1702

Mercure galant, mars 1702 [tome 4].

2017
Source : Mercure galant, mars 1702 [tome 4].
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure galant, mars 1702 [tome 4]. §

[Portrait du Roy] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 5-8.

Je vous envoye un nouveau Portrait de Roy. Je sçay que vous en avez déja vû plusieurs, mais les yeux n’ont ils pas toûjours sujet d’estre contens quand la ressemblance s’y trouve parfaite, & se peut on ennuyer de voir l’éloge d’un Prince qui fait l’admiration de toute la terre, & que ses merveilleuses qualitez n’élevent pas moins au dessus des hommes, que la majesté du Trône, dont il soûtient la suprême autorité avec tant de gloire.

LE PORTRAIT DU ROY.
SONNET.

Estre grand par merite autant que par naissance,
Du vif éclat des Lis rehausser la splendeur ;
Estre un Tite en bienfaits, un Auguste en clemence,
Un Ulisse en sagesse, un Achille en valeur.
***
Attacher tous ses soins au bonheur de la France,
Du perfide Calvin aneantir l’erreur.
Punir l’impieté, dissiper l’ignorance,
Du Trône & des Autels se montrer Protecteur.
***
A Themis, aux beaux Arts servir de seur azile,
Au fort des embaras avoir l’ame tranquile.
Dans la Paix, dans la Guerre effacer ses rivaux.
***
Offrir sa gloire à Dieu, luy consacrer des Temples,
De toutes les vertus donner de grands exemples.
C’est le Portrait d’un Roy qui n’eut jamais d’égaux.

Ce Sonnet est de Mr Maugard de Troyes.

[Poesme sur le jour du Jugement] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 19-29.

Rien ne convient mieux au temps de penitence où nous sommes, que le petit Poëme que vous allez lire. Il est de la Composition de Mr Raimond Fargues, de la petite Ville de Puylaurens en Languedoc.

SUR LE JOUR
DU JUGEMENT.

Je chante ce grand Jour, où le feu doit résoudre
Jusques aux Elemens tout l’Univers en poudre.
Vivans prestez l’oreille à mes graves discours !
Et vous, Morts, écoutez, & ne soyez pas sourds ?
Et vous, Pécheurs, tremblez en ce jour redoutable.
Tremblez, si le Seigneur ne vous est secourable :
Mais non, il ne vient pas, Pécheurs, pour pardonner,
Il descend, ô Mechans, pour vous exterminer
Dés que ce jour viendra pour embraser la Terre,
Par tout retentiront des bruits affreux de guere,
On n’entendra parler que de séditions,
Que de soulévemens entre les Nations.
D’abord divers Pays montreront leurs ruines
Par de prompts tremblemens & de longues famines :
Les Pestes aussi-tôt régneront en tous lieux,
Des signes tout-à-coup paroistront dans les Cieux,
On n’y verra briller que prodiges funebres :
Le Soleil changera sa lumiere en tenébres
La Lune en mesme-tems sera changée en sang,
Les Etoiles du Ciel tomberont de leur rang,
Et toutes les Vertus en seront ébranlées.
Les tributs de la terre alors seront troublées,
Et soudain on verra paroistre dans les airs
Le signe du Seigneur, effroi de l’Univers,
Toute la terre alors sera dans l’épouvante,
A l’aspect imprevû de la Croix triomphante.
Dés lors tous les humains pleureront leur malheur,
Et seront consternez de crainte & de douleur.
Le Seigneur à l’instant dans un Trône effroyable,
Apparoistra luy-mesme en Juge redoutable :
La foudre, les éclairs, le feu, les tourbillons
Marcheront devant luy, comme ses bataillons.
Mais le voicy qui vient, assis sur une nuë.
Ces Tonnerres bruyans ans annoncent sa venuë,
Et les Anges du Ciel déja de toutes parts
Assemblent devant luy tous ses Elûs épars
J’entends déja leurs voix la Trompette derniere
Fait pénetrer ces mots dans chaque Cimetiere :
O morts, réveillez-vous, sortez du monument,
Et venez comparoistre à ce grand Jugement,
A cette affreuse voix, les tombeaux rétentissent,
Les morts dans leur cercueils horriblement fremissent,
Sur la terre on n’entend que grincemens de dents,
Et tout l’air n’est rempli que de gémissemens.
A cette même voix toute la terre s’ouvre,
L’Abîme des Demons aussi-tost se découvre ;
Et ces Esprits damnez, du profond des Enfers,
Font par leurs hurlemens trembler tout l’Univers.
Quelle confusion le Ciel & l’Enfer tonne,
Avec un bruit confus toute la mer resonne,
Tout rentre en un moment dans le premier cahos,
Se voit tout embrazé, l’Air, la Terre & les Flots ;
Ah ! quel trouble soudain ! la Mort est étonnée,
La Nature frémit la vie est consternée,
Que vois-je ? En un clin d’œil les vivans tombent morts,
Et les morts à l’instant ressuscitent en corps.
O jour rempli d’horreur ! jour couvert de misere !
Plusieurs traînant encor la moitié du suaire,
Si-tôt qu’ils ont oüi ce terrible signal,
En sortant du cercuëil, courent au Tribunal.
Ils s’assemblent soudain dans la grande Vallée ;
Par le bruit de leurs pieds la terre est ébranlée :
Mais par le seul regard de leur Juge en fureur,
Leur cœur même s’ébranle ; & tout saisis d’horreur,
 Collines couvrez nous de vôtre lourde masse ;
Vous autres, disent-ils, cachez nous à sa face,
Vous, Montagnes, Rochers, croulez vîte sur nous
Tombez, & nous ôtez de devant son courroux ;
C’est icy le grand jour de sa grande colere,
Voicy ce jour fatal d’angoisse & de misere,
Qui pourra soutenir ses regards aujourd’huy ?
Qui pourra dans ce jour subsister devant luy :
Voilà ce qu’ils diront à l’aspect de leur juge…
Mais où trouveront-ils un assuré refuge ?
Où se cacheront-ils ? Ce juge rigoureux
Entrera sur le champ en justice avec eux ;
D’abord il s’armera de sa juste colere,
Et prest à les punir comme un juge severe,
Il viendra separer les Elus des maudits,
Comme un Pasteur des Boucs, separe les brebis.
Alors il ouvrira le grand Livre de vie,
Où l’on verra gravez tous les faits de l’impie :
Les méchans à ce coup pleins de confusion,
Recevront cet arrest de malédiction.
Allez, leur dira-t-il, Maudits Pecheurs infâmes,
Allez, retirez-vous aux éternelles flâmes.
Eloignez-vous de moy, malheureux Criminels ;
Allez courez, brûlez en des feux éternels.
A ce commandement, les Demons obéissent,
De tous ces Corps damnez d’abord ils se saisissent,
Ils les traînent soudain dans l’horreur des tourmens ;
Là l’on n’entend que pleurs, que grincemens de dents.
Les Elûs cependant remplis de confiance,
Attendront sans effroy leur derniere sentence,
Et l’aspect ravissant du glorieux Sauveur,
D’une joie inéfable animera leur cœur.
Pour lors ils s’écriront d’une voix d’allegresse ;
 C’est icy nôtre Dieu, nous l’attendions sans cesse,
C’est ici l’Eternel, c’est ici nôtre Roy ;
Venez, Seigneur Jesus, couronner nôtre Foy.
Le Seigneur à son tour, comme un Roy debonnaire,
Venez, leur dira-t-il, les Benits de mon Pere :
De mon Regne éternel prenez possession,
Il vous est préparé dés sa fondation.
Vous avez combattu pour prix de la victoire
Venez donc recevoir la Couronne de gloire ?
Il dit, incontinent ses fidelles Enfans
Sont conduits dans le Ciel pompeux & triomphans.

[Inauguration de Sa Majesté Catholique en qualité de Duc de Brabant & de Limbourg.] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 29-68.

Charles II. Roy d’Espagne mort le premier de Novembre 1700. ayant fait son Testament le 5. Octobre de la même année, par lequel en conformité des loix fondamentales de la Couronne, il institua le Serenissime Prince Philippe, Duc d’Anjou, second Fils de Monseigneur le Dauphin pour heritier universel de tous les Royaumes & Etats de la Monarchie d’Espagne, ce Prince monta sur le Trône, avec l’applaudissement des Grands & des Peuples, aprés quoy il fut proclamé dans tous les Royaumes, Provinces & Etats qui luy ont esté remis, & qui lui ont presté serment de fidelité dans les formes ordinaires. Mr le Marquis de Bedmar, Commandant General en Flandre a eu ordre depuis peu de Sa Majesté Catholique de faire la Ceremonie de son Inauguration en qualité de Duc de Brabant & de Limbourg, & le 21. du mois passé jour de Saint Pepin, premier Duc de Brabant, fut choisi pour cette ceremonie, qui s’est faite à Bruxelles, & dont la Lettre suivante vous apprendra le détail.

A MONSIEUR ***
A Bruxelles le 22. Février 1702.

Puisque vous souhaitez, Monsieur, que j’aye l’honneur de vous écrire tout ce qui se passe dans cette Ville, je ne dois pas oublier de vous envoyer les nouvelles suivantes. Elles ne sont pas écrites avec tant d’éloquence & de delicatesse que vos ouvrages ; mais j’ose vous assurer aussi qu’elles sont moins flateuses. C’est une Relation exacte de tout ce qui s’est passé icy le 21. & le 22. à l’inauguration de Sa Majesté Catholique au Duché de Brabant, en presence de Mr le Marquis de Bedmar, Commandant General des Pays-bas en l’absence de Son Altesse Electorale Monsieur le Duc de Baviere.

Quoy que l’on soit vivement persuadé que la conscience engage tous les Chrétiens à obeïr à leurs Rois, je dirai encore en faveur des Flamans, qu’ils ont enchéri sur ce Precepte dans toutes les occasions où il a esté necessaire de prouver à leur Souverain l’amour tendre & respectueux qu’ils luy ont toûjours conservé. Cette verité se confirma hier dans toute son étenduë à l’inauguration de Sa Majesté Catholique au Duché de Brabant. En effet, Mr le Marquis de Bedmar, aussi illustre par ses grandes qualitez que par l’ancienneté de la Maison de la Cueva, dont il est descendu, ne fut pas plutost sorti de son Hoste qu’on vit une multitude innombrable de Peuple témoigner par mille & mille acclamations de joye, l’impatience où elle estoit de voir le commencement de cette Feste.

Le Regiment de Cavalerie de Talmont, qui est en garnison dans cette Ville, & la Compagnie des Gardes de Cent hommes que le Marquis tient ici en qualité de General des Armes, l’ont conduit à l’Eglise Cathedrale de Sainte Gudule avec un cortege de plus de cent Carosses. D’abord qu’il y fut arrivé, on commença la Messe, & on chanta le Te Deum en Musique. L’Archevesque de Malines s’avança ensuite vers ce Seigneur, & lui fit promettre au nom du Roy de maintenir dans ses Etats la Foy Catholique, & d’y conserver tous les Privileges des Brabançons. Cette coûtume en general est tres ancienne, & elle n’a esté introduite que pour la seureté des Contrats des Sujets avec leurs Princes, & pour empêcher la Religion de retomber dans les mêmes malheurs où elle avoit esté exposée sous Constance, Julien l’Apostat, & quelques autres heretiques ou persecuteurs. Nous lisons dans l’Histoire que les Empereurs Anastase, Phocas & Leon Isaurique, ont esté les premiers qui nous ont donné cet exemple.

Mr de Bedmar estant sorti de Sainte Gudule, s’en est retourné avec son même cortége au Palais des anciens Ducs de Brabant, qu’on appelle la Cour. Il y a monté sur un Theatre des plus grands & des plus magnifiques. Il s’est mis dans un Fauteüil élevé de six marches, qu’on luy avoit preparé sous un Dais où estoit le Portrait du Roy. Il avoit devant luy le Roy d’Armes, & les quatre Herauts vêtus de leurs Cottes, qui estoient de la derniere propreté. Le Comte de Grosbaudon estoit debout à la droite, & tenoit l’Epée, en qualité de Maréchal Hereditaire de Brabant. Le Marquis d’Arque estoit à la gauche, portant l’Etendart comme estant Grand Gonfalonnier.

Les Deputez de ces Etats au nombre de plus de cinquante, avoient leurs Chapeaux sur leurs testes, & estoient assis sur des tabourets suivant l’ancienneté des Terres qui leur donnent entrée aux Etats. Tout le monde estant placé dans un tres bon ordre ; le Marquis de Lavergne Grand Audiancier, a leu la Procuration du Roy. Elle contenoit en substance que les affaires de Sa Majesté Catholique l’empêchant de venir à Bruxelles, il avoit donné commission au Marquis de Bedmar de prêter & de recevoir en son nom tous les sermens qu’on avoit coutume de faire dans une pareille ceremonie. La lecture en estant faite, un des Deputez l’a harangué avec autant d’esprit que de bonne grace, il lui a fait lire par trois personnes les Privileges du Pays en Flamand, en Latin, & en François. Vous me demanderez sans doute pourquoy on les a lus en ces trois langues, je vous répondray que c’est afin qu’ils soient mieux entendus des Assistans, qui selon la Ville ou la Campagne où ils demeurent, n’entendent souvent que le François ou le Flamand. Ces trois personnes ayant achevé cette lecture, l’Archevêque de Malines est allé à Mr le Marquis de Bedmar, qui a mis la main sur l’Evangile, & a fait au nom du Roy son Maistre, le serment de la joyeuse Entrée.

Vous allez encore me questionner sur la nouveauté de ce terme ; mais je ne sçais point me rebuter, quand il est question de contenter vostre curiosité. Vous sçaurez donc qu’autrefois les Ducs de Brabant & les Rois d’Espagne leurs Successeurs jusqu’à Philippe I. venoient eux-mêmes à la prestation de ce serment ; ils entroient à cheval dans Louvain ou dans Bruxelles, & se rendoient ainsi dans leur Palais, où se faisoit cette ceremonie ; mais la grande distance de ces Villes à Madrid, & les grandes occupations de ces Rois les ayant obligez d’en donner la commission à leurs Gouverneurs Generaux, les Brabançons se sont contentez du serment que ces Ministres font pour eux. Voila ce qu’on nomme le Serment de Joyeuse Entrée.

Revenons à nostre sujet : les Deputez aprés ce Serment sont venus chacun selon son rang faire à Mr de Bedmar le Serment de fidelité, & de vivre & mourir dans la Religion, Catholique, Apostolique, & Romaine. On a entendu ensuite dans la Cour du Palais, des Trompettes, & des Timbales, au son desquelles le Peuple a fait retentir des cris de Vive le Roy. Un moment aprés, on luy a distribué dans une autre Cour des Medailles d’or & d’argent, où estoit d’un costé l’Effigie du Roy, & de l’autre un Soleil levant avec ces mots Latins, Rerum hinc nascitur ordo. Je dois vous dire, qu’avant cette distribution on avoit donné des Medailles d’or aux Dames de la premiere qualité assemblées avec les Comtes d’Egmont, & la Marquise de Bedmar dans les Appartemens du Palais. Comme il estoit prés de quatre heures quand cette Feste a fini, on a jugé à propos d’aller disner. La table estoit d’une structure fort singuliere. Elle representoit un Fer à cheval, & contenoit prés de cent trente couverts. On ne l’a servie que d’un côté. Je ne vous diray point que tout s’est passé avec autant de propreté que de delicatesse. Je vous apprendray seulement qu’on a bû à la santé du Roy tres respectueusement ; chaque fois que cela arrivoit ; trois personnes estoient debout ; celuy qui venoit de boire, celuy qui buvoit, & celuy à qui l’on portoit cette santé. Mr de Bedmar se levoit alors, & remercioit avec toutes les demonstrations de la derniere honnesteté. Les Dames ne furent point de ce repas, mais deux heures aprés elles se rendirent chez Madame de Bedmar, où aprés avoir fait une collation des plus magnifiques, on leur donna un Bal qui n’a fini qu’à sept heures du matin. Pendant toute cette nuit il y a eu des illuminations de Flambeaux blancs devant les Hôtels des grands Seigneurs, des chandelles devant les maisons des Bourgeois, & un grand Feu devant l’Hôtel de Ville qui n’a esté qu’un préliminaire à celuy d’artifice qui vient de se tirer à la satisfaction de de tous les assistans, qui sans compter tous les Sermens ou Confraires, estoient sans contredit au nombre de plus de cinquante mille personnes. Ce Feu d’artifice a esté precedé d’un disner que deux cent cinquante personnes ont trouvé si delicieusement servi, qu’elles ont dit tout d’une voix, qu’il ne s’est jamais vû un repas aussi beau que celuy là. On en doit le bon ordre au sieur d’Aragon Contrôleur du Comte d’Egmont. Ce disner a esté suivi d’une bonne collation pour les Dames, & d’un Bal qui a duré jusqu’au jour.

Le bon cœur des Flamans plutost que leur superstition, leur a fait remarquer deux choses dont ils ont tiré d’heureuses consequences, & que vous serez bien aise de sçavoir. La premiere est, que les deux fois que Mr de Bedmar a parlé pour le Roy, le Soleil n’ayant point paru de toute la journée, s’est fait voir dans ces momens mêmes malgré la pluye & la multitude des nuages dont le Ciel estoit couvert. Hinc rerum nascitur ordo. La seconde est, que dans la distribution des Medailles, de dix mille personnes qui y estoient, il n’y en a eu aucune tuée ou blessée ; quoy que dans les autres Festes depuis prés de cent cinquante ans, & sur tout à celle du feu Roy Charles II. il y a toûjours eu huit ou dix personnes écrasées. Je passerai sous silence que dans ces deux grandes Festes, il n’y a pas eu la moindre chose perduë.

Veüille le Ciel que de si justes conjectures s’accordent avec nos desirs, & qu’il comble à jamais de ses prosperitez l’invincible Roy Tres-Chrêtien, à qui les Pays Bas sont obligez de la conservation de leurs Privileges, aussi bien que du choix de leur tres judicieux & tres auguste Monarque.

On a oublié dans cette Lettre quelques circonstances que vous ne serez pas fâché de sçavoir. Mrs les Etats du Duché de Brabant, & de Limbourg s’estans rendus le jour de cette Ceremonie dans leurs Carosses avec des Equipages magnifiques, à l’Hôtel de Mr le Marquis de Bedmar pour l’accompagner en la fonction qu’il devoit faire, la Marche commença à dix heures du matin au son de la grosse Cloche de la Collegiale de sainte Gudule. Un détachement des Gardes de son Excellence estoit à la teste avec ses Trompettes & ses Timbales. Les Officiers & les Membres des Etats des deux Duchez suivoient dans leurs Carosses en cet ordre.

Les Deputez de Limbourg & d’outre Meuse.

Mr Delvaux Mayeur du Banc de Spirmont avec le Pensionnaire.

Mr de Tiege Mayeur de la Ville & Banc d’Hervé.

Mr le Comte de Hoon.

Mr le Baron de Groote.

Mr le Baron de Woestenraedr.

Mr l’Abbé de Rolduc.

Les Receveurs des Etats.

Le Receveur du Quartier d’Anvers.

Le Receveur du Quartier de Bruxelles.

Le Receveur du Quartier de Louvain.

Deux Greffiers des Etats.

Les Deputez des trois Chefs Villes de Brabant.

Les Deputez de la Ville d’Anvers.

Les Deputez de la Ville de Bruxelles.

Les Deputez de la Ville de Louvain.

Les Nobles.

Messieurs le Comte d’Ursel comme Baron d’Hoboke.

Le Baron de Spangen & Herent.

Le Baron de sainte Marie Waure.

Le Comte de Dion le Mont.

Le Baron de Noirmont.

Le Baron de Limalle.

Le Baron de Kiesecum.

Le Marquis de Deynse comme Baron Duffel.

Le Baron d’Ittre.

Le Baron de Carloo.

Le Baron de Bautersem.

Le Baron de Cumptich.

Le Baron de Willebroeck.

Le Comte de Cruyckemborgh.

Le Comte de Haudion de Weyneghem.

Le Comte de Couroy-le-Chasteau.

Le Comte d’Erps.

Le Comte de Grobbendonck Maréchal hereditaire de Brabant.

Le Comte de Coppignies Chevalier de l’Ordre de la Toison d’or.

Le Marquis de Westerloo Chevalier de l’Ordre de la Toison d’or.

Le Marquis Dassche Guidon hereditaire de Brabant.

Mr le Prince de Rubembré & d’Everberghe Chevalier de l’Ordre de la Toison d’or, & grand Veneur du Roy.

Mr le Prince de Berghes Chevalier de l’Ordre de la Toison d’or & Gouverneur de Bruxelles.

Mr le Prelat & Comte de Gemblours

Les Prelats.

Messieurs l’Abbé de Sainte Gertrude.

L’Abbé Dilegem.

L’Abbé de Tongerloo.

L’Abbé d’Everbode.

L’Abbé d’Heylissem.

L’Abbé de Parck.

L’Abbé de Grimberghe.

L’Abbé de Saint Michel.

L’Abbé de Saint Bernard.

L’Abbé de Villers.

Mr l’Abbé de Wilerbeck.

Mr l’Evesque d’Anvers.

Mr l’Archevesque de Malines.

Quatre Rois d’Armes revestus de Cotes d’Armes, de Lothier, Brabant, Limbourg, & Marquisat du Saint Empire suivoient les Prelats.

Le sieur Vander Leene premier Roy d’Armes qui marchoit ensuite estoit revêtu de la Cotte d’Armes pleines des Royaumes & Provinces de Sa Majesté, avec le Caducée en main. Deux Carosses à six Chevaux precedoient celuy de Mr le Marquis de Bedmar qui estoit tres magnifique. Ses Valets de pied & ses Pages marchoient des deux costez avec la Garde Royale des Halle bardiers, elle des Archers marchant derriere la Carosse de son Excellence, les Gardes à cheval avec leurs Trompettes & leurs Timbales fermoient la marche.

On avoit dressé avec beaucoup de magnificence un Autel dans la Nef de l’Eglise Collegiale de Sainte Gudule, au milieu de la croisée. Son Excellence y ayant pris sa place, & Mrs les Etats celles qui leurs estoient preparées, Mr l’Evesque d’Anvers assisté des Abbez de Wlierbeck, Villers, & Saint Bernard, y celebra Pontificalement la Messe Votive de la Trinité, chantée par la Musique de la Cour, aprés laquelle ce Prelat donna la Benediction avec le Saint Sacrement des Miracles. Immediatement aprés, Mr l’Archevesque de Malines s’approcha de Mr le Marquis de Bedmar qui jura entre ses mains au Nom de Sa Majesté Catholique de conserver les Droits & Immunitez des Eglises de la Province, ce qui estant fait, Mr de Mayere, Doyen de cette Eglise, à la teste des Chanoines, s’approcha pareillement de son Excellence, laquelle fit aussi le Serment entre ses mains pour la conservation & maintien des Droits, Privileges & Libertez de cette Eglise, & des autres du District de la Ville de Bruxelles.

Ces Ceremonies achevées on remonta en Carosse, & la marche fut continuée par les principales ruës jusqu’à la grande Place, où les cinq Compagnies Bourgeoises du Serment estoient rangées sous les Armes. On alla de là au Palais : Toutes les ruës estoient embellies de decorations, & particulierement la grande Place où il y avoit quatre grands Feux de joye dressez, au milieu desquels Mrs les Etats avoient fait preparer un tres beau Feu d’artifice en forme de Château avec diverses Inscriptions, & les Chronographes suivans. FIDeM pollI Cor. FIDeM paCIs Cor. FIDeM regI. ConseCro. FIDeLIS regeM Colo.

En arrivant dans la Cour du Palais Mrs les Etats monterent sur le superbe Theatre qui y estoit dressé, embelli d’Inscriptions & de Chronographes, & se rangerent de chaque costé de part & d’autre. Mr le Marquis de Bedmar y monta aussi & s’assit au milieu dans un Fauteüil sous le riche Dais de l’Empereur Charles V. Aprés la Harangue faite par le Greffier des Etats sur le sujet de la Ceremonie, on fit la lecture des anciens Privileges des Duchez de Brabant & de Limbourg nommez La joyeuse Entrée, laquelle estant achevée, Mr l’Archevesque de Malines s’approcha du Marquis de Bedmar, luy presenta & donna à baiser les Saints Evangiles, & receut les Sermens par lesquels il promit & jura solemnellement au Nom de Majesté Catholique de conserver & de maintenir tous les Privileges, Franchises & Droits contenus dans cette joyeuse entrée ; aprés quoy Mrs les Etats de Brabant jurerent tant en leur propre Nom qu’en celuy de tous les Peuples, obéissance, vasselage & fidelité à S.M.C. Alors les Rois d’armes firent les acclamations accoutumées de Vive le Roy Philippe V. Duc de Lothier, de Brabant, & Marquis du Saint Empire. Ensuite les Deputez de Limbourg s’approcherent du Trône avec leur Pensionnaire, reçurent les Sermens de M. le Marquis de Bedmar, & presterent le leur. On fit de nouveau les acclamations de Vive le Roy Philippe V. Duc de Limbourg, ce que toute l’assemblée & la foule du peuple repeterent à diverses reprises avec des demonstrations d’une joye extraordinaire. Il y eut trois fontaines de vin qui coulerent dans la plaine du Parc.

Le lendemain 22. sur le midy, M. le Marquis de Bedmar se rendit avec un superbe Cortege à l’Hôtel de Ville, où Mrs les Etats se trouverent à un Festin magnifique dans le grand Salon tendu de riches Tapisseries, avec tant de splendeur & de somptuosité, qu’on ne pouvoit rien ajoûter à ce témoignage de leur joye. Le soir cet Hostel & les Chambres des Métiers furent illuminées comme le jour precedent. Les cinq Compagnies Bourgeoises du Serment rangées dans la Place firent des salves continuelles de leur mousqueterie au son de la grosse Cloche du Triomphe, aux fanfares des Trompettes & Timbales, & au bruit de l’Artillerie des remparts. On fit joüer le grand Feu d’artifice qui réussit admirablement bien, & on alluma ensuite les Feux de joye. Mrs les Etats terminerent cette grande Feste, pendant laquelle toutes les Boutiques furent fermées par le divertissement d’un Bal où les Seigneurs & les Dames parurent avec tout l’éclat possible.

Le matin du mesme jour Mr l’Abbé de Wlierbeck celebra la Messe solennelle à l’Autel du Saint Sacrement des Miracles dans l’Eglise Collegiale ; ce qui fut continué les quatre jours suivans par d’autres Abbez des Etats de la Province, afin d’implorer la benediction du Ciel sur la Personne Royale de Sa Majesté Catholique, pour la prosperité de la Monarchie, & pour le bien des Sujets que Dieu a mis sous sa puissance.

Satyre §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 68-78.

Toutes les pieces qui ont porté le nom de Mr l’Abbé de Cantenac vous ont toujours extremement plû. Ainsi je ne doute point que vous ne lisiez avec plaisir ce qu’il vient d’écrire contre l’avarice. Vous sçavez qu’il est Chanoine de l’Eglise Cathedrale de Bordeaux.

SATYRE.

Source des plus grands maux avarice inhumaine,
Qui cours après des biens qui causent tant de peine,
Dont le charme secret flate moins qu’il ne nuit
Et ronge incessamment le cœur qui le poursuit,
C’est toy qui fais regner l’amour illegitime
Qui sous l’éclat de l’or caches l’horreur du crime.
Et qui fais qu’une Belle en perdant sa pudeur
Prefere indignement l’interest à l’honneur.
On en a vû jadis chanceler, & se rendre
Aux douceurs de l’Amour qui sçavoit les surprendre :
Dont le cœur genereux se laissant enflamer,
Ne cherchoit dans l’amour, que le plaisir d’aimer
Mais des amours si doux ne sont plus à la mode,
Un Amant sans dépense est un homme incommode.
Fut-il jeune, vaillant noble riche & bienfait,
S’il n’est pas liberal, il est fade il est laid.
A la honte du Siecle, on trouve des familles,
Où l’Epoux vend sa Femme, & la Mere ses filles ;
La foy ny la vertu ne leur semblent plus rien :
Et l’on hazarde tout pour acquerir du bien,
Ce motif dangereux esteint souvent les flames,
Qu’un amour légitime allume au cœur des Dames,
Elles veulent briller par des vains ornemens,
Avoir de quoy joüer, & passer mieux leur tems :
Un amant liberal leur devient necessaire,
Et leur fait des plaisirs, qu’un Espoux ne peut faire,
Mais ce honteux commerce engendre avec mépris,
Le divorce fatal des corps, & des Esprits.
La rupture qu’on fait de ces nœuds légitimes,
Est aux sexe, un moyen de faire d’autres crimes,
C’est comme un criminel qui fuit de sa prison
Et qui pour s’arrester n’entend plus de raison
Malgré toutes les loix n’est-ce pas l’avarice
Qui sçait adroitement détourner la justice.
Quand par de faux Ecrits la vie de *****
De la Chicane affreuse exerce la fureur ;
Animé des présents, & seur d’un Secretaire,
Il fait gagner sans peine, une méchante affaire,
Lorsqu’un Juge est facile, & ne voit pas toujours,
Le bon droit égaré par d’injustes détours
Plus d’une fois Themis opprimant l’innocence,
A sous le poids de l’or fait pencher sa balance,
Pour se récompenser d’un Arrest odieux,
N’a-t-elle pas ouvert & la main & les yeux ?
Ce vice a quelque fois des effets plus sinistres,
Il va jusqu’à l’Autel corrompre ses Ministres,
Qui contre leur devoit au lucre abandonnez
Font trop payer des biens que le ciel a donnez
On a vû des Pasteurs, trop indignes de l’estre,
Des loups qu’ils rançonnoient, chercher à se repaistre,
Et malgré nostre Prince, & ses justes Projets,
Vendre nos Sacremens à d’indignes Sujets,
Dans les Siecles passez les Heros de l’Histoire
N’avoient-ils d’autre but que d’augmenter leur gloire ?
L’avarice & l’orgueil en eux se confondoient,
Pour grossir leurs Tresors du sang qu’ils répandoient.
Elle fait chaque jour de nouveaux homicides,
Et des plus chers enfans, d’infames parricides,
Elle rend ennemis les freres & les sœurs.
Et des plus grands amis fait des persecuteurs,
D’où vient qu’un Medecin en risquant nôtre vie
Souvent de son remede aigrit la maladie
Qu’il expose un malade aux terreurs de la mort.
Il gagneroit trop peu s’il guerissoit d’abord,
Ce beau nœud dont le Ciel joint les corps & les ames,
Où l’amour doit borner la douceur de ses flâmes,
L’hymen ne dépend plus que du bien qu’on poursuit,
Et le seul interest le regle où le détruit.
En vain jeunes beautez vous étalez vos charmes,
Pour gagner une épouse, il vous faut d’autres armes,
Une dot opulente a des attraits plus grands,
Et la beauté sans bien, ne fait que des galans.
Cet avare motif souvent dans le commerce,
Inspire l’injustice à celuy qui l’exerce,
Et fait que le marchand par des perils divers,
De sa mauvaise foy va remplir l’univers.
Il achete à vil prix, & vend avec usure,
A la fraude il craint peu de joindre le parjure.
Et mauvais debiteur de l’argent qu’il reçoit
Par une banqueroute, il acquiert ce qu’il doit.
C’est cette passion si souvent criminelle.
Qui fait qu’on trouve à peine, un artisan fidelle
Il manque d’ordinaire à tout ce qu’il promet,
Il trompe en ce qu’il donne, & survend ce qu’il fait,
Heureux le Siecle d’Or où l’on passoit sa vie,
Exempt d’ambition, d’interest, & d’envie,
Où tous les biens communs s’augmentant chaque jour
Faisoient regner par tout l’innocence & l’amour.
Le soin de la fortune, & les douleurs cruelles.
N’imprimoient pas au cœur leurs atteintes mortelles ;
Chacun vivoit en paix & content de son sort,
Attendoit sans effroy les rigueurs de la mort.
La terre abondamment produisoit sans culture,
Tous les fruits les plus beaux, que forme la Nature.
Ils estoient à couvert des fureurs des Soldats,
Assassins & voleurs ne s’y connoissoient pas.
Mais a-t-on jamais vû ce Siecle incomparable ?
L’homme comme à present injuste & miserable
Toujours sujet au vice à la peine aux douleurs,
A vû regner la guerre, & les autres malheurs.
On finiroit plustost l’inconstance de l’onde
Que de guerir les maux & les erreurs du monde.
Supportons nos douleurs, vivons bien, & tâchons
Que la vertu supplée aux biens que nous cherchons.

[Madrigal] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 78-79.

Il ne faut pas estre avare, mais l’argent est necessaire pour vivre heureux. C’est ce qui a donné lieu de dire à un homme qui ne paye que d’apparence.

Vostre argent n’est jamais de mise
Vous sçavez user de remise
L’Esperance en vostre maison
Y déborde à confusion
***
Si sans l’agreable finance
On pouvoit vivre d’esperance
Chez les personnes de bon sens
Vous meriteriez de l’encens

[Le Cercle galant] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 79-111.

La Piece qui suit est de Mr de la Tronche de Roüen. La diversité des matieres qu’il y traite, fait un mélange tres agréable.

LE CERCLE GALANT.

Le nombre des personnes qui composent ce Cercle est le nombre de sept. Elles le prirent comme celuy qui de tous les nombres est le plus mysterieux, & qui renferme plus de merveilles. Le Chef de cette illustre Compagnie est l’aimable Amintas, fort distingué par sa naissance & par son merite. Il se fait honneur d’avoir toûjours chez luy des personnes sçavantes de divers sexes, afin que la conversation soit plus vive & plus enjoüée ; car sans cet agréable mélange de societé les plaisirs sont comme insipides. C’est là que l’on trouve un sel qui pique, qui travaille, & qui donne tout l’agrément de la conversation, mais non pas de ce sel Atique, qui pour estre trop piquant devient amer, ny de ce sel trop doux qui en débauchant l’esprit, amollit le cœur. Celuy d’Amintas tenant de l’un & de l’autre fait un agréable temperament, sa sagesse s’en sert pour donner de l’agrément en toutes choses. Cela se voit même dans sa phisionomie qui ne marque pas moins d’esprit que de prudence, & qui ne prévient jamais injustement aucune personne en sa faveur. Ce fut luy qui entama la conversation, & qui insinua à cette noble Compagnie de parler tour à tour des matieres qui seroient selon leur goust, sans qu’on s'y opposast par des raisonnemens contraires, parce que la difference des sentimens est presque toûjours suivie de quelque altercation.

Il dit qu’on aime autant, & presque davantage,
Ce que l’amour propre produit
Sur tous les ouvrages d’esprit
Que les enfans que donne un second mariage

Il fit voir que l’amour propre nous rend en quelque maniere idolatres de nos pensées, & que nous n’en revenons presque jamais sans chagrin, & que pour l’éviter, il seroit à propos d’en user comme il l’avoit proposé, si on le trouvoit agréable. Tout le monde applaudit à son sentiment, & l’on demeura d’accord que les matieres mises sur le tapis ne seroient point contestées.

Alcidamie qui parla ensuite estoit une Dame fort mélancolique, dont les grands yeux noirs & languissans marquoient assez le caractere de son esprit. Sa mélancolie, cependant, toute dominante qu’elle étoit, ne la rendoit pas impraticable lorsqu’elle se retiroit des Compagnies, ce n’estoit que pour la faire converser avec les morts, afin de la rendre plus sociable parmi les vivans. Elle étoit toûjours preste de parler sur toutes sortes de matieres avec autant de presence d’esprit que de solidité de jugement. Elle dit que le jour precedent elle s’estoit trouvée dans une Compagnie où l’on avoit parlé de la vertu, mais que chacun en faisoit un phantôme selon son caprice, qu’on l’habilloit de toutes sortes de manieres pour luy faire joüer divers personnages ; que les uns la logeoient dans la solitude comme quelque chose de farouche, & que les autres tout au contraire la faisoient voir en certains tems avec éclat, sous pretexte de donner bon exemple. Que d’un costé on luy donnoit un visage triste & des yeux baissez pour ne voir que la terre, & de l’autre un visage gay & les yeux élevez pour ne regarder que le Ciel ; icy dans la joye contente d’elle mesme, & là dans les pleurs jamais satisfaite. Qu’il n’y avoit personne qui selon son temperament ne luy donnast divers points de vûë, & qu’enfin ce n’étoit rien moins que ce qu’elle est à cause des differens traits qu’on faisoit entrer dans son portrait, les uns effaçant ce que les autres avoient tracé. La vertu, reprit elle, d’un ton grave, est toujours elle même. Elle est de tout temps, & de tous lieux ; elle doit estre à present ce qu’elle estoit du temps de nos peres ; on la doit voir dans la Campagne comme dans la Ville, sur le Trône comme dans les Chaumieres. En un mot la vertu ne se doit trouver que dans la pratique des maximes chrétiennes & des Loix du Prince, & on ne se montre vertueux qu’en faisant du bien à tout le monde, en domptant ses passions, en se pardonnant moins ses fautes que celles des autres ; en faisant profession d’une sainte indifference de recevoir le bien & le mal, sans s’abattre dans la pauvreté, ny s’enorgueillir dans l’abondance ; enfin en se resignant entierement aux ordres de la Providence.

De la vertu voicy le caractere.
Tous ceux qui s’en éloigneront,
Croyant l’avoir, n’embrasseront
Rien que fumée & que chimere.

Alcidamie n’eut pas plutost fini que Clidamon parla ensuite de la maniere qu’il faut vivre pour se conserver la santé. C’estoit un homme à faire plaisir à voir. Il estoit bien fait, de tres bonne mine & fort revenant. Son temperament sanguin luy donnoit toujours un teint vermeil. Ses yeux petillans de joye marquoient assez la vivacité de son genie. On découvroit dans son heureuse phisionomie tout le fond de son cœur ; il estoit libre, franc, sans aucun déguisement, se donnant tour à tour aux differens plaisirs, & c’est ce qui l’obligea d’en parler comme de veritables moyens pour la conservation de la santé pourvû qu’ils soient pris avec moderation. Il dit que la plus grande partie du monde ne les goustoit pas sans amertume pour ne sçavoir pas se ménager ; que pour luy, il avoit trouvé la maniere d’entrer avec joye dans tous ceux qui se presentoient, sans en sortir avec degoust, n’en ayant jamais usé qu’avec frugalité, & que par ce moyen il avoit joüi d’une santé parfaite. Il fit voir que tout le monde en devoit user de la sorte pour ne pas charger une vieillesse d’infirmitez par des débauches outrées qui sont toûjours suivies de langueurs & de miseres. Il dit qu’on avoit beau donner sur ce sujet des leçons aux jeunes gens, qu’ils n’en devenoient pas plus moderez, qu’il traitoient de reveries les sages conseils qu’on leur donnoit n’en voulant croire la verité que par leurs fâcheuses experiences.

Sur les déreglements de la folle jeunesse
On a beau donner des leçons
A la bien écouter personne ne s’empresse
Au contraire, l’on dit en se mocquant, chansons.

Arthemise parla ensuite, & aprés avoir parcouru sçavamment les divers caracteres d’esprit. Elle fit voir qu’il y a des personnes de conditions médiocres qui ne laissent pas d’avoir l’ame grande de ces ames qui sentent en elles mêmes des inclinations toutes Royales, qui les porteroient à de hautes entreprises si elles avoient le pouvoir de les executer. On voit dit-elle, dans leurs manieres, malgré la bassesse de leur origine, un certain je ne sçay quoy qui les fait distinguer parmy leurs semblables. C’est ce qui me fait dire, ajouta-t-elle qu’il y a des ames de divers ordres, comme il y a des corps plus ou moins parfaits selon qu’ils sont bien ou mal organisez. Ainsi lorsqu’une ame d’un ordre superieur est unie en un corps mal disposé à recevoir les nobles mouvemens qu’elle luy donne, elle se sent comme resserrée dans elle même & incapable de faire toute seule ce qu’elle feroit élegamment, s’il faut ainsi dire, dans un corps qui répondroit efficacement à ses vives impulsions. Il en arrive de même de ces corps parfaits & bien disposez qui ne répondent pas aux esperances qu’ils donnent, parce qu’ils logent des ames mediocres mais au contraire, lorsqu’une belle ame loge dans un beau corps, que ne doit-on pas attendre ? Rien que de grand, que de sublime, & d’heroïque, comme on a vû, & comme on voit encore heureusement en la personne de nôtre incomparable Monarque Louis le Grand, la terreur de ses ennemis.

Jamais la prose ny la rime
Avec leur stile propre à celebrer les Dieux,
N’arriveront à ce point glorieux
De quadrer juste à nostre estime.

Aprés ce discours, Clidamis parut sur les rangs. La grande application qu’il avoit à l’étude le rendoit mélancolique. Cependant il estoit d’une agreable conversation. Il parloit admirablement bien de toutes choses, mais principalement de l’Histoire dont il faisoit son capital. Il dit que c’estoit par elle qu’on se rendoit le passé present, en remontant dans les siecles les plus reculez. Il fit voir que c’estoit par Histoire qu’on apprenoit les plus subtils ressorts de la plus fine Politique, & que sur les bonnes ou méchantes mœurs de ceux qui nous ont devancez on apprenoit à les imiter ou à éviter les fautes dont ils s’estoient rendus coupables. Aprés cela il montra qu’il falloit joindre à la science de l’Histoire celle des Medailles ; que celle-cy sert de preuve à l’autre, & que celle-là sert à son tour bien souvent de Commentaire pour découvrir le sens des inscriptions misterieuses qui se rencontrent sur les Medailles ; que ce secours réciproque oblige presque toujours les Sçavans de joindre à leurs Bibliotheques des cabinets de Medailles qui sont comme autant d’illustres monumens de l’antiquité. C’est par elles qu’on voit en quel tems où sous quels regnes des Consuls ou des Empereurs, ont esté construits les Temples magnifiques des faux Dieux, les beaux Arcs de triomphes & ces superbes colisées qui ont fait l’admiration de tout le monde & qui ne subsistent presque plus, puisqu’à peine en aperçoit on quelques morceaux au milieu de leurs ruines ; c’est encore par elles que l’on conserve la memoire de ces hommes illustres, qui ont pris le soin de faire bâtir des Aqueducs & autres édifices, non moins considerables pour l’embellissement des Villes que pour leur utilité. Les actions des braves Soldats qui combatoient genereusement pour leur Patrie y sont marquées, comme celles des Heros, l’on y voit la Couronne Triomphale, la Civique, la Murale, Navale l’Obsidionale, & plusieurs autres dont on récompensoit le merite de ceux qui se signaloient dans les combats tant sur mer que sur terre.

Vive la memoire de ceux
Qui combattent pour leur patrie.
Quand pour elle ils perdent la vie
Leur sort paroît si glorieux.
Que tout le monde y porte envie.

Clidamis n’eut pas plutost cessé de parler ; qu’Uranie prit la parole. Je suis obligée, dit-elle, à l’infidelle Arcas, de l’honneur que j’ay de me trouver parmi une si honorable Compagnie, qui se distingue si glorieusement dans la Republique des Lettres. Sans son infidelité, je ne serois plus à moy, je me serois donnée tout à fait aux devoirs du mariage, qui demandent sans reserve tous les soins d’une honneste femme, pour l’éducation de sa famille. Vous sçavez qu’une telle occupation ne laisse guere de temps à l’étude ; que l’une ou l’autre demande une personne toute entiere. Enfin pour revenir à mon infidele, il sçut me gagner par ses beaux dehors. Il estoit bien fait, & d’une taille bien degagée. Il avoit l’esprit doux, insinuant, & tel qu’il faut l’avoir pour se rendre aimable. Quand il parloit de moy, il sembloit qu’il faisoit son portrait ; je m’aimois dans luy mesme ; de la maniere agréable que je recevois ses visites, il remarqua qu’outre mon estime il gagnoit peu à peu mon cœur, & pour estre plus convaincu du progrés qu’il y faisoit, il voulut un aveu sincere de mes plus tendres sentimens, il ne fut pas content d’en avoir vû, quelque chose dans mes yeux (car je croy qu’ils me trahirent plusieurs fois) il voulut l’apprendre de ma bouche. J’avouë ma foiblesse, j’eus la complaisance de luy dire qu’il ne m’estoit pas indifferent : je crûs que cette complaisance estoit bien duë à la sincerité apparente de son amour ; mais le perfide n’eut pas plutost appris que je l’aimois, & que le Sacrement nous pourroit rendre heureux, qu’il se retira tout vain qu’il estoit de s’estre fait aimer. Ses belles qualitez sembloient mettre ma tendresse à couvert du moindre reproche. Je crus que nous estions nez l’un pour l’autre, & que sans me flatter, ma bonté estoit bien digne de son merite ébloüissant ; aussi en fus-je surprise ; sans faire reflexion qu’il faut qu’une fille soit toujours fort reservée à ne pas dire ce qui se passe dans son cœur. Qu’un Amant fasse des avances tant qu’il voudra, qu’il mette mesme en usage des empressemens amoureux, des soupirs enflammez & de sermens sans nombre pour prouver son amour, une fille peut bien l’écouter, mais c’est toujours aux parens à répondre. Profite qui voudra de mon experience ; pour moy, j’en suis fort satisfaite, elle ma renduë exempte des chagrins qui accompagnent toujours les soins du mariage, & m’a procuré les moyens de penser à l’étude dont je fais tout mon plaisir, & d’en tirer toute ma gloire.

Avec ses plus douces amorces
L’amour s’estoit glissé jusqu’au fond de mon cœur,
  Mais par bonheur
D’un infidele Amant j’ay sceu tirer des forces,
Pour vaincre le plus grand vainqueur.

Polemon parla aprés Uranie. Il dit que le discours de Clidamis luy donnoit lieu de parler de la Peinture, puisque c’est par les Medailles que les Peintres s’instruisent des habillemens des Grecs & des Romains pour ne les pas confondre dans les Tableaux d’Histoires en donnant aux uns ce que les autres doivent avoir. Il loua grandement les Peintres, & dit qu’ils estoient comme autant de petits Createurs ? Ne forment-ils pas, continua-t’il, le ciel, la terre, les hommes, les animaux ? En un mot, tout ce que le Monde visible renferme ? Rien n’échape à leur pinceau ; on peut dire que par son moyen ils sont de tous Métiers : Les Palais les plus magnifiques, ne leur coûtent pas davantage à faire que les Chaumieres les plus chetives, & les plus riches habits que les plus delabrez. L’Art de la Peinture est si charmant, qu’il peut encore comme il fit autrefois tromper les hommes & les bestes. Si cet Art ne peut pas regaler l’estomac d’excellens mets, il peut du moins en regaler les yeux, qui charmez agréablement de ce qu’ils voyent, excitent l’envie de le prendre. Il n’y a point d’Art plus merveilleux que celuy-là. Il a le pouvoir de mettre en mouvement les passions. Une Didon bien peinte & bien mourante du coup qu’elle se donne, n’excite t’elle pas de la compassion pour elle, & de l’indignation pour son perfide Enée ? La representation d’une fille Romaine, qui au défaut de toute nourriture presente son sein à son pere, afin qu’il puisse tirer d’elle, la vie qu’elle en a receuë, n’inspire t’elle pas de la tendresse & de la pitié ? Un combat bien peint réveille le courage & anime le cœur. Un beau Portrait d’une Maitresse ne console t’il pas un Amant de l’absence de ce qu’il aime ? Enfin, un naufrage où l’on voit plusieurs gens qui lutent contre les flots, & d’autres qui mettent leur salut sur le debris d’un vaisseau, ne fait-il pas frayeur & n’en détourne-t’on pas la veuë pour perdre l’idée d’un si horrible spectacle ? Je ne finirois jamais si je voulois vous entretenir de tous les surprenans effets de la peinture, du bel arrengement de ses couleurs, de leur charmante union, qui comme une douce & charmante harmonie ne donne pas moins de satisfaction à la veuë, que celle d’un Instrument bien d’accord en donne à l’oreille. Si je ne craignois pas de vous ennuier, je vous dirois que pour faire un Peintre parfait, il faudroit qu’il sceust parfaitement la Perspective & la Degradation des couleurs, qu’il eust le dessein correct de Raphaël, qu’il n’ignorast pas l’admirable Coloris du Titien, qu’il sceust manier comme il faut les Demiteintes du Guide, & qu’il eust la belle & juste ordonnance du Poussin, qui posoit si admirablement bien ses groupes, mais il est temps de finir, & de dire

Que rien n’est si charmant que l’Art de la Peinture,
Il sçait corriger la Nature,
Donner des Roses & des Lys
Au Portrait de Climene, ou bien d’Amarilis.

[Opera de Scylla] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 112-113.

On representa l’Esté dernier un Opera sous le nom de Scylla. Il a esté fort estimé, & le succés qu’il a eu esté d’autant plus glorieux à Mr Theobaldo Gatti qui l’a composé, qu’il a paru au mois de Septembre, saison tres desavantageuse pour les Pieces de Theatre, puisqu’alors Paris est dégarni du beau monde & sur tout des personnes de distinction qui vont souvent à l’Opera. Celuy dont je vous parle a esté gravé par le sieur de Baussen, & se vend chez l’Auteur, ruë de Richelieu, vis-à-vis du Sr Fouhet Limonadier, à la Porte de l’Opera, chez le sieur Foucaut, Marchand ruë Saint Honoré à la Regle d’or, & chez la Veuve Landry, ruë Saint Jacques, à Saint François de Sales.

[Traduction d’une Ode de Mr l’Abbé Boutard] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 117-123.

Vous dire que Mr l’Abbé Boutard fait excellemment des Odes Latines, c’est ne vous apprendre rien. Il en a fait une depuis peu de temps qu’il a adressée au Roy comme Protecteur des Muses. Je vous en envoye la Traduction faite en Vers François par Mr Moreau de Mautour dont l’heureux talent pour la Poësie vous est connu par beaucoup d’Ouvrages. Vous sçavez qu’il est de l’Academie des Inscriptions & des Medailles aussi bien que Mr l’Abbé Boutard.

ODE.

Ma Lyre, si jadis par mille sons divers,
Des Peuples & des Roys tu charmas les oreilles,
Fais retentir encor d’éclatantes merveilles,
Au bout de l’Univers.
***
Louis offre à tes chants de plus amples sujets,
Les Muses aujourd’huy ne sont plus negligées,
De ses dons pretieux elles sont partagées,
Tout flates leurs souhaits :
***
Déja sur le Parnasse Apollon liberal
Répand le doux espoir de ses moissons dorées.
Et le riche Permesse en ses ondes sacrées,
Roule un brillant métal.
***
On voit fuir le Chagrin, le devorant Soucy,
Trop souvent des neufs Sœurs triste & fâcheuse suite,
Et parmy les sçavans l’Indigence proscrite,
  Rend leur sort adoucy.
***
Le tranquille Repos fruit de l’aimable Paix,
Ramene les Plaisirs, la Joye & l’Abondance,
Et le Dieu des beaux Arts rétablis dans la France,
Voit ses vœux satisfaits.
***
Moy-même qui partage avec d’heureux rivaux
La gloire de paroistre au Temple de Minerve,
Je moissonne comme eux les lauriers qu’on reserve
Pour prix de leurs travaux.
***
Quand tout fier des faveurs du Heros bienfaisant.
J’obtins de son estime un brillant témoignage,
Son discours gratieux me charma davantage,
Que son riche present.
***
Vous en fûtes témoins Divinitez des eaux,
Qui formés dans Marly mille sources fecondes,
Quand sur le ton de l’Ode, au doux bruit de vos ondes,
Je chantay ce Heros.
***
Nymphes qui pour orner son plus digne séjour,
Surpassez à ses yeux & l’art & la nature,
A mes chants empressez, joignez vôtre murmure,
Faites-luy vostre Cour.
***
Toy qui d’une eau rapide & non loin de tes bords,
Arroses de Marly la Colline riante
Seine, pour animer ce beau lieu qui t’enchante,
Redouble tes efforts :
***
Sur tout quand le Monarque avec un air serein,
Déposant son tonnerre aux pieds de tes Cascades
Vient goûter la fraîcheur des bruyantes Nayades
Qui naissent de ton sein.
***
Cependant à l’abry de tes fameux lauriers,
Si je n’ose, Grand Roy, chanter tes destinées,
Laisse-moy preferer les Muses fortunées,
A tes Exploits guerriers.
***
Assez d’autres sans moy, publiant tes hauts faits,
Te diront en tous lieux le Vainqueur de la terre,
Le Protecteur des Rois, le Foudre de la guerre,
L’Arbitre de la paix.
***
Ma Muse en t’assurant le titre glorieux,
De Pere des beaux Arts, d’Apollon de la France,
Consacre ta memoire & ma reconnoissance,
A nos derniers neveux.

[Madrigaux] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 123-127.

Mr Moreau de Mautour a joint à sa Traduction ce Madrigal pour le Roy.

Reçois mes hommages, Grand Roy,
Ma Muse encore foible & timide,
Pour parvenir jusques à toy,
Suit les traces d’un autre & la choisit pour guide.
Plus d’une fois Boutard, inspiré d’Apollon,
Publia tes vertus dans le sacré vallon
Mais s’il parle si bien le langage d’Auguste
Répandu par delà les Mers,
Moy qui parles, Grand Roy, ton langage en mes vers,
Je sens que par un droit plus juste,
Il est comme le bruit de tes Exploits divers,
Répandu dans l’Europe & par tout l’Univers.

Quoy que les vers que vous trouverez icy doivent faire trembler ceux qui attendent à se convertir dans leur vieillesse, ils sont si beaux qu’il est impossible de ne les pas lire avec plaisir.

Je ne le sçay que trop, dans le cours du bel âge,
Quand la nature ardente échauffant nos desirs
Nous rend si propres aux plaisirs
Il est mal-aisé d’estre sage ;
Cependant malgré tant d’attraits
On ne peut trop le dire, & le faire connoistre,
En ce temps-là même il faut l’estre,
Ou l’on court grand danger de ne l’estre jamais.
***
Il n’est pas vray que la vieillesse
Ramene chez nous le bon sens ;
Ce que l’on y voit de sagesse,
N’est que l’effet de la foiblesse,
Qui rend les desirs impuissans.
En vain elle paroist renoncer aux delices,
Qui firent autrefois son crime & son erreur,
Rendez à tous les sens leur premiere vigueur,
Vous verrez aussi-tost revivre tous les vices.
***
C’est à tort qu’un vieux débauché,
Sur quelques vains projets fonde son esperance.
Le remords dont il est touché,
N’est qu’une fausse penitence,
Qui sans expier son offence
Ne sert qu’à punir son peché.
Dans les pleurs qu’on luy voit répandre,
Pour les crimes, qu’il a commis,
Qui sçait s’il se repent des plaisirs qu’il a pris,
Ou s’il regrette ceux qu’il ne sçauroit plus prendre ?
***
Le Pecheur qui tranquillement
Attend pour revenir de son égarement
Qu’il soit au bout de sa carriere
Se trompe malheureusement ;
C’est une grace singuliere,
Que Dieu ne fait que rarement.

[Epigramme sur le retour de la santé de Mr Fagon] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 127-128.

Vos Amies me pardonneront si elles trouvent dans cette Lettre une Epigramme Latine. Elle n’est que de quatre Vers, & faite sur le rétablissement de la santé de Mr Fagon, Premier Medecin du Roy. C’est un homme si necessaire à Sa Majesté que l’on doit se réjouir en toute sorte de langues, de ce qu’il s’est tiré si heureusement du peril qu’il a couru dans l’operation qu’il a soufferte.

Fagonium, Rex Magne, tibi sacra numina servant,
Orbi jam multo tempore jura dabis.
Incolumi Medico salvum dic, Gallia, Regem,
Te quoque, cum Medici vita sit una trilus,

[Bouts-rimez publiez par Mrs de Toulouse] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 128-131.

Voicy ce que Mrs de l’Academie des Lanternistes de Toulouze ont publié cette année touchant le Prix qu’ils doivent donner le jour de la Feste de Saint Jean.

BOUTS RIMEZ.

Nos Bouts-Rimez ont toûjours en veüe l’éloge de Loüis le Grand : L’unique application de ce Genereux Monarque est de maintenir le repos qu’il a procuré à toute l’Europe, pendant que des Puissances jalouses de sa grandeur, ne cherchent qu’à traverser de si beaux desseins. C’est ce qui nous a déterminez à choisir des Rimes qui fussent également propres & pour la Paix & pour la Guerre.

Déploye.
Concers.
Désers.
Joye.
Troye.
Revers.
Couvers.
Proye.
Embelis.
Lys.
Répanduë.
Fureur.
Etenduë.
Terreur.

Les Auteurs mettront leur seing couvert & cacheté ; & feront remettre leurs paquets francs de port, huit jours avant la Saint Jean, chez Mr Seré prés la place de Roüaix, à Toulouse.

[Te Deum chanté à Mantoüe] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 136-140.

Le 12. du mois passé Monsieur le Duc de Mantoüe accompagné de Madame la Duchesse, des Ministres étrangers de toute la Noblesse & d’un grand Concours de Peuples fit chanter le Te Deum par sa Musique dans l’Eglise de Saint Pierre, de la Ville de Mantoüe, en action de grace de ce que les Allemans avoient esté chassez de Cremone par la valeur des troupes du Roy aprés onze heures de Combat. Toute la garnison estoit sous les armes, l’Infanterie bordoit les rempars de la Ville, & la Cavalerie occupoit les places. Le signal étant donné aprés que la fonction de l’Eglise fut finie, il se fit une ample décharge de toute l’artillerie tant de la ville que de la Citadelle, ensuite de quoy le Palais de Mr d’Audifret Envoyé de France, parut en feu par la grande quantité de gros flambeaux de cire blanche, de bougies & de lampions, dont toutes les fenestres, les entre deux de fenestres & les balcons estoient remplis. La régularité du Palais contribua beaucoup au bel ordre qu’on y avoit observé. Ce Palais a deux façades qui forment un triangle, dont chaque face a trois rangs de fenestres, & chaque rang vint-cinq croisées, sur chacune desquelles on avoit mis cinq lanternes ou fanaux aux armes du Roy. Monsieur l’Envoyé fit défoncer des tonneaux de vin sous la porte de son Palais & distribuer un grand nombre de pains aux Pauvres. Il fit aussi jetter de l’argent par les fenestres à une infinité de Peuple qui fit retentir l’air durant plus de deux heures des cris continuels de Vive le Roy, ausquels répondoient huit Trompettes & quatre Timbales qu’on avoit placées aux deux bouts du Palais sur deux balcons éclairez de gros flambeaux. Les Appartemens estoient pleins de rafraischissemens, de toutes sortes de vins & de liqueurs, de maniere que cette feste fut une des plus Galantes qui se soit veüe dans le Pays. Tout ce qu’il y avoit dans Mantoüe de gens de distinction s’y trouva, & les Italiens y parurent aussi empressez à honorer le Roy que les François mesme.

On peut dire de Mr d’Audifret qu’il est magnifique, & qu’il ne fait pas moins bien par là les honneurs de la France, qu’il sçait s’acquiter avec dignité par son esprit des affaires dont il est chargé.

[Ceremonie du serment de fidelité prêté à Sa Majesté Catholique; par la Province du Luxembourg] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 147-152.

La ceremonie du Serment de fidelité presté au Roy d’Espagne Philippe V. a esté faite au commencement de ce mois par la Province de Luxembourg. Ce furent les trois Corps des Etats de ce Duché & du Comté de Chini qui le presterent entre les mains de Mr le Comte d’Hostel Gouverneur de la Province, qui auparavant avoit promis de la part de Sa Majesté Catholique la conservation de ses Privileges. Cela se fit au Gouvernement, en presence d’une infinité de monde de toutes sorte de conditions. Le Portrait du Roy estoit placé un Dais fort magnifique. Le Serment estant presté, & toute la Bourgeoisie ainsi que la Garnison estant sous les Armes, Mrs les Etats, le Magistrat, & tout le Conseil en Corps, precedé de tous leurs Huissiers, se rendirent en l’Eglise des Recollets, suivis de Mr le Gouverneur, à qui l’on avoit preparé un Prié-Dieu du costé de l’Evangile. Il y demeura pendant la Messe à laquelle assisterent Mrs les Abbez d’Echternach & d’Owac avec les Deputez des Etats, & plusieurs autres personnes distinguées, comme Mr le Prince de Morbach, & Mr le Grand Doyen de Treves, sur les grandes formes du costé de l’Epistre. Mrs du Magistrat & d’autres personnes considerables, estoient sur les basses. Mrs les Conseillers tous en Robes de Conseil avec plusieurs personnes de qualité occupoient les hautes formes du costé de l’Evangile, & les Dames les plus distinguées furent placées sur les basses. Six des meilleurs Chantres d’entre les Religieux estoient devant le grand Pupitre au milieu du Chœur revestus de Chapes, & il y en avoit douze entr’autres dans les dernieres places des hautes formes, en nombre égal de chaque costé. Aprés que la Messe eust esté dite, on entonna le Te Deum, pendant lequel il y eut trois salves du Canon & de la Mousqueterie ; l’une si tost qu’on le commença une autre au milieu, & la troisiéme à la fin. Cela estant fait, on retourna au Gouvernement, où fut donné un Regale magnifique, tant au Disner qu’au Souper. On servit trois grandes Tables, ce qui fut suivi d’un Bal qui dura toute la nuit, avec des illuminations de tous costez. Le vin couloit en trois differents endroits de la Place. J’ay oublié de vous dire que ce Chronographe estoit sous le Portrait du Roy d’Espagne. L’année presente 1702. est marquée dans chaque ligne en chiffres Romains.

[Obseques solemnelles pour le feu Roy d’Angleterre Jacques. II faites à Rome] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 153-183.

Le 24. de Janvier, on fit à Rome des Obseques solemnelles pour le feu Roy d’Angleterre Jaques II. dans la Chapelle du Vatican. Le Cardinal Barberin celebra la Messe, à laquelle le Pape assista. Don Annibal Albani, Neveu de Sa Sainteté prononça l’Oraison funebre. On ne peut rien ajouter aux applaudissemens qu’il receut. Il dit d’abord que comme le Saint Siege avoit donné aux Rois d’Angleterre le glorieux Titre de Defenseur de la Foy, le lieu où cette lugubre ceremonie se faisoit, ne pouvoit faire paroistre de trop grandes marques de deüil, lorsqu’il s’agissoit des Funerailles d’un Roy qui avoit soutenu ce Titre avec une grandeur de Saint, qui estoit plus qu’au dessus de l’homme. Il fit voir que ce Prince n’ayant encore que neuf ans, voyant son Pere mis hors du Trône par les factions de l’Angleterre, avoit pris les Armes, & s’estoit exposé à tous les perils d’un sanglant Combat pour sa défense ; que l’Heresie ayant commencé dès lors à craindre la verité qu’il faisoit briller ; mesme dans ses plus tendres années, il s’estoit appliqué entierement à l’abattre, avant qu’elle s’accrust pour sa perte ; que de là estoient venuës toutes les entreprises qu’on avoit formées contre le Roy. Quels horribles sacrileges, s’écria t’il, quel épouventable parricide ! l’horreur que j’en ay m’empêche de l’exprimer, dites le vous tout bas à vous même. Ensuite il parcourut tout ce qui est arrivé à ce jeune Prince jusqu’à ce que le Roy son Frere Charles II. fut rappellé sur le Trône. Il dit qu’ayant eu le commandement de la Flote, il avoit gagné autant de Victoires qu’il avoit eu de Combats à essuyer, & qu’aprés avoir dompté les ennemis étrangers, il eut un nouveau combat à soutenir d’autant plus fâcheux, qu’il fut attaqué par des ennemis domestiques qui ne se découvroient point. La haine que l’on avoit pour la Religion Catholique qu’il professoit, les portoit à faire tous leurs efforts pour le rendre suspect au Roy son Frere, & le faire declarer incapable de luy succeder, ce qui ne put empêcher qu’aprés sa mort il ne fut mis sur le Trône, sans qu’il cherchast à cacher qu’il faisoit profession des veritez Catholiques. Le reste de ce Discours fut employé à faire connoistre, qu’aprés qu’il eut rétably la liberté du Culte Orthodoxe, il fut obligé par un changement funeste d’abandonner l’Angleterre pour passer en France. Il peignit avec de vives couleurs sa patience admirable dans ses malheurs, sa resignation toute chrétienne aux volontez du Tres-Haut, & la fermeté avec laquelle il envisagea la mort, ayant recommandé tres particulierement au jeune Prince son Fils de défendre avec courage la Religion dans laquelle il avoit eu soin de l’élever. Fasse le Dieu des misericordes, dit il en finissant son Discours, que ce digne Roy protege du haut du Ciel, où il y a tout sujet de croire qu’il est placé, la Sainte Religion qu’il a maintenuë avec tant d’ardeur & tant de Zele, pendant qu’il estoit parmi les honneurs.

Le 27. du mesme mois, le Cardinal Barberin Protecteur des affaires des Catholiques d’Angleterre, voulant faire connoistre à toute l’Europe le respect qu’il a pour la memoire de ce même Roy Jaques II. luy fit faire un Service solemnel dans l’Eglise de Saint Laurent in Lucina. Elle se trouvoit petite pour une pompe aussi magnifique, mais le sieur Cipriani, Architecte de cette Eminence suppléa à ce défaut par son adresse & par son habileté.

La face exterieure de l’Eglise estoit tenduë de noir, & cet ornement qui paroissoit entre les colonnes faisoit une agréable simetrie. Au milieu l’on avoit placé un grand Ecusson haut de trente palmes & large de vingt ou environ, où estoient representées les Armes d’Angleterre. Deux Figures deux fois plus grandes que le naturel, & dont l’une representoit la Force & l’autre l’Esperance, servoient de supports. Sur la base qui soutenoit l’Ecusson. On voyoit une teste de mort aîlée, aux quatre coins il y avoit des trophées d’armes, au milieu desquels une mort paroissoit armée de toutes pieces & soûtenuë d’une base de marbre blanc, les trophées estoient accompagnez de flambeaux & de lampes sepulcrales, avec differentes bandes de drap noir. Sur l’une estoient ces paroles. Jacobo II. Magnæ Britanniæ Regi.

Au dessus du Portique, qui estoit aussi tendu de noir, on voyoit quatre Medaillons. Dans l’un on avoit representé le Conseil sous la figure d’un venerable Vieillard qui tient un livre fermé. Dans les autres on voyoit la Crainte de Dieu, la Patience & la Majesté. Ces Figures estoient d’un clair obscur fait de blanc & de jaune. Ces Medaillons estoient accompagnez de differens ornemens qui conviennent aux Pompes funebres, & avoient au dessous une teste de mort aîlée.

Au milieu de l’Eglise étoit le Tombeau qui occupoit environ trente palmes en quarré sur soixante & dix de haut. Il estoit placé sous un ouvrage de quatre colonnes feintes de bronze, d’Ordre Corinthien, torses & cannelées, autour desquelles il y avoit des branches de Laurier, de Ciprés, & de Palmes. Les Colonnes qui étoient hautes de trente palmes estoient placées aux quatre coins de l’ouvrage sur des Piedestaux & des Socles de marbre, & de chaque costé il y avoit quatre marches pour monter au Tombeau. La Couronne Royale qui terminoit l’ouvrage, estoit soûtenuë de quatre ceintres qui naissoient de la corniche, & se réünissoient au milieu. Ils estoient chargez de toutes sortes d’Armes & d’Instrumens de guerre.

Le Piedestal des Colonnes estoit feint d’un marbre jaune antique. Sur la face exterieure il y avoit une mort de Bronze couronnée qui tenoit d’une main un Sceptre d’argent avec une draperie d’or ; de l’autre elle portoit un Medaillon où estoient les Armes d’un des quatre Royaumes qui composent dans l’Ecu des Armes des Rois d’Angleterre. La face interieure estoit chargée de branches de Laurier, d’Olivier, & de Ciprés de bronze doré, attachées sur un fond de marbre vert antique. La Base & le Chapiteau des Colonnes estoit de bronze doré, la Frise au dessus des Colonnes estoit ornée de Couronnes, de Sceptres, & de branches de Laurier, & la Couronne qui estoit au dessus de tout l’ouvrage, s’élevoit jusqu’au sommet de l’Eglise. Elle estoit d’or. Le Cercle estoit orné de Croix & de Lys, & les ceintres estoient chargées de pierreries.

Au milieu de tout l’ouvrage & entre les quatre Colonnes, on voyoit le tombeau soûtenu d’un piedestal rond de marbre de couleur jaune. A chacun des quatre coins il y avoit un Genie dans une attitude triste tenant un flambeau éteint. Sur les quatre faces du Tombeau estoient des Trophées d’Armes terminez par des Couronnes accompagnez de branches de Ciprés. Tout cela estoit de bronze sur un fond de marbre verd antique. Sur le tombeau, dont les quatre faces alloient en diminution par en haut selon la coûtume, on avoit placé le corps qui estoit accompagné de quatre Squelettes d’argent couronnez. Ils avoient des aîles dorées & dans les mains une Urne d’or. De dessous leur pieds sortoient des volutes terminées par des cornes d’abondance qui jettoient des rayons de lumiere, & qui portoient une petite colonne sur laquelle on avoit mis une Urne. Sur le Sol de l’espace qui estoit entre les quatre Colonnes & le Tombeau, il y avoit des gueridons & plusieurs vases soutenus de piedestaux. Sur la face d’un des piédestaux, on voyoit la Verité enluminée d’or, ayant le corps à demi nud & tenant d’une main un Soleil, & de l’autre caressant une Licorne, pour marquer que la Verité n’est jamais envelopée comme le mensonge, & qu’elle est toûjours éclairée du Soleil de Justice. Au dessous de la Verité on lisoit ces paroles qui conviennent au feu Roy d’Angleterre. Lux veritatis fuit ita ore ejus, & iniquitas non est inventa in manibus ejus.

Dans la face du second piedestal on voyoit un serpent qui enfermoit un Soleil dans le cercle qu’il formoit de son corps. Autour du serpent le champ estoit semé d’étoiles. Ces simboles qui marquent la prudence, étoient expliquez par ces paroles, Fato prudentia major.

Dans la face du troisiéme piedestal estoit un Lion qui écrasoit des herbes en les foulant de ses pieds, avec ces paroles, Virescit vulnere virtus, pour montrer que la vertu du Roy d’Angleterre n’a jamais plus éclaté que dans la mauvaise fortune.

Dans la face du quatriéme Piédestail il y avoit un Laurier entouré de foudres, qui ne pouvoient le consumer. Ces paroles qu’on lisoit Virtus undique tuta, faisoient connoistre que la mauvaise fortune n’a jamais pû ébranler la constance & la fermeté du Roy d’Angleterre.

De dessous chaque coin du grand Voile qui soutenoit le Piédestail du Tombeau, on voyoit sortir un Leopard qui portoit sur son dos une grande Urne, surmontée d’une Mort qui tenoit d’une main pendante un Sceptre, & de l’autre un Ecriteau où estoient ces paroles, Jacobus II. Angliæ, Scotiæ & Hiberniæ Rex, Defensor Fidei. Audessus de chaque Squelette, on avoit attaché un Medaillon où l’on voyoit le Portrait du feu Roy d’Angleterre, porté par la Religion & par la Renommée. La Religion avoit la Thiare sur la teste, & elle tenoit d’une main la Croix Papale & les Clefs. La Renommée tenoit une Trompette d’une main. La Draperie de ces deux Figures estoit d’azur semée de Fleurs d’or.

L’Eglise autour de l’Autel estoit tenduë de Drap Violet & l’Autel estoit couvert de Velours de cette mesme couleur. Dans le Chœur, on avoit placé sur la Tenture trois Medaillons à la loüange du Roy d’Angleterre. Celuy du milieu representoit la naissance de ce Prince, & une veuë de Londres. Audessus du Chasteau où il nâquit, on lisoit ce mot Withehall, & audessus de la Ville on lisoit celuy-cy Londinum. Dans le mesme Medaillon on voyoit un Soleil naissant couronné par un Genie ailé avec ces mots Emergit nitidissimus. Dans le Medaillon qui estoit du costé droit on avoit representé la Ville de Paris & le Chasteau de Saint Germain avec ces mots audessus de Paris, Lutetiæ Parisiorum, & ceux-cy audessus de Saint Germain, Sanctum Sangermani en Laye. On voyoit dans ce Medaillon un Soleil couchant couronné par un autre Genie aîlé avec ces paroles Mergiter & fulget.

Dans le Medaillon qui estoit du costé gauche estoit representé un Soleil de Midy placé dans le milieu du Zodiaque avec ces mots Pergens servet & clarescit sub meridie splendentissimo. Audessous de ce simbole, on avoit la vûë de Saint Pierre de Rome, du Palais Pontifical, & de ce qu’on appelle dans l’antique Moles Adriani, & aujourd’huy le Chasteau Saint Ange. Cela estoit accompagné de deux Anges en l’air qui portoient la Thiare & les Clefs. Audessus du Vatican on lisoit ces paroles. Fidei Magistra Roma. Ces Medaillons estoient ornés de Trophées, & audessus il y avoit une teste de Mort aîlée.

L’Eglise estoit toute tenduë de noir & ornée d’une maniere conforme à la Ceremonie. Elle estoit remplie d’une infinité de Flambeaux fort bien placez pour faire voir la beauté de la Decoration. Ce qui attiroit le plus les yeux estoit dix grands fanaux placez entre les Pilastres des Chapelles. Ils avoient six faces, & portoient chacun cinquante cinq bougies, & cela faisoit un tres bel effet. Le Piédestail qui soutenoit chaque fanal, estoit chargé d’une Mort tenant une Couronne & un Sceptre.

Il y avoit de chaque costé de l’Eglise quatre grands Tableaux à la loüange du Roy du costé de l’Evangile. Le premier representoit la Foy, ayant un Soleil sur la poitrine & une Croix dans la main droite. Ces paroles servoient à expliquer l’Emblême. In fide sua probatus est & cognitus est in Urbis ejus fidelis. Dans le second Tableau on voyoit un Trône d’Olivier sec, & au pied sortoit un rejetton avec un Soleil audessus. Le mot renovabitur servoit d’ame à la Devise. Dans le troisiéme estoit l’Arche de Noé flotant au milieu des eaux du Deluge, avec la Colombe qui tenoit une branche d’Olivier. Audessus de la Colombe on lisoit ces mots, Spernit impavida fluctus, Le quatriéme Tableau representoit un grand Chesne battu des vents, avec ces mots Immotus manet.

Du costé de l’Epistre, dans le premier Tableau on voyoit une figure representant le Zele tenant une hache d’une main & de l’autre un flambeau avec ces mots, Zelando Zelum Dei accepit testamentum æternum. Le second Tableau representoit une Licorne qui plongeoit sa corne dans la Tamise. Ces paroles servoient d’ame à la Devise Venena pello. Dans le troisiéme il y avoit une patte de Lion qui tenoit une Epée avec ce mot Grec Aplanos. Dans le quatriéme on voyoit une branche de Palmier couchée, à laquelle on avoit attaché une Harpe avec ces mots Inalinuta resurgit.

Enfin audessus de la porte & au dedans de l’Eglise, on avoit placé un grand Tableau en forme de Médaillon orné de Trophées comme les autres. On y voyoit un Soleil presque tout couvert de nuages, & dans le haut un Rocher battu des flots de la Mer. Au dessus du Rocher on lisoit ces paroles, Perstat immotus ; & audessus du Soleil celle-cy, Sua lumina servat. Ce Tableau estoit accompagné de deux grandes figures, dont l’une representoit la Constance & l’autre l’Eternité. Au dessous on lisoit une Inscription, qui commençoit par ses mots.

Jacobo II. Magnæ Britanniæ Regi Jure suo Roma Parentat &c.

La Messe fut chantée en Musique, elle estoit de la composition de Mr Angelo Olivieri, Musicien de Mr le Cardinal Charles Barberin. La plus part des Cardinaux se trouverent à cette Ceremonie aussi bien que les Auditeurs de la Rotte, les Votans de la signature, & les Referendaires avec la Noblesse & les personnes de qualité en fort grand nombre.

Mr l’Evesque de Galles celebra la Messe, & le Reverend Pere Charles d’Aquin Jesuite, Professeur de la Rhetorique dans le Seminaire Romain prononça l’Oraison funebre. La Ceremonie se termina par les Absoutes ordinaires qui furent faites par Mr Montreal Archevesque de Reggio dans la Calabre. Mr Gozzadini, Archevêque de Theodosia, Mr Zondedani Archevesque de Damas & Mr Vallemany, Archevesque d’Athenes.

On laissa cette appareil exposé pendant plusieurs jours, afin de donner au Peuple la satisfaction de voir ce que Mr le Cardinal Barberin avoit fait à l’honneur d’un si grand Roy à qui la Religion avoit donné la force de supporter en vray Chrestien, les adversitez de la fortune, & d’ajouter à ses autres vertus, si dignes de louange & d’admiration, une fermeté & une patience vrayment heroïque.

[Sonnet] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 184-186.

Le Sonnet qui suit est fait sur ce que Diogene tenant autrefois en plein jour un flambeau allumé, disoit Vivum probum querro. Je cherche un homme de bien. Il est de Mr Hessant qui avoit fait celuy qui parut dans ma Lettre de Février pour Monsieur le Duc du Maine.

SONNET.

Celuy que tu cherchois en plein jour dans la Grece,
Une lampe à la main, Cinique audacieux,
N’estoit pas destiné pour paroistre en des lieux
Où l’on ne connoissoit qu’une fausse sagesse.
***
La nature à la fin qui pour nous s’interesse,
Aprés avoir conçu cet estre précieux,
Longtemps aprés ta mort le produit à nos yeux,
Et le fait admirer dés sa tendre jeunesse,
***
Il est l’unique objet de ce Vœu solemnel
Qui pour nostre bonheur sçeut fléchir l’Eternel,
Pendant que les destins nous paroissoient contraires,
Par son propre mérite il est tout à la fois,
L’homme le plus parfait, & le plus grand des Rois.
Peut-on le méconnoistre à ces deux caracteres ?

[Madrigaux & Devises sur l’affaire de Crémone] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 211-213.

Voicy quelques Vers sur ce qui s’est passé à Cremone.

Si par les Allemans Cremone fut surprise,
Ils sont de bons Soldats dans le temps du sommeil ;
Mais si dés qu’il fut jour les François l’ont reprise,
L’Aigle comme un Hibou fuit les traits du Soleil.

Sur Mr le Prince Eugene.
DEVISE.

L’un dés plus fameux Capitaines
Qui se soient signalez sous les Aigles Romaines
  Prit la Devise que voici
  Veni, Vidi, Vici,
Sous le Prince Eugene en personne
Qui l’Aigle Imperiale arbora dans Cremone,
Trois mots font sa Devise aussi ;
  Veni, Vidi, Fugi.

Ces deux Pieces sont de Mr Daubicourt.

Le Madrigal qui suit est sur l’air des Triolets. On sçait que l’Eridan & le Pô ne sont qu’une mesme chose.

Vous n’aurez Naples ny Milan,
Portrait du fameux Encelade
Qu’avez vous fait depuis un an,
Vous n’aurez Naples ny Milan.
Ce fut au bord de l’Eridan
Que Phaëton fit sa cascade.
Vous n’aurez Naples ny Milan,
Portrait du fameux Encelade.

Paraphrase du Pseaume 145 §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 215-223.

Comme je tâche de ne vous rien envoyer qui ne puisse convenir en quelque sorte à la sainteté des temps où nous sommes, je vous fais part d’une Paraphrase du Pseaume qui commence par Lauda anima mea Dominum, psallam Domino quamdiu fuero. Il y en a la moitié du fameux Malherbe. Il seroit à souhaiter qu’il l’eut achevée. Pour contenter ceux qui se plaignent qu’il l’ait laissé imparfaite, Mr l’Abbé Bruzen de Dieppe a tâché de faire ce que ce grand homme n’a point fait. Le succés de ce petit Ouvrage a eu dans quelques Assemblées de gens de bon goût donne lieu de croire que le Public en sera content. Pour le faire lire avec plus de plaisir, on y a joint un Air que Mr l’Abbé du Mesnil a composé, & qui a fort pleu aux Connoisseurs.

PARAPHRASE
du Pseaume 145.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par, N’esperons plus mon ame aux promesses du monde, doit regarder la page 217.
N’esperons plus mon ame aux promesses du monde,
Sa lumiere est un verre, & sa faveur une onde ;
Que toujours quelque vent empesche de calmer.
Quittons ces vanitez : lassons nous de les suivre :
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.
***
En vain pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons prés des Grands tout le temps de nos vies,
A souffrir des mépris : à ployer les genoux.
Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont comme nous hommes,
Veritablement hommes,
Et meurent comme nous.
***
Ont-ils rendu l’esprit : ce n’est plus que poussiere
Que cette Majesté si pompeuse & si fiere
Dont l’éclat orgueilleux étonna l’Univers,
Et dans les grands Tombeaux, où leurs ames hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont rongez de vers.
***
Là se perdent ces noms de Maistres de la Terre,
D’Arbitres de la Paix, de foudres de la guerre,
Comme ils n’ont plus de Sceptre ils n’ont plus de flateurs.
Et tombent avec-eux d’une cheute commune
Tous ceux que leur fortune
Rendoit leurs serviteurs

Ce qui suit n’est point de Mr de Malherbe. L’Auteur déclare qu’il se tiendra bien récompensé si l’on trouve qu’il l’ait imité ou suivi, quoy que de fort loin. Il s’est retranché dans les bornes de la Paraphrase sans s’écarter de son texte. Ainsi ceux qui voudront confronter la Traduction avec l’Original y remarqueront beaucoup de fidelité.

Heureux qui met en Dieu toute sa confiance,
Plus heureux dont ce Dieu prend en vain la deffence,
Son cœur sous cet appuy doit n’aprehender rien.
Non, il ne craindra point, quelque mal qui l’assiege,
Le bras qui le protege
Du monde est le soutien.
***
Le Seigneur a pitié du Pauvre en sa misere,
Il a soin de celuy qui prend soin de luy plaire,
En faveur du fidelle, il désarme la faim :
Aux coins les plus cachez de tout ce vaste monde
Sa sagesse profonde
Luy dispense le pain.
***
Il brize les liens du captif qui l’adore,
Il éclaire les yeux du juste qui l’implore,
Si quelque Saint d’ailleurs n’a pû se conserver.
De sa chûte aussi tost le Monarque suprême
Saint & Juste luy-même
L'aide à se relever.
***
Il est des Etrangers le refuge & l’azile ;
Sa justice deffend la veuve & le pupile ;
Et perdra les mortels qu’aveuglent leurs plaisirs,
Pecheurs il vient un jour funeste & redoutable
Que ce Juge équitable
Confondra vos désirs
***
N’esperez point alors adoucir sa vengeance
Par quelques pleurs forcez, par quelque penitence,
Vous n’aurez déja plus de ressource à vos maux ;
Tandis que le fidelle heureux par sa victoire
Joüira dans la gloire
Du fruit de ses travaux.
***
Puissant Dieu de Sion, unis avec les Anges,
Nous chanterons alors tes divines louanges ;
Tu regneras sur nous, nous seront tes Sujets
Mais avant mon trépas je veux que ma trompette
Incessamment repette
Tes infinis bienfaits.
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[Autres Madrigaux sur l’affaire de Crémone] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 251-254.

Mr Symart de Sezanne en Brie, a fait les deux Madrigaux suivans.

Sur l’entreprise de Cremone.

Ulisse par un Stratageme
Surprit autrefois les Troyens.
Eugene use aujourd’huy de semblables moyens,
Et surprend Cremone de mesme.
Si la fortune du premier
A favorisé l’entreprise,
Elle refuse à ce dernier
La gloire qu’il s’étoit promise.
Il surprend, mais en vain : il attaque, on le bat.
Il cede la victoire aprés un long combat :
La valeur des François confond son Artifice,
Et ce Prince est contraint d’avoüer aujourd’huy,
Que s’il est aussi fin qu’ulisse,
Il est plus malheureux que luy.

Autre sur le mesme sujet.

Eugene, au desespoir reduit
Prend le party de la retraite
Sort de Cremone à petit bruit
Et sous les voiles de la nuit
Cache sa honte & sa défaite.
Villeroy par un coup fatal.
Au pouvoir de ce General,
L’avoit en vain flaté d’une sure conqueste.
Vaincus par le François en cent & cent combats,
Fiers Germains, ne scaviez vous pas
Qu’ils ne manquent jamais ny de cœur ny de teste ?

Ce troisiéme Madrigal est de Mr de Grananvile, de Riom.

Pralin va droit au pont, s’en saisit & l’abat.
Et semblable au rapide Rône.
Joint si vîte Revel. Dans le fort du combat,
Que l’Ennemi sort de Cremone.
La valeur des François sous de tels Generaux
Rend inutile tout obstacle ;
Au milieu des perils, au milieu des travaux
Leurs succez tiennent du miracle ;
Et la victoire suit la force de leurs bras.
C’est là le bonheur de France
Que se tirant par tout des plus grands embaras,
Elle a le Ciel pour sa deffense
Puisqu’enfin ses justes desseins,
Luy fourniront toujours des secours plus qu’humains

[Impression d’une Fable de Monsieur de Mallement de Messange]* §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 254-255.

Je ne vous ay point envoye la Fable que Mr de Mallement de Messange a faite sur le Milan & sur l’Aigle. Vos Amis la trouveront imprimée chez le Sr Jean Moreau, ruë S. Jaques, à la Toison d’Or.

[Songe de Mademoiselle des Houliers & tout ce qui a regardé ce songe] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 274-278.

Mademoiselle des Houlieres n’a pas moins heureusement travaillé. Vous n’en douterez pas quand vous aurez appris le succez des Vers suivans.

AU ROY.

Heros, dont les vertus, les grandes actions
Ont porté dans les cœurs cette ardeur vive & pure,
Qui soumet à ton sang les fieres nations,
Daigne écouter mon aventure.
***
J’estois encor dans les bras du sommeil
Lorsque le Dieu du jour, dans la nuit la plus noire,
Vint précipiter mon réveil.
Pour montrer à mes yeux cette brillante Histoire
Qu’au gré de ses désirs, ses plus chers nourrissons
Viennent de tracer à ta gloire
Et dont les faits d’éternelle memoire
Seront pour nos neveux déclatantes leçons,
Leve toy me dit-il, cours, vole, & qu’à ton zele
Louis reconnoisse tes chants ;
Demande luy pour prix de ton ardeur fidelle
Ces Fastes précieux où sa gloire immortelle
Triomphera de l’envie & du temps
Va, ne crains pas de luy déplaire,
Quelque présent que puisse estre à ses yeux,
Tout ce qu’à ce Heros l’univers a vû faire
Et de grand & de glorieux,
Ce Livre à tes travaux est encor necessaire
Et sa bonté pour toy fusse tu temeraire,
Obtiendra de Louis ce dépost precieux

Comme cette illustre Fille a beaucoup d’amis d’un merite distingué. Voicy ce qu’un homme de qualité de ce nombre luy envoya aussi-tost aprés qu’il eut appris l’honneur que le Roy lui avoit fait.

Dixiéme & digne sœur des filles de memoire,
Dont le nom respecté retentit jusqu’aux Cieux,
Tu l’as donc obtenu ce dépost prétieux
Qui des faits de Louis éternise la gloire ?
***
C’est de sa main que tu reçois,
Cette faveur si peu commune,
Louis est juste il voit tes droits
Sur la gloire & sur la fortune.
***
Il ne laisse rien d’imparfait,
Il finit tout ce qu’il commence.
Et meriter sa préference,
C’est obtenir plus d’un bienfait.
***
Mais tu n’es pas interessée ;
La gloire à ton merite est un prix suffisant
Et ta mere auroit crû se voir recompensée
Recevant de Louis un semblable present.

[Le Roy voit les Officiers de la Compagnie des Mousquetaires de Sa Majesté Catholique] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 278-281.

Le Roy a voulu voir ensemble tout ce qu’il y a icy d’Officiers de la Compagnie des Mousquetaires Flamans de S.M.C. avec leurs habits d’Ordonnance. Il y avoit Mr le Comte d’Ursel qui doit commander cette Compagnie, un Enseigne frere de Mr de Louville, un Maréchal des Logis, un Brigadier, un Sous brigadier, & un Mousquetaire. Vous sçavez que ces cinq derniers sont François, & ont esté détachez des Mousquetaires du Roy afin d’instruire les autres, & de rendre cette Compagnie en tout conforme à celle de Sa Majesté Tres-Chrestienne. Le Galon de tous les Officiers a quelque chose de different & de plus riche selon les degrez qu’ils tiennent dans la Compagnie. Ils ont aux Custodes des Pistolets un Chiffre avec ces trois Lettres P. V. R. & la Couronne fermée, & à la Croix des Croix de Bourgogne avec une Couronne, le tout brodé d’or. La Casaque est bleuë doublée de rouge avec un petit Galon d’or semblable à celuy des Mousquetaires du Roy qui est d’argent. La Croix est rouge de Bourgogne, aux mesmes endroits que les Mousquetaires du Roy : Leurs plumes sont blanches & leurs Cocardes bleuës. Les Hautbois & les Tambours de la Chambre du Roy joüerent la marche qui est d’une composition nouvelle, fiere & gaye.

Le Roy d’Espagne se porte parfaitement bien, & il semble que l’extrême passion qu’il a de se voir à la teste de ses Troupes pour rétablir l’ancienne splendeur de la Monarchie d’Espagne, luy donne des forces pour le recouvrement de sa santé.

[Ouvrage presenté à Mr l’Ambassadeur d’Espagne sur la guerison de S.M.C.] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 281-284.

Voicy des Vers qui ont esté presentez par Mr Huby à Mr l’Ambassadeur d’Espagne, sur la santé rétablie de ce Monarque. Au dessus du Titre il y avoit un Soleil qui répandoit également ses rayons sur cinq Tiges de lis qui décendoient de degré en degré, & qui sortoient toutes d’un mesme pied avec ces deux Inscriptions Latines, l’une audessus du Soleil en ces termes, Ex sole lumen, & l’autre audessous des lis. Cette derniere contenoit ces mots, Ex radice vita.

Philippe enfin se porte mieux ;
Le Ciel en a fait son affaire ;
Son bras puissant qui conserva le pere :
N’avoit garde de perdre un fils si prétieux.
***
L’Espagne s’allarmoit en vain,
Pour des jours que le Ciel prenoit en sa deffence.
Le destin n’a point de Puissance,
Sur un sang que Louis a rendu tout divin
***
Que je vois de Peuples joyeux,
D’apprendre ses cheres nouvelles ;
Que de graces universelles ;
Que de prieres, que de vœux.
***
Vous seuls, orgueilleux Ennemis,
Devez rester dans le silence,
Les Parques sont pour vous une vaine esperance,
Le succés de vos vœux ne leur est pas permis
***
Ministre d’un des plus grands Rois,
Apprenez aux sujets de ces deux Hémispheres
Combien ces nouvelles sont cheres
Et nos vœux répondront à vôtre aimable voix.

[Prieres faites pour le Roy aux Invalides] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 316-322.

Il ne faut pas s’étonner de l’intrepidité que les Troupes du Roy font paroistre tous les jours dans les occasions les plus perilleuses, puis qu’outre les recompenses que ce Monarque donne à ceux qui ont fait de belles actions, il étend ses soins jusques sur les anciens Soldats que leur âge ou leurs blessures ont mis hors d’état de servir. Ayant esté informé par Mr Chamillart qu’il y avoit quelque ordre à mettre dans son Hôtel Royal des Invalides, dont l’établissement suffiroit seul pour rendre son Nom immortel, Sa Majesté approuva fort les vûës de ce Ministre, & luy recommanda sur tout de faire choix d’un Commissaire sur la droiture & l’habileté duquel on pust seurement se reposer. Mr de Chamillart dont les soins sont vigilans, & les intentions toujours justes, crut ne pouvoir rien faire de plus en entrant dans l’administration de tout ce qui regarde l’Hôtel des Invalides, que de donner aux Soldats qui y sont logez & entretenus, & que leurs blessures les rendent dignes des graces que le Roy leur fait, toutes les marques de protection que leurs services semblent meriter, & dans le dessein qu’il avoit de de leur choisir pour Commissaire un homme de qualité & de merite pour qui ils eussent du respect, & qui eust pour eux de l’attention & la bonté, il jetta les yeux sur Mr de Monthiers, Lieutenant General de Pontoise, dont la naissance, la probité, & les lumieres luy estoient depuis longtems parfaitement connuës. Jamais choix n’a été justifié par un plus promt ni plus heureux succés. C’est une approbation si sincere en sa faveur, & un contentement si general de tous les Officiers & de tous les Soldats, que charmez d’avoir affaire à un homme de condition, & beaucoup plus de la grande attention qu’à Mr de Chamillart & des bons traitemens qu’il leur fait faire par l’ordre & par la bonté du Roy à qui ils sont premierement redevables, & qui est l’unique auteur de leur repos, resolurent tous le mois passé d’en témoigner à Sa Majesté leur vive reconnoissance par quelque action d’éclat.

A cet effet ils firent chanter en Musique une Messe solennelle pour la conservation de la santé de ce Monarque qui leur doit estre si precieuse, & pour la prosperité de ses Armes, & ils choisirent l’Eglise des Peres Theatins, qu’ils firent orner jusqu’en haut de somptueuses Tapisseries. La Messe fut celebrée avec beaucoup de solennité par Mr l’Evesque de Coutances, & la Musique de la Composition de l’illustre Mr de Campra fut executée par tout ce qu’il y a de plus habiles Musiciens. L’Exaudiat sur tout, à la fin, où Mr de Campra fit entrer des Trompettes & des Timbales, qu’il mêla avec beaucoup d’art au reste de sa Simphonie, fut generalement admiré, & finit une si belle & si touchante Ceremonie.

[Mort de l’Evêque de Poitiers]* §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 322-329.

Je vous envoye une Lettre qui vous dira plus que je ne pourrois vous dire sur la mort de Mr l’Evesque de Poitiers.

A MONSIEUR DE ***.
A Poitiers ce 18. Mars 1702.

Je vous apprens, Monsieur, la perte que viennent de faire le Diocese & la Ville de Poitiers, dans la personne de Messire Antoine Girard, nostre Evesque, que la mort nous a enlevé à la fleur de son âge, & aprés trois ans & à peine trois mois d’Episcopat, & de travaux Apostoliques. Dieu, dont les secrets sont toujours cachez & impenetrables, ne nous a pas jugez dignes de le posseder plus longtemps. Une mort prématurée, mais non imprévuë, nous l’enleva, le Mercredy huitiéme de ce mois, aprés sept jours d’une maladie, qui d’abord ne parut que tres-legere, mais qui s’aigrissant tout à coup nous a brusquement privez de ce Pasteur zelé, pieux & sçavant, humble, patient, doux, vigilant, charitable, & tres-cheri de son Troupeau. Fasse le Ciel, que ses desolées & tristes brebis soient bien-tost consolées, par celuy que la Providence destine à sa place, pour gouverner ce grand & vaste Diocese.

Le lendemain de sa mort, il fut porté dans l’Eglise Cathedrale & exposé dans la Chapelle des Evêques, lieu de leur sepulture, jusqu’au Samedy 11. du present mois, jour marqué pour la solemnité de ses funerailles. Messieurs du Chapitre de Saint Pierre y convoquerent par un Mandement tous les Corps de la Ville, tant Ecclesiastiques que Seculiers, & ordonnérent que la veille au soir, depuis sept jusqu’à huit heures, on sonnast dans toutes les Eglises, aussi-tost que les cloches de la Cathedrale auroient commencé, pour annoncer à tout le Peuple la ceremonie lugubre du lendemain.

Le Corps de cet illustre & tant regretté défunt fut mis au milieu de la Nef de l’Eglise simplement sous une Chapelle ardente, avec les marques de sa dignité Episcopale, mais pendant tout le Service & la Messe, qui fut chantée par une belle, quoy que triste Musique, l’air modeste & recueilly, & en même temps affligé de tous les Ecclesiastiques & Religieux qui prioient des lévres & du cœur : les sanglots, les larmes & les soupirs redoublez de tous les assistans, tenoient lieu de toute autre pompe exterieure qu’on n’avoit obmis que pour se conformer à l’intention du deffunt.

Après la Messe on fit les absolutions & les encensemens. Mrs du Presidial & tous les autres Corps de la Ville allerent jetter de l’eau benite sur le corps, & furent remerciez par les parens, les amis & les Officiers du deffunt rangez en haye à la porte de l’Eglise. Les obseques finies, tous les Chapîtres, les Paroisses, & les Convents de l’un & de l’autre sexe, ont fait dans leurs Eglises des prieres particulieres & publiques, par des Services solemnels pour le repos de l’Ame de ce digne Evéque, chacun selon son pouvoir, & la commodité du temps & du lieu. Mais entre tous ceux qui se sont aquitez de leur devoir, & qui ont rendu à la memoire de nostre Prelat des honneurs funebres, la Paroisse de Saint Didier s’est distinguée ; comme la premiere de la Ville & de tout le Diocese.

Ce fut le Lundy treiziéme du mois qui fut choisi pour cette Ceremonie Chrestienne. Mr le Curé l’indiqua le Dimanche à son Prône en invitant ses Paroissiens à prier Dieu pour nôtre Prelat, par un petit discours touchant & pathetique. La veille sur les sept heures du soir les Cloches l’anoncerent au Peuple. On para l’Eglise avec autant de soin & de propreté que l’on put. On garnit tous les Autels de noir, particulierement le grand & les deux qui l’accompagnent & qui font face au milieu de l’Eglise, la façade de ses trois Autels estoit couverte de noir. De zelez Ecclesiastiques eurent le soin de faire élever au milieu du chœur une estrade de trois ou quatre pieds de hauteur au tour de laquelle regnoient trois marches ou gradins, proprement ornez & couverts de poëles ou drap mortuaires de velour noir croisez de Satin blanc. Ces degrez furent remplis & éclairez avec beaucoup d’ordre & de simetrie, de quantité de cierges de cire blanche sur des chandeliers & des flambeaux d’argent. Sur cette estrade estoit élevée la Présentation ornée d’un riche poële de velours noir sur laquelle estoit couchée une Crosse avec une Mitre du côté de la teste, couverte d’un grand crespe. Sur le tout s’élevoit un Dais de douze pieds de hauteur garny d’un tapis noir fait en forme de lit d’Ange & par festons, semé de larmes feintes d’argent comme les colonnes qui le soutenoient. L’illumination fut brillante, tout les Autels au nombre de dix furent éclairez, sur tout le grand qui estoit chargé de beaux chandeliers d’argent, ce qui fut trouvé tres-agreable, & bien entendu & de bon goût.

A dix heures on commença les Vigiles, aprés lesquelles on celebra la Messe avec tous les Officiers & les Ceremonies ordinaires, le Plain chant y fut chanté d’un air pieux & modeste, qui inspiroit à tous les assistans une tendre dévotion. Outre un grand Peuple qui se trouva à ce service, Mr le Lieutenant General, qui est Paroissien de saint Didier, voulut bien y assister, avec plusieurs autres personnes de distinction de l’un & de l’autre sexe, qui toutes parurent fort satisfaites de la ceremonie & du bon ordre qui regnoit par tout.

La Messe finie on fit les absolutions & les encensemens autour du Mausolée, dont tout le monde loua la propreté, Je suis &c.

Air nouveau §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 344-345.

La Chanson que je vous envoye convient parfaitement à la Sainteté du temps où nous sommes.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par, Mes disgraces, Seigneur ne m’ont point rebuté, doit regarder la page 345.
Mes disgraces, Seigneur ne m’ont point rebuté,
Je souffre avec plaisir, parce que je vous aime,
Et dans vostre severité
Vous me faites trouver une douceur extrême.
images/1702-03_344.JPG

[Nouveau plan de Cremone & nouveaux Madrigaux sur ce sujet] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 345-349.

Mr de Fer ayant toujours esté au devant de tout ce qui peut satisfaire la curiosité du Public, vient de luy donner un plan de Cremone & des environs de cette Place. Les grands soins qu’il a apportez pour le rendre parfait sont cause qu’il n’a pû estre debité plustost.

L’action qui s’y est passée estant toute brillante il s’est trouvé du brillant, & de l’esprit jusque dans les moindres pieces qui ont esté faites sur ce sujet. Je vous envoye une nouvelle : Elle est de Mademoiselle Itier, qui fit sur la prise de Mons la chanson qui commençoit par

Tout du long de la Riviere &c.

qui a esté trouvée si agreable que toute la France l'a chantée avec plaisir. Le Roy n’a point remporté d’avantage considerable qu’elle ne l’ait celebré par quelque ouvrage tout remply d’esprit. Voicy le dernier qu’elle a fait.

Comme un grand General Eugene vint sans bruit,
Par un lieu souterrain au milieu de la nuit,
Croyant prendre aisément les François & Cremone ;
Mais de son beau dessein qui d’abord les surprit
Il a bientost perdu le fruit
Par leur valeur que rien n’étonne.
Il vouloit imiter ces Heros d’autres fois,
Dont le fameux cheval de bois,
Fit que les Phrigiens des Grecs furent la proye.
Son attente est trompée, il connoist aujourd’huy,
Qu’Agamemnon n’eust pas pris Troye
Si des François avoient combattu contre luy.

Les Vers qui suivent sont sur le même sujet. Celuy qui les a faits doit avoir beaucoup d’imagination. Je ne doute point que tous ceux qui sçavent le Jeu de l’Hombre ne les apprennent par cœur.

Eugene joüe à l’Hombre, il a beau jeu, Manille
Baste, Pounte & Valet de cœur.
A la rentrée il prend Spadille ;
Mais ébloüi de son bonheur,
Il fait la beste. Il perd. Revel gagne Codille.

[Charge de Garde du Cabinet des Livres donnée à Mr Dacier] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 349-351.

La Charge de Garde du Cabinet des Livres de Sa Majesté, qui est dans le Louvre, estant demeurée vacante depuis le decés de Mr l’Abbé de Lavau qui mourut il y a sept ou huit ans, le Roy a depuis quelques jours jugé à propos de la remplir. Sa Majesté se fit apporter la liste de tous ceux qui la luy avoient demandée, & y ayant trouvé le nom de Mr Dacier, elle ne balança pas à le choisir. Ainsi son merite seul luy tint lieu de recommandation. Il est de l’Academie Françoise, & de celle des Inscriptions, & comme on ne peut avoir plus d’érudition qu’il en a, le Charge dont le Roy vient de le gratifier luy convient parfaitement. Je vous ay marqué autrefois la difference qu’il y a entre cette Charge & celle de Bibliothecaire du Roy. La Bibliotheque de Sa Majesté est à la ruë Vivienne.

[Madrigal] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 388-389.

Je vous ay déja envoyé des vers qui font voir quelque raport entre l’affaire de Cremone, & le Jeu de l’Ombre. On pretend que ceux qui suivent soient les originaux. On ne laisse pas de faire quelque fois de jolies choses sur ce que d’autres ont inventé.

Eugene avoit le Baste, la Manille,
Le Roy, la Dame & le trois de Carreau ;
Il est assez heureux pour prendre l’Espadille :
Cependant dans Crémone avec un jeu si beau,
Faute de Ponte, il a perdu Codille.

Enigme §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 392-396.

Le mot de l’Enigme du mois passé qui estoit le Vent a esté trouvé par Messieurs

De Woolhouse Medecin Oculiste Anglois à Saint Germain en Laye : De Courcy Commissaire des Guerres de Vire, & l’aimable Virginie sa voisine : Joli Perrere : Hutil Procureur au Chastelet, de la ruë Saint Bon : Tamiriste son épouse & ses enfans : Les Vents du Pont Saint Michel : Le Sournois de la ruë S. Jaques : Partisan du Billart : Lambrelin de l’Estoile ruë des Augustins : Le Moineaufranc de la ruë de Bievre : Le Marquis des Machines : Le Petit Debonnaire du College de Boncourt : Lobligeant Seigneur Venitien T***, & le Voïageur Avanturier de Rosette en Egipte : Le Richard & sa Prude du Quai des Augustins : Le Chevalier d’Argencourt & le Partisan des beautez du Theatre François, son Ami du Quai des Augustins : Le nouveau Commis ou Chef du Gardenottes voisin du grand Bureau des Pauvres Place de Gréve : Le successeur du **** Benoist ses Eleves ruë S. Antoine : L’Abbé Lorré ruë de Richelieu, & l’Amant des quatre-vingts mille liv. de la mesme ruë : Mademoiselle du Moustier sa fille de l’Arsenal, Mademoiselle Javote jeune Muse de la ruë de Richelieu : La petite Mimie de la ruë de Savoie, & les belles Dents du Quai des Augustins : La Demoiselle qui n’en a jamais deviné : La belle Chapeliere du bas de la ruë de la Harpe : La charmante Brunette Catin Salomon : La plus aimable Brune de la ruë S. Jaques & son nouveau Voisin : & le Vacher de la ruë Fromenteau.

L’Enigme que je vous envoye a été faite par une Dame d’esprit & de merite, connuë par plusieurs personnes considerables, & distinguées par leur esprit, sous le nom de la grande Doris.

ENIGME.

En guise de Serpent nous cherchons une route,
Que l’on a preparée adroitement pour nous,
Nous devons occuper des lieux tendres & doux,
Aux dépens de leur sang même, quoi qu’il en couste.
***
Nous estions autrefois Signe de noble race,
A present, sans scrupule, on tâche à nous avoir,
Nous sommes en tout temps agréables à voir,
Quand la beauté, sur tout, tient entre nous sa place.
***
D’un endroit exhaussé d’où l’on peut tout entendre,
On nous descend la nuit pour nous mettre en repos,
Pour dire nostre nom on prononce deux mots,
Qui peut trouver un sens, pourra bien nous comprendre.

[Lettre de Mantoüe du 24. Mars, où l’on voit le détail de la dernière défaite des Ennemis, par Mr le Comte de Teßé] §

Mercure galant, mars 1702 [tome 4], p. 435-443.

Je reçois dans ce moment la Lettre que je vous envoye.

A Mantouë ce 24. Mars 1702.

Depuis l’affaire de Castiglion Mantoüan du 19 de ce mois, les Ennemis s’assemblerent le 21 à Garzedolo, sous les ordres du General Transmantroff, au nombre de 3000 hommes, ayant jugé que la Garnison de Mantouë, ne manqueroit pas de sortir à son ordinaire, le deuxiéme ou troisiéme jour, pour aller ramasser des fourages ; mais ayant sceu qu’aucun corps de Troupes n’avoit reçu ordre pour sortir de la Ville, ils s’avancerent la nuit du 22. au 23. dans le grand chemin entre Castiglion Mantouan & cette Ville, où ce détachement fut encore renforcé de sept cens hommes du Regiment de Listenstegen, qui occupe le poste de pinose, détaché de celuy de Marmirolo. Les Ennemis joignirent encore cent Cuirassiers aux trois mille sept cens hommes marquez ci-dessus. Le hazard voulut qu’un de nos Partis commandé par Mr de la Pomelle, Lieutenant dans Limosin, les découvrit à la pointe du jour. Il se retira en bon Partisan, & donna aussitost avis à Mr le Comte de Tessé de ce qui se passoit. Ce Comte monta aussitost à cheval & alla les reconnoître avec le piquet de la Cavalerie, & cent Grenadiers seulement qui se trouvérent ensemble, & qui estoient destinez pour aller couper du bois pour l’Arcenal. Mr le Comte de Tessé ordonna dans le même temps à Mr le Comte de Clermont, Maréchal de Camp de jour pour la premiere fois, de faire commander deux cens chevaux. Il trouva les ennemis au de-là de S. Antoine à un quart de lieuë de la Ville, dont la Cavalerie remplissoit le grand chemin & occupoit de grandes Cassines à droite & à gauche, avec de l’Infanterie. Les ayans ainsi reconnus, il ne voulut pas donner le chagrin aux Troupes de la garnison de se retirer pour la premiere fois de devant les Ennemis, sans se battre. Il ordonna de faire marcher ce qui restoit des dix Compagnies, de Grenadiers & toute la Cavalarie, & à Mr Dallar, Commandant l’Artillerie pour le Roy à Mantoue, d’amener deux pieces de Canon, ce qu’il executa avec une diligence extrême.

Les Grenadiers, toute la Cavalerie, & les deux pieces de Canon arrivées, la disposition faite par la droite & la gauche du grand chemin moyennant des communications ausquelles Mr Soupa, à present Major de la Citadelle, fit travailler diligemment, cette Artillerie à la teste de nostre Cavalerie, remplissant le grand chemin, les deux premiers coups de canon tirez, la Compagnie des Grenadiers Espagnols, avec le détachement que commandoit Mr de la Pomelle, attaquérent & chassérent deux ou trois cens hommes qui s’estoient glissez dans un fossé. Cette charge & les deux premiers coups de canon firent retirer la teste de leurs Troupes de plus de cent pas. Mr le Comte de Tessé toûjours à la teste & attentif pour profiter de leurs moindres mouvemens, fit avancer les Troupes sur eux de plus prés ainsi que le Canon, ce qui donna lieu à un gros feu d’Infanterie, & au canon d’user sa munition qui n’estoit pas considerable. Le feu paroissant s’opiniâtrer & paroissant même superieur de la part des Ennemis par plus de deux mille hommes d’Infanterie dont ce corps estoit compose, Mr le Comte de Tessé envoya chercher les Piquets de chaque Bataillon, & jugea à propos en mesme temps d’ordonner à Mr de Zurlauben de prendre trois cens Chevaux commandez par Mr de Vienne, deux cens hommes d’Infanterie qui arrivoient de S. George commandez par Mr de S. Estienne, un des bons & actifs Officiers d’Infanterie, de marcher par nostre droite, pour tâcher d’attaquer la gauche par le flanc, & d’envoyer aussi Mr de la Bretonniere avec deux cens Chevaux & un Piquet du Regiment de Bugé, qui est en garnison à la Citadelle par nostre gauche entre le Poste de Marmirolo & le chemin de Veronne pour la mesme Manœuvre. Ces Troupes n’arriverent pas sans de grandes difficultez à cause d’une infinité de fossez, dont les Plaines sont coupées. Pendant ce temps-là le feu de l’Infanterie continua toûjours, nos Grenadiers gagnant toûjours du terrain sur eux, Mr le Comte de Tessé à la teste, Mr le Comte de Clermont, Mr le Marquis de Tessé, Mr de Plusar, Mr le Comte de Monsoreau, Mr de Nogent, & Mr Guedon à la gauche. Mr le Marquis de Bouligneux estoit à celle des Grenadiers avec une distribution, ainsi que Mr le Marquis de Leuville, Mr de Mirabeau, Mr le Chevalier de Sourches suivi de tous. Il n’avoit pas encore esté blessé. La Cavalerie voyant approcher des Troupes pour la prendre en flanc se retira en desordre, & abandonna plus de six cens hommes qui occupoient les cassines, & qui furent taillez en pieces & faits prisonniers, selon le rapport des Tambours & Trompettes que nous voyons arriver de tous costez, & des Deserteurs qui disent que cette journée leur coûte plus de six cens hommes, & onze tant hauts que bas Officiers du Regiment de Corbilly seul. Ils ajoûtent qu’ils ne sçavoient pas encore la perte des autres Regimens. Nous avons parmi nos prisonniers un Capitaine de la Marine Danoise. On verra par la Liste suivante les Officiers que nous avons perdus & ceux qui ont esté blessez. Nous n’avons eu que cinq ou six Grenadiers tuez, quarante blessez, & environ une quinzaine de Chevaux dans la Cavalerie, & cinq ou six Houssars. Jamais conduite ny bon exemple n’ont mieux servi que l’une & l’autre de nostre aimable General dans la presente action qui est certainement tres-glorieuse, & tres-avantageuse, tant pour les Armes du Roy, que pour la Garnison de Mantouë.