1684

Mercure galant, avril 1684 [tome 4].

2017
Source : Mercure galant, avril 1684 [tome 4].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure galant, avril 1684 [tome 4]. §

Sur les soins que le Roy prend de bannir l’Herésie de son Royaume §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 7-13.

Avoüez, Madame, que rien ne peut estre plus digne d’une Cour, où le Souverain fait connoistre par mille éclatantes Actions, que rien ne le touche tant que les intérests de la veritable Religion. On la voit de jour en jour triompher de l’Héresie, & c’est là-dessus qu’ont esté faits les Vers que vous allez lire.

Sur les soins que le Roy prend de bannir l’Herésie de son Royaume.

Depuis le jour fatal qu’une prophane haleine.
Souffla l’esprit d’Erreur sur les bords de la Seine,
Que tout se déclarant pour Luther & Calvin,
L’un regna sur la Loire, & l’autre sur le Rhin ;
Les Peuples abusez par leurs Prophetes mesmes,
Se firent des vertus de vomir des blasphémes,
Et suivant la fureur de leur zele emporté
Briserent les Autels de la Divinité.
En vain d’un bon Pasteur la voix triste & plaintive,
Rapelle à son Bercail la Brebis fugitive,
Offre la larme à l’œil dans ses tendres ennuis
Des entrailles de Pere à des Enfans séduits.
Depuis un siecle entier l’Herétique insolence,
Bravoit impunément l’une & l’autre Puissance,
Et pour la contenir sous le frein de la Loy,
Il ne falloit pas moins que LOUIS, qu’un grand Roy ;
Un Roy qui faisant tout par sa propre Personne
S’applique incessamment aux soins de sa Couronne,
Voit, examine tout, pese attentivement,
Regle chaque démarche, & chaque mouvement,
Un Constantin zelé, sage, auguste, intrépide ;
A l’Hydre renaissante il falloit un Alcide.
Vous seul, grand Roy, vous seul pouviez executer
Ce que cinq de nos Roys n’avoient osé tenter.
Dans ces temps malheureux d’une foible Régence,
Où la France ennemie arma contre la France ;
Où le Sujet rebelle à l’Eglise, à l’Etat,
Cessa de reconnoistre & Loys & Magistrat,
Du Party de Calvin la puissante Cabale,
De ce Royaume entier fit une autre Pharsale,
Et rien n’estant si saint qu’ils n’osassent toucher,
La France toute en feu fut son propre bucher.
Le Fils dénaturé dans ces jours de colere,
Sur ses foyers sacrez vint égorger son Pere.
Vase saint, Temple, Autel, Ministre du vray Dieu,
Tout sentit la fureur, ou du fer, ou du feu.
Fasse le juste Ciel qu’un rideau favorable
Cache aux siecles futurs un siecle si coupable ;
Que les traits délicats de quelque habile Autheur
Dérobent les Vaincus, & montrent le Vainqueur ;
Et qu’aux pieds de LOUIS une Toile sçavante
Offre aux temps à venir la Revolte mourante.
Qu’il est beau d’achever de pénibles Travaux !
Mais qu’il est beau, grand Roy, d’estre un pieux Héros !
Lors que chez nos Neveux une fidelle Histoire
Ira de vos Vertus retracer la mémoire,
Qui peut vous assurer si ces mesmes Neveux
Ne la traiteront-pas de Roman fabuleux ?
Chacun se fait honneur de paroistre incrédule.
A peine croyons-nous qu’Hercule fut Hercule ;
Et mettre l’Hydre aux fers sans livrer de combats,
Les yeux en sont témoins, & l’on ne le croit pas.
Cette Religion que cimenta le crime,
Quoy, cette Hydre, ce Monstre, enfin le Calvinisme ?
Oüy, ce Monstre abreuvé dans des fleuves de sang,
A la voix de LOUIS rampe ainsi qu’un Serpent,
Et de ses Sectateurs les Légions entieres,
Viennent à deux genoux adorer nos Mysteres.

[Lettre sur plusieurs Conversions] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 14-19.

Je croy vous avoir parlé dans quelqu’une de mes Lettres, de l’abjuration que fit il y a deux ans Madame la Marquise d’Anquitar. Elle a esté cause que plusieurs Personnes de ce Party ont ouvert les yeux à la verité, & vous ne douterez pas qu’elle n’ait veu avec une extréme joye, la conversion dont vous trouverez le détail dans cette Lettre de Mr Grammont de Richelieu. Il l’adresse à une Dame qui ayant suivy les mesmes erreurs pendant quelque temps, y a heureusement renoncé.

A MADAME
DE GRITIN.
A Richelieu, ce 24. Mars 1684.

Je vous l’avois bien dit, Madame, lors que vous fistes vôtre abjuration en cette Ville, que tous les Prétendus Réformez y suivroient bien-tost vostre exemple, puis qu’il est vray qu’il s’y est fait tant de conversions depuis ce temps-là, qu’on n’y trouve maintenant qu’un seul Religionnaire, dont mesme on a sujet d’espérer bien-tost le retour à la véritable Eglise. Je sçay-bien que Messieurs de la Mission ont beaucoup contribué à ces abjurations ; mais je puis vous assurer que dans celle, dont je vay vous apprendre la nouvelle, Madame la Marquise d’Anquitar a tout fait. Comme elle est entierement convaincuë de la fausseté de la Religion qu’elle a quitée, elle n’a rien negligé pour en retirer une de ses Filles de Chambre, qui depuis deux ans balançoit à se déterminer là-dessus. Les difficultez qu’elle a rencontrées à la gagner tout-à fait, n’ayant point esté capables de la rebuter, elle a tellement redoublé son zele, & ses soins, qu’enfin elle luy a fait reconnoistre ses erreurs, & le danger où elle estoit engagée. Elle abjura icy le 19. de ce mois, & elle en paroist si satisfaite, qu’on ne croit pas qu’elle se plaigne jamais d’une défaite, qui luy est plus glorieuse que sa résistance & ses combats. Vous sçavez, Madame, que Madame la Marquise d’Anquitar, avant sa conversion, a confondu les Ministres qu’elle consultoit sur ses doutes ; vous connoissez la force de son esprit, sa vertu, son mérite, & sa capacité ; mais vous ne sçavez peut-estre pas que depuis son abjuration, elle n’a laissé passer aucun jour sans entendre la Messe, & que ny les veilles, ny l’incommodité du chaud, ny la rigueur du froid, ny ses affaires particulieres, qui sont des excuses assez ordinaires pour les Personnes qui n’ont ny sa vertu, ny son zele, ne l’ont jamais dispensée de venir assister en cette Ville à toutes les Cerémonies de l’Eglise. Sa pieté mesme est telle, qu’elle a bien voulu se mettre d’une Confrairie de la Charité, establie par Madame la Duchesse de Richelieu. Son mérite, & sa vertu, plûtost que sa naissance & son rang, la firent aussi tost choisir pour en estre Supérieure, & elle s’acquite de cet Employ avec une assiduité, & une ferveur qui édifient tout le monde.

[Sonnet sur le mesme sujet] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 19-21.

J’ajoûte à cette Lettre de Mr de Grammont, un Sonnet qu’il fit dans ce mesme temps, sur la conversion dont il parle.

A MADAME
LA MARQUISE
D’ANQUITAR.

Apres avoir par tout confondu vos Ministres
Par la solidite de vos objections,
Et quitté hautement leurs sentimens sinistres,
On ne voit par vos soins que des Conversions.
***
Celle-cy que l’Eglise en ses sacrez Registres,
Va marquer qu’elle doit à vos instructions,
Et recevoir au son des Orgues & des Sistres
Devroit vous consoler de vos afflictions.
***
Je sçay que la douleur ne peut estre qu’amere,
Quand on voit dans l’erreur expirer une Mere ;
Mais vos pleurs sur cela ne sont plus de saison.
***
Lors qu’à des maux fâcheux, & qui sont sans remede,
On ne peut apporter aucune guérison,
Il faut à la Raison que la Nature cede.

[Ce qui s’est passé à Aytré proche La Rochelle, à l’occasion de la Religion Prétenduë Réformée] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 21-24.

 

Je ne dois pas oublier de vous dire icy, ce qui s’est passé depuis un mois, touchant la Religion. Mr Guillemin, Seigneur d’Aytré, professant la Prétenduë Réformée, faisoit faire sous le prétexte d’un droit personnel, un exercice public de cette Religion dans son Chasteau, ce qui estoit cause qu’un tres-grand nombre de Prétendus Réformez y venoient de toutes parts, & de la Ville mesme de la Rochelle, qui n’en est éloignée que de demie lieuë, & à laquelle ce Presche particulier servoit de décharge en quelque maniere. Pour reprimer cet abus, le Roy par un Arrest du Conseil d’Etat donné le 31. Janvier dernier, luy a fait défense sous peine de désobeïssance, & de perte de son droit personnel pour toûjours, de faire à l’avenir l’exercice de sa Religion ailleurs que dans une Chambre de son Chasteau, pour luy, sa Famille, & les Habitans du Lieu ; & comme Mr Guillemin, âgé à peu pres de cinquante ans, ne s’est jamais marié, que tous ses Domestiques sont Catholiques, & que dans toute l’étenduë de sa Seigneurie d’Aytré, il n’y a qu’une seule Famille de Religionnaires, composée d’un Homme & d’une Femme sans Enfans, qui mesme dans la rigueur des Ordonnances n’a pas droit d’y demeurer, ce fameux Presche, où il se trouvoit quelquefois jusqu’à deux mille Personnes, sera maintenant réduit au seul Ministre, à Mr Guillemin, à un Prédicant, & à un Auditeur. Cet Arrest fut signiffié le 18. Mars ; & le lendemain, Dimanche de la Passion, Dimanche de la Passion, on en chanta solemnellement le Te Deum dans l’Eglise Paroissiale d’Aytré.

Pour le Roy §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 32-33.

POUR LE ROY.

Nobles expressions, magnifiques accens,
Dont l’ardeur fut toûjours d’un beau succés suivie ;
Vous qui gagnez les cœurs, qui captivez les sens,
Faites-vous admirer, charmez jusqu’à l’Envie.
***
Je consacre à mon Roy vos feux & vostre encens,
Rien n’est digne de vous, que son illustre vie ;
Prestez vos plus beaux traits au transport que je sens,
Pour peindre une vertu dont mon ame est ravie.
***
Vostre divin pouvoir est au dessus du Sort ;
C’est par Vous qu’un Héros triomphe de la mort,
Et vous gravez son nom aux Archives du monde.
***
Elevez mon idée à ces fameux Exploits ;
Que toute vostre ardeur à mon sujet réponde,
Il est le plus aimable, & le plus grand des Roys.

[Sonnet, Devise et Madrigal de Mr Magnin]* §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 33-36.

Voicy encore un Sonnet à la loüange de Sa Majesté, avec une Devise ; l’un & l’autre de Mr Magnin, ainsi que le Madrigal qui explique la Devise.

Equitable, vaillant, genéreux, magnifique,
Sage dans le Conseil, & fier dans les hazards,
D’une juste raison faire sa regle unique,
Tranquille en son Palais, tranquille au Champ de Mars.
***
Sans cesse en sa faveur voir que le Ciel s’explique,
La Victoire par tout suivre ses Etendars,
Dans les travaux heureux d’une vie héroïque
Effacer en un jour la gloire des Césars.
***
S’il est quelque Héros parmy tant de Monarques,
Qu’on puisse reconnoistre à ces augustes marques,
Ah ! quels yeux le verront sans en estre ébloüis ?
***
Lors que dans mon Désert je chante ces merveilles,
Pour charmer à la fois mon cœur & mes oreilles,
L’Echo de toutes parts me répete LOUIS.

La Devise a le Soleil pour corps, & ces mots pour ame, Non alter.

MADRIGAL.

Que cet Objet est beau ! Que cet Objet est grand !
Plus on le voit, plus il surprend ;
 Et le Maistre du Tonnerre,
 Pour se montrer à nos yeux,
 N’a qu’un Soleil dans les Cieux,
 Et qu’un LOUIS sur la Terre.

Vous m’avez marqué que vous aviez veu avec plaisir la Galanterie du Berger de Flore, sur l’Amitié. En voicy une autre qu’il a faite sur l’Amour.

[Galanterie] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 36-44.

A MADAME LA M. D. V.

Vous voulez, Madame, que je vous envoye le Chemin d’Amour, que j’avois donné à Mr le Marquis vostre Frere, & qui fut perdu avec sa Cassette dans le temps du malheureux coup qui nous le ravit.

Je puis vous satisfaire.
Je fis ce chemin pour luy plaire ;
J’en ferois bien autant pour vous,
Sans alarmer pour cela vostre Epoux,
S’il me restoit encore à faire.
***
 Helas, que ne puis-je aussi-bien
Rendre ce cher, ce brave, & cet aimable Frere,
 A vostre affection sincere !
Pour un si grand bonheur je n’épargnerois rien.
Je donnerois de bon cœur tout-à l’heure
 Dix ans de ma vie, ou je meure ;
Mais ce n’est pas tout un, Objet rare & divin,
 Des Voyageurs, & du Chemin.
Voyageurs, vous passez, & le Chemin demeure.

Celuy que vous me demandez, Madame, n’est pas le mesme que vostre Sexe prend pour arriver au Temple d’Amour. Vostre route n’est difficile, ny longue ; vous n’avez qu’à vouloir. Il n’en est pas ainsi de l’autre, on y employe d’ordinaire beaucoup de temps, & on ne l’acheve pas sans peine. Aussi n’est-elle faite que pour les Amans, & leur destin, comme vous sçavez, ne se regle pas par leur volonté, ainsi que celuy des Belles. Ce n’est pas pourtant que le Chemin que j’ay tracé, ne vous pust servir à reconnoistre, si ceux qui aspirent à vos bonnes graces, prennent les bonnes voyes pour y parvenir. Que dis-je ? je me trompe.

 Il ne vous serviroit de rien.
 Depuis longtemps vous sçavez bien
Quelle est la route qu’on doit prendre
Pour passer de l’Estime aux Panchans d’Amitié,
De ces Panchans au doux Païs de Tendre,
Et de Tendre aux Climats plus charmans de moitié.
***
Tant de Cœurs enchantez de vostre beau visage,
 Et des autres rares trésors
 De vostre esprit, de vostre corps,
 Ont à nos yeux fait ce voyage,
Que vous en connoissez jusqu’au moindre détour.
 Apres cela, si mon Ouvrage
Entre vos mains paroissoit quelque jour,
 On m’envoyeroit bien faire paistre ;
Il donne, diroit-on, des leçons à son Maistre.

Dispensez-moy donc, Madame, s’il vous plaist, de vous envoyer ce petit Ouvrage. Vous m’exposeriez à estre le joüet d’une Cour aussi galante que la vostre ; je m’en passeray bien.

Suivant le Sexe, il faut des procédez divers ;
 Je recevois de vostre aimable Frere
 Prose pour Prose, & Vers pour Vers,
Et mesme aussi de vostre illustre Pere.
Quand ils n’auroient point eu pour moy tant de bontez,
 Ils estoient de trop bons modeles,
  Je les eusse imitez.
***
  Mais à l’égard des Belles,
  Ce n’est qu’en fait d’amour
Qu’il est permis de dire, à beau jeu beau retour ;
 Un Berger doit tout souffrir d’elles,
S’il ne veut mériter d’estre mangé des Loups.
Je hais ces Animaux, leurs dents sont trop cruelles,
Et je ne connois point de Belles comme vous.

Me voila donc obligé de souffrir avec patience, s’il m’arrive de vous donner occasion d’exercer mon peu de vertu. Vous refuser d’ailleurs cette occasion, en vous refusant l’Ouvrage que vous demandez, c’est manquer d’obeïssance, & oublier ce que je vous dois. Quoy que l’extrémité soit fâcheuse, je suis obligé de prendre party. Mais, Madame, est-il possible que vous vouliez absolument avoir cet Ouvrage ? Je vais le faire transcrire. Consultez cependant vostre bonté & mon intérest sur vostre curiosité ; & si vous y perséverez, je vous l’envoyeray à vostre premier ordre. Ce sera unir le sacrifice & l’obeïssance pour vous plaire ; vous m’en sçaurez peut-estre quelque gré, & vous trouverez bon que je me flate de cette espérance, & que j’attende mesme de là ma défense contre tous ceux qui oseroient mal parler de vostre &c.

LE BERGER DE FLORE.

La demande fut réïterée, & le Berger envoya son galant Ouvrage à la Dame. Le voicy, avec la Carte que j’en ay fait graver, afin qu’elle serve à vous conduire dans tous les Lieux dont vous allez voir la description.

Le Chemin d’Amour §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 45-104.

LE CHEMIN
D’AMOUR.

A Regarder le Chemin en general, il n’est rien de plus agreable que son commencement. Il est doux, uny, semé de Roses ; tout y rit, tout y plaist, tout y charme ; & l’Espérance qui prend la conduite du Voyageur, le flate à toute heure, luy promet tout ce qu’il souhaite, & ne luy inspire que de la joye ; mais la suite ne répond pas toûjours au commencement. On y trouve d’ordinaire de la dureté, de l’inégalité, & des épines ; diverses sortes d’inquiétudes y attaquent l’esprit du Voyageur, & traversent son repos ; & la crainte y prenant de temps en temps la place de l’espérance, l’intimide par l’incertitude des évenemens, & le plonge dans la tristesse. Neantmoins le Chemin a beau estre mauvais, & la crainte a beau dire, la gloire de réüssir donne toûjours courage au Voyageur, & le fait mesme profiter, s’il est sage, du naturel de ses Guides, dont l’une est hardie, & l’autre prudente, pour vaincre les obstacles qu’il rencontre, & pour arriver où il aspire. On peut aussi assurer qu’il ne perd ny ses pas, ny son temps, s’il se met en chemin avec les agrémens, & les passeports de la bonne nature ; qu’il ne manque pas de patience, & sur tout qu’il n’aille pas contre vent & marée, je veux dire, que le destin n’ait pas mis de l’antipathie entre luy, & la Belle dont il veut gagner les bonnes graces.

Il y a des Lieux de repos & de sejour sur cette Route, où l’on demeure plus ou moins suivant les dispositions où l’on se trouve, & les occasions qui se présentent. Ces Lieux sont, Estime, Bienveillance, Amitié, & Tendresse. Mais à la verité les deux premiers sont plûtost des Lieux de repos, que de sejour ; & les autres, au contraire, plus de sejour, que de repos.

On ne peut dire avec certitude, de combien de journées la fin du Voyage est éloigné du commencement. De tous ceux qui l’ont fait, il n’y en a peut-estre pas deux qui y ayent employé un pareil nombre de jours. La longueur & la briéveté du temps dépendent des Etoiles qui font les sympathies, lesquelles estant plus ou moins favorables aux Voyageurs, les retiennent aussi plus ou moins sur le Chemin.

On parle diverses Langues sur cette Route ; & il n’en faut ignorer aucune. Les Truchemens y sont dangereux, & fort sujets à leur profit ; aussi leur usage y est fort rare, & chacun s’y défie de leur conduite. On se sert de toutes sortes de Langages à Estime ; & celuy de Cour est plus ordinaire à Visites. On commence à parler François à Connoissance ; & l’on parle Voiture & Mercure sur la Route de Bienveillance à Amitié ; mais sur celle d’Amitié à Tendresse, le Langage des Dieux prend souvent la place de celuy des Hommes. Quant aux Isles de la Mer d’Amour, on s’y explique tout d’une autre maniere, le Langage des yeux, & celuy des cœurs y ont le plus de vogue ; là un simple regard, & un seul soûpir, y vallent les plus grands discours, & y font entendre admirablement bien les pensées, mesme les plus secretes ; mais il ne faut pas se mettre en peine de tous ces Langages. Amour les enseigne toûjours avec succés, à ceux qui suivent ses Routes, & ce divin Maistre ne manque jamais de leur apprendre tout ce qu’on doit sçavoir pour gagner Païs.

La diférence qu’il y a de ce Voyage aux autres, est grande, en ce que la compagnie qui plaist d’ordinaire aux Voyageurs, est insuportable à ceux-cy, & qu’ils ne peuvent souffrir que d’autres aillent au lieu où ils adressent leurs pensées & leurs pas. D’ailleurs, c’est qu’à mesure qu’ils approchent du Païs d’Amour, ils trouvent les jours beaucoup plus longs qu’à leur départ, quoy qu’ils dûssent pourtant les trouver beaucoup plus courts, puis qu’ils tournent le dos à la Zone froide, & qu’ils vont à la brûlante où ce Païs est situé ; & de plus, c’est qu’ils ont davantage d’ardeur & de force vers la fin de leur Voyage, qu’au commencement, & que toutefois ils avancent alors bien moins, quoy qu’ils travaillent bien plus ; en quoy paroist évidemment le malheur de la condition humaine, dont les biens semblent s’éloigner, à mesure qu’elle fait plus d’effort pour les atteindre.

Le commencement de cette Route se prend aux Mérites, qui sont des Montagnes d’où sort le Torent de Réputation, lequel coule au Port d’Estime, & se va décharger dans la Mer d’Honneur. Comme ces Montagnes sont fort hautes, on voit sans peine de leurs sommets, les Terres & les Mers qu’il faut traverser pour aller au Païs d’Amour, mais on n’y peut monter qu’à la faveur de la Nature ; il faut avoir des marques de sa bonté pour y estre reçeu, & l’on ne peut gagner sans ses Pasports, ce premier giste le plus important de tous.

C’est donc en vain que vous pensez à ce fameux Voyage, Mortels disgratiez. Vostre foiblesse ne vous permettra jamais de vous élever jusques sur ces hauts & éclatans Théatres de la Gloire, d’où seulement on apprend à connoistre la Route qu’on doit tenir, pour aborder en assurance à ce Païs de délices. Vous travaillerez inutilement à chercher le Torent de Réputation, sur qui les fortunez Voyageurs se doivent embarquer. Il retournera plûtost vers sa source, que de vous fournir ses eaux pour voguer, ny mesme son doux murmure pour vous divertir. Vous n’arriverez jamais au Port d’Estime, & vous y ferez plûtost naufrage, que d’y prendre terre. Quittez donc vos inutiles espérances. Vous prétendez sans raison de voir la fin d’un Voyage, dont il vous est impossible de faire les premiers pas.

Pour vous, ô Favoris de la Nature ! engagez vous-y hardiment ; c’est à vous à qui la gloire de l’achever est destinée. Observez seulement l’Etoile du Berger, & suivez la Route que la Carte vous enseigne, & vous arriverez sans-doute à ce Païs heureux, où les Dieux ont étably le siege de vostre bonne fortune. De ces hautes Montagnes, il vous sera facile de voir & de trouver le Torent de Réputation, & vous n’y serez pas si-tost embarquez, que vous aurez en poupe un vent agreable & flateur, qui vous poussera en peu d’heures au Port d’Estime, & vous rafraîchira mesme doucement dans toute la suite de vostre Voyage. N’ayez donc point d’appréhension pour le succés de vostre Entreprise. La récompense vous attend au bout de la carriere ; une peine doit estre payée de mille douceurs, & pourveu que vous puissiez surmonter vostre impatience, & vous accommoder au temps, vous aborderez heureusement au Port où vous aspirez.

Mais afin que vous sçachiez le naturel des Peuples, & les qualitez des Lieux où vous avez à passer, & que vous n’alliez pas en aveugles dans ces Terres inconnuës, trouvez-bon que je vous donne la description particuliere de tous ces Lieux, & que je vous découvre ce qui est digne de vostre curiosité, & nécessaire à vostre instruction. Je ne vous diray rien, que je n’aye appris de l’Amour mesme.

Mérites, sont trois Montagnes, dont les sommets s’élevent jusqu’à la troisiéme région de l’air galant, qui sont pleines de trésors plus prétieux que l’or, que les perles & que les diamans, & qui fournissent le vent & les eaux, dont les fortunez Voyageurs ont besoin pour aller au Port d’Estime. On appelle ces Montagnes, Bel-Esprit, Belle-Ame, & Belle-Humeur. Les Muses habitent la premiere ; les Vertus, la seconde ; & les Graces, la troisiéme. Apollon, Astrée, & Vénus-Uranie les tiennent sous leur protection, & les considerent comme les plus riches, & les plus prétieuses parties de leur Domaine ; & personne n’y a d’accés, comme j’ay dit, que sur les Passeports de la Nature, en belle & en bonne forme.

Réputation, est un Torent qui sort d’entre ces Montagnes, & qui porte Bateau dés sa source. Ses eaux sont fort legeres, & ont une bonté admirable, bien qu’elles enyvrent ceux qui en prennent par excés. Ses sablons sont dorez, ses rivages fleuris, & son cours fort large. Il coule avec une rapidité inconcevable ; arrose par des conduits inconnus une prodigieuse quantité de Terres, & se précipite dans la Mer d’Honneur, proche d’Estime, apres y avoir formé un des plus agreables Ports du Monde.

Estime est une Ville celébre, grande & magnifique, où les Temples sont plus communs que les Maisons, où l’air est toûjours parfumé d’encens, & les Ruës parsemées de Fleurs ; où toutes les Places sont pleines de Tribunes, & où l’on entend un bruit continuel de loüanges & d’applaudissemens. Les Habitans y naissent la plûpart Orateurs & Poëtes, & ont l’usage de toutes les Langues ; ils sont obligeans & courtois sur tous les Peuples de la terre ; ils traitent avec caresse tous ceux qui viennent dans leur Ville, font leurs éloges & leurs portraits, composent en leur honneur des Vers & des Airs, leur dressent des Statuës, leur élevent des Autels, & enfin les favorisent de quelque maniere, & toûjours de la meilleure grace qu’il leur est possible. Il semble que la récompense de la vertu soit attachée à ce lieu-là, & on peut dire que c’est le seul au monde, où le blâme & la médisance n’ont point d’entrée. Ce n’est pas que ce Peuple n’ait ses defauts particuliers, aussi-bien que les autres. Il est universellement grand parleur, exagérateur de toutes choses, beaucoup crédule, & flateur jusqu’à l’excés ; mais ces defauts, qui font les plaisirs des Habitans d’Estime, ont esté si agreables à ceux qu’ils ont receus chez eux, qu’il s’en est peu trouvé qui leur ayent dit que la verité toute nuë est plus belle & plus charmante, que revêtuë de tous les habillemens pompeux dont ils la couvrent, & du fard ingénieux dont ils la déguisent ; & c’est la cause qu’ils sont encore aujourd’huy sujets aux mêmes erreurs dont on les accusoit du temps de nos Ancestres ; mais des fautes qui plaisent presque à tout le monde, ne manqueront jamais d’excuse ny de pardon.

La Mer d’Honneur, sur laquelle est assise cette fameuse Ville, a des eaux toutes contraires à celles des autres Mers. Elles sont claires & douces ; si claires, qu’on en voit presque toûjours le fonds ; & si douces, qu’il n’est rien de plus agreable au goust.

Visites sont deux petits Châteaux sur la Route d’Estime à Connoissance. On ne peut aller de l’un à l’autre de ces lieux, qu’on ne passe par l’un de ces Chasteaux, ou entre les deux. Ils sont d’une agreable structure, bastis à la moderne, & ont plusieurs sortes d’embellissemens. Les Seigneurs à qui ils appartiennent, sont polis, courtois & complaisans ; sçavans aux mysteres des Ruelles, aux secrets des Cabinets, & aux intrigues des Cours ; curieux de Nouvelles, amis de la Conversation, grands faiseurs de revérences, de cerémonies & de complimens, quelquefois sujets au galimatias, & toûjours à la flaterie.

Connoissance est un grand Village, dans un Païs beaucoup plus ouvert que celuy-de Visites, où l’air est bien moins froid, & les Esprits bien plus francs, quoy qu’ils soient fort proches l’un de l’autre. C’est un lieu de grand commerce, assis sur les bords de Bienveillance ; les Marchandises qui s’y débitent, sont des Pleurs qu’on nomme Pensées, qui se reçoivent par Lettres de Change, & sur les Billets ou sur la parole des Trafiquans. Là les Maisons sont toûjours ouvertes aux Etrangers, on les y reçoit avec joye, on les y régale avec honnesteté, quelquefois avec magnificence, toûjours avec plaisir, & ils n’y souffrent jamais d’incommodité, que celle qu’y cause la fâcheuse rencontre des Esprits familiers, qui viennent assez souvent troubler le repos des Habitans du Païs.

Le Lac de Bienveillance est d’assez vaste étenduë, mais de peu de raport. Les eaux en sont douces, pures & tranquilles, & ont en tout temps une chaleur égale à celle qu’on sent dans nos Fontaines pendant l’Hyver. Il s’y trouve du Poisson en assez grande abondance, toutefois fort petit & fort maigre. Ce Lac est presque sous le milieu de la Zone temperée, un peu plus prés neantmoins de la brûlante, que de la froide. Il est en mesme parallele que la Fontaine d’Amitié ; mais comme il en est éloigné de plus de cent milles, l’air de ces Lieux est tout-à-fait diférend.

Assiduité, Grand-respect, Complaisance, Petits-soins & Sincerité, sont des Habitations par où l’on passe pour aller du Lac de Bienveillance à la Fontaine d’Amitié. On y accorde librement en toutes le droit d’hospitalité ; & les Voyageurs y peuvent faire tel sejour qu’il leur plaist, en s’accommodant neantmoins toûjours au temps, aussi-bien qu’à l’humeur des Peuples.

Chacune de ces Habitations est de diférente situation, & cette diversité contribuë à rendre le Païs plus beau, & plus divertissant. Assiduité est au milieu d’une agreable Plaine, où un vent toûjours doux, & toûjours flateur soufle durant toute une Saison.

Grand-respect est sur une Montagne fort élevée, d’où l’on aperçoit aisément la Ville d’Estime.

Complaisance est dans le fonds d’un délicieux Vallon, où la Nymphe Echo semble tenir son Empire.

Petits-soins est sur une douce pente de Côteau, embellie de Parterres en Terrasse, si bien cultivez, qu’on y voit naître chaque jour de nouvelles Fleurs.

Et Sincerité est dans une Campagne fort égale, & fort découverte, dont le fonds, qui est tres-bon, produit toutes choses sans aucun artifice.

La Fontaine d’Amitié est au milieu d’une vaste Prairie, qui s’étend à perte de veuë de toutes parts, où il ne croist que d’une espece d’herbe, qu’on nomme Sensitive, dont vivent les Peuples qui l’habitent. Cette Prairie porte le nom de Sensibilité, & l’on n’y entre point qu’on n’entre en mesme temps dans tous les intérests, & dans tous les sentimens du Seigneur du Païs ; qu’on ne prenne à cœur tout ce qui le touche, jusqu’aux moindres choses, & qu’on n’ait l’esprit disposé à luy rendre des graces presque infinies, & presque éternelles, pour les plus petites faveurs qu’on en reçoit. Quant à la Fontaine, qui tire sa Source des fonds de cette Prairie, & qui en cause toute la fécondité, elle jette des flâmes aussibien que des eaux, mais des flâmes froides, & des eaux ardentes ; des flâmes qui ne servent qu’à cuire la crudité de l’eau, & des eaux qui ne servent qu’à moderer la violence de la flâme ; des flâmes propres à soulager la soif immoderée des Voyageurs amoureux, & des eaux propres à échaufer les Amoureux transis ; des flâmes enfin, & des eaux douces, agreables, & bien-faisantes.

Cette belle & claire Fontaine est assise au commencement de la Zone brûlante, sous le Tropique d’Eté, & fournit des eaux suffisamment pour former un grand Fleuve de mesme nom qu’elle, qui se va jetter dans la Mer de Tendresse, apres avoir passé aupres d’Empressement, de Venération, de Soûmission, de Grand-service, & de Confiance, & s’estre grossy de tous les petits Ruisseaux qui coulent de ces Lieux.

Les Voyageurs ont le choix des deux Chemins, d’Eau ou de Terre, pour aller à cette Mer, & il leur est libre de prendre la Poste à Empressement, s’ils ne se veulent pas mettre sur l’Eau. Le Chemin n’est pas plus court d’une façon que d’autre, parce qu’il faut suivre les bords du Fleuve d’Amitié, si l’on ne va dessus ; autrement on seroit en danger de s’égarer, & de se perdre dans les Deserts, qui sont des deux costez de ce Fleuve ; mais quoy que l’on fasse, on est toûjours obligé de s’arrester en tous ces Lieux pour y prendre des Passeports, & y satisfaire aux Peages, à la réserve de Grand service qu’on peut laisser à droite, si la Fortune qui conduit les Voyageurs, n’est pas d’accord de les y mener.

Empressement est un Bourg, dont les Avenuës sont encore plus belles & plus agreables que celles d’Assiduité. C’est le premier Port du Fleuve, & la premiere Porte du Chemin d’Amitié à Tendresse. Les Habitans y sont ardens à servir les Voyageurs ; cherchent avec soin les occasions de les obliger ; & préviennent toûjours avec joye la demande de tous les bons offices qu’ils sont capables de leur rendre.

Venération est un Temple, assis sur la plus haute Montagne de l’Univers ; celle où est basty Grand-respect, n’est à son égard, qu’un petit côteau. Là les Sacrificateurs s’occupent nuit & jour, à composer des Hymnes à la gloire de leur Divinité, à chanter ses loüanges, à encenser ses Autels, à luy faire des offrandes, à luy immoler des victimes, & à luy donner sans aucun relâche des marques de leur adoration.

Soûmission est situé de mesme que Complaisance, mais c’est un grand Village, où il y a plus de cent Feux. Les Habitans y suivent aveuglement les volontez & la Religion de leur Seigneur, luy rendent des déferences qui ne sont deuës qu’aux Souverains & aux Dieux, rampent & tremblent à son aspect, & sont ses Esclaves plûtost que ses Sujets.

Grand-service est un Château, placé dans un lieu beaucoup plus éminent que Petits-soins. Il est de difficile accés, & l’entrée y est défenduë à tous les Malheureux. Le Seigneur à qui il appartient, est une Personne de haute importance, qui fait grand bruit dans le monde, & qui ne se plaist aussi qu’aux actions d’éclat. Il a des Domestiques si affectionnez, que tout leur but n’est que d’employer leurs Biens & leurs vies pour luy estre utiles & agreables, & ils aimeroient mieux se perdre d’honneur dans le monde, que de souffrir qu’on donnast la moindre atteinte à celuy de leur Maistre.

Ce Lieu n’est pas accessible à tous les Voyageurs. Ils ne laissent pourtant pas de passer outre, parce qu’on rencontre au bas de la Montagne, deux Routes, dont l’une qu’on appelle Effet, coupe court, & va droit au Château ; & dont l’autre, qu’on nomme Bonne volonté, tourne au pied de la Montagne, & rejoint la premiere, mais apres un long circuit. De sorte que les Voyageurs peuvent prendre le détour au lieu du droit chemin, suivant que la Fortune les guide & les favorise ; & comme ils vont aussibien par l’une que par l’autre au Fort de Confiance, de là est né le Proverbe qui dit que la bonne volonté est réputée pour l’effet.

Confiance a quelque raport avec sincerité, pour ses dehors, & pour la vaste & rase Campagne où elle est placée ; mais cette habitation n’a rien de comparable aux dedans, & aux Apartemens de ce Fort. Ils sont si beaux, si commodes & si agreables, qu’un Homme qui seroit né pour demeurer toûjours en un mesme lieu, passeroit sans ennuy toute sa vie en celuy-cy. Le Gouverneur qui y commande, est un Homme tel qu’un sage Grec le souhaitoit ; il a une Fenestre de cristal au costé gauche, par où l’on voit jusqu’au fond de son cœur ; & chaque Soldat de sa Garnison, porte le sien sur sa langue. Comme cette Place est d’importance, elle est aussi la plus proche de la Mer de Tendresse, & la seule qui ait esté bastie à quartier sur-l’autre bord du Fleuve. Personne n’y entre & n’en passe le Pont, qui n’ait auparavant quitté jusqu’à sa chemise, la mode du Païs estant d’aller tout nud, comme en la plûpart de l’Afrique.

La Mer de Tendresse, s’étend bien avant sous la Zone brûlante. Elle est sujete au flux & reflux dans les vingt-quatre heures, par le moyen de deux vents directement opposez qui l’émeuvent tour à tour. Le flux se fait par un vent d’Orient & de midy, qui en pousse les eaux dans la Mer d’Amour ; & le reflux, par un vent d’Occident & de Nort, qui les répousse vers l’emboucheure du Fleuve d’Amitié. Ainsi ces vents tiennent cette Mer dans une agitation continuelle, & n’y causent pourtant jamais de tempestes, ny de naufrages. Ses eaux sont douces, & piquantes tout ensemble, un peu troubles, & naturellement chaudes ; mais leur chaleur est de beaucoup accruë par le vent du Midy, & si le vent opposé ne les attiedissoit un peu, elles seroient aussi ardentes que celles de la Mer d’Amour. Les Voyageurs ont besoin de bons Pilotes sur cette Mer, autrement ils seroient en danger de tomber dans des Tournoyemens d’eau qui y sont fort fréquens, & dont il est presque impossible de se dégager.

La Mer d’Amour, qu’on nommoit autrefois la Mer de Cypre, est cette Mer fameuse où Vénus a pris naissance, & où son Fils tient encore le Siege de son Empire. Les eaux en sont toûjours toutes boüillantes, & toutes couvertes d’écumes. Le vent du Midy y soufle incessamment ; & l’Element du Feu, semble y avoir pris la place de l’Air, tant la chaleur en est grande.

Il y a dans cette Mer quatre grandes Isles, qui sont Fidelité, Constance, Ardeur, & Discrétion ; & au dela une petite, qui est ce fameux Païs d’Amour, où s’adressent tous les desirs de nos Voyageurs, & où le destin renferme les délices de la gloire qu’ils cherchent ; mais toutes ces Isles ont à leurs costez jusqu’aux bords de la Mer, des Ecüeils, des Bancs de sable, & des Rochers d’un danger inévitable ; ce qui oblige les prudens Voyageurs de débarquer à chaque Isle, de la traverser à pied, & de reprendre d’autre côté de nouvelles commoditez, pour continuer leur Route avec moins de hazard de naufrage.

Fidelité est la premiere des quatre grandes Isles qu’on rencontre en avançant chemin. Elle n’est guére peuplée, non plus que Constance & Discrétion, & les Voyageurs n’y trouvent souvent personne à qui parler. Ses Habitans aussi sont assez solitaires, & peu curieux de nouvelles Connoissances. Ils se contentent du bien qu’ils ont acquis ou qu’ils poursuivent, & ne se mettent guére en peine d’autre chose. Leur Etat ne souffre point de division, non plus que leur Religion, d’herésie ; & l’on n’a jamais oüy dire qu’il y eust parmy eux plus d’une Foy, d’une Loy, & d’un Roy.

Constance est un Païs, où il y a beaucoup de Rochers, & quantité d’Arbres d’une éternelle verdure. Un mesme vent y regne en tout temps, & tous les jours s’y ressemblent. Ses Habitans ont l’esprit ferme, sont ennemis des nouveautez, tiennent leur parole & leur résolution, ne perdent jamais patience, changeroient plûtost de nature que d’habitude, & quitteroient plûtost la vie que le service de leur Prince.

Ardeur est sans-doute la Terre de feu, marquée par les Geographes. Les Sablons y sont autant d’Etincelles ; les Pierres, autant de Charbons rouges ; les Rivieres, autant de Flâmes ondoyantes ; les Arbres, autant de Flambeaux allumez ; & les Montagnes, autant de Vésuves. Toute la Terre n’est que cendres embrasées, & tout l’air n’est que feu. C’est une merveille que cette Isle soit peuplée, & que des Gens qui brûlent, ne laissent pas de vivre ; mais il faut sçavoir qu’ils vivent d’une vie si douteuse qu’ils ne peuvent s’empescher de s’écrier à tout moment qu’ils meurent. Le feu qu’ils respirent ne leur laisseroit pas encore cette demy-vie, s’ils ne le rendoient aussi-tost en soûpirs ardens ; mais cette décharge de leurs cœurs, les préserve d’une ruine entiere. Quant aux matieres enflâmées qui les environnent, elles n’ont pas la force de leur nuire, n’ayant pas plus de chaleur qu’eux, & n’ayant point du tout de fumées, dont ils puissent estre suffoquez.

Discrétion est l’endroit de la Terre où l’on fait le moins de bruit ; on dit mesme qu’il n’y a pas un seul Echo. Le silence y passe pour la premiere des Vertus ; la langue y est comme prisonniere en son palais ; on n’y ouvre point la bouche sans permission, ou qu’apres avoir éxaminé à loisir s’il n’y a point de hazard à parler de ce qui vient en pensée de dire ; le secret enfin y est en si grande recommandation, pour petit qu’il soit, qu’on châtie d’un bannissement perpétuel, ceux qui ont la legereté, ou la malice de le trahir.

Amour est la derniere de ces Isles, & le Païs où sont couronnez les travaux des Voyageurs qui sont heureux, & sages. Elle est assise au milieu de la Zone brûlante sous la ligne des Equinoxes, & en mesme parallele que les Isles Fortunées. Elle a la forme d’un cœur ; & bien qu’elle soit de fort petite étenduë, on trouve dans son sein plus de douceurs, que les Dieux n’en verserent sur la Terre, lors qu’ils voulurent donner l’âge d’or aux premiers Hommes. On ne connoist aussi dans cet aimable Païs, aucun mélange d’amertume, & d’aigreur. Les Animaux y sont sans fiel ; les Abeilles, sans aiguillon ; les Roses, sans épines ; l’Air, sans broüillards ; & le Feu, dépoüillé de son ardeur dévorante, n’y a pas seulement des flâmes pures comme le Ciel, & brillantes comme les plus beaux Astres, il y est encore accompagné d’une douceur si ravissante, qu’il n’est rien dans l’Univers qui n’en voulust estre embrasé. Toutes les magnifiques descriptions des Lieux de plaisance que nous donnent les Fables, pour attirer nos desirs, ou pour divertir nos esprits, ne sont que de legeres idées des charmes incomparables de ce beau Païs ; & tout ce que les imaginations les plus fécondes se peuvent figurer de touchant, & de délicieux, ne peut égaler ce qu’on ressent dans son sejour. Heureux, & tres-heureux le Voyageur qui peut y prendre terre, & que la Fortune y conduit à bon-port ; tant de joye transporte son ame, qu’il ne vit plus, pour ainsi dire, en luy-mesme ; tant de plaisir charme son cœur, qu’il est dans des ravissemens continuels ; & une si haute estime de son bonheur remplit son esprit, qu’une place dans un Trône ne luy seroit pas si chere que celle qu’il occupe en cette Isle de délices. Il y est aussi exemt de l’inquiétude des souhaits, & des embaras de l’espérance ; il ne pense à tout ce qui est hors d’elle, qu’avec des sentimens d’indiférence, il met en elle toute sa gloire, de mesme que tout son contentement ; & il la considere enfin comme son unique félicité, & son souverain bien.

A ses douceurs, il borne ses desirs ;
De ses douceurs, il fait tous ses plaisirs ;
Dans ses douceurs, son ame se repose ;
Par ses douceurs, il se compare aux Dieux ;
Pour ses douceurs, il méprise les Cieux ;
Et ses douceurs, luy vallent toute chose.

Mais avant que d’y avoir entrée, il faut faire recevoir les Attestations de sejour & de passage, qu’on a prises sur la Route. On les présente pour cela aux Gardes du Port, qui les envoyent aussitost au Gouverneur de la Forteresse pour les examiner. Ces Gardes s’appellent, Souvenirs, & Refléxions ; & ce Gouverneur se nomme, Jugement. Il observe d’abord le jour qu’on a commencé le Voyage, pour s’instruire du temps qu’on a demeuré sur le chemin ; puis il s’attache à reconnoistre si les Attestations de Mérite & de Réputation, ne sont point falsifiées, comme il est arrivé à quelques Filoux d’Amour assez hardis pour en contrefaire, & principalement si le Voyageur est doux, facile, commode, ennemy des guerres intestines, & amy de la paix, parce qu’il est trop dangereux de recevoir dans l’Isle des Personnes d’une autre humeur. Il remarque ensuite quel sejour on a fait à Estime, à Bienveillance, à Amitié, & à Tendresse, qui sont les quatre principaux Lieux de la Route ; & sur tout il s’arreste à l’Attestation d’Estime, parce que celle-là l’aide encore à juger sainement des deux premieres. Les ayant reconnuës pour bonnes, il vient aux autres Attestations de passage ; il parcourt celles de Visites, & de Connoissance ; il regarde un peu plus attentivement, celles d’Assiduité, de Grand-respect, de Complaisance, de Petits-soins, & de Sincerité. Il demeure encore davantage à voir celle de Sensibilité. Il considere à loisir celles d’Empressement, de Venération, de Soûmission, de Grand-service, & de Confiance ; mais il examine durant plusieurs heures, & à la rigueur, celles de Fidelité, de Constance, d’Ardeur, & de Discrétion ; & s’il trouve qu’il n’y ait aucun lieu de soupçon, ny de reproche contre toutes ces Attestations, & que le Voyageur soit arrivé sans fraude à l’Isle d’Amour, il va pour lors le recevoir au Port. Il luy témoigne une partie de la joye que luy cause son heureuse arrivée ; il le conduit au Temple du Dieu, & il le met enfin en pleine possession des charmantes douceurs qu’il a légitimement esperées, & si dignement acquises.

 Et voila le Chemin d’honneur,
 Par où l’on peut gagner le cœur
  De la Belle qu’on aime.
Tout Voyageur qui le suit sans détour
Est assuré de ce bonheur extréme ;
J’ay pour garand, le Dieu d’Amour.

[Détail de la Marche de M. le Maréchal de Bellefons jusques à six lieuës de Pampelune] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 104-105, 138-139.

 

Mr le Maréchal de Bellefons ayant reçeu ordre du Roy, d’entrer dans la Haute-Navarre, avec ce qu’il trouveroit de Troupes & de Milices dans le Païs, pour donner une alarme aux Espagnols, en fit avertir Mr Foucault, qui s’est acquité de l’Intendance de Montauban avec tant de gloire pendant neuf années, & qui est présentement Intendant de Bearn & de Navarre, & luy manda de Bayonne, qu’il feroit le 18. Mars à S. Jean Pied-de-port, derniere Ville de France. Mr Foucault ayant aussitost fait assembler tout ce qu’il y avoit de Gentilshommes à Pau & aux environs, ils partirent le 15. au nombre de quarante, pour aller trouver ce Maréchal sur la Frontiere. [...]

 

Comme il y a peu de Logemens dans Roncevaux, il en envoya une partie au Bourg du Bourguet & qui n’en est qu’à demy-lieuë, sous la conduite de Mr le Marquis de Bellefons. Il y a environ soixante & dix Maisons tres-bien bâties au Bourguet. Les Troupes y trouverent abondamment des Vivres, & du Fourage que les Habitans y avoient laissez. La crainte qu’on ne fust venu pour les brûler, leur avoit fait abandonner leurs Maisons, si-tost qu’ils avoient oüy le bruit des Tambours & des Trompetes, & ils s’estoient retirez dans les Bois voisins. Cependant les Troupes ne prirent que le Pain, le Vin, & le Fourage qui leur estoient necessaires, sans commettre aucun desordre, ny toucher aux Meubles, quoy que les Maisons de ce Bourg, qui est fort riche, & fort peuplé, en fussent tres-bien garnies. [...]

Air nouveau §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 168-170.

L´Air nouveau qui fait est d´un tres-habile Maistre de Paris, & qui de tout temps à la réputation de n´en faire que d´excellens.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par Voicy le temps de la verdure, doit regarder la page 169.
Voicy le temps de la verdure,
Et cependant l'Hyver ne finit point son cours,
Nos Champs n'ont point d'attraits, & la triste froidure
Fait languir la Nature
Dans la Saison des plus beaux jours.
On ne voit point de Fleurs au lever de l'Aurore,
Dans le Hameau chaque Berger s'en plaint ;
Pour moy, qui ne veux voir que l'Objet que j'adore,
J'en trouveray plus sur son teint
Que le Printemps n'en fait éclore.
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[Statue de Vénus, appelée la Vénus d’Arles, envoyée au Roy] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 170-174.

La Ville d’Arles, qui s’est signalée par l’Obélisque qu’elle fit élever il y a quelques-années à la gloire du Roy, a donné de nouvelles marques du zele qu’elle a pour ce grand Monarque, en luy offrant une Statuë d’une tres-grande beauté, qu’elle conservoit depuis trente ans que cette Statuë fut trouvée sous terre. On la conduit présentement de Provence à Versailles, où elle doit faire un des Ornemens du magnifique Palais que Sa Majesté y a fait bâtir. C’est un Corps entier de Femme si bien formé, qu’il semble que l’Art ne puisse aller au dela. Cette Figure qui a six pieds de hauteur, est admirable dans toutes ses proportions, & brille par un air de majesté qui est imprimé sur son visage. Je vous en entretiendray plus amplement en vous l’envoyant gravée dans une autre Lettre. On avoit crû jusqu’icy que c’estoit une Statuë de Diane ; mais Mr Terrin, Conseiller au Présidial d’Arles, malgré la prévention du Peuple, qui luy a toûjours donné ce nom, a fait connoistre par de tres-fortes raisons, que c’est une Statuë de Vénus. On peut l’en croire, puis que c’est un Homme infiniment éclairé, lié de commerce avec tout ce qu’il y a de Sçavans, instruit à fond de toute l’Antiquité Grecque & Romaine, de toutes les Sciences curieuses, & de tous les beaux Arts, & fort intelligent aux Ouvrages de Peinture & de Sculpture antique & moderne. Il écrit en Prose & en Vers avec beaucoup de pureté, & a une Bibliotheque choisie des meilleurs Livres, & un Cabinet de Médailles, d’Estampes, de Gravûres, & de Figures antiques. Ce Cabinet est fort estimé ; mais il en est luy-mesme l’ame & l’esprit, puis que tant de belles choses qu’il possede, peuvent recevoir par ses Ouvrages des lumieres encore plus belles que celles que l’Art & la Nature leur ont pû donner. Celuy qu’il intitule, La Vénus, & l’Obélisque d’Arles, est un Entretien sur cette prétenduë Diane qu’on fait venir pour le Roy. Il y ajoûte des Observations tres-curieuses sur les proportions des Pyramides, & des Obélisques. Ceux qui liront cet Ouvrage qu’on a imprimé à Arles, ne pourront douter que la Statuë dont je vous parle, ne soit une Statuë de Vénus.

[Détail de tout ce qui s’est passé au Mariage de Mademoiselle avec Monsieur le Duc de Savoye] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 304-309, 311-312, 330-332, 338-341.

 

Je ne doute point que vous n’ayez grande impatience de voir l’Article du Mariage de Mademoiselle. Quoy qu’il se soit fait sans cerémonie, il y a beaucoup à vous dire, parce que les moindres choses qui se passent entre les Personnes de ce rang sont toûjours accompagnées d’éclat dans leur plus grande simplicité, & que ce qui n’est point cerémonie pour les souverains, ne laisse pas d’estre, & grand , & auguste aux yeux du Public.

Vous remarquerez, que tant que la Savoye a pû s’allier aux premieres Couronnes de l’Europe, elle n’a rien oublié de tout ce qui pouvoit luy procurer des Alliances si avantageuses, & qu’elle a toûjours tiré beaucoup de gloire, & de satisfaction de celles de France. Il y a quelques mois que Monsieur le Duc de Savoye fit les démarches nécessaires, pour faire connoistre qu’il souhaitait avec passion épouser Mademoiselle. La recherche que ce jeune Souverain en fit, fut approuvée. Il n’y avoit point de Party au Monde, qui pust mieux remplir l’envie qu’il avoit de faire une tres haute Alliance ; cette Princesse estant de la Maison de Bourbon, & de celles d’Autriche & de Stüart, Nièce de Loüis XIV. & de Charles II. Roy d’Angleterre, Sœur de la Reyne d’Espagne, Parente ou Alliée de tout ce qu’il y a de Grand en Europe, & Fille enfin de Monsieur, Fils de France, Frere-Unique de Loüis le Grand, & fameux par plusieurs prises de Places, ainsi que par la mémorable Bataille de Cassel. Je vous ay marqué dans ma Lettre de Fevrier tout ce qui se passa lors que le Roy dit à Mademoiselle, que Monsieur le Duc de Savoye l’avoit demandée en Mariage. La nouvelle du consentement que l’on y donnoit, fut à peine portée à Turin, que tout y parut en joye. Le Portrait de la Princesse fut mis sous un magnifique Daiz, & toute la Cour de Savoye vint baiser la main à son Souverain. Cependant Mr le Marquis Ferreiro, Ambassadeur de Savoye, eut Audience publique du Roy, dans laquelle il remercia Sa Majesté au nom de son Maistre, de ce qu’il luy avoit accordé Mademoiselle en mariage. Le Roy nomma Mr le Chancelier, Mr le Maréchal Duc de Villeroy, Mr Colbert de Croissy, Ministre & Secretaire, & Mr le Pelletier, Controlleur General des Finances, pour en dresser les Articles. On convint ensuite pour beaucoup de raisons, de faire le Mariage sans cerémonie, & les deux Cours en demeurerent d’accord. D’ailleurs, la Cour de France estant encor en deüil, & celuy de la Cour de Savoye ne faisant alors que de commencer, à cause de la mort de la Reyne de Portugal, ce temps estoit mal propre aux cerémonies, & tout sembloit demander qu’il n’y en eust point. [...]

 

Le Dimanche 9. de ce mois, Mr le Marquis Ferrero, conduit par M de Bonneüil, Introducteur des Ambassadeurs, porta à Monsieur le Duc du Maine la Procuration de Monsieur le Duc de Savoye, pour épouser Mademoiselle en son nom. [...]

 

Mr l’Abbé de Brou, Aumônier du Roy, celébra la Messe, pendant laquelle la Musique chanta un Laudate. Mr de Saintot présenta le Cierge à Monsieur le Duc du Maine, pour aller à l’Offrande ; & Mr Martinet, à Mademoiselle. Mrs les Abbez de S . Valier, & Fleury, Aumôniers du Roy, tinrent le Poële sur les Epousez.

La Messe finie, le Curé de la Paroisse apporta le Registre des Mariages sur le Prié-Dieu du Roy. Madame Royale, & Monsieur le Duc du Maine s’en approcherent pour le signer, & toute la Maison Royale en fit de mesme [...]

 

Il faut vous parler présentement [du présent] que la France fait à la Savoye, en luy donnant cette Princesse qui sort du Sang de ses Roys. Sa grande jeunesse estoit cause que tout son mérite n’estoit pas encore connu. Cependant j’ay sceu de ceux qui l’ont pratiquée, qu’elle est d’une humeur douce, égale, & patiente ; qu’elle est incapable de donner du chagrin à personne en se prévalant de son rang ; qu’elle a un grand fonds de sagesse, & de pudeur ; qu’elle aime son devoir ; qu’elle sçait parfaitement tout ce qui regarde sa Religion ; qu’elle y est attachée, & qu’on pourroit dire qu’elle est tout-à-fait secrette, si elle avoit de grandes occasions de faire voir qu’un secret est seûr entre ses mains. Elle sçait la Geographie, & la Fable, & mesme historiquement. Elle jouë du Clavessin, chante parfaitement bien, & sçait assez l’Italien pour le bien parler, si la défiance qu’elle a de soy-mesme sans aucun sujet, ne luy causoit une timidité mal fondée qui l’en empesche. Elle aime la lecture, & emporte une Bibliotheque de Livres qui luy ont esté choisis par Mr l’Abbé Testu, qui comme je vous l’ay déja marqué, a eu soin de son éducation. Il en a pris un tres-grand à luy former l’esprit & les moeurs, & a merité par-là beaucoup de gloire. [...]

[Mariage de M. le Chevalier du Guet] §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 349-351.

 

Je vous appris il y a trois mois le Mariage de Mr Chopin, Lieutenant Criminel, avec Mademoiselle Foy de Senantes. J’ay à vous apprendre aujourd’huy celuy de Mr le Chevalier du Guet son Frere, avec Mademoiselle des Certeaux, Fille de Messire Philippe de Berry, Marquis des Certeaux, & Petite-Fille de Madame la Nourrice. La Cerémonie fut faite le Dimanche 15. de ce mois, dans la Chapelle du Chasteau de Clagny. Mr le Duc du Maine fit l’honneur au Marié de luy donner la Chemise, & Madame de Montespan fit le mesme honneur à la mariée, parce qu’ayant beaucoup contribué à ce Mariage, elle en a voulu faire les honneurs. Le Roy, Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine, & toute la Maison Royale ont signé le Contract ; & Sa Majesté, pour témoigner combien cette Alliance luy estoit agreable, a donné à la Mariée une Pension de mille Ecus. L’apresdinée du jour de la celébration du Mariage, Madame de Montespan donna une grande Collation à Clagny. Elle y avoit invité toutes les Dames de feuë la Reyne. On y joüa à divers sortes de Jeux, & Mademoiselle de Nantes y donna le Bal, où elle parut avec tout l’agrement, & toutes les graces qui luy sont ordinaires, & dont je vous ay souvent parlé. [...]

Air nouveau §

Mercure galant, avril 1684 [tome 4], p. 352-353.

On aime par tout les Airs Bachiques, & celuy que je vous envoye ne déplaira pas, puis qu´il est d´un celébre Autheur, qui a toûjours fait luy-mesme le Chant & les Paroles de tant d´excellens Airs à boire, qu´il a mis au jour depuis plus de vingt années. Aussi peut-on dire que tous ceux qui ont écrit en ce genre, n´ont fait que copier sur ses Ouvrages.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par L'Hyver ne veut point nous quitter, doit regarder la page 353
L'Hyver ne veut point nous quitter,
La Bize contre nous est toûjours acharnée.
Amans, vous avez beau pester.
Ma foy, vous n'aurez point de Printemps cette année.
C'est pourquoy
Si vous me voulez croire,
Consolez-vous, & faites comme moy,
Renoncez à l'amour, ne songez plus qu'à boire.
C'est le moyen de goûter en tout temps
Les douceurs du Printemps.
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