1682

Extraordinaire du Mercure galant, quartier d’avril 1682 (tome XVIII).

2016
Source : Extraordinaire du Mercure galant, quartier d’avril 1682 [(tome XVIII).].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial) et Vincent Jolivet (Informatique).

[Avant-propos]* §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 1-3.

Je n’ay point douté, Madame, qu’en lisant ma derniere Lettre Extraordinaire, vous ne dûssiez, admirer autant que vous avez fait, l’excellent Traité qu’a composé Mr de la Févrerie sur l’Honnesteté & la veritable Sagesse. C’est un Ouvrage qui fait concevoir pour son Autheur une estime singuliere, & qui ne sçauroit manquer d’avoir l’approbation de tous ceux qui se connoistront aux belles choses. Les Portraits du Sage & de l’Honneste-Homme, y sont travaillez avec tant d’art, qu’il est difficile de rien voir de plus finy. Les Discours que je vous avois déja envoyez du mesme Mr de la Févrerie dans le XIV. & le XV. Extraordinaire, tant sur la Superstition & les Erreurs populaires, que sur l’air du Monde & la Politesse, vous avoient donné de l’impatience d’en voir quelques autres de sa façon, & elle ne pouvoit estre plus avantageusement satisfaite que par ce dernier. Un Homme qui pense aussibien que luy, & qui écrit avec autant de justesse, a sans doute fait divers Ouvrages sur des Sujets de son propre choix. S’il m’en tombe quelques-uns entre les mains, je me souviendray de l’empressement avec lequel vous m’en demandez une Copie. Cependant il faut songer au Recueil des Pieces que vous attendez de moy tous les trois mois. Je le commence par cinq Madrigaux de Mr Daubaine, qui s’est expliqué à son ordinaire d’une maniere fort spirituelle sur les dernieres Questions qui ont esté proposées.

Reponces à toutes les Questions du XVII. Extraordinaire §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 4-8.

REPONCES A TOUTES
les Questions du XVII.
Extraordinaire.

Si on peut estimer une Personne sans qu’on l’aime ; ou si au contraire on peut aimer une Personne sans qu’on l’estime.

  J’estime sans aimer,
 Et j’aime aussi sans estimer.
Je m’en suis fait, Mercure, une douce habitude.
Voicy comment. Quand je trouve une Prude,
Aux yeux, ou dans son air, pour peu qu’elle ait d’appas,
Sans l’aimer, je l’estime ; allons au second cas.
Lors que je trouve une Coquette,
Qui me paroît belle, ou bien faite,
Je l’aime, & ne l’estime pas.

Lequel est le plus honteux à une Femme, d’accorder des faveurs à un Amant qu’elle a aimé, mais qu’elle n’aime plus, & dont elle n’est plus aimée ; ou à un autre qui l’aime ardemment, qu’elle n’aime point, & qu’elle n’a jamais aimé.

Quoy qu’on ait bien aimé, lors que l’on n’aime plus,
Et du Berger, sur tout, quand on n’est plus aimée,
Pour le favoriser, il faut estre affamée.
Point de raisonnemens, ils seroient superflus.
Quiconque en use ainsi, devroit mourir de honte.
 De telles Gens je ne fais point de compte ;
 Mais je pardonne de bon cœur
A qui peut sans aimer donner quelque faveur
 Pour prix d’une grande constance.
 Cela sent la reconnoissance.

Si on peut dire, je vous estime, à une Personne d’un rang plus élevé que l’on n’est.

 Sous prétexte que la naissance
A mis entre nous deux un peu de diférence,
 Vous prenez des airs de grandeur ?
 Vous croyez que je fais un crime,
Quand je dis que je vous estime ?
 Guérissez-vous de cette erreur.
Dans un besoin, Cloris, & sans qu’il fust extréme,
 Je vous dirois que je vous aime.

Quelles raisons on peut avoir de mépriser la mort, autres que celles que l’on pourroit prendre de la Religion.

Ce qui fait qu’à la mort nous nous rendrons sans peine,
 Suivant la sainte opinion,
Je croy que c’est sur tout nostre Religion.
Apres cela, quoy qu’en dise Climene,
 C’est pour un cœur bien enflâmé,
Le déplaisir cruel d’aimer sans estre aimé.

Sur l’origine de la Couronne, & celle de la Saignée.

 L’origine de la Couronne
 Ne doit embarasser personne.
 Dequoy, Damon, t’avises-tu
 De l’aller chercher dans l’Histoire ?
Croy ce que la raison nous oblige d’en croire,
Elle est du temps que regnoit la Vertu.
 Quant à celle de la Saignée,
Cherches-tu depuis quand, & par quels noirs destins,
Les Hommes en ont veu la pratique enseignée ?
 C’est depuis que les Medecins
 Font le mestier des Assassins.

[Traité de la Pourpre, par M. Germain de Caën] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 8-148.

En vous envoyant dans le dernier Extraordinaire le Discours que vous y avez veu touchant l’origine de la Pourpre, j’oubliay de vous dire que Mr Rault de Roüen en estoit l’Autheur. Celuy que vous allez voir sur cette mesme matiere, est de Mr Germain de Caën.

TRAITÉ DE
LA POURPRE.

Pour rapporter avec quelque sorte de méthode ce que j’ay leu de la Pourpre dans divers Autheurs, je m’arresteray à considerer son origine, sa composition, sa diversité, son excellence, & son usage. Son origine fera voir par qui, & à quelle occasion elle a esté inventée. Sa composition montrera dequoy, & en quelle maniere on en faisoit la confection. Sa diversité décrira ses diférentes especes. Son excellence apprendra quel estoit son prix & sa valeur ; Et enfin son usage déclarera quelles personnes avoient le privilege de la porter.

Jules Pollux dans son Onomasticon, attribuë à Hercule la premiere invention de cette exquise teinture. Elle luy est aussi attribuée par Ange Politien dans son Livre De Re vestiar. c. 3. & autres, mais sur tout par le Poëte Nonnus dans le 40. Livre de ses Dionysiaques. Voicy à peu prés ce qu’il en dit.

Certaine Nymphe non vulgaire
Faisoit son sejour ordinaire
Prés du rivage Tyrien.
Hercule qui brûloit pour elle,
Alloit souvent chez cette Belle,
Sans autre suite que son Chien.
Un jour côtoyant ce rivage,
Ce Chien par un heureux destin
Fait rencontre dans son chemin
D’un tendre & vivant coquillage.
Pressé qu’il estoit de la faim,
Cet Objet luy fut un festin.
Il le casse, l’ouvre, & le mange,
Et tout à coup son blanc museau
Se teint, se colore, & se change
En un rouge éclatant & beau.
Hercule ignorant l’avanture,
Chez la Nymphe s’estant rendu,
La Belle eut à peine apperçeu
Cette rare & vive teinture,
Que pleine d’un ardent desir,
Elle luy dit, que quoy qu’il fasse,
Jamais il n’aura le plaisir
D’avoir dans son cœur quelque place,
Si pour preuve de son amour
Je ne luy donne au premier jour
Une Robe toute pareille
A la couleur vive & vermeille
Dont son Chien est tout barboüillé.
Nostre Amant, à qui la Donzelle
Avoit sans doute un peu broüillé
Les yeux, le cœur, & la cervelle,
Et dont la forte passion
Eust fait pour elle l’impossible,
Appréhendant l’effet terrible
D’une telle prédiction,
Luy promet, luy jure, & proteste,
Dans l’emportement de son feu,
Qu’il luy fera teindre dans peu
Robe, Manteau, Simarre, ou Veste,
De la couleur qu’il luy plaist tant.
Cela dit, dans le mesme instant
Avec son Chien il s’achemine
Vers le bord de l’Onde marine,
Et là de Rocher en Rocher
Il tourne & prend maint coquillage,
Sans trouver ce qu’il vient chercher
Sur cet avantureux rivage.
Enfin estant prest de quiter
Une entreprise si peu sage,
Dont il ne sçauroit s’acquiter,
Il apperçeut son Chien grater,
Et de la dent & de la pate
Faire de son mieux pour ouvrir
Une Coquille delicate
Que le hazard luy vient d’offrir.
Il y court, & voit un Conchyle
Que le Chien casse, & qui distile
Cette inimitable liqueur,
Dont la Maîtresse de son cœur
Paroissoit si fort amoureuse.
Joyeux, comme l’on peut penser,
Il prend peine de ramasser
Une multitude nombreuse
De cette Conque prétieuse ;
Et se faisant de ce monceau
Un lourd, mais aimable fardeau,
Il porte avec beaucoup de joye
Chez luy cette agreable proye.
La brisant à force de coups,
Soit de marteau, soit de cailloux,
Il en exprime une teinture,
Dont le vif & brillant éclat
Passe le plus bel incarnat
Que puisse inventer la Peinture.
Il trempe dans cette Liqueur
Quelques toisons de sine Laine,
Et leur fait prendre la couleur
Qui fait le sujet de sa peine.
Il les donne en suite à l’Ouvrier,
Dont l’artifice singulier,
Joignant une exquise tissure
A la beauté de la teinture,
Luy rend preste dans peu de jours,
Mais également riche & belle,
La Robe éclatante & nouvelle
Qu’il destinoit à ses amours.
Si sa peine fut reconnuë,
Si la Robe fut bien reçeuë,
Si nostre industrieux Amant
Reçeut de sa belle Maîtresse
Mainte faveur, mainte caresse,
On n’en doit douter nullement.
Mais ce qui fait à nostre histoire,
C’est que par cette nouveauté
Dont on gardera la mémoire
Chez toute la Posterité,
Alcide mérita la gloire
D’avoir le premier inventé
La plus excellente teinture,
Le lustre le plus prétieux
Que jamais l’Art & la Nature
Puissent produire sous les Cieux.

Achilles Tatius, dans son Histoire Greque des Amours de Clitophon & de Leucippe, Liv. 2. rapporte la premiere invention de la Pourpre à un Berger, par une avanture presque semblable à celle d’Hercule. Ce Berger, dit-il, ayant veu la gueulle de son Chien teinte du sang d’une maniere d’Huistre, dont il avoit cassé la coquille, & s’imaginant qu’il s’estoit fait une coupure en cassant cette coquille, luy lava la gueulle pour voir en quel lieu il s’estoit blesse ; mais il fut bien surpris de voir que non seulement son Chien n’avoit aucune blessure, mais encor que plus il luy étuvoit le museau, plus il paroissoit vermeil & empourpré. Ce qui le surprit encor davantage, fut de se voir les mains teintes de cette mesme couleur. Il ne sçavoit à quoy attribuer un effet si merveilleux, lors que le Chien qui avoit pris goust à l’Huistre, en trouva encor une pareille, & la cassant, fit voir à son Maistre qui l’observoit, la veritable cause de cette éclatante teinture ; ce que le Berger ayant remarqué, il prend une semblable coquille, la casse, & trempe dans son sang un petit flocon de laine, qu’il voit aussitost imbibé & coloré du plus beau rouge cramoisy qui se puisse voir. Un Secret si rare le rendit riche en fort peu de temps. Il le laissa en mourant à ses Compatriotes, qui en firent depuis un trafic si avantageux, que leur Ville en devint fort opulente, & se rendit fameuse non seulement par tout le Levant, mais mesme jusques dans les Provinces les plus éloignées. Le sçavant Cassiodore confirme cela dans le premier Livre de ses Varietez, Epistre 2.

Pline dans le 7. Livre de son Hist. nat. c. 56. donne l’invention de cette prétieuse teinture aux Lydiens, Peuples qui habitoient cette Contrée de l’Asie mineure qui s’est renduë recommandable par l’or que rouloit son Fleuve Pactocle parmy son sablon. Il fait mention particuliere de ceux de Sardis, ou Sardes, Ville Capitale de toute cette Province, qui trouverent, selon luy, le secret de faire prendre aux Laines la riche couleur de la Pourpre. D’autres attribuënt cette gloire aux Phéniciens, d’autres aux Rhodiens, &c.

Quoy qu’il en soit, tous les Autheurs demeurent d’accord que la matiere dont on composoit cette noble teinture, provenoit d’un petit Poisson renfermé dans une petite écaille, conque, ou coquille de Mer, appellée Pourpre, du nom que l’on donna au sang ou à la liqueur vermeille que l’on tiroit de la substance de ce Poisson, duquel il est à propos de dire quelque chose de ce que nous en racontent les Naturalistes, au moins pour ce qui touche le sujet que nous traitons.

Pline Livre 9. c. 36. dépeint deux sortes de Pourpres & de diférente figure ; l’une, qu’il dit estre faite en façon de petit Cornet ou de Flute, & qu’il appelle pour cela Buccinum, parce qu’il a une espece de bec de forme ronde, qui est un peu incisé à costé, à peu pres comme la Flute, ce qui le rendroit quasi propre au mesme usage que cet Instrument, & ce qui est cause que l’on luy donne le nom de Tuyau ou de Cornet de Mer. L’autre espece de Pourpre, & qui en retient proprement le nom, est plus grande, dit le mesme Pline, que le Cornet, & est faite en façon de Pointe, ayant sept petites pointes ou cornes disposées presque en égale distance les unes des autres ; l’une desquelles qui est cavée en forme de tuyau, sert comme de bec à la Pourpre, par le moyen duquel ce Poisson pousse sa langue dehors pour succer & attirer sa nourriture.

Bellonius dans le docte Traité qu’il a fait des Animaux aquatiques, décrit la Pourpre à peu pres de la maniere de cette derniere espece, car il dit que c’est une sorte de coquille de la grosseur d’un œuf de Poule, hérissée tout autour de petites pointes, ayant une petite ouverture ou canal à l’un de ses costez, par où la Pourpre s’attache aux Rochers, & passe sa teste en dehors, laquelle est armée de deux petites cornes, fléxibles comme celles des Limaçons, qui s’avancent & se retirent de mesme, & qui luy servent comme de guides pour la conduire, & sonder le chemin par où elle veut passer, ayant au reste la langue si dure & si mordante, qu’elle s’en sert pour ronger les pierres, pour s’en repaître, & les attirer dans son estomach. Lapides arrodit, & in stomachum exugens demittit.

Rondelet dans ses Recherches sur la nature & les qualitez des Poissons, donne une autre figure à la Pourpre, car il dépeint sa coque comme celle d’un Limaçon, en forme de petite Bouteille, ronde & large par un bout, & diminuant peu à peu en pointe, & par plusieurs petits cercles, jusqu’à l’autre bout, ayant l’écaille d’un rouge jaune par le dedans, & d’un verd cendré par le dehors, & toute hérissée par dessus de pointes disposées par ordre & comme par étages, estant plus longues ou plus courtes à proportion de la grosseur ou de la petitesse du cercle où elles sont attachées. Par le bout qui est en pointe en forme d’un bec long & aigu, ce Poisson pousse sa langue, que Pline dit estre de la longueur d’un doigt, & attire son aliment.

Au reste, quelque diference de forme & de figure que les Naturalistes donnent à ce petit Poisson, outre qu’ils le mettent tous dans le rang des coquillages, ils conviennent encore tous que c’est de sa substance qu’on exprimoit autrefois la riche teinture qui porte son nom, laquelle n’est autre chose qu’un sang vermeil, ou une liqueur incarnate, qu’il porte renfermée, selon Aristote & Pline, dans une petite veine blanche qui regne autour de son col, n’y ayant que ce seul endroit dans ce petit Animal où cette liqueur se puisse trouver. Lors qu’on la veut tirer de son corps, il faut l’assommer vivant, & l’écraser tout d’un coup ; autrement il perd toute la couleur qui fait son prix, l’expérience ayant fait connoistre que quand il meurt lentement, son sang se dissipe & s’évanoüit de telle maniere, qu’il est impossible d’en exprimer la moindre goute. Danda est opera, dit Pline, uti vivæ frangantur : nam si priusquam fregeris expirarint, florem omnem cum vita evomunt.

Ce sang n’a pas la mesme couleur dans toutes les especes de Conchyles, ausquelles on a donné le nom de Pourpre. Vitruve, Liv. 7. c. 15. en distingue de plusieurs sortes, qui diférent de couleurs entr’elles à proportion des diférentes plages où elles se rencontrent. Celles qui se prennent le long des Costes du Septentrion, ont la couleur d’un rouge enfoncé, & tirant presque sur le noir. Celles d’entre le Septentrion & l’Occident, sont d’un rouge pâle & plombé ; celles qu’on trouve vers l’Equinoxe, entre l’Orient & l’Occident, tirent sur le violet approchant de l’améthiste ; & celles qu’on pesche du costé du Midy, sont d’un incarnat tres-vermeil & de couleur de feu ; mais les plus estimées sont celles que l’on prend au fond des Mers de Phénicie & de Laconie.

Le temps de leur pesche, selon le sentiment de Pline, est apres les Jours Caniculaires, ou à l’entrée du Printemps, selon Aristote, parce que ce sent les deux saisons de l’année où leur fleur est plus ferme & plus excellente, au lieu qu’elle est trop fluide, & beaucoup moins vive dans les autres.

La maniere de les prendre a esté décrite de cette sorte par Elian dans son 7. Livre des An. c. 34. On lâchoit un long & fort cordeau au fond de la Mer, auquel d’espace en espace estoient attachez certains Vases ou Paniers d’ozier, à la façon des Nasses de nos Pescheurs. L’on y mettoit des appasts d’entrailles de Poisson, des quartiers de Grenouilles, ou autre matiere d’une odeur forte & puante, pour attirer les Pourpres qui se plaisant fort à ces sortes de nourritures, ne manquoient pas de s’en approcher en foule, & d’entrer en grand nombre dans ces Nasses, d’où la sortie leur estant bouchée, elles estoient contraintes d’y demeurer enfermées jusqu’à l’arrivée des Pescheurs qui vuidoient dans leur Barteau tout ce qu’ils trouvoient de Pourpres prises. Ils alloient les vendre en suite à ceux qui sçavoient en composer la teinture. Pline dit que la composition s’en faisoit de cette sorte.

On piloit toutes ces coquilles ensemble, écaille & poisson, du moins les petites, car pour les grosses on en prenoit seulement la chair. On les lavoit en suite plusieurs sois dans une eau claire, afin d’en oster tout le limon. Apres cela, on séparoit la chair d’avec les écailles, & on leur ostoit la petite veine d’autour du col, où le sang de la Pourpre estoit contenu. On mettoit ce sang dans un Vase propre à cet usage, & y ayant poudré du sel dessus une livre & demie sur chaque quintal de teinture, on les y laissoit tremper trois jours, apres lesquels on les faisoit boüillir à petit feu dans des Chaudieres de plomb, par le moyen d’un Registre ou Canal, qui sortant d’un Fourneau allumé de charbon, portoit une chaleur moderée à chaque Chaudiere, d’où le feu n’estoit ainsi éloigné qu’afin qu’il ne brûlast point la teinture. Pendant que cette liqueur s’échausoit, les Teinturiers estoient sans cesse occupez tant à lever l’écume, qu’à nettoyer & oster toute la chair qui pouvoit estre restée aux veines qui contenoient la Pourpre, & les veines mesmes, n’y laissant que la pure substance de sang. Enfin tout estant bien nettoyé, ils laissoient rassoir cette substance dans la mesme Chaudiere où elle avoit cuit, par l’espace de dix jours entiers, lesquels expirez, ils faisoient la premiere épreuve de leur teinture, en y trempant quelques flocons de Laine, la plus blanche & la plus fine qu’ils pouvoient trouver, & apres l’avoir laissée imbiber durant cinq heures, ils la retiroient ; & s’ils voyoient que leur Laine ne fust pas assez chargée & colorée à leur gré, ny la teinture assez vive, alors ils recommençoient à faire boüillir leur décoction, jusqu’à ce qu’elle donnast la couleur qu’ils desiroient ; ce qui estant fait, ils retiroient leur Laine, & l’ayant sechée, peignée & cardée, ils luy faisoient prendre une nouvelle teinture, qu’ils réïteroient plus ou moins de fois qu’ils en vouloient la couleur, plus ou moins éclatante, vive, morne, ou enfoncée. Quelquefois ils y adjoütoient du miel ou de l’urine, pour en augmenter le lustre, que ces Laines ainsi teintes gardoient plus de deux cens ans sans aucune altération.

On a perdu l’usage de teindre avec le sang de ces Pourpres, soit que la maniere de l’exprimer se soit évanoüye, soit que l’on ne connoisse plus, ou que l’on ne trouve plus de ces sortes de coquillages ; soit enfin qu’on n’y rencontre plus cette prétieuse substance qui les faisoit tant rechercher autrefois. Il est certain que l’on ne voit point d’Autheurs ny de Voyageurs qui nous disent qu’il y ait aucune Contrée sur la terre où il soit resté le moindre usage de cette teinture, ce qui est assez digne d’étonnement, apres la vogue qu’elle a euë anciennement presque par toute la terre.

On tâche pourtant de reparer cette perte en quelque maniere, & de contrefaire autant que l’on peut la teinture de la Pourpre, par le moyen d’une graine appellée Kermés en Arabe, d’où l’on veut que vienne le mot de Cramoisy & d’Ecarlate, qui sont deux sortes de couleurs qui approchent le plus de celle de Pourpre. La premiere va sur les Soyes, & la seconde sur les Laines ; & selon le sentiment de quelques-uns, depuis que la Cochenille est en vogue, le Cramoisy va aussi sur les Laines.

Cette graine dont on se sert pour teindre en Ecarlate, & qui se nomme en Latin Coccum, vient selon la description de Dioscoride, ou d’un petit Arbrisseau, que Pline a crû estre l’Ilex, ou Aquisfolia, c’est à dire une espece de Chesneau, qu’on appelle Yeuse, ou Euse, qui croist en quantité dans l’Espagne, le Languedoc, la Provence, & en quelques Cantons de l’Italie ; ou d’une autre sorte de Plante ou Arbuste, que le mesme Pline veut estre fort commune en Afrique, en Galatie, en Cilicie, en Pisidie, & mesme en l’Isle de Sardaigne ; ou enfin c’est la Cochenille, cette graine si chere que l’on apporte des Indes, & dont l’on compose le plus beau & le plus pur Pastel de l’Ecarlate.

Quelques uns se sont imaginez que la confection de l’Ecarlate se faisoit du sang & de la substance de certains petits Vers qui naissoient & se formoient dans les graines de quelques petits Arbrisseaux, dont ils ne sçauroient bien distinguer le nom ny la forme ; & d’autres ont crû que cette substance ou vermillon se trouvoit dans de petites vessies, bulbes, ou pillules rouges, qui croissoient sur l’écorce de certains Arbres qu’ils ne connoissent pas mieux que les premiers.

Quoy qu’il en soit, on ne peut douter que l’Ecarlate dont on use présentement, ne se fisse de quelqu’une de ces sortes de graines, avec lesquelles on mesle, à ce que disent les Experts du Métier, de l’Agaric, de l’Alun, de la Couperose, du Brésil, & autres drogues qui entrent dans la confection de l’Ecarlate, qui est à proprement parler la seule Pourpre d’aprésent.

Mais pour revenir à l’ancienne de laquelle seule nous parlons icy, Pline, & plusieurs autres Autheurs, nous apprennent, outre ce que nous avons déja rapporté de Vitruve, que l’on distinguoit anciennement trois principales sortes de teinture de Pourpre, ausquelles on donnoit le prix par préference à toutes les autres, & qui n’estoient pas moins diférentes entr’elles pour le lustre & pour la beauté, selon le sentiment de Diogene Laërce, que le sont entr’eux le Soleil, la Lune, & un Flambeau, pour la splendeur & la clarté : Constat Purpuram colorem varium præ se ferre ad Solem, & Lunam, & Lacernam. Diogen. Laërt. L. 9.

La premiere de ces Pourpres estoit d’un fond rouge, mais d’un rouge vis & éclatant, & de couleur de feu, ou de sang pur & vermeil ; & voila pourquoy elle estoit appellée Purpura ignea, ardens, Tyrio marice tincla, parce que pour la faire l’on jettoit sur la teinture en graine ou Ecarlate, une charge de Pourpre rouge Tyrienne. Volfangus Lazius, L. 8. c. 8. dit que c’estoit ce qu’on appelle aujourd’huy Ronge cramoisy. Vopiscus dans la Vie d’Aurelien, fait mention d’une Piece de Drap teinte en cette couleur, qu’il dit que le Roy de Perse avoit fait venir des Indes, & qu’il l’envoya par ses Ambassadeurs comme un riche présent à cet Empereur, qui la reçeut avec beaucoup de reconnoissance, & en fit beaucoup de cas, & certes avec raison, dit cet Autheur, parce qu’elle avoit un éclat si vif, que la plus prétieuse Pourpre des plus Curieux de Rome, perdoit toute sa beauté aupres d’elle, & ne paroissoit que de la cendre à son égard : Cineris specie decolorari videbantur cœteræ divini comparatione fulgoris. Cet Historien adjoûte, qu’Aurelien la dédia à Jupiter, & la fit appendre en son Temple du Capitole, comme un chef-d’œuvre de la teinture, & un effet tout miraculeux de l’artifice humain. Il dit de plus, que le mesme Aurelien, & apres luy, les Empereurs Probus & Diocletien, envoyerent de tous costez des Teinturiers tres-habiles pour découvrir le secret d’une si merveilleuse teinture, & qu’ils n’y pûrent jamais réüssir. Ce morceau d’Etoffe de forme quarrée, & teinte en Pourpre, que Jean Magnus dit estre prétieusement conservé dans un Temple de la Laponie, & adoré comme une Divinité par certains Peuples de cette glaciale Contrée, pouvoit estre un échantillon de cette admirable Pourpre. Ces Peuples l’acheterent autrefois de quelques Négotians fins & rusez qui estoient venus aborder sur leurs Costes, & qui leur vendirent bien cher ce morceau d’Etoffe, abusant de leur simplicité, & de l’empressement avec lequel ils le demanderent. Lors qu’ils en furent les maistres, ils le prirent pour quelque chose de divin, ne pouvant s’imaginer qu’un coloris si merveilleux pût estre l’ouvrage des Hommes, mais se persuadant folement que quelque Dieu s’en estant rendu l’Ouvrier dans le Ciel, l’avoit en suite apporté sur terre, pour obliger les Mortels à adorer son Ouvrage.

La seconde sorte de Pourpre s’appelloit Amethystina, parce qu’elle représentoit la couleur d’une Pierre prétieuse que nous nommons Amétyste, & qui est d’un violet fort brillant & aviné. Pour mettre cette teinture dans sa perfection, on en faisoit la couche de Pourprin noirâtre, & la charge de buret ; & quelquefois on donnoit au violet du Conchyle (qui estoit une des especes du coquillage servant à la Pourpre, & dont le sang estoit plus violet que rouge) une charge de rouge Pourpre Tyrienne, & par ce moyen on formoit un violet de haute couleur, ou un rouge tirant sur le violet.

Pline appelle la confection de cette teinture, une invention vaine & superfluë, que le luxe & la vanité sembloient n’avoir introduite à Rome que pour encherir encor par dessus la couleur de Pourpre Tyrienne, comme s’il n’eust pas suffy à l’ambition des Romains de porter l’Amétyste parmy les autres Pierreries dont ils parsemoient leurs Habits, & qu’elle ne fust pas contente de toute cette vaine parade, si elle n’adjoûtoit encor la couleur de cette Pierre prétieuse sur le fond de leurs Etoffes, par un surcroist de dépense, à la Pourpre rouge Tyrienne, afin de les rendre d’une couleur & plus chere, & plus agreable à la veuë.

La troisiéme espece de Pourpre portoit la couleur d’un foible violet qui tiroit sur le bleu, & s’appelloit pour cela Purpura cærulea, Hyacinthina, ou Ianthina, parce qu’elle ressembloit en couleur à la Fleur, ou à la Pierre prétieuse, ausquelles nous donnons le nom d’Hyacinthe, qui montre un violet moins vif, & beaucoup plus pâle que celuy de l’Amétyste, qui paroist plus enfoncé. Cette derniere sorte de Pourpre se faisoit, au raport de Pline, du simple sang des Conchyles, sans y adjoûter, comme aux autres, des Cornets de Mer, & l’on n’y mettoit que la moitié d’autant de sel que l’on en mettoit à la rouge & à la violete ; & plus l’on vouloit que le violet tirast sur le bleu & fust d’une couleur pâle, moins on faisoit cuire la teinture, & tremper les Laines. Perse fait mention de cette Pourpre, lors qu’il dit,

Hic aliquis, cui circum humeros
 Hyacinthina Læna est.

Cette teinture estoit la moins estimée de toutes, & ne se portoit d’ordinaire que par les Gens du commun, & par les Courtisanes. Martial en marque quelque chose dans le reproche qu’il fait à certain Libertin, l’accusant de faire porter des Habits de Pourpre Iantine, c’est à dire de couleur d’Hyacinthe, à une Créature de mauvaise vie qu’il entretenoit.

Coccina famosæ donas & Ianthina Mœchæ.

Cornelius Nepos, cité par Pline, & qui mourut sous l’Empire d’Auguste, se ressouvient de ces trois sortes de Pourpre, lors qu’il écrit que du temps de sa jeunesse la Pourpre violete estoit en vogue à Rome, Me juvene violacea Purpura vigebat, & qu’on la quitta bientost apres pour en prendre de rouge blasfard, ou de pâle violet, teinture de Tarente, Nec multò post rubra Tarentina ; & qu’enfin la mode de celle-cy estant passée, on luy avoit fait succeder la Pourpre rouge Tyrienne, dont la couleur estoit beaucoup plus vive que les deux autres. Cette derniere fut appellée Dibaphum Tyriam, à cause qu’elle estoit deux fois teinte. Celuy, dit le mesme Népos, qui en apporta la mode à Rome, & qui la porta le premier en sa Prétexte, fut Lentulus Spinther Edile Curule ; dequoy on le blâma d’abord, mais on l’imita si bien dans la suite, que la plûpart de ceux qui avoient un peu de bien, s’estant mis à la porter, elle devint enfin si commune, qu’on s’en servoit mesme dans les Couvertures des Lits de table. Quà Purpurâ quis non jam triclinaria facit ?

Comme il y avoit de la diférence entre ces trois sortes de Pourpre pour la beauté de la couleur, il y avoit aussi beaucoup d’inégalité de prix. La plus chere de toutes estoit la Dibaphe, ou Pourpre de Tyr, deux fois teinte, parce qu’il y falloit faire beaucoup plus de frais qu’aux deux autres. Inter Purpuras, dit Pline, preciosissima fuit Dibapha, quæ nomen inde sortita, quòd esset bis tincta veluti magnifico impendio. Plin. l. 9. c. 3. Le mesme Autheur dit en un autre lieu, que le luxe estoit monté à tel point à Rome, pour le regard de cette sorte de teinture, dont tout le monde vouloit se parer, que le prix en vint jusqu’à égaler celuy de l’or & des pierreries : Luxuria Purpuris paria pœnè margaritis pretia fecit, l. 35. En effet, Fl. Vopiscus rapporte dans la Vie de Valérien, que la Femme de cet Empereur demandant un jour à son Mary la permission de porter une Robe de Soye teinte en cette couleur, ce sage Prince, mais un peu trop ménager, luy répondit ; Les Dieux me gardent, Madame, de vous voir porter un Habit, dont les filets se payent au poids de l’or, Absit ut auro fila pensentur. La livre de Soye ainsi teinte, continuë cet Historien, ne se vendoit pas moins pour lors qu’une livre pesant d’or. Libra enim auri tunc libra serici fuit.

Le mesme Cornelius Népos, déja cité, assure que de son temps la livre de cette Pourpre rouge de Tyr se vendoit à Rome plus de mille deniers, qui valent selon Budée plus de cent Pistoles ; que la violete la plus exquise, quoy que d’un prix beaucoup au dessous de la rouge, ne valoit pas moins que cent deniers ou cent francs la livre ; & la violete blasfarde à proportion. Martial témoigne qu’un certain Bassus, Homme Consulaire, acheta quelques Robes de laine teinte en cette premiere couleur, qui luy coûterent dix mille deniers, ou mille Pistoles. Emit lacernas millibus decem Bassus Tyrias coloris optimi. Et le mesme dans la 41. Ep. de son 10. Livre, fait assez voir à quel excés montoit le prix de cette sorte de Robe, lors que raillant Proculera qui vouloit faire divorce avec son Mary, à cause qu’ayant esté élevé à la Charge de Préteur, il falloit que pour l’honneur de sa Dignité il eust une Robe de Pourpre de la plus exquise, qui ne luy pouvoit guére moins coûter que cent mille sesterces, il luy dit plaisamment que la Pourpre Mégalée est trop chere, & qu’il voit bien que c’est par épargne qu’elle se résout à se séparer de son Mary.

Par cette Pourpre Mégalée, ou Mégalienne, il entend une espece de Robe de Pourpre Tyrienne, dont estoient revestus les Préteurs lors qu’ils assistoient en cerémonie à la celébration des Jeux Mégaliens, où ils avoient coûtume de présider. Ces Jeux se celébroient tous les ans à l’honneur de Cybele, que l’on revéroit communément sous le nom de la grande Mere des Dieux, d’où ces Jeux avoient pris leur nom, parce que Mégale chez les Grecs signifie Grand, & parce que ces Jeux se faisoient principalement par la Jeunesse Romaine de l’un & de l’autre Sexe, qui avoit le privilege de s’y travestir, & d’y jotier toutes sortes de personnages, tant des Magistrats que des Personnes privées, contrefaisant leurs habits, leurs paroles, & leurs actions. Les Préteurs, à qui le soin de ces Jeux estoit commis, y présidoient en Robes de cerémonie, c’est à dire en Robes de Pourpre des plus riches & des plus pompeuses, pour empescher les désordres qui pouvoient y arriver ; Ou bien il faut entendre par cette Pourpre Mégalienne, que Martial met à si haut prix, non seulement la Robe dont le Préteur devoit estre revestu pendant ces Jeux, mais encor une grande quantité d’autres pareilles Robes de Pourpre que le Magistrat estoit obligé de fournir, pour en revestir les Sénateurs & les autres Personnes de qualité qu’il convioit d’y venir, par le devoir de sa Charge qui l’engageoit à faire les principaux frais de la Feste. Plutarque dans la Vie de Lucullus, rapporte qu’un certain Préteur voulant s’acquiter avec honneur de la celébration de semblables Jeux, dont il devoit faire la dépense, s’adressa à ce grand Capitaine, pour le prier de luy prester quelques Robes de Pourpre, dont il avoit besoin pour revestir plusieurs Officiers qu’il avoit priez de s’y trouver. Lucullus luy donna parole de l’accommoder de tout ce qu’il en avoit, & ce Préteur l’estant allé voir le lendemain pour luy en demander environ un cent, Lucullus en fit aussi-tost porter encore une fois autant chez luy. Martial dit la mesme chose, mais un peu diversement pour le nombre des Robes, qu’il faisoit monter jusques à cinq mille. C’est dans l’Epistre à Numitius.

Ce que dit ce Poëte, seroit assez difficile à croire, qu’un Particulier pust avoir en sa possession un si prodigieux nombre de Robes, & d’une teinture aussi chere qu’il est constant que l’estoit celle de Tyr, si l’on ne sçavoit pas que ce Lucullus estoit le plus opulent & le plus magnifique de tous les Romains. Les richesses qu’il avoit amassées dans les conquestes qu’il avoit faites en diverses Provinces de l’Asie, & particulierement en celle de Pont, estoient si grandes, que lors qu’il triompha à Rome, apres la défaite du Roy Mithridate, ce fut avec une magnificence presque incroyable. On voyoit parmy les ornemens de son triomphe, la Statuë de ce Prince, toute d’or massif, de six pieds de haut avec son Bouclier de mesme métal, & tout couvert de pierres prétieuses ; outre une grande suite de Mulets chargez de sommes immenses d’or & d’argent fondu & monnoyé, avec une infinité de Lits, Tentes, Robes de Pourpres, & autres meubles d’une valeur inestimable. Son train étoit si pompeux, qu’il sur passa de bien loin la somptuosité de tous les Princes & des Rois mesme de son temps. Si nous en croyons Plutarque & Velleijus Paterculus, il n’avoit pas seulement une tres-grande quantité de Palais, où rien ne manquoit pour l’ornement ; il faisoit percer à jour des Montagnes toutes entieres pour s’y faire des chemins, en sorte que les eaux de la Mer & des Fleuves passoient sous leurs voutes suspenduës, & venoient environner ses Maisons, qu’il se plaisoit quelquefois de faire construire au milieu des flots. Sa Table estoit régulierement servie des mets les plus rares en Vaisselle d’or & d’argent enrichie de pierreries. Il avoit diverses Salles où il prenoit ses repas, qui montoient à des sommes immenses, entr’autres celle qu’il apelloit la Salle d’Apollon, dans laquelle les Festins qu’il avoit accoûtumé de faire estoient reglez sur le pié de cinquante mil écus chacun. Si tout cela est vray, comme ces deux Autheurs en font foy, on ne s’étonnera pas qu’un Homme aussi opulent, aussi magnifique, aussi dissolu que ce Romain, pust estre fourny du grand nombre de Robes de Pourpre que luy attribuë Martial.

Quoy qu’il en soit, cette abondance de Pourpre chez un Particulier, ne diminuë rien de la valeur de cette teinture, qui pour estre chere ne laissoit pas d’estre assez commune, par le grand nombre des lieux où elle se faisoit. Les principaux estoient Aquin Ville d’Italie dans le Latium ; l’Isle de Cô ; celle de Cythere renommée pour la naissance de Vénus ; Cyzique, ou Cyzicéne, Ville de la Propontide, dont la Pourpre, dit le Docte Erasme, estoit d’un lustre si inaltérable, qu’elle passoit en Proverbe chez les Grecs, pour signifier une honte inéfaçable : Tinctura Cyzicena dedecus non eluendum apud Atticos appellabatur ; Getulie, Region d’Afrique ; Hermione, Ville de Grece des plus fameuses pour cette prétieuse teinture ; témoin ce que raporte Plutarque dans la Vie du grand Aléxandre, que parmy les riches dépoüilles que ce Monarque remporta de la prise de Suze, il se trouva un si prodigieux amas de Pourpre d’Hermione, qu’il y en avoit pour plus de cinquante mille talens, que les Roys de Perse y faisoient conserver depuis prés de 200. ans, & laquelle paroissoit aussi éclatante & aussi fraîche, que si elle eust esté tout récemment faite ; & le secret, ajoûte cet Autheur, qui luy avoit si longtemps conservé son lustre, c’est qu’on avoit mêlé du miel dans sa composition ; Hydrante, aujourd’huy Otrante, jadis un des plus fameux Ports de la Mer Adriatique ; Lacédemone, ou Sparte, Capitale du Péloponese ; Melibée, Ville maritime de Macedoine, de laquelle je ne puis passer sous silence ce qu’a dit Lucrece de l’excellence de ses riches Draps de Pourpre. Voicy comme il parle dans son second Livre.

La Pourpre dont le Pau avec orgueil éclate
Dans le superbe atour dont Nature l’a peint,
N’a pas plus de brillant, qu’en montre l’écarlate
Des sins & riches draps qu’à Melibée on teint.

On fait encore mention de Meninge Ville d’Afrique ; de Milet, de Muze fameux Port d’Egypte, d’Oebalie Contrée du Péloponese, d’Omana en Perse, de Purcoles, ou Pouzole, Cité des Tyrrheniens, de l’Isle de Rhodes, & de celle de Sardaigne, dont la Pourpre aussi bien que celle de Cyzique, passoit anciennement en Proverbe, selon le rapport d’Erasine, pour marquer le vermillon, que la pudeur fait monter au visage des Personnes pudiques, quand on leur dit quelque chose de trop libre, ou bien de peindre la couleur de ceux qui ayant reçeu quelques blessures, sont teints, & comme empourprez de leur propre sang ; Purpura Sardonica per iocum transfertur ad eum qui pudesit, aut qui ob plagas sanguine tingitur, Erasm. Il faut encor ajoûter Sidon, Tarente, & la celébre Ville de Tyr, la plus renommée de toutes, tant pour l’invention de la Pourpre, que pour sa parfaite confection, comme il paroist, outre ce que nous en avons déja dit, par une infinité de témoignages des Autheurs Grecs & Latins que l’on peut voir dans Gesnier, en son docte Ouvrage de l’Histoire des Poissons.

Quant à l’excellence de cette exquise teinture, on la peut tirer du privilege qu’il faloit avoir pour en faire la confection & le trafic, & de l’honneur qui luy estoit rendu par l’usage auquel elle estoit ordinairement destinée.

Il est constant qu’il n’estoit pas permis à tout le monde de travailler à la confection de la Pourpre. Il faloit avoir des Lettres Patentes ou du Prince, ou de la Republique, qui en accordassent le privilege ; y ayant, dit Ammien Marcellin, des peines tres-rigoureuses décernées par les Loix contre ceux qui auroient osé s’en mêler sans cette permission. Tincturæ Purpure opisicium magno æstimatum, nec permissum cuivis, extantque hac de re leges severissimæ. Ces Loix se peuvent voir dans le Livre 4. du Code Justin. au titre, Quæ res vendi non possunt ; & il paroist par le témoignage d’Eusebe l. 7. c. 28. & de Nicéphore de Calliste l. 6. c. 35. que parmy les premiers Magistrats de l’Empire Romain, il y en avoit un sort considérable, que l’on appelloit Præfectus Baphiorum. Il avoit la Sur-Intendance sur tous ceux qui teignoient en Pourpre, afin de faire observer toutes les choses requises dans cet Art, mis avec une autorité si absoluë, qu’il avoit la puissance du glaive sur tous ceux de cette profession. Ainsi, au raport de Varinus, quand il y en avoit quelqu’un convaincu d’avoir sophistiqué la Pourpre, il le condamnoit sans appel à perdre la teste : Qui Purpuram adulterassent, Capite plectebantur.

Cette Charge de Grand-Maître, Chef, ou Sur Intendant de la teinture de Pourpre, ne se donnoit ordinairement qu’aux Personnes de la premiere qualité, ou à ceux que le Prince vouloit glorieusement récompenser pour quelque service considérable. Aussi nous lisons dans le même Nicéphore, que l’Empereur Aurelien ayant dessein de favoriser un certain Dorothée Eunuque de naissance, Homme autant doüé de science & de vertus que relevé par la noblesse de son extraction, il luy donna cet office de Préfet de la Pourpre, comme un témoignage autentique de sa bienveillance, & une récompense legitimement deuë à son mérite. Quamobrem illum etiam Imperator familiarius complexus, honorem ei detulit, ut tingendæ Purpuræ præesset. Quelques-uns se sont imaginez que la principale raison pour laquelle l’Empereur l’éleva à cette éminente dignité, estoit à cause que contre l’ordinaire de tous les Hommes, la Nature l’avoit rendu Eunuque dés le ventre de sa Mere, comme si elle luy eust voulu donner une virginité naturelle, & une pureté de prérogative de corps & de cœur par dessus tous ses semblables ; vertu que Cassiodore disoit estre requise dans ceux qui prétendoient heureusement réüssir dans la parfaite teinture de la Pourpre, selon ces élegantes paroles. In illis autem rubicundis fontibus cùm albentis comas serici doctus moderator intinxerit, habere debet corporis purissimam castitatem, quia talium rerum secreta refugere dicuntur immunda. Strabonl. 16. dit que ceux que l’on employoit à cette teinture, estoient non seulement affranchis de toute servitude, mais encore exempts de toutes sortes d’imposts & d’exactions publiques, tant ceux qui la composoient, que ceux qui en faisoient le trafic.

Pour ce qui est de l’honneur que l’on rendoit à la Pourpre, on ne le sçauroit décrire plus fortement que le fait Pline dans le 9. l. de son Hist. c. 36. lors qu’il dit que cette noble couleur est accompagnée d’une si auguste majesté, & imprime une telle venération dans tous ceux qui la regardent, qu’il n’est rien au monde à qui l’on porte plus d’honneur & de respect. Ne voyons nous pas, ajoûte-t-il, que les Bâtons de commandement la précedent, que les Faisceaux & les Hallebardes Romaines luy servent de gardes, & luy font faire voye par tout comme ses Huissiers & ses Satellites. C’est par elle que les Enfans des Princes & des grands Seigneurs s’attirent la revérence des Peuples, que les Gens de Robe sont distinguez d’avec les Gens d’Epée, les Sénateurs d’avec les Chevaliers, les Magistrats d’avec le Peuple. C’est par sa présence que la colere des Dieux est arrestée, que les foudres leur tombent des mains, que les faveurs du Ciel sont répanduës sur les Hommes, & les châtimens détournez de leurs testes. Enfin c’est cette noble livrée qui fait tout le lustre & l’ornement des Habits les plus magnifiques, & qui releve infiniment de l’éclat l’or & de la pompe des triomphes.

Mais pour pousser encore la chose plus loin, la venération que l’on avoit pour cette auguste couleur, estoit si grande, qu’elle alloit mesme jusqu’à l’adoration. Ainsi quand il estoit question d’aller saluer les Empereurs & les Roys, revestus dans leurs Lits de Justice de ces Robes éclatantes, on disoit à leurs Sujets de venir rendre leurs respects & leurs adorations, non à la sacrée Majesté de leurs Royales Personnes, mais à l’auguste apareil de la venérable Pourpre dont ils estoient revestus. C’est ainsi qu’en parle le premier Secretaire du Roy Theodoric à un des grands Officiers de ce Prince, pourveu d’une des plus considérables Charges de la Cour, dans le commandement qu’il luy fait suivant la coûtume, de venir apres l’achevement de son quartier, à la teste de tous ceux qui estoient de la dépendance de sa Charge, se jetter aux pieds de sa Majesté, pour adorer sa Pourpre Royale, & obtenir par cette respectueuse action le pardon des manquemens qu’il auroit pû commettre en l’exerçant. Quapropter spectabilitatis honore suffultus inter Tribunos & Notarios venerandam Purpuram adoraturus accede, &c. Cassiodor. Var. l. 11. Ep. 20. Ce grand Homme fait encor le mesme commandement à un autre Officier qui sortoit de charge, dans le mesme Livre Ep. 31.

Mais la preuve de l’honneur que l’on rendoit anciennement à la Pourpre paroistra encor plus claire par la description de l’usage sacré & prophane, auquel cette auguste couleur estoit communement apliquée. Pour ce qui touche l’usage sacré, je le tire du témoignage des saintes Lettres qui m’apprennent que parmy les offrandes que Dieu voulut luy estre présentées par les Israëlites, & dont il donna la liste à Moyse, quand il fut question de luy bastir un Tabernacle, l’Arche d’Alliance, & les autres choses sacrées qui regardoient son service, la Pourpre y tient un des premiers rangs, comme il paroist en quantité de lieux du Livre de l’Exode, & particulierement dans le Chap. 35. ou l’on lit ce commandement : Omnis voluntarius & prono animo offerat eas Domino : Aurum, argentum, & æs, Hyacinthum & Purpuram, coccumque bis tinctum. En suite Dieu ordonna que de cette Pourpre offerte, l’on fit les courtines, les rideaux & pavillons qui devoient revestir son Tabernacle, l’Arche & les autres meubles prétieux de son Temple ; que l’on en fit le grand Voile du Sanctuaire, la Tente du Parvis, & en un mot tout ce qui devoit servir à enveloper les Vases sacrez. Il commanda encore la même chose pour les Tuniques & les autres ornemens de ses Ministres, qu’il voulut estre étoffez de Pourpre deux fois teinte, c’est à dire de la plus belle & de la plus prétieuse, mais particulierement la Robe qui devoit revestir le souverain Pontife dans le temps qu’il serviroit à ses Autels, que Dieu avoit expressement ordonnée estre de cette mesme matiere, suivant la figure & avec les enrichissemens qu’il en avoit prescrit luy-mesme à Moyse, de la maniere que l’a décrit l’Autheur sacré du Livre de l’Ecclésiastique, qui dit que cette Robe, qu’il apelle l’Etole sainte, le Vestement d’honneur, & la Robe de gloire, estoit étoffée de Pourpre & d’Hyacinthe, & toute relevée en broderie d’or & de pierres prétieuses : Induit eum stolam gloriæ stolam sanctam auro & Hyacintho & Purpura, opus textile, gemmis pretiosis figuratis in ligatura auri. Eccli. 45.

A propos de cette Robe Pontificale, que le mesme Autheur assure n’avoir jamais esté portée que par le Grand Prestre Aaron premierement, & en suite par ses Enfans & ses Neveux, qui succederent dans la suite des temps à sa supréme Dignité, je ne sçaurois passer sous silence ce que j’ay lû dans Josephe, touchant le respect que les Juifs avoient pour le sacré Vestement, & la précaution avec laquelle ils avoient eu soin de le conserver (soit que ce fust le mesme qui avoit esté fait pour Aaron, soit que ç’en fust un autre fait sur son modelle) jusques au temps d’Hircan premier du nom, Souverain Sacrificateur, duquel il est dit dans le quatriéme Livre des Machabées, qu’il fut grand en trois manieres, en Principauté, en Sacerdoce, & en don de Prophetie ; & lequel au témoignage de cet Historien, fit bastir exprés une superbe Tour, ou petite Forteresse, proche du Temple de Jerusalem, pour y garder avec plus de seureté cette prétieuse Robe, établissant aussi sa demeure en ce mesme lieu, afin d’en estre luy-mesme le gardien, ne souffrant jamais qu’elle en sortist, que quand il s’en revestoit dans le temps des Sacrifices les plus solemnels, apres quoy il la remettoit dans une Chambre secrete de cette Tour, dont luy seul avoit la clef. La mesme chose fut observée par tout ceux qui vinrent apres luy au souverain Pontificat, & mesme par Herode usurpateur du Sacerdoce, aussi bien que du Trône de Judée, lequel ayant nommé cette Tour Antonienne, du nom de M. Antoine, dont il s’estoit fait la Creature, n’en ôta pas pour cela la Robe Pontificale, pour ne se pas attirer la haine du Peuple. Son Fils Archelaüs en fit autant ; ce qui dura jusqu’à ce que les Romains s’estant emparez du Royaume de Judée, & l’ayant réduite en forme de Province, ils s’emparerent en mesme temps de la Robe sainte, sans cependant la profaner en aucune sorte. Ils la mirent seulement dans une autre Forteresse de la Ville en une Chambre fermée à double serrure & scellée du Sceau des Souverains Prestres, & des Gardiens du Thrésor public, une Lampe brûlant continuellement devant la Porte du lieu où estoit ce saint Dépost que le Capitaine de la Forteresse avoit en sa garde, & qu’il mettoit entre les mains du Grand Prestre lors qu’il en avoit besoin pour quelque grande solemnité, laquelle passée, le Grand Prestre la luy remettoit entre les mains, pour la renfermer au mesme lieu avec les précautions accoûtumées.

C’est la remarque que fait ce fidelle Historien touchant la venération que les Juifs avoient pour cette Robe Pontificale, à l’imitation de laquelle, au moins pour ce qui regarde la couleur, je ne doute point, apres le Sçavant Evesque de Monde dans son Rational, qu’on n’ait introduit l’usage de la Chape ordinaire de N.S.P. le Pape, que ce Prélat dit estre communément de couleur rouge, non pas de Pourpre, parce qu’il n’en est plus, mais d’Ecarlate, couleur qui approche le plus de la Pourpre, Hinc est, dit cet Autheur, quòd summus Pontifex Cappa rubæa exterius semper apparet indutus. Durand. Ration. D. Offic. L. 3. Il en faut dire autant de l’Habillement rouge des Cardinaux, qui leur fut accordé selon Bzovius par le Pape Innocent 4. l’an 1245. & des Robes de la mesme couleur que portent d’autres Prélats, & mesme des Chanoines aux grandes Festes dans quelques Eglises Cathédrales, qui ne sont ainsi colorées que pour imiter les Robes & Tunique de Pourpre que portoient les Sacrificateurs, & les Prestres de l’Ancien Testament ; ce qui fait assez connoistre la considération particuliere qu’on a toûjours euë pour la Pourpre dans l’usage des choses sacrées.

On n’en a pas moins eu dans ce qui regarde les choses prophanes. Cela se prouve en ce que la plûpart des Nations idolâtres avoient coûtume de revestir les Simulachres de leurs fausses Divinitez d’Ornemens, & de Robes de Pourpre. Je n’en veux pour garant qu’un passage de l’Ecriture Sainte. Il est du Prophete Baruch, au sixiéme Chapitre de ses Visions, où ce Prophete décriant fortement l’aveugle idolâtrie des Babiloniens, & voulant la faire avoir en horreur aux Israëlites qui estoient detenus par eux en captivité, il tâche de prouver à ces derniers qui estoient les Adorateurs du vray Dieu, par plusieurs raisons également fortes & convainquantes, le pitoyable aveuglement des premiers, en leur exposant la foiblesse, l’impuissance, & l’insensibilité de ses malheureuses Idoles de métal, de bois, & de bouë, qu’ils estoient assez foux de reclamer comme leurs Conservateurs & leurs Tutelaires, lors qu’elles n’avoient pas mesme le pouvoir de se conserver elles-mesmes, ny de se défendre des vers, ny de la tingne qui rongeoient & mettoient par lambeaux les prétieux Ornemens de Pourpre dont elles estoient parez. Cela se confirme par le témoignage d’un Prophane. C’est celuy de Vopiscus. Il dit que lors que Probus fut élevé à l’Empire, les Soldats qui le proclamerent dans leur Camp, voulant, selon la coûtume, le revestir de la Pourpre afin de le salüer pour Empereur, & ne trouvant point de Robe de cette couleur, ils prirent une Mante de Pourpre qui couvroit une Statuë d’un Temple prochain, & la luy mirent sur les épaules. Ornatus etiam Pallio Purpureo, quod de Statua Templi ablatum est.

Mais si les Simulachres des Dieux de la Gentilité estoient ornez de la Pourpre, on ne doit pas douter que leurs Prestres n’en fussent pareillement revestus. Tite-Live en fait foy dans le Livre 4. de son Hist. Decade 4. Lampride, dans la Vie d’Aléxandre Severe ; Cicréon, en la Cause de Sextius, & quantité d’autres, qui portent tous témoignage que les Prestres des Idoles, & particulierement les Romains, portoient cette riche Couleur dans leurs Robes Sacerdotales ; soit qu’ils fussent revestus de la Prétexte, qui estoit une sorte de Robe blanche ayant pour ornement une bande de Pourpre qui la bordoit tout autour, ce qui fait, dit Macrobe, que cette Robe estoit appellée par les Latins, Prætexta, comme qui diroit, cui Purpura Prætexitur, le verbe Prætexo, signifiant border, ou ceindre de quelques bandes ; soit qu’ils portassent le Laticlave, qui estoit une autre sorte de Robe, dont le fond de l’Etofe estoit de Pourpre enrichie sur le devant & les ouvertures de clous d’or, d’argent, ou d’autre matiere, qui y estoient cousus en façon de freluches ou boutons à queuë, dont le fond estoit blanc, avec ces mesmes figures de clous composez de soye ou de laine teinte en Pourpre, attachées dessus, laquelle sorte de Robe ainsi boutonnée ou Laticlave, estoit en usage pour les Prestres dans le temps de leurs Cerémonies, comme le marque Silius Italicus dans son Livre 3. à peu prés en ces termes ;

 Pendant qu’une douce harmonie
De Voix & d’Instrumens, remplissoit ces saints Lieux
 D’une agreable mélodie ;
Le Prestre revestu d’un Habit glorieux,
Où sur un riche Drap mille Clous précieux,
Formoient une éclatante & rare Broderie,
 Vint faire la Cerémonie ;
Et l’Encensoir en main d’un air devotieux.
Perfuma tour à tour les Images des Dieux.

Soit enfin que ces mesmes Prestres fussent revétus de la Trabée, qui estoit une espece de Robe toute de Pourpre de fine laine ou de soye, brochée d’or, & faite à guise de Chape, ou grand Manteau, qui s’ouvroit tout du long par le devant, & s’attachoit vers le col avec des Agraffes ou Boucles d’or, & qui estoit proprement l’ornement de Cerémonie dont se servoient les Augures, & les autres Ministres du premier Ordre Sacerdotal ; d’où vient qu’elle s’appelloit selon Servius, Trabea sacra, Sacerdotalis & Auguralis.

Si du Sacerdoce Payen nous passons à l’Etat Laïque & Politique, nous verrons pareillement la Pourpre en usage & honorée dans toutes les principales conditions qui le composent ; & pour commencer d’abord par les Personnes qui y tiennent le premier rang, ne voyons nous pas la Pourpre honorée dans les Monarques ; les Pages sacrées Chapitre 8. du Livre des Jages, dans la description qu’elles font des riches dépoüilles que Gédeon remporta de la défaite des Roys de Madian, spécifient nommément la Pourpre dont ces Princes avoient coûtume de se vestir. Absque ornamentis & veste Purpurea quibus Reges Madian uti soliti erant. Dans le 8. Chapitre du Livre d’Ester, elles nous disent que lors que le Roy de Perse Assuerus voulut honorer Mardochée pour reconnoissance de sa fidelité, il commanda qu’on le revestit des Habillemens Royaux, & qu’on luy mit un Manteau de Pourpre sur les épaules ; Mardochæus fulgebat vestibus Regiis amictus serico pallio atque purpureo. Et enfin elles nous déclarent dans les Evangiles, qu’apres que les Soldats de Pilate eurent flagellé le Sauveur du Monde, ils luy mirent par dérision une Couronne d’épine sur la teste, un Roseau pour Sceptre dans les mains, & un vieux Manteau de Pourpre sur les épaules, comme autant de marques par lesquelles ils vouloient figurer les ornemens de sa Royauté.

De plus, s’il est permis d’apuyer l’autorité des saintes-Ecritures par les témoignages des Autheurs profanes, nous apprenons de Josephe au Livre 17. de ses Antiq. Chap. 11. que les Roys des Juifs s’habilloient de Pourpre lors qu’ils paroissoient dans leurs Habits de Cerémonie, & que suivant cette coûtume, Hérode estant mort, on revestir son Corps de la Pourpre, & des autres Ornemens Royaux, & qu’en cet équipage il fut porté en grande pompe au Tombeau de ses Ancestres. Q. Curt. Livre 3. dit que les Roys de Perse ne portoient point d’autres Habillemens que de cette riche Couleur ; & Denis d’Halicarnace, que tous les Roys qui commanderent à Rome depuis Tarquin l’Ancien jusques aux temps des Consuls, & les Consuls ensuite jusqu’au Regne des Empereurs, prirent la mesme parure.

Les Empereurs qui s’emparerent de l’authorité des Consuls, sans toutefois les dépoüiller de leur dignité, firent aussi de la Pourpre le principal ornement de leurs Personnes. Les exemples en sont trop fréquents dans tous les Autheurs pour en douter, quoy que l’on ne sçache pas bien positivement le temps où ils ont commencé de la porter, au moins dans leurs Habits ordinaires ; car pour les ornemens qu’ils prenoient dans les Cerémonies publiques, comme dans les Sacrifices, les Triomphes, les Spectacles, les Audiences des Ambassadeurs, & autres pareilles occasions, l’on ne doute point qu’ils n’y parussent revestus de la Pourpre. Lampride fait voir dans Aléxandre Sévere, que l’usage leur en estoit ordinaire avant le temps de cet Empereur, lors qu’il dit que sa Mere le garantit souvent de la fureur des Soldats, en leur montrant seulement la Pourpre Impériale ; Quem sæpè à Militum ira objecta purpuræ summæ defendit. Hérodion confirme cet usage en divers endroits de son Histoire, entr’autres au Livre 2. en décrivant la promotion de Probus, il dit que le Peuple & les Soldats l’ayant éleu Empereur lors qu’il y pensoit le moins, allerent chez luy en foule, & que l’ayant tiré de son Lit où ils le trouverent encor couché, ils l’enveloperent de la Pourpre Impériale, le porterent dans le Senat, & l’y salüerent Empereur. Ce que Vopiscus raconte dans la Vie de Proculus, fait entierement à mon sujet. Ce Prince, avant qu’on l’eust élevé à l’Empire, joüoit un jour aux Echets, mais avec tant de bonheur & d’adresse, qu’il gagna jusqu’à dix parties de suite. Un certain Boufon de qualité, qui estoit en sa Compagnie & qui observoit le jeu, voyant que la fortune luy estoit si favorable, se saisit d’une Casaque de Pourpre qu’il rencontra sous sa main, & la mettant sur les épaules de Proculus, il se jetta à ses pieds & luy fit cette courte harangue ; Je vous saluë ô Auguste le Victorieux, & je vous proclame Empereur.

Cet Autheur a voulu sans-doute exprimer par cette action la Cerémonie qui s’observoit à Constantinople, à la création des nouveaux Empereurs. Entr’autres Ornemens Impériaux, on leur mettoit sur les épaules un Manteau de Pourpre enrichy d’or & de pierreries, comme le marque le Poëte Corippe dans le Panégyrique de l’Empereur Justin, L. 4. Num. 2.

Cæsareos humeros ardenti murice texit
Circumfusa chlamys, rutiloque ornata metallo, &c.

La mesme cerémonie du Manteau de Pourpre se pratiquoit aussi tant à l’égard des Enfans des Empereurs, qu’à l’égard de ceux qu’ils adoptoient pour leurs Collegues & Successeurs à l’Empire, lors que cette adoption se faisoit publiquement ; mais avec cette diférence, que le Manteau qu’on leur donnoit estoit simplement de Pourpre, & sans aucun ornement de broderie, ainsi qu’il paroist dans l’adoption de Vérus par l’Empereur Adrien, & comme on l’apprend d’une Lettre que l’Empereur Commode écrivit à Clodius Albinus, par laquelle il luy permettoit de prendre le nom de César, s’il en estoit besoin, avec les Ornemens Impériaux, à la réserve de l’or sur la Robe de Pourpre, afin que l’Armée eust plus de considération pour luy, & qu’à ces augustes marques elle reconnust & respectast en mesme temps en luy la Majesté de l’Empire. Jules Capitolin, dans la Vie du mesme Albinus.

Cela prouve assez que la Pourpre faisoit la plus belle parure des Empereurs, & fait voir en mesme temps, que prendre ou accepter la Pourpre, c’estoit se déclarer hautement pour Empereur, ou pour Successeur & prétendant à l’Empire. Aussi porter cet Habillement, sans y estre autorisé ou par droit naturel, à cause de sa naissance, ou par droit d’adoption, ou enfin par une singuliere Concession du Souverain, c’estoit se rendre coupable de crime de leze-Majesté au premier chef. Qui voudra en voir des preuves, n’a qu’à lire Ammien Marcellin L. 16. & 17. Zozime L. 4. Egesippe L. 2. de la ruine de Jerusalem, Athenée L. 12. Paul. 5. Sent. Tit. 25. Julian. Novell. 113. Cap. 20. & quantité d’autres.

Ce que je dis ne doit pas s’entendre de toute sorte de Pourpre en general, mais seulement de celle qu’on réservoit pour la Personne des Roys, & qui estoit telle que l’a décrit le sçavant Cassiodore, avec son élégance ordinaire dans ses Varietez L. 1. Ep. 2. C’est cette Pourpre qu’on appelloit par excellence, Purpura summa, clarissima, Regia, Imperialis, &c. & de laquelle au raport de Luitprand de Reb. Europ. l. 1. Les Empereurs de Constantinople avoient une Chambre toute tenduë, dans le lieu le plus sacré aussi bien que le plus secret de leur Palais, qui s’appelloit Porphyra, ou la Pourpre. Les Impératrices faisoient ordinairement leurs couches dans cette Chambre suivant l’Ordonnance des mesmes Empereurs, raportée par Nicetus l. 5. & les Enfans qu’elles y mettoient au monde s’appelloient Porphyrogenites, parce qu’outre cet appareil, ils estoient encor reçeus dans les Langes de Pourpre à leur premiere entrée dans le monde ; ce qui pouvoit faire dire à ces jeunes Princes, ainsi qu’à celuy dont parle Hérodien.

La pompe & les honneurs sont nez avec moy ;
La Nature au sortir du ventre de ma Mere.
M’a fait le Successeur du Trône de mon Pere ;
Et la Pourpre en naissant, m’a reçeu comme un Roy.

Car pour la Pourpre commune, dont la couleur avoit quelque chose de moins éclatant que la Pourpre Impériale, il est constant que bien d’autres que les Princes avoient, ou se donnoient le privilege de la porter. Outre ce que nous lisons dans Athenée l. 12. que le Grand Aléxandre ordonna par une Déclaration expresse à toutes les Villes d’Ionie, & nommément aux Habitans de Chio, de luy envoyer tout ce qu’ils auroient de Pourpre dans leurs Magazins, afin qu’il pust en donner des Robes à ses Courtisans, & à tous ses Capitaines (Volebat enim socios omnes stolis purpureis ornari ;) Outre ce que raporte encor le mesme Athenée du Roy Antiochus, qu’il avoit à sa suite quinze cens Officiers tous vétus de Pourpre ; Erant & himille supra quingentos ; omnes isti prædicti Purpurea habebant superindumenta. Il est manifeste qu’anciennement, les Magistrats & autres Officiers publics estoient revétus de Pourpre dans l’exercice de leurs Charges. Hippias Erythréen témoigne dans le 2. L. de son Histoire, que ceux qui exerçoient la Judicature en son Païs, rendoient justice aux Parties dans leurs Tribunaux placez à l’entrée des Portes de la Ville, eux estant habillez de Robes de Pourpre. Tribunal ante portas constituentes, judicabant, Purpureos amictus, sagulaque Purpuræa habentes. Athenée Livre 12. Chapitre 3. remarque que chez les Perses, les Magistrats estoient non seulement revétus de Pourpre, mais que les Tribunaux, les Sieges, & le Parquet de leur Magistrature en estoient aussi couverts. La mesme chose estoit en usage chez les Juifs, au raport de Philon dans sa Déclamation contre Flaccus ; & enfin Tite-Live est témoin, qu’à Rome & dans toute la dépendance de sa domination, dés le temps mesme de la République, la Pourpre estoit portée par tous ceux qui estoient pourvús de quelques Charges qui regardoit ou l’administration de la Justice, ou le gouvernement du Peuple ; de sorte que les Magistrats, tant de la Ville, que des Colonies & Municipes, les Commissaires, & Capitaines des Ruës & des Quartiers, les Principaux & Doyens des Colleges, les Augures, les Sacrificateurs & les Prestres, en un mot tous les Sénateurs & Officiers Patriciens, se servoient communément de la Pourpre dans leurs Robes de cerémonies, & avoient le droit de la porter non seulement pendant leur vie, mais mesmes de faire brûler leurs Corps apres leur mort avec ce riche Ornement. Nec uti vivi solùm habeant tantum insigne, sed etiam ut cum eo crementum mortui.

Cependant l’honneur de porter la Pourpre dont joüissoient tous les Magistrats Patriciens, n’estoit point accordé aux Plebeïens, c’est à dire aux Officiers qui estoient pris de l’ordre du Peuple. Et les Tribuns mesmes, quoy que leur Charge fust de beaucoup plus considérable que celles de quantité de Patriciens, en furent longtemps privez comme nous l’apprenons de Plutarque dans la Question 81. des Romains ; où cet Autheur demandant pourquoy ces derniers Officiers ne portoient point la Pourpre, puis que d’autres Magistrats moins importans qu’eux, avoient le privilege de la porter, il en rend luy-mesme la raison, & dit, Que les Tribuns du Peuple ne joüissoient point de cet honneur, parce qu’il ne leur estoit pas permis de se faire accompagner par des Huissiers & des Gardes, ny de se faire traîner en Chaise Curule, comme les grands Officiers ; & que leurs Charges n’estant pas proprement des Charges de Judicature, puis qu’ils n’avoient que le droit de proposer, non celuy de décider, ils n’estoient pas censez proprement Magistrats, & par conséquent ils ne devoient pas avoir l’équipage ny les ornemens de ceux qui l’estoient veritablement. Joignez à cela que s’ils prétendoient estre revétus de la Magistrature, à cause que par la Loy Atinia, ils avoient le privilege d’entrer au Senat & d’y dire leur avis ; comme ils n’estoient les Magistrats que du Peuple, ils ne devoient point aussi estre vétus autrement que le Peuple, afin que le plus petit de ce dernier état, aussi bien que le plus grand, pust avoir un accés plus libre aupres d’eux, n’eust point de crainte de les aborder les voyant populairement habillez. Et voila, selon le sentiment de Plutarque, les raisons pour lesquelles les Tribuns estoient exclus du privilege de porter la Pourpre.

Toutesfois, s’il est vray qu’ils en fussent privez du temps de cet Autheur, ce que quelques autres n’accordent pas, il est encor vray que leur dignité s’estant sort accruë depuis leur institution, aussibien que leur puissance, par les honneurs, les grades, & les preéminences qui leur furent premierement accordées par les Consuls Q. Aurelius Cotta, & L. Octavius, l’an de la Fondation de la Ville 678. confirmées quelque temps apres par Pompée, & de beaucoup augmentées par Auguste, qui leur fit mesme l’honneur de se mettre de leur Corps, & qui posseda le Tribunat l’espace de 37. ans ; il est, dis-je, vray qu’ils prirent bien tost, non seulement les Huissiers, les Faisceaux & la Chaise Curule, mais encor la Robe de Pourpre, qu’ils portoient mesme dés le temps de Cicéron, comme il se justifie par un passage de ce Prince des Orateurs dans la Cause de Cluentius, où invectivant contre le Tribun Quintius, il dit ces paroles. Faites un peu refléxion, Peres Conscripts, à ce que vous avez pû remarquer tant de fois vous-mesmes, sur la conduite du Personnage contre lequel la verité me force de déclamer. Rapellez dans vos esprits ses mœurs dépravées, sa vie dissoluë, son orgueil insuportable, & remettez-vous devant les yeux le front, le geste, & le faste avec lequel ce Tribun faisoit parade de sa Robe de Pourpre traînante jusqu’aux talons ; Atque illam usque ad talos demissam Purpuram recordemini. Mais les Magistrats n’eurent pas seuls le privilege de porter la Pourpre. Il s’étendit à Rome jusqu’aux Chevaliers, à qui l’on permit de se revétir du Laticlave qui estoit une Tunique de Pourpre, ou garnie de Pourpre comme je l’ay déja dit, & de prendre la Trabée, Robe encor plus précieuse que le Laticlave, dont la trame, dit Ferrarius L. 2. C. 4. estoit de Pourpre, & l’estain de Laine tres-blanche, ce qui faisoit une agreable diversité de couleurs, en maniere de petits carreaux semez par toute l’Etofe.

Que les Chevaliers eussent l’usage du Laticlave, je l’apprens du docte Lipse dans ses Notes sur Tacite. Il dit que du temps des premiers Empereurs, les Chevaliers qui portoient la qualité d’Illustres, avoient droit de porter le Lanticlave. Et pour le prouver, il se sert d’un passage de Dion au L. 59. où cet Historien raconte que l’Empereur Caïus voyant l’Ordre des Chevaliers fort diminué, & en tres petite considération, crut le rétablir en sa premiere splendeur en y mettant les Personnes les plus qualifiées de tout l’Empire, ausquelles, pour rendre leur Compagnie plus auguste, il permit de porter l’Habillement, qui n’apartenoit auparavant qu’aux Prestres & aux Sénateurs. Cependant il faut dire que cet honneur leur avoit esté déja accordé auparavant, & que non seulement les Chevaliers, mais mesme leurs Enfans, portoient cette sorte de Robe avant la concession de cet Empereur. Cela se voit manifestement en ce que dit Ovide dans le quatriéme des Tristes, où ce Poëte qui estoit Chevalier, & Fils de Chevalier Romain, raconte la cerémonie qui se fist lors que son Frere & luy prirent la Tunique à clou large, en quittant la Robe virile.

D’ailleurs que les Chevaliers Romains portassent la Trabée, Pline en est garant, lors qu’il dit, que quoy qu’au commencement il n’y eust que les Roys, & les Triomphans qui la portassent, les Chevaliers se l’aproprierent dans la suite du temps, & s’en parerent d’abord au jour de leur Montre, ou Reveuë generale, appellée Transvectio, qui se faisoit aux Ides de Juillet ; ce qui est confirmé par Denis d’Halicarnasse, qui dit au L. 6. que les Chevaliers dans cette Montre marchoient en ordre selon les Tribus & Centuries, avec tout l’Equipage & les marques de l’Ordre, revétus de Trabées & couronnez d’Olivier. A quoy s’accorde encor Suétone, quand il dit dans la Vie de Domitien, que le Senat, pour faire honneur à ce Prince & pour plus grande sûreté de sa Personne, ordonna que toutes les fois qu’il exerceroit le Consulat, les Chevaliers Romains, selon que le sort leur seroit échu, marcheroient devant luy entre les Huissiers & les Archers de sa Garde, estant vétus de leurs Trabées, & portant leurs Lances militaires en main. Ut Equites Romani quibus sors obtigisset, Trabeati, & cum hastis militaribus præcederent eum inter Lictores, Apparitoresque.

Le privilege de porter la Pourpre, ne se réserva pas seulement pour les Magistrats, & les Chevaliers de l’Etat Romain, mais il s’étendit encor jusques aux Enfans de tous ceux qui avoient assez de bien pour leur faire porter la Prétexte, qui estoit une Robe chargée de quelques bandes de Pourpre, comme nous avons fait voir. D’abord selon Macrobe, il n’y eut que les Enfans de noble extraction qui la porterent, tant pour les distinguer de ceux qui ne l’estoient pas, qu’afin de les exciter par cet honneur à suivre l’exemple du Fils de Tarquin l’Ancien, cinquiéme Roy des Romains. Ce jeune Prince, âgé seulement de quatorze ans, avoir accompagné son Pere en la Guerre contre les Sabins, & s’estoit si glorieusement signalé dans la derniere Bataille où cette Nation fut entierement défaite, qu’au retour de ce Combat, Tarquin le loüa publiquement de sa vertu & de sa vaillance ; & pour l’engager à ne se point démentir, il luy permit de porter l’Anneau d’or, appellé Bulla, & la Prétexte, qui estoient deux des plus belles marques d’honneur que portassent les Triomphans. Ce Prince donna quelque temps apres la mesme permission aux Enfans des Nobles pour la mesme fin. Elle fut encor donnée dans la suite, & particulierement dans le temps de la seconde guerre, l’Unique aux petits Fils des Affranchis pourveu qu’ils fussent Nobles, pour la raison que le mesme Autheur en raporte au premier de ses Saturnales chapitre 6. Et enfin on accorda indiféremment ce privilege à tous les Enfans de l’un & de l’autre Sexe, libres, & affranchis, Nobles, & Roturiers, pourveu qu’ils fussent nez en legitime mariage. Les Garçons portoient cette Robe jusqu’à l’âge de 15. ou 16. ans, qu’on leur donnoit la Robe virile ; & les Filles jusqu’au jour de leurs Nôces.

Le Commentateur d’Alciat, dit que la raison morale pour laquelle les Romains faisoient prendre la Robe Prétexte bordée de Pourpre à leurs Enfans, estoit pour leur apprendre à estre modestes & pudiques, parce que la couleur de Pourpre est un signe de modestie sur le visage des Enfans, & comme le caractere de cette honneste pudeur qui rend ordinairement illustres ceux de leur âge, quand elle éclate également en leurs discours & en leurs actions. Purpureus color pudoris indicium, hinc Prætexta Romanos pueros admonebat, verecundiam in dictis factisque servandam. Claud. Minoi. in Embl. Alciat. Aussi est-ce cette excellente teinture que le judicieux Caton vouloit que les Enfans prissent d’aussi bonneheure sur leur front, que celle de la Pourpre qu’on leur faisoit prendre sur leurs Habits. Cela me fait souvenir de ce que dit un jour Diogene à un jeune Garçon qu’il voyoit rougir en parlant à luy ; Confide, fili, hic enim virtutis est color. Courage, mon Enfant, j’aime à voir cette couleur sur ton visage, parce que je la regarde comme l’indice & la livrée de la vertu qui regne dans ton cœur.

Les Syracusains ne tiroient pas un symbole si glorieux de la Pourpre que les Romains, puis qu’au lieu de regarder cette éclatante couleur comme le caractere de la pudeur, & de la modestie, ils la regardoient au contraire comme Héroglyphe de l’éfronterie, & de l’impudence. De-là vient, dit Athenée, que ces Peuples ne permettoient point du tout l’usage de la Pourpre aux Femmes honnestes & vertueuses ; non pas mesme d’en avoir une simple bande sur leurs Robes, donnant au reste pleine liberté d’en user à toutes celles qui avoient entierement renoncé à l’honneur. Siracusani prohibuerunt ne Mulieres ferrent vestes Purpura Prætextas, præterquam meretrices. Ce qui leur estoit accordé, plutost afin de rendre leur infamie plus connuë, que pour les faire paroistre plus agreables par cet ornement. Le sentiment de ces Peuples n’estoit guére conforme à celuy du plus sage de tous les Hommes, lequel faisant dans le 31. de ses Proverbes, le portrait de la Femme vertueuse, luy donne pour Habit la Robe de Pourpre. Byssus & Purpura indumentum ejus.

Mais enfin pour terminer ce que nous avions à dire touchant l’estime & l’usage ancien de la Pourpre, disons encor que cette riche teinture n’estoit pas seulement en vogue dans les Villes, dans les Temples, les Palais & les Tribunaux de la Justice, dans les Jeux, les Spectacles, & les Triomphes, & employée à servir d’Habits & d’Ornemens aux Dieux, aux Empereurs, aux Roys, aux Prestres, aux Magistrats, aux Chevaliers, aux Femmes mesmes & aux Enfans ; qu’elle estoit encor en credit dans les Armées & en usage parmy les Gens de guerre. Deux ou trois exemples suffiront pour établir cette verité.

L’Ecriture Sainte me fournira le premier. Elle nous apprend que les Soldats se revestoient de cette couleur, puis qu’on trouve dans le Prophete Naham, que cette formidable Armée d’Assyriens qui mirent le Siege devant Ninive, estoit toute parée de Pourpre. Viri exercitus in coccineis. Je tire les autres des Autheurs Prophanes, comme de Xénophon au Livre 6. de sa Cyropadie, qui témoigne que toutes les Troupes de l’Armée du Grand Cyrus estoient toutes brillantes, & par la splendeur de leurs Armes, & de leurs Boucliers de Cuivre, & par l’éclat de la Pourpre de leurs Habits. Itaque universus exercitus ære fulgurabat, punicesque florchat ornatu. De Q. Curce L. 3. & 5. de Justin L. 11. d’Ammien Marcellin, L. 13. & de Tertullien, de habit. mulier. C. 7. qui témoignent tous la meschose au regard des Medes, des Babyloniens, des Lacedémoniens, & autres Peuples de l’Asie, qui se revétoient de cette noble Livrée lors qu’ils alloient au combat. Ce qu’ils faisoient, dit Elian, non tant par ornement & par pompe, que pour donner de la terreur à leurs Ennemis, ou plûtost pour s’inspirer du courage à eux-mesmes, & se fortifier le cœur qui leur eust pû manquer à la veuë de leur sang, s’ils eussent esté blessez. En effet lors qu’il venoit à couler sur leurs Habits, ils ne s’en appercevoient pas si aisément pour le raport qu’il auroit avec la Pourpre dont ils estoient revétus. Ne, si quando vulnerari eos contigisset, sanguinis aspectus metum eis incuteret. Elian. L. 6. C. 6.

L’on dit que les Afriquains estoient les Peuples du monde qui aimoient le mieux cette Livrée dans leurs Milices, que ceux de Carthage par dessus tous la portoient comme une marque de haute preéminence. Et que mesme dans le Camp d’Annibal, lors qu’on vouloit donner quelque Bataille importante, on attachoit un Manteau de Pourpre au bout d’une Lance que l’on plantoit sur le haut de la Tente du General, afin qu’elle pust estre veuë de tous les Soldats, & qu’ils fussent avertis par ce signal de se tenir prests pour le Combat. La mesme Cerémonie estoit en pratique dans les Armées Romaines, comme Plutarque le témoigne dans plusieurs lieux de ses Vies des Hommes Illustres, & sur tout dans celles de Brutus, de Pompée, & de Fabius.

Je ne doute point que cela n’ait donné lieu à l’invention du Labarum. C’estoit un Etendard Impérial que l’on portoit à la teste des Armées Romaines, & que les Historiens nous dépeignent comme une longue Lance, ayant au bout un bois traversant, & au dessus une riche Couronne d’or, sous laquelle estoit la figure d’une Aigle de mesme matiere. De ce bois qui traversoit pendoit un riche Voile de Pourpre de forme quarrée, dans le milieu duquel l’Image de l’Empereur estoit dépeinte en riche broderie d’or, & de Pierreries, avec ces mots à l’entour Gloria exercitus. Le Grand Constantin ensuite de la Vision mémorable qu’il eut d’une Croix lumineuse qui parut dans le Ciel à la veuë de toute son Armée, avec ces mots, In hoc signo vinces, & qui fut cause qu’il se convertit, fit mettre ce Signe salutaire sur le haut du Labarum à la place de l’Aigle Impériale, & sur le fond du Voile de Pourpre qui y estoit suspendu, il fit tracer en broderie de Perles, & de Pierres précieuses, les deux Lettres Capitales du nom Grec du Sauveur du Monde, entrelassées en forme de Chifre, faisant attacher aux franges de ce sacré Voile son Image, & celles de ses Enfans faites à demy corps en broderie. C’est la peinture que les Autheurs raportez par le sçavant Cardinal Baronius au troisiéme Tome de ses Annales, nous ont laissée de de ce glorieux Etendart, dont Prudence fait aussi mention dans ces Vers contre Symmaque.

Christus Purpurcum gemmanti textus in auro.
Signabat labarum, &c.

L’Oriflâme, cet Etendart si renommé dans nos Histoires, que nos Roys faisoient autrefois porter à la teste de leurs Armées, avoit beaucoup de ressemblance à ce Labarum Impérial, & pouvoit bien avoir esté fait à son imitation ; car si nous en croyons quelques-uns de nos anciens Historiens, comme Gaguin, Froissard, & quelques autres, ce Royal Etendart estoit d’une riche Etofe de soye teinte en Pourpre, de forme quarrée, semé de Fleurs de Lys d’or sans nombre en broderie, & chargé d’une Croix d’argent au milieu, & se portoit pareillement attaché au bout d’une Lance, & ne s’éloignoit jamais de la Personne du Roy. La Cronique ancienne de Flandre, le dépeint en cette maniere. Messire Miles de Noyers estoit monté sur un grand Destrier, couvert de Haubergerie, & tenoit en sa main une Lance à quoy l’Oriflâme estoit attaché d’un vermeil samit à guise de Gonfanon à trois queuës, & avait entour Houpes de verte soye. Guillaume le Breton dans sa Philipide Livre 11. dit que cet Etendart s’appelloit Oriflâme, à cause de sa couleur de feu, & qu’il avoit la forme des Banieres dont l’Eglise se sert dans ses Processions. Et Guillaume Guyart en son Romant des Royaux lignages, est de cet avis quand il dit,

Oriflâme est une Bagniere,
Aucun poi plus forte que Guimple,
De Cendal roujoyans & simple,
Sans pourtraiture d’autre affaire.

Quelques Autheurs ont écrit que cet Etendart fut envoyé du Ciel à Clovis pour luy servir d’enseigne, & à tous ses Successeurs, dans les Combats qu’ils auroient à faire contre les Ennemis de la Foy Chrestienne, & non contre les Fidelles. A quoy, dit Froissard Volume 2. Chapitre 125. Charles VI. ayant contrevenu, pour l’avoir fait porter contre les Flamans, la mesme main qui l’avoit donné à nos Roys le leur osta, le faisant évanoüir entre les mains de Messire Hutin d’Aumont, qui en estoit le Gonfalonnier, de telle maniere que luy mesme ny personne, ne sçeut pour lors ce qu’il estoit devenu, ny ne l’a pû sçavoir depuis. Mais L’Autheur du Romant que nous avons déja cité, est d’un autre sentiment pour l’origine de l’Oriflâme, dont il attribuë l’invention au Roy Dagobert qui la fit construire à l’honneur de S. Denis auquel ce Prince avoit beaucoup de devotion. Voicy ses termes.

Li Rois Dagobert la fi faire,
Qui Saint Denis ça en arriere,
Fonda de ses rentes premieres ;
Si comme encore appert Leans
Es Chaplets des mescreans.
Devant li porter la faisoit
Toutesfois qu’aller li plaisoit,
Bien attachie en une Lance,
Pensant qu’il eust remembrance
Au raviser le Cendal rouge
De celuy glorieux Guarrouge.

Et pour sa perte en la Bataille contre les Flamans, que Jacques Meyer dit estre arrivée en la Journée de Mons en Puelle, où elle fut déchirée & mise en pieces, apres avoir esté arrachée des mains d’Ansseau de Chevreuse, qui la portoit, & qui fut tué en cette Bataille ; le mesme Guyard, qui vivoit pour lors, assure que ce ne fut pas la veritable Oriflâme qui fut prise en cette défaite, mais seulement une Oriflâme feinte à la ressemblance de la veritable, que l’on y avoit portée pour exciter les Soldats à bien faire ; ce glorieux Etendart estant en telle estime parmy les Gens de guerre, qu’ils tenoient la victoire comme assurée, où l’Oriflâme estoit. Ainsi ils ne manquoient jamais de s’en servir dans les Combats dont l’issuë estoit douteuse, & on la mettoit toûjours au front de l’Armée. Ce Poëte raconte ainsi cette perte.

Anssiau le Sire de Chevreuse
Fut si comme nous apprismes
Esteint en ses armes mesmes ;
Et l’Oriflamme contre faite
Chai à terre, & la saisirent
Flamens, qui apres s’enfuirent.

Au reste, cette Royale Banniere estoit curieusement gardée dans l’Abbaye de S. Denys, & c’estoit là que nos Roys l’alloient prendre eux mesmes lors qu’ils vouloient s’en servir en guerre. Ils la recevoient en grande cerémonie, & apres avoir fait leurs devotions des mains de l’Abbé, la remettant en suite en celles du Comte du Véxin, auquel comme premier Vassal & Feudataire de S. Denys, privativement à tout autre, appartenoit le droit de la porter ; mais cette Comte estant réünie à la Couronne, il estoit au choix du Roy de la confier au premier Chevalier que Sa Majesté trouvoit digne de cet honneur, qui estoit d’une telle considération parmy les plus qualifiez de la Cour, qu’il y avoit grand empressement à le briguer. L’Histoire remarque que sous Charles V, le Sire d’Eudemehan, ou d’Andrehan, quitta la fonction de Maréchal de France, quoy que ce fust une des plus belles Charges de l’Armée, pour avoir la gloire de porter cet Etendart à la fameuse Journée de Rosebeque.

Vous vous souvenez, Madame, qu’au commencement de ce Traité, il est parlé de trois especes de Pourpre. Je vous en envoye les diférentes Figures que j’ay fait graver pour satisfaire entierement vostre curiosité sur cette matiere. Elles sont tirées de Gesner en son Histoire des Poissons.

[Le Lyon amoureux. Fable de Mr Daubaine] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 216-223.

Mr Daubaine, dont vous connoissez l’heureux talent à faire des Vers, nous a expliqué en quoy consiste la veritable Amitié, par une Fable employée dans le dernier Extraordinaire. En voicy une autre de sa façon, qui ne vous paroîtra pas moins ingénieuse, sur l’aveuglement que l’amour nous cause.

SUR LA QUESTION,
A quelles marques un veritable
Amant peut estre connu.
LE LYON AMOVREVX.
FABLE.

Si dans une premiere Fable
 Jay tâché de rendre éclaircy
Ce qu’est un Amy veritable,
Mon dessein est de dire en celle-cy,
 Que je prens chez le mesme Maistre
Ce qu’un Amant veritable doit estre.
Au Volume second, dés le commencement.
 La Fontaine en donne un modelle.
Ce que fait la Fontaine, est fait divinement,
Mais en cecy sur tout je trouve qu’il excelle.
***
 Un Lyon devint amoureux,
 Dit-il, & l’objet de ses vœux
 Fut seulement une Bergere.
C’estoit apparemment quelque grande Beauté.
 Quand un Roy va sur la Fougere,
 Il faut qu’il s’y sente porté
Par des appas du moins qui passent l’ordinaire,
 Car sans cela ce seroit faire
 Des-honneur à la Majesté.
 Quoy qu’il en fust, le Sceptre & la Houlette
 Estoient d’un assez bon accord,
Et la Friponne aimoit la Royale fleurette.
Sire, dit-elle un jour ; si je fais vostre sort,
S’il est vray que mon cœur ait borné vostre envie,
 Si le bonheur de vostre vie
 Dépend de sa possession,
Je consens de répondre à vostre passion.
Vous trouverez en moy, petite Bergerette,
Une humble, obeïssante, & fidelle Sujette ;
Mais j’ose y mettre, Sire, une condition.
Jusqu’icy j’ay vescu comme une Fille sage,
Je sçay ce que l’on doit à ceux de vostre rang,
Vous estes maistre enfin de mon bien, de mon sang.
 Quant à mon Lit, je vous le dis tout franc,
Vous n’y pouvez entrer que par le Mariage.
***
 Ah, bel Enfant, connoissez-moy,
Répondit le Lyon, ma flâme est chaste & pure,
  Et je vous jure
 Par Jupiter, le seul Maistre d’un Roy,
Que pour prouver combien j’aime vostre personne,
 Je prétens vous donner ma foy.
Je prétens partager avec vous ma Couronne,
Et tous deux nous ferons également la loy
  A tout ce qui respire
  Dans mon Empire.
Mais pour moy, le plaisir des plaisirs le plus doux,
Sera toûjours celuy de vivre vostre Epoux,
Et je vay de ce pas engager vostre Pere
 A consentir que dés ce jour
Je montre jusqu’où va l’excés de mon amour.
 Adieu, belle & sage Bergere.
***
 Le Pere estoit un Homme fort prudent,
Il eust aimé l’honneur qu’un Roy luy vouloit faire,
 Mais il craignoit & sa griffe & sa dent,
Et ne regardoit pas comme une bonne affaire
 Le Mariage proposé.
 Volontiers mesme il eust osé
Le refuser tout court. Quoy, disoit, ma Fille,
  Peut estre ne pourra
 Faire au Lyon telle Famille
  Qu’il le desirera,
 Et le Sire la mangera.
 Chez ces Messieurs c’est ainsi qu’on en use.
 On ne sçait ce que c’est que de répudier.
 Il faut icy payer de ruse,
Nous tirer du péril, & le congédier.
***
 Il s’y prit de cette maniere.
 Sire, vous me comblez d’honneur,
Mais je ne goûte pas sans trouble ce bonheur,
Et ma joye en cela ne sçauroit estre entiere,
 Certain scrupule qui me vient,
  La retient.
 Non, les caresses conjugales
Entre ma Fille & vous ne seront point égales.
 La pauvre Enfant n’osera vous baiser ;
De quelque amour pour vous qu’elle soit combatuë,
 Vostre dent un peu trop pointuë,
 (Je vous le dis sans déguiser)
 Luy fera peur. Permettez que la Lime
 Passe dessus. La peur est légitime,
Dit le Lyon, faites venir des Gens,
 De bon cœur je consens
 Qu’on me lime les dents.
***
 Les Gens venus, la Lime opere.
Mais ce ne fut pas tout, qu’arriva-t-il Le Pere,
Ajoûte encor. Vos ongles, nous dit-on,
Sont crochus, & ma Fille aura quelques allarmes,
Quand vous luy porterez une patte au menton.
Ces ongles ont d’ailleurs à mon gré peu de charmes.
  Sire, daignez souffrir
 Que tout-à-l’heure on vous les rogne.
Le Roy le voulut bien ; Et Valets, de courir,
 Et Ciseaux, d’entrer en besogne.
Sans griffes & sans dents voila Sa Majesté.
 Si le Pere l’eust souhaité,
Sous les Ciseaux aussi la queuë eust esté mise,
 Tant la Fille par sa beauté
Avoit sçeu du Lyon captiver la franchise.
 Le Lyon en ce triste état,
 N’eut non plus de forces qu’un Rat,
Et sa masse de chair par terre demeurée,
Tayaut, Miraut, Briffaut, en firent leur curée.
***
 Voila ce que c’est qu’un Amant.
Il est vray que l’exemple est pris sur une Beste ;
Mais rien ne prouve mieux qu’on ait l’amour en teste,
 Que la perte du jugement.

[Sonnet en Bouts-rimez, de M. d’Artigues Chapelain de Lescun] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 224-225.

BOUTS-RIMEZ.
Sonnet à la loüange du Roy.

Plus heureux mille fois, & plus chéry que Pan,
Méprisant l’Ennemy bien plus qu’une Guenuche,
LOVIS, pour conquérir, fait toûjours le Satan,
Et remporte sur luy jusqu’à la moindre Pluche.
***
Le bruit de sa valeur fait trembler comme un Fan
Le plus puissant Héros jusqu’au fonds de sa Ruche ;
Il le glace de peur plus de douze fois l’An,
Eust-il le cœur plus chaud mille fois qu’une Autruche.
***
Les Roys de toutes parts, & ab hac & ab hoc,
Luy demandent la Paix, à tout prix, à tout troc,
De crainte que son Bras bientost ne les dé-niche.
***
Que le plus fier apprenne à munir son Rem-par,
Et pense que celuy, qui la Flandre dé-friche,
Peut cueillir des Lauriers au delà du Né-car.

D’Artigues, Chapelain de Lescun, de Coudures en
Cascogne.

L’Amant inconstant §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 225-227.

L’AMANT CONSTANT.

Pour chanter nos amours, prenons le Flageolet,
Et laissons aux Docteurs le Sacré Dé-calogue ;
Allons joindre nos chants à ceux du Roytelet,
Et faire dans ces Bois quelque amoureuse Eglogue.
***
La Ville, sans Philis, me semble un Chastelet,
Chacun de mes Amis me semble un Pédagogue ;
Trop longtemps de Papiers chargé comme un Mulet,
Je me suis aux Plaideurs acharné comme un Dogue.
***
Libre de tous ces soins, enfin bien écuré,
Je vay suivre Philis malgré nostre Curé,
Et pour elle haïr toutes les autres Belles.
***
Je l’adore, & fust-elle aux bords de l’Hellespont,
Les tendres amitiez dont son cœur me répond,
M’empescheront toûjours d’en faire de nouvelles.

Le demy Flamand, d’Ypre.

[Six autres Sonnets de Messieurs Soyros, Foucault de Montfort-l’Amaury, du Druyde Lyonnois. &c] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 227-234.

SUR LE MESME SUJET.

Iris, vostre Beauté mérite un Panthéon ;
Je me ferois pour elle étoufer comme Antée,
J’essuyrois le Poignard du malheureux Pantée,
Et serois étranglé tout comme Anacréon.
***
Dûssay-je estre mangé des Chiens comme Actéon.
Estre brûle tout vif comme un horrible Athée,
Vous ne me verrez point changer en vray Protée,
J’en jure, belle Iris, par Saint Pantaleon.
***
S’il est plus tendre Amant de l’Europe à l’Asie,
Qu’on me traite de fou comme l’on fait Sosie,
De vostre amour je suis aussi remply qu’un Oeuf.
***
Il m’agite sans cesse, & sans cesse me bouffe
Ainsi qu’à la Charruë un misérable Bœuf ;
Soulagez-m’en, Cruelle, ou je vay faire pouffe.

Soyrot, Controlleur General des Finances en Bourgogne.

RUPTURE.

Enfin, graces à Jupiter,
Sans l’aide d’un Pharmacopole,
Je me sens plus fier qu’un Frater,
Et je me moque de Nicole.
***
L’esprit content en vray Pater,
Je vay, je viens, je caracole,
Et lassé de tant disputer.
Ses yeux ne sont plus ma Boussole.
***
J’ay crû mon amour immortel,
J’en aurois souscris le Cartel,
Et j’en faisois ma seule affaire.
***
Maintenant je veux par ces Vers
Faire sçavoir à l’Univers
Que mon cœur a sçeu s’en dé-faire.

Contre un fort laid Homme,
prest à épouser une Belle.

Un certain grand Benest, plus mal basty que Pan,
Et qui de l’Homme tient moins que de la Guenuche,
D’ailleurs qui pense avoir tout l’esprit de Satan,
Bien que sa teste pese aussi peu que la Pluche.
***
Ce joly Monstre épris d’une jeune Fan-fan,
Jour & nuit en Jaloux l’assiege dans sa Ruche,
Sous-ombre que l’Hymen avant la fin de l’An
Semble assurer la Belle à ce grand corps d’Autruche.
***
Ciel ! le soufrirez-vous, que Philis luy soit hoc ?
Philis, que pour Pallas on prendroit bien en troc,
Luy qu’avec les Hibaux il faudra que l’on niche ?
***
Ainsi la Deité, Mere du Dieu Pou-par,
Reçeut jadis pres d’elle un noir Visage en friche,
Victime de l’Etat, & d’un absolu Car…

Foucault, de Montfort-l’Amaury.

CONTRE LES LIBERTAINS

Si la crainte inventa jadis un Jupiter,
On l’estime à présent moins qu’un Pharmacopole ;
La pieté n’est plus sous l’habit d’un Frater,
La Devote a pris l’air d’une Dame Nicole.
***
Une Fille à dix ans sçait plus que son Pater,
Contre la verité le Docteur caracole,
Le Juge à l’interest se rend sans disputer,
Et l’honneur maintenant ne sert plus de Boussole.
***
Tel vis sans Foy, sans Loy, qui se croit immortel,
De la Parque oubliant le funeste Cartel,
Pensant qu’un peccavi le tirera d’affaire.
***
Vous direz, Libertins, dans un sens si per-vers,
La vertu de LOVIS qui remplit l’Univers,
Seule suffit d’exemple à bien croire & bien faire.

Le Drüide Lyonnois.

LE BON SUJET.

Je ne contemple point Saturne & Jupiter ;
Je ne suis point Marchand, Peintre, Pharmacopole,
Chimiste, Medecin, Chirurgien, Frater,
Je ne m’occupe point à feuilleter Nicole.
***
Je borne ma priere à dire le Pater,
Je laisse au Cavalier faire la caracole,
Je ne puis en Docteur apprendre à disputer,
Je ne sçay point sur Mer conduire la Boussole.
***
Je ne travaille point à me rendre immortel,
J’apréhende la Guerre, & je fuis le Cartel,
Je ne suis point Plaideur, ne puis parler d’affaire.
***
Je ne suis point Amant, je ne fais point de Vers ;
Mais admirer LOVIS, Maistre de l’Univers,
C’est tout ce que je fais, & ce que je veux faire.

LA VIE HEUREUSE.

Vivre en paix sous un Roy plus grand que Jupiter,
Ne voir jamais entrer chez soy Pharmacopole.
Jamais Chirurgien, Medecin, ny Frater,
Passant le temps tout-doux avec Dame Nicole.
***
Ne pousser sa colere au dela d’un Pater,
Arrester ses desirs sans plus de caracole,
Ceder le plus souvent, plutost que disputer,
L’Honneur & la Raison nous servant de Boussole.
***
Enfin pour posseder un bonheur immortel,
Il faudroit éviter, & querelle, & Cartel,
Et jamais, s’il se peut, ne se faire d’affaire,
***
S’égayer quelquefois en Prose comme en Vers,
Sans pourtant de son nom fatiguer l’Univers,
C’est là tout ce qu’on peut & desirer & faire.

Le Traité qui suit est de Mr Rault. C’est luy qui estoit l’Autheur de celuy que je vous envoyay il y a trois mois sur l’Origine de la Pourpre & de l’Ecarlate.

[Sentimens en Vers de M. du Rozier, sur toutes les Questions du XVI. Extraordinaire] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 283-289.

SI ON PEUT ESTIMER
une Personne sans qu’on l’aime,
ou l’aimer sans qu’on l’estime.

Helas ! qu’un Homme a d’embarras,
Lors que la passion, ou la raison, l’entraîne !
Il est contraint d’aimer ce qu’il n’estime pas,
Et d’estimer ce qui cause sa haine :
 Car l’estime vient de l’esprit,
 Et l’amour, à ce que l’on dit,
 Du cœur a toûjours pris naissance ;
 D’où je conclus fort justement,
 Et tire cette conséquence,
 Qu’on peut aimer infiniment,
 Sans estimer ce que l’on aime ;
 Et qu’on peut estimer de mesme,
 Ce que l’on n’aime aucunement.

S’il est plus honteux à une Femme, d’accorder des faveurs à un Amant qu’elle a aimé, mais qu’elle n’aime plus, & dont elle n’est plus aimée, qu’à un autre qui l’aime ardemment, & qu’elle n’aime point.

Il ne sçauroit estre honteux
 A cette Belle charitable,
De secourir un Miserable,
Qui ne s’est rendu malheureux
 Que pour la trouver trop aimable,
 Et je puis dire assurément
Qu’Iris peut en ce cas accorder à Timante
 Tout ce qu’un veritable Amant
 Peut obtenir de son Amante :
Mais d’un cruel remors, que son cœur combatu
Luy fasse ressentir tout ce que la vertu
Met de confusion dans l’ame la plus sage
Qui se laisse entraîner au panchant de son âge,
 Enfin que le Ciel & l’Amour
 Punissent ce honteux retour,
Si ce lâche dessein entre dans sa pensée,
Pour un Amant ingrat dont elle est méprisée.

Si on peut dire, je vous estime, à une Personne d’un rang plus élevé que l’on n’est.

Pour les Provinciaux la chose est délicate,
Et peut estre à la Cour, où le discernement
 Avec tant de justesse éclate,
 Vse-t-on indiféremment
Du mot d’Estime en compliment,
Et Voiture & Balsac n’en ont pas fait un crime ;
Mais moy qui suis sincere, & qui vis librement,
Ayant pour les grandeurs peu d’amour & d’estime,
 Je les honore seulement.

S’il est des raisons, autres que celles que nous fournit la Religion, pour mépriser la mort.

Quand on ne seroit pas prévenu du bonheur
 Qu’on doit goûter en l’autre monde,
La mort doit-elle, helas ! nous faire tam d’horreur,
Qui nous oste une vie en miseres féconde ?
Il ne faut pas sur nous faire un si grand effort,
Ny mettre pour cela nos sens à la torture.
Sans la Religion, nostre propre nature
Nous fournit des raisons pour mépriser la mort.
 En vain, grandeurs ; en vain, richesses,
 En vain, Fortune, vos carresses
 Flatent sans cesse mes desirs ;
Cette mort que je dois à tout moment attendre,
 Si je le sçavois bien comprendre,
Ne me donneroit pas de si grands déplaisirs.

Sur l’origine & l’antiquité des Couronnes.

 Je laisse aux Esprits curieux,
 A chercher dans Valere, ou Pline,
 De ces ornemens glorieux,
 Et la noblesse, & l’origine.
Pour moy, de qui l’esprit ne se tourmente pas
 Apres les honneurs de la terre,
Je prétens seulement dans quelque bon Repas
 A la Couronne d’un grand Verre.

Si l’usage des Masques doit estre permis indiféremment à toute sorte de Personnes.

Apres humble salut, excuse, & compliment,
Souffrez, illustre Rault, que je parle un moment
 Sur nostre beau Traité des Masques.
 Quelques Esprits un peu fantasques,
 Ou d’humeur bouruë autrement,
 Ont dit que le Sexe charmant
 Devoit, au sens du grand Apostre,
 Estre voilé modestement,
 Lors qu’il se trouve avec le nostre ;
Mais le Masque n’est pas un voile assurément,
 C’est pour la Laide un ornement,
 Pour la Belle un amusement,
 Et pour l’orgueilleuse Grizete
Un honneste moyen de courir en cachete.
 Ainsi, je le dis franchement,
Du Masque en general je condamne l’usage ;
 Et qui s’en couvre le visage,
Hors la necessité, mérite châtiment.

Quelle est la raison qui peut avoir donné lieu à la fréquente Saignée.

 Aquoy bon me rompre la teste,
  Et chercher dans mon Calepin
 Le nom du plus grand Assassin
 Dont les Medecins font la Feste ?
 Je diray seulement icy,
 Sans me donner tant de soucy,
Que le Cheval Marin inventa la Saignée,
Et qu’un plus grand Cheval l’a depuis enseignée.

[Réponses à cinq Questions du XVII. Extraordinaire, par M. Bouchet, ancien Curé de Nogent le Roy] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 314-317.

Réponse à cinq Questions du XVII. Extraordinaire.

Si on peut estimer une Personne
sans qu’on l’aime, &c.

L’estime ayant l’appuy d’un solide mérite,
Et le mérite estant aimable infiniment,
L’on ne peut estimer fort raisonnablement
 Que l’Amour ne soit de la suite.
D’ailleurs l’Amour estant l’enchantement du cœur,
 Et le beau panchant qui l’anime,
On ne sçauroit aimer, que cet Amour vainqueur
Ne fasse impression, & n’entraîne l’estime.

Lequel est le plus honteux à une Femme d’accorder des faveurs, &c.

Tout ce qui se rapporte à l’amoureux mistere
 Dont si funestes sont les traits,
En passant mon esprit, passe mon ministere,
Et j’en diray beaucoup, en n’en parlant jamais.

Si l’on peut dire, je vous estime, à une Personne d’un rang plus élevé que l’on n’est.

Par maniere de jeu, sans scrupule & sans crime,
 Mesme à plus grand que soy,
On pourroit en riant dire, je vous estime ;
  Voila ce que je croy.
Mais dans le sérieux, si la Personne est fiere,
  Elle s’indiquera
Cette façon d’agir, comme trop Cavaliere,
  Et s’en offencera.
Quand la condition suit la délicatesse,
On ne peut s’expliquer avec trop de justesse.

Quelles raisons on pourroit avoir de mépriser la mort, &c.

Pour conserver son Prince, & sauver sa Patrie,
On peut risquer ses biens, hazarder son repos,
Verser son sang, & prodiguer sa vie,
 Voila ce qui fait un Héros.
Mourir pour une Cause & si juste & si belle.
Est l’éclatant sujet d’une gloire immortelle.

Sur l’usage du Masque.

 Aux Personnes d’autorité.
 De qui la naissance est illustre,
Et qui touchent de pres le Daiz & le Ballustre,
Le Masque est bienséant, c’est une verité,
 Et l’on n’en peut blâmer l’usage.
Raisonner autrement n’est pas le fait d’un Sage ;
 Mais quand des Gens sans qualité,
Par un secret orgueil qui regne sous leur Casque,
Se sont de feste, & prennent Masque,
On ne peut trop blâmer leur sote vanité.
Il faut se retrancher dans l’état où nous sommes,
 Sans vouloir par ambition
 S’élever au dessus de sa condition,
Pour fomenter la mode, ou pour tromper les Hommes.

L. Bouchet, ancien Curé de Nogent le Roy.

[Madrigal de M. Daubaine, sur ce qu’on a demandé le Portrait d’un parfait Amant] §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 398.

Sur ce qu’on a demandé la peinture
d’un parfait Amant.
Madrigal.

Mercure demande aujourd’huy
Vne peinture naturelle
D’un Amant tendre, ardent, fidele.
On peut faire cela pour luy,
Et sans prendre beaucoup de peine.
Travaillez-y, belle Climene,
Vous ne réüssirez pas mal,
Si je vous sers d’Original.

Daubaine.

Questions à décider §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 398-400.

QUESTIONS
A DÉCIDER.

I.

Quel choix doit faire un Homme, qui ayant le cœur sensible à l’esprit & à la beauté, n’est point assez riche pour vivre sans chagrin avec une Personne qui ne luy apporteroit aucun bien. On luy propose trois Partys pour le Mariage ; une Fille tres-riche, mais tres-laide, & n’ayant aucun esprit ; une autre parfaitement belle, d’une sagesse reconnuë, d’une humeur tres-douce, mais sans bien ; & enfin une troisiéme, qui par son esprit se fait admirer de tout le monde, mais qui n’a ny bien, ny beauté.

II.

On demande si le sentiment de Phinée dans l’Opéra de Persée, est d’un veritable Amant, lors qu’il dit qu’il aime mieux voir Andromede devorée par un Monstre, qu’entre les bras d’un Rival.Cet article et cet article répondent à la question.

III.

Il a paru depuis quinze jours un Livre nouveau, intitulé Académie Galante. Il est composé de plusieurs Histoires, dans l’une desquelles un Cavalier soûtient que l’amour estant un tribut qui est deû à la Beauté, celuy qu’on a pour-une jolie Femme, ne doit point empescher qu’on n’en prenne encor pour toutes les belles Personnes que l’on rencontre. Un autre prétend que quand on aime une Femme, l’amour que l’on a pour elle doit enlaidir tout le reste du beau Sexe à l’égard de celuy qui aime. On demande quelle opinion est à préferer.

IV.

On demande le Portrait d’un Homme, qui vit parfaitement heureux.

V.

Quelle est l’origine du Droit.

VI.

Quelles sont les qualitez necessaires pour la Conversation.

VII.

On voudroit sçavoir quel est l’Autheur des Lunetes, quel progrés elles ont eu, & quelles en ont esté les diférentes manieres.

[Annonce du volume suivant]* §

Extraordinaire du Mercure galant, quartier de janvier 1682 (tome XVII), p. 401.

Il me reste quantité de Pieces en Vers & en Prose, qui n’ont pû avoir place dans cet Extraordinaire. Je vous les réserve pour celuy qui le suivra. Il y a entr’autres un tres-bel Ouvrage de Mrde la Févrerie, sur la Question, Quelle est la marque d’une veritable Amitié. Vous sçavez, Madame, que tout ce qui part de luy est tres-digne d’estre leû, & qu’il remplit ses Traitez d’un raisonnement solide, qui convainc toûjours l’esprit. Ceux dont on garde les Pieces, en peuvent envoyer d’autres sur les Sujets qui leur agréeront. Tout aura son tour, & aucun ne se plaindra d’avoir écrit inutilement. Je suis vostre &c.

A Paris ce 15. Juillet 1682.