

« Nous avons appris, dit le Concile « Quoniam cognovimus nonnullos inveniri sequipedes erroris antiqui, qui Kalendas Janvarias colunt, cum Janus homo Gentilis fuerit : Rex quidem,sed Deus esse non potuit. Quisquis ergo unum Deum Patrem regnantem cum Filio, et Spiritu sancto credit : certe hic non potest integer Christianus dici, qui aliqua de Gentilitate custodit, et c. Contestamur illam sollicitudinem tam Pastores, quam Presbyteros genere, ut quemcumque in hac fatuitate persistere viderint, eos ab Ecclesia sancta authoritate repellant, nec participare qui gentilium observationes custodiunt. Quid enim dæmonibus, cum Christo commune. » Concil. Turon. 2. anno Dom. 567. cap. 22., qu’il y a plusieurs personnes, qui suivant l’erreur de l’antiquité, observent ce que les Païens font les premiers jours de Janvier à l’honneur de Janus, qui n’était qu’un homme Païen, qui peut-être a été Roi, mais qui n’a pu être Dieu. Quiconque {p. 67} donc croit en un Dieu le Père qui règne avec son Fils, et le S. Esprit, ne peut véritablement être estimé tout à fait Chrétien, s’il garde quelque reste du Paganisme, etc. C’est pourquoi nous conjurons tant les Pasteurs, que les Prêtres, d’avoir soin de bannir de l’Eglise par la sainte autorité qu’ils en ont reçue, tous ceux qu’ils trouveront attachés à ces folies ; et de ne pas permettre que ceux qui observent ces coutumes des Païens, aient part à ce qui est offert sur l’Autel sacré ; car quelle union, et quel accord y a-t-il entre les démons, et Jésus-Christ ? »

Burchardus Evêque de Worms qui vivait dans le onzième siècle, rapporte la pénitence qui était imposée de son temps à ceux qui gardaient ces restes du Paganisme. « Avez-vous fait, dit-il« Fecisti aliquid tale quale Pagani fecerunt, et adhuc faciunt in Kalendis Janvarii, cervolo, vel vegula ? si fecisti, triginta dies in pane et aqua pœniteas. » Burchard. lib. 19. cap. 5. dist. 98., quelque chose semblable à ce qu’ont fait, et que font encore les Païens aux premiers jours de Janvier, vous déguisant en cerf ou en génisse ? si vous l’avez fait, faites-en pénitence durant trente jours au pain et à l’eau. »

Le Pape Zacharie défend aux Chrétiens ces restes du Paganisme sous peine d’anathème. « Si quelqu’un, dit-il « Si quis Kalendas Janvarii ritum Paganorum colere præsumpserit : anathema sit. » Ex decret. Zacharia Papa. C. II., célèbre les premiers jours de Janvier, comme font les Païens, qu’il soit anathème. »

Et dans le Chapitre 3. d’un ancien Concile de Rouen cité par Burchard, et par S. Yves Evêque de Chartres, il est porté en termes exprès « Si quis Kalendis Janvarii aliquid fecerit quod a Paganis inventum est ; anathema sit. » Concil. Rothomag. cap. 3. apud Burchardum lib. 10. cap. 17. et apud Ivon. Carn. part. II. c. 44.: « Si quelqu’un aux premiers jours de Janvier fait quelque chose de ce qui a été inventé par les Païens ; qu’il soit anathème. »

L’an 1444. le 12. du mois de Mars la Faculté de Théologie de Paris écrivit une lettre à tous les Prélats de France, pour les exhorter d’abolir ces restes du Paganisme, qu’on appelait la fête des fous ; Voici ses Conclusions« Cum secundum B. Augustinum festum fatuorum initium, et originem sumpserit a Paganis, et Gentilibus, qui similia ludibria in capire Janvarii faciebat ad honorem Jani quem Deum esse credebant, et cui Idolum fabricaverant, in cujus conspectu, et quasi ille sacrificando faciebat ludos supradictos : Christiani debent maxime talia ludibria evitare, et fugere, ne ea faciendo, aut assistendo videantur paganisare, et Idolo reverentiam et honorem facere, et maxime quando talia fiunt in principio Janvarii, qui ab ipso Jano nomen accepit. » Conclusio Facultatis Theologia studii Parisiensis.. « La fête des fous tire son origine des Païens et des Gentils, qui faisaient de semblables folies au commencement de Janvier, selon le témoignage de S. Augustin, à l’honneur de Janus, qu’ils croyaient être un Dieu, et à qui ils avaient dressé une Idole, devant laquelle ils faisaient ces Jeux, comme par une manière de sacrifice. C’est pourquoi les Chrétiens doivent tout à fait éviter et fuir {p. 68}ces folies ; de peur qu’en les faisant, ou en étant les spectateurs, ils ne semblent vivre comme les Païens, et honorer comme eux l’Idole de Janus ; principalement lorsqu’ils font ces choses au commencement du mois de Janvier, qui porte le nom de Janus. »

Et ensuite la Faculté conclut« Si illi qui supradictum festum stultorum consueverunt facere, de præmissa B. Augustini authoritate sufficienter, et præcipue per suum Prælatum certificati, et advisati fuerint, immo et admoniti, ne prædicta ludibria de cætero faciant et maxime in principio Janvarii ne paganisare videantur ; ac deinde indurato, et pertinaci animo contrarium fecerint, contra illos tanquam in fide suspectos, et paganicorum rituum sectatores est procedendum. » Alia conclusio..

« Si ceux qui ont accoutumé de célébrer cette fête des fous, après avoir été suffisamment instruits de ce qu’a écrit Saint Augustin sur ce sujet, et après avoir été avertis, et exhortés par leur Prélat, de ne plus faire désormais ces folies, de peur qu’ils ne semblent vivre comme les Païens, s’endurcissent et s’opiniâtrent à faire le contraire ; il faut procéder contre eux comme contre des gens suspects en la foi, et qui suivent les coutumes des Païens. »

En un mot l’Eglise a toujours condamné généralement tous les restes de l’Idolâtrie, et du Paganisme, et les a interdits aux Chrétiens.

L’an 572. le second Concile de Brague défend généralement toutes les traditions païennes. « Il n’est point permis, dit-il« Non liceat Christianis tenere traditiones Gentilium : scriptum est enim : omnia quæ facitis aut in verbo, aut in opere, omnia in nomine Domini nostri Jesu Christi facite, gratias agentes Deo. Si quis autem fecerit, severissime corripiatur, et canonice pœniteat. » Concil. Bracar. 2. can. 72., aux Chrétiens de garder les traditions des Païens ; car il est écrit dans l’Epitre aux Colossiens chap. 3 v. 17. "Quoique vous fassiez ou en parlant, ou en agissant, faites tout au nom du Seigneur Jésus, rendant grâces par lui à Dieu le Père" : Que si quelqu’un commet cet excès, qu’il en soit très sévèrement repris, et qu’il en fasse pénitence selon les Canons. »

L’an 743. dans le Synode de Leptines au Diocèse de Cambrai : « Nous ordonnons , dit le Roi Childéric III« Decrevimus quoque, quod et pater meus ante præcipiebat, ut qui Paganas observationes in aliqua re fecerit, mulctetur et damnetur quidecim solidis. » Synod. Leptinens. c. 4., ce qui a été aussi ordonné par feu mon Père, que celui qui aura gardé en quelque chose les coutumes des Païens, soit puni et condamné à l’amende de quinze écus d’or. » Et dans un autre Synode tenu sous CarlomanXX« Decrevimus ut secundum Canones unusquisque Episcopus in sua Parochia sollicitudinem habeat adjuvante Graphione qui deffensor Ecclesiæ est, ut populus Dei paganias non faciat ; sed ut omnes spurcitias Gentilitatis abjiciat et respuat…..omnes quæcumque sunt paganorum observationes diligenter prohibeant. » Ex Synodo sub Carlomanno. cap. 3. : « Nous ordonnons que selon les Canons chaque Evêque dans son Diocèse, assisté du Défenseur de l’Eglise, ait soin que le peuple de Dieu ne fasse point les choses que font les Païens ; mais qu’il rejette, et qu’il abhorre toutes les ordures du paganisme…. Qu’ils défendent donc exactement toutes les coutumes superstitieuses des Païens. »

{p. 69}Et le Concile de Calchut en Angleterre tenu l’an 787. « S’il y a, dit-il« Si quid ex ritu Paganorum remansit, avellatur, contemnatur, abjiciatur. » Concil. Calchutens. cap. 19., quelque reste des coutumes du paganisme, qu’il soit arraché, qu’il soit rejeté avec mépris. »

Ces défenses de l’Eglise tombent sur la Comédie, puisque nous y voyons encore aujourd’hui, à la honte du Christianisme, la plupart de ces restes de la Superstition païenne que les Conciles interdisent avec tant de sévérité. Ne voit-on pas tous les jours des masques sur le Théâtre ? n’y voit-on pas des hommes déguisés en femmes, et des femmes déguisées en hommes ? n’y voit-on pas publier les louanges des vices, avec des vers infâmes ? n’y voit-on pas des ballets avec des postures et des gestes impudiques ?

Mais la Comédie en elle-même n’est-elle pas un reste de l’Idolâtrie, ayant été inventée par les démons, et consacrée à de fausses divinités ? C’est pourquoi S. Charles Borromée Archevêque de Milan, dans le 3. Synode diocésain de Milan, tenu l’an 1572« Scenicæ personatæque actiones, unde tanquam e quodam seminario semina malefactorum, ac flagitiorum pene omnium existunt, quam a Christianæ disciplinæ officis abhorrentes, quam valde cum Paganorum institutis convenientes, atque diaboli astu inventæ. Omni officio a populo Christiano exterminandæ sint, qua maxime poterit religiosa contentione aget. » Statutum S. Caroli Borromei. Ex Synodo diocesana Mediolanum. 3. ann. 1572. in actor. part. 2. « ordonna aux Prédicateurs d’employer tous leurs soins à présenter avec un Zèle pieux, et avec autant de véhémence qu’il leur serait possible, combien les Comédies, et les mascarades, qui sont la source et la semence de toutes sortes de crimes et de désordres, étaient opposées aux devoirs de la discipline Chrétienne, et combien elles étaient conformes aux dérèglements des Païens : et que comme elles sont une pure invention de la malice du démon, le peuple Chrétien les doit entièrement abolir. »

Un savant Jésuite Espagnol dans un livre qu’il publia l’an 1614. dit que la Comédie est une tête qui reste de l’Hydre du Paganisme.

« Les Empereurs Chrétiens, dit-il « Cortadas algunas cabesas de aquella antigua Hydra Lernea de la ociofidas gentilica, por los Christianos Emperadores, Reyes y Pontefices, y abrasadas con el fuego de su sancto zelo ; todaula nemos han quedado estas dos por cortar y abrasar del todo principio, y cabeça de hartos damnos, que son los Juegos scenicos, o representationes y comedias, de que hablaremos despues ; y los Juegos de toros algo parecidos a aquella antigua crueldad de los gladiatores, o mas propriamente à las caças de fieras enceradas en el amphiteatro. » Bíenes de el honesto trabaiopor el P. Pedro de Gusman. discurso 5. §. I., les Rois et les Pontifes ayant coupé et brûlé avec le feu de leur saint Zèle quelques têtes de cette vieille Hydre de l’oisiveté païenne ; néanmoins il en est resté deux qui sont le principe de beaucoup de maux, et qu’il faut couper et brûler tout à fait : Ce sont les Jeux de la Scène, ou les représentations des comédies dont nous parlerons ci-après ; les Jeux des Taureaux, qui ont assez de rapport à l’ancienne cruauté des {p. 70} Gladiateurs, ou plutôt à la chasse des bêtes qui étaient enfermées dans l’amphithéâtre. »

Je demande à l’Auteur de la Dissertation, si en l’an 1444. l’an 1572. l’an 1614. les Spectacles n’étaient pas autant purifiés de toutes les cérémonies de l’impiété païenne, qu’ils le sont aujourd’huiDissert. p. 89. ? Si la Religion païenne n’était pas entièrement abolie parmi les peuples de l’Occident, comme elle l’est maintenant ? Si en ce temps-là il y avait plus de lieu d’y craindre l’apostasie des Fidèles, qu’il n’y en a en ce temps ? Il faut nécessairement qu’il demeure d’accord que sur ce point il n’y avait nulle différence entre ces temps-là, et celui-ci ; et néanmoins nous voyons qu’en ce temps-là, on n’a pas laissé d’interdire aux Chrétiens les mascarades, et les Spectacles, et particulièrement ceux de la Comédie, comme étant des restes de l’Idolâtrie, et des restes qui ont restéXXI de l’Hydre du Paganisme, qu’il fallait couper, et brûler. La Faculté même de Théologie de Paris a employé l’autorité de S. Augustin, pour persuader aux peuples que ces choses étaient des restes du Paganisme. Et S. Charles Borromée dans le 3. Synode Diocésain de Milan enjoint expressément aux Prédicateurs de prêcher fortement contre les Spectacles, et d’employer pour cela les raisons dont se sont servis les anciens Pères, « Que les Prédicateurs, dit ce saint Prélat« Spectacula, ludos, ludicrasque res id generis, quæ ab Ethnicorum moribus originem ducunt, disciplinæque Christianæ adversantur, concionatur perpetuo detestabitur, execrabitur, demonstrabit incommoda, publicasque ærumnas inde in populum Christianum dimanare. In quam sententiam valde populum confirmabit argumentis quæ gravissimi viri, Tertullianus, Cyprianus martyr, Salvianus, et Chrysostomus afferunt. In eoque argumenti genere nullum aliud omittet, quo tanta corruptela radicitus extirpetur. » Statutum S. Caroli Borromei, Ex Synodo diocesana Mediol. ann. 1572. in actorum parte 2., représentent sans cesse combien les Spectacles, les Jeux, et les autres divertissements semblables, qui sont des restes du Paganisme, sont contraires à la discipline Chrétienne ; combien ils sont exécrables, et détestables ; combien de maux et d’afflictions publiques ils attirent sur le peuple Chrétien.

Et pour en persuader leurs auditeurs, ils emploieront les raisons dont se sont servis ces grands personnages Tertullien, saint Cyprien Martyr, Salvien, et S. Chrysostome ; ils n’omettront rien sur ce sujet de ce qui peut contribuer à détruire entièrement ces dérèglements et ces débauches. »

En effet le bon sens nous fait connaître qu’on ne peut mieux détruire les restes du Paganisme, que par {p. 71}les raisons dont les anciens Pères se sont servis pour détruire leur principe, et leur source : et il n’y a rien qui soit plus puissant pour détourner les peuples des Comédies, et des autres Spectacles, et pour leur en donner de l’horreur, que de leur représenter l’impiété et l’abomination de leur origine, dont ils retiennent toujours quelque tache, et quelque souillure ; car comme dit excellemment Tertullien« Idololatriæ ab initio dicata, habent prophanationis suæ maculam. » Tertul. in libro de Idolatria., «  Les choses qui ont été consacrées à l’Idolâtrie dès le commencement, portent toujours la tache de leur profanation. »

C’est donc choquer le bon sens, c’est pécher contre le respect que les Chrétiens doivent à l’autorité de l’Eglise, de dire, comme fait l’Auteur de la Dissertation, contre les paroles expresses du 3. Synode de MilanDissert. pag. 89-90. ; « Que les anciens Pères n’ont interdit aux premiers Chrétiens avec tant de rigueur les Jeux du Théâtre, et tous les autres Spectacles du Paganisme, qu’à cause qu’ils avaient partout les marques de l’hommage honteux et détestable que l’on y rendait aux démons ; Mais que cette raison qui fut autrefois si puissante dans la bouche des Pères de l’Eglise, n’est plus maintenant considérable ; et que cette défense qu’ils prêchaient avec quelque sorte d’anathème, n’a plus ce fondement dans notre siècle.

« Et si tous ceux, dit-il Dissert. pag. 93., qui se sont opiniâtrement attachés à combattre le Théâtre par les paroles de nos anciens Pères, eussent bien examiné toutes ces choses, ils auraient retranché plus de la moitié des textes qu’ils en ont empruntés ; ils n’auraient pas tiré de fausses conséquences, et n’auraient pas détruit un plaisir public, et de soi-même innocent, par des maximes qui ne servaient qu’à condamner l’Idolâtrie, et qui n’ont plus aujourd’hui de causes ni de prétextes. »

Le Synode de Milan enjoint aux Prédicateurs d’employer les raisons des anciens Pères de l’Eglise contre les Spectacles ; Et l’Auteur de la Dissertation dit que ces raisons ne sont plus maintenant considérables. Le Synode de Milan ordonne que les Prédicateurs n’omettent rien de ce qui peut contribuer à {p. 72}détruire entièrement ces dérèglements exécrables et détestables qui attirent sur le peuple Chrétien des maux et des afflictions publiques ; et l’Auteur de la Dissertation soutient qu’on a tort de s’opiniâtrer à détruire un plaisir public, et de soi-même innocent : il veut même en être cru sur sa parole ; car il l’avance sans aucune preuve, et nous ferons voir ci-après combien ce plaisir est pernicieux et criminel. Le Synode de Milan déclare que les Spectacles du Théâtre sont des restes exécrables du Paganisme ; et que par conséquent il les faut détruire par les raisons que les anciens Pères ont employées pour détruire le Paganisme, et l’Idolâtrie des Spectacles, qui sont le principe et la source de ceux qui restent encore parmi nous : y a-t-il de conséquence plus juste et plus certaine ? Et néanmoins l’Auteur de la Dissertation dit en l’air, que c’est tirer de fausses conséquences. Cependant il s’aveugle tellement qu’il ne prend pas garde qu’il tire la plus fausse conséquence qu’on puisse imaginer, et qu’il établit sans aucune preuve un principe et une maxime dont la fausseté est si visible, qu’il n’y a pas lieu d’en douter : car voici son principe. « Les maximes des anciens Pères ne servaient qu’à condamner l’Idolâtrie. » Ce principe est visiblement faux ; car il est évident que les anciens Pères ont interdit les Spectacles du Théâtre aux Chrétiens, non seulement à cause de l’Idolâtrie dont ils étaient souillés ; mais aussi à cause des impuretés dont ils étaient remplis ; et parce qu’ils corrompaient les bonnes mœurs, comme nous le montrerons ci-après. La conséquence qu’il tire de ce principe est encore visiblement fausse. « Les maximes , dit-il, des anciens Pères ne servaient qu’à condamner l’Idolâtrie ; elles n’ont donc plus aujourd’hui de causes ni de prétextes, c’est-à-dire, elles ne servent donc plus aujourd’hui à condamner les Jeux et les Spectacles, puisqu’ils sont exempts d’Idolâtrie; quoiqu’ils soient des restes de l’Idolâtrie. » Peut-on tirer une conséquence plus fausse ? Car c’est au contraire pour cela que les raisons dont se servaient les {p. 73} anciens Pères pour condamner l’Idolâtrie, servent encore aujourd’hui pour condamner les Spectacles du Théâtre, parce qu’ils sont des restes de l’Idolâtrie, comme le Synode de Milan le déclare. Que l’Auteur donc de la Dissertation reconnaisse que l’on détruit un plaisir public, infâme et criminel, par des maximes qui n’ont encore aujourd’hui que trop de causes, et trop de prétextes.

Sur ce qu’il dit ensuiteDissert. pag. 91., « Que ce qui fut autrefois un sacrilège, n’est plus maintenant qu’un divertissement public, agréable et sans crime à cet égard », je n’ai qu’à lui représenter ces paroles de S. Pierre Chrysologue, Archevêque de Ravenne« Quis de impietate ludit ? De sacrilegio quis jocatur ? piaculum quis dicit risum ? satis se decipit qui sic sentit. » Petrus Chrysologus Archiepiscopus Ravenn. serm. 155. : « Peut-on faire un jeu de l’impiété ? Peut-on faire un divertissement d’un sacrilège ? Qui peut dire qu’un crime soit un sujet de réjouissance ? Celui qui a ce sentiment se trompe fort. » Que l’Auteur de la Dissertation considère ces paroles de Tertullien qu’on ne saurait assez répéter« Idololatriæ ab initio dicata, habent prophanationis suæ maculam. » Tertul. de Idololatria. : « Les choses qui dès le commencement ont été consacrés à l’Idolâtrie, portent toujours la tache de leur profanation. »

Et lorsque cet Auteur approuve que les Comédiens se déguisent en faux Dieux, et qu’ils représentent sur le Théâtre leurs Idoles, leurs Autels et leurs sacrifices, ne craint-il point de blesser la pureté de notre Religion ?

« L’on ne voit plus, dit-ilDissert. pag. 90-91., au Théâtre des Idoles qu’avec des sentiments dignes des Chrétiens, je veux dire qu’avec horreur ou avec mépris… Il n’y a plus d’autels ni de sacrifices, si ce n’est pour représenter quelques vieilles fables, qui font aussi peu d’impression sur les esprits, que les contes ridicules des Fées. »

Ce discours est bien éloigné de la doctrine des Saints Pères. « Qui pourrait assez déplorer, dit S. Pierre Chrysologue « Quis satis lugeat eos qui simulachra faciunt semetipsos ? nonne illi amiserunt imaginem Dei, similitudinem perdiderunt Christi, exuti sunt indumentum qui se simulachrorum formis sacrilegis formarunt ? Sed dicit aliquis, non sunt hæc sacrilegiorum studia ; vota sunt hæc jocorum ; et hoc esse novitatis lætitia, non vetustatis errorem : non gentilitatis offensam. Erras, homo, non sunt hæc ludicra, sunt crimina…Imaginem Dei portare noluit qui Idoli voluerit portare personam. Qui jocari voluerit cum diabolo, non poterit gaudere cum Christo. Nemo cum serpente securus ludit : nemo cum diabolo jocatur impune. » S. Petrus Chrysol. Archiep. Ravenn. serm. 155., ceux qui se déguisent en Idoles ? N’ont-ils pas effacé en eux-mêmes l’image de Dieu ? N’ont-ils pas perdu la ressemblance de Jésus-Christ ? Ne se sont-ils pas dépouillés de la grâce dont il les avait revêtus ? Mais quelqu’un me dira : ce ne sont point des exercices sacrilèges ; ce {p. 74}sont des jeux et des divertissements ; c’est une nouvelle manière de se réjouir, et non pas une erreur de l’antiquité ni une superstition des Païens. Vous vous trompez qui que vous soyez : ce ne sont point des jeux, ce sont des crimes… Celui qui se déguise en Idole, ne veut point porter l’image de Dieu. Celui qui se veut divertir avec le diable, ne pourra pas se réjouir avec Jésus-Christ. Personne ne se joue sans danger avec un serpent : personne ne se divertit impunément avec le diable. »

Plutarque nous apprend, comme nous l’avons déjà dit« Comœdias et Tragedias non admittebant Lacones, ut neque serio, neque joco, eos qui legibus contradicerent, audirent. » Plutarch. in institut. Laconum., « qu’on ne jouait point de Comédies, ni de Tragédies parmi les Lacédémoniens, pour ne point écouter, non pas même en se jouant, ceux qui représentaient des choses contraires à leurs lois  ». A combien plus forte raison les Chrétiens devraient-ils s’abstenir d’écouter et de voir représenter les choses qui sont si contraires à la Foi Chrétienne ? C’est une chose honteuse aux Chrétiens, que des Païens aient plus de respect pour leurs lois, que les Chrétiens n’en ont eux-mêmes pour la sainteté de leur Religion.

Si l’Auteur de la Dissertation avait bien lu le livre des Confessions de S. Augustin, il n’aurait jamais loué les Comédiens « de ce que tous leurs soins ne vont qu’à complaire à la Cour de France, et à la ville de ParisDissert. pag. 93. ». Ce grand Docteur de l’Eglise s’accuse comme d’un péché qui déplaît extrêmement à Dieu, de ce qu’il ne s’était servi de sa science que pour plaire aux hommes : « Je ne me servais de ma science, dit-il« Placere inde quærebam hominibus, non ut eos docerem, sed tantum ut placerem. propterea et tu, Domine, baculo disciplinæ tuæ confrigebas ossa mea. » S. Augst. lib. 6. Confes. cap. 6., que pour me rendre agréable aux hommes, non en les instruisant, mais en voulant seulement leur plaire. C’est pourquoi, Seigneur, vous preniez la verge de votre Justice, et vous brisiez mes os, selon la parole du Prophète, parce que je n’avais pour but que de plaire aux hommes. » Et sur ce que l’Auteur de la Dissertation ajouteDissert. pag. 92. « que les remerciements de nos Poètes, et de nos Acteurs ne sont que pour les bienfaits dont nos Princes les honorent » ; Un grand Prince lui apprendra qu’il a fait pénitence, et demande pardon à Dieu d’avoir autrefois donné {p. 75}sujet aux Comédiens de lui faire de semblables remerciements. Voici ce qu’il en a écrit rapportant ces paroles de S. Augustin.

« Ceux qui donnent aux Comédiens, pourquoi leur donnent-ils« Qui donat histrionibus, quare donat ? Numquid non et ipsi hominibus donant ? non tamen ibi attendum naturam operis Dei ? sed nequitiam operis humani. » Monseigneur le Prince de Conti, dans son Traitté de la Comedie et des Spectacles pag. 113. et 114. S. August. in psal. 102.  ? Ne sont-ce pas des hommes à qui ils donnent ? Mais ils ne considèrent pas en eux la nature de l’ouvrage de Dieu ; ils ne regardent que l’iniquité de l’ouvrage de l’homme.

« Qu’est-ce que donner à l’ouvrage de l’homme« Quid est dare operi hominis ? peccatori dare propter peccatum, placenti tibi propter peccatum. » Idem paulo supra. ? c’est donner à un pécheur à cause de son péché, parce qu’il nous divertit par son impiété. »

Et en un autre endroit« Donare res suas histrionibus, vitium est immane, non virtus, et scitis de talibus quam sit frequens fama cum laude, quia, sicut scriptum est, laudatur peccator in desideriis animæ suæ, et qui inique gerit, benedicitur. » Idem in Tract. 100. in c. 16. Evangelii S. Joannis. Ps. 9. v. 4. : « Donner son bien aux Comédiens, c’est un vice énorme, bien loin d’être une vertu. Vous savez que le monde donne d’ordinaire des applaudissements et des louanges à ces sortes de gens : car comme dit l’Écriture, on loue le pécheur de ses passions ; et on bénit le méchant à cause de ses méchancetés. »

L’Auteur de la Dissertation ne doit pas s’imaginer qu’à cause que S. Augustin se sert du mot d’Histrions, il ne parle pas des Comédiens ; car je ferai voir évidemment ci-après que S. Augustin donne le nom d’Histrions aux Comédiens.

Cet illustre Prince rapporte encore sur le même sujet ces paroles de S. Chrysostome« Nulla res æque eloquia Dei adducit in contemptum, atque spectaculorum quæ illic proponuntur admiratio. » S. Chrysost. in homil. 1. in cap. 6. Isaya. Vidi Dominum. : « Il n’y a rien qui expose plus au mépris la parole de Dieu, que l’applaudissement et l’approbation qu’on donne aux représentations des Spectacles. »

Le même Père remontre en un autre endroit, qu’il n’y a pas une plus grande extravagance que de faire des libéralités aux Comédiens, et de faire état de leurs remerciements, et de leurs louanges. « Quel honneur, dit-il « Cur Principes per infames honoras ? cur in eos tam multa impendis ? Nam si sunt infames, infames oporteret expelli. Nam cur eos fecisti infames ? an ut laudans, an ut quia eos condemnaveris ? ut qui condemnaris scilicet ; deinde ut qui condemnaris quidem, eos facit infames. » S. Chrysost. hom. 12. in Epist. 1. ad Corinth. c. 4., peuvent recevoir les Princes des personnes infâmes ? Pourquoi leur faites-vous tant de présents ? car s’ils sont infâmes il faudrait les chasser : pourquoi les avez-vous rendus infâmes ? est-ce pour les louer, ou pour les condamner ? c’est sans doute parce que vous les condamnez, et qu’ainsi cette condamnation les rend infâmes. »

Enfin l’Auteur de la Dissertation est si peu heureux {p. 76}en sa doctrine, que tout ce qu’il dit est formellement contraire aux sentiments des saints Pères.

« On a tort, dit-il« Theatralibus ludis eversis, iniquitatem evertetis, ac omnem civitatis pestem extinguetis. » S. Chrysost. hom. 38.ad cap. 11. Math., de vouloir détruire un plaisir public » ; et saint Chrysostome au contraire dit qu’en renversant les Théâtres on détruit les vices. « En détruisant les Jeux du Théâtre vous détruirez l’iniquité, et vous étoufferez toute la peste de la ville. »

Dissertation pag. 93. 94. et 95. §

« Il me souvient de ce que fit autrefois l’Empereur Constantin après qu’il eut fait profession de la Religion Chrétienne Euseb. de vita Constantini lib. 3. cap. 52. . Il tira des Temples toutes les Idoles, et les exposa dans les places publiques, comme des objets d’opprobre, de mépris, et de risée ; il en transporta même quelques-unes jusques dans son palais ; et par ce moyen étant arrachées des lieux où l’on avait accoutumé de leur immoler des hécatombes et de les voir avec des sentiments de Religion ; et étant mises en d’autres endroits peu convenables à cette révérence, elles perdirent entièrement ce qu’elles avaient de vénérable à des aveugles, et restèrent aux yeux de tout le monde, comme des ouvrages dont toute l’estime dépendait des grâces, et des beautés que la main des artisans leur avait données. Il en est arrivé de même des Poèmes dramatiques ; car depuis qu’ils ont été retirés des Théâtres anciens consacrés aux faux Dieux, ils n’ont plus été considérés comme une invention des démons ; et n’ayant plus rien de leur vieille et criminelle vénération ; ils sont donnés au public, et portés jusques dans les palais des Rois, sans aucun scrupule d’Idolâtrie ; on les regarde seulement comme les chefs d’œuvre d’un bel esprit ; et une parfaite imitation de la vertu des Héros, et tout ce que l’on y peut admirer sont les inventions du Poète et le beau récit des Acteurs. »

II. Réfutation. §

Si l’Auteur de la Dissertation se fût bien souvenu de tout ce que rapporte Eusèbe sur ce sujet dans {p. 77}l’endroit qu’il allègue, il eût pu reconnaître que ce seul passage suffirait pour détruire tout ce qu’il a avancé dans les Chapitres précédents, et particulièrement dans le Chapitre 3. où il ditDissertation pag. 57. : « Il ne fallait point lors distinguer les Théâtres d’avec les Temples, ils étaient également religieux, ou plutôt abominables : on rencontrait dans les uns et dans les autres les mêmes autels, et les mêmes sacrifices, les mêmes divinités, etc. » Car si ce discours était véritable, l’Empereur Constantin aurait eu grand tort de faire transporter les statues, et les autres choses sacrées, des Temples des Païens, dans le Cirque que les Grecs appellent Hippodrome, où l’on célébrait les Jeux et les Spectacles, pour en faire des objets d’opprobre, de mépris, et de risée ; puisque selon l’Auteur de la Dissertation, « Le Cirque et le Théâtre étaient aussi religieux que les Temples » ; Et néanmoins l’Empereur Constantin est loué de cette action par les Chrétiens ; Voici les paroles d’Eusèbe, qui sont tronquées dans la Dissertation« Ista omnia Imperator ad salutaris Dei gloriam illustrandam perficere admodum elaboravit, hocque pacto non solum Salvatorem suum magno affecit honore, verum etiam superstitiosum Gentium errorem omnibus modis coarguit. Itaque jure merito delubrorum vestibula ejus mandato in civitate nudata, portæque dirutæ, aliorum tectum cum laqueraribus tegulis ablatis deturbatum : aliorum insignia monumenta ex ære fabricata (in quibus veterum error longo jam temporis spatio se insolenter jactasset) in foro civitatis Imperatoris nomine nuncupatæ, omnibus palam proposita, ut intuentium oculis pro turpi spectaculo subjicerentur, hic Pythius, illic Sminthius : In ipso circo Tripodes in Palatio. » Euseb. de vita Constant. l. 3. c. 52..

« L’Empereur s’appliquait avec soin à faire toutes ces choses, pour faire éclater la gloire et la puissance de Dieu ; et ainsi il rendait non seulement un grand honneur à son Sauveur, mais il détruisait encore l’erreur et la superstition des Gentils en toutes manières. C’est pourquoi on ôtait avec raison par son commandement les ornements des portiques des Temples de la ville ; on en abattait les portes ; on démolissait les toits, et les lambris de quelques-uns ; on en ôtait les statues de bronze, dont la superstition des Païens s’était glorifiée si longtemps, et on les exposait comme un spectacle honteux dans les places publiques de Constantinople ; la statue de Pythius en un endroit ; celle de Smynthius en un autre : le Trépied de Delphes fut exposé dans le Cirque ; les Muses d’Hélicon dans le Palais. »

Et ce Cirque avait été consacré à Castor et à Pollux par les Païens selon le témoignage de Codinus. « Sévère, dit-il « Hippodromum Dioscuris sacrum tabulatis et porticibus exornuit Severus, ubi usque nunc metæ Deorum præsidum indicia exhibent, ova nimirum æneis obeliscis imposita. » Codinus de origin. Constantinopol., orna le Cirque qui était consacré à Castor et Pollux, de planchers et de portiques, où jusqu’à aujourd’huiXXII les bustesXXIII des Dieux qui y présidaient en donnent des marques {p. 78}par les œufs que l’on voit sur les obélisques de bronze. »

Et Zozime nous apprend que l’Empereur Constantin agrandissant le même Cirque, y enferma le Temple de Castor et de Pollux, d’où il ôta leurs statues, et les mit sur les portiques du Cirque. « L’Empereur Constantin, dit-il« Hippodromum ad omnem elegantiam perpolivit Constantinus, cujus partem fecit Castoris et Pollucis ædem, quorum simulachra nunc etiam in porticibus Hippodromi stantia videre licet, statui et in quadam Hippodromi parte Apollinis Delphici Tripodem, ipsius Apollinis simulachrum in se continentem. » Zozim. l. 2., embellit beaucoup le Cirque, et il y enferma le Temple de Castor et de Pollux, dont on voit encore maintenant les statues sur les portiques du Cirque ; il mit encore en un autre endroit du même lieu le Trépied d’Apollon de Delphes, qui porte sa figure. »

Nous voyons donc que le Cirque, quoiqu’il fût consacré à de fausses divinités, quoiqu’il fût rempli de plusieurs statues de faux Dieux, n’était pas estimé un lieu religieux pour y faire des actes d’adoration, puisque l’Empereur Constantin ayant ôté des Temples les statues des faux Dieux qu’on y adorait, les mit dans le Cirque pour en faire des objets d’opprobre, de mépris et de risées. A plus forte raison le Théâtre était encore moins religieux, comme il paraît par la pompe du Cirque dont nous avons parlé amplement dans les Observations précédentes.

L’application que l’Auteur de la Dissertation fait ensuite de cette action de l’Empereur Constantin, à ce qui est arrivé à la Comédie, n’est point juste ; puisque ce n’est pas exposer la Comédie au mépris, et en faire un objet d’opprobre et de risée ; que de la faire passer dans les palais des Rois.

D’ailleurs dans la comparaison que l’Auteur de la Dissertation fait des statues et des Comédies, il semble qu’il ignore la différence qu’il y a entre les choses qui étant bonnes d’elles-mêmes, sont consacrées aux faux Dieux par le mauvais usage qu’on en fait ; et celles qui étant mauvaises d’elles-mêmes, sont encore consacrées aux fausses divinités : celles qui sont bonnes d’elles-mêmes, demeurent toujours bonnes étant purgées de l’Idolâtrie ; mais celles qui sont mauvaises d’elles-mêmes, encore qu’elles soient dégagées de l’Idolâtrie, demeurent toujours mauvaises : {p. 79}et comme telles étant l’ouvrage du démon, elles sont considérées comme des restes de l’Idolâtrie et sont justement interdites aux Chrétiens. Or on ne peut pas douter que la Comédie ne soit mauvaise par sa nature ; puisque les Païens mêmes nous l’apprennent : « Si nous n’approuvions pas les vices, dit Cicéron« Comædia, si hæc flagitia non probaremus, nulla esset omnino. » Cic. l. 4. Tuscul. quæst., il n’y aurait point du tout de Comédie. » C’est pourquoi, encore que la Comédie soit purifiée de l’Idolâtrie, elle ne laisse pas d’être mauvaise et pernicieuse ; et par conséquent c’est avec raison que l’Eglise la condamne comme un ouvrage du démon, et comme un reste de l’Idolâtrie ; ainsi que nous l’avons montré dans la Réfutation précédente, et comme nous le prouverons encore plus au long en son lieu.

Quant à ce que l’Auteur de la Dissertation ajouteDissertation pag. 95., « qu’on regarde seulement les Poèmes dramatiques, les chefs-d’œuvre d’un bel esprit, et une parfaite imitation de la vertu des Héros, et que tout ce que l’on y peut admirer sont les inventions du Poète, et le beau récit des Acteurs » ; s’il avait bien lu saint Augustin, il aurait remarqué avec ce grand Docteur de l’Eglise, que ces chefs-d’œuvre d’un bel esprit, ces inventions du Poète, et ce beau récit des Acteurs, ne sont que des artifices dont le démon se sert pour répandre agréablement dans les âmes le venin et la peste des vices.

« La Folie, dit-il« Ludorum Scenicorum delicata subintravit insania. Sed astutia spirituum immundorum prævidens illam pestilentiam corporum jam sine debito, cessaturam, aliam longe graviorem qua plurimum gaudet, ex hac occasione, non corporibus, sed moribus curavit immittere. » S. Augustin. l. 1. de Civit. Dei cap. 32., des Jeux de la scène s’introduisit par la délicatesse, et par la beauté de l’esprit qu’on y trouvait, pendant que la ville de Rome était affligée de la peste. Les démons, ces esprits malins, pleins de subtilité et de ruse, prévoyant que la pestilence qui affligeait les corps finirait bientôt, s’avisèrent de prendre cette occasion, pour jeter une autre pestilence plus dangereuse, et qui leur plaît fort, non pas dans les corps ; mais dans les mœurs des hommes. »

Dissertation pag. 96. et 97. §

« Pourquoi voudrait-on traiter les Poèmes dramatiques {p. 80} avec plus de rigueur que les autres spectacles de l’antiquité, que les Empereurs Chrétiens ont entretenus longtemps, après leur avoir ôté tout ce qu’ils avaient du Paganisme ? Ils en firent les divertissements de leur Cour, et de leurs peuples, quand les Fidèles y purent assister sans entrer dans la société des Idolâtres. Constantin ayant embrassé le Christianisme, défendit les Jeux des Gladiateurs, comme une brutalité criminelle sans excuse, et qui ne pouvait se rectifier : et ayant donné les jeux Circenses avec grande pompe, il en retrancha toute la superstition, et toute la révérence des Idoles, afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens ; et ils furent conservés ainsi jusques au règne des Comnènes. »

III. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation tombe dans une contradiction manifeste : car il dit ici, que « l’Empereur Constantin ayant donné les Jeux Circenses avec grande pompe, il en retrancha toute la superstition, et toute la révérence des Idoles, afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens ; et qu’ils furent conservés ainsi jusqu’au règne des Comnènes. ». Et dans le chap. 3. pag. 69. il dit au contraireDissertation pag. 69. : « Quand le Concile 3. de Carthage défend à tous les Chrétiens de donner les spectacles publics, et d’y assister, il est ajouté  ; Parce qu’ils ne doivent point se trouver où sont les blasphémateurs du nom de Dieu. 

« Et saint Chrysostome se réjouissant de voir le Cirque et le Théâtre abandonné par les Chrétiens, et les Eglises plus fréquentées que par le passéDissertation pag. 69. et 70., “Combien avons-nous, dit-ilS. Chrysostom. hom. 15. ad pop. Antioch., employé des discours pour obliger les Fidèles à quitter les Théâtres, et les désordres qui s’y font, sans qu’ils en aient rien fait : Ils ne laissaient pas de courir aux danses publiques qui leur sont défendues, et qui font partie de cette assemblée diabolique, formée contre la plénitude de l’Eglise de Dieu. Mais sans nous en mêler davantage, l’Orchestre, et le Cirque sont maintenant déserts, et tous viennent ici pour chanter les louanges de Dieu. »

{p. 81} « Les Conciles ont interdit Dissert. pag. 70. et 71. Concil. Arelat. 1. c. et 2.4. c. 20. par cette même considération la communion aux Fidèles qui conduisaient les chariots dans les combats du Cirque ; car ces conducteurs de chariots ne pouvaient être coupables que pour être participants de l’Idolâtrie ; et il traite les Scéniques et les Histrions comme Apostats.

« Orose n’avait point d’autre sentimentDissert. pag. 71. Oros. lib. 4., lorsque parlant des Théâtres Romains dans son histoire, il s’écrie par digression : “Il ne faut pas que les Fidèles les fréquentent ; c’est blasphémer le nom de Dieu qui les défend, c’est honorer ces Dieux abominables, c’est-à-dire les démons qui les demandent, et qui par un effet de leur malice y veulent des sacrifices, où l’on fait mourir plus de vertus que de victimes, etc. » Et l’Auteur de la Dissertation, après avoir rapporté plusieurs semblables témoignages de S Chrysostome, de S. Augustin et de Salvien, conclut en ces termesDissert. pag. 87. : « Voilà comme ils en parlent tous ; et cette sévérité fut si grande dans les premiers siècles de l’Eglise, que l’on défendait absolument aux Chrétiens toutes les choses qui par la moindre considération semblaient avoir quelque part à l’Idolâtrie. »

Ces Conciles qu’allègue l’Auteur de la Dissertation dans le 3. Chapitre, au moins le Concile 3. de Carthage, et le second d’Arles, ont été tenus après la mort de l’Empereur Constantin, et les saints Pères qu’il y cite, qui ont condamné les spectacles comme souillés d’Idolâtrie et de superstition, ont écrit longtemps après le règne de Constantin ; et par conséquent il faut nécessairement qu’il avoue que ce qu’il avance dans ce 4. Chapitre est faux, « Que Constantin retrancha des Spectacles toute la superstition, et la révérence des Idoles afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens, et qu’ils furent conservés ainsi jusqu’au règne des Comnènes ».

Ou bien s’il soutient que ce qu’il avance dans ce quatrième chapitre, est véritable, il faut malgré lui qu’il rétracte comme faux ce qu’il a dit dans le 3. « Que les anciens Pères de l’Eglise, entre lesquels il allègue S.  {p. 82}Chrysostome, S. Augustin, Orose et SalvienDissert. pag. 56. etc., défendaient aux Chrétiens d’assister aux jeux du Théâtre, parce que c’était participer à l’Idolâtrie. »

Cette contradiction est si évidente, qu’il n’y en eut jamais de plus visible ; de sorte que nous pouvons dire à l’Auteur de la Dissertation ce que disait autrefois Cicéron à Atticus« Pugnantia te loqui non vides. » Cic. lib. 1. Tusc. quæst. : « Ne voyez-vous pas que vous dites des choses qui répugnent les unes avec les autres, et qu’il est impossible d’accorder. »

Mais lorsqu’il dit que l’Empereur Constantin retrancha des Spectacles toute la superstition et toute la révérence des Idoles, afin qu’ils furent dignes des Chrétiens ; Est-ce parler en habile homme ? Est-ce parler en Chrétien ? Un habile homme n’ignore pas que toutes ces lois que les Empereurs ont publiées sur le sujet des Spectacles, n’ont été faites qu’en faveur des Païens, afin qu’en leur ôtant leurs Temples, et leurs sacrifices, on leur accordât au moins ces sortes de divertissements pour lesquels ils avaient tant de passion ; et qu’ainsi ils n’excitassent point de sédition. C’est ce que l’Empereur Constantin nous apprend lui-même par ces paroles qu’il dit aux Evêques assemblés dans son Palais, touchant sa conduite envers les Païens. « Vous êtes, leur dit-ilTexte en grec. Euseb. de vita Constantini. lib. 4., Evêques de ceux qui sont dans l’Eglise ; c’est-à-dire des Chrétiensmais pour ce qui est de moi, Dieu m’a établi Evêque de ceux qui sont hors de l’Eglise », c’est-à-dire des Païens, montrant par ces paroles, que ce qu’il accordait aux Païens, ne regardait point les Chrétiens, dont il laissait la conduite aux Evêques en ce qui concerne la Religion et les bonnes mœurs.

Le seul titre des lois fait connaître cette vérité : car les lois les plus favorables aux Spectacles sont dans le Code de Justinien et de Théodose, sous le titre de PaganisLib. 1. cod. tit. 11.
Lib. 16. Cod. Theodos. tit. 10.
 ; ce qui fait voir clairement que ces lois regardaient les Païens. Et un Chrétien doit-il ignorer qu’encore que les Spectacles soient exempts de la superstition, et de l’Idolâtrie ; ils ne laissent pas {p. 83}néanmoins d’être indignes des Chrétiens, parce qu’ils corrompent les bonnes mœurs, et qu’ils blessent la pureté de l’Evangile ? Certes on ne saurait guère rien avancer de plus injurieux à la sainteté de la Religion Chrétienne, ni de plus contraire aux sentiments des Pères de l’Eglise, que de dire, que les Spectacles sont dignes des Chrétiens : « Il y a donc des Chrétiens, dit S. Augustin« Currunt ergo ad Theatrum et illi Christiani, portantes sanctum nomen ad pœnam suam. » S. August. in serm. 18. de verbis Domini., qui sont si malheureux que d’aller aux Spectacles, et d’y porter un si saint nom pour leur condamnation. » « Il n’y a rien, dit S. Chrysostome« Nulla res æque eloquia Dei adducit in contemptum, atque spectaculorum quæ illic proponuntur admiratio. » S. Chrysost. in homil 1. ad v. 1. c. 6. Isaia. Vidi Dominum., qui expose plus au mépris la parole de Dieu, que l’applaudissement, et l’approbation que l’on donne aux représentations des Spectacles. » « Saint Paul nous apprend, dit Salvien

« Apparuit, inquit beatissimus Paulus, gratia Domini nostri Jesu Christi erudiens nos, ut abnegantes impietatem et sæcularia desideria, sobrie et juste et pie vivamus in hoc sæculo expectantes beatam spem et adventum gloriæ magni Dei et Salvatori nostri Jesu Christi, qui dedit semetipsum pro nobis ut nos redimeret ab omni iniquitate, et mundaret sibi populum acceptabilem sectatorem bonorum operum. » ad Tit. cap. 2.

« Ubi sunt qui hoc faciant, propter quæ venisse Christum Apostolus dicit ? Ubi sunt qui desideria sæculi fugiant ? Ubi qui vitam pie ac juste agant ? Ubi qui sperare se spem beatam, bonis operibus ostendant ? et immaculatam vitam agentes, hoc ipso se perhibent regnum Dei expectare quia merentur accipere ? Venit, inquit, Dominus Jesus Christus, ut mundaret sibi populum acceptabilem sectatorem bonorum operum. Ubi est populus ille mundus ? Ubi populus acceptabilis ? Ubi populus boni operis ? Ubi populus sanctitatis ? “Christus, inquit Scriptura, pro nobis passus est, nobis exemplum relinquens ut sequamur vestigia ejus.” Vidilicet vestigia Salvatoris sequimur in Circo ; vestigia Salvatori sequimur in Theatro ?

«  Tale nobis scilicet et Christus reliquit exemplum, quem flevisse legimus, risisse non legimus ? et hoc utrumque pro nobis, quia fletus compunctio est cordis, risus corruptio disciplinæ ; et ideo dicebat : “Va vobis qui ridetis, quoniam flebitis ; et beati qui fletis, quoniam ridebitis." Luc. 6. v. 21. et 25. Salvianus l. 6. de providentia. »

, que "la grâce de Dieu notre Sauveur s’est manifestée en nous enseignant que nous devons vivre en ce monde dans la tempérance, dans la justice et dans la piété, renonçant à l’impiété, et aux désirs du siècle, et demeurant fermes dans l’attente de la béatitude que nous espérons, et de l’avènement glorieux du grand Dieu, et de notre Sauveur Jésus-Christ qui s’est livré lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité, et de nous purifier, pour se faire un peuple particulièrement consacré à son service, et fervent dans la pratique des bonnes œuvres.” Où sont ceux qui pratiquent les choses, pour lesquelles l’Apôtre dit que Jésus-Christ est venu ? où sont ceux qui fuient les désirs du siècle ? où sont ceux qui vivent dans la piété et dans la justice ? où sont ceux qui témoignent par leurs bonnes œuvres, qu’ils demeurent fermes dans l’attente de la béatitude que nous devons espérer, et qui par la pureté de leur vie montrent qu’ils attendent le Royaume de Dieu, en ce qu’ils se rendent dignes de l’obtenir ? Notre Seigneur Jésus-Christ, dit l’Apôtre, est venu afin de nous purifier, pour se faire un peuple particulièrement consacré à son service, et fervent dans la pratique des bonnes œuvres ; où est ce peuple purifié ? où est ce peuple fervent dans la pratique des bonnes œuvres ? où est ce peuple saint ? “Jésus-Christ, dit l’Écriture, est mort pour nous, nous {p. 84} donnant exemple, afin que nous l’imitions, et que nous marchions sur ses pas.” Imitons-nous notre Sauveur et marchons-nous sur ses pas dans le Cirque ? Imitons-nous, et marchons-nous sur ses pas dans le Théâtre ? Jésus-Christ nous a-t-il donné cet exemple, lui de qui nous lisons qu’on l’a vu pleurer ; mais nous ne lisons pas qu’on l’a vu rire ? C’est pour nous qu’il a pleuré, et qu’on ne l’a point vu rire ; parce que les larmes partent de la componction du cœur, et le ris vient de la corruption, et du dérèglement de la discipline. C’est pourquoi il disait ; “Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez réduits aux pleurs et aux larmes : et vous êtes bienheureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez.” »

Avertissement. §

Pour garder l’ordre de la Chronologie, je rapporte ici l’exemple de l’Empereur Constantius après celui de Constantin, quoique dans la Dissertation il ne soit rapporté qu’après celui d’Arcadius et d’Honorius, je ne sais pourquoi ?

Dissertation. pag. 98. §

« Constantius donna dans Arles les jeux Circenses, et du Théâtre, avec grande magnificence Ammian. Marcell. l. 14. . »

IV. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation ayant mis en avant, queDissert. pag. 97. « l’Empereur Constantin retrancha des Spectacles toute la superstition, et toute la révérence des Idoles, afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens ; et qu’ils furent conservés ainsi jusques au règne des Comnènes », il prétend le prouver par les exemples suivants, dont il forme un très faux raisonnement. Les Empereurs Chrétiens, dit-il, ont donné des Spectacles ; Les Spectacles donc sont exempts de toute superstition et de toute révérence des Dieux, et par conséquent ils sont dignes des Chrétiens. Cette conséquence est doublement fausse ; {p. 85}premièrement parce qu’il n’est point vrai que tous les Spectacles que les Empereurs Chrétiens ont donnés, ou tolérés, aient été exempts de toute superstition, comme je le ferai voir évidemment par les mêmes exemples que rapporte cet Auteur. Car il ne faut que lire la loi que l’Empereur Constantius publia l’an 10. de son règne, pour être convaincu du contraire ; puisqu’il ordonna par cette loi, que les Temples des Idoles, lesquels étaient hors des villes, et d’où les Spectacles tiraient leur origine, fussent conservés tout entiers. « Encore, dit cet Empereur« Quamquam omnis superstitio penitus eruenda sit ; tamen volumus ut ædes templorum, quæ extra muros sunt positæ, intactæ, incorruptæque consistant. Nam cum ex nonnulis vel ludorum vel Circensium, vel agonum origo fuerit exorta, non convenit ea convelli, ex quibus populo Romano præbeatur priscarum solennitas voluptatum. » Dat. Kal. Novembr. Constantio. 4. et Constante 3. AA. Coss. Constantius A. ad Camillinum P. V. lib. 16. Cod. Theodos. l. 3. tit. 10. de Paganis., que toute superstition doive être abolie ; néanmoins nous voulons que les Temples qui sont hors les murs, subsistent, et qu’ils ne soient point ruinés, ni gâtés : car puisqu’il y en a quelques-uns d’où les jeux du Théâtre, ou du Cirque, et des combats tirent leur origine, il n’est pas à propos de détruire ces lieux d’où vient la solennité des divertissements, dont jouit de tout temps le peuple Romain. Donné le premier jour de Novembre, sous le 4. consulat de l’Empereur Constantius, et sous le 3. de l’Empereur Constans. »

Secondement la conséquence que l’Auteur de la Dissertation prétend tirer de ces exemples, est très fausse : car encore que les Spectacles eussent été exempts de toute superstition et de toute révérence des Idoles, ce qui n’est point vrai, il ne s’ensuivrait pas néanmoins qu’ils eussent été dignes des Chrétiens ; parce que d’ailleurs ils auraient eu des vices qui les en auraient rendus indignes. Ainsi nous voyons que sous le règne du même Empereur Constantius, S. Cyrille, Archevêque de Jérusalem, représentait aux Chrétiens, que les Spectacles étaient les pompes du diable, auxquelles ils avaient renoncé dans leur Baptême« Dici Renuntio tibi Satana, et omnibus operibus tuis, et omni pompæ tuæ…...Pompa diaboli est in Theatris spectacula, et reliqua omnis ejusmodi vanitas, a qua postulans liberari Sanctus ille Dei : “Averte, inquit, oculos meos, ne videant vanitatem.” » S. Cyrillus Hierosol. Archiep. in 2. Cathechesi mystag. « Vous avez dit au Baptême : je vous renonce, Satan ; je renonce à toutes vos œuvres, et à toutes vos pompes… Les pompes du diable sont les spectacles du Théâtre, et toutes les autres vanités semblables, dont le Roi David demande à Dieu d’être délivré : “Détournez, dit-il, mes yeux, afin qu’ils ne regardent point la vanité.” ».

{p. 86}

Dissertation pag. 97. §

« Le grand Théodose après ses victoires donna des jeux au peuple dans Milan durant plusieurs jours, auxquels il ne put assister, parce qu’il était malade, et obligea son fils Honorius d’y tenir sa place ; ce qu’il fit sans les interrompre par la maladie de son père, qui mourut peu de jours après. »

V. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation a pris de Socrate, et de Sozomène ce qu’il rapporte en cet endroit de l’Empereur ThéodoseSocrates l. 5. cap. 25. Sozomen, lib. 7. cap. ult. ; mais il ne devait pas ignorer que le Cardinal Baronius a remarqué que Socrate et Sozomène s’étaient trompés en ce point, puisque Paulin, qui était en ce temps-là à Milan, ne parle point de ces jeux. « L’Empereur Théodose d’heureuse mémoire, dit Paulin« Nec diu clementissimæ memoriæ Theodosius Imperator susceptis filiis in Ecclesia et traditis Sacerdoti, in hac luce fuit. » Paulinus in vita S. Ambrosii., après avoir reçu ses enfants dans l’Eglise, et après les avoir recommandés à l’Evêque, ne vécut pas longtemps. » « Nous voyons par là, dit Baronius« Ex quo erroris arguuntur Socrates et Sozomenes, dum aiunt filios Constantinopoli advenientes reperisse ipsum Theodosium morbo laborantem in lecto. » Baron. ad ann. 395., que Socrate et Sozomène se sont trompés, disant que les enfants de Théodose venant de Constantinople, le trouvèrent au lit malade dans Milan ; car Paulin qui y était présent, dit qu’ils le trouvèrent à l’Eglise, où il les reçut, et les recommanda à S. Ambroise. » Quoiqu’il en soit, Socrate et Sozomène ne disent point que Théodose approuvât ces Spectacles, ni qu’il les jugeât dignes des Chrétiens. Je sais bien que Zozime a écrit que l’Empereur Théodose avait une extrême passion pour les Spectacles : « Tout ce qui contribue beaucoup , dit-il« Omnia quæcumque corrumpendis moribus et vitæ plurimum valent, hoc imperante Principe tantum incrementi cœperunt, ut prope modum omnes, qui studia Principis æmulabantur, in his beatitudinem humanam constituerent ; erant enim mimi ridiculorum, et execrabiles saltatores, et quidquid ad obscœnam et flagitiosam hanc dissolutamque Musicam pertinent, tam sub ipso quam deinceps exercitum est. » Zozim. lib. 4., à corrompre les mœurs et la discipline, prit un tel accroissement sous l’Empire de ce Prince, que presque tous suivant ses inclinations, mettaient la félicite humaine dans ces sortes de choses ; car on ne voyait que des spectacles de Mimes, de bouffons ; et de danseurs exécrables : et tous ces exercices qui sont pleins d’impuretés, avec tout ce qui appartient à la licence et aux dérèglements de la Musique, étaient en usage {p. 87}sous le règne de ce Prince et de ses successeurs. »

Mais si les Spectacles du temps de l’Empereur Théodose étaient tels que Zozime les dépeint« Musicam pertinent, tam sub ipso quam deinceps exercitum est. » Zozim. lib. 4., l’Auteur de la Dissertation n’aurait-il point de honte de dire que ces Spectacles fussent dignes des Chrétiens ? puisqu’ils étaient si infâmes que les Païens mêmes en avaient horreur ?

Je ne doute point pourtant que cette relation de Zozime, grand ennemi du Christianisme, ne soit une imposture et une calomnie contre ce pieux Empereur, comme S. Paulin, Evêque de Nole, le fait voir dans l’Apologie de la vie de ce Prince, laquelle S. Jérôme loue en ces termes« Felix Theodosius qui a tali Christi Oratore deffenditur. » Hieron. ep. 13. : « L’Empereur Théodose est heureux d’avoir pour défenseur un si illustre Orateur de Jésus-Christ. » En effet il n’y a point d’apparence que cet Empereur que les Païens mêmes préféraient à TrajanVictor in Theodos., ait pris plaisir à voir les représentations des Mimes, et les honteuses postures de ces infâmes danseurs dont parle Zozime, puisque l’Empereur Trajan les avait bannis de l’Empire, comme nous l’avons montré dans la première Observation du Chapitre 1. Il n’y a point d’apparence qu’un Prince qui avait tant de vénération pour l’Eglise, et pour S. Ambroise, ait souffert qu’à la vue de ce saint Prélat on ait représenté de si sales Spectacles, et que lui-même les ait approuvés par sa présence, ou par celle des Princes ses enfants : Et S. Ambroise, qui était si généreux, et si zélé qu’il ne craignait pas de reprendre cet Empereur, eût-il gardé le silence dans cette rencontre ?

Il faut donc dire que s’il y a eu des spectacles honteux sous le règne de Théodose, c’est contre la volonté de cet Empereur qu’ils ont été représentés ; Et s’il y en a eu d’autres moins déréglés, auxquels il ait assisté, ou y ait envoyé les Princes ses enfants pour y tenir sa place ; c’est qu’il y a été contraint, pour ne pas aigrir les esprits des peuples qui demandaient sa présence en ces lieux-là, où ils croyaient lui rendre des honneurs : Il faut dire qu’il tolérait ces choses qu’il {p. 88}ne pouvait pas empêcher ; mais qu’il ne les approuvait pas. En un mot, quoiqu’on puisse dire, l’Eglise a toujours déclaré que les Spectacles étaient indignes des Chrétiens, et leur a toujours défendu d’y assister. On peut voir sur ce sujet les Décrets des Conciles, et les sentiments des saints Pères dans le Traité que Monseigneur le Prince de Conti a composé de la Comédie et des Spectacles : l’on y lit ces paroles de S. Ambroise« Utinam hac interpretatione possimus revocare ad diversa Circensium ludorum, atque theatralium spectacula festinantes. Vanitas est illa quam cernis. Pantomimum aspicis, vanitas est. Ad Christum dirige oculos tuos, averte a spectaculis, averte ab omni sæculari pompa. » S. Ambros. in vers. 37. Psal. 118..

« Dieu veuille que cette interprétation du verset 37. du Psaume 118. “Détournez mes yeux afin qu’ils ne regardent point la vanité”, ait la force de retirer des Spectacles du Cirque, et du Théâtre ceux qui y courent : Ces jeux que vous regardez ne sont que vanité ; Elevez vos yeux vers Jésus-Christ, et détournez-les des Spectacles et de toutes les pompes du siècle. » S. Ambroise ne croyait donc pas que les Spectacles du temps des Empereurs Chrétiens, fussent dignes des Chrétiens : et l’Empereur Théodose recommandant ses enfants à S. Ambroise pour les aider de ses Conseils, et de ses instructions, voulait-il qu’ils eussent des sentiments contraires à ceux de ce saint Prélat, qui dans l’Oraison funèbre de l’Empereur Valentinien le jeune, loue ce Prince d’avoir fui les Spectacles, comme des choses indignes des Chrétiens ?

« On disait, dit S. Ambroise« Ferebatur ludis primo Circensibus delctari, sic illud abstersit, ut ne solennibus quidem Principum natabilus, vel imperialis honoris gratia Circenses putaret esse celebrandos. » S. Ambros. in conc. in obit. Valentiniani junioris., que l’Empereur Valentinien se plaisait aux jeux du Cirque dans les premières années de sa vie ; mais il effaça cette opinion qu’on avait de lui de telle sorte qu’il estimait qu’on ne devait point célébrer les jeux du Cirque, non pas même aux jours de la naissance des Princes, ni pour honorer les Empereurs. »

Enfin l’Auteur de la Dissertation apprendra de S. Chrysostome, qu’il n’y a rien de plus faux, ni de plus opposé à l’esprit de l’Eglise, que de dire, comme il fait, que les Spectacles étaient dignes des Chrétiens sous le règne de l’Empereur Théodose. Voici les paroles de ce grand Prélat, dans le discours qu’il fit aux habitants d’Antioche, lorsque l’Empereur Théodose leur {p. 89}ôta le Théâtre, et le Cirque, pour lesquels il n’y avait point de ville au monde qui eût plus de passion. « L’Édit du Roi, leur dit-il« At enim a Rege profecta contristant ? Sed nec illa profecto gravia ; verum et ipsa multum attulerunt emolumenti, quid enim molesti, dic mihi, factum est ? Quod Orchestram obstruxit, quod Circum inaccessibilem fecit, quod nequitiæ fontes occlusit, et diruit. Utinam nec daretur unquam hos aperiri. Hinc nequitiæ radices in civitate germinaverunt. Hinc sunt qui moribus ejus crimen afferunt. » S. Chrysost. homil. 17. ad pop. Antioch., vous met dans l’affliction, mais en vérité vous n’en recevez aucun dommage ; Il vous est au contraire fort avantageux : Car, dites-moi, je vous prie, quel sujet avez-vous de vous en plaindre ? Est-ce qu’il vous a interdit l’Orchestre, qu’il a rendu le Cirque inaccessible, qu’il a fermé les sources de l’iniquité ? Plût à Dieu qu’elles ne soient jamais ouvertes. C’est de ces lieux, comme de maudites racines, que sont sortis les rejetons de tant de vices : c’est de là que viennent ceux qui corrompent et infectent les mœurs. » Peut-on dire après cela que les Spectacles étaient dignes des Chrétiens, sous le règne de l’Empereur Théodose ?

Dissertation pag. 97. et 98. §

« Les Empereurs Honorius, et Arcadius Chrétiens donnèrent les jeux du Cirque avec les Tragédies et les Comédies Claudian. lib. 2. in Eutrop. Hi tragicos meminere.  ; ce que le Proconsul Manlius Théodorus fit encore sous leur règne dans l’an de sa Magistrature. Aussi quand Arcadius, Honorius, Théodosius voulurent régler les Jeux et les Spectacles publics, qu’ils nommèrent les délices et la joie du peuple, ils n’en défendirent pas absolument la célébration ; mais ils en retranchèrent tous les sacrifices et toutes les superstitions du Paganisme ; et voici comme ils en écrivirent au Proconsul d’Afrique Apollodorus « Ut profanos ritus jam salubri lege submovimus ; ita festos conventus civium, et communem omnium lætitiam non patimur submoveri. Unde absque ullo sacrificio, atque ulla superstitione damnabili exhibere populo voluptates secundum veterem consuetudinem ; inire etiam festa convivia, si quando exigunt publica vota, decernimus. » Cod. de Paganis, et sacrif. . “Encore que nous ayons aboli les cérémonies profanes ; nous ne voulons pas néanmoins détruire la joie de nos sujets, dans les assemblées qu’ils font aux jours de fêtes. Nous ordonnons que ces plaisirs du peuple soient célébrés selon les anciennes coutumes, et même avec les festins, quand les occasions s’en présenteront ; mais nous défendons d’y faire aucun sacrifice aux Idoles, ni d’y pratiquer aucune superstition impie.” » 

{p. 90}

VI. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation ne pensait pas à ce qu’il écrivait, quand pour prouver que les Spectacles étaient dignes des Chrétiens sous le règne d’Arcadius et d’Honorius, il se sert du témoignage d’un Poète Païen, lequel au même endroit blâme ces Spectacles par la bouche d’Eutrope : « Eutrope, dit Claudien« Increpat Eutropius, non hæc spectacula tempus.
Poscere ; nunc alias armorum incumbere curas.
 » Claudian. ibid.
,
les reprit, et leur dit, le temps ne demande pas ces spectacles : la guerre nous presse ; il faut vaquer à d’autres choses.
 »

Manlius Théodorus était Chrétien, et grand personnage ; il est vrai néanmoins que S. Augustin dans le premier livre de ses Rétractations déclare qu’il l’a trop loué : « J’ai autrefois, dit S. Augustin« Displicet quod Manlio Theodoro, ad quem ipsum (de beata vita) scripsi, quamvis docto et christiano viro plus tribui, quam deberem. » S. Augustin. lib. Retract. cap. 2., dédié à Manlius Théodorus le livre que j’avais composé de la vie heureuse, mais quoiqu’il fût Chrétien, et très savant, il me déplaît pourtant de lui avoir donné plus de louanges que je ne devais. » Ce fut sous le consulat de ce Manlius Théodorus, l’an 399. le 1. de Septembre, que l’Empereur Honorius étant à Padoue publia la loi qui est rapportée dans la Dissertation, et dont le titre qui est de Paganis, au Code, fait voir qu’elle ne regardait que les Païens, qui en prirent un tel avantage, que deux ans après, les Pères du Concile de Carthage, tenu l’an 401. depuis le consulat de Stilicon, demandèrent aux Empereurs la révocation, ou du moins la modification de cette loi, comme nous montrerons dans la Réfutation suivante. Et pour savoir combien les Jeux et les Spectacles du Cirque et du Théâtre, étaient indignes des Chrétiens en ce temps-là, sous le règne d’Arcadius et d’Honorius ; il suffit de lire ce que S. Chrysostome en a écrit, dans le Recueil que Monseigneur le Prince de Conti en a fait, dans son Traitté de la Comédie et des Spectacles : Je n’en rapporterai ici que quelques passages, que le Cardinal Baronius allègue sous le consulat de ce {p. 91}Manlius Théodorus, l’an 399. « On me dira, dit Saint Chrysostome

«  Et quid hic, inquiunt, adeo magni sceleris commissum est, ut ab istis sacris cancellis arcendi sint ? Immo quod delictum hoc gravius quæris istorum, qui cum seipsos plane adulterio contaminarint, impudenter, ac rabientium more canum ad sacram mensam irruunt. Quod si avetis adulterii modum cognoscere, non mea verba vobis referam, sed illius qui de tota hominis vita judicaturus est : “Qui viderit, inquit, mulierem ad concupiscendum illam, jam mœchatur eam in corde suo.” Math. 5. v. 28. Quod si mulier sponte ac forte in foro obvia, et neglectius culta, sæpe numero curiosius intuentem cœpit ipso vulnus aspectu ; isti qui non simpliciter, neque fortuito sed studio, et tanto studio ut Ecclesiam quoque contemnant, et hac gratia pergunt illuc ac totum ibi desidentes diem, in facies abjectarum fœminarum illarum defixos habent oculos, qua fronte poterunt dicere, quod eas non viderint ad concupiscendum ? ubi verba quoque accedunt fracta, lascivaque, ubi cantiones meretriciæ, ubi voces vehementer ad voluptatem incitant, et c……..

« Etenim si hic ubi Psalmi, ubi divinorum eloquiorum enarratio, ubi Dei metus, multaque reverentia, frequenter ceu latro quispiam versutus, clam obrepit concupiscentia, quomodo qui desident in Theatro, qui nihil sani neque audiunt, neque vident ; sed multa diffluunt turpitudine, multa nequitia, qui undique obsidionem patiuntur per aures, per oculos, possint illam superare concupiscentiam ? Rursum si non possunt, quomodo poterunt unquam ab adulterii crimine absolvi ? Tum qui non liberi sunt ab adulterii crimine, quomodo poterunt absque pœnitentia, ad hæc sacra vestibula accedere, hujusque præclari conventus esse participes ? quapropter equidem hortor, rogoque, ut prius confessione ac pœnitentia, aliisque remediis omnibus se se a peccato ex Theatricis spectaculis contracto perpurgent, atque ita divinos audiant sermones : neque enim hic a nobis mediocriter delinquitur…….

« Non metuis, ô homo, non expavescis dum oculis quibus illic lectum qui est in Orchestra, spectas, ubi detestandæ adulterii fabulæ peraguntur, iisdem hanc sacram mensam intueris ubi tremenda peraguntur mysteria ? dum iisdem auribus audis et scortum obscœna loquens, et Prophetam ad arcana scripturæ introducentem ? Dum eodem corde et lethali sumis venena, et hanc hostiam sanctam, ac tremendam ? An non hæc sunt viræ subversio, conjugiorum corruptelæ, bella, pugnæque, et rixæ in domibus ?......

« Quapropter rogo vos omnes ut et ipsi pravas in spectaculis commorationes vitetis, et alios ab his deductos retrahatis. quid. quid enim illic geritur, non est oblectatio, sed pernicies, sed pœna, sed supplicium. Quid prodest illa temporaria voluptas, dum hinc perpetuus nascitur dolor, dumque nocte pariter ac die a concupiscentia stimularis ?.......

« Excute igitur teipsum, reputans qualis, fias ab Ecclesia rediens ; rursus qualis a spectaculis ; atque hos dies cum illis conferas, id si feceris nihil opus est meo sermone ; satis enim fuerit hunc diem cum illo comparasse, ad ostendendum et quam magna sit hinc utilitas et quam a sit illinc noxa. » S. Chrysost. hom. 3. de Davide et Saule.

, le péché que ceux qui sont allés aux Spectacles, ont commis, est-il si grand, qu’il mérite qu’on leur interdise l’entrée de ces lieux sacrés ? Mais y a-t-il de crime si énorme que le leur ? Ils se sont souillés de crime d’adultère ; et après cela ils se jettent impudemment comme des chiens enragés sur la sainte Table. Que si vous voulez savoir comment ils sont coupables d’adultère, je ne le vous déclarerai point par mes discours, mais par les propres paroles de celui qui doit juger de toutes les actions des hommes : “Celui , dit-il, qui verra une femme pour la désirer, a déjà commis l’adultère dans son cœur.” Si une femme négligemment parée qui passe par hasard dans la place publique, blesse souvent par la seule vue de son visage, celui qui la regarde avec trop de curiosité ; ceux qui vont aux Spectacles non par hasard, mais de propre liberté et avec tant d’ardeur, qu’ils abandonnent l’Eglise par un mépris insupportable pour y aller, où ils passent tout le jour à regarder ces femmes infâmes, auront-ils l’impudence de dire qu’ils ne les voient pas pour les désirer, lorsque leurs paroles dissolues et lascives, les voix et les chants impudiques les portent à la volupté ?.... Car si en ce lieu où l’on chante les Psaumes, où l’on explique la parole de Dieu, et où l’on révère et respecte sa divine Majesté, la concupiscence ne laisse pas de se glisser secrètement dans les cœurs, comme un subtil larron ; Ceux qui sont continuellement au Théâtre où ils ne voient ni entendent rien de bon, où tout est plein d’infamie et d’iniquité, dont leurs oreilles et leurs yeux sont investis de toutes parts ; comment pourront-ils surmonter la concupiscence ? Et s’ils ne la peuvent pas surmonter ; comment pourront-ils être exempts du crime d’adultère ; et étant souillés de ce crime, comment pourront-ils entrer dans l’Eglise, et être reçus dans la Communion de cette sainte assemblée sans en avoir fait pénitence ? C’est pourquoi je conjure et je prie ces personnes de se purifier par la confession, par la pénitence, et par tous les autres remèdes salutaires, des péchés qu’ils ont contractés aux Spectacles du Théâtre, afin qu’ils puissent être admis à entendre {p. 92}la parole de Dieu : car ces péchés ne sont point médiocres ?...

« Ne craignez-vous point, ô hommes ? n’avez-vous point horreur de regarder cette sainte Table, où l’on célèbre les redoutables mystères, des mêmes yeux dont vous regardez ce lit qui est dressé sur l’Orchestre, où l’on représente les détestables fictions de l’adultère ? N’avez-vous point horreur d’entendre les paroles impudiques d’une Comédienne, des mêmes oreilles que vous entendez les paroles d’un Prophète, qui vous introduit dans les mystères de l’Écriture ? N’appréhendez-vous point de recevoir dans un même cœur un poison mortel, et cette Hostie sainte et terrible ? N’est-ce pas de là que naissent les dérèglements de la vie, les désordres des mariages, les guerres, les troubles et les querelles domestiques ?...

« C’est pourquoi je vous prie tous de ne point assister à ces infâmes représentations des Spectacles, et d’en retirer les autres ; car tout ce qui s’y fait, bien loin d’être un divertissement, n’est qu’un dérèglement pernicieux, qui n’attire que des peines et des supplices...

« Que sert à l’homme de jouir d’un plaisir passager, s’il est suivi d’une douleur éternelle, et s’il est tourmenté nuit et jour par la concupiscence ? Consultez-vous vous-mêmes, et considérez la différence qu’il y a entre l’état où vous êtes lorsque vous revenez de l’Eglise ; et celui où vous vous trouvez lorsque vous sortez des Spectacles. Si vous comparez ces deux états selon leurs divers temps, l’un avec l’autre, vous n’aurez pas besoin de mes avertissements ; cette comparaison suffira, pour vous faire connaître combien l’un vous est utile et avantageux, et combien l’autre vous est dommageable. »

Et dans un des premiers Sermons que ce grand Patriarche a prononcés dans Constantinople sous le règne de l’Empereur Arcade : « Puisque nous voyons, dit-il

« Jam cum conspiciamus post tam multas cohortationes nostras, post tam multasadmonitiones et castigationes, neque enim cessavimus vobis in memoriam revocare tremendum illud tribunal, inevitabiles illas pœnas, ignem illum qui nunquam extinguitur, et vermen qui nunquam moritur ; eorum nonnulli qui hæc audiunt (non enim in omnes sententiam fero ; Absit) horum omnium obliti, rursus illi satanico se spectaculo dediderunt, qua tandem expectatione lactati redibimus ad eosdem labores, et hanc illis doctrinam spiritualem apponemus, cum nullum eos inde fructum percepisse videamus ; sed consuetudini cuidam temere obsequentes cum applausu quæ dicebantur a nobis, excepisse nobisque significationem dedisse voluptatis ejus, quam ex nostris sermonibus capiebant ; ac deinde rursus ad Circum accurrere, majorique cum applausu et effrænata quadam insania cursibus agitatorum favere, summa contentione cum illis concurrere, et inter se frequenter velitari, ad dicere unum quidam ex equis non recte cucurrisse, alterum vero supplantarum esse prolapsum ; et hunc quidem illi agitatori se adjungere, illum vero alteri, nec usquam eos mente versare, vel recordari verborum nostrorum, neque spiritualium, tremendorumque mysteriorum quæ hic celebrantur ; sed quasi diaboli laqueis captivi teneantur, illic totos dies traducere, et satanicis spectaculis se dedere, seque Judæis ac gentibus opprobriis obruendos exponere, illisque qui rebus nostris voluerint obtrectare ? Quis ergo tametsi fuerit plane saxeus, aut stupidus, hoc sine dolore ferre poterit ; nedum nos qui erga vos omnes paternum affectum exhibere contendimus ? Neque enim hoc solum est quod nobis dolorem inurit, quod inutilem nostrum laborem reddatis ; sed multo magis tangit, cum nobis venit in mentem, eos qui hæc faciunt, gravius sibi judicium accersere. Nos enim laborum mercedem a Domino expectamus, quoniam id quod nostri muneris fuit perfecimus : pecuniam expendimus, et creditum nobis talentum distribuimus, nihil eorum quæ nostrarum erant partium prætermisimus : qui vero spirituales has pecunias acceperunt, quam, quæso, excusationem habebant, quam veniam, cum non illæ tantum ab eis exigentur sed etiam quæstus illarum ? Quibus oculis judicem intuebuntur ? Quo pacto formidabilem illum diem ferent, intoleranda tormenta ? Num etiam ad ignorantiam confugere poterunt ? quotidie inclamamus, admonemus, cohortamur, fraudis perniciem indicamus, gravitatem damni, satanici conventus dolum ; nec tamen ita potuimus commovere. Quid dico diem illum formidabilem ? Interim de hujus vitæ rebus sermonem instituamus. Quo pacto, quæso, poterunt qui satanico illi spectaculo intersunt, huc confidenter venire, cum se ab insurgente, ac vehementer reclamare conscientia sua sentiant condemnari ?

« An non audiunt isti Beatum Paulum Doctorem orbis terrarum dicentem : Quæ societas luci, ad tenebras ? aut quæ pars fideli cum infideli ? 2. Cor. 6. v.15. Quanta enim condemnatione dignum censendum est, cum fidelis qui precum et tremendorum mysteriorum quæ hic celebrantur, ac spiritualis doctrinæ particeps fuerit, post hujus loci sacrificium, satanico illi spectaculo cum infideli assideat, cum eo qui in tenebris impietatis oberrat, is qui solis justitiæ fuerit radiis illustratus ? qua ratione, quæso, deinceps poterium Gentilibus, aut Judæis os obturare ? Qua ratione inducere valebimus, ac persuadere, ut ad pietatis partes transeant, cum vos videant qui stant a nobis, in perniciosis illis, omnique sordium genere redundantibus Theatris cum ilis commisceri ? Cur enim, quæso, postquam huc venisti, et animum expurgasti, mentemque ad sobrietatem et contritionem induxisti, cursus illuc abiens sapientem quemdam dicentem : unus ædificans, et unus destruens quid proficiunt aliud quam labores. » In serm. in illud Math. 7. v. 13. Intrate per augustam portam.

, qu’après avoir employé envers vous tant d’exhortations, et de remontrances, de corrections et de châtiments, après vous avoir continuellement représenté cet {p. 93}effroyable tribunal, ces peines inévitables, ce feu qui ne s’éteindra jamais, et ce ver qui ne mourra point, quelques-uns de mes auditeurs (je dis quelques-uns, car je ne les condamne pas tous, à Dieu ne plaise) oubliant ces terribles vérités, se sont encore abandonnés au spectacle diabolique de la course des chevaux ; que pouvons-nous attendre raisonnablement, en recommençant encore aujourd’hui la même entreprise ? Quelle prétention pouvons-nous avoir en proposant encore une fois cette doctrine spirituelle, nous qui voyons qu’ils n’en ont tiré aucun profit, et qu’ils ne suivent point d’autre règle que celles de la coutume ? Ne devons-nous pas être inconsolables, puisque nous avons à parler devant des personnes, qui après avoir témoigné par des applaudissements publics le plaisir qu’ils prennent à entendre nos discours, ne laissent pas après cela de courir au Cirque, de favoriser par des applaudissements encore plus grands l’adresse des conducteurs de chevaux, et d’entrer comme eux dans la carrière avec une extrême passion ? Quelle tranquillité d’esprit peuvent-ils apporter à nos discours, ceux qui sont toujours en contestation l’un contre l’autre et qui disent qu’un cheval n’a pas bien couru, ou qui se plaignent de ce qu’on a fait perdre le prix à un autre ? N’est-ce pas une chose pitoyable que des personnes prennent divers partis pour les différents conducteurs de ces chevaux ; et que nos discours ne repassent jamais dans leur esprit, et dans leur mémoire ? Qu’ils ne se souviennent jamais des mystères sacrés et épouvantables que nous célébrons dans ces lieux saints ; mais qu’ils passent des jours tout entiers dans le Cirque et dans le Théâtre, comme si le diable les tenait captifs dans ses liens ? Qu’ils s’abandonnent tout à fait aux Spectacles diaboliques, et que par cette conduite si peu chrétienne ils se rendent ridicules aux Juifs, aux Païens, et à tous les ennemis de notre Religion ? Serait-il donc possible qu’il y eût quelqu’un, à moins que d’être tout à fait de pierre et entièrement insensible, qui ne fût touché de douleur en voyant un si grand abus ? Et si cela est n’en devons-nous {p. 94}pas être extrêmement affligés ? Nous qui tâchons de vous témoigner les mêmes sentiments d’affection que tous les Pères ont pour leurs enfants ? Certes ce qui nous afflige n’est pas seulement de voir que vous rendez tous nos travaux inutiles par un procédé si peu raisonnable ; mais c’est surtout de voir que ceux qui agissent de la sorte, s’attirent un plus effroyable jugement qu’ils n’auraient reçu s’ils n’avaient appris de notre bouche ces vérités importantes. Car pour ce qui nous regarde en particulier, nous pouvons attendre de Dieu la récompense de nos peines, et de nos travaux, après avoir fait de notre part tout ce que nous devions faire ; après avoir fait valoir et distribué le talent qui nous avait été confié ; en un mot, après nous être acquittés exactement de notre devoir. Mais quelle raison, quelle excuse pourront alléguer ceux qui après avoir reçu ces richesses spirituelles, seront obligés non seulement d’en rendre compte devant Dieu ; mais aussi de lui faire voir le profit qu’ils en auront fait ? De quels yeux oseront-ils regarder ce Juge inflexible ? Comment pourront-ils supporter ce jour effroyable ? quelle force pourront-ils avoir à l’épreuve de tant d’épouvantables tourments ? Est-ce peut-être qu’ils se justifieront sur leur ignorance ? Mais il ne se passe point de jour que nous n’élevions notre voix contre ce désordre, que nous ne leur adressions nos exhortations, et nos remontrances, que nous ne tâchions de leur faire voir le malheur où ils s’engagent par cette erreur, et par cet égarement, la grandeur du mal qu’ils s’attirent, l’illusion de ces assemblées diaboliques : Et cependant tous nos discours leur ont été inutiles jusqu’ici. Mais qu’est-il besoin de leur représenter le jour terrible du Jugement universel ? Parlons seulement de l’état où nous nous trouvons. Comment se pourrait-il faire que ceux qui ont eu quelque part à ces représentations diaboliques, vinssent ici avec confiance, et avec liberté, en même temps que leur conscience s’élève contre eux par ses remords, et qu’elle les condamne hautement par des cris intérieurs ? N’ont-ils jamais ouï ce que dit S. Paul, ce grand Docteur de tout l’Univers ? Quelle société peut-il y avoir entre la {p. 95}lumière,et les ténèbres ? Et quelle communion peut avoir le fidèle avec l’idolâtre ? Quelle horrible condamnation ne mérite pas un fidèle lorsque après avoir participé dans ce saint lieu à tout ce qui s’y passe de plus auguste, à nos plus secrètes prières, aux sacrés mystères que nous y célébrons avec tremblement, et à la doctrine spirituelle qui s’y enseigne ; au sortir de ce sacrifice, il va s’asseoir avec un Païen pour repaître ses yeux de ce spectacle diabolique ? Et peut-on voir un mélange plus indigne que quand un Chrétien, que le Soleil de Justice a éclairé de ses rayons, se trouve dans la malheureuse compagnie d’un Infidèle qui s’égare dans les ténèbres de l’impiété ? Comment pourrons-nous après cela fermer la bouche aux Païens, et faire taire les Juifs ? Comment pourrons-nous les porter à notre Religion ; comment leur persuaderons-nous de se ranger de notre parti, et d’embrasser la piété Chrétienne ; puisqu’ils remarquent que ceux même qui en font profession avec nous, ne laissent pas de se trouver tous les jours confusément avec eux dans ces pernicieux Théâtres, qui ne sont pleins que d’abominations et d’ordures ? Après être ici venus ; après avoir purifié votre âme ; après avoir sanctifié votre cœur par des sentiments de piété, et de componction ; est-il possible qu’au sortir de cette Eglise vous soyez assez malheureux pour vous souiller encore une fois ? Ne savez-vous pas ce que dit le Sage, que quand d’une part quelqu’un bâtit une muraille, et que de l’autre quelqu’un la détruit, tout le succès de leur travail est de se donner une peine fort inutile ? etc. »

En ce temps-là sous le consulat du même Manlius Théodorus, l’an 399. il parut la plus grande Comète qu’on eût jamais vue, il y eut une grande sécheresse, et la ville de Constantinople fut en un extrême péril, à cause de la trahison de Gainas. S. Chrysostome Patriarche de cette ville, se servant de cette occasion pour porter le peuple à faire pénitence, prêcha si fortement contre les Spectacles, que l’Empereur Arcadius en étant touché publia une loi le second d’Octobre de la même année, sous le consulat du {p. 96}même Manlius Théodorus, par laquelle il abolit le spectacle honteux de Majuma. « La misérable chute d’Eutrope, dit le Cardinal Baronius

« Ex mirando Eutropii casu satis opportunum ei (S. Joanni Chrysostomo) suppeditatum est argumentum concionibus insectandi mundi hujus illecebras cunctas cum potissimum turpia illa populo solita exhiberi spectacula ; vimque addidere dicendi facundiæ anni hujus minæ cælestes, nimirum cum lingua ignea mala portendere cœlum visum est, juxta illud Lucani lib. 1.
“Terris minitantem regna Cometen.” 

« De quo Socrates lib. 6. “Tam grave, inquit, etiam imminebat periculum civitati, ut Cometa maximus a cœlo, ad terram usque pervadens (similem vero ante nemo unquam aspexerat) illud ipsum portenderet…….

« Eademque de admirando prodigio Sozomenus habet l.8.c.4. “Hic accessit ingens siccitas ut cœlum æreum esse redditum videretur.” His, inquam omnibus rerum accidentibus Chrysostomus bene usus validius adversus spectacula declamavit, terrorem incuriens, ut inter alia, illis verbis, homil. in psal. 118. Quotidie contremiscite, ne irascatur Dominus et pereatis de via justa. vel ipsa signa agnoscite : quia æreum factum est cœlum et terra ferrea. Iracundiam Dei ipsa elementa loquuntur : filii hominum quousque graves corde ? Ut quid diligitis vanitatem in spectaculis, et quæritis mendacium in histrionibus ? Scitote quoniam mirificavit Deus omnem animam non recedentem de Ecclesia, et c.

« At quid tandem efficit prædicans verbum opportune, importune ? illud plane magni momenti opus, ut spectaculum illud obscœnum Majuma dictum penitus aboleretur. » Baron. ad ann. 399.

, fournit assez à propos à S. Jean Chrysostome un ample sujet de prêcher contre la vanité des plaisirs de ce monde ; particulièrement contre ces honteux spectacles qu’on avait accoutumé de donner au peuple : Et les menaces du Ciel qui parurent cette année-là, donnèrent une nouvelle force à son éloquence, lorsqu’on vit dans le Ciel des présages de grands maux par une langue de feu, c’est-à-dire par une Comète “funeste aux Royaume de la terre”. Socrate en parle en ces termes :Une Comète beaucoup plus grande qu’aucune que l’on eût vue jusqu’alors, fut un présage des malheurs dont la ville était menacée." Sozomène dit la même chose de ce merveilleux prodige ; ajoutant, “qu’il y eut une si grande sécheresse, qu’il semblait que le Ciel fût de bronze”. S. Chrysostome se servant de l’occasion que ces accidents lui présentaient, prêcha plus fortement contre les Spectacles ; et pour donner de la terreur à ses auditeurs, il leur dit entre autres choses : “Tremblez toujours, de peur que Dieu ne s’irrite, et que vous ne vous perdiez en vous écartant de la droite voie. Contemplez ces signes et ces prodiges ; voyez comme le Ciel est devenu de bronze, et terre de fer. Les Eléments même nous font connaître que Dieu est en colère : Et vous enfants des hommes jusqu’à quand aurez-vous le cœur appesanti ? jusqu’à quand aimerez-vous la vanité dans les Spectacles ? jusqu’à quand chercherez-vous le mensonge parmi les Comédiens, et les Farceurs ? Sachez que Dieu a séparé pour lui-même toute âme qui ne s’éloigne point de l’Eglise.”  »

« Que gagna enfin ce saint Prélat par ses prédications continuelles, à temps et à contretemps ? » Il obtint une chose très importante ; savoir que le spectacle infâme de Majuma fut entièrement aboli, par la loi que l’Empereur Arcade publia le second d’Octobre de cette même année 399. et sous le Consulat du même Manlius Théodorus en ces termes « Ludicras artes concedimus agitari ne ex nimia harum restrictione tristitia generetur. Illud vero quod sibi nomen procax licentia vindicavit, Majumam fœdum atque indecorum spectaculum denegamus. » Datum 6. non. Octobris Constantinopoli, Thedoro VC. Consule. Lib. 2. de Majuma. Cod. Thedos.: « Nous permettons {p. 97}les arts qui servent aux jeux et aux divertissements, pour ne pas donner, en les restreignant trop, un sujet de tristesse ; mais nous défendons ce honteux et infâme spectacle à qui une insolente licence a donné le nom de Majuma. Donné à Constantinople le 2. d’Octobre, sous le consulat du très illustre Théodore” » : Sur quoi Baronius ajoute ces mots« Ista quidem sanxit Arcadius, haud dubium impulsore Chrysostomo. » Baron. ad ann. 399. ; « Arcadius fit cette loi sans doute à la poursuite de saint Chrysostome. »

Mais comme Arcadius n’accordait à S. Chrysostome qu’une partie de ce qu’il demandait, en permettant les autres Spectacles au même temps qu’il défendait celui de Majuma, S. Chrysostome ne laissa pas de continuer ses prédications contre les spectacles : ce qui paraît dans les Sermons qu’il fit sur les Actes des Apôtres dans Constantinople ; car ce S. Prélat prêcha ces Sermons les années suivantes, c’est-à-dire l’an 400. et 401. comme il le témoigne lui-même dans l’Homélie 44. sur les mêmes Actes des Apôtres. « Il y a déjà trois ans, dit-il« Ecce enim per gratiam Dei et nos triennium jam habemus, noctesque et dies nonne per tres dies, sæpe etiam per septem exhortamur. » S. Chrysost. hom. 44. in act., que par la grâce de Dieu nous ne cessons de vous exhorter nuit et jour, pendant trois jours de la semaine, et plusieurs fois pendant toute la semaine. » S. Chrysostome fut élu Patriarche de Constantinople l’an 398. et par conséquent l’an 400. il fit ce 44. Sermon sur les Actes : Or dans ce Sermon il conjure le peuple de quitter les Spectacles ; « Que ferai-je, dit-il« Quid faciam ? Ecce quotidie clamans disrumpor, ut recedatis a Theatris, et multi rident nos. » Ibid., je me tue à force de crier et de vous exhorter d’abandonner les Spectacles du Théâtre, et plusieurs se moquent de moi. »

Et en l’Homélie 42. « Dans le Théâtre, dit-il« In Theatro risus est, turpitudo, pompa diabolica, effusio, insumptio temporis, et expensio dierum inutilis, concupiscentiæ absurdæ præparatio, adulterii meditatio, scortationis gymnasium, intemperantiæ schola, adhortatio turpitudinis, occasio risus, turpitudinis exempla.... Magna mala Theatra efficiunt civitatibus, magna ; et neque hoc scimus quod magna. » Ibid. homil. 42., il n’y a que des ris dissolus ; que des choses honteuses ; que des pompes du diable ; qu’une dissipation d’esprit ; qu’une perte de temps, et de jours tout entiers ; que des appareils de la concupiscence ; que des projets d’adultère. Ce n’est qu’une académie d’impureté, et une école d’intempérance ; où l’on ne parle que de choses honteuses ; où l’on ne pense qu’à rire ; où l’on ne voit que des exemples d’ordure, et d’infamie. Les Théâtres causent de grands maux aux villes ; oui ces maux sont grands, et cependant nous ne les comprenons pas. »

{p. 98}Tout ce que nous venons de rapporter, fait voir si clairement combien les Spectacles étaient souillés d’impureté, et de superstition sous le règne d’Arcadius, et d’Honorius, qu’il n’y a que le seul Auteur de la Dissertation qui l’ait pu ignorer ; C’est toutefois ce qu’il pouvait encore aisément apprendre par la lecture des mêmes Annales de Baronius. « L’an 404. dit ce Cardinal

« Quadrigentesimus quartus sequitur Christi annus, titulo consulatus VI. Honorii Imperatoris, et Aristeneti publicis fastis adscriptus : quo pariter sæculares ludi a superstitione introducti Gentilium, Constantini vero religione neglecti, atque penitus prætermissi, non sine dedecore Christiani nominis editi sunt…. Male persuasus Honorius, quod hos fatales esse perpetuitatis Urbis, et fœlicis ejus status conciliatores Gentiles dicerent, eorumdem consilio et suasione inductus et seductus est, ut quos despexerat Constantinus ille magnus, ipse imprudens restitueret ; Accidisse enim videtur, ut recentis adversus Alaricum apud Pollentiam obtentæ victoriæ, et decreti sibi a Senatu triumphi elatus gloria, quid peteretur, quid ve concesserit, minime cogitarit. Gentiles itaque quod in his putarent Urbis æternitatem faustis auspiciis consecrari, qui nuper timore descendemis in Italiam Alarici perterrofacti, novis cinxerant Urbem mœniis, eam patria quoque putarunt religione fore muniendam : cum perinde ac Zozimus lib. 2. licentius effutirent, ob neglectos superioris sæculi ludos in hæc mala incidisse, ut a Barbaris devastaretur Romanorum imperium, et ipsa Roma in discrimine posita esset : quibus inductus Honorius eisdem summa imperii jactura assensum præbuit, nam eo scelere ad excidium Urbis Deum sollicitavit. Cum alioqui satis experimento esse debuisse omnia hæc inaniter fieri, quod sub Constantino, qui eos prætermisit ludos, Romanum imperium, extinctis Tyrannis, et debellatis Barbaris, omni ex parte florentissimum visum est. Sed damno suo atque jactura ipsius Urbis, cujus æternitati male superstitione consulebatur, expertus est quantum ex perperam facto justam Dei vindictam commoverit, qui paucos post annos eam quam prævio Christi nomine liberaverat, iisdem Gothis, eodem Alarico duce dederit capiendam atque prædandam.

« Scimus Honorium excusari quod etsi Romanis Gentilibus concessit sæculares celebrari ludos ; voluisse tamen haud ritibus illis Gentilitiis ipsos agi : sed indulsisse tantum ut Theatrales atque Circenses ludi exhiberentur. At quæ sine superstitione spectacula ? aut quis putat occini prætermissa a pueris et puellis sybillina illa carmina in his edendis ludis solennia ? Certe quidem revocata tot Chrstianorum Imperatorum legibus vetita Gladiatorum munera, his temporibus sub Honorio rursum exhibita locuples testis est Prudentius lib. 2. adversus Symmachum, qui post decantatam Pollentinam victoriam haud pridem Christi virtute partam, ad finem hortatur Honorium ut Gladiatorium penitus ludos vetet :
“Tu mortes miserorum hominum prohibeto litari.
Nullus in urbe cadat, cujus sit pœna voluptas.

« Grande sane piaculum, ut quæ tot legibus Christianorum Principum prohibita erant cruenta Gladiatorum spectacula, et quæ, ut vidimus, ne fierent redempta fuerant sanguine Martyriis (Thelemachi) essent iterum restituta ab ipsis Gentilibus, et quidem solenni ritu, ad quæ spectacula prodirent, ut Prudentius ait, cum pompa Vestales virgines. Quæ facinora digna Dei vindicta Romano sanguine per Gothorum gladium Deus voluit expiari. » Baron. ad ann. 404.

, il y eut pour Consul l’Empereur Honorius, et Aristenet, et en cette même année les jeux séculaires introduits par la superstition des Païens, que la piété de Constantin avait négligés, et tout à fait rejetés, furent célébrés à la honte du Christianisme. Honorius étant mal conseillé par les Gentils qui étaient de son conseil, et qui disaient que la destinée de la perpétuité de la ville de Rome, et de la félicité de l’Etat, était attachée à ces jeux, se laissa séduire par leur conseil, et par leur persuasion ; de sorte qu’il rétablit imprudemment ces spectacles que le grand Constantin avait négligés et rejetés. Cela vint, ce semble, de ce que la victoire qu’il venait de remporter à Pollence sur Alaric, et la gloire du triomphe que le Sénat lui avait décerné, le transportaient tellement, qu’il ne pensait ni à ce qu’on lui demandait, ni à ce qu’il accordait. Les Païens donc s’imaginaient que par la représentation de ces jeux, l’éternité de la ville était consacrée sous d’heureux auspices : Et comme la terreur que la descente d’Alaric en Italie leur avait donnée, les avait obligés de fortifier la ville de nouvelles murailles, ils crurent la devoir aussi fortifier par la Religion ; disant même avec emportement, comme fait Zozime, qu’à cause que dans le siècle précédent on avait négligé ces jeux, il était arrivé par un grand malheur, que l’Empire Romain avait été ravagé par les Barbares, et que Rome même avait été en grand péril. Ainsi Honorius se laissa persuader par leurs discours au grand préjudice de l’Empire ; car par ce crime il attira sur la ville de Rome la colère de Dieu, d’où s’ensuivit la prise et la ruine de cette ville : au lieu que l’expérience lui devait assez faire connaître combien toutes ces choses étaient vaines et inutiles ; puisque sous l’Empereur Constantin, qui {p. 99}avait rejeté ces Jeux, l’Empire Romain ne laissa pas d’être florissant, les Tyrans ayant été exterminés, et les Barbares défaits. Mais le dommage que souffrit Honorius par la perte de la ville, pour l’éternité de laquelle on employait si mal la superstition, lui fit ressentir combien en commettant ce crime il avait excité la vengeance de Dieu ; car en effet peu d’années après Dieu permit que les Goths sous la conduite d’Alaric, prissent et pillassent cette ville, qu’il avait auparavant délivrée par la protection du nom de Jésus-Christ.

« Nous savons bien que quelques-uns tâchent d’excuser Honorius, sous prétexte qu’encore qu’il eût permis aux Païens de Rome de célébrer les Jeux Séculaires, il n’avait pas voulu néanmoins qu’ils fussent célébrés avec les cérémonies Païennes ; leur permettant seulement de représenter les Jeux du Théâtre, et du Cirque. Mais y a-t-il des Spectacles sans superstition ? ou qui peut se persuader que les jeunes gens, et les jeunes filles ne chantassent pas ces vers solennels de la Sybille qui avaient accoutumé d’être chantés à la fête de ces jeux. Certes le Poète Prudence témoigne qu’en ce temps-là, sous le règne d’Honorius, les combats des Gladiateurs furent rétablis, lesquels avaient été auparavant abolis par les lois de tant d’Empereurs Chrétiens. Car après avoir décrit la victoire qu’on avait depuis peu remportée à Pollence par la puissante protection de Jésus-Christ, il conjure sur la fin Honorius d’interdire entièrement les Jeux des Gladiateurs : "Ne permettez point, dit-il, les victimes sanglantes de ces misérables qu’on égorge ; Ne souffrez point que dans la ville on fasse un divertissement du supplice et de la mort de personne."

« En vérité ce fut un grand péché de permettre que ces cruels Spectacles des Gladiateurs, que tant de lois des Empereurs Chrétiens avaient défendus, et pour l’abolition desquels ce généreux Martyr Télémaque avait répandu son sang, fussent rétablis de nouveau par les Païens avec des cérémonies solennelles ; puisque, comme dit Prudence, les Vestales allèrent avec pompe à ces Spectacles. Ces {p. 100}crimes attirèrent la vengeance de Dieu, de sorte qu’il se servit de l’épée des Goths pour les expier par l’effusion du sang des Romains. » On vit les effets de cette vengeance de Dieu six ans après ; car Rome fut prise et saccagée par Alaric l’an 410. sous le règne d’Honorius, et du jeune Théodose. Mais ce qui est étrange, c’est que cette horrible désolation n’eut pas la force d’éteindre la passion que le peuple Romain avait pour les Spectacles ; car Alaric ne fut pas plutôt sorti de Rome, que ce peuple courut aussitôt au Théâtre, et au Cirque. « Le peuple, dit Orose« Adeo parvo quodam et levi motu hæsitasse erga se parumper consuetudinem voluptatum indubitatissime contestatus est, ut libere conclamaret, si reciperet Circum, nihil esse sibi factum ; hoc est, nihil egisse Romæ Gothorum enses, si concedatur Romanis spectare Circenses. » Oros. lib. 1. cap. 6., fit certainement paraître que l’accoutumance qu’il avait aux voluptés, avait été interrompue pour si peu de temps, qu’il criait hautement, qu’il n’avait rien souffert, si le Cirque lui restait ; c’est-à-dire que les épées des Goths n’avaient rien fait dont Rome se dût plaindre, s’il était permis aux Romains d’être spectateurs des jeux du Cirque. »

Et ce qui est encore plus étrange, ceux qui dans cette désolation de Rome, fuyant le désastre de leur patrie, s’étaient retirés à Carthage, ne laissaient pas de courir encore tous les jours au Théâtre, comme le témoigne S. Augustin dans les livres de la Cité de Dieu, qu’il composa l’année suivante« Astutia spirituum nefandorum, pestilentiam ludorum Scenicorum longe graviorem pestilentia corporum, non corporibus, sed moribus curavit immittere, quæ animos miserorum tantis obcœcavit tenebris, tanta deformitate fœdavit, ut etiam modo, (quod incredibile forsitan erit, si a nostris posteris audietur) Romana Urbe vastata, quos pestilentia ista possedit, atque inde fugientes, Carthaginem pervenire potuerunt in Theatris quotidie certatim pro Histrionibus insanirent. » S. August. l.1 de Civit. Dei. cap. 32.. « Les malins esprits qui sont si rusés, et si artificieux, s’appliquèrent à répandre non dans les corps, mais dans les mœurs  des hommes, la peste des jeux de la Scène, qui est beaucoup plus dangereuse que celle qui afflige les corps : Elle offusqua tellement leur raison, et la défigura d’une manière si honteuse, que maintenant même dans la désolation de Rome, ce que la postérité aura peine à croire, ceux qui ont été infectés d’une si mortelle peste, et qui fuyant le désastre de leur patrie, ont pu se retirer à Carthage, courent encore tous les jours au Théâtre, où à l’envi les uns des autres, par la passion qu’ils ont pour les Comédiens et pour les Farceurs, ils montrent l’extrême folie qu’ils ont dans l’esprit.

« O esprits insensés

« O mentes amentes, quis est hic tantus non error, sed furor, ut exitium vestrum, sicut audivimus plangentibus Orientalibus populis, et maximis civitatibus in remotissimis terris publicum luctum, mœroremque ducentibus, vos Theatra quæreretis, intraretis, impleretis, et multo insaniora quam fuerant antea, faceretis ? Hanc animorum labem ac pestem, hanc probitatis et honestatis eversionem vobis Scipio ille metuebat, quando constitui Theatra prohibebat ; quando rebus prosperis vos facile corrumpi, atque everti posse cernebat, quando vos ab hostili terrore securos esse nolebat. Neque enim censebat ille fœlicem esse Rempublicam stantibus mœnibus, ruentibus moribus, sed in vobis plus valuit quod dæmones impii seduxerunt, quam quod homines providi præcaverunt. Hinc est quod male quæ facitis, vobis imputari non vultis ; mala vero quæ patimini, Christianis temporibus imputatis. Neque enim in vestra securitate pacatam rempublicam, sed luxuriam quæritis impunitam, qui depravati rebus prosperis, nec corrigi potuistis ad versis.

«  Volebat vos ille Scipio terreri ab hoste, ne in luxuriam flueretis. Vos nec contriti ab hoste luxuriam repressistis. Perdidistis utilitatem calamitatis, et miserrimi facti estis ; et pessimi permansistis, et tamen quod vivitis, Dei est qui vobis parcendo admonet, ut corrigamini pœnitando, qui vobis etiam ingratis præstitit, ut vel sub nomine servorum ejus, vel in locis Martyrum ejus hostiles manus evaderetis.  » Ibid. cap. 33.

, quelle est, je ne dirai pas cette erreur qui vous aveugle, mais cette fureur qui vous transporte {p. 101} et qui fait que lorsque tous les peuples d’Orient, que les plus grandes et les plus célèbres villes des lieux même les plus éloignés de vous pleurent votre infortune, et par un deuil public témoignent une extrême douleur, comme nous l’avons appris ; on vous voit au contraire courir au Théâtre, y entrer et en remplir les places ; et faire enfin des choses plus extravagantes que vous ne faisiez avant vos malheurs. C’est cette peste et cette corruption des âmes, ce renversement de toute probité, et de toute honnêteté que Scipion craignait pour vous, quand il empêchait de bâtir des Théâtres, quand il prévoyait qu’une trop grande prospérité vous pourrait aisément corrompre, et vous perdre ; quand il ne voulait pas vous voir délivrés des sujets de crainte que vous donnaient vos ennemis. Car il ne croyait pas qu’une ville pût être heureuse, dont les murailles sont bonnes, et dont les mœurs sont corrompues. Mais la malice des démons qui vous ont séduits, a eu plus de pouvoir sur vos esprits que la prévoyance des hommes sages, qui vous donnaient de bons conseils. D’où vient que vous ne voulez pas que l’on vous impute les maux que vous faites ; et que vous voulez pas qu’on impute au temps du Christianisme ceux que vous souffrez ? Comme la prospérité vous a corrompus, et que l’adversité n’a pu vous corriger ; vivant en sûreté vous cherchez non le repos et la tranquillité de la République, mais l’impunité de vos excès, et de vos débauches. Scipion voulait que l’ennemi vous donnât de la crainte, afin de ne vous pas jeter dans le luxe, et dans la dissolution, mais vous ne vous êtes pas retirés de vos désordres, lors même que vos ennemis vous ont ruinés. Vous avez perdu le profit que vous deviez recueillir de votre calamité ; vous êtes devenus misérables, et vous demeurez vicieux. Cependant la vie vous a été conservée par la grâce de Dieu, qui vous épargnant vous avertit de vous corriger, et de faire pénitence, et qui vous a fait cette faveur, que vous reconnaissez si mal par votre ingratitude, que sous le nom de ses serviteurs, ou dans les lieux consacrés en l’honneur de ses Martyrs, vous avez échappé des mains de vos ennemis. »

{p. 102}Ce que je viens de rapporter, fait voit clairement combien les Spectacles étaient indignes des Chrétiens, et combien ils étaient souillés de superstition sous le règne d’Arcadius, et d’Honorius ; combien encore était grande la passion que les peuples, et particulièrement les Païens, avaient pour les Jeux et pour les Spectacles ; de sorte que les Empereurs Chrétiens étaient contraints de les souffrir pour ne pas exciter des troubles dans leurs Etats. J’ajouterai seulement quelques paroles de S. Augustin, qui nous font connaître que quelque retranchement que les Empereurs Chrétiens eussent fait des sacrifices dans les Spectacles, ils ne pouvaient pas néanmoins empêcher la superstition qui en était inséparable, comme étant attachée étroitement à la croyance du menu peuple : car il était impossible d’empêcher que les Païens ne crussent honorer leurs Dieux par ces Jeux et ces Spectacles qu’ils faisaient aux jours de leurs fêtes, étant persuadés que leurs Dieux leur avaient commandé de leur rendre ce culte. « Vous qui ignorez ces choses, dit S. Augustin

« Verumtamen scitote, qui ista nescitis : et qui vos scire dissimulatis ; advertite, qui adversus liberatorem a talibus dominis murmuratis : ludi scenici spectacula turpitudinum, et licentia vanitatum, non hominum vitiis, sed deorum vestrorum jussis Romæ instituti sunt. » S. August. l. 1. de civit. Deicap. 32.

« Sed respondere mihi fortasse si viveret ! quomodo nos ista impunita esse nollemus, quæ ipsi dii sacra esse voluerunt, cum ludos scenicos, ubi talia celebrantur, dictitantur, actitantur, et Romanis moribus invexerunt, et suis honoribus dicari exhiberique jusserunt. » Idem lib. 2. cap. 13.

, et vous qui feignez de n’en avoir point connaissance, et qui cependant murmurez contre celui qui a délivré les hommes de tels maîtres, pensez-y bien. Les jeux de la Scène, ces spectacles où l’on ne voit que des infamies, et des ordures, que des images de vanité, et de licence, ont été institués à Rome non par le vice, et la corruption des hommes ; mais par le commandement de vos Dieux.

« Peut-être que Scipion me répondrait s’il était vivant : comment ne jugerions-nous pas ces choses licites, puisque les Dieux les ont voulu consacrer, lorsqu’ils ont introduit dans les mœurs des Romains les jeux de la Scène, où l’on célèbre, où l’on prononce, où l’on représente ces impuretés, et qu’ils ont commandé que ces jeux leur fussent dédiés, et fussent représentés en leur honneur ? »

Il est donc indubitable que puisque les Païens croyaient rendre un culte à leurs Dieux en célébrant les Jeux, et les Spectacles ; il n’y avait point de Jeux, {p. 103}ni de Spectacles sans superstition ; D’où il s’ensuit que lorsque les Païens célébraient les Jeux et les Spectacles, sous le règne d’Arcadius et d’Honorius, les Chrétiens n’y pouvaient assister sans participer à leur superstition. Si l’Auteur de la Dissertation eût considéré toutes ces choses, il n’aurait jamais dit que les Jeux et les Spectacles étaient dignes des Chrétiens sous le règne d’Arcadius et d’Honorius.

Dissertation pag. 99. §

« Et les Empereurs Chrétiens, Gratien, Valentinien, Théodose, et Léon n’en voulurent pas priver le peuple ; mais ils défendirent de les célébrer aux jours de Dimanche, de Noël, de l’Epiphanie, de Pâques et de Pentecôte. »

VII. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation allègue ici trois lois ; la première des Empereurs Gratien, Valentinien, et Théodose, l’an 386. La seconde des Empereurs Théodose et Valentinien, l’an 425. Et la troisième des Empereurs Léon et Anthémius, l’an 469. Il faut remarquer premièrement qu’il ne rapporte pas fidèlement ce qui est contenu dans ces lois, lorsqu’il dit « que ces Empereurs défendirent de célébrer les Spectacles aux jours de Dimanche, de Noël, de l’Epiphanie, de Pâques, et de Pentecôte : car les Empereurs Théodose et Valentinien défendirent encore les Spectacles pendant tout le temps que les nouveaux Baptisés portaient les habits blancs, et aux fêtes des Apôtres ».

Secondement il dit, que ces Empereurs ne voulurent pas priver le peuple des Spectacles aux autres jours, prétendant tirer de là cette conséquence, que les Spectacles étaient donc licites, et dignes des Chrétiens aux autres jours ; car il ne rapporte ces lois que pour prouver la proposition qu’il a avancée ci-dessusDissertation pag. 97. : Constantin retrancha des Jeux publics et des Spectacles {p. 104}« toute la superstition, et toute la révérence des Idoles, afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens ; et ils furent conservés ainsi jusqu’au règne des Comnènes ».

Cette conséquence qu’il prétend tirer de là, « qu’aux jours qui ne sont point exceptés dans ces lois, les Spectacles étaient donc permis, comme étant dignes des Chrétiens », est visiblement fausse. Et pour le montrer, je pose ce principe de S. Charles Borromée, que la Comédie, et les autres Spectacles sont des choses mauvaises, au moins à cause de leurs circonstances, et de leurs effets ; et même à cause que les lois de l’Eglise les défendent. « Nous avons, dit ce CardinalS. Charles Boromée dans son Traité contre les Danses et les Comedies, chap. 13., jusqu’à présent parlé des Danses et des Comédies, comme de choses qui sont illicites ; parce qu’elles sont mauvaises, au moins à cause des circonstances qui les accompagnent, et de leurs effets : Il faut maintenant parler de la prohibition qui en a été faite, et conclure qu’elles sont encore illicites, parce qu’elles sont défendues. »

Ce principe étant présupposé, il est évident qu’encore que les Empereurs n’eussent défendu les Spectacles qu’aux jours marqués dans leurs lois, il ne s’ensuit pas néanmoins qu’ils fussent licites aux Chrétiens les autres jours ; soit parce qu’étant des choses mauvaises, au moins à cause des circonstances qui les accompagnent, et à cause de leurs effets, il n’est jamais permis aux Chrétiens ni de les représenter, ni d’y assister ; soit parce qu’étant défendus absolument aux Chrétiens par les lois de l’Eglise, ils ne leur sont licites en aucun temps.

C’est ce que nous allons faire voir plus au long sur chacune de ces lois. La première fut faite l’an 386. en ces termes

« Ne quis in legem nostram quam dudum tulimus, committat.

« Nullus solis die populo spectaculum præbeat, nec divinam venerationem confecta solennitate confundat. » L. 2. cod. Theodos.

 : « Que nul ne transgresse la loi que nous avons faite il y a longtemps : Que nul ne donne des Spectacles au peuple le jour du Dimanche, en causant de la confusion et du désordre dans la célébration et la solennité du service divin. » Les Empereurs Valentinien et Théodose renouvellent la loi qu’ils avaient faite auparavant avec l’Empereur Gratien, pour défendre les Spectacles {p. 105} au jour du Dimanche ; parce que la passion que les peuples, et principalement les Païens avaient pour les Spectacles, ne leur permettant pas de les abolir tout à fait, ils les interdisaient au moins en ce saint jour. L’Auteur de la Dissertation prétend conclure de là qu’ils étaient donc licites, et dignes des Chrétiens aux autres jours ; mais il est aisé de lui prouver que cette conséquence est très fausse. Car en même temps que ces Empereurs publièrent cette loi, saint Chrysostome représentait au peuple d’Antioche, combien les Spectacles du Théâtre étaient pernicieux en eux-mêmes, dans leurs circonstances, et dans leurs effets ; combien ils étaient indignes des Chrétiens ; et combien le péché qu’ils commettaient en y allant, même les jours ouvriers, était grand devant Dieu.

« Ce n’est point à nous, dit-il

« Non est nostrum assidue ridere, resolvi cachinnis, et molliri deliciis…..Non est hoc, inquam, eorum qui ad æternum regnum vocati sunt, quique sunt in illa cœlesti civitate, conscripti : non est spiritualia arma gestantium ; sed diabolo militantium.

« Ille est enim ille qui etiam in artem, jocos ludosque digessit, ut per hæc ad se traheret milites Christi, virtutisque eorum nervos faceret molliores. Propterea in urbibus etiam Theatra construxit, et illos risuum incensores paravit, ut per illorum luem, in universam urbem talem exciter pestem.

« Quæ nos fugere præcepit Paulus suadens ut et stultitiam et scurrilitatem a nobis longius repellamus, ex quibus risus multo perniciosior est, multoque deterior.

« Quando enim mimi illi, atque ridiculi blasphemum, ac turpe quid dixerunt, tunc potissimum quique stolidiores solvuntur in risum ; inde applaudentes magis, unde etiam illos lapidibus exagitare debuerant ; ac fornacem ignis horibilis ex hujusmodi voluptate in suum ipsorum caput succendentes. Qui enim laudant illa dicentes, ipsi eis hæc exercere persuadent ; et idcirco ipsi potius propter hæc merentur subire quod ob ista sancitum est supplicium. Si enim nullus esset talium spectator ac fautor, nec essent quidem qui aut dicere illa, aut agere curarent. Quando vero vos cernunt, et artes proprias, et ipsa exercendi quotidiani operis loca, et illum quem ex his paratis quæstum, et prorsus omnia simul vanissimi illius spectaculi amore deserere, avidiori et illi ad hæc intentione rapiuntur, studiumque his majus impendiunt.

« Et hæc dico, non ut illos a crimine vindicem ; sed ut vos discatis initium et caput hujus iniquitatis vos esse potissimum, qui totam prorsus diem in tam ridicula, tamque etiam perniciosa voluptate consumitis, et honestum conjugii nomen ac reverendum in illud negotium publicatis. Non enim tam ille delinquit qui illa simulatquam tu præ illo, qui hoc fieri jubes ; nec solum jubes ; sed etiam exultatione, risu, plausu adjuvas quæ geruntur, omnibusque prorsus modis hanc diabolicam confoves officinam.

« Neque vero illud mihi opponas, quod jam quidquid ibi sit, simulatio et fictum argumentum sit, non etiam veritas rerum. Etenim simulatio illa plurimos adulteros fecit, et multas domos subvertit. Proptereaque maxime gemo, quod tam grande malum hoc, malum esse, non creditur. Sed quod est multo deterrimum, et favor, et clamor, et plausus adhibetur, et risus, cum in comune perniciem adulterium tam turpe committitur.

« Quid ergo ais, simulatio est illa, non crimen ? et propterea mille illi mortibus digni sunt, quoniam quæ fugere cunctæ prorsus imperant leges, ea isti non verentur imitari. Si enim adulterium malum est ; malum sine dubio est illius imitatio, et nondum dico quantos adulteros faciant, qui hujusmodi adulteria histrionica simulatione repræsentant quemadmodum etiam impudentes horum spectatores efficiant. Nihil quippe obscenius illo oculo, nihilque lascivius, qui spectare talia patienter potest.  » S. Chrysost. hom. 6. in cap. 2 Matth.

, à passer le temps dans les ris, dans les divertissements, et dans les délices.…Ce n’est point là l’esprit de ceux qui sont appelés à une vie céleste, dont les noms sont déjà écrits dans cette éternelle cité, et qui font profession d’une milice toute spirituelle ; mais c’est l’esprit de ceux qui combattent sous les enseignes du démon.

« Oui, mes frères, c’est le démon qui a fait un art de ces divertissements, et de ces jeux, pour attirer à lui les soldats de Jésus-Christ, et pour relâcher toute la vigueur, et comme les nerfs de leur vertu. C’est pour ce sujet qu’il a fait dresser des Théâtres dans les places publiques, et qu’exerçant et formant lui-même ces bouffons, il s’en sert comme d’une peste, dont il infecte toute la ville.

« Saint Paul nous a défendu les paroles impertinentes, et celles qui ne tendent qu’à un vain divertissement ; mais le démon nous persuade d’aimer les unes et les autres.

« Ce qui est encore plus dangereux, est le sujet pour lequel on s’emporte dans ces ris immodérés. Car aussitôt que ces bouffons ridicules ont proféré quelque blasphème, ou quelque parole déshonnête, on voit que les plus fous sont ravis de joie, et s’emportent dans des éclats de rire ; ils leur applaudissent pour des choses pour lesquelles on les devrait {p. 106} lapider ; et ils s’attirent ainsi sur eux-mêmes par ce plaisir malheureux, le supplice d’un feu éternel. Car en les louant·de ces folies, on leur persuade de les faire, on se rend encore plus digne qu’eux de la condamnation qu’ils ont méritée. Si tout le monde s’accordait à ne vouloir point regarder leurs sottises, ils cesseraient bientôt de les faire. Mais lorsqu’ils vous voient tous les jours quitter vos occupations, vos travaux, et l’argent qui vous en revient, en un mot, renoncer à tout pour assister à ces Spectacles, ils redoublent leur ardeur, et ils s’appliquent bien davantage à ces niaiseries.

« Je ne dis pas ceci pour les excuser, mais pour vous faire voir, que c’est vous principalement qui êtes la source de tous ces dérèglements, en assistant à leurs Jeux, et y passant les journées entières. C’est vous qui dans ces représentations malheureuses profanez la sainteté du mariage, et qui déshonorez devant tout le monde ce grand Sacrement. Car celui qui représente ces personnages infâmes, est moins coupable que vous qui les faites représenter ; que vous qui l’animez de plus en plus par votre passion, par vos ravissements, par vos éclats, et par vos louanges, et qui travaillez en toutes manières à embellir, et à relever cet ouvrage du démon....

« Ne me dites point que tout ce qui se fait alors n’est qu’une fiction ; cette fiction a fait beaucoup d’adultères véritables, et a renversé beaucoup de familles. C’est ce qui m’afflige davantage, que ce mal étant si grand, on ne le regarde pas même comme un mal, et que lorsqu’on représente un crime aussi grand qu’est celui de l’adultère, on n’entend que des applaudissements et des cris de joie.

« Ce n’est qu’une feinte, dites-vous ; c’est donc pour cela même que ces personnes sont dignes de mille morts, d’oser exposer aux yeux de tout le monde des désordres qui sont défendus par toutes les lois. Si l’adultère est un mal, c’est un mal aussi de le représenter.

« Qui pourrait dire combien ces fictions rendent de personnes adultères ; et combien elles inspirent l’impudence, et l’impureté dans tous ceux qui les regardent, car il n’y a {p. 107} rien de plus impudique que l’œil qui peut souffrir de voir ces ordures. »

Vous voyez donc comme lorsque les Empereurs Gratien, Valentinien, et Théodose défendaient les Spectacles au jour du Dimanche, saint Chrysostome montrait qu’ils étaient défendus aux Chrétiens tous les autres jours ; parce que ce n’est point l’esprit du Christianisme d’aller aux Théâtres ; parce qu’il est indigne des Chrétiens de quitter leurs occupations et leurs travaux, pour passer les journées entières en ces divertissements, dont le diable a fait un art pour perdre les hommes ; parce que c’est un grand mal, et une peste, dont le démon infecte les âmes, et parce que l’Apôtre S. Paul l’a défendu, en défendant les paroles de railleries, et celles qui ne tendent qu’à un vain divertissement.

De là on peut aisément juger que ce grand Prélat estimait que c’était encore un plus grand mal d’aller aux Spectacles pendant le temps du Carême, quoique cela ne fût point défendu par la loi de ces Empereurs.

«  Quand je considère, dit-il« Cum cogito quod omnem illam nostram doctrinam, et quotidianam admonitionem, ad modicum diaboli flatum oblivioni tradideretis, et ad satanicum illum Equestrem ludum omnes concurreritis, qua alacritate potero iterum de prædictis vos docere, quæ tam cito animo exciderunt ? Hoc enim est quod potissimum me contristat, et bilem mihi movet, quod cum nostra admonitione reverentiam etiam, quam sacræ quadragesimæ debetis, ex animo vestro simul ejecistis,vosque sic diaboli retibus involvistis…..Quid hæc insipientia deterius fuerit ? Quæ jejunii utilitas, dic oro ? » S. Chrysost. hom. 6. in cap. 2 Genes., qu’un petit souffle du démon vous a fait oublier toutes les instructions, et tous les avertissements que je vous donnais chaque jour, et qu’il vous a fait courir à ces jeux diaboliques de la course des chevaux ; je ne sais avec quelle satisfaction je pourrai vous instruire de nouveau de ces choses dont vous perdez aussitôt la mémoire. Ce qui m’afflige et me fâche davantage, c’est qu’en oubliant mes avertissements, vous avez aussi oublié le respect que vous devez à ce sacré temps de Carême, pour vous engager dans les filets du diable....  Y a-t-il de plus grande folie ? Quel profit recueillerez-vous du jeûne ? »

Dans le 3. Concile de Carthage tenu l’an 397. onze ans après la loi de Gratien, de Valentinien, et de Théodose, que nous avons rapportée ci-dessus, il est défendu absolument aux Chrétiens d’aller aux Spectacles.

{p. 108}« Qu’il soit défendu, dit le Concile« Ab spectaculo et omnes laici prohibeantur : semper enim Christianis omnibus hoc interdictum est, ut ubi blasphemi sunt non accedant. » Concil. Carthag. 3. an. 397., à tous laïques d’assister aux Spectacles ; car il a toujours été défendu aux Chrétiens d’aller aux lieux qui sont souillés par des blasphèmes. »

De là on voit évidemment qu’encore que les Empereurs eussent défendu les Spectacles aux jours du Dimanche, il ne s’ensuivait pas pour cela qu’ils fussent permis aux Chrétiens les autres jours ; puisque l’Eglise les leur défend absolument.

La 2. loi des Empereurs Théodose, et Valentinien, de l’an 425. est conçue en ces termes« Dominico qui Septimanæ totius primus est dies, et natali, atque Epiphaniorum Christi, Paschæ etiam, et Quinquagesimæ diebus quandiu cœlestis lumen lavacri imitantia novam sancti Baptismatis lucem vestimenta testantur, quo tempore et commemoratio Apostolicæ Passionis totius Christianitatis magistræ a cunctis jure celebratur, omni Theatrorum, atque Circensium voluptate per universas urbes earumdem populis denegata, totæ Christianorum ac Fidelium mentes Dei cultibus occupentur. Si qui etiam nunc Judaïcæ impietatis amentia, vel stolidæ Paganitatis errore, atque insania detinentur aliud esse supplicationum noverint tempus, aliud voluptatum. Ac ne quis existimet in honorem nominis nostri, veluti majore quadam imperialis officii necessitate compelli, et nisi divina religione contempta spectaculis operam præstat subeundam forsitan sibi nostræ serenitatis offensam, si minus circa nos devotionis ostenderit quam solebat, nemo ambigat quod tunc maxime mansuetudini nostræ ab humano genere defertur, eum virtutibus Dei Omnipotentis, ac meritis universi obsequium orbis impenditur. » In Cod. Theodos. lib. 15. tit. 5. l. 5.. « Nous défendons aux peuples de toutes les villes de notre Empire tous les divertissements du Théâtre et du Cirque, le Dimanche, qui est le premier jour de la semaine, le jour de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ, le jour de l’Epiphanie, les jours de Pâques, et de la Pentecôte, tant qu’on porte les habits blancs, qui par leur blancheur, comme par des rayons célestes figurent la nouvelle lumière qu’on reçoit au Baptême. Comme aussi les jours auxquels on célèbre avec grande raison la mémoire du martyre des Apôtres qui sont les maîtres de tous les Chrétiens, afin que les fidèles occupent tout leur cœur, et tout leur esprit au service de Dieu ; et que s’il y a encore des personnes qui suivent l’impiété des Juifs, ou l’erreur, et la folie des Païens, ils reconnaissent que le temps des prières est bien différent du temps des divertissements, et des plaisirs. Et afin que nul ne s’imagine qu’il est obligé d’assister aux Spectacles, ou de les représenter à notre honneur, par la vénération et le respect qu’il doit à la Majesté Impériale, sans avoir même égard au culte qu’on doit à Dieu, de peur de nous offenser, en faisant paraître moins d’affection envers nous, qu’il n’avait accoutumé de faire ; nous voulons que tout le monde soit persuadé que le plus grand honneur que nous puissions recevoir des hommes, est que toute la terre rende à Dieu tout-puissant la soumission, et le service qui est dû à sa grandeur. »

L’Auteur de la Dissertation prétend inférer de cette loi, que les Spectacles étaient donc licites, et dignes des Chrétiens aux autres jours, qui ne sont pas {p. 109} exceptés par cette loi. Mais pour faire voir que cette conséquence qu’il en prétend tirer est très fausse ; il ne faut que considérer les paroles de la demande que les Pères du Concile d’Afrique tenu après le Consulat de Stilicon, firent à ces Empereurs Théodose, et Valentinien, pour obtenir cette loi. « Il faut demander, disent les Pères du Concile« Necnon et illud petendum, ut spectacula Theatrorum, cæterorumque ludorum, die Dominica, vel cæteris religionis Christianæ diebus celeberrimis amoveantur ; maxime quia sancti Paschæ Octavarum die populi ad Circum magis, quam ad Ecclesiam conveniunt debere transferri devotionis eorum dies, si quando occurrerint. Nec oportere etiam quemquam Christianorum cogi ad hæc spectacula, maxime quia in his exercendis quæ contra præcepta Dei sunt, nulla persecutionis necessitas a quoquam adhibenda est ; sed uti oportet, homo in libera voluntate subsistat sibi divinitus concesa. Corporatorum enim maxime periculum considerandum est qui contra præcepta Dei magno terrore coguntur ad spectacula convenire. » Concil. Africanum post consulatum Stiliconis Can. 28 vel 61. secundum Codicem canonum Ecclesiæ Africana., aux très pieux Empereurs Théodose, et Valentinien, qu’ils défendent les Spectacles du Théâtre et des autres Jeux, les Dimanches, et les autres Fêtes que la Religion Chrétienne solennise ; surtout comme pendant l’Octave de Pâques, le peuple se trouve au Cirque, au lieu d’aller à l’Eglise ; il faut demander que si la représentation des Spectacles qu’on a coutume de donner au peuple, se rencontre en ces saints jours, on remette ces Jeux à un autre temps. Il faut encore représenter aux très pieux Empereurs, qu’on ne doit point contraindre les Chrétiens, d’assister aux Spectacles, ou d’en être les Acteurs : car il ne faut persécuter personne pour l’obliger de faire des choses qui sont contraires aux Commandements de Dieu, mais on doit laisser chacun dans la liberté qu’il a reçue de Dieu, pour en user comme il faut. Surtout on doit considérer le danger où sont ceux qui sont du corps de ces personnes, qui sont chargées du soin des Jeux publics, que l’on contraint par la terreur des peines, de se trouver aux spectacles contre les Commandements de Dieu. »

Nous voyons, comme l’a très bien remarqué Monseigneur le Prince de ContiDans le Traitté de la Comédie, et des Spectacles, pag. 5., que parce que en ce temps-là, il y avait encore un très grand nombre de Païens, sur lesquels l’Eglise n’avait point de Juridiction, et que d’ailleurs l’attachement du peuple à ces Spectacles, était si grand, qu’il était presque impossible, même aux Empereurs de les abolir ; ce Concile par une extrême prudence se contenta de demander que pour le respect qui était dû à la véritable Religion, qui était aussi en ce temps-là la Religion des Empereurs, les Spectacles cessassent absolument, lorsque l’Eglise était occupée à honorer Dieu pendant les grandes solennités. Et pour faire voir que même {p. 110}aux autres jours il n’était point permis aux Chrétiens d’aller aux Spectacles ; le Concile demanda ensuite aux Empereurs que les Chrétiens ne fussent point contraints d’être ni les Acteurs ni les Spectateurs des Jeux publics, ni de les faire représenter, parce que c’était pécher contre les Commandements de Dieu. Cela détruit sans doute tout ce faux raisonnement de l’Auteur de la Dissertation : « Les Empereurs n’ont défendu les Spectacles qu’aux jours des grandes fêtes ; il est donc licite aux Chrétiens, et il est même digne des Chrétiens d’aller aux spectacles les autres jours… » C’est comme s’il disait ; il est donc licite aux Chrétiens, et il est même digne des Chrétiens de violer les Commandements de Dieu. Ce qui donna sujet à ce Concile de faire cette demande et quelques autres, fut la loi que l’Empereur Honorius avait envoyée au Proconsul d’Afrique Apollodore, l’an 399. qui est rapportée dans la Dissertation pag. 98. et 99. et dont nous avons parlé dans la VI. Réfutation précédente ; voici quels sont les termes de cette loi« Ut profanos ritus jam salubri lege submovimus ; ita festos conventus civium, et communem omnium lætitiam non patimur submoveri. Unde absque ullo sacrificio, atque ulla superstitione damnabili exhibere populo voluptates secundam veterem consuetudinem, inire etiam festa convivia, si quando exigunt publica vota, decernimus. » Cod. de Paganis et sacrif.. « Encore que nous ayons aboli les cérémonies profanes ; nous ne voulons pas néanmoins détruire la joie publique de tous nos sujets dans les assemblées qu’ils font aux jours de fêtes : nous ordonnons que ces plaisirs du peuple, soient célébrés selon les anciennes coutumes, et même avec les festins solennels, quand les vœux et les réjouissances publiques le requerront ; mais nous défendons d’y faire aucun sacrifice, ni d’y pratiquer aucune superstition impie. »

L’Eglise d’Afrique jugea que cette loi était préjudiciable à la Religion Chrétienne : car encore qu’elle eût retranché les Sacrifices, et quelques superstitions impies des Jeux, et des Spectacles ; néanmoins elle permettait à tous les sujets de l’Empire de célébrer ces Jeux et ces Spectacles, et de faire des festins solennels aux jours de fêtes, selon les anciennes coutumes ; de sorte que les Païens qui faisaient une très grande partie des sujets de l’Empire, célébraient des Jeux et des Spectacles, et faisaient des festins solennels {p. 111}à l’honneur de leurs Dieux, et dans des lieux qui leur étaient consacrés aux jours de leurs fêtes, selon leurs anciennes coutumes, comme cette loi leur permettait. Et lorsque leurs fêtes se rencontraient aux mêmes jours que celles des Chrétiens, quelques solennelles qu’elles fussent, ils ne laissaient pas de célébrer leurs Jeux, et leurs Spectacles et ils avaient même la hardiesse de contraindre les Chrétiens d’y assister, ou de leur faire donner ces divertissements ; ce qui n’était autre chose, qu’obliger les Chrétiens de célébrer les fêtes du diable : « Car les Spectacles du Théâtre, dit S. Chrysostome« Festa extranea quæ in Theatris peraguntur, conventus dæmonium sunt, non hominum. Horror ergo vos ut a Satanæ festis abstineatis : nam si in idolorum templis nefas est adesse ; longe magis dæmonum solennitatibus assistere. » S. Chrysost. homil. 31. in cap. 4. Joann., où l’on célèbre des fêtes étrangères, sont des assemblées de démons, et non pas d’hommes. Je vous conjure donc de vous éloigner de ces fêtes du diable ; car s’il ne vous est pas licite de vous trouver dans les Temples des Idoles, il vous est encore plus illicite d’assister aux solennités des démons. »

C’est pourquoi les Prélats d’Afrique s’étant assemblés bientôt après la publication de cette loi, dans un Concile tenu depuis le Consulat de Stilicon, après l’an 400. demandèrent aux Empereurs Théodose et Valentinien, que les Spectacles fussent défendus aux jours des fêtes solennelles de l’Eglise Chrétienne ; et que les Chrétiens ne fussent point contraints d’y assister, ni de les faire représenter. Ils demandèrent encore que les Chrétiens ne fussent point contraints de faire ces festins solennels, qui n’étaient qu’un dérèglement du Paganisme, opposé à la loi de Dieu. « Comme par un mépris des Commandements de Dieu, dit ce Concile« Illud etiam petendum, ut quoniam contra præcepta divina convivia multis in locis exercentur, quæ ab errore Gentili attracta sunt, ita ut nunc a Paganis. Christiani ad hæc celebranda cogantur, ex qua re temporibus Christianorum Imperatorum persecutio altera fieri occulte videatur ; vetari talia jubeant, et de civitatibus, et de possessionibus imposita pœna prohibere : maxime cum etiam in natalibus beatissimorum Martyrum per nonnullas civitates, et in ipsis locis sacris talia committere non reformident. » In eodem concilio Africano can. 60., on fait en plusieurs lieux des festins qui tirent leur origine de l’erreur des Païens, qui contraignent même les Chrétiens de les célébrer, de sorte qu’il semble que sous le règne des Empereurs Chrétiens il s’élève une nouvelle persécution ; il faut encore demander aux Empereurs Théodose et Valentinien, qu’il leur plaise de défendre ces choses dans les villes, et dans les villages, sous les peines qu’ils jugeront à propos ; en leur représentant que même aux jours des fêtes des bienheureux Martyrs, on ne {p. 112}craint point de faire telles choses en quelques villes, et même dans les lieux sacrés. »

Nous voyons donc par là que l’Auteur de la Dissertation ne pouvait pas se méprendre davantage, que de se servir d’une loi que l’Eglise a improuvée comme étant opposée à la loi de Dieu : et il ne s’est pas moins trompé en alléguant la loi des Empereurs Léon, et Anthémius, de l’an 469. « Nous ne voulons point, disent ces Empereurs« Dies festos maiestati altissimæ dedicatos nullis volumus voluptatibus occupari…nihil eodem die sibi vindicet scena theatralis, aut Circense certamen, aut ferarum lacrymosa spectacula. Et si in nostrum ortum aut natalem celebranda solennitas inciderit differatur. et c. » L. ult. cod. de feriis., que les jours de fêtes qui sont dédiés à la souveraine Majesté de Dieu ; soient employés aux voluptés et aux divertissements.… Que la Scène donc du Théâtre, les combats du Cirque, et les tristes spectacles des bêtes cessent en ces jours-là. Que si la solennité qu’on fait au jour de notre naissance, se rencontre en quelqu’une de ces fêtes, qu’elle soit remise à un autre jour, etc. »

Pour inférer de cette loi qu’aux autres jours les spectacles étaient licites et dignes des Chrétiens, il faudrait ignorer l’histoire de ce temps-là ; car pour peu de connaissance qu’on en ait, il est aisé de savoir qu’au même temps que les Empereurs Léon et Anthémius firent cette loi, Salvien remontrait aux Chrétiens, qu’aller aux spectacles, c’était renoncer à la foi Chrétienne.

« Se trouver aux Spectacles, dit-il

« In spectaculis quædam apostasia fidei est, et a symbolis ipsius et cælestibus sacramentis lethalis prævaricatio. Quæ est enim in Baptismo salutari Christianorum prima confessio ? Quæ scilicet nisi ut renunciare se diabolo, ac pompis ejus, atque spectaculis et operibus protestentur ? Ergo spectacula, et pompæ etiam juxta nostram professionem opera sunt diaboli. Quomodo, ô Christiane, spectacula post Baptismum sequeris, quæ opus esse diaboli confiteris ? Renunciasti semel diabolo, et spectaculis ejus ; ac per hoc necesse est ut prudens, et sciens dum ad spectacula remeas, ad Diabolum te redire cognoscas ; utrique enim rei simul renunciasti, et unum utrumque esse dixisti. Si ad unum reverteris, ad utrumque remeasti.

« Abrenuncio enim, inquis, Diabolo, pompis, spectaculis, et operibus ejus. Et quid postea ? Credo, inquis, in Deum Patrem omnipotentem, et in Jesum Christum filium ejus. Ergo primum renunciatur Diabolo, ut credatur in Deum ; quia qui non renunciat Diabolo, non credit Deo : et ideo qui revertitur ad Diabolum, relinquit Deum. Diabolos autem in spectacula est, et pompis suis ; ac per hoc, cum redimus ad spectacula, relinquimus fidem Christi, hoc itaque modo omnia symboli sacramenta solvimus, et totum quod in symbolo sequitur, labefactatur, et nutat. Nihil enim sequens stat, si principale non steterit. » Salvian. lib. 6. de Providentia.

, c’est renoncer à la foi par une espèce d’Apostasie ; c’est violer le Symbole et les Sacrements par une prévarication mortelle. Car la première protestation que les Chrétiens font au Baptême, n’est-ce pas de renoncer au diable, à ses pompes, à ses spectacles, à ses œuvres ? Les spectacles donc et les pompes selon notre profession de foi sont des œuvres du diable. Comment, vous qui êtes Chrétiens, suivez-vous après le Baptême les Spectacles que vous confessez être des œuvres du diable ? Vous avez renoncé au diable, et à ses spectacles ; et par conséquent il faut de nécessité qu’en allant aux spectacles volontairement et avec dessein, vous reconnaissiez que vous retournez au diable, car en même temps vous avez renoncé à l’un et à l’autre, et avez confessé que l’un et l’autre sont {p. 113} la même chose ; si bien que si vous retournez à l’un, il est véritable que vous retournez à l’autre.

« En vous faisant baptiser vous dites : Je renonce au Diable, à ses pompes, à ses spectacles et à ses œuvres ; et vous ajoutez aussitôt après : Je crois en Dieu le Père tout puissant, et en Jésus-Christ son fils ; l’on renonce donc premièrement au Diable, afin que l’on croie en Dieu parce que quiconque ne renonce point au Diable, ne croit point en Dieu ; et partant quiconque retourne au Diable quitte Dieu. Or le Diable est dans les spectacles, et dans les pompes ; de sorte que quand nous retournons aux spectacles, nous quittons la foi de Jésus-Christ : Ainsi nous violons tous les Sacrements du symbole ; et par conséquent nous détruisons tout ce qui suit dans le symbole. Car lorsque le principal est détruit, l’accessoire ne peut pas subsister. »

Il est donc certain qu’en ce temps-là, aussi bien qu’aux siècles précédents, quand les Chrétiens recevaient le Baptême, ils renonçaient aux spectacles : les acteurs mêmes des spectacles n’étaient point admis au Baptême qu’ils n’eussent renoncé à leur métier ; et si après le Baptême ils retournaient à leur premier exercice, ils étaient retranchés de l’Eglise, comme il paraît par le Canon 20. du 2. Concile d’Arles, tenu en ce même siècle, environ l’an 452« De Agitatoribus, sive Theatricis qui fideles sunt, placuit eos, quandiu agunt a communione separari. » Can. 20. Concil. 2. Arelat. circa an. 452..  « Quant aux conducteurs des chariots, et quant à ceux qui montent sur le théâtre, nous ordonnons qu’ils soient excommuniés, tant qu’ils feront ce métier. »

Ce Concile, tenu l’an 452. ordonne la même chose qui avait été ordonnée au premier Concile d’Arles, tenu l’an 314. Et Salvien nous apprend qu’on observait encore de son temps, c’est-à-dire jusqu’en l’année 480. ce qui avait été ordonné dès les premiers siècles de l’Eglise, qu’en recevant le Baptême on renonçât aux spectacles, comme nous le voyons dans les Constitutions Apostoliques« Qui deditus Theatri spectaculis es, et c. aut desinat, aut repellatur a Baptismo. » Constitut. Apostolic. cap. 32. lib. 8. : « Que celui qui est attaché aux spectacles duThéâtre, quitte cet attachement, ou qu’il ne soit point admis à recevoir le Baptême. »

D’où il s’ensuit que l’Auteur de la Dissertation n’a {p. 114}pu dire sans erreur, que sous le Règne de Léon, et d’Anthémius, et des autres Empereurs précédents, les spectacles étaient licites, et dignes des Chrétiens.

Salvien nous apprend encore que de son temps les spectacles n’étaient pas exempts de superstition : Car il dit que comme les Païens se servaient des spectacles pour honorer leurs Dieux ; Il y avait aussi des Chrétiens qui employaient les spectacles pour rendre grâces à Jésus-Christ de quelque heureux succès qui leur arrivait. « Quelle prodigieuse folie, dit ce Saint« Christo, ergo, O amentia monstruosa ? Christo circenses offerimus et mimos ? Et tunc hoc maxime cum ab eo aliquid boni capimus : Cum prosperitatis aliquid ab eo attribuitur, aut victoria de hostibus a Divinitate præstatur. Et quid aliud hac re facere videmur, quam si quis homini beneficium largienti injuriosus sit, aut blandientem conviciis cædat, aut osculantis vultum mucrone transfigat ? interrogo enim omnes potentes ac divites mundi hujus, cujus piaculi servus ille reus sit, qui probo ac bono Domino malum cogitet, qui bene merenti convicium faciat, et pro libertate quam accipit, contumeliam reddat ? Absque dubio maximi criminis reus creditur, qui malum pro bono reddit, cui etiam malum pro malo reddere non liceret. Hoc ergo etiam nos, qui Christiani dicimur, facimus. Irritamus in nos misericordem Deum impuritatibus nostris : Propitiantem sordibus lædimus, blandientem injuriis verberamus. Christo ergo, O amentia monstruosa : Christo Circensis offerimus et mimos : Christo pro beneficiis usis Theatrorum obscœna reddimus ? Christo ludicrorum turpissimorum hostias immolamus. Videlicet hoc nos pro nobis in carne natus, Salvator mundi noster edocuit ? hoc vel perse ipsum, vel per Apostolos prædicavit. » Salvian. lib. 6. de Provid., Quoi ? s’il nous arrive quelque bon succès, si nous remportons des victoires sur nos ennemis, si Jésus-Christ nous comble de ses faveurs, nous lui offrons les jeux du Cirque, et du Théâtre ; et ce sont nos actions de grâces. Nous imitons en cela celui qui payerait d’une injure le plaisir qu’il viendrait de recevoir, et qui percerait le visage et le cœur de celui qui lui ferait des caresses. Je demanderais volontiers aux Grands, et aux riches du monde, de quel supplice serait digne un esclave qui outragerait son Maître, de qui il viendrait de recevoir la liberté ? Certainement celui-là est tout à fait méchant qui rend le mal pour le bien ; n’étant pas même permis de rendre le mal pour le mal. Nous faisons toutefois ce que je viens de dire. Nous nous disons Chrétiens ; et par nos impuretés nous irritons contre nous un Dieu miséricordieux : Nous l’offensons lorsqu’il nous est favorable ; et nous l’outrageons lorsqu’il nous caresse. Nous offrons donc à Jésus-Christ, O étrange folie, les jeux du Cirque et de la Scène ; Nous lui offrons pour ses bienfaits les ordures du Théâtre ; nous lui immolons des jeux infâmes comme des Victimes. Est-ce là ce que le Sauveur du Monde, s’étant revêtu pour nous de notre chair, nous a enseigné ? Est-ce là ce qu’il nous a prêché par sa bouche, ou par celle de ses Apôtres ? »

Et en un autre endroit : « Tout ce qu’il y a d’impureté, dit-il

« Quidquid immuditiarum est, hoc exercetur in Theatris : quidquid luxuriarum, in palestris, quidquid immoderationis, in circis, quidquid furoris, in caveis. Alibi est impudicitia, alibi lascivia, alibi intemperantia, alibi insania : ubique dæmon. Immo per singula ludicrorum loca, universa dæmonum monstra.

« Præsident enim sedibus suo cultui dedicatis. Ac per hoc in spectaculis ejusmodi non sola est illecebra, nec sola vitiositas, admisceri enim huic Christianum hominem superstitioni, genus est sacrilegii, quia eorum cultibus communicat, quorum festivitatibus delectatur. » Salvian. lib. 6. de Provid.

, se représente sur le Théâtre : tout ce qu’il y a de dissolu, se pratique dans les combats de la lutte : toute sorte de dérèglement se trouve dans le Cirque : tout ce qu’il y a de fureur paraît dans l’Amphithéâtre. L’on voit là l’impudicité ; {p. 115}ici la dissolution ; là l’intempérance ; ici la fureur ; et le diable partout ; ou plutôt il n’y a point de spectacle où tous les monstres de l’Enfer ne se trouvent ; car ils président dans les sièges qui sont consacrés à leur culte : de sorte que ce n’est pas un simple dérèglement et une légère offense à un Chrétien, de se trouver à ces spectacles ; mais c’est une espèce de sacrilège de se mêler dans cette superstition avec les Païens ; puisqu’en effet c’est participer au culte qu’ils rendent à leurs Idoles, que de se plaire à leurs fêtes. »

Ce discours de Salvien nous fait voir combien la proposition de l’Auteur de la Dissertation est fausse, que Constantin retrancha des Spectacles toute la superstition, et toute la révérence des Idoles, afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens ; et qu’ils furent conservés ainsi jusques au règne des Comnènes.

S’il eût lu le discours de Saint Auxent, qui vivait sous l’Empire de Marcien, auquel l’Empereur Léon succéda, il aurait pu reconnaître combien en ce temps-là les Spectacles étaient indignes des Chrétiens. La Sainteté de cet illustre Abbé était si éclatante par tant de miracles qu’il faisait, que l’Empereur Marcien voulut lui faire approuver les décrets du Concile de Chalcédoine. C’est pourquoi on le mena au Monastère de S. Hypace, qui est dans un des Faubourgs de cette Ville-là, où l’Empereur lui envoya un de ses Vaisseaux avec ordre de le venir trouver. Lorsque le Saint fut retourné au Monastère de S. Hypace, il y trouva une foule incroyable de monde qui l’attendait. Il leur recommanda fort de ne point aller aux spectacles de Théâtre, rien n’étant leur dit-il, plus capable de corrompre la pureté du corps et de l’âme, et de faire tomber dans toutes sortes de crimes.

Mais la passion qu’a l’Auteur de la Dissertation pour les spectacles, l’a tellement aveuglé qu’il a pris l’objection des libertins, et des Païens, pour un sentiment conforme au Christianisme ; Car ces sortes de gens selon le témoignage de Saint Chrysostome, disaient, {p. 116}comme fait l’Auteur de la Dissertation : Puisque les Lois ne défendent les Spectacles qu’aux jours des Fêtes solennelles ; c’est détruire les Lois, que de les vouloir défendre aux autres jours. « Quoi donc, disaient-ils« Quid igitur, inquis, an leges omnes evertemus, quibus hæc constituta sunt ? Immo vero his Theatralibus Ludis eversis, non leges ; sed iniquitatem evertetis, ac omnem civitatis pestem extinguetis. » Sanctus Chrysostom. Homil. 32. in cap. 11. Matth., détruirons-nous toutes les Lois, qui ont approuvé le spectacles ? » Voilà l’objection des Libertins, et des Païens, qui est aussi le raisonnement de l’Auteur de la Dissertation.

Mais voici la réponse de S. Chrysostome, qui est le sentiment des véritables Chrétiens. « Au contraire, dit ce grand Prélat, en détruisant les jeux du Théâtre, vous ne détruirez pas les Lois ; mais vous détruirez l’iniquité, et vous étoufferez toute la peste de la ville. »

Enfin, comme l’Auteur de la Dissertation semble ignorer la raison pour laquelle les Empereurs Chrétiens ont fait ces Lois que nous avons rapportées ci-dessus, et combien sous leur Règne on estimait que les Spectacles étaient indignes des Chrétiens ; il est nécessaire qu’il l’apprenne de S. Isidore, Prêtre de Damiette. « Encore que les Spectacles, dit-il« Tametsi spectacula essent plena nequitiæ, machinationis tamen seditionæ impedimenta esse videbantur, et tanquam minus malum hæc condonarunt minoribus, ut quidem arbitrari sunt, id quod majus est ementes, quietem, et securitatem. Juvenes vero ad virtutem institutos interesse iis non oportebat, ac ne viros quidem quibus animæ salus cordi esset. Non itaque frequentant, sed probiores habentur qui noxiam illam spectaculorum contemnunt voluptatem ; præsertim cum in civitate omnes etiam plebeii resipiscentes, philosophiam serio amplexi sint. Clausa itaque sunt Theatra, et quæ aperta sunt, a nemine frequentantur : periit vero pravorum agonistarum ars seu potius perversa ars ; triaque maximi momenti bona sunt consecuta, animarum scilicet salus, recta reipublicæ institutio, deinde eorum, qui præsunt securitas. » Sanctus Isidorus Presbiter Damiata. Epist. 185. lib. 5., fussent pleins d’infamie et d’iniquité, néanmoins les Empereurs les considéraient comme un moyen propre à empêcher les conspirations, et les séditions ; et ils les ont soufferts comme un moindre dérèglement ; rachetant par un mal qui leur semblait de moindre importance, le repos, et la sûreté publique qui sont des biens très considérables. Mais il ne fallait point que les jeunes gens qu’on élève dans la vertu, ni même les hommes qui ont soin du salut de leur âme, assistassent à ces Spectacles. Aussi n’y vont-ils plus, et ceux qui rejettent ce pernicieux divertissement sont estimés les plus vertueux, principalement depuis qu’en cette Ville tout le monde jusques au menu peuple rentrant dans le bon sens, a embrassé sérieusement la Philosophie Chrétienne. On a donc fermé les Théâtres, et s’il y en a encore d’ouverts, personne n’y va.… Le métier ou plutôt le dérèglement des infâmes Acteurs de ces jeux est aboli, et trois grands biens en sont arrivés, le salut des âmes, le bon gouvernement de l’Etat, et la sûreté de ceux qui commandent. »

{p. 117}

Dissertation pag. 99. et 100. §

« Sidonius Apollinaris Evêque en France décrit les jeux du Cirque qui furent donnés de son temps, et ne trouve point étrange que les Chrétiens en prissent les plaisirs, parce qu’ils n’avaient plus rien de leurs vieilles impiétés. »

VIII. Réfutation. §

Je ne sais si dans cet exemple que rapporte l’Auteur de la Dissertation, il n’a point eu dessein de tromper le monde ; ou s’il ne s’est point trompé lui-même le premier. Car lorsqu’il dit « que Sidonius Apollinaris Evêque en France décrit les jeux du Cirque qui furent donnés de son temps » ; il semble qu’il veuille faire croire que Sidonius ait fait cette description étant Evêque, et qu’elle se trouve dans quelqu’un de ses ouvrages sérieux ; mais pourtant il est certain qu’elle ne se trouve que dans une pièce de poésie qu’il fit en sa jeunesse, étant encore laïque, et dans les dignités du siècle.

Et quand ensuite l’ Auteur de la Dissertation ajoute, que « Sidonius ne trouve point étrange que les Chrétiens en prissent les plaisirs, parce qu’ils n’avaient plus rien de leurs vieilles impiétés » ; Il est visible qu’il prend plaisir à s’abuser lui-même : Car si cela était vrai, il s’en suivrait que Sidonius n’aurait pas aussi trouvé étrange que les Chrétiens prissent leurs plaisirs des spectacles honteux, et infâmes des Mimes, des Pantomimes, et des Histrions, car il en fait aussi la description au même endroit : il s’ensuivrait encore qu’il n’aurait pas trouvé étrange que les Chrétiens prissent plaisir à voir adorer Bacchus, Cérès, Palès, et Minerve dans Narbonne, puisqu’il dit au même endroit que c’est « avec raison que la ville de Narbonne adore ces fausses divinités« Unus qui venerere jure divos Leonœum, Cererem, Palem, Minervam. » Sidon, Carmen. 23. ». Mais l’Auteur de la Dissertation devait reconnaître que tout ce que dit Sidonius dans {p. 118}cette pièce, n’est qu’un jeu de Poète qu’il fit dans sa jeunesse longtemps devant qu’il eût aucun ordre dans l’Eglise. Je ne vois donc pas comment l’Auteur de la Dissertation a pu tirer de là une conséquence aussi fausse que celle qu’il en a tirée sans aucun fondement : Car il ne devait pas ignorer que Sidonius Apollinaris étant Evêque a improuvé cette poésie, et toutes les autres semblables qu’il avait composées dans sa jeunesse. « Je ne saurais, dit-il

« Nec recordari queo quanta quondam
Scripserim primo juvenis calore,
Unde pars major utinam taceri
  Possit et abdi.
Nam senectutis propiore meta
Quidquid extremis sociamur annis,
Plus pudet siquid leve lusit ætas,
  Nunc reminisci
Quod perhorrescens ad Epistolarum
Transtuli cultum genus omne curæ
Ne reus cantu petulantiore,
  Sim reus actu.
Neu putet solvi per amæna dicta
Schema sic artis Phalerasque jungam
Clerici ne quid maculet rigorem.
  Fama Poëtæ. »
, me souvenir de tout ce que j’ai écrit autrefois dans la première chaleur de ma jeunesse ; Plût à Dieu que la plupart de ces écrits puissent être supprimés et ensevelis dans l’oubli. Car plus je m’avance dans l’âge, et m’approche de la fin de mes jours ; plus je rougis de me souvenir des jeux et des légèretés de ma jeunesse : l’horreur que j’en ai, fait que je ne m’occupe plus qu’à écrire des lettres, de peur que m’étant rendu coupable par le libertinage de mes vers, je ne le devienne encore par mes actions. Et afin qu’il ne semble pas que j’affecte la galanterie, je me servirai des figures et des ornements de l’art, en sorte qu’il n’y ait rien dans mes vers qui puisse blesser la gravité que doit garder un Ecclésiastique. »

Dissertation pag. 100. §

« Au sacre de Baudouin, Empereur d’Orient, et depuis au mariage de son frère Henry avec Agnès de Montferrat, on renouvela dans Constantinople tous les spectacles des anciens, ceux du Cirque, de l’Hippodrome, et du Théâtre. »

IX. Réfutation. §

Pour faire voir la fausseté de la conséquence que l’Auteur de la Dissertation prétend tirer de cet exemple, de même que des précédents ; Je n’ai qu’à lui opposer ce que fit au contraire le Roi Philippe Auguste Dieu donné aussitôt après son Sacre, et peu de temps avant que Baudouin Comte de Flandres fut élu Empereur d’Orient. Car au lieu que selon l’Auteur {p. 119}de la Dissertation, Baudouin à son Sacre renouvela dans Constantinople tous les Spectacles des Anciens, ceux du Cirque, de l’Hippodrome, et du Théâtre ; le Roi Philippe Auguste par un Edit exprès chassa tous les Bateleurs hors du Royaume de France. « Le Roi Philippe Auguste, dit du Pleix, consacra les prémices de sa Royauté à la gloire de Dieu ; car soudain après son Couronnement, il bannit de sa Cour les joueurs d’instruments, les Bateleurs, Comédiens et Farceurs, comme gens qui ne servent qu’à efféminer les hommes, et les exciter à la volupté, par mouvement, discours, et actions sales, et lascives. »

Je demande à l’Auteur de la Dissertation laquelle de ces deux actions est digne du Christianisme ? Il n’oserait nier que ce ne soit celle du Roi de France ; puisque elle est autant conforme aux règles et aux maximes de l’Evangile, aux décrets des Conciles, et à la doctrine des Pères de l’Eglise, que l’action de Baudouin leur est contraire. Car environ le même temps que cet Empereur renouvela tous les Spectacles des Anciens, le Concile 3. de Latran sous Alexandre III. renouvela la condamnation des Spectacles des Tournois, qui est insérée dans les Décrétales en ces termes« Felicis memoriæ Innocentii et Eugenii prædecessorum nostrorum vestigiis inhærentes, detestabiles illas nundinas, vel ferias, quas vulgo torneamenta vocant, in quibus milites ex condicto convenire solent, et ad obstentationem virium suarum, et audaciæ temere congredi, unde mortes hominum, et animarum pericula sæpe proveniunt, fieri prohibemus. Quod si quis eorum ibi mortuus fuerit, quamvis ei poscenti pœnitentia non negetur. Ecclesiastica tamen careat sepultura. » In Concil. 3. Lateran. c. 20. Et c. Fœlicis tit. de Torneamentis.… « Suivant les traces de nos prédécesseurs Innocent et Eugène, d’heureuse mémoire, nous défendons ces détestables assemblées qu’on appelle ordinairement des Tournois, où des gens armés ont accoutumé de s’assembler, et de combattre les uns contre les autres, pour faire paraître leur force, et leur audace ; de sorte qu’il y en a souvent de tués, et qui exposent leurs âmes à un grand danger. Si quelqu’un de ces gens-là y est tué, encore qu’on ne lui refuse pas la pénitence lorsqu’il l’a demandée ; néanmoins qu’il soit privé de la Sépulture Ecclésiastique. »

D’ailleurs en ce même temps-là, Saint Bernard ne représentait-il pas aux Chrétiens combien tous les Spectacles généralement étaient indignes de notre Religion ? « Quant à la vue des spectacles vains, dit-il

« Cæterum spectacula vana, rogo, quid corpori præstant, quidve animæ conferre videntur……in his omnibus pro tam exiguis, aut magis ne exiguis quidem, sed nullis eam parvi pendere gloriam, quam nec oculus vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit quæ præparavit Deus diligentibus se, non tam insipientiæ, quam infidelitatis esse videntur.

« Nostra ætas prolapsa ad fabulas, et quævis inania, non modo aures, et cor prostituit vanitati, sed oculorum, et aurium voluptate suam demulcet desidiam, luxuriam accendit, conquirens undique fomenta vitiorum. » Sanctus Bernardus in tractatu de conversione morum cap. 2.

, que sert-elle au corps, ou quel bien apporte-t-elle à {p. 120}l’âme.… Certes ce n’est pas tant une folie, qu’une infidélité d’aimer des choses si basses, ou plutôt des choses de néant ; et d’estimer si peu cette gloire que nul œil n’a vue, que nulle oreille n’a ouïe, que nul esprit humain n’a imaginée ; Ces biens et ces trésors que Dieu a préparés pour ceux qui l’aiment. »

Jean de Salisbury Evêque de Chartres, qui vivait au même temps, ne condamnait-il pas aussi les Spectacles, quand il disait« Vitanda est improba Syren, desidia, at eam nostris prorogant Histriones. Exoccupatis enim mentibus subrepunt tædia ; se seque non sustinerent ; si non alicujus voluptatis solatio mulcerentur. Admissa sunt ergo spectacula, et infinita tyrocinia vanitatis ; quibus qui omnino otiati non possunt, perniciosius occupentur, satius enim fuerat otiari, quam turpiter occupari. » Joannes Sarisberiensi Episcopus Carnoten. in lib. 1. de nugis Curial. Cap. 8. : « Notre Siècle s’attachant à des fables, et à de vains amusements, ne prostitue pas seulement les oreilles, et le cœur à la vanité ; mais il flatte aussi son oisiveté par les plaisirs des yeux et des oreilles ; et il allume le feu de l’impureté, cherchant de toutes parts ce qui est propre à entretenir les vices.… Il faut fuir l’oisiveté comme une dangereuse Sirène ; et cependant les Comédiens nous y attirent. L’ennui se glisse aisément dans un esprit vide, qui ne se peut supporter lui-même, s’il n’a quelque volupté pour se divertir : C’est pour cela que l’on a introduit les Spectacles, et tous ces appareils de la vanité, où s’occupent ceux qui ne peuvent vivre sans quelque amusement ; Mais c’est un dérèglement pernicieux : car l’oisiveté leur serait encore plus avantageuse qu’une si honteuse occupation. »

Que si nous considérons la circonstance du temps ; nous verrons combien les Spectacles que Baudouin renouvela dans Constantinople, étaient encore pour cette raison plus opposés à la piété Chrétienne. Cette Ville capitale de l’Empire venait d’être prise et saccagée ; il avait ensuite été élu Empereur : Ne devait-il pas attirer sur lui les bénédictions de Dieu par des prières solennelles, et non pas l’irriter par des Spectacles qui offensent sa Divine Majesté ? N’était-ce pas profaner son Sacre ? « Quelle prodigieuse folie », disait autrefois Salvien, comme nous l’avons déjà représenté7. Réfutation précédente..XXIV. « Quoi s’il nous arrive quelque bon succès« Christo, O amentia monstruosa ! Christo Circenses offerimus, et Mimos. » ; si nous remportons des victoires sur nos ennemis, si Jésus-Christ nous comble de ses faveurs ; nous lui offrons les jeux du Cirque et du Théâtre. »

Si l’on veut dire que Baudouin voulait par ces {p. 121}Spectacles gagner le cœur du peuple de Constantinople ; Cette action ne serait pas pour cela moins indigne du Christianisme, et l’on pourrait dire au peuple de Constantinople ce que disait autrefois le même Salvien aux habitants de Trèves, qui après la prise et la ruine de leur Ville demandaient aux Empereurs la liberté de faire des jeux publics« Quis æstimare hoc amentia genus possit ? Pauci Nobiles, qui excidio superfuerant quasi pro summo deletæ urbis remedio, Circenses ab imperatoribus postulabant. Vellem mihi in hoc loco ad exequendum rerum indignitatem, parem negotio eloquentiam dari, scilicet ut tantum virtutis esset in querimonia, quantum doloris in causa. Quis enim existimare possit, quid primum in his de quibus diximus accusandum sit, irreligiositas, an stultitia, an luxuria, an amentia : totum quippe in illis est ? Quid enim aut irreligiosius quam petere aliquid injuria Dei ? aut quid stultius, quam quid petas non considerare : aut quid tam perditi luxus, quam in luctu res desiderare luxuriæ ? aut quid amentius, quam in malis esse, et malorum intelligentiam non habere ? Quamquam in his omnibus nulla res minus culpanda est, quam amentia, quia voluntas crimen non habet, ubi furore peccatur. Quo magis hi de quibus loquimur ; accusandi sunt, quia sani insaniebant. Circenses ergo Treveri desideratis, et hoc vastati, hoc expugnati, post cladem, post sanguinem, post supplicia, post captivitatem, post tot eversa, urbis excidia. Quid lacrymabilius hac stultitia ? Quid luctuosius hac amentia ? fateor vos miserrimos esse credidi, cum excidia passi estis, sed miseriores vos video, cum et spectacula postulatis et c. Non miror plane, non miror tibi evenisse mala quæ consecuta sunt. Nam quia tua te excidia non correxerunt, quarto perire meruisti. » Salvianus lib. 6. de Provident.. « Qui peut comprendre l’excès de cette folie ? Quelques-uns de la Noblesse qui sont échappés, ont demandé aux Empereurs les jeux du Cirque, comme un extrême soulagement de leur ville ruinée. Que n’ai-je assez d’éloquence pour exprimer, comme il faut, l’indignité de cette action ? Que n’ai-je autant de force pour pousser mes plaintes, que j’ai de douleur d’une chose si déplorable ? Je ne sais par où je dois commencer, les accuserai-je d’impiété, ou d’extravagance ; de dissolution, ou de folie ? car ils sont coupables de toutes ces choses. Qu’y a-t-il de plus impie et de plus contraire à la Religion, que de demander des choses qui sont injurieuses à Dieu ? Quelle plus grande extravagance, que de ne pas considérer ce qu’on demande ? Qu’y a-t-il de plus dissolu, que désirer des réjouissances déréglées dans le deuil, et dans la tristesse ? Quelle plus grande folie que d’être accablé de maux, et de ne le pas connaître ? Toutefois la moins blâmable de toutes ces choses c’est la folie ; parce que l’on ne pèche point volontairement lorsqu’on pèche par folie : C’est pourquoi ceux dont nous parlons sont d’autant plus blâmables, qu’ils font des folies de sens rassis. Vous désirez, donc, peuple de Trêves, les jeux du Cirque ; vous les demandez venant d’être vaincus et saccagés après les pertes que vous avez souffertes ; après tant de sang répandu, après tant de supplices ; après les malheurs de la captivité ; après la désolation et la ruine de votre Ville. Qu’y a-t-il de plus lamentable que cette folie ? J’avoue que je vous ai cru bien malheureux d’avoir souffert tant de maux ; mais je vous estime encore plus misérables de demander des spectacles, etc. Je ne m’étonne plus des malheurs qui vous sont arrivés. Votre ville a été trois fois saccagé, et vous ne vous en êtes pas corrigés ; c’est pour cela que vous avez mérité de périr pour la quatrième fois. »

{p. 122}Il ne faut donc pas s’étonner aussi que le Règne de Baudouin ait été si court et si malheureux ; puisqu’il avait attiré sur lui l’indignation de Dieu, en profanant son Sacre par des spectacles qui sont injurieux à sa Divine Majesté.XXV Et au contraire le Règne de Philippe Auguste fut d’une longue et heureuse durée parce qu’il avait attiré sur lui les bénédictions du Ciel, en sanctifiant son Sacre par l’abolition des spectacles du Théâtre.

Quant à ce que l’Auteur de la Dissertation ajoute que depuis « au mariage d’Henri frère de Baudouin avec Agnès de Montferrat on renouvela dans Constantinople tous les Spectacles des Anciens » ; Comment peut-il inférer de là que tous les Spectacles étaient donc dignes des Chrétiens en ce temps-là ? Car encore que les sacrifices et les superstitions des Païens en eussent été retranchés ; n’étaient-ils pas toujours des restes de l’ancienne superstition ? N’étaient-ils pas si pleins d’impuretés, que Philippe Auguste en ce même temps se crut obligé en conscience de les abolir, en bannissant leurs Acteurs ? De sorte que bien loin de pouvoir inférer que ces spectacles étaient dignes du Christianisme ; parce que des Princes Chrétiens les avaient renouvelés aux solennités même de leur mariage ; on en doit inférer au contraire, selon les maximes de notre Religion ; que ces Princes avaient commis un grand péché, en profanant la sainteté du Sacrement par la représentation de ces spectacles : Car, comme dit Saint Chrysostome« Honestum conjugii negotium, et venerabile illud Sacramentum prophanatis. Non enim eam ille delinquit qui illa representat quam tu præ illo qui hæc fieri jubes. » Sanctus Chrysost. Homil. 6. in cap. 2. Matth. Dissert. pag. 96. et 97., « Ceux qui les font représenter, profanant la sainteté du mariage, déshonorent devant tout le monde ce grand Sacrement, et se rendent même plus coupables que ceux qui les représentent. »

Voilà tout ce qu’a rapporté l’Auteur de la Dissertation pour tâcher de prouver sa proposition : « Que l’Empereur Constantin retrancha des spectacles toute la superstition, et toute la révérence des Idoles afin qu’ils fussent dignes des Chrétiens ; et qu’ils furent conservés ainsi jusqu’au règne des Comnènes. »

{p. 123}Mais ces réfutations font assez voir combien cette proposition, et les preuves qu’il a employées pour l’établir, sont fausses ; de sorte qu’il n’est point nécessaire d’y rien ajouter davantage. Néanmoins comme on peut trouver quelque chose à redire sur ce que cet Auteur, au lieu de continuer ses preuves prétendues depuis le temps de Sidonius Apollinaris, jusqu’au règne des Comnènes, c’est à dire depuis l’an 482. jusques en 1204. a passé sous silence six siècles entiers ; J’ai cru qu’il était à propos de montrer par des preuves tirées de tous les siècles qu’il a omis, que les Spectacles en ces temps-là n’étaient point exempts de superstition, et que l’Eglise les condamnait comme étant opposés à l’esprit du Christianisme.

Dans le sixième siècle nous trouvons un rescrit de Théodoric Roi d’Italie, et des Goths, par lequel il déclare que les spectacles sont des folies, et des ouvrages de la superstition opposés aux bonnes mœurs. « C’est avec raison, dit ce Roi« Quod (spectaculum Circi) merito creditur dicatum numerosæ superstitioni, ubi ab honestis moribus sic constat excidi. Hæc nos fovemus necessitate populorum imminentium, quibus votum est ad talia convenire, dum cogitationes serias delectantur abiicere. Paucos enim ratio capit, et raros probabilis oblectat intentio, et ad illud potius turba ducitur, quod ad curarum remissionem constat inventum. Nam quidquid estimat voluptuosum, hoc et ad beatitudinem temporum judicat applicandum. Quapropter largiamur expensos non semper ex judicio demus expedit interdum desipere, ut populi possimus desiderata gaudia continere. » Theodoricus Rex Fausto Præposito apud Cassiodorum. Epist. 51. lib. 3., qu’on croit que le spectacle du Cirque est consacré à une grande superstition ; puisqu’il est certain que par là on détruit les bonnes mœurs. Nous entretenons les Spectacles par nécessité, nous laissant aller à l’importunité des peuples qui les désirent pour se divertir, au lieu d’appliquer leur esprit à des choses sérieuses. Car il y a peu de personnes qui se conduisent par la raison ; et ceux qui se plaisent à suivre ce qui est digne d’approbation, sont bien rares : La multitude se porte plutôt aux choses qui ont été inventées pour le divertissement ; car elle estime que tout ce qui lui paraît agréable, fait partie de la félicité de la vie. C’est pourquoi faisons par libéralité la dépense de ces jeux, quoique nous ne la fassions pas toujours par raison. Il faut quelquefois s’accommoder aux folies du peuple, afin de ne le pas priver tout à fait des plaisirs pour lesquels il a tant de passion. »

Ce rescrit détruit entièrement la fausse conséquence que l’Auteur de la Dissertation prétend tirer des Lois qu’il a alléguées ci-dessus ; disant que les Princes Chrétiens ont donné des spectacles aux peuples, et {p. 124}que par conséquent ils les ont approuvés, et rendus dignes des Chrétiens. Car au contraire le Roi Théodoric déclare dans ce rescrit, que bien loin d’approuver les spectacles, il ne les regarde que comme des folies et des choses qui détruisent les bonnes mœurs ; et qu’il ne les souffre que par la nécessite que lui imposait l’importunité des peuples.

Dans le septième siècle, S. Isidore Archevêque de Séville, ne renverse pas moins le faux raisonnement de l’Auteur de la Dissertation. « Un Chrétien, dit-il« Nihil debet esse Christiano cum Circensi insania, cum impudicitia Theatri, cum Amphiteatri crudelitate, cum atrocitate arenæ, cum luxuria ludi. Deum enim negat, qui talia presumit, fidei Christianæ prævaricator effectus, qui id denuo appetit quod in Lavacro iampridem renuntiaverat, id est diabolo, pompis et operibus ejus. » Sanctus Isidorus Hispalensis in lib. 18. Etimolog. cap. 17., ne doit avoir aucun commerce avec les folies du Cirque, avec l’impudicité du Théâtre, avec les cruautés de l’Amphithéâtre, avec la barbarie des Gladiateurs, avec l’infamie des jeux de Flore. C’est renoncer à Dieu, que de s’amuser à ces vanités. C’est se rendre prévaricateur de la foi Chrétienne que de rechercher après le Baptême les choses auxquelles on a renoncé en le recevant, c’est-à-dire, le Diable, ses pompes, et ses œuvres. »

Voyez dans le Traité de Monseigneur le Prince de Conti, comme dans le huitième siècle S. Jean Damascène dit que le Théâtre est l’école publique de l’impureté, où l’on ne voit que les pompes du diable, où l’on n’entend que la voix du démon.

Voyez comme dans le neuvième siècle le troisième Concile de Châlons défend non seulement aux Prêtres, mais aussi à tous les fidèles, les spectacles du Théâtre, et les autres jeux infâmes.

Voyez comme dans le onzième siècle Olympiodore représente aux Chrétiens de prendre garde que les pieds dont ils se servent pour aller au Temple de Dieu, ne soient point employés pour aller aux jeux du Théâtre, et aux Spectacles qui déplaisent à Dieu.

Enfin voyez comme dans le douzième siècle Zonare expliquant le 51. Canon du 6. Concile in Trullo, dit que selon les règles de la Discipline Évangélique ce Canon défend et interdit aux Chrétiens, sous peine d’excommunication, tous les spectacles qui relâchent l’esprit, et dissipent son attention par un divertissement inutile, qui cause les ris dissolus, et les {p. 125}réjouissances déréglées ; parce que en effet les Chrétiens se doivent conduire vertueusement, et sans reproche, pour répondre à la sainteté de la Religion dont ils font profession.

En voilà, ce me semble, assez pour faire connaître à l’Auteur de la Dissertation, que depuis le règne de l’Empereur Constantin jusqu’à celui des Comnènes, l’Eglise a toujours condamné les Spectacles comme étant indignes des Chrétiens.

Dissertation pag. 100. 101. etc. 102. §

« Et sans rechercher des exemples de plus loin, on sait que dans les derniers temps les Spectacles étaient en si bonne estime, et si fréquentés, qu’il y avait deux places d’honneur dans le Théâtre, l’une à la main droite pour le Pape, et l’autre à la main gauche pour l’Empereur

« Pontifex ob beneficium a Venetis susceptum, Sebastiano Duci, et ejus successoribus, ac Senatui Veneto, privilegia concessit et c.

« 4. Quod Venetorum Principi tertiam sedem in Theatro fieri fecit, cum prius duæ tantum in Papæ Theatro sedes essent, quarum dexteram, Pontifex, sinistram vero Cæsar tenet. » Baronius ad ann. 1177.

 : et que les Vénitiens ayant fait l’accommodement d’Alexandre III. et de Frédéric II. reçurent du Pape plusieurs privilèges en reconnaissance de la retraite qu’ils lui avaient donnée, et de la pacification des affaires d’Italie. Et entre autres, le droit d’avoir la troisième place pour le Duc au Théâtre du Pape.

« Il ne faut donc plus employer contre le Théâtre de notre temps ces grandes paroles de zèle, et de foudre que les anciens Pères de l’Eglise ont autrefois prononcées : et l’on ne doit point condamner un divertissement que les Papes, et les Princes Chrétiens ont approuvé depuis qu’il a perdu les caractères de l’impiété qui le rendaient abominable. »

X. Réfutation. §

Voici une plaisante illusion. Il fallait que l’Auteur de la Dissertation eût la tête bien pleine des idées des Spectacles, lorsqu’en lisant ces paroles qu’il a rapportées de Baronius, il s’est imaginé que par ce mot de Théâtre Baronius et les Historiens dont il s’est servi, ont entendu le lieu où l’on représente les Comédies. C’est justement comme si en lisant {p. 126}l’Histoire de Louis XIII. écrite par Jean Baptiste Mathieu, où cet Historien parlant des cérémonies du mariage du Roi avec l’Infante d’Espagne, et de Madame sa Sœur avec le Prince d’Espagne, ditMathieu dans l’Histoire de Louis XIII. « qu’on avait élevé au milieu du Cœur de l’Eglise un Théâtre, sur lequel Madame monta, et fut assise en une chaire de velours incarnat, entre le Roi et la Reine, dont les chaires étaient de velours violet, parsemé de fleurs de lis, etc. ».

C’est, dis-je, comme si en lisant ces paroles, l’Auteur de la Dissertation s’était imaginé qu’on avait élevé un Théâtre au milieu du Chœur de l’Eglise, pour y représenter une Comédie. Car dans ce que rapporte Baronius, le mot de Théâtre ne signifie autre chose que ce qu’il signifie dans l’histoire de Mathieu ; et afin qu’il n’en puisse douter, je vais rapporter ici ce qu’en disent les Historiens d’Italie, qui n’ignoraient pas les privilèges que le Pape Alexandre III. avait donnés au Duc, et à la République de Venise. « Peu après, dit Bardi« Et poco appresso entrato nella citta, reconfirmato al Doge, et alla Republica per amplissemi privilegii le preminzie concesse, aggiunse Ch’el præsente Doge, et i successori di quello dovessero et potessoro a somiglianza di Cæsare usare nella capella del Pontefice, il seggio et, il guancia d’Oro. » Giralomo Bardi della Venuta di Alessandro III. Papa in Venetia., le Pape Alexandre III. étant entré dans la Ville de Rome, et ayant confirmé de nouveau au Duc, et à la République de Venise les prééminences qu’il leur avait accordées par des privilèges très amples, il y ajouta encore celle-ci que le Duc et ses successeurs auraient droit d’avoir en la chapelle du Pape, de même que l’Empereur, un siège avec un coussinet de drap d’or. »

Nous voyons par là, que Baronius disant que le Pape donna au Duc de Venise le droit d’avoir la troisième place au Théâtre du Pape, n’entend autre chose sinon que le Pape donna au Duc de Venise le droit d’avoir la troisième place en la Chapelle du Pape.

Nicole Sens, et Nicole Manerbi de l’ordre de Camaldoli, son traducteur, confirment ce que nous venons de dire, dans la vie de S. Ubald en ces termes« Pacificato lo Imperadore col sommo Pontefice, et con lo inclito Duce, donnate le præclarissime insegne a esto inclito Principe, et successori suoi : si in sigillare in piombo, del tenere il cero in mano dicendo si il Vangelo, et il Magnificat, L’ombrella, et sei tube dargento, et la sedia col cuscino, la spada, et nove Confalonii, concedendo etiam indulgenza a tutti li fideli Christiani, confessi, et contriti che visiteranno, la chiesa di santo Marco, dal Vespro della vigilia dell’Ascensione per infino all’altro Vespro, del proprio, giorno, in perpetuo, in remuneratione, et guiderdone di tanto beneficio. » Nelle vite de santi fatte da Nicolo Senso tradotte da Nicolo Manerbi Romito di San Mathia di Camaldoli Nella vita di Ulbado Santo, vescovo di Agubio.. « L'Empereur Fréderic étant réconcilié avec le Pape Alexandre III. et avec le Duc de Venise Sébastien Ziani, le Pape donna à ce Duc, et à ses successeurs de grands Privilèges ; à savoir de sceller en Plomb ; de tenir un Cierge à la main lorsqu’on lirait l’Evangile, et qu’on chanterait le {p. 127}Magnificat ; et le droit d’avoir un dais : il lui donna encore six trompettes d’argent : un siège avec le coussinet ; une épée, et neuf étendards: il accorda aussi indulgence perpétuelle à tous les fidèles Chrétiens, qui étant purifiés par la confession avec un cœur contrit, visiteraient l’Eglise de S. Marc, depuis les vêpres de la veille de l’Ascension, jusques aux vêpres du jour, en mémoire, et en reconnaissance d’un si grand bienfait », que le Pape avait reçu des Vénitiens au jour de l’Ascension, lorsqu’ils défirent l’armée navale qu’Othon fils de Frédéric conduisait contre le Pape, et qu’ils le prirent.

Nous lisons aussi dans un ancien Commentaire Italien sur Dante, que le Pape Alexandre III. donna à Ancône au Duc de Venise le droit d’avoir un siège dans les solennités : et il lui confirma ce droit étant entré dans Rome, comme nous l’avons montré ci-dessus. « Le Pape, dit cet Auteur« Essendo essi gionti ad Ancona, gli Anconitani vennero incontro al Papa, et all’Imperatore, con due troni, et con due Ombrelle, cioe l’una per lo Papa et l’altra per l’Imperatore. Et all’hora il Papa fece comandamento che fusse recato, un altro trono, et un’altra ombrella, per lo Duce, et quelle gli presento, dicendo : lo ti do quæsto trono, et quæsta ombrella, che nelle sollennita, tu, et i tuoi successori li debbiate portare, et di poi arrivati a Roma venendo gli i Romani in contra con otto trombe, et con otto confaloni di diversi colori, all’hora il Papa præsento quæste trombe, et confaloni al Duce dicendo gli che nelle solennita esso, et i successori suoi le devesse sempre portare. » Commento sopra Dante antico., l’Empereur et le Duc de Venise arrivant tous ensemble à Ancône, les habitants vinrent au-devant du Pape, et de l’Empereur, portant deux Sièges et deux Dais ; l’un pour le Pape, et l’autre pour l’Empereur. Aussitôt le Pape commanda qu’on apportât un autre Siège et un autre Dais pour le Duc ; et en les lui présentant il lui dit : Je vous donne ce Siège et ce Dais, afin que vous et vos Successeurs ayez droit d’en user dans les solennités. Et depuis le Pape étant arrivé à Rome, les Romains vinrent au-devant de lui avec huit Trompettes, et huit Etendards de diverses couleurs : A même temps sa Sainteté présenta ces Trompettes et ces Etendards au Duc, et lui dit ; Que lui et ses Successeurs les portassent toujours dans les solennités. »

Un homme d’étude « qui a joint la Science du beau monde aux veilles du Cabinet, comme l’Auteur de la Dissertation le dit lui-même dans l’avis au LecteurDissertation sur la fin de l’Avis au Lecteur., et qui déclare qu’on ne doit point s’étonner qu’il mêle, quand il lui plaît, les grâces aux Muses, et qu’il imprime partout le caractère de diverses choses dont il a rempli son esprit, » devait prendre garde de ne pas imprimer en cet endroit le caractère d’une illusion aussi extravagante qu’est celle de s’être imaginé {p. 128}qu’un Pape si pieux, et si éclairé, ait eu tant d’estime, et de passion pour les Spectacles, que venant de recevoir de Dieu de si grandes marques de son assistance, et de si grands services du Duc de Venise, il ait cru ne pouvoir rendre de plus dignes actions de grâces à sa divine Majesté qu’en autorisant le Théâtre ; ni mieux reconnaître l’extrême obligation qu’il avait au Duc de Venise qu’en lui donnant la troisième place à la Comédie.

Y a-t-il rien de plus injurieux à la sainteté du Souverain Pontife ? En quel endroit l’Auteur de la Dissertation a-t-il trouve qu’il y ait jamais eu à Rome un Théâtre pour la Comédie, et pour des Spectacles, où il y eût une place pour le Pape, et une autre pour l’Empereur ? Où a-t-il trouvé qu’il y eût à Rome un Théâtre qui fût appelé le Théâtre du Pape ? Il n’a formé cette pensée que sur les paroles qu’il vient d’alléguer de Baronius sans les entendre : et sans considérer qu’Alexandre troisième ayant défendu les Spectacles même des Tournois sous peine d’être privé de la sépulture Ecclésiastique, comme nous l’avons montré ci-dessus dans la IX. Réfutation de ce IV. Chapitre ; il n’y avait point d’apparence de le pouvoir rendre approbateur des Spectacles ? Mais il ne s’arrête pas là, il passe plus avant ; il ne fait nulle difficulté de dire généralement que les Papes ont approuvé les Spectacles.

« Il ne faut donc plus, dit-ilDissertation pag. 101. et 102., employer contre le Théâtre de notre temps ces grandes paroles de zèle, et de foudre que les Anciens Pères de l’Eglise ont autrefois prononcées ; et l’on ne doit pas condamner un divertissement que les Papes et les Princes Chrétiens ont approuvé depuis qu’il a perdu les caractères de l’impiété qui le rendaient abominable. » Comme tout ce discours n’est fondé que sur l’illusion de l’équivoque du mot de Théâtre ; Cette équivoque étant tout à fait levée, il se détruit de lui-même.

Il faut néanmoins ajouter ici que l’Auteur de la Dissertation se trompe d’ordinaire dans ses citations, {p. 129}car rapportant l’histoire dont je viens de parler, il cite Baronius : Or il est certain que Baronius la réfute telle qu’elle est rapportée dans la Dissertation, comme étant fabuleuse. « Cette célèbre histoire, dit-il« Historia nobilissima anilis fabulæ admissione vilescit. » Baronius ad ann. 1177., est rendue méprisable par les fables ridicules qu’on y a insérées. » Je ne m’étonne pas de cet égarement de l’Auteur de la Dissertation ; parce qu’il nous avertit dans l’Avis au lecteur, « qu’on ne doit pas s’étonner qu’il imprime partout le caractère des diverses choses, dont il a rempli son esprit ». En effet la multitude de diverses choses dont on a l’esprit rempli, fait naître souvent le désordre et la confusion.

Avant que de finir cette réfutation il faut que je l’éclaircisse sur la conduite des Papes touchant les spectacles ; ou plutôt ce sera de la bouche même des Papes qu’il pourra en être instruit.

Le Pape Gélase écrivant contre le Sénateur Andromaque, et contre les autres Romains, qui s’opposaient à l’abolition des Spectacles des Lupercales : « Si tant de vains spectacles, dit-il

« Si plurima genera vanitatum multis acta sæculis probantur esse sublata ; cur portio quantovis tempore ventilata non possit auferri ? Si temporibus præscribitur, imputate majoribus vestris, qui cum hac temporis præscriptione non usi sint, posse quod superfluum est, et debere removeri, dum plura, et majora submota sunt, judicarunt. Sed dicis etiam Christianis temporibus hæc fuisse ; sed etiam illa aliquando Christianis quoque temporibus celebrata sunt. Numquid nam quia sub primis præsulibus Christianæ religionis ablata non sunt ; Ideo sub eorum successoribus, tolli minime debuerunt ? Multa sunt quæ a singulis Pontificibus diverso tempore sublata sunt noxia, vel abjecta. Non enim simul omnes in corpore curat medicina languores ; sed quod periculosius conspicit imminere, ne aut materia corporis non sufficiat medicinæ ; aut pro conditione mortali simul omnia non possit avertere ; Quære quale sit, unde agis, si bonum est, si divinum, si salubre ; merito quandocumque tolli non debuit. Si nec salubre, nec divinum, causandum tibi magis est, cur tardius auferatur quod superstitiosum constat, et vanum, quod certe Christianæ professioni non convenire manifestum est.

« Postremo quod ad me pertinet, nullus Baptisatus, nullus Christianus hoc celebret, et soli hoc Pagani, quorum ritus est, exequantur, me pronunciare convenit Christianis ista perniciosa, et funesta indubitanter existere ; quid me incusas si quod professio nomini inimicum est, a consortibus professionis Christianæ pronuntio submovendum ? Ego certe absolvam conscientiam meam : ipsi videant qui justis admonitionibus obedire neglixerint, quod etiam Predecessores meos forsitan fecisse non ambigo, et apud Imperiales aures hæc submonenda tentasse ; et quia auditos esse non constat, dum hæc malahodieque perdurante, ideo hæc ipsa Imperia defecerunt, ideo etiam nomen Romanorum non remotis etiam lupercalibus usque ad extrema quæque pervenit. Et ideo nunc ea removenda suadeo, quæ cum nihil profuisse cognosco, tanquam contraria veræ Religioni, noxia potius extitisse pronuntio. Postremo si de meorum persona præscribendum æstimas Prædecessorum, unusquisque nostrorum administrationis suæ redditurus est rationem, sicut etiam in publicis dignitatibus fieri pervidetis. Ego negligentiam accusare non audeo prædecessorum, cum magis credam fortasse tentasse eos ut hæc pravitas tolleretur ; et quasdam extitisse causas, et contrarias voluntates quæ eorum intentionibus præpedirent, sicut ne nunc quidem vos istos absistere insanis conatibus velle perpenditis. » Santus Gelasius Papa ad versus Andromachum.

, qui avaient été en usage auparavant durant plusieurs Siècles, ont été justement abolis ; pourquoi n’en pourra-t-on pas abolir un qui reste, quelque temps qu’il y ait qu’on en use. Si vous alléguez la prescription ; blâmez vos Ancêtres, qui ne s’en étant point servis ont jugé que la plus grande, et la plus considérable partie de ces vanités ayant été ôtée, le reste pouvait, et devait aussi être ôté. Mais cela s’est observé, dites-vous, dans le temps du Christianisme, aussi bien que les autres superstitions Païennes. Est-ce donc, qu’à cause que ces choses-là n’ont point été abolies sous les premiers Prélats de la Religion Chrétienne ; elles n’ont pas dû l’être sous leurs successeurs ? Chacun d’eux en divers temps a aboli ce qu’il a pu de ces choses pernicieuses, et infâmes. Car les Médecins n’ôtent pas tout d’un coup toutes les maladies d’un corps ; mais ils remédient d’abord au mal qu’ils voient être le plus dangereux et le plus pressant ; soit qu’ils craignent que le corps, n’ait pas assez de forces pour supporter les remèdes ; soit que l’infirmité de la nature ne leur permette pas d’en détourner {p. 130}tous les maux en même temps. Considérez quelle est la chose dont il s’agit : Si elle est bonne, si elle est de Dieu, si elle est salutaire ; il est constant qu’elle n’a jamais dû être ôtée ; si elle n’est point salutaire, si elle n’est point de Dieu ; vous avez plutôt sujet de vous plaindre qu’on ait tardé à ôter ce qui n’est que superstition, que vanité, et qui certainement ne convient point à la profession du Christianisme. Quant à ce qui me regarde ; qu’aucun Chrétien ne pratique ces choses : Comme elles sont des cérémonies du Paganisme, que les seuls Païens les observent. Il est de mon devoir de représenter aux Chrétiens que telles choses sont sans doute pernicieuses, et funestes. Pourquoi me blâmez-vous, si je représente à ceux qui font profession avec moi de la Religion Chrétienne, qu’ils doivent abolir ce qui est opposé au nom qu’ils portent ? Certes j’en déchargerai ma conscience ; C’est à eux à y penser, s’ils négligent de suivre mes avertissements. Je ne doute point que mes prédécesseurs n’aient fait la même chose, et qu’ils n’aient tâché par leurs remontrances d’obtenir des Empereurs l’abolition de ces Spectacles : Et comme il paraît qu’ils n’ont pas obtenu ce qu’ils demandaient, puisque ces maux et ces dérèglements continuent encore aujourd’hui ; c’est pour cela que l’Empire est tombé dans la désolation ; c’est pour cela que le nom des Romains, pour n’avoir pas aboli les spectacles des Lupercales, est presque entièrement effacé. Je suis donc d’avis qu’on les doit abolir, et comme je reconnais qu’ils n’ont jamais été utiles ; Je déclare même qu’ils sont pernicieux, et opposés à la véritable Religion. Enfin si vous m’alléguez la prescription à cause qu’ils ont été célébrés sous mes prédécesseurs. Je vous dis que chacun rendra compte de son administration, comme vous voyez qu’on le fait dans les charges publiques. Je n’ose pas accuser mes prédécesseurs de négligence : parce que je crois plutôt qu’ils ont peut-être tâché de faire abolir entièrement ces spectacles, mais qu’il y a eu des causes, et des volontés contraires qui ont empêché le succès de leurs desseins ; comme en effet vous savez bien qu’il y a même maintenant des personnes, qui ne cessent point de faire sans raison tous leurs efforts pour en empêcher l’abolition. »

{p. 131}Voilà donc quelle est la conduite des Papes touchant l’abolition des Spectacles, et comme elle nous est même représentée par un Saint Pape, dont les solides raisons détruisent de fond en comble tous les faux raisonnements de l’Auteur de la Dissertation, qui sont les mêmes qu’étaient autrefois ceux des personnes qui favorisaient les restes de la superstition Païenne. Car ils disaient, comme fait l’Auteur de la Dissertation, « Ces spectacles ont été célébrés sous des Empereurs Chrétiens ; ils ont été célébrés sous les Papes ; ils sont donc dignes des Chrétiens, il ne faut point les abolir. »

Mais que leur répond le Pape S. Gélase ? Il dit qu’il n’y a point de prescription qui autorise le mal : que si des Empereurs, ou des Papes ont toléré les spectacles ; c’est qu’ils ne les pouvaient pas empêcher : mais que leurs Successeurs doivent faire tous leurs efforts pour les abolir ; chacun étant obligé de rendre compte de son administration : et c’est aussi ce que nous opposons aux objections semblables de l’Auteur de la Dissertation. Telle est encore aujourd’hui la conduite des Papes : si l’on voit des Spectacles dans Rome, c’est que l’attachement que les peuples ont à leurs plaisirs, et la dureté de leur cœur contraignent les Papes de les tolérer malgré eux, afin d’empêcher de plus grands maux ; et tout ce qu’ils ont pu faire, c’est de les défendre les jours de Fêtes, et les Vendredis ; comme la Lettre que l’Evêque d’Anagni écrivit au Pape Paul V. le 18. May 1600. nous l’apprend en ces termesLettre de l’Evêque d’Anagni au Pape Paul V..

« Puisqu’il a plu à Votre Sainteté que je ne fusse pas seulement chargé de veiller à mon propre salut, mais encore de coopérer à celui des autres, pour remédier aux désordres, et aux excès par lesquels Dieu était offensé dans mon Diocèse ; J’ai ordonné dans l’assemblée Synodale qu’on célèbrerait à l’avenir les jours de Dimanches, et les Fêtes avec la révérence et la dévotion convenable : et pour cela j’ai défendu en ces mêmes jours les danses et toutes sortes de débauches ; la lutte et tous les Spectacles du Théâtre, comme une profanation manifeste : J’ai menacé les contrevenants des censures Ecclésiastiques.

{p. 132} « Et mon dessein aurait heureusement réussi pour la gloire de Dieu, et pour le bien des âmes, n’eût été l’exemple d’une permission, qu’on dit avoir été accordée à la ville d’Alatre, voisine de mon Diocèse, contre une ordonnance semblable à la mienne ; et comme l’on croit, sans que votre Sainteté en ait eu aucune connaissance : En vertu de laquelle concession néanmoins le peuple de cette Ville croit pouvoir en sûreté de conscience persévérer dans sa mauvaise coutume, de célébrer la fête de Saint Sixte Pape et Martyr, qui est le patron de ce lieu, en dansant, et en assistant à d’autres semblables spectacles. Car encore que ce peuple nonobstant cette licence, qui a été sans doute arrachée de la Cour de Rome, et qui ne leur a été donnée que comme par contrainte, et à cause de la dureté de leur cœur, ne laisse pas d’être coupable devant Dieu ; les fidèles néanmoins, qui sont sous ma charge, et que je dois régler et conduire, s’appuient sur cet exemple : et ils ont pris même cette liberté de déclarer qu’ils auront recours à votre Sainteté pour éviter de faire ce que je ne désire que pour leur salut.

« C’est pour cela, très Saint Père, que j’ai cru vous devoir écrire avec confiance ce peu de mots, et vous envoyer en même temps un excellent ouvrage composé par S. Charles Borromée, qui porta Grégoire XIII. prédécesseur de Votre Sainteté ; à qui Saint Charles même le fit voir, à terminer les contestations qui troublaient sur ce sujet la Ville de Milan, par ses Lettres Apostoliques ; et à défendre même dans Rome, comme nous lisons dans la vie de S. Charles, les masques, et toutes sortes des spectacles, les jours de Fêtes et les Vendredis.

« Et ce règlement a été si fidèlement observé, que cela seul devrait obliger mon peuple, sans attendre de nouvelles ordonnances, à se régler lui-même sur ce sujet. »

{p. 133}

Dissertation §

Chapitre V.
De l’impudence des Jeux Scéniques. §

Chapitre VI.
Des Poèmes dramatiques représentés aux Jeux Scéniques. §

Chapitre VII.
Que les Acteurs des Poèmes Dramatiques étaient distingués des Histrions et Bateleurs des Jeux Scéniques. §

Chapitre VIII.
Erreurs des Modernes sur ce sujet §

Avertissement
Sur ces quatre Chapitres 5. 6. 7. et 8. §

L’Auteur de la Dissertation ayant parlé dans les précédents chapitres des jeux et des spectacles en ce qui regarde l’idolâtrie ; prétend en parler dans les suivants en ce qui concerne les bonnes mœurs. Et son principal dessein est de tâcher à démontrer que « la représentation des Poèmes Dramatiques n’a jamais été condamnée comme contraire aux bonnes mœurs ; mais qu’elle fut toujours exempte de la peine portée par les lois contre les Acteurs des Jeux de la Scène, comme elle n’était pas coupable de pareille turpitudeDissertat. pag. 105. ». Cependant pour prouver cela il a voulu préoccuper l’esprit du Lecteur : car avant que d’en venir aux preuves, il a fait quatre chapitres, le 5, {p. 134}le 6. le 7. et le 8. où il ne traite que de la différence des Acteurs du Théâtre, et de leurs noms ; ce qui est tout à fait inutile, et hors de propos. En effet, si nonobstant toutes ces différences, il est constant que les Lois tant civiles qu’Ecclésiastiques ont condamné les représentations des Poèmes Dramatiques, c’est-à-dire les Comédies et les Tragédies, telles qu’on les représente sur le Théâtre ; il est visible que tout ce qu’il a dit dans la rhapsodie de ces quatre chapitres 5. 6 7. et 8. ne sert à rien, et ne mérite pas qu’on s’y arrête. Car cette distinction des différents Acteurs de Théâtre, ne regarde point la morale, qui ne les distingue que selon la différence de leurs vices, et qui les condamne tous selon qu’ils sont plus ou moins vicieux. Il faut venir au point dont il s’agit ; il faut examiner s’il est vrai que les Lois civiles et Ecclésiastiques, n’aient point condamné les Comédies et les Tragédies qu’on représente sur le Théâtre, comme étant opposées aux bonnes mœurs ; c’est ce que nous allons voir dans les réfutations suivantes.

Chapitre IX.
Que les acteurs des Poèmes Dramatiques n’étaient point infâmes parmi les Romains, mais seulement les Histrions, ou Bateleurs. §

I. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation n’ignorait pas que les Comédiens sont compris sous le nom d’Histrions ; mais comme cela ruinait le dessein qu’il avait de justifier la Comédie, il a eu recours à l’artifice. Il a cru qu’en faisant voir que la fonction des Histrions était distincte de celle des Acteurs des {p. 135}Poèmes Dramatiques, et qu’employant pour cet effet quatre chapitres qui font le tiers de son livre, il préoccuperait tellement l’esprit du lecteur, que lorsqu’il verrait que les lois civiles, et Ecclésiastiques, et les Pères mêmes de l’Eglise déclarent les Histrions infâmes, il ne croirait pas que cela regardât les Comédiens. Certainement cet artifice est fort grossier : car, pour me servir de ses propres exemples, comme la Tragédie, quoiqu’elle soit détachée de la Comédie, ne laisse pas d’être comprise sous le nom de Comédie, selon qu’il en demeure d’accord : de même bien que des Histrions soient distingués des Comédiens ; cela n’empêche pas que les Comédiens ne soient compris sous le nom d’Histrions.

C’est pourquoi, si je lui montre que les Romains ont compris les Comédiens sous le nom d’Histrions, il s’ensuit par conséquent que les Romains en condamnant absolument et sans distinction les Histrions, ont aussi condamné les Comédiens ; qu’ainsi le titre qu’il a mis à la tête de ce Chapitre, est entièrement détruit, et que tout ce qu’il a dit dans les quatre chapitres précédents, est inutile.

Or il n’y a rien de plus facile que de lui montrer que les Romains ont compris les Comédiens sous le nom d’Histrions, et qu’ils ont donné le nom d’Histrions aux Comédiens. Y a-t-il rien de plus exprès là-dessus que ces paroles de Cicéron ?

« Nous avons vu, dit-il« Histriones eos vidimus, quibus nihil posset in suo genere esse præstantius, qui non solum in dissimillimis personis satisfaciebant, cum tamen in suis versarentur, sed et Comœdum in Tragediis, et Tragœdum in Comœdiis admodum placere vidimus. » Cicero in Bruto de perfecto Oratore., des Histrions si excellents, qu’il n’y avait rien de plus parfait en leur genre : ils jouaient si bien de très différents personnages, non seulement chacun dans son espèce, c’est-à-dire l’un dans la Comédie, et l’autre dans la Tragédie, qu’ils ravissaient leurs Spectateurs ; mais encore le Comédien était si bon acteur de Tragédie, et le Tragédien de Comédie, qu’ils attiraient l’admiration et l’applaudissement de tout le monde. » En cet endroit Cicéron parle du Comédien Roscius, et d’Esope joueur de Tragédies« Roscius Comœdias, Æsopus Tragœdias egit. » Quintil. Inst. lib XI. cap. 3. Orat., qu’il appelle Histrions ; comme fait aussi Macrobe : « personne n’ignore, dit-il« Nullus ignorat Roscio et Æsopo Histrionibus tam familiariter usum Ciceronem ut res rationesque eorum sua solertia tueretur. » Macrob. lib. 3. Saturnal. cap. 14., que Cicéron était si bon ami des {p. 136}Histrions Esope, et Roscius, qu’il était leur protecteur dans leurs affaires ».

Cicéron en un autre endroit parlant du témoignage d’affection que lui avait rendu le Tragédien Esope, en excitant le peuple sur le Théâtre, à la compassion de son exil, lui donne le nom d’Histrion : « Un Histrion, dit-il« Histrio casum meum toties collacrumavit, cum ita dolenter ageret causam meam, ut vox illa præclara lacrumis impediretur, neque Poëtæ, quorum ego semper ingenia dilexi tempori meo defuerunt : eaque Populus Romanus non solum plausu, sed etiam gemitu suo comprobavit, utrum igitur hæc Æsopum potius pro me, aut Accium dicere, oportuit si populus Romanus liber esset, an Principes Civitatis ? » Cicero in orat. pro Sextio., a pleuré tant de fois mon malheur, et l’a représenté avec tant de tristesse, que cette excellente voix était troublée par les larmes qui tombaient de ses yeux. Les Poètes mêmes, dont j’ai toujours chéri l’esprit, ne m’oublièrent pas dans mon infortune, et le peuple Romain approuva leurs plaintes, non seulement par ses applaudissements, mais aussi par ses soupirs. Si le peuple eût été libre, eût-il fallu qu’Esope, ou le Poète Acius parlât pour moi, plutôt que les Grands de la Ville ? »

Ainsi S. Augustin donne après Cicéron le nom d’Histrion au Comédien Roscius. « Cicéron, dit-il« Cicero cum Roscium quemdam laudaret Histrionem, ita peritum dixit, ut solus esset dignus, qui in scenam deberet intrare, ita virum bonum, ut solus esset dignus, qui eo non deberet accedere. » S. Augustin. lib. 1. de Consensu Evangelist. cap. 33., louant un certain Histrion nommé Roscius, n’a-t-il pas dit qu’il était si habile dans son art, qu’il n’y avait que lui seul qui fût digne de monter sur le Théâtre ; et que d’ailleurs il était si homme de bien, qu’il n’y avait que lui seul qui n’y dût point monter. »

Les Romains ne donnaient pas seulement le nom d’Histrions aux Acteurs des Poèmes Dramatiques ; mais ils leur donnaient encore celui de Scéniques, comme Cicéron nous l’apprend quand il dit« Suum quisque noscat ingenium, acremque se et vitiorum, et bonorum suorum judicem præbeat, ne Scenici plus, quam nos, videantur habere prudentiæ : illi enim nam optimas sed sibi accommodatissimas fabulas eligunt, qui enim voce freti sunt. Epigonos, Medumque : qui gestum, Menalippam, Clytemnestram : Semper Rupilius, quem ego memini, Antiopam, non sæpe Æsopus Ajacem : Ergo Histrio hoc videbit in Scena, non videbit sapiens in vita ? » Cic. de Offic. lib. 1. : « Que chacun connaisse son esprit, et que sans se flatter il juge lui-même de ses vertus, et de ses vices, afin qu’il ne semble pas qu’il ait moins de prudence, et de jugement que les Scéniques, qui ne choisissent pas toujours les meilleures pièces, mais celles qui leur sont les plus propres, et qu’ils peuvent le mieux représenter : Ceux qui ont meilleure voix, représentent la Tragédie des Epigones, et celle de Mède ; et les autres qui ont l’action meilleure, jouent Ménalippe, et Clytemnestre. Il me souvient à ce propos que Rupilius jouait ordinairement Antiope ; et que Esope ne représentait pas souvent Ajax. Un Histrion aura donc la prudence de ne représenter sur son Théâtre que ce qu’il jugera lui pouvoir être {p. 137}propre ; et un homme sage ne verra pas, en ce qui regarde sa vie, ce qui lui sera le plus convenable ? »

Il est donc indubitable que les Romains comprenaient les Acteurs des Poèmes Dramatiques, c’est-à-dire les Comédiens et les Joueurs de Tragédies, sous le nom de Scéniques, et d’Histrions ; comme Aulu-Gelle nous l’apprend encore par ces paroles« Comœdos quispiam et Tragœdos, et Tibicines dives adolescens Tauri Philosophi discipulus liberos homines, in deliciis, atque in delectamentis habebat. Eum adolescentem Taurus a sodalitatibus, convictuque hominum Scenicorum abducere volens, misit ei verba ex Aristotelis libro, exscripta, quiTexte en grec.inscriptus est, jussitque ut ea quotidie lectitaret et c. » Aulus Gellius noct. Attic. lib. 2. cap. 3. : « Un jeune homme riche, Disciple du Philosophe Taurus, se plaisait extrêmement avec les Comédiens, les Joueurs de Tragédies, et les Joueurs de flûtes, de libre condition. Taurus voulant retirer ce jeune homme de la compagnie de ces Scéniques, lui envoya ce qu’Aristote avait écrit contre telles gens dans le livre qu’il a intitulé les Problèmes Circulaires ; et lui recommanda de le lire tous les jours. »

Et il faut encore remarquer qu’Aulu-Gelle met les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, au rang des personnes vicieuses ; tels qu’étaient les Joueurs d’instruments ; comme fait aussi Martial« Dic mihi simpliciter Comœdis et Citharœdis
  Fibula quid præstat ?
 » Martialis lib. 14. Epg.
.

Et de là il s’ensuit que toute cette longue rhapsodie, touchant la différence des Mimes, des Pantomimes, des Histrions, des Scéniques, des Comédiens, des Joueurs de Tragédies, etc., dont l’Auteur de la Dissertation a fait quatre grands chapitres, ne lui sert de rien, et qu’elle est tout à fait hors de propos ; puisqu’il est constant que les Anciens, et particulièrement les Romains comprenaient les Comédiens, et les Joueurs de Tragédies, sous le nom d’Histrions, et de Scéniques : de sorte que lorsque nous trouvons qu’ils condamnent absolument, et sans distinction, les Scéniques, et les Histrions ; nous ne pouvons pas douter qu’ils n’aient aussi condamné les Comédiens, et les Joueurs de Tragédies. C’est pourquoi, comme il avoue dans le titre de ce chapitre IX. que les Histrions étaient infâmes parmi les Romains, il faut, par conséquent, qu’il reconnaisse que les Comédiens, et les Joueurs de Tragédies l’étaient aussi, puisqu’ils sont compris sous le nom d’Histrions : Et c’est sans raison qu’il prétend le contraire dans ce {p. 138}même titre, ne le pouvant prouver, s’il ne montre, par des preuves convaincantes, que les Romains en condamnant les Histrions aient excepté les Comédiens et les Joueurs de Tragédies ; Ce qu’il n’a pu faire, comme nous l’allons faire voir dans les Réfutations suivantes.

Dissertation pag. 187. 188. etc. §

« Il est certain que la République d’Athènes n’a jamais rien prononcé contre ceux qui représentaient sur la Scène les Comédies, et les Tragédies, ni contre ceux-là mêmes qui dansaient les Mimes les plus ridicules, qui jouaient les farces les moins honnêtes, et qui faisaient les bouffonneries les plus insolentes, qu’elle a toujours considérés comme les suppôts de Bacchus, dévoués à son service, employés à la pompe de ses cérémonies et qualifiés Technites, c’est-à-dire artisans, ouvriers, et ministres de ce faux Dieu : Elle ne rendit jamais les uns ni les autres incapables d’aucunes charges de l’Etat, et ne voulut point les priver des droits les plus honorables de leur bourgeoisie. Néanmoins les personnes illustres de naissance, ou de condition ne les ont pas traités de même sorte ; car les premiers étaient estimés jusqu’à ce point, que Sophocle qui joua lui-même quelques-unes de ses Tragédies, eut le commandement de leurs armées : et les autres furent toujours méprisés, et regardés comme des gens qui tenaient le dernier rang en la société civile. Et ce qui conserva des personnes dignes d’un si grand mépris dans les avantages publics, où les gens d’honneur seulement devaient prétendre, fut à mon avis que la souveraine puissance était entre les mains du peuple et que ces farceurs ou Technites de Bacchus ayant tous leurs intérêts, toutes leurs liaisons, et toutes leurs cabales parmi la plus vile populace, où ils étaient nés, eurent aisément les suffrages, et la protection de leurs semblables, sous prétexte même de Religion, pour jouir avec eux de tous les privilèges de leur République. »

{p. 139} 

II. Réfutation §

L’Auteur de la Dissertation ne saurait rapporter une vérité sans l’altérer ; car Cicéron dans ses livres de la République dit simplement, selon le témoignage de S. Augustin, que les Comédiens, et les autres Acteurs du Théâtre n’étaient pas mis au rang des infâmes parmi les Grecs ; « parce, dit-il« Non enim consentaneum putabatur cum easdem artes, eosdemque scenicos ludos etiam diis suis acceptos viderent, illos per quos agerentur, in infamium loco ac numero deputari. » S. August. lib. 2. de civit. Dei cap. 10., que les Athéniens ne jugèrent pas convenable, que ces arts, et ces Jeux de la Scène étant agréables à leurs Dieux, ils missent au rang des personnes infâmes, ceux qui en étaient les Acteurs ». Mais l’Auteur de la Dissertation ajoute du sien, « qu’il est certain que la République d’Athènes n’a jamais rien prononcé contre ceux qui représentent sur la Scène les Comédies » ; ce qui est très faux : car Plutarque nous apprend qu’il y avait une loi dans Athènes, par laquelle il était défendu aux Aréopagites de faire des Comédies, comme étant des choses indécentes. « Quant aux Poèmes Dramatiques , dit Plutarque« De Dramatibus autem Comœdiam ita censuerunt Athenienses esse rem indecoram, et intolerabilem, ut lege cautum esset, ne quis Areopagita Comœdiam faceret. » Plutarchus de gloria Atheniensium., les Athéniens estimaient que les Comédies étaient des choses si indécentes, et si insupportables, qu’il y avait une loi parmi eux, qui défendait aux Aréopagites de faire des Comédies. »

Il n’est donc pas vrai que la République d’Athènes n’ait jamais rien prononcé contre ceux qui représentent sur la Scène les Comédies : puisqu’elle a prononcé par cette Loi dont parle Plutarque, que les Comédies étaient des choses indécentes, et insupportables ; et que par conséquent les Comédiens qui les représentaient, étaient indignes des honneurs de l’Aréopage.

Et Aristote n’a-t-il pas enseigné dans Athènes, « que les Législateurs ne doivent point permettre qu’on mène les enfants à la Comédie ? Que les Législateurs, dit-il« Juniores autem neque jamborum, neque Comœdiarum Sectatores esse finat legislator. » Aristoteles lib. 7. Politic. cap. 17., ne souffrent point que les enfants aillent aux Comédies, ni aux Tragédies. »

Quant à ce que l’Auteur de la Dissertation dit ensuiteDissert. pag. 88. et 89., que « les premiers, c’est-à-dire les Comédiens, et {p. 140}les joueurs de Tragédies, étaient estimés jusqu’à ce point que Sophocle, qui joua lui-même quelques-unes de ses Tragédies, eut le commandement de leurs armées ; et que les autres , c’est-à-dire les autres Acteurs de la Scène, les Mimes, et les Technites, ou Artisans de Bacchus, furent toujours méprisés, et regardés comme des gens qui tenaient le dernier rang en la Société civile » ; Il fait voir qu’il n’a pas beaucoup de connaissance de ces choses-là ; car lorsqu’il donne cet avantage aux Comédiens, et aux joueurs de Tragédies, d’avoir été estimés jusques à ce point qu’un d’eux fut choisi pour commander les armées des Athéniens, il fait paraître qu’il a ignoré que même les derniers et les plus méprisables Histrions ont été employés dans les plus honorables et les plus importantes Ambassades de la République d’Athènes. En effet Eschine dans sa jeunesse avait été des derniers Histrions, comme Démosthène le lui reproche en ces termes« Locata opera tua illis Histrionibus qui suspiriosi cognominantur, tertias partes actitabas. » Demosthenes in orat. de Corona. : « Vous serviez ces Histrions qui ne font que soupirer ; vous faisiez le moindre personnage. » Et au même endroit« Malum male te potissimum Dii, deinde et hi omnes perdant improbum civem, et proditorem, et tertianum Histrionem. » Ibidem. : « Que les Dieux, lui dit-il, et tous ceux qui sont ici présents, te puissent perdre, mauvais citoyen, traître, et le dernier des Histrions. » « Démosthène, dit Suidas« Tritagonisten Æschinem vocat Demosthenes, quasi vilissimum Histrionum qui in tertio tantum ordine haberetur. » Suidas., appelle Eschine Histrion du troisième rang ; c’est-à-dire, le moindre, et le plus vil des Histrions. »

« Eschine, dit Plutarque« Æschines tertias partes in Bacchanilibus apud Aristodemum acitavit. » Plutarchus in Æschine., fit le personnage du troisième Acteur dans les Bacchanales sous Aristodème. »

Or ces Acteurs des Bacchanales, qu’on appelait des Technites, ou artisans de Bacchus, étaient les plus vils, et les plus vicieux des Histrions, comme Aristote nous l’apprend en ses Problèmes, « Pourquoi, dit-il« Cur genus id hominum quos Dionysiacos technitas ; id est artifices Bacchanales appellamus, improbis esse moribus, magna ex parte consueverunt ? An quia minime studio sapientiæ sese dedunt, et in artibus necessariis magnam partem ætatis suæ consumentes, vitam plurimum traducunt in intemperantia et egestate ; quod utrumque vitia et gignit, et auget ? » Aristot. in Problemat. sive in quast. circul., ces sortes de gens que nous appelons artisans Dionysiaques, c’est-à-dire artisans des Bacchanales, ont-ils accoutumé d’être la plupart de mauvaise vie ? Est-ce parce qu’ils ne s’appliquent point à l’étude de la Sagesse, et que passant la plus grande partie de leur vie dans ces Arts que la nécessité les contraint d’exercer, ils vivent d’ordinaire dans l’intempérance, et dans la pauvreté, qui sont deux choses qui causent les vices et qui les augmentent ? »

{p. 141}Diogène avait raison de dire que les jeux de ces artisans des Bacchanales n’étaient que les objets de l’admiration des fous« Dionosiacos agones magna miracula stultorum dicebat Diogenes. » Diogenes Laërtius in vita Diogenis..

Néanmoins Eschine qui avait fait ce métier, ne laissa pas d’être employé par les Athéniens dans des Ambassades très honorables, et très importantes. « Eschines, dit Plutarque« Æschines legationes obiit, et multas alias, et ad Philippum de pace. » Plutarchus in Æschine., fut employé dans plusieurs Ambassades ; et même il fut envoyé Ambassadeur à Philippe Roi de Macédoine, pour traiter de la paix. »

C’est donc sans raison que l’Auteur de la Dissertation dit que les Comédiens, et les joueurs de Tragédies avaient cet avantage dans la République d’Athènes, d’être choisis pour les grands emplois ; et que les autres Acteurs étaient dans le mépris.

Mais comment n’a-t-il pas considéré que les Comédiens, et les joueurs de Tragédies en général n’étaient point estimés vertueux parmi les Athéniens, ni parmi les autres Grecs ? S’il eût lu Aulu-Gelle, il l’aurait pu apprendre : Car il met les Comédiens, et les joueurs de Tragédies au rang des personnes vicieuses, aussi bien que tous les autres Acteurs du Théâtre, comme nous l’avons montré dans la réfutation précédente.

Et pour faire voir que les personnes illustres, et les Philosophes n’approuvaient pas les Tragédies, et par conséquent n’estimaient pas autant que l’Auteur de la Dissertation se l’imagine, ceux qui les représentaient dans Athènes ; J’en rapporterai ici des exemples, dont j’en ai déjà rapporté quelques-uns en divers endroits des Réfutations précédentes.

« Solon, dit Plutarque« Thespim ipsum agentem, ut moris erat veterum, spectavit Solon. Mox post ludum convenit eum, quæsi vitque ecquid ipsum puderet in tanta corona tanta proferre mendacia. Ubi respondit Thespis, non esse indignum ea per ludum vel dicere, vel facere ; Solon terra baculo graviter percussa, at brevi, inquit, qui approbamus, et amplectimur, hunc ludum reperiemus eum in contractibus, et negotiis. » Plutarchus in vita Solonis., alla un jour voir Thespis, qui jouait lui-même ses tragédies, comme c’était la coutume des Anciens, et après que le jeu fut fini, il l’appela et lui demanda, s’il n’avait point de honte de représenter tant de choses fausses en la présence de tant de monde : Thespis lui répondit, qu’il n’y avait point de mal, de faire ni de dire ces choses-là par jeu, et par divertissement. Alors Solon frappant de son bâton contre terre ; “mais nous ne tarderons guères, dit-il, à voir dans nos contrats, et dans le commerce {p. 142} ces mêmes faussetés que nous louons à présent, et que nous approuvons dans nos jeux ».

Diogène Laërce raconte que« Euripide ita de virtute disserente, ut diceret, præclarum esse temere eam dimittere ; surgens egressus est, turpe esse dicens, mancipium si non inveniatur, dignum inquisitione judicare ; virtutem vero perire permettere. » Diogenes Laërtius in vita Socratis. « Socrate étant allé à une Tragédie d’Euripide ; comme il vit qu’il se moquait de la vertu, disant qu’il était bon de la laisser échapper sans se mettre en peine de la suivre, il se leva, et dit en se retirant de dépit, que c’était une honte de croire qu’un esclave qui s’est dérobé, mérite bien qu’on coure après lui, et qu’on tâche de le trouver ; et de laisser perdre au contraire une chose aussi précieuse qu’est la vertu. »

Ces illustres et sages Athéniens regardaient donc les joueurs de Tragédies comme des corrupteurs des bonnes mœurs.

Le même Diogène nous apprend que« Plato maturior quoque Tragedias scripsit, quas cum in Dionysii Theatro recitaturus esset, in Socratem incidit, et ejus syrene delinitus, Philosophiæ operam dare cæpit, poëmata igni tradidit, inquiens, huc ô Vulcane, Plato tua ope indiget. » Diogenes Laërtius in vita Platonis. « Platon dans la maturité de son âge ayant composé des Tragédies, comme il allait les réciter sur le Théâtre d’Athènes consacré à Bacchus, il rencontra Socrate, qui le toucha tellement par ses discours, qu’il jeta aussitôt dans le feu les Tragédies qu’il avait faites, disant, “Vulcain viens à mon aide, Platon a besoin de toi !”. »

Ce grand Philosophe d’Athènes jugeait donc que les Tragédies et leurs représentations étaient indignes de ceux qui s’appliquent à l’étude de la sagesse.

Enfin les plus sages de la Grèce estimaient que les Jeux et les Spectacles étaient pernicieux à la discipline et aux bonnes mœurs ; comme Plutarque l’a très bien remarqué dans la vie de Périclès : Car après avoir dit que plusieurs tenaient que« Plebi quo æqua sorte spectaculis interesset, ex publico dandi, et æra dividendi authorem fuisse Periclem permulti dicunt, populumque ob eam quæ tunc vigebat administrandæ Reipublicæ rationem, male assuetum, intentumque largitionibus, dissolutum factum esse, qui ante modestus et ministeriis deditus fuisset. » Plutarchus in Pericle. « Périclès fut le premier qui introduisit la coutume dans Athènes de distribuer au peuple des deniers du fonds de la République pour voir les jeux ; il ajoute que cette politique de Périclès fut cause que le menu peuple, qui auparavant vivait dans la tempérance, et gagnait sa vie du travail de ses mains, devint fainéant et dissolu, s’attendant à cette largesse. »

Ce grand homme établit dans la vie du même Périclès un excellent principe, qui sert pour montrer combien les Jeux et les Spectacles qui n’ont d’autre fin que le plaisir, et le divertissement, sont indignes des {p. 143}hommes qui se conduisent par la raison. « Comme la couleur, dit-il« Ut oculis is color est congruens, cujus species ipsa et venustas aspectum pascit, sic oportet ad ea spectacula intendere animum, quæ suo et proprio bono voluptatem et delectationem probant : hæc sunt in his operibus quæ a virtute proficiscuntur, quæ aspectu ipso æmulationem quamdam, et stimulos ad imitandum injiciunt. At in cæteris rebus non statim admirationem facti sequitur, ut ad opus ipsum excitemur ; sed plerumque etiam contrarium evenire solet. Opere enim ipso delectamur, ejus authorem contemnimus, ac despicimus ; quemadmodum in suavissimis unguentis, ac purpuris ; iis enim oblectamur ; tinctiores vero, et unguentarios, illiberales et sordidos esse ducimus : ex quo sapiens illud Anthisthenis qui cum audisset Ismeniam optimum esse tibicinem ; at homo nequam est, inquit ; non enim, si probus foret, tibicen esset. » Plutarchus ibid., qui est propre aux yeux, est celle qui les satisfait par son éclat ; de même les objets convenables à l’entendement sont ceux qui lui plaisent par le bien qu’ils ont en eux : Telles sont les choses vertueuses, qui donnent de l’émulation, et qui portent à les imiter ceux qui les considèrent. Quant aux autres choses, quelque admiration qu’on en ait, l’on n’a pas envie pour cela d’imiter les personnes qui les font ; mais il arrive souvent au contraire, qu’un ouvrage nous plaît, dont nous méprisons l’ouvrier : Comme par exemple les parfums, et les teintures de pourpre nous plaisent ; et toutefois nous tenons les parfumeurs et les teinturiers pour des personnes viles, et méprisables. C’est pour cela qu’Antisthène sur ce qu’un homme lui disait qu’Isménius était un excellent joueur de flûte, fit cette sage réponse ; mais il est vicieux : car s’il était vertueux, il ne serait pas joueur de flûte. »

Ainsi, puisque les personnes qui ont le plus d’admiration, et d’estime pour la Comédie ; ne voudraient pas néanmoins devenir Comédiens ; Il s’ensuit selon ce principe de Plutarque, que la Comédie n’est pas une chose vertueuse, et que le métier de Comédien est indigne d’un homme qui se conduit par la raison : de sorte que comme suivant le sentiment d’Aulu-Gelle les Comédiens, et les joueurs de flûtes sont d’une même condition, l’on peut dire d’eux ce qu’Antisthène disait des autres, que s’ils étaient vertueux ils ne feraient pas le métier de Comédiens.

Que si nous considérons le jugement que les Lacédémoniens faisaient des Comédiens, et des joueurs de Tragédies, nous trouverons qu’ils ne les distinguaient point des Mimes, ni des autres Acteurs du Théâtre, comme il paraît par ces paroles du Roi Agésilas« Quum aliquando Callipides Tragœdiarum Histrio celebris apud Græcos famæ, et cui omnes multum tribuerent, primum occurrisset Agesilao, atque salutasset ; deinde proterve in comitatum se ingessisset, atque ostentaret, sperans blande se ab Agesilao compellatum iri, tandem diceret : non agnoseis me, Rex, neque inaudisti quis sim ? Intuitus in eum, nonne, inquit, tu Callipides es Mimus ? » Plutarchus in Apophetegm. Lacon.. « Un Acteur de Tragédies, nommé Callipide, très célèbre parmi les Grecs, et à qui tout le monde déferait beaucoup, la première fois qu’il se présenta pour saluer Agésilas, s’ingéra dans sa compagnie avec impudence, et avec ostentation, espérant qu’Agésilas  lui ferait un bon accueil. Enfin il lui {p. 144}dit ;Votre Majesté ne me connaît-t-elle point, et n’a-t-elle point ouï dire, qui je suis ? Agésilas le regardant, lui répartit : N’êtes-vous point le bouffon, ou le Mime Callipide ? » Aussi la République de Lacédémone ne rejetait pas moins les Comédiens et les joueurs de Tragédies, que les Mimes, et les autres Acteurs du Théâtre. « Les Lacédémoniens, dit Plutarque« Comœdias et Tragedias non admittebant Lacones, ut neque serio, neque joco, eos qui legibus contradicerent audirent. » Plutarchus de institut. Lacon., ne souffraient point qu’on jouât dans leur Ville des Comédies, ni des Tragédies, pour ne point écouter, non pas même en se jouant, ceux qui représentaient des choses contraires à leurs Lois. »

Dissertation. pag. 191. et 192. §

« Mais parmi les Romains, les Patrices, c’est-à-dire les Nobles qui avaient la plus grande autorité, ne furent pas si favorables à ces Scéniques, Histrions, Farceurs, Bouffons, et Bateleurs que nous avons décrits ; car ils les notèrent d’infamie par les Lois, et les déclarèrent indignes de posséder aucunes charges publiques, de porter les armes sous leurs Généraux, et d’avoir le droit de suffrage aux assemblées de leurs Bourgeois, et nous ne voyons point que le peuple qui les regardait comme les Auteurs de tous leurs plaisirs, ait jamais obtenu, ni seulement demandé leur rétablissement.

« Mais dans cette rigueur qu’ils exercèrent contre eux, ils ne comprirent jamais les Atellanes, les Comédiens, ni les Tragédiens : Ceux-ci furent toujours bien estimés et bien reçus des Magistrats les plus puissants, des personnages les plus illustres, et de tous les gens d’honneur : l’excellence de leurs ouvrages, la beauté de leurs représentations, et l’honnêteté de leurs vies, qui les distinguait des autres Acteurs leur fit recevoir un traitement bien dissemblable ; et c’est en quoi presque tous les Ecrivains des derniers siècles se sont abusés. J’ai demandé compte à ma mémoire de tout ce que j’avais lu, j’ai rappelé toutes mes vieilles idées, et j’ai cherché dans tous les livres qui me sont tombés sous la main, et je n’ai rien trouvé qui ne m’ait fait connaître clairement, que les Acteurs du poème Dramatique ont toujours été maintenus dans tous les droits, et les honneurs de la {p. 145} République Romaine ; et que les Scéniques seulement, les Histrions, les Mimes, et les Bateleurs exerçant l’art de bouffonner, ont été marqués de cette infamie, qui fait soulever tant de gens par ignorance, ou par scrupule contre le Théâtre. »

III. Réfutation. §

On peut dire de l’Auteur de la Dissertation ce que disait autrefois un Poète Comique de ceux qui le reprenaient ; « Certes en voulant faire trop les entendus, ils témoignent qu’ils n’y entendent rien« Faciunt næ intelligendo, ut nihil intelligant. » Terent. in prol. And.. » Il s’agit d’un point fondamental de la question qu’il traite, à savoir si les Romains ont noté d’infamie les Comédiens : Et comme il est contraint d’avouer que presque tous les Ecrivains des derniers siècles ont estimé qu’ils les avaient notés d’infamie ; il soutient qu’en cela ils se sont abusés ; et que ce n’est que par ignorance, ou par scrupule que tant de gens se soulèvent contre le Théâtre. Il était donc du bon sens de faire voir clairement par des preuves convaincantes, que les Anciens Auteurs n’étaient pas de ce sentiment ; mais c’est ce qu’il ne fait point : il a tant d’estime de lui-même qu’il a prétendu devoir être cru sur sa parole ; puisque pour toute preuve il se contente de direDissertation pag. 192. : « J’ai demandé compte à ma mémoire de ce que j’avais lu, j’ai rappelé toutes mes vieilles idées, et j’ai cherché dans tous les livres qui me sont tombés sous la main, et je n’ai rien trouvé qui ne m’ait fait connaître clairement que les Acteurs du poème Dramatique ont toujours été maintenus dans tous leurs droits, et les honneurs de la République Romaine, etc. » Voilà toutes ses preuves ; n’est-ce pas une proposition bien établie ? mais y eut-il jamais un plus faux raisonnement ? Un esprit moins préoccupé eût dit par un raisonnement contraire ma mémoire me peut tromper ; mes idées sont trop vieilles ; les bons livres ne me sont pas tous tombés sous la main« Obest homini si pertinacius affirmare audeat, quod ignorat. » S. August. lib. 5. Confess. cap. 5. : c’est pourquoi il faut que je m’en instruise mieux ; car il me serait {p. 146}désavantageux d’oser soutenir avec obstination ce que je ne sais pas : il vaut mieux reconnaître son ignorance de bonne foi, que de faire l’entendu avec audace et témérité« Melior est fidelis ignorantia, quam temeraria scientia. » Idem serm. 20. de verbis Apost..

Voilà un raisonnement aussi juste que celui de l’Auteur de la Dissertation est faux : il n’était pas nécessaire qu’il prît tant de peine à demander compte à sa mémoire de tout ce qu’il avait lu, à rappeler ses vieilles idées, et à consulter tous les livres qui lui tombaient sous la main. S’il eût seulement lu Cicéron, et saint Augustin ; il ne serait pas tombé dans l’égarement où il s’est précipité : deux ou trois passages de ces grands hommes l’auraient pleinement instruit sur ce sujet. Cicéron dans l’Oraison pro Quintio, parlant du Comédien Roscius, dit« Roscius cum artifex ejusmodi sit, ut solus dignus videatur esse qui in scena spectetur ; tum vir ejusmodi est, ut solus videatur dignus, qui eo non accedat. » Cic. in orat. pro Quinct., « qu’il était si habile dans son art, qu’il n’y avait que lui seul qui fût digne de monter sur le Théâtre ; et que d’ailleurs il était si homme de bien, qu’il n’y avait que lui seul qui n’y dût point monter ».

Saint Augustin remarque que Cicéron montre évidemment par ces paroles, que les Comédiens étaient infâmes parmi les Romains : « Leur Cicéron, dit-il« Nonne Cicero eorum cum Roscium quemdam lauderet Histrionem, ita peritum dixit, ut solus esset dignus qui eo non deberet accedere ? Quid aliud apertissime ostendens, nisi illam scenam esse tam turpem, ut tanto minus ibi homo esse debeat, quanto fuerit magis vir bonus ? » S. August. lib. 1. de consensu Evang. cap. 33., louant un certain Comédien nommé Roscius, n’a-t-il pas dit qu’il était si habile dans son art, qu’il n’y avait que lui seul, qui fût digne de monter sur le Théâtre ; et que d’ailleurs il était si homme de bien, qu’il n’y avait que lui seul qui n’y dût point monter ; faisant voir par là en termes bien exprès, que le Théâtre est si infâme, que plus un homme est vertueux, plus il doit s’en éloigner. »

Cicéron encore dans le quatrième livre de la République nous apprend que les Romains notaient d’infamie les Comédiens ; ce qui est confirmé par S. Augustin, qui rapporte les paroles de cet Orateur. « Nous apprenons de Cicéron, dit-il« Quid autem hinc senserint Romani veteres, Cicero testatur in libris quos de Republica scripsit, ubi Scipio disputans ait : Numquam Comœdiæ nisi consuetudo vitæ pateretur, probare sua Theatris flagitia potuissent. et Græci quidam antiquiores vitiosæ suæ opinionis quamdam convenientiam servaverunt : et c. » Cic. in lib. 4. de Repub. S. August. l. 2. de civit. Dei, cap. 9., dans ses livres de la République, ce que les Anciens Romains jugeaient de la Scène ; car il y introduit Scipion l’Africain qui parle ainsi :

"On n’eût jamais approuvé les Comédies, et les crimes qu’elles représentaient sur le Théâtre, si les mœurs des hommes qui étaient souillés des mêmes vices, ne l’eussent {p. 147}souffert. Quant aux Grecs, quelques-uns des plus anciens ont traité la Comédie, selon l’opinion qu’ils en avaient dans le dérèglement de leur vie, etc." » Et après avoir allégué les sentiments des Grecs sur ce sujet, il rapporte ensuite ceux des Romains en ces termes« Romani quamvis jam superstitione noxia premerentur, ut illos Deos colerent quos videbant sibi voluisse scenicas turpitudines consecrari ;suæ tamen dignitatis memores, ac pudoris, actores talium fabularum nequaquam honoraverunt more Græcorum ; sed sicut apud Ciceronem Scipio loquitur, cum artem ludicram, scenamque totam probo ducerent ; genus id hominum non modo honore civium reliquorum carere, sed etiam tribu moveri notatione censoria voluerunt. » Ibid. cap. 13. : « Encore que les Romains, par une pernicieuse superstition, adorassent ces Dieux qu’ils voyaient avoir demandé que les ordures de la Scène leur fussent consacrées, toutefois se souvenant de leur dignité, et ayant devant les yeux l’honnêteté et la pudeur, ils n’ont pas communiqué, comme les Grecs, les honneurs de l’Etat aux Acteurs de ces fables, et de ces Comédies : mais ainsi que Scipion parle dans ce livre de Cicéron, estimant que l’art des jeux, et tous les spectacles de la Scène étaient des choses honteuses, et infâmes, non seulement ils ont privé ces sortes de gens qui en sont les Acteurs, des honneurs et des dignités, dont la porte était ouverte aux autres citoyens : mais ils les ont même jugés dignes d’être notés par les Censeurs, pour  être exclus de leurs Tribus. »

Tite-Live parlant d’un certain Ariston« Aristoni cuidam Tragico actori et genus et fortuna honesta erant ; nec ars, quia nihil tale apud Græcos pudori est, ea deformabat. » Tit. Liv. l. 24. c. 24. joueur de Tragédies, de bonne famille, et d’honnête condition dans Syracuse, qui était une ville des Grecs, dit que le métier qu’il faisait, ne le déshonorait point ; parce que parmi les Grecs il n’y avait pas d’infamie à jouer des Tragédies, ni d’autres pièces de Théâtre. Cette remarque d’un Historien si illustre, nous fait donc voir que c’était seulement parmi les Grecs que les joueurs de Tragédies, et les autres Acteurs de la Scène n’étaient point infâmes ; mais qu’au contraire parmi les Romains ils étaient notés d’infamie. Car l’on n’aurait point remarqué dans l’histoire Romaine, que le métier de Comédien n’était point infâme parmi les Grecs, s’il ne l’eût été parmi les Romains.

C’est aussi ce que Tertullien nous apprend en termes exprès dans son Traité des Spectacles« Ipsi auctores, et administratores spectaculorum, quadrigarios, scenicos, xisticos, arenarios…..ex eadem arte qua magnifaciunt, deponunt, immo manifesta damnant ignominia, et capitis minutione, arcentes curia, rostris, senatu, equite, cæterisque honoribus omnibus simul ac ornamentis. » Tertull. l. de spectacul. c. 22. et 23. : « Les Auteurs des Spectacles, dit-il, et ceux qui sont chargés de les faire représenter, abaissent autant les Conducteurs des chariots, les Acteurs de la Scène, les Xystiques, et ceux qui descendent en l’Arène… qu’ils relèvent leur art : ils les {p. 148}notent d’infamie ouvertement ; ils leur font changer d’état pour les exclure de la Cour, du Barreau, du Sénat, et de l’ordre des Chevaliers ; ils les privent de tous honneurs, et de toutes dignités. »

Ensuite Tertullien montre que toutes ces sortes de gens qui sont punis par les lois civiles, qui les notent d’infamie, doivent encore attendre un jugement plus sévère de la Justice de Dieu, dont ils attirent l’indignation sur eux par leurs crimes, qu’il décrit en détail ; et marquant en quoi tous ces Acteurs chacun en son espèce, et leurs spectateurs offensent la majesté de Dieu, il n’oublie pas les Acteurs des Poèmes Dramatiques, y comprenant les joueurs de Tragédies en termes exprès. « Puisque les hommes, dit-il« Quum igitur humana recordatio etiam obstrepente gratia voluptatis damnandos eos censeat ademptis bonis dignitatum in quemdam scopulum famositatis ; quanto magis divina justitia in ejusmodi artifices animadvertit ? An Deo placebit auriga ille tot animarum inquietator ?....Sed Tragœdo vociferante, exclamationes ille alicujus prophetæ retractabit ? » Ibid. cap. 23. et 25., quelques favorables qu’ils soient aux divertissements de la volupté, jugent ceux qui en sont les Acteurs, indignes d’être admis aux dignités, et qu’ils les notent d’infamie ; combien plus sévère sera le jugement que la justice de Dieu exercera contre eux ? Ce conducteur de chariots qui trouble tant d’âmes, plaira-t-il à Dieu ?… Est-ce qu’un homme se représentera les exclamations d’un Prophète en même temps qu’il sent frapper ses oreilles par les cris d’un Acteur de Tragédies ? »

Tertullien montre ensuite que Dieu punit même en cette vie ceux qui vont aux Spectacles, et particulièrement à ceux des Tragédies.XXVI « Comment donc, dit-il« Cur ergo non hujusmodi etiam dæmoniis penetrabiles fiant ?....Constant et mulieri linteum in somnis ostensum ejus diei nocte, qua Tragœdum audierat, cum exprobatione nominatim Tragœdi, nec ultra quintum diem eam mulierem in sæculo fuisse. Quot utique et alia documenta cesserunt, de his qui cum diabolo apud spectacula communicando, a Domino exciderunt ? Nemo enim potest duobus dominis servire : quid luci, cum tenebris ? quid vitæ et morti ? » Ibid. cap. 26., ces gens qui vont aux spectacles, ne seraient-ils pas exposés à la tyrannie du Démon ?… Il est constant qu’une femme étant allée à une Tragédie, la nuit suivante, elle vit en songe un suaire, et il lui sembla qu’on lui reprochait la faute qu’elle avait commise d’avoir assisté à cette Tragédie, en lui représentant même la personne de l’Acteur ; ce qui l’effraya tellement qu’elle mourut cinq jours après. Combien d’autres exemples y a-t-il de ceux qui en suivant le parti du démon dans les spectacles, ont secoué le joug du Seigneur ? Car personne ne peut servir deux maîtres : quel commerce peut-il y avoir entre la lumière, et les ténèbres, entre la vie et la mort ? »

Enfin Tertullien représente les peines que les {p. 149}Acteurs des Tragédies, et des autres Spectacles, souffriront dans l’Enfer : « Alors, dit-il« Tunc magis Tragœdi audiendi, magis scilicet vocales in sua propria calamitate. » Ibid. cap. ult., les Acteurs des Tragédies se feront mieux entendre, poussant leur plaintes d’une voix plus éclatante dans leur propre misère. »

Nous voyons par ces passages de Tertullien, et par toute la suite de son discours, comme les Acteurs de Tragédies, et par conséquent des Comédies, étaient compris sous le nom de Scéniques, ou d’Acteurs de la Scène ; et comme ils étaient notés d’infamie, aussi bien que les Acteurs des autres Spectacles.

Hérodien confirme cette vérité, lorsqu’il nous apprend que les Comédiens n’étaient pas moins estimés indignes des charges, et des dignités de l’Empire, que les Conducteurs de chariots, et les Mimes ; de sorte que l’Empereur Héliogabale en ayant élevé quelques-uns aux Charges de l’Empire, se rendit méprisable aux Romains, qui ne pouvaient souffrir sans indignation une action si infâme et si honteuse. « Héliogabale, dit-il« Aurigis item, et Comœdis Mimorumque Histrionibus maxima imperii munia demandabat Heliogabalus…..ita rebus omnibus quæ venerandæ olim censebantur, per omnem contumeliam ac temulentiam debacchantibus, tum cæteri omnes, et imprimis Romani milites indignabantur, contemnebantque eum. » Herodianus in Heliogabalo lib. 5., donnait les plus grandes Charges de l’Empire, à des Conducteurs de chariots, à des Comédiens, et à des Mimes… Ainsi toutes les choses qui étaient autrefois en vénération, étant tombées dans le dérèglement, et, dans l’infamie par la conduite honteuse de cet Empereur ; tout le monde, et principalement les soldats Romains ne le regardaient qu’avec indignation, et n’avaient que du mépris pour lui. »

Toutes ces vérités que je viens de remarquer, font assez voir que l’ignorance, que l’Auteur de la Dissertation attribue à ses adversaires, retombe sur lui. Néanmoins son aveuglement est si grand, qu’encore qu’il n’ait rien prouvé de ce qu’il prétendait établir, il s’imagine qu’il ne lui reste plus qu’à examiner les raisons qu’on lui oppose.

Dissertation pag. 193. 194. et 195. §

« Examinons quelques textes les plus apparents, que l’on allègue ordinairement pour défendre cette fausse opinion.

{p. 150} « Le premier, et le plus considérable est l’Edit dit du Préteur « Infamia notatur qui artis ludicræ, pronuntiandive causa in scenam prodierit. Scena est, ut Labeo definit quæ ludorum faciendorum causa quolibet loco ubi quis consistat, moveaturque spectaculum sui præbiturus, posita sit. » L. 1. et 2. ff. De iis qui notantur infamia. , qui contenait le droit commun du peuple Romain, et qui déclare infâmes ceux qui paraissaient sur la Scène, pour exercer l’art de bouffonnerie, ou pour y faire des récits. Sur quoi le Jurisconsulte Labéo dit, qu’il faut entendre par la Scène celle que l’on élève pour faire les Jeux à la vue du peuple, et où l’on fait un spectacle de son corps par des mouvements. En quoi le Préteur, et le Jurisconsulte n’ont jamais prétendu comprendre les Comédiens, et les Tragédiens, qui n’y sont point nommés, comme il eût été nécessaire dans une si importante occasion : car on n’imposerait pas une peine d’infamie par des mots équivoques, et qui ne peuvent être équivalents : il n’est fait mention que d’un art de bouffonner, qui consistait en deux choses, aux paroles, et aux postures ; et l’un et l’autre est ici clairement expliquée par les mots de prononcer, et de faire des gestes : et c’était par là que les Mimes, et Bouffons étaient principalement recommandables, en faisant réciter leurs vers avant que danser, ou les récitant eux-mêmes en les dansant, afin que les spectateurs eussent une plus facile intelligence de leurs postures, comme je l’ai déjà marqué. Et que Pline qui savait fort bien sa langue, le dit expressément de la bouffonne Lucéia, lui attribuant le mot de prononcer, ou de faire des récits. »

IV. Réfutation. §

Est-ce donc examiner les textes qu’allèguent les adversaires, que de les falsifier ? Et peut-on dire qu’une opinion est fausse, lorsqu’on ne la peut combattre que par des faussetés ? Ceux qui soutiennent que les lois notent d’infamie les Joueurs de Comédie, et de Tragédies, allèguent l’Edit du Préteur qui déclare infâmes ceux qui montent sur le Théâtre artis ludicra causa. Que répond à cela l’Auteur de la Dissertation ? Il traduit ainsi ces mots, artis ludicra causa, « pour exercer l’art de bouffonnerie » ; Et de là il infère que cette loi ne comprend que les Bouffons, et non pas les {p. 151}Comédiens. Mais cette falsification est trop visible pour ne la pas apercevoir : car ces mots ne signifient pas seulement l’art de bouffonnerie ; ils signifient encore généralement l’art des Jeux, sous lesquels les Comédies et les Tragédies sont aussi comprises. Cela est si certain, qu’il ne faut que consulter les Dictionnaires du Droit, et les livres qu’on lit dans les Ecoles pour en être convaincu : « Le Jurisconsulte Macer, dit Simon Schardius« Macer artem ludicram, id est artem Ludionum ac Comœdorum vocat. » Simon Schardius in lexico juridico., appelle artem ludicram, l’art des Bouffons et des Comédiens. »

Et si l’Auteur de la Dissertation se fût souvenu de la lecture qu’on fait de Valère Maxime dans les Collèges, il n’aurait pas fait une faute si grossière que de dire, que lorsque l’Edit du Préteur parle de ceux qui montent sur le Théâtre artis ludicra causa, il ne parle que des Bouffons, et non pas des Comédiens ; car il eût vu dans cet Auteur que ars ludicra signifie aussi l’art de représenter des Comédie, et des Tragédies : « Ce n’est pas, dit Valère« Non ludicra ars Roscium : sed Roscius artem ludicram commendavit. » Val. Max. l. 8. c. 7., ars ludicra, c’est-à-dire, l’art de jouer des Comédies, qui a rendu Roscius recommandable ; mais c’est Roscius qui a rendu cet art recommandable. » Et en un autre endroit. « Il est certain, dit-il« Constat Æsopum, Rosciumque ludicræ artis peritissimos, Hortensio causas agente, in corona frequentes extitisse. » Idem in cod. lib. 8. cap. 10., qu’Esope et Roscius, ludicra artis peritissimi, c’est-à-dire, qui étaient très habiles en l’art de jouer des Tragédies et des Comédies, se trouvaient souvent aux assemblées lorsqu’Hortensius plaidait. »

Il n’y a pas moins d’ignorance en ce qu’il ajouteDissertation pag. 194., « Que le Préteur, et le Jurisconsulte n’ont jamais prétendu comprendre dans cette loi les Comédiens, et les Tragédiens qui n’y sont point nommés, comme il eût été nécessaire dans une occasion si importante ; parce qu’on n’imposerait pas une peine d’infamie par des mots équivoques, et qui ne peuvent être équivalents. » Car ne devait-il pas savoir que ars ludicra, l’art des Jeux est un genre ; et que l’art de représenter les Comédies en est une espèce, qui par conséquent est comprise dans ce genre, selon cette règle de Droit, laquelle nous apprend, que « les choses spéciales sont toujours comprises dans les {p. 152}générales« Semper specialia generalibus insunt. » 1. Semper in regul. juris. », sans qu’il soit nécessaire de les nommer.

C’est pourquoi l’Edit du Préteur notant d’infamie tous ceux généralement qui montent sur le Théâtre pour exercer l’art des Jeux, artem ludicram, note aussi d’infamie par conséquent ceux qui montent sur le Théâtre pour exercer l’art de Comédien, puisque cet art est une espèce de l’art de représenter les jeux, et qu’il n’est point excepté par la loi.

Mais il n’est fait mention, dit l’Auteur de la Dissertation par une suite d’erreurDissertation pag. 194. ; « que d’un art de bouffonner, qui consistait en deux choses, aux paroles, et aux postures ; et l’un et l’autre est ici clairement expliqué par les mots de prononcer, et de faire des gestes : et c’était par là que les Mimes et Bouffons étaient principalement recommandables, etc. ».

Nous avons montré évidemment, que ars ludicra ne signifie pas seulement l’art de bouffonner ; mais généralement l’art de jouer toutes sortes de jeux. Quant à ce qu’il ajoute, que par ces mots de prononcer et de faire des gestes, les Mimes et les Bouffons sont marqués ; il se plaît à tromper le monde, et à s’abuser lui-même : car il faudrait être bien ignorant pour ne pas savoir que c’est le propre des Comédiens et des Tragédiens de prononcer, et de faire des gestes. « Qui peut nier, dit Cicéron« Quis neget opus esse Oratori, in hoc oratorio motu statuque Roscii gestum, et venustatem », Cic. l. 1. de orat., qu’un Orateur n’ait pas besoin du geste, et de la bonne grâce du Comédien Roscius, dans les actions du Barreau ? »

« N’oublions pas,dit Valère Maxime« Ne Roscius quidem subtrahatur scenicæ industriæ notissimum exemplum, qui nullum unquam spectanti populo gestum, nisi quem domi meditatus fuerat, ponere ausus est. » Val. Max. l. 8. c. 7., un exemple célèbre pour l’adresse et l’industrie de la Scène en la personne du Comédien Roscius, qui ne fit jamais aucun geste devant le peuple, qu’il ne l’eût auparavant étudié dans sa maison. »

Et en un autre endroit : « Hortensius, dit-il« Quintus autem Hortensius plurimum in corporis decoro motu repositum credens, pene plus studii in eodem laborando, quam in ipsa eloquentia affectanda impendit. Itaque nescires, utrum cupidius ad audiendum eum, an ad spectandum concurreretur : sic verbis oratoris aspectus, et rursus aspectui verba serviebant. Constant Æsopum, Rosciumque ludicræ artis peritissimos, illo causas agente, in corona frequenter astitisse, ut foro petitos gestus in scenam referrent. » Idem l. 8. c. 10., étant persuadé que le mouvement du corps est une des principales parties d’un Orateur, s’étudia presque plus à le bien former, qu’à rechercher les autres ornements de l’éloquence, de sorte que vous ne sauriez dire si le peuple courait plus volontiers pour l’entendre, que pour le voir : Ainsi son action {p. 153}donnait de l’agrément à ses paroles ; et ses paroles embellissaient son action. Il est certain qu’Esope et Roscius, très habiles en l’art de jouer sur le Théâtre, se trouvaient aux assemblées où il plaidait, pour en étudier les gestes, et pour orner le Théâtre en les imitant. »

Quintilien nous apprend combien la prononciation est propre aux Comédiens, et aux Tragédiens, lorsqu’il dit« Aliis locis citata, aliis pressa conveniet pronuntiatio : illa transcurrimus, congerimus, festinamus ; hac instamus, inculcamus, infigimus. Plus autem affectus habent lentiora. Ideoque Roscius citatior. Æsopus gravior fuit, quod ille Comœdias, hic Tragœdias egit. » Quintil. l. 11. c. 3. de pronuntiatione. : « Il y a des endroits qu’il faut prononcer vite ; il y en a d’autres qu’il faut prononcer lentement : il faut prononcer vite les choses que nous ne faisons que parcourir, que nous voulons resserrer, que nous désirons passer légèrement : il faut prononcer lentement les choses que nous soutenons fortement, que nous voulons inculquer, que nous voulons imprimer dans les esprits : et les mouvements impétueux doivent être exprimés encore plus lentement. Roscius parlait vite, et Esope parlait gravement ; à cause que celui-là jouait des Comédies, et celui-ci des Tragédies. »

Peut-on rien alléguer de plus exprès pour détruire entièrement tout ce que l’Auteur de la Dissertation avance ici sans aucune preuve, que ce que Quintilien dit encore dans le sixième livre chap. 2. où il montre que les Histrions, et les Comédiens indifféremment, doivent exprimer les passions, non seulement par les paroles, mais aussi par les gestes, et par les mouvements du corps ? « J’ai vu souvent, dit-il« Vidi ego sæpe Histriones, atque Comœdos, cum ex aliquo graviore actu personam deposuissent, flentes adhuc egredi. » l. 6. Instit. Orat. cap. 2., des Histrions et des Comédiens, après avoir représenté une passion violente, sortir du Théâtre jetant encore des larmes. »

« Le plaisir, dit Suétone« Canendi, ac saltandi voluptate ita efferebatur, ut ne publicis quidem spectaculis temperaret quominus et Tragœdo pronuntianti concineret. » Suetonius in Caligula., que l’Empereur Caligula prenait à chanter, et à danser, le transportait de telle sorte, que même aux spectacles publics il ne pouvait pas s’empêcher de mêler sa voix avec les paroles que prononçait l’Acteur de Tragédie. »

Et la Glose même expliquant ces termes, pour prononcer« Pronuntiandive causa ; id est, pronuntiaturus Comœdiam, vel Satyram. » Glossa., qui sont dans la loi ci-dessus alléguée, dit que cela se doit entendre pour y prononcer quelque Comédie, ou quelque Satire.

Mais il n’eût pas été nécessaire d’apporter toutes ces autorités, pour convaincre l’Auteur de la {p. 154}Dissertation, s’il eût rapporté la loi toute entière ; car voici la conclusion de cette loi qu’il a tronquée« Eos enim qui quæstus causa in certamina descendunt, et omnes propter præmium in scenam prodeuntes, famosos esse Pegasus, et Nerva filius responderunt. » L. 2. de iis qui notantur infamia.. « Pégasus et Nerva le fils ont déclaré que ceux qui descendent dans l’Arène, afin d’y combattre pour le gain, et tous ceux qui montent sur la Scène pour en tirer de l’argent, sont infâmes. »

L’Auteur de la Dissertation peut-il nier que les Comédiens, et les Joueurs de Tragédies, ne soient du nombre de ceux qui montent sur la Scène ? Puisque Cicéron nous l’apprend clairement, et en termes exprès, quand il dit« Roscius cum artifex ejusmodi sit, ut solus dignus videatur esse qui in scena spectetur. » Cic. in orat. pro Quinct. que le Comédien « Roscius était si habile dans son art, qu’il n’y avait que lui seul qui fût digne de monter et de paraître sur la Scène ». Et c’est pour cela qu’il appelle Scéniques les Comédiens, comme je l’ai montré dans la 1. Réfutation de ce 9. Chapitre. J’ajouterai seulement ici ce que Budé célèbre interprète du Droit a écrit sur ce sujet : « Afin de mieux entendre, dit-il« Ut locus iste melius intelligatur, et quædam etiam alia juris loca, complectenda semel compendio quodam genera ludicrorum duxi, quibus antiqui Græci ac Romani sunt usi. Theatricorum igitur artificum partim Gymnici, partim Scenici fuerunt ; nam gladiatoriam, et agitatoriam satis erit perstringere. Scenicis sunt qui scœnicos agones exercent, qui et musici agones, et Dionysiaci dicuntur, quasi Libero patri dicati.Quare et homines ipsi Scenici uno verbo a Græcis Dionysiaci artifices, authore Aristotele et Gellio. In his sunt Comœdi et Tragœdi,…. Comici et Tragici actores, qui proprie Scenici dicuntur, in scena actiones suas peragebant, ut author est Vitruvius lib. 5. cap. 6. » Budaus in l. athletas, ff. de iis qui notantur infamia., le texte de cette loi, et quelques autres lieux du droit, j’ai cru devoir une fois pour toutes, représenter ici en peu de mots les genres des Jeux, qui ont été en usage parmi les Anciens Grecs, et parmi les Romains. Donc entre ceux qui montaient sur le Théâtre, les uns étaient Gymniques, les autres Scéniques, sans parler ici qu’en passant des Gladiateurs, et des Conducteurs de chariots. Les Scéniques sont ceux qui exercent les jeux de la Scène, qu’on appelle aussi jeux de Musique, et Dionysiaques, comme étant consacrés à Bacchus ; c’est pourquoi les Acteurs de ces jeux sont appelés Scéniques, et parmi les Grecs, sont nommés artisans de Bacchus. Entre eux sont compris les Comédiens, et les Tragédiens… Les Acteurs des Comédies, ajoute-t-il, et des Tragédies, qui sont proprement appelés Scéniques, jouaient leurs pièces sur la Scène, selon le témoignage de Vitruve. »

Budé passe encore plus avant, comme Monsieur Tiraqueau Conseiller au Parlement de Paris, l’a très bien remarqué. « Budé, dit-il« Budæus non eos tantum qui propter præmium, sed et qui ambitiosa ostentatione in Scenam prodeunt, famosos esse voluit. Nam et eum locum in compendio juris civilis quod Romæ est in Bibliotheca Pontificis per indicis seriem ordine alphabeti sermone Græco compositum, in hæc verba legisse se dicit : omnes qui quæstus causa in certamen descendunt, infames sunt, simul et qui in scenam ambitiosa ostentatione prodeunt. » Tiraquell. in lib. de nobilit. cap. 5., estime, que non seulement ceux qui montaient sur la Scène pour le profit ; mais aussi les autres qui y montaient par une vaine ostentation, {p. 155}étaient infâmes ; car il rapporte qu’il a lu cet endroit de la loi seconde du Digeste, au titre, de ceux qui sont notés d’infamie, dans un abrégé du Droit écrit en Grec par ordre alphabétique, lequel est à Rome dans la Bibliothèque du Pape, en ces termes-ci : Tous ceux qui entrent dans les combats pour le gain, sont infâmes ; comme aussi ceux qui montent sur la Scène par une vaine ostentation. »

Le Droit Canonique estime les Comédiens et les autres Acteurs qui montent sur le Théâtre, si infâmes, qu’il les exclut des Ordres Ecclésiastiques ; « Que celui, dit-il« Neque illum qui scena lusisse dignoscitur, clericum esse ordinandum. » C. Maritum dist. 33. ex Gennadij c. 72., qu’on saura avoir joué sur la Scène, ne soit point admis aux Ordres Ecclésiastiques. »

Le Concile d’Elvire défend même aux filles fidèles ou Catéchumènes d’épouser des Comédiens ou des Scéniques sous peine d’excommunication« Prohibendum ne quæ fidelis, vel Catechumena, aut Comicos, aut Scenicos viros habeat. Quæcumque hoc fecerit a communione arceatur. » Concil. Eliberitian. can. 67..

Le Concile in Trullo défend même aux laïques de se déguiser en Comédiens ou en Tragédiens, sous la même peine d’excommunication, et aux Ecclésiastiques sur peine d’être déposés. « Que personne, dit ce Concile« Sed neque Comicas, vel Satyricas, vel tragicas personas induat… Eos ergo qui deinceps aliquid eorum quæ scripta sunt, aggredietur, ubi ad eorum cognitionem pervenerint ; si sint quidem Clerici, deponi jubemus ; si vero laici, excommunicentur. » Sexta Synodus in Trullo can. 62., ne se déguise en Comédien, ni en Satyre, ni en Tragédien. Si quelqu’un donc désormais commet quelque crime de ceux qui sont exprimés dans ce décret ; dès que les Prélats en auront connaissance, si c’est un Ecclésiastique, qu’il soit déposé, et si c’est un laïque, qu’il soit excommunié. »

Dissertation pag. 195. §

« Aussi quand les Empereurs Dioclétien et Maximien déclarent exempts de toute infamie des mineurs que l’on en croyait notés pour avoir monté sur le Théâtre« Si fratres tui minores duntaxat ætate in ludicræ artis ostentatione spectaculum sui populo præbuerunt, inviolatam existimationem obtinent. » L si fratres C. ex quibus causis irrogatur infamia., ils ne parlent ni de Tragédie, ni de Comédie ; mais seulement de cet art de bouffonner impudemment, et d’y faire un spectacle public de sa personne, qui sans doute eût rendu les Majeurs infâmes. »

{p. 156} 

V. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation s’est abusé pour n’avoir pas compris la signification de ces mots Ars ludicra, et spectaculum sui facere. Nous avons prouvé évidemment dans la Réfutation précédente, que ars ludicra ne signifie pas seulement l’art de bouffonner ; mais généralement l’art de jouer des Comédies, des Tragédies, et toutes sortes de Jeux. Nous avons montré par le témoignage exprès de Cicéron, que spectaculum sui facere, signifie spectari in scena ; c’est-à-dire paraître sur la Scène, ou dans les autres lieux destinés aux Spectacles publics. « Le Comédien Roscius, dit Cicéron« Rosciuscum artifex ejusmodi sit, ut solus dignus videatur esse, qui in scena spectetur. » Cic. in orat. pro Quinct., était si habile dans son art, qu’il n’y avait que lui seul qui fût digne de paraître sur la Scène. » C’est donc mal à propos que l’Auteur de la Dissertation dit sans preuve, et sans raison, que dans la loi si fratres, il n’est parlé ni de Comédie, ni de Tragédie : Car étant certain que l’art de représenter des Comédies, et des Tragédies, est une espèce de l’art de représenter des Jeux, artis ludicræ ; la loi parlant de ceux qui ont exercé artem ludicram en général, comprend aussi les Comédies, et les Tragédies, qui en sont une espèce, selon cette règle du Droit, Que les choses spéciales sont comprises dans les générales« Semper specialia generalibus insunt. » L. semper ff. de regul. jur. ; comme nous l’avons marqué ci-dessus.

Dissertation pag. 196. §

« C’est encore avec moins de raison que l’on pense autoriser cette mauvaise intelligence de l’Antiquité par la constitution des Empereurs Théodose, Arcadius, et Honorius, qui défendent de mettre aucunes figures de ces joueurs scéniques dans les lieux publics, où leurs statues sont élevées en objets de vénération ; car elle parle en termes exprès des Pantomimes, ou d’un vil Histrion « Si quæ in publicis porticibus vel in his civitatum locis, in quibus solent nostræ imagines consecrari, pictura Pantomimum veste humili, vel rugosis finibus agitatorem, aut vilem referat Histrionem, illico revellatur. » L. signa, C. de spectacul. , c’est-à-dire des Sauteurs, et des Bouffons ; et non pas des Acteurs du Poème Dramatique. »

{p. 157} 

VI. Réfutation §

L’Auteur de la Dissertation a tronqué cette loi pour se faire une objection imaginaire. Car la loi toute entière telle qu’elle est dans le Code montre clairement et en termes exprès, que le Théâtre est un lieu infâme, et destiné pour des personnes infâmes ; Voici ce que disent ces Empereurs dans cette loi« Si qua in publicis porticibus vel in his civitatum locis, in quibus nostræ solent immagine consecrari, pictura Pantomimum veste humili, et rugosis finibus agitatorem, aut vilem offerat histrionem, illico revellatur : neque unquam posthac liceat in loco honesto inhonestas adnotare personas. In aditu vero Circi, vel in Theatri prosceniis, ut collocentur, non vetamus. » L. si qua Cod. de spectacul.. « Si dans les portiques publics, ou dans les lieux des villes où l’on a accoutumé de nous consacrer des statues, il y a des portraits de quelque Pantomime mal vêtu, ou de quelque Conducteur de chariots avec son habit plissé, ou de quelque vil Histrion, qu’on les ôte aussitôt : Et que désormais il ne soit plus permis de mettre les portraits des personnes infâmes, en des lieux honnêtes ; mais nous ne défendons pas de les mettre à l’entrée du Cirque, ou dans l’avant-scène du Théâtre. »

Puis donc que cette loi défendant de mettre les portraits des personnes infâmes en des lieux honnêtes, permet en même temps de les mettre dans l’avant-scène du Théâtre ; il s’ensuit par une conséquence nécessaire que le Théâtre, selon cette loi, est un lieu infâme. Aussi les Interprètes du Droit expliquant cette loi, déclarent que les Comédiens, et tous les autres qui montent sur le Théâtre, sont infâmes : « Lucas de Penna, dit Ménochius« Tradit Lucas de Penna, in l. si qua Cod. de spectacul. et scenic. infames etiam dici Histriones illos, qui etsi ludibria non faciunt, prodeunt tamen in scenam, et Comœdias recitant. Idem scribunt Majolus in tractatu de irregularit. cap.5 in fine, et Petrus Gregorius in lib. 39. Syntagm. juris cap. 5. n. 2. » Menochius lib. 2. de arbitr. jud. cap. 69., enseigne sur la loi, si qua de C. spect. et scenic. que les Histrions même qui n’exercent point l’art de bouffonnerie, mais qui montent sur le Théâtre pour y réciter des Comédies, sont infâmes. Majole et Pierre Grégoire disent la même chose. »

Dissertation pag. 197. §

« Et Justinien permet aux femmes L. Imperial. Cod. de nupt. qui s’étaient engagées aux Jeux scéniques par la faiblesse de leur sexe, de recourir à la bonté de l’Empereur, pour être restituées en leur premier honneur, et bonne renommée quand elles voulaient {p. 158} retourner à la pratique d’une vie honnête. Ce qui témoigne assez que l’infamie ne s’était point étendue sur les Comédiens, ni sur les Tragédiens, parce que les femmes n’y jouaient point, et que ces Acteurs étant bien plus modestes, et plus estimés, que tous les Mimes, et Bouffons de ces jeux, on leur eût bien plus facilement accordé cette grâce ; et cette loi ne les eût pas oubliés, s’ils avaient été compris en celle dont la sévérité est ici modérée par la douceur de Justinien. »

VII. Réfutation. §

Il y a deux grands défauts dans ce raisonnement ; le premier, parce que quand il serait vrai que cette loi fût particulière pour les femmes scéniques, prenant le nom de Scénique pour l’espèce, et non pour le genre ; de sorte que les Comédiens et les Tragédiens n’y fussent point compris ; il ne s’ensuivrait nullement de là que les Comédiens, et les Tragédiens ne soient point infâmes ; puisqu’ils sont notés d’infamie par d’autres lois comme nous l’avons montré ci-dessus dans la IV. Réfutation.

L’autre défaut de ce raisonnement est, qu’encore que cette loi ne parlât pas formellement des Comédiens, ni des Tragédiens ; il ne s’ensuivrait pas non plus qu’elle ne pût servir de préjugé à leur égard ; puisque les Scéniques et les Comédiens sont d’une même condition selon les lois civiles, et canoniques, comme nous l’avons prouvé dans la IV. Réfutation de ce IX. Chapitre.

Ce que nous prouvons encore par les paroles suivantes de cette loi que l’Auteur de la Dissertation a omises ; Car la loi dit« His qui eis conjungendi sunt, nullo timore tenendis, ne scitis præteritarum legum infirmum esse videatur tale conjugium. » In ead. leg. imperial. Cod. de nup., « que les femmes Scéniques quittant ce métier, peuvent être relevées de la note d’infamie, et même qu’elles peuvent contracter un légitime mariage, sans craindre qu’il soit nul, à cause que les lois précédentes défendent le mariage avec les femmes scéniques » ; Et par conséquent on ne peut nier qu’à plus forte {p. 159}raison cette loi ne témoigne qu’il était défendu aux femmes d’épouser des hommes Scéniques ; et que ces mariages étaient nuls. D’où il s’ensuit que la même loi ne regarde pas seulement les Scéniques, prenant ce mot de Scéniques dans sa signification spécifique ; mais qu’elle s’entend aussi des Comédiens ; puisque les lois Ecclésiastiques, que l’Empereur Justinien n’a point révoquées, défendent en termes exprès aux filles, et aux femmes Chrétiennes d’épouser non seulement des Scéniques, mais aussi des Comédiens, sous peine d’excommunication. « Il faut, dit le Concile d’Elvire« Prohibendum est ne qua fidelis, vel Catechumena, aut Comicos, aut Scenicos viros habeat. Quæcumque hoc fecerit, a communione arceatur. » Concil. Eliberit. c. 67., défendre aux femmes et aux Catéchumènes, d’épouser des Comédiens, ou des Scéniques : Que s’il y en a qui en épousent ; qu’elles soient excommuniées. »

C’est donc sans raison que l’Auteur de la Dissertation prétend « que l’infamie ne s’était point étendue sur les Comédiens, ni sur les Tragédiens, parce que, dit-il sans le prouver, les femmes n’y jouaient point » ; Comme si l’infamie des Comédiens ne s’étendait pas sur leurs femmes, et sur leurs filles, quand même elles n’eussent point monté sur le Théâtre ? La loi Julia ne le déclare-t-elle pas en termes exprès, défendant aux hommes de qualité d’épouser les femmes ou les filles de ceux qui exercent, ou qui ont exercé l’art de représenter les jeux ? « Qu’aucun homme de qualité, dit cette loi« Lege Julia ita cavetur…Ne quis eorum sponsam, uxoremve habeto eam quæ ipsa, cujusve pater, materve artem ludicram facit, fecerit. » L. log. Iul. ff. de rit. nupt., n’épouse une femme qui exerce ou qui ait exercé l’art de représenter les jeux ; ni celle de qui le père, ou la mère exerce, ou ait exercé cet art. »

Enfin quoique en puisse dire l’Auteur de la Dissertation, les Comédiens ont si bien reconnu eux-mêmes, que l’infamie dont ils sont notés par les lois, s’étendait aussi sur leurs femmes, et sur leurs enfants, que l’an mil six cent quarante-et-un ils supplièrent le feu Roi de leur accorder une Déclaration pour les relever de cette infamie.

{p. 160} 

Dissertation pag. 198. §

«  Les lois condamnent la fille d’un Sénateur qui s’est abandonnée, ou qui exerce l’art de bouffonner « Quæ artem ludicram exercuerit. » L. Senatorius ff. de ritu nupt.  ; où l’on ne doit pas entendre jouer la Comédie ; mais pratiquer les Danses honteuses, et les Bouffonneries des Mimes, et Farceurs, comme nous l’avons expliqué. Elles punissent encore rigoureusement le soldat qui vend sa liberté ou qui exerce l’art des Bouffons « Si artem ludicram fecerit. » L. quadam ff. de pœnis. , sans rien dire contre ceux qui récitaient les Mimes Dramatiques. »

VII. Réfutation. §

La traduction de ces lois est falsifiée dans la Dissertation : car ars ludicra ne signifie pas seulement l’art de bouffonner, mais l’art de jouer toutes sortes de jeux, comme nous l’avons prouvé si clairement dans la IV. Réfutation de ce IX. Chapitre, qu’il n’y a pas lieu d’en douter, et comme il paraît encore par la définition que Sénèque nous a donnée en ces termes : « Artes ludicræ, dit-il« Artes ludicræ sunt quæ ad voluptatem oculorum, atque aurium tendunt. » Seneca epist. 89., sont les arts dont le but est de donner du plaisir aux yeux et aux oreilles » ; Ce que les Comédies, et les Tragédies font, aussi bien que les autres jeux.

D’ailleurs l’Auteur de la Dissertation pouvait apprendre d’Hotoman, célèbre Jurisconsulte, et des Dictionnaires même du Droit, que la loi quædam ff. de pœnis qu’il a alléguée, et qui est tirée des écrits du Jurisconsulte Macer, défendant aux soldats, sous peine de la vie, d’exercer artem ludicram, ne leur défend pas moins l’art de jouer des Comédies, que l’art de bouffonner : « Macer, dit le Jurisconsulte Schardius« Macer artem ludicram, id est, artem ludionum, ac Comœdorum vocat l. quædam ff. de pœnis, Hotoman. » Simon Schardius in lexico Iuris., appelle dans cette loi, artem ludicram, l’art non seulement des bouffons ; mais aussi l’art des Comédiens selon Hotoman. »

{p. 161} 

Dissertation pag. 199. §

« Et quand les Empereurs Théodose et Valentinien veulent qu’un mari puisse répudier sa femme L. consensu Cod. de Repud. , si contre sa défense elle assiste aux jeux du Théâtre, ils entendent les jeux scéniques, qui ont porté ce nom les premiers, et par une signification propre, parce qu’ils y ont été célébrés les premiers. Et cette intelligence résulte des termes de la Novelle de Justinien Novell. 22. de iis qui nupt. iter. , qui y est conforme ; et de ce que les uns et les autres de ces Empereurs conjoignent ces jeux avec les combats de l’Arène, où la cruauté régnait comme l’impudence aux jeux scéniques ; et sans que l’on y lise un seul mot concernant les Poèmes Dramatiques. »

IX. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation m’oblige souvent de le renvoyer à la lecture de son Dictionnaire : En vérité ces sortes de livres suffiraient pour détruire tout ce qu’il dit en cet endroit ; Mais il faut auparavant rapporter les termes de ces lois. « Que le mari, dit la loi du Code« Vir nec ullo modo propriam expellat uxorem nisi…vel Circensibus, vel Theatralibus ludis, vel arenarum spectaculis in ipsis locis in quibus hæc adsolent celebrari, se prohibente gaudentem. » L. consensu cod. de repud., ne répudie point sa femme, si ce n’est… qu’elle soit allée contre sa défense se divertir ou aux jeux du Cirque, ou à ceux du Théâtre, ou aux spectacles de l’Arène, dans les lieux où l’on a accoutumé de les célébrer. »

Voici les termes de la Novelle de Justinien« Lex licentiam dat viro mulierem abjicere…extra ejus voluntatem Circensibus congaudentem, et spectaculis inhærentem, aut Theatro advenientem, dicimus autem ubi scena, et talia sunt, aut etiam ubi bestiis ad versus homines pugna est. » Novell. 22. de iis qui nupt. iter. : « La loi permet au mari de répudier sa femme… qui va se divertir aux jeux du Cirque, contre sa volonté, et qui est attachée aux spectacles, ou qui va au Théâtre, c’est-à-dire au lieu où est la Scène, et où l’on représente les jeux, ou bien encore où les bêtes combattent contre les hommes. »

L’Auteur de la Dissertation prétend que ludi Theatrales, les jeux du Théâtre signifient les jeux Scéniques, en tant qu’ils font une espèce séparée des autres jeux du Théâtre ; mais s’il avait consulté le Dictionnaire, il eût trouvé que prenant les Jeux Scéniques en ce sens, ils ne s’appellent que Scéniques, et que les {p. 162}autres Jeux, comme les Comédies, et les Tragédies, etc., s’appellent ludi Theatrales, jeux du Théâtre. « Les jeux publics, dit Schardius dans son Dictionnaire du Droit« Ludi publici apud Romanos Circo, et cavea dividebantur : Circo cunicula circensia, et pugillatio, luctatioque continebantur : cavea theatralia, et scenica ludicra. » Schardius in lexico juris., étaient distingués parmi les Romains, par le Cirque, et par le Théâtre : le Cirque comprenait les jeux Circenses, les combats des Athlètes et des Lutteurs ; le Théâtre comprenait les jeux du Théâtre, et les jeux Scéniques. »

Les jeux donc du Théâtre, ludi Theatrales, ou ludicra Theatralia, ne signifient pas les jeux Scéniques selon leur différence spécifique, puisqu’ils en sont séparés ; et par conséquent c’est sans raison que l’Auteur de la Dissertation prétend sans aucune preuve, que ludi Theatrales, les jeux du Théâtre, ne signifient dans la loi du Code que nous venons d’alléguer que les jeux Scéniques.

Or les jeux du Théâtre ainsi distingués des Scéniques, comprennent les Comédies, et les Tragédies, aussi bien que les autres jeux. Que si nous prenons le nom de jeux du Théâtre, et de la Scène généralement, comme la Novelle de Justinien le prend, disant, « Qui va au Théâtre, c’est-à-dire au lieu où est la Scène, et où l’on représente les jeux » ; il est constant que ludi Theatrales, les jeux du Théâtre pris ainsi généralement, signifient toutes les sortes de jeux qu’on représentait sur le Théâtre, les Comédies, les Tragédies, les jeux Scéniques, et tous les autres, comme Budé, et Pierre Grégoire nous l’apprennent. « Budé, dit Pierre Grégoire« Budæus ludos theatrales in Scenicos, et Gymnicos dividit : Scenicos agones et Dionysiacos diei, et Musicos, in hisque esse hypocritas fabularum, et aliarum personarum Actores, Tragœdos, Comœdos, et c. » Budæus in l. Athletas ff. de iis qui not. Infam. Petrus Greg. in Syntagm. jur. lib. 39. c. 5. n. 4., divise les jeux du Théâtre, en Scéniques, et Gymniques : les jeux Scéniques sont encore appelés Dionysiaques, et jeux de Musique : les Acteurs des fables, et ceux qui jouent divers personnages, les Comédiens, et les Tragédiens y sont aussi compris. »

Budé dit de plus, que les Comédiens, et les Tragédiens sont proprement appelés Scéniques, prenant le nom de Scéniques généralement pour des Acteurs de la Scène : « Les Acteurs, dit-il« Comici, et Tragici, actores qui proprie Scenici dicuntur, in scena actiones suas peragebat, ut author est Vitruvius lib. 5. cap. 6. » Budæus ibid., des Comédies, et des Tragédies, qui sont proprement appelés Scéniques, jouaient {p. 163}leurs pièces sur la Scène, selon le témoignage de Vitruve. »

C’est pourquoi Cicéron donne le nom de Scénique à Esope Acteur de Tragédies, comme nous l’avons fait voir ci-dessus dans la 1. Réfutation de ce 9. Chapitre ; Et partant l’Auteur de la Dissertation prétend mal à propos, que « ces lois ne disent pas un seul mot concernant les poèmes Dramatiques », puisqu’il est constant qu’ils sont compris sous le nom de Jeux du Théâtre, et de la Scène.

Le raisonnement que fait ensuite l’Auteur de la Dissertation, est plaisant : il veut prouver que les Comédies et les Tragédies ne sont pas comprises sous le nom de jeux du Théâtre ; et de la Scène ; et voici comme il le prouve. « Les Empereurs, dit-il, conjoignent ces jeux du Théâtre avec les combats de l’Arène, où la cruauté régnait ; ils ne parlent pas donc des Poèmes Dramatiques », c’est-à-dire des Comédies, ni des Tragédies. Peut-on plus mal raisonner ? Car les Empereurs ne joignent pas seulement les jeux du Théâtre avec les combats de l’Arène, ou de l’Amphithéâtre ; mais ils les joignent aussi avec les Spectacles du Cirque, pour montrer qu’ils comprennent toutes sortes de jeux, puisqu’il n’y avait point d’autres jeux publics que ceux du Cirque, du Théâtre, et de l’Amphithéâtre.

Mais sans nous arrêter à son faux raisonnement, voyons si ce qu’il veut dire, vaut mieux que ce qu’il dit. Il semble qu’il veuille dire que les Comédies, et les Tragédies étaient si honnêtes, qu’un mari ne pouvait pas avoir sujet de répudier sa femme pour y avoir été contre sa volonté.

S’il dit cela, comme il semble le vouloir dire, il ne saurait rien avancer de plus faux ; car les Païens mêmes ont reconnu que les Comédies étaient très vicieuses, et très déshonnêtes. « La Comédie, dit Cicéron« De Comœdia loquor, quæ si hæc flagitia non probaremus, nulla esset omnino. » Cic. lib. 4. Tusc. quæst., n’aurait plus du tout de lieu parmi nous ; si nous n’approuvions toutes les ordures et les vilénies dont elle est remplie. » Et pour éclaircir encore cette vérité par quelque exemple, il suffit donc rapporter un du plus {p. 164}retenu de tous les Poètes Comiques, lequel saint Augustin représente en ces propres termes.

« Terence , dit-il « Terentius inducit nequam adolescentem proponentem sibi Jovem ad exemplum stupri, dum spectat tabulam quandam pictam in pariete, ubi inerat pictura hæc ; Jovem quo pacto Danaæ misisse aiunt in gremium quondam imbrem aureum, fucum factum mulieri. Et vide quemadmodum se concitat ad libidinem, quasi cœlesti magisterio. At quem Deum, inquit, qui templa cœli summo sonitu concutit. Ego homuncio id non facerem ? Ego vero illud sponte feci, ac libens. Per hæc verba turpitudo ista confidentius perpetratur. » S. August. lib. 1. Confess. c. 16., dans un endroit de l’ Eunuque, nous représente un jeune homme vicieux, et débauché, qui racontant une action infâme qu’il avait commise, dit qu’il avait été enflammé à la commettre par l’exemple de Jupiter même, ayant remarqué dans un tableau peint sur la muraille, que ce Dieu avait fait descendre une pluie d’or dans le sein de Danaé, et avait ainsi trompé cette femme. Mais voyez un peu de quelle sorte il s’anime lui-même à satisfaire sa brutale passion, comme ayant pour maître et pour modèle celui que le Ciel adore. Un Dieu, dit-il, l’a bien voulu faire. Mais quel Dieu ? Celui qui fait trembler les voûtes du Ciel par le bruit de son tonnerre. Et moi qui ne suis qu’un des moindres d’entre les hommes, j’aurais honte d’imiter le plus grand des Dieux ? Non certes. Aussi l’ai-je imité, et avec joie.

« N’est-il pas très vrai que ces paroles sont très propres pour faire commettre aux hommes cette infamie avec plus de hardiesse ? »

Je demande à l’Auteur de la Dissertation s’il estime qu’un mari ait sujet d’être bien satisfait de voir sa femme se plaire à entendre ces ordures, et à les voir représenter malgré lui ? Mais si nous considérons encore les circonstances du lieu où l’on représente les Comédies (ce que les lois n’ont pas oublié) nous verrons qu’il n’y a rien de plus indigne d’une honnête femme que de se trouver en tels lieux : « Les femmes, dit Ovide

« Spectatum veniunt, veniunt spectentur et ipsæ,
Ille locus casti damna pudoris habet. »
Ovid. lib. 1. de art amand.
, vont au Théâtre pour voir, et pour être vues ; ce lieu-là cause la ruine de la chasteté, et de la pudeur. » « Mais il n’y a rien de plus scandaleux dans tous les spectacles, dit Tertullien« In omni spectaculo nullum magis scandalum occurret, quam ille ipse mulierem, et virorum accuratior cultus, ipsa consensio, ipsa in favoribus aut conspiratio, aut dissensio inter se de commercio, scintillas libidinum conflabellant. Nemo denique in spectaculo inuendo prius cogitat, nisi videri, et videre ; sed Tragœdo acciferante, exclamationes, ille alicujus Prophetæ retractabit ? » Tertull. lib. de spect. c. 25., que de voir avec quel soin, avec quel agrément les hommes, et les femmes y sont parés : l’expression de leurs sentiments conformes ou différents, pour approuver, ou pour désapprouver les choses dont ils s’entretiennent, ne sert qu’à exciter dans leurs cœurs des passions déréglées. Enfin nul ne va aux spectacles qu’à dessein de voir et d’y être vu. Un homme se représentera-t-il {p. 165}les exclamations d’un Prophète en même temps qu’il sent frapper ses oreilles par les cris d’un Acteur de Tragédies ? »

« Il n’y a sur le Théâtre, dit S. Chrysostome « In Theatro risus est turpitudo, Pompa diabolica, effusio, imsumptio temporis, et expensio dierum inutilis, concupiscentiæ absurdæ præparatio, adulterii meditatio, scortationis Gymnasium, intemperantiæ schola, adhoratio turpitudinis, occasio risus, turpitudinis exempla. » S. Chrysost. homil. 42. in Acta., , que des ris dissolus, que des choses honteuses, que des pompes du diable, qu’une dissipation d’esprit, qu’une perte du temps et des jours entiers, que des appareils de la concupiscence, que des projets d’Adultères ; ce n’est qu’une Académie d’impureté, et une école d’intempérance, où l’on ne parle que de choses sales, où l’on ne pense qu’à rire, où l’on ne voit que des exemples d’ordure et d’infamie. »

Dissertation pag. 200. et 201. §

« Quand Tacite écrit que Néron pour ne se pas diffamer en paraissant sur le Théâtre public, institua les jeux Juvénaux, qui se faisaient en particulier, dans lesquels plusieurs si firent enrôler « Ne tamen publico Theatro dehonestaretur ; instituit ludos juvenalium vocabulo, in quos passim nomina data : non nobilitas cuiquam, aut ætas, aut acti honores impedimento, quominus Græci, Latinique Histrionis artem exercerent. » Tacit. lib. 14. , il ne veut parler ni de Tragédies, ni de Comédies, qui ne notaient point d’infamie ceux qui les jouaient ; mais d’un récit de vers libres, et pleins de railleries, avec un mélange de ridicules bouffonneries, de danses, et chansons malhonnêtes, qui rendaient les Acteurs infâmes par la loi. Aussi dans la suite, l’Auteur ajoute, que ni la noblesse, ni l’âge, ni la Magistrature, n’empêcha personne de pratiquer à son exemple l’art d’Histrion, avec des gesticulations efféminées indignes des hommes : Et tous les Auteurs qui ont blâmé Néron d’avoir monté sur le Théâtre, ne lui reprochent point d’avoir récité des Tragédies, et Comédies ; mais d’avoir joué des instruments, et bouffonné sur la Scène : Ce que Tacite explique assez clairement, lorsqu’il parle de Valens, que cet Empereur avait au commencement contraint de bouffonner en ces jeux ; car il dit qu’il y joua des Mimes « Ludicro Juvenalium theatro sub Nerone mox Mimos actitavit. » Tacit. lib. 3. hist.  : ce qui fait voir que ce n’était point une représentation de Comédies, ni de Tragédies ; mais seulement un jeu de postures, et de danses malhonnêtes. »

{p. 166} 

X. Réfutation. §

En vérité l’Auteur de la Dissertation se moque du monde, d’assurer avec tant de hardiesse, « Que tous les Auteurs qui ont blâmé Néron d’avoir monté sur le Théâtre, ne lui reprochent point d’avoir récité des Tragédies, et des Comédies ». Est-ce donc que Lucien n’est pas un Auteur, ou celui qui a composé le Dialogue intitulé Néron, qui se trouve parmi ceux de Lucien ? Ce Dialogue est une espèce de Déclamation contre ce Prince, où l’Auteur faisant le récit de ce qui se passa dans l’entreprise que fit cet Empereur de percer l’Isthme, dit entre autres choses« Hoc solum turpe videtur, Regem hæc Theatrica agere accurate… Audi rem absurdam, et insolentem, quæ tamen in oculis totius Græciæ gesta est. Cum in Isthmiis lex esset, ut neque Comœdia certaret quisquam, neque Tragœdia : Neroni placuit Tragœdos superare. » Lucianus in Nerone. : « Néron entend parfaitement le Théâtre, et mieux qu’il ne convient à un Prince… Ecoutez une étrange extravagance qu’il fit aux yeux de toute la Grèce ; cela arriva en cette sorte. Quoiqu’on n’eût pas accoutumé de représenter des pièces de Théâtre aux jeux Isthmiques, ni de disputer le prix des Comédies, ni des Tragédies ; il y voulut néanmoins remporter l’honneur de la Tragédie, etc. » N’est-ce pas blâmer Néron d’avoir récité des Tragédies sur le Théâtre ?

Dissertation pag. 202. §

« C’est pourquoi Emilius Probus « Partim infamia, partim humilia, partim ab honestate remota. » Æmilius Probus in præf. de viris illust. , après avoir dit qu’en Grèce il n’y a point d’infamie de faire un spectacle de sa personne au peuple sur la Scène ; et que parmi les Romains cet exercice est infâme ; nous voyons qu’il ne parle que de ceux qui font un spectacle de leurs corps ; c’est-à-dire, des Mimes, Danseurs, et Bouffons ; et non pas de ceux qui récitaient honnêtement les Comédies, et les Tragédies. »

XI. Réfutation. §

C’est une suite de l’illusion dans laquelle est tombé l’Auteur de la Dissertation, pour n’avoir pas {p. 167}compris que ces mots, Prodire in Scenam, et populo esse spectaculo, ne signifient autre chose, que monter sur le Théâtre, et paraître devant le peuple ; mais il ne faut que rapporter le passage de Probus tout entier, pour faire voir combien l’Auteur de la Dissertation s’est trompé. « C’était, dit-il« Magnis in laudibus tota fuit Græcia victorem Olympia citari : in scenam vero prodire, et populo esse spectaculo, nemini in eisdem Gentibus fuit turpitudini : quæ omnia apud nos partim infamia, partim humilia, atque ab honestate remota ponuntur. » Æmil. Prob. in Præf. de vit. illust. Imperat., un grand honneur parmi tous les Grecs, de remporter la victoire aux jeux Olympiques. Quant à ceux qui montent sur la scène, et qui y paraissent devant le peuple, ils n’ont jamais été noté d’infamie parmi ces peuples-là ; mais parmi nous toutes ces choses sont estimées en partie infâmes, en partie viles et déshonnêtes. » Il se voit par ces paroles que tous ceux qui montaient sur le Théâtre, qui y paraissaient devant le peuple, et qui n’étaient point notés d’infamie parmi les Grecs, étaient jugés infâmes parmi les Romains. Or les Acteurs des Tragédies, et des Comédies, étaient parmi les Grecs du nombre de ceux qui montaient sur la Scène, qui y paraissaient devant le peuple, et qui n’étaient point notés d’infamie : et partant, puisque Probus dit que toutes ces choses-là étaient estimées infâmes ou viles, et déshonnêtes parmi les Romains, il faut avouer que les Acteurs des Comédies et des Tragédies y étaient compris ; car en disant toutes ces choses, il n’en excepte aucune selon cette règle du droit, qui dit tout, n’excepte rien« Omne nihil excipit. » L. Procurat. Cod. mandat..

D’ailleurs ce que dit ici Probus étant entièrement conforme à ce que Cicéron écrit sur ce sujet, si Cicéron parle des Comédies et des Tragédies, il faut demeurer d’accord que Probus en parle aussi ; et voici ce que dit Cicéron« Numquam Comœdiæ nisi consuetudo vitæ pateteretur, probare sua theatris flagitia potuissent. Et Græci quidam antiquiores vitiosæ suæ opinionis quandam convenientiam servaverunt….. Romani vero cum artem ludicram scenamque totam probo ducerent, genus id hominum non modo honore civium reliquorum carere ; sed etiam tribu moveri notatione censoria voluerunt. » Cic. in lib. 4. de Repub.. « On n’eût jamais approuvé les Comédies, et les crimes qu’elles exposaient sur le Théâtre, si les mœurs des hommes qui étaient souillées des mêmes vices ne l’eussent souffert. Quant aux Grecs, quelques-uns des plus anciens ont traité la Comédie selon l’opinion qu’ils en avaient dans le dérèglement de leur vie.… Mais les Romains estimant que l’art de représenter les jeux, et tous les spectacles de la Scène étaient des choses honteuses, et infâmes, non {p. 168}seulement ils ont privé ces sortes de gens des honneurs, et des dignités, dont la porte était ouverte aux autres citoyens ; mais ils les ont même jugés dignes d’être notés par les Censeurs, pour être exclus de leurs Tribus. »

Ce qui a trompé l’Auteur de la Dissertation, est qu’il n’a pas compris que ces mots, prodire in scenam, et populo esse spectaculo, ne signifient autre chose, que monter sur la scène, et y paraître devant le peuple ; Ce qui convient aux Comédiens, aussi bien qu’aux autres Acteurs du Théâtre selon le témoignage de Cicéron, qui parlant du Comédien Roscius, dit« Roscius cum artifex ejusmodi fit, ut solus dignus videatur esse qui in scena spectetur. » Cic. in orat. pro Quinct. « qu’il était si habile dans son art, qu’il n’y avait que lui seul qui fût digne de paraître sur la scène ».

Dissertation pag. 203. §

« Ainsi Tertullien appelle les Mimes des têtes infâmes, et sans honneur, et ne dit rien de ceux qui représentaient les Poèmes Dramatiques. Enfin je n’ai vu dans les Anciens que les Acteurs des jeux scéniques, les Histrions, les Mimes, et l’art de bouffonner condamnés d’infamie ; et jamais la Comédie, ni la Tragédie, ni les noms de Comédiens, et de Tragédiens n’ont souffert ce reproche, si ma mémoire ne me trompe, ou qu’une lecture précipitée ne m’en ait ôté la connaissance. »

XII. Réfutation. §

Certes c’est avec raison que l’Auteur de la Dissertation commence à se défier, quoique trop tard, de sa mémoire, et de la précipitation de sa lecture : car s’il eût lu Tertullien avec attention, il aurait reconnu qu’il déclare que les Comédies, et les Tragédies sont pleines d’infamie et de crimes ; parce qu’elles sont des représentations de choses infâmes, et criminelles ; et qu’ainsi elles ne peuvent être meilleures, que ce qu’elles représentent. « Si les Tragédies, dit-il« Quod si Tragœdiæ, et Comœdiæ scelerum, et libidinum actrices, cruentæ, et lascivæ impiæ, et prodigæ : nullius rei aut atrocis, aut vilis commemoratio melior est. Quod in facto rejicitur, etiam in dicto non est recipiendum. » Tertull. de spect. c. 18., et les Comédies sont des représentations de crimes, {p. 169}et de choses impudiques ; elles sont sanglantes, lascives, impies, et déréglées. Car la représentation d’un crime énorme, ou d’une chose vile, et infâme, n’est point meilleure que ce qu’elle représente. Comme il n’est point permis d’approuver un crime dans l’action par laquelle on le commet ; il n’est point permis aussi de l’approuver dans les paroles, qui le représentent. »

Tertullien prouve encore l’infamie des Comédies, et des Tragédies, en prouvant l’infamie de tous les Spectacles en général, par celle de leurs acteurs. Car ayant divisé, dans ce livre des Spectacles, tous les Jeux, en ceux du Cirque, du Théâtre, de l’Amphithéâtre, ou de l’Arène, et en ceux du Xyste, ou des Athlètes, comme il les divise aussi dans son Apologétique en ces termes« Nihil est nobis cum insania Circi, cum impudicitia Theatri, cum atrocitate Arenæ, cum Xysti vanitate. » Tertull. in Apologet. cap. 38., « Nous n’avons aucun commerce avec les fureurs du Cirque, avec l’impudicité du Théâtre, avec les cruautés de l’Arène, et avec la vanité du Xyste » ; Il représente les vices, et les dérèglements de tous ces Spectacles en général, et en particulier selon leurs différentes espèces : Et après avoir prouvé par plusieurs raisons que les Chrétiens les doivent tous rejeter ; il ajoute encore celle-ci, que les Acteurs des Spectacles sont notés d’infamie par les lois, et que par conséquent les Spectacles sont mauvais, et infâmes. « Ν’est-ce pas, dit-il« Quanta confessio est rei malæ, cujus authores quum acceptissimi sint, sine nota non sunt ? » Tertull. de spect. cap. 22., avouer clairement qu’une chose est mauvaise, lorsque ceux qui la font, quelques agréables qu’ils soient, sont notés d’infamie ? »

Dans le dénombrement qu’il fait de ces Acteurs, il suit la division, qu’il a faite dans les chapitres précédents, des Jeux et des Spectacles en général : « Les Auteurs, dit-il« Ipsi authores, et administratores spectaculorum Quadrigarios, Scenicos, Xisticos, Arenarios….manifeste damnant ignominia, et c. » Tertull. ibid., des Spectacles, et ceux qui sont chargés de les faire représenter, déclarent ouvertement infâmes les Conducteurs des chariots, les Scéniques, les Xystiques, et les Arénaires. » Les Conducteurs des chariots comprennent tous les Acteurs du Cirque ; les Scéniques, tous les Acteurs du Théâtre, les Xystiques, tous les Acteurs du Xyste, et les Arénaires, tous les Acteurs de l’Amphithéâtre ou de l’Arène. En un mot Tertullien {p. 170}comprend sous ces genres d’Acteurs, toutes les espèces particulières dont il a fait le dénombrement dans les Chapitres précédents ; puisqu’il n’en fait point d’exception. Et pour ne parler que de ceux qui appartiennent à notre sujet, il ne reste qu’à voir si aux Chapitres précédents il a compris les Acteurs de Comédies et de Tragédies, dans le dénombrement des Scéniques. C’est ce qui est très facile de montrer. Tertullien après avoir parlé des Jeux du Cirque, passe aux Jeux Scéniques« Nunc ad scenicos ludos dirigimus. » Tertull. cap. 10. : il montre premièrement qu’ils sont indignes des Chrétiens, à cause du lieu où ils sont représentés, et même à cause de leur origine, et de leur consécration toute souillée d’idolâtrie ; Ensuite il montre que l’Ecriture sainte les condamne, en condamnant la concupiscence, la volupté et l’impudicité. Il fait voit en détail les ordures de ces Jeux Scéniques, exposant en premier lieu les représentations des Atellanes, et des Mimes, et après cela l’impureté, et les autres vices des Comédies, et des Tragédies. « Si les Tragédies, dit-il« Quod si Tragœdiæ, et Comœdiæ scelerum, et libidinum actrices, et c. » Tertull. c. 18., et les Comédies sont des représentations de crimes, et de choses impudiques, etc. » comme ci-dessus.

Puisque donc Tertullien comprend les Comédies, et les Tragédies parmi les Jeux Scéniques, il comprend aussi, par conséquent, les Acteurs des Comédies, et des Tragédies, parmi les Acteurs Scéniques. Et comme il déclare que les Acteurs Scéniques étaient notés d’infamie ; il déclare par conséquent que les Acteurs des Comédies, et des Tragédies, l’étaient pareillement : Car selon la règle du droit, les espèces sont contenues sous les genres, et des parties sont comprises dans le tout

« Semper specialia generalibus insunt. » Semper in Reg. Iur.

« In toto et pars continetur. » Ibid. Regul. 113.

.

Tertullien montre encore que tous ces Acteurs des Spectacles, qui sont punis et notés d’infamie par les lois civiles, doivent attendre un jugement plus sévère de la Justice de Dieu : Et dans le dénombrement qu’il en a fait, il comprend aussi les Acteurs de Tragédies, comme nous l’avons fait voir dans la 3. {p. 171}Réfutation de ce 9. Chapitre. Cela est si évident que je ne doute point que l’Auteur de la Dissertation n’en demeure lui-même d’accord, et qu’il n’avoue que sa mémoire l’a trompé, ou qu’une lecture précipitée lui en a ôté la connaissanceDissertation pag. 203..

Dissertation pag. 203. 204. 205. 206. et 207. §

« Mais pour donner encore plus de jour à l’explication de ces vieilles autorités, il en faut apporter qui ne puissent recevoir de contredit, employer des démonstrations infaillibles, et non pas des conjectures, et faire voir par des preuves convaincantes que les Ecrivains des derniers siècles, qui ont étendu l’infamie des Scéniques jusques sur les représentanteurs des poèmes Dramatiques, n’ont jamais eu l’intelligence du Théâtre des Romains. Nous avons établi trois sortes d’Acteurs qui n’avaient rien de commun avec les Mimes, Planipèdes, Histrions, ou Farceurs ; et j’ajoute que les plus nobles de tous étaient les Tragédiens, tant pour la grandeur des matières qu’ils traitaient, que pour les personnes illustres qu’ils représentaient, et la manière sérieuse dont ils agissaient. Les Comédiens étaient au second rang, parce que leur sujet n’était que des intrigues populaires, leurs personnages tirés des conditions communes, et leurs actions accompagnées quelquefois de plaisanteries. Et les Atellanes étaient les derniers, leurs Poèmes ne contenant que des railleries, et des actions plus satiriques, et moins honnêtes, quoiqu’ils y aient gardé toujours quelque modération. Cet ordre, et cette distinction ne peuvent être révoqués en doute.

« Après quoi nous n’avons qu’à prendre le témoignage de Valère Maxime, pour rendre inébranlable la vérité que nous avons avancée. C’était un Romain qui vivait sous Auguste à la naissance de l’Empire, qui n’ignorait pas les lois de son pays, et qui ne pouvait s’abuser en la connaissance du Théâtre de son temps, que l’on peut dire avoir été lors en son éclat ; et voici comme il en parle.

{p. 172} « “Les Atellanes étaient originairement venus d’Etrurie, et leurs fables tenaient beaucoup des vieilles satires, mais avec une modération digne de la sévérité Romaine ; et pour cela , dit-il « Attellani autem ab Oscis acciti sunt : quod genus delectationis Italica severitate temperatum. Ideoque vacuum nota est ; nam neque tribu movetur, neque a militaribus stipendiis repellitur. » Valer. Maxim. lib. 2. cap. 4., , jamais ils ne furent notés d’infamie ; ils ne perdirent point leur droit de suffrages dans les assemblées publiques, ni le privilège de servir dans les armées avec la solde et les avantages de leur milice.”

« Pouvait-il s’expliquer plus clairement ? Et si les Acteurs des fables Atellanes ont été si favorablement traités, nous peut-il rester quelque scrupule pour les Comédiens, et les Tragédiens, que les Romains tenaient dans un plus haut rang, qu’ils honoraient d’une bien plus grande estime, et que le cours des années n’a pas empêché de passer jusqu’à nous avec les règles de l’art, et les exemples des ouvrages qui les ont rendus si célèbres, et qui leur ont mérité l’affection des Grands, et l’applaudissement des peuples ? au lieu que les fables Atellanes nous sont entièrement inconnues, comme étant beaucoup moins considérables. Les Poèmes qu’ils récitaient, se sont perdus dans les ruines de Rome ; et nous n’en avons pas seulement des fragments. »

XIII. Réfutation. §

Il faut avoir une extrême présomption de soi-même pour dire que « les Ecrivains des derniers siècles qui ont étendu l’infamie des Scéniques jusques sur les représentations des Poèmes Dramatiques, n’ont jamais eu l’intelligence du Théâtre des Romains » ; Mais c’est de plus un étrange aveuglement de s’engager à le prouver par des démonstrations infaillibles, et cependant être réduit à ne pouvoir avancer que de faux raisonnements, comme fait l’Auteur de la Dissertation en cet endroit ; car « voici toutes ses démonstrations infaillibles, toutes ses preuves convaincantes, toutes ses autorités qui ne peuvent recevoir de contredit ».

Les Atellanes, dit-il, n’étaient point notés d’infamie, comme Valère Maxime le témoigne en termes {p. 173}exprès ; les Comédiens donc, et les Tragédiens ne l’étaient point aussi, puisqu’ils étaient plus considérables, et plus estimés que les Atellanes. Voilà une démonstration infaillible selon l’Auteur de la Dissertation ; mais ce n’est qu’un faux raisonnement selon tous ceux qui ont quelque connaissance de ces matières : parce que la raison pour laquelle les Atellanes n’étaient point notés d’infamie, ne convient pas aux Acteurs de Comédies, et de Tragédies. Car les Atellanes ont été exemptés de cette peine, comme n’exerçant pas l’art de représenter les Jeux, « tanquam expertes artis ludicræ », dit Tite-LiveTit. Liv. lib. 7..

Or on ne peut pas dire que les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, n’exerçaient pas l’art de représenter les Jeux ; puisque Valère Maxime témoigne en termes exprès« Constat Æsopum, Rosciumque ludicræ artis peritissimos, et c. » Valer. Maxim. lib. 8. cap. 10., « qu’Esope Acteur de Tragédie, et Roscius Acteur de Comédie étaient très habiles en cet art ». Et l’Auteur de la Dissertation ne peut rejeter le témoignage de ce grand homme, après avoir déclaré queDissert. pag. 206. « c’était un Romain qui vivait sous Auguste, à la naissance de l’Empire, qui n’ignorait pas les lois de son pays, et qui ne pouvait s’abuser en la connaissance du Théâtre de son temps ». Il est donc certain que les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, exerçaient l’art de représenter les Jeux, et que par conséquent ils étaient notés d’infamie par les lois qui ne les exceptent point« Infamia notatur qui artis ludicræ causa in scenam prodierit. » Leg. 1. ff. de iis qui notantur infamia.. C’est pourquoi on ne saurait nier avec raison que ce ne soit là un faux raisonnement : les Atellanes n’étaient point notés d’infamie ; les Comédiens donc, et les Tragédiens, ne l’étaient point aussi. Car c’est justement dire : les Atellanes qui n’exerçaient point l’art de représenter les Jeux, n’étaient pas notés d’infamie ; les Comédiens donc, et les Tragédiens, qui exerçaient cet art, ne l’étaient point aussi. Peut-on plus mal raisonner ? Il faut avouer que l’Auteur de la Dissertation n’est pas moins malheureux dans son raisonnement, que dans le choix qu’il a fait de Valère {p. 174}Maxime pour l’établir ; car cet illustre Ecrivain nous sert au contraire pour le détruire.

Il faut encore remarquer que si les Atellanes n’étaient pas notés d’infamie, c’était un privilège qu’on avait accordé à la Jeunesse Romaine, qui se plaisait à ces sortes de divertissements, sans souffrir que d’autres personnes que de leur condition fussent les Acteurs de ces Jeux, comme Tite-Live nous l’apprend en ces termes« Quod genus ludorum (Atellanorum) ab Oscis acceptum tenuit juventus, nec ab Histrionibus pollui passa est. Eo institutum manet, ut Actores Atellanarum nec tribu moveantur, et stipendia tanquam expertes artis ludicræ faciant. » Tit. Liv. l. 7. : « La jeunesse apprit des Osciens ces sortes de jeux Atellanes, et ne souffrit pas qu’ils fussent déshonorés par les Histrions. Et de là est venue la coutume qui est demeurée depuis, que les Acteurs des pièces Atellanes, ne sont point exclus des tribus, et qu’il leur est permis d’aller à la guerre, comme n’exerçant pas l’art de représenter les Jeux. » Ainsi de conclure que les Comédiens et les Tragédiens n’étaient point notés d’infamie, à cause que les Atellanes en étaient exemptés par un privilège particulier ; c’est fort mal raisonner : car selon les maximes de Droit, les privilèges ne s’étendent point ni d’une personne à une autre, ni d’un cas à un autre, par quelque induction que ce soit« Neque ex identitate, immo neque ex majoritate rationis privilegium extenditur de casu, ad casum, nec de persona ad personam. » Bald. In l. 2. ff. de legibus. Fagnanus in C. Olim. de verb. signif. n. 19.. Cela suffit pour détruire le faux raisonnement de l’Auteur de la Dissertation ; et pour faire voir que le passage de Valère Maxime qu’il allègue ne lui sert de rien.

Mais je veux encore montrer qu’il a mal entendu Valère Maxime. Car l’Auteur de la Dissertation suppose que Valère Maxime parle généralement de toutes sortes d’Atellanes : au lieu qu’il ne parle que de ceux dont parle Tite-Live, c’est-à-dire, des Atellanes qui ne passaient point pour Histrions, comme n’exerçant pas l’art de représenter les Jeux, et qui ne souffraient pas même que leurs Jeux fussent déshonorés par les Histrions. De sorte que si je fais voir qu’il y avait des Atellanes qui passaient pour Histrions, et qui exerçaient l’art de représenter les Jeux, montant sur la Scène pour gagner de l’argent ; il est visible que ce n’étaient point les Atellanes dont parlent Tite-Live, et Valère Maxime : Et de plus on ne peut nier {p. 175}que ces Atellanes ne fussent notés d’infamie aussi bien que les Histrions.

Or il est facile de faire voir qu’il y avait des Atellanes qui passaient pour Histrions ; puisque Suétone le témoigne clairement, quand il donne le nom d’Histrion au Philosophe Datus Acteur de pièces Atellanes : « Datus, dit-il« Datus Atellanarum Histrio. » Suet. in Neron. Claud., était un Histrion Acteur de pièces Atellanes », lequel fut banni d’Italie pour avoir dit des paroles piquantes contre Néron Claudius. « Néron, ajoute Suétone« Histrionem et Philosophum Nero nihil amplius, quam urbe, Italiaque submovit, vel contemptu omnis infamiæ, vel ne fatendo dolorem, irritaret ingenia. » Idem ibid., ne fit autre chose à ce Philosophe Histrion, que de le bannir de la ville, et de toute l’Italie ; soit qu’il méprisât toute sorte d’infamie ; soit qu’il appréhendât d’irriter les esprits, en témoignant d’en être fâché. »

Nous voyons aussi que Tertullien donne aux Atellanes le nom de Bateleurs, et qu’il les met parmi les scéniques, parmi les Mimes, et les Pantomimes : « Nous passons, dit-il« Nunc ad scenicos ludos dirigimus…Nec impudicitiam omnem amare jubemur. Hoc igitur modo etiam a Theatro separamur, quod est privatum consistorium pudicitiæ, ubi nihil probatur, quam quod alibi non probatur ; ita summa gratia ejus de spurcitia plurimum concinnata est, quam Atellanus gesticulator, quam Mimus etiam per mulieres repræsentat, sexum pudoris exterminans, ut facilius domi, quam in scena erubescant. » Tertull. lib. de spect. cap. 10., maintenant aux jeux Scéniques.… Il nous est commandé de n’aimer aucune sorte d’impudicité. Ainsi le Théâtre nous est interdit, comme étant un consistoire de l’impureté, où rien n’est approuvé que ce qu’on désapprouve partout ailleurs : où rien ne plaise tant que l’impudicité, qu’un bateleur Atellane exprime par ses gestes, et qu’un Mime représente par le ministère même des femmes, qui perdent tellement la pudeur de leur sexe, qu’elles auraient plus de honte dans leur maison de ce dérèglement, qu’elles n’en ont sur la Scène. »

Il est donc indubitable qu’il y avait des Atellanes qui passaient pour Bateleurs, et pour Histrions, montant sur la Scène pour gagner de l’argent, et qui par conséquent n’étaient pas moins infâmes que les autres Acteurs des Jeux Scéniques. En effet la loi qui déclaré généralement infâmes tous ceux qui montent sur la Scène pour gagner de l’argent« Omnes propter præmium in Scenam prodeuntes, famosos esse Pegasus, et Nerva filius responderunt. » L. 2. de iis qui notantur infamia., n’excepte point les Atellanes, non plus que les Acteurs de Comédies, et de Tragédies.

Ces preuves sont si solides, que l’Auteur de la Dissertation n’y a pu opposer qu’un faux raisonnement ; soit dans la supposition qu’il fait, soit dans l’induction {p. 176}qu’il en tire. Mais je crois plutôt qu’il n’a jamais pensé à ce que je viens de représenter ; car autrement je m’assure qu’il aurait reconnuDissert. pag. 203. et 204. « qu’il n’avait point d’autorités qui ne puissent recevoir de contredit, ni de démonstrations infaillibles, ni de preuves convaincantes, non pas même de conjectures raisonnables, pour faire voir que les Ecrivains des derniers siècles, qui ont étendu l’infamie des Scéniques jusques sur les représentations des Poèmes Dramatiques, n’ont jamais eu l’intelligence du Théâtre des Romains ».

Dissertation pag. 208. et 209. §

« Et Macrobe soutient « Histriones non inter turpes habitos Cicero testimonio est, quem nullus ignorat Roscio, et Æsopo Histrionibus tam familiariter usum, ut res rationesque eorum sua solertia tueretur. Quod cum aliis multis tum ex epistolis quoque ejus declaratur. » Macrob. lib. 3. Saturn. cap. 14. que les Histrions n’étaient point infâmes, et le prouve par l’estime que Cicéron faisait du fameux Roscius Comédien, et d’Esope excellent Tragédien, avec lesquels il avait une étroite familiarité ; et par les soins qu’il prit de défendre les intérêts du premier devant les Juges ; où le mot d’Histrions ne signifie que les Joueurs de Comédie et de Tragédie, comme il résulte assez clairement de l’exemple qu’il en tire de Roscius, et d’Esope seulement ; et de ce qu’auparavant il avait montré que les danses malhonnêtes, et désordonnées, qui étaient propres aux Bouffons, et vrais Histrions, étaient condamnées par tous les Sages au siècle de ces deux célèbres Acteurs.

« Sur quoi nous pouvons remarquer en passant, que dès l’âge de cet Auteur, la langue latine dégénérant de sa pureté, le nom d’Histrions commençait à s’appliquer à tous ceux qui s’exerçaient aux représentations du Théâtre. »

XIV. Réfutation. §

La défiance que l’Auteur de la Dissertation témoignait de sa mémoire, et de sa lecture précipitéeDissertation pag. 203., devait le rendre plus soigneux de bien examiner les choses qu’il donne au public ; mais l’habitude qu’il a de débiter sans discernement tout ce qui se présente à son imagination, l’a emporté sur sa défiance : {p. 177}En voici un exemple assez remarquable.

Il a trouvé dans Macrobe« Histriones non inter turpes habitos Cicero testimonio est. » Macrob. lib. 3. cap. 14. que Cicéron témoigne que « les Histrions n’étaient pas estimés infâmes » : Et il a vu que ce passage recevait de grandes difficultés ; car il est visiblement faux que tous les Histrions généralement fussent estimés infâmes ; il a vu encore que ce que Macrobe dit touchant les Histrions, se doit entendre par rapport à ce qu’il dit auparavant touchant les Danseurs, et il n’a pas ignoré que ce passage de Macrobe était fondé sur le témoignage de Cicéron. Toutes ces difficultés méritaient bien qu’il y fît attention : aussi a-t-il tâché de le faire, au moins à l’égard des deux premières difficultés ; mais il y a si mal réussi, qu’il n’a pu s’empêcher de corrompre le texte de Macrobe dans sa traduction, traduisant ainsi ces paroles : « Histriones non inter turpes habitos », que les Histrions n’étaient point infâmes ; au lieu de traduire, les Histrions n’étaient pas estimés infâmes ; Ce qui est très différent : car il y a deux sortes d’infamie ; l’une de droit, et l’autre de fait : ceux-là sont proprement infâmes, qui sont notés d’infamie par les lois ; ceux-là sont estimés infâmes, lesquels quoiqu’ils ne soient pas notés d’infamie par les lois, ne laissent pas de passer pour infâmes, à cause de leur mauvaise vie, ou de leur condition vile et abjecte, qui les sépare des honnêtes gens, et les exclut des dignités ; c’est l’infamie de fait. Ces différences d’infamie sont marquées dans le droit civil : « Les portes des dignités, dit la loi« Neque famosis et notatis, et quos scelus, aut vitæ turpitudo inquinat, et quos infamia ab honestorum cœtu segregat dignitatis portæ patebunt. » L. 2. Cod. de dignitatibus., ne seront point ouvertes à ceux qui sont notés d’infamie, ni à ceux qui sont souillés de quelque crime, ou qui mènent une vie honteuse, ni à ceux que leur condition vile et abjecte sépare des assemblées des honnêtes gens » : De sorte qu’il y avait des personnes qui encore qu’elles fussent notées d’infamie par les lois à cause de leur profession, n’étaient pas néanmoins estimées infâmes par les sages, à cause des vertus et des bonnes qualités qu’elles avaient d’ailleurs ; c’est-à-dire qu’elles étaient notées de l’infamie de droit ; mais non pas de {p. 178}l’infamie de fait. « On peut être, dit Schardius« Variis modis infamia quis notari potest : inprimis hominum opinione. Nam is qui apud bonos et graves viros male audit, infamis dicitur licet ei jure, et legibus nulla irrogetur infamia… Alterum est genus infamiæ, quæ irrogatur alicui jure civili, etsi forte apud bonos viros non sit gravata ejus existimatio : eaque juris infamia vulgo appellatur, superior vero facti. » Schardius in lexico juris., noté d’infamie en diverses manières ; premièrement par l’opinion des hommes ; car celui qui est en mauvaise estime dans l’opinion des personnes graves, et vertueuses, est réputé infâme quoiqu’il ne soit point noté d’infamie par le droit, ni par les lois.… L’autre genre d’infamie est celle dont le droit civil note quelqu’un ; quoique peut-être sa réputation ne soit pas flétrie dans l’opinion des gens de bien : c’est ce qui s’appelle communément infamie de droit ; l’autre s’appelle infamie de fait. »

Et c’est de cette infamie de fait, dont parle Macrobe, comme l’a très bien remarqué Albericus Gentilis : « Les Histrions, dit-il« Ipsi quinimmo Histriones non semper hac facti infames habiti videntur ; fuit namque Roscius, et charus, et laudatus claris laudatisque viris, et summorum virorum encomiis personam suam non inseruit impudenter. » Albericus Gentilis in disp. de Actor et Spectat. fabularum non notandis., n’ont pas toujours été estimés infâmes de cette infamie de fait ; car Roscius fut fort chéri et loué des hommes illustres et de grande réputation ; et son éloge a été mis parmi ceux de ces grands hommes, sans qu’on puisse dire qu’il y ait en cela de l’impudence. »

Le rapport de ce que dit Macrobe des Histrions, avec ce qu’il a dit auparavant des Danseurs, montre clairement qu’il ne parle que de cette infamie de fait : car, après avoir dit auparavant que tous les sages estimaient les danses indignes des honnêtes gens (ce qui marque une infamie de fait) il ajoute : « mais quant aux Histrions, ils n’étaient pas estimés infâmes, comme il paraît par l’estime que Cicéron faisait du fameux Roscius ». Il est donc à juger, par là, qu’il ne parle que de l’infamie qui vient de l’opinion des sages, et qui est l’infamie de fait. Sur quoi il faut remarquer que comme ces paroles de Macrobe ne se peuvent entendre que de quelques Histrions, et non pas de tous généralement, savoir des Acteurs de Tragédies, et de Comédies, ainsi que l’Auteur de la Dissertation le reconnaît ; elles ne se peuvent aussi entendre de tous les Acteurs de Comédies et de Tragédies généralement ; mais seulement de quelques-uns, comme il se voit par les exemples particuliers que Macrobe rapporte de Roscius et d’Ésope : car il est constant que les Acteurs de Comédies et de Tragédies {p. 179}en général étaient estimés infâmes par les sages ; comme je l’ai montré ci-dessus dans la 2. et dans la 3. Réfutation de ce 9. Chapitre.

Mais pour faire voir encore plus évidemment que Macrobe ne parle que de l’infamie de fait, et non pas de l’infamie du droit, c’est que Macrobe ne fonde ce qu’il dit des Histrions que sur l’estime que Cicéron faisait de Roscius et d’Esope ; mais non pas sur les paroles de Cicéron, lequel au contraire déclare en termes exprès qu’il y avait de l’infamie à monter sur le Théâtre.  

« Roscius, dit-il « Roscius cum artifex ejusmodi sit, ut solus dignus videatur, qui in scena spectetur ; tum vir ejusmodi est, ut solus dignus videatur, qui eo non accedat. » Cic. in orat. pro Quinct., est si habile dans son art, qu’il semble qu’il n’y ait que lui seul qui soit digne de monter sur le Théâtre ; et d’ailleurs il est si homme de bien, qu’il semble qu’il n’y ait que lui seul qui n’y dût point monter. »

Pour accorder ce que dit Macrobe avec ce que dit Cicéron, il faut nécessairement dire que Cicéron faisait tant de cas de la vertu, et des belles qualités de Roscius, qu’il ne l’estimait pas infâme à l’égard de sa personne ; quoique à l’égard de sa profession de Comédien il fût noté d’infamie par les lois, qui déclarent infâmes tous ceux qui montent sur le Théâtre pour le gain et pour le profit.

Quant à ce que l’Auteur de la Dissertation ajouteDissert. pag. 203., « que dès l’âge de Macrobe, la langue Latine dégénérant de sa pureté, le nom d’Histrion commençait à s’appliquer à tous ceux qui s’exerçaient aux représentations du Théâtre » ; sa mémoire l’a trompé, ou une lecture précipitée lui en a ôté la connaissance. Car s’il avait lu Cicéron et Valère Maxime avec attention, il aurait appris que du temps de la plus grande pureté de la langue Latine les Acteurs des Tragédies et des Comédies étaient appelés Histrions et Scéniques ; comme nous l’avons prouvé dans la 1. Réfutation de ce 9. Chapitre. « Nous avons vu, dit Cicéron« Histriones eos vidimus, quibus nihil posset in suo genere esse præstantius, qui non solum in dissimillimis personis satisfaciebant, cum tamen in suis versarentur ; sed et Comœdum in Tragœdiis, et Tragœdum in Comœdiis, admodum placere vidimus. » Cic. in Bruto, de perf. Orat., des Histrions si excellents, qu’il n’y avait rien de plus parfait en leur genre : non seulement ils jouaient si bien de très différents personnages, chacun dans son espèce ; c’est-à-dire l’un dans {p. 180}la Comédie, et l’autre dans la Tragédie, qu’ils ravissaient leurs spectateurs ; mais encore le Comédien était si bon Acteur de Tragédie ; et le Tragédien de Comédie, qu’ils attiraient l’admiration, et l’applaudissement de tout le monde. »

Cicéron parle du Comédien Roscius, et du Tragédien Esope, qu’il appelle Histrions, comme il leur donne encore ce nom en beaucoup d’autres lieux. Voyez la 1. Réfutation de ce 9. Chapitre. Valère Maxime qui vivait sous Auguste, et qui ne pouvait s’abuser en la connaissance du Théâtre de son temps, que l’on peut dire avoir été alors en son éclat, comme l’Auteur de la Dissertation le reconnaît lui-mêmeDissert. pag. 206., donne au Comédien Roscius le nom de Scénique et d’Histrion. « N’oublions pas, dit-il« Ne Roscius quidem subtrahatur scenicæ industriæ, notissimum exemplum, qui nullum unquam spectanti populo gestum, nisi quem domi meditatus fuerat ponere ausus est. Quapropter non ludicra ars Roscium ; sed Roscius ludicram artem commendavit : nec vulgi tantum favorem, verum etiam principum familiaritates amplexus est. Hæc sunt attenti, et anxii, et nunquam cessantis studii præmia, propter quæ tantorum virorum laudibus non impudenter se persona Histrionis inseruit. » Val. Max. lib. 8. c. 7., un célèbre exemple de l’adresse, et de l’industrie scénique en la personne de Roscius, qui ne fit jamais aucun geste devant le peuple, qu’il ne l’eût auparavant étudié dans sa maison : de sorte que ce n’est pas l’art des Jeux qui a rendu recommandable Roscius : mais c’est Roscius qui a rendu cet art recommandable : il gagna non seulement la faveur du peuple ; mais il s’insinua bien avant dans l’amitié, et dans la familiarité des plus grands Seigneurs. Ce sont là les récompenses que mérite un étude assidu, et infatigable ; tellement qu’il n’y a point d’impudence à mettre l’éloge d’un Histrion parmi ceux de ces grands hommes. »

Dissertation pag. 210. 211. et 212. §

« Nous pouvons prendre encore un autre raisonnement de pareille manière, et d’une aussi forte conséquence dans les pensées des Jurisconsultes Romains « Athletas Sabinus et Cassius responderunt omnino artem ludicram non facere, neque Thymalici, neque Exustici, melius Xystici, neque Agitatores ignominiosi habentur. » L. Athletas ff. de iis qui not. infam. , qui nous enseignent que l’on n’a pas compris entre ceux qui pratiquaient l’art de bouffonner, ni jamais noté d’infamie les Athlètes, ou Lutteurs, bien qu’ils combattissent tous nus sur l’arène ; ni les Thyméliques, ou Musiciens, bien qu’ils joignissent leurs voix, et l’adresse de leur main aux danses des Mimes, et des bouffons ; ni les Conducteurs des chariots au Cirque ; {p. 181} ni même les Palefreniers qui servaient auprès des chevaux employés aux courses sacrées, bien qu’ils fussent de la plus méprisable condition. D’où l’on peut aisément juger, et certainement, que les Acteurs des Poèmes Dramatiques n’ont jamais souffert cette tache. Ils ne paraissent point sur le Théâtre, que modestement vêtus, bien que ce fût quelque fois plaisamment : ils n’occupaient les Musiciens qu’aux danses, et aux chants de leurs Chœurs, ou de quelques vers insérés dans le corps de leurs Poèmes, comme ceux de nos Stances, que l’on récite mal à propos, au lieu de les chanter, étant lyriques. Ils n’étaient point employés à des ministères abjects qui les rendissent indignes de la société des personnes d’honneur, et de qualité : Et je ne crois pas que l’on se puisse imaginer que Roscius cet excellent Comédien, et Esope cet incomparable Tragédien, ne fussent pour le moins aussi bien traités que des Cochers, et des Valets d’étable. Où je puis remarquer en passant que Tertullien s’est fort trompé, d’avoir dit que les Athlètes et Xystiques avaient été notés d’infamie par les lois Romaines, puisque nous lisons le contraire dans les textes formels de ces mêmes lois. »

XV. Réfutation. §

Je ne m’arrête point sur ce que l’Auteur de la Dissertation traduit mal à son ordinaire ces mots Ars ludicra, l’Art de bouffonner ; car j’ai déjà montré si clairement que Ars ludicra signifie généralement l’art de représenter toutes sortes de Jeux, qu’il n’y a pas lieu d’en douter. Mais je passe à l’examen de son faux raisonnement : « Les lois Romaines, dit-il, n’ont jamais noté d’infamie les Athlètes ni les Thyméliques, ou Musiciens, ni les Conducteurs de chariots au Cirque, ni même les Palefreniers ; et par conséquent les Comédiens, et les Tragédiens n’ont aussi jamais été notés d’infamie. »

Cette induction est visiblement fausse : parce que la raison pour laquelle les lois ont exempté les Athlètes {p. 182}de la note d’infamie« Athletas autem Sabinus et Cassius responderunt omnino artem ludicram non facere ; virtutis enim gratia hoc facere. » L. 4. Athletas ff. de iis qui not. infam., ne convient point aux Acteurs de Comédies, et de Tragédies ; car les lois déclarent en termes exprès qu’elles exemptent les Athlètes de cette peine, à cause qu’ils n’exercent pas l’art de représenter les jeux, leur but principal n’étant que d’exercer, et d’éprouver leur force : Or il est indubitable, comme nous l’avons vu ci-dessus, que les Acteurs de Comédies et de Tragédies exerçaient l’art de représenter les Jeux ; l’induction donc de l’Auteur de la Dissertation, est visiblement fausse. Quant à la raison pour laquelle les lois ont exempté d’infamie les Thyméliques, ou Musiciens, les Xystiques, les Conducteurs de chariots, et même les Palefreniers ; Elle ne convient point non plus aux Acteurs de Comédie, et de Tragédies qui montaient sur la Scène pour gagner de l’argent, comme il paraît par les paroles suivantes de la loi Athletas, lesquelles nous font entendre que la loi n’exempte d’infamie ces sortes de gens, qu’à cause du service qu’ils rendaient aux combats sacrés. « Il semble, dit la loi« Et utile videtur, ut neque Thymelici, neque Xystici, neque Agitatores, nec qui aquam equis spargunt ; cæteraque eorum ministeria quæ certaminibus sacris deserviunt, ignominiosi habeantur. » L. Athletas de iis qui not. infam., qu’il est utile que ni les Thyméliques, ni les Xystiques, ni les Conducteurs de chariots ; ni ceux qui arrosent d’eau les chevaux, et tous leurs autres ministres, qui servent aux combats sacrés, ne soient point estimés infâmes. » Ainsi comme c’était un privilège particulier accordé à ces sortes de gens, on ne le peut étendre par quelque induction que ce soit, en faveur des Acteurs de Comédies et de Tragédies, dont la loi ne parle point. Cela suffit pour détruire le faux raisonnement de l’Auteur de la Dissertation.

Mais il est juste de réparer l’injure qu’il a faite très mal à propos à un des plus grands hommes de l’Antiquité. « Je puis, dit-ilDissert. pag. 212., remarquer en passant que Tertullien s’est fort trompé d’avoir dit, que les Athlètes, et Xystiques avaient été notés d’infamie par les lois Romaines, puisque nous lisons le contraire dans les textes formels de ces mêmes lois. »

Et moi je dis en passant, que l’Auteur de la Dissertation n’allègue pas fidèlement les paroles de {p. 183}Tertullien : car ces mots, les Athlètes, ne sont point dans Tertullien ; mais il y a, « les Conducteurs de chariots, les Scéniques, les Xystiques, et ceux qui descendent en l’arène« Quadrigarios, Scenicos, Xysticos, Arenarios. » Tertul. de spectacul. cap. 22. ». Ce n’est pas que les Athlètes ne soient compris sous les noms de Xystiques, et de ceux qui descendent en l’Arène ; mais il faut être exact dans la citation des paroles des Auteurs. Nous allons voir ensuite que Tertullien ne s’est point trompé dans l’intelligence des lois Romaines de son temps, mais que c’est l’Auteur de la Dissertation qui s’est grossièrement abusé lui-même ; pour avoir ignoré les difficultés qui se rencontrent dans le droit sur cette question. Car par exemple les Conducteurs de chariots sont exemptés d’infamie par la loi Athletas du Digeste ; et ils sont notés d’infamie par la loi si qua du Code : « Si dans les portiques publics, disent les Empereurs, en cette loi du Code« Si qua in publicis porticibus vel in his civitatum locis, in quibus nostræ solent imagines consecrari, pictura Pantomimum veste humili, et rugosis finibus Agitatorem, aut vilem offerat Histrionem ; illico revellatur, neque unquam posthac liceat in loco honesto, inhonestas adnotare personas. » L. si qua C. de spectacul., ou dans les lieux des villes où l’on a accoutumé de nous consacrer des statues, il y a des portraits de quelques Pantomimes mal vêtus, ou de quelque Conducteur de chariots avec son habit plissé, ou de quelque vil Histrion ; qu’on les ôte aussitôt : et que désormais il ne soit plus permis de mettre les portraits des personnes infâmes en des lieux honnêtes. »

Les Jurisconsultes tâchent d’accorder ces deux lois en trois manières. Premièrement ils disent que la loi du Digeste, qui exempte d’infamie les Athlètes ou Lutteurs, les Thyméliques ou Musiciens, les Conducteurs de chariots, et les autres, dont parle cette loi, doit être entendue de l’infamie de Droit ; et que celle du Code qui met les Conducteurs de chariots au rang des infâmes, doit être expliquée de l’infamie de fait : « Il semble, dit Albericus Gentilis« Hac infamia facti videntur attaminari illi quoque, quos ab altera juris, liberos audimus agitatores : sic enim dicere videtur diversa in codice constitutio, et ex hoc etiam videtur dicendum, aliosque ista facit attineri infamia, qui ab illa juris cum agitatoribus pariter eximebantur. » Albericus Gentilis in tract. de act. et spect. cap. 14. fabul. non not., que les conducteurs de chariots étaient aussi souillés de cette infamie de fait, comme il paraît dans la loi du Code, qui est contraire à celle du Digeste. D’où il s’ensuit encore que les autres personnes qui étaient exemptées de l’infamie de Droit avec les Conducteurs de chariots ne laissaient pas d’être infâmes de l’infamie de fait. » Ce qui est confirmé {p. 184}par le témoignage de Tacite en ces termes« Aggregabantur e plebe flagitiosa per obsequia Vitellio cogniti, Scurræ, Histriones, Aurigæ, quibus ille amicitiarum dehonestamentis mire gaudebat. » Tacit. lib. 2. hist. : « Après venait une foule de Bouffons, de Farceurs, de Baladins, de Conducteurs de Chariots dans le Cirque, et autre telle racaille, connue de Vitellius par ses débauches : connaissance honteuse, mais à laquelle il se plaisait infiniment. »

Quant aux Thyméliques, c’est-à-dire Musiciens, ou Joueurs de flûtes, et d’autres instruments ; Macrobe nous apprend qu’ils étaient estimés infâmes : « C’est, dit-il« Testis est Scipio Africanus Æmilianus qui in oratione contra legem Judiciariam Tiberii Gracchi sic ait : docentur præstigias inhonestas, cum cynædulis et sambuca psalterioque eunt in ludum Histrionorum, discunt cantare, quæ majores nostri ingenuis probo ducier voluerunt. » Macrob. lib. 3. Saturn. cap. 14., ce que témoigne Scipion l’Africain dans l’oraison contre la loi judiciaire de Tiberius Gracchus : on enseigne aux jeunes gens des tours déshonnêtes de Bateleurs : ils vont à l’école des Histrions avec des cymbales, avec des flageoletsXXVII, et des harpes, ils apprennent à chanter ; et c’est ce que nos Ancêtres ont estimé infâme, et honteux à la Noblesse. »

Ceux qui descendaient tout nus en l’Arène n’étaient pas moins estimés infâmes selon Tacite, qui nous représente les sentiments des plus sages de son temps sur ce sujet, en ces termes« Cæterum abolitos paulatim patrios mores, funditus everti per accitam lasciviam, ut quod usquam corrumpi, et corrumpere queat, in urbe visatur : degeneretque studio externo juventus, gymnasia, et otia, et turpes amores exercendo, Principe, et Senatu authoribus qui non modo licentiam vitiis permiserint, sed vim adhibeant. Proceres Romani specie orationum et carminum scena polluantur : quid superesse nisi ut corpora quoque nudent et cæstus affumant, easque pugnas pro militia, et armis meditentur. » Tacit. lib. 14. Annal.. « On disait que foulant aux pieds les lois de nos Ancêtres, nous donnions entrée chez nous aux vices des étrangers, afin que Rome fût le réceptacle de toute sorte d’ordure, et de corruption : Que notre jeunesse se laissait aller peu à peu à l’oisiveté des Grecs, et prenait leurs plaisirs, leurs exercices, et leurs sales amours, par l’autorité du Prince, et du Sénat, qui ne se contentaient pas de souffrir les vices, mais les commandaient, que les principaux sous ombre de faire des vers, et des harangues, montaient déjà sur le Théâtre ; et qu’il ne leur restait plus qu’à descendre tout nus en l’Arène, et de prendre le ceste, au lieu de la cuirasse et de l’épée. »

La seconde manière d’accorder ces lois, est, que la loi du Digeste n’exempte d’infamie les Conducteurs de chariots, et les autres personnes qui y sont nommées, qu’en partie, savoir pour les rendre capables des privilèges de la bourgeoisie, et de la milice ; mais non pas pour les rendre dignes d’être élevés aux honneurs des Chevaliers, et des Sénateurs, comme {p. 185}Monsieur du Faur Président au Parlement de Toulouse l’a très bien remarqué« Non usque adeo eos vacuos nota, et macula omni esse crediderim, ut alios Equitum, Senatorumve honores admitti debeant. » Petr. Fab. lib. 1. semest. cap. 20..

La défense que Vitellius fit aux Chevaliers Romains de descendre en l’Arène, montre clairement que cela était estimé infâme et indigne de la noblesse de cet ordre. « Vitellius, dit Tacite« Cautum severe ne equites Romani ludo, et Arena polluerentur. » Tacit. lib. 2. Histor., défendit sévèrement aux Chevaliers Romains, de se souiller de l’infamie du Théâtre, et de l’Arène. »

Hérodien confirme cette vérité, et nous fait voir que les Comédiens, les Conducteurs de chariots, aussi bien que les Mimes, étaient estimés infâmes et indignes des charges et des dignités de l’Empire ; de sorte que l’Empereur Héliogabale en ayant élevé quelques-uns à ces honneurs se rendit méprisable aux Romains, qui ne pouvaient souffrir sans indignation une action si infâme et si honteuse. « Héliogabale, dit-il« Aurigis item, et Comœdis, Mimorumque Histrionibus, maxima imperii munia demandabat Heliogabalus ita rebus omnibus quæ venerandæ olim censebantur, per omnem contumeliam, ac temulentiam de bacchantibus, tum cæteri omnes, et imprimis Romani milites indignabantur, contemnebantque cum. » Herodianus lib. 5. in Heliogabalo., donnait les plus grandes charges de l’Empire à des Conducteurs de chariots, à des Comédiens et à des Mimes. Ainsi toutes les choses qui étaient autrefois en vénération, étant tombées dans le dérèglement et dans l’infamie par la conduite honteuse de cet Empereur, tout le monde, et principalement les soldats Romains ne le regardaient qu’avec indignation, et n’avaient que du mépris pour lui. »

La troisième manière d’accorder ces lois, est qu’il y avait deux sortes d’Athlètes, de Conducteurs de chariots, de Thyméliques ou de Musiciens et de ministres du Cirque : les uns étaient employés aux jeux des sacrées solennités, et les autres exerçaient cette profession pour le gain ou pour le profit. Ceux qui étaient employés aux jeux des solennités sacrées, n’étaient point notés d’infamie, comme la loi Athletas le marque en termes exprès : « Sabinus et Cassius, dit la loi« Athletas autem Sabinus et Cassius responderunt omnino artem ludicram non facere, virtutis enim gratia hoc facere, et generaliter ita omnes opinantur. Et utile videtur ut neque Thymelici, neque Xystici, neque Agitatores, nec qui aquam equis spargunt cæteraque eorum ministeria quæ certaminibus sacris deserviunt ; ignominiosi habeantur. » l. Athletas ff. de iis qui not. infam., ont répondu que les Athlètes n’exerçaient pas l’art de représenter les jeux ; parce qu’ils font leurs exercices pour éprouver leur force : Tous généralement sont de ce sentiment, et il semble qu’il est utile que ni les Thyméliques, ni les Xystiques, ni les Conducteurs de {p. 186}chariots, ni ceux qui arrosent d’eau les chevaux, et tous leurs autres ministres qui servent aux combats sacrés, ne soient point estimés infâmes. »

Mais ceux qui exerçaient cette profession pour le profit, étaient infâmes selon la loi« Eos qui quæstus causa in certamina descendunt, et omnes propter præmium in scenam produentes, famosos esse Pegasus, et Nerva filius responderunt. » l. 2. de iis qui not. infam., qui note d’infamie ceux qui entrent dans les Combats pour le gain, et tous ceux qui montent sur la Scène pour le salaire qu’ils en reçoivent. C’est en ce sens qu’on doit entendre les paroles de TertullienSi qua de spectacul. comme ci-dessus., comme Pamélius l’a très bien observé : « Les Auteurs des Spectacles, dit Tertullien« Ipsi auctores, et administratores spectaculorum Quadrigarios, Scenicos, Xysticos, Arenarios ex eadem arte qua magnifaciunt deponunt, immo manifeste damnant ignominia, et capitis minutione arcentes curia, Rostris, Senatu, Equite, cæterisque honoribus omnibus simul ac ornamentis. » Tertul. in lib. de spectacul. c. 22. et 25., et ceux qui sont chargés de les faire représenter, abaissent autant les Conducteurs de chariots, les Acteurs de la Scène, les Xystiques et ceux qui descendent en l’Arène, qu’ils relèvent leur art ; ils les notent d’infamie ouvertement, ils leur font changer d’état, pour les exclure de la Cour, du Barreau, du Sénat, de l’ordre des Chevaliers : ils les privent de tous honneurs et de toutes dignités. »

Sur quoi Pamélius remarque que« Alludit haud dubie Tertullianus ad edictum Prætoris (quem spectaculorum administratorem diximus) quod extat lib. 3. Digestorum tit. 2. de his qui notantur infamia l. 1. qua inter cætera continetur : infamia notatur qui artis ludicræ, pronuntiandive causa in Scenam prodierit. Ad quod edictum ita rescripsit Ulpianus ibid. l. 2. §. ultim. Eos enim qui quæstus causa in certamina descendunt, et omnes propter præmium, in Scenam prodeuntes, famosos esse Pegasus et Nerva filius responderunt. Atque adeo etiam intelligi debet locus hic Tertulliani de iis qui quæstus gratia in Circum quadrigarii, in Scenam Scenici, in Xystum, Xystici, aut in Arenam prodibant Arenarii. Nam ministros ludorum sacrorum, qui a quidusdam etiam appellabantur generali nomine, Agitatores, Thymelici, Xystici, ignominiosos non haberi respondisse Sabinum et Cassium. Idem Ulpianus, eodem libro tradit l. 4. tituli supradicti. » Pamelius in adnot. in hunc Tertull. locum. « Tertullien fait ici allusion à l’Edit du Préteur, qui était chargé de faire représenter les Spectacles. Cet Edit se trouve dans le 3. livre du Digeste au titre 2. de ceux qui sont notés d’infamie ; où entre autres choses il est dit ; “Celui qui monte sur la Scène pour exercer l’art de représenter les jeux, ou pour réciter des vers, est noté d’infamie.” Ulpien au même livre, dans la loi 2. au §. dernier, parle ainsi sur cet Edit : “Pégasus et Nerva le fils ont déclaré que tous ceux qui entrent dans les combats et qui montent sur la Scène pour le gain, sont infâmes.” Il faut donc entendre que ce que dit Tertullien en cet endroit, des Conducteurs de chariots qui entraient dans le Cirque pour le gain ; des Scéniques qui montaient sur la Scène pour le gain ; des Xystiques qui s’exerçaient dans le Xyste pour le gain, et de ceux qui descendaient en l’Arène pour le gain ; car quant aux Ministres des jeux sacrés, à qui on donnait aussi en général le nom de Conducteurs de chariots, de Thyméliques, de Xystiques et de gens qui descendaient en l’Arène, Ulpien dit en ce même {p. 187}lieuIdem Ulpianus, eodem libro tradit l. 4. tituli supradicti. Pamelius in adnot. in hunc Tertull. locum. que Sabinus et Cassius ont répondu, qu’ils n’étaient point estimés infâmes. »

Si l’Auteur de la Dissertation n’avait pas ignoré ces choses, il se serait bien gardé de tomber dans un si grand égarement, que de dire sans preuve et sans raison, que Tertullien s’est fort trompé d’avoir dit que les « Athlètes et Xystiques avaient été notés d’infamie par les lois Romaines, puisque nous lisons le contraire dans les textes formels de ces mêmes lois ». Le sens commun lui devait faire connaître qu’il n’y avait point d’apparence qu’un Jurisconsulte aussi savant qu’était Tertullien, eût ignoré les lois Romaines ; et qu’il se fût trompé sur une matière qui était si connue de son temps.

Dissertation pag. 212. et 213. §

« Aussi quand les Conciles et les Pères de l’Eglise ont allégué cette infamie du Théâtre ancien, ils en ont toujours parlé suivant cette doctrine. »

XVI. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation veut que les Conciles aient parlé de l’infamie du Théâtre selon la fausse doctrine, et non pas selon la doctrine de Tertullien, qui était en ce point celle de tous les Chrétiens de son temps, et des plus sages même des Païens ; car on ne saurait donner un autre sens à ces paroles de la DissertationDissert. pag. 212. et 213. : « Aussi quand les Conciles ont allégué cette infamie du Théâtre ancien, ils en ont toujours parlé suivant cette doctrine. »

En vérité voilà une rêverie qui n’est point supportable, et qui est si ridicule, qu’elle ne mériterait pas de réponse ; néanmoins sans nous arrêter à cette illusion, examinons par condescendance ce que l’Auteur de la Dissertation veut dire. Il prétend que les Conciles n’ont point excommunié les Athlètes ni {p. 188}les Conducteurs de chariots au Cirque, et encore moins les Acteurs de Tragédies et de Comédies ; et qu’ils n’ont point estimé que ces sortes de gens fussent infâmes. Il devait donc au moins alléguer quelque Concile, car il n’est pas juste qu’il en soit cru sur sa parole. Mais est-il possible qu’un homme qui se mêle de citer les Conciles, n’ait pas vu que le Concile d’Elvire excommunie les Conducteurs de chariots au Cirque, et qu’il ne les estime pas moins infâmes que les Pantomimes, qui l’étaient sans contredit ? « Si des Conducteurs de chariots, dit ce Concile« Si Auriga, aut Pantomimus credere voluerint, placuit ut prius artibus suis renuntient, et tunc demum suscipiantur : itaut ulterius ad eas non revertantur. Quod si facere contra interdictum tentaverint, projiciantur ab Ecclesia. » Concil. Eliberit. can. 62., ou des Pantomimes veulent embrasser la Foi Chrétienne ; Nous ordonnons qu’ils renoncent auparavant à leurs exercices, et qu’ensuite ils y soient admis ; de sorte qu’à l’avenir ils n’exercent plus leur premier métier. Que s’ils contreviennent à ce décret, qu’ils soient chassés et retranchés de l’Eglise. » Si l’Auteur de la Dissertation avait lu les Conciles d’Arles, il y aurait aussi trouvé ces Canons« De agitatoribus qui fideles sunt, placuit eos, quamdiu agitant, a communione separari. » Concil. Arelat. 1. can. 4. Concil. Arelat. 2. can. 20. : « Nous ordonnons que les Conducteurs de chariots, qui sont du nombre des fidèles, soient excommuniés tant qu’ils feront ce métier. »

Ces Conciles lui auraient encore appris que leur sentiment touchant les Athlètes et les Acteurs de Tragédies et de Comédies, n’était pas conforme à sa doctrine : « Quant aux Théâtriques, disent-ils« De Theatricis qui fideles sunt, placuit eos quamdiu agunt, a communione separari. » Concil. Arelat. 1. can. 5. Concil. Arelat. 2. can. 20.,, c’est-à-dire, quant à ceux qui divertissent le peuple dans les Théâtres, s’ils sont du nombre des fidèles, Nous ordonnons qu’ils soient excommuniés tant qu’ils feront ce métier. » Or il est certain que sous le nom de Théâtriques, c’est-à-dire, de ceux qui divertissent le peuple dans les Théâtres, sont compris les Athlètes, et les Acteurs de Tragédies et de Comédies, aussi bien que les Mimes et les autres Histrions. « Les Théâtriques, dit Budé« Theatricorum artificum partium Gymnici, partim Scenici fuerunt : Scenici sunt qui Scenicos agonas exercent : In his sunt Comœdi, et Tragœdi, Mimi, Pantomimi, Archimimi, Histriones, et c. In Gymnicis artificibus sunt Athletæ : Pollux Athletarum nomine Gymnicos omnes intelligi dicuntur, quia nudi Athletæ iis ludis exercebantur. » Budæus in l. 2. Athletas., étaient ou Gymniques ou Scéniques, les Scéniques étaient ceux qui représentaient leurs jeux sur la Scène, et de ce nombre étaient les Comédiens, et les Tragédiens, les Mimes, les Pantomimes, les Archimimes, les Histrions, etc. Les Athlètes étaient du nombre des Gymniques : et {p. 189}selon Pollux sous le nom d’Athlètes, sont compris tous les Gymniques, lesquels sont ainsi appelés, à cause que les Athlètes combattaient tout nus dans ces jeux. »

Que si le témoignage de Budé ne suffit pas à l’Auteur de la Dissertation, pour lui faire avouer que les Athlètes divertissaient le peuple dans les Théâtres ; et que par conséquent ils étaient compris sous le nom de Théâtriques ; Suétone le lui apprendra, quand il dit« Athletarum vero spectaculo muliebrem sexum omnem adeo submovit, ut Pontificalibus ludis pugilum par postulatum distulerit in sequentis diei matutinum tempus, edixeritque mulieres ante horam quintam venirent in Theatrum non placere. » Sueton. lib. 2. in Octavio Augusto. : « Que l’Empereur Auguste défendit aux filles et aux femmes le spectacle des Athlètes ; de sorte qu’aux jeux Pontificaux, le peuple lui ayant demandé le combat de deux Athlètes, il remit à le donner jusques au matin du jour suivant, défendant par un Edit aux femmes d’aller au Théâtre avant onze heures, c’est-à-dire, avant que les Athlètes en fussent sortis. »

Etant donc indubitable que les Athlètes étaient compris sous le nom de Théâtriques ; il est visible que les Conciles en excommuniant les Théâtriques, ont aussi excommunié les Athlètes. En effet si les Conciles n’avaient interdit aux Chrétiens les combats des Athlètes comme étant infâmes et indignes du Christianisme. Pourquoi depuis tant de siècles ces spectacles ne seraient-ils plus en usage parmi les Chrétiens ? L’Auteur de la Dissertation oserait-il dire, que l’Eglise ait eu moins de soin de la pureté des mœurs, que les Empereurs et les sages Païens, qui ont aboli autant qu’ils ont pu, les combats des Athlètes, comme étant des choses pernicieuses et contraires aux bonnes mœurs ? L’exemple que Pline second en rapporte, est très remarquable : « J’ai assisté, dit-il« Interfui Principis optimi cognitioni, in consilium assumptus. Gymnicus agon apud Viennenses ex cujusdam testamento celebrabatur. Hunc Trebonius Rufinus vir egregius, nobisque amicus, in Duumviratu suo tollendum abolendumque curavit. Negabatur ex auctoritate publica fecisse. Egit ipse causam non minus feliciter, quam diserte. Commendabat actionem quod tanquam homo Romanus, et bonus civis, in negotio suo et mature, et graviter loquebatur. Cum sententiæ rogarentur, dixit Junius Mauricus, quo viro nihil firmius, nihil verius : non restituendum Viennensibus agona : adjecit, vellem etiam Romæ tolli posset. Placuit agona tolli, qui mores Viennensium infecerat ; ut noster hic, omnium. Nam Viennensium vitia intra ipsos residunt ; nostra late vagantur ; utque in corporibus, sic in imperio, gravissimus est morbus, qui a capite diffunditur. » Plin. secund. l. 4. epist. 22., au jugement d’une affaire qui a été traitée devant notre bon Prince, et dont il a voulu que je fusse des Juges. Je vous en vais faire le récit. On célébrait dans la Ville de Vienne un combat Gymnique, c’est-à-dire, d’Athlètes qui combattent tous nus, qu’un homme avait ordonné par son testament d’être célébré. Trébonius Rufinus très habile homme et de mes amis avait fait abolir ce spectacle pendant son Duumvirat : On se pourvut {p. 190}ensuite contre son procédé, sur ce qu’on prétendait qu’il n’avait fait cela que de son autorité privée. Il plaida lui-même sa cause avec autant de bonheur que d’éloquence ; ce qui rendait cette action plus recommandable, était de voir un Romain, et un bon citoyen parler en sa propre cause avec une grande prudence, et une grande gravité. Quand on vint à demander les avis des Juges, Junius Mauricus, cet homme si ferme, et si sincère, dit qu’il ne fallait point rétablir ce combat d’Athlètes en la ville de Vienne : Et plût à Dieu, ajouta-il, qu’on pût aussi abolir dans Rome ces sortes de spectacles. Enfin il fut ordonné que ce combat d’Athlètes serait aboli, parce qu’il ne servait qu’à corrompre les mœurs des Viennois ; comme ceux qui se font à Rome, infectent toutes les nations : car les vices des Viennois sont renfermés dans l’enceinte de leur ville ; mais les vices de Rome se répandent partout. Or dans l’Empire, de même que dans les corps, le mal le plus dangereux est celui qui vient de la tête, et se répand sur les membres. » Il faut que l’Auteur de la Dissertation soit bien aveugle, si ce passage de Pline ne lui fait reconnaître son erreur.

Mais si son illusion est grossière à l’égard des Athlètes ; elle ne l’est pas moins à l’égard des Comédiens, et des Tragédiens, qu’il prétend n’avoir jamais été excommuniés, ni traités d’infâmes par les Conciles. Car il est visible que les Conciles d’Arles que je viens d’alléguer en excommuniant les Théâtriques, ont aussi excommunié les Comédiens et les Tragédiens, puisqu’ils sont compris sous les Théâtriques, c’est-à-dire sous ceux qui divertissent le peuple dans les Théâtres.

Le Concile d’Elvire, qui défend aux filles, et aux femmes fidèles, ou Catéchumènes, d’épouser ou des Comédiens, ou des Scéniques, sous peine d’excommunication« Prohibendum ne qua fidelis, aut Catechumena, aut Comicos, aut Scenicos viros habeat. Quæcumque hoc fecerit, a Communione arceatur. » Concil. Eliber. can. 67., estimait-il que les Comédiens n’étaient point infâmes, non plus que les Scéniques ?

Et le Concile in Trullo, qui défend aux laïques de se déguiser en Comédiens, ou en Tragédiens, sous peine d’excommunication, et aux Ecclésiastiques sous peine d’être déposés, croyait-il que le métier de {p. 191}Comédien, et de Tragédien fût aussi honnête, que se l’imagine sans raison l’Auteur de la Dissertation ? « Que personne, dit ce Concile« Sed neque quis Comicas, vel Satyricas, vel Tragicas personas induat. Eos ergo qui deinceps aliquid eorum quæ scripta sunt, aggredientur ; ubi ad eorum (Prælatorum) cognitionem pervenerint ; si sint quidem Clerici, deponi jubemus : si vero laïci, excommunicentur. » Constantinopolitana Synodus in Trullo can. 62., ne se déguise en Comédien, ni en Satyre, ni en Tragédien. Si quelqu’un donc désormais commet quelque crime de ceux qui sont exprimés dans ce Décret ; Dès que les Prélats en auront connaissance. Si c’est un Ecclésiastique, qu’il soit déposé ; et si c’est un laïque, qu’il soit excommunié. »

Le Concile de Bordeaux, tenu l’an 1583. n’interdit-il pas en termes exprès les Comédies aux Ecclésiastiques, comme étant des spectacles infâmes ? « Que les Ecclésiastiques, dit ce Concile« Clerici nunquam personati incedant, neque Comœdias, fabulas, coreas, vel quid aliud ludicrum ex iis quæ ab Histrionibus exhibentur, agant, vel spectent ; ne visus et obtutus sacris mysteriis dicati, turpium spectaculorum contagione polluantur. » Concil. Burdig. ann. 1583. c. 21. de vita et honest. Clerici., ne se masquent jamais : qu’ils ne soient ni les Acteurs, ni les spectateurs des Comédies, des fables, des danses, ni d’aucun autre de ces jeux que les Comédiens et les Farceurs ont accoutumé de représenter, afin que les yeux consacrés aux saints mystères ne soient point infectés de la contagion de ces infâmes spectacles. »

Enfin, si l’Auteur de la Dissertation, qui demeure à Paris, assiste quelquefois au Prône de sa Paroisse ou s’il lit le Rituel de Paris, il apprendra que l’Eglise met les Comédiens au rang des personnes excommuniées, et infâmes. « Tous les Fidèles, dit le Rituel de l’Eglise de Paris« Fideles omnes ad sacram Communionem admittendi sunt, exceptis iis qui justa ratione prohibentur. Arcendi autem sunt publice indigni, quales sunt notorie excommunicati, interdicti, manifesteque infames, ut meritrices, concubinarii, Comœdi, fœneratores, magi, sortilegi, blasphemi, et alii ejus generis peccatores ; nisi de eorum pœnitentia, et emendatione constet, et publico scandalo prius satisfecerint. » Rituale Parisiense de Sacram. Eucharist. P, 108., doivent être admis à la sacré Communion, excepté ceux auxquels pour quelque juste raison il est défendu de la recevoir : et il en faut exclure ceux qui en sont publiquement indignes, tels que sont ceux qui sont notoirement excommuniés, interdits, et manifestement infâmes ; savoir les femmes de mauvaise vie, les Concubinaires, les Comédiens, les Usuriers, les Magiciens, les Sorciers, les Blasphémateurs, et autres semblables pécheurs ; si ce n’est qu’il soit constant qu’ils aient fait pénitence de leurs péchés, qu’ils aient donné des preuves de leur amendement, et qu’ils aient auparavant réparé le scandale public par une digne satisfaction. »

Nous allons voir dans les Réfutations suivantes, que les SS. Pères ne sont pas plus favorables que les Conciles à l’Auteur de la Dissertation.

{p. 192} 

Dissertation pag. 213 et 214. §

« Saint Augustin n’étend point cette infamie au-delà de ceux qui s’occupaient à la célébration des Jeux scéniques « Artem ludicram, artes theatricas, si quis Scenicus eligitur, homines Scenici, ludi scenici. » De civit. Deicap. 27. et ibid. Vives. , et ne parle que de l’art de bouffonner : et raconte qu’un Edile, soit Cicéron, ou quelque autre, entre les devoirs de sa charge s’écriait au peuple, “qu’il fallait apaiser la Déesse Flore par les Jeux scéniques, que l’on croyait célébrer d’autant plus dévotement, qu’ils étaient célébrés honteusement ; et toute la ville voyait, entendait, et apprenait cette manière d’apaiser leurs Dieux si effrontée, impure, détestable, immonde, impudente, honteuse, et qui doit donner de l’horreur à la véritable religion, ces fables voluptueuses, et criminelles écrites contre leurs Dieux, ces actions déshonnêtes, inventées avec autant d’iniquité que de turpitude, et commises avec plus d’abomination, et dont les Acteurs furent privés des honneurs publics par les sentiments de la vertu Romaine, et du droit de suffrages dans les assemblées ; on connut leur turpitude, et ils furent déclarés infâmes.” Où l’on ne peut pas dire que ce grand Saint parle d’autre chose que de l’infamie des Mimes, et Farceurs des jeux scéniques, à cause de leur impudence. »

XVII. Réfutation. §

Peut-on plus mal raisonner ? Saint Augustin dans le livre 2. de la Cité de Dieu, chap. 13. et 27. dit l’Auteur de la Dissertation, ne parle que de l’infamie des Mimes, et Farceurs des Jeux scéniques, à cause de leur impudence ; S. Augustin donc ne parle point de l’infamie des Acteurs de Comédies, et de Tragédies. Y eut-il jamais une conséquence plus fausse ? Il fallait qu’il prouvât que S. Augustin n’en parlait point en aucun endroit de ses écrits. C’est justement comme s’il disait : Virgile ne parle point de la guerre {p. 193}de Troie dans ses Géorgiques ; il n’en parle donc point absolument : mais suffit-il pas qu’il en parle dans l’Enéide, pour faire voir la fausseté de cette conséquence ? D’ailleurs ce qui est plus étrange, c’est que dans les mêmes lieux qu’il cite de S. Augustin ; où ce grand Saint parle de l’infamie des Acteurs des Jeux publics, il est indubitable que les Acteurs de Comédies, et de Tragédies y sont compris. Car premièrement dans le Chapitre 13. du 2. livre de la Cité de Dieu qu’il allègue, S. Augustin parle des sentiments des Romains qui notaient d’infamie les Acteurs des Jeux publics, qu’il oppose aux sentiments des Grecs qui ne les notaient pas d’infamie, comme il l’avait montré aux Chapitres précédents 9.10.11. et par conséquent Saint Augustin parle dans le Chapitre 13. selon le sentiment des Romains des mêmes Acteurs, dont il avait parlé dans les Chapitres précédents 9.10.11. selon les sentiments des Grecs. Or dans le 9. Chapitre il parle en termes exprès des Acteurs de Comédies, et de Tragédies. « Nous apprenons de Cicéron, dit-il« Quid autem hinc (de ludis Scenicis) senserint Romani veteres, Cicero testatur in libris, quos de Republica scripsit, ubi Scipio disputans ait. Numquam Comœdiæ, nisi consuetudo vitæ pateretur, probare sua Theatris flagitia potuissent et Græci quidem antiquiores vitiosæ suæ opinionis quandam convenientiam servaverunt, et c. » S. August. lib. 2. de Civit. Deicap. 9., dans les livres de la République, ce que les Anciens Romains jugeaient des jeux de la Scène ; car il y introduit Scipion l’Africain qui parle ainsi : On n’eût jamais approuvé les Comédies, et les crimes qu’elles exposaient sur le Théâtre, si les mœurs des hommes qui étaient souillées des mêmes vices, ne l’eussent souffert. Quant aux Grecs, quelques-uns des plus anciens ont traité la comédie selon l’opinion vicieuse qu’ils en avaient. » Et après avoir montré combien les Comédies étaient infâmes, et impies dans la représentation des crimes vrais ou supposés de leurs Dieux, il fait voir dans le 10. Chapitre, comme les Grecs bien loin de noter d’infamie les Acteurs de Tragédies, et de Comédies, les ont jugés dignes des premiers honneurs de leurs villes : « Les Grecs donc, dit-il« Cum igitur Græci talium numinum servos se esse sentirent, inter tot et tanta eorum theatrica opprobria parcendum sibi a Poëtis nullo modo putaverunt : vel Diis suis etiam sic consimilari appetentes, vel metuentes ne honestiorem famam ipsi requirendo, et se hoc modo præferendo, illos ad iracundiam provocarent. Ad hanc convenientiam pertinet, quo etiam Scenicos Actores earumdem fabularum, non parvo civitatis suæ honore dignos existimarunt. Siquidem quod in eo quoque de Republica libro commemoratur ; Æschines Atheniensis, vir eloquentissimus, cum adolescens tragœdias actitavisset, rempublicam capessivit ; et Aristodemum Tragicum item actorem maximis de rebus pacis ac belli legatum ad Philippum Athenienses sæpe miserunt. Non enim consentaneum putabatur, cum easdem artes, easdemque scenicos ludos, etiam Diis suis acceptos viderent, illos per quos agerentur, in infamium loco, ac numero deputari. » S. August. lib. 2. de Civit. Dei. cap. 10., étant esclaves de tels Dieux, n’ont point cru que parmi tant d’opprobres qui se publiaient d’eux sur la Scène, les Poètes dussent les épargner, soit qu’ils voulussent se rendre de cette sorte semblables à leurs Dieux, soit qu’ils craignissent {p. 194}d’attirer sur eux leur colère en recherchant d’être estimés plus honnêtes qu’eux, et en se préférant ainsi à eux. C’est pourquoi pour s’accommoder à l’humeur de leurs Dieux, ils ont tenu les Acteurs scéniques de ces fables, dignes des premiers honneurs de leurs villes. Car, comme Cicéron dit dans le même livre de la République, Eschine Athénien, ce personnage si éloquent, après avoir fait en sa jeunesse le métier d’Acteur de Tragédies, entra dans l’administration des affaires publiques ; et le peuple d’Athènes envoya souvent Aristodème Acteur aussi de Tragédies, Ambassadeur vers Philippe pour les plus importantes négociations de la paix, et de la guerre, ne jugeant pas convenable que ces arts et ces jeux de la scène, étant si agréables à leurs Dieux, ils missent au rang des personnes infâmes ceux qui en étaient les Acteurs. » D’où il paraît évidemment que S. Augustin nomme les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, scenicos Actores, des Acteurs de la scène, ou des Acteurs scéniques ; comme il appelle aussi les Comédies, et les Tragédies, artes et ludos scenicos, des arts et des Jeux de la Scène.

Ensuite ce grand S. rapporte dans le Chapitre 13. les sentiments des Romains opposés à ceux des Grecs, en ces termes« Romani quamvis jam superstitione noxia premerentur, ut illos deos colerent, quos videbant sibi voluisse scenicas turpitudines consecrari ; suæ tamen dignitatis memores, ac pudoris, actores talium fabularum nequaquam honoraverunt more Græcorum ; sed sicut apud Ciceronem Scipio loquitur, “Cum artem ludicram scenamque totam probro ducerent”, genus id hominum non modo honore civium reliquorum carere, sed etiam tribu moveri notatione censoria voluerunt. Præclara sane, et Romanis laudibus annumeranda prudentia. Sed vellem se ipsa loqueretur, se imitaretur. Ecce enim recte quisquis civium Romanorum esse Scenicus elegisset, non solum ei nullus ad honorem dabatur locus, verum etiam Censoria nota tribum tenet propriam minime sinebatur. O animum civitatis laudis avidum, germaneque Romanum ! Sed respondeatur mihi, qua consentanea ratione homines scenici ab omni honore pelluntur ; et ludi scenici deorum honoribus admiscentur ? Illas theatricas artes diu virtus Romana non noverat quæ et si ad oblectamentum voluptatis humanæ quæterentur, et vitio morum irreperent humanorum, dii eos sibi exhiberi petiverunt ? Quomodo ergo abjicitur Scenicus, per quem colitur Deus ? et theatricæ illius turpitudinis qua fronte notatur actor, si adoratur exactor ? in hac controversia Græci, Romanique concertant : Græci putant recte se honorare homines scenicos, cum colant ludorum scenicorum flagitatores deos ; Romani vero hominibus scenicis, nec plebiam tribum, quanto minus Senatoriam Curiam dehonestari sinunt. » S. August. lib. 2. de Civ. Deicap. 13. : « Encore que les Romains par une pernicieuse superstition adorassent ces Dieux, qu’ils voyaient avoir demandé que les ordures de la Scène leur fussent consacrées ; toutefois se souvenant de leur dignité, et ayant devant les yeux l’honnêteté, et la pudeur, ils n’ont pas communiqué, comme les Grecs, les honneurs de l’Etat aux Acteurs de ces fables, et de ces Comédies ; mais ainsi que Scipion parle dans ce livre de Cicéron, estimant que l’art des Jeux, et tous les Spectacles de la Scène, étaient des choses honteuses et infâmes, non seulement ils ont privé ces sortes de gens des honneurs, et des dignités dont la porte était ouverte aux autres citoyens ; mais ils les ont même jugés dignes d’être notés par les Censeurs, pour être exclus de leurs tribus. Certes ils ont montré en cela une prudence singulière, et qui doit entrer dans l’Eloge des vertus Romaines : mais je désirerais qu’elle suivît ces propres lumières, et qu’elle  {p. 195}voulût s’imiter soi-même. C’est avec justice, que si un citoyen de Rome choisissait la profession d’Acteur de la Scène, il ne pouvait plus participer aux honneurs de la République, et le Censeur ne lui souffrait pas même de demeurer compris dans sa tribu. O générosité vraiment Romaine, et pleine de l’amour de sa patrie. Mais je voudrais que l’on me dît quelque pertinente raison pourquoi en rejetant les Acteurs de la Scène de tous les honneurs, on n’ait pas laissé de mêler les jeux de la Scène dans les honneurs des Dieux ? Ces arts de divertissements du Théâtre ont été longtemps inconnus à la vertu Romaine : et quoiqu’ils aient été recherchés pour la volupté des hommes, et qu’ils aient été introduits par la corruption de leurs mœurs, il est vrai néanmoins que les Dieux les ont demandés à leurs adorateurs, comme une marque de leur culte. Comment donc peut-on avilir un Acteur de la Scène, puisqu’il est le ministre d’un culte qu’on rend à la divinité ? Et de quel front peut-on noter d’infamie les Acteurs de ces ordures du Théâtre, si l’on adore ceux qui les demandent ? C’est une controverse en laquelle les Grecs, et les Romains sont de divers sentiments : les Grecs estiment qu’ils ont un légitime fondement d’honorer les Acteurs de la scène ; puisqu’ils adorent des Dieux qui demandent les jeux de la Scène : Mais les Romains ne souffrent pas même qu’une tribu du menu peuple soit déshonorée par des Acteurs de la scène, bien loin de permettre que la dignité du Sénat en soit avilie. »

Il est donc visible par la seule lecture de ces paroles de S. Augustin, qu’il parle des mêmes Acteurs de la Scène selon les sentiments des Romains, dont il parle selon les sentiments des Grecs, et que par conséquent les Acteurs de Comédies et de Tragédies étant compris parmi les Acteurs de la Scène selon les sentiments des Grecs, ils y sont aussi compris selon les sentiments des Romains qui les notaient d’infamie. D’où il s’ensuit, que l’Auteur de la Dissertation s’est fort trompé, en traduisant, artem ludicram et artes Theatricas, l’art de bouffonner, au lieu de traduire l’art des jeux et les arts du Théâtre, qui comprennent {p. 196}les Comédies et les Tragédies, comme nous l’avons montré ci-dessus4. et 9. Réfut. du chap. 9.. Il s’est aussi abusé, disant sans aucune preuve et sans aucune raison, que scenici homines ne signifient point les Acteurs de Comédies et de Tragédies ; car par ces paroles de S. Augustin, « les Grecs estiment qu’ils ont un légitime fondement d’honorer scenicos homines, les Acteurs de la Scène », il paraît que ces termes, scenicos homines comprennent les Acteurs de TragédiesVoyez encore la 1. Réfut. de ce chap. 9., dont ce grand Saint rapporte des exemples dans le chapitre 10. Enfin lorsque l’Auteur de la Dissertation dit, que ludi scenici ne signifient pas les jeux de Comédies, il témoigne n’avoir pas lu S. Augustin avec attention ; car ce S. Docteur de l’Eglise dit le contraire en ces termes exprès« Et hæc sunt sceniorum tolerabilia ludorum Comœdiæ scilicet, et Tragœdiæ, et c. » S. Augustin. lib. 2. de civit. Dei cap. 8. : « Les Comédies et les Tragédie sont les jeux de la Scène les plus supportables » ; Et ainsi les Comédies et les Tragédies sont comprises sous le nom de jeux scéniques.

Quant à ce qu’il allègue du chapitre 27. du 2. livre de la Cité de Dieu de saint Augustin, il n’y réussit pas mieux que dans la précédente citation du chapitre 13. du même livre. Car peut-on faire un plus faux raisonnement que celui-ci ? « S. Augustin dans le 27. chapitre du 2. livre de la Cité de Dieu, ne parle que de l’infamie des Mimes et farceurs des jeux scéniques qui se représentaient pour apaiser la Déesse Flore ; donc S. Augustin n’étend point l’infamie des Acteurs de la Scène au-delà de ceux qui s’occupaient à la célébration des jeux scéniques et n’y comprend point les Acteurs de Comédies et de Tragédies. »

Pour détruire tout ce faux raisonnement, ne suffit-il pas de lui avoir montré ci-dessus, que S. Augustin parle de l’infamie des Acteurs de Tragédies et de Comédies en beaucoup d’autres endroits. Mais ce passage même qu’il cite lui est si peu favorable qu’il a été contraint de le tronquer. Car après ces paroles : « S. Augustin raconte qu’un Edile soit Cicéron ou quelque autre, entre les devoirs de sa charge s’écriait au peuple, qu’il fallait apaiser la Déesse Flore par les jeux scéniques, que l’on croyait célébrer d’autant plus dévotement, qu’ils {p. 197}étaient célébrés honteusement ; l’Auteur de la Dissertation ajoute immédiatement : Et toute la ville voyait, entendait, et apprenait cette manière d’apaiser leurs Dieux, etc. » Ce qui est une falsification visible, en ce qu’il supprime ce que dit S. Augustin des autres jeux, comme il paraît par la lecture du texte entier que nous allons représenter« Vir gravis et Philosophus Tullius Ædilis futurus, clamabat in auribus civitatis, inter cætera sui magistratus officia, sibi Floram matrem ludorum celebritate placandam, qui ludi tanto devotius, quanto turpius celebrari solent. Dicit in alio loco iam Consul in extremis periculis civitatis et ludos per decem dies factos, neque rem ullam quæ ad placandos Deos pertineret, prætermissam, quasi non satius erat tales Deos irritare temperantia, quam placare luxuria, et eos honestate ad inimicitias provocare, quam tanta deformitate lenire. » S. Augustin. lib. 2. de civit. Dei cap. 27.. « Ce grave personnage, et grand Philosophe Cicéron, étant sur le point d’entrer dans la charge d’Edile, criait à toute la Ville de Rome, qu’entre les fonctions de sa Magistrature il était obligé d’apaiser la mère Flore par la solennité des jeux : jeux qui se célèbrent avec d’autant plus de dévotion, qu’ils sont plus déshonnêtes et honteux. Il dit en un autre endroit, étant Consul, et la République se trouvant réduite à un extrême péril, qu’on avait fait des jeux durant dix jours, et qu’il n’avait été rien omis de tout ce qui pouvait servir à apaiser la colère des Dieux ; comme s’il n’eût pas été meilleur d’aigrir ces Dieux par l’abstinence des voluptés, que d’obtenir leur faveur par des actions déshonnêtes ; et de s’attirer leur haine par la vertu et l’honnêteté, que de les adoucir par le vice et par l’infamie, etc. »

Il est donc constant que S. Augustin parle non seulement des Acteurs des jeux de Flore, mais aussi des Acteurs des autres jeux ; à savoir de ceux dont Cicéron, étant Consul, a parlé dans la 3. Oraison contre Catilina, comme Vivès, auquel l’Auteur de la Dissertation nous renvoie, l’a remarqué. Voici les paroles de Cicéron« Profecto memoria tenetis Cotta et Torquato Consulibus complures in Capitolo turres de cœlo esse percussas, cum et simulacra Deorum immortalium depulsa sunt, et statuæ veterum hominum dejectæ, et legum æra liquefacta : Tactus est etiam ille qui hanc urbem condidit Romulus, quem inauratum in Capitolio parvum atque lactentem uberibus lupinis inhiantem fuisse meministis. Quo quidem tempore cum Haruspices ex tota Etruria convenissent, cædes atque incendia et legum interitum et bellum civile, ac domesticum, et totius urbis ac imperii occasum appropinquare dixerunt, nisi Dij immortales omni ratione placati suo numine prope fata ipsa flexissent. Itaque ex illorum responsis tunc et ludi per dies decem facti sunt, neque res nulla quæ ad placandos Deos pertineret, prætermissa est. » Cicero in Oratione in Catilinam.. « Certes vous vous souvenez que sous le consulat de Cotta et de Torquatus, plusieurs tours du capitole furent frappées du foudre ; les simulacres des Dieux immortels furent abattus ; les statues des anciens personnages furent renversées ; les tables d’airain sur lesquelles les lois étaient gravées, se fondirent ; la statue même du Fondateur de cette ville ne fut pas épargnée, cette statue dorée que vous avez vue dans le Capitole de Romulus étant encore à la mamelle et tétant une louve. Alors les Haruspices étant appelés de toute l’Etrurie, dirent qu’on était sur le point de voir des meurtres et des {p. 198}embrasements ; l’anéantissement des lois, une guerre civile, et domestique, et la ruine de la Ville et de tout l’Empire, si nous n’apaisions les Dieux immortels par toutes sortes de moyens pour fléchir par leur puissance les destins qui nous menaçaient. On célébra donc, selon leurs réponses, les Jeux durant dix jours, et l’on n’omit rien de tout ce qui pouvait servir à apaiser la colère des Dieux. »

Or il est indubitable que dans ces jeux qui durèrent dix jours, et où il ne fut rien omis de tout ce qui pouvait servir à apaiser la colère des Dieux, l’on n’oublia pas les Comédies, ni les Tragédies que l’on avait accoutumé de représenter aux jeux qu’on célébrait à l’honneur des Dieux, comme nous voyons que l’Andrienne, l’Eunuque, le Vengeur de soi-même de Térence furent jouées aux jeux Mégaliens, les Adelphes aux jeux funèbres, le Phormion et l’Hocyre, ou la belle-mère, aux jeux Romains« Acta ludis Megalensibus. Acta ludis funebribus, Acta ludis Romanis. ». Et lorsque Cicéron parle des Jeux en général et sans les spécifier, il y comprend les Comédies et les Tragédies ; comme il paraît par la lettre qu’il écrit a Marius : « Si quelque douleur du corps, dit-il« Si te dolor aliquis corporis, aut infirmitas valetudinis tuæ tenuit, quominus ad ludos venires, et c. » Cicero lib. 7. Epist. ad famil. Epist. 1., ou quelque autre indisposition, vous ont empêché de vous trouver aux Jeux, etc. ». Ensuite par la description qu’il fait de ces Jeux, il montre assez que les Comédies et les Tragédies n’y furent pas omises ; puisqu’il dit qu’Esope Acteur de Tragédie, quoique fort âgé, y joua son personnage, et assez mal, à cause de sa vieillesse : « Notre ami Esope, dit-il« Noster Æsopus ejusmodi fuit ut ei desinere per omnes homines liceret. » Ibid., y joua de telle sorte, que tout le monde eût voulu qu’il n’eût pas joué. »

Mais quand même S. Augustin ne parlerait en ce passage que l’Auteur de la Dissertation allègue, que des Jeux de Flore ; il est certain qu’en ces Jeux-là on jouait aussi des Comédies et des Tragédies, comme il paraît par la Novelle 105. de Justinien, où parlant de l’ordre des spectacles, il dit« Quintum quoque in publicum processum faciet, qui in Theatrum deducet, quem sane Pornas appellant, quasi Floralia, ubi et his, qui in Scena risum concitant, locus est et Tragœdis pariter, ac Thymelicis saltationibus, neque non omnigenis spectatu, audirumque delectabilus Theatrum apertum est. » Novella 105. de Consulibus. : « Le cinquième spectacle public sera celui du Théâtre, qu’on appelle les Jeux de Flore, où sont reçus ceux qui bouffonnent sur la Scène, et les Acteurs aussi de Tragédies, et les danseurs Thyméliques. {p. 199}En un mot, le Théâtre est ouvert à toutes sortes de jeux qui  donnent du plaisir aux yeux et aux oreilles. »

Dissertation pag. 215. §

« Et pour dire en passant un mot du mauvais traitement que les Histrions et Scéniques ont reçu quelquefois des Empereurs, on verra toujours si l’on prend bien garde aux Auteurs qui nous en parlent, que cela ne s’adresse qu’aux Bateleurs et Bouffons, et non pas aux Acteurs des Comédies et des Tragédies, comme Pline s’explique, en ajoutant les mots de Pantomimes et d’arts efféminés ; car cela ne convient qu’à ces impudents qui dans leurs actions donnaient des images des plus lâches et des plus honteuses pratiques de la débauche. »

XVIII. Réfutation. §

Ulpien célèbre Jurisconsulte sous le règne de l’Empereur Adrien, déclare en général, que tous ceux qui montent sur la Scène pour le gain, sont infâmes selon la décision de Pégasus et de Nerva le fils, dont on a fait une loi dans le droit civil, que les Empereurs n’ont jamais révoquée ; comme en effet on n’a jamais douté que les Comédiens ne fussent compris parmi ceux qui montaient sur le Théâtre pour le gain.

« La première peine , dit Ménochius « Prima Histrionum pœna est jure ipso Cæsareo indicta, quæ infamiæ nota est. l. 2. Ait Prator ff. de his qui not. infam. et ideo a dignitatibus repelluntur. l. 2. C. de dignit. et tradit Lucas de Penna in l. qua C. de spectacul. qui et illud adjungit, infames etiam dici Histriones illos qui etsi ludibria non faciant, prodeunt tamen in Scenam, et Comœdias recitant. » Menoch. de arbitr. Judic. lib. 2. cap. 69., dont les Histrions sont punis par les lois des Empereurs, est la note d’infamie, par laquelle ils sont exclus des dignités, comme l’enseigne entre autres Lucas de Penna ; ajoutant que parmi ces Histrions notés d’infamie, sont compris ceux qui montent sur le Théâtre, et y récitent des Comédies, quoiqu’ils ne fassent point de farces. » Ainsi l’Auteur de la Dissertation s’est fort trompé quand il dit ; « que si l’on prend bien garde aux Auteurs qui nous en parlent, on verra toujours que cela ne s’adresse qu’aux Bateleurs et Bouffons et non pas aux Acteurs des Comédies et des Tragédies ».

{p. 200}S’il avait bien lu notre Histoire, s’il avait consulté les Registres du Parlement ; il aurait appris le mauvais traitement que les Comédiens ont reçu de nos Rois, et de leurs Magistrats. « Le Roi Philippe Auguste, dit du PleixDu Pleix dans la vie de Philippe Auguste, chap. 1., consacra les prémices de sa Royauté à la gloire de Dieu, car soudain après son couronnement, il bannit de sa Cour les Joueurs d’instruments, les Bateleurs, Comédiens, et Farceurs, comme gens qui ne servent qu’à efféminer les hommes, et les exciter à la volupté par mouvement, discours, et actions sales et lascives. »

En l’année 1584. certains Comédiens étant venus à Paris, et ayant dressé leur Théâtre dans l’Hôtel de Cluny, la Chambre des vacations en étant avertie ; leur fit défenses de jouer dans Paris sous peine de mille écus d’amende.

EXTRAIT DES REGISTRES DU PARLEMENT, du 6. Octobre 1584.

Le 6 Octobre 1584. Ouï le Procureur général en ses conclusions et remontrances, la matière mise en délibération, a été attesté et ordonné, que présentement tous les Huissiers de la Cour se transporteront au logis des Comédiens, et du Concierge de l’Hôtel de Cluny près les Mathurins, auxquels seront faites défenses par ordonnance de la Chambre des Vacations, de jouer leurs Comédies, ne faire assemblée en quelque lieu et Faubourg que ce soit, et audit Concierge de Cluny les y recevoir ; à peine de mille écus d’amende. Et à l’instant a été enjoint à l’Huissier Pujet aller faire ladite signification et défenses.

Aussi depuis, d’autres Comédiens étant venus de nouveau à Paris, le Parlement leur défendit de jouer à peine d’amende arbitraire, et de punition corporelle.

{p. 201} 

EXTRAITS DES REGISTRES DU PARLEMENT, du 10. Décembre 1588.

Le Lundi 10. jour du mois de Décembre 1588. sur la remontrance faite par Maître Antoine Séguier Avocat du Roi pour le Procureur Général dudit Seigneur, et ayant égard aux conclusions par lui prises ; La Cour a fait et fait inhibitions et défenses à tous Comédiens, tant Italiens que Français, de jouer Comédies, soit aux jours de fêtes ou ouvrables, et autres semblables ; jouer et faire tours, et subtilités, à peine d’amende arbitraire, et punition corporelle, s’il y échet, quelques permissions qu’ils aient impétrées ou obtenues.

Le Père Guzman Jésuite rapporte que le Roi d’Espagne Philippe II. bannit les Comédiens de ses Etats sur la fin de ses jours. « J’estime, dit-il« Juzgo convenir desterrar de la Republica Christiana estas Comœdias, como el Catholico Rey don Phelipe segundo de gloriosa memoria, lo hizo al cabo de su dichosa vida. » El P. Pedro de Guzman de los bienes del honesto trabaio discurso 6. §. 8., qu’il est convenable de bannir de la République Chrétienne, les Comédies, comme fit le Roi Catholique Philippe second de glorieuse mémoire, sur la fin de sa vie. »

Et le Père Escobar aussi Jésuite, témoigne qu’en l’an 1646 le Roi d’Espagne Philippe quatrième bannit les Comédiens de tous ses Etats. « Les Magistrats, dit-il« Peccant ne Magistratus Comœdias permittentes ? asserit Mendoza sect. 29. §. 377. quia ex hujus mali permissione non vitatur majus malum ; sed omnia vitia confoventur. Quam pie Philippus IV. vere Catholicus Comœdias ab Hispaniæ regnis hoc anno 1646. ut communem pestem regio ablegavit edicto. » Antonius de Escobar moralis Theolog. tract. 5. exam. 5. cap. 4. n. 137., qui permettent les Comédies pèchent-ils ? Mendoza soutient qu’ils pèchent ; parce qu’en permettant ce mal, on n’en évite pas un plus grand ; mais on entretient par là toutes sortes de vices. C’est pourquoi on ne saurait assez louer la piété du Roi Philippe IV. véritablement Catholique, d’avoir banni des Royaumes d’Espagne par un Edit, les Comédies comme étant une peste publique. »

{p. 202} 

Chapitre X.
QUE L’EXTREME IMPUDENCE des Jeux Scéniques et des Histrions
fut condamnée.
§

Dissertation pag. 216. 217. et 218. §

« Après l’éclaircissement de ces vérités, touchant les choses qui se pratiquaient dans le Théâtre des Romains, il sera facile de montrer que la juste censure des premiers Docteurs de l’Eglise ne regardait point les Acteurs des Comédies et des Tragédies, mais seulement les Scéniques, Histrions ou Bateleurs, qui par la turpitude de leurs discours et de leurs actions, avaient encouru l’indignation de tous les gens de bien, l’infamie des lois et l’anathème du Christianisme, il ne faut qu’examiner les paroles qu’ils ont employées en cette occasion, et qui nous en peuvent aisément donner toute assurance. “Quant à nous, écrit Minucius Félix Minucius Felix. le plus ancien de nos Auteurs, qui faisons profession d’une vie honnête, nous nous abstenons de vos pompes, de vos spectacles et de tous les mauvais plaisirs que l’on y prend, dont nous savons bien que l’origine est un effet de votre superstition et que leurs agréments sort condamnables ; car dans le Cirque qui peut souffrir la folie de tout un peuple qui se querelle ; dans les Gladiateurs le cruel art de tuer les hommes ; dans les jeux Scéniques une prodigieuse turpitude ; car les Mimes exposent un adultère, ou le montrent aux yeux, et ces Histrions efféminés inspirent l’amour qu’ils représentent, et se revêtant de l’image de vos Dieux, ils font honneur au crime qu’ils leur imputent, et vous font pleurer par des mouvements de tête, et les gestes qu’ils emploient pour exprimer une douleur imaginaire.” Où nous ne voyons pas une parole qui concerne le Poème Dramatique. Aussi ne veut-il parler {p. 203} que des Mimes, dont Pline appelle l’exercice un art efféminé. »

I. Réfutation. §

Si l’Auteur de la Dissertation s’était arrêté à prouver la proposition qu’il a avancée dans le titre de ce 10. chapitre ; je ne me serais pas mis en peine de le réfuter ; car nous demeurons tous d’accord que l’extrême impudence des jeux Scéniques, et des Histrions fut condamnée. Mais comme dès l’entrée du même chapitre il passe plus avant, prétendant montrer que « la juste censure des premiers Docteurs de l’Eglise ne regardait point les Acteurs des Comédies et des Tragédies » ; je suis obligée de le désabuser, et de lui faire voir évidemment le contraire.

Le premier Docteur de l’Eglise qu’il allègue, est Minucius FélixS. Hieron. In Catal. script. Eccles., qu’il dit sans preuve quelconque être le plus ancien de nos Auteurs, quoique S. Jérôme le mette après Tertullien. Pour faire croire que cet Auteur parlant des ordures de la Scène, ne parle que des Mimes, il n’a point fait scrupule de le falsifier dans sa traduction, et voici comment il traduit ces paroles de Minucius Félix· : « Nunc enim Mimus vel exponit adulteria, vel monstrat, nunc enervis Histrio amorem dum singit, infligit ; Car les Mimes exposent un adultère, ou le montrent aux yeux, et ces Histrions efféminés inspirent l’amour qu’ils représentent », Joignant ainsi les Mimes, et les Histrions que Minucius Félix distingue formellement, comme il paraît par le texte Latin, qu’il faut traduire en cette sorte : « Tantôt un Mime expose des Adultères, ou les montre ; tantôt un Histrion efféminé inspire l’amour par la représentation d’un amour feint. » Or nous avons montré dans la première Réfutation du chapitre précédent, que le nom d’Histrion comprend les Acteurs de Comédies et de Tragédies. Nous avons fait voir encore dans la 9. Réfutation du même chapitre, que c’est le propre des {p. 204}Comédiens d’inspirer l’amour par la représentation d’un amour feint. « Térence, dans un endroit de l’Eunuque, dit S. Augustin« Terentius inducit nequam adolescentem proponentem sibi Jovem ad exemplum stupri ; dum spectat tabulam quandam pictam in pariete, ubi inerat pictura hæc, Jovem quo pacto Danaæ misisse aiunt in gremium quondam imbrem aureum fucum factum mulieri. Et vide quemadmodum se concitat ad libidinem quasi cœlesti magisterio : at quem Deum, inquit ? Qui templa cœli summo sonitu concutit ; ego homuncio id non facere ! Ego vero illud sponte feci, ac libens. Per hæc verba turpitudo ista confidentius perpetratur. » S. August. lib. 1. Conf. cap. 16., nous représente un jeune homme vicieux et débauché, qui racontant une action infâme qu’il avait commise, dit qu’il avait été enflammé à la commettre par l’exemple de Jupiter même ; ayant remarqué dans un tableau peint sur la muraille, que ce Dieu avait fait descendre une pluie d’or dans le sein de Danaé, et avait ainsi trompé cette femme. Mais voyez un peu de quelle sorte il s’anime lui-même à satisfaire sa brutale passion, comme ayant pour maître, et pour modèle celui que le Ciel adore : “Un Dieu, dit-il, l’a bien voulu faire ; mais quel Dieu ? Celui qui fait trembler les voûtes du Ciel par le bruit de son tonnerre ; et moi qui ne suis qu’un des moindres d’entre les hommes, j’aurais honte d’imiter le plus grand des Dieux ? Non certes : Aussi l’ai-je imité avec joie.” N’est-il pas vrai que ces paroles sont très propres pour faire commettre aux hommes cette infamie détestable avec plus de hardiesse ? » Et de même Ovide nous apprend que toutes les Comédies de Ménandre sont pleines d’intrigues d’amour« Fabula jucundi nulla est sine amore Menandri. » Ovid. in Trist..

Ce que Minucius Félix ajoute ensuite ne convient pas moins aux Acteurs de Comédies et de Tragédies : « Idem Histrio deos vestros, induendo stupra, suspiria, odia, dedecorat ; idem simulatis doloribus lacrymas vestras, vanis gestibus, et nutibus provocat » : « Le même Histrion déshonore vos dieux, représentant leurs adultères, leurs soupirs, et leurs haines ; le même tire de vous des larmes véritables par des douleurs feintes, par des gestes, et par des mouvements de tête. » Cela, dis-je, convient aussi aux Acteurs de Comédies, et de Tragédies, comme Tertullien nous l’apprend ; « Les Dieux, dit-il« Nec Tragici quidem, aut Comici parcunt, et non ærumnas, vel errores domus alicujus Dei præfantur. » Tertull. in Apologet. cap. 14., ne sont pas plus respectés dans les Tragédies, et dans les Comédies, où l’on récite les déplaisirs, les travaux, les désordres de la famille de quelqu’un de vos dieux. » C’est donc sans raison que l’Auteur de la Dissertation dit que « nous ne voyons pas en cet endroit de Minucius Félix, une parole qui concerne le Poème Dramatique ».

Ne devait-il pas avoir appris de Tertullien, que les {p. 205}sujets des Comédies, et des Tragédies, et des Mimes sont semblables ? « Tous les Adultères, dit-il« Quotcumque adulteria, quotcumque stupra,… tot sanguinis mixtiones, tot compagines generis, tot inde traduces ad incestum ; unde adeo Mimis, et Comœdis argumentorum venæ fluunt. » Tertull. ad Nationes, l. 1., les fornications... sont autant de mélanges de sang, et d’alliances de races, et par conséquent autant de sources d’incestes, d’où les Mimes et les Comédiens tirent les sujets de leurs pièces. » Ne devait-il pas encore avoir appris de ce grand Docteur, que ceux qui se déguisent en filles, sont appelés efféminés : « Nous voyons Achille, dit-il« Adhuc sustinet (Achilles) stolam fundere, comam struere, cutem fingere, speculum consulere, collum demulcere, aurem quoque foratu effœminatus. » Idem de Pallio., se vêtir en fille, se coiffer, se farder, consulter le miroir, former sa gorge, et avoir l’oreille percée comme un efféminé. » Puis donc que les Comédiens se déguisent en filles, et en femmes. On ne peut pas nier que le nom d’efféminés ne leur convienne.

Il devait enfin avoir appris de Cicéron, et de Quintilien, que les gestes, et les mouvements du corps, sont propres aux Acteurs de Comédies, et de Tragédies, comme nous l’avons montré dans la 4. Réfutation du Chapitre précédent.

Mais puisque Minucius Félix dit en général« Nos merito malis voluptatibus, et pompis vestris, et spectaculis abstinemus. » Minucius Fœlix in Octav., « Nous nous abstenons de vos voluptés, de vos pompes, et de vos spectacles, comme de choses mauvaises », comment peut-on dire qu’il n’y comprend pas les Tragédies, ni les Comédies, qui sont des espèces de Spectacles ? car les choses spéciales sont toujours comprises dans les générales, et les parties dans leur tout« Semper specialia generalibus insunt. » 147. de regul. Jur.In toto et pars continetur. Ibid. 113..

Il est aisé d’ailleurs de faire voir encore plus expressément, que les premiers Docteurs de l’Eglise ont condamné les Comédies, et les Tragédies : « A quoi me sert, dit Tatien« Quid me juvaret insaniens aliquis (Orestes) secundum Euripidem, et Alcmæonis matricidium nuncians ? Qui vultus sui formam non habet, et labris hiat deductis, et ense accingitur, et clamore turget, et stolam homine indignam gerit ? valeant etiam Hegesilai fabulæ, et Menander ille versificator... Concedimus vobis hæc inutilia ; vos autem vel similiter nobis a vestris nugis decedite. » Tatianus in tract. advers. Græcos., un Oreste furieux, ainsi qu’Euripide le représente, qui vient nous entretenir du meurtre qu’Alcméon fit de sa mère, qui porte un masque, ou qui fait des grimaces, ayant l’épée au côté, qui se tue à force de crier ; et qui s’habille d’une manière indigne d’un homme ? Laissons les fables d’Agésilas, et du Poète Ménandre… Nous vous abandonnons ces choses frivoles, et inutiles ; mais croyez plutôt les vérités de notre Religion, et quittez à notre exemple ces badineries. » Tatien pouvait-il plus expressément condamner les Tragédies, qu’en {p. 206}condamnant celles d’Euripide ? Pouvait-il condamner plus clairement les Comédies qu’en condamnant celles de Ménandre ? Il n’est donc pas vrai, comme l’Auteur de la Dissertation s’imagine, que la juste censure des premiers Docteurs de l’Eglise ne regardait point les Acteurs de Comédies, et de Tragédies.

Dissertation pag. 219. §

« Et si Tertullien dit Tertull. lib. de Idolatria. que les Histrions ne gagnent pas seulement leur vie avec leurs mains, mais avec leurs corps ; il fait bien connaître qu’il n’entend pas parler des Comédiens, et des Tragédiens, qui agissent plus de la langue, que de tout le reste de leurs personnes ; mais seulement des Mimes, Pantomimes, et autres Bateleurs de la Scène, et du Théâtre, dont l’art était de s’expliquer bien plus par les postures, que par le discours. Et nous pouvons découvrir son sentiment, quand il écrit Idem de spectacul. c. 135.  : “Nous nous sommes séparés de votre Théâtre, parce que c’est un mystère d’impudicité, où rien n’est approuvé que ce que l’on condamne ailleurs ; et tout ce qu’il a de charmes pour plaire, ne vient que des gesticulations trop libres des Atellanes et des honteuses représentations des Mimes, où les femmes se font voir sans aucun reste de pudeur. »

 

II. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation se moque du monde, de débiter continuellement de faux raisonnements, et de ne citer presque jamais les Auteurs de bonne foi. Car peut-on faire un plus faux raisonnement que celui-ci ? Tertullien dans un endroit du Traité de l’Idolâtrie n’entend pas parler des Comédiens, et des Tragédiens ; il n’entend donc pas en parler en aucun autre endroit. C’est justement comme si l’on disait, Saint Mathieu n’entend point parler de la {p. 207}passion de Notre Seigneur Jésus-Christ dans le premier chapitre de son Évangile ; il n’entend donc pas en parler en aucun autre chapitre. Cela est si visiblement faux que j’aurais honte de m’y arrêter davantage.

Le passage qu’il ajoute ensuite, tiré du chapitre 17. du traité de Tertullien des spectacles, où il parle des Atellanes et des Mimes, est allégué de mauvaise foi, parce qu’il est tronqué ; car il n’est pas possible qu’un homme qui a lu Tertullien, puisse alléguer de bonne foi ce passage tel qu’il est cité dans la Dissertation, pour montrer que Tertullien ne condamne que les Atellanes et les Mimes, et non pas les Comédiens ni les Tragédiens ; puisqu’aussitôt après il condamne en termes exprès les Comédies et les Tragédies, comme étant sanglantes, lascives, impies et déréglées, il ne faut que rapporter le passage de Tertullien tout entier, pour reconnaître la vérité de ce que je dis : Après que ce grand homme a prouvé que le Cirque est interdit aux Chrétiens, à cause de la fureur dont on y est transporté, il montre que le Théâtre leur est aussi interdit, à cause de l’impudicité qui y règne. « Il nous est commandé, dit-il« Similiter nec impudicitiam omnem amare jubemur. Hoc igitur modo etiam a Theatro separamur, quod est privatum consistorium impudicitiæ, ubi nihil probatur, quam quod alibi non probatur. Ita summa gratia ejus de spurcitia plurimum concinnata est, quam Atellanus gesticulatur, quam Mimus, etiam per mulieres repræsentat, sexum pudoris exterminas, ut facilius domi, quam in Scena erubescant, quam denique Pantomimus a pueritia patitur in corpore, ut artifex esse possit. Ipsa etiam prostibula publicæ libidinis hostiæ in Scena proferuntur, plus miseræ in præsentia fœminarum, quibus solis latebant, perque omnis ætatis, omnis dignitatis ora trasducuntur, locus stipes, elogium, etiam quibus opus non est prædicatur. Taceo de reliquis, etiam quæ in tenebris, et in speluncis suis delitescere decebat, ne diem contaminarent. Erubescat senatus, erubescant ordines omnes ipsæ illæ pudoris sui interemtricas, de gestibus suis ad lucem, et populum expavescentes, semel anno erubescant. Quod si nobis omnis impudicitia execranda est, cur liceat audire quæ loqui non licet, cum etiam scurrilitatem, et omne vanum verbum judicatum a Deo sciamus ? cur æque liceat videre, quæ facere flagitium est ? cur quæ ore prolata communicant hominem, ea per oculus et aures admissa non videantur hominem communicare ; cum spiritui appareant aures et oculi, nec possit mundus præstari, cujus apparitores inquinantur ? Habes igitur et theatri interdictionem de interdictione impudicitiæ. Sin et doctrinam sæcularis litteraturæ, ut stultitiæ apud Deum deputatam aspernamur, satis præscribitur nobis, et de illis speciebus spectaculorum ; quæ sæculari litteratura lusoriam, vel agonisticam scenam dispungunt. Quod si tragœdiæ et Comœdiæ scelerum ac libidinum actrices, cruentæ, et lasciviæ, impiæ et prodigæ : nullius rei, aut atrocis aut vilis commemoratio melior est ; quod in facto rejicitur etiam in dicto non est recipiendum. » Tertullian. in lib. de spectaculis cap. 17. et 18., de ne point aimer aucune sorte d’impudicité, et ainsi le Théâtre nous est de même interdit, comme étant un consistoire de l’impureté, où rien n’est approuvé que ce qu’on désapprouve partout ailleurs ; où rien ne plaît tant que l’impudicité, qu’un Bateleur Atellane exprime par ses gestes, et qu’un Mime représente par le ministère même des femmes, qui perdent tellement la pudeur de leur sexe, qu’elles auraient plus de honte dans leurs maisons de ce dérèglement qu’elles n’en ont sur la Scène. Un Pantomime souffre dès son enfance l’impudicité en son corps pour devenir habile dans cet art. Des femmes prostituées paraissent aussi sur la Scène, ces victimes de la débauche publique, qui sont d’autant plus misérables que devant des femmes qui étaient les seules de qui elles se cachaient, elles sont exposées à la vue de toutes sortes de personnes, de quelque âge et de quelque {p. 208}condition qu’ils soient : On fait savoir publiquement à ceux même qui n’en ont que faire, le lieu où elles demeurent, le prix de leur prostitution, leur nom et leurs qualités. Je passe sous silence les autres infamies, qui devraient être ensevelies dans les ténèbres et dans leurs tanières pour ne pas souiller la lumière du jour. Que le Sénat et tous les ordres en aient honte ! qu’elles-mêmes, ces meurtrières de leur pudeur, aient de la confusion de faire des gestes et des postures si impudiques, en plein jour et à la vue du peuple, et qu’elles en rougissent au moins une fois l’an : Que si toute sorte d’impureté nous doit être en horreur et en exécration, pourquoi sera-t-il permis d’entendre ce qu’il n’est pas permis de dire ; puisque nous savons que Dieu condamne même toutes sortes de bouffonneries et de paroles inutiles ? Pourquoi sera-t-il permis de regarder ce qu’on ne peut faire sans commettre un crime ? Si ce qui sort de la bouche souille un homme, pourquoi ce qu’il reçoit par les yeux et par les oreilles, ne le souillera-t-il point ? puisque les yeux et les oreilles sont les organes de l’âme, qui ne peut être pure, si ses organes sont souillés d’impureté. Vous voyez donc que l’impudicité nous étant interdite, le Théâtre par conséquent est aussi interdit. Et si nous rejetons la doctrine des lettres profanes, comme n’étant qu’une folie devant Dieu, nous devons aussi par la même raison rejeter ces espèces de spectacles, que les lettres profanes comprennent sous l’art des jeux ou des combats. Que si les Tragédies et les Comédies sont des représentations de crimes et de choses impudiques, elles sont sanglantes, lascives, impies et d’une extrême dépense ; puisque la représentation d’un crime énorme ou d’une chose infâme n’est point meilleure que ce qu’elle représente. Comme il n’est point permis d’approuver un crime dans l’action par laquelle on le commet, il n’est point aussi permis de l’approuver dans les paroles qui le représentent. »

Il est donc difficile de comprendre comment l’Auteur de la Dissertation a eu la hardiesse de dire que Tertullien n’a point condamné les Tragédies ni les {p. 209}Comédies, dans l’endroit même où il les condamne en termes exprès.

Dissertation pag. 220. §

« Aussi lorsque saint Cyprien interdit la Communion à ceux qui jouaient sur le théâtre S. Cyprianus Epist. 37., il ne parle que des Histrions, et montre assez clairement qu’il n’entend par là que ces bouffons infâmes, que les paroles et les postures rendaient odieux à tous ceux qui conservaient les moindres restes de l’honnêteté. Voici ces termes : “On ne doit point recevoir à la table des fidèles un Histrion, qui persévère en la turpitude de son art, et qui perd les jeunes enfants en leur enseignant ce qu’il a mal appris.”. »

 

III Réfutation. §

Voici encore un faux raisonnement ; Saint Cyprien dans l’Epître à Euchratius ne parle que des Histrions bouffons ; il ne parle donc point des Comédiens ni des Tragédiens. Premièrement il n’est pas vrai que dans cette Epître saint Cyprien ne parle que des Histrions bouffons ; l’Auteur de la Dissertation le dit sans preuve et sans raison. Cette Epître de saint Cyprien est insérée dans le corps du droit Canonique, où les interprètes l’expliquent non seulement des Histrions bouffons, mais aussi des Histrions Acteurs de Comédies. « La première peine, dit Ménochius« Prima Histrionum pœna est jure ipso Cæsareo indicta, quæ infamiæ nota est l. 2. ait Prator ff. de his qui not. infam. et ideo a dignitatibus repelluntur l. 2. cod. de dignitat. Et tradit Lucas de Penna in l. si qua cod. de spectac. Qui et illud adjungit, infames etiam dici Histriones illos, qui etsi ludibria non faciant, prodeunt tamen in Scenam, et Comœdias recitant… Nona pœna est, ut morientes carere debeant sacrosanta Eucharistia.  c. pro dilectione de consecratione dist. 2. et tradunt Lucas de Penna in l. si qua cod. de spectacul. et Majolus de irregularit. », dont les Histrions sont punis par les lois des Empereurs, est la note d’infamie, par laquelle ils sont exclus des dignités, comme l’enseigne Lucas de Penna ; ajoutant, que parmi ces Histrions notés d’infamie, sont compris ceux, qui même sans faire de farces montent sur le Théâtre, et y récitent des Comédies… La neuvième peine dont ces Histrions sont punis, est d’être privés de la sacrée et sainte Eucharistie à l’heure de la mort, selon le Canon pro dilectione, tiré de l’Epître de saint Cyprien à Euchratius, comme l’enseigne Lucas de Penna et Majolus. »

{p. 210}Secondement quand Saint Cyprien ne parlerait en cet endroit que des Histrions bouffons ; il ne s’ensuit pas néanmoins que dans un autre endroit il ne parle des Acteurs de Tragédies et de Comédies : Cette conséquence est si fausse, que la seule lecture de l’Epître que saint Cyprien écrit à Donat, suffit pour convaincre d’imposture l’Auteur de la Dissertation. Car peut-on condamner plus expressément les Tragédies qu’en ces termes de ce grand S. que Monseigneur le Prince de Conti a rapportés dans son traité de la Comédie et des Spectacles. « Vous verrez dans les Théâtres, dit S. Cyprien« In Theatris conspicies quod tibi et dolori sit, et pudori : Cothurnus est tragicus prisca facinora carmine recensere ; de parricidis et incestis horror antiquus, expressa ad imaginem veritatis actione replicatur, ne sæculis transeuntibus exolescat, quod aliquando commissum est. Admonetur ætas omnis auditu, fieri posse, quod factum est. nunquam ævi senio delicta moriuntur, nunquam temporibus crimen obruitur, nunquam scelus oblivione sepelitur : exempla fiunt, quæ esse jam facinora destiterunt. » S. Cyprianus in Epistola ad Donatum., des choses qui vous donneront de la douleur, et qui vous feront rougir. C’est le propre de la Tragédie d’exprimer en vers les crimes de l’antiquité, on y représente si naïvement les parricides et les incestes exécrables des siècles passés, qu’il semble aux spectateurs qu’ils voient encore commettre effectivement ces actions criminelles, de peur que le temps n’efface la mémoire de ce qui s’est fait autrefois. Les hommes de quelque âge et de quelque sexe qu’ils soient, apprennent qu’un crime se peut faire, en apprenant qu’il s’est fait. Les péchés ne meurent point par la vieillesse du temps : les années ne couvrent point les crimes, et on ne perd jamais le souvenir des mauvaises actions : elles ont cessé d’être des crimes, et elles deviennent des exemples. »

Dissertation pages 221. et 222. §

« Saint Chrysostome fut un des plus rigides en ces occasions S. Chrysost. Homil. 12. in Epist. ad Corinth.  ; mais il parle seulement contre les assemblées du Théâtre, où l’on introduisait des troupes de femmes débauchées et des sujets d’autres crimes, qui faisaient horreur à la nature ; des danseurs et des Mimes, qu’il appelle tous infâmes. Il fait même trois sortes de censures contre le Théâtre et le nomme une chaire de pestilence et l’école de la débauche Homil. 8. de pœnit. Idem de Davide, et Saül homil. 3. in Math. 2. homil. 6. et 7. et alibi.  ; mais ces paroles montrent assez clairement qu’il n’applique cette condamnation qu’aux Histrions, Farceurs, Mimes, Scurres et autres gens qui ne travaillaient qu’à faire rire : car il ne se plaint que de l’impudence de {p. 211} l’Orchestre où nous avons montré que les Comédiens ne jouaient point, et où était un lit sur lequel les Mimes représentaient les adultères de leurs Dieux, et de ce que l’on y donnait au public des spectacles de fornication, de corps effémines, des paroles sales, des mauvaises chansons, des femmes débauchées, qui dansaient et nageaient toutes nues dans l’Orchestre pour divertir le peuple, dont rien ne convenait au Poème Dramatique. »

IV. Réfutation. §

Voilà bien des propos hors de propos. L’Auteur de la Dissertation s’est engagé de prouver, que S. Chrysostome ne condamne point les Comédies, et au lieu de le prouver, il dit que ce Père condamne les Histrions, les Farceurs et les Mimes. Peut-on plus mal raisonner ? Pour détruire tout ce faux raisonnement, il ne faut que faire voir au contraire que S. Chrysostome condamne les Comédies en termes formels. Car en effet S. Chrysostome représentant les difficultés que les Apôtres rencontraient dans les esprits des peuples qu’ils voulaient convertir, met entre les principaux obstacles, l’attachement qu’ils avaient aux Comédies : « Les Apôtres, dit-il« A stupris ac fornicatione vocabant ad temperantiam : a vitæ amore, ad mortem ; ab ebrietare ad sobrietatem ; a risu, ad lacrymas, et ad compunctionem ; ab avaritia, ad paupertatem ; a securitate, ad pericula, et extremam in omnibus exigebant circonspectionem : turpitudo enim, inquit et stultiloquium, et scurrilitas non exeat ex ore vestro, Ephes. 5. v. 4. Et hæc dicebant iis qui nihil aliud sciebant quam inebriari, et veneri indulgere, iis qui dies festos celebrabant, non ex aliis constantes, quam ex turpitudine et risu, et universa plane Comœdia. » S. Chrysostom. in homila 7. in cap. 2. Epist. 1. ad Corinth., appelaient les peuples de l’impureté et de la fornication, à la chasteté ; de l’amour de la vie, à la mort, de l’ivrognerie, à la tempérance ; du ris, aux larmes et à la componction ; de l’avarice, à la pauvreté ; de la sûreté, aux dangers : Enfin ils exigeaient d’eux une extrême circonspection et exactitude en toutes choses. “Que les paroles déshonnêtes leur disaient-ils, folles et bouffonnes ne sortent point de votre bouche”: et ils prêchaient ces choses à ceux qui ne s’étudiaient qu’à s’enivrer et à faire bonne chère ; à ceux qui ne solennisaient leurs fêtes, que par des divertissements honteux, par des ris dissolus, par toutes sortes de Comédies. »

Peut-on dire après cela que saint Chrysostome ne condamne pas les Comédies, puisqu’il les met au rang des choses honteuses et dissolues, qui empêchent la conversion des âmes.

{p. 212} 

Dissertation pag. 223. §

« Saint Cyrille ne crie que contre les impudicités des Mimes, et des Sauteurs efféminés. »

V. Réfutation. §

Les paroles de S. Cyrille font voir le contraire. Il montre premièrement qu’en renonçant dans le Baptême aux pompes du diable, nous renonçons à toutes sortes de Spectacles ; et par conséquent à ceux des Comédies, et des Tragédies. Ensuite il dit que nous ne devons pas être attachés aux folies du Théâtre, ou l’on voit encore les ordures des Mimes. « Les pompes du diable, dit-il« Pompa diaboli est in Theatris spectacula, in Hippodromo, cursus equorum, et venationes, et reliqua omnis ejuscemodi vanitas, a qua postulans liberari sanctus ille Dei, "Averte, inquit, oculos meos, ne videant vanitatem." Non ergo secteris insaniam Theatrorum, ubi conspicias Mimorum petulantias, omni contumelia, et impudicitia refertas, et virorum effeminatorum choreas. » S. Cyrillus Hierosolymit. in Catheches. Mystag. 1., sont les spectacles du Théâtre, la course des chevaux dans l’Hippodrome, les chasses, et toutes les autres vanités semblables, dont le Roi David demande à Dieu d’être délivré, en lui disant : “Détournez mes yeux, afin qu’ils ne regardent point la vanité.” Ne vous laissez donc pas emporter à la folie des spectacles du Théâtre, où vous verriez les excès des Mimes tous pleins d’impureté, et d’infamie, où vous verriez les danses des hommes efféminés. »

Il paraît clairement par ces paroles que S. Cyrille ne condamne pas seulement les Mimes ; mais aussi toutes sortes de spectacles, et toutes les autres vanités semblables.

Dissertation pag. 223. §

« Saint Basile s’explique de la même sorte Homil. 4. in Hexamet. , en condamnant les spectacles de toutes sortes de Bateleurs, les chansons des personnes efféminées, et les impudences de l’Orchestre, destinée aux Sauteurs, et aux Farceurs, comme nous l’avons expliqué ci-dessus. »

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VI. Réfutation §

L’Auteur de la Dissertation ne devait pas ignorer que les Chœurs des Tragédies, et des Comédies se jouaient sur l’Orchestre« Chorus comicus introducebatur in Orchestram. » Vetus Schol. ; S. Basile donc condamnant l’Orchestre avec les Spectacles qui y étaient représentés, sans en excepter les Chœurs des Tragédies ni des Comédies, comme étant une école publique de toute sorte d’impureté« Arbitror hos nescire Orchestram ejusmodi lascivis spectaculis redundantem communem esse, et publicam discendæ omnis incontinentiæ scholam iis qui eo provolant consessuri. » S. Basil. hom. 4. Hexam., condamne aussi les Comédies, et les Tragédies, dont les Chœurs faisaient partie parmi les Grecs, occupant les espaces qui divisaient les Actes« Græci quoque Poëtæ comici interponentes, e choro canticum diviserunt spatia fabularum. » Vitruv. lib. 5. Præfat., et représentant sur l’Orchestre par leurs postures, par leurs chansons, et par leurs danses, ce que les Acteurs des Tragédies et des Comédies représentaient sur la Scène par les vers et par l’action« Chorus ornatus fere causa e viris et fœminis Tragœdiis interponitur, et res ab Histrionibus expositas, aut quærelis, aut hymnis prosequitur. » Bullangerus lib. 2. de Theatro, cap. 12..

Mais comment l’Auteur de la Dissertation a-t-il pu s’imaginer que S. Basile ne condamnait point les Comédies, ni les Tragédies ? N’a-t-il jamais lu le Traité que ce grand Saint a composé de la manière qu’on doit lire les livres des Gentils ? Il y condamne en termes exprès les Poèmes Dramatiques, comme étant remplis d’ordures, et d’impuretés.

« Nous n’approuverons point , dit-il « Non itaque Poëtas laudabimus contumelios, aut scommata jactantes, non eos qui fingunt amantes, vel ebrios, nam qui in cibis, et mensarum lautitiis, seu cantibus obscœnis felicitatem ponunt : Ante omnes vero qui de diis disserunt, præsertim si plures, aut diversos ponunt, minime inter se concordes. Frater enim apud illos cum fratre contendit, et pater adversus filios, et filius adversus patrem implacabile bellum gerit. Adulteria præsertim, et amores deorum obscœnos, et hos maxime principis omnium, et dominatoris Jovis, ut aiunt, quæ sane scelera ; si quis de feris dixerit, erubesceret : nos illa scenæ relinquemus. » S. Basil. in Tract. de legend. lib. Gentil., les Poètes outrageux, Satiriques, et Farceurs, ni ceux qui représentent des Amants, ou des Ivrognes, ni ceux qui établissent la félicité dans la bonne chère, dans le luxe des tables, et dans des chansons déshonnêtes. Surtout nous désapprouverons ceux qui introduisent plusieurs Dieux qui ne s’accordent point ; un frère qui a des différends avec son frère ; un père qui en a avec ses enfants ; un fils qui fait sans cesse la guerre à son père. Nous rejetterons ceux qui représentent les adultères, et les sales amours des Dieux, et principalement de Jupiter, qu’ils disent être le Roi de tous les autres : Ces crimes qu’ils leur attribuent, sont si énormes qu’on aurait honte de les attribuer aux bêtes les plus farouches. Nous abandonnerons à la Scène toutes ces ordures, et toutes ces impuretés. »

{p. 214}

Dissertation pag. 223. §

« Et Clément Alexandrin ayant touché cette communication de l’Idolâtrie des Spectacles, ajoute pour en exprimer la turpitude, qu’ils ne doivent pas faire notre divertissement. “Le Stade, et le Théâtre , dit-il Pædag. lib. 3. cap. 11., peuvent bien se nommer une chaire de pestilence ; et l’assemblée qui s’y fait est remplie d’iniquité, et chargée de malédictions : les actions les plus honteuses y sont toutes représentées ; et quelles paroles les Bouffons et les Bateleurs ne prononcent-ils point pour faire rire le peuple ?”. »

VII. Réfutation. §

Il ne faut que rapporter fidèlement les paroles de Clément d’Alexandrie, pour voir que l’Auteur de la Dissertation n’a nulle raison de dire que ce grand homme ne condamne point les Comédies et les Tragédies ; car on verra qu’il condamne tous les Spectacles généralement sans aucune exception, et par les mêmes raisons, pour lesquelles les Tragédies et les Comédies doivent être défendues.

« Jésus-Christ, dit-il « Non ducet nos Pædagogus (Christus) ad spectacula : nec inconcinne stadia, et theatra pestilentiæ cathedram quis vocaverit, nam hic quoque scelestum est consilium, utpote contra justitiam, et ideo maledictus est consessus qui ibi habetur. Magna itaque confusione et iniquitate pleni sunt hi cœtus,et occasio conventus causa est turpitudinis, cum viri et fœminæ permixtim conveniunt, alter ad alterius spectaculum. Hic perperam jam agit consilium. Dum enim lasciviunt oculi, calescunt appetitiones, et oculi proximos impudentius respicere assueti, quod concessum otium habeant, intendunt cupiditates. Prohibeantur ergo spectacula, et acroamata, quæ scurrilitatibus, verbisque temere profusis plena sunt. Quod enim turpe factum, non ostenditur in Theatris ? Quod autem verbum impudens non proferunt qui risum movent scurræ, et Histriones. Qui autem ex vitio quod in se est delectationem aliquam perceperunt, evidentes domi imagines imprimunt. Contra autem qui his demulceri, et affici nequeunt, in ignavas voluptates minime prolabentur. Nam si dixerint, pro ludo assumi spectacula ad recreandos animos ; dicemus non sapere civitates, quibus ludus habetur pro re seria. Neque enim ludi sunt inanis gloriæ cupiditates crudeles, quæ mortem inferunt ; sed neque vana studia, et inconsideratæ ambitiones, et præterea suarum facultatum impensæ ; neque vero quæ his de causis excitantur seditiones, amplius sunt ludi. Vano etiam studio numquam emendum est otium : neque enim qui sapit, id quod est jucundum, ei quod est melius prætulerit. At non omnes, inquis, philosophamur. Num ergo et omnes ad vitam accedimus ? Quid tu dicis ? Quomodo ergo credidisti ? Quomodo autem jam Deum amas et proximum, si non Philosopharis ? Quomodo autem teipsum amas, si vitam non amas ? Litteras, inquis, non didici, se si non didicisti legere, non est quod de auditu te possis excusare, quod non possit doceri. Fides autem non sapientum secundum mundum, sed eorum qui secundum Deum sunt sapientes, est possessio. Illa autem etiam absque litteris discitur. Ejus autem scriptura quæ ad rudes ignarosque homines pertinet, et est divina, vocata est Charitas, quæ est scriptura spiritualis, licet autem divinam quidem audire sapientiam et licet administranda versari Republica quin etiam quæ sunt in mundo honeste ex Dei sententia assumere minime est prohibitum. » Clem. Alexand. in Pædag. lib. 3. c. 11., qui est notre Pédagogue, ne nous conduira point aux Spectacles. On peut justement appeler le Théâtre, et la carrière des courses publiques, une chaire de pestilence ; car c’est là où se tient le conseil des méchants contre la justice : C’est pourquoi les assemblées qui s’y font, sont maudites : elles sont pleines de confusion et d’iniquité ; et elles ne fournissent que trop de sujets d’impureté, par le mélange des hommes, et des femmes qui s’occupent à se regarder. C’est là où se forment de pernicieux desseins ; car les regards lascifs excitent de mauvais désirs, et les yeux étant accoutumés à regarder impudemment les objets qui sont auprès d’eux, se servent de l’occasion qui se présente, pour satisfaire leur cupidité. C’est pourquoi les Spectacles doivent être défendus, où l’on ne voit que des choses {p. 215} infâmes, où l’on n’entend que des paroles bouffonnes et inutiles. Car y a-t-il rien de honteux qu’on ne représente sur les Théâtres ? Et y a-t-il des paroles insolentes que les Farceurs et les Histrions ne profèrent pour faire rire ? De sorte que ceux qui par leur inclination criminelle y prennent plaisir, en emportent chez eux de vives images empreintes dans leur esprit. Que s’il y en a qui ne soient pas touchés de ces choses ; ils ne s’amuseront pas assurément à des plaisirs inutiles. S’ils disent que les Spectacles leur servent seulement de jeu et de divertissement pour relâcher leur esprit, nous leur répondrons que les villes ne sont pas sages, où l’on fait des Jeux des choses sérieuses ; car ces désirs cruels de la vaine gloire, qui font mourir des hommes pour leur plaisir, sont-ce des Jeux ? Les soins qu’on emploie pour la vanité ; ces ambitions déréglées ; ces excès de prodigalité, sont-ce des Jeux ? Les séditions qu’excitent les divers partis qui se forment sur le sujet de ces Spectacles, sont-ce des Jeux ? Certes il ne faut jamais acheter l’oisiveté, par une vaine et inutile occupation : car un homme sage ne préférera jamais ce qui est agréable, à ce qui est plus honnête et plus avantageux. Mais, dites-vous, nous ne faisons pas tous profession de la sagesse. Est-ce donc que nous n’aspirons pas tous à la vie éternelle ? Que dites-vous ? Comment donc avez-vous embrassé la foi ? Comment aimez-vous Dieu, et le prochain, si vous ne faites pas profession de la sagesse ? Et comment vous aimez-vous vous-mêmes, si vous n’aimez pas la vie éternelle ? Je n’ai pas étudié, dites-vous, je ne sais pas seulement lire. Mais si vous ne savez pas lire, vous entendez du moins ce qu’on dit ; et ainsi vous vous rendez inexcusable, si vous n’avez pas soin d’entendre ce qui vous peut instruire. Or la foi qui vient de ce qu’on a ouï, appartient à ceux qui sont sages non selon le monde ; mais selon Dieu : Et cette sagesse de la foi s’apprend sans étude et sans lettres ; elle s’imprime d’un caractère spirituel et divin dans les cœurs des plus grossiers, et des plus ignorants ; et elle est appelée Charité. On peut être auditeur et disciple de cette divine sagesse, sans cesser de vaquer aux affaires publiques : Et il n’est pas même {p. 216} défendu de se servir des choses de ce monde, pourvu qu’on y garde l’honnêteté prescrite par la loi de Dieu. »

Je demande à l’Auteur de la Dissertation, s’il estime que Jésus-Christ nous conduise à la Comédie par l’instruction de son Evangile ? Je m’assure qu’il aurait honte de dire une chose si extravagante. Il faut donc qu’il avoue que Clément d’Alexandrie condamne la Comédie par la même raison pour laquelle il condamne généralement les Spectacles ; savoir parce que Jésus-Christ qui est notre Pédagogue, ne nous y conduit pas.

Je lui demande encore si dans les assemblées des Comédies, les hommes et les femmes étant ensemble ne s’occupent pas à se regarder ; et si les regards lascifs n’y excitent pas de mauvais désirs ? C’est ce qu’il ne saurait nier. Il est donc vrai qu’on peut justement appeler le Théâtre où l’on joue les Comédies, une chaire de pestilence, et les assemblées qui s’y font, des assemblées maudites ; et qu’ainsi Clément d’Alexandrie condamne le Théâtre, à l’égard de la Comédie, aussi bien qu’à l’égard des autres Spectacles. Enfin je lui demande si ce n’est pas pour le plaisir et pour le divertissement, plutôt que pour l’honnêteté, et pour l’avantage qui en revient, qu’on va à la Comédie ? Il n’y a point d’homme raisonnable qui n’en demeure d’accord. C’est donc une folie, selon Clément d’Alexandrie, d’aller à la Comédie ; « Car un homme sage, dit-il, ne préférera jamais ce qui est agréable, à ce qui est plus honnête et plus avantageux. »

Dissertation pag. 224. §

« Et ce que l’on ne doit pas oublier en ce discours, est que les Hébreux n’avaient point estimé les Poèmes Dramatiques indignes de leurs soins, ni contraires à la sainteté de leur Religion, comme nous le pouvons juger par le fragment qui nous en reste de la Tragédie d’Ezéchiel, intitulée : la sortie d’Egypte . »

{p. 217} 

VIII. Réfutation. §

La lecture précipitée de l’Auteur de la Dissertation lui fournit assez souvent des illusions ; En voici une qui n’est pas des moindres. Il a vu dans Clément d’Alexandrie, et dans EusèbeClement Alexand. strom. l. 1. Euseb. de præparat. Evang. l. 9., qu’il y est parlé d’une Tragédie d’Ezéchiel intitulée la sortie d’Egypte : il s’est imaginé aussitôt que c’était le Prophète Ezéchiel, ou du moins quelque autre Hébreu qui avait composé cette Tragédie ; et qu’ainsi les Hébreux n’avaient point estimé les Poèmes Dramatiques indignes de leurs soins, ni contraires à la sainteté de leur Religion. Mais il ne devait pas ignorer« Ezechielus Judaicarum Tragœdiarum Poëta in Dramate quod inscribitur Texte en grec. » Clemens Alexand. strom. lib. 1. ; premièrement que cet Ezéchiel était un Poète Grec, qui représentait dans ses Tragédies les Histoires des Juifs : et en effet les fragments qu’en rapportent Clément d’Alexandrie, et Eusèbe, font voir que les Tragédies de ce Poète étaient composées en Grec, lesquelles par conséquent n’étaient pas de l’usage des Hébreux, qui n’approuvaient pas l’étude du Grec, ni des autres langues étrangères, estimant que la sainteté de leur Religion était profanée par ces langues. « J’ai fait, dit Josèphe« Græcanicæ quoque litteraturæ non sine profectu dedi operam, quamvis exquisitam pronuntiandi rationem, assequi per patriam consuetudinem non licuit. Nostris enim hominibus non probantur ii qui multas linguas addiscunt, quippe hoc studium prophanum apud eos habetur. » Ioseph. Antiquit. Iudaic. lib. 20. cap. 9., quelque progrès dans l’étude de la langue Grecque ; quoique la coutume de notre pays ne m’ait pas permis d’en apprendre exactement la prononciation : car parmi nous on ne fait pas état de ceux qui apprennent plusieurs langues ; parce que cette étude est estimée profane. »

Et nous lisons dans le Talmud que les Juifs estimaient que c’était profaner l’Ecriture sainte que de la traduire en Grec ; de sorte qu’ils célèbrent un jeûne public pour témoigner le regret qu’ils ont d’avoir été obligés d’accorder à la prière du Roi Ptolémée qu’elle fût traduite en Grec : « On célèbre un jeûne, dit le Talmud« Jejunium celebratur die quinto lunationis Decembris, quia eo die scripta est lex Græce, diebus Ptolomæi, tuncque per tres dies tenebræ mundo effusæ sunt. » In Talmude, tract. de jejun., le cinquième jour de la lune de Décembre ; parce qu’en ce jour la loi fut écrite en Grec du temps du Roi Ptolémée : et alors le monde fut couvert de ténèbres pendant trois jours. »

{p. 218}Secondement l’Auteur de la Dissertation devait avoir appris de Josèphe, que les Hébreux étaient si éloignés de croire que les Poèmes Dramatiques, tels qu’étaient ceux du Poète Ezéchiel, n’étaient pas indignes de leurs soins, ni opposés à la sainteté de leur Religion, qu’ils les regardaient, au contraire, comme des sacrilèges que Dieu ne laissait pas impunis. « La traduction de la loi, dit Josèphe« Versione legis intra 72. dies absoluta …. Rex Ptolomæus Philadelphus multum gavisus est videns hanc quoque suam voluntatem in publicum cessisse commodum ; sed majorem etiam percepit voluptatem, dum sibi lex legeretur, non sine admiratione legislatoris sapientiæ, cœpitque de ea re conferre cum Demetrio Phaleræo, rogans qui factum sit, ut tam admirandarum legum nec Historicus ullus, nec Poëta mentionem fecerit. Tunc Demetrius respondit neminem ausum eam attingere, quam constaret divinam esse : punitos esse quosdam, a cœlesti numine qui illam temere attrectare non sunt veriti. Theopompum enim volentem inde quædam suis scriptis inserere, mente motum fuisse diebus 30. et per intervalla insaniæ precibus Deum placasse, facile conjicientem, quæ morbi causa fuerit ; atque etiam in somnis admonitum hæc ideo pati quod fuisset circa res divinas curiosior easque voluisset proferre profanis hominibus, quare cum a cœpto destitisset, sanam mentem ei fuisse redditam. Theodectæ etiam Poëtæ, cum in quadam Tragœdia vellet aliquid e sacris libris admiscere, oculos glaucomate suffusos caligasse : et cum erratum agnovisset, exorato Deo redditam aciem. » Iosephus Antiquit. Iudaic.lib. 12. cap. 2., ayant été achevée en soixante et douze jours… le Roi Ptolémée Philadelphe eut une extrême joie de voir l’accomplissement de ce qu’il avait tant désiré pour l’utilité publique ; mais la lecture qu’on lui fit de la loi, lui donna encore beaucoup plus de contentement, ne pouvant assez admirer la sagesse du Législateur : Et s’entretenant sur ce sujet avec Démétrius Phaléreus il lui demanda, d’où venait qu’aucun Historien ni aucun Poète n’avait parlé de ces lois admirables. Démétrius lui répondit, qu’étant certain que cette loi était divine et digne de toute vénération, personne n’y avait osé toucher ; quelques-uns ayant été punis de Dieu, pour avoir eu la témérité de le faire. Car Théopompus, pour en avoir voulu tirer quelques endroits, afin de les insérer dans ses écrits, perdit l’esprit durant trente jours, et dans les intervalles de sa folie ayant aisément reconnu quelle était la cause du mal qui lui était arrivé, il apaisa par ses prières la colère de Dieu, et fut averti en songe qu’il souffrait cette peine pour avoir recherché avec trop de curiosité la connaissance des choses divines, afin de les découvrir aux profanes ; c’est pourquoi ayant quitté son entreprise, il rentra dans son bon sens. Et le Poète Théodecte ayant voulu mêler quelque chose de ces livres sacrés dans une de ses Tragédies, devint aveugle par une fluxion qui tomba sur ses yeux : et après avoir reconnu sa faute et en avoir demandé pardon à Dieu, il recouvra la vue. »

Il n’est donc pas vrai, comme dit l’Auteur de la Dissertation, que les Hébreux n’aient pas estimé les Poèmes Dramatiques indignes de leurs soins, ni contraires à la sainteté de leur Religion. Il ne pouvait rien avancer de plus désavantageux pour lui, que de nous {p. 219}avertir de ne pas oublier l’illusion qu’il débite en cet endroit.

Dissertation pages 224. et 225. §

« Mais les Auteurs du Talmud ou livre de la narration d’Enoch condamnent les Mimes, chansons, danses et bouffonneries, auxquelles ils disent que les enfants de Caïn s’étaient trop adonnés, sans avoir parlé de Tragédies ni de Comédies. »

IX. Réfutation. §

Cette prétendue preuve de l’Auteur de la Dissertation est digne du sujet qu’il traite. Il appuie la défense des fables du Théâtre sur les fables des livres apocryphes ; et toutefois il aurait mieux fait de suivre le conseil de l’Apôtre, qui nous avertit« Non intendentes Judaicis fabulis. » Epist. ad Tit. cap. 1. v. 14. « de ne nous arrêter point à des fables Judaïques ».

Il suffit donc de dire, que ce qui est ici rapporté par l’Auteur de la Dissertation, est une fable sans nous y arrêter d’avantage ; je remarquerai seulement les fautes qu’il a faites en la rapportant.

Il confond le Talmud avec le livre d’Enoch : Et cette erreur n’est pas excusable en ce temps où il y a tant de livres qui nous apprennent ce que c’est que le Talmud, si nous ne sommes pas capables de le savoir par sa lecture. Quant au livre d’Enoch, Tertullien lui pouvait apprendre qu’il n’est pas même reçu des Juifs« Scio scripturam Enoch, non recipi a quibusdam, quia nec in armarium Judaicum admittitur. » Tertul. de cultu fœmin..

Mais il est admirable quand il dit qu’il n’est point parlé dans ce livre d’Enoch de Tragédies ni de Comédies. Comment a-t-il pu s’imaginer qu’il y eût des Tragédies et des Comédies du temps des enfants de Caïn ? Et s’il n’y en avait point, comment veut-il qu’Enoch en parlât ? Tout le monde demeure d’accord que Thespis a inventé la Tragédie« Tragœdiam excogitavit Thespis Atheniensis. » Clemens Alex. 1. stromat. environ l’an 3400. de la création du monde : et tous les enfants de {p. 220}Caïn périrent par le déluge l’an 1655. de la création du monde ; ainsi les Tragédies n’ont paru que près de deux mille ans après la mort de tous les enfants de Caïn, et même la Comédie n’a été inventée qu’après la Tragédie selon le témoignage d’Horace

« Ignorum Tragicæ genus invenisse camœnæ,
Dicitur et plaustris vexisse Poëmata Thespis. »
Horatius de arte Poëtica.
« Successit vetus his Comœdia. »
.

Dissertation page 225. §

« C’est encore avec cette même distinction que les Conciles, et le droit des souverains Pontifes ont condamné la Scène de l’Antiquité « Mimos et saltationes quæ in Scena fiunt. » Concil. Constantin. pseudo sext. can. 51. . Le Concile Elibertin ne parle que des Pantomimes, qu’il ne reçoit à la pénitence qu’en changeant de vie. Le sixième de Carthage réprouvé ne défend que les Mimes et les danses de la Scène. »

X. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation a-t-il cru pouvoir trouver des Lecteurs si persuadés de sa suffisance, qu’ils n’examineraient pas ses citations ? s’il n’avait eu cette pensée, il n’aurait jamais eu la hardiesse de dire que le Concile Elibertin ou d’Elvire, ne parle que des Pantomimes ; puisque dans le Canon 67. il met en termes exprès les Comédiens au rang des Scéniques, et ne défend pas moins aux filles Chrétiennes d’épouser des Comédiens, que des Scéniques. « Il faut défendre, dit le Concile« Prohibendum ne qua fidelis, vel Catechumena, aut Comicos, aut scenicos viros habeat. Quæcumque hoc fecerit a Communione arceatur. » Concil. Eliberitan. cap. 67., aux femmes et aux filles fidèles ou Catéchumènes, d’épouser des Comédiens ou des Scéniques. Que s’il y en a qui en épousent, qu’elles soient excommuniées. »

Il cite ensuite à la marge le Canon 51. du Concile de Constantinople qu’on appelle in Trullo, qu’il dit ne condamner que les Mimes et les danses de la Scène. Mais il ne devait pas oublier le Canon 62. qui défend même aux Laïques de se déguiser en Tragédiens ou en Comédiens, sous peine d’être excommuniés, et aux Ecclésiastiques, sous peine d’être déposés« Sed neque Comicas, vel Satyricas, vel Tragicas personas induat. Eos ergo qui deinceps aliquid eorum quæ scripta sunt, aggredientur, ubi ad eorum cognitionem pervenerint, si sint quidem Clerici, deponi jubemus, si vero Laici excommunicentur. » Constantinopolitana Synodus in Trullo. can. 62.. « Que personne ne se déguise ni en Comédien, ni en Satyre, ni {p. 221}en Tragédien. Si quelqu’un donc désormais commet quelque crime de ceux qui sont exprimés dans ce décret, dès que les Prélats en auront connaissance, si c’est un Ecclésiastique, qu’il soit déposé ; si c’est un Laïque qu’il soit excommunié. »

Quant au sixième Concile de Carthage qu’il allègue et qu’il qualifie réprouvé ; c’est une fausse citation, ce Concile n’étant point réprouvé, et d’ailleurs ne contenant rien de tout ce qu’il dit.

Dissertation pag. 225. et 226. §

« Et quand on a mis entre les règles du droit Ecclésiastique, la défense que S. Augustin fait de donner aux Histrions S. Augustin. in Psal. 102.  ; on n’a regardé que les Mimes et Farceurs : et ces termes ne se peuvent étendre plus loin ; car il les nomme Bateleurs et Bouffons, et les conjoint aux combats d’hommes et de bêtes, aux plus viles personnes du Cirque ; et à ces femmes prostituées de la Scène, qui jouaient les Mimes. »

XI. Réfutation. §

C’est ici une manifeste pétition de principe ; car l’Auteur de la Dissertation suppose pour vrai ce qui est en question, ou plutôt ce qui est évidemment faux ; il suppose que S. Augustin par le mot d’Histrion n’entend parler que des Mimes, des Farceurs, des Bateleurs et des Bouffons. Et nous avons montré ci-dessus dans la 1. Réfutation du chap. précédent, que S. Augustin après Cicéron donne le nom d’Histrion aux Acteurs de Comédies et de Tragédies en termes si exprès qu’il n’y a pas lieu d’en douter. Aussi les interprètes du droit Canonique expliquant ce passage de S. Augustin, dont on a formé le Canon Donare, nous apprennentDistinct. 86., que par là le droit canonique établit une peine, non seulement contre les Mimes, et les Farceurs, mais encore contre les {p. 222}Comédiens. « La première peine, dit Ménochius

« Prima Histrionum pœna est jure ipso Cæsareo indicta, quæ infamiæ nota est. l. 2. ait Prator ff. de his qui not. infam. et ideo a dignitatibus repelluntur. l. 2. cod. de dignitatib. et tradit Lucas de Penna, in l. si qua cod. de spectacul. qui et illud adjungit, infames etiam dici Histriones illos qui etsi ludibria non faciant, prodeunt tamen in Scenam, et Comœdias recitant. » Menochius de arbitr. Iudic. lib. 2. cap. 69.

« Sexta est pœna ut donare nemo aliquid possit Histrionibus hanc ob causam, quemadmodum S. Augustini, auctoritate sancitum est in C. Donare, et seq. dist. 86. »

, dont les Histrions sont punis par les lois des Empereurs, est la note d’infamie, par laquelle ils sont exclus des dignités, comme l’enseigne entre autres Lucas de Penna, qui ajoute que parmi ces Histrions notés d’infamie, sont compris ceux qui montent sur la Scène et y récitent des Comédies ; quoiqu’ils ne fassent point de farces....

« La sixième peine établie contre eux, est que personne ne leur peut rien donner pour la représentation de leurs pièces, suivant le même Canon Donare, tiré de S. Augustin. »

Quant à ce que l’Auteur de la Dissertation ajoute, que le terme d’Histrion ne s’étend qu’aux Mimes, aux Bateleurs et aux Bouffons, parce que S. Augustin les joint aux combats d’hommes et de bêtes, aux plus viles personnes du Cirque, et à ces femmes prostituées de la Scène qui jouaient les Mimes ; il y a encore en cela une manifeste pétition de principe ; car il suppose pour vrai, ce qui est évidemment faux, que la Comédie n’est point vicieuse ni criminelle ; et que par conséquent S. Augustin ne joint pas les Comédiens avec des personnes vicieuses et criminelles. Cette supposition dis-je, est évidemment fausse ; car S. Augustin déclare en termes exprès, que la Comédie est vicieuse et criminelle. « On n’eût jamais, dit-il« Numquam Comœdiæ, nisi consuetudo vitæ pateretur, probare sua Theatris flagitia potuissent. » S. August. lib. 2. de civit. Dei cap. 9., approuvé les Comédies et les crimes qu’elles représentent sur le Théâtre, si les mœurs des hommes qui étaient souillés des mêmes vices ne l’eussent souffert. »

C’est donc avec raison que S. Augustin voulant montrer par des exemples qu’on ne doit rien donner à un pécheur, comme pécheur, c’est-à-dire à cause de son péché, rapporte l’exemple des Comédiens et des autres Acteurs de la Scène, avec celui des Chasseurs de l’Amphithéâtre, des Conducteurs de chariots, et des femmes de mauvaise vie. La lecture du passage entier de S. Augustin fait voir que puisque les Acteurs de Comédies représentant des choses vicieuses sont pécheurs, il n’est pas permis de leur {p. 223}rien donner à cause des Comédies qu’ils jouent ; d’où il s’ensuit que S. Augustin comprend les Comédiens sous le nom d’Histrions : « Il faut, dit-il« Ne tradas peccatori, et ne suscipias peccatorem ; et tamen omni petenti te da non tanquam peccatori. Et si peccator est qui te petit, da, non tanquam peccatori. Quando das tanquam peccatori ? Quando in quo peccator est ; hoc tibi placet ut des ; Deum offendis. Paululum attendat charitas vestra, donec evolvatur res etiam exemplis multum utilis ad intelligendum. Hoc dixi, cum esurierit nescio quis, si habes unde des, da : si vides dandum esse, ad subveniendum da. Ne pigrescant in hoc viscera misericordiæ, quia tibi homo peccator occurrit, tibi enim homo occurrit. Cum dico, occurrit tibi homo peccator, duo nomina dixi : Hæc duo nomina non superflua sunt. Duo nomina aliud quod homo, aliud quod peccator. Quod homo, opus est Dei : quod peccator, opus hominis est. Da operi Dei, noli operi hominis. Et quomodo inquis, me prohibes dare operi hominis. Quid est dare operi hominis ? peccatori dare propter peccatum placenti tibi propter peccatum. Et quis hoc faciet, inquis ? Quis hoc faciet ? utinam nemo, utinam pauci, utinam non publice. Qui venatoribus donant, quare donant ? Dicant mihi, quare donant venatori ? Hoc in illo amant in quo nequissimus est : hoc in illo pascunt, hoc in illo vestiunt, ipsam nequitiam publicam spectaculis omnium. Qui donat Histrionibus,qui donat Aurigis, qui donat meretricibus quare donat ? Numquid non et ipsi hominibus donant ? Non tamen ibi attendunt naturam operis Dei : sed nequitiam operis humani. » S. August. in Psal. 102., concilier ensemble ces deux devoirs, de rejeter les pécheurs en ne leur faisant point de bien ; et de donner à tous ceux qui vous demandent. Quand un pécheur vous demande l’aumône, donnez-la mais non pas comme à un pécheur. Quand est-ce que vous lui donnez comme à un pécheur ? c’est lorsque vous lui donnez à cause de son péché qui vous plaît ; en quoi vous offensez Dieu. Ayez je vous prie la patience que je vous développe par des exemples, cette vérité qu’il est utile de bien entendre. Je dis donc quand un homme quel qu’il soit, est dans la nécessité, donnez-lui si vous avez de quoi lui donner ; donnez-lui pour subvenir au besoin qui le presse, si vous jugez qu’il soit à propos : Dans ces rencontres ne fermez pas à votre prochain les entrailles de la miséricorde et de la compassion. A la vérité c’est un pécheur qui se présenté à vous ; mais vous devez aussi considérer au même temps que c’est un homme. Quand je dis un homme pécheur se présente à vous, je marque deux noms, et ce n’est pas inutilement et sans raison ; car être homme, et être pécheur sont deux choses bien différentes. Être homme, c’est l’ouvrage de Dieu : Être pécheur, c’est l’ouvrage de l’homme. Donnez à l’ouvrage de Dieu, mais non pas à l’ouvrage de l’homme. Pourquoi, me direz-vous, ne m’est-il point permis de donner à l’ouvrage de l’homme ? Qu’est-ce que donner à l’ouvrage de l’homme ? C’est donner à un pécheur à cause de son péché ; parce qu’il vous divertit par son péché. Mais qui fait cela, dites-vous ? Plût à Dieu que personne ne le fît, ou qu’il y eût peu de gens qui le fissent, ou qu’on ne le fît point publiquement. Ceux qui donnent aux Chasseurs de l’Amphithéâtre, pourquoi leur donnent-ils ? qu’ils me disent pourquoi ils donnent aux Chasseurs de l’Amphithéâtre ? Ils les aiment à cause de leur péché : c’est pour ce péché qu’ils leur donnent de quoi se nourrir et de quoi se vêtir ; c’est ce péché qu’ils entretiennent à la vue de tout le monde. Celui qui donne aux Histrions, c’est-à-dire, aux Comédiens et aux autres {p. 224}Acteurs de la Scène ; celui qui donne aux femmes débauchées ; celui qui donne aux Conducteurs de chariots, pourquoi leur donne-t-il ? Ne sont-ce pas des hommes à qui ils donnent ? Mais ils ne considèrent pas en eux la nature de l’ouvrage de Dieu ; ils ne regardent que l’iniquité de l’ouvrage de l’homme. »

Il paraît par ce discours que le but de S. Augustin est de prouver que c’est offenser Dieu que de donner à ceux qui l’offensent, en considération de l’offense qu’ils commettent contre sa divine Majesté ; or ceux qui donnent aux Comédiens, leur donnent en considération des Comédies qu’ils représentent, lesquelles étant vicieuses, selon S. Augustin, comme nous l’avons montré, ne peuvent être représentées sans offenser Dieu ; D’où il s’ensuit que ceux qui donnent aux Comédiens à cause des Comédies qu’ils jouent, offensent Dieu selon les sentiments de S. Augustin.

Dissertation pag. 226. §

« Le Concile de Milan ordonne bien « Histriones, Mimos, cæterosque circulatores perditos homines. » Concil. Mediol. 1. que l’on chasse les Histrions, les Mimes et Bateleurs, et tous les gens de cette sorte abandonnés au vice, et que l’on soit sévère contre les Hôteliers, et tous ceux qui les retirentXXIX ; mais il ne dit rien contre les Acteurs des Comédies et des Tragédies, qui n’ont jamais été traités de même sorte. »

XII. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation a de mauvais mémoiresXXX ; car le 1. Concile de Milan qu’il allègue, condamne les Comédies si clairement, qu’il n’y a pas lieu d’en douter : « Les Ecclésiastiques, dit ce Concile« Fabulis, Comœdiis, et Hastiludiis, aliisve prophanis, et inanibus spectaculis non intererunt Clerici, ne aures et oculi sacris officiis addicti, ludicris et impuris actionibus, sermonibusque distracti polluantur. » Concil. 1. Mediolan. c. de armis, ludis, spectaculis, et c. a Clericis vitandis., n’assisteront point à la représentation des fables, aux Comédies, aux Joutes, ni à aucun autre spectacle profane, de peur que leurs oreilles, et leurs yeux, qui sont consacrés au service divin, ne soient souillés par des actions, et des paroles d’impureté et de badinerie.  »

{p. 225}Mais d’ailleurs peut-on alléguer en faveur de la Comédie un Concile tenu sous saint Charles Borromée, qui a composé un livre exprès contre la Comédie ? lequel a été traduit en Français, et imprimé par les soins de Monsieur l’Evêque de Montpellier. Dans le chapitre 13. de ce livre saint Charles parle en ces termes : « Nous avons jusqu’à présent parlé des Danses, et des Comédies, comme de choses qui sont illicites ; parce qu’elles sont mauvaises, au moins à cause des circonstances qui les accompagnent, et de leurs effets ; il faut maintenant parler de la prohibition qui en a été faite, et conclure qu’elles sont encore illicites, parce qu’elles sont défendues. »

Quant à ce que l’Auteur de la Dissertation ajoute, que les Acteurs de Comédies, et de Tragédies n’ont jamais été traités de même sorte que les autres Histrions ; je le renvoie à ce que j’en ai dit ci-dessus dans la 18. Réfutation du chap. précédent : où il verra comme le Roi Philippe Auguste chassa les Comédiens de France ; et comme le Parlement de Paris les a bannis par deux Arrêts ; et comme les Rois d’Espagne Philippe II. et Philippe IV. les ont chassés de tous leurs Etats.

Dissertation pag. 227. §

« La Province d’Auvergne prétend avoir remis sur le Théâtre de ce Royaume les premiers Bateleurs qui n’y chantaient point et n’y dansaient point ; croyant par ce moyen s’exempter de la peine des anciens Mimes et Bouffons : Mais parce qu’ils y faisaient des railleries indécentes, et prononçaient plusieurs paroles impudentes, ils furent condamnés par nos Théologiens Ex notis in decret. Sorbona Epist. , qui conclurent que la turpitude du discours n’était pas moins condamnable que celle des gestes du corps. Où nous devons remarquer qu’il n’est parlé que d’Histrions, et Joueurs de bouffonneries, et non point de Tragédies et Comédies, qui n’étaient pas encore en état d’être estimées, ou condamnées. »

{p. 226} 

XIII. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation se plaît fort aux illusions. Il a lu dans les notes de Savaron sur l’Epître Décrétale de la Sorbonne, que Gaufrédus parlant des Histrions qui ne chantaient point, et ne dansaient point, dit qu’il y en avait plusieurs en Auvergne, et que dicuntur inventores. Aussitôt l’Auteur de la Dissertation s’est imaginé que ces paroles et dicuntur inventores, signifiaient que ceux d’Auvergne étaient les inventeurs de ces sortes de pièces que jouaient les Histrions : et sur cette illusion il dit hardiment, « que la Province d’Auvergne prétend avoir remis sur le Théâtre de ce Royaume les premiers Bateleurs, qui n’y chantaient point, et n’y dansaient point ». Mais la simple lecture du passage de Gaufrédus lui pouvait apprendre, que ces paroles, et dicuntur inventores, ne signifient autre chose sinon que ces Histrions étaient appelés Trouvères, ou Troubadours, à cause des inventions qu’ils trouvaient, comme le remarque Pasquier dans ses RecherchesPasquier liv. 7. ch. 4.. Voici le passage de Gaufrédus« Quid de Histrionibus, qui nec corpore, nec instrumentis ludunt, sed ore, sicut in Alvernia, ubi plurimi esse consueverunt ? Et dicuntur Inventores, scilicet verborum. Credo idem quod sicut membrorum, sic verborum obscœnitatem vitare debemus. » Gaufred. in 2. part. coll. ad c. cum decorem de vita, et honest. Cleric. : « Que dirons-nous de ces Histrions qui ne font point de postures de leur corps, et qui ne jouent point des instruments ; mais qui récitent seulement leurs pièces, comme l’on fait en Auvergne, où il y en a plusieurs d’ordinaire ? et ils sont appelés Trouvères, ou Troubadours ; c’est-à-dire, Inventeurs de paroles. Je crois que nous ne devons pas moins éviter les paroles déshonnêtes, que les honteuses postures du corps. »

Or quoique ces Histrions ne donnassent à leurs pièces que le nom de Farces ; elles étaient néanmoins de véritables Comédies, suivant le témoignage de Pasquier : « Je trouvai, dit-ilPasquier dans ses Recherches, liv. 8. chap. 59., sans y penser la Farce de Maître Pierre Patelin, que je lus et relus avec tel contentement, que j’oppose maintenant cet échantillon à toutes les Comédies Grecques, Latines, et Italiennes. »

Il n’est donc pas vrai, selon Monsieur Pasquier, {p. 227}que les Comédies de ces Histrions qu’on appelait Troubadours, ne fussent pas en état d’être estimées ou condamnées, ainsi que l’Auteur de la Dissertation le prétend ; mais même il faut avouer que nos Théologiens en condamnant les pièces de ces Histrions ont aussi condamné les Comédies.

Dissertation pag. 228. §

« Et lorsque Salvien prépare ce grand discours qu’il fait contre les impudences horribles de la Scène, il dit qu’il entend parler des jeux du Cirque, et du Théâtre ; et dans la suite il explique les derniers par le seul terme de Mimes, Bouffons et Musique lascive « Mimos, ludicra, Tymalicos. » Salv. lib. 6. , sans rien imputer de leur honteux libertinage aux Tragédiens, et Comédiens. »

XIV. Réfutation. §

L’Auteur de la Dissertation a fait ici deux fautes ; l’une pour n’avoir pas entendu la signification du terme lusoria dont Salvien se sert ; l’autre d’avoir supposé pour vrai ce qui est très faux, savoir que les Comédies ne sont pas souillées d’impureté. Mais afin de le désabuser, je rapporterai un passage de Tertullien, qui l’éclaircira sur ces deux points, et lui fera comprendre clairement que Salvien condamne les Tragédies, et les Comédies, aussi bien que les autres Spectacles. « Si nous rejetons, dit Tertullien« Sin et doctrinam sæcularis litteraturæ, ut stultitiæ apud Deum deputatum aspernamur satis præscribitur nobis et de illis speciebus spectaculorum, quæ sæculari litteratura lusoriam vel agonisticam scenam dispungunt. Quod si Tragœdiæ et Comœdiæ scelerum, ac lidibinum actrices, cruentæ, et lascivæ, impiæ, et prodigæ. » Tertull. de spectac. cap. 18., la doctrine des lettres profanes, comme n’étant qu’une folie devant Dieu ; nous devons aussi par la même raison rejeter ces espèces de Spectacles que les lettres profanes comprennent sous l’art lusoria, c’est-à-dire, sous l’art des Jeux de divertissement, et sous l’art des combats. Car si les Tragédies, et les Comédies sont des représentations de crimes, et de choses impudiques, elles sont sanglantes, lascives, impies, et d’une extrême dépense. »

Nous voyons premièrement par ce passage de Tertullien, que le mot de lusoria signifie l’art des Jeux de {p. 228}divertissement, qui comprend les Tragédies, et les Comédies. Lors donc que Salvien dit qu’il serait trop long de parler des crimes de tous les Spectacles, et entre autres de lusoriis, qu’il condamne, il y comprend les Tragédies et les Comédies : Secondement nous voyons par le même passage de Tertullien, que les Comédies étant des représentations de choses impudiques, sont lascives et impures ; et par conséquent lorsque Salvien dit ensuite qu’il ne veut parler que des impuretés du Cirque, et du Théâtre, il y comprend aussi les impuretés des Comédies, comme ses paroles le font assez entendre par les termes de représentations de choses honteuses, etc. Voici donc ce que dit Salvien« Equidem quia longum est nunc dicere de omnibus ; Amphitheatris scilitet, Odeis lusoriis, Pompis, Athletis, Petaminariis, Pantomimis, cæterisque portentis, quia piget dicere malum tale vel noscere, de solis Circorum, ac Theatrorum impuritatibus dico. Talia enim sunt quæ illic fiunt, ut ea non solum dicere, sed etiam recordari aliquis sine pollutione non possit. Alia quippe crimina, singulas sibi ferme in nobis vendicant portiones, ut cogitationes sordidæ animos ; ut impudici aspectus, oculos ; ut auditus improbi, aures ; ita ut quum ex his unum aliquid erraverit, reliqua possint carere peccatis. In Theatro vero nihil horum reatu vacat, quia et concupiscentiis animus, et auditu aures, et aspectu oculi polluuntur. Quæ quidem omnia tam flagitiosa sunt, ut etiam explicare ea quispiam atque eloqui, salvo pudore non valeat. Quis enim integro verecundiæ statu dicere queat illas rerum turpium imitationes, illas vocum ac verborum obscœnitates, illas motuum turpitudines, illas gestuum fœditates ? et c. » Salvian. l. 6. de providentia.. « Mais parce qu’il faudrait faire un trop long discours si l’on voulait parler de tous les Spectacles, savoir de ceux de l’Amphithéâtre, et des Musiciens, des Jeux de divertissement, des pompes des Jeux, des combats des Athlètes, des Spectacles de ceux qui dansent sur la corde, de ceux des Pantomimes, et des autres monstres, qui sont si pernicieux qu’il vaut mieux n’en point parler, et ne les point connaître ; Je parlerai seulement des impuretés du Cirque, et du Théâtre. Ce qui s’y fait est si sale qu’on n’en saurait parler, ni même s’en souvenir sans en être souillé. Les péchés qui se commettent ailleurs ne se saisissent que d’une partie de nous-mêmes : les pensées déshonnêtes s’emparent de notre esprit : les regards impudiques s’attachent à nos yeux, et les mauvais discours entrent dans nos oreilles ; de sorte que quand l’une de ces parties a péché, les autres peuvent être innocentes. Mais dans les Théâtres, il n’y a rien en nous qui soit exempt de péché : L’esprit y est souillé par de mauvais désirs ; les oreilles par des discours d’impureté, les yeux par des objets honteux qui se présentent à eux. Toutes ces choses-là sont si infâmes que l’on n’en saurait parler sans renoncer à la pudeur et à l’honnêteté. Car qui pourrait exprimer sans rougir ces représentations de choses honteuses, ces voix et ces paroles déshonnêtes : ces lascifs mouvements du corps, ces gestes impudiques ? »

{p. 229}Certainement il faut avoir l’esprit bien préoccupé pour ne pas voir les impuretés des Comédies dépeintes dans ces paroles de Salvien.

Chapitre XI.
 QUE LES POEMES DRAMATIQUES n’ont point été condamnés. §

Dissertation. §

« C’est donc ainsi que les Chrétiens ont fulminé contre les Jeux scéniques, et contre tous les Mimes et Bateleurs qui n’y paraissaient que pour faire les divertissements du peuple, par des actions et des paroles dignes de la plus grande sévérité des lois ; et qu’ils ont empêché que la sainteté des Chrétiens ne fût souillé par la communication de ces impudences, dont le poison se pouvait aisément glisser dans l’âme par les yeux, et par les oreilles : ils n’ont pas traité de la même sorte la représentation des Poèmes Dramatiques ; et je ne trouve que fort peu d’endroits qui témoignent ce qu’ils en ont pensé. »

I. Réfutation. §

J’ai montré dans la 1. Réfutation du 9. chapitre de la Dissertation que Cicéron et S. Augustin donnent aux Acteurs de Tragédies et de Comédies le nom d’Histrions, et de Scéniques ; D’où il s’ensuit que les Conciles, et les SS. Pères en condamnant généralement sans exception, les Histrions et les Scéniques, ont aussi par conséquent condamné les Acteurs de Tragédies, et de Comédies.

Dans la 3. Réfutation du même Chapitre3. Réfut. du 9 chap., j’ai fait voir que S. Augustin condamne les Poèmes Dramatiques en termes exprès, lorsqu’il dit que le Théâtre {p. 230}des Comédies est si infâme que plus un homme est vertueux, plus il doit s’en éloigner : et lorsque en un autre endroit il dit encore, que l’on n’eût jamais approuvé les Comédies, et les crimes qu’elles représentaient sur le Théâtre, si les mœurs des hommes qui étaient souillées des mêmes vices ne l’eussent souffert. J’y ai fait voir aussi que Tertullien condamne les Tragédies comme étant si criminelles, qu’elles attirent sur les Acteurs et sur les Spectateurs les fléaux de la Justice de Dieu.

Dans la 12. Réfutation du même chapitre 9.12. Réfut. du 9 chap. j’ai montré ; que Tertullien condamne les Tragédies, et les Comédies, comme étant des représentations de crimes, et de choses impudiques, dont les Acteurs sont infâmes.

Dans la 16. Réfutation du même chapitre16. Réfut. du 9 chap., j’ai fait voir, que le Concile de Bordeaux, tenu l’an 1583. interdit les Comédies aux Ecclésiastiques, comme étant des Spectacles infâmes ; et que le Rituel de Paris met les Comédiens au rang des personnes excommuniées, et notoirement infâmes.

Dans la 18. Réfutation du même chapitre 9.18. Réfut. du chap. 9. j’ai fait voir, que selon le Droit Civil et Canonique, les Comédiens sont infâmes ; que le Roi Philippe Auguste les bannit de France ; que le Parlement de Paris les chassa de la ville et des faubourgs ; que les Rois d’Espagne Philippe II. et Philippe IV. les ont aussi chassés de leurs Etats.

Dans la première Réfutation du chapitre 10.1. Réfut. du chap. 10. j’ai fait voir que Tatien condamne les Tragédies, et les Comédies, comme des badineries indignes des Chrétiens.

Dans la 3. Réfutation du même Chapitre3. Réfut. du chap. 10., j’ai montré, que S. Cyprien condamne les Tragédies comme donnant de mauvais exemples par les crimes qu’elles représentent.

Dans la 4. Réfutation du même chapitre 10.4. Réfut. du chap. 10. j’ai fait voir, que S. Chrysostome condamne les Comédies, {p. 231}comme étant des obstacles à la conversion des âmes et à leur salut.

Dans la 7. Réfutation du même Chapitre7. Réfut. du chap. 10., j’ai représenté les raisons pour lesquelles Clément d’Alexandrie condamne les Comédies ; 1. parce que Jésus-Christ ne nous y conduit point ; 2. parce que le Théâtre où elles se jouent, est une chaire de pestilence, et que les assemblées qui s’y font sont maudites ; 3. parce qu’on ne doit jamais préférer ce qui est agréable à ce qui est plus honnête et plus avantageux.

Dans la 10. Réfutation du même Chapitre10. Réfut. du chap. 10., j’ai montré, que le Concile d’Elvire condamne les Comédies, en défendant aux filles et aux femmes Chrétiens, d’épouser des Comédiens. J’y ai encore montré, que le Concile in Trullo condamne aussi les Comédies, en défendant aux Laïques de se déguiser en Comédiens et en Tragédiens, sous peine d’être excommuniés et aux Ecclésiastiques, sous peine d’être déposés.

Dans la 12. Réfutation du même Chapitre 10.12. Réfut. du chap. 10. j’ai fait voir, que S. Charles Borromée Archevêque de Milan, condamne les Comédies, comme des choses qui sont illicites ; parce qu’elles sont mauvaises, et parce qu’elles sont défendues.

Dans la 13. Réfutation du même Chapitre13. Réfut. du chap. 10., j’ai montré que le 1. Concile de Milan, condamne les Comédies comme des spectacles infâmes, en défendant aux Ecclésiastiques d’en être ni les Acteurs, ni les spectateurs, afin de n’être point infectés de leur contagion.

Mais comment est-il possible qu’un Chrétien s’imagine que les SS. Pères n’aient point condamné les Comédies ? puisque les Païens mêmes les ont condamnées, comme je l’ai prouvé ci-dessus.

Car dans la 1. observation sur le Chapitre 2.1. Observat. in cap. 2. de la Dissertation, j’ai fait voir que Solon condamna les Tragédies dès leur naissance, comme étant des représentations de choses faussés, qui apprennent à {p. 232}introduire les faussetés dans les affaires sérieuses.

Dans la 2. observation sur le même Chapitre2. Observat. in cap. 2. on voit que Platon condamna les Tragédies, en jetant au feu celles qu’il avait composées, comme étant indignes d’un homme qui aime la sagesse. On y voit aussi que les Lacédémoniens condamnaient les Tragédies et les Comédies, pour ne point écouter non pas même en se jouant, ceux qui parlaient contre les lois.

Dans la 3. partie de la 5. observation sur ce même Chapitre second3. par. 5. Observat. chap. 2., j’ai représenté les raisons pour lesquelles les Philosophes Païens condamnaient les Tragédies et les Comédies, 1. parce que leur unique but, n’est que de donner du plaisir, ce que la Philosophie rejette ; 2. à cause de l’impression qu’elles donnent de l’amour impur ; 3. à cause du mauvais usage qu’elles font de la raison, pour établir des maximes pernicieuses qui blessent les lois, et corrompent les mœurs, apprenant à faire le mal par raison, et inspirant des adresses et des moyens pour cet effet. 4. à cause de leur insolence.

J’ai fait voir encore au même endroit, que les Romains condamnaient les Comédies, en notant d’infamie leurs Acteurs, et que les Athéniens les condamnaient aussi comme indécentes, en défendant aux Aréopagites d’en faire.

Dans la 2. Réfutation du 9. Chapitre2. Réfut. du chapitre 9., j’ai montré qu’Aristote, Aulu-Gelle et Martial condamnent les Comédiens comme étant des personnes vicieuses.

Et enfin dans la même Réfutation, j’ai fait voir qu’Aristote condamne les Tragédies et les Comédies en défendant aux enfants d’y aller.

D’ailleurs pour montrer que ç’aXXXI été le sentiment de tous les siècles, je rapporterai dans la suite de mes Réfutations le jugement des Théologiens jusques à notre temps.

Il faut donc que l’Auteur de la Dissertation reconnaisse qu’il n’a jamais eu plus de sujet de se plaindre {p. 233}de sa mémoire et de sa lecture précipitée, que lorsqu’il a eu la témérité d’avancer que les Poèmes dramatiques n’ont point été condamnés.

Dissertation page 230. §

« Tertullien le plus austère de tous nos Ecrivains dit que les Comédies et les Tragédies étaient les meilleurs spectacles des anciens « Comœdiæ et Tragœdiæ horum meliora Poëmata. » Tertull. de Spectac. , et n’y blâme autre chose que les adultères et les autres crimes de leurs Dieux, que l’on y représentait avec beaucoup de mépris : il en condamne le sujet par le peu de respect qu’ils portaient à leur religion ; mais il ne charge ni d’infamie, ni d’anathème ceux qui les représentaient. »

II. Réfutation. §

Cette citation de Tertullien est fausse, car dans le traité des spectacles qui est allégué à la marge de la Dissertation, on ne trouve point ces paroles : « Comœdia et Tragœdia horum meliora poemata, que les Comédies et les Tragédies étaient les meilleurs spectacles des anciens ». Mais d’ailleurs je ne vois pas que l’Auteur de la Dissertation en puisse tirer quelque avantage ; parce qu’il est évident qu’il ne peut pas inférer de là que les Comédies et les Tragédies soient bonnes, à cause qu’elles sont meilleurs que les antres spectacles, car comme S. Thomas nous l’enseigne, le mot de meilleur en ces sortes de comparaisons ne signifie autre chose, sinon minus malum, c’est-à-dire, moins mauvais. Ainsi lorsque l’Apôtre S. Pierre dit aux Païens convertis« Melius enim erat illis non cognoscere viam Justitiæ, quam post agnitionem retrorsum converti ab eo quod illis traditum est sancto mandato. » 2. Petri 2. 11. 21., « Qu’il leur eût été meilleur de n’avoir point connu la voie de la piété et de la justice que de retourner en arrière après l’avoir connue, et d’abandonner la loi sainte qui leur avait été prescrite » ; On ne peut pas conclure de ces paroles, qu’il eût été bon de n’avoir point connu la voie de la piété et de la justice : Mais S. Pierre dit, qu’en comparaison du crime {p. 234}qu’on commet en abandonnant la voie de la justice après l’avoir connue ; c’est un moindre mal, de ne l’avoir pas connue ; « Melius erat, id est , dit S. Thomas, minus malum. »

Ce que l’Auteur de la Dissertation ajoute ensuite, que Tertullien n’a point condamné les Comédies, et n’a point chargé d’infamie ni d’anathème ceux qui les représentaient, n’est pas moins faux, comme il paraît par la lecture de son traité des Spectacles, ainsi que nous l’avons remarqué dans la 3. et dans la 12. Réfutation du Chapitre 9. et dans la 2. du Chapitre 10. Le discours de ce grand homme suffit pour détruire de fond en comble tout ce que l’Auteur de la Dissertation prétend prouver, et qui se réduit à deux points : le premier, que les anciens Pères n’ont condamné les Poèmes dramatiques qu’à cause de l’idolâtrie dont ils étaient souillés ; de sorte qu’en étant maintenant exempts, ils ne sont plus condamnables : Le 2. que les Poèmes dramatiques n’ont jamais été condamnés comme étant contraires aux bonnes mœurs, et que leurs Acteurs n’ont jamais été notés d’infamie.

A l’égard du premier point, Tertullien déclare en termes exprès que sans parler de l’idolâtrie, les spectacles, et par conséquent les Poèmes dramatiques qui en sont une espèce, méritent d’être condamnés pour d’autres raisons. « Laissons là l’Idolâtrie, dit-il« Nunc interposito nomine idolatriæ, quod solum subjectum sufficere debet ad abdicationem spectaculorum ; alia jam ratione tractemus ex abundanti ; propter eos maxime qui sibi blandiuntur, quod non nominatim abstinentia ista præscripta sit ; quasi parum etiam de spectaculis pronuncietur, cum concupiscentiæ sæculi damnatur. Nam sicut pecuniæ, vel dignitatis, vel gulæ, vel libidinis, vel gloriæ, ita et voluptatis concupiscentia est : species autem voluptatis etiam spectacula. Opinor generaliter nominatæ concupiscentiæ continent in se et voluptates : ætque generaliter intellectæ voluptates, specialiter et in spectacula disseruntur. » Tertullia. de spectac. cap. 14., qui est un sujet pour lequel seul, quand il n’y en aurait point d’autres, les spectacles doivent être rejetés ; et passons maintenant à une autre raison, pour désabuser ceux qui se flattent jusqu’à s’imaginer que l’Ecriture ne nous prescrit point absolument de s’en abstenir, comme si l’Ecriture sainte ne nous les défendait pas assez expressément, en condamnant les désirs du siècle. Car comme les désirs du siècle comprennent l’avarice, l’ambition, la gourmandise, la luxure, ils comprennent aussi la volupté ; or les Spectacles sont des espèces de volupté ; ainsi j’estime que les désirs du siècle en général, comprennent en particulier les {p. 235}voluptés : et que de même les voluptés en général comprennent aussi en particulier les spectacles qui en sont une espèce.  » Il s’ensuit de là par la même raison de Tertullien, que les Spectacles en général comprennent aussi en particulier les Poèmes Dramatiques, les Tragédies et les Comédies qui en sont une espèce.

Quant au second point qui regarde la corruption des mœurs ; Tertullien condamne si clairement les Tragédies et les Comédies pour ce sujet, qu’il n’y a pas lieu d’en douter. « Si les Tragédies, dit-il« Quod si Tragœdiæ et Comœdiæ scelerum et libidinum actrices, cruentæ et lascivæ, impiæ, et prodigæ ; nullius rei aut atrocis, aut vilis commemoratio melior est : Quod in facto rejicitur, etiam in dicto non est recipiendum. » Tertul. ibidem. cap. 18., et les Comédies sont des représentations des crimes, et de choses impudiques, elles sont sanglantes, lascives, impies et d’une extrême dépense ; car la représentation d’un crime énorme, ou d’une chose vile et infâme, n’est point meilleure que ce qu’elle représente. Comme il n’est point permis d’approuver un crime dans l’action par laquelle on le commet, il n’est point aussi permis de l’approuver dans les paroles qui le représentent. »

Au Chapitre 23. il condamne même les Cothurnes, c’est-à-dire les hauts souliers des Acteurs de Tragédies, comme étant une invention du diable : « Le Diable, dit-il« Sic et Tragœdos Cothurnis extulit Diabolus, quia nemo potest adjicere cubitum unum ad staturam suam, mendacem facere vult Christum. » Ibidem c. 23., a élevé les Acteurs de Tragédies sur de hauts souliers pour démentir Jésus-Christ, qui a dit, que nul ne peut ajouter à sa taille la hauteur d’une coudée. »

Dans le Chapitre 25. il condamne les Tragédies, à cause qu’elles nous détournent de penser aux choses de Dieu« An ille recogitabit eo tempore de Deo, positus illic ubi nihil est de Deo ?... Sed Tragœdo vociferante, exclamationes ille alicujus Prophetæ retractabit ? » Ibid. cap. 25. : « Un homme pensera-t-il à Dieu lorsqu’il est au Théâtre où il n’y a rien de Dieu ?... Est-ce qu’un homme se représentera les exclamations d’un Prophète en même temps qu’il sent frapper ses oreilles par les cris d’un Acteur de Tragédie ? »

Au Chapitre 26. il montre que Dieu punit même en cette vie ceux qui vont aux spectacles des Tragédies, comme nous en avons rapporté les exemples ci-dessus en la 3. Réfutation du Chapitre 9.

Dans le dernier Chapitre il représente les peines que les Acteurs de Tragédies souffriront dans l’Enfer : « Alors, dit-il« Tunc magis Tragœdi audiendi, magis scilicet vocales in sua propria calamitate. » Ibid. c. ult., les Acteurs de Tragédie se feront mieux {p. 236}entendre poussant leur plainte d’une voix plus éclatante dans leur propre misère. »

Au Chapitre 22. il montre que les Acteurs de Tragédies et de Comédies étaient infâmes, en faisant voir que tous les Acteurs des Spectacles en général étaient notés d’infamie, comme nous l’avons prouvé ci-dessus dans la 12. Réfutation et dans la 3. du Chapitre 9.

Enfin Tertullien en condamnant les Spectacles en général, condamne aussi les Tragédies et les Comédies qui en sont une espèce, par l’argument dont il se sert, et qu’il appelle « du genre à l’espèceTertull. de Spectac. cap. 3. ».

Or premièrement il condamne les Spectacles en général, parce qu’ils tirent leur origine d’un mauvais principe. « Le vice, dit-il« Facit et hoc ad originis maculam, ne bonum existimes quod initium a malo accepit. » Idem Ibid. cap. 5. « Oderis Christiane, quorum Autores non potes non odisse. » Idem cap. 10., de l’origine des Spectacles fait que vous ne devez pas estimer bon ce qui a été institué par le diable. Vous qui êtes Chrétiens, haïssez et détestez ces choses-là, dont les Auteurs ne peuvent être que l’objet de votre haine et de votre aversion. »

Ainsi les Comédies tirant aussi leur origine du Diable ne doivent point être estimées bonnes selon le sentiment de Tertullien.

En second lieu, Tertullien condamne les Spectacles, à cause qu’ils sont opposés aux grâces du S. Esprit, par le trouble des passions qu’ils excitent dans l’âme ; par leur vanité ; par leur inutilité ; Et parce que ceux qui en sont les Spectateurs y prenant plaisir se rendent coupables des crimes qui y sont représentés. « Considérons, dit-il« Reliquas ipsarum rerum qualitates contra Dei omnes feramus. Deus præcepit Spiritum sanctum utpote pro naturæ suæ bono tenerum et delicatum, tranquillitate, et lenitate, et quiete, et pace tractare, non furore, non bile non ira, non dolore inquietare. Huic quomodo cum spectaculis poterit convenire ? omne enim spectaculum sine concussione spiritus non est. Ubi enim voluptas, ibi et studium, per quod scilicet voluptas sapit ; ubi studium, ibi et æmulatio, per quam studium sapit. Porro, et ubi æmulatio, ibi et furor, et bilis, et ira, et dolor, et cætera ex his quæ cum his non competunt disciplinæ. Nam et si qui modeste et probe spectaculis fruitur, pro dignitatis, vel ætatis, vel etiam naturæ suæ conditione ; non tamen immobilis animi est sine tacita spiritus passione. Nemo ad voluptatem venit sine affectu, nemo affectum sine casibus suis patitur. Ipsi casus incitamenta sunt affectus. Cæterum si cessat affectus, nulla est voluptas ; et est reus jam ille vanitatis, eo conveniens, ubi nihil consequitur. Puto autem etiam vanitatis extranea est nobis. Quid quod et ipse se judicat, inter eos positus, quorum se similem nolens, utique detestatorem confitetur. Nobis satis non est, si ipsi nihil tale faciamus, nisi et talia facientibus non conferamur : si furem, inquit, videbas, concurrebas cum eo. Utinam ne in sæculo quidem simul cum illis moraremur ; sed tamen in sæcularibus separamur, quia sæculum Dei est, sæcularia autem Diaboli. » Ibid. cap. 15., quelles sont les autres qualités des spectacles, et nous verrons qu’elles sont toutes opposées aux choses de Dieu. Comme l’esprit Saint de sa nature est tendre et délicat, Dieu nous a commandé de l’entretenir en nous par la tranquillité, par la douceur, par le repos, par la paix, et de ne le pas inquiéter par la fureur, par l’aigreur, par l’emportement, par la colère, par la douleur. Comment s’accordera-t-il avec les spectacles ? Car il n’y a point de Spectacles sans quelque trouble d’esprit parce que où il y a du plaisir, il y a du désir qui fait goûter {p. 237}le plaisir : où il y a du désir ; il y a de l’émulation qui fait goûter le désir : mais il n’y a point d’émulation sans fureur, sans aigreur, sans emportement, sans colère, sans douleur et sans toutes leurs suites ; ce qui est incompatible avec une vie bien réglée. Car quelque bon et modéré que soit l’usage que les hommes peuvent faire des Spectacles selon leur dignité, selon leur âge, ou même selon la condition de leur nature; néanmoins leur esprit n’est point si insensible qu’il ne soit agité de quelque passion secrète. Nul ne reçoit du plaisir sans affection, et il n’y a point d’affection qui ne soit accompagnée des circonstances qui l’excitent. Que si quelqu’un assiste aux spectacles sans en être touché ; il n’en retire donc aucun plaisir ; et par cela même, il se rend coupable de vanité et d’inutilité, allant en un lieu où il n’y a rien qui lui puisse être utile. Or j’estime que la vanité ou l’occupation en des choses inutiles n’est point une chose qui nous convienne, ni qui nous soit permise. Mais d’ailleurs celui qui assiste aux spectacles ne se condamne-t-il pas lui-même en fréquentant des personnes qu’il déteste, comme il le témoigne en cela même qu’il ne voudrait pas leur être semblable ? Il ne nous suffit point de ne pas faire ce qu’ils font ; mais nous sommes encore obligés de ne point favoriser de notre consentement et de notre approbation ceux qui commettent ces crimes. “Lorsque vous avez trouvé un voleur, dit le Roi ProphètePs. 49. v. 19., vous couriez avec lui.” Plût à Dieu qu’il nous fût possible de ne point vivre en ce monde parmi ces gens-là : Mais au moins nous devons nous séparer des œuvres du monde ; parce que le monde est un ouvrage de Dieu, mais les œuvres du monde sont l’ouvrage du Diable. » Ainsi les Tragédies et les Comédies étant pareillement opposées aux grâces du S. Esprit, par le trouble des passions qu’elles excitent dans l’âme, par leur inutilité ; et même à cause que les spectateurs se rendent, par le plaisir qu’ils y prennent, coupables des crimes qui s’y commettent ; Il est évident que Tertullien les condamne en particulier par les mêmes raisons qu’il a condamné les spectacles en général.

{p. 238}En troisième lieu Tertullien condamne les Spectacles, à cause des masques dont les Acteurs se servent : « Je demande maintenant, dit-il« Jam vero ipsum opus personarum quæro an Deo placeat ? Qui omnem similitudinem vetat fieri, quanto magis imaginis suæ. Non amat falsum Author veritatis : adulterium est apud illum omne quod fingitur, proinde vocem, sexus, ætates mentientem, amores, iras, gemitus, lacrymas adseverantem non probabit, qui omnem hypocrisim damnat. » Idem ibid. cap. 23., si les masques plaisent à Dieu ; puisqu’en défendant de faire aucune figure, il défend à plus forte raison de faire des figures de son image. Lui qui est l’Auteur de la vérité, n’aime point la fausseté : il regarde toute sorte de déguisement, comme une altération, comme une falsification. C’est pourquoi condamnant toute sorte de feinte, il n’approuvera point qu’on déguise sa voix, son sexe, son âge, ni qu’on représente des amours, qu’on exprime des passions de colère, qu’on feigne des gémissements. »

Il condamne encore les Spectacles ; parce que les hommes s’y déguisent en femmes, et les femmes en hommes : « D’ailleurs, dit-il« Cæterum cum in lege præscribit, maledictum esse qui muliebribus vestietur, quid de Pantomimo judicabit, qui etiam muliebribus curatur ? » Ibid., puisque Dieu dans sa loi déclare que celui qui s’habille en femme, est maudit ; quelle peine doit attendre de sa Justice un Pantomime, qui ne s’étudie qu’à faire tout ce qui est propre aux femmes ? »

Peut-on dire que cette Censure ne tombe pas aussi sur les Comédiens ; puisqu’ils se masquent, et se déguisent en femmes ?

Enfin Tertullien condamne tous les Spectacles, à cause du dérèglement des assemblées qui s’y font : « Il n’y a rien, dit-il« In omni spectaculo nullum magis scandalum occurret, quum ille ipse mulierum, et virorum accuratio cultus, ipsa consensio, ipsa in favoribus aut conspiratio, aut dissensio inter se de commercio scintillas libidinum conflabellant. Nemo denique in spectaculo ineundo prius cogitat, nisi videri, et videre. Sed Tragœdo vociferante, exclamationes ille alicujus Prophetæ retractabit ? » Idem cap. 25., de plus scandaleux dans tous les Spectacles, que de voir avec quel soin, et avec quel agrément les hommes, et les femmes y sont parés : l’expression de leurs sentiments conformes, ou différents pour approuver, ou pour désapprouver les choses dont ils s’entretiennent, ne sert qu’à exciter dans leurs cœurs des passions déréglées. Enfin nul ne va aux Spectacles qu’à dessein de voir et d’y être vu. Un homme, se représentera-t-il les exclamations d’un Prophète, en même temps qu’il sent frapper ses oreilles par les cris d’un Acteur de Tragédie ? »

Ces désordres se rencontrant aussi dans les assemblées de la Comédie, on ne peut pas dire que Tertullien ne les condamne point ; puisqu’il parle généralement de tous les Spectacles, et qu’il y comprend en particulier les Tragédies.

{p. 239}Après cela il est difficile de comprendre comment l’Auteur de la Dissertation a pu avoir la hardiesse de dire que Tertullien ne condamne point les Poèmes Dramatiques.

Dissertation pag. 231. §

« Et nous pouvons bien observer la différence dont S. Cyprien se sert Cyprian. de Spectac. pour condamner les Mimes, et les Poèmes Dramatiques ; car à l’égard des premiers, il blâme leur corruption, et leur mollesse plus honteuse que celle des femmes les plus perdues ; mais à l’égard des autres, il blâme seulement les soins, et les pensées inutiles que les Comédiens peuvent donner, et ces voix extravagantes, et fortes des Tragédiens ; et l’on jugera si ces choses leur pouvaient donner sujet de prononcer contre eux la censure qu’ils ont prononcée contre l’impudence des Histrions et Farceurs. »

III. Réfutation. §

Je puis dire ici à l’Auteur de la Dissertation ce que disait autrefois S. Cyprien à des personnes qui soutenaient les Spectacles, comme il fait« Hoc in loco dixerim longe melius fuisse istis, nullas litteras nosse, quam sic litteras legere. » S. Cyprian. de spectacul. : « Qu’il lui serait meilleur de n’avoir jamais rien lu, que de faire un si mauvais usage de sa lecture » ; Il vaudrait mieux qu’il n’eût jamais lu S. Cyprien, que de lui faire dire tout le contraire de ce qu’il dit. Il prétend que ce grand Saint, « à l’égard des Poèmes Dramatiques, blâme seulement les soins, et les pensées inutiles que les Comédiens peuvent donner, et ces voix extravagantes et fortes des Tragédiens ». S. Cyprien, au contraire, bien loin de blâmer seulement ce qu’allègue l’Auteur de la Dissertation, dit qu’outre l’Idolâtrie, dont les Comédies, et les Tragédies sont souillées, elles sont pleines de crimes : et que quand même elles seraient exemptes de crimes, elles seraient néanmoins indignes des Chrétiens, à cause de leur vanité, et de leur inutilité. « Que dirai-je, dit-il« Quid loquar Comicas, et inutiles curas ? Quid illas magnas Tragicæ vocis insanias ? Quid nervos cum clamore missos. Hæc etiam si non essent simulachris dicata, obeunda tamen, et spectanda non essent Christianis fidelibus ; quæ etsi non haberent crimen, habent in se et maximam, et parum congruentam fidelibus vanitatem. » S. Cyprianus in lib. de spectacul., des vaines et inutiles occupations {p. 240}des Comédies, et de ces cris insensés des Tragédiens ? Quand bien ces choses ne seraient pas consacrées aux Idoles ; toutefois les Chrétiens ne devraient pas en être les Acteurs, ni les Spectateurs : Et quand même elles seraient sans crime ; elles ne laisseraient pas pour cela d’avoir en elles-mêmes une extrême vanité, et inutilité, qui est peu convenable aux Fidèles. »

Les Comédies donc, et les Tragédies, selon Saint Cyprien, sont indignes des Chrétiens ; parce qu’elles sont consacrées aux démons qui en sont les Auteurs ; parce qu’elles sont souillées de crimes ; parce qu’elles sont des choses vaines et inutiles. Et si nous désirons savoir quels sont les crimes dont elles sont souillées ; ce grand Saint nous les représente dans le même Traité, parlant des excès des Spectacles de la Scène en général. « Mais pour passer, dit-il« Sed ad Scenæ jam sales inverecundos transitum faciam, pudet referre quæ dicuntur, pudet etiam accusare quæ fiunt : agentium strophas, adulterorum fallacias, mulierum impudicitias, scurriles jocos, Parasitos sordidos, ipsos quoque patresfamilias togatos, modo stupidos, modo obscœnos, in omnibus stolidos, certis nominibus inverecundos. Et cum nulli hominum aut generi, aut professioni ab improbis isto sermone parcatur, ab omnibus tamen ad spectaculum concurritur : commune dedecus delectat ; videlicet vel recognoscere vitia, vel discere ; convertitur in illud pudoris publici lupanarium, ad obscœnitatis magisterium, ne quid secreto minus agatur, quam quod in publico discitur ; et inter leges ipsas docetur, quidquid legibus interdicitur. Quid inter hæc Christianus fidelis facit, cui vitia non licet nec cogitare, quid oblectatur simulacris libidinis, ut in ipsis deposita verecundia audacior fiat ad crimina ? Discit facere, dum consuescit videre…..Ita amatur quidquid non licet, ut quæ etiam ætas absconderat sub oculorum memoriam reducantur. Non est libidini satis, malis suis uti præsentibus, nisi suum de spectaculo faciat, in quo etiam superior ætas erraverat. Non licet, inquam, adesse Christianis fidelibus, non licet omnino. » Idem. ibid., aux galanteries infâmes de la Scène, j’ai honte de rapporter ce qui s’y dit ; j’ai honte de parler des dérèglements criminels qui s’y commettent. On y voit les fourbes des serviteurs et des gens d’affaires ; les tromperies des adultères ; l’impudicité des femmes ; les bouffonneries des Farceurs, les lâches flatteries des Parasites. On y représente des pères de famille en robe longue, tantôt hébétés, tantôt lascifs, mais insensés en toutes choses, et sans pudeur en certaines rencontres. Cependant quoique ces Acteurs impies n’épargnent aucune personne dans leurs discours, de quelque condition, et de quelque profession qu’elle soit ; tout le monde va néanmoins au Théâtre : On se plaît à cette infamie publique, ou pour y reconnaître ses vices, ou pour les apprendre ; on court à ce lieu infâme, à cette école d’impureté, afin de ne pas faire moins de mal en secret, qu’on en a appris en public : Et à la vue, pour ainsi dire, des lois, on commet tous les crimes qui sont défendus par les lois. Que fait là un fidèle Chrétien ? Il ne lui est pas même permis d’avoir une pensée impure ; comment donc peut-il prendre plaisir aux représentations de l’impureté, et comment se mettra-t-il au hasard de perdre toute pudeur dans ces Spectacles, pour pécher après avec plus si audace ? En {p. 241}s’accoutumant à voir la représentation des crimes, il apprend à les commettre.… Ainsi l’on aime tellement ce qui est défendu, que même on se remet devant les yeux ce que le temps avait couvert : Le dérèglement est si grand, qu’on ne se contente pas d’être chargé de ses propres vices ; on se veut encore charger dans les spectacles, des excès de tous les siècles passés. En vérité il n’est nullement permis aux Chrétiens de se trouver en ces sortes d’assemblées. »

Et pour faire voir que S. Cyprien estime que ces excès des Spectacles de la Scène en général, sont aussi propres aux Poèmes Dramatiques, je rapporterai ici ce qu’il en dit dans l’Epître à Donat en ces termes« Converte hinc vultus ad diversa spectaculi non minus pœnitenda contagia : In Theatris quoque conspicies quod tibi et dolori sit, et pudori : Cothurnus est tragicus prisca facinora carmine recensere ; de parricidis et incestis horror antiquus, expressa ad imaginem veritatis actione replicatur, ne sæculis transeuntibus exolescat, quod aliquando commissum est. Admonetur ætas omnis auditu, fieri posse, quod factum est. nunquam ævi senio delicta moriuntur, nunquam temporibus crimen obruitur, nunquam scelus oblivione sepelitur ; exempla fiunt, quæ esse jam facinora destiterunt. » S. Cyprianus in Epistola ad Donatum. : « Jetez maintenant les yeux sur les divers spectacles dont l’infection n’est point moins dangereuse, ni moins détestable ; Vous verrez dans les Théâtres des choses qui vous donneront de la douleur et qui vous feront rougir : C’est le propre de la Tragédie d’exprimer en vers les crimes de l’antiquité, on y représente si naïvement les parricides et les incestes exécrables des siècles passés, qu’il semble aux Spectateurs qu’ils voient encore commettre effectivement ces actions criminelles ; de peur que le temps n’efface la mémoire de ce qui s’est fait autrefois. Les hommes de quelque âge et de quelque sexe qu’ils soient, apprennent qu’un crime se peut faire, en apprenant qu’il s’est fait. Les péchés ne meurent point par la vieillesse du temps : les années ne couvrent point les crimes, et on ne perd jamais le souvenir des mauvaises actions : elles ont cessé d’être des crimes, et elles deviennent des exemples. »

Ces exemples publics de crimes infâmes que donnent les Tragédies et les Comédies dans leurs représentations, ne méritent-ils pas la censure de l’Eglise, aussi bien que celle des lois ? Aussi l’Eglise dès les premiers siècles en a excommunié les Acteurs, et elle en a toujours usé de la sorte jusqu’à nos jours. S. Cyprien dans l’Epître qu’il écrit à Euchratius déclare que le respect que nous devons à Dieu, et l’ordre de la discipline Evangélique demandent que les Acteurs des Comédies et des Tragédies soient exclus de la {p. 242}Communion des fidèles, aussi bien que les Acteurs des autres Spectacles de la Scène.

« Mon cher frère« Pro dilectione tua, et verecundia mutua consulendum me existimasti, frater carissime, quid mihi videatur de Histrione quodam, qui apud vos constitutus in ejusdem adhuc artis suæ dedecore perseverat, et magister et doctor, non erudiedorum, sed perdendorum puerorum, id quod male didicit, cæteris quoque insinuat, an talis debeat communicare nobiscum. Puto nec majestati divinæ, nec Evangelicæ disciplinæ congruere, ut pudor et honor Ecclesiæ tam turpi et infami contagione fœdetur. » Idem in Epist. ad Euchratium., comme nous avons de l’affection et de la déférence l’un pour l’autre, il vous a plu de me demander mon sentiment sur le sujet d’un Histrion de votre pays qui exerce encore ce métier, et instruit la jeunesse, non pas à se bien conduire, mais à se perdre, enseignant aux autres le mal qu’il a appris, s’il doit être reçu dans notre Communion. Je vous dirai qu’il me semble, que le respect que nous devons à la Majesté de Dieu, et l’ordre de la discipline Evangélique, ne peuvent souffrir que la pudeur, et l’honneur de l’Eglise soient souillés par une si honteuse et si infâme contagion. » Il faut remarquer que le mot d’Histrion signifie aussi les Acteurs de Comédies, et de Tragédies, comme je l’ai montré dans la 1. Réfutation du 9. Chapitre, et c’est dans cette signification que le mot d’Histrion est pris dans le droit CanoniqueC. pro dilectione de consecrat. dist. 2., où cette Epître de S. Cyprien à Euchratius est insérée comme une règle générale contre les Comédiens et autres Acteurs de la Scène. Il est encore aisé de prouver tant par l’autorité des interprètes du droit Canonique, que par l’usage et la pratique de l’Eglise, qu’on a toujours entendu de la sorte ce Canon Pro dilectione, tiré de l’Epître de S. Cyprien à Euchratius. « La première peine, dit Ménochius, célèbre Interprète du Droit Canonique,« Prima Histrionum pœna est jure ipso Cæsareo indicta, quæ infamiæ nota est l. 2. ait Prator ff. de his qui not. infam. et ideo a dignitatibus repelluntur l. 2. cod. de dignitat. Et tradit Lucas de Penna in l. si qua cod. de spectac. Qui et illud adjungit, infames etiam dici Histriones illos, qui etsi ludibria non faciant, prodeunt tamen in Scenam, et Comœdias recitant… Nona pœna est, ut morientes carere debeant sacramento Eucharistiæ. c. pro dilectione de consecratione dist. 2. et tradunt Lucas de Penna in l. si qua cod. de spectacul. et Majolus de iregular. » Menoch. de arbitr. Iudic. lib. 2. cap. 69., dont les Histrions sont punis par les lois des Empereurs, est la note d’infamie, par laquelle ils sont exclus des dignités, comme l’enseigne entre autres Lucas de Penna, qui ajoute que parmi ces Histrions notés d’infamie, sont compris ceux qui montent sur la Scène et y récitent des Comédies ; encore qu’ils ne fassent point de farces…. La neuvième peine, dont ils sont punis, est d’être privés de la sacrée et sainte Eucharistie à l’heure de la mort selon le Canon Pro dilectione, tiré de l’Epître de S. Cyprien à Euchratius comme l’enseigne Lucas de Penna et Majolus. »

Mais peut-on douter que selon les lois Ecclésiastiques, les Comédiens soient excommuniés, puisqu’ils {p. 243}le sont encore aujourd’hui selon l’usage perpétuel de l’Eglise, qui est le fidèle interprète des lois« Consuetudo approbata optima est legum interpres et l. 27. ff. de legibus. » C. cum dilectus de consuetud. : Et il n’y en a point de plus approuvé que celui qui est marque dans les Rituels ; or nous trouvons dans le Rituel de Paris que les Comédiens doivent être exclus de la Communion, parce qu’ils sont des pécheurs publics notoirement infâmes : « Tous les fidèles, dit le Rituel, de l’Eglise de Paris« Fideles omnes ad sacram Communionem admittendi sunt ; exceptis iis qui justa ratione prohibentur. Arcendi autem sunt publice indigni, quales sunt notorie excommunicati, interdicti, manifesteque infames, ut Meretrices, Concubinarii, Comœdi, Fœneratores, Magi, Sortilegi, Blasphemi et alii ejus generis peccatores, nisi de eorum pœni